The Project Gutenberg EBook of Jeanne de Constantinople, by Edward Le Glay

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Title: Jeanne de Constantinople
       Comtesse de Flandre et de Hainaut

Author: Edward Le Glay

Release Date: February 27, 2016 [EBook #51312]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE DE CONSTANTINOPLE ***




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  Au lecteur

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  JEANNE
  DE CONSTANTINOPLE


  In-8 3e srie.


  [Illustration: Sceau de la Comtesse Jeanne.]




                          EDWARD LE GLAY


                              JEANNE
                                DE
                          CONSTANTINOPLE

                COMTESSE DE FLANDRE ET DE HAINAUT


                      LIBRAIRIE DE J. LEFORT
                         IMPRIMEUR DITEUR

             LILLE               |             PARIS
  rue Charles de Muyssart, 24    |    rue des Saints-Pres, 30

                                1879

           _Proprit et droit de traduction rservs._




AVANT-PROPOS


L'histoire de Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre et de
Hainaut, offre un mmorable exemple des vicissitudes de la fortune.
Celles qu'eut  subir cette princesse, durant prs d'un demi-sicle,
furent, en effet, aussi diverses qu'mouvantes.

L'apprentissage du malheur commena pour elle ds l'enfance. La
mort de sa mre, dans les contres lointaines de l'Orient; la fin
tragique de l'empereur Bauduin, son pre, arrive peu aprs, l'avaient
rendue orpheline alors qu'elle n'avait pas quinze ans. Hritire
des plus riches provinces de l'ancienne Gaule-Belgique, elle devint,
presque aussitt, la victime des convoitises politiques du roi
Philippe-Auguste, qui l'arracha, ainsi que sa jeune soeur Marguerite,
au sol natal pour la transfrer  Paris, o elle resta comme en otage
jusqu' ce que les Flamands, toujours jaloux de leur indpendance
nationale, obtinrent enfin qu'on leur rendt leur lgitime souveraine.

Marie, toujours au moyen d'intrigues politiques,  Fernand de
Portugal, prince tranger plus aventureux que prudent et habile, les
dbuts de son rgne furent marqus, d'abord par des luttes sanglantes
qui amenrent l'invasion de la Flandre; puis, aprs des alternatives
diverses, par la formation de cette coalition fameuse que la jeune
comtesse avait t impuissante  conjurer, et que devait bientt
anantir la victoire de Philippe-Auguste  Bouvines.

Fernand de Portugal, prisonnier, est jet dans la tour du Louvre,
et c'en tait fait de la nationalit flamande, sans le prestige que
conservait toujours un peuple valeureux dont l'honneur tait sauf;
prestige que partageait aussi, il faut le dire,  un haut degr, par
sa filiation et ses alliances de famille, la jeune princesse appele 
prsider seule dsormais aux destines de la Flandre et du Hainaut.

Alors commence pour Jeanne de Constantinople le rle actif et
douloureux que lui a rserv la Providence au milieu des malheurs de sa
patrie. Un double devoir lui est impos comme femme et comme souveraine.

En vain elle implore, durant plusieurs annes, avec la plus vive et
la plus touchante persistance et au prix d'crasants sacrifices, la
dlivrance de son poux. Le roi de France reste inflexible et menaant.

Un autre chagrin de famille l'atteint cruellement. A la faveur des
troubles de ces temps agits, sa jeune soeur Marguerite, confine en
Hainaut sous la garde de son tuteur Bouchard d'Avesnes, pouse ce
dernier, et bientt un triste mystre se rvle; l'on apprend que
Bouchard a reu les ordres dans sa jeunesse et que le mariage est
sacrilge. Le scandale arrive  son comble. Jeanne implore vainement
sa soeur pour le faire cesser. La papaut fulmine vainement aussi, et
coup sur coup, des sentences d'excommunication. Bouchard et Marguerite,
soutenus par la puissante maison d'Avesnes, se montrent inbranlables
dans la rsolution de maintenir une union que condamnent les lois
divines et humaines. La comtesse, oblige d'user de son autorit
souveraine, la voit mconnue par sa soeur et par toute la faction
qui la soutient, et il en rsulte des hostilits et des haines qui
poursuivront la fille infortune de l'empereur Bauduin au del du
tombeau, pour l'outrager jusque dans sa mmoire.

Mais la coupe d'amertume n'tait pas pleine encore. Au moment o
les dplorables dissensions causes par l'union de Marguerite de
Constantinople avec un prtre apostat poursuivaient leur cours, il
survint en Flandre et en Hainaut un des plus tranges vnements dont
l'histoire fasse mention. Un aventurier apparat tout  coup, en
soutenant qu'il est l'empereur de Byzance Bauduin, que l'on croyait
mort depuis vingt ans en Orient. La crdulit publique, si facile 
mouvoir dans ces temps d'ignorance, est perfidement exploite par les
allis et les amis de Bouchard d'Avesnes, ainsi que par plusieurs hauts
barons dont la comtesse avait d rprimer les vellits tyranniques.
Elle se traduit bientt par des manifestations populaires qui branlent
srieusement le pouvoir de la souveraine. Le faux Bauduin est acclam
partout o il se prsente, et c'est triomphalement qu'on l'accueille
dans les villes principales des deux comts.

Jeanne, oblige de se rfugier dans le chteau-fort du Quesnoy, ne
se laisse point abattre par ce coup de foudre. A son appel, le roi
de France Louis VIII vint  Pronne. Les principaux chevaliers de
Flandre et de Hainaut qui avaient accompagn l'empereur Bauduin  la
croisade, y avaient t convoqus. L'imposteur, mand en leur prsence
par le roi, ne put soutenir le rle audacieux qu'il s'tait arrog,
et, dmasqu honteusement en public,  la grande confusion de tous
ceux qui croyaient en lui ou feignaient d'y croire, il essaya par la
fuite d'chapper au chtiment qu'il mritait; mais saisi peu de temps
aprs en Bourgogne par un seigneur dont il tait le serf et ramen en
Flandre, cet homme, qui n'tait qu'un simple mnestrel ou jongleur
ambulant, fut, aprs jugement et la confession de son crime, supplici
 Lille.

Enfin, aprs plus de douze ans de captivit, le comte Fernand sort de
la tour du Louvre et revient en Flandre. Une fille nat  la comtesse;
elle perd cette enfant, seule consolation de ses longues infortunes,
et, bientt aprs, son poux lui-mme lui est ravi, succombant aux
suites d'une maladie dont il avait contract le germe dans sa dure
prison.

Au milieu de tant de sollicitudes et des angoisses de toutes sortes
dont son existence n'avait cess d'tre abreuve, la comtesse Jeanne ne
faiblit point. Soutenue par les plus solides vertus chrtiennes et une
inbranlable fermet d'me, elle ne faillit  aucune des obligations
que lui imposait son rle de souveraine ou plutt de mre de ses sujets
que les contemporains et la postrit lui dcernrent en l'appelant la
_bonne comtesse_.

Remarie plus tard  un prince de la maison de Savoie, et devenue
par cette union tante du grand homme qui devait s'appeler un jour
saint Louis, elle accomplit, jusqu' sa mort, la mission qu'elle
s'tait impose, de travailler sans relche au soulagement des misres
publiques par d'innombrables fondations pieuses dont la plupart
subsistent encore;  la rpression des tyrannies fodales, en mme
temps qu' l'mancipation et  l'ducation de ses sujets, sources
premires de la prosprit sans gale dont ils devaient bientt jouir.

Et quand son heure dernire eut sonn, ce fut de la mort d'une sainte
qu'elle mourut, enveloppe dans la simple robe de bure des novices de
l'abbaye de Loos, et avec de tels sentiments de rsignation et de foi
que le mnologe de Cteaux inscrivit son nom parmi ceux des bienheureux
de l'ordre.

La rivalit de races qui divisait les provinces de sa domination et
les passions ardentes qui rgnaient alors, ont bien pu susciter des
crivains qui ont quelquefois cherch  affaiblir ses mrites ou 
dnaturer ses actes; il s'est mme trouv des chroniqueurs trangers
qui ont perfidement essay de la calomnier dans sa vie publique ou
prive; mais ces obscurs diffamateurs et leurs plagiaires modernes ne
sauraient ternir une mmoire qui restera toujours pure et honore,
consacre d'ailleurs qu'elle est par la reconnaissance publique et par
les monuments de l'impartiale histoire dont nous nous sommes plus que
jamais efforc, dans cette nouvelle dition, de rester le fidle cho.

  EDWARD LE GLAY.




JEANNE
DE CONSTANTINOPLE




I

    Naissance de Jeanne de Constantinople.--Mort de sa mre la
    comtesse Marie de Champagne.--On apprend en Flandre la fin
    tragique de l'empereur Bauduin.--Douleur des Flamands.--Beaucoup
    ne veulent pas croire au trpas de Bauduin.--Jeanne et sa
    soeur Marguerite de Constantinople sont livres au roi de
    France par leur tuteur.--Energiques rclamations et menaces des
    Flamands.--Les princesses sont renvoyes en Flandre.--Jeanne
    pouse Fernand, fils du roi de Portugal.--Arrestation du comte
    et de la comtesse de Flandre  Pronne, par Louis, fils du
    roi.--Louis les relche aprs s'tre empar des villes d'Aire
    et de Saint-Omer.--Trait de Pont--Vendin.--Alliance du
    comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.--Le comte refuse
    assistance au roi de France son suzerain.--Courroux de ce
    dernier.--Il dirige contre la Flandre l'expdition prpare contre
    l'Angleterre.--Incidents divers de la guerre.--Prise de Tournai
    par Fernand.--Sige de Lille--Les bourgeois rendent la ville au
    comte leur seigneur.--Philippe-Auguste envahit de nouveau la
    Flandre.--Il reprend Lille, la saccage et la brle.--Prparatifs
    de la grande coalition contre la France.--L'empereur Othon 
    Valenciennes.--Partage anticip de la conqute.--La comtesse Jeanne
    reste trangre  la ligue et la dsapprouve.--Intrigues de la
    reine Mathilde.--Philippe-Auguste s'avance vers la Flandre en tte
    de son arme.--Bataille de Bouvines.


Jeanne de Constantinople, fille ane de Bauduin, neuvime du
nom, comte de Flandre et de Hainaut et premier empereur latin
de Constantinople, et de Marie de Champagne son pouse, naquit 
Valenciennes en 1190[1]. Sa mre faillit mourir au moment de lui donner
le jour. Elle tait dans un tat presque dsespr, lorsqu' dfaut
de tout secours humain, le comte Bauduin eut l'inspiration d'invoquer
l'assistance divine.

    [1] Les historiens du Hainaut disent que ce fut en 1188, mais
    l'annaliste Meyer donne la date de 1190 qui parat la plus certaine.

Il y avait alors,  la tte d'un des nombreux couvents de la ville
piscopale de Cambrai, un homme dont le renom de saintet tait
universel. Il s'appelait Jean, et tait abb de Cantimpr. On racontait
que de miraculeuses gurisons avaient t souvent accordes au mrite
de ses prires. Le comte de Flandre l'envoya chercher. Alors eut lieu
une scne touchante raconte par un chroniqueur contemporain, auteur
de la vie du bienheureux Thomas de Cantimpr, dont il tait l'ami.
Aussitt que le serviteur de Dieu fut entr: Mon Pre, s'cria la
comtesse, ayez piti de mes souffrances, et mettez-vous en prire
pour moi. Touch de ses larmes, Jean se retira en sanglotant dans
l'oratoire, et levant les mains au ciel: Seigneur, dit-il, vous qui,
pour chtier le pch de notre premier pre, avez condamn la femme 
enfanter avec douleur, et l'homme, son complice,  gagner le pain de
chaque jour  la sueur de son front, exaucez nos prires, et faites que
cette femme, qui se confie en votre misricorde et vous invoque par ma
voix, soit enfin dlivre des longues souffrances qu'elle endure, et
qu'elle mette au monde un enfant, pour le salut et le bonheur de la
patrie!

A peine l'homme de Dieu avait-il achev son oraison que les
chambrires de la comtesse accoururent, en grande liesse et jubilation,
 la porte de l'oratoire, en annonant au saint homme que leur dame
et matresse venait de mettre une fille au monde, et  l'instant, les
grandes dames de la cour apportent  Jean l'enfant nouveau-n, comme le
fruit de ses prires. L'ami du Seigneur rendit grces  Dieu et couvrit
la petite fille de ses bndictions. Ensuite on la porta sur les saints
fonts de baptme[2], et, suivant l'ordre du comte et de la comtesse, on
la nomma JEANNE, bien que personne jusque-l n'et t appel de ce nom
dans la famille des comtes de Flandre[3].

    [2] En l'glise de Saint-Jean de Valenciennes, comme le prouve une
    charte rapporte par Doutreman, dans son _Hist. de Valenciennes_.

    [3] _Vita B. Johannis, primi abbatis Cantipratensis, auctore Thoma
    Cantipratensi_, l. III, c. 4, manuscrit de la bibliothque de M. A.
    Le Glay.

Cette enfant prdestine passa ses premires annes  la cour de son
pre, entoure de toutes les sollicitudes, et sans qu'aucun vnement
grave vnt troubler sa jeune me. Mais elle avait dix ans  peine
lorsqu'elle apprit qu'elle allait tre bientt prive des joies de la
famille et spare de ses parents bien-aims. Le mercredi des Cendres
de l'anne 1200, le comte de Flandre et de Hainaut,  l'exemple de ses
illustres prdcesseurs, les Robert de Jrusalem, les Thierri et les
Philippe d'Alsace, avait solennellement pris la croix avec la comtesse
Marie, sa femme, les princes de sa race et toute la chevalerie de ses
Etats.

Deux ans devaient cependant s'couler avant que les prparatifs de la
croisade fussent achevs. Dans cet intervalle, le comte Bauduin avait
rgl les affaires de ses Etats et celles de sa famille. Il y apporta
un soin tout particulier comme s'il pressentait qu'il ne devait plus
revoir ni sa patrie ni sa fille: sacrifice anticip qui montre  quel
degr d'hrosme et d'abngation en taient arrivs les chrtiens
d'alors, que dominait une seule et noble passion, celle d'arracher aux
infidles le tombeau du Christ.

Bauduin confia d'abord la rgence des deux comts  son frre Philippe,
comte de Namur, qu'il chargea galement de la tutelle de sa fille
Jeanne et de l'enfant que la comtesse Marie allait bientt lui donner,
et lui adjoignit  titre de conseil un noble et preux chevalier du
Hainaut, appel Bouchard et appartenant  l'illustre maison d'Avesnes.
Il fit ensuite des donations en faveur des abbayes de Saint-Bertin,
de Clairmarais, de Sainte-Waudru de Mons, de Ninove, de Fontevrault,
rigea des glises et des collgiales; et, ne voulant pas laisser de
malheureux derrire lui, dota des hpitaux et fit distribuer quantit
de largesses et d'aumnes; aprs quoi il fonda un anniversaire pour le
repos de son me et de celle de sa femme.

Dans les premiers jours du printemps de l'anne 1202, les croiss
purent enfin quitter leurs foyers. Sachez, dit Villeharduin,
l'illustre historien de cette croisade, que maintes larmes furent
pleures  leur partement et au prendre cong de leurs parents et
de leurs amis[4]. Que dire de celles que rpandirent le comte et
la comtesse de Flandre en serrant une dernire fois sur leur coeur
Jeanne et sa soeur Marguerite qui venait de natre, frle et prcieux
dpt sur lequel reposaient toutes leurs affections et toutes leurs
esprances? Combien la sparation et t plus cruelle encore si l'on
avait pu prvoir qu'elle serait ternelle, et que bientt les deux
jeunes princesses flamandes seraient orphelines!

    [4] Villeharduin, _De la Conqute de Constantinople_, dit. P.
    Paris, p. 16.

Depuis la premire croisade et le grand soulvement des provinces du
Nord qui avait si puissamment contribu  la prise de Jrusalem, l'on
n'avait vu un armement aussi formidable que celui que la chrtient
avait prpar pour rparer les dsastres des prcdentes expditions
d'outre-mer. Ce fut donc  la tte d'une puissante arme que les
princes croiss, au premier rang desquels se trouvait le comte de
Flandre et de Hainaut avec toute la chevalerie et les hommes d'armes
des deux comts, se dirigrent vers l'Orient en traversant la
Bourgogne, les montagnes du Jura, le mont Cenis et les plaines de la
Lombardie, pour aller s'embarquer  Venise. D'un autre ct, Bauduin
avait fait quiper dans les ports de la Flandre une flotte de cinquante
navires; elle emportait la comtesse Marie avec toute sa cour, de
nombreux vassaux, des munitions de toute espce, et devait rejoindre
le comte  Venise ou partout ailleurs, suivant l'occurrence. Nous
n'avons point  faire ici l'histoire de cette croisade; il nous suffira
de rappeler que, par un concours d'vnements aussi extraordinaires
qu'imprvus, elle fut dtourne du but primitif auquel elle tendait, et
qu'arrte dans sa marche vers la Palestine, l'arme chrtienne tait
destine  renverser l'empire grec de Byzance pour en fonder un autre
au profit du comte Bauduin de Flandre, que l'unanime acclamation du
peuple et de l'arme leva sur le pavois en lui dcernant la couronne
de Constantin. Cette haute fortune tait le prix de la bravoure
clatante et de la haute sagesse dont ce prince avait fait preuve au
milieu des prils et des difficults qui avaient prcd le sige
fameux et la prise de Constantinople.

Tandis que ces grands et merveilleux vnements s'accomplissaient aux
rives du Bosphore, la flotte qui transportait la comtesse de Flandre
accomplissait dans l'Ocan la plus pnible traverse. Des temptes,
qui durrent tout l't, l'empchrent de franchir le dtroit de
Gibraltar, et ce fut seulement en automne qu'elle arriva enfin 
Marseille, o elle dut sjourner tout l'hiver par suite des nouvelles
contradictoires arrivant d'Orient, et sans doute aussi pour rparer
ses avaries. Les navires flamands arrivrent enfin sur les ctes du
Levant; mais la comtesse Marie, dj souffrante des fatigues de la mer,
subit  Saint-Jean-d'Acre les influences de l'pidmie qui y rgnait,
et succomba tout  la fois sous le coup du mal et de l'motion qu'elle
ressentit en apprenant l'lvation  l'empire de son illustre poux.

Les restes mortels de la nouvelle impratrice arrivant  Byzance au
milieu des joies du triomphe semblaient prsager une prochaine et plus
grande catastrophe; et en effet elle ne se fit pas attendre.

L'empereur,  peine assis sur le trne, eut  lutter contre les princes
grecs qui rgnaient encore dans plusieurs provinces de l'empire,
et qui, aprs avoir eu la lchet de subir le joug des Latins,
cherchrent, par les moyens les plus odieux,  s'en affranchir. Ils
avaient, dans ce but, fait alliance avec Joannice, roi des Bulgares,
et ce chef de barbares marcha bientt sur Andrinople,  la tte de
hordes innombrables. Bauduin, avec cette vaillance chevaleresque qu'il
poussait jusqu' la tmrit, se prcipita au-devant d'eux, sans
calculer les chances ingales de la lutte, accompagn de son marchal
Geoffroi de Villeharduin et du comte de Blois, et suivi seulement
par six cents chevaliers flamands et trois cents Franais d'lite.
Une effroyable mle s'en suivit; aprs des prodiges de bravoure,
l'empereur, dont toute l'escorte tait dj anantie, disparut
envelopp dans un tourbillon d'ennemis, sans que l'on pt savoir dans
le moment s'il tait mort, bless ou prisonnier.

Ce dsastre tait arriv le 14 avril 1205. La consternation fut
d'autant plus grande qu'une incertitude affreuse rgnait toujours sur
le sort de l'empereur. Mille bruits sinistres circulaient  ce sujet.
Les uns disaient que, fait prisonnier par Joannice, il avait t
prcipit du haut d'un rocher; d'autres, que le roi des Bulgares, aprs
lui avoir fait couper les bras et les jambes, avait fait jeter son
tronc dans un prcipice, o il aurait encore vcu trois jours, aprs
lesquels il serait devenu la pture des oiseaux de proie. D'autres
rcits, non moins alarmants, taient encore propags. Henri de Hainaut,
frre de l'empereur, et les chefs de l'arme s'taient empresss de
rechercher la vrit par tous les moyens possibles. Des enqutes furent
ouvertes, des missaires envoys partout; enfin, dans son anxit, le
frre de l'infortun monarque supplia le pape Innocent III d'crire 
Joannice, par l'entremise de l'vque de Trinovi, pour lui demander
la libert de l'empereur, qu'on avait conserv le faible espoir de
retrouver en vie. Joannice rpondit qu'il ne pouvait rendre la libert
 l'empereur, parce que dj il avait pay le tribut  la nature[5].
Enfin un haut baron du Hainaut, Regnier de Trith, charg, malgr cette
affirmation, de recueillir encore des renseignements, dposa que des
tmoins, dignes de foi, lui avaient dclar avoir vu l'empereur mort.
Le doute n'tait plus possible. Henri de Hainaut, frre de Bauduin,
revtit la pourpre impriale le 15 aot 1206.

    [5] Quia debitum carnis exsolverat cum in carcere
    teneretur.--_Gesta Innocent. ap. Baluze_, p. 69.--Baron. Ann. XX,
    p. 214.

La fin tragique de Bauduin, suivant de si prs un triomphe inou,
excita d'universels regrets. En Flandre et en Hainaut, o l'empereur
tait ador et o son lvation avait flatt  un si haut degr
l'orgueil national, la consternation fut profonde. Il s'y mlait
nanmoins dans les esprits des doutes et des illusions, entretenus par
les bruits contradictoires auxquels avaient donn lieu, en Orient mme,
les circonstances d'une mort longtemps incertaine. On eut beau faire
connatre la triste vrit et publier les lettres qu'Henri de Hainaut,
successeur de son frre  l'empire, avait crites pour clairer
l'opinion publique; il y eut encore parmi les populations bien des
gens qui restrent convaincus que leur souverain bien-aim devait un
jour apparatre au milieu d'eux[6]. Il en est ainsi chaque fois qu'un
personnage hroque vient  mourir loin des siens. Le vulgaire, qui n'a
point vu et touch sa dpouille, reste incrdule; pour lui, tout grand
homme est immortel. Cette fatale crdulit devait produire plus tard
une des aventures les plus tranges de l'histoire. On en lira bientt
les mouvants et curieux dtails.

    [6] J. de Guise.--_Ann. Hannoni_, XIV, 4.

Jeanne et sa soeur taient donc orphelines. L'ane, en vertu de la
constitution fodale et de la loi d'hrdit, devenait, par la mort
presque simultane de son pre et de sa mre, comtesse de Flandre et de
Hainaut. C'est alors que commena pour elle, ds l'ge de quinze ans,
cette existence d'preuves douloureuses qu'elle subit durant tout le
cours de son rgne avec une force d'me qui ne se dmentit jamais.

Les peuples des deux comts avaient report sur les jeunes princesses
l'affection qu'elles avaient voue  leur pre. Malheureusement les
filles de l'infortun Bauduin ne trouvrent pas dans leur tuteur tout
le dsintressement et tout l'appui qu'elles taient en droit d'en
attendre. Philippe de Namur, homme insouciant et faible, se laissa
compltement dominer par le roi de France. Le monarque attachait un
grand prix  avoir la garde-noble, comme on disait alors, de Jeanne,
hritire de deux belles et riches provinces, et il redoutait surtout
de la voir pouser quelque seigneur anglais[7].

    [7] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6.

Philippe-Auguste sduisit le comte de Namur en lui donnant pour femme
sa fille Marie, qu'il avait eue d'Agns de Mranie, sa troisime
pouse, et se fit livrer en change Jeanne et Marguerite, qu'on enleva
clandestinement du chteau de Gand et qu'on transporta  Paris.
Cette trahison souleva l'indignation des Flamands et des Haynuiers.
Ils voulurent s'affranchir de la domination de Philippe[8], et le
poursuivirent de si amers reproches qu'il en tomba malade et mourut peu
de temps aprs. Les historiens contemporains racontent que, pour expier
la faute qu'il avait commise en sacrifiant sa nice  la politique du
roi de France, il voulut se confesser solennellement  quatre prlats,
les abbs de Cambron, de Villers, de Marchiennes et de Saint-Jean de
Valenciennes. Puis, s'il faut en croire certains chroniqueurs, l'heure
de sa mort approchant, il se fit attacher une corde au cou et traner
en cet tat  travers les rues et carrefours de Valenciennes, criant
d'une voix lamentable: J'ai vcu en chien, il faut que je meure en
chien[9]!

    [8] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6.

    [9] _Art de vrifier les dates_, XIV, 122, d'aprs Albric des
    Trois-Fontaines.

Jeanne et sa soeur n'en taient pas moins au Louvre sous la main
de Philippe-Auguste. Elles y restrent jusqu' ce que les Flamands
les rclamrent avec tant d'insistance que le roi crut politique
de les leur renvoyer. Ils taient, en effet, rsolus  s'allier
au roi d'Angleterre si le roi de France ne rendait pas leur jeune
suzeraine[10]. Philippe le savait, et se vit ainsi forc d'accder
au dsir d'un peuple dont il connaissait depuis longtemps l'esprit
d'indpendance et le patriotisme. Les deux orphelines revinrent donc 
Bruges, o la sollicitude des Flamands veilla sur elles plus vivement
que jamais.

    [10] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 7.--_Chron. de
    Flandre_, indite, _manuscrit de la Bibl. nat._ n 8380, fol. 31.

C'est alors que, par l'entremise de la reine Mathilde, veuve de
Philippe d'Alsace, fut conclu le mariage de Jeanne avec Fernand, son
neveu, fils de Sanche Ier, roi de Portugal. Il paratrait que, pour
acheter l'adhsion du roi de France, Mathilde aurait t oblige de
lui payer une trs forte somme d'argent et de faire en outre de riches
prsents  ses conseillers[11]. Philippe-Auguste s'tait fait aussi
promettre  l'avance, par Fernand, les villes d'Aire et de Saint-Omer,
qui jadis avaient t rendues au comte Bauduin en vertu du trait de
Pronne. Fernand, trop heureux d'pouser l'hritire de Flandre, avait
tout promis, sans s'inquiter s'il n'allait pas de la sorte s'aliner
ses nouveaux sujets.

    [11] _Li estore des ducs de Normandie et des rois d'Engleterre_,
    fol. 163 v Ire col.

Les ftes nuptiales furent clbres  Paris avec une magnificence
extraordinaire, aux frais des bonnes villes de Flandre et de Hainaut.
On se livra,  cette occasion, dit le cordelier Jacques de Guise,
 une allgresse inexprimable, oubliant cette parole du Sage: que
l'excs de la joie est voisin de la douleur[12]. Ceci se passait
en 1211. Jeanne avait alors un peu plus de vingt ans. S'il faut en
croire les monuments contemporains que nous avons sous les yeux[13],
Jeanne tait  cette poque une belle jeune fille aux cheveux longs
et flottants sur les paules. Pour tout ornement, un cercle de perles
entoure sa tte. Une simple tunique l'enveloppe chastement, et elle
agace du doigt le faucon qui perche sur sa main gauche  la mode du
temps.

    [12] _Ann. Hann._, XIV, 8.

    [13] Les sceaux des diverses chartes conserves dans nos archives.

Lorsque Fernand eut prt foi et hommage au roi, les deux poux prirent
le chemin de la Flandre, comptant fermement sur l'alliance et l'amiti
du monarque. Mais, arrivs  Pronne, Louis, fils du roi, qui les
avait prcds en grande escorte de gens d'armes, les fit arrter
avec leur suite et enfermer dans le chteau de cette ville jusqu' ce
qu'il se ft empar des villes d'Aire et de Saint-Omer, promises par
Fernand. Louis prit possession des deux villes; il y massacra tout ce
qu'il y avait rencontr de Flamands fidles, les garnit de vivres et de
munitions, aprs quoi il donna l'ordre de mettre en libert le comte et
la comtesse.

Fernand ne pardonna jamais l'odieuse violence dont sa jeune pouse
et lui avaient t l'objet dans cette circonstance. Dsormais ennemi
mortel du roi de France, il arrivait nanmoins dans ses nouveaux Etats
plus impopulaire qu'on ne saurait le dire, en raison des circonstances
si fcheuses au milieu desquelles son mariage avec l'hritire de
Flandre avait dbut.

A une journe de marche de Pronne, Jeanne, qui depuis sa rcente
union avait prouv tant d'motions diverses, tomba malade. Une fivre
violente s'empara d'elle. La reine Mathilde tait en ce moment  Douai.
Fernand laissa son pouse auprs d'elle, et, accompagn de Philippe,
comte de Namur, de Jean de Nesle, chtelain de Bruges, et de Siger,
chtelain de Gand, il se prsenta aux villes de Lille, Courtrai,
Ypres et Bruges, afin de s'y faire reconnatre en qualit de comte de
Flandre; car l'adhsion des bourgeois et du peuple tait alors non
moins indispensable que celle du suzerain. Il y fut reu froidement;
les Gantois montrrent surtout des dispositions hostiles. Ils
prtendaient que l'union de cet tranger avec leur souveraine s'tait
conclue sans le consentement des villes flamandes, ajoutant que la
comtesse avait t vendue et non marie.

Le principal motif de leur opposition tait l'odieux guet-apens
dont Louis de France s'tait rendu coupable envers Jeanne; et ils
craignaient avec raison que Philippe-Auguste ne renouvelt, contre
leur pays, ses tentatives d'envahissement. Un prince qui devenait
comte de Flandre sous les auspices du roi ne devait compter que sur
les antipathies des habitants de Gand, les plus fiers bourgeois du
pays. Ils lui fermrent donc leurs portes, lui dclarant qu'ils ne le
recevraient pas s'il n'avait avec lui la comtesse Jeanne, leur seule
dame et matresse. Fernand, qui ne connaissait pas encore sans doute
 quel peuple il avait affaire, voulut entrer de force. Les Gantois,
ayant  leur tte Rasse de Gavre et Arnoul d'Audenarde, sortirent des
murs et le poursuivirent. Il et t infailliblement pris si par hasard
il ne s'tait trouv sur la Lys, entre les bourgeois et lui, un pont
qu'il fit couper en toute hte; ce qui le sauva. Dans leur colre,
les Gantois s'en allrent alors pour piller Courtrai, coupable d'avoir
reconnu et hberg le Portugais.

Fernand, on le voit, mettait le pied en Flandre pour la premire
fois sous de malheureux auspices. Pour faire acte de souverainet
et conqurir l'affection de ses nouveaux sujets, il aurait dsir
reprendre Aire et Saint-Omer sur le fils du roi de France. Dj mme
il avait fait approvisionner Lille et Douai, et il se disposait 
marcher contre Louis, qui l'attendait  Arras. Les grands vassaux qui
entouraient Fernand, et la comtesse Jeanne son pouse le dtournrent
d'une entreprise prpare sans rflexion, dans un moment de colre,
et tente contre des forces trs suprieures: on le dcida, non sans
peine,  ngocier un accommodement avec le fils du roi, qui paraissait
fort dispos  ne pas s'en tenir aux villes d'Artois qu'il venait de
prendre, et  faire irruption en Flandre. Le 24 fvrier 1211, un trait
se conclut, entre Lens et Pont--Vendin, par lequel Fernand et Jeanne
remirent dfinitivement et  toujours  Louis, fils an du roi et 
ses hoirs, comme tant aux droits de sa mre Isabelle de Hainaut, les
villes d'Aire et de Saint-Omer. Le fils du roi promit, de son ct, de
ne jamais rien rclamer dans le comt de Flandre; et l'on donna pour
otages de ces conventions mutuelles les plus hauts barons du pays,
entre autres le chtelain de Bruges et celui de Gand[14].

    [14] Archives de Flandre  Lille, Ier _cartul. d'Artois_, pice
    193. Cet acte a t imprim plusieurs fois.

Alors Fernand songea  se faire reconnatre des Gantois. Accompagn
de la comtesse Jeanne, et suivi d'une nombreuse arme, il se prsenta
devant leur ville. A la vue de la jeune souveraine et de tous les
chevaliers flamands qui formaient son escorte, ils ne firent plus de
rsistance et consentirent  recevoir les deux poux. Peu de temps
aprs, Fernand et Jeanne se concilirent tout  fait la puissante ville
de Gand en lui accordant une nouvelle organisation municipale. Les
chevins devinrent lectifs par anne, comme l'taient ceux d'Ypres
depuis 1209.

Cependant le trait de Pont--Vendin n'avait pu effacer du coeur
de Fernand le souvenir de la prison de Pronne. Quand il eut pris
possession de la Flandre, il rsolut de mettre  excution ses projets
de vengeance contre le monarque franais. En cela il tait assur de
la sympathie et du concours de ses nouveaux sujets, qui depuis si
longtemps nourrissaient pour Philippe-Auguste une haine qui n'tait que
trop motive.

Ce fut sur Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, que Fernand porta
naturellement ses vues. Dans l't de 1212, il noua des relations avec
ce prince, et bientt intervint un trait d'alliance offensive et
dfensive, avec promesse, de la part du roi, de fournir des secours
en hommes et en argent aussitt que le comte de Flandre en aurait
besoin[15].

    [15] V. Rymer, _Foedera_, nova edit. Londini, 1816, I, 105, 107.

La rupture ne tarda pas  clater entre Philippe-Auguste et Fernand.
Jean-sans-Terre avait t nagure condamn par la cour des pairs de
France,  cause du meurtre d'Arthur, son neveu. De plus, le pape
Innocent III venait de l'excommunier pour le punir de ses violences
envers le clerg. Ses sujets avaient t dlis par le pontife du
serment de fidlit; on disait mme qu'Innocent offrait la couronne
d'Angleterre  Philippe-Auguste. Jean appela  son aide son neveu
Othon IV, roi de Germanie; or celui-ci n'tait gure en mesure de le
secourir. Elu empereur par la protection du Pape, Othon avait tourn
ses armes contre le Saint-Sige et tait aussi excommuni. Frdric
II, fils de Henri VI, couronn  sa place, s'tait uni avec le roi de
France. Mais si les deux monarques, dposs par le Souverain-Pontife,
avaient contre eux ces puissants ennemis, ils trouvaient d'un autre
ct des allis dans les comtes de Flandre, de Hollande, de Boulogne,
et autres. Ces princes, runis dans une mme communaut de haines et
d'intrts, formrent bientt, avec Jean-sans-Terre et Othon, une des
plus redoutables coalitions dont les annales du moyen ge nous aient
gard le souvenir.

Quant  Fernand, qui de tous les mcontents n'tait pas le moins
courrouc, il crut le moment de la vengeance arriv lorsque
Philippe-Auguste prpara son expdition pour tenter la conqute de
l'Angleterre. Le roi convoqua  Soissons un parlement de tous ses
barons: ils y vinrent en foule se ranger sous sa bannire. Le comte
de Flandre seul fit dfaut, dclarant qu'il n'assisterait pas son
suzerain, si celui-ci ne lui donnait satisfaction en lui rendant les
villes d'Aire et de Saint-Omer. Philippe-Auguste ignorait encore
l'alliance de Fernand avec les ennemis du royaume: il lui offrit
quelques ddommagements. Le comte les repoussa avec ddain, et le
roi vit bien alors que Fernand entrait en rbellion ouverte. Sur
ces entrefaites, Jean-sans-Terre se rconcilia avec le Pape, et
l'expdition de Philippe-Auguste, qui ne marchait que comme excuteur
des ordres du Saint-Sige, se trouva sans objet. Innocent l'avait
mme tout  fait interdite. Philippe aussitt tourna toutes ses forces
contre la Flandre, et cette contre devint le thtre d'une guerre
acharne. Telle fut la source premire des angoisses patriotiques dont
l'existence de Jeanne devait tre abreuve, et le prlude d'un des plus
grands vnements du sicle. Rappelons-en les prliminaires.

La flotte du roi de France, compose de dix-sept cents barques montes
par quinze mille lances, sortit du port de Calais, et se dirigea vers
les ctes de Flandre. Le roi, qui s'tait avanc avec sa chevalerie
jusqu' Gravelines, y attendit ses vaisseaux, et l'arme d'invasion y
stationna pendant quelques jours. Fernand, somm par Philippe-Auguste
de se rendre auprs de lui, ne parut pas. Alors Philippe pntra en
Flandre, tandis que la flotte, sous la conduite de Savari de Maulon,
mettait  la voile pour le port de Dam. Partis de Gravelines, dit
l'historien pote, Philippe le Breton, les navires, sillonnant les
flots de la mer, parcoururent successivement les lieux o elle longe le
rivage blanchtre du pays des Blavotins, ceux o la Flandre se prolonge
en plaines marcageuses, ceux o les habitants de Furnes, par une
exception remarquable, labourent les campagnes voisines de l'Ocan,
et o le Belge montre maintenant ses pnates en ruines, ses maisons 
demi-renverses, monuments de son antique puissance.... Sortant de ces
parages, et pousse par un vent propice, la flotte entre joyeusement
dans le port de Dam, port tellement vaste et si bien abrit qu'il
pouvait contenir dans son enceinte tous nos navires. Cette belle cit,
baigne par des eaux qui coulent doucement, est fire d'un sol fertile,
du voisinage de la mer et des avantages de sa situation. L se trouvent
les richesses apportes par les vaisseaux de toutes les parties du
monde; des masses d'argent non encore travailles, et de ce mtal qui
brille de rouge; les tissus des Phniciens, des Sres (Chinois), et
ceux que les Cyclades produisent; des pelleteries varies qu'envoie la
Hongrie, les graines destines  la teinture en carlate, des radeaux
chargs des vins que fournissent la Gascogne et la Rochelle, du fer et
des mtaux, des draperies et autres marchandises que l'Angleterre et
la Flandre ont transportes en ce lieu pour les envoyer de l dans les
divers pays du globe[16].

    [16] _Philippide_, chants IX et X.

Cependant le roi de France avait envahi tout le territoire flamand, et
ses troupes se dispersaient de tous cts, semblables aux sauterelles
qui, inondant les campagnes, se chargent de dpouilles et se plaisent
 enlever le butin[17]. A son arrive devant Ypres, Fernand lui
adressa des propositions de paix; car il commenait  tre effray
d'une agression si formidable et si prompte[18]. Philippe-Auguste ne
voulut rien couter. Alors Fernand, ne perdant pas courage, runit
tous ses chevaliers et le plus grand nombre d'hommes de guerre qu'il
put trouver, et tint conseil sur les meilleures mesures  prendre en
pareille occurrence. Dj la ville d'Ypres s'tait rendue au roi de
France et lui avait livr les principaux d'entre ses bourgeois pour
otages. Gand et Bruges, dont les chtelains, garants du trait de
Pont--Vendin, avaient quitt le parti de leur seigneur pour celui du
roi, imitrent cet exemple. La Flandre presque tout entire allait
tomber au pouvoir de Philippe. Fernand et ses conseillers rsolurent
d'envoyer en toute hte vers le roi d'Angleterre pour en rclamer du
secours.

    [17] _Philippide_, chants IX et X.

    [18] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163.

Bauduin de Neuport, charg de cette mission, s'embarqua aussitt
et se dirigea vers Sandwich, o il esprait trouver le roi. Il y
arriva la nuit. Le roi tait alors aux environs de Douvres avec le
cardinal Pandolphe, lgat du Saint-Sige, qui venait de conclure la
rconciliation entre Jean-sans-Terre et Innocent III, et de lever
l'interdit lanc contre l'Angleterre. Bauduin de Neuport monta  cheval
sans dlai et se rendit  toute bride vers le monarque. Il en fut trs
bien reu, et le roi lui dit: Annoncez au comte de Flandre que je
l'aiderai de tout mon coeur; je vais incontinent lui envoyer le comte
de Salisbury, mon frre, et le plus de chevaliers et d'argent que
je pourrai[19]. Il donna en mme temps aux chevaliers flamands qui
taient prs de lui cong de retourner vers leur seigneur, afin de lui
prter assistance. Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et Hugues de
Boves se trouvaient aussi au camp du roi. Ils voulurent se joindre 
l'expdition.

    [19] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163.

Huit jours avant la Pentecte, elle partit de Douvres sous le
commandement de Guillaume Longue-Epe, comte de Salisbury, lequel
montait un navire si grand et si beau que chacun disait qu'il n'en
existait pas de pareil[20]. On eut peu de vent durant toute la
traverse; de sorte que la flotte n'aborda que le jeudi suivant en
un lieu appel la Mue,  deux lieues de Dam. L, les chevaliers et
sergents s'appareillrent; on quitta les navires de haut bord pour
entrer dans les bateaux plats, et on se prcipita sur la flotte
franaise dgarnie de troupes; car le roi de France avait imprudemment
appel prs de lui la plupart des hommes d'armes qui devaient dfendre
ses vaisseaux. Quatre cents barques, disperses le long de la cte,
parce que le port, quoique fort vaste, ne pouvait les contenir toutes,
tombrent au pouvoir du comte de Salisbury et des chevaliers flamands;
mais ils ne purent s'emparer du reste, compos de gros navires qu'on
avait chous  sec sur le rivage[21].

    [20] _Ibid._ 164.

    [21] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164.

Le lendemain vendredi, le comte de Flandre, ayant appris la venue des
secours d'Angleterre, arriva prs de Dam avec une escorte de quarante
chevaliers seulement. Aussitt qu'on le vit venir, les comtes de
Salisbury et de Boulogne descendirent  terre et se rendirent  sa
rencontre. Dans cette entrevue, ils le requirent de rompre tout lien
de vassalit et d'obissance envers le roi de France, et de s'unir
plus troitement que jamais  la cause du roi d'Angleterre. Fernand
jura, sur les reliques, qu'il aiderait toujours et de bonne foi le roi
d'Angleterre, qu'il lui serait toujours fidle et ne ferait ni paix ni
trve avec le roi de France sans son consentement et celui du comte
de Boulogne[22]. Renaud de Dammartin avait jur une haine mortelle
au roi de France, depuis que celui-ci l'avait expuls de sa terre
pour diffrentes exactions commises contre des seigneurs voisins, et
notamment contre l'vque de Beauvais, cousin du roi. Mais l'origine de
sa colre, s'il faut en croire un chroniqueur, remontait plus haut.

    [22] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164.

Un jour, se trouvant dans les appartements du roi,  l'htel Saint-Paul
 Paris, une querelle s'leva entre lui et Hugues de Saint-Pol. Hugues
le frappa du poing au visage et le sang jaillit; Renaud tira sa dague
et en allait frapper le comte de Saint-Pol, lorsque le roi et les
barons prsents se portrent entre les deux antagonistes. Renaud,
furieux de n'avoir pu se venger, sortit du palais, remonta  cheval
et regagna son pays. Le roi lui envoya bientt aprs frre Garin, son
conseiller, pour l'apaiser et l'engager  faire sa paix avec le comte
de Saint-Pol; mais Renaud de Dammartin rpondit qu'il ne pourrait
oublier l'injure et la pardonner, tant que le sang qui avait coul de
son visage ne ft remont de lui-mme  sa source[23]. En consquence,
il s'tait livr contre son ennemi et les parents de ce dernier 
des actes de violences tels que le roi avait t oblig d'envahir le
comt de Boulogne et de chasser Renaud. Le comte alors, plus que jamais
irrit, s'tait jet dans le parti du roi d'Angleterre et avait, par
ses intrigues, puissamment contribu  former la grande coalition que
l'on connat, et  laquelle Fernand, de son ct, venait de se vouer
corps et me.

    [23] _Les anciennes Chroniques de Flandre, manuscrit de la Bibl.
    nat._ n 8380, fol. 32.

Le samedi, veille de la Pentecte, le comte de Flandre, le comte de
Boulogne et les autres chevaliers qui avaient dbarqu se levrent de
grand matin, entendirent la messe, et puis s'armrent et montrent
 cheval pour s'approcher de Dam. A une demi-lieue de la ville, on
s'arrta pour tenir conseil et aviser aux moyens d'assaillir les
murailles du ct de la terre. Robert de Bthune et Gauthier de
Ghistelles s'taient ports en avant afin de reconnatre le pays. Ayant
travers la rivire qui coule de Bruges  Dam, ils montrent sur une
minence et regardrent du ct de Male, chteau appartenant au comte
de Flandre et situ aux environs de Bruges. Ils y aperurent une grande
multitude de gens et crurent d'abord que c'taient les bourgeois de
Bruges qui sortaient de la ville pour venir au-devant de leur seigneur.
En ce moment une bonne femme, qui connaissait Gauthier de Ghistelles,
accourut vers les deux chevaliers et s'cria tout essouffle: Messire
Gauthier, que faites-vous ici? Le roi de France est entr avec toute
son arme dans le pays, et ce sont ses gens que vous voyez l-bas[24].
Les barons rejoignirent les princes en toute hte et leur apprirent la
nouvelle. Le comte de Boulogne dit alors  celui de Flandre: Sire,
tirons-nous arrire; il ne ferait pas bon de rester ici[25].

    [24] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164, 2e col.

    [25] _Ibid._

En effet, le roi de France, ayant connu  Gand la destruction de la
flotte, accourait vers Dam avec toute son arme. Il tait  peu de
distance, et dj ses arbaltriers d'avant-garde faisaient siffler
leurs carreaux aux oreilles des chevaliers flamands. On essaya de leur
faire rsistance; ce qui donna le temps  la chevalerie franaise
d'approcher. Grand nombre des gens du comte, qui avaient t assez
tmraires pour vouloir soutenir le combat, furent tus ou jets  la
mer; plusieurs braves chevaliers tombrent au pouvoir des Franais,
entre autres Gauthier de Vormezele, Jean son frre, Guillaume d'Eyne,
Guillaume d'Ypres, Ghislain de Haveskerke. On dit que le comte de
Boulogne lui-mme avait t pris sur le rivage; mais, reconnu par
des parents et des amis qui redoutaient avec raison que le roi ne lui
ft un mauvais parti, on le laissa s'chapper. Il laissa au pouvoir
des Franais son cheval, ses armures et son heaume surmont de lames
de baleines formant deux aigrettes lances[26]. Renaud eut le temps
de gagner le grand vaisseau royal avec les comtes de Flandre et de
Salisbury. Ce fut Robert de Bthune qui contraignit son matre le comte
de Flandre  se jeter dans une barque. Personne ne voulut quitter le
rivage avant que Fernand ft en sret sur le vaisseau. Les princes se
dirigrent vers l'le de Walkeren pour attendre les vnements et se
prparer  une nouvelle lutte[27].

    [26] _Philippide_, chant IX.

    [27] _Ibid._ 165.

En arrivant  Dam, le roi de France fit dcharger les vivres et
munitions de guerre existant sur les navires qui lui restaient, aprs
quoi il mit le feu  la flotte afin de ne pas la laisser au pouvoir
des ennemis, et livra aux flammes la ville elle-mme et les campagnes
environnantes. Il partit ensuite  la lueur de cet immense incendie,
et, traversant la Flandre en exterminateur, il prit des otages dans les
principales villes conquises, telles que Gand, Bruges, Ypres, Lille et
Douai; rendit ceux des trois premires pour la somme de trente mille
marcs d'argent, saccagea Lille  cause de l'amour que les habitants
portaient au comte, leur lgitime souverain, garda Douai, et rentra en
France laissant derrire lui un pays en ruine et une mmoire excre.

La Flandre alors respira un peu. Les barons du comt s'assemblrent 
Courtrai; ceux du Hainaut vinrent  Audenarde, et tout ce qu'il y avait
de Flamands capables de porter une pique accourut se ranger chacun
sous la bannire de son seigneur respectif. Mais on ne savait quelle
rsolution prendre en l'absence du souverain, et, au milieu du trouble
et de la confusion causs par les derniers vnements, on ignorait de
quel ct le comte Fernand avait port ses pas aprs la dconfiture de
Bruges.

Les barons congdirent leurs vassaux jusqu' nouvel ordre et
chargrent trois nobles hommes, Arnoul de Landas, Philippe de Maldeghem
et le sire de La Woestine, d'aller  la recherche du comte. Ils se
rendirent  Nieuport, o tait Robert de Bthune, et lui demandrent
s'il savait quelques nouvelles des princes. Robert leur apprit qu'un
pcheur venait de lui annoncer qu'il les avait vus dans l'le de
Walkeren, et le comte de Hollande avec eux. Robert de Bthune et les
trois barons s'embarqurent le lendemain de grand matin sur un petit
bateau de pche. En naviguant vers Walkeren, ils aperurent en mer le
comte de Salisbury mont sur le vaisseau royal, et escort de sept
autres navires se dirigeant vers l'Angleterre.

Arrivs en l'le de Walkeren, ils trouvrent le comte de Flandre,
Renaud de Boulogne et le comte de Hollande, qui avait amen une troupe
nombreuse de gens d'armes. Fernand fit grand accueil aux chevaliers
et fut bien content d'apprendre que Philippe-Auguste, aprs avoir
brl ses vaisseaux, tait retourn en France. On rsolut aussitt de
regagner la Flandre, et deux jours aprs, les princes et leur arme
abordaient au port de Dam. De l Fernand se rendit  Bruges, puis 
Gand, qui lui ouvrirent successivement leurs portes et l'accueillirent
avec joie comme leur droit seigneur[28]. A Gand, on sut que le roi, en
passant par Lille et Douai, avait laiss, dans les chteaux de ces deux
villes, de fortes garnisons commandes par le prince Louis et Gauthier
de Chtillon, comte de Saint-Pol. Le comte de Flandre reut mme
bientt avis que le prince formait le projet de brler Courtrai. Or
sus, seigneurs, s'cria le comte de Boulogne  cette nouvelle, montons
 cheval, et courons nous enfermer  Courtrai! Si nous tions dans la
ville, nous empcherions bien qu'elle ne ft brle[29].

    [28] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 165. V.--Jacques de
    Guise, XIV, 80.

    [29] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 106.

Alors les comtes, barons, chevaliers et cuyers s'armrent  la hte,
montrent  cheval et sortirent de Gand. Ils passrent par Dronghem
afin de mettre la Lys entre eux et les Franais. Arrivs  Deynse, ils
eurent la douleur de voir les flammes et la fume s'lever au-dessus
des toits de Courtrai. Des paysans leur apprirent que la ville tait
rduite en cendres, que Daniel de Malines et Philippe de La Woestine
avaient t faits prisonniers en voulant la dfendre, et que Louis
tait rentr  Lille avec toute sa troupe[30].

    [30] _Ibid._

Le comte de Flandre, fort afflig de ce dsastre qu'il n'avait pu
prvenir, se dirigea vers Ypres, o les habitants, comme ceux de Bruges
et de Gand, le reurent avec honneur et empressement. Il fut dcid
que l'arme prendrait position dans cette ville, qu'on fortifierait
et dont on ferait un dpt d'approvisionnements pour tout le temps de
la guerre. En consquence, on creusa des fosss larges et profonds
qui furent remplis d'eau; on construisit de fortes tours en bois,
des portes faites d'un mlange de pierres, de briques et de poutres
en chne; on leva autour de la ville des haies palissades en guise
de murailles. Quand ces travaux de dfense furent achevs et qu'ils
furent munis de machines de toute espce, le comte se dtermina  aller
assiger la forteresse d'Erquinghem-sur-la-Lys, que Jean, chtelain de
Lille, dtenait pour le roi. Les Flamands ne purent jamais traverser
la rivire, et aprs quinze jours d'un sige inutile, ils revinrent 
Ypres.

Peu de jours aprs, on rsolut de se porter sur Lille. Le prince
Louis n'y tait plus; mais il y avait laiss deux cents chevaliers
dtermins. Aprs des tentatives infructueuses contre cette ville,
Fernand se replia de nouveau sur Ypres. Dans la retraite, les hommes
d'armes franais se jetrent sur son avant-garde et firent prisonnier
Bouchard de Bourghelles, un des plus nobles et des plus valeureux
chevaliers flamands[31]. Voyant que pour le moment il ne pourrait pas
reprendre les villes et chteaux de la Flandre wallonne occups par les
troupes franaises, le comte songea  attaquer Tournai, qui n'avait
d'autres dfenseurs que ses habitants.

    [31] Jacques de Guise, XIV, 80.

Cette cit s'tait mise nagure sous la protection de Philippe-Auguste.
Depuis lors, elle avait toujours prfr la domination du roi  celle
des princes flamands, et dans toutes les occasions elle se dclarait
pour les intrts franais. Fernand vint l'investir avec toute son
arme. Des pierriers, des mangonneaux et autres engins lancrent sur la
ville une pluie de pierres et de feu. Chaque jour de nombreux assauts
taient livrs aux murailles; enfin, aprs des efforts multiplis et
de grandes pertes de part et d'autre, le comte de Flandre pntra dans
la cit par une brche de prs de mille pieds de large, la saccagea,
et en dmolit les portes et les remparts. Les bourgeois offrirent
vingt-deux mille livres au vainqueur pour qu'il consentt  ne pas
brler le reste de la ville. Fernand les accepta, fit couper une
douzaine de ttes et prit soixante otages qu'il envoya au chteau de
Gand. Huit jours aprs la prise de Tournai, le feu se dclara dans le
March-aux-Vaches et consuma cinq hameaux hors des murs de la ville. A
la mme heure un autre incendie clata hors de la porte de Prune, prs
de l'glise Saint-Martin; enfin,  l'intrieur de la cit, des flammes
s'levrent galement dans le quartier appel de Dame Odile Aletacque,
dans la cour et dans le quartier Saint-Pierre, de sorte que toute la
ville semblait devoir tre entirement consume. On teignit le feu;
mais le comte Fernand, qui avait promis de ne rien incendier et avait
reu de l'argent en consquence, entra dans une grande colre et fit
soigneusement rechercher la cause et les auteurs de ce dsastre. On
dcouvrit qu'il tait l'ouvrage de soldats flamands, mcontents de ce
que le comte ne livrait pas la ville au pillage. Sur l'ordre du comte,
huit coupables furent sur-le-champ torturs et supplicis de la manire
la plus affreuse, tandis que leurs complices prenaient la fuite.
Fernand rtablit l'ordre et la paix dans Tournai[32]. Il y institua des
prvts, des jurs, des chevins, des sergents, renouvela enfin tous
les officiers de la ville; car une grande partie des titulaires avaient
t envoys en otages  Gand[33].

    [32] Jacques de Guise, XIV, 88.

    [33] _Ibid._

Enhardi par le succs, le comte revint ensuite assiger de nouveau
la ville de Lille. Le prince Louis, tromp par les beaux semblants
que les bourgeois lui faisaient, en avait retir les troupes pour les
ramener en France[34] et n'avait laiss qu'un petit nombre d'hommes
d'armes dans un donjon, appel le chteau des Regneaux, situ prs des
remparts et dispos de faon que l'entre en tait galement libre
soit de l'intrieur soit de l'extrieur de la ville. Les habitants
ne demandaient pas mieux que de recevoir leur seigneur lgitime et
dtestaient les Franais en raison des maux que ceux-ci leur avaient
fait souffrir. Ils ouvrirent donc leurs portes, et Fernand rentra
en possession d'une ville qui devait bientt expier cruellement son
patriotisme et sa fidlit. En effet, Philippe-Auguste apprit les
avantages remports par le comte. Il n'avait jamais espr conserver
les villes de la Flandre tudesque, sur lesquelles il ne voulait
qu'exercer sa vengeance; mais il comptait sur la possession de la
Flandre wallonne; et la reddition de Lille, la principale des cits
de ce pays, le transporta de colre. Il accourut lui-mme en Flandre
 la tte d'une arme formidable, et signala son arrive par le sige
de Lille. Ce fut un des pisodes les plus atroces des guerres de ce
temps-l.

    [34] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 166 v.

C'tait la nuit. Le roi, dans l'imptuosit de sa fureur, avait emport
la cit avant mme que les bourgeois, surpris, se fussent mis sur leurs
gardes. Il n'y avait encore personne aux remparts, que dj Philippe
se rpandait  travers la ville en tte de ses hommes d'armes, le fer
d'une main, le feu de l'autre. Le sac et le pillage sont des moyens
trop lents pour assouvir sa fureur; il lui faut l'incendie, et bientt
le feu se droule de toutes parts. Le comte Fernand tait dans Lille,
malade d'une fivre double-tierce qui le tourmentait depuis le sige
de Tournai[35]. Port sur une litire et envelopp de tourbillons
de flammes, il s'chappe  grand'peine au milieu de l'pouvante et
de la fume. Les malheureux habitants ont deux morts  choisir: ou
d'tre brls vifs entre les murs de leurs logis ou de prir au seuil
sous le couteau des Franais. Ce que l'action du feu pargnait, les
soldats le jetaient bas au moyen de bliers et de crocs de fer dont
ils taient munis; car le roi avait jur l'anantissement de la
cit rebelle[36]. Guillaume le Breton chante fort navement dans sa
_Philippide_ les horreurs de ce sige  la louange de son matre. Sous
les dcombres de leurs maisons, s'crie-t-il plein d'admiration pour
le conqurant, prissent tous ceux  qui les infirmits de l'ge ou la
faiblesse du corps refusent les moyens d'chapper au danger. Ceux qui
peuvent se sauver, fuyant  pied ou  l'aide d'un cheval vigoureux,
vitent la double fureur des flammes et de l'ennemi, et, le coeur
plein d'pouvante, s'lancent  la suite de Fernand,  travers les
broussailles et en rase campagne, hors de tous sentiers, se croyant
toujours prs des portes fatales, n'osant tourner la tte.... La
fortune, cependant, vint au secours des vaincus. La terre humide, toute
couverte de joncs de marais et cachant ses entrailles ftides sous une
plaine fangeuse, exhalait des vapeurs formes d'un mlange de chaleur
et de liquide, de telle sorte qu' travers les brouillards l'oeil du
guide pouvait  peine atteindre l'objet qu'il conduisait, et que nul
ne pouvait distinguer ce qu'il y avait devant, derrire lui ou  ct
de lui; une atmosphre paisse changeait le jour en nuit. Les ntres
donc ne poursuivirent les fuyards que tant qu'ils purent s'avancer 
la lueur de l'incendie de la ville; car le soleil ne pouvait luire
 travers les brouillards. Ils turent toutefois un grand nombre
d'hommes et firent encore plus de prisonniers. Le roi les vendit  tout
acheteur pour tre  jamais esclaves, les marquant du fer brlant de la
servitude. Ainsi prit tout entire la ville de Lille rserve pour une
dplorable destruction[37].

    [35] Jacques de Guise, XIV, 90.

    [36] _Philippide_, chant IX.

    [37] _Philippide_, chant IX.

Guillaume le Breton ne savait pas que, peu de jours aprs, les Lillois
chapps  la mort revenaient, la nuit, errant sur les dbris fumants
de la ville, chercher au milieu de cette terre brlante la place de
leurs foyers anantis. Il ignorait surtout que l'amour du sol natal
ferait bientt surgir de ce lieu de dsolation une cit nouvelle, et
que cette cit deviendrait un jour l'une des plus riches et des plus
puissantes du royaume dvolu aux descendants de l'exterminateur.

Le comte Fernand s'tait rfugi  Gand. Philippe-Auguste ne l'y
poursuivit point et ne pntra pas plus avant en Flandre. Il fit
dmolir le chteau-fort de Lille, abattit la forteresse d'Erquinghem
dont les Flamands s'taient dernirement empars, et rasa le donjon
de Cassel; aprs quoi il rentra en France pour reconstituer son arme
et prparer les moyens de dfense qu'il comptait opposer  la grande
coalition forme contre le royaume; car tout indiquait qu'elle tait
organise et devait bientt agir.

En effet, durant la guerre de Flandre, de nombreux messages avaient
t changs entre l'Allemagne et l'Angleterre. Dans les ports de ce
dernier pays, on quipait des vaisseaux; des hommes d'armes taient
levs de tous cts, et un grand mouvement se manifestait depuis les
bords du Rhin jusqu'aux embouchures de la Meuse et de l'Escaut.

Pendant l'hiver qui suivit la dernire invasion du roi en Flandre,
Fernand se rendit en Angleterre auprs de Jean-sans-Terre, son alli.
Il tait accompagn d'Arnoul d'Audenarde, de Rasse de Gavre, de Gilbert
de Bourghelles, de Grard de Sotenghien, et de beaucoup d'autres nobles
hommes des deux comts. Le monarque anglais vint au-devant de lui
jusqu' Cantorbry, et lorsqu'il fut en sa prsence, il descendit de
cheval, lui donna le baiser de paix et d'amiti, et le reut en tout
honneur ainsi que les barons de sa suite. Le lendemain, il y eut un
grand repas, puis un conseil, o furent arrtes les dispositions de la
ligue[38].

    [38] Jacques de Guise, XIV, 92.--_Li estore des ducs de Normandie_,
    fol. 167.

Fernand revint sans retard en Flandre, tandis que Jean-sans-Terre se
disposait  s'embarquer avec une arme nombreuse afin d'envahir la
France au midi de la Loire, et de seconder ainsi le mouvement des
allis vers le nord. Louis, fils du roi, avait profit de l'absence
de Fernand pour s'emparer de Bailleul, Steenvoorde et de plusieurs
autres places appartenant  la reine Mathilde. Le comte, avec ses
auxiliaires les comtes de Boulogne, de Salisbury, et ses vassaux les
plus puissants, tels que Hugues de Boves et Robert de Bthune, se jeta
en reprsailles sur Saint-Omer. Tous les environs furent ravags et
brls; la ville elle-mme fut prise et livre au pillage.

De Saint-Omer, Fernand entra dans le comt de Guines, que le prince
Louis avait nagure confisqu  son profit, et dont il avait dpouill
le seigneur lgitime, homme-lige du comte de Flandre. Tout fut brl et
dvast jusqu'aux portes de Guines. Le vicomte de Melun y commandait
pour le prince. Il se tint sur la dfensive et n'osa pas attaquer les
Flamands. Le comte revint en son pays par Gravelines et Ypres, et peu
de temps aprs, il reparut sous les murs du chteau de Guines, dont il
s'empara et qu'il dtruisit. Il prit et renversa de mme le chteau
de Tournehem, puis il se jeta sur l'Artois. Le village de Souchez, 
trois lieues d'Arras, fut totalement dtruit par lui, et toute la terre
aux alentours cruellement ravage. Il attaqua ensuite le chteau et la
ville de Lens, dont il ne put s'emparer. Hesdin fut moins heureuse:
elle tomba en son pouvoir, et il la rduisit en cendres, ainsi que
son prieur. De l il s'en vint dmolir de fond en comble un chteau
appel la Belle-Maison, appartenant  Siger, chtelain de Gand,
qui avait dsert la cause flamande pour se ranger sous le drapeau
franais. Il resta ensuite pendant trois semaines prs des murailles
d'Aire, laquelle, bien dfendue par les chevaliers du roi, ne subit
pas le sort des autres villes d'Artois. Les Flamands se consolrent
en exerant mille ravages et mille cruauts dans les campagnes
environnantes[39]. Ces expditions furent comme le prlude sanglant de
la guerre gnrale qui allait s'ouvrir.

    [39] Jacques de Guise, XIV, 98.

Le fils du roi avait t rappel en France, car Jean-sans-Terre venait
de dbarquer  la Rochelle, et le Poitou, la Touraine, l'Anjou et la
Normandie s'taient soulevs contre les Franais. Louis marcha vers
la Loire avec trois mille chevaliers et sept mille hommes de pied. Le
monarque anglais avait dj pass le fleuve, et s'tait rendu matre
d'Angers. Il fit une tentative sur la Bretagne; mais, battu  la
Roche-au-Moine, il se replia vers le Poitou, o Louis le poursuivit.

Pendant ce temps, l'empereur Othon arrivait  Valenciennes; les princes
confdrs avec leurs hommes d'armes s'y taient donn rendez-vous.
Ainsi le roi d'Angleterre et l'empereur, le duc de Brabant, les comtes
de Flandre, de Hollande, de Boulogne, de Namur, de Limbourg et une
multitude de seigneurs, tant des provinces belgiques et de la Lorraine
que des pays d'outre-Rhin, se trouvaient dsormais lis dans une mme
communaut d'intrts, et cent cinquante mille hommes taient camps
autour d'eux pour appuyer leurs prtentions. L'envahissement et le
partage de la monarchie franaise avaient t rsolus.

Ce fut en l'htel que les princes du Hainaut possdaient  Valenciennes
et qu'on nommait la Salle-le-Comte, que se fit la distribution
anticipe de ce magnifique butin. Othon s'adjugea la Champagne, la
Bourgogne et une partie de la Franche-Comt; le roi Jean d'Angleterre
s'tait content des provinces attenantes  celles qu'il avait dj sur
la Loire; le comte de Boulogne prit pour lui le comt de Guines et le
Vermandois. Quant  Fernand, il voulait la plus grosse part; c'tait
l'Artois qu'il lui fallait, la Picardie, l'Ile-de-France, ni plus ni
moins; sans oublier la ville de Paris, o, avant son mariage avec
l'hritire de Flandre, il avait, dit-on, men fort joyeuse vie. Pour
les coaliss d'un rang infrieur, ils fractionnrent ce qu'on voulut
bien leur laisser.

Comme ces choses se passaient en Hainaut, Philippe-Auguste, ne
perdant point courage, s'avanait au-devant de ses ennemis  la
tte de quarante mille hommes. Ce n'tait pas l toute son arme;
mais, le reste, il avait fallu le laisser au fils an du roi, afin
qu'il pt s'opposer  l'invasion de Jean-sans-Terre en Poitou. La
France n'avait jamais t plus prs de sa ruine. Enveloppe du rseau
formidable qui semblait devoir l'anantir, seule contre tous, elle
ne perdit cependant pas le sentiment de sa force morale, instinct
providentiel qui tant de fois,  l'heure du pril, sauva la monarchie.
A la voix de Philippe-Auguste, tous ses vassaux avaient endoss leurs
armures; les beffrois de la Picardie, de l'Artois, de l'Ile-de-France,
du Vermandois, du Soissonnais, du Beauvoisis avaient appel sous
l'oriflamme de Saint-Denis trente-cinq mille de ces durs et fiers
bourgeois qui, ds cette poque, secouaient dj si rudement le joug
fodal. Le lendemain de la Sainte-Marie-Madeleine, l'arme royale,
prte au combat, partait de Pronne en se dirigeant vers la Flandre et
le Hainaut.

Tandis que grondait l'orage, la comtesse Jeanne, isole dans quelqu'un
de ses chteaux, de Gand, de Bruges ou du Quesnoy en Hainaut,
restait trangre  la formation de la ligue et  l'excution de ses
desseins, se bornant  dplorer les maux d'une guerre qu'elle avait
t impuissante  conjurer. Il n'en tait pas de mme de la reine
Mathilde, chez qui les annes n'avaient fait qu'aigrir un caractre
naturellement haineux et intrigant. Aprs avoir t en grande faveur
 la cour de Philippe-Auguste, et avoir pous, par l'entremise de
ce prince, Eudes, comte de Bourgogne, elle s'tait brouille avec le
roi, et bientt mme avec son propre mari, qui vivait spar d'elle.
Revenue dans les petits Etats qui formaient son douaire, elle suscita
le mcontentement de ses vassaux par des rigueurs de toute nature, et
surtout par les impts excessifs dont elle les frappait. Deux partis,
connus sous le nom d'Isengrins et de Blavotins, taient tous les jours
en lutte dans la Flandre occidentale. Elle prit fait et cause pour les
Isengrins, qui obtinrent d'abord quelques avantages et furent ensuite
compltement battus. Mathilde fut oblige de se rfugier dans la ville
de Berghes-Saint-Winoc, puis chez le comte de Guines, qui employa sa
mdiation pour rtablir la paix entre les deux factions que des haines
et des rivalits de familles dont on ne connat pas bien l'origine
avaient souleves.

Quand se prpara la grande ligue des princes contre la France, la
vieille Mathilde y vit un moyen puissant de vengeance, et elle
l'exploita avidement. Tous ses voeux taient pour le succs de la
coalition, et sa joie fut extrme lorsque les confdrs prirent
enfin les armes. On dit qu'elle envoya vers son neveu le comte de
Flandre quatre charrettes pleines de cordes afin de pouvoir lier
tous les Franais qu'on esprait faire prisonniers. Elle avait aussi
consult son astrologue, et celui-ci lui avait rpondu  souhait: Le
roi tombera, et ne sera pas enseveli; Fernand viendra triomphant 
Paris[40].

    [40] _Hist. regum Franc. ab origine gentis usque ad ann._ 1214, ap.
    Bouquet, XVIII, 427.--_Philippide_, chant X.

Quant  la jeune comtesse, qui, depuis son mariage, n'avait eu sous
les yeux que des scnes d'horreur et des images de deuil, loin de
partager les orgueilleuses chimres de la coalition, elle avait, ds le
principe, fait tous ses efforts pour dtourner Fernand d'une entreprise
qu'elle jugeait, avec raison, pleine de chances et de prils. Mais ses
efforts devaient rester striles en prsence du caractre aventureux et
altier du prince portugais et des engagements qu'il avait pris avec une
fatale tmrit.

A la douleur que Jeanne devait prouver comme souveraine d'un pays
sur lequel s'taient accumuls tant de malheurs, se joignit en ce
moment-l mme un grave chagrin domestique. La jeune Marguerite de
Constantinople, sa soeur, marie en 1213 au sire Bouchard d'Avesnes,
subissait les rigueurs d'une trange destine. Mais pour ne pas
retarder le dnouement d'une srie d'vnements politiques que
jusqu'ici nous avons fait marcher sans interruption, nous raconterons
plus tard cette romanesque aventure.

Le moment tait venu o la coalition si tmrairement forme contre la
France allait recevoir le coup foudroyant qui devait l'anantir.


A mi-chemin de Lille  Tournai, mais un peu sur la droite en allant
vers Tournai,  l'entre d'une plaine, se trouve un petit village
nomm Bouvines. La rivire de la Marque coule prs de l. L't, cette
fertile campagne est, comme toutes celles de la Flandre, couverte
d'une vigoureuse vgtation; peu d'arbres toutefois, si ce n'est aux
alentours des maisons de chaume du village et de l'glise dont le
clocher se montre au loin entre le feuillage; sur la Marque,  trois
ou quatre traits d'arc des habitations, entre Cysoing et Sainghin,
se trouve un pont rustique. La physionomie de ces lieux n'a d gure
changer depuis le 27 juillet de l'anne 1214.

Ce jour-l, dimanche, le soleil s'tait lev radieux  l'horizon[41],
clairant la marche d'innombrables gens d'armes qui, ds l'aube, se
pressaient aux environs du pont de Bouvines. Un chevalier, spar
du gros de l'arme, les regardait passer la rivire, ce qui dura
longtemps, et lorsque la majeure partie fut de l'autre ct du pont,
il s'en alla vers une chapelle situe non loin de l et ddie  saint
Pierre. Devant le portail s'levait un frne touffu. Le chevalier
descendit de son destrier, se fit enlever sa lourde armure de fer,
harass qu'il tait de chaleur et de fatigue; il avait chevauch depuis
la pointe du jour. Haletant et poudreux, il s'tendit sur la terre 
l'ombre du frne[42]. C'tait le roi de France Philippe-Auguste, et
tous ces gens d'armes, les soixante-quinze mille hommes qu'il amenait
au-devant des confdrs, jugeant avec raison qu'il vaut mieux porter
la guerre chez les autres que de l'attendre chez soi.

    [41] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 134.

    [42] _Philippide_, chant X.

En partant de Pronne, il s'tait avanc jusqu' Tournai, que les
Franais avaient reprise l'anne prcdente. Les allis se trouvaient
alors  Mortagne, entre Cond et Tournai, au confluent de l'Escaut et
de la Scarpe. Impatient d'en venir aux mains, le roi aurait voulu les
attaquer dans cette position; mais ses barons l'en dissuadrent parce
qu'on ne pouvait aborder l'ennemi que par des passages troits et
difficiles, la contre tant remplie de marcages[43]. Le roi s'tait
donc dcid  se replier vers les plaines qui s'tendent autour de
Lille, et dans ce but avait fait repasser la Marque  ses troupes.

    [43] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 130.

Philippe avait eu  peine le temps de prendre un peu de repos que
les claireurs de son arme accoururent, jetant de grands cris et
annonant l'approche de l'arme impriale. On l'apercevait du ct de
Cysoing; dj mme les troupes lgres d'Othon avaient un engagement
avec les arbaltriers, la cavalerie lgre et les soudoyers formant
l'arrire-garde du roi, sous le commandement du vicomte de Melun[44].

    [44] _Ibid._

A cette nouvelle, Philippe, djeunant  la hte d'un morceau de pain et
d'un peu de vin[45], remonte  cheval, fait rtrograder son arme, et
repasse avec elle sur la rive droite de la Marque. Comme  la bataille
d'Hastings, o deux vques dirigrent les oprations de l'arme de
Guillaume le Conqurant, l'lu de Senlis, alors nomm frre Garin,
homme de conseil et homme de guerre tout  la fois[46], veilla aux
dispositions prliminaires du combat, admonestant et exhortant les
chevaliers et servants  se bien conduire pour l'honneur de Dieu et du
roi.

    [45] _Chron. de Flandre_, indite, manuscrit de la Bibl. nat. n
    8480, fol. 161.

    [46] _Les Gr. Chron. de F._, dit. P. Paris, IV. 169.

Les troupes franaises prirent aussitt position devant Bouvines,
face  Tournai. Elles tendirent leur front en ligne droite sur un
espace de deux mille pas environ, afin de ne pouvoir en aucun cas tre
tournes ou enveloppes par l'ennemi[47]. Eudes, duc de Bourgogne,
eut le commandement de la droite, et deux princes du sang royal, les
comtes de Dreux et d'Auxerre, celui de la gauche. Pendant ce temps
Philippe-Auguste entra dans la petite glise du village pour y entendre
la messe.

    [47] _Philippide_, chant X.

Dj les deux armes se trouvaient  une distance trs rapproche.
Le roi se plaa  la tte de la sienne entour des plus vaillants
hommes de guerre de France, parmi lesquels on distinguait Guillaume
des Barres, Barthlemy de Roye, Mathieu de Montmorency, le jeune comte
Gauthier de Saint-Pol, Enguerrand, sire de Coucy; Pierre de Mauvoisin,
Grard Scropha, vulgairement appel La Truie; Etienne de Longchamps,
Guillaume de Mortemart, Jean de Rouvroy, Henri, comte de Bar, et
un pauvre mais brave gentilhomme du Vermandois ayant nom Gales de
Montigny. Celui-ci portait auprs du roi la bannire aux fleurs de lis
d'or[48].

    [48] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 144.

Quelques historiens prtendent qu'alors le roi de France, se plaant
au milieu de ses officiers, fit dposer sa couronne sur un autel, et
que l il l'offrit au plus digne. Guillaume le Breton, qui se tenait
derrire le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui se passa dans
cette journe mmorable, ne parle pas de ce fait. Si la chose eut lieu,
elle fut beaucoup plus simple, plus nave, et par consquent plus en
harmonie avec les ides fodales et chevaleresques; telle enfin que
la rapporte un vieil auteur franais: Quand la messe fut dite, le
roi fit apporter pain et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea
une. Et puis il dit  tous ceux qui autour de lui toient: Je prie 
tous mes bons amis qu'ils mangent avec moi, en souvenance des douze
aptres qui avec Notre-Seigneur burent et mangrent. Et s'il y en a
aucun qui pense mauvaiset ou tricherie, qu'il ne s'approche pas.
Alors s'avana messire Enguerrand de Coucy, et prit la premire soupe;
et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde, et dit au roi: Sire,
on verra bien en ce jour si je suis un tratre. Il disoit ces paroles
parce qu'il savoit que le roi l'avoit en soupon  cause de certains
mauvais propos. Le comte de Sancerre prit la troisime soupe, et tous
les autres barons aprs; et il y eut si grande presse qu'ils ne purent
tous arriver au hanap qui contenoit les soupes. Quand le roi le vit,
il en fut grandement joyeux, et il dit aux barons: Seigneurs, vous
tes tous mes hommes et je suis votre sire, quel que je soie, et je
vous ai beaucoup aims.... Pour ce, je vous prie, gardez en ce jour mon
honneur et le vtre. _Et se vos vs que la corone soit mius emploi
en l'un de vous que en moi, jo m'i otroi volontiers et le voil de bon
cuer et de bonne volent._ Lorsque les barons l'ourent ainsi parler,
ils commencrent  pleurer de piti, disant: Sire, pour Dieu, merci!
Nous ne voulons roi sinon vous. Or chevauchez hardiment contre vos
ennemis, et nous sommes appareills de mourir avec vous[49]. Alors le
roi sauta sur son cheval de bataille avec autant de gaiet que s'il
allait  la noce, disent les chroniques du temps[50]. Aussitt les
trompettes sonnrent, et Philippe-Auguste, levant son pe, s'cria:
_Montjoie_[51]! Une clameur immense lui rpondit.

    [49] _Chronique de Rains_, dit. L. Paris, 148.

    [50] _Chron. de France_, I, 71.--_Vinc. de B._, ap. J. de G., XIV,
    132.

    [51] _Chron. ind. de Flandre prcite_, fol. 164.

Il tait environ midi[52]. En ce moment l'arme impriale dbouchait
sur le plateau de Cysoing. Depuis les invasions germaniques, jamais
arme si formidable n'avait paru en Flandre. Elle semblait dispose au
combat; car elle s'avanait enseignes dployes, les chevaux couverts,
et les sergents d'armes courant en avant pour clairer la marche.
Au centre des lignes on apercevait un groupe compacte de chevaliers
tincelants d'or et d'argent. C'tait l'empereur Othon et son escorte,
entourant un char tran par quatre chevaux, o se dressaient les armes
impriales. L'aigle d'or tenait dans sa serre un norme dragon dont
la gueule bante, tourne vers les Franais, paraissait vouloir tout
avaler, dit le chroniqueur de Saint-Denis[53]. On a prtendu aussi que
le dragon tait la personnification emblmatique de la France prise
entre les serres de la coalition. Cette orgueilleuse enseigne avait
pour garde spciale cinquante barons allemands commands par Pierre
d'Hostmar.

    [52] _Philippide_, chant X.

    [53] Ap. Bouquet, XVII, 407.

La personne sacre de l'empereur fut confie aux ducs de Brabant, de
Luxembourg, de Tecklenbourg; aux comtes de Hollande, de Dortmund; 
Bernard d'Hostmar, Grard de Randerode, Pierre de Namur, et quantit
d'autres chevaliers. Les deux mes de cette grande arme taient aux
deux extrmits. A la gauche, Fernand avec les milices de Flandre, de
Hainaut et de Hollande;  la droite, Renaud de Boulogne et six mille
Anglais avec leurs chefs Salisbury et Bigot de Clifford, l'infanterie
brabanonne, les _eschieles_ ou pelotons de cavalerie saxonne ou
brunsvickoise, des corps de mercenaires ou d'aventuriers ramasss en
tous pays par Hugues de Boves.

Eh quoi! s'cria l'empereur stupfait en apercevant l'arme franaise
en bataille dans la plaine, je croyais que les Franais se retiraient
devant nous, et les voil en ligne, le roi Philippe  leur tte!

Cette parole, prononce d'un ton craintif, circula dans l'arme et la
dcontenana un peu.

Le roi Philippe disait en mme temps  ses troupes: Voici venir Othon
l'excommuni et ses adhrents; l'argent qui sert  les entretenir
est de l'argent vol aux pauvres et aux glises[54]. Nous ne
combattons, nous, que pour Dieu, pour notre libert et notre honneur.
Tout pcheurs que nous sommes, ayons confiance dans le Seigneur et
nous vaincrons ses ennemis et les ntres. Alors il parcourut les
rangs. Quelques gens d'armes, de ceux qui jadis l'avaient suivi  la
croisade, s'attristaient d'tre obligs de se battre un dimanche. Les
Machabes, leur dit-il, cette famille chre au Seigneur, ne craignirent
pas d'aborder l'ennemi un jour de sabbat, et le Seigneur bnit leurs
armes.--Vous, l'lu de Dieu, bnissez les ntres! crirent alors les
gens d'armes; et l'arme entire se prcipita  genoux[55].

    [54] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.

    [55] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.

Ces paroles du roi achevrent de rassurer les Franais; ils se
relevrent pleins de courage et de rsolution. Aux cris mille fois
rpts de _Montjoie! Saint-Denis!_ l'tendard royal, sem de fleurs de
lis d'or, fut alors dploy. L'oriflamme de Saint-Denis tait rserv
pour le moment suprme de la lutte[56].

    [56] _Ibid._

A une heure et demie, la chaleur du jour tait dans toute sa force. Le
soleil projetait ses rayons brlants sur les yeux des allis marchant
en ligne tire du sud-est au nord-ouest, front  Bouvines. Les
Franais l'avaient donc  dos en ce moment-l. Philippe-Auguste profita
de l'avantage de cette position, et sur-le-champ il donna l'ordre
d'attaquer. Les buccines retentirent, et alors Guillaume le Breton et
un autre clerc, qui se trouvaient prs du monarque, entonnrent les
psaumes: _Bni soit le Seigneur Dieu qui exerce ma main au combat et
forme mes doigts  la guerre_[57].--_Que le Seigneur se lve, et que
ses ennemis soient dissips_[58].--_Seigneur, le roi se rjouira dans
votre force, et il tressaillira d'allgresse par votre assistance_[59].
Des larmes et des sanglots vinrent souvent les interrompre, tant ils
taient mus[60].

    [57] Ps. 143.

    [58] Ps. 67.

    [59] Ps. 20.

    [60] _Philippide_, chant X.

Le premier choc fut terrible. Il porta sur les Flamands placs  l'aile
droite. Indigns de se voir attaqus par les milices bourgeoises de la
commune de Soissons et non par des chevaliers, ils reurent d'abord
le coup sans s'mouvoir et sans s'branler. Mais bientt, laissant
un espace vide entre leurs rangs, le jeune Gauthier de Saint-Pol s'y
prcipite tte baisse, avec ses gens d'armes, frappant, tuant 
droite,  gauche. Il traverse de la sorte toute l'arme flamande; puis,
la prenant  dos, il la traverse de nouveau, traant sur son passage
un sillon au milieu des cadavres.

La mle de ce ct dura trois heures, et pendant trois heures elle fut
effroyable. Il s'y passa des scnes homriques. Les chefs flamands,
pour encourager leurs soldats, les haranguaient tout en frappant
d'estoc et de taille, avec leurs _sharmsax_  triple tranchant[61].
Tour  tour ils parlaient des aeux et de leurs exploits; ils parlaient
des femmes, des enfants laisss au foyer domestique; puis, rappelant
l'incendie de Lille et les horreurs de l'invasion franaise, ils
appelaient la vengeance par des clameurs de mort.

    [61] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.

Une sorte de gant, Eustache de Marquilies, chevalier de la chtellenie
de Lille, se dmenait avec fureur, seul, au milieu des chevaliers
champenois, faisant grand carnage et s'excitant lui-mme en criant:
Mort, mort aux Franais! Un Champenois lui saisit le cou par le bras,
le lui serre comme dans un tau, et dtache son hausse-col. Michel de
Harnes, un de ces chtelains qui avaient dsert la cause flamande et
qui venait d'tre bless par Eustache, voyant le cou de celui-ci 
dcouvert, lui plonge son pe dans la gorge. Buridan de Furnes, un des
plus braves et des plus joyeux compagnons d'armes du comte Fernand,
allait criant dans la bataille: Voici bien le moment de songer  sa
belle[62]!

    [62] _Philippide_, chant XI.

Le vicomte de Melun et Arnoul de Guines,  l'exemple de Saint-Pol,
labourant la ligne flamande par des troues, passaient et repassaient,
le fer  la main,  travers ces masses compactes. Eudes, duc de
Bourgogne, commandant le corps d'arme qui attaquait les Flamands,
tait d'une norme corpulence; son cheval est tu sous lui. Non sans
peine, on le remet en selle sur un destrier frais. Aussitt il tombe
sur les Flamands avec une fureur nouvelle, et, pour venger sa chute et
la perte de son cheval, il crase tous ceux qu'il rencontre. Le comte
Gauthier de Saint-Pol, qui le premier avait entam les Flamands, fit
des prodiges de valeur. Encore harass de chaleur et de fatigue, aprs
la charge qu'il venait d'oprer, il se prcipita seul  la rescousse
d'un homme d'armes pris au milieu d'un gros d'ennemis. Douze coups
de lance tombaient  la fois sur Gauthier sans que le cheval et le
cavalier en fussent branls. Il enleva l'homme d'armes.

Les Flamands, de leur ct, luttaient hroquement; mais le corps de
chevaliers qui protgeait le comte Fernand commenait  s'affaiblir, et
c'est sur ces chevaliers que portaient toutes les attaques[63]. Enfin
on les enveloppe avec un nouvel acharnement. Fernand se bat comme un
lion; deux chevaux sont tus sous lui. Couvert lui-mme de blessures,
il perd tout son sang. Les chevaliers flamands qui survivent essaient
de le tirer de l, mais c'est en vain. Le comte alors se dfend en
dsespr; la terre est jonche de corps tombs sous ses coups. Le
sang coule  flots de ses blessures, et il flchit sur les genoux.
Toutefois sa bonne pe n'est pas tombe de sa main; il essaie encore
de la brandir.... Enfin son oeil se trouble; n'en pouvant plus et se
sentant vanouir, il la rend  un seigneur franais appel Hugues de
Mareuil[64].

    [63] _Philippide_, chant XI.

    [64] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 142.

La victoire tait gagne sur ce point, mais au centre et  la gauche un
combat acharn durait encore. A l'instant mme o le comte de Flandre
se rendait prisonnier, le roi de France chappait au plus grand pril.
Les piquiers de l'infanterie allemande, en repoussant les gens des
communes de Beauvais, de Compigne, d'Amiens, de Corbie et d'Arras, qui
s'taient rus tte baisse vers la grande aigle impriale, pntrrent
parmi les barons de la garde du roi Philippe-Auguste. Quatre de ces
Allemands, s'acharnant aprs le monarque franais, l'avaient bless 
la gorge et tir  bas de son cheval au moyen de leurs hallebardes 
crocs[65]. Il allait prir malgr les efforts de Gales de Montigny, qui
d'un bras cartait les coups et de l'autre haussait l'tendard royal en
signe de dtresse[66]. Arrive Pierre Tristan; descendre de cheval, se
jeter l'pe  la main sur les quatre piquiers allemands, leur faire
lcher prise fut pour lui l'affaire d'un moment. Philippe-Auguste,
remont  cheval, rallia ses chevaliers et rtablit le combat. Tristan
avait sauv le monarque et peut-tre aussi la monarchie.

    [65] _Philippide_, chant XI.

    [66] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 146.

Au moment o le roi tait ainsi dlivr, Eudes, duc de Bourgogne,
vainqueur des Flamands sur la droite, se portait au flanc de l'arme
allemande, attaque en mme temps par la chevalerie de la garde du
roi. Cent vingt chevaliers tombent morts; mais la phalange impriale
est ouverte: on arrive  son centre. Pierre de Mauvoisin carte piques
et hallebardes et saisit les rnes du cheval de l'empereur. En vain
il cherche  l'emmener, la presse est trop grande[67]. Guillaume des
Barres, se penchant du haut de son cheval, saisit la sacre majest 
bras-le-corps, tandis que Grard La Truie lui porte de grands coups de
couteau qui ne peuvent percer le haubert. Le cheval d'Othon, dressant
la tte, reoit un de ces coups qui lui crve l'oeil et pntre jusqu'
la cervelle. L'animal, bless  mort, se cabre et va, en dehors de la
mle, rouler expirant dans la poussire[68]. Guillaume des Barres se
prcipite de nouveau sur l'empereur, et le saisissant par l'armure, il
cherche entre le heaume et le cou l'endroit o il pourra plonger sa
dague[69]. Mais de nombreux chevaliers saxons accourent au secours de
leur matre, le relvent et le mettent sur un cheval frais. Bless,
tourdi de sa chute, l'empereur prit le galop  travers champ, suivi du
duc de Brabant, du sire de Boves et de beaucoup d'autres. Oh! oh! fit
le roi de France, voici l'empereur qui se sauve. Nous ne verrons plus
aujourd'hui son visage[70].

    [67] _Philippide_, chant XI.

    [68] _Philippide_, chant XI.

    [69] _Ibid._

    [70] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Les Gr. Chron. de
    Fr._ dit. P. Paris, IV, 184.

Philippe-Auguste, dit un chroniqueur, n'avait jamais donn le
titre d'empereur  Othon; et s'il l'appelait ainsi en ce moment-l,
c'tait pour avoir plus grande victoire: car il y a plus d'honneur 
dconfire un empereur qu'un vassal[71]. Les Allemands sont dtruits et
disperss, le char qui portait les armes impriales est mis en pices;
le dragon et l'aigle, les ailes arraches et meurtries, sont apports
triomphalement au roi de France[72].

    [71] _Chronique de Rains_, p. 153.

    [72] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Chron. de Flandre
    ind. loco citato._

Mais ce n'tait pas tout encore; le comte Renaud de Boulogne rsistait
toujours. Cependant, le corps d'Anglais qu'il commandait avait t
taill en pices par l'vque de Beauvais. Tandis que l'lu de Senlis,
l'habile et intrpide Garin, se portait partout o besoin tait, le
prlat de Beauvais s'tait acharn contre les Anglais. D'un coup de
masse d'armes il avait abattu et pris le comte de Salisbury, frre du
roi d'Angleterre, un de leurs chefs. On dit que Renaud, malgr cet
chec, quitta son corps d'arme, et que, transport de fureur, il
pntra la lance en arrt jusqu'au roi Philippe. Il allait le frapper,
mais  la vue de son suzerain il se dtourna, saisi de respect ou
d'irrsolution, et poursuivit sa course envers le comte de Dreux[73].
Celui-ci se tenait aux cts du roi dont il tait le cousin. Le comte
Pierre d'Auxerre, galement de sang royal, ne quittait pas non plus
le monarque depuis le commencement de l'action. Son fils pourtant,
parent de Jeanne de Constantinople par sa mre, combattait parmi les
Flamands[74]. Renaud de Boulogne, revenu au milieu des siens, s'tait
fait avec une merveilleuse adresse un rempart de gens de pied disposs
circulairement autour de lui sur deux rangs fort serrs.

    [73] _Les Gr. Chron. de Fr._ dit. P. Paris, IV, 186.

    [74] _Les Gr. Chron. de Fr._ dit. P. Paris, IV, 186.

Quand tout le choc de l'arme franaise, victorieuse sur les autres
points, porta contre ce bataillon, il fut cras. Renaud, rest seul
avec six cuyers, rsolut de mourir, mais n'en vint pas  bout. Un
sergent d'armes franais, Pierre de La Tourelle, s'approchant de lui,
enfonce sa dague jusqu'au manche dans le flanc de son destrier. Un
des cuyers cherche  entraner le cheval par la bride, mais il est
renvers. Le cheval succombe, et Renaud reste la cuisse engage sous
son corps. Les deux frres Hugues et Gauthier de Fontaine et Jean
de Rouvroy le tiraillent et se le disputent. Arrive Jean de Nesle,
chtelain de Bruges, qui veut aussi sa part d'une si belle proie, bien
que, s'il faut en croire un historien, ce transfuge du parti flamand
se ft comport peu vaillamment dans la bataille[75]. Pendant cette
querelle, un varlet, nomm Commote, s'efforait d'introduire sa pique 
travers le grillage de la visire du comte afin de l'achever. L'lu de
Senlis, qu'on rencontrait en tout lieu o il y avait  faire, survint.
Renaud le connaissait; il se nomma, cria merci et lui tendit son
pe[76]. Tel fut le dernier pisode de cette bataille clbre.

    [75] _Ibid._ 189.

    [76] _Les Gr. Chron. de Fr._ d. P. Paris, IV. 189.

La grande arme des confdrs n'existait plus. Du plateau de Cysoing
o Philippe-Auguste s'tait plac, on ne voyait de tous cts que
des dbris pars et fuyants. La plaine offrait l'aspect d'un immense
carnage. Au milieu de ce thtre de confusion et de mort, un petit
corps de sept cents Brabanons tait seul demeur intact et se retirait
en bon ordre. Philippe, dans l'enivrement de son triomphe, le fit
exterminer sous ses yeux par Thomas de Saint-Valery[77].

    [77] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 156.

Ainsi se termina la bataille de Bouvines. Il tait alors sept heures
du soir. Les chapelains du roi de France chantaient encore, mais ils
chantaient des actions de grces.

L'un d'eux, le potique historien des hauts faits de Philippe-Auguste,
nous retrace la dernire scne de cette grande journe, telle qu'elle
apparut  ses yeux et  son imagination. Les cordes et les chanes
manquent pour en charger tous ceux qui doivent tre garrotts, car
la foule des prisonniers est plus nombreuse que la foule de ceux qui
doivent les enchaner. Dj la lune se prparait  faire avancer son
char  deux chevaux, dj le quadrige du soleil dirigeait ses roues
vers l'Ocan.... Aussitt les clairons changent leurs chants guerriers
en sons de rappel et donnent le joyeux signal de la retraite. Alors,
il est enfin permis aux Franais de rechercher le butin et de ravir
aux ennemis tendus sur le champ de bataille leurs armes et leurs
dpouilles. Celui-ci se plat  s'emparer d'un destrier; l un maigre
roussin prsente sa tte  un matre inconnu et est attach par une
ignoble corde. D'autres enlvent dans les champs des armes abandonnes;
l'un s'empare d'un bouclier, un autre d'une pe ou d'un heaume.
Celui-ci s'en va content avec des bottes, celui-l se plat  prendre
une cuirasse, un troisime ramasse des vtements ou des armures. Plus
heureux encore et mieux en position de rsister aux rigueurs de la
fortune, est celui qui parvient  s'emparer des chevaux chargs de
bagages, ou de l'airain cach dans de grosses bourses, ou bien encore
de ces chars que le Belge, au temps de sa splendeur, est rput
avoir construits le premier, chars remplis de vases d'or, de toutes
sortes d'ustensiles agrables, de vtements travaills avec beaucoup
d'art par les Chinois, et que le marchand transporte chez nous de ces
contres lointaines. Chacun de ces chariots, ports sur quatre roues,
est surmont d'une chambre qui ne diffre en rien de la superbe alcve
nuptiale o une jeune marie se prpare  l'hymen, tant cette chambre
tresse en osier brillant renferme, dans ses vastes contours, d'effets,
de provisions, d'ornements prcieux. A peine seize chevaux, attels 
chacune de ces voitures, peuvent-ils suffire pour enlever et traner
les dpouilles dont elles sont remplies.

Quant au char sur lequel Othon le Rprouv avait dress son dragon
et suspendu son aigle aux ailes dores, bientt il tombe sous les
coups innombrables des haches, et, bris en mille pices, il devient
la proie des flammes; car on veut qu'il ne reste aucune trace de tant
de faste, et que l'orgueil ainsi condamn disparaisse avec toutes ses
pompes. L'aigle, dont les ailes taient brises, ayant t promptement
restaure, le roi l'envoya, sur l'heure mme,  l'empereur Frdric,
afin qu'il apprt par ce prsent qu'Othon, son rival, ayant t vaincu,
les insignes de l'empire passaient entre ses mains par une faveur
cleste. Mais la nuit approchait; l'arme, charge de gloire et de
richesses, rentra dans le camp, et le roi, plein de reconnaissance et
de joie, rendit mille actions de grces au Roi suprme, qui lui avait
donn de terrasser tant d'ennemis[78]!

    [78] Wilh. Brit. _Philippide_, chant XI.

La victoire du roi de France et ananti la nationalit flamande, si la
comtesse Jeanne, inbranlable au milieu de la grande catastrophe qui
l'atteignait, ne fut reste comme le _palladium_ respect de la patrie.




II

    Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.--Colre du roi.--Retour
    triomphal de Philippe-Auguste en France.--Fernand de Portugal
    entre  Paris garrott sur une litire.--Il est enferm dans la
    tour du Louvre.--Profonde consternation en Flandre.--Situation
    dsastreuse du pays.--Dmarche infructueuse de la comtesse
    Jeanne auprs du roi.--Douleur de Jeanne.--Courage et fermet
    de cette princesse.--Son gouvernement.--Nouvelles tentatives
    de Jeanne auprs de Philippe-Auguste.--Obstination du roi  ne
    pas dlivrer le comte de Flandre.--Habilet politique de la
    comtesse.--Elle affaiblit le pouvoir des chtelains, augmente les
    privilges du peuple, favorise le dveloppement du commerce et de
    l'industrie.--Histoire de Bouchard d'Avesnes.


Parmi tous les princes coaliss, le comte de Boulogne seul ne
dsespra point de la fortune aprs la sanglante dfaite qui venait de
dissoudre la ligue formidable dont il avait t l'un des principaux
instigateurs. Prisonnier du roi de France, il trouva moyen, ds le
lendemain de la bataille, d'envoyer un message secret  l'empereur
Othon. Il conseillait  ce prince fugitif, de rallier les dbris de son
arme, de se rendre  Gand et dans les principales villes du comt
de Flandre, d'y rveiller l'esprit de rsistance et de recommencer la
guerre. Ce message n'eut d'autre rsultat que d'aggraver la position
de Renaud. En effet, le roi, arrivant  Bapaume, fut inform de la
nouvelle conspiration de son vassal et s'en montra justement irrit.
Sans dlai, il se rendit au donjon o Renaud et Fernand taient
enferms, et, s'adressant  Renaud, il lui reprocha tous ses mfaits
et toutes ses trahisons en termes brefs et svres. Voil ce que tu
m'as fait, dit-il en finissant. Je pourrais t'ter la vie: je ne le
veux point, mais tu ne sortiras de prison qu'aprs avoir expi tous
tes crimes[79]. Le roi le fit aussitt saisir et garrotter par des
hommes d'armes, et on l'emmena au chteau de Pronne, o il fut jet
dans un cachot qui put lui rappeler le souvenir sanglant de Charles le
Simple. On le chargea d'entraves et de chanes de fer si courtes, qu'
peine pouvait-il faire un demi-pas[80]. Quant au comte de Flandre, le
roi jugea  propos de ne pas l'enfermer si prs de son pays; et, pour
l'avoir sous les yeux, il le conduisit  Paris avec la plupart des
autres captifs de distinction.

    [79] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 162.

    [80] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 193.

Rien ne manquait donc au triomphe de Philippe-Auguste. Comme les hros
de l'antiquit, il revenait tranant  sa suite ses ennemis vaincus et
enchans. La joie que causa en France l'heureuse issue de la bataille
de Bouvines fut universelle. Sur les routes, clercs et laques allaient
au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques. Les cloches
sonnaient partout. On dansait dans les rues; on y faisait retentir
mille instruments de musique. Pas une glise, pas un logis qui ne
fussent tapisss de courtines, de draps de soie, jonchs de fleurs
et de branchages[81]. On tait alors en plein temps de moisson: les
paysans,  six lieues  la ronde, quittaient leurs travaux, impatients
de voir ce fameux Fernand, dont le nom tait presque devenu en France
un pouvantail; ils se rassemblaient sur le passage du cortge royal,
leurs faucilles, leurs houes et leurs rteaux suspendus au cou[82]. Le
comte de Flandre fit son entre  Paris li sur une litire porte par
deux chevaux bai-brun, qu'on appelait alors des _auferant_. Le peuple,
chez qui le sentiment national touffe quelquefois la piti, chantait
en le voyant passer:

    [81] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 196.

    [82] _Vinc. de B._ ap. J. de G. XIV, 164.

  Ferrand portent deux auferant
  Qui tous deux sont de poil ferrant.
  Ainsi s'en va li en fer
  Comte Ferrand en son enfer.
  Les auferant de fer ferr
  Emportent Ferrand enferr[83].

    [83] Guillaume Guiart, _Royaux lignages_, I, 309.

Les jeux de mots taient alors fort en vogue. Chaque fois qu'une
langue se forme, on est ingnieux  lui faire subir des caprices
d'imagination, des tours de force de syntaxe. Il n'en est pas qu'on
n'essayt sur l'quivoque que prsentait le nom du pauvre Fernand[84].
Bref, durant toute une semaine, Paris fut en ftes; il y avait tant de
lumires la nuit par les rues, qu'il y faisait clair comme en plein
jour.

    [84] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 197.

Tandis que l'allgresse publique se manifestait de la sorte, le noble
captif gmissait enferm par ordre du roi dans une tour trs haute et
trs forte, nouvellement btie en dehors des murs de la cit, et qu'on
nommait la tour du Louvre[85].

    [85] _Ibid._ 194.

L'clatante victoire remporte par Philippe-Auguste sur tant d'ennemis
conjurs contre sa puissance paraissait devoir amener, entre autres
rsultats, l'anantissement de la nationalit flamande. Il n'en fut
rien pourtant; et le roi de France, comme nous l'avons dit, respecta
les droits de Jeanne de Constantinople, souveraine naturelle de la
Flandre et du Hainaut, protge moins encore par le prestige de ses
vertus et de son infortune que par le redoutable esprit d'indpendance
nationale qui animait ses sujets. D'ailleurs, pour Philippe-Auguste, la
guerre n'tait pas finie; car Jean sans Terre la continuait toujours
avec des chances diverses dans les provinces qu'il avait jadis envahies
au del de la Loire. Le roi de France, aprs avoir quelque temps joui
de son triomphe, se prpara  marcher contre le roi d'Angleterre avec
toutes ses forces; et la Flandre, tant de fois ensanglante par ce
prince depuis deux annes, jouit enfin d'un peu de calme et de repos.
Mais il y rgnait une consternation profonde; son seigneur, la plupart
de ses barons taient dans les fers; les plus valeureux d'entre ses
enfants avaient succomb. Il semblait qu'un si grand malheur ft 
jamais irrparable.

Au premier moment, ce ne fut qu'un cri d'imprcation contre Othon
l'excommuni,  qui l'on attribuait la funeste issue de cette
guerre[86]. Puis l'on s'occupa du rglement des affaires intrieures.
Elles offraient un lugubre tableau. La guerre avait si cruellement
ravag la Flandre dans les derniers temps, que de tous cts, 
la place d'un village, d'une glise, d'une abbaye, on ne voyait
plus que des murs dnuds par le pillage, noircis par les flammes,
d'affligeantes ruines enfin, comme  Lille aprs la destruction de
cette ville par Philippe-Auguste. Pour surcrot de malheur, de nouveaux
flaux tombrent sur le pays vers la mme poque. Gand, Ypres et Bruges
furent presque entirement consumes par des incendies, et quantit
d'habitants y prirent touffs. Une maladie contagieuse dcima
plusieurs cantons, et la mer, franchissant ses limites, inonda une
partie de la Flandre occidentale[87]. Ce fut au milieu de ces calamits
que Jeanne apprit le dnouement fatal de la bataille de Bouvines.

    [86] Jacques de Guise, XIV, 168.

    [87] Jacques de Guise, _passim_.

Adam et Gossuin, vques de Trouane et de Tournai, et le seigneur Jean
de Bthune, vque de Cambrai, avaient t dputs vers la comtesse,
afin de lui rvler la vrit, et de l'exhorter  la rsignation et au
courage. Au premier moment, Jeanne, disent les chroniqueurs du temps,
se livra aux sanglots et au dsespoir, aussi bien que sa tante Mathilde
et la jeune Marguerite; mais bientt, raffermie par les consolantes
paroles des trois vques, la comtesse envisagea sa position d'un oeil
plus calme. Un grand devoir, une pnible tche venaient de lui tre
dvolus par la Providence. A elle dsormais  rparer les malheurs de
la patrie et  lutter seule contre la fortune.

Et d'abord, il y avait  prendre une courageuse rsolution. Jeanne
n'hsita pas. Le vendredi, 17 octobre 1214, elle alla  Paris se jeter
aux genoux du roi, le suppliant de lui rendre un poux que lui-mme
jadis lui avait donn. Un trait fut alors formul, mais le prudent
monarque savait qu'il tait inexcutable, ou mieux, que son excution
quivalait, pour la Flandre,  un arrt de mort. Philippe-Auguste
demandait en otage,  la place du comte, Godefroi, second fils du duc
de Louvain; les principales forteresses de la Flandre et du Hainaut
devaient tre dmolies; puis, le roi verrait  rendre Fernand et les
autres prisonniers flamands, moyennant une ranon fixe selon son bon
plaisir[88]. Le comte de Boulogne et les vassaux de ce dernier taient
exclus du trait.

    [88] _Acte du 24 octobre_ 1214, imprim dans Baluze, _Miscell._
    VII, 205 _et alias_.

Les conseils des villes flamandes ne ratifirent pas ce trait qui et
consacr la ruine complte du pays. Quant au roi de France, il chassa
bientt comme mauvaise et prilleuse toute pense de transaction, et ne
se dpartit plus un seul instant d'une obstination que rien dsormais
n'aurait su vaincre.

La comtesse Jeanne, dsesprant de flchir le roi, tait revenue en ses
domaines. La fille de l'empereur d'Orient vivait simplement et dans
le deuil, dit le cordelier Jacques de Guise. Pratiquant la dvotion et
l'humilit, s'appliquant aux oeuvres de misricorde, occupe  fonder
et  rparer des hpitaux et des glises, elle passait honorablement et
sans reproche les annes de sa jeunesse au milieu des tribulations et
des angoisses[89].

    [89] _Ann. Hann._, XIV, 168.

Son esprit, fortifi par l'infortune, s'leva bientt  la hauteur du
rle qu'elle devait dsormais remplir seule. Elle en comprit toute
l'importance, et se montra la digne descendante de son pre et de son
aeul, ces princes lgislateurs du Hainaut, chez qui la noblesse du
sang et la bravoure n'excluaient pas l'habilet politique. La jeune
comtesse trouva, il est vrai, un puissant concours dans la sympathie de
ses sujets et dans le sentiment national, que les malheurs de la patrie
avaient encore ravivs.

En Flandre et en Hainaut, plus que partout ailleurs  cette poque,
la fusion du principe municipal avec le systme fodal avait produit
une administration, sinon trs rgulire, du moins librale et forte.
C'tait comme une grande famille unie par les liens d'une hirarchie
bien tranche. La comtesse avait son bailli, sorte de ministre
responsable, reprsentant ordinaire du souverain dans toute espce de
juridiction; puis, un conseil d'hommes sages qu'elle consultait quand
il s'agissait d'un acte politique quelconque[90]. La cour suprme
fodale, forme des hauts barons des deux comts, statuait sur les
affaires d'administration gnrale, en prenant toutefois l'adhsion du
magistrat des bonnes villes dont l'assemble portait le nom d'chevins
de Flandre et de Hainaut. Ces tats aidaient la comtesse et la
dirigeaient en ses rsolutions. Mais Jeanne, on en trouve souvent la
preuve, conservait sur eux une trs haute influence qu'elle puisait
dans la sagacit naturelle de son esprit, dans sa fermet de caractre,
dans l'exemplaire austrit de sa vie publique et prive.

    [90] Archives de la Flandre, _passim_.

Au milieu des graves proccupations du pouvoir, la comtesse de Flandre
n'oublia jamais un seul instant qu'elle avait, comme pouse, un grand
devoir  remplir, et elle le remplit tant que dura la captivit de
Fernand. Chaque anne, sans se laisser dcourager par les refus
obstins du roi de France, elle faisait de nouvelles tentatives pour
tirer son mari de la tour du Louvre, empruntant  des taux normes
les sommes destines  la ranon de son mari[91]. Elle employa aussi
l'entremise du pape Honorius, puis celle du cardinal-lgat, puis
enfin celle des vques de Cambrai, de Tournai et de Trouane; ce fut
toujours en vain. Chaque fois, les ngociateurs trouvrent Philippe
inbranlable[92].

    [91] Archives de la Flandre, _passim_.

    [92] Jacques de Guise, XIV, 286.

Soit qu'il s'agisse d'administration intrieure, soit qu'il s'agisse
d'affaires diplomatiques, on la trouve toujours pleine d'habilet et
de rsolution. En voici la preuve. On sait que les comtes de Flandre
n'taient pas seulement grands vassaux et pairs du royaume de France,
mais qu'ils relevaient aussi, pour certaines portions de pays, de
l'empereur d'Allemagne. Il parat qu'au milieu des proccupations dont
elle avait toujours t accable, Jeanne ngligea de prter foi et
hommage  l'empereur, ainsi que le devaient faire les comtes de Flandre
 leur avnement. Sous ce prtexte, Frdric II confisqua la Flandre
impriale dans une dite solennelle tenue  Francfort en 1218.

C'tait une trs grave affaire en ce qu'elle devait, un jour ou
l'autre, rallumer la guerre en Flandre, car l'empereur avait concd 
Guillaume, comte de Hollande, les parties qui relevaient de l'empire.
A chaque instant, ce dernier pouvait chercher  prendre possession
des nouveaux domaines qu'on venait de lui octroyer. Jeanne dploya,
dans cette circonstance dlicate, tant d'habilet, qu'en dfinitive
la chose tourna mme  son profit. Deux ans ne s'taient pas couls
que l'empereur annulait la confiscation, en reconnaissant que les
chemins taient trop prilleux pour que la jeune femme et pu se rendre
en Allemagne pendant la captivit de son mari; qu'ainsi elle tait
excusable de n'avoir pas rendu son hommage[93], etc. L'anne suivante,
en 1221, son fils Henri VII faisait plus encore. En dclarant de
nouveau rapporte la sentence de 1218, en confirmant la comtesse dans
la possession des fiefs impriaux, il forait le comte de Hollande 
subir et  reconnatre derechef sa dpendance de la Flandre[94].

    [93] Diplme imprial de 1220. Archiv. de Flandre, _Cartulaire des
    empereurs_, pice I.

    [94] Original en parchemin, scell.--Archiv. de Flandre.

Une pense prdomine dans toute la conduite politique de Jeanne
relative au gouvernement de ses domaines; c'tait d'accrotre le
pouvoir municipal, et par l de contre-balancer l'influence des
hauts barons qui commenait  se montrer plus menaante que jamais.
L'omnipotence des chtelains surtout devenait trs dangereuse pour le
peuple et pour le souverain. Sans parler des violences et des rapines
qu'on leur avait reproches de tout temps, ils avaient trouv moyen
de s'affranchir tellement de la domination du comte lui-mme, qu'
la bataille de Bouvines on en vit combattre audacieusement parmi les
chevaliers de l'arme franaise. C'tait l un rvoltant abus. Jeanne
mit tout en oeuvre pour le rprimer, et si elle ne parvint pas tout 
fait  anantir l'influence des chtelains, elle l'amoindrit beaucoup.

En 1218, elle donnait  la ville de Seclin la mme charte
d'affranchissement dont jouissait dj la ville de Lille, charte trs
sage et trs librale qui devait singulirement attnuer l'importance
du chtelain de cette dernire ville[95]; et, en mme temps, elle
ngociait avec le conntable de Flandre, Michel de Harnes, l'change de
la chtellenie de Cassel[96]. Un peu plus tard, en 1224, elle se fit
vendre par Jean de Nesle, pour 23,545 livres parisis, la chtellenie de
Bruges, l'une des plus considrables de Flandre[97]. La comtesse eut
mme  ce sujet, avec Jean de Nesle, un procs fameux qui fut vid 
Paris devant la cour des pairs du royaume, Jeanne ne pouvant tre juge
que par cette cour, en vertu des lois de la hirarchie fodale. Lorsque
son procs fut gagn contre le chtelain, elle institua  Bruges la
fte du Forestier, destine  perptuer le souvenir d'un vnement
qui consacrait l'affranchissement de cette belle cit. La prosprit
de Bruges, comme celle des principales villes flamandes, du reste, ne
prit le dveloppement considrable qu'elle acquit au moyen ge qu'
partir de la disparition des chtelains, ou du jour que ces despotes
perdirent le pouvoir exorbitant qu'ils s'taient arrog et dont ils
avaient trop longtemps abus.

    [95] Archives de Flandre  Lille, Ier _Cart. de Flandre_, pice
    466.--Imprim dans le _Recueil des ordonnances du Louvre_, sous la
    date de 1280, IV, 320.

    [96] Arch. de Fl. orig. parch. scell (28 octobre 1218).

    [97] _Ibid._ 8e _Cart. de Flandre_, pice 2.

Ainsi, tandis qu'elle travaillait  l'affaiblissement d'une
aristocratie si souvent envahissante et despotique, la comtesse de
Flandre augmentait le bien-tre des bourgeois et du peuple. Les droits
politiques d'un grand nombre de communes dans les deux comts avaient
t consacrs et reconnus par ses prdcesseurs ou par elle. Elle ne
s'en tint pas l; elle voulut aussi favoriser de tout son pouvoir le
commerce et l'industrie. En mai 1233, Jeanne confirme le privilge
que Philippe, comte de Flandre et de Vermandois, son grand-oncle,
avait accord  l'abbaye de Saint-Bertin, d'tablir un march 
Poperingue et d'y faire construire un canal[98]. Dans l'anne 1224,
on la voit affranchir de toutes charges, tailles et exactions, les
cinquante ouvriers qui viendront s'tablir  Courtrai pour y travailler
la laine[99]; de sorte qu'on peut dire que c'est  Jeanne que les
fabriques de cette ville doivent, sinon leur naissance, du moins les
premiers lments de leur prosprit.

    [98] Arch. de Fl. orig. parch. scell. Sous un _vidimus_ du 14
    novembre 1365.

    [99] _Ibid._ Orig. parch. scell (22 novembre).

Au milieu de ses douleurs patriotiques causes par la guerre et de
ses incessantes sollicitudes pour rparer les maux de la patrie et
amliorer le sort de ses peuples, nous avons dit qu'un profond chagrin
domestique tait venu l'accabler. Rappelons-en les causes.

L'on a vu qu'au moment de partir pour la croisade, le comte Bauduin
avait confi  son frre, Philippe de Namur, la rgence de ses Etats en
mme temps que la tutelle de ses deux jeunes filles, en lui adjoignant
comme conseil un puissant seigneur du Hainaut appel Bouchard.
Ce personnage devait jouer un rle funeste dans la vie, dj si
tourmente, de la comtesse Jeanne, et le moment est venu de le mettre
en scne.


Dans les dernires annes du douzime sicle, vivait  la cour du comte
de Flandre, Philippe d'Alsace, un jeune enfant appartenant  cette
illustre maison d'Avesnes dont la renomme brilla du plus vif clat
ds les premires croisades. Il tait le troisime fils de Jacques
d'Avesnes qui,  la bataille d'Antipatride, le 7 septembre 1191,
mutil, hach, par les Sarrasins, brandissait encore son pe du seul
bras qui lui restait, et criait expirant  Richard Coeur de Lion:
Brave roi, viens venger ma mort! Cet enfant tait Bouchard.

Suivant la coutume de l'poque, il devait passer le temps de sa
jeunesse auprs du souverain, afin de se former parmi les barons et
les dames aux nobles usages de la chevalerie. Sa charmante figure, ses
heureuses dispositions d'esprit lui concilirent l'affection du comte
et de sa femme Mathilde. Ils n'avaient pas d'enfants et reportrent
sur Bouchard toutes leurs affections. La famille du seigneur d'Avesnes
comptait assez d'hommes de guerre. L'on songea que Bouchard, avec ses
bonnes et prcoces qualits, pourrait aspirer aux premires dignits
ecclsiastiques. On le mit aux coles de Bruges, mais Bouchard n'y
resta pas longtemps. Ses progrs dans l'tude devenaient si rapides que
son matre conseilla  la reine Mathilde de l'envoyer  Paris[100].

    [100] J. de Guise, XIV, 12.

Nulle part les sciences de l'poque, la philosophie scolastique et la
jurisprudence n'avaient de plus profonds interprtes, des adeptes plus
zls qu' l'universit de cette ville. Les tnbres de la barbarie
se dissipaient. Un irrsistible besoin de savoir s'tait empar des
esprits d'lite, et l'on cherchait avec passion la vrit, jusque dans
les subtilits de la dialectique, jusque dans les abstractions du
droit, jusque dans les spculations de l'astrologie. Il n'y avait pas
longtemps que les saint Bernard et les Pierre de Blois taient morts,
mais leur gnie se revivifiait chez leurs disciples. Parmi eux et au
premier rang, brillait un illustre Flamand, Alain de Lille, surnomm
par l'admiration de son sicle le _docteur universel_.

Bouchard, s'inspirant de si glorieux modles, s'adonna aux travaux
d'esprit avec le zle d'un plbien, scrutant, approfondissant les
questions les plus ardues de philosophie naturelle et morale. Le grand
seigneur avait disparu: absorb par l'tude, Bouchard l'colier ne
songeait plus au luxe,  la richesse dont le comte de Flandre avait
voulu entourer le fils de Jacques d'Avesnes pendant son sjour  Paris;
il oubliait qu'il tait l'enfant de toute une ligne de hros, que ces
hros n'avaient jamais mani que la lance et l'pe.

Bientt Paris mme ne suffit plus  l'insatiable avidit d'apprendre
qui tourmente Bouchard. L'cole d'Orlans florissait par ses
professeurs en jurisprudence ecclsiastique et civile. Il s'y rend.
Bachelier, puis enfin docteur et professeur lui-mme en droit civil et
canon, on le pourvoit d'une prbende et d'un archidiacon en l'glise
Notre-Dame de Laon[101]. Peu aprs, le comte Philippe lui obtient
une autre prbende  la trsorerie de la riche glise de Tournai. De
semblables dignits,  cette poque, n'exigeaient pas toujours qu'on
ft dans les ordres pour en tre investi. Nanmoins les deux glises
exigrent qu'il ret les ordres sacrs, et il fut ordonn acolyte et
sous-diacre  Orlans  l'insu de tous ses amis.

    [101] J. de Guise, XIV, 12.

C'est ainsi qu'un chroniqueur contemporain retrace cette premire phase
de la vie de Bouchard; puis il ajoute: De retour en Flandre, il se
comporta  la guerre non comme un chanoine, mais comme un chevalier et
un baron. Dans les guerres que la Flandre eut  soutenir contre ses
ennemis, il dploya tant de bravoure que sa renomme surpassa bientt
celle de tous les seigneurs des contres voisines. Alors il abandonna
tout  fait ses prbendes et renona  l'tat ecclsiastique pour ne
plus songer qu' la gloire des armes.... Il se distinguait galement
par ses moeurs et ses vertus hroques, par sa stature et son adresse
dans les exercices du corps, par la force de ses membres, sa vigueur,
sa grce et par une foule d'autres qualits.... Ds qu'il fut sorti des
coles, il devint le principal conseiller tant du comte et de la reine
Mathilde que des bonnes villes et des communauts, car son intelligence
tait suprieure  celle de tous les autres. Quoique son patrimoine
ft modique, il amassa de grands biens. Il ne voulait pas seulement
tenir le rang d'un chevalier, il aspirait  celui d'un grand prince. Il
avait auprs de lui plus de chevaliers, de seigneurs, d'cuyers et de
vassaux, que la reine elle-mme; et quoiqu'il et beaucoup d'envieux,
il tait accueilli avec les plus grands honneurs partout o il se
prsentait[102].

    [102] _Chronique flamande_, reproduite par Jacques de Guise, XIV,
    p. 15.

En effet, dans les guerres de Flandre sous le comte Bauduin, Bouchard,
laissant ses livres, avait repris l'pe de ses anctres. Il y fit
des prodiges: sa rputation de valeur grandissait  l'gal de celle
que, malgr son jeune ge, il s'tait acquise comme homme de sagesse
et d'exprience. Richard Coeur de Lion tressaillit d'orgueil quand
il apprit que Jacques d'Avesnes, cet ami mort si intrpidement sous
ses yeux aux champs d'Antipatride, avait un fils digne de lui. Il ne
voulut pas que d'autres mains que ses mains royales armassent Bouchard
chevalier; il le combla de faveurs, et lui donna en Angleterre de
grands biens et revenus[103].

    [103] Jacques de Guise, XIV, 14.

Au commencement du sicle, le comte partit pour la croisade. Bauduin
IX, on l'a vu, emmenait avec lui tout ce que la Flandre et le Hainaut
possdaient d'hommes de guerre et d'hommes de conseil. Il voulut qu'au
moins une tte solide restt dans le pays pour le gouverner, qu'une
main sre gardt le trsor qu'il y laissait. Il ne se fiait pas trop
d'ailleurs en son frre Philippe de Namur, qui, de fait et de droit,
devait tre ce qu'on appelait alors _bail et mainbour_ des deux comts
pendant l'absence du souverain et la minorit de ses filles. Bouchard
lui fut adjoint, comme nous l'avons dit plus haut, en qualit de
conseil et n'alla pas en Palestine.

On sait comment Philippe de Namur, trompant tout le monde, livra ses
nices au roi de France; on sait aussi que, sur les instances des
habitants de Flandre et de Hainaut, Philippe-Auguste renvoya Jeanne
et Marguerite  Bruges. Bouchard mit le comble  sa popularit, en
dirigeant et en menant  bien cette ngociation. Mais dj le mariage
de Jeanne avec Fernand tait dcid. Il se fit, et l'on dut s'occuper
de la jeune Marguerite, alors ge d'environ dix ans.

Laissons encore ici un chroniqueur de l'poque prendre la parole; son
langage naf et plein de bonne foi nous semble fidlement retracer les
circonstances dans lesquelles se conclut le mariage de Bouchard avec
Marguerite.

Lorsqu'il fut arrt d'un commun accord, entre les rois de France, les
parents et les amis des princesses et les conseils des bonnes villes,
que Jeanne, l'ane, serait donne en mariage  Fernand, fils du roi de
Portugal, on dcida que la jeune Marguerite, sa soeur, accompagne de
cinq des plus nobles dames de la Flandre, et d'une suite convenable,
serait confie, jusqu' l'ge nubile,  Bouchard d'Avesnes, qui passait
pour le plus prudent chevalier de ce temps, et qu'il serait assign 
cette princesse une pension de trois mille livres, monnaie courante,
sur les revenus de la Flandre et du Hainaut. Bouchard refusa d'abord
respectueusement, et avec autant de crainte que de prudence, la charge
qui lui tait impose. Mais aprs de mres rflexions, il se soumit 
ce qu'on exigeait de lui, et fit approvisionner et disposer sa maison
avec toute la magnificence convenable. Il reut donc chez lui, avec
les dames qui l'accompagnaient, la princesse Marguerite pour l'lever
dans les bonnes moeurs et selon les principes de l'honneur, comme il
convenait  la fille du grand empereur et du noble comte Bauduin.

La demoiselle Marguerite vcut ainsi longtemps avec ses femmes
pieusement et honorablement, et passa doucement les jours que Dieu lui
accordait dans la dvotion, l'humilit et la pratique de toutes les
vertus, selon le devoir d'une fille bonne et courageuse. Beaucoup de
seigneurs prtendaient  sa main; les uns adressaient leur demande 
Bouchard, les autres  la reine Mathilde. Le roi de France la fit aussi
demander pour un de ses chevaliers qui tait de son sang et du pays
de Bourgogne; mais les Flamands n'y voulurent pas consentir. Le comte
de Salisbury la rechercha galement pour son fils an; les Flamands
apprirent que le jeune prince tait boiteux, et repoussrent ce dernier
prtendant.

On rapporte que Mathilde dit un jour: Bouchard propose au conseil
de Flandre et  moi divers partis pour notre fille, et il ne parle
pas pour lui-mme. Une des dames de la reine, ayant entendu ces
paroles, les rapporta  Bouchard. Ce seigneur, aprs y avoir mrement
rflchi, rsolut de faire part  ses amis et principalement 
Gauthier d'Avesnes, son frre, de ce qui se passait, et d'attendre
 ce sujet l'avis des personnes de qui dpendait cette affaire.
Ses amis, qui ignoraient absolument ce qui le rendait incapable de
se marier, lui rpondirent que sur une matire aussi grave ils ne
pouvaient lui donner aucun conseil avant qu'on ne connt la volont de
la reine; mais que si cette princesse y consentait, il serait facile
d'obtenir ensuite l'agrment des bonnes villes et de la noblesse.
Enfin Bouchard s'adressa en tremblant  la reine et lui fit part de
son dessein, en lui demandant conseil et appui. La reine fixa un
jour pour lui faire rponse, et, en attendant, elle prit l'avis de
son conseil et de celui des bonnes villes de Flandre, exposant que
Marguerite avait t demande en mariage par le roi de France, par les
Anglais et par plusieurs chevaliers de diverses nations; mais que,
comme l'expatriation de la princesse pourrait devenir, par la suite,
prjudiciable et dangereuse pour le pays, il valait mieux la marier 
un seigneur d'un rang moins lev, mais habitant le pays et pouvant
ainsi lui tre utile par ses conseils et par sa puissance, que de
la voir emmener au dehors par un tranger. Ensuite la reine conclut
en disant: Nous avons dans ce pays tel chevalier qui est de sang
royal, et il a fait demander Marguerite en mariage. Les conseillers,
aprs avoir entendu la dclaration de la reine, reurent jour pour en
dlibrer. Ils assemblrent la noblesse de Flandre et de Hainaut, ainsi
que les conseils des bonnes villes; et aprs plusieurs dlibrations,
ne connaissant point les empchements de Bouchard, ils furent d'avis
qu'il tait plus avantageux de marier la princesse avec un seigneur
demeurant en Flandre et en Hainaut, qu'avec un tranger et surtout un
Franais qui pourrait ensuite s'emparer du pays[104].

    [104] Jacques de Guise, XIV, 21.

Tous les parents et amis taient d'accord des deux cts; et
Marguerite, non plus que sa soeur la comtesse Jeanne, Philippe comte
de Namur, ni aucune autre personne, ne s'y opposait. En consquence,
les empchements tant inconnus, les conventions matrimoniales furent
signes, et le mariage clbr en face de l'glise avec les solennits
en usage parmi les nobles, et comme doit l'tre toute union vritable
et lgitime, faite avec l'assentiment des deux parties; aprs quoi
des ftes eurent lieu au milieu de l'allgresse gnrale. Gauthier
d'Avesnes avait promis de constituer en dot  Marguerite cinq cents
livres de rente annuelle sur la ville d'Avesnes et sur toute la
terre d'Etroeungt en Hainaut, ce qu'il fit en effet; puis, aprs la
clbration des noces, Bouchard conduisit sa femme, avec une suite
convenable, dans le Hainaut, pour la mettre en possession de sa
dot, et elle y fut reue par Gauthier d'Avesnes, en tout honneur et
rvrence[105].

    [105] Jacques de Guise, XIV, 25.

Ce fut en l'anne 1213, et dans le chteau seigneurial du Quesnoi, que
fut clbre l'union de Bouchard et de Marguerite de Constantinople,
au milieu d'une noble assistance, o figurait, outre les parents et
allis de la puissante maison d'Avesnes, l'lite des chevaliers du
pays. Philippe-Auguste, en ce moment, ravageait la Flandre. Jeanne de
Constantinople et le comte Fernand ne purent assister au mariage dont
Bouchard s'empressa d'ailleurs de leur annoncer la clbration[106].
Ils rglrent, peu aprs, certaines conventions relatives aux intrts
des deux poux[107].

    [106] Dposition de Hugues d'Ath dans l'enqute de 1249 sur la
    lgitimit des enfants de Bouchard et de Marguerite.

    [107] Charte de 1214, le cinquime jour aprs Pques, rapporte par
    Jacques de Guise.

Marguerite n'avait pas encore douze ans lorsque Bouchard l'pousa. Le
chroniqueur Philippe Mouskes, qui vivait  cette poque, nous dit que
la jeune princesse tait belle comme la fleur dont elle portait le nom.
Elle vivait heureuse et paisible dans le somptueux chteau d'Etroeungt,
et rien ne semblait devoir troubler sa flicit. Elle devint bientt
et successivement mre de deux fils, dont l'an porta le nom de Jean
d'Avesnes, et le second celui de Bauduin. Plus tard, il lui naquit
encore une fille, qui fut appele _Felicitas_. L'on se demande pourquoi.

Trois ans s'taient  peine couls qu'un bruit trange se rpand en
Flandre et en Hainaut. On apprend que Bouchard est bien rellement
dans les ordres. L'vque d'Orlans affirme lui avoir confr le
sous-diaconat.

Au milieu d'un peuple profondment religieux, dans le temps des
fortes croyances, la fille de l'empereur Bauduin, du chef de la
croisade, pouvait-elle rester la femme d'un prtre rengat et partager
une ternelle rprobation? Jeanne manda l'vque de Tournai et les
principaux ecclsiastiques de ses Etats, en les priant de lui donner
leur avis sur cette grave affaire[108]. On dcida, d'un commun accord,
qu'il la fallait soumettre au prochain concile qui s'assemblerait
 Rome[109]. Dans l'intervalle, la comtesse crivit plusieurs fois
 Bouchard, lui envoya l'vque de Tournai, puis des chevaliers
prudents et sages, afin de l'engager  lui rendre sa soeur Marguerite,
promettant de lui rserver l'accueil le plus tendre. Bouchard et
Marguerite ne voulurent rien entendre et restrent ensemble dans les
domaines que la maison d'Avesnes possdait en Hainaut[110].

    [108] Jacques de Guise, XIV, 170.

    [109] _Ibid._

    [110] _Ibid. passim._

Le scandale allait croissant. Parmi les conseillers de la comtesse,
les uns pensaient que la jeune princesse si trangement sduite
et aveugle devait se faire sans dlai religieuse, et entrer en
l'abbaye de Sainte-Waudru  Mons, ou en celle de Maubeuge, ou dans
une maison d'Hospitalires; quelques-uns prtendaient que, dans sa
position, elle ne pouvait prendre le voile, et qu'elle devait passer
le reste de ses jours dans la retraite et l'humilit. De nouvelles
tentatives auprs de Bouchard furent infructueuses; et c'est alors que,
devant une obstination que rien n'avait su vaincre, la comtesse de
Flandre dut prendre une rsolution grave. Elle crivit au Pape et au
concile gnral alors assembl  Latran. En dnonant l'apostasie du
sous-diacre Bouchard, elle priait le Pape et le concile de prononcer
sur le cas o se trouvait sa soeur; de dcider si son mariage avec
Bouchard tait valable, et si ses deux enfants devaient tre rputs
lgitimes[111].

    [111] Jacques de Guise, XIV, 172.

Innocent III, ce pontife austre, cet homme inflexible, qui avait
dompt Jean-sans-Terre et forc Philippe-Auguste  renvoyer Agns de
Mranie, tressaillit d'une sainte colre. La bulle qu'il fulmina le
prouve assez. Innocent, vque, serviteur des serviteurs de Dieu, 
nos vnrables frres l'archevque de Reims et  ses suffragants[112],
salut et bndiction apostolique. Un horrible, un excrable crime
a retenti  nos oreilles. Bouchard d'Avesnes, nagure chantre de
Laon, revtu de l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint d'enlever
frauduleusement, de certain chteau o elle tait confie  sa foi,
sa cousine, noble femme Marguerite, soeur de notre chre fille en
Jsus-Christ, noble femme Jeanne, comtesse de Flandre: il n'a pas
redout de la dtenir, sous le prtexte impudent et menteur d'avoir
contract mariage avec elle. Comme du tmoignage de plusieurs prlats
et d'autres hommes probes qui ont assist au sacr concile gnral,
il nous a t pleinement prouv que ledit Bouchard est sous-diacre,
et qu'il fut jadis chantre de l'glise de Laon; mu de piti dans nos
entrailles pour cette jeune fille, et voulant remplir les devoirs de
notre office pastoral envers l'auteur d'un forfait si odieux, nous vous
ordonnons et mandons par ces lettres apostoliques, que les dimanches
et ftes, par tous les lieux de vos diocses, au son des cloches et
les cierges allums, vous fassiez annoncer publiquement que Bouchard
l'apostat, contre lequel nous portons la sentence d'excommunication
que rclame son iniquit, est mis, lui et ses adhrents, hors de
communion, et que tout le monde doit avec soin l'viter. Dans les lieux
o Bouchard sera prsent avec la jeune fille qu'il dtient, dans
les endroits mme en dehors de votre juridiction o, par hasard, il
aurait l'audace d'emmener ou de cacher ladite jeune fille, le service
divin devra cesser  votre commandement, et cela, tant que ledit
Bouchard n'ait rendu Marguerite libre  la comtesse sus-nomme, et
que, satisfaisant comme il convient aux injures commises, il ne soit
humblement retourn  une vie honnte et  l'observance de l'ordre
clrical. Ainsi donc, tous et chacun de vous, ayez soin d'excuter ceci
efficacement, de manire  faire voir que vous aimez la justice et
dtestez l'iniquit, et aussi pour n'tre pas repris d'inobdience et
de ngligence.--Donn  Latran, le XIV des kalendes de fvrier, l'an
XVIIIe de notre pontificat (19 janvier 1215).[113]

    [112] Les vques d'Arras, Beauvais, Senlis, Cambrai, Chlons,
    Laon, Noyon, Trouane et Tournai.

    [113] Arch. de Flandre. Orig. parch.

La vive sollicitude d'Innocent III  l'gard des filles de l'empereur
Bauduin s'explique; c'tait pour le Pape une affaire de conscience sous
un double rapport. En 1198, alors qu'il s'agissait d'organiser cette
grande croisade dont le comte de Flandre devait tre le chef, Innocent,
pour ter toute crainte, tout scrupule  Bauduin, lui crivit une
lettre dans laquelle il prenait sous sa protection lui et sa famille,
jurant d'avoir, pendant l'expdition, un soin particulier des enfants
du comte et de leur patrimoine[114].

    [114] _Epist. Innoc. III. Conc. gener._ XI.

Bouchard, enferm dans les hautes tours du chteau d'Etroeungt, que
son frre Gauthier d'Avesnes lui avait donn en 1212  l'occasion de
son mariage, ne parut pas branl de ce premier anathme. Le second ne
se fit pas longtemps attendre. Honorius III, successeur d'Innocent qui
venait de mourir, fulmina, le 17 juillet 1217, une nouvelle bulle, plus
nergique, plus significative encore que la premire s'il est possible.
Il y disait: Plt  Dieu que Bouchard d'Avesnes, cet apostat perfide
et impudique, se voyant frapp, en cont de la douleur, et que, bris
de contrition, il acceptt humblement la correction ecclsiastique;
ainsi le chtiment lui rendrait l'intelligence, l'ignominie qui
souillait sa face viendrait  cesser; le saint ministre ne serait
plus en lui sujet  l'opprobre, et l'on ne verrait plus le visage d'un
clerc couvert de confusion: Bouchard enfin n'aurait plus  craindre
le reproche et la parole de tous ceux qui l'abordent. Tandis qu'au
contraire le caractre clrical est blasphm en lui parmi les nations
et que vous-mmes, mes frres, encourez l'accusation de ngligence....
Mais bien que, suivant ce que nous a fait dire la comtesse
sus-mentionne (Jeanne), vous ayez fait promulguer l'excommunication
du sus-nomm Bouchard, comme vous n'avez pas pleinement excut notre
mandat apostolique en d'autres points non moins ncessaires, ledit
Bouchard n'a eu garde de se tourner vers celui qui l'a frapp et n'a
point invoqu le Dieu des armes. Bien loin de l, cette tte de
fer, ce front d'airain ne s'est mu ni de la crainte de Dieu, ni de
la crainte des hommes, et n'a donn aucun signe de repentir. Ladite
comtesse, toujours accable de douleur et pntre de confusion, n'a
donc pu jusqu' prsent recouvrer la soeur qui lui est ravie. Ainsi,
voulant atteindre par un chtiment plus grave celui qui ne s'est point
laiss pntrer par la componction, nous mandons expressment  votre
paternit que, suivant l'ordre de notre prdcesseur, vous ayez 
procder contre l'apostat susdit, nonobstant tout obstacle d'appel,
de faon  faire voir que vous avez de tels forfaits en abomination,
et que la comtesse sus-nomme n'ayant plus  renouveler ses plaintes,
nous puissions rendre bon tmoignage de votre droiture et de votre
zle.--Donn  Agnani le XVI des kalendes d'aot, l'an premier de notre
pontificat (17 juillet 1217).

Cette excommunication n'eut pas plus d'effet que la premire. Cependant
Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de sa soeur et allait
quelquefois la visiter. Un jour, devant toute la cour de Flandre
assemble, et il s'y trouvait plusieurs vques et grand nombre de
barons, elle s'cria: Oui, je suis la femme de Bouchard et sa femme
lgitime. Jamais, tant que je vivrai, je n'aurai d'autre poux que
lui! Et se tournant vers la comtesse: Celui-l, ma soeur, vaut encore
mieux que le vtre: il est meilleur mari et plus brave chevalier[115].
Peu de temps aprs, Bouchard, ayant voulu rclamer les armes  la main
le douaire de Marguerite, tomba au pouvoir de la comtesse de Flandre,
qui le retint prisonnier au chteau de Gand. Marguerite se rendit 
plusieurs reprises auprs de sa soeur pour implorer la dlivrance de
Bouchard; mais chaque fois elle se montra inbranlable devant toutes
les supplications de la comtesse et ne voulut jamais consentir  se
sparer de l'excommuni. Jeanne, nonobstant les graves sujets de
plainte qu'elle avait contre sa jeune soeur et l'injure rcente qu'elle
en avait reue, cda  ses instances et lui rendit enfin le pre
de ses enfants[116]. Toutefois, Marguerite dut fournir caution que
Bouchard ne prendrait plus les armes. Arnoul d'Audenarde, Thierri de
la Hamade, les sires d'Enghien, de Mortagne et plusieurs autres se
portrent garants pour elle[117].

    [115] Dposition de Royer du Nouvion, dit de Sains, cuyer g de
    cinquante ans.--Enqute prcite.

    [116] Enqute prcite.--Dpositions de tous les tmoins
    entendus.--Ph. Mouskes, _Ch. rime_, _v. 23243_.

    [117] Dposition de Hugues d'Ath, g de soixante ans.--Enqute
    prcite.

L'affection de Marguerite soutenait donc Bouchard contre l'adversit
et fortifiait son obstination. Aussi le vit-on toujours impassible et
opinitre dans la proscription  laquelle l'Eglise l'avait condamn.

Tantt il vivait dans une province, tantt dans une autre, au fond de
quelque retraite que lui ouvrait furtivement la main gnreuse d'un
ami. Il se trouva mme des prtres assez audacieux pour dire la messe
en prsence de Bouchard et de sa famille[118]. Il parcourut de la sorte
les diocses de Laon, de Cambrai et de Lige, et sjourna pendant six
ans au chteau de Hufalize, sur les bords de la Meuse, dont le seigneur
lui accorda l'hospitalit ainsi qu' Marguerite et  ses enfants[119].

    [118] Enqute prcite, _passim_.

    [119] Dposition de Godefroi de Longchamp, chevalier.--Enqute
    prcite.

La papaut, devant qui les empereurs et les rois humiliaient leurs
fronts, ne pouvait vaincre l'obstination d'un sous-diacre. Une
troisime excommunication, plus violente que ne l'avaient t les deux
autres, est fulmine, en 1219, par Honorius. Cette fois ce n'est plus
Bouchard seul qui est frapp, c'est son frre Gui d'Avesnes, ce sont
ses amis Waleran et Thierri de Hufalize et les autres qui ont donn
asile  l'apostat; ce sont les prtres dsobissants, c'est Marguerite
enfin qu'atteindra l'excommunication, si Bouchard n'est pas laiss
dans l'isolement, comme devait l'tre tout homme frapp de l'anathme
ecclsiastique.

Honorius, etc.... Pourquoi la bont divine n'a-t-elle pas permis que
le mchant apostat Bouchard d'Avesnes se rveillt et ouvrt enfin
les yeux pour reconnatre son iniquit et apercevoir les immondices
dont il est souill depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la
tte, et que, de l'abme boueux o il est enfonc, il pousst un cri
vers le Seigneur pour obtenir d'tre retir de cet tang de misres et
de la fange d'impuret o il est retenu?... Mais non, nous le disons
avec douleur, le coeur de cet homme est endurci. Il se corrompt et se
putrfie de plus en plus dans son fumier: comme une bte de somme,
il lve la tte, et comme l'aspic qui n'entend pas, il se bouche les
oreilles pour ne point couter nos corrections et carter de lui les
remontrances qui devraient le retirer de l'iniquit. Aussi le misrable
doit-il craindre avec raison d'encourir tout  la fois l'excration
de Dieu et des hommes, c'est--dire les chtiments temporels d'une
part et les peines ternelles de l'autre. Nous rougirions de rappeler
encore ici les forfaits que l'apostat susdit a commis impudemment
envers noble femme, notre trs chre fille en Jsus-Christ, Jeanne,
comtesse de Flandre, etc.... Mais comme nobles hommes, Waleran, Thierri
de Hufalize, et d'autres encore des diocses de Laon, de Cambrai et de
Lige, favorisent le mme apostat excommuni et gardent les rceptacles
o est dtenue ladite Marguerite, et qu'en outre, noble homme, Gui
d'Avesnes, frre germain du mme apostat, et quelques autres avec
lui, le maintiennent de toutes leurs forces, et qu'enfin il s'est
trouv des prtres assez audacieux pour clbrer tmrairement les
divins offices au mpris de l'interdit dans les lieux o la susdite
Marguerite est dtenue captive, etc.... Nous mandons apostoliquement 
votre discrtion de publier, etc. (la formule d'excommunication comme
ci-dessus).... Et s'il est trouv que ladite Marguerite, s'tant
rendue complice d'une si grande iniquit, ne s'est point spare de son
sducteur, qu'elle soit aussi nommment excommunie, nonobstant tout
appel, jusqu' rcipiscence, etc.--Donn  Rome le VIII des kalendes de
mai, l'an IIIe de notre pontificat (24 avril 1219).[120]

    [120] Cette bulle et celles dont nous avons donn ci-dessus la
    traduction, sont conserves aux archives gnrales  Lille (Chambre
    des comptes).

La dplorable position de Bouchard avait jusque-l t adoucie par
l'aveugle dvouement que Marguerite ne cessait de lui porter. On garde
aux Archives gnrales,  Lille, un acte de 1222, o Marguerite donne
encore  Bouchard le titre d'poux: _maritus meus_[121]. Mais bientt
cet attachement si vif et si exalt s'vanouit tout  fait, par un de
ces retours si frquents dans les affections humaines, et Bouchard
se vit abandonn. Marguerite se retira d'abord au Rosoy avec ses
enfants, chez une des soeurs de Bouchard d'Avesnes[122]; puis, en 1225,
Bouchard tait compltement dlaiss, et sa femme, au grand tonnement
de chacun, formait de nouveaux noeuds en pousant le sire Guillaume
de Dampierre, deuxime fils de Gui II de Dampierre, et de Mathilde,
hritire de Bourbon[123].

    [121] Premier Cartulaire de Hainaut, _pice_ 14.

    [122] Enqute prcite.

    [123] Ph. Mouskes, _Chron. rime_, _v._ 23290.

Bouchard d'Avesnes vcut encore quinze ans. La comtesse de Flandre
lui pardonna et intervint mme avec le comte Thomas, son mari, dans
certaines affaires de famille qui l'intressaient[124]. Retir au
chteau d'Etroeungt, Bouchard y mena une existence assez obscure; car
l'on n'entendit plus parler de lui. Peut-tre cherchait-il alors des
consolations dans l'tude des lettres qui avaient fait le charme de
ses jeunes annes. Nonobstant les fables que plusieurs historiens ont
dbites sur le trpas de ce personnage si coupable et si malheureux,
il parat aujourd'hui certain qu'il mourut naturellement en son manoir,
vers 1240, et qu'il fut enterr  Cerfontaine, prs de l'ancienne
abbaye de Montreuil-les-Dames, sur les confins de la Thirache et du
Hainaut[125].

    [124] Voir un acte de 1234 reposant aux Archives de Flandre, 
    Lille.

    [125] Bouchard avait eu, nous l'avons dit, trois enfants de
    Marguerite de Constantinople: 1 Jean d'Avesnes, qui mourut la
    veille de Nol 1257; 2 Bauduin d'Avesnes, seigneur de Beaumont,
    mort en 1259; 3 Felicitas d'Avesnes, laquelle trpassa l'an 1282.
    Les deux premiers furent enterrs au milieu du choeur de l'glise
    du couvent des Frres Prcheurs, dit de Saint-Paul,  Valenciennes.
    Leur soeur Felicitas reut sa spulture au moustier de le Ture.
    D'Outreman rapporte tout au long les pitaphes de la maison
    d'Avesnes, lesquelles de son temps existaient encore. Voir son
    _Histoire de Valenciennes_, 436.




III

    Histoire merveilleuse du faux Bauduin.


Jeanne, orpheline ds son enfance, avait, au dbut de son mariage, vu
son pays ravag et ensanglant par la guerre; au milieu de ses douleurs
patriotiques, elle avait eu le profond chagrin de voir sa jeune soeur
devenir,  l'insu de tous, la femme d'un prtre apostat et rebelle;
elle avait vu enfin le comte Fernand, son mari, vaincu  Bouvines,
retenu prisonnier dans la tour du Louvre, sans que ses supplications,
ses larmes, ses sacrifices pussent l'arracher  l'implacable animosit
du roi de France. Il semblait que la coupe de ses infortunes dt tre
pleine. Il n'en tait rien cependant, et il lui restait une cruelle et
dernire preuve  subir.

Il arriva, en effet, vers 1224, un vnement des plus tranges, qui
produisit partout une grande motion et faillit causer une rvolution
complte en Flandre et en Hainaut. Nous avons fait allusion plus haut
 cette merveilleuse aventure. Il nous reste  la raconter d'aprs les
historiens du temps qui nous ont laiss  ce sujet des dtails d'un
piquant intrt.

En l'anne 1215, parurent pour la premire fois en Hainaut, dans la
ville de Valenciennes, des Frres Mineurs de l'ordre de Saint-Franois.
Vous aux plus humbles labeurs, les uns faisaient des nattes, des
paniers, des corbeilles; les autres de la toile; quelques-uns
crivaient et reliaient ces livres que nous admirons aujourd'hui comme
les chefs-d'oeuvre d'une patience surhumaine[126]. Quels taient
donc ces austres personnages? d'o venaient-ils? Chacun cherchait
 pntrer le mystre dont s'entourait leur pauvre et silencieuse
existence. On se livrait  toute espce de conjectures  ce sujet,
quand un incident vint trahir le secret bizarre dont ces religieux
semblaient se faire un cas de conscience.

    [126] Jacques de Guise, XIV, 306.

L'an 1222, comme l'on posait les fondements du beffroi, au coin du
march, en la ville de Valenciennes, le sire de Materen, gouverneur de
ladite ville pour la comtesse Jeanne, vint assister  cette opration.
Il tait l, regardant les travaux, quand il aperut devant lui un
Frre Mineur, demandant humblement l'aumne parmi la foule.

Cet homme, dit-il aux gens de sa suite, me parat d'une lgante
et belle stature; son geste est noble et grave, mais quel vtement
sordide, comme tout cela est bizarre, misrable. Qu'on l'appelle, et
faisons-lui l'aumne[127].

    [127] Jacques de Guise, XIV, 308.

Le Frre s'approcha du gouverneur, et, l'ayant considr avec
attention, il se couvrit le visage de ses mains, puis s'loigna
aussitt en disant: Je n'accepterai point d'argent.

On courut aprs lui; mais il repoussa tristement la bourse qu'on lui
tendait, et se hta de regagner son couvent.

Cette conduite parut trange au gouverneur; mille penses diverses
traversrent son esprit. Il s'enquit du nom de cet homme qui fuyait
sa prsence si brusquement. On n'en put rien lui dire, sinon qu'on le
croyait Flamand et que les autres religieux l'appelaient frre Jean
le Nattier,  cause de son adresse  tresser les nattes. Du reste,
ajouta-t-on, il porte sur le visage deux profondes cicatrices dont
l'une descend du front  l'oeil droit, en passant sur le sourcil,
et l'autre partage le front transversalement[128]. A ces mots, le
gouverneur baissa la tte et demeura pensif. Rentr au logis, il envoie
dire au religieux de venir incontinent le trouver. Mais on rpond au
messager que le Frre a quitt le couvent pour se diriger vers Arras.
La nuit se passe, et le lendemain ds l'aube, le sire de Materen, suivi
de quelques valets, chevauchait  la poursuite du religieux. Entre
Douai et Arras, il rejoignit le Frre qui cheminait en compagnie d'un
autre religieux de son ordre, tous les deux pieds nus et couverts de
pauvres vtements.

    [128] Jacques de Guise, XIV, 310.

Bonjour, Frres, leur dit-il en les abordant.

--Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous! rpondirent ceux-ci.

Et l'on marcha en s'entretenant de choses indiffrentes.

Quand le gouverneur fut assur qu'il ne s'tait pas tromp dans
ses conjectures, il sauta  bas de son cheval, et, s'approchant du
religieux,

Seigneur Josse, lui dit-il, vous tes mon oncle, le frre de mon pre!
Dame Elisabeth, votre soeur, vit encore, et vos deux fils ont t
faits chevaliers. Pourquoi donc les seigneurs, vos compagnons d'armes,
nous ont-ils annonc votre mort en nous renvoyant votre armure, la
vieille armure de votre aeul, puisque vous voil vivant[129]?

    [129] Jacques de Guise, XIV, 312.

Le religieux, confondu par ces paroles, ne savait plus que dire. Son
coeur se remplit d'amertume. Un instant il s'effora d'chapper  cette
position par des subterfuges; mais se voyant reconnu tout  fait, il
prit la main du chevalier dans la sienne et lui dit:

Jurez-moi de ne jamais rvler ce que vous allez apprendre.

Le chevalier jura.

Eh bien, oui, je suis votre oncle Josse de Materen, le mme qui jadis,
comme vous le savez, partit avec Bauduin comte de Flandre et de Hainaut
pour la croisade!

Alors il se mit  raconter les principaux vnements de cette grande
expdition. Partout et toujours il avait suivi son suzerain depuis la
Flandre jusqu' Venise, depuis Venise jusqu'au sige de Constantinople.
Dans les combats, il tait prs du comte; aprs les combats, il
assistait avec lui au partage des dpouilles. Lors de l'lection de
Bauduin  l'empire, il tait l prsent;  sa confirmation encore, 
son couronnement encore. Enfin, il avait pris part  cette sanglante
bataille que Bauduin avait livre aux Blactes et aux Comans devant
Andrinople, et dans laquelle le valeureux prince avait trouv la
mort[130].

    [130] Jacques de Guise, XIV, 314.

Puis il se prit  narrer comment les chevaliers flamands, aprs avoir
longtemps combattu en Palestine, s'en allrent avec Pdre, roi de
Portugal, frre de la reine Mathilde, jadis comtesse de Flandre,
envahir le royaume de Maroc; comment beaucoup d'entre les croiss
subirent un glorieux martyre sur la plage africaine; comment enfin
grand nombre de barons firent voeu d'entrer en religion et y entrrent
en effet. Le gouverneur, mu, coutait ces rcits. Quand il fallut
se sparer de son oncle, il le serra sur son coeur avec effusion, et
regagna pensif et silencieux la ville de Valenciennes.

Cependant, peu de temps aprs, le bruit se rpandit de tous cts que
les chevaliers qui avaient accompagn le comte Bauduin  la croisade
taient revenus dans leur patrie pour y vivre pauvres et inconnus, sous
l'habit de Frres Mineurs, ou sous celui d'ermites mendiants. Cela fit
une grande sensation. Ainsi que nous l'avons dit, le peuple n'avait
jamais eu une confiance bien robuste dans la mort de l'empereur.
Souvent, et ds les premires annes de la croisade, il avait espr
voir ce prince reparatre un jour dans le pays. Quand on sut que ses
compagnons d'armes se trouvaient en Hainaut, on pensa qu'il pourrait
bien tre avec eux. Bientt mme ce ne fut presque plus un doute, grce
aux perfides insinuations de quelques-uns de ces grands vassaux dont
la comtesse Jeanne comprimait les vellits tyranniques, et qui, pour
se venger, cherchaient toutes les occasions de susciter des embarras
 leur courageuse souveraine. A leur tte taient les seigneurs du
Hainaut qui avaient embrass contre la comtesse de Flandre le parti
de Bouchard d'Avesnes dont nous avons racont plus haut la romanesque
histoire.

A quatre lieues de Valenciennes, et non loin de la petite ville de
Mortagne, se trouvait un bois qu'on appelait le bois de Glanon. L
vivait un ermite, ou pour mieux dire un mendiant que sustentait la
charit publique. Un jour que cet homme parcourait les rues de Mortagne
tendant la main aux passants, un baron l'aborde. Aprs l'avoir un
instant considr, il feint la surprise. Comme le mendiant lui en
demande la raison, le baron se prosterne et lui dit:

Seigneur, je vous reconnais; vous tes vritablement l'empereur
Bauduin!

L'ermite est stupfait. Plus il cherche  se dfendre d'tre
l'empereur, et plus le chevalier parat convaincu du contraire[131].

    [131] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. n 8380, fol.
    LIV V, 2e col.

Tout en faisant mille protestations, ce dernier emmne l'ermite
en son htel et l'y installe en toute rvrence. Bientt de hauts
personnages arrivent  la drobe qui le circonviennent, lui persuadent
que, s'il n'est pas l'empereur, il a du moins une telle ressemblance
avec Bauduin, qu'on le peut facilement prendre pour ce prince; lui
apprennent plusieurs secrets de famille, enfin le faonnent au rle
qu'il doit jouer[132]. Le mendiant se montre d'autant plus intelligent
qu'en son temps il avait t jongleur, ainsi qu'on le verra par la
suite.

    [132] _Ibid._ LX V, 2e col.--_Chron. Alb. stad._ 205.

Dans l'intervalle, on exploite la crdulit du peuple. On lui persuade
sans peine que l'empereur existe rellement, et qu'il consent enfin
 sortir de l'obscurit o il avait voulu finir ses jours pour se
rendre  l'amour de ses sujets fidles. Mortagne d'abord le reconnat
pour son souverain. Les populations se soulvent de joie. On court
 sa rencontre de tous les cts, et c'est avec un immense cortge
qu'il se prsente dans les villes de Tournai, de Valenciennes et de
Lille, o il est reu avec acclamation. Un contemporain, le chroniqueur
Philippe Mouskes, dit  ce propos que si Dieu tait venu sur la terre
il n'et pas t mieux accueilli[133]. A Gand et  Bruges, l'entre
du faux Bauduin fut magnifique. Au milieu de l'enthousiasme gnral,
il traversa ces villes port sur une litire, revtu du manteau de
pourpre et de tous les ornements impriaux. Un archichapelain portait
la croix devant lui[134]. Personne ne se doutait du pige, et quantit
de seigneurs des deux comts y tombrent et suivirent l'imposteur.
Bientt la comtesse Jeanne se trouva presque abandonne, sans autre
appui qu'un petit nombre d'amis fidles, qui, sachant parfaitement 
quoi s'en tenir sur le sort de l'empereur Bauduin, dploraient avec
elle l'astucieuse perfidie de quelques barons, et le fatal aveuglement
d'un peuple qui se laissait si facilement entraner.

    [133] _Chron. rime, vers_ 24851.

    [134] _Ibid. vers_ 24823.

Le pouvoir de la comtesse fut srieusement branl par cette bizarre
aventure. La division tait dans le pays; des luttes sanglantes
s'engageaient dj entre les seigneurs des deux partis. Au milieu de ce
trouble et de cette confusion, l'existence mme de la princesse courut
des dangers. Dans leur exaltation contre Jeanne, qu'ils considraient
comme une fille rebelle, attendu qu'elle ne pouvait pas croire ce
qu'ils croyaient, les partisans du faux Bauduin dirigrent leurs coups
contre elle. Aprs avoir cherch vainement  vaincre la superstitieuse
obstination de tout un peuple et  s'opposer aux envahissements de
l'imposteur, Jeanne s'tait rfugie en son chteau du Quesnoi. Une
nuit, ils tentrent de l'enlever; elle eut  peine le temps de fuir
dans la campagne par une issue cache, de monter  cheval et de gagner
la ville de Mons,  travers des chemins affreux et pleins de prils.

En aucune circonstance, Jeanne n'eut  dployer plus d'nergie et
d'habilet que dans la triste position o la fortune venait encore
une fois de la plonger. Perdre l'hritage de ses pres, le laisser
aux mains d'un misrable aventurier, et surtout passer pour une fille
dnature, parricide, c'tait vraiment l un de ces coups imprvus et
terribles sous lesquels succombent souvent les mes les plus fortement
trempes.

Pour nous servir de l'heureuse expression d'un vieil historien, la
comtesse jugea bien que ce fuseau ne se devoit pas dmesler par force,
mais par finesse[135]. Elle essaya d'abord de faire venir l'ermite au
Quesnoi. Il y avait auprs d'elle en ce moment une ambassade du roi de
France, Louis VIII, compose de trois hauts personnages, Mathieu de
Montmorency, Michel de Harnes et Thomas de Lempernesse. Elle esprait
confondre devant eux l'imposteur, mais celui-ci se garda bien de se
rendre  l'invitation de Jeanne[136].

    [135] Doutreman, _Hist. de Valenciennes_.

    [136] _Chron. de Flandre_, fol. 61, 2e col.

La situation devenait de plus en plus critique. Le roi d'Angleterre
Henri III, partageant ou plutt feignant de partager l'erreur commune,
crivit au faux Bauduin une lettre de flicitations, en lui offrant de
renouveler les anciennes alliances qui avaient uni leurs anctres. Il
lui rappelait que le roi de France les avait dpouills l'un et l'autre
de leur hritage: il lui offrait enfin et lui demandait des conseils
et des secours pour recouvrer les domaines que tous deux avaient
perdus[137]. Henri ne pouvait plus compter sur l'appui de Jeanne,
laquelle avait de graves motifs pour ne pas offenser le prince qui
tenait son mari dans les fers. En favorisant l'imposteur, il esprait
s'en faire une crature dvoue, regagner l'amiti des Flamands, et
armer de nouveau ceux-ci contre la France, ce qui et fort bien servi
ses intrts en ce moment-l.

    [137] Rymer, _Foedera_, I, 277.

Jeanne, aprs avoir vainement tent tous les moyens d'ouvrir les yeux
 ses sujets, attendait avec anxit que la Providence se charget
de dvoiler elle-mme l'iniquit. Elle n'attendit pas longtemps. Le
sire de Materen, rest fidle  sa suzeraine, s'tait ressouvenu de
la rencontre que nagure il avait faite de son oncle. Il pensa que
son appui et celui des Frres Mineurs, s'ils voulaient le prter,
seraient d'un grand secours  la comtesse Jeanne. Il se mit en qute de
rechercher cet oncle, et ce ne fut pas sans peine qu'il parvint  le
dcouvrir dans le refuge de Saint-Barthlemy, prs Valenciennes, o il
tait revenu aprs l'incident racont plus haut.

A la suite d'une longue entrevue avec le religieux, le sire de Materen
se rendit auprs de la comtesse. L, devant le conseil assembl, il
rendit compte en secret de tout ce qu'il avait appris. Jeanne et ses
conseillers furent profondment mus de ce rcit. Ils prouvaient tout
 la fois un mlange de joie et de tristesse. Peu de jours aprs,
la comtesse vint  Valenciennes, croyant y trouver les Frres; mais
ceux-ci, fuyant le souffle de la faveur mondaine, dit la chronique,
s'taient disperss et rfugis les uns  Lige, les autres  Arras ou
 Pronne.

Sans dlai, Jeanne informa le roi de France de tout ce qui se
passait, lui demandant conseil et protection dans cette prilleuse
circonstance[138]. Le roi fit partir pour la Flandre et le Hainaut des
envoys qui trouvrent le pays en rvolution. La plupart des communes
obissaient  l'ermite comme  leur seigneur naturel. De leur ct, la
noblesse et le clerg ne savaient plus trop quel parti prendre.

    [138] Ph. Mouskes, _vers_ 24895.

Cependant Jeanne faisait rechercher en toute hte les personnes qui
pouvaient avoir connu son pre et surtout les Frres Mineurs dont le
gouverneur de Valenciennes avait parl. On en trouva dix-neuf d'entre
eux, dont seize laques et trois prtres, qui furent aussitt mands
devant la comtesse Jeanne et les envoys du roi, et qui, cette fois,
malgr le serment par eux jur de n'avoir aucun rapport avec le monde,
n'osrent pas se soustraire aux ordres de leur souveraine et aux cris
plus imprieux peut-tre encore de leur propre conscience.

Le fameux Gurin, vque de Senlis, prsidait l'enqute. Ayant demand
aux religieux leurs noms, leur patrie, leur tat, ce qu'ils savaient du
comte Bauduin, de sa mort; leur ayant fait jurer sur l'Evangile de dire
la vrit, l'un de ces Frres rpondit  l'vque au nom de tous:

Seigneur, voici la vrit; nous avons tous les seize travers la mer
avec le trs-illustre prince Bauduin, dont l'me repose en paix, et
depuis lors nous ne l'avons plus quitt un seul instant jusqu' sa
mort. Dans toutes les batailles o il combattait de sa personne, nous
tions prsents, et dans la dernire qu'il livra aux Comans et aux
Blactes, nous l'avons vu vivant, puis mort[139]. Nous le jurons tous.
Nous demandons en outre  parler, en prsence du roi,  celui qui se
dit tre Bauduin.

    [139] _Chronique de Bauduin d'Avesnes_, manuscrit de la Bibl. de
    Bourgogne, n 10233-36, cite par M. le baron de Reiffenberg, t. X,
    n 7, des bulletins de l'Acad. royale de Bruxelles.

Le roi fut aussitt inform du rsultat de l'enqute. Quelques semaines
aprs,  la prire de Jeanne, il vint lui-mme  Pronne. Il appela
les Frres Mineurs devant lui, les interrogea longuement, et quand il
eut appris de leur propre bouche tout ce qu'il dsirait savoir, il
les confina dans un couvent de la ville. Alors il crivit au prtendu
Bauduin, lui mandant de se rendre incontinent auprs de lui pour
confrer d'affaires importantes. Il lui envoyait en mme temps un
sauf-conduit[140]. Le soi-disant comte de Flandre et de Hainaut ne
pouvait se dispenser d'obir aux ordres de son suzerain; il s'achemina
donc vers Pronne, suivi d'un cortge nombreux compos de tous ceux
qui, parmi les barons et les bourgeois des deux comts, croyaient voir
en lui leur vritable seigneur. Pleins d'assurance et de joie, ces
bonnes gens s'imaginaient que le roi de France allait solennellement
reconnatre Bauduin de Constantinople et l'investir des fiefs dont il
avait t si longtemps dpouill. L'trange missive du roi d'Angleterre
avait encore augment leur aveuglement, et il fallait dsormais
beaucoup de prudence et d'adresse pour leur ouvrir les yeux, confondre
l'imposteur, rduire enfin  nant cet incroyable chafaudage de ruses,
de trahisons et de soupons odieux dress contre la malheureuse fille
de Bauduin.

    [140] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. n 8380, fol.
    63.

A son arrive  Pronne, l'ermite fut reu avec le mme crmonial que
s'il et t l'empereur en personne. En le saluant, le roi l'appela
son oncle; et puis, entrs dans les appartements du chteau, ils
devisrent quelque temps ensemble, jusqu' l'heure o l'on corna l'eau
pour le repas, suivant l'usage du temps. Alors le roi le pria de dner
avec lui; l'ermite s'en excusa et s'en alla dner au riche htel qui
lui avait t prpar dans la ville. Aprs le dner, Louis VIII lui
envoya un de ses officiers pour l'engager, ainsi que les seigneurs
de sa suite,  venir au _parlement_, c'est--dire  l'assemble o
d'habitude les princes et les barons se runissaient au logis du roi.
Cette fois, l'ermite, qui avait dj refus de s'asseoir au festin
royal, ne crut plus pouvoir se dispenser de retourner chez le roi. Il
avait t cependant fort contraint et gn  la premire entrevue;
mais il s'tait trop avanc et ne pouvait maintenant reculer. Le roi
le prit  part et le fit causer de nouveau; il ne tarda pas  voir par
toutes ses rponses qu'il n'tait qu'un misrable personnage et un
effront menteur[141]. Bientt l'vque de Senlis vint l'entreprendre
 son tour; il lui parla du sige de Constantinople, des affaires
d'outre-mer et de bien d'autres choses que l'empereur Bauduin aurait
d parfaitement connatre[142]. L'ermite, de plus en plus embarrass,
rpondit avec hsitation. A la fin, l'vque, levant la voix devant
tous les seigneurs prsents, franais, flamands, ou hainuyers:

    [141] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. n 8380, fol.
    63.

    [142] _Ibid._

Sire, lui dit-il, nous voyons bien  votre contenance que vous devez
tre un trs noble homme; mais il y a encore des gens qui en doutent.
Pour ter tout soupon, le roi m'ordonne de vous adresser publiquement
quelques questions.--Vous rappelez-vous en quel temps et en quel lieu
vous avez fait hommage de votre terre de Flandre  notre seigneur le
bon roi Philippe, dont Dieu ait l'me?

L'ermite, aprs avoir un moment rflchi, dit qu'il ne s'en souvenait
plus....

Le prlat lui demanda ensuite par qui il avait t fait chevalier; en
quelle ville,  quel jour et dans quelle chambre il avait pous la
princesse Marie de Champagne?

Le vieux jongleur ne s'tait pas prpar  d'aussi simples questions;
il resta muet et confondu[143]. Allguant son grand ge, ses longs
malheurs, son peu de mmoire, il demanda jusqu'au lendemain pour
rpondre.

    [143] P. Mouskes, _v._ 24961.

Ebahis, les barons de son escorte se regardaient entre eux; mais
il leur rpugnait encore de croire qu'ils taient la dupe d'une
mystification aussi audacieuse. Ils espraient que, remis de son
trouble, le vieillard se ressouviendrait facilement de choses qu'il
est impossible de jamais oublier, et attendirent le lendemain avec
impatience.

Dans la nuit, le faux Bauduin s'enfuit drobant un des meilleurs
chevaux des curies du roi.

Grande fut la stupeur de chacun, surtout quand on s'aperut que les
crins, coffrets, joyaux, et tout ce que la chambre contenait de
prcieux, avaient galement disparu. Les chevaliers de Flandre et de
Hainaut, dupes ou complices de l'imposteur, remplis de honte et de
confusion, quittrent Pronne furtivement, et l'on n'en vit plus
reparatre un seul  la cour du roi[144].

    [144] P. Mouskes, _v._ 25009.

Quant  ce prince, aprs avoir donn cong aux Frres Mineurs et
leur avoir offert sa royale bienveillance[145], il retourna  Paris,
satisfait du rsultat de son voyage, et bien rsolu d'obtenir pour
la comtesse de Flandre une satisfaction plus clatante encore. A cet
effet, il crivit aux principales villes de Flandre et de Hainaut, et
leur reprocha de s'tre laiss si vilainement abuser par un imposteur,
et d'avoir ainsi manqu  la foi et  l'amour qu'elles devaient  leur
souveraine[146]; en mme temps il dpchait par toutes les provinces du
royaume des lettres o il promettait une forte rcompense  celui qui
livrerait l'homme dont il indiquait le signalement.

    [145] J. de Guise, XIV, 342.

    [146] _Chron. de Fl._ fol. 64, v, 2e col.

Le faux Bauduin, aprs sa fuite de Pronne, s'tait rfugi au village
de Rougemont en Bourgogne, o il esprait n'tre jamais dcouvert. Il
y sjourna, en effet, pendant un certain temps sans que le moindre
soupon se portt sur lui. Cependant on remarqua bientt qu'il
dpensait beaucoup d'argent et menait un train de vie peu ordinaire;
chacun s'en tonna, car on savait dans le pays qu'il tait nagure
parti sans sou ni maille, gagnant sa vie au jour le jour, et n'ayant
d'autre profession que celle de mnestrel ou jongleur. De propos en
propos, la chose vint aux oreilles de messire Everard de Castenay,
seigneur du lieu. Il fit mettre le vilain  la question pour apprendre
d'o lui venaient toutes ses richesses, et celui-ci finit par avouer
qu'il les avait gagnes en Flandre et en Hainaut, o il s'tait fait
passer pour l'empereur Bauduin. On sut alors aussi que le nom vritable
de ce jongleur tait Bertrand; qu'il tait natif de Rains, village 
une lieue de Vitry-sur-Marne; qu'enfin il tait fils de Pierre Cordel,
vassal de Clarembaut de Capes[147]. Everard de Castenay l'envoya sous
bonne garde au roi Louis, qui le reconnut parfaitement et le fit
conduire en Flandre, en recommandant  la comtesse de lui faire son
procs selon toutes les rgles du droit[148].

    [147] P. Mouskes, _v._ 25258.

    [148] _Chron. de Fl._ fol. 65.

La chronique flamande indite que nous avons souvent cite en raison
des prcieux dtails qu'elle renferme sur l'histoire du faux Bauduin,
retrace en ces termes empreints de beaucoup de vracit le dnouement
du drame:

Sitost que la contesse le tint, et pour lui faire son procs
incontinent, elle fist assembler les nobles et gens de conseil et de
justice des bonnes villes de Flandre et de Haynaut, et leur montra
ledit Bertrand pour savoir si c'estoit celui qui s'estoit voulu faire
passer pour Bauduin l'empereur. Si dclarrent tous que c'estoit lui
sans aultre. Et lui mesme confessa, sans contrainte et de sa franche
voulent, que de tant qu'il avoit prsum, il avoit menti par sa gorge;
mais que ce avoit est plus par les plusieurs que il nomma qu'il
s'estoit avanchi de ce faire, dont il se repentoit et demandoit pardon
 tous. Adonc, publiquement en recognoissant son pchi, il fut jugi
par les nobles du pays  estre traisn et puis pendu au gibet[149].

    [149] _Chron. de Flandre_, indite, n 8380, prcite, f 63.

On conduisit son cadavre aux champs, et on l'accrocha, prs de l'abbaye
de Loos,  des fourches patibulaires, o il devint la pture des
oiseaux de proie.

Justice tait faite; la comtesse de Flandre, dont le coeur tait
plutt rempli d'affliction que de haine, rsolut alors de pardonner
 tous ceux de ses sujets qui avaient tenu le parti du faux Bauduin,
et qui, trop longtemps aveugls, gmissaient enfin de leur erreur.
En consquence, elle publia une charte d'amnistie, qui fut adresse
aux principales villes des deux comts, le 25 aot 1225. La princesse
disait qu'elle ne gardait plus aucun ressentiment en son me, qu'elle
oubliait tout; et, en change de cette preuve d'amour, elle ne
demandait  ses peuples que de prier le Seigneur Dieu pour elle[150].

    [150] Archives de la ville de Lille, carton I, pice I.--_Original
    parchemin dont le scel est rompu._

Telle fut la priptie de ce dramatique et singulier vnement. Le
retentissement qu'il produisit en son temps s'est perptu d'ge en
ge jusqu' nous; mais souvent singulirement modifi, quelquefois
mme dnatur tout  fait par les traditions dont il a d traverser la
longue filire.




IV

    1226--1233

    La comtesse Jeanne a recours au Pape pour obtenir la dlivrance
    de Fernand.--Bulle du Pontife  ce sujet.--Trait de Melun.--Les
    villes de Flandre refusent sa ratification.--La reine Blanche de
    Castille consent  modifier le trait.--Dlivrance de Fernand
    en 1226.--Son dvouement  la reine.--Ses expditions dans le
    Boulonnais et la Bretagne.--Succession au comt de Namur.--Jeanne
    et Fernand augmentent le pouvoir municipal en Flandre.--Les
    _Trente-neuf_ de Gand.--Fernand meurt  Noyon.


Tandis que Jeanne de Constantinople luttait seule en Flandre contre
d'tranges vicissitudes, Fernand de Portugal voyait tristement
s'couler sa vie entre les murs du Louvre. Le vainqueur de Bouvines
tait mort le 14 juillet 1223. Jeanne crut l'occasion favorable pour
renouveler ses tentatives auprs du successeur de ce prince; mais Louis
VIII avait hrit de l'opinitret de son pre. Il ne voulut d'abord
rien entendre[151]; seulement le comte fut moins durement trait
qu'auparavant, et on lui permit mme de recevoir la visite quotidienne
de quatre Frres Mineurs choisis par le roi dans les couvents de
Paris, pour lui porter, deux  deux, et  tour de rle, quelques
consolations[152]. Jeanne mit en oeuvre tous les ressorts possibles
pour branler le monarque. Elle lui fit crire par le Pape, par un
grand nombre de cardinaux et d'autres personnages influents; chacun
employait les termes les plus pressants. Honorius alla jusqu' menacer
de lancer l'interdit sur la Flandre et le Hainaut, d'excommunier
le comte et la comtesse, si Fernand, mis en libert, tentait de se
rebeller encore.

    [151] _Chron. de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._, n 8380,
    fol. 58.

    [152] Jacques de Guise, XIV, 290.

Aprs de nombreuses ngociations, Louis VIII consentit enfin  traiter
de la dlivrance de son prisonnier. Voici les principales clauses de ce
trait, conclu  Melun le 10 avril 1225[153].

    [153] Galland, _Mmoires pour l'Histoire de Navarre et de Flandre_.
    Preuves 145 et 146.

Le roi s'oblige  faire sortir Fernand de prison, le jour de Nol 1226,
 condition que celui-ci lui payera vingt-cinq mille livres parisis
avant sa sortie. En outre, il devra, ainsi que la comtesse sa femme,
remettre entre les mains du roi les villes de Lille, Douai, l'Ecluse
et leurs appartenances, pour garantie d'un second payement de la mme
somme. Le roi rendra ces villes quand le comte et la comtesse lui
auront sold en totalit les vingt-cinq mille livres; mais il gardera
la forteresse de Douai pendant dix ans, et une garnison franaise y
sera entretenue aux frais de la Flandre,  raison de vingt sols parisis
par jour.--En vertu de la lettre du Pape, le comte et la comtesse,
s'ils n'excutent pas les clauses du trait, seront excommunis par
l'archevque de Reims et l'vque de Senlis, quarante jours aprs
sommation, et les terres de Flandre et de Hainaut seront mises en
interdit. Le comte et la comtesse feront jurer sret et faut au roi
par les barons, les communes et les villes des deux comts.--Ils ne
pourront faire la guerre au roi ou  ses enfants.--Si quelque chevalier
refuse de jurer sret au roi, ils le chasseront de sa terre; si
c'est une ville, ils s'empareront de ses biens.--Enfin le comte et la
comtesse n'auront pas le droit d'lever de nouvelles forteresses en
Flandre en de de l'Escaut sans l'agrment du roi.

Lorsqu'on lut aux barons et aux villes les conditions du trait
de Melun, pour la plupart si pnibles et si outrageantes pour la
nationalit flamande, ils les repoussrent avec ddain, et, comme en
1214, ils s'opposrent formellement  toute espce de conventions de
cette nature.

Les Flamands, il faut le dire, n'prouvaient pas de sympathie pour le
prince portugais, car ils se rappelaient que son avnement au comt
avait t la source d'une multitude de malheurs. S'ils se montraient
disposs  faire quelque sacrifice, ce n'tait que dans le but de
complaire  leur souveraine naturelle. La comtesse Jeanne avait cd 
un sentiment d'affection conjugale qui lui avait fait un moment oublier
les vritables intrts du pays: dans quelle sombre perplexit ne
devait pas la jeter cette cruelle alternative o elle tait place?

Heureusement pour Fernand et pour elle, le roi vint  mourir sur ces
entrefaites. La reine Blanche, mre et tutrice de Louis IX, consentit,
au mois de janvier 1226,  modifier le trait. On se contentait de
vingt-cinq mille livres avec quelques garanties, et il n'tait plus
question de garnison franaise entretenue au coeur mme du pays et aux
frais des Flamands. Les barons et les villes souscrivirent alors  ce
trait, qui ne put toutefois recevoir son excution qu'aprs que le
jeune roi eut t sacr[154].

    [154] Ph. Mouskes, _v._ 27495.

Fernand sortit donc de prison le 6 janvier 1226, aprs une captivit
de douze ans, cinq mois et quelques jours. Le malheureux prince avait
bien expi les fautes politiques de sa jeunesse. Eprouv par cette
grande infortune, l'me de Fernand sembla s'tre retrempe. Son esprit
avait acquis de la gravit dans cette solitude, o le comte de Flandre
n'obtenait de son vainqueur sans piti que les consolations austres de
ces Franciscains dont nous avons parl plus haut.

Pendant le peu d'annes qu'il eut encore  vivre, Fernand se conduisit
dans le gouvernement de ses Etats avec sagesse et prudence. Jamais il
ne se dpartit du serment de fidlit qu'il avait jur au roi, et se
montra toujours reconnaissant envers lui et sa mre, la reine Blanche,
laquelle avait si puissamment contribu  hter le moment de sa
dlivrance. D'ailleurs, durant sa captivit, il s'tait toujours montr
plein de rsignation; diffrent en cela de Renaud de Boulogne, dont
l'esprit d'intrigue et les fureurs amenrent un affreux vnement.

Il parat que, du vivant de Philippe-Auguste, Louis, fils du roi et
cousin du comte de Boulogne par sa mre Isabelle, avait vivement
intercd pour obtenir la dlivrance du prisonnier et y avait russi.
Il vint un jour au chteau de Compigne, o le comte de Boulogne
avait t transfr nouvellement, annoncer  ce prince les bonnes
dispositions du monarque  son gard. Cette nouvelle jeta Renaud dans
un transport de joie qui lui fit perdre la tte  tel point que, se
jetant aux genoux de Louis: Beau cousin, lui dit-il, le service que
vous m'avez rendu sera richement rcompens, car avant un mois je vous
ferai roi de France[155]. Effray d'une telle parole, et s'imaginant
que le comte de Boulogne en voulait  la vie de son pre, le prince
Louis monta incontinent  cheval avec une petite escorte de chevaliers
et courut jusqu' Montbason, o tait le roi, auquel il raconta le
propos de Renaud. Le chtelain de Compigne reut aussitt l'ordre
de jeter le prisonnier dans un cachot et de le charger de fers, sans
permettre  personne de l'approcher. Il entra dans la chambre du comte
pour mettre cet ordre  excution. Renaud, joyeux  sa vue, croyait
que le moment de sa dlivrance tait venu. Eh bien, beau chtelain,
quelle bonne nouvelle? s'cria-t-il. Alors celui-ci lui montra les
lettres du roi. Renaud plit en les lisant. Saisi d'un mouvement de
rage frntique, il prit  bras-le-corps un de ses chambellans qui
tait l prs de lui, et le serra si fortement contre sa poitrine que
l'un et l'autre tombrent morts  terre avant qu'on et eu le temps de
les sparer[156].

    [155] _Chroniques de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._ n
    8380, fol. 65 v, 2e col.

    [156] _Chronique prcite_, ibid.

Comme on l'a vu, le roi Louis VIII avait suivi de prs son pre au
tombeau. Il laissait, de sa femme, Blanche de Castille, un fils g de
dix ans, lequel devait monter sur le trne sous le nom de Louis IX, et
y acqurir par ses vertus une renomme que l'histoire et la postrit
ont si hautement consacre. Dans les crmonies du sacre des rois de
France, le comte de Flandre remplissait les fonctions de conntable et
portait l'pe de Charlemagne devant le monarque. Lors du couronnement
de saint Louis, Fernand tait encore en prison. La comtesse sa femme,
jalouse de maintenir une si glorieuse prrogative, disputa l'honneur de
porter l'pe  la comtesse de Champagne, qui, elle aussi, avait la
prtention de faire office de conntable pendant l'absence de son mari,
en vertu de je ne sais quel antcdent. L'affaire fut dfre  la
cour des pairs. Du consentement de Jeanne, les pairs dcidrent que ce
serait Philippe de Clermont, comte de Boulogne, qui tiendrait l'pe,
mais que cette exception ne porterait pour l'avenir aucun prjudice au
droit des comtes de Flandre.

Ce mme Philippe de Clermont, l'anne qui suivit celle du sacre,
c'est--dire en 1227, se ligua avec Pierre de Dreux, comte de Bretagne,
et plusieurs grands vassaux, contre la reine Blanche, rgente de France
pendant la minorit de Louis IX. C'tait la premire occasion qui
s'offrait  Fernand de prouver son dvouement  la mre et au fils.
Il la saisit avec empressement. A peine Philippe de Clermont eut-il
rejoint les confdrs que Fernand fit irruption sur le Boulonnais,
et fora le comte  accourir dfendre ses propres tats. Plus tard,
Fernand prit encore part  l'expdition dirige contre Pierre de Dreux,
le plus redoutable, aprs le comte de Boulogne, de tous les grands
vassaux rvolts. Cette guerre dura trois ans et se termina par le
trait de Saint-Aubin-du-Cormier, qui assura le triomphe de la royaut
sur l'aristocratie.

La succession au comt de Namur avait forc le comte de Flandre 
entrer  main arme dans cette province en 1228; et c'est ce qui
l'empcha de prter en ce moment-l une aide plus efficace  la
rgente. Fernand se croyait en droit d'lever des prtentions sur le
Namurois, du chef de sa femme. Bauduin le Courageux, grand-pre de
Jeanne, avait, par testament, laiss le comt de Namur  Philippe, son
second fils. Philippe, aprs avoir gouvern la Flandre et le Hainaut
durant la minorit de Jeanne, sa nice, tait mort, comme nous l'avons
dit, en 1213, sans laisser d'enfants de sa femme, Marie, fille du
roi de France. Le Namurois tait alors pass aux mains d'Yolande de
Hainaut, soeur de Philippe, avec le consentement, au moins tacite, de
Henri, son autre frre, lu empereur de Constantinople aprs la mort du
malheureux Bauduin. Yolande tait marie  Pierre de Courtenai, comte
d'Auxerre, lequel devait bientt aussi monter sur le trne de Byzance.
Namur fut donc dvolu successivement aux deux fils de Pierre, puis 
leur soeur Marguerite de Courtenai, pouse de Henri, comte de Vianden.
Ce fut lorsque ce dernier voulut prendre possession du Namurois que
Fernand rclama l'hritage au nom de sa femme, nice d'Yolande. Ses
droits n'taient gure fonds, comme on le voit. Nanmoins il essaya
de les faire prvaloir par la force des armes. Il entra dans le comt
de Namur, dont l'empereur Henri lui avait donn l'investiture[157],
et s'empara de quelques villes, entre autres de Floreffe, qui soutint
quarante jours de sige. Mais l'affaire s'arrangea en 1232 par la
mdiation du comte de Boulogne, ami des deux parties. Un trait fut
conclu  Cambrai en vertu duquel Henri de Vianden conserva le comt
de Namur, et Fernand eut pour lui les bailliages de Golzinne et de
Vieux-Ville[158]. Quatre ans plus tard, Bauduin de Courtenai, empereur
de Constantinople, fils de Pierre, revint en France, en Flandre et
en Hainaut. Le roi de France lui rendit les domaines qu'il possdait
dans le royaume, et la comtesse de Flandre lui remit galement les
possessions dont elle avait t investie lors du trait de Cambrai;
elle l'aida mme[159]  recouvrer le comt de Namur sur Henri de
Vianden.

    [157] Archives de Flandre, _Acte du 3 juin_ 1229, copie.

    [158] _Ibid. Acte du 1er novembre_ 1232, orig. scell.

    [159] Jacques de Guise, XIV, 468.

Tout le fardeau des grands et srieux vnements avait pes sur Jeanne
durant la captivit de son mari. Lorsque Fernand sortit de prison, la
Flandre jouissait de tous les bienfaits du calme et de la paix. A part
les guerres de peu d'importance qu'il dut soutenir, et dont il se tira
avec honneur et profit, le comte de Flandre n'eut plus qu' consolider
avec sa femme l'oeuvre que celle-ci avait si dignement commence. Ils
y travaillrent tous deux avec zle. Sans parler ici des fondations
charitables ou pieuses faites avec autant de libralit que de
sagesse, des actes diplomatiques consomms avec beaucoup de prudence,
nous devons mentionner le dveloppement que, dans l'intrt de la
bourgeoisie et du peuple, ils s'efforcrent de donner aux institutions
politiques, en Flandre surtout; car en Hainaut, le comte Bauduin y
avait pourvu avant de partir pour la croisade.

L'organisation et l'extension du pouvoir municipal, ce contre-poids si
ncessaire des envahissements fodaux, parat encore ici avoir t de
leur part le but d'efforts qu'on voit, du reste, se renouveler pendant
le rgne de Jeanne  chaque intervalle de tranquillit publique. Dans
la seule anne 1228, le comte et la comtesse reconstiturent le corps
chevinal dans quatre des principales villes de Flandre: Gand, Ypres,
Bruges et Douai. Un systme lectif assez compliqu forme la base de
ce nouvel chevinage qui consacre et fixe pour la premire fois, d'une
manire bien stable, les droits de la bourgeoisie. Voici, pour exemple,
les dispositions fondamentales du corps politique connu dans l'histoire
sous le nom fameux des _Trente-neuf_ de Gand.

L'lection des chevins de la ville de Gand se fera chaque anne, le
jour de l'Assomption de la Vierge, de la faon suivante:

Les chevins actuels (de l'anne 1228) liront, aprs serment prt,
cinq chevins ou bourgeois de Gand, qu'ils croiront les meilleurs. Si,
dans l'lection, il survenait quelque difficult, celui qui aura le
plus de voix sera nomm.--Il ne pourra y avoir parmi ces cinq chevins
de parents au troisime degr.--Ces cinq lus feront serment d'lire 
leur tour trente-quatre autres chevins ou bourgeois qu'ils croiront
les plus capables, ce qui formera le nombre de trente-neuf.--En cas
de contestation, celui qui obtiendra le plus de voix aura toujours
la prfrence; mais le pre et le fils ou deux frres ne pourront se
trouver ensemble.--Ces trente-neuf chevins se diviseront en trois
_treizaines_. La premire formera l'chevinage proprement dit; la
seconde, le conseil; la troisime restera sans fonctions.--La treizaine
qui aura rempli l'chevinage pendant une anne sera remplace par
la seconde, celle-ci par la troisime, et ainsi alternativement 
perptuit.--S'il arrive quelque vacance soit par mort ou par retraite,
les chevins alors en place en liront un autre, se conformant aux
mmes formalits et exceptions.--Les chevins prteront serment entre
les mains du bailli de Gand ou de celui qu'il aura lgitimement
prpos; en cas d'absence, entre les mains des chevins sortants[160].

    [160] Archives de Flandre, orig. scell.


Le comte Fernand eut sans doute, en 1230, le pressentiment d'une
fin prochaine, car au mois de mars de cette mme anne, il fit son
testament. Entre autres dispositions, on y remarque celle-ci: Mes
joyaux et tout ce qui appartient  mon curie,  ma table,  ma
cuisine,  ma chambre, seront mis  la disposition de mes excuteurs
testamentaires pour tre vendus,  l'exception toutefois de ce qui
aura t rserv par moi; le prix sera employ aux frais d'excution
du testament, et le surplus de l'argent devra tre abandonn aux
pauvres[161].

    [161] Archives de la Flandre, acte de 1230.

Le 27 juillet 1233, comme il se trouvait  Noyon, il succomba aux
progrs de la gravelle, maladie dont il avait contract le germe durant
sa longue captivit. Son coeur et ses entrailles furent ensevelis dans
la cathdrale de cette dernire ville. Son corps fut, par les ordres
de sa femme, rapport en Flandre. La comtesse Jeanne lui fit lever un
mausole dans l'glise du monastre de Marquette, qu'elle avait fond
prs de Lille, et o elle avait rsolu de reposer elle-mme  la fin de
ses jours,  ct de l'poux dont elle avait t si longtemps spare
sur la terre.




V

    1233--1244

    Naissance et mort de la jeune Marie, fille de la
    comtesse.--Sollicitude de Jeanne pour la mmoire de son poux
    Fernand.--Ses actes nombreux de bienfaisance.--Sa visite aux Frres
    Mineurs de Valenciennes.--Incidents divers.--Mariage de Jeanne
    avec Thomas de Savoie.--Portrait de ce prince.--Le comte et la
    comtesse de Flandre prtent hommage au roi Louis IX.--Discussion 
    ce sujet.--Progrs des institutions politiques en Flandre.--_Keure_
    octroye par Jeanne et Thomas  la chtellenie de Bourbourg, 
    celle de Furnes et  la terre de Berghes-Saint-Winoc.--Guerre en
    Brabant.--Le comte Thomas prend la ville de Bruxelles et fait
    prisonnier le duc de Brabant.--Guerre au comt de Namur.--Maladie
    de la comtesse Jeanne.--Elle se retire  l'abbaye de Marquette.--Sa
    rsignation et sa pit.--Son testament.--Sa mort difiante.


Des historiens ont dit, d'autres aprs eux ont rpt que Jeanne
n'avait jamais eu d'enfants. C'est une erreur. De son union avec
Fernand, mais seulement lorsque ce prince fut dlivr de sa captivit,
naquit une fille qui eut nom Marie, sans doute en souvenance de sa
grand'mre Marie de Champagne, la digne pouse de l'empereur Bauduin.
Cette enfant, hritire de Flandre et de Hainaut, avait mme t
promise en mariage  Robert Ier, comte d'Artois, frre de saint
Louis. Mais elle mourut trop jeune, le jour de Saint-Etienne, en aot
1234[162]. Les consolations de la maternit manquaient mme  celle qui
jusque-l avait t prive de toutes les autres!

    [162] Archives de Flandre.

Une rsignation pleine de douceur et de pit prside aux actes qui
signalrent le veuvage de la comtesse de Flandre. Ses premiers soins,
aprs le trpas du comte Fernand, furent d'excuter religieusement les
dernires volonts de ce prince. Mais elle ne s'en tint pas l. Dans
la seule anne 1233, elle rpandit tant de bienfaits sur les pauvres,
les hpitaux, les maisons religieuses, qu'il est ais de reconnatre
l les effets d'une profonde sollicitude pour la mmoire de Fernand.
L'expression de cet amour se retrouve  chaque instant dans les actes
nombreux que renferment nos archives; et quant aux preuves des pieuses
libralits dont nous parlons, il faut aller les demander, car, sans
doute, elles y sont vivantes encore, aux hpitaux d'Ypres, d'Audenarde,
de Saint-Jean  Bruges, de Notre-Dame  Gand, de Saint-Sauveur  Lille,
de Saint-Antoine  Paris,  la Maladrerie de Lille dite de Canteleu;
aux abbayes de Saint-Aubert  Cambrai, de Marquette;  l'glise
Notre-Dame de Boulogne,  l'glise des Frres Mineurs de Valenciennes,
ces vieux compagnons de guerre de l'empereur Bauduin[163].

    [163] Archives de Flandre, _passim_.

Ces oeuvres pies n'empchaient pas Jeanne de se proccuper toujours
des intrts politiques de ses sujets, de travailler  leur bien-tre
matriel et moral. Bientt nous la verrons, marchant d'un pas plus
ferme vers ce but, qu'elle s'efforait nanmoins d'atteindre sans
cesse, consacrer les derniers temps de sa vie  rformer d'une manire
plus complte et plus gnrale la constitution du pays. Elle et sans
doute fait plus encore  cette poque, sans les flaux qui vinrent
frapper son peuple en 1234. Le premier jour de janvier, il gela si fort
que les bls furent glacs. La disette de grains amena une horrible
famine. Les hommes broutaient, dit-on, l'herbe des champs comme les
btes; enfin, pour surcrot de malheur, la peste dcima de nouveau la
Flandre et le Hainaut, et se rpandit mme en France[164].

    [164] _Chronicon Massoei_, lib. XVII.

L'ducation de la jeunesse, dont le gouvernement civil parat s'tre
peu occup en Flandre avant le XVe sicle, fut aussi l'objet de ses
soins,  en juger par un dcret qu'en 1234 elle donna en faveur des
coles de Sainte-Pharalde  Gand.

En 1235, la comtesse Jeanne octroie  la ville de Lille une nouvelle
loi chevinale et permet  ses habitants d'riger une halle; ce qui ne
contribuera pas peu  dvelopper parmi eux l'instinct des transactions
industrielles et commerciales, germe si fcond de leur prosprit
future[165]. Enfin l'anne suivante, au sein de cette mme cit pour
laquelle elle avait dj tant fait, elle fonde et dote de grands biens
un hospice appel encore de nos jours l'_hpital Comtesse_. Le portrait
de la fondatrice est l qui rappellerait  chacun, si on pouvait jamais
l'oublier, que depuis six cents ans les pauvres infirmes de Lille
doivent  la comtesse Jeanne un asile, du pain et des consolations pour
le reste de leurs jours[166].

    [165] Archives de Flandre, _actes du mois de mai_ 1235.--Cop. parch.

    [166] _Ibid. mars et septembre_ 1236.

En mme temps, la comtesse, dont la vigilance et les soins ne se
ralentissaient pas un seul instant, s'occupait du rglement des
affaires intrieures de sa maison, fixait d'une faon plus rgulire
les charges et prrogatives de quelques grands-officiers, tels que le
chancelier hrditaire de Flandre et le bouteiller de Hainaut.


Les Flamands et les Haynuiers voyaient avec peine que leur souveraine
n'et pas d'hritier direct; les barons et les communes des deux comts
dsiraient vivement qu'elle se remarit.

Marguerite de Provence, la jeune pouse du roi saint Louis, avait
quinze oncles et tantes dans la seule maison de Savoie. Elle jeta les
yeux sur un prince de cette nombreuse et patriarcale famille pour en
faire l'poux de Jeanne de Constantinople. Il s'appelait Thomas, comme
son pre Thomas I, comte de Savoie. C'tait un homme de trente-sept
ans, d'une belle prestance[167], et,  dfaut d'une grande fortune,
rempli de solides qualits d'esprit et de coeur. Ds son jeune ge, il
s'tait livr  l'tude des lettres, car on le destinait  l'Eglise.
Cinq de ses frres taient dj dans les ordres. Lui-mme, parat-il,
avait inutilement prtendu  l'vch de Lausanne et  l'archevch
de Lyon. Quoi qu'il en soit, ce prince tait regard comme un noble
et brave chevalier, digne d'unir sa destine  celle d'une femme que
tant de malheurs et de vertus plaaient si haut dans l'estime de ses
contemporains.

    [167] Ph. Mouskes, _v._ 29442.

Le mariage fut clbr en octobre 1236, sous les auspices du roi et de
la reine de France. C'est ainsi que Jeanne devint, par alliance, la
tante de saint Louis. A l'occasion de cette union, Marguerite, soeur
de la comtesse et son hritire prsomptive, consentit qu'une pension
viagre de six mille livres monnaie d'Artois,  percevoir sur les
domaines de Flandre et sur le tonlieu de Mons, ft attribue au comte
pour le cas o Jeanne mourrait sans progniture et avant son mari.
C'tait un revenu qui quivaudrait aujourd'hui  cinq cent mille francs
environ. Plus tard, lorsque Marguerite eut succd  sa soeur, elle
racheta cette rente moyennant soixante mille livres.

Au mois de dcembre 1237, Thomas et Jeanne allrent  Compigne pour
rendre hommage au roi Louis IX. L, s'leva une difficult. Le roi
prtendit que le comte devait jurer d'observer le trait de Melun,
avant de faire hommage de la Flandre. Le comte disait, au contraire,
et il avait raison, qu'il ne devait et ne pouvait rien promettre avant
d'avoir, au pralable, satisfait  l'observance d'une formalit
essentielle de la constitution fodale; que, tant qu'il n'tait reconnu
pour comte de Flandre, il ne pouvait,  l'gard du roi, s'engager en
cette qualit. Ce diffrend fut remis  l'arbitrage de trois pairs
du royaume, Anselme, vque de Laon, Robert, vque de Langres, et
Nicolas, vque de Noyon, qui staturent en faveur du comte. Il est
 remarquer qu'en prtant foi et hommage, Thomas et Jeanne donnrent
au roi les srets exorbitantes rclames par le trait primitif de
Melun, du mois d'avril 1225, tout en jurant de ne jamais revenir sur
ce qui s'tait pass antrieurement  la paix de 1226[168]. Mais tout
cela n'tait plus que de forme et ne tirait pas aux mmes consquences
qu'en 1225, o il y avait un comte de Flandre  faire sortir de prison
et une somme de cinquante mille livres  payer au roi. Ce que Louis
IX voulait, c'tait de dterminer les limites de son autorit comme
suzerain  l'gard des comtes de Flandre, et surtout de prvenir
les envahissements du vassal le plus puissant et le plus  craindre
qu'allait bientt avoir la couronne de France. Saint Louis, comme ses
prdcesseurs, en avait eu le pressentiment.

    [168] Archives de Flandre, _Acte du mois de dcembre_, 1237. Orig.
    parch. scell.

Thomas de Savoie venait  peine d'tre reconnu par les barons et
les communes de Flandre et de Hainaut, en qualit de souverain des
deux comts, ou, pour mieux dire, de _bail et mainbour_, suivant le
protocole du temps, lorsque l'occasion se prsenta pour lui d'appeler
aux armes les hommes de guerre de sa nouvelle patrie. Guillaume de
Savoie, son frre, lu vque de Lige, tait alors en butte aux
agressions violentes de Waleran, duc de Limbourg. Thomas s'avana pour
porter secours au prlat; mais Waleran n'attendit pas que le comte de
Flandre ft arriv pour faire sa paix, et la chose en resta l.

Il n'y eut pas d'autres expditions guerrires en Flandre jusqu'en
1242. La paix y rgna, sans tre trouble par aucune espce
d'vnements fcheux. Cette priode de six ans de calme non interrompu
permit  Jeanne et  son mari de s'occuper efficacement des rformes
politiques que rclamaient la constitution du pays et les progrs
sociaux.

Nous avons dj dit que le Hainaut devait  Bauduin IX, pre de la
comtesse, des lois gnrales dont il fit jurer l'observance par les
nobles du pays, lois qui peuvent tre regardes comme la base du droit
public, civil et criminel de ce pays. Jeanne n'eut donc pas  refaire
pour le Hainaut ce qui tait dj fait. Aussi ne s'occupa-t-elle que
des villes flamandes, qui, du reste, sous tous les rapports, taient
aussi les plus importantes. Comme on l'a vu plus haut, Gand, Bruges,
Ypres, Lille, Douai, Seclin, etc., avaient dj leurs chartes et leurs
liberts municipales. De 1239  1241, elle confirma, de concert avec
le comte Thomas, son poux, les privilges prcdemment accords 
la ville de Damme; lui en concda de nouveaux, ainsi qu' la ville
de Caprick; rforma l'chevinage de Bruges[169], et donna en juillet
1240,  la chtellenie de Bourbourg,  celle de Furnes, et  la terre
de Berghes-Saint-Winoc, une _keure_ remarquable, contenant toutes
les dispositions de police applicables aux moeurs et aux besoins du
temps[170].

    [169] Archives de Flandre _passim_.

    [170] La keure, dit M. Warnkoenig dans son _Histoire des
    institutions politiques de la Flandre_, II, 298, contient, comme la
    loi des XII tables  Rome, les rgles fondamentales du droit public
    et criminel de la ville, et de son organisation judiciaire.

Nous l'avons dit dj, ces keures, ces chartes d'affranchissement
ne furent pas le rsultat de l'insurrection. On ne trouve aucune
trace en Flandre,  cette poque, de commotions populaires dont le
but aurait t d'obtenir par la force un accroissement de privilges.
Il n'en tait pas besoin. En affranchissant les communes, les comtes
faisaient tout  la fois preuve de justice et acte de bonne politique.
Pour ne parler que de Jeanne, elle avait certes plus  se dfier de
la noblesse que de la bourgeoisie, comme le prouvent la prsence de
plusieurs barons flamands dans les rangs de l'arme royale  Bouvines,
et l'intrigue dont le faux Bauduin n'avait t que le prtexte et
l'instrument.


Cependant la sant de Jeanne, branle par les secousses, les motions
de toute nature qu'elle avait subies durant le cours de sa vie,
tait fort gravement compromise. La comtesse se retira  l'abbaye de
Marquette, qu'elle avait place sous le vocable touchant de _Notre-Dame
du Repos_ et qu'elle affectionnait d'une faon toute singulire; o se
trouvait dj le tombeau de son malheureux poux, le comte Fernand,
et o elle se plaisait  rsider dans les dernires annes de son
rgne. Elle y avait mme fait btir un htel qu'on voyait encore au
XVIIe sicle; c'est l qu'elle allait se reposer des affaires et se
livrer  la prire et  la mditation au milieu des religieuses dont
elle avait maintes fois ambitionn l'existence pleine de calme et de
bonheur. Jeanne envisagea, sans crainte comme sans regrets, la mort qui
s'approchait. Lorsque, jetant un regard vers le pass, elle interrogea
les souvenirs de sa vie publique et prive, rien ne dut venir troubler
sa conscience, car c'est avec une confiante tranquillit d'me qu'elle
attendit le moment suprme.

Lorsque les _mires_ et _fisiciens_, comme s'appelaient alors les
mdecins, lui eurent, d'aprs ses ordres, dclar que le mal tait
sans remde, elle se fit revtir d'un habit de novice et transporter
dans l'intrieur du couvent[171]. Elle vcut encore quelque temps
de la sorte, priant et mditant sous la robe de bure, au milieu de
la communaut qu'elle difiait par son exemple. Plus humble que la
dernire des humbles filles de ce monastre, la comtesse de Flandre
et de Hainaut ne faisait rien sans l'autorisation de l'abbesse. Elle
n'ouvrait pas mme la bouche pour parler sans permission, au dire des
chroniques auxquelles nous empruntons ces dtails[172].

    [171] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_
    (de la fin du XIIIe sicle), fol. 9.

    [172] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_
    (de la fin du XIIIe sicle), fol. 9.

Cependant, la maladie faisant des progrs rapides, la comtesse dicta
son testament en prsence d'une noble assemble. Le comte Thomas, son
mari, et Marguerite, sa soeur, taient l prs de son lit, et,  ct
d'eux, le prieur de l'ordre des Frres Prcheurs de Valenciennes, avec
trois religieux du mme ordre, Pierre d'Esquermes, frre Michel et
frre Henri du Quesnoi; le prvt de Marchiennes, le doyen de la Salle,
le seigneur Fastr de Ligne, le seigneur Watier de Lens et plusieurs
autres barons. Une seule pense de justice et de charit prsida  cet
acte suprme, que nous croyons devoir reproduire en substance:

Au nom du Pre et du Fils et de l'Esprit-Saint, ainsi soit-il. Moi,
Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, pour le salut de mon
me et de celles de mes prdcesseurs et successeurs, je fais mon
testament sous la forme ci-aprs, et je veux qu'il ait force comme
testament, sinon, comme codicille, sinon, comme expression de la
dernire volont d'une mourante.--J'entends, par-dessus tout, que mes
dettes, de quelque nature qu'elles puissent tre, soient pleinement
acquittes. Si j'ai injustement occup l'hritage d'autrui, ou si j'ai
dtenu des biens pris indment par mes prdcesseurs, je veux qu'ils
soient rendus et restitus partout o ils se trouveront, et je donne
pouvoir  mes excuteurs testamentaires, plus bas nomms, de remettre
en leur possession ceux qui auraient des droits  une restitution; je
veux aussi qu'ils soient entirement satisfaits de tous dommages et
intrts.--(Suivent les recommandations et les dispositions les plus
scrupuleuses pour que personne n'ait rien  rclamer contre sa mmoire
et celle de ses anctres. Elle rgle ensuite la situation de tous ses
serviteurs, en assurant  chacun une honorable aisance. Enfin elle
termine en ces termes):--Je veux en outre et j'ordonne que tous mes
joyaux, mes reliques, mes livres, mes vases d'or et d'argent, tous
les objets et ornements de ma chapelle, tout ce qui sert  ma table,
 ma chambre  coucher,  ma cuisine, et autres choses affectes
spcialement  mon service, soient remis entre les mains et  la
disposition de mes excuteurs testamentaires, afin qu'ils en usent
selon leur conscience pour le bien de mon me, etc.--Libre d'esprit,
jouissant du sain usage de ma raison, j'ai ordonn ce qui vient
d'tre dit, et j'ai constitu et je constitue expressment pour les
excuteurs de mon testament mes rvrends seigneurs en Jsus-Christ,
les vques de Cambrai et de Tournai quels qu'ils soient  l'heure de
ma mort, et vnrables et discrtes personnes, le seigneur Watier, abb
de Saint-Jean en Valenciennes; matre Grard, coltre de Cambrai,
et matre Eloi de Bruges, prvt de Saint-Pierre de Douai, etc.--Je
veux que ces mmes excuteurs testamentaires procdent pour les
restitutions et l'acquit de mes legs, suivant droit et justice et de la
manire qui sera la plus profitable au salut de mon me. Ainsi, qu'ils
satisfassent tout d'abord les pauvres, les indigents, et ceux envers
lesquels je suis le plus oblige. L'illustre et trs cher seigneur, mon
poux Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et ma trs chre soeur
Marguerite, dame de Dampierre, ont promis, de bonne foi, d'observer
fermement et inviolablement toutes les dispositions susdites.--Enfin,
je supplie ma trs chre soeur, mes excuteurs testamentaires, tous
mes fidles et mes amis, d'agir avec telle diligence et promptitude
pour l'excution de ma volont que mon me ne puisse souffrir dommage
d'aucun retard.--(Suivent les noms des tmoins.)--Fait en l'an du
Seigneur 1244, le second dimanche de l'Avent[173].

    [173] Archives de Flandre, _manuscrit de l'abbaye de Marquette_.
    _Acte du 4 dcembre_ 1244. Orig. parch. scell.

Le lendemain 5 dcembre, le mal empira de telle sorte que l'on comprit
qu'il tait sans remde et que la fin approchait. La princesse mourante
gisait dans la _grande salle de pierre_ de l'htel qu'elle s'tait fait
btir dans l'enceinte du monastre. Autour de son lit de douleur se
tenaient plors le comte de Flandre, son poux, et sa soeur Marguerite
de Constantinople,  laquelle elle avait depuis longtemps pardonn le
chagrin que lui avait caus sa fatale union avec Bouchard d'Avesnes.
L se trouvaient aussi tous les grands officiers de la cour de Flandre
et de Hainaut, et les plus nobles personnages des deux comts, parmi
lesquels se voyaient encore de vieux compagnons d'armes de l'empereur
Bauduin qui avaient survcu aux siges de Zara et de Constantinople,
comme au combat dsastreux o leur seigneur avait si misrablement
succomb; puis les plus jeunes barons que leur conduite hroque dans
les guerres de Flandre et  la bataille de Bouvines avait  jamais
illustrs; enfin les prlats et les religieux qui entouraient de leurs
suprmes consolations celle qui allait quitter sans regrets sans doute
cette terre o elle avait tant souffert. Elle s'teignit au milieu des
sanglots de cette noble assistance laquelle, au moment o elle allait
rendre l'me, lui et rappel un demi-sicle de grandes et tristes
choses, si dj toutes ses penses et toutes ses aspirations n'eussent
t pour Dieu seul[174].

    [174] Aprs la mort de la princesse, Thomas de Savoie retourna dans
    son pays, o plus tard il pousa Batrice de Fiesque. Marguerite
    de Constantinople, hritire de sa soeur, prit immdiatement
    possession des comts de Flandre et de Hainaut.

Le corps de Jeanne de Constantinople fut, d'aprs sa volont, dpos
dans un tombeau de marbre qu'elle avait fait riger au milieu du choeur
des dames du monastre de Marquette,  ct de celui du comte Fernand,
son premier mari[175]. Si la voix du peuple est la voix de Dieu, dit
un vieux religieux de l'abbaye de Loos, il ne faut pas doubter qu'elle
ne soit sainte, ni s'estonner que le mnologe de Cisteaux l'ait mise
dans le cathalogue des bienheureux de l'ordre  la date du 5 dcembre,
jour de son trpas[176].

    [175] Il y avait alentour diverses effigies releves en bosse qui
    furent toutes dfigures par les hrtiques lorsqu'ils pillrent
    cette abbaye, en l'an 1566. _Hist. de l'abbaye de N.-D. du Repos,
     Marquette_, par dom Gouselaire.--Manuscrit de la Bibl. de Lille,
    cot BF. 23.

    [176] D. Gouselaire, ouvrage prcit.

La mort si exemplaire et si chrtienne de la fille de l'empereur
Bauduin, de celle qui eut l'insigne honneur d'avoir Charlemagne pour
anctre et Charles-Quint pour arrire-neveu et hritier, avait t le
digne couronnement de sa vie.

Aprs tant d'annes d'preuves de toute nature supportes avec un
courage qui ne faiblit jamais, cette femme vraiment forte voulut se
dtacher entirement des choses de la terre et demander  Dieu seul
le repos que le monde et les grandeurs lui avaient toujours refus.
Elle avait pass en faisant le bien, et c'est la seule gloire que pt
ambitionner sa belle me.




CONCLUSION


Nous avons rappel tout ce qu' travers les vicissitudes d'une
existence agite s'il en fut jamais, la comtesse Jeanne de
Constantinople avait fait pour le bonheur des peuples dont la destine
lui tait confie. L'extension qu'avec une rare intelligence des
besoins de son temps elle donna spontanment aux liberts communales
tout en rprimant les vellits tyranniques des chtelains fodaux, les
encouragements que l'ducation publique, le commerce et l'industrie
reurent de sa sollicitude claire, dvelopprent, dans une large
proportion, les lments de civilisation et de progrs conomique qui,
aprs la fconde priode des croisades, prparrent pour la Flandre un
avenir de grandeur et de prosprit sans exemple.

Jeanne, on l'a vu, avait t le _palladium_ de la nationalit flamande
aprs Bouvines. Durant la captivit de Fernand et le veuvage anticip
auquel elle tait condamne, elle accomplit ses devoirs de souveraine
et d'pouse avec une sagesse et un dvouement dont tmoignent tous
les documents de l'histoire et qu'on ne saurait trop admirer. Soit
qu'il s'agisse de rparer les maux de la guerre, de travailler  la
dlivrance de son poux, de lutter contre d'amers chagrins domestiques
ou contre les vnements aussi tranges qu'imprvus qui vinrent ensuite
compromettre non plus seulement son repos, mais encore son honneur et
son pouvoir, son inbranlable courage la maintient au niveau de la
lourde tche qui lui est impose. Voil pour le rle politique.

Il importe, pour conclure, d'en rsumer rapidement les rsultats.

Longtemps comprimes par l'anarchie fodale des sicles prcdents, les
provinces du nord des Gaules taient entres, au dbut du treizime,
dans l're nouvelle que lui avaient ouverte les franchises municipales
octroyes surtout par l'empereur Bauduin et son auguste fille. Leur
industrieuse activit, seconde par une entire libert et de prcieux
privilges, se trouvait encore favorise par les dbouchs inconnus
jusque-l que les expditions d'Orient avaient crs sur tous les
points du Levant, si longtemps inexplors, et o pouvaient aborder
dsormais les flottes parties des rivages de l'Ocan du Nord pour s'y
livrer  un commerce d'change qui ne tarda pas  prendre, au profit
de la fortune publique, d'incalculables proportions. Sous la comtesse
Jeanne, les marchs et les foires des villes tudesques ou wallonnes
de sa domination taient dj clbres entre tous. Nous avons retrac
ailleurs le tableau de ce mouvement prodigieux de progrs matriel
au niveau duquel s'levait en mme temps le progrs intellectuel et
moral des anciennes provinces de la Gaule Belgique[177]. En effet, une
vritable rvolution se manifeste alors dans les esprits. De grands
penseurs, de profonds philosophes se rvlent dans la personne des
Simon et des Godefroi de Tournai, des Alain de Lille, le _Docteur
universel_, et Henri de Gand, le _Docteur solennel_.--La langue
romane, fille du latin dgnr et mre de notre franais moderne,
se transforme et s'pure. Pour la premire fois, nous l'avons dit,
les actes publics se rdigent en cette langue. De toutes parts les
chroniqueurs et surtout les potes, car la posie est la premire
forme que prend toute littrature naissante, produisent des oeuvres
qui, pour n'avoir pas eu de modles, n'eurent point d'imitateurs et
conservent une originalit qui en fait le charme principal. L'pope,
inspire par les traditions chevaleresques, rappelle les hauts faits
du cycle de Charlemagne, de la Table ronde ou des Croisades.--Tandis
que, pour rendre ses lgendes plus populaires, Philippe Mouskes les
assujettit au rythme, Gandor de Douai crit le roman de la _Cour
de Charlemagne_, d'_Anses de Carthage_, et achve le _Chevalier
au Cygne_, consacr aux exploits de Godefroi de Bouillon; Gilbert
de Montreuil chante _Grard de Nevers_; Gautier d'Arras, _Eracle
l'Empereur_; Guillaume de Bapaume, _Guillaume d'Orange_. Quantit
d'autres chansons de geste d'auteurs inconnus, mais appartenant aux
provinces du Nord, merveillaient alors aussi les esprits, entre autres
le roman fameux de _Raoul de Cambrai_, l'un des plus anciens et des
plus remarquables monuments de notre littrature nationale. Mais les
trouvres ne s'en tiennent pas aux seules compositions piques. Aux
longs pomes succdent les chants des mnestrels, les contes, les
fabliaux, les satires. Toute une pliade de joyeux trouvres surgit sur
tous les points du pays: les Adam le Bossu et les Jean Bodel d'Arras,
les Jacquemars Gile de Lille, les Mahieu de Gand, les Gilbert de
Cambrai, les Jacques de Cysoing, les Durand de Douai, les Audefroi le
Btard, et une infinit d'autres potes au milieu desquels figurent de
grands seigneurs, tels que Qunes de Bthune, entre autres, qui avait
accompagn l'empereur Bauduin  la croisade, et dont les vers sont des
modles de grce et de sensibilit.--Ne sait-on pas aussi, et nous
l'avons dit dj, que le pre infortun de la comtesse Jeanne cultivait
lui-mme la posie, lguant ainsi  son hritire la tradition et le
got des travaux de l'esprit, qu'elle encouragea, on l'a vu plus haut,
au milieu des tristes proccupations qui l'accablaient?

    [177] V. _Histoire des comtes de Flandre_ et les _Flamands aux
    Croisades_.

Sous le rapport des arts, la Flandre devait, dans un prochain avenir,
occuper un rang clbre dans l'histoire, et donner  la postrit une
cole fameuse entre toutes. Dj, sous la comtesse Jeanne, le got
des grandes et belles oeuvres inspires par le sentiment religieux et
encourag par la munificence souveraine, se manifeste par l'rection
d'une multitude de monuments auxquels le style ogival prte dj ses
inimitables crations, en attendant que les basiliques somptueuses
dont la Flandre se couvre, s'enrichissent de ces chefs-d'oeuvre
sculpts et peints qui devaient en faire pour la postrit autant
d'incomparables muses.

A travers les orages qui l'ont trop souvent assombri, le rgne de
Jeanne, si rparateur et si sage, doit donc encore tre admir dans ses
consquences, au point de vue de ce mouvement civilisateur que nous
venons d'indiquer sommairement et auquel il a imprim un incontestable
et large essor.

Et maintenant, si, aprs avoir envisag la souveraine dans toutes les
phases de son existence, nous reportons une dernire fois nos regards
sur la femme prdestine qui, par ses vertus publiques et prives,
mrita  tant d'gards d'tre appele depuis six cents ans la _bonne
comtesse_, il nous est permis de dire que, parmi les grandes figures
dont sont illustres les annales flamandes, il n'en est pas qui ait
mieux mrit la reconnaissante vnration des contemporains et de la
postrit. C'est un hommage que ne cessera de lui rendre l'impartiale
histoire.


FIN




TABLE


  AVANT-PROPOS                                                         V

  I. Naissance de Jeanne de Constantinople.--Mort de sa mre la
  comtesse Marie de Champagne.--On apprend en Flandre la fin
  tragique de l'empereur Bauduin.--Douleur des Flamands.
  --Beaucoup ne veulent pas croire au trpas de Bauduin.--Jeanne
  et sa soeur Marguerite de Constantinople sont livres au roi
  de France par leur tuteur.--Energiques rclamations et menaces
  des Flamands.--Les princesses sont renvoyes en Flandre.--
  Jeanne pouse Fernand, fils du roi de Portugal.--Arrestation
  du comte et de la comtesse de Flandre  Pronne, par Louis,
  fils du roi.--Louis les relche aprs s'tre empar des villes
  d'Aire et de Saint-Omer.--Trait de Pont--Vendin.--Alliance
  du comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.--Le comte refuse
  assistance au roi de France son suzerain.--Courroux de ce
  dernier.--Il dirige contre la Flandre l'expdition prpare
  contre l'Angleterre.--Incidents divers de la guerre.--Prise de
  Tournai par Fernand.--Sige de Lille.--Les bourgeois rendent
  la ville au comte leur seigneur.--Philippe-Auguste envahit de
  nouveau la Flandre.--Il reprend Lille, la saccage et la brle.
  --Prparatifs de la grande coalition contre la France.--
  L'empereur Othon  Valenciennes.--Partage anticip de la
  conqute.--La comtesse Jeanne reste trangre  la ligue et la
  dsapprouve.--Intrigues de la reine Mathilde.--Philippe-Auguste
  s'avance vers la Flandre en tte de son arme.--Bataille de
  Bouvines.                                                           13

  II. Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.--Colre du
  roi.--Retour triomphal de Philippe-Auguste en France.--Fernand
  de Portugal entre  Paris garrott sur une litire.--Il est
  enferm dans la tour du Louvre.--Profonde consternation en
  Flandre.--Situation dsastreuse du pays.--Dmarche infructueuse
  de la comtesse Jeanne auprs du roi.--Douleur de Jeanne.--
  Courage et fermet de cette princesse.--Son gouvernement.--
  Nouvelles tentatives de Jeanne auprs de Philippe-Auguste.--
  Obstination du roi  ne pas dlivrer le comte de Flandre.--
  Habilet politique de la comtesse.--Elle affaiblit le pouvoir
  des chtelains, augmente les privilges du peuple, favorise le
  dveloppement du commerce et de l'industrie.--Histoire de
  Bouchard d'Avesnes.                                                80

  III. Histoire merveilleuse du faux Bauduin.                        118

  IV. 1226--1233. La comtesse Jeanne a recours au Pape pour
  obtenir la dlivrance de Fernand.--Bulle du Pontife  ce sujet.
  --Trait de Melun--Les villes de Flandre refusent sa
  ratification.--La reine Blanche de Castille consent  modifier
  le trait.--Dlivrance de Fernand en 1226.--Son dvouement 
  la reine.--Ses expditions dans le Boulonnais et la Bretagne.
  --Succession au comt de Namur.--Jeanne et Fernand augmentent
  le pouvoir municipal en Flandre.--Les _Trente-neuf_ de Gand.
  --Fernand meurt  Noyon.                                           140

  V. 1233--1244. Naissance et mort de la jeune Marie, fille de
  la comtesse.--Sollicitude de Jeanne pour la mmoire de son
  poux Fernand.--Ses actes nombreux de bienfaisance.--Sa visite
  aux Frres Mineurs de Valenciennes.--Incidents divers.--Mariage
  de Jeanne avec Thomas de Savoie.--Portrait de ce prince.--Le
  comte et la comtesse de Flandre prtent hommage au roi Louis
  IX.--Discussion  ce sujet.--Progrs des institutions
  politiques en Flandre.--_Keure_ octroye par Jeanne et Thomas
   la chtellenie de Bourbourg,  celle de Furnes et  la terre
  de Berghes-Saint-Winoc.--Guerre en Brabant.--Le comte Thomas
  prend la ville de Bruxelles et fait prisonnier le duc de
  Brabant.--Guerre au comt de Namur.--Maladie de la comtesse
  Jeanne.--Elle se retire  l'abbaye de Marquette.--Sa
  rsignation et sa pit. Son testament.--Sa mort difiante.        154

  CONCLUSION                                                         171


--Lille. Typ. J. Lefort. 1879--





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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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