The Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by Ren Boylesve

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.

Title: Madeleine jeune femme

Author: Ren Boylesve

Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***




Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)





  MADELEINE
  JEUNE FEMME




DU MME AUTEUR


  CONTES
  LES BAINS DE BADE (puis)      1 vol.
  LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC   1 --

  ROMANS

  LE MDECIN DES DAMES DE NANS   1 vol.
  SAINTE-MARIE-DES-FLEURS         1 --
  LE PARFUM DES ILES BORROMES    1 --
  MADEMOISELLE CLOQUE             1 --
  LA BECQUE                      1 --
  L'ENFANT A LA BALUSTRADE        1 --
  LE BEL AVENIR                   1 --
  MON AMOUR                       1 --
  LE MEILLEUR AMI                 1 --
  LA JEUNE FILLE BIEN LEVE      1 --


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les
pays, y compris la Russie.


Copyright, 1912, by CALMANN-LVY.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




  REN BOYLESVE

  MADELEINE

  JEUNE FEMME

  PARIS

  CALMANN-LVY, DITEURS

  3, RUE AUBER, 3




  _Il a t tir de cet ouvrage_
  CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
  _et_
  DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
  _tous numrots_.


_VXORI DILECTISSIM_




AU LECTEUR


Dans mon prcdent roman, _La Jeune fille bien leve_, j'avais
compos sans arrire-pense le rcit de la vie d'une jeune fille
leve comme on l'tait assez communment en province au sicle
dernier. Et c'est le problme de l'ducation de la jeune fille
que l'on a voulu voir trait dans mon sujet. Ma prtention
n'avait jamais t si grande! Les uns ont cru que j'attaquais
les mthodes anciennes; les autres ont dcouvert chez moi
d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est
que je dcrivais tout bonnement l'tat d'esprit d'une jeune fille
 une poque donne, et rien de plus. Mon hrone tait ne en
un temps o l'esprit d'examen, le got critique et l'apptit
d'affranchissement taient de mode: ce n'tait pas moi, peintre,
qui gmissais sous le poids des coutumes provinciales, c'tait
mon modle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais
d'autre part une considration pour les prjugs ou les
gens du vieux temps, ce n'tait pas moi qui conseillais  mes
contemporains le retour  l'antique, c'tait mon modle qui,
dcelant malgr soi sa vrit profonde, affirmait, malgr soi, un
attachement plus ferme et plus rsistant que les entranements du
jour,  ses soutiens,  ses abris sculaires.

Si j'eusse t un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti,
j'eusse inclin le sens de mon livre vers le pass ou vers ce
que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de
la vrit humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais
qui est lgitime, et plus forte, plus riche en substance que nos
clarts artificielles destines  favoriser une manie de rangement
tiquet, de classement provisoire, ou bien  mnager notre
paresse.

Ce n'est pas nous qui dcidons dans notre cabinet: Je veux que
telle figure soit ainsi; mais c'est la figure qui rpond  notre
vocation,  notre curiosit,  nos soins, et nous rcompense
finalement par son aveu: Voil toutes les diverses faces que
j'ai. Nous ne sommes tout  fait matres ni de nos personnages
ni de notre roman. S'il est vrai que notre coeur, nos sens et
notre esprit les pntrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, 
proprement parler, de littrature impersonnelle, il ne l'est pas
moins que ce rudiment de notre personnalit chapp de nous et
gagnant nos fictions n'est en somme que la qualit particulire de
notre intuition d'une ralit trangre  nous. L, peut-tre, se
concilient et le caractre objectif, comme on dit aujourd'hui,
des oeuvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_,
sensible en toutes les belles oeuvres, intrieure et voile
souvent plutt qu'ostensible, et qui est moins le rsultat d'une
dlibration que l'ordre secret du gnie.

Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel
sur le sens des tableaux de moeurs qu'il peint, rtrcit son art,
et j'oserai mme dire qu'il en peut fausser l'lan et diminuer la
porte qui parfois dpasse l'intention et vaut mieux qu'elle.

Un roman est un miroir magique o la vie, trop vaste pour la
plupart des yeux, vient se reflter en un raccourci saisissant.
Que le romancier ait le pouvoir de faire apparatre cette image,
c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une
morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se
dgage du tableau condens de la vie qu'un crivain dou nous
prsente; et les conclusions laisses libres et pour ainsi dire
en suspens au bord de l'abme sont d'un retentissement autrement
prolong dans toutes les rgions de l'homme, que celles mmes dont
un penseur sait trouver la formule lapidaire.

Une invitation  rflchir sur la vie, longuement, profondment
s'il se peut, et ft-ce avec amertume et difficult, voil
l'action morale propre au romancier, et la limite extrme qu'elle
peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen,
emprunt aux ressources mystrieuses de l'art, de mieux connatre
l'Homme, c'est la part contributive du romancier  l'action
sociale. Pour diffrer de l'action directe, elle n'en est pas
moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme
rel et au contraire par flatterie pour quelques sduisantes
ides, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si
l'on songe que c'est par dfaut de psychologie que se produisent,
chaque jour, la plupart des dsordres privs.

 R. B.





MADELEINE JEUNE FEMME


 Tout notre contentement ne consiste qu'au tmoignage intrieur que
 nous avons d'avoir quelque perfection.

 (Descartes, _ la princesse lisabeth_.)


I


L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour
de mon mariage, les adieux  ma famille tant faits: le trajet de
Chinon  Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous
emmenait  Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui
cette heure est l'aboutissement des rves de la jeunesse! Moi, je
partais,  la suite d'un mariage de convenance, comme on disait
dans ce temps-l, avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime
et de gratitude, presque de l'amiti, mais point d'amour. Ce cas
parat peut-tre aujourd'hui trange, mais  cette poque nos
familles s'inquitaient peu de nos volonts, et elles avaient
dress une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptt ce suprme
sacrifice de soi-mme, aprs beaucoup d'autres, combins, gradus,
ds longtemps accomplis, et pour ainsi dire destins  rendre
possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus
que pour notre chtive personne dpendent d'un mariage! Qu'on y
songe...

Moi, j'appartenais  une famille  peu prs ruine, depuis 1873,
par le dvouement de mon pre  la cause monarchique, et, depuis
ces dernires annes, par les folies de mon frre Paul. Ma
pauvre maman, toute bonne, et mme ma grand'mre Coffeteau, si
autoritaire, taient d'une gale faiblesse lorsqu'il s'agissait
de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien
modeste!--avait d tre employe  payer des dettes o l'honneur
de notre nom tait engag. Plusieurs mariages avaient manqu
pour moi  cause de la dot insuffisante; peu  peu les partis
tenus pour beaux s'cartaient et, ce qui tait pire, d'autres
partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop
peu flatteuse pour l'amour-propre d'une trs ancienne famille
bourgeoise. Ce n'tait pas moi, certes, qui avais la fringale
du mariage! Mon got, trs vif, avait t de me consacrer  la
musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil
artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirm que j'entrerais
haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu
commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard
taient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma
grand'mre tait une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon
de ce temps-l;--et,  ses yeux, il n'y avait point de situation
 quoi l'on pt songer, pour une jeune fille leve comme moi,
hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors le beau mariage.
Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un
ge, un architecte vint de Paris, rparer un petit chteau des
environs; il me vit  l'glise; il s'informa de moi et demanda
ma main. Il avait trente-sept ans; il n'tait ni bien ni mal; il
prtendait possder une belle situation; il jouissait du prestige
d'avoir t choisi entre tous autres architectes par M. Segoing,
un conseiller gnral de la bonne nuance; il citait les noms de
ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait
surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins
 lui, les Voulasne, qui taient une puissance financire,
habitaient un magnifique htel rue Pergolse, une villa  Dinard,
et menaient ce qu'on est convenu d'appeler la vie de Paris; il
parlait aussi d'un M. Grajat, son confrre, son matre, un des
grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il
aimait  rpter,  tout propos: Avant cinq ans, ma femme aura sa
voiture. Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme
qui m'et plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait
d'conduire un prtendant  ma main, petit pharmacien sur la place
de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune
dot et ne semblait tenir qu' une chose: pouser une jeune fille
bien leve. C'tait toucher ma famille en ses points les plus
sensibles. Enfin ne dclarait-il pas en outre qu'il garantissait
l'avenir de mon frre?

Malgr tout, je me souviens que je n'ai,  aucun moment, donn
mon consentement d'une manire positive. J'ai pris le seul parti
qui ft possible  une jeune fille faonne, modele comme je
l'tais; j'ai temporis, j'ai implor des sursis, j'ai demand 
Dieu, de toute ma ferveur, la grce de me faire aimer l'homme qui,
en m'pousant, assurait le bien-tre de toute ma famille; je suis
tombe malade; et, pendant que j'tais  bas, cet homme me montra
une telle patience, une telle bont, une si extraordinaire volont
de me conqurir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le
faire souffrir que je n'en avais de dsesprer ma famille, et je
me suis trouve lie  lui par un sentiment auquel je ne saurais
donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire
oui, mais qui m'interdisait de lui dire non. Il n'y eut qu'une
voix autour de moi pour me soutenir que ceci, prcisment, c'tait
ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas
aussi entendu dire: L'amour, l'amour! mais c'est aprs qu'il
se dclare... Cela, n'est-ce pas? pouvait tre... Est-ce que
nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le
voit, pour me faire valoir, car,  mon avis, j'aurais eu plus de
mrite  pouser un homme sans l'aimer, par pure gnrosit envers
les miens, qu' l'pouser, comme je l'ai fait en ralit, dans
l'espoir de l'aimer un jour.

Je n'avais pas pour lui de rpugnance; il tait grand, bien
bti, vigoureux; il portait les cheveux plats trs bruns et une
moustache rejoignant des favoris taills court;  Chinon, on le
trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins,
ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, taient
secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'ducation
affine qui avait fait le charme de mon pre et que je discernais
chez mon grand-pre Coffeteau; mais, quoiqu'il st beaucoup de
choses, son esprit srieux n'avait pas une de ces liberts ou de
ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus srieux encore,
plus cultivs surtout, et sans lesquelles un homme nous semble
ennuyeux...

Dans notre compartiment de premire classe,--jamais ni moi, ni
aucune personne de ma famille, je crois bien, n'tions monts
dans un compartiment de premire classe,--toute l'histoire de la
longue prparation aux fianailles, puis celle des fianailles,
dmesurment allonges, se droulaient avec la rapidit du
cauchemar, et leurs images dansantes se mlaient aux grains de
poussire tumultueux d'un grand bton de lumire qui ttait en
face de moi la banquette capitonne, comme pour trouver le bon
endroit o enfin mettre le feu. Et l'pisode le plus dur tait
encore le dernier, celui que j'avais eu  peine le temps de
percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison,
tandis que ma pauvre maman, mue  trembler, s'apprtait  me
donner ce qu'on nomme les conseils d'usage, des mots, d'une
crudit  laquelle il ne nous avait point accoutums, furent
prononcs par mon mari, dans la pice voisine, adresss  deux
de ses amis de Paris, ses tmoins,--desquels tait l'illustre
Grajat,--et entendus par ma grand'mre aussi bien que par maman
et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les
termes, tait que ce qui l'avait dcid, lui, tout vieux Parisien
qu'il ft,  venir pouser en province une jeune fille de ma
sorte, c'tait la garantie d'tre abrit de l'ordinaire infortune
conjugale.

Mon Dieu!  la bien prendre, l'ide tait plutt pour moi
flatteuse. Ma famille ne s'tait pas extnue  faire de moi une
jeune fille bien leve, dans un dessein autre que celui de faire
de moi un jour une honnte femme. Mais l'expression dont usa mon
mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait  l'union
bnie le matin mme un sens utilitaire qui nous bouleversa.

Une particularit du caractre de mes parents tait leur croyance
un peu dbonnaire aux actes dsintresss. J'ai t imprgne de
cette croyance trs noble, et d'ailleurs trs efficace  produire
des actes dsintresss, la seule, peut-tre, qui soit capable
d'en produire; mais cette croyance tait chez eux si fondamentale
qu'elle les aveuglait souvent sur la qualit de certains faits
accomplis tant par d'autres que par eux-mmes, et qui n'avaient
pas ce beau caractre. De sorte que la dcouverte de la moindre
intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans
vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul.

Il n'tait pas vilain  un architecte de Paris, de venir pouser
sans dot une jeune fille de Chinon, leve selon les principes
rigoureux des vieilles mthodes d'ducation, parce qu'il tenait
avant toute chose  avoir un mnage non troubl! Quelques instants
avant que ne fut prononce la phrase malencontreuse, ma grand'mre
elle-mme ne me recommandait-elle pas: Mon enfant, n'oublie
jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est
parce que tu es une jeune fille bien leve? En termes plus
civils, est-ce que ce n'tait pas l'ide mme formule par mon
mari devant ses tmoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mre,
destine  me frapper de l'excellence de sa mthode d'ducation,
afin que je la transmisse un jour moi-mme  ma fille future,
me laissait entendre que c'tait ma bonne ducation qui avait
inspir  mon mari ses sentiments dsintresss  mon gard.

Les sentiments dsintresss de mon mari, c'tait une convention
accepte, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit
d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille
m'avait pousse et oblige  ce mariage, taient-ils bien
dsintresss?... Ah! si l'on et soutenu  ma pauvre grand'mre
qu'ils ne l'taient pas tout  fait!... Elle croyait qu'ils
l'taient, tant le principe tait bien tabli qu'ils devaient
l'tre.

Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de
premire classe, surchauff, durant ce trajet de Chinon  Tours,
tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face
de l'homme un peu gn, silencieux, qui m'emportait  l'inconnu,
je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse
t accoutume, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues
depuis,  penser sans cesse  mon plaisir, je crois que c'est 
ce moment-l, sur cette banquette de drap gris capitonn, que
j'eusse perdu connaissance et me fusse affaisse de dsolation.
Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au
moment o l'on croit qu'ils vont clater, dtourner ma pense de
moi-mme, la fixer sur quelque chose de trs grand ou d'infime,
songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de
Notre-Seigneur, prs desquelles les ntres ne sont jamais rien,
ou m'astreindre  revoir mentalement, et un  un,  leur place
respective, les objets empils dans mes malles. Je ne me rappelle
plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parl
tout  coup  mon mari du petit chien en cheveaux de soie pelure
d'oignon que sa mre avait amen avec elle  Chinon... Et je
me disais: Est-ce bte, de parler de cela pendant la premire
heure du voyage de noces! Mais cela m'empcha de pleurer. Mon
mari fut trs complaisant pour moi. Aprs Tours, o nous dmes
changer notre train pour un autre o il y avait beaucoup de monde,
il consentit  se lever,  se donner du mal pour apercevoir au
loin les btiments de Marmoutier, mon cher couvent, o j'avais
pass dix annes, et il couta tout ce que je voulus lui en dire!
Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la
priode ineffaable. Ce ne devait pas tre trs amusant pour lui
de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il
avait l'air, pour les voyageurs qui nous coutaient, d'enlever
une jeune pensionnaire. Que je devais donc paratre sotte! Eh
bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir  s'en
plaindre. Il tait condescendant et srieux, comme toujours,
mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas tre drle non plus,
je m'en rends compte  prsent, d'pouser une jeune fille aussi
innocente que je l'tais et qui ne vous a point cach qu'elle n'a
aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable 
son foyer,  sa maison,  son avenir surtout; mais je crois qu'il
n'esprait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les dbuts d'un
tel mariage ne sont pas tout agrment pour un homme... Cependant
j'avoue,  ma honte, que je n'ai pas pens qu'il pt, lui, n'tre
pas compltement  la fte, tant nous sommes convaincues, jeunes
filles, que c'est nous seules les victimes.

Je parlais, je prorais avec une prolixit de pie borgne, d'abord
parce que j'avais conscience que la parole seule me rconfortait,
que me taire c'tait m'affaler comme une loque, ensuite parce que
ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais
je n'avais parl ainsi; j'prouvais cette illusion d'tre trs
intelligente et trs docte, que donne parfois la fivre; avec une
pdanterie de lendemain d'examen, j'exposais les mthodes de mon
ducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais
du haut d'un dtachement souverain, puis j'en faisais la critique
sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les
paules.

Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de
compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et 
qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je
suppose, par le dfaut de lien entre les unes et les autres. Elle
semblait surtout avoir peur que la comtesse s'indignt, et elle
protgeait le sommeil et la srnit de la vnrable douairire
comme une maman couvre  sa fille le bruit des discours incongrus.
Comment avais-je l'audace, moi si rserve, si timide, d'oser
choquer quelqu'un?

En tout cas, j'esquissais  mon mari un lugubre tableau de notre
condition,  nous, jeunes filles; je lui rvlais que je n'avais
jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'poque de ma rougeole,
 neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu' l'eau glace,
que nos mains rougissaient, gonflaient, n'taient que crevasses
d'engelures; que s'approcher de la chemine o vacillait une
misrable flambe de bois, et dcel de notre part une fcheuse
disposition  la sensualit; que nous n'avions pas le droit de
nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un sige
autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous
devions, en toute saison, tre leves, coiffes, habilles  sept
heures du matin, et avoir fait nous-mmes notre lit; que jamais
avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accord la moindre
attention lorsqu'il m'tait arriv de me lamenter pour un bobo,
pour un mal de tte, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins
une bronchite dclare, une toux de vieux rleux, pour qu'on allt
chercher le mdecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de
compagnie et peut-tre la comtesse, devaient tenir pour un miracle
authentique qu'aprs de telles preuves je fusse l, vivante,
ayant pass vingt ans, et tant,  tout prendre, encore une assez
belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, 
rendre grces au Sacr-Coeur et  ma grand'mre Coffeteau, et il
se disait: Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas t gte!
Mais voil une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui
va, par contraste, trouver chez moi tout admirable... La dame de
compagnie ou la comtesse allaient raconter demain  tout venant
que le type de la jeune fille mancipe leur tait apparu sur la
ligne de Paris-Bordeaux.

J'tais, certes, la moins mancipe des jeunes filles de ce
temps-l, qui l'taient infiniment moins que celles d'aujourd'hui;
mais dans le milieu le plus svre et le plus pur, j'tais ne 
une poque o il y avait de l'mancipation dans l'air. A mesure
que j'ai vcu, je me suis persuade de l'importance qu'il y a 
constater ce qui est dans l'air. Ceux qui l'absorbent et s'en
nourrissent ne s'en aperoivent pas, gnralement. Moi, je n'avais
jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de rvolte;
je m'tais assouplie  des exigences beaucoup plus dures que les
contraintes numres dans ma brillante improvisation, et sans que
j'eusse jamais song  tourner la loi tablie. Eh bien! des germes
subtils avaient approch jusqu' moi et m'avaient pntre. C'est
qu'il y avait, de mon temps, de ces germes pars. Il n'y en avait
point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils
demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient
atteinte,  mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma
bouche, comme chez les possds du temps jadis, ds que cessait
de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mre Coffeteau,
ds qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les
btiments du Sacr-Coeur.

Ce dont je me plaignais dans mon dlire du Paris-Bordeaux, ce
n'tait, en somme, que les obstacles opposs par mon ducation
 ma tendance au bien-tre; mais cette tendance contrarie par
mon ducation et incline vers un autre sens, vers celui de
l'idalisme, m'avait rvl des joies d'une trs haute saveur.
Ma pit, juge mme excessive, avait t pour moi une cause de
dlectation sans gale et m'avait inspir un grand dgot de tous
les sentiments qui n'taient ni trs hauts ni trs purs. C'est
ainsi que, lorsque je m'avisai d'prouver une passion imaginaire
pour un jeune homme  peine entrevu, je me fis aussitt de cet
amour une ide sraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai
 coeur perdu dans la musique, et crus comprendre et goter les
grands matres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus
connatre d'autre plaisir et que pour la musique seulement
j'admettais que l'on pt vivre. Mais quel orage, quel cyclone en
tout moi-mme, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait dmontr que
tant de transports ne me conduisaient qu' ma perte, que ma pit
de couvent devait tre ramene au niveau commun, que mes extases
romanesques taient ridicules, et que l'essentiel tait pour moi
de plaire  un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder
avec moi une famille!...

Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais o, terrasse par la
fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, prs de Paris, mon mari
veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui
de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-tre
qu'ils taient prposs  la garde d'un enfant.




II


Nous ne devions mme pas passer la nuit  Paris, car il tait de
toute ncessit, pour se conformer  l'usage, d'accomplir le
voyage de noces. Moi, j'aurais autant aim faire tout de suite
connaissance avec l'appartement o je devais vivre; de son ct,
mon mari tait fort press par ses affaires; mais ma famille et
tout Chinon eussent t dus si un mariage comme le mien, qui
passait pour brillant, n'eut dbut par une semaine au moins en
Italie. Et nos places taient retenues dans un train de nuit qui
devait nous emmener d'une traite  Venise.

Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les yeux, je
regardais et je me disais: Tche d'emmagasiner tout cela, tu
le retrouveras dans ta mmoire et tu le savoureras comme il le
faut, quand tu seras heureuse... Mais je ne pouvais prendre
aucun plaisir,  rien. Tout ce que je voyais me donnait envie de
pleurer. Et je m'puisais en efforts pour ne pas pleurer. Et le
pire tait que je voulais pargner  mon mari le dsagrment de
constater mon chagrin, parce que je n'avais  lui reprocher ni
brutalit, ni indlicatesse, ni pour ainsi dire le plus lger
dfaut: je ne lui reprochais que de n'tre pas aim de moi. Ah!
si je l'avais aim, qu'il aurait donc pu, tout  son aise, tre
brutal, indlicat, et avoir tous les dfauts!...

Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il tait dou
d'une patience anglique que j'aurais admire, si je l'avais
aim, et qui m'irritait presque. Aujourd'hui, je sais qu'il
avait confiance dans le temps, qui calme tout; il savait que je
m'accoutumerais  lui comme je m'tais accoutume par exemple  la
vie de couvent, si diffrente de la vie de famille. Il ne doutait
pas que chez lui, mme avec lui, mme sans amour, je ne dusse me
trouver beaucoup mieux que partout o j'avais t prcdemment.
Il conservait  Venise, et durant ces premires semaines de
vie conjugale, la parfaite galit d'humeur qui m'avait tant
dconcerte avant et mme aprs nos fianailles, alors que je me
montrais si peu encourageante pour ses projets ou si peu oblige
par sa constance. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'tre
agrable, et mme, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'tre
pas dsagrable. Aussi, sans parvenir  aucune satisfaction en sa
compagnie, j'avais conscience d'augmenter ma dette envers lui.

Nous tions  Venise pendant la deuxime quinzaine de septembre.
Il s'levait parfois des brumes pareilles  celles que je me
souvenais d'avoir vues,  l'arrire-saison, sur la Vienne et
sur la Loire; mais, au-dessus de la lagune, et enveloppant les
monuments des les ou de la ville, elles taient plus colores,
plus chaudes et plus varies, et je les comparais  une perle que
mon mari m'avait donne et que je portais au doigt. Quand, au
retour du Lido, et tourne vers Venise, je voyais ces belles nues
animes  l'intrieur par une sorte de foyer lumineux, rayonnant,
superbe, j'tais reprise par ce sourd et lancinant apptit de
bonheur qui m'avait tant fait rver et tendre les bras  je ne
sais quoi d'inconnu, certains soirs d't, sur les terrasses de
Chinon, et, encore aussi purile que dans ce temps-l, je me
disais: Dans ce brouillard d'argent et de roses est enferm le
bonheur!...

Ah! que j'aurais aim confier  quelqu'un, en me moquant un peu de
moi-mme, ma vision! Mais mon mari tait trop srieux; il ne se
ft mme pas moqu d'une fantaisie de ce genre; il ne l'et pas du
tout comprise; cela m'et fait de la peine; et j'aimais mieux la
garder pour moi.

Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait mieux
ignorer!... On l'avait pourtant peu prononc autour de moi; ce
n'tait pas pour le bonheur, du moins terrestre, que nous nous
croyions cres, nous autres: comment se faisait-il que ce mot
figurt pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y et pas une
parcelle de moi qui ne se sentt flatte par cette chimre?...
Et, en gondole, je faisais, de la main, le geste d'carter 
droite et  gauche ces belles vapeurs o baignaient le campanile
de Saint-Georges Majeur, la _Salute_ et le Palais des Doges...
Je fendais leur joli corps impalpable en voulant de toutes mes
forces que le bonheur se montrt... Mon mari me demanda ce que
je chassais avec les mains: Des moustiques?... J'clatai de
rire, btement, non de la question, mais de moi-mme. Il me dit,
ce qu'il avait tant de fois entendu dire de moi dans ma famille:
Comme vous tes jeune!

Et nous pntrions jusqu'au coeur de la rgion vaporeuse. Mais, le
bonheur?...

Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux maris,
comme nous; ils avaient la main dans la main, avec l'air d'une
batitude un peu convenue, et qui semble si niaise, mais qui
trouble mme ceux qui ne l'prouvent pas... D'autres,  la nuit
tombante, taient enlacs. Mais le soir, surtout, aprs le dner
dans les htels, cette musique et ces chansons sur le Grand Canal,
qui n'taient pas pour moi des rengaines, ces gondoles glissant
en silence ou se pressant autour d'une belle voix d'homme qui
rpandait la ferie nocturne dans les mes... c'tait plus que
je n'en pouvais supporter. Je refusais d'aller me mler  ces
promeneurs enchants. Je disais  mon mari: Non, non, j'aime
mieux rester l. Il allait fumer avec des messieurs. Je restais,
sur une petite terrasse de l'htel, donnant sur le Canal, les
coudes appuys sur une balustrade, les mains cachant mon mouchoir
bien tamponn sur mes yeux...

C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou stupide cruaut
que de conduire en de pareils endroits les femmes comme nous,
qui ne sommes pas destines  la vie voluptueuse, paresseuse ou
facile...

Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues j'ai
promenes dans cette ville qui fabrique le rve comme d'autres
les ptes alimentaires!... L'nigme de la chair,--le mystre,
pour moi, le plus insouponn de ma jeunesse,--expliqu, rsolu
tout  coup! l'objet d'effroi devenu familier; le pch le plus
honteux transform en le plus imprieux devoir!... Quel clair!
quelle aveuglante lumire sur le monde! et quel cataclysme pour
qui reoit l'branlement du phnomne sans avoir pu auparavant
s'enivrer!...

Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires de ma trousse
de voyage: le joujou qui avait endormi ma pense inquite ou
rvolte pendant les deux dernires semaines avant mon mariage.
Il faut bien croire que j'tais encore jeune autant que tout
le monde le prtendait, puisqu'une pareille babiole entrait
presque en balance avec les rebutants dbuts d'un mariage sans
amour. Qu'on me traite de gamine ou de folle; mais pourquoi
n'ajouterait-on pas foi  la puissance des infiniment petits dans
la vie morale, comme on le fait ailleurs?

Avec ces fins ciseaux courbs, pensais-je, je vais pouvoir
tailler mes ongles convenablement,--car jusque-l, je n'avais
eu qu'une mauvaise paire de ciseaux qui datait de mon entre au
couvent,--je vais les tailler, comme dit mon mari, selon les
lignes lgantes de l'ogive. Avec ceux-l, droits et pointus, je
piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la languette de
peau qui m'agace si souvent... Et, dj, dans mes moments de
loisir,--inaction si trange, si nouvelle pour moi,--je commenais
 prendre plaisir  user du polissoir,  caresser du bout d'un
doigt la crme des petits pots,  me poudrer le visage pour
descendre  la table d'hte. Presque pas de coquetterie dans mon
cas, et mme, si cela pouvait tre croyable, je dirais: point du
tout de coquetterie. Non, vraiment, je ne dsirais pas plaire,
mme  mon mari; j'avais simplement envie de jouer avec les
bibelots de femme que l'on mettait  ma disposition... et aussi
d'exercer cette gourmandise nouvelle que j'avais toutes les peines
du monde  ne pas croire coupable, et qui consiste  s'occuper de
soi,  flatter sa personne,  lui tmoigner des attentions,  la
favoriser d'un peu d'aise.

Et, par del ma trousse et mon beau sac de voyage, m'apparaissait
l'appartement que nous allions occuper  Paris, rue de Courcelles,
dans une maison rcemment construite par mon mari et dont il me
parlait depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessin le plan de
cet appartement sur des bouts de papier, puis il m'avait apport
de Paris ce que ces messieurs appellent les bleus. Ce sont des
preuves photographiques du plan dress par l'architecte, et o
les traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant outremer.
Et tous ces petits carrs, ces rectangles, ces doubles lignes
parallles coupes  et l pour donner jour  une fentre,
ailleurs pour dsigner une chemine, ces spirales, ces petites
lames d'ventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrill
qui dsigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire
qui semble emplir le cabinet de toilette, tout cela dansait une
espce de ballet profane devant mon imagination, entirement
accapare jusque-l par les ides morales. Je voyais dans cet
appartement une jeune femme aller, venir, passer, repasser par
les troits corridors, s'adosser  la chemine, s'accouder au
balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger de l'effet
d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait mon mari, tait l
dedans chez elle, libre de ses mouvements et de l'emploi de son
temps, vtue  sa guise... Et ma guise n'tait-elle pas de passer
une bonne partie de la journe en peignoir? en peignoir, oui,
telle tait ma guise,  moi qui avais toujours d tre corsete
et habille ds sept heures du matin comme si j'allais sortir en
ville ou recevoir une visite! L'ide de ce peignoir, d'ailleurs,
ne dplaisait pas  mon mari, pourvu, disait-il, que le peignoir
ft lgant et dcent. Oh! oh! je n'avais aucune vellit de
porter un costume inconvenant! mais, passer des heures dans un
vtement souple qui n'et pas l'air de m'attaquer avec hostilit
de toutes parts, et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!...
sur la jeune femme toute nouvelle que j'tais encore, cela
exerait une influence occulte...

Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, tout de mme,
j'tais un peu dchue. Aux rares moments o je pouvais me
recueillir, dans les glises, par exemple, o, sous prtexte de
fatigue, je laissais mon mari visiter les curiosits, et demeurais
agenouille vingt bonnes minutes, le souvenir de ma grande
exaltation religieuse au couvent, puis de ma grande exaltation
musicale, me revenait tout  coup et m'humiliait profondment;
je pensais que dans ce temps-l, ce n'et t ni un sac, ni une
trousse, ni la perspective d'un voyage ou de la vie  Paris qui
eussent pes le moins du monde sur mon esprit. Mais depuis que
j'tais descendue des sommets, il ne fallait pas d'objets de
haute valeur pour me secourir. A une certaine altitude morale,
de grands et puissants motifs sont ncessaires  nous tirer de
nos alarmes, tandis que de trs modestes raisons suffisent  ceux
qui sont dans le terre  terre. Chacun de nous, en dfinitive,
a peut-tre le sauveur qu'il mrite... Mais, par une sorte de
dfrence envers ma situation nouvelle,--c'est--dire ma situation
de femme marie, et que l'on m'avait enseign  respecter,--je
m'interdisais de penser  ce qui n'tait plus et ne pouvait plus
tre. Alors, je priais Dieu de venir  mon secours.

Dans une petite glise de Venise, dont je ne me rappelle seulement
pas le nom, car je ne faisais gure attention  l'archologie,
je commenai  retrouver un peu l'ordre de mes ides et  savoir
ce que je voulais demander  Dieu, ou plus exactement, cet ordre
s'tablit presque  mon insu, au cours de mes prires, car c'est
en demandant toutes sortes de grces assez vagues, en balbutiant
des oraisons, que finit par se prciser sur mes lvres la formule
qui parut soudain conforme  mes plus secrets dsirs. Je dis:
Mon Dieu! faites-moi la grce de voir autant de beaut dans ma
situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je vous ai tant aim au
couvent! Mon voeu tait un peu naf, mais il tait selon mon coeur:
j'avais besoin de sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que
j'entreprenais. C'tait cela qu'il me fallait.

Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent, mais qui
demeurent longtemps, parfois toujours, inexprimes. A l'poque
o je subissais ces incertitudes, je ne suis jamais parvenue
 trouver le mot, le mot essentiel en toute chose, le mot qui
claire et illumine. Je n'avais pas t capable, moi, de dire 
ma famille: Grand'mre, grand-pre et vous, ma chre maman, je
suffoque parce que vous m'obligez  passer d'une conception de la
vie tout idale,  la vie elle-mme dpouille de toute espce
d'ornement... C'est une transition atroce, prenez-moi en piti,
comprenez!... Et, quand j'eusse t capable de leur dire cela,
ni maman, ni grand'mre ne m'eussent parfaitement saisie; mon
grand-pre peut-tre, parce qu'il tait un ancien magistrat, 
l'esprit et au langage assez dlis, mais tous les trois fussent
demeurs d'accord pour me rpondre simplement, ce qui contient
rponse  tout: Mon enfant, c'est la vie... Aujourd'hui,
seulement, je commence  comprendre, moi, leurs raisons profondes
de disposer de moi comme ils le faisaient; peut-tre ne le
faisaient-ils, eux, que parce que c'tait l'usage, et dans ce cas,
que toute parole entre nous et donc t vaine!

Eh bien! cette exaltante beaut que quelque chose en moi, mon
ducation, peut-tre, ou une longue hrdit exigeaient, ce
n'tait pas la vue du plus beau lieu du monde qui me la devait
fournir, car le plus magnifique assemblage de marbres, d'eaux
et de couleurs ne rveille ou n'anime que les potes et les
peintres; nous autres, il faut que notre coeur soit dj bien chaud
par ailleurs, pour que tout cela nous fasse flamber. Et ma dfaite
entranait pour moi la chute dfinitive de ce songe ferique des
jeunes filles de mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de
noces,  moi, il tait donc accompli! Le voyage, mot magique,
voil comment sa ralisation se prsenterait dsormais pour moi!
Et Venise, Venise, lieu de musique, de splendeur, d'amour, paradis
terrestre!... j'en avais fait dsormais tout le tour. Et je
n'avais plus que le dsir de prendre un train qui m'emment vers
ma vie vritable, ma vie de femme marie  l'architecte Achille
Serpe.




III


Notre appartement tait situ rue de Courcelles, presque au coin
de l'avenue Hoche, et on l'et pu croire riche comme la maison
elle-mme, comme le quartier; mais en ralit, il tait fort
exigu, trs bas de plafond, et mme mansard, sauf le salon et la
salle  manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement
extrmement modeste avait t escamot par l'architecte, sous les
combles d'un immeuble opulent, un peu au dtriment de la quantit
d'air respirable dans les chambres de domestiques.

D'une fentre de mon salon en rotonde, on surprenait, comme par
une porte entre-bille, une mince parcelle du parc Monceau, entre
deux htels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions
excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustr,
et o tous les objets reprsents sont taills, impitoyablement, 
la faon des charmilles, mais s'panouissent, en haut, sur toute
la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime,
 cette poque encore feuillue et dore, des platanes et des ormes.

En m'installant dans mon appartement, je venais souvent  cette
fentre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme,
qui commence l, cette vue m'apparat bien en effet comme la
vignette-frontispice d'un livre devenu trs familier, mais dont on
a longtemps regard les images avant de se dcider  le lire...

Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des
coups, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins,
on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la
voiture apparaissait, le cheval dj tait clips. On voyait
des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite,
vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens
en uniforme des Pres, qui me rappelaient mon frre Paul quand il
tait au collge, et des fillettes en quantit, fouettant  tour
de bras leur sabot, mais tout cela mouvant et phmre, emport
et remplac aussitt que pos. C'tait un peu agaant, et pourtant
attrayant pour moi, car, si trangl que ft ce spectacle, c'tait
une rduction infinitsimale de la vie de Paris qui s'offrait l,
de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont
trangers.

Elle tait pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que
j'en avais peur. Loin d'tre attire vers elle par la curiosit,
j'prouvais une apprhension  mettre le pied dans la rue.
Pendant des jours, mon mari ne russit pas  m'entraner avec
lui seulement jusqu' l'toile. Mais il tenait ma claustration
volontaire pour une des premires manifestations de mon got pour
la vie d'intrieur, et j'ai su qu'il s'en flicitait. Le dimanche,
il fallut bien aller  la messe; mon mari m'y accompagna, et je
traversai ainsi pour la premire fois le parc Monceau.

Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de
la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux
voir le carreau de sa loge, me firent  mon insu passer un examen
dtaill et qui fut, parat-il, favorable; tous les deux depuis
lors se montrrent pleins de prvenances.

Il s'agissait de ne plus hsiter  prsenter nos civilits  la
famille de mon mari. Nous avions un peu tard. Pour un homme
formaliste comme l'tait mon mari, cela prenait des airs de
ngligence. Mais, quant  ses devoirs familiaux, prcisment,
l'homme correct tait combattu en lui par l'homme correct
lui-mme: le pre et la mre de mon mari vivaient spars de corps
et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaait leur fils,
surtout vis--vis de moi, jeune provinciale, dans une situation
trs incommodante; de plus, la soeur de mon mari, qui habitait
avec la maman Serpe, tait divorce, et je sentais bien qu'il ne
souhaitait pas que j'eusse des relations trs assidues avec elle.
Cependant, telle qu'elle tait, la famille tait la famille, et
mon mari professait sur les devoirs de famille des principes
intransigeants, fonds surtout, par raction, je le crois, sur
l'exemple de sa famille.

Le plus facile  voir, pour moi, tait le vieux papa Serpe avec
lequel je m'tais assez bien entendue lorsqu'il tait venu 
Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas mme
mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord
charg de tous les torts en son mnage malheureux? Et ce n'tait
qu'aprs avoir pass trois jours entiers avec sa femme, au
moment de mon mariage, que nos prsomptions s'taient retournes
en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents,
tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que
je redoutais, c'tait la visite  ma nouvelle belle-soeur, la
divorce, qui n'avait point assist  mon mariage. Je ne lui en
voulais point, mais la discrtion, alors vraiment excessive de mon
mari  l'gard de tout ce qui concernait cette soeur, plus jeune
que lui, qu'il avouait fort jolie, qui vivait avec sa mre et
de qui il ne voulait point, c'tait vident, que je me fisse une
amie, me rendait un peu timore  l'ide de l'approcher.

Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans
notre voisinage, un petit rez-de-chausse qui me rappela tout
d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fentres,
nous vmes, derrire le rideau de vitrage  demi relev, la
maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la
chausse, et peut-tre aussi les panaches de vapeur produits par
le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitt la porte ouverte,
le fouillis d'objets htroclites, entasss ou pendants aux murs
de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de
ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaants, de
heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et
un parfum de vtiver, me transportrent bien loin de nos maisons
conomes de Chinon. Et, une fois dans la pice o se tenaient
madame Serpe et sa fille, nous en fmes  mille lieues de plus.
Mais l, je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-soeur, bien
qu'il fallt  tout instant prendre garde  mes chevilles que
mordillait en aboyant  tue-tte une meute de petits chiens,--ces
petits chiens dont l'un avait accompagn madame Serpe lors de
mon mariage, ce qui avait produit un effet si dsastreux sur ma
famille...

Ces dames nous attendaient; mais elles ne se sparaient jamais
de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut
aucun moyen d'changer deux paroles; nous poussions tous des
hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que
nous tchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement,
qu' ces intressantes btes. Mon mari, non pas surpris, mais
froiss dans son got de la correction, fronait les sourcils; sa
soeur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette
mystrieuse belle-soeur me parut moins jolie que je ne me l'tais
imagine, mais c'est que je n'tais point faite  ce genre de
beaut-l. Le type de la beaut, pour moi, n'tait-il pas encore
celui de madame du Cange, mon ancienne matresse gnrale au
couvent du Sacr-Coeur? Une rgularit parfaite de tous les traits,
la paix de l'me sur le visage, et une sorte de transfiguration
des yeux par le bonheur le plus lev et le plus pur?... Non,
non, ce n'tait pas cela le genre de beaut propre  ma nouvelle
belle-soeur!... Sa beaut,  elle, me parut indcente. J'avoue
cette impression qui paratra ridicule, mais qui montre  la fois
ce que j'tais, d'o je venais, et ce contre quoi je me trouvais
heurte tout  coup.

Elle tait de taille un peu suprieure  la moyenne, et
parfaitement proportionne; elle portait une robe d'intrieur
qui moulait la poitrine et dcouvrait largement le cou rond et
frais, quoiqu'elle ne ft plus toute jeune; ses dents magnifiques,
ses yeux sombres, cerns, avec une expression  la fois piquante
et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux
formaient un type de femme pour moi tranger et surprenant.
Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signal,
 table d'hte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui
rappelait sa soeur d'une faon tout  fait frappante, et il avait
t bien ennuy, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans
le hall de l'htel, aux sons d'une valse langoureuse, cette
femme s'abandonna, au cou de son compagnon,  des transports qui
choqurent beaucoup les personnes prsentes.

Elle me parla de Venise, bien entendu; c'tait le sujet de
conversation invitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir
fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu' tout propos
elle disait: Oui, je sais ce que c'est... d'un air de deviner
ce qui m'y avait frappe le plus; et toutes les fois qu'il y
avait une dfaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: Je
connais a, vous tiez distraite!... et elle avait un sourire
malicieux et ambigu qui me gnait et dont je ne compris pas tout
de suite le sens. Puis elle m'entrana  part, sous prtexte de
voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tte aux pieds, me
faisait force compliments que je ne sentais pas sincres, car la
robe que je portais avait t faite en province et ne devait pas
satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: Vous
tes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin
de frre... Et elle riait, et elle semblait tonne que je ne
rie pas comme elle. Elle sauta tout  coup  une certaine eau
qui faisait merveille pour les soins de la peau,  l'hygine
qu'elle employait pour se faire maigrir,  un tnor qu'elle avait
vu la veille  l'Opra et qui tait si beau garon, si beau
garon!... au rouge qu'elle employait pour les lvres, et elle
me dit: Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il
ne tiendrait pas longtemps!... et de rire, encore,  sa faon
un peu vulgaire. J'tais assez incommode, non pas tant de son
genre de conversation, bien nouveau  mes oreilles, que de ne
trouver rien du tout  lui dire; et mon amour-propre tait molest
parce que j'avais srement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait
appele d'emble: Madeleine... chre Madeleine; moi, comme il
m'chappait encore des Madame, elle m'obligea  la nommer sans
plus tarder Emma. Puis elle me glissa  l'oreille:

--Comment appelez-vous votre mari dans l'intimit?

Je devins carlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes
soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit
nom: Achille, qui me dplaisait trop, et je n'avais point trouv
d'autre nom intime  lui donner parce que cela ne se trouve que
quand on aime. J'eus peut-tre l'air trs malheureux, peut-tre
eut-elle piti de moi, car elle n'tait pas mchante; elle
m'embrassa tendrement dans le cou en me disant:

--Dieu! que vous sentez bon!

La maman Serpe qui s'entretenait,  l'autre bout de la pice avec
son fils, nous lana:

--Ah! bien, je vois que la connaissance est faite!

Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court sjour
 Chinon, que je n'aurais jamais  lui parler que de ses chiens,
et spcialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus
la chance de le reconnatre parmi la meute et de l'appeler sans
hsitation Zuli. Ma belle-mre me trouva dcidment charmante.
Elle le dit et le rpta, du moins, mais je sentais que pour elle
comme pour sa fille, je n'tais qu'une jeune niaise, et qu'en
dessous l'une et l'autre blmaient mon mari d'avoir t chercher
au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans
fortune.

Ma belle-mre me parla de mon frre qu'elle avait trouv, lors du
mariage, si joli garon! Elle rpta cette expression, voisine
de celle que sa fille venait d'employer pour dsigner le tnor,
ce qui me donna  penser qu'elle tait d'usage frquent chez
ces dames. Mon frre tait-il encore  Tours, employ chez son
carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mre
et la fille d'clater de rire  l'ide des premires folies de
Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres,  la maison,
qui avaient achev de ruiner ma pauvre maman, et contribu pour
beaucoup  mon mariage...

Pour terminer cette premire visite, je commis, moi, une de
ces sottises mmorables qui s'appellent gaffes, si je ne me
trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de
mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matine, je dis que
mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner  la messe 
Saint-Franois-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments
hyperboliques,--je dis que c'tait bien commode d'avoir une glise
aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'cho, voil
que, prise de timidit, je lance la premire question qui se
prsente  mon esprit:

--Et vous, de quelle paroisse tes-vous?

La maman eut l'air aussi embarrass que si on lui et demand la
nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait;
Emma cita un nom de paroisse que sa mre s'empressa de nier
nergiquement; elles se disputrent, remontrent  des souvenirs
de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis
lors, chang plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier.
Par l, toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point  la
messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: Nous
n'allons pas  la messe? Je ne leur en eusse pas fait un crime:
j'avais hrit, je crois, le vieux libralisme de mon grand-pre
maternel et mme de mon pre, pourtant si ferme en ses ides;
mais le curieux tait que ces dames semblaient avoir honte de
ne pas aller  la messe, en mme temps qu'elles se moquaient
certainement de moi, parce que je n'avais pas pens qu'elles
pussent ne point avoir de religion.

Je les quittai aprs des embrassements nombreux, mais qui ne
remdiaient  rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur
nos futures relations, bien que mon mari semblt plutt les
redouter, j'tais au dsespoir comme je le suis toujours lorsque
je me trouve en prsence de quelqu'un avec qui il est clair que je
ne pourrai jamais m'entendre.

Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon
beau-pre, loin de sa famille, au quartier Latin.

Mon mari tait d'une circonspection extrme; non seulement il
ne se lanait jamais qu' contre-coeur dans une conversation sur
des sujets d'ordre moral, o il tait malhabile et craignait
sans cesse de se compromettre, mais il avait dcid, dans son
for intrieur, de me laisser moi-mme me dbrouiller dans le
chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant
beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait  reconnatre en
moi, un peu aussi  mon ingnuit. De cette faon, il vitait,
selon son expression, de me raser avec des sermons.

Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement
compos de deux pices et d'une cuisine, au quatrime. Une femme
de journe montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur
sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; ces messieurs de la
Marine, comme il disait, venaient parfois lui faire une petite
visite; quand il tait ingambe, il descendait jusqu'au square,
jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le
Panthon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire,
et pas du tout dplaisant, m'mut d'une sincre piti, et je
tmoignai  mon mari l'intention de venir souvent voir son pre.
Mais mon mari,  mon grand tonnement, et quoiqu'il ft fort
respectueux de son pre, ne le plaignait point, et il tenait le
papa Serpe pour le plus heureux de la famille.

--Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte.

A quelques paroles qui lui chapprent par la suite, je devinai
que le pauvre papa avait surtout t trs malheureux en mnage,
et que son tat, par comparaison, lui semblait parfait depuis
qu'il possdait la paix. Ce fut aussi  propos du papa Serpe
qu'une particularit du caractre de mon mari se dmla: il tait
impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment
de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis,
videmment, son pre, ou bien avait fait un mariage mal assorti,
ou bien s'tait montr incapable de gouverner son mnage.

Outre son pre, sa mre et sa soeur, mon mari possdait  Paris
ses cousins Voulasne. Cela avait t un vif dpit pour lui de ne
point voir  Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il
nous avait tant parl d'eux! Depuis longtemps il dcrivait  ma
grand'mre blouie leur htel de la rue Pergolse, leur villa 
Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence
agite  Paris, numrant leurs voyages aux quatre coins du monde,
entrepris pour un oui, pour un non; c'taient de trs riches
cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait ma cousine Henriette,
tait une excellente femme, presque jeune encore, quoique mre
de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et
Irne,--cette dernire surnomme Pipette, sans que personne st
pourquoi,--assurment, deux futures amies pour moi. Quant au
cousin Gustave, c'tait un tout  fait bon homme, ah! qui, par
exemple, n'engendrait pas la mlancolie. Et,  propos de voyages
entrepris pour un oui, pour un non, au moment o nous allions
annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la crmonie,
les Voulasne informaient mon fianc qu'ils partaient, mieux:
qu'ils taient partis pour une croisire en Norvge! Il est vrai
qu'ils nous avaient envoy de l-bas, avec des vues de fjords,
des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous  Paris le plus
cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions
bien chang, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres
aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se
sont jamais vues, mais rien n'avait consol mon mari de cette
croisire inopportune, soudainement entreprise quatre semaines
avant son mariage.

La premire fois que nous rencontrmes les cousins Voulasne,
rue Pergolse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne
pouvait me rappeler que celui des flaux battant le bl, nous
frappa les oreilles ds l'entre. Dans un large escalier o un
domestique nous prcdait, le vacarme s'accrut; nous levions des
yeux effars; le domestique faisait effort pour ne point sourire.
Tout  coup mon mari s'cria: Ah!... c'est Pipette!... Et nous
vmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des
demoiselles Voulasne.

Elle tait chausse d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le
nom, rapports de Norvge; en essayant de glisser, elle avait d
bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des
bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'lancer sur
les marches. Mon mari se prcipita pour l'en empcher; mais elle,
assure du sauvetage, raidit les jambes, tendit les bras, et
s'abandonna... Mon mari reut la jeune Pipette contre sa poitrine,
tandis qu'un des patins dmesurs s'implantait entre les rinceaux
de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer 
dlier les courroies qui l'attachaient  la cheville.

Pendant cette opration, mon mari, soutenant Pipette comme une
gamine, me prsentait  elle. Ah! bien, c'tait une prsentation
dnue de crmonie!

Elle tait d'ailleurs charmante, cette jeune Irne ou Pipette. La
figure anime par le singulier exercice dont nous n'avions connu
que le finale, ses yeux bleus, allongs, retrousss aux tempes,
tincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le
teint d'une fleur de pcher. Elle m'apprit sans plus tarder que
les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des skis
et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige.

--Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout
l-dessus... Quant  Gustave et  Henriette, n'en parlons pas!...

--Qui a, Gustave?... Qui a, Henriette?...

Mon mari me souffla que c'taient le pre et la mre de Pipette.

Je souris et songeai  la figure que ferait ma grand'mre si je
lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur pre
Gustave et leur mre Henriette!

Enfin, on nous introduit dans un salon qui me parat vaste et
splendide, o j'avise tout de suite un trs beau piano  queue,
une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une
maison o l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait
pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!...
Chansonnette chante au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dd:

    Moi, j'cass' des noisettes} _bis_
    En m'asseyant d'sus.      }

Et il y a sur ce magnifique rard des piles de cahiers; pas un ne
porte le nom des matres avec qui j'ai pass de si belles annes
d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la
pice, la hauteur des fentres; c'tait lui qui avait difi la
belle chemine  hotte d'aprs un modle du chteau de Blois. On
entendait des pas  l'tage suprieur, et un lustre norme faisait
tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des
tapis pais; des portes  double battant taient ouvertes sur
d'autres pices; on apercevait au loin un billard. Tout  coup un
monsieur se trouva prs de moi, sans que je l'eusse entendu venir,
un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de
chat, releves au fer, et qui dit:

--Bonjour, mon cher Serpe; prsentez-moi donc, je vous prie, 
votre charmante femme...

Mon mari me prsenta, sans commentaire aucun:

--Monsieur Chauffin.

M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un
compliment.

L-dessus Henriette et Gustave entrrent, panouis, joyeux, me
donnant tout de suite l'ide d'enfants qui viennent de jouer.
Pipette leur ressemblait  l'un et  l'autre.

Henriette vint  moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les
deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crne rond
et brillant, me prit les deux mains et me dit sans faon que
j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils taient si francs,
si jeunes et si gentils que ce n'taient pas des gens  qui
l'on pt songer  reprocher quelque chose: il ne fut aucunement
question de leur absence au mariage. La fille ane Isabelle tait
jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle
s'avana, la lvre un peu boudeuse, derrire son pre, et me
souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air dtach
et lointain. Pipette, qui avait dcidment le diable au corps,
souffla  l'oreille de mon mari:

--Les amours de mademoiselle ne vont pas!

Je l'entendis et ne pus m'empcher de rire.

Sa mre, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit:

--Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis...

--Mais, ma cousine, je vous prie de croire...

--Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance
d'avoir su dnicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A
Paris, vous verrez ce que c'est...

Moi, qui tais plutt dispose  croire que tout tait mieux 
Paris qu' Chinon, et qu'en particulier mon ducation offrait
beaucoup de points critiquables, je commenai de protester en
faveur des usages de Paris. Mais je m'aperus vite que ces sortes
de questions taient totalement trangres  la famille Voulasne:
ni Gustave ni Henriette ne s'taient jamais proccups de savoir
si la mthode des religieuses ou des grand'mres provinciales
tait ou non suprieure  leur mthode  eux qui consistait 
laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne
me demanda si j'avais dj t au thtre depuis notre arrive
 Paris, si j'avais jou la comdie dans mon pays, et si je
chantais. Alors, et aussitt, M. Chauffin, qui tait demeur
l, prit part  la conversation. On prparait chez les Voulasne
une soire pour le mois de dcembre, o il s'agissait de jouer
une Revue de fin d'anne. La maman y devait tenir le rle de
commre; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins
des costumes qu'elles devaient revtir; on me fit juge dans la
question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en
travesti: Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande
un peu si cela tire  consquence!... Il y a des gens, dit-elle,
en se tournant vers Isabelle, l'ane, la boudeuse, qui sont
dcids  voir le mal partout... Gustave, entre autres rles
qui lui taient chus, se promettait grand plaisir de jouer le
kanguroo boxeur. Madame Voulasne m'entrana  part pour me dire:

--Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chre cousine,
d'entendre applaudir votre mari?... Tchez donc de le dcider 
faire assaut avec le kanguroo!...

Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que
je pntrais dans les bonnes grces des cousins Voulasne. Gustave
lui-mme, qui, au dbut, et malgr ses gentillesses, semblait
un peu mfiant vis--vis d'une ex-jeune fille aussi bien leve
que moi, me fit mille grces, me promit maints agrments dans sa
maison, et, enfin, croyant m'tre tout  fait agrable, me dit:

--Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera
jamais de jouer du Wagner!...

Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il tait si satisfait de
m'avoir dit cela, que c'en tait touchant!

Les choses allaient si bien que l'on nous fit, sance tenante, les
honneurs d'une rptition partielle.

D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se dpartir de
son flegme, tira des partitions corriges  la main et des pages
manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise
et sale, o il mettait, disait-il, toute la canaillerie voulue.
Dans la revue, c'tait lui qui composait les couplets.

Mon mari tait radieux en quittant la rue Pergolse; il me dit:

--Vous avez gagn les cousins, j'en suis bien aise!

--Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin?

--Un ami qui leur a fait acheter l'htel o vous les avez vus, et
qui les distrait.

--Mais  qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: Il y
a des gens qui sont dcids  voir le mal partout?

--C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nomm Albric, qui
aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est
prsident du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un
peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne,
surtout depuis que les cousins sont lancs, mais qui y viennent
cependant, parce que leur fidlit envers leurs anciennes
relations est  toute preuve. Ils blment le travesti pour une
jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir.

--Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albric?

--Oh! le mariage se fera quand mme, tt ou tard; parce que les
parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus gure  un mariage qui
plat  leurs enfants...

Mais je dus exposer  mon mari la raison qui m'avait valu de
gagner ses cousins. Lorsque je lui eus confess la mission
accepte par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas  se
costumer,  moins que ce ne ft, disait-il, en personnage noble,
 cause de sa situation. Dj,  plusieurs reprises, il avait d
recourir  des stratagmes pour chapper aux instances de ses
cousins Voulasne qui refusaient obstinment d'admettre qu'on ne
s'amust pas l o ils prenaient, eux, leur plaisir.

--Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sr que c'est 
cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage...

Pendant des jours, il ne sut  quel parti se rsoudre. Il me
demandait mon avis, et j'tais bien embarrasse de le lui donner.
Pour moi, l'ide de se dguiser en kanguroo me paraissait purile
ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je
jugeais avec le ddain que mes parents, qui, sur les spectacles,
n'taient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout
ce qui tait susceptible de ravaler la dignit de l'homme. Mais
je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis
mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et
les gens diminuaient progressivement de gravit, et, accoutume
que j'tais  mesurer tous les actes par rapport  une certaine
altitude, j'avais de plus en plus de peine  savoir que penser et
que dire. Ds que ce n'est plus Dieu qui est le point de dpart et
l'aboutissement de tout, comme tout change!...

Jusqu' prsent, aux heures o je me trouvais seule avec mon mari,
surtout aux repas et dans la soire, le sujet de la conversation
entre nous avait t presque uniquement notre installation,
ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions
l'amliorer; le transport d'un meuble d'une place  une autre,
le tamponnement d'une patre, le vide de telle encoignure o une
console tait indispensable, faisaient le principal objet des
penses d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement
que j'y prenais intrt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo
vint donner un peu d'ampleur  nos propos. Jamais les bons cousins
Voulasne ne se doutrent de l'angoisse o leur proposition nous
plongea. Et cette angoisse tait accrue chez mon mari par la
crainte qu'il ne m'en demeurt une impression dfavorable aux
Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait  ce que les
Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il,
les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y
mlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait
se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien
qu'elle m'ennuyt autant que lui, et par la difficult prsente
et par ce qu'elle me faisait augurer de difficults  venir. Nous
devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il
fallait qu' cette date une dtermination ft prise.

J'osai pencher pour un refus bien net et fond non sur une
rpugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fcheux
des ateliers, que me dpeignait mon mari, o certaines mauvaises
ttes se feraient un plaisir de tourner le patron en drision
pour peu qu'on le st affubl d'une peau de bte. C'tait mon
mari lui-mme qui m'avait, entre autres, fourni ce prtexte de
s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit:

--Non, non, ce n'est pas possible!

--Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre
perte?

--Ils ne pensent gure  cela!...

--Eh bien, alors?

--Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu' une chose: c'est
qu'ils dsirent m'avoir en kanguroo!...

Une ide lui vint:

--Peut-tre, pourrais-je viter ce que la chose a de plus
dsobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de
soire, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing changs
avec Voulasne, lui, costum comme il lui plaira... cela serait
inoffensif?...

Il avait eu d'abord plus peur de me dplaire  moi que de
s'exposer  la rise de ses ateliers, mais plus encore qu' ne pas
me dplaire il tenait  ne pas manquer aux Voulasne.

Et ds la premire entrevue, il leur proposa l'habit, la tenue de
gentleman. Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave
me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'tait
 mon intervention qu'on devait ce succs. L'habit? Mais c'tait
au contraire la solution la plus lgante. M. Chauffin, qui tait
l encore, le dclara; et voici comment il voyait la scne: le
kanguroo appuie par mgarde sa queue, qui, comme on sait, lui
sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon.
Celui-ci se retourne vivement et se dispose  lui jeter son gant
 la figure... hein?... lorsqu'il s'aperoit qu'il a affaire 
un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer
sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...

La joie des Voulasne tait si bonne  contempler que j'en oubliai
un instant l'inquitante faiblesse de mon mari  leur gard et le
servage qu'elle nous promettait. Ce n'taient, en tout cas, pas de
mchantes gens; c'taient des gens pour qui la vie se rduisait
 des jeux,  de continuelles parties de plaisir; et ils avaient
peut-tre toute l'inconscience et toute la bonhomie goste et
cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps.

Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester
leur gratitude. Ce n'tait pas assez, aujourd'hui, de me
promettre, comme la dernire fois, qu'on ne me demanderait jamais
chez eux de jouer du Wagner; ils se concertrent un moment avec
leur ami Chauffin, puis ils parlrent  mon mari avec des mines
de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser
une grimace curieuse qui voulait ne pas tre une grimace et qui,
assurment, en tait une; il dit  mi-voix:

--... C'est peut-tre un peu tt encore...

Mais Henriette, n'attendant pas la rponse, s'tait dj
prcipite vers moi, disant:

--Cette chre petite, il faut bien lui faire connatre les
agrments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien
nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! coutez, mon
cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme gote
notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dd que j'imite dans
Moi, j'casse des noisettes?...

L'argument n'admettait pas de rplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais
totalement ce que c'tait que le Concert-Parisien. Pourquoi mon
mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et  cause mme de
la rputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bgueule.
Je me contentai de rpondre:

--Mais cela dpend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute
dispose...

--Cette petite femme est un ange! s'cria Henriette, tenant la
chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari.

Mon mari n'tait pas plus content de me mener au Concert-Parisien
que de figurer au programme de la revue des Voulasne, ft-ce sous
le nom de Trois Astrisques; il n'tait pas content de lui-mme;
il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis
lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cd 
des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas
cd. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles tant
abandonnes, au grand dsespoir de Pipette, nous occupmes ce
soir-l une loge au Concert-Parisien.

Je n'avais de ma vie pntr dans une salle de spectacle.
Malgr le prjug de ma famille, et peut-tre mme  cause de
leurs prventions austres, j'imaginais tout spectacle, et
particulirement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre
 ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien
ne me donna absolument rien qui pt correspondre  mes illusions.
Mon mari, d'une faon trop apparente, s'inquitait de ce que
je pusse tre choque outre mesure par les termes orduriers ou
obscnes dont les chansons taient, comme on dit, mailles.
Ce n'tait pas cela qui me faisait mal, mais c'tait un mlange
de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs
de valses suaves, de dgotants hoquets; la lune, l'amour, la
douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes
les choses reconnues belles taient, pour le ragot du contraste,
tranes dans le bourbier. Je crois sincrement n'avoir jamais eu
en moi rien de prude, malgr mon ducation qui le fut beaucoup;
j'tais pleine de complaisance pour toutes les nouveauts,
prpare aux plus dconcertantes; mais l'avilissement soutenu et
de parti pris me paraissait la plus pnible entreprise qui se
pt voir. L'abject tait ce qui faisait infailliblement sourire;
ce qui me semblait tre le plus platement niais tait ce qui
dchanait les applaudissements.

Je ne disais rien; je me tenais trs bien; je sentais malgr moi
les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait
de cela; mon mari tait derrire moi; Henriette, Gustave et M.
Chauffin n'taient l que pour s'imprgner des gestes, du ton, de
l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modles, car si
madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dd, Voulasne qui
affectionnait dcidment les travestissements, devait paratre non
seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une
grande bringue vritablement endiable, alors en vogue et dont le
nom est  prsent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type,
lui, et l'on nous promettait une autre soire destine  l'tudier
dans un tablissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art
de ces infortuns diseurs d'ordures avec un srieux doctoral. Je
n'ai, depuis cette soire, entendu personne, chez les Voulasne,
prendre une question  coeur comme le faisait M. Chauffin pour
les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre,
buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il
n'y avait pas jusqu' cette atmosphre luxueuse des fauteuils
et des loges, jusqu' certaines chansons  allure justicire
ou vengeresse, et jusqu' des sortes d'hymnes patriotiques
vocifrs sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et
touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrs, qui ne
contribuassent  donner une apparence de crmonial  tout ce qui
s'accomplissait dans cette runion, qui ne confirmt l'attitude de
M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalt  mes
yeux nafs le caractre de divertissement national qu'accordait
tout ce monde-l aux moindres pitreries excutes dans un cadre 
la mode.

C'tait peut-tre trs bien, ce qu'on nous donnait  ce concert!
C'tait trs probablement dit et chant par des artistes
excellents et dont le mrite n'chappait qu' moi, nouvelle venue,
imbue de prjugs; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais
je dclare ce qui m'a frappe, moi qui tombais de la lune, et ce
dont je ne pouvais absolument pas m'empcher d'tre incommode,
ou tout au moins trangement stupfaite,  savoir l'tat d'esprit
o devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre
plaisir  mler, ft-ce avec tout l'art possible, quelques-uns
des sentiments les plus levs  une slection de motifs pris
exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degr de
l'chelle des tres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais
vingt ans aprs cette singulire exprience, je me soulage de mon
dgot inexprim sur l'heure.

Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait 
mon mari:

--Mes compliments! elle n'a pas bronch.

Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour
quelqu'un le jour o j'eus accompli, sans broncher, la tourne
des cafs-concerts, cabarets, tavernes et bouis-bouis, etc.,
dont la connaissance me mettait en tat, selon l'expression de
ma cousine Voulasne, de pouvoir causer avec n'importe qui.
J'acceptai cette preuve un peu comme une brimade, mais autour de
moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait
que je n'eusse pas t tout  fait femme.




IV


J'appris ainsi  connatre le milieu ou j'tais appele  vivre,
et  ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxt sur la petite
scne des Voulasne avec un kanguroo. Compare  ce que j'avais
vu durant six semaines, cette sance chez les Voulasne me parut
innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en lve docile
et batement admirative de la grosse Dd; mon cousin Gustave et
M. Chauffin y incarnrent bien les types de quelques-uns des plus
ples voyous que nous eussions applaudis dans les botes les
plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rim des couplets
totalement dpouills de ce qui faisait ailleurs leur piquant,
et dulcors au got d'un salon o il se trouvait des jeunes
filles. C'tait la transcription de l'ineptie norme et de la
rvoltante trivialit en petits bouts-rims inoffensifs et de bon
ton: sinistre farce dont il fallait tre, comme moi, une trangre
encore, pour saisir le burlesque et la misre, car,  mon tour, je
ne vis personne broncher.

On surlevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol
du petit salon qui formait ainsi la scne. C'tait une scne
minuscule et d'accs peu commode, mais qui rappelait d'autant
mieux la plupart des thtres  ct qu'il s'agissait prcisment
de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle
 manger, et jusque dans la salle de billard, d'o l'on ne voyait
rien.

Je me trouvai assise  ct d'un monsieur d'un certain ge,
fort distingu,  qui un voisin d'arrire souffla mon nom; le
monsieur se prsenta alors  moi, puis me prsenta sa famille
groupe devant nous. C'taient tous les Du Toit. Trois visages se
retournrent en mme temps, celui de madame Du Toit, celui de son
fils, Albric, rcemment inscrit au barreau, aim d'Isabelle, et
celui d'un autre jeune homme, nomm M. Juillet, un neveu. Ces deux
jeunes gens se levrent, comme mus par un ressort, et me firent
un salut, en laissant tomber leur tte en avant, avec un parfait
ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilit trs marque. C'tait
une femme de cinquante-cinq ans environ,  cheveux blancs. Je
fus charme de voir une femme  cheveux blancs: ne m'tais-je
pas figur qu' Paris toutes les vieilles dames avaient, comme
ma belle-mre, la prtention d'tre ternellement jeunes! A ses
faons,  ses paroles,  son empressement, je devinai que ce qu'on
appelait ma rputation lui tait connu et que son intime voeu
et t de voir son fils pouser quelqu'une de mes pareilles. Ses
amnits ne laissaient pas d'tre mme un peu gnantes pour moi,
car en faisant allusion  diffrents pisodes de ma biographie
qu'elle connaissait par coeur, n'avait-elle pas l'air de reprocher
au jeune Albric de n'avoir pas su s'prendre d'une jeune fille
ne dans le Jardin de la France,  Chinon, exactement, leve au
Sacr-Coeur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce
garon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un
mortel ennemi. Mais non! Albric tait bien lev lui aussi, il
semblait acquiescer en tous points aux ides de sa maman; il me
regardait, de confiance, avec une considration excessive.

Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle
passait devant notre range de chaises, ses beaux yeux ennuys
rencontraient ceux d'Albric. Il tait clair qu'elle s'acquittait
de son rle avec une nonchalance calcule, et que si tant de fois
on lui signalait des personnes oublies par elle, elle les avait
oublies pour se mnager l'occasion de repasser prs d'Albric.
Il tait non moins vident que, ni d'une part ni de l'autre, les
parents n'taient favorables au mariage des deux amoureux. Moi,
qui me souvenais d'amours contraries, je suivais avec sympathie
le mange compliqu, dissimul, passionn des tendres regards, et
je ne pouvais m'empcher de faire des voeux pour que ce mariage se
conclt en dpit des obstacles.

Isabelle avait obtenu que sa soeur ne s'exhibt pas, ce soir, sur
le trteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son
dpit, ni sa fureur au jeune avocat et  sa famille, le zle
austre de son ane n'tant pour tous qu'un hommage aux moeurs
antiques, disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction
tait que les moeurs des Du Toit pargnaient, cette fois du moins,
 la jeune Voulasne un divertissement qui lui et t trs
dfavorable.

Je fus humilie d'tre au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit
l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astrisques. Il me semblait
que ces Du Toit participaient  ma rpugnance pour de telles
plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hrissait... Je
me souvenais d'avoir entendu, quand j'tais petite, une grande
salle comble applaudir mon pre; c'tait lorsqu'il venait de
faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient  la
jeunesse, aprs la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le
mettre debout, parce que sa jambe fracasse par une balle tait
encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que
l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs;
mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de
plus prs, mon mari et mon pre, s'imposait par hasard  moi,
malencontreusement...

On m'accabla de compliments sous le prtexte que mon mari avait
eu le plus joli succs. Personne n'tait moins fier que moi
du succs remport par mon mari, et rien ne pouvait m'tre plus
dsagrable, pour une premire fois que je me trouvais  Paris
dans une runion assez nombreuse, que d'tre remarque  un pareil
titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais plir
et verdir de dpit. Pour comble de disgrce, d'autres personnes
m'entendant complimenter s'crirent alentour: Comment! cette
charmante jeune femme est madame Achille Serpe!... et demandrent
 m'tre prsentes et me flicitrent de plus belle. J'tais
cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus,
mon mari avait un pied sur leur scne, et l'on me faisait sentir
toute la responsabilit que j'endossais du prsent spectacle.

--Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas
accept un rle?... Ah! je parie que c'est la timidit qui vous
retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris...
D'ailleurs, vous tes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par l,
on peut toujours se rendre utile...

--Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait
point parl jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein
et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: Moi j'cass' des
noisettes!...

Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son
observation tait d'une malignit sournoise envers la maison,
elle tmoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus
frappe.

J'aurais bien voulu rpondre quelque chose qui montrt  ce jeune
homme que j'avais compris, que je lui savais gr de me deviner
un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure
aprs. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte.

Aussitt, mcontente de moi, voil que je me retourne tout entire
contre moi-mme, et que je me reproche de manquer de complaisance
pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'tre, moi,
qu'une orgueilleuse gonfle de prtention. Que je me sentais mal
 l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait
malgr moi, et parce que toute l'me que l'on m'avait faite se
rvoltait contre de si pitres distractions; mais ddaigner ces
purilits, mpriser ce qui faisait l'agrment de bonnes gens
sans malice, n'tait-ce pas manquer de charit, de got mme, et
peut-tre d'intelligence?

Mon mari, ayant t son faux nez et quitt les coulisses, vint me
rejoindre au moment o je subissais cette crise au milieu d'un
cercle d'adulateurs. Les exclamations clatrent de nouveau et
les flicitations recommencrent.

Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du
rle qu'il avait jou, mais il recevait les compliments avec
son srieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas
un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des
apprhensions touchant cette soire, elles ne fussent vanouies,
dissipes comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononc,
mais du mot fatidique  Paris: le succs.

Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins
Voulasne qui touffaient sous une masse humaine claquant des
mains, hurlant comme un peuple en dlire. Ils partageaient le
succs, mais le gros succs, eux, avec deux jeunes femmes, madame
Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opra,--s'il
vous plat!--avait grimes, mais  les galer aux originaux, l'une
en Grille-d'gout et l'autre en La Goulue,--deux chahuteuses
alors clbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face
de M. Chauffin en Valentin-le-Dsoss,  un quadrille dit
excentrique, digne, en vrit, de ceux que nous n'avions pas
manqu d'aller voir, le mois prcdent,  l'lyse-Montmartre et
mme au Moulin de la Galette.

Il y avait peut-tre une certaine rivalit entre madame de
Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prtendait que La Goulue
tait plus jolie que Grille-d'gout, mais cette vtille mise
 part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des tres
humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux
l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils taient crs et mis
au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus
dpourvus d'arrire-penses, plus incapables de souponner qu'il
pt y avoir action suprieure  la leur, que mesdames Kulm et
de Lestaffet pour avoir dans le quadrille propre aux filles de
Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour
s'tre crus un instant confondus avec la grosse Dd, le kanguroo
boxeur ou Valentin-le-Dsoss...

Le monde, videmment, tait nouveau pour moi, et l'on jugera ma
stupeur bien nave, mais rien, jusqu' prsent, ne m'avait paru
extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais
jamais assist, en province, qu' des runions ayant pour but,
soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des
mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser.

Tout l'panouissement de ma cousine Henriette, on le put
mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crev, une
fleur bouillante, lorsque la famille Du Toit vint faire
ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui
reprsentaient des empcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui
elle ne leur pardonnait pas d'avoir empch Pipette de figurer sur
le trteau. Comment les Voulasne avaient-ils laiss se dvelopper
chez leur fille un amour qui menaait de les river  jamais aux Du
Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants,
dans leurs plaisirs, ne voyaient jamais de mal nulle part. Que
de fois, depuis lors, ai-je entendu  propos des Voulasne rpter
cette expression: Ils ne voient jamais de mal nulle part! Ils
prenaient leurs bats, tolraient que chacun prt les siens,
sans en venir  croire que prendre ses bats pt entraner des
consquences srieuses. Mais le srieux nat sous les pas les plus
lgers, et la fille ane des Voulasne tait touche par un amour
avec lequel on ne badine point.

Isabelle aimait Albric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris
en ddain les divertissements de la maison, elle manifestait
une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des
plaisirs, qui l'avait amuse jusqu'alors; elle affectait une tenue
rserve, de graves pensers, un penchant pour la grande musique,
un vif mpris pour toute scne qui n'tait point celle de la
Comdie-Franaise. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle
connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrtion:
et elle les compromettait et les rendait hassables en agitant le
drapeau de leurs opinions, qu'ils ne dployaient point eux-mmes,
et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu tre s'ils
n'avaient t, en ralit, de charmantes gens sans prtention,
sans exigences, mais d'une vie oppose bout pour bout  celle que
menaient les Voulasne.

Vu mon mariage tout rcent, je ne devais point tre spare de mon
mari au souper; mais, comme on se plaait librement, nous fmes
environns par les Du Toit, qui dcidment s'intressaient  moi.
Ah!... ma rputation!

M. Juillet avait offert le bras  Isabelle, mais le cher Albric
n'tait pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu
jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prvenances.
Je gotai beaucoup la conversation de M. Du Toit, o il y avait de
la solidit, de l'exprience, une disposition  s'lever au-dessus
des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais
vues jusqu'ici  Paris, c'tait lui qui me rappelait le plus
mon grand-pre, quand il avait  qui parler. M. Juillet, plus
concentr, tait un jeune agrg qui sortait de l'cole normale;
il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu;
tait-il rong d'une inquitude mortelle? relevait-il de quelque
blessure? on se le ft demand; avec cela une certaine finesse
rieuse allant jusqu' la foltrerie tout  coup, pour s'enfoncer,
l'instant d'aprs, et plus volontiers, dans les profondeurs. On
lui prtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il
avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait
aussi d'autres qui le rendaient agrable.

Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soire, et il eut
t presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari tait
sur les pines parce que nous tions l groups avec les Du Toit
qui, dans la maison, se trouvaient momentanment en disgrce.
Aussi s'efforait-il, autant que possible, de lancer quelques
mots par-dessus la tte des Du Toit, afin de prouver qu'il ne
s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pt mme
interprter comme une demande de secours; et on lui en envoyait
en retour qui produisaient un effet baroque par leur ralisme
concret au milieu des propos dlis, rudits, moraux ou spirituels
de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la
conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: Quel est le
plus prcieux des biens? et quelqu'un ayant dit: L'esprance,
M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription
latine, recueillie par lui sur une dalle d'glise: _Hic, in
diem resurrectionis reservantur animae_... c'est--dire: Ici
sont _rserves_, pour le jour de la rsurrection, les mes d'un
tel... etc. et il nous faisait frissonner en nous soulignant
la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en
nous imprgnant de la certitude d'un jour  venir, lorsqu'un mot,
qui mettait en liesse la table voisine, dvasta comme une trombe
la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au
maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, parat-il, un trou
au maillot de madame de Lestaffet; quelques tmoins le dcelaient;
madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait dj un
couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame
de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il ft mauvais de s'gayer du
trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place
lgitime pour des plaisirs diffrents de celui qu'on prouve 
dchiffrer de belles pitaphes! Mais ce choc demeura pour moi
inoubliable parce que, m'tant tourne vers mon mari pour lui
dire: Est-ce beau, ces mes qui ne sont point considres comme
mortes, mais comme mises de ct, provisoirement, dans l'attente
d'un grand jour!... Et quel langage!... Je vis que si mon mari
jugeait le trou au maillot d'un got mdiocre, il n'avait
pourtant aucunement compris la sublimit du langage chrtien...

Toute trouble encore de ce petit incident, je me tenais tapie,
silencieuse, un peu fatigue, dans le coin du fiacre qui nous
ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit:

--Eh bien! c'tait, ma foi, trs russi...

--Certainement.

--Vous tes-vous amuse, au moins?

--Les Du Toit ne m'ont pas dplu...

--Ah!... les Du Toit, dit-il.

Puis il rflchit un moment pour ajouter:

--Ils sont un peu ternes...

--Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de
choses, qui pensent  quelque chose; ils ont des ides, des
sentiments...

--Ce sont de belles mes! dit mon mari.

Je fus bien choque; mon coeur palpitait; une force vive en moi se
rvoltait. Je demandai avec un certain effarement:

--Il est donc ridicule d'avoir une belle me?

Il me dit, avec hsitation, parce qu'il tait toujours trs
embarrass pour exprimer des sujets d'ordre moral:

--C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...

--Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que
vous croyez que moi-mme j'aie l'me de madame de Lestaffet,
ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous
seriez satisfait que l'on ft des couplets sur le maillot de votre
femme?... sur son maillot crev?...

--J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est
pas dans mon caractre!...

Je voyais qu'il tait sincre et que cette ide le faisait bondir.
C'tait une de celles auxquelles il devait toujours tre le plus
sensible: il n'et jamais support que la tenue de sa femme ft
prise en dfaut.

--Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voil donc le genre
de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?...

Il tait trs ennuy de l'effort que je lui demandais pour
raisonner l-dessus. Il n'tait pas accoutum  cela; il n'y avait
jamais song. Il me dit simplement:

--La plupart des hommes que vous avez vus l, ce sont des hommes
qui ont travaill tout le jour: ils demandent  se distraire...

A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais  mon pre,
autrefois, qui avait aussi travaill tout le jour, prpar
ou prononc de grandes plaidoiries, prsid des conseils
d'administration, ou compos tout un journal, et qui, le soir, ne
songeait  se distraire que par de si belles causeries avec son
beau-pre, grand travailleur lui-mme, ou avec ces messieurs de
la ville, dont la distraction,  eux, tait de l'entendre parler
ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne
s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire
et savait faire rire!... Enfin, je pensais  ce M. Du Toit qui
devait avoir de mme beaucoup  travailler, et  ce M. Juillet,
agrg, et qui venait de passer sa thse de doctorat... Je les
citai  mon mari comme exemples de gens trs occups, et qui
devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions.

--Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pdanterie 
part, il est pareil  beaucoup, je suppose...

Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la
qualit d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je
l'avais vu cultiv et grave, ce M. Juillet, sans le trouver
pdant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec
Pipette, par exemple. J'eus le trs grand tort de dire:

--Enfin, vos Voulasne, ils sont trs gentils, oui, mais voil
presque deux mois que nous les frquentons, et deux ou trois fois
par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni
d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus...
mettons: de votre homme de peine, qui frquente lui aussi, le
dimanche, les cafs-concerts, les mmes ou peu s'en faut, et
chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les
mmes insanits dont vos cousins et leurs amis se dlectent!...

Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture,
m'aida  mettre pied  terre et ne m'adressa pas la parole dans
l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tir, il me
dit:

--Madeleine, je serais dsol que vous vous abandonniez  un
sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous dconcerte, je
n'en suis pas trop tonn; mais tout doit vous dconcerter un peu,
parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez,
que diable!...

Ma grand'mre m'avait fait jurer solennellement de ne jamais
laisser la moindre difficult entre mon futur mari et moi se
traduire par des paroles. Elle m'avait dit: Des sujets de
mcontentement, mon enfant, il en nat, c'est invitable, et dans
les mnages les plus unis; mais vite  tout prix qu'ils soient
confirms par des paroles: tant que rien n'a t dit, tout peut
tre oubli; mais les mots prononcs, ce sont des marques au fer
rouge.

Peut-tre en avais-je trop dit dj! car les paroles que mon
mari rpondait  ma plainte faisaient l'effet, sur mon piderme,
d'un fer dj bien chaud!... C'tait une leon adresse  mon
inexprience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton
volontairement modr, une sommation de ne franchir sous aucun
prtexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'tait notre
fonds.

Ah! si je n'avais pas t dresse, comme je l'ai t, par ma
famille et mon couvent, ma vie conjugale tait de ce jour-l
flambe! On me dira, et il n'a pas manqu de gens pour me dire:
Mais si vous n'aviez pas subi l'ducation qui fut la vtre,
peut-tre vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...
Ah! bien, alors je ne regrette pas mon ducation et ses
consquences.




V


Le dimanche, mon mari, pour m'tre agrable, m'accompagnait  la
messe de la petite glise Saint-Franois-de-Sales,  quatre pas
de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu' traverser le Parc
Monceau. J'avais gard du couvent un got particulier pour la
messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus
intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin,
j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus srement
entre vrais chrtiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps,
l'habitude de faire la grasse matine le dimanche. Je m'aperus
promptement qu'il lui en cotait beaucoup de ne pouvoir demeurer
au lit,  sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas
le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'tait
que prvenir un retour  ses vieilles coutumes, qui se serait
effectu sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-mme
 mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'pargnai
la disgrce d'tre abandonne, toute seule, un prochain dimanche,
 celle du matin. Nous prmes donc l'habitude de n'aller qu'
la messe de midi, c'est--dire  une runion de gens distraits,
presss de djeuner, ou de courir aux matines, et qui semblent
faire au bon Dieu une suprme concession: on sent que de tous
leurs devoirs religieux, ce bout de messe-l est le dernier. Je me
moquais de ces catholiques ngligents, dans les dbuts; peu  peu,
comme les autres, je m'accommodai trs bien de cette formalit
rduite pendant laquelle ma pense n'avait ni le loisir ni mme
le dsir de descendre jusqu' cet arrire-fonds de nous-mmes o
le sens religieux se retrouve. Ma pit, naturellement, diminua.
Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance,
de pension, de jeune fille affluaient, et lis tout  coup au
prsent, me donnaient de la vie une image si incohrente que j'en
tais tourdie: une si grande part faite  Dieu au commencement
de la vie, une si misrable portion ds que la vie semble avoir
adopt son sens dfinitif!...

Il m'arriva, avec ce rgime de la messe de midi, o le prtre ne
nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de
grandes ftes se prsentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur
ft plus d'honneur qu' un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un
pareil oubli, je dis  mon mari:

--Eh bien! vous qui vous flicitiez d'avoir pous une femme
dvote!...

Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drle! Oui,
certes, il avait entendu pouser une femme dvote! Sans doute,
il ne fallait pas que cette dvotion l'incommodt ni se ft
remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminut
jusqu' menacer de s'teindre. Ce qu'il fallait, c'tait que ma
religion me permt de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont
point de religion, mais qu'au dedans elle conservt toute sa
chaleur avec ses avantages. Pour Nol, il me fit cadeau de quatre
jolis volumes admirablement relis en maroquin; c'taient les
_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et
les petits traits de morale de Nicole.

Il fut le premier  m'engager  revoir une ancienne compagne de
couvent que j'avais rencontre ds mon arrive  Paris, chez une
couturire de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte
Le Rouleau, et elle avait pous un M. de Clamarion. Elle habitait
rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit.

Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai
 madame de Clamarion la vie que j'avais mene depuis mon
mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut
pouvante; elle me tint pour tombe vivante dans l'Enfer; elle
ne connaissait, quant  elle, rien de pareil. Moi qui avais cru,
navement, que l'on menait toutes les jeunes maries dans les
cabarets montmartrois!... Son mari, grce  Dieu, disait-elle, lui
avait pargn les mauvaises connaissances; elle frquentait un
monde exquis, affirma-t-elle, confin dans le vieux faubourg et
qui entretenait peu de communication avec la population interlope
de l'autre rive. Je me sentais toute honteuse d'habiter prs
du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son
monde, si calme, si hostile  l'esbrouffe amricaine qui dj
nous envahissait, si conservateur des bonnes manires franaises,
m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut
presque l'air froiss: Oh! mais, rien! dit-elle. Il chassait une
partie de l'anne; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La
fortune, selon toute apparence, devait tre des plus ordinaires,
mais on esprait en l'hritage d'une certaine tante; et les
parents Le Rouleau, je le savais, taient riches.

Charlotte tait dsole de ne point me faire embrasser son bb,
que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantits de
photographies d'un marmot joufflu,  six mois,  un an,  dix-huit
mois; puis celle du papa, un blondin fris, de figure quelconque,
en brigadier au 2e cuirassiers, puis paulant  Monte-Carlo, puis
 cheval dans une alle du Bois.

--Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver
heureuse!

Tout  coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse
et se met  pleurer:

--Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!...

--Comment! est-ce possible?... aprs trois ans de mariage 
peine!...

--Oh! oh! dit-elle, les annes n'y font rien, allez... Il a une
matresse... Oh!... il l'avait dj avant la naissance de mon
petit... Vous voyez!...

A mon tour d'tre abasourdie et de m'indigner:

--Il y a  Paris de ces cratures!...

Je m'tais fait, depuis que je courais les petits thtres, une
ide  moi des femmes qui me semblaient destines  dtourner nos
maris.

--Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez,
c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, ge
quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma
belle-mre, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis
oblige de recevoir ici!...

--Est-il possible?

--Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'ane qui
signifiait, je crois: Vous verrez que c'est possible!...

Mon instinct se rvoltait; sans prononcer une parole, j'eus un
mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps
vcu ensemble, et qui voulait dire: Mais il n'y a donc pas moyen
de se rvolter contre cette situation?

Elle me dit:

--Mes larmoiements, mes rcriminations, si vous saviez comme ces
hommes-l ont une faon de vous en faire comprendre le ridicule...
et la vanit! Quand cela m'a soulev le coeur par trop fort d'tre
contrainte  voir ici cette pimbche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir
 ma belle-mre; mais ma belle-mre m'a fait signe de ne pas
continuer et elle m'a dit en propres termes: Dans notre famille,
ma chre enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et
d'lever nos enfants de notre mieux... L'usage... Ce mot-l vous
rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme
moi, qu'une petite bourgeoise...

Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous tions sur le
mme banc, au Sacr-Coeur, ignorantes et prtes  tout. Mais elle
avait un demi-million de dot, et moi rien; et voil les destins
diffrents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres!
Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses
voeux: joli garon, beau nom, noble faubourg! Et la voil qui, pour
les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte  une
famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez
une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par
comparaison, si  plaindre.

Je fis  mon mari le rcit de ma visite. Il montra beaucoup
d'intrt pour le cas de mon amie, et il dit:

--Voil des femmes admirables!

J'esprais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement
 se confier  moi. Elle vint, longtemps aprs ma visite, dposer
une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de
la revoir chez elle, il me fut rpondu qu'elle tait sortie. Nous
n'tions pas du mme monde. Ceci tait si vrai que, de moi-mme,
sans songer  Charlotte, je quittai, peu aprs, sa couturire.
J'ai rencontr madame de Clamarion, des annes plus tard,  une
vente de charit. Elle me parla trs gentiment. Je la complimentai
parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux,  la
tte d'une quantit d'oeuvres o elle payait, c'tait probable,
plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet,
compltement absorbe par cette besogne et par son fils unique;
elle tait mise sans aucune recherche, comme une femme qui a
oubli son sexe. C'tait une rsigne et elle semblait avoir
trouv la paix, mme un bonheur.

Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir frquenter
quelques-unes de ces femmes juges par lui admirables. Il le
souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-tre
prs d'elles l'agrment qui me manquait ailleurs, et il le
souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose  ce que je
ne m'carte point du type de femme qu'il avait voulu en moi.
C'taient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait
indispensables  la maison. Malheureusement, il en connaissait
peu. Madame de Clamarion, c'en tait une qui nous chappait. Je
pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances
les plus caractrises; mais il y avait interdit sur les Du Toit,
au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne
n'aurait pas reu de solution.




VI


--Mais, dis-je un jour, en souriant,  mon mari, je m'aperois que
vous n'avez que de mauvaises frquentations!...

Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable,
mais que, tant clibataire, il n'avait pas song  se mnager les
gens qu'on aime, une fois mari,  runir  sa table. Et c'est un
choix qu'il n'est pas si ais d'improviser.

Voyait-il l'entourage de sa mre et de sa soeur? Et quel tait,
d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler
l-dessus; ce voile tendu sur son pass ne me fut dcouvert
que par lambeaux qui tombrent d'anne en anne. Les amis des
Voulasne, voil quels taient ses amis. Eh bien! les allait-il
renier, ou se disposait-il  me les faire adopter? Le loisir nous
manquait dj pour mditer ou discuter ensemble cette question,
car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient  dner.

La plupart de ces messieurs taient des industriels, des
fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens
de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des
Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur ducation, en gnral,
avait t rudimentaire; ils taient  peu prs illettrs, informs
tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu,
d'un bout  l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre.
Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le thtre. Ils me
faisaient,  moi, l'effet d'tres mal quarris, mais ils taient
pleins d'une grosse vie, d'un fort apptit, et leur audace tait
sans bornes. Leurs femmes taient ou lgantes, et alors tout
toilettes, ou franchement sacrifies, rduites  nant, telle la
pauvre madame Grajat, pour qui j'prouvais une piti profonde
 cause de la vie dsordonne de son mari et de la misrable
mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,
les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires
amoureuses.

Grajat avait t un des tmoins de mon mari lors du mariage; il
tait un de ses plus vieux amis, son grand confrre. Grajat
tait un homme d'une cinquantaine d'annes, mais d'aspect encore
jeune, trs robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris
pais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu cleste,
angliques, inquitants, l'encolure d'un taureau, des mains de
terrassier. Officier de la Lgion d'honneur, inspecteur des
travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans
cinq ou six thtres, et une liaison affiche avec une artiste du
Palais-Royal. Il tait un adjudicataire important des travaux de
l'Exposition universelle qui se prparait, et il avait procur
 mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient,
affirmait Grajat, surtout en ma prsence, lui rapporter sinon de
gros bnfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le
Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix.

Il venait dner  la maison une fois par semaine. Mon mari
invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades.
Nous ne pouvions gure tre plus de quatre ou cinq  table, car
notre salle  manger tait celle d'un mnage de poupe, et je
n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre,  la grande
humiliation du matre de maison qui, plus que la croix, peut-tre,
ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livre.

Entre ces messieurs, il n'tait question, dans ce temps-l,
quand ce n'tait pas du gnral Boulanger, que de l'Exposition
universelle. Il tait question de l'Exposition universelle, non
pas  un point de vue gnral, au point de vue du pays, par
exemple, ou des sciences, ou des arts, ni mme de l'architecture,
mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel
d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre,
et cela tout le temps du moins que la runion tait domine par la
personne considrable de Grajat. Il est vrai que si la personne
considrable de Grajat n'tait plus l, elle laissait une trace
indlbile sur laquelle tous marchaient  la queue-leu-leu,
suivant comme une piste la direction de l'an qui avait, en
toutes ses entreprises, russi.

Leur langage m'tonna longtemps par le contraste qu'il offrait
avec celui des hommes que j'avais couts autour de ma famille.
Ni mon grand-pre ni mon pre n'agissaient en vue de gagner de
l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient
presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle
rapportait; et leur esprit tait tourn de telle sorte que
l'intrt national, gnral, ou l'intrt moral, occupt en toutes
circonstances le premier plan.

Grajat tait un entrepreneur; son souci se bornait  excuter
des oprations fructueuses. Toute considration d'un ordre plus
lev et entrav son lan. C'tait un homme utile, indispensable
peut-tre, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient
autour de lui,  ma table, taient aussi des hommes utiles,
indispensables peut-tre,  sa suite, et des hommes dont il serait
un peu prsomptueux  moi de ddaigner le rle; mais aucun de ces
messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pt me
laisser seulement souponner qu'il pensait  rien hormis  ses
honoraires,  ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille
d'hommes vous  la vie morale, taient et devaient demeurer, en
dpit de ces amis de mon mari, entachs d'infriorit.

Nous retrouvions le mme tat d'esprit chez les Kulm, chez les
Lestaffet, chez les Baill-Calixte, d'autres amis encore des
Voulasne, mais avec cette diffrence que les femmes, dans ces
maisons, tenant une grande place et prtendant  l'lgance,
chacun s'y efforait aux belles manires, s'y parait de son mieux,
on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette
diffrence aussi que, ces maisons tant opulentes, attiraient
une clientle nombreuse o les dbris d'une socit ancienne et
plus polie se mlaient, qutant des emplois lucratifs, chantant,
dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu' aimer pour
obtenir une bouche de pain.

Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conserv, de ce
premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent lger
qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu
expressive, mais sa grce de bel animal tait encore trs
puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait  une honorable
famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure
beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonne,
un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche
crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses
audaces. Elle avait le got vulgaire et s'en flattait. Avec elle,
disaient ces messieurs,  la bonne heure, on est  l'aise!

Quant  madame Baill-Calixte, ne Calixte, elle tait fille d'un
restaurateur connu. C'tait une femme trs instruite, la plus
intelligente et de beaucoup, dans ces runions. Elle avait pour
son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait
avec lui, un dvouement sans limites. Toutes ses inclinations, on
le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-l,--taient pour la
vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais,
une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la
situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,
aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait
cette socit non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait
de propos dlibr, et elle en adoptait tous les rites, ayant la
terreur d'y tre suspecte, d'y paratre dplace. Son mari venait
de donner toute l'ampleur d'une industrie  la fabrication des
bicyclettes, il avait une foi d'aptre dans le succs prochain des
moyens mcaniques de locomotion. Madame Baill-Calixte suivait son
mari, et travaillait avec son mari, dans les milieux o celui-ci
trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour
seconder ses entreprises. Madame Baill-Calixte, excellente mre
de famille, qui avait t la nourrice de ses quatre enfants,
qui levait ses filles avec un soin et des scrupules inous,
adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se
laissait dire des choses colossales, et parfaitement serrer de
prs par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accust d'avoir
des moeurs rtrogrades, enfin professait avec une loquence de
brevet suprieur ces thories anarchistes et cette philosophie de
courtisanes, qui commenaient  s'insinuer  cette poque parmi
nous.

Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient
franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de
soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie,
de flirts, ni de vice non plus  satisfaire. Cousins entre eux,
ils avaient jou l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'taient des
gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date,
amass une fortune par le vieux procd franais du bas de laine,
sans laisser souponner autour d'eux qu'ils pussent tre autres
que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans
le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dpassait
pas dix mille francs. Et ils fussent demeurs l, toute leur vie,
c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille,
dont taient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur et dmontr un
beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient tre logs
dans un htel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout
en faisant une magnifique opration, le prix du terrain devant
tripler en dix ans, et l'htel, tout construit,  demi meubl,
tant laiss par-dessus compte. Aussitt transplants, installs
et guids par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient
ouvert les yeux  la vie comme des enfants  leur premier voyage.
Chang le quartier, change l'habitation, changs les tmoins
ordinaires de leur petite existence, et, surtout, dcds les
derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou
six ans pour que le mnage adoptt le train de vie qui aujourd'hui
tait le sien. Tous deux, d'un naturel enjou, heureux, un peu
puril, avaient lch leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met
dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dornavant  qui
saurait leur indiquer de nouvelles faons de se divertir. Plus que
personne, ils taient disposs  se laisser blouir par tout ce
qui prenait un air de fte; et, sans profession, sans soucis, ils
se croyaient, eux, perptuellement  la fte, rien qu' la fte,
tout entiers  la fte. Ah! que leur faon d'y prendre part et de
n'en voir, en bon public, que la face agrable et bonne, tait
touchante! Je commenais  leur rendre justice. C'taient vraiment
d'excellentes gens.

Lors d'un certain dner chez les Kulm, on vit pour la premire
fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents
Voulasne. Et la chose tait si insolite qu'elle ne put passer
inaperue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la
devinrent. Leur fille, Isabelle, contrarie dans son amour pour
Albric Du Toit, menaait de faire une maladie, sinon pis. Elle
refusait de boire et de manger; refusait runions, parties de
plaisir; refusait de s'habiller; refusait mme de quitter le lit;
elle faisait grve. Les parents, dnus totalement d'autorit,
n'ayant jamais accompli un acte de rpression, et gts par la
facilit des relations de parents  enfants tant qu'il ne s'agit
entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des
jeux, se montraient plus dcontenancs que si leur fille se ft
compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement
appliquer aucun principe  la vie, taient en proie  un courroux
tout pareil  celui de ma grand'mre Coffeteau, lorsque je
m'tais avise, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:
ils obissaient, comme tout le monde,  de vieilles ides, et
entre autres  celle qui veut que l'autorit s'exerce de haut en
bas. Cet ordre tant dtruit, si prs d'eux, ils ne comprenaient
plus rien  rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait
la tte,  tout propos, comme si, des jours  venir, pas un ne
ft plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait 
tous de son dsagrment domestique, comme un grand gamin qu'il
tait; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'tait que sa
femme avait dcid, pour loigner Isabelle des Du Toit, de partir
pour le Midi, prcipitamment, devanant la saison et le groupe
d'amis qui servaient  y tuer le temps en leur compagnie. Il y
avait, en outre, en perspective, un dner de ttes chez les
Baill-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave et consenti  tout
mariage d'Isabelle qui lui et permis,  lui, de ne pas quitter
Paris demain et de prparer sa tte pour le prochain carnaval.
Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'tait pas
un gai dner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais
dix, mais vingt dners, car ils taient gens  vous accommoder
subrepticement  l'eau bnite, tmoin Isabelle, en quelques mois
rendue par eux, mme  distance, mconnaissable...

J'tais, quant  moi, fort embarrasse, parce qu'Henriette non
seulement m'autorisait  lui parler de son ennui, mais me comblait
de ses confidences. Ce mariage n'tait pas, videmment, de ceux
qu'on juge tout indiqus, tant donne la dissemblance des
moeurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle
tait amoureuse... Je ne pouvais me dfendre d'en souhaiter la
ralisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et
puisque j'eusse donn beaucoup pour que leur influence balant
celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari,
lui, flattait sans vergogne les dsirs de ses cousins. Madame
Baill-Calixte trouva moyen d'tre initie aux chuchoteries. On
s'aperut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il
en tait ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule?
Henriette Voulasne esprait prcisment que l'opinion de ces
messieurs dciderait son mari  boucler ses malles au plus vite.

A notre grand tonnement, Grajat, le dernier inform, au seul nom
des Du Toit, entama, d'emble, avec la dcision foudroyante qui
lui tait coutumire, la louange du prsident, de sa femme, de son
fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;
il se moquait de se jeter  la traverse des intentions de monsieur
ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses,
son ide  lui; quelle tait-elle? Nous devions le savoir un jour.
En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait,  parler
des Du Toit, le feu qu'il employait  traiter une affaire. Mon
mari le tira par la manche, le pina, l'attira  part, lui dit en
propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les
tmoins taient incommods de cette indcente ingrence dans une
discussion de caractre intime et provoque par une confidence.

Il se produisit dans les esprits un phnomne que j'ai observ
maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des dlicatesses
d'piderme: c'est qu'une opinion violente les pntrait comme un
caillou lanc dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu
qu'elle ft un peu rude, et bien assne, s'imposait  eux comme
 des tres stupides. Tous ces gens avaient de la sant, de la
vigueur, un lan de vie merveilleux; ils semblaient trs forts;
eh bien! leur organisme excellent tait d'une insigne lchet.
Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de
Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se
maintenait, et sur le ton premptoire, se gagna des approbateurs.
Ah! les grandes capacits de M. Du Toit, son crdit, son influence
au Palais, nous furent rvls ce soir-l! Pour certains de ces
messieurs, sans cesse  l'afft des puissances, les ressources
que pouvait offrir la parent du prsident Du Toit taient d'un
effet sr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient
pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et
qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu  eux les Du Toit.
Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la
volont brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en
tait abasourdie tout d'abord; puis, en trs peu de temps, si
pauvre tait sa rsistance, qu'on la vit rougissante, humilie,
presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde tait d'avis
qu'Isabelle ft unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari
comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle
et son mari regardrent de mme leur ami Chauffin.

Tout le monde tait d'avis qu'Isabelle ft unie aux Du Toit.

Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons
cousins. Je ne pus m'empcher de le faire remarquer  mon mari,
aussitt dans la voiture qui nous ramenait  la maison. Il
fut trs tonn. Rire des Voulasne, ft-ce sans malice, mon
mari y tait d'autant moins dispos qu'il obissait comme eux
 la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parl, en
particulier, vers la fin de la soire. Que lui avait-il pu dire,
pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albric Du Toit ft
devenu chez nous comme un commandement de Dieu?

--Grajat?... dis-je  mon mari, Grajat a tout simplement voulu
m'tre agrable,  moi personnellement, car il savait ma sympathie
pour les Du Toit...

Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries
dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage,
mais me comblait avec une libert, une outrance, qui les rendait
bnignes, insignifiantes.

J'aurais voulu qu'on m'accordt que j'avais bien jug, du premier
coup, les Du Toit, puisque, aprs moi, un homme comme Grajat les
dclarait si prcieux  possder parmi ses proches. Ah! bien,
ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prner le prsident du
tribunal civil taient d'une autre qualit!...

En attendant, me voil d'accord avec Grajat, oblige  tenir
Grajat pour un sauveteur,  lui manifester ma reconnaissance, 
me montrer son allie dans une entreprise conforme  mes voeux!
Grajat, malgr ses galanteries, se souciait assez peu, je crois,
que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on et mme dit que
mon hostilit secrte le piquait favorablement; il me taquinait
davantage ou me prodiguait plus de grces,  sa faon, quand
je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le
surnom de Banquise. Lorsqu'il nous emmenait au thtre, ou nous
en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: La
voiture de madame la Banquise est avance, et c'tait un mot qui
dridait mon mari. Toutefois, comme je me dfendais moins de ses
loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions mme campagne,
nous allions, grce  lui, souvent avec lui, au moins deux fois
la semaine au thtre. Je serais mal venue  le regretter, car
cela ne m'tait ni dsagrable, ni inutile, et s'il est vrai que
sans son intervention nous serions alls tout de mme au thtre,
je n'aurais cependant pas vu le quart des pices que je connus 
cette poque-l, car nous tions trs conomes.

Il va sans dire qu'un Grajat, mme galant, n'allait pas me
demander quels spectacles je prfrais. Pour mon mari, d'ailleurs,
tout coupon tait le bienvenu, o qu'il vous donnt le droit
d'aller, du moment qu'il tait de faveur.

Va donc pour les thtres auxquels Grajat s'intresse! Va pour les
pitreries qui font le bonheur des Voulasne!...

Et avec cela, mon mari tenait  ne point me laisser perdre le type
qu'il aimait en moi, le type de la femme irrprochable, le type
de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-l, la femme comme il
faut. Ce n'tait pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique
et qui se traduist par des paroles prcises, mais c'tait une
exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais
fondamentale, instinctive, peut-tre mme inconsciente.

Avec sa complaisance pour le got de bouis-bouis des Voulasne,
pour les spectacles piments de son ami Grajat, se douterait-on
de la prfrence de mon mari? C'tait de voir et de me faire
voir, en quelque pice qu'elle jout, mademoiselle Bartet, de la
Comdie-Franaise, qui incarnait  ses yeux l'idale figure de la
femme distingue. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait
ses fauteuils; il l'allait voir sans hsitation, si par hasard
Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. Que
faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...
Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant
que lui mademoiselle Bartet; j'aimais  le voir admirer cette
femme exquise, et je me disais: Pour qu'il l'admire, il faut
qu'il comprenne ou sente et apprcie tout ce que cette artiste
met de profond, de dlicat et mme de subtil dans le ton de sa
voix, dans la rserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle
laisse  deviner de son me pudique et ardente. Celui qui est
capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais
got, quel got ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce got-l,
comment ne serait-il pas coeur de ce que nous voyons en fait de
spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps
j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de
montrer quelque chose de dlicieux en lui-mme. Pendant longtemps
j'ai imagin que sous son enveloppe si mate et si impntrable,
peut-tre cachait-il une sensibilit effarouchable et d'autant
plus charmante.

Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:

--Mais des femmes comme les hrones qu'incarne mademoiselle
Bartet, c'est une puissante vie intrieure qui les fait, c'est
une vie morale trs leve qui leur donne tant d'attraits en leur
permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des
femmes si intressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe
beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la
passion, des motions, noblement refrnes, mais qui rsultent de
conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un
monde o l'esprit soit dli et cultiv, soit honor par tous et
mis au premier plan!...

Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal 
analyser les caractres et jusqu' ses propres sentiments.




VII


Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il
s'agissait avant toute chose,  ce moment-l, de l'Exposition
universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'tait vraiment
curieux,--tous comptaient comme sur un vnement destin 
bouleverser le monde, pour le moins  apporter  la situation de
chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de
cette Exposition me semblait tre un peu l'issue d'un conte de
fes; mais enfin, moi, j'arrivais  Paris, je ne savais rien de ce
qui y est possible ou non, et surtout  des hommes d'affaires. On
venait d'lever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit
de si haut, et la ralisation de cette entreprise chauffait les
esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient  l'aurore de
temps nouveaux, favorables  toutes les varits du grandiose.
Grajat avait mis la main, disait-il, sur l'Alimentation. Il
voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties
du monde assembles  Paris, agglomres au Champ-de-Mars, assises
 table, buvant et dvorant!... Pour moi, ne  Chinon, et
familiarise ds mon enfance avec les mangeailles de Gargantua,
cette vision anticipe d'une rfection de toutes les nations
n'tait pas pour me paratre insense, et me frappait mme, je
l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophtiques. En
outre, n'tait-il pas question d'un banquet des trente-six mille
maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer
des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de
vin ou de bire, et numrer des noms de communes de France qui
affluaient  sa mmoire, trois ou quatre minutes durant, sans
qu'il reprt haleine, ce qui produisait un effet norme.

Mon mari, grce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur
le terrain de l'Exposition, avait assum un travail de galrien.
Depuis six mois, quatre employs supplmentaires taient  sa
solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre,
pour les Pavillons Grajat; il renvoyait ses propres affaires
 l'anne suivante. Il fut si occup dans les deux mois qui
prcdrent l'ouverture, que nous dmes renoncer  accompagner
Grajat au thtre. Et je m'merveillais: Mais comment Grajat
peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire? C'est
que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs  lui
dvous, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne.

N'en venions-nous pas  refuser des invitations jusque chez les
Voulasne! Ce fut Grajat qui,  ce propos, vint nous rappeler nos
devoirs. Nous ne savions seulement plus o en tait le mariage
d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de
tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus
surprendre quelques mots qui rappelaient nettement  mon mari que
le mariage d'Isabelle tait plus important que ses travaux.

Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de
th, je dis  notre tyran:

--Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire,
c'est bien sr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous
ayez trait, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la
jeune fille ne tiennent au mariage?

Il me regarda d'un air singulier o il y avait beaucoup
d'tonnement, et il dit:

--Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son
sang-froid, la coquine...

--Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.

Je l'avais gn. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer
 son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le
ton de la blague. Mais il tait touch, il se sentait pntr par
quelqu'un qui chappait  sa domination, et que ce quelqu'un ft
moi, il en demeurait hbt.

Mon mari nia, ds que nous fmes en tte--tte, tout dessein
suspect de la part de Grajat. Nous emes quelques petits
diffrends  ce propos, mais ce qui contribua le mieux  les
apaiser, en donnant  Grajat au moins une bonne raison d'tre
intervenu, c'est qu'il tait grand temps pour nous de retourner
chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient
absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les ngliger.
Toutes les ncessits du monde n'y faisaient rien: nous avions
manqu aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le
passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonns
eux-mmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point
t du dner de ttes! Comment? par quelles raisons humaines
expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces
mots-l sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les
imagine pas, cependant, nos cousins, fchs, ni froisss mme!
ce n'taient point des gens susceptibles, et la rancune tait
chose bien grave pour eux. Ils taient seulement dsols, moins
peut-tre pour eux que pour nous, et c'tait gentil de leur part.
Ils taient dsols pour nous que nous nous fussions privs d'une
fte  eux si agrable. Ils taient dsols comme de bons amis qui
voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne
nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en piti; ils nous
estimaient moins.

De sorte que mon mari eut le droit de me dire:

--Sans l'intervention de Grajat!...

Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non
seulement de nous dconsidrer aux yeux de nos cousins, mais de
ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement
dprir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruaut, par
obstination, mais par tourderie, mais faute de loisir, oui,
vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce ft hors
de leurs incessants plaisirs.

Du jour o notre cousin Gustave n'avait plus t menac de
quitter Paris et de manquer son dner de ttes, le monde lui
tait rapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il
ne concevait pas que sa fille pt le voir sombre ou troubl.
L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une me, est si vigoureux,
si vivace, si envahissant! L'imptuosit pour les plaisirs, c'est
comme une horde de barbares, un torrent dbord, une coule de
lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne tait
pour moi un sujet non seulement d'tonnement, mais d'effroi. Je
la sentais capable de tout dvaster plutt que de faire halte un
instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de gnrations
ces gens-l et leurs anctres n'avaient-ils pris aucun agrment
dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps
plutt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement d  la
timidit purile,  la terreur du qu'en-dira-t-on, n'avait-il
eu comme drivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme
rgulateur, aucune rgle tombe de haut?

C'taient de trs vieux Parisiens, et sdentaires, mais sans
la moindre mmoire de leurs origines. Ils avaient conserv des
moeurs publiques la soumission  certaines crmonies extrieures
du culte, comme le baptme, le mariage, les obsques; mais,
et sans qu'aucun principe adverse semblt introduit dans leur
famille, ils taient totalement dpourvus d'ides religieuses.
Je remarquais fort ces particularits, parce que, malgr moi, je
comparais toutes choses  ce que j'avais vu dans ma famille et
dans ma province. Nous tions, nous aussi, des gens ignorants des
plaisirs; mais nous les mprisions, sachant pourquoi; et c'tait
devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour
vains; nous avions des compensations! eux, non.

A aborder le sujet du mariage nous tions autoriss par les
confidences reues six semaines auparavant, et par la discussion
mmorable lors du dner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet
srieux, ft-ce un sujet les intressant de si prs, avec
Gustave et Henriette Voulasne, tait la chose du monde qui, ds
qu'on tait en leur prsence, ds qu'on les avait reconnus,
paraissait la plus absurde, la plus chimrique, la plus folle
 entreprendre. C'tait, au beau milieu de sa rcration, aller
empoigner un petit garon par le col et lui parler des vertus
thologales.

D'abord, il fallut les prendre  part, carter Chauffin, ne pas
parler devant les jeunes filles. Dj notre air soucieux faisait
trs mal. Ils causaient de l'Exposition, des premires ascensions
 la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois.
C'tait comme une gigantesque rjouissance organise pour eux...

Mon mari, osa dire:

--Je trouve Isabelle bien plotte...

Et moi, aussitt aprs:

--Eh bien! et ce mariage?...

Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher  fuir; de
l'oeil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami
Chauffin, leurs deux filles elles-mmes avec qui, tout  l'heure,
on tait l si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes
filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'tonnait
par sa dcision; il fallait qu'il obt aux injonctions de Grajat
pour forcer ainsi ses chers Voulasne.

Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tte.
Elle me dit:

--Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...

--Eh bien?... eh bien?...

--Eh bien! demandez  Gustave qui ne peut pas prendre une
dcision!

--Eh bien? eh bien? fmes-nous, mon mari et moi, tourns du ct
de Gustave.

Gustave se taisait, baissait l'oreille.

--Allons! voyons, mes chers cousins, nous tions tombs d'accord,
l'autre soir, que ce mariage tait excellent sous tous les
rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre,
c'est vident...

Ici les deux parents protestrent. Ni l'un ni l'autre ne
consentaient  admettre que leur fille pt souffrir.

Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopin avec sa
femme et il formula la pense qu'il ruminait, depuis que nous lui
parlions du mariage de sa fille:

--Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiqut sur le cadran les
cinq minutes, oui, les cinq, o, depuis trois semaines, j'aurais
pu rflchir  une affaire de cette importance!

Sa candeur et sa sincrit taient pures. Comme tous les gens qui
n'ont absolument rien  faire, il n'avait pas une minute  lui.

--Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous
les avons devant nous, j'espre, car vous n'allez pas nous mettre
 la porte!... Si nous les employions  rflchir ensemble... Ah!
vous allez nous trouver indiscrets?...

Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma
proposition mme lui rendait un rel service. Nous reprmes
la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous
aboutmes aux mmes conclusions: contre ce mariage, aucune
objection srieuse. Mais Gustave disait:

--Isabelle est folle, folle  lier! Chez les Du Toit, mais c'est
aller s'enterrer vive!

--Elle a dj adopt l'esprit de la famille!

Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parl
d'une chose de l'autre monde. Et il conclut:

--Il n'y a pas d'esprit qui consiste  s'embter du matin au soir!

J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive dfense contre les
Du Toit tait chez les Voulasne simplement goste, mais non! les
Voulasne taient convaincus que c'tait sacrifier leur fille que
la confier  une famille o l'on ne savait pas s'amuser. Il y
avait une certaine bont dans leur ngligence  s'occuper de ce
mariage, une bont ingnue, purile, leur genre de bont  eux.

Impossible, lors de cette sance, de leur arracher le oui qui
et fait tant de bien  Isabelle.

Huit jours aprs, le mariage tait dcid.

Comment! Que s'tait-il pass?

Une simple entrevue entre le prsident et nos cousins, une
entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non,
sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires
tellement peu fondes, que M. Du Toit, qui connaissait son monde,
s'avisa de dire aux Voulasne: Mais enfin, ce mariage ne serait
pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui
nous empcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... 
la clture de l'Exposition?... Je dis: _aprs_ la clture... Ces
quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des
Voulasne se rassrnait. Aussitt, les Voulasne consentaient 
tout. M. Du Toit avait devin que ce qu'ils redoutaient, c'tait,
pour les pourparlers, pour les prparatifs, pour les emplettes,
pour les formalits du mariage, d'tre privs, ne ft-ce que
vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition!




VIII


Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour
la premire fois,  l'Exposition, avant l'ouverture officielle.
C'tait par la porte du quai d'Orsay; rien n'tait termin;
il y avait des Assaouas, des Sngalais, et toutes sortes de
cratures, noirtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient
dans la boue, empaquetes dans des chles dmods et des
couvertures, et dont les yeux d'exils faisaient peine  voir,
comme ceux des pauvres boeufs qu'on aperoit dans les fourgons sur
les voies de garage. Et  partir du moment o nous emes franchi
cette porte, il me semble que toute l'anne ne fut plus qu'une
foire, immense et partout rpandue, qu'un mouvement de tous les
objets poss sur le sol de Paris, qu'un bruit tourdissant, qu'un
tintamarre o la tte se perdait...

Au monde que nous frquentions, rien ne pouvait plus parfaitement
convenir que cette cohue, que cette trpidation, que ce bariolage
de couleurs, destins  ne recevoir, durant une moiti d'anne,
aucun apaisement, aucun rpit. Une occasion extraordinaire de
se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres,
et d'avoir  parler de choses nouvelles, concrtes, faciles 
juger sans se casser le front; un moyen de voir l'tranger sans
voyage et de satisfaire, en masse, ce got de l'exotisme et
cette curiosit de l'homme le plus prs possible de la bte
qui m'avait frappe et tonne ds mon arrive  Paris. Je
n'prouve pas, moi, ce got-l; mes parents, en vieux chrtiens,
conservaient pour l'animal un certain ddain et suspectaient les
peuplades primitives  cause de leurs moeurs, ignores d'eux, il
est vrai, mais qui ne sauraient tre bonnes, n'tant pas polices.
Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout  rebours; un
mme coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce
qu'ils nomment les tres conformes  la nature; ils adoraient
les btes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition
tait de voir en l'homme sauvage un modle, parce que,--et
bien  tort,  ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant
sans lois, et abandonn aux seules impulsions de l'instinct. Et
puis, chacun avait l'ide qu'il allait contempler quelque chose
de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines,
ces colosses tout  fait indits, les fontaines lumineuses
rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout
le jour en pitinant des kilomtres de galeries, on regardait avec
des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille,
un peu plus fivreux  mesure que venait la fatigue; et, parmi
tant de produits et de si divers, des dsirs insenss vous
prenaient de possder les objets les plus saugrenus, les plus
inutilisables, ou d'obir  l'appel de musiques inoues, les plus
barbares et mme les plus dsagrables, jusqu' ce qu'on en vnt
 tomber d'inanition dans quelque czarda  l'atmosphre poivre,
dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe
de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps,
un  un.

C'est l que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes
sembler tout attendre du secours matriel des choses, et en
attendre principalement une certaine volupt qui ne saurait en
tre l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande
Foire, exalte, exaspre par la foule humaine, aboutit presque 
vous procurer, suivant la mthode qui vaut l'extase aux derviches
tourneurs ou l'insensibilit au corps transperc des sorciers
d'Afrique.

Il semblait, autour de nous, que personne n'et plus rien  faire
qu' passer ses jours  l'Exposition. Chacun avait fourni un
grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'et
quelques gros intrts dans ce qu'on nommait l'affaire, et l'on
n'avait plus dsormais qu' se rendre sur place, voir l'affaire
en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans
la mesure exacte o il me croyait apte  les comprendre, ne
m'avait point du tout claire sur la part qui pouvait tre la
sienne dans les entreprises de Grajat. Nous djeunions ou nous
dnions dans des tablissements o notre privilge tait de ne
pas faire queue avec le commun des mortels, de pntrer par une
porte de derrire, de ne payer que le juste prix, et de jouir,
par-dessus le march, des plus accueillants sourires du grant.
Je reconnaissais bien dans ces salles la dcoration familire
aux ateliers Serpe, un got prdominant pour la Renaissance
franaise, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui
illustraient si frquemment chez nous tous les bouts de papier et
les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient
si peu l'esprit, que jamais l'ide ne me ft venue d'un intrt
possible pour nous dans l'affluence de ces dneurs. Cependant,
mon mari s'chauffait beaucoup, et,  mesure que le succs de
l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage 
ses projets favoris d'avenir: il se voyait dj servi par un valet
de chambre, ce qui le poussait  molester ma malheureuse bonne, un
peu rustaude; et il se livrait  une certaine factie, la seule
d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et  laquelle
je me laissais prendre chaque fois. Pench au balcon de notre
appartement, il me disait tout  coup:

--Je la vois venir... la voici!...

--Qui a?... quoi donc?

--Votre voiture, Madeleine!

La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi,
je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment
o un domestique mle,--une femme de chambre ne l'et point du
tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture
de madame. Oh! que c'est curieux, ce got du confortable et des
objets reconnus de luxe! Lorsqu'il s'est empar de vous, il vous
a capt tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un
instant que mes dboires intimes, mes ravalements silencieux,--du
moins ceux qu'il pouvait souponner,--ne dussent tre compenss et
au del par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succs de
l'Exposition.

Je me souviens qu'crivant  cette poque-l  ma grand'mre et
lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues  travers les
esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empcher de penser
que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagr. Les
termes de ma lettre s'efforaient d'attnuer, de mettre au point.
Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment
de manquer de confiance, d'abandon et d'lan, ainsi qu'on me
le reprochait  mots couverts dans nos environs. C'tait mon
provincialisme, mon hritage d'esprit conservateur pessimiste,
troit, disait-on, qui me bridait, me mettait des oeillres,
m'interdisait l'blouissement. J'avais aussi tant de fois entendu
dire  mon grand-pre que le courrier de Paris est toujours de
quelques degrs au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de
cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux annes que mon
frre tait tudiant au quartier Latin! Les leons de prudence ne
me manquaient pas.

Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il ft
accapar par ses comits, par la visite de quelque illustre
tranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par
mille et une runions ou crmonies dont il rapportait quelques
rayons de plus  son aurole, il ne se passait presque pas de
jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser tourdir
davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus
 l'aise, abandonne  la fascination qu'exerait cet homme, que
recroqueville dans mon doute! Ne commenais-je pas  le juger
moins antipathique,  trouver des excuses  son matrialisme,
des compensations  ses manires de malappris? Il participait
du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec
lui-mme; il bnficiait de l'entranement gnral vers tout
ce qui s'agite, bruit, tonne ou simplement russit. Nous le
trouvions gnralement aux environs des Javanaises qu'il aimait
beaucoup, ou bien dans la rue du Caire o se rencontrait aussi
tous les jours ma belle-soeur Emma.

Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les dbuts de mon
mariage, tait dans un tat d'exaltation touchant au dlire. Son
affairement avait de la drlerie; pour cette femme qui ne voulait
admettre aucune ide d'obligation, l'Exposition constituait
une tche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une
implacable volont la contraignait  puiser les sections pice
 pice. En trois semaines, elle avait compltement bris sa
bonne femme de mre qui dsormais se refusait  sortir, de
sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle,
s'initiant  la mcanique, aux arts industriels,  la marine,  la
guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle
rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin,
fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits
nes gyptiens. tait-ce la promenade  ne qu'elle aimait? Elle
perdait compltement la tte lorsqu'elle se mettait  parler des
niers.

C'taient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents  peau brune
qui lanaient  toutes les femmes,  peu prs indiffremment, des
regards de complicit polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les
admirait, devant moi, pour taquiner ou son frre, correct, ou
moi-mme, de qui la bonne tenue tait proverbiale. Mais son
enthousiasme devint bientt de la frnsie; elle cornait ses
devoirs d'Exposition pour arriver plus tt rue du Caire; de ses
niers elle nous rebattait les oreilles, jusqu' devenir pour nous
franchement insupportable. Un jour, Grajat se fcha tout cru, lui
disant son fait.

Les Kulm, qui se trouvaient l, comme les Voulasne, comme M.
Chauffin, connaissaient les vivacits coutumires de Grajat;
mais, tout de mme, celle-ci dpassait les bornes. Mon mari fut
mal  l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre
qu'on la trant dans la boue. Apaiser Grajat parut  tous
videmment chose impossible, le premier mouvement commun ayant
t, d'ailleurs, de lui donner raison; mais attnuer la rvoltante
rudesse du traitement qu'il infligeait  Emma, personne n'y parut
songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du
leitmotiv des niers. Parti peu lgant, peu gnreux; Emma
tait assommante, mais enfin c'tait une femme et Grajat un
tranger pour elle... J'tais indigne, contre mon mari surtout;
je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot
de la dfense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus,
oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si
profondment en dtresse, je lus qu'il me suppliait de me taire
parce que je ne comprenais rien  la vie qui m'environnait et que
j'tais seule, ici,  ignorer une situation qui donnait  Grajat
le droit de traiter Emma avec une certaine familiarit et le droit
d'tre irrit plus que quiconque de son engouement pour les niers!

Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le
prtexte de parler  l'une des innombrables personnes qui en
passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa
compagnie.

La plus effondre ne fut pas Emma, mais moi,  cause de la
situation que je venais de dcouvrir.

D'un coup, se dcelrent, rtrospectivement, tous les efforts
que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari!
que de stratagmes n'employait-il pas, afin de m'pargner une
rencontre avec sa soeur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant
mon mariage, de venir chez son frre, au moins  des poques
rgulires et pour toucher une rente qu'il faisait  sa vieille
mre. Tous les mois, dans les dbuts, j'avais vu Emma se prsenter
ainsi aprs le djeuner, changer avec nous quelques paroles, puis
solliciter de son frre cinq minutes d'entretien. Tout  coup,
sans cause apparente, ces visites avaient cess. Ma belle-mre,
mme par deux fois, contrairement  sa coutume, tait venue, aprs
le djeuner, seule, et avait pareillement sollicit de son fils
cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me
souvins de certains dners, d'un entre autres, chez les Voulasne,
auquel mon mari,  ma grande surprise, m'avait propos de nous
drober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma tait du dner. Emma
dnait trs rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat
en tait aussi. Mme aventure, exactement, chez les Kulm, au mois
de janvier, le soir du fameux vote boulangiste  Paris. Mon mari
avait dit: Je veux tre dans la rue ds huit heures... Je veux
voir afficher les rsultats. Nous avions esquiv le dner. Emma
en tait, Grajat aussi.

J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'carter d'Emma
n'taient dus qu' ce mauvais genre que mon mari lui
reconnaissait, qu'il lui passait moins  elle qu' toute autre, et
dont il tait froiss  un degr chez lui rarement atteint.

Mon Dieu,  la rigueur, souponnais-je Emma de ne pas attendre
un second mariage avec toute la patience et la dignit d'une
veuve austre; mais que ce ft avec Grajat que se trompt cette
impatience! non, une telle ide ne me ft pas venue. Et cette
ide me dplaisait si fort que, de tous mes dgots, je crus
ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour
cette pauvre Emma,  cause de ses malheurs conjugaux,  cause
mme du ddain de son frre pour elle,  cause, peut-tre, de
sa sympathique beaut, voil qu'Emma me produisait un effet de
rpulsion, et, en mme temps qu'elle, voil que je rprouvais
tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi
singulires amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant  la
maison je dis  mon mari tout mon coeurement. Il fit l'tonn;
il nia des lvres ce qu'il m'avait involontairement confess du
regard; il m'affirma que mon ide tait sans fondement aucun.

--Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez dfendre votre soeur
quand un homme la rudoyait!

--Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est
dchaner toutes ses foudres!...

--Il ne s'agissait pas d'aboutir  interrompre Grajat, mais de
faire, vous, ce que vous deviez!

Mon mari me regarda, hbt: faire quelque chose qui ne doit pas
aboutir, c'tait pour lui un langage absolument incomprhensible.
Je continuais quand mme:

--Votre soeur devait tre dfendue, publiquement au moins... Vous
avez tous assist  cette scne, Dieu me pardonne! comme  une
querelle conjugale... C'est une abomination.

--En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient
un objet, lorsqu'on se trouve dsarm devant des choses qu'on
rprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les
signaler...

--Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en
arrivez, dans votre monde,  innocenter puis  implanter les
turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est
sourd, on est muet, on ignore; mais c'est donnant, donnant,  la
condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous tes bien
assurs de l'impunit, comme vous n'coutez aucun commandement
intrieur, il vous faudrait tre des anges pour ne point vous
conduire comme des brutes...

Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion
morale, il me dit doucement:

--Madeleine, votre faon de parler me rappelle celle de votre
grand'mre.

--Grand'mre! grand'mre!... mais, vous l'approuviez fort, il me
semble, lorsque vous teniez tant  pouser une jeune fille bien
leve!... Pauvre grand'mre! si elle venait ici, et si elle
voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en
mourrait!...

Il hocha la tte:

--Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela trs bien, chez les
personnes qui ne vous tiennent pas de prs; n'empche que vous
rougissez de votre soeur et que vous m'avez tenue loigne d'elle
comme de la peste!

Il frona les sourcils, sembla carter de la main une vision
dsagrable et me dit:

--Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez tre mieux qu'eux,
j'imagine!

Cette parole-l tait assez pour me remettre.

Je remarquai une chose, en songeant  l'incident provoqu par
Emma: un si violent soulvement moral, qui,  toute autre poque,
et dtermin chez moi une longue crise, fut promptement apais.
C'est que nous tions en pleine Exposition universelle, en
pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau,
malgr moi, ds le lendemain, et je fus presque aussitt sans
connaissance, sans mmoire...

Nous ne fmes jamais rien pour viter Emma, rue du Caire; mais
nous n'y rencontrmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade
fameuse, il ne reparut pas aux endroits o Emma se pouvait
trouver. Son absence tait remarquable et trop significative.
Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indcence.
Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais
presque plus  maudire ma belle-soeur. Elle tait, elle, bien
indiffrente  l'absence de son amant; elle continuait  raffoler
de ses niers; elle continuait  nous ennuyer sans mnagement,
par sa toquade amoureuse et sa manie obstine de rechercher les
beaux garons. Mais cela lui tait si naturel, et on la savait
l-dessous si incapable d'aucun souci qui ne ft pas celui d'aimer
les hommes, que l'on songeait plutt  la plaindre.

L'indulgence que j'avais pour elle tait un peu celle que l'on a
pour une bonne bte de chien dont certaines particularits vous
rpugnent, mais que l'on reconnat si gentil,  part a.

Et, depuis que Grajat l'vitait, nous avions une occasion nouvelle
de voir Emma: c'tait elle qui, comme par le pass, revenait
chaque premier du mois trouver son frre, aprs le djeuner, et
lui demander les quelques minutes d'entretien.

Un jour,--c'tait le premier juillet: je l'ai not, car ce fut
pour moi un jour mmorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui
tait rest  djeuner avec nous,  la suite de pourparlers
sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gne que pour moi, car je
m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: Dieu de Dieu!
si j'avais t la matresse d'un homme, me retrouver ainsi face 
face avec lui!... Mais que de choses reprsentait pour moi cette
ide: avoir t la matresse d'un homme! Une passion perdue,
une fusion des esprits, des coeurs et des corps; mille souvenirs
subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah!
que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous
la joue, pas un clin d'oeil supplmentaire, nulle motion de part
ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oubli;  moins qu'ils
n'eussent rien qui ft digne de mmoire...

En vrit, Emma ne parut proccupe que de la faon dont elle s'y
prendrait pour arracher son frre  Grajat, accapareur redoutable.
Et, comme son frre se souciait peu de l'apart qu'elle
sollicitait, elle ne l'et pas obtenu, je crois, si Grajat n'et
prt la main.

Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant  dire  mon mari,
l'abandonna tout  coup  Emma, en venant  moi me raconter des
balivernes. Emma empoigna son frre par la manche et l'entrana.
Nous entendmes:

--Je voudrais deux minutes d'entretien...

Il y avait une petite pice entre le salon et la chambre 
coucher, qui tait rserve  notre enfant futur, et, en
attendant, servait de lingerie et se prtait  ces colloques
mensuels de famille.

C'tait la premire fois que je me trouvais seule  seul avec
Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'tait redevenu
depuis quelque temps plus odieux? Il me dit  brle-pourpoint:

--Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il
s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture
au mois... Comme a, sans risquer un maravdis, sans coup frir,
en traant des pures... Allez donc!... La caille rtie qui vous
choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inou! C'est d'un
jobardisme  faire pouffer!... Ah ! vous y tenez donc bien?

--Moi?... A quoi?

--A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout  fait jolie
qu'environne de luxe. Qu'est-ce qui vous manque  vous, pour...

--Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien;
ce n'est jamais moi qui ai parl de voiture; je n'ai pas t
accoutume au luxe, je m'en passe parfaitement!

--Taratata!... A d'autres! J'ai t accoutume... Je n'ai pas t
accoutume... Il s'agit bien de a! Personne n'est accoutum  la
mdiocrit; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais
plus loin: je dis que le luxe est d  une jolie femme; moi, je ne
m'accoutume pas  la voir s'en passer... Le dsir de votre mari,
tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas
 sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le raliser; c'est
quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie
femme...

--Monsieur Grajat, je vous en prie!...

--Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le
trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune...
Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari,
en affaires, est un timor, un couard...

--Vous pourriez mnager vos expressions en parlant  sa femme,
d'autant plus que je me doute que couard appliqu  lui, dans
votre bouche, veut dire qu'il est encore honnte...

--a y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va
diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous tes
une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!...
fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en
affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous tes, vous,
une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'corcher la
figure de vos ongles roses, a-do-rable!...

Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, srieusement, que
j'allais comme une chatte, l'borgner de mes griffes. Mais je
n'tais pas si prime-sautire que les femmes auxquelles il se
frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il
est fort possible que c'est son impassibilit complte qui tait
prcisment insolite et inquitante. Bien souvent j'ai bondi, mais
dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc
tait tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur
telles, que ma dpense intrieure ruinait toute la partie
mcanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais
paralyse, ptrifie, et, ce qu'il y avait d'assez curieux,
trangre  la scne prsente, tant il me paraissait inconcevable
que j'y eusse part. Je voyais, en tmoin, avec une parfaite
lucidit, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur
sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc,
son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils
de blaireau, et je sentais son souffle empest par le cigare,
alcoolis par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais,
aussi, trs bien, moi, mduse. Il me parlait en me regardant la
poitrine.

Je crois qu'il tait un peu mu, lui aussi, car il n'avait tout
de mme pas coutume de parler de la sorte  des femmes comme
moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut
un moment o le sens de ses paroles m'chappa, soit qu'elles
fussent rellement incohrentes, soit que tous mes efforts fussent
concentrs  ne pas perdre connaissance ou  me demander ce que
j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans
l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement:

--Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez!
Il ne tient qu' vous...

Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le
coin de la table. Il tait temps; sa grande main d'quarrisseur
me toucha, par derrire... Je filai. Mon mari et Emma durent le
retrouver seul dans la salle  manger. Moi, je tombai, dans ma
chambre, honteuse, mais honteuse!...

Mon principal dpit venait de n'avoir pas su me dfendre autrement
que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule,
avec lesquels j'eusse pu tourner en drision chacune de ses
paroles, rduire cette scne  la comdie, l'achever de la faon
la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute
importance, tandis qu'avec mon srieux, mes grands airs, et ma
trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard  cet homme
un peu l'impression de m'avoir violente?...

J'avais  peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant,
j'tais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du
Sacr-Coeur, la plus mal informe des ralits de la vie, la
plus profondment imprgne d'idalisme, la plus passionnment
voue aux ides de perfection et de puret!... J'avais quitt ma
petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville
de toutes les lumires; et moins de dix mois avaient suffi  m'y
enliser assez avant, au milieu des seuls intrts matriels, pour
que le principal ami de mon mari me toucht de ses doigts obscnes
et m'offrt de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique
manquant de finesse, tait remarquablement intelligent, adroit,
prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants
services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la
chose possible!... A un homme d'une telle exprience, dou d'une
telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire
que je pusse devenir, aprs dix mois de mariage, sa matresse,
pour avoir une voiture!... O souvenir immacul de mon pre! O
vertu antique de ma grand'mre Coffeteau! O candeurs de mon
cher couvent! Grandeur et dignit chrtiennes!... De si furieux
contrastes me heurtaient, me frappaient  me laisser endolorie et
toute rompue de courbatures.

Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat?
dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prtention!
Oui, mon moi peut sembler ridicule, peut sembler excessif
 plus d'une femme d'aujourd'hui, moins complique que nous
n'tions. Mais nous tions compliques. Notre esprit, notre coeur
et j'oserai dire notre chair mme taient imprgns d'ides,
et de cette ide entre autres, que nous tions respectables;
respectables, non tant  cause de notre chtive personne et par
une vanit sotte, mais  cause de la famille dont nous dtenions
l'honneur,  cause des moeurs dont nous reprsentions la fleur,
et, par-dessus tout,  cause de la grce divine qui nous avait
touches. En nous manquant, on offensait quelque chose ou
quelqu'un de bien plus grand, de bien plus prcieux que nous; et
si notre sensibilit tait tant mue, c'tait par le ricochet
d'une sorte de sacrilge. Que voulez-vous? Nous tions ainsi
faites, ou l'on nous avait faites ainsi.

La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la premire et la
plus vive. Aprs, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les
quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre
que les affaires de l'Exposition n'allaient point tre pour
mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et,
ce qui tait pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence,
tenait mon mari pour peu capable, contrairement  tout ce qu'il
avait jusqu'ici laiss croire. Ds que les affaires ne sont point
aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas
qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquitait pour
mon mari qu'une dconvenue de ce genre devait certainement abmer,
plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en
dt rien, faisait vivre son pre, sa mre, et fournissait un peu
dbonnairement de l'argent  sa soeur, gaspilleuse; et son rve 
lui tait la fortune!...

En pensant  tout cela, j'tais demeure dans ma chambre et
essayais de me remettre la figure en tat. Mon mari entra, faisant
la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il
me dit seulement:

--Je l'ai reconduite. Elle m'a charg de vous faire ses amitis...

--Eh bien! et votre ami? Je l'ai laiss tout seul, je vous avoue...

--Grajat? Il est parti.

--Le tte--tte avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent,
vous savez...

L'trange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire  mon mari
ce qui s'tait pass entre Grajat et moi dans la salle  manger,
et ma premire parole, claire par l'expression de tout mon
visage que je voyais dans la glace, lui donnait  entendre ce qui
s'tait pass. Je voyais pareillement dans la glace le visage
de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage
s'immobilisa, un instant court, mais apprciable; il rflchit le
temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:

--C'est un mufle.

Il n'ajouta  cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait
ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'aprs-midi, de
me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna
pas, ce qui me prouva qu'il tait trs proccup, soit par son
entrevue avec sa soeur, soit par ce que je venais de lui rvler.
Il dit seulement: C'est un mufle. Mais ce fut tout. Il n'tait
pas surpris outre mesure; il n'prouvait pas d'indignation qui
valt un mot de plus. Grajat tait un mufle. C'tait une vrit
dsormais constate: nous aurions dsormais pour intime ami un
mufle avr. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu
des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le
palier.

Cela me fut plus pnible que l'audace de Grajat.

Cette porte referme entre mon mari et moi! Cette porte derrire
laquelle il descendait, allant  ses affaires, sans avoir ajout
un mot, elle me fit l'effet, tout  coup, d'une cloison solide,
bien tablie, depuis longtemps en construction, acheve 
l'instant mme, et dont l'achvement me consternait cependant.
Oh! ce bruit de porte fermant hermtiquement! le cliquetis de la
chane de sret remue... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette
porte; j'ai eu la dmangeaison de rappeler mon mari, de lui crier:
Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas
pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de
savoir que votre ami, mufle tant qu'on voudra, se soit conduit
en mufle avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous?
avec votre femme que vous tenez tant  conserver impeccable!...
Voyons! si vous tenez tant  cela, c'est qu'il y a en vous un tre
moral... A la diffrence de votre ami, de presque tous vos amis,
hlas! il y a en vous un tre moral... Oh! j'en suis sre; je veux
en tre assure; c'est parce que je vous crois un tre moral, que
je suis fermement attache  vous... Ne me laissez pas supposer
le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne
pas me laisser supposer le contraire!... Mais il tait parti.
J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi
et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprt
favorablement le moindre petit signe. Mais il tait parti.

Je restai quelque temps accoude  ce balcon o j'avais,  mon
arrive, pour la premire fois, hum l'air de Paris, d'o j'avais
interrog,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce
monde inconnu, fivreux, attrayant et effrayant aussi pour une
nouvelle venue. Il tait,  prsent, trois fois plus nombreux qu'
l'automne, ce monde, et ses alles et venues, ses arrts, ses
remous, taient plus mystrieux que ceux d'une fourmilire. Mais,
tel qu'il tait,  l'automne dernier, il m'impressionnait par un
certain air de supriorit, que je lui prtais, sur tout ce que
j'avais vu jusque-l. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'tais-je
pas porte  tout interprter dans un sens dfavorable, parce
que j'tais trs ennuye, trs accable, sinon malade, car  mon
balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le
coeur me tourna...

Je dus rentrer prcipitamment, parce que le coeur me tournait.
Non, ce n'tait pas pour moi le moment de me mettre  juger le
monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure,
prostre, presque sans connaissance et rvant que je faisais
la traverse de Calais  Douvres dont ces messieurs parlaient
souvent. Quoi d'tonnant,  la suite de la double secousse
soufferte aprs le djeuner?... Et l'odeur rpugnante de la
chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant
bord sur bord...

Tout  coup, je me sentis soulage, comme si j'avais mis pied 
terre, et, en mme temps, je ne sais quel vieux courage  moi,
depuis longtemps teint, semblait-il, se ranima et prit possession
de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je dcidai
brusquement de secouer mes ennuis, de mpriser mes misres et de
tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation,
quelle qu'elle ft. Je m'tonnais de moi-mme; sans doute il avait
fallu une preuve tout  fait vive pour me remettre d'aplomb.

Je me trouvais trs suffisamment en train, quoique bien fatigue
et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et
demie  notre rendez-vous accoutum, rue du Caire. J'y
retrouverais mon mari; il y avait chance que sa soeur n'y ft pas
aujourd'hui,--l'entretien avec son frre n'ayant pas paru bien
tourner;--et Grajat n'y venait plus.

Mon tonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des
Lautars, de reconnatre, avant tout autre, Grajat assis et
causant,  une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son
buste gant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperus qui?
aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albric et leur
parent, M. Juillet, de qui j'avais gard si excellent souvenir.
Mon mari tait avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise
 ct de son fianc, et c'tait M. le prsident Du Toit qui
causait,  une petite table,  part, avec l'entrepreneur Grajat!...

Nous n'avions jamais rencontr les Du Toit  l'Exposition. Ils
ne l'ignoraient pas assurment, mais ce n'taient pas des gens
 modifier en rien leur vie rgle, sous prtexte qu'il y avait
des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que
je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-mme surprendre
les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence
que cette runion tait concerte, et la prsence de Grajat, qui
n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression.
Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conqurir
le prsident Du Toit!... Grajat parlait  M. Du Toit sur un ton
bien loign de sa faon ordinaire; le prsident coutait Grajat
avec une bien srieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronait les
sourcils!...

D'instinct, je cherchai  m'asseoir prs de madame Du Toit et de
M. Juillet que j'tais franchement heureuse de retrouver. Tous
les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait sduite ds
notre premire entrevue, tait de plus,  mes yeux, aujourd'hui,
aurole de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait conte.
Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'tait prise perdument
d'un homme qui, sur le point de se fiancer  elle, avait obi
brusquement  une irrsistible vocation religieuse;  trente ans,
il abandonnait une carrire brillamment commence, une grande
fortune et l'amour, pour aller, pendant trois annes de noviciat
 la Compagnie de Jsus, laver la vaisselle, balayer les ordures
et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des
missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement
le comble de ses voeux et avait t martyris au Thibet. La
fiance, trahie pour une si grande cause, n'avait pas pous M.
Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus
droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgr
la perte de trois enfants; et mme elle dissimulait  peine,
sous un visage naturellement grave, la flamme, discrte comme
une veilleuse d'glise, mais aussi perptuellement entretenue,
d'un culte intime, fidle, profond et fier, d'o elle tirait
certainement des joies peu communes.

Je fus flatte que M. Juillet manifestt du plaisir  me voir.
Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la prsence
de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans
l'imagination; c'tait le premier homme spirituel que je voyais;
mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agrer les
choses srieuses, si justes, si leves, qu'il avait constamment
 dire; son esprit tait une excuse; il disait de lui-mme:
Dieu! que je dois tre ennuyeux!... Et moi, nave, je lui
rpondais: Oh! non, oh! non, avec un accent de conviction qui
le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais
pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni
mcanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries,
ni bestialits, ou qui,  l'occasion mme de ces sujets traits
autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il
y a en eux de trompeur et d'phmre  ce qu'il y a en nous de
fondamental et mme d'ternel: non, non, il n'tait pas pour
moi ennuyeux! Il rpondait  mes plus lointains,  mes plus
secrets dsirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'me en
l'embellissant. Je souponnais en lui un philosophe, un moraliste,
un pote peut-tre, quoiqu'il parlt peu de lui et jamais de ce
qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il
ne ft rien. Il disait de lui: Moi? je ne serai jamais qu'un
ancien lve de l'cole. Il avait renonc  l'enseignement,
sous le prtexte qu'il tait incompatible avec l'indpendance de
caractre. Cependant, dans sa conversation, il niait nergiquement
l'indpendance et il blmait avec svrit sa recherche. Il y
avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il
disait lui-mme que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer
que si l'on admet des vrits contradictoires. Il piquait votre
curiosit sans vous satisfaire, mais il vous avait mens par deux
ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait
qu' prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose
d'nigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'tait un homme
singulier.

Enfin, je lui dus de bien terminer une journe si mal commence
et de ne mme pas m'inquiter de ce colloque confidentiel,
interminable, entre Grajat et le prsident Du Toit, qui faisait,
 distance, je le voyais bien, trpigner et blmir mon mari. En
toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tte!

M. Juillet m'avait dit: Vous devriez lire.--Quoi donc?--Quels
livres avez-vous sous la main? Je lui dis, en riant et croyant
qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois
livres de Sermons et les petits traits de morale que mon mari
m'avait donns. Il s'cria: Mais il n'y a presque rien de mieux!
Les avez-vous lus?--Non.

Que nous sommes drles! Nous pouvons avoir entre les mains des
trsors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous
avertit que ce sont des trsors, nous les regarderons  peine.
Mon mari m'avait donn quelques petits livres, comme ouvrages de
dvotion; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de
causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et
j'avais hte d'tre rentre  la maison pour en entreprendre la
lecture, et je me promettais de passer une bonne soire...




IX


Tout arrive en mme temps, dit-on. Mon grand-pre, ma grand'mre
et maman, venant  Paris visiter l'Exposition, pntrrent dans
notre appartement le jour mme et  l'heure prcise o mon mari
reut une assignation  comparatre devant le tribunal, etc.,
conjointement avec le sieur Grajat, etc. Je revenais de les
prendre  la gare d'Orlans, et je les poussais dans l'antichambre
obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit  l'oreille que la
concierge venait de monter une feuille de papier bleu, remise
par un huissier. Mon grand-pre, ancien magistrat, eut l'oreille
fine pour entendre le mot huissier et me dit: Ton mari a un
procs?... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus
que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra
avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, 
la drobe, en lui demandant: Qu'est-ce qu'il y a?... encore
Grajat?... Il me dit: Rien du tout, absolument rien! Mais il ne
quittait pas sa face blme depuis le jour du colloque de Grajat
avec le prsident Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmen
de travail. Elle me trouva, moi, tourdie, proccupe. Mon mari se
refusait obstinment  me dire en quoi consistait ce procs. Je
lui disais: Oh! moi, j'ai vu venir a de longtemps: rappelez-vous
la soire o votre Grajat a maonn le mariage d'Isabelle avec le
jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort  ce mariage? Allez-vous
me dire qu'il agissait dans l'intrt de la jeune fille? Allons
donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le
prsident Du Toit, indissolublement, en prvision d'affaires qui
devaient bientt traner devant les tribunaux... Mon mari disait:
Vous tes folle, Madeleine! Le vous tes folle, Madeleine fut
dsormais sa rponse  toutes mes fivreuses hypothses, et Dieu
sait si j'en fis, des hypothses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne
voulait point me parler tant que mes parents taient l, de peur
que je les prisse pour confidents; et cela me gtait le plaisir
que j'avais  les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-tre
qu'ils fussent  Paris durant cette crise, parce que leur prsence
m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide 
l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils taient flatts
tous les trois, de me voir si documente; mais rien, des progrs
que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la
science de mon mari devait tre sans bornes: c'tait une opinion
qui datait du jour o il leur avait t prsent et o il avait
parl, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'tonnaient
qu'il n'et point t dcor au 14 juillet; mais il devait y
avoir une promotion de l'Exposition... Qui donc leur avait fait
esprer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait tre que moi-mme, dans
une de ces lettres de toute jeune marie, o l'on annonce comme
excuts tous les rves de son mari... Deux choses seulement les
chiffonnaient: la premire tait que l'on n'et point encore
trouv pour mon frre Paul la situation promise; la seconde tait
qu'on ne m'entendt jamais appeler mon mari par son petit nom
Achille, et que nous n'eussions, lui et moi, pas commenc  nous
tutoyer. Ma grand'mre revint l-dessus principalement, tous les
jours.

Maman couchait dans notre chambre de rserve; les grands
parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard,
faubourg Saint-Honor. Cela donnait lieu  des complications de
rendez-vous,  de folles alles et venues. Ah! l'on s'en donnait
de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux
fois j'avais failli me trouver mal  l'Exposition, et j'avais de
nouveau prouv ma traverse de Calais  Douvres. Maman, loin
de s'alarmer, souriait, et elle me dit: C'est peut-tre un
excellent signe... Moi, j'attribuais cela  la fatigue et  mon
tourment secret touchant les damnes affaires de Grajat.

Il fallut bien aller prsenter mes parents aux cousins Voulasne
bien que j'eusse grande apprhension d'une rencontre de gens
si dissemblables. Cette apprhension, je n'tais pas seule 
la ressentir, videmment, car lorsque nous nous prsentmes 
l'htel de la rue Pergolse, malgr rendez-vous pris, monsieur
et madame taient sortis avec Isabelle, convoqus par un petit
bleu de madame Du Toit. Je ne crus gure au petit bleu, mais je
reconnaissais bien l mes cousins, incapables de s'astreindre 
la moindre formalit. A quoi bon, aprs tout, les confronter avec
mes bons vieux, rompus, eux, au contraire,  toutes les sortes
de formalits, et si trangers aux plaisirs que le nom seul leur
en tait suspect? Grand-pre et grand'mre pincrent le nez, 
la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant
entendu parler, mais ils furent moins froisss qu'ils ne l'eussent
t ailleurs, parce que l'htel, ds l'abord, les impressionna
beaucoup, et ils connaissaient par ou-dire la fortune des
Voulasne. Mes parents taient d'un monde extrmement dlicat sur
la question argent, et qui se ft fait scrupule de raliser un
gros bnfice mme licite; mais ils taient admiratifs et bats
devant la richesse acquise.

Ce fut Pipette qui nous reut, en prsentant les excuses de
Gustave et d'Henriette d'une faon, ma foi, fort gentille. Je me
souvins que la premire fois que j'avais gravi ces mmes marches
de l'escalier Voulasne, j'avais pens  l'effroi de ma grand'mre
au cas o jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses
parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mre tait l;
Pipette s'adressant  elle, disait: Gustave et Henriette, et ma
grand'mre faisait bonne mine, faisait mme des frais pour cette
petite! Pipette, devinant la curiosit des gens de province, leur
fit faire le tour du propritaire, salons, galerie, billard,
etc., et les mena jusqu' sa chambre pour leur montrer ses
accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mre
s'extasiait! Quand nous sortmes de l'htel, elle avait oubli
la drobade des cousins Voulasne; elle dclarait leur habitation
magnifique et leur cadette une enfant gte, c'tait vident,
mais qui devait avoir un coeur d'or...

--Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.

La visite de l'htel Voulasne, pour ma grand'mre; l'union toute
proche de cette famille avec celle du prsident Du Toit pour mon
grand-pre, inspirrent  ma famille un optimisme curieux et une
tranquillit parfaite touchant notre situation. Qu'ils taient
amusants  Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province,
par habitude d'conomies outrancires,  croire  la dtresse
gnrale, et  tendre le dos  la catastrophe sans cesse prdite
par les journaux d'opposition, le frlement soudain d'une opulence
relle et bien assise, joint  ce grand simulacre de prosprit
universelle qu'tait l'Exposition, leur causait une espce
d'brit innocente.

Mais ce qui contribua  leur laisser de leur voyage une impression
tout  fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman,
 la suite d'une visite que nous fmes ensemble chez le mdecin,
qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrire-petit enfant.

A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre
figure.




X


Ce qui m'est arriv de commun avec toutes les femmes, pourquoi
le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous
mettons  parler de cela, il faut ngliger compltement le reste.
Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est--dire pendant que cela
m'a donn le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout,
et qu'en dpit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais
dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit
garon, et, l-dessus, en dire long, sans avoir  exprimer rien
qui tienne  mon aventure personnelle. A peu prs toutes, nous
savons ce que sont ces vnements-l; et si dans le cours de ma
vie j'ai eu quelques motions, quelques preuves dont le sens m'a
paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que
les soins de mes enfants m'ont absorbe, j'ai t la femme la plus
ordinaire, la mieux dispose  trouver que le monde est bien fait,
la moins dsireuse de s'enqurir s'il pourrait l'tre autrement.
J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but prcis, clair,
incritiquable, et qu'elle n'en avait mme qu'un seul, que je
touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante
impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la
seule voie, de se dire: Je suis sre que ce que je fais est ce
que j'ai  faire, est ce que j'ai de mieux  faire. Et quelle
grce d'tat nous est accorde, pour que nous soyons maintenues,
tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!

Oh! ce n'est pas que nous soyons privilgies au point de ne
plus souffrir des misres de ce monde; mais, franchement, il
nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne
que la ntre, qu'elles puissent passer tout prs de nous, sans
doute, nous frler mme, mais,--on a de ces illusions-l dans les
rves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un
privilge extraordinaire attach  notre fonction.

Il y avait bien des choses contre moi, au moment o j'eus la
certitude de ma premire grossesse. Il fallut, comme de juste,
que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une
maladie leur priode aigu, et enfin leur dnouement. Eh bien!
je contemplai ces pripties, de ma chaise longue, avec un
quasi-dsintressement qui m'tonne aujourd'hui encore, avec une
sorte de recul, de confiance prsomptueuse, et comme un passager
muni d'amulettes pendant la tempte. Tout peut arriver, me
disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!

J'en tais venue  un dtachement si grand, que je ne saurais me
souvenir aujourd'hui avec prcision de ce qu'il en fut du procs
Grajat. Pourtant, mon pauvre mari tait aux abois, et il se crut,
pendant un certain temps, un homme perdu. Un homme perdu! lui,
si rserv, si fier de son tat, et si confiant? Ah! c'est que,
justement, il avait t toute confiance en ses rapports avec son
ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance
tant branl soudain, tout lui manquait; il tait un homme
perdu. Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement
tromp, l'avait entran dans des entreprises hasardeuses et
prtendait leurs sorts lis jusque dans certaines spculations que
mon mari avait rpudies. Or, il s'tait produit, avant la fin
de l'Exposition, un grave chec des entreprises, un effondrement
des spculations. L'entire bonne foi de mon mari fut tablie
de la faon la plus nette, mais il fallut l'tablir. Quelles
longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait
pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albric Du Toit,
qui ne ft suspendu  la conclusion de ces vnements, M. Du
Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari
n'tait pas compltement disjoint du sort de Grajat. Il y employa
d'ailleurs toute son influence, toute son autorit, et c'est 
lui, assurment, plus qu' la loyaut inconteste de mon mari,
que nous dmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyaut,
toute seule et mme clatante, m'a-t-on appris plus tard, n'et
peut-tre pas suffi. Grajat s'tait accol de longtemps mon mari
en escomptant la puissance financire de ses cousins Voulasne,
en escomptant ensuite le crdit du prsident Du Toit.

Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de
finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prvoir deux choses:
c'est que les Voulasne fussent partis en croisire autour du monde
pour peu qu'on et fait mine de les vouloir ennuyer avec une
aventure de cette sorte, et c'est que le prsident Du Toit tait
homme  ne se dvouer qu'aux bonnes causes. Le prsident Du Toit
ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel
notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre
 plusieurs reprises que, sans la mmorable intervention de Grajat
en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, trs
probablement, pour nous servir, tout le zle de M. Du Toit. C'est
trs possible.

Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer
sous le coup, mais il subit une forte saigne et jugea  propos
d'entreprendre un voyage d'tudes qui dura deux ans et demi. Nous
fmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que
mon mari avait espr tirer de l'Exposition, joints  tous ceux
qu'il avait sacrifis, un an durant,  prparer l'Exposition. Mais
de quel prix n'euss-je pas pay l'avantage d'tre dbarrasse,
deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le
domestique en livre!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui,
souffrit beaucoup de ces privations.

Il tait sans rancune contre Grajat. Grajat tait pour lui un
homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait
fidlit. Il me disait  moi: Si les choses avaient bien tourn,
j'aurais eu ma part dans les bnfices...--Mais, non! puisqu'il
a t prouv qu'il n'tait nullement engag envers vous! Il vous
aurait vol quand mme...--On est tout autre, affirmait-il,
quand la fortune vous sourit. Il n'en voulait pas dmordre.
C'tait  lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me
disait que ce n'tait pas gnreux, Grajat tant  terre. Il avait
une longue habitude de confiance et d'amiti contre laquelle rien
ne put prvaloir.

Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amrique, et personne ne
se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoy.
Il tait flambant, remis  neuf, et il crasait jusqu' vos
ressentiments sous les images gigantesques qu'voquaient ses
propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans,
des moeurs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux
n'est presque plus peru par nos sens. Les Voulasne, sur sa
prire, et peut-tre par l'entremise de mon mari, consentirent
sans aucune difficult  le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient
point t atteints personnellement par les affaires de Grajat,
n'en conservaient aucune mmoire; ils taient enchants de revoir
un homme dont l'entrain et la bonne humeur taient connus, et
un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautrent pas
immdiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain
que, ds le potage, Grajat parlant de l'Amrique avait accapar
l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un
centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme
qui n'et quelque chose  lui demander. Et il se trouva relanc,
comme cela, par l'intrt qu'avait chacun  tre inform ou par
l'trange plaisir qu'ont la plupart des gens  tre bahis par le
colossal. Sans qu'il racontt rien de lui-mme, rien de ce qu'il
avait fait l-bas, on le trouvait grand  cause des choses gantes
qu'il avait vues. Qu'il et vu grand ou petit, je ne pouvais,
quant  moi, m'empcher de penser: C'est un homme malhonnte.
Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai
jamais souffert qu'il embrasst mes enfants. Je le traitais comme
il disait que les Amricains traitent les hommes de couleur. Je
lui disais: Vous avez l'me noire, pour moi vous tes ngre...
pouah!... Mon mari tait beaucoup plus affect que Grajat de
ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui
accueillaient Grajat, ce n'tait pas de l'indulgence envers un
homme coupable d'une grande faute, c'tait de l'indiffrence pour
la faute, c'tait de l'apathie morale absolue. Le sens moral
tait atrophi  ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point
d'explication possible entre nous en cas de diffrend: qu'euss-je
pu dire  Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma
mauvaise humeur  son endroit ne rsultait que du dpit d'avoir
manqu par lui ma voiture?

Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait
passer  ses yeux pour plus bassement intresse! J'en vins petit
 petit  ravaler mon dgot et  lui faire presque bon visage,
uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas  ma voiture.
Mais si je dsarmais, il voyait en mon armistice le signe que
je consentais, pour avoir ma voiture,  l'autre moyen, celui
qu'il m'avait propos un jour... Et il redevenait galant. Si je
dnonais  mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel
elles taient tentes, mon mari, sans s'mouvoir, me rpondait:
Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'tes pas femme 
lui cder jamais?

Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutt mon
mari, parce qu'il tait sr de ma rsistance, et parce que chaque
sige victorieusement repouss augmentait ma valeur, ma valeur
morale. Il tait fier de ma valeur morale; il savait ou sentait
que Grajat lui-mme tait impressionn par ma valeur morale et
devait dire de lui: Cet animal de Serpe a une petite femme qui
tient comme un bastion!... Curieux phnomne: ils se gaussaient
de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur
maison le plus de vanit; ils la rduisaient  n'tre qu'objet de
luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, elle tait
encore le plus rare et le plus apprci.

Ma belle-soeur Emma avait eu la chance de se remarier avec un
jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins g qu'elle, il
est vrai, mais follement pris, et qui possdait une grosse
fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait carrosse,
se faisait habiller chez les couturiers renomms, donnait des
dners, rajeunissait elle-mme, positivement, tait, ma foi,
fort jolie, et jurait  tout venant qu'elle se ferait couper en
quatre plutt que de manquer  son joli petit mari. Malgr
mille excentricits, elle lui tait en effet fidle. Elle s'tait
marie  peu prs  l'poque de la naissance de ma petite Suzanne,
 la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint
d'Amrique. Aux environs du jour de l'An, Emma trompait son joli
petit mari avec cet homme presque sexagnaire, de qui elle se
moquait outrageusement au temps o elle tait sa matresse. Le
petit mari se fcha tout rouge; il gifla Grajat, dans un cabaret 
la mode, devant plus de cinquante personnes; on se battit; ce fut
une histoire; et on se battit si srieusement que Grajat promena
sept  huit semaines son gros bras en charpe, fier,  son ge,
d'une aventure de cette sorte. Et l'on divora bel et bien, au
grand dsespoir d'Emma qui retomba du haut de sa fortune d'un jour
sur ses pieds nus, et revint, le premier de chaque mois, faire la
gentille avec son frre, et lui demander cinq minutes d'entretien.
Grajat l'avait quitte aussitt aprs l'aventure. L'ex-jeune mari
la reprit comme matresse, mais la traita en fille. Et la pauvre
Emma, avec cela, allait sur la quarantaine! C'tait une grande
piti.

Mon mari rompit net avec sa soeur; il lui interdit de jamais
repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui revint,
chaque mois,  la maison, aprs le djeuner, avec des cheveux d'un
blond de plus en plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli,
sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant et
rlant.

Autour de nous, les Kulm avaient divorc, aprs vingt et un ans de
mariage, lui pour pouser une femme de sport, championne de je ne
sais plus quels matches; elle, abandonne,  quarante-cinq ans,
sans autre ressource qu'une pension alimentaire, aprs la vie la
plus insoucieuse et la plus aise, et avec deux jeunes filles 
marier!...

Un autre exemple attristant, prs de nous, tait celui du mariage
d'Isabelle Voulasne et d'Albric Du Toit. Isabelle, pendant prs
de deux ans, avait, par amour pour Albric, adopt tous les
gots et dgots de la famille Du Toit. La conversion spontane
d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout  coup
rvle; elle avait frapp les Du Toit et n'avait pas contribu
pour peu  leur faire agrer le mariage; gagner une me, et par
elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne embourbs dans
les joies paisses, c'tait, n'est-il pas vrai, une oeuvre? Or, ds
que la priode de lutte avait cess, fort peu de temps aprs le
mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle s'affaiblir, une
naturelle nonchalance remplacer son beau zle  s'instruire, un
gosme paresseux transpercer cet accoutrement de soeur charitable
qui avait fait l'merveillement de la bonne madame Du Toit. Une
fois marie, et malgr un rel amour pour Albric, Isabelle tait
redevenue elle-mme en devenant heureuse, et tait redevenue
Voulasne en redevenant elle-mme. Voulasne, elle ne songeait qu'
se distraire,  se laisser porter et agiter par la vie extrieure,
et, faute d'un tel mouvement, tombait en une torpeur insipide,
tat inadmissible absolument chez les Du Toit. Chez les Du Toit,
la vie tait rgle une fois pour toutes et compose exclusivement
de devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de trouver
agrables si l'on tenait absolument  avoir du plaisir. Albric,
rompu aux austres plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa
jeune femme, se trouva quelque temps perplexe. Il s'ingniait
 tablir un compromis entre ses habitudes disciplines et la
mollesse propre  Isabelle. Installs dans un appartement  eux,
chez eux, indpendants en somme, ils se partageaient galement, 
jours fixes, entre les deux familles. Isabelle tait d'un naturel
fort doux. Albric aussi. Ce n'tait pas qu'Isabelle rcrimint,
ou exiget, mais elle avait besoin d'agrments qu'Albric et
jug inhumain de lui refuser. Il arriva une chose que de plus
avertis que moi eussent pu prvoir, c'est qu'aprs quelques mois
de concessions faites  Isabelle, Albric se laissait gagner par
le got des distractions quelles qu'elles fussent, par cette
espce de lourdeur qui vous entrane  descendre dans Paris chaque
soir, par ce got pour l'oubli de soi, par cet tourdissement
quasi niais, quasi spirituel, quasi rpugnant, quasi savoureux,
que vous procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs
dits parisiens. A la compagnie de son pre, de sa mre, cent fois
suprieure en ressources profondes, il prfra bientt celle de
ses beaux-parents, stupides, mais si faciles, si dpourvus de
sens critique, et  un tel point incapables de vous adresser une
observation, de vous donner mme un avis! de ses beaux-parents
qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu qu'il ft
de leur bande et de leur perptuelle fte. Comme dans toute la
nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur
les habitudes d'activit les mieux contractes. Les Du Toit, 
cent lieues d'avoir prvu pareil dtournement, et qui s'taient
flatts au contraire de gagner  eux leur belle-fille, taient
stupfaits, dsols, effondrs. Les Voulasne, eux et leur
entourage, ne jugeaient pas la chose, ne la remarquaient mme pas:
Albric tait avec eux, tant mieux! car plus on est de fous plus
on rit.

Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges venus de
familles analogues  celle des Du Toit! Notre monde, et j'entends
par l celui qui tait rsolu  mener la vie joyeuse et sans
entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour
en s'entranant mutuellement au confort, au bien-tre, au luxe, 
une lgance audacieuse et  une bravade du lendemain qui n'allait
pas parfois sans un certain courage. Tout y tait au rebours des
anciennes moeurs de la bourgeoisie franaise, essentiellement
composes de contrainte, d'abstention, de prudence craintive,
d'conomie de toutes les forces et de terreur de l'opinion.
C'tait une socit qui semblait s'tre retourne bout pour
bout, la rserve ayant  sa place la dilapidation; le souci de
l'avenir, du sort des enfants, de la maison, du nom, obstru
par la frnsie de consommer pendant que notre propre jour luit
encore; l'argent jadis volontiers secret: maintenant, la jactance
d'une fortune souvent fictive; les femmes, les familles entires
ne craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles,
le seul nom, imprim dans une feuille publique, froissait une
pudeur que j'ai bien connue: dsormais les efforts et le but des
femmes, voire des familles, tait qu'il ft parl d'elles, et il
n'y aurait pas grand paradoxe  ajouter: de quelque faon que ce
ft. La discrtion, le silence, le vase clos o tant de groupes
ont prpar des valeurs relles, semblaient des geles ou des
tombeaux; et qu'importait  prsent la valeur relle, si la parade
et le boniment en donnaient l'illusion  un public jobard et
dgrad?

L'volution du mnage d'Albric eut pour moi des consquences fort
inattendues et des plus graves. Comme tout s'enchane dans la vie,
mon Dieu! et par les moyens les plus loigns de tous ceux qu'on
et pu se plaire  prvoir!... Ds que j'avais connu les Du Toit,
j'avais souhait me rfugier quelquefois prs d'eux. Les Du Toit
de leur ct semblaient aussi m'avoir reconnue; et ils m'avaient
fait des avances. Cependant nous en tions demeurs l.

Madame Du Toit me rencontra une aprs-midi aux Champs-lyses
o j'allais dans ce temps-l, rgulirement, promener ma petite
fille, parce qu'il y avait de la coqueluche au parc Monceau.
Suzanne commenait  marcher seule; j'tais grosse de son futur
petit frre; nous parlmes naturellement des enfants; madame Du
Toit me flicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux
yeux, les peines que les siens lui avaient causes.

--Et quand vous allez tre grand'mre, lui dis-je, ce sera 
recommencer!

Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais elle hocha la
tte:

--Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mre: ce
n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, d'avoir
des enfants!...

Je m'criai:

--Dans un certain monde!... mais heureusement que...

--Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que j'entends
par l. Vous avez d trop souffrir, ma chre enfant, avec votre
nature dlicate et votre parfaite ducation, des milieux auxquels
je fais allusion, pour ne pas deviner mon chagrin...

Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympathique,
par la maternit. Elle me fit ses confidences; elle en provoqua
de ma part, et sut, par l, m'tre agrable. Mais tout ceci avec
du tact, sans prcipitation excessive, sans dbordement. Elle ne
parlait d'elle-mme qu'en s'en excusant pour ainsi dire, et en
essayant d'envelopper son propre cas, qu'elle ornait d'ides, de
citations trs appropries. Elle m'en imposait comme tous les
esprits plus et mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser,
sans me gner mme. Nous bavardions bientt comme de vieilles
amies.

Je l'tonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut s'tre trompe
en m'numrant mes maux, attendu que je ne m'levais pas contre
un tat de moeurs qui en tait responsable; elle tait entire
et exclusive, elle tait convaincue que le monde sans principes
et sans culture morale tait corrompu jusqu' la moelle.
L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi qui vivais,
depuis plusieurs annes, au milieu de ce monde, et qui avais
t par lui blesse, je ne le jugeais point cependant d'une
faon si dfinitive. L'animation de notre premier entretien
vint de ce diffrend. Je lui citai maintes femmes qui, sous les
dehors les plus vapors, taient, au demeurant, excellentes
et trs pures; je lui disais: Les apparences de ce monde-l
sont aussi trompeuses que l'est, par exemple, le thtre qui
prtend reprsenter la vie, et qui, en ralit, attire le public
en l'pouvantant par des moeurs aussi indites qu'inexistantes;
ici, c'est une coquetterie de paratre sans conduite comme c'en
est une, ailleurs, de paratre vertueuse; le bon naturel et le
mauvais se retrouvent de part et d'autre. Elle me rpliquait que
j'tais trop bonne et trop jeune, que le mal passait inaperu 
mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne tait des plus
pernicieuses, car c'est avec ce libralisme qu'on encourage ou
facilite toutes les dcadences.

Je me laissai entraner par madame Du Toit  mener ma petite
fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui
tait d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les
Champs-lyses saupoudrs de poussire. Je rencontrais au
Luxembourg madame Du Toit qui, pour une onde, pour un nuage
menaant, voulait  toute force m'abriter chez elle, rue de
Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus
pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans
parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout  fait
 l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur
moi pour le ramener. Elle disait le ramener, comme si le cher
Albric et embrass quelque schisme.

A voir le jeune mnage de plus prs, je ne tardai pas 
m'apercevoir qu'Albric, aprs avoir oscill un moment entre les
parents de sa femme et les siens, tait all vers ceux  qui il
et t le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur
ft pas venu! Albric, qui n'tait pas un sot, mais qui avait
le tort de ne vouloir blesser personne, avait jug que ne point
partager les divertissements de ses beaux-parents c'et t rompre
avec eux, car aucune bonne raison ne leur tait accessible, tandis
qu'il comptait sur l'esprit suprieur de son pre et sur la bont
de sa mre pour lui passer cette complaisance envers les parents
de sa femme.

Ainsi, et par une malignit des choses qui souvent dans la vie m'a
frappe, de deux familles, l'une intelligente et l'autre borne,
c'tait la borne qui l'emportait en influence,  cause et en
raison mme de son inaptitude  concevoir quoi que ce ft, hormis
son troit et goste plaisir.

Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer son jour, surtout
lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu, je sentais bien
qu'elle m'employait  lui ramener son fils en agissant sur
Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prtait
des revues et des livres, et je croyais faire une bonne action en
contribuant  empcher ce pauvre Albric de s'engager davantage
dans une socit de ftards. Je venais donc aux jours de madame
Du Toit. Il y avait l toutes les femmes de la magistrature et du
barreau, la plupart honntes mres de famille, sans coquetterie;
on parlait surtout collges et pensions, rougeole, scarlatine,
projets ou souvenirs de vacances, Suisse ou petits trous pas
chers. Les plus entendues taient proccupes de l'avancement
de leurs maris; les infortunes conjugales taient matire 
chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup
encore  favoris, dans ce temps-l, et en redingote de drap,
boutonne; quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'
des stagiaires, qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse
grosse de cinq mois, mais parce que j'tais mieux mise que la
plupart des autres femmes.

Mon Dieu! que l'on tait loin, l, des Kulm ou des Lestaffet! On
m'y prsentait beaucoup plutt comme petite fille de magistrat
et comme fille d'avocat renomm que comme femme d'architecte.
Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mre,
amene de force par son mari, car elle ne s'tait jamais soumise
 des obligations, et la mine aussi boudeuse qu'au temps o,
chez ses parents, on ne mettait pas d'empressement  lui donner
son Albric... Elle venait  moi d'assez bonne grce, parce que,
chez les Du Toit, c'tait encore moi la moins rive gauche,
disait-elle. Elle tait jolie, trs lgante, un peu trop
parfume, mme pour la rive qu'elle habitait.

Moi, j'tais contente de rencontrer l M. Juillet dont la
causerie me plaisait toujours. Il n'y venait pas rgulirement,
mais lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me
paraissait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutt
se laissait entendre par moi en particulier, car, crainte de lui
dplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait
devant moi, sur le contraste des milieux si divers o il voyait
que je passais tour  tour et qu'il connaissait, l'un et l'autre,
mieux que moi. Il lanait, contre l'un et l'autre, des traits
aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la raction,
comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans
quelque socit que l'on soit, on ne peut manquer de trouver
 redire. Ce qui l'tonnait en moi et me rapprochait de lui,
c'tait qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses
pigrammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractres
de l'espce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que l'on
peut tre profondment srieux et admettre la raillerie, et aimer
la raillerie, et la pratiquer sans laisser entamer par elle le
sentiment de gravit que la vie nous inspire.

--Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se moquent 
fond, sans plus croire  rien, mme pas  leur moquerie qui n'est
qu'un procd, et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand
notre race tait plus pure ou la vie moins use, si vous aimez
mieux, le rire, avec toute sa malice, chtiait les moeurs et ne
les dtruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que
je plaisante le dessus de chemine, les tableaux et les meubles
de ma bonne tante Du Toit, que je manque le moins du monde, en
mon coeur,  vnrer cette trs digne et excellente femme... Ce
n'est pas parce que je n'aborde plus mon cousin Albric sans
lui glisser  l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: On
ne peut contenter tout le monde et son pre!--ce qui le met en
fureur,--que je manque  mon affection trs relle pour ce brave
garon.

On aurait eu, en effet, bien du mal  garder son srieux devant
l'attitude d'Albric chez sa mre. On et jur qu'il rentrait
d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un petit
garon, comptait  tout moment que madame Du Toit allait lui
donner la fesse, publiquement, pour avoir dcouch. Et M. Juillet
disait:

--C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici sa
matresse!...

Tel tait un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop parfume,
la trop lgante Isabelle.

Je demandai  M. Juillet sa franche opinion sur le mariage
d'Albric:

--Mais, ce n'est pas son mariage qui est bte, disait-il, c'est
lui! Et il rendra son mariage absurde  cause de son urbanit trop
exquise. La petite Voulasne, mal leve, ou pas leve du tout,
mais je parie qu'elle vaut la plupart des pimbches que lui et
choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... Mais, ce
qu'il fallait, c'tait avoir le courage,--si courage il y a,--de
tenir  distance les parents Voulasne...

--Vous en parlez  votre aise! rpliquais-je  M. Juillet. Mais
Isabelle aime infiniment ses parents! Elle a jou toute sa vie
avec ses parents comme avec des camarades. Ses parents ne l'ont
jamais gronde, jamais contrainte, jamais ennuye: il y a un
attachement tout particulier des jeunes filles mal leves 
leurs parents, c'est une espce de complicit... Isabelle n'et
jamais consenti  s'loigner de sa famille...

Je me souviens que nous fmes interrompus par madame Du Toit,
qui, nous voyant causer trs attentivement, et  part, venait
s'enqurir de ce qui nous absorbait  ce point. M. Juillet lui dit:

--Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intrts!...

Elle lui avait confi,  lui comme  moi, ses soucis. Elle comprit
aussitt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et leva
les yeux au ciel, appelant sa bndiction sur notre entreprise
commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir sur cette
entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prvue. Je
crus devoir lui confesser que notre premier change de vues tait
assez pessimiste.

--Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une bonne oeuvre 
accomplir, ne l'oubliez pas: une bonne oeuvre!...

Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet,
 cause de ce qu'elle appelait son esprit sarcastique, et
parce que, tout intelligent qu'il ft reconnu, il n'avait pas de
situation officielle et stable. Son intelligence mme paraissait
trop vive, et inquitante, car elle faisait constamment le
tour complet de chaque chose, en la considrant avec une gale
complaisance, des points de vue les plus opposs. Cependant tous
les articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publis,
jusqu'ici, taient  conclusion trs propre  rassurer la famille.
Ses articles comme son ouvrage avaient t, je le voyais bien,
fort remarqus; nanmoins, j'entendais qu'on lui reprochait je ne
sais quelles contradictions. Il rpondait: La vie est un champ
d'expriences, les paroles un moyen d'essayer les ides; la vie
passe; les paroles volent; les crits restent. Eux seuls comptent,
ils sont le rsultat. Mais madame Du Toit devait trouver la vie
et les paroles de son neveu aussi louables que ses crits, du jour
o son neveu partait pour la croisade en ma compagnie.

Le singulier dpart! Prmdit? voulu? Aucunement. Par personne.
Il dpendait d'un mot jet au hasard. Que d'entreprises, que
d'aventures n'ont pas d'autre fondement!...

En me parlant de son neveu, entre nous, madame Du Toit disait
 prsent: votre alli, pour me rappeler la bonne oeuvre 
accomplir de concert. Point d'alli qui pt tre pour moi
compromettant, vu la situation o j'tais, situation qui dut mme,
bientt, interrompre mes promenades au Luxembourg, ma croisade et
mes visites chez madame Du Toit!...




XI


Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment
de la naissance de mon petit garon. Elle ne venait  peu prs
point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour
sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut trs utile. C'est
un avantage que d'avoir prs de soi, en ces moments-l, une femme
d'autant d'ordre et d'exprience. Elle me procura un mdecin plus
srieux, plus consciencieux et quatre fois moins coteux que celui
qui m'avait soigne lors de mes premires couches, et, comme il
me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dnicher
dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On
connaissait l'levage des enfants dans le monde de madame Du
Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et mme
sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amiti se trouva
consolide  la suite de ces quelques semaines, et aprs une
connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son
entourage une rputation qui me flatta, je l'avoue.

Je m'tais accoutume jusque-l, dans le monde des Voulasne, Kulm,
Lestaffet et Cie,  me contenter de l'tat d'trangre  peu prs
tolrable; et, mon Dieu, mes annes de jeunesse m'avaient  ce
point rompue  ne pas vivre pour mon agrment, que cela pouvait,
 la rigueur, continuer. Mais j'prouvai une grande douceur  me
sentir estime, et estime pour ce qui, en moi, tait vraiment
moi-mme, et non pour les complaisances, concessions ou petits
tours de force destins, ailleurs,  me faire seulement agrer.
Mon amour-propre fut trs sensible aux hommages dont je me vis
entoure chez madame Du Toit.

J'y retournai ds que ma sant me le permit, entre mon norme
nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et
plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de
diarrhe infantile et au choix d'une plage pour les marmots  la
prochaine saison. Pendant toute une anne, mon dernier n, que
nous avions nomm Jean, tant assez dlicat, ces conversations
m'intressrent mme plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en
tonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait
une chose qui m'absorbait tout entire, c'tait la sant de
mes enfants; aucune proccupation du mme ordre, autour de moi,
ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y
rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet
me taquinait  ce propos, sans me piquer le moins du monde.

Il m'annonait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa
tante parce qu'il se trouvait dpays dans une nursery, et il
avait mme confi  sa tante elle-mme, qui me le rpta, qu'elle
russissait  faire de moi une popote comme toutes ses amies,
que les femmes intelligentes taient rares et que ce qu'elle
pratiquait l tait un touffement criminel. Je revois toujours
la bonne madame Du Toit redisant l'expression: un touffement
criminel! Elle en riait, car elle tait faite aux paradoxes de
son inquitant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais,
et elle tait flatte que M. Juillet, sous cette forme dpite,
reconnt lui-mme en moi, outre les qualits qu'il prisait, lui,
pour son agrment personnel, celles que sa tante plaait au-dessus
de tout. M. Juillet ne mit pas  excution ses projets de ne plus
reparatre au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurt
qu'il ne contribuerait certes pas  rendre la femme d'Albric
aussi bourgeoise que moi, il y travaillait tout de mme un peu
avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me
manifestait, malgr lui, une sorte de vnration.

Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec
elle pour retenir son attention, et encore ne se prtait-elle
qu'au plaisir de la factie, et puis, aussitt, son esprit
s'vaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait
rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport  leur caractre
rasoir ou rigolo. A la notion de la valeur morale son esprit
tait impntrable. Cette lacune, pour moi si stupfiante,
produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrme
de la vie. Elle tait sans antipathie et n'en inspirait aucune,
car nul dfaut ne l'indignait et sa bonhomie dsarmait ceux
qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,
trouvait prs d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait
jamais gote dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon,
de sa famille, et il s'abandonnait  la tideur d'une vie assez
saugrenue, mais si aise! Il n'tait pas, il ne serait jamais,
lui, un contempteur des moeurs traditionnelles; il ne se ferait pas
davantage l'apologiste des moeurs opposes, mais il apprciait, au
fond de soi, la sduisante mollesse et le laisser aller d'une vie
dpourvue de tout commandement et de toute sanction.

M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au
srieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une
croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand
plaisir  sa tante.

--Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albric a fait
prcisment le mariage qu'il mrite. Albric n'a jamais compris
ce qu'il y avait d'auguste dans l'ducation que ses parents se
sont extnus  lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes
minents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs
rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'lever
plus encore: supposez qu'Albric et entretenu cette illusion par
un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son pre, on
l'et pouss  des emplois dont il n'est certainement pas digne.
Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa
nature mdiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel
en lui: elle dtruit en un clin d'oeil l'chafaudage savant, mais
arbitraire, combin par une famille hors ligne; elle le fait
dgringoler  son niveau vritable o il se trouve, lui, comme
vous voyez, tout  fait bien!...

Il n'tait pas trs encourageant, M. Juillet, dans la croisade
entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albric
et d'Isabelle l'intressait peu! Il en revenait toutefois de
lui-mme  cette question, lors de nos rencontres, parce que
c'tait le pacte convenu entre nous et devant l'autorit de madame
Du Toit; mais il s'en vadait vite, en biaisant avec une rouerie
qui ne m'chappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire
que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant
toutes choses  agiter des ides, et il avait un insurmontable
ddain pour tout ce qui ne fournissait pas matire  ce jeu
suprieur. Le cas d'Albric et d'Isabelle tait un prtexte
excellent, il est vrai,  mille rflexions,  ma porte, sur les
moeurs, les caractres, la vie; mais d'Albric et d'Isabelle, mon
Dieu! que son souci tait loin!

Ce que j'apprenais en coutant M. Juillet, et sans y prendre
garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjou, 
rflchir et  mditer, que je recevais de lui, me causait une
sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais
comparer l'effet qu' la belle coule de lait qui passait du
gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse
de mon enfant. Je ne songeais pas  m'crier: Comme c'est bon!
que cela me fait de bien! parce que, grce  mes proccupations
maternelles, j'tais garantie de toute exubrance et mme garantie
de croire que je pusse prouver quelque chose d'tranger  mes
deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir,
avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui tait mon
aliment. Cette nourriture spirituelle m'tait offerte au moment
mme o, par la maternit, toute une portion de moi-mme et, me
semblait-il, tout mon coeur venaient de recevoir satisfaction et
triomphaient. Je me croyais comble; je me sentais heureuse.

Ah! la charmante poque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait
pas  la fois? Il me semblait que mon mnage tait beaucoup plus
heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il
y avait donc de chang? Mon mari, incorrigible, avait toujours
Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il
ne faisait pas de brillantes affaires, cela tait vident, si
je considrais le budget qui tait le ntre. Nous tions bien
tasss dans notre petit appartement depuis que notre seule pice
de rserve tait abandonne  la nourrice et au petit Jean, et
ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup
d'ennuis par sa soeur qu'il ne voyait plus et m'interdisait
absolument de frquenter, et il avait t affect, d'une faon qui
m'tonna, par la mort de son vieux pre. Du vivant du bonhomme, il
le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait
rserver toute son indulgence pour sa mre: il le pleura pendant
des semaines avec un vritable chagrin. Est-ce qu'il avait un
coeur cach?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais
beaucoup moins. Sous le prtexte, d'ailleurs vraisemblable, que
l'appartement tait encombr, il allait  ses ateliers aussitt
aprs le repas; il voyait d'un bon oeil mon amiti avec madame Du
Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et
la renomme dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait
respecter jusque dans son monde  lui; car c'tait ainsi!... En
tout ce qui dpendait de moi, mon mari semblait tre parvenu 
ses fins; malgr mon origine provinciale, je m'tais assouplie
aux exigences de Paris; malgr l'blouissement et les prils de
Paris, j'avais gard de mon ducation premire ce sur quoi il
avait fond prcisment le plus d'espoir; j'tais assez exactement
la femme qu'il s'tait propos d'avoir; et maintenant que je lui
avais donn, en outre, une petite famille, loin d'tre pour lui
un motif d'inquitude, je lui reprsentais la paix du mnage
assure; il se reposait entirement sur moi, et,  cause de cette
scurit mme, je sentais que toute son activit s'cartait de
moi, de son mnage ordonn, pour se reporter, selon les habitudes
que l'on n'a pas menes en vain jusqu' trente-sept ans, avant
de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors.
Je crois qu'il et t retenu davantage  l'intrieur s'il et
acquis le moyen d'avoir un domestique mle, en livre, et de me
procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su
ajouter ce colifichet  son mnage, et il croyait aussi,--comme
Grajat!...--que je lui reprochais secrtement le dfaut d'un tel
luxe. D'ailleurs, il voyageait assez frquemment,  cause de ses
constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux
ou trois jours absent, quelquefois une et mme deux semaines.

Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de
ce qui manquait  mon bonheur: ce qui me manquait, c'tait d'avoir
un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du
temps, je ne pensais plus qu'il pt me manquer quelque chose.
Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air
de dpart, j'aurais d pleurer, n'est-ce pas? si j'avais t tout
 fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Mme, depuis
que j'avais des enfants, je ne m'inquitais pas aprs le dpart de
mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer
une dpche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dpche,
et un jour, je le confesse, la dpche me surprit... J'en devins
toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: Mais, madame,
c'est la dpche de monsieur! Ma petite fille aussi,  prsent,
pensait tellement  son pre et parlait de lui si souvent que,
c'tait vident, je pensais  lui moins qu'elle... Je l'appelais
papa comme les enfants; j'tais heureuse d'avoir enfin trouv ce
terme familier qui m'pargnait de le nommer par son prnom.

Cependant, quand je me reporte  l'poque dont je parle, il me
semble que j'tais heureuse. J'tais contente de moi, je croyais
fermement ne m'tre pas trop mal tire d'une situation qui avait
failli tre si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait
d'aise. Pour la premire fois de ma vie, je sentais une espce de
dilatation en tout moi-mme. Et cela tait visible aux yeux de
tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, 
la faon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis
et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me
disaient que j'tais jolie; les hommes, c'tait plutt chez madame
Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette faon
dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans consquence...




XII


Ds les premiers temps de ma vie  Paris, j'avais remarqu qu'une
priode de l'anne soulevait un peu partout, dans les familles,
des difficults. C'est la priode dite des vacances, pendant
laquelle il faut s'loigner de chez soi. Nous autres, en province,
il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succder les quatre
saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans
songer jamais  nous demander quelle figure elles eussent pu faire
ailleurs. Il en devait tre dsormais tout autrement. L'anne de
l'Exposition, nous emes un prtexte pour demeurer chez nous;
mais la suivante, dj, la question des vacances s'tait pose.
Comme il tait  prvoir, mes vieux parents avaient tout de suite
offert de nous accueillir  Chinon; c'tait, d'ailleurs, le
sjour qui me paraissait,  moi, le plus agrable, et j'tais
fire de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que
je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne
nous donnrent point les bons rsultats esprs. Je ne croyais
cependant pas avoir t gagne par Paris, mais j'avais t touche
assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir 
l'aise entre mes grands-parents et maman,  qui je devais taire
la plupart des sujets qui me proccupaient, mes malaises moraux,
mes tristesses intimes, les moindres dtails sur la famille de
mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient t
bouleverss. La rserve  tenir vis--vis d'eux m'tait  prsent
plus pnible que celle dont je souffrais au milieu du monde le
plus hostile. Et de celui-ci mme j'avais, peut-tre, malgr tout,
adopt quelque chose: le prjug qui fait que la vie de province
semble bien petite, bien troite et systmatiquement ignorante de
la fameuse dcouverte que Paris croit faire chaque matin et chaque
soir: fume, vapeur, vains bruits ds le lendemain, mais qui nous
enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela,
mon mari, si patient  Chinon durant mes longues fianailles, y
tait pris d'un mortel ennui, inventait mille prtextes pour le
fuir, y produisait  mes parents et  nos connaissances le plus
dplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre
mnage tait dfectueux.

Par-dessus le march, nous fmes favoriss, cette anne-l,
d'un t torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon
expos contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite
fille en souffrit; mon mari dclara que le climat de ce pays
tait mortel. Qu'on juge de l'tat de ma famille, l'anne
suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les
mdecins, que leur vieille maison, que leur jardin plant par
leur arrire-grand-pre, que leur ville o j'tais ne, moi, et
o j'avais pass sans maladie mon enfance, ma jeunesse, taient
dangereux, au premier chef, pour la sant de ma fille! D'autre
part, nous n'tions gure en fonds pour nous payer une saison 
la mer; notre embarras tait grand. Moi, je disais  mon mari:
Mais nous allons avoir le parc Monceau  nous tout seuls!... Il
accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais got, et il
avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires.
Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitrent 
Dinard. Une saison dans un des petits trous dont il tait si
souvent question chez madame Du Toit nous et cot moins cher
que le sjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec
les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker,
les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure
foi du monde, donnait tte baisse dans ce faste. Il chrissait
tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'anne prcdente,
tempter  cause de la sant de Suzanne compromise  Chinon; eh
bien!  Dinard, cette enfant eut  souffrir d'une indisposition
qui lui fut beaucoup plus nfaste que la chaleur de Touraine:
cela ne compta point. Le papa disait: Au moins, ici, est-elle
entre les mains d'un excellent mdecin! Il tait parfaitement
tranquillis parce que sa fille, mme gravement malade, tait
entre les mains d'un mdecin excellent. Et je le sentais sincre.
L'anne suivante, o il fallut  tout prix me montrer  Chinon,
sous peine de blesser irrmdiablement mes parents, il se contenta
de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur.
Un sort malin voulut qu'elle ft, cette fois-ci, prcisment,
accablante. Nous en fmes incommodes, moi autant que mon enfant.
J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y
plus revenir avant la fin de septembre. C'tait rouvrir moi-mme
la question pineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer 
Paris.

Et voici que mon amiti nouvelle avec la famille Du Toit, ou,
si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir 
prsent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances.

Madame Du Toit ne consentait pas  se sparer de moi pendant
une priode aussi longue. Madame Du Toit,  qui je n'avais pas
cach les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement
rsoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants 
passer sept ou huit semaines dans sa proprit de Fontaine-l'Abb,
en Normandie. L, rien  redouter de la canicule, sous des
ombrages sculaires et si abondamment arross par les pluies;
l, en rase campagne, point d'pidmies: de l'espace, de l'air,
et, ajoutait ma vieille amie, presque rien de chang dans nos
habitudes, quant aux figures...

L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui
dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement
avec nos convenances personnelles, mais avec la faon dont ma
famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire,  Chinon, si je
me laissais hberger,  la campagne, chez des trangers, plutt
que chez eux?

Nous en tions l, et nous discourions  perdre haleine sur
l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter
un parti, lorsque la dcision nous fut fournie par une visite
inopine du jeune mnage Albric. Albric et Isabelle, nous n'y
songions pas, se trouvaient agits par la question des vacances
tout autant que nous-mmes; ils avaient deux familles  contenter:
les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard tait gche sans
la prsence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de
leurs mdecins d'aprs laquelle le bord de la mer tait nfaste 
Albric. Quant aux deux poux, ils taient d'accord; ils voulaient
aller  Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abb.

--Mais, votre sant? dis-je  Albric, l'opinion des mdecins?...

Albric se moquait des mdecins. D'ailleurs, il rpliquait
galamment:

--Il y a aussi la sant de ma femme. Isabelle est accoutume aux
bains de mer.

--Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre
tout le monde d'accord: passez trois semaines  Dinard, le temps
de la saison, et le mois de septembre  la campagne; c'est logique.

Isabelle me dit:

--Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au
bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et
maman sont fchs comme si nous n'y tions pas alls, a c'est
rgl. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont
l'intention de faire un voyage, peut-tre en Italie, et de nous
emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!...

Albric sourit. Il dit qu'il s'tait ras au manoir depuis sa
tendre enfance.

Je ne souponnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en
cette affaire.

Eh bien! voil. Ils venaient me dire, tout uniment, que si
j'acceptais d'aller au manoir, pour tre agrable  madame
Du Toit,--car ils ne concevaient mme pas que cela pt me
plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un
mot, tait fricass.

--Comment cela?

--Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez  Dinard avec
nous, dit Albric, maman se console parce qu'elle s'imagine
que ce n'est pas du temps compltement perdu: vous allez nous
y travailler... Oui... enfin, vous allez travailler au salut
de notre me... Ne vous dfendez pas! c'est son ide... Je la
connais, maman, peut-tre!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange,
j'en rponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'meute, c'est
la rvolution. Nous  Dinard, vous  Fontaine-l'Abb... Oh! a,
alors!...

Albric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: C'est la
gaffe!... et me faire entendre par l qu'il ne doutait pas que sa
mre ne m'et invite que pour l'dification de ses enfants.

Pour achever de me convaincre, Albric m'esquissa un petit tableau
du sjour au manoir qui tait de nature  m'en dtourner, quand je
m'en fusse dj fait ouvrir la grille.

Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albric! Que leur
dmarche ft de la plus grave indiscrtion, ils n'en avaient cure;
qu'elle me mt dans le plus grand embarras, voil qui leur tait
bien gal! J'tais bon type, comme ils disaient eux-mmes, mais
je n'aimais pas que l'on se jout de moi. J'tais en train de me
creuser la cervelle, afin de trouver la rponse qu'il fallait,
lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assist 
l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un
mot:

--Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est juge:
n'avez-vous pas crit ce matin  madame Du Toit que vous acceptiez
son invitation?

La lettre n'tait pas crite, il est vrai, mais elle le fut un
quart d'heure aprs.

       *       *       *       *       *

C'tait, ma foi, un fort joli chteau que le manoir de
Fontaine-l'Abb, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous
apparut, au dbouch d'un bois pais o madame Du Toit nous avait
invits  faire une petite prire prs de la source, lieu de
trs ancien plerinage, qui donne son nom au pays. Aprs l'avoir
devin, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des
chtaigniers, si bien galis par en bas, je le vis tout  coup,
entier, ses trois corps de logis d'poques diffrentes juxtaposs
simplement: un gros pavillon carr, sur la droite, coiff d'un
immense toit Louis XIII; le centre, moins lev, allong, simple,
noble, pareil  un bon vieil htel cossu du Marais; une aile enfin
ajoute au XVIIIe sicle; tout cela sans faon, s'harmonisant si
heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne ft pas
avec nous pour apprcier une si raisonnable architecture. Comme
nous abordions le chteau par une pelouse spacieuse et doucement
incline jusqu'au petit pont flanqu de deux lions de pierre, qui
traversait le foss, nous discernions trs nettement la lanterne
au-dessus du pavillon central, et par del, la campagne lointaine
et feuillue qui semblait s'vanouir dans la brume.

Je dis  madame Du Toit:

--Comme vous tes discrte!... Je ne vous ai jamais entendue
parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez dcrit
une maison de campagne ordinaire.

--J'y ai toujours vcu, l't, me dit-elle, depuis mon enfance,
c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous
voyez que mon fils, lui, ne le trouve gure sduisant...

Mon fils... Ah! je vis que ce serait l le point pineux de
notre sjour, et que peut-tre le chteau ne m'avait tourn que
sa plus jolie face. L'absence d'Albric nous promettait un sujet
de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet ft l pour me
soutenir! tait-il l? Y devait-il seulement venir? On ne m'en
avait rien dit, mon alli tant absent de Paris quand le sort de
nos vacances s'tait dcid.

M. Juillet n'tait pas  Fontaine-l'Abb, je m'en aperus au
dner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-tre,
quelques jours, entre deux excursions; il tait, comme beaucoup
de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition
chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions 
table, en trs petit nombre et presque entre femmes, les vacances
des cours et tribunaux n'tant pas ouvertes, et il y avait une
demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre  part que
lorsque seraient arrivs ces messieurs. Ma Suzanne tait dans la
joie, malgr l'absence de son pre. Ds que je fus tranquillise
pour elle au sujet des fosss emplis d'une eau courante, mais que
je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer
qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des
magnifiques soires d't que nous pourrions goter l.

L'intrieur tait trs simple, garni presque partout de meubles
de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait
comme de vieilleries qui eussent d tre au grenier; il y avait
aux murs quantit de gravures et d'estampes colories. Le seul
meuble moderne tait un piano, un piano  queue tout rcemment
accord,  propos duquel on me dit: J'espre bien que vous allez
vous y remettre!...

La salle  manger et le salon, une grande bibliothque aussi,
prenaient l'air par la faade oppose  celle qui m'avait souri
 mon arrive. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied
sur une terrasse dalle, orne de grenadiers en caisse, et qui,
par une douzaine de marches enjambant le foss, donnait accs aux
alles du parc.

--Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe.
Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on
appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose 
la promenade, on la fauche, voil pour le parc; mais je vous
montrerai mon potager...

Pour le premier soir, nous restmes assis sur la terrasse entre
les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journe un peu
d'orage, de lourdes nues couraient encore dans le ciel et on
recueillait la fracheur comme une raret prcieuse.

Il me semblait n'avoir rien got d'aussi bon depuis des annes.
Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes
penches sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau
imitait le bruit infinitsimal du poisson qui gobe une mouche 
la surface; et il y avait un parfum indtermin qui venait des
feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauche ou de la nuit mme.

A part un vieux clibataire, nomm M. Froulette, qui tenait 
faire l'empress et le boute-en-train, les quelques htes de
madame Du Toit taient paisibles et troublaient peu le beau
silence. Moi, je n'ai jamais pu tre tmoin de ces moments du
soir,  la campagne, sans que mon coeur se contracte; et il est
curieux que cet effet soit en moi  peu prs le mme que celui
d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comble de bien-tre,
et j'en suis  me demander si cela ne me procure pas la vision de
toutes les choses heureuses que j'ai rves, appeles perdument,
et qui m'ont fuie... C'est  moiti le bonheur,  moiti la
dception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois,
que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le trouble
plus dchirant qu'une peine relle, et plus attrayant que le
bonheur dfini.

Lorsque j'eus couch mes enfants, j'ouvris ma fentre, une
vieille et haute fentre  crmone avec des volets intrieurs
et donnant sur un balcon  appui de fer. On voyait la lueur de
la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle
rendait plus sombres, auprs de moi, les dessous obscurs des
platanes qui flanquaient le chteau,  droite comme  gauche.
De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement,
un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une
lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit
tranquille, et se balanait, d'une faon tantt plaisante et
tantt pnible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix
de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers,
continuait  faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit
des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur
proccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie;
l-bas, partout, la nuit de la majestueuse srnit des choses,
qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber
 genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discut devant
moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup tonne
en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre
que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que
de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne
rsulte pour nous qu'un tat d'exaltation assez vague, dont nous
ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain,
si ce n'est des images  rendre nos penses plus sensibles, et qui
mne infailliblement  l'ennui,  l'inaction,  la dsesprance.
Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il
et t l, ce soir, et s'il et vu cette belle nuit!...

Je pris la rsolution de faire de mon sjour  la campagne une
retraite, un peu analogue  celles qu'on nous imposait au couvent,
chaque anne. Cela consistait  teindre pendant plusieurs jours
tous les bruits de la vie, et, sous l'oeil de Dieu,  se retrouver
soi-mme,  renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y
ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux
femmes qu' de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour
commencer de suite, en me couchant, ces opportunes mditations
sur moi-mme. Mais les images de la belle nuit couvraient mes
tentatives de rflexion, avec cette impertinente assurance que
mettent toutes les choses qui flattent les sens,  se substituer
aux travaux de l'esprit.

Oh! les rveils, le matin,  Fontaine-l'Abb, lorsque, par une de
mes fentres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait,
comme un grand cri de joie! Malgr mon got de sommeil prolong,
je sautais  bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse
embaume et heureuse qui est dans l'air matinal pntrait en
tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses.
Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des
bois, m'arrivait avec le soleil par une grande troue entre les
feuillages dchiquets des platanes; et, par la mme ouverture,
un champ trs loign, de seigle ou de bl, apparaissait, o une
faucheuse, tire par un cheval, avanait lentement, virant  angle
droit, rognant insensiblement le beau carr d'pis drus et presss
qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde.
Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un
barrage, se dversait dans un canal souterrain allant rejoindre
la rivire. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient
longtemps,  l'intrieur, en faisant contre les vitres de pnibles
marches forces, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de
zouaves. Pourquoi ce dtail me revient-il agrable, dlicieux?...
Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins
d'aot,  la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds
nus, sur les nattes de paille, me part,  moi si srieuse, un jeu
irrsistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant,
 la grande hilarit de ma petite Suzanne et de la nounou
elle-mme, qui disait, d'un si drle d'air: Oh! Madame a de la
vie!...

Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'tant pas arrivs,
le sjour de Fontaine-l'Abb ne fut pour moi qu'une rcration. Je
m'tais promis de faire retraite en moi-mme: ah! bien ouiche!...
Je rflchissais beaucoup moins qu' Paris; j'avais beaucoup moins
de temps  moi qu' Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les
routes poussireuses, les champs de pommiers clos de haies, les
petits chemins entre les cltures, et l'au del de chacune de ces
haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une valle, son
ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'tais une
marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le
boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se ft jamais
plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnes nous chappions
 l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la
marche, et au dsespoir qui suivait toute arrive du facteur
sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par
jour, je donnais mon bras  la pauvre maman dsole, et elle
m'entranait avec elle au potager.

On parvenait au potager par une alle couverte, o les enfants
jouaient l'aprs-midi  l'abri du soleil ardent; on y voyait une
balanoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois,
un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destin  galiser
le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'
encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas,
noirci par la vieillesse et l'humidit, longeait l'alle, sur
la droite, derrire les troncs d'arbres; sa crte corche en
plusieurs endroits tait toute velue de lichens, et, en passant,
on entendait, de l'autre ct, les hoquets grognons et la toux
de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de
marches descendait au potager, assez semblable  tous les potagers
du monde, mais dont madame Du Toit tait fire parce que c'tait
la partie la plus cultive de son jardin. L, du moins, elle
consentait parfois  cesser de parler d'Albric, pour me donner 
goter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles
ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle
me prsentait entre ses deux doigts dgants tout exprs.

Combien de fois, aussi, au bas de la dernire de ces marches, me
tira-t-elle tout  coup de son corsage une lettre arrive par
le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours
et qu'elle m'avait lue dj, mais o elle venait de dcouvrir
quelques lignes ambigus qu'il s'agissait d'interprter  nous
deux. La pauvre femme! tout en m'efforant de lui prouver
l'inanit de ses imaginations, je la comprenais et j'avais piti
d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec
une telle application taient d'une incurable aridit; c'tait
le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la
semaine de Dinard, texte bcl ou labor avec efforts pour
couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri
quasi comique, destin  laisser entendre la possibilit d'un
dpart pour Fontaine-l'Abb sans nul engagement toutefois de
l'excuter; misrable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus
maladroit tait Albric; Isabelle plus spontane, inaccoutume 
feindre, racontait les farces de sa soeur Pipette, qui n'taient
pas toujours du meilleur got, quoique innocentes, et racontait
d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et
celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albric ne
racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait
et qu'il avait nglig de lire telle lettre de sa femme o,
navement, s'talait le tmoignage du rle tenu par lui en telle
ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se
trouvait pas alors  Dinard, tant retenu par des travaux dans
la Dordogne, sans quoi il et fallu nous livrer, en confrontant
ses lettres avec celles du jeune mnage,  un vritable travail
de chartiste, afin de dcouvrir la vrit, la seule vrit
importante: les Albric avaient-ils ou n'avaient-ils pas
l'intention de venir?

Et tout  coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la
lettre, pour me dsigner un poirier plant par elle, l'anne o
Albric avait fait sa premire communion, un bassin d'arrosage, 
fleur de terre, o Albric avait failli se noyer  l'ge de six
ans et demi: aussi le potager tait-il absolument interdit aux
enfants.

Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre
d'Isabelle se terminait ainsi: Enfin, chre mre, il se passe
ici quelque chose d'assez intressant, de triste ou de gai, c'est
comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute  mots
couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...

Madame Du Toit me dit:

--Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'tre
enceinte...

En effet, cela pouvait avoir cette signification.

--Comment! cela peut avoir cette signification! s'criait madame
Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystre,
pudeur, attente d'une certitude, et jusqu' cette rserve qui est
bien de nos jours, triste ou gai, c'est comme on l'entend! Cela,
c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se rjouir franchement
d'tre bientt mre!...

Madame Du Toit crivit une lettre dbordante de joie, gonfle de
flicitations, mais trs explicite, et qui fit  Dinard l'effet
le plus dplorable, parce qu'on n'y dcouvrait point du tout ce
qui l'avait pu motiver. Albric y vit mme une taquinerie, voire
une satire de la part de sa mre, et lui rpondit sur un ton
fielleux, qui nous valut,  Fontaine-l'Abb, de tristes heures
de lamentation, de discussion dans les alles du potager, dans
les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et
nonobstant les vieilles fuses de l'excellent M. Froulette.

C'est en voyant madame Du Toit  ce point possde d'une seule
ide et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai
l'extrme habilet qu'elle avait dploye, dans les premiers
temps de nos relations, pour me conqurir, car, alors, elle
m'avait charme par une conversation varie, aise, dont elle
tait, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le
fond d'elle-mme, aussitt qu'il se dcouvrait, n'tait qu'une
maternit passionne.

Pour chapper un peu  ses redites et au sentiment que j'avais
d'tre impuissante  la consoler, je me remis un jour au piano.
Lorsque je n'tais ni dans ma chambre  regarder au loin les
travaux des champs ou  me laisser bercer par le murmure
rafrachissant du barrage, ni par les chemins et les routes, 
user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais
de dgourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage.

J'ai dit combien la musique m'avait passionne lorsque j'tais
jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent
d'excution, mais mon mari, insensible  la musique, s'tait
trouv d'accord avec ma grand'mre pour rprouver qu'une jeune
femme se donnt en spectacle et provoqut des applaudissements.
Le renoncement  ce qui m'avait donn d'aussi grandes joies m'et
t bien dur, s'il ne se ft trouv ml  tant d'autres dpits,
 un si grand nombre de sentiments refouls; il avait pass
dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu  Paris de
vrais artistes, j'avais compris combien mes succs de province
taient drisoires, et, quel que ft mon chagrin de dire adieu
 la musique, j'avais fini par donner raison  mon mari de ne
pas croire  cette vocation que mes amis Vaufrenard et mon
cher vieux matre Topfer m'attribuaient  Chinon. Retourne prs
d'eux,  l'poque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert
un instrument, et il ne s'tait pas trouv une personne pour ne
point me fliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon
prtendu talent, de n'avoir plus dsormais qu'une vocation, celle
d'tre une mre de famille et rien d'autre.

Il y avait dans la bibliothque de Fontaine-l'Abb d'anciennes
partitions de Beethoven et de Bach que je me mis  dchiffrer,
une aprs-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux
volets clos, le nez pench sur le papier verg  tranches jaune
serin, qui sentait la poussire, le rat et je ne sais quel parfum
d'amandes sches. Le bourdonnement d'une mouche et toujours
aussi de quelque abeille en dtresse, accompagnait le bavardage de
mes doigts; j'tais seule; il faisait bon dans cette pice, et je
m'y plaisais  renouveler mon motion d'autrefois, avant mme que
j'eusse recouvr ma facilit. Le plaisir aidant, j'eus la surprise
de me voir en possession de tous mes moyens, et me voil de
nouveau transporte, comme au temps o la vie, pour moi, n'tait
qu'illusion et qu'esprance. Ce n'tait pas, je le crois bien,
le seul agrment musical qui m'animait; c'tait, en mme temps
que lui et par lui, la nostalgie de l'poque de ma vie o j'avais
connu une immense allgresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous
mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes
rveries  ma fentre, plus que mes promenades dans la campagne,
voil que ce piano maintenant m'enivrait!

Pendant que je jouais ainsi, l'aprs-midi, dans une tranquillit
bienheureuse que madame Du Toit tenait  faire respecter, j'avais
remarqu plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrire moi,
comme si le pne, mal introduit, et fait ressort tout  coup. Je
m'tais leve  plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour
le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah!  la fin,
par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute
grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis l! On
avait dispos, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du
Nord, une dizaine de siges, et presque tous les htes du chteau
y taient installs, immobiles, et m'coutant dans un religieux
silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments,
une confusion: on tait pris, car on tait l en fraude, en dpit
des traits, et moi, j'tais bien attrape, qui ne prtendais qu'
m'adonner, pour moi seule,  d'ingrats exercices. Mais l'incident
tourna court parce qu'il y avait l, parmi les personnes qui
m'avaient entendue, M. Juillet, arriv depuis une demi-heure,
inopinment,  bicyclette, et qui devait promptement repartir.

Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M.
Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moqut de moi; de
plus, je me disais: Pour un peu de temps qu'il est l, profitons
de la causerie avec lui.

M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de
M. Du Toit, tait beaucoup plus agrable en la seule prsence
de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque
de la mme faon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la
chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de
libre et d'un peu effarouchant tait compens par la sagesse de
ses conclusions. Sa conversation, c'tait un voyage, avec son
imprvu, ses pripties, le charme de son air vif et de ses grands
espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses
frissons, et enfin son retour calme et sr au port d'attache.
On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit,
ses audaces de pense prilleuses. Moi, c'tait cela que j'aimais
dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si
juste! Quelques-uns, je le savais,  propos de lui, murmuraient:
Acrobate! Enfin, comme nous tions enfermes presque entre
femmes,  Fontaine-l'Abb, depuis une quinzaine de jours, la
prsence de M. Juillet nous fit sentir  toutes quelles ressources
commenaient  nous manquer, et on lui fit si bien fte qu'il
ne partit pas le soir mme, et qu'aprs le dner je pus avoir
avec lui une grande dispute  propos de l'influence morale de la
campagne et des beauts de la nature. Mais l, ce fut moi qui, 
la grande surprise, me trouvai tenir le rle dangereux! Ce fut
moi l'avocat de la nature! Mon loquence ne valait pas celle de
M. Juillet, assurment, et mes ides, jointes  ma conviction, ne
purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions
si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement
faire la figure d'une hrtique, moi, tout en invoquant  hauts
cris le grand saint Franois d'Assise  mon secours!... M. Juillet
prdisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqu pour la
nature et pour les beauts physiques, nous aboutirions rapidement
 un paganisme d'Opra, disait-il, sduisant au premier abord,
accueilli avec faveur par les rudits, les sensibles, les artistes
et le troupeau qui suit, mais destin  choir infailliblement
dans la sensualit drgle, dans le matrialisme bestial, dans la
plus basse animalit. Cette opinion me paraissait un peu outre,
artificielle, livresque, elle me mcontentait et me blessait
mme. Il me fcha srieusement, ce soir-l, M. Juillet! et
d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorit, mon parti
 moi tant rduit  la voix de deux jeunes filles et  celle de
M. Froulette: le parti de la jeunesse! dit celui-ci, mais il
n'y avait pas de quoi tre fire. Je lui dclarai tout net,  M.
Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis
en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il
parlait comme un prdicateur de carme!...

Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'tais
fche, bien que l'on s'tonnt de me voir si anime. Mais, ne
voil-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis 
pleurer, mais  pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute
ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si
dilate, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes
pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais
quoi,--je n'ai jamais su ce que je rvais quand j'ai rv d'un
bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appel de
tout mon dsir, tait dtourn de moi, rejet violemment et perdu
 jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit
graduellement avec le cauchemar et je me rveillai plusieurs fois
en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une dchirure de
l'corce terrestre, un gouffre dont la seule pense me tord encore
aujourd'hui les entrailles.

Et le lendemain, ds le matin, apprenant que M. Juillet tait
parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon dsaccord
avec lui, je fus dsole davantage, et je dus m'appliquer toute
la journe  dissimuler ma nervosit, mon vritable chagrin, afin
qu'on n'allt pas s'imaginer que je fusse attriste par le dpart
de M. Juillet!

L'ide qu'on allait me croire attriste par le dpart de M.
Juillet m'aborda tout  coup, ne me fut inspire par aucun fait,
par aucun mot prononc, par aucune rticence, aucune allusion,
aucun signe de qui que ce ft. Et cette crainte n'avait pas t
prcde chez moi par une ide qui s'en pt rapprocher. Je n'en
savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et
me gna. Elle me gna d'autant plus qu'elle me parut en complte
disproportion avec le mince vnement d'o provenait ma tristesse:
mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse
rconcilie avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait 
peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit
 la campagne avait rduit la soire de la veille  l'importance
d'une soire ordinaire, ou que, peut-tre donc, cette soire
et cette discussion n'avaient eu de ralit qu'en moi-mme...
tais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on
tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquitude de ne
plus voir les choses au point vint s'ajouter  ma tristesse. Elle
tait de nature  dissiper et  remplacer ma tristesse; en effet,
si je me lamentais c'tait pour n'avoir pas fait la paix avec M.
Juillet, et tout concourait  me prouver que lui-mme n'avait pas
d s'apercevoir que j'tais fche avec lui. Subtilits! cheveau
embrouill d'ides fivreuses, trs surprenantes  la suite d'une
priode si quilibre, si saine, et o tout, en moi, paraissait si
tranquille...

J'avais redout la venue  Fontaine-l'Abb d'une compagnie plus
nombreuse; je n'tais pas presse de voir M. Du Toit et ses amis,
qui allaient videmment secouer notre torpeur champtre; eh bien!
je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans
m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-mme. Un ennui m'avait
envahie, que j'attribuais  la mlancolie du soir trop beau, trop
silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant  travers le
barrage,  cette effrayante immobilit des champs sous la clart
de la lune... Il n'y avait qu' fermer ma fentre et  ne point
contempler cela, me dira-t-on! Mais j'tais attire par cela comme
on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal;
j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journes
ensoleilles et panouies; l'immensit du ciel me causait
une espce de vertige; le nombre des toiles, ces millions de
milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacre et, quand je
me mettais  genoux au pied de mon lit, troublaient ma prire...

Et je me sentais partage entre un grand dsir de m'abandonner 
ces rveries sans fin que les beauts naturelles nous inspirent,
et un autre qui consistait  reconnatre que M. Juillet avait
raison de juger cet attrait mauvais. Il a raison, il a raison!
me disais-je. J'prouvais bien un plaisir secret  trouver que M.
Juillet avait raison...

Comme je l'avais prvu, la vie fut change par l'arrive de M. Du
Toit et de ses amis. M. Du Toit n'tait pas un homme  bayer aux
corneilles,  rver  la lune; son activit tait extraordinaire,
et il fallait que tout s'agitt bon gr mal gr autour de lui.
Emprisonn dix mois de l'anne au Palais, il tenait, durant les
vacances,  prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres
messieurs, ses amis, conseillers, avocats, matres des requtes,
dont plusieurs taient obses ou apoplectiques, de la faon la
plus dsinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la
partie. Il professait sur les gens en vacances les thories de mes
anciennes matresses de pension: empcher  tout prix l'oisivet,
troubler par la distraction force les colloques particuliers
entre femmes, gnralement contraires  la charit, disait-il,
et nfastes au bon ordre. Ce n'tait rien que nos promenades
ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands
breaks sortirent des remises, un troisime fut rquisitionn dans
le pays; on loua deux chevaux supplmentaires et il n'y eut pas
une curiosit des environs qui chappt  notre visite. Il faut
rendre cette justice  M. Du Toit qu'il tait un archologue
remarquable et qu'il savait tre intressant jusque dans les
dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il
n'tait tout de mme pas compris par tout le monde, et il ennuyait
maintes gens, y compris sa femme.

A peine de retour au chteau, il faisait l'impossible pour
organiser les jeux: grces, croquet, boules, si le temps ou
l'heure le permettaient, et, si le ciel tait pluvieux, checs,
jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup
la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-mme fort bien,
et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y
mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume
 matre Vaudois, un avocat trs connu alors, qui avait aussi
des prtentions  l'art de lire, mais non justifies, et qui
faisait valoir d'autant plus le talent du matre de la maison. La
plupart des romans contemporains tant proscrits, on lisait des
traductions de Dickens que tout le monde connaissait dj, ou du
Jules Verne, pour que les enfants apprissent  couter; on lut
mme _Robinson Cruso_.

Il va sans dire que l'on me rclama  cor et  cris de la
musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique;
il avait ignor jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commena
de m'couter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je
savais qu'il frquentait les concerts et je l'avais entendu juger
avec got les dieux de la musique; il avait seulement horreur de
tout ce qui tait nouveau. Il me dit presque aussitt: Tiens!
tiens! mais c'est que vous avez de la mthode!... Et, du moment
qu'il eut constat que j'avais de la mthode, il eut pour mon jeu
beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il
approuva la rcration que j'offrais  ses htes, fit venir des
partitions, et je me sentis hausse dans son estime d'une faon
tout  fait sensible. Il me connaissait jusque-l assez peu, parce
que je ne dnais pas chez lui  Paris, et, bien qu'il et foi
complte en l'opinion de sa femme, il gardait une mfiance contre
toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un lment
possible de grabuge. Mais ds qu'il eut dcouvert en moi une
qualit minente, et surtout minemment utile  la vie commune,
il m'accorda sans plus ample information toutes les autres.
J'assistai avec surprise  cette volution rapide de son jugement
sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la dcision qu'il
apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut.
Et je me disais: Est-ce curieux! un homme de cette gravit et de
cette importance, un homme accoutum  juger, comme un seul point
de vue a vite fait, pour lui, de dterminer tous les autres!...
Mais, c'est presque de la lgret!... Et je m'pouvantais
moi-mme de ma hardiesse  juger un homme si haut plac.

Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa
femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne
faisais plus rien sans que l'un comme l'autre,  qui mieux
mieux, s'entranassent  m'applaudir, et si je soutenais encore
l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les
objections de M. Juillet, M. Du Toit prononait avec un srieux
qui impressionnait la compagnie: Allez, allez! ma jeune amie,
vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...
Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais
absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais tre tout  fait juste
envers son neveu.

La secousse que nous avait impose l'activit du matre de la
maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement
prvenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que
lorsqu'il tait lui-mme inoccup, mais du jour de l'ouverture,
il rendait la libert  chacun, ses seuls compagnons de chasse
excepts. Ds qu'il chassa, nous fmes  nous-mmes, la lecture du
soir et mme la musique tant toutefois abrges par la somnolence
plus rapidement venue de ces messieurs.

Un jour, en djeunant, madame Du Toit annona que son neveu
Juillet avait abandonn le voyage projet par lui, et qu'il venait
passer une semaine ou deux  Fontaine-l'Abb. Toutes les dames,
qu'il avait charmes dernirement, crirent: Bravo! Moi, je
rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon
imbcillit; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur  l'abri
de l'animation gnrale, je m'animai moi aussi, et je criai comme
tout le monde: Bravo! bravo! Mais j'tais furieuse contre moi
parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'tait pas du tout ma
coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je
dis: Je ne suis gure d'accord avec lui, mais c'est un homme
trs charmant... On ne pouvait tre ni plus banal ni plus faux.
Comment cette phrase, que j'entends encore, tait-elle sortie de
moi? Je ne prtends pas que je fusse prserve de jamais dire des
banalits, mais du moins j'tais rflchie, je me surveillais et
j'tais assez matresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'tais
pas fausse. Pourquoi prouvais-je le besoin de dire que je ne
m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'tre souponne
de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une
dizaine de jours auparavant, que l'on me crt chagrine de son
dpart? Mais jamais pareille ide ne ft venue dans mes environs,
 personne! J'tais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par
la rputation que son autorit m'avait faite, insouponnable.
J'avais non seulement tous les mrites, toutes les vertus, mais
j'tais une sainte! Elle le disait, je le savais, et d'une
faon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M.
Juillet, tout agrable qu'il ft, dans la conversation, n'avait
certes rien du beau sducteur; il n'tait pas du tout de ces
hommes dont toute femme se dit, ds le premier abord: Ah!  qui
va-t-il faire la cour? Il n'tait ni bien ni mal, on pouvait
presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais
dans les yeux des dessous profonds o l'intelligence flambait, et
je trouvais que sa bouche, mme sur des dents irrgulires, avait
un mouvement et je ne sais quelle grce qui pouvaient plaire: mais
je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avist de cela.
Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me souponnt? Est-ce que
j'avais peur de me souponner moi-mme? Non, je le jure, non! je
ne me souponnais pas. Oh! oh! j'tais joliment furieuse contre
moi. Il me semblait que, pour la premire fois de ma vie, je ne me
gouvernais plus. C'tait un peu fort!

Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitt que M. Juillet
fut l. Quand il fut l,  demeure, pour quelque temps, je me
trouvai avec lui comme j'avais t toujours, sauf  son brusque
dernier passage, trs  l'aise, et infiniment contente d'avoir 
qui parler, plus exactement, d'avoir qui couter parler.

C'est lui, plutt, qui parut chang. Il y avait en lui du mystre,
c'tait visible, et une certaine nervosit qui le rendait  la
fois plus passionn dans ses discours et plus dtach que de
coutume. Et pourquoi avait-il abandonn soudain un voyage dont
le plan tait si mticuleusement prpar? Les motifs qu'il donna
furent embarrasss. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi
de mme, autant du moins qu'il tait possible de le taquiner,
car sans en tre offens, il s'attristait, ce qui est pire. Sa
tante me dit: Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination
srieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin
d'tre retenu, adouci, humanis; il est trop crbral. Et si c'est
autre chose, tout est  redouter d'un pareil garon!...

Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine
volontiers capable de dsordres, faute de l'ducation familiale.
Elle l'et aim davantage s'il et t moins compliqu, moins
nigmatique, moins tourment de contradictions et toujours garanti
du tendre abandon par une raillerie elle-mme incertaine; car
maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il
au contraire comme l'expression d'un ddain suprieur? On ne
savait.

Je le trouvai un peu gn et contraint avec moi, et cela m'ennuya
parce que j'en revins  l'imaginer fch de cette dispute d'un
soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber
des nues. La dispute? il tait bien loin de me l'avoir reproche,
il ne se souvenait que d'une soire dlicieuse.

--Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.

Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous ft
tant soit peu personnel,  l'un ou  l'autre. Il semblait mme
le fuir systmatiquement, et il ne se retrouvait lui-mme qu'en
abordant les ides gnrales. Tantt il avait l'air satisfait de
me rencontrer, au hasard des alles et venues dans le chteau,
dans le parc, dans le potager ou sous l'alle couverte, tantt
j'aurais trs bien pu croire que ma vue lui tait pnible. Mais
tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'tais
pas autorise  me croire, de sa part, l'objet d'un traitement
particulier. Tout cela tait agaant, irritant; je n'avais jamais
spar la pense de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante
pour moi au del de toute espce d'agrment. Lorsqu'il n'tait
pas l, au moins, je me remmorais avec un plaisir inpuisable
ces moments heureux; mais le savoir l, le voir, et sentir 
toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutt
que cela, j'aurais aim cent fois qu'il poursuivt sa tourne 
bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'tait
pas mal avec moi, quoiqu'il me parlt rarement en particulier;
en s'adressant  tous il s'oubliait ou bien il oubliait une
attitude qu'il s'tait sans doute impose, et il avait l'air de
s'adresser  moi, de me dire: Vous me comprenez bien, vous...
Est-ce que quelqu'un par hasard l'et accus de galanterie 
mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'tait pas dans
l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes prsentes
 Fontaine-l'Abb. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole,
ses yeux se baignaient d'une faon trs sensible et nouvelle, et
j'attribuais cela  la proccupation amoureuse dont le souponnait
sa tante, mais au lieu de me toucher le coeur de compassion, cela
m'indisposait; je trouvais sans gne ou dplac qu'il ne se
matrist pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien
le temps de songer  sa Dulcine quand il filait tout seul au fond
du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui
opposais un visage dur, et d'une austrit outre, qui, en effet,
le rappelait  lui-mme. Souhaitait-il faire de moi sa confidente?
Je le crus un moment. Cela et remis de l'ordre entre lui et moi.
Mais cela ne me parut pas une chose tolrable, cela me rendait
furieuse, tout simplement...

Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement
organis, si suprieur  celui de la plupart, le voir ainsi
diminu ou tout au moins dsquilibr, et Dieu savait pour quelle
cause! peut-tre par une passion avilissante, c'tait triste...
Pourquoi lui supposais-je une passion avilissante?...

Ce n'tait pas moi, d'abord, qui avais invent cette expression;
elle tait de madame Du Toit, et je l'avais adopte de son
exprience, mes connaissances en ces matires tant fort rduites.
Lui-mme, d'ailleurs, contribua  affermir cette supposition,
en tenant un langage tout  fait insolite chez lui, et qui me
scandalisa.

Nous nous promenions sous l'alle couverte, aprs une onde qui
avait tremp la terrasse et les pelouses, mais non pas travers la
vote paisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et
M. Froulette  l'me lgre, et nous nous entretenions d'un crime
dit passionnel qui avait fait assez de bruit durant la dernire
session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire
qui ne m'intressait que mdiocrement, tant donn mon peu de got
pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son
me de moineau, me faisait la chose plus dtestable encore. Tout
 coup, M. Juillet nous dclare que les furieux dportements de
l'amour, o les sens seuls interviennent, sont moins dsastreux
pour un homme que les transports sentimentaux.

Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit
trou dans le sol poussireux; je ne sais pas pourquoi je fis
attention  ce rien, ni pourquoi je me dis: Si quelqu'un de nous
marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussire,
quelque chose en moi va mourir... Nous emes un moment de
silence; on entendait derrire nous les cris pointus des enfants.
M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme
du monde, crut devoir combattre la dclaration de M. Juillet;
mais ce qu'il trouva  objecter tait si bte que tout l'avantage
appartenait  son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir
contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui
adresser m'en ta l'envie. Je restai silencieuse, et blesse de ce
qu'il avait dit.

Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais gure de finesse!
D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite,
celui qui lui avait chapp ne pouvait-il provenir de la rage ou
du dpit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne ft pas prcisment
affect par ce qu'il devait juger le plus dsastreux pour un
homme? Peut-tre encore son paradoxe n'tait-il suscit que
par un mouvement de rpulsion contre les coeurantes sucreries
que distillait M. Froulette? M. Juillet tait nerveux, surtout
depuis quelque temps, et l'on sait  quels excs contraires  nos
sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes
d'un homme mdiocre trop bien lev! Mais pourquoi n'avoir pas
corrig, un peu aprs, la rudesse de sa pense? pourquoi ne s'tre
pas excus d'avoir tenu devant moi un propos si contraire  ses
habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le
cerveau, seul, tait chrtien... sans prciser davantage ce que le
reste pouvait tre. Et c'tait  cause de cela qu'il ne donnait
pas sa confiance  M. Juillet, malgr l'estime qu'il avouait pour
son intelligence. tait-ce un des bons jugements du prsident?
Il ne m'avait pas frappe quand je l'avais entendu prononcer; il
me revenait aujourd'hui  la mmoire parce que je me creusais
la tte. Avec moi, M. Juillet, malgr son penchant  la satire
et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste.
Que de fois n'avait-il pas enflamm mon zle trop ngligent! Ses
conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient
souvent ramene jusque mme  la pense religieuse que ma vie
attidissait par trop. S'il n'est pas tout  fait chrtien, me
disais-je, c'est qu'il a perdu dans les coles l'habitude des
pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il
vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un
homme que les plus beaux sentiments!...

Que je me tourmentais! Et encore  ce moment-l, je ne me
demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considrable
 l'opinion de M. Juillet!

Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de
l'interroger lui-mme. Alors, et  l'instant o j'allais lui poser
ma question, je sentis une motion extraordinaire m'envahir, et
j'eus conscience, pour la premire fois, que je commettais une
inconvenance, une inconvenance inoue...

Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tchai de
dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide,
soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet
crut que je me moquais de lui, et en souffrit.

Ds que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine,
j'oubliai le motif mme qui m'avait amene jusqu'au bord d'une
interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon coeur les motifs,
fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son
paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'tait de le consoler
en lui disant: Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me
sois moque de vous! Mais, comment lui dire cela? Il me boudait
un peu, il m'vitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions
pas l'air du tout d'tre bien ensemble; je fournissais  tous
la confirmation de ce que j'avais dit un jour si tourdiment:
Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...

Il et trs bien pu se produire,  ce moment-l, entre lui et moi,
une rupture. Quand je songe  la raison qui fit que cette rupture
ne se produisit pas, c'est alors que je suis tente de croire  la
malignit qui gouverne certaines destines.

Le sjour que faisait M. Juillet  Fontaine-l'Abb ne lui
russissait pas, c'tait vident. Ce sjour avait t improvis
par lui, avait t le rsultat d'un caprice inexpliqu, et
tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde
avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande
indulgence affectueuse; il avait une personnalit trop peu
commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit
systmatique, ou de l'absence totale d'esprit, ou mme des ides
trs saines, trs fermes, mais pour lui trop batement assises, de
la plupart des magistrats, avocats, et momentanment surtout...
chasseurs, qui taient l; les femmes prsentes n'avaient ni
jeunesse ni grand charme, et un dmon voulait qu'entre lui et
moi, il y et cette anne une espce de perscution secrte. Je
pressentais qu'il allait repartir.

L-dessus, madame Du Toit reut une lettre de Dinard auprs de
laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarme prcdemment
n'taient que plaisanterie; le voyage d'Italie tait dcid; les
Voulasne emmenaient Albric et Isabelle, et cela non pas demain,
mais tout de suite: ils partaient, ils taient partis  l'heure
o la nouvelle nous en parvenait. Ils taient partis sans avoir
paru  Fontaine-l'Abb; cela dpassait les prvisions les plus
sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au dsespoir, en
demeura un jour entier alite; le mdecin fut appel; on eut une
srieuse inquitude, et, quoique debout par un effort de volont,
et rtablie grce  beaucoup de courage, elle nous mut tous et
nous inspira la plus srieuse compassion.

J'osai dire  M. Juillet:

--Ne nous abandonnez pas!

Il me rpondit assez gentiment:

--Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...

Et, peu aprs:

--Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?

--Par vous-mme!

--Vous en ai-je parl?

--Il n'y a pas de danger!

Il sourit, il frona les sourcils, il semblait partag entre des
sentiments divers. Mais j'tais contente que, sur mon mot, il et
consenti  rester. Et d'autant plus que le service que je lui
demandais n'tait pas drle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui
dire,  la tante Du Toit?

Ce que j'eus  lui dire, moi, fut trs simple, et je n'eus gure
de peine  le chercher: c'est que je me trouvais, vis--vis de
ma famille, dans la mme situation,  bien peu prs, que ses
enfants vis--vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma
grand'mre, pleines de rticences, d'allusions, de paraboles, et
d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me
faisant souvenir que mon enttement  sjourner loin d'elles tait
inqualifiable. Et je dus dire  madame Du Toit:

--Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas mchante,
je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de
tout mon coeur, et cependant je les mcontente en prenant mes
vacances chez vous et non chez eux!

Mais la mre d'Albric ne voulait point admettre l'analogie. A
son avis, j'tais et je demeurais  Fontaine-l'Abb pour la sant
de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas
l'admettre, c'est qu'ils taient des parents aveugles. Tout autre
tait la situation d'Albric et d'Isabelle chez qui le mpris des
convenances les plus lmentaires tait sans excuse, sans aucune
circonstance attnuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgr la chasse
qui lui pargnait de penser, tait de l'avis de sa femme; et il
dissimulait, affirmait-elle, une colre froide beaucoup plus
dangereuse que son dsespoir  elle, impossible  contenir.

Il tait clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi,
par nos arguments, pour la consoler, et il l'tait non moins,
que l'alliance cimente par elle entre nous dans l'intention
d'agir par la persuasion et l'exemple sur le mnage Albric
tait vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de
s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si
inutile que ft notre secours, il valait du moins  entretenir
en elle une illusion trs chre. Elle se reposa sur nous comme
une convalescente; elle faisait tte  sa douleur quand elle
tait devant son monde, et rservait pour nous ses panchements.
M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais
 obtenir de lui une docilit d'colier, en lui imposant la
corve d'couter sa tante et de la rconforter par des paroles
mensongres comme celles qu'on adresse aux malades incurables.
Pour vos pchs... lui disais-je,  part, en pensant  la
malhonnte passion que nous souponnions en lui. Mais il semblait
embarrass de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui
trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche.
N'tait-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'tait
de la gne allant jusqu' la maladresse. Il m'tonnait. Depuis
qu'il tait avec moi ce qu'il appelait de service prs de sa
tante, il avait, tout en gagnant de la timidit, perdu son got
de sauvagerie, son humeur pre, sa mystrieuse irritation; il
tait redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il tait comme
ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont
 faire, qui deviennent charmants ds qu'ils ont une occupation.
Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: Je me faisais
scrupule de rester  Fontaine-l'Abb...

--Quel trange garon! me disait-elle.

Et je ne pouvais m'empcher de me demander: Est-ce qu'il a si
grand'peur d'tre rendu  sa libert?... que craint-il donc d'en
faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...

Il m'intriguait de plus en plus. Je l'piais  tous les moments
du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos
promenades o je dois reconnatre qu'il n'avait pas prs des dames
le succs de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de
cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi,
depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le
soir, au piano, il me tournait les pages.

Il me tournait les pages...

Pourquoi, la premire fois que je m'aperus que c'tait sa main
qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les
doigts carts, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une
secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'tait pas qu'il me
troublt, lui, personnellement: j'tais trs calme en sa prsence;
ce n'tait pas la surprise de voir que c'tait lui qui me tournait
la page: il n'y avait  cela rien que de naturel; avant qu'il ft
l, c'tait un de ces messieurs, plus g, ou une femme qui me
rendait ce service. Il s'tait trouv l, musicien, et le plus
jeune de la compagnie; il tait venu tout simplement se placer
prs de moi au piano; et j'tais si proccupe, si mue, moi,
avant de commencer  jouer, que je n'avais mme pas remarqu
sa prsence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que
je songeai tout  coup, qu'tant jeune fille, j'tais devenue
btement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce
souvenir fut sans dure; mais il se reprsenta  moi une heure
plus tard, pendant que je montais  ma chambre; et,  mon balcon,
devant la nuit toujours trop belle, je me plus  revivre, en
songerie, des heures d't sur les terrasses de Chinon, pendant
lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un
coeur de dix-huit ans, j'avais aim ce jeune homme presque inconnu
et avec qui je n'avais pas chang trois paroles.

En vrit, je n'avais plus jamais pens  lui depuis mon mariage;
cette aventure purement imaginaire, malgr toute son intensit,
m'avait paru bien ple aussitt qu'avait commenc mon corps
 corps avec la ralit! Toute la grce, toute la sduction
taient du ct de mon rve, mais le got du rel ne laisse gure
subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir
me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant,
sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et
assez mprisable pour qu'une honnte femme l'accueillt sans
scrupule et en ust comme d'une intrigue falote et suave  situer
dans un dcor nocturne. De ces petites comdies, n'est-ce pas? o
l'on est tout prs de pleurer, mais dont, aussitt, on est tout
prs de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune...

J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que
produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus
semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les
profondeurs du parc, arrts tout  coup par la chute de terrain
du potager, et laissant  dcouvert la valle large de l'Ouzonne,
imprcise et sans fin. Par la troue dans les feuillages,
mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, o un cri
d'oiseau, aigu, solitaire, rvlait la vie endormie. Il faisait
trop bon, j'aimais la fracheur de la nuit, je m'y exposais en
peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune,
ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait,
mais elle tait cause que je demeurais l plus longtemps, parce
que, de peur qu'elle n'entrt, j'teignais ma bougie, et parce
que la paresse de rallumer me maintenait  la fentre. Et la
chauve-souris, je l'avais connue  Chinon, sur la pelouse du clos
Vaufrenard, par les soires torrides du mois d'aot, petit bout
de chiffon oscillant et tremblant suspendu  un fil invisible que
tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine.

Le temps o j'avais aim!... Comme c'tait triste, et comme
c'tait bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec
les esprances les plus chimriques, et, tout  coup, avec des
illuminations de raison qui me montraient le nant de mes espoirs;
c'taient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses;
quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup
d'annes de cela... Mais cela tait si loign de moi, et d'un
retour si impossible, que je pouvais bien  prsent me permettre
de songer  ce roman de ma vie de jeune fille...

J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs,
invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances
me semblait un peu puril, et ce jeune homme aim de moi autrefois
ne m'apparaissait plus sous des traits sduisants... Je souriais
de tout... sauf des battements de mon coeur.

Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'tait pas  l'heure de
ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'tait pas en face
de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux
murmurantes dont chaque dtail est comme un personnage travesti
qui nous intrigue et nous leurre; c'tait dans le plein soleil de
midi; nous revenions d'une promenade sous l'alle couverte; un
domestique se tenait  la porte du vestibule donnant sur le parc;
je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient  cause de la
lumire aveuglante; ce domestique signifiait: Madame est servie;
l'on tait mme en retard; nous nous dpchions de rentrer. Je
posais le pied sur la premire marche du perron; M. Juillet, qui
m'avait prcde de deux pas, se retourna vers moi sans me parler;
je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pense que nous tions en
retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout  coup un
sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interprta contre
lui, parce qu'il contenait une malice secrte. La malice n'tait
pas dirige contre M. Juillet, et elle n'tait mme pas de moi;
elle tait de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de
moi-mme: dans le temps d'un clair, je venais de m'apercevoir
qu'en rvant au jeune homme qui m'avait tourn les pages, 
Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je
me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de
Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais  M. Juillet.

Il faut donc, parfois, de tels dtours, pour que nous voyions
clair en nous-mmes?

Eh bien!  cette rvlation,--j'en demeure encore stupfaite,
aprs vingt ans couls,--je n'ai prouv ni pouvante, ni
indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-mme me donnait
 penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'tais
plus moi-mme, ou bien je devais repousser avec horreur le
sentiment que je venais de dcouvrir! C'est donc que je n'tais
plus moi-mme. Je n'prouvai ni horreur, ni rvolte. Comme on
constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperus simplement que
j'tais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappe dans le
cours de ma vie, l'trange douceur de la pntration en moi d'une
puissance si redoutable demeure la plus tonnante.

Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitt sous
son aspect coupable. Je n'imaginais en aucune faon qu'il pt
jamais s'tablir entre M. Juillet et moi des relations dont pt
tre atteinte la dignit de ma vie conjugale. La vrit est que
je n'imaginais rien, que je ne pensais pas  la dignit de ma
vie conjugale, que l'ide d'une faute ne se prsentait pas 
mon esprit, mais que je venais de dcouvrir qu'en songeant  mon
ancien amour avec dlices, c'tait  M. Juillet que je songeais.

Il semble impossible que je ne me sois pas aperue plus tt que
c'tait  M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image
s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je
me disais: C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme
faisait l'autre; et j'tais sre d'avoir aim l'autre, ce qui lui
donnait le pas sur M. Juillet.

O mon Dieu! aprs un long temps coul, aprs une si grande
rvolution accomplie en tout moi-mme, et malgr toute la
confusion que j'prouve aujourd'hui  revivre la priode
d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir
voqu cette saison de Fontaine-l'Abb!...

Lorsque je me la remmore, mon impression dominante est qu'une
espce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas
cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui
n'acceptent aucune responsabilit; je sais trop bien ce que nous
pouvons sur nous-mmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion
que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non!
nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes
sollicits par elles d'une faon trange et sournoise; et que
leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur
nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien
sotte prsomption de s'imaginer que nous puissions trouver en
nous-mmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes
qui m'environnrent  partir du moment o j'eus mis le pied dans
ce domaine, ils dansrent autour de moi, sans relche, comme une
ronde de gnies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que
leurs visages...

Si j'tais demeure plus longtemps  Fontaine-l'Abb, aprs le
moment o la lumire se fit en moi, pendant que je mettais le
pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais
ressaisie, que la trop grande facilit de contact avec M. Juillet
m'et effraye et et suscit la rsistance de toute ma volont.
Favorise que j'tais par ma rputation de femme inattaquable, ma
libert tait trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en
profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout
temps t prvenues contre le bonheur, se rveillent devant une
perspective trop sduisante, et l'approche mme d'un plaisir un
peu vif les fait cabrer. A prsent que je me regarde de loin, sans
complaisance et sans parti pris, je crois sincrement que je me
serais abandonne  un sentiment pourvu  mes yeux de toutes les
apparences les plus pures, et puis qu' un moment donn, l'extrme
intensit de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait
pouvante et rendue tout  coup trs malheureuse; je serais
partie alors, mais partie de moi-mme, volontairement, avec la
satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dpit
contre personne. Je n'affirme pas que ma gurison tait certaine,
aprs, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut
excuter si l'on essaie de gurir de cela.

Mais voici ce qui arriva.

Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des
lettres de ma grand'mre et de maman qui, en tout autre temps,
m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hsiter une seconde.
Je reus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que
j'tais dcidment tout  fait inhumaine, pour laisser mes pauvres
vieux dans l'tat de mcontentement o les mettaient mon absence
obstine et mon sjour dans une maison trangre. Mon grand-pre
n'tait pas trs bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que
ma conduite ne contribuait pas peu  l'aggravation de son tat.
Pour que maman se dcidt  m'crire sur ce ton, il fallait que le
cas ft alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de
ce qui se passait  Chinon; et mon mari, de son ct, m'crivait
pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la
Dordogne, o il avait tous les ans des travaux, et il arriverait
en mme temps que moi  Chinon, ce qui ferait trs bon effet,
si je voulais bien quitter la Normandie aussitt rception de sa
lettre.

Je ne pouvais plus retarder mon dpart; je montrai mes deux
lettres  madame Du Toit qui, elle-mme, dut s'incliner devant la
ncessit. Je fis en hte mes valises.

Quelle femme tais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes
valises, et ce n'tait pas  la pense de mon pauvre grand-pre,
vieux, et dsol de mon absence; ce n'tait pas  la pense
des tourments que j'avais d causer  ces bonnes gens, un peu
solitaires, enferms dans leur petite ville avec l'ide fixe, et
bien lgitime, de nous voir auprs d'eux, moi, mes enfants, mon
mari. Non! non! je pleurais  l'ide de quitter Fontaine-l'Abb.

Ces deux petites chambres,  demi mansardes, que nous occupions,
depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople,
l'autre d'une perse  dessins bleus, elles m'taient devenues le
lieu du monde dfinitif, celui qu'on a cherch, rv, dsir,
appel toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient
le lointain, l'tranger...

En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne,
aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait t de venir,
il me semblait que j'accomplissais un rite funbre et que
j'ensevelissais dans ces botes, avec mes bibelots de toilette
et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de
mieux et de plus prcieux que cela!... J'allais  mon balcon, de
temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entt et charmant;
je disais adieu  ma jolie troue sur les champs loigns dont
j'avais vu, en arrivant, tomber les pis de bl; puis, penche
 la grande lucarne de faade, adieu  la terrasse,  la douve,
au perron dominant la pelouse,  l'alle couverte, et, l-bas, 
l'amorce de l'escalier qui descend au potager...

Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois,
me faisaient peur comme des intuitions mystrieuses, me disait:

--Oh! on le voyait ds le premier jour, que madame avait de
l'affection ici!...

Et Suzanne, qui montrait dj l'esprit positif de son pre:

--As-tu pens, au moins,  retenir des chambres pour l'anne
prochaine?

Je pleurais.

On entendait, sous l'alle couverte, les voix de ceux qui seraient
encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les
arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours  la
mer. Sur la pelouse, un grand ventail d'eau jaillissait; les
couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles
retombantes, et son lger bruit frais, que j'aimais tant, ne
parvenait pas jusqu' moi. A cause de cela, peut-tre, ce paysage
me semblait dj spar de moi, rapparu dj dans un songe 
venir.

On frappa doucement  la porte; c'tait madame Du Toit. Elle
me surprit m'pongeant les yeux, et fut touche des larmes que
je versais en quittant sa maison,  un point qui m'incommoda.
Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de
son potager, fourr de reines-Claude et de mirabelles, dans les
intervalles, et qui embauma l'atmosphre autour de nous. Elle
me lut une carte postale date de Florence, portant quatre mots
seulement, dont les deux signatures d'Albric et d'Isabelle! Et
elle se mit  pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie,
c'tait l'me de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle
m'avait vou une tendresse que son fils aurait le droit de
jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille
mre; enfin, l'heure s'avanant, elle m'annona qu'elle avait fait
servir une petite collation o tout le monde tait runi pour
me dire adieu. Comment! tout le monde?... Oui, oui, tout le
monde, et ces messieurs eux-mmes taient en bas, M. Du Toit ayant
renonc  la chasse, cet aprs-midi, pour me rendre ses devoirs,
jusqu'au dernier moment. J'tais confuse! et de plus j'avais les
yeux rougis...

C'tait une vritable petite manifestation que l'on organisait
en mon honneur. J'avais vu dj plusieurs htes partir, et de
plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre,
sans que M. Du Toit dsorganist sa journe et celle de ses amis;
il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses
aprs le djeuner. Mais il avait adopt compltement la trs
ancienne opinion de sa femme  mon gard, et il me juchait sur un
pidestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'
de la vnration dans toute son attitude envers moi; et il fallait
que j'acceptasse cela d'une faon vraiment bon enfant pour que
toute la compagnie ne me prt pas en grippe.

Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus
ballotte de l'un  l'autre, j'appartins  tous ceux, ou qui
avaient une sincre amiti pour moi, ou qui voulaient faire la
cour aux matres de la maison, et il n'y eut gure que M. Juillet
 qui je ne dis  peu prs rien; je le quittai, en lui serrant la
main comme  tout autre, et il fut certainement autoris  croire
que je ne lui laissais,  lui, rien de plus qu' n'importe qui.

Il y avait une grande guimbarde attele, dans la cour pave, o
personne ne put monter pour nous accompagner jusqu' la gare,
tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bbs et
nos bagages. Nous nous retrouvions sur la faade nord du chteau,
celle qui m'tait apparue la premire, du haut de l'alle en
lacets, le jour de mon arrive. En remontant cette alle sinueuse,
je regardai du ct du chteau; je revis le dessin des douves,
des toitures, la lanterne, la cloche o avaient sonn des heures
que je n'oublierais plus, et, par del, ces beaux lointains
vaporeux que j'avais tant caresss des yeux par ma lucarne; et,
l'impression de mon arrive ici se juxtaposant  celle de mon
dpart, je me sentis tout  coup trangle et me remis  pleurer,
bien contente que personne n'et pu nous accompagner dans la
voiture.




XIII


Ce que j'ai  dire de moi me confond. Mais j'cris l'histoire de
ma vie: quelle raison d'tre pourrait-elle avoir, si ce n'est la
fidlit?

Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir
mon pauvre grand-pre qu'on me disait mourant, j'allais retrouver
ma chre maman et ma grand'mre, mon mari que je n'avais pas vu
depuis plus de six semaines; et une ide dominait toutes celles
qui se formaient le long de cette perspective: c'tait qu'en
quittant Fontaine-l'Abb je n'avais rien dit  M. Juillet!

A Tours o nous changions de train, mon mari nous attendait sur le
quai de la gare, afin d'arriver en mme temps que nous  Chinon.
Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imagin.
Il faut dire que j'avais t tourmente pendant le trajet  la
pense qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos changes
de tlgrammes: quel embarras s'il ne se ft pas trouv l, 
l'heure convenue! Il tait l, et j'avais une vritable joie de
le revoir... Et puis, ma joie tait forme aussi du grand bonheur
qu'il prouvait  embrasser ses enfants. En nous installant tous
ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je gotai
l'impression heureuse d'tre au complet, d'tre en famille: papa,
maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait
se passer, et les bagages compts plutt trois fois qu'une!
Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois
volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte
autre d'un ordre videmment plus relev, mais qui ne demeure pas
comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol
d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernire entrevue avec M.
Juillet. Je ne lui ai rien dit!... Mais qu'est-ce que j'aurais
pu lui dire?

Faillir  mes devoirs tait une ventualit qui ne m'effleurait
pas; et cela, non par oubli, non par ngligence, indiffrence,
mais par suite d'une inaccoutumance absolue  l'ide que commettre
une faute,--surtout de cet ordre,--m'tait chose possible,  moi.

Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore
inqualifiable avec M. Juillet, j'tais fire, et tout en coutant
mon mari qui me parlait de la Dordogne d'o il arrivait, du
chteau dont il allait chaque anne surveiller une aile construite
par lui, et des pts de foie gras qu'il avait mangs, je songeais
que, depuis que j'avais fait ce mme trajet de Tours  Chinon,
avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il
m'tait arriv d'essentiel, eh bien! c'tait d'avoir gagn un
ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun
sujet de l'ordre le plus haut qui ne pt tre abord, et un
ami qui consentait  aborder ces sujets-l avec moi: et toute
la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition
et s'efforait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver
pure  mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois,
dj, au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier
qui semblait admettre une indulgence cache: Vous tes une
orgueilleuse! Tous et toutes, chez nous, nous tions, au fond,
des orgueilleux. Et mes matresses, qui croyaient devoir me
blmer de ce sentiment, savaient bien que le dtruire en nous
est impossible, et que c'est  nous en servir qu'il nous faut
apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-l
nous manquant, c'tait l'armature mme de nos vieilles moeurs qui
s'branlait. En attendant, ce sentiment-l tait en train de me
jouer un singulier tour.

Je trouvai,  Chinon, mon grand-pre, en effet, trs malade;
il ne quittait plus son lit; la vie s'tait presque subitement
retire de lui; l'anne prcdente il nous tonnait encore par
sa verdeur, et maintenant c'tait un moribond puis. L'motion
s'talait  ce point dans toute la maison et jusque dans le
voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui
prouvait que je n'tais peut-tre pas  l'unisson. tais-je
devenue une trangre? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus
mon grand-pre? Je ne pouvais m'empcher d'observer que la
mort de mon pre, fauch en pleine maturit et  la suite de
circonstances tragiques, n'avait pas donn lieu  un si grand
appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter
la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans
arrire-pense devant le cycle achev du vieillard, mais alors,
en s'adonnant  tout le dploiement de deuil qui tait de rite
dans nos familles. Et les rites sont faits pour les vnements
normaux. Mon grand-pre avait accompli toutes choses  leur
heure et rgulirement, et il mourait au terme ordinaire de la
vie. Mon pre, lui, c'tait un hros; il tait mort  cinquante
ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant dj livr pour
elle sa fortune; c'tait aussi un tmraire. Et je m'imaginais
que M. Juillet, s'il et t l, m'et dit: Il est juste que
les symboles de l'ordre soient particulirement honors et qu'un
secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux
astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troubl; et il
est juste, en dfinitive, que l'insuccs ne soit pas rcompens,
si belle qu'ait t la tentative... etc. Et il tait, lui,
comme mon pre et comme moi, en ma nature premire, partisan des
tentatives, dussent-elles tre malheureuses!... Pourquoi est-ce
que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en prsence de mon
grand-pre mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour
ainsi dire sa pense, son opinion? Ou bien tait-ce la pense de
lui qui me faisait ainsi interprter les circonstances?

Ma pauvre maman, dont on avait tant admir le ferme courage lors
de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au
del de tout,--perdait la tte en prvision de la fin prochaine de
son vieux pre. Quant  ma grand'mre, elle reprsentait,  elle
seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde.
Il fut heureux que mon mari se trouvt l, pour que quelqu'un dans
la maison et son sang-froid, car au bout d'une seule journe,
moi-mme, la belle raisonneuse, j'tais gagne par la contagion,
mes nerfs taient secous par le frisson commun, et mes larmes
se mlaient, sans rpit,  celles de ma grand'mre, de maman,
des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui
pntrait librement par la porte ouverte.

C'tait un homme d'une intgrit absolue, qui disparaissait. Cette
ide se prsenta tout  coup  moi parce qu'elle fut mise, dans
le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des
nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance 
un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement
de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour
de moi,  Paris. Qu'il correspondt ou non  la ralit, il
correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon,  un idal
communment admis par les moeurs du temps, et le prononcer tait
tenu par tous pour le suprme hommage. Dans un certain monde, que
je connaissais, on n'osait plus, ft-ce par flatterie, balancer
autour de la dpouille d'un homme un encens de cette sorte-l.

Est-ce que c'tait un tel sujet, s'imposant  moi, qui me faisait
dsirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien tait-ce parce
que j'avais le trop vif dsir de m'entretenir avec M. Juillet, que
j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu fminin
et qui n'tait possible qu'avec lui?...

Pour pargner aux enfants la vue des sinistres prparatifs
auxquels toute la maison tait voue, je les envoyais passer la
journe chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le
parterre en terrasse et dans le clos du haut, o toute mon enfance
et une partie de ma vie de jeune fille s'taient coules; et
lorsque j'avais un moment de rpit, je courais les rejoindre. La
vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mmes o
j'avais t, moi, petite fille, m'attirait d'une faon toute
particulire, Suzanne avait lu, d'instinct, comme moi autrefois,
sur la terrasse, le balcon de fer d'o l'on apercevait entre les
barreaux,  trois mtres en dessous, la vigne et la citerne;...
la vigne du vieux pre Sablonneau, maintenant courb en deux,
et la citerne au grand oeil glauque, en face duquel j'avais tant
rv... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes
arraches, surchauffes et pourrissantes, s'exhalait alentour.
Ah! mon coeur et ma tte!... C'tait l que j'avais conu tant
d'esprances!... Peut-tre, devant moi, ma fille commenait-elle
dj, les mains cramponnes au balcon,  imaginer des chimres?...
Elle semblait captive par les mouvements des araignes d'eau,
comme je l'avais t moi-mme; elle avait, comme j'en avais eu,
des rflexions d'une purilit rassurante, et cependant, quel
monde d'ides n'tait-il pas en formation dans cette petite
tte?... N'tait-ce pas moi qui, sous mes yeux mmes, reprenais
mon lan, et de mon point de dpart?... Le spectacle de la vie qui
recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit.

Derrire moi, de l'autre ct des persiennes toujours rabattues
pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes
isoles au clavier du grand piano, o M. Vaufrenard, encore
aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant
bien fatigue... Mon Dieu! quelle source d'motions que la
confrontation des divers moments de notre vie! C'est  ce piano
que j'avais prouv, aprs mes grandes joies religieuses, plus
fortes que tout, l'enivrement de la musique, ml  celui de la
dix-huitime anne. Et une seule note: _la... la... la..._, et
le timbre, hlas! un peu fl de mon vieil ami, me dilataient le
coeur jusqu' provoquer les larmes, comme jadis, un soir,  ce
mme endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse
commenant  percer les feuillages...

C'est  ce piano qu'tait n mon amour imaginaire pour le jeune
homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, 
Fontaine-l'Abb, s'tait superpos  celui de M. Juillet.

Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de
chtaignier, o il y avait toujours quelques pointes de fer
rouill dont on redoutait  la fois la tache et l'corchure pour
sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance  travers
les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la
vigne... la citerne... la chemine de troglodytes plante comme
une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise,
la plupart  pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les
grandes toues si paisibles..., l'le et ses peupliers..., et puis
au del, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense...
Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler
toutes ces choses...

Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas
qu'elles soient en elles-mmes si remarquables; ce n'est pas
seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits,
o je n'avais jamais vcu, m'ont donn des motions proches de
celles-ci... Ce que ces choses-l me rappelaient, c'tait un
temps de ma vie o il y avait sans cesse devant moi une espce de
lumire, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que
je courais en m'levant toujours!... Toute mon enfance, priode
religieuse, priode musicale, priode amoureuse mme, elle se
rsumait en une seule ide: il y a quelque chose de sublime vers
quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu
parfois ce sublime avec mes dsirs et mme avec mes apptits
personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-tre que je les
ennoblissais un peu en pensant  mon sublime. Ce qu'on m'avait
appris ici, c'tait la dignit de la personne humaine, c'tait
notre vocation commune  atteindre un but plus lev.

Je me souvenais des paroles prononces par M. Juillet, en
ces dernires vacances, et dont chacun des termes m'tait
rest,  cause du dernier, qui avait rsonn dans le salon de
Fontaine-l'Abb, au grand scandale de quelques-unes: Notre temps
a dcouvert une mine bien facile  exploiter; il va prendre, un
 un, tous les actes rprouvs par la morale vanglique, et
s'employer  les rhabiliter, systmatiquement. C'est un procd
puril qui fera passer des esprits mdiocres pour d'audacieux
gnies. Il y en a pour vingt-cinq ans  s'amuser  ce petit jeu.
Aprs quoi, il y a chances pour que la socit soit transforme en
une table  porcs. Et, comme on s'exclamait  cette conclusion,
M. Juillet renchrit: ... En quelque chose de pire que cela!
dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est
vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanit!

Ah! jusqu' quel point l'ide de M. Juillet me possdait! Je
rappelle les petits vnements de ma vie, je rappelle mes
heures de songerie et jusqu' celles o je me remmorais mes
plus anciennes songeries, et je trouve sa pense partout. Elle
est l, comme une prsence relle, lorsque je suis tmoin des
derniers moments de mon grand-pre, pour m'inviter  faire de ces
rflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est
l lorsque j'voque un pass auquel elle fut cependant tout 
fait trangre, comme si elle l'et empli d'avance et  mon insu;
et toutes les fois que ma propre pense tend  se hausser, c'est
la pense de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles
prononces par lui qui en fournissent la plus satisfaisante
expression!

A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus
solennelles,  mesure que je m'efforce davantage  la vie morale,
plus srement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante
complaisance  me parler srieusement des choses srieuses, 
ressusciter en moi l'idalisme de mon enfance, molest et refoul
par les exemples de la vie matrielle. A ce moment, ce n'est qu'en
m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer
la pense de M. Juillet.

Loin de me dtourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au
moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduit
imaginaire prs d'un homme, mon sjour  Chinon me rapprochait
encore de M. Juillet. Mme au ct de mon mari, mme au milieu
de tous mes vieux amis d'enfance, mme sous les yeux de ma
grand'mre et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pntrait
dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence
dconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si
c'tait l'une ou l'autre,--je portais la pense de M. Juillet.

Pourtant, je n'en tais plus  ignorer ou  me cacher  moi-mme
la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui.
Mais le mot n'avait pas t dit. Je n'en avais pas mme,  part
moi, prononc les syllabes, petit acte qui imprime  la chose une
sorte de sceau; enfin la beaut dont il se parait  mes yeux, son
beau caractre, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon
jugement.

L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livre, adopte nos
couleurs. On ne sait pas jusqu' quel point ni pendant combien
de temps il peut tre inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se
rvle en dvoilant ses attributs vritables, il peut impunment
nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des
lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.

Quelques jours aprs la mort de mon grand-pre, la maison ne
pleurait pas plus qu'avant l'vnement, les larmes tant taries;
mais grand'mre ne tolrait que des penses pieuses, entremles
tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher dfunt. Je
l'tonnais et l'difiais par le nombre des belles rflexions sur
la mort que j'tais capable de citer.

--Tu n'en savais pas tant, quand tu tais jeune fille, dit ma
grand'mre, qui donc t'a appris tout cela?

Mon mari croyait que j'avais lu les livres de pit dont il
m'avait fait cadeau un jour. Me voil trs mal  l'aise. Mon
premier mouvement fut de nier: Non, non, je n'ai seulement pas
lu les petits livres... En effet, malgr l'envie de les lire
que m'avait donne un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus,
et d'autre part, mes sentences j'tais plus fire de les tenir
de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gna dans
l'aveu que j'allais en faire. Et cette gne persista et grandit.
J'prouvais un vif besoin de dire la vrit. Mon mari s'tant
absent peu aprs, je confessai  ma grand'mre:

--Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu
connaissance sans monsieur Juillet...

Et ma grand'mre me demanda de lui parler de M. Juillet.

Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus...
Ma grand'mre m'coutait avec attention; tout  coup elle me dit:

--Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien l ta nature... Il
faut de la modration, ma fille, ne l'oublie pas, mme dans le
got du bien!

J'tais pourtant faite  comprendre,  demi-mots, les observations
de ma grand'mre, et j'aurais pu tre accable par celle-ci.
Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir 
confesser que j'tais orne par l'enseignement de M. Juillet,
que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'ide
m'tait venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance 
parler de M. Juillet  ma grand'mre et  maman; mais soudain,
une autre ide avait pris la place,  savoir que je purifiais ce
sujet, au contraire, en y touchant en prsence de ma grand'mre
et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilit sur
les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais
pu me dire, le cas chant, pour calmer ma conscience si elle
s'alarmait: Monsieur Juillet? mais je parle de lui  coeur ouvert
avec ma grand'mre, avec maman! Sophismes, petites lchets,
subtilits d'un esprit qui ne va plus droit son chemin.

Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations
de ma grand'mre dont la grande perspicacit m'effrayait, je
pensai prouver du bien en m'panchant devant maman toute seule,
parce que son esprit tait beaucoup plus simple et n'allait pas
chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule,
je m'offris le plaisir d'taler ce que j'avais retenu de plus
magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et
la bont mmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperus qu'elle
suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.

A la fin, elle me dit:

--Ma chre enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de
penser avec recueillement  l'me de ton pauvre grand-pre.

Cela, c'tait une phrase qui n'tait pas d'elle. Elle me la citait
parce qu'elle ne trouvait rien  me dire elle-mme, et parce
qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un
peu svre me ft dit pour me rappeler  l'ordre. J'en fus toute
glace.

Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminue dans
l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement
me parut comme une divination. Peut-tre voyaient-elles en
moi mieux que moi-mme? Et peut-tre prvoyaient-elles mieux
que moi les suites de mon tat prsent? Leur susceptibilit
de femmes honntes me stupfia: Pour avoir  un tel degr le
sens d'une dviation possible de la ligne, m'et dit M. Juillet
lui-mme,--car il avait quelquefois abord de pareils sujets
devant moi,--quel long exercice, quel sculaire entranement
de chasse au pch d'adultre fallait-il qu'elles eussent dans
leurs chastes muscles!... Oui, je me souvenais parfaitement des
expressions employes par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parl
si bien.

Et ce fut la premire fois que ma fiert native se sentit
atteinte. C'tait une mortification pour moi excessivement
douloureuse. Elle et peut-tre enray la marche du dmon qui me
possdait, si, pendant le reste de mon sjour  Chinon, on ne
m'et un peu trop troitement perscute.

Ma grand'mre avait cru remarquer que je ne faisais pas montre
d'une grande pit  l'glise, que je suivais mal les offices,
regardais devant moi en ayant l'air de rver; que Suzanne
n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habitue  assister
rgulirement  la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis
l'imprudence de dire,  la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois
 Paris de manquer la messe?

--Maman elle-mme, qui n'avait, certes, aucun esprit
d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant dlit de
ngligence, un jour de jene! Et pendant une courte absence de mon
mari, elle frappa  la porte de ma chambre, un soir, et me trouva
bien tt couche:

--Dj! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prire?

Je croyais, franchement, tre reste trs fidle  tous mes
devoirs religieux,--la prire du soir excepte;--mais je
pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de
beaucoup de Parisiens, un peu relche, une religion qui m'avait
moi-mme scandalise lors de mon arrive  Paris, mais qui, peu
 peu, s'tait rachete, par contraste avec l'absence complte
de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je
savais par coeur cent textes moraux et difiants, oui, constataient
grand'mre et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne
la connaissais plus.

--Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera  ta
fille?...

Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs
remontrances une petite guerre engage  un autre propos, j'avais,
dans ce temps-l, la conviction de comprendre, moi, la religion
mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes
et du point de vue savant o un homme comme M. Juillet, ancien
normalien, agrg, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances
modernes, se plaait pour proclamer hardiment et en plein Paris
la grandeur du catholicisme. La manire humble et docile de mes
bonnes femmes assurment tait la meilleure. Mais je vivais 
Paris, o elles m'avaient envoye, et j'avais l'esprit disloqu
par des mondes o bien d'autres ont perdu compltement leur foi;
et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien!
qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari
et de sa famille?...

De telles escarmouches, dont j'apprcie trs bien aujourd'hui
l'intention gnreuse et la fin excellente, mais qui n'taient
peut-tre pas trs adroites, m'irritrent. Les procds indirects
ont toujours produit sur moi des rsultats opposs  ceux qu'on en
attend. Mais les procds de maman et de ma grand'mre n'auraient
rien t encore s'ils n'avaient paru se mler  un concert form
de toutes nos voisines et amies, qui s'leva tout  coup pour
clbrer, au moyen de cent soupirs, rticences et expressions
ambigus, ce qu'on appelait mon deuil lgant.

La vrit tait que mon deuil ayant t command  Chinon, et
bien que ce ft chez une couturire pour qui maman et grand'mre
ne tarissaient pas d'loges, je m'tais toutefois un peu mfie
de son talent, et, afin de m'pargner l'achat d'une nouvelle
robe de deuil  Paris, j'avais manifest par trois visites chez
la couturire mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois
malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-pre,
et, si je me souviens bien, deux retouches postrieures  la
crmonie des obsques, avaient t trs comments dans le
quartier. Ma robe n'tait ni plus ni moins qu'une robe de deuil,
sans la moindre fantaisie, sans la plus mince attnuation 
la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui  la
rputation de la couturire si estime de ma famille, en disant
que sa robe, malgr essayages et retouches, n'allait pas trs
bien; mais c'est le deuil mme qui, parat-il, m'allait bien,
comme il va gnralement aux blondes et  celles dont les
cheveux sont mal contenus sous le crpe du chapeau. Mon mari,
sans arrire-pense, croyant plutt tre agrable  tous comme
 moi-mme, avait eu l'tourderie de dire: Le deuil lui va 
ravir... On avait hauss les paules, et il s'tait attir par l
des remarques dsobligeantes. Commrages, avis dtourns, souci
trop zl de mon bien, tout cela n'aboutissait qu' me piquer et 
me dtourner de la pense de ma petite ville, des miens et de tout
ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir
pour moi de salutaire.

Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.

Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chant  l'Opra, qui
avait habit cinquante ans Paris avant de venir  Chinon, et qui
n'tait pas exempte de pch, me glissa dans l'oreille, peu avant
mon dpart:

--Jolie comme vous tes, ah! il faut profiter de la vie, mon
enfant!...

C'tait complet. Celle-ci, diffrente pourtant de toutes
les autres, croyait, comme les autres, que j'tais appele
irrvocablement  manquer  mes devoirs, et elle m'engageait
ouvertement  le faire.

Eh bien! si quelque avis et d contribuer  me retenir dans le
droit chemin, c'et t celui de madame Vaufrenard!

Les autres m'avaient exaspre, mais schement, en me laissant
un got secret de raction contre leur puritanisme grincheux;
celui-l me fit pleurer pendant une demi-journe, pleurer de
dcouragement, de dsespoir et de rage.

Mes larmes furent  la fois bien et mal interprtes. Maman y
vit, au moment de mon dpart, une explosion un peu tardive, mais
touchante, du regret de son pauvre pre; grand'mre y reconnut
l'effet des sages conseils  moi si frquemment prodigus,
durant mon sjour, et qui opraient enfin, en produisant dans
ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme,
furent satisfaites, d'elles-mmes, tout au moins, plutt que
de moi, car, depuis que j'tais parisienne, comme elles
disaient, il y avait bon gr mal gr un voile entre nous; elles
le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le
voir, mais nos mains en se tendant s'emptraient dans son tissu
impalpable et pourtant rel.

tais-je donc si change? Mais, lors de mes prcdentes visites
 Chinon, malgr mille nuances disparates, aucune diffrence
essentielle ne nous avait spares... tais-je donc si change?...




XIV


Pendant le trajet du retour  Paris, mon mari me confia un ennui
dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes
parents, parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont
des oreilles. Et sa confidence me fut une explication de la
lettre alambique qu'Albric Du Toit avait crite  sa mre et
que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager
de Fontaine-l'Abb: la lettre annonant,  mots couverts, qu'il
se passait  Dinard quelque chose de triste ou de gai, c'est
comme on l'entend, et dont on reparlerait sans doute plus tard,
la lettre qui avait fait croire  madame Du Toit qu'il s'agissait
enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas
d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hlas! de la malheureuse
Emma, ma belle-soeur, qui avait tran la maman Serpe, avec ses
chiens, jusqu' Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui
s'exhibait, m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou
aux Petits Chevaux, en compagnie d'une bande de gamins. Les
gamins, c'taient des petits jeunes gens de dix-sept  vingt
ans, la plupart d'excellente famille, selon l'expression
consacre, et de si bonne famille que le pre de l'un d'eux, un
monsieur fort connu, tait venu en personne arracher son fils 
la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir
laiss entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle
qui le retenait, parmi lesquelles le mot quadragnaire tait
le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage  Dinard
o la famille du jeune homme tait en villgiature; et c'est ce
potin de plage qu'Isabelle qualifiait de triste ou gai, c'est
comme on l'entend. Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait
exig d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais,
incapables,  force de mollesse, de soutenir une attitude adopte,
si Emma se ft prsente chez eux, ils ne lui eussent oppos ni
un mot, ni un geste pour l'inviter  rebrousser chemin. Emma, qui
les connaissait bien, pousse d'ailleurs probablement par quelque
ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche  son frre,
aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore,
les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur
gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et
leur gendre se promenrent avec Emma sous l'oeil de la galerie,
s'assirent  ct d'Emma, prirent le th avec elle. Mon mari, qui
trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, tait outr, cette
fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albric de tous les
noms. Dshonor par sa soeur quant  lui, il se disait achev par
sa famille et jusque par cette poule mouille de jeune Du Toit.
Le plus remarquable de l'affaire se trouvait tre que les amis des
Voulasne  Dinard: Lestaffet, Baill-Calixte, et jusqu' Kulm, le
divorc rcent qui venait de lcher sa femme avec deux grandes
jeunes filles, aprs vingt ans de mariage, enfin tous ceux que
j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, dfendre la libert
des moeurs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient
les plus indigns de l'invraisemblable indulgence des Voulasne.
Rtrospectivement, mon mari s'chauffait  la pense qu'une
semaine plus tt il se ft trouv  Dinard, lui, au milieu de ces
vnements.

--Mais, disais-je, vous les auriez prvenus ou attnus!...

--J'aurais tu Emma! faisait-il tout bas, en tranglant entre ses
doigts ses deux genoux accols.

Il tait constern par ce triste pisode de la vie dsordonne de
sa soeur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore
une fille  marier.

--Ne l'oublions pas! disait-il.

J'essayais d'apaiser les ides de mon mari qui se soulevaient 
ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel
sujet de conversation opposer  celui-ci, je hasardai quelques
rflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez
violente antithse avec celles que nous inspirait ma belle-soeur.

--Ces femmes-l ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en
faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutt qu'une femme
sans pudeur!...

Quand nous sommes attrists, il vaut mieux changer notre sujet
de tristesse contre un autre, que prtendre nous gayer. Je lui
parlai de mon frre. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant
vu ce pauvre Paul que, tout rcemment,  l'occasion des obsques,
pendant les quarante-huit heures de cong qu'il obtint; et, de
ces deux journes, j'avais gard un souvenir dsol. Faute de
pouvoir se procurer une situation srieuse, Paul continuait 
tre un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit
qu'il avait  Tours une liaison et deux petits enfants sur les
bras. Comment parvenait-il  soutenir une pareille charge? Depuis
l'chec de ses tudes de droit  Paris, on l'avait plac, sur sa
demande, dans une maison de commerce o il ne recevait que des
appointements drisoires, mais o du moins l'on n'exigeait de lui
rien qui dpasst ses capacits, c'est--dire peu de chose. Ce
qui m'avait le plus frappe et chagrine, en revoyant mon frre,
c'tait de l'avoir trouv irrmdiablement dclass. Ah, Dieu! si
mon pre et vcu et vu cela! En sept ou huit annes de ce rgime,
Paul avait perdu tout le fruit de son ducation; il tait pais,
ignorant, commun; c'tait un grand gaillard, vigoureux, fort,
avec des mains de manoeuvre, des vtements d'ouvrier endimanch;
il tait proccup uniquement de faire de l'entranement 
bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais
pour moi plus pitoyable que s'il et souffert de son sort.

--Dans toutes les familles, dis-je  mon mari, vous voyez, il est
bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre  ne vous faire
que peu d'honneur.

--Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de
relch.

Comme la plupart des hommes, il dnonait le relchement toutes
les fois qu'il en tait directement atteint. Hormis ces cas, il
y voyait une sorte de progrs dans la douceur et la facilit des
moeurs. Si Emma n'et pas t sa soeur, ni les Voulasne ses cousins,
il et trouv trs farce l'pisode de Saint-Lunaire; si mon
frre ne lui et tenu d'assez prs, il m'et dbit  propos de
mon frre un petit discours que j'imaginais bien: Paul tait
des premiers touchs par l'air nouveau; Paul appartenait  une
gnration que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, 
une gnration appele  porter son activit non sur des ides
creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur
les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui creront
des industries insouponnes,  une gnration pas du tout plus
dpourvue d'intelligence ou de mrite que les prcdentes, mais
diffrente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur
et de courage, comme ses anes, on le verrait avant peu. Ne
commenait-on pas  parler de voitures se mouvant automatiquement?
Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais
Paul tenait de prs  mon mari. Et mon mari voulait bien juger
que Paul tait un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien
fait au collge, rien fait comme tudiant, qui n'tait apte en
dfinitive qu' mouvoir les pdales d'une bicyclette. Et, en
conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqu  Paul,
c'tait l'autorit nergique d'un pre trop tt disparu, de mme
qu' l'ducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse
et une conviction vritables, il a manqu la volont d'un homme.

       *       *       *       *       *

J'avais envoy, avant de quitter Chinon, un petit mot 
Fontaine-l'Abb, pour avertir madame Du Toit qu'elle et  me
donner dsormais de ses nouvelles  Paris. Nous n'tions pas
rentrs depuis deux jours, qu' ma grande surprise on m'annonce,
aprs djeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait
ordinairement la campagne qu' la Toussaint; nous n'tions qu' la
fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout mue, en me parlant
de mon grand-pre. Mais elle ne connaissait point personnellement
mon grand-pre, et je crois qu'elle s'mouvait en songeant qu'elle
venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites
sur les trop faibles Voulasne, et sur Albric, gagn par leur
extraordinaire apathie.

Et en effet, aussitt aprs les condolances, cette triste affaire
dborda de toutes parts. Elle la tenait d'un tmoin, d'un ami sr.
M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On esprait que,
dans son entourage, le bruit serait touff.

Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et
moi, en changeant nos tristesses de famille, de parler des
chagrins qu'Emma causait  mon mari.

--Je n'ai plus de fils, s'cria madame Du Toit: il est digne
de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir 
Fontaine-l'Abb et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que
pense de cela votre mari, ma chre enfant?

--Mon mari, il m'a dit que s'il avait t l, il aurait tu sa
soeur...

--O est-il? o est-il? s'cria madame Du Toit, en se levant de
son sige, je veux le voir, je veux le fliciter... Il y a donc
encore des hommes capables de faire respecter avec nergie les
convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui
il a tant de complaisance?...

--C'est la premire fois que je le vois d'une juste svrit
contre les Voulasne.

Madame Du Toit fut trs satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec
mon mari. Ils changrent leurs vues sur la famille en gnral et
sur le cas prsent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui
croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa soeur,
et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient
beaucoup nui  mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion
mme o ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste,
si intressante et un peu victime.

--Il est trs bien, tout  fait bien, votre mari! me dit-elle,
quand il nous eut quittes.

Et elle ajouta:

--Mon enfant, les oreilles ont d vous tinter...

--... Me tinter?... pourquoi?...

--Parce qu'on a joliment parl de vous,  Fontaine-l'Abb, aprs
votre dpart!... Oui. J'ai peut-tre tort de vous dire cela; je
ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus srieuse et la
plus honnte femme du monde... et si je ne vous savais la femme de
monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je
crois que vous avez laiss  mon mystrieux neveu une impression
qui l'a, pour un temps, rehauss dans mon estime... Admirer une
femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garon,
qu'il a encore quelque chose de sain dans le coeur...

Ma gorge se serra. Mon coeur semblait vouloir faire clater ma
poitrine. Je me mis  rire pour faire diversion.

--Ah! bien, dis-je, ce serait la premire fois, je suppose, que je
laisse une impression derrire moi!...

--Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de
vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une
ide, ajouta-t-elle en me menaant du doigt, comme une enfant: si
vous devenez dangereuse, je vous ferai dsormais surveiller par
votre mari... Ah ! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dner
 la maison, j'espre?...

--Il en sera trs flatt, trs heureux...

--Vous comprenez, ma chre petite amie, ne pas vous avoir  dner
cet hiver aprs l'enchantement que nous a caus votre prsence 
Fontaine-l'Abb, non, c'est impossible.

Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la
bouche:

--Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur
Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse.

Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour
donner quelque attrait pour moi  sa visite, elle se remit  me
parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle
m'avoua qu'elle avait quitt la campagne parce qu'elle ne pouvait
y vivre sans le voir.

Cette visite me laissa tourdie, et comme enivre.

Je me souviens qu'il faisait une splendide journe d'automne;
les persiennes taient  demi fermes, l'air tait doux; je
me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes
paupires avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abb...
J'entendis le murmure de l'eau, je vis la troue dans les arbres,
les pelouses inclines, et l'alle couverte o il y avait depuis
soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit
madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait
encore une fois prise  tmoin de ses tristesses. Ordinairement,
j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de
dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chre vieille amie, mais que
de toutes ses paroles mles, une seule m'intressait, celle qui
m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pntrant
dans ma poitrine et me pressant le coeur: Je crois que vous avez
laiss  mon neveu une impression...

J'cartai mes mains de mes yeux; je regardai la pice o je me
trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour dor qui
entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transform
pour moi.

Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille?

Parce que, comme elle avait pris la prcaution de l'exprimer
elle-mme, parce que j'tais la plus srieuse et la plus honnte
des femmes, parce que j'tais, moi, tellement insouponnable, que
l'on pouvait impunment,  moi, dire une chose pareille!...

Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai,
que dsormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela
m'avait, dans l'instant, un peu remue, parce que le nom de mon
mari prononc  propos de M. Juillet, pour la premire fois,
communiquait une sorte de consistance  une chose qui pouvait
n'avoir t jusqu'ici que rverie en moi-mme, en moi seule... Et
cette ide de surveillance voquait en moi celle de culpabilit,
jusqu'alors trangre... Quant au fait lui-mme: que dsormais
mon mari m'accompagnt ou non chez madame Du Toit, en quoi
m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir.

Les oreilles ont d vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.
Oh! musique des mots qui font natre en nous une pense douce!
Quelle rumeur en moi  prsent! Je n'avais rien prouv, rien,
jamais, jamais, de comparable  cela. J'avais eu un amour, tant
jeune fille, pour un homme qui ne s'en tait pas dout et qui,
lui, ne songeait nullement  m'aimer. Et puis c'tait tout. Et il
se pouvait qu'un homme et reu de moi une impression!... Oh!...
Et quel homme!... lui!...

Dieu! qui avez cr les malheureuses femmes avec un coeur si enclin
 aimer, pardonnez-moi!

Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidlement par
o j'ai pass... Mon Dieu, pardonnez-moi!

C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis
dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me
revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu,
pardonnez-moi!

Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser mme, mais je me
rappelle que jamais mon coeur n'avait t mu  la caresse d'une
ide comme celle-ci: Il y a un homme qui pense  toi tendrement.
On ne peut rien imaginer de comparable  cette ide-l. Quand
elle pntre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brle la
poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien
c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature
de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute change.
Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre me s'chauffe et
s'exalte pour les mmes causes qu'auparavant;... ce qui nous
leurre. Il se fait en nous un mlange de tout le connu avec
l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon
Dieu!...

Ce ne fut qu'aprs une heure de vritable hbtude, qu'une
lueur de raison me revint. C'tait en souriant que madame
Du Toit m'avait parl de son neveu! elle n'attachait pas la
moindre importance aux quelques mots prononcs par elle; en les
prononant, il est trs probable qu'elle pensait  autre chose;
elle pensait  Albric; elle pensait qu'elle venait chez moi,
encore et comme toujours, agir pour Albric ou simplement parler
d'Albric... Si son neveu et tmoign un sentiment srieux en ma
faveur, madame Du Toit tait une femme d'un trop grand sens pour
me le rapporter... Cela n'et pas t conforme  sa manire. Il ne
fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit  ce propos.
En me rsignant  cette interprtation, je sentis se dissiper mes
dernires fumes; j'prouvai un soulagement, un allgement, la
sensation de me vtir de linge propre et frais. Mais je gardais le
souvenir d'avoir pass par un tat auquel je ne trouve point de
nom. Je sortis avec mes enfants, comme  l'ordinaire.

Je me crus mme gurie. J'allais mieux qu'avant la visite de
madame Du Toit. J'avais reu une violente secousse, oui, mais,
me retrouvant aprs coup sur mes deux pieds, je me sentais plus
d'aplomb que jamais.

La premire fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas
un mot concernant le sujet qui m'avait bouleverse. Mais, pendant
tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer
qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle
venait de recevoir une longue lettre d'Albric et une aussi de sa
belle-fille, trs gentille, me dit-elle. Ils taient  Rome,
aprs avoir sjourn  Naples, visit Ischia, Capri, Sorrente,
Amalfi et les ruines des temples de Poestum; ils dcrivaient le
Vatican, le Colise, la campagne unique au monde. Enfin, ils
pensaient  lui crire.

Aprs trois semaines de silence, aprs qu'elle avait pu croire
son Albric perdu pour elle  tout jamais, cette lettre longue,
o Albric ne marquait mme pas qu'il avait nglig d'crire,
et o il tait si apparent qu'il n'avait song ni  crire ni
 s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois
qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serr la main d'Emma
et d'avoir enlev Albric, pour la seule raison qu'elle recevait
aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites;
elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une
grosse faute commise, et puis rpare, de combien de petites ne
couvre-t-elle pas la trace?

Les Voulasne n'taient pas des gens  calculer les suites
de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de
qualit bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prtend
n'appartenir qu'aux ingnus. Bousculs, rudoys mme par leurs
amis, menacs d'une rupture complte avec les Du Toit, ils
entreprenaient assez lchement ce voyage, puis le prolongeaient
au del du terme habituel de leur rentre, laissant  leurs amis
le temps de regretter la commodit de leur maison; et il n'y
avait pas jusqu'au naf cynisme de leur conduite qui ne leur
valt l'avantage d'tre mnags, et, par exemple, dans la maison
Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les dsirait, les uns pour
eux, les autres pour le jeune mnage qu'ils captaient; et puis,
n'avaient-ils pas en somme procur un beau voyage  Albric!

M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner ds
les premiers jours de dcembre une soire dans le genre de celle
qui m'avait initie  leurs gots, aux dbuts de mon mariage.
Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le trteau de
ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il tait invit  un
prochain dner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que
l'invitation chez les Du Toit pt tre d'un effet si prodigieux
sur mon mari! Quelle que ft sa soumission  ses cousins
Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'pisode de
Dinard,--quelle que ft sa vieille crdulit en un monde neuf
qui avait la prtention de se crer autour de lui, et qui par
cent cts le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus
d'orgueil que le fait d'tre introduit dans un monde d'esprit
traditionnel, rigoriste, ennuyeux mme et d'une insouponnable
honorabilit. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage,
sacrifi  sa jeune femme la petite scne avec le kanguroo
boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui  l'honneur
de bientt dner chez le prsident Du Toit.

Madame Du Toit, invite  cette soire, y vint avec son mari.
Cette soire, compose de pantalonnades qui n'gaieraient pas les
enfants de nos jours, consacra d'une manire officielle l'oubli
de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le pass.
M. Du Toit, demeur ignorant de ces potins inscrits sur le sable,
contribua par sa prsence  ce lavage. Voulasne, gros, gras,
plthorique, dor comme un oignon par le ciel mridional, crevant
sa peau de toutes parts, l'oeil d'un bb, la bouche ouverte et
bavant d'allgresse, allait de l'un  l'autre, interrogeait:

--Avez-vous lu le programme?

--Mais certainement! Trs curieux... plein de promesses...

--Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?

Et les femmes d'ajuster leur face--main, les hommes leur monocle.
Le bon Gustave se tordait de rire:

--Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le
clou est entre les lignes!...

Henriette, boubille, tourdie, toujours jeune, souriante  tous,
merveille que la vie ft si facile et les gens si bons, croyait
 deux choses: elle croyait qu'il tait impossible que l'on
s'amust nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que
M. Chauffin possdait du gnie.

--Il y a un clou? lui demandait-on.

--Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur
Chauffin a eu une ide!...

Le clou tait plant dans le jardin d'hiver, cela semblait
probable, car les portes en taient tenues hermtiquement closes.

--Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tte!...

--Et comment est-elle?

--Ah! vous tes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire
qu'il suffit de fermer une porte et de laisser souponner qu'elle
s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!...

--Mais, la tte, la tte?...

--Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le dpart de mon
oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes...

--En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en mme temps qu'eux...

--Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton
qui m'invitait  achever sa pense en y ajoutant le souvenir de
Fontaine-l'Abb, le souvenir de la voiture dans la cour pave, de
la voiture s'loignant par la route en lacets...

Et il me sembla  ce moment que tout en lui confirmait ce que
m'avait rapport sa tante. Je ne parlai plus de partir, mme
quand monsieur et madame Du Toit se retirrent.

Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation
d'enthousiasme s'chappa de toutes les poitrines.

Au milieu de cette pice, on avait creus pendant les vacances
une piscine, non pas trs vaste,  la vrit, mais profonde. Le
gargouillement de l'eau la signala  ceux qui, comme moi, ne
virent tout d'abord que le dos et les paules des plus presss.
Puis, tout  coup, un immense clat de rire, suivi de Oh! de
Ah!, de chuchotements, d'apprciations, de commentaires 
l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus
d'abord M. Chauffin, costum en gardien du Jardin d'Acclimatation
et qui rcitait un boniment; il dsignait, d'une sorte de harpon,
deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus,
barbotant dans la piscine  grand bruit. Ces paquets simulaient
videmment des otaries; ces otaries, c'taient Gustave Voulasne et
sa fille Pipette!...

Voulasne et sa fille Pipette, jambes accoles, chacun, dans une
gaine termine en queue de poisson, les bras plis, fixs aux
flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantes de mme
matire, seules libres, en guise de nageoires, la tte en un
bonnet de bain, le visage touff sous un masque d'arlequin noir
et moustachu, plongeaient  qui mieux mieux, se redressaient d'un
fougueux lan, s'agrippaient le plus malaisment possible  la
margelle, o tous les deux venaient s'brouer  l'envi, soufflant,
crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns dfendre
avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer
 recevoir bnvolement l'haleine emperle de l'intrpide et
irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait  tous curieux,
sous le tissu plastique  l'excs, d'une part ses reins solides
et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin,
finalement, cela va de soi, jouait  tomber par mgarde dans
l'eau, tout vtu qu'il tait, et, avec les deux amphibies, c'tait
un tumultueux et innarrable combat marin! Le succs fut sans
prcdent rue Pergolse.

Albric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis:

--Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-soeur
se montre comme cela, voyons, Albric? Vous tes le seul proche
parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et
de ce qui est permis ou non  une jeune fille qui doit trouver un
mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui tre dsavantageux?

Albric me fit observer:

--Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait l est  la porte de
tout le monde?

Et le voil  m'expliquer la difficult de se mouvoir, en un si
petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes:

--C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration,
uniquement de reins; il faut tre une fire nageuse!...

--Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu
durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice
qu'on fait accomplir  mademoiselle Voulasne est indcent.

Albric se tourna vers M. Juillet et lui dit:

--A d'autres qu' toi, mon vieux, de faire le Pre la Pudeur!...

Pourquoi disait-il cela  M. Juillet?...

M. Juillet me parla aussitt d'autre chose. Il sollicitait une
mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire
prendre un peu au srieux par sa famille. Il comptait bientt
partir; il me l'annona ce soir-l.

A la pense qu'il allait disparatre de ma vue, il me semblait
que mon coeur cessait d'tre suspendu dans ma poitrine et tombait;
 la pense qu'il et pu ne plus tre l ds aujourd'hui, il me
semblait que j'allais tre submerge, asphyxie dans cette mer de
platitude et d'imbcillit que ce monde reprsentait pour moi.
Lui parti, c'tait un dsert, un nant, le vertige, la mort. Non
que nous eussions ensemble des conversations de nature  faire
pmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pt
me donner  entendre que les paroles de sa tante fussent fondes,
non; mais il avait avec moi un certain ton o il n'tait pas
possible que manqut un peu de tendresse, et il avait des mots, de
ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchssaient
dans la mmoire et devenaient prtextes, comme un vers de pote, 
des songeries illimites.

Il allait bientt partir...

Et entre temps, la brutale rplique d'Albric me revenait 
l'esprit.

Je retrouvai M. Juillet,  la fin de cette mme soire; il causait
avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait
 grands cris des absences trop frquentes de son mari oblig
de voyager en province et  l'tranger. Lorsqu'il en revenait,
dplorait-elle, il tait fourbu; et avec cela, deux maladies en
l'espace de six ans... Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?...
Non, je divorcerai ou je prendrai un amant. Ma prsence,
d'ailleurs, ne la gna en aucune manire; elle me dit: Oh! vous,
vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...
M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois,
celui que j'aimais le moins en lui, o le ddain se mlait  je
ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'tait pas perceptible 
tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'tonner
qu'elle et pu supporter six annes pareil sort et un homme qui
avait fait deux maladies, s'il vous plat!.. Il lui cita le cas
de George Sand  Venise, au chevet du pauvre Musset fivreux:
Elle le trompait, madame, de l'autre ct de la cloison avec un
mdecin rbl!...

--Vous m'avez dgote, lui dis-je, quand je fus un instant seule
avec lui.

Il sourit:

--C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.

Cela me faisait mal de le trouver  l'aise avec des femmes de ce
genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trnt au-dessus
de ces comdies.

Mais il avait cette maudite curiosit que je ne comprenais pas. Il
fallait qu'il st tout, qu'il comprt tout, qu'il s'assimilt tout.

--Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle
salet que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut
choisir.

--Mais, pour choisir en connaissance de cause, rpliquait-il, il
faut avoir touch  tout!

--Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.

--Ah! dit-il, vous avez peut-tre raison.

Mais peut-tre ne donnait-il pas tort  madame Le Gouvillon!

La mobilit d'expression de sa physionomie me dconcertait
souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images
successives celle que je nommais la vraie. Car je croyais
fermement qu'il n'y en avait qu'une qui ft vraie, et qu'il jouait
quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'tait
celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce
qui la caractrisait, je trouve que c'tait avant tout la joie
qu'il manifestait en me voyant. 'avait t la mme depuis le
premier jour, mais,  moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais
t porte  m'abuser en ce sens-l,--le plaisir qu'il prenait
 me voir augmentait depuis la saison  Fontaine-l'Abb. Il
ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les
mesurer plutt. Cependant,  l'accent, une femme mise en veil,
comme je l'tais, ne se trompait pas. Dans une runion o il
pouvait tre, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je
le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouv, il me semblait
qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec
des hsitations, des arrts, des retours sur ses pas, que moi je
n'avais certes point.

Jamais il ne se permit avec moi le plus lger cart de langage.
Il tait hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes.
Il s'offrait un rgal malin et cruel de scandaliser quelquefois
celles, chez sa tante, qu'il appelait des mijaures. Avec
moi, son respect tait absolu, sa conversation,  part quelques
innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprvus
que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de possder
l'interlocuteur dsir entre tous. Et je me disais: Si je suis,
pour lui, momentanment, l'interlocuteur rv, ce n'est pas par ma
qualit d'interlocuteur, car je l'coute plus que je ne lui tiens
tte, et il ne peut me croire assez intelligente pour mriter de
pareils frais de pense; c'est qu'il se leurre  mon sujet, c'est
qu'il est un peu aveugl sur ma qualit relle, c'est qu'il a le
bandeau, c'est qu'il... Je n'osais conclure, mais je pensais
malgr tout: c'est que, peut-tre, il m'aime!...

Du mois de dcembre  Pques nous dnmes trois ou quatre fois
chez madame Du Toit avec mon mari. La prsence de mon mari
lgitimait,  mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir
seule  seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchs par moi,
recherchs par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, t
qualifis de _flirt_. Jamais personne ne pronona ce mot  propos
de mon amiti de prdilection. A Chinon, tout le monde concevait
sur moi des soupons; chez les Du Toit, ma rputation, tablie une
fois pour toutes, par une autorit constitue, tait intangible.
Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'tais
attache  convertir M. Juillet, qui passait pour grand pcheur.

Parfois je pensais: Est-ce que je regrette qu'il ne me parle
pas d'amour? Mais je chassais vite la rponse. Je ne voulais
rien examiner de trop prs, rien prvoir, presque rien savoir.
Cette ignorance systmatique tait tout  fait contraire  mes
habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvt  ce point contraire
 mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois,
la question se prsentait  moi: Mais enfin, s'il me parlait
d'amour, que ferais-je? C'tait lorsque, silencieux, un peu
proccup, il se tournait soudainement vers moi et que son regard
parlait avant ses lvres... Les lvres parlaient ensuite et ne
continuaient pas le langage des yeux...

Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens
seul des paroles demeurait tranger. Mais moi, dont le coeur,
le corps et toute la volont fondaient  proximit de quelque
chose de si doux, voil que je n'entendais plus alors le sens
des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'tait pas chez
moi inattention, mais au contraire attention trop vive porte
au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait
de la valeur. La vrit m'oblige  dire qu'il en fut surpris
dsagrablement. Avait-il rsolu de ne point me laisser apercevoir
le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et
je ne savais comment interprter sa bouderie. N'tait-elle qu'une
mditation sur lui-mme et sur son cas vis--vis de moi, qui,
bon gr mal gr,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait
brlant?

Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais d
mditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je
ne voulais pas mditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas
une priode de ma vie ou je me sois fuie plus rsolument. Je ne
cherchais qu' m'tourdir,  me donner le change. J'ai compris, 
cette poque-l, nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant
accuses sans piti. C'tait le moment pour moi de m'ouvrir 
quelqu'un de confiance,  mon confesseur, en tout cas... Oui! mais
outre que ma dvotion attidie m'avait fait perdre l'habitude de
m'ouvrir  un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement
afin de demeurer dans la quitude la plus parfaite et dans la
conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir,
enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger
de cet ordre. Mon orgueil hrditaire, et tout le contentement
de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irrprochable,
contribuaient  m'illusionner. Quand nous sommes vis--vis de
l'amour, nous devons nous mfier jusque mme de ce qu'il y a de
meilleur en nous. Tout lui sert.

Est-ce que je n'allais pas jusqu' me dire: Il doit partir... Ne
part-il pas bientt? Ce dpart arrangera tout...

Peut-tre pensait-il, lui aussi,  ce dpart, pour tout arranger?
peut-tre mme tait-ce pour tout arranger qu'il avait prmdit
son dpart, voulu et organis cette mission, conforme  ses
gots, je le veux bien, rpondant assez bien au prtexte qu'il
lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'tonnait... Toujours
est-il que lorsqu'il me parla pour la premire fois, aprs sa
bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie,
il annonait son dpart prochain, moi tant visiblement  bout de
nerfs, et lui... lui, amen, par quels secrets dtours?  faire ce
qu'il fit...

J'tais dans un tat de trop grande surexcitation pour que je
puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le
moment o il m'annona qu'il partait dans dix jours et le moment
o il fit la chose. Il me faut essayer de rtablir aujourd'hui ce
qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait
pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain
dpart, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait
rsolu cela, du moins,  la suite des rflexions faites durant la
bouderie. Mais je crois aussi que je matrisai mal, moi, l'motion
que la date prcise de son dpart me causait. Il la vit. Et
soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre,
dans la pnombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait
rapprochs  ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec
toutes les civilits, bref, que son dpart sans une parole et t
un peu tenu par moi comme une dsertion. Alors, un dclanchement
inopin se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me
fit une dclaration!

Mais une dclaration en rgles, ce qui s'appelle une dclaration:
la plus bourgeoise, la plus empese, la plus lourde, la plus
commune, la plus cinglante dclaration; une dclaration conforme
 la formule, soumise aux exigences du clich, dpourvue du ton
mouvant et jusque mme du regard qui donnaient tant de prix 
la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela?
tait-ce parce que prcisment il tait trop mu? tait-ce parce
qu'il n'avait jamais parl d'amour  une femme comme moi? tait-ce
parce qu'il s'imaginait qu' une femme comme moi, il fallait,
jusque pour le drglement, une proposition rgulire?... Je ne
me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce
ft, et ft-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'tait
chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique,
de recevoir une vole de coups; et je frissonnai dans toute ma
moelle. Et, instantanment, simultanment, je me dis: Voil
l'amour... Il est nouveau pour moi, dconcertant, terrible! Et
je ne fus pas du tout offense du caractre banal et maladroit
qu'avait revtu une dclaration adresse  moi par M. Juillet.
J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par
quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se dclare...

Le regret qu'elle n'et pas t autre ne me vint pas. Je fus,
je le confesse, toute heureuse et toute fire de l'avoir reue.
C'tait quelque chose d'extraordinaire et d'inou, qui, enfin,
venait!... C'tait cela... Que bni ft cela!...

Mais, en mme temps, et d'une source trangre  ma conscience,
mais non pas pourtant trangre  moi, monta tout le long de
mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur
mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouill, quelque chose
comme une rplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et
que, cependant, je repoussais comme mon propre fantme aperu,
hostile, arm contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique
ni de surnaturel; c'tait une attitude qu'adoptait mon corps
tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par
chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude
en contradiction flagrante avec mes sentiments vritables, une
attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel
dsespr  toutes les nergies sociales et prives!... Je dus
inspirer plus d'effroi que je n'prouvais moi-mme de stupeur. Je
me sentais comparable  la chatte qui, de vivante caresse, se mue
par un coup d'chine en le plus horrifique des monstres.

M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui
vient de commettre la plus irrparable bvue. L'impression fut
courte et dfinitive. Je vis tous ses traits se dchirer, ses
yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair
de ses joues, entre le nez et la lisire de la barbe, comme un
sable humide, min par la main d'un enfant, s'affaisser.

Mon attitude avait d tre pire que je ne me l'imagine, et, sans
aucun doute, elle tait  la dclaration une rponse catgorique
et sans appel.

Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lvres
subitement dessches, d'o tant de paroles enchanteresses taient
auparavant tombes pour moi!--il me dit:

--Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde,
pardonnez-moi! Ma vie est  vos pieds pour implorer de vous
l'oubli de ce que j'ai fait!...

Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mtres ne nous
sparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus,
fussent demeures sur place, et ptrifies.

Cette dernire ide,--l'tendue du scandale que la moindre de nos
paroles causerait si elle tait surprise, ide qui s'alliait si
bien  l'entreprise de dfense de ma seconde nature,--m'empcha
d'ajouter un mot  ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue
devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajout
et crev la digue  un torrent de tendresses refoul, qui et
inond le salon de madame Du Toit, et nous et tous submergs,
comme un dluge. Mon coeur dbordait; peut-tre n'aurais-je pas pu
prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras,
voil le langage qui et rpondu  M. Juillet. Peut-tre fut-ce
le caractre excessif de la dmonstration, que je sentais le seul
capable de traduire la vrit de mes sentiments, qui m'empcha
de rpondre un seul mot!... Je hasarde des hypothses. Je ne sais
pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que
j'prouvais cette intensit d'motion et de dsir, et que quelque
chose me paralysa; le fait est que je ne rpondis rien. Nous
fmes mls, M. Juillet et moi, presque aussitt,  des groupes
diffrents.

Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de
demander  mon mari de m'emmener, car,  la fois et presque avec
gale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de
nouveau vnt s'ajouter  ma situation vis--vis de M. Juillet;
mais mon mari me vit si ple et si dfaite qu'il me proposa
lui-mme de partir, et je n'opposai aucune rsistance. Dans le
fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement
m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en
entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me
passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature
de fer, glaciale; et il disait: Nous voil bien! Vous allez nous
faire une maladie!... Il me porta, en s'arrtant pour souffler
 chaque palier, jusqu' notre cinquime, car il n'y avait pas
d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au
lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce ft
avec mes doigts. Il rveilla la nourrice pour me garder, au cas
o il deviendrait ncessaire d'aller chercher un mdecin. Mais
au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais
anantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'tais pas malade;
mais alors ce furent des larmes, sans rpit. En pleurant, je
demandais pardon  mon mari de tout le mal que je lui avais donn;
je le remerciais en pleurant d'avoir quitt sa pelisse, de m'avoir
monte dans ses bras; il tait touch de mes excuses et de mes
remerciements, et moi, de le voir touch, je pleurais de plus
belle.

L'impression qui domina en moi, ce jour-l, fut que j'avais eu de
la chance d'avoir t empche de rpondre  la dclaration de M.
Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui
en face de mon mari! Antrieurement  tout cela, j'avais bien
essay de m'imaginer ce qui se passerait, aprs, si un jour M.
Juillet me parlait; mais je n'avais pas imagin que mon mari me
couvrirait, aprs, de sa pelisse et me porterait dans ses bras
jusqu'au cinquime tage. Impression rudimentaire, un peu purile,
d'ailleurs, et qui en amena toute une srie d'un meilleur ordre.
C'tait la premire fois, depuis qu'un grand trouble m'tait venu
de M. Juillet, que je pensais aux qualits de mon mari,  ses
relles et grandes bonts pour moi,  ce que je lui devais, somme
toute,  mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pens parce
que j'avais toujours assez lchement recul la possibilit mme
de commettre quelque acte positif contre lui. Des rveries, des
sentiments, des dsirs, sous le prtexte que cela est vague, cela
nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli!
Si j'avais rpondu un mot, un seul mot,  M. Juillet, au lieu de
le mduser avec ma figure de matrone offense, a y tait! Oh!
oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutume au langage
galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot et t franc,
entier, et tout mon coeur y et pass.

Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral
o je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet
d'un philtre. Ce n'tait plus l'heure de faire la petite fille,
l'innocente. Je voyais trs bien dsormais o cela pouvait me
conduire. Il y a un moment, o, l comme  l'autel, il faut
prononcer le oui. tais-je une femme, moi,  prononcer deux
oui contradictoires? Je passai une matine dans l'pouvante de
ce que cette matine aurait pu tre si un souffle tait sorti de
ma bouche, la veille au soir...

Je pris les plus sincres rsolutions. J'avais une telle peur
de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prtre, dans un
confessionnal de l'glise Saint-Franois-de-Sales, le premier
venu. Il m'exhorta, mais d'une faon trop anonyme,--c'tait de ma
faute: que ne recourais-je  lui plus souvent!--et surtout trop
indulgente: il avait l'air de trouver que je n'tais pas une
grande pcheresse, puisque j'accourais  lui aussitt aprs la
premire alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient
pas tant de faons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorist.
Son indulgence me laissa plus svre pour moi-mme. Je me jurai,
durant tout le jour, de draciner de moi l'ide de M. Juillet et
d'arracher de la mmoire de mon coeur le regret o j'tais de ne
lui avoir pas rpondu lorsqu'il m'avait dclar qu'il m'aimait.

Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et
sans attacher  celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu
tait parti pour Marseille le matin mme.

--Ah! dis-je, mais il reviendra avant son dpart dfinitif?

--Non, non, il est parti.

Et elle me parla d'autre chose.

Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se ft
chapp sous mes pieds par deux rigoles; ma tte se vida, tout
mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler 
madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais
continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis
quelque temps, et qu'elle me demanda:

--Seriez-vous enceinte?...

--Je ne le crois pas, lui dis-je.

Madame Du Toit n'avait pas le plus lger soupon de mon tat.

M. Juillet parti, le danger loign, je ne pensai plus qu' M.
Juillet,  sa dclaration,  mon attitude extraordinaire envers
lui, qui en et dcourag maint autre! Je ne pensai plus qu' lui,
je ne pensai plus qu' la cruaut que je lui avais tmoigne.
Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce
fut le dpit de mon attitude en face de la dclaration; mon
attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus
lointaines origines. L'ide de la premire chose que j'avais
 faire fut, naturellement, extrme: je rsolus d'crire  M.
Juillet. Et je commenai une lettre. Mais la rdaction m'en fut
d'une insurmontable difficult. Prononcer le oui en face de la
bouche qui vous dit: Je vous aime,--ce qui me semblait, le matin
mme, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait,  prsent,
peut-tre; mais l'crire!... Mais! me disais-je, si je me dcide
 ce oui, c'est parce que mon ami est parti; s'il tait rest
l, je serais demeure, moi, dans mes dispositions de ce matin ou
dans ma paralysie d'hier soir. Ce oui n'est possible qu'crit.
Je ne terminai pas ma lettre;  la vrit, je n'en crivis
que deux ou trois lignes; je l'enfermai  clef dans mon petit
bureau. Et ces trois lignes enfermes l, ce corps que j'avais
donn  mon secret et qui pouvait,  la rigueur, le rvler,
le trahir, c'tait comme la faute accomplie, extriorise,
visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour
m'affirmer que je n'tais pas tout  fait une sotte pusillanime,
je le gardai l tout le jour, je le laissai l quand je sortis
avec les enfants: si mon mari se mfiait de moi, par hasard, il
pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une
domestique indiscrte en pouvait faire autant. Je jugeais cela un
commencement d'audace.

Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forc le petit
meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais
tout de mme pas pousser l'audace jusqu' crire ma lettre sous
ses yeux! Elle demeura rduite  ses trois lignes, dans mon tiroir.

Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la
fantaisie d'aller au Thtre-Franais. Au vestiaire, nous nous
trouvmes cte  cte, dans la mle, avec un couple que j'avais
vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le
nom. Saluts, amnits conventionnelles; comme je ne savais que
leur dire, c'est de la faon la plus dsintresse que je hasardai
cette phrase quelconque:

--Mais o tiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperus...

--Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour
l'Algrie.

Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni o tait
la loge des Le Gouvillon; je fis: Ah!... ah!...  plusieurs
reprises, en mettant mon manteau.

Alors, quelque chose comme une flchette me pntra entre les deux
yeux et s'y ficha. J'appelai cela une concidence curieuse.

Curieuse la concidence, et rien de plus.

Peu aprs, un bon et un mauvais ct de la concidence se
prsentrent  moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-tre avec
les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avanc son voyage
de huit jours, qu'est-ce qui l'avait pouss  cette rsolution?
La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me
faisant une dclaration. Partir si prcipitamment, c'tait me
montrer son chagrin, son repentir, son motion fbrile.

Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose
impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question
de l'amour comme une courtisane!... Du bon ct, je rangeais
encore l'hypothse qu'il et voulu, mais bien grossirement, il
faut l'avouer, se venger de mon apparent ddain et me piquer au
vif,--mais par quelle trange aberration!--en ayant l'air de se
consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon...

Dans l'instant mme o j'admettais la pire hypothse, mon
sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune attnuation. Le
dchirement produit en moi par la seule annonce de son dpart
prcipit, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans
toute sa profondeur. En outre, il s'tait pass, dsormais, entre
lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait
 prsent sa sanction dans un dpart prcipit, dans une autre
intrigue mme, si l'on veut! mais quelque chose s'tait pass
entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser 
lui, qui rendait pour ainsi dire lgitime la songerie constante 
ce qui s'tait pass,  ce qui et pu se passer entre lui et moi,
 ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres.

Et j'avais tellement besoin d'une interprtation favorable, que
j'ai refoul quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant,
de la toute rcente rplique d'Albric, si singulire, au bord
de la vasque o Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et
le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant
ahurie  Fontaine-l'Abb, sous l'alle couverte... Je ne voulais
pas, je ne voulais pas! Cela tait en opposition trop violente
avec le caractre que M. Juillet m'avait constamment dcouvert...
Et puis, enfin, enfin! la dclaration tait l, adresse  moi, 
moi,  nulle autre!... Qui donc l'obligeait  me l'adresser?...
Et je refoulais la rponse: Moi! mais moi-mme, et sans que je
m'en fusse aperue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette
dclaration, et presque de l'implorer!... Et je refoulais ce
souvenir tendant  une interprtation si dfavorable: Aussi,
quelle singulire dclaration! quel ton! quel bgaiement! quel
emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il
semblait avoir envie de me la faire, sa dclaration!... Je
refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu
de temps aprs... pour m'obliger  ne penser qu' M. Juillet,
pour justifier ma tournure d'esprit obstine et exclusive: ah !
voyons, ne fallait-il pas dbrouiller tout cela?

Et  mesure que je dbrouillais tout cela,  mesure que mon
interprtation se tournait du mauvais ct, mon sentiment
pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il
se pouvait faire que le pauvre garon et des penchants opposs
 sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait
avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait
allusion maintes fois? et prcisment, sous l'alle couverte de
Fontaine-l'Abb, n'tait-ce pas cela qu'il entendait exprimer,
avec ce soupir rageur et dsol? Je le jugeais  plaindre d'tre
ainsi fait; il est malheureux, me disais-je, et l, encore, je
trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant
un motif charitable!... Son jugement tait haut, serein et pur;
il et aim sans doute tre l'homme qu'il se montrait avec
moi; il n'tait pas tout entier cet homme-l; il l'tait, et
il tait aussi un autre; l'un s'levait au-dessus de l'autre;
peut-tre m'aimait-il rellement quand il tait l'homme d'en
haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de
lui, c'tait possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu
lui dire: Je sais... mon malheureux ami!... Une pense,
prsomptueuse peut-tre, fonde sur le peu de connaissance
que j'avais des hommes, me venait aussi: n'tait-ce pas faute
d'une femme comme moi qu'il tait attir par des femmes comme
madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse dlicate et sans
bornes, jointe  ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'et pas
satisfait, combl, retenu  jamais?... Madame Du Toit, sa tante,
ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le
front: Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa caboche!
Elle pensait certainement,  ce moment-l,--sans penser 
mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais
 faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons...
et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et
ceci, s'il vous plat, avec une grande ignorance des choses de
l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la
femme une certaine beaut, qu'un tendre dvouement devait achever
de rendre agrable; et c'tait tout... Malheureuse! Il n'y avait
qu'une ide, une seule, qui ne me vnt pas, c'tait que je portais
sur mon visage le masque de la femme honnte, de la femme dont on
fait une pouse, une mre, non pas une matresse! Mais, dans mon
ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment mme de mes
plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'tait pas l'amant que
j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de
moi, pour avoir trouv en lui l'image du mari qui m'et convenu!

Il est possible, il est probable mme qu'il m'et volontiers
accepte comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui,
qu'il ne me souhaitait pas comme matresse. Pour le comprendre et
pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse  l'humiliation
de me l'entendre dire.




XV


J'avais conserv dans le tiroir de mon petit bureau le
commencement de lettre  M. Juillet, les trois lignes, de ma main,
qui eussent suffi  m'accuser et  me confondre  tout jamais aux
yeux de qui les et dcouvertes. L'bauche de mon aveu, arrte en
son premier lan, incomplte, mais dchiffrable et claire pour le
premier venu, elle tait l, sous une mince lame de citronnier,
dfendue par une serrure vulgaire que deux clefs trangres au
meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient; qui et cd,
par consquent,  combien d'autres! J'prouvais un amer plaisir 
cet enfantillage. C'tait mon feu qui tait l! C'tait aussi tout
mon pauvre romanesque,  moi, qui tait l!... Lorsque j'ouvrais
mon tiroir, je constatais la prsence de la feuille plie en
quatre et maintenue, comme presse-papier, par l'argent du mnage:
billets de banque, petite pile d'or ou grosse tour penche de
pices de cinq francs par-dessus... Elle pouvait venir avec le
papier-monnaie sous ma main, se dplier, se laisser lire...
C'tait insens, odieux mme, peut-tre.

Cette bauche de rponse, l'hsitation, la dfaillance,
l'interruption qu'elle reprsentait pour moi, c'tait aussi
tellement l'image de ma situation vis--vis de M. Juillet!...

Les mois passrent. M. Juillet ne reparaissait pas.

Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les Le Gouvillon
furent sur M. Juillet trs sobres de paroles: ils s'taient
rencontrs, oui, ils s'taient quitts aussi. Les intentions de
M. Juillet? Ils les ignoraient. Qui donc connaissait jamais les
intentions de M. Juillet!

Et la mission?... Une femme ne pense pas  la mission!

L't vint. Madame Du Toit s'y tait prise de fort bonne heure
pour me faire jurer de retourner  Fontaine-l'Abb; mon mari fut
invit; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait
pendant les vacances des travaux ici ou l, en province; mais nous
tions assurs d'avoir cette anne Albric et sa femme. M. Du
Toit inform, finalement,--c'tait invitable,--des scandales de
l'anne prcdente  Dinard, tant mont sur ses grands chevaux et
ayant menac de cesser toute relation avec son fils si celui-ci
ne demeurait, les prochaines vacances, ou chez soi, dans tel
endroit o il lui plairait de louer, ou au Manoir. Des motifs
d'conomie et un autre, dont je vais avoir  parler, dterminrent
le jeune mnage  venir chouer  Fontaine-l'Abb.

L'autre motif tait que la jeune soeur, Pipette, allait aussi se
rfugier  Fontaine-l'Abb. Comment!... Pipette  Fontaine-l'Abb!
Oui. Rien de plus imprvu; rien de moins vraisemblable!
Assurment. C'tait ainsi. La vie des Voulasne crait sans
cesse des circonstances extravagantes. L'absence complte,
chez eux, de toute loi, le dfaut de toute autorit, de tout
commandement, l'apprhension de tout obstacle  leurs jeux de
gamins, la mollesse vis--vis de toute entreprise trangre,
avaient favoris, sinon provoqu la demande en mariage la plus
burlesque. Celui que l'entourage des Voulasne nommait l'intendant
des Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on
voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif dcav et
ridicule, et dont l'assiduit excessive prs du mnage Voulasne
passait,  tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte,
avait demand la main de Pipette, et les parents n'avaient  cela
trouv rien  redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils
eussent prfr que Chauffin ft plus jeune et plus fortun, mais
la chose, disaient-ils, si elle agrait  leur fille, aurait du
moins cet avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison
et de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie...
C'tait bien cela qu'avait escompt Chauffin. Toutefois,  quelque
chose malheur est bon; les Voulasne n'taient pas dbonnaires 
demi: si leur fille rsistait, ce n'tait certes pas eux qui la
contraindraient  accepter Chauffin.

Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille docile
que j'tais, moi, avant le mariage. Elle tait une enfant gte,
accoutume  suivre ses caprices; elle avait, comme ses parents,
le got des plaisirs; elle tira  son papa et  sa maman une
langue longue comme la main, puis, l'ayant rentre, leur parla
son langage expressif, o un seul mot suffisait; elle leur dit:
Flte!...

Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin tait amoureux,
et rsolu, disait-il,  se faire aimer, avec la permission
des parents. Les parents taient bien incapables de refuser 
Chauffin la permission de se faire aimer: que fussent-ils devenus
sans lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se
laissa conduire chez sa soeur Isabelle par sa gouvernante et dit
 celle-ci: Vous pouvez rentrer et dire  papa et  maman que
je ne rentre pas. Une affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez
les Voulasne, aucun vnement ne pouvait tourner  l'affaire;
le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. Pipette
refusait obstinment de rentrer; mais Pipette tait chez sa soeur,
 l'abri, ne manquant de rien, tout au plus incommodant Isabelle.

Le bon Gustave,  l'annonce de la fugue, ne dit mot, parat-il, et
parut sur l'heure assez dconfit. Que pensait-il et qu'allait-il
dire? Aussitt qu'il parla, il dit:

--Eh bien! et la soire chez Happy? Est-ce que Pipette va laisser
perdre sa place?

Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait dfaut  la
soire annuelle chez Happy, un homme du monde, fort connu, chez
qui des amateurs donnaient une vritable sance de cirque.

Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle allait manquer
 leurs agrments, mais non pas autant que leur et manqu
Chauffin. Il n'y eut pas un mot prononc qui ft amer; pas un
geste menaant, pas un symptme de mauvaise humeur; Henriette
Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille ane et parla
devant elle de la soire au cirque Happy o ils avaient assist la
veille et o Chauffin, dans un rle de clown, avait eu du succs.
Voulasne lui-mme, entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa
fille comme si de rien n'tait, lui demanda:

--Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pourquoi?

Et il parla du succs de Chauffin comme l'avait fait Henriette,
non par malice, non pas mme par la sottise qui et consist 
faire valoir devant elle les talents de son prtendant dtest,
mais par ignorance absolue des susceptibilits morales. Pipette
d'ailleurs n'en tait pas autrement choque. Elle ne voulait plus
tre en butte aux assiduits de Chauffin, mais, habitue qu'elle
tait  le tenir pour excessivement drle, elle prenait plaisir 
entendre parler de ses succs chez Happy.

Albric tait enchant d'avoir chez lui sa petite belle-soeur,
qui mettait de la gat dans le mnage. Mais, qui fut heureux?
qui crut voir en l'aventure une bndiction de la Providence?
qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir  ses fins? Ce
fut madame Du Toit. Ayant appris les dispositions, inoues  la
vrit, des parents Voulasne, mais conciliantes  l'extrme, on
peut le dire, elle s'en tait aussitt empare, afin de sauver,
disait-elle, la pauvre petite Irne,--qu'elle se refusait 
appeler Pipette,--et pour ramener  soi, du mme coup de filet, le
mnage Albric. Puisque les Voulasne comptaient sur le temps pour
arranger les choses, que ce temps s'coult pour leur jeune fille
comme pour Isabelle, ces prochaines vacances,  Fontaine-l'Abb!
Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmrent,  cette
proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait donc
supposer que d'ici une quinzaine de jours, date de leur dpart
pour la mer, Pipette n'aurait pas consenti  reprendre sa place au
foyer paternel?

--Elle la reprendrait ds ce soir, leur dit madame Du Toit, si
vous consentiez  loigner d'elle l'homme qui l'a fait s'loigner
de vous...

--Mais pourquoi? demandait navement Voulasne.

--Il ne l'pousera pas malgr elle!... ajoutait Henriette.

En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils
la comprissent, avait essay de leur faire comprendre la raison.
Elle chappait certainement  Voulasne; Henriette la souponnait
peut-tre; mais loigner Chauffin tait au-dessus de leurs forces.

Et la quinzaine coule, Pipette n'ayant pas cd, les parents
consentaient  ce qu'elle allt  Fontaine-l'Abb: A la maison de
correction, disait Albric.

Le dpart pour la Normandie fut mme un peu avanc,  cause
de la jeune Voulasne, tant madame Du Toit avait peur qu'elle
ne lui chappt. Et,  cause de la jeune Voulasne encore,
la composition des htes de Fontaine-l'Abb fut entirement
remanie. Madame Du Toit avait son plan: il consistait  marier
Pipette,  la marier vite, si cela se pouvait,  la marier trs
bien, toutefois. Cela pouvait prsenter quelques difficults 
cause des parents Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit
eux-mmes n'avaient pas donn leur fils  une Voulasne? Et puis,
la fortune tait belle. En consquence, nous emes de la jeunesse
 Fontaine-l'Abb, jeunes gens et mme jeunes filles, inutiles
celles-ci, il est vrai, au projet de madame Du Toit; mais si l'on
convoquait les frres, le moyen de laisser les soeurs de ct?
Quiconque ne possdait pas un jeune homme  marier fut exclu, du
moins ce premier mois. Il tait  craindre que Pipette scandalist
ces familles, sinon ces jeunes gens, et qu'il rsultt de cet
assemblage beaucoup de mal pour la matresse de maison: tant
pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, cette anne,
une grande victoire sur les Voulasne; elle possdait leurs deux
filles, elle possdait son fils, et elle esprait fermement
conserver le tout pour elle.

Quant  moi, que la compagnie ft jeune ou vieille, turbulente
ou morose, Fontaine-l'Abb demeurait le lieu de mes plus douces
motions; c'tait le lieu de mon ensorcellement; sur ses pelouses,
sous ses beaux arbres, au bord de ses fosss d'eau vive, j'avais
bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tourment... Quand je
repassai sous ses chtaigniers, quand le chteau me rapparut,
quand j'entendis, en mettant le pied dans la cour pave, le grand
frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, je ne pus me
priver de dire  madame Du Toit: Ah! que j'aime votre maison!...
Cri travesti de mon coeur! duperie de moi-mme par moi-mme!
tait-ce donc tant la maison que j'aimais?

Les deux mmes chambres que l'anne prcdente nous furent
attribues; je retrouvai ma vieille perse bleue, les nattes sur
lesquelles j'avais saut de joie, le balcon d'o la vue s'tendait
par une troue dans la campagne et qui surplombait le barrage au
joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer un jour ou deux
dans le courant du mois; Suzanne tait au comble du bonheur; rien
ne lui plaisait autant que Fontaine-l'Abb, parce qu'il y avait de
l'eau au pied des murs et parce que c'tait un chteau! Son petit
frre Jean n'exprimait pas encore trs nettement ses impressions.

Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et malgr l'activit
dploye par madame Du Toit, se trouvaient rduits  trois, deux
avocats du barreau de Paris, l'un blond, l'autre brun,--madame Du
Toit avait pens  tout!--l'un sans famille, l'autre accompagn de
pre, de mre et de soeurs qui, il est vrai, pouvaient entrer en
concurrence avec mademoiselle Voulasne vis--vis des deux autres
jeunes gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences et
ne pas paratre vouloir  tout prix prparer le sort de l'unique
Pipette; le troisime tait un garon ayant  peine pass la
trentaine, dj dcor, ayant un poste dans je ne sais quelle
colonie.

Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser un tennis. Il
n'y avait pas de terrain prpar pour le tennis  Fontaine-l'Abb;
les jeunes gens et les jeunes filles s'emparrent de la pelouse,
devant la faade principale, la seule dont l'inclinaison, trs
peu sensible, se prtt, tant mal que bien, aux exigences de
ce sport. Madame Du Toit fut trs affecte de voir pitiner
sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de prs l'tendue
ncessaire. Chacun de ces messieurs et de ces jeunes filles tait
muni de sa raquette. Manquaient le filet, les balles et les
bandes de toile blanche. Albric,--que je souponne de n'avoir
pas averti sa mre qu'un tennis tait ncessaire, afin de lui
prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements de la jeunesse et
qu'on ne saurait que se raser chez elle,--se dvoua pour aller 
Trouville chercher les accessoires. Il y resta deux jours, pendant
lesquels tout notre monde, dans le plus complet dsarroi, fut
sauv de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait le caractre
extrmement facile et une vitalit si heureuse, si libre, si
jaillissante, qu'elle gayait les plus rcalcitrants. Beaucoup de
ses mots, d'une crudit de pomme verte, nous tiraient les dents,
et il tait touchant d'tre tmoin des prodiges d'indulgence et
d'ingniosit  l'excuser qu'inspirait  la svre madame Du Toit
la volont arrte de trouver  la petite Voulasne un mari. En
attendant, Pipette se montrait pour tous d'un grand secours. Elle
n'avait ni la timidit, ni la retenue, ni la modeste conversation
des jeunes filles bien leves qui se trouvaient l; elle n'avait
rien de cet air languide qu'adoptait souvent sa soeur Isabelle. La
femme d'Albric, bien que forme de la mme faon que Pipette,
donnait un rsultat absolument diffrent. Isabelle, prvenue de
bonne heure, par les Du Toit et par son got trs tt prononc
pour Albric, que les manires de ses parents n'taient pas les
bonnes, s'tait aussitt entrane  copier les manires des
autres familles, des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant
ses fianailles, puis, aprs son mariage, et depuis que son mari
avait flchi lui-mme en subissant les Voulasne, de toutes les
personnes successivement qui lui semblaient plus brillantes. Elle
empruntait sans cesse, incertaine du modle  suivre, fatigue
de son incertitude, et surtout fatigante. Pipette tait une
nature par hasard heureuse, sans un instinct fcheux, et que
rien, jamais, n'avait bride. Tout, chez elle, tait spontan,
ce qui lui donnait un grand charme. C'tait un bon petit diable,
certes. Toutefois, pour des personnes soumises  la rigueur des
convenances, c'tait tout de mme un peu le diable.

Elle eut du succs nanmoins,  Fontaine-l'Abb, parce qu'on ne
pouvait faire autrement que de la trouver bonne fille, et parce
qu'on avait besoin d'elle. De quelle faon plaisait-elle aux
jeunes gens? Je ne sais trop; en tout cas, elle semblait leur
plaire beaucoup  tous les trois. Point mal de sa personne, avec
cela, la chre Pipette. De figure moins rgulire que sa soeur,
moins jolie, si l'on veut, mais bien plus piquante, elle avait des
cheveux blonds fort beaux, une gorge, une taille savoureuses et
des bras que l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun
accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans tennis,
pendant l'absence d'Albric, Seigneur Dieu. Tout ce monde-l
n'aimait point la campagne pour elle-mme, point la promenade,
point la musique; et tous les bons vieux jeux qui nous avaient
suffi,  nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache,
taient suranns.

Nous parcourmes, madame Du Toit et moi, les greniers du chteau
fleurant la poussire et le rat; nous ouvrmes toutes les vieilles
armoires afin d'y dcouvrir quelque objet de divertissement
oubli. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de
loto, un cor de chasse et des romances de Losa Puget  demi
ronges, nous vmes toute la jeunesse employe  une besogne
captivante: ces messieurs avaient russi  dplacer le rouleau
de pierre qui encombrait l'alle couverte, et ils le tranaient
sur la pelouse afin d'aplanir le sol destin au tennis. Pipette
en avait eu, nous dit-on, l'ide la premire, bien loigne, la
pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, 
Fontaine-l'Abb, n'avait pas boug depuis plus de soixante ans!

Je m'aperus que madame Du Toit avait du chagrin  voir changer
de place le rouleau de pierre qui la gnait depuis si longtemps.
J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'anne dernire;
il m'avait oblige souvent, lorsque nous marchions dans l'alle
trois ou quatre de front,  me dtourner de mon chemin, mais
dj cette petite incommodit tait unie pour moi au charme qui
s'attache  presque tout souvenir.

Le tennis organis, nous emes la paix durant le jour. Ils
jouaient la matine, l'aprs-midi jusqu'au coucher du soleil, sans
se lasser jamais, sans rclamer jamais une autre occupation.

--C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit.

Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captive par le
sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas
 se connatre; elle allait presque lui reprocher de ne pas
seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'tait pas pour le
tennis qu'elle l'avait convoque, mais pour marier la petite
Voulasne. Aussi, le soir aprs le dner,--adieu Beethoven et
Chopin!--j'tais charge de faire danser tout ce petit monde.

Et quelle tait ma vie,  moi, au milieu de ces sauteries et de
ces jeux? J'esprais.

J'esprais. J'aurais t bien en peine de dire quoi. Mon
optimisme, aujourd'hui, me parat insens. Mais c'tait ainsi.
J'esprais. Je portais avec ivresse mon culte intrieur et secret.
J'aimais un tre,  mon gr, charmant, qui maintes fois m'avait
ravie, qui, une fois, un peu forc, il est vrai, m'avait dit qu'il
m'aimait.

J'esprais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur  je
ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant
cinq mois, mon coeur a saut, chaque jour,  l'ide qu'en somme
il et pu m'crire d'une manire dtourne, et mme directe, 
la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle
signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa
tante me parlait de lui, je lui demandai:

--Ah ! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi?

--Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos
amis...

Cela me glaa tout le corps.

Le soir, aprs avoir excut tout ce que ma mmoire pouvait
contenir d'airs de valses, lorsque j'tais remonte dans cette
chambre de perse bleue o, l'anne prcdente, le dmon qui me
possdait m'avait si insidieusement imprgne, je m'accoudais
encore  mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille
aujourd'hui  vos pieds pour vous supplier de me pardonner les
douceurs que j'ai rves... Oh! que la femme qui a reu de vous
cette bndiction de connatre dans le mariage le bonheur de
l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout tre qui s'est
senti presser et briser entre des bras vraiment aims suspende son
jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu,
moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon coeur battait comme
celui des autres femmes; mon corps tait jeune, sain; ma bouche
absolument pure... J'ai tendu mes lvres  l'air caressant de la
nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi
dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prnom que
je n'cris pas dans ces souvenirs et que je n'crirai jamais,
soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimit
sacre qu'il reprsentait  mes esprances, soit peut-tre aussi
par dpit de n'avoir pas t admise  le lui dire  lui-mme...
J'avais l'air d'tre toute seule vivante au milieu de cette
magnifique campagne endormie; tous avaient achev leur journe;
moi j'attendais...

Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, 
la longue m'irritait. Je me disais: Ma vie sera comme ce bruit
d'eau, toujours galement mesure, immuablement modeste, quasi
imperceptible, agaante pour qui par hasard la verrait, et elle
n'aura mme pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage
d'tre seulement apprcie par quelqu'un... Et je pleurais, et je
sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre prs
de laquelle dormaient mes enfants, et o il n'y avait personne, au
chteau, qui ne crt que dormait, paisiblement aussi, la femme la
plus irrprochable, la plus immacule, la plus sre.

J'avais apport  Fontaine-l'Abb les trois lignes de ma lettre
commence... Je ne pouvais me rsoudre ni  la dtruire, ni 
m'en sparer. Je la tenais enferme dans un petit coffret de fer
o taient mes bijoux et mon argent. tonnant besoin d'aveu,
trange ncessit de proclamer notre amour!... Si j'tais morte
dans la nuit, la puret de ma mmoire, si prcieuse  mon mari
et  mes enfants, en tait stupidement ternie!... Je le savais,
j'y songeais souvent. Je ne rsistais pas au dsir d'avoir l,
prs de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter
des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initis
reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah!
du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent 
mon phare celle qui dormait ici: ce n'tait qu'une femme amoureuse!

Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son scateur 
la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reu une lettre de
son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer 
Fontaine-l'Abb...

--Ah!

--Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invits; c'est un
monsieur qui veut bien prsenter ses hommages  sa tante, mais qui
ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je
vous nomme?...

Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma prsence
l'empcht de venir, je m'criai:

--Non, non, ne me nommez pas!

--Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous
de l'effaroucher?...

Madame Du Toit continua, plus srieuse:

--Plt  Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmt, je ne dis
pas de vous, ma chre enfant, bien entendu, mais d'une femme comme
vous,--s'il s'en fait encore!...--Hlas! il ne me mnage pas cette
consolation: c'est un garon trs remarquable, chacun en convient;
mais il donne raison, il faut aussi le reconnatre,  ceux qui,
comme son oncle, le prsident, affirment que c'est en mme temps
un cervel...

--Monsieur Juillet, un cervel!...

--C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie.
Avec les plus beaux dons naturels, aprs les tudes les plus
brillantes, voil un garon qui refuse toute espce de situation,
qui s'adonne  des travaux personnels, trs sduisants, parat-il,
moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages
 venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit
aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique
encore un choix dans les ides, et vous oblige  prendre parti
entre les ides qu'on a. Tout cela demande de la logique, de
l'esprit de suite et au moins une certaine conformit entre les
principes qu'on met et la vie qu'on mne... Un moraliste! je vous
demande un peu...

--Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste?

--Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais,
ma chre enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin!

Elle fit, en lchant ce mot, des yeux de grand'mre courrouce, et
rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son scateur.

J'touffais; l'allusion encore une fois ritre  ce libertinage
me suffoquait. Je dus avoir le sang  la figure. Heureusement,
l'attention de madame Du Toit tait  ce moment  son neveu, non
 moi. J'tais partage entre le souci de m'informer et la peur
d'apprendre.

A tout hasard, je rptai:

--Un libertin!...

--N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point
faire de mdisances.

Nous remontions les marches conduisant du potager  l'alle
couverte. Aussitt en haut, la vue du tennis, entre les troncs
d'arbres, et les voix des joueurs: _play? out!_... trente ...
s'introduisirent entre nos penses; nous remontmes toute l'alle
sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et
rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai 
madame Du Toit qui me quittait pour aller crire  son neveu:

--Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette anne
que les jeunes gens disposs au mariage!...

--C'est une ide, fit-elle.

Mais je ne sus pas si elle lui avait crit cela, non plus
que si elle lui avait cit mon nom parmi ceux des htes de
Fontaine-l'Abb. De sorte que son arrive, s'il venait, ne devait
rien signifier pour moi.

Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...

Viendrait-il, me sachant l?... S'il ignorait que je fusse l,
quel effet ma vue lui produirait-elle?...

Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous
son alle couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse
s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paratra tout  fait
misrable, mais que je dois confesser: celle d'tre laide, le
lendemain, si je me laissais abmer par le tourment!

Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre
jours aprs. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit  l'ide
qu'il allait venir, soit  l'ide qu'il ne viendrait pas.

Je fus avertie de son arrive, grce  l'attention extrme que je
portais  toutes les paroles,  tous les gestes,  tous les ordres
de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander
la voiture. J'tais enferme dans ma chambre quand la voiture
descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien
et je suivis son bruit jusqu' l'arrt dans la cour pave, sur la
faade nord. Il tait environ six heures du soir; je ne voulais
pas me montrer avant le dner, mais je pensais qu'il connatrait
ma prsence, au cas o sa tante ne la lui et pas annonce, par
mes enfants qui jouaient en bas.

Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de
ma vie, autant d'apprhensions et des palpitations si violentes
qu'au moment de descendre,  l'heure du dner, ce soir-l. Je ne
me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis
un an,  en mettre, et je possdais tout ce qu'il faut pour cela.
Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte.

En entrant dans la pice o l'on tait runi, mes yeux allrent
immdiatement  lui; je remarquai mme: Comment se peut-il faire
que j'aie devin l'endroit exact o il se trouve? C'tait moi
qui, en entrant, recevais tout le reste de lumire des fentres
ouvertes sur le couchant; c'tait lui qui m'apparaissait en une
sorte de silhouette aurole. Mais je ne pus pas discerner son
premier mouvement. Il s'avana pour me saluer; sa main tait tout
 fait inexpressive; il me dit aussitt:

--Madame je n'esprais pas vous trouver ici.

--Vous n'avez donc pas rencontr mes enfants?...

--Vos enfants?... Comment!...

Et il se mit  chercher parmi les enfants qui taient sur la
terrasse. Il avait certainement rencontr mes enfants, mais il ne
les avait pas reconnus.

Et j'aperus, aprs ce premier contact, qu'en effet il avait eu
la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de
gauche et de gn que je connaissais bien pour l'avoir observ
autrefois dans les circonstances o il n'tait pas  son affaire.
Il tait si peu habile  dissimuler! Cela venait-il de la petite
vexation qu'il prouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela
voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou
la honte de notre dernire entrevue?... Il avait la peau hle,
bronze; je le trouvais beau.

Il ne fut plac,  table, ni  ct de moi, ni en face de moi. En
me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe
allonge, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.

On ne l'entendit presque pas; c'tait bien toujours le mme homme;
il ne parlait gure pour peu que le milieu ne lui ft pas tout 
fait favorable; les jeunes gens qui taient l ne le connaissaient
pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyrent,  ce
qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu,
et criant d'un bout de la table  l'autre, comme s'ils foulaient
encore la pelouse. On s'en donnait! et la matresse de maison
tait toute indulgence, tant que le prsident n'tait pas arriv.
Aprs le dner, change de mots banals; puis ma fonction de
tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner
les pages, pour la musique que j'avais  jouer cette anne! Et
j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris.

Eh bien! il tait revenu... Eh bien! nous nous tions retrouvs!
Et ce n'tait que cela! Pas de vitres brises, point d'clat; mon
coeur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient
pu entendre. Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous
causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne
point nous faire remarquer...

Il n'tait pas press de me parler, c'tait vident. Il et pu me
parler dans la matine. Je ne le provoquais pas, mais j'tais loin
de le fuir. Un apart tranquille s'offrit  lui et  moi dans le
jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraner
par la petite Voulasne qui tenait  l'initier au tennis. Toute
l'aprs-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme
la veille, sauf qu' table, il se mla  la conversation des
joueurs de tennis: il s'amusait  s'initier au jeu. Les saillies
de Pipette, qui parfois taient inoues, le faisaient rire. A
table, de ct, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je
voyais  sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette
expression n'tait pas celle qui me plaisait mais, par contraste,
elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du
regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'tais jalouse de
l'agrment qu'il semblait prendre en disant des btises avec des
jeunes filles, des enfants!...

Tout  coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant,
c'est--dire dans l'endroit le moins propre  prolonger un
entretien, o nous pouvions et devions tre interrompus  chaque
seconde, il me rencontra et me dit:

--J'aurais voulu vous pargner la vue d'un homme qui vous a
offense...

--Offense?...

--Oh! dit-il, vous voulez avoir oubli...

Et il ajouta, sur un ton de rsignation douloureuse, mais qui me
parut singulier:

--On n'oublie pas!...

Ce qui voulait dire probablement: Vous ne pouvez avoir oubli que
je vous ai offense, et moi, je ne puis vous oublier...

C'tait correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que
convaincu?

Je lui dis:

--Il faudrait...

Je voulais dire: Il faudrait que nous ayons un moment de
causerie. Il me coupa, press sans doute par un bruit de pas dans
l'escalier, et il dit:

--Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accs de dmence!...
Je ne me pardonnerai...

Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empcha de
poursuivre.

Il tenait donc tant  oublier? Ce n'tait pas,  moi, mon souci.
Il pensait  se disculper. Moi, je ne songeais qu' me charger
davantage.

Nous arrivmes au bas de l'escalier en disant des choses banales.

Il pouvait tre sincre en croyant m'avoir offense. C'tait mon
attitude et ma figure involontaires, au moment de sa dclaration,
qui le lui avaient fait croire.

Fallait-il que j'en vinsse  lui dire: On n'est pas offens quand
on aime?...

Ce fut  ce moment-l que l'ide me vint de lui donner  lire le
cher papier qui me suivait partout et que je tenais enferm dans
mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une
fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans
mon corsage, sur la peau mme, afin de le sentir. C'tait mettre
le comble  ma folie. Lui, s'accusait d'un accs de dmence; mon
accs,  moi, n'tait pas isol, il durait. Je portai ce papier
deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brlait
la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de
le donner et en mme temps une lche terreur de ce que je dsirais
faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticip d'une
faute possible: on sent trop, hlas! qu'au point o j'en tais
venue, cela ne comptait pas pour moi.

La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rles,
elles se trouvaient, elles taient visibles chez celui pour qui
je les avais abdiques! Positivement, son front rougissait et
ses paules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'
m'viter, mais ma prsence lui rappelait, comme il me l'avait dit,
une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'tait
surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une
erreur, une maladresse irrparable... L'offense? mais elle tait,
 mon avis, dans la recherche de l'oubli plutt que dans l'acte
qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il
qu' chaque heure il aggravait son cas  mes yeux? Il ne me fuyait
pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des
mmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et
sans s'appliquer  terminer par un de ces tte--tte si faciles,
ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait,  ce
que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me
semblait que non; mais c'tait peut-tre que les sujets, je les
coutais moins, que mon me n'y tait plus, que je pensais 
autre chose?... J'enrageais, je trpignais. Je crois aussi que
j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de
le provoquer. S'il ne m'aimait rellement pas, combien devait-il
me trouver dtestable! La seule pense m'en fait frissonner
aujourd'hui, et l'humiliation rtrospective m'en donne la nause.

Une aprs-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperus sur
la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laiss 
quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis
l'alle couverte o, par hasard, il n'y avait personne. Entre les
troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je
parcourus deux fois l'alle. Il ne vint pas. Moi, j'allai  lui.

Je m'assis  ct de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son
premier mot fut:

--Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?

Je lui dis que non. Alors il me dit:

--Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la
donc jouer...

Je dis:

--Elle a le diable au corps.

--Joli diable, dit-il, et quel corps!

Je fus choque, peut-tre  cause d'une certaine piqre de
jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilit absolue o
j'tais de m'accoutumer  entendre un homme parler sans priphrase
du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt
ans, peut-tre aujourd'hui mme, pareille susceptibilit paratra
ou dj parat bien extraordinaire. Nous tions ainsi. Je fus
choque. Il le vit, d'un bref coup d'oeil suivi d'un certain
froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en
souviens bien, le soir mme de la dclaration. Avais-je donc fait,
mon Dieu! encore le mme visage?

Et, parce qu'il s'aperut qu'il m'avait choque, il fit tout de
suite l'aimable; il me dit des phrases o s'enchssait au moins
par deux fois l'expression une femme comme vous. C'tait une
expression qu'il avait employe autrefois en me parlant de moi,
sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait
que je savais ce que cela voulait dire et je n'tais pas fche
que l'on voult dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression
me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu
d'irritation dans le ton:

--Une femme comme moi!... une femme comme moi!...

Il me dit sans hsiter:

--Une femme ne pour tre un exemple  toutes...

--Merci.

Et il me tint, comme indit, un discours que je lui avais dj
entendu prononcer sur les deux catgories de femmes, aussi
tranches que des espces diffrentes. l'une honnte et qui, si
elle manque  le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se
trompe aussi lourdement si elle prtend l'tre sans en avoir la
vocation.

Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce
que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette
remarque: Jamais, autrefois, il ne se ft rpt devant moi...
parce que ma prsence, en lui tant agrable, provoquait chez lui
une attention active et minutieuse qui l'et fait se souvenir
de paroles dj dites, et qui suscitait sa pense, l'inspirait.
Entre temps, je remarquais aussi que son discours tait le
dveloppement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir
offense... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand
refroidissement  mon gard m'obligeait  me demander: Croit-il
vraiment m'avoir offense? Ou tient-il  me le faire croire
afin que je ne l'invite pas  m'offenser davantage! Peut-tre
s'aperut-il que je l'coutais peu; il me dit tout  coup:

--Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc...

J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc
sur le timon en fer rouill qui servait  tirer ou  pousser le
vieux rouleau de pierre.

Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon
soulier, touch du doigt ma cheville.

trange chose! contradictions, complexits insondables de notre
nature: de cet homme  qui, s'il m'et emporte dans ses bras,
je me fusse abandonne corps et me,--du moins,  ce qu'il me
semblait--je ne pus supporter ce contact lger. Je retirai ma
jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagr, d'un mouvement
de patte de grenouille galvanise; et, sans que ma volont y
ft le moins du monde intervenue, je m'cartai un peu de mon
voisin sur le sige de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est
probable, faire la figure de mes arrire-grand'mres!...

Il eut, lui, un oeil lass qui se reporta d'instinct sur un objet
agrable et suivit les mouvements du corps de Pipette. Et ce
qu'il et aim alors  dire, il ne me le dit pas.

Je suivais,  la drobe, son regard. J'en souffrais si
cruellement que je dis:

--Elle est destine  faire une trs honnte femme, savez-vous?

--Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.

--La petite Voulasne.

Il luda ma question:

--Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien
insignifiantes.

--Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien
leves. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites...

--Mais on les pousera...

--Et elles serviront d'exemple...

Ma riposte tait un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se
tourna de mon ct, et ses deux sourcils demeurrent suspendus; il
tait embarrass pour rpondre; il me dit:

--Je leur souhaite de n'tre pas aimes par d'autres hommes que
leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement;
elles aussi, peut-tre.

--Ces femmes-l, quand elles aiment, aiment souvent plus que les
autres!

--Des amoureuses repenties!... dit-il.

Il parut ennuy. Ses yeux cherchaient  se drober en fuyant vers
les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques
paroles,  propos d'un banal sujet, et sans toucher directement
la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son
coeur s'tait rvl. Nous avions l'air de causer bien amicalement,
assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphre de
jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable
choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles,
la ruine totale, irrmdiable de mes esprances; sous ce clair
soleil, devant ce beau chteau, lieu d'enchantement, abri de tant
de rves, je voyais se fermer  jamais,  tout jamais, pour moi,
les portes infranchissables du domaine de l'amour.

Je tirai de mon corsage le papier quatre fois repli. Je n'avais
plus, cela va sans dire,  le donner  lire.--Il est si clair,
d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donn!...--Je le dpliai.
C'tait une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie,
cela semblait tre peu de chose. En dchirant le papier, je
rservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie.
Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la
pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai
sous les yeux de M. Juillet.

Il me dit:

--Que diable faites-vous l?

--Vous le voyez: je mche un morceau de papier...

Il eut un assez gentil sourire; il n'tait pas du tout oblig de
comprendre ce que j'avais fait.

Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments:

--Que vous tes jeune! Il y aura toujours en vous de la
pensionnaire!...

En effet, c'tait un geste de pensionnaire que je venais
d'accomplir.

Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de
ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne
le croyais moi-mme.

Le soir de ce mme jour, aprs le dner,  l'extrmit de la
terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu  l'cart,
 la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la
douve sombre et silencieuse, qui avanait comme un enterrement.
C'tait le soir d'un de mes plus tristes jours; j'tais tellement
contusionne que je ne pensais  rien. Une lueur, provenant des
fentres claires, se diffusait  la surface de l'eau, tout
juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entranait
le courant lent et lourd: une feuille de platane, tale comme
une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau
brise. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais
apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder;
c'tait un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonfl,
les membres tendus comme la peau d'une descente de lit. On le
regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste foss.
Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle
avait dfendu qu'on jett aucun objet dans la douve; et puis tous
s'loignrent de moi, sauf M. Juillet, accoud tout prs. Il et
pu trs bien donner une suite  la conversation de l'aprs-midi, 
supposer qu'il n'et ni compris ni voulu le sens dfinitif qu'elle
avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage.

Et dsormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer
avec moi, mais sans plus jamais faire allusion  l'instant de
dmence. Notre affaire avait t rgle, une fois pour toutes,
par notre change de propos indirects, sur le rouleau de pierre.

Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du
haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'alle
couverte, je la regardais, dplace par le vent, dforme par la
rose de la nuit qui peu  peu en largissait la tache blanche.

Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'oeil, du haut du
perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'cria:

--Ha! qui est-ce qui laisse traner de la paperasse sur la pelouse?

Je dis:

--C'est moi!

--Cela m'tonne de votre part! dit-il.

Mais sa figure se radoucit aussitt  cause de l'indulgence qu'il
avait pour moi, femme irrprochable entre toutes!...




XVI


Les tmoignages si particuliers d'estime qu' tout instant M. Du
Toit m'accordait ne me gnrent pas, tant que l'amour en moi eut
toute sa virulence. Un nuage pais, qui m'environnait, me cachait
le monde et moi-mme, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout
 coup, les tmoignages de M. Du Toit me gnrent.

A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais
t plonge dans une hbtude telle que l'on ne saurait dire si
l'on y souffre ou bien si l'on n'y prouve pas une espce de
plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir
davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut
leur donner  croire que nous sommes insensibles. Le soir o je
regardais le petit chat noy dans la douve, et o M. Juillet me
parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: Comme
elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer
que cela va faire des histoires... Je pleurais, presque tous les
soirs,  mon balcon, avant ce soir-l, mais ce soir-l je n'ai
pas pleur. Et, depuis ce soir-l, les jeunes gens, les jeunes
filles tant partis pour faire place aux amis du prsident, et
Pipette demeurant seule de ce petit monde,  Fontaine-l'Abb, je
jouais, aprs le dner, quelques airs de valse pour faire danser
Pipette, soit avec son beau-frre Albric, soit aussi avec M.
Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains
ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se
rpandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui
font pencher les ttes, clore  demi les yeux, frissonner la
taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent
 tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes
filles  marier.

Mais M. Du Toit commena  me proposer trop souvent comme exemple
 la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence
de sa femme. Madame Du Toit elle-mme, il est vrai, se montrait
 prsent plus serre,  l'gard de Pipette, soit  cause de la
prsence du prsident et de ses nouveaux htes, soit qu'elle se
fatigut des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit
qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui part inopportune,
soit enfin qu'elle ft involontairement expier  Pipette l'chec,
hlas! probable, de toute la fameuse stratgie matrimoniale:
les trois jeunes gens s'taient montrs pourtant au mieux avec
mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de
la vouloir pouser. Bref, Pipette, telle qu'elle tait, n'ayant
pas enlev un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette.
Et de mme que j'avais t le modle propos  sa soeur Isabelle,
j'allais servir dsormais d'exemple  Pipette!

Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux
ne s'tait pas prsente  mon esprit pour figurer ma conduite
d'amoureuse, celle-ci bnficiait de toute ma complaisance;
soudain, un beau jour,  table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs
trs discret, trs supportable, ayant fait allusion, en souriant,
 je ne sais quelle de mes prtendues vertus, l'ide me vint que
quelqu'un pouvait se lever, l, devant tous ces juges assembls,
et dclarer que si M. Un Tel, ici prsent, et voulu de moi, je
serais aujourd'hui sa matresse. L'image, le ton des paroles, leur
sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'tait pas
une pouvante si chimrique; quelqu'un tait l qui et pu, en
somme,  la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi,  supposer
un instant de dmence,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais
moi-mme me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela,
'aurait t la vrit, la vrit vraie, celle dont le visage
vous blouit!... J'eus peur.

Cela m'crasa. Pas une seule fois, jusque-l, je n'avais prouv
le sentiment de la honte. L'anne prcdente, quand sur les
marches du perron, l, tout  ct, j'avais senti que l'amour
me possdait, j'tais fire; lorsque j'tais parvenue, dans
les toutes dernires semaines, pour ainsi dire au fate de mon
exaltation amoureuse, lorsque la ralisation mme osait se
prsenter  mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie;
aujourd'hui, l'image de ce qui et pu se faire et ne s'tait pas
fait s'offrant  mon esprit, je me sentais foule aux pieds,
rduite  l'tat de boue.

De cet tat de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me
releva  mes propres yeux. C'tait un chagrin immense, profond
comme mon amour mme; intermittent comme un sanglot. Quand
mon chagrin clatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et
malheureuse; j'avais piti de moi-mme; je pleurais si fort,
et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir
ni m'en mpriser. Quand il faisait trve, c'tait pour cder 
mon coeurement et  mes nauses. Alternatives de clart et de
nuit, comme dans un tunnel perc de jours frquents. Au fond,
j'tais d'une grande ignorance des procds de la passion et des
phnomnes que j'avais subis; ma solitude tait complte; je ne
pouvais m'ouvrir de mon tourment  personne; et ce que j'avais
fait, l'normit de ce que j'avais fait durant l'trange maladie
de ma conscience, ne se rvlait  moi que par bribes,  mesure
que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.

Quel rveil, le jour o il fut tabli,  mes yeux, que moi, la
scrupuleuse et la timore, moi la correcte et la dlicate, j'avais
eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont
les moeurs me scandalisaient! Moi? mais je m'tais tout simplement
jete  la tte d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'et
jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'et dclar
qu'il me dsirait, moi? par mes assiduits, par ma tendresse
non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette
imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais
d contraindre un homme  prononcer cette formule dont la banalit
et le caractre artificiel m'avaient tant stupfaite, et tout de
mme satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de
me faire cette grce, cette charit!... Sans qu'il tnt beaucoup
aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais
accul cet homme  endosser la responsabilit de dtourner de
ses devoirs une femme comme moi! Car enfin, soyons francs, il
s'entendait  merveille avec moi; il prenait plaisir  bavarder
avec moi, oui,--surtout chez sa tante o toutes les autres femmes
l'ennuyaient;--il avait mme une complaisance particulire pour
moi; il regrettait peut-tre, je l'ai dj dit, de ne m'avoir
point connue en un temps o il et pu m'pouser; oui, oui, oui!
mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme
plus exprimente que moi ne s'y ft pas trompe! elle et 
temps bris son lan, vit de s'corcher  ce mur contre lequel
je poussais un homme embarrass, m'aimant bien, mais pressentant
en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit
aussitt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait
en moi, sous la femme amoureuse, si passionne ft-elle, un
mystrieux et insurmontable obstacle  ce que je fusse jamais la
matresse de quelqu'un.

Cet obstacle s'tait lev de moi,  mon insu et contre moi-mme;
il m'avait environne, encercle comme la ceinture d'une
forteresse; et de quel revche systme de dfense avais-je d tre
hrisse tout  coup pour qu'un homme qui venait de se dclarer
comprt, dans l'instant,  mon seul aspect, que je n'tais pas
de l'espce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le
savait depuis longtemps! et c'tait pour cela, probablement,
qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il
s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer
le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine
dcision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il
faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer
d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'tait ce
qu'on appelle l'air de famille, qui rapproche les plus fraches
fillettes du masque dcrpit des aeules, et le poupon naissant
d'un arrire-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'tait
l'air de famille qui me liait sans doute  une longue ligne
d'honntes grand'mres, autant et plus peut-tre que mon ducation
si idaliste et si pure; c'tait un ensemble, une accumulation de
moeurs rserves et contraintes, force puissante, bien suprieure 
nous-mmes et  notre meilleure volont.

Dans les instants de lucidit qui me cinglaient comme des clairs
durant ma grande perturbation, je commenais  entrevoir l'homme
que l'amour avait transfigur  mes yeux et que ma chastet
hrditaire avait fait reculer. Il tait apte  tout comprendre,
et il s'tait plu  comprendre mes aspirations vers une vie moins
matrielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant 
comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient  jouer,
sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dpenser une activit
physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerait un
attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me
parler  moi; comme il avait su parler, peut-tre,  une madame
Le Gouvillon... Il tait le seul homme,  Fontaine-l'Abb, qui
st amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la lgret
que la gravit; il avait de l'admiration sincre pour les pures,
et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais
il apprciait, d'un point de vue diffrent, les autres, et s'il
les accompagnait dans leur chemin non class, je ne pense pas
que ce ft pour les remettre sur la grande route... Ses opinions
demeuraient, en tous les sujets, cohrentes et conformes  celles
qui rgnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas
sa vie strictement  ses opinions. Il avait un dmon intrieur,
avouait-il lui-mme, avec lequel tantt il se colletait, tantt,
bras dessus bras dessous, il tirait des bordes. Son oncle
disait de lui: C'est un impulsif, comme les gnies et les propres
 rien.

Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le
souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites
parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi.
N'tait-il pas sincre,  ces moments-l comme aux autres? Les
moments les plus doux de ma vie!...

Lorsqu'il partit, je fus prcipite au dernier degr de ma misre.

Il partit parce que madame Du Toit lui avait demand pourquoi il
n'pouserait pas la petite Voulasne.

Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir,
dit:

--Ah! bien, a va tre gai, ici, sans vous!

Je la trouvai dlicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais
pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-tre t jalouse. Pauvre
Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce dpart; et je
m'apprtais  partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler
de lui trop directement, moi du moins, mais en changeant entre
nous de petites plaintes.

Il partit par le mme train qui m'avait emporte l'anne
prcdente; un train de fin d'aprs-midi qui permettait de se
dire adieu au goter. La voiture attendait dans la cour pave;
tout le monde vous reconduisait jusque-l; on se serrait la main,
on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait
en grimpant l'alle en lacets, avant de disparatre sous les
chtaigniers.

Un an auparavant, quand c'tait moi qui partais, il tait demeur
un des derniers dans la cour,  regarder s'loigner la voiture.
M. Du Toit ne faisait point  son neveu l'honneur d'interrompre
sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'tions plus l
qu'entre femmes sur le pav, et personne ne resta. En rentrant par
la galerie dalle, aux murs blancs, o taient des ttes de cerfs
et des gravures reprsentant des prises de villes par le roi Louis
XIV, et qui s'clairait tout au long sur la faade Nord, par de
nombreuses fentres, je me retournai du ct de l'alle sinueuse,
et je vis la voiture dj rapetisse et affectant de fantastiques
formes,  travers les vieilles vitres, les unes bleutres, les
autres vert bouteille, certaines incolores, toutes ingalement
aplanies. Cela faisait un peu mal au coeur...

Pipette avait dcroch dans le corridor une ancienne corde 
sauter suspendue au portemanteau, et, tant repasse dans la
cour pave, sautait  la corde. J'tais convaincue qu'elle avait
pourtant du chagrin. Je lui dis, btement, sans trop penser 
rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois  moi-mme, et dans les
moments o cela convenait le moins:

--Comme vous tes jeune!

Elle ne me rpondit pas. Elle fermait aux trois quarts les
paupires; la corde claquait  intervalles rguliers en touchant
le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille
tous les fils qui la pouvaient relier au monde extrieur.




XVII


On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se
mettent volontiers bout  bout, de manire  former ce qu'on
appelle une srie noire. Ce ne fut pas le lendemain du dpart
de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce dpart, ce ne fut
mme pas trois heures aprs la disparition de la voiture sous
les chtaigniers de Fontaine-l'Abb, que mon petit Jean tomba
malade. Rien ne le faisait redouter dans la premire partie de
la journe; il avait trs peu mang au djeuner, il n'avait rien
pris au goter, mais c'tait un enfant  l'estomac capricieux 
qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de
coutume; personne n'avait remarqu qu'il tait sans entrain. Tout
 coup la fivre le prit, une fivre violente. Je me souvins qu'on
avait parl dernirement,  mots couverts, de peur que j'en fusse
inquite, d'un cas de croup dans le pays. Je fus pouvante.
J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je
l'tranglais; je lui trouvais la gorge rouge.

--Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo 
la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;...
une petite angine, peut-tre!... Le croup! ma bonne amie, mais un
enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!...

--Mais! disais-je, ce n'est peut-tre que le commencement; il
l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une
scarlatine,  huit kilomtres du mdecin!...

Mon ide premire, immdiate, avait t d'emmener mon enfant
 Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le
prtexte qu'un enfant a la fivre?

--Attendez le mdecin, tout au moins! Le fils du jardinier est
mont sur sa bicyclette; il va prvenir le docteur Houdart...

--Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tt! la voiture qui
conduisait justement au train de Paris!...

J'tais affole; je pensais  ce qui aurait pu tre,  ce que
j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si
je n'tais pas reste au goter, si je ne m'tais pas attarde
dans la cour pave, dans le corridor, on et pu encore faire signe
 la voiture, et j'emmenais mon enfant  Paris!...

Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette,  peu prs en
mme temps que la voiture: il avait laiss un mot chez le docteur
Houdart, mais le docteur Houdart tait en visites, et dans une
direction oppose  Fontaine-l'Abb! Point d'autre mdecin dans
la petite ville... A quelle heure ce satan mdecin viendrait-il?
Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'tait-ce que ce mdecin? Un jeune
homme, nouvellement tabli. Et si c'tait le croup!... Dans ce
temps-l on ne connaissait pas le srum; il fallait pratiquer
d'urgence une opration difficile... Envelopper mon enfant, le
porter dans mes bras  Paris, voil ce que je voulus  toutes
forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si
le mdecin n'tait pas venu  dix heures, je partirais. Mais
j'tais d'avance dcide  partir: quelque chose en moi voulait,
voulait absolument que le salut de mon enfant ne ft qu' Paris.
Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver
l'tat du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien
croire. C'tait un enttement trange, farouchement obstin.
Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons
pas. Le docteur Houdart vint  neuf heures; il avait l'air d'un
homme mticuleux, trs prudent; il ne me parut pas avoir le coup
d'oeil assur du mdecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer;
il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma
dcision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour
m'obliger  rester.

Grave affaire au chteau: supplications, partis divers, la plupart
comprenant mon inquitude, mais n'approuvant pas ma dtermination;
dsespoir de Pipette qui se lamentait dj parce que la voiture
avait rapport le courrier pris  la poste, et une lettre de
ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa soeur,
sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... Un tour de Chauffin,
disait-elle; il se venge!... Albric et Isabelle pestaient comme
la jeune soeur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'anne
prcdente,  pareille poque. A n'tre pas chez les Voulasne,
cette anne, ils perdaient l'Espagne!...

Je fis, moi, un voyage de nuit pnible; mais, aussitt dans le
train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance
renaquit en moi. Fontaine-l'Abb me semblait le tombeau; Paris,
que j'atteindrais dans la matine, me parut le port, le salut
assur. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre
compartiment, afin d'viter les contacts avec le petit malade;
aussitt  Paris, j'expdierais Suzanne en Touraine...

Personne ne peut douter de la sincrit de mon tourment. Quand on
va oser ce que je m'apprte  dire, on ne mesure pas l'tendue
de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'clairait pas en
moi une autre pense que celle de mon enfant malade, de mon autre
enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour
peindre l'amour tout entier, avec ses consquences,--je me demande
aujourd'hui si j'eusse prouv pareille dmangeaison de conduire
mon enfant malade,  Paris, dans le cas o cette maladie se ft
dclare la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M.
Juillet tant encore  Fontaine-l'Abb!...

       *       *       *       *       *

Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions  la maison
sans que le petit et souffert du froid; c'tait plutt miracle
qu'il n'et pas t touff sous l'amoncellement de chles, de
couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargs au dpart;
d'ailleurs,  peu prs tout ce que, dans notre fuite prcipite,
nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitt arrt, je sors
avec mon prcieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le
concierge, qui balayait l'entre, ne donne pas signe d'tonnement
de nous voir ainsi revenir  l'improviste; il touche  peine de la
main sa calotte.

--Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de
sauter dans la voiture qui nous a amens et de courir chez le
docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commenant sa tourne,
que mon petit garon est mourant... entendez-vous?... mourant!...

Je me prcipite dans le corridor d'entre au fond duquel est la
loge.

La concierge, occupe  se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait
un petit signe de tte un peu familier, elle d'ordinaire si
prvenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur
les bras: Ah! ma pauvre madame Bailloche! ce qui signifiait
pour moi: J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit... Entre
femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisration, un
mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premires
marches de l'escalier, je lui crie:

--Ah ! est-ce que vous auriez t informe de mon retour?

L'ide m'tait venue que madame Du Toit avait pu avertir le
concierge par tlgramme.

Madame Bailloche me rpond:

--Monsieur ne nous a rien dit.

--Comment! Monsieur?...

Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques
mots rapides, dbits sur un ton trange, m'apprend que monsieur
est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux
pas m'arrter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout
en regardant au-dessous de moi la tte de la concierge aux
cheveux pars et aux petits yeux vairons o semble contenue je
ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis
le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il
n'tait pas convenu qu'il dt revenir  Paris; nous devions,
comme l'anne prcdente, nous retrouver  Chinon... Et cet
air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon coeur bat si
violemment que je suis oblige de faire une station  chaque
palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et
elles montent devant moi:

--Monsieur est l,  ce qu'il parat!... Ton pre est l,
Suzanne!...

Suzanne qui faisait la srieuse,  cause de son petit frre
malade, ne contient plus sa joie  l'ide que son pre est l. Au
cinquime, elle carillonne et crie: Papa!... papa!...

Jusque de l'tage infrieur, j'entends le bruit bien connu de la
chane de sret, du verrou, puis la voix du papa touffe par les
embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouille de
savon, son pre ayant t surpris le blaireau  la main. J'arrive
enfin:

--C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare...
Le concierge est chez le docteur Clair...

Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne
songe mme plus  m'informer du motif qui peut faire qu'il soit
l, et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu' coucher mon
petit dans son lit,  pier la sonnerie de l'entre, la visite du
docteur.

Aprs s'tre inform de ce qui concerne le petit malade, la
premire question que mon mari me pose est celle-ci:

--Avez-vous eu l-bas des nouvelles des Voulasne?

--Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne.

Il sursaute:

--Quand a?... Mais depuis quand?...

--La nouvelle en est parvenue hier; ils ont crit  leurs filles,
de Burgos...

--Leurs filles ne les savaient donc pas partis?

--Mais non! elles sont furieuses...

Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle,
Pipette, Albric lui-mme,  l'annonce de ce voyage impromptu:

--Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire?
Comptiez-vous tre du voyage?

Il m'coutait  peine; il se livrait  un calcul de dates. Il
aboutissait  une conclusion qui lui paraissait dsastreuse:

--Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...

--Eh bien?

--Je cherche, dit-il,  me rendre compte, parce que je leur ai
crit. Je n'ai pas reu de rponse...

--Comment! vous attendiez une rponse des Voulasne?...

La ngligence des Voulasne tait, entre nous, matire ordinaire
 plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de
son visage, ce qui semblait signifier que le cas tait de nature 
modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mmes.

Et son attitude  lui, en effet, tait telle que, penche sur
mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge
bouillant, je commenais  doubler mon inquitude de celle qui
bouleversait mon mari.

A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus  la porte d'entre sans
attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme
 un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants,
qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la
premire visite, et dans la voiture mme que j'avais envoye le
chercher. Bailloche tait mont avec le docteur et me rclama  la
porte le prix du fiacre.

--C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer
le cocher, nous rglerons a...

Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une
mine singulire et me manifesta qu'il prfrait tre rgl sur
l'heure. Je ne comprenais rien  une exigence aussi insolite;
je dus regagner ma chambre o j'avais laiss mon porte-monnaie;
mais, une fois-l, j'oubliai le concierge pour n'tre plus qu'
la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller  potage pour
servir de rflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et
pendant que le docteur, arm de cet appareil, examinait la gorge,
moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le
destin allait s'y inscrire en caractres dchiffrables.

Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait
jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic
htif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la
table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire:

--C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine
herptique... trois boutons en pleine floraison... Il a d faire
cette nuit une fivre de cheval?... Et vous tes partie, comme a,
avec un enfant dans cet tat?...

Je lui numrai mes raisons: huit kilomtres de la ville, mdecin
inconnu, hsitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce dsert
qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blmait. Je
crois que, si la maladie et t grave, il et t content de
tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie
n'tait pas grave, et il me dit:

--Que vous tes nerveuse!

Il et pu m'attraper,  prsent! cela m'et t bien gal; j'tais
soulage, tranquillise. Et je pensais que le mdecin de campagne,
l-bas, tel que je l'avais vu, n'et pas t homme  se prononcer
si catgoriquement, et nous et fait languir d'inquitude. Nous
voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup 
nous-mmes jusque dans les tourments que nous causent les malades
les plus chers.

En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le
concierge qui tait rest l.

--Comment! vous voil encore! Vous n'avez pas pay le fiacre?...

--J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut
dsobligeant en prsence du docteur.

Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda:

--Faudra-t-il prendre l-dessus les deux petites courses que ma
femme a dj avances  monsieur?...

--Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant 
mon malade.

Le papa devait se charger de porter lui-mme l'ordonnance chez le
pharmacien. Je poussais des soupirs: a ne sera rien! a ne sera
rien!... une angine... Mais lui, qui n'avait pas travers mes
inquitudes, ne participait pas  ma dtente heureuse. Et il me
fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler o nous en tions
lorsque le docteur avait sonn. L'affaire du voyage Voulasne!...
Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de
reconstituer,--aboutissait  conclure que les Voulasne avaient
trs bien pu ne quitter Dinard que deux jours aprs rception de
sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi,  qui l'on
et fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: Mais,
qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir? Je voyais bien
qu'il avait un trs gros souci et qu'il hsitait  me le confier.

--Ce sont bien eux, s'criait-il; ah! je les reconnais bien l...
Ils sont capables de s'tre drobs!...

--Pourquoi?...

Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions,
les soupons, si l'on voulait, que ce voyage inopin nous avait
inspirs,  Fontaine-l'Abb: un coup de M. Chauffin pour se
venger de Pipette et obliger en mme temps le couple Albric  se
morfondre  la campagne tout l'automne...

--C'est plausible, me dit mon mari: mais voil ce qui s'appelle
une concidence!...

--Une concidence?...

--La rception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est
arrive tel jour; leur dpart, trs probablement le surlendemain,
pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question...

--Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre?

Il parut fauch tout  coup comme une gerbe d'pis, s'affala sur
un fauteuil bas o j'avais jet toutes les couvertures prtes par
madame Du Toit:

--L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une trs grande dtresse.

Et je me souviens qu'avant d'tre touche par l'annonce de la
catastrophe, je ne pus m'empcher de manifester mon tonnement que
l'aveu en et d tre fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?

Mon mari n'avait jamais cess de croire que son salut repost
dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence;
on et dit qu'il se les ft de tout temps rservs pour le jour
du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'tait
pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service;
mais je savais, par mainte preuve, que c'taient des gens qui ne
voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas tre ennuys, et
que les joindre pour leur demander quoi que ce ft qui n'et point
de rapport avec un divertissement, tait l'entreprise la plus
insense.

Et donc, voil qu'ils taient encore une fois en voyage! Je me
remmorais leur dpart opportun au moment de la crmonie du
mariage  Chinon...

Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses
affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui
avait passe Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction
d'une aile  un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain
sableux. Il y avait eu difficult  construire, risques  courir;
Grajat d'ailleurs avait averti, en se dchargeant d'un travail
qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il
piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en tait tir; sa
russite mme avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa
carrire, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche 
Grajat.

Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entire se lzardait,
ncessitait de coteux travaux d'tayage, de reprise des
sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux tant devenus
inutilisables. C'tait pour cette construction que mon mari avait
t si frquemment oblig d'aller en Dordogne; il ne s'en tait
pas vant... Enfin, et malgr tous les travaux supplmentaires, un
dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingniosit, la
hardiesse ou la tnacit des architectes modernes avaient ajout
 un vieux btiment demeur depuis trois sicles manchot, laiss
tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps,
que proccupaient moins les prouesses ou le bnfice pcuniaire
que les oeuvres durablement tablies. Enfin, la responsabilit
incombait  l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans
doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixt
l'indemnit, non pour en esquiver le paiement. Le propritaire du
chteau tait un vigneron du Bordelais, assez pre, et  court
d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre
de la transaction, dbattu, finalement accept en principe, tait
de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'viter,  ce compte,
le bruit du procs et l'indemnit prvue tait avantageux. Ces
cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il
n'avait rien. C'taient ces cent mille francs qu'il demandait 
ses cousins Voulasne.

--Pourquoi pas  d'autres?

--Ce n'est pas si facile que cela!...

--Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!...

Il leva sur moi des yeux misrables, des yeux que je ne lui
connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on
a taps et qui vous regardent en levant vers vous une patte si
tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui;
je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre
une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache
avec une rapidit tonnante, comme si c'et t une petite bille
de cristal.

Il n'avait pas de crdit! Il n'avait jamais d excuter de travaux
considrables, ou bien il tait, comme me l'avait dit Grajat,
maladroit en affaires... Peut-tre aussi, pensais-je, tait-il
simplement trs honnte?... Il n'avait non plus jamais cess
d'tre rong par sa soeur  qui je le souponnais de fournir de
l'argent, soit directement, soit par l'intermdiaire de la vieille
mre, afin d'viter qu'elle ne ft tente de s'en procurer d'une
manire indcente... De ses affaires, dont il ne m'informait
point, par principe, je ne connaissais qu'une consquence: la
maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs trs
ponctuellement, l'argent du mnage, ne me disait-il pas souvent:
Je ne suis plus jeune, il faut faire des conomies pour vous et
vos enfants... Eh bien! il n'avait pas fait d'conomies.

J'tais surprise qu'il n'et pas recouru, dans sa dtresse, 
Grajat qui en tait la cause initiale, et avec qui il demeurait
en relations; mais,  l'interroger l-dessus, j'aurais prfr la
misre. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas  Grajat, n'tait-ce
pas qu'il l'avait dj fait en vain? Il recourait  ses cousins
Voulasne.

Il reut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte
postale expdie de Sville, toute remplie par les exclamations
ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idal, affolement
produit par le lgitime dsir de s'instruire, oubli de tout
dans une enivrante activit, courses de taureaux par-dessus le
march! Un coin de la carte, un petit triangle, spar mme du
reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave
et d'Henriette, contenait cette simple allusion  la lettre qui
rendait mon mari si anxieux: Bien attrists par votre mot, mais,
hlas! que nous sommes loin de tout!

Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale
nous arriva, d'ailleurs, l'infortun cousin des Voulasne ne
comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abm
par l'numration des attractions svillanes et par le tour
d'escamotage excut dans le petit triangle. Une incertitude
planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mmes?
Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reu la lettre
avant leur dpart, ou, rellement, cette lettre aurait-elle t
dcachete par eux dans le courant d'air d'un hall d'htel ou
d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour
la course de taureaux? A quoi bon approfondir? disait mon mari,
le rsultat n'en est pas moins ngatif. L se trahissait encore
la diffrence de nos caractres: pour moi, le rsultat importait
moins que le procd; mon mari pensait  son besoin d'argent et
moi  mon indignation.

Il avait, aussitt son malheur constat, donn cong de
l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses
ateliers situs dans le voisinage. Qu'il et pu se procurer les
cent mille francs ncessaires  la transaction, les intrts 
payer, ft-ce  ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter
un quartier o les loyers augmentaient chaque anne. 'avait dj
t trs peu prudent de nous installer l au moment du mariage,
mais que de sacrifices n'et pas faits mon mari pour donner  un
cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le dsastre pour
lui tait dans la ncessit de s'amoindrir aux yeux des gens, de
s'amoindrir quant  la faade. Ayant commis l'imprudence de lui
rapporter l'insistance du concierge  se faire payer le prix du
fiacre, j'appris  respecter en lui ce qui pouvait lui causer une
telle douleur:

--Moi, me dit-il, qui avais fait exprs de demander par deux fois
 Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il
tait inform ou non!...

C'tait une torture pour lui de penser que son concierge tait
inform ou se doutait de son dsastre. Le concierge tait inform
du cong des ateliers par les employs qui venaient quelquefois 
l'appartement; les employs devaient tre informs de l'affaire
de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient
toujours t pour moi pleins de prvenances et  qui, en outre,
mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants,
qu'ils nous plaindraient en leur me. On n'aime pas  tre plaint,
assurment; mais avoir perdu de l'argent n'tait pas du tout pour
moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme
soit diminu parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier.
Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse,  Chinon, mes
parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je
pensais qu' Paris on tait plus avanc, et je m'efforais, quant
 moi, de prendre ce malheur-l  la lgre.

--Mon cher ami, disais-je  mon mari, je vous jure bien que cela
ne me fait ni chaud ni froid; si c'est  cause de moi que vous
vous mettez martel en tte, mon Dieu! que vous avez donc tort!...

Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point
paratre lui reprocher notre disgrce. Je n'en faisais aucun.
Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que
j'avais souffertes dernirement: l'alarme  propos de la sant du
petit, et, hlas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant
 ces dernires, l'ide d'une punition de Dieu me traversa
l'esprit, et alors je me dis: Dieu lui-mme se trompe!... Ce
n'taient pas l des chtiments pour moi. Dchoir aux yeux des
concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les
domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses
en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme leve dans nos
maisons conomes de province!... Je conseillais  mon mari d'aller
nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait
entendre parler d'Auteuil sous aucun prtexte. Passy, alors? Point
davantage. C'tait pour lui l'exil.

Il s'agissait avant tout de sous-louer notre prsent appartement,
car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'tait
cette particularit encore qui sentait la catastrophe aux narines
des Bailloche: si ce n'est pour cause d'inconvnients locatifs
ou bien d'agrandissements, on ne demande au propritaire cette
faveur que sous le coup d'une infortune.

Pendant les quatre ou cinq premires semaines, il ne se passa
presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnt  la porte,
 partir d'une heure de l'aprs-midi, pour faire visiter. Et
aussitt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en
pays conquis. Alors commenait pour nous la retraite prcipite,
de pice en pice, qui amusait beaucoup les enfants, ne me
plaisait gure, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre
mari, quand il tait encore l. Dans notre inexprience, au dbut,
nous tions pris souvent par madame Bailloche, tasss au fond
d'une chambre obscure, que la concierge se htait d'inonder de
clart en ouvrant les persiennes; et sa suite pntrait derrire
elle: des messieurs, des dames, gns comme nous-mmes, saluant,
s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et
ouvertures, et non les traces de notre vie prive, tant que madame
Bailloche, d'autorit, ne leur avait fait entendre qu'ils taient
dans leur droit et que selon son expression, c'tait bien la
moindre des choses. Petit  petit, nous apprmes la tactique de
la fuite efficace, et madame Bailloche,  moins de capricieux
retours des visiteurs, ne nous atteignait plus.

Quelquefois, en rentrant  la maison, l'aprs-midi, si, par
exemple, la pluie nous avait chasss du dehors, nous trouvions une
famille chez nous ou bien s'tant attarde  regarder, du balcon,
la vue sur la grille dore du parc Monceau. J'tais tellement
interloque qu'il m'est arriv de demander pardon  madame
Bailloche, comme si c'tait moi qui pntrais chez elle.

Mon mari s'extnuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup
plus tt qu' l'ordinaire, parce qu'il excutait  lui seul la
besogne de plusieurs employs congdis; et il travaillait encore
dans la soire, sur la table de la salle  manger. Il passait
l'aprs-midi en courses. Il tait d'une complaisance chaque jour
grandissante pour moi parce qu'il s'merveillait de me voir
supporter si patiemment les revers. Moi, j'clatais de rire toutes
les fois que j'tais tmoin de son tonnement; je lui affirmais
que je n'avais aucun mrite:

--Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu' cela!

--Qu' tre malheureuse?...

--Qu' m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-l. Je vous
jure que ce n'est pas cela qui m'atteint.

Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il
t me choisir dans une famille trempe par les preuves? Oui, je
sais bien, c'tait surtout pour que je fusse correcte en toutes
les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'tais du
bonheur matriel, j'y fusse initie par lui et le lui dusse tout
entier. Il ne croyait qu' celui-l; et c'tait sa bont,  lui,
de vouloir me le procurer.

J'tais tente de lui faire remarquer que l'infortune prsente
tait ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entre en
mnage. C'tait la premire fois que nous avions, sincrement,
quelque chose  nous dire. Lorsque, autrefois, pour me sduire,
il me parlait de la voiture ou du valet de chambre en livre,
je le trouvais un peu puril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui
ses dboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais
de coeur avec lui et j'prouvais une relle et toute nouvelle
satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mrite 
faire bonne figure: j'tais vritablement plus heureuse.

Mes plaisirs  moi, je commenais  m'en rendre compte, sont
d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les
amusements du monde; et je ne dteste pas qu'ils aient un certain
got amer.

Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit:

--Enfin, a y est! La transaction se fera.

Il tait parvenu,  force de dmarches,  se procurer la somme
ncessaire, par lambeaux, me dit-il, et dont le moindre lui
coterait fort cher. Mais le procs n'aurait pas lieu. D'ailleurs,
il ne dsesprait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre,
un emprunt srieux et se dbarrasser de ses petits prteurs.
Aussitt libr du plus gros danger, il eut mme une crise
d'optimisme; il entrevoyait dj la possibilit, si quelque belle
affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!...

N'empche qu'il allait avoir  payer dsormais en intrts plus
que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les
Voulasne.

Nous tions tenus au courant des dplacements des Voulasne par
Pipette, rfugie chez sa soeur Isabelle, comme avant les vacances
 Fontaine-l'Abb, puisque les vacances  Fontaine-l'Abb
n'avaient point abouti  la marier. Les cartes postales des
heureux voyageurs pleuvaient chez les Albric: gentillesse
paternelle? peut-tre; ou taquinerie un peu cruelle, destine 
faire subir le supplice de Tantale aux trois lcheurs qui, en
effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence?
Isabelle rejetait la responsabilit du voyage manqu sur Pipette.
Si Pipette n'avait pas quitt le domicile de ses parents, ceux-ci
n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prvenir et sans
les inviter!

--Non! rpliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir
quitt la maison, car depuis mon dpart ils s'amusent davantage;
c'est  vous qu'ils en veulent d'avoir t assez lches pour aller
 Fontaine-l'Abb!...

--Nous, lches d'avoir t  Fontaine-l'Abb, s'criait Isabelle,
en fureur, quand on a consenti  s'y enterrer deux mois et demi
pour essayer de marier mademoiselle!...

--Oh! pour a, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir
et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier.

--Eh bien! c'est gai.

--a ne serait pas gai pour moi d'pouser des cornichons!

--Cornichons depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demande!
Auparavant, ils n'taient pas si btes!... Cornichons, mme
monsieur Juillet?...

--Oh! celui-l, dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un
clibataire!

Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car
la vie ft devenue intolrable chez les Albric. La vrit sur
la tentative de mariage tait d'une particulire tristesse: sur
les trois jeunes gens mariables invits  Fontaine-l'Abb, deux
avaient demand la main d'une des jeunes filles si comme il faut
qui taient les soeurs du troisime; aucun celle de Pipette avec
qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit,
de l'vnement, tait abasourdie: Oui, certes! disait-elle,
mademoiselle Voulasne a t leve d'une faon dplorable, mais
qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente
nature qui se cache sous cette exubrance, c'est  dsesprer du
jugement des hommes!...

C'tait une personnelle dfaite qu'elle venait de subir l et
que rendait plus cuisante le succs non escompt de l'autre
jeune fille si quelconque, disait-elle; et, en outre, c'tait
un dsastre pour la pauvre petite de qui le sort allait tre
inquitant, la priode des vacances coule. Qu'allait-elle en
effet devenir, la gracieuse et endiable Pipette? Demeurer
chez sa soeur tait une solution qui semblait de plus en plus
impossible. Retourner chez ses parents? Hlas! il tait bien peu
probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent
modifi la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils
voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait,
et ils ne s'taient pas du tout cachs pour nommer  leurs filles,
dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison
dernire, gayaient la villa de Dinard: pour la plupart des
connaissances particulires de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient
auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous
leur toit, ce qui tait beaucoup dire! Le rgne de M. Chauffin,
loin qu'il et t entam par les vnements, s'annonait bien
plutt comme engag dans une re audacieuse et redoutable. Ah!
oui, pauvre Pipette!...

La pauvre Pipette tait le thme ordinaire, dsormais, des
nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir
reconquis son fils, pour l'avoir eu,--ft-ce grincheux et
dpit,--toute la saison  la campagne.

Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez
elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du
sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des ides
que je jugeais, moi, dlibrment d'un autre ge. D'un autre
ge, pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'taient
plus conformes aux ides qui gouvernaient le monde le plus
actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient mme en
opposition tout  fait nette avec le courant qui emportait une
socit nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment,
tait dans l'air. Il faut accorder une grande attention 
ce qui est dans l'air, non pour le happer et s'en nourrir
stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou
que l'on veuille, ce qui est dans l'air tend  nous pntrer.
N'tait-ce pas pour avoir absorb, moi, par exemple, ce qui tait
dans l'air  l'poque de ma jeunesse, c'est--dire la rbellion
contre toute contrainte, que j'avais t si encline  critiquer
mon ducation? Un peu moins de soumission hrditaire, quelques
exemples concrets d'indpendance sous les yeux, et je pouvais
dj, moi, de mon temps,  Chinon, faire figure d'une jeune
affranchie! Combien subtils ou combien rares encore taient
cependant les miasmes en ce temps-l  ma porte! Et aujourd'hui,
ce n'tait pas que j'eusse adopt les ides nouvelles, puisqu'on
a vu combien le monde qu'elles formaient m'tait instinctivement
antipathique: la femme tendant  n'tre plus qu'une courtisane,
la socit  ne plus obir qu'aux caprices des sens, rien ne
me paraissait plus rpugnant et plus bte; cependant, lorsque
madame Du Toit me disait: Mon enfant, la meilleure recette
pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut
durer le plus longtemps, et par consquent sur des intrts...
je bondissais. Elle ne se troublait pas: ... Sur des intrts
matriels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort
dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles
concessions,  la patience et finalement  contracter cette
_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le
ferait mme aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur
des considrations de convenances, de situation publique, etc.,
qui agissent plus srement et plus longuement sur l'esprit de la
femme, en particulier, que la considration mme de l'amour!...
Je bondissais de nouveau; le sang me montait  la figure. Comment
pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confi avoir tant
souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en
me faisant Tout beau! tout beau! de la main: Ma chre enfant,
affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou
du moins destines irrvocablement  l'amour, qu'on le croit ou
que l'on se plat  le dire... Les femmes ont l'instinct de la
maternit, avant tout, et aprs cela ou  dfaut de cela, le got
de la vanit et de la coquetterie qui souvent se confondent...
Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a,
certes, je vous concde qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas
probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct
de l'art, du commandement ou de la vritable charit; ce sont
des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mriter
qu'on en tienne compte, a besoin d'tre ardente, elle trouve,
en toutes les situations, le moyen de se raliser. Quand nous
parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des
jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon exprience,
ma chre enfant, la bonne moyenne est peut-tre capable d'un
amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion,
naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination,
entendez-moi bien, qui n'a d'intensit que parce qu'il est un
rve, un rve conduit  notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est
gnralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour
soi-mme; mais qui ne rsisterait pas au prtendu bonheur rclam
par lui  grands cris, qui s'corcherait et s'vanouirait comme
une bulle de savon au contact de la premire ralit... Pour aimer
l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh!
il faut tre d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes!
Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont
rellement et par vocation spciale appeles  l'amour; on les
reconnatrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille
qui ait les reins taills pour cela!

--Mais, osais-je objecter, c'est peut-tre faute de plus nombreux
mariages d'amour!...

--Le mariage d'amour! s'cria-t-elle, qu'est-ce que a dure?

--Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...

--La fleur bleue? la suavit? l'idal attendrissement? notre
posie  nous qui ne sommes que l'innombrable bonne moyenne des
femmes? Oui!... Eh bien! je vous le rpte, c'est plus beau, c'est
meilleur quand a demeure une aspiration, un dsir, un songe... Et
de ce songe-l, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles
et des femmes est abondamment illustre!

Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une
gnration  une autre. Elle exprimait, je le crois, des vrits
comme l'historien qui se prononce sur une priode passe, toutes
pices en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie;
je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais
alors que je n'en tais qu' la moiti de son ge, ce qu'elle
disait me faisait de la peine.

J'avais toujours gard vis--vis d'elle, comme de tout le monde,
une extrme discrtion touchant mon propre mariage; j'ai en
horreur les confidences dites personnelles, o une autre personne
est intresse autant que nous et plus que nous parce qu'elle y
est gnralement maltraite. Madame Du Toit croyait-elle ou ne
croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, 
propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout  fait
malgr moi et pousse par la force des choses, un rapprochement
entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon
temps:

--Que c'est curieux! dis-je  madame Du Toit, nous reprochions,
nous autres,  nos familles, cet usage abusif de l'autorit, qui
prsidait chez nous  toutes choses et nous contraignait  des
mariages contraires  nos gots; et voil les Voulasne, aussi
diffrents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne o
nulle volont n'existe, nulle autorit ne rgne, o le rgime du
bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble tabli, eh
bien! de leur dfaut complet de volont, leur fille va souffrir
plus que nous n'avons jamais souffert peut-tre de la volont
excessive de nos parents...

--Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!...
Mais, ajoutait-elle, o vous faites erreur, ma chre enfant, c'est
en croyant qu'il existe une famille, ft-ce celle des Voulasne,
o une autorit ne soit pas tablie, lgitimement ou non. Il y a
toujours une autorit! Si la lgitime vient  s'oublier elle-mme,
une autre, venue du dehors, de n'importe o, se substitue  elle
et s'impose plus tyranniquement. Voil le danger du relchement
des moeurs.

Malgr ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrt sous
le toit paternel aussitt que ses parents seraient de retour.

--Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille
livre sans dfense aux entreprises d'un monsieur  qui les
parents donnent carte blanche!

--La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents.

--Mais il y a parents et parents...

--Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne
se fera plus de tort en n'habitant pas entre son pre et sa mre
qu'en y demeurant malgr une situation anormale.

--Aux yeux du monde!... mais quant  elle, personnellement?...

--Ma petite amie, aux yeux du monde, c'est tout, principalement
quand il s'agit d'une jeune fille  marier.

Voil o se manifestaient nos divergences: madame Du Toit
appartenait  une cole o la figure que l'on fait est plus
importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien
entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup 
la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte
tabli, et tant donn l'incurable imperfection des hommes et
les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en
dfinitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui taient
dans l'air de mon temps, j'avais absorb, c'est certain,
moi, le mpris de l'opinion, qui peut mener  ce qu'il y a de
plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus nfastes
extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier
excentrique venu, car le mpris de l'opinion ne vaut que ce que
vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante prsomption,
de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune
exige; c'est peut-tre mon romantisme  moi, ce dsir ardent du
bien extrme en toutes choses; mais on n'arrache pas aisment ce
panache lorsqu'on en est n coiff. On m'a vers dans ma jeunesse
un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter
jamais, quant  moi, de faire la fade figure de la femme comme
il faut. Orgueil! orgueil!... m'et dit, et m'avait dit dans
d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant
souffrir en secret. _L'orgueil_ est mon pch! j'en convenais
avec lui.

J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si
misrable milieu. Bien que madame Du Toit juget que, les vacances
termines, il tait de la dernire inconvenance qu'elle habitt
chez des trangers, je m'criai, devant madame Du Toit, que je
cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La
voyant tout  coup scandalise et peine, je lui dis:

--Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard  offrir... Je
n'en aurai peut-tre pas pour moi!...

Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des
changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions
quitter notre appartement. Elle n'aimait dj point que l'on
changet, de quoi que ce ft; mais elle pensa que c'tait pour
m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la
dtrompai:

--Non! pour me diminuer...

Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'tait une femme
avertie, pleine d'exprience, et qui savait ce que parler veut
dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit
sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation
souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitt, avant
que je n'eusse rien dit de plus, un soupon brouilla tout; aprs
quoi je lui vis une lvre hautaine, trangre.

Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels je me
diminuais, j'avais saisi sur son visage la pense dj en bien
d'autres occasions menaante, la pense que mon mari tait dans
les affaires, tait d'une gent qu'elle mprisait  cause des
fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus
que toute instabilit engendre, et que le malheureux, tant dans
les affaires, en avait fait de mauvaises, ce qui s'entend de
faon ambigu. Je reconnus, plutt que je ne dcouvris, sur son
visage, les prjugs de ma propre famille, et ce ddain, dont je
n'tais pas moi-mme exempte, pour les professions o l'on court
le risque d'exposer sa probit  des preuves. Avant qu'elle et,
d'un mot, exprim sa pense, j'eus l'impression de ce que la
situation d'un homme tait pour elle, et des ruines que pourrait
amonceler autour de nous le petit changement dans notre faade.

L'effet premier de la nouvelle tait produit; la pense dominante
avait travers son cerveau, s'tait trahie  mon attention
exaspre. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente
et compatissante, put s'adonner  un rel chagrin,  mille
protestations d'amiti sincres et qui surent mme me toucher.
Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme
occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin,
hlas! tait plus grand que n'et t celui d'une amie toute
simple, car il tait d'abord le chagrin d'une amie mue de ma
dchance, et il se doublait du chagrin d'une amie oblige de me
perdre!...




XVIII


Madame Du Toit fut cependant charmante aprs la triste rvlation
de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme tait
loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur tait pour nous
de devoir modifier notre train de vie d'une manire apparente.
Elle voulait que mon mari recourt  tous les expdients afin
de sauver la face; obtenir une centaine de mille francs des
Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle,
et qu'est-ce que c'est, pour ces gens-l, de faire remise de
l'intrt  votre mari pendant une dizaine d'annes, voyons?...
En dix ans, un homme encore jeune, se relverait, que diable!...
Et elle me disait:

--Mais il ne sait donc pas s'arranger?

--Comment cela?

Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un
demi-jour  sa pense:

--Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs
ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune!

Je rpliquai, en souriant, pour ne point m'en fcher:

--Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-tre qui soit...
irrprochable...

--Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien
l!... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de
votre mari pour l'empcher de raliser les bnfices consacrs par
l'usage!...

--Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se
conduit en honnte homme,  lui en revient tout le mrite... Il va
sans dire que, si je l'avais souponn de se conduire autrement,
je ne l'aurais jamais men chez vous...

--Allons! allons! ma chre amie,--ah! que vous tes vive! et
quel feu ptille au dedans de cette petite femme si placide!--il
ne vient  personne de supposer que vous ayez jamais pu tre
l'pouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son
mtier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un mtier; chacun
d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps,
deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages
dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours
sans regimber...

--Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les usages
auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mrite que mon
mari aurait pu acqurir  mes yeux, reste vague... Mais je me
souviens de lui avoir tant rabch l'horreur que m'inspiraient les
compromissions du monde o l'on s'enrichit!... Cela, surtout au
moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler,
je sais, mais dont le prsident Du Toit doit se souvenir... De
voir mon mari  la suite de cet homme, madame, je serais morte de
honte!

--Allons! Je suis sre encore que vous vous exagrez les choses!
Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation
considrable. En s'alinant son influence, votre mari a d subir
une grande perte...

Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oubli la phase
mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en
tait tir, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en
largissant plutt qu'en restreignant son talage.

Qu'objecter  cela? et qu'objecter  une femme comme madame Du
Toit, ge, exprimente, et de la plus parfaite dignit, qui, tel
un mdecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la
nature de mon mal et avait pris  tche de me sauver?

Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment,  mener
 bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se
rduisaient en dfinitive  empcher ou  favoriser un changement
de lieu,  obliger Pipette  rintgrer le domicile de son pre,
et moi  ne pas quitter le mien.

Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne
au dbott et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret.
Elle arriva un jour chez moi, aprs le djeuner, radieuse; elle
m'annona:

--Tout est arrang! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu
qu'une voix l'un et l'autre: Mais cela va de soi!...

--Et en ce qui concerne leur fille?

--Mais ils sont prts  l'accueillir  bras ouverts!

--Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?

--Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abord de front
la question de monsieur Chauffin...

--Ah! Eh bien?

--Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et
ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'tres plus loigns de
vouloir contraindre qui que ce soit  quoi que ce soit. Un mariage
avec monsieur Chauffin, d'eux  moi, ne m'a point paru leur
plaire...

--videmment! Mais ils le laisseront accomplir!

--J'en reviens  mes moutons: sur les deux questions, difficiles,
vous le reconnaissez, que j'avais  poser aux Voulasne, les
Voulasne m'ont rpondu gentiment, spontanment, sans hsitation,
sans condition: oui et oui!

--Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit
oui; ils diront oui  leur fille; et ils diront oui 
Chauffin...

--Et  votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment.

--Ils diront oui  mon mari, parce que non est bien plus
difficile  dire; mais s'excuter sera pour eux plus difficile que
de dire non.

--On n'a qu'une parole!

--Mais, si l'on n'a point d'action?...

Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle tait si heureuse
d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise
 tche, mais qui tait gnreuse et qu'elle avait tenue pour
ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils  elle! Les
premires objections puises, en la poussant un peu dans le rcit
de sa visite, je vis qu'elle tait tombe sur les Voulasne en un
moment o ils brlaient, comme de grands enfants qu'ils taient,
de raconter  tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient
racont leur voyage, et que madame Du Toit se prsentant  eux
comme ngociatrice de la rentre de Pipette, la rentre de Pipette
leur tait apparue comme un surcrot de plaisir et avait exalt
leur excellente humeur, et qu'ils eussent accord  ce moment-l 
madame Du Toit tout et n'importe quoi, ft-ce l'exil de Chauffin,
quittes  se trouver plus tard  bout d'arguments si Chauffin
leur et demand: Pourquoi me chassez-vous? et qu'enfin, s'ils
avaient tranquillis madame Du Toit quant au danger manant
de Chauffin, c'tait en traitant leur cher ami comme ils le
faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement
 distraire,  amuser sans mchancet, sans malice mme, en un
mot, tel qu'ils se voyaient eux-mmes. Que Pipette et pris au
dramatique les intentions de leur ami, voil qui les dpassait!
Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en
tte? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir mme,
avaient-ils propos, on irait tous ensemble au thtre!... Tous
ensemble?... avait demand madame Du Toit, serait-ce avec monsieur
Chauffin?...--Pourquoi pas?... avaient dit les Voulasne. Et ils
avaient soudain paru chagrins, mais franchement chagrins, que
leur fille ne consentt pas  aller ce soir mme au thtre en
compagnie de M. Chauffin!...

--Vous voyez bien! dis-je  madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils
n'ont rien compris  ce qui est arriv, rien!...

--Si, si, fit madame Du Toit, ils ont t extrmement sensibles au
fait que leur fille n'irait mme pas dner avec eux ce soir en de
telles conditions; et cela leur servira de leon.

Cela leur servira de leon, disait madame Du Toit! Et 
elle-mme, doue de conscience et d'intelligence, quarante
annes de frquentation des Voulasne ne servaient pas de leon,
puisqu'elle les croyait capables d'tre demain autres que ce
qu'ils avaient t toujours!

Mon mari crivit  ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan,
comme s'ils n'avaient point lu la premire lettre, et les remercia
des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait
un rendez-vous pour causer. Les cousins rpondirent par une
invitation  dner.

On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins
en nous recevant. Cela tait franc, cela tait dpourvu
d'arrire-penses. Ils ne songeaient mme pas que nous venions
leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis
longtemps, ils taient privs du plaisir de nous avoir autour
d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pense
dsagrable, ils taient munis du pouvoir de l'carter d'eux, de
la dissoudre par enchantement.

C'tait la rentre de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela
ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se
faisait point avec cette solennit que comportait l'expression
rentrer sous le toit paternel dans la bouche de madame Du Toit,
par exemple, car un reste de solennit n'est possible que l o
subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les
Voulasne comme si cela n'tait rien, c'est--dire comme s'il n'y
avait jamais eu ni dpart ni retour.

Avec les Albric, avec Pipette, il y avait l les Baill-Calixte,
et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux,
connaissances de plage; et il y avait l, comme de juste, M.
Chauffin; car si M. Chauffin n'et pas t l, cela et fait
prcisment du retour de Pipette un vnement, vnement qu'il
fallait  tout prix viter; telle tait du moins l'explication que
je me donnais de sa prsence afin de la trouver supportable, mais
la vrit, beaucoup plus simple, tait que M. Chauffin tait l
parce qu'il lui plaisait d'y tre.

Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa
place m'empchait de trop penser  la disgrce du ntre. Mais,
d'ailleurs, qui et pens, dans cette maison,  quelque disgrce?

Les Baill-Calixte taient triomphants; le mari venait d'adjoindre
 sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile  ses
dbuts, et qui fournissait les plus grandes esprances; la femme,
toujours la mme, identifie par dvouement inn, non seulement 
son mari mais  l'industrie, aux industries de son mari, avait,
une des premires, excut des randonnes merveilleuses, sur le
vhicule de l'avenir.

Les Blonda possdaient une de ces voitures. Gustave Voulasne
en avait depuis six mois command une. Il ne fut pas question
d'autre chose. Mon mari s'tait de tout temps passionn pour la
locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanment ses malheurs.

De loin, et essayant de m'enflammer moi-mme au contact de
l'excellente madame Baill-Calixte, je sentais, comme aux premiers
jours de mon entre dans cette maison, mon coeur se glacer et ma
bouche se tordre en voyant la dfrence servile o tous, devant
Chauffin, s'abaissaient.

C'tait Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'tait
pris de l'automobile, et il me fut trs apparent, tant 
certaines paroles prononces qu' l'attitude nouvelle de madame
Baill-Calixte envers lui, que Chauffin avait fait, comme on
dit, l'affaire de la vente aux Voulasne et de la vente aux
Blonda.

Vers la fin de la soire, qui me sembla longue, je demandai 
mon mari s'il avait caus avec son cousin. Il n'en avait pas
trouv l'occasion. Je lui dis: Il le faut, pourtant!... Il alla
tout droit saisir Gustave par le coude et l'entrana. Mais ils
reparurent presque instantanment l'un et l'autre et reparlant
dj d'automobile. Gustave lui avait dit: Allons donc! c'est
entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous tiez
gentils, votre femme et vous, vous viendriez dner en famille,
aprs-demain? Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave
en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les
mains, me faire jurer de revenir dner entre nous.

Et nous retournmes le surlendemain.

Chauffin n'tait pas l!

Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des
parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en rserve.
La conversation ne manquait pas d'tre un peu pauvre, chez eux;
quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient
trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du
souffleur rest vide; ils taient paresseusement accoutums non
seulement  ce qu'on agt, mais  ce qu'on parlt pour eux. Ils
n'en gardaient pas moins une scurit manifeste par un change de
regards malins et joyeux, et qui me faisait  la fois esprer et
craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chque de cent
mille francs dans quelque pice de ptisserie. J'aurais prfr
plus de discrtion, mais que ne transformaient-ils pas en farces
et en joujoux!

Ce n'tait pas ce genre de surprise qui nous tait rserv. Pour
nous tre agrables, ils avaient imagin deux choses. La premire
tait d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers
Baill-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde,
destine  me flatter personnellement, consistait  m'offrir une
mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me
permt de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient
donner chez eux pour la Nol: Chauffin en _prima spada_, Gustave
avec Blonda, accols sous une peau, devant  eux deux faire la
bte...

Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne
annonant cette fte et me tendant la mantille avait je ne sais
quoi de primitif, d'innocent, de cleste, oui, de cette pure
purilit des bons imagiers nafs de jadis. Henriette me confessa
tout de suite qu'elle se rservait le rle de la reine-rgente; on
cherchait un Alphonse XIII enfant.

Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs,
dont le besoin tait imprieux; mais nos cousins n'y pensaient
pas, parce qu'ils ne parvenaient pas  se mettre  la place
de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari
rappeler cette question  Gustave. Je vis la plus entire
bonne foi sur les traits de Gustave: Ah! oui, oui, les cent
mille francs!... Et il semblait dire: Quelle singulire
proccupation!...

--Mais il avait t convenu que ce soir?... disait mon mari.

--C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs,
ajouta-t-il, une ide!...

Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une ide qu'il
avait, prtendait-il, ou que, peut-tre, avait-on eue pour lui.

Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de l'ide, la
figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal
Grajat venait de lui proposer une affaire monstre. Il me souffla
que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller
voir la voiture, ds le lendemain, aux ateliers, et pour le petit
voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prts  partir,
et de M. Chauffin, cela allait de soi.

Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_,
promettre d'y assister dans la loge de la Reine rgente et
remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce
ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette
revtit devant nous un costume de gitane; elle se rjouissait de
prendre incessamment des leons de castagnettes; elle dansait
dj sans principes et sans connaissances prcises, mais en se
dhanchant  outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles
de l'Exposition.

Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia l'ide.
Construire pour Baill-Calixte des ateliers nouveaux, btiments
importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter 
Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y tait jointe la
construction d'immeubles de rapport environnants; et les bnfices
qu'en tirerait l'architecte quivaudraient amplement  la somme
que mon mari se proposait d'emprunter. A bon entendeur salut!
avait dit Gustave  son cousin: il ne tenait qu' lui d'enlever
l'affaire.

--La forte somme,  moi, bien  moi, gagne par mes travaux,
disait mon mari, serait videmment une solution prfrable  celle
d'un secours d aux Voulasne.

--Mais  qui serait d l'avantage d'avoir enlev l'affaire?

--En partie  Baill-Calixte qui construit, videmment; en partie
 Gustave lui-mme, sans doute, propritaire du terrain et
fortement engag dans l'entreprise,  ce qu'il me semble...

--Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-tre,
gouverne Baill-Calixte!...

Mon mari souleva l'paule. Il revint de cette soire chez ses
cousins, regagn par eux comme aux premiers temps de notre
mariage; il avait recouvr cet appui, cette providence positive
qui tait un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la
perte de Grajat, et depuis notre quasi-loignement des Voulasne.

Moi, je revins abme, ayant l'intuition de l'imminence, pour
nous, du plus grand des maux.

Ds le lendemain, mon mari, ayant court son djeuner, sauta
dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter
avec lui sur les terrains de Levallois; en mme temps il verrait
la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce got de
vhicule mcanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.

Il revint le soir,  l'heure habituelle. Il ne s'tait pas
transport sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture.

--Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?...

--Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.

--Et le cousin vous a-t-il reparl de l'affaire?

--Le cousin, vous le connaissez! il n'a gure t question que de
la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baill lui-mme; et je
le prfre.

Une dame, venue dj plusieurs fois visiter l'appartement, tait
dcide  le sous-louer aux conditions imposes par nous. Je
pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit:

--Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...

Il escomptait  prsent une affaire si belle, que peut-tre
pourrions-nous conserver l'appartement!...

Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de srieux,
mais, pendant que Chauffin avait le dos tourn, l'autorisa 
aller chez Baill-Calixte. Il alla chez Baill-Calixte qui
l'intressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en
construction, et celle, particulirement, qui tait destine 
Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'oeil sur les
dix mille mtres de terrain  btir, mais ne lui parla point de
l'architecte constructeur. Dsespr, mon mari s'enhardit  lui
dclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention
de lui confier les travaux. Mais! cela ne dpend que de lui,
rpondit Baill-Calixte: les dix mille mtres sont sa proprit,
et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire
dsign.--Ah!

--Eh bien! dis-je  mon mari, mi-dcontenanc, mi-satisfait
pourtant d'avoir appris que l'affaire tait toute aux mains de
Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant,
vous met des btons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il
vous reste  faire?

Il dit:

--J'aurai une conversation dfinitive avec Voulasne, et pas plus
tard que ce soir...

--Non! dis-je, avec Chauffin!...

Il savait, certes, que ce n'tait pas  Voulasne qu'il fallait
s'adresser; mais il tait piqu au vif que j'eusse discern, et 
qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait  faire.

Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir mme les retrouver
au Folies-Bergre.

J'avais rduit les dpenses de la maison  l'conomie la plus
troite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'tais pas
command une robe depuis la rentre. Il s'agissait de la
premire d'une revue de fin d'anne. Et mon humeur, comme ma
toilette, tait singulirement dfrachie. Je ne voulus pourtant
faire encore aucune objection  l'invitation des cousins. Nous
allmes au Folies-Bergre par l'omnibus des Filles-du-Calvaire
avec correspondance  la Madeleine. Mon pauvre mari tait vert
d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il et
pris, je le crois, une voiture! Nous arrivmes en retard et les
pieds un peu crotts, dans une salle blouissante.

Gustave et Henriette taient seuls avec Chauffin dans la loge.
Je me refusai obstinment  me placer en avant,  cause de mon
chapeau de l'an pass, de sorte que je me trouvai cte  cte
avec l'invitable ami. Il fut d'une prvenance excessive; il
se mit en frais absolument inusits  mon gard. Il m'avait de
tout temps inspir une instinctive rpulsion; il s'en tait
aperu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me
fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baill-Calixte dans
une autre loge avec les Albric. La plupart des amis taient l.
Attendait-il que je lui disse qu'il tait regrettable que Pipette
ft jeune fille encore et ne pt tre l aussi?... Je reconnus
le gros Grajat, gonfl et rubicond, en compagnie d'une actrice
de la Comdie-Franaise, s'il vous plat: il progressait en ses
liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comdie-Franaise. Un air
de luxe vibrait autour de cet hmicycle de loges lgantes; les
femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les
hommes semblaient avoir accompli leur destine en ayant par ces
femmes, chacun un peu au del de ses moyens; et l'on sentait que
tous les travaux du jour avaient t accomplis pour aboutir l, le
soir, rien que l, non au del.

L'odeur grisante de ces chambres de Paris o l'on vous demande
d'avoir de l'argent  dpenser et pas du tout d'o il peut
provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien
que mon mari, venu en omnibus et  pied, s'en laissait tourdir!
Il se voyait choy par ses opulents cousins; il observait du coin
de l'oeil,--parce qu'il tait surtout venu pour se rapprocher de
Chauffin,--les obsquiosits dont Chauffin par extraordinaire me
couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais t moins mal  l'aise le
jour o j'appris crment qu'il nous fallait renoncer  tout!...
Je regardais de loin madame Baill-Calixte, la femme-modle de
l'homme lanc dans les affaires: quels sourires! quels petits
yeux complices et reconnaissants adresss  Chauffin,  combien
d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage,
brave et bonne femme de mnage, qui me confessait n'aimer que son
mari, ses enfants, la table o fume le potage et puis la campagne
avec une basse-cour; je me la rappelais coutant des messieurs
lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le
creux des bras... Comme elle avait aid  la prosprit de son
mari! Comme ils taient tous les deux larges, gras, dbordants!...
Je tremblais... J'coutais bien mal la Revue, dont les passages
les plus dsopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand
le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bte,  court de
paroles, vide  donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais
trouv sans difficult des choses  dire  des pauvres dans la
rue,  des malades inconnus de moi, dans un hpital, mais  des
gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient
l, pas un mot qui consentt  sortir de ma gorge sans me brler,
comme un mensonge ou un blasphme. Recevant, entre les Voulasne
et Chauffin, les salamalecs des Baill-Calixte, des Blonda et de
ce grand dadais d'Albric, environne de leur fade haleine, et
leur parlant comme un sujet en tat d'hypnose, serre, presse,
comprime avec eux en un groupe, entre le grouillement du public
de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrire-fond le
plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle
qu'inspirent les plus pures nuits de l't; c'tait quelque chose
comme le souvenir d'une suavit sans mlange et d'un contentement
sans regret... Ce fut une fume qui passa, une vision qu'aucun
objet prcis n'altra... Mais c'tait le rappel qu'une rgion
existait, au dedans de moi, o des ressources inoues taient
accumules, et d'o s'exerait sur moi le plus puissant attrait:
un exil un peu oublieux ou ahuri par les moeurs trangres, et qui
voit passer le drapeau de sa patrie...

Lorsque nous quittmes cet endroit, aprs avoir remerci nos
cousins de l'excellente soire due  leur gentillesse, mon mari
hla un fiacre.

--A quoi pensez-vous donc!...

--Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la
voiture.

Et il me confia,  peine assis, que sa cousine lui avait gliss 
l'oreille: Vos affaires semblent en bonne voie...

--Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les amnits de
Chauffin?...

--Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigu ce soir... Vous voyez
bien que vous exagriez en prtendant que nous aurions  le
gagner; c'est lui, tout au contraire, qui...

--Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque
chose de beaucoup plus cher!...

--Je ne comprends pas.

--Il vous fera comprendre!...

Les amnits de Chauffin retardrent la solution.

Mon mari,  qui elles s'adressaient presque autant qu' moi, se
fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrmit
d'entamer avec lui des ngociations.

--Je le vois venir, me disait-il. Il nous mnage; il tient  nous.

--Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me
terrifie...

--Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous
n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!...

Il m'accusait de me complaire  faire l'oiseau de mauvais augure;
et il cartait mes noires prvisions.

En attendant, rue Pergolse et dans tout Paris, nous roulions 
la remorque des Voulasne. Nous dnions chez eux  tout propos, et
ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque
thtre  ct. Au plus bas de nos malheurs, nous vivions 
l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous
la grce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fte par
le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de
meilleurs amis s'il nous et t agrable de les y accompagner!
Enfin,  ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari
affirmait qu'il sentait l'affaire se prciser  petits mots tombs
ici ou l de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, gnralement
aux moments mmes o nous paraissions partager le plus volontiers
leurs plaisirs. Tel tait l'unique moyen de s'emparer de Gustave;
Baill-Calixte confessait n'avoir pas procd autrement. Chauffin
tait avec nous, cela semblait vident. Mais pourquoi?... Il tait
si gratuitement avec nous, et d'une faon  ce point apparente,
qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle
s'engageait, elle tait engage. Mon mari alla cette fois sur les
terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baill-Calixte,
avec Chauffin, avec un employ autoris  prendre des notes. Et
il fit une excursion en automobile. Il revint enchant, enivr
quelque peu, ayant accompli un des rves de sa vie, mais qui
excitait en lui d'autres convoitises.

Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgr tous mes
sermons, elle aimait  rappeler cet t  la campagne, le tennis,
le rouleau de pierre o elle m'avait vue assise un jour, et les
valses du soir... Nous trouvions toujours  bavarder ensemble.
Sa mre me confiait: Elle vous en dit plus qu' moi!... Elle
ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris
 parler que de jeux ou  prononcer que des mots excessifs et
destins  faire rire. Mais elle avait une complaisance  me
laisser entendre son langage, tel qu'il tait, et moi j'avais 
l'entendre une complaisance qui m'tonnait presque... Peut-tre
prtais-je  ces mots lgers ou cocasses,  cette jonglerie et
jusqu' ce cynisme d'expression je ne sais quel sens cach, car
enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite
Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que
ce que contenaient son pre, sa mre, sa soeur ane elle-mme,
attache  son mari, fidle amoureuse, mais si vide? Pipette, il
est vrai, s'tait montre un jour capable d'un acte nergique en
fuyant Chauffin avec un clat bien grand pour une jeune fille;
tait-ce  cause de cela que je lui prtais de srieux dessous? A
la vrit, elle ne manifestait absolument rien qui contrastt avec
les moeurs de sa famille, nulle modification  sa gaminerie bien
connue, nulle tristesse  se retrouver chaque jour vis--vis d'un
adorateur hassable, nulle trace d'un autre sentiment.

Je lui disais:

--Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens
qui viennent aux ftes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous
plat?

--A quoi a servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils
ne tiennent pas  moi?...

--Comment! aucun, jamais, n'a demand votre main?

--Rien que des vieux... dans ce genre-l... dit-elle en tirant la
langue du ct de Chauffin qui jouait au billard.

--Oh!... cependant, j'ai entendu dire...

--Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqus... Ils
n'avaient seulement pas fait leur service militaire!...

--Mais ils pouvaient le faire et vous revenir aprs?...

Elle se tordit de rire:

--Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre srieux?...
Nous ne tenons pas a, madame!...

--En tes-vous si sre, Pipette?

Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle.

Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir prs
de moi et me dit, lui, qu'il avait  me parler de la faon la plus
srieuse.

Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacrent,
ma bouche se scha, mes dents claquaient quand, ayant pris
haleine, il commena son discours.

Il fit allusion  la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour
mon mari, puis  l'admiration respectueuse que je lui avais
inspire ds le premier jour et que les annes n'avaient fait
qu'accrotre...

Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de
mme l'air d'une proie rendue:

--Mme les annes, dis-je en souriant, o vous ne m'avez pas vu le
bout du nez?...

Il n'entendait pas plaisanter et il avait prpar son discours.
Il me dit que, prcisment, il avait beaucoup regrett ces temps
de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon
mari tait avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il
prenait sur lui que tout allt au mieux si de francs rapports
amicaux s'tablissaient entre nous...

Il disait: Nous.

--Nous, lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!

Il bondit, comme un grand flin,  ma question qui tait
impertinente; il se tourna vers moi et fut tout prs de me poser
les mains sur les genoux:

--Il ne tiendrait qu' vous, dit-il, que les Voulasne et moi
puissions tre confondus!...

--Comment cela?

Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il prouvait pour la
petite Voulasne, ce qu'il appelait sa dernire flambe! Il me
dit qu'il comprenait, certes, qu'tant donn la diffrence d'ge,
il ne pouvait esprer, du moins avant la vie commune, tre pay
de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle  vaincre;
mais, que, nanmoins, les parents aidant, et s'il avait la
chance d'tre second en outre par une personne de grand sens et
d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des
maris...

Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, releve au
fer, deux dents de porcelaine  crochets d'or, et ses yeux vils et
fltris.

Une vague de dgot, qui venait de loin, qui grondait en moi
depuis des annes, qu'avait grossie la honte de me montrer  ct
de cet homme, ces dernires semaines, dans tous les lieux de
Paris o l'on peut tre le plus sot, s'enfla tout  coup au fond
de moi, comme un mascaret, m'tourdit de son bruit, jeta bas les
ides de patience, de prudence, de rsignation, de raison dont je
me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa
soudain un soulagement indicible, une volupt profonde et jamais
savoure jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un
vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure
vengeresse cette face de papier mch, cette image blme et
fripe de l'oisivet, de l'imbcillit, de la sordide mdiocrit
en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur
d'un monde qu'aucune ide morale ne gouverne; la vilenie qu'il
s'apprtait  commettre m'inspirait moins d'aversion encore que
la bassesse organise de sa vie;--mais l'audace de prtendre m'y
associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est
plus fort que la conscience mme et que la volont.

Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen
d'un mot mmorable! De quels termes ai-je us pour lui demander
s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troubl
alors en garde incompltement la mmoire, mais tout ce que le fond
et l'arrire-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles
du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle
miraculeux, objet d'tonnement pour les plus grands des hommes
et accessible mme aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos
prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus
loquente que moi-mme, se pronona, parla, injuria, commit la
chose dfinitive.

Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prtextai
que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer  la maison
au plus vite...

--A l'anglaise! dis-je  mon mari, filons!...

Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que
sa seule approche romprait mon lan de somnambule... Mais mon ide
fixe tait de donner quelque chose aux domestiques...

--Vous tes folle! disait mon mari.

Je ne lui dis pas ce qui tait arriv, ni ce que j'avais fait.
Il continuait  tre joyeux et confiant. Et en moi naissait
paralllement une joie nouvelle, une confiance perdue en un
sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux tats,
presque semblables, mais contradictoires, se ctoyrent pendant
plusieurs jours, comme deux btes, que l'on voit s'loigner
bondissant, foltrant, de qui l'on saurait que l'une sera par
l'autre fatalement trangle;... et je n'en pus supporter le
spectacle,--moi qui savais!...--qu' cause de l'exaltation mme
qui m'animait. J'tais possde d'une joie imprieuse, goste,
mme cruelle en son irrsistible lan. Srnit, paix, enfin!
Renaissance, rsurrection!... Fte en tout moi-mme!... Ah! moi
aussi je savais donc ce que c'tait que la fte!... La joie,
moi aussi je la clbrais, sans oripeaux, sans castagnettes!...
C'tait ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie
n'tait ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller
droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude,
ne m'empcherait dsormais d'aller droit mon chemin en suivant
mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la
route, des traverses, de la boue et des ornires, ah! celui qui
n'a pas prouv le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me
parler de ses plaisirs et de ses chtives volupts!... Malheureux!
je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux
qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez
jamais eu l'incomparable fortune de lui obir!...

Oh! la mystrieuse et toute-puissante voix!... L'trange voix
aussi qui, par exemple, s'tait tue lorsque l'amour s'offrit sur
mon chemin... et qui, aujourd'hui, me flicitait de n'tre pas
encombre de l'amour pour m'lancer sur la seule route, celle qui
est toute droite et absolument pure!...




XIX


Je n'tais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer
 de grands avantages matriels; mon mari me suppliait de ne rien
solutionner, disait-il, d'une faon si radicale; il se jetait 
mes pieds, afin de m'entraner de nouveau chez ses cousins, quitte
 dire non  Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une
faon dsobligeante pour les Voulasne  qui nous n'avions rien 
reprocher...

--Mais j'ai  leur reprocher leur lchet, rpliquais-je; ils
sacrifient leur fille de la faon la plus indigne!

--Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?

Ah!... les choses!... les choses!... J'entendais frquemment ce
mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-mme.

--Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en
somme? ils se sont constamment moqus de vous; ils vous bernent
sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un
espoir pernicieux; ils vous dmoralisent...

Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de
service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari
trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non
plus  lui seul tre utile  Chauffin qui, d'ailleurs, pntra le
motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre
lui-mme  mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les
regrets des bons cousins, qu'un architecte s'tait prsent,
amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait
de donner plus d'ampleur  l'affaire, et soulagerait d'autant
Voulasne pour qui l'entreprise tait un peu lourde.

Mon mari avait voulu d'emble en appeler  ses cousins en
personne, mais on avait expdi pour trois jours les cousins en
automobile, le temps qu'on estimait ncessaire pour que la grande
colre de la victime ft tombe. Mon mari me confessa qu'il
avait vu rouge, qu'il avait cru un moment trangler Chauffin.
Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin,
 lui-mme, lui avait, parat-il, mis le march en main depuis
plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon
mari avait eu la faiblesse de paratre acquiescer, mais il n'avait
pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il
assumait une part de responsabilit qui attnuait la mienne. Il ne
m'accusa pas d'tre cause de son malheur. Son malheur l'accablait
sans recours.

Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitt qu'il les
sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait
plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne
croyait pas qu'on pt l'tre, mais d'tre oblig, lui, de subir
des rcriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que
c'tait bien malgr lui que l'affaire de Levallois avait pris des
proportions imprvues, absorbait tous ses fonds et en ncessitait
d'trangers. Et il eut cette ide singulire: Pourquoi, dit-il 
mon mari, ne participeriez-vous pas  l'mission qui va se faire?
La valeur des obligations va dcupler en trois ans?.. Mais, dit
mon mari, parce que je n'ai pas d'argent! Depuis le temps qu'on
lui en demandait, Voulasne ne s'tait pas encore reprsent la
situation de son cousin dnu d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne
devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer
d'argent. Son innocence avait encore une fois dsarm mon mari qui
tait sorti de chez lui aprs avoir, une heure durant, consenti 
parler de voyages en automobile. Ils n'taient point fchs; ils
devaient se revoir; et mon mari, malgr son accablement, n'tait
pas guri d'esprer!...

Mais j'obligeai, sance tenante, mon mari a sous-louer
l'appartement. J'avais pris mes prcautions et avis, tout au fond
de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins lev
que le ntre, o nous aurions plus de logement et mme un bout de
jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des
affaires de mon mari tant en province, qu'importait, aprs tout,
qu'il loget au coeur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il
s'y transporta, lui, comme au cimetire; mais hsiter n'tait plus
possible. Nous nous trouvions dans une situation trs critique.
Que quelques travaux vinssent nous relever, c'tait le moins que
nous pussions esprer afin seulement de vivre.

Comment n'tais-je pas atteinte par le dsespoir trop apparent
de mon mari? Je ne l'tais  aucun degr. Auparavant, ds qu'il
avait le teint bilieux ou le front proccup, je tremblais; 
prsent que j'avais la certitude d'une diminution irrmdiable,
j'tais insensible  ces nuages que la violence mme de la tempte
devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir
atteint mon port  moi, d'avoir abord  ma terre et atteint mon
but. Nous fmes notre dmnagement parmi les cris de joie de ma
petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe o, et
mes chantonnements  moi, qui finirent par communiquer un peu de
confiance  mon malheureux mari.

Il me disait:

--Mais on croirait, en vrit, que vous tes contente!...

Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme
heureuse, pour qu'on me trouvt du courage ou quelque mrite
spcial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allgresse
intrieure n'tait et ne serait jamais compris. Je ne me
reconnaissais en ralit aucun courage ni aucun mrite. Je ne
luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui
consiste  tre d'accord, compltement d'accord avec moi-mme, 
ne plus faire un geste de comdie, et aussi, peut-tre, qui sait?
 tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme gnralement la
douleur...

Je rpondais  mon mari:

--Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore t aussi bien.

Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif tait, d'une part,
assur qu'aucun reproche de moi ne viendrait accrotre ses maux,
mais dans son coeur d'homme il tait attendri douloureusement par
ce qu'il appelait ma rsignation. Il et peut-tre mieux aim
avoir  me donner quelque bon conseil,  se sentir plus fort que
moi. J'avais beau l'assurer que je n'tais point forte, mais
que je satisfaisais en ce moment un got  moi; une larme tait
loge au coin de son oeil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais
jur,  cet instant mme, qu'il m'avait promis une voiture et un
domestique en livre!...

Il a pens  cela constamment en s'installant dans la petite
maison, au fond de Neuilly, l-bas, non loin des berges de la
Seine, o une livre et t bien comique! o une voiture et
ameut le voisinage!

Je n'avais gard que ma petite bonne, complaisante, active, aimant
mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon
sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu gure de loisir pour
me plaindre!

--La vie ne nous cotera presque rien, disais-je  mon mari; et
madame Du Toit s'est engage  vous dnicher au fond des provinces
une clientle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux
htel...

--Peut-tre, soupira-t-il, pourrai-je bientt avoir en ville un
cabinet d'affaires...

Ds qu'il se reprenait  esprer, il esprait quelque chose de
conforme  ses rves de toujours. Son imagination n'avait revtu
jamais qu'une seule figure; il la revoyait ds qu'il imaginait:
dans ses projets, un petit domestique, en livre, ouvrait la porte
du cabinet d'affaires!

Nous le conduismes par la main, Suzanne et moi, au bout du
jardinet, dans le pavillon o ronflait un petit pole d'cole
primaire et o j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule
vue de ce pauvre toit de zinc, isol, derrire un if noir, et au
bout de trois ou quatre plates-bandes incultes o pourrissaient
sous la pluie, aprs les geles de l'hiver, quelques choux de
l'anne passe, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet
espace autour de nous, ce silence,  et l ces squelettes de
peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redout
chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il tait
accoutum au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le
coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un
vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir  un rsultat
proportionn. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son
industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus
que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel
indiffrent nous est rappel par le bavardage monotone de l'eau
dans la gouttire, ou par le geste infatigable du bras endeuill
de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le coeur, pour ne
pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trpidante,
autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue  l'homme pour
l'tourdir et le leurrer jusqu' la fin. Illusion pour illusion,
je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule
compagnie de la terre et du ciel nus.

Suzanne, elle, tait ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi
grandes tables; elle se fit hisser par son pre sur chacune
d'elles, et, une fois l-dessus, cette enfant n'eut-elle pas,
spontanment, l'unique ide de jouer la comdie? Elle n'avait
jamais t  la comdie; nous ne parlions gure entre nous des
reprsentations chez les Voulasne: et, aussitt monte sur une
planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer
la comdie!...

Nous revnmes, sous la pluie, par la petite alle entre les choux
pourrissants,  notre pauvre maison si exigu, si bourgeoise, si
laide, disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitt
il fallut se mettre, avant toute besogne plus presse,  dessiner
les plans d'un thtre d'ombres que l'on placerait au fond du
pavillon, sur la grande table. En une demi-journe, avec des
bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scne
fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer,
quand il s'ouvrait, tous les dcors souhaitables.

Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranim par ce mme
jouet qui enchantait sa fille, si le problme de la destine
humaine n'tait pas d'une simplicit purile, si la formule
romaine du pain et des jeux ne rassasiait pas la plupart des
hommes, si,--dception,  chute lamentable de tout moi-mme!--les
Voulasne, ignorants, insouciants, pareils  des enfants joviaux et
rvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idal de nos
contemporains: avoir de la fortune et jouer la comdie..




XX


Mon penchant  rvasser sur ces sujets fut promptement interrompu.
Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitt entre
dans la maison nouvelle, je dus mettre la main  tout le mnage et
aller moi-mme aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant
le prix des lgumes avec une marchande ambulante, je me trouvai
cte  cte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte
Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas
vue depuis la premire anne de mon mariage. Sans nous tre
regardes, nous nous reconnmes  nos voix qui rptaient avec une
pret identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougmes,
toutes les deux, non pas peut-tre d'en tre rduites  l'tat
de pauvres mnagres, mais de nous surprendre l'une l'autre en
cet tat. Et ce furent aussitt des exclamations, et un certain
ton entre nous, o nous nous efforcions,  l'envi, de faire
reconnatre notre qualit de femmes du monde. La marchande
que nous impatientions sans doute, avec nos manires, poussa sa
charrette, et je discernai que, dans son grommellement raill,
elle nous traitait de dtresses. Charlotte et moi demeurmes l,
au bord du trottoir, changeant des phrases banales, l'indication
de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des
vnements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de
la porte du Parc Monceau,  ce carrefour boueux de Neuilly, o
simultanment,  dix heures du matin, nous nous indignions de la
chert des vivres. Il se trouva que nous tions presque voisines.
Elle avait perdu sa belle-mre, et son mari avait fui avec la
comtesse de P..., toujours la mme matresse, ge maintenant de
cinquante ans, la dot dissipe, la fortune mme des parents Le
Rouleau entame aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces
dtails lamentables de sa vie comme un enfant rcite la biographie
des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre
entrevue rue Monsieur; elle avait contract l'habitude de la vie
cruelle. Malheureuse en mnage, tout de suite, elle avait donn
tout de suite sa fortune  manger; elle avait pris tout de suite
le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les
tenait,  prsent, pour des particularits ordinaires  cette
obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien
leve, dresse  nouveau par sa belle-mre, elle n'avait pas
cess un instant de se conformer  la discipline des maisons o
le sort l'appelait. Elle levait son petit garon; elle apprenait
le latin et des lments de grec et d'algbre, me dit-elle,
pour lui servir de rptiteur, et le nombre d'oeuvres auxquelles
cette femme sans fortune tait employe de ses mains m'mut et
m'humilia. Elle courait, en tramways,  pied, aux dispensaires,
bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de
pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux,
grimpait dans les galetas, y avait reu un jour le coup de couteau
d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, tait de ne laisser
jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du
souvenir vivace et embaum qui doit demeurer aprs le passage d'un
tre anglique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un
mot  effet et sans bouger le petit doigt, des drames  faire
reculer jusqu' l'effacement toutes les fictions littraires,
et des drames,  ses yeux, si communs, qu'elle en semblait 
peine comprendre la grandeur et mme l'intrt. Je frissonnais,
l'motion me prenait  la gorge; elle me voyait tout  coup en
larmes et me demandait: Mais qu'est-ce que vous avez?

--Je vous admire, Charlotte!

Ou bien je lui disais:

--Je songe, en vous coutant, Charlotte,  toutes les femmes que
j'ai connues et dont la vie se consume  colporter des calomnies
et des potins idiots.

Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus
Charlotte. Elle ne pensait pas  tre admirable; elle tait
possde d'un zle sublime; une passion magnifique et heureuse
l'animait, mais elle la sentait encore bien loigne de ce qu'elle
et d tre pour contenter le coeur de Jsus qu'elle adorait.

Du monde, du sicle plutt, pourrait-on dire en parlant d'elle,
elle semblait n'avoir conserv que le prjug du rang et celui
du nom. C'tait assez tonnant, mme, chez une femme arrive au
point culminant dans l'ordre moral o je la voyais. Elle tait
pauvre; elle s'extnuait pour les pauvres; mais toutes les
catgories intermdiaires entre ce que l'vangile nomme les
pauvres et le monde auquel elle appartenait par le nom de son
mari l'intressaient trs peu.

Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait
moyen de recevoir en son rduit une fois par mois. La vraie
sympathie qu'elle me tmoignait, c'tait  l'ancienne lve du
Sacr-Coeur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne
tenait pas  voir la femme du petit architecte. Que m'importait
cela? elle m'enthousiasmait et elle tait le seul tre, depuis
mon mariage, qui me redonnt le got franc et pur de cette joie
ineffable qui m'avait exalte au couvent. Si elle ne venait point
chez moi, ce dont elle et d'ailleurs eu peu le temps, moi,
j'allais la voir au moindre signe.




XXI


Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout  fait la mme.
Ce n'tait pas qu'elle me donnt tort en ce que j'avais fait,
mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les
rsultats de ce que j'avais fait taient dsastreux pour notre
situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme
autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut
longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la barrire
 franchir!... en ralit l'amicale apprhension de voir de ses
yeux mon appauvrissement. Elle ne se dcida, la chre vieille
amie,  accomplir le voyage de Neuilly, que le jour o elle put
m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait,
dit-elle, enleve pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle
osa sonner  la porte de notre petite maison. Je fus tmoin de
son tonnement  trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux
dans le jardinet embelli et gay par l't. Je lui dis: Vous
voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je
vous assure!... Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'tait pas
du tout conforme  l'ide implante en son cerveau: elle tenait
notre installation modeste pour provisoire; nous n'tions l,
selon elle, qu'au garde-meuble.

La vrit est qu'elle nous rendit un immense service en procurant
 mon mari la construction d'un immeuble  Passy qui commenait
 se btir. Et cette construction en entrana plusieurs autres.
Mais madame Du Toit ne nous invita plus gure chez elle  dner.
Nous tombions. Vivoter nous tait encore possible; mais nous
n'tions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui
s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la
pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente?
Peut-tre par une dlicatesse excessive, aprs tout, et pour ne
point me manifester que je ne lui avais servi  rien, moi, dans
mon ancienne croisade destine  ramener son fils?... Le mnage
d'Albric n'allait plus; Isabelle, ayant cess d'aimer son mari,
devenait insupportable. Albric se rfugiait volontiers  la
maison paternelle, oui; Albric revenait  sa mre, il est vrai;
mais il revenait sans sa femme; ce n'tait pas cela qu'on avait
attendu de lui. Et sa femme, o allait-elle? Qu'allait-elle faire,
l'impulsive Isabelle, du nom honor des Du Toit?... Mon mari
pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant
de chez ses cousins: Isabelle prend des liberts!... Je ne
l'avais pas pouss  m'en dire davantage, mais pour qu'il m'et
dit cela, quelles liberts Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je
voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre
au sujet de la chre petite Pipette et de son mariage possible des
choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait
plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du mnage d'Albric...

Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle
parlt de lui, parce que le nom de M. Juillet tait sur toutes
les bouches,  la suite du retentissement injustifi, disait sa
tante, d'un ouvrage rcemment publi par lui. C'tait une sorte
d'essai psychologique et moral, de fond trs savant, mais de forme
excessivement libre, et contenant des ides que la famille Du Toit
tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours
est-il que le succs du livre se trouvait organis,  la grande
surprise de l'auteur, par les milieux dont il prtendait combattre
les tendances; et l'auteur se voyait reni, honni, par l'opinion
 laquelle il s'tait piqu d'apporter des renforts nouveaux. Il
est perdu! s'criait madame Du Toit; il va passer  l'ennemi!

--Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont
louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat
prcieux!...

--Un soldat qui combat  sa guise!... et, vous le voyez bien, qui
se fait applaudir par l'autre camp!

--Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur
lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?...

--On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.

M. Du Toit avait fltri d'une faon tranchante et
impitoyable l'oeuvre de son neveu en qualifiant l'auteur de
catholique-dilettante.

Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de
le lire. Mais, si svre que me part le jugement de M. Du Toit,
je le devinais assez fond, parce que,  bien rflchir, c'tait
sous cet aspect que m'apparaissait  prsent M. Juillet. Il louait
tout du catholicisme; il en aimait la beaut sensible et il en
pntrait l'me, admirablement, je le crois; il prchait, il et
fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'tait pas
catholique. Il se montrait le mme homme vis--vis de la morale
dont il reconnaissait et grandeur et ncessit, mais il ne vivait
pas conformment  la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le
dlicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa,
celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma prsence ou
avec moi s'taient plu  voquer la fascinante image, une image 
ce point radieuse que lui-mme avait failli s'y brler, de cet
amour-l, en dfinitive, il avait craint les extases, l'intensit,
la gravit, la navet, la dure peut-tre, en termes plus
bruts: la responsabilit, les obligations; 'avait t chez lui
romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on
veut ou littrature! Mais le fond de lui-mme?... C'tait un grand
goste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres,
au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait  son esprit, qui en
tait avide, des ftes magnifiques et des divertissements du plus
haut got;  part cela, il vivait et se vautrait comme un homme
ordinaire.

Ah! ah! je commenais  le juger!... avec une impartialit un peu
fire d'elle-mme.

Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait
avec une insistance curieuse  son neveu; ne ft-ce que pour
l'anathmatiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus,
elle trouvait un moyen de me parler du succs de son neveu.
Je crois que, dans quelque arrire-retraite quasi ignore
d'elle-mme, le succs de son neveu, qu'elle qu'en ft la nature,
la flattait.

Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu
flatte,  mon tour,  cause de l'amiti que M. Juillet m'avait
fait l'honneur de me manifester et  cause peut-tre d'une
plus particulire complaisance  mon gard, dont un jour, en
souriant, elle s'tait elle-mme faite l'interprte. Elle
croyait sincrement m'tre agrable en suscitant ces retours
d'chos vanouis. Madame Du Toit tait une femme qui avait de
l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les
femmes que l'amour, ce qui s'appelle l'amour, ainsi qu'elle
disait elle-mme, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait
le souvenir qu'agrable. Elle ne comprenait pas plus mon tat
d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait
farouchement heureuse, terre au fond de Neuilly.

Bonne et serviable amie, elle ne souponnait pas que c'tait une
certaine fivre qui me soutenait, non le cours normal de mon
sang! que ma rsignation tait une passion, et que ce n'tait pas
quelque chose d'agrable qui me pouvait plaire!

En m'entendant juger du haut d'une impartialit de glace son neveu
tout couvert d'une jeune renomme, elle eut un regard surpris,
elle se tut un instant, parut rflchir, et me dit:

--Il ne faut pas vous desscher le coeur, mon enfant!...

Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens.
Inconsciemment prononc ou bien rsultat de l'exprience d'une
femme comme madame Du Toit, il fit frmir toutes mes moelles.
Intransigeante,  n'en pas douter, sur tous les grands principes
directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme
elle me l'avait laiss entrevoir dans un autre entretien,
admettait avec le ciel des accommodements que le grand zle
de Pascal et raills: pour elle, le souvenir attendri d'une
passionnette innocente tait un drivatif possible  la rigueur
d'une vie honnte. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de
l'ouragan dchan, c'tait la dtestation furieuse de la moindre
peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!...




XXII


L'asctisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux  mon besoin.
La voir, la voir agir, cette martyre  l'extatique supplice, me
reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop
 la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais
vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,
fussent-elles de cet ordre. Nous nous mmes  causer des plaisirs
permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent,
coutant encore la voix sraphique de madame Du Cange; et, en
effet, sur les traits beaucoup moins rguliers et moins purs de
Charlotte, par un trange effet de la transparence d'une mme me,
une beaut analogue  celle de mon ancienne matresse gnrale
se rpandait et me subjuguait. La supriorit de Charlotte sur
moi, sa constante ascension morale, sa saintet, l'incomparable
bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient 
augmenter l'illusion de mes jeunes annes aux pieds d'un tre
qui reprsentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration
directe d'en haut. Charlotte n'avait que du ddain pour la
seule expression de plaisirs permis. Elle m'ouvrit le livre
de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais
dont le timbre est cependant  l'unisson de je ne sais quel cri
profond de mon coeur: _Faites que toutes les choses de la terre me
soient amres..._ Elle m'indiquait du doigt ces lignes brlantes,
soulignes de sa main, tous les jours relues dans un petit
volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui
m'attirait. Elle dit, de mmoire, un second verset que je croyais
connatre, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des
yeux, non du dedans: ... _Que je retire mon coeur de toutes les
choses cres_... Et, comme elle me rptait cela, je me mis 
pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle,
autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avou
tout  coup que son mari ne l'aimait pas.

Que je retire mon coeur de toutes les choses cres...
Sublimit!... pouvante!... Terre!... ciel!... arbres chris!...
lumire du jour! Pelouses arroses, ombres de l't, petite
alle qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur,
parfum de la goutte d'eau qui tombe,  got des beaux fruits
mrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!...  nuits d't
divinises!... Dsirs, dsirs!... incertitude de l'appel informul
de nos lvres!... Petits enfants!... tres humains!... figures
aimes!... toutes les choses cres!...

Charlotte me dit: Mais qu'avez-vous donc? Elle avait franchi,
elle, le cercle o l'on s'attendrit et o l'on pleure! Un paradis
prmatur l'avait reue, o je voulais m'lancer et la joindre;
mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes  la seule
vocation des choses cres!...

Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle tait vraiment
trs grande et trs pure; elle n'essayait pas de me capter en
me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout
le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une rcompense, une
compensation  mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle
me parlait seulement de la ncessit de vivre bien et de
l'abngation qui en est le moyen unique.

Alors, moi, dans mon dsarroi, et dans cet tat particulier o
nous mettent les larmes et qu'on peut comparer  une mer agite
dont le fond obscur lui-mme se soulve, voil que je pousse un
cri imprvu:

--Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...

Elle ouvrit des yeux tonns. Elle tenait toujours entre deux
doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que
par un seul mot j'allais la rendre pitoyable  mon cas; ce que
j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les
liens qui ont nou mes membres avec la trop charmante cration de
Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle faon et jusqu'
quel point j'avais aim!...

Charlotte fut aussi stupfaite, aussi indigne, aussi terrorise
que si elle et eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre
chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufre. Elle
recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitt, et
sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude
donna un ordre imprieux, orgueilleux, souverain;--et l, elle
recouvra sa beaut d'ange,--tout, en elle, ordonna: Va-t'en!

Je pensai instantanment  la figure que j'avais faite lorsque
l'homme que j'aimais m'avait parl d'amour: j'avais d tre
pareille, exactement,  ce qu'tait Charlotte recevant la
confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon coeur. Ah! je
comprenais qu'il et fui!

--Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!...
puisque je vous confesse un pch d'intention presque ancien et
expi, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande
aile protectrice qui m'a sauve de la faute et qui est quelque
chose de bien plus auguste que moi, que ma volont, que notre
vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honntet dans
nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes
matresses, dix ans coute et pousse plus loin mme que notre
esprit: jusqu' notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...
quelque chose d'un bien plus large et plus fcond enseignement que
n'eut t ma rsistance volontaire, isole, chtive... ne vous
scandalisez pas, Charlotte! ne me mprisez pas! j'ai peut-tre t
un instrument utile entre les mains de Dieu...

Charlotte n'avait rien de la mansutude vanglique. Dure 
elle-mme et dure  tous,--par une trange contradiction, vouant
sa vie au soulagement des maux,--elle tait hausse  l'hrosme
constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,
malgr tout, malgr moi, un parfum pour mes narines, devait aux
siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi,  toutes les
veuleries,  toutes les compromissions...

Elle ne m'infligea pas de paroles svres; elle ne discuta mme
pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que
les plus infamantes invectives: la dsesprance de me sauver
jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais
failli commettre tait la marque d'une incurable dgnrescence.

Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais  droite
et  gauche:  madame Du Toit qui me trouvait le coeur trop aride;
 Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande
tendresse de ce mme coeur;  ma vieille amie dont la conception
de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idalisme; 
mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la saintet,
mais que sa superbe attitude morale mme rendait cruellement
ddaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...

Hlas! j'avais la passion de m'lever. La platitude des basses
terres m'obligeait  tenter l'ascension des sommets; et la
blancheur de leur neige,  peine entrevue, trop pure, pour mes
yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accroche par mes
vtements de femme,  ces rgions de mi-cte, o, pour la plupart
d'entre nous, sans doute, o seulement la vie est possible...

Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate,
les yeux hagards, effraye de la perte de ma dernire amie,
effraye de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec
ceux qui vivent et avec ceux qui dominent compltement la vie.
Je me souviens qu'en bas je fus aveugle par un soleil de
juillet froce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop
jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis
sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une
bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et
une femme, en vtements sordides, et qui n'avaient peut-tre pas
de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas.
Des cloches sonnaient l'_Anglus_ de midi. A la porte de notre
jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frre, les cheveux blonds
plus lumineux que le soleil, piaient mon retour.

O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu' vous, ne
plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'tait-ce
pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je
cherchais?... Suzanne et Jean m'entranrent au pavillon.
Ce n'tait pas  cause de mon retard  djeuner qu'ils me
guettaient, c'tait parce que Suzanne avait russi  dmolir la
toiture du petit thtre difi si soigneusement par son pre,
et, le couvercle enlev,  s'introduire, elle tout entire,
disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux
genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme
le minuscule difice, et, l dedans, s'agitant, gesticulant, 
donner des reprsentations  son frre. On l'asseyait, lui, dans
un panier hauss  la dignit de fauteuil d'orchestre, et sa soeur,
tour  tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, tait
indiffremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah
Bernhardt. Excessivement gne par sa situation entre les quatre
montants du cartonnage, elle tait rduite  excuter tous ses
mouvements en pitinant sur place.

Mais qu'importait cet inconvnient, pourvu qu'elle se crt sur la
scne d'un thtre?

--Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture
enleve?

--Papa comprendra trs bien, dit Suzanne, que ce thtre ne
pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire
quelques agrandissements... Des dgagements, regarde un peu, nous
n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce
qui se passerait...

Suzanne ne rvait pas que thtre: elle rvait agrandissements!
comme son pre...

L'avant-veille de ce jour mme, le papa tant absent pour ses
travaux en province, un monsieur ne s'tait-il pas prsent  la
maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que
mon mari cherchait  contracter un emprunt?... Or, d'aprs mes
plus minutieux calculs, nos dpenses tant rduites  l'extrme et
les travaux en cours d'excution tant importants, nous pouvions
vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:
notre petite maison ne reprsentait pour lui qu'un garde-meuble.
Pauvre petite maison de Neuilly,  laquelle je m'tais, quant 
moi, si vite accoutume, et qui plaisait aux enfants! Dans la
modestie, et dans l'loignement du tumulte humain, c'est la vie
de notre me qui s'augmente, s'enrichit et s'lve... Mais  quoi
bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul,
s'lever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour
escalader un ciel d'o Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'oeil
de Dieu ne me verrait point, je sentirais  gravir cette chelle
une volupt incomparable et secrte... Pourquoi est-ce que je sens
cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?




XXIII


Vers le mme temps, c'est--dire  la fin de juillet, je reus 
midi, au moment de nous mettre  table, une dpche de mon mari,
date de Dinard. Que faisait-il  Dinard? Je le croyais dans le
Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vtements
de deuil et son chapeau haut de forme avec un crpe de hauteur
moyenne. Lettre suit, portait le maudit papier qui si souvent
fait l'conomie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre
heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se
trouvait-il  mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la
semaine prcdente?

Madame Du Toit qui n'tait venue qu'une fois  Neuilly, que je
n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas
invite cette anne  Fontaine-l'Abb, arriva dans un fiacre, 
ma porte, avant que trois heures fussent sonnes. Elle tait en
possession d'une dpche plus explicite; elle venait s'informer si
j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonait, 
elle, qu'un grave accident tait arriv  Pipette. Je lui appris
qu' moi mon mari rclamait des vtements de deuil.

A elle comme  moi on avait voulu pargner la vrit tout entire.
Nos deux tronons d'information runis formaient quelque chose
de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu!
Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son ge, en si parfaite sant,
disparatre? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite
Pipette!... Nous demeurmes l  nous morfondre,  nous puiser en
conjectures, madame Du Toit et moi, crases par l'vnement qu'il
fallait conclure de nos deux tlgrammes runis.

La lettre annonce par mon mari me parvint le lendemain matin
seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonns 
la hte: C'est moi qui suis charg d'accompagner le corps.
J'arriverai  la gare  dix heures. C'est un accident. La pauvre
petite, tourdie comme elle tait, vous savez, avait mang,
parat-il, avant d'aller au bain. Le dsespoir des parents
dpasse toute imagination. A la gare,  l'heure dite, bien avant
l'arrive du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et
madame Du Toit. Les Albric taient  Dinard; c'tait par eux
que ma vieille amie avait des nouvelles. Albric, en dernire
heure, disait qu'il tait oblig de tenir la tte  sa femme et 
ses beaux-parents littralement fous de douleur. Par un hasard
heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouv l pour accompagner la
pauvre enfant dans son dernier voyage. Et nous nous regardions
tous les trois sur le quai, embarrasss, mordillant sur nos lvres
l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de
notre crainte plus grande que la stupfaction et la douleur mme
de cette mort: la crainte que cette mort ne ft pas le rsultat
d'une tourderie, d'un accident fortuit...

Je ne tenais pas Pipette pour tourdie. Depuis le jour o je
l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins,
j'avais connu en elle une dcision rapide et tmraire, et il y
avait en son esprit quelque chose de srieux qui s'ignorait parce
que le srieux n'avait pas droit de cit autour d'elle. Et cte
 cte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais:
Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer  faire rentrer
cette enfant sous le toit paternel!... Et madame Du Toit, j'en
suis sre, se disait que l'vnement et peut-tre t vit, si,
pour obir  mes scrupules, je n'avais pas abandonn Pipette 
elle-mme. Hlas! hlas! que de choses inconciliables en ce monde!
En effet, une amie et t bonne  ce cher petit tre, forc comme
la pauvre et jolie bte aux abois, par des chasseurs insenss!...
On la poussait  un mariage horrible non par mchancet, mais par
indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de
plaisir!...

Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'extnuant  lire dans
tous les journaux le fait divers rapport d'une faon identique,
madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit
son doigt gant sur le bras et me dit:

--Cette petite avait un amour au coeur!...

Je m'en doutais, mais je blmis:

--En tes-vous sre... et comment?...

--Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en tait ouvert  moi...
Vous savez comme elle tait mal leve et ignorante des usages:
n'avait-elle pas os lui crire! C'est peut-tre par l qu'elle
s'est perdue, la malheureuse. Quel homme et donn sa main  une
jeune fille aussi dtermine!

Les paroles de madame Du Toit me faisaient frmir, et  cause
des faits qu'elle m'apprenait et  cause de l'opinion qu'elle en
avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en
et eu comme elle!

Malheur aux infortunes petites filles trop naturelles et trop
sincres! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes
d'une prtendue libration des moeurs! Monsieur Juillet, si libre,
lui, averti si  fond de toutes choses, recevant une lettre
amoureuse d'une jeune fille  la suite d'un flirt lger, riait
d'elle, et d'un acte si grave, et de porte si tragique pour elle,
il n'tait qu'embarrass!

Nous vmes mon mari, avec son vtement de deuil et son demi-crpe,
descendre du fourgon. Il tait trs mu; il nous parla
immdiatement de l'tat indescriptible des parents. Il doutait
si Albric russirait  les faire monter dans une voiture pour
prendre le train suivant; c'taient deux loques, dit-il, des
gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout 
coup en prsence de la pire chose qui leur pt advenir. Isabelle
ne valait pas mieux que ses parents.

Quant  l'accident, eh bien! c'tait un accident... Elle avait
mang peu de temps avant d'aller au bain... On rptait cela; on
n'avait que cela  dire. Elle tait excellente nageuse; elle avait
fait ses preuves...

--Mais prcisment  cause de sa grande exprience de l'eau, de la
mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...

--Elle tait retourne  l'office manger le quart d'un
plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au
bain; ils se sont souvenus de ce dtail aprs...

--C'est affreux! C'est affreux!...

A cause, prcisment, de sa grande exprience de la natation,
elle allait prendre son bain  mare basse et sans que personne
l'accompagnt. On l'avait vue, de la villa, partir en courant
sur le sable, son peignoir gonfl par la brise et le petit
noeud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tte, comme un
papillon. L-bas, l-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui
semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des
ttes de nageurs, et puis le canot, pareil  une coque de noix
o le matre-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait
au soleil... Des tmoins avaient vu la jeune fille dposer son
peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air
rsolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer...
Ah! Dieu!... j'imaginais, moi,  ce rcit, ces deux jambes
fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur
dernire empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une
cire!... Tout le monde, aprs, avait retrouv, parat-il, ce
chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une
enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et
l-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tte
lourde d'une si grande rsolution, s'tait enfonce... Le baigneur
ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un
poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille
de noix s'agitt, pour que des cris s'changeassent entre les
nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger 
diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un
d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: Au secours!
au secours! Alors, tout Dinard, comme une fourmilire drange,
descendait sur la plage, un commissaire mticuleux ayant la
prcaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but
d'identification, la trace des petits pieds nus...

Il me fut impossible de m'loigner de la bire qui contenait le
corps de cette enfant chrie. Le fourgon, le coffre de bois, le
transfert dans une salle spciale de la gare, les voyageurs qui
se dcouvraient, se signaient, le prtre qui priait au-dessus
des restes d'une pauvre petite  qui le nom mme de Dieu n'avait
jamais rien dit!... Pour quelles misrables joies avait-elle
vcu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans esprance? On
l'avait leve pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle
venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument
de plaisir connu d'elle, au dur et svre amour!... Pipette!
Pipette!... grce, insouciance, allgresse, image accomplie du
bonheur de vivre! vous tiez l, perce par le trait le plus noir
que les plus sombres moeurs puissent dcocher contre la crature
humaine! Mensonge, duperie suprme que la vie de plaisir, puisque
au coeur mme de son brit vous atteint la mme blessure que dans
la vie spiritualise qui veut connatre la douleur et qui, elle,
du moins, en aperoit l'au del radieux!

Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander  mon mari:
Mais, enfin, comment vous trouviez-vous  Dinard? il me dit:

--Les cousins avaient tant insist!

Il ne pouvait pas rsister  la prire de ses cousins; il en avait
un peu honte; il avait prfr s'en cacher.

Les Voulasne arrivrent enfin, mconnaissables. Albric avait
assez  faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite
soeur anantissait comme la premire rvlation de notre sort
mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage;
on l'emporta pareille  une malade; l'apprhension de voir le
cercueil, d'entrevoir seulement le prtre en surplis, la faisait
hurler d'horreur. Les parents, c'taient deux paquets inertes, des
colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsques,
ils demeurrent en cet tat, et mme Gustave n'y put paratre, le
mdecin le maintenant au lit comme un enfant sensible  qui l'on
cache les prparatifs mortuaires. Il chappa, ainsi,  la vue des
tentures, des cires brlantes, des candlabres d'argent et aussi
du clerg, dont lui aussi avait une peur purile; il esquiva, par
une dfaillance non feinte, l'glise, les chants divins, trop
grands pour lui, le pitinement derrire le char lugubre, et le
spectacle,--auguste, celui-l,--de la restitution d'une partie de
lui, pauvre Voulasne,  la majest sereine de la terre qui ne rit
pas.

Henriette, elle, s'vanouit devant la fosse bante. Pareil
accablement fut d'un effet considrable. C'est la faiblesse
des parents qui avait pouss leur enfant  la mort; chacun le
savait, le disait; personne qui se privt d'incriminer une inertie
connue de tous et  ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse
qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on
se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on
parla. Le chagrin des Voulasne avait dpass la mesure commune.
Leur responsabilit dans l'vnement? mais ils l'ignoreraient
toujours! Que leur fille et voulu mourir, qui donc le leur et
fait comprendre! Inconscients ils avaient vcu, inconscients ils
avaient cras leur chair la plus tendre; inconscients, l'image
physique de leur douleur carte, ils renaquirent peu  peu  leur
vie facile de corps simples.

       *       *       *       *       *

Pendant le temps que les restes de Pipette demeurrent rue
Pergolse, j'tais retourne, naturellement, chez nos cousins. Mon
mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se
multiplia: c'tait lui qui, dans la maison, tait au fait de tout;
il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,
une tristesse partage, et l'impression identique du dsastre
irrparable nous unissait. Nous oubliions momentanment tout ce
qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime
immacule avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.

Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, aprs les
obsques, chez les Voulasne!

Ils ne disaient rien, ni le pre, ni la mre; ils ne savaient
absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs
occupations habituelles ne convenait  leur situation; ils
pleuraient. Isabelle, Albric pleuraient. Je pleurais avec eux.
Chauffin, faisant comme nous, se purifiait  nos yeux!

Rentre chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au
jour o je m'aperus que, dans un chagrin si grand, se mlait
l'ide de la douleur qu'avait d subir la malheureuse enfant en
songeant  celui qu'elle aimait,  qui elle avait crit, elle, et
envoy l'expression de son amour...

Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner  Dinard. Un jour,
Chauffin leur proposa de partir  la recherche d'un autre endroit
o passer l't. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient
point les Albric qui dj recommenaient leurs chamailleries
intolrables; moi, j'tais retenue par mes enfants; mais ils
offrirent une place dans leur voiture  mon mari,  ct de
Chauffin.

Nous causmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me
dit:

--La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir
bien chang de figure: elle ne vous pouvantera plus, j'imagine?...

Je fus cependant pouvante. Je n'avais pas song  cette
consquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions:
mon mari, qui, dj, avant l'vnement, retournait chez ses
cousins, allait m'y retenir et recommencer  se leurrer d'espoirs,
 y prendre cette fivre troublante que donne le contact de la
fortune et de la fte. Et tout tait  recommencer.

J'avais bien senti, hlas! que je ne convertirais pas mon mari
 la vie modeste o toutes les joies ne peuvent provenir que de
l'intrieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir
de nos enfants, mieux valait peut-tre prolonger la duperie 
la lisire de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse
recul de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne
vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt
dont l'une, tout dernirement, m'avait tant alarme?... Hlas!
qu'tait mon influence et qu'et t ma volont la plus acharne,
mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entranait les
hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres  divertir
un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur
de mon rle en une pice o j'apparaissais, me semblait-il, comme
un fantme du pass. Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je 
faire ici?... Et le doute que j'avais sur ma propre valeur tait
plus effroyable que le sentiment de mon caractre tranger... Je
viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes
d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aeules au point de
faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais
je n'ai ni la simplicit, ni la rude foi de ma mre et de la mre
de ma mre qui leur ont pargn,  elles, de se demander jamais ce
qu'elles taient... Je tiens trop encore de leur intgrit pour
faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout 
fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hrit une
assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de
Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens
pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseign en votre
nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes
propres lumires sont insuffisantes!... Quel abme entre le ple
fantme que je fais et la figure de celles  qui je ressemble
encore!... Je ne doute point; mais dj je n'ai plus la foi qui
agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de
moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des
restes de cette foi candide et parfaite, je plis et je tremble
 la pense de ce que vaudra ma fille, leve par l'ombre que je
suis et dans une atmosphre cent fois plus hostile  la cohsion
de nos vieux atomes chrtiens, si rarfis, que ne le fut l'air
que j'ai respir!...




XXIV


Mon mari ayant accompagn ses cousins, je restai avec les enfants
 Neuilly, o nous devions attendre le commencement de septembre
pour aller  Chinon.

Une aprs-midi, alors que nous nous tenions dans le pavillon,
au fond du jardin, on sonna  la grille. Ma petite bonne, peu
faite aux usages, inaccoutume surtout aux visites, vint, sans se
presser, me dire qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait
pas voulu donner son nom et qu'elle avait laisse  la porte.

--Mais comment est cette dame?

--Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui doit se faire
reluquer encore... Il y a deux messieurs qui sont arrts plus
loin...

A quelques dtails complmentaires, je reconnus Emma. Mon
premier mouvement fut de ne pas la recevoir, mon mari me l'ayant
formellement interdit. Puis la pense qu'elle n'insistait pour
me voir pendant l'absence de son frre que parce qu'elle tait
malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond de Neuilly,
par la grande chaleur et sans voiture; je n'eus pas la duret de
la laisser repartir; je dis  la bonne de la faire entrer  la
maison, et j'allai la rejoindre. Il me semblait que je faisais
quelque chose d' moiti mal, d' moiti bien. Emma s'tait
conduite d'une faon qui mritait peu d'indulgence; mais, depuis
que j'avais souffert par l'amour, j'prouvais moins de rpulsion
que de piti pour les infortunes qui furent par lui roules comme
les galets par la lame de la mer.

Elle tait bien change, la pauvre Emma. Le jugement sommaire de
la bonne n'tait pas sans justesse. Emma, frappe par le mal des
annes, concentrait toute sa farouche ardeur  en combattre le
ravage; si ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille,
onduleuse, opulente sans excs, et cette bouche en grenade clate
qui vous donnait frais, au coeur de l't.

Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement
intresse; je m'attendais  ce qu'elle me tendt une main de
quteuse. Mais non! Elle avait avec moi, comme ds notre premire
entrevue, une certaine gentillesse perceptible malgr toute la
distance qui nous sparait; je ne lui tais pas antipathique;
elle me croyait seulement soumise  des moeurs antdiluviennes
et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure foi du monde
que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille dfroque, il ne me
resterait bientt rien. Elle me plaignit surtout,  la suite
d'un prambule embarrass et difficile, destin  aborder notre
situation diminue. Comme je lui disais que, loin de me trouver
 plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais au
contraire beaucoup plus  l'aise et menais une vie plus conforme 
mes gots, elle me dit: Allons donc!... en haussant les paules,
et je lus dans ses yeux qu'elle croyait encore  mon jsuitisme
invtr. Elle n'tait pas accessible  une autre conception du
bonheur qu' celle du plaisir uni  la fortune. Elle soupira
longuement. Il tait vident qu'elle avait des motifs personnels
de regretter que son frre n'et pas ralis ses brillantes
esprances; mais elle semblait me porter un intrt tout personnel
et compatir  mon sort. A cela, elle avait une raison que je
n'allais pas tarder  apprendre, malheureusement. Il existait
aussi entre elle et moi cette cloison qui spare les tres soumis
 des moeurs totalement diffrentes. Elle me jugeait avec autant
de compassion que j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne,
pour leurs amis ou pour Emma elle-mme. Emma me reprsentait
l'image, pousse  l'extrme, de ces moeurs dont l'amour est
le pivot et la loi unique et que je voyais opposes sans cesse
comme un progrs, comme une conqute, aux moeurs disciplines et
soumises  la contrainte morale. Je voyais en moi la gnration
arrache  ce vieux sol, inacclimate au nouveau, cherchant entre
les deux un introuvable compromis. Notre rencontre improvise,
dans cette pice de la petite maison de Neuilly, prenait pour
mon esprit confus, solitaire et trop dispos  rflchir, une
importance insouponne. Cette jolie femme un peu fripe et cette
bouche, restes de dsordre et de beaut, cela grandit tout  coup
devant moi. Les volets taient clos afin d'viter la chaleur; nous
causions dans l'ombre; je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux.
Emma se leva, se dplaa, pour se poser  contre-jour. Dans ces
mouvements, et comme mes allusions  quelques dtails matriels de
la maison introduisaient un peu de familiarit dans l'entretien,
Emma qui brlait d'arriver  ses fins, me dit qu'il fallait voir
les choses comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils
valent, que vivre dans les nuages tait idiot, et qu'enfin
c'tait tre une gourde que de prtendre faire d'un homme autre
chose que ce qu'il est.

J'allais prendre la balle au bond et m'apprter  mettre Emma hors
de chez moi, pour me traiter avec son sans-faon et son langage
de cabaret; mais c'tait elle qui, par ses mots un peu vifs,
venait d'ouvrir une porte par o elle expulsait enfin toute la
rancune amasse depuis des annes contre son frre ddaigneux,
et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je ne suis pas assez
initie au libre parler d'Emma pour reproduire ses termes; ils
jaillirent soudain comme les scories d'un cratre en ruption;
la lave bouillante se dversait  mes pieds; j'tais surprise,
ahurie, captive aussi par ce que m'apprenait ou m'invitait 
connatre une telle effervescence d'expressions. Je faisais, 
mesure qu'elle vocifrait, la part de l'exagration, trop aise 
discerner; mais Emma me citait des faits prcis et contrlables
qui, au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme les
douloureuses paves reconnues d'une maison croule. Mon mari,
au dire d'Emma, n'avait jamais cess de me tromper. La liaison
qu'il avait, avant son mariage, il ne s'tait pas donn la peine
de la rompre; elle n'tait ni srieuse, ni unique; il tait comme
tous ces messieurs; ils s'entranaient les uns les autres; les
plus riches avaient des matresses, les moins fortuns se fussent
crus dshonors de ne point faire comme s'ils en entretenaient
une, deux, parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'tait
acoquin, disait-elle, avec une femme dangereuse non par son
esbrouffe, mais au contraire son attitude range et son got de
thsauriser. Emma me la nommait, me donnait son adresse, me citait
le nom de l'enfant qu'elle avait eu rcemment. Achille a des
gots bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce n'est pas tant un
noceur, mais il lui faut pour le moins un faux mnage afin qu'on
ne se f... pas de lui dans le mtier.

Les sentiments les plus divers bataillaient en moi pendant ce
discours plein de fiel dont quelques gouttes videmment taient
destines  me faire souffrir. Ne vouloir pas en entendre
davantage! mais la curiosit, l'utilit d'apprendre me retenaient
attentive. Mpriser les mdisances, jouer l'indiffrence! mais
la rvlation me faisait un mal que je n'eusse pas souponn.
Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, d'amour; mais
j'avais pour beaucoup de ses qualits une estime dfinitive; et
j'aimais en lui le got qu'il avait eu de me choisir d'abord,
de me vouloir conserver ensuite conforme  un type de femme que
je juge le meilleur, indispensable  la vie,  sa continuation,
 sa prosprit, et le plus beau au jugement secret de notre
conscience; aussi,  cause de l'amour qu'il avait pour ses
enfants... Et il possdait un autre mnage! Il pouvait aimer un
autre enfant!...

--Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas la peine de se
fouler!...

Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils amicaux aux
rvlations dont elle venait de me frapper. Peut-tre, aprs tout,
tait-elle sincre et ne pensait-elle qu' me rendre service,
une fois sa vindicte exerce contre son frre. Son exemple
m'obligeait tout  coup  faire un retour sur moi-mme qui, depuis
que j'avais aim, concevais de l'indulgence pour les femmes
amoureuses, et,  cause de cela, uniquement, sans doute, m'tais
expose, aujourd'hui,  recevoir la visite, les rvlations et
les avis de ma belle-soeur Emma. Et, pensant  la faute de ma vie,
 la femme que j'aurais pu tre, en ce moment prcis, moi, si
des circonstances suprieures  moi-mme ne m'avaient sauve, je
n'eus pas plus de ressentiment contre mon mari que je n'en avais,
premire rflexion faite, contre Emma qui s'acquittait l, tout
simplement, de son rle de femme naturelle. Jugeant toutes gens et
toutes choses du point de vue assez bas o notre propre faiblesse
nous pose, nous ne pouvons qu'tre indulgents et dbonnaires; et
je vois bien que c'est cette tideur dbile que l'on nommera de
plus en plus la bont.

Emma, me jugeant difie comme elle l'avait voulu, se leva. Je
vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle cherchait un miroir.
Nous tions presque dans l'ombre; une glace, derrire la pendule,
ne se prtait que maladroitement aux soins de la coquetterie.
Je dplaai la pendule dont le balancier eut des palpitations
dsordonnes et je retournai au volet entrebill pour rouvrir
tout grand. Puis je revins derrire l'paule d'Emma afin de
m'assurer qu'elle se voyait suffisamment pour donner le petit coup
ncessaire  ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas
coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait par
hasard trs bon. Nos deux visages paraissaient accols comme en
un portrait de deux soeurs. Les marques dfinitives de l'ge me
frapprent aux alentours des yeux d'Emma, trop tendres, plisss
et poudreux comme l'aile de certains papillons gris du soir. Un
bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: j'avais dix ans
de moins qu'elle, mais mes cheveux blanchissaient, ce dont je
m'efforais depuis quelque temps de rire;  ct de cette femme
cramponne dsesprment  sa jeunesse et  sa beaut fuyantes,
pour la premire fois ma figure me parut creuse en dessous par un
travail de termite. Moi comme Emma, bon gr mal gr, nous avions
reu le coup d'aile insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des
ttes blondes et des brunes, tantt avec trop de hte et tantt
avec un retard bnvole, et en dplaant un air funeste qui tue la
fleur humaine.

Je me retirai presque aussitt, mais j'avais vu. Et la double
image offerte  moi par un hasard ne devait plus s'effacer de mon
souvenir, et elle devait contribuer, plus que mes mditations,
 m'clairer sur moi-mme. Mon visage, pour ainsi dire surpris,
et joue  joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un
gmissement sourd et dsespr, me parut, dans sa fltrissure
commence, porter la trace d'un sourire peut-tre ancien chez moi,
mais dont je n'avais pas saisi l'expression: le sourire d'un
tre attrist, mais le sourire de quelqu'un _qui sait l'existence
d'un trsor cach_... Emma contemplait les restes de sa richesse
dissipe; moi, crature aussi, femme comme elle, je souffrais
de mes ruines prmatures; quelque chose en moi,--oh! j'en
conviens!--pleurait la douce vie non savoure et trop phmre;
mais quelque chose en moi se riait des bonheurs communs et des
choses phmres... Emma avait got de folles annes et ne
concevait plus rien au del, sinon un prolongement artificiel par
le moyen de cabotinages sans relche exercs sur sa peau. En vertu
de quel merveilleux privilge est-ce que mes premiers cheveux
blancs me causaient, par-dessous ma mlancolie, une impression
d'allgement et suscitaient en moi un lan de vie renouvele? A
la minute, pour ainsi dire, o je venais de recevoir le choc de
deux des plus puissantes dsillusions, celle de la dure de ma
jeunesse et celle de la loyaut conjugale de mon mari, loin de
sentir un abattement, le voisinage d'une femme abattue mobilisait
mes rserves secrtes, mettait en branle, au fond de moi, toute
une arme d'nergies insouponnes, et je reconqurais en moi un
royaume qui ne doit pas prir.

En regardant encore Emma au grand jour, alors qu'elle allait me
quitter, je me souvins de l'tonnement que m'avait caus son
genre de beaut, lors de notre premire entrevue, et quand je ne
songeais  le comparer qu' celui de madame Du Cange. Ce que
nous tions convenues, jadis, au couvent, d'appeler la beaut
de madame Du Cange, c'tait une transfiguration de la chair par
le miracle de la force morale. Oh! que cela n'avait donc aucun
rapport avec le troublant assouvissement qui avivait et ombrait
les yeux de ma belle-soeur! De mme Charlotte de Clamarion, sans
avoir t jamais jolie, embellissait en vieillissant, parce que sa
vie s'enrichissait de jour en jour, tandis que chez Emma toutes
les sources dessches lui laissaient la face morne et dpite 
jamais d'un astre mort.

Emma ne comprit rien  la srnit que son exemple mme, par
contre-coup, m'inspirait. Elle me regarda  plusieurs reprises,
 travers sa voilette, pendant que je la reconduisais  la porte
de l'avenue. Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande
dception: l'tat dans lequel elle m'avait trouve l'tonnait;
celui o elle me laissait l'tonnait davantage. Elle n'tait
pas de sens trs fin; et surtout elle ignorait absolument cette
seconde nature qu'ajoutaient nos vieilles moeurs  la nature que
nous partageons avec toutes les btes humaines.

Je la vis s'loigner  pied, relevant sa robe sur ses petits
souliers dfrachis. Une portion de moi lui en voulait de ce
qu'elle tait venue faire ici; une autre, meilleure, prouvait
pour elle une grande et sincre piti.

Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, elle pouvait
vivre encore un nombre gal d'annes, et elle ne leur concevait
pas d'autre emploi que le regret impuissant et l'appel dsol,
dsormais ridicule, de l'amour!...

Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans la pice
o j'avais reu Emma, pousseter la poudre de riz seme sur le
marbre de la chemine, sur le bras d'un fauteuil et jusque sur
le tapis de la table, replacer la pendule en son beau milieu. Un
parfum demeurait dans l'atmosphre. Suzanne en entrant le happa
de ses petites narines si jeunes encore, s'arrta, et poussa une
exclamation qui prouvait que, dj, elle n'y tait pas insensible.

--C'est de trs mauvais got, lui dis-je. Nous devons sentir bon
par nos qualits, et cela suffit.

A sa mine indiffrente et aussitt distraite, je vis bien que
Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents
adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que
les parents n'y croient pas eux-mmes.

J'y croyais! J'eus mme l'impression soudaine d'y croire plus
ardemment que je n'avais jamais fait  aucun prcepte adress
 mes enfants! Et, simultanment, s'imposa  moi de nouveau
l'imprieuse ncessit de cette adhsion passionne aux vrits
morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous
voulons en communiquer la centime partie!...

Un lan irrsistible me poussa  ma chambre o je tombai  genoux
au pied de mon lit, comme autrefois: Mon Dieu! mon Dieu!... Mais
les mots qui s'adressent  Dieu, pour ne les avoir pas prononcs
tous les jours, mes lvres ne les retrouvaient plus. J'entendis
dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma
porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais ferm au
verrou. Suzanne cria:

--Maman, qu'est-ce que tu fais?

--Je prie le bon Dieu, mon enfant.

--Ce n'est pas vrai... tu pleures...

O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus
fort que nous!... Dans le moment o nous essayons de nous gonfler
pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui
nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine
de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchs l'accent de
l'auteur des _Penses_, son fils sublime: Nous aurons beau
faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrire...
Et pourtant lui-mme avait dit, inspir par l'amoureuse amiti un
jour: O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'lve
au-dessus de l'humanit!... Choix angoissant! entre le ciel et
la terre prendre parti! renoncer  l'enivrement du plus beau en
faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre  mi-cte, la plus
dure des rsignations!...

Tout  coup, un beau jour, je reconnus que, prcisment, cette
rsignation tant pour moi la plus dure, c'tait  celle-l qu'il
fallait me soumettre. Accepter la mdiocrit du monde, oui,
cela tait pour moi une tche plus ardue que de laver les pieds
des pauvres ou de bander les ulcres, comme faisait Charlotte
de Clamarion. Et quand j'eus rsolu d'accomplir cette tche
qui s'impose aux femmes de la bonne moyenne dont j'tais, il
me sembla que mon apptit de passion tait combl... Ma voie 
mi-cte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil
abattu, j'y roulais, embote en des rails d'acier que ma volont
avait tendus sur un plan; et je gotais  cet effort plus de
bonheur secret que je n'en avais prouv lorsque, dans mon
emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne.
Par la plus pre lutte que je pusse soutenir contre moi-mme,
je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais,
de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que
la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir
lmentaire; l'exprience me ramenait  mon point de dpart un
peu ddaigneusement abandonn dans la bourrasque que dchanent
les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour o je
marchais, ne discernais-je pas dj ces grandes voix, organes
mystrieux, chos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas
d'quivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique clbrait
la dignit de mon origine, la saintet de ma destine, et entre
ces deux relais, l'humble beaut de la vie que nous ne pouvons pas
changer. Faire les petites choses comme grandes  cause de la
majest de Jsus-Christ qui les fait en nous..., m'avait dit un
jour celui qui se plaisait  m'instruire si dangereusement!




XXV


Lorsque je retournai  Chinon, rsolue  ne plus faire de moi
qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet
oubli de moi-mme, dans cet adieu dfinitif  tous mes dsirs
personnels, dans ce renoncement mme  la joie de mieux faire,
une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne
devait plus jamais me manquer, je fis l'merveillement de tous par
la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun,
personne ne m'avait encore vue. J'tais inquite autrefois,
disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de
dsirer un objet chimrique, de rver  la lune! A la bonne heure!
On me trouvait, pour la premire fois, satisfaite.

Et la vrit m'oblige  dire qu'en face de ce bonheur rayonnant
de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de l,
personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseign la source
secrte de ma prsente flicit, qui ne chuchott:--les chos m'en
vinrent de toutes parts:--Elle aime!... elle est aime!...

1910, 1911, 1912.


FIN


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2011-0-12.





End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by Ren Boylesve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***

***** This file should be named 51225-8.txt or 51225-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51225/

Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)

Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

