The Project Gutenberg EBook of Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat
Ratu, by Marcel Mltzer

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Title: Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat Ratu

Author: Marcel Mltzer

Illustrator: Raynolt

Release Date: February 8, 2016 [EBook #51149]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE ***




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  La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
  mineures.




  AVEC LES POILUS

  Maman la Soupe
  et son chat Ratu

  [Illustration]

  Texte par Marcel MLTZER
  Illustrations de RAYNOLT

  R. ROGER et F. CHERNOVIZ, diteurs

  95, Boulevard Raspail, PARIS




  _Il a t tir de cet ouvrage
  26 exemplaires sur papier imprial du Japon, numrots de I  XXVI._




[Illustration: AVEC LES POILUS.

Maman la Soupe
et son chat Ratu.]




I. _La fume qui miaule._


GRISATRE et morne, la plaine s'tendait sous le ciel maussade: il
ne restait plus rien du village; tout tait en miettes sur le sol,
croul, brl, pulvris. Par-ci, par-l, un pied de table, une cage
tordue, un fragment d'assiette, attestaient que ce dsert avait t
habit. Deux soldats, venus en reconnaissance, examinaient si leurs
camarades, posts plus loin, trouveraient quelques ressources parmi ces
ruines.

--Regarde, Fiquet, dit l'un d'eux,--lis ce qu'il y a sur cet criteau
tomb par terre.

Et Fiquet, un tout jeune fantassin blond et rose, lut  haute voix:

[Illustration]

--Au Rendez-vous des Rigolos.

--O sont-ils, les rigolos? Tout le monde a fui sous le bombardement,
et les pauvres gens ne devaient pas tre gais!

--Viens t'en, Roblin, dit Fiquet, nous ne trouverons rien ici: tout
est bien mort!

--Attends!--Vois donc cette petite fume qui monte l-bas!...

--Ce sont des cendres de l'incendie, qui s'teignent...

--La fume vient par ici: a sent la soupe!

--La soupe? penses-tu?

--Oui, mon vieux, la soupe, et la bonne soupe aux poireaux et aux
pommes de terre. a me donne faim!

--C'est qu'il y a un bout de temps qu'on n'a mang chaud!

--a n'est pas naturel de sentir la soupe aux poireaux, l o il n'y a
personne!--Allons voir!

Ils s'approchrent, et furent stupfaits: la fume miaulait.

--Nous devenons fous! dit Roblin.

--Mais non, reprit Fiquet. Derrire ce tas de moellons, il y a des
marches qui doivent descendre vers une cave. Et dans cette cave, il y
a...

--Il y a un chat qui fait sa soupe! continua Roblin en riant.--Allons
lui demander notre part!

Les deux jeunes gens trouvrent au bas des marches une porte dlabre,
entrebille, qu'ils poussrent: une brave femme tait accroupie devant
un petit feu, allum entre trois pierres supportant une marmite, d'o
s'chappait la bonne odeur. Un trou  la vote laissait monter la
fume, et donnait un peu de jour  cet humble refuge. L'on y voyait un
grabat dans un coin, quelques hardes, et, ronronnant, faisant le gros
dos, se frottant aux angles, un chat noir, frmissant d'apptit, et
glissant vers la marmite des regards attendris.

La vieille femme avait tourn son visage vers les soldats:

--Bon! c'est des Franais! dit-elle.

--Bien sr! dit Roblin.--On n'est pas des Boches!

--Dame! reprit la femme,--en entendant descendre les marches, je
me demandais qui allait entrer: amis ou ennemis? mes enfants ou mes
assassins?

--Vos enfants?

--Tous les soldats franais sont un peu mes enfants. Je suis une
vieille maman dont les deux fils ont t tus ds le dbut de la
guerre. Tous les soldats allemands sont donc mes assassins.--Voyez ce
qu'ils ont fait de mon pauvre village!

--Pourquoi y restez-vous?

--A quoi bon fuir? Pour sauver quoi? Je ne suis plus bonne  rien. Je
n'ai plus rien. Autant finir ici, parmi les ruines de ma maison, o
sont ns mes enfants.

Le chat semblait avoir compris. tait-ce un peu de soupe qu'il
sollicitait? tait-ce pour rappeler  la bonne vieille qu'elle n'tait
point toute seule, et qu'il lui restait un ami? Toujours est-il que,
debout sur ses pattes de derrire, s'appuyant de ses pattes de devant
au bras de sa matresse, il lui frottait le menton de sa petite tte
intelligente et caressante.

--Oui, tu as raison, j'ai encore un compagnon!... Allons, finis, tu
vas me jeter par terre!--C'est un pauvre chat qui est venu se rfugier
auprs de moi; et l'on vit comme on peut, tous les deux, de ce qu'on
trouve en glanant parmi les dcombres.

--Il a faim!

--Et vous aussi, pas vrai, les petits gars? Je vais faire la part 
trois.

--A quatre!

--Oh! moi, j'ai dj djeun.--Asseyez-vous sur ces escabeaux: la
soupe est cuite.

En mangeant, l'on causa. Roblin, Fiquet avaient chacun leur cuelle
fumante, le chat vidait sa soucoupe, et la bonne femme raclait le fond
de la marmite, o ne restait plus rien, pour n'avoir pas l'air d'avoir
donn son dner. Elle considrait affectueusement ses invits, dont
l'apptit la ravissait.

--Tout de mme, Madame, vous tes bien bonne, et votre soupe aussi!
dit Fiquet.

--a me fait plaisir qu'elle vous rgale!

--Vous n'avez pas peur de rester ici, toute seule?

--Peur de qui, de quoi? Tout peut bien m'arriver, j'ai vu le pire.

--Enfin, vous allez avoir un peu de socit: nos camarades ne sont pas
loin, et peut-tre que nous pourrions nous mettre  l'abri dans les
caves de ce village, comme vous l'avez fait.

--D'autant mieux que pour vous, il sera facile de tirer parti des
bouts de bois, des tuiles, des ardoises et des pierres, qui sont
l tant qu'on en veut. Et puis il y a la source; et puis un peu de
charbon; et puis...

--Mais c'est  vous, tout a! Vous n'allez pas tout nous donner!

--Eh bien! puisque c'est  moi, je veux partager.--Allez chercher vos
camarades!

--Alors,  tout  l'heure, Madame.

--Pas Madame!--Appelez-moi maman: Maman la Soupe, puisque c'est ma
soupe qui vous a attirs.--Et vous, comment vous appelez-vous?

--Roblin, Jean-Jacques.

--Et vous?

--Albert Fiquet.

--Des parents?

--Moi, dit Roblin, j'ai mon pre et ma mre, qui sont tablis
quincailliers  Orlans, et j'ai deux soeurs, et un frre qui va 
l'cole...

--Et vous?

--Moi, je n'ai personne. dit Fiquet.

--Tu... tu n'as personne?

--Non. Mes parents sont morts quand j'avais trois ans. On m'a mis 
l'orphelinat. Puis j'ai travaill pour tre menuisier, et la guerre est
venue. Voil.

--D'o es-tu?

--De pas loin d'ici: Saint-Aubier.

--Eh bien, Albert, si vous voulez tre bien gentil, dit la brave
femme, la gorge un peu serre,--puisque tu es menuisier, tu me
raccommoderas ma porte.

--Avec plaisir, maman Bonne-Soupe!--A tout  l'heure!...

Et maman Bonne-Soupe, en haut de son petit escalier, regardait
s'loigner Fiquet et Roblin, tandis que le chat noir, assis  ct
d'elle, regardait, lui aussi, s'en aller les soldats...

[Illustration]




[Illustration]

_II. Le baptme de Ratu._


PEU  peu, les ruines se ranimrent: on entendit rire; l'odeur du caf,
du rata revinrent rder  heures fixes sur le champ des dmolitions. Du
sol, on voyait surgir des gaillards allgres, bien dcoupls, auxquels
la vie en plein air avait donn le mme ge, la mme vigueur, la mme
bonne mine, la mme courageuse srnit. Les poilus s'improvisaient
charpentiers, maons, couvreurs, les uns reprenant leurs anciens
mtiers, et les autres faisant de bonne volont leur apprentissage.
Partout rgnaient une activit jeune et gaie, et les chansons
d'atelier. Les pantalons bleu horizon, les chemises de flanelle, les
chandails de laine tricote mettaient parmi les dcombres les couleurs
vives de grandes fleurs, depuis que toute une compagnie cantonnait dans
les caves.

[Illustration]

Maman la Soupe avait conserv ses deux htes: Fiquet et Roblin
s'taient tablis dans une cave adjacente  la sienne, avec quelques
camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave
femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle
nourriture, mais les soldats bnficiaient de fins rgals, car leur
cuisinire se rvlait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon
bleu.

On la voyait partir le matin, ds patron-minet, avant le rveil.
Naturellement, le chat l'accompagnait, avanant d'un air
prcautionneux, ttant le terrain d'une patte prudente et flairant avec
dfiance. Quand mre Soupe commenait ses recherches, se penchant ici,
disparaissant l, il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les
fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village,
mais l'oeil sagace de la mre Soupe, habitue aux atres, savait
retrouver exactement l'endroit o avait t l'armoire aux conserves
de l'picerie Gros-Jean, et dcouvrait encore quelques botes de
sardines sous un tas de moellons. Ici, o fut la boulangerie Legendre,
des petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et l
o s'tait leve la mercerie de Mlle Fafelle, quelle utile rcolte
d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars
dmunis de tant de choses essentielles!

Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre
vieille, quelques petits coups de patte presss, aussi inutiles que
bien intentionns. Mre Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un
air enchant, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de
s'tre acquitt d'une tche difficile.

A leur retour, tout le chantier s'arrtait de travailler pour acclamer
les deux compagnons: elle, tenant cachs dans son tablier on ne
savait quels trsors, et lui, trottant allgrement, l'air triomphant,
comme s'il savait  la conqute de quelle provende merveilleuse il
participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa
part de toutes les bombances.

Bref, si Ratu semblait le petit gnie des ruines, mre Soupe tait
la providence de la compagnie, aidant  tous, toujours serviable et
maternelle. Mais son prfr tait Fiquet. Cet enfant sans mre et
cette mre sans enfant se comprenaient  merveille, et jamais Fiquet
ne s'tait senti chez lui comme auprs de ces trois pierres dans une
cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu.

... Qu'il n'avait jamais eu?--Un jour, en revenant d'un de ses voyages
de dcouvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de
Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et
les yeux bleus se regardaient mystrieusement.

--Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc  te dire, Fiquet, qu'il m'a
fauss compagnie?

--Oh! il est revenu pour voir si le pot-au-feu cuisait bien. Et puis
je l'ai appel, et il a saut sur mes genoux. C'est drle...

--Qu'est-ce qui est drle?

--Quand il me regarde comme cela, il me semble que j'ai dj eu un
chat, qui veillait sur moi, quand j'tais petit, en me couvant de ses
yeux jaunes! Comme a a l'air savant, un chat! Je me souviens que celui
qui me gardait me faisait un peu peur, je le sentais tellement plus
vieux que moi!--C'tait comme un grand-pre sorcier. Il me paraissait
songer: Je ne dis rien, mais je sais tout.--Je croyais qu'il lisait
dans ma petite tte toutes mes penses, et je me tenais bien sage,
sous le regard dor, sans oser bouger, sans chercher  sortir de mon
berceau, sans vouloir jouer avec les allumettes, sans m'intresser au
sucrier...

--C'est qu'il y avait un chat chez tes parents.

--Sans doute, mais je ne m'en souvenais pas. Tout cela me revient peu
 peu. C'est votre Mimi qui rveille le temps oubli, en ronronnant sur
mes genoux.

--Et moi aussi, en te voyant l, il me semble que le pass est encore
vivant. Mon cadet tait blond comme toi, et l'an, de dos, avait ta
carrure. Mon petit Albert, je ne sais pas ce qui arrivera par la suite,
mais il a fallu que tu passes par ici, o je me croyais dj morte,
pour que mes fils me soient un peu rendus. Quel bonheur que Minet ait
miaul, et que tu aies vu ma petite fume!

Mais cette accalmie dans la tempte tait trop douce pour pouvoir
durer. Un matin, le bombardement des Allemands reprit, et le village
reut tant de projectiles, qu'il fallut s'enfouir au plus profond des
caves. Sans doute les uniformes bleus avaient t reprs. Puis, la
pluie de feu cessa, sans cause, comme elle avait commenc.

--Vous ne pouvez plus rester ici, dirent les soldats  maman la
Soupe. Vous devez savoir o ont t vacus les habitants du village.
Connaissez-vous le chemin?

--Je connais tout le pays; j'allais acheter les oeufs dans les fermes
avec ma petite carriole: mais je ne veux pas m'en aller.

--O est votre carriole?

--Je l'ai donne avec le bourriquet  ma voisine, qui avait  emmener
trois marmots et sa vieille mre paralyse.

--Il faut donc partir  pied.

--Si je dois mourir, j'aime mieux que ce soit avec vous.

--Mais nous n'allons pas rester ici. a va chauffer. Il faut vous
mettre en sret.

--A quoi bon?

--Je vous en prie, maman! dit doucement Fiquet en prenant la main de
la mre la Soupe. Il n'avait rien dit jusqu'alors, mais sa voix fit
tressaillir la pauvre femme.--Puisque j'ai une maman, continua Fiquet,
je veux, il faut qu'elle s'en aille  l'abri.

[Illustration]

--Pour quoi faire?

--Pour m'attendre, comme font les autres mamans.

Alors, la mre Soupe ne rsista plus.

--Et Mimi? reprit-elle,--voudra-t-il me suivre? Vers quoi vais-je
emmener cette malheureuse bte?

--Laissez-nous-le. Avec nous, il aura toujours sa part de rata;--il
est dj habitu  moi, et quand nous partirons aussi, je le mettrai
dans ma musette.

--Tu veux emmener Mimi  la guerre?

--Pourquoi pas? il me serait bien utile dans les tranches, o il y a
tant de rats!

--Et puis, mon petit Albert, je n'ai pas autre chose  te donner!

--Ce sera le chat de l'escouade. D'abord, c'est un poilu comme nous!

--Allons, faites-en un chat de guerre!

--Mais Mimi, c'est un nom trop doux pour aller  la guerre. Il faut
lui donner un autre nom, plus poilu, moins velout!

--Appelez-le Tue-rats, dit la mre Soupe, puisque ce sera son mtier.

--a ne sonne pas  son oreille: Tue-rats! Tue-rats?--Il ne tourne
pas la tte.--Tue-rat! Rat-tu! Ratu! Ah! il a entendu!--Ratu! il vient!
il veut bien de ce nom-l.--Mimi, c'est son petit nom pour les dames,
et Ratu, son nom poilu. Vous tes tout de mme sa marraine de guerre!

[Illustration]

--Allons, Mimi, viens que je t'embrasse une dernire fois, en
t'appelant de ton nom pour les dames!... Soignez-le bien!...

La mre Soupe prit son chat par les pattes de devant, et l'embrassa
affectueusement sur ses deux petites joues. Le chat se laissait tirer,
puis flairant une larme sur la joue ride de sa vieille amie, il ouvrit
tout grands les yeux, et la considra longuement, d'un regard presque
humain, qui semblait tcher de comprendre le sens mystrieux d'une
larme et d'un adieu.

Et pesamment, se sentant lasse d'avance du chemin qu'elle allait
parcourir, mre Soupe prit son tablier nou aux quatre coins et
contenant tout son bagage. Elle se sentait bien triste de quitter  la
fois tout ce qu'il lui restait  aimer dans la vie: la place o elle
avait vcu, lev ses fils, et le pauvre chat, compagnon de misre, et
les bons soldats qui l'avait rconforte de leur jeunesse courageuse,
et le petit Albert Fiquet, pour qui elle se sentait une me de maman,
parce qu'il ressemblait un peu  son cadet...

--On va vous accompagner, la mre, et porter votre ballot.

--On va vous faire escorte le plus loin possible!

--Avec Ratu!

--Prenez garde qu'il ne vous chappe, mes enfants, pour venir avec
moi! Mieux vaudrait peut-tre le tenir enferm.

--Oh! dit Fiquet, il comprendra bien. Je vais lui mettre une petite
ficelle.

Et toute l'escouade conduisit la mre Soupe jusqu' la lisire du
bois. On ne pouvait aller au del. Toute l'escouade voulut l'embrasser
et dfila devant elle, y compris Ratu au bout de sa ficelle, tenue
par Albert. Aprs quoi, tout le monde se mit en ligne pour la voir
s'loigner, devenir si petite sur la route, et disparatre l-bas,
l-bas...

Alors Ratu, qui s'tait assis, et, comme les camarades, regardait s'en
aller la bonne vieille,--Ratu se releva, flaira le vent, leva la tte,
et cria distinctement:

--Marraine! Marraine!

--V'l qu'il parle,  cette heure? dit Le Kerkellen, un Breton que
l'intelligence du chat avait toujours trouv mfiant.

--a, dit Fiquet, c'est vrai qu'il a dit Marraine.

--Ratu qui parle! se chuchota-t-on dans l'escouade, avec
merveillement.

[Illustration]

--Un chat qui parle, c'est pas naturel, reprit Le Kerkellen. Il est
trop malin pour une bte. Il est plus rus que la moiti d'un homme.
C'est du demi-monde que ce chat-l.

--Marraine! Marraine! interrompit la petite voix enroue, la petite
voix trange de Ratu, toujours lanant son appel plor vers l'horizon.

--Quel chat! dit Le Kerkellen,--il trouve qu'on oublie trop tt la
pauvre bonne femme, qu'on ne voit dj plus.

--Tu as raison, Ratu! dit tout bas Fiquet.--Que va-t-elle devenir,
toute seule, dj vieille, par les routes? Il me semble que c'est maman
qui est partie, et pourtant je ne sais pas ce que c'est qu'une maman.

--Allons, les gars, rentrons au cantonnement, s'cria le caporal
Bigeois, a va tre l'heure de l'appel!




[Illustration]

_III. Ratu dans la tranche._


BIENTT la compagnie dont Ratu tait le plus bel ornement, gagna le
front, s'avanant par degrs, et s'installa dans les tranches de
premire ligne. Ratu fit toutes les marches, sagement install dans la
musette de Fiquet. Quand il avait faim, ou voulait voir le paysage, il
criait: Marraine, et Fiquet dboutonnait un bouton de la musette, pour
que Ratu passt sa petite tte noire. Il tait alors commode de lui
donner sa part, garde sur le repas de la veille, ou de le distraire un
peu, en lui caressant la nuque. Les soldats avaient compris que le mot:
marraine, n'tait pas spcialement rserv  la mre Soupe. C'tait un
cri d'appel. Dans le langage chat: Ma-rr-aine, signifie: O es-tu?
Viens donc! et exprime aussi bien la dtresse que l'amiti inquite.
Pour Ratu, Marraine, c'tait Fiquet, quand Fiquet n'tait pas l, mais
c'tait aussi le djeuner, quand le djeuner tardait un peu trop.

Quand on se fut install dans la tranche, Ratu y prit bien vite
ses petites habitudes: il savait grimper le long du clayonnage de
branchages tresss, qui tapissait les parois, pour aller explorer les
environs. Et un jour toute l'escouade fut en moi, car Ratu ne rentrait
pas. Les guetteurs furent pris de regarder dans leurs priscopes, et
de guetter, en mme temps que les Allemands, le retour d'une petite
tache noire, si chre  la 2e escouade.

--Le voil! s'cria quelqu'un.

--Il va se faire tuer, il galope vers nous sans se cacher derrire les
buissons! Il n'utilise pas les accidents de terrain, comme le veut la
thorie du service en campagne!

--Tu en vois, toi, des buissons et des accidents de terrain? Tout est
hach entre les boches et nous. Il n'y a qu' courir vite, et Ratu s'en
acquitte bien: Regarde comme il trotte!

[Illustration]

--C'est gal! Si les Boches le voyaient!

Les Boches l'avaient vu: quand Ratu tait bien prs d'atteindre sa
tranche, une balle fit jaillir la terre tout  ct de lui...

Ratu s'est arrt net. Il tend l'oreille, regarde l'endroit o la
balle est tombe; il ternue, gratte un peu la terre, fait son petit
besoin,... et se remet  trotter, la queue en l'air. Et dsormais Ratu
n'eut plus peur de rien.

Il avait reu le baptme du feu, ayant eu l'honneur d'une balle,
spcialement tire pour lui.

Dans la tranche, on tait dans la joie. Le sang-froid de Ratu, son
mpris pour le danger flattaient l'orgueil de tous ses compagnons
d'armes.

--Croyez-vous qu'il est brave! s'criait le caporal Bigeois,--sous
les balles, au nez des Boches, il fait ses petites affaires avec
tranquillit! Quel Ratu!

--Mais regardez donc, caporal! qu'est-ce qu'il nous rapporte dans sa
gueule?

Ce que c'tait?--C'tait un bouchon de bouteille de Champagne, que
Ratu rapportait au pril de sa vie, de la tranche boche. Il le dposa
firement aux pieds de Fiquet, attendant les compliments, qu'il avait
conscience de n'avoir jamais mrits comme ce jour-l.

Ce fut un clat de rire qui l'accueillit.

--Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?

--Il trouve que nous parlons trop haut, si prs des Boches, dit Le
Kerkellen;--il nous apporte un bouchon pour nos bouches!

--Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre ct, ils bouffent des
bouchons en guise de rata!

--Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous
ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend
ce qu'il peut: chez les Boches o a pue, il a reconnu  l'odeur ce
bouchon franais d'une bouteille franaise de vin franais, vole dans
une cave franaise, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le
reste!

--Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!

C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en
voulut pas  ses amis d'avoir t si longs  le comprendre. Mais
c'tait un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons:
Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui
fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilits,
car Ratu tait sensible aux intonations mignardes. On s'amusa  lui
faire chercher et rapporter des pommes de terre,  peine enfouies,
qu'il dnichait, d'abord dans la tranche mme, puis un peu plus loin.
Bref, Ratu comprit vite que les lgumes valaient mieux, pour nourrir
hommes et chats, que des bouchons, mme de Champagne. Bientt, il
rapporta, de lui-mme, de belles patates, parfois des carottes ou
des navets, qu'il trouvait on ne savait o, dans les anciens champs
de culture abandonns sous les balles. A chacun de ses retours de
promenade mystrieuse, il dposait triomphalement aux pieds de Fiquet,
son butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer
barbels.

Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11e vint faire une scne
affreuse  la 2e escouade: il avait vu Ratu lui drober une carotte!

--V'l qu'il tire des carottes comme un homme, s'cria Bigeois, plus
fier qu'indign.--Quel carottier que notre Ratu!

[Illustration]

La 2e escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement
une carotte  la 11e, pour que les choses se passassent honntement,
et pour faire taire les rcriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier
tait rancunier, et se retira en grommelant  l'adresse de Ratu des
phrases vindicatives, o il tait question d'un certain chat voleur de
lgumes, qui pourrait bien un jour, par reprsaille, cuire avec les
carottes qui l'intressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lcher
les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que
Ratu feignit de ne pas comprendre.

Bien pis: la cuisine roulante prparant les repas pour la section,
faisait partie de la 1re escouade, pas trs loigne de la 2e, et le
cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit camarade 
quatre pattes. Ce n'tait pas un monstre sans coeur comme son collgue
de la 11e. De temps en temps, principalement aux heures des repas, on
entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu connaissait
bien:

  --La mont'ras-tu
      La cte, Ratu?
        Ta ra ta ta
      T'auras du rata!

Et un peu aprs venait le second couplet:

  --L'auras-tu,
        Ratu
      Ton rata?
        Ratu,
      Que fais-tu?
        Ratu,
      Que fais-tu?...

Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait
ainsi:

  --Et Ratu
        Rata
      Son rata!

D'habitude, ds les premires paroles, Ratu galopait vers la cuisine de
la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la
voix perante du mchant cuisinier de la 11e, ajoutant  la chanson une
strophe bien inquitante:

  --Turlututu!
    Plus de Ratu!
  Qui qu'a vu Ratu?
    Plus de Ratu,
      Car de Ratu
  J'ai fait du rata!

Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches taient
de bonne prise, qu'il tait permis de ramasser les lgumes dans les
champs, mais point dans les tranches franaises?

--Vois-tu que ce cuistot de malheur nous chipe notre Ratu!

--Gare au cuistot, en ce cas!

--Il ne faut tout de mme pas nous battre entre nous,  deux pas de
l'ennemi.

--Nous n'en sommes plus  deux pas, puisqu'on est maintenant en
troisime ligne.

--a n'en serait pas plus joli de nous battre entre Franais. Il faut
trouver un moyen de protger Ratu, mme quand il s'loigne de nous.

A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dgringolant
le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, tait-ce une pomme de
terre? cela semblait bien lourd!

--Quand je vous le dis, s'cria Le Kerkellen, qu'il comprend
tout!--C'est une fuse d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu
que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...

--Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.

--Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de
terre?

--Alors quoi? dit Roblin,--il veut une bague?

--Presque!--Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identit en
aluminium, pour que la 11e escouade et les autres voient bien, s'ils
l'attrapent, qu'il est  nous, et ne puissent pas dire que c'est un
chat perdu, un chat sans famille et sans dfenseurs!

Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut
grave cette inscription, sur les deux cts de la plaque:

            RATU                                LES COPAINS
      CHAT DE GUERRE                            SONT PRIS
  1er POILU A LA 2e ESCOUADE              DE NOUS RAPPORTER RATU,
  3e SECTION, 3e COMPAGNIE                      S'IL SE PERD.
      168e D'INFANTERIE                        NOUS RPONDONS
          SECTEUR 48.                            POUR RATU.

On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et
de ficelle artistement tresss; ce rouge, l'clat de l'aluminium
bien poli, donnaient beaucoup de piquant  la physionomie dj si
spirituelle de notre petit hros. Sans doute crut-il que sa parure
l'autorisait  tout? il dut continuer  rder autour du cuistot de
la 11e, car la rumeur courut que des piges raffins avaient t
dresss... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y
laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprme de
son mpris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut tre vacu et mis au
repos pendant un mois.

Je ne vous parle point des combats homriques que Ratu livra
aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranches: son
nom l'obligeait  en exterminer des quantits, et Ratu faisait
consciencieusement son mtier, en honnte chat franais. Il ne cachait
point son orgueil lgitime, quand il voyait tales  ses pieds ses
victimes de la nuit. Il avait alors tout  fait l'air de la panthre
noire du Jardin des Plantes, rduite  une taille plus commode pour
voyager dans une musette. En multipliant les hcatombes, Ratu rendait
 ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le
remercier, par des gourmandises et des flicitations, qu'il acceptait
avec ravissement.

Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, tait installe
dans une ferme dmolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait
install sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades
dormaient sur le sol, embosss dans leurs couvertures ou leurs sacs
de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages
flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint
s'installer auprs, regardant fixement monter la flamme et voltiger
les tincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac?
Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'tait veill: il avait vu la
silhouette noire de son ami se dtacher comme une ombre chinoise sur la
clart du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet
crut se voir en sentinelle,  la porte du hangar... Que gardait-il? Le
drapeau, le foyer, un chat?...

Et dans son rve, des voix tranges prirent la parole:

  _Le feu._

  Je suis le feu qui danse et qui rpand la joie.
  Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forts,
          Dj les hommes vnraient
          L'alerte flamme qui rougeoie
  Et rtit le repas longuement espr.
  Cet tre des aeux, foyer rudimentaire
          Fait de trois pierres sur la terre,
          Dj pour eux tait sacr.

  _Le chat._

  Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumire
  Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron
  Se marie en sourdine aux chansons coutumires
          De l'eau qui bout dans le chaudron.
  Que les traditions sont pour moi vnrables!
  La pierre du foyer est tout mon horizon;
  Un culte habite seul mon coeur impntrable:
          L'amour fervent de la Maison.

  _Le drapeau._

  Au-dessus des hameaux, en le calme du soir,
                De modestes fumes
  Qui semblent s'vader d'agrestes encensoirs,
                Emportent, rsumes,
  Les intimes vertus des honntes logis...
                Que de forces morales,
  Efforts quotidiens d'humbles coeurs largis,
                Montent dans ces spirales
  Vers l'arc-en-ciel sacr fait de nos trois couleurs!
                Vous tes rassembles,
  Ames de mon pays, franches comme des fleurs,
                Dans ma vaste envole!
  En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus,
                Souriants et svres,
  Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux
                Persiste et persvre.
  Le pass merveilleux dont vous tes issus
                Palpite dans mon aile,
  O mes fils!--Dfendez le glorieux tissu
                De la France ternelle!

  _Le soldat._

  Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi
  Tout ce que j'aime vit et bouge,
  Je te donne mon beau sang rouge
  Comme les tuiles de mon toit.
  Je te donne mon me blanche
  Comme la neige aux champs frileux.
  Je te donne mon rve bleu
  Comme le ciel d'un beau dimanche.
  Je me consacre et j'obis
  A l'orgueil d'tre un point infime
  De ta trame ardente et sublime,
  Drapeau vivant de mon pays!

[Illustration]




_IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat._


TOUT de mme, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre chocolat,
dit Le Kerkellen.

--D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1re escouade qui
se charge de nous faire parvenir notre part, rpondit Fiquet.

--Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voil
dans cette tranche-abri, creuse dans le sol et isole de tout, on
nous oublie, et la 1re escouade s'approprie notre chocolat.

--Si quelqu'un allait le rclamer?

--Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici  la tranche de la 1re
escouade, et c'est un chemin en terrain dcouvert. Les cuistots nous
laissent bien vivre sur nos botes de conserves. Ils viennent de temps
en temps nous apporter une pice de viande, mais on voit que le trajet
n'est pas sr,  la raret de leurs visites.

--C'est justement quand on ne voit gure les cuistots qu'on aurait
besoin de chocolat.

--Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de la
1re escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et va tous
les matins faire son tour du ct des fourneaux roulants. Il pourrait
porter un mot d'crit.

--Veux-tu tre notre chat de liaison, Ratu? demanda le caporal.

[Illustration]

Ratu rpondit par un petit miaulement bref qui, assurment, tait un
consentement.--Donc, sur une feuille arrache  son calepin, le caporal
crivit:

Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez
de chocolat disponible, aux poilus de la 2e escouade. Sign: Caporal
Bigeois.

Et le lendemain,  l'heure o Ratu avait coutume d'aller faire sa cour
intresse  son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec
une pingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut
fixe autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts
de ficelle, rattachs ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette
devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier.

Ratu fit un peu la grimace en se sentant dguis en saucisson;
mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grces
persuasives, on lui dit tant de: Petit Ratu par-ci, de mon beau Mimi
chri par-l, en lui grattant la tte, le menton, la nuque, qu'il
comprit fort bien, quand on le dposa sur ses quatre petites pattes au
seuil de la sape, au bord du boyau de tranche, en tournant son museau
vers l'abri de la 2e escouade, il comprit que c'tait l qu'il devait
aller, comme  l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable,
portant sur son dos cette musette qui d'habitude tait au contraire son
moyen de transport et son hamac de route. Rsign, Ratu lana un coup
d'oeil un peu ddaigneux vers ses amis, comme pour dire:--Que c'est
bte, les hommes!--Enfin, si a les amuse de me voir courir en pyjama,
je peux bien faire a pour eux!--Et puis il se mit  trotter comme un
lapin...

Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de
chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les vnements, en fumant
stoquement les pipes, dans la tranche-abri.

Soudain, on entendit un petit miaulement: c'tait Ratu! On le vit
bondir par l'appel d'air, un peu mouill, mais alerte et les yeux
brillants.

--Ah! les cochons! s'cria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et
ils ont gard la musette!

--Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attache  son
collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit tre la
musette et le chocolat. Cela a d se dtacher en route. Tirons sur la
ficelle et le chocolat viendra.

Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd tait assez
malais  attirer par la prise d'air:--Faut croire qu'il y a beaucoup
de chocolat! disait Le Kerkellen en se lchant les lvres.

Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un norme pied militaire,
chauss d'un effrayant brodequin hriss de clous.

--Quel drle de chocolat!

--Quelle ide de l'avoir mis dans une chaussure!

--C'est pour qu'il ne soit pas mouill!

Mais aprs le pied venait une jambe, interminable, entortille de
bandes molletires, et puis on ne sait quoi de bouffant, de dchir,
d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et aprs ce pied, cette jambe,
ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe,
un autre paquet de chiffons...

--C'est un poilu qu'ils nous envoient!

[Illustration]

--C'en est un de la 1re escouade, qui vient lui-mme, par politesse,
nous apporter le chocolat!

--Et il s'est attach  Ratu pour tre sur de ne pas perdre son guide!
Il doit avoir la musette et le chocolat!

Patatras! D'un seul coup, en dmolissant les bords de la prise d'air,
un corps gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de
terre et les touffes de gazon!

Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde
poussa un cri de colre:

--Un ngre!

--C'est a, le chocolat qu'ils nous envoient?

--Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du ngre, puisqu'ils
sont soldats comme nous!

--Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?

Le ngre roulait de gros yeux effars; il semblait craindre quelques
horions:

--C'est li!--dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrire, le
considrait avec son air le plus srieux.

--Quoi lui?

--Li, griot! Li sorcier! Li tir ficelle pour mener Fafandou.

--Quoi, Fafandou?

--Niodagal-Imob-Fafandou-Khorompoli-Djarab...

--Qu'est-ce que c'est que tout a?

--a, c'est a!--rpondit modestement le ngre en se dsignant
lui-mme.

--Oh! flte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme
chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les ngres.

--Colala?

--Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!

--Pauvre Colala!

--D'o que tu viens?

--Guet-n'dar.

--C'est ton patelin? O que tu prends a? C'est du ct d'Alger?

--Sinigal.

--C'est chez les Turcs?--demanda Bigeois qui n'tait pas trs fort en
gographie. Mais Colala rptait obstinment: Sinigal! Sinigal! avec
mlancolie et enttement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son
histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'tre.

--C'est gal! dit Bigeois, ils ont du toupet,  la 1re escouade, de se
dbarrasser sur nous de leur ngre!

--C'est srement un tirailleur Sngalais qui s'est gar, et qui erre
de ligne en ligne,  la recherche de son dtachement d'indignes!

--Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut.
C'est un protg de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela
qu'il nous l'a amen.

Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit
museau de la figure du Sngalais, qui, terrifi, n'osait bouger,
pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et
un air un peu dgot.

[Illustration]

--N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un
ngro comme toi!

--Li sorcier! Li connatre chemins! Poilus l-bas pas bons; pas
vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!--Pauvre Colala!
pas mang beaucoup!

--C'est a! Ratu nous amne du monde  dner quand on l'envoie
chercher de quoi bouffer!--a doit avoir toujours faim, un grand corps
comme a, et il comptera sur notre ordinaire!--Enfin, tu auras ta part
aussi, puisque Ratu t'a invit!

--Li, chef? demanda Colala avec respect.

--Je te crois! C'est le gnral!

Prcipitamment, le grand diable noir pouvant, se mit debout, fit le
salut militaire au petit diablotin noir assis par terre, qui ne le lui
rendit pas, et l'escouade clata de rire. Alors le bon Colala se mit 
rire aussi, de toutes ses dents blanches, soit qu'il et compris qu'on
se moquait de lui, soit qu'il ft content de voir qu'on l'accueillait
avec gat.

Et c'est ainsi que la 2e escouade se passa de chocolat, mais acquit un
camarade de plus.




[Illustration]

_V. Ratu fait des prisonniers._


Un jour, le caporal Bigeois, Ratu, Fiquet, Roblin, Le Kerkellen et
les autres poilus de l'escouade, taient alls faire une patrouille
en avant des tranches de premire ligne.--Selon son habitude, Ratu
trottinait, tantt  ct de l'un, tantt  ct de l'autre: il suivait
de l'oeil le vol des mouches, et semblait humer avec plaisir l'odeur
de l'air o dj perait un peu de printemps. Les soldats marchaient
silencieusement, scrutant du regard le moindre pli de terrain, et
sondant de leurs baonnettes les creux du sol envahis de ronces, o
quelque Allemand aurait pu se mettre en embuscade.

[Illustration]

--Il est temps de rentrer, dit le caporal Bigeois.

--O est donc Ratu? demanda Fiquet.

Pas de Ratu! On l'appelle, sans pourtant trop lever la voix, car on
est  proximit des lignes ennemies: on s'attend  le voir surgir de
derrire une motte de terre, ou bondir hors d'un trou d'obus:... Rien
ne bouge. Pas de Ratu.

[Illustration]

--Bah! s'crie Bigeois, voulant rassurer ses hommes dont le morne
silence prouve l'inquitude,--c'est l'heure de la soupe, Ratu nous a
devancs vers la tranche; nous allons le trouver attabl  sa gamelle.

Pas plus de Ratu dans la tranche que par les champs. Ce jour-l, la
gamelle parat bien amre, et les parties de cartes sont sans intrt.
On tend l'oreille  chaque instant, croyant toujours entendre de loin
un petit miaulement bien connu, qui veut dire: Me voil!--Mais Ratu
ne revient pas!

[Illustration]

Or, je puis vous dire o est notre ami le chat de guerre, et  quelle
besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela
ne soit pas trop ragotant, aller dans un petit poste allemand.--L,
trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur
dtachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser
bouger, car leurs compatriotes se sont replis en arrire de leurs
lignes, les laissant isols, presque  la merci des Franais.

Ils ont grand' faim. Leur mauvais pain s'puise. Ils parlent tout bas,
de peur qu'une patrouille franaise ne les entende. Bientt ils n'ont
mme plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, farouches,
attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?--Il faudrait quitter ce
trou, o, somme toute, on est  l'abri. En les voyant dguerpir, les
Franais les cribleraient de balles: ce serait la mort certaine. Mieux
vaut rester l. D'ailleurs,  quoi bon rejoindre leur rgiment, si
orgueilleux au commencement de la guerre, si las aujourd'hui? O sont
les hymnes triomphales du dbut, les grandioses bombances dans les
villages incendis, o l'on tait  la fois ivre de vin, ivre de la
certitude qu'une victoire colossale et immdiate attendait les matres
du monde?--Aujourd'hui, les matres du monde ont l'oreille basse. La
lutte se prolonge, chaque jour la victoire est plus lointaine: tous
les compagnons de la mobilisation ont t tus. On a recul. On se
cramponne au sol, mais c'est pour n'tre pas chasss; on est mme bien
fatigu de se cramponner; on n'en a presque plus la force: mal nourris,
on n'ose plus croire aux belles paroles que les chefs jettent d'un air
hargneux. Ils prtendent qu'on est victorieux partout, sur tous les
fronts. Alors, pourquoi sont-ils si furieux, pourquoi recule-t-on,
ayant de plus en plus faim? Quand on est victorieux, la guerre est
termine; la guerre dure, c'est donc qu'on n'a pas la victoire, que
les chefs mentent, que l'on ne peut plus croire  rien. Les lettres
du pays ne parlent que de misre, de famine, de fusillades dans les
rues. Reverra-t-on jamais la petite salle  manger o la bire et
la choucroute taient si succulentes, o il tait si doux de jouer
des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que la femme et les
enfants coutaient merveills! O batitude cleste! Dlicatesses!
Charcuteries!...

--Miaou!

--As-tu entendu? dit Fritz, en allemand, naturellement.

--C'est un chat qui miaule! rpond Karl.

--Si on pouvait l'attraper, continue Hans, a ferait un bon civet,
avec de la gele de groseille.

--On n'a pas de gele de groseille! soupire mlancoliquement Karl.

--Mais on a le chat.

--On ne l'a pas non plus.

--Essayons de l'attraper. Je vois son nez, l-haut, entre deux
feuilles de bardane.

--Petit ange, douce petite fleur du bon Dieu! Viens voir tes amis
bien gentils! chantonne Hans doucement, de sa voix la plus cline et
la plus engageante, en tendant son reste de pain moisi vers Ratu.

[Illustration]

Ratu saute dans le petit poste. Pour le laisser s'approcher, les
soldats s'cartent du pain pos sur le sol.

Ratu sent le pain. Cette odeur lui semble abominable, presque
inconvenante. Il se met  gratter autour du pain, et le cache
pudiquement.

--Qu'est-ce qu'il croit donc que tu lui offres! demande Fritz.

--C'est pourtant du pain KK! rpond Hans, tonn.

--Il est bien difficile!--Nous en mangeons, nous!

--C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme
il est rbl!

--Il va faire un bon civet, mme sans gele de groseille! dit Hans,
empoignant en guise de matraque un norme piquet  fil de fer barbel.

--Pas si vite! s'crie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une
plaque d'identit?

--Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.

--Es-tu sot, pour un Pomranien!--Si on le mange, a nous fera un seul
bien petit repas de demoiselle, pour trois affams que nous sommes:
juste de quoi nous rveiller l'apptit; et nous aurons encore plus faim
aprs ce suave morceau dlicat, cette friandise!--Tandis qu'en ne le
mangeant pas...

--Ne pas manger ce chat! s'crirent Hans et Fritz avec indignation.

--Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitu au
monde: son collier, sa mdaille, son aspect de prosprit le prouvent,
et plus encore sa familiarit. Voyez comme il s'est assis devant nous,
comme il nous regarde svrement, sans avoir peur de nous: il connat
les soldats.

--Eh bien? Nous le connatrons aussi, quand nous l'aurons mang!
reprit Hans en clatant d'un gros rire d'ogre.

Karl haussa les paules et fit comme s'il n'avait pas
entendu:--Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est crit sur sa
mdaille. Pour tre si bien nourri dans cet endroit o il n'y a plus de
civils, c'est qu'il est adopt par des soldats. S'il l'tait par des
Allemands, il serait dj mang. Il est donc avec les Franais, qui ont
tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-l
est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas tre comme lui?--Eh
bien, nous n'avons qu' nous rendre, et tous les jours, jusqu' la fin
de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des
bons choux franais. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule
pauvre petite gibelotte de poupe, pour trois Pomraniens?

--Voil une ide splendide, Karl! s'crirent Hans et Fritz en extase.

--Seulement, on serait prisonniers! ajouta Hans.

--Prisonniers gros et rouges,  l'abri du 75, ce n'est pas tre
prisonniers! rpondit Karl.

--C'est tre heureux comme dans le ciel! gazouilla Fritz.

--Et puis nous serions srs de revoir un jour les buffets de nos
salles  manger!

--Mais comment nous rendre? Vois-tu qu'on se trompe de ct,
et qu'on retombe entre les pattes de Herr lieutenant Otto von
Schlassenkornenflth, qui nous brlera la cervelle pour n'avoir pas
rejoint plus tt!... Il nous faudrait un guide pour trouver les
Franais!

--Le voil! dit Karl.

Il s'tait approch de Ratu, qui, mfiant, trouvant bien oses les
normes mains qui prtendaient le toucher, avait sorti ses griffes et
lev sa patte, regardant droit dans les yeux Karl interloqu.

Karl, pour ne pas mettre en fuite le chat, et tout son espoir avec lui,
se contenta de lire la plaque d'aluminium:--2e escouade, secteur 48
s'cria-t-il,--c'est crit en franais!--Puisqu'il est venu jusqu'ici,
il saura bien retrouver ses patrons. Nous le suivrons quand il sortira,
d'assez prs pour ne pas le perdre, d'assez loin pour ne pas le gner,
et en nous dissimulant le plus possible!

Ratu en avait assez, d'entendre parler allemand. Il s'tait lev,
flairait un peu partout, d'un air dgot. Les trois soldats se
laissaient renifler sans oser bouger, puisque Ratu tait le secours
providentiel qui pouvait les sauver  jamais. videmment, ils
risquaient de recevoir en route des balles franaises ou allemandes,
mais ce n'tait qu'un petit moment  passer, qui serait suivi
d'innombrables gamelles dbordantes de graisse, dgustes en scurit!!!

Ratu terminait son inspection. Il regarda vers le chemin qu'il avait
pris pour descendre dans le petit poste,--et d'un bond, fut dehors...

Fiquet, Bigeois, Roblin et les autres soldats taient bien tristes,
sans leur petit compagnon, dont l'intelligence et les gambades
faisaient la joie de la tranche. Comme il leur manquait!

--Te rappelles-tu, Roblin, qu'il prdisait le temps sans jamais
se tromper? Quand il passait sa patte derrire son oreille en se
dbarbouillant, on tait sr d'avoir de la pluie. O est-il, notre
pauvre petit baromtre?

--Et comme il jouait bien  Colin-Maillard! On mettait les masques
contre les gaz asphyxiants, et il savait toujours reconnatre son
Fiquet, malgr sa figure de carnaval! C'tait un si bon garon de chat!

Fiquet ne quittait plus le priscope qu'il s'tait fabriqu avec des
bouts de bois et des cassons de miroir. Il regardait, mais comme soeur
Anne, ne voyait rien venir.

Tout  coup, il frmit:--Qu'est-ce qui nous arrive l???--Tout le
monde regarda.--a m'a bien l'air de Boches qui font kamarades, mais
devant, il y a quelque chose de noir qui trottine!...

--C'est lui! dit Bigeois.

--C'est notre Ratu! s'cria Le Kerkellen,--Je vous le disais bien
qu'il tait trop rus pour se laisser prendre! Au lieu d'tre pris,
c'est lui qui prend!

--V'l qu'il fait des prisonniers,  cette heure!... Ratu a fait des
prisonniers!!!--Cela courut de tranche  tranche, passa par les
boyaux de communication, gagna les postes d'coute, et je crois bien
que sur toute la ligne du front, de Belgique en Alsace, on sut la
prouesse de Ratu.

C'tait vrai. Ratu revenait vers la tranche, sa tranche, la queue
en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, dsarms, les bras perdment
levs.--Parfois il se mettait sur le ct de ses hommes, comme un
petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un oeil narquois, ou bien
il s'arrtait, afin d'avoir le plaisir de les voir dfiler devant
lui, puis reprenait le galop et se remettait  leur tte. Les trois
Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce
lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient
s'empcher de penser:--Jusqu' leurs chats qui sont plus fins que
nous!

Je vous laisse  deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu:
C'taient des prisonniers de qualit! Des prisonniers de chat, on n'en
voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien
restaurs, on les emmena  l'arrire, et on ne les revit plus. Mais ce
fut le plus srieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de
toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre.

--Une croix de guerre en sucre d'orge? rpondit le capitaine.

--Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.

--coutez, mes enfants, c'est dj bien joli pour un chat d'avoir t
propos pour la croix. Tenez, je l'invite  djeuner, et il aura une
pte d'honneur, il aimera mieux a!

--a n'empche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien mrite.
C'est tout de mme trois Boches de moins de l'autre ct. C'est bien
travaill pour un chat.

--Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrire.

Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'tait un
joujou en zinc, pour colier, mais on fut pourtant bien fier,  la
2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu,  ct de sa plaque
d'identit.

Ratu se laissa dcorer avec une charmante modestie, et parut amus du
petit tintement que faisait sa croix contre sa mdaille; tintement
dont il sut bientt jouer. Ses amis se disaient: Il est content,--il
s'ennuie,--il veut sa gamelle!--selon que le drelin din din tait
allegro, ritenuto, ou agitato.

Les ptes d'honneur se succdrent durant de longs jours, car
chaque escouade tint  offrir la sienne,--si bien que Ratu, le
hros du secteur, le poilu des poilus, en et quelques glorieuses
indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre.

[Illustration]




_VI. Le concert et l'attaque._


ON tait au repos, dans un petit pays  trois kilomtres des lignes.
Aprs s'tre bien lav, aprs avoir raccommod les vtements, et crit
beaucoup de lettres, on commenait  s'ennuyer. Donc, un concert fut
improvis, dans une curie encore un peu debout. On mit des planches
sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit
l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne ddaignrent
pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu,
il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise
de souffleur, et la reprsentation sembla l'amuser prodigieusement,
d'aprs les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention.

[Illustration]

Quant aux artistes, leur troupe fut recrute parmi toutes les bonnes
volonts: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec
un vieux rideau glan je ne sais o, un peu de farine, du charbon et
de la brique pile, se faire la tte et la souquenille classiques. Il
jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'quilibriste, et
toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit  valser sur la pointe
d'une baonnette.--Une petite revue fut joue par deux comdiens: l'un,
garon d'accessoires  la Comdie-Franaise, et l'autre, lectricien
du thtre Bobino: une marraine de poilu, enleve par ordre du Kaiser,
lui tait amene pour qu'il l'interroget sur le moral de la France.
Les rponses de la marraine flottaient entre Corneille et Cambronne. Sa
toilette tait superbe: un panier empanach de poireaux pour chapeau,
elle talait sur les cerceaux d'une cage  poulets, les bergers et les
bergres d'une vieille toile de Jouy, jadis courte-pointe, devenue robe
d'une suprme lgance.

[Illustration]

[Illustration]

Ensuite, des athltes en caleons firent de mirobolantes acrobaties,
et vint le tour des chanteurs. Les uns savaient chanter, les autres
ne savaient pas. Ils eurent tous normment de succs. Les refrains
taient rpts en choeur, c'tait magnifique.

Le bon Colala tint absolument  tre du concert:--Moi, savoir chansons
Sinigal! Beaux chansons! Beaux tam-tams! Bamboulas jolies!--Pour
se mettre en costume national, il voulut se dshabiller. On lui fit
comprendre qu'il ne pouvait pas mettre le costume complet, par respect
pour les officiers. Alors il s'affubla de restes de plumeaux, se fit un
jupon de mouchoirs  carreaux obligeamment prts par les camarades, et
prenant pour tam-tam une vieille bassine, il commena une interminable
chanson indigne, entrecoupe de Kou, toubabs! (bonjour, blancs!) et
de danses tranges, pitinements rythms, accompagns de cris stridents
et moduls. La commre ne put se tenir de lui faire vis--vis, et la
bamboula devenait frntique et gagnait les spectateurs, quand,  la
porte de la grange, un soldat parut, un peu ple, et s'cria:

--On vient de tlphoner: les Boches attaquent, les ntres demandent
du renfort!

Tout le monde bondit au dehors: le Kaiser, le clown, les acrobates, la
commre, Colala, Ratu, les officiers, le public, chacun regagnait sa
cagna, prenait ses armes, son sac, et se harnachait tout en courant.
Je vous assure qu'on ne perdit pas de temps; comme on tait, on
vola au secours des camarades: les athltes tchaient de remettre
leurs pantalons en marchant, Colala s'efforait de sangler son sac
qui glissait sur sa peau nue, la commre oubliait qu'elle avait des
poireaux sur la tte, et le bras du Kaiser avait repouss. Quant au
clown, il criait:--Les Boches vont me prendre pour le cholra, je vais
leur fiche la frousse, rien qu'avec ma figure de massacre!

D'un saut, Ratu avait pris sa place de combat dans la musette de
Fiquet. Il ouvrait de grands yeux, s'tonnant, puis s'inquitant de ce
qu'il entendait: quels bruits tranges volaient de toutes parts, quels
coups sourds ou dchirants faisaient sauter son coeur? Pourquoi Fiquet
ne s'arrtait-il pas de courir? C'tait dsagrable d'tre secou si
longtemps. Fallait-il avoir peur de ce tintamarre, ou se rassurer?
Peut-tre tait-ce le concert qui continuait. En somme, le principal,
pour Ratu, c'tait d'tre avec Fiquet, tout contre lui, entours des
camarades de l'escouade, dont il reconnaissait les voix:

--Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus,
et des vrais! Haut les coeurs et vive la France!--Cela, c'tait le
caporal Bigeois qui le criait.

  --Kouli, Kouli, panpan,
      Timl, boum boum,
      Vilains Kapouts, vl Colala!
      Boum boum, pan pan, zig, zig!

Cette chanson bizarre, c'tait Colala qui la chantait. Ces rires
nerveux, ces fragments de la Marseillaise: Le jour de gloire est
arriv!... tout cela, bien sr, c'tait la suite du concert, on
continuait  s'amuser. Mais pourtant, ce qui exasprait sa curiosit de
chat, c'taient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements,
roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches
de lui. Quelles nues d'oiseaux horribles, quelles btes innombrables
et froces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme
ininterrompu?

La curiosit est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre
les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire:
toutes les capotes des camarades galopent, emportes par un lan
vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baonnettes, les
musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et l-dessus volent des
reflets inconnus, des clairs rouges, des clarts jaunes, des nuages de
fume grise, ou rousse, ou noire...

[Illustration]

Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a clat, si
prs de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons
et se cramponnant aux vtements de Fiquet, lui grimpant le long du dos:
Ratu ne se sent plus en sret dans son abri de toile, mieux vaut tre
le plus prs possible du petit matre, qui saura bien dfendre son
Ratu, en cas de danger. Et voil Ratu sur le sac de Fiquet, solidement
agriff,  l'toffe? au cuir?  la chair? Ratu ni Fiquet n'en savent
rien: Ratu se sent bien plant, et la joue et l'oreille de Fiquet le
rassurent beaucoup. Il ne peut s'empcher de le tmoigner, en poussant
tendrement son petit museau contre cette joue et cette oreille, et,
vraiment oui,... en commenant un timide ronron!--Mais, badabom,
z--m, que peut tre un pauvre ronron dans la bataille! Les bruits
sont tels que Ratu ne sait plus de quel ct couter; ses oreilles
tournent perdument dans toutes les directions, comme des girouettes
affoles: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents qui
sifflent, foudres qui tombent, Ratu carquille ses yeux pour voir les
tres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne plus,
il est  moiti aplati entre le sac et le casque, dilatant les disques
de ses yeux d'or, et ses oreilles tantt couches d'pouvante, tantt
tendues vers une dtonation, toute proche.--Rrrra-boum!--Cette fois,
c'est atroce! c'est trop prs! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce qu'il
fait, dsaronn par la commotion, il a saut, ou est tomb
du sac, puis effar de se trouver au milieu des jambes qui courent,
de ne plus voir que des bandes molletires, et des gros souliers
qui vont l'craser, il veut fuir ces pieds menaants, quoique amis,
qui ne s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet:
partout des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine
de se sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est
remont sur son sac, les ongles dans les paules de Fiquet, qui ne
s'aperoit de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu ple,
il s'aperoit que son odeur a chang, il sent la fivre. Ratu n'ose
plus le caresser du bout de son nez. Ratu est intimid, car il entend
un rle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme trangles,
les paroles de tout  l'heure, que Fiquet n'a cess de murmurer:--Le
jour de gloire est arriv!...--Ratu devient plus calme, puisque Fiquet
chante. Les oreilles de Ratu, peu  peu, renoncent  tourner,  couter
d'o viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et
puis, Fiquet, quoique ple, quoique les dents serres, quoique sentant
la fivre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est berc d'un trot rgulier
qui le rconforte, il se sent en scurit comme un cavalier confiant en
sa monture.--Les explosions par trop rapproches lui font bien encore
un peu tendre l'oreille, tourner la tte, mais quand il y en a deux en
mme temps, l'une  droite et l'autre  gauche, Ratu ne cherche plus
comme tout  l'heure,  voir partout  la fois, il ne bouge plus, et
regarde devant lui, sans broncher, la fume qui s'accumule...

[Illustration]

Hlas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien prs de
devenir un hros, c'est quand l'attaque est repousse, quand les ntres
vont dpasser la tranche allemande, hors de laquelle les survivants
s'enfuient perdus, c'est au moment admirable o l'on ne voit plus
devant soi que les dos gris des ennemis dtalant comme des livres,
c'est  ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie,
si l'on continue  vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si
l'on en meurt,--c'est  ce moment suprme que tout  coup, Fiquet et
Ratu ne savent plus rien: une marmite a clat, l, contre eux; il
n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranch brusquement.
Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien.
Plus de Fiquet. Quant  Ratu, il bondit au hasard, sans plus de
raisonnement qu'un jouet remont. Il voit passer quelque chose qui
court, pour tre emport par cette chose qui court, il s'y cramponne
sans comprendre  qui il s'attache, et soudain se trouve juch sur le
sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde
tranche allemande, un groupe de Boches qui se rendent, pouvants,
blesss, extnus, sans savoir  quoi ils se rendent, tellement est
extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage  moiti nu,
coiff de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis
qu'au-dessus de sa tte apparat l'autre tte encore plus noire, encore
plus sauvage, d'on ne sait quel tre dmoniaque et hriss, dont les
yeux de hibou lancent des clairs...

Pour la seconde fois, Ratu fait des prisonniers, mais cette fois, c'est
avec l'aide de Colala.




[Illustration]

_VII. Ratu retrouve Fiquet._


APRS avoir refoul les Allemands bien au del des lignes dont ils
taient partis, aprs avoir nettoy et retourn leurs tranches, on
s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient
 l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit 
Colala:--Qu'est-ce que tu as l, sur le dos?--Cette loque noirtre,
ratatine sur le sac, c'tait Ratu, comme diminu de volume; Ratu tait
rest accroch  Colala, qui l'avait rapport sans s'en apercevoir. Le
pauvre chat avait les yeux  demi ferms, sa langue pendait un peu.
On le crut mort. On le dtacha du sac avec prcaution. On lui lava le
museau. Il n'tait qu'vanoui. C'tait un petit coup de sang comme en
ont souvent les chats noirs,  la suite de trop fortes motions.

--Li pas mouri? demanda Colala avec angoisse.

--Tu l'aimes donc,  prsent?

--Ratu ami Colala. Ratu mont sur Colala pour faire prisonniers.
Colala pas kapout! Ratu ftiche, port bonheur  Colala!

Peu  peu, Ratu revenait  lui; il tourna languissamment la tte,
lcha son museau qu'on avait mouill, ouvrit tout grands les yeux, et
miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit 
crier:--Marraine! marraine!

--a n'est plus la mre Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son
cri pour dire: O es-tu? viens vite! C'est Fiquet qu'il rclame, et
le pauvre gosse a disparu!

--Marraine! marraine! criait toujours dsesprment Ratu.

Il se leva du coin o il tait couch, se mit  sentir attentivement
les bandes molletires de Colala, puis  flairer le sol tout autour de
lui, comme cherchant une piste, s'loignant peu  peu du groupe de ses
amis.

--O va-t-il? demanda Bigeois.--Viens donc, mon Ratu! viens donc!
marraine! marraine!

--Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire.
Li sentir ngre, li chercher place o saut sur Colala, place o perdu
Fiquet, li pas bte.

--C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est
pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le
faire.

Ratu explorait le sol ravag. Il retournait vers les tranches d'o les
Franais s'taient lancs. Souvent il s'arrtait, respirant longuement
une touffe d'herbe brle, ou le trou creus par une explosion,--puis
trottait vite pendant quelques instants, et s'arrtait encore,
hsitant... Parfois il humait longuement une place trs dvaste,
tchant visiblement de dmler l'cheveau embrouill des pistes
laisses par les combattants.--On se gardait bien de le troubler. On
l'observait de loin, silencieusement.

Soudain Ratu devint immobile, et se mit  miauler Marraine vers ses
amis, non plus avec dsespoir, mais sur un ton triomphal;--puis il
repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hsitation,
s'loignant toujours vers l'arrire.

--Il a dcouvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!...
Vous verrez qu'il le retrouvera! dit Bigeois.

Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creus par une grosse marmite a
boulevers tout le sol. Le terrain a saut en gerbe, puis est retomb
par masses normes. Ratu, flairant le sol, se met  faire un cercle
autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit o il s'est arrt tout 
l'heure, o il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus
loin, elle se perd l, dans le sol boulevers.

[Illustration]

Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout  coup il s'arrte,
et se met  creuser prcipitamment. La terre vole sous ses griffes
et l'entoure d'un jaillissement bruntre. Il creuse, il fouille, il
disparat dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore,
puis reprend sa besogne avec une hte fbrile, dsespre... Sous sa
patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe
couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette
touffe d'herbe, c'est une mche des cheveux blonds du pauvre enfant,
enterr sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes,
et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue  fouir bien
doucement, pour ne pas blesser le visage ple qui merge peu  peu du
sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent
pas la mort.--Dvotement, tendrement, de sa langue rpeuse, Ratu lche
la figure de Fiquet, souille de terre; il le dbarbouille de son
mieux, et enfin, se met  hurler de toutes ses forces, vers les quatre
coins de l'horizon:

--Marraine! marraine! marraine!

[Illustration]

Il voit passer tout l-bas des capotes bleues. Il part comme un trait.
Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en
faisant ronron, en les poussant avec son petit front.

--C'est Ratu! dit un des soldats.

--Qu'est-ce qu'il nous veut?.

--On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!

En effet, Ratu s'est remis  trottiner vers l'entonnoir o gt Fiquet.
Il s'arrte de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet 
marcher.

--Srement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a
besoin de nous.

--Suivons-le; ce n'est pas une bte que ce chat-l. Il sait bien ce
qu'il veut dire.

Les brancardiers achevrent donc ce qu'avait commenc Ratu. Au poste
de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle,
on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprims du petit
Fiquet. Il revint  lui, et vit Ratu qui lui lchait la main, assis 
ct de son brancard, mais cette main tait inerte, insensible, morte.
Fiquet avait le bras droit si massacr par une balle, qu'on l'vacua 
l'arrire. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne quitta pas
sa place coutumire, dans la musette de son ami.

[Illustration]

Aux arrts, les dames qui distribuaient aux blesss du caf chaud
et des gteaux, s'tonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa
cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il
disait seulement: Il m'a sauv la vie, en caressant la petite tte de
son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi
beaucoup de succs dans les gares.

Il avait laiss sa renomme grandissante  la ligne de feu. Ratu,
chat de guerre, tait devenu clbre, et tout le monde faisait
honte au cuisinier de la 11e escouade, qui avait voulu le mettre en
gibelotte.--En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauv la vie  son
poilu! Un chat dcor de la croix de guerre, ayant fait,  lui seul,
trois prisonniers boches, et en ayant ramen quinze, un jour qu'il
tait  cheval sur un Sngalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!...




[Illustration]

_VIII. Ratu  l'ambulance._


ENFIN, Fiquet tait parvenu  la ville o sa blessure devait tre
soigne. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais
Ratu s'tait mis  ronronner,  se frotter  ses jambes en faisant
une petite mine si drle, si fute, que le Major n'avait pas pu lui
rsister. Les dames de la Croix-Rouge avaient t touches de ses
aventures, et mme les infirmiers le trouvrent charmant, ds qu'ils
eurent apprci sa politesse et sa propret.

Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on
voulut loigner Ratu: il poussa de tels cris de dsespoir qu'il fallut
le ramener, car Fiquet s'agitait et sa temprature montait:--Il sera
bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre
o il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.

Ratu s'installa donc sur la planchette  mdicaments, au-dessus de la
tte de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opration,
semblable  un sphinx de marbre noir, divinit protectrice des
interventions chirurgicales. Ce fut  peine s'il rpondit, sans bouger,
par un faible miaulement plaintif, au gmissement que ne put retenir
Fiquet, au moment le plus pnible. Mais quand la balle fut extraite, et
que l'infirmire la dposa, bien lave, sur la couverture, Ratu d'un
seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se
mit  la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet,
revenu  lui, n'eut qu' dire doucement:--Ratu, rends-moi ma balle!
Apporte la balotte!--et Ratu obissant prit la balle dans sa petite
gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, l mme o il l'avait
prise.

Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une
lettre. Ratu, ds qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tte
contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait
de mre Soupe.

[Illustration]

L'excellente femme s'tait rappel l'adresse militaire de Fiquet, et
lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupfaction
de Fiquet en apprenant que mre Soupe habitait la rue voisine de
l'ambulance. C'tait d'ailleurs tout simple: civils et blesss tant
vacus vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans
le mme faubourg paisible d'coles et de couvents.--La lettre de mre
Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet
au secteur, et revenant  son point de dpart, pour runir deux amis si
prs l'un de l'autre.--Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mre
Soupe, qui bientt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son
lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu tait dj dans ceux
de sa Marraine, dont il embrassait le cou avec ses petites pattes,
lui mettant son bonnet de travers et l'empchant de courir  Fiquet,
qui riait d'un oeil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au
chevet d'Albert: ce tout jeune homme si ple dans son lit blanc,
tait-ce un poilu? Ce n'tait plus qu'un bien petit gars! Pour la
premire fois, ils se sentaient unis par leur rciproque tendresse,
sans que rien gnt leur motion: Ratu, assis en rond sur les genoux de
mre Soupe, faisait semblant de dormir, par discrtion, en ronronnant
de batitude.

Mre Soupe fut attache  l'ambulance, comme raccommodeuse de linge.
Elle apportait son ouvrage dans le jardin, o Fiquet venait s'asseoir
avec Ratu; et de douces heures coulaient.

Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blesss, leur
apporter des friandises, crire les lettres de ceux qui ne le savaient
ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre  crire de la main
gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit tait dsormais inerte.
Madeleine, c'tait le nom de la jeune fille, faisait exprs d'tre
plus maladroite que son lve, et l'on riait beaucoup, autour de
l'encrier.--Cependant, Mme Gerneron, la tante de Madeleine, causait
avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine
tait orpheline, ses parents lui avaient laiss une importante
entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en
qualit de grant, et de tuteur de Madeleine,--mais il se faisait
vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospre...

Tout prs des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait
maintenant la lecture  tout un cercle de blesss. Sa voix claire
montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats
l'coutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en apert.
Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il tait assis  ct d'elle, et
baissait les yeux. Ratu, pos en face de la lectrice, coutait aussi
les tendres vers de Franois Coppe:

  ...Tandis que vous parliez avec tant de douceur,
      Tout  coup, j'ai rv vaguement d'une soeur,
      Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile
      O l'intime bonheur loin des regards s'exile,
      La petite maison que voilent les lilas,
      Pour la premire fois je me suis senti las!...




_Apothose._


Un beau jour, on vit sortir d'une glise de la ville o se termine ce
rcit, un bien trange cortge nuptial:

La charmante petite marie tait au bras d'un soldat, porteur de la
croix de guerre. C'taient Madeleine et Albert.--Derrire eux venait
un bon vieux Monsieur, M. Gerneron, accompagnant la mre Soupe, en
chle tapis. De dessous son chle, sitt qu'elle fut hors de l'glise,
bondit quelque chose de noir au bout d'un ruban bleu. C'tait Ratu, qui
s'tait tenu si bien cach pendant la crmonie, que nul ne s'tait
dout de sa prsence. Mais Fiquet pouvait-il se marier sans Ratu? Ratu
avait bien mrit d'tre de toutes les ftes, aprs avoir pris part 
toutes les preuves!

Mme Gerneron venait ensuite avec le caporal Bigeois, permissionnaire.
Et enfin, comme garon d'honneur, le gigantesque Colala, galement
permissionnaire, riait de toutes ses dents, escortant une toute petite
fille, cousine de Madeleine, rouge d'orgueil d'avoir un si sensationnel
cavalier.

Le reste du cortge tait compos du major, des dames de la
Croix-Rouge, des amis de Madeleine et de la famille Gerneron.

  ANCIENNE MAISON GERNERON,
  FIQUET, GENDRE ET SUCCESSEUR,
  ENTREPRENEUR DE MENUISERIE.

Telle fut l'inscription que l'on put lire dsormais au-dessus de la
porte des rserves de bois o Madeleine avait jou pendant toute son
enfance. Fiquet, rform, se servait  prsent habilement de sa main
gauche. M. Gerneron, et le vieux contre-matre, qui avait, lui aussi,
connu Madeleine toute gamine, prenaient en amiti le brave petit
Albert. C'tait un chef bien jeune pour une si importante maison. Mais
on l'initiait peu  peu au train-train de la besogne coutumire, et
Fiquet rvlait une intelligence et une comptence professionnelle,
que l'on n'et jamais pu lui souponner, tant donns son ge et sa
modestie.

[Illustration]

[Illustration]

Dans le petit jardin de la menuiserie, quand il faisait beau temps, on
dressait la table. Naturellement, maman Soupe et Ratu n'avaient pas
quitt Fiquet. On vivait en famille. Les abeilles voltigeaient autour
des roses trmires, donnant l'exemple de l'allgre travail rgulier.
La France tait enfin paisible et l'Europe pacifie. Les annes
passrent: des berceaux s'taient ajouts  ce petit cercle de gens
heureux. Ratu, chat de guerre en retraite, gotait un repos glorieux,
sous les lauriers de la menuiserie, mais bien souvent il oubliait
son ge, pour courir comme un fou autour des balles et des lapins
mcaniques, afin de faire rire les bbs de son bien-aim Fiquet: les
vieux militaires ont toujours ador les petits enfants!

  Les plus humbles labeurs font la France plus grande:
            Nos devoirs scrupuleux
            Sont la modeste offrande
  Dont le trsor s'unit aux plis rouges, blancs, bleus.
            O coeurs de la Patrie,
            Avec idoltrie
  Tendons tous nos efforts ainsi qu'on tend des fleurs
  Vers l'arc-en-ciel sacr fait de nos trois couleurs!

  Marcel MLTZER.




  TABLE

                                                      Pages.

     I. La fume qui miaule                                5

    II. Le baptme de Ratu                                10

   III. Ratu dans la tranche                             17

    IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat      29

     V. Ratu fait des prisonniers                         34

    VI. Le concert et l'attaque                           42

   VII. Ratu retrouve Fiquet                              50

  VIII. Ratu  l'ambulance                                55

  Apothose                                               60

[Illustration]





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chat Ratu, by Marcel Mltzer

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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
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www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
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displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
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works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
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you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
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the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
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to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
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(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
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1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
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contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org

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