The Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume 28, by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours familier de Littrature - Volume 28
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: July 15, 2015 [EBook #49446]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE



  Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn,
  rue du Four-Saint-Germain, 43.




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE


  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE


  TOME VINGT-HUITIME


  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACRS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'VQUE, 43)
  1869




COURS FAMILIER DE LITTRATURE


CLXIIIe ENTRETIEN

CHATEAUBRIAND (SUITE)


XXXIII

Cet pisode eut plus de charme que le pome: la socit contemporaine,
en retrouvant son pays et ses moeurs, sentit mieux la grandeur du
peintre et l'universalit du pinceau.

_Ren_ resta son premier ouvrage, triste comme la fort humaine,
religieux comme l'infini de la passion, ternellement retentissant
comme la solitude du coeur.

 dater de _Ren_, Chateaubriand fut grand comme l'inconnu.

L'envie et la haine s'acharnrent sur lui. Ce fut alors que ses
ennemis dcouvrirent l'_Essai sur les Rvolutions_, publi et retir
de la publicit par les conseils de ses amis, pour tre remplac par
le _Gnie du Christianisme_.

Ils le firent rimprimer et le rpandirent avec profusion dans la
foule pour faire contraster ses dclamations chrtiennes avec ses
dclamations philosophiques. Ils triomphrent, mais il n'y avait en
vrit pas de quoi.

L'_Essai sur les Rvolutions_ est, au fond, plus remarquable que le
_Gnie du Christianisme_. Rien n'y jurait avec le sentiment religieux
de l'auteur que quelques phrases de scepticisme mal articules sur le
dogme religieux du moment. Quant au talent, il tait au moins aussi
grand, et la logique, plus libre, tait plus consquente.

Nous venons de le lire tout entier, et il nous parat impossible que
la jeunesse de l'crivain ne promt pas une force tonnante quand la
pense l'aurait mrie. Le style tait neuf comme celui de Bernardin
de Saint-Pierre.

On y sentait l'homme d'tat futur sous les teintes du coloriste. On y
sentait surtout le coeur sensible de l'homme de douleur battre dans
une grande poitrine, et la mlancolie pensive entraner l'humanit
vaincue dans ce torrent de larmes amasses par les calamits
politiques.


XXXIV

Je ne veux en citer qu'un mmorable chapitre, chapitre complet; car il
fait pleurer autant que penser. coutez et admirez! Jamais
Chateaubriand n'a dlay plus de larmes dans plus de couleurs:


AUX INFORTUNS

Ce chapitre n'est pas crit pour tous les lecteurs:

plusieurs peuvent le passer sans interrompre le fil de cet ouvrage.
Il est adress  la classe des malheureux; j'ai tch de l'crire dans
leur langue, qu'il y a longtemps que j'tudie.

Celui-l n'tait pas un favori de la prosprit qui rptait les deux
vers qu'on voit  la tte de ce chapitre. C'tait un monarque, le
malheureux Richard II, qui, le matin mme du jour o il fut assassin,
jetant  travers les soupiraux de sa prison un regard sur la campagne,
enviait le ptre qu'il voyait assis tranquillement dans la valle
auprs de ses chvres.

Quelles qu'aient t tes erreurs, innocent ou coupable, n sur un
trne ou dans une chaumire, qui que tu sois, enfant du malheur, je te
salue: _Experti invicem sumus, ego ac fortuna_.

On a beaucoup disput sur l'infortune comme sur toute autre chose.
Voici quelques rflexions que je crois nouvelles.

Comment le malheur agit-il sur les hommes? Augmente-t-il la force de
leur me? La diminue-t-il?

S'il l'augmente, pourquoi Denys fut-il si lche?

S'il la diminue, pourquoi la reine de France dploya-t-elle tant de
fortitude?

Prend-il le caractre de la victime? Mais s'il le prend, pourquoi
Louis, si timide au jour du bonheur, se montra-t-il si courageux au
jour de l'adversit? Et pourquoi ce Jacques II, si brave dans la
prosprit, fuyait-il sur les bords de la Boyne lorsqu'il n'avait plus
rien  perdre?

Serait-ce que le malheur transforme les hommes? Sommes-nous forts
parce que nous tions faibles, faibles parce que nous tions forts?
Mais le pusillanime empereur romain qui se cachait dans les latrines
de son palais au moment de sa mort avait toujours t le mme, et le
Breton Caractacus fut aussi noble dans la capitale du monde que dans
ses forts.

Il parat donc impossible de raisonner d'aprs une donne certaine
sur la nature de l'infortune.

Il est vraisemblable qu'elle agit sur nous par des causes secrtes,
qui tiennent  nos habitudes et  nos prjugs, et par la position o
nous nous trouvons relativement aux objets environnants. Denys, si vil
 Corinthe, et peut-tre t trs-grand entre les mains de ses sujets
 Syracuse.

Autre recherche. Voil le malheur considr en lui-mme; examinons-le
dans ses relations extrieures.

La vue de la misre cause diffrentes sensations chez les hommes. Les
grands, c'est--dire les riches, ne la voient qu'avec un dgot
extrme; il ne faut attendre d'eux qu'une piti insolente, que des
dons, des politesses, mille fois pires que des insultes.

Le marchand, si vous entrez dans son comptoir, ramassera
prcipitamment l'argent qui se trouve atteint: cette me de boue
confond le malheureux et le malhonnte homme!

Quant au peuple, il vous traite selon son gnie. L'infortun
rencontre en Allemagne la vraie hospitalit; en Italie, la bassesse,
mais quelquefois des clairs de sensibilit et de dlicatesse; en
Espagne, la morgue et la lchet, parfois aussi de la noblesse; le
peuple franais, malgr sa barbarie lorsqu'il s'assemble en masse, est
le plus charitable, le plus sensible de tous envers le misrable, parce
qu'il est sans contredit le moins avide d'or. Le dsintressement est
une qualit que mes compatriotes possdent minemment au-dessus des
autres nations de l'Europe. L'argent n'est rien pour eux, pourvu
qu'ils aient exactement la vie. En Hollande, le malheureux ne trouve
que brutalit; en Angleterre, le peuple mprise souverainement
l'infortune; il sent, il frotte, il mord, il examine, il fait sonner
son schelling, il ne voit partout que du cuivre ou de l'argent. Au
reste, il est prcisment le contraire du Franais. Autant les
individus qui le composent feraient de bassesses pour quelques
demi-couronnes, autant ils sont gnreux pris en corps. Au fait, je
ne connais point deux nations plus antipathiques de gnie, de moeurs,
de vices et de vertus, que les Anglais et les Franais, avec cette
diffrence que les premiers reconnaissent gnreusement plusieurs
qualits dans les derniers, tandis que ceux-ci refusent toute vertu
aux autres.

Examinons maintenant si de ces diverses remarques on ne peut retirer
quelques rgles de conduite dans le malheur. J'en sais trois:

Un misrable est un objet de curiosit pour les hommes. On l'examine,
on aime  toucher la corde des angoisses, pour jouir du plaisir
d'tudier son coeur au moment de la convulsion de la douleur, comme
ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments, afin
d'pier la circulation du sang et le jeu des organes. La premire
rgle est donc de cacher ses pleurs. Qui peut s'intresser au rcit de
nos maux? Les uns les coutent sans les entendre, les autres avec
ennui, tous avec malignit. La prosprit est une statue d'or dont les
oreilles ressemblent  ces cavernes sonores dcrites par quelques
voyageurs: le plus lger soupir s'y grossit en un son pouvantable.

La seconde rgle, qui dcoule de la premire, consiste  s'isoler
entirement. Il faut viter la socit lorsqu'on souffre, parce
qu'elle est l'ennemie naturelle des malheureux; sa maxime est:
Infortun,--coupable! Je suis si convaincu de cette vrit sociale,
que je ne passe gure dans les rues sans baisser la tte.

Troisime rgle: Fiert intraitable. L'orgueil est la vertu du
malheur. Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous lever, si
nous voulons sauver notre caractre. Il faut se ressouvenir que
partout on honore l'habit et non l'homme. Peu importe que vous soyez
un fripon, si vous tes riche; un honnte homme, si vous tes pauvre.
Les positions relatives font dans la socit l'estime, la
considration, la vertu. Comme il n'y a rien d'intrinsque dans la
naissance, vous ftes roi  Syracuse, et vous devenez particulier
malheureux  Corinthe. Dans la premire position, vous devez mpriser
ce que vous tes; dans la seconde, vous enorgueillir de ce que vous
avez t; non qu'au fond vous ne sachiez  quoi vous en tenir sur ce
frivole avantage, mais pour vous en servir comme d'un bouclier contre
le mpris attach  l'infortune. On se familiarise aisment avec le
malheureux; et il se trouve sans cesse dans la dure ncessit de se
rappeler sa dignit d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.

Enfin, vient une grande question sur le sujet de ce chapitre: Que
faut-il faire pour soulager ses chagrins? Voici la pierre
philosophale.

D'abord, la nature du malheur n'tant pas parfaitement connue, cette
question reste pour ainsi dire insoluble. Lorsqu'on ne sait o gt le
sige du mal, o peut-on appliquer le remde?

Plusieurs philosophes anciens et modernes ont crit sur ce sujet. Les
uns nous proposent la lecture, les autres la vertu, le courage. C'est
le mdecin qui dit au patient: Portez-vous bien.

Un livre vraiment utile au misrable, parce qu'on y trouve la piti,
la tolrance, la douce indulgence, l'esprance, plus douce encore, qui
composent le seul baume des blessures de l'me: ce sont les vangiles.
Leur divin auteur ne s'arrte point  prcher vainement les
infortuns, il fait plus: il bnit leurs larmes, et boit avec eux le
calice jusqu' la lie.

Il n'y a point de panace universelle pour le chagrin, il en faudrait
autant que d'individus. D'ailleurs, la raison trop dure ne fait
qu'aigrir celui qui souffre, comme la garde maladroite qui, en
tournant l'agonisant dans son lit pour le mettre plus  son aise, ne
fait que le torturer. Il ne faut rien moins que la main d'un ami pour
panser les plaies du coeur, et pour vous aider  soulever doucement
la pierre de la tombe.

Mais, si nous ignorons comment le malheur agit, nous savons du moins
en quoi il consiste: en une privation. Que celle-ci varie  l'infini:
que l'un regrette un trne, l'autre une fortune, un troisime une
place, un quatrime un abus: n'importe, l'effet reste le mme pour
tous. M*** me disait: Je ne vois qu'une infortune relle; celle de
manquer de pain. Quand un homme  la vie, l'habit, une chambre et du
feu, les autres maux s'vanouissent. Le manque du ncessaire absolu
est une chose affreuse, parce que l'inquitude du lendemain empoisonne
le prsent. M*** avait raison, mais cela ne tranche pas la question.

Car que faudrait-il faire pour se procurer ce premier besoin?
Travailler, rpondent ceux qui n'entendent rien au coeur de l'homme.
Nous supportons l'adversit non d'aprs tel ou tel principe, mais
selon notre ducation, nos gots, notre caractre, et surtout notre
gnie. Celui-ci, s'il peut gagner passablement sa vie par une
occupation quelconque, s'apercevra  peine qu'il a chang de
condition; tandis que celui-l, d'un ordre suprieur, regardera comme
le plus grand des maux de se voir oblig de renoncer aux facults de
son me, de faire sa compagnie de manoeuvres, dont les ides sont
confines autour du bloc qu'ils scient, ou de passer ses jours, dans
l'ge de la raison et de la pense,  faire rpter des mots aux
stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de
faim que de se procurer  un tel prix les besoins de la vie. Ce n'est
donc pas chose si aise que d'associer le ncessaire et le bonheur:
tout le monde n'entendra pas ceci.

Ainsi, nous ne sommes pas juges comptents du bon et du mauvais pour
les autres: il ne s'agit pas de l'apparence, mais de la ralit.

Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent
avec cette avidit inquite que j'ai souvent porte moi-mme dans la
lecture des moralistes,  l'article des misres humaines, croyant y
trouver quelque soulagement. Je m'imagine encore que, tromps comme
moi, ils me disent: Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez
aucun moyen d'adoucir nos peines: au contraire, vous prouvez trop
qu'il n'en existe point.  mes compagnons d'infortune! votre reproche
est juste: je voudrais pouvoir scher vos larmes, mais il vous faut
implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes.
Cependant, ne vous laissez point abattre; on trouve encore quelques
douceurs parmi beaucoup de calamits. Essayerai-je de montrer le parti
qu'on peut tirer de la condition la plus misrable? Peut-tre en
recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours
stoque.

Un infortun parmi les enfants de la prosprit ressemble  un gueux
qui se promne en guenilles au milieu d'une socit brillante: chacun
le regarde et le fuit. Il doit donc viter les jardins publics, le
fracas, le grand jour; le plus souvent mme il ne sortira que la nuit.
Lorsque la brune commence  confondre les objets, notre infortun
s'aventure hors de sa retraite, et, traversant en hte les lieux
frquents, il gagne quelque chemin solitaire, o il puisse errer en
libert. Un jour, il va s'asseoir au sommet d'une colline qui domine
la ville et commande une vaste contre; il contemple les feux qui
brillent dans l'tendue du paysage obscur, sous tous ces toits
habits. Ici, il voit clater le rverbre  la porte de cet htel,
dont les habitants, plongs dans les plaisirs, ignorent qu'il est un
misrable, occup seul  regarder de loin la lumire de leurs ftes,
lui qui eut aussi des ftes et des amis! Il ramne ensuite ses regards
sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison carte du
faubourg, et il se dit: L, j'ai des frres.

Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embuscade sur un
grand chemin, pour jouir encore  la drobe de la vue des hommes,
sans tre distingu d'eux; de peur qu'en apercevant un malheureux, ils
ne s'crient, comme les gardes du docteur anglais, dans _la Chaumire
indienne_: Un paria! un paria!

Mais le but favori de ses courses sera peut-tre un bois de sapins,
plant  quelque deux milles de la ville. L il a trouv une socit
paisible, qui comme lui cherche le silence et l'obscurit. Ces
sylvains solitaires veulent bien le souffrir dans leur rpublique, 
laquelle il paye un lger tribut; tchant ainsi de reconnatre, autant
qu'il est en lui, l'hospitalit qu'on lui a donne.

Lorsque les chances de la destine nous jettent hors de la socit,
la surabondance de notre me, faute d'objet rel, se rpand jusque sur
l'ordre muet de la cration, et nous y trouvons une sorte de plaisir
que nous n'aurions jamais souponn. La vie est douce avec la nature.
Pour moi, je me suis sauv dans la solitude, et j'ai rsolu d'y
mourir, sans me rembarquer sur la mer du monde. J'en contemple encore
quelquefois les temptes, comme un homme jet seul sur une le
dserte, qui se plat, par une secrte mlancolie,  voir les flots se
briser au loin sur les ctes o il fit naufrage. Aprs la perte de nos
amis, si nous ne succombons  la douleur, le coeur se replie sur
lui-mme; il forme le projet de se dtacher de tout autre sentiment
et de vivre uniquement avec ses souvenirs. S'il devient moins propre 
la socit, sa sensibilit se dveloppe aussi davantage. Le malheur
nous est utile, sans lui les facults aimantes de notre me
resteraient inactives: il la rend un instrument tout harmonie, dont,
au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables. Que celui que
le chagrin mine s'enfonce dans les forts; qu'il erre sous leur vote
mobile; qu'il gravisse la colline, d'o l'on dcouvre d'un ct de
riches campagnes, de l'autre le soleil levant sur des mers
tincelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu;
sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle: non qu'il
oublie ceux qu'il aima, car alors ses maux seraient prfrables; mais
leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux: il
gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui
aiment la nature; ils la trouveront, et trouveront seulement elle, au
jour de l'adversit.

 l'aspect attendrissant du _convolvulus_, qui entoure de ses fleurs
ples quelque aune dcrpit, il croit voir une jeune fille presser de
ses bras d'albtre son vieux pre mourant; l'_ulex_ pineux, couvert
de ses papillons d'or, qui prsente un asile assur aux petits des
oiseaux, lui montre une puissance protectrice du faible; dans les
_thyms_ et le _calamens_, qui embellissent gnreusement un sol ingrat
de leur verdure parfume, il reconnat le symbole de l'amour de la
patrie. Parmi les vgtaux suprieurs, il s'gare volontiers sous ces
arbres dont les sourds mugissements imitent la triste voix des mers
lointaines; il affectionne cette famille amricaine qui laisse pendre
ses branches ngliges comme dans la douleur; il aime ce saule au port
languissant, qui ressemble, avec sa tte blonde et sa chevelure en
dsordre,  une bergre pleurant au bord d'une onde. Enfin il
recherche de prfrence, dans ce rgne aimable, les plantes qui par
leurs accidents, leurs gots, leurs moeurs, entretiennent des
intelligences secrtes avec son me.

Oh! qu'avec dlices, aprs cette course laborieuse, on rentre dans sa
misrable demeure charg de la dpouille des champs! Comme si l'on
craignait que quelqu'un ne vnt ravir ce trsor, fermant
mystrieusement la porte sur soi, on se met  faire l'analyse de sa
rcolte, blmant ou approuvant Tournefort, Linn, Vaillant, Jussieu,
Solander. Cependant la nuit approche. Le bruit commence  cesser au
dehors, et le coeur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est prpar.
Un livre qu'on a eu bien de la peine  se procurer, un livre qu'on
tire prcieusement du lieu obscur o on le tenait cach, va remplir
ces heures de silence. Auprs d'un humble feu et d'une lumire
vacillante, certain de n'tre point entendu, on s'attendrit sur les
maux imaginaires des Clarisse, des Clmentine, des Hlose, des
Ccilia. Les romans sont les livres des malheureux: ils nous
nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis
que la vie?

Eh bien, si vous le voulez, ce sera un grand crime, une grande
vrit, dont notre solitaire s'occupera: Agrippine assassine par son
fils. Il veillera au bord du lit de l'ambitieuse Romaine, maintenant
retire dans une chambre obscure,  peine claire d'une petite lampe.
Il voit l'impratrice tombe faire un reproche touchant  la seule
suivante qui lui reste, et qui elle-mme l'abandonne; il observe
l'anxit augmentant  chaque minute sur le visage de cette
malheureuse princesse, qui dans une vaste solitude coute
attentivement le silence. Bientt on entend le bruit sourd des
assassins qui brisent les portes extrieures; Agrippine tressaille,
s'assied sur son lit, prte l'oreille. Le bruit approche, la troupe
entre, entoure la couche; le centurion tire son pe et en frappe la
reine aux tempes; alors: _Ventrem feri!_ s'crie la mre de Nron: mot
dont la sublimit fait hocher la tte.

Peut-tre aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures du
matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre votre
fentre, crivez-vous ce que vous savez des hommes. L'infortun occupe
une place avantageuse pour les bien tudier, parce que, tant hors de
leur route, il les voit passer devant lui.

Mais, aprs tout, il faut toujours en revenir  ceci: sans les
premires ncessits de la vie, point de remdes  nos maux. Otway, en
mendiant le morceau de pain qui l'touffa; Gilbert, la tte trouble
par le chagrin, avalant une clef  l'hpital, sentirent bien amrement
 cet gard, quoique hommes de lettres, toute la vanit de la
philosophie.


XXXV

Voici un autre passage de l'_Essai sur les Rvolutions_, o l'ide
majestueuse de Dieu se fait jour comme un pressentiment ou comme un
remords parmi les doutes, et manifeste l'immortalit de l'me
surnageant au scepticisme du jeune homme. Il le droba  l'_Essai sur
les Rvolutions_, et l'insra presque en entier dans le _Gnie du
Christianisme_; c'tait plutt le gnie du disme.

       *       *       *       *       *

Il est un Dieu. Les herbes de la valle et les cdres du Liban le
bnissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'lphant le salue au
lever du soleil, les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le
murmure dans les forts, la foudre tonne sa puissance, et l'Ocan
dclare son immensit; l'homme seul a dit: Il n'y a point de Dieu!

Il n'a donc jamais, celui-l, dans ses infortunes, lev les yeux vers
le ciel? Ses regards n'ont donc jamais err dans ces rgions toiles,
o les mondes furent sems comme des sables? Pour moi, j'ai vu, et
c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans
des draperies de pourpre et d'or. La lune,  l'horizon oppos, montait
comme une lampe d'argent dans l'orient d'azur. Les deux astres
mlaient au znith leurs teintes de cruse et de carmin. La mer
multipliait la scne orientale en girandoles de diamants, et roulait
la pompe de l'Occident en vagues de roses. Les flots calms, mollement
enchans l'un  l'autre, expiraient tour  tour  mes pieds sur la
rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du
jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et
dans les valles.

 toi, que je ne connais point; toi, dont j'ignore et le nom et la
demeure, invisible Architecte de cet univers, qui m'as donn un
instinct pour te sentir et refus une raison pour te comprendre, ne
serais-tu qu'un tre imaginaire, que le songe dor de l'infortune? Mon
me se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussire? Le tombeau
est-il un abme sans issue ou le portique d'un autre monde? N'est-ce
que par une cruelle piti que la nature a plac dans le coeur de
l'homme l'esprance d'une meilleure vie  ct des misres humaines?
Pardonne  ma faiblesse, Pre des misricordes! Non, je ne doute point
de ton existence; et soit que tu m'aies destin une carrire
immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes
dcrets en silence, et ton insecte confesse ta divinit.

Lorsque l'homme sauvage, errant au milieu des dserts, eut satisfait
aux premiers besoins de la vie, il sentit je ne sais quel autre besoin
dans son coeur. La chute d'une onde, la susurration du vent solitaire,
toute cette musique qui s'exhale de la nature, et qui fait qu'on
s'imagine entendre les germes sourdre dans la terre et les feuilles
crotre et se dvelopper, lui parut tenir  cette cause cache. Le
hasard lia ces effets locaux  quelques circonstances heureuses ou
malheureuses de ses chasses; des positions relatives d'un objet ou
d'une couleur le frapprent aussi en mme temps: de l le manitou du
Canadien et le ftiche du ngre, la premire de toutes les religions.

Cet lment du culte, une fois dvelopp, ouvrit la vaste carrire
des superstitions humaines. Les affections du coeur se changrent
bientt dans les plus aimables des dieux; et le sauvage en levant le
_mont_ du tombeau  son ami, la mre en rendant  la terre son petit
enfant, vinrent chaque anne,  la chute des feuilles de l'automne, le
premier rpandre des larmes, la seconde pancher son lait sur le gazon
sacr. Tous les deux crurent que ce qu'ils avaient tant aim ne
pouvait tre insensible  leur souvenir; ils ne purent concevoir que
ces absents si regretts, toujours vivants dans leurs penses, eussent
entirement cess d'tre; qu'ils ne se runiraient jamais  cette
autre moiti d'eux-mmes. Ce fut sans doute l'Amiti en pleurs sur un
monument qui imagina le dogme de l'immortalit de l'me et la religion
des tombeaux.

Cependant l'homme, sorti de ses forts, s'tait associ  ses
semblables. Des citoyens laborieux, seconds par des chances
particulires, trouvrent les premiers rudiments des arts, et la
reconnaissance des peuples les plaa au rang des divinits. Leurs
noms, prononcs par diffrentes nations, s'altrrent dans des idiomes
trangers. De l le Thoth des Phniciens, l'Herms des gyptiens, et
le Mercure des Grecs. Des lgislateurs fameux par leur sagesse, des
guerriers redouts par leur valeur, Jupiter, Minos, Mars, montrent
dans l'Olympe. Les passions des hommes se multipliant avec les arts
sociaux, chacun difia sa faiblesse, ses vertus ou ses vices: le
voluptueux sacrifia  Vnus, le philosophe  Minerve, le tyran aux
dits infernales. D'une autre part, quelques gnies favoriss du
ciel, quelques mes sensibles aux attraits de la nature, un Orphe, un
Homre, augmentrent les habitants de l'immortel sjour. Sous leurs
pinceaux, les accidents de la nature se transformrent en esprits
clestes: la Dryade se joua dans le cristal des fontaines; les Heures,
au vol rapide, ouvrirent les portes du jour; l'Aurore rougit ses
doigts, et cueillit ses pleurs sur les feuilles de roses humectes de
la fracheur du matin; Apollon monta sur son char de flammes; Zphire,
 son aspect, se rfugia dans les bois, Tthys rentra dans ses palais
humides, et Vnus, qui cherche l'ombre et le mystre, enlaant de sa
ceinture le beau chasseur Adonis, se retira avec lui et les Grces
dans l'paisseur des forts.

Des hommes adroits, s'apercevant de ce penchant de la nature humaine
 la superstition, en profitrent. Il s'leva des sectes sacerdotales,
dont l'intrt fut d'paissir le voile de l'erreur. Les philosophes
se servirent de ces ides des peuples pour sanctifier de bonnes lois
par le sceau de la religion, et le polythisme, rendu sacr par le
temps, embelli du charme de la posie et de la pompe des ftes,
favoris par les passions du coeur et l'adresse des prtres,
atteignit, vers le sicle de Thmistocle et d'Aristide,  son plus
haut point d'influence et de solidit.


XXXVI

Aprs les deux romans d'_Atala_ et de _Ren_, il en baucha un
troisime: _le Dernier des Abencrages_; mais,  l'exception de
l'incomparable romance:

  Combien j'ai douce souvenance,

ce roman, entirement d'imagination, ne fut qu'un roman franais sans
vrit et sans succs, trs-infrieur aux deux autres.

_Atala_ avait trouv sa nouveaut et sa vrit dans les dserts
d'Amrique; _Ren_, dans l'abme du coeur du jeune crivain; _le
Dernier des Abencrages_ ne fut qu'un conte de Marmontel. Il fallait
un fond solide  l'invention de Chateaubriand, autrement il
s'vanouissait avec les nuages:

  Combien j'ai douce souvenance
  Du joli lieu de ma naissance!
  Ma soeur, qu'ils taient beaux, les jours
        De France!
   mon pays, sois mes amours
        Toujours!

  Te souvient-il que notre mre,
  Au foyer de notre chaumire,
  Nous pressait sur son coeur joyeux,
        Ma chre;
  Et nous baisions ses blancs cheveux
        Tous deux?

  Ma soeur, te souvient-il encore
  Du chteau que baignait la Dore
  Et de cette tant vieille tour
        Du Maure,
  O l'airain sonnait le retour
        Du jour?

  Te souvient-il du lac tranquille
  Qu'effleurait l'hirondelle agile,
  Du vent qui courbait le roseau
        Mobile,
  Et du soleil couchant sur l'eau
        Si beau?

  Oh! qui me rendra mon Hlne,
  Et ma montagne, et le grand chne?
  Leur souvenir fait tous les jours
        Ma peine:
  Mon pays sera mes amours
        Toujours!

Cela mrite seul d'tre conserv, air et paroles. L'Auvergne avait
produit l'air, le gnie du jeune homme la tristesse amoureuse des
paroles. C'est le seul passage de ses oeuvres en vers o Chateaubriand
a t pote; partout ailleurs il ne fut que potique. C'est la
faiblesse de son gnie, qui ne put s'lever jusqu' la condensation du
gnie qui chante en vers.

Qu'et t Virgile, si _l'nide_ avait march en prose cadence au
lieu de planer en vers immortels? L'bauche d'un impuissant n'est pas
le gnie d'un grand homme; cette vrit triste fut l'ternel remords
de Chateaubriand. Il y eut entre Virgile et lui l'ternelle distance
qu'il y a entre _Tlmaque_ et _l'Iliade_: cela se ressemble, mais ne
s'gale pas.


XXXVII

M. de Chateaubriand avait connu M. de Fontanes  Londres; ils y
recevaient l'un et l'autre des secours de Louis XVIII, rfugi 
Hartwell. Ils s'taient rencontrs, connus, aims. Fontanes avait
quitt Londres avant M. de Chateaubriand; il avait reu  Paris
l'auteur de l'_Essai_; il l'avait introduit auprs de ses propres
amis: M. Joubert, qui n'a laiss que des _Penses_ et qui aurait pu
laisser des oeuvres, mais esprit essentiellement critique, trop
indolent pour rdiger autre chose que des impressions; M. de Bonald,
ingnieux auteur d'crits contre-rvolutionnaires et religieux. M. de
Lamoignon, migr, rentr avant lui, parent par alliance de sa femme,
ne Mudson Lindsay, Anglaise aimable, le reut discrtement aux
Ternes. De l on le conduisit chez l'ami de M. de Fontanes, M.
Joubert, son premier hte, rest  jamais son ami.

Quelques littrateurs mdiocres qu'il avait connus avant l'migration,
entre autres Flins des Oliviers, qui travaillait avec Fontanes au
_Mercure de France_, l'admirent parmi eux. Ginguen, ambassadeur de la
Rpublique sous le Directoire, le reconnut  peine du haut de son
importance mal vanouie. Chateaubriand fut bless de cet orgueil et ne
le vit plus.

Fontanes lui tendit la plume et lui proposa d'crire. Il crivit avec
lgret une critique personnelle et amre de madame de Stal, qui lui
en conserva rancune; et, bien que la lettre de Chateaubriand ft
trs-faible, elle lui baucha sa rputation. Exemple de plus de ce que
peut le journalisme de raction.

Peu de temps aprs, il publia _Atala_, dont il avait lu dj des
fragments  M. de Fontanes,  Londres. La mode, sel des nouveauts,
lui fit un succs fanatique. Les femmes tombaient en dlire; M. de
Fontanes, attach alors aux charmes de madame Bacciochi, se conduisit
en ami sincre et dsintress, et prsenta Chateaubriand  la future
grande-duchesse de Toscane et  Lucien Bonaparte.

J'tais _contraint_ d'aller dner chez Lucien, au chteau du Plessis,
prs de Senlis.

Quelle contrainte! on voit que la flatterie prenait le masque de
l'opposition pour se plaindre, en servant l'ambition prvoyante du
nouveau venu.

Toute cette poque o Chateaubriand est ml aux plaisirs, aux ftes,
aux intrigues de la famille Bonaparte, aurait besoin d'tre publie.
Elle le fut, mais trop tard, dans des pamphlets amers, pour racheter,
 force d'injures, des excs de caresses. Les Bourbons taient trop
intresss  croire  sa constance pour la contester. Leur premire
faveur, en 1814, fut de lui pardonner.


XXXVIII

Une femme jeune, belle, malheureuse, proscrite dans sa famille,
s'empara alors de sa vie. C'tait madame de Beaumont, fille de M. de
Montmorin. Chateaubriand se logea non loin d'elle, au quatrime tage,
dans un des pavillons du garde-meuble. Il s'en trouvait encore trop
loin, bien qu'elle et son modeste appartement  ct, dans la rue
Neuve-de-Luxembourg.

Un petit cnacle d'hommes et de femmes distingus s'y runissait tous
les soirs. M. Pasquier, rcemment rentr de l'migration; M. Mol,
trs-jeune encore, mais dj mr d'ides et souple de caractre; M.
Joubert, ami de tous les malheureux; M. de Bonald; M. de Fontanes,
transition entre tous les rgimes, mais irrconciliable avec la
Terreur; M. Chnedoll, pote loyal et royaliste constant; madame de
Vintimille, captive sous la Rpublique, et dont la soeur, captive
aussi, avait t chante avant de mourir par Andr Chnier, suprme
honneur rendu  la victime encore vivante, formaient ce cnacle.

L'ombre de M. de Montmorin, immol sur l'chafaud  sa fidle
affection pour Louis XVI, planait sur le salon de sa fille comme un
remords de septembre sur un jour de printemps. Tout le monde tait
d'accord dans ce salon, tant les grands crimes effacent les
diffrences d'opinions et ne laissent survivre que l'honneur.

M. de Saint-Herem, ancien ambassadeur en Espagne, membre de
l'Assemble constituante, ami de M. Necker, mais plus encore de Louis
XVI, tait rest ministre des affaires trangres pendant la plus
grande partie de la Rvolution. Il marcha rsolment au supplice,
donnant sa vie pour la vie du roi. Sa fille, reste sans fortune,
d'une beaut qui n'tait que charmes, vivait dans une retraite,
visite par les amis de sa famille.

M. de Fontanes lui prsenta son nouvel ami, M. de Chateaubriand.

Ces deux caractres semblrent se reconnatre en se rencontrant; ces
deux coeurs s'attachrent avec la force d'une rvlation.

Madame de Beaumont vivait pendant l't dans le petit chteau de
Passy, prs de Villeneuve-sur-Yonne. M. Joubert y cherchait aussi le
repos. La description que fait de lui M. de Chateaubriand est
touchante.

C'tait, dit-il, un goste qui ne s'occupait que des autres.

J'ai t, crivait M. Joubert avant de mourir, comme une harpe
olienne qui rend quelques beaux sons, et qui n'excute aucun air.

C'tait triste et vrai. Mais les vivants qui entendaient, dans son
intarissable entretien, la harpe frmir, en taient charms.

Madame de Beaumont invita Chateaubriand  venir  Passy pendant la
belle saison. Il accepta; leur liaison se resserra, elle devint
tendresse. Quelle impression ne devaient pas faire  une femme
sensible et malheureuse les paroles qu'avaient entendues Atala, ou les
songes qu'avait rvs Ren!

Ce fut le beau temps de Chateaubriand. La Providence semble ainsi
rserver  ses favoris deux femmes providentielles: l'une,  l'entre
de la vie pour les enivrer d'un premier amour; l'autre, au dclin des
jours pour faire respecter l'intrieur.

Je me rappellerai ternellement quelques soires passes dans cet
abri de l'amiti. Nous nous runissions, au retour de la promenade,
auprs d'un bassin d'eau vive, plac au milieu d'un gazon dans le
potager: madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous
asseyions sur un banc; le fils de madame Joubert se roulait  nos
pieds sur la pelouse; cet enfant a dj disparu. M. Joubert se
promenait  l'cart dans une alle sable; deux chiens de garde et une
chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient
sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement dbarqu
de l'exil, aprs avoir pass huit ans dans un abandon profond, except
quelques jours promptement couls! C'tait ordinairement dans ces
soires que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai
jamais si bien peint qu'alors les dserts du nouveau monde. La nuit,
quand les fentres de notre salon champtre taient ouvertes, madame
de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me
rappellerais un jour qu'elle m'avait appris  les connatre: depuis
que je l'ai perdue, non loin de son tombeau,  Rome, j'ai plusieurs
fois, du milieu de la campagne, cherch au firmament les toiles
qu'elle m'avait nommes; je les ai aperues brillant au-dessus des
montagnes de la Sabine; le rayon prolong de ces astres venait frapper
la surface du Tibre. Le lieu o je les ai vus sur les bois de Savigny
et les lieux o je les revoyais, la mobilit de mes destines, ce
signe qu'une femme m'avait laiss dans le ciel pour me souvenir
d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme
consent-il  faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit
mourir?


XXXIX

Bientt tout changea de face. Madame de Beaumont tomba malade de la
poitrine. Chateaubriand, par la protection de M. de Fontanes et de
madame Bacciochi, soeur de Bonaparte, et toute-puissante sur lui 
cause de la virilit de son caractre, demanda  entrer dans la
diplomatie. Bonaparte l'agra et le nomma secrtaire d'ambassade 
Rome, heureux d'adresser au pape le jeune crivain restaurateur de la
religion. Il fut prsent au consul, reut de M. de Talleyrand, qu'il
a depuis si maltrait, son titre et ses instructions.

Il quitta Paris et s'achemina vers Rome, laissant madame de Beaumont
en France; mais elle devait le rejoindre bientt  Rome.

Quant  madame de Chateaubriand, dj oublie depuis plusieurs annes,
il l'avait entrevue  Paris et l'avait de nouveau nglige. Elle tait
un hors-d'oeuvre dans sa vie; elle disparut pour longtemps. Le
dvouement aux amies loyales ne faisait point partie des prescriptions
du culte restaur. Femme d'esprit, d'un caractre pineux et
difficile, elle laissait son mari libre et vivait  et l avec ses
belles-soeurs, dlaisses comme elle.


XL

Son voyage  Rome fut lent et glorieux, comme un triomphe au milieu
d'un pays rjoui par le retour de son vieux culte. Il visita  loisir
les choses et les hommes du midi de la France. Il couta les vers de
Reboul, que j'ai depuis admirs moi-mme; excellent homme, que je
dsignai en 1848 au choix clair de son pays pour reprsentant de la
Rpublique, que nous tentions de fonder; les exagrs le dgotrent
comme ils dgotrent la France, et il se retira sans combat. Il
tait homme d'honneur, de talent et de vertu, mais non homme de lutte.
Il est all depuis au sjour des hommes de paix, en emportant notre
amiti.

Avant son dpart pour Rome, Lucien l'avait conduit  une fte chez le
premier consul; Bonaparte le reconnaissant dans la foule, s'approcha
de lui, et lui dit:

En gypte, j'tais toujours frapp quand je voyais les cheiks tomber
 genoux au milieu du dsert, se tourner vers l'orient, et toucher le
sable de leur front. Qu'tait-ce que cet inconnu qu'ils adoraient vers
l'orient?

Puis, s'interrompant lui-mme et passant sans transition  un autre
sujet:

Le christianisme, dit-il, les idologues n'ont-ils pas prtendu en
faire un systme d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me
persuader que le christianisme est petit? Si le christianisme est
l'allgorie du mouvement des sphres, la gomtrie des astres, les
esprits forts ont beau faire, malgr eux ils ont encore laiss assez
de grandeur  son culte!

Et il s'loigna.


XLI

Aprs avoir vu Murat  Milan, il reprit sa route. Il arriva  Rome le
27 juin. Mon ami, M. Artau, le conduisit  Saint-Pierre.

Il sentait le besoin d'un effet, me dit Artau, ne pouvant pas le
sentir, il l'affecta.

Il s'assit sur le rebord en pierre du jet d'eau en face du portail,
entre les oblisques gyptiens, et, plaant sa main sur sa poitrine,
il dit  Artau: _J'ai soif!_ et demeura silencieux dans une
contemplation videmment simule. Artau le comprit, et ne drangea pas
son enthousiasme.

On le logea chez le cardinal Fesch, au dernier tage du palais.

N'ayant rien  faire dans ma chambre arienne, dit-il, je regardais
par-dessus les toits, dans une maison voisine, des blanchisseuses qui
me faisaient des signes; une cantatrice novice exerant sa voix me
poursuivait d'un solfge ternel, heureux quand il passait quelque
enterrement pour me dsennuyer. Du haut de ma fentre, je vis dans
l'abme de la rue le convoi d'une jeune mre; on la portait, le visage
dcouvert, entre deux files de plerins blancs; son nouveau-n, mort
aussi et couronn de fleurs, tait couch  ses pieds.


XLII

Chateaubriand fit une imprudence qui choqua l'ambassadeur et tout le
corps diplomatique de Rome. Il alla prsenter son hommage au vieux roi
de Sardaigne, qui avait abdiqu sa couronne et qui vivait retir 
Rome. Le cardinal Fesch crivit  Paris cette excentricit inopportune
et prtentieuse. Bonaparte ne fit qu'en rire et l'excusa. Mais
d'autres prtentions plus offensantes pour l'ambassadeur le blessrent
plus directement. Il tait parcimonieux comme sa soeur. Le secrtaire
mangeait  sa table. Le vin que le cardinal faisait servir  ses
commensaux parut mauvais  Chateaubriand, qui se fit servir une
bouteille particulire achete de ses deniers. Cette inconvenance
dplut  l'ambassadeur; les paroles aigres s'changrent sur ce
trivial sujet; l'animadversion s'envenima et subsista toujours.
L'crivain oublia trop vite l'infriorit du diplomate.




CLXIVe ENTRETIEN

CHATEAUBRIAND (SUITE.)


XLIII

Cependant, madame de Beaumont allait arriver mourante  Rome; elle
crivait des bains du Mont-Dore, en Auvergne:

Puis-je donc vivre? Ma vie passe n'a t qu'une suite de malheurs;
ma vie actuelle est pleine d'agitations et de trouble. Ma mort serait
un chagrin momentan pour quelques-uns, un bien pour d'autres, et pour
moi le plus grand des biens... Que deviendrai-je? O me cacher? Quel
tombeau choisir? Comment empcher l'esprance d'y pntrer? Quelle
puissance en murera la porte?

Une lettre de M. Ballanche, disciple plus encore qu'ami de M. de
Chateaubriand, leur apprit son passage  Lyon. Elle rencontra  Milan
M. Bertin, du _Journal des Dbats_, qui la conduisit  Florence.
Chateaubriand l'y attendait. Leur entrevue fut dchirante. Elle fut
reue  Rome par le pape et par le cardinal-ministre Consalvi avec la
distinction et la bont qu'ils croyaient devoir  la personne d'une
amie du dfenseur de l'glise.

Un jour, je la menai au Colise: c'tait un de ces jours d'octobre
tels qu'on n'en voit qu' Rome. Elle parvint  descendre et alla
s'asseoir sur une pierre en face des autels placs au pourtour de
l'difice. Elle leva les yeux, elle les promena lentement sur ces
portiques, morts eux-mmes depuis tant d'annes, et qui avaient vu
tant mourir. Les ruines taient dcores de ronces et de plantes
safranes par l'automne et noyes dans la lumire; la femme expirante
abaissa ensuite, de gradin en gradin, jusqu' l'arne, ses regards qui
quittaient le soleil. Elle les arrta sur la croix de l'autel, et me
dit: Allons, j'ai froid! Je la reconduisis chez elle; elle se coucha
et ne se releva plus. Me voyant pleurer: Vous tes un enfant!
dit-elle; est-ce que vous ne vous y attendiez pas?... Elle me rappela
alors nos projets de retraite  la campagne, dont nous nous tions
quelquefois entretenus, et se mit  pleurer!

Les convulsions de l'agonie ne durrent que quelques minutes... Nous
la soutenions dans nos bras, moi, le mdecin et la garde. Une de mes
mains se trouvait appuye sur son coeur, qui touchait  ses lgers
ossements, il palpitait avec rapidit comme une montre qui dvide sa
chane brise.  moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s'arrter.
Nous inclinmes sur l'oreiller la femme arrive au repos; elle pencha
la tte; quelques boucles de ses cheveux drouls tombaient sur son
front; ses yeux taient ferms, la nuit ternelle tait descendue. Le
mdecin prsenta un miroir et une lumire  sa bouche: le miroir ne
fut point terni du souffle de la vie et la lumire resta immobile.
Tout tait fini!


XLIV

Il fit ensevelir cette femme amie dans l'glise des Franais,
Saint-Louis, et quitta Rome pour aller pleurer  Naples.

Peu de temps aprs, il reut de M. de Talleyrand sa nomination au
poste de ministre plnipotentiaire  Sion, bourgade des Alpes,
capitale de la petite rpublique du Valais.

Il accepta et alla remercier Napolon.

Le duc d'Enghien ayant t fusill quelques jours aprs, il donna sa
dmission.

Madame Bacciochi et M. de Fontanes vinrent lui faire les reproches de
l'amiti pouvante. Il ne rtracta rien de son imprudence et de son
indignation. Son royalisme, dont il s'est trop vant, date de ce
jour-l. Bonaparte ne tmoigna aucun ressentiment. Les amis mmes du
prochain empire ne se retirrent pas. M. Pasquier vint l'embrasser.
Chateaubriand ne lui rendit pas assez, plus tard, le souvenir de ce
gnreux courage.


XLV

Satisfait d'avoir protest par ses actes au sentiment public,
Chateaubriand reprit sa vie studieuse, et continua d'crire des
articles pour le _Mercure_. Il vengea ainsi Tacite de l'animadversion
avoue du consul:

Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus retentir
que la chane de l'esclave et la voix du dictateur; lorsque tout
tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
faveur que de mriter sa disgrce, l'historien parat, charg de la
vengeance des peuples. C'est en vain que Nron prospre, Tacite est
dj n dans l'empire; il crot, inconnu, auprs des cendres de
Germanicus, et dj l'intgre Providence a livr  un enfant obscur la
gloire du matre du monde. Si le rle de l'historien est beau, il est
souvent dangereux; mais il est des autels, comme celui de l'honneur,
qui, bien qu'abandonns, rclament encore des sacrifices. Le dieu
n'est point ananti, parce que le temple est dsert. Partout o il
reste une chance  la fortune, il n'y a point d'hrosme  la tenter.
Les actions magnanimes sont celles dont le rsultat prvu est le
malheur et la mort. Aprs tout, qu'importent les revers, si notre nom,
prononc dans la postrit, va faire battre un coeur gnreux deux
mille ans aprs notre vie.


XLVI

Il rsolut alors d'appeler plus fortement l'attention sur lui en
voyageant en Grce et en Syrie. Ce voyage produisit un de ses
meilleurs crits: l'_Itinraire de Paris  Jrusalem_. C'est un
recueil de pages tincelantes d'rudition prtentieuse, de pit
affecte, un trompe-l'oeil admirable pour les fidles de l'vangile ou
de la gloire classique; cela russit compltement. Le style tait
admirable, resplendissant, unanime; ceux qui ne croyaient qu' la
Fable retrouvrent leurs dieux sous les bocages du Cphise; ceux qui
ne croyaient qu'au Golgotha lisaient  genoux au pied du Calvaire. Il
faillit remettre en got les plerinages de Sion. Ce n'tait qu'un
plerinage au Parnasse.

Il revint vite, en traversant la mer, par Carthage, puis par Grenade
et l'Alhambra, o il rencontra le vritable but de son voyage. Mais
croyez  ce que je chante, et non  ce que je prche! Cet itinraire
est un pot-pourri o Sparte, Argos, Athnes, le Calvaire, l'Hlicon
dbitent chacun son rle, et o l'auteur est sr de triompher, sinon
par sa foi, du moins par son talent. Ce succs un peu banal dure
encore, et il durera tant que les souvenirs classiques seront la
religion des hommes de lettres.


XLVII

Chateaubriand, de retour  Paris le 4 novembre 1811, n'attendit pas le
printemps pour aller goter sa retraite champtre.

Il avait achet dans la Valle-aux-Loups un troit espace appel
Aulnay, dfrichement au milieu des bois. Il y construisait une
maisonnette de pltre et de briques, que les ouvriers achevaient
encore. Voulant les activer par sa prsence, il y conduisit un soir
madame de Chateaubriand, retrouve  Paris.

La terre des alles, dtrempe par la pluie, empchait les chevaux
d'avancer; la voiture versa; le buste en pltre d'Homre sauta par la
portire et se brisa: mauvais augure pour le pome des _Martyrs_, dont
je m'occupais alors. La maison, pleine d'ouvriers qui riaient,
chantaient, cognaient, tait chauffe avec des copeaux allums, et
claire par des bouts de chandelles; elle ressemblait  un ermitage
illumin la nuit par des plerins dans les bois. Charms d'y trouver
deux chambres passablement arranges et dans l'une desquelles on avait
prpar le couvert, nous nous mmes  table; le lendemain, rveill au
bruit des marteaux et des chants, je vis le soleil se lever avec moins
de soucis que le matre des Tuileries.

J'tais dans des enchantements sans fin. Sans tre madame de Svign,
j'allais, chauss d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la
boue, passer et repasser par les mmes alles, voir et revoir tous les
petits coins, me cacher partout o il y avait une broussaille, me
reprsentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir
ne me manquait point. Etc.

On voit qu'aprs les potes et les prophtes, l'imitation plus
prosaque de Jean-Jacques Rousseau ne manquait point non plus. Elle
est plus naturelle et par consquent plus vraie.

 part la note potique, Chateaubriand tenait plus de ce matre du
style; mais, quand la pompe des paroles est loigne, la justesse de
l'esprit clate toujours dans Chateaubriand. Il gale et dpasse
l'homme des Charmettes, plus fastueux de forme, mais plus vrai
d'ides; un homme d'tat pouvait natre de lui, un rhteur seul
pouvait natre de Rousseau.


XLVIII

Chateaubriand, pote admirable, mais pote de dcadence, avait t
jusque-l travaill de l'ambition d'galer l'antiquit par le pome
pique, ce chef-d'oeuvre du gnie primitif. Le moule tait us; cette
forme n'tait plus possible.

Le gnie tait de transformer la posie, non de l'imiter. Il manqua en
ce point de vraie gnie. Imiter en prose Homre ou Virgile, c'tait
simplement marquer la distance entre ces deux grands hommes et leur
plagiaire.

Il manquait aussi de cette vigueur de talent qui enfante le vers comme
la musique inne enfante la mlodie, la langue qui chante. Ces deux
impossibilits se trahissent dans _les Martyrs_, effort avort d'un
esprit suprieur, mais n'attestant que la double insuffisance de
l'crivain. Lisez-les; c'est beau de conception, c'est inimitable
d'lgance, c'est fcond d'images, c'est tincelant de sentences, mais
cela n'est pas un pome. Arriver, comme Chateaubriand, jusqu'au seuil
des parodies de _Tlmaque_, c'est chouer en route.

Autant valait ne pas partir. L'insuccs d'une oeuvre se mesure  la
prtention. Ce fut un chec; il avait voulu tromper sa nature, la
nature se vengea; ce fut sa dernire oeuvre. Sa vie littraire se
termina par cette clatante dception.


XLIX

Cependant le monde politique trbuchait dans ses prtentions
militaires, pendant que Chateaubriand flchissait dans ses ambitions
littraires. L'Espagne dvorait nos armes; les neiges de la Russie
ensevelissaient nos lgions vivantes. Bonaparte jouait la France en
Saxe contre son orgueil obstin; il perdait le monde  Leipzig.
L'univers entier, except lui, avait l'agonie de sa fin.

Chateaubriand comprit qu'il fallait changer de parti quand la fortune
changeait de hros. Il crivit comme on conspire, en cachant sous son
habit le poignard d'Harmodius, c'est--dire un pamphlet mortel contre
le tyran qu'il avait subi la veille. Les plus virulentes invectives
contre Bonaparte se rencontrrent sur sa poitrine avec les phrases les
plus enthousiastes qu'il avait brodes deux ans plus tt pour les
faire retentir dans son discours  l'Acadmie franaise.

Cyrus, le librateur des Hbreux, le glorieux poux de Marie-Louise,
sortant de son palais avec son enfant, hritier de la terre, sur ses
bras, et le bourreau du genre humain, se heurtrent face  face sous
le mme style, comme le oui et le non, comme la foi et l'apostasie sur
la mme bouche; il voulut faire oublier, par l'audace sans pril de
cet attentat de plume, qu'il avait t l'migr pardonn, l'envoy de
confiance  Rome et  Sion de cet usurpateur, le protg confidentiel
de ce Cyrus, restaurateur des autels.

Ce pamphlet s'appelait _Buonaparte et les Bourbons_.

Il n'ouvrit les pans de son habit de conspirateur que le jour o Paris
fut dlivr du tyran. Ce danger posthume fut une fanfaronnade
d'hrosme. Caton se donnait un coup de poignard, mais Caton tait
cuirass. L'imagination calomnieuse de l'inventeur indigna, du reste,
ceux-l mme qu'elle rjouissait en secret.

Je n'aimais pas Napolon, mais je me souviens que mon estime pour
Chateaubriand tomba devant le grossier mensonge du pape tran par les
cheveux  Fontainebleau par les mains sacrilges de l'empereur. La
vraisemblance est la vrit du pamphlet.


L

Mais la France royaliste n'examina pas de si prs ce qui servait sa
haine. On ne crut pas, mais on propagea.

De ce jour, Chateaubriand cessa d'tre un ennemi complaisant de
l'empire, mais il devint le coryphe de la Restauration. Il dut sa
popularit politique  un mauvais acte, et il s'obstina  la conserver
et  la raviver pendant toute l'poque qui spare 1814 de 1815.
Commence comme les journalistes, ces hommes d'excs, c'est en
poussant aux excs plus grands qu'il la rajeunit  chaque
circonstance. Il tait devenu acqureur du _Mercure_; Bonaparte le lui
enleva aprs l'article sur Tacite, dont il sentit la porte; ses
brochures se succdrent comme les jours dans toutes les occasions qui
prtaient  la haine ou  l'ambition. Il n'hsita pas  suivre Louis
XVIII  Gand. Il commena par flatter les partisans de la lgitimit,
il finit par hsiter entre les libraux et les lgitimistes. Il rentra
avec le roi aprs Waterloo; il fut nomm pair de France, et crivit
quelques discours d'apparat indcis, jusqu' la guerre d'Espagne; il
s'irrita contre le favori du roi, M. Decazes, et il crivit contre lui
ce mot affreux, digne pendant de ses invectives contre Bonaparte, et
qui accrditait l'horrible supposition de complicit entre M. Decazes
et un assassin: Le pied lui a gliss dans le sang. Ces mots cruels
dshonorent mme le pamphlet.


LI

Il fonda le _Conservateur_, organe des colres du parti ultraroyaliste
contre les monarchistes modrs; il s'illustra de son talent et de ses
fureurs. Il finit par s'allier avec les libraux et se laissa nommer 
l'ambassade de Londres. L commence son rle vraiment politique: il
conut la pense de rallier l'arme franaise  la monarchie des
Bourbons, en lui fournissant l'occasion de combattre contre la
rvolution d'Espagne.

Il crivit, aprs son succs, l'_Histoire du congrs de Vrone_, o
il fora M. de Villle et M. de Montmorency  l'envoyer. M. de
Montmorency se retira. M. de Villle consentit  l'admettre, comme
ministre des affaires trangres, dans son cabinet; il y servit mal
ses collgues, favorisant tantt leur politique, tantt combattant
sournoisement leurs plans, pour donner des gages ou des esprances aux
libraux.

Surpris dans une de ces manoeuvres quivoques, il fut brutalement
congdi par le roi. Il sortit du conseil en Coriolan, et dclara le
lendemain une guerre de vengeance au parti qu'il servait la veille. Le
_Journal des Dbats_, dont le chef, M. Bertin, tait son ami, se
dvoua  lui et lui prta sa publicit ambigu. Il rallia ainsi, dans
une coalition nfaste, les amis et les ennemis de la Restauration dans
une agression commune. La coalition de principes opposs, mais de
haine commune, cette maladie organique de la France, ne laissa plus de
doute aux amis des Bourbons sur leur ruine prochaine.


LII

Louis XVIII mourut, dj dtrn et asservi, par faiblesse, avant ses
derniers jours, au parti ultraroyaliste de son frre.

Chateaubriand tenta de se rconcilier avec lui par sa brochure: _Le
roi est mort, vive le roi!_ et par sa prsence au sacre de Reims. Il
affecta de s'unir  M. de Villle pour rconcilier le parti modr de
cet homme d'tat avec le parti royaliste. Il devint un homme de
manoeuvres ambitieuses, inconsquent ou sans prudence; puis enfin
ministre des affaires trangres.

Sa conduite, dans ce poste tant dsir, fut louche et ambigu; il
intrigua secrtement  la Chambre des pairs contre les mesures
adoptes par le roi Charles X et par ses collgues les ministres. Le
roi, indign de cette duplicit, ordonna  M. de Villle de le
congdier sans retard et sans gards: il le mritait, mais son
ressentiment s'aggrava de la conscience de ses torts; il passa sans
mnagement  l'opposition.

Le _Journal des Dbats_, puissant alors par son double ascendant sur
les ultraroyalistes et sur les libraux, le suivit dans sa palinodie
politique. Il devint, sinon le chef, du moins la voix effrne d'une
opposition sans mission et sans prudence.

Les partis ne cherchent pas la vertu, mais les services dans ceux qui
se mettent  leur tte; il fut certainement alors une des causes de la
chute de la monarchie des Bourbons en 1830; il avait jur de se
venger, sa vengeance porta plus loin que sur les ministres, elle porta
sur le trne; elle embarrassa le roi et dsaffectionna l'opinion qu'il
avait le premier fanatise pour les Bourbons en 1814.

Sa conduite rendit ses principes suspects, mais il avait rendu
invincible la coalition qu'il avait forme. Lui qui avait demand des
lois _froces_ contre la presse (_immanis lex_), il feignit de se
dclarer le dfenseur  tout prix de cette puissance terrible, ds
qu'il en fut l'arbitre par son talent; ou il n'en connut pas
l'ascendant en France, ou il lui sacrifia la couronne.

Aucune force politique ne peut lutter, dans notre pays, contre cette
force anarchique, except la force rvolutionnaire.

Je l'ai senti sous la Rpublique, en 1848; j'en ai mesur exactement,
jour par jour, la puissance, l'effet, la dure, laissez la presse
totalement en dehors des lois,  Paris, vous aurez un accs de guerre
civile tous les mois.  combien d'accs un gouvernement peut-il
rsister? C'est l la question: la premire semaine aprs sa dfaite,
la presse se tait; la seconde, elle rallie par le droit de runion ses
forces dissmines; la troisime, elle fermente et se rvle en
symptmes menaants par des mots d'ordre et par des rassemblements sur
les boulevards, au sortir des clubs; la quatrime, elle clate et le
sang coule.

M. de Chateaubriand, qui avait vu ces meutes rgulires en 1790,
1791, pouvait-il feindre d'ignorer ces alternatives en 1827?
Pouvait-il se figurer que, dans un pays o la main est si prs de la
tte, l'opinion excite et arme d'une multitude pouvait combattre
sans danger la raison froide et calme de la raison publique; ou bien
pouvait-il livrer de gaiet de coeur sa patrie  l'ternelle agression
d'une majorit dsordonne, parlant ou crivant runie sur un seul
point de l'empire, sans contrle et sans modration, contre une
socit sans cesse attaque, quoique sans cesse victorieuse? Non;
aucun homme d'tat ne pouvait, de bonne foi, se faire une illusion
pareille; la guerre  mort entre l'ordre public, qui est l'intrt et
le droit de tous, et la presse libre, qui n'est que l'intrt d'un
petit nombre d'hommes de plume sans mandat et sans responsabilit,
tait videmment l'tat sauvage, au lieu de l'tat rgulier d'une
nation en tat lgal. Donc, cette croyance  la libert illimite de
la presse tait, en lui, ou une fiction  l'usage d'un imbcile, ou un
crime contre l'ordre social. Imbcile? nul ne peut lui appliquer une
telle injure; criminel? nul ne peut le laver d'une telle pithte.

Mais vous-mme, me rpondra-t-on, n'avez-vous pas cru, en 1848, que
les lois sur la presse taient abroges, et qu'en les abrogeant, vous
exposiez pour un moment la socit rpublicaine  tous les prils?
N'tiez-vous pas criminel autant que lui?

Non, car je n'tais pas membre de la coalition qui avait amen cette
journe mortelle  la monarchie de 1830, que je n'aimais pas, mais
que je ne voulais pas prendre sur moi de dmolir: j'tais Franais,
voil tout. J'entrais  la Chambre par hasard, au moment o ce
gouvernement s'croulait et o son roi fuyait dj hors de Paris: le
rappeler tait impossible, le ressusciter par une rgence, plus
impossible encore; quels ministres lui aurais-je donns? Je n'aurais
fait que seconder la ruine dans laquelle femme, enfant, patrie
auraient misrablement pri; la seule chose  faire tait une
rpublique qui apparaissait  tout le monde alors comme le remde
suprme et radical, et qui le fut. Je l'indiquai; elle fut acclame 
l'unanimit, et l'Europe fut sauve; les secousses du lendemain furent
fortes, mais le peuple en masse, satisfait de cette victoire non
conteste, nous secourut contre les partisans de l'anarchie et contre
les vocifrateurs du crime.

Je ne fus donc pas coupable; je m'effaai entirement de toute
prtention  l'hritage du gouvernement qui tait tomb  ma voix; je
ne demandai part qu'au danger et  la lutte de mes collgues contre
l'anarchie, tant que le danger fut mortel et la lutte un devoir.

Je fis venir d'Algrie,  la voix de sa mre, le gnral rpublicain
qui devait me remplacer.

Ce gnral reut de mes mains le ministre et mes instructions. Je me
dvouai  sa cause; la servit-il bien ou mal? ce n'est plus  moi de
le dire. Le reste ne m'appartient plus.

Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune comparaison  faire entre
Chateaubriand et moi dans notre conduite. Chateaubriand se conduisit
en grand crivain, et moi en honnte homme; il fut un crivain du
premier ordre, et moi un bon citoyen; il inventa la coalition de 1827
pour se grandir, au risque de perdre la monarchie; j'inventai la
rpublique unanime et modre pour sauver la France et l'Europe: qu'on
juge par le rsultat.


LIII

Cependant, la coalition de M. de Chateaubriand avait produit ses
fruits; la garde nationale, pervertie par la presse ligue contre
Charles X, avait pouss ce prince tmraire, mais faible,  tout oser
contre elle.

Il rsolut de provoquer la bataille entre l'esprit nouveau et l'esprit
ancien par un coup d'tat. Il choisit le prince de Polignac pour lui
confier le commandement des journes rtrogrades. Le prince, confiant
dans l'aplomb de la monarchie, ne prpara rien; il signa un matin les
ordonnances contre la presse, comme il aurait sign en pleine paix la
plus innocente mesure de police sur l'dilit de Paris.

C'tait le tocsin de la guerre civile sonn par un enfant. Paris
dsarm s'insurgea; les troupes, qui n'taient ni runies, ni
commandes, ni mme averties, restrent fidles au roi par la simple
habitude de la loyaut et de la discipline.

Pendant qu'on se fusillait dans les rues de la capitale, le roi,
retir  Saint-Cloud, continuait sa partie de chasse le matin et sa
partie de whist le soir, comme si les anges s'taient chargs de le
dfendre.

Il se retira enfin  la tte de sa garde fidle, et s'embarqua pour
l'Angleterre aprs avoir abdiqu la couronne. Le premier prince du
sang, tuteur naturel de son neveu, au lieu de se jeter entre le roi et
le peuple, et de prendre la lieutenance gnrale du royaume, se cacha,
se dclara chef des rebelles, puis roi des Franais. Il droba la
couronne tombe du front de sa famille pour la traner de concession
en concession, jusqu'au jour o il laissa lui-mme, en fugitif, la
double dpouille des sicles  la Rpublique.


LIV

M. de Chateaubriand, sollicit par le duc d'Orlans de s'unir  lui
pour sauver la France, ne sauva que son honneur en donnant sa
dmission entre les mains de l'anarchie qu'il avait appele. Il fit 
la Chambre des pairs un discours quivoque, o il insultait les
vaincus des trois journes de Juillet, tout en refusant sa complicit
aux vainqueurs.

Cet apparat de fidlit le rconcilia avec les royalistes pour le
disculper auprs des Bourbons. Il promit  la France de vaincre  lui
seul la rvolution,  l'aide de la libert de la presse.

On la lui laissa, et il n'en fit usage que pour flatter les
rpublicains par ses injures  Louis-Philippe et par ses caresses
officielles  la monarchie exile: sans dignit dans son style, sans
sincrit dans ses dmonstrations; ami de Carrel et de Branger en
France, et ami des Bourbons exils en Allemagne, flairant la
popularit sur les dbris du trne lgitime et sur les pressentiments
de la dmocratie prochaine, faux des deux cts.


LV

Il lui fallait, cependant, une amie  laquelle il pt offrir, au moins
en apparence, ce culte qu'il avait sans cesse gard  la beaut et 
l'esprit. Il s'attacha  la plus belle femme du temps, madame
Rcamier.

Nous tenons de M. de Genoude, confident alors de madame Rcamier et
courtisan de M. de Chateaubriand, quelques dtails curieux, dont il
avait t tmoin, sur les commencements de cette passion idale entre
l'crivain le plus illustre de la France et la beaut la plus clbre
du sicle. Les rencontres concertes ou accidentelles avaient lieu le
matin de chaque jour, comme celles de Ptrarque avec Laure de Sade,
pendant la messe, dans l'glise aristocratique de Saint-Thomas
d'Aquin. M. de Chateaubriand se plaait derrire le prie-Dieu de
madame Rcamier et, dans le moment o le prtre, levant l'hostie,
fait courber les fronts des fidles devant le symbole du sacrifice, il
adressait  demi-voix  sa belle voisine les plus ardentes
dclarations de son admiration et de son amour.

M. de Genoude, qui accompagnait madame Rcamier m'assura avoir entendu
souvent de profanes effusions de tendresse, troublant le silence des
saintes crmonies, et la pit de la femme voile affectait de ne pas
les entendre.

Ainsi commena cette liaison mystrieuse et platonique, qui ne prvint
pas d'autres lgrets pisodiques de M. de Chateaubriand, mais qui se
convertit en assiduit de vieillesse entre les deux amants toujours
amis.

L'Abbaye-au-Bois, sjour de madame Rcamier, devint deux fois par jour
le salon de M. de Chateaubriand: le matin, en tte--tte; le soir,
avec un petit nombre d'amis du grand homme.

Bien que M. de Chateaubriand n'et aucune faveur pour moi, cependant,
dans les Mmoires de sa vie, il me reconnat en politique une parent
avec les grands hommes d'tat, et en littrature avec les deux noms
immortels de toute posie antique et moderne, Virgile et Racine. Je
n'ai jamais pu me rendre compte de cette diffrence entre ses
jugements publics pendant qu'il vivait, et ses jugements confidentiels
et posthumes avec la postrit. Cela tenait peut-tre  la
prdilection de madame Rcamier pour moi.

Comment, lui demandait un jour M. Ballanche, son ami, pouvez-vous
concilier votre amiti pour M. de Chateaubriand avec votre affection
pour M. de Lamartine?--C'est, rpondit-elle, parce que M. de
Chateaubriand est mon ami, et que M. de Lamartine est mon hros.

Ce mot est trop flatteur pour que je l'aie oubli, jailli d'une telle
bouche,  une poque surtout o la fortune ne paraissait me prparer
aucun rle hroque; mais les femmes ont plus que nous dans leur
coeur la prophtie de nos destines.


LVI

De 1830  1848, M. de Chateaubriand, au milieu de ses pamphlets
politiques et de ses voyages officiels aux lieux d'exil de la famille
de ses rois, dont il professait le culte officiel, mais dont il
portait le mpris secret,  son retour  Paris, en fut rduit 
briguer la place de gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne put
l'obtenir; le second mariage de la duchesse de Berri avait enlev son
crdit  cette princesse; il eut peine  ngocier la rconciliation
apparente d'une mre suspecte avec le grand-pre de cet enfant du
mystre.

Le sous-entendu de cette naissance fut accept en public, mais resta
quivoque dans l'intimit. Le dernier rle de Chateaubriand fut celui
de complaisant, d'un aventurier pour sauver l'honneur d'une femme
compromis. L'accouchement forc en public de cette mre sans mari fut
le crime contre la famille, contre la pudeur et contre la nature,
commis par le roi Louis-Philippe. La politique applaudit peut-tre;
l'humanit rougit et frmit.

Il y a deux actes que la postrit ne pardonnera jamais  l'ambition
de la maison d'Orlans: le vote de mort contre Louis XVI en 1793, et
l'accouchement public de la duchesse de Berri,  Blaye, en 1831. Ce
second crime, quoique moins atroce, gala le premier. La honte ne tue
pas moins que la guillotine. L'innocence est la couronne des rois.


LVI

Chateaubriand jeta loyalement son seul moyen de vivre, sa pension de
pair de France,  la rvolution de Juillet. Il ne lui restait, et
encore greve de dettes, que la maison de l'hospice de Marie-Thrse,
dans la rue d'Enfer, fonde par lui  l'aide des bienfaits de madame
la duchesse d'Angoulme et des souscriptions de quelques royalistes.
Il vivait  peine de ces dbris: il fallut bientt y renoncer.

Il avait tent, en 1822, de mettre en loterie sa retraite de la
Valle-aux-Loups; les ministres d'alors, quoique ses ennemis,
n'avaient pas os lui en refuser l'autorisation ncessaire; mais on ne
connaissait pas, en ce temps-l, la puissance des capitaux diviss
pour former de grosses sommes: c'est la pluie dont les gouttes forment
les rivires.

Chateaubriand, comptant sur l'immense popularit de son nom, cra, au
lieu de vingt-cinq centimes, ses billets  mille francs; il fut tromp
dans son espoir, et ne plaa que trois billets: M. Lain en prit un
_incognito_, et ne voulut jamais en recevoir le prix restitu, ne
voulant pas de cet hommage  un grand homme retirer mme son intention
gnreuse.

La loterie choua, et M. de Montmorency acheta l'ermitage de la
Valle-aux-Loups.

Je suis all souvent, dans ce temps-l, invit par Mathieu de
Montmorency, m'asseoir, dans ce modeste asile,  la table que M. de
Chateaubriand avait cde  son illustre ami. Ses arbres et ses
fontaines semblaient le pleurer; il faut avoir pass comme moi par la
dpossession pour connatre l'amertume de la vie. Encore, la
dpossession de la Valle-aux-Loups ne dpouillait Chateaubriand que
de ses esprances; mais les tombeaux de ses pres et les souvenirs de
son enfance n'taient pas l, et il n'en avait pas sacrifi le prix
au salut d'un pays ingrat!


LVIII

Il tait alors rduit  vivre de son seul talent. Il en avait prpar
depuis longtemps le moyen secret par ses Mmoires posthumes, intituls
bizarrement _Mmoires d'outre-tombe_.

Ces Mmoires avaient t commencs par lui ds 1822, dans sa solitude
de la Valle-aux-Loups. On ne peut se dissimuler, en les lisant
aujourd'hui, que saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau, dans leurs
_Confessions_, ne lui aient servi de modles, et qu'il n'ait espr
les surpasser, non-seulement par le charme du style, mais par
l'intrt de tout genre qui s'attache aux crits des choses de son
temps.

Tout le monde pensait de mme  cette poque; mais ce fut prcisment
cette double esprance qui fut pour lui une double illusion et qui lui
enleva le seul mrite de ces sortes de Mmoires, la navet et la
vrit. La prtention n'en est que le masque: ce masque, au lieu de
montrer un homme racontant simplement les penses et les vnements de
sa vie, montre sans cesse un personnage en attitude de pose devant le
lecteur, pour se faire admirer; voil pour la navet, il n'y en avait
point, il ne pouvait y en avoir, l'attitude est l'inverse de la
nature, la volont tue le gnie: c'est de la navet de commande,
c'est--dire de la navet voulue. Cette affectation se retrouve
jusque dans la langue, qui est vieille et tudie jusqu' la
contorsion, au lieu d'tre abandonne et confiante comme la langue
qu'on se parle  soi-mme dans ces notes du coeur ou dans ces
confidences secrtes  Dieu ou aux hommes.

Je l'ai prouv moi-mme en crivant deux fragments en prose de ce
genre: _Raphal_ et _Graziella_. _Raphal_ tait mieux crit, mais il
tomba faute de navet et de vrit complte. _Graziella_, crit
d'aprs nature, resta le moins imparfait de mes ouvrages; il tait
moins beau, mais il tait vrai.

Quant  l'intrt que l'auteur prtend emprunter au rcit des choses
de son temps, les Mmoires sont un cadre trop troit pour un sicle;
ils ne peuvent donner que les gnralits et les aperus dont l'effet
est trop fugitif et trop rapide pour le lecteur.

Les seuls Mmoires d'une grande poque, c'est l'histoire. Bien
qu'crivain non comparable  M. de Chateaubriand, M. Thiers est mille
fois suprieur  lui dans ses rcits. L'historien est le seul pote
des grands hommes.


LIX

Les _Mmoires d'outre-tombe_, o M. de Chateaubriand avait prtendu
enserrer toute l'histoire de son temps, et se mettre sans cesse
lui-mme en scne, en quilibre, en opposition avec Bonaparte,
n'eurent donc pas le succs que ses amis en avaient attendu.

Il en eut, par les souscriptions de ses partisans, garanties par
quelques libraires, cinquante mille francs de rente viagre pour
lui-mme, et vingt-cinq mille francs de rente pour madame de
Chateaubriand aprs lui.

Diffrentes circonstances pnibles amenrent des rductions et des
modifications  cet acte, et le revenu en fut successivement modifi
et born.

Son travail l'empcha ainsi de tomber dans la misre, mais le laissa
jusqu' sa mort dans les difficults de l'existence.

Il se rfugia alors dans un appartement obscur, au rez-de-chausse de
la rue du Bac, avec sa femme, son estimable secrtaire, M. Danielo, et
quelques fidles domestiques. Sa gloire, rduite  la voix d'un petit
nombre d'amis, parmi lesquels on remarquait le publiciste de la
Rpublique, M. Carrel, et le pote du peuple, M. Branger, lui formait
la cour de la popularit impartiale; c'est l qu'il vcut et qu'il
mourut, un jour de juin 1848, au bruit de la bataille que nous
livrions dans les rues de Paris aux partisans insenss de la
Rpublique de 1793. Cette bataille dura trois jours, les tumultes
couvrirent son dernier soupir et empchrent la France d'entendre le
bruit de l'agonie de son grand homme. Sa vieillesse seule l'aurait
retenu dans l'inaction pendant cet accs de guerre civile; il n'aurait
su  quel parti se rallier pour combattre avec lui; son amiti pour
Carrel et ses adulations aux hommes de son bord l'auraient empch de
combattre les rpublicains; son lgitimisme d'apparat l'aurait empch
de combattre avec les rpublicains patriotes et modrs; ses principes
et ses gots aristocratiques l'auraient empch de combattre avec les
meurtriers de tout ordre et de toute civilisation; sa soif de
popularit l'aurait empch de se prononcer contre la lie du peuple.
Fatale condition des hommes qui,  force de vouloir plaire  tout le
monde, se sont rendu toute action impossible! Adorateurs du vent, qui
ne veulent que ses caresses et qui, quand la tempte s'lve, restent
immobiles faute de pouvoir faire un choix; odieux aux vaincus,
inutiles aux vainqueurs, suspects  tous et n'ayant plus qu' mourir
ou  se cacher aux mmes dans leur coupable popularit; mais de
conscience, point!


LX

Ainsi mourut Chateaubriand, sans qu'on pt dire pour qui il avait
srieusement vcu: nul ne perdit  sa mort, except le parti du
talent, mais ce talent prodigieux n'avait t utile  personne.

Un cri d'admiration fut sa seule pitaphe; ce sera aussi sa seule
postrit. C'est triste. Nous n'exigeons pas qu'un homme de lettres et
un homme d'tat, impliqus dans un mme homme, compromette  tout
propos son oeuvre politique devant la multitude, par ses professions
de foi philosophiques, tmraires et radicales, qui alinent de lui la
libert et la raison d'une partie de son sicle. Non; ce serait
intervertir l'esprit du sicle lui-mme et remonter au symbole
impratif d'un autre ge qui dfendait de penser en religion,  moins
de penser comme nous; cela ne serait ni raisonnable ni sens, ce
serait un retour au moyen ge. L'ge dans lequel nous vivons est une
poque de doute, d'clectisme et de transition, o tout le monde est
convenu d'abriter sa conscience dans la libert de croyance, de
respecter dans les autres les dogmes auxquels nous ne croyons pas
devoir adhrer nous-mmes, laissant  Dieu de juger dans sa science
universelle si ce que nous pensons de lui est plus ou moins digne de
sa mystrieuse essence.

La religion vraie, la morale pure, la paix ncessaire entre les hommes
sont au prix de cette franchise religieuse et tolrante qui laisse 
chacun sa foi, sans prter  personne des armes pour opprimer la foi
d'autrui. Mais, si cette respectueuse tolrance est respectable, nous
ne pouvons pas respecter de mme l'affectation, plus ou moins
suspecte, d'un crivain qui arrive en France avec une profession de
foi philosophique dj imprime, et qui, trouvant le gouvernement
inclin, ainsi que son chef,  un culte d'tat unique et dominateur,
change  l'instant de note, dchire son livre philosophique et en
compose sur-le-champ un autre d'aprs les principes opposs, et se
pose en aptre de ce qu'il venait d'apostasier. Or, on ne peut nier
que telle fut la conduite de M. de Chateaubriand, lorsque,  son
retour de Londres, il crivit avec toutes les sductions de son gnie
personnel le livre du _Gnie du Christianisme_, au lieu de l'_Essai
sur les Rvolutions_.


LXI

On rpond: Mais vous interdisez donc  un crivain le droit de se
corriger et de penser le lendemain autrement qu'il ne pensait la
veille? Non; nous ne disons pas qu'un tel homme soit coupable, mais
nous pensons qu'il est lgitimement suspect d'avoir chang par des
motifs humains des opinions qui doivent tre _surhumaines_,  moins
d'tre simules.

C'est ce que les lecteurs du _Gnie du Christianisme_ eurent le droit
de conclure, surtout en ne voyant pas clater, dans la vie de ce
Tertullien, les vertus chrtiennes dont il faisait profession dans son
livre. On le considra comme un dclamateur loquent et habile, au
lieu de le respecter comme un chrtien converti et convaincu. Dieu
avait raison, mais les hommes n'avaient pas tort.

Il fut rcompens de son livre par Bonaparte qui le nomma d'abord
secrtaire d'ambassade  Rome, puis ministre en Valais.

Il renona  ces deux postes par des motifs purement humains; mais,
peu de temps aprs, il chanta, dans son discours  l'Acadmie, un
hymne  son prince et une maldiction  la Rvolution, pour se faire
pardonner la maldiction  la chose par l'hymne  l'empereur.


LXII

Je ne prtends pas soutenir, au reste, qu' partir de cette poque de
la publication du _Gnie du Christianisme_, M. de Chateaubriand n'ait
pas t un chrtien sincre dans la foi qu'il avait adopte par cette
magnifique et clatante conversion littraire. Non; je dis seulement
que l'imagination splendide et complaisante de l'crivain avait plus
de part que la conversion et la conscience  cette foi; foi de
biensance plus que de sincrit, mais cependant point hypocrite. Il
avait t lev par une mre et par des soeurs chrtiennes; tout ce
qu'il y avait de tendre dans son me tait chrtien. Ses premiers
exils en Amrique, son migration, ses misres, mme en Angleterre,
avaient t subis sous l'influence des sentiments chrtiens; les
grands spectacles de la solitude, du ciel, de la mer, des forts, des
fleuves, des cascades, qui l'avaient frapp dans son voyage, taient
empreints de cette couleur; il les avait reflts dans _Atala_ et dans
_Ren_, ses premires bauches; il avait pens, il avait rv en
chrtien; sa haine mme, si naturelle, contre les perscutions et les
martyres des croyances de sa jeunesse leur avait donn quelque chose
de tendre comme les souvenirs de la demeure paternelle, de sacr comme
le foyer de ses pres; tout son coeur et toute son imagination taient
rests ainsi de la religion du Christ. Sans doute,  son arrive en
France et pendant son sjour  Londres, o il crivait l'_Essai sur
les Rvolutions_, ses premires impressions s'taient vapores, et la
philosophie de Voltaire, de J. J. Rousseau et de Volney avait dteint
sur ses penses, mais son me n'avait pas t altre jusqu'au fond
par ces doctrines dcolores et froides qui dsenchantent l'esprit
sans attendrir le coeur; et, quand il rentra dans sa patrie, au
milieu des ruines faites par l'incrdulit, et des efforts d'un
gouvernement hardi et rparateur pour rattacher la France  ses
anciens dogmes par des repentirs avous et par des rconciliations
politiques entre les armes et les autels, il ne lui fut pas difficile
de renier le culte nouveau, qui n'tait encore que doute, et de se
rattacher aux douces habitudes de son imagination comme  d'anciens
amis prouvs avec lesquels on vient prier dans les mmes temples et
dans la mme langue, aprs tre rentrs sous les mmes cieux.

C'est de cette date, en effet, que la foi volontaire et imaginaire de
M. de Chateaubriand prit sur lui un ascendant auquel il cda sans
rsistance, et qui, si elle ne gna nullement sa vie, ne lui permit
plus de vaciller dans ses thories religieuses. _J'ai pleur et j'ai
cru_, avait-il dit dans la premire phase du _Gnie du
Christianisme_. _J'ai rv et j'ai cru_, pouvait-il dire ensuite dans
toutes les phases de sa vie; conduite commode pour un homme
d'imagination et de passion qui, ne cherchant que le succs dans les
lettres et le repos d'esprit dans les agitations du doute, se fait une
couche complaisante dans ses habitudes, et se dit: Peu m'importe que
j'aie vcu avec la vrit, pourvu que je sois mort avec l'unit, cette
biensance de la vie.

Mais la vie et la mort ne sont pas une biensance, elles sont un acte
de foi; on peut honntement dire: Je doute, mais je respecte. Aller
plus loin, c'est mentir.


LXIII

La vie politique de M. de Chateaubriand ne fut plus,  dater de ce
moment, qu'un jeu dsespr d'ambition; la correspondance qu'il
entretint de Rome et de Londres avec sa nouvelle amie, madame
Rcamier, en est la preuve. Parvenu au but de ses dsirs, qui tait de
renverser les libraux modrs du ministre, pour crer et protger un
ministre de royalistes auxquels il prterait son talent, puis, de le
renverser ensuite et de se substituer seul  M. de Villle, il semble
d'abord ressentir ou affecter pour madame Rcamier une passion de
jeunesse sans mesure, qui n'a pour objet que de revenir de ses
ambassades  Paris pour s'enivrer de sa passion quivoque auprs
d'elle, dans la solitude et dans le dsintressement de son amour;
puis, aprs le congrs de Vrone et sa nomination au ministre des
affaires trangres, d'autres passions moins platoniques paraissent le
refroidir et l'loigner de madame Rcamier. Les excuses et les
dfaites interrompent  chaque instant cette correspondance. Madame
Rcamier s'aperoit sans doute de cette clipse, en devine les objets
nouveaux, et, ne pouvant les loigner de lui, se rsout  s'loigner
elle-mme.

On ne connat que par les sourdes rumeurs des salons les noms, les
aventures, les scandales, les dchirements de cette poque de sa vie;
mais les faits et les demi-confidences parlent un langage qu'il est
impossible de ne pas croire.

 la fin, madame Rcamier, suivie par deux amis dvous, Ballanche et
Ampre, et par une jeune et charmante parente dont elle avait adopt
l'enfance, part inopinment pour l'Italie, o elle passe deux ans.

Le ton de la correspondance est forc, embarrass, mais la
correspondance subsiste toujours, pnible  lire, comme les dsaveux
d'une passion morte devant les reproches d'une passion immortelle.

Nous en connaissons les objets sans avoir le droit de les nommer. Les
faiblesses des grands hommes n'ont pas de noms; leur caractre a des
traces.

Vous voyez bien que vous vous tes trompe, crivait M. de
Chateaubriand  madame Rcamier, ce voyage tait trs-inutile. Si vous
partez, vous reviendrez au moins promptement, et vous me retrouverez 
votre retour tel que vous m'aurez laiss, c'est--dire le plus
tendrement, le plus sincrement attach  vous. Je suis bon 
l'_user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais plus d'annes  vivre,
mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image.

Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui est l'effet de mes
sentiments, c'est votre coutume d'tre injuste. Malgr tout cela, vous
reviendrez; vous ne serez pas mme longtemps. Vous reconnatrez que
vous vous tes trompe. Le billet de vous que j'ai trouv ici en
arrivant m'a fait voir que la joie d'Amlie vous faisait une sorte de
plaisir, et que vous repreniez un peu  la _justice_ et  l'esprance.
Croyez-moi, rien n'est chang, et vous en conviendrez un jour.

Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.


LXIV

De Paris  Lyon, de Lyon  Turin, les mmes billets suivent madame
Rcamier sur la route de Rome, comme des adieux que la distance
affaiblit et qui perdent de leur expression  mesure que la distance
augmente. Elle n'y rpondait que par de rares lettres dont l'accent
n'avait plus que la langueur des regrets. Il est vident qu'elle se
sentait  charge, qu'elle voulait viter  son tour la contrainte et
l'humiliation d'un changement si pnible en l'homme qu'elle avait
aim, et que le voile de l'absence et de la distance pouvait excuser
aux yeux de leurs amis communs. Cela tait d'autant plus ncessaire,
que des affaires d'argent perdu dans des affaires de bourses
trangres avaient, disait-on, compliqu et aggrav des affaires de
coeur entre M. de Chateaubriand et une des personnes, objet de ses
nombreux attachements.

Les dtails sont inconnus; mais, quand on lit les doux repentirs qu'il
confesse lui-mme dans sa correspondance secrte avec madame Rcamier,
les fautes de fidlit sont manifestes.

Je veux racheter par ma vie entire les peines que je vous ai donnes
pendant deux ans.

Cette poque est triste, malgr le pardon gnreusement accord par
madame Rcamier. Tout se ressoude dans la vieillesse, except les
coeurs briss par les dchirements de l'affection. L'amour est un
dieu sans misricorde, parce qu'il est absolu.


LXV

Aprs ces jours d'garement  la fois personnel et politique, madame
Rcamier passa deux ans en Italie. La correspondance entre elle et son
infidle adorateur fut quelque temps amre, puis froide, puis
languissante, puis affecte.

Les vnements politiques se droulrent et placrent, comme nous
l'avons dit, M. de Chateaubriand  la tte de la coalition des
mcontents de tous les partis pour en former le parti de la ruine des
royalistes.

Louis XVIII mourut en roi; Charles X fut quelques jours populaire.
Chateaubriand profita de cette dtente des opinions pour se
rconcilier avec le roi nouveau et avec sa fortune vanouie. On ne lui
marchanda pas les conditions. Il redevint ambassadeur  Rome avec
toutes les faveurs pcuniaires qu'il put dsirer.

Sa liaison avec madame Rcamier redevint intime. Le pape mourut; il
eut au conclave le succs que dsirait la France: l'lection d'un
souverain pontife modr et royaliste.

Aucun ministre ne l'inquita en France. On ne semblait occup qu' se
dbarrasser de sa prsence  Paris, pour viter ses rivalits
d'ambition qui auraient compliqu les difficults du rgne. Ce furent
les belles annes de sa vie publique, son exil victorieux, qui lui
permettait d'accorder  ses ennemis des ministres une trve
honorable. Charles X ne l'aimait pas et ne songeait point  le
rappeler  la tte des affaires, o il le croyait dangereux.

Il s'occupait  faire les honneurs de la France  Rome. M. de la
Ferronnays, son ami, tenait le gouvernail des affaires trangres, 
Paris. Ce ministre neutre, et respect des deux partis, servait de
prtexte  Chateaubriand pour ne point branler les hommes du cabinet;
mais M. de la Ferronnays tant tomb malade, les rivalits semblrent
prs de renatre. Un ministre intrimaire de trois mois, sous M.
Portalis, fut remplac par le ministre du prince de Polignac,
annonant un coup d'tat. M. de Chateaubriand donna sa dmission et
voulut parler au roi; le roi refusa de le recevoir. Les journes de
Juillet emportrent la monarchie et le monarque. Le flot de la
rvolution passa, comme de coutume, par-dessus la coalition qui
l'avait provoque.

La situation trompe fut embarrassante; ses compromissions trop
clatantes avec la lgitimit lui rendaient impossible son adhsion au
nouveau gouvernement. Ses professions de foi et d'amour  la libert
de la presse ne lui permettaient pas de s'unir  la dclaration de
haine  la presse, prlude des ordonnances de Juillet.

Il resta seul. Qu'est-ce qu'tre seul contre un peuple? C'est tre
ridicule ou fanfaron; son gnie l'empchait d'tre ridicule, il ne lui
restait que de vaines fanfaronnades royalistes; ou bien de s'allier
avec les rpublicains alors impuissants et d'emprunter quelque fausse
popularit  ses ennemis naturels. O cela le conduisait-il?  de
nouvelles inconsquences. Le silence et t plus innocent et plus
digne, mais sa nature lui interdisait le silence. Il s'tait vant de
renverser  lui seul, avec sa plume, une rvolution; il ne savait que
la flatter.


LXVI

En 1844, les lgitimistes imaginrent de porter un dfi impudent 
cette rvolution en passant avec clat une revue de leurs forces 
Londres: c'tait la revue des ombres.

Y avait-il une folie comparable  celle d'un parti clips qui ne
pouvait prsenter en ligne de bataille pour gnraux que des avocats
ou des hommes de lettres, et pour soldats que des enfants ou des
vieillards, reste d'une noblesse migre, en suspicion  la masse du
peuple? M. de Chateaubriand eut la faiblesse d'aller  Londres pour y
recevoir quelques purils hommages; il en revint plus seul que jamais.

Il reprit sa plume, et n'espra plus que dans l'impossible. Sa
rputation d'homme d'tat finit avant lui. Il s'enferma dans un
cnacle de vieillards avec madame Rcamier, qui avait au moins la
grce de ne vnrer en lui que son immortalit vraie, c'est--dire le
gnie littraire.

Elle lui avait pardonn les nombreuses infidlits de sa vieillesse,
madame de Chateaubriand lui pardonna celles de tous les ges. Elle le
traitait en enfant. Il la perdit un an avant sa propre mort. Ses jours
 lui-mme s'avanaient; l'ennui, cette maladie du gnie fourvoy, le
punissait de toutes ses fautes; il avait simul une mlancolie
trompeuse dans sa jeunesse; une mlancolie vraie et dcourage le
rongeait. Sa foi tait d'attitude, mais l'attitude ne console que le
corps: il tait trs-malheureux. Il ne pouvait supporter la solitude
ds que madame Rcamier lui manquait; il ne devait qu' elle les
heures de diversion qu'elle lui mnageait dans ses journes; sa bont
de femme lui servait de gnie: la bont est le vritable gnie des
femmes suprieures.

Quoi qu'on ait dit d'elle, la nature ne l'avait pas faite  moiti,
elle avait l'esprit de son me, et cette me tait digne d'habiter un
si beau corps.


LXVII

Enfin la mort vint,  prs de quatre-vingts ans, dnouer doucement
cette vie si mmorable et souvent si coupable de ce grand homme. Le 4
juillet, nous apprmes qu'elle tait finie. Dans un autre temps, c'et
t un vnement national, mais le bruit qu'il avait trop ador
couvrit l'motion publique par une motion plus personnelle  la
nation.

Avec madame Rcamier, il n'y eut autour de lui, dans sa maison
solitaire, que quelques amis de la dernire heure qui jouissaient de
leur fidlit  la mort. Cette mort fut douce et silencieuse comme le
moment o l'me confiante dans la misricorde se jette avec
tremblement dans le jugement de Dieu.

Il avait prpar depuis longtemps un spulcre  part pour sa dpouille
mortelle dans un rocher, espce d'cueil  l'extrmit d'une
presqu'le,  Saint-Malo. S'il ne pouvait y voir sa patrie, sa patrie
pouvait l'y voir. Il y est pour toujours. Il a mrit des reproches,
mais il a mrit surtout un immortel souvenir de la France.

Ce ne fut pas un de ses grands hommes, mais il tait fait pour l'tre.
Ce qu'on pense et ce qu'on crit est la meilleure partie de ce qu'on
fut; le reste ne dpend pas de nous. La nature lui donna plus que la
fortune; et s'il et t vertueux, le pays aurait reconnu en lui une
de ses plus resplendissantes renommes.

Comme pense, il peut rivaliser avec avantage les premires grandeurs
littraires de la langue: Bossuet, n dans des circonstances plus
simples, n'eut pas plus de solennit, il n'eut qu' se mettre au
service d'une religion sans doutes et d'une monarchie sans limites; il
fut le courtisan de Dieu et du roi. L'un lui donna le respect du
peuple, l'autre l'obissance de la cour; mais sa philosophie fut d'un
enfant. Il ne vit que par son style; tez le style, il ne reste que
l'architecte du sophisme; on est oblig, en lisant, de le reconnatre
pour un immense lettr, mais non pour un vritable grand homme. Nul ne
s'aviserait d'apprendre la philosophie historique  ses enfants,
d'aprs la gnalogie de la maison de David sur une montagne de
l'Idume. Le centre du monde est partout o souffle l'esprit de Dieu.
Bossuet prend pour borne milliaire de la route infinie des sicles un
rocher strile de Sion; la famille humaine n'est que la race de
Melchisdech. Il a construit le pome sacerdotal de la Jude, il l'a
pris pour l'histoire universelle. Admirez le pote, mais ne donnez au
philosophe qu'un crdit d'admiration. Cette thocratie de Bossuet est
la secte de Juda, elle n'est pas l'histoire du monde. La vraie
grandeur, celle de la vrit, manque  ce philosophe.

Fnelon, son disciple et son martyr, chante une philosophie plus
humaine; c'est le pote des chimres, le genre humain ne subsisterait
pas un jour sous les lois qu'il rve de lui donner. Ses songes
charmants, mais en contradiction avec la nature, font sourire les
sages, moiti d'admiration, moiti de piti. Il est doux, mais puril
comme un enfant qui conte ses fables  sa mre; on l'aime, mais on ne
le croit pas.

Pascal est un fou qui raille spirituellement des fous comme lui; il
crit bien sa langue, mais nul ne se soucie de le lire; les jsuites
et les jansnistes ne sont dj plus.

Voltaire s'amuse du genre humain sans l'instruire. Le genre humain est
autre chose qu'une comdie et qu'un conte. Le srieux, et par
consquent le religieux, manque  son gnie. L'ternelle plaisanterie
est une insulte au sort de l'homme. On risque de se moquer de Dieu en
raillant son oeuvre, le ridicule peut toucher au blasphme. Voltaire
est parfait dans sa prose ou dans ses facties en vers, mais on craint
de rire de soi-mme en riant avec lui; le dernier mot de toute chose
n'est pas un clat de rire, c'est un acte d'adoration; une moquerie
n'est pas la sagesse; tout dtruire n'est rien fonder.

Voltaire, en disparaissant, laisse l'univers moral en ruine.


LXVIII

Jean-Jacques Rousseau est celui des crivains franais auquel
Chateaubriand aspire le plus  ressembler dans sa jeunesse; il a des
larmes dans le style; sa sensibilit lui fait illusion, il la prend
pour la vertu et pour la vrit. Il tente dans le _Gnie du
Christianisme_ de faire une raction contre son modle. Il prend
l'attendrissement pour la conviction, ce n'est pas cela: le sophisme,
quelque larmoyant qu'il soit, n'en est pas moins sophisme. Il touche,
il charme, mais il ne persuade pas. Il laisse un beau livre, mais
point de doctrine; c'est un Jean-Jacques Rousseau retourn. Plus tard,
il tche de refaire les _Confessions_ de Rousseau dans ses Mmoires
posthumes; mais la navet vraie du philosophe gnevois lui manque;
elle s'vanouit  force de travail sous sa plume, et les _Mmoires
d'outre-tombe_ ne sont que la caricature des _Confessions_ de
Jean-Jacques Rousseau.

Malgr les vices des _Confessions_, qui sont l'immoralit et le
cynisme, on aime mieux un fou sincre qu'un sage prtentieux;
Chateaubriand, dans le travail de sa vie, est vaincu par Jean-Jacques
Rousseau dans le travail de dix-huit mois. Le cerisier de Thonon vivra
plus que le chteau de Combourg; mais, au _Vicaire savoyard_ prs,
toutes les autres oeuvres de Chateaubriand sont trs-suprieures comme
style  Jean-Jacques Rousseau. Au lieu du dmocrate inquiet, envieux
et petit, on sent dans le gentilhomme breton l'aristocrate  cheval
sans rivalit comme sans bourgeoisie, maniant sa pense comme son
pe, foulant aux pieds les choses mesquines et abordant les grandes
avec la magnanimit du gnie. On peut reprocher  M. de Chateaubriand
beaucoup de vices, mais il y a trois qualits qu'il est impossible de
lui refuser: l'_originalit_, la _nouveaut_ et la _grandeur_. Dites
de lui tout ce que vous voudrez, mais vous ne lui contesterez pas
d'avoir t l'Ossian de la France dans ses conceptions amricaines,
telles qu'_Atala_; d'avoir apport au vieux continent quelque chose de
la sve, sinon relle, du moins imaginaire, du nouveau monde, et enfin
d'avoir t grand comme ses dserts, ses forts, ses fleuves, et
d'avoir retrouv pour ainsi dire la solitude de l'me humaine, cette
puissance de sentir et de penser seul devant la nature et devant Dieu!
C'est le prophte de l'isolement, le patriarche des forts; c'est  ce
don de la solitude de son gnie qu'il a d, ds ses premiers ouvrages,
la sauvage immensit de ses conceptions et l'infinie tristesse de ses
images: la mlancolie est ne avec lui dans la littrature franaise.
Un mot de lui dtache l'me de tout ce qui la gne ou la proccupe
ici-bas, et jette aux choses mortelles l'loquence sans rplique du
mpris. Dieu seul reste grand dans son style, et quelque ombre de
cette grandeur divine reste attache  l'crivain lui-mme et le rend
grand comme lui.

Je dfie de prononcer le mot de grandeur sans que l'image de
Chateaubriand s'lve  l'instant dans votre me. C'est son caractre,
il est grand, parce qu'il est religieux; il est grand, parce qu'il est
loquent; il est grand, parce qu'il est triste; il est grand, parce
qu'il est pote! Laissez dire et passer les pygmes qui le raillent
ou qui le nient. Il est grand comme le gant des penses; ils ne lui
mesurent pas l'orteil; ils rient, mais il pleure, lui; et, comme le
rire est fugitif et que les pleurs sont ternels, les rieurs passent
et le pleureur demeure.

Il est de plus possd d'un ternel ennui. L'ennui est le mal du
gnie; c'est l'tat des grandes mes; c'est la sensation du vide dans
l'homme. Plus l'homme est grand, plus grand est le vide, plus il est
impossible de le remplir, except par la vertu ou par l'amour; aussi,
voyez comme ce vide est vaste en lui; il croit le combler par la
gloire, il l'acquiert jeune et elle lui laisse un profond ennui; il
passe  la politique,  l'ambition mme coupable, la politique et
l'ambition le laissent plus ennuy que jamais; de rien  une
ambassade, ennui; d'une ambassade au ministre, ennui; d'un ministre
 une rvolution, des Tuileries  Gand en 1815, ennui; de Gand  Rome
au retour, ennui; de Rome  Londres, ennui, ennui toujours; il
s'impatiente et croit s'en dfaire par ses vices; il se met  attaquer
ce qu'il a dfendu, il renverse ce qu'il a construit; il triomphe, et
l'ennui triomphe avec lui; il redevient royaliste et recherche une
popularit quivoque, mais il est vaincu, et l'ennui de son
impuissance le ressaisit pour la dernire fois; il s'adresse  la plus
belle des femmes, et croit aimer; mais l'ennui est plus constant que
l'amour; il se livre tard aux volupts de la jeunesse, l'ennui
l'obsde; il revient repentant  la femme aime, puis il meurt  la
fin d'ennui. L'ennui est la maladie de Chateaubriand, il en vit et il
en meurt; mais cet ennui infini est son caractre et son gnie,
tez-le lui, il n'y a plus qu'un homme heureux; mais il n'tait pas
fait pour le bonheur: il et demand avec larmes des larmes  Dieu;
oui, il et pleur pour obtenir la gloire des douleurs.


LXIX

Tel fut exactement cet homme du dix-huitime sicle, plus grand que
son sicle, mais plus croyant que lui.

Il dut y avoir  la fin du paganisme des hommes suprieurs, d'abord
chrtiens, puis ramens aux dieux de leur jeunesse par la posie de
l'Olympe et par la facilit d'un vieux culte rtabli; flottant d'une
religion  l'autre, crivant tantt pour la nouvelle, tantt pour
l'ancienne foi de Rome, et mourant hroquement comme Julien
l'Apostat, en lanant au ciel le reproche terrible o le doute
retentit  travers ces ges: _Tu as vaincu, Galilen!_

Ce qui avait vaincu dans Chateaubriand, c'tait le monde. Le culte de
la renomme avait t au fond son vrai culte, il n'avait ador que
lui. On conoit ce culte quand on le compare aux petitesses qui
l'entourent.

Voltaire et Jean-Jacques Rousseau n'taient plus; Mirabeau, Danton,
Vergniaud avaient jou leur vie contre leurs doctrines et l'avaient
perdue. Il ne restait qu'un homme, dmenti vivant  toutes les
thories, debout, l'pe  la main, sur toutes les ruines. Il commena
par le saluer et par le servir; puis il en devint jaloux et
l'outragea; puis il assista  sa chute et le trana dans la boue; puis
il s'assit sur son tombeau et le grandit quand il n'eut plus  le
craindre; puis il se compara ridiculement  lui et le reconnut pour
frre dans la gloire. C'tait absurde.

Il y a des grandeurs de deux natures: celle de la plume et celle de
l'pe sont gales peut-tre, mais jamais semblables; elles ne doivent
pas s'assimiler: l'une agit sur les choses, l'autre sur les mes.
L'action est du domaine des choses mortelles, rapide, trouble,
incomplte, imparfaite comme elles; la pense est idale, pure,
complte, parfaite comme l'ide. Celui qui les pse dans la mme
balance ne les comprend pas: Csar est un monde, Cicron un autre:
pour tre juste envers tous deux, il ne faut pas les comparer.


LXX

Le premier de ses ouvrages fut l'_Essai sur les Rvolutions_, dont
nous avons parl; on pourrait mieux le qualifier: _Essai sur
Chateaubriand lui-mme_.

Il est vident qu'il se cherche et s'examine, en effet, dans ce livre
du doute; mais les plus belles pages du _Gnie du Christianisme_ sont
tires de ce livre. Ce n'est pas un livre d'incrdulit, c'est un
livre de recherches, une espce de Montaigne moderne appliqu  de
plus graves sujets.

_Atala_ vint ensuite et commena ses prodigieux succs. Cette oeuvre
n'tait pas entirement nouvelle; elle ne valait pas le _Paul et
Virginie_ de Bernardin de Saint-Pierre, ce livre parfait, o la posie
des tropiques sert de cadre  la religion et  la sensibilit de
l'Europe; mais les couleurs amricaines et le contraste du dlire de
la nature amoureuse des forts sauvages avec les rigueurs de
l'asctisme chrtien en font un tableau  part dans la littrature de
cette poque; c'est le catholicisme espagnol vu  travers les ombres
terribles des horizons transatlantiques d'un nouveau monde.

Le dessinateur est exagr sans doute, mais le peintre est le Salvator
Rosa des forts et des fleuves. La femme meurt, et Chactas en reste
stupfi pendant sa longue et triste vie.

L'Allemagne produisait dans ce mme temps, dans le roman de _Werther_,
par Goethe, le roman du dsespoir et du suicide. _Atala_ tait le
roman de l'esprance et de l'immortalit; c'tait la sve nouvelle
qu'un jeune migr chrtien tait all chercher sous les lianes des
forts vierges, pour rajeunir une littrature puise en Europe et lui
rendre la vitalit de la nature. On ne peut rien comparer 
l'explosion de ce style en 1800. Elle ressemble  l'closion nocturne
de ce palmier du dsert qui fleurit une fois tous les cent ans et qui
remplit les dserts du parfum qu'on ne respire pas deux fois dans sa
vie; le monde en demeure ivre quelque temps et s'en ressouvient
toujours.

Quelques esprits secs, jaloux, et chicaneurs avec leurs propres
sensations, essayrent de rire et de nier; mais les larmes
prvalurent, et elles crivirent le nom de Chateaubriand en traits de
splendeur et de feu dans tous les coeurs jeunes. La royaut littraire
tressa pour son front une couronne de fleurs inconnues qui ne se
fltrit plus. Son nom resta consacr du premier coup.

Nous qui devions bientt natre, nous naqumes de lui: volontairement
ou involontairement, nous fmes ses disciples.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLXIVe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.




CLXVe ENTRETIEN

CHATEAUBRIAND (SUITE)


LX

Aprs _Atala_, il publia dans le _Gnie du Christianisme_ le court
pisode romanesque, potique et religieux de _Ren_.

_Ren_ est, selon moi, le plus accompli de ses ouvrages, s'il n'en
est pas le plus irrprochable. C'est un frre qui aime  son insu sa
soeur, et qui en est aim.

L'ombre de l'inceste tait une ombre nfaste  rpandre sur cet amour,
mme vaincu. La religion en triomphe: Amlie se prcipite dans un
monastre; Ren ou Chateaubriand s'embarque et vogue, dsespr, vers
l'Amrique.

Il revient et la trouve morte, voil tout; mais c'est crit par
Chateaubriand; le mystre ajoute  l'amour. Jamais ces deux prestiges
mls ne composrent un tel breuvage pour des imaginations malades. La
France littraire n'a pas deux pages aussi enivres. L'homme qui a os
les crire fut plus et moins qu'un homme en les dictant, il fut le
martyr du ciel et de la terre; il faut chercher son nom et ne pas le
prononcer, comme celui de la passion ineffable devant l'ineffable feu
du dsir et les ineffables larmes de l'expiation.


LXI

Quant au _Gnie du Christianisme_, nous en avons dit notre pense;
c'tait tout, moins la conversion.

Un parti l'adopta, l'autre le rpudia. Le style seul fut unanimement
admir, mais l'admiration n'est pas de la foi. La foi y manquait, elle
n'tait pas remplace par le luxe des expressions; c'tait de
l'admirable dorure, ce n'tait pas de l'or. Les chrtiens sincres ne
s'y tromprent pas, la rhtorique seule le regarda et le regarde comme
un monument de la langue.

Chateaubriand partit peu de temps aprs pour son plerinage en terre
sainte; c'tait une croisade  lui tout seul; elle ne parut sincre
qu'aux adorateurs du Tasse: imitation sans porte de la chevalerie du
quatorzime sicle par l'homme qui, trois ans auparavant, avait crit
 Londres l'_Essai sur les Rvolutions_; mais son style charma ses
ennemis mme.

Il traversa rapidement la Mditerrane et un coin du Ploponse pour
voquer dans une phrase magnifique Lonidas sur les ruines de Sparte,
Argos et Athnes.

Nous avons t nous-mme surpris, quelques annes aprs,  Smyrne, du
peu de srieux que M. Fauvel et les antiquaires europens, qui se
souvenaient de son passage, attachaient  ses prtendues recherches
dans leur domaine; il ne cherchait que la renomme de savant en dbris
de toutes les antiquits, il commentait quelques textes de Spon ou des
vieux voyageurs, et il passait  d'autres catacombes, rapportant de
Jrusalem quelques bouteilles de l'eau du Jourdain, o les moines du
couvent m'assurrent qu'il n'avait mme pas t. Je ne sais que croire
 cet gard; la description qu'il fait du fleuve et de son lit est si
peu exacte, qu'elle peut laisser quelques doutes  ceux qui, comme
moi, l'ont suivi de l'oeil, du pied du Liban jusqu' la mer Morte.
Quoi qu'il en soit, il passa quelques jours enferm dans le couvent
des Pres de terre sainte  Jrusalem, et copia sur les monuments
sacrs de cette ville de longs itinraires qui grossirent le nombre de
ses pages et l'autorit de ses volumes; puis il revint  Carthage,
d'o il rentra par l'Espagne en France.


LXII

Son _Itinraire_ eut un prodigieux succs; c'tait la gloire
moissonne  vol d'oiseau par un homme de gnie sur les sites
consacrs du monde: les gens de lettres y trouvaient des phrases
mmorables; les chrtiens, des dvotions exemplaires; les savants, des
textes sacrs; tout le monde, des descriptions pittoresques acheves,
et l'intrt qui s'attachait alors aux navigations d'un homme clbre
embellies par un crivain suprieur. C'tait la grande flatterie de
l'antiquit adresse  tous les partis qui veulent tre aduls, assez
de vrits pour tre intressant, assez de mensonges pour orner le
vrai, et surtout assez d'lgance et de perfection de langage pour
enchanter tous les lecteurs. Voyager ainsi, c'est cueillir les fleurs
de la terre; mais, pour les offrir au monde, il faut les rassembler en
gerbes, o chaque couleur, en contraste avec l'autre, prsente un
tableau brillant ou touchant aux yeux.

Tout voyageur est un peintre. Le plus parfait des crivains devait
tre le plus parfait des voyageurs. Chateaubriand avait t l'un et
l'autre. Le monde fut charm, et l'_Itinraire  Jrusalem_ fut et
demeure son chef-d'oeuvre. Sa renomme fut acheve, il ne lui resta
qu' dcrotre.


LXIII

Mais tout homme dans les arts prtend toujours monter un peu plus haut
que son talent. Chateaubriand, malgr l'lvation du sien, ne fut pas
exempt de cette illusion: le chef-d'oeuvre idal du temps o il
crivait tait le pome pique; il en portait le germe et l'ambition
dans son sein.

On ne savait pas encore alors que le chef-d'oeuvre tait un livre
original, prose ou vers: pour tre original, il faut tre vrai, non
pas vrai seulement selon les autres, mais vrai selon soi. La vrit
selon soi, c'est la sincrit. Quiconque n'est pas sincre n'est pas
et ne peut pas tre original.

Homre fut sincre dans son temps, car les fables de l'Olympe taient
rputes vraies par tout l'univers grec et mme gyptien. Il lui
suffisait de les chanter et on les croyait. Du temps de Virgile, on en
croyait encore une partie. L'_Odysse_ et l'_nide_ taient des
hymnes populaires; le _Ramayana_, dans l'Inde, tait un texte de la
religion de la contre. Du temps de Dante, bien que les crdulits
populaires du pote toscan fussent mles aux cynismes populaires de
Florence et de Pise, le fond tait ignoble, mais vrai pour les rues de
ces villes. Le Tasse, plus tard, mlait avec gnie les vrits du
catholicisme, religion nouvelle du monde, aux fables divines ou
infernales de son poque. Enfin, de nos jours, les mystres de la
rdemption taient vrais pour Klopstock, le barde allemand de la
_Messiade_, raconte en vers sublimes par ce pote mystique de la
rdemption.

Ce furent l les derniers chantres de pomes piques que le monde
moderne pt lire, car leurs lecteurs ou leurs auditeurs y croyaient
sincrement avec eux; mais l'ge pique passait avec eux. Le
raisonnement s'introduisait dans les croyances, et le pome pique
disparaissait de nos habitudes littraires.

On pourrait appliquer la posie chrtienne aux plus sublimes
dfinitions de Dieu, aux plus hautes vrits morales dont le
christianisme est la sanction et la source, parce que tout le monde y
croit; mais on ne pouvait avec bonne foi raconter sur l'enfer ou sur
le paradis les histoires imaginaires de Dante ou du Tasse que tout
homme dou de quelque imagination pouvait inventer comme eux. Or,
comme l'enfer et le paradis sont essentiellement compris, comme les
deux ples du monde extrieur, dans le pome pique dont
l'universalit est le caractre, le pome pique fut ananti; on ne
put remplacer les merveilles relles que par les chimres que l'homme
de talent chercha  faire croire aux peuples, c'est--dire le
merveilleux de Dieu par le merveilleux des hommes, et ce merveilleux
de caprice n'tait plus que merveilleux de fantaisie; il n'avait plus
de sanction que la posie de l'imagination et plus de vrit que la
vraisemblance.

Les pomes de chevalerie, tels que ceux d'Arioste en Italie, et de
parodie, tels que ceux de Voltaire en France, succdrent aux pomes
srieux. Milton seul, avec son pome du _Paradis perdu_, exploita
l'ancienne posie religieuse, et encore ce fut le pome littraire
plus que le pome religieux. L'poque tait passe.


LXIV

Chateaubriand crut, comme un enfant, que le pome pique pouvait
renatre et conqurir un renom imprissable  son auteur, pourvu qu'il
et un grand talent; il oublia du mme coup le fond qui tait la foi,
et la forme qui tait le vers, forme idale et parfaite du langage
humain.

Il trouva un beau sujet: la lutte du christianisme naissant et du
paganisme mourant; l'un perscuteur par habitude, l'autre conqurant
par le martyre, au confluent des deux doctrines.

C'tait bien le sujet de pome le plus potique qu'on pt prsenter
aux hommes. Mais, pour en faire un pome pique transcendant, il y
fallait la foi prexistante du monde; et dans l'excution, il fallait
le vers, qui donne au langage plus de prestige et au sens plus
d'autorit.

Si Chateaubriand et t un grand pote au lieu d'tre un grand
prosateur, et s'il et conu son pome rationnel sur les vrits les
plus acceptes de son sicle, en morale, en politique, en religion;
s'il et vulgaris quelque vrit nouvelle, pleine de Dieu, comme
elles le sont toutes, et qu'il et popularis et divinis ces vrits
par un style en vers digne de Dieu et des hommes, il est  croire que
le genre humain possderait un pome pique de plus, et la France un
vritable et immortel pote pique.

Mais il n'leva pas sa pense si haut et il ne lui imprima pas un vol
si saint; il n'aspira pas  rvler  l'univers une masse de ralits
nouvelles et  ramener  Dieu un chaos d'esprits gars, pour
commenter et adorer son nom. Il pouvait tre crateur, il ne fut que
copiste; il s'imagina lever par la perfection du style la copie au
niveau de l'original, il se sentit capable d'lever le pome en prose
au-dessus du _Tlmaque_, la premire des copies de ce genre: en
copiant une copie en prose, il crut galer Homre et consacrer son
gnie  la postrit. On ne peut concevoir comment un esprit aussi
juste et aussi puissant put se faire une telle illusion
d'amour-propre; mais enfin il se la fit et il crivit  tte repose
le pome d'Eudore et de Cymodoce. Ce fut son cueil.


LXV

Mais cet cueil fut maill par lui de paysages pittoresques, de
tableaux enchanteurs et varis, de portraits varis, de scnes
pieuses, empruntes aux deux religions, d'invocations aux deux muses
de la plus gracieuse et de la plus sublime loquence, et des morceaux
de prose potique les plus achevs.

Le public ravi y fut un moment tromp; il crut que la religion
chrtienne avait produit son fruit littraire, et que l'homme du
christianisme allait faire oublier l'Homre de l'Olympe, mais cette
sduction du talent ne fut pas longue; on reconnut bientt que
l'enfer sans terreur et le paradis sans esprance n'taient que des
parodies sans ralit des enfers et du paradis paens, mille fois
moins intressants que ceux de Virgile et d'Homre, car ils taient
sans foi; cela ressemblait  tous ces enfers et  tous ces cieux dont
les peintres modernes barbouillaient les dmes des glises en imitant
ridiculement Michel Ange, et o la perfection des contours ne
produisait pas mme l'illusion de la ralit.

Le martyre de la jeune vierge chrtienne et du hros converti amenait
la catastrophe et rendait l'univers chrtien. On s'tonnait qu'un si
vaste rsultat ft produit par une si mince machine potique, et que
le prophte du dix-huitime sicle n'et pas invent pour changer le
monde quelque chose de plus neuf et de plus grand que la rverie d'un
enfant de choeur, en l'honneur de la croix de son Dieu, au bruit des
cantiques sacrs et au parfum de l'encens vapor du saint sacrifice.

Ce livre tomba comme conception  ce niveau; il n'en resta qu'un petit
nombre de pages merveilleusement crites  et l, et recueillies
comme des exemples de rhtorique. Tel fut le sort de ce roman d'Eudore
et de Cymodoce, pitaphe des prtentions du gnie humain 
ressusciter le pome pique dans un sicle o il n'y avait plus de
foi que dans le raisonnement des mes pieuses et dans l'avenir des
ides fortes. Le pome pique avait suivi le convoi des fables mortes;
il n'appartenait  personne de les faire revivre.

Le pome pique littraire pouvait peut-tre prolonger un moment
l'illusion de son existence par quelque chef-d'oeuvre de langue, que
les hommes, comme les Romains du temps d'Auguste, liraient comme ils
lurent Virgile, sans croire  ses miracles, mais en croyant  son
gnie; mais, pour cela, il fallait que l'ouvrage ft crit en vers, et
en vers tellement inimitables que la perfection de la forme ft
oublier l'imperfection du sujet. Or Chateaubriand, qui avait reu de
la nature tant de dons du talent, n'avait pas reu ce complment de
ces qualits qu'on appelle le don des vers. C'est l'inspiration,
l'inspiration qui est  la langue ce que l'explosion est  la pense,
c'est--dire la force et la soudainet intrieure du sentiment qui le
fait jaillir en feu et en flamme dans une harmonie divine qui subjugue
 la fois du mme coup l'auditeur et le pote. Ce don, comme tous les
dons parfaits, est un mystre que les hommes n'ont jamais pu se
donner, parce qu'ils n'ont jamais su le dfinir. Ni Dmosthne, ni
Cicron, ni Machiavel, ni Bossuet, ni Fnelon, ni Mirabeau, ni les
premiers des crivains ou des orateurs dans toutes les langues
antiques ou modernes, qui ont essay d'atteindre  cette perfection du
langage humain, n'ont jamais pu y parvenir; ils n'ont laiss aprs eux
dans leurs oeuvres que des dbris de leurs tentatives, tmoignage
aussi de leur impuissance; cela est plus remarquable encore dans les
orateurs qui semblent se rapprocher davantage encore des potes par la
force et par la soudainet de la sensation; aucun d'eux n'a pu drober
une strophe  Pindare ou dix vers  Homre,  Virgile,  Ptrarque, 
Racine,  Hugo; il semble qu'ils vont y atteindre; mais, au dernier
effort, la force leur manque, ils chouent, ils restent en arrire,
ils ne peuvent pas, le pied leur glisse, ils se rejettent dans la
prose, ils se sentent vaincus. Moi-mme, trs-indigne que mon nom soit
prononc aprs de pareils noms, moi qui n'oserais pas me comparer
comme crivain en prose  M. de Chateaubriand, je lisais, il y a peu
de jours, dans un critique clbre de mon temps, quelques lignes o
mes vers avaient l'avantage sur sa prose, et j'en tais non pas
convaincu, mais frapp. Voici ce que dit M. Sainte-Beuve dans sa
belle tude littraire intitule _Chateaubriand_:


LXVI

Il commence par comparer la belle image du cygne dans Chateaubriand 
l'image du mme oiseau qu'il trouve dans les premires _Mditations
potiques_. L'image en prose de Chateaubriand est admirable; nous
regrettons de ne l'avoir pas en ce moment sous les yeux pour la citer.
Puis, voil la mme en vers.

L'image du cygne, dit M. Sainte-Beuve, est dominante, elle y est
comme perptuelle.

  Ah! qu'il pleure, celui dont les mains acharnes,
  S'attachant comme un lierre aux dbris des annes,
  _Voit_ avec l'avenir s'crouler son espoir!
  Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre,
  Je m'en vais, sans effort, comme l'herbe lgre
      Qu'enlve le souffle du soir.

  Le pote est semblable aux oiseaux de passage
  Qui ne btissent point leurs nids sur le rivage,
  Qui ne se posent pas sur les rameaux des bois;
  Nonchalamment bercs sur le courant de l'onde,
  Ils passent en chantant loin des bords; et le monde
      Ne connat rien d'eux que leur voix.

Ce n'est pas l de l'imitation, c'est de l'mulation. Nobles potes,
pourquoi tous deux n'avez-vous pas justifi jusqu'au bout votre
emblme, sans jamais ternir votre blancheur?

Plus on a aim les potes sous cette forme idale qu'ils nous ont
donne d'eux-mmes, plus on regrette qu'ils ne l'aient pas ralise en
tout dans leur vie, et qu'ils se soient tant mls ensuite  la
poussire et aux bruits de la terre. Mais l'homme ne veut pas mourir;
et quand le chant sublime l'abandonne avec la jeunesse, il essaye de
_changer la clef_, et il recommence sur un mode infrieur une cantate,
encore harmonieuse, s'il se peut, dans tous les cas moins aimable.

Cette dernire phrase fait allusion, dans M. Sainte-Beuve, 
l'ambition politique qu'il suppose et qu'il dplore dans M. de
Chateaubriand et dans moi. J'ai clairement montr que l'ambition
n'tait pas mon mobile en 1848, que le salut de mon pays tait mon
unique pense. Si j'avais voulu tre nomm dictateur par soixante
dpartements ou par la France entire, je n'avais qu' laisser partir
cinq ou six amis dvous, chargs de dire: _Nommez Lamartine_, il
accepte. Je fis le contraire et je fus nomm dans treize dpartements
 la presque unanimit. J'avais le sentiment vrai que mon nom trop
nouveau ne pouvait pas rallier assez puissamment la France, et que,
pour lui donner de l'autorit, il aurait fallu le fortifier par
quelques victoires politiques qui n'taient pas dans mon programme, 
moins qu'elles ne fussent dans la ncessit, non de mon ambition, mais
de la rpublique des honntes gens en France. Je ne briguai donc pas
un titre au pouvoir; je le rejetai avec peine, en n'tant pas compris
et en me faisant une multitude d'ennemis que mon dsintressement
mcontentait et qui ne me l'ont point encore pardonn. Nous
connaissons quelqu'un qui m'accuse aujourd'hui et qui ne se souvient
pas de l'enthousiasme qui le soulevait alors pour moi au del des
limites. Quant  moi, je n'ai pas partag envers moi-mme
l'enthousiasme qu'il avait alors. J'ai tch d'tre juste; tait-ce
modestie, tait-ce justice? Je crois que c'tait l'une et l'autre;
dans tous les cas, ce n'tait pas ambition. Le prsent le prouve.


LXVII

 propos de la mort de son pre, Chateaubriand exprime la mme ide
que j'ai exprime sur l'immortalit que la mort grave sur nos traits
comme l'empreinte d'une grande _vision_.

Un autre phnomne, dit-il, me confirma dans cette haute ide. Les
traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime.
Pourquoi cet tonnant mystre ne serait-il pas l'indice de notre
immortalit? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas grav
sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi
n'y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'ternit?

Lamartine a repass sur cette grande ide dans _le Crucifix_. Elvire
meurt:

  De son pieux espoir son front gardait la trace,
  Et sur ses traits frapps d'une auguste beaut
  La douleur fugitive avait empreint sa grce,
              La mort sa majest.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Et moi, debout, saisi d'une terreur secrte,
  Je n'osais m'approcher de ce reste ador,
  Comme si du trpas la majest muette
              L'et dj consacr!

Ailleurs Chateaubriand dit en prose:

L'antique et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'oeuvre.
Avec quelle sainte et potique horreur j'errais dans ces vastes
difices consacrs par les arts  la Religion! Quel labyrinthe de
colonnes! quelle succession d'arches et de votes!...

Ren ne fait autre chose que tracer ici (et c'est sa gloire d'avoir
t le premier  le concevoir et  le remplir) l'itinraire potique
que tous les talents de notre ge suivront; car tous,  commencer par
Chateaubriand lui-mme, qui n'excuta que plus tard ce qu'il avait
suppos dans _Ren_, ils parcourront avec des variantes d'impressions
le mme cercle, et recommenceront le mme plerinage: l'Italie, la
Grce, l'Orient. Lamartine, dans cette belle pice de _l'Homme_ o il
faisait la leon morale  lord Byron, a dit:

  Hlas! tel fut ton sort, telle est ma destine.
  J'ai vid comme toi la coupe empoisonne;
  Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts;
  J'ai cherch vainement le mot de l'univers;
  J'ai demand sa cause  toute la nature...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Des empires dtruits je mditai la cendre;
  Dans ses sacrs tombeaux Rome m'a vu descendre;
  Des mnes les plus saints troublant le froid repos,
  J'ai pes dans mes mains la cendre des hros;
  J'allais redemander  leur vaine poussire
  Cette immortalit que tout mortel espre.
  Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants,
  Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants;
  Sur ces sommets noircis par d'ternels nuages,
  Sur ces flots sillonns par d'ternels orages,
  J'appelais, je bravais le choc des lments.
  Semblable  la Sibylle en ses emportements,
  J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles,
  Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles.
  J'aimais  m'enfoncer dans ses sombres horreurs.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mais un jour que, plong dans ma propre infortune,
  J'avais lass le ciel d'une plainte importune,
  Une clart d'en haut dans mon sein descendit,
  Me tenta de bnir ce que j'avais maudit, etc.

Le ton de la pice change  partir de ce moment, et le pote entre
dans la sphre qui lui est propre. Il y a de la srnit chez
Lamartine, mme dans ses moins beaux jours, jamais chez Ren.
Lamartine engendre la srnit, il la cre mme l o il n'y a pas
lieu; Ren engendre l'orage!

Prenez le Ren rel, tez-lui ce lger masque chrtien que M. de
Chateaubriand lui a mis tout  la fin pour avoir droit de le faire
entrer dans le _Gnie du Christianisme_, revenez au pur Ren des
_Natchez_, et la pice de Lamartine pourra s'adresser  lui non moins
justement qu' lord Byron.

M. Sainte-Beuve nous compare de nouveau dans notre peinture de
_l'Isolement_.

Voici Chateaubriand en prose:

La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongrent dans un
tat impossible  dcrire; sans parents, sans amis, pour ainsi dire,
seul sur la terre, n'ayant point encore aim, j'tais accabl d'une
surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je
sentais couler dans mon coeur comme un ruisseau d'une lave ardente;
quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit tait
galement trouble de mes songes et de mes veilles. Il me manquait
quelque chose pour remplir l'abme de mon existence: je descendais
dans la valle, je m'levais sur la montagne, appelant de toute la
force de mes dsirs l'idal objet d'une flamme future; je l'embrassais
dans les vents; je croyais l'entendre dans les gmissements du fleuve;
tout tait ce fantme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le
principe mme de vie dans l'univers.

C'est juste _l'Isolement_ de Lamartine, toujours avec la diffrence
des complexions et des natures:

  Que le tour du soleil ou commence ou s'achve,
  D'un oeil indiffrent je le suis dans son cours;
  En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lve,
  Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

  Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrire,
  Mes yeux verraient partout le vide et les dserts:
  Je ne dsire rien de tout ce qu'il claire;
  Je ne demande rien  l'immense univers.

  Mais peut-tre, au del des bornes de sa sphre,
  Lieux o le vrai soleil claire d'autres cieux,
  Si je pouvais laisser ma dpouille  la terre,
  Ce que j'ai tant rv paratrait  mes yeux.

  L je m'enivrerais  la source o j'aspire;
  L je retrouverais et l'espoir et l'amour,
  Et ce bien idal que toute me dsire,
  Et qui n'a pas de nom au terrestre sjour!

  Que ne puis-je, port sur le char de l'Aurore,
  Vague objet de mes voeux, m'lancer jusqu' toi!
  Sur la terre d'exil pourquoi rest-je encore?
  Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

  Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
  Le vent du soir se lve et l'arrache aux vallons;
  Et moi je suis semblable  la feuille fltrie:
  Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!

Ce dernier cri est presque un cho fidlement rpt: Levez-vous
vite, orages dsirs, qui devez emporter Ren dans les espaces d'une
autre vie... Mais Ren a plus d'nergie que Lamartine et que tous les
Jocelyns du monde quand il continue en ces immortels accents:

     La nuit, lorsque l'aquilon branlait ma chaumire, que les
     pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu' travers ma fentre
     je voyais la lune sillonner les nuages amoncels, comme un ple
     vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie
     redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais eu la puissance de
     crer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager  une autre
     les transports que j'prouvais!  Dieu! si tu m'avais donn une
     femme selon mes dsirs; si, comme  notre premier pre, tu
     m'eusses amen par la main une ve tire de moi-mme... Beaut
     cleste! je me serais prostern devant toi, puis, te prenant dans
     mes bras, j'aurais pri l'ternel de te donner le reste de ma
     vie.

On retrouve l, adouci  peine, le cri de Chactas dans la fort, le
cri d'Eudore tenant Vellda sur le rocher.

Ren, dgot de tout, est dcid  en finir avec la vie,  mourir.
C'est alors qu'Amlie reparat. Je n'insisterai pas sur cette dernire
moiti du rcit. Je remarquerai seulement qu'ici Ren obtient un peu
ce qu'il dsire: il voulait un beau malheur, en voil un. Sa vie
jusque-l, son tat moral se composait d'une suite de dsenchantements
sans cause prcise: dsormais il a son accident singulier entre tous,
son fatal mystre. Il a quelque raison de se dire: Mon chagrin mme,
par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remde: _on
jouit de ce qui n'est pas commun, mme quand c'est un malheur_. Et
plus loin: Je ne sais ce que le ciel me rserve, et s'il a voulu
m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas.

Plus loin encore, M. Sainte-Beuve compare la magique description de
Naples, dans _les Martyrs_,  des vers de moi sur le mme paysage:

Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercs au golfe de la
Sirne salueront ici la divine peinture. J'ai dit que M. de
Chateaubriand, dans le partage de l'Italie, occupait plutt Rome, et
qu'il laissait Naples  Lamartine; mais ici les voil rivaux, et
Lamartine a eu besoin encore de toute la mlodie de son vers pour
n'tre point effac par le prosateur qui le devance. Dans cette belle
pice du _Pass_  M. de Virieu (je ne veux pas tout citer, je ne veux
donner que la note):

  Combien de fois prs du rivage
  O Nisida dort sur les mers,
  La beaut crdule ou volage
  Accourut  nos doux concerts!
  Combien de fois la barque errante
  Bera sur l'onde transparente
  Deux couples par l'Amour conduits,
  Tandis qu'une desse amie
  Jetait sur la vague endormie
  Le voile parfum des nuits!

N'est-ce pas juste le mme motif que dans ce couplet de
Chateaubriand-_Eudore_: Attendre ou chercher une beaut coupable...?
Et encore, toutes ces stances clestes sur _Ischia_:

  Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime:
  La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord;
  La fleur dort sur sa tige, et la nature mme,
  Sous le dais de la nuit, se recueille et s'endort.

  Vois: la mousse a pour nous tapiss la valle;
  Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,
  Et l'haleine de l'onde  l'oranger mle,
  De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

   la molle clart de la vote sereine
  Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
  Jusqu' l'heure o la lune, en glissant vers Misne,
  Se perd en plissant dans les feux du matin...

C'est divin de mlodie, mais c'est plus vague de contour et plus
amolli de ton que Chateaubriand dans la mme peinture. Le paysage de
Naples n'est pas si noy, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font
paratre  la longue les vers de Lamartine. Il y a la nettet dans la
suavit.

On sent que M. Sainte-Beuve prfre ici la force de la prose de
Chateaubriand  la mollesse de la posie de Lamartine; mais c'tait de
mollesse qu'il s'agissait dans ces deux peintures. S'il s'tait agi de
force, nous l'aurions renvoy  la dernire des Mditations, _le
Suprme Verbe_.

La dernire comparaison entre cette prose accomplie et cette posie
imparfaite, mais naturelle, donne un caractre  part  l'garement de
Vellda:

Jamais, seigneurs, je n'ai prouv une _douleur_ pareille. Rien n'est
affreux comme de troubler l'innocence... Ces paroles d'Eudore font
sourire: c'est plutt _douceur_ que _douleur_ qu'il veut dire; il n'en
est pas de comparable, pour ces grandes mes de hros ou d'archange
dchu, au plaisir de troubler un jeune coeur, et, mieux qu'une ve
encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la
jeune Napolitaine dans les _Harmonies_ (_le Premier Regret_):

  Mon image en son coeur se grava la premire,
  Comme dans l'oeil qui s'ouvre au matin la lumire;
  Elle ne regarda plus rien aprs ce jour;
  De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!
  Elle me confondait avec sa propre vie,
  Voyait tout dans mon me; et je faisais partie
  De ce monde enchant qui flottait sous ses yeux,
  Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Ainsi, quand je partis tout trembla dans cette me;
  Le rayon s'teignit et sa mourante flamme
  Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir;
  Elle n'attendit pas un second avenir,
  Elle ne languit pas de doute en esprance,
  Et ne disputa pas sa vie  la souffrance:
  Elle but d'un seul trait le vase de douleur,
  Dans sa premire larme elle noya son coeur,
  Et, semblable  l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle
  Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son aile,
  Elle s'enveloppa d'un muet dsespoir,
  Et s'endormit aussi, mais, hlas! loin du soir...

Elle est morte pour lui, dit Sainte-Beuve, c'est dommage. En
attendant, pote, cela lui fait plaisir; il y rve avec complaisance,
et, s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire clore en une
adorable lgie,--ce qui serait pourtant plus adorable encore, si un
accent trs-sensible de fatuit ne la gtait pas.


LXVIII

Je n'accuse pas l'intention du critique, dont la bienveillance est
vidente dans toutes ces comparaisons du pote en prose avec le pote
en vers; mais il se trompe bien en voyant dans cette lgie
involontaire du _Premier Regret_ l'ombre de fatuit. Voici comment
elle fut crite quinze ans aprs la mort de la pauvre Graziella.

J'tais  Paris en 1827; c'tait un dimanche d't. Le jour tait
long: ma femme entra dans ma chambre et me pria de l'accompagner aux
vpres de Saint-Roch. J'entrai avec elle dans l'glise pleine de
musique et d'encens. Pendant qu'elle s'avanait prs du choeur, je
m'assis contre un large pilier du temple, et je laissai errer mes
regards au bruit d'une psalmodie plaintive; sur les murs de l'difice,
un tableau, sign de Lcluse, tait suspendu au-dessus de ma tte
contre le pilier qui tait  ma gauche. Ce tableau d'assez potique
intention, mais d'excution mdiocre, reprsentait une vierge en
tunique blanche qu'on vient chercher dans son spulcre; mais,  la
place de la morte, on ne trouve qu'un lit de fleurs dont les gerbes
frachement nes semblent rpandre dans le cercueil merveilleux des
parfums et des ivresses du ciel.

Ce tableau me rappela la fille d'Ischia que j'avais tant aime et qui
tait morte de son amour, quelque temps aprs mon dpart de Naples. Je
ne m'tais jamais pardonn cette duret de coeur tant dplore et tant
punie. Combien, en effet, n'aurais-je pas t plus heureux dans la
suite de mes jours agits, si j'avais cd  ses larmes et aux
miennes, repris mes vtements de jeune pcheur  la _margellina_,
pous celle que j'aimais, et continu avec elle, dans cette simple
famille de _camilleurs_, l'existence o j'avais trouv le bonheur?
Cette pense me revint et me plongea pendant une heure dans des
regrets qui ressemblaient  des rves. Je m'y livrai bientt sans
rsister, et j'crivis sans plume dans mon coeur les strophes de cette
lgie que M. Sainte-Beuve appelle _cleste_, et qui n'tait que le
retentissement harmonieux et dj lointain d'une douleur vraie.
L'office fini, je rentrai, muet et mlancolique,  la maison, et je
m'enfermai dans une chambre pour crire ces vers tout faits dans ma
tte.


LXIX

Comme je finissais de les crire, on m'amena des visiteurs que je
connaissais  peine, mais que j'aimais dj sans tenir compte des
opinions politiques qui devaient bientt aprs nous runir, puis nous
sparer, pour nous runir encore. C'tait M. Thiers et son ami M.
Mignet, beau jeune homme, qui devait suivre fidlement son ami dans la
vie, mais sans affronter les mmes orages; ils s'assirent, et, voyant
sur ma table des lignes ingales annonant des vers, ils me
demandrent de leur en lire quelques-uns. Je les leur lus sans
difficult, mais non sans que ma voix entrecoupe leur rvlt
l'motion trs-vive dont j'tais encore agit. Ils me parurent
trs-mus eux-mmes, et ils se retirrent en silence comme des hommes
dont le coeur avait t trop vivement touch pour qu'ils pussent
continuer l'entretien sur le ton lger et futile qu'ils avaient en le
commenant. Quant  moi, je restai attendri et mlancolique le reste
du jour.

Voil le rcit vrai de l'espce de fatuit un peu barbare que
Sainte-Beuve m'attribue en composant ces vers. Et toi, alle solitaire
du jardin du Luxembourg, spar alors du jardin fruitier des Capucins
par un mur  hauteur d'appui du jardin de Catherine de Mdicis, ne te
souviens-tu pas des larmes amres et contenues dont j'arrosai tes
dalles un jour o je lisais seul le dernier _Adieu de Graziella_, et
o Sainte-Beuve, que je rencontrai par hasard, fut tonn de mes
larmes mal essuyes et me demanda vainement la cause de ma tristesse.
Je ne la lui dis pas et nous nous sparmes. Voil encore une fois
cette fatuit ostentatoire qu'il m'attribue! Voil comme le critique
se trompe, surtout quand il veut avoir plus d'esprit que la nature.
Dfions-nous des hommes d'esprit qui entendent malice  la nature!
Nous risquerions de calomnier mme les larmes; l'homme sensible en
cache plus qu'il n'en montre.


LXX

Quant  la facult d'crire les vers, Chateaubriand ne l'avait pas
reue plus que Voltaire; la posie, dans sa vraie forme srieuse (le
vers), except la posie badine, ne leur tait pas naturelle. Le drame
de _Mose_, par Chateaubriand, ne fut qu'une imitation impuissante de
Racine; il fit admirer, comme le paon, les dcoupures et les couleurs
savantes de ses ailes, mais il ne s'en servit pas. La beaut du vers,
comme toutes les autres beauts, est un mystre. On ne sait pas
pourquoi ils sont ncessaires  la vraie posie: moi-mme qui ai
plaid contre eux, je ne le sais pas, mais je le sens. Ce n'est pas
parce qu'ils disent plus de choses que la posie en prose, ils en
disent moins, les belles pages de Chateaubriand contiennent autant et
plus de sens que les plus belles pages de vers; ils n'en disent pas
plus, mais ils le disent mieux.

Je me suis souvent figur que les plus belles pages de la langue,
prose ou vers, taient celles qui possdaient en elles le plus
d'lments de dure ou d'immortalit, et que ces lments de dure
taient, on ne sait pourquoi, plus runis dans les vers que dans la
prose; en un mot, que le vers tait plus immortel que la prose:
pourquoi cela encore? Je ne le sais pas; mais, de mme que certains
lments matriels possdent,  formes gales, plus de vie et de dure
que d'autres, et sont mieux faits par le Crateur pour rsister au
temps; de mme, entre le vers et la prose, il y a la mme diffrence
qu'entre le marbre statuaire ou le bronze et la terre dont l'artiste
construit sa statue. La forme est la mme, mais la dure ou
l'immortalit sont diffrentes.

La boue est destine  vivre quelques jours, le marbre dure  jamais.
Le sentiment que le sculpteur a de cette vrit influe  son insu sur
la perfection de son travail.

Ainsi que je l'ai dit une fois en posie moi-mme:

  Mais le vers est de bronze et la prose est d'argile.

Je prsume que c'est l le secret de cette supriorit. Si ce n'est
pas cela, je ne puis le dcouvrir.

Voltaire, lui aussi, le sentait. Je me souviens d'un passage de lui,
moiti plaisant, moiti srieux, dans une de ses lettres  Condorcet,
 propos du drame en prose qu'il avait en mpris, et dont Diderot le
menaait:

Quant aux barbares qui veulent des tragdies en prose, dit-il 
Condorcet, ils en mritent: qu'on leur en donne,  ces pauvres
Welches, comme on donne des chardons aux nes! Cela passera, etc.,
etc., etc.


LXXI

Revenons au rle religieux de Chateaubriand.

La France, qui suait le sang sur l'chafaud de la Terreur depuis trois
ans, et qui avait horreur et peur d'elle-mme, cherchait  retrouver
son quilibre et son ordre matriel dans la force de ses armes et dans
la pacification de ses doctrines. Un vritable grand homme qui et
paru alors, le glaive dans une main, la modration dans l'autre,
pouvait lui apporter la raison, la force et la paix; c'tait une de
ces poques o la dictature des soldats et la dictature des
lgislateurs peuvent s'unir pour reconstituer un grand peuple; mais,
il faut le reconnatre, la France, qui est le pays des armes, du gnie
et de la gloire, n'est pas le pays de la raison. Ses excs sont tous
des passions ou des repentirs.

Les excs en tout sont la nature de la France, les ractions sont sa
loi; Bonaparte, son hros, fut un despote; Chateaubriand, son
crivain, fut un aptre peu convaincu du pass; l'opinion publique,
leur pondrateur naturel, au lieu de les contenir l'un et l'autre, les
encouragea; elle poussa l'un  l'empire, l'autre au treizime sicle:
la conqute pour diplomatie, le concordat pour libert religieuse,
furent les deux ples du gouvernement des soldats et du gouvernement
des consciences. On eut des victoires au lieu de droit, et des
crmonies au lieu de culte: le _Gnie du Christianisme_ y joignit le
prestige de l'imagination et entrana tout. Chateaubriand fut
l'loquent corrupteur du bien mme; il ne se borna pas  assurer la
libert des mes, il voulut leur asservissement. Les moeurs le
secondrent, et il alla, comme ambassadeur, porter lui-mme  Rome le
funeste prsent qu'il avait obtenu du gouvernement de son pays. Voil
son dbut politique. Les temples furent remplis, les consciences, les
unes favorises, les autres opprimes, beaucoup vides; la rvolution
raisonnable avait t pousse jusqu' la perscution, on la ramena
jusqu' la vengeance.


LXXII

Aprs l'insuccs des _Martyrs_, Chateaubriand dit adieu  la
littrature et  la polmique religieuse. 1814 vit paratre la
diatribe envenime de _Buonaparte et des Bourbons_. Chateaubriand fut,
dans cette brochure, le prcurseur de la vengeance du monde contre
l'oppression de l'Europe. Il prit le premier rang parmi les ingrats;
il le prit aussi parmi les calomniateurs de l'infortune mrite, en
calomniant mme Bonaparte dans le rcit mensonger de ses violences
manuelles de Fontainebleau vis--vis du pape Pie VII.

Il fit une seule bonne brochure aprs 1815, _la Monarchie selon la
Charte_. C'tait la raison ramene au service d'une monarchie
ncessaire. Tout le reste de ses crits politiques, d'ambition ou de
circonstance, est mort avant lui, et ne mritait pas de vivre. C'tait
le style affect du vieux franais mal ressuscit pour donner au
franais une apparence de navet par le cynisme. Sa fortune ayant t
compromise par son ambition inquite en 1821, il mit en loterie son
domaine de la _Valle-aux-Loups_,  mille francs le billet. On
ignorait alors la loi conomique par laquelle la rduction du prix des
billets augmente le nombre des souscripteurs. Il comptait sur le
nombre de ses partisans dans l'aristocratie. Les ministres, ses
ennemis, n'osrent pas lui refuser l'autorisation; mais il fut tromp,
il n'eut que trois souscripteurs, parmi lesquels M. Lain, comme
hommage, non aux opinions, mais au gnie. M. Lain refusa de reprendre
l'argent de son billet. Mathieu de Montmorency acheta gnreusement la
dpouille de son ami. Chateaubriand n'avait rien fait encore pour le
salut de son pays, mais il avait immensment fait pour sa gloire; la
France fut ingrate: c'est son habitude; il ne s'adressait pas  un
parti, comme les amis de Foy en 1829, ou de Laffitte en 1830. Tout
hommage  un homme, qui n'est pas une insulte  un autre, ne russit
pas parmi nous. Nous n'aimons que la gnrosit haineuse qui, sous
prtexte d'honorer un homme illustre, en dshonore un autre plus
justement illustre que lui. Chateaubriand se tut, mais il ressentit
l'injure au fond de son me. On peut croire que la dmocratie, qu'il
servit de mauvaise grce depuis ce jour-l, profita plus tard de cette
faute capitale de l'ingrate aristocratie. L'homme est homme, il
pardonne, mais il n'oublie pas. C'est sa faiblesse, mais c'est son
droit.


LXXIII

Les Bourbons, qui durent en grande partie  Chateaubriand leur chute
fatale, en 1830, ne lui durent qu'un grand service: la guerre
d'Espagne. Malgr ce qu'en dirent les libraux parlementaires du
temps, cette guerre fut une grande et heureuse audace, digne d'un
homme d'tat. Les Bourbons, chefs de cette maison, ne pouvaient, sans
dshonneur, voir la monarchie d'Espagne s'avilir et tomber, sans lui
tendre la main. L'honneur, pour la monarchie consanguine, n'est pas
seulement une dcoration, c'est un devoir. Chateaubriand le sentit et
osa faire de cette convenance, un dogme politique. Il rallia par l
l'arme franaise  la maison des Bourbons, et fit rentrer la gloire
sous ses drapeaux. C'tait une grande ide toute simple; les peuples
la comprirent. Ils comprirent peu les ides mixtes qui se refusent aux
imprudences hroques: le salut des circonstances douteuses o les
Bourbons dlibraient. M. de Villle penchait visiblement du ct de
l'inaction, M. de Chateaubriand entrana tout vers la guerre, et le
dieu des projets gnreux lui donna raison; la dernire grande action
de la race de Louis XIV fut son ouvrage. On ne peut l'oublier, il
perdit les Bourbons, mais il les illustra.


LXXIV

Voil sa carrire d'homme d'tat; quant  sa carrire d'homme de
lettres, elle est beaucoup plus difficile  analyser; elle tient  son
gnie. La premire question  rsoudre est celle-ci:

Eut-il du gnie?

Ce gnie fut-il honnte dans l'usage qu'il en fit? Non.

Ce gnie fut-il vrai? Non.

Ce gnie fut-il juste? Non.

Ce gnie fut-il grand? Oui. Moins grand cependant que s'il et t
toujours honnte, vrai, juste, et que sa grandeur et t aussi
honnte, aussi vraie, aussi juste dans le sens qu'il fut magnifique
dans l'expression; mais il eut du gnie; il en eut mme plus qu'aucun
crivain de son pays et de son temps.

Nous avons rpondu que le gnie ne fut pas toujours honnte. tait-il
parfaitement honnte d'crire l'_Essai sur les Rvolutions_ en 1799 et
d'crire le _Gnie du Christianisme_ en 1800?

tait-il vrai de vanter la rvolution dans ses opinions et dans ses
tendances aujourd'hui et de brler ensuite ce livre pour qu'il ne se
levt pas contre lui dans une carrire nouvelle, pour que ses amis ne
pussent pas lui reprocher l'ombre d'une apostasie?

tait-il juste enfin, en politique, d'imaginer des lois inhumaines
(_immanis lex_) contre la libert de la presse, en 1819, et de
professer ensuite la libert illimite de la presse, c'est--dire
l'anarchie et la dmagogie de la pense la plus tmraire, dont
Chateaubriand affecta le dogme, quand la versatilit de ses intrts
le poussait  se dclarer chef de l'opposition aux Bourbons?

Non, il ne fut ni honnte, ni vrai, ni juste, ni moral dans l'usage de
son gnie. Benjamin Constant, le plus inconsistant des hommes, et-il
eu ce gnie, n'en aurait pas fait un autre usage. Mais il lui fallait
un pont, ft-il aussi mince et aussi tranchant que le pont de Mahomet,
pour passer avec biensance de M. de Bonald  Carrel, et de M. de
Marcellus  Branger, de la monarchie  la rpublique. La libert
illimite de la presse fut ce pont. Il le franchit sans s'inquiter de
ce qui tait au del! tait-ce d'un esprit juste et d'un sens droit?
Fabriquer et vendre de la poudre dans tous les carrefours d'une
capitale, est-ce une condition de la scurit publique? Nous l'avons
prouv en 1848, par ncessit temporaire d'une rvolution o toutes
les lois anciennes taient abolies; mais une meute violente en
sortait exactement tous les quinze jours, et la sagesse du peuple
tenait lieu de loi pour rprimer la dmence du peuple. tait-ce 
cette lutte arme d'un dictateur contre un autre que M. de
Chateaubriand voulait conduire son pays? C'tait un homme de magnanime
tmrit, arm d'une assez puissante imagination pour se faire
illusion  soi-mme. Voil la vrit.


LXXV

Mais son gnie tait grand, quoiqu'il ft loin d'tre irrprochable. 
ses premires publications, les hommes s'aperurent qu'il n'tait pas
comme les autres hommes. L'instinct leur rvla que le grand style
perdu depuis Bossuet, qui l'avait trouv dans la Bible, tait retrouv
dans les forts du nouveau monde. Il n'y tait pas pour les
Amricains, peuple qui n'a que la grandeur de l'espace et la
philosophie du lucre; peuple sans anctres, pour lequel le pass
n'existe pas, peuple brutal qui ne croit qu' ce qu'il touche; mais il
y tait en germe dans l'immensit des oeuvres de sa nature, non encore
pouse par les hommes nouveaux. C'est de cette union des hommes
nouveaux uss par la civilisation avec la nature sauvage que devait
natre la nouvelle Bible de l'humanit. Chateaubriand tait le
prophte gigantesque et mystrieux. Il ne savait pas lui-mme quel
vent l'y poussait; c'tait le souffle du vieux monde; c'tait
l'instinct mle de la gnration des choses cherchant comme la
virginit des mers, des forts, des solitudes pour y dposer la
semence fcondante des langues mres et rajeunies. Il respira un
moment cette atmosphre amoureuse des terres virginales, il y dposa
son gnie, et _Atala_, _Ren_, le _Gnie du Christianisme_ naquirent.
Un nouveau prophte revint en Europe, apportant ces prodiges de
parole. Chateaubriand parat avec eux comme un mtore; il ne sort
d'aucune cole, il est lui. Ne lui cherchez ni pre ni mre, il est le
fils du dsert, l'enfant trouv dans les forts. Il ne sait d'o il
vient, et tout le monde le regarde; il ignore quelle langue il parle,
et toute la terre l'coute. On fait silence  ses premiers
balbutiements. Le vieux sicle expirant dans les convulsions s'tonne
et se sent rajeuni.

Les lignes bauches dans _Atala_ et dans _Ren_ sont, ds le premier
jour, une rvolution littraire. Elles teignent seules le bruit d'une
turbulente rvolution en Europe. Aussi, voyez comme ce nom remplace
tous les autres, mme celui de Voltaire, le dictateur de
l'intelligence universelle;  peine s'en souvient-on encore, et il
vient seulement de mourir au seuil des temps qu'il a crs. Ce jeune
homme, cependant, ne faisait que de natre, personne ne lui avait rien
appris, il n'tait d'aucune cole;  peine, avant de quitter Paris,
avait-il caus avec quelques hommes mdiocres du dernier sicle pour
lesquels il affectait un culte: Ginguen, Esmnard, Chnedoll, un peu
Fontanes, Parny et  peine Chnier. Il regardait comme une rare
fortune quelques vers plus que mdiocres de lui pour lesquels il
s'enorgueillissait d'avoir obtenu, par les complaisances de l'amiti,
une place au _Mercure_, le recueil des naissances et des spultures du
temps. Il les emportait dans sa valise comme des certificats de gloire
et des augures d'immortalit.

Il dbarque, il voit, avec le regard du gnie qui embrasse tout d'un
coup d'oeil, l'bauche des tats-Unis; il mprise tout et passe; il
prtend, mais rien n'est plus douteux, qu'il a vu Washington, leur
seul grand homme, pauvre, accus, abandonn par ces dmocrates rois de
l'ingratitude, et qu'une servante lui a ouvert son parloir. Il va de
l avec un guide d'aventure visiter une troupe de sauvages et de
sauvagesses, bohmiens du dsert, qui dansent aux sons de la pochette
d'un musicien franais.

On voit qu'il s'amuse  faire  loisir la caricature de deux peuples
dans une scne de cabaret. De l il va jusqu' la cataracte du
Niagara, ce qui est plus douteux encore, car il ne tente pas mme, lui
si parfait descripteur, de dcrire ce miracle des eaux, mais ce qu'il
imagine est mieux que ce qu'il dcrit; il rve des amours sauvages et
des mlancolies de solitude. Il revient avec ces bauches dans
l'esprit. C'est lui-mme qui rapporte ses notes  son pays.


LXXVI

Aussi voyez comme,  ses premires lignes, tout se bouleverse dans la
littrature de la France et de l'empire! On dirait qu'un nouvel
instrument musical fait rsonner ses sons dans les concerts de
l'esprit; on croit entendre les soupirs du vent dans les roseaux, les
secousses du vent d'orage dans les vastes cimes des forts, les chutes
des cataractes dans les abmes, les clats de la foudre entre les
rochers, et quelque chose de plus pathtique encore, les battements
intimes du coeur, les frissons de l'me, le suintement des larmes 
travers la peau, et les cris muets de la tristesse humaine cherchant
en vain des mots pour dire ses angoisses. Alors tout se tait dans la
vieille langue; nul ne cherche  imiter l'inimitable; les uns ricanent
par envie, les autres pleurent par sympathie, tous s'merveillent en
coutant; la note grave est retrouve dans les langues modernes, et ce
jeune inconnu a sonn sans le savoir le sursaut du monde. Voil
l'effet universel et inspir d'en haut de Chateaubriand.

C'est la _Bible_ des derniers temps; il n'y a plus qu'une voix dans la
nature, _un homme grand nous a parl_.


LXXVII

Il tait _grand_ en effet, la grandeur tait son nom: _grand_, parce
qu'il s'tait soustrait aux effminations froces d'une rvolution qui
ne savait que vocifrer et tuer; _grand_, parce qu'il cherchait Dieu
dans les ruines, comme le prophte soufflant sur le charbon mal teint
pour y rallumer l'tincelle  la lueur de laquelle il devait dcouvrir
et lire le nom de l'Incr; _grand_, parce qu'il tait triste comme
Job aprs la visite de ses amis. Il avait dcouvert que le fond de la
vie est la tristesse, que le gnie vrai est la mlancolie, fille et
soeur de la rsignation. Il tait n triste, parce qu'il tait n
profond, comme les autres naissent gais, parce qu'ils sont lgers. La
raison des choses est la tristesse, parce que la souffrance et la mort
sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vrit
d'instinct chez lui, d'exprience chez nous, est la seule dmontre.
Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des
larmes. La dfinition de l'univers, c'est la _douleur d'tre n_, qui
contient la douleur de _mourir_. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet
ocan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est
le supplice de la vie.

Il s'tait rfugi de bonne heure dans la seule pense, triste aussi
par sa grandeur, inexplicable,  laquelle tout aboutit, mais qui est,
elle-mme, un mystre, pour en expliquer un autre, _Dieu_; il tait
religieux par mlancolie; par l, il tait grand comme sa pense.

Mais il tait grand aussi par le mpris qu'il portait  la terre, et
par la noblesse et l'aristocratie de sa nature. C'tait un aristocrate
de temprament; ce qui tait petit lui faisait horreur, il ddaignait
le dmocrate. Ses bassesses, ses oeuvres, ses vulgarits, ses colres,
ses frocits, ses supplices mme, dont il avait t tmoin et victime
par sa famille, et par son pre, et par sa mre, morte innocente en
prison, en punition d'tre ne noble, lui avaient donn un dgot
haineux contre les moeurs de cette race, qui ne sentait alors sa
grandeur qu'en faisant sentir sa _terreur_. Cette haine du vulgaire
faisait partie de sa grandeur; sa physionomie mme et son got pour la
solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les dmocrates
l'adoraient de loin; ils devinaient en lui, car il avait trop
d'orgueil pour l'avouer, un contempteur de leur nature. Sa grandeur
ddaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait. Quand il
voulut se venger ou se faire craindre, il prit lui-mme les vices de
la dmocratie. C'est alors qu'il crivit contre Bonaparte ces
calomnies auxquelles il ne croyait pas; c'est alors qu'il crivit
contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et
terrible  propos de l'assassinat du duc de Berri: _Les pieds lui ont
gliss dans le sang_. tre dmocrate alors pour lui, ce n'tait que
descendre. Mais l'aristocratie tait son sang; il tait n grand.
Volontairement ou involontairement, on sentait sa race; on put le
har, on ne put le mpriser. L'aristocratie du style confessait en lui
l'aristocratie de la nature. Il n'tait pas n pour tre un tribun de
la multitude, mais pour tre le roi des lettrs d'une poque.


LXXVIII

On pourra lui contester beaucoup des qualits qui concourent  former
un gnie accompli et  laisser de lui une ide digne de la mission
d'un de ces hommes que la postrit relve aprs leur malheur ou leur
mort.

Il ne fut point assez honnte pour tre offert en exemple  l'avenir.

Il chercha  briller plus qu' servir.

Il eut l'ide juste et la conduite fausse.

Il affecta des passions, des affections et des haines qu'il n'avait
pas.

Il eut un rle dans sa vie politique, au lieu d'une conviction, et il
en changea souvent.

Il fut  lui-mme sa premire pense: toutes les fois qu'il y eut 
choisir entre sa patrie et lui, il ne songea qu' lui-mme; il prit le
_dcorum_ pour l'honneur, et l'honneur pour la vertu.

Tel fut l'homme, plus acteur que citoyen.

Malgr le nombre et l'clat de ses images, il ne fut pas pote. Le
mystre qui donne  l'crivain le droit de dire: _Je chante_, lui
manqua; il ne fit jamais que parler et crire, le chant inspir
faillit sur ses lvres.

Mais,  cela prs, il eut tous les talents qu'on peut emprunter  la
terre, et que le ciel ne donne pas directement et mystrieusement 
l'espce humaine.

Et il eut mme ces talents divers  un degr qui se fait reconnatre
de lui-mme, qui devient sa conscience dans l'me d'autrui, qui rfute
toutes les critiques, qui renverse toutes les jalousies et qui fait
dire  tout un sicle: IL EST GRAND!

Cette exclamation d'un sicle est le sceau du gnie.

Il fut et il restera le plus grand crivain de la France dans un
sicle o tout tait muet, mais o tout allait renatre.

Il fut  lui seul notre renaissance.

L'avenir portera son nom.

Soyez grand, et moquez-vous du reste; vous tes immortel.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLXVe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.




CLXVIe ENTRETIEN

BIOGRAPHIE DE VOLTAIRE


I

Voltaire, pote, historien, philosophe, est l'homme le plus universel
de l'Europe au dix-huitime sicle; l'universalit est surtout le
caractre de son gnie.

L'antiquit, sous ce rapport, ne peut lui comparer qu'un seul homme,
Cicron. Ces deux crivains ont  eux seuls occup l'espace de tout
leur sicle; ils ont tellement confondu leur nom avec le nom mme de
leur patrie qu'on ne peut dire Cicron sans que Rome tout entire se
prsente  l'imagination du lecteur, et qu'on ne peut dire Voltaire
sans que la France apparaisse avec toutes ses grandeurs littraires,
tous ses talents et tous ses dfauts,  l'esprit de l'Europe.

Ces deux hommes universels, Cicron et Voltaire, ont d'autant plus de
rapports entre eux que l'un et l'autre ont t plus que des potes,
des crivains, des orateurs; ils ont t des hommes dans toute
l'acception du mot, c'est--dire qu'ils ont agi en mme temps qu'ils
ont crit ou parl, et qu'ils ont particip, dans une proportion
immense, l'un au grand mouvement des choses romaines par l'loquence,
l'autre au grand mouvement de l'esprit humain par la littrature et
par la philosophie actives du monde moderne.

Quoique leurs talents, aussi suprieurs chez l'orateur romain que chez
le pote et le prosateur franais, fussent d'un ordre trs-diffrent,
ils se ressemblent plus qu'on ne pense par ces trois caractres de
leur gnie: la _justesse_, l'_universalit_ et l'_action_.  ce titre,
je n'ai jamais pu penser  Cicron sans penser  Voltaire, et je n'ai
jamais pu lire Voltaire sans penser  Cicron.  un autre titre
encore, ils se rappellent sans se ressembler: c'est par la vaste et
longue influence qu'ils exercrent sur leur pays et sur le monde. Ce
sont deux conqurants pacifiques qui ont plant le drapeau de leur
langue et de leurs ides bien au del des limites de leur nation et de
leur langue. Universels par leur gloire, ce sont les Csar et les
Alexandre de la littrature; ils ont asservi de vastes provinces de la
pense humaine. Cicron vivant fut gorg par ses ennemis politiques;
Voltaire mort fut assassin dans sa mmoire et tran mille fois par
son nom aux gmonies des ennemis de la philosophie et de la renomme;
ce sont encore deux ressemblances entre les deux destines de ces deux
grands hommes. Le temps de la justice et de l'apothose est venu pour
Cicron, le temps de l'impartialit n'est pas venu et ne viendra pas
de plusieurs sicles encore pour Voltaire. Essayons de le devancer en
prsentant ici un portrait vridique du philosophe franais.


II

Franois-Marie Arouet naquit  Chtenay, petit village des environs de
Paris, le 20 fvrier 1694. Il ne prit qu' vingt-cinq ans le nom de
Voltaire d'un petit fief de sa mre dans l'Anjou. Son pre tait un
des membres de la haute bourgeoisie de Paris. Des fonctions
honorables, l'lgance des moeurs, la fortune et les lumires
rapprochaient cette classe de l'aristocratie: il tait trsorier de la
Chambre des comptes. La Chambre des comptes, corps presque
parlementaire, exerait le contrle de la comptabilit du royaume. Sa
mre, Catherine Daumart de son nom, tait une femme d'une grande
beaut, d'un esprit dlicat et cultiv, centre d'une socit choisie
d'crivains, de diplomates trangers et de courtisans qui
recherchaient dans son salon les charmes de sa figure et de son
entretien. C'est de cette mre enivrante et gracieuse que l'enfant
reut avec le sang le don de la grce, le don le plus naturel de
l'esprit de Voltaire. Son gnie, en effet, commena par la grce, ce
don fminin qui est la jeunesse de l'esprit. Sa mre,  l'poque de la
naissance de ce fils, tait lie d'amiti avec un seigneur napolitain
de haute naissance qui avait t galement li avec la mre du duc de
Richelieu, l'ami futur et insparable de Voltaire. Cette liaison du
diplomate italien avec ces deux femmes, l'une de la cour, l'autre du
parlement, et la ressemblance des deux enfants, de visage et de
caractre, a fait rechercher sans preuve par quelques crivains
curieux des indices de parent indirecte entre Voltaire et le duc de
Richelieu. La verve tincelante et factieuse de l'Italie mridionale
aurait expliqu ainsi par sa source l'originalit trangre et
quelquefois burlesque de l'imitateur futur d'Arioste. Mais rien ne
motive cette rumeur du temps que ces chuchotements de salon qui sont
les vengeances de l'envie contre l'esprit et la beaut des femmes
clbres. On trouvera de meilleures explications de la ressemblance
des deux amis dans la frquentation des mmes socits spirituelles,
lgantes et licencieuses qui furent le berceau de leur esprit.

L'enfant reut une ducation soigne dans le collge des jsuites de
Paris; le Pre Pore, son professeur de rhtorique, prsagea un grand
homme dans son lve. L'lve,  son tour, devenu grand homme,
conserva un penchant de coeur pour l'ducation librale des jsuites,
et une reconnaissance filiale pour son matre, le Pre Pore.


III

Aprs ses tudes classiques, prmaturment acheves avec une facilit
qui dvorait les difficults de l'tude, son pre, riche et facile,
sans proccupation de fortune pour son fils, le rappela dans sa maison
pour lui laisser le choix rflchi d'une carrire  suivre. Un abb de
cour, d'une socit lettre et licencieuse, qui avait brigu autrefois
les prfrences de la belle trsorire, qui tait rest l'ami de la
famille et qui tait le parrain du jeune homme, dirigea ou gara
plutt ses premiers pas dans le monde. Cet abb tait l'abb de
Chteauneuf; il s'honorait, comme l'abb de Chaulieu, de frquenter
les courtisanes politiques d'Athnes. Il prsenta le jeune Voltaire
chez la vieille et clbre Ninon de Lenclos, reste de beaut, de vice
et d'esprit qu'un sicle transmettait  l'autre comme un scandaleux
hritage. Ninon avait t l'amie d'occasion de madame de Maintenon,
devenue depuis l'pouse de Louis XIV et l'inspiratrice de Bossuet.
Ninon sourit  la figure et  la vivacit d'esprit de l'lve de
l'abb de Chteauneuf, elle lui lgua dans son testament deux mille
livres pour acheter des livres. Les livres que la courtisane, enrichie
par ses vices, lguait ainsi  l'enfant pote, n'taient certainement
pas des livres de thologie ou de pit. Voltaire connut chez Ninon
l'abb de la Fare, l'abb Courtin, l'abb Servieu, le prince de Conti,
le duc de Vendme, toute cette cole de voluptueux dbauchs de cour
et d'glise que l'hypocrite austrit de la vieille cour de Louis XIV
avait refouls. Cette cole de philosophie du plaisir entretenait
l'esprit d'opposition dans le dsordre des moeurs et dans l'impit;
mais c'tait en mme temps l'cole de toutes les dlicatesses de
l'esprit et de toutes les grces nues de la posie, _magister
elegantiarum_. Excusable peut-tre pour des vieillards libertins, elle
tait la corruption en prcepte et en exemple pour un jeune homme.
Voltaire s'y souilla l'imagination pendant qu'il s'y formait le
talent. Ses premiers vers furent des sacrifices  ces indcences
d'esprit. Son pre s'en alarma, il s'en plaignit  l'abb de
Chteauneuf: l'abb, pour apaiser la famille, envoya le jeune Voltaire
en Hollande, en le recommandant comme une esprance de la diplomatie 
son frre le marquis de Chteauneuf, ambassadeur de France  la Haye.
Il y avait alors  la Haye une femme de lettres et d'intrigues, madame
Dunoyer, vivant de libelles et d'aventures; cette femme avait
plusieurs filles d'une extrme jeunesse et d'une naissante beaut.
Voltaire devint perdument amoureux de l'ane de mesdemoiselles
Dunoyer. La jeune fille partagea la passion du jeune attach
d'ambassade. La figure de Voltaire, sduisante de physionomie, son
esprit plus sduisant encore que sa figure, les vers qu'illustrait
l'amour, l'extrme jeunesse des deux amants les entranrent  des
projets d'enlvement surveills par la mre; elle saisit la
correspondance, elle bruita la prtendue sduction, elle demanda avec
clat une vengeance  l'ambassadeur de France, elle imprima les
lettres, elle donna  cette aventure innocente encore la clbrit
d'un scandale intress. M. de Chteauneuf renvoya le jeune homme  sa
famille; il partit en jurant fidlit et protection  celle qu'il
avait involontairement compromise. Le vent et la lgret de l'ge, la
mauvaise renomme de la mre emportrent ces serments; mais Voltaire
conserva toujours le tendre souvenir de ce premier attachement, et
retrouva plus tard avec un tendre intrt mademoiselle Dunoyer marie
au baron de Winterfeld. Le pre de Voltaire refusa de le recevoir dans
sa maison. Un des amis de la famille, M. de Caumartin, lui donna asile
dans le chteau de Saint-Ange, aux environs de la fort de
Fontainebleau; il y conut dans la solitude le plan d'un pome pique,
la _Henriade_.

Quelques satires qu'on lui attribua injustement le firent enfermer par
le duc d'Orlans, rgent,  la Bastille. Il y crivit les premiers
chants de son pome. Ce pome, reu dans le temps comme une oeuvre du
gnie pique de la France, n'avait rien de la vritable pope que le
titre et la forme. Ce n'est qu'une chronique de la Ligue et de la
conqute du royaume de France par le roi de Navarre, Henri IV; mais le
sujet du pome tait national, le hros tait populaire, les pisodes
touchants, les vers dignes de lutter par l'lgance et l'harmonie avec
les chants de Virgile, du Tasse, de Camons. Le succs fut soudain,
immense, universel; la langue de Racine tait retrouve et applique 
l'histoire de France. Cette oeuvre leva du premier coup le jeune
pote  une hauteur de renomme qui l'isola dans une gloire prcoce et
unique. La France crut que son pote avait enfin rpondu pour elle 
ce dfi de produire un pome pique dont on l'humiliait tous les
jours. Elle se sentit venge; elle mit sa gloire nationale dans la
_Henriade_: de plus, le patriotisme qui s'attachait au nom de Henri IV
s'attacha au pome o il tait clbr, ce fut presque un blasphme
qu'une critique contre cette pope. Aujourd'hui ce pome est rentr
dans la foule de ces oeuvres de circonstance qu'un sicle emporte avec
lui comme un monument de ses engouements plus que de ses immortalits.
Homre, Virgile, Tasse, Dante, Milton, Camons vivent, la _Henriade_
est morte en moins de cent ans; mais Voltaire vit ternellement, non
dans la _Henriade_, non dans ses tragdies, mais dans l'universalit
de son nom. Le monument de Voltaire, c'est lui-mme; son vritable
ouvrage, c'est l'esprit humain tendu, reclass, modifi par son
gnie.


IV

Il sortit de la Bastille par l'intervention du duc d'Orlans, rgent
du royaume, dont il devint le pote favori. La raction nationale de
la licence contre l'intolrance snile et dvote de la fin du rgne de
Louis XIV jetait l'esprit dans le dsordre des moeurs et dans
l'indpendance sans limites. Le rgent donnait le signal et l'exemple
de tous les dbordements, son interrgne tait le rgne de la jeunesse
contrastant avec le rgne de la caducit.

La cour et la France se vengeaient de leur servitude aux lois de
madame de Maintenon, Esther suranne d'un roi perscuteur des
consciences, inspiratrice des plus cruels attentats contre les cultes
indpendants. L'athisme et le libertinage, comme il arrive toujours,
remplaaient l'orthodoxie force et la pit de convenance; la
littrature impie ou lgre succdait au molinisme ou au jansnisme,
qui avaient enrl Boileau et Racine dans des partis scolastiques pour
lesquels ces potes n'taient pas ns. Les plaisirs du rgent taient
des scandales, la cour une orgie; Voltaire, tantt caress par les
complaisances potiques de cette cour, tantt rprim par quelques
semaines de captivit pour ses insolences de favori, tait le pote de
cette jeunesse. Il luttait de grce et de licence avec l'abb de
Chaulieu, l'Horace de cette cour; s'il ne l'galait pas encore en
souplesse, il le dpassait en force. Son gnie ambitieux de tous les
succs le porta au thtre, il fit reprsenter _Oedipe_, sa premire
tragdie. Ce n'tait qu'une belle imitation de Sophocle, on crut avoir
retrouv Racine; il en avait bien l'imagination, il tait loin d'en
avoir le style. Cette oeuvre lui fit plus de renomme et plus
d'ennemis, il irritait l'envie, au lieu de la dsarmer; il n'tait
point mchant, mais il avait ces malignits spirituelles de
l'pigramme, petite monnaie de la repartie, qui font plus d'ennemis
que des perversits en action. Un lche affront qu'il prouva alors de
la part d'un grand seigneur de la maison de Rohan le fora  demander
rparation les armes  la main; la rparation lui fut indignement
refuse; il ne crut pas pouvoir rester plus longtemps dans une patrie
qui lui interdisait de venger son honneur, il se retira en Angleterre,
il y passa deux ans dans un petit village nomm Mandworth, aux
environs de Londres. Cette poque fut la vritable crise de ses
croyances religieuses, de ses opinions politiques et de son gnie.


V

L'Angleterre fut l'cole de son ge mr, il y respira la libert de
penser; la libert de railler tait la seule qu'il et encore respire
en France. Newton, qui venait de mourir, pour les sciences physiques;
Bacon, pour la philosophie raliste et rationnelle; Shaftesbury, pour
l'audace de ses ngations religieuses; Bolingbroke, l'homme d'tat
clbre, retir en France et avec lequel Voltaire avait t li
prcdemment en Touraine, pour son mpris des rvlations; le grand
pote anglais Pope pour l'clectisme lgant de ses posies
didactiques, furent ses matres dans la pense et dans le style. Il ne
pouvait en avoir un plus accompli que Pope, qui honora le jeune
Franais de son amiti. Retir  Twickenam, dans le voisinage de
Londres, aux bords arcadiens de la Tamise, ce grand pote, li avec
toute l'aristocratie politique et lettre de son temps, rappelait
Horace  Tibur; comme Horace, il entendait de l le bruit de la Rome
britannique; favori de la cour, consult par les orateurs du
Parlement, oracle des hommes de gnie dans ses _ptres_, flau des
mdiocrits littraires dans ses _Satires_, philosophe dans l'_Essai
sur l'homme_, distrait par le badinage classique dans la _Boucle de
cheveux enleve_, Pope, centre d'une socit d'hommes de lettres
secondaires mais excellents, fut videmment le modle d'lgance
attique sur lequel Voltaire aurait voulu mouler sa vie, si la France
et t libre dans ses opinions comme l'tait l'Angleterre. C'est sous
les auspices de Pope qu'il se perfectionna dans la connaissance de la
langue anglaise, et qu'il lut les tragdies de Shakespeare.

Shakespeare est la grande originalit de l'Angleterre saxonne. Ses
oeuvres sont une littrature tire d'elle-mme, des moeurs, des
histoires, des passions du moyen ge. Cette littrature puissante et
rude comme le climat et comme le temps, n'a rien de commun avec la
littrature grecque ou latine, encore moins avec les molles et
perverses imitations de la Grce ou de Rome par l'Italie moderne, par
l'Espagne ou par la France jusqu' Corneille. Voltaire, bien qu'il ft
violemment choqu par l'tranget quelquefois barbare de cette scne
shakespearienne, en sentit nanmoins la moelle humaine, les
proportions gigantesques, l'audace politique, la profondeur,
l'lvation, l'tendue. Ce fut une autre nation qui les rvla  ses
yeux. Il sentit  cet aspect qu'on pouvait donner  la scne franaise
moins de convention, de dclamation, et plus de vrit en se
rapprochant du modle anglais; il baucha sur ce type moiti anglais,
moiti romain, ses deux tragdies politiques de _Brutus_ et de la
_Mort de Csar_. On y sent le souffle mle de la libert respir
depuis deux ans en Angleterre.


VI

Il comprenait que l'indpendance d'esprit a pour condition dans tous
les pays l'indpendance de situation. En homme d'un sens pratique
prmatur, il s'occupa de sa fortune. Son pome de la _Henriade_,
imprim par souscription en Angleterre, lui produisit une somme
considrable pour le temps. L'aristocratie anglaise, au milieu de
laquelle il avait t introduit et soutenu par Bolingbroke et Pope,
concourut libralement  cette souscription en faveur du pote
franais. Voltaire plaa les fonds provenant de cette munificence de
la nation anglaise dans les oprations de finances et de fournitures
d'arme du fameux Pris du Vernet, le plus habile et le plus heureux
des spculateurs du temps en France. Ces oprations, surveilles au
bnfice de Voltaire par les frres Pris, ses bienfaiteurs et ses
amis, levrent sa fortune au niveau de ses penses les plus
ambitieuses d'indpendance. La fortune assez considrable, hrite en
mme temps de son pre et de son frre, fut place galement par
Voltaire en spculations trs-lucratives. Rsolu  ne pas se marier,
afin de donner moins de gages encore  la perscution, il dispersa
tous ses capitaux en rentes viagres sur des maisons nobles de France
et sur des princes d'Allemagne afin d'avoir un asile partout. Ces
revenus, avant l'ge de trente-sept ans, s'levaient  deux cent mille
livres de rente. Cette fortune n'tait point pour Voltaire une
ostentation de luxe, mais une mesure de prudence; il en dpensait une
partie considrable en bienfaits plus qu'en plaisirs. Aucun des hommes
de lettres de son temps, mme parmi ses ennemis, n'avait recours en
vain  ses libralits caches; il tait  la fois le Virgile,
l'Horace et le Mcne de la France.


VII

Rentr en France aprs deux ans de cet exil volontaire  Londres, il
excita les ombrages de l'autorit et du clerg par une lgie
touchante et indigne sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. C'tait
une actrice tragique dont le talent et les charmes avaient sduit la
France et Voltaire. On lui avait refus une spulture dcente en terre
consacre; sa dpouille mortelle avait t jete nuitamment dans une
voirie humaine. Voltaire regrettait surtout en elle l'actrice
loquente et tendre  laquelle il destinait le rle de _Zare_. Cette
tragdie toute romanesque fut une innovation sur la scne franaise,
consacre surtout jusque-l  des scnes historiques. L'inattendu des
situations, le contraste des moeurs, le pathtique de l'amour,
l'loquence de la passion et de la religion en lutte dans le drame
lui valurent un de ces succs qui se prolongent  travers tout un
sicle. Voltaire,  dater de ce pome, fut sans rival au thtre. Son
style scnique n'est ni si mle et si tendu que celui de Corneille, ni
si parfait et si harmonieux que celui de Racine; ce style, qui sent
trop l'improvisation, la facilit, la ngligence, n'a point cette
solidit qui rsiste au temps dans l'oeuvre des beaux vers; mais le
mouvement, l'clat, l'hrosme, la tendresse, toutes ces qualits de
surface qui sduisent l'oeil et l'oreille, lui donnent un caractre
voltairien indfinissable par un autre nom que par le nom de l'auteur.
C'est le brillant de la pice fausse gal  la splendeur du diamant,
auquel la foule charme se trompe, et que les lapidaires du style
peuvent seuls discerner. Une srie de tragdies crites d'anne en
anne avec la rapidit de l'imagination, depuis _Zare_ jusqu'
_Mrope_, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrde_, ne cesse pas de
rappeler, pendant soixante ans de sa vie, l'intrt, la passion,
l'admiration des sicles sur le pote. C'taient les actes de son
rgne par lesquels il rappelait  propos qu'il tait roi. Ces succs,
habilement combins comme des lments de popularit renaissante,
intimidrent la perscution chaque fois que le gouvernement, le
parlement ou le clerg en prenaient ombrage. C'tait son appel au
peuple et son appel  la gloire.


VIII

C'est  peu prs dans le mme temps qu'il publia sous le nom de l'abb
de Chaulieu, rcemment mort, l'_ptre  Uranie_, son premier pome
philosophique. L'_ptre  Uranie_ ressemble  un fragment de
_Lucrce_ retrouv dans une imagination franaise  dix-huit cents ans
de distance. C'est une profession de ddain contre les opinions
populaires en matire de divinit. Cette audace d'esprit fort devint
le symbole de l'impit thologique contre toutes les rvlations.
Cach sous le faux nom de l'abb de Chaulieu, Voltaire chappa  la
vengeance de l'glise et du gouvernement. On le souponna, on ne put
le convaincre. Il publia aussi alors ses _Lettres sur les Anglais_,
dans lesquelles il faisait connatre et goter  la France les
institutions libres, l'loquence virile, la science pratique, et la
littrature neuve de la Grande-Bretagne. Il fut le premier aprs
Saint-vremond, le Voltaire du dix-septime sicle, qui colonisa les
ides anglaises sur le continent; le dtroit de la Manche alors
sparait deux mondes.


IX

Ces tudes, ces publications, ces reprsentations thtrales, ces
activits d'esprit dans tous les sens, ces correspondances
s'associaient en lui au got des plaisirs dans des socits d'lite.
Une jeune femme de la cour, plus prise de la gloire personnelle que
du rang, la marquise du Chtelet, s'tait attache  lui comme  son
matre dans l'art de penser et d'crire. Cette liaison d'tude, autant
que de sentiment, faisait l'orgueil et le charme de sa vie. Madame du
Chtelet s'levait au-dessus des occupations de son sexe par ses
travaux sur l'astronomie et par son _Commentaire sur Newton_; mais
elle n'avait ni le pdantisme, ni la scheresse qu'on attribue aux
femmes savantes; l'envie seule cherchait  la dfigurer pour se
consoler d'une supriorit de coeur, de charmes et d'esprit qu'on ne
pouvait atteindre. Ses lettres, rcemment dcouvertes et publies,
dvoilent une me aussi fminine et aussi tendre que si l'amour avait
t sa seule passion; on ne peut douter en lisant ces lettres, souvent
pathtiques et traces de larmes, que madame du Chtelet ne ft bien
suprieure  son ami en amour et en dvouement. Cette liaison, qui
devait se dnouer douloureusement aprs vingt ans, s'tait transforme
en froide amiti avant sa mort; mais cette froideur, trop motive par
celle de Voltaire, ne fut dans madame du Chtelet que le juste
ressentiment d'un coeur nglig.

Cet attachement, dcent aux yeux du monde et autoris par les moeurs
du temps, tait alors dans toute sa force: travail, plaisirs,
sciences, amusement, socit, maison mme, tout tait commun entre
l'amie et l'ami. Trop distraits  Paris, tantt par les salons, tantt
par la gloire, tantt par les menaces de perscution qui planaient sur
le nom de Voltaire, ils rsolurent de prvenir le bannissement par un
exil doux et volontaire dans la solitude des champs.


X

La marquise du Chtelet possdait  l'extrmit de la Champagne le
chteau de Cirey. Le nom illustre de son mari et les agrments de la
socit faisaient de cette magnifique rsidence la capitale rurale des
deux provinces. C'est l que Voltaire, dans la plnitude de son gnie,
passa plusieurs annes, les plus douces et les plus fcondes de sa
vie, dans le sein de l'amiti qui double les forces de l'me. Il y
tudia la physique, la chimie, la gomtrie transcendante, et il
entremla ces tudes des inspirations les plus varies de
l'imagination. Il y nourrit sa posie de l'histoire, de la
philosophie, de la science; ses vers ne furent que la forme de ses
connaissances et de ses ides. De temps en temps, il s'chappait de sa
retraite pour aller  Paris apporter un nouveau chef-d'oeuvre au
thtre. Le plus loquent de ces chefs-d'oeuvre fut sa tragdie de
_Mahomet_. Le drame en est terrible, le style inspir, le vers
oriental comme le site et le soleil d'Arabie. Malheureusement,
l'allusion perptuelle qu'il voulait faire comme philosophe au
fanatisme perscuteur des premiers temps du christianisme fit dvier
le pote du vritable caractre de Mahomet. Il en fit un Machiavel, un
hypocrite ambitieux, un Tartufe arm du glaive exterminateur.
Historiquement, cela est faux, potiquement cela est banal: Mahomet,
aptre et martyr trs-sincre du dogme de l'unit de Dieu, n'tait que
le sede du Dieu unique contre les superstitions de cette partie alors
barbare de l'Arabie. Il et t mille fois plus beau de reprsenter ce
grand caractre du martyr inspir, perscut et triomphant que de
reprsenter dans Mahomet un incrdule de sa propre religion qui se
moque de Dieu et des hommes. La tragdie de _Mahomet_, ainsi conue,
n'aurait rien perdu en intrt, elle aurait gagn en vrit, en
hrosme et en enthousiasme. Celui qui concevra la tragdie de
_Mahomet_ comme l'histoire, reproduira un des plus beaux phnomnes de
l'esprit humain, une foi sincre dans une me hroque, bravant le
martyre et s'levant par le martyre  l'empire d'un continent entier.

Mais, malgr la fausse conception du _Mahomet_ de Voltaire, cette
tragdie arabe est peut-tre la page du thtre o le talent s'est le
plus rapproch du gnie. Les accents sont prophtiques, seulement
c'est le prophte des ambitieux au lieu du prophte des vrais
croyants.


XI

Ce fut dans un intervalle d'tudes, d'inspirations tragiques, de
loisirs et d'amours, que Voltaire conut et baucha le pome factieux
de la _Pucelle d'Orlans_, son crime d'imagination et de badinage. Il
adorait Arioste, il fut tent d'imiter ce qu'il admirait: le _Roland
furieux_, moiti burlesque, moiti hroque, lui inspira la
malheureuse ide de chercher dans l'histoire de France une page qui se
prtt par sa nature aux deux genres. Il prit Jeanne d'Arc, il eut
deux fois tort: premirement, parce que Jeanne d'Arc, malgr
l'tranget des crdulits populaires qui se rattachaient  sa
lgende, tait consacre dans l'imagination des peuples par son
patriotisme et par les flammes de son bcher; secondement, parce
qu'en souillant cette chaste figure par ses licences de style, il
profanait tout  la fois la vierge et l'hrone dans la femme. Il eut
un troisime tort, c'est de se tromper sur la nature de son propre
gnie. Il n'avait de l'Arioste que la malignit, il n'en avait ni
l'intarissable imagination, ni la franche gaiet, ni la navet
d'enfant qui s'amuse lui-mme de ses propres contes. Voltaire
gratigne, Arioste caresse. On ricane avec l'un, on sourit avec
l'autre. De plus, l'Arioste est amoureux, Voltaire n'est que libertin
dans son pome; aussi le succs de _la Pucelle_ ne fut-il qu'un succs
de libertinage. Cette gloire mme ressembla au sacrilge; elle laissa
une tache indlbile sur sa vie littraire.

La philosophie, qui est la suprme convenance de la vie, ne commence
pas dcemment par l'impudeur; Rabelais n'est pas le germe de Platon.


XII

Cependant cette diversion malsante  des travaux multiples et srieux
en posie, en histoire, en rudition de tout genre, n'empcha pas
Voltaire de grandir en tout sens. Aussi, pendant cette retraite auprs
de madame du Chtelet, qui dura prs de vingt ans, sa renomme rayonna
de l sur le monde entier. L'envie tait conjure par son absence de
Paris. Les princes d'Allemagne se disputaient l'honneur de sa
correspondance. Frdric II, pote avant d'tre conqurant, s'honorait
du titre de disciple et d'ami du solitaire de Cirey. La petite cour
lgante, amoureuse, lettre, du roi de Pologne Stanislas, pre de la
reine de France, le recevait avec madame du Chtelet tous les hivers
 Nancy, tous les ts  Commercy. Cette cour tait une cole de
belles-lettres, orne de femmes charmantes et entremle de ftes
spirituelles. Une image de la Grce de Sapho, d'Anacron, de Sophocle,
de Platon, se retrouvait dans un coin de la Lorraine; except
l'impit affiche, tout tait permis par ce prince dvot, mais
voluptueux,  ses courtisans. La mort presque soudaine de la marquise
du Chtelet, qui mourut en couches  quarante-deux ans, changea en
deuil ce bonheur, et dispersa ce cnacle de plaisirs et d'tudes.

La gravit de l'histoire ne permet pas de scruter anecdotiquement les
contes sur la mort de l'amie de Voltaire. Entre madame du Chtelet et
lui, l'amour tait teint, mais l'amiti la plus tendre survivait. La
mort de cette compagne de sa jeunesse, de ses travaux, de sa gloire, 
laquelle il avait consacr sa vie, le plongea, sinon dans un
dsespoir, au moins dans un vide ternel.

Il ne retourna un moment  Cirey que pour en dmnager ses livres, ses
manuscrits, ses habitudes, ses souvenirs. Il revint s'enfermer
compltement seul  Paris dans la maison vide de la rue Traversire,
qu'il avait habite longtemps avec son amie. Il s'y livra pendant deux
ans  une mlancolie sans distraction et sans remde, qui protestait
assez contre la prtendue insensibilit de son me. Deux de ses
nices, madame de Fontaine et madame Denys, quelques amis de son
enfance tels que Thiriot, d'Argental, taient seuls admis dans sa
retraite. Il crivait  peine, l'histoire seule l'occupait encore; ce
fut le temps o il rdigea son premier livre historique, la vie du roi
de Sude Charles XII. Le roi de Pologne Stanislas lui en avait donn
les matriaux. Ce genre d'histoire anecdotique tait inconnu jusque-l
dans la littrature srieuse. Elle tenait du roman par les aventures,
de la conversation par la vivacit, de la critique par la clart, de
la comdie par les caractres, de l'rudition par la science des
vnements et des textes, de la philosophie par la haute moralit des
conclusions et par le mpris pour les sottises humaines. Mais, malgr
toutes ces qualits trs-remarquables du style historique de Voltaire,
dans la _Vie de Charles XII_ comme dans le _Sicle de Louis XIV_, ses
deux monuments, ce style ne dpasse jamais l'agrment et ne s'lve
pas au sublime, qui est la rgion leve de la grande histoire. Un
livre de Thucydide potise plus les vnements et les hommes, une page
de Tacite reflte plus d'clairs sur l'abme des caractres. On
feuillette Voltaire, on grave Thucydide et Tacite dans sa mmoire.

Mais la France avait eu si peu d'historiens lisibles et vridiques
jusque-l qu'on plaa Voltaire au premier rang, parce qu'il avait
remplac, le premier, la chronique par l'histoire. Son coup d'oeil
d'ensemble gnralisait bien les dtails, et sa critique, plus sre
qu'on ne le croyait, popularisait bien l'rudition.


XIII

Des libelles calomnieux, crits contre lui par des hommes de lettres
ingrats, combls de ses dons, tels que l'abb Desfontaines, ne
respectrent ni sa douleur, ni sa gloire, ni sa retraite. Ces libelles
taient des armes que ces envieux fournissaient et tendaient au
gouvernement pour frapper d'exil ou de prison leur bienfaiteur. Un
pote impie, mdiocre et trivial, nomm Piron, qui avait fait par
hasard une comdie de premier ordre, la _Mtromanie_, et qui ne
faisait plus que des pigrammes, ces chefs-d'oeuvre des esprits courts
et des mauvais coeurs, harcela Voltaire depuis ce moment jusqu'au
tombeau. Il affecta la piti pour colorer l'envie et la haine. Un
critique partial et injurieux, mais d'un got plus classique et plus
sr que Piron, l'auteur de l'_Anne littraire_, Frron, s'acharna 
toutes les publications du grand pote. Voltaire mprisa Piron, il eut
le tort de relever par des injures les critiques de Frron. Le gnie a
toujours tort de rpondre  l'envie; il a son refuge dans son
lvation, et il ne faut pas qu'il en descende; lors mme qu'il se
dfendrait par un coup de foudre, la foudre s'teindrait dans la boue.
Un hasard prserva Voltaire de la perscution sollicite contre lui.


XIV

Frdric II, l'ami de Voltaire, venait de monter du cachot au trne;
la France avait intrt  l'attirer dans son alliance. Voltaire
s'offrit pour porter au jeune roi des paroles secrtes de paix.
Voltaire choua dans sa ngociation, mais il y montra un talent de
rdaction diplomatique qui le fit remarquer du roi, de madame de
Pompadour, sa favorite, et des ministres. Il crivit plusieurs
manifestes sous leur dicte. Ses connaissances et son style dcoraient
leur faiblesse politique. Il aspirait vivement alors  un rle
diplomatique, auquel ses antcdents l'avaient prpar. Il fut cart
par les prventions du jeune roi Louis XV et par la jalousie de ses
matres. Quelques complaisances potiques pour madame de Pompadour,
pour la cour, pour le Dauphin, lui valurent la place de gentilhomme de
la chambre du roi, d'historiographe, d'acadmicien, et une pension du
roi. Il mprisait ces vanits, mais il les briguait comme une garantie
contre les perscutions de ses ennemis. Sa faveur, cependant, n'alla
jamais plus loin que l'antichambre du roi et le boudoir de la favorite
de Louis XV. Ce roi voulait bien une corruption, mais il ne voulait
pas une philosophie. Il n'adressa jamais la parole  son chambellan;
son esprit tout sensuel ne s'levait pas  la hauteur d'une ide, il
n'aimait de la royaut que ses vices, une rforme aurait dgrad le
trne  ses yeux. Les courtisans de la vrit, qu'on appelle les
philosophes, ne pouvaient avoir qu'une place avilie et peu sre  sa
cour. Madame de Pompadour elle-mme sacrifia Voltaire qu'elle aimait 
l'antipathie du roi. Elle protgea au del de la justice le vieux
pote tragique Crbillon, talent pre et sauvage, prtendit l'opposer
 Voltaire pour effacer _Zare_, _Mrope_, _Mahomet_ sous l'ombre de
Crbillon. Crbillon, trs-suprieur  son compatriote Piron, tait de
Dijon; cette ville fournissait ainsi la France d'antagonisme et
d'envie contre un vrai grand homme. Vilain rle pour une province qui
avait enfant Bossuet et Buffon. Voltaire sentit vivement l'injure.
Frdric saisit l'instant du dgot, l'appela  sa cour. Voltaire y
trouverait, indpendamment de l'amiti d'un roi philosophe, la libert
de penser, le droit de penser tout haut devant son sicle, les
honneurs de la cour auxquels il n'tait pas insensible, une place de
chambellan, une pension de vingt mille francs, un logement dans les
palais du roi et l'intimit d'un homme suprieur  son trne. Voltaire
accepta secrtement ces propositions; il prit cong de la cour de
France comme pour une absence momentane; on ne lui reprocha rien, on
le laissa partir avec ddain, mais on garda contre lui le profond
ressentiment d'une dsertion de Versailles  Berlin.


XV

La cour de Berlin ressemblait  celle de Denys de Sicile: un roi
jeune, vainqueur, absolu, trs-lev par le gnie et par l'instruction
au-dessus de son peuple, aimable quand il avait intrt  tre aim,
terrible quand il fallait tre craint, prince grec au milieu des
Teutons demi-barbares, joignant aux lgances d'Athnes les moeurs
suspectes de la Grce, philosophe par mpris des hommes, pote par
contraste avec son rang, runissait autour de lui une socit nomade
d'aventuriers d'esprit, fuyant leur patrie et cherchant fortune.
Voltaire, en arrivant, effaait de son nom toute cette foule; on le
vit arriver avec envie. Le roi le combla de faveurs, de privilges,
d'amiti; il se fit le disciple de son ami. Les leons de philosophie
et de posie, la correction des oeuvres littraires de Frdric,
l'amiti cultive des princesses ses soeurs, les voyages de cour, les
rsidences dans les diffrentes demeures de plaisance de Sans-Souci et
de Postdam, les soupers libres, les conversations sans frein, les
entretiens par-dessus la tte des peuples, l'tude enfin, ce premier
des plaisirs pour Voltaire, remplirent les premires annes de cet
exil auprs de Frdric. La langueur finit par amortir le sentiment
mme de cette libert; la perversit morale du roi dtacha le pote;
les vices honteux de cet Alcibiade de caserne scandalisrent mme la
tolrance de l'homme de got; le despotisme du roi admir de loin,
mais pesant de prs jusque dans son Acadmie de Berlin, la jalousie du
prsident de cette Acadmie Maupertuis, des querelles d'abord sourdes,
puis clatantes, des factions dans cette intimit, le climat rude, la
sant atteinte, la monotonie, pdantisme allemand, dsenchantrent
trop tard Voltaire. Il demanda son cong; il renvoya, avec des vers
d'une affection quivoque, ses croix de chambellan, ses honneurs, ses
pensions. On se brouilla, on se rconcilia, on se brouilla de nouveau;
enfin Voltaire quitta presque furtivement cette Prusse o il tremblait
 chaque tour de roue d'tre retenu par force; sa nice, madame
Denys, tait venue chercher son oncle comme pour imprimer par sa
prsence plus de respect au tyran du gnie. Parvenus  Francfort,
ville libre de nom, mais domine par l'ascendant de la Prusse, l'oncle
et la nice y furent arrts et retenus par force aux arrts, dans
leur auberge, jusqu' ce que le consul de Prusse et obtenu de
Voltaire la restitution de quelques posies manuscrites du roi. Cette
exigence brutale et cette petite perscution d'un pote couronn
envers un pote dsarm et fugitif firent jeter  Voltaire des cris
d'indignation qui retentirent dans toute l'Europe. L'ancienne amiti
fut oublie, et les outrages de plume succdrent aux caresses. Le
monde fut initi aux scandales de cette rupture entre Voltaire et
Frdric. Voltaire y perdit en dignit, Frdric en considration. Les
pigrammes s'entrechoqurent pendant plusieurs annes entre les deux
amis. Le temps et le repentir de Frdric adoucirent la blessure sans
la cicatriser compltement. La libert absolue devint plus chre au
pote; il rsolut de ne plus la chercher  la cour des rois.


XVI

Il touchait  sa soixantime anne; sa sant toujours souffrante,
quoique pleine de cette ternelle sve d'esprit qui est la vie sous la
forme de l'activit morale, lui faisait un besoin de la solitude.

Il avait aigri contre lui le roi et la cour par ses loges
retentissants du roi de Prusse. L'hrosme de Frdric le Grand tait
un reproche tacite de la mollesse de Louis XV; soit que les lettres
qu'il recevait de Paris lui fissent redouter de vivre trop prs de
Versailles, soit qu'un avertissement secret de la cour lui interdt de
s'en rapprocher sans exposer sa libert, il rsolut de chercher un
asile hors de la porte de ces arbitraires des rois. Sa fortune
considrable, indpendante des caprices et des confiscations des
gouvernements, tait en partie disponible, en partie place en rentes
sur les diffrentes contres de l'Europe; elle s'levait  deux cent
mille livres de rente; ses besoins personnels borns laissaient une
grande partie de ce revenu  la disposition de ses gots pour des
libralits princires, le reste en conomie pour les ventualits
extrmes de sa vieillesse.


XVII

Arriv  Strasbourg, triste, malade, humili de sa disgrce en Prusse,
il parut hsiter longtemps sur le choix de l'asile o il irait achever
de vivre. Il n'osa pas, ou il ne voulut pas se rapprocher de Paris. Il
passa quelques mois d'hiver  Colmar, enferm dans sa chambre, occup
 rdiger les annales de l'empire germanique, travail ingrat et sans
gloire, qu'il s'tait impos pour complaire  une princesse, soeur de
Frdric II. Au printemps, il alla passer quelques mois dans l'abbaye
de Senones, auprs du savant dom Calmet, religieux d'une rudition
immense et indigeste, mais d'un caractre naf et tolrant, qui
plaisait beaucoup  Voltaire. Le pote et l'homme de cour y mena la
vie d'un bndictin, mangeant au rfectoire des moines, assistant aux
offices, veillant dans la bibliothque; ce fut l surtout qu'il
tudia, sous la direction de dom Calmet, ces questions bibliques et
thologiques qui donnrent plus tard  ses controverses religieuses
les armes de l'rudition la plus inattendue dans un crivain laque.

Pendant cette hsitation et ces tudes, madame Denys, sa nice, tait
alle  Paris arranger les affaires de son oncle et dmnager son
tablissement de la rue Traversire. Elle revint en Alsace  la fin de
l't; l'oncle et la nice prirent alors ensemble la route de la
Suisse. Cette Scythie pastorale et libre de l'Europe souriait 
l'imagination du philosophe et du pote. Genve lui offrait  la fois
en perspective les avantages d'une ville lettre et l'indpendance
d'une terre vierge des tyrannies des rois et des ombrages de l'glise.
L'accueil enthousiaste qu'il reut en passant  Lyon et la beaut des
rives de la Sane et du Rhne le retinrent quelques semaines dans
cette capitale du commerce franais. Il parut chercher une habitation
dans le voisinage; mais la froideur de l'archevque de Lyon, autrefois
son ami, maintenant son observateur hostile, et le saint murmure d'un
clerg menaant dans une ville fanatique, le forcrent  renoncer  ce
prilleux sjour. Il poursuivit sa route vers Genve. L'aspect de
cette valle de Cachemire de l'Occident blouit ses regards, peu
habitus jusque-l, par les plaines de la Beauce ou par les sables de
la Prusse, aux grandeurs et aux charmes de la nature. Son me s'leva
 la hauteur des Alpes devant le mont Blanc. Ces montagnes lui
parurent les degrs de l'enthousiasme et les remparts de la libert.
Il se hta d'acqurir viagrement, aux portes de Genve, une maison de
campagne appele les Dlices. Le Rhne, en s'chappant du lac, en
baigne les falaises; les gorges sombres de la Savoie en ombragent les
jardins; la ville et ses quais, ses ports, ses barques en diversifient
l'horizon, le mont Blanc en solennise la perspective; le lac,
semblable  une mer intrieure, en tend jusqu'au Valais les derniers
plans. Frapp de cette vue, il prouva plus qu'il n'avait prouv
jusque-l la posie de la nature inanime. Il chanta son lac dans des
vers inspirs o le gnie du paysage et le gnie de la libert se
confondaient pour exalter son me au-dessus d'elle-mme. Les Alpes,
les flots, la libert helvtique glorieusement reconquise et sagement
conserve par un peuple guerrier, pastoral et industriel, lui
rvlrent un enthousiasme lyrique inconnu jusque-l dans ses odes.

Peu de temps aprs son installation aux Dlices, il acheta en toute
proprit la terre de _Ferney_, qui a donn son nom  son long exil
loin de Paris. Ferney, petit village rapproch de Versoy, sur les
rives du lac, tait un territoire franais du petit pays de Gex,
extrme frontire qui touchait par sa demeure au pays neutre de Gex,
par ses prairies au territoire de Genve, par ses bois au territoire
de Berne, par le lac  la Savoie, au Valais,  Lausanne, au gr de cet
hte cosmopolite de quatre ou cinq gouvernements. Averti  temps d'un
danger de perscution, soit du ct de Paris, soit du ct de Genve,
soit du ct de l'aristocratie de Berne, il pouvait chapper en une
heure  toutes les embches ou  toutes les oppressions.

Cette considration l'attacha  Ferney; il y btit un chteau sans
faste, mais lgant; il y construisit une glise pour l'usage des
habitants catholiques, avec cette inscription quivoque qui confessait
le _thiste_ dans l'oeuvre du citoyen: _ Dieu par Voltaire_.

Il y appela de Genve et des villes voisines des familles d'ouvriers
horlogers, auxquels il fournit libralement des maisons, des capitaux,
des matires premires, pour exercer leur industrie sous ses auspices.
Ferney devint la petite colonie de la tolrance, de l'agriculture et
de l'industrie rurale. Il rvait une ville future de son nom.


XVIII

Non content de ces occupations conomiques, il acheta successivement
deux maisons de plaisance  Lausanne, site plus mridional, au bord du
lac. Il y passait les hivers, il y faisait jouer la tragdie et la
comdie sur des thtres domestiques, il y rassemblait la socit
lgante et lettre de Lausanne, il y reprsentait lui-mme avec un
remarquable talent les rles de vieillard dans les grands drames
anciens ou nouveaux. Il retournait  Ferney, au printemps, jouir
d'autres plaisirs utiles dans la culture de ses champs, dans la
surveillance de sa colonie, dans l'accueil des voyageurs illustres que
sa renomme attirait de toutes parts en plerinage  Ferney. La
composition de tragdies, de comdies, de romans philosophiques, tels
que _Candide_, _Zadig_, et d'ptres, de satires, de contes plus
chastes et plus spirituels que ceux de Boccace et de La Fontaine,
enfin une correspondance immense et qui s'tendait  tous les sujets
et  toute l'Europe, remplissaient les jours et les nuits de travail,
d'amusements, de bruit, d'amiti et de flicit. Il sentait vivement
ce bonheur, et il en rendait grce  sa destine dans toutes ses
conversations et dans toutes ses lettres.

Son intarissable gaiet d'esprit attestait la constante srnit de
son coeur; c'tait l'optimisme en action; pas une heure morose
n'assombrissait sa vie.

Sa jeunesse avait eu ses tristesses, son ge mr avait eu ses
dceptions et ses colres; sa vieillesse, libre de toute passion,
except de la passion dsintresse de la raison publique, n'avait que
la monotonie du bonheur humain.


XIX

Cette vieillesse, qui fut la saison de son repos, fut aussi la saison
de sa fcondit. Quand on lit ses oeuvres presque infinies, on est
frapp de la supriorit de talent qui caractrise tout ce qu'il
pense ou crit depuis l'ge de soixante ans jusqu' l'ge de
quatre-vingt-quatre ans, o la mort prmature pour lui, mme  cet
ge, lui arracha la plume de la main. Tout ce qu'il y a de plus
immortel en lui, comme talent et comme caractre, date de Ferney, 
l'exception de _Zare_ et de _Mrope_; mais le _Sicle de Louis XIV_,
le _Dictionnaire philosophique_, l'_Essai sur l'histoire et sur les
moeurs des nations_, cette vritable histoire universelle en fragments
retrouvs sous des ruines, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrde_, les
romans philosophiques, les contes en prose et en vers, les articles
improviss pour l'Encyclopdie, les ptres horatiennes, les satires
lgres sans modle dans l'antiquit, les stances reposes comme une
eau limpide dans une coupe d'or, les lettres familires, o le vers
accidentel se mle involontairement  la prose comme l'cume
ptillante au vin gnreux sur les bords du verre, les Commentaires
sur Corneille et Racine, la Correspondance enfin, cette vritable
encyclopdie du coeur, de l'me, de l'esprit, du bon sens, de
l'amiti, du charme, des passions de ce grand homme universel, tout
cela date du bord du Lman, tout cela est le fruit de ce qu'on appelle
la caducit dans les hommes vulgaires.

Plus la mort semble approcher, plus le flot se clarifie, plus le
crpuscule rflchit d'aurore matinale dans les splendeurs de ce
soleil couchant. C'est que Voltaire, il faut le reconnatre, ne vivait
pas tant en lui-mme que dans le monde toujours jeune qui ne devait
pas mourir aprs lui; c'est qu'il tait en ralit un homme collectif
et par consquent un homme immortel. Il vivait par son immortalit
dans le monde pass, prsent, futur, et le monde vivait en lui; voil
pourquoi il tait toujours jeune. Il avait la passion de la vrit, la
vrit ne vieillit pas; la pense qui s'y attache et qui s'en nourrit
n'a point de dcadence; chaque aurore lui rend son lasticit et sa
vigueur. Or, quelles que soient ses erreurs personnelles, on ne peut
mconnatre dans Voltaire cette passion dsintresse de la vrit.

Sa philosophie est quelquefois de la haine, mais elle est surtout
l'amour du vrai, on peut la dfinir l'amour de la lumire irrit par
les tnbres.

C'est peut-tre aussi que le gnie de Voltaire est le mouvement, que
cet excs du mouvement de l'esprit donnait quelquefois le vertige et
l'ivresse  sa jeunesse: l'ge, en ralentissant le mouvement excessif
et dsordonn de son me, lui laissait plus de cet quilibre
ncessaire  la cration des belles choses.

C'est peut-tre enfin parce que toutes les autres passions taient
amorties en lui par l'ge que les annes ne laissaient plus prvaloir
en lui qu'une seule passion, celle du bon sens, qui est l'absence de
toutes les autres passions, et que son talent ainsi dgag de toute
proccupation sensuelle l'levait  une plus pure intellectualit. Ce
talent, peu pathtique de sa nature, n'tait pas de ceux qui
s'teignent quand le coeur se refroidit. Ce n'tait pas un talent de
coeur, c'tait un talent d'intelligence. Ce genre de talent l survit
 l'homme sensitif et brille, comme le phosphore, d'une lueur froide
qui n'a pas besoin d'aliment.


XX

Ce fut donc l'ge de la philosophie pour Voltaire. Le libertinage
d'esprit avait dissip sa jeunesse; la passion de la gloire avait
occup son ge mr; le zle de la vrit et de l'humanit se dveloppa
en lui dans sa verte vieillesse. La solitude o il s'tait relgu
nourrit les penses et recueille les forces. Sa vie vritablement
philosophique commena entre soixante et soixante-dix ans.

Quelle fut cette philosophie de Voltaire? Fut-elle, comme on n'a pas
cess de l'crire, une simple impit, impit non-seulement
anti-chrtienne, mais anti-divine, confondant dans un mme scepticisme
et dans un mme sacrilge toutes les manifestations religieuses, qui
sont l'instinct le plus sublime, le besoin le plus intellectuel, et
l'aspiration la plus sainte de l'humanit; en un mot, Voltaire fut-il
athe? Non, ses calomniateurs seuls ont cherch  dshonorer de ce nom
ses doctrines ou plutt ses ngations de doctrines religieuses. Il
n'est que trop vrai qu'un petit nombre de boutades d'esprit, parses
 et l dans ses lettres au roi de Prusse,  d'Alembert,  Diderot, 
madame du Deffand surtout, semblent jeter quelques doutes ou quelques
ddains sur la nature et sur l'immortalit de l'me, sur la
personnalit et sur la providence de cet tre suprme et infini appel
Dieu, auteur de tous les tres, sans lequel tous les tres seraient
des effets sans cause ou des existences plus irrationnelles que le
nant; mais ces crimes de la raison contre elle-mme dans Voltaire
sont de lches complaisances de plume, de honteuses concessions de bon
sens faites par adulation  la femme impie, au prince immoral, aux
crivains sceptiques  qui ses lettres taient adresses. Il les
flattait dans leurs systmes et dans leurs vices d'esprit pour les
captiver dans son parti philosophique; il avait le respect humain de
sa haute raison avec les correspondants athes; il leur livrait
l'immortalit de l'me et la providence divine pour les enrler par
cette tactique dtestable dans une coalition commune contre les
superstitions humaines. Mais  peine avait-il crit ces lignes impies
qu'il rougissait de les avoir crites et qu'il s'en vengeait en
crivant d'une main plus ferme les pages les plus solides de pense et
les plus magnifiques d'expression sur l'existence de Dieu dans ses
oeuvres, sur la conscience, ce code vivant de la morale une et
ternelle, sur la moralit ou sur l'immoralit des actes humains,
moralit ou immoralit qui suppose une peine ou une rmunration
finale, et par consquent une immortalit. Le blasphme ne fut jamais
en lui qu'un accident ou une manoeuvre, la foi en Dieu tait sa
nature. Il tait anti-chrtien, parce que les dogmes du christianisme,
selon lui altrs et vicis par la crdulit populaire, lui
paraissaient tre une usurpation de l'homme sur la divinit pure; mais
il abhorrait les symboles, les regardant comme des ombres de Dieu
prsents aux hommes pour Dieu lui-mme. Voil, avec l'impartialit
que l'on doit  la vrit et mme  l'erreur, le vrai caractre de
Voltaire philosophe. Ce fut le dernier ou le premier des thistes. Le
thisme est la ngation des symboles, mais il est l'affirmation de
Dieu. Dans la plus anti-chrtienne de ses posies philosophiques:
l'_ptre  Uranie_, il semble caractriser lui-mme les opinions
religieuses que nous lui attribuons ici; il va mme au del, et il
touche au christianisme par une admiration pieuse des vertus de son
fondateur.

  Entends, Dieu que j'implore, entends du haut des cieux
      Une voix plaintive et sincre;
  Mon incrdulit ne doit pas te dplaire,
      Mon coeur est ouvert  tes yeux;
  L'insens te blasphme et moi je te rvre;
  Je ne suis pas chrtien, mais c'est pour t'aimer mieux.

  Cependant quel objet se prsente  ma vue!
  Le voil, c'est le Christ puissant et glorieux.
      Au-dessous de lui, dans la nue,
  L'tendard de sa mort, la croix brille  mes yeux.
  Sous ses pieds triomphants la mort est abattue,
  Des portes de l'enfer il sort victorieux.

  Son rgne est annonc par la voix des oracles,
  Son trne est ciment par le sang des martyrs;
  Tous les pas de ses saints sont autant de miracles,
  Il leur promet des biens plus grands que leurs dsirs;
  Ses exemples sont saints, sa morale est divine;
  Il console en secret les coeurs qu'il illumine;
  Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui,
  Et si sur l'imposture il fonde sa doctrine
  C'est un bonheur encor d'tre tromp par lui!

Les posies philosophiques sont pleines de cette profession de foi du
thiste, depuis ce vers le plus beau de vrit de tous les vers:

  Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,

jusqu' ces vers si nombreux et si proverbiaux de son pome sur la loi
naturelle:

  Quoi! le monde est visible et Dieu serait cach?
  Quoi! le plus grand besoin que j'aie en ma misre
  Est le seul qu'en effet je ne puis satisfaire?
  Non, le Dieu qui m'a fait ne m'a point fait en vain;
  Sur le coeur des mortels il mit son sceau divin,
  Il m'a donn sa loi puisqu'il m'a donn l'tre.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  L'univers est un temple o rgne l'ternel!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il s'lve jusqu' la prire dans les derniers vers du pome:

   Dieu qu'on mconnat,  Dieu que tout annonce,
  Entends les derniers mots que ma bouche prononce!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ses dix-huit volumes de correspondance sont pleins des tmoignages de
sa foi dans l'tre crateur, providentiel et rmunrateur, et de
mpris contre les athes qui nient la cause suprme faute de pouvoir
l'expliquer. Dans les pages du _Dictionnaire philosophique_, o il
laisse courir sa pense sur tous les objets avec la libert d'une
confidence  voix basse, il parvient par les seules forces de sa
raison jusqu' des extases d'adoration et de vertu qui galent le plus
sublime mysticisme de l'Inde ou du christianisme. Qu'on lise cette
page sur l'essence du mot _religion_, mot impliquant  la fois la
croyance et la morale:

Cette nuit je mditais; j'tais absorb dans la contemplation de la
nature, j'admirais l'immensit, le cours, les rapports de ces globes
lumineux infinis, que le vulgaire ne sait pas admirer.

J'admirais encore plus l'intelligence qui prside  ces vastes
ressorts; je me disais: il faut tre aveugle pour n'tre pas bloui de
ce spectacle, il faut tre stupide pour n'en pas reconnatre l'auteur,
il faut tre en dmence pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'admiration
dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit-il pas tre le mme dans toute
l'tendue de l'espace, puisque c'est le mme pouvoir suprme qui rgne
galement dans toute cette tendue? Un tre puissant, qui habite dans
une des toiles de la voie lacte, ne lui doit-il pas le mme hommage
que l'tre puissant qui habite sur ce petit globe o nous sommes? La
lumire est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous; la morale,
qui est la lumire de l'me, doit tre uniforme aussi: si un tre
anim, sentant et pensant dans l'toile _Sirius_, est n d'un pre et
d'une mre tendres qui aient t occups de son bonheur, il leur doit
autant d'amour et de soins que nous en devons ici  nos parents. Si
quelqu'un, dans la voie lacte, voit un indigent estropi, s'il peut
le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les
globes! Le coeur a partout les mmes devoirs, sur les marches du trne
de Dieu, s'il a un trne, et au fond de l'abme, s'il y a un
abme!...

Comment la calomnie de l'esprit de parti religieux a-t-elle pu taxer
d'athisme l'homme qui a senti, pens et grav de pareilles lignes sur
la face du firmament?


XXI

Et ailleurs,  l'article _Thisme_, dans le mme ouvrage:

Le thisme est une religion rpandue dans toutes les religions comme
un mtal qui s'allie avec tous les autres; il y eut autrefois des
athes, mais aujourd'hui, ce que le chancelier Bacon avait dit se
trouve vrifi littralement: qu'un peu de philosophie rend un homme
athe, et que beaucoup de philosophie mne  la connaissance de Dieu.
Lorsqu'on croyait avec picure que le hasard fait tout, ou avec
Aristote, et mme avec plusieurs anciens thologiens, que rien ne nat
que de la corruption, et qu'avec de la matire et du mouvement le
monde va tout seul, alors on pouvait ne pas croire  la Providence.
Mais, depuis qu'on entrevoit la nature que les anciens ne voyaient pas
du tout, depuis qu'on s'est aperu que tout est organis, que tout a
son germe, depuis qu'on a bien vu qu'un champignon est l'ouvrage d'une
sagesse infinie aussi bien que tous les mondes, alors ceux qui pensent
ont ador; l o leurs devanciers avaient blasphm, les physiciens
sont devenus les hraults de la Providence: un cathchiste annonce
Dieu  des enfants, et un Newton le dmontre aux sages!


XXII

Cependant une erreur dplorable et inexplicable dans cette
mtaphysique du bon sens de l'esprit, d'ailleurs si juste et si
logique, de Voltaire, obscurcissait cette religion de la Providence.
Voltaire admettait cette Providence pour les gnralits de la
cration; pour les individualits, il supposait Dieu aussi faible que
l'homme; il attribuait  l'intelligence infinie les procds et les
gnralisations qui soulagent l'intelligence borne et l'attention
restreinte de l'homme; il soutenait que Dieu gouverne par les
ensembles et non par les dtails; c'tait mconnatre la premire des
attributions et des forces de Dieu: l'infini. Dieu sans limites dans
son attention comme dans sa providence est tout entier dans chaque
parcelle de sa cration, comme il est tout entier dans le tout; il n'y
a pour lui ni nombre, ni grandeur, ni petitesse, ni ensemble, ni
dtail, ni fatigue d'esprit pour tout crer, tout voir, tout
gouverner; chaque atome est un monde aussi important pour lui que tous
les mondes, la proportion des choses n'est pas dans les choses, elle
est en lui seul. Il est la rgle, le nombre, la mesure de tout;
l'infini est dans tous les points de son oeuvre, comme il est en lui;
attribuer  Dieu le besoin de ces gnralisations, de ces lois, de ces
rgles qui embrassent un ensemble faute de pouvoir embrasser les
individualits dans cet ensemble si compos, c'est assimiler Dieu 
l'homme et l'infini au fini. Cette erreur incomprhensible dans la
mtaphysique religieuse de Voltaire est un vice de raisonnement ou un
dfaut de rflexion qui engendre en lui mille autres erreurs en
physique. En morale elle n'en engendre pas moins: car, si Dieu ne
contemple, ne juge, ne rmunre que l'espce humaine dans son
universalit, que devient la moralit de l'me individuelle, de
chacune des myriades d'mes dont cette universalit humaine est
compose?

Elle n'a donc ni providence, ni juge, ni rmunrateur, ni vengeur dans
le Dieu qui la cre? Elle est donc confondue dans l'espce, et ses
vertus ou ses crimes individuels sont donc sans importance aux yeux
de Dieu, sans criminalit ou sans mrite aux yeux du sage suprme.
Cette aberration de la mtaphysique de Voltaire ne dtruit pas moins
la conscience dans l'homme qu'elle ne dtruit la vritable providence,
c'est--dire l'infini de l'omnipotence et de l'omniscience, en Dieu.
C'tait un thisme selon l'imperfection humaine, ce n'tait pas un
thisme selon l'universalit, l'ubiquit et l'infini de Dieu.


XXIII

Voltaire employa les vingt-cinq dernires annes de sa vie dans la
solitude, tantt  ce combat de gant contre les superstitions
humaines, contre l'autorit des traditions bibliques et contre les
dogmes du christianisme; tantt  maintenir sa renomme politique par
des oeuvres dramatiques; tantt  des dlassements de posie lgre;
tantt enfin  rallier contre le christianisme un parti philosophique
capable de contrebalancer la force alors rgnante et souvent
perscutrice des religions d'tat. Cette lutte, dans laquelle il
chappait par l'anonyme, par le dsaveu de ses ouvrages les plus
notoires, et par les dmonstrations extrieures de religion les plus
sacrilges  la perscution toujours suspendue sur sa tte, fut une
lutte de ruse autant que d'audace. Il voulut tre aptre sans tre
jamais martyr; il pensait qu'en combattant masqu, il tait plus utile
 la cause de la philosophie qu'une victime. Il n'admettait pas cette
vrit de convention, admise trs-lgrement de nos jours, que les
perscutions et les bchers favorisent les doctrines qu'on tue ou
brle; l'histoire dment  toutes ses pages ce sophisme de
l'impuissance des perscutions pour terniser ou pour ajourner les
philosophies ou les religions nouvelles. Voltaire ne croyait,  cet
gard, qu' l'histoire; il ne mconnaissait pas l'influence
considrable de la lchet humaine sur l'esprit humain; il savait
combien l'pe a fait apostasier d'ides dans le monde; il pensait que
le christianisme lui-mme avait t considrablement favoris dans ses
dveloppements rapides par les armes de Constantin, tournes contre
les restes du polythisme mourant. Cette rsolution de Voltaire,
d'viter  tout prix la perscution et le martyre par des professions
de foi prononces avec le rire de la drision sur les lvres, donne 
sa physionomie historique une expression de sarcasme, moiti dfi,
moiti feinte, qui ajoute le ridicule  l'incrdulit, mais qui
diminue la dignit et la grandeur du philosophe.

Socrate mourant est plus beau que Voltaire riant  l'abri des Alpes et
lanant des flches sans dcouvrir la main.


XXIII

Le temps tait propice: les superstitions populaires dont le moyen-ge
avait obscurci les sublimes vrits morales du christianisme; les
richesses dmesures du clerg, le luxe et la corruption des pontifes,
les scandales des vques de cour; le progrs des sciences physiques
rendant aux miracles le caractre de phnomnes naturels; le nombre
des monastres d'hommes et de femmes possesseurs oisifs d'une partie
du territoire; les privilges et les exemptions d'impts de ces
corporations de clibataires substitus  la famille, source et but de
toute socit durable, tout cela avait commenc contre les moeurs du
clerg une raction qui devait aller jusqu'aux dogmes.

La cour, le parlement, la noblesse, le paysan, la bourgeoisie, le
clerg infrieur lui-mme taient les complices secrets de Voltaire
dans cette rforme des ides et des institutions religieuses qu'il
avait le premier provoqu par le ridicule; ensuite son scepticisme
flattait les impies, tandis que son thisme difiait les sages et que
son esprit dridait tout son sicle.


XXIV

En politique, au contraire, Voltaire rassurait les rois, les
ministres, les cours, par un respect de la monarchie, par un zle pour
l'autorit royale, par un got pour les aristocraties qui
circonscrivaient ses agressions au christianisme seul. Il caressait
des rois jusqu' leurs vices. Courtisan surann de madame de Pompadour
et de madame Dubarry, favorites scandaleuses de Louis XV, il ne
rougissait pas de leur adresser dans sa vieillesse des vers qui
flattaient leur vanit et qui justifiaient leur empire. Il encensait
jusqu'aux papes, aux cardinaux; il semblait, avec un art habile,
ranger les personnes en dehors des lois de la guerre qu'il faisait aux
choses. Il couvrait de grce les armes mortelles dont il frappait
l'encensoir; il neutralisait ainsi une partie des combattants. Il ne
semblait du reste nullement penser  convertir  sa cause la majorit
du genre humain. Il professait un profond mpris pour les masses du
peuple, selon lui dvolues  la superstition par l'ignorance. Il ne
s'occupait que de ce qu'il appelait les honntes gens, l'lite pensant
de la socit; sa philosophie, qu'il ne croyait jamais destine 
devenir populaire, tait une sorte de _maonnerie_ du sens commun
propre  relier seulement les hautes classes de la socit. Il tait
aristocrate d'ides comme il l'tait de moeurs. Il mprisait
profondment l'esprit dmocratique de son antagoniste J.-J. Rousseau,
qui rvait une galit niveleuse entre les hommes prdestins, selon
Voltaire,  toutes les ingalits par la nature et par la socit. Les
rves de constitutions chimriques et contradictoires de ce philosophe
gnevois lui semblaient, avec raison, aussi creux et aussi impratiques
que ceux de Platon et de Fnelon. Il tait en politique de l'cole
exprimentale et historique de Machiavel, de Montesquieu, du grand
Frdric. Il ne voulait affranchir que l'esprit humain; il jugeait les
peuples en masse incapables de la libert par leurs passions et par
leurs faiblesses; tribun de la raison, il n'tait pas tribun de la
foule. La Rvolution franaise,  laquelle il toucha de si prs par
la date, l'aurait eu pour adversaire et pour victime. C'tait le gnie
des supriorits en tout genre. Une rpublique l'aurait scandalis; la
place publique lui rpugnait, il tait fait pour la cour; l'lgance
tait selon lui la loi des lois; il voulait du bon got jusque dans la
vrit. Quelque chose de la grce et des vices d'Alcibiade lui tait
rest de sa jeunesse, de la cour, de la socit, du thtre. Depuis
madame du Chtelet, madame du Deffand, le marchal de Richelieu
jusqu' Frdric II,  Catherine de Russie,  Saint-Lambert, 
Thiriot,  Damilaville, au marquis de Villette, il choisissait ses
amitis plus  l'agrment qu' la vertu. Bon, honnte, fidle de coeur
cependant, compatissant pour le malheur, la main large  la
bienfaisance et  l'aumne, pitoyable mme  l'ingratitude, souvent
irrit, jamais mchant. Il y avait en lui du bonhomme dans le grand
homme, et de l'enfant dans le vieillard.


XXV

Ce caractre lui rendit la vieillesse mme gaie et heureuse:  plus de
quatre-vingts ans il crivait des vers qu'Anacron n'aurait pas
dsavous. Il eut seulement la faiblesse de poursuivre trop tard les
vains succs de la scne, et de s'acharner aprs les applaudissements
de Paris qu'il n'entendait plus de si loin. Sa mort fut hte par
cette faiblesse; l'envie, qui avait poursuivi sa jeunesse, tait morte
avant lui; press par sa nice et par ses amis d'aller recueillir 
Paris l'apothose que la France lui dcernait  l'unanimit sur ses
derniers jours, il quitta  regret sa douce retraite de Ferney et se
rendit  Paris. C'tait le fantme d'un autre sicle reparaissant hors
de saison parmi les vivants. La France entire se prcipita sur ses
pas. Log  Paris chez le marquis de Villette, son lve et son ami,
il y tint pendant quelques mois la cour du gnie. Le peuple, sans le
comprendre tout  fait, voyait dans ce vieillard le prcurseur d'on ne
sait quel inconnu, dans les ides et dans les choses, qui devait tre
la Rvolution franaise; les hommes de lettres saluaient en lui leur
roi, l'Acadmie le matre de la langue, les comdiens franais le
matre de la scne pendant soixante ans de triomphe; la cour venait
adorer en lui la mode, cette seconde royaut de la France. Jamais
aucune royaut n'avait t si inconteste et si adule que cette
royaut du gnie multiple, en France, au moment o cet astre de
l'esprit humain allait disparatre sous l'horizon de la fin d'un
sicle. Il apportait au thtre une dernire tragdie, _Irne_, pice
peu digne de son gnie, mais occasion de couronner dans l'auteur tant
d'autres gloires. Le jour de la reprsentation d'_Irne_, il se rendit
au thtre  travers les flots d'un peuple ivre de son nom. Les
applaudissements l'touffrent sous l'cho de sa renomme; on le
couronna, non comme le Tasse et Ptrarque dans une crmonie de gloire
convenue, mais spontanment dans le dlire de l'enthousiasme. La
France semblait couronner en lui sa propre personnification
triomphale. Un peuple entier le reconduisit jusqu' sa maison, et
assourdit pendant toute une nuit les deux rives de la Seine de ses
applaudissements. Ce jour fut le triomphe et la fin de sa vie. Les
motions et les fatigues de Paris avaient puis en quelques jours une
sve de vie qui aurait suffi encore  quelques annes dans la solitude
et dans la paix de Ferney. Le clerg, jaloux d'obtenir de Voltaire
mourant un dsaveu de sa mmorable impit, observa ses dernires
heures pour lui arracher l'apparence au moins d'un acte de foi.
Voltaire ne voulait pas plus de la voirie aprs sa mort que de
l'chafaud pendant sa vie. Il accorda au clerg, puis il retira, puis
il accorda de nouveau une demi-formalit d'orthodoxie chrtienne
ncessaire alors  la spulture. Il expira enfin dans cette
temporisation intrieure et dans cette ngociation apparente avec les
ministres de la religion, mais il expira en ralit dans son thisme,
le 30 mai 1778,  onze heures du soir.

Le clerg, qui ne pouvait se dclarer satisfait de quelques
dclarations incompltes d'orthodoxie du mourant, rvoques aussitt
que donnes aux prtres de sa paroisse, ne pouvait, sans se dsavouer
lui-mme, lui donner les saints honneurs de la spulture. Son neveu,
l'abb Mignot, enleva nuitamment ses restes mortels, et les ensevelit
dans l'glise de l'abbaye de Seillres, en Champagne. L'vque de
Troyes les fit enlever comme une profanation de l'autel. Quelques
annes aprs, la philosophie, triomphante avec la Rvolution, les
recueillit en triomphe et leur donna pour monument final le Panthon.
Une troisime raction les en proscrit encore, et cet homme dont le
nom remplissait la terre n'a pu trouver jusqu'ici une place stable
pour son cercueil. Le christianisme et la philosophie ne cesseront pas
de se disputer ce cercueil, l'un pour la maldiction, l'autre pour
l'apothose, tant que l'une ne l'aura pas dfinitivement emport sur
l'autre, ou tant que l'une et l'autre ne se seront pas rconcilis
dans une philosophie chrtienne ou dans un christianisme
philosophique.

L'influence alternative de Voltaire sur l'esprit humain a suivi depuis
1778 la destine de ce cercueil. Cette influence croissante pendant
les dix ans qui prcdrent la Rvolution franaise, de 1778  1789,
fut dpasse en 1793 par celle de J.-J. Rousseau, qui produisit les
utopies, les dceptions et les radicalismes sanguinaires de 1793.
L'influence de Voltaire reprit son ascendant sous le Directoire
jusqu'au consulat de Bonaparte, qui restaura une religion d'tat comme
base de sa monarchie future et comme pidestal sacr de son trne. M.
de Chateaubriand, cet _Esdras_ du temple rebti par Bonaparte, porta
par son livre du _Gnie du Christianisme_ un coup clatant  la
philosophie et  l'influence de Voltaire. Le libralisme de 1815 
1830 rveilla ce nom et cette influence par des ditions innombrables
et par une dification du philosophe, dont ce libralisme, hostile aux
Bourbons, voulait faire le type de la dmocratie parlementaire. Cette
influence de Voltaire resta vivante, mais inerte, sous le gouvernement
de la maison d'Orlans, dont on redoutait moins l'alliance avec le
clerg. La Rpublique de 1848, en proclamant la neutralit complte de
l'tat en matire de culte et la respectueuse libert des consciences,
enleva  l'influence de Voltaire le point d'appui d'opposition qui la
soutenait au-dessus de son niveau naturel. Les prtres furent d'autant
plus respects du peuple qu'ils furent moins protgs par la force
officielle de l'tat. Le gouvernement du second empire, par sa
campagne de Rome en faveur du pouvoir temporel du pape et par son
alliance avoue  l'intrieur avec la religion d'tat, attnua en
apparence, mais exalta en ralit l'influence future de Voltaire sur
l'esprit franais. Le monde tend rationnellement  une indpendance
mutuelle absolue de la conscience et du gouvernement, de la foi et de
la loi, de Dieu et du prince. Le jour o cette indpendance, qui ne
peut pas tre loigne et que les hommes de philosophie libre dsirent
ardemment, sera venue, ce jour-l seulement l'influence dfinitive de
Voltaire sera fixe, et il ne restera de son nom et de son oeuvre que
ce qui doit en rester pour l'immortalit, c'est--dire:

Un pote lyrique sans flammes, sans ailes, sans enthousiasme;

Un pote dramatique dou d'une certaine illusion thtrale, mais d'un
style au-dessous de Corneille, de Racine, style de parterre, qu'on
peut entendre avec plaisir, mais qu'on ne peut relire avec admiration;

Un pote badin au-dessous d'Arioste;

Un pote familier gal  Horace;

Un historien infrieur  Thucydide,  Tacite,  Gibbon,  Montesquieu,
sans profondeur dans les jugements, sans pathtique dans les
sentiments, sans couleur et sans chaleur dans le rcit, mais clair,
rapide, sens, judicieux, lgant, sincre, instruisant beaucoup,
amusant toujours, ne trompant jamais son lecteur;

Un crivain de lettres familires, tel qu'il n'en parut jamais dans
l'antiquit ou dans les temps modernes, suprieur  Cicron en
facilit de style, gal en charme, en souplesse, en naturel  madame
de Svign elle-mme, fminin par la grce, viril par le grand sens
de ses lettres; c'est l qu'il faut le chercher tout entier, ses
imperfections sont dans ses oeuvres, son gnie est dans sa
correspondance; homme  la toise de beaucoup d'autres hommes si on le
mesure quand il est vtu, homme incommensurable en dshabill;

Un polmiste dont on ne peut comparer l'loquence aux loquences de
Cicron, de J.-J. Rousseau, de Mirabeau dans leurs lettres ou dans
leurs controverses, mais un polmiste incomparable par le don du rire
comique ou du rire amer jet comme le sel de la raison sur les
ridicules des hommes ou sur les erreurs de l'humanit, le plus grand
driseur de l'esprit humain qui ait jamais vcu!

Enfin, le plus puissant critique d'ides qui soit jamais n depuis
Aristote parmi les hommes. Il n'a rien cr, mais il a tout clair:
esprit et lumire, luire sur toute chose fut sa cration; la lumire
ne cre pas le monde, mais elle le manifeste; manifester, c'est crer
pour les yeux. L'astre qui fit lever la premire fois le jour sur
l'univers ne cra pas l'univers, mais il le reproduisit aux regards en
l'clairant. Tel fut Voltaire; les esprits franais, proccups d'un
troit orgueil national, ajouteront qu'il fut par sa justesse, par sa
souplesse, par sa grce, par son clat, par sa lgret dans le
srieux, l'esprit le plus franais qui ait brill dans le monde; les
esprits europens avoueront avec une plus haute apprciation qu'il fut
l'esprit le plus universel. Cet aveu n'est pas une mdiocre louange,
car l'universalit, ce n'est pas seulement l'tendue des facults,
c'est leur justesse; l'universalit, c'est l'quilibre; l'quilibre,
c'est le bon sens; le bon sens par excellence, c'est plus que le sens
du gnie, c'est le sens de la vrit.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLXVI.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




CLXVIIe ENTRETIEN

SUR LA POSIE


I

Il y a, dans toutes les choses humaines, matrielles ou
intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique
ncessaire, qui correspond plus spcialement  la nature terrestre
quotidienne et en quelque sorte domestique de notre existence ici-bas.
Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matrielles ou
intellectuelles, une partie thre, insaisissable, transcendante, et
pour ainsi dire atmosphrique, qui semble correspondre plus
spcialement  la nature divine de notre tre. L'homme, par un
instinct occulte, mais fatal, semble avoir senti, ds le commencement
des temps, le besoin d'exprimer dans un langage diffrent ces choses
diffrentes. Plac lui-mme pour les sentir et pour les exprimer sur
les limites de ces natures humaines et divines qui se touchent et se
correspondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps le mme langage
pour exprimer l'humain et le divin des choses. La prose et la posie
se sont partag sa langue, comme elles se partagent la cration. Il a
parl des choses humaines, il a chant les choses divines. La prose a
eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la posie a eu le ciel et
tout ce qui dpasse dans l'impression des choses terrestres
l'humanit. En un mot, la prose a t le langage de la raison, la
posie a t le langage de l'enthousiasme ou de l'homme lev par
l'impression, la passion, la pense,  sa plus haute puissance de
sentir et d'exprimer. La posie est la noblesse du verbe.

Voulez-vous une preuve de cette distinction puise dans le fait et non
dans la thorie? Observez depuis l'origine des littratures ce qui a
t le partage de la prose, ce qui a t le domaine de la posie.


II

Dans toutes les langues, l'homme a parl et crit en prose des choses
ncessaires  la vie physique ou sociale, domesticit, agriculture,
politique, loquence, histoire, sciences naturelles, conomie
publique, correspondance pistolaire, conversation, mmoires,
polmique, voyages, thories philosophiques, affaires publiques,
affaires prives, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou
de l'utilit a t dvolu sans dlibration  la prose.

Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chant gnralement
en vers la nature, le firmament, les dieux, la piti, l'amour, cette
autre piti des sens et de l'me, les fables, les prodiges, les hros,
les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les
pomes enfin, c'est--dire tout ce qui est d'un degr ou de cent
degrs au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la
pense.

Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est
incarn dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chant.

Pourquoi cette diffrence dans ces modes divers de l'expression
humaine? qui est-ce qui a enseign ou impos  l'humanit qu'il
fallait parler ces choses et chanter en vers celles-l? Personne. Le
matre de tout, l'instituteur et le lgislateur des formes de
l'expression humaine n'est pas autre que l'instinct, cette rvlation
sourde, mais imprieuse et pour ainsi dire fatale de la nature dans
notre tre et dans tous les tres.


III

L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de
sentiments et d'ides. Chaque corde de cet instrument mont par le
Crateur prouve une vibration et rend un son proportionn  l'motion
que la nature sensible de l'homme imprime  son coeur ou  son esprit
par la commotion plus ou moins forte qu'il reoit des choses
extrieures ou intrieures.


IV

 l'exception de l'extrme douleur qui brise les cordes de
l'instrument et qui leur arrache un cri inarticul, cri qui n'est ni
prose, ni vers, ni chant, ni parole, mais un dchirement convulsif du
coeur qui clate, quand l'motion de l'homme est modre et
habituelle, l'homme se sert pour l'exprimer d'un langage simple,
tempr et habituel comme son motion.

Quand l'motion, au contraire, est extrme, exalte, infinie sur les
fibres sensitives de l'instrument humain, quand l'imagination de
l'homme se tend et vibre en lui jusqu' l'enthousiasme et presque
jusqu'au dlire, quand la passion imaginaire l'exalte, quand l'image
du beau dans la nature ou dans la pense le fascine, quand l'amour, la
plus mlodieuse des passions en nous parce qu'elle est la plus
rveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter,
pleurer ce qu'il aime; quand la pit l'enlve  ses sens et lui fait
entrevoir,  travers le lointain des cieux, la beaut suprme, l'amour
infini, la source et la fin de son me, Dieu! et quand la
contemplation extatique de l'tre des tres lui fait oublier le monde
des temps pour le monde de l'ternit, enfin quand, dans ses heures de
loisir ici-bas, il se dtache sur l'aile de son imagination du monde
rel pour s'garer dans le monde idal, comme un vaisseau qui laisse
jouer le vent dans sa voilure et qui drive insensiblement du rivage
sur la grande mer, quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupt
des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme veill, alors
les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si inusites,
si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si
rveuses, si extatiques, si suprieures  ses impressions ordinaires,
que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus
pntrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imag, plus cri, plus
chant que sa langue habituelle; et qu'il invente le vers, ce chant de
l'me, comme la musique invente la mlodie, ce chant de l'oreille,
comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux, comme la
sculpture invente les contours, ce chant des formes; car chaque art
chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que
l'motion de sa suprme puissance, saisit l'artiste. L'art des arts,
la posie seule chante pour tous les sens  la fois et pour l'me, ce
sens intellectuel, rsum divin et immortel de tous les sens.

Donc  une impression transcendante, un mode transcendant d'exprimer
cette impression. Voil, selon nous, toute l'origine et toute
l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe
du beau, non dans la pense, mais dans le sentiment et dans
l'imagination.


V

Mais comment l'homme discerne-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit
tre parl ou ce qui doit tre chant dans les sensations ou dans les
sentiments qui l'meuvent?

Nous rpondons encore par le mme mot: mystre. L'homme n'a pas besoin
de le discerner, il le sent. Ce qui est posie dans la nature physique
ou morale, et ce qui n'est pas posie se fait reconnatre  des
caractres que l'homme ne saurait dfinir avec prcision, mais qu'il
sent au premier regard et  la premire impression, si la nature l'a
fait pote ou simplement potique.


VI

Ainsi, prenez pour exemple la nature inanime, le paysage: voil une
plaine immense cultive, fertile, couverte d'pis ou de prairie,
grenier de l'homme, mais qui n'est ni sillonne par un fleuve, ni
borde par des collines, ni penche vers la mer, et dont les horizons
monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui l'enveloppe.
Certes, c'est un spectacle agrable au laboureur et consolant pour
l'conomiste qui calcule combien de milliers d'hommes et d'animaux
seront nourris aprs la moisson par le pain ou par l'herbe fauche sur
ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des jours et des mois une
plaine de cette fcondit et de ce niveau sans qu'un atome de posie
sortt pour les yeux ou pour l'me de ce grenier de l'homme.


VII

O est la posie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois
bien l'utile, mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais
l'enthousiasme, o sont-ils? Il n'y a peut-tre d'autre posie 
recueillir sur cette immense tendue de choses utiles que la plus
inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouch d'une
alouette, fouette du vent, qui s'lve tout  coup de cet ocan
d'pis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie
dans le ciel et qui redescend aprs avoir donn cette joie  l'oreille
de ses petits, cachs dans le chaume; le cri strident du grillon qui
cuit au soleil sur la terre aride, ou le bruissement sec et mtallique
des pailles d'pis frles par la brise vague les unes contre les
autres, et qui interrompent de temps en temps par un ondoiement de mer
le silence mlancolique de l'tendue.

Or, pourquoi la plaine est-elle prosaque et pourquoi l'alouette, le
grillon, la brise dans les pis sont-ils potiques? Qui pourrait le
dire? Peut-tre parce que l'alouette prsente le contraste d'un peu de
joie au milieu de cette monotonie de tristesse et d'un peu d'amour
maternel au-dessus de son nid, cette dlicieuse rminiscence de nos
mres; peut-tre parce que le grillon nous rappelle le dsert aride de
Syrie o le cri du mme insecte anime seul au loin la route
silencieuse du chameau sur les sables brls de la terre; peut-tre
parce que ce bruissement et cet ondoiement d'pis mrs sous la brise
folle nous transporte par l'analogie de son sur les vagues rides de
l'ocan au pied du mt o frissonne ainsi la toile.

Et pourquoi ces trois petits phnomnes et ces trois images sont-ils
 nos yeux la seule posie de ce vaste espace? Parce que de ces trois
phnomnes et de ces trois images il sort pour nous une motion, et
que de cette immense plaine d'pis il ne sort que de la richesse.


VIII

Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la posie, c'est le beau.
L'pi est utile, mais l'alouette vit, le grillon rappelle, la brise
reprsente, le coeur sympathise, la mmoire se dplie, l'image surgit,
l'motion nat, avec l'motion nat la posie dans l'me. Vous pouvez
chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume, je vous dfie
de chanter le champ de bl, la meule de gerbes, le sac de froment,
cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point
d'cho pour le chiffre.


IX

Mais vous approchez des Alpes, les neiges violettes de leurs cimes
denteles se dcoupent le soir sur le firmament profond comme une mer,
l'toile s'y laisse entrevoir au crpuscule comme une voile mergeant
sur l'Ocan de l'espace infini; les ombres glissent de pente en pente
sur les flancs des rochers noircis de sapins, des chaumires isoles
et suspendues  des promontoires, comme des nids d'aigles, fument du
feu du soir, et leur fume bleue se fond en spirales lgres dans
l'ther; le lac limpide, dont l'ombre ternit dj la moiti, rflchit
dans l'autre moiti les neiges renverses et le soleil couchant dans
son miroir; quelques voiles glissent sur sa surface, charges de
branchages coups de chtaigniers, dont les feuilles trempent pour la
dernire fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencs des
rames qui rapprochent le batelier du petit cap o sa femme et ses
enfants l'attendent au seuil de sa maison, ses filets y schent sur la
grve, un air de flte, un mugissement de gnisse dans les prs
interrompent par moment le silence de la valle; le crpuscule
s'teint, la barque touche au rivage, les foyers brlent  et l 
travers les vitraux des chaumires, on n'entend plus que le
clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps
le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fume blanche
rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'toiles, maintenant
visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nnuphars bleus sur
les lames, le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce
coin de terre, l'me la quitte, elle se sent  la hauteur et  la
proportion de s'approcher de son Crateur presque visible dans cette
transparence du firmament nocturne, elle pense  ceux qu'elle a
connus, aims, perdus ici-bas et qu'elle espre, avec la certitude de
l'amour, rejoindre bientt dans la valle ternelle, elle s'meut,
elle s'attriste, elle se console, elle se rjouit, elle croit parce
qu'elle voit, elle prie, elle adore, elle se fond comme la fume bleue
des chalets, comme la poussire de la cascade, comme le bruissement du
sable sous le flot, comme la lueur de ces toiles dans l'ther, avec
la divinit du spectacle.


X

Voil la posie du paysage! Je vous dfie de parler en sa prsence le
langage vulgaire. Chantez alors, car vous tes mu autant que les
fibres de l'instrument peuvent l'tre sans se briser. La posie est
ne en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous touffe,
l'hymne ou l'extase naissent sur vos lvres, le silence ou le vers
sont seuls  la mesure de vos motions!

Voil une des posies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les
numrions en parcourant les scnes diurnes ou nocturnes de notre
sjour terrestre. Tout ce qui a son motion a sa posie. Tout ce qui a
sa posie demande  tre exprim dans une langue suprieure  la
langue usuelle, expression des choses ordinaires.


XI

Mais la mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous
contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de
posie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent.
Nous rpondons en deux mots: parce qu'elle a plus d'motion pour nos
yeux, pour notre pense, pour notre me. Un livre entier ne suffirait
pas  les numrer et  les dfinir toutes. Disons les principales.

D'abord, la mer est l'lment mobile, sa mobilit semble lui donner
avec le mouvement la vie, la passion, la colre, l'apaisement d'une
me tantt calme, tantt agite. Ce mouvement et cette instabilit
produisent en nous une premire impression de plaisir ou de
terreur.--motion!

Ensuite, elle est transparente, elle ressemble au firmament ou 
l'ther qui rpercutent la lumire de l'astre du jour ou des toiles
de la nuit, elle se transfigure sans fin comme le camlon par ses
couleurs changeantes, roulant tantt la lumire, tantt la nuit dans
ses vagues.--motion!

Elle est immense, et elle imprime par son tendue sans limite une ide
de grandeur dmesure qui fait penser  l'infini.--motion!

Ses vagues, quand elles lchent sans bruit la grve de sable humide,
rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de
sa mre.--motion!

Quand elle cume, au lever d'un jour d't, sous la brise folle, et
que le goland, renvers comme un oiseau bless, trempe une de ses
ailes dans la poussire de cette cume, la mer rappelle les
bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence  frissonner sur le
feu.--motion!

Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd
d'automne et qu'elle s'croule avec des coups retentissants sur le sol
creux des caps avancs, elle rappelle les mugissements de la foudre
dans les nuages et les tremblements de la terre qui dracinent les
cits.--motion!

Si un navire en perdition apparat et disparat tour  tour sur la
cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux prils des
hommes embarqus sur ce btiment, on voit d'avance les cadavres que le
flot roulera le lendemain sur la grve, et que les femmes et les mres
des naufrags viendront dcouvrir sous les algues, tremblant de
reconnatre un poux, un pre ou un fils.--motion!

Si une voile drive par un jour serein du port, on pense aux rivages
lointains et inconnus o elle ira aborder aprs avoir travers pendant
des jours sans nombre ce dsert des lames; ces terres trangres se
lvent dans l'imagination avec les mystres de climat, de nature, de
vgtation, d'hommes sauvages ou civiliss qui les habitent, on s'y
figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres
destines.--motion!

Si une flotte dont on attend le retour montre au coucher du soleil les
tages successifs de ses voiles surgissant une  une, comme un
troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de
l'horizon, on songe aux canons qui ont grond dans ses bordes, aux
vaisseaux qui ont sombr sous les boulets des ennemis, aux morts et
aux blesss qui ont jonch ses ponts sous la mitraille, toutes les
images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du
deuil assigent la pense.--motion!

Si la mer est peuple de barques de pcheurs comme un village
flottant, on songe  la joie des chaumires qui attendent le soir le
fruit du travail du jour, on voit sur la cte s'allumer une  une les
lampes des phares, toiles terrestres des matelots.--motion!

Si la mer est vide, on songe  l'espace qu'aucun compas ne
circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues
pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.--motion!

Si l'oeil cherche  sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe 
la profondeur des abmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui
bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystres de ce monde des
eaux.--motion!

Enfin, si on calcule par la pense l'incalculable ondulation de ces
vagues succdant aux vagues qui battent depuis le commencement du
monde de leur flux et de leur reflux les falaises dont les granits
pulvriss sont devenus un sable impalpable  ces frlements de
l'eau, on s'gare dans la supputation des sicles et on a quelque
sentiment de l'tendue.--motion!

Toutes ces motions parses ou runies forment pour l'homme la posie
de la mer, elles finissent par donner au contemplateur le vertige de
tant d'impressions, qu'il s'assoit sur le rivage lev des mers, comme
dit Homre, et qu'il demeure immobile et muet  regarder et  couter
les flots; et s'il essaye, en prsence d'un tel spectacle, de se
parler  lui-mme, il cherche involontairement une langue qui lui
rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilit, le sommeil, le
rveil, la colre, le mugissement, la cadence de l'lment dont son
me,  force d'motions montes de l'abme  ses sens, contracte un
moment l'infini. Il ne parle pas, il s'exclame, il gmit, il pleure,
il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anantit, il se
prosterne, il adore, il prie, il chante le _Te Deum_ de la grandeur de
Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement
la symtrie, la sonorit, la majest, la chute et la rechute des
vagues. Ses vers se faonnent et s'harmonient sur la succession et sur
l'alternation des ondes par le rhythme, c'est--dire par la mesure
musicale des mots.


XII

Si nous parcourions ainsi successivement tous les phnomnes du monde
visible ou du monde social, nous trouverions partout des lments sans
nombre de posie, cachs aux profanes dans toute la nature comme le
feu dans le caillou. Tout est potique  qui sait voir et sentir. Ce
n'est pas la posie qui manque  l'oeuvre de Dieu, c'est le pote,
c'est--dire c'est l'interprte, le traducteur de la cration.


XIII

Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entire de l'me
humaine depuis l'enfance jusqu' la caducit, depuis l'ignorance
jusqu' la science, depuis l'indiffrence jusqu' la passion, pour y
discerner d'un coup d'oeil ce qui est du domaine de la posie de ce
qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est
l'motion qui est la mesure de la posie dans l'homme; que l'amour est
plus potique que l'indiffrence, que la douleur est plus potique
que le bonheur, que la pit est plus potique que l'athisme, que la
vrit est plus potique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit
que vous la considriez dans l'homme public qui se dvoue  sa patrie,
soit que vous la considriez dans l'homme priv qui se dvoue  sa
famille, soit que vous la considriez dans l'humble femme qui se fait
servante des hospices du pauvre et qui se dvoue  Dieu dans l'tre
souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus
potique que l'gosme ou le vice, parce que la vertu est au fond la
plus forte, comme la plus divine des motions.


XIV

Voil pourquoi les vrais potes chantent la vrit et la vertu,
pendant que les potes infrieurs chantent les sophismes et le vice!
Ces potes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas
leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte au lieu de la
corde vraie et ternelle. Ils se trompent mme pour leur gloire. 
talent gal, le son que rend l'motion du bien et du beau est mille
fois plus intime et plus sonore que le son qu'ils tirent des passions
lgres ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une posie,
plus il y a de posie, car la posie suprme, c'est Dieu.


XV

Il nous a sembl que rien ne pouvait mieux complter ces pages
laisses inacheves que cette nave et touchante image des deux
natures de posie et des deux natures de sons que rend l'me du pote
aux diffrents ges, reprise d'une des dernires prfaces des
_Mditations_ et que les ravissants vers tirs des _Destines de la
posie_.

     Quand nous tions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes
     petites soeurs et moi,  un jeu que nous appelions la _musique
     des anges_. Ce jeu consistait  plier une baguette d'osier en
     demi-cercle ou en arc  angle trs-aigu,  en rapprocher les
     extrmits par un fil semblable  la corde sur laquelle on ajuste
     la flche,  nouer ensuite des cheveux d'ingale grandeur aux
     deux cts de l'arc, comme sont disposes les fibres d'une harpe,
     et  exposer cette petite harpe au vent. Le vent d't, qui dort
     et qui respire alternativement d'une haleine folle, faisait
     frissonner le roseau, et en tirait des sons d'une tnuit presque
     imperceptible, comme il en tire des feuilles denteles des
     sapins. Nous prtions tour  tour l'oreille, et nous nous
     imaginions que c'taient des esprits clestes qui chantaient.
     Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux
     fins, jeunes, blonds et soyeux, coups aux tresses pendantes de
     mes soeurs; mais un jour, nous voulmes prouver si les anges
     joueraient les mmes mlodies sur des cordes d'un autre ge,
     empruntes  un autre front. Une bonne tante de mon pre, qui
     vivait  la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient
     blanchi la tte avant l'ge, surveillait nos jeux en travaillant
     de l'aiguille  ct de nous dans le jardin. Elle se prta 
     notre enfantillage, et coupa avec les ciseaux une longue mche de
     ses cheveux, qu'elle nous livra. Nous en fmes aussitt une
     seconde harpe, et, la plaant  ct de la premire, nous les
     coutmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent
     moins tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus lastique et
     plus plaintive, soit que le vent soufflt plus doux et plus fort
     dans l'une des petites harpes que dans l'autre, nous trouvmes
     que les esprits de l'air chantaient plus tristement et plus
     harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux
     blonds d'enfant; et, depuis ce jour, nous importunions souvent
     notre tante pour qu'elle laisst dpouiller par nos mains son
     beau front.


XVI

Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons diffrents selon
l'ge de leurs fibres, mais aussi mlodieux  travers le rseau blanc
qu' travers le rseau blond de ces cordes vivantes; ces deux harpes
ne sont-elles pas l'image purile, mais exacte, des deux posies
appropries aux deux ges de l'homme? Songe et joie dans la jeunesse;
hymne et pit dans les dernires annes. Un salut et un adieu 
l'existence et  la nature, mais un adieu qui est un salut aussi! un
salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint  la vision de
Dieu qui se lve tard, mais qui se lve plus visible sur l'horizon du
soir de la vie humaine!


XVII

Je ne sais pas ce que la Providence me rserve de sort et de jours. Je
suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la
poussire des vagues souleves par le vent,  ce milieu de la
traverse o l'on ne voit plus le bord de la vie d'o l'on est parti,
o l'on ne voit pas encore le bord o l'on doit aborder, si on aborde;
tout est dans la main de celui qui dirige les atomes comme les globes
dans leur rotation, et qui a compt d'avance les palpitations du
coeur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des
soleils. Tout est bien et tout est bni de ce qu'il aurait voulu. Mais
si, aprs les sueurs, les labours, les agitations et les lassitudes de
la journe humaine, la volont de Dieu me destinait un long soir
d'inaction, de repos, de srnit avant la nuit, je sens que je
redeviendrais volontiers  la fin de mes jours ce que je fus au
commencement: un pote, un adorateur, un chantre de la cration.
Seulement, au lieu de chanter pour moi-mme ou pour les hommes, je
chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom ternel
et infini, et mes vers, au lieu d'tre des retours sur moi-mme, des
plaintes ou des dlires personnels, seraient une note sacre de ce
cantique incessant et universel que toute crature doit chanter, du
coeur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant
devant son Crateur.


XVIII

Il y a un morceau de posie nationale dans la Calabre que j'ai entendu
chanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Je
l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s'appliquer si
bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser  les insrer
ici. C'est une femme qui parle:

  Quand, assise  douze ans,  l'angle du verger,
  Sous les citrons en fleurs, ou les amandiers roses,
  Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
  Et faisant sur mon cou mes boucles voltiger,
  Une voix me parlait, si douce au fond de l'me,
  Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
  Ce n'tait plus le vent, la cloche, le pipeau,
  Ce n'tait nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme;

  C'tait vous, c'tait vous,  mon ange gardien,
  C'tait vous dont le coeur dj parlait au mien.

  Quand plus tard mon fianc venait de me quitter,
  Aprs des soirs d'amour au pied du sycomore,
  Quand son dernier baiser retentissait encore
  Au coeur qui sous la main venait de palpiter,
  La mme voix tintait longtemps dans mes oreilles,
  Et sortant de mon coeur m'entretenait tout bas.
  Ce n'tait pas sa voix ni le bruit de ses pas,
  Ni l'cho des amants qui chantaient sous les treilles;

  C'tait vous, c'tait vous,  mon ange gardien,
  C'tait vous dont le coeur parlait encore au mien.

  Quand, jeune et dj mre, autour de mon foyer,
  J'assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue,
  Qu' ma porte un figuier laissait tomber sa figue
  Aux mains de mes garons qui le faisaient ployer,
  Une voix s'levait de mon sein, tendre et vague.
  Ce n'tait pas le chant du coq ou de l'oiseau,
  Ni des souffles d'enfants donnant dans leur berceau,
  Ni la voix des pcheurs qui chantaient sur la vague;

  C'tait vous, c'tait vous,  mon ange gardien,
  Vous dont le coeur alors chantait avec le mien.

  Maintenant je suis seule et vieille  cheveux blancs;
  Et le long des buissons abrits de la bise,
  Chauffant ma main ride au foyer que j'attise,
  Je garde les chevreaux et les petits enfants:
  Cependant dans mon sein la voix intrieure
  M'entretient, me console, et me chante toujours.
  Ce n'est plus cette voix du matin de mes jours,
  Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure;

  Mais c'est vous, oui, c'est vous,  mon ange gardien,
  Vous dont le coeur me reste et pleure avec le mien!

Ce que les femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien,
l'humanit peut le dire de la posie. C'est aussi cette voix
intrieure qui lui parle  tous les ges, qui aime, chante, prie ou
pleure avec elle  toutes les phases de son plerinage sculaire
ici-bas.




FNELON


Fnelon naquit d'une famille noble et militaire du Prigord vivant
tantt dans les camps, tantt dans le fond de cette province.

Son pre, Pons de Salignac, comte de Fnelon, retir du service, avait
eu plusieurs enfants d'un premier mariage avec Isabelle d'Esparbis.
Veuf et dj avanc en ge, il avait pous Louise de Saint-Abre, dont
il eut Franois de Fnelon.

Fils d'un vieillard et d'une jeune pouse, Fnelon reut de la nature
la maturit de l'un et les grces de l'autre. Il fut lev jusqu'
l'ge de douze ans dans la maison paternelle.

La littrature sacre et les littratures grecque et latine, furent
sous un prcepteur particulier les premiers aliments de son
imagination.

L'universit de Cahors acheva son ducation.


I

Le bruit de ses heureuses dispositions parvint jusqu' son oncle,
Antoine de Fnelon qui, arriv au premier grade de l'arme, appela son
neveu auprs de lui  Paris.

On destinait l'enfant  l'glise. On lui fit poursuivre ses tudes
philosophiques et thologiques dans les hautes coles de Paris. Son
gnie prcoce y clata comme il avait clat  Cahors. La gloire
anticipe et la faveur gnrale qui entourait le jeune Fnelon,
firent craindre quelque enivrement du monde au vieil oncle, son
tuteur, qui se hta de le faire entrer dans le sminaire
Saint-Sulpice, pour l'attacher au sacerdoce par des voeux.


III

L'ardente imagination du jeune lvite devait naturellement le porter 
l'hrosme de sa profession. Il forma la rsolution de s'enrler parmi
les missionnaires qui allaient convertir le Canada au christianisme,
et de se consacrer, comme les premiers aptres de l'vangile,  la
poursuite des mes parmi les idoltres, dans les forts du nouveau
monde.

Le directeur de Saint-Sulpice, homme sage et prudent, avertit le
marquis Antoine de Fnelon de la rsolution de son lve. On l'envoya
chez un autre de ses oncles, vque de Sarlat, qui lui dfendit, au
nom du ciel, de poursuivre ce dessein tmraire, et le fit rentrer au
sminaire de Saint-Sulpice.

Le jeune homme ne tarda pas  devenir prtre, resta  Paris, et fut
employ, pendant trois ans,  expliquer les mystres aux enfants du
peuple, les jours de fte et les dimanches, dans la sacristie de
l'glise Saint-Sulpice.


IV

L'vque de Sarlat l'appela de ces humbles fonctions dans son diocse,
pour le faire nommer reprsentant du clerg de la province 
l'assemble gnrale du clerg.

La jeunesse de Fnelon fit chouer l'ambition de son oncle: un autre
ecclsiastique de haute naissance obtint les suffrages. Fnelon reprit
 Sarlat sa passion d'apostolat lointain et potique pour la
conversion des peuples.

Je mdite, crit-il alors  Bossuet, un grand voyage. La Grce
s'ouvre devant mes pas; l'islamisme recule, le Ploponse redevient
libre, l'glise de Corinthe refleurit, la voix de l'aptre s'y fait
encore entendre. Je me vois transport dans ces belles contres, et
parmi ces ruines sacres pour y recueillir, avec les plus curieux
monuments, l'esprit mme de l'antiquit. Je visite cet aropage o
saint Paul annona aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane
vient aprs le sacr, et je ne ddaigne pas de descendre au Pire, o
Socrate fit prendre sa rpublique. Je ne t'oublierai pas,  le
consacre par les visions du disciple bien-aim, heureuse Pathmos!
J'irai baiser ta terre sur les pas de saint Jean, et je croirai, comme
lui, voir les cieux ouverts! Je vois dj le schisme qui tombe,
l'Orient et l'Occident qui se runissent, et l'Asie qui voit renatre
le jour, aprs une si longue nuit!


V

Cette lettre ne fut qu'une confidence sans ralisation. L'vque de
Sarlat parvint  incliner l'esprit de son neveu d'un autre ct.

Fnelon, rappel  Paris par l'archevque, M. de Harlay, fut nomm,
malgr sa jeunesse, suprieur des Nouvelles-Converties au
catholicisme, dont les perscutions de Louis XIV avaient multipli le
nombre  Paris. Il n'avait que vingt-sept ans, il gouverna cet ordre
de femmes de son administration et de sa parole, avec une sagesse
prmature.

Il pouvait aspirer, sous les auspices de M. de Harlay, aux plus hautes
et aux plus clbres dignits de l'glise; il leur prfra l'amiti
strile alors de Bossuet. M. de Harlay, jaloux de l'vque de Meaux,
ressentit cette ngligence du jeune prtre. Monsieur l'abb, lui
dit-il un jour, en se plaignant de son peu d'empressement  lui
complaire, vous voulez tre oubli, vous le serez.


VI

Fnelon fut oubli, en effet, dans la distribution des faveurs de
l'glise. Son oncle, l'vque de Sarlat, fut oblig, pour soutenir son
neveu  Paris, de lui rsigner le petit prieur de Carnac, dpendant
de son vch. Ce revenu de trois mille francs fut la seule fortune de
Fnelon jusqu' l'ge de quarante-deux ans.

Il passa quelques semaines dans ce prieur; il distribua aux indigents
de la contre tout ce qu'il put retrancher de ce modique revenu  ses
besoins les plus restreints. Il y composa des vers, o le sentiment de
la solitude, qui porte  Dieu, se mle aux sentiments de Dieu qui
remplit la solitude. Ces vers avaient la mollesse et la grce de la
jeunesse; ils n'avaient pas la virilit de l'me vritablement
potique. Il le sentit lui-mme et se rsigna  la prose; mais il ne
cessa pas d'tre le gnie le plus potique de son temps.


VII

Il reprit et poursuivit, pendant dix ans,  Paris, la direction de
l'tablissement qui lui tait confi; il s'exerait  parler et 
crire sur des choses saintes. Il composait, pour la duchesse de
Beauvillers, mre d'une jeune et nombreuse famille, un trait de
l'_ducation des filles_. Ce livre, bien suprieur  l'_mile_, de
Jean-Jacques Rousseau, n'est point l'utopie, mais la pratique
raisonne d'une ducation domestique pour l'poque o Fnelon
crivait. On y sent le tact parfait d'un homme qui n'crit pas pour
tre lu, mais pour profiter aux familles.


VIII

Fnelon entremlait  ces travaux et  ces devoirs de sa profession
des correspondances intimes, pleines d'onction sainte et d'enjouement
avec ses amis. Il en avait dj un grand nombre; le plus cher et le
plus assidu tait le jeune abb de Langeron. Bossuet tait pour lui
plus qu'un ami, c'tait un matre; mais un matre chri autant
qu'admir.

Fnelon, l'abb Fleury, l'abb de Langeron, l'lite de l'glise et de
la littrature sacre suivaient Bossuet dans sa retraite de Germigny;
ils partageaient ses loisirs svres, ils recevaient les confidences
de ses sermons, de ses oraisons funbres, de ses traits de polmique;
ils lui soumettaient leurs essais, ils s'enrichissaient de ses
entretiens familiers, dans lesquels cet homme de premier mouvement
tait plus sublime encore que dans sa chaire, parce qu'il tait plus
naturel.

Ce furent les plus belles annes de Fnelon; il tait loin de supposer
que les foudres sortiraient bientt pour lui de ce cnacle o il ne
respirait que la paix, la modestie et le bonheur.


IX

La rvocation de l'dit de Nantes venait de frapper la libert de
conscience en rompant le trait de paix, entre les religions,
promulgu avec Henri IV. Trois cent mille familles taient expulses,
dpouilles, prives de leurs enfants, des milliers d'autres familles,
dans les provinces protestantes, taient contraintes, moiti par la
persuasion commande, moiti par la violence impose,  dsavouer la
religion du roi.

Bossuet approuvait ces croisades intrieures contre la rforme. Le
but lgitimait  ses yeux et sanctifiait mme les moyens.

Des missionnaires, appuys de troupes et de geliers, parcouraient les
provinces, imposant la foi, convertissant les faibles, svissant
contre les obstins. Les parties du royaume, o le protestantisme
avait laiss le plus de racines, n'taient qu'un vaste champ de
bataille aprs la victoire, o des commissions ecclsiastiques
ambulantes armes  la fois de la parole et du glaive, ramenaient tout
par le zle, par la sduction ou par la terreur,  l'unit de la foi.


X

Bossuet tait le ministre intime de cet empire sur les consciences.
L'vque de Meaux s'imposait  Rome par ses services  l'glise, 
laquelle il conqurait par la main du roi la France protestante au
catholicisme; il s'imposait  Versailles par son ascendant  Rome, au
monde, par la sublimit de son gnie.

Une perscution dont deux sicles n'ont pu effacer l'effroi dans la
mmoire de ces provinces, consternait une partie du Languedoc et du
Vivarais. L'excs des svices criait vengeance. Ce cri des victimes
commenait  importuner la cour; on voulait l'apaiser, non par des
liberts rendues  la conscience des peuples, mais par des ministres
plus insinuants et plus humains.


XI

Bossuet jeta les yeux sur Fnelon. Celui-ci, qu'il prsenta pour la
premire fois  Louis XIV, ne demanda pour toute grce au roi que de
dsarmer la religion de toute force coercitive, d'loigner les troupes
des provinces qu'il allait visiter, et de laisser la parole, la
charit et la grce oprer seules sur les convictions qu'il voulait
clairer et non dompter. Louis XIV fut charm de l'extrieur, de la
modestie, de l'loquence naturelle du jeune prtre. Il lui confia les
missions du Poitou.

Fnelon s'adjoignit, pour cette oeuvre, l'abb Langeron et l'abb
Fleury. Il ne tarda pas  pacifier les esprits, et obtint des
abjurations libres. Accus d'indulgence par les agents de la
perscution: Si l'on veut, crivit-il  Bossuet, leur faire abjurer
le christianisme et adopter le Coran, il n'y a qu' leur renvoyer les
dragons.--Continuez  faire venir des bls, crit-il ailleurs aux
ministres du roi, c'est la controverse la plus persuasive pour eux...
Les peuples ne se gagnent que par la parole. Il faut leur trouver
autant de douceurs  rester dans le royaume, que de prils  en
sortir.


XII

 son retour du Poitou, Fnelon fut dsign au roi, par le duc de
Beauvillers et par madame de Maintenon, pour prcepteur du duc de
Bourgogne, son petit-fils. L'amiti eut la premire pense de Fnelon
aprs son lvation. Il fit nommer l'abb Fleury sous-prcepteur, et
l'abb de Langeron lecteur du jeune prince. L'abb de Beaumont, son
neveu, fut associ comme sous-prcepteur  l'abb Fleury.

Le jeune disciple, par son caractre, donnait autant  redouter qu'
esprer de sa nature. Dur, colre jusqu'aux emportements contre les
choses inanimes, incapable de souffrir la moindre contradiction,
opinitre  l'excs, passionn pour tous les plaisirs, la bonne chre,
la chasse, la musique, le jeu, o il ne pouvait supporter d'tre
vaincu; il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il
n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. L'esprit, la
pntration brillaient en lui de toutes parts jusque dans ses
violences; ses reparties tonnaient, ses rponses tendaient toujours
au juste et au profond; il se jouait des connaissances les plus
abstraites; l'tendue et la vivacit de son esprit taient
prodigieuses et l'empchaient de se fixer sur une seule chose  la
fois. Tel tait l'enfant qu'on donnait  transformer  Fnelon. Le
roi, madame de Maintenon et le duc de Beauvillers avaient t
admirablement servis par le hasard ou par le discernement, en
rencontrant et en choisissant un tel matre pour un tel disciple.

Fnelon avait reu de la nature les deux dons les plus ncessaires 
ceux qui enseignent: le don d'imposer et le don de plaire. Il ne
tarda pas  captiver la cour tout entire,  l'exception des envieux
et du roi, qui avait contre le gnie les prventions du plus simple
bon sens, et qui n'aimait pas qu'on regardt trop un autre homme que
lui dans sa cour.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLXVIIe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.




CLXVIIIe ENTRETIEN

FNELON

(SUITE)


XIII

Fnelon se renferma dans la dlicate fonction de sa charge: il parvint
 persuader son jeune disciple, parce qu'il parvint  s'en faire
aimer; il fut aim parce qu'il aima lui-mme.


XIV

Ce fut dans les studieux loisirs de cette ducation royale qui portait
forcment son esprit sur la philosophie des socits, que Fnelon
composa secrtement en pome le code moral et politique des
gouvernements.

Nous parlons de _Tlmaque_. Le _Tlmaque_, c'est Fnelon tout entier
pour la postrit. Le monde entier connat ce pome. Chrtien
d'inspiration, il est paen de forme. Malgr ce vice de composition,
c'est le plus beau trait d'ducation et de politique qui existe dans
les temps modernes, et ce trait a de plus le mrite d'tre en mme
temps un pome. Il enseigne, il intresse et il charme. La mlodie des
vers lui manque, il est vrai.

Fnelon n'avait pas assez d'nergie dans l'imagination pour exercer
sur ses penses cette pression du style qui les incruste dans le
rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les
jetant dans le moule des vers; mais sa prose, aussi potique que la
posie, si elle n'a pas toute la perfection, toute la cadence et
l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. Cette posie dure
moins, mais lasse moins que celle d'Homre et de Virgile. Si elle n'a
pas l'ternit du mtal, elle n'en a pas non plus le poids; l'esprit
et les sens du vulgaire la supportent avec moins d'effort. Fnelon et
Chateaubriand sont aussi potes par le sentiment et par l'image,
c'est--dire par ce qui est de l'essence de la posie, que les plus
grands potes; seulement ils ont parl au lieu de chanter leur posie.

La vritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'tre crit
en prose, c'est d'tre une copie de l'antiquit, au lieu d'tre une
cration moderne. On croit lire une traduction d'Homre ou une
continuation de l'_Odysse_ par un disciple gal au matre. C'est un
jeu de l'esprit, un dguisement de l'imagination moderne, sous des
fictions et sous des vtements mythologiques; on y sent l'imitation
sublime, mais l'imitation en toutes les lignes; Fnelon n'y est qu'un
Homre dpays dans un autre peuple et dans un autre ge, chantant les
fables  des gnrations qui n'y croient plus: l est le vice du
pome, mais c'tait celui du temps.

Mais ce dfaut expliqu ou excus, l'oeuvre de Fnelon n'est pas moins
sublime.

Le pote suppose que le jeune Tlmaque, fils d'Ulysse et de Pnlope,
conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nomm Mentor,
navigue sur toutes les mers de l'Orient  la recherche d'Ulysse, son
pre, que la colre des dieux repousse pendant dix ans de la petite
le d'Ithaque, son royaume. Tlmaque, pendant ce long voyage, tantt
heureux, tantt travers par le destin, aborde ou choue sur mille
rivages, assiste  des civilisations diverses, expliques par son
matre Mentor, court des dangers, prouve des passions, est expos 
des piges d'orgueil, de gloire, de volupt, en triomphe avec l'aide
de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protge, se mrit
par les annes, se corrige par l'exprience, devient un prince
accompli, et voyant rgner, dans les contres qu'il parcourt, tantt
de bons rois, tantt des rpubliques, tantt des tyrannies, reoit,
par l'exemple, des leons de gouvernement qu'il appliquera ensuite 
ses peuples.


XV

Mais le _Tlmaque_ tait encore le secret de Fnelon; il l'crivait
dans le palais de Louis XIV. Il devait le drober aux yeux du roi et
des courtisans jusqu' la fin de ce rgne.

Dans ce livre tait une terrible accusation: il la rservait pour
l'poque o le duc de Bourgogne atteindrait  la maturit des annes
et s'approcherait des degrs du trne. C'tait la confidence scelle,
qui resterait ignore  jamais jusque-l entre le matre et le
disciple. Peut-tre aussi ce livre tait-il destin  tre, au moment
de l'avnement du jeune prince  la couronne, la proclamation d'une
politique nouvelle, le programme d'un gouvernement _fnelonien_;
c'tait aussi une sorte de candidature indirecte au rle de premier
ministre, dont Fnelon pouvait avoir le pressentiment sans s'en
avouer  lui-mme l'ambition.


XVI

Mais l'envie commenait  percer l'ombre dans laquelle il se
renfermait. On s'inquitait de l'influence qu'il exerait, non plus
comme matre, mais comme ami, sur son lve. Celle qu'il conqurait
tous les jours sur madame de Maintenon, par l'attrait de son
entretien, ne portait pas moins d'ombrage  la cour. La correspondance
entre madame de Maintenon et lui tait aussi frquente que l'intimit.
Ses lettres ne dguisaient pas la hardiesse des conseils que Fnelon
donnait  la femme qui conseillait  son tour le roi, il
l'encourageait mme  rgner.

Cette correspondance et cette intimit pieuse entre madame de
Maintenon et Fnelon lui conqurait l'attrait et le coeur de celle qui
rgnait  la cour.


XVII

Louis XIV rcompensa Fnelon de ses succs dans l'ducation de son
petit-fils par le don de l'abbaye de Saint-Valry; le roi lui annona
lui-mme cette faveur et s'excusa gracieusement de ce qu'elle tait si
tardive et si disproportionne  ses services. Tout commenait 
sourire  Fnelon: le coeur de madame de Maintenon semblait lui
ouvrir celui de la cour.


XVIII

Mais un pige tait sur la route de Fnelon. Ce pige, il le portait
en lui-mme: c'tait sa belle me et sa potique imagination.

Il y avait alors  Paris une jeune, belle et riche veuve, madame
Guyon, doue d'une beaut rveuse et mlancolique, d'une me
passionne et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le
ciel.

L'vque de Genve, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la
pit clbre dj de la jeune veuve, s'tait empress de donner 
madame Guyon la direction,  Gex, d'un couvent de jeunes filles
converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait
demand, pour suprieur de son monastre, le pre Lacombe, qu'elle
avait connu  Paris avant son mariage.

L'intimit de la veuve et du religieux, consacre par la communaut de
sjour et de pit, s'tait exalte jusqu' l'extase. L'imagination
enflamme de la femme avait bientt dpass celle du religieux. Ce
commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'vque s'en
tait mu; il avait relgu le religieux disgraci  Thonon, autre
petite ville de son diocse.

Madame Guyon n'avait pas tard d'y suivre son ami spirituel. Retire 
Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le pre
Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son
esprit faible, asservi et charm. De l elle alla rpandre ses
effusions d'amour pour Dieu  Grenoble. Enfin, esprant trouver de
l'autre ct des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu
de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prcher
sa foi  Verceil, en Pimont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi
avec lui pendant plusieurs annes de Gex  Thonon,  Grenoble, 
Verceil,  Turin et  Lyon, laissant partout le monde indcis entre
l'admiration et le scandale.


XIX

Au retour de ce long plerinage, madame Guyon fit imprimer  Lyon une
explication du _Cantique des cantiques_ de Salomon, et quelques autres
crits sur la contemplation. Ces doctrines, renouveles de Platon et
des premiers contemplateurs chrtiens, consistaient  recommander aux
mes pieuses, comme type de perfection, un amour de Dieu pour
lui-mme, dsintress de toute rcompense comme de toute crainte.
L'glise s'mut de ces doctrines. Madame Guyon et le pre Lacombe,
qui venait de rentrer  Paris, furent arrts. Le religieux,
interrog, jet  la Bastille, fut enfin renferm au chteau de
Lourdes, dans les Pyrnes, pour y languir pendant de longues annes
d'expiation. Madame Guyon, enferme de son ct dans un monastre de
la rue Saint-Antoine, subit les interrogatoires svres de l'glise,
et se lava victorieusement de toutes les accusations de scandale et
d'impit. Elle devint l'dification du couvent qui lui servait de
prison. Madame de Maintenon, intercde en sa faveur, lui fit rendre
la libert. Madame Guyon courut rendre grces  sa libratrice qui,
subissant la fascination gnrale, la rapprocha d'elle comme un foyer
de pit, d'loquence et de grce. Elle l'introduisit  Saint-Cyr,
maison o elle avait rassembl l'lite des jeunes filles nobles du
royaume. Ce fut l que Fnelon rencontra madame Guyon. La conformit
de tendresse et d'exaltation de ces deux mes galement religieuses,
ne tarda pas  tablir entre Fnelon et madame Guyon un commerce
spirituel o il n'y eut de sduction que la pit et de sduit que
l'enthousiasme.


XX

Cependant le bruit des nouveauts qui couvaient  Saint-Cyr et 
Versailles entre madame Guyon et l'abb de Fnelon et qui ravissaient
les mes ardentes, tait parvenu  l'archevque de Paris,  Bossuet et
 l'vque de Chartres, directeur de madame de Maintenon.

Ces trois prlats dnoncrent Fnelon comme fauteur dangereux d'ides
inexprimentes ou tmraires, qu'il fallait, pour la paix de la
religion, loigner du roi et de son petit-fils.

Bourdaloue, orateur clbre et vnr de la chaire, consult sur ces
doctrines, rpondit avec la mme austrit. Le silence sur ces
matires, dit-il dans sa lettre, est le meilleur gardien de la paix.
Il n'en faut parler que dans le secret de la confidence avec ses
directeurs spirituels. La sourde conspiration des esprits svres
couva ainsi contre Fnelon longtemps avant d'clater.

Bossuet, au commencement de cette querelle, chercha plutt 
l'touffer qu' l'envenimer. Il traita les visions de madame Guyon
comme les erreurs d'un esprit malade; il reut avec indulgence les
explications de cette femme clbre et ses regrets des troubles
qu'elle excitait involontairement dans les mes. Il se chargea
d'examiner  loisir ses crits et de porter un arrt suprme auquel
elle se soumettrait avec une dfrence volontaire.

Il fit ce qu'il avait promis de faire; il lut et censura les livres de
madame Guyon. Il lui crivit pour lui indiquer, avec une bont divine,
les passages scandaleux pour la raison ou dangereux pour la morale.

Il s'entretint confidentiellement avec Fnelon des aberrations de son
ami spirituel et le conjura de les condamner avec lui. Fnelon, sr de
l'orthodoxie de madame Guyon, et touch des perscutions qui la
menaaient, la justifia devant Bossuet avec plus de magnanimit que de
politique. Il se refusa  condamner, comme thologien, ce qu'il
admirait comme homme, comme pote et comme ami. Bossuet fut
contrist.


XXI

Le roi, qui se mlait de thologie, sans rien comprendre que la
discipline et l'autorit infaillible, tmoigna son mcontentement.
Madame de Maintenon, tremblant de se compromettre aux yeux du roi, se
hta de dsavouer ses amis et de retirer ses faveurs. Elle pressa la
nomination d'un tribunal de docteurs pour juger les questions et pour
la dcharger d'une responsabilit qui lui pesait dans cette affaire.

Les confrences s'ouvrirent. Bossuet les dominait; tranger  ces
susceptibilits, il priait encore Fnelon de l'initier  ces
exaltations mystiques qu'il appelait d'amoureuses extravagances.
Fnelon analysait pour Bossuet ces livres franais, espagnols ou
italiens, o madame Guyon avait puis ses propres enthousiasmes.
Madame de Maintenon, craignant que Fnelon ne se trouvt compromis
dans ces rprobations de l'glise de Paris, et arrach ainsi  la
cour, employa pour le dtacher de madame Guyon la sduction de la
faveur royale. Le roi le nomma archevque de Cambrai.  ce titre,
madame de Maintenon esprait le faire associer lui-mme aux vques
qui jugeaient madame Guyon, et le contraindre  rprouver ainsi comme
pontife, ce qu'il avait admir comme ami.

Fnelon s'alarma au premier moment d'une dignit qui devait l'enlever
 son lve. Il reprsenta au roi que la premire dignit  ses yeux
tait la tendresse qui l'attachait  son petit-fils, et qu'il ne
changerait volontairement contre aucune autre. Non, lui rpondit avec
bont Louis XIV, j'entends que vous restiez en mme temps prcepteur
de mon petit-fils. La discipline de l'glise ne vous impose que neuf
mois de rsidence dans votre diocse; vous donnerez vos trois autres
mois  vos lves ici: et vous surveillerez de Cambrai leur ducation
pendant le reste de l'anne, comme si vous tiez  la cour.


XXII

Fnelon se dpouilla contre l'usage d'une abbaye qu'il possdait et
rsista aux instances et aux exemples qui l'encourageaient  garder
ces richesses de l'glise. Le roi l'adjoignit aux vques qui
scrutaient les doctrines de madame Guyon. Mais dj la confrence
tait dissoute, et Bossuet, seul rapporteur et seul oracle, rdigeait
 part le jugement. Fnelon, aprs en avoir discut et fait modifier
les termes dans un sens qui excluait toute application de la censure
 la personne de madame Guyon, signa l'expos des principes purement
thologiques de cette dclaration. La paix semblait tellement cimente
entre ces deux oracles de la foi, en France, que Bossuet voulut
prsider lui-mme, comme pontife conscrateur,  l'lvation
ecclsiastique de son disciple et ami.

Le roi, son fils, son petit-fils, la cour entire assistrent dans la
maison de madame de Maintenon,  Saint-Cyr,  la crmonie o le gnie
de l'loquence consacrait le gnie de la posie.


XXIII

Mais  peine la paix tait-elle rtablie par l'intervention de madame
de Maintenon entre Bossuet et Fnelon, que de nouvelles causes de
discussion s'levrent entre eux. Madame Guyon s'vada secrtement du
couvent o Bossuet lui avait offert un asile sr et affectueux 
Meaux. Ce dernier sollicita du roi l'arrestation de madame Guyon. Le
roi la fit dcouvrir dans Paris et enfermer dans une maison de fous.
Fnelon, alors  Cambrai, apprit avec douleur que son amie venait
d'tre transfre  Vincennes. On la transfra, aprs plusieurs
interrogatoires, dans une maison clotre de Vaugirard, sous la
surveillance du cur de Saint-Sulpice.


XXIV

Fnelon, plac par la rigidit de ses adversaires entre le crime de
condamner ce qu'il croyait innocent et le danger de susciter sur sa
propre tte les foudres de Bossuet, et pour enlever  celui-ci tout
prtexte aux incriminations, crivit son livre des _Maximes des
Saints_.

C'tait la justification, par les textes tirs des livres et des
opinions mme des oracles de l'glise, de l'amour dsintress de
Dieu.

Il soumit humblement, page par page, son manuscrit  la censure de
monseigneur de Noailles, successeur de M. de Harlay, archevque de
Paris, qui l'engagea  ne le communiquer qu' ses thologiens, sans en
parler  Bossuet.

Celui-ci s'indigna au bruit de la prochaine publication d'un livre
dont on lui avait drob le secret. La justification de Fnelon parut
un crime contre l'autorit de l'oracle de l'glise de France. Le roi
prit parti pour le chef de l'piscopat. Tout le monde s'loignait de
Fnelon. Il tait  Versailles aussi isol qu' Cambrai, attendant
chaque jour l'ordre de s'loigner de la cour. Ce fut dans cette
angoisse qu'un incendie dvora son palais piscopal de Cambrai, les
meubles, les livres, les manuscrits qu'il contenait. Il reut ce coup
avec sa srnit habituelle. J'aime mieux, dit-il  l'abb de
Langeron qui accourut pour lui apprendre ce malheur, que le feu ait
pris  ma maison plutt qu' la chaumire d'une pauvre famille.

Cependant Bossuet fulminait de svres censures contre le livre de
Fnelon,  qui le roi enjoignit de quitter Versailles et de se rendre
 Cambrai, sans s'arrter  Paris. Il lui fut dfendu d'aller  Rome
solliciter un jugement du pape sur ces doctrines, et le roi crivit au
souverain pontife pour lui demander une condamnation de l'archevque
de Cambrai, s'engageant  la faire excuter par toute son autorit
royale.


XXV

La sparation de Fnelon et du duc de Bourgogne, son lve, dchira
les deux coeurs. Le duc de Bourgogne se jeta en vain aux pieds du roi,
son aeul: Non, mon fils, rpondit le roi, je ne suis pas matre de
faire de ceci une affaire de faveur. Il s'agit de la sret de la foi;
Bossuet en sait plus dans cette matire que vous et moi. Madame de
Maintenon afflige, mais d'autant plus inexorable qu'elle avait t
plus complice, refusa de recevoir Fnelon.

Arriv dans son diocse, Fnelon se livra tout entier  la charit et
 l'tude. De cette solitude sortirent des milliers de pages o
respirent le gnie littraire de la plus pure antiquit et le gnie
moderne du christianisme, qui parlent de la divinit avec une
admirable puissance d'esprit et de langage, souvent avec le plus
tendre enthousiasme. On y sent une prire, une adoration perptuelle
sous chaque parole, comme la chaleur sous la vie. On peut dire que
Fnelon ne pouvait parler de Dieu sans prier.


XXVI

Bossuet, de son ct, avait envoy  Rome un de ses neveux pour
solliciter les foudres de l'glise contre Fnelon. L'abb Bossuet ne
cessait de rpandre  Rome, sur les doctrines et le caractre de
Fnelon, les ombres de la calomnie. Ce futur jansniste poussait le
zle de secte et de famille jusqu' appeler dans sa correspondance
Fnelon: cette bte froce!

Pendant ces ngociations, la calomnie,  Rome et  Paris, poursuivait
l'animosit par les mmes moyens, la fltrissure des moeurs de madame
Guyon, afin de faire rejaillir cette fltrissure, non-seulement sur la
doctrine, mais sur la vertu de l'archevque de Cambrai.

La tte du religieux Lacombe, enferm dans les cachots du chteau de
Lourdes, s'tait affaiblie et gare par la torture de l'isolement. Il
avait fini par crire  l'vque de Tarbes des lettres dans lesquelles
il semblait confesser des relations coupables avec madame Guyon.


XXVII

Aussitt qu'on eut connaissance  Paris de ces aveux du dlire, on fit
transfrer le religieux au chteau de Vincennes. L il crivit, sous
l'insinuation, sous la contrainte,  madame Guyon une lettre o il
l'exhortait, comme sa complice,  confesser leurs garements et  se
repentir. Le cardinal de Noailles, archevque de Paris, lut cette
lettre  madame Guyon et la somma d'avouer les dsordres confesss par
le religieux. Celle-ci se souleva contre une telle horreur et fut
transfre, pour subir une plus troite captivit,  la Bastille, o
elle persista dans son innocence et dans son supplice. On s'empressa
nanmoins d'envoyer ces lettres infamantes  Rome, pour y ternir celui
qu'on voulait perdre.

Le cardinal de Noailles, Bossuet, madame de Maintenon elle-mme, sur
la foi de ces rves d'un insens, ne doutrent plus du crime du
religieux et de madame Guyon.

Ces lettres, crivait l'abb Bossuet  son oncle, feront plus
d'impression que vingt dmonstrations thologiques.

La dmence du religieux ne tarda pas  clater. On le jeta dans une
loge d'alins, o il mourut dans le dlire.

On fut forc de reconnatre que Fnelon n'avait jamais vu ce religieux
et n'avait entretenu aucune correspondance avec lui. On se vengea de
cette dception de l'animosit par l'expulsion de tous les amis de
Fnelon de la cour du duc de Bourgogne.


XXVIII

Fnelon montra bientt, dans cette crise de sa vie, que son me tait
suprieure encore  son esprit.

Cependant la condamnation du livre des _Maximes_ n'arrivait pas. Rome
hsitait, le pape Innocent XII dissimulait mal sa conviction secrte
de l'innocence de Fnelon, de la puret de ses moeurs, du charme de
ses vertus. Les cardinaux chargs d'examiner son livre se partageaient
en nombre gal pour et contre. Bossuet et Louis XIV intervinrent et
dictrent l'arrt par une lettre imprative au souverain pontife.

Pendant que cette objurgation au pape partait, Louis XIV, devanant la
condamnation, se faisait apporter solennellement le tableau des
officiers de la maison du duc de Bourgogne, effaait, de sa propre
main, le nom de Fnelon du rang de prcepteur, supprimait ses
appointements et faisait fermer sa chambre  Versailles. Enfin la
condamnation obtenue avec tant de peine de la justice et de la bont
d'Innocent XII arriva  Paris avec un cri de joie des ennemis de
Fnelon  Rome.


XXIX

Au moment o celui-ci reut  Cambrai la premire nouvelle de sa
condamnation, il allait monter dans sa chaire pour parler au peuple
sur un sujet sacr qu'il mditait depuis quelques jours. Il n'eut pas
le temps d'changer une seule parole avec son frre, qui lui avait
apport le coup pour l'adoucir. Les assistants ne le virent ni rougir,
ni plir  cette douleur. Il s'agenouilla seulement un moment, le
front dans ses mains, pour changer le sujet et le plan de son
discours, et, se relevant avec la srnit de son inspiration
ordinaire, il parla avec une onction pntrante sur la soumission sans
rserve, due dans toutes les conditions de la vie,  la lgitime
autorit de ses suprieurs.

Le bruit de sa condamnation, rpandu de bouche en bouche par des
chuchotements dans sa cathdrale, attirait tous les regards sur lui,
et sa rsignation invitait aux larmes.

Sa peine n'tait pas dans son orgueil, elle tait dans son incertitude
de conscience, il avait remis sa conscience  l'glise, elle avait
prononc; il crut entendre la voix de Dieu et il s'inclina sous
l'arrt.

L'autorit a dcharg ma conscience, crivait-il le soir mme de ce
jour; il ne me reste plus qu' me soumettre et me taire, et  porter
en silence mon humiliation. Oserais-je vous dire que c'est un tat qui
porte avec soi sa consolation pour un homme droit qui ne tient pas au
monde? Il en cote sans doute  s'humilier; mais la moindre rsistance
coterait cent fois davantage  mon coeur.


XXX

Le lendemain, il publia une dclaration  ses diocsains, dans
laquelle il s'accuse lui-mme d'erreur dans son livre des _Maximes des
Saints_. Nous nous consolons, dit-il dans cette dclaration, de ce
qui nous humilie, pourvu que le ministre de la parole que nous avons
reu du Seigneur pour votre sanctification n'en soit pas affaibli, et
que l'humiliation du pasteur profite en grce et en fidlit au
troupeau.

Sans doute l'arrt officiel de Rome ne changea pas au fond de son
coeur ses sublimes convictions sur l'amour dsintress et absolu de
Dieu: il ne crut pas s'tre tromp dans ce qu'il sentait; mais il crut
s'tre gar dans ce qu'il avait exprim; il crut surtout que l'glise
voulait imposer le silence sur des subtilits qui peuvent troubler les
mes et embarrasser son gouvernement, et il acquiesa avec bonne foi
et avec humilit  ce silence.

Cette humilit et ce silence, qui difirent le monde, irritrent
davantage ses ennemis. Ils voulaient un hrsiarque  foudroyer,
Fnelon ne leur offrait qu'une victime  admirer.

On est trs-tonn, s'crie Bossuet lui-mme, que Fnelon, si
sensible  son humiliation, le soit si peu  son erreur. Il veut qu'on
oublie tout, except ce qui l'honore. Tout cela est d'un homme qui
veut se mettre  couvert de Rome, sans avoir aucune vue du bien!

Le gnie de ce grand homme ne sert ici qu' illustrer sa haine; il
l'emporta au tombeau. Sa mort suivit de prs son triomphe. Je l'ai
pleur devant Dieu, et j'ai pri pour cet ancien matre de ma
jeunesse, crit alors Fnelon; mais il est faux que j'aie fait
clbrer ses obsques dans ma cathdrale, et que j'aie prononc son
oraison funbre. De pareilles affectations, vous le savez, ne sont
pas dans mon me.

La perscution de Bossuet contre le plus doux des disciples a entach
sa mmoire. Rien ne reste impuni, mme sur la terre, des faiblesses du
gnie.

L'ardeur du zle pour l'unit de foi dans le pontife n'excuse pas la
cruaut du polmiste dans la dispute. Bossuet tait un prophte
biblique, Fnelon un aptre de l'vangile: l'un tout terreur, l'autre
tout charit. Tout le monde envie Bossuet comme crivain; qui voudrait
lui ressembler comme homme? C'est l'expiation des hommes suprieurs
qui ne surent pas aimer, de n'tre pas aims aprs eux dans leur
gloire.


XXXI

Madame Guyon, cause de toutes ces agitations, sortit de Vincennes
aprs la mort de Bossuet, et vcut relgue en Lorraine chez une de
ses filles. Elle y mourut, de longues annes aprs, dans une renomme
de pit et de vertu qui ne se dmentit jamais et qui justifie
l'estime de Fnelon.

Tout semblait pacifi et tout promettait  Fnelon un retour prochain
auprs de son lve, le duc de Bourgogne, que les annes rapprochaient
du trne, quand l'infidlit d'un copiste, qui livra aux imprimeurs
de Hollande un manuscrit de _Tlmaque_, rejeta pour jamais l'auteur
dans la disgrce de la cour et dans la colre du roi. _Tlmaque_,
ainsi drob, clata comme une rvlation et courut avec la rapidit
de la flamme. Le temps l'appelait: les chances de la gloire, de la
tyrannie, de la servitude et des malheurs des peuples  la suite des
guerres de Louis XIV, avaient souffl dans toutes les mes, en Europe,
une sorte de pressentiment de ce livre. C'tait la vengeance des
peuples, la leon des rois, l'inauguration de la philosophie et de la
religion dans la politique. Une posie clatante et harmonieuse y
servait d'organe  la vrit, et mme  l'illusion. Tout fit cho 
cette douce voix d'un pontife lgislateur et pote, qui venait
instruire, consoler et charmer le monde. Les presses de la Hollande,
de la Belgique, de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, ne
pouvaient suffire  multiplier les exemplaires du _Tlmaque_ au gr
de l'avidit des lecteurs. Ce fut en peu de mois l'vangile de
l'imagination moderne: il fut classique en naissant.

Le bruit en vint  Louis XIV. Ses courtisans, en lui montrant son
image dans le faible et dur Idomne, flau de ses peuples, lui dirent
qu'il fallait tre son ennemi pour avoir peint un pareil portrait.
On vit une satire sanglante des princes et du gouvernement dans les
rcits et dans les thories du paen. La malignit publique se complut
 voir la figure du roi, des princes, des ministres, des favoris et
des favorites, dans les personnages dont Fnelon avait compos ses
tableaux. Ces portraits, composs ainsi dans le palais de Versailles,
sous les auspices de la confiance que le roi avait place dans le
prcepteur de son hritier, parurent une trahison domestique. Les
beaux rves de Fnelon, en contraste avec les sombres ralits de la
cour et avec les tristesses de son dclin, se levrent comme autant
d'accusations contre le monarque. La tmrit, la noirceur et
l'ingratitude furent imputes  l'imagination d'un pote, qui n'avait
d'autre tort que d'avoir rv et peint plus beau que nature.
L'antipathie naturelle de Louis XIV contre Fnelon devint de
l'indignation et du ressentiment. Quand on compare le rgne et le
pome, on ne peut ni s'tonner ni accuser le roi d'injustice.

Pour l'auteur, dans sa conscience, la publication imprvue de son
pome lui causa autant de trouble que de douleur. Il y vit sa
condamnation certaine  un ternel exil, et sa situation d'ennemi
public dans une cour qui ne lui pardonnerait jamais.

Il ne se trompait pas. Le soulvement de la cour contre lui fut
soudain. Elle dguisa mal la colre sous le ddain.

Ce livre de Fnelon, dit Bossuet, qui vivait encore  l'poque de son
premier bruit, est un roman. Ce livre partage les esprits: la cabale
l'admire, le reste du monde le trouve peu srieux et peu digne d'un
prtre.

Il fut convenu  la cour qu'on ne prononcerait pas le titre devant le
roi: il le crut oubli, parce qu'il l'oubliait lui-mme. Seize ans
aprs que _Tlmaque_, imprim sous toutes les formes et traduit en
toutes les langues, inondait l'Europe, les orateurs  l'Acadmie
franaise, en parlant des oeuvres littraires du temps, se taisaient
sur le livre en possession du sicle et de la postrit.


XXXII

Cette colre de la cour consterna l'me du duc de Bourgogne, que la
sparation, l'injustice et l'adversit attachaient davantage  son
matre. Ce prince, pour chapper  la jalouse tyrannie de son
grand-pre, tait oblig de faire un mystre de son attachement 
Fnelon et de cacher, comme un crime d'tat, sa rare correspondance
avec son ami.

Enfin, lui crit le jeune prince, je trouve une occasion de rompre
le silence que je suis contraint de garder depuis quatre ans. J'ai
souffert bien des maux; mais un de mes plus grands tait de ne pouvoir
vous dire ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon
amiti augmentait par vos malheurs, au lieu d'en tre refroidie...

... Ne montrez cette lettre  personne au monde, except  l'abb de
Langeron, car je suis sr de son secret. Ne me faites pas de
rponse...

Fnelon rpondait de loin en loin par des lettres o les conseils de
l'homme de pit et de l'homme d'tat taient pntrs de l'onction
d'une tendresse paternelle.

Je ne vous parle que de Dieu et de vous, crivait-il, il n'est pas
question de moi. Dieu merci, j'ai le coeur en paix. Ma plus rude croix
est de ne plus vous voir, mais je vous porte sans cesse devant Dieu
dans une prsence plus intime que celle des sens. Je donnerais mille
vies comme une goutte d'eau, pour vous voir tel que Dieu vous veut.


XXXIII

Le duc de Bourgogne en allant prendre le commandement de l'arme de
Flandre, dans la campagne de 1708, passa par Cambrai.

Le roi lui dfendit non-seulement d'y coucher, mais de s'y arrter
mme pour manger; il lui fut interdit de sortir de sa chaise.

L'archevque se trouva  la poste, il s'approcha de la chaise de son
pupille, ds qu'il arriva. Le jeune prince ne put retenir sa joie, en
apercevant son prcepteur; il l'embrassa  plusieurs reprises; on ne
fit que relayer, mais sans se presser: nouvelles embrassades et on
partit.

C'est  Cambrai, pendant les tristes annes o l'Europe ligue faisait
expier  Louis XIV l'clat dominateur, les longues prosprits, la
gloire hautaine de tout son rgne, qu'il faut surtout admirer Fnelon.

C'est surtout au milieu des complications de la guerre malheureuse
dont son diocse est le thtre et la victime que sa figure devient la
plus touchante personnification de la charit. Des traits charmants,
ramens chaque jour par les misres qui les multiplient en se
multipliant, font bnir le nom de Fnelon et surtout sa prsence.

Pendant l'hiver et pendant la disette de 1709, cette charit s'exera
avec un zle plus actif et sous les formes les plus diverses, pour
rpondre  la triple preuve de la guerre, du froid et de la famine.
Les dsastres s'taient accumuls. Les places fortifies avec tant de
soin par la prudence du roi taient au pouvoir de l'ennemi. Les
troupes, mal payes, dsapprenaient l'obissance et la discipline,
comme elles avaient dsappris la victoire. Le trsor tait vide; la
rigueur de l'hiver avait partout strilis les semences confies  la
terre. Les hommes mouraient de froid. L't venu on vit mourir de
faim, une poigne d'herbe  la bouche. Dans un grand nombre de villes
et de provinces, des sditions tonnrent ce rgne, qui trouvait tout
prostern devant lui. Les excutions rpondirent aux garements de la
misre. La paix, qu'il n'avait jamais su garder, fuyait maintenant
les sollicitations humilies de Louis XIV.


XXXIV

Le palais piscopal de Cambrai fut l'asile de tous les malheurs. Quand
il devint trop troit, Fnelon leur ouvrit son sminaire et loua des
maisons dans la ville. Des villages entiers, ruins par les gens de
guerre, venaient se rfugier auprs de lui. Ces pauvres gens taient
reus comme des enfants, dont les plus malheureux avaient droit aux
premiers soins.

D'un autre ct, gnraux, officiers, soldats malades ou blesss,
taient apports  cette vaillante charit qui ne compta jamais les
misres devant elle.

Fnelon se donne aux malheureux; il fait mieux que les secourir et les
soigner, il vit avec eux. Chez lui, dans les hpitaux, par la ville,
il est partout o sa prsence est bonne. Ni misres rebutantes, ni
maladies infectes ne l'arrtent. Aprs ce que lui inspire le plus
ardent dsir de soulager ceux qui souffrent, il a mieux que le remde
ou l'aumne, il a son regard, un mot tendre, un soupir, une larme. Il
pense  tout, il pourvoit  tout, il descend au plus petit dtail.
Rien ne lui semble au-dessous de ses soins, mais rien ne le surcharge.
Ce n'est l que l'exercice naturel de son coeur. Il conserve une
entire libert d'esprit. Il prie, il mdite comme un solitaire
derrire le clotre. Comme un homme qui occupe ses loisirs, il
entretient une correspondance tendue avec les hommes les plus
considrables et souvent sur les affaires les plus pineuses ou les
questions les plus ardues. vque et thologien, il compose plusieurs
ouvrages, instructions et mmoires sur les sujets difficiles qui, en
ce moment mme, occupent l'glise de France. Ses forces et ses
ressources semblent intarissables. Svre et retranch pour lui-mme,
il mange seul et ne vit que de lgumes.


XXXV

Le culte et la vnration que son nom inspirait traversaient ces
lignes ennemies que nos armes ne savaient plus rompre. Seul et sans
protection, il pouvait parcourir son diocse. On vit la plus dcrie
de toutes les troupes, les hussards impriaux, l'accompagner et
s'improviser en escorte pour lui dans une de ses courses pastorales.
Les terres qui lui appartenaient, respectes par les ennemis,
devenaient un refuge pour les paysans du voisinage qui,  l'approche
des gens de guerre, y couraient avec leurs familles et tout ce qu'ils
pouvaient emporter. Mais le dvouement de Fnelon ne se borna pas 
des actes particuliers; il put s'lever au noble rle d'assistance
publique. Il porta secours  son pays. Les tmoignages d'admiration
dont il tait l'objet servirent la France. Au moment o notre arme
sans subsistance allait mourir de faim, il eut la gloire de la sauver.
Il livra ses magasins aux ministres de la guerre et des finances; et
quand le contrleur gnral l'invita  fixer lui-mme le prix du bl
que la ncessit rendait si prcieux: Je vous ai abandonn mes bls,
monsieur, rpondit-il: ordonnez ce qu'il vous plaira, tout sera bon.


XXXVI

Cependant le roi vieillissait; une maladie rapide enleva  Meudon le
pre du duc de Bourgogne, fils de Louis XIV, qui devait rgner avant
le disciple de Fnelon. Les courtisans qui ne voyaient plus de degrs
entre le trne et le duc de Bourgogne, commencrent  tourner leurs
regards vers celui-ci, et  apercevoir de nouveau Fnelon devant lui.

Le roi lui-mme, qui avait tenu jusque-l dans l'ombre son
petit-fils, retint un matin le jeune prince dans son cabinet au moment
du Conseil et ordonna  tous les ministres d'aller travailler chez le
duc de Bourgogne toutes les fois que ce prince les appellerait, et,
dans le cas o il ne les appellerait pas, d'aller d'eux-mmes lui
rendre compte des affaires de l'tat comme au roi lui mme.

Ce changement tait l'oeuvre de madame de Maintenon,  qui le jeune
prince, conseill par Fnelon, avait tmoign une dfrence flatteuse
pour son amour-propre et rassurante pour son avenir. Elle avait senti,
 travers la mort du Dauphin, le frisson d'un rgne futur. Pour
s'assurer ventuellement une prolongation d'influence, elle voulait
acheter la reconnaissance du successeur. Fnelon, relev de son
dcouragement, jeta un cri de dlivrance et de joie svre vers son
lve.

Dieu, lui crivait-il, vient de frapper un grand coup! mais sa main
est souvent misricordieuse dans ses coups les plus vigoureux. Ce
spectacle affligeant est donn au monde pour montrer aux hommes
blouis combien les princes, si grands en apparence, sont petits en
ralit. Heureux ceux qui n'ont jamais regard leur autorit que comme
un dpt qui leur est confi pour le seul bien des peuples!

Il est temps de se faire aimer, craindre, estimer! Il faut de plus
en plus tcher de plaire au roi, de s'insinuer dans son coeur, de lui
faire sentir un attachement sans bornes, de le mnager, de le soulager
par des assiduits et des complaisances convenables. Il faut devenir
le conseil du roi, le pre des peuples, la consolation des opprims,
la ressource des malheureux, _l'appui de la nation_.... carter les
flatteurs, distinguer le mrite, le chercher, le prvenir, apprendre 
le mettre en oeuvre; se rendre suprieur  tous, puisqu'on est plac
au-dessus de tous... Il faut vouloir tre le pre, et non le matre;
il ne faut pas que tous soient  un seul, mais un seul  tous pour
faire leur bonheur.


XXXVII

Le palais jusque-l dsert de Fnelon  Cambrai devint le vestibule de
la faveur. Les courtisans et les ambitieux, qui s'taient carts
douze ans de la disgrce de Fnelon, y accoururent sous tous les
prtextes. Il les reut avec cette grce naturelle qui le faisait
rgner par anticipation sur les coeurs: il rgnait, en effet, dj
dans ses penses.

Les mmoires sur le gouvernement qu'il adressait par le duc de
Chevreuse au Dauphin, taient une constitution tout entire de la
monarchie. Ses rformes politiques avaient pass de la posie dans la
ralit; mais elles s'y taient dpouilles des chimres qui les
dcrditaient dans le _Tlmaque_, et elles y portaient l'empreinte de
la maturit, de la rflexion et de la pratique. On y trouve tout ce
qui s'est accompli, tent ou prpar depuis pour l'amlioration du
sort des peuples.

Le service militaire rduit  cinq ans de prsence sous les drapeaux;
les pensions aux invalides servies dans leurs familles, pour tre
dpenses dans leurs villages, au lieu d'tre dilapides dans
l'oisivet et dans la dbauche du Palais des Invalides dans la
capitale;

Jamais de guerre gnrale contre toute l'Europe;

Un systme d'alliance variant avec les intrts lgitimes de la
patrie;

Un tat rgulier et public des recettes et des dpenses de l'tat;

Une assiette fixe et cadastre des impts;

Le vote et la rpartition de ces subsides par les reprsentants des
provinces;

Des assembles provinciales;

La suppression de la survivance et de l'hrdit des fonctions;

Les tats gnraux du royaume convertis en assembles nationales;

La noblesse dpouille de tout privilge et de toute autorit fodale,
rduite  une illustration consacre par le titre de la famille;

La justice gratuite et non hrditaire;

La libert rgle de commerce;

L'encouragement aux manufactures;

Les monts-de-pit, les caisses d'pargne;

Le sol franais ouvert de plein droit  tous les trangers qui
voudraient s'y naturaliser;

Les proprits de l'glise imposes au profit de l'tat;

Les vques et les ministres du culte lus par leurs pairs ou par le
peuple;

La libert des cultes;

L'abstention du pouvoir civil dans la conscience du citoyen, etc.

Tels taient les plans tout prts de Fnelon pour le moment qui
l'appellerait au ministre.

Si le duc de Bourgogne avait vcu et si Fnelon avait conserv sur lui
l'ascendant que tant d'annes d'absence avaient respect, 1789 aurait
commenc en 1715, et la monarchie, rforme, n'et t que la
rpublique chrtienne avec une tte.


XXXVIII

Mais il n'tait pas donn  un seul homme de devancer un peuple. La
Providence allait renverser, dans la tombe prmature du prince, les
ides, les plans, les rves, l'ambition, l'espoir et la vie du
philosophe.

Un vent de mort soufflait sur la famille royale; tout tombait d'avance
sous Louis XIV prs de tomber. La duchesse de Bourgogne, les dlices
de la cour et la passion de son mari, inopinment frappe, entrana
son mari au tombeau. Le coup fut aussi prompt que terrible. Fnelon
n'eut pas le temps d'y prparer son coeur; il apprit presque en mme
temps la maladie et la mort de son lve. Cet lve tait devenu la
perspective de la France; elle attendait son rgne comme celui de la
vertu et de la flicit publique. Fnelon avait corrig et achev dans
cette me l'oeuvre bauche par la nature d'un prince accompli.

Or ce prince, ces vertus, ces saintets, ces esprances montres et
perdues, c'tait Fnelon qui les avait faites! C'tait le matre qui
disparaissait dans le disciple; c'tait Fnelon qui mourait avec le
duc de Bourgogne. Il ne laissa chapper qu'un mot: Tous mes liens
sont rompus... rien ne m'attache plus  la terre!...

Sa vie, en effet, tait dsormais sans mobile, il en avait perdu le
but. Ce rgne qu'il avait rv pour le genre humain tait enseveli
avec le Germanicus de la France.

Il l'a montr au monde et il l'a dtruit, crit-il quelques semaines
aprs au duc de Chevreuse, confident de ses larmes. Je suis frapp
d'horreur et malade sans maladie, de saisissement. En pleurant le
prince mort, je m'alarme pour les vivants. Il faut que le roi fasse la
paix. Si nous allions tomber dans les orages d'une minorit! Sans
mre, sans rgent, avec une guerre malheureuse au dehors, tout puis
au dedans!... Je donnerais ma vie, non-seulement pour l'tat, mais
encore pour les enfants de notre cher prince, qui vit plus en moi
encore que pendant sa vie.


XXXIX

La mort de ses deux amis, le duc de Chevreuse et le duc de
Beauvilliers, fit mourir la sainte ambition de Fnelon. Celui-ci
dtourna ses regards des dcadences et des calamits du rgne qui
finissait, et il se tourna tout entier aux penses immortelles. Ses
crits et ses correspondances de cette poque portent tous l'empreinte
de cette mlancolie qui, dans les hommes de foi, n'est que le
dplacement de leurs esprances d'ici-bas, l-haut.

L'amiti du moins lui restait; il en perdit la meilleure part avec
l'abb de Langeron, le disciple, le confident, le soutien de son coeur
dans toutes les fortunes. L'abb de Langeron expira dans les bras de
son matre.


XL

Une fivre, dont la cause tait l'me, saisit Fnelon le premier jour
de l'anne 1715; elle consuma en six jours le peu de vie que les
annes, le travail et la douleur avaient pargn dans ce coeur qui
avait tout prodigu aux hommes. Il mourut en saint et en pote, en se
faisant lire, dans les cantiques sacrs, les hymnes les plus sublimes
et les plus douces qui emportaient  la fois son me et son
imagination.

Ainsi vcut et mourut Fnelon. Son nom est rest populaire et plus
immortel encore que ses oeuvres, parce qu'il rpandit plus d'me
encore que de gnie dans ses ouvrages et dans son sicle. Ce qu'on
adore en lui, c'est lui-mme. Son nom est son immortalit. Fnelon
aima, ce fut son gnie; il fut aim, ce sera sa gloire. De tous les
grands hommes de ce grand sicle de Louis XIV, aucun n'a laiss une
figure plus douce  regarder. Sa posie enchante notre enfance, sa
religion respire la douceur; sa politique mme n'a que les erreurs et
les illusions de l'amour tromp; sa vie tout entire est le pome de
l'homme de bien aux prises avec les impossibilits des temps.

Quand on voudra faire son pitaphe, on pourra l'crire en ces mots:

Quelques hommes ont fait craindre ou briller la France; aucun ne la
fit plus aimer des nations.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLXVIII.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS PROPRES


  A

  Adam-Salomon, tome IV, p. 169.

  Affre, V, 7.

  Albany (comtesse d'), II, 68, 72;--XVI, 451.

  Alembert (d') II, 184.

  Alexandre, X, 251.

  Alfieri, II, 26, 65, 68;--XVI, 414;--XVII, 1, 82.

  Ampre, II, 293;--IX, 143, 236.

  Amyot, II, 118;--VI, 251.

  Anacron, I, 16.

  Annibal, XXVI, 198.

  Aponte (Lorenzo d'), V, 371.

  Arago, III, 446.

  Arioste (l'), II, 87;--X, 5, 79.

  Aristote, I, 44;--VI, 229;--XVIII, 5, 97, 194.

  Arnault, IV, 257.

  Artaud, III, 378;--IV, 98.

  Athalie, III, 5.

  Aubry Foucault, XXIII, 849.

  Audubon, II, 170;--XX, 81, 161.

  Aurevilly, XV, 380.

  Autran, II, 298.


  B

  Babeuf, tome XXIII, p. 816.

  Ballanche, IX, 30, 122;--XVII, 381.

  Balzac, I, 151;--II, 294, 296;--III, 445;--XVIII, 274, 353, 433.

  Barante (de), IX, 109.

  Baron, XXV, 355.

  Barthlemy, II, 298;--III, 445;--V, 16.

  Bacon, II, 110.

  Bandini, XXV, 205.

  Baour-Lormian, XXV, 6.

  Barbier (Auguste), II, 299;--III, 260, 445.

  Barot (Odilon), II, 314.

  Bates, XIX, 435.

  Bavahbouti, I, 441.

  Beaumarchais, IX, 267.

  Beethoven, V, 290.

  Bejart (la), XXV, 342.

  Belgiojoso (la princesse de), IX, 234.

  Bembo, XXV, 272.

  Bquet (le pre), I, 29;--IV, 396.

  Branger, II, 309;--III, 445;--IV, 161;--XVII, 403.

  Bernadotte, XXVI, 196.

  Bernard (Auguste), II, 248;--IX, 233.

  Bernardin de St-Pierre, I, 266;--XXIII, 513.

  Berryer, II, 314;--III, 445.

  Bertin, IX, 141.

  Beyle, XVII, 407.

  Benassis (de) II, 238.

  Bissy (Louis de), II, 244.

  Blaze de Bury, VII, 86.

  Boccace, II, 83;--VI, 112.

  Boileau, II, 120;--III, 32, 242;--XXVI, 209.

  Boine (de la), XXVII, 81.

  Bonald (de), II, 222, 273;--III, 445;--VI, 233.

  Bonaparte (Lucien), IV, 255.

  Bonaparte (Napolon), VIII, 122.

  Bonaparte (Pierre), II, 320.

  Bondy (de), XXV, 331.

  Borgia (Csar), IX, 260;--XXV, 295.

  Bossuet, I, 266;--II, 101, 120, 123, 147;--III, 22;--VI, 231.

  Bothwell, XXVI, 12.

  Bouddha, I, 190.

  Boulay-Paty, II, 298;--VI, 78.

  Bourdaloue, II, 128.

  Brahma, I, 190.

  Bristol (le comte de), IX, 141.

  Brizeux, III, 384.

  Broglie (duc de), XXVI, 277.

  Broglie (duchesse de), II, 277.

  Buchez, XII, 352.

  Buckhurt, XXVI, 9.

  Buffon, I, 266;--II, 135, 169;--VIII, 110.

  Bugeaud, XVI, 334.

  Burke, II, 193, 220.

  Byron, I, 104;--II, 20, 263;--III, 451;--IV, 49;--VII, 385;--XVI, 243.


  C

  Cabarrus, tome II, p. 294.

  Cacault, XIX, 12.

  Cahen, II, 430.

  Caldron, II, 22.

  Callisthne, XVIII, 18.

  Cambacrs (de), VIII, 126.

  Camons, II, 23, 332, 372.

  Campbell, XXV, 8.

  Canning, II, 101;--XIII, 357.

  Canova, II, 26.

  Capmas (de), XXIII, 835.

  Carnot, XXVI, 267.

  Carrache, VI, 420.

  Carvalho (madame), V, 366.

  Cassagnac (de), XII, 343.

  Castelfranco (princesse de), II, 76.

  Castelreagh, XIX, 207;--XXVI, 259.

  Catherine 2, II, 184.

  Caton, I, 75;--III, 292;--XXVI, 286.

  Cavaignac (le gnral), XVI, 334.

  Cavour (de), VII, 417.

  Caylus (madame de), III, 64.

  Cazals, XXVII, 255.

  Cellini (Benvenuto), XVII, 154, 234.

  Cervants, II, 22.

  Chaldondyle, III, 333.

  Chapelain, III, 282.

  Chapelle, XXV, 364.

  Chardin, XXIII, 659.

  Charles-Albert, II, 39;--IX, 335;--XIII, 355.

  Charles X, I, 127, 302;--IX, 202.

  Chasles, XX, 114.

  Chateaubriand, I, 266;--II, 95, 222, 250, 330;--III, 384,
    445;--IV, 173, 413;--V, 77;--IX, 34, 134;--XVII, 109,
    474;--XXVII 290, 333;--XXVIII, 5, 49, 129.

  Chnedoll, XXVIII, 37.

  Chatham, II, 150.

  Chatrian, XX, 242, 315;--XXI, 5.

  Chnier (Andr), II, 213;--IV, 436.

  Chzy (de), I, 331.

  Choiseul (le duc de), X, 447.

  Cicron, I, 5, 16;--II, 52;--XI, 82, 160, 257.

  Cintrat, XXIII, 852.

  Clment, VII;--XXV, 277.

  Clry, XIII, 42.

  Coll, IV, 261.

  Condorcet, II, 219.

  Corday (Charlotte), XIII, 8, 98.

  Confucius, I, 178, 190;--VI, 251, 331.

  Constant (Benjamin), IV, 180;--IX, 110;--142;--XXVI, 146.

  Corneille, II, 120;--III, 34;--XVI, 419.

  Corrge (le), VI, 420.

  Corsini, II, 63.

  Consalvi, IX, 165;--XIX, 5, 82, 161.

  Cousin, II, 280;--III, 445;--XIV, 286;--XVII, 388.

  Crtineau Joly, XIX, 5, 82, 161.

  Custine (de), II, 280.

  Cuvier, I, 95;--II, 280;--III, 446;--XXVII, 271.


  D

  Dante, I, 11, 70;--II, 65, 67, 87;--III, 329, 339;--IV, 82;--V, 211.

  Danton, II, 204;--XII, 328;--XIII, 41, 138.

  Dargaud, II, 299;--VI, 214;--XXVI, 360;--XXVII, 70.

  Darnley, XXVI, 6.

  David, II, 370;--III, 251;--V, 225.

  David (le peintre), VI, 415;--IX, 141;--XVIII, 287.

  Davy, IX, 141.

  Decaine, X, 183.

  De Cazes (le duc), II, 279.

  Delavigne (Casimir), II, 298;--III, 445.

  Delille, II, 222.

  Dmosthnes, II, 150.

  Dsaugiers, IV, 207.

  Desbordes-Valmore (madame de), IX, 234.

  Deschamps (Antony), IV, 81.

  Deschamps (mile), II, 298;--IX, 218.

  Desjardins, VIII, 475.

  Desmoulins (Camille), XII, 406;--XIII, 138.

  Devonshire (duchesse de), IX, 12.

  Dickens (Charles), II, 20.

  Doria (Andr), IX, 373.

  Dryden, V, 297.

  Dubois, IX, 141.

  Duclerc, II, 320;--XVI, 335.

  Duchesnois, III, 100.

  Dufaure, II, 314.

  Dufour, XI, 489.

  Dugas-Montbel, V, 67.

  Dumas (Alexandre), II, 294;--IV, 230, 239;--XVIII, 274.

  Dumas (Adolphe), VII, 234;--XIV, 95.

  Dumont (l'abb), I, 40.

  Dupanloup, XXVII, 263.

  Dupin, II, 314;--XII, 227.

  Dupont de l'Eure, IV, 315;--XII, 246.

  Dutemps (le pre), III, 194.

  Duval (Georges), XIII, 66.


  E

  Eckstein (le baron d'), tome I, p. 278, 437.

  Edgeworth, IX, 141.

  Elihu, II, 475.

  Elisabeth (madame), XIII, 145.

  Erckmann, XX, 242, 315;--XXI, 5.

  Eschyle, III, 251.

  Esgrigny (le comte d'), III, 194.

  Esther, III, 62.


  F

  Fabre, tome XVII, p. 84.

  Falloux (de), XXVII, 256.

  Fauveau ( mademoiselle de), XXIII, 834.

  Fauvel, XIII, 224.

  Favre (les), II, 314.

  Fletz (de), II, 280.

  Fnelon, I, 44, 266;--II, 424;--III, 22;--VI, 223, 231;--XXVIII,
    134, 337.

  Ferrare (Jrme de), XXV, 309.

  Fesch (le cardinal), XX, 6.

  Fiorentino, III, 383.

  Fontanes (de), II, 222;--IV, 258;--XXVII, 318.

  Foucaux (douard), I, 288.

  Fouch, XXVI, 267.

  Fox, II, 101;--VIII, 172.

  Foy (gnral), II, 280.

  Franois Ier, XVII, 233.

  Franklin, II, 183.

  Frayssinous (de), IX, 233.


  G

  Galile, tome II, p. 67.

  Garnier-Pags, XVI, 335.

  Garrick, III, 9;--IV, 206.

  Gautier (Thophile), II, 294.

  Gay (madame Sophie), I, 101.

  Genlis (madame de), XIII, 35.

  Genoude (de), II, 269;--IX, 138;--XXIII, 798.

  Gricault, VI, 423.

  Grme, IV, 44.

  Gerson, XXI, 97.

  Gibbon, II, 233.

  Gilbert, II, 125;--IV, 49;--V, 422.

  Girardet (Charles), VI, 442.

  Girardin (mile de), III, 446;--XVIII, 277.

  Girardin (madame mile de), I, 98;--IX, 234;--XVIII, 277.

  Giroux (Andr), VI, 423.

  Goethe, II, 19;--VII, 81, 161, 334;--XVI, 419.

  Gosselin, X, 232;--XXIII, 810.

  Gozlan, XII, 302.

  Gray, II, 132.

  Greene (Robert), XXVI, 9.

  Grimm, V, 368;--XVII, 323.

  Grotius, VII, 469.

  Guadet, XIII, 39.

  Gudin, VI, 423.

  Gurin (mademoiselle de), XV, 226, 321.

  Guicciardini, XXV, 224.

  Guilleragues (de), III, 297.

  Guizot, II, 280, 314.

  Guttinger (Ulric), IV, 24.


  H

  Hafiz, tome III, p. 266;--IV, 2.

  Hamilton, III, 425.

  Havin, IV, 354, 356.

  Heine (Henri), III, 451, 454;--VII, 385.

  Henri IV, III, 14;--XII, 192.

  Hrodote, XXVII, 153.

  Herschell, II, 170;--XVII, 154;--XIX, 381.

  Homre, I, 72, 94;--II, 87, 331, 371;--III, 251;--IV, 445;--V, 32, 65.

  Horace, I, 104;--II, 30, 331;--VIII, 338.

  Hortense (la reine), IX, 234.

  Huet (Paul), VI, 423.

  Hugo (Victor), I, 475;--II, 287, 314;--III, 445;--IX, 232;--XIV,
    395;--XV, 6, 82, 146;--XVI, 243;--XVIII, 286;--XXV, 322;--XXVI, 8.

  Humboldt (Alexandre de), III, 446;--IX, 142;--XIX, 222, 290, 365, 429.

  Husson, II, 321.


  I

  Ingres, tome VI, p. 423.


  J

  Jacobson, tome XXV, p. 300.

  Jasmin, VII, 307.

  Janin (Jules), II, 294.

  Janvier, XXIII, 837.

  Jeffrey, XXVII, 348.

  Jenin, XX, 18.

  Jrmie, II, 333.

  Jsus-Christ, XXI, 97.

  Job, I, 94, 174;--II, 329, 332.

  Jones (W.), I, 331.

  Joseph II, XXV, 300.

  Joubert, XXVIII, 33.

  Judith frre, IV, 240.

  Juvnal, III, 260.


  K

  Kalidasa, tome I, p. 336.

  Karamsin, II, 24.

  Karr (Alphonse), II, 298;--V, 19.

  Keppler, XXVI, 239.

  Kratry (de), IX, 141.

  Kid (Thomas), XXV, 9.

  Klopstock, II, 19.

  Knox, XXVI, 363.


  L

  Labdoyre, tome IV, p. 270.

  La Bruyre, II, 133.

  Lachaud, II, 320.

  Lacretelle, II, 299.

  Lafayette, IV, 180;--XXVI, 263.

  Laffitte, IV, 173, 180, 315.

  Lafond, III, 114;--IX, 35.

  La Fontaine, II, 126;--III, 298;--IV, 261.

  Laforce (duc de), XXVI, 256.

  Laforest, XXV, 361.

  La Grange (la marquise de), IX, 234.

  La Harpe, II, 430;--V, 229;--XVII, 323.

  Lain, II, 274, 314;--XX, 627.

  Lambert (l'abb), XII, 344.

  Lamennais (de), II, 269;--III, 384, 408;--IV, 109, 173;--IX,
    233;--XXIII, 806.

  Lamoricire (de), XVI, 334.

  Lanjuinais, II, 204.

  La Place, III, 446.

  Lapointe (Savinien), IV, 229.

  Laprade (de), II, 298;--X, 162, 186.

  La Rochefoucauld (la duchesse de), IX, 234.

  Laroyre, XXIII, 835.

  Las Cazes (le marquis de), XXVII, 255.

  Latouche (de), IX, 236.

  Laurent-Pichat, III, 456.

  Lauzon, IV, 220.

  Laval (duc de), IX, 91.

  Laveleye (de), XXIII, 355.

  Lebas (madame), XII, 356.

  Lebrun, III, 313.

  Lebrun (consul), VIII, 126.

  Lcluze (de), VI, 451;--VII, 45.

  Ledru-Rollin, XXVII, 256.

  Lefranc de Pompignan, V, 232.

  Legouv, III, 83;--IX, 223;--XIV, 61;--XVII, 99.

  Leibnitz, II, 110;--V, 294.

  Lenormand (madame), IX, 137.

  Lon X, III, 333;--IX, 264;--XXV, 289;--XXVII, 332.

  Lopold de Toscane, IX, 344;--XXV, 301.

  Lesueur, VI, 422.

  Letourneur, XXV, 6.

  Lvis (de), XXIII, 851.

  Lily, XXVI, 9.

  Limayrac (Paulin), I, 153.

  Lincoln, XX, 89.

  Liszt, IX, 235;--X, 182.

  Liverpool (lord), XXVI, 259.

  Lop de Vga, II, 22.

  Lorenzino, XXV, 278.

  Lorrain (Claude), I, 104;--VI, 422.

  Louis-Philippe, X, 393.

  Louis XIV, III, 22;--XXV, 364.

  Louis XVI, XII, 391.

  Louis XVIII, III, 107.

  Lourdoueix (de), II, 269.

  Lowth (le docteur), II, 431, 443.

  Lucain, II, 30.


  M

  Macaulay, tome II, p. 20.

  Machiavel, I, 38;--II, 30, 67, 110;--III, 337;--VI, 231;--IX, 242,
    321, 416;--XXV, 265.

  Mac Pherson, XXV, 6.

  Maintenon (madame de), III, 14.

  Maistre (le comte de), II, 222;--III, 445;--VII, 393;--VIII, 6;--X,
    224;--XX, 5;--XXVI, 193.

  Malherbe, II, 118, 120.

  Malibran (madame de), III, 460;--V, 297.

  Malesherbes (de), XIII, 43.

  Mallet du Pan, II, 222.

  Manin, IV, 215;--IX, 360.

  Manuel, IV, 173.

  Manzoni, II, 26.

  Marat, XII, 406;--XIII, 38, 70.

  Marcotte, VII, 45.

  Marcellus (de), XIII, 333.

  Mareste (de), XVII, 418;--XXIII, 800.

  Mariano, XXV, 245.

  Marie-Antoinette, XII, 392;--XIII, 101.

  Marlowe, XXVI, 9.

  Martignac (de), IV, 270.

  Martin (Aim-), II, 298;--XXIII, 625;--XXV, 320.

  Martin (Henri), II, 298.

  Massillon, II, 128.

  Mazarin, III, 14;--X, 445.

  Mdicis (Alexandre de), XXV, 277.

  Mdicis (Charles de), XXV, 159.

  Mdicis (Catherine de), XXV, 286.

  Mdicis (Cme de), XXV, 159.

  Mdicis (Laurent de), XXV, 171.

  Mdicis (Julien de), XXV, 197.

  Mdicis (Marie de), XXV, 286.

  Mdicis (Pierre de), XXV, 165.

  Meissonier, VI, 423.

  Mnard, IV, 82.

  Mry, II, 298;--III, 445.

  Mtastase, V, 377.

  Metternich, XIX, 207.

  Michaud, XXVI, 193.

  Michel-Ange, II, 60;--III, 247;--VI, 414, 420;--XXVI, 289.

  Michel de Bourges, II, 314.

  Michelet, II, 298;--XXV, 365.

  Mignet, II, 298.

  Millaud, XVIII, 287.

  Milton, II, 87, 332, 372.

  Miollis (le gnral), XIX, 167.

  Mirabeau, II, 120, 190;--III, 422;--VIII, 88.

  Mistral (Frdric), VII, 237.

  Mose, II, 96, 443.

  Mol, II, 278;--XXVIII, 37.

  Molire, II, 131;--III, 22;--XXV, 322;--XXVI, 6.

  Mongis (de), III, 384;--IV, 81.

  Monnier (le baron), XXVII, 299.

  Monro, XX, 111.

  Montaigne, II, 52, 118.

  Montalembert (de), II, 314;--XXIII, 812.

  Montanelli, III, 83.

  Montcalm (madame de) II, 277.

  Montespan (madame de), III, 61.

  Montesquieu, I, 44;--II, 110;--VI, 223, 231;--XXVII, 73.

  Monti, II, 65.

  Montlosier, III, 445.

  Montmorency (le duc Mathieu de), II, 268;--IX, 81;--XXVII, 277.

  Moore, II, 263;--XVI, 250.

  Moreau (le gnral), VIII, 135;--XXVI, 197.

  Morellet (l'abb), XXVII, 348.

  Mornand (Flix), IV, 229.

  Morpurgo, II, 294.

  Morus (Thomas), VI, 231.

  Mozart, II, 49; V, 281, 362.

  Murat (Lucien), XXVII, 256.

  Murray, XXVI, 398.

  Musset (Alfred de), II, 298;--III, 409;--IV, 1;--VII, 385.


  N

  Necker, tome XXVI, p. 94.

  Nron, XII, 71.

  Newton, II, 110.

  Ney, IV, 270.

  Nicolini, II, 26.

  Nicolle, II, 144.

  Nodier (Ch.), II, 289;--III, 445.

  Noailles (le duc de), IX, 144.


  O

  Orsay (le comte d'), tome II, p. 294.

  Ossian, XXV, 5, 81.

  Ovide, II, 222;--III, 391.

  Ozanam, II, 298;--III, 388;--IV, 146.


  P

  Parseval (de), tome XXIII, p. 835.

  Pascal, I, 206;--II, 120, 125;--IV, 127.

  Pasquier (le duc), II, 278;--IX, 142.

  Passy, II, 314.

  Pastoret, XXIII, 841.

  Paturle, VII, 45.

  Pazzi, II, 60;--XXV, 197.

  Peel, II, 101.

  Peele (George), XXV, 9.

  Pelletan, I, 236;--II, 7.

  Pereire, IV, 363.

  Pricls, IX, 34.

  Prier (Auguste), IX, 142.

  Prier (Casimir), II, 306, 314;--IX, 212;--XII, 248.

  Ptrarque, II, 30, 65;--IV, 159;--VI, 2, 82.

  Phidias, XIII, 178, 242.

  Pic de la Mirandole, XXV, 215.

  Pie VI, IX, 332.

  Pie VII, IX, 332.

  Pie IX, IX, 347.

  Pitt, II, 101;--VIII, 166;--X, 336.

  Pindare, III, 251;--V, 273.

  Platon, I, 44, 46, 266;--VI, 229;--XIV, 143, 225;--XXV, 289.

  Plaute, XXVI, 9.

  Pline, XIX, 443.

  Polignac (de), IV, 270.

  Politien, II, 60;--XXV, 232, 301.

  Pope, III, 250.

  Pouskin, II, 24.

  Poussin, VI, 422.

  Pradon, III, 282.

  Prudhon, VI, 423.


  Q

  Quinet, tome VII, p. 101.

  Quinte-Curce, III, 33;--XVIII, 25.


  R

  Rabelais, tome II, p. 118;--III, 424.

  Rachel, III, 9;--IX, 235;--XVII, 99.

  Racine, II, 110, 120;--III, 5, 298.

  Raigecourt (la marquise de), II, 266;--XXVII, 249.

  Raisin (la), XXV, 353.

  Raphal, III, 247;--VI, 420.

  Ratisbonne (Louis), III, 386;--IV, 81.

  Rayneval (de), XXVII, 299.

  Rcamier (madame), II, 293;--IX, 6, 81, 161.

  Reumont (de), XVII, 102.

  Rmusat (de), II, 298.

  Retz (le cardinal de), III, 337.

  Reboul, VII, 307.

  Richardson, II, 20.

  Richelieu, II, 176;--III, 14.

  Rienzi, IV, 50.

  Rimini (Franoise de), IV, 92.

  Ristori, III, 9, 83;--XVII, 99.

  Rivarol, II, 222.

  Rivire (duc de), XIII, 350.

  Robert (le baron), VI, 31.

  Robert (Lopold), II, 63;--VI, 397;--VII, 5.

  Robespierre, XII, 328, 420;--XIII, 162;--XXV, 289.

  Rocca, XXVI, 278.

  Rocher, II, 247;--VIII, 799.

  Rohan (duc de), II, 268;--IX, 128, 260.

  Rohault, XXV, 363.

  Roland (madame), XIII, 8.

  Ronchaud (Louis de), XIII, 178, 242.

  Ronsard, II, 120.

  Roscius, III, 9.

  Rossini, II, 26, 49;--III, 247;--V, 423.

  Rouget de l'Isle, IV, 200;--V, 219.

  Rousseau (Jean-Bapt.), III, 313.

  Rousseau (Jean-Jacques), I, 44, 266;--II, 52, 166;--VI, 231;--XI,
    337, 418;--XII, 5, 377;--XXV, 289.

  Royer-Collard; II, 285, 314;--III, 445;--VIII, 106;--XII, 268;--XXVII,
    271.

  Rubens, VI, 421.

  Russel, XXVI, 196.


  S

  Sacountala, I, 379.

  Saint-Albin (de), XII, 361.

  Saint Augustin, II, 52.

  Saint-Aulaire (madame de), II, 277.

  Saint-vremond, III, 425.

  Sainte-Beuve, II, 292;--III, 466;--IX, 143, 236;--XVII, 314,
    409;--XXVII, 348.

  Saint-Hilaire (Barthlemy), I, 199;--XVIII, 5, 97, 194.

  Saint-Just, XIII, 166.

  Saint-Leu (comte de) (Louis Bonaparte), XIX, 180.

  Saint-Mauris, III, 387.

  Saint-Ren-Taillandier, XVII, 45.

  Saint-Simon, II, 129.

  Saint-Sorlin, III, 41.

  Saint Thomas d'Aquin, III, 338.

  Saint Vincent de Paul, III, 403.

  Salluste, VIII, 371.

  Salomon, I, 178.

  Sand (George), I, 153, 266.

  Santilly (de), II, 76.

  Sauzet, II, 314.

  Scott (Walter), II, 101;--XVI, 256.

  Scheffer (Ary), VI, 423.

  Schiller, II, 19;--VII, 181, 314;--XVI, 419.

  Scoroncocolo, XXV, 283.

  Scudry (mademoiselle de), II, 136;--III, 33.

  Scudo, V, 395.

  Sgur (Octave de), XXVI, 263.

  Sgur (Philippe de), II, 299;--III, 445.

  Snque, II, 30;--III, 292.

  Serres (de), II, 284, 314.

  Svign (madame de), II, 52, 133.

  Sze (de), XIII, 43.

  Shakespeare, II, 20, 110;--III, 251;--XVI, 419;--XXV, 323;--XXVI, 6.

  Shridan, II, 101;--VIII, 172.

  Sieys, VIII, 123;--IX, 84.

  Sionin (le pre), III, 30.

  Sismondi (de), XVII, 116.

  Socrate, IV, 169;--VI, 275;--XIV, 145, 225.

  Soumet (Alexandre), II, 298;--III, 445.

  Stal (madame de), I, 260;--II, 222;--III, 445;--X, 334;--XVII,
    114;--XXVI, 82, 146, 218.

  Stal (baron de), XXVI, 122.

  Sterne, II, 20.

  Strozzi (Philippe de), XXV, 284.

  Stuart (Marie), XXVI, 357;--XXVII, 6.

  Subervie, XVI, 334.

  Sue (Eugne), II, 294.

  Surville (Clotilde de), XXIII, 81.

  Swetchine (madame de), IX, 233.


  T

  Tacite, tome I, p. 16, 44, 266;--II, 75, 244, 247;--III, 247;--VIII,
    106, 137;--XII, 57, 221.

  Talleyrand (de), II, 222, 227, 278, 304;--IV, 299;--X, 290.

  Talma, III, 9, 88.

  Tasse (le), II, 87, 332;--IV, 159;--XVI, 5.

  Tastu (madame), IX, 234.

  Trence, IV, 448.

  Tertullien, III, 332.

  Texier (Edmond), XXIII, 339.

  Thackeray, II, 20.

  Thellusson, XXVI, 95.

  Thocrite, II, 371.

  Thierry (Augustin), I, 238;--II, 298.

  Thiers, II, 248, 300, 314;--III, 445;--VIII, 81, 178;--X,
    293;--XXVIII, 89.

  Thomas, XXVI, 95.

  Thucydide, I, 16.

  Tiraboschi, III, 333.

  Titien, VI, 420.

  Tocqueville (Alexis de), II, 186;--IX, 142.

  Tourgueneff (Ivan), XXII, 238, 318;--XXIII, 5.

  Toussenel, IV, 430.

  Tracy (de), II, 314.


  V

  Valmont (de), tome I, page 56.

  Valois, IV, 240.

  Vandenheuvel-Duprez (madame), V, 366.

  Van Dyck, VI, 422.

  Varlet (le pre), I, 29;--IV, 396.

  Vaublanc, XXVII, 305.

  Vaugelas (de), II, 247.

  Vaudran (de), I, 35.

  Velasquez, VI, 421.

  Vergniaud, II, 147, 204;--XII, 328, 412.

  Vettori, IX, 244.

  Vignet (Louis de), II, 237.

  Vigny (Alfred de), II, 291;--III, 445;--IX, 235;--XVI, 224, 322.

  Villle (de) IV, 271;--XXIII, 845.

  Villemain, II, 280;--III, 445;--V, 273;--IX, 142;--XVII, 119;--XXVI, 257.

  Villeroy (de), XVII, 262.

  Vinci (Lonard de), VI, 421.

  Virgile, I, 16;--II, 30, 88, 371;--IV, 122, 333;--VII, 303;--VIII,
    373;--XVII, 457;--XXVIII, 32.

  Virieu (Aymon de), II, 246;--XXVII, 292.

  Voltaire, II, 52, 96, 163;--III, 295, 369;--VIII, 404;--XXVI,
    XXVIII, 193.


  W

  Walckenar, tome VIII, p. 389;--XVII, 479.

  Whestone, XXVI, 9.

  Wilkins, I, 334.

  Wilson, I, 335.

  Woss, XXVI, 212.

FIN DE LA TABLE ALPHABTIQUE.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LES VINGT-HUIT VOLUMES.


TOME PREMIER.

Dfinition de la littrature. -- Comment les lettres sont mles aux
vicissitudes de la vie de l'auteur. -- Aperu du cours: l'inventaire
de l'esprit humain. -- Digression contemporaine: Madame de Girardin.
-- Philosophie et littrature de l'Inde primitive. -- Posie d'Italie.
-- Distinction entre la prose et la posie. -- La prose doit remplacer
le vers. -- Le Ramayana. -- Le Mahabarata. -- pisode de Nala et
Damayante. -- pisode du Mahabarata, le Brahmane infortun. -- Le
drame de Sacountala. -- Le drame de Bavhabouti. -- Digression: vers 
Madame Victor Hugo.


TOME DEUXIME.

De la prtendue dcadence de la littrature en Europe. -- Digression
historique: M. de Lamartine et l'Italie en 1848. -- Pages de voyage:
Alfieri et la comtesse d'Albani. -- Quelle est l'pope de l'Europe
moderne? -- Aperu sur l'histoire littraire de la France depuis trois
sicles. -- La littrature sacre: Bossuet. -- Le dix-huitime sicle.
-- L'Assemble constituante et la Convention. -- Une Nuit de
souvenirs: Revue d'histoire littraire contemporaine. -- Job lu dans
le dsert. -- Le dsert, ou l'immatrialit de Dieu, _mditation
potique_. -- Le pome de Job. -- Philosophie personnelle de l'auteur.


TOME TROISIME.

Racine. Sa vie. _Esther._ -- Talma et l'auteur. -- Une reprsentation
solennelle d'_Athalie_. -- La Vigne et la Maison. -- Le Pre Dutemps.
-- Boileau. -- Littrature italienne: Dante.


TOME QUATRIME.

Littrature lgre: A. de Musset. -- Suite sur la littrature
italienne. -- Oeuvres et caractres de Branger. -- Une page de
Mmoires. -- Comment je suis devenu pote. -- Homre. -- L'Odysse.


TOME CINQUIME.

 mes lecteurs. -- Lettre en vers  Alphonse Karr, jardinier. --
Homre: l'Iliade. -- Posie lyrique. -- Posie sacre: David, berger
et roi. -- La Musique de Mozart.


TOME SIXIME.

Vie et oeuvres de Ptrarque. -- Posie lyrique: David. -- Littrature,
philosophie et politique de la Chine. -- Avis  mes lecteurs. --
Littrature morale et politique de la Chine. -- Littrature des sens.
-- La peinture: Lopold Robert, 1re partie.


TOME SEPTIME.

Lopold Robert, 2e partie. -- Littrature dramatique de l'Allemagne.
-- Le drame de _Faust_, par Goethe. -- Littrature villageoise.
Apparition d'un pome pique en Provence. -- Littrature dramatique de
l'Allemagne: Schiller. -- Vie et oeuvres du comte de Maistre, 1re
partie.


TOME HUITIME.

Vie et oeuvres du comte de Maistre, 2e partie. -- Examen critique de
l'_Histoire de l'Empire_, par M. Thiers. -- Littrature latine:
Horace.


TOME NEUVIME.

Les salons littraires. Souvenirs de madame Rcamier. Correspondance
de Chateaubriand. -- Littrature politique: Machiavel.


TOME DIXIME.

L'Arioste. -- Rectification  la 3e partie de Machiavel. -- Trois
heureuses journes littraires. -- Littrature diplomatique: Le prince
de Talleyrand. -- tat actuel de l'Europe.


TOME ONZIME.

Littrature diplomatique, suite. -- Cicron. -- J.-J. Rousseau, 1re
et 2e partie.


TOME DOUZIME.

J.-J. Rousseau, 3e partie. -- Tacite, 1re et 2e partie. -- Critique de
l'_Histoire des Girondins_, 1re, 2e et 3e partie.


TOME TREIZIME.

Critique de l'_Histoire des Girondins_, 4e, 5e et 6e partie. -- La
passion dsintresse du beau dans la littrature et dans l'art:
_Phidias_, par Louis de Ronchaud, 1re et 2e partie. -- Revue
littraire de l'anne 1861 en France: M. de Marcellus, 1re partie.


TOME QUATORZIME.

Oeuvres diverses de M. Marcellus, 2e et 3e partie. -- Adolphe Dumas.
-- Philosophie grecque: Socrate et Platon, 1re et 2e partie. --
Considrations sur un chef-d'oeuvre ou le danger du gnie; _les
Misrables_, par M. Victor Hugo, 1re et 2e partie.


TOME QUINZIME.

Considrations sur _les Misrables_ de M. Victor Hugo, 3e, 4e et 5e
partie. -- Littrature de l'me. -- Journal intime d'une jeune
personne: Mademoiselle de Gurin, 1re, 2e et 3e partie.


TOME SEIZIME.

Vie du Tasse, 1re, 2e et 3e partie. -- Alfred de Vigny, 1re et 2e
partie. -- Alfieri, sa vie et ses oeuvres, 1re partie.


TOME DIX-SEPTIME.

Alfieri, sa vie et ses oeuvres, 2e et 3e partie. -- Benvenuto Cellini,
1re et 2e partie. -- Lettre  M. Sainte-Beuve, 1re et 2e partie.


TOME DIX-HUITIME.

Arioste. -- Traduction complte par M. Barthlemy Saint-Hilaire, 1re,
2e et 3e partie. -- Balzac et ses oeuvres, 1re, 2e et 3e partie.


TOME DIX-NEUVIME.

_Mmoires du cardinal Consalvi, ministre du pape Pie VII_, par M.
Crtineau-Joly, 1re, 2e et 3e partie. -- _La Science ou le Cosmos_,
par Alex. de Humboldt, 1re, 2e, 3e et 4e partie.


TOME VINGTIME.

_Le Lpreux de la cit d'Aoste_, par Xavier de Maistre. -- Littrature
amricaine: _Une page unique d'histoire naturelle_, par Audubon, 1re
et 2e partie. -- _Conversations de Goethe_, par Eckermann, 1re et 2e
partie.


TOME VINGT-UNIME.

_Conversations de Goethe_, par Eckermann, 3e partie. -- L'_Imitation
de Jsus-Christ._ -- Fior d'Aliza.


TOME VINGT-DEUXIME.

Fior d'Aliza (suite.) -- Littrature russe: Ivan Tourgueneff.


TOME VINGT-TROISIME.

Littrature russe: Ivan Tourgueneff. -- Rminiscence littraire:
Oeuvres de Clotilde de Surville. -- _Histoire d'un conscrit de 1813_,
par Erckmann-Chatrian. -- L'ami Fritz. -- Un intrieur, ou les
plerines de Genve. -- _Les Niebelungen_, pome pique primitif.


TOME VINGT-QUATRIME.

_Les Niebelungen_, pome pique primitif (suite.) -- Bernardin de
Saint-Pierre. -- _Voyages en Perse et en Orient_, par le chevalier
Chardin. -- M. de Genoude et ses fils.


TOME VINGT-CINQUIME.

Ossian, fils de Fingal. -- De la monarchie littraire et artistique ou
les Mdicis. -- Molire.


TOME VINGT-SIXIME.

Molire et Shakespeare (suite et fin). -- Madame de Stal; --
Michel-Ange. -- Marie Stuart.


TOME VINGT-SEPTIME.

Marie Stuart (suite). -- Montesquieu. -- L'Histoire ou Hrodote. -- La
marquise de Raigecourt. -- Chateaubriand.


TOME VINGT-HUITIME.

Chateaubriand (suite et fin). -- Voltaire. -- Sur la posie. --
Fnelon.


Paris.--Imp. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four, 43.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Corrections effectues:

--Page 10: "Mais le pusillanisme empereur romain qui se cachait"
remplac par "Mais le pusillanime empereur romain qui se cachait".

--Page 42: "Le dvouement aux amies loyales ne faisaient point partie
des prescriptions" remplac par "Le dvouement aux amies loyales ne
faisait point partie des prescriptions".

--Page 51: "et se mit pleurer!" remplac par "et se mit  pleurer!".

--Page 93: "compromettre  tout propos son" remplac par "compromette
 tout propos son".

--Page 318: "On l'envoya chez un autre de ses oncles, vque de
Jarlat" remplac par "On l'envoya chez un autre de ses oncles, vque
de Sarlat".

--Page 416: "Littrature russe: Jean Tourgueneff." remplac par
"Littrature russe: Ivan Tourgueneff.".

--Page 416: "Les Nebelungen" remplac par "Les Niebelungen".]





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28, by Alphonse de Lamartine

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Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

