The Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume 26, by 
Alphonse de Lamartine

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.



Title: Cours familier de Littrature - Volume 26
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: July 10, 2015 [EBook #49408]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***




Produced by Mireille Harmelin, Carlo Traverso, Christine
P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by The Internet Archive)









  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XXVI




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  par
  M. DE LAMARTINE


  TOME VINGT-SIXIME




  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACRS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'VQUE, 43)

  1868




COURS FAMILIER DE LITTRATURE




CLIe ENTRETIEN




MOLIRE ET SHAKESPEARE


I

Voil Molire.

Voyons Shakespeare.

Jugeons ces deux reprsentants de deux grands peuples.

L'un est l'art dans un pays dj civilis: Molire.

L'autre est la nature dans un pays dj cultiv aussi, mais sans got
encore. Voltaire a dit un _sauvage ivre_; nous ne dirons pas une telle
grossiret, mais nous disons un novice de gnie dans un pays 
l'aurore de sa littrature.

Ces deux hommes procdent d'eux-mmes et d'eux seuls; ils sortent l'un
et l'autre de la mme souche, la souche primitive de la population:
l'artisan. Ils sont grands hommes par hasard. Nous avons vu comment
Molire entre malgr sa famille dans une troupe de comdiens, o
l'amour le convie et le retient; voyons comment Shakespeare chappe
mme  la famille et  l'amour pour aller entrer dans une troupe de
comdiens aussi par la porte des plus ignobles emplois; ni dans l'un
ni dans l'autre, aucune prtention, aucun systme, le besoin de vivre,
de gagner son pain;  ct du pain ils trouvent, par surcrot, la
gloire. Nous nous acharnons en ce moment  attendre des lgions de
grands hommes par l'instruction obligatoire. J'attends plutt les
grands hommes par ncessit. Ce n'est pas la politique qui enfante le
gnie, c'est la nature.




ENTRETIEN CLI




II

Shakespeare arrive  Londres pauvre et inconnu. Il dbute comme un
_vendeur de contre-marques_  la porte d'un de nos thtres de
boulevard. Il garde et promne les chevaux des spectateurs pendant que
ceux-ci regardent la pice. Ce triste mtier lui donne un pain amer. 
la fin, il s'lve de cette abjection au grade d'_aboyeur_,
c'est--dire qu'il appelle les domestiques pour venir mettre le pied 
l'trier de leur matre. De temps en temps, il entre lui-mme dans les
coins obscurs de la salle et il boit l'avant-got du talent dans la
coupe du pauvre. Cela le fait rflchir et il se dit: Ne pourrais-je
pas en faire autant? Il laisse la bride de ses chevaux et il tente
quelques _farces_ grossires qui font rire la _taverne_. N'est-ce pas
la mme chose que Molire suivant la Bjart en Languedoc et dbutant,
par amour, par les rapsodies de Sganarelle et de Georges Dandin,
imites de mauvais thtres italiens?


III

Victor Hugo, aprs une consciencieuse et pnible tude, raconte ainsi
la statistique de ces trteaux.

Les dcors taient simples. Deux pes croises, quelquefois deux
lattes signifiaient une bataille; la chemise par-dessus l'habit
signifiait un chevalier; la jupe de la mnagre des comdiens sur un
manche  balai signifiait un palefroi caparaonn. Un thtre riche,
qui fit faire son inventaire en 1598, possdait des membres de
maures, un dragon, un grand cheval avec ses jambes, une cage, un
rocher, quatre ttes de turcs et celle du vieux Mhmet, une roue pour
le sige de Londres et une bouche d'enfer. Un autre avait un soleil,
une cible, les trois plumes du prince de Galles avec la devise: ICH
DIEN, plus six diables, et le pape sur sa mule. Un acteur barbouill
de pltre et immobile signifiait une muraille; s'il cartait les
doigts, c'est que la muraille avait des lzardes. Un homme charg d'un
fagot, suivi d'un chien et portant une lanterne, signifiait la lune;
sa lanterne figurait son _clair_. On a beaucoup ri de cette mise en
scne de clair de lune, devenue fameuse par _le Songe d'une nuit
d't_, sans se douter que c'est l une sinistre indication de Dante.
Voir l'_Enfer_, chant XX. Le morisque, piant si le moment d'entrer en
scne tait venu, ou le menton glabre d'un comdien jouant les rles
de femme. _Glabri histriones_, dit Plaute. Dans ces thtres
abondaient les gentilshommes, les coliers, les soldats et les
matelots. On reprsentait l la tragdie de lord Buckhurst, _Gorboduc
ou Ferrex et Porrex, la mre Bombic_, de Lily, o l'on entendait les
moineaux crier _phip phip, le Libertin_, imitation du _Convivado de
Piedra_ qui faisait son tour d'Europe, _Felix and Philiomena_, comdie
 la mode, joue d'abord  Greenwich devant la reine Bess, _Promos
et Cassandra_, comdie ddie par l'auteur George Whetstone  William
Fletwood, recorder de Londres, le _Tamerlan_ et le _Juif de Malte_ de
Christophe Marlowe, des interludes et des pices de Robert Greene, de
George Peele, de Thomas Lodge et de Thomas Kid, enfin les comdies
gothiques, car, de mme que la France a _l'Avocat Pathelin_,
l'Angleterre a _l'Aiguille de ma commre Gurton_. Tandis que les
acteurs gesticulaient et dclamaient, les gentilshommes et les
officiers avec leurs panaches et leurs rabats de dentelle d'or,
debout ou accroupis sur le thtre, tournant le dos, hautains et 
leur aise au milieu des comdiens gns, riaient, criaient, tenaient
des brelans, se jetaient les cartes  la tte, ou jouaient ensemble
dans l'ombre, sur le pav; parmi les pots de bire et les pipes, on
entrevoyait le peuple. Ce fut par ce thtre-l que Shakespeare entra
dans le drame.

Tel tait le thtre vers 1580,  Londres, sous la grande reine; il
n'tait pas beaucoup moins misrable, un sicle plus tard,  Paris,
sous le grand roi; et Molire,  son dbut, dut, comme Shakespeare,
faire mnage avec d'assez tristes salles. Il y a, dans les archives de
la Comdie-Franaise, un manuscrit indit de quatre cents pages, reli
en parchemin et nou d'une bande de cuir blanc. C'est le journal de
Lagrange, camarade de Molire. Lagrange dcrit ainsi le thtre o la
troupe de Molire jouait par ordre du sieur de Rataban, surintendant
des btiments du roi: ... trois poutres, des charpentes pourries et
tayes, et la moiti de la salle dcouverte et en ruine. Ailleurs,
en date du dimanche 15 mars 1671, il dit: La troupe a rsolu de faire
un grand plafond qui rgne par toute la salle, qui, jusqu'au dit jour
15, n'avait t couverte que d'une grande toile bleue suspendue avec
des cordages. Quant  l'clairage et au chauffage de cette salle,
particulirement  l'occasion des frais extraordinaires qu'entrana la
_Psych_, qui tait de Molire et de Corneille, on lit ceci:
chandelles, trente livres; concierge,  cause du feu, trois livres.
C'taient l les salles que le grand rgne mettait  la disposition
de Molire.


IV

Shakespeare obtint  la fin un rle muet dans une pice; il fut charg
d'apporter son casque au gant Agrapardo.

En 1589, il crivit sa premire pice _Pericls_, qui frappa quelques
lecteurs; en 1597 il crivit _Romo et Juliette_, copie exacte d'un
_libretto_ italien, solennis et ternis par une touchante et sublime
dclamation de Shakespeare. Six ans aprs, il crivit et reprsenta
_Hamlet_, puis _Othello_, puis la belle tragdie historique de la mort
de Jules Csar. Il ne livrait point de manuscrit, il crivait chaque
rle de la pice sur des feuilles dtaches qu'il distribuait  ses
acteurs. Aprs la mort de son pre, en 1599, il devint chef de troupe
et entrepreneur de thtre.

Mort obscur quelques annes aprs, il ne ressuscita un peu que sous la
Restauration, et donna alors, sous le nom de Davenant, rput son
fils, ses pices. Dryden le dclara hors d'usage; on abattit sa
maison, on coupa son mrier, tout fut dit.

Voltaire, en revenant d'Angleterre en 1728, en parle, comme on sait:
_barbare de gnie, sauvage ivre_. Sa gloire fut ainsi ensevelie
jusqu'au grand comdien Garrik, qui la fit revivre. Depuis Garrik,
elle redevint immense; elle dpassa mme la porte du rel. La vraie
immortalit a le temps d'attendre, elle est ternelle. Hugo en fait
plus qu'un homme, une date du genre humain. Examinons juste ce qu'il
mrite; prenons ses pices, et voyons qui juge mieux de Hugo ou de
Voltaire.


V

Hugo dit: Shakespeare, c'est le globe dans la sphre; il y a le tout,
il y a l'homme. Ici, le mystre extrieur; l, le mystre intrieur.
Lucrce, c'est l'tre; Shakespeare, c'est l'existence. De l tant
d'ombre dans Lucrce; de l tant de fourmillement dans Shakespeare.
L'espace, le bleu, comme disent les Allemands, n'est certes pas
interdit  Shakespeare. La terre voit et parcourt le ciel; elle le
connat sous ses deux aspects, obscurit et azur, doute et esprance.
La vie va et vient dans la mort. Toute la vie est un secret, une sorte
de parenthse nigmatique entre la naissance et l'agonie, entre l'oeil
qui s'ouvre et l'oeil qui se ferme. Ce secret, Shakespeare en a
l'inquitude. Lucrce est; Shakespeare vit. Dans Shakespeare, les
oiseaux chantent, les buissons verdissent, les coeurs aiment, les mes
souffrent, le nuage erre, il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe,
le temps passe, les forts et les foules parlent, le vaste songe
ternel flotte. La sve et le sang, toutes les formes du fait
multiple, les actions et les ides, l'homme et l'humanit, les vivants
et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les
perles, les fumiers, les charniers, le flux et le reflux des tres, le
pas des allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et dans
Shakespeare, et, ce gnie tant la terre, les morts en sortent.
Certains cts sinistres de Shakespeare sont hants par les spectres.
Shakespeare est frre de Dante. L'un complte l'autre. Dante incarne
tout le surnaturalisme, Shakespeare incarne toute la nature; et comme
ces deux rgions, nature et surnaturalisme, qui nous apparaissent si
diverses, sont dans l'absolu la mme unit, Dante et Shakespeare, si
dissemblables pourtant, se mlent par les bords et adhrent par le
fond; il y a de l'homme dans Alighieri, et du fantme dans
Shakespeare. La tte de mort passe des mains de Dante dans les mains
de Shakespeare; Ugolin la ronge, _Hamlet_ la questionne. Peut-tre
mme dgage-t-elle un sens plus profond et un plus haut enseignement
dans le second que dans le premier. Shakespeare la secoue et en fait
tomber des toiles. L'le de Prospero, la fort des Ardennes, la
bruyre d'Armuyr, la plate-forme d'Elseneur, ne sont pas moins
claires que les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre
rverbration des hypothses. Le que sais-je? demi-chimre,
demi-vrit, s'bauche l comme ici. Shakespeare autant que Dante
laisse entrevoir l'horizon crpusculaire de la conjecture. Dans l'un
comme dans l'autre, il y a le possible, cette fentre du rve ouverte
sur le rel. Quant au rel, nous y insistons, Shakespeare en dborde;
partout la chair vive; Shakespeare a l'motion, l'instinct, le cri
vrai, l'accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa
posie, c'est lui, et en mme temps, c'est vous. Comme Homre,
Shakespeare est lment. Les gnies recommenants, c'est le nom qui
leur convient, surgissent  toutes les crises dcisives de l'humanit;
ils rsument les phases et compltent les rvolutions. Homre marque
en civilisation la fin de l'Asie et le commencement de l'Europe;
Shakespeare marque la fin du moyen ge. Cette clture du moyen ge,
Rabelais et Cervants la font aussi; mais, tant uniquement railleurs,
ils ne donnent qu'un aspect partiel; l'esprit de Shakespeare est un
total. Comme Homre, Shakespeare est un homme cyclique. Ces deux
gnies, Homre et Shakespeare, ferment les deux premires portes de la
barbarie, la porte antique et la porte gothique. C'tait l leur
mission, ils l'ont accomplie; c'tait l leur tche, ils l'ont faite.

Homre, Job, Eschyle, Isae, zchiel, Lucrce, Juvnal, saint Jean,
saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervants, Shakespeare, ceci est
l'oeuvre des immortels gants de l'esprit humain.--Aux yeux des
songeurs, ces gnies occupent des trnes dans l'idal.

Cette strophe n'a qu'un dfaut: elle exagre, elle n'est pas vraie;
l'enthousiasme y devient engouement.


VI

Examinons ce qui justifie cet engouement devenu immortalit dans le
nom et dans l'oeuvre de Shakespeare; prenons le point culminant de
cette oeuvre; selon moi, c'est le drame de _Macbeth_.

Qu'est-ce que _Macbeth_? c'est l'_assassinat_ politique, l'ambition
jusqu' la mort, jusqu'au dlire, jusqu'au remords, jusqu'au
dsespoir. Rgner ou mourir; mourir, non-seulement pour cette vie,
mais mme pour l'autre; mourir ternellement!

Macbeth, jeune et pur encore, est le hros de cette ambition. Il a une
femme jeune, belle, ambitieuse aussi, lady Macbeth. L'amour se joint
en elle  sa passion pour son mari, et dans son mari  sa passion pour
elle; il est impossible que ces deux passions n'enfantent pas le
monstre du forfait.

Le drame s'ouvre par un conciliabule de sorcires ou de fes du moyen
ge, pendant une tempte, sur une bruyre montagneuse, aride et
dsole. Elles y prparent leur enchantement et s'envolent  travers
l'air impur.

Le roi d'cosse, le vertueux Duncan, passe sur la bruyre; les
combattants le rejoignent en armes et lui racontent les exploits de
Macbeth et de Banquo, ses deux gnraux, qui ont vaincu le roi de
Norwge et les troupes insurges de son propre pays, diriges par le
_thane de Cawdor_. Le rcit de leurs exploits est homrique et
hroque, comme ces combats primitifs des hros du Nord; il
enthousiasme le roi Duncan de reconnaissance et d'admiration pour
Macbeth. Le roi lui donne en souverainet le pays qu'il a reconquis,
et la scne change (_Macbeth et Banquo_). Salut  Macbeth, qui est
roi! s'crient les sorcires.

Angus, messager du roi Duncan, les aborde et les invite  se rendre au
palais de Fores pour y recevoir l'hospitalit. Ils le suivent.


SCNE V

   Inverness.--Un appartement du chteau de Macbeth.

  ENTRE LADY MACBETH, lisant une lettre de Macbeth.

Les sorcires sont venues  moi au jour du succs, et j'ai appris
par le plus incontestable tmoignage qu'en elles rsidait une
intelligence plus qu'humaine. Lorsque je brlais de leur faire
d'autres questions, elles se sont confondues dans l'air et y ont
disparu. J'tais encore perdu de surprise, lorsque des envoys du roi
sont venus me saluer _thane de Cawdor_. C'tait sous ce titre que les
soeurs du Destin s'taient d'abord adresses  moi, me renvoyant
ensuite aux vnements  venir par ces autres paroles: _Salut, toi qui
seras roi_. J'ai cru que cela tait bon  te faire connatre, chre
compagne de ma grandeur: je n'ai pas voulu te frustrer de ta portion
de joie, en te laissant ignorer les grandes destines qui me sont
promises. Place ceci dans ton coeur. Adieu.--(_Lady Macbeth reprend
en rvant_:)

Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu'on t'a
prdit.--Cependant, je crains ta nature trop abondamment compose du
lait des tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus
court. Tu voudrais bien t'agrandir, tu n'es pas sans ambition; mais tu
ne la voudrais pas accompagne du crime: ce que tu veux
orgueilleusement, tu le voudrais saintement; tu ne voudrais pas tre
dloyal, et cependant tu voudrais acqurir dloyalement. Noble Glamis,
ce que tu veux obtenir te crie: Voil ce qu'il te faut faire si tu
prtends obtenir. Voil ce que tu crains de faire plutt que tu ne
dsires que cela ne soit pas fait. Hte-toi d'arriver, que je
transmette  ton oreille le courage qui m'anime, et que ma langue
valeureuse dompte tout ce qui pourrait arrter ta route vers ce cercle
d'or dont les destins et cette assistance surnaturelle semblent,
d'accord, vouloir te couronner.--(_Entre un serviteur._) Quelles
nouvelles apportes-tu?

LE SERVITEUR.

Le roi arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.

Il faut que tu aies perdu le sens. Ton matre n'est-il pas avec lui?
Si ce que tu dis tait vrai, il m'aurait avertie de me prparer 
recevoir le roi.

LE SERVITEUR.

Avec votre permission, rien n'est plus vrai; notre thane est en
chemin: un de mes camarades a t charg de le devancer. Hors
d'haleine, et presque mort de fatigue,  peine a-t-il eu la force
d'accomplir son message.

LADY MACBETH.

Prends soin de lui; il apporte de grandes nouvelles! (_Le serviteur
sort._) La voix est prs de manquer au corbeau lui-mme, dont les
croassements annoncent l'entre fatale de Duncan dans l'intrieur de
mes murailles.--Venez, venez, esprits qui excitez les penses
homicides; dpouillez-moi de mon sexe en cet instant, et
remplissez-moi du sommet de la tte jusqu' la plante des pieds,
remplissez-moi de la plus atroce cruaut. paississez mon sang; fermez
tout accs, tout passage aux remords; et que la nature, par aucun
retour d'une piti repentante, ne vienne branler mon cruel projet, ou
faire trve  son excution. Venez dans mes mamelles changer mon lait
en fiel, ministres du meurtre; venez, quelque part que vous soyez,
substances invisibles, occupes  pier le moment de nuire au genre
humain.--Viens, paisse nuit; enveloppe-toi des plus noires fumes de
l'enfer, afin que mon poignard acr ne voie pas la blessure qu'il va
faire, et que le ciel ne puisse, perant d'un regard ta tnbreuse
couverture, me crier: _Arrte! arrte!_--(_Entre Macbeth._) Illustre
Glamis, digne Cawdor, lev encore au-dessus de ces deux titres par le
salut qui les a suivis, ta lettre m'a transporte au del de ce
prsent rempli d'ignorance, et je sens dj l'avenir exister pour moi.

MACBETH.

Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.

Et quand part-il d'ici?

MACBETH.

Demain; c'est son projet.

LADY MACBETH.

Oh! jamais le soleil ne verra ce demain.--Votre visage, mon cher
thane, est un livre o l'on pourrait lire d'tranges choses. Pour
cacher vos desseins dans cette circonstance, prenez le maintien qui
convient  la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue
donnent la bienvenue; paraissez tel que la fleur innocente, mais que
le serpent soit cach dessous. Il faut avoir soin de l'hte qui nous
arrive: c'est moi que vous chargerez de dpcher le grand ouvrage de
cette nuit, aprs lequel nos nuits et nos jours ne reconnatront plus
d'autre rgle que le pouvoir souverain.

MACBETH.

Nous en reparlerons.

LADY MACBETH.

Songez seulement  montrer un visage serein: changer de visage est
toujours un signe de crainte.--Laissez tout le reste  mes soins.

  (Ils sortent.)


VII

Le roi Duncan entre avec sa suite, plein de joie et de confiance, il
parcourt du regard le chteau de Macbeth, o il a pris asile.


SCNE VI

  Toujours  Inverness, devant le chteau de Macbeth.--(Hautbois.
  Cortge compos des gens de Macbeth.)

  entrent DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, LENOX, MACDUFF,
  ROSSE, ANGUS; suite.

DUNCAN.

Ce chteau occupe une riante situation; l'air, doux et lger, pntre
agrablement dans les sens calms.

BANQUO.

Cet hte des ts, le martinet, habitant des temples, cherchant en ces
lieux le sjour qu'il aime, nous annonce que l'haleine des cieux les
caresse avec amour. Pas une frise saillante, pas une corniche, pas un
seul angle commode o cet oiseau n'ait suspendu son lit et le berceau
de ses enfants. Partout o ces oiseaux nichent et se voient
frquemment, je l'ai remarqu, l'air est toujours pur.

  (Entre lady Macbeth.)

DUNCAN.

Voyez, voil notre honorable htesse.--L'amiti qui s'attache  nous
nous cause quelquefois des embarras que nous accueillons encore avec
des remerciements, comme des marques d'affection. Ainsi je suis pour
vous une occasion d'apprendre  prier Dieu de nous rcompenser de vos
peines, et  nous remercier de l'embarras que nous vous donnons.

LADY MACBETH.

Tout notre effort, ft-il doubl et redoubl, ne serait qu'une faible
et solitaire offrande  opposer  ce large amas d'honneurs dont votre
majest accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les dignits
nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premires, nous laissent
sous l'engagement de prier pour vous.

DUNCAN.

O est le thane de Cawdor? Nous courions sur ses talons, et voulions
tre son introducteur auprs de vous; mais il est bon cavalier, et la
force de son amour, aussi aigu que son peron, lui a fait atteindre
sa maison avant nous. Belle et noble lady, nous serons votre hte pour
cette nuit.

LADY MACBETH.

Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-mmes, les leurs et tout
ce qu'ils possdent, que comme des biens tenus en compte, pour les
faire sans cesse, et selon le plaisir de votre grandeur, servir  la
balance de ce qu'elle a droit de rclamer comme sien.

DUNCAN.

Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers notre hte; nous l'aimons
grandement et continuerons de rpandre sur lui nos bienfaits.--Avec la
permission de notre htesse.

  (Ils sortent.)


SCNE VII

  Toujours  Inverness.--Un appartement dans le chteau de Macbeth.
  Des hautbois, des flambeaux.

  Entrent et passent sur le thtre un matre d'htel et plusieurs
  domestiques portant des plats et des choses de service. Entre
  ensuite MACBETH.

MACBETH.

Si, lorsque ce sera fait, c'tait fini, le plus tt fait serait le
meilleur. Si l'assassinat tranchait  la fois toutes ses consquences,
et que le moment qui le termine lui livrt le succs; qu'aprs ce seul
coup on pt dire: Voil tout, voil qui finit tout, au moins ici-bas,
sur ce rivage, sur cette le troite du temps, nous jetterions au
hasard la vie  venir.--Mais, en pareil cas, nous subissons toujours
cet arrt, que les sanglantes leons enseignes par nous tournent, une
fois apprises,  la ruine de leur inventeur. La Justice,  la main
toujours gale, fait accepter  nos propres lvres le calice
empoisonn que nous avons compos nous-mmes.--Il est ici sous la foi
d'une double sauvegarde. D'abord je suis son parent et son sujet, deux
puissants motifs contre cette action; ensuite je suis son hte et
devrais fermer la porte  son meurtrier, loin de saisir moi-mme le
couteau. D'ailleurs ce Duncan est n d'un caractre si doux, il a
rempli sa tche de roi d'une manire si irrprochable, que ses vertus,
comme des anges  la voix de trompette, s'lveront contre la damnable
atrocit du crime de sa destruction; et la piti, semblable  un
pauvre petit nouveau-n tout nu, fendant les tourbillons, ou porte
comme un chrubin au ciel sur les invisibles courriers de l'air,
frappera si vivement tous les yeux de l'horreur de cette action que
leurs larmes en teindront le souffle du vent. Je n'ai pour presser
les flancs de mon projet d'autre peron que cette ambition qui,
s'lanant et se retournant sur elle-mme, retombe sans cesse sur
lui.--(_Entre lady Macbeth._) Eh bien, quelles nouvelles?

LADY MACBETH.

Il a bientt soup: pourquoi avez-vous quitt la salle?

MACBETH.

M'a-t-il demand?

LADY MACBETH.

Sans doute; ne le saviez-vous pas?

MACBETH.

Nous n'avancerons pas plus loin dans ce dessein. Il vient de me
combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi les hommes de toutes les
classes une rputation brillante comme l'or, dont je dois me parer
dans l'clat de sa premire fracheur, au lieu de m'en dpouiller si
vite.

LADY MACBETH.

tait-elle dans l'ivresse cette esprance dont vous vous tiez fait
honneur? a-t-elle dormi depuis? et ne se rveille-t-elle maintenant
que pour devenir si ple et si livide  l'aspect de ce qu'elle a fait
de si bon coeur? Ds ce moment je commence  juger par l de ton amour
pour moi. Craindras-tu de montrer tes actions et ta puissance gales
 ton dsir? aspireras-tu  ce que tu regardes comme l'ornement de la
vie pour vivre en lche  tes propres yeux, laissant, comme le pauvre
chat du proverbe, le _je n'ose pas_ se placer sans cesse auprs du _je
voudrais bien_!

MACBETH.

Laisse-moi en paix, je t'en prie; j'ose tout ce qui appartient  un
homme: celui qui ose davantage n'en est pas un.

LADY MACBETH.

 quelle bte apparteniez-vous donc lorsque vous vous tes ouvert 
moi de cette entreprise? Quand vous avez os la former, c'est alors
que vous tiez un homme; et en osant devenir plus grand que vous
n'tiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion ni le lieu ne
vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire natre
l'une et l'autre: elles se sont faites d'elles-mmes; et vous, par
l'-propos qu'elles vous offrent, vous voil dfait! J'ai allait, et
je sais combien il est doux d'aimer le petit enfant qui suce mon lait:
eh bien, au moment o il me souriait, j'aurais arrach ma mamelle de
ses molles mchoires, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je
l'avais jur comme vous avez jur ceci.

MACBETH.

Si nous allions manquer notre coup?

LADY MACBETH.

Nous, manquer notre coup! Songez seulement  cheviller votre courage
en quelque lieu d'o il ne bouge plus, et nous ne manquerons pas notre
coup. Lorsque Duncan sera endormi (et le fatigant voyage qu'il a fait
aujourd'hui va l'entraner dans un sommeil profond), j'aurai soin,
moi,  force de vin et de sants, de dcomposer si bien ses deux
chambellans, que leur mmoire, cette gardienne des ides, ne sera plus
qu'une fume, et le rservoir de leur raison un alambic. Lorsqu'un
sommeil brutal accablera comme la mort leurs corps saturs de boisson,
que ne pouvons-nous pas excuter, vous et moi, sur Duncan laiss sans
dfense? Que ne pouvons-nous pas imputer  ses officiers pleins de
vin, qui porteront pour nous le crime de ce grand meurtre?

MACBETH.

Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton me inflexible ne
peut convenir qu' des hommes.--En effet, ne pourra-t-on pas croire,
lorsque nous aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces deux
gardiens de sa chambre, et frapp avec leurs poignards, que ce sont
eux qui ont fait le coup?

LADY MACBETH.

Et qui osera le voir autrement, lorsque nous ferons tout retentir de
nos douleurs et des cris que nous donnerons  sa mort?

MACBETH.

Me voil dcid; et tous les agents de l'action sont tendus en moi 
cette terrible excution. Sortons et amusons-les par les plus beaux
dehors: la trahison du visage doit cacher les secrets du coeur d'un
tratre.

  (Ils sortent.)

MACBETH et son serviteur.

Va, dis  ta matresse de sonner un coup de cloche quand ma boisson
sera prte. Va te mettre au lit. (_Le domestique sort._)--Est-ce un
poignard que je vois l devant moi, la poigne tourne vers ma main?
Viens, que je te saisisse.--Je ne te tiens pas, et cependant je te
vois toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible au toucher comme 
la vue? ou n'es-tu qu'un poignard n de ma pense, le produit
mensonger d'une tte fatigue du battement de mes artres? Pourtant je
te vois, et sous une forme aussi palpable que celui que je tire en ce
moment. Tu me marques le chemin que j'allais suivre, et l'instrument
dont j'allais me servir.--Ou mes yeux sont de mes sens les seuls
abuss, ou bien ils valent seuls tous les autres.--Je te vois
toujours, et sur ta lame, sur ta poigne, je vois des gouttes de sang
qui n'y taient pas tout  l'heure.--Il n'y a l rien de rel. C'est
mon projet sanguinaire qui prend cette forme  mes yeux.--Maintenant
sur la moiti du monde la nature semble morte, et des songes funestes
abusent le sommeil envelopp de rideaux. Maintenant les sorcires
clbrent leurs sacrifices  la ple Hcate. Voici l'heure o le
meurtre dcharn, averti par sa sentinelle, le loup dont les
hurlements lui servent de mot du guet, drobant, comme Tarquin le
ravisseur, ses pas allongs, s'avance semblable  un spectre vers
l'excution de ses desseins.-- toi, terre solide et ferme, garde-toi
d'entendre mes pas, quelque chemin qu'ils prennent, de peur que tes
pierres n'aillent se dire entre elles o je suis, et ravir  ce moment
l'horrible occasion qui lui convient si bien.--Tandis que je menace,
il vit.--Les paroles portent un souffle trop froid sur la chaleur de
l'action. (_La cloche sonne._)--J'y vais. C'en est fait, la cloche me
sollicite. Ne l'entends pas, Duncan; c'est la cloche mortuaire qui
t'appelle au ciel ou aux enfers.

  (Il sort.)


SCNE II

  Au mme lieu.

  LADY MACBETH entre

LADY MACBETH.

Ce qui les a enivrs m'a enhardie, ce qui les a teints m'a remplie de
flamme.--coutons; silence! C'est le cri du hibou, fatal sonneur qui
donne le plus funeste bonsoir.--Il est  son ouvrage; les portes sont
ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent en ronflant du
devoir de leur office. J'ai compos leur boisson du soir de telle
sorte que la Nature et la Mort dbattent entre elles s'ils vivent ou
meurent.

MACBETH, derrire le thtre.

Qui est l? quoi? hol!

LADY MACBETH.

Hlas! je tremble qu'ils ne se soient veills et que la chose ne soit
pas faite. Nous sommes perdus si la tentative n'est pas suivie de
l'action. coutons.--J'avais apprt leurs poignards, il ne pouvait
manquer de les voir.--S'il n'et pas ressembl  mon pre endormi, je
m'en serais charge.--Mon mari!

MACBETH.

J'ai frapp le coup.--N'as-tu pas entendu un bruit?

LADY MACBETH.

J'ai entendu crier la chouette et chanter le grillon.--N'avez-vous pas
parl?

MACBETH.

Quand?

LADY MACBETH.

Tout  l'heure.

MACBETH.

Comme je descendais?

LADY MACBETH.

Oui.

MACBETH.

coute.--Qui couche dans la seconde chambre?

LADY MACBETH.

Donalbain.

MACBETH regardant ses mains.

C'est l une triste vue!

LADY MACBETH.

Quelle folie d'appeler cela une triste vue!

MACBETH.

L'un des deux a ri dans son sommeil, et l'autre a cri _au meurtre_!
Ils se sont veills l'un et l'autre: je me suis arrt les coutant;
mais ils ont fait leurs prires et se sont remis  dormir.

LADY MACBETH.

Ils sont deux logs dans la mme chambre.

MACBETH.

L'un s'est cri: _Dieu nous assiste_! et l'autre: _amen_, comme s'ils
m'avaient vu, avec ces mains de bourreau, coutant ce qu'ils disaient;
et je n'ai pu rpondre _amen_ lorsqu'ils disaient _Dieu nous assiste_!

LADY MACBETH.

N'allez pas creuser cette ide.

MACBETH.

Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer _amen_? Je n'avais jamais eu autant
de besoin d'une bndiction, et _amen_ s'est arrt dans mon gosier.

LADY MACBETH.

Il ne faut pas se travailler ainsi l'esprit sur ces sortes d'actions;
on en deviendrait fou.

MACBETH.

Il m'a sembl entendre une voix crier: Plus de sommeil! Macbeth tue
le sommeil, l'innocent sommeil, le sommeil qui remet en ordre
l'cheveau confus de nos soucis; le sommeil, mort tranquille de la
vie de chaque jour, bain accord  l'pre travail, baume de l'me
malade, loi tutlaire de la nature, l'aliment principal du tutlaire
festin de la vie.

LADY MACBETH.

Que voulez-vous dire?

MACBETH.

Elle criait toujours dans toute la maison: Plus de sommeil! Glamis a
tu le sommeil; ainsi Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira
plus!

LADY MACBETH.

Qui criait donc ainsi?--Quoi! digne thane, vous laissez votre noble
courage se relcher jusqu' ces rveries d'un cerveau malade? Allez,
prenez de l'eau, et lavez votre main de cette tache qui tmoigne
contre vous.--Pourquoi avez-vous apport ici ces poignards? Il faut
qu'ils restent de l'autre ct. Allez, reportez-les, et teignez de
sang les deux serviteurs endormis.

MACBETH.

Je n'y rentrerai pas; je suis effray en songeant a ce que j'ai fait.
Le regarder de nouveau! non, je n'ose.

LADY MACBETH.

Que vous tes faible dans vos rsolutions!--Donnez-moi ces poignards.
Ceux qui dorment, ceux qui sont morts, ressemblent  des figures
peintes: il n'y a que l'oeil de l'enfance qui s'effraye  la vue d'un
diable en peinture. S'il a coul du sang autour de lui, j'en rougirai
la face des deux serviteurs, car il faut que le crime leur soit
attribu.

  (Elle sort.)

  (On frappe derrire le thtre.)

MACBETH.

Pourquoi frappe-t-on ainsi?--Que suis-je donc devenu, que le moindre
bruit m'pouvante?--Quelles mains j'ai l! Elles me font sortir les
yeux de la tte.--Prtendre que tout l'ocan du grand Neptune puisse
laver ce sang et nettoyer ma main! Non, en vrit, ma main
ensanglanterait plutt l'immensit des mers, et ferait de leur teinte
verdtre un seule teinte rouge.

  (Rentre lady Macbeth.)

LADY MACBETH.

Mes mains sont de la couleur des vtres; mais j'ai honte d'avoir
conserv mon coeur si blanc.--J'entends frapper  la porte du
sud.--Retirons-nous dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver de
cette action; voyez donc combien cela est ais. Votre courage vous a
abandonn en chemin. (_On frappe._)--coutez: on frappe encore plus
fort. Prenez votre robe de nuit, de crainte que nous n'ayons occasion
de paratre et de laisser voir que nous tions veills. Ne restez
donc pas ainsi misrablement perdu dans vos rflexions.

MACBETH.

Il me faut rester maintenant avec la connaissance de ce que j'ai
fait!--Mieux vaudrait n'avoir plus la connaissance de moi-mme. (_On
frappe._)--veille Duncan  force de frapper.--Plt au ciel vraiment
que tu le pusses!

  (Ils sortent.)


VIII

La nuit a t bien trange, dit le portier du chteau d'Inverness.

LENOX.

La nuit a t bien trange! Dans le lieu o nous couchions, les
chemines ont t abattues par le vent: l'on a, dit-on, entendu dans
les airs les lamentations, d'horribles cris de mort, et des voix
prdisant avec des accents terribles d'affreux bouleversements, des
vnements confus, nouvellement clos du sein de ces temps dsastreux.
L'oiseau des tnbres a pouss toute la nuit des cris aigus;
quelques-uns prtendent que la terre, saisie de fivre, a trembl.

MACBETH.

'a t une cruelle nuit!

LENOX.

Ma mmoire n'est pas assez ancienne pour m'en rappeler aucune qu'on
puisse comparer  celle-l.

MACDUFF entre en s'criant:

 horreur! horreur! horreur! il n'y a ni coeur ni langue qui puisse te
concevoir ou t'exprimer.

MACBETH ET LENOX.

Qu'est-ce que c'est?

MACDUFF.

L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. Le meurtre le plus
sacrilge a ouvert par force le temple sacr du Seigneur, et a drob
la vie qui en animait la structure.

MACBETH.

Que dites-vous? la vie?

MACDUFF.

Meurtre! trahison! veillez-vous! Malcolm, Banquo, veillez-vous!
secouez ce tranquille sommeil qui n'est que l'image de la mort; venez
voir la mort elle-mme!  Banquo! Banquo, votre matre est assassin!
Emportez lady Macbeth.

Malcolm et Macbeth se rfugient en Angleterre. Ils s'vadent.


IX

Le troisime acte commence. Un crime en commande un autre; Banquo doit
prir pour que le forfait de lady Macbeth soit utile.

MACBETH.

Je vous souhaite des chevaux lgers et srs. Allez donc vous confier 
leur dos. Adieu! (_Banquo sort._) (_Aux courtisans._) Que chacun
dispose  son gr de son temps jusqu' sept heures du soir. Pour
trouver nous-mme plus de plaisir au retour de la socit, nous
resterons seul jusqu'au souper: d'ici l, que Dieu soit avec
vous!--(_Sortent lady Macbeth, les seigneurs_, _les dames_, etc.)
Hol, un mot: ces hommes attendent-ils nos ordres?

UN DOMESTIQUE.

Oui, mon seigneur, ils sont  la porte du palais.

MACBETH.

Amenez-les devant nous.--tre o je suis n'est rien si l'on n'y est
en sret.--Nos craintes se sont profondment fixes sur Banquo, et
dans ce naturel empreint de souverainet domine ce qu'il y a de plus 
craindre. Ce qu'il sait oser va bien loin, et  cette disposition
intrpide il joint une sagesse qui enseigne  sa valeur la route la
plus sre. Je ne vois que lui dont l'existence m'inspire de la
crainte: il intimide mon gnie, comme Csar, dit-on, celui de
Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs lorsqu'elles
m'imposrent le nom de roi; il leur commanda de lui parler; et alors,
d'une bouche prophtique, elles le proclamrent pre d'une race de
rois.--Elles n'ont plac sur ma tte qu'une couronne sans fruit et ne
m'ont donn  saisir qu'un sceptre strile que m'arrachera une main
trangre, sans qu'aucun fils sorti de moi me succde. S'il en est
ainsi, c'est pour la race de Banquo que j'ai souill mon me; c'est
pour ses enfants que j'ai assassin cet excellent Duncan; pour eux
seuls j'ai ml d'odieux souvenirs la coupe de mon repos, et j'aurai
livr  l'ennemi du genre humain mon ternel trsor pour les faire
rois! Les enfants de Banquo rois! Plutt qu'il en soit ainsi, je
t'attends dans l'arne, Destin; viens m'y combattre  outrance.--Qui
va l? (_Rentre le domestique avec deux assassins._) Retourne  la
porte, et restes-y jusqu' ce que nous t'appelions. (_Le domestique
sort._)--N'est-ce pas hier que nous avons eu ensemble un entretien?

PREMIER ASSASSIN.

C'tait hier, avec la permission de votre grandeur.

MACBETH.

Eh bien, avez-vous rflchi sur ce que je vous ai dit? Soyez srs que
c'est lui qui autrefois vous a tenus dans l'abaissement, ce que vous
m'avez attribu,  moi qui en tais innocent. Je vous en ai convaincus
dans notre dernire entrevue; je vous ai fait voir jusqu' l'vidence
comment vous aviez t amuss, traverss, quels avaient t les
instruments, qui les avait employs, et tant d'autres choses qui,
n'eussiez-vous que la moiti d'une me et une intelligence altre,
vous diraient: Voil ce qu'a fait Banquo.

PREMIER ASSASSIN.

Vous nous l'avez fait connatre.

MACBETH.

Compltement: allons plus loin, c'est l'objet de notre seconde
entrevue.--Sentez-vous en vous-mmes la vertu de patience tellement
dominante que vous laissiez passer toutes ces choses? tes-vous si
pntrs de l'vangile que vous puissiez prier pour cet homme et ses
enfants, lui dont la main vous a courbs vers la tombe et rduits pour
toujours  la misre?

PREMIER ASSASSIN.

Nous sommes des hommes, mon seigneur.

MACBETH.

Oui, je sais que dans le catalogue on vous compte pour des hommes, de
mme que les chiens de chasse, les bassets, les mtis, les pagneuls,
barbets, loups, demi-loups y sont tous appels du nom de chien.
Ensuite, parmi ceux qui en valent la peine, on distingue l'agile, le
tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, chacun selon la
qualit qu'a renferme en lui la bienfaisante nature, et il en reoit
un titre particulier ajout au nom commun sous lequel on les a tous
inscrits. Il en est de mme des hommes. Si vous mritez de tenir
quelque rang parmi les hommes, et de n'tre pas rejets dans la
dernire classe, dites-le-moi, et alors je verserai dans votre sein ce
projet dont l'excution vous dlivre de votre ennemi, vous fixe dans
notre coeur et notre affection; car nous ne pouvons avoir, tant qu'il
vivra, qu'une sant languissante que sa mort rendra parfaite.

SECOND ASSASSIN.

Je suis un homme, mon seigneur, tellement indign par les indignes
traitements du monde, ses outrageants rebuts, que pour me venger du
monde toute action me sera indiffrente.

PREMIER ASSASSIN.

Et moi un homme si las de malheurs, si ballott de la fortune, que je
mettrais ma vie sur le premier hasard qui me promettrait de
l'amliorer ou de m'en dlivrer.

MACBETH.

Vous savez tous deux que Banquo tait votre ennemi?

SECOND ASSASSIN.

Nous en sommes persuads, mon seigneur.

MACBETH.

Il est aussi le mien, et notre inimiti est si sanglante, que chaque
minute de son existence me frappe dans ce qui tient de plus prs  la
vie. Je pourrais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le
balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma volont; mais
je ne dois pas le faire,  cause de quelques-uns de mes amis qui sont
aussi les siens, dont je ne dois pas ngliger l'affection, et avec qui
il me faudra dplorer la chute de l'homme que j'aurai renvers
moi-mme. Voil ce qui me rend votre assistance prcieuse: elle me
donne les moyens de cacher cette action  l'oeil du public, comme je
le dsire par un grand nombre de puissants motifs.

SECOND ASSASSIN.

Nous excuterons, mon seigneur, ce que vous nous commanderez.

PREMIER ASSASSIN.

Oui, quand notre vie.....

MACBETH.

Votre courage perce dans votre maintien. Dans une heure au plus, je
vous indiquerai le lieu o vous devez vous poster. Ayez le plus grand
soin d'pier et de choisir le moment convenable, car il faut que cela
soit fait ce soir, et  quelque distance du palais, et ne perdez pas
de vue que j'en veux paratre entirement innocent, et afin qu'il ne
reste dans l'ouvrage ni accrocs ni dfauts, qu'avec Banquo son fils
Fleance qui l'accompagne, et dont l'absence n'est pas moins importante
pour moi que celle de son pre, subisse les destines de cette heure
de tnbres. Consultez-vous ensemble, et prenez votre rsolution. Je
vous rejoins dans un moment.

LES ASSASSINS.

Elle est prise, seigneur.

MACBETH.

Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez pas de notre palais.
(_Les assassins sortent._) C'est une chose arrte.--Banquo, si c'est
vers les cieux que ton me doit prendre son vol, elle les verra ce
soir.

  (Il sort.)


SCNE II

  Un autre appartement dans le palais.

  Entrent LADY MACBETH et UN DOMESTIQUE.

LADY MACBETH.

Banquo est-il sorti du palais?

LE DOMESTIQUE.

Oui, madame; mais il revient ce soir.

LADY MACBETH.

Avertissez le roi que je voudrais, si cela est possible, lui dire
quelques mots.

LE DOMESTIQUE.

J'y vais, madame.

  (Il sort.)

LADY MACBETH.

On n'a rien gagn, et tout dpens, quand on a obtenu son dsir sans
en tre plus heureux: il vaut mieux tre celui que nous dtruisons,
que de vivre par sa destruction dans des joies toujours inquites.
(_Macbeth entre._)--Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi vous enfermer
dans la solitude, ne cherchant pour compagnie que les images les plus
funestes, toujours appliqu  des penses qui, en vrit, devraient
tre mortes avec celui dont elles vous occupent? Les choses sans
remde devraient tre sans importance: ce qui est fait est fait.

MACBETH.

Nous avons tranch le serpent, mais nous ne l'avons pas tu; il
runira ses tronons et redeviendra ce qu'il tait, tandis que notre
impuissante malice sera expose aux dents dont il aura retrouv la
force. Mais que la structure de l'univers se dcompose, que les deux
mondes prissent avant que nous consentions ainsi  prendre notre
repos dans la crainte,  passer le temps du sommeil dans l'affliction
de ces terribles songes qui viennent nous bouleverser toutes les
nuits! Il vaudrait mieux tre avec le mort que, pour arriver o nous
sommes, nous avons envoy reposer en paix, que de demeurer ainsi,
l'me sur la roue, dans une angoisse sans relche.--Duncan est dans
son tombeau: sorti des redoublements de la fivre de la vie, il dort
bien; la trahison est  bout avec lui: ni le fer, ni le poison, ni les
conspirations domestiques, ni les armes ennemies, rien ne peut plus
l'atteindre.

LADY MACBETH.

Venez, mon cher poux, que le calme reparaisse dans vos regards
troubls: soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.

MACBETH.

Je le serai, mon amour; et soyez de mme aussi, je vous y exhorte: que
votre continuelle attention s'occupe de Banquo; indiquez sa
prminence par vos regards et vos paroles.--Nous ne serons jamais en
sret tant qu'il nous faudra sans cesse nous laver de notre grandeur
dans ce cours de flatteries, et faire de nos visages le masque qui
doit servir  dguiser nos coeurs.

LADY MACBETH.

Ne pensez plus  cela.

MACBETH.

 chre pouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais que Banquo
et son fils Fleance respirent?

LADY MACBETH.

Mais la copie de nature qui leur a t remise n'est pas ternelle.

MACBETH.

Il y a mme de plus cette consolation qu'ils ne sont pas
inattaquables. Ainsi, tiens-toi joyeuse. Avant que la chauve-souris
ait cess son vol circulaire, avant qu'aux appels de la noire Hcate
l'escarbot cuirass ait sonn, par son murmure assoupissant, le
bourdon qui appelle les billements de la nuit, on aura consomm une
action importante et terrible.

LADY MACBETH.

Que doit-on faire?

MACBETH.

Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chre poule,
jusqu' ce que tu applaudisses  l'action.--Viens,  nuit, apportant
ton bandeau: couvre l'oeil sensible du jour compatissant, et de ta
main invisible et sanguinaire arrache et mets en pices le lien
puissant qui fixe la pleur sur mon front.--La lumire s'obscurcit, et
dj le corbeau dirige son vol vers la fort qu'il habite. Les
honntes habitus du jour commencent  languir et  s'assoupir, tandis
que les noirs agents de la nuit se lvent pour saisir leur proie.--Tu
es tonne de mes discours; mais sois tranquille: les choses que le
mal a commences se consolident par le mal. C'en est assez; je te
prie, viens avec moi.

  (Ils sortent.)


SCNE III

  Toujours  Fores.--Un parc ou une prairie donnant sur une des
  portes du palais.

  Entrent trois ASSASSINS.

PREMIER ASSASSIN.

Mais qui t'a dit de venir te joindre  nous?

TROISIME ASSASSIN.

Macbeth.

SECOND ASSASSIN.

Il ne doit pas nous donner de mfiance, puisque nous le voyons
parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous avons 
faire.

PREMIER ASSASSIN.

Reste donc avec nous.--Le couchant luit encore de quelques traits du
jour: c'est le moment o le voyageur attard pique avec ardeur pour
gagner l'auberge situe  la fin de sa journe; et celui que nous
attendons ici en approche de bien prs.

TROISIME ASSASSIN.

coutez; j'entends des chevaux.

BANQUO derrire le thtre.

Donnez-nous de la lumire, hol!

SECOND ASSASSIN.

C'est srement lui. Tous ceux qui sont sur la liste des personnes
attendues sont dj rendus  la cour.

PREMIER ASSASSIN.

On emmne ces chevaux.

TROISIME ASSASSIN.

 prs d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous en font autant,
d'aller d'ici au palais en se promenant.

  (Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec
  un flambeau.)

SECOND ASSASSIN.

Un flambeau! un flambeau!

TROISIME ASSASSIN.

C'est lui.

PREMIER ASSASSIN.

Tenons-nous prts.

BANQUO.

Il tombera de la pluie cette nuit.

PREMIER ASSASSIN.

Qu'elle tombe!

  (Il attaque Banquo.)

BANQUO.

 trahison!--Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras me
venger.-- sclrat!

  (Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)

TROISIME ASSASSIN.

Qui a donc teint le flambeau?

PREMIER ASSASSIN.

N'tait-ce pas le parti le plus sr?

TROISIME ASSASSIN.

Il n'y en a qu'un de tomb: le fils s'est sauv.

SECOND ASSASSIN.

Nous avons manqu la plus belle moiti de notre coup.

PREMIER ASSASSIN.

Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.

  (Ils sortent.)


SCNE IV

  Un appartement d'apparat dans le palais.--Le banquet est prpar.

  Entrent MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX et
  autres SEIGNEURS; suite.

MACBETH.

Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis le
premier jusqu'au dernier, je vous souhaite  tous une sincre
bienvenue.

LES SEIGNEURS.

Nous rendons grces  votre majest.

MACBETH.

Pour nous, comme un hte modeste, nous nous mlerons parmi les
convives. Notre htesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment
favorable nous lui demanderons sa bienvenue.

  (Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un sige au
  milieu pour Macbeth.)

LADY MACBETH.

Acquittez-m'en, seigneur, envers tous nos amis; car mon coeur leur dit
qu'ils sont tous les bienvenus.

  (Entre le premier assassin; il se tient  la porte.)

MACBETH.

Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur coeur.--Le
nombre des convives est gal des deux cts. Je m'assirai ici au
milieu.--Que la joie s'panouisse. Tout  l'heure nous boirons une
rasade  la ronde. (_ l'assassin._) Il y a du sang sur ton visage.

L'ASSASSIN.

C'est donc du sang de Banquo.

MACBETH.

J'aurai plus de plaisir  te voir hors de cette salle que lui dedans.
Est-il expdi?

L'ASSASSIN.

Seigneur, il a la gorge coupe; c'est moi qui lui ai rendu ce service.

MACBETH.

Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; mais il a son mrite
aussi celui qui en a fait autant  Fleance. Si c'tait toi, tu
n'aurais pas ton pareil.

L'ASSASSIN.

Mon royal seigneur, Fleance a chapp.

MACBETH.

Voil mon accs qui me reprend. Sans cela tout tait parfait: j'tais
entier comme le marbre, tabli comme le roc, au large et libre de me
rpandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis
comprim, resserr et emprisonn.


X

Entrent les assassins de Banquo. Pendant que Macbeth traite ses amis
dans la salle du festin, il apprend que Fleance son fils a chapp 
l'assassinat. Son remords le reprend sous la forme de l'inquitude.
Lady Macbeth s'en aperoit et rvle aux convives une prtendue
maladie de son mari; lui-mme l'avoue pour s'excuser, puis il retombe
dans ses transes nerveuses. Lady Macbeth le rassure et tche de donner
le change  ses convives.

Quelles balivernes! C'est une vision cre par votre peur, comme ce
poignard dans l'air qui, m'avez-vous dit, guidait vos pas vers Duncan.
Oh! ces tressaillements, ces soubresauts, symptmes qui ne devraient
accompagner qu'une crainte fonde, feraient  merveille dans le rcit
d'une histoire qu'une femme raconte au coin du feu, d'aprs l'autorit
de sa grand'mre.--C'est une vraie honte! Pourquoi faire cette figure?
Tout est fini, et vous tes l  regarder une chaise!

MACBETH.

Je te prie, regarde de ce ct; vois l, vois. Que me dites-vous? vous
demandez de quoi je m'inquite?--Puisque tu peux remuer la tte, tu
peux aussi parler. Si les cimetires et les tombeaux doivent nous
renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc
semblables au gsier des milans?

  (L'ombre disparat.)

LADY MACBETH.

Quoi! la folie s'est-elle empare de tous vos sens?

MACBETH.

Comme je suis ici, je l'ai vu.

LADY MACBETH.

Fi! quelle honte!

MACBETH.

Ce n'est pas la premire fois qu'on a rpandu le sang. Dans les
anciens temps, avant que des lois humaines eussent purg de crimes les
socits adoucies, oui vraiment, et mme depuis, il s'est commis des
meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le rcit; et
l'on a vu des temps o, lorsqu'un homme avait la cervelle enleve, il
mourait, et tout finissait l. Mais aujourd'hui ils se relvent avec
vingt blessures sur le crne, et viennent nous chasser de nos siges:
cela est plus trange que ne le peut tre un pareil meurtre.

LADY MACBETH.

Mon digne seigneur, vos nobles amis vous attendent.

MACBETH.

Ah! j'oubliais... Ne prenez pas garde  moi, mes dignes amis. J'ai une
trange infirmit qui n'est rien pour ceux qui me connaissent. Allons,
amiti et sant  tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin;
remplissez jusqu'au bord. Je bois aux plaisirs de toute la table, et 
notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. Que je voudrais qu'il y
ft! (_L'ombre sort de terre._) Nous buvons avec empressement  vous
tous,  lui. Tout  tous!

LES SEIGNEURS.

Nous vous prsentons nos hommages et faisons raison.

MACBETH.

Loin de moi! te-toi de mes yeux! que la terre te cache! Tes os sont
desschs, ton sang est glac; rien ne se reflte dans ces yeux que tu
ouvres ainsi.

LADY MACBETH.

Ne voyez l dedans, mes bons seigneurs, qu'une chose qui lui est
ordinaire, rien de plus: seulement elle gte tout le plaisir de ce
moment.

MACBETH.

Tout ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens sous la forme de l'ours
froce de la Russie, du rhinocros arm, ou du tigre d'Hyrcanie, sous
quelque forme que tu choisisses, except celle-ci, et la fermet de
mes nerfs ne sera pas un instant branle; ou bien reviens  la vie,
dfie-moi au dsert avec ton pe: si alors je demeure tremblant,
dclare-moi une petite fille au maillot.--Loin d'ici, fantme
horrible, insultant mensonge! loin d'ici! (_L'ombre disparat._)  la
bonne heure.--Ds qu'il disparat, je redeviens un homme. De grce,
restez  vos places.

LADY MACBETH.

Vous avez fait fuir la gaiet, dtruit tout le plaisir de cette
runion par un dsordre qui a excit le plus grand tonnement.

MACBETH.

De telles choses peuvent-elles arriver et nous surprendre, sans
exciter en nous plus d'tonnement que ne le ferait un nuage
d't?--Vous me mettez de nouveau hors de moi-mme, lorsque je songe
maintenant que vous pouvez contempler de pareils objets et conserver
le mme incarnat sur vos joues, tandis que les miennes sont blanches
de frayeur.

ROSSE.

Quels objets, seigneur?

LADY MACBETH.

Je vous prie, ne lui parlez pas; son mal ne fait qu'empirer: les
questions le mettent en fureur. Je vous souhaite le bonsoir  tous 
la fois. Ne vous arrtez pas  conserver l'ordre des rangs; sortez
tous ensemble.

LENOX.

Nous souhaitons  votre majest une meilleure nuit et une meilleure
sant.

LADY MACBETH.

Bonne et heureuse nuit  tous.

  (Sortent les Seigneurs et leur suite.)

MACBETH.

Il y aura du sang: ils disent que le sang veut du sang. On a vu les
pierres se mouvoir et les arbres parler. Par le moyen des devins, par
l'intelligence que nous avons de certains rapports, les pies, les
hiboux, les corbeaux ont souvent mis en lumire l'homme de sang le
mieux cach.--Quelle heure est-il de la nuit?

LADY MACBETH.

 ne savoir qui l'emporte d'elle ou du matin.

MACBETH.

Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se rendre en personne  nos
ordres souverains?

LADY MACBETH.

Avez-vous envoy vers lui, mon seigneur?

MACBETH.

Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai. Il n'y a pas un d'eux
dans la maison de qui je ne tienne un homme  mes gages. J'irai
trouver demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: il faudra
qu'elles parlent encore; car  prsent je me prcipiterai par les
pires moyens dans la connaissance de ce qu'il y a de pire; je ferai
cder  mon avantage tous les autres motifs. Me voil avanc si loin
dans le sang, que si je m'arrtais  prsent, retourner en arrire
serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai dans la tte
d'tranges choses qui passeront dans mes mains, des choses qu'il faut
excuter avant d'avoir le temps de les examiner.

LADY MACBETH.

Vous avez besoin de ce qui ranime toutes les cratures, du sommeil.

MACBETH.

Oui, allons dormir. L'trange erreur o je me suis laiss entraner
est l'effet d'une crainte novice et qu'il faut mener un peu rudement.
Nous sommes jeunes dans l'action.


XI

Ces soeurs du Destin causent entre elles en faisant leurs
enchantements. Ceci est videmment pour la populace et n'ajoute rien 
l'horreur de la tragdie. Macbeth les interroge:

Je vous conjure par l'art que vous professez, rpondez-moi, dussent
les vents par vous dchans livrer l'assaut aux glises! dussent les
vagues cheveles bouleverser et engloutir les navires! dt le bl
charg d'pis coucher abattu sur la terre! les arbres tre renverss!
dussent les chteaux s'crouler sur la tte de leurs gardiens! dt le
fate des palais et des pyramides s'incliner vers leurs fondements!
dt le trsor des germes de la nature rouler confondu jusqu' rendre
la destruction lasse d'elle-mme! rpondez  mes questions.

PREMIRE SORCIRE.

Parle.

DEUXIME SORCIRE.

Demande.

TROISIME SORCIRE.

Nous rpondrons.

PREMIRE SORCIRE.

Dis, aimes-tu mieux recevoir la rponse de notre bouche ou de celle de
nos matres?

MACBETH.

Appelez-les, que je les voie.

PREMIRE SORCIRE.

Versons du sang d'une truie qui ait dvor ses neuf marcassins, et de
la graisse exprime du gibet d'un meurtrier; et jetons-les dans la
flamme.

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.

Viens, haut ou bas; montre-toi, et fais ton devoir comme il convient.

  (Tonnerre.--On voit s'lever le fantme d'une tte arme d'un casque.)

MACBETH.

Dis-moi, puissance inconnue...

PREMIRE SORCIRE.

Il connat ta pense; coute ses paroles, mais ne dis rien.

LE FANTME.

Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi de Macduff; garde-toi du thane
de Fife.--Laissez-moi partir.--C'est assez.

  (Le fantme s'enfonce sous la terre.)

MACBETH.

Qui que tu sois, je te rends grce de ton bon avis. Tu as touch la
corde de ma crainte. Mais un mot encore.

PREMIRE SORCIRE.

Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un autre plus puissant
que le premier.

  (Tonnerre.--On voit s'lever le fantme d'un enfant ensanglant.)

LE FANTME.

Macbeth! Macbeth! Macbeth!

MACBETH.

Je t'couterais de trois oreilles si je les avais.

LE FANTME.

Sois sanguinaire, intrpide et dcid. Ris-toi jusqu' l'insulte du
pouvoir de l'homme. Nul homme n d'une femme ne peut nuire  Macbeth.

  (Le fantme s'enfonce sous la terre.)

MACBETH.

Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te redouter? Cependant je veux
rendre ma tranquillit doublement tranquille, et prendre mes srets
avec le destin. Il faut que tu meures, afin que je puisse dire  la
peur au ple courage qu'elle en a menti, et dormir en paix en dpit du
tonnerre. (_Tonnerre.--On voit s'lever le fantme d'un enfant
couronn, ayant un arbre dans sa main._) Quel est celui qui s'lve
semblable au fils d'un roi, et qui porte sur le front d'un petit
enfant la couronne ferme d'un prince souverain?

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.

coute, mais ne parle pas.

LE FANTME.

Sois de la nature du lion, orgueilleux comme lui: ne t'embarrasse pas
de ceux qui s'irritent, s'emportent et conspirent contre toi. Jamais
Macbeth ne sera vaincu, jusqu' ce que la grande fort de Birnam
marche contre lui vers la haute colline de Dunsinane.

  (Le fantme rentre dans la terre.)

MACBETH.

Cela n'arrivera jamais. Qui peut faire mouvoir la fort, commander 
l'arbre de mettre en mouvement sa racine attache  la terre?  douces
prdictions!  bonheur! Rbellion, ne lve point la tte jusqu' ce
que je voie se lever la fort de Birnam; et Macbeth, au fate de la
grandeur vivra tout le bail de la nature, et son dernier soupir sera
le tribut pay  la vieillesse et  la loi de mort.--Cependant mon
coeur palpite encore du dsir de savoir une chose: dites-moi (si votre
art va jusqu' me l'apprendre), la race de Banquo rgnera-t-elle un
jour dans ce royaume?

TOUTES LES SORCIRES ENSEMBLE.

Ne cherche point  en savoir davantage.

MACBETH.

Je veux tre satisfait. Si vous me le refusez, qu'une maldiction
ternelle tombe sur vous!--Faites-moi connatre ce qui en
est.--Pourquoi cette chaudire qui se renverse? Quel est ce bruit?

  (Hautbois.)

PREMIRE SORCIRE.

Paraissez.

DEUXIME SORCIRE.

Paraissez.

TROISIME SORCIRE.

Paraissez.

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.

Paraissez  ses yeux et affligez son coeur.--Venez comme des ombres,
et loignez-vous de mme.

  (Huit rois paraissent marchant  la file l'un de l'autre, le dernier
  tenant un miroir dans sa main. Banquo les suit.)

MACBETH.

Tu ressembles trop  l'ombre de Banquo;  bas! ta couronne brle mes
yeux dans leur orbite.--Et toi, dont le front est galement ceint d'un
cercle d'or, tes cheveux sont pareils  ceux du premier.--Un troisime
ressemble  celui qui le prcde. Sorcires impures, pourquoi me
montrez-vous ces objets?--Un quatrime! Fuyez, mes yeux.--Quoi! cette
ligne se prolongera-t-elle jusqu' ce que le monde se brise au dernier
jour?--Encore un autre!--Un septime! Je n'en veux pas voir
davantage.--Et cependant en voil un huitime qui parat, portant un
miroir o j'en dcouvre une foule d'autres: j'en vois quelques-uns qui
portent deux globes et un triple sceptre. Effroyable vue! Oui, je le
reconnais  prsent; rien n'est plus certain, car voil Banquo, tout
souill du sang de ses plaies, qui me sourit et me les montre comme
siens.--Quoi! serait-il donc vrai?

PREMIRE SORCIRE.

Oui, seigneur, de toute vrit.--Mais pourquoi Macbeth reste-t-il
ainsi saisi de stupeur? Venez, mes soeurs, gayons ses esprits, et
faisons-lui connatre nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air
pour en faire sortir des sons, tandis que vous excuterez votre
antique ronde; il faut que ce grand roi puisse, dans sa bont,
reconnatre que nous l'avons reu avec les hommages qui lui sont dus.

  (Musique.--Les sorcires dansent et disparaissent.)

MACBETH.

O sont-elles? parties!--Que cette heure funeste soit maudite dans le
calendrier!--Venez, vous qui tes l dehors.

  (Entre Lenox.)

LENOX.

Que dsire votre grce?

MACBETH.

Avez-vous vu les soeurs du Destin?

LENOX.

Non, mon seigneur.

MACBETH.

N'ont-elles pas pass prs de vous?

LENOX.

Non, en vrit, mon seigneur.

MACBETH.

Infect soit l'air qu'elles traverseront, et damnation sur tous ceux
qui croiront en elles!--J'ai entendu galoper des chevaux: qui donc
est arriv?

LENOX.

Deux ou trois personnes, seigneur, apportent la nouvelle que Macduff
s'est sauv en Angleterre.

MACBETH.

Il s'est sauv en Angleterre?

LENOX.

Oui, mon bon seigneur.

MACBETH.

 temps! tu devances mes oeuvres redoutes. Le projet trop lent laisse
tout chapper si l'action ne marche pas avec lui. Dsormais, les
premiers mouvements de mon coeur seront aussi les premiers mouvements
de ma main; ds  prsent, pour couronner mes penses par les actes,
il faut, par une excution aussi prompte que ma volont, surprendre le
chteau de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'pe sa
femme, ses petits enfants, et tout ce qui a le malheur d'tre de sa
race. Il n'est pas question de se vanter comme un insens; je vais
accomplir cette entreprise avant que le projet se refroidisse. Mais,
plus de visions!.... (_ Lenox._) O sont ces gentilshommes? Viens,
conduis-moi vers eux.

  (Ils sortent.)


XII

Remarquez comme l'ambition devient frnsie et comme le fourbe devient
sclrat  mesure qu'il boit plus de sang.

Maintenant il a ordonn  ses sedes d'aller tuer Macduff et ses
enfants pour se dlivrer d'un comptiteur au trne.

On les voit  l'oeuvre au chteau de Macduff.

Pourquoi mon mari est-il parti? dit lady Macduff  sa cousine; le
pauvre Roitelet, le moindre des oiseaux, dispute donc son nid, ses
petits au hibou.--Mon enfant, dit la mre  son enfant comme par
pressentiment, votre pre est mort, comment vivrez-vous? L'enfant
rpond par les vers de Racine: Comme vivent les oiseaux, ma mre.
Pauvre petit oiseau, rpond la mre, ainsi tu ne craindras pas le
filet, la glu, le pige, le trbuchet?--Pourquoi les craindrais-je?
rpond l'enfant; ils ne sont pas destins aux tout petits enfants.

Arrive un messager qui avertit lady Macduff qu'on la poursuit, ainsi
que ses petits enfants, pour les gorger. Les assassins entrent et
tuent son fils sous ses yeux.

Il m'a tu, ma mre!...


XIII

Macduff apprend presque aussitt la mort de ses enfants.

ROSSE.

Hlas! pauvre patrie! elle n'ose presque plus se reconnatre. On ne
peut l'appeler notre mre, mais notre tombeau, cette patrie o rien
que ce qui est priv d'intelligence n'a t vu sourire une seule fois;
o l'air est perc de soupirs, de gmissements, de cris douloureux
qu'on ne remarque plus; o la violence de la douleur est prise pour
une des prtentions de notre temps  la sensibilit; o la cloche
mortuaire sonne sans qu' peine on demande pour qui; o la vie des
hommes de bien s'vapore avant que soit sche la fleur qu'ils portent
sur leur chapeau, ou mme avant qu'elle commence  se fltrir.

MACDUFF.

 rcit trop cruel dans son exactitude, mais trop vrai!

MALCOLM.

Quel est le malheur le plus nouveau?

ROSSE.

Le malheur qui date d'une heure fait siffler celui qui le raconte:
chaque minute en enfante un nouveau.

MACDUFF.

Comment se porte ma femme?

ROSSE.

Mais, bien.

MACDUFF.

Et tous mes enfants?

ROSSE.

Bien aussi.

MACDUFF.

Et le tyran n'a pas attent  leur paix?

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

MACDUFF.

Et faut-il que je n'y sois pas! Ma femme tue aussi!

ROSSE.

Je vous l'ai dit.

MALCOLM.

Prenez courage: cherchons dans une grande vengeance des remdes
propres  gurir cette mortelle douleur.

MACDUFF.

Il n'a point d'enfants!--Tous mes jolis enfants, avez-vous dit? tous?
Oh! rejetons d'enfer! Tous! quoi! tous mes pauvres petits poulets et
leur mre, tous enlevs d'un seul horrible coup!

MALCOLM.

Luttez en homme contre le malheur.

MACDUFF.

Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le sente en homme; il faut
bien que je me rappelle qu'il a exist un jour dans le monde des tres
qui taient pour moi ce qu'il y a de plus prcieux. Quoi! le ciel l'a
vu et n'a pas pris leur dfense! Coupable Macduff! ils ont tous t
frapps pour toi. Misrable que je suis! ce n'est pas pour leurs
fautes, mais pour les miennes, que le meurtre a fondu sur eux. Que le
ciel maintenant leur donne la paix!

MALCOLM.

Que ce soit une pierre  aiguiser votre pe! que votre douleur se
change en colre, qu'elle n'affaiblisse pas votre coeur, qu'elle
l'enrage!


XIV

Il se sauve en Angleterre avec Malcolm, fils du roi Duncan.

Le cinquime acte les montre rentrant en cosse avec des forces
nombreuses. Macbeth se moque d'eux du haut de ses remparts
inexpugnables. Sa femme lady Macbeth expire de remords et de terreur.
Un de ses courtisans entre et lui dit: Monseigneur la reine est morte.

MACBETH.

Elle aurait d mourir plus tard: il serait arriv un moment auquel
aurait convenu une semblable parole. Demain, demain, demain se glisse
ainsi  petits pas d'un jour sur un autre, jusqu' la dernire syllabe
du temps qui nous est crit; et tous nos hiers n'ont travaill, les
imbciles, qu' nous abrger le chemin de la mort poudreuse. Finis,
finis, court flambeau: la vie n'est qu'une ombre ambulante; elle
ressemble  un comdien qui se pavane et s'agite sur le thtre tant
que dure son heure; aprs quoi il n'en est plus question; c'est un
conte racont par un niais avec beaucoup de bruit et de chaleur, et
qui ne signifie rien. (_Entre un messager._)--Tu viens pour faire
usage de ta langue: vite, ton histoire en peu de mots.


XV

Un autre courtisan lui annonce qu'on voit la fort de Dunsinane
s'avancer vers la fort de Birnam. Ce sont des soldats anglais qui ont
coup les rameaux des arbres et qui marchent couverts de leur
feuillage du ct du fort.

Macbeth reconnat la mort.  ce prsage, son dsespoir n'atteint pas
son nergie, il meurt en combattant avec intrpidit; on sent dans ses
dernires paroles, comme dans celles de Sal dans la Bible, l'pre
accent qui dfie le ciel.

Tel est Macbeth dans son ensemble.

Dans ses dtails, il est aussi complet et aussi pathtique.

C'est la plus magnifique analyse de l'ambition qui ait jamais t
trace par un gnie humain.

On voit comment le crime se prsente d'abord comme une tentation vague
et facile  carter.

Comment l'amour d'une femme vaine et perverse l'chauffe, l'embrase et
y participe du coeur et de la main, en le facilitant et en
l'accomplissant  demi elle-mme.

Comment, une fois accompli, on en veut enfin le prix, et comment pour
cueillir la paix et pour touffer le remords, il mne  tous les
crimes, puis  la mort.

La peinture de ce remords rendu visible par la tache indlbile de
sang sur la main de l'assassin, que toutes les vagues de l'Ocan ne
peuvent faire disparatre, est une image digne de Job.

La mort de lady Macbeth et la froce intrpidit de son poux en lutte
dsespre contre le destin, mais sans flchir, mme en succombant,
relvent tout, mme le crime; on dteste, mais on admire. C'est
l'horreur qui fait piti, c'est le chef-d'oeuvre du tragique. C'est
Macbeth, la plus belle des tragdies. Lisez, relisez, et ne fermez le
livre que pour vous en souvenir ternellement.


XVI

Comparez maintenant Molire  Shakespeare! Mais non, ne comparez rien,
jouissez de tout. Il n'y a rien de commun entre les deux talents, pas
plus qu'entre les deux peuples. Ce sont deux _saisons_ qui ne se
ressemblent pas et qu'il faut galement admirer. Molire, qui ne
ressemble  rien dans l'antiquit comique, rend en vers plaisants et
merveilleux les plus factieux dtails des caractres humains; il n'a
point d'gal, comme il n'eut point de modle. Le comique est son nom,
on ne l'effacera jamais.

Shakespeare plonge dans l'abme des fortes passions humaines avec
quelque sauvagerie sans doute, mais avec un lan, une profondeur, une
largeur qui n'ont de comparaison dans aucune langue. Ne comparons donc
pas ces deux grands esprits, l'un de l'abme, l'autre des rgions
tempres. Mais dclarons notre insuffisance en ne tentant pas de les
rapprocher: l'un est au-dessus du got, l'autre est au-dessus du
sublime. Ineffables tous deux!


XVII

Hugo, dans une oeuvre d'un style gyptien mais souvent taill en blocs
comme les pyramides, a analys Shakespeare; il est difficile de
mesurer et plus difficile de porter ces blocs; ils sont jets avec
profusion et souvent sans symtrie et sans choix les uns sur les
autres, mais il y en a beaucoup qui rvlent la pense et la force
d'un cyclope du style.

Aim Martin, le plus doux des hommes, a comment Molire: _trahit sua
quemque coluptas_. Il a crit avec l'atticisme d'un crivain du sicle
de Louis XIV. C'tait l'homme qu'il fallait pour comprendre et pour
analyser cette charmante nature du pote cultiv sous un grand roi
biblique, devant un grand peuple poli comme son poque de gnie
renaissant et d'imitation classique; leur mrite est divers, mais leur
entreprise est galement recommandable. D'ailleurs, j'aime trop le
commentateur de Molire pour tre juste; je suis surtout ami!
pardonnez aux faiblesses de l'amiti!


XVIII

Quand il eut fini _son Molire_ et son _Bernardin de Saint-Pierre_,
Aim Martin quitta le secrtariat de la Chambre et se retira, jeune
encore, dans les lettres. Il y vcut de ses travaux passs et
persvrants avec sa charmante pouse, soeur de Virginie; lui-mme,
digne frre de Paul. C'est alors que la conformit du got et du
talent nous unit plus intimement, que j'allai plus souvent m'asseoir 
leur vie de famille, et qu'ils vinrent eux-mmes habiter plus
frquemment ces deux asiles de Saint-Point et Monceaux que la suite
des vnements politiques me laissait encore libres pour moi et pour
mes amis.

Cette amiti, devenue entre nous presque une parent, me fut douce et
chre. Elle subsista sans vicissitude et sans langueur jusqu' la
veille de sa mort. Il y avait un adoucissement dans ses souffrances
quand j'allai l'embrasser au moment de mon dpart pour la Bourgogne.
J'appris quelques jours aprs que j'avais t, comme sa femme, tromp
sur son tat et que sa belle me tait remonte  Dieu inopinment,
en me laissant comme monument de tendresse, et en encourageant sa
veuve  me laisser, aprs lui, la meilleure partie de son hritage.
Ils n'avaient point d'enfants et ils m'adoptaient ainsi tous deux en
quittant la terre! Jamais portion de fortune ne fut plus sacre; elle
est encore confondue dans le peu qui me reste, et forme  Saint-Point
le complment du victuaire de couvent annex au chteau pour
l'ducation rurale d'une cinquantaine de jeunes filles des champs.


XIX

Sa chre et charmante femme ne lui survcut pas longtemps. Elle mourut
retire  Saint-Germain, fidle  son attachement pour lui et  son
amiti pour moi. Que Dieu les bnisse et me permette de les retrouver
dans l'immortelle runion promise  ceux qui s'aiment ici bas! La
bont est le gnie de l'amiti.

 bons et tendres amis, vous dont l'affection si dlicieuse, pendant
que vous viviez, me donna tant de douceurs ici-bas et qui voultes
vous survivre encore aprs la sparation comme une immortelle
providence du haut du ciel, il ne se passe pas de jour depuis qui ne
soit adouci, ou attendri, ou consol dans ce monde de larmes par votre
vivante mmoire. Les vicissitudes clatantes du temps o vous m'avez
laiss poursuivre ma route ici-bas m'ont prouv, dnud, accabl. Je
vis par grce, et sans savoir si le morceau de pain amer que je mange
ne m'touffera pas d'angoisses; j'ai eu tort, mais je n'en suis que
plus infortun.

Un jour est venu inopinment pour moi o tout l'tablissement
politique de notre pays s'est vanoui et o, surpris  l'improviste
par ce vaste croulement, j'ai t appel par mon nom  dcider le
sort de notre patrie et peut-tre de l'Europe. J'ai prononc le nom de
rpublique, appel suprme  l'intrt et  la raison de tous. Ce mot
tait tellement sur toutes les lvres qu'il est sorti  la fois et 
l'unanimit du fond du pays; de cette heure, il n'y a pas eu un moment
de repos pour moi; comme le bouc expiatoire d'Isral, j'ai t rejet
hors des murs et dclar coupable du salut commun. Dieu seul connat
ce que j'ai souffert et ce que je suis destin  souffrir encore en
disputant, par un travail forc, l'ombre de la dernire tuile de mon
toit  l'inimiti du monde. Que vous tes heureux, vous, d'avoir
chapp par la mort  ce drame lugubre de votre ami! Si nous tions au
temps de Caton d'Utique, j'y aurais depuis longtemps chapp par la
mme voie moi-mme; mais nous vivons sous une loi plus patiente et qui
nous commande d'attendre avec rsignation la justice des hommes et le
pardon de Dieu!

Vous qui vivez maintenant plus prs de lui, aimez encore votre ami
d'exil et priez pour lui.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLI.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




CLIIe ENTRETIEN




MADAME DE STAL


I

On agite sans cesse, sans la rsoudre jamais, cette question en effet
insoluble: _Convient-il aux femmes d'crire et d'aspirer  la gloire
des lettres?_ S'il s'agissait de rsoudre cette question d'une manire
absolue, nous aimerions presque autant dire: _Convient-il  la nature
de donner du gnie aux femmes?_

Mais, s'il s'agit de la rsoudre d'une manire relative et au point de
vue de la socit et de la famille, o la femme occupe une place si
distincte de celle que la nature, la socit, la famille, assignent 
l'homme, la question prend un autre aspect, et nous prsenterons 
notre tour quelques considrations prliminaires  ceux qui cherchent
 cet gard la convenance ou la vrit.


II

La nature, la socit, la famille sont d'accord pour assigner aux deux
sexes des rles diffrents dans la vie civile. Le rle public
appartient essentiellement  l'homme; le rle domestique,  la femme.
L'action extrieure, la guerre, le gouvernement, la magistrature, le
sacerdoce, la tribune, la chaire, la dlibration, la parole, tout ce
qui exige la publicit, la force, la lutte, la virilit, est masculin.
Le foyer intrieur, l'allaitement de l'enfant, son ducation premire,
le soin des vieillards, la surveillance des serviteurs, l'assistance
aux malades, l'aumne aux indigents, tout ce qui suppose la maternit,
la pudeur, la grce, la piti, l'amour sous toutes ses formes et dans
tous ses offices, est fminin. Ce n'est ni le hasard ni la tyrannie du
sexe fort qui ont distribu ainsi les fonctions entre les deux sexes,
c'est la nature. La socit et la lgislation n'ont fait que suivre
ses indications. La femme doit tre chaste, par consquent elle doit
vivre  l'ombre; la femme doit inspirer l'amour  un seul, le respect,
la tendresse, la piti  tous; elle doit s'abstenir dans son intrt
mme de tout ce qui sent le combat; l'altercation, la polmique, la
haine, la colre, l'mulation envieuse, l'ambition implacable qui
irritent la voix, endurcissent le coeur, dfigurent les traits.

Les armes lui sont interdites comme aux prtres, elle ne doit ni
frapper ni verser le sang. Qui pourrait aimer une femme juge, soldat
ou bourreau?

La femme doit porter neuf mois son fruit dans son sein, l'enfanter
dans la douleur, remplir pour lui ses mamelles du lait, premier
aliment de l'homme; approcher  toute heure du jour ou de la nuit
cette source de vie des lvres de son enfant, le porter dans ses bras
pendant cette longue priode de mois et d'annes o le sein de la mre
n'est pour ainsi dire qu'une seconde gestation de l'homme, lui
apprendre  connatre,  balbutier,  aimer,  rpondre  son sourire.

_Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem!_ comme dit le pote.

Quelle fonction de la vie publique, ou dans les camps, ou sur les
champs de bataille, ou dans les cits, ou dans les assembles
dlibrantes, ou dans les tribunaux, ou dans les temples, pourrait
convenir  un tre vou par son sexe  de si douces et si maternelles
fonctions? Si les femmes combattaient comme l'homme, chaque coup
mortel tuerait en elles deux tres au lieu d'un; l'enfant dans son
sein ou  sa mamelle prirait en mme temps que la mre; les carnages
humains seraient doubles, l'humanit serait dcime dans sa source
comme dans sa fleur. Qui pourrait supporter la vue d'un champ de
bataille o les nourrissons expirants se traneraient parmi les
cadavres pour sucer le lait tari dans les mamelles sanglantes des
mres? Il en serait de mme dans toutes les autres fonctions
publiques. Qui pourrait supporter sans rpulsion et sans dgot des
assembles de mgres exaspres par l'esprit de parti, par l'ardeur
des factions, par les convoitises de l'ambition ou de l'orgueil, se
disputant la tribune au milieu des vocifrations de leurs rivales, et
vomissant l'injure, le dlire, l'imprcation de ces lvres d'o ne
doivent sortir que la douceur, la tendresse, la compassion, la paix?


III

L'autorit, cette ncessit du gouvernement politique, n'est pas moins
interdite aux femmes que la lutte ou la discussion. Qui dit autorit,
dit force d'un ct, soumission et obissance de l'autre. La force
suppose la rigueur, l'obissance suppose souvent la contrainte. Il
faut faire taire son coeur pour commander; il faut faire taire son
orgueil pour obir. La femme qui fait taire son coeur n'est plus une
femme, les hommes qui obissent en murmurant n'aiment pas ce qu'ils
craignent. Que deviendrait une famille o les hommes verraient dans
les femmes des matres, au lieu d'y voir des mres, des amantes, des
pouses, des consolatrices? Que deviendrait l'amour dans une socit
o la femme ordonnerait au lieu de persuader, et punirait au lieu de
plaindre? L'amour s'teindrait le jour o la femme, affectant une
galit de droit impossible, lutterait de tyrannie avec l'homme, au
lieu de le dompter par le charme, cette seule tyrannie adore des yeux
et du coeur. Les femmes qui, dans certains temps, ont voulu sortir de
la vie intrieure pour se hisser dans la vie extrieure sur les
trteaux de la politique, ne sont pas des femmes; ce sont des tres
sans sexe, abdiquant l'un sans revtir l'autre, scandalisant la nature
plus encore que la socit. Il n'y avait pas besoin de loi contre
elles, il suffisait de l'ostracisme du dgot. Quel homme aurait t
chercher son pouse, quel fils sa mre, au pied de ces tribunes
tumultueuses, entre les applaudissements et les hues de la place
publique?


IV

Nous ne pousserons pas plus loin la dmonstration de l'incompatibilit
de la vie publique dans les femmes avec la vie domestique qui leur a
t dvolue, non par la loi, mais par la nature, oracle de la loi.
Plus on creuserait, plus on acquerrait l'vidence de cette distinction
que nous avons faite en commenant. Dans la vie commune, l'homme est
l'tre public, la femme est l'tre domestique. Ils n'agrandissent pas
leur rle en usurpant celui de l'autre sexe, ils le diminuent. Plus
l'homme est un tre public, plus il est viril; plus la femme est un
tre domestique, plus elle est femme; l'ombre de la maison la
sanctifie et la divinise presque, la publicit la fltrit.


V

Or, la communication de la pense par la parole ou par le livre est
une publicit pour la femme. Cette publicit ne livre pas son corps,
mais elle livre son esprit, son coeur, son me au grand jour. Elle
fait de la femme auteur l'entretien de tous; elle viole le foyer, elle
lve le voile, elle carte la pudeur, elle appelle sur le nom, sur le
visage, sur l'intelligence, sur l'me mme de la femme clbre, le
regard, la pense, l'applaudissement ou le sarcasme du monde; la femme
devient une actrice qui ne monte pas sur la scne, mais c'est une
actrice  domicile, qui s'introduit avec son livre dans le foyer de
chacun, qui passe de mains en mains comme une chose vnale, qui
sollicite, au lieu du silence, le bruit, au lieu du mystre l'clat,
au lieu de l'estime d'un seul la renomme de tous.

Une femme qui crit, du jour qu'elle crit, est de moins pour son
mari tout ce qu'elle est de plus pour le public. Mais ce n'est pas
seulement son nom que la femme clbre expose  tous les hasards de la
renomme, c'est le nom de son mari, de ses enfants, de sa famille. Si
elle encourt la gloire pour elle seule, elle encourt pour eux tous les
inconvnients de la clbrit, la critique, la calomnie, l'envie, le
ridicule, le mpris, quelquefois la haine. Ce nom, abrit sous son
obscurit, devient malgr lui l'occupation et souvent le jouet de
l'opinion publique. Que de maldictions ceux qui le portent n'ont-ils
pas le droit d'adresser tout bas  la femme tmraire qui les livre
ainsi malgr eux  la merci du bruit littraire!


VI

D'ailleurs, sur quels sujets convenables la femme ambitieuse de ce
bruit crira-t-elle?

crira-t-elle sur l'amour? La pudeur s'envole  ce mot, et le scandale
s'empare de ses pages.

crira-t-elle sur la religion? Toutes les sectes contraires se
dchaneront contre elle avec les imprcations du fanatisme offens.

crira-t-elle pour le thtre? Son nom risquera les hues d'un
parterre.

crira-t-elle sur la politique? Les partis, les factions, les journaux
ameuts par ses opinions, ne respecteront plus en elle ni la pudeur,
ni le gnie, ni la beaut, ni le sexe; les injures, les calomnies, les
sarcasmes, les invectives, armes ordinaires des opinions dans ces
guerres civiles de l'esprit, souilleront son caractre comme son
talent; elle sera trane dans l'arne des partis jusqu' l'ignominie,
peut-tre jusqu' l'chafaud, comme madame Roland, et, pour comble
d'infortune, elle y entranera jusqu' son mari, jusqu' ses enfants.

Voil une partie des inconvnients, des dangers, des catastrophes de
la clbrit littraire dans la femme. Les hommes sentent ces prils
d'instinct. Ils encouragent cette ambition de bruit dans celles qui ne
leur appartiennent ni par le sang, ni par le nom, ni par l'amour; ils
la redoutent avec raison dans celles qui leur appartiennent. Nous
sommes convaincu qu'il n'y a pas un jeune homme cherchant une compagne
de sa vie, qui ne recult d'effroi si on lui disait d'avance: La
femme que vous recherchez pour pouse deviendra une femme clbre; au
lieu de placer son bonheur dans son amour, et sa gloire dans sa
modestie, elle placera son bonheur dans l'admiration du monde pour son
gnie, et sa gloire dans le vent du bruit public, et le nom modeste
mais honorable que vous allez lui donner sera mis en contraste
perptuel avec la funeste clbrit du nom importun qu'elle va vous
faire. Votre foyer sera un lieu banal et profan, o sa gloire
clairera malgr vous votre obscurit. Rien ne sera  vous chez vous,
pas mme votre nom; tout sera au public. La mre de vos enfants
couvrira d'avance leur berceau ou d'un nom qu'il faudra excuser pour
les revers de son amour-propre, ou d'un nom difficile  porter par
l'excs mme de sa clbrit.


VII

Et cependant, nous le rptons, il n'y a point de rgle si gnrale
pour laquelle un heureux et invincible gnie ne soit une exception.
On ne peut interdire  la nature de donner du gnie  une femme, et,
quand ce gnie clate en dpit de toutes les considrations sociales,
il faut plaindre le mari, la famille, les enfants, mais il faut
fliciter le sicle. La clbrit est comme le feu, qui brle de prs
et illumine de loin: heureux ceux qui sont  distance d'une gloire de
femme!

Il y a eu, il y a, il y aura des femmes illustres par le talent
littraire, sans que cette clbrit ait cot rien aux vertus de leur
sexe, tmoins _Vittoria Colonna_ en Italie et _madame de Svign_ en
France. Mais il convient de remarquer que leur clbrit involontaire
n'a t que le resplendissement involontaire aussi de leur nature
fminine, et nullement une prtention ambitieuse  la gloire de
l'crivain; elles n'ont t crivains que parce qu'elles taient
pouses et mres, elles n'crivaient pas pour le public ou pour la
postrit, elles crivaient l'une pour son mari, l'autre pour sa
fille. Les posies conjugales de _Vittoria Colonna_ ne cherchaient
leur cho et leur gloire que dans le coeur d'un poux toujours ador,
le marquis de Pescaire; les lettres de madame de Svign ne briguaient
d'autre prix que la tendresse d'une fille. Elles restaient femmes,
elles restaient mres, elles croyaient rester obscures en crivant
pour leurs tendresses et non pour leur gloire. Cette gloire
domestique,  son origine, n'a t que l'indiscrtion de leurs foyers.
La postrit a entendu battre leur coeur de femme et a pntr malgr
elles dans ce secret de leur gnie qui n'tait, comme il sied  des
femmes, que le gnie de leur amour. Ce n'taient pas des potes, ce
n'taient pas des prosateurs, c'taient des femmes; leurs oeuvres ne
sont que leurs tendresses, seules oeuvres qui conviennent au sexe fait
pour aimer.


VIII

La femme dont nous allons raconter la vie et les oeuvres sortit de son
sexe; elle affronta le bruit, elle se jeta dans le tumulte d'un grand
sicle, elle parla, elle chanta, elle crivit sur la religion, la
philosophie, la politique, la libert, la tyrannie; elle brava
l'chafaud, elle subit l'exil; elle combattit corps  corps tantt les
factions, tantt le conqurant de l'Europe, et, si son nom ne nous
rappelait son sexe, nous la placerions par ses oeuvres au rang des
grands hommes; si c'est sa gloire, c'est aussi son malheur; moins
virile, elle nous intresserait davantage. On ne sort pas impunment
de sa nature: ce qu'on gagne en gloire on le perd en amour. Racontons:


IX

Madame de Stal tait fille de M. Necker. On peut dire d'elle qu'elle
naquit en pleine publicit et qu'elle fut berce sur les genoux de son
sicle.

M. Necker, son pre, tait un de ces hommes de bruit et de vent que
l'engouement de leur poque enfle jusqu'aux proportions d'un grand
homme, qui passent la moiti de leur vie  surexciter les esprances
de leurs contemporains et l'autre moiti  les dtromper de leur
fausse supriorit; routinier en finances, banquier plutt
qu'administrateur du trsor public, novateur en paroles, strile en
mesures, pompeux en loquence, vide en ides, boursouffl en style,
obscur en chiffres, nul en politique, soulevant tmrairement toutes
les questions sans avoir le gnie d'en rsoudre aucune, les laissant
retomber de tout leur poids, tantt sur le peuple, tantt sur le roi,
et ne sauvant jamais que sa propre popularit du naufrage.

Mais M. Necker, l'histoire doit le reconnatre, tait en mme temps un
honnte homme: en trompant le roi, la cour et la nation, il se
trompait lui-mme. Le vertige dont il avait t saisi, en s'levant de
la banque de M. Thelusson au ministre des finances, lui faisait
croire  son infaillibilit comme  un dcret de la Providence. Il
tait vertueux avec faste et orgueilleux avec conscience. Il voulait
le bien public non-seulement parce que le bien public tait honnte,
mais parce que le bien public tait lui. Il remplissait de son
importance l'tat tout entier; il effaait le roi, la cour, la
noblesse, le peuple. Le peuple le rassasiait de confiance, de
dfrence, d'adulation, de popularit. Oracle pour les uns, idole pour
les autres, il tait pass  l'tat de divinit.

Les hommes de lettres du dix-huitime sicle, depuis _Buffon_ jusqu'
_Thomas_, lui formaient une cour de gloire et lui escomptaient
l'immortalit. Voltaire mme, tout en le mesurant, affectait de le
grandir. Sa femme, madame Necker, plus enivre encore que lui de
cette apothose, groupait dans sa maison tous les rayons de clbrit
contemporaine pour faire autour de lui un blouissement d'opinion.

Cette femme tait une institutrice gnevoise, froide, vertueuse, un
peu puritaine, sincre dans sa tendresse, mais habile  donner
l'exemple du fanatisme pour son mari. La maison de M. Necker tait de
verre; on y attirait sans cesse les regards du public; on y voyait,
dans un temps de licence et de corruption des moeurs, des scnes un
peu apprtes de philosophie, de religion, de bienfaisance, d'amour
conjugal, d'ducation maternelle, de culte filial. C'tait un thtre
domestique de vertu prive, servant  accrditer l'homme public.

Tel tait le berceau de mademoiselle Necker. Faut-il s'tonner qu'une
enfant, respirant dans cette atmosphre de clbrit, en soit sortie
avec la soif et la prdestination de la gloire? Il faut s'tonner
seulement que tant de faveurs du sort n'aient pas touff le gnie.
Mais rien ne le donne et rien ne l'touffe. Le gnie n'est pas de la
comptence de la socit, il est arbitraire comme la nature.


X

L'ducation de la jeune fille fut conforme  cette opulence et  ce
caractre de ses parents. Elle n'eut pas d'enfance; elle grandit et
fleurit, comme une plante rare en serre chaude, sous la vertu de sa
mre, sous la gloire de son pre, sous les caresses et sous les
admirations prcoces des familiers illustres de la maison: bauche de
statue destine au pidestal, sans cesse expose dans le salon de son
pre comme dans un atelier de gloire  laquelle chacun des htes de la
maison donnait tour  tour son coup de ciseau! Le public tait sa
perspective, la renomme son horizon; vivre pour elle, c'tait
briller. On doit admirer comme un prodige qu'aprs une pareille
ducation il soit rest un coeur  l'idole. Le coeur y survcut, mais
non la grce.

Sa figure,  quatorze ans, inspirait dj plus d'tonnement que
d'attrait. Toute sa beaut tait dans les yeux, foyer de
l'intelligence, qui doivent avoir dans la femme moins d'clat que de
douceur. Ses yeux taient noirs et bien ouverts, mais ils supportaient
le regard avec trop de fermet pour une jeune fille; ses cheveux,
noirs comme ses yeux, taient naturellement boucls, mais ils
n'avaient pas cette finesse de tissu qui fait suivre mollement  la
chevelure les contours du front, des joues, des paules, et qui dplie
un voile naturel sur la femme; son front tait large, carr, un peu
trop haut comme celui de son pre; son nez rgulier, mais large comme
celui des fils de l'Helvtie, o la grasse fcondit du sol donne  la
charpente du visage humain, comme  celle du boeuf de ces pturages,
un peu plus de matire et de solidit qu'il ne convient  la
dlicatesse des traits. Les pommettes de ses joues taient saillantes
et nuisaient  la courbe de l'ovale; la bouche, grande et presque
toujours entr'ouverte, respirait  grands souffles l'air et
l'enthousiasme. Le contour de lvres paisses tait loquent, mme
dans le silence; ces lvres palpitaient de paroles muettes qui
montaient de l'me perptuellement. Le menton tait trop accentu et
trop lourd pour un visage de femme. Le cou, gros et court, se
rattachait par des muscles vigoureux  de belles paules. Des bras
arrondis, charnus, rappelaient la vigueur paysanesque des montagnards
de sa patrie; la gorge tait riche; la taille, massive sans
flexibilit et sans affaissement, avait trop d'aplomb pour le poids
d'une femme; sa stature courte et virile ne donnait ni lgance ni
noblesse de race  sa personne. Mais la richesse de la sve et la
fracheur alpestre du teint rpandaient sur cette figure une jeunesse
et un blouissement qui supplaient au dessin par le coloris: on
croyait voir une vigoureuse fille des neiges de la Suisse, mais
trangre au milieu de l'aristocratie de Paris.


XI

La chaleur de l'me rpondait  cette teinte anime du visage. Une
jeune fille de Genve, que madame Necker avait appele auprs d'elle
pour donner un objet aux premires amitis de sa fille encore enfant,
raconte ainsi les premiers panchements de son amie: Elle me parla
avec une chaleur et une facilit qui taient dj de l'loquence et
qui me firent une grande impression. Nous ne joumes point comme des
enfants; elle me demanda tout de suite quelles taient mes leons, si
je savais quelques langues trangres, si j'allais souvent au
spectacle. Quand je lui dis que je n'y avais t que trois ou quatre
fois, elle se rcria, me promit que nous irions souvent ensemble  la
comdie, ajoutant qu'au retour il faudrait crire le sujet des pices
et ce qui nous aurait frappes, que c'tait son habitude... Ensuite,
me dit-elle encore, nous nous crirons tous les matins.

Nous entrmes dans le salon.  ct du fauteuil de madame Necker
tait un petit tabouret de bois o s'asseyait sa fille, oblige de se
tenir bien droite.  peine eut-elle pris sa place accoutume, que
trois ou quatre vieux personnages s'approchrent d'elle, lui parlrent
avec le plus tendre intrt. L'un d'eux, qui avait une petite perruque
ronde, prit ses mains dans les siennes, o il les retint longtemps, et
se mit  faire la conversation avec elle comme si elle avait eu
vingt-cinq ans.

Cet homme tait l'abb Raynal. Les autres taient MM. Thomas,
Marmontel, le marquis de Pesay et le baron de Grimm.

On se mit  table. Il fallait voir comment mademoiselle Necker
coutait! Elle n'ouvrait pas la bouche, et cependant elle semblait
parler  son tour, tant ses traits mobiles avaient d'expression! Ses
yeux suivaient les regards et les mouvements de ceux qui causaient; on
aurait dit qu'elle allait au-devant de leurs ides. Elle tait au fait
de tout, mme des sujets politiques, qui,  cette poque, faisaient
dj un des grands intrts de la conversation.

Aprs le dner, il vint beaucoup de monde. Chacun, en s'approchant de
madame Necker, disait un mot  sa fille, lui faisait un compliment ou
une plaisanterie... Elle rpondait  tout avec aisance et avec grce;
on se plaisait  l'attaquer,  l'embarrasser,  exciter cette petite
imagination qui se montrait dj si brillante. Les hommes les plus
marquants par leur esprit taient ceux qui s'attachaient davantage 
la faire parler; ils lui demandaient compte de ses lectures, lui en
indiquaient de nouvelles, lui donnaient le got de l'tude en
l'entretenant de ce qu'elle savait ou de ce qu'elle ignorait.


XII

Ds cette poque la partialit de monsieur Necker pour les qualits
brillantes de l'esprit de sa fille, et la svrit de madame Necker,
qui voyait des dangers dans la prcocit de ce gnie, tablirent entre
le pre et la fille une intimit d'esprit qui blessa la mre. Madame
Necker dissimula mal sa jalousie contre une enfant qui l'clipsait
dans son salon et jusque dans le coeur de son pre. Une froideur qui
ne se rchauffa plus jamais glaa les rapports de la mre et de la
fille. Madame Necker avait voulu faire de sa fille un modle, la
nature en avait fait un prodige; elle s'alarma d'un clat qu'elle ne
pouvait ni modrer ni voiler. Elle ne fut bientt plus que la seconde
merveille dans sa propre maison. Son orgueil ne souffrit pas moins que
sa prvoyance maternelle: elle fut la premire clipse par le
chef-d'oeuvre qu'elle avait voulu montrer aux mres. Ce fut ds ce
jour l'amertume du reste de sa vie.

On retrouve les traces de cette tristesse de la mre et de cet
loignement de la fille dans les entretiens de madame Necker et dans
les crits de madame de Stal. L'une gmit, l'autre se tait; on sent
le froid qui s'est introduit dans la famille.

La passion de la clbrit qui possde galement ces trois personnes
devient leur chtiment; cette clbrit attire de loin les regards du
monde sur la fille et glace de prs ces trois coeurs qui prouvent la
rivalit dans leur propre sang. Il y a peu de leons comparables  cet
exemple: la publicit  laquelle on a tmrairement vou la fille
devient le flau du foyer.


XIII

La conversation ne suffisait dj plus  cette ardeur de gloire que
l'ducation avait allume dans l'me de la jeune fille. L'poque
toute littraire et la socit toute lettre au milieu de laquelle on
l'avait jete ne s'entretenaient que des chefs-d'oeuvre de la
littrature; la gloire de la tribune et celle des champs de bataille,
qui allaient natre pour la France rvolutionnaire, n'taient pas
encore nes. Un livre tait un homme, une nation, un sicle, une
postrit. Voltaire et J. J. Rousseau taient, l'un par son aptitude
universelle, l'autre par son loquence morose, les rois du bruit. Tout
le monde aspirait  quelques lambeaux de leur gloire: crire alors
c'tait rgner. Une renaissance de la pense libre clatait sur
l'Europe. Le foyer de cette renaissance, allum en Angleterre un
demi-sicle auparavant, tait alors Paris. Cette renaissance
s'appelait la philosophie franaise; chacun y empruntait ou y
apportait son rayon. Le salon de M. Necker les condensait tous; mais,
par une politique personnelle qui s'appliquait  recruter des
partisans dans tous les partis de la pense, monsieur et madame Necker
gardaient une certaine neutralit caressante entre tous ces
philosophes et tous ces crivains, promulguant les principes,
ajournant les applications, mnageant les rivalits, vnrant le
pass, saluant l'avenir, se rfugiant dans la tolrance pour n'avoir
pas  se prononcer entre la philosophie et le christianisme, entre
l'aristocratie et le peuple, entre la monarchie et la rpublique.

Par indulgence pour le crdit du ministre dont on briguait les
faveurs, on tait tacitement convenu de respecter cette quivoque. On
s'extasiait galement sur les thories philosophiques du pre et sur
les oeuvres pieuses de la mre. Tout se conciliait dans une
religiosit suprieure et lastique qui se prtait  toutes les
opinions thologiques et qui enveloppait d'une gale tolrance les
sectes contraires. Mais en ralit M. Necker tait alors un thiste,
madame Necker une protestante. L'un et l'autre se sparaient au moins
du scepticisme ou de l'athisme rgnant par une foi vive dans la
Divinit, dans la Providence et dans la destine immortelle de l'me.

Leur fille tait ne dans une atmosphre plus libre que celle de
Genve, ville thologique o respire toujours le souffle contentieux
de Calvin; elle vivait depuis son enfance sur les genoux des
philosophes, elle inclinait par sentiment comme par ducation vers la
religion philosophique de son pre.

L'me loquente de J. J. Rousseau, son compatriote, avait pass dans
cette enfant. Elle tait de la religion qui parlait le plus
loquemment de la nature et de la libert en s'levant cependant 
l'adoration du Crateur: c'tait alors celle du philosophe de Genve
exprime dans la profession de foi du _Vicaire Savoyard_.

Les philosophes, plus secs de coeur et plus implacables de logique, ne
pardonnaient pas  J. J. Rousseau sa condescendance pour le
christianisme, qu'ils ne remplaaient que par l'athisme: de l, deux
sectes dans la philosophie nouvelle, celle des philosophes impies et
celle des philosophes pieux. Mademoiselle Necker tait de celle de son
pre et du fils de l'horloger, comme on appelait alors J. J. Rousseau;
mais elle tait surtout de la religion littraire du moment, la
dclamation, l'loquence, la gloire, le gnie humain. Elle brlait du
dsir de prendre place dans la renomme du sicle, dont le salon de
son pre tait le cnacle.


XIV

Elle essaya ses forces dans la langue qui tente et qui trompe le plus
les jeunes imaginations, celle des vers. Ses premiers essais de
lyrisme et de drame furent malheureux. L'outil tait trop lourd pour
une main d'enfant, trop lourd mme pour une main de femme. 
l'exception de la virile Sapho, dont cinq ou six vers attestent
l'nergie potique, aucune femme, dans aucune langue antique ou
moderne, n'a laiss un seul fragment de ces vers que les sicles se
transmettent en les rptant comme un monument du sentiment ou de la
pense humaine. Cette lacune universelle, dans la littrature de tous
les pays et de tous les ges, est au moins une prsomption contre
l'aptitude des femmes  la haute posie exprime en vers.

De toute la cration, la femme est cependant l'tre le plus
essentiellement potique, puisqu'elle est certainement l'tre le plus
richement dou des quatre facults qui font le pote suprme,
l'imagination, la sensibilit, l'amour, l'enthousiasme. Pourquoi donc
aucune femme ne fut-elle jusqu'ici un grand pote en vers? C'est
qu'apparemment le vers est un instrument exclusivement viril qui veut,
comme l'loquence de la tribune, une main d'homme pour le faire vibrer
compltement  l'oreille, au coeur,  la raison,  la passion de
l'humanit. C'est le mystre de la langue plus que celui de la
nature. Le vers franais, dont nous avons accus ailleurs le vice et
la purilit trop musicale dans notre posie rime, est cependant la
dernire expression de la condensation, de l'harmonie, de la
vibration, de l'image, de la grce ou de l'nergie dans la parole
humaine. C'est la transcendance du langage, c'est la concentration de
la pense ou du sentiment dans peu de mots, c'est l'explosion de la
phrase clatant comme le canon sous la charge qu'une main vigoureuse a
introduite et bourre dans le tube de bronze; c'est l'ide, le
sentiment, l'image, le son, la brivet fondus ensemble d'un seul jet
au feu de l'inspiration et formant ce mtal de Corinthe dont nul n'a
pu dcouvrir le secret en le dcomposant; c'est l'algbre sans
chiffres qui abrge tout, qui dit tout, qui peint tout d'un seul
trait; c'est la conception et l'enfantement de l'me en un seul acte,
c'est le dlire raisonn surexcitant au dernier degr les facults
expressives de l'homme, mais c'est le dlire se connaissant, se
possdant, s'exaltant en se jugeant, se contenant avec la suprme
autorit du sang-froid comme le coursier emport qui tiendrait
lui-mme son propre frein. Peut-tre la tension prodigieuse d'esprit
ncessaire au grand pote pour cette jaculation  la fois passionne
et raisonne des vers, est-elle disproportionne  la force et  la
dlicatesse des organes de la pense dans la femme? Peut-tre sa main
dbile, qui n'a pas t faonne pour l'effort, ne peut-elle jamais
parvenir  tendre assez puissamment la corde de l'arc pour que la
flche du vers atteigne le but et touche l'me en la charmant, comme
le trait invisible de l'archer qui dchire l'air en le traversant et
qui rsonne  l'oreille en perant le coeur? Nous l'ignorons, mais
c'est un fait historique et universel qu'aucune femme encore n'a pu
chanter comme Homre ni parler comme Dmosthne.

Le pome et le discours sont oeuvres viriles, parce que l'un est le
trpied, l'autre la tribune; l'un monte trop haut dans le ciel,
l'autre descend trop bas dans le tumulte humain. La femme, mme la
femme de gnie, veut un pidestal plus rapproch des yeux et des
coeurs.


XV

Mademoiselle Necker, convaincue par cette premire preuve de
l'ingalit de ses forces  son ambition de gloire potique, renona
pour quelque temps aux vers; elle crivit son premier ouvrage en
prose, les _Lettres sur les crits et le caractre de J. J. Rousseau_.
Ces premires pages rvlrent plus qu'un grand style, une grande me
dans cette jeune femme: J. J. Rousseau y est jug comme il doit l'tre
par la piti et par l'enthousiasme. Mademoiselle Necker n'avait pas
encore atteint les annes arides du bons sens.

Les utopies spculatives de l'auteur du _Contrat social_, de
l'_mile_, des plans chimriques de constitution de Pologne et de
Corse, n'taient pas  la porte de sa critique. Mais les malheurs de
Rousseau, sa misanthropie tour  tour chagrine ou plaintive,
l'loquence de ses sentiments qui cachait le nant de ses ides,
taient de la comptence de son coeur. Elle emprunta quelque chose du
style de ce grand harmoniste et de ce grand coloriste pour parler de
lui. On reconnut dans le portrait la manire du modle; on y reconnut
surtout une certaine audace d'ides et une certaine indpendance de
jugements qui rappelaient la sve trangre et qui marquaient alors
toutes les oeuvres crites au bord du lac de Genve. Cette valle de
_Kachemire_ de l'Occident, cette colonie de la libert religieuse et
de la libert rpublicaine, encaisse dans des remparts de neige
entre le Jura et les Alpes, semblait donner de l'tranget et de la
hardiesse  la pense. J. J. Rousseau en tait sorti pour tonner la
socit de ses invectives, et pour peindre la nature de couleurs
neuves empruntes aux aspects, aux forts, aux neiges, aux eaux de
cette _Temp_ de l'Helvtie. Haller y avait chant des odes
pindariques, hymnes spontanes de la cration au Crateur. Gessner y
avait transplant les scnes pastorales d'un Thocrite des Alpes.
Gibbon y tait venu d'Angleterre pour tre plus libre dans ses
jugements sur les religions et sur la socit; il y avait crit,
pendant une sance de dix ans, la grande histoire de la dcomposition
et de la transformation de l'empire Romain par le christianisme.
L'esprit de parti et l'esprit de secte sont parvenus  le dcrditer
aujourd'hui d'un dnigrement inique, mais cette oeuvre n'en ressortira
pas moins de cette clipse comme le plus inaltrable monument
d'rudition, de saine critique, d'impartialit historique et de rcit
svre que le dix-huitime sicle ait lgu  l'Europe.

Voltaire avait abrit en Suisse,  soixante-deux ans, son gnie, au
moment o sa vie littraire finissait, et o il commenait sa vie
philosophique. L'air des montagnes avait retremp mme son talent
politique affadi par l'air des cours. La fille de M. Necker devait
bientt y crire les plus beaux livres de sa maturit, et lord Byron
les plus beaux chants de son _Child Harold_, cette odysse de l'me
d'un pote incomparable.

Les _Lettres sur J. J. Rousseau_, ainsi que plusieurs opuscules de
cette premire adolescence de mademoiselle Necker, n'eurent pas besoin
de l'indulgence due  son ge et de la courtisanerie des familiers de
son pre pour faire sensation dans le monde lettr  Paris. On n'tait
pas accoutum  une telle virilit romaine d'ides et d'accents sous
une main de jeune femme. Un immense applaudissement accueillit ces
essais. On ne pouvait y mconnatre une force tonnante sous un peu de
dclamation, mais la dclamation dans la premire jeunesse est comme
l'cume du gnie qui court trop vite et qui gronde trop fort au
commencement de sa course; on pardonne ce bouillonnement de style au
premier jet.

Quand la dclamation est vide et froide, elle prouve le nant de
l'me; mais, quand elle est pleine et chaude, elle prouve la
surabondance d'ides. L'une est l'hypocrisie du sentiment, l'autre
n'en est que l'exagration; entre feindre ce qu'on ne sent pas ou
exagrer ce qu'on sent, il y a la distance du mensonge  l'emphase.
D'ailleurs,  l'exception de Voltaire, qui avait trop de muscles dans
la pense pour recourir  l'enflure, tout le dix-huitime sicle
dclamait un peu: Diderot, Thomas, Buffon, Guibert, Raynal, Marmontel,
la cour entire de philosophes et d'hommes de lettres groups autour
de M. Necker, n'taient pas exempts de dclamation dans leur style. J.
J. Rousseau lui-mme, except dans son chef-d'oeuvre des
_Confessions_, n'avait t que le plus sublime des dclamateurs.

Madame Necker faisait dclamer la vertu; M. Necker faisait dclamer
jusqu'aux chiffres. Il n'est pas tonnant que leur fille ait contract
dans cette socit le vice du temps. C'tait un sicle de recherche en
tout genre. Chacun aspirait  la vrit en religion, en politique, en
littrature, en systme; chacun enflait sa voix pour se persuader 
lui-mme et pour persuader aux autres qu'il l'avait trouve.


XVI

Ces premiers succs placrent mademoiselle Necker sur un pidestal
dans le salon et dans le monde de son pre. Elle avait t l'enfant de
l'esprance, elle devint le prodige de la jeunesse. Ce fut de cette
poque qu'elle prit le got et la passion de ce qu'elle appelle sans
cesse dans ses ouvrages la _socit_, c'est--dire un cercle plus ou
moins tendu d'hommes oisifs et de femmes dsoeuvres qui se
runissent le soir dans un salon pour causer au hasard de toutes
choses. Cette trange institution du _commrage_, connue seulement des
grandes courtisanes et des marchandes d'herbes d'Athnes, tait
incompatible avec la civilisation antique de l'Orient et mme de
l'Occident. Ni dans les Indes, ni dans la Chine, ni en gypte, ni en
Perse, ni en Arabie, ni en Grce, ni  Rome, la lgislation, la
religion, les moeurs n'auraient admis cette promiscuit lgante et
_garrule_ des deux sexes dans des runions habituelles pour se donner
en spectacle et en divertissement d'esprit les uns aux autres.

Ici rgnaient l'esclavage et la polygamie; l les usages, la modestie,
l'ombre du foyer domestique imposs aux filles, aux femmes, aux mres,
les renfermaient dans le sanctuaire de leur foyer ou ne leur
permettaient que les visites et les conversations entre elles. Le
moyen ge ne connaissait pas davantage cette socit mixte d'hommes et
de femmes se rencontrant  jour et  heure fixes dans un salon pour
causer ensemble. Les moeurs austres des premires nations chrtiennes
auraient vu dans cette institution de plaisir intellectuel un souvenir
de la bayadre des Indes ou de la courtisane de Rome. Les Tartares de
la Russie, les Germains, les Bretons l'ignoraient; les hommes et les
femmes s'y runissaient et s'y runissent encore sparment. La
conversation, borne aux choses domestiques entre les femmes, aux
choses publiques entre les hommes, ne confondait que rarement, et pour
des solennits religieuses, les deux sexes dans les temples ou dans
les spectacles.

Les Italiens, dans la dcadence des moeurs sous les papes  Rome et
sous les Mdicis  Florence, et les Franais aprs les Italiens,
furent les premiers qui ouvrirent ces lices d'esprit dans des cours,
dans des salons privs, o la conversation devint la seule fte des
convis. L'Italie les borna aux dlices de la posie et de l'amour,
ces consolations des pays esclaves; la sociabilit franaise, vice et
qualit de la nation, les multiplia et les tendit  tous les sujets,
depuis la galanterie et la littrature jusqu' la politique et  la
philosophie. Elle appela ces entretiens la _socit_ par excellence.
La conversation, besoin d'change des esprits et des coeurs, devint
une ncessit et presque une institution du pays.

Le commrage relev  la dignit d'entretien, tantt lger, tantt
srieux, passa en loi. Les visites furent des devoirs de socit, les
salons des assembles publiques, sans contrle des gouvernements.
L'opinion publique, cette atmosphre, cette _aura_ dont vivent et
meurent les gouvernements, y naquit pour devenir peu  peu la
vritable souverainet nationale; les fauteuils furent des tribunes,
les causeurs des orateurs, les causeries des harangues.


XVII

Beaucoup de femmes minentes par l'esprit ou les grces y portrent
l'agrment; mademoiselle Necker essaya d'y porter pour la premire
fois l'loquence. Le temps s'y prtait autant que la nature toute
littraire et toute politique de l'esprit des salons. La rvolution
franaise, prte  clater dans les actes, fermentait dj partout
dans les mes. La France tait travaille des frissons et des douleurs
d'un grand enfantement; elle sentait remuer dans son sein quelque
chose, un gnie ou un monstre, elle ne savait pas bien quoi; mais les
vieilles choses s'croulaient pour faire place aux nouveauts.

La parole tait  tout le monde; c'tait le bruit gnral d'un grand
dplacement de foi, d'ides, d'institutions, de souverainet, de lois,
de moeurs, de prjugs, devant la raison, devant la philosophie,
devant la nation, qui s'avanaient pour tout remplacer ou pour tout
confondre.

Le salon de M. Necker, que l'on croyait l'initiateur et le modrateur
du mouvement, tait le foyer le plus retentissant de tout ce bruit.
Hommes de lettres, hommes de cour, femmes avides d'adoration ou
d'importance, diplomates trangers, voyageurs de toutes les nations du
continent, orateurs du parlement britannique, rpublicains d'Amrique
consacrs par l'aurole de leur libert naissante, se pressaient
chaque soir dans ce salon. Le silence oblig du premier ministre, la
rserve un peu contrainte de la mre afflige de l'clat prmatur de
sa fille, y laissaient la parole  mademoiselle Necker. L'admiration
ou l'adulation gnrale l'encourageait; les applaudissements
devanaient le mot; l'enthousiasme clatait  chaque phrase. La
socit transforme en auditoire provoquait, au lieu de l'entretien,
le discours. La jeune femme, habitue de bonne heure au monologue par
l'exercice quotidien de sa plume et par l'loquence des hommes
suprieurs entendus ds l'enfance chez son pre, se laissait emporter
par son enthousiasme; la charmante timidit de son sexe et de son ge,
cette pudeur de l'me, aussi rougissante que celle du corps, n'tait
jamais ne en elle. La publicit de son enfance l'avait supprime. Il
ne manquait  son esprit que cette grce, mais cette grce et t en
mme temps son silence. On regrettait un moment en elle cette
innocence du gnie qui s'ignore et doute de lui-mme; on finissait par
l'oublier au charme de son improvisation virile. Ce n'tait plus une
femme, c'tait un pote et un orateur.

Le personnage oratoire et potique de Corinne, qu'elle a dpeint plus
tard dans son voyage d'Italie, n'est pas une fiction; c'est le
portrait de mademoiselle Necker peinte devant sa glace par elle-mme.
 cette poque de sa vie, dans ce portrait, elle flatta sa figure,
mais non son talent.

Elle tait vtue, comme la sibylle du Dominiquin, d'un chle des
Indes, tourn autour de sa tte, et ses cheveux, du plus beau noir,
taient entremls avec ce chle; sa robe tait blanche; une draperie
bleue se rattachait au-dessous de son sein; son costume tait
trs-pittoresque, sans s'carter cependant assez des usages reus pour
que l'on pt y trouver de l'affectation. Son attitude (sur le char)
tait noble et modeste; on apercevait bien qu'elle tait contente
d'tre admire, mais un sentiment de timidit se mlait  sa joie et
semblait demander grce pour son triomphe; l'expression de sa
physionomie, de ses yeux, de son sourire, intressait pour elle, et
le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant mme qu'une
impression plus vive le subjugut. Ses bras taient d'une clatante
beaut; sa taille, grande, mais un peu forte,  la manire des statues
grecques, caractrisait nergiquement la jeunesse et le bonheur; son
regard avait quelque chose d'inspir. L'on voyait, dans sa manire de
saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une
sorte de naturel qui relevait l'clat de la situation extraordinaire
dans laquelle elle se trouvait; elle donnait  la fois l'ide d'une
prtresse d'Apollon qui s'avanait vers le temple du Soleil et d'une
femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie;
enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intrt et
la curiosit, l'tonnement et l'affection.


XVIII

La clbrit de mademoiselle Necker, qui aurait effray les hommes
suprieurs qui cherchent dans une femme une pouse et non une mule de
gloire, blouissait les hommes mdiocres; ils se flattaient de donner
leur nom  une femme qui ajouterait  ce nom le lustre du gnie; ils
s'imaginaient qu'un reflet futur de cette gloire rejaillirait sur leur
propre mdiocrit; ils oubliaient qu'un homme ordinaire n'est jamais
que l'ombre de cet clat emprunt, que le mari d'une femme clbre n'a
plus mme pour abriter sa vie intrieure l'obscurit de son foyer
domestique. Partout o une telle pouse porte la lumire, elle attire
le regard du public; son mari et sa famille deviennent visibles aux
yeux importuns qu'ils voudraient en vain viter.

Ces considrations cependant loignaient ces prtendants franais,
anglais ou italiens de la main de cette fille unique, malgr la
fortune, le crdit, la popularit de son pre; mais les hommes du
Nord, plus candides et plus enthousiastes, ne sont pas retenus par ce
scrupule de leur amour-propre. La supriorit d'une pouse les
offusque moins, parce qu'ayant moins de prtention pour eux-mmes, ils
placent leur orgueil dans la gloire de leur idole; ils s'honorent
d'admirer de plus prs l'pouse que le monde admire loin; leur amour
n'a pas besoin de l'galit, il est un culte; ils se sacrifient en se
subordonnant  celles qu'ils adorent.

Le baron de Stal, ami de Gustave III et ambassadeur de Sude  Paris,
brigua et obtint la main de mademoiselle Necker. Il ne manquait 
cette famille, parvenue au sommet de l'importance et du crdit par la
richesse et par la faveur, qu'une alliance illustre qui les
naturalist dans l'aristocratie europenne. La naissance, le nom, le
rang du baron de Stal anoblissaient l'pouse et rejaillissaient sur
les parents. M. et madame Necker, qui tendaient  la supriorit
sociale par toutes les voies avaient trop senti les froissements de
leur vanit  la cour pour ne pas apprcier  leur prix de hautes
alliances; en anoblissant leur fille en Sude, ils anoblissaient en
France leur propre sang; ils s'apatriaient dans toutes les noblesses
de l'Europe.

Le baron de Stal fut agr. Le roi de Sude promit, pour faciliter le
mariage, qu'il conserverait pendant de longues annes  ce gentilhomme
la place d'ambassadeur  Paris. M. de Stal, de son ct, s'engagea,
par contrat,  ne jamais forcer sa femme  le suivre en Sude.  ce
prix, il obtint la main de mademoiselle Necker.

C'tait un homme dj mr d'annes, d'une figure noble, d'une
distinction de manires qui rpondait  sa considration personnelle
dans le monde, d'un esprit suffisant pour jouir des succs de sa
femme sans prtendre  l'galer, un de ces hommes qui acceptaient les
seconds rangs partout, mme dans leur maison.

Cette union sans tendresse, mais sans orages, ne fit qu'ajouter le
nom, le rang, la libert, la considration d'une ambassadrice de Sude
 Paris,  la clbrit littraire prcoce de madame de Stal et  sa
qualit de fille du ministre le plus influent du conseil du roi.

Trois enfants, deux fils et une fille naquirent de ce mariage. Il ne
fut troubl que plus tard par des sparations de fortune dans
l'intrt des enfants, sparations de biens qui amenrent des
sparations de personnes; mais, quoique relchs et peu intimes, les
rapports entre deux poux si disproportionns de nature, d'ge et
d'opinion, conservrent toujours la dcence, cette seule vertu que le
monde avait le droit de demander alors  ces unions de convenance. La
sparation mme ne dura pas jusqu' la mort; le baron de Stal revint,
aprs la rvolution franaise, mourir entre les soins de sa femme et
les respects de ses enfants.


XIX

La rvolution qui se prcipitait par toutes les innovations que la
popularit de M. Necker et la dfrence de Louis XVI  ses avis lui
avaient ouvertes, ne tarda pas  dpasser les ides de 89 et 
dtrner le roi. Les tats gnraux du royaume, comme tout esprit
politique l'avait prvu except M. Necker, s'taient rvolutionns
eux-mmes le premier jour de leur runion  Versailles. M. Necker, ne
pouvant plus tre leur modrateur, avait t leur jouet; la cour
l'avait congdi comme leur complice; le peuple l'avait rappel par
l'insurrection du 14 juillet. Rejoint  Ble par les messagers du roi
et du peuple, il tait rentr  Paris avec sa femme et sa fille, comme
un triomphateur, par la dernire brche de la monarchie.

Ce triomphe n'avait t que d'un jour; le lendemain, le peuple s'tait
indign d'avoir accord  son favori quelques ttes proscrites. M.
Necker avait repris, sans influence et sans dignit, le rang,
dsormais illusoire, de premier ministre. Le ministre ne consistait
plus qu' tre le tmoin officiel des dgradations coup sur coup de la
royaut, et  ratifier les empitements de l'Assemble et les meutes
de la capitale. Mirabeau, le vrai ministre de cette dmolition,
bafouait M. Necker de ses ironiques loges; le peuple,  qui il
n'avait plus rien  refuser, le livrait aux Jacobins qui lui
promettaient des ruines plus compltes; le ministre dconcert
n'apportait au conseil que des plans de finances avorts, des
gmissements et des dceptions.


XX

Aucun remords gnreux ne lui inspira dans sa dchance un parti
capable de sauver le roi qu'il avait perdu, ou d'honorer du moins la
chute du trne par un magnanime effort. Il se laissait emporter comme
un dbris inerte et sans volont par ce courant de ruine. Quand il vit
sa propre vie menace par les sditions croissantes  Paris, il
abandonna enfin le timon qui ne gouvernait dj plus qu'au gr des
temptes, et il se rfugia avec sa femme et sa fille dans son chteau
de Coppet,  l'abri de la rvolution, sur une terre trangre.

Sa fille, protge par son titre d'ambassadrice, ne tarda pas 
revenir  Paris o la rappelaient ses opinions, ses attachements et
son ardeur politique. Sa jeunesse, sa passion, ses enthousiasmes, ses
liaisons avec les publicistes et les orateurs du temps lui avaient
fait dpasser les opinions de son pre.

M. Necker avait rv une monarchie  trois pouvoirs pondrs comme
l'Angleterre, sans considrer que les gouvernements ne se copient pas,
mais qu'ils se moulent sur le type des traditions, des ides, des
moeurs, des classes prexistantes dans un pays. Les plagiats en
politique ne sont pas seulement des platitudes, ce sont des chimres.
La France qui n'a d'aristocratie que dans l'intelligence, et o par
consquent l'aristocratie est personnelle, ne pouvait reconstituer
d'une main les privilges politiques qu'elle dtruisait de l'autre.
Aristocratie et France moderne sont deux mots qui se nient l'un 
l'autre. La force ou l'ide, voil alternativement le gouvernement de
la France; mais il n'y a point de place pour le gouvernement de
convention et de prjug. Les esprits y marchent trop vite pour
s'arrter dans les institutions moyennes. L'extrme en tout, c'est le
vice et la vertu de cette nation.


XXI

Madame de Stal, imbue encore des illusions britanniques puises dans
le salon de son pre, abandonnait facilement la monarchie pour la
rpublique, mais continuait  rver l'aristocratie constitue dans la
rpublique; sa vritable opinion  cette poque tait celle des
_Girondins_ avec la dmocratie de moins et l'aristocratie de plus pour
suppler au trne aboli. Une gironde aristocrate, c'tait sa vraie
nature. Elle fut, avant madame Roland, _girondine dmocrate_, l'me
des derniers ministres qui tentrent de sauver  force de
concessions, sinon la monarchie, au moins le roi et sa famille. Le
jeune et beau comte Louis de Narbonne, ministre de la guerre avant
Dumouriez, puisait ses inspirations dans les penses de madame de
Stal et sa rcompense dans son amiti. Tout fut inutile: les vrais
Girondins, dpasss eux-mmes par les Jacobins le 10 aot, furent
contraints de se prcipiter avant leur heure dans la rpublique
d'anarchie, au lieu de la rpublique de principes, puis entrans
jusqu' l'chafaud du roi et de l jusqu' leur propre chafaud. Le
gouvernement de la terreur remplaa le gouvernement de l'opinion. Les
femmes s'enfuirent, les salons se turent; madame de Stal pouvante
se retira chez son pre,  Coppet, pour laisser passer la hache qui
fauchait tout, pour protester et surtout pour vivre. Cette terreur
refoula son me dans la rflexion et dans le sentiment, les deux
puissances de la solitude.


XXII

Les crits qu'elle composa alors portent l'empreinte d'une gnreuse
motion. Elle faisait silence, cependant, de peur d'tre entendue des
Jacobins et de Robespierre, le Marius des ides dont J. J. Rousseau
avait t le philosophe. Elle crivit sous le voile de l'anonyme _une
dfense de la reine Marie-Antoinette_, adresse aux Franais. Cette
apologie au pied de l'chafaud tait gnreuse, mais sans pril. Tout
porte  croire nanmoins que, s'il et fallu devenir le _Malesherbes_
des femmes et offrir sa tte aux juges pour sauver celle de la reine,
madame de Stal n'aurait pas hsit  se nommer et  se montrer. Elle
avait la magnanimit du caractre autant que la magnanimit de la
pense. Derrire l'chafaud elle voyait la gloire de le braver pour
sauver un crime  la libert; mais en ce moment, et en se montrant
alors, elle n'aurait fait que perdre son pre et ses enfants. Une
protestation jete au peuple par une main cache, du sein du nuage,
soulageait au moins sa conscience de femme. Les accents en taient
mus et rappelaient l'loquence virile du grand orateur anglais Burke,
qui avait fait frmir et pleurer l'Europe entire sur les outrages et
la captivit de Marie-Antoinette.

Depuis un an, dit en finissant madame de Stal, depuis un an que le
secret le plus impntrable entoure sa prison, on a drob tous les
dtails de ses douleurs; mille prcautions ont t prises pour en
touffer le bruit. Un tel mystre honore le peuple franais: on a
craint son indignation, on peut donc encore esprer sa justice. Il
aurait su, ce peuple, qu'on apporta devant la fentre de
Marie-Antoinette la tte de son amie. Ignorant les fatales nouvelles
de ce jour pouvantable, on la fora, par un barbare silence, 
contempler longtemps des traits ensanglants qu'elle reconnaissait 
peine  travers l'horreur et l'effroi. Elle se convainquit enfin qu'on
lui prsentait les restes dfigurs de celle qui mourut victime de son
attachement pour elle. Cruels ordonnateurs de cette scne! vous qui
vtes devant vous votre malheureuse reine prte  mourir de dsespoir,
saviez-vous alors tout ce qu'elle devait souffrir? Et les mouvements
d'un coeur sensible, ces mouvements qui devaient vous tre inconnus,
les aviez-vous appris pour tre plus certains de vos coeurs?

Pendant le procs du roi, chaque jour abreuvait sa famille d'une
nouvelle amertume; il est sorti deux fois avant la dernire, et la
reine, retenue captive, ne pouvant parvenir  savoir ni la disposition
des esprits ni celle de l'assemble, lui dit trois fois adieu dans les
angoisses de la mort; enfin le jour sans esprance arriva. Celui que
les liens du malheur lui rendaient encore plus cher, le protecteur, le
garant de son sort et de celui de ses enfants, cet homme, dont le
courage et la bont semblaient avoir doubl de force et de charme 
l'approche de la mort, dit  son pouse,  sa cleste soeur,  ses
enfants, un ternel adieu; cette malheureuse famille voulut s'attacher
 ses pas, leurs cris furent entendus des voisins de leur demeure, et
ce fut le pre, l'poux infortun qui se contraignit  les repousser.
C'est aprs ce dernier effort qu'il marcha tranquillement au supplice,
dont sa constance a fait la gloire de la religion et l'exemple de
l'univers. Le soir, les portes de la prison ne s'ouvrirent plus, et
cet vnement, dont le bruit remplissait alors le monde, retombe tout
entier sur deux femmes solitaires et malheureuses, et qui n'taient
soutenues que par l'attente du mme sort que leur frre et leur poux.
Nul respect, nulle piti ne consola leur misre; mais rassemblant tous
leurs sentiments au fond de leur coeur, elles surent y nourrir la
douleur et la fiert. Cependant, douces et calmes au milieu des
outrages, leurs gardiens se virent obligs de changer sans cesse les
soldats aposts pour les garder; on choisissait avec soin, pour cette
fonction, les caractres les plus endurcis, de peur qu'individuellement
la reine et sa famille ne reconquissent la nation qu'on voulait
aliner d'elles. Depuis l'affreuse poque de la mort du roi, la reine
a donn, s'il tait possible, de nouvelles preuves d'amour  ses
enfants. Pendant la maladie de sa fille, il n'est aucun genre de
services que sa tendresse inquite n'ait voulu lui prodiguer; il
semblait qu'elle et besoin de contempler sans cesse les objets qui
lui restaient encore pour retrouver la force de vivre, et cependant un
jour on est venu lui ter son fils; l'enfant, pendant deux fois
vingt-quatre heures, a refus de prendre aucune nourriture. Jugez
quelle est sa mre par le sentiment nergique et profond qu' cet ge
dj elle a su lui inspirer! Malgr ses pleurs, au pril de sa jeune
vie, on a persist  les sparer. Ah! comment avez-vous os, dans la
fte du 10 aot, mettre sur les pierres de la Bastille des
inscriptions qui consacraient la juste horreur des tourments qu'on y
avait soufferts? Les unes peignaient les douleurs d'une longue
captivit, les autres l'isolement, la privation barbare des dernires
ressources; et ne craigniez-vous pas que ces mots: _ils ont enlev le
fils  la mre_, ne dvorassent tous les souvenirs dont vous retraciez
la mmoire!

Voil le tableau de l'anne que cette femme infortune vient de
parcourir. Et cependant elle existe encore; elle existe parce
qu'elle aime, parce qu'elle est mre. Ah! sans ce lien sacr,
pardonnerait-elle  ceux qui voudraient prolonger sa vie? Mais,
lorsque malgr tant de maux, il vous reste encore du bien  faire,
tranerez-vous du cachot au supplice cette intressante victime?
Regardez-la, cruels! non pour tre dsarms par sa beaut; mais, si
les pleurs l'ont fltrie, regardez-la pour contempler les traces d'une
anne de dsespoir! Que vous faudrait-il de plus si elle tait
coupable? Et que doivent donc prouver les coeurs certains de son
innocence?

Je reviens  vous, femmes immoles toutes dans une mre si tendre,
immoles toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse par
l'anantissement de la piti; c'en est fait de votre empire si la
frocit rgne, c'en est fait de votre destine si vos pleurs coulent
en vain! Dfendez la reine par toutes les armes de la nature; allez
chercher cet enfant, qui prira s'il faut qu'il perde celle qu'il a
tant aime; il sera bientt aussi lui-mme un objet importun, par
l'inexprimable intrt que tant de malheurs feront retomber sur sa
tte; mais qu'il demande  genoux la grce de sa mre; l'enfance peut
prier, l'enfance s'ignore encore.

Mais malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain! Malheur
au peuple qui ne serait ni juste ni gnreux! Ce n'est pas  lui que
la libert serait rserve. L'esprance des nations, si longtemps
attache au destin de la France, ne pourrait plus entrevoir dans
l'avenir aucun vnement rparateur de cette gnration dsole.


XXIV

Le neuf thermidor et la chute de Robespierre permirent  madame de
Stal d'lever la voix. Ce fut alors pour la rpublique modre
qu'elle crivit ses rflexions sur la paix extrieure et sur la paix
intrieure. Le premier de ces deux opuscules avait pour but de
convaincre les puissances trangres qu'il fallait pactiser avec la
rpublique franaise sous peine de l'irriter jusqu' la frnsie et de
lui faire rvolutionner l'Europe. Le second avait pour objet de
convaincre les partis intrieurs de la ncessit d'une conciliation
dans la libert mutuelle et lgale sous peine d'terniser l'anarchie
et de recrer la tyrannie. La pense dans ces deux crits est d'un
rpublicain sincre, le style est d'un grand publiciste. Ils
replacrent trs-haut sur la scne politique la fille un moment
oublie de M. Necker. Les grandes voix de 89 et les grandes voix de la
Gironde, Mirabeau, Barnave, madame Rolland, Vergniaud, Andr Chnier,
s'taient teintes dans la mort naturelle ou dans la mort violente.
Madame de Stal restait seule de ces deux partis pour rendre une
parole nergique  la libert modre. Tout ce qui restait d'ennemis
de l'anarchie et d'ennemis de la tyrannie fit cho  sa voix et se
groupa autour d'elle. Elle revint  Paris occuper, dans le parti des
rpublicains d'ordre, la place que madame Rolland gorge par
Robespierre avait occupe dans le parti des Girondins. Elle pouvait se
flatter et elle se flatta de devenir  son tour l'me invisible mais
dominante d'une rpublique dont elle inspirerait les conseils et dont
elle dirigerait la main. Ce fut l'poque vritablement civique de sa
vie.


XXV

Tous les hommes d'tat, tous les crivains, tous les orateurs sortis
de la proscription, de l'ombre ou du silence aprs la terreur, se
pressaient dans ses salons comme sous l'gide de la libert retrouve
dans les ruines; elle contenait l'impatience des uns, elle modrait la
raction des autres, elle relevait le dcouragement, elle fortifiait
la constance, elle rconciliait dans un patriotisme commun ceux que
les factions avaient spars pour le malheur de tous. Jamais son
loquence n'avait t si intarissable et si active; elle fut pendant
quelques mois le seul orateur de la rpublique. Sa tribune tait
partout o quelques hommes influents se runissaient pour discuter les
bases d'une constitution durable de la libert. La littrature en ce
moment tait exclusivement politique; madame de Stal suivit d'autant
plus naturellement ce courant qu'elle-mme l'avait cr.

Son livre, sur l'_Influence des passions_, qu'elle publia alors,
ajoute  sa renomme d'crivain le caractre de moraliste. Ce livre,
jug aujourd'hui  distance avec le sang-froid de la critique,
n'ajoute rien  sa vritable gloire. Le livre disserte au lieu
d'mouvoir, il ne creuse pas assez profondment dans la nature de
l'homme pour y dcouvrir des vrits nouvelles. C'est de l'esprit qui
n'arrive pas jusqu' la mditation, c'est de la mtaphysique lgre,
c'est--dire ce qu'il y a de plus vain et de plus fastidieux en
littrature, des axiomes sans solidit, de la pesanteur sans prix, de
l'ennui sans compensation. L'ge de la philosophie n'tait pas venu
pour elle. Elle tait loin des annes o le coeur refroidi et la
vanit corrige par le malheur ne laissent  l'homme et  la femme que
la facult de l'analyser eux-mmes. L'ambition d'tre un chef de parti
dans la rpublique, la soif de la gloire, l'enivrement des
applaudissements publics, et le besoin plus imprieux d'aimer et
d'tre aime, troublaient trop son me pour la laisser voir au fond
d'elle-mme.


XXVI

Le _dix-huit brumaire_, le coup d'tat du gnral Bonaparte retournant
l'arme contre la rvolution, dissipa cruellement dans madame de Stal
une partie de ses illusions. Elle fut tourdie comme tout le monde du
coup, sans en sentir au premier moment toute la porte. C'tait le
reflux de toutes les choses refoules par la philosophie du
dix-huitime sicle; c'tait le dmenti donn le sabre  la main 
toutes les aspirations de l'Europe; c'taient toutes les ractions
gnreuses, politiques, sociales, incarnes dans un seul homme et
venant forcer le sicle  balbutier effrontment la grande apostasie
de la libert de penser et de la libert d'institution; c'tait la
reprsaille de la terreur par une autre terreur plus durable, parce
qu'elle est plus modre et plus discipline, la terreur des soldats
au lieu de la terreur des bourreaux. Ce fut surtout le coup d'tat
contre la philosophie.

Madame de Stal n'y vit pendant les premiers mois que l'impatience
d'un jeune hros contre des assembles inertes ou orageuses, qui
prenait la dictature au nom de son gnie pour rgulariser la
rpublique, anantir les factions, grandir la patrie et donner  la
pense confuse du sicle l'unit d'un grand homme. Elle se flatta mme
que ce jeune gnie s'inclinerait devant le sien, qu'elle acquerrait
plus facilement sur ce dictateur l'ascendant qu'elle cherchait  se
crer sur des chefs de factions multiples, qu'elle serait l'Aspasie
franaise de ce futur Pricls.

Dans cette pense, elle chercha avec anxit les occasions de
rencontrer le gnral Bonaparte et de l'blouir par sa conversation.
Elle afficha l'enthousiasme pour sa gloire. Il n'y avait, selon elle,
que deux grands hommes dans la rpublique, faits pour s'entendre et se
complter, elle et lui.

Elle tait en effet  cette poque la plus haute supriorit
intellectuelle et sociale de Paris, elle rgnait sur les salons, elle
maniait les esprits, elle tenait les fils des factions les plus
diverses, elle donnait le ton aux opinions, elle pouvait populariser
ou dpopulariser d'un mot le nouveau gouvernement. Ce fut une des
audaces les plus soldatesques de Bonaparte, que de ddaigner ce
concours ou cette opposition. Ngliger madame de Stal tait un coup
d'tat contre Paris plus dangereux peut-tre que celui de Saint-Cloud,
un coup d'tat contre l'opinion, contre la popularit, contre la
littrature, contre la conversation, contre les salons.

Mais, dcid  n'en appeler qu'aux baonnettes d'une arme dont les
chefs ne connaissaient pas mme de nom la fille de M. Necker, il
portait, ds le lendemain du 18 brumaire, ce dfi aux puissances de la
pense: tel fut le caractre du gouvernement militaire sous les
_Marius_, sous les _Sylla_, sous les _Csars_ de Rome.


XXVII

Il est curieux d'tudier, dans les confidences intimes de madame de
Stal  cette poque, l'tonnement et l'irritation dont elle fut
saisie en s'apercevant de l'loignement que le premier consul montrait
en toute occasion pour elle. Il ne se contentait pas de la tenir 
distance, il cherchait  l'humilier quand elle se prsentait devant
lui. Tout le monde connat la brusquerie clbre dont il repoussa ses
avances  une des rceptions des Tuileries, o madame de Stal
s'efforait de s'attirer un mot ou un sourire d'encouragement du
dictateur: _Quelle est  vos yeux la femme suprieure  toutes les
femmes?_ lui demanda-t-elle avec une vidente intention de s'attirer
une adulation personnelle. _Celle qui a eu le plus d'enfants_, lui
rpondit schement Bonaparte, manifestant ainsi, avec une rudesse sans
mnagement et sans piti pour son interlocuteur, qu'elle tait  ses
yeux une crature hors de son rle, et que la seule gloire de la femme
tait la gloire domestique de l'obscurit et de la fcondit, ces deux
vertus du foyer de l'homme.

Ce mot juste, mais cruel, fit comprendre  madame de Stal qu'il n'y
avait point de place pour sa renomme, encore moins pour son
influence, sous le gouvernement d'un homme qui relguait la femme la
plus illustre de son sexe dans l'ombre, dans le silence et dans la
maternit. Elle espra cependant, contre toute esprance, amollir la
rudesse du dictateur en lui faisant sentir le prix d'un talent comme
le sien pour seconder ses plans politiques de rgnration de la
libert et de la rpublique. Elle se trompait encore: Bonaparte
hassait la libert et la rpublique de toute l'ambition qui
l'emportait vers l'empire. Son antipathie contre madame de Stal
tenait moins  la crainte qu'il avait de son gnie qu' sa haine
contre la rvolution franaise. Le nom de M. Necker lui en rappelait
l'origine, les crits de madame de Stal lui en rappelaient les
doctrines.

Cette femme jeune, loquente, populaire encore, tait  ses yeux une
ide survivante de 1789, qu'il tait dangereux de laisser briller au
coeur de la France si prs de la servitude qu'il voulait sans voix. Il
aurait accept volontiers les services de madame de Stal esclave;
mais le contraste de madame de Stal libre dans un pays asservi lui
rpugnait. Cette femme tait  ses yeux une tribune  elle seule. Il
ne voulait que le silence ou l'applaudissement; il s'en expliqua
nettement avec ses frres, Joseph et Lucien Bonaparte, moins
ddaigneux que lui des influences littraires et des puissances
morales sur l'opinion.

Le plus grand grief de l'empereur Napolon contre moi, dit-elle,
c'est le respect dont j'ai toujours t pntre pour la vritable
libert. Ces sentiments m'ont t transmis comme un hritage, et je
les ai adopts ds que j'ai pu rflchir sur les hautes penses dont
ils drivent et sur belles actions qu'ils inspirent. Les scnes
cruelles qui ont dshonor la rvolution franaise, n'tant que de la
tyrannie sous des formes populaires, n'ont pu, ce me semble, faire
aucun tort au culte de la libert. L'on pourrait tout au plus s'en
dcourager pour la France; mais si ce pays avait le malheur de ne
savoir possder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela
le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparat de l'horizon du
pays du nord, les habitants de ces contres ne blasphment pas ses
rayons qui luisent encore pour d'autres pays plus favoriss du ciel.

Peu de temps aprs le 18 brumaire, il fut rapport  Bonaparte que
j'avais parl dans ma socit contre cette oppression naissante dont
je pressentais les progrs aussi clairement que si l'avenir m'et t
rvl. Joseph Bonaparte, dont j'aimais l'esprit et la conversation,
vint me voir et me dit: Mon frre se plaint de vous. Pourquoi,
m'a-t-il rpt hier, pourquoi madame de Stal ne s'attache-t-elle pas
 mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? le payement du dpt de
son pre? je l'ordonnerai: le sjour de Paris? je le lui permettrai.
Enfin, qu'est-ce qu'elle veut?--Mon Dieu! rpliquai-je, il ne s'agit
pas de ce que je veux, mais de ce que je pense. J'ignore si cette
rponse lui a t rapporte, mais je suis bien sre du moins que, s'il
l'a sue, il n'y a attach aucun sens; car il ne croit  la sincrit
des opinions de personne, il considre la morale en tout genre comme
une formule qui ne tire pas plus  consquence que la fin d'une
lettre; et, de mme qu'aprs avoir assur quelqu'un qu'on est son
trs-humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de
vous, ainsi Bonaparte croit que lorsque quelqu'un dit qu'il aime la
libert, qu'il croit en Dieu, qu'il prfre sa conscience  son
intrt, c'est un homme qui se conforme  l'usage, qui suit la manire
reue pour expliquer ses prtentions ambitieuses ou ses calculs
gostes. La seule espce de cratures humaines qu'il ne comprenne pas
bien, ce sont celles qui sont sincrement attaches  une opinion,
quelles qu'en puissent tre les suites; Bonaparte considre de tels
hommes comme des niais ou comme des marchands qui surfont,
c'est--dire, qui veulent se vendre trop cher. Aussi, comme on le
verra par la suite, ne s'est-il jamais tromp dans ce monde que sur
les honntes gens, soit comme individus, soit surtout comme nations.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLII.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43




CLIIIe ENTRETIEN




MADAME DE STAL

SUITE.


XXVIII

La guerre ouverte entre le dictateur et la femme de gnie ne tarda pas
 clater; Bonaparte avait laiss subsister, dans le tribunat, une
ombre de tribune libre, mais en corrompant les orateurs. Un de ces
orateurs tait _Benjamin Constant_. Ce nom tant de fois fait, dfait
et refait par les factions alternatives qu'il a servies et desservies
tour  tour avec un talent plus effront qu'clatant, est retomb dj
dans l'indiffrence, et il ne fut jamais qu'une gloire de parti. La
liaison de Benjamin Constant avec madame de Stal fut le malheur de
cette femme politique. Cet homme n'avait ni dans sa nature, ni dans
son me, ni dans son caractre, l'enthousiasme, l'nergie, la vertu
publique, faits pour justifier un tel attachement. Son amiti
abaissait au lieu de relever l'me qui s'inspirait de lui. N dans les
rangs de l'aristocratie helvtique, lev dans les prjugs et dans
les intrigues des rfugis franais en Allemagne pendant l'migration,
familier du duc de Brunswick, gnralissime de l'arme prussienne en
1792; rdacteur prsum du fameux manifeste de la coalition contre la
France[1], rentr en France grce  un nom cosmopolite, aprs la
terreur; zlateur ardent des modrs contre les terroristes,
publiciste attach au Directoire, auteur, aprs le 18 fructidor, d'une
adresse aux Franais pour rappeler les terroristes au secours du coup
d'tat contre les royalistes, nomm tribun aprs la constitution
nouvelle pour contrler le gouvernement des consuls, li avec les
aristocrates par sa naissance, avec les rpublicains par ses services,
avec les consuls par ses esprances, avec les hommes de lettres par sa
littrature, avec les rvolutionnaires par la tribune o rien ne
rsonne mieux que l'opposition, affam de bruit, ncessiteux de
fortune, sceptique d'ides, homme  tout comprendre,  tout dire et 
tout contredire, il avait, par le charme de sa conversation, sduit
madame de Stal. L'esprit de Benjamin Constant, tincelant dans un
salon, lui rverbrait le sien. Elle avait pris cet blouissement pour
de la lumire et ce phosphore pour de la chaleur. L'extrieur de
Benjamin Constant, mlange d'lgance franaise et de profondeur
germanique, sa taille haute, frle et souple, son visage oblong, son
teint ple, ses cheveux blonds et soyeux drouls en ondes sur ses
paules, on ne sait quoi de mystique ou de satanique dans le regard,
qui rappelait  volont un Mphistophls politique ou un Werther de
la libert, avaient complt la fascination.

[Note 1: Les _Lettres de Lausanne_, si bien commentes par M. de
Sainte-Beuve, dmentent cette supposition.]

Madame de Stal avait livr son amiti politique sans tre sre
d'avoir livr toute son estime. L'amiti passionne d'une telle femme
tait pour Benjamin Constant une trop haute fortune pour qu'il n'en
dcort pas sa vie. Cette amiti persuadait aux autres son gnie.
L'ascendant qu'il exerait sur son amie lui donnait deux forces pour
une: il tait press d'en user et d'en abuser pour sa gloire, il la
prcipitait plus vite et plus loin dans l'opposition prmature au
Consulat qu'elle ne l'aurait voulu. Il jugeait, comme il avait tout
jug, trop lgrement, cette nouvelle phase de la rvolution; il
voulait prendre les devants sur l'opinion, se faire craindre,
peut-tre apprcier; il mditait un clat de tribune, dont le
retentissement rejaillirait sur son amie et ferait cesser les
mnagements que le gouvernement avait encore pour elle. Madame de
Stal s'enorgueillissait et tremblait  la fois de cette rupture.

coutons-la raconter cette scne d'intrieur, qui prcda de quelques
heures l'exil et les agitations de toute sa vie.


XXIX

Quelques tribuns voulaient tablir dans leur assemble une opposition
analogue  celle d'Angleterre et prendre au srieux la Constitution,
comme si les droits qu'elle paraissait assurer avaient eu rien de
rel, et que la division prtendue des corps de l'tat n'et pas t
une simple affaire d'tiquette, une distinction entre les diverses
antichambres du consul dans lesquelles des magistrats de diffrents
noms pouvaient se tenir. Je voyais avec plaisir, je l'avoue, le petit
nombre des tribuns qui ne voulaient point rivaliser de complaisance
avec les conseillers d'tat; je croyais surtout que ceux qui
prcdemment s'taient laiss emporter trop loin dans leur amour pour
la rpublique, se devaient de rester fidles  leur opinion, quand
elle tait devenue la plus faible et la plus menace.

L'un de ces tribuns, ami de la libert et dou d'un des esprits les
plus remarquables que la nature ait dparti  aucun homme, M. Benjamin
Constant, me consulta sur un discours qu'il se proposait de faire pour
signaler l'aurore de la tyrannie. Je l'y encourageai de toute la force
de ma conscience. Nanmoins, comme on savait qu'il tait de mes amis
intimes, je ne pus m'empcher de craindre ce qu'il pourrait m'en
arriver. J'tais vulnrable par mon got pour la socit. Montaigne a
dit jadis: _Je suis Franais par Paris_, et s'il pensait ainsi il y a
trois sicles, que serait-ce depuis que l'on a vu runies tant de
personnes d'esprit dans une mme ville, et tant de personnes
accoutumes  se servir de cet esprit pour les plaisirs de la
conversation? Le fantme de l'ennui m'a toujours poursuivie; c'est par
la terreur qu'il me cause que j'aurais t capable de plier devant la
tyrannie, si l'exemple de mon pre et son sang qui coule dans mes
veines ne l'emportaient pas sur cette faiblesse. Quoi qu'il en soit,
Bonaparte la connaissait trs-bien; il discerne promptement le mauvais
ct de chacun, car c'est par leurs dfauts qu'il soumet les hommes 
son empire. Il joint  la puissance dont il menace, aux trsors qu'il
fait esprer, la dispensation de l'ennui, et c'est aussi une terreur
pour les Franais. Le sjour  quarante lieues de la capitale, en
contraste avec tous les avantages que runit la plus agrable ville du
monde, fait faiblir  la longue la plupart des exils, habitus ds
leur enfance aux charmes de la vie de Paris.

La veille du jour o Benjamin Constant devait prononcer son discours,
j'avais chez moi Lucien Bonaparte, MM... et plusieurs autres encore,
dont la conversation, dans des degrs diffrents, a cet intrt
toujours nouveau qu'excitent et la force des ides et la grce de
l'expression. Chacun, Lucien except, lass d'avoir t proscrit par
le Directoire, se prparait  servir le nouveau gouvernement, en
n'exigeant de lui que de bien rcompenser le dvouement  son
pouvoir. Benjamin Constant s'approche de moi et me dit tout bas:
Voil votre salon rempli de personnes qui vous plaisent. Si je parle,
demain il sera dsert; pensez-y. Il faut suivre sa conviction, lui
rpondis-je. L'exaltation m'inspira cette rponse; mais, je l'avoue,
si j'avais prvu ce que j'ai souffert  dater de ce jour, je n'aurais
pas eu la force de refuser l'offre que M. Constant me faisait de
renoncer  se mettre en vidence pour ne pas me compromettre.

Ce n'est rien aujourd'hui, sous le rapport de l'opinion, que
d'encourir la disgrce de Bonaparte: il peut vous faire prir, mais il
ne saurait entamer votre considration. Alors, au contraire, la nation
n'tait point claire sur ses intentions tyranniques; et, comme
chacun de ceux qui avaient souffert de la rvolution esprait de lui
le retour d'un frre ou d'un ami, ou la restitution de sa fortune, on
accablait du nom de Jacobin quiconque osait lui rsister, et la bonne
compagnie se retirait de vous en mme temps que la faveur du
gouvernement: situation insupportable, surtout pour une femme, et dont
personne ne peut connatre les pointes aigus sans l'avoir prouve.

Le jour o le signal de l'opposition fut donn dans le tribunat par
l'un de mes amis, je devais runir chez moi plusieurs personnes dont
la socit me plaisait beaucoup, mais qui tenaient toutes au
gouvernement nouveau. Je reus dix billets d'excuse  cinq heures; je
supportai assez bien le premier, le second; mais,  mesure que ces
billets se succdaient, je commenais  me troubler. Vainement j'en
appelais  ma conscience, qui m'avait conseill de renoncer  tous les
agrments attachs  la faveur de Bonaparte; tant d'honntes gens me
blmaient, que je ne savais pas m'appuyer assez ferme sur ma propre
manire de voir. Bonaparte n'avait encore rien fait de prcisment
coupable; beaucoup de gens assuraient qu'il prservait la France de
l'anarchie; enfin, si dans ce moment il m'avait fait dire qu'il se
raccommodait avec moi, j'en aurais eu plutt de la joie; mais il ne
veut jamais se rapprocher de quelqu'un sans en exiger une bassesse,
et, pour dterminer  cette bassesse, il entre d'ordinaire dans des
fureurs de commande qui font une telle peur qu'on lui cde tout. Je ne
veux pas dire par l que Bonaparte ne soit pas vraiment emport; ce
qui n'est pas calcul en lui est de la haine, et la haine s'exprime
d'ordinaire par la colre.

Quand il convint au premier consul de faire clater son humeur contre
moi, il gronda publiquement son frre an, Joseph Bonaparte, sur ce
qu'il venait dans ma maison. Joseph se crut oblig de n'y pas mettre
les pieds pendant quelques semaines, et son exemple fut le signal que
suivirent les trois quarts des personnes que je connaissais. Ceux qui
avaient t proscrits le 18 fructidor prtendaient qu' cette poque
j'avais eu le tort de recommander  Barras M. de Talleyrand pour le
ministre des affaires trangres, et ils passaient leur vie chez ce
mme M. de Talleyrand qu'ils m'accusaient d'avoir servi. Tous ceux qui
se conduisaient mal envers moi se gardaient bien de dire qu'ils
obissaient  la crainte de dplaire au premier consul; mais ils
inventaient chaque jour un nouveau prtexte qui pt me nuire, exerant
toute l'nergie de leurs opinions politiques contre une femme
perscute et sans dfense, et se prosternant aux pieds des plus vils
Jacobins, ds que le premier consul les avait rgnrs par le baptme
de la faveur.

Le ministre de la police, Fouch, me fit demander pour me dire que le
premier consul me souponnait d'avoir excit celui de mes amis qui
avait parl dans le tribunal. Je lui rpondis, ce qui assurment tait
vrai, que M. Constant tait un homme d'un esprit trop suprieur pour
qu'on pt s'en prendre  une femme de ses opinions, et que d'ailleurs
le discours dont il s'agissait ne contenait absolument que des
rflexions sur l'indpendance dont toute assemble dlibrante doit
jouir, et qu'il n'y avait pas une parole qui dt blesser le premier
consul personnellement. Le ministre en convint. J'ajoutai encore
quelques mots sur le respect qu'on devait  la libert des opinions
dans un corps lgislatif, mais il me fut ais de m'apercevoir qu'il ne
s'intressait gure  ces considrations gnrales; il savait dj
trs-bien que, sous l'autorit de l'homme qu'il voulait servir, il ne
serait plus question de principes, et il s'arrangeait en consquence.
Mais, comme c'est un homme d'un esprit transcendant en fait de
rvolution, il avait dj pour systme de faire le moins de mal
possible, la ncessit du but admise. Sa conduite prcdente ne
pouvait en rien annoncer de la moralit, et souvent il parlait de la
vertu comme d'un conte de vieille femme. Nanmoins une sagacit
remarquable le portait  choisir le bien comme une chose raisonnable,
et ses lumires lui faisaient parfois trouver ce que la conscience
aurait inspir  d'autres. Il me conseilla d'aller  la campagne et
m'assura qu'en peu de jours tout serait apais. Mais,  mon retour, il
s'en fallait de beaucoup que cela ft ainsi.


XXX

La colre du premier consul adoucie par le ministre n'clata pas
encore sur l'amie de Benjamin Constant. Madame de Stal employa M.
Necker, son pre, pour dtourner ou suspendre le coup qui la menaait.
M. Necker,  la sollicitation de sa fille, se prsenta  Bonaparte
pendant le sjour que le consul fit  Genve, en se prparant le
passage des Alpes, avant la campagne d'Italie. L'entretien du vieux
ministre et du jeune dictateur fut long et dut tre intressant:
c'tait la rencontre de deux hommes, dont l'un avait perdu une
monarchie, dont l'autre reconstruisait tout ce que le premier avait
dmoli. On sait seulement que le premier consul, en sortant de cet
entretien, tmoigna son tonnement du vide d'ides qu'il avait reconnu
sous l'emphase de ce caractre. La fortune et la popularit avaient
videmment port M. Necker  un poste trop haut pour ses facults
natives. Depuis qu'on pouvait le mesurer  terre, il ne restait de lui
qu'un honnte homme, un philosophe tnbreux, un fastidieux crivain,
la ruine d'une illusion d'homme d'tat. Mais il en restait un bon
pre, idoltre de sa fille. Il implora pour cette fille l'indulgence
du consul, et l'autorisation de rsider  Paris, o ses talents, dit
M. Necker, ne pourraient que dcorer un gouvernement qui s'annonait
comme une renaissance des lettres. Bonaparte accorda cette faveur aux
prires de M. Necker. Madame de Stal disparut  ses yeux dans la
gloire de la campagne d'Italie: elle passa l'hiver de 1800  1801 sans
tre recherche ni inquite par le gouvernement; elle s'obstinait
nanmoins encore  rencontrer les occasions de frapper l'imagination
du premier consul; elle en fait l'aveu dans une page de ses mmoires.

Je fus invite, dit-elle, chez le gnral Berthier,  une fte o le
premier consul devait se trouver. Comme je savais qu'il s'exprimait
trs-mal sur mon compte, il me vint dans l'esprit qu'il m'adresserait
peut-tre quelques-unes de ces choses grossires qu'il se plaisait
souvent  dire aux femmes, mme  celles qui lui faisaient la cour, et
j'crivis  tout hasard, avant de me rendre  la fte, les diverses
rponses fires et piquantes que je pourrais lui faire, selon les
choses qu'il me dirait. Je ne voulais pas tre prise au dpourvu, s'il
se permettait de m'offenser, car c'et t manquer encore plus de
caractre que d'esprit; et, comme nul ne peut se promettre de n'tre
pas troubl en prsence d'un tel homme, je m'tais prpare d'avance 
le braver. Heureusement cela fut inutile: il ne m'adressa que la
question la plus commune du monde. Il en arriva de mme  ceux des
opposants auxquels il croyait la possibilit de lui rpondre. En tout
genre, il n'attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus
fort. Pendant le souper, le premier consul tait debout derrire la
chaise de madame Bonaparte et se balanait sur un pied et sur l'autre,
 la manire des princes de la maison de Bourbon. Je fis remarquer 
mon voisin cette vocation pour la royaut, dj si manifeste.

J'allai, suivant mon heureuse coutume, passer l't auprs de mon
pre. Je le trouvai trs-indign de la marche que suivaient les
affaires, et, comme il avait toute sa vie autant aim la vraie libert
que dtest l'anarchie populaire, il se sentait le dsir d'crire
contre la tyrannie d'un seul, aprs avoir combattu si longtemps celle
de la multitude. Mon pre aimait la gloire, et, quelque sage que ft
son caractre, l'aventureux en tout genre ne lui dplaisait pas, quand
il fallait s'y exposer pour mriter l'estime publique. Je sentais
trs-bien les dangers que me ferait courir un ouvrage de mon pre qui
dplairait au premier consul; mais je ne pouvais me rsoudre 
touffer ce chant du cygne, qui devait se faire entendre encore sur le
tombeau de la libert franaise. J'encourageai donc mon pre 
travailler, et nous renvoymes  l'anne suivante la question de
savoir s'il ferait publier ce qu'il crivait.


XXXI

Le premier consul voyait avec un juste ombrage les liaisons de madame
de Stal  Paris avec un homme ambigu qu'elle cherchait  lui susciter
pour rival. Cet homme tait le gnral Bernadotte, depuis roi de
Sude, qui caressait alors les restes du parti jacobin. Bernadotte,
spirituel et ambitieux, tait propre  briguer avec la mme
indiffrence une dictature populaire ou un trne; il n'avait cherch
dans la rvolution qu'une fortune, galement prt  la saisir dans une
contre-rvolution.

Cette liaison de madame de Stal avec un homme suspect au premier
consul fut la vritable cause de son exil.

Je partis pour Coppet dans ces entrefaites, dit-elle, et j'arrivai
chez mon pre dans un tat trs-pnible d'accablement et d'anxit.
Des lettres de Paris m'apprirent qu'aprs mon dpart le premier consul
s'tait exprim trs-vivement contre mes rapports de socit avec le
gnral Bernadotte. Tout annonait qu'il tait rsolu  m'en punir;
mais il s'arrta devant l'ide de frapper le gnral Bernadotte, soit
qu'il et besoin de ses talents militaires, soit que les liens de
famille le retinssent, soit que la popularit de ce gnral dans
l'arme franaise ft plus grande que celle des autres, soit enfin
qu'un certain charme dans les manires de Bernadotte rendt difficile,
mme  Bonaparte, d'tre tout  fait son ennemi.

Il se formait alors autour du gnral Bernadotte un parti de gnraux
et de snateurs qui voulaient savoir de lui s'il n'y avait pas
quelques rsolutions  prendre contre l'usurpation qui s'approchait 
grands pas. Il proposa divers plans qui se fondaient tous sur une
mesure lgislative quelconque, regardant tout autre moyen comme
contraire  ses principes. Mais pour cette mesure il fallait une
dlibration au moins de quelques membres du snat, et pas un d'eux
n'osait souscrire un tel acte. Pendant que toute cette ngociation
trs-dangereuse se conduisait, je voyais souvent le gnral Bernadotte
et ses amis; c'tait plus qu'il n'en fallait pour me perdre, si leurs
desseins taient dcouverts. Bonaparte disait que l'on sortait
toujours de chez moi moins attach  son gouvernement.

On voit dans ces aveux que madame de Stal, accoutume  l'influence
politique depuis le salon de son pre et depuis ses liaisons avec MM.
de Narbonne, Lafayette, Benjamin Constant, s'obstinait imprudemment 
un grand rle dans la rpublique et fomentait dans l'me de Bernadotte
une rivalit qui ne pouvait tre pardonne par Bonaparte. Mais cette
rivalit devait retomber sur la femme assez tmraire pour y attacher
ses esprances. Bonaparte tait un parti, Bernadotte n'tait qu'une
intrigue.


XXXII

Le premier consul fit insinuer  madame de Stal qu'elle ferait bien
de ne pas revenir  Paris. Cette insinuation fut un coup de foudre
pour une femme qui avait plac depuis son enfance le foyer de sa
gloire, de son importance et de ses sentiments dans la capitale de la
France. Paris tait la patrie de ses talents, de son gnie, de ses
affections, de ses vanits, de ses ambitions; la France tait son
public; l'univers n'existait pour elle qu' Paris. Cette faiblesse
purile et presque maladive de son me lui faisait envisager comme le
comble de l'infortune l'loignement de ce centre de toutes ses
penses. La grandeur de son esprit ne la dfendait pas contre la
petitesse de cette terreur de l'exil. C'est la paille dans son
caractre; c'est par l qu'il faiblit et qu'il se brisa plus d'une
fois dans sa vie. Certes, pour toute autre me que la sienne, ce
n'tait pas une bien tragique rigueur du sort qu'une rsidence plus
ou moins contrainte dans le chteau de sa famille, auprs d'un pre
ador et d'enfants chris, au sein de la plus pittoresque contre de
l'Europe, au bord du lac qui roule autant de posies que de vagues, au
pied des jardins de Coppet, entre Lausanne et Genve, deux villes
habites et visites par l'lite des voyageurs lettrs ou illustres de
toute l'Europe; console dans sa propre patrie par toutes les dlices
de l'opulence et par tous les charmes d'une grande hospitalit!
Ajoutez  l'agrment de cette rsidence la libert de parcourir et
d'habiter  son gr tout l'univers, except l'troite enceinte de
Paris.

Une telle proscription, qui fait sourire plus que frmir, paratrait
le suprme bonheur  la plupart des hommes senss; pour madame de
Stal, c'tait la suprme adversit. Elle en dtournait sa pense
comme elle l'aurait dtourne de l'chafaud. Est-ce effmination d'une
me trop accoutume ds le berceau aux caresses de la destine? Est-ce
petitesse d'un esprit si vaste d'ailleurs, mais qui s'est localis
dans les habitudes d'une seule ville? Est-ce besoin incessant de
l'cho et de l'applaudissement de ces salons qui lui renvoyaient tous
les soirs la gloire et l'enthousiasme pour chaque phrase? Est-ce
regret d'une actrice descendue de la scne avant l'ge, et qui ne
peut renoncer sans dsespoir aux rles qu'elle s'tait dessins pour
sa vie? tout cela  la fois peut-tre; mais rien de cela n'est assez
grand pour n'tre pas ddaign au besoin par une grande me, et pour
motiver l'ternelle dsolation qui gmit depuis ce jour dans les
crits et dans les sanglots de madame de Stal. Il est impossible de
ne pas souponner un plus srieux motif  une telle douleur. Ce motif
non avou ne peut tre qu'une grande ambition irrmdiablement due
par la rigueur du premier consul.

Depuis son enfance jusqu' la _terreur_, depuis le 9 thermidor
jusqu'au consulat, madame de Stal avait aspir, par l'loquence et
par l'influence sur les hommes marquants,  l'action politique.
Habitue pendant dix ans  gouverner l'esprit de son pre qui
gouvernait la France, le gouvernement tait devenu un besoin pour
elle; elle l'avait repris sous les Girondins, elle l'avait perdu sous
les Jacobins, elle l'avait recouvr sous le Directoire, elle avait
espr le perptuer sous le Consulat; elle le cherchait de nouveau
dans une conspiration nouvelle avec les Jacobins et avec Bernadotte.
L'loigner de Paris, c'tait la destituer  jamais de toute influence
sur le gouvernement; l'absence la dtrnait, voil pourquoi elle la
redoutait  l'gal de la mort. L'exil, il est vrai, lui laissait le
gnie et la gloire des lettres; on ne pouvait exiler sa pense; mais
la gloire des lettres n'tait que la moiti de son existence. Elle
voulait rgner, on la laissait seulement briller. C'est l, selon
nous, le secret de cette douleur sans proportions et sans bornes, dont
l'expression dans ses mmoires excite presque la piti  force
d'exagration.


XXXIII

Elle parut se rsigner nanmoins  la seule clbrit littraire par
la publication du roman de _Delphine_, celle de ses oeuvres qui
respire le plus de passion. L'impression de la jeunesse de la femme
s'y fait sentir plus que dans les autres livres, c'est une
rminiscence toute chaude encore de sentiments mal teints. L'intrt,
quoique allong par des dissertations trangres au sujet, mais
analogues au temps comme dans _la Nouvelle Hlose_ de J. J. Rousseau,
y est entranant. Le style gale souvent celui du Gnevois, son modle
et son matre.

Le succs du livre fut immense, le bruit s'accrut de toutes les
critiques acharnes dont les hommes de lettres complaisants du
gouvernement nouveau s'efforcrent de dnigrer le livre et l'auteur:
on l'accusa de corrompre les moeurs que le consulat voulait purer par
sa police plus que par ses exemples. L'accusation n'avait ni
fondement, ni prtexte: le livre triompha de l'opposition, et madame
de Stal, qui n'avait signal jusque-l que son gnie de controverse
et d'loquence, signala sa puissance dans l'expression de la passion.
Nulle part elle ne fut plus femme que dans _Delphine_; elle ne perdit
pas un enthousiasme, elle conquit des motions. Elle mditait ds ce
moment _Corinne_, son oeuvre la plus lyrique, o elle voulait fondre
ensemble l'motion et l'enthousiasme pour blouir  la fois
l'imagination par le gnie et pntrer le coeur par l'amour.


XXXIV

Protge par le succs de _Delphine_, elle crut pouvoir se rapprocher
assez de Paris pour entendre le bruit de sa gloire. Regnault de
Saint-Jean d'Angly qui, tout en servant la tyrannie, ne la concevait
contre les femmes que comme une lchet, lui offrit l'asile d'une de
ses maisons de campagne  quelques lieues de Paris. Elle n'accepta pas
l'hospitalit, de peur de compromettre l'hte. Elle emprunta le toit
de madame de la Tour qu'elle ne connaissait que par des amis communs.

J'arrivai donc dans la campagne d'une personne que je connaissais 
peine, au milieu d'une socit qui m'tait tout  fait trangre, et
portant dans le coeur un chagrin cuisant que je ne voulais pas laisser
voir. La nuit, seule avec une femme dvoue depuis plusieurs annes 
mon service, j'coutais  la fentre si nous n'entendrions point les
pas d'un gendarme  cheval; le jour, j'essayais d'tre aimable pour
cacher ma situation. J'crivis de cette campagne  Joseph Bonaparte
une lettre qui exprimait avec vrit toute ma tristesse. Une retraite
 dix lieues de Paris tait l'unique objet de mon ambition, et je
sentais avec dsespoir que, si j'tais une fois exile, ce serait pour
longtemps, peut-tre pour toujours. Joseph et son frre Lucien firent
gnreusement tous leurs efforts pour me sauver, et l'on va voir
qu'ils ne furent pas les seuls.

Madame Rcamier, cette femme si clbre pour sa figure, et dont le
caractre est exprim par sa beaut mme, me fit proposer de venir
demeurer  sa campagne,  Saint-Brice,  deux lieues de Paris.
J'acceptai, car je ne savais pas alors que je pouvais nuire  une
personne si trangre  la politique, je la croyais  l'abri de tout,
malgr la gnrosit de son caractre. La socit la plus agrable se
runissait chez elle, et je jouissais l, pour la dernire fois, de
tout ce que j'allais quitter.

Le silence du gouvernement lui fit esprer sa tolrance. Elle quitta
la maison de madame Rcamier pour revenir avec une pleine scurit 
son premier asile. Cette scurit n'tait que le sommeil de la
tyrannie. Elle raconte ainsi son lugubre rveil.


XXXV

J'tais  table avec trois de mes amis, dans une salle d'o l'on
voyait le grand chemin et la porte d'entre. C'tait  la fin de
septembre.  quatre heures, un homme en habit gris,  cheval, s'arrte
 la grille et sonne; je fus certaine de mon sort. Il me fit demander;
je le reus dans le jardin. En avanant vers lui, le parfum des fleurs
et la beaut du soleil me frapprent. Les sensations qui nous viennent
par les combinaisons de la socit sont si diffrentes de celles de la
nature! Cet homme me dit qu'il tait le commandant de la gendarmerie
de Versailles, mais qu'on lui avait ordonn de ne pas mettre son
uniforme dans la crainte de m'effrayer; il me montra une lettre signe
de Bonaparte, qui portait l'ordre de m'loigner  quarante lieues de
Paris, et enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures
en me traitant cependant avec tous les gards dus  une femme d'un nom
connu. Il prtendait que j'tais trangre, et, comme telle, soumise 
la police. Cet gard pour la libert individuelle ne dura pas
longtemps, et bientt aprs moi d'autres Franais et d'autres
Franaises furent exils sans aucune forme de procs. Je rpondis 
l'officier de gendarmerie que partir dans vingt-quatre heures
convenait  des conscrits, mais non pas  une femme et  des enfants,
et en consquence je lui proposai de m'accompagner  Paris, o j'avais
besoin de passer trois jours pour faire les arrangements ncessaires 
mon voyage. Je montai donc dans ma voiture avec mes enfants et cet
officier, qu'on avait choisi comme le plus littraire des gendarmes.
En effet, il me fit des compliments sur mes crits. Vous voyez, lui
dis-je, monsieur, o cela mne, d'tre une femme d'esprit;
dconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous
en avez l'occasion. J'essayais de me monter par la fiert, mais je
sentais la griffe dans mon coeur.

Je m'arrtai quelques instants chez madame Rcamier; j'y trouvai le
gnral Junot, qui, par dvouement pour elle, promit d'aller parler le
lendemain au premier consul. Il le fit en effet avec la plus grande
chaleur. On croirait qu'un homme si utile par son ardeur militaire 
la puissance de Bonaparte devait avoir sur lui le crdit de le faire
pargner une femme; mais les gnraux de Bonaparte, tout en obtenant
de lui des grces sans nombre pour eux-mmes, n'ont aucun crdit.
Quand ils demandent de l'argent ou des places, Bonaparte trouve cela
convenable; ils sont dans le sens de son pouvoir, puisqu'ils se
mettent dans sa dpendance; mais si, ce qui leur arrive rarement, ils
voulaient dfendre des infortuns, ou s'opposer  quelque injustice,
on leur ferait sentir bien vite qu'ils ne sont que des bras chargs de
maintenir l'esclavage en s'y soutenant eux-mmes.

J'arrive  Paris dans une maison nouvellement loue, et que je
n'avais pas encore habite; je l'avais choisie avec soin dans le
quartier et l'exposition qui me plaisaient; et dj, dans mon
imagination, je m'tais tablie dans le salon avec quelques amis dont
l'entretien est, selon moi, le plus grand plaisir dont l'esprit humain
puisse jouir. Je n'entrais dans cette maison qu'avec la certitude d'en
sortir, et je passais les nuits  parcourir ces appartements dans
lesquels je regrettais encore plus de bonheur que je n'en avais
espr. Mon gendarme revenait chaque matin, comme dans le conte de
Barbe-Bleue, me presser de partir le lendemain, et chaque fois
j'avais la faiblesse de demander encore un jour... Mes amis venaient
dner avec moi, et quelquefois nous tions gais, comme pour puiser la
coupe de la tristesse, en nous montrant les uns pour les autres le
plus aimables qu'il nous tait possible, au moment de nous quitter
pour si longtemps. Ils me disaient que cet homme, qui venait chaque
jour me sommer de partir, leur rappelait ces temps de la terreur
pendant lesquels les gendarmes venaient demander leurs victimes.

On s'tonnera peut-tre que je compare l'exil  la mort; mais de
grands hommes de l'antiquit et des temps modernes ont succomb 
cette peine. On rencontre plus de braves contre l'chafaud que contre
la perte de la patrie. Dans tous les codes des lois, le bannissement
perptuel est considr comme une des peines les plus svres; et le
caprice d'un homme inflige en France, en se jouant, ce que des juges
consciencieux n'imposent qu' regret aux criminels! Des circonstances
particulires m'offraient un asile et des ressources de fortune dans
la patrie de mes parents, la Suisse; j'tais  cet gard moins 
plaindre qu'un autre, et nanmoins j'ai cruellement souffert. Je ne
serai donc point inutile au monde, en signalant tout ce qui doit
porter  ne laisser jamais aux souverains le droit arbitraire de
l'exil. Nul dput, nul crivain n'exprimera librement sa pense s'il
peut tre banni quand sa franchise aura dplu; nul homme n'osera
parler avec sincrit, s'il peut lui en coter le bonheur de sa
famille entire. Les femmes surtout, qui sont destines  soutenir et
 rcompenser l'enthousiasme, tcheront d'touffer en elles les
sentiments gnreux, s'il doit en rsulter, ou qu'elles soient
enleves aux objets de leur tendresse, ou qu'ils leur sacrifient leur
existence en les suivant dans l'exil.


XXXVI

On ne peut s'empcher de s'tonner et cependant de s'mouvoir des
angoisses de cette femme,  qui le monde est ouvert, que sa maison,
son pre, ses enfants, sa patrie attendent, et qui se cramponne aux
portes de Paris, comme si la terre et la vie allaient lui chapper
avec l'horizon brumeux de cette ville! Elle part enfin pour Berlin,
avec Benjamin Constant; elle y est accueillie par la belle reine de
Prusse et par le prince Louis de Prusse, dont le sort tait de
succomber bientt, l'une sous les insultes, l'autre sous le fer de
Napolon. La nouvelle du meurtre du duc d'Enghien lui arriva  Berlin;
sa haine contre le meurtrier s'en rjouit autant que sa piti s'en
affligea pour la victime. C'tait enfin un crime non-seulement contre
la politique, mais contre la nature,  dtester dans son perscuteur.
On voit  l'accent du rcit qu'elle fait de cet vnement, dans son
livre _Dix annes d'exil_, qu'elle prouva quelque chose de semblable
 ce qu'prouva Agrippine  la premire rvlation de l'inhumanit de
son fils, une consternation mle de joie tragique, parce qu'elle
avait enfin le droit de har celui qu'elle craignait.

Je demeurais, dit-elle,  Berlin, sur le quai de la Spre, et mon
appartement tait au rez-de-chausse. Un matin,  huit heures, on
m'veilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand tait  cheval
sous mes fentres, et me demandait de venir lui parler. Trs-tonne
de cette visite si matinale, je me htai de me lever pour aller vers
lui. Il avait singulirement bonne grce  cheval, et son motion
ajoutait encore  la noblesse de sa figure. Savez-vous, me dit-il,
que le duc d'Enghien a t enlev sur le territoire de Baden, livr 
une commission militaire, et fusill vingt-quatre heures aprs son
arrive  Paris?--Quelle folie! lui rpondis-je; ne voyez-vous pas
que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit?
En effet, je l'avoue, ma haine, quelque forte qu'elle ft contre
Bonaparte, n'allait pas jusqu' me faire croire  la possibilit d'un
tel forfait. Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me rpondit
le prince Louis, je vais vous envoyer le _Moniteur_, dans lequel vous
lirez le jugement.

Il partit  ces mots, et l'expression de sa physionomie prsageait la
vengeance ou la mort. Un quart d'heure aprs, j'eus entre mes mains ce
_Moniteur_ du 21 mars (30 pluvise), qui contenait un arrt de mort,
prononc par la commission militaire sant  Vincennes contre _le
nomm Louis d'Enghien_! C'est ainsi que des Franais dsignaient le
petit-fils des hros qui ont fait la gloire de leur patrie. Quand on
abjurerait tous les prjugs d'illustre naissance que le retour des
formes monarchiques devait ncessairement rappeler, pourrait-on
blasphmer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de
Rocroi? Ce Bonaparte qui en a gagn, des batailles! ne sait pas mme
les respecter; il n'y a ni pass ni avenir pour lui; son me
imprieuse et mprisante ne veut rien reconnatre de sacr pour
l'opinion; il n'admet le respect que pour la force existante. Le
prince Louis m'crivait en commenant son billet par ces mots: Le
nomm Louis de Prusse fait demander  Madame de Stal, etc. Il
sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des
hros parmi lesquels il brlait de se placer. Comment, aprs cette
horrible action, un seul roi de l'Europe a-t-il pu se lier avec un tel
homme? La ncessit? dira-t-on. Il y a un sanctuaire de l'me o
jamais son empire ne doit pntrer; s'il n'en tait pas ainsi, que
serait la vertu sur la terre? un amusement libral qui ne conviendrait
qu'aux paisibles loisirs des hommes privs.

Une personne de ma connaissance m'a racont que peu de jours aprs la
mort du duc d'Enghien elle alla se promener autour du donjon de
Vincennes. La terre encore frache marquait la place o il avait t
enseveli. Des enfants jouaient aux petits palets sur ce tertre de
gazon, seul monument pour de telles cendres. Un vieux invalide, 
cheveux blancs, assis non loin de l, tait rest quelque temps 
contempler ces enfants; enfin, il se leva, et, les prenant par la
main, il leur dit, en versant quelques pleurs: Ne jouez pas l, mes
enfants, je vous en prie. Ces larmes furent tous les honneurs qu'on
rendit au descendant du grand Cond, et la terre n'en porta pas
longtemps l'empreinte.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Entre l'ordre de l'enlever et celui de le faire prir, plus de huit
jours s'taient couls, et Bonaparte commanda le supplice du duc
d'Enghien longtemps d'avance, aussi tranquillement qu'il a depuis
sacrifi des millions d'hommes  ses ambitieux caprices.

On se demande maintenant quels ont t les motifs de cette terrible
action, et je crois facile de les dmler. D'abord Bonaparte voulait
rassurer le parti rvolutionnaire, en contractant avec lui l'alliance
du sang. Un ancien Jacobin s'cria, en apprenant cette nouvelle: Tant
mieux! le gnral Bonaparte s'est fait de la Convention. Pendant
longtemps, les Jacobins voulaient qu'un homme et vot la mort du roi
pour tre premier magistrat de la Rpublique: c'tait ce qu'ils
appelaient avoir donn des gages  la rvolution. Bonaparte
remplissait cette condition du crime, mise  la place de la condition
de proprit exige dans d'autres pays; il donnait la certitude que
jamais il ne servirait les Bourbons. Ainsi ceux de leur parti qui
s'attachaient au sien, brlaient leurs vaisseaux _sans retour_.

 la veille de se faire couronner par les mmes hommes qui avaient
proscrit la royaut, de rtablir une noblesse par les fauteurs de
l'galit, il crut ncessaire de les rassurer par l'affreuse garantie
de l'assassinat d'un Bourbon. Dans la conspiration de Pichegru et de
Moreau, Bonaparte savait que les rpublicains et les royalistes
s'taient runis contre lui; cette trange coalition, dont la haine
qu'il inspire tait le noeud, l'avait tonn. Plusieurs hommes, qui
tenaient des places de lui, taient dsigns pour servir la rvolution
qui devait briser son pouvoir, et il lui importait que dsormais tous
ses agents se crussent perdus sans ressources, si leur matre tait
renvers; enfin, surtout, ce qu'il voulait, au moment de saisir la
couronne, c'tait d'inspirer une telle terreur que personne ne st lui
rsister. Il viola tout dans une seule action: le droit des gens
europens, la constitution telle qu'elle existait encore, la pudeur
publique, l'humanit, la religion. Il n'y avait rien au del de cette
action; donc on pouvait tout craindre de celui qui l'avait commise. On
crut pendant quelque temps en France que le meurtre du duc d'Enghien
tait le signal d'un nouveau systme rvolutionnaire, et que les
chafauds allaient tre relevs. Mais Bonaparte ne voulait
qu'apprendre une chose aux Franais, c'est qu'il pouvait tout, afin
qu'ils lui sussent gr du mal qu'il ne faisait pas, comme  d'autres
d'un bienfait. On le trouvait clment quand il laissait vivre; on
avait si bien vu comme il lui tait facile de faire mourir!

Cette interprtation, la seule que puisse adopter l'histoire aprs un
demi-sicle de conjectures, aurait t celle de Machiavel, comme elle
fut celle de madame de Stal et de M. de Chateaubriand: c'tait un
meurtre italien que le gnie de la France se refusait  comprendre.


XXXVII

Madame de Stal apprit peu de jours aprs  Berlin la dernire maladie
de M. Necker; elle partit prcipitamment pour Coppet, esprant
recevoir encore le dernier soupir de son pre. Sa douleur, comme dans
toutes les mes mues, devient posie sous sa plume.

Dans ce fatal voyage de Weymar  Coppet, j'enviais toute la vie qui
circulait dans la nature, celle des oiseaux, des mouches qui volaient
autour de moi; je demandais un jour, un seul jour, pour lui parler
encore, pour exciter sa piti; j'enviais ces arbres des forts dont la
dure se prolonge au del des sicles. Mais l'inexorable silence du
tombeau a quelque chose qui confond l'esprit humain; et, bien que ce
soit la vrit la plus connue, jamais la vivacit de l'impression
qu'elle produit ne peut s'teindre. En approchant de la demeure de mon
pre, un de mes amis me montra sur la montagne des nuages qui
ressemblaient  une grande figure d'homme qui disparatrait vers le
soir, et il me sembla que le ciel m'offrait ainsi le symbole de la
perte que je venais de faire. Il tait grand, en effet, cet homme qui,
dans aucune circonstance de sa vie, n'a prfr le plus important de
ses intrts au moindre de ses devoirs, cet homme dont les vertus
taient tellement inspires par sa bont qu'il et pu se passer de
principes et dont les principes taient si fermes qu'il et pu se
passer de bont.

En arrivant  Coppet, j'appris que mon pre, dans la maladie de neuf
jours qui me l'avait enlev, s'tait constamment occup de mon sort
avec inquitude. Il se faisait des reproches de son dernier livre,
comme tant la cause de mon exil; et, d'une main tremblante, il
crivit, pendant sa fivre, au premier consul une lettre o il
affirmait que je n'tais pour rien dans la publication de ce dernier
ouvrage, qu'au contraire, j'avais dsir qu'il ne ft pas imprim.
Cette voix d'un mourant avait tant de solennit! cette dernire prire
d'un homme qui avait jou un si grand rle en France, demandant pour
toute grce le retour de ses enfants dans le lieu de leur naissance et
l'oubli des imprudences qu'une fille, jeune encore alors, avait pu
commettre, tout me semblait irrsistible; et, bien que je connusse le
caractre de l'homme, il m'arriva ce qui, je crois, est dans la nature
de ceux qui dsirent ardemment la cessation d'une grande peine:
j'esprai contre toute esprance. Le premier consul reut cette lettre
et me crut sans doute d'une rare niaiserie d'avoir pu me flatter qu'il
en serait touch. Je suis  cet gard de son avis.

On voit que l'impatience de madame de Stal pour le sjour de Paris
l'emportait encore dans son me sur l'horreur du meurtre du duc
d'Enghien et qu'elle consentait  implorer celui qu'elle avait cess
d'estimer (dgradation de dignit du caractre qu'on ne pardonnerait
pas dans un homme et qu'on dplore mme dans une femme)! Implorer la
tyrannie qu'on dteste, c'est s'enlever le droit de la dtester.
Toute cette poque de la vie de madame de Stal fut pleine
d'oscillations fminines qu'on ne peut justifier; on y sent la
mauvaise influence d'un homme qui faisait flchir son caractre sous
ses propres versatilits. Elle se glorifiait devant les ennemis de
Bonaparte du titre de victime, mais les seules victimes mritoires
sont les victimes volontaires; l'hrosme malgr soi est plus voisin
de l'ostentation et du ridicule que de la vraie gloire. loigne de
Paris, madame de Stal avait besoin de changer de scne.


XXXVIII

Aprs avoir pay  la mmoire de son pre le tribut d'affection
qu'elle lui avait toujours porte dans une notice apologtique de sa
vie et dans la publication de ses manuscrits, elle partit pour
l'Italie, terre de son imagination. Son voyage tait un pome. Elle y
prpara les matriaux de son plus important ouvrage littraire, le
roman potique de _Corinne_. Corinne tait sa propre personnification.
Elle se retraait elle-mme sous ce nom. Une jeune femme, dont
l'imagination enthousiaste anime, colore, passionne toute la nature et
toute l'histoire en parcourant la plus grande scne du monde antique,
inspire un amour d'admiration plutt que de coeur  un voyageur
anglais qu'elle rencontra  Rome.

L'amour plus mridional et plus absolu qu'elle ressent elle-mme pour
lui redouble son gnie et divinise, pour ainsi dire, son enthousiasme.
Les chants qu'elle improvise au Capitole ou au cap Misne lui mritent
la couronne du Tasse et de Ptrarque.

Mais son amant s'pouvante de la splendeur mme de son idole; il
craint avec raison que cette divinit d'intelligence ne puisse
redescendre sur la terre au rle modeste d'pouse obscure et de mre
de famille. Ses faibles yeux ne peuvent supporter tant d'clat, son
coeur modr ne peut fournir d'aliment  tant de flammes. Il
s'loigne, il se dcourage, il pouse dans sa patrie une jeune parente
d'une beaut virginale, d'un esprit mdiocre, d'un caractre plus
rassurant pour sa flicit domestique. Corinne, punie de sa beaut et
de son gnie, expire de tristesse sous l'excs mme des dons qu'elle
a reus de la nature. Elle perd l'amour et la vie pour avoir conquis
le bruit et la gloire.

Voil le livre. On y sent  chaque page l'amertume d'une me qui
aurait voulu runir dans une seule vie ce qui illustre l'existence et
ce qui la voile, mais qui combat contre la nature des choses et contre
la vritable destine de la femme, qui est vaincue par le bons sens ou
par ce qu'elle appelle les prjugs de la socit.

Le livre de _Corinne_ fut l'apoge du talent de madame de Stal. Le
style est un reflet brlant du ciel d'Italie, aperu par-dessus les
cimes des Alpes. Tantt voyage, tantt roman, le voyage est incomplet,
le roman est dclamatoire. Mais l'me, tantt virile, tantt fminine
de madame de Stal, en inonde les pages d'une si magique et d'une si
touchante posie de coeur et de style, qu'on oublie le livre pour
admirer l'crivain. La jalouse perscution que madame de Stal
subissait ajoutait son intrt  l'ouvrage. Le succs fut immense, le
nom de madame de Stal atteignit ou dpassa toutes les renommes
littraires du temps. Le sicle n'avait point de pote franais en
vers, point d'orateur en action; il adopta cette femme comme la posie
et l'loquence de l'poque. Elle revint jouir de sa gloire  Coppet, 
Genve,  Rouen,  Auxerre, enfin dans une terre de M. de Castellane,
 douze lieues de Paris, sans oser s'en rapprocher davantage. Le bruit
qu'elle y faisait tait trop grand pour le silence absolu que l'empire
faisait en France.


XXXIX

Madame de Stal reut le 9 avril, anniversaire de la mort de son pre,
l'ordre de sortir de France et de rsider  Coppet, sous la
surveillance du prfet de Genve annexe par la conqute  l'empire.
Le besoin de mouvement et de public la poussa bientt au del du Rhin.
Elle sjourna quelque temps  Vienne et s'y prpara dans la socit
des potes et des hommes de lettres  illustrer la Germanie comme elle
avait illustr l'Italie. Revenue  Coppet, en 1809, elle crivit son
livre de l'_Allemagne_, titre modeste sous lequel se cachait le plus
beau commentaire du gnie littraire moderne en philosophie, en
politique, en posie; Corinne tait clipse par l'auteur de
_Corinne_. Le livre de l'_Allemagne_ tait plus qu'un livre; c'tait
un manifeste europen contre le matrialisme de la philosophie du
dix-huitime sicle et contre la brutalit du despotisme franais
abaissant la pense dans tout l'univers, afin d'abaisser les
caractres.

Ce livre termin, elle obtint avec peine l'autorisation de se
rapprocher de quarante lieues de Paris pour en surveiller
l'impression. Elle croyait que l'intention secrte de ce livre, cache
sous des commentaires littraires, chapperait  la police
inintelligente de l'Empire. Mais la police avait la divination du
despotisme; elle ordonna des retranchements sans nombre au manuscrit.
Madame de Stal les consentit tous pour enlever le prtexte de
l'interdiction du livre. L'ouvrage, enfin imprim, devait paratre
dans quelques jours et rcompenser par une lgitime admiration les
longues veilles de l'crivain, quand un ordre arbitraire du ministre
de la police, Savary, duc de Rovigo, fit mettre en pices les dix
mille exemplaires. Le manuscrit chappa  peine  l'inquisition
impriale par les soins furtifs de quelques amis. Cette mesure fut
suivie d'un ordre de sortir de France dans le dlai de trois jours.
Frappe inopinment dans sa scurit, dans sa libert, dans sa gloire,
madame de Stal implora pour toute grce une prolongation de huit
jours pour se prparer  cette transplantation de son existence.

Napolon avait dit  ceux qui lui demandaient grce pour une femme:
Cette femme monte les esprits dans un sens qui ne convient pas  mes
vues; je ne sais comment il se fait que, quand on l'a lue, on m'aime
moins. L'excuteur impassible de ses rigueurs, Savary, ajouta, dans
la lettre qu'il rpondit  madame de Stal, l'humiliation  la
douleur. Cette lettre est un monument du ddain soldatesque du moment
pour les suspects de gnie et d'indpendance.

J'ai reu, madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire. M. votre fils a d vous apprendre que je ne voyais pas
d'inconvnient  ce que vous retardassiez votre dpart de sept  huit
jours. Je dsire qu'ils suffisent aux arrangements qui vous restent 
prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.

Il ne faut point rechercher la cause de l'ordre que je vous ai
signifi dans le silence que vous avez gard  l'gard de l'empereur
dans votre dernier ouvrage, ce serait une erreur: il ne pouvait pas y
trouver une place qui ft digne de lui. Mais votre exil est une
consquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis
plusieurs annes. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous
convenait point, et nous n'en sommes pas encore rduits  chercher des
modles dans les peuples que vous admirez.

Votre dernier ouvrage n'est point franais; c'est moi qui en ai
arrt l'impression. Je regrette la perte qu'il va faire prouver au
libraire, mais il ne m'est pas possible de le laisser paratre.

Vous savez, madame, qu'il ne vous avait t permis de sortir de
Coppet que parce que vous aviez exprim le dsir de passer en
Amrique. Si mon prdcesseur vous a laisse habiter le dpartement de
Loir-et-Cher, vous n'avez pas d regarder cette tolrance comme une
rvocation des dispositions qui avaient t arrtes  votre gard.
Aujourd'hui vous m'obligez  les faire excuter strictement; il ne
faut vous en prendre qu' vous-mme.

Je mande  M. Corbigny de tenir la main  l'excution de l'ordre que
je lui ai donn, lorsque le dlai que je vous accorde sera expir.

Je suis aux regrets, Madame, que vous m'ayez contraint de commencer
ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur: il m'aurait
t plus agrable de n'avoir qu' vous offrir le tmoignage de la
haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre,

  Madame,

  Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

                                          _Sign_: Le duc de ROVIGO.

P. S. J'ai des raisons, Madame, pour vous indiquer les ports de
Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme tant les seuls
ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite  me
faire connatre celui que vous aurez choisi.


XL

Les deux fils de madame de Stal, innocents des opinions et du gnie
de leur mre, se prsentrent en vain  Fontainebleau pour intercder
auprs de Napolon; ils reurent l'ordre de s'loigner et furent
compris dans l'exil. Le sjour de Coppet fut converti en prison d'tat
par le prfet de Genve. Les habitants ne pouvaient tendre leurs
promenades que dans un rayon de deux lieues du chteau: les amis qui
venaient les visiter encouraient eux-mmes l'exil. M. Mathieu de
Montmorency et madame Rcamier, deux coeurs tents par le pril quand
il fallait avouer ou consoler l'amiti, bravrent cet ordre et
subirent la peine de leur courageuse gnrosit.

Le mme jour, Napolon frappa l'illustration et la vertu dans M. de
Montmorency, la beaut dans madame Rcamier, et, si j'ose le dire, en
moi quelque rputation de talent. Peut-tre s'est-il aussi flatt
d'attaquer le souvenir de mon pre dans sa fille, afin qu'il ft bien
dit que sur cette terre, ni les morts, ni les vivants, ni la piti, ni
les charmes, ni l'esprit, ni la clbrit, n'taient de rien sous son
rgne. On s'tait rendu coupable quand on avait manqu aux nuances
dlicates de la flatterie, en n'abandonnant pas quiconque tait frapp
de sa disgrce. Il ne reconnat que deux classes d'hommes, ceux qui le
servent et ceux qui s'avisent, non de lui nuire, mais d'exister par
eux-mmes. Il ne veut pas que dans l'univers, depuis les dtails de
mnage jusqu' la direction des empires, une seule volont s'exerce
sans relever de la sienne.

Madame de Stal, disait le prfet de Genve, s'est fait une existence
agrable chez elle; ses amis et les trangers viennent la voir 
Coppet; l'empereur ne veut pas souffrir cela. Et pourquoi me
tourmentait-il ainsi? Pour que j'imprimasse un loge de lui? Et que
lui faisait cet loge,  travers les milliers de phrases que la
crainte et l'esprance sont empresses  lui offrir? Bonaparte a dit
une fois: Si l'on me donnait  choisir entre faire moi-mme une belle
action ou induire mon adversaire  commettre une bassesse, je
n'hsiterais pas  prfrer l'avilissement de mon ennemi. Voil toute
l'explication du soin particulier qu'il a mis  dchirer ma vie. Il me
savait attache  mes amis,  la France,  mes ouvrages,  mes gots,
 la socit; il a voulu, en m'tant tout ce qui composait mon
bonheur, me troubler assez pour que j'crivisse une platitude dans
l'espoir qu'elle me vaudrait mon rappel. En m'y refusant, je dois le
dire, je n'ai pas eu le mrite de faire un sacrifice. L'empereur
voulait de moi une bassesse, mais une bassesse inutile; car, dans un
temps o le succs est divinis, le ridicule n'et pas t complet, si
j'avais russi  revenir  Paris, par quelque moyen que ce pt tre.
Il fallait, pour plaire  notre matre, vraiment habile dans l'art de
dgrader ce qu'il reste encore d'mes fires, il fallait que je me
dshonorasse pour obtenir mon retour en France, qu'il se moqut de mon
zle  le louer, lui qui n'avait cess de me perscuter, et que ce
zle ne me servt  rien. Je lui ai refus ce plaisir vraiment
raffin; c'est le seul mrite que j'aie eu dans la longue lutte qu'il
a tablie entre sa toute-puissance et ma faiblesse.

La famille de M. de Montmorency, dsespre de son exil, souhaita,
comme elle le devait, qu'il s'loignt de la triste cause de cet exil,
et je vis partir cet ami sans savoir si jamais sa prsence honorerait
encore ma demeure sur cette terre. C'est le 31 aot 1811 que je brisai
le premier et le dernier de mes liens avec ma patrie; je le brisai, du
moins, par les rapports humains qui ne peuvent plus exister entre
nous; mais je ne lve jamais les yeux au ciel sans penser  mon
respectable ami, et j'ose croire aussi que dans ses prires il me
rpond. La destine ne m'accorde plus une autre correspondance avec
lui.


XLI

Cette page des mmoires de la femme perscute dans ses amis respire
la vengeance d'une me libre; elle atteste aussi plus de constance
dans la dignit de l'me que le despotisme n'tait accoutum  en
rencontrer autour de lui. Si le gmissement est disproportionn au
malheur chez une exile au sein de sa famille, de son opulence et de
ses jardins dans _l'Oasis_ enchante du lac de Genve, on ne peut
s'empcher de reconnatre que madame de Stal, qui pouvait se relever
de la proscription par une phrase d'loge au despotisme, montra un
vritable courage en la refusant. Femme, elle fut plus homme que les
hommes: de trop illustres exemples pouvaient excuser sa faiblesse. Peu
d'crivains de cette poque se firent scrupule d'adorer au moins d'une
gnuflexion et d'un enthousiasme le matre de la force. M. Michaud,
l'auteur royaliste du _Printemps d'un Proscrit_, ddiait un _pome
imprial_, le treizime chant de l'nide,  la dynastie
napolonienne. M. de Chateaubriand clbrait, dans l'exorde d'un
discours de rception  l'Institut, le nouveau _Cyrus_ en style de
prophte; M. de Maistre lui-mme, le philosophe du despotisme,
converti  l'usurpation par le succs, crivait de Ptersbourg dans sa
correspondance, aujourd'hui publie, des adorations  la fortune de
Napolon. Si on la compare  ces hommes, madame de Stal parat seule
plus grande que le sort. Ils y cdaient, elle lui rsistait, et sa
rsistance est d'autant plus belle qu'on ne lui demandait qu'une ligne
de sa main pour prix de la faveur et de la libert.


XLII

Elle se dcida  la fuite. Le rcit de cette fuite rouvre toutes les
cicatrices d'un coeur de fille et de mre dchir dans ses affections,
dans ses souvenirs et dans ses habitudes.

Dchire la veille par l'incertitude, je parcourus, dit-elle, le parc
de Coppet; je m'assis dans tous les lieux o mon pre avait coutume de
se reposer pour contempler la nature; je revis ces mmes beauts des
ondes et de la verdure que nous avions souvent admires ensemble; je
leur dis adieu en me recommandant  leur douce influence. Le monument
qui renferme les cendres de mon pre et de ma mre, et dans lequel, si
le bon Dieu le permet, les miennes doivent tre dposes, tait une
des principales causes de mes regrets en m'loignant des lieux que
j'habitais; mais je trouvais presque toujours, en m'en approchant, une
sorte de force qui me semblait venir d'en haut. Je passai une heure en
prire devant cette porte de fer qui s'est referme sur les restes du
plus noble des humains, et l, mon me fut convaincue de la ncessit
de partir. Je me rappelai ces vers fameux de Claudien, dans lesquels
il exprime l'espce de doute qui s'lve dans les mes les plus
religieuses lorsqu'elles voient la terre abandonne aux mchants et le
sort des mortels comme flottant au gr du hasard. Je sentais que je
n'avais plus la force d'alimenter l'enthousiasme qui dveloppait en
moi tout ce que je puis avoir de bon, et qu'il me fallait entendre
parler ceux qui pensaient comme moi pour me fier  ma propre croyance
et conserver le culte que mon pre m'avait inspir. J'invoquai
plusieurs fois, dans cette anxit, la mmoire de mon pre, de cet
homme, le Fnelon de la politique, dont le gnie tait en tout
l'oppos de celui de Bonaparte; et il en avait du gnie, car il en
faut au moins autant pour se mettre en harmonie avec le ciel que pour
voquer  soi tous les moyens dchans par l'absence des lois divines
et humaines. J'allai revoir le cabinet de mon pre, o son fauteuil,
sa table et ses papiers sont encore  la mme place; j'embrassai
chaque trace chrie, je pris son manteau que jusqu'alors j'avais
ordonn de laisser sur sa chaise, et je l'emportai avec moi pour m'en
envelopper si le messager de la mort s'approchait de moi. Ces adieux
termins, j'vitai le plus que je pus les autres adieux qui me
faisaient trop de mal, et j'crivis aux amis que je quittais, en ayant
pris soin que ma lettre ne leur ft remise que plusieurs jours aprs
mon dpart.

Le lendemain samedi, 23 mai 1812,  deux heures aprs midi, je montai
dans ma voiture en disant que je reviendrais pour dner; je ne pris
avec moi aucun paquet quelconque; en descendant l'avenue de Coppet, je
m'vanouis; ma fille me prit la main et me dit: Ma mre, songe que tu
pars pour l'Angleterre, le pays de la libert.  Berne, mon fils me
quitta, et, quand je ne le vis plus, je pus dire comme lord Russel:
La douleur de la mort est passe.

Aprs avoir travers l'Allemagne et la Pologne, elle se rendit en
Russie pendant que Napolon marchait avec un million d'hommes sur
Moscou. L'empereur Alexandre la reut  Ptersbourg comme il aurait
reu une allie qui lui apportait pour concours l'opinion du monde
libre, cette puissance qui quivaut aux armes et qui leur survit.
Cependant elle n'osa pas rsider ouvertement dans le seul pays ennemi
de la France o sa rsidence et t un crime, puni peut-tre dans la
fortune de ses enfants. Elle chercha un asile  Stokholm auprs de ce
mme Bernadotte devenu prince royal de Sude. Tout fait prsumer
qu'elle augurait alors une fortune plus haute encore pour cet ancien
ami, transfuge de la rpublique, ennemi cach de Napolon, alli
secret et bientt alli avou de ses ennemis, que le flot de la guerre
avait port sur le trne de Sude et qu'un autre reflux pouvait
reporter sur le trne de France. Bernadotte, Moreau et madame de Stal
taient alors les trois _Coriolans_ de leur patrie.

Mais madame de Stal n'tait franaise que par la conqute et par la
servitude. Ce qui tait crime dans Moreau et dans Bernadotte n'tait
en elle que lgitime aspiration de sa libert personnelle et de la
libert du monde. Aprs quelques mois de sjour  Stokholm, elle passa
en Angleterre; elle y fut reue avec l'enthousiasme d  son nom, 
son gnie,  son indpendance. Ce fut l qu'elle vcut pendant ces
deux dernires annes o la fortune de Napolon, s'croulant pice 
pice aussi rapidement qu'il l'avait construite, coalisa l'Europe
souleve contre lui et vengea, par l'invasion de Paris, l'invasion de
tant de capitales.


XLIII

Ces reprsailles dplorables, mais ordinaires, du sort rouvrirent
Paris  madame de Stal. Elle y rentra avec les Bourbons et avec la
libert constitutionnelle; elle y rentra, de plus, comme une exile de
la gloire que l'enthousiasme de sa patrie venge d'une longue
oppression. Quel que soit le deuil de convenance qu'elle affectt un
moment de porter sur les revers de l'empereur, sur la ruine de
l'empire, sur l'invasion de la patrie, on ne peut croire  la
sincrit bien poignante de cette douleur. Elle avait t elle-mme un
des membres les plus efficaces de cette coalition; elle avait recrut,
comme Annibal, des ennemis  Napolon dans tout l'univers; elle
n'tait rentre que par la brche de Paris dans Paris; elle y
retrouvait la patrie, la fortune, la libert, l'exercice de son gnie,
l'cho tout franais de sa gloire, une grande influence sur les
esprits, sur les souverains coaliss, sur les Bourbons eux-mmes. Ces
hypocrisies de sentiment ne sient pas au vritable gnie; le captif
ne maudit pas sincrement la main qui brise ses chanes.

La rentre de madame de Stal fut une restauration comme celle de
Louis XVIII. Le roi la combla de faveurs comme roi et comme lettr; il
caressa dans madame de Stal la fille de M. Necker dont jeune il avait
partag les opinions librales, l'ennemie de Napolon, la femme
loquente, la femme pote, la femme politique qui, par son exemple et
par son influence, ramenait aux Bourbons les rpublicains convertis 
la monarchie tempre. Elle ne fut pas un dbris  cette poque, elle
fut une puissance; son salon, o se groupaient pour l'entendre tous
les hommes minents de toutes les opinions et de toutes les nations
runies par la coalition de Paris, devint la tribune du monde. Jamais
elle ne rgna plus universellement sur la pense de l'Europe.
Indpendamment de ses opinions anglaises, qui la portaient  favoriser
l'tablissement d'un rgime reprsentatif en France pour corriger une
longue servitude et pour retremper les moeurs avilies par le
despotisme, elle avait un grand intrt de famille  complaire au roi.

La France devait  son pre deux millions, que M. Necker en fuyant de
Paris avait laisss en gage au trsor public. Ces deux millions,
englobs dans les banqueroutes gnrales de la rvolution, ne
pouvaient tre restitus  la famille de M. Necker que par une justice
exceptionnelle du prince; elle en sollicitait la restitution. Cette
faveur dpendait de la bienveillance autant que de l'quit du roi;
une opposition acerbe et prmature aurait aigri le gouvernement qu'il
fallait flchir. Les Bourbons n'taient donc pas seulement pour madame
de Stal la libert et la patrie, ils taient la fortune; elle les
accueillait par rminiscence, mais elle les accueillait aussi par
politique.


XLIV

Elle se hta de profiter de la libert de la pense et de la parole
pour publier son premier titre de gloire, ce beau livre de
l'_Allemagne_ que Napolon avait fait impitoyablement lacrer par ses
censeurs.

Ce livre, retard ainsi par la brutalit du despotisme, parut bien
plus  son heure en ce moment qu'il n'aurait fait trois ans plus tt
au milieu des destructions de la guerre europenne et au bruit de
l'croulement de l'empire. Napolon sans le vouloir avait servi par
cette tyrannie la gloire de son ennemie: ce livre fut la restauration
du spiritualisme dans la philosophie, de l'originalit dans la
littrature, de la libert dans sa politique, de la conscience dans
l'esprit humain. Il fit pour la littrature ce que le _Gnie du
Christianisme_ de M. de Chateaubriand avait fait pour le catholicisme;
il fit plus, car dans son livre de l'_Allemagne_ madame de Stal
inaugurait une force nouvelle dans le domaine de l'intelligence et de
l'art. Elle crait, au lieu de la monarchie classique et plagiaire des
lettres grecques et latines, la rpublique du gnie. La France se
mourait d'imitation dans le fond et dans la forme des oeuvres de
l'esprit; elle lui ouvrait des sources neuves et intarissables
d'inspiration dans l'originalit, cette muse qui se rajeunit avec les
sicles. Elle trouvait le gnie dans l'me au lieu de le chercher dans
l'artifice; elle faisait de la pense exprime par la littrature non
plus un mtier, mais une religion; elle rhabilitait le verbe humain
avili par les lettrs de profession jusqu' un vain battelage de mots
et d'images transmis d'Athnes  Rome et de Rome  nous par les
coles.

Penser fortement, sentir sincrement, agir dignement, parler
loquemment, agir au besoin hroquement taient  ses yeux une mme
condition littraire. La religion, la libert, l'amour, la vertu
faisaient partie essentielle du gnie. La littrature ainsi comprise,
au lieu d'tre un jeu de l'esprit, devenait une sublime morale rvle
par le talent; c'tait le culte du beau insparable du bien et
confondant la vrit et la gloire; en un mot, la littrature de la
conscience au lieu de la littrature de l'imagination.


LXV

Cette critique cratrice de madame de Stal, applique avec une
merveilleuse loquence aux grandes oeuvres philosophiques, lyriques ou
dramatiques des grands crivains du Nord, procdait par l'admiration
au lieu de procder par le dnigrement. C'est  la flamme de
l'enthousiasme qu'elle faisait comparatre le gnie, non pour numrer
froidement ses taches, mais pour s'extasier sur ses chefs-d'oeuvre.
L'homme grandissait aux yeux de l'homme, au lieu de se rapetisser 
cette optique; on sortait de cette tude comme d'un temple o l'on
venait contempler les merveilles de l'esprit humain et o la grandeur
de l'intelligence rvlait la grandeur de celui qui l'a cr;
l'admiration devenait pit. Un tel livre tait l'hymne du
spiritualisme chant par une voix mue sur les dbris de la
littrature matrialiste qui venait d'apostasier Dieu, l'me,
l'immortalit, la libert, et de se ravaler au service et  la
glorification de la tyrannie.

Le style de l'crivain de l'_Allemagne_ tait partout  la hauteur de
cette pense; c'tait un chant plutt qu'un style. Qu'on en juge par
ce qu'elle dit de la posie  l'occasion de sa rencontre  Weymar avec
_Goethe_ et _Schiller_, ces deux potes dont le gnie, au lieu de
faire deux rivaux, fit deux amis immortels.

Ce qui est vraiment divin dans le coeur de l'homme ne peut tre
dfini; s'il y a des mots pour quelques traits, il n'y en a point pour
exprimer l'ensemble, et surtout le mystre de la vritable beaut dans
tous les genres. Il est facile de dire ce qui n'est pas de la posie;
mais si l'on veut comprendre ce qu'elle est, il faut appeler  son
secours les impressions qu'excitent une belle contre, une musique
harmonieuse, le regard d'un objet chri, et par-dessus tout un
sentiment religieux qui nous fait prouver en nous-mmes la prsence
de la divinit. La posie est le langage naturel  tous les cultes. La
Bible est pleine de posie, Homre est plein de religion; ce n'est pas
qu'il y ait des fictions dans la Bible, ni des dogmes dans Homre;
mais l'enthousiasme rassemble dans un mme foyer des sentiments
divers, l'enthousiasme est l'encens de la terre vers le ciel, il les
runit l'un  l'autre.

Le don de rvler par la parole ce qu'on ressent au fond du coeur est
trs-rare; il y a pourtant de la posie dans tous les tres capables
d'affections vives et profondes; l'expression manque  ceux qui ne
sont pas exercs  la trouver. Le pote ne fait, pour ainsi dire, que
dgager le sentiment prisonnier au fond de l'me; le gnie potique
est une disposition intrieure de la mme nature que celle qui rend
capable d'un gnreux sacrifice; c'est rver l'hrosme que composer
une belle ode. Si le talent n'tait pas mobile, il inspirerait aussi
souvent les belles actions que les touchantes paroles; car elles
partent toutes galement de la conscience du beau, qui se fait sentir
en nous-mmes.

Un homme d'un esprit suprieur disait _que la prose tait factice, et
la posie naturelle_: en effet les nations peu civilises commencent
toujours par la posie, et ds qu'une passion forte agite l'me, les
hommes les plus vulgaires se servent,  leur insu d'images et de
mtaphores; ils appellent  leur secours la nature extrieure pour
exprimer ce qui se passe en eux d'inexprimable. Les gens du peuple
sont beaucoup plus prs d'tre potes que les hommes de bonne
compagnie, car la convenance et le persiflage ne sont propres qu'
servir de borne: ils ne peuvent rien inspirer.

Il y a lutte interminable dans ce monde entre la posie et la prose,
et la plaisanterie doit toujours se mettre du ct de la prose; car
c'est rabattre que de plaisanter. L'esprit de socit est cependant
trs-favorable  la posie de la grce et de la gaiet dont l'Arioste,
La Fontaine, Voltaire sont les brillants modles. La posie dramatique
est admirable dans nos premiers crivains; la posie descriptive, et
surtout la posie didactique a t porte chez les Franais  un
trs-haut degr de perfection; mais il ne parat pas qu'ils soient
appels jusqu' prsent  se distinguer dans la posie lyrique ou
pique, telle que les anciens et les trangers la conoivent.

La posie lyrique s'exprime au nom de l'auteur mme; ce n'est plus
dans un personnage qu'il se transporte, c'est en lui-mme qu'il trouve
les divers mouvements dont il est anim: J.-B. Rousseau dans ses _Odes
religieuses_, Racine dans _Athalie_, se sont montrs potes lyriques;
ils taient nourris des psaumes et pntrs d'une foi vive; nanmoins
les difficults de la langue et de la versification franaise
s'opposent presque toujours  l'abandon de l'enthousiasme. On peut
citer des strophes admirables dans quelques-unes de nos odes; mais y
en a-t-il une entire dans laquelle le Dieu n'ait point abandonn le
pote? De beaux vers ne sont pas de la posie; l'inspiration dans les
arts est une source inpuisable qui vivifie depuis la premire parole
jusqu' la dernire: amour, patrie, croyance, tout doit tre divinis
dans l'ode, c'est l'apothose du sentiment; il faut, pour concevoir la
vraie grandeur de la posie lyrique, errer par la rverie dans les
rgions thres, oublier le bruit de la terre en coutant l'harmonie
cleste, et considrer l'univers entier comme un symbole des motions
de l'me.

L'nigme de la destine humaine n'est de rien pour la plupart des
hommes; le pote l'a toujours prsente  l'imagination. L'ide de la
mort, qui dcourage les esprits vulgaires, rend le gnie plus
audacieux, et le mlange des beauts de la nature et des terreurs de
la destruction excite je ne sais quel dlire de bonheur et d'effroi,
sans lequel l'on ne peut ni comprendre ni dcrire le spectacle de ce
monde. La posie lyrique ne raconte rien, ne s'astreint en rien  la
succession des temps, ni aux limites des lieux; elle plane sur les
pays et sur les sicles; elle donne de la dure  ce moment sublime
pendant lequel l'homme s'lve au-dessus des peines et des plaisirs de
la vie. Il se sent au milieu des merveilles du monde comme un tre 
la fois crateur et cr, qui doit mourir et qui ne peut cesser
d'tre, et dont le coeur tremblant et fort en mme temps,
s'enorgueillit en lui-mme et se prosterne devant Dieu.

Les Allemands runissant tout  la fois, ce qui est trs-rare,
l'imagination et le recueillement contemplatif, sont plus capables que
la plupart des autres nations de la posie lyrique. Les modernes ne
peuvent se passer d'une certaine profondeur d'ides dont une religion
spiritualiste leur a donn l'habitude; et si cependant cette
profondeur n'tait point revtue d'images, ce ne serait pas de la
posie; il faut donc que la nature grandisse aux yeux de l'homme pour
qu'il puisse s'en servir comme de l'emblme de ses penses. Les
bosquets, les fleurs et les ruisseaux aux potes du paganisme; la
solitude des forts, l'Ocan sans bornes, le ciel toil peuvent 
peine exprimer l'ternel et l'infini dont l'me des chrtiens est
remplie.

Les Allemands n'ont pas plus que nous de pome pique; cette
admirable composition ne parat pas accorde aux modernes, et
peut-tre n'y a-t-il que l'_Iliade_ qui rponde entirement  l'ide
qu'on se fait de ce genre d'ouvrage: il faut pour le pome pique un
concours singulier de circonstances qui ne s'est rencontr que chez
les Grecs, l'imagination des temps hroques et la perfection du
langage des temps civiliss. Dans le moyen ge, l'imagination tait
forte, mais le langage imparfait; de nos jours le langage est pur,
mais l'imagination est en dfaut. Les Allemands ont beaucoup d'audace
dans les ides et dans le style, et peu d'invention dans le fond du
sujet; leurs essais piques se rapprochent presque toujours du genre
lyrique. Ceux des Franais rentrent plutt dans le genre dramatique,
et l'on y trouve plus d'intrt que de grandeur. Quand il s'agit de
plaire au thtre, l'art de se circonscrire dans un cadre donn, de
deviner le got des spectateurs, et de s'y plier avec adresse, fait
une partie du succs; tandis que rien ne doit tenir aux circonstances
extrieures et passagres dans la composition d'un pome pique. Il
exige des beauts absolues, des beauts qui frappent le lecteur
solitaire, lorsque ses sentiments sont plus naturels et son
imagination plus hardie. Celui qui voudrait trop hasarder dans un
pome pique, pourrait bien encourir le blme svre du bon got
franais; mais celui qui ne hasarderait rien n'en serait pas moins
ddaign.

Boileau, tout en perfectionnant le got et la langue, a donn 
l'esprit franais, l'on ne saurait le nier, une disposition
trs-dfavorable  la posie. Il n'a parl que de ce qu'il fallait
viter; il n'a insist que sur des prceptes de raison et de sagesse
qui ont introduit dans la littrature une sorte de pdanterie
trs-nuisible au sublime lan des arts. Nous avons en franais des
chefs-d'oeuvre de versification; mais comment peut-on appeler la
versification de la posie? Traduire en vers ce qui tait fait pour
rester en prose, exprimer en dix syllabes comme _Pope_, les jeux de
cartes et leurs moindres dtails, ou comme les derniers pomes qui ont
paru chez nous, le trictrac, les checs, la chimie, c'est un tour de
passe-passe en fait de paroles, c'est composer avec les mots, comme
avec les notes, des sonates sous le nom de pome.

Il faut cependant une grande connaissance de la langue potique pour
dcrire ainsi noblement les objets qui prtent le moins 
l'imagination, et l'on a raison d'admirer quelques morceaux dtachs
de ces galeries de tableaux; mais les transitions qui les lient entre
eux sont ncessairement prosaques, comme ce qui se passe dans la tte
de l'crivain. Il s'est dit:--Je ferai des vers sur ce sujet, puis sur
celui-ci, puis sur celui-l.--Et, sans s'en apercevoir, il nous met
dans la confidence de sa manire de travailler. Le vritable pote
conoit, pour ainsi dire, tout son pome  la fois au fond de son me:
sans les difficults du langage, il improviserait, comme la sibylle et
les prophtes, les hymnes saints du gnie. Il est branl par ses
conceptions, comme par un vnement de sa vie. Un monde nouveau
s'offre  lui; l'image sublime de chaque situation, de chaque
caractre, de chaque beaut de la nature frappe ses regards, et son
coeur bat pour un bonheur cleste qui traverse comme un clair
l'obscurit du sort. La posie est une possession momentane de tout
ce que notre me souhaite; le talent fait disparatre les bornes de
l'existence et change en images brillantes le vague espoir des
mortels.

Il serait plus ais de dcrire les symptmes du talent que de lui
donner des prceptes; le gnie se sent comme l'amour par la profondeur
mme de l'motion dont il pntre celui qui en est dou; mais si l'on
osait donner des conseils  ce gnie, dont la nature veut tre le seul
guide, ce ne serait pas des conseils purement littraires qu'on
devrait lui adresser; il faudrait parler aux potes comme  des
citoyens, comme  des hros, il faudrait leur dire:--Soyez vertueux,
soyez croyants, soyez libres, respectez ce que vous aimez, cherchez
l'immortalit dans l'amour, et la divinit dans la nature; enfin,
sanctifiez votre me comme un temple, et l'ange des nobles penses ne
ddaignera pas d'y apparatre.

Ne croit-on pas entendre la posie elle-mme devenue ce que Dieu l'a
faite, la sibylle de la nature et la prtresse du coeur humain?


XLVI

La posie intime et domestique des Allemands, la seule pope possible
de nos jours, parce que les lumires ont fait vanouir de l'esprit
humain les prodiges, cette posie du mensonge, n'inspire pas moins
bien madame de Stal dans sa critique de Woss, le prcurseur de Goethe
dans son pome d'_Hermann et Dorothe_.

La puret nave et pathtique, qui est le principal charme du pome
de Woss, intitul _Louise_, se fait sentir surtout, dit-elle, dans la
bndiction nuptiale du pasteur allemand en mariant sa fille.

Ma fille, lui dit-il avec une voix mue, que la bndiction de Dieu
soit avec toi. Aimable et vertueux enfant, que la bndiction de Dieu
t'accompagne sur la terre et dans le ciel. J'ai t jeune et je suis
devenu vieux, et, dans cette vie incertaine, le Tout-Puissant m'a
envoy beaucoup de joie et de douleur. Qu'il soit bni pour toutes
deux! Je vais bientt reposer sans regret ma tte blanchie dans le
tombeau de mes pres, car ma fille est heureuse; elle l'est, parce
qu'elle sait qu'un Dieu paternel soigne notre me par la douleur comme
par le plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui de cette jeune
et belle fiance! Dans la simplicit de son coeur elle s'appuie sur la
main de l'ami qui doit la conduire dans le sentier de la vie; c'est
avec lui que, dans une intimit sainte, elle partagera le bonheur et
l'infortune; c'est elle qui, si Dieu le veut, doit essuyer la dernire
sueur sur le front de son poux mortel. Mon me tait aussi remplie de
pressentiments lorsque, le jour de mes noces, j'amenai dans ces lieux
ma timide compagne; content, mais srieux, je lui montrai de loin la
borne de nos champs, la tour de l'glise et l'habitation du pasteur o
nous avons prouv tant de biens et de maux.

Mon unique enfant, car il ne me reste que toi, d'autres  qui j'avais
donn la vie dorment l-bas sous le gazon du cimetire; mon unique
enfant, tu vas t'en aller en suivant la route par laquelle je suis
venu. La chambre de ma fille sera dserte; sa place  notre table ne
sera plus occupe; c'est en vain que je prterai l'oreille  ses pas,
 sa voix. Oui, quand ton poux t'emmnera loin de moi, des sanglots
m'chapperont et mes yeux mouills de pleurs te suivront longtemps
encore, car je suis homme et pre, et j'aime avec tendresse cette
fille qui m'aime aussi sincrement. Mais bientt, rprimant mes
larmes, j'lverai vers le ciel mes mains suppliantes, et je me
prosternerai devant la volont de Dieu qui commande  la femme de
quitter sa mre et son pre pour suivre son poux. Va donc en paix,
mon enfant, abandonne ta famille et la maison paternelle; suis le
jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux  qui tu dois le
jour; sois dans sa maison comme une vigne fconde, entoure-la de
nobles rejetons. Un mariage religieux est la plus belle des flicits
terrestres; mais, si le Seigneur ne fonde pas lui mme l'difice de
l'homme, qu'importe ses vains travaux?

Voil, ajoute-t-elle, de la vraie simplicit, celle de l'me, celle
qui convient au peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches;
enfin,  toutes les cratures de Dieu. On se lasse promptement de la
posie descriptive, quand elle s'applique  des objets qui n'ont rien
de grand en eux-mmes; mais les sentiments descendent du ciel, et dans
quelque humble sjour que pntrent leurs rayons, ils ne perdent rien
de leur beaut.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLIIIe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




CLIVe ENTRETIEN




MADAME DE STAL

SUITE


XLVII

Les citations de la posie allemande rvlent sa prdilection pour les
sujets graves, tendres ou pieux, les seuls vritablement potiques,
parce qu'ils touchent  l'infini par la pense, par le sentiment ou
par la religion, cet infini du coeur. Wilhelm Schlegel, son ami et son
compagnon de voyage en Allemagne, lui fournit deux de ses plus belles
pages; la premire est un sonnet sur l'attachement  la vie.

Souvent l'me, fortifie par la contemplation des choses divines,
voudrait dployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle troit
qu'elle parcourt, son activit lui semble vaine, et sa science du
dlire; un dsir invincible la presse de s'lancer vers des rgions
leves dans des sphres plus libres; elle croit qu'au terme de sa
carrire un rideau va se lever pour lui dcouvrir des scnes de
lumire: mais quand la mort touche son corps prissable, elle jette un
regard en arrire vers les plaisirs terrestres et vers ses compagnes
mortelles. Ainsi, lorsque jadis Proserpine fut enleve dans les bras
de Pluton, loin des prairies de la Sicile, enfantine dans ses
plaintes, elle pleurait pour les fleurs qui s'chappaient de son
sein.

La seconde est une ode dialogue entre l'aigle et le cygne. La pice
de vers suivante doit perdre encore plus  la traduction que le
sonnet, dit-elle; elle est intitule: _Mlodies de la vie_. Le cygne
y est mis en opposition avec l'aigle, l'un comme l'emblme de
l'existence contemplative, l'autre comme l'image de l'existence
active: le rhythme du vers change quand le cygne parle et quand
l'aigle lui rpond, et les chants de tous les deux sont pourtant
renferms dans la mme stance que la rime runit: les vritables
beauts de l'harmonie se trouvent aussi dans cette pice, non
l'harmonie mais la musique intrieure de l'me. L'motion la trouve
sans rflchir, et le talent qui rflchit en fait de la posie.

Le _cygne_: Ma vie tranquille se passe dans les ondes, elle n'y trace
que de lgers sillons qui se perdent au loin, et les flots  peine
agits rptent comme un miroir pur mon image sans l'altrer.

L'_aigle_: Les rochers escarps sont ma demeure, je plane dans les
airs au milieu de l'orage;  la chasse, dans les combats, dans les
dangers, je me fie  mon vol audacieux.

Le _cygne_: L'azur du ciel serein me rjouit, le parfum des plantes
m'attire doucement vers le rivage, quand, au coucher du soleil, je
balance mes ailes blanches sur les vagues pourpres.

L'_aigle_: Je triomphe dans la tempte quand elle dracine les
chnes des forts, et je demande au tonnerre si c'est avec plaisir
qu'il anantit.

Le _cygne_: Invit par le regard d'Apollon, j'ose me baigner dans les
flots de l'harmonie; et reposant  ses pieds, j'coute les chants qui
retentissent dans la valle de Temp.

L'_aigle_: Je rside sur le trne mme de Jupiter: il me fait signe
et je vais lui chercher la foudre; et pendant mon sommeil, mes ailes
appesanties couvrent le sceptre du souverain de l'univers.

Le _cygne_: Mes regards prophtiques contemplent souvent les toiles
et la vote azure qui se rflchit dans les flots, et le regret le
plus intime m'appelle vers ma patrie, dans le pays des cieux.

L'_aigle_: Ds mes jeunes annes, c'est avec dlices que dans mon vol
j'ai fix le soleil immortel; je ne puis m'abaisser  la poussire
terrestre, je me sens l'alli des dieux.

Le _cygne_: Une douce vie cde volontiers  la mort: quand elle
viendra me dgager de mes liens et rendre  ma voix sa mlodie, mes
chants jusqu' mon dernier souffle clbreront l'instant solennel.

L'_aigle_: L'me, comme un phnix brillant, s'lve du bcher, libre
et dvoile; elle salue sa destine future, le flambeau de la mort la
rajeunit en la consumant.


XLVIII

Mais rien ne surpasse son analyse et sa traduction du drame de
_Faust_, par Goethe, et cette scne  laquelle ni l'antiquit ni
Shakespeare n'ont de scne tragique  opposer. Laissons parler ici
madame de Stal:

Le sducteur Faust, dit-elle, apprend que Marguerite emprisonne a
tu l'enfant qu'elle a mis au jour, esprant ainsi se drober  la
honte. Son crime a t dcouvert, on l'a mise en prison, et le
lendemain elle doit prir sur l'chafaud. Faust maudit Mphistophls
avec fureur; Mphistophls accuse Faust avec sang-froid, et lui
prouve que c'est lui qui a dsir le mal, et qu'il ne l'a aid que
parce qu'il l'avait appel. Une sentence de mort est porte contre
Faust, parce qu'il a tu le frre de Marguerite. Nanmoins, il
s'introduit en secret dans la ville, obtient de Mphistophls les
moyens de dlivrer Marguerite, et pntre de nuit dans son cachot,
dont il a drob les clefs.

Il entend de loin murmurer une chanson qui prouve l'garement de son
esprit; les paroles de cette chanson sont trs-vulgaires, et
Marguerite tait naturellement pure et dlicate. On peint d'ordinaire
les folles, comme si la folie s'arrangeait avec les convenances et
donnait seulement le droit de ne pas finir les phrases commences, et
de briser  propos le fil des ides; mais cela n'est pas ainsi: le
vritable dsordre de l'esprit se montre presque toujours sous des
formes trangres  la cause mme de la folie, et la gaiet des
malheureux est bien plus dchirante que leur douleur.

Faust entre dans la prison; Marguerite croit qu'on vient la chercher
pour la conduire  la mort.

MARGUERITE, se soulevant sur lit de paille, s'crie

Ils viennent! ils viennent! oh! que la mort est amre!

FAUST, bas.

Doucement, doucement, je vais te dlivrer.

  Il s'approche d'elle pour briser ses fers.

MARGUERITE.

Si tu es un homme, mon dsespoir te touchera.

FAUST.

Plus bas, plus bas, tu veilleras la garde par tes cris.

MARGUERITE se jette  genoux.

Qui t'a donn, barbare, cette puissance sur moi? Il n'est que minuit:
pourquoi viens-tu dj me chercher? Aie piti de mes larmes, laisse
moi vivre encore: demain matin, n'est-ce pas assez tt? (_Marguerite
se relve._) Je suis pourtant si jeune, si jeune; et dois-je dj
mourir? J'tais belle aussi, c'est ce qui a fait ma perte; mon ami
tait alors prs de moi; il est maintenant bien loin. Les fleurs de
ma guirlande sont disperses. Ne me prends pas la main avec tant de
violence. Mnage-moi. Ne me laisse pas pleurer en vain. Jamais,
jusqu' ce jour, je ne t'ai vu.

FAUST.

Comment supporter sa douleur?

MARGUERITE.

Je suis tout  fait en ton pouvoir. Seulement, laisse-moi allaiter mon
enfant; je l'ai press sur mon coeur toute la nuit. Ils me l'ont t
pour m'affliger. N'ont-ils pas prtendu que je l'avais tu? Jamais je
ne redeviendrai ce que j'tais. N'ont-ils pas chant des chansons
contre moi, ces mchants! que voulaient-ils donc dire?

FAUST, se jette  ses pieds.

Ton amant est  tes pieds; il vient ouvrir les portes de cette
horrible prison.

MARGUERITE.

Oui, mettons-nous  genoux; appelons les saints  notre secours. Les
cris de l'enfer se font entendre et les mauvais gnies nous attendent
sur le seuil de mon cachot.

FAUST.

Marguerite! Marguerite!

MARGUERITE, attentive.

C'tait la voix de mon ami. (_Elle se prcipite vers Faust, et ses
fers tombent._) O est-il? Je l'ai entendu m'appeler. Je suis libre.
Personne ne pourra plus me retenir en prison. Je m'appuierai sur son
bras, je me reposerai sur son sein. Il appelle Marguerite, il est l,
devant la porte. Au milieu des hurlements de l'impitoyable mort,
j'entends la douce et touchante harmonie de sa voix!

FAUST.

Oui, c'est moi, Marguerite!

MARGUERITE.

C'est toi; dis-le encore une fois. (_Elle le serre contre son coeur._)
C'est lui! c'est lui! Qu'est devenue l'angoisse des fers et de
l'chafaud? C'est toi! je suis sauve! J'aperois devant moi la route
o je te vis pour la premire fois, le jardin si riant o Marthe et
moi nous attendions.

FAUST.

Viens, viens.

MARGUERITE.

Il m'est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne t'loigne pas!

FAUST.

Hte-toi, nous payerions bien cher le moindre retard.

MARGUERITE.

Quoi! tu ne rponds point  mes embrassements? Mon ami, il y a si peu
de temps que nous nous sommes quitts! as-tu donc dj dsappris  me
serrer contre ton coeur? Jadis tes paroles, tes regards appelaient sur
moi tout le ciel! Embrasse-moi, de grce, embrasse-moi! Ton coeur est
donc froid et muet? Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?

FAUST.

Viens, suis-moi, chre amie; prends courage; je t'aime avec transport;
mais suis-moi, c'est ma seule prire.

MARGUERITE.

Es-tu bien Faust? est-ce bien toi?

FAUST.

Oui, sans doute; oui, viens.

MARGUERITE.

Tu me dlivres de mes chanes, tu me reprends de nouveau dans tes
bras. D'o viens que tu n'as pas horreur de Marguerite? Sais-tu bien,
mon ami, sais-tu bien qui tu dlivres?

FAUST.

Viens, viens; dj la nuit est moins profonde.

MARGUERITE.

Ma mre! c'est moi qui l'ai tue! Mon enfant! c'est moi qui l'ai noy!
N'appartenait-il pas  toi comme  moi? Est-il donc vrai, Faust, que
je te vois? N'est-ce pas un rve? Donne-moi ta main, ta main chrie.
Oh! ciel! elle est humide. Essuie-la. Je crois qu'il y a du sang!
Cache-moi ton pe; o est mon frre? je t'en prie, cache-la moi.

FAUST.

Laisse donc dans l'oubli l'irrparable pass; tu me fais mourir.

MARGUERITE.

Non, il faut que tu restes. Je veux te dcrire les tombeaux que tu
feras prparer ds demain. Il faut donner la meilleure place  ma
mre; mon frre doit tre prs d'elle. Moi, tu me mettras un peu plus
loin; mais cependant pas trop loin, et mon enfant  droite sur mon
sein: mais personne ne doit reposer  mes cts. J'aurais voulu que
tu fusses prs de moi; mais c'tait un bonheur doux et pur. Il ne
m'appartient plus. Je me sens entrane vers toi, et il me semble que
tu me repousses avec violence; cependant tes regards sont pleins de
tendresse et de bont.

FAUST.

Ah! si tu me reconnais, viens.

MARGUERITE.

O donc irais-je?

FAUST.

Tu seras libre.

MARGUERITE.

La tombe est l dehors. La mort pie mes pas. Viens; mais conduis-moi
dans la demeure ternelle: je ne puis aller que l. Tu veux partir?
Oh! mon ami, si je pouvais....

FAUST.

Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.

MARGUERITE.

Je n'ose pas sortir; il n'est plus pour moi d'esprance. Que me
sert-il de fuir? Mes perscuteurs m'attendent. Mendier est si
misrable; et surtout avec une mauvaise conscience! Il est triste
aussi d'errer dans l'tranger; et d'ailleurs partout ils me saisiront.

FAUST.

Je resterai prs de toi.

MARGUERITE.

Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin qui borde le
ruisseau; traverse le sentier qui conduit  la fort;  gauche, prs
de l'cluse, dans l'tang, saisis-le tout de suite, il tendra ses
mains vers le ciel; des convulsions les agitent. Sauve-le! Sauve-le!

FAUST.

Reprends tes sens; encore un pas, et tu n'as plus rien  craindre.

MARGUERITE.

Si seulement nous avions dj pass la montagne.... L'air est si froid
prs de la fontaine. L, ma mre est assise sur un rocher, et sa
vieille tte est branlante. Elle ne m'appelle pas; elle ne me fait pas
signe de venir; seulement ses yeux sont appesantis; elle ne
s'veillera plus. Autrefois nous nous rjouissions quand elle
dormait.... Ah! quel souvenir.

FAUST.

Puisque tu n'coutes pas mes prires, je veux t'entraner malgr toi.

MARGUERITE.

Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne me saisis pas
ainsi avec ta force meurtrire. Ah! je n'ai que trop fait ce que tu as
voulu.

FAUST.

Le jour parat, chre amie! chre amie!

MARGUERITE.

Oui, bientt il fera jour; mon dernier jour pntre dans ce cachot; il
vient pour clbrer mes noces ternelles; ne dis  personne que tu as
vu Marguerite cette nuit. Malheur  ma couronne, elle est fltrie:
nous nous reverrons, mais non pas dans les ftes. La foule va se
presser, le bruit sera confus; la place, les rues suffiront  peine 
la multitude. La cloche sonne, le signal est donn. Ils vont lier mes
mains, bander mes yeux; je monterai sur l'chafaud sanglant, et le
tranchant du fer tombera sur ma tte.... Ah! le monde est dj
silencieux comme le tombeau.

FAUST.

Ciel! pourquoi donc suis-je n?

MPHISTOPHLS parat  la porte.

Htez-vous, ou vous tes perdus; vos dlais, vos incertitudes sont
funestes; mes cheveux frissonnent; le froid du matin se fait sentir.

MARGUERITE.

Qui sort ainsi de la terre? C'est lui, c'est lui; renvoyez-le. Que
ferait-il dans le saint lieu? C'est moi qu'il veut enlever.

FAUST.

Il faut que tu vives.

MARGUERITE.

Tribunal de Dieu, je m'abandonne  toi!

MPHISTOPHLS  Faust.

Viens, viens, ou je te livre  la mort avec elle.

MARGUERITE.

Pre cleste, je suis  toi; et vous, anges, sauvez-moi: troupes
sacres, entourez-moi, dfendez-moi. Faust, c'est ton sort qui
m'afflige....

MPHISTOPHLS

Elle est juge.

  Des voix du ciel s'crient

Elle est sauve.

MPHISTOPHLS,  Faust.

Suis-moi.

  Mphistophls disparat avec Faust; on entend encore dans le
  fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement son
  ami.

Faust! Faust!

La pice est interrompue aprs ces mots. L'intention de l'auteur est
sans doute que Marguerite prisse, et que Dieu lui pardonne; que la
vie de Faust soit sauve, mais que son me soit perdue.


XLIX

Mais le gnie de madame de Stal s'lve encore avec le sujet dans le
troisime volume de l'_Allemagne_, qui traite de la philosophie, de la
conscience, de la libert, de la politique. Elle plane en philosophe,
en moraliste, en citoyen, en homme d'tat, sur tous les ouvrages
qu'elle analyse; et comme un crateur, elle complte tout ce qu'elle
touche. Les mpris du matrialisme sont sublimes.

Les preuves de la spiritualit de l'me ne peuvent se trouver dans
l'empire des sens, le monde visible est abandonn  cet empire; mais
le monde invisible ne saurait y tre soumis; et si l'on n'admet pas
des ides spontanes, si la pense et le sentiment dpendent en entier
des sensations, comment l'me, dans une telle servitude, serait-elle
immatrielle? Et si, comme personne ne le nie, la plupart des faits
transmis, les sens sont sujets  l'erreur, qu'est-ce qu'un tre normal
qui n'agit que lorsqu'il est excit par des objets extrieurs et par
des objets mme dont les apparences sont souvent fausses?

Un philosophe franais a dit, en se servant de l'expression la plus
rebutante, _que la pense n'tait autre chose qu'un produit matriel
du cerveau_. Cette dplorable dfinition est le rsultat le plus
naturel de la mtaphysique qui attribue  nos sensations l'origine de
toutes nos ides. On a raison, si c'est ainsi, de se moquer de ce qui
est intellectuel, et de trouver incomprhensible tout ce qui n'est pas
palpable.

Si notre me n'est qu'une matire subtile, mise en mouvement par
d'autres lments plus ou moins grossiers, auprs desquels mme elle a
le dsavantage d'tre passive; si nos impressions et nos souvenirs ne
sont que les vibrations prolonges d'un instrument dont le hasard a
jou, il n'y a que des fibres dans notre cerveau, que des forces
physiques dans le monde, et tout peut s'expliquer d'aprs les lois
qui les rgissent. Il reste bien encore quelques petites difficults
sur l'origine des choses et le but de notre existence, mais on a bien
simplifi la question, et la raison conseille de supprimer en
nous-mmes tous les dsirs et toutes les esprances que le gnie,
l'amour et la religion font concevoir; car l'homme ne serait alors
qu'une mcanique de plus dans le grand mcanisme de l'univers: ses
facults ne seraient que des rouages, sa morale un calcul, et son
culte le succs.

Tout ce qui est visible parle  l'homme de commencement et de fin, de
dcadence et de destruction. Une tincelle divine est seule en nous
l'indice de l'immortalit. De quelle sensation vient-elle? Toutes les
sensations la combattent, et cependant elle triomphe de toutes. Quoi,
dira-t-on, les causes finales, les merveilles de l'univers, la
splendeur des cieux qui frappe nos regards, ne nous attestent-elles
pas la magnificence et la bont du Crateur? Le livre de la nature est
contradictoire, l'on y voit les emblmes du bien et du mal presque en
gale proportion; et il en est ainsi pour que l'homme puisse exercer
sa libert entre des probabilits opposes, entre des craintes et des
esprances  peu prs de mme force. Le ciel toil nous apparat
comme les parois de la divinit; mais tous les maux et tous les vices
des hommes obscurcissent ces feux clestes. Une seule voix sans
parole, non pas sans harmonie, sans force, mais irrsistible, proclame
un Dieu au fond de notre coeur: tout ce qui est vraiment beau dans
l'homme nat de ce qu'il prouve intrieurement et spontanment: toute
action hroque est inspire par la libert morale; l'acte de se
dvouer  la volont divine, cet acte que toutes les sensations
combattent et que l'enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur,
que les anges eux-mmes, vertueux par nature et sans obstacle,
pourraient l'envier  l'homme.

On ne saurait nier, dira-t-on peut-tre, que cette doctrine ne soit
avilissante; mais nanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser
et s'aveugler  dessein? Certes, ils auraient fait une dplorable
dcouverte ceux qui auraient dtrn notre me, condamn l'esprit 
s'immoler lui-mme, en employant ses facults  dmontrer que les lois
communes  tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grce 
Dieu, et cette expression est ici bien place, grce  Dieu, dis-je,
ce systme est tout  fait faux dans son principe, et le parti qu'en
ont tir ceux qui soutenaient la cause de l'immortalit est une
preuve de plus des erreurs qu'il renferme.

Si la plupart des hommes corrompus se sont appuys sur la philosophie
matrialiste, lorsqu'ils ont voulu s'avilir mthodiquement et mettre
leurs actions en thorie, c'est qu'ils croyaient, en soumettant l'me
aux sensations, se dlivrer ainsi de la responsabilit de leur
conduite. Un tre vertueux, convaincu de ce systme, en serait
profondment afflig, car il craindrait sans cesse que l'influence
toute-puissante des objets extrieurs n'altrt la puret de son me
et la force de ses rsolutions. Mais, quand on voit des hommes se
rjouir en proclamant qu'ils sont en tout l'oeuvre des circonstances,
et que ces circonstances sont combines par le hasard, on frmit au
fond du coeur de leur satisfaction perverse.

Lorsque les sauvages mettent le feu  des cabanes, l'on dit qu'ils se
chauffent avec plaisir  l'incendie qu'ils ont allum: ils exercent
alors du moins une sorte de supriorit sur le dsordre dont ils sont
coupables, ils font servir la destruction  leur usage; mais, quand
l'homme se plat  dgrader la nature humaine, qui donc en
profitera?


L

C'est de la posie, s'crie-t-elle ailleurs, que toute cette manire
de considrer le monde physique; mais on ne parvient  le connatre
d'une manire certaine que par l'exprience; et tout ce qui n'est pas
susceptible de preuves peut tre un amusement de l'esprit, mais ne
conduit jamais  des progrs solides.--Sans doute les Franais ont
raison de recommander aux Allemands le respect pour l'exprience; mais
ils ont tort de tourner en ridicule les pressentiments de la
rflexion, qui seront peut-tre un jour confirms par la connaissance
des faits. La plupart des grandes dcouvertes ont commenc par
paratre absurdes, et l'homme de gnie ne fera jamais rien s'il a
peur des plaisanteries; elles sont sans force quand on les ddaigne,
et prennent toujours plus d'ascendant quand on les redoute. On voit
dans les contes des fes des fantmes qui s'opposent aux entreprises
des chevaliers et les tourmentent jusqu' ce que ces chevaliers aient
pass outre. Alors tous les sortilges s'vanouissent, et la campagne
fconde s'offre  leurs regards. L'envie et la mdiocrit ont bien
aussi leurs sortilges; mais il faut marcher vers la vrit, sans
s'inquiter des obstacles apparents qui se prsentent.

Lorsque Keppler eut dcouvert les lois harmoniques du mouvement des
corps clestes, c'est ainsi qu'il exprima sa joie: Enfin, aprs
dix-huit mois, une premire lueur m'a clair, et, dans ce jour
remarquable, j'ai senti les purs rayons des vrits sublimes. Rien 
prsent ne me retient: j'ose me livrer  ma sainte ardeur, j'ose
insulter aux mortels, en leur avouant que je me suis servi de la
science mondaine, que j'ai drob les vases d'gypte pour en
construire un temple  mon Dieu. Si l'on me pardonne, je m'en
rjouirai; si l'on me blme, je le supporterai. Le sort en est jet,
j'cris ce livre: qu'il soit lu par mes contemporains ou par la
postrit, n'importe; il peut bien attendre un lecteur pendant un
sicle, puisque Dieu lui-mme a manqu, durant six mille annes, d'un
contemplateur tel que moi. Cette expression hardie d'un orgueilleux
enthousiasme prouve la force intrieure du gnie.

Goethe a dit, sur la perfectibilit de l'esprit humain, un mot plein
de sagacit: _Il avance toujours en ligne spirale_. Cette comparaison
est d'autant plus juste qu' beaucoup d'poques il semble reculer, et
revient ensuite sur ses pas, en ayant gagn quelques degrs de plus.
Il y a des moments o le scepticisme est ncessaire au progrs des
sciences; il en est d'autres o, selon Hemsterhuis, _l'esprit
merveilleux doit l'emporter sur l'esprit gomtrique_. Quand l'homme
est dvor, ou plutt rduit en poussire par l'incrdulit, cet
esprit merveilleux est le seul qui rende  l'me une puissance
d'admiration, sans laquelle on ne peut comprendre la nature.

La thorie des sciences en Allemagne a donn aux esprits un lan
semblable  celui que la mtaphysique avait imprim dans l'tude de
l'me. La vie tient dans les phnomnes physiques le mme rang que la
volont dans l'ordre moral. Si les rapports de ces deux systmes les
font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient
dans ces rapports la double garantie de la mme vrit. Ce qui est
certain au moins, c'est que l'intrt des sciences est singulirement
augment par cette manire de les rattacher toutes  quelques ides
principales. Les potes pourraient trouver dans les sciences une foule
de penses  leur usage, si elles communiquaient entre elles par la
philosophie de l'univers, et si cette philosophie de l'univers, au
lieu d'tre abstraite, tait anime par l'inpuisable source du
sentiment. L'univers ressemble plus  un pome qu' une machine; et
s'il fallait choisir, pour le concevoir, de l'imagination ou de
l'esprit mathmatique, l'imagination approcherait davantage de la
vrit.


LI

Ses ddains contre la doctrine de la soi-disant vertu, fonde sur
l'intrt personnel, et sa fltrissure de l'gosme, s'lvent jusqu'
la sublimit de l'invective.

Non, certes, la vie n'est pas si aride que l'gosme nous l'a faite:
tout n'y est pas prudence, tout n'y est pas calcul, et quand une
action sublime branle toutes les puissances de notre tre, nous ne
pensons pas que l'homme gnreux qui se sacrifie a bien connu, bien
combin son intrt personnel; nous pensons qu'il immole tous les
plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu'un rayon divin
descend dans son coeur pour lui causer un genre de flicit qui ne
ressemble pas plus  tout ce que nous revtons de ce nom, que
l'immortalit  la vie.

Ce n'est pas sans motif cependant qu'on met tant d'importance 
fonder la morale sur l'intrt personnel: on a l'air de ne soutenir
qu'une thorie, et c'est en rsultat une combinaison trs-ingnieuse
pour tablir le joug de tous les genres d'autorit. Nul homme, quelque
dprav qu'il soit, ne dira qu'il ne faut pas de morale; car, celui
mme qui serait le plus dcid  en manquer, voudrait encore avoir 
faire  des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse d'avoir
donn pour base  la morale la prudence! Quel accs ouvert 
l'ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience,  tous les
mobiles conseils des vnements!

Si le calcul doit prsider  tout, les actions des hommes seront
juges d'aprs le succs: l'homme dont les bons sentiments ont caus
le malheur, sera justement blm; l'homme pervers mais habile sera
justement applaudi. Enfin, les individus ne se considrant entre eux
que comme des obstacles ou des instruments, ils se haront comme
obstacles, et ne s'estimeront pas plus que comme moyens. Le crime mme
a plus de grandeur, quand il tient au dsordre des passions
enflammes, que lorsqu'il a pour objet l'intrt personnel: comment
donc pourrait-on donner pour principe  la vertu ce qui dshonorerait
mme le crime?


LII

L'enthousiasme lui rvle la beaut suprme du sacrifice, cette foi en
action dans l'immortalit.

C'est manquer, dit-elle, tout  fait de respect  la Providence, que
de nous supposer en proie  ces fantmes qu'on appelle les vnements:
leur ralit consiste dans ce qu'ils produisent sur l'me, et il y a
une galit parfaite entre toutes les situations et toutes les
destines, non pas vues extrieurement, mais juges d'aprs leur
influence sur le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut
examiner attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux
tissus parfaitement distincts: l'un, qui semble en entier soumis aux
causes et aux effets surnaturels; l'autre, dont la tendance tout 
fait mystrieuse, ne se comprend qu'avec le temps. C'est comme les
tapisseries de haute lice, dont on travaille les peintures  l'envers,
jusqu' ce que, mises en place, on en puisse juger l'effet. On finit
par apercevoir, mme dans cette vie, pourquoi l'on a souffert,
pourquoi l'on n'a pas obtenu ce qu'on dsirait. L'amlioration de
notre propre cour nous rvle l'intention bienfaisante qui nous a
soumis  la peine; car les prosprits de la terre auraient mme
quelque chose de redoutable, si elles tombaient sur nous aprs que
nous serions coupables de grandes fautes: on se croirait alors
abandonn par la main de celui qui nous livrait au bonheur ici-bas
comme  notre seul avenir.

Ou tout est hasard, ou il n'y en a pas un seul dans ce monde, et s'il
n'y en a pas, le sentiment religieux consiste  se mettre en harmonie
avec l'ordre universel (qu'il soit pour nous ou contre nous), parce
qu'il est la volont divine.


LIII

Son dernier chapitre qui est la rhabilitation lyrique de
l'enthousiasme, cette divination de la nature, de la vie, de la mort,
de l'amour, de l'immortalit, est une des plus belles odes raisonnes
qui ait jamais jailli de l'me d'un homme ou d'une femme.

Les crivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrire
littraire, que les critiques, les jalousies, tout ce qui doit menacer
la tranquillit, quand on se mle aux passions des hommes; ces
attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie,
l'intime jouissance du talent, peut-elle en tre altre? Quand un
livre parat, que de moments heureux n'a-t-il pas dj valu  celui
qui l'crivit selon son coeur et comme un acte de son culte! Que de
larmes pleines de douceur n'a-t-il pas rpandues dans sa solitude sur
les merveilles de la vie, l'amour, la gloire, la religion? Enfin, dans
ses rveries, n'a-t-il pas joui de l'air comme l'oiseau, des ondes
comme un chasseur altr, des fleurs comme un amant qui croit respirer
encore les parfums dont sa matresse est environne? Dans le monde on
se sent oppress par ses facults, et l'on souffre souvent d'tre seul
de sa nature au milieu de tant d'tres qui vivent  si peu de frais;
mais le talent-crateur suffit, pour quelques instants du moins, 
tous nos voeux; il a ses richesses et ses couronnes, il offre  nos
regards les images lumineuses et pures d'un monde idal, et son
pouvoir s'tend quelquefois jusqu' nous faire entendre dans notre
coeur la voix d'un objet chri.

Croient-ils connatre la terre, croient-ils avoir voyag, ceux qui ne
sont dous d'une imagination enthousiaste? Leur coeur bat-il pour
l'cho des montagnes? L'air du Midi les a-t-il enivrs de sa suave
langueur? Comprennent-ils la diversit des pays, l'accent et le
caractre des idiomes trangers? Les chants populaires et les danses
nationales leur dcouvrent-ils les moeurs et le gnie d'une contre?
Suffit-il d'une seule sensation pour rveiller en eux une foule de
souvenirs?

La nature peut-elle tre sentie par des hommes sans enthousiasme?
Ont-ils pu lui parler de leurs froids intrts, de leurs misrables
dsirs? Que rpondraient la mer et les toiles aux vanits troites de
chaque homme pour chaque jour? Mais, si notre me est mue, si elle
cherche un Dieu dans l'univers, si mme elle veut encore de la gloire
et de l'amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se
laissent interroger, et le vent dans la bruyre semble daigner nous
dire quelque chose de ce qu'on aime.

Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut  son tour
se prsenter au combat de la mort, sans doute l'affaiblissement de nos
facults, la perte de nos esprances, cette vie si forte qui
s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'ides qui habitaient dans
notre sein, et que les tnbres de la tombe enveloppent, ces intrts,
ces affections, cette existence qui se change en fantme avant de
s'vanouir, tout cela fait mal, et l'homme vulgaire parat, quand il
expire, avoir moins  mourir! Dieu soit bni, cependant, pour le
secours qu'il nous prpare encore dans cet instant; nos paroles
seront incertaines, nos yeux ne verront plus la lumire, nos
rflexions qui s'enchanaient avec clart, erreront, isoles, sur de
confuses traces; mais l'enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses
ailes brillantes planeront sur notre lit funbre, il soulvera les
voiles de la mort, il nous rappellera ces moments o, pleins
d'nergie, nous avions senti que notre coeur tait imprissable, et
nos derniers soupirs seront peut-tre comme une noble pense qui
remonte vers le ciel.

Tel est ce livre, le rsum vivant de la pense d'un grand esprit, que
l'tude approche de la saintet, l'explosion clatante d'une me
charge par une longue vie et prte  s'vanouir dans sa lumire. Il
eut peu de lecteurs comme ce qui dpasse le vulgaire, mais il forma
entre ceux qui le lurent et qui le comprirent, la famille
intellectuelle de madame de Stal, la secte du beau, la religion de
l'esprit.

Elle se reposait cependant en crivant, pour le vulgaire cette fois,
un dernier livre bien plus populaire, parce qu'il condescendait  bien
plus de faiblesses d'esprit et  bien plus de banalits de son temps.
Nous voulons parler de ses _Considrations sur la Rvolution
franaise_. Ce livre, publi aprs sa mort, eut sa rcompense dans
l'engouement du jour, cette contrefaon courte et fausse de la vraie
gloire.

Une femme peut tre un grand philosophe, un grand pote, un grand
crivain, nous venons de le voir. Elle peut tre difficilement un
grand homme d'tat et un grand historien politique. L'impartialit est
la condition essentielle de l'histoire et de l'homme d'tat. Quelle
femme, et c'est l sa vertu, peut tre souverainement impartiale? La
femme est l'tre passionn ou elle cesse d'tre femme: la passion et
l'impartialit s'excluent. Le sentiment lve souvent la femme jusqu'
l'hrosme, jamais jusqu' l'impassibilit, cette srnit suprieure
de l'esprit, condition de la politique et de l'industrie. Juger, c'est
n'incliner pour aucun parti; la femme incline toujours du ct du
coeur, madame de Stal inclinait ncessairement du ct de son pre.
Ce n'tait pas la vrit qui tait pour elle la vrit, c'tait M.
Necker; or M. Necker n'tait qu'un homme de bien, un sophiste
consciencieux. Madame de Stal, leve  cette cole d'o sortit plus
tard la secte politique de 1830, qu'on appela doctrinaire, non  cause
de ses doctrines, mais  cause de son dogmatisme, ne comprenait pas
assez la rvolution franaise pour en crire.

La rvolution franaise, ou plutt la rvolution europenne, couvant
et clatant dans le foyer de la France, avait deux buts: un but
humain, l'mancipation de la classe la plus nombreuse, ou du _peuple_,
de toute servitude et de toute ingalit aristocratique; un but
surhumain, l'mancipation de la raison et de la conscience de toute
religion impose et de toute servitude religieuse; le dtrnement des
castes privilgies par la loi, et le dtrnement des glises d'tat;
la loi gale et la foi libre, voil la rvolution. La question
monarchique n'y tait que secondaire et presque indiffrente.
L'galit devant la loi, et la libert devant la foi solidement
constitue, il importait peu  cette rvolution que le pouvoir
excutif ou le ressort actif du gouvernement politique s'appelt roi
ou prsident, monarque ou dictateur, qu'il ft hrditaire, ou qu'il
ft lectif; mais il importait infiniment que ce grand ressort actif
du gouvernement ft affranchi de toute aristocratie privilgie et de
toute thocratie prdominante. Les citoyens gaux, les prtres libres,
les religions volontaires, les cultes salaris par eux-mmes et dans
la mesure de la foi qu'ils admettront, les concordats abolis, Dieu
hors la loi parce qu'il est au-dessus de toute loi, tels taient et
tels sont les dogmes que la rvolution franaise s'est donn mission
d'tablir en faits. Elle a pu tre entrave comme toute entreprise
humaine, tantt par les anarchies, tantt par les despotismes
militaires, ces phases habituelles et courtes de toutes les
rvolutions; mais elle se continuera jusqu' ce qu'elle soit parvenue
 ses deux fins. Elle n'est pour cela ni antisociale, ni
antireligieuse, puisqu'elle a pour objet de faire triompher la justice
des privilges, cette tyrannie des castes, et de faire triompher la
foi des superstitions, cette tyrannie de l'esprit. C'est un second
accs, mais plus radical, de la rforme du seizime sicle, mais au
lieu de la rforme ou le protestantisme qui ne fut qu'un schisme dans
la politique et dans la foi, c'est une rforme par la raison,
c'est--dire une rnovation progressive du corps et de l'me de la
socit europenne. Quiconque ne discerne pas cette double philosophie
de la rvolution franaise ne peut ni la comprendre, ni la juger, ni
l'aimer, ni la raconter. Il en verra, tour  tour, avec fanatisme ou
avec horreur, tantt une phase, tantt une autre: ici une vertu, l un
crime; ici une sdition, l une raction; aujourd'hui 1789, demain
1793; ici la gloire, l la _terreur_; un flux et reflux, un chafaud,
un trne, une anarchie, un despotisme; mais il n'en saisira jamais
d'un seul coup d'oeil l'ensemble, la tendance, les fausses routes,
les progrs, les chutes, les repos, les recrudescences, les colres,
les dcouragements, le vrai courant.

Or madame de Stal ne comprenait de cette rvolution que ce qui en
tait compris, en 1789, dans le salon aristocratique et
courtisanesque, et dans l'esprit troit de M. Necker. La rvolution ne
fut jamais pour elle, comme pour M. Necker, que la dpossession de la
noblesse de cour par une bourgeoisie aristocratique, une meilleure
rpartition de l'impt en faveur des plbiens propritaires, une
administration des finances contrles par des tats-Gnraux composs
de trois ordres, et tout au plus une reprsentation nationale divise
en deux assembles, l'une hrditaire, l'autre lective, partageant le
pouvoir lgislatif avec un roi limit. Tout ce qui dpassait dans
l'me de la rvolution ce cadre troit et arbitraire n'existait pas
pour ces familiers de M. Necker. C'tait l leur horizon, ils ne
voyaient rien au del et encore avait-il fallu l'insurrection
nationale des tats-Gnraux et le grand geste de Mirabeau  la
tribune, le 14 juillet, pour lui faire accepter cette fusion des
ordres de l'tat et cette limitation de la royaut et de
l'aristocratie. Toute la politique de madame de Stal se rsumait
donc, en 1814 comme en 1790, dans un plagiat de la constitution
anglaise, constitution antipapale et antiplbienne, faite par la
rvolution tout aristocratique et tout ecclsiastique de 1688, et qui
s'tait arrt selon sa nature  une aristocratie parlementaire et 
une glise d'tat. Tel tait le modle de la rvolution et le type de
constitution que M. Necker et ses amis rvaient pour la France. Tel
tait le texte que madame de Stal commentait avec une vaine loquence
dans ses considrations sur la rvolution franaise. Un texte si faux
ne pouvait dcouler qu'en sophismes plus ou moins spcieux et en
applications plus sophistiques encore. C'tait le lit de Procuste sur
lequel une femme plbienne de naissance, aristocrate de socit,
protestante de religion, couchait le gant rvolutionnaire du
dix-huitime sicle pour l'y rapetisser  la mesure de la fodalit et
du puritanisme anglais du seizime sicle. Il ne pouvait sortir d'un
tel effort qu'une constitution imite et caduque, une royaut
enchane, une chambre des pairs hrditaire, une chambre des communes
ombrageuse, une anarchie  trois pouvoirs, places en face les unes
des autres, pour se condamner  la lutte ou  l'immobilit. Mais il y
a des mensonges de circonstance qui ont pour un moment le succs
d'une vrit. On voit souvent ce phnomne dans les rvolutions au
moment o les partis fatigus ou impuissants ont besoin de se mentir 
eux-mmes et aux autres, pour feindre une transaction ncessaire 
tous, et pour attendre une occasion de rompre la trve. Tel fut le
prtexte du succs du livre de madame de Stal sur la rvolution
franaise. La royaut restaure jouissait des respects qu'une fille de
M. Necker affectait pour elle; ces respects lui paraissent une grande
sanction donne par une femme rvolutionnaire elle-mme, de sa
ncessit; l'aristocratie, releve de ses chutes dans une chambre des
pairs souveraine, se flicitait d'une institution qui l'levait
politiquement plus haut qu'avant la rvolution; enfin les
rvolutionnaires de toute date et de toute nature, abrits dans une
constitution quelconque, ne tarissaient pas en feinte admiration pour
un livre qui accordait dans une chambre plbienne la ralit du
pouvoir aux plbiens ambitieux et loquents.

Une secte qui naissait alors dans le salon de madame de Stal, et qui
a possd le pouvoir sous deux rgnes depuis, la secte jeune, lettre
et publiciste des doctrinaires, ces habiles exploitateurs des
demi-rvolutions, fit de ce livre son vangile; la France devint
anglaise avec eux. Ils prconisrent jusqu'au fanatisme du plagiat
cette monarchie parlementaire importe de Londres  Paris, qui les
leva et qui les prcipita deux fois avec elle. Ils crurent avoir
arrt la rvolution  leur formule, mesurant sa dose de royaut au
roi, sa dose de privilge  l'aristocratie, sa dose d'influence 
l'glise, sa dose de libert  la nation. Madame de Stal le crut avec
eux; elle enfanta cette gnration d'hommes d'tat. Ce fut le fruit de
son livre et l'blouissement de ses dernires annes. Quel homme
d'tat vritable pourrait relire aujourd'hui ce livre sans tre arrt
 chaque ligne par un contre-sens, par un sophisme, par une illusion?
Le style seul est viril, la politique est chimrique, l'histoire est
une histoire de famille, un pidestal  M. Necker, de la philosophie
de coterie, de la littrature sur la rvolution! Mais il y a une heure
pour tout dans la vie des peuples, c'tait en France l'heure de
l'Angleterre. L'engouement britannique possdait Paris. Madame de
Stal en le caressant devint l'oracle du jour. Elle crivait avec
gnie le non-sens du vulgaire. Une seule vertu mane de son livre,
une haine romaine contre la tyrannie.


LIV

Le retour de Napolon au 20 mars 1815 la surprit dans ce travail de
Pnlope que quelques baonnettes allaient dchirer. L'tat de son me
est trop fidlement et trop admirablement retrac par un crivain de
gnie, M. Villemain, dans ses souvenirs de cette poque, pour que nous
laissions peindre  un autre qu' ce grand peintre les angoisses d'une
femme qui furent en ce moment les angoisses de toute une nation.

Souvent depuis quelques mois, dit M. Villemain, j'avais vu madame de
Stal dans cette maison et ailleurs clairer d'une vive lumire
quelques entretiens accidentels sur la politique, les lettres, les
arts, parcourir le pass et le prsent comme deux rgions ouvertes
partout  ses yeux, deviner ce qu'elle ne savait pas, aviser par le
mouvement de l'me ou l'clair de la pense ce qui n'tait qu'un
souvenir enseveli dans l'histoire, peindre les hommes en les
rappelant, juger, par exemple, le cardinal de Richelieu avec une
sagacit profonde, et il faut ajouter une noble colre de femme, puis
l'empereur Napolon qui rsumait pour elle tous les despotismes, et
que sa parole loquente retrouvait  tous les points de l'horizon
comme une ombre gigantesque qui les obscurcissait. Elle ne lui gardait
pas de haine dans sa chute; mais elle hassait l'autorit de ses
exemples, la corruption funeste qu'ils avaient rpandue, et cette
doctrine de la fatalit, du mensonge et de la force qu'elle sentait et
qu'elle prvoyait survivante aprs lui; avec quelle admiration
curieuse nous l'avions encore entendue remuer tant de questions
nagure interdites et comme inconnues en France, les principes de
l'ancien droit public de l'Europe, les causes populaires de la
victoire actuelle des droits coaliss, le travail tardif et la
solidarit pour longtemps indissoluble de la coalition, les instincts
diffrents et pourtant compatibles des monarques hrditaires et des
parvenus au trne, d'Alexandre et de Bernadotte; enfin le gnie
collectif et pourtant inpuisable de l'Angleterre pouvant au besoin se
passer du hasard d'un grand homme pour faire de grandes choses, et,
forte d'une institution qui lui fournit toujours  temps des hommes
rsolus et capables, achevant, par la tnacit de lord Liverpool et de
lord Castelreagh, ce qui avait consum le gnie et l'esprance de
Pitt!

Puis de ces hauteurs et de ces mille points de vue spculatifs et
anecdotiques o se plaisait madame de Stal, nous l'avions entendue
revenant sans cesse  la France, insistant avec une joie nave
d'amour-propre sur l'ascendant que la paix et la libert lgale
allaient rendre  cette terre natale de l'intelligence, disait-elle, 
cette mtropole des esprits dont la civilisation de l'Europe tait une
colonie. Et que de fois encore du milieu de toutes ces thses si
animes, de tout ce dplacement soudain de raison virile et
d'loquence, je l'avais vue passer vivement  des intrts privs, les
faire valoir avec le mme feu, donner  quelque mrite modeste ou
disgraci un appui dcisif, par ces paroles d'une sduction imprative
ou d'une bont touchante, comme elle en savait dire aux hommes
politiques le plus  l'abri de l'motion!

Que de fois, par cette ardeur conciliante qui lui tait un lien avec
les meilleurs reprsentants de tous les partis, et par ce droit
lgitime de son esprit qui ne lui donnait gure moins de pouvoir sur
M. de Blacas ou sur M. de Montmorency, que sur M. de Lafayette ou sur
le baron Louis, je l'ai vue dans la mme soire, faire admettre dans
la maison du roi un homme de mrite aussi indpendant que malheureux,
rintgrer dans leurs emplois quelques agents impriaux et dvous,
mais avec honneur, au pouvoir qu'elle avait combattu, et servir de son
crdit des hommes de lettres qui, pendant son exil, avaient eu le
malheur de nier son talent.

Mais ce soir-l toute sa vivacit de libres penses et de verve
originale, toute cette chaleur de sympathie et de bienfaisance tait
comme teinte par un seul et absorbant intrt. Sous la parure qu'elle
portait d'ordinaire  la fois brillante et nglige, sous ce turban de
couleur carlate qui renfermait  demi ses pais cheveux noirs et
s'alliait  l'clat expressif de ses yeux, madame de Stal ne semblait
plus la mme personne: son visage tait abattu et comme malade de
tristesse. Le feu d'esprit, qui habituellement le traversait et
ranimait de mille nuances rapides, ne s'y marquait plus que par une
expression singulire de mobile et pntrante inquitude, une sorte de
divination dans le chagrin: on se sentait afflig en la voyant. On
avait devant les yeux non pas l'historien, mais la victime de _dix
annes d'exil_, la personne qui avait soutenu au prix de tant de
douleurs, un long dfi contre le pouvoir absolu, avait compt en
dsesprant chacun de ses victorieux progrs, avait souffert ses
rigueurs croissantes, les avait pressenties plus dures encore, et
s'tait enfin dlivre du mal par une fuite hardie, semant sur sa
route de Genve  Londres, en passant par la Russie et la Suisse, la
protestation contre la conqute universelle et le serment d'une
rsistance  vie.

Seulement  l'affliction grave et agite de ses traits, il semblait
que toute cette srie d'preuves puises successivement par elle lui
rapparaissait en masse dans l'avenir,  elle plus avance dans la vie
et d'une sant dj languissante, et on et dit en mme temps, 
l'effort de courage qui dominait sa tristesse, qu'elle se rsignait 
tre frappe  mort par le triomphe de ce qu'elle avait le plus ha,
le plus redout, mais qu'elle en attendait, avec plus d'indignation
encore que d'effroi personnel, bien d'autres maux pour le monde, pour
la France et pour la grande cause qu'elle avait tant aime. Un intrt
intime se mlait alors en elle  l'anxit publique; quelques jours
auparavant son me tait tout entire  des soins de famille, 
l'union la plus digne prpare pour sa fille,  la pense du jeune
homme de si noble nom et de si grandes esprances que sa fille et elle
avaient choisi, et maintenant c'tait des apprts d'une fuite
nouvelle, l'attente d'un nouvel branlement de l'Europe, d'une ruine
publique o pouvait s'abmer tout bonheur priv, qui de toutes parts
obsdaient cette me active, que les incertitudes ordinaires de la vie
suffisaient  troubler parfois jusqu' la souffrance.

En ce moment le tourment d'angoisse et de douleur de madame de Stal
paraissait extrme, mais sans incertitude, et sa rsolution tait
invariablement prise pour tre excute sur l'heure, soit qu'elle st
dj l'vnement de Lons-le-Saulnier et toutes ses consquences, soit
quelle et conclu de l'tat intrieur des Tuileries, d'o elle venait,
la perte absolue de toute esprance. Elle n'eut pas de conversation
gnrale, mais seulement quelques paroles expressives changes avec
les personnes les plus considrables de la runion.

 quelques nouvelles plus ou moins faussement favorables,  l'annonce
d'une noble lettre de M. Octave de Sgur, parti pour rejoindre, comme
aide de camp, le marchal,  Lons-le-Saulnier, sa rponse tait un
sourire d'une tristesse inexprimable, elle serra longtemps la main de
M. de Lafayette, et lui dit devant deux amis qui mlaient leurs voeux
aux siens. Dans ce cahot prochain, vous devez demeurer, vous devez
paratre, pour rsister au nom du droit et reprsenter 1789. Moi, je
n'ai plus que la force de fuir. Cela est affreux. D'autres paroles,
plus abandonnes, exprimaient, dit-on, avec une lucidit tonnante
dans un pareil trouble public et priv, toutes les conditions de
mcontentement intraitables, de secrtes hostilits, de dfections
caches sous l'alliance dont Napolon allait tre entran de toutes
parts  l'intrieur avec les prils et les dmonstrations implacables
du dehors.

Madame de Stal fit encore quelques adieux plus marqus ou plus
intimes que les autres  madame de Rumfort, qui, malgr son calme
ordinaire et sa philosophie de personne riche et invulnrable,
commenait  s'agiter un peu de l'inquitude universelle; elle dit:
Restez tranquille ici, vous, chre madame, vos noms vous protgent,
votre maison sera parfois comme a t la mienne, l'hospice des blesss
politiques de tous les partis. Vous aurez encore au profit des
perscuts quelque accs dans la cour de cet homme qui est parti
despote vaincu, et qui revient tyran dguis. Il sera oblig, cette
fois, de mnager un peu d'abord mme ceux qu'il appelait des
_Idologues_, vos amis Tracy, Sieys, Volney, Garat; mais, moi, il me
hait, il hait en moi mon pre, mes amis, nos opinions  tous, l'esprit
de 1789, la charte, la libert de la France et l'indpendance de
l'Europe. Il sera ici demain, quelle comdie jouera-t-il au dbut? Je
l'ignore, mais vous savez ce qu'il a dit  Lyon, ses promesses
gnrales d'oubli et ses affiches de proscriptions individuelles. Ses
griffes ont dj reparu tout entires avant qu'il ait bondi jusqu'
nous. Je n'ai pas d'arme entre lui et moi, et je ne veux pas qu'il me
tienne prisonnire, car il ne m'aura jamais pour suppliante. Adieu,
chre madame. Et peu de minutes aprs, madame de Stal et quelques
amis plus affids de sa personne et de sa famille taient sortis du
salon pour partir cette nuit mme.


LV

Coppet fut comme toujours son asile, mais cet asile cette fois tait 
l'abri de la violence de son perscuteur; il n'tait pas autant 
l'abri de ses sductions: tout semble indiquer que les plus chers et
les plus habiles intermdiaires entre madame de Stal et Napolon
furent employs pour assurer une rconciliation dont les deux millions
toujours en suspens dans la main du gouvernement franais seraient le
gage. Le retour  main arme de l'le d'Elbe tait incontestablement
le plus grand attentat de Napolon contre la conscience publique,
contre la paix du monde, et contre la fortune de la France. Aprs
avoir anim par un reflux fatal mais naturel l'invasion trangre
dans les murs de Paris, aprs avoir trait libre encore de sa personne
 Fontainebleau, aprs avoir abdiqu et rsign le trne aux Bourbons,
se servir ds armes d'honneur qu'on lui avait laisses dans son asile
pour violer la foi jure, les traits, la paix du monde, descendre
avec des troupes et du canon sur le rivage de la patrie, embaucher
l'arme, corrompre les gnraux, dchirer la constitution, chasser du
trne le roi ncessaire et rconciliateur, pour ramener par un nouveau
dfi l'Europe entire au coeur de la France, et pour lui faire perdre
 Waterloo les dernires gouttes de son sang, certes il n'y avait
d'excuse  un pareil acte que l'ennui personnel de l'empire perdu, et
l'impatience d'une ambition qui comptait le monde pour rien devant un
caprice de domination ou de gloire. Napolon le sentait lui-mme et
cherchait  colorer son attentat d'un prtexte de patriotisme. Il se
prsentait avec une impudeur que dnote assez son mpris pour la
conscience humaine, comme le restaurateur de cette libert qu'il avait
dtrne. Ses paroles, ses proclamations taient d'un despote
repentant et presque d'un rpublicain. Ce n'tait plus l'empire,
c'tait la dictature qu'il demandait l'pe  la main. Il faisait
entreluire  travers les fusils de ses vtrans des lueurs de
constitution populaire et de vieux rpublicanisme qui fascinaient la
multitude et qui prtaient un prtexte aux tergiversateurs.
L'accession de madame de Stal  son nouveau rgne aurait t une
bonne fortune pour sa politique; sa rputation de libralisme, son
talent, son nom, son influence sur l'opinion de l'Europe, auraient
donn  sa conversion  l'empire la valeur d'un manifeste europen.
Qui pouvait hsiter  se rallier  un dictateur que sa plus implacable
ennemie dclarait ncessaire  la patrie et  la libert? Rien ne fut
nglig pour branler l'opposition de madame de Stal. Un rpublicain
sincre, Carnot, venait de consentir  s'allier au despotisme, par
fanatisme pour des frontires. Un terroriste assoupli, _Fouch_,
venait d'accepter le ministre de la police, s'approchant du coeur
pour tudier de plus prs l'heure de le frapper. Enfin un exemple plus
sophistique et plus monstrueux de dfection aux principes et aux
sentiments venait d'tre donn de plus prs  madame de Stal par un
homme dont l'ascendant avait t autrefois tout-puissant sur son
coeur. Les versatilits effrontes de Rome sous le Bas-Empire n'ont
rien dans _Tacite_ qui gale l'apostasie de soi-mme en quelques
heures par Benjamin Constant. Ce publiciste de la libert et de la
restauration venait d'appeler aux armes tous les coeurs et tous les
bras contre le tyran qui s'approchait de la capitale; son manifeste,
devenu le dernier cri de la libert, frmissait encore dans toutes les
voix de l'Europe libre, quand on apprit que ce _Caton_, appel d'un
signe aux Tuileries et vtu en courtisan de Csar, tait devenu en
vingt-quatre heures le conseiller intime et salari du tyran, sur la
tte duquel il venait de conjurer le poignard du monde. Mpris de
soi-mme, ou mpris du genre humain, Benjamin Constant laissa cette
nigme  deviner  la postrit. Le cynisme fut avr, le motif
inconnu; mais ce qu'il y a de plus inexplicable pour les hommes qui
n'ont pas sond jusqu'au scandale les impudeurs de l'esprit de parti,
c'est que ce mme Benjamin Constant devint, trois mois aprs, un des
_bienvenus_ de la seconde restauration des Bourbons; puis quelques
annes plus tard, la voix, l'oracle et le modle des puritains de la
libert; puis le complice rmunr de la rvolution de 1830; puis une
renomme de secte; puis une mmoire apprenant  tout mpriser dans les
temps de partis, mme l'estime des hommes.


LVI

On croit que madame de Stal, tout en gmissant sur la versatilit de
son ancien ami, eut, sinon quelque faiblesse, au moins quelques
mnagements pour Napolon pendant les _cent jours_, soit qu'elle et
une gnreuse piti pour le tyran luttant avec l'adversit qu'il
supportait moins bien que les victoires; soit qu'elle esprt mieux de
la libert sous un second rgne oblig de mendier du rpublicanisme le
pardon du premier; soit qu'elle se dfit de la fortune et que, dans
l'intrt de ses enfants, elle crt devoir laisser une porte
entr'ouverte  la restitution des deux millions dont le gouvernement
marchandait son silence. Cet exil, volontaire cette fois, dans la
dlicieuse demeure de Coppet, loin du bruit des armes, qui dcidaient
du sort du monde sans altrer sa flicit domestique, ressemblait au
recueillement de _Cicron_ dans son _Tusculum_ pendant que Csar
l'invitait  venir  Rome pour y partager l'amiti du matre du monde.

C'est dans ces beaux lieux, poque trouble mais culminante de sa vie,
que nous entrevmes une seule fois la figure de la femme historique,
dont nous retraons aujourd'hui l'image. Nous retrouvons en ce moment
l'impression fugitive de cette apparition, dans une lettre  un de nos
amis d'enfance qui nous a t restitue aprs la mort de cet ami; nous
demandons pardon au lecteur d'en dtacher cette page. Mais elle
atteste, par le fanatisme de la curiosit dont elle est pleine,
l'enthousiasme et l'blouissement que le nom de l'auteur de _Corinne_
inspirait  la jeunesse de son temps.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tu me demandes si j'ai vu madame de Stal, pendant mon sjour sur les
bords du lac de Genve? Tu me rappelles les journes que nous avons
passes ensemble, il y a quelques mois dans la valle d***, 
circuler vainement autour des murs du parc d'un autre grand pote pour
apercevoir seulement de loin son ombre se glissant  travers les
arbres sur les alles de son jardin. Hlas! je n'ai gure t plus
heureux  _Coppet_ qu' ***. Notre timidit nous porte toujours
malheur.  quel titre et sous quel prtexte me prsenter aux portes de
son chteau, et dans quel costume? Tu sais que je voyage  pied et en
veste de toile, portant tout mon bagage dans un mouchoir de soie, au
bout de la branche de houx que tu m'as donne  Chambry, quand nous
allmes visiter les _Charmettes_, ce pauvre Coppet de l'autre grand
homme de Genve. D'ailleurs, cette visite n'aurait pas t convenable
dans ma situation, lors mme que j'aurais eu le courage de la risquer.
Les habitants du chteau de V***, prs de Coppet, chez lesquels j'ai
reu par aventure une hospitalit si imprvue et si maternelle, sont
aussi ennemis de Bonaparte et de la tyrannie que tes oncles et les
miens. Ils sont pleins d'admiration pour madame de Stal, leur
voisine, mais ils ne la voient pas. Les opinions rvolutionnaires de
Coppet, leur antipathie contre M. Necker, et la situation rserve de
madame de Stal, depuis le retour de Bonaparte  l'le d'Elbe, les
loignent de tout rapprochement avec elle. Ils s'occupent de ses
opinions comme nous de ses oeuvres. Je les aurais blesss dans leurs
sentiments en allant  _Coppet_; ils n'auraient pas compris que je
fusse  la fois royaliste et admirateur passionn de madame de Stal.
Madame de*** m'a bien dit: Allez-y si vous voulez, je comprends qu'un
jeune homme de votre ge et qui fait des vers se prive avec peine de
l'occasion de voir cette femme de gnie; mais je ne puis vous y
conduire moi-mme, on croirait ici et  Genve que je change de
religion. Mais si vous ne tenez qu' la voir sans lui parler, vous en
aurez trs-souvent l'occasion en vous promenant sur la route de
_Coppet_  Morges. Elle y passe presque tous les jours en se promenant
en voiture avec ses enfants et ses amis. La voir tait assez pour moi;
je me htai de profiter du renseignement. Hier, en sortant, comme 
l'ordinaire, du chteau comme pour aller au lac, je pris la grande
route de _Coppet_, et je me postai  l'ombre d'un saule, sur le revers
du foss, au bord du chemin. J'avais emport avec moi un volume de
_Corinne_, comme pour me porter bonheur; le livre ou le jour me
portrent en effet bonheur. Aprs avoir attendu une grande partie de
la journe sans apercevoir autre chose sur la route que les petits
nuages de poussire soulevs par le vent d't, qui soufflait du lac
vers les montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement
mon chemin pour rentrer  V***, quand un grand nuage de poussire et
un bruit de roues attira mes regards du ct de Coppet. Le coeur me
battit, le livre me tomba des mains; j'avais  peine eu le temps de me
rasseoir au pied de mon saule, quand deux calches dcouvertes,
courant au grand trot des chevaux, vers Morges, dfilrent  demi
voiles par la poussire devant moi. La premire ne contenait que des
jeunes gens sur le sige et de jeunes personnes dans la voiture; elles
taient charmantes, mais ce n'tait pas de la beaut que je cherchais;
dans la seconde, deux femmes d'un ge plus mr taient assises seules
et causaient ensemble avec animation. L'une, on m'a dit le soir que
c'tait madame _Rcamier_, m'blouit comme le plus cleste visage qui
ait jamais clair les yeux d'un pote, trop beau comme un clair pour
tre autre chose qu'une apparition! La seconde, un peu massive, un peu
colore, un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux
noirs et humides qui ruisselaient de flamme et de beaut, parlait avec
une vivacit et avec des gestes qui semblaient accompagner de fortes
penses; elle se soulevait en parlant comme si elle et voulu
s'lancer de la calche; ses cheveux, mal boucls, s'pandaient au
vent; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait
d'ventail contre le soleil de juin; je ne vis plus qu'elle. Elle
m'aperut, et me montra du regard  son amie, qui se pencha  son tour
pour regarder de mon ct.

Est-ce mon costume? est-ce mon livre? est-ce l'enthousiasme
involontaire exprim par la rougeur ou par la pleur sur mon visage?
Me prirent-elles pour un tudiant allemand qui cherchait des fleurs
dans la poussire des grands chemins, ou pour un pote italien qui
rvait un sonnet  la libert,  l'amour ou  la gloire de Corinne? Je
ne sais; mais elles se retournrent plusieurs fois pour regarder en
arrire, et j'entendis,  travers le bruit des roues, quelques
exclamations enjoues, qui me firent croire qu'elles avaient reconnu
en moi un admirateur timide, et qu'elles riaient de mon embuscade
d'enthousiasme sur un revers de foss. Je tremblai mme un instant
qu'elle ne ft arrter la voiture pour me demander ce que j'avais 
lui dire. Je serais rest confondu et muet, car, ptrifi doublement
par la beaut de l'une et par la gloire de l'autre, je ressemblais 
un dieu _terme_ qui voit passer sans parole le bruit et l'clat du
temps. Voil mon cher V***, tout ce qu'il m'a t donn de voir de
cette femme dont l'me s'est si souvent rpandue  la ntre dans ses
pages. Hlas! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol,
et je n'ai vu l'amour et la gloire qu' travers la poudre d'un grand
chemin. Je t'envoie quelques vers que j'crivis tristement le soir, en
remontant  travers une fort de chtaigniers, au chteau de V***, o
l'on se moqua un peu de ma ferveur et de ma dception; mais je me suis
bien gard de les envoyer  madame de Stal, etc., etc.


LVII

La rencontre que je racontais ainsi  mon ami avait lieu prcisment
le jour et  l'heure o le canon de _Waterloo_ foudroyait du dernier
coup la fortune de Napolon et rendait l'air libre  madame de Stal.
Les rayons du soleil couchant que j'avais vu briller sur son front
taient,  son insu les rayons du mme soleil qui clairait au mme
instant la chute et la fuite de son ennemi. Tout semblait conspirer
alors au triomphe de sa politique,  la gloire de son nom,  la
flicit de sa vie. La seconde restauration lui rendait Paris, le
gouvernement reprsentatif, la libert de la pense, l'influence de la
parole, la faveur de Louis XVIII, la fortune de M. Necker. Un de ses
fils avait t tu en duel en Sude, mais il lui restait l'an,
parfaite image de M. Necker, son grand-pre. Ce jeune homme que nous
avons connu aprs la mort de sa mre, aspirait  un rle politique en
France. Il avait la gravit prcoce, la vertu froide, l'opinion faite,
le caractre infaillible des hommes levs dans le foyer domestique
d'une grande gloire. Il tait religieux envers Dieu, envers la libert
comme envers sa famille. Il promettait  madame de Stal un nom
dignement continu dans l'avenir. Le mariage de sa fille tait
prmdit de loin avec M. le duc de Broglie, jeune orateur,  qui sa
naissance, ses opinions, ses tudes politiques promettent la faveur
que les principes libraux assurent d'avance aux noms aristocratiques
prts aux opinions populaires. Cette fille unique de madame de Stal,
doue par la nature d'une beaut pour ainsi immatrielle, du gnie de
l'me, suprieur au gnie de l'imagination, et d'une vertu mre au
printemps, que la religion devait accomplir et couronner par une mort
jeune, aurait fait l'orgueil de toutes les mres. Le gnie, dans cette
famille, semblait se perptuer et se sanctifier par les femmes. Les
hommes, depuis M. Necker, n'en avaient que l'effort, les femmes en
avaient le don.

Pour comble de flicit domestique, le vide que l'chafaud, la mort
naturelle, les annes, les affections trompes avaient creus dans le
coeur de madame de Stal venait d'tre,  l'insu du monde, combl par
un mariage secret et heureux. L'amour, qui dbordait de son coeur
comme de son esprit, avait trouv tard, semblable  un repentir des
jours perdus, son aliment dans un homme pris lui-mme d'une srieuse
passion pour elle. Cet homme, plus jeune que madame de Stal de
quelques annes, tait M. _Rocca_, d'une famille italienne
transplante  Genve. Officier de cavalerie dans l'arme franaise,
bless presque mortellement dans les guerres d'Espagne, il tait
revenu languir et mourir dans sa patrie. Sa rare beaut, la mlancolie
de ses traits, la sombre et courte perspective de sa destine avaient
attendri sur lui le coeur de madame de Stal. L'enthousiasme et la
reconnaissance avaient rajeuni et embelli de l'ternelle beaut madame
de Stal aux yeux de son amant. Le mystre d'une passion que la
vulgaire sagesse aurait dsavoue avait ajout  cet attachement
mutuel les obstacles, les pudeurs, les charmes d'une secrte
intelligence. L'amour avait triomph des convenances. Madame de Stal
avait donn sa main, mais sans perdre le nom sous lequel elle avait
illustr son gnie. Semblable  Mirabeau, elle n'avait pas voulu, en
changeant de nom, dsorienter la gloire. Ce fut une faiblesse de
vanit que la femme n'aurait pas d s'avouer, que l'amant n'aurait pas
d consentir. Rougir du nom, c'est rougir d'une partie de l'homme
qu'on adore; quand une femme se donne, elle doit donner, sans retenue,
ce qui est mille fois moins que son coeur, son nom et sa clbrit.
Malgr cette rserve, cette union qui donna un fils  madame de Stal,
fit le charme de ses dernires annes. Elle aima comme une mre et fut
aime comme une amante. Ce second poux, qu'elle avait rendu heureux,
ne put survivre  sa perte. Sa mort atteste la force et le
dsintressement de son amour. Une faute, selon le monde, fut le
tardif, mais suprme bonheur de sa vie.


LVIII

Cette vie, puise par tant d'agitation, tant de gnie et tant
d'amour, commenait  languir. Son amie, madame Necker de Saussure,
raconte qu' ses derniers moments elle songeait encore, comme Mirabeau
mourant,  combattre le despotisme, qu'on tentait de rhabiliter sous
le nom redevenu populaire de Napolon.

Elle tait dj dangereusement malade, dit madame Necker, lorsque le
manuscrit venu de Sainte-Hlne causa en France une si vive sensation.
Malgr l'tat de faiblesse auquel madame de Stal tait rduite, elle
voulut que ses enfants lui fissent la lecture de cet ouvrage, et elle
le jugea avec toute la force de son esprit. _Les Chaldens adoraient
le serpent_, dit-elle, _les bonapartistes en font de mme pour ce
manuscrit de Sainte-Hlne; mais je sais loin de partager leur
admiration. Ce n'est que le style des notes du_ Moniteur; _et si
jamais je me rtablis, je crois pouvoir rfuter cet crit de bien
haut_.

Ses derniers moments furent illumins comme un soir de fte; ils
resplendirent pour elle de la gloire de la vie terrestre qui allait
s'teindre sur sa couche, et des esprances de sa vie immortelle qui
allait clore. Son dernier soupir fut encore loquent: Quand je
n'aurais pas la certitude d'une vie future, dit-elle  ses amis, je
rendrais encore grce  Dieu d'avoir vcu. Toutes les fois que je suis
seule, je prie, disait-elle  sa fille, il n'y a point de solitude
pour ceux qui vivent en prsence de Dieu, il n'y a point d'absence,
pour ceux que la mort ou la distance sparent, quand ils se
rencontrent dans la prire. Elle mourut ainsi dans les bras de sa
fille. Dieu n'aurait pas pu lui envoyer la foi et la pit sous la
forme d'un ange consolateur, plus fait pour sanctifier le dernier
adieu. Le sicle entier porta ce deuil de famille; elle n'eut ni les
funrailles populaires de Mirabeau, ni les funrailles littraires de
Voltaire, mais elle eut les pieuses funrailles de fille, d'pouse, de
mre, sous les chnes de _Coppet_, au pied du cercueil de son pre,
sur les bords de ce lac, en face de ces Alpes, o sa mmoire se
confond  jamais avec celle de J.-J. Rousseau, son matre, de
Voltaire, son voisin, de Byron, son hte et son ami. Heureuse dans son
berceau, heureuse dans sa vie, heureuse dans sa tombe.

Fille d'un ministre dont elle respira en naissant la popularit,
favorite d'une nation qui flattait en elle son pre, leve sur les
genoux des grands, des philosophes, des potes, habitue  entendre
les premiers balbutiements de sa pense applaudis comme des oracles de
talent; mle, sans en tre trop rudoye, au commencement d'une
rvolution qui grandit tout ce qu'elle touche, ses aptres comme ses
victimes; abrite de la hache pendant les proscriptions par le toit
paternel, au sein d'une nature potique, crivant dans le silence de
cette opulente retraite des ouvrages politiques ou littraires gaux
aux plus beaux monuments de son sicle; ne subissant qu'un peu les
inconvnients de trop de gloire, en butte  une de ces perscutions
modres qui mritent  peine le nom de disgrce, et qui donnent 
celle qui les subit la grce de la victoire sans les rigueurs de
l'adversit; venge par l'Europe, de son ennemi, qu'elle a la
consolation de voir tomber et de plaindre, remplissant le monde de son
bruit, et mourant encore aime dans son triomphe et dans son amour.

Il n'a manqu  cette femme, pour tre la premire des femmes d'action
et des femmes de gloire, que l'chafaud de Marie-Antoinette ou de
madame Roland. Et cependant, pour en revenir aux considrations qui
ouvrent ce rcit et qui doivent le clore: quelle est la plus grande de
cette femme de bruit ou d'une femme de silence, voilant jusqu' son
me de la chaste pudeur de son sexe, renferme dans l'ombre de son
pauvre foyer conjugal, entre un poux qu'elle aime, des enfants
qu'elle lve, des vieillards qu'elle honore, des infirmes qu'elle
soulage, des misres qu'elle nourrit, des talents mme qu'elle
sacrifie  d'humbles devoirs? Si la vanit littraire hsite 
prononcer, le bon sens et la vertu n'hsitent pas: la plus grande des
deux, c'est celle qui est le plus femme, c'est--dire la plus obscure;
car selon la juste expression d'un ancien, la gloire dplace n'est
que la plus grande des petitesses. Le grand jour, sur la femme, est
contre nature; tout ce qui la dvoile la fltrit, la clbrit n'est
pour elle qu'une illustre exposition. Que serait-ce qu'une femme sur
la tombe de laquelle on ne pourrait crire, pour toute pitaphe, que
ce vain mot: ELLE A BRILL!


LIX

Cependant il faut reconnatre, pour tre juste, que la vie, les
oeuvres et le gnie de madame de Stal ont eu un autre rsultat pour
sa patrie et pour l'Europe, que ce bruit de son nom et cet clat de
son gnie. Elle a fait home aux hommes de leur servitude; elle a
protest contre la tyrannie; elle a entretenu ou rallum dans les mes
le feu presque teint de la libert monarchique, reprsentative ou
rpublicaine; elle a dtest  haute voix, quand tout se taisait ou
applaudissait, le joug soldatesque, le pire de tous, parce qu'il est
de fer, et qu'il ne se brise pas mme, comme le joug populaire, par
ses propres excs; elle a donn du moins de la dignit au gmissement
de l'Europe; elle a t vaincue, mais elle n'a pas consenti  sa
dfaite, elle n'a pas lou l'oppression, elle n'a pas chant
l'esclavage, elle n'a pas vendu ou donn un seul mot de ses lvres,
une seule ligne de sa main  celui qui possdait l'univers pour doter
ses adulateurs ou pour exiler ses incrdules; elle a difi et consol
l'esprit humain; elle a relev le diapason trop bas des mes; elle a
trouv dans la sienne, elle a communiqu  ceux qui taient dignes de
la lire, un certain accent antique peu entendu jusqu' elle, dans
notre littrature monarchique et effmine, accent qui ne se dfinit
pas avec prcision, mais qui se compose de la sourde indignation de
_Tacite_, de l'angoisse des lettres de _Cicron_, du murmure anonyme
du Cirque quand _Antoine_ prsente la pourpre  Csar, du reproche de
_Brutus_ aux dieux quand il doute de leur providence aprs la dfaite
de la cause juste, du gmissement de _Caton_ quand il se perce de son
pe pour ne pas voir l'avilissement du genre humain! Cet accent n'est
pas la libert, mais il en est comme l'pre arrire-got, le regret
amer, la vague esprance. C'est le remords de l'esprit humain. Il
rappelle qu'il y a eu une vertu publique, et que si le peuple en a
perdu la formule, la langue du moins en a conserv le retentissement.

C'est l la vraie gloire de madame de Stal. Ses ouvrages peuvent
prir, mais son accent reste  la langue et aux caractres. On pense 
elle toutes les fois qu'on se sent dans le coeur quelque chose de
libre, de fort et de grand. C'est moins et plus que de la gloire
littraire, c'est de l'cho, mais c'est un cho romain.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLIV.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43




CLVe ENTRETIEN




VIE DE MICHEL-ANGE

(BUONARROTI)


I

Cet homme, trop grand pour tre contenu dans un seul nom d'homme,
devrait porter quatre noms; car son gnie et ses oeuvres suffiraient 
quatre ternelles mmoires.

Si vous sortez du Parthnon chrtien, le temple de _Saint-Pierre de
Rome_, cras par la masse, l'immensit, la majest, la divinit de
ces difices, vritables temples de l'infini, qui semble avoir t
construit pour faire comprendre et adorer deux des attributs de Dieu,
l'espace et la dure, rendus sensibles, et si vous voulez rsumer en
un seul nom d'homme vos impressions confuses pour reporter cette
merveille  son principal auteur, c'est le nom de _Michel-Ange_ qui
tombe de vos lvres: l'architecte de Dieu!

Si vous montez l'escalier sans marches du Vatican, comme une colline
aplanie pour laisser les vieux pontifes monter sans perdre haleine au
sanctuaire de leurs oracles; si vous entrez dans la chapelle _Sixtine_
pour contempler sur ses murs et sur ses votes le tableau du _Jugement
dernier_, ce pome dantesque du pinceau, peint par un gant, o
l'imagination, le mouvement, l'expression, la forme, la couleur
semblent dfier la cration par son image, et si vous demandez quelle
main de Promthe moderne a jet derrire lui ces gouttes d'huile pour
en faire des hommes, des anges, des dmons, des dieux? les murailles
et les votes rpondent par le nom de Michel-Ange.

Si vous entrez,  Florence, dans la chapelle monumentale de San
Lorenzo, cette pyramide mortuaire des Pharaons de la Toscane, les
_Mdicis_; si vous levez vos yeux sur ce peuple de pierre qui semble
sortir des Catacombes pour veiller ternellement sur ces sarcophages;
si les deux figures du _Jour_ et de la _Nuit_, l'une image vivante de
la vie, l'autre image, vivante aussi, de la mort, calment comme par
enchantement vos penses terrestres, et vous font envier d'tre de
pierre comme elles pour respirer ternellement la majest ddaigneuse
de la vie et la mlancolie sereine de la mort; et si vous demandez 
ces statues: Qui vous a tailles ou plutt animes d'un seul jet dans
le bloc? elles vous rpondent: Et quel autre que le sculpteur
souverain pouvait frapper de ces coups qui fendaient le rocher; Mose
du ciseau, qui au lieu de l'eau fait jaillir la pense et la vie de la
pierre? c'est Michel-Ange.

Enfin, si, en feuilletant dans les bibliothques poudreuses du
Vatican,  Rome, ou du palais _Pitti_,  Florence, les manuscrits du
quinzime sicle, vos regards tombent sur une de ces posies  la fois
platoniques et amoureuses, o les vers, forts comme des muscles de
gant, et les penses, tendres comme des rves de femme, respirent 
la fois la virilit du buste de _Brutus_ et la mlancolie des sonnets
de Ptrarque; et si vous demandez quel tait ce pote avec lequel la
plus belle, la plus potique et la plus chaste des femmes de son
sicle, _Vittoria Colonna_, entretenait ce commerce de coeur et de
gnie qui consolait l'un de sa vieillesse, l'autre de son veuvage d'un
hros? Ces vers, crits avec le fiel du Dante, les larmes de Ptrarque
et les songes dors de Platon, taient les dlassements, les
mugissements ou les consolations de Michel-Ange.

Quatre hommes en un, dont le moindre est gal aux plus grands d'un
sicle o tout tait grand; un homme rel, et cependant un homme
fabuleux, voil Michel-Ange. Disons brivement sa vie: elle fut
longue, comme la vie de ceux  qui la Providence rserve beaucoup
d'espace pour ce qu'ils ont  accomplir ici-bas.


II

Il naquit, le 6 mars 1474, dans un chteau du _Cosentin_, province de
Toscane, dans le voisinage d'Arezzo. Son pre, d'une famille illustre
de Florence, tait podestat ou gouverneur, pour les Mdicis, de ce
district. Il se nommait Ludovico Buonarroti-Simoni, de la maison de
Canossa. Sa mre tait aussi de race noble, et estime pour
l'honntet de ses moeurs et la dignit de sa vie dans la province. 
l'expiration de ses fonctions annuelles de podestat dans le Cosentin,
le pre de Michel-Ange revint habiter sa maison de _Settignano_, o il
possdait une mtairie plante de figuiers, d'oliviers et de vigne,
sur une colline aux portes de Florence. C'est de cette colline que
naquit la vocation sculpturale de Michel-Ange. Settignano tait, comme
autrefois _Paros_, comme aujourd'hui _Carrare_, une carrire de
marbre o les statuaires et les architectes de Florence venaient
chercher leurs blocs et o ils les faisaient baucher par leurs lves
et leurs ouvriers. L'enfant eut pour nourrice la femme d'un de ces
carriers du village paternel. Il attribue lui-mme, plus tard, son
inclination pour la statuaire  ces premiers blocs qu'il voyait
dgrossir dans la maison de sa nourrice et  ces outils de sculpteur
avec lesquels ses petites mains jouaient ds le berceau. Les plus
grandes vocations n'ont souvent pas d'autre origine. Les plus grands
fleuves,  leur source, ne prennent souvent leur direction que d'un
caillou qui leur ferme la route ou d'une rigole qui la favorise par la
main d'un enfant sur la pente o ils doivent couler.

Giorgio, disait-il un jour avec enjouement  son ami _Vasari_, 
l'poque o il remplissait dj l'Italie de son nom et de ses oeuvres,
si j'ai eu quelque grandeur et quelque bonheur dans le gnie, cela
m'est venu d'tre n dans la pauvret et dans l'lasticit de votre
air des collines d'Arezzo; et c'est ainsi que je tirai, pour ainsi
dire, du lait de ma nourrice,  Settignano, le ciseau et le maillet
avec lesquels je fais mes figures.


III

La famille de Ludovico Buonarroti devenue plus nombreuse avec les
annes, par la fcondit de sa femme, le pre de Michel-Ange, pour
lever ses fils, fut oblig de les mettre en apprentissage dans les
manufactures de _laine_ et de _soie_ de Florence, qu'on appelait en
Toscane les _Arts_, et qui, dans un pays gouvern par des artisans
devenus princes, ne drogeaient point  la noblesse des familles. Le
jeune Michel-Ange, plac par son pre dans une cole de grammaire,
tenue par Francesco d'Urbino, se refusait  toute autre tude qu'
celles auxquelles la nature et ses premires impressions d'enfance
chez sa nourrice le prdestinaient. On le surprenait toujours le
crayon  la main, dessinant des figures sur ses livres. Son pre et
ses oncles, qui voulaient violenter sa vocation et qui regardaient la
sculpture et la peinture comme des mtiers ignobles et mercenaires,
indignes de leur sang, gourmandaient et frappaient en vain l'enfant
pour le contraindre aux tudes, selon eux, plus nobles du commerce. Sa
vocation, comme il arrive toujours, se fortifiait et s'irritait par la
rsistance paternelle.  la fin, le pre cda, moins par conviction
que par lassitude; l'enfant fut plac comme lve chez le clbre
peintre _Dominico Ghirlandao_, dont l'cole tait alors la premire
de Florence. Michel-Ange y entra  quatorze ans. Une note du livre de
comptes de son pre, retrouve et conserve par les rudits toscans,
ne laisse aucun doute sur ces commencements de Michel-Ange:

Le premier jour d'avril 1588, moi, Ludovico di _Buonarrota_, j'ai
engag mon fils, _Michel-Agnolo_, chez Dominico Ghirlandao et David
_Cunado_, pour trois ans, aux conditions suivantes: que ledit
Michel-Agnolo, mon fils, devra rester chez ces matres pendant le
susdit temps pour apprendre  dessiner et pour faire tout ce que ces
matres lui commanderont; et que ces susdits matres lui donneront
pour ces trois annes vingt-quatre florins de gages, savoir: six
florins la premire anne, huit florins la seconde, dix florins la
troisime, en tout quatre-vingt-seize livres. Suit la quittance des
six premiers florins. Sign: Ludovico di _Lionardo_ di _Buonarrota_.


IV

La nature sembla se venger par la rapidit et par le prodige du talent
de l'enfant des rsistances qu'on lui avait opposes. Il osa corriger
plusieurs fois avec supriorit les bauches du matre en son absence.
 la fin de sa peinture  la coupole de _Santa Maria Novella_, oeuvre
pendant laquelle Michel-Ange avait tonn et second son matre, Cet
enfant en ferait dj plus que moi! s'cria Ghirlandao!

Laurent de Mdicis ayant demand un jour au grand peintre quelques
jeunes gens capables de raviver la sculpture qui dprissait en
Toscane depuis la mort de Donato, Ghirlandao lui offrit Michel-Ange.
Laurent de Mdicis admit le jeune lve dans l'cole de sculpture
qu'il institua dans les jardins de son palais, sous la direction d'un
vieillard survivant de l'cole de Donato.

Le ciseau, que Michel-Ange n'avait jamais mani depuis la maison de sa
nourrice, gala en peu de jours dans ses mains les prodiges de son
pinceau chez Ghirlandao. Laurent de Mdicis, tmoin des jeux de ce
gnie enfant, qui dpassait du premier jet ses modles et ses matres,
se prit d'une tendre et paternelle admiration pour Michel-Ange; il lui
donna une chambre dans son propre palais; il l'admit  sa table, o
Laurent le Magnifique, entour de ses enfants, des potes, des
savants, des philosophes, des artistes les plus renomms de la
rpublique, prolongeait dans la nuit les entretiens dignes des temps
de Pricls, pour faire rejaillir jusque sur le pre de Michel-Ange
les bonts qu'il avait pour le fils. Il donna  Ludovico Buonarroti un
emploi lucratif dans l'administration de la rpublique. Le fils avait
un traitement fixe et cinq ducats d'or par mois, et de temps en temps
des prsents magnifiques, parmi lesquels Michel-Ange cite un riche
manteau brod pareil  ceux que Laurent donnait  ses propres fils.

La mort de Laurent de Mdicis, en 1492, interrompit cette douce
familiarit de Michel-Ange avec le Pricls de l'Italie et le renvoya
 la maison de son pre. Les chefs-d'oeuvre que le jeune statuaire
avait excuts pendant ces quatre annes avaient fait oublier
_Donato_; les Mdicis, grce  lui, avaient retrouv dans le marbre on
ne sait quoi de moins harmonieux, mais de plus grandiose que la
statuaire grecque, et de plus grec que la statuaire romaine. L'art
toscan tait n de la pense et de la main de cet enfant. Le gnie de
la sculpture trusque, mystre dans son pass, mystre  sa
renaissance, apparaissait au monde comme un phnomne de l'esprit
humain qui ne sera jamais expliqu. La beaut des marbres de
Michel-Ange et de son cole tient plus de la Fable que de l'histoire
et de la Divinit que de la nature. Phidias dessine plus correctement
et proportionne plus suavement ses ligures  la taille et aux contours
des modles parfaits que lui fournit l'Attique ou l'Ionie, ces deux
terres de la beaut virile et de la beaut fminine. Michel-Ange
conoit, imagine, rve toujours un peu plus grand et un plus beau que
nature. La ligne droite, base fondamentale de ses statues, depuis
l'orteil jusqu'au sommet de la tte, est plus longue et plus lance
que la ligne grecque; les inflexions, plus hardies et plus tranges de
cette ligne donnent aux traits, aux formes et aux mouvements de ses
statues des nervures, des attitudes, des torsions, des majests, des
hardiesses qui dressent l'homme plus haut sur ses pieds et qui
semblent faire escalader l'art jusqu'au ciel. Et cependant cette
lgre exagration de la stature trusque n'altre ni la ralit ni la
beaut, elle les dpasse. Phidias humanise l'idale beaut,
Michel-Ange la transfigure et la divinise. Voil le caractre des deux
sculpteurs les plus accomplis des deux plus grands sicles: celui de
Pricls, celui de Lon X; l'un est un homme, l'autre est un gant;
l'un a plus de perfection, l'autre a plus de race; l'un charme,
l'autre blouit; l'un est la nature, l'autre est le miracle. Dire quel
est le plus accompli des deux, c'est facile; mais dire quel est le
plus grand, nul ne l'oserait sans craindre de blasphmer dans l'un
l'imitation de la nature, dans l'autre l'imagination du surnaturel.

Tel apparut, ds le premier coup de ciseau, Michel-Ange aux Mdicis.
En exhumant, comme ils le faisaient par leurs agents en More, les
chefs-d'oeuvre enfouis de l'art grec, ils avaient trouv mieux que des
statues mortes, ils avaient trouv la statuaire vivante dans ce jeune
nourrisson des carrires de Settignano.


V

Pierre de Mdicis, qui venait de succder  Laurent le Magnifique et
qui avait contract une amiti de jeune homme avec le commensal des
jardins et du palais de son pre, continua sa faveur  Michel-Ange; il
lui commanda diffrents bas-reliefs; il se fit mme un jeu de son
gnie et lui fit excuter, un jour d'hiver, une gigantesque statue de
neige pour dcorer ses jardins. Un rayon de soleil fondit ce
chef-d'oeuvre. Mais la fcondit de Michel-Ange, gale  celle de la
nature, prodiguait la conception comme la nature prodiguait la
matire. Neige ou bronze, tout lui tait indiffrent, pourvu qu'il
enfantt ce qu'il avait conu. Les Florentins pleurrent cependant le
chef-d'oeuvre de neige. Mais Michel-Ange les consola par un crucifix
en bois pour l'autel de l'glise du Saint-Esprit. Le prieur de ce
monastre, pour faciliter au jeune artiste la reprsentation de la
mort divine, prta  Michel-Ange la clef des salles o l'on exposait
les cadavres de la paroisse avant la spulture. C'est dans ces salles
funbres que Michel-Ange, enferm pendant les nuits, tudiait,  la
lueur de la lampe des morts, cette anatomie du corps humain dans tous
les ges qui devint comme la charpente cache de ses statues.

Tout lui promettait la richesse et la gloire sous les auspices des
Mdicis, ses patrons dans sa patrie, quand les Mdicis eux-mmes,
expulss de Florence par une rvolution populaire, emportrent avec
eux la fortune de leur protg. Michel-Ange, craignant les
ressentiments du peuple contre les familiers de ceux qu'on appelait
les tyrans de la patrie, s'vada de Florence et se rfugia d'abord 
Bologne, puis  Venise. N'ayant trouv  Venise ni protection ni
travail, il revint  Bologne; on l'y jeta en prison comme un
aventurier qui n'avait ni passe-port ni rpondant. Un des membres du
gouvernement, Aldovrandi, s'intressa  sa jeunesse, le dlivra de sa
captivit et lui donna pendant un an l'hospitalit dans son palais.
C'est dans la familiarit d'Aldovrandi, passionn pour la littrature,
que le jeune Florentin s'exera  la posie en lisant  son hte,
charm de son accent toscan, les vers de Dante, de Ptrarque et la
prose de Boccace. Cet exil, qui reposait sa main et cultivait son
esprit, cessa par un retour de fortune des Mdicis rentrs  Florence.
Michel-Ange y rentra avec eux. Une preuve ingnieuse et involontaire
de son talent le conduisit bientt aprs  Rome. Il avait sculpt
secrtement pour un riche Milanais, nomm Baldossari, un _Amour
endormi_, qui fit l'admiration de son Mcne. Baldossari, ravi de
cette oeuvre, la porta  Rome, la fit enfouir dans une de ses vignes,
voisine de Rome; puis, l'ayant fait dcouvrir comme par hasard dans
une fouille, toute souille et toute mutile, la fit offrir au
cardinal de Saint-Georges comme une statue antique. Le cardinal, dupe
du subterfuge, n'hsita pas  la payer deux cents cus romains; mais,
ayant t bientt inform de la vrit, il perdit avec son illusion
toute son admiration pour la statue. Elle fut vendue sous son
vritable nom au duc de Valentinois, qui en fit prsent  la duchesse
de Mantoue, o elle est reste depuis, plus admire qu'une oeuvre
antique. Les Romains raillrent cruellement le cardinal, mauvais juge
du mrite intrinsque des oeuvres d'art, et qui apprciait par la date
ce qui doit tre apprci par le ciseau. La rputation de Michel-Ange
se rpandit rapidement  Rome par le bruit que fit cette supercherie
de Baldossari. Le barbier du cardinal de Saint-Georges, qui se mlait
de peinture, employa le pinceau de Michel-Ange  corriger et 
perfectionner ses misrables bauches. Michel-Ange en fit des
chefs-d'oeuvre. Le barbier lui paya bien sa gloire usurpe. Le
cardinal Borano lui commanda un groupe en marbre reprsentant le
Christ mort descendu de la croix par les saintes femmes, oeuvre que ne
pensera jamais  rivaliser, dirent les artistes romains, aucun
statuaire, en dessin, en grce, en maniement assoupli du marbre. La
mort, ajoutrent-ils, n'y fut jamais aussi morte! C'est un vrai
miracle qu'en si peu de temps la pierre informe et brute se soit
transfigure en une telle perfection de vie, d'attitude, d'expression,
de langueur, de pathtique et de pit.

Ce groupe fut plac dans le temple de Mars, devenu un sanctuaire de la
Vierge. Les Romains et les trangers s'y rendaient en masse pour
l'admirer. Michel-Ange, pour tudier sur l'impression de la multitude
les beauts ou les imperfections de son oeuvre, se confondait
quelquefois, inconnu, au milieu de la foule. Il entendit un jour deux
trangers qui attribuaient, par ignorance, ce groupe au ciseau d'un
autre sculpteur romain; bien que Michel-Ange n'et pas l'habitude de
marquer ses oeuvres d'un autre signe que leur immortelle perfection,
il craignit cette fois que le temps ou l'erreur populaire ne lui
drobt sa gloire, et, rentrant la nuit dans la chapelle, il grava son
nom en petits caractres sur l'troite ceinture qui retient la robe
de la Vierge au-dessous du sein.


VI

Rappel  cette poque par les magistrats de Florence, il enrichit
pendant quelques annes les monuments de sa patrie de marbres
immortels. Sans rival dj parmi les sculpteurs du sicle, il
rivalisait en se jouant les matres de la peinture, indiffrent 
l'instrument et  la matire, pourvu qu'il reproduist la forme,
l'attitude, le contour ou la couleur en toute chose cre ou pense.
Au lieu de parole, la nature semblait lui avoir donn le dessin,
hiroglyphe vivant et universel de la cration. L'poque lui rservait
 galer ou  vaincre tour  tour les deux artistes les plus
inimitables et les plus invincibles des sicles modernes: Lonard de
Vinci et Raphal d'Urbin; Lonard de Vinci appel de Milan  Florence
pour peindre  fresque la vaste salle du conseil, dans le palais
d'tat. Le gonfalonier de Florence, Sadevini, fier de son compatriote,
donna  peindre  Michel-Ange la moiti de la mme salle en
concurrence avec Lonard de Vinci. Michel-Ange y peignit les scnes
nationales de la guerre des Florentins contre Pise. Le dessin du
tableau principal qu'il composa pour lutter face  face avec Lonard
reprsentait une alerte imaginaire de l'arme florentine surprise par
l'approche des Pisans pendant une halte au bord de l'Arno, o les
soldats se baignaient aprs une longue marche. Cette ingnieuse
invention du sujet fournissait  Michel-Ange l'occasion et le prtexte
d'exceller dans la reprsentation du nu et de peindre des hommes au
lieu de peindre des vtements. Les crivains florentins dcrivent ce
carton de Michel-Ange comme un pome national, prlude du pome
universel de son _Jugement dernier_, et nullement infrieur  ce
prodige du crayon et du pinceau:

Pendant que les soldats sortaient en hte des ondes ruisselantes sur
leurs membres, on voyait parmi eux, dit Vasari, par la main divine de
Michel-Ange, la figure d'un vtran qui, pour s'ombrager du soleil
pendant le bain, s'tait coiff la tte d'une guirlande de lierre,
lequel s'tant accroupi sur le sable pour remettre sa chaussure que
l'humidit de ses jambes empchait de glisser sur sa peau, et
entendant en mme temps les cris de ses compagnons et le roulement du
tambour appelant aux armes, se htait pour faire entrer de force son
pied dans sa chaussure mouille; en outre, ajoute Vasari, que tous les
muscles et tous les nerfs du vtran se dessinaient en saillie dans
l'effort, toute sa physionomie exprimait son angoisse, depuis la
bouche jusqu' l'extrmit de ses pieds. On y voyait encore des
tambours, des sonneurs de clairons, et d'autres figures innombrables,
leurs habits empaquets sous le bras, qui couraient tout nus vers la
mle, et des attitudes pittoresques s'y prtaient  tous les jeux du
pinceau, les uns debout, les autres agenouills, ceux-ci plis en
deux, ceux-l se relevant de terre, tous formant des groupes
admirablement combins pour faire clater la supriorit de l'artiste
dans cette partie de l'art. Aussi tous les hommes de cette profession
resteront-ils stupfaits d'admiration en contemplant cette extrmit
de l'art atteinte et dpasse par l'bauche de ce tableau que
Michel-Ange leur dcouvrit; d'o ceux qui contemplrent ces figures
surnaturelles confessrent unanimement que jamais, ni de la main
d'aucun artiste, ni de la main de Michel-Ange lui-mme, rien n'avait
jamais t vu qui attestt par aucun gnie une telle divinit de
l'art.

Et certes, poursuit le commentateur florentin, on peut les croire,
car, quand le carton eut t termin et expos comme modle  Rome,
dans la salle du pape, tous ceux qui tudirent ce chef-d'oeuvre et
qui s'efforcrent d'y copier la nature, excellrent dans leur art,
tels que Sangallo, Ghirlandao, Bandinelli, Andr del Sarto, et enfin
Raphal d'Urbin. Et c'est pour cela que cette merveille, devenue ainsi
un objet d'tude et de reproduction ternel pour les artistes du
dessin, fut transporte au palais des Mdicis, dans la grande salle
d'en haut, d'o il arriva que livr avec trop de confiance aux mains
des artistes, on ngligea de le surveiller pendant la maladie de
Julien de Mdicis, et il fut lacr par eux en plusieurs lambeaux dont
chacun emporta ici et l une relique dans toutes les villes d'Italie!


VII

La renomme de Michel-Ange s'accrut tellement  Rome par le groupe de
la _Pieta_ et  Florence par ce tableau et par ses marbres, qu' la
mort d'Alexandre VI et  l'avnement de Jules II au pontificat, ce
pape l'appela immdiatement  Rome pour lui confier l'excution de son
propre tombeau. Le got des arts tait tellement universel  cette
poque en Italie, qu'un tombeau de marbre, sculpt par la main d'un
Phidias moderne, paraissait un monument suffisant  tout un rgne et
que les papes,  l'exemple des Pharaons, croyaient construire
eux-mmes leur mmoire en construisant, ds leur couronnement, leur
spulcre.

Michel-Ange, qui n'avait encore que vingt-neuf ans, accourut  Rome,
heureux d'avoir t choisi pour associer sa propre mmoire dans un
monument imprissable  celle d'un souverain de Rome et du pontife de
toute la chrtient. On voit, dans la suite de la vie de Michel-Ange,
que ce tombeau, conu, commenc, interrompu, repris, abandonn,
presque achev, jamais fini, fut l'oeuvre capitale et favorite du
grand artiste, le rve, le rveil, l'espoir et le dsespoir de sa vie,
pome de marbre dont les vicissitudes du sort dchiraient les pages 
mesure qu'il les avait composes et qu'il s'efforait de les runir.
Le pape, bloui lui-mme du plan de ce spulcre monumental et anim de
statues vivantes dont Michel-Ange lui prsenta le modle, sentit
s'largir en lui son orgueil posthume aux proportions du gnie de son
statuaire. Il ne trouva que l'glise de Saint-Pierre de Rome d'assez
solennelle et d'assez sainte pour contenir ce tombeau, et il rsolut,
de ce jour-l, d'agrandir le temple pour envelopper le spulcre. En
plaant sa cendre  ct de celle des aptres et sous la conscration
de l'art, il crut la consacrer deux fois au respect de l'avenir. Il
se hta, quoique trs-jeune encore, d'envoyer Michel-Ange  Carrare
pour faire excaver et transporter  Rome les blocs de marbre
ncessaires  l'immensit du monument. Michel-Ange passa huit mois
dans les montagnes de Carrare, bloui des masses et de l'clat du
marbre o il taillait en imagination des pomes de pierre, rests
faute d'argent et de temps dans les grottes de Carrare. Il embarqua
sur la mer et il fit remonter par le Tibre jusqu' Rome une telle
quantit de blocs de marbre, que la place entire de Saint-Pierre,
plus vaste alors qu'aujourd'hui avant la construction des colonnades,
en fut couverte comme une carrire. Les Romains tonns se demandaient
quelles mains pouvaient mouvoir et quelle pense ordonner ces dbris
de montagnes de marbre jonchant le sol, sous l'ombre du mle
d'Adrien!


VIII

Michel-Ange s'tait construit un atelier pour tailler les statues de
sa main sur ce champ de bataille. Le pape se plaisait  voir le gnie
du plus grand artiste de l'Europe travailler  sa propre immortalit.
Pour venir plus commodment et plus familirement assister au travail
de son statuaire, il avait fait construire un pont-levis couvert par
lequel il venait, sans tre vu, du Vatican  l'atelier. La description
du tombeau de Jules II, tel que Michel-Ange l'avait conu, serait tout
un pome funraire et demanderait des pages sans nombre. Qu'on imagine
l'invention libre dans la tte de Michel-Ange, les trsors de la
catholicit  sa disposition, le ciseau dans sa main, le pape devant
lui applaudissant  sa propre apothose. La mort de Jules II devana
le spulcre. Le ciseau tomba de la main de Michel-Ange. Des
nombreuses statues qui devaient surmonter les corniches et dcorer les
quatre faces du tombeau, douze seulement taient bauches, quatre
acheves, deux accomplies. L'une de ces deux statues symboliques
reprsentait dans saint Paul l'_Action_; l'autre dans _Mose_, la
contemplation ou la lgislation de l'homme d'tat. La statue colossale
de Mose, dont la tte, reproduite depuis dans toutes les langues du
dessin, s'est grave dans la pense des hommes comme une oeuvre de la
nature, n'a pas besoin d'tre dcrite pour tre immortelle. C'est le
confident de la sagesse et de la terreur de Jhovah, le Jupiter
Tonnant de l'Olympe biblique, la crainte de Dieu rendue visible aux
hommes, l'autorit de la loi atteste par l'clair de l'illumination,
le commandement divin, infaillible et absolu fait homme, mais
conservant dans son humanit la majest du Dieu qu'on sent derrire
l'homme. Il est assis comme l'ternit: d'une main, il tient les lois,
symbole de la socit; de l'autre il tient sa barbe touffue, symbole
de la force; cette barbe descend en ondes si paisses, si prodigues et
si harmonieusement tresses sur sa poitrine, qu'on croit voir dcouler
dans la multitude des tresses, des ondes, des poils qui les composent,
la multitude innombrable des gnrations du peuple de Dieu. Elle est
videmment dans la pense de Michel-Ange une allusion  _l'ordre dans
l'infini_. Quant au rayonnement de la face; quant  cette terreur
d'intelligence qu'elle inspire au regard; quant  ce reflet de
divinit que le visage semble avoir contract dans le commerce divin
avec le feu du buisson, tout cela est tellement surhumain qu'on est
tent de s'crier, comme le commentateur italien de cette statue, avec
les Hbreux blouis: Mettez un voile sur votre face, car nous ne
pouvons en supporter l'clat! C'est l'Apollon hbraque, mais un
Apollon mr, imprieux, redoutable, qui commande et qui tue au lieu
d'inspirer. Jamais l'esprit de la Bible ne prit un corps plus imposant
dans un bloc de pierre. C'est que Michel-Ange lui-mme tait le
prophte de la pierre; dans un autre ge, cet homme aurait taill des
dieux.

Les juifs de Rome trouvrent la figure de leur lgislateur tellement
divinise par Michel-Ange, qu'ils ne cessrent plus, depuis le jour o
la statue fut dvoile au public, d'aller le jour du sabbat contempler
leur prophte transfigur en marbre avant le jour de la suprme
transfiguration.

Quarante statues de marbre dessines et tailles par Michel-Ange
devaient personnifier,  la suite du Mose, l'Ancien et le Nouveau
Testament voqus autour du tombeau du dernier pontife.


IX

Le caractre de Michel-Ange participait de la fougue de son gnie; la
porte du Vatican lui ayant t refuse un jour que le pape avait
interdit l'accs de ses appartements  ses familiers, il s'vada de
Rome, fil vendre ses meubles et ses habits, abandonna tous ses travaux
entrepris et se rfugia  Florence. La rconciliation entre le pape et
lui se fit, avec un redoublement de crdit et de faveur,  Bologne, au
prix de quelques chefs-d'oeuvre de plus que Michel-Ange excuta dans
cette ville pontificale, pendant le sjour du pape.--Il faut bien que
je vienne  toi, lui dit le souverain pontife, puisque tu t'obstines 
ne pas revenir toi-mme  moi!

Les rivaux de Michel-Ange, et principalement Bramante, l'architecte
primitif de Saint-Pierre de Rome, taient jaloux de l'empire universel
que Michel-Ange usurpait sur toutes les oeuvres monumentales du rgne.
Ils persuadent au pape de suspendre l'oeuvre du tombeau et de charger
Michel-Ange de peindre la vote de la chapelle Sixtine. Ils espraient
que son infriorit en peinture devant Raphal et son cole, ruinerait
le crdit du grand sculpteur. Michel-Ange, qui flairait le pige,
ajourna longtemps l'excution des ordres du pape;  la fin, la colre
de son protecteur ne lui laissa plus d'excuse. Quinze mille cus
romains lui furent assigns pour les frais et pour la rcompense de
cet immense travail. Michel-Ange fit venir de Florence  Rome les
meilleurs peintres  fresque de la Toscane pour l'assister dans son
oeuvre; mais bientt, mcontent de leur pinceau trop ingal  son
gnie, il les congdia tous et, s'enfermant dans la vaste enceinte
dont il fit murer les portes  l'exception d'une troite issue dont il
emportait la clef, il conut, dessina et peignit seul ce pome de
l'infini qu'il avait os tenter. L'univers connat cette chapelle du
Vatican, dont les murs et les votes, animes et colores par le
pinceau d'un seul homme, semblent avoir t changs par un Verbe
crateur en monde des vivants et en monde des morts, comparaissant
dans toutes les attitudes de la terre, de l'enfer et du ciel, sous
les regards de la Trinit divine qui voque son oeuvre pour la juger.

Si jamais l'imagination d'un mortel se jouant des formes et des
couleurs pour reproduire la cration par l'image, donna quelque ide
de la conception divine se jouant dans sa puissance cratrice des
temps, des espaces, des lments, des tres naissant et disparaissant
sous ses yeux, c'est dans ce monde du pinceau de la chapelle Sixtine
qu'il faut chercher, bien plus que dans la _Divine Comdie_ de Dante,
cette _divine comdie_ de l'infini. Quand on promne ses regards
autour de cette salle du _Jugement dernier_, de la base aux murailles,
des corniches  la vote, on prouve un vertige des yeux tout  fait
semblable  ce vertige de l'me prouv par la pense, quand, dans une
nuit sereine et profonde, on se plonge dans l'infini du firmament,
dont les avenues d'toiles illuminent la voie en reculant sans cesse
le fond. On commence par le trouble, on arrive  l'enthousiasme, on
finit par l'anantissement. Michel-Ange a dpass l'homme; il est
devenu l le Promthe de l'imagination; le pome vainement bauch
par le Dante, il l'a accompli avec le pinceau. La vote chante mieux
que les chantres de l'autel l'_Hozanna_ visible et palpable de la
cration.


X

Le peintre, pendant cette longue gestation et ce long enfantement du
chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, avait tellement le sentiment du
mystre et, pour ainsi dire, de la divinit de sa peinture qu'il ne
permettait pas mme au pape de venir la profaner d'un regard curieux.
 la fin, le pontife, impatient de cette longue attente, viola
l'enceinte, fit renverser les chafaudages, dchirer les toiles qui
masquaient la vote et jeta une longue exclamation de joie et
d'admiration. Bramante plit de terreur; Raphal, qui s'tait gliss
dans la chapelle, confondu dans la suite du pape, oublia tout ce qu'il
avait appris jusqu' ce jour et comprit que la force faisait partie de
la beaut, dans l'art comme dans la nature. En artiste souverain qu'il
tait lui-mme, il ne conut pour toute envie qu'une mulation
respectueuse pour un gnie qui n'clipsait pas le sien, mais qui
l'illuminait d'une rvlation nouvelle. Il rentra dans son atelier et
peignit les prophtes et les sibylles o l'on sent, si l'on ose ainsi
parler, l'accent biblique, viril, hroque de Michel-Ange. Bramante
voulut en vain obtenir du pape que Raphal ft admis  peindre dans la
chapelle non encore termine la faade oppose  celle du _Jugement
dernier_. Michel-Ange s'indigna contre Bramante, qui voulait attnuer
une gloire par une autre; Raphal luda modestement lui-mme ce dfi,
le pape ne consentit pas  dgrader le talent qui faisait l'clat de
son rgne. Michel-Ange en deux ans acheva son oeuvre. Les sicles ne
l'effaceront ni ne la renouvelleront jamais. Michel-Ange y avait perdu
son temps, sa fortune et ses yeux; sa vue resta plusieurs annes
affaiblie par l'attitude force de la tte, qu'il avait d renverser
en peignant la vote. Tout grand ouvrier en philosophie, en religion,
en politique ou en art, laisse de sa vie dans son oeuvre. L'homme n'a
que lui-mme  dpenser dans ce qu'il fait. Mais la renomme de
Michel-Ange clata de la chapelle Sixtine comme une illumination du
Vatican. L'Italie et l'Europe furent pleines de son nom. Il n'y eut
plus de miracles qu'on n'attendt de lui.


XI

Lon X, qui succda peu de temps aprs  Jules II, tait un de ces
jeunes Mdicis que Michel-Ange avait familirement frquents dans son
enfance. Ce pape, plus athnien que romain, tait le Pricls naturel
de cet autre Phidias. Il fit suspendre une seconde fois  Michel-Ange
l'achvement du tombeau de Jules II et l'envoya  Florence pour btir
et dcorer l'glise funraire de _San Lorenzo_, ce tombeau de sa
propre famille. tre enseveli dans un temple et dans des sarcophages
dcors de la main de Michel-Ange paraissait aux Mdicis une fortune
dans la postrit gale  leur fortune dans le temps. La terre donne
des empires; le ciel seul donne la gloire aux rgnes. Cette gloire est
dans les grands hommes qui les illustrrent. Le sicle de Lon X ou
des Mdicis galait,  cet gard, celui de Pricls. L'Italie, sous
leurs auspices, avait une seconde fcondit du printemps, suprieure,
en ce qui concerne les arts,  celui d'Auguste. La Rome d'Auguste
imitait lourdement la Grce; la Rome de Lon X et la Florence des
Mdicis inventaient un art, une posie, une philosophie plus attiques
que la Rome des Csars; on peut mme ajouter plus italiennes encore
qu'attiques. C'tait une floraison de l'esprit humain plus luxuriante
sur des ruines; un confluent du paganisme retrouv et du
christianisme; confluent trange et adultre, sans doute, mais
productif pour l'imagination, pour l'art et pour la littrature, comme
ces unions illicites, plus fcondes souvent que les unions lgales, le
vice mme, la licence des dogmes, des ides, des moeurs y favorisant
les liberts du gnie; phnomne trange entre tous les grands
sicles! L'absence d'ide fondamentale et cratrice et le dsordre
d'ides incohrentes semblaient par ses aberrations mmes y grandir
l'esprit humain. L'clectisme paen, diste, chrtien, universel,
n'ayant pour foi que le beau, pour gloire que l'art, pour culte que
des pompes, pour morale que le plaisir sous les auspices d'un pontife
lettr versant  l'Italie renaissante les tributs du monde; tel tait
le caractre du sicle de Lon X. Si le scepticisme osait jamais
revendiquer son sicle, on ne pourrait lui contester celui-l; il fut
la grande orgie de la pense italienne, bruyant, clatant, scandaleux
et court, comme une orgie entre des tombeaux; une grande dbauche de
l'esprit humain; mais du sein de cette dbauche, il jeta une lueur
immense sur la terre et il laissa dans les lettres et dans les arts
plus de monuments que les dix sicles de barbarie qui l'avaient
prcd et que les quatre sicles de civilisation discipline qui
l'ont suivi: argument bizarre, mais argument sans rplique en faveur
des liberts et des licences mme de la pense. Si la morale en
souffrit, l'imagination en profita. Ce fut sur la jeunesse du
christianisme, la pubert du moyen ge, le _jubil_ donn par la
papaut au monde.


XII

Michel-Ange, revenu  Florence dans toute la force de ses annes, de
sa renomme, de sa faveur chez les Mdicis et de son gnie, s'y
consacra tout entier  ses tombeaux de San Lorenzo. Il tait dans sa
destine d'avoir pour monuments des spulcres, depuis celui de Jules
II non achev, et celui des Mdicis qu'il allait construire, jusqu'
celui de l'aptre saint Pierre qu'il devait bientt lever dans le
ciel.

La mort de Lon X, ce patron de l'art, suspendit encore une fois les
conceptions bauches de Michel-Ange pour la construction des tombeaux
des Mdicis  San Lorenzo. Pendant le court pontificat d'Adrien VII,
l'artiste dcourag ne rentra pas  Rome. Il s'occupa silencieusement
dans ses ateliers de Florence de tailler quelques-unes des quarante
statues qu'il avait dessines sous Jules II pour le monument de ce
pape. Mais Clment VII, aussi fervent que Lon X pour l'embellissement
de la capitale du monde chrtien, ne tarda pas  rappeler  Rome
l'homme que la Providence semblait avoir marqu de son sceau pour
devenir l'_Esdras_ du catholicisme. Le pape, aprs un long entretien
avec lui sur l'agrandissement de Saint-Pierre de Rome, lui permit
d'aller mrir ses ides sur cet difice en achevant  Florence les
tombeaux des Mdicis commencs. Ce fut alors que Michel-Ange sculpta
pour les spulcres de Julien et de Cosme de Mdicis les quatre statues
du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crpuscule_ et de l'_Aurore_. Statues,
dit Vasari, qui, par la beaut accomplie des formes, par la majest
des attitudes, par la nature surhumaine des physionomies et par la
perfection du travail du marbre devenu chair et muscles sous ses
mains, suffiraient pour reporter l'art  son apoge, si les vestiges
de l'antiquit n'existaient pas. On reste frapp de stupeur en
admirant,  ct de ces statues symboliques, les deux clbres figures
de _Laurent_ et de _Julien_ de Mdicis; l'une, appele le _Penseur_,
parce que jamais la mlancolie muette de la mditation ne fut grave
en ombres plus transparentes et plus mouvantes sur une physionomie
humaine; l'autre appele le _Guerrier_ parce que jamais la mle beaut
du soldat ne revtit une expression  la fois plus calme et plus
fire. Nous avons prouv bien souvent nous-mme, aux diffrentes
heures de la journe qui diversifient l'effet de l'ombre ou de la
lumire sur ces marbres, la magie du ciseau de Michel-Ange autour de
ces tombeaux.  l'exception de quelques tronons des marbres de
Phidias dors par le soleil levant de l'Attique sur le fronton du
Parthnon, aucun sculpteur ne transmit jamais mieux  nos sens et 
notre me la vie immortelle du marbre et la pense immatrialise dans
la matire. Quiconque a pass seul une heure  San Lorenzo, dans la
chapelle des tombeaux, au lever ou au dclin du jour, peut dire qu'il
a respir l'me de Michel-Ange et qu'il s'est entretenu avec le grand
mort qui revit ternellement de la vie de ses marbres.

La statue incomparable de l'_Aurore_ qui se rveille et celle de la
_Nuit_ qui songe en s'assombrissant ont inspir aux potes des
apostrophes lyriques, clbres dans la littrature de tous les temps.
La posie, qui cherche ses images dans la nature, a trouv cette fois
l'art assez surnaturel pour lui emprunter ses similitudes. Le colosse
de Memnon, en gypte, n'a pas inspir aux potes plus d'illusions que
la statue du _Penseur_, que celle de la _Nuit_ ou que celle de
l'_Aurore_.

Peu de jours aprs que ces marbres furent dcouverts, on trouva les
vers suivants gravs sur le socle de la statue de la _Nuit_:

  La Nuit, que tu contemples dans une si gracieuse attitude,
  Dormir, a t sculpte par la main d'un demi-dieu,
  Dans ce bloc; et puisqu'elle dort, elle respire;
  Rveille-la, si ta en doutes, et elle va te parler!

Michel-Ange, dj las d'un art muet et qui commenait  cultiver l'art
qui parle, constern en ce moment des guerres civiles et des tyrannies
qui dsolaient sa patrie, rpondit, au nom de la statue de la _Nuit_,
 son interlocuteur anonyme, par ces vers qui valent un coup de ciseau
ou un coup de poignard:

  Il m'est doux de dormir, et plus doux d'tre de pierre
  Pendant que le malheur et la honte de l'Italie durent!
  Ne pas voir, ne pas sentir, m'est un grand bonheur!
  Ainsi ne m'veille pas! je t'en conjure, parle bas!

Ses concitoyens,  cette poque, le nommrent un des neuf commissaires
de la guerre, chargs de fortifier la ville. Il dploya dans la
science des fortifications le mme talent et le mme zle que dans les
constructions de San Lorenzo ou du monument de Jules II. C'est le
moment de sa vie o le dgot de l'esprit de parti et l'horreur des
comptitions de pouvoir entre les Mdicis et leurs rivaux le
rejetrent de plus en plus dans la pure passion de la libert
rpublicaine. Cette gnreuse passion devait le tromper comme les
autres. Mais, du moins, elle ne le rendait pas solidaire des tyrans de
sa patrie. On ne sait quel accent de libert classique, souvenir de
l'antiquit, ranim par les maux prsents, se fait sentir depuis ce
jour dans ses vers, dans ses lettres comme dans ses marbres. Son buste
inachev de Brutus, qu'on voit dans le muse de Florence, doit tre de
ce temps. Ce n'est qu'une bauche  grands coups de maillet; mais
cette bauche respire la libert jusqu' la mort, et le patriotisme
jusqu' la frocit. C'est le buste de la _Conspiration_.


XIII

 la mort du grand architecte San Gallo qui, avec Bramante, avait
conu, dessin et surveill les plans primitifs de Saint-Pierre de
Rome, Michel-Ange parut le seul homme capable de rectifier et et de
diviniser ce Parthnon chrtien. Sous trois autres papes et pendant
dix-sept annes conscutives, il fit de cet difice le pome de sa
vie. C'tait le seul difice, en effet, digne de contenir son gnie.
L'histoire ne doit drober ni  San Gallo ni  Bramante la gloire
d'avoir conu, exhauss sur ses premires assises et fond le plus
vaste, le plus magnifique temple du culte moderne. Mais Michel-Ange
l'affermit, le simplifia, l'claira, donna  ses piliers les muscles
qui leur manquaient pour _porter un Panthon dans le ciel_, le dcora
de son _unit_, de sa _lumire_, de son _harmonie_, ces trois
attributs de la Divinit qu'il renferme, et mit, pour ainsi dire et
pour la premire fois, le christianisme en plein jour et en plein
firmament; enfin il fit le modle, il commena les premires courbes
de cette immense et sublime coupole qui craserait le sol, si elle ne
paraissait soutenue par le miracle de la pense qui l'leva dans les
airs; il attacha  jamais ainsi son nom et sa mmoire au plus grand
acte de foi que l'humanit moderne ait construit en pierres.
Saint-Pierre de Rome, grce  Michel-Ange, est le relief d'une
religion sur le globe. Ses dbris, comme ceux des pyramides, de
Thbes, de Palmyre ou de Balbek, feront encore la stupeur de l'homme
qui ose incarner ainsi ses dieux.

Ces grands et continuels travaux, consacrs  Saint-Pierre de Rome, ne
suffisaient pas  l'activit de son me et de sa main. Il sculptait,
il peignait, il chantait au bruit des milliers de scies, de marteaux,
de truelles qui excutaient le jour, en travertin, en marbre, en
porphyre, la pense de ses nuits. Comme son _Mose_, au milieu de tout
ce tumulte de l'difice en construction, il cherchait l'inspiration
dans la solitude. Les grands hommes, comme les grandes choses,
recherchent d'instinct l'isolement. Les hommes les offusquent; il ne
leur faut que leur ombre. L'entretien de Michel-Ange avec lui-mme
avait besoin de ce silence o l'homme s'entend penser. Sa seule
volupt tait de s'enfermer dans l'atelier mystrieux que le pape
Jules II lui avait fait construire au milieu de ses blocs accumuls
sur la rive du Tibre, ou d'errer, pendant des journes entires, dans
la Campagne de Rome, parmi les tombeaux de la voie Appienne. Sa vie,
tout oppose  celle de Raphal, ivre de jeunesse, d'amour et de luxe,
tait celle d'un cnobite.

Jusque-l il n'avait point aim; une femme qu'il avait pouse et
perdue dans sa jeunesse lui avait laiss, si l'on en juge par quelques
expressions de ses lettres, un souvenir amer du mariage. Il n'avait
dans sa maison ni femme, ni enfant, ni parent. Un vieux serviteur
florentin, nomm Urbin, du lieu de sa naissance, composait toute sa
domesticit. Une lettre touchante, conserve par son ami Georges
Vasari,  qui il ouvrait son me dans une correspondance frquente,
atteste l'attachement paternel qu'il avait pour ce serviteur de ses
longues annes.

Mon cher Giorgio, lui dit-il dans cette admirable lettre, je n'ai
plus le courage d'crire; cependant, en rponse  votre lettre, il
faut bien vous crire quelque chose. Vous savez comment mon pauvre
Urbin est mort: ce qui a t tout  la fois pour moi une grande grce
de Dieu et une grande et infinie douleur. La grce de Dieu a t que,
puisqu'il veut que je vive encore ici-bas, il m'a enseign par cette
mort  mourir moi-mme non-seulement sans regret, mais encore avec un
immense dsir de mourir. J'ai eu chez moi Urbin pendant vingt-sept
ans, et je l'ai toujours prouv fidle et admirable serviteur; et
maintenant que je l'avais fait riche et que je comptais sur lui comme
sur le bton et le repos de ma vieillesse qui s'approche, il m'est
enlev, et il ne m'est rest d'autre esprance que de le revoir en
paradis; et ainsi Dieu m'a fait entendre par la bienheureuse mort
qu'Urbin a faite que ce vritable ami regrettait bien moins de mourir
que de me laisser en proie  tant d'angoisse dans ce monde tratre et
pervers, bien que la meilleure part de moi-mme s'en soit alle avec
lui et qu'il ne me reste qu'une misre infinie. Je me recommande 
vous.


XIV

La mlancolie, qui est la lie des mes profondes et le trouble des
coeurs sensibles, s'accrut dans Michel-Ange par cette perte de son
unique ami  Rome. Mais un platonique et mystrieux amour, plus
semblable  un culte qu' une passion, lui laissait depuis longtemps
un pan de ciel encore ouvert  travers les nuages de sa vie. En
scrutant l'me des plus grands hommes, il est rare de n'y pas
dcouvrir dans une mystrieuse tendresse la source vive et cache de
l'inspiration, de la tristesse ou de la flicit. Quand cette source
n'a pas coul dans la jeunesse, elle coule dans la maturit et mme
dans la vieillesse, mais alors elle se cache davantage, comme si
l'homme rougissait, par une dlicate pudeur de l'me, de fleurir au
del de sa saison. L'amour qu'il ne veut pas avouer ni aux autres, ni
 lui-mme, ni  celle mme qui l'inspire, se transforme en un
sentiment exalt et mystique qui tient plus de la pit que de
l'amour, pit humaine dont une femme adore est l'idole, et qui se
fond en une sorte de pit divine pour avoir le droit d'tre
ternelle; sentiment trs-commun  cette poque et encore aujourd'hui,
en Italie, o l'amour est saint; il a t donn  l'homme de
sensibilit ou de gnie, avanc en ge, pour le consoler de la
jeunesse perdue et pour joindre la vie actuelle  la vie future dans
un amour terrestre et dans un amour cleste devenus pour lui un seul
amour. Platon, Dante et Ptrarque sont les thologiens et les potes
de cette amoureuse mysticit. Michel-Ange, dj mr et vieillissant,
mais toujours jeune de sve et de coeur, disciple de Dante et de
Ptrarque, avait rencontr, comme ces grands hommes, pour son bonheur,
sa Laure et sa Batrix. Elle tient trop de place dans sa vie, dans ses
oeuvres, dans sa foi, dans son ternit mme pour sparer deux noms
qui ne furent si longtemps qu'une me.


XV

Il y avait  Rome, au moment o Michel-Ange sculptait le groupe
fminin de la _Pieta_, taillait _Mose_ dans le rocher et dcouvrait
les fresques de la chapelle Sixtine, une jeune fille de dix-sept ans
de la maison princire des Colonna. Sa mre tait une fille du duc
d'Urbin, un des premiers patrons de Michel-Ange adolescent, au moment
o il suivait, hors de Florence, les Mdicis dans l'exil. Son nom
tait Vittoria Colonna, nom devenu depuis immortel par l'amour, par la
posie et par la vertu. La nature l'avait doue de cette beaut  la
fois majestueuse et tendre que les Romaines modernes semblent avoir
ravie aux statues grecques qui dcoraient leurs temples et leurs
muses. Ses mdailles, que nous possdons encore, sont des profils de
la Vnus de Chypre, temprs par la pudique svrit du christianisme.
Son me, modele sur les types hbraques de l'antiquit; son esprit,
cultiv ds son enfance par les philosophes, les thologiens, les
potes, les artistes familiers de l'opulente maison Colonna, avaient
fait de la belle Vittoria le miracle de l'Italie.  dix-sept ans, elle
avait pous le jeune marquis de Pescaire, du mme ge qu'elle et 
qui elle tait fiance depuis le berceau. Les deux poux taient
dignes l'un de l'autre, l'amour le plus tendre les unissait avant la
volont de leurs familles; mais l'hrosme du jeune Pescaire l'arracha
peu de temps aprs le mariage des bras de son amante. Gnral des
armes espagnoles de Naples, illustre ds les premires campagnes par
ses exploits, fait prisonnier en 1512,  la bataille de Ravennes, une
correspondance amoureuse en vers entre sa jeune femme et lui leur
rvla  l'un et  l'autre un talent potique, seule consolation de
leur captivit et de leur veuvage. Douze annes de guerres firent de
lui le premier gnral de son sicle et le bouclier de l'Italie. Les
princes italiens, protgs par son pe, lui offrirent le royaume de
Naples, s'il voulait tourner ses armes contre le roi de Naples, son
suzerain. Vittoria Colonna, instruite de cette tentative, lui crivit
cette lettre o la vertu parle, dans ces temps corrompus, un langage
digne de l'antiquit:

Souvenez-vous, lui crivit-elle, de votre vertu, qui vous lve
au-dessus de la fortune et de la gloire des rois. Ce n'est point par
la grandeur des tats ou des titres, mais par la vertu seule que
s'acquiert cet honneur, qu'il est glorieux de laisser  ses
descendants. Pour moi, je ne dsire point tre la femme d'un roi, mais
de ce grand capitaine qui avait su vaincre, non-seulement par sa
valeur pendant la guerre, mais dans la paix, par sa magnanimit, les
plus grands rois.

Bless  la bataille de Pavie en 1525, le marquis de Pescaire mourut
de ses blessures  Milan. Sa veuve, qui accourait de Naples pour le
rappeler  la vie, apprit son infortune en route. La douleur la tint
muette pendant sept ans, n'exhalant ses gmissements que devant Dieu
et devant l'image de son poux dans des posies comparables aux
_Tristes_ d'Ovide, mais o le sentiment a l'amertume des larmes et
l'onction de la prire. Aussi forte que Dante, moins ingnieuse que
Ptrarque, Vittoria Colonna crie ses angoisses et ne les chante pas.
Ses vers sanglotent comme son coeur, ses strophes n'ont d'autre
harmonie que le dchirement de la corde qui rsonne, mais en se
brisant sous le coup. Elle avait jur de rester veuve  trente-cinq
ans, quoique dans la fleur de sa beaut et de sa vie, convoite par
tous les princes de l'Italie. Sa douleur, adoucie par le temps,
s'tait convertie en une mlancolie pieuse qui ne cherchait son repos
que dans l'ombre des clotres. Ses posies, de jour en jour plus
souleves de terre et plus immatrialises par le regret, cet amour
chaste des chres mmoires, avaient pris le parfum, l'impalpabilit et
les transparences des fumes d'encens dans le sanctuaire. Elles
flottaient entre une tombe et le ciel, comme des nues du soir sur un
champ des morts.

Telle tait la femme que l'enthousiasme pour ses oeuvres rapprocha de
Michel-Ange  l'ge o l'amour, qui se retire du coeur, laisse un vide
qui ne peut tre rempli que par ces dernires amitis, presque aussi
divines que nos premires sensations.


XVI

Les frquentes absences de Vittoria Colonna de Rome et les voyages de
Michel-Ange  Florence interrompaient souvent la dlicieuse
familiarit de leurs entretiens du soir au palais du conntable
Colonna. Les _deux amants_, comme les appellent les artistes et les
lettrs du temps dans leurs manuscrits, supplaient  ces entretiens
par un commerce de lettres et de posies dont les bibliothques
d'Italie conservent beaucoup de traces. Les posies de Michel-Ange,
leves par le pur amour au diapason mystique et platonique de la
femme qui pure son me en l'embrasant, ont dans leurs vers quelque
chose de viril, de fruste et d'bauch qui rappelle le coup de ciseau
magistral mais inachev du buste de Brutus. On sent le premier jet,
mais le premier jet d'une pense forte. On s'tonne que cette force du
Titan du marbre et du pinceau puisse se plier, s'attendrir et
s'effminer jusqu' la rverie mystique et jusqu' la dvotion
langoureuse de l'amour divin. On sent sur ce mle gnie l'influence
d'une femme, qui de son type de beaut physique, est devenue
insensiblement son type de beaut morale, et qui l'entrane par son
exemple aux sommets de la pense contemplative, ce dernier repos des
coeurs aimants et des esprits lasss de la vie. Nous ne citerons que
quelques vers de ce dialogue potique que la mort seule de Vittoria
Colonna interrompit. Cette mort assombrit pour jamais l'horizon dj
sombre de la longue vie de Michel-Ange. La solitude de son me ne fut
plus qu'un entretien posthume avec _la chre me_ qu'il brlait de
rejoindre dans l'lyse chrtien.

Mais avant de s'lever sur les traces de Vittoria Colonna jusqu' la
hauteur mystique des clestes amours qu'elle lui rvla, Michel-Ange
avait aim dans sa jeunesse. C'est l'amour qui l'avait fait pote; on
peut dire mieux: c'est l'amour qui fit toute posie. Le sentiment le
plus fort et le plus dlicieux de l'me cherche naturellement pour
s'exprimer l'idiome le plus suave, le plus mlodieux et le plus
color des idiomes. La prose nat de l'intelligence, le vers jaillit
quand le coeur clate.

Un crivain qui s'est tromp de date en naissant, et qui aurait d
natre dans le sicle de Lon X, dont il a le zle et la studieuse
curiosit pour les lettres et pour les arts, le comte de Circourt, a
dcouvert sur les lieux l'objet jusque-l inconnu des premiers vers de
Michel-Ange. C'est un de ces mystres littraires qu'il n'est pas
moins curieux de sonder que le mystre de _Laure_ pour _Ptrarque_ ou
de _Batrice_ pour _Dante_. Le secret du gnie d'un grand homme est le
plus souvent dans son coeur. Nous demandons  M. de Circourt la
permission de le citer. Le trsor appartient d'abord  celui qui le
dcouvre, il appartient ensuite  tous ceux qui en jouissent:

     Michel-Ange tait  Florence, en 1533, travaillant aux monuments
     des Mdicis, pendant que l'tat gmissait sous la tyrannie de
     l'abominable duc Alexandre, btard de Laurent, duc d'Urbin. Les
     vers qui suivent font allusion  cette condition de l'illustre
     rpublique florentine. Ils sont rests indits jusqu'en 1860.

     La _femme_  qui le pote s'adresse est la _Libert_ de Florence.
     Les _amants_ de cette femme sont les citoyens de l'tat.

     La Libert leur rpond dans la seconde strophe. Il faut observer
     que le duc Alexandre, dont son cousin Lorenzo di Pier Francesco
     dei Mdicis, dlivra le monde, vivait au milieu de continuelles
     terreurs.

     Voici les vers:

          I

       Per molti, Donna, auzi
         Per mille amanti
       Creata fosti, ed'angelica forma:
       Or, par che in ciel si dorma,
       Che un sol s'appropria quel
         Ch' doto a tutti.
       Ritorma 'nostri pianti
       Il sol degli occhi tuoi,
         Dre par che schivi
       Chi, per perdesto, in tal
         Miseria  nato.


          II

       Deh, non turbate i vostri
         Pensier santi:
       Che chi di me par chevi
       Spoglio privi,
       Pel gran timor non gode
         Il gran peccato.
       Che degli amanti  men
           Felicestato
       Que l'ove gran voglia gran
           Conia ingombra
       Che una miseria di spesanza piona.

     Ce sont les plus beaux vers de l'poque. En voici une faible
     traduction:

     Florence  la Libert:

      femme, tu fus cre pour mille amants, dans la perfection de
     tes formes angliques. On dirait aujourd'hui que dans le ciel la
     justice s'est endormie, puisqu'un seul s'approprie ce qui fut
     donn  tous. Rends  nos yeux baigns de larmes le soleil de tes
     regards, qui semble ddaigner le spectacle de notre misrable
     chute!

     La Libert rpond:

     Ah! ne troublez point la srnit de vos saintes penses! Celui
     qui semble vous loigner et vous priver de moi perd par sa grande
     terreur la jouissance de son grand crime. L'tat heureux des
     amants n'est pas celui o la jouissance amne la satit: c'est
     une souffrance misrable, mais remplie d'esprance.

Reprenons:

Celles des posies de Michel-Ange qui chantent ce premier amour ont un
accent de jeunesse et d'esprance vague qui les distinguent seules des
vers inspirs par Vittoria Colonna dans une poque plus mre de sa
vie. Celles-l ont, pour ainsi dire, le dcouragement mlancolique
d'ici-bas et la saintet des hymnes chants dans le sanctuaire de la
vie  la lueur des cierges du soir. Nous n'en citerons que quelques
fragments. Ce ne sont pas les oeuvres, c'est la bouche que le lecteur
veut connatre dans le grand artiste.

L'amant, le pote et le statuaire se rvlent ensemble dans le
troisime de ces sonnets de Michel-Ange. Nous essayons de le
traduire.


XVII

L'attrait de ce beau visage me soulve vers les cieux, car aucun
autre charme de la terre ne dlecte ma vue, et, grce  cette beaut,
je monte encore vivant parmi les esprits clestes, faveur qui fut
accorde ici-bas  si peu de mortels!

L'oeuvre divine en elle manifeste tellement l'ouvrier, qu'elle me
ravit  lui par des impressions aussi divines, et que j'y puise
intarissablement mes ides, mes inspirations, mes oeuvres, mes
paroles, dans le feu dont je brle pour l'anglique modle!

Si je ne puis dtacher mes regards de ses yeux, c'est qu'en eux seuls
je dcouvre ma vraie lumire, la lumire qui m'claire la route vers
mon Dieu.

Et si je me consume dlicieusement dans leur clart, c'est que je
sens se reflter dans ma propre glace cette joie inextinguible qui
dilate ternellement dans le ciel le coeur de ceux qui jouissent de
l'ternelle beaut!


XVIII

Et ailleurs, vraisemblablement pour Louise de Mdicis, quand il
bauchait son buste perdu:

Comment se fait-il,  femme! qu'une image vivante, sculpte par le
ciseau dans une pierre fruste et alpestre des montagnes, survive 
celui dont elle fut l'ouvrage et qui dure lui-mme si peu de jours?

L'effet donc l'emporte ici-bas sur la cause et la nature est vaincue
par l'art! Je le sais, moi l'ami et le confident de la sublime
sculpture; moi qui vois chaque jour le temps m'chapper et tromper ma
confiance en lui!

Peut-tre au moins puis-je,  mon amour! nous donner  tous deux une
longue vie, soit sur la toile, soit dans ce bloc, en y gravant notre
me et nos traits?

En sorte que mille ans aprs notre dpart d'ici-bas, on comprenne
combien tu fus belle et combien je t'aimai, et combien la nature
rendait impossible de ne pas t'aimer!

       *       *       *       *       *

La mort de Vittoria Colonna devint le texte habituel de ses derniers
chants:

Quand celle vers qui volaient tous et tant de mes soupirs fut, par la
volont divine, enleve de la terre au firmament, la nature, qui ne
s'admira jamais dans un si beau visage, parut attriste, et tous ceux
qui l'avaient vue restrent dans les larmes!

 destine cruelle de toutes mes aspirations trompes!  esprances
dues!  me dlivre de ton enveloppe, o es-tu maintenant? La terre
a recueilli ton beau corps et le ciel tes saintes penses!...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Son vingt-deuxime sonnet sur le _Dante_ prouve que son culte pour le
gnie galait son culte pour la beaut, ou plutt, comme on le voit
dans son adoration pour Vittoria Colonna, que le gnie et la beaut
n'taient pour lui qu'un seul culte.


_Sonnet XXII, sur Dante._

Ce qu'il y aurait  dire de _lui_ ne pourra jamais tre dit, car son
gnie s'alluma  des sphres trop hautes pour les mortels; il est plus
ais de fltrir ce vil peuple qui l'outragea que de s'lever jusqu'
l'loge d'un tel pote!

Il descendit dans les royaumes du pch pour nous faire la leon de
nos fautes; puis il nous releva jusqu' Dieu lui-mme; le ciel ne
refusa pas d'ouvrir ses portes  celui  qui sa patrie refusa d'ouvrir
les siennes!

Ingrate patrie, qui, en faisant son malheur, fais ta propre honte et
qui montres ainsi une fois de plus que c'est aux plus parfaits et aux
plus forts que sont rserves les plus glorieuses misres!

Que son exemple serve pour mille, puisqu'il n'y eut jamais d'exil
aussi indigne que son exil, comme il n'y eut jamais sur la terre un
plus grand proscrit que lui!

On voit que Michel-Ange sculptait de la plume comme du ciseau, et que
son me se construisait  elle-mme des statues aussi mles que son
buste de _Brutus_.

Dans le sonnet suivant, il revient  son amour et  son deuil, et il
dfie le sort de ruiner davantage ses esprances, dans une image digne
des prophtes:

Que peut la scie ou le ver contre le chne rduit dj en cendres?
s'crie-t-il. Et n'est-ce pas une trop grande infamie  toi, 
destine, de t'acharner sur celui qui a dj perdu le souffle et la
vie!

Une dernire invocation  l'Amour par le souvenir, dans le
vingt-quatrime sonnet, se tourne en pit, cet amour imprissable que
la mort rapproche de sa possession ternelle:

Ramne-moi au temps heureux, Amour! rends-moi le visage anglique
dont la disparition a enlev ta grce et sa puissance  toute la
nature.

Et rends-moi cette ardeur  voler sur ses traces,  mes pas
maintenant si seuls et si appesantis par le poids des annes.
Rends-moi ces torrents de larmes et ces foyers de flamme dans mon
sein, si tu veux que je puisse pleurer et briller encore.

Et s'il est vrai que tu ne vives que des sanglots  la fois doux et
amers des mortels, que peux-tu attendre dsormais d'un coeur strilis
par la vieillesse? Il est temps que mon me, arrive au bord de
l'autre rivage, saigne des blessures d'un autre amour et se consume
d'un feu plus ternel.

Le vieillard, toujours entier de gnie  quatre-vingt-dix ans,
restait comme un dbris vnr des rgnes des quatre _Mdicis_ 
Florence et de sept rgnes de pontifes  Rome, comme pour surveiller
la construction de l'difice de Saint-Pierre, qu'il tait seul capable
parmi les hommes d'avoir conu et de voir finir. Ses lettres  son ami
Giorgio Vasari,  ce dclin de ses annes, prouvent qu'il vivait seul
 Rome dans la seule famille de ses disciples et de ses ouvriers. Par
les conseils de Vasari, Cosme de Mdicis crivit au pape de veiller 
ce que les dessins, les modles, les bauches, les reliques sans prix
de la main de ce grand artiste fussent conservs  sa famille et au
monde, dans le cas o des trangers,  cause de son grand ge,
tenteraient de dilapider ces trsors dans ses derniers jours ou aprs
sa mort. Mais Michel-Ange lui-mme, sentant venir son heure, crivit 
son neveu de prdilection, Lionardo Buonarroti, fils d'un de ses
frres, de venir  Rome au commencement du carme, parce qu'il tait
temps de se dire adieu.  peine cette lettre tait-elle crite, qu'il
fut saisi en effet d'une fivre lente qui l'teignit doucement, comme
une lampe de nuit qui s'teint dans le soleil levant. Il fit approcher
son confesseur, son mdecin, ses lves favoris, et leur dicta en
trois lignes son testament: Je donne mon me  Dieu, mon corps  la
terre, mon bien  mes proches. Souvenez-vous, ajouta-t-il, au moment
de mon agonie, de me rappeler les souffrances du Crucifi, afin de
m'encourager par ce souvenir  ce passage! Il n'eut pas besoin d'tre
soutenu par ses amis, il expira sans effort et comme on s'endort, le
17 fvrier 1564, au coucher du soleil.

Florence et Rome se disputrent ses funrailles. La patrie l'emporta:
son corps, drob secrtement par les soins de son neveu, et
transport hors des murs dans un char couvert, de peur d'veiller
l'attention des Romains et d'exciter une sdition dans la ville, fut
conduit  Florence. Le rcit des honneurs qu'on y rendit  ses cendres
atteste  quel degr le culte des arts de l'esprit et de la main
fanatisait les princes et le peuple  cette poque de renaissance et
de raction contre la barbare ignorance du moyen ge. La spulture de
Michel-Ange  Florence gala en pompe, en foule, en solennit, un
triomphe romain au Capitole. On dressa son catafalque et on dposa son
corps sous ce dme de San Lorenzo, au milieu de ces statues du _Jour_
et de la _Nuit_, du _Crpuscule_ et de l'_Aurore_, ses plus divines
conceptions. Aprs cette halte de quelques mois dans sa gloire, les
Florentins, trouvant point de temple assez vaste pour cette mmoire,
lui levrent un spulcre dans l'glise de _Santa Croce_, avenue
couverte des tombeaux des grands Toscans dont il est le plus grand.
Son ami Giorgio Vasari y sculpta et y posa son buste. On y cherche les
traits du Phidias chrtien, on n'y voit qu'un front prominent creus
de rides transversales, des yeux encaisss dans des orbites osseuses,
qui avaient, dit-on, les couleurs changeantes selon la pense, des
tempes profondment creuses par la vieillesse, des pommettes
saillantes, des lvres minces et fortement fermes, une barbe rare et
courte, divise sur le menton en deux bouquets, comme celle du bouc,
un cou fortement nou  des paules lourdes, l'altitude plus
paysanesque que noble: en tout, point de beaut, mais une puissance
plus robuste que nature, telle tait l'enveloppe de cette me, qui
contenait, comme Socrate, la suprme beaut. La nature, qui se
complat plus souvent dans les analogies entre l'me et la forme, se
complat aussi quelquefois dans les contrastes; mystrieuse en tout,
adorable en tout; cependant le physionomiste qui dchiffre avec
intelligence l'hiroglyphe de la figure humaine, peut facilement ici
percer le mystre. L'homme de gnie purement littraire, qui n'a pour
oeuvre que de sentir, de penser et de reproduire ses sentiments et ses
penses par la parole, peut concentrer toute sa force intellectuelle
dans le sige inconnu de l'intelligence, et n'offrir aux yeux, sur son
visage, que le miroir lucide et presque immatriel de sa pense, la
force de son me est souvent atteste par la dlicatesse et par
l'immatrialit de son corps, la matire n'est qu'un poids pour lui;
plus son intelligence s'en affranchit, plus elle est intellectuelle.
Mais l'artiste qui manie le bloc et qui taille le marbre participe 
la fois de l'esprit et de la matire, du pote et de l'artisan; Dieu
lui donne dans sa structure et dans son visage quelque chose de la
masse et de l'aplomb de ses blocs; et cette force que le philosophe ou
le pote n'ont besoin d'avoir que dans les organes de la pense, le
statuaire doit l'avoir rpartie dans tous les membres, depuis le front
qui conoit jusqu'au bras qui soulve et jusqu' la main qui taille le
marbre.

C'est sans doute dans les deux bustes de Socrate et de Michel-Ange
qu'on trouve l'explication de leur rusticit de formes: manoeuvres
sublimes au bras de fer, pour faire jaillir de la matire rebelle
l'impalpable et immatrielle beaut!

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLV.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43




CLVIe ENTRETIEN




MARIE STUART

(REINE D'COSSE)


I

Si un autre Homre devait renatre parmi les hommes, et si le pote
cherchait une autre Hlne pour en faire le sujet d'une pope moderne
de guerre ou de religion et d'amour, il ne pourrait la retrouver que
dans Marie Stuart. La plus belle, la plus faible, la plus entranante
et la plus entrane des femmes; crant sans cesse, par une
irrsistible attraction autour d'elle, un tourbillon d'amour,
d'ambition, de jalousie, o chacun de ses amants est tour  tour le
motif, l'instrument, la victime d'un crime; passant, comme l'Hlne
grecque, des bras d'un poux assassin dans les bras d'un poux
assassin; semant la guerre intestine, la guerre religieuse, la guerre
trangre sous tous ses pas et finissant par mourir en sainte, aprs
avoir vcu en Clytemnestre; puis laissant une mmoire indcise,
galement dfigure par les deux partis: protestants et catholiques,
les uns intresss  tout fltrir, les autres  tout absoudre, comme
si ces mmes factions qui se l'arrachaient pendant sa vie devaient
encore se l'arracher aprs sa mort! Voil Marie Stuart.

Ce qu'un nouvel Homre n'a pas fait dans un pome, un historien
pathtique, clair des recherches d'autres historiens rudits, M.
Dargaud l'a fait dans son Histoire de la reine d'cosse. C'est sur les
documents prodigieusement intressants de M. Dargaud, mais dans un
esprit souvent contraire, que nous allons recomposer nous-mme cette
figure, rapide bauche d'un grand tableau.


II

Marie Stuart tait la fille unique de Jacques V, roi d'cosse, et de
Marie de Lorraine, fille d'un duc de Guise. Elle tait ne en cosse,
le 8 dcembre 1542. Son pre tait un de ces caractres aventureux,
romanesques, galants, potiques, qui laissent des traditions
populaires de bravoure et de licence, dans l'imagination de leur pays,
tels que Franois Ier et Henri IV, de France. Sa mre avait le gnie
grave, ambitieux et sectaire de ces princes de la maison de Guise,
vritables Machabes des papes et du catholicisme de ce ct des
Alpes.

Jacques V mourut jeune, en prophtisant  sa fille au berceau une
destine funeste. Cette prophtie tait trop motive par le sort d'une
enfant livre, pendant une longue minorit, aux dissensions d'un
petit royaume, dchir par les factions des grands seigneurs et du
clerg, et convoit par un voisin aussi puissant que l'Angleterre. Le
protestantisme et le catholicisme commenaient  ajouter  ces
divisions le fanatisme des deux religions en prsence. Le roi mourant
avait, aprs de longues hsitations, adopt le parti catholique et
proscrit le parti puritain. M. Dargaud voit, dans cette politique de
Jacques V, la cause de la ruine de l'cosse et des malheurs de Marie
Stuart. Au premier regard, nous aurions t tent de penser comme lui;
mais, en regardant de plus prs et en considrant, en politique, la
situation gnrale de l'Europe, et la situation particulire de
l'cosse en ce moment, nous sommes rest convaincu que le parti
catholique, adopt par le roi, tait le seul parti de salut pour
l'cosse, si l'cosse avait pu tre sauve. Ce ne fut pas le
catholicisme de Marie Stuart qui perdit l'cosse, ce furent sa
jeunesse, sa lgret, ses amours et ses crimes.


III

O tait, en effet, le vrai et permanent danger de l'cosse? Il tait
dans le voisinage, dans l'ambition et dans la puissance de
l'Angleterre. L'cosse, une fois protestante, comme l'tait, depuis
Henri VIII, l'Angleterre, un des grands obstacles  l'absorption de
l'cosse par l'Angleterre disparaissait avec la diffrence de
religion; le catholicisme tait une partie du patriotisme cossais;
l'y tuer dans les esprits, c'tait tuer la patrie dans le coeur du
peuple.

De plus, l'cosse, sans cesse menace de domination ou d'envahissement
par l'Angleterre, avait besoin de puissantes alliances trangres, en
Europe, pour l'aider  conserver son indpendance et pour lui fournir
l'appui moral et l'appui matriel ncessaires pour contre-balancer
l'or et les armes des Anglais. Quelles taient ces alliances sur le
continent? La France, l'Italie, le pape, l'Espagne; elle ne vivait que
de ces patronages imposants; l taient ses parents, ses vaisseaux,
son or, sa diplomatie, ses armes auxiliaires. Or, toutes ces
puissances, l'Italie, l'Espagne, la France, la maison d'Autriche, la
maison de Lorraine avaient adopt avec fanatisme la cause du
catholicisme contre les nouveauts. L'inquisition rgnait  Madrid, la
Saint-Barthlemy couvait en France; les Guise, oncles de Marie-Stuart,
taient le noeud de la Ligue qui allait proscrire Henri IV du trne
pour soupon d'hrsie. La communaut de religion pouvait donc seule
contresser les papes, l'Italie, l'Autriche, la France, la Lorraine 
maintenir  main arme l'indpendance de l'cosse. Le jour o elle
cessait de faire partie du grand systme catholique constitu sur le
continent, elle tombait  la mer, elle n'avait plus pour allie que
son ennemie mortelle et naturelle, l'Angleterre. Nous ne parlons pas
religion; mais, sous le rapport politique, pour Jacques V, s'allier au
protestantisme, c'tait s'allier  la mort. Le reproche de M. Dargaud
 ce roi mourant nous parat donc une erreur d'homme d'tat, expliqu
par une proccupation qui est aussi la ntre pour la libert
religieuse. Mais la libert religieuse alors en cosse n'tait ni dans
un camp ni dans l'autre. On tuait des deux cts avec une gale
frocit, et Knox, le bourreau des catholiques, n'tait pas moins
intolrant que le cardinal Beatoun, le proscripteur des puritains. Les
rois n'avaient que le choix du sang, mais les fanatiques des deux
communions leur demandaient de le rpandre. La question tait donc
purement, pour eux, diplomatique. Nous croyons qu'en confiant sa fille
 l'Europe catholique, Jacques V agissait en pre et en roi prvoyant.
Si la fortune trompa sa politique et sa tendresse, ce fut la faute de
l'hritier et non la faute du testament.


IV

Sa veuve, Marie de Lorraine, prive de la rgence par la jalousie des
grands du royaume, la reconquit par son habilet et laissa gouverner,
sous elle, des cardinaux, ministres habituels des trnes  cette
poque. Sa fille lui tait demande par toutes les cours,
non-seulement  cause de sa renomme prcoce de gnie et de beaut,
mais surtout pour acqurir par un mariage avec elle un titre  la
couronne d'cosse, adjonction vivement convoite  d'autres couronnes.
Aprs un voyage en Lorraine et en France pour visiter les Guise, ses
oncles, la reine se dcida, par leur conseil,  fiancer sa fille au
dauphin, fils de Henri II. Diane de Poitiers, l'Aspasie de ce sicle,
gouvernait depuis vingt ans Henri II par l'amour qu'elle avait pour
lui autant que par l'amour qu'il avait pour elle. On ne sait, en
effet, lequel du roi ou de la matresse tait le plus possd ou le
plus possdant des deux, tant ce sortilge de la passion d'un roi
jeune pour une femme de cinquante ans tait le miracle de la
tendresse. Les Guise cultivaient Diane de Poitiers pour dominer le
rgne.

La reine d'cosse, par leur conseil, laissa sa fille enfant au chteau
de Saint-Germain, sous leur protection, pour y grandir dans l'air de
la France, sur laquelle elle tait destine  rgner un jour. Votre
fille est cre et crot tous les jours en bont, beaut et vertus,
crit le cardinal de Lorraine, son oncle,  la reine d'cosse, aprs
son retour d'dimbourg; le roi passe bien son temps  deviser avec
elle. Elle le sait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme
ferait une femme de vingt-cinq ans. L'ducation toute lettre et tout
italienne de la jeune cossaise achevait, en effet, tout ce qu'avait
en elle bauch une riche nature. Le franais, l'italien, le grec, le
latin, l'histoire, la thologie, la posie, la musique, la danse se
partageaient, sous les plus savants matres et sous les plus grands
artistes, ses tudes. Dans cette cour raffine et voluptueuse des
Valois, gouverne par une favorite, on l'levait plutt en courtisane
accomplie qu'en reine future. On semblait moins prparer au dauphin
une pouse qu'une matresse. Les Valois taient les Mdicis de la
France.


V

Les potes de la cour commenaient de clbrer dans leurs vers les
merveilles de sa figure et les trsors de son esprit:

  En votre esprit le ciel s'est surmont;
  Nature et art ont en votre beaut
  Mis tout le beau dont la beaut s'assemble,

crit du Bellay, le Ptrarque du temps; Ronsard, qui en tait le
Virgile, trouve, toutes les fois qu'il en parle, des images, des
suavits et des finesses d'accent qui prouvent que la louange venait
de l'amour et que son coeur sduisait son gnie. Marie tait
videmment la Batrix de ce grand pote:

  Au milieu du printemps entre les liz naquit
  Son corps qui de blancheur les liz mesmes vainquit,
  Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes,
  Furent par sa couleur de leur vermeil dpeintes;
  Amour de ses beaux traits lui composa les yeux,
  Et les Grces, qui sont les trois filles des cieux,
  De leurs dons les plus beaux cette princesse ornrent,
  Et pour mieux la servir les cieux abandonnrent.

Notre petite reinette cossaise, disait Catherine de Mdicis
elle-mme, qui la voyait avec ombrage, n'a qu' sourire pour tourner
toutes les ttes franaises!

L'enfant n'aimait pas non plus la reine italienne, elle l'appelait,
dans son mpris enfantin pour la maison roturire des Mdicis, _cette
marchande florentine_. Ses prdilections taient toutes pour Diane de
Poitiers, qui sentait s'lever en elle une fille ou une mule future
de beaut et d'empire. Diane chrissait de plus dans la jeune
cossaise une rivale ou une victime chappe  cette reine Elisabeth
d'Angleterre qu'elle dtestait. Ou retrouve les traces de cette
aversion dans une lettre curieuse de Diane de Poitiers communique en
autographe  l'historien de Marie-Stuart que nous suivons:


_ madame ma bonne amie madame de Montaigu._

Madame ma bonne amie, on me vient de donner la relation de la pauvre
jeune reine Jeanne Cray, dcapite  dix-sept ans, et ne me suis pu
retenir de pleurer  ce doux et rsign langage qu'elle leur a tenu 
ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si douce et accomplie
princesse, et vous voyez qu'est  elles de prir sous les coups des
mchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne
amie, tant bien dsireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en
tous mes chagrins que fussent-ils que montant tout vous pse et se
tourne  mal contre vous? Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de
monter au dernier degr, qui feroit croire que l'abme est en haut. Le
messager d'Angleterre m'a rapport plusieurs beaux habillements de ce
pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous
doit bien engager  partir du lieu o vous estes et  faire activement
vos prparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre
pour qu'il vous soit pourvu  tout. Ne me payez donc de belles
paroles et promesses, mais je veux vous treindre  deux bras pour de
votre presence tre sre. Sur quoi, remettant  ce moment de vous
embrasser, je supplierai Dieu trs-dvotement qu'il vous garde en
sant selon le dsir de

Votre affectionne  vous aimer et servir.

                                                              DIANE.

Cette lettre, cette piti, et cette magnifique expression trouve: on
diroit que les prcipices sont en haut, prouvent que le sortilge de
Diane tait dans son gnie et dans son coeur autant que dans sa
fabuleuse beaut.

La mort soudaine de Henri II, tu dans un tournoi par Montgomery,
relgua Diane dans le chteau solitaire d'Anet, o elle avait prpar
sa retraite et o elle vieillit dans les larmes. La jeune Marie
d'cosse fut couronne avec son mari Franois II. C'tait un enfant
par l'esprit et par la faiblesse plus encore que par l'ge. Les Guise,
oncles de Marie Stuart, recueillirent ce qu'ils avaient sem en
conseillant ce mariage: ils rgnrent par leur nice sur son mari, et
par le roi sur la France. Ils eurent la tmrit d'afficher hautement
la prtention de la France  l'hrdit de la couronne d'cosse, en
confondant les armoiries des deux nations sur les cussons de la jeune
reine. Ils signalrent leur attachement  la cause du pape par le
meurtre du calviniste Anne Dubourg, confesseur hroque de la foi
nouvelle. Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini pour
mon me, voil ce que j'aurai bientt! s'cria Anne Dubourg 
l'aspect de la potence et en mprisant ses bourreaux. Marie Stuart,
dj d'un sang fanatique par sa mre, prit dans ces supplices infligs
par ses oncles aux hrtiques l'pre superstition des presbytriens.

Ce rgne ne fut que de onze mois. La France perdait un fantme de roi
plus qu'un matre.  peine lui fit-elle des obsques royales. Marie
seule le pleura sincrement, comme un compagnon doux et complaisant de
son adolescence plus que comme un poux. Les vers de sa main qu'elle
composa dans les premiers mois de son deuil n'exagrent ni n'attnuent
le sentiment de sa douleur. Ils sont doux, tristes et tides, comme
une premire mlancolie de l'me, avant l'ge des dsespoirs
passionns:

  Ce qui m'estoit plaisant
  Ores m'est peine dure;
  Le jour le plus luisant
  M'est nuit noire et obscure,

    . . . . . . . . . . . .

  Si en quelque sjour,
  Soit en bois ou en pre,
  Soit sur l'aube du jour
  Ou soit sur la vespre,
  Sans cesse mon coeur sent
  Le regret d'un absent.

    . . . . . . . . . . . .

  Si je suis en repos,
  Sommeillant sur ma couche,
  L'oy qui me tient propos,
  Je le sens qui me touche.
  En labeur et requoy,
  Toujours est prs de moy.

    . . . . . . . . . . . .

C'est dans un couvent de Reims, o elle s'tait retire auprs de sa
tante l'abbesse Rene de Lorraine, qu'elle se plaignait si doucement
non du trne, mais de l'amour perdu. Elle y apprit bientt aprs la
mort de la reine d'cosse, sa mre. Un nouveau trne l'attendait 
dimbourg, elle se prpara  ce dpart.

Ah! s'crie son pote et son adorateur, le grand Ronsard, en
apprenant ce prochain retour de la jeune reine en cosse:

  Comme le ciel s'il perdoit ses toiles,
  La mer ses eaux, le navire ses voiles,

    . . . . . . . . . . . .

  Et un anneau sa perle prcieuse,
  Ainsi perdra la France soucieuse
  Son ornement, perdant la royaut
  Qui fut sa fleur, son clat, sa beaut!

L'cosse, qui va nous la ravir, continue le pote, fuirait si loin
dans la brume de ses mers que ton vaisseau renoncerait  l'aborder.

  Et celle donc qui la poursuit en vain
  Retourneroit en France tout soudain
  Pour habiter son chteau de Touraine,
  Lors, de chansons j'aurois la bouche pleins
  Et, dans mes vers, si fort je la louerois
  Que comme un cygne en chantant je mourrois!

Le mme pote, la contemplant quelques jours avant son dpart en
habits de deuil dans le parc de Fontainebleau, retrace ainsi
amoureusement son image et la confond pour jamais avec les belles
ombres des Diane de Poitiers, des la Vallire et des Montespan qui
peuplent, pour l'imagination, les eaux et les arbres de ce beau lieu:

    . . . . . . . . . . . .

  Un crespe long, subtil et dli,
  Ply contre ply retors et repli,
  Habit de deuil, vous sert de couverture
  Depuis le chef jusques  la ceinture,
  Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent
  Souffle la barque et la cingle en avant.

  De tel habit vous estiez accoustre,
  Partant, hlas! de la belle contre
  Dont aviez eu le sceptre en la main,
  Lorsque pensive, et baignant vostre sein
  Du beau crystal de vos larmes roules,
  Triste, marchiez par les longues alles
  Du grand jardin de ce royal chasteau
  Qui prend son nom de la beaut d'une eau.

Qui ne sent dans de tels vers l'amant sous le pote? Mais l'amour et
la posie mme, selon Brantme, taient impuissants  reproduire 
cette priode encore croissante de sa vie une beaut qui tait dans la
forme moins encore que dans le charme; la jeunesse, le coeur, le
gnie, la passion qui couvait encore sous la sereine mlancolie des
adieux; la taille leve et svelte, les mouvements harmonieux de la
dmarche, le cou arrondi et flexible, l'ovale du visage, le feu du
regard, la grce des lvres, la blancheur germanique du teint, le
blond cendr de la chevelure, la lumire qu'elle rpandait partout o
elle apparaissait, la nuit, le vide, le dsert qu'elle laissait o
elle n'tait plus, l'attrait semblable au sortilge qui manait d'elle
 son insu et qui crait vers elle comme un courant des yeux, des
dsirs, des mes, enfin le timbre de sa voix qui rsonnait  jamais
dans l'oreille une fois qu'on l'avait entendu, et ce gnie naturel
d'loquence douce et de posie rveuse qui accomplissait avant le
temps cette Cloptre de l'cosse sous les traits pars des portraits
que la posie, la peinture, la sculpture, la prose svre elle-mme
nous ont laisss d'elle; tous ces portraits respirent l'amour autant
que l'art; on sent que le copiste tremble d'motion, comme Ronsard en
peignant; un des contemporains achve tous ces portraits par un mot
naf qui exprime ce rajeunissement par l'enthousiasme qu'elle
produisait sur tous ceux qui la voyaient: _Il n'y avoit point de
vieillards devant elle_, crit-il: elle vivifioit jusqu' la mort.


VI

Un cortge de regrets plus que d'honneur la conduisit jusqu'au
vaisseau qui allait l'emporter en cosse. Le plus afflig de ses
courtisans tait le marchal de Damville, fils du grand conntable de
Montmorency. Ne pouvant la suivre en cosse  cause de ses charges, il
voulut y tre perptuellement reprsent par un jeune gentilhomme de
sa maison, du Chatelard, afin d'tre entretenu sans cesse par ce
correspondant des moindres vnements et, pour ainsi dire, de la
respiration mme de son idole; du Chatelard, pour son malheur, tait
lui-mme amoureux jusqu'au dlire de celle auprs de qui il allait
reprsenter un autre amour. C'tait un descendant du chevalier Bayard,
brave et aventureux comme son anctre; lettr et pote comme Ronsard,
me lgre propre  se brler  ce flambeau. Tout le monde connat les
vers dlicieux qu'elle crivit  travers ses larmes sur le pont de son
vaisseau en voyant fuir les ctes de France:

  Adieu, plaisant pays de France,
             ma patrie
            La plus chrie,
  Qui a nourri ma jeune enfance!
  Adieu, France, adieu, mes beaux jours!
  La nef qui disjoint nos amours,
  N'a eu de moi que la moiti,
  Une part te reste, elle est tienne,
  Je la fie  ton amiti
  Pour que de l'autre il te souvienne!

Le 19 aot 1561, le jour mme o elle avait dix-neuf ans, elle toucha
la terre d'cosse. Les lords qui gouvernaient le royaume en son
absence et le parti presbytrien de la nation la virent arriver avec
rpugnance. Ils redoutaient sa partialit prsume pour le
catholicisme, dont elle avait d tre nourrie  la cour des Guise et
de Catherine de Mdicis. Nanmoins, le respect pour l'hrdit
lgitime et l'espoir de faonner une si jeune reine  d'autres ides
l'emportrent sur ces prventions; elle fut conduite en reine au
palais d'Holyrood, sjour des rois d'cosse, qui domine la capitale
dimbourg. Les citoyens d'dimbourg, dans un langage muet qui
exprimait en symbole leur soumission conditionnelle  sa royaut, lui
prsentent par les mains d'un enfant, sur un plat d'argent, les clefs
de la capitale entre une Bible et un psautier presbytrien. Elle fut
salue reine d'cosse, le lendemain, dans un splendide concours des
lords cossais et des seigneurs franais de sa famille ou de sa suite.
Le Calvin de l'cosse, le prophte et l'agitateur de la conscience du
peuple, le froce Knox, s'abstint de paratre  cette inauguration. Il
semblait subordonner sa soumission comme sujet aux conditions
exprimes par la Bible et le psautier sur le plat de l'offrande. Knox
tait le _Savonarole_ d'dimbourg, aussi insolent, aussi populaire et
plus cruel que celui de Florence. Il tait  lui seul entre le peuple,
le trne et le parlement un quatrime pouvoir reprsentant la sdition
sacre qui comptait avec tous les autres pouvoirs. Homme d'autant plus
redoutable  la reine que sa vertu tait, pour ainsi dire, la
conscience du crime. tre martyr ou faire des martyrs pour ce qu'il
croyait la cause de Dieu tait indiffrent pour lui; il se dvouait
lui-mme au supplice, comment aurait-il hsit  dvouer les autres 
l'chafaud?

 peine la premire reine Marie avait-elle t investie de la
rgence, qu'il avait publi contre elle un pamphlet de rprobation
intitul: _Premier son de la trompette contre le gouvernement des
femmes_.

Il y avait dans le Lothian, province de la montagneuse cosse, dit
l'historien que nous citons, un lieu solitaire o Knox passait chaque
jour de longues heures.  l'ombre des noisetiers, appuy sur un rocher
ou couch sur la mousse, prs d'un tang, il lisait la Bible traduite
en langue vulgaire; puis il couvait ses desseins, piant avec anxit
l'instant propice  leur closion. Quand il tait fatigu de lire et
de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'tang, s'asseyait au
bord, et il miettait du pain de son hte aux poules d'eau et aux
sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa
mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole, ce
pain de vie! Knox aimait cette Thbade, cet enclos, ces rives de
l'tang. C'est l qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il
faut plaire au Christ.

Plaire au Christ, c'tait pour Knox, comme pour Philippe II d'Espagne
et pour Catherine de Mdicis de France, massacrer ses ennemis.


VII

La jeune reine, sentant qu'il fallait compter avec un tel homme,
parvint  l'attirer au palais. Il y parut en habit calviniste, le
manteau court, drap sur l'paule, la Bible sous le bras en guise de
glaive: Satan, dit-il, ne peut rien contre l'homme dont la main
gauche jette une flamme qui claire sa main droite, quand il copie la
nuit les saintes critures!--Je souhaiterais, lui dit la reine, que ma
parole pt agir sur vous, comme la vtre agit sur l'cosse, nous nous
entendrions, nous serions amis, et notre bonne intelligence serait la
paix et le bonheur du royaume!--Madame, rpondit le rude aptre, la
parole est plus strile que le rocher quand c'est une parole mondaine;
mais, quand elle est inspire par Dieu, les fleurs, les pis et les
vertus en sortent! J'ai parcouru l'Allemagne, je sais le droit saxon,
lui seul est juste, il rserve le sceptre  l'homme, il ne donne  la
femme qu'une place au foyer et une quenouille!

C'tait dclarer nettement  Marie Stuart qu'il ne voyait en elle
qu'une usurpatrice, et qu'il tait rpublicain de la rpublique de
Dieu.

La reine, consterne de l'impuissance de ses charmes, de sa parole et
de son rang, sur ce coeur cuirass de fanatisme, pleura comme un
enfant devant le sectaire. Ces larmes l'attendrirent, mais ne le
flchirent pas, il continua  prcher avec une sauvage libert contre
le gouvernement des femmes, et contre les pompes du palais. Le peuple,
dj aigri, s'endurcissait  sa voix.

L'lve des _Guise_, parodie de la France, leur disait-il, farces,
prodigalits, banquets, sonnets, dguisements...; le paganisme
mridional nous envahit. Pour suffire  ces abominations, les
bourgeois sont ranonns, le trsor des villes est mis au pillage.
L'idoltrie romaine et les vices de France vont rduire l'cosse  la
besace. Les trangers que cette femme nous amne ne courent-ils pas la
nuit dans la bonne ville d'dimbourg, ivres et perdus de dbauche?

Il n'y a rien  esprer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant
vaudrait pour l'cosse btir sur des nuages, sur un abme, sur un
volcan. L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme,
l'esprit de ses damns oncles les Guise est en elle.

Elle se jeta dans les bras des seigneurs, repousse qu'elle tait par
le coeur du peuple; elle confia la direction du gouvernement  un
btard de son pre Jacques V, nomm lord James, qu'elle traita en
frre, et qu'elle leva au rang de comte de Murray. Murray tait
digne, par son caractre et par son esprit, de la confiance de sa
soeur; jeune, beau et loquent comme elle, il avait de plus qu'elle la
connaissance du pays, l'amiti des seigneurs, des mnagements prudents
avec les presbytriens, l'estime du peuple, et cette habilet  la
fois adroite et loyale qui est le don des grands politiques. Un tel
frre tait un favori donn par la nature  la jeune reine. Tant qu'il
fut seul, il popularisa en effet sa soeur par le gouvernement comme
par les armes. Il l'a conduisit au milieu des camps, qu'elle ravit par
ses charmes et par son courage. Son adresse au maniement du cheval
tonnait les cossais. Elle assista  la bataille de Corche, dans
laquelle Murray vainquit et tua le comte d'Huntly, chef des rvolts
contre la reine. Marie rentra en triomphe  dimbourg, matresse de
l'cosse pacifie. Le protestantisme modr, mais pieux de Murray,
contribuait  cette pacification, en donnant un gage de tolrance et
mme de faveur  la nouvelle religion; tout permettait  Marie Stuart
un rgime heureux pour l'cosse et pour elle, si son coeur n'avait pas
eu d'autres agitations que celle de la politique. Mais ce coeur
n'tait pas seulement celui d'une reine, il tait celui d'une femme
accoutume,  la cour de France,  l'idoltrie professe par tout un
royaume pour sa beaut. Les nobles cossais n'taient pas moins ivres
que les Franais de ce culte chevaleresque; mais se dclarer sensible
aux hommages d'un de ses sujets, c'tait s'aliner par la jalousie
tous les autres. Cette vigilance politique sur elle-mme,  l'gard
des seigneurs cossais, qui lui tait recommande par son frre et son
ministre Murray, fut prcisment ce qui la perdit. Un obscur favori
s'insinua insensiblement et comme  son insu dans son coeur. Ce
favori, clbre depuis par sa fortune et par sa mort tragique, se
nommait David Rizzio.


VIII

Rizzio tait un jeune Italien d'une naissance infime et de condition
presque domestique, dou d'une figure heureuse, d'une voix touchante,
d'un esprit souple tant que son sort fut de plier devant les grands;
devenu habile  jouer du luth,  composer et  chanter cette musique
langoureuse qui est une des mollesses de l'Italie, Rizzio avait t
attach  Turin, comme musicien serviteur de la maison de
l'ambassadeur de France en Pimont.  son retour en France,
l'ambassadeur avait amen Rizzio avec lui,  la cour de Franois II;
attach  un des seigneurs franais qui avait escort Marie Stuart en
cosse, la jeune reine l'avait demand  ce seigneur pour conserver
auprs d'elle, dans ce royaume o elle se sentait moins reine
qu'exile, un souvenir vivant des arts, des loisirs et des dlices de
la France et de l'Italie, pays de son me; musicienne elle-mme autant
que pote, charmant souvent ses tristesses par la composition des
paroles et des airs dans lesquels elle exhalait ses soupirs, la
socit du musicien pimontais lui tait devenue habituelle et chre.
L'tude de son art et l'infriorit mme de la condition de Rizzio
couvraient, aux yeux de la cour d'Holyrood, l'assiduit et les
familiarits de ce commerce. L'amour pour l'artiste n'avait pas tard
 natre de l'attrait pour l'art. Il y a dans la musique une langue
sans paroles, qui permet  ceux qui l'exercent ensemble de tout dire
sans rien exprimer; le sentiment vague et passionn de la voix ou de
l'instrument, qui s'adresse  tous, ne peut offenser personne en
particulier, mais il peut, au gr de celle qui l'entend, s'interprter
comme un hommage timide ou comme un soupir brlant, auquel il ne
manque que son nom pour devenir un aveu; deux regards qui se
rencontrent dans ce moment d'extase musicale achvent la muette
intelligence; de l  une passion mutuelle, devine ou avoue, il n'y
a qu'un moment d'audace ou un moment de faiblesse.

La musique a de plus, pour le musicien ou pour le chanteur, une autre
sduction toute-puissante non-seulement sur les sens, mais sur l'me
mme des femmes suprieures, c'est qu'elles attribuent naturellement 
celui qu'elles coutent les sentiments exprims par la musique
elle-mme; ces notes dlicieuses, passionnes, hroques de la voix ou
de l'instrument leur paraissent contenir une me;  l'mission de ces
sublimes ou touchants accords, elles ne peuvent sparer la musique du
musicien, et la magie de l'air, de la voix ou de l'instrument se
confond dans leur impression avec la magie de l'homme. Marie Stuart
prouva ce pril, et sa jeunesse, sa mlancolie, sa solitude au milieu
d'une cour barbare ne la disposaient que trop  y succomber. Tout
indique que Rizzio, aprs avoir t une diversion  ses ennuis, devint
un confident et un consolateur. Sa faveur, d'abord inaperue, clata
en passion et bientt aprs en scandales. La jeune et superbe reine
d'cosse tait trop tendre pour rien refuser  sa passion, trop fire
pour rien concder  la dcence. Le musicien lev rapidement par elle
de sa condition domestique au sommet du crdit et des honneurs,
devint, sous le nom de secrtaire d'tat, le favori plus que le
ministre de sa politique. C'est le malheur des reines belles, aimantes
et aimes de ne pouvoir sparer ces deux titres et de confier leur
empire  celui auquel elles ont donn leur coeur.


IX

Les rumeurs du palais sur cette passion de la reine pour l'Italien ne
tardrent pas  retentir jusque dans la ville et de l dans toute
l'cosse; Knox fit retentir les chaires sacres de ses allusions ou de
ses apostrophes aux corruptions de la Babylonienne. Murray s'attrista,
les nobles s'offensrent, le clerg fulmina, le peuple s'aigrit contre
la reine. Le palais n'tait plein que de tournois, de festins, de
chasses, de ftes, de spectacles, de musiques, couvrant ou trahissant
d'ignobles amours. La reine s'alinait tous les coeurs pour en
possder un seul; et ce coeur tait celui d'un histrion, d'un joueur
de luth, d'un Italien, d'un Franais, d'un papiste rprouv qu'on
faisait passer pour un envoy secret du pape, charg de sduire la
reine pour enchaner la conscience du royaume.


X

Tout indique que Marie Stuart et Rizzio voulurent faire une tragique
diversion  cette animadversion publique en sacrifiant  la rage
presbytrienne du peuple un autre amant que l'amant vritable, et en
donnant pour satisfaction au clerg protestant le sang d'un pauvre
insens! Cet insens tait le page du marchal de Damville, ce jeune
du Chatelard, rest, comme on l'a vu,  Holyrood pour y entretenir par
correspondance son matre de tout ce qui touchait la reine, son idole.
Du Chatelard, trait en enfant par l'indulgence et par le badinage de
Marie Stuart, avait conu pour sa matresse une passion qui allait
jusqu' la dmence; la reine l'encourageait trop pour avoir le droit
de la punir. Du Chatelard, sans cesse admis dans la familiarit la
plus intime de sa matresse, avait fini par confondre le badinage et
le srieux, et par se persuader que la reine ne dsirait qu'un
prtexte pour tout accorder  son audace. Les dames du palais le
dcouvrirent un soir,  l'heure du coucher, cach sous le lit de la
reine; il en fut expuls avec indignation, mais on n'attribua cette
tmrit qu' l'tourderie de son ge et de son caractre. La
raillerie fut sa seule punition. Il continua  professer  la cour son
culte d'adoration pour Marie Stuart,  remplir le palais de ses vers
amoureux et  rciter aux courtisans ceux que Ronsard, toujours
possd de la mme image, adressait de Paris  la reine de sa lyre.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Quand cet yvoire blanc qui enfle votre sein,
  Quand vostre longue, gresle et dlicate main,
  Quand vostre belle taille et vostre beau corsage
  Qui ressemble au pourtraict d'une cleste image;
  Quand vos sages propos, quand vostre douce voix
  Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois,
  Las! ne sont plus icy; quand tant de beautez rares
  Dont les grces des cieux ne vous furent avares
  Abandonnant la France, ont d'un autre cost
  L'agrable sujet de nos vers emport;
  Comment pourroient chanter les bouches des potes,
  Quand par vostre dpart les Muses sont muettes?
  Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps:
  Les roses et les liz ne rgnent qu'un printemps.

  Ainsi vostre beaut, seulement appare
  Quinze ans en nostre France est soudain dispare,
  Comme on voit d'un esclair s'vanouir le trait,
  Et d'elle n'a laiss sinon que le regret,
  Sinon le desplaisir qui me remet sans cesse
  Au coeur le souvenir d'une telle princesse.

    . . . . . . . . . . . .

  J'envoiray mes pensers qui volent comme oiseaux;
  Par eux je revoiray sans danger  toute heure
  Cette belle princesse et sa belle demeure:
  Et l pour tout jamais je voudray sjourner,
  Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner.

    . . . . . . . . . . . .

  La nature a toujours dedans la mer lointaine,
  Par les bois, par les rocs, sous les monceaux d'areine,
  Fait naistre les beautez, et n'a point  nos yeux
  N'y  nous fait prsent de ses dons prcieux:
  Les perles, les rubis sont enfants des rivages,
  Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages.
  Ainsi Dieu, qui a soin de vostre royaut,
  A fait (miracle grand) naistre votre beaut
  Sur le bord estranger, comme chose laisse
  Non pour nos yeux, hlas! mais pour notre pense!

    . . . . . . . . . . . .

Ces beaux vers de Ronsard auraient d tre l'excuse de la passion d'un
pote aussi pris, mais moins discret que lui.

Du Chatelard, surpris une seconde fois cach derrire les rideaux du
lit de la reine, fut mis en jugement et condamn  mort par les juges
d'dimbourg pour attentat mdit contre la reine. D'un mot, Marie
Stuart pouvait commuer la peine ou faire grce au coupable. Elle
l'abandonna lchement au bourreau. Mont sur un chafaud dress en
face des fentres du palais d'Holyrood, thtre de son dlit et sjour
de la reine, il mourut en hros et en pote. Si je ne suis pas _sans
reproche_ comme le chevalier Bayard, mon anctre, dit-il, je suis du
moins _sans peur_ comme lui. Il rcita pour toute prire sur
l'chafaud la belle ode de Ronsard sur la Mort; puis, portant son
dernier regard et sa dernire pense sur les fentres du chteau
qu'habitait le charme de sa vie et la cause de sa mort: Adieu,
s'cria-t-il, toi si belle et si cruelle, qui me tues et que je ne
puis cesser d'aimer!

Cette tragdie fut comme le prlude de toutes celles qui devaient
bientt aprs consterner et ensanglanter ce palais des volupts et
des crimes.


XI

Mais dj la politique se mlait  l'amour pour corrompre les
flicits de la jeune reine. L'Angleterre, par droit de parent,
exerait de tout temps une sorte de mdiation consacre par l'habitude
et par la force sur l'cosse. Elisabeth, fille de Henri VIII, moins
femme qu'homme d'tat, n'tait pas de caractre  laisser primer ce
droit de mdiation. Elle devait y tenir politiquement et
personnellement, d'autant plus que la reine d'cosse, Marie Stuart,
avait des droits ventuels et plus lgitimes mme que les siens  la
couronne d'Angleterre. Dans le cas o Elisabeth, qui s'honorait du
titre de la reine vierge, viendrait  mourir sans hritier, Marie
Stuart pouvait tre appele  lui succder sur les deux trnes. Le
mariage de la reine d'cosse tait donc une question qui intressait
essentiellement Elisabeth; selon que la princesse cossaise pouserait
un prince tranger, un cossais ou un Anglais, le sort de l'Angleterre
pouvait tre influenc puissamment par le roi que Marie associerait 
ses couronnes. Elisabeth avait commenc par appuyer quelque temps les
prtentions de son propre favori, le beau Leicester,  la main de
Marie Stuart; puis la jalousie l'avait retenue; elle reporta sa faveur
sur un jeune cossais de la maison presque royale des Lenox, dont le
pre lui tait dvou et habitait sa propre cour. Elle fit insinuer 
Marie Stuart qu'un tel mariage cimenterait entre elles une ternelle
amiti et serait agrable  la fois aux deux nations. Le jeune
Darnley, fils du comte Lenox, exclurait les princes trangers dont la
domination menacerait l'indpendance de l'cosse et plus tard
peut-tre de l'Angleterre; il donnerait  la reine un gage de bonne
harmonie intrieure et de foi commune au catholicisme; il plairait aux
Anglais, car sa maison avait des biens immenses en Angleterre et
habitait Londres; enfin, il conviendrait aux cossais, car il tait
cossais de sang et de race, et les nobles d'cosse se surbordonneraient
plus volontiers  un de leurs plus grands compatriotes qu' un
Anglais ou  un tranger. Ces motifs parfaitement raisonnables
n'attestent nullement dans Elisabeth,  cette poque, la perfidie et
la haine que les historiens lui supposent dans cette ngociation. Elle
donnait certainement en ceci  sa soeur d'cosse, Marie Stuart, le
plus sage conseil qui pt assurer, avec son repos, le bonheur de son
peuple et l'amiti entre les deux couronnes. Ce conseil, de plus, ne
pouvait qu'tre bien accueilli par une jeune reine dont le coeur
devait prcder la main, car le jeune Darnley,  la fleur de son
adolescence, tait un des plus beaux gentilshommes qui pussent
captiver par les grces de leur figure et de leur personne les yeux et
le cour d'une jeune reine.

Rizzio aurait t le seul obstacle peut-tre au consentement de Marie
Stuart; mais, soit prompte satit d'amour dans une femme inconstante,
soit politique raffine de Rizzio qui concdait le trne pour garder
le coeur, il favorisa lui-mme de tous ses efforts la pense
d'Elisabeth. Il pensa sans doute qu'il ne pourrait rsister seul
longtemps  l'envie des nobles cossais ligus contre lui, qu'il
fallait un roi pour les assujettir  l'obissance, et que ce roi, d'un
extrieur charmant, mais d'un caractre et d'une intelligence
subalternes, lui serait  jamais reconnaissant de l'avoir port au
trne et le laisserait rgner,  l'abri de l'envie publique, sous son
nom. L'histoire  cet gard n'a que des conjectures, mais la passion
renaissante ou continue de Marie Stuart pour son favori fait prsumer
qu'elle n'accepta Darnley que pour conserver Rizzio.


XII

Darnley parut  Holyrood et enleva tous les yeux par son incomparable
beaut. Cette beaut seulement, qui n'tait pas encore accomplie par
l'ge, manquait de cette virilit que donnent les annes. Il y avait
de l'adolescent dans son visage et de la femme dans sa taille, trop
svelte et trop chancelante pour un roi. Marie Stuart parut changer de
coeur en le voyant et donner son me avec sa couronne. Les rcits
adresss par l'ambassadeur franais  sa cour reprsentent ce mariage
comme l'union de deux amants s'effaant l'un l'autre par leurs
charmes, et s'enivrant dans des ftes prolonges du premier bonheur de
leur vie. Les presbytriens seuls et Knox,  leur tour, faisaient
discordance  ce bonheur par leurs murmures: Soyons contents, disait
ironiquement le comte de Marton, nous allons tre gouverns par un
bouffon Rizzio, un enfant imbcile Darnley, et une princesse au coeur
faible Marie Stuart!--On vous dira, crit  Catherine de Mdicis
Paul de Foix, son envoy  Holyrood, la vie gracieuse et aise de
ladite dame, employant tous les matins  la chasse et le soir aux
danses, musiques et mascarades!--Ce n'est pas une chrtienne,
s'criait Knox dans sa chaire, ce n'est pas mme une femme; c'est une
divinit paenne: c'est _Diane_ le matin, _Vnus_ le soir!...


XIII

Murray, le frre btard de Marie, qui lui avait affermi le royaume
sous ses pas par sa haute et sage administration, ne tarda pas  tre
congdi par le nouveau roi, conseill et domin par le favori Rizzio.
Il se retira dans l'estime des nobles et dans la svre popularit de
la nation. La lgret de la reine carta, par complaisance pour un
musicien, le seul homme d'tat de l'cosse, pour laisser gouverner le
caprice. Sous l'empire de Charles IX, qui mditait la Saint-Barthlemy,
du duc d'Albe, ce bourreau sacr de Philippe II, et de Catherine de
Mdicis, l'me de la perscution religieuse en France, Marie Stuart
s'associa secrtement  la ligue de Bayonne qui ourdissait un plan
d'unit religieuse pour toute l'Europe par l'extermination du
protestantisme partout. Elle se vanta hautement de conduire bientt
ses troupes cossaises et ses allis catholiques du continent  la
conqute de l'Angleterre, et au triomphe du pape jusqu' Londres. On
comprend ce que de tels propos, rapports immdiatement  Elisabeth
par ses envoys  Holyrood, semrent de dissension sourde et
d'animosit entre les deux reines. Les rivalits fminines
s'associrent en elles aux rivalits religieuses et politiques pour
envenimer de levains sanglants leur hypocrite amiti. L'inconstance de
Marie Stuart ne tarda pas  commencer d'elle-mme la vengeance
d'Elisabeth.


XIV

Marie Stuart avait pass en peu de jours, aprs son mariage, de son
enjouement tout fugitif pour l'adolescent qu'elle avait cru aimer  la
passion plus indomptable et plus enracine pour Rizzio. Les retours de
passion sont frntiques chez les femmes de cette nature; elles se
reprochent comme un crime l'inconstance trompe de leur coeur qui les
a jetes un moment dans l'illusion d'un autre amour; elles sont
capables de tous les excs pour expier le remords et pour se faire
pardonner leur infidlit d'un moment.


XV

Marie Stuart, refroidie ainsi pour Darnley, prodigua tout  Rizzio: le
crdit, l'empire, les honneurs, l'clat dhont des familiarits les
plus hardies. Elle viola les convenances de l'tiquette presque sacre
du temps jusqu' l'admettre seul  sa table, dans ses appartements
intrieurs; elle supprima le nom du roi des actes publics, pour y
faire apposer le nom de Rizzio. L'cosse crut avoir deux rois, ou
plutt le roi nominal disparut pour faire place au favori. Il faut
remonter jusqu' l'empire romain pour retrouver, dans l'histoire des
scandales du trne, un tel avilissement de la majest royale dans le
prince, une telle ostentation d'infidlit dans l'pouse.

Darnley, dvor  la fois de honte et de jalousie, supportait tout
comme un enfant qui rve la vengeance, mais qui n'a pas la force de
l'accomplir. Les nobles cossais, humilis dans sa personne,
attisrent secrtement en lui ces ferments de haine, et s'offrirent
pour le dlivrer  la fois et d'une pouse criminelle et de l'indigne
rival qu'elle donnait pour roi au royaume. Un complot, pour ainsi dire
national, s'ourdit entre eux et Darnley, pour la mort du favori,
l'emprisonnement de la reine, la restauration du pouvoir royal dans
les mains du roi outrag; le clerg et le peuple taient d'avance dans
la conjuration; on n'avait pas besoin de se cacher d'eux; on n'tait
sr non-seulement de l'impunit, mais de l'applaudissement public. Le
comte de Murray, ce frre de la reine qu'elle avait loign si
imprudemment pour se livrer  l'ascendant de Rizzio, fut consult et
reut avec mesure les demi-confidences des conjurs; trop honnte
homme pour tremper, par son consentement, dans un assassinat, il donna
son approbation ou du moins son silence  l'entreprise de dlivrance
de l'cosse; il promit de revenir  Holyrood,  l'appel des seigneurs,
et de reprendre sous le roi les rnes du gouvernement, dans l'intrt
de l'hritier du trne, que Marie Stuart portait dj dans son sein.
Rizzio, abattu et enchan, devait tre simplement embarqu et rejet
sur les ctes de France. La reine et ce favori, mal servis par une
cour dsaffectionne, ne souponnaient rien encore de la conjuration,
que les conjurs, accourus, pour le crime, des chteaux les plus
loigns de l'cosse, taient dj rassembls, arms et debout dans
l'antichambre de la reine.

C'tait dans la nuit du 9 au 10 mars 1566; Darnley, le comte de Lenox,
son pre, lord Ruthven, George Douglas, Lindsay, Andr Kev et quelques
autres lords du parti protestant attendaient l'heure dans la chambre
du roi. Trois cents hommes d'armes, runis par leurs soins des
diffrents comts,  dimbourg, se glissrent un  un et en silence,
par le faubourg qui monte d'dimbourg au chteau, sous l'ombre des
murs, prts  porter secours aux conjurs si les gardes de la reine
tentaient de la dfendre.

D'aprs l'ambassadeur de France, le meurtre aurait eu un prtexte plus
flagrant et plus attnuant pour l'assassinat du favori que les
historiens ne le racontent.

... Le roi, dit Paul de Foix  Catherine de Mdicis, quelques jours
auparavant, environ une heure aprs minuict, seroit all heurter  la
chambre de la royne, qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant
que, aprs avoir plusieurs fois heurt, l'on ne lui respondoit point,
il auroit appell souvant la royne, la priant de ouvrir, et enfin la
menaant de rompre la porte,  cause de quoy elle luy auroit ouvert;
laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherch
partout, il auroit trouv dedans le cabinet David en chemise, couvert
seullement d'une robe fourre.

Ce fut, selon toute apparence, la version officielle donne par le roi
et ses complices; les tmoins et les acteurs mmes du meurtre en
donnrent plus tard une plus vridique. Voici cette version atteste
par lord Ruthven, un des assassins, aprs sa fuite en Angleterre, et
confirme par l'unanimit des tmoignages et des documents:

La reine prolongeait sans dfiance un souper nocturne avec son favori,
en compagnie d'une seule confidente, dans une petite pice du chteau
attenante  la chambre  coucher. Laissons parler ici l'crivain
franais, qui a tudi sur place et dans les sources les circonstances
les plus minutieuses de l'vnement, et qui les grave en les
racontant:

Le roi, dit-il, avait soup chez lui, en compagnie du comte de
Morton, de Ruthven et de Lindsey; son appartement, un rez-de-chausse,
lev de quelques marches, tait situ au-dessous de l'appartement de
Marie, dans la mme tour. Au dessert, il envoya voir qui tait avec la
reine. On lui vint dire que la reine finissait de souper de son ct,
dans son cabinet de repos, avec la comtesse d'Argile, sa soeur
naturelle, et Rizzio. Leur conversation avait t enjoue et
brillante. Le roi monta par un escalier drob, pendant que Morton,
Lindsey et une troupe de leurs vassaux les plus braves envahissaient
le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de
la reine et ses serviteurs.

Le roi entra de la chambre dans le cabinet de Marie. Rizzio, en
manteau court, en veste de satin, en culotte de velours rougetre,
tait assis et couvert; il avait sur la tte sa toque orne d'une
plume. La reine dit au roi: Monseigneur, avez-vous dj soup? Je
croyais que vous soupiez maintenant. Le roi se pencha sur le dossier
du fauteuil de la reine, qui se retourna vers lui; ils s'embrassrent,
et Darnley prit part  l'entretien. Sa voix tait mue, son visage
tait pourpre, et, de temps en temps, il jetait un regard furtif vers
la petite porte qu'il avait laisse entr'ouverte. Bientt apparut,
sous les franges des rideaux qui la recouvraient, un homme ple,
Ruthven, qui tremblait encore de la fivre, et qui, malgr son extrme
affaiblissement, avait voulu tre de l'expdition. Il tait vtu d'un
pourpoint de Damas doubl de fourrure. Il avait un casque d'airain et
des gantelets de fer. Il tait arm comme pour un combat, et
accompagn de Douglas, de Ker, de Ballentyne et d'Ormiston. Au moment
o Morton et Lindsey foraient avec fracas la chambre  coucher de
Marie, et, s'y prcipitant, allaient dborder dans le cabinet, Ruthven
s'y rua, et son imptuosit fut telle, que le parquet en fut branl.
Il pouvanta les convives. Sa physionomie livide, farouche,
bouleverse par la maladie et par la colre, glaait de terreur.
Pourquoi tes-vous ici, et qui vous a permis d'y pntrer? s'cria la
reine.--J'ai affaire  David,  ce galant que voil, rpondit Ruthven
d'une voix sourde. Un autre conjur s'avanant, Marie lui dit: Si
David est coupable, je suis prte  le livrer  la justice.--Voil la
justice, rpliqua le conjur en tant une corde de dessous son
manteau. Tout hagard de peur, Rizzio recula dans un coin du cabinet.
Il y fut suivi. Le pauvre Italien, se rapprochant de la reine, saisit
sa robe en criant: Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame,
sauvez-moi! sauvez-moi! Marie s'lana entre Rizzio et les assassins.
Elle essaya de les arrter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet
troit espace. Ce fut une mle, un tourbillon. Ruthven et Lindsey,
brandissant leurs dirks nus, apostrophrent rudement la reine. Andr
Ker lui appuya mme un pistolet sur le sein et la menaa de faire feu.
Marie, lui montrant son ventre: Tirez, dit-elle, si vous ne respectez
pas l'enfant que je porte.

La table fut renverse dans le tumulte. La reine luttant toujours,
Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil o il la
retint, tandis que plusieurs, serrant David par le cou, l'arrachaient
du cabinet. Douglas s'empara de la dague mme de Darnley, frappa le
favori, et dit, en lui laissant la dague dans le dos: Voil le coup
du roi! Rizzio se dbattait en dsespr. Il pleurait, il priait, il
suppliait avec des gmissements lamentables. Il s'attacha au seuil du
cabinet, puis il s'accrocha  la chemine, puis il se cramponna au lit
de la chambre de la reine. Les conjurs le menaaient, le battaient,
l'injuriaient, et lui faisaient lcher prise en piquant ses mains de
leurs armes. L'ayant enfin entran de la chambre  coucher dans la
chambre de parade, ils le percrent de cinquante-cinq coups de
poignard.

La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du
malheureux Rizzio. Le roi avait peine  la contenir. Il la remit 
d'autres, et accourut dans la chambre de parade, o Rizzio expirait.
Il demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il
enfona dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixime et dernier coup de
poignard; aprs quoi Rizzio fut li aux pieds avec la corde apporte
par l'un des conjurs, et il fut tran ainsi et descendu le long de
l'escalier du palais.

Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine, o la table avait t
releve. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta
contre cette insolence. Ruthven rpondit qu'il tait malade, et se
versa lui-mme  boire dans une coupe vide, celle de Rizzio peut-tre,
puis il ajouta: Nous ne voulions pas tre gouverns par un valet.
Voici votre mari, c'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? rpliqua
la reine, doutant encore de la mort de Rizzio.--Depuis quelque temps,
vous vous tiez donne  lui plus souvent qu' moi, dit Darnley. La
reine allait lui rpondre, lorsque vint un de ses officiers, auquel
elle demanda aussitt si l'on avait conduit David en prison, et o?
Madame, il ne faut plus parler de David, car il est mort. Alors la
reine poussa un cri, puis se tournant vers le roi: Ah! tratre, fils
de tratre, lui dit-elle, voil la rcompense que tu rservais  celui
qui t'a fait tant de bien et tant d'honneur! Voil ma rcompense 
moi, qui, par son conseil, t'ai lev  une dignit si haute! Ah! plus
de larmes, mais la vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton
coeur sera aussi dsol que l'est aujourd'hui le mien. En achevant
ces paroles, la reine s'vanouit.

Tous les amis qu'elle avait  Holyrood s'enfuirent en dsordre, le
comte d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'chapprent par un
couloir obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissrent
glisser le long d'un pilier dans les jardins.

Cependant un frisson avait pass sur la ville. Le tocsin avait sonn;
les bourgeois d'dimbourg, conduits par le lord-prvt, se
rassemblrent un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la
reine, qui revenait  elle. Tandis que les conjurs la menaaient, si
elle appelait, de la tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres
conjurs disaient aux bourgeois que tout allait bien, que seulement on
avait dagu le favori pimontais, qui s'entendait avec le pape et le
roi d'Espagne pour dtruire la religion du saint vangile. Darnley
lui-mme ouvrit une fentre de la tour fatale, et pria le peuple de se
retirer, l'assurant que tout s'tait fait sur l'ordre de la reine, et
qu'il serait instruit le lendemain.

Retenue prisonnire dans son propre palais dans sa chambre  coucher,
sans une de ses femmes, Marie demeura seule toute la nuit, livre 
toutes les horreurs de son dsespoir. Elle tait grosse de six mois.
Ses motions furent si profondes, que l'enfant qu'elle portait, qui
fut depuis Jacques Ier ne put jamais voir une pe nue sans un
tressaillement d'effroi.


XVI

Mais, si le crime de Marie Stuart tait d'une femme, la vengeance
tait d'un enfant. Rizzio s'tait fi  l'amour, les complices du roi
 une jalousie presque purile. Ce sentiment tait aussi inconsistant
que l'amour dans le coeur d'un mari veng, et qui pardonnait dj
l'infidlit de la reine pourvu qu'elle lui pardonnt la vengeance. La
reine, refoulant avec une dissimulation italienne et fminine
l'outrage et le ressentiment dans son me, afin de mieux y prparer
l'expiation, passa en quelques heures des imprcations et des sanglots
 une feinte rsignation. Tremblant pour son trne, pour sa libert,
pour sa vie et pour celle de l'enfant qu'elle portait dans son sein,
elle entreprit de sduire  son tour l'poux outrag dont la colre
semblait s'tre tout  coup teinte dans le sang de son rival.
L'imagination seule peut mesurer la profondeur de cette dissimulation
vengeresse de la reine envers celui qui avait donn le dernier coup de
dague au cadavre de son favori! Mais toutes les grandes passions sont
des prodiges; si on les mesure  la nature ordinaire de nos
sentiments, on se trompe; il ne faut les mesurer qu' elles-mmes;
l'impossible est la mesure de ces passions.

Cet impossible fut dpass par la promptitude avec laquelle Marie
Stuart sduisit, reconquit et possda plus que jamais les yeux et le
coeur de son jeune poux. Ds le 12 mars, c'est--dire lorsque le sang
de Rizzio fumait encore sur le parquet de sa chambre et sur la main de
Darnley, ds le 12 mars, crit l'envoy franais  sa cour, la reine
reprit tout son empire sur les sens et sur le coeur de Darnley. La
sduction fut si rapide et si complte, qu'on crut  un sortilge de
la reine sur son mari; le sortilge n'tait que la beaut de l'une, la
jeunesse ardente de l'autre, et cette supriorit d'esprit d'une femme
qui employait maintenant son gnie et ses charmes  flchir, comme
elle les avait employs nagure  offenser.


XVII

Les rideaux de la couche de la reine couvrirent tout le mystre de
cette rconciliation et de la conspiration nouvelle du roi avec la
reine contre ses propres complices dans le meurtre du favori; cette
conspiration clata subitement le 15 mars, six jours aprs
l'assassinat, par la fuite nocturne du roi et de la reine au chteau
de Dunbar, forteresse d'o le roi pouvait braver ses complices, et la
reine ses ennemis. De l, Marie Stuart crit  sa soeur Elisabeth
d'Angleterre pour lui raconter, en les colorant, ses malheurs, et pour
lui demander secours contre ses sujets rvolts; elle appelle  Dunbar
tous les contingents des nobles innocents de la conspiration contre
elle; huit mille cossais fidles accourent  sa voix; elle marche
avec le roi  la tte de ces troupes sur dimbourg. L'tonnement et
la terreur l'y prcdent; la prsence du roi dconcerte les nobles, le
clerg, le peuple insurgs. Elle rentre sans combat  Holyrood. Elle
fait dfendre, par ses proclamations, d'imputer  Darnley toute
participation au meurtre de Rizzio, elle fait trancher la tte  tous
les complices tombs sous sa main; Ruthven, Douglas, Morton s'enfuient
d'effroi hors des frontires; elle rappelle  la tte de ses conseils
l'habile et vertueux Murray, qui s'tait assez compromis dans la
conspiration pour sa popularit, assez rserv pour sa vertu. Enfin,
satisfaisant son coeur aprs avoir satisfait son ambition, elle jette
le masque, elle pleure Rizzio, elle fait exhumer le corps de son
favori, lui fait des obsques royales et l'ensevelit elle-mme dans le
spulcre des rois, dans la chapelle d'Holyrood.

Rconcilie avec Darnley qu'elle mprisait de plus en plus, servie par
Murray qui lui ramenait la nation, elle accoucha, le 17 juin suivant,
du fils qui devait un jour rgner sur l'Angleterre. Une amnistie
habile, dicte par Murray, pardonna,  l'occasion de cette naissance,
aux conjurs et fit rentrer les proscrits dans leur patrie et dans
leurs domaines. L'heure de sa vengeance contre son mari sonnait dj
en secret dans son coeur. Son aversion pour lui s'envenimait tous les
jours, et elle ne prenait plus la peine de la dissimuler. Melvil, un
de ses confidents les plus intimes, dit dans les mmoires qu'il
crivit sur le rgne de sa matresse: Je lui trouve toujours, depuis
le meurtre de Rizzio, un coeur plein de rancune, et c'tait mal lui
faire sa cour que de lui parler de sa rconciliation avec le roi! Ces
tmoignages confidentiels sont le coeur ouvert des personnages sous
le masque des fausses apparences.


XVIII

Le secret de cette aversion croissante tait un amour plus semblable 
une fatalit du coeur, le destin d'une Phdre moderne, qu'
l'garement d'une femme et d'une reine dans un sicle de plein jour.

L'objet de cet amour tait aussi trange que cet amour lui-mme tait
inexplicable autrement que par la magie et la possession, explications
surnaturelles des phnomnes des coeurs dans ce temps de superstition.
Mais le coeur des femmes a plus de mystres que la magie elle-mme
n'en peut expliquer. L'homme que Marie Stuart commenait  aimer
tait Bothwell.


XIX

Le comte de Bothwell tait un noble cossais d'une maison puissante et
illustre dans les montagnes du Shetland. Il tait n avec des
instincts pervers et dsordonns qui portent indiffremment,
d'exploits en exploits ou de forfaits en forfaits, un homme au trne
ou  l'chafaud. C'tait un dsespr, de mouvement, d'ambition,
d'aventures, un de ces aventuriers plus grands que nature, qui brisent
en croissant tout le systme social dans lequel ils sont ns pour se
faire une place  leur mesure ou pour succomber avec clat en la
cherchant. Il y a des caractres qui naissent frntiques: Bothwell
tait de ceux-l. Le pote Byron, qui descendait de lui par les
femmes, a peint avec des couleurs de famille son anctre dans son
pome sombre et romanesque du _Pirate_. Le pome n'approche pas de
l'histoire; toujours la nature, qui est le souverain pote, dpasse la
fiction par la vrit.


XX

On ne sait pour quel crime prcoce, par quelle proscription de la
maison paternelle, ou par quelle fuite volontaire avec les brigands il
s'tait enrl, dans sa premire jeunesse, avec les corsaires de
l'ocan qui teignaient alors de sang les ctes, les les et les vagues
de la mer du Nord. Son nom, son rang, son courage l'avaient lev
promptement au commandement d'une de ces escadres de criminels qui
avaient pour repaire de leurs dpouilles et pour arsenal de leurs
barques un chteau sur un cueil du Danemark. Les crimes de Bothwell,
confondus avec les exploits parmi ces pirates, taient rests dans
l'ombre de son pass; mais son nom inspirait la terreur aux rivages
baigns par la mer du Nord.

Aprs cette jeunesse orageuse, la mort de son pre l'avait rappel
dans ses domaines d'cosse, parmi ses sauvages vassaux. Les troubles
de la cour d'dimbourg l'avaient attir  Holyrood; il y avait
pressenti une plus large scne pour ses ambitions ou pour ses
forfaits. Il tait de ces chefs cossais qui,  l'appel du roi  ses
sujets au chteau de Dunbar, taient accourus avec leurs vassaux pour
reconqurir ou pour piller dimbourg. Depuis la rentre de la cour 
Holyrood, il s'tait signal parmi les partisans dvous de la reine;
soit calcul, soit fascination, soit esprance confuse de subjuguer le
coeur d'une femme en tonnant son imagination, il n'avait pas tard 
la conqurir comme on conquiert le plus srement l'orgueil d'une
femme, en paraissant ddaigner de la conqurir.


XXI

Il n'tait plus dans la fleur de la jeunesse; mais, quoique borgne
d'une blessure reue  l'oeil dans un de ses combats de mer, il tait
encore beau, non de cette beaut effmine de Darnley, ni de cette
beaut mlancolique et pensive de l'Italien Rizzio, mais de cette
beaut sauvage et mle, qui donne  la passion l'nergie de
l'hrosme. La licence de ses moeurs et les victoires de son
libertinage l'avaient rendu clbre  la cour d'Holyrood; il s'tait
attach  plusieurs des femmes de cette cour, moins pour les possder
que pour les dshonorer. Une de ses matresses, lady Reves, femme
dbauche, clbre par Brantme pour l'clat de ses aventures, tait
la confidente de la reine; elle avait conserv pour Bothwell une
admiration qui survivait  leur liaison; la reine, qui se complaisait
 interroger sa confidente sur les exploits et les amours de son
ancien favori, se laissa insensiblement entraner par une fascination
qui prenait l'apparence d'une curiosit bienveillante. La confidente,
prvenant ou croyant prvenir les dsirs non exprims de la reine,
introduisit un soir Bothwell dans les jardins et jusque dans
l'appartement de sa matresse. Cette rencontre mystrieuse scella pour
jamais l'ascendant de Bothwell sur la reine. La passion cache n'en
fut que plus dominante. Elle clata au dehors, pour la premire fois,
quelques semaines aprs cette entrevue,  l'occasion d'une blessure
reue par Bothwell en combattant pour la police des frontires, dont
il tait charg. En apprenant sa blessure, Marie monta  cheval,
courut d'une seule course jusqu' l'ermitage o l'on avait transport
Bothwell, s'assura par ses yeux de son tat, et revint le mme jour 
Holyrood. M. le comte de Bothwell est hors de danger, crit,  cette
date, l'ambassadeur de France  Catherine de Mdicis; de quoi la reine
est fort aise; ce ne lui et pas t de peu de perte que de le
perdre!...

Elle avoue elle-mme son anxit dans des vers qu'elle composa 
cette occasion:

  Pour lui aussi j'ai pleur mainte larme
  Quand il se fit de ce corps possesseur
  Duquel alors il n'avoit pas le coeur!
  Puis me donna une autre dure allarme
  Et me pensa ter vie et frayeur!

Aprs sa gurison, Bothwell devint le matre du royaume. Tout lui fut
prodigu comme  Rizzio; il reut tout, non en sujet, mais en matre.
Le roi, cart du conseil et de la socit mme de sa femme, se
promenait toujours seul de ct et d'autre, dit Melvil, tout le monde
voyant bien que la reine regarderait comme un crime de lui faire
compagnie.

La reine d'cosse et son mari, crit de son ct le comte de Bedford,
envoy d'Elisabeth  la cour d'cosse, sont ensemble comme ci-devant,
et mme encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche
jamais: elle ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point
ceux qui ont de l'amiti pour lui. Elle l'a tellement ray de ses
papiers, que lorsqu'elle est sortie du chteau d'dimbourg pour aller
au dehors, il n'en savait rien. La modestie ne permet pas de rpter
ce qu'elle a dit de lui, et cela ne serait pas  l'honneur de la
reine. L'insolence du nouveau favori avait la frocit de son
origine. Il leva le poignard en plein conseil devant la reine, pour
frapper le conseiller qui faisait une objection  son avis.

Le roi, outrag tous les jours par son mpris et quelquefois par ses
insolences, se retira  Glascow, dans la maison du comte de Lenox, son
pre. La reine et Bothwell craignirent qu'il n'y portt ses plaintes
contre l'humiliation et l'impuissance auxquelles il tait condamn,
qu'il n'y ft appel aux mcontents de la noblesse et qu'il ne marcht
 son tour contre dimbourg. C'est  cette angoisse et  cette
terreur, plus encore sans doute qu' la passion d'pouser Bothwell,
qu'il faut attribuer le crime odieux qui consterna le monde et dont
Marie Stuart fut au moins la complice active et perfide, si elle n'en
fut pas l'excuteur. Il y eut, en effet, dans tous les actes de la
reine qui prcdrent cette tragdie, non-seulement les indices d'une
complicit atroce dans le plan d'assassiner son mari, mais quelque
chose de plus atroce que l'atrocit mme, c'est--dire l'artifice
hypocrite d'une femme qui cache le meurtre sous l'apparence de l'amour
et qui se prte au vil rle d'embaucher la victime pour l'attirer sous
le fer de son assassin.

Sans prter aux termes de la correspondance, vraie ou apocryphe, de
Marie Stuart avec Bothwell plus d'autorit historique que cette
correspondance conteste n'en mrite, il est vident qu'une
correspondance  peu prs de cette nature a exist entre la reine et
son sducteur, et que si elle n'a pas crit ce que contiennent ces
lettres non autographes, par consquent suspectes, elle a agi dans
tous les prliminaires de cette tragdie de manire  ne laisser aucun
doute sur sa participation au pige o elle s'tait charge de ramener
l'infortun et amoureux Darnley.

Ces lettres, crites de Glascow, par la reine  Bothwell, respirent la
frnsie de l'amour pour son favori, et de l'aversion implacable
contre son mari. Elles informent Bothwell, jour par jour, de l'tat de
la sant de Darnley et ses supplications pour que la reine lui rende
ses privilges de roi et d'poux, des progrs que les blandices de
Marie Stuart font dans la confiance du jeune roi berc d'esprances,
de sa rsolution de revenir avec elle partout o elle voudra le
conduire, mme  la mort, pourvu qu'elle lui rende son coeur et ses
droits d'poux. Bien que ces lettres textuelles, nous le rptons ici,
n'aient aucune authenticit matrielle  nos yeux, bien qu'elles
portent mme des traces de mensonge et d'impossibilit dans l'excs
mme des sclratesses et des cynismes qu'elles expriment, il est
certain qu'elles se rapprochent beaucoup de la vrit, car un tmoin
grave et confidentiel des entretiens de Darnley et de la reine, 
Glascow, donne de ces entretiens une relation parfaitement conforme au
sens de cette correspondance; il relate mme des expressions
identiques  celles de ces lettres et qui attestent que, si les
paroles ne furent pas crites, elles furent penses et prononces
entre la reine et son mari.

Nous cartons donc le texte invraisemblable de ces lettres, adoptes
comme authentiques par M. Dargaud et par la plupart des historiens les
plus accrdits de l'Angleterre, mais il nous est impossible de ne pas
reconnatre que l'intervention de Marie Stuart dans ce pige de mort
tendu  Darnley ne fut que le commentaire en action des perfidies que
la correspondance lui prte.

En effet, la reine,  la nouvelle de la fuite de Darnley chez le comte
de Lenox, son pre, quitte soudainement son favori Bothwell; elle se
rend dans un de ses chteaux de plaisance, nomm _Craig Millur_; elle
y convoque secrtement les lords confdrs de son parti et du parti
de Bothwell. L'ambassadeur de France y remarque sa tristesse et son
anxit; son angoisse entre la terreur de son mari et les exigences de
son favori est telle, qu'elle s'crie devant cet ambassadeur: _Je
voudrais tre morte!_ Elle propose astucieusement aux lords
rassembls, amis de Bothwell, de cder  Darnley le gouvernement de
l'cosse. Ils se rcrient, comme elle devait s'y attendre, et font
entendre contre Darnley des menaces significatives de mort: Nous vous
dlivrerons de ce comptiteur, lui disent-ils; Murray ici prsent,
mais protestant comme nous, ne participera pas  nos mesures; mais il
nous laissera faire et _regardera entre ses doigts_! Laissez-nous agir
nous-mmes et, une fois les choses accomplies, le parlement approuvera
tout! Le silence de la reine autorise assez ces rsolutions
sinistres; son dpart pour Glascow le lendemain les sert encore plus
directement. Elle laisse les conjurs  _Craig Millur_; elle se rend,
contre toute convenance et contre toute vraisemblance,  Glascow, elle
y trouve Darnley convalescent de la petite vrole; elle le comble de
tendresse; elle passe les jours et les nuits au chevet de son lit;
elle renouvelle les scnes d'Holyrood aprs le meurtre de Rizzio; elle
consent aux conditions conjugales que Darnley implore. On avertit en
vain Darnley du danger qu'il court en suivant la reine  _Craig
Millur_, au milieu d'un congrs de ses ennemis; il rpond que le
sjour lui parat en effet trange, mais qu'il suivra la reine qu'il
adore jusqu'au trpas; la reine le devance en attendant qu'il soit
rtabli, prolonge avec lui les plus tendres adieux et lui passe au
doigt un anneau prcieux, gage de rconciliation et d'amour.

Qu'y a-t-il dans ces lettres supposes de plus perfide que ces
perfidies? Celles-l cependant sont authentiques; elles sont le rcit,
heure par heure, du sjour de Marie Stuart  Glascow, auprs de son
mari.


XXII

Sre dsormais de l'attirer au pige, elle part et revole  Holyrood.
Elle y arrive aux flambeaux, au milieu d'une fte qu'on lui a
prpare. Darnley la suit de prs; sous prtexte de mnager sa
convalescence, on lui prpare un appartement solitaire dans une petite
maison de plaisance, isole, dans la campagne voisine d'Holyrood,
nomme Kirts-Oldfield. On ne lui laisse pour serviteurs, dans cette
maison, que cinq ou six hommes subalternes vendus  Bothwell et qu'il
appelait, par contre-vrit, ses agneaux. Un page favori nomm Taylos
couchait seul dans la chambre de Darnley. La reine vient l'y visiter
avec les mmes dmonstrations de tendresse qu' Glascow, mais elle
refuse de l'habiter encore avec lui; il s'tonne de cet isolement,
s'attriste, prie et pleure avec son page. Un pressentiment lui
prophtisait la mort!


XXIII

Cependant les ftes continuent  Holyrood.  l'issue d'une de ces
ftes pendant laquelle Bothwell s'tait entretenu seul  seul avec la
reine, le favori, d'aprs le tmoignage de son valet de chambre
d'Algleish, rentre chez lui et se couche. Un moment aprs, il appelle
son valet de chambre et s'habille; un de ses agents entre du dehors et
lui parle bas  l'oreille; il prend son manteau de cheval et son pe,
couvre son visage d'un masque, sa tte d'un chapeau  larges bords et
se rend  une heure du matin  la maison solitaire du roi.

Que se passa-t-il dans cette nuit mystrieuse? on l'ignore; ce qu'on
sait seulement, c'est qu'une explosion terrible, entendue avant le
crpuscule du matin  Holyrood et  dimbourg, avait fait sauter la
maison dont les dbris devaient recouvrir la victime; mais que, par un
trange oubli des assassins, les deux cadavres de Darnley et du page,
au lieu de se retrouver sous les dcombres, se retrouvrent le
lendemain dans un verger attenant au jardin, portant sur leurs corps
non les marques de la poudre, mais les marques de la lutte et de la
strangulation. On supposa que le roi et son page, entendant, au
commencement de la nuit, les pas des sicaires, taient descendus au
jardin, avaient voulu fuir par le verger, et, poursuivis et trangls
par les bourreaux de Bothwell, avaient t laisss sur la scne du
meurtre, par ngligence ou par ignorance de l'explosion qui devait les
engloutir eux-mmes avec leurs victimes; on ajoute que Bothwell,
croyant les cadavres de Darnley et du page dans la maison, avait fait
allumer inutilement la mine pour tout ensevelir dans ce cratre, qu'il
tait rentr  Holyrood aprs l'explosion, croyant qu'il ne restait
aucun vestige de meurtre et qu'on attribuerait tout  un amas de
poudre involontairement allum par l'imprudence du roi.

Quoi qu'il en soit, Bothwell rentra chez lui sans donner aucune marque
d'agitation sur ses traits, se recoucha avant la fin de la nuit, et,
quand on vint l'veiller pour lui apprendre les vnements, tmoigna
toute la surprise et toute la douleur de biensance, et s'cria en se
prcipitant hors de son lit: _Trahison!_

On ne dcouvrit les deux cadavres trangls dans le verger qu'en plein
jour.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLVIe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain,
43.


[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Correction effectue:

--Page 240: "le sceptisme est ncessaire au progrs des sciences;"
remplac par "le scepticisme est ncessaire au progrs des sciences;"]






End of the Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume
26, by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***

***** This file should be named 49408-8.txt or 49408-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/9/4/0/49408/

Produced by Mireille Harmelin, Carlo Traverso, Christine
P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by The Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

