The Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume 24, by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours familier de Littrature - Volume 24
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: July 8, 2015 [EBook #49398]

Language: French

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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XXIV




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE


  TOME VINGT-QUATRIME




  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACRS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-l'VQUE, 48)
  1867




COURS FAMILIER DE LITTRATURE




CXXXIXe ENTRETIEN

LITTRATURE GERMANIQUE


LES NIBELUNGEN

Pome pique primitif

--SUITE--


XX

     Maintenant laissons-les occups  leurs prparatifs. Jamais
     guerriers d'une me plus haute ne se rendirent chez un roi en
     plus superbe faon. Ils avaient tout ce qu'ils dsiraient, des
     armes et des vtements.

     Le prince du Rhin habilla ses hommes au nombre de mille et
     soixante, ainsi que je l'ai appris, et neuf mille valets, afin de
     se rendre  la fte. Ceux qui restrent dans leur patrie les
     pleurrent depuis lors.

     On apporta  la cour  Worms tous les effets ncessaires. Un
     vieil vque de Spire dit  dame Uote: Nos amis veulent se
     rendre  cette grande fte; que Dieu les protge!

     La noble Uote parla  ses enfants: O bons hros! demeurez ici.
     J'ai rv cette nuit d'une effroyable calamit: tous les oiseaux
     de ce pays taient morts.

     --Celui qui s'en rapporte aux songes, dit Hagene, celui-l ne
     sait jamais dire la vrit sur ce qui intresse son honneur. Je
     dsire que mes matres, aprs avoir pris cong, se rendent  la
     cour d'Etzel.

     Nous chevaucherons avec plaisir vers le pays des Hiunen, o la
     main des vaillants guerriers servira leurs rois, ainsi que nous
     le verrons  la fte de Kriemhilt. Hagene conseilla le voyage.
     Depuis lors il s'en repentit.

     Il s'y serait bien oppos, si Grnt ne l'avait attaqu par des
     paroles injurieuses. Lui rappelant Sfrit, l'poux de Kriemhilt,
     il disait: C'est pour ce motif que Hagene veut renoncer au grand
     voyage  la cour d'Etzel.

     Hagene de Troneje rpondit: Jamais je n'agis par crainte.
     Accomplissez,  hros, ce que vous avez pris la rsolution de
     faire. Je vous accompagnerai volontiers au pays d'Etzel. Depuis
     lors il brisa maints casques et maints boucliers.

     Les vaisseaux taient prts et un grand nombre de guerriers se
     trouvaient l; on chargea tout ce qu'ils avaient de vtements; on
     travailla jusqu'au soir. Bientt ils quittrent le pays
     trs-joyeusement.

     On tablit sur l'herbe de l'autre ct du Rhin les tentes et les
     huttes  l'endroit o l'on voulait camper. La belle femme du Roi
     le pria de demeurer prs d'elle. Cette nuit encore, elle serra
     son beau corps dans ses bras.

     Un bruit de trompettes et de fltes s'leva le matin de bonne
     heure, au moment du dpart. L'ami embrassa encore tendrement ceux
     qu'il aimait. La femme du roi Etzel les spara bientt d'une
     faon si cruelle!

     Les fils de la belle Uote avaient un homme-lige hardi et fidle.
     Au moment de leur dpart il avoua en secret au Roi ce qu'il avait
     sur le coeur; il dit: Il me faut gmir de ce que vous fassiez ce
     voyage  la cour du roi Etzel.

     Il s'appelait Rmolt et c'tait un hros  la main prompte. Il
     ajouta:  qui comptez-vous laisser vos gens et votre pays?
     Personne ne peut-il donc,  guerriers, vous dtourner de votre
     projet? L'invitation de Kriemhilt ne me parat pas de bon aloi.

     --Que le pays te soit confi et aussi mon petit enfant, rpondit
     le Roi, et protge bien les femmes: telle est ma volont. Console
     le coeur de celui que tu verras pleurer. La femme du roi Etzel ne
     nous fit jamais de mal.

     Les chevaux taient prts pour les Rois et pour leurs hommes.
     Maints chevaliers, qui menaient vie honorable, se sparrent,
     avec de tendres baisers, de leurs belles femmes, qui devaient,
     bientt, les pleurer amrement.

     Quand les guerriers rapides partirent sur leurs chevaux, on vit
     les femmes demeurer l tout affliges. Leur coeur leur prdisait
     que cette longue sparation devait leur causer de grands
     chagrins. Pareilles apprhensions attristent toujours l'me.

     Quand les rapides Burgondes se mirent en marche, un cri de
     dsolation traversa le pays; des deux cts des monts, hommes et
     femmes pleuraient. Mais, quoi que fissent leurs gens, eux ils
     partirent joyeux.

     Mille hros Nibelungen, portant le haubert, les suivaient: ils
     laissaient dans leur patrie maintes belles femmes qu'ils ne
     revirent plus. La blessure de Sfrit faisait toujours souffrir
     Kriemhilt.

     Les hommes de Gunther dirigrent leur course vers le Mayn, 
     travers l'Osterfranken. Hagene les conduisait, car il connaissait
     la route. Leur marchal tait Dancwart, le hros du pays
     burgonde.

     Tandis qu'ils chevauchaient de l'Osterfranken vers le Swanevelt,
     on pouvait les admirer pour leur superbe allure, ces hros dignes
     de louange. Au douzime matin, le Roi arriva  la Tuonouwe.

     Hagene de Troneje marchait en avant de toute la troupe, et
     souvent il vint en aide aux Nibelungen. Le guerrier hardi mit
     pied  terre sur le sable, et en hte il attacha son cheval  un
     arbre.

     L'eau tait dborde et toutes les barques caches. Les
     Nibelungen eurent grand souci, ne sachant comment traverser le
     fleuve, qui tait excessivement large. Plusieurs superbes
     chevaliers mirent pied  terre.

     Prince du Rhin, dit Hagene, de graves accidents peuvent nous
     survenir. Tu peux t'en convaincre toi-mme: l'eau est dborde et
     le courant est trs-fort. Oui, je crains que nous perdions ici
     maints bons guerriers.

     --Que voulez-vous me dire, rpondit le fier Gunther. De par
     votre valeur! ne vous dcouragez point davantage. Cherchez
     plutt le moyen de nous faire arriver  l'autre bord, de faon
     que nous amenions avec nous nos chevaux et nos bagages.

     --Je ne suis pas si fatigu de la vie, dit Hagene, que je
     veuille me noyer dans ce fleuve si large. Avant cela, plus d'un
     homme succombera par ma main au pays d'Etzel: j'en ai du moins la
     bonne volont.

     Vous, bons et vaillants chevaliers, demeurez au bord de l'eau,
     j'irai moi-mme chercher le long du fleuve les bateliers qui nous
     passeront dans le pays de Gelpfrt. Et le fort Hagene saisit son
     excellent bouclier.

     Il tait bien arm: outre le bouclier, il portait solidement fix
     son heaume trs-brillant, et sur sa cotte de mailles, une
     trs-large pe, qui, des deux tranchants, coupait d'une
     effroyable faon.

     Il cherchait et recherchait les nautoniers. Tout  coup il
     entendit bruire les eaux; il se mit  couter: c'taient des
     femmes blanches qui faisaient ce bruit dans une source limpide.
     Elles voulaient se rafrachir et baignaient ainsi leurs corps.

     Hagene les aperut; il se glissa invisible jusque prs d'elles.
     Comme elles fuirent rapidement quand elles le virent! Elles
     taient fires de lui avoir chapp. Le hros prit leurs
     vtements et ne leur fit nul autre mal.

     L'une de ces femmes des eaux, son nom tait Habdurc, parla:
     Noble chevalier Hagene, si vous nous rendez nos vtements, nous
     vous ferons connatre comment se passera votre voyage  la cour
     des Hiunen.

     Semblables  des oiseaux, elles planaient autour de lui sur les
     flots. Il lui parut que leurs sens taient puissants et subtils.
     Il en fut d'autant plus dispos  croire ce qu'elles allaient lui
     dire. Elles l'instruisirent clairement de ce qu'il dsirait
     savoir.

     Habdurc dit: Vous pourrez bien chevaucher au pays d'Etzel. Je
     vous donne ma foi pour garant que jamais hros ne se seront mieux
     prsents dans nul royaume, et n'auront reu d'aussi grands
     honneurs. En vrit, vous pouvez le croire.

     Hagene se rjouit en son coeur de ce discours. Il leur donna
     leurs vtements sans plus tarder. Quand elles eurent revtu leurs
     voiles merveilleux, elles exposrent au vrai ce que devait tre
     le voyage dans le pays d'Etzel.

     L'autre femme des eaux prit la parole, elle s'appelait Siglint:
     Hagene, fils d'Aldrin, je veux t'avertir. Pour ravoir ses
     vtements, ma tante t'a menti. Si tu arrives chez les Hiunen, tu
     seras terriblement tromp.

     Il faut t'en retourner, il en est encore temps. Votre destine
     est telle, vaillants hros, qu'il vous faut mourir au pays
     d'Etzel. Ceux qui s'y rendront ont la mort sur leurs pas.

     Mais Hagene rpondit: Vous trompez sans ncessit. Comment se
     pourrait-il faire que nous soyons tous tus l par l'inimiti
     d'une seule personne. Elles commencrent alors de lui exposer
     plus clairement leur prdiction.

     L'une d'elles parla: Il doit en tre ainsi: nul d'entre vous
     n'en rchappera, nul, except le chapelain du Roi. Nous le savons
     de source certaine, il retournera sain et sauf au pays de
     Gunther.

     L'audacieux Hagene rpondit en colre: Il me serait trop
     difficile de dire  mes matres que nous devons tous perdre la
     vie chez les Hiunen. Maintenant indique-nous un moyen pour
     traverser le fleuve,  la plus sage des femmes!

     Elle dit: Puisque tu ne veux pas renoncer  ce voyage, sache que
     l-haut, au bord des ondes, s'lve un logis. Tu y trouveras un
     nautonier et nulle part ailleurs. Il crut  la rponse qu'elle
     faisait  sa demande.

     L'autre parla encore au guerrier impatient: Attends un moment,
     sire Hagene, tu es vraiment trop press. Apprends encore mieux
     comment tu arriveras  l'autre bord. Le seigneur de cette Marche
     s'appelle Else.

     Son frre se nomme Gelpfrt la bonne pe; il est prince dans le
     Beier-lant. Vous aurez des obstacles  vaincre, si vous voulez
     traverser la Marche. Il faudra bien vous mettre en dfense, et en
     agir trs-prudemment avec le nautonier.

     Il est d'une humeur si froce, que vous n'en reviendrez point,
     si vous n'tes pas courtois avec cet homme fort. Dsirez-vous
     qu'il vous passe, accordez-lui bonne rcompense. Il garde ce pays
     et il est dvou  Gelpfrt.

     S'il ne vient point de ton ct, appelle-le de par del le
     fleuve, et dis-lui que tu te nommes Amelrch. C'est le nom d'un
     brave hros, qui, pour certaine inimiti, quitta ce pays.
     Aussitt qu'il entendra ce nom, le nautonier viendra vers toi.

     L'orgueilleux Hagene s'inclina devant les femmes; il n'en dit pas
     davantage et demeura silencieux. Il remonta le flot le long de la
     rive jusqu' ce qu'il vt le logis  l'autre bord.

     Il se mit  appeler  haute voix jusqu'au del du fleuve: Viens
     ici me prendre, dit le brave guerrier, et je te donnerai pour
     salaire un bracelet en or trs-rouge; car sache-le bien, il est
     absolument ncessaire que je passe.

     Le nautonier tait si riche qu'il ne lui convenait pas d'tre aux
     ordres des gens. Aussi acceptait-il rarement un payement
     quelconque, et ses serviteurs taient aussi trs-fiers. Hagene
     restait toujours de ce ct-ci de l'eau.

     Alors il cria avec tant de force, que tous les chos du fleuve
     retentirent de la puissance de sa voix; car le hros tait
     excessivement fort: Viens me prendre, moi, Amelrch. Je suis un
     des hommes d'Else qui ai quitt le pays par suite d'une grande
     inimiti.

     Il lui prsenta, au bout de son pe leve en l'air, un bracelet
     d'or rouge, beau et brillant, afin qu'il le passt dans la terre
     de Gelpfrt. Le fier nautonier saisit lui-mme la rame en sa
     main.

     Il tait d'une humeur trs-difficile, ce batelier! Le dsir d'une
     grande richesse lui amena une mauvaise fin. Il voulut gagner l'or
     rouge de Hagene et il reut ainsi une mort affreuse par l'pe du
     chevalier.

     Le nautonier rama vigoureusement jusqu' l'autre bord. Ayant
     entendu nommer quelqu'un qu'il ne trouva pas, il entra dans une
     terrible colre quand il vit Hagene, et, furieux, il adressa la
     parole au hros:

     Il est possible que votre nom soit Amelrch. Mais vous ne
     ressemblez gure  celui que je croyais ici, lequel est mon frre
     de pre et de mre. Maintenant que vous m'avez tromp, vous
     resterez  l'autre bord.

     --Non point, par Dieu le tout-puissant, rpondit Hagene. Je suis
     un guerrier tranger et d'autres chevaliers sont confis  mes
     soins. Acceptez donc de bonne amiti sa rcompense que je vous
     offre pour me passer  l'autre rive, je vous en serai vraiment
     trs-oblig.

     Le nautonier reprit: Non, cela ne peut se faire. Mes seigneurs
     bien-aims ont des ennemis, et pour ce motif, je ne mne aucun
     tranger dans ce pays. Si vous aimez  vivre, descendez vite de
     ma barque sur le rivage.

     --N'agissez pas ainsi, dit Hagene, mon coeur en est attrist.
     Acceptez de ma main, par amiti, cet or trs-pur et passez 
     l'autre bord nos mille chevaux et autant d'hommes. Le farouche
     nautonier reprit: Non, jamais je ne le ferai.

      ces mots il leva une forte rame large et pesante et frappa sur
     Hagene, qui, du coup, tomba sur ses genoux au fond de la barque:
     il en prouva grande douleur. Jamais le hros de Troneje n'avait
     rencontr si froce batelier.

     La fureur de celui-ci redoubla contre l'orgueilleux tranger. Il
     assna sur la tte de Hagene un coup de son aviron avec tant de
     force, qu'il le brisa en clats. C'tait un homme fort; mais il
     devait en arriver malheur au batelier d'Else.

     Plein de colre, Hagene saisit promptement le fourreau de son
     pe et en tire la bonne lame; il lui abat la tte et la jette 
     terre. Bientt les Burgondes apprirent ce qui venait d'arriver.

     Au moment o il frappa le batelier, la barque fut emporte par le
     courant, ce qui le dpita fortement. Avant qu'il ne parvint  la
     ramener, il sentit la fatigue. C'est qu'il employait toutes ses
     forces, l'homme du roi Gunther.

     Il ramait  coups si prcipits, que la forte rame se rompit dans
     sa main. Il voulait arriver jusqu'aux guerriers qui se trouvaient
     sur le bord. Mais il n'y avait point d'autre rame; il lia les
     dbris en hte, avec une courroie de bouclier, qui tait un
     cordon troit. Descendant le courant, il mena la barque vers une
     fort, o il trouva son matre sur le rivage. Maints vaillants
     hommes coururent  sa rencontre.

     Les bons chevaliers l'accueillirent avec force salutations. Quand
     ils virent fumer dans la barque le sang sorti de la terrible
     blessure que Hagene avait faite au batelier, ils se mirent 
     l'interroger vivement.

     Le roi Gunther, voyant couler le long du bateau le sang encore
     chaud, prit la parole: Dites-moi, sire Hagene, qu'est-il advenu
     du batelier? Votre terrible force lui a, j'imagine, enlev la
     vie.

     Il rpondit par un mensonge: J'ai trouv la barque prs d'un
     saule sauvage, et ma main l'a dtache. Je n'ai vu d'aujourd'hui
     aucun batelier par ici, et par mon fait nul n'a souffert aucun
     dommage.

     Grnt, le prince burgonde, parla: Il me faudra en ce jour
     pleurer la mort d'amis bien-aims, puisque nous n'avons pas les
     bateliers ncessaires pour nous conduire  l'autre bord. C'est
     pourquoi mon me est inquite.

     Hagene s'cria  haute voix: Vous varlets, dposez sur l'herbe
     les bagages. J'tais, si je ne m'abuse, le meilleur nautonier
     qu'on pt trouver sur les bords du Rhin. Oui, je vous passerai
     dans le pays de Gelpfrt, j'en ai la conviction.

     Afin d'arriver plus vite  l'autre bord, ils poussrent  force
     de coups les chevaux dans le fleuve; ceux-ci nagrent si bien,
     que l'eau n'en engloutit pas un seul; mais quelques-uns
     drivrent par suite de la fatigue.

     La barque tait norme, forte et trs-large. Elle transporta 
     l'autre bord en une fois cinq cents hommes et plus avec leur
     suite, les vivres et leurs armes. Maints bons chevaliers durent
     se mettre aux rames, en ce jour.

     Ils portrent dans le bateau leur or et leurs vtements,
     puisqu'ils devaient faire la traverse. Hagene les dirigeait; il
     conduisit ainsi  l'autre bord, dans le pays inconnu, maints
     beaux guerriers.

     Il transporta  l'autre rive mille nobles chevaliers, ainsi que
     ses propres guerriers. Il y en avait mme davantage. Il passa
     aussi les neuf mille varlets. De tout le jour, la main de
     l'audacieux hros de Troneje ne se reposa point.

     Tandis qu'il les conduisait sains et saufs sur les ondes, il
     pensa, la bonne pe,  l'trange prdiction que lui avaient
     faite les sauvages femmes des eaux. Peu s'en fallut qu'il n'en
     cott la vie au chapelain du Roi.

     Il alla trouver le prtre prs des objets sacrs. La main de
     celui-ci tait appuye sur les reliques, mais cela ne pouvait le
     sauver. Quand Hagene le regarda, le pauvre serviteur de Dieu dut
     se trouver mal  l'aise.

     D'un mouvement rapide, il le lana hors de la barque. Plusieurs
     s'crirent: Arrtez, seigneur, arrtez. Gselher le jeune
     commena de s'irriter, mais Hagene n'couta rien, qu'il n'et
     excut son projet.

     Grnt, le prince burgonde, parla: Hagene,  quoi vous sert
     maintenant la mort du chapelain? Si un autre avait agi de la
     sorte, vous en seriez afflig. Pour quelle faute avez-vous pris
     ce prtre en haine?

     Le prtre nageait bien; il se ft sauv, si quelqu'un lui tait
     venu en aide; mais il n'en put tre ainsi, car le fort Hagene
     (grande tait sa colre) le repoussa au fond de l'eau: ce qui ne
     parut bon  personne.

     Le pauvre chapelain voyant qu'il n'aurait nul secours, se dirigea
     vers l'autre rive; mais son angoisse tait grande. Quand il ne
     put plus nager, la main de Dieu le soutint et enfin il aborda
     vivant sur le sable de l'autre bord.

     Il se releva, le pauvre prtre, et secoua ses habits. Hagene
     reconnut  cela qu'il n'y avait pas  viter le sort qu'avaient
     prdit les sauvages femmes des eaux. Il se dit: Tous ces
     guerriers doivent perdre la vie.

     Quand ils eurent dcharg la barque et emport tout ce que les
     vaillants hommes des trois Rois y avaient mis, Hagene la brisa en
     pices qu'il jeta dans les flots. Les bons et valeureux guerriers
     s'en tonnrent grandement.

     Pourquoi faites-vous cela, frre, dit Drancwart; comment
     passerons nous le fleuve, quand nous reviendrons chevauchant de
     chez les Hiunen vers les pays du Rhin? Hagene lui dit plus tard
     qu'ils n'y retourneraient plus.

     Mais en ce moment le hros de Troneje rpondit: Je le fais de
     crainte que nous n'ayons quelque lche avec nous, qui voudrait
     s'enfuir pouss par la crainte. Celui-l trouvera dans le fleuve
     une mort honteuse.

     Quand le chapelain du Roi vit Hagene briser le navire, il lui
     adressa de nouveau la parole de l'autre rive: Assassin sans
     loyaut, que vous ai-je fait pour que vous vouliez ainsi me
     noyer, moi, innocent de tout crime?

     Hagene lui rpondit: Laissons l ces discours. Sur ma foi, il me
     peine fort que vous vous soyez aujourd'hui chapp de mes mains.
     Je le dis sans moquerie. Le pauvre chapelain reprit: Certes,
     j'en remercie Dieu.

     Je vous crains peu, soyez-en sr. Cheminez vers les Hiunen, moi
     je repasse le Rhin. Que Dieu ne vous permette plus de revoir le
     Rhin, voil ce que je dsire ardemment, car vous m'avez presque
     enlev la vie.

     Ils emmenaient avec eux un homme du pays des Burgondes, un hros
     au bras vaillant. Son nom tait Volkr. Quelles que fussent ses
     dispositions, il parlait toujours avec loquence. Tout ce que
     faisait Hagene recevait l'approbation de ce joueur de viole.

     Leurs chevaux taient prts, leurs btes de somme charges. Ils
     n'avaient encore prouv dans le voyage aucune contrarit qui
     les affliget, si ce n'est l'accident du chapelain du Roi;
     celui-l dut s'en retourner  pied jusqu'au Rhin.


XXI

     Quand ils furent tous arrivs sur l'autre rive, le Roi se mit 
     demander: Qui nous montrera le bon chemin, afin que nous ne nous
     garions pas? Le fort Volkr rpondit: Moi je m'en charge.

     --Maintenant, dit Hagene, veillez bien, chevaliers et varlets.
     Qu'on suive de prs ses amis, voil ce qui me parat bon. Je vais
     vous faire connatre une malencontreuse nouvelle, nous ne
     retournerons pas au pays burgonde.

     Deux femmes des eaux m'ont annonc ce matin de bonne heure que
     nous ne reviendrions pas de ce voyage. Maintenant, voici ce que
     je conseille de faire: armez-vous, hros! et soyez bien sur vos
     gardes. Nous avons ici de puissants ennemis, et il ne faut
     s'avancer qu'en bon tat de dfense.

     J'esprais convaincre de mensonge ces blanches ondines. Elles
     m'avaient dit que nul d'entre nous ne reverrait sa patrie, sauf
     le chapelain. C'est pour ce motif que je l'eusse si volontiers
     noy aujourd'hui.

     Cette nouvelle vola d'escadron en escadron. Plus d'un hros agile
     en devint sombre; car ils se mirent  penser avec souci  cette
     dure mort qui les attendait en ce voyage de fte, et certes ce
     n'tait pas sans motif.

     Ils avaient pass le fleuve prs de Moeringen; c'tait l que le
     nautonier d'Else avait t tu. Mais Hagene parla: Puisque je me
     suis fait des ennemis sur la route, certes ici on nous arrtera.

     Ce matin de bonne heure, je tuai le batelier, sachez ce fait.
     Donc mettons hardiment la main  l'oeuvre, et si Gelpfrt avec
     Else ose attaquer notre suite, qu'il leur en arrive malheur!

     Je sais qu'ils sont assez braves pour ne pas attendre longtemps.
     C'est pourquoi faites aller les chevaux plus doucement, afin que
     personne ne s'imagine que nous fuyons par le chemin.--Je
     suivrai ce conseil, rpondit Gselher la bonne pe.

     Qui conduira nos troupes  travers le pays?--Ce sera Volkr,
     rpondit-on, car ce brave mnestrel connat les chemins et les
     sentiers. Avant qu'on n'et achev ces paroles, on vit debout et
     bien arm le rapide joueur de viole. Il attacha son heaume; son
     costume de bataille tait d'une magnifique couleur. Il fixa au
     haut de sa lance une banderole rouge. Depuis lors il se trouva
     avec les Rois dans un terrible danger.

     La nouvelle de la mort du nautonier tait arrive  Gelpfrt,
     roi de Hauteluve.


XXII

Gelpfrt en effet accourt; il combat Hagene qui finit par l'immoler.

Arrivs sur les terres de Ruedigr, ils y sont reus en frres par cet
ancien ami; il donne la main de la princesse sa fille  Gselher, fils
de Gunther. Le dtail de la toilette des femmes et des ftes qui
signalent ces noces est de l'pique le plus gracieux. Volkr, le brave
mnestrel, ami de Hagene, chante son lai aux femmes. Ruedigr les
accompagne avec cinq cents chevaliers.

     Le seigneur, en partant, embrassa tendrement son amie; ainsi fit
     aussi Gselher, comme le lui conseillait sa vertu. Ils baisaient
     leurs belles femmes, les tenant dans leurs bras. Depuis lors les
     yeux de maintes jeunes dames versrent des larmes.

     Partout les fentres s'ouvrirent. Ruedigr avec ses hommes allait
     monter  cheval. Leur coeur leur prdisait d'affreux malheurs.
     Maintes femmes pleuraient et aussi maintes vierges.

     Elles avaient grand regret de leurs amis bien-aims, que depuis
     elles ne revirent plus jamais  Bechelren. Et pourtant ils
     chevauchaient joyeusement sur le sable, descendant la Tuonouwe
     vers le Hiunen-lant.

     Le trs-vaillant chevalier, le noble Ruedigr, parla aux
     Burgondes: Annonons, sans plus tarder, la nouvelle que nous
     approchons de la terre des Hiunen. Jamais Etzel n'aura appris
     rien d'aussi agrable.

     Le messager chevaucha rapidement, descendant  travers
     l'Osteriche. Il annonait partout aux gens que les hros de Worms
     d'outre-Rhin arrivaient. Rien ne pouvait tre plus agrable aux
     fidles du Roi.

     Les messagers apportaient donc en toute hte la nouvelle que les
     Nibelungen se rendaient chez les Hiunen. Tu les recevras bien,
     Kriemhilt, ma femme, dit Etzel; ils viennent  ton grand honneur,
     tes frres trs-chris.

     Dame Kriemhilt se tenait  une fentre. Elle attendait ses
     parents; ainsi fait un ami pour ses amis. Elle vit venir maint
     homme de sa patrie. Le Roi, galement instruit de leur venue, en
     souriait de joie.

     Quel bonheur! quel plaisir pour moi, dit Kriemhilt, mes parents
     apportent avec eux maints boucliers neufs et des hauberts
     blouissants. Que celui qui veut prendre mon or, pense  mes
     afflictions, et je lui serai toujours attache.

     Quoi qu'il en puisse arriver aprs, je ferai en sorte que ma
     vengeance frappe en cette fte l'homme cruel qui m'a enlev mes
     joies. Maintenant j'en aurai satisfaction.

     --Je vous donnerai un conseil, dit Hagene: priez le seigneur
     Dietrch et ses bons chevaliers de vous mieux expliquer quelles
     sont les intentions de dame Kriemhilt.

     Ils se mirent  parler entre eux, les trois puissants rois,
     Gunther, Grnt et le sire Dietrch: Maintenant, dites-nous,
     noble et bon chevalier de Vrone, comment vous avez connu les
     dispositions de la Reine?

     Le seigneur de Vrone parla: Que vous dirai-je? J'entends chaque
     matin la femme d'Etzel pleurer, les sens perdus, et se plaindre
     au Dieu du ciel de la mort du fort Sfrit.

     --Maintenant nous ne pouvons viter les dangers dont vous nous
     parlez, dit l'homme hardi, Volkr, le joueur de viole; nous irons
      la cour et nous verrons bien ce qui peut nous arriver chez les
     Hiunen,  nous, guerriers agiles.

     Les intrpides Burgondes chevauchrent vers la cour. Ils
     s'avancrent magnifiquement, suivant la coutume de leur pays.
     Maint brave guerrier parmi les Hiunen admirait la prestance et
     l'armure d'Hagene de Troneje.

     Comme on faisait le rcit,--il circulait partout,--qu'il avait
     tu Sfrit du Nderlant, le plus fort de tous les hommes, l'poux
     de Kriemhilt, on s'interrogeait beaucoup touchant Hagene.

     Ce hros tait bien fait, cela est certain. Il tait large
     d'paules; ses cheveux taient mls d'une teinte grise; ses
     jambes taient longues, son visage effrayant, sa dmarche
     imposante.

     On installa les chefs burgondes dans leurs logements. La suite de
     Gunther fut loigne d'eux: c'tait un conseil de la Reine, qui
     lui portait une violente haine. Il en rsulta que plus tard on
     gorgea les serviteurs dans leur logis.

     Dancwart, le frre de Hagene, tait marchal. Le Roi lui
     recommanda instamment sa suite, afin qu'il en prt soin et qu'il
     lui donnt  profusion ce dont elle avait besoin. Le hros des
     Burgondes leur portait  tous un coeur dvou.

     Kriemhilt, la belle, alla, suivie de ses compagnes, recevoir les
     Nibelungen avec une me fausse. Elle baisa Gselher et le prit
     par la main. Voyant cela, Hagene de Troneje attacha plus
     fortement son casque.

     Aprs de semblables salutations, dit Hagene, de rapides
     guerriers peuvent bien prendre souci: on salue diffremment le
     Roi et ses hommes-liges. Nous n'avons pas fait un heureux voyage,
     en nous rendant  cette fte.

     Elle dit: Soyez le bien-venu pour ceux qui vous voient
     volontiers. Moi je ne vous salue pas pour l'amiti que vous me
     portez. Dites-moi, que m'apportez-vous de Worms d'outre-Rhin,
     pour que vous soyez tellement le bien-venu pour moi?

     --Que signifient ces paroles? rpondit Hagene; est-ce que les
     guerriers doivent maintenant vous apporter des prsents? Je vous
     savais trs-riche, si j'ai bien compris ce qu'on m'a dit, et
     c'est pourquoi je n'ai pas apport avec moi en ce pays de
     prsents pour vous.

     --Eh bien! maintenant vous m'en direz davantage. Le trsor des
     Nibelungen, qu'en avez-vous fait? Il m'appartenait, vous le savez
     trs-bien. Voil ce que vous auriez d m'apporter, ici, au pays
     d'Etzel.

     --En vrit, ma dame Kriemhilt, il y a bien des jours que je
     n'ai visit le trsor des Nibelungen. Mes matres m'ordonnrent
     de le couler dans le Rhin, et l il doit rester jusqu'au dernier
     jour.

     La Reine reprit: Je l'avais bien pens! Vous ne m'avez rien
     apport en ce royaume, de tous ces biens qui taient  moi et
     dont je disposais. Et  cause de cela, j'ai eu grande affliction
     et mainte sombre journe.

     --Je vous apporte le diable, dit Hagene. Je suis assez charg de
     mon bouclier, de ma cotte de mailles, de mon heaume si brillant
     et de mon pe en ma main; voil pourquoi je ne vous apporte
     rien.

     Je ne parle pas de la sorte parce que je dsire plus d'or. J'en
     ai tant  donner que je puis me passer de vos dons. Un meurtre et
     deux vols, commis  mes dpens, voil ce dont moi, infortune, je
     voudrais recevoir satisfaction.

     Alors la Reine s'adressa  tous les guerriers: On ne portera
     aucune arme dans la salle. Vous, hros, vous me les remettrez. Je
     les ferai bien garder.--Par ma foi, dit Hagene, il n'en sera
     point ainsi.

     Non, douce fille de Roi, je ne dsire point cet honneur, que
     vous portiez au logis mon bouclier et les autres pices de mon
     armure. Vous tes une Reine! Mon pre ne m'apprit pas cela. Je
     veux tre mon propre camrier!

     --Hlas!  douleur! dit dame Kriemhilt, pourquoi mon frre et
     Hagene ne veulent-ils pas donner  garder leurs boucliers? Ils
     sont prvenus. Si je savais qui l'a fait, je le vouerais  la
     mort.

      ces mots le seigneur Dietrch rpondit avec colre: C'est moi
     qui ai averti ces riches et nobles princes et l'audacieux Hagene,
     le guerrier burgonde. Mais, femme de l'enfer, vous ne m'en ferez
     pas porter la peine.

     La femme d'Etzel fut saisie de confusion. Elle craignait
     terriblement Dietrch. Elle le quitta aussitt sans dire un mot;
     mais elle lana sur ses ennemis des regards furieux.

     En ce moment, deux guerriers se prirent par la main. L'un tait
     le seigneur Dietrch et l'autre Hagene. Le hros trs-magnanime
     parla courtoisement: Votre arrive chez les Hiunen m'afflige
     vritablement, parce que la Reine vous a parl de la
     sorte.--Hagene de Troneje rpondit: Nous aviserons  tout
     cela. Ils s'avancrent chevauchant cte  cte, ces deux hommes
     vaillants. Ce que voyant, le roi Etzel se prit  interroger:

     Je voudrais bien savoir, dit le Roi trs-puissant, quel est le
     chef que le sire Dietrch a reu l si amicalement. Il porte le
     coeur haut: quel que soit son pre, il est certes un bon
     guerrier!

     Un des fidles de Kriemhilt rpondit au Roi: Il est n 
     Troneje. Son pre se nomme Aldrin. Quelque gracieusement qu'il
     se comporte, c'est un homme terrible. Je vous ferai bientt
     remarquer, que je ne vous ai pas menti.

     --Comment connatrais-je qu'il est si terrible? dit le Roi: il
     ignorait encore tous les piges cruels dans lesquels la Reine
     entrana depuis ses parents, au point qu'elle n'en laissa pas un
     s'en retourner de chez les Hiunen.

     Je connais bien Aldrin, car il fut mon homme-lige. Il s'acquit
     ici, prs de moi, gloire et grand honneur. Je le fis chevalier et
     lui donnai mon or. Comme il m'tait fidle, je lui devais tre
     attach; c'est pourquoi je connais tout ce qui regarde Hagene.
     Deux beaux enfants taient en otages chez moi, lui et Walter
     d'Espagne. Ici ils devinrent hommes. Je renvoyai Hagene en sa
     patrie. Walter s'enfuit avec Heltegunt.

     Il se remmorait ainsi des faits qui s'taient passs autrefois.
     Il revoyait son ami de Troneje, qui dans sa jeunesse lui avait
     rendu de grands services. Bientt, en sa vieillesse, Hagene lui
     tua maint ami trs-chri.


XXIII

     Les deux hros dignes de louange se quittrent, Hagene de Troneje
     et le seigneur Dietrch. L'homme-lige du roi Gunther regarda
     par-dessus son paule pour chercher un compagnon de guerre,
     qu'il trouva aussitt.

     Il vit, se tenant prs de Gselher, Volkr le beau joueur de
     viole. Il le pria de l'accompagner, car il connaissait bien son
     humeur belliqueuse. Volkr tait de tout point un chevalier bon
     et vaillant.

     Ils laissrent les chefs  la cour. On les vit partir seuls, 
     eux deux, traverser la cour et se diriger  quelque distance de
     l vers un vaste palais. Les guerriers d'lite ne craignaient
     l'inimiti de personne.

     Ils s'assirent devant cette demeure, sur un banc, en face d'une
     salle o se tenait Kriemhilt. Leurs magnifiques armures
     rpandaient leur clat autour de leur personne. Beaucoup de ceux
     qui les voyaient auraient voulu les connatre.

     Les Hiunen considraient avec stupfaction les audacieux hros,
     comme on considre des btes fauves. La femme d'Etzel les regarda
     par la fentre. L'me de la belle Kriemhilt fut afflige  leur
     vue.

     Cela la faisait penser  ses souffrances; elle se prit  pleurer.
     Les hommes d'Etzel s'tonnaient de ce qui pouvait ainsi assombrir
     son coeur. Elle dit: Hagene en est la cause, hros vaillants et
     bons.

     Ils rpondirent  la dame: Comment cela s'est-il fait? car
     nagure encore nous vous avons vue joyeuse. Quelque brave que
     soit celui qui vous a afflige, dites-nous de vous venger, et il
     lui en cotera la vie.

     -- celui qui vengera mon offense, toujours je serai oblige. Je
     suis prte  lui accorder tout ce qu'il dsirera. Je vous en prie
      genoux, ajouta la femme du Roi, vengez-moi de Hagene, et qu'il
     perde la vie!

     Aussitt soixante hommes hardis ceignirent l'pe. Pour l'amour
     de Kriemhilt, ils voulaient aller trouver Hagene et tuer ce
     guerrier trs-vaillant, ainsi que le joueur de viole. Ils se
     consultrent  cet effet.

     La Reine, voyant la troupe si peu nombreuse, dit aux guerriers
     d'une humeur irrite: Quittez la rsolution que vous avez prise.
     Jamais vous ne pourriez lutter en si petit nombre contre le
     terrible Hagene.

     Mais quelque vaillant et quelque fort que soit Hagene de
     Troneje, celui qui est assis prs de lui, Volkr le joueur de
     viole est encore beaucoup plus fort. C'est un homme terrible.
     Non, vous ne devez pas attaquer si lgrement ces hros.

     Quand ils entendirent cela, un plus grand nombre d'entre eux,
     quatre cents s'armrent. La superbe Reine se rjouissait  l'ide
     du mal qu'elle allait infliger  ses ennemis. Il en rsulta
     maints soucis aux guerriers.

     Quand elle vit sa troupe bien arme, la Reine parla aux hros
     rapides: Maintenant, attendez encore. Demeurez ici en paix. Je
     m'avancerai portant la couronne, vers mes ennemis.

     Je reprocherai  Hagene de Troneje, l'homme de Gunther le mal
     qu'il m'a fait. Je le connais si outrecuidant qu'il ne me le
     dniera pas. Mais aussi le mal qui lui en arrivera ne m'affligera
     gure.

     Le joueur de viole, cet homme prodigieusement brave, voyant la
     noble Reine descendre les degrs pour sortir du palais, s'adressa
      son compagnon d'armes:

     Voyez, ami Hagene, comme elle s'avance superbe, celle qui nous a
     invits tratreusement en ce pays. Jamais je ne vis avec femme de
     roi marcher tant d'hommes portant l'pe  la main et arms en
     guerre.

     Savez-vous, ami Hagene, s'ils ont de la haine contre vous? S'il
     en est ainsi, je vous conseille de bien veiller  votre vie et 
     votre honneur. Oui, cela me parat sage, car, si je ne m'abuse,
     ils ont le coeur irrit.

     Et tous sont larges d'paules, et il est temps pour celui qui
     veut se dfendre! Je crois qu'ils portent leurs brillantes cottes
     de mailles, mais personne ne m'a dit  qui ils en veulent.

     Hagene, l'homme hardi, rpondit l'me ulcre: Je sais bien que
     c'est pour m'attaquer qu'ils ont pris en main leurs armes
     brillantes; mais je puis encore leur chapper et retourner au
     pays des Burgondes.

     Maintenant, dites-moi, ami Volkr, consentez-vous  me secourir,
     si les hommes de Kriemhilt veulent m'attaquer? Au nom de l'amiti
     que vous me portez, rpondez; moi dsormais je vous serai
     toujours fidlement dvou.

     --Certes, je vous viendrai en aide, dit le joueur de viole. Et
     quand je verrais marcher contre nous le Roi avec tous ses hommes,
     tant que je vivrai, je ne reculerai pas d'un pied de vos cts,
     par crainte.

     --Maintenant, trs-noble Volkr, je rends grces au Dieu du
     ciel. Quand ils m'attaqueraient, quel autre secours dois-je
     dsirer? Puisque vous voulez me venir en aide, ainsi que je
     l'apprends, l'affaire deviendra trs-prilleuse pour ces
     guerriers.

     --Levons-nous de notre sige, ajouta le joueur de viole. Elle
     est reine. Si elle passe devant nous, rendons-lui honneur, c'est
     une femme noble. Et ainsi on prisera davantage nos personnes.

     --Non, pour l'amour de moi, dit Hagene. Ils pourraient croire,
     ces hommes, que j'agis par crainte et que je veux m'en aller.
     Jamais, pour aucun d'entre eux, je ne me lverai de mon sige.

     Certes il nous convient de laisser l cette courtoisie. Pourquoi
     ferais-je honneur  qui me porte de la haine? Jamais je ne le
     ferai, tant que la vie me restera. Et d'ailleurs je m'inquite
     peu de l'inimiti de la femme du roi Etzel.

     L'arrogant Hagene pose sur ses genoux une pe trs-brillante;
     sur le pommeau se dtache un jaspe clatant, plus vert que
     l'herbe. Kriemhilt reconnut bien que c'tait celle de Sfrit.

     En reconnaissant l'pe, toute sa douleur la reprit. La poigne
     tait d'or, le fourreau, un galon rouge. Cela lui rappela ses
     malheurs; elle se mit  pleurer. Je pense que Hagene le hardi
     avait ainsi agi  dessein.

     Volkr le rapide plaa prs de lui sur le banc un archet
     puissant, long et fort, tout semblable  un glaive large et
     acr. Les deux chefs superbes taient l assis sans nulle peur.

     Ces deux hommes audacieux taient si altiers, qu'ils ne voulurent
     point se lever de leur sige par crainte de qui que ce ft. La
     noble Reine passa devant eux et leur fit un salut plein de haine.

     Elle parla: Maintenant, sire Hagene, qui vous a envoy qurir,
     que vous ayez os chevaucher en ce pays, vous, qui savez bien
     tout le mal que vous m'avez fait. Avec un peu de bon sens, vous
     eussiez bien pu renoncer  ce voyage.

     --Personne ne m'a envoy qurir, rpondit Hagene, mais on a
     invit en ce pays trois chefs qui sont mes matres. Je suis leur
     homme-lige, et en de semblables voyages de cour, je suis
     rarement rest en arrire.

     Elle reprit: Mais dites-moi plus: pourquoi avez-vous agi de
     faon  toujours provoquer ma haine? Vous avez tu Sfrit, mon
     poux bien-aim, dont je dplorerai de plus en plus la mort
     jusqu' ma fin.

     Il dit: En voil assez, n'en dites pas davantage. Oui, je suis
     ce Hagene, qui a tu Sfrit, le hros au bras puissant. Ah! comme
     il a pay cher les paroles injurieuses que dame Kriemhilt a
     adresses  la belle Brunhilt!

     Oui, sans mentir, cela est ainsi, puissante Reine; c'est moi qui
     suis la cause de tous vos maux. Maintenant en tire vengeance qui
     veut, homme ou femme. Je ne veux pas le nier, je vous ait fait
     grand dommage.

     Elle reprit: Vous l'entendez, guerriers, il ne dsavoue pas tous
     les maux qu'il m'a causs. Maintenant, hommes d'Etzel, je ne
     m'inquite plus de ce qui pourra en rsulter pour lui. Ces
     guerriers audacieux commencrent de s'entre-regarder.


XXIV

Hagene, le brave mnestrel, Volkr son ami passent la nuit aux portes
extrieures de la salle  veiller pour les Burgondes.

Volkr s'assit sur une pierre sous la porte du palais; jamais il
n'exista un plus gnreux joueur de viole; il tira des cordes de son
instrument des sons si doux, que les fiers trangers remercirent
Volkr! Il endormit sur sa couche maint guerrier plein de soucis. Les
guerriers de Kriemhilt viennent au milieu des tnbres pour gorger
les Burgondes assoupis. La voix de Volkr les fait fuir: Mais ma
cuirasse se refroidit tellement, dit-il, que je pense que la nuit va
finir. Le matin, Hagene et Volkr appels  l'glise par le bruit des
cloches, vont se ranger avec leurs guerriers devant la porte de la
cathdrale. Kriemhilt dvorant du regard Hagene, froisse en passant
les guerriers de son pays. Un tournoi commence sous les yeux du roi et
de Kriemhilt! Volkr perce de sa lance par hasard le plus beau des
guerriers de Kriemhilt; que de pleurs coulent des yeux des femmes!
Kriemhilt s'adresse successivement  tous les chefs de son parti; ils
refusent tous d'attaquer dloyalement Hagene et ses guerriers; un
sentiment trs-vif d'honneur les retient tous. Kriemhilt dsespre de
trouver un vengeur, cependant au prix d'une belle veuve qu'elle lui
promet, elle dcide Bloede  lever une rixe et  faire natre
l'occasion d'un combat.

     Quand le seigneur Bloede connut la rcompense, cette dame lui
     plaisant  cause de sa beaut, il se prpara  obtenir la femme
     charmante en combattant. Mais le guerrier devait perdre la vie
     dans cette entreprise.

     Il dit  la Reine: Rentrez dans la salle; avant que personne ne
     puisse s'en douter, je provoquerai une lutte. Il faut que Hagene
     expie le mal qu'il vous a fait. Je vous livrerai li l'homme-lige
     du roi Gunther.

     --Maintenant, vous tous qui tes  moi, armez-vous, s'cria
     Bloede. Nous irons trouver nos ennemis dans leur logis. La femme
     d'Etzel l'exige de moi. C'est pourquoi,  hros, nous devons tous
     exposer notre vie.

     La Reine quittant Bloede prt  combattre, alla  table avec
     Etzel et avec ses hommes. Elle avait prpar une terrible
     trahison contre les trangers.

     Je veux vous dire comment elle se rendit au banquet. On voyait
     des rois puissants la prcder, portant la couronne, puis maints
     hauts princes et d'illustres guerriers rendre de grands honneurs
      la Reine.

     Le Roi fit donner des siges dans la salle  tous ses htes,
     plaant prs de lui les meilleurs et les plus levs en dignit.
     Il fit servir des mets diffrents aux chrtiens et aux paens,
     mais de tout avec profusion. Ainsi le voulait ce roi sage.

     Le reste de leur suite mangea dans son logement. On avait mis
     prs d'eux des serviteurs, qui devaient leur fournir des mets
     avec empressement. Bientt cette hospitalit et cette joie furent
     remplaces par des gmissements.

     Comme on ne pouvait autrement provoquer le combat, Kriemhilt--son
     ancienne douleur tait toujours l au fond de son me--fit porter
      table le fils d'Etzel. Comment, pour se venger, une femme
     pourrait-elle agir plus cruellement?

     Voici venir aussitt quatre hommes-liges d'Etzel. Ils portrent
     Ortlieb, le jeune prince,  la table du Roi, o Hagene tait
     galement assis. L'enfant devait mourir sous les coups de sa
     haine mortelle.

     Quand le Roi vit son fils, il parla affectueusement aux parents
     de sa femme: Voyez, mes amis, c'est mon fils unique, celui de
     votre soeur. Aussi tous vous serez bons pour lui.

     S'il se dveloppe en raison de son origine, il deviendra un
     homme hardi, puissant et trs-noble, fort et bien fait. Si je vis
     encore quelque temps, je lui donnerai douze royaumes, et alors la
     main du jeune Ortlieb pourra bien vous servir.

     C'est pourquoi, je vous en prie, mes chers amis, quand vous
     retournerez vers le Rhin, emmenez avec vous le fils de votre
     soeur et agissez avec affection envers cet enfant.

     levez-le dans des ides d'honneur, jusqu' ce qu'il devienne
     homme. Et si quelqu'un en votre pays vous a offenss, il vous
     aidera  vous venger, quand ses forces seront venues. Kriemhilt,
     la femme du roi Etzel, entendit ce discours.

     --Oui, ces guerriers pourront se confier en lui, dit Hagene,
     s'il atteint l'ge d'homme; mais ce jeune roi est prdestin 
     prir vite. On me verra rarement aller  la cour d'Ortlieb.

     Le roi fixa les yeux sur Hagene; ce discours l'affligeait. Le
     noble prince ne rpondit rien, mais ces paroles troublrent son
     me et assombrirent son humeur. Les intentions de Hagene ne
     s'accordaient pas avec ces divertissements.

     Ce que Hagene avait dit de l'enfant affligea tous les chefs,
     ainsi que le Roi. Ils taient mcontents de devoir le supporter.
     Ils ignoraient ce que devait faire bientt ce guerrier.

     Beaucoup de ceux qui l'entendirent taient si irrits qu'ils
     auraient voulu l'attaquer  l'instant. Le Roi lui-mme l'et
     fait, si son honneur le lui et permis. Il tait pouss  bout.
     Mais bientt Hagene fit plus encore: il tua l'enfant sous ses
     yeux.


XXV

     Les hommes de Bloede taient prts. Ils s'avancrent au nombre de
     mille, revtus de hauberts, vers le lieu o Dancwart tait 
     table avec les varlets. La plus grande animosit clata entre les
     guerriers.

     Quand le sire Bloede passa devant les tables, Dancwart, le
     marchal, le reut avec empressement: Soyez le bien-venu ici,
     mon seigneur Bloede. Je m'tonne de ce qui se passe, et
     qu'allez-vous m'apprendre?

     --Il ne t'est point permis de me saluer, dit Bloede, car ma
     venue doit t'apporter la mort,  cause de ton frre Hagene qui a
     tu Sfrit. Il faut que les Hiunen t'en fassent porter la peine 
     toi et  maint autre guerrier.

     --Oh! non pas, seigneur Bloede, dit Dancwart, car ainsi nous
     pourrions bientt nous repentir de notre voyage  cette cour.
     J'tais encore un petit enfant quand Sfrit perdit la vie;
     j'ignore ce que me reproche la femme du roi Etzel.

     --Je ne puis t'en dire davantage  ce sujet, tes parents Gunther
     et Hagene commirent le crime; maintenant dfendez-vous,
     trangers. Vous ne pouvez en rchapper. Il faut que votre mort
     serve de satisfaction  Kriemhilt.

     --Ainsi vous ne voulez point renoncer  vos projets? dit
     Dancwart. J'ai regret de mes excuses. J'aurais mieux fait de me
     les pargner. Le guerrier rapide d'un bond se leva de table. Il
     tira une pe acre qui tait forte et longue, et il assna sur
     Bloede un coup si prompt de cette pe, qu' l'instant sa tte
     vola  ses pieds. Ce sera l la dot, dit Dancwart le hros, pour
     la fiance de Nuodunc,  qui tu voulais offrir ton amour.

     On peut la fiancer demain  un autre poux, et s'il veut avoir
     le don des fianailles, on le traitera de la mme faon. Un
     Hiune qui lui tait dvou lui avait dit que la Reine leur
     prparait de mortelles embches.

     Quand les fidles de Bloede le virent tendu mort, ils ne
     voulurent point pargner plus longtemps les trangers.

     Dancwart cria  haute voix  tous les gens de la suite: Vous
     voyez bien, nobles varlets, comme il en ira avec nous. Ainsi
     donc, trangers que nous sommes, dfendons-nous bien. Certes nous
     sommes en pril, quoique Kriemhilt nous ait invits si
     gracieusement.

     Ceux qui n'avaient point d'pe prirent les bancs et soulevrent
     de dessous les pieds maints longs escabeaux. Les varlets
     burgondes ne voulaient point reculer. Les lourdes chaises
     bosselrent maintes cuirasses.

     Ah! comme ces serviteurs, loin de leur patrie, se dfendirent
     furieusement! Ils repoussrent les gens arms hors du btiment.
     Cinq cents d'entre ceux-ci ou mme plus restrent morts sur la
     place. Tous les gens de la suite taient humides et rouges de
     sang.

     Cette terrible nouvelle fut raconte aux guerriers
     d'Etzel,--c'tait pour eux une amre douleur,--que Bloede et ses
     hommes avaient t tus, et que c'taient le frre de Hagene et
     les varlets qui l'avaient fait.

     Avant que le Roi s'en apert, les Hiunen anims par la haine se
     runirent au nombre de deux mille ou mme plus. Ils allrent aux
     varlets,--il devait en tre ainsi,--et de toute la suite n'en
     laissrent pas chapper un seul.

     Les infidles amenrent une puissante arme devant ce btiment.
     Les serviteurs trangers se dfendirent bravement, mais  quoi
     bon leurs valeureux efforts? ils devaient succomber. Peu de temps
     aprs, on en vint  une terrible catastrophe.

     Vous pouvez our des merveilles d'un vnement pouvantable. Neuf
     mille serviteurs taient couchs  terre massacrs, ainsi que
     douze chevaliers hommes-liges de Dancwart. On le vit tout seul
     rsister encore aux ennemis.

     Le bruit s'apaisa; le fracas cessa. Dancwart, la bonne pe,
     regarda par-dessus son paule et s'cria: Malheur! que d'amis
     j'ai perdus! Maintenant je dois tout seul, hlas! tenir tte 
     l'ennemi.

     Les coups d'pe tombaient presss sur son corps. Mainte femme de
     hros pleura ce moment: levant son bouclier il en serra plus fort
     les courroies et fit ruisseler des flots de sang sur plus d'une
     cotte de mailles.

     Malheur  moi! quelle souffrance, s'cria le fils d'Aldrin.
     Maintenant reculez, guerriers Hiunen! Laissez-moi prendre de
     l'air; que le vent me rafrachisse, car je suis fatigu du
     combat. Et l'on vit le hros s'avancer bravement.

     Ainsi puis de la lutte, il s'lana hors de ce logis. Que
     d'pes rsonnrent sur son heaume! Ceux qui n'avaient pas vu les
     merveilles faites par son bras, bondirent  l'encontre du
     guerrier du pays burgonde.

     Dieu veuille, dit Dancwart, que je puisse avoir un messager,
     pour faire savoir  mon frre Hagene en quelle extrmit me
     rduisent ces assaillants. Il me dlivrerait d'eux ou il
     tomberait tu  mes cts.

     Les Hiunen rpondirent: Tu seras, toi, le messager, quand nous
     te porterons mort devant ton frre. Alors l'homme-lige de Gunther
     connatra enfin la douleur. Tu as caus ici tant de maux au roi
     Etzel!

     Il reprit: Cessez vos menaces et loignez-vous de moi, ou je
     rendrai encore la cuirasse de plus d'un humide de sang. J'irai
     raconter moi-mme la nouvelle  la cour et je me plaindrai  mon
     seigneur de vos furieuses attaques.

     Il se dfendit si vigoureusement contre les hommes d'Etzel qu'ils
     n'osrent plus attaquer avec l'pe. Ils lancrent leurs piques
     dans son bouclier, qui en devint si lourd, qu'il dut le laisser
     tomber de son bras.

     Ils crurent bien le vaincre, maintenant qu'il ne portait plus son
     bouclier. Mais que de profondes blessures il leur fit  travers
     leurs heaumes! Maint homme hardi tomba devant lui. L'audacieux
     Dancwart en acquit beaucoup de gloire.

     Des deux cts ils s'lancrent sur lui, mais plus d'un s'tait
     avanc trop vite au combat. Il courut devant ses ennemis, comme
     devant les chiens fuit le sanglier dans la fort. Pouvait-il se
     montrer plus brave?

     Il marqua sa route, en la rendant humide du sang qu'il versait.
     Un seul guerrier a-t-il jamais combattu ses ennemis mieux qu'il
     ne le fit? On vit le frre de Hagene se diriger firement vers la
     cour.

     Sommeliers et chansons entendant le retentissement des pes,
     jetrent hors de leurs mains le vin et les mets qu'ils apportent
     aux convives. Il rencontra devant les degrs maint ennemi
     vigoureux.

     Comment donc! sommeliers, dit le hros fatigu, songez  servir
     convenablement vos htes, apportez de bons mets  ces seigneurs
     et laissez-moi porter des nouvelles  mes matres chris.

     Parmi ceux qui, confiants en leur force, s'avancrent devant les
     marches, il en frappa quelques-uns de si lourds coups d'pe, que
     tous par crainte remontrent les degrs. Sa force puissante avait
     accompli de grands prodiges.

     Quand l'audacieux Dancwart pntra sous la porte, il ordonna  la
     suite d'Etzel de reculer. Tout son vtement tait couvert de
     sang; il portait nue en sa main une pe trs-acre.

     Au moment mme o Dancwart se prsentait  la porte, on portait
      et l, de table en table, Ortlieb, le prince de haute ligne.
     Ces horribles nouvelles causrent la mort du petit enfant.

     Dancwart cria  haute voix au guerrier: Frre Hagene, vous
     restez trop longtemps assis. Je me plains  vous et au Dieu du
     ciel de notre dtresse. Chevaliers et varlets ont t massacrs
     en leur logis.

     L'autre lui rpondit:

     Qui a fait cela?

     --C'est le sire Bloede avec ses hommes. Mais aussi il l'a pay
     cher, je veux bien vous le dire: de ma main je lui ai abattu la
     tte.

     --C'est un lger malheur, dit Hagene, quand on vous apprend
     qu'un guerrier a perdu la vie par la main d'un hros. Les belles
     femmes auront d'autant moins  le plaindre.

     --Mais, dites-moi, frre Dancwart, comment tes-vous si rougi de
     sang? J'imagine que de vos blessures vous souffrez grande
     douleur. Qui que ce soit, dans ce pays, qui vous les a faites,
     quand le mauvais dmon lui viendrait en aide, il devrait le payer
     de sa vie.

     --Vous me voyez sain et sauf. Mes habillements sont humides de
     sang. Mais cela m'est venu des blessures d'autres guerriers. J'en
     ai tu un si grand nombre aujourd'hui, que je ne saurais les
     compter, duss-je faire mon serment.

     Hagene parla:

     Frre Dancwart, garde-nous la porte et ne laisse pas sortir un
     seul de ces Hiunen. Je veux parler  ces guerriers, ainsi que la
     ncessit nous y oblige. Nos gens de service ont reu d'eux une
     mort immrite.

     --Puisque je suis camrier, rpondit l'intrpide jeune
     homme,--et il me semble que je saurai bien servir de si puissants
     rois,--je garderai ces marches  mon honneur. Rien ne pouvait
     tre plus funeste pour les guerriers de Kriemhilt.

     Hagene reprit la parole:

     --Je m'tonne grandement de ce que ces Hiunen murmurent entre
     eux. Je pense qu'ils se passeraient volontiers de celui qui garde
     la porte et qui a apport ici aux Burgondes la fatale nouvelle.

     --Il y a longtemps que j'ai entendu dire que Kriemhilt ne
     pouvait oublier ses afflictions de coeur. Maintenant buvons 
     l'amiti et payons l'cot du vin du roi. Et d'abord, au jeune
     prince des Hiunen!

     Et Hagene, ce brave hros, frappa l'enfant Ortlieb si
     terriblement, que le sang jaillit le long de son pe sur ses
     mains, et que la tte sauta jusque sur les genoux de sa mre.
     Alors commena parmi ces guerriers un grand et effroyable
     carnage.

     Il assna sur le matre qui soignait l'enfant un si fort coup de
     son pe, qu' l'instant sa tte tomba devant la table. C'tait
     une triste rcompense qu'il donnait l  ce matre.

     Voyant prs de la table d'Etzel un mnestrel, il s'lance vers
     lui, dans sa fureur, et lui abat la main droite sur sa viole:

     --Voil pour ton message dans le pays des Burgondes.

     --Hlas! mes mains, s'cria Werbel. Seigneur Hagene de Troneje,
     que vous ai-je fait? Je vins en toute loyaut au pays de vos
     matres. Et maintenant que j'ai perdu ma main, comment ferai-je
     rsonner les accords?

     Et quand il n'et jamais plus jou de la viole, qu'importait 
     Hagene! Plein de fureur, il fit aux guerriers d'Etzel de
     profondes et mortelles blessures et en tua beaucoup. Ah! dans
     cette salle il en mit tant  mort!

     Volkr, le trs-agile, se leva de table d'un bond, et son archet
     rsonnait fortement en sa main. Le mnestrel de Gunther joua des
     airs effrayants. Ah! que d'ennemis il se fit parmi les Hiunen
     hardis!

     Les trois nobles rois se levrent aussi de table; ils auraient
     aim sparer les combattants, avant que de plus grands malheurs
     n'arrivassent. Mais, malgr toute leur bonne volont, ils ne
     purent rien empcher, tant tait terrible la colre de Volkr et
     de Hagene.

     Le seigneur du Rhin, voyant qu'il ne pouvait arrter le combat,
     fit lui-mme maintes larges blessures  travers les cottes de
     mailles polies de ses ennemis. C'tait un hros adroit: il le fit
     voir d'une effroyable faon.

     Le fort Grnt s'lana aussi dans le combat. Avec l'pe
     tranchante que lui avait donne Ruedigr, il mit  mort plus d'un
     Hiune. Il causa de terribles maux aux guerriers d'Etzel.

     Le plus jeune fils de dame Uote se jeta aussi dans la mle. Il
     poussa son glaive magnifique  travers les heaumes des fidles
     d'Etzel, du Hiunen-lant. La main du valeureux Gselher accomplit
     maints prodiges.

     Quelque braves qu'ils fussent tous, les rois et leurs hommes, on
     vit avant tous les autres, Gselher, ce bon hros, se tenir au
     premier rang en face des ennemis! Il en renversa plus d'un dans
     le sang avec une force terrible.

     Les hommes d'Etzel se dfendirent aussi vigoureusement. On voyait
     les trangers parcourir la salle royale, hachant autour d'eux
     avec leurs pes tincelantes. De tous cts on entendait un
     effroyable bruit de cris et de clameurs.

     Ceux qui taient dehors voulaient pntrer  l'intrieur, o
     taient leurs amis. Mais ils gagnaient peu de terrain du ct de
     la porte. Ceux qui taient dans la salle en auraient voulu
     sortir; mais Dancwart n'en laissa aucun ni monter ni descendre
     les degrs.

     Il en rsulta une grande presse vers la porte, et les pes
     retentissaient en tombant sur les casques. Le hardi Dancwart fut
     en grand danger; mais son frre y veilla, ainsi que le lui
     commandait son affection.

     Hagene cria trs-haut  Volkr:

     Voyez-vous l-bas, compagnon, mon frre lutter contre les Hiunen
     sous leurs coups redoubls? Ami, sauve-moi mon frre, ou nous
     perdrons ce hros.

     --Certes, je le ferai, dit le joueur de viole, et il se mit en
     marche  travers le palais, jouant de l'archet. Une pe de fin
     acier rsonnait en sa main  coups presss. Les guerriers du Rhin
     le remercirent avec empressement.

     Volkr le hardi dit  Dancwart:

     Vous avez support aujourd'hui de terribles attaques; votre
     frre me prie d'aller  votre secours. Voulez-vous vous placer
     dehors, moi je me mettrai en dedans de la salle.

     Dancwart le rapide se plaa en dehors de la porte, et il
     repoussait des degrs quiconque se prsentait pour y monter. On
     entendait ses armes retentir aux mains du hros. Ainsi faisait 
     l'intrieur, Volkr du pays burgonde.

     Le brave mnestrel cria au-dessus des ttes de la foule:

     La salle est bien ferme, ami sire Hagene. Oui, les mains de
     deux hros ont mis le verrou  la porte d'Etzel; elles valent
     bien mille barreaux.

     Quand Hagene de Troneje vit la porte si bien garde, il jeta son
     bouclier sur l'paule, le vaillant et illustre guerrier. Puis il
     se mit  tirer vengeance du mal qu'on leur avait fait. Alors ses
     ennemis perdirent tout espoir de conserver l'existence.

     Quand le seigneur de Vrone vit que Hagene, le fort, brisait tant
     de casques, il sauta sur son banc, le roi des Amelungen, et
     s'cria:

     Oui, Hagene verse la plus dplorable des boissons.

     Le souverain du pays avait de grands soucis, il n'en pouvait tre
     autrement.--Ah! que d'amis chris furent tus sous ses yeux,--et
     lui-mme chappa,  grand'peine,  ses ennemis. Il tait assis l
     plein d'angoisses:  quoi lui servait d'tre roi?

     Kriemhilt, la riche, appela Dietrch:

     Venez  mon aide, noble chevalier, sauvez-moi la vie au nom de
     tous les princes du pays des Amelungen, car si Hagene m'atteint,
     je serai tue  l'instant.

     --Comment vous aiderais-je ici, dit le seigneur Dietrch, 
     noble reine? Je veille pour moi-mme! Les hommes de Gunther sont
     si anims de fureur, qu'en ce moment je ne puis sauver personne.

     --Oh! si vraiment, sire Dietrch, noble et bon chevalier,
     montrez aujourd'hui votre vertu et votre courage, en m'aidant 
     sortir d'ici, ou bien j'y trouverai la mort. La crainte de ce
     danger m'oppresse. Oui! ma vie est en danger!

     --Je veux bien essayer si je puis vous tre de quelque secours;
     car de longtemps je n'ai vu tant de vaillants chevaliers si
     furieux. Oui, je vois sous les coups d'pe le sang jaillir 
     travers les casques!

     Ce guerrier d'lite se mit  lever une voix si puissante,
     qu'elle rsonnait comme le son d'une corne de bison et que le
     vaste Burg en retentit. La force de Dietrch tait dmesurment
     grande.

     Gunther, entendant crier cet homme dans cette terrible tempte,
     se mit  couter et dit:

     La voix de Dietrch est venue  mon oreille. Je crois que nos
     guerriers lui auront tu quelqu'un des siens.

     Je le vois sur la table faire signe de la main. Amis et parents
     du pays burgonde, cessez le combat; laissez-moi voir et couter
     ce que mes hommes ont fait ici  ce guerrier.

     Le roi Gunther priant et commandant, ils arrtrent leurs pes
     au fort de la mle. Il se fit un effort plus grand encore pour
     que personne ne frappt plus. Gunther demanda en hte au chef de
     Vrone de quoi il s'agissait, et il dit:

     Trs-noble Dietrch, qu'est-ce que mes amis vous ont fait ici?
     Je suis prt  en faire amende honorable et  composer avec vous.
     Quoi qu'on vous ait fait, c'est pour moi une peine trs-amre.

     Le seigneur Dietrch parla:

     --Il ne m'est rien arriv. Laissez-moi sortir de la salle et
     quitter en paix cette rude mle avec ma suite. En vrit, je
     vous en serai toujours oblig.

     Le guerrier Wolfhart s'cria:

     Pourquoi si vite supplier? Ce mnestrel n'a pas si bien ferm la
     porte, que nous ne l'ouvrions assez large pour pouvoir en sortir.

     --Taisez-vous donc, dit le seigneur Dietrch, vous faites le
     diable!

     Le roi Gunther rpondit:

     Certes, je veux vous le permettre. Emmenez hors de ce palais peu
     ou beaucoup de gens, except mes ennemis. Ceux-l resteront ici;
     car ils m'ont fait trop de mal ici au pays des Hiunen.

     Quand il entendit cela, Dietrch prit  son bras la noble reine,
     dont l'angoisse tait grande, et de l'autre ct il emmena Etzel.
     Et maints superbes guerriers l'accompagnrent.

     Le noble margrave Ruedigr prit la parole:

     Si quelqu'un de plus parmi ceux qui sont prts  vous servir,
     peut sortir de la salle, faites-le nous savoir. Une paix
     constante doit rgner entre bons amis.

     Gselher du pays burgonde rpondit:

     Paix et concorde rgneront entre nous, puisque vous et vos
     hommes vous nous tes fidles. C'est pourquoi sortez d'ici avec
     vos amis sans nulle inquitude.

     Quand le seigneur Ruedigr quitta la salle, cinq cents hommes ou
     mme davantage le suivirent. Les chefs y avaient consenti en
     toute confiance. Depuis il en arriva grand dommage au roi
     Gunther.

     Un guerrier d'entre les Hiunen, voyant Etzel marcher  ct de
     Ruedigr, voulut profiter de l'occasion pour sortir; mais le
     joueur de viole lui donna un coup tel que sa tte vola aux pieds
     d'Etzel.

     Quand le souverain du pays fut enfin hors du palais, il se
     retourna, et considrant Volkr:

     Malheur  moi,  cause de ces htes! c'est une horrible calamit
     que tous mes guerriers doivent succomber sous leurs coups!

     Malheur  cette fte! dit l'illustre roi; il en est un dans la
     salle qui se bat comme un sanglier farouche; il se nomme Volkr
     et c'est un mnestrel. Je n'ai vit la mort qu'en chappant  ce
     dmon.

     Ses chants ont une harmonie funbre, ses coups d'archet sont
     sanglants, et  ses accords maints guerriers tombent morts. Je ne
     sais pas pourquoi ce joueur de viole nous en veut, mais jamais je
     n'eus d'hte qui me ft tant de mal.

     Le seigneur de Vrone et Ruedigr, ces illustres guerriers, se
     rendirent en leur logis. Ils ne voulaient point se mler de la
     lutte, et ils ordonnrent  leurs hommes de ne point rompre la
     paix.

     Et si les Burgondes avaient pu prvoir tous les malheurs qui
     devaient leur arriver par la main de ces deux hommes, ceux-ci ne
     seraient point si facilement sortis du palais. Ils eussent
     d'abord fait sentir  ces braves la force de leurs bras.

     Ils avaient laiss sortir de la salle ceux qu'ils voulaient.
     Alors un effroyable tumulte s'leva dans cette enceinte. Les
     trangers se vengrent de tout ce qui leur tait arriv. Que de
     casques il brisa, Volkr le trs-hardi!

     Gunther, l'illustre roi, se tourna vers l'endroit d'o venait le
     bruit:

     Entendez-vous, Hagene, ces chants que Volkr chante aux Hiunen,
     quand ils s'approchent des degrs. Son archet est tremp dans le
     sang.

     --Je regrette vivement, dit Hagene, d'tre jamais rest en ma
     demeure spar de ce guerrier. J'tais son compagnon et lui le
     mien. Si jamais nous rentrons dans notre patrie, je veux tre
     encore son ami fidle.

     Maintenant, vois, noble roi, combien Volkr t'est dvou; il
     mrite largement ton or et ton argent. Son archet coupe le dur
     acier. Il brise sur les casques les ornements au loin
     tincelants.

     Jamais je ne vis joueur de viole combattre aussi bravement que
     l'a fait le guerrier Volkr aujourd'hui. Ses chansons
     retentissent  travers heaume et bouclier. Oui, il doit monter de
     bons chevaux et porter de magnifiques vtements.

     De tous les parents et de tous les amis des Hiunen, aucun n'avait
     chapp. Le bruit cessa, car nul ne combattait plus. Ces hros
     hardis et adroits dposrent les pes qu'ils tenaient en leurs
     mains.


XXVI

La ruine et le sac de Troie dans l'_Iliade_ n'est pas plus lamentable
que cette vengeance de Kriemhilt; onze mille hommes y succombrent; le
champ de fte fut un champ de mort. Le rcit en est lugubre.

     Irinc blessa Hagene  travers la visire de son casque, il porta
     cette blessure avec Waske qui tait une excellente arme.

     Quand le sire Hagene eut reu ce coup, il fit tournoyer
     effroyablement son pe dans sa main. L'homme-lige d'Hwart dut
     cder devant lui. Hagene, descendant l'escalier, se mit  le
     poursuivre.

     Irinc, le trs-hardi, leva son bouclier au-dessus de sa tte;
     mais quand cet escalier et eu trois fois plus de degrs, Hagene
     ne lui et pas laiss porter un seul coup. Oh! que de rouges
     tincelles jaillirent de son casque.

     Irinc revint sain et sauf vers les siens, Kriemhilt apprit la
     nouvelle de la blessure qu'il avait faite  Hagene de Troneje,
     durant le combat: c'est pourquoi la Reine se prit  le remercier
     hautement.

     Que Dieu te rcompense, Irinc, illustre et excellent hros! Tu
     as consol mon coeur et raffermi mon courage. Oui, je vois en ce
     moment l'armure de Hagene rougie de son sang. Kriemhilt
     reconnaissante lui prit elle-mme le bouclier de son bras.

     Remerciez-le modrment, dit Hagene. Veut-il encore tenter la
     lutte? cela serait digne d'un guerrier, et alors s'il en
     survient, ce sera un vaillant homme; ne vous rjouissez pas trop
     de la blessure que j'ai reue.

     Si vous voyez ma cotte de mailles rougie de sang, cela
     m'excitera  donner la mort  plus d'un. Cette petite blessure
     anime ma colre pour la premire fois. Le guerrier Irinc m'a bien
     lgrement atteint.

     Irinc du Tenelant se plaa contre le vent. Il se rafrachit dans
     sa cotte de mailles et dlia son heaume. Tout le monde disait que
     sa force tait grande. Le margrave en conut un indomptable
     orgueil.

     Alors Irinc s'cria: Mes amis, sachez qu'il faut que vous
     m'armiez  l'instant. Je veux encore essayer si je ne puis
     dompter cet homme outrecuidant. Son bouclier tait hach; il en
     reut un meilleur.

     Bientt le hros fut mieux arm qu'auparavant. Il saisit une
     lance puissante; pouss par la haine, il voulait s'en servir pour
     abattre Hagene. Mais Hagene, l'homme trs-hardi, allait le
     recevoir rudement.

     Hagene, la bonne pe, ne l'attendit pas. Il bondit en bas des
     degrs  sa rencontre, lanant un javelot et brandissant son
     pe; sa colre tait terrible. La force d'Irinc ne lui servit
     gure.

     Ils frappaient sur leurs boucliers au point que des flammes
     rougetres semblaient les allumer. L'homme-lige d'Hwart reut 
     travers bouclier et cuirasse une profonde blessure de l'pe de
     Hagene; elle lui enleva la vie pour toujours.

     Quand Irinc le guerrier sentit la blessure, il leva son bouclier
      la hauteur de la visire de son casque. Le coup qu'il avait
     reu lui semblait mortel. Pourtant, peu aprs, l'homme-lige de
     Gunther lui en porta un plus terrible.

     Hagene trouva  ses pieds une pique tombe  terre; il la lana
     sur Irinc, le hros du Tenelant, avec tant de force, que le bois
     lui sortait tout droit de la tte; Hagene, le chef hardi, lui
     avait fait subir une mort cruelle.

     Irinc fut oblig de reculer vers ceux du Tenelant. Avant de
     dlier le heaume, on brisa le bois qui avait pntr dans sa
     tte. La mort approchait. Ses parents se prirent  verser des
     larmes; leur affliction tait profonde.

     Voici venir la Reine qui se penche sur lui. Elle commena de
     pleurer le fort Irinc; elle s'affligeait de ses blessures. Sa
     douleur tait poignante. Le noble et brave guerrier parla ainsi
     devant ses parents:

     Cessez vos plaintes,  trs-illustre femme;  quoi peuvent
     servir vos pleurs? Je dois perdre la vie par suite des blessures
     que j'ai reues. La mort ne veut pas me laisser plus longtemps 
     votre service et  celui d'Etzel.

     Puis, il dit  ceux de Duringen et du Tenelant: Vos mains ne
     recevront jamais les prsents de la Reine, son or rouge et
     brillant. Et si vous attaquez Hagene, c'est comme si vous couriez
     au-devant de la mort.

     Sur ses joues plies, Irinc le trs-vaillant, portait les signes
     de la mort. C'tait pour tous une amre douleur que l'homme-lige
     d'Hwart dt succomber. Ceux du Tenemark voulaient recommencer le
     combat.

     Irnfrit et Hwart s'lancrent vers le palais avec mille hommes.
     On entendit de toutes parts, des cris effrayants, un grand et
     terrible fracas. Oh! que de javelots acrs on lana aux
     Burgondes.

     Irnfrit, le hardi, courut vers le mnestrel; mais il reut grand
     dommage de sa main. Le noble joueur de viole atteignit le
     landgrave  travers son casque pais; il tait au comble de la
     fureur.

     Le seigneur Irnfrit frappa le hardi mnestrel si fort que sa
     cotte de mailles en fut lacre, et que toute son armure fut
     couverte d'une flamme sanglante. Pourtant le landgrave tomba mort
     au pied du joueur de viole.

     Hwart et Hagene s'taient rencontrs. Celui qui les vit assista
      des prodiges. Aux mains de ces hros, les pes retombaient
     rapides, mais Hwart devait succomber sous les coups de l'homme
     du pays burgonde.

     Quand les Tenen et les Duringen virent leurs matres morts, une
     pouvantable mle s'engagea devant le palais avant que par la
     force de leurs bras ils pussent atteindre la porte. Maints
     heaumes et maints boucliers furent hachs en cet endroit.

     Arrire, s'cria Volkr, et laissez-les entrer; ils ne
     parviendront jamais au but qu'ils poursuivent. En peu de temps
     ils succomberont dans la salle, et ils gagneront en mourant les
     prsents qu'a promis la Reine.

     Quand ces hommes audacieux eurent pntr dans la salle, plus
     d'un eut la tte abattue et trouva la mort sous leurs coups
     prcipits. Il se battit bien, le hardi Grnt; ainsi fit
     galement Gselher, la bonne pe.

     Mille et quatre taient entrs dans le palais. Les pes rapides
     en tournoyant lanaient des clairs. Tous ceux qui taient entrs
     furent tus. On put raconter des merveilles des Burgondes.

     Le fracas s'apaisa: le silence se fit. De toutes parts le sang
     des guerriers morts coulait par les ouvertures et par les trous
     destins  dgager les eaux. Voil ce qu'avaient faits les bras
     puissants des hommes du Rhin.

     Ceux du pays burgonde s'assirent pour se reposer. Ils dposrent
     leurs armes et leurs boucliers; mais le hardi mnestrel se tenait
     toujours debout devant le palais. Il attendait que quelqu'un ost
     encore venir l'attaquer.

     Le Roi se lamentait dsespr et ainsi faisait la Reine. Vierges
     et femmes avaient l'me dchire. Je crois vraiment que la mort
     tait ligue contre eux. Bientt les trangers turent encore
     plus d'un guerrier.

            *       *       *       *       *

     Maintenant dliez vos casques, dit Hagene le guerrier, moi et
     mon compagnon nous veillerons sur vous. Et si les hommes d'Etzel
     veulent encore tenter l'assaut, j'avertirai mes chefs le plus tt
     que je pourrai.

     Maints bons chevaliers dsarmrent leur front. Ils s'assirent
     dans le sang, sur les corps meurtris de ceux que leurs mains
     avaient tus. Les nobles trangers taient surveills par leurs
     ennemis.

     Avant le soir, le Roi et la Reine firent en sorte que les
     guerriers Hiunen pussent tenter l'assaut avec plus de succs. On
     voyait runis  leurs cts plus de vingt mille hommes, qui
     devaient se rendre au combat.

     Une pouvantable tempte se dchana contre les trangers.
     Dancwart, le frre de Hagene, cet homme trs-rapide, quitta ses
     matres et bondit devant la porte, en face des ennemis. On crut
     qu'il tait tu; mais il reparut sain et sauf.

     La terrible lutte dura jusqu' ce que la nuit y mt fin. Les
     trangers se dfendirent, ainsi qu'il convient  de bons hros,
     pendant tout un long jour d't contre les hommes d'Etzel. Ah!
     que de braves combattants tombrent morts devant eux!

     Ce fut au solstice d't que ce grand massacre eut lieu, et que
     dame Kriemhilt vengea ses afflictions de coeur sur ses plus
     proches parents et sur maints guerriers. Depuis lors le roi Etzel
     ne connut plus la joie.

     Elle n'avait point prvu un si grand carnage. Dans son coeur,
     elle avait espr mener les choses  ce point que nul autre que
     le seul Hagene n'et perdu la vie. Mais le mauvais dmon tendit
     le dsastre sur tous.


XXVII

On tente un accommodement; Kriemhilt s'y oppose; elle veut le sang
d'Hagene  tout prix. Le jeune Gselher son frre intercde auprs
d'elle.

     Gselher, le jeune, de Burgondie, parla: Vous, hros d'Etzel,
     qui tes encore vivants, quel reproche avez-vous  m'adresser?
     Que vous avais-je fait? Je suis venu vers ce pays en ami.

     --Oui, rpondirent-ils, c'est votre bont qui a rempli ce burg
     et toutes nos terres de dsolation! Ah! nous souhaiterions que
     vous ne fussiez jamais venu de Worms d'outre-Rhin. Hlas! que
     vous avez fait d'orphelins en ce pays, vous et vos frres!

     L'me irrite, Gunther, la bonne pe, rpliqua: Voulez-vous,
     quittant cette violente haine, en venir  un accommodement avec
     nous, chefs trangers? cela sera bon pour nous tous. Nous n'avons
     pas mrit tout ce qu'Etzel nous fait subir.

     Le roi parla  ses htes: Mes maux et les vtres ne sont pas
     gaux. La cruelle ncessit  laquelle j'ai t rduit, les
     dommages sans nombre que j'ai soufferts, voil les motifs pour
     lesquels nul de vous ne doit revoir sa patrie!

     Le fort Grnt parla au roi: Que Dieu puisse nous inspirer de
     nous traiter amicalement. Voulez-vous nous tuer, nous trangers,
     laissez-nous descendre avec vous dans la plaine. Ainsi il vous en
     reviendra de l'honneur!

     L le sort qui nous attend se dcidera vite. Vous avez encore
     tant d'hommes valides prts  nous combattre, que nous ne
     pourrons leur chapper, nous qui sommes fatigus de la lutte.
     Combien de temps pourrions-nous rsister dans cette mle?

     Le jeune Gselher prit la parole: O ma trs-charmante soeur, je
     m'attendais bien peu  une semblable extrmit, quand tu
     m'invitas  traverser le Rhin pour venir en ce pays. Comment
     ai-je mrit la mort de la part des Hiunen?

     Je t'ai toujours t fidle, jamais je ne te fis aucun mal. Je
     me suis rendu  ta cour dans la pense que tu m'tais dvoue, 
     ma soeur chrie. Pense  nous avec cette affection que tu ne peux
     nous refuser.

     --Je ne puis avoir de misricorde pour vous; je n'ai que de la
     haine. Hagene de Troneje m'a caus tant de tourments! Aussi
     longtemps que je vivrai, il n'y aura ni oubli, ni composition, il
     faut que vous me le payiez tous, s'cria la femme d'Etzel.

     Voulez-vous me livrer le seul Hagene comme prisonnier? je ne
     refuserai point de vous laisser la vie; car vous tes mes frres
     et les enfants de ma mre. Alors je parlerai de rconciliation
     ainsi que tous ces guerriers qui m'entourent.

     --Le Dieu du ciel ne le veut point, dit Grnt. Quand nous
     serions mille, nous succomberions tous, nous, tes parents et tes
     fidles, avant que nous te livrions un seul homme prisonnier.
     Cela ne sera jamais.

     --Il nous faut plutt mourir, s'cria Gselher. On n'enlvera
     personne de notre garde de chevaliers. Que ceux qui veulent nous
     attaquer sachent que nous sommes ici; car je ne trahirai ma foi
     envers aucun de nos amis.

     Le hardi Dancwart parla,--il ne lui convenait pas de se taire:
     Mon frre Hagene ne sera pas seul. Il pourra en arriver malheur
      ceux qui nous refusent ici la paix; nous vous le ferons bien
     sentir, je vous le dis en vrit.

     La Reine prit la parole: Vous, guerriers adroits, approchez-vous
     des degrs et vengez mon offense. Je vous en serai toujours
     oblige, comme je devrai l'tre en effet. Oui, par moi,
     l'outrecuidance de Hagene recevra son salaire.

     N'en laissez pas sortir un seul de la salle, je ferai mettre le
     feu aux quatre coins du palais. Ainsi je saurai venger toutes mes
     offenses. Bientt tous les guerriers d'Etzel furent prts.

     Ils repoussrent dans la salle,  coups d'pe et  coups de
     javelots, ceux qui taient dehors. Ce fut un grand fracas. Mais
     les princes et leurs hommes ne voulurent point se sparer. Ils ne
     pouvaient renoncer  la fidlit qu'ils se devaient les uns aux
     autres.

     Alors la femme d'Etzel fit mettre le feu  la salle. On tortura
     par les flammes les corps de ces hros. Bientt, par suite du
     vent, l'incendie embrasa tout le palais. Jamais guerriers, je
     crois, ne subirent pareil supplice.

     Beaucoup criaient: Hlas! cruelle extrmit! mieux nous et valu
     trouver la mort dans le combat. Que Dieu ait piti de nous! Nous
     sommes tous perdus. Maintenant la Reine fait tomber sur nous sa
     colre d'une faon effroyable!

     L'un d'eux prit la parole: Nous devons succomber;  quoi nous
     servent maintenant les salutations que le Roi nous envoya? La
     grande chaleur me fait tellement souffrir de la soif, que je
     crois bien que ma vie s'teindra bientt en ces tourments.

     Hagene de Troneje, le bon guerrier, rpondit: Que ceux qui
     souffrent l'angoisse de la soif boivent du sang. Dans une
     pareille chaleur, cela vaut mieux que du vin. Il ne peut y avoir
     rien de meilleur en ce moment.

     Le guerrier se dirigea vers un mort, s'agenouilla devant lui,
     dlia son casque, puis se mit  y boire le sang qui coulait des
     blessures. Quelque trange que ce ft, cela parut lui faire grand
     bien.

     Que Dieu vous rcompense, dit l'homme puis, pour l'avis que
     vous m'avez donn de boire ce sang. Rarement un meilleur vin m'a
     t vers. Si je survis, je vous en serai toujours
     reconnaissant.

     Quand les autres entendirent qu'il s'en trouvait bien, il y en
     eut beaucoup qui se mirent aussi  boire du sang. Cette boisson
     accrut la force de leurs bras. Bientt maintes belles femmes en
     perdirent leurs amis bien-aims.

     Les brandons enflamms tombaient de toutes parts sur eux dans la
     salle; mais ils les faisaient glisser  terre, s'en prservant
     avec leurs boucliers. La fume et la chaleur les faisaient
     beaucoup souffrir. Je pense que jamais hros ne furent exposs 
     d'aussi grands tourments.

     Hagene de Troneje leur dit: Tenez-vous prs des murs de la
     salle. Ne laissez point tomber les brandons sur les visires de
     vos heaumes. Enfoncez-les avec les pieds plus profondment dans
     le sang. Ah! c'est une triste fte que la Reine nous offre.

     La vote qui couvrait la salle prserva beaucoup les trangers,
     et un grand nombre parvint  chapper  la mort. Mais ils
     souffrirent des flammes qui pntraient par les fentres. Fidles
      ce que leur commandait leur courage, ainsi se dfendirent ces
     guerriers.

     La nuit s'coula pour eux au milieu de ces tourments. Le hardi
     mnestrel et Hagene, son compagnon, se tenaient encore devant le
     palais, appuys sur leurs boucliers et attendant de plus rudes
     assauts de la part des hommes d'Etzel.

     Le joueur de viole dit: Maintenant, rentrons dans la salle:
     ainsi les Hiunen croiront que nous sommes tous morts dans le
     supplice qu'ils nous ont fait subir. Mais ils nous verront encore
     dans la mle tenir tte  plus d'un.

     Le jeune Gselher de Burgondie parla: Je crois que le jour va
     venir; un vent frais se lve. Le Dieu du ciel nous laissera
     encore vivre heureux quelque temps. Ma soeur Kriemhilt nous a
     donn une fte pouvantable!

     L'un d'eux dit: Je vois le jour, et puisque un sort plus
     favorable ne nous est pas rserv, armons-nous, et pensons 
     dfendre notre vie. Bientt nous verrons venir vers nous la femme
     du roi Etzel.

     Le souverain du pays croyait que ses htes taient morts des
     suites du combat et par les tortures des flammes. Mais il y avait
     encore l vivants, six cents hommes hardis, les meilleures pes
     que jamais roi ait eues  son service.

     Ceux qui surveillaient les trangers avaient bien vu que parmi
     eux beaucoup taient vivants, quoi qu'on et fait pour les faire
     souffrir et pour tuer les chefs et leurs hommes. On les voyait
     sains et saufs marcher dans la salle.

     On dit  Kriemhilt que beaucoup d'entre eux avaient chapp. La
     Reine rpondit: Il n'est pas possible qu'aucun d'eux ait survcu
      l'assaut des flammes. Je croirais bien plutt qu'ils sont tous
     morts.

     Les princes et leurs hommes auraient bien voulu chapper  cette
     extrmit, si on avait voulu leur faire misricorde; mais ils ne
     purent rencontrer de piti chez les hommes du Hiunen-lant. Ils
     vengrent leur mort d'un bras indomptable.

     Au matin de ce jour, on les salua par des attaques redoubles:
     les hros furent en pril. On leur lana maints forts javelots;
     mais ces chefs nobles et hardis se dfendirent d'une faon
     chevaleresque.

     Le courage des hommes d'Etzel tait singulirement excit, parce
     qu'ils voulaient mriter les prsents de Kriemhilt; Ils
     dsiraient galement accomplir les ordres du Roi. Aussi maints
     d'entre eux furent bientt atteints par la mort.

     On peut raconter merveille des promesses et des dons de
     Kriemhilt. Elle fit apporter de l'or rouge  pleins boucliers.
     Elle le distribuait  qui le dsirait et  qui le voulait
     accepter. Jamais plus grandes rcompenses ne furent donnes pour
     attaquer des ennemis.


XXVIII

Le loyal Ruedigr, qui avait si bien reu les Burgondes  leur passage
et donn sa fille en mariage au fils du roi de Worms, se croit engag
d'honneurs envers Etzel son souverain et combat ses anciens amis; il
le leur dclare avec franchise, et meurt sur le corps du second fils
du roi de Worms tomb sous ses coups: il fut pleur par les deux
partis. Le fidle mnestrel Volkr est tu par Hildebrant. De ces
milliers de Nibelungen il ne restait plus debout que le vieux roi
Gunther et le perfide mais courageux Hagene.


XXIX

Voici la fin du pome historique des Nibelungen. Le feu est mis  la
salle. Tous les hros y prissent. Les cendres de l'incendie
recouvrent tout. Hagene et Kriemhilt vivent encore ainsi que Gunther,
le roi de Worms, frre de Kriemhilt.

     Le seigneur Dietrch, chef de Vrone, prit lui-mme son armure,
     et le vieux Hildebrant l'aida  s'en revtir. Comme il gmissait,
     cet homme fort! Tout le palais retentissait de sa voix.

     Mais bientt il reprit son courage de hros. Anim par la colre,
     le bon guerrier s'arma; puis bientt ils partirent, lui et matre
     Hildebrant.

     Alors Hagene de Troneje dit: Je vois venir le seigneur Dietrch;
     il veut nous combattre  cause des grands malheurs qui lui sont
     arrivs. On pourra dcider aujourd'hui lequel est le plus
     vaillant.

     Oui, quand mme le chef de Vrone serait encore plus fort et
     plus terrible, s'il veut se venger sur nous de ses pertes,
     j'oserai rudement lui tenir tte. Ainsi parla Hagene.

     Dietrch et Hildebrant entendirent ces paroles. Le chef alla
     trouver les deux guerriers, qui se tenaient hors de la salle,
     appuys contre le mur du btiment. Le seigneur Dietrch dposa 
     terre son bon bouclier.

     Plein de douleur et de soucis, Dietrch prit la parole: Pourquoi
     avez-vous agi ainsi, Gunther, roi puissant, contre moi exil? Que
     vous avais-je fait? Priv de toute consolation, maintenant je
     reste seul.

     Il ne vous a pas sembl suffisant en cette cruelle extrmit de
     frapper  mort Ruedigr, le hros; vous m'avez maintenant enlev
     tous mes hommes. Guerriers, je ne vous avais pas fait, moi, subir
     de pareilles infortunes.

     En pensant  vous-mmes et  votre affliction,  la mort de vos
     amis et  vos rudes combats,  hros superbes, votre me
     n'est-elle pas accable? Hlas! que la mort de Ruedigr me fait
     de peine!

     Non, nul homme au monde n'prouva plus de malheurs! Vous n'avez
     gure pens  ma dsolation et  la vtre. Tous mes amis sont l
     gisant, tus par vous. Jamais je ne pourrai pleurer assez la
     mort de mes parents.

     --Nous ne sommes point si coupables, rpondit Hagene. Vos
     guerriers sont venus vers ce palais en bande nombreuse et arms
     avec le plus grand soin. Il me semble qu'on ne vous a pas cont
     les faits avec exactitude.

     Que dois-je donc croire? Hildebrant m'a dit que mes hommes de
     l'Amelungen-lant vous ont demand de leur remettre, en dehors de
     cette salle, le corps de Ruedigr et que vous n'avez rpondu 
     mes guerriers que par des moqueries.

     Le souverain du Rhin parla: Ils prtendaient emporter d'ici le
     corps de Ruedigr; je le fis refuser, par haine contre Etzel, non
     par inimiti contre les vtres, jusqu' ce que Wolfhart se mit 
     nous injurier.

     Le hros de Vrone rpondit: Il devait en tre ainsi! Gunther,
     noble roi, au nom de tes vertus, rpare les maux que tu m'as
     faits et compose avec moi sur le dommage, afin que je puisse te
     le pardonner.

     Rends-toi prisonnier avec ton homme-lige, et je te protgerai
     ici chez les Hiunen, en sorte que nul ne vous offensera, et vous
     ne trouverez en moi que fidlit et bienveillance

     --Le Dieu du ciel ne peut permettre, dit Hagene, que se rendent
      toi deux guerriers, qui, bien arms, peuvent se dfendre si
     vaillamment et qui marchent encore libres et fiers en face de
     leurs ennemis.

     --Hagene et Gunther, il ne faut pas repousser ma demande;  vous
     deux, vous avez tellement afflig mon me, que vous agirez
     quitablement en accordant une compensation  mes maux.

     Je vous donne ma foi, et ma main rpond de ma sincrit, que je
     chevaucherai avec vous jusqu'en votre pays. Je vous reconduirai
     avec honneur ou je souffrirai la mort, et pour vous j'oublierai
     ma profonde douleur.

     --Renoncez  votre demande reprit Hagene, il ne nous convient
     pas qu'on dise jamais de nous que deux si vaillants hommes se
     soient rendus, car auprs de vous, on ne voit personne que le
     seul Hildebrant.

     Matre Hildebrant prit la parole: Dieu sait, seigneur Hagene,
     que cette paix que mon chef offre de conclure avec vous, le
     moment viendra ou vous la dsirerez en vain. Vous devriez
     accepter avec empressement la composition dont il se contente.

     Oui, j'accepterais cette composition, dit Hagene, plutt que de
     fuir honteusement le champ du combat, ainsi que vous l'avez fait,
     matre Hildebrant. Sur ma foi, je pensais que vous saviez mieux
     tenir tte  l'ennemi.

     Hildebrant rpondit: Pourquoi m'adresser ce reproche? Qui donc
     tait assis sur son bouclier au Wasgenstein, tandis que Valther
     d'Espagne lui tuait un grand nombre de ses parents? Il y a assez
      dire sur votre propre compte  vous.

     Le seigneur Dietrch parla: Il ne convient pas  des hros de
     s'adresser ainsi des injures, comme font les vieilles femmes. Je
     vous dfends, matre Hildebrant, d'en dire davantage. Une assez
     grande douleur m'afflige, moi guerrier exil.

     Maintenant, ajouta Dietrch, rptez-moi, vaillant Hagene, ce
     que vous vous disiez entre vous,  guerriers rapides, au moment
     o vous m'avez vu me diriger arm vers vous. Vous affirmiez que
     vous vouliez, seul, me tenir tte dans un combat.

     --Nul ne vous le niera, rpondit le vaillant Hagene; oui, je
     veux tenter la lutte avec des coups terribles,  moins que ne se
     brise en mes mains la bonne pe des Nibelungen. Je suis indign
     de ce que l'on ait os nous rclamer comme prisonniers.

     Quand Dietrch connut l'humeur farouche de Hagene, il brandit
     aussitt son bouclier, ce bon et rapide guerrier. Avec quelle
     promptitude Hagene s'lana des degrs au devant de lui. La bonne
     pe de Nibelung retentit avec fracas sur Dietrch.

     Le seigneur Dietrch savait bien que cet homme audacieux tait
     d'humeur froce; aussi le prince de Vrone se dfendit-il avec
     adresse des coups terribles qui lui taient destins. Il
     connaissait bien Hagene, ce hros superbe.

     Il craignait aussi Balmung, cette arme terrible! Cependant
     Dietrch rendit des coups bien dirigs, jusqu' ce qu'enfin il
     vainquit Hagene, en lui faisant une blessure longue et profonde.

     Le seigneur Dietrch se dit: Te voil donc en pril! Mais
     j'aurais peu d'honneur  te tuer maintenant. Je vais essayer si
     je puis m'emparer de toi et te faire prisonnier. Et c'est ce
     qu'il fit avec prcaution.

     Il laissa tomber son bouclier; sa force tait grande; il saisit
     dans ses bras Hagene de Troneje, et ainsi il parvint  dompter
     l'homme hardi.  cette vue, le roi Gunther se prit  gmir.

     Dietrch lia Hagene, le conduisit  Kriemhilt et remit entre ses
     mains le plus vaillant guerrier qui jamais porta l'pe. Aprs de
     si amres souffrances la joie de la Reine fut vive.

     De plaisir elle s'inclina devant le noble prince: Sois donc
     toujours heureux en ton corps et en ton me. Tu me consoles
     grandement dans ma dtresse. Je serai toujours prte 
     t'obliger.

     Le seigneur Dietrch prit la parole: Il faut le laisser vivre,
     noble reine, et il se peut qu'un jour il rpare tout le mal qu'il
     vous a fait. Il ne faut point qu'il ptisse de ce que je vous
     l'ai livr les mains lies.

     Elle fit mener Hagene, pour son malheur, dans une prison, o nul
     ne put voir le prisonnier enferm. Gunther, le noble roi, se prit
      crier: O donc est all le hros de Vrone? Il m'a rudement
     afflig.

     Le seigneur Dietrch alla  sa rencontre. La force de Gunther
     tait vraiment digne de louange. Il n'attendit pas plus
     longtemps; il se prcipita hors de la salle. Un grand fracas se
     fit au choc de leurs deux pes.

     Quoique la valeur du seigneur Dietrch ft haut prise depuis
     longtemps, Gunther tait tellement anim par la colre et le
     ressentiment, et ses longues souffrances l'avaient tellement
     irrit contre son adversaire, que ce fut merveille que le
     seigneur Dietrch en rchappt.

     Le courage et la force de tous deux taient grands. Le palais et
     les tours retentirent des coups qu'ils assnaient sur leurs bons
     casques avec leurs terribles pes. Vraiment le roi Gunther avait
     un noble courage.

     Pourtant le prince de Vrone le vainquit, ainsi qu'il avait
     vaincu Hagene; on voyait couler le sang  travers la cotte de
     mailles, par suite d'un coup de la puissante pe que portait le
     seigneur Dietrch. Pourtant, aprs tant de fatigues, l'illustre
     Gunther s'tait glorieusement dfendu.

     Ce chef fut li par la main de Dietrch d'un noeud si fort, que
     jamais roi n'en subira plus de pareil. Il craignait que s'il et
     laiss libres le Roi et son homme-lige, ils auraient tu tous
     ceux qu'ils auraient rencontrs.

     Dietrch de Vrone le prit par la main et le mena garrott devant
     Kriemhilt. Elle s'cria: Soyez le bienvenu, Gunther, vous le
     hros du pays burgonde.--Que Dieu vous rcompense, Kriemhilt,
     si vous m'adressez ces paroles avec sincrit, dit Gunther.

     Je m'inclinerais devant vous,  ma soeur trs-chrie, si vos
     salutations taient faites par affection, mais je sais, reine,
     que vous tes de si sanguinaire humeur que vous ne ferez  Hagene
     et  moi que de trs-funestes saluts.

     Le hros de Vrone prit la parole: Femme du trs-noble roi,
     jamais prisonniers ne furent si bons chevaliers que ceux que je
     vous ai remis aujourd'hui,  illustre dame. Maintenant, par gard
     pour moi, vous mnagerez ces trangers.

     Elle rpondit qu'elle le ferait volontiers. Alors, les yeux en
     pleurs, le seigneur Dietrch s'loigna de ces glorieux hros.
     Elle se vengea pouvantablement, la femme d'Etzel. Elle enleva la
     vie  ces deux guerriers d'lite.

     Pour les tourmenter elle les fit enfermer sparment et depuis
     lors ils ne se revirent plus, jusqu'au moment o elle porta 
     Hagene la tte de son frre. La vengeance que Kriemhilt exera
     sur ces deux guerriers fut vraiment complte!

     La reine alla trouver Hagene et parla avec haine au guerrier: Si
     vous voulez me rendre ce que vous m'avez pris, vous pourrez
     encore retourner au pays burgonde.

     Le farouche Hagene rpondit: Ta prire est superflue, trs-noble
     reine, car j'ai jur de ne jamais rvler l'endroit o se trouve
     cach le trsor, tant que vivrait l'un de mes matres. De cette
     faon il ne tombera au pouvoir de personne.

     Il savait bien qu'elle le ferait mourir. Quelle plus grande
     dloyaut fut jamais! Il craignait qu'aprs lui avoir pris la
     vie, elle ne laisst retourner son frre en son pays.

     Je pousserai les choses  bout, dit la noble femme, et elle
     ordonna de tuer son frre. On lui coupa la tte; elle la porta
     par les cheveux devant le hros de Troneje. Ce fut pour lui une
     peine affreuse.

     Quand le guerrier vit la tte de son matre, il dit  Kriemhilt:
     Enfin tu es arrive au but de tes dsirs, et tout s'est pass
     ainsi que je l'avais prvu.

     Maintenant le noble roi est mort et aussi Gselher le jeune et
     Grnt. Nul ne sait, hors Dieu et moi, o se trouve le trsor.
     Femme de l'Enfer, il te sera cach  jamais!

     Elle dit: Tu as mal rpar le mal que tu m'as fait. Mais je veux
     conserver l'pe de Sfrit. Il la portait, mon doux bien-aim, la
     dernire fois que je le vis, et de sa perte mon coeur a souffert
     plus que de tous mes autres maux.

     Elle tira l'pe du fourreau sans qu'il put l'empcher,--elle
     voulait enlever la vie au guerrier,--et la soulevant des deux
     mains, lui abattit la tte. Le roi Etzel le vit et en fut
     profondment afflig.

     Malheur! s'cria le roi, comment a t tu, par les mains d'une
     femme, le plus vaillant hros qui jamais s'lana dans la
     bataille ou qui porta un bouclier! Quelqu'inimiti que j'eusse
     contre lui, j'en suis vraiment afflig.

     Alors le vieux Hildebrant parla: Elle ne jouira pas de la joie
     d'avoir os le tuer. Quoi qu'il ait pu me faire, et bien qu'il
     m'ait mis en pressant danger, je veux pourtant venger la mort du
     vaillant chef de Troneje.

     Le vieux Hildebrant bondit vers Kriemhilt, et lui donna un
     terrible coup d'pe. La fureur d'Hildebrant porta malheur  la
     reine;  quoi pouvaient lui servir ses cris lamentables?

     De toutes parts des cadavres couvraient la terre, et la noble
     femme gisait l presque coupe en deux. Dietrch et Etzel se
     prirent  verser des larmes. Ils pleuraient amrement leurs
     parents et leurs hommes.

     Tant de gloire et d'honneur avait pri. Tous les peuples taient
     dans l'affliction et le dsespoir. La fte du roi se termina
     d'une faon sanglante, car souvent l'amour finit par produire le
     malheur.

     Je ne puis vous raconter ce qui arriva depuis, si ce n'est qu'on
     voyait chevaliers, femmes et nobles varlets pleurer la mort de
     ceux qu'ils avaient aims. Ici prend fin ce rcit. C'est l la
     dtresse des Niebelungen.


XXX

Tel est ce beau vestige de la littrature chevaleresque de l'Allemagne
dans les premiers sicles du christianisme.  l'exception du Tasse en
Italie, il n'en a pas paru de plus potique et de plus chrtienne et
barbare  la fois. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, depuis
Milton, Voltaire et Klopstock (_Paradis perdu_, _Henriade_,
_Messiade_) ne l'galent pas, si ce n'est en lgance de style
moderne, mais comme force, grce, navet, hrosme et originalit des
aventures, les _Nibelungen_ selon moi dpassent tout. Le _Faust_ de
Goethe seul peut renouer victorieusement la chane des temps
littraires, car nous l'avons dit, _Faust_ est une pope
surnaturelle bien plus merveilleuse encore que les _Nibelungen_, car
 l'exception du talisman qui rend Sfrit invisible dans certaines
rares circonstances,  l'exception du sang du dragon qui le rend
invulnrable dans toutes les parties du corps o il en a t touch et
qui n'a laiss que la place couverte par la feuille du tilleul o il
peut tre atteint par la mort,  l'exception encore de l'apparition
des femmes blanches ou des ondines, vieilles superstitions allemandes
au bord du Danube, au pays de Hagene, tout est naturel et historique
dans ce pome. Les merveilles du Tasse dans la _Jrusalem_, les
aventures de Roland dans l'Arioste, de Milton, du Camons, de la
Messiade dans Klopstock, sont mille fois plus romanesques. Antiquit
et navet, voil les deux caractres gnraux des _Nibelungen_.
L'intrt y est soutenu, vif, croissant; la dernire scne, celle du
massacre mutuel des deux armes dans la salle d'Etzel est comparable
aux scnes les plus funbres d'Homre dans le palais de Pnlope; la
vengeance d'une seule femme, Kriemhilt, gale la pudeur vengeresse de
l'pouse d'Ulysse. Elle donne tout  son premier poux Sfrit, mme
son sang; elle prit pour lui, mais elle prit venge. Le linceul de
la mort s'tend sur tout except sur le chapelain qui est revenu de
Worms sur ses pas.


XXXI

Quant aux moeurs des deux peuples combattant par leurs chevaliers,
elles sont barbares dans le combat et chrtiennes dans les
ngociations, et aprs la victoire, l'honneur que nous croyons une
fleur de vertu moderne, y dpasse presque les habitudes des armes de
nos temps. D'o cela vient-il? Est-ce des traditions indiennes
transportes des bords du Gange aux bords du Danube et passes dans
les mes du peuple germain, colonie vidente de l'Inde? est-ce des
principes chrtiens commenant  civiliser ces peuples  peine encore
baptiss? Je penche  croire que l'honneur vient de l'Inde, car il n'a
t connu en Europe qu' l'poque o les tribus asiatiques ont paru en
Espagne, en Aquitaine, en Turquie, en Arabie, et enfin au Caucase, en
Allemagne, et chez les Slaves. L'honneur est vieux, et il est
videmment un mlange de la bravoure et de la religion d'o sort la
gnrosit aprs la victoire. Ce sentiment vient de l'Orient.
L'lgance du costume, la richesse des toffes, la magnificence des
armes, or, argent, tissus, soie,  peine encore connue en Europe, la
ponctualit des tiquettes du camp, de cour et d'ambassade, le droit
des gens rigoureusement observ dans les ngociations attestent aussi
que cette prtendue barbarie des peuples germaniques tait dcoule de
l'Inde et du Caucase depuis longtemps quand tout cela tait  peine
clos dans nos contres. _C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la
lumire_, tait vrai alors, non pas que le Nord ait rien produit que
l'ignorance et la misre, mais parce que le Nord tait devenu, on ne
sait comment, le grand chemin de l'Orient dont toute civilisation
tait dcoule en Europe. Les _Nibelungen_ sont, sous le rapport
historique, le plus grand tmoignage de cette vrit. Les mots
sanscrits dont le dialecte allemand est tymologiquement compos ne
laissent pas de doute  cet gard; ainsi moeurs, langage, histoire
tout concorde pour faire restituer  l'Allemagne fodale et primitive
le caractre oriental qu'elle a conserv jusqu' nos jours. Rendre 
une race son origine, c'est lui rendre son histoire.


XXXII

Aussi ce pome merveilleux, fodal, historique des premires
migrations germaniques est-il une des plus utiles dcouvertes de ces
derniers temps; il a rveill l'Allemagne lettre et la reporte par la
science et par l'tude  sa vritable source nationale, le surnaturel,
la religion, la philosophie, la chevalerie, les traditions, la
fodalit, la philosophie primitive. Une explosion gnrale du gnie
teutonique s'est faite, grce aux _Nibelungen_, dans tous les pays
d'outre-Rhin. Kant, le plus penseur et le plus sublime des
philosophes, a scrut le monde et y a retrouv Dieu dans la raison
pure; comme un Brahmane des derniers temps, Wieland, a rajeuni les
traditions obscures et ml aux dogmes des Indes les lgendes de la
Grce; Schiller a tent au thtre et dans l'histoire de renouveler 
Weymar les triomphes d'Athnes; Goethe enfin, gnie plus fort, plus
haut, plus complet, a retremp _Faust_  la fois dans l'observation et
dans le surnaturel, il a expliqu le monde des vivants par le monde
des morts; il a t le Volkr des temps modernes, le Mnestrel des
grands combats de notre re, il a laiss en mourant l'Allemagne
blouie et vide comme si rien d'aussi grand ne pouvait natre de
longtemps pour le remplacer.

Maintenant tout se tait en Germanie, comme par tout l'univers. On
semble attendre je ne sais quoi dans le silence. La posie, la
philosophie, n'ont plus ces grandes voix qui faisaient nagure
tressaillir la terre. Dieu prpare-t-il quelque chose dans le secret
de ses desseins? Les peuples qui viennent de passer brillamment par
trois grandes phases de philosophie dans le dix-huitime sicle,
d'action militaire dans le dix-neuvime et de pense loquente dans
notre dernire priode de la restauration en France, sont-ils donc
comme les individus qui se lassent  moiti route et qui dposent leur
fardeau pour que d'autres plus jeunes et moins dcourags les
reprennent et les portent plus loin sur le chemin de l'avenir? C'est
possible, mais ce n'est pas vraisemblable, le progrs est un beau mot;
mais il a ses dceptions comme toute autre chose mortelle. Croyez-y
tant que vous voudrez, mais n'oubliez pas que trop esprer n'est pas
plus permis  l'humanit que trop craindre, et quel que soit
l'enthousiasme de l'esprit humain, il est constamment born par trois
terribles conditions de sa nature, la brivet de la vie, la rotation
ternelle des choses, et la courte tendue de l'espace et du temps que
Dieu a accord  l'homme. Voyez comme la sagesse presque divine des
Indes est venue s'obscurcir dans les brouillards de l'Allemagne, et
combien le temps o nous vivons, n en apparence pour les progrs sans
limite, s'accuse lui-mme de dcadence intellectuelle? Est-ce faux,
est-ce vrai? Nos enfants le sauront.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIX.

Paris.-Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-Saint-Germain,
43.




CXLe ENTRETIEN

L'HOMME DE LETTRES


BERNARDIN DE SAINT-PIERRE


I

Il y a eu avant la Rvolution, en France, une classe d'hommes  part,
dont le principal mtier tait le _style_, dont la seule ambition
tait la gloire, regardant tout le reste comme indigne d'eux. Ces
hommes, en effet, ont immdiatement grandi le nom de la France. La
Grce antique avait ses sages, la France moderne avait ses hommes de
lettres. Bernardin de Saint-Pierre fut un des derniers et peut-tre le
plus illustre.

Il fut l'auteur de _Paul et Virginie_, la plus mmorable pastorale,
sans exception, qu'un gnie  la fois simple et pathtique ait jamais
conue et crite pour l'me des hommes de tous les pays.

Mais tudions d'abord l'auteur avant de nous attacher aux ouvrages.
Peu d'crivains furent plus malheureux dans leur vie prive et
aventureuse, peu d'hommes de mmoire furent plus heureux devant la
postrit. Le ciel qui l'aimait lui rserva une femme jeune, charmante
et belle pour ses vieux jours, et un ami fidle aprs sa mort. Le
bonheur vint tard, mais il vint, aux doux sourires de sa femme, la
gloire  l'appel de son disciple et de son ami. J'ai beaucoup connu
cette seconde femme, si belle, si bonne, si aimante, qu'elle semblait
une seconde jeunesse close sur le front encore vert d'un vieillard;
j'ai beaucoup connu et beaucoup aim aussi l'ami et le disciple auquel
il sembla, comme le Sauveur  saint Jean, lguer en mourant son me et
son gnie avec sa femme, pour que rien ne restt sans protecteur aprs
lui.

Cette femme tait mademoiselle de Pelleport, ge alors de dix-huit
ans; ce disciple tait M. Aim Martin, son soutien et son admirateur.
Nous y reviendrons.


II

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre tait n au Havre en 1737. Son
enfance fut celle de tout le monde. Sa famille tait illustre par sa
parent avec Eustache de Saint-Pierre, maire de Calais, victime
dvoue et volontaire du roi d'Angleterre pour ses concitoyens.
L'enfant avait deux frres et une soeur, Catherine de Saint-Pierre.
Ses frres eurent une vie agite, mais mdiocre. Sa soeur, belle et
fire, refusa de se marier. La brillante imagination de Bernardin de
Saint-Pierre, mle d'un peu de vanit, se signala de bonne heure. Les
capucins et les jsuites voulurent plusieurs fois l'attirer  eux. Il
prfrait  tout les miracles naturels et les tudes sur l'organisme
des animaux.

     Ds l'ge de huit ans, on lui faisait cultiver un petit jardin o
     chaque jour il allait pier le dveloppement de ses plantations,
     cherchant  deviner comment une grosse tige, des bouquets de
     fleurs, des grappes de fruits savoureux pouvaient sortir d'une
     graine frle et aride. Mais les animaux surtout attiraient son
     affection, tonnaient son intelligence. Ayant accompagn son pre
     dans un petit voyage  Rouen, celui-ci s'arrta devant les
     flches de la cathdrale, dont il ne pouvait se lasser d'admirer
     la hauteur et la lgret; le jeune Henri levait aussi les yeux
     vers la cime des tours, mais c'tait pour admirer le vol des
     hirondelles qui y faisaient leurs nids. Son pre qui le voyait
     dans une espce d'extase, l'attribuant  la majest du monument,
     lui dit: Eh bien, Henri, que penses-tu de cela? L'enfant,
     toujours proccup de la contemplation des hirondelles, lui
     rpondit: Bon Dieu! qu'elles volent haut! Tout le monde se mit 
     rire, son pre le traita d'imbcile; mais toute sa vie il fut cet
     imbcile, car il admirait plus le vol d'un moucheron que la
     colonnade du Louvre.


III

Ce got des oeuvres de Dieu s'accrut en lui avec les annes. Un cur
de Caen acheva sa premire ducation. Il manifesta de bonne heure la
passion de la solitude. Sa marraine, Mlle de Bayard, descendante du
hros de ce nom, obtint de ses parents sa rentre dans la maison
paternelle. Elle fut pour lui comme une seconde mre. Elle lui inspira
sa gnrosit et sa mlancolie. La lecture du _Robinson_ lui donna
l'amour des voyages et des aventures. Aprs avoir tudi  Paris, il
apprit que son pre s'tait remari; il aspira  se placer seul par le
mrite transcendant que ses tudes heureuses avaient manifest en lui;
il avait vingt ans. Il alla  Versailles solliciter du ministre un
emploi dans les ponts et chausses. Il n'obtint que des loges.
D'autres, plus protgs, furent plus heureux. Il fut rduit  briguer
une place dans le gnie militaire. Il alla rejoindre  ce titre un
corps d'arme de trente mille hommes, que M. de Saint-Germain
commandait en Allemagne. Son corps d'arme fut battu. Il revint chez
son pre. Il y fut froidement reu par sa belle-mre; il reprit la
route de Paris en 1761, n'ayant pour toute fortune que 120 francs
d'argent et une somme  peu prs gale en un billet de la loterie de
Saint-Sulpice. La ville de Marseille ayant reu de la marine royale
l'invitation d'envoyer quelques officiers ingnieurs  Malte pour
lever des fortifications contre les Turcs, il fut choisi, et
s'embarqua pour l'le avec le brevet d'ingnieur gographe. Le sige
n'eut pas lieu, il rentra en France et revint  Paris dnu de tout.
Enfin il rva d'aller en Russie chercher gloire et fortune; quelques
amis se cotisrent pour lui offrir, louis par louis, la petite somme
de trois cents francs; son pre y joignit l'envoi de ses titres de
noblesse, dont il esprait des miracles.

Il monta avec ce lger bagage dans la diligence de Bruxelles et arriva
 la Haye. Ses lettres de recommandation ne lui ayant servi  rien, il
alla  Amsterdam et  Lubeck, o quelques modiques prsents qu'il
reut du chevalier de Chazat lui servirent  s'embarquer pour
Cronstadt. La renomme de Catherine, impratrice de Russie, et la
beaut de sa figure lui donnrent les illusions de la vanit et de
l'amour.

     Oblig de vivre de peu, il passait les jours entiers dans sa
     chambre, cherchant  s'absorber par l'tude des mathmatiques. Le
     temps s'coulait, la cour ne revenait pas, et tout annonait  M.
     de Saint-Pierre que son htesse se lassait de lui faire crdit.
     Il croyait ne jamais sortir de ce labyrinthe, lorsqu'un
     dimanche, aprs la messe, un seigneur vtu d'une riche pelisse
     l'aborda poliment  la porte de l'glise. Aprs une conversation
     assez longue, dans laquelle il lui tmoigna beaucoup d'intrt,
     il lui offrit de le prsenter au marchal de Munnich, gouverneur
     de Ptersbourg, dont il tait secrtaire. Charm de cette offre
     bienveillante, M. de Saint-Pierre accepta un rendez-vous pour le
     lendemain, trois heures du matin, seule heure  laquelle le
     marchal donnt ses audiences.

     Il trouva un vieillard de quatre-vingts ans, sec, vif, ptulant,
     qui l'accueillit de bonne amiti, et qui en moins d'un quart
     d'heure lui eut montr son cabinet, ses dessins, ses plans, une
     centaine de volumes sur le gnie militaire, qui formaient toute
     sa bibliothque. Ces livres avaient servi  sa gloire. Jet dans
     les dserts de la Sibrie, il avait; comme les anciens
     philosophes, ouvert une cole sur la terre de l'exil. Rassemblant
     autour de lui les soldats commis  sa garde, il s'tait plu 
     leur dvoiler les secrets de la science d'Euclide et de Pascal.
     Sa patrie avait puni ses vertus, il ne se vengea qu'en lui en
     montrant de nouvelles; et l'on vit tout  coup une troupe
     d'ingnieurs habiles sortir de ces rgions barbares, se rpandre
     dans l'arme, et fonder le corps du gnie militaire russe. Un
     homme de cette trempe devait apprcier le mrite de M. de
     Saint-Pierre. Il tait dj charm de sa conversation; mais il
     voulut le juger sur ses oeuvres, et lui ayant remis des couleurs,
     du papier, des pinceaux, il l'invita  revenir bientt avec un
     chantillon de son talent. Cette invitation eut l'heureux effet
     de prolonger le crdit de notre voyageur. Peu de jours aprs, il
     revint avec un plan dont le marchal fut si satisfait, qu'il
     promit aussitt d'en recommander l'auteur  M. de Villebois,
     grand matre de l'artillerie, et s'adressant en allemand  son
     premier aide de camp, il se fit apporter un sac de roubles, qu'il
     prsenta  M. de Saint-Pierre en lui disant que cette somme
     servirait  payer ses frais de voyage jusqu' Moscou. Celui-ci
     rpondit en rougissant que les ingnieurs du roi de France ne
     pouvaient recevoir de l'argent que d'un souverain. Et comme il se
     retirait en prononant ces mots, le marchal se leva et lui dit
     d'un air touch qu'en Russie, l'usage permettait  un colonel, et
     mme  un gnral, de recevoir des bienfaits de sa main; que
     cependant il ne s'offensait pas d'un refus inspir par un excs
     de dlicatesse; puis il ajouta, aprs un moment de rflexion:
     Vous ne refuserez pas sans doute de faire le voyage avec un
     gnral de mes amis qui se rend  la cour? Cette dernire
     proposition satisfaisait  tout; M. de Saint-Pierre l'accepta
     avec reconnaissance: c'tait un premier pas vers la fortune, et
     il commenait  concevoir que la fortune ne lui serait point
     inutile pour accomplir ses grands projets.

     Dans le temps mme o il venait de trouver un protecteur, la
     Providence lui donnait un ami. Un Genevois, nomm Duval,
     joaillier de la couronne, qu'il avait eu occasion de rencontrer
     plusieurs fois chez son htesse, n'avait pu voir son malheur sans
     en tre mu, ni son courage sans l'admirer. C'tait un de ces
     hommes dont la physionomie laisse lire toutes les penses, et
     dont toutes les penses sont bienveillantes et vertueuses. Une
     douce mlancolie rpandue sur ses traits exprimait la beaut de
     son me; elle semblait plaindre tous les malheureux et leur
     annoncer un consolateur. Il voulut tre la providence d'un jeune
     homme qu'il voyait sans crainte et sans trouble dans sa lutte
     avec la misre, et une grande intimit ne tarda pas  s'tablir
     entre eux. Duval tait loin d'approuver les projets de son jeune
     ami; mais il ne les blmait pas ouvertement, car il sentait que
     les dgots de l'ambition ne peuvent natre que des mcomptes de
     l'ambition. Toujours prt  donner un bon conseil, il laissait
     faire ensuite, et se trouvait l pour consoler ou pour secourir.
     C'tait l'idal de l'amiti, et celle qu'il inspira fut bien
     profonde, puisque non-seulement M. de Saint-Pierre lui adressa
     les lettres qui composent la relation de son voyage  l'le de
     France, mais longtemps aprs, par une touchante fiction, il
     attribuait son systme de la fonte des glaces polaires  un sage
     nomm M. Duval, cherchant  rpandre sur l'ami qui avait inspir
     son premier ouvrage les derniers rayons de sa gloire.

     M. Duval, instruit du dpart prochain de M. de Saint-Pierre, fit
     tous ses efforts pour changer sa rsolution; mais, ne pouvant y
     russir, il lui ouvrit gnreusement sa bourse; et le mme jeune
     homme qui venait de refuser les dons d'un marchal d'empire,
     parce qu'il ne pouvait voir en lui qu'un protecteur tranger,
     consentit  emprunter dix roubles (50 fr.) d'un simple
     particulier dans lequel son coeur voyait un ami.

     Cependant, le marchal de Munnich le prsenta au gnral sous les
     auspices duquel il devait paratre  la cour, et peu de temps
     aprs ils se mirent en route pour Moscou. On tait alors au mois
     de janvier. Le gnral avait deux voitures bien chaudes, bien
     closes, l'une pour lui, l'autre pour ses adjudants. Un traneau
     dcouvert tait destin  son domestique, et il donna ordre d'y
     faire placer le jeune Franais. Ds la premire nuit, le traneau
     versa deux fois. Notre malheureux voyageur, expos  toutes les
     injures de l'air, prouvait un froid d'autant plus horrible qu'il
     n'avait pris aucune des prcautions d'usage, et qu'avec son
     chapeau de feutre et son habit court, il lui semblait qu'il
     n'tait pas vtu. Le second jour, il eut une joue gele, et sans
     un bonnet de laine que lui prta son compagnon, il y et sans
     doute laiss ses deux oreilles. Chaque fois qu'on arrivait dans
     une maison de poste, le gnral dballait lui-mme les
     provisions, il distribuait  chacun un petit morceau de pain dur
     comme le marbre, puis la valeur d'un demi-verre de vin, qu'on
     coupait avec une hache. Aprs cette gnreuse distribution, le
     gnral se mettait seul  table, pendant que ses aides de camp et
     son secrtaire se tenaient debout derrire lui. M. de
     Saint-Pierre ne crut pas devoir les imiter;  la grande confusion
     des autres officiers, il osa s'asseoir en prsence du gnral,
     qui ne lui pardonna point ce qu'il appelait un excs de
     familiarit. L'espce de mpris qu'on lui avait tmoign en le
     relguant parmi les valets avait accru sa fiert et redoubl sa
     tristesse. Mais l'aspect de la nature aurait suffi pour le
     plonger dans la mlancolie. Il est impossible d'exprimer l'pret
     de l'air et du froid. Tout tait couvert de neige: les bois, les
     champs, les plaines, les montagnes, les lacs et la mer mme.
     Chaque matin le soleil, semblable  un globe de fer rouge, se
     levait au bord de l'horizon; sa lumire tait ple et sans
     chaleur, seulement elle agitait dans l'air une infinit de
     particules glaces qui tincelaient comme une poussire de
     diamants. La nuit ne prsentait pas un spectacle moins trange:
     les sapins,  travers lesquels murmurait un vent glac, taient
     comme autant de pyramides d'albtre dont les avenues se
     prolongeaient  l'infini; tantt la lune les clairait de ses
     lueurs bleutres, tantt les feux de l'aurore borale semblaient
     les couvrir des reflets d'un vaste incendie. On et dit alors les
     colonnades, les portiques d'une ville en ruine, au milieu
     desquels l'imagination frappe voyait se mouvoir des sphinx, des
     centaures, des harpies, le dieu Thor avec sa massue, et tous les
     fantmes de la mythologie du Nord.

     Emport rapidement dans un traneau dcouvert, il voyait ces
     tres fantastiques s'agiter autour de lui, et il avait peine  ne
     pas croire  leur ralit. Les trois voitures couraient ainsi,
     sans autre espoir que celui d'arriver dans quelques pauvres
     villages dont rien n'annonait les approches, car les coqs et les
     chiens mme taient tapis par le froid. Cependant on voyait des
     troupeaux de loups qui, presss par la faim, suivaient les
     voyageurs comme une proie. Ces terribles animaux se partageaient
     en deux meutes sur les deux cts du chemin; ils taient guids
     par un chef, qui s'lanait en avant, prcdait la voiture, et
     s'arrtait de temps  autre en poussant des cris plaintifs,
     auxquels les deux meutes rpondaient par intervalles gaux. Aprs
     cet appel, on n'entendait plus que le bruit lger de leur course
     sur la neige, bruit qui avait quelque chose de plus sinistre
     encore que leurs gmissements. Ah! lorsqu'au milieu de ces
     dserts notre triste voyageur venait  se rappeler les champs
     fertiles de la France, ces riantes valles, ces vertes collines
     o les animaux utiles  l'homme paraissent de toutes parts, o la
     terre est couverte de moissons, de vignobles et d'agrables
     vergers, o le champ du coq, les aboiements du chien, le carillon
     argentin du clocher rustique annoncent chaque jour le retour de
     l'aurore; ah! comme alors il sentait son coeur douloureusement
     oppress! comme il se trouvait misrable d'errer si loin de sa
     patrie! C'est ainsi qu'expos  la rigueur du froid le plus vif,
     n'ayant pas mme un manteau pour se couvrir, il tait rduit 
     envier le sort de ces malheureux paysans qu'il trouvait
     rassembls dans de pauvres cabanes, mais qui au moins se
     consolaient entre eux de leur misre; il enviait, enfin, jusqu'au
     sort des chevaux attels  sa voiture; car la Providence,
     prvoyante pour eux, les avait couverts de poils longs et chauds,
     semblables  d'paisses toisons: comme pour tmoigner, pensait-il
     alors avec amertume, que l'homme seul est abandonn sur cette
     terre: comme pour tmoigner, pensait-il vingt ans plus tard avec
     admiration, qu'il n'est pas un seul tre au monde qui soit livr
      l'abandon: Dieu leur donnant  tous, suivant le besoin, ce que
     leur intelligence ne leur apprend pas  se donner.

     Enfin ils arrivrent  Moscou. Rien n'est plus magnifique que
     l'aspect de cette ville, o tout annonce le voisinage de l'Asie.
     Au milieu des maisons bties  la chinoise s'lvent une
     multitude de dmes tincelants,  travers lesquels on voit
     briller les flches dores de plus de douze cents clochers
     termines par des croissants surmonts d'une croix. Notre
     fondateur d'empires arriva dans cette ville, avec un cu dans sa
     poche: il est vrai qu'uniquement touch de sa grandeur future, il
     ne songeait gure  sa misre prsente. Sa peine n'tait pas de
     savoir comment il souperait, mais bien comment il approcherait de
     la grande Catherine: car la voir et la persuader tait une mme
     chose pour lui. Parmi ses compagnons de voyage, un seul, frapp
     de la dignit de sa conduite dans une situation si difficile,
     s'attacha vivement  son malheur. C'tait un officier nomm
     Barasdine: jeune, bouillant, superbe, poussant la franchise
     jusqu' la rudesse, il s'tait fait une loi de penser tout haut,
     regardant comme une lchet de se taire devant le vice heureux,
     et l'attaquant en face avec toute l'pret de son caractre.
     Souvent il avait reproch au gnral son indiffrence pour le
     jeune Franais; mais ces reproches n'avaient fait que blesser
     plus profondment l'orgueil d'un homme pour qui rien n'tait
     vident que son propre mrite. Arriv  Moscou, le gnral fait
     arrter ses voitures devant une grande auberge, et charm de
     trouver une occasion de contrarier peut tre mme d'embarrasser
     M. de Saint-Pierre, il annonce froidement qu'il est temps de
     chercher un gte. Il tait nuit, et cette nouvelle rpandit le
     trouble parmi les voyageurs. Aussitt chacun songe  retrouver
     ses bagages, et les domestiques font approcher les
     yswoschtschiki, espce de traneaux qui rendent  Moscou les
     mmes services que les fiacres rendent  Paris.

     M. de Saint-Pierre n'avait qu'un petit porte-manteau, et depuis
     un moment il faisait de vaines recherches pour le retrouver,
     lorsqu'il apprit que le gnral l'avait envoy aux messageries
     sous prtexte que ses voitures taient dj surcharges. Pendant
     qu'il tmoignait sa surprise d'un pareil procd, Barasdine
     s'emportait contre ce qu'il appelait hautement une action
     indigne; mais le gnral, sans daigner lui rpondre, ordonna au
     cocher de partir et laissa les deux jeunes gens exhaler leur
     colre. Cette circonstance ne fit que les unir davantage, et ils
     ne se sparrent qu'aprs s'tre promis de se revoir bientt.
     Barasdine alla descendre chez son oncle, M. de Villebois, grand
     matre de l'artillerie; et M. de Saint-Pierre ayant lou un
     traneau, se fit conduire chez le frre de son htesse de
     Ptersbourg, qui, sur la recommandation de Duval, devait lui
     donner un logement. Mais les contrarits s'enchanent souvent,
     comme les malheurs. Arriv chez M. Lemaignan, un domestique lui
     apprend que son matre n'est point  Moscou, et qu'il ignore
     l'poque de son retour. Qu'on se figure l'embarras de notre
     voyageur: isol au milieu de la nuit dans une ville immense,
     ignorant la langue du pays, ne pouvant ni s'orienter ni se faire
     entendre, il tait devant son guide comme un homme muet. Enfin,
     ne sachant que devenir, il remonte machinalement dans le
     yswoschtschiki. Son conducteur ne le voit pas plutt dispos 
     partir, qu'il met ses chevaux au galop, et le ramne comme par
     inspiration  l'auberge o il l'avait pris. Le payement de la
     voiture acheva d'puiser sa bourse, et il entra dans la maison
     sans savoir comment il en sortirait le lendemain.

      peine avait-il fait quelques pas dans la cour, qu'il vit
     accourir l'hte, bon Allemand  ventre rebondi,  face rubiconde,
     qui, dans un jargon presque inintelligible, protestait de son
     innocence, de sa probit, de son honneur, et qui termina cette
     apologie inattendue en plaant sur les paules de notre voyageur
     une assez belle selle en velours qu'il tenait dans ses mains. Ce
     dernier argument dut lui paratre sans rplique, car il se tut
     soudain; on vit sa physionomie s'panouir, et les yeux fixs sur
     M. de Saint-Pierre, il resta dans une espce d'admiration de
     lui-mme. Surpris de cette trange rception, M. de Saint-Pierre
     prend froidement la selle, la remet entre les mains de l'hte, et
     entre en explication. Enfin, aprs quelques discours, dont il
     parvint  saisir une ou deux phrases, il crut deviner que cette
     selle avait t oublie par le jeune Barasdine, et qu'on le
     prenait pour un domestique de cet officier. Loin de se lcher de
     ce quiproquo, l'ide lui vint d'en profiler pour passer la nuit
     dans cette auberge sans tre oblig de payer son gte. Il fit
     donc entendre  l'hte qu'il tait tranger, que la nuit tait
     avance, et que son intention tait de ne repartir que le
     lendemain. L'hte le comprit fort bien, car il ouvrit aussitt
     une salle chauffe par un vaste pole, et l'invita galamment 
     s'tendre sur une banquette,  la manire des Russes. La selle
     lui servit d'oreiller, et sans plus s'inquiter des soucis du
     lendemain, il s'endormit bientt du plus profond sommeil.

     Le jour commenait  peine  paratre, lorsque Barasdine entra
     dans la chambre o le pauvre voyageur dormait encore. Il ne fut
     pas peu surpris de le retrouver l, mollement couch sur une
     planche et la tte pose sur la selle qu'il venait rclamer. Son
     exclamation veilla M. de Saint-Pierre, qui, quoique un peu
     tourdi de cette brusque apparition, se mit  raconter de la
     faon la plus comique sa msaventure de la veille. Ce rcit les
     mit en gaiet; ils rsolurent de passer la matine ensemble, et,
     pour la bien commencer, Barasdine fit apporter un djeuner auquel
     ils s'empressrent de faire honneur en philosophes dont le
     chagrin ne saurait troubler l'apptit. Au dessert, Barasdine
     voulut voir les lettres de recommandation de son ami. Dans le
     nombre, il en aperut une adresse au gnral du Bosquet; elle
     tait entirement de la main du marchal de Munnich. Barasdine
     s'en saisit avec vivacit, et dit: Celle-ci ne sera pas inutile;
     le gnral est Franais, et il n'a point oubli sa patrie; les
     accents de votre voix suffiront seuls pour le bien disposer. Il
     faut nous rendre de suite  son htel, car je pense que vous
     n'avez pas de temps  perdre, et le gnral n'en perdra point ds
     qu'il saura qu'il peut vous obliger.

     Ils trouvrent le gnral du Bosquet envelopp dans une robe de
     chambre  fleurs, coiff d'un bonnet de coton, et fumant sa pipe
     en se promenant  grands pas. Son air brusque, ses traits courts
     et ramasss, la rudesse de ses mouvements produisaient au premier
     abord une impression dsagrable; mais,  mesure qu'il parlait,
     sa figure prenait une teinte plus douce; elle semblait
     s'embellir de je ne sais quoi d'aimable et de bienveillant, et
     l'on voyait peu  peu cette physionomie sombre s'clairer, si
     l'on peut s'exprimer ainsi, d'un sourire de bont qui attirait 
     lui.

      peine eut-il appris que M. de Saint-Pierre tait Franais, que,
     perdant sa gravit, il se livra sans rserve au plaisir de voir
     un compatriote et de l'entendre parler de la patrie. Cette
     conversation, qu'il se plut  prolonger, lui fit aimer de suite
     notre jeune voyageur, qui ne le quitta pas sans avoir la promesse
     d'une sous-lieutenance dans le corps du gnie. Cinq jours aprs
     il reut son brevet, et le retour inopin de M. Lemaignan acheva
     de le tirer d'embarras. Ce brave homme lui offrit non-seulement
     sa maison, mais, sur la recommandation de Duval, il lui avana
     tout l'argent qui fut ncessaire pour son quipement. Ainsi, tout
     allait au gr de ses dsirs, et sans doute, lorsqu'il jetait ses
     regards sur le pass, il tait bien excusable de se livrer 
     quelques illusions pour l'avenir.  peine quatre mois s'taient
     couls depuis son dpart: inconnu, sans argent, sans amis, sans
     protection, il avait travers la France, la Hollande,
     l'Allemagne, la Prusse, la Russie, et tout  coup il se trouvait
     tabli  Moscou, ayant un tat, des amis, du crdit et un
     protecteur. Il dut sentir alors la vrit de cette pense qu'il
     dveloppa si bien dans la suite: _O le secours humain fait
     dfaut, Dieu produit le sien_.

     Jeune encore, il ne fut pas insensible  l'lgance de son
     nouveau costume. Un habit carlate  revers noirs, un gilet
     ventre de biche, des bas de soie blancs, un beau plumet, une
     brillante pe, tel tait  cette poque l'uniforme des
     ingnieurs russes. Barasdine fut si charm de la tournure de son
     ami, qu'il voulut aussitt le prsenter  son oncle M. de
     Villebois, grand matre de l'artillerie. M. de Villebois tait
     n Franais, et ne dmentait pas cette noble origine. Des
     manires pleines de dignit, une physionomie froide mais
     imposante, l'air suprieur que donne l'habitude du commandement
     n'taient rien  la cordialit de son accueil, et semblaient mme
     donner du prix  la manire flatteuse dont il savait encourager
     le mrite. Il devina celui de M. de Saint-Pierre; et, ds sa
     troisime visite, il l'admit dans sa familiarit, le pria
     d'accepter sa table, et, suivant la courtoisie des grands
     seigneurs russes, ne l'appela plus que son _cousin_. Il avait
     beaucoup vu, il racontait bien, et M. de Saint-Pierre coutait 
     merveille.  cette poque l'impratrice Catherine tait le sujet
     de toutes les conversations. On ne parlait que de son gnie, de
     ses projets, de son ambition; on se taisait sur ses vertus.
     L'imagination de notre jeune lgislateur s'enflammait  tous ces
     rcits; il brlait de voir cette femme extraordinaire, et
     cependant il ne voulait ni l'adorer en esclave, ni marcher  ses
     cts comme un instrument de ses plaisirs ou de ses volonts.
     S'il flatte l'ambition d'une femme, c'est pour la faire servir au
     plus noble projet qu'un mortel puisse concevoir: il vient lui
     demander, non des faveurs pour lui, mais de la gloire pour elle.
     Assise sur un des premiers trnes du monde, que ferait-elle des
     louanges d'une troupe d'esclaves? Les hommages d'un peuple charg
     de chanes ne sont que des marques d'ignorance et d'avilissement;
     mais les bndictions d'un peuple libre sont des tmoignages
     d'intelligence et de vertu; l'univers y applaudit, et la
     postrit les entend.

     M. de Villebois, ravi de l'enthousiasme de son protg dont il
     ignorait cependant les brillantes rveries, rsolut de satisfaire
     ses dsirs en le prsentant  Catherine. Un motif secret semblait
     d'ailleurs le guider dans cette circonstance, et tout doit faire
     prsumer qu'il avait conu le dessein de renverser le pouvoir
     d'Orlof par celui d'un nouveau favori, et de s'emparer ainsi de
     la volont de sa souveraine. Ce fut un soir, en sortant de table,
     qu'il annona  M. de Saint-Pierre le bonheur dont il devait
     jouir le lendemain. Cette nouvelle pensa tourner la tte de notre
     philosophe. Press de se prparer, il s'chappe  la hte du
     salon de M. de Villebois, court s'enfermer dans sa chambre,
     recommence vingt fois son mmoire, le lit, le relit, le dclame,
     ouvre son Plutarque, y cherche des souvenirs et des inspirations,
     et prpare un beau discours sur le bonheur des rois qui font des
     rpubliques. La nuit s'coule ainsi dans les agitations et le
     dlire de la fivre. Vers le matin, il commence sa toilette,
     qu'il interrompt  chaque minute pour corriger une ligne,
     modifier une expression, ajouter une ide qui doit assurer le
     succs de son entreprise. Mais quelle tait donc cette entreprise
     qui le faisait courir aux extrmits du monde? quelles taient
     ces spculations sduisantes qui, au milieu des glaces du Nord,
     avaient eu le pouvoir de lui faire oublier jusqu' sa patrie?
     Prs des rives orientales de la mer Caspienne, entre les Indes et
     l'empire de Russie, il existe, sous le plus beau ciel de
     l'univers, une heureuse contre o la nature prodigue tous les
     biens. Les Tartares l'ont habite; ils en ont fait un dsert.
     C'est l que, sous le titre modeste de Compagnie, notre jeune
     lgislateur prtend fonder une rpublique. L'impratrice de
     Russie, claire sur ses propres intrts, protgera un
     tablissement qui doit mettre dans ses mains les richesses de
     l'Inde et le commerce du monde. Cette rpublique sera ouverte aux
     malheureux de toutes les nations; il suffira d'tre pauvre ou
     perscut pour y trouver un asile. Les Tartares eux-mmes
     s'adouciront pour entrer dans cette grande confdration de
     l'infortune. La bonne foi, la libert, la justice seront, avec la
     loi, les seules puissances rgnantes. Enfin, le code de cette
     nouvelle Atlantide s'exprimera en termes clairs et prcis. Comme
     celui de Guillaume Penn, il dira  tous ceux qui gmissent sur la
     terre: Venez dans notre fertile contre; celui qui y plantera un
     arbre en recueillera le fruit. M. de Saint-Pierre se proposait
     surtout d'imiter ce lgislateur dans sa confiance en Dieu, la
     plus grande,  notre avis, qu'aucun fondateur de rpublique ait
     jamais eue, puisqu'il osa tablir une socit d'hommes riches et
     sans armes, et que, par un miracle de la Providence, cette
     socit n'a pas cess de fleurir au milieu des Sauvages et des
     Europens. Tels taient les nobles projets dont le jeune voyageur
     venait, avec la foi la plus vive, faire hommage  la grande
     Catherine; et c'est riche de ces brillantes illusions qu'il tait
     arriv aux portes de Moscou ayant dpens son dernier cu.

     Enfin l'heure de l'audience approche; le mmoire est achev, il
     le relit encore, court chez M. de Villebois, monte en voiture
     avec lui, et se voit bientt dans une galerie magnifique, au
     milieu des plus grands seigneurs de la cour. Tous affectaient les
     manires et la politesse franaises.  l'air de franchise et de
     contentement qui brillait sur leur visage, on et dit une runion
     d'heureux. Chacun s'empressait de paratre ce qu'il n'tait pas,
     de dire ce qu'il ne pensait pas, d'couter ce qu'il ne croyait
     pas. Ne pas tromper, c'et t manquer  l'usage. Il y avait l
     un change de flonie dont personne n'tait dupe, et dont
     cependant tout le monde paraissait satisfait. Les rubans, l'or,
     l'argent, les pierreries blouissaient les yeux.  l'aspect de
     cette foule bigarre, M. de Saint-Pierre perd tout  coup son
     assurance. Il s'tonne d'avoir pu concevoir la pense d'apporter
     un projet de libert au milieu de tant d'esclaves. Entendront-ils
     le langage de la vrit, ceux qui ne se plaisent que dans le
     mensonge? Voudront-ils protger des hommes libres, ceux qui ne
     doivent leurs titres, leurs richesses qu'au joug qu'ils font
     peser sur de misrables serfs? Afflig, presque effray de ces
     rflexions, saisi d'une timidit qu'il ne pouvait plus combattre,
     l'ide lui vient de s'enfuir; et peut-tre allait-il cder au
     sentiment qui l'oppressait, lorsque les portes de la galerie
     s'ouvrirent avec fracas: alors tout fut immobile et silencieux,
     il ne vit plus que l'impratrice. Elle s'avanait seule; son port
     tait noble, son air doux et srieux, sa dmarche facile; tout en
     elle loignait la crainte, inspirait le respect. Elle s'arrte
     pour couter le grand matre. Tandis qu'il parle, les yeux de
     Catherine se fixent sur notre jeune lgislateur, qui s'avance 
     un signe de M. de Villebois, et qui, selon l'usage, met un genou
     en terre pour baiser la main que lui prsentait l'impratrice.
     Aprs cette crmonie, elle lui adressa plusieurs questions sur
     la France; il fut heureux dans ses rponses, et un souris
     charmant lui annona qu'il pouvait se rassurer. Enfin elle lui
     dit, avec un grand air de bont, qu'elle le voyait avec plaisir 
     son service, et qu'elle le priait d'apprendre le russe; puis
     saluant M. de Villebois, elle jeta sur son protg le regard le
     plus gracieux, et continua de marcher avec les seigneurs qui
     l'environnaient. La rapidit de cette scne avait dconcert les
     projets de M. de Saint-Pierre; son discours tait rest sur le
     bord de ses lvres et son mmoire dans sa poche. Lui, qui tait
     venu pour dire la vrit, n'avait pu trouver que des flatteries.
     Par quel prestige avait-il donc cd si vite  l'influence de la
     cour? Pourquoi n'avait-il pu vaincre une faiblesse dont il
     rougissait? Hlas! il voyait trop que sa rpublique venait de
     s'vanouir, et qu'en tenant le langage d'un courtisan il s'tait
     replong dans la foule.

     Ds que l'impratrice se fut retire, les courtisans
     environnrent M. de Villebois, en le flicitant des succs de son
     jeune cousin, qui devint aussitt l'objet de l'attention
     gnrale. On lui prodiguait les offres de services, on
     l'accablait de compliments, de protestations, de flatteries; le
     comte Orlof lui-mme s'avana pour l'engager  djeuner, et le
     baron de Breteuil, alors ambassadeur de France, le gronda
     familirement d'avoir nglig ses compatriotes. tourdi, et comme
     un homme enivr, notre pauvre sous-lieutenant ne pouvait deviner
     ce qui l'avait rendu si vite un personnage si important. Il
     s'approcha de Barasdine, qui, tmoin de cette scne, le
     flicitait de loin et semblait assister  son triomphe. Ds
     qu'ils furent seuls, Barasdine lui expliqua l'empressement d'une
     cour toujours prte  se prosterner devant les idoles passagres
     de la fortune. On croit, lui dit-il, que le grand matre a jet
     les yeux sur vous pour branler le pouvoir d'Orlof et ressaisir
     la faveur dont il a connu l'esprance; on ajoute que
     l'impratrice, en s'loignant, a lou votre figure.


IV

L'impratrice, instruite des dettes qu'il avait contractes  Moscou,
lui fit prsent de deux cents louis et lui accorda le grade de
capitaine du gnie militaire  son service. Il revint avec plus
d'gards  Ptersbourg. Il partit de l pour un voyage en Finlande.
Il en fit de touchantes descriptions; la solitude des lieux donnent le
champ libre  son imagination romanesque. On voit que c'est l qu'il
conut le plan de son immortel ouvrage, _Paul et Virginie_. Le gnral
du Bosquet, dont il tait aide de camp, le conduisit en Pologne. Son
coeur s'ouvrit  Varsovie, o il fut aim d'une princesse polonaise.
Ses amours et ses aventures tiennent plus du roman que de l'histoire.
On voit qu'il joue avec le sentiment plus qu'il ne l'prouve.  la
fin, la princesse l'abandonne; il part dsespr pour l'Autriche. M.
d'Hmine, ministre de France, lui prte deux mille francs pour revenir
 Paris. Une autre aventure amoureuse l'attache  Dresde, il se croit
l'objet de la passion d'une des matresses du comte de Brelh, ministre
tout-puissant et voluptueux du roi de Saxe. Bientt heureux, puis
trahi, il passe  Berlin; il y voit le roi, qui lui propose un emploi
dans le gnie militaire; il lui refuse dans son arme un grade plus
actif. Il revient  Paris et va au Havre pour rejoindre sa famille.

Elle tait dissoute. La vieille maison ne renfermait que sa mmoire.

     C'tait lui qui n'tait plus le mme, dit-il, et il s'affligeait
     de trouver tout chang. Il arrive dans la vie ce qui arrive sur
     un fleuve pendant qu'il vous entrane: vous croyez que tout ce
     qui est autour de vous chemine, et que seul vous restez immobile.
      peine eut-il quitt la voiture publique, que ses pas se
     dirigrent vers la rue qu'avait habite son pre. Il la
     parcourait avec une tendre inquitude, cherchant en vain 
     ressaisir les traits des gens du voisinage: il ne reconnaissait
     personne, personne ne le reconnaissait. Le coeur serr de son
     isolement dans le lieu mme de sa naissance, il reprenait
     tristement le chemin de son auberge, lorsque ses yeux
     s'arrtrent sur une vieille femme qui filait devant la porte de
     sa maison. Ses traits, effacs par l'ge, lui rappelrent
     cependant ceux de Marie Talbot, de cette bonne fille qui avait
     pris soin de son enfance. Frapp de cette ressemblance, il
     s'approche pour lui adresser la parole; mais  peine a-t-elle
     entendu le son de sa voix, qu'elle le regarde et s'crie avec un
     accent de surprise et de tendresse que rien ne peut rendre: Ah!
     mon matre, est-ce bien vous que je revois? Et avec une vivacit
     inoue  son ge, elle jette sa quenouille, renverse son rouet et
     se prcipite dans ses bras. M. de Saint-Pierre l'embrasse, la
     presse contre son coeur, et croit un moment avoir retrouv, avec
     cette bonne vieille, toutes les joies de son enfance. Mais que
     cet clair de bonheur fut rapide! La pauvre Marie, devenue plus
     tranquille, lui disait tristement: Ah! monsieur Henri, les temps
     sont bien changs! Votre pre est mort! vos frres sont alls aux
     Indes! Je suis seule, seule ici!--Et ma soeur, dit M. de
     Saint-Pierre avec anxit, vous a-t-elle aussi abandonne?--Votre
     soeur a quitt la ville pour se retirer  Honfleur, dans un
     couvent sur les bords de la mer. Cela est triste, car elle est si
     jolie et si bonne! Mais est-il bien vrai, monsieur, que je vous
     revois? Vous avez t si loin! comment avez-vous pu revenir? On
     disait que vous tiez au service d'une impratrice, que le roi de
     Prusse vous menait  la guerre, que vous aviez fait fortune, et
     cela je l'ai toujours prdit, car vous aimiez tant les gros
     livres! Cependant, chaque jour, je priais Dieu pour vous, et je
     lui demandais de vous revoir avant de mourir.--Bonne Marie, je
     n'ai pas fait fortune, mais j'ai toujours eu le dsir de vous
     faire du bien.--Oh! je n'ai besoin de rien, Dieu merci! Le bon
     Dieu ne m'a jamais abandonne, et je ne suis pas si pauvre que je
     ne puisse aujourd'hui vous offrir  dner. Puis, de ses mains
     laborieuses et tremblantes, elle prit le bras de son jeune matre
     et dit, en le guidant vers la maison: Ici, il n'y a plus que moi
     pour vous recevoir! Pourquoi avons-nous perdu votre bonne mre?
     c'tait  elle de vivre, et  moi de mourir; elle et t si
     heureuse de revoir son fils! mais Dieu l'a rappele, il faut que
     sa volont soit faite. En disant ces mots, elle ouvrit la porte
     de sa pauvre demeure. Un lit de paille, une table, un vieux
     coffre et deux mauvaises chaises composaient tout son
     ameublement; il y rgnait cependant un air de propret qui
     cartait l'ide de la misre. M. de Saint-Pierre y entra avec un
     sentiment de joie et de respect que son coeur n'avait point
     encore prouv. Sa vieille bonne le fit asseoir, et, nouvelle
     Baucis, elle s'empressa de ranimer le feu et de couvrir sa table
     d'un linge blanc, mais un peu us:

       Il ne servait pourtant qu'aux ftes solennelles!

     On et dit,  son zle,  son activit, qu'elle avait recouvr sa
     jeunesse; et M. de Saint-Pierre croyait encore la voir aller et
     venir dans la maison de son pre. Cette petite scne lui rappela
     les jours de son enfance. Cependant la pauvret de cette bonne
     vieille l'affligeait, et il se mit  la questionner pour savoir
     comment elle se trouvait dans un pareil dlaissement. Oh! ce
     n'est pas la faute de monsieur votre pre, dit-elle; il voulait
     que je restasse  la maison, mais je ne pouvais m'y rsoudre 
     cause de sa nouvelle femme: a me faisait trop mal de la voir 
     toutes les places o j'avais vu ma pauvre matresse. Un jour, je
     demandai mon compte, et je vins ici. Voil que, dans les
     commencements, j'tais si triste que je ne pouvais me tenir au
     travail; je passais et repassais tout le jour devant la maison,
     comme si les pierres avaient pu me parler. Le reste du temps je
     ne faisais que pleurer; j'en avais presque perdu les yeux; mais
     maintenant, grce  Dieu, je ne pleure plus... Et en prononant
     ces mots, elle essuyait, avec le coin d'un tablier de
     serpillire, de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir.
     Pendant qu'elle parlait ainsi, M. de Saint-Pierre avait bien de
     la peine  lui cacher les siennes; il admirait comment la seule
     confiance en Dieu empchait cette bonne vieille de sentir son
     malheur, et il l'entendait avec surprise, du sein de la plus
     profonde misre, remercier la Providence de ses bienfaits. Un
     spectacle aussi touchant ne fut pas perdu pour notre voyageur.
     C'est une pauvre fille, disait-il souvent, qui m'a clair sur
     les voies de la Providence: elle avait mis en Dieu la mme
     confiance que j'avais mis dans les hommes, et jamais je n'ai vu
     une me si tranquille dans une situation si malheureuse. Son
     exemple m'a t plus utile que celui de nos prtendus sages; et
     ses paroles, si simples, m'en ont plus appris que tous les livres
     des philosophes. En effet, les livres des philosophes nous
     apprennent  braver nos maux, mais non  vivre avec eux; comme si
     le destin des tres les plus heureux de la terre n'tait pas
     toujours de vivre avec la douleur!

     Aprs quelques minutes d'entretien, Marie Talbot posa sur la
     table un morceau de gros pain, une cruche de cidre, une omelette
     et un peu de fromage. Ensuite elle ouvrit son coffre et en tira
     un verre brch, qu'elle posa doucement auprs de son hte, en
     lui disant: C'est celui de votre mre. Il le reconnut en effet,
     et cette vue le remplit d'une telle motion, qu'il ne pouvait
     manger et que des larmes involontaires venaient mouiller ses
     yeux. Alors, voyant que sa bonne se tenait debout pour le servir,
     il lui dit de se mettre  table  ct de lui; mais ce ne fut pas
     sans peine qu'il parvint  l'y dcider. Enfin elle prit une
     chaise, et ils commencrent  manger en parlant des temps passs.
     Peu  peu, leurs ides s'gayrent; mille traits charmants
     revenaient  la mmoire de Marie Talbot; la vie de son petit
     Henri tait comme une partie de la sienne: elle lui rappelait son
     admiration pour les hirondelles, sa fuite dans le dsert pour se
     faire ermite; comment il aimait les livres, comment il les
     perdait.--Oui, ma bonne Marie, lui dit M. de Saint-Pierre, je
     les perdais, et vous m'en achetiez de votre argent, je ne l'ai
     point oubli.--Dame, monsieur Henri, vous tiez si joli, si
     caressant, et vous aviez un si bon coeur! Lorsque je vous menais
      l'cole, vous n'tiez encore qu'en jaquette, si nous
     rencontrions un malheureux, vous me disiez: Marie, donne-lui mon
     djeuner; et quand je ne le voulais pas, vous vous fchiez contre
     moi. Un jour, vous vous avantes d'un air menaant, et en
     fermant le poing, contre un charretier qui maltraitait son
     cheval: c'est que vous alliez l'attaquer tout de bon! Un autre
     jour, vous vouliez vous battre avec une troupe d'enfants qui
     avaient cass la jambe d'un pauvre chat, et j'eus bien de la
     peine  les tirer de vos mains. Ainsi cette bonne fille ramenait
     insensiblement la pense de M. de Saint-Pierre vers une poque
     que le souci de vivre avait presque effac de sa mmoire, et tous
     ses souvenirs venant  se rveiller  la fois, il l'accablait de
     questions sur ses anciens camarades, sur les amis de son pre et
     sur tous ceux qui l'avaient aim. Les uns avaient quitt le pays,
     les autres taient morts, un petit nombre avaient fait fortune;
     mais la bonne Marie prtendait que ceux-l taient devenus si
     fiers, qu'ils ne parlaient volontiers  personne. Enfin elle lui
     apprit la mort du frre Paul, cet aimable capucin qui faisait de
     si jolis contes, et M. de Saint-Pierre donna quelques larmes  sa
     mmoire. Aprs tous ces rcits, Marie Talbot tmoigna le dsir
     d'apprendre  son tour ce que son matre avait fait dans ses
     voyages. Elle lui demandait si les gens de par-l taient bons,
     s'il y faisait froid, si on y buvait du cidre, si le pain y tait
     cher; et comme si cette dernire question et fait retomber sa
     piti sur elle-mme, elle se reprit  pleurer amrement. Ces
     pleurs murent M. de Saint-Pierre jusqu'au fond de l'me, et lui
     firent sentir d'une manire bien cruelle la folie de tant de
     courses inutiles qui l'avaient ramen plus pauvre que jamais sous
     le toit de la pauvre Marie. Assis  ses cts, il ne regrettait
     ni les grandeurs de la Russie ni les dlices de la Pologne; ce
     qu'il et voulu ressaisir de lui-mme, c'taient les premires
     motions de son enfance et les mouvements si purs d'une me
     encore innocente. Au milieu de l'agitation de ces penses, cdant
     tout  coup au sentiment qui le pntre, il embrasse cette brave
     fille avec une grande effusion de coeur, et prend entre le ciel
     et lui l'engagement de ne jamais l'abandonner, quelles que
     fussent d'ailleurs sa position et sa fortune: engagement qu'il
     remplit avec une exactitude religieuse, dans le temps mme o il
     n'avait d'autre revenu qu'une pension de mille francs; et pour
     commencer il tire sa bourse, la verse sur la table et partage sur
     l'heure avec sa bonne tout ce qu'il possdait. D'abord elle
     repoussa l'argent: Je n'ai besoin de rien, disait-elle; je gagne
     six sous par jour, et je puis encore faire de petites conomies.
     M. de Saint-Pierre insista, elle fut oblige de cder; mais elle
     reut l'argent avec indiffrence, et l'on voyait que c'tait
     uniquement pour complaire  son matre. Il faut avoir entendu
     raconter cette scne  M. de Saint-Pierre lui-mme, pour se faire
     une ide de tout ce qu'elle lui fit prouver. Il en avait retenu
     jusqu'aux plus petites circonstances, et les expressions si
     simples de la pauvre Marie ne sortirent jamais de sa mmoire.

     Press d'embrasser sa soeur, M. de Saint-Pierre s'embarqua pour
     Honfleur le mme soir. Marie l'accompagna jusqu'au rivage, et il
     la vit longtemps les yeux attachs sur la chaloupe et cherchant
     par des signes  prolonger leurs adieux. La nuit tant venue, il
     s'enveloppa de son manteau, et, dans une situation d'me
     difficile  comprendre, il ne voyait ni le ciel ni la mer, ni les
     voyageurs qui allaient et venaient autour de lui. Cependant un
     bruit formidable vint rompre tout  coup le charme de sa rverie:
     il crut un moment que l'abme s'ouvrait pour engloutir sa frle
     embarcation; mais les matelots paraissaient tranquilles et se
     contentaient de se ranger  la cte. On tait alors prs de
     l'embouchure de la Seine: ayant jet les yeux sur la vaste
     tendue de ce fleuve, il vit avec effroi ses eaux couvertes
     d'cumes se soulever comme une montagne, et remonter vers leur
     source avec une vitesse que l'oeil ne pouvait suivre; une seconde
     montagne, plus leve, plus rapide, suivait en mugissant la
     premire: et ces deux masses effroyables, repoussant le fleuve
     devant elles, semblaient le rejeter tout entier du sein de la
     mer. M. de Saint-Pierre a dcrit ce phnomne dans le premier
     livre de _l'Arcadie_, o il est le sujet d'une fable charmante
     que les Grecs, comme il le dit lui-mme, n'auraient pas
     dsavoue.

     Il arriva  Honfleur au milieu du jour, et s'achemina aussitt
     vers le couvent de sa soeur, dont on lui montra de loin le
     clocher gothique, qui s'levait  mi-cte  l'entre d'un bois.
     Quoiqu'il ne ft pas tard, le jour commenait  tomber. Le mois
     de novembre est, surtout en Normandie, l'poque la plus triste de
     l'anne. L'air y est humide et froid, l'horizon charg de
     brouillards; les ruisseaux ne roulent qu'une eau trouble et
     jauntre, les arbres achvent de se dpouiller, et l'on entend
     sans cesse siffler les vents et bruire la mer qui ronge ses
     rivages. Ces effets de l'automne faisaient une impression
     d'autant plus profonde sur l'me de M. de Saint-Pierre, qu'elle
     tait dj plus vivement branle. Arriv aux portes du couvent,
     il s'arrta avec un saisissement pnible en songeant que cet
     asile tait celui de sa soeur, et qu'aprs tant d'annes
     d'absence, loin de lui apporter des consolations, il allait
     peut-tre troubler son repos. Il se disait avec amertume:
     Pourquoi n'ai-je pas appris  conduire une charrue,  cultiver
     un champ? je pourrais dire  ma soeur et  ma vieille bonne;
     Venez vivre avec moi, vous partagerez mon sort, vous jouirez de
     mes travaux. Mais je n'ai rien  leur offrir, et je dois les
     quitter encore. En se livrant  ces rflexions, il arrive  la
     porte du couvent; mais il tait trop tard pour entrer, et tout ce
     qu'il put obtenir, ce fut de passer la nuit dans la chambre des
     htes. Heureux d'tre sous le mme toit que sa soeur, il dormit
     peu, et vingt fois il ouvrit sa fentre pour pier les premiers
     rayons du jour. Enfin, aprs la prire du matin, il put faire
     annoncer son arrive, et bientt sa soeur fut dans ses bras. La
     premire pense de cette pauvre demoiselle fut de supplier son
     frre de ne plus quitter la France, et de lui permettre de vivre
     auprs de lui. M. de Saint-Pierre, touch de cette marque de
     tendresse, lui raconta une partie de ses aventures, et promit de
     tout tenter pour obtenir un emploi dans sa patrie, qui les mt 
     mme de se runir. En attendant, il cda  sa soeur plusieurs
     petites rentes sur son patrimoine; et aprs une semaine, dont
     tous les moments lui furent consacrs, il revint tristement
     chercher fortune  Paris.


V

Aprs ce triste retour, il vend ce qui lui revient de l'hritage
paternel et sollicite une place dans le gnie de la marine. M. de
Breteuil lui en accorde une  l'le de France. Mais le ministre oublie
de lui en donner le titre officiel; il s'embarque et arrive aprs des
temptes. Reu comme un aventurier  cause de l'oubli de M. de
Breteuil, il se retire dans une mtairie avec un seul ngre pour
serviteur. On l'en dpossde au moment o il allait la rcolter; il
parcourt l'le entire pour en faire une gographie exacte. Ce voyage,
publi  son retour  Paris, eut un certain succs.

Son retour concidait avec le commencement de la Rvolution franaise.
Elle tait alors l'oeuvre des philosophes; il se lie avec eux.
Dalembert vend le manuscrit du _Voyage  l'le de France_. Il y avait
beaucoup d'analogie entre le caractre de ces deux hommes. Le mme
isolement devait les rapprocher; ils se rencontrrent et se lirent,
s'aimrent et se brouillrent frquemment. Mais ils se rconciliaient
autant de fois pendant le sjour de Bernardin de Saint-Pierre 
Paris.


VI

Ce fut alors qu'il publia ce pome de la Providence intitul les
_tudes de la nature_. Un libraire lui prta 600 francs pour publier
ce grand ouvrage. Cela eut un succs vaste, long, srieux. La religion
mme sourit  ce livre. Au milieu des attaques qu'elle recevait de
toutes parts, il la respecta et la fit aimer. L'expos des doctrines
socialistes et la fureur des rvolutions qui allaient clater ne lui
nuisirent pas en cela. On n'y vit que les rves d'une me pieuse; on
ne lui demanda pas compte des ralits. Le nom de l'auteur fut inscrit
au rang des sages qui adoptaient la maxime du philosophe le _Vicaire
savoyard_, de J. J. Rousseau. Les mres de famille chrtiennes le
firent lire  leurs fils; il fut le pressentiment du petit livre que
Bernardin de Saint-Pierre couvait dans son coeur et qui fit enfin
clater son nom: nous voulons parler de _Paul et Virginie_. Ce pome
suprme et tout philosophique tait port,  son insu, dans le coeur
de Bernardin de Saint-Pierre de mer en mer et de climat en climat: le
_Pome de la nature_.


VII

Cela commence sans prambule aucun. Une conversation du soir, au coin
du feu en automne; le ton est un peu triste et semble participer
seulement de la mlancolie d'un souvenir.

     Sur le ct oriental de la montagne qui s'lve derrire le
     Port-Louis de l'le de France, on voit, dans un terrain jadis
     cultiv, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situes
     presque au milieu d'un bassin, form par de grands rochers, qui
     n'a qu'une seule ouverture tourne au nord. On aperoit  gauche
     la montagne appele le Morne-de-la-Dcouverte, d'o l'on signale
     les vaisseaux qui abordent dans l'le, et au bas de cette
     montagne, la ville nomme le Port-Louis;  droite, le chemin qui
     mne du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite
     l'glise de ce nom, qui s'lve, avec ses avenues de bambous, au
     milieu d'une grande plaine; et plus loin, une fort qui s'tend
     jusqu'aux extrmits de l'le. On distingue devant soi, sur les
     bords de la mer, la baie du Tombeau; un peu sur la droite, le cap
     Malheureux; et au del, la pleine mer, o paraissent  fleur
     d'eau quelques lots inhabits, entre autres le Coin-de-Mire, qui
     ressemble  un bastion au milieu des flots.

      l'entre de ce bassin, d'o l'on dcouvre tant d'objets, les
     chos de la montagne rptent sans cesse le bruit des vents qui
     agitent les forts voisines, et le fracas des vagues qui brisent
     au loin sur les rcifs; mais au pied mme des cabanes, on
     n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de
     grands rochers escarps comme des murailles. Des bouquets
     d'arbres croissent  leurs bases, dans leurs fentes, et jusque
     sur leurs cimes o s'arrtent les nuages. Les pluies, que leurs
     pitons attirent, peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel
     sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent  leur pied
     les sources dont se forme la petite rivire des Lataniers. Un
     grand silence rgne dans leur enceinte o tout est paisible,
     l'air, les eaux et la lumire.  peine l'cho y rpte le murmure
     des palmistes qui croissent sur leurs plateaux levs, et dont on
     voit les longues flches toujours balances par les vents. Un
     jour doux claire le fond de ce bassin, o le soleil ne luit qu'
     midi; mais ds l'aurore, ses rayons en frappent le couronnement,
     dont les pics, s'levant au-dessus des spores de la montagne,
     paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux.

     J'aimais  me rendre dans ce lieu, o l'on jouit quelquefois
     d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'tais
     assis au pied de ces cabanes et que j'en considrais les ruines,
     un homme dj sur l'ge vint  passer aux environs. Il tait,
     suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en
     long caleon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bton de
     bois d'bne. Ses cheveux taient tout blancs, et sa physionomie
     noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon
     salut; et m'ayant considr un moment, il s'approcha de moi, et
     vint se reposer sur le tertre o j'tais assis. Excit par cette
     marque de confiance, je lui adressai la parole:

     Mon pre, lui dis-je, pourriez-vous m'apprendre  qui ont
     appartenu ces deux cabanes?

     Il me rpondit:

     Mon fils, ces masures et ce terrain inculte taient habits, il
     y a environ vingt ans, par deux familles qui y avaient trouv le
     bonheur. Leur histoire est touchante; mais dans cette le, situe
     sur la route des Indes, quel Europen peut s'intresser au sort
     de quelques particuliers obscurs? Qui voudrait mme y vivre
     heureux, mais pauvre et ignor? Les hommes ne veulent connatre
     que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert  personne.

     Mon pre, repris-je, il est ais de juger  votre air et  votre
     discours que vous avez acquis une grande exprience. Si vous en
     avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des
     anciens habitants de ce dsert, et croyez que l'homme mme le
     plus dprav par les prjugs du monde aime  entendre parler du
     bonheur que donnent la nature et la vertu.

     Alors, comme quelqu'un qui cherche  se rappeler diverses
     circonstances, aprs avoir appuy quelque temps ses mains sur son
     front, voici ce que ce vieillard me raconta:

     En 1726, un jeune homme de Normandie, appel M. de la Tour,
     aprs avoir sollicit en vain du service en France et des secours
     dans sa famille, se dtermina  venir dans cette le, pour y
     chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il aimait
     beaucoup, et dont il tait galement aim. Elle tait d'une
     ancienne et riche maison de sa province; mais il l'avait pouse
     en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme
     s'taient opposs  son mariage, attendu qu'il n'tait pas
     gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette le, et il
     s'embarqua pour Madagascar, dans l'esprance d'y acheter quelques
     noirs et de revenir promptement ici former une habitation. Il
     dbarqua  Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence  la
     mi-octobre; et peu de temps aprs son arrive il y mourut des
     fivres pestilentielles, qui y rgnent pendant six mois de
     l'anne, et qui empcheront toujours les nations europennes d'y
     faire des tablissements fixes. Les secrets qu'il avait emports
     avec lui furent disperss aprs sa mort, comme il arrive
     ordinairement  ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme,
     reste  l'le de France, se trouva veuve, enceinte, et n'ayant
     pour tout bien au monde qu'une ngresse, dans un pays o elle
     n'avait ni crdit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter
     auprs d'aucun homme, aprs la mort de celui qu'elle avait
     uniquement aim, son malheur lui donna du courage. Elle rsolut
     de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se
     procurer de quoi vivre.

     Dans une le presque dserte, dont le terrain tait  discrtion,
     elle ne choisit point les cantons les plus fertiles, ni les plus
     favorables au commerce; mais, cherchant quelque gorge de
     montagne, quelque asile cach, o elle pt vivre seule et
     inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces rochers, pour s'y
     retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun  tous les
     tres sensibles et souffrants, de se rfugier dans les lieux les
     plus sauvages et les plus dserts: comme si des rochers taient
     des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la
     nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'me. Mais la
     Providence, qui vient  notre secours lorsque nous ne voulons que
     les biens ncessaires, en rservait un  madame de la Tour, que
     ne donnent ni les richesses ni la grandeur; c'tait une amie.

     Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et
     sensible; elle s'appelait Marguerite. Elle tait ne en Bretagne,
     d'une simple famille de paysans, dont elle tait chrie, et qui
     l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse
     d'ajouter foi  l'amour d'un gentilhomme de son voisinage, qui
     lui avait promis de l'pouser. Mais celui-ci, ayant satisfait sa
     passion, s'loigna d'elle et refusa mme de lui assurer une
     subsistance pour un enfant dont il l'avait laisse enceinte.
     Elle s'tait dtermine alors  quitter pour toujours le village
     o elle tait ne, et  aller cacher sa faute aux colonies, loin
     de son pays o elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre
     et honnte, la rputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de
     quelques deniers emprunts, cultivait avec elle un petit coin de
     ce canton.

     Madame de la Tour, suivie de sa ngresse, trouva dans ce lieu
     Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charme de
     rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea semblable 
     la sienne. Elle lui parla, en peu de mots, de sa condition passe
     et de ses besoins prsents. Marguerite, au rcit de madame de la
     Tour, fut mue de piti; et, voulant mriter sa confiance plutt
     que son estime, elle lui avoua, sans lui rien dguiser,
     l'imprudence dont elle s'tait rendue coupable. Pour moi,
     dit-elle, j'ai mrit mon sort; mais vous, madame... vous, sage
     et malheureuse! Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son
     amiti. Madame de la Tour, touche d'un accueil si tendre, lui
     dit en la serrant dans ses bras: Ah! Dieu veut finir mes peines,
     puisqu'il vous inspire plus de bont envers moi, qui vous suis
     trangre, que jamais je n'en ai trouv dans mes parents.

     Je connaissais Marguerite, et, quoique je demeure  une lieue et
     demie d'ici, dans les bois, derrire la Montagne-Longue, je me
     regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe, une rue, un
     simple mur, empchent les membres d'une mme famille de se runir
     pendant des annes entires; mais dans les colonies nouvelles, on
     considre comme ses voisins ceux dont on n'est spar que par des
     bois et des montagnes. Dans ce temps-l surtout, o cette le
     faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y tait un
     titre d'amiti; et l'hospitalit envers les trangers, un devoir
     et un plaisir. Lorsque j'appris que ma voisine avait une
     compagne, je fus la voir, pour tcher d'tre utile  l'une et 
     l'autre. Je trouvai dans madame de La Tour une personne d'une
     figure intressante, pleine de noblesse et de mlancolie. Elle
     tait alors sur le point d'accoucher. Je dis  ces deux dames
     qu'il convenait, pour l'intrt de leurs enfants, et surtout pour
     empcher l'tablissement de quelque autre habitant, de partager
     entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt
     arpents. Elles s'en rapportrent  moi pour ce partage. J'en
     formai deux portions  peu prs gales. L'une renfermait la
     partie suprieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher
     couvert de nuages, d'o sort la source de la rivire des
     Lataniers, jusqu' cette ouverture escarpe que vous voyez au
     haut de la montagne, et qu'on appelle l'Embrasure, parce qu'elle
     ressemble en effet  une embrasure de canon. Le fond de ce sol
     est si rempli de roches et de ravins, qu' peine on y peut
     marcher; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli
     de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion, je
     compris toute la partie intrieure qui s'tend le long de la
     rivire des Lataniers jusqu' l'ouverture o nous sommes, d'o
     cette rivire commence  couler entre deux collines jusqu' la
     mer. Vous y voyez quelques lisires de prairies, et un terrain
     assez uni, mais qui n'est gure meilleur que l'autre; car, dans
     la saison des pluies il est marcageux, et dans les scheresses
     il est dur comme du plomb; quand on y veut alors ouvrir une
     tranche, on est oblig de le couper avec des haches. Aprs avoir
     fait ces deux partages, j'engageai ces deux dames  les tirer au
     sort. La partie suprieure chut  madame de la Tour, et
     l'infrieure  Marguerite. L'une et l'autre furent contentes de
     leur lot; mais elles me prirent de ne pas sparer leur demeure,
     afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir,
     nous parler et nous entr'aider. Il fallait cependant  chacune
     d'elles une retraite particulire. La case de Marguerite se
     trouvait au milieu du bassin, prcisment sur les limites de son
     terrain. Je btis tout auprs, sur celui de madame de la Tour,
     une autre case, en sorte que ces deux amies taient  la fois
     dans le voisinage l'une de l'autre, et sur la proprit de leurs
     familles. Moi-mme j'ai coup des palissades dans la montagne;
     j'ai apport des feuilles de latanier des bords de la mer, pour
     construire ces deux cabanes, o vous ne voyez plus maintenant ni
     porte ni couverture. Hlas! il n'en reste encore que trop pour
     mon souvenir! Le temps, qui dtruit si rapidement les monuments
     des empires, semble respecter, dans ces dserts, ceux de
     l'amiti, pour perptuer mes regrets jusqu' la fin de ma vie.

      peine la seconde de ces cabanes tait acheve, que madame de la
     Tour accoucha d'une fille. J'avais t le parrain de l'enfant de
     Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me pria aussi
     de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui
     donna le nom de Virginie. Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle
     sera heureuse. Je n'ai connu le malheur qu'en m'cartant de la
     vertu.

     Lorsque madame de la Tour fut releve de ses couches, ces deux
     petites habitations commencrent  tre de quelque rapport, 
     l'aide des soins que j'y donnais de temps en temps, mais surtout
     par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite,
     appel Domingue, tait un noir iolof, encore robuste, quoique
     dj sur l'ge. Il avait de l'exprience et un bon sens naturel.
     Il cultivait indiffremment, sur les deux habitations, les
     terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait
     les semences qui leur convenait le mieux. Il semait du petit mil
     et du mas dans les endroits mdiocres, un peu de froment dans
     les bonnes terres, du riz dans les fonds marcageux; et au pied
     des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se
     plaisent  y grimper. Il plantait dans les lieux secs des
     patates, qui y viennent trs-sucres; des cotonniers sur les
     hauteurs, des cannes  sucre dans les terres fortes, des pieds de
     caf sur les collines, o le grain est petit, mais excellent; le
     long de la rivire et autour des cases, des bananiers, qui
     donnent toute l'anne de longs rgimes de fruits, avec un bel
     ombrage; et enfin quelques plantes de tabac, pour charmer ses
     soucis et ceux de ses bonnes matresses. Il allait couper du bois
      brler dans la montagne, et casser des roches  et l dans les
     habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces
     ouvrages avec intelligence et activit, parce qu'il les faisait
     avec zle. Il tait fort attach  Marguerite; et il ne l'tait
     gure moins  madame de la Tour, dont il avait pous la
     ngresse,  la naissance de Virginie. Il aimait passionnment sa
     femme, qui s'appelait Marie. Elle tait ne  Madagascar, d'o
     elle avait apport quelque industrie, surtout celle de faire des
     paniers et des toffes appeles pagnes, avec des herbes qui
     croissent dans les bois. Elle tait adroite, propre et
     trs-fidle. Elle avait soin de prparer  manger, d'lever
     quelques poules, et d'aller de temps en temps vendre au
     Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui tait bien
     peu considrable. Si vous y joignez deux chvres leves prs des
     enfants, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous
     aurez une ide de tout le revenu et de tout le domestique de ces
     deux petites mtairies.


VIII

Il n'y a point d'aventures. Le rcit simple et naturel coule comme
l'haleine attidie d'un vieillard sur la lvre. On n'prouve ni
motion ni surprise. La nature seule parle et agit. Ces descriptions
sont les lieux mmes. Les mots disent les sensations, mais n'exagrent
point; la nature n'a pas besoin de rhtorique. coutez-la:

     Les devoirs de la maternit ajoutaient encore au bonheur de leur
     socit. Leur amiti mutuelle redoublait  la vue de leurs
     enfants, fruits d'un amour galement infortun. Elles prenaient
     plaisir  les mettre ensemble dans le mme bain et  les coucher
     dans le mme berceau. Souvent elles les changeaient de lait: Mon
     amie, disait madame de la Tour, chacune de nous aura deux
     enfants, et chacun de nos enfants aura deux mres. Comme deux
     bourgeons qui, rests sur deux arbres de la mme espce dont la
     tempte a bris toutes les branches, viennent  produire des
     fruits plus doux si chacun d'eux, dtach du tronc maternel, est
     greff sur le tronc voisin: ainsi ces deux petits enfants, privs
     de tous leurs parents, se remplissaient de sentiments plus
     tendres que ceux de fils et de fille, de frre et de soeur, quand
     ils venaient  tre changs de mamelle par les deux amies qui
     leur avaient donn le jour. Dj leurs mres parlaient de leur
     mariage, sur leurs berceaux; et cette perspective de flicit
     conjugale, dont elles charmaient leurs propres peines, finissait
     bien souvent par les faire pleurer: l'une se rappelant que ses
     maux taient venus d'avoir nglig l'hymen, et l'autre, d'en
     avoir subi les lois; l'une, de s'tre leve au-dessus de sa
     condition, et l'autre, d'en tre descendue: mais elles se
     consolaient, en pensant qu'un jour leurs enfants, plus heureux,
     jouiraient  la fois, loin des cruels prjugs de l'Europe, des
     plaisirs de l'amour et du bonheur de l'galit.

     Rien, en effet, n'tait comparable  l'attachement qu'ils se
     tmoignaient dj. Si Paul venait  se plaindre, on lui montrait
     Virginie;  sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie
     souffrait, on en tait averti par les cris de Paul; mais cette
     aimable fille dissimulait aussitt son mal, pour qu'il ne
     souffrt pas de sa douleur. Je n'arrivais point de fois ici que
     je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays,
     pouvant  peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous
     les bras, comme on reprsente la constellation des Gmeaux. La
     nuit mme ne pouvait les sparer: elle les surprenait souvent
     couchs dans le mme berceau, joue contre joue, poitrine contre
     poitrine, les mains passes mutuellement autour de leurs cous, et
     endormis dans les bras l'un de l'autre.

     Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils apprirent  se
     donner furent ceux de frre et de soeur. L'enfance, qui connat
     des caresses plus tendres, ne connat point de plus doux noms.
     Leur ducation ne fit que redoubler leur amiti, en la dirigeant
     vers leurs besoins rciproques. Bientt, tout ce qui regarde
     l'conomie, la propret, le soin de prparer un repas champtre,
     fut du ressort de Virginie, et ses travaux taient toujours
     suivis des louanges et des baisers de son frre. Pour lui, sans
     cesse en action, il bchait le jardin avec Domingue, ou, une
     petite hache  la main, il le suivait dans les bois; et si, dans
     ces courses, une belle fleur, un bon fruit ou un nid d'oiseau se
     prsentaient  lui, eussent-ils t au haut d'un arbre, il
     l'escaladait pour les apporter  sa soeur.

     Quand on en rencontrait un quelque part, on tait sr que l'autre
     n'tait pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette
     montagne, j'aperus,  l'extrmit du jardin, Virginie qui
     accourait vers la maison, la tte couverte de son jupon, quelle
     avait relev par derrire pour se mettre  l'abri d'une onde de
     pluie. De loin, je la crus seule; et m'tant avanc vers elle
     pour l'aider  marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras,
     envelopp presque en entier de la mme couverture, riant l'un et
     l'autre d'tre ensemble  l'abri sous un parapluie de leur
     invention. Ces deux ttes charmantes, renfermes sous ce jupon
     bouffant, me rappelrent les enfants de Lda enclos dans la mme
     coquille.

     Toute leur tude tait de se complaire et de s'entr'aider. Au
     reste, ils taient ignorants comme des croles, et ne savaient ni
     lire ni crire. Ils ne s'inquitaient pas de ce qui s'tait pass
     dans des temps reculs et loin d'eux; leur curiosit ne
     s'tendait pas au del de cette montagne. Ils croyaient que le
     monde finissait o finissait leur le, et ils n'imaginaient rien
     d'aimable o ils n'taient pas. Leur affection mutuelle et celle
     de leurs mres occupaient toute l'activit de leurs mes. Jamais
     des sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes; jamais
     les leons d'une triste morale ne les avaient remplis d'ennui.
     Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas drober, tout chez eux
     tant commun; ni tre intemprant, ayant  discrtion des mets
     simples; ni menteur, n'ayant aucune vrit  dissimuler. On ne
     les avait jamais effrays en leur disant que Dieu rserve des
     punitions terribles aux enfants ingrats: chez eux, l'amiti
     filiale tait ne de l'amiti maternelle. On ne leur avait appris
     de la religion que ce qui la fait aimer; et s'ils n'offraient pas
      l'glise de longues prires, partout o ils taient, dans la
     maison, dans les champs, dans les bois, ils levaient vers le ciel
     des mains innocentes et un coeur plein de l'amour de leurs
     parents.

     Ainsi se passa leur premire enfance, comme une belle aube qui
     annonce un plus beau jour. Dj ils partageaient avec leurs mres
     tous les soins du mnage. Ds que le chant du coq annonait le
     retour de l'aurore, Virginie se levait, allait puiser de l'eau 
     la source voisine, et rentrait dans la maison pour prparer le
     djeuner. Bientt aprs, quand le soleil dorait les pitons de
     cette enceinte, Marguerite et son fils se rendaient chez madame
     de la Tour: alors ils faisaient tous ensemble une prire, suivie
     du premier repas; souvent ils le prenaient devant la porte, assis
     sur l'herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fournissait 
     la fois des mets tout prpars dans leurs fruits substantiels et
     du linge de table dans leurs feuilles larges, longues et
     lustres. Une nourriture saine et abondante dveloppait
     rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une ducation
     douce peignait dans leur physionomie la puret et le contentement
     de leur me. Virginie n'avait que douze ans: dj sa taille tait
     plus qu' demi forme; de grands cheveux blonds ombrageaient sa
     tte; ses yeux bleus et ses lvres de corail brillaient du plus
     tendre clat sur la fracheur de son visage: ils souriaient
     toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait
     le silence, leur obliquit naturelle vers le ciel leur donnait
     une expression d'une sensibilit extrme, et mme celle d'une
     lgre mlancolie. Pour Paul, on voyait dj se dvelopper en lui
     le caractre d'un homme au milieu des grces de l'adolescence.
     Sa taille tait plus leve que celle de Virginie, son teint plus
     rembruni, son nez plus aquilin, et ses yeux, qui taient noirs,
     auraient eu un peu de fiert, si les longs cils qui rayonnaient
     autour comme des pinceaux ne leur avaient donn la plus grande
     douceur. Quoiqu'il ft toujours en mouvement, ds que sa soeur
     paraissait, il devenait tranquille et allait s'asseoir auprs
     d'elle: souvent leur repas se passait sans qu'ils se dissent un
     mot.  leur silence,  la navet de leurs attitudes,  la beaut
     de leurs pieds nus, on et cru voir un groupe antique de marbre
     blanc, reprsentant quelques-uns des enfants de Niob. Mais 
     leurs regards qui cherchaient  se rencontrer,  leurs sourires
     rendus par de plus doux sourires, on les et pris pour ces
     enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux dont la nature est
     de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le sentiment par
     des penses et l'amiti par des paroles.

     Cependant, madame de la Tour, voyant sa fille se dvelopper avec
     tant de charmes, sentait augmenter son inquitude avec sa
     tendresse. Elle me disait quelquefois: Si je venais  mourir,
     que deviendrait Virginie sans fortune?

     Elle avait en France une tante, fille de qualit, riche, vieille
     et dvote, qui lui avait refus si durement des secours
     lorsqu'elle se fut marie  M. de la Tour, qu'elle s'tait bien
     promis de n'avoir jamais recours  elle,  quelque extrmit
     qu'elle ft rduite.


IX

M. de la Bourdonnais, gouverneur de l'le, vient un jour visiter
madame de la Tour; il lui fait de graves reproches d'avoir abandonn
sa famille riche en France. Les enfants se rvoltent contre ces
reproches.

     Le bon naturel de ces enfants se dveloppait de jour en jour. Un
     dimanche, au lever de l'aurore, leurs mres tant alles  la
     premire messe  l'glise des Pamplemousses, une ngresse
     marronne se prsenta sous les bananiers qui entouraient leur
     habitation. Elle tait dcharne comme un squelette, et n'avait
     pour vtement qu'un lambeau de serpillire autour des reins. Elle
     se jeta aux pieds de Virginie, qui prparait le djeuner de la
     famille, et lui dit: Ma jeune demoiselle, ayez piti d'une
     pauvre esclave fugitive; il y a un mois que j'erre dans ces
     montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des
     chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon matre, qui est un
     riche habitant de la Rivire-Noire: il m'a traite comme vous le
     voyez. En mme temps, elle lui montra son corps sillonn de
     cicatrices profondes, par les coups de fouet qu'elle en avait
     reus. Elle ajouta: Je voulais aller me noyer; mais sachant que
     vous demeuriez ici, j'ai dit: Puisqu'il y a encore de bons blancs
     dans ce pays, il ne faut pas encore mourir. Virginie, tout mue,
     lui rpondit: Rassurez-vous, infortune crature! Mangez,
     mangez; et elle lui donna le djeuner de la maison, qu'elle
     avait apprt. L'esclave, en peu de moments, le dvora tout
     entier. Virginie, la voyant rassasie, lui dit: Pauvre
     misrable! j'ai envie d'aller demander grce  votre matre; en
     vous voyant, il sera touch de piti. Voulez-vous me conduire
     chez lui?--Ange de Dieu, repartit la ngresse, je vous suivrai
     partout o vous voudrez. Virginie appela son frre, et le pria
     de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit par des
     sentiers, au milieu des bois,  travers de hautes montagnes
     qu'ils grimprent avec bien de la peine, et de larges rivires
     qu'ils passrent  gu. Enfin, vers le milieu du jour, ils
     arrivrent au bas d'un morne, sur les bords de la Rivire-Noire.
     Ils aperurent l une maison bien btie, des plantations
     considrables, et un grand nombre d'esclaves occups  toutes
     sortes de travaux. Leur matre se promenait au milieu d'eux, une
     pipe  la bouche et un rotin  la main. C'tait un grand homme
     sec, olivtre, aux yeux enfoncs, et aux sourcils noirs et
     joints. Virginie, tout mue, tenant Paul par le bras, s'approcha
     de l'habitant, et le pria, pour l'amour de Dieu, de pardonner 
     son esclave, qui tait  quelques pas de l derrire eux. D'abord
     l'habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement
     vtus; mais quand il eut remarqu la taille lgante de Virginie,
     sa belle tte blonde sous une capote bleue, et qu'il eut entendu
     le doux son de sa voix, qui tremblait, ainsi que tout son corps,
     en lui demandant grce, il ta sa pipe de sa bouche, et levant
     son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu'il
     pardonnait  son esclave, non pas pour l'amour de Dieu, mais pour
     l'amour d'elle. Virginie aussitt fit signe  l'esclave de
     s'avancer vers son matre; puis elle s'enfuit, et Paul courut
     aprs elle.

     Ils remontrent ensemble le revers du morne par o ils taient
     descendus; et parvenus au sommet, ils s'assirent sous un arbre,
     accabls de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait 
     jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit 
     Virginie: Ma soeur, il est plus de midi; tu as faim et soif;
     nous ne trouverons point ici  dner; redescendons le morne, et
     allons demander  manger au matre de l'esclave.--Oh! non, mon
     ami, reprit Virginie, il m'a fait trop de peur. Souviens-toi de
     ce que dit quelquefois maman: Le pain du mchant remplit la
     bouche de gravier.--Comment ferons-nous donc? dit Paul; ces
     arbres ne produisent que de mauvais fruits; il n'y a pas
     seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafrachir.--Dieu
     aura piti de nous, reprit Virginie; il exauce la voix des petits
     oiseaux qui lui demandent de la nourriture.  peine avait-elle
     dit ces mots, qu'ils entendirent le bruit d'une source qui
     tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent; et aprs s'tre
     dsaltrs avec ses eaux plus claires que le cristal, ils
     cueillirent et mangrent un peu de cresson qui croissait sur ses
     bords. Comme ils regardaient de ct et d'autre s'ils ne
     trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie
     aperut, parmi les arbres de la fort, un jeune palmiste. Le chou
     que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est
     un fort bon manger; mais quoique sa tige ne ft pas plus grosse
     que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur.  la
     vrit, le bois de cet arbre n'est form que d'un paquet de
     filaments; mais son aubier est si dur, qu'il fait rebrousser les
     meilleures haches, et Paul n'avait pas mme un couteau. L'ide
     lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste. Autre embarras:
     il n'avait point de briquet; et d'ailleurs, dans cette le si
     couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une
     seule pierre  fusil. La ncessit donne de l'industrie, et
     souvent les inventions les plus utiles ont t dues aux hommes
     les plus misrables. Paul rsolut d'allumer du feu  la manire
     des noirs. Avec l'angle d'une pierre, il fit un petit trou sur
     une branche d'arbre bien sche, qu'il assujettit sous ses pieds;
     puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe  un
     autre morceau de branche galement sche, mais d'une espce de
     bois diffrente. Il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans
     le petit trou de la branche qui tait sous ses pieds, et le
     faisant rouler rapidement entre ses mains comme on roule un
     moulinet dont on veut faire mousser le chocolat, en peu de
     moments il vit sortir du point de contact de la fume et des
     tincelles. Il ramassa des herbes sches et d'autres branches
     d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientt aprs,
     tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore  dpouiller
     le chou de l'enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et
     piquantes. Virginie et lui mangrent une partie de ce chou crue,
     et l'autre cuite sous la cendre, et ils les trouvrent galement
     savoureuses. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le
     souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin, mais
     cette joie tait trouble par l'inquitude o ils se doutaient
     bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mres.
     Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant, Paul, qui
     sentait ses forces rtablies, l'assura qu'ils ne tarderaient pas
      tranquilliser leurs parents.

     Aprs le dner, ils se trouvrent bien embarrasss; car ils
     n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui
     ne s'tonnait de rien, dit  Virginie: Notre case est vers le
     soleil du milieu du jour; il faut que nous passions, comme ce
     matin, par-dessus cette montagne que tu vois l-bas avec ses
     trois pitons. Allons, marchons, mon amie. Cette montagne tait
     celle des Trois-Mamelles, ainsi nomme parce que ses trois pitons
     en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la
     Rivire-Noire du ct du nord, et arrivrent, aprs une heure de
     marche sur les bords d'une large rivire qui barrait leur chemin.
     Cette grande partie de l'le, toute couverte de forts, est si
     peu connue, mme aujourd'hui, que plusieurs de ses rivires et
     de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivire, sur le
     bord de laquelle ils taient, coule en bouillonnant sur un lit de
     roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie; elle n'osa y
     mettre les pieds, pour la passer  gu. Paul alors prit Virginie
     sur son dos, et passa, ainsi charg, sur les roches glissantes de
     la rivire, malgr le tumulte de ses eaux. N'aie pas peur, lui
     disait-il, je me sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la
     Rivire-Noire t'avait refus la grce de son esclave, je me
     serais battu avec lui.--Comment! dit Virginie, avec cet homme si
     grand et si mchant?  quoi t'ai-je expos? Mon Dieu, qu'il est
     difficile de faire le bien! Il n'y a que le mal de facile 
     faire. Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa
     route, charg de sa soeur, et il se flattait de monter ainsi la
     montagne des Trois-Mamelles, qu'il voyait devant lui  une
     demi-lieue de l; mais bientt les forces lui manqurent, et il
     fut oblig de la mettre  terre, et de se reposer auprs d'elle.
     Virginie lui dit alors: Mon frre, le jour baisse; tu as encore
     des forces; et les miennes me manquent; laisse-moi ici; et
     retourne seul  notre case pour tranquilliser nos mres.--Oh!
     non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend
     dans ces bois, j'allumerai du feu, j'abattrai un palmiste; tu en
     mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te
     mettre  l'abri. Cependant Virginie, s'tant un peu repose,
     cueillit sur le tronc d'un vieux arbre pench sur le bord de la
     rivire de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son
     tronc: elle en fit des espces de brodequins, dont elle s'entoura
     les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car,
     dans l'empressement d'tre utile, elle avait oubli de se
     chausser. Se sentant soulage par la fracheur de ces feuilles,
     elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en
     s'appuyant d'une main sur ce roseau et de l'autre sur son frre.

     Ils cheminaient ainsi doucement  travers les bois; mais la
     hauteur des arbres et l'paisseur de leurs feuillages leur firent
     bientt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles, sur
     laquelle ils se dirigeaient, et mme le soleil qui tait dj
     prs de se coucher. Au bout de quelque temps, ils quittrent,
     sans s'en apercevoir, le sentier fray dans lequel ils avaient
     march jusqu'alors, et ils se trouvrent dans un labyrinthe
     d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul
     fit asseoir Virginie, et se mit  courir  et l, tout hors de
     lui, pour chercher un chemin hors de ce fourr pais; mais il se
     fatigua en vain. Il monta au haut d'un grand arbre, pour
     dcouvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles; mais il
     n'aperut autour de lui que les cimes des arbres, dont
     quelques-unes taient claires par les derniers rayons du soleil
     couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait dj les
     forts dans les valles; le vent se calmait, comme il arrive au
     coucher du soleil: un profond silence rgnait dans ces solitudes,
     et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des cerfs, qui
     venaient chercher leurs gtes dans ces lieux carts. Paul, dans
     l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de
     toute sa force: Venez, venez au secours de Virginie. Mais les
     seuls chos de la fort rpondirent  sa voix, et rptrent 
     plusieurs reprises: Virginie... Virginie...

     Paul descendit alors de l'arbre, accabl de fatigue et de
     chagrin: il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu;
     mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni mme de branches
     de bois sec propres  allumer du feu. Il sentit alors, par son
     exprience, toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit 
     pleurer. Virginie lui dit: Ne pleure point, mon ami, si tu ne
     veux m'accabler de chagrin. C'est moi qui suis la cause de toutes
     tes peines, et de celles qu'prouvent maintenant nos mres. Il ne
     faut rien faire, pas mme le bien, sans consulter ses parents.
     Oh! j'ai t bien imprudente! et elle se prit  verser des
     larmes. Cependant elle dit  Paul: Prions Dieu, mon frre, et il
     aura piti de nous.  peine avaient-ils achev leur prire,
     qu'ils entendirent un chien aboyer. C'est, dit Paul, le chien de
     quelque chasseur, qui vient le soir tuer des cerfs  l'afft.
     Peu aprs, les aboiements du chien redoublrent. Il me semble,
     dit Virginie, que c'est Fidle, le chien de notre case. Oui, je
     reconnais sa voix: serions-nous si prs d'arriver, et au pied de
     notre montagne? En effet, un moment aprs, Fidle tait  leurs
     pieds, aboyant, hurlant, gmissant et les accablant de caresses.
     Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils aperurent
     Domingue qui accourait  eux.  l'arrive de ce bon noir, qui
     pleurait de joie, ils se mirent aussi  pleurer, sans pouvoir lui
     dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens: O mes jeunes
     matres, leur dit-il, que vos mres ont d'inquitude! Comme elles
     ont t tonnes, quand elles ne vous ont plus retrouvs au
     retour de la messe, o je les accompagnais. Marie, qui
     travaillait dans un coin de l'habitation, n'a su nous dire o
     vous tiez alls. J'allais, je venais autour de l'habitation, ne
     sachant moi-mme de quel ct vous chercher. Enfin, j'ai pris vos
     vieux habits  l'un et  l'autre, je les ai fait flairer 
     Fidle; et sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m'et entendu,
     il s'est mis  quter sur vos pas. Il m'a conduit, toujours en
     remuant la queue, jusqu' la Rivire-Noire. C'est l o j'ai
     appris d'un habitant que vous lui aviez ramen une ngresse
     marronne, et qu'il vous avait accord sa grce. Mais quelle
     grce! Il me l'a montre attache, avec une chane au pied,  un
     billot de bois, et avec un collier de fer  trois crochets autour
     du cou. De l, Fidle, toujours qutant, m'a men sur le morne de
     la Rivire-Noire, o il s'est arrt encore en aboyant de toute
     sa force. C'tait sur le bord d'une source, auprs d'un palmiste
     abattu, et prs d'un feu qui fumait encore; enfin, il m'a conduit
     ici. Nous sommes au pied de la montagne des Trois-Mamelles, et il
     y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez
     et prenez des forces. Il leur prsenta aussitt un gteau, des
     fruits, et une grande calebasse remplie d'une liqueur compose
     d'eau, de vin, de jus de citron, de sucre et de muscade, que
     leurs mres avaient prpare pour les fortifier et les
     rafrachir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave, et
     des inquitudes de leurs mres. Elle rpta plusieurs fois: Oh!
     qu'il est difficile de faire le bien! Pendant que Paul et elle
     se rafrachissaient, Domingue alluma du feu; et ayant cherch
     dans les rochers un bois tortu, qu'on appelle bois de ronde, et
     qui brle tout vert en jetant une grande flamme, il en fit un
     flambeau qu'il alluma, car il tait dj nuit. Mais il prouva un
     embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route: Paul
     et Virginie ne pouvaient plus marcher; leurs pieds taient enfls
     et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de
     l leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec
     eux. O est le temps, leur disait-il, o je vous portais tous
     deux  la fois dans mes bras? Mais maintenant vous tes grands,
     et je suis vieux. Comme il tait dans cette perplexit, une
     troupe de noirs marrons se fit voir  vingt pas de l. Le chef
     de cette troupe s'approchant de Paul et de Virginie, leur dit:
     Bons petits blancs, n'ayez pas peur; nous vous avons vus passer
     ce matin avec une ngresse de la Rivire-Noire; vous alliez
     demander sa grce  son mauvais matre. En reconnaissance, nous
     vous reporterons chez vous sur nos paules. Alors il fit un
     signe, et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitt
     un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placrent
     Paul et Virginie, les mirent sur leurs paules; et, Domingue
     marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route,
     aux cris de joie de toute la troupe qui les comblait de
     bndictions. Virginie, attendrie, disait  Paul: O mon ami,
     jamais Dieu ne laisse un bienfait sans rcompense.

     Ils arrivrent vers le milieu de la nuit au pied de leur
     montagne, dont les croupes taient claires de plusieurs feux. 
     peine ils la montaient, qu'ils entendirent des voix qui criaient:
     Est-ce vous, mes enfants? Ils rpondirent avec les noirs: Oui,
     c'est nous; et bientt ils aperurent leurs mres et Marie qui
     venaient au-devant d'eux avec des tisons flambants. Malheureux
     enfants, dit Madame de la Tour, d'o venez-vous? Dans quelles
     angoisses vous nous avez jetes!--Nous venons, dit Virginie, de
     la Rivire-Noire, demander la grce d'une pauvre esclave
     marronne,  qui j'ai donn, ce matin, le djeuner de la maison,
     parce qu'elle mourait de faim; et voil que les noirs marrons
     nous ont ramens. Madame de la Tour embrassa sa fille sans
     pouvoir parler; et Virginie, qui sentait son visage mouill des
     larmes de sa mre, lui dit: Vous me payez de tout le mal que
     j'ai souffert. Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses
     bras, et lui disait: Et toi aussi, mon fils, tu as fait une
     bonne action. Quand elles furent arrives dans leurs cases avec
     leurs enfants, elles donnrent bien  manger aux noirs marrons,
     qui s'en retournrent dans leurs bois, en leur souhaitant toute
     sorte de prosprits.

     Chaque jour tait pour ces familles un jour de bonheur et de
     paix. Ni l'envie ni l'ambition ne les tourmentaient. Elles ne
     dsiraient point au dehors une vaine rputation que donne
     l'intrigue et qu'te la calomnie. Il leur suffisait d'tre 
     elles-mmes leurs tmoins et leurs juges. Dans cette le, o,
     comme dans toutes les colonies europennes, on n'est curieux que
     d'anecdotes malignes, leurs vertus et mme leurs noms taient
     ignors. Seulement, quand un passant demandait, sur le chemin des
     Pamplemousses,  quelques habitants de la plaine: Qui est-ce qui
     demeure l-haut, dans ces petites cases? ceux-ci rpondaient,
     sans les connatre: Ce sont de bonnes gens. Ainsi des
     violettes, sous des buissons pineux, exhalent au loin leurs doux
     parfums, quoiqu'on ne les voie pas.


X

Le mme bonheur existait dans la mme simplicit: Paul avait plant un
terrain parmi le Repos de Virginie. Au pied du rocher est un
enfoncement d'o sort une fontaine qui forme une petite flaque d'eau
au milieu d'un pr d'herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au
monde, je lui fis prsent, dit le vieux colon, leur voisin, d'un coco.

     Je lui fis prsent d'un coco des Indes, qu'on m'avait donn.
     Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d'eau afin que
     l'arbre qu'il produirait servt un jour d'poque  la naissance
     de son fils. Madame de la Tour,  son exemple, y en planta un
     autre, dans une semblable intention, ds qu'elle fut accouche de
     Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui
     formaient toutes les archives de ces deux familles: l'un se
     nommait l'arbre de Paul, et l'autre, l'arbre de Virginie. Ils
     crrent tous deux, dans la mme proportion que leurs jeunes
     matres, d'une hauteur un peu ingale, mais qui surpassait, au
     bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Dj s'entrelaaient
     leurs palmes, et ils laissaient pendre leurs jeunes grappes de
     cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Except cette
     plantation, on avait laiss cet enfoncement du rocher tel que la
     nature l'avait orn. Sur ses flancs bruns et humides, rayonnaient
     en toiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient
     au gr des vents des touffes de scolopendre, suspendues comme de
     longs rubans d'un vert pourpr. Prs de l croissaient des
     lisires de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables 
     celles de la girofle rouge, et des piments, dont les gousses,
     couleur de sang, sont plus clatantes que le corail. Aux
     environs, l'herbe de baume, dont les feuilles sont en coeur, et
     les basilics  odeur de girofle, exhalaient les plus doux
     parfums. Du haut de l'escarpement de la montagne pendaient des
     lianes semblables  des draperies flottantes, qui formaient sur
     les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les
     oiseaux de mer, attirs par ces retraites paisibles, y venaient
     passer la nuit. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long
     des rivages de la mer, le corbigeau et l'alouette marine; et au
     haut des airs, la noire frgate, avec l'oiseau blanc du tropique,
     qui abandonnaient, ainsi que l'astre du jour, les solitudes de
     l'ocan Indien. Virginie aimait  se reposer sur les bords de
     cette fontaine, dcore d'une pompe  la fois magnifique et
     sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille, 
     l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait patre ses
     chvres. Pendant qu'elle prparait des fromages avec leur lait,
     elle se plaisait  leur voir brouter les capillaires sur les
     flancs escarps de la roche, et se tenir en l'air sur une de ses
     corniches, comme sur un pidestal. Paul, voyant que ce lieu tait
     aim de Virginie y apporta de la fort voisine des nids de toute
     sorte d'oiseaux. Les pres et les mres de ces oiseaux suivirent
     leurs petits, et vinrent s'tablir dans cette nouvelle colonie.
     Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de
     mas et de millet. Ds qu'elle paraissait, les merles siffleurs,
     les bengalis, dont le ramage est si doux, les cardinaux, dont le
     plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons; des
     perruches, vertes comme des meraudes, descendaient des lataniers
     voisins; des perdrix accouraient sous l'herbe: tous s'avanaient
     ple-mle jusqu' ses pieds, comme des poules. Paul et elle
     s'amusaient avec transport de leurs jeux, de leurs apptits et de
     leurs amours.

     Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l'innocence vos
     premiers jours, en vous exerant aux bienfaits! Combien de fois,
     dans ce lieu, vos mres, vous serrant dans leurs bras,
     bnissaient le Ciel de la consolation que vous prpariez  leur
     vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux
     auspices! Combien de fois,  l'ombre de ces rochers, ai-je
     partag avec elles vos repas champtres, qui n'avaient cot la
     vie  aucun animal! Des calebasses pleines de lait, des oeufs
     frais, des gteaux de riz sur des feuilles de bananier, des
     corbeilles charges de patates, de mangues, d'oranges, de
     grenades, de bananes, de dattes, d'ananas, offraient  la fois
     les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies et les sucs
     les plus agrables.

     La conversation tait aussi douce et aussi innocente que ces
     festins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du
     lendemain.


XI

Le tableau de l'innocence de la jeunesse et de l'amour, qui s'ignore
lui-mme, continue en mille teintes sans jamais se lasser; il se
renouvelle comme la sve des arbustes  chaque saison.

     Les priodes de leur vie se rglaient sur celles de la nature.
     Ils connaissaient les heures du jour, par l'ombre des arbres; les
     saisons, par les temps o ils donnent leurs fleurs ou leurs
     fruits; et les annes, par le nombre de leurs rcoltes. Ces
     douces images rpandaient les plus grands charmes dans leurs
     conversations. Il est temps de dner, disait Virginie  la
     famille, les ombres des bananiers sont  leurs pieds; ou bien:
     La nuit s'approche, les tamarins ferment leurs feuilles.--Quand
     viendrez-vous nous voir? lui disaient quelques amies du
     voisinage.--Aux cannes de sucre, rpondait Virginie.--Votre
     visite nous sera encore plus douce et plus agrable, reprenaient
     ces jeunes filles. Quand on l'interrogeait sur son ge et sur
     celui de Paul: Mon frre, disait-elle, est de l'ge du grand
     cocotier de la fontaine, et moi de celui du plus petit. Les
     manguiers ont donn douze fois leurs fruits, et les orangers
     vingt-quatre fois leurs fleurs depuis que je suis au monde. Leur
     vie semblait attache  celle des arbres, comme celle des faunes
     et des dryades. Ils ne connaissaient d'autres poques historiques
     que celles de la vie de leurs mres, d'autre chronologie que
     celle de leurs vergers, et d'autre philosophie que de faire du
     bien  tout le monde, et de se rsigner  la volont de Dieu.

     Aprs tout, qu'avaient besoin ces jeunes gens d'tre riches et
     savants  notre manire? Leurs besoins et leur ignorance
     ajoutaient encore  leur flicit. Il n'y avait point de jour
     qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques
     lumires; oui, des lumires: et quand il s'y serait ml quelques
     erreurs, l'homme pur n'en a point de dangereuses  craindre.
     Ainsi croissaient ces deux enfants de la nature. Aucun souci
     n'avait rid leur front; aucune intemprance n'avait corrompu
     leur sang; aucune passion malheureuse n'avait dprav leur coeur:
     l'amour, l'innocence, la pit, dveloppaient chaque jour la
     beaut de leur me en grces ineffables, dans leurs traits, leurs
     attitudes et leurs mouvements. Au matin de la vie, ils en avaient
     toute la fracheur: tels dans le jardin d'den parurent nos
     premiers parents, lorsque, sortant des mains de Dieu, ils se
     virent, s'approchrent, et conversrent d'abord comme frre et
     comme soeur. Virginie, douce, modeste, confiante comme ve; et
     Paul, semblable  Adam, ayant la taille d'un homme, avec la
     simplicit d'un enfant.

     Quelquefois, seul avec elle (il me l'a mille fois racont), il
     lui disait, au retour de ses travaux: Lorsque je suis fatigu,
     ta vue me dlasse. Quand du haut de la montagne je t'aperois au
     fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un
     bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos mres, la
     perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau et une
     dmarche moins lgre. Quoique je te perde de vue  travers les
     arbres, je n'ai pas besoin de te voir pour te retrouver; quelque
     chose de toi, que je ne puis dire, reste pour moi dans l'air o
     tu passes, sur l'herbe o tu t'assieds. Lorsque je t'approche, tu
     ravis tous mes sens. L'azur du ciel est moins beau que le bleu de
     tes yeux; le chant des bengalis moins doux que le son de ta voix.
     Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frmit
     de plaisir. Souviens-toi du jour o nous passmes  travers les
     cailloux roulants de la rivire des Trois-Mamelles. En arrivant
     sur ses bords, j'tais dj bien fatigu; mais quand je t'eus
     prise sur mon dos, il me semblait que j'avais des ailes comme un
     oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m'enchanter. Est-ce par
     ton esprit? Mais nos mres en ont plus que nous deux. Est-ce par
     tes caresses? Mais elles m'embrassent plus souvent que toi. Je
     crois que c'est par ta bont. Je n'oublierai jamais que tu as
     march nu-pieds jusqu' la Rivire-Noire, pour demander la grce
     d'une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aime, prends cette
     branche fleurie de citronnier, que j'ai cueillie dans la fort;
     tu la mettras, la nuit, prs de ton lit. Mange ce rayon de miel;
     je l'ai pris pour toi au haut d'un rocher. Mais auparavant,
     repose-toi sur mon sein, et je serai dlass.

     Virginie lui rpondait: O mon frre! les rayons du soleil au
     matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de joie que ta
     prsence. J'aime bien ma mre, j'aime bien la tienne; mais quand
     elles t'appellent mon fils, je les aime encore davantage. Les
     caresses qu'elles te font me sont plus sensibles que celles que
     j'en reois. Tu me demandes pourquoi tu m'aimes; mais tout ce qui
     a t lev ensemble s'aime. Vois nos oiseaux: levs dans les
     mmes nids, ils s'aiment comme nous; ils sont toujours ensemble
     comme nous. coute comme ils s'appellent et se rpondent d'un
     arbre  l'autre. De mme, quand l'cho me fait entendre les airs
     que tu joues sur ta flte au haut de la montagne, j'en rpte les
     paroles au fond de ce vallon. Tu m'es cher, surtout depuis le
     jour o tu voulais te battre pour moi contre le matre de
     l'esclave. Depuis ce temps-l, je me suis dit bien des fois: Ah!
     mon frre a un bon coeur; sans lui, je serais morte d'effroi. Je
     prie Dieu tous les jours pour ma mre, pour la tienne, pour toi,
     pour nos pauvres serviteurs; mais quand je prononce ton nom, il
     me semble que ma dvotion augmente. Je demande si instamment 
     Dieu qu'il ne t'arrive aucun mal! Pourquoi vas-tu si loin et si
     haut me chercher des fruits et des fleurs? n'en avons-nous pas
     dans le jardin? Comme te voil fatigu! tu es tout en nage. Et
     avec son petit mouchoir blanc, elle lui essuyait le front et les
     joues, et elle lui donnait plusieurs baisers.


XII

La pubert apporte  Virginie des souffrances dont on lui laisse
ignorer les causes. On propose  Paul un voyage de quelques mois aux
Indes voisines; il s'y refuse avec indignation.

Un vaisseau arriv d'Amrique apporte  madame de la Tour une lettre
de son opulente tante, qui lui redemande Virginie pour achever son
ducation europenne et lui assurer sa fortune par un mariage. Madame
de la Tour frmit et hsite. M. de la Bourdonnais la dcide. Elle
part; le dsespoir de Paul est peint avec la simplicit et la force de
Thocrite. Une teinte sombre se rpand sur les coeurs, les maisons, le
ciel et la terre de l'le.

Encore une lettre de Virginie qui annonce  sa mre que sa tante la
dshrite et la renvoie pour n'avoir pas consenti  pouser un riche
surann qu'elle lui destinait. Joie de la famille. Mais le tonnerre
gronde; on annonce un vaisseau en vue  quatre lieues en mer. Paul va
chercher son ami le vieux colon pour aller au-devant de Virginie au
point le plus rapproch de la route du navire. L'ouragan des tropiques
l'avait pouss dans la fausse rade d'Aral; voici la fin des naufrags,
on ne peut l'abrger:

      quelque distance de l, nous vmes,  l'entre du bois, un feu
     autour duquel plusieurs habitants s'taient rassembls. Nous
     fmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous
     tions assis auprs de ce feu, un des habitants nous raconta que,
     dans l'aprs-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer, port
     sur l'le par les courants; que la nuit l'avait drob  sa vue;
     que deux heures aprs le coucher du soleil, il l'avait entendu
     tirer du canon pour appeler du secours; mais que la mer tait si
     mauvaise, qu'on n'avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller
      lui; que bientt aprs, il avait cru apercevoir ses fanaux
     allums, et que dans ce cas, il craignait que le vaisseau, venu
     si prs du rivage, n'et pass entre la terre et la petite le
     d'Ambre, prenant celle-ci pour le Coin-de-Mire, prs duquel
     passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis; que si cela
     tait, ce qu'il ne pouvait toutefois affirmer, ce vaisseau tait
     dans le plus grand pril. Un autre habitant prit la parole, et
     nous dit qu'il avait travers plusieurs fois l'le d'Ambre de la
     cte; qu'il l'avait sond; que la tenure et le mouillage en
     taient trs bons, et que le vaisseau y tait en sret, comme
     dans le meilleur port. J'y mettrais toute ma fortune,
     ajouta-t-il, et j'y dormirais aussi tranquillement qu' terre.
     Un troisime habitant dit qu'il tait impossible que ce vaisseau
     pt entrer dans ce canal, o  peine les chaloupes pouvaient
     naviguer. Il assura qu'il l'avait vu mouiller au del de l'le
     d'Ambre; en sorte que, si le vent venait  s'lever au matin, il
     serait le matre de pousser au large ou de gagner le port.
     D'autres habitants ouvrirent d'autres opinions. Pendant qu'ils
     contestaient entre eux, suivant la coutume des croles oisifs,
     Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restmes l
     jusqu'au petit point du jour; mais il faisait trop peu de clart
     au ciel pour qu'on pt distinguer aucun objet sur la mer, qui
     d'ailleurs tait couverte de brume: nous n'entrevmes au large
     qu'un nuage sombre, qu'on nous dit tre l'le d'Ambre, situe 
     un quart de lieue de la cte. On n'apercevait dans ce jour
     tnbreux que la pointe du rivage o nous tions, et quelques
     pitons des montagnes de l'intrieur de l'le, qui apparaissaient
     de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.

     Vers les sept heures du matin, nous entendmes dans les bois un
     bruit de tambours: c'tait le gouverneur, M. de la Bourdonnais,
     qui arrivait  cheval, suivi d'un dtachement de soldats arms de
     fusils, et d'un grand nombre d'habitants et de noirs. Il plaa
     les soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs
     armes tous  la fois.  peine leur dcharge fut faite, que nous
     apermes sur la mer une lueur, suivie presque aussitt d'un coup
     de canon. Nous jugemes que le vaisseau tait  peu de distance
     de nous, et nous courmes tous du ct o nous avions vu le
     signal. Nous apermes alors,  travers le brouillard, le corps
     et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en tions si prs que,
     malgr le bruit des flots, nous entendmes le sifflet du matre
     qui commandait la manoeuvre, et les cris des matelots, qui
     crirent trois fois: _Vive le roi!_ Car c'est le cri des
     Franais dans les dangers extrmes, ainsi que dans les grandes
     joies; comme si, dans les dangers, ils appelaient leur prince 
     leur secours, ou comme s'ils voulaient tmoigner alors qu'ils
     sont prts  prir pour lui.

     Depuis le moment o le _Saint-Gran_ aperut que nous tions 
     porte de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois
     minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnais fit allumer de
     grands feux de distance en distance sur la grve, et envoya chez
     tous les habitants du voisinage, chercher des vivres, des
     planches, des cbles et des tonneaux vides. On en vit arriver
     bientt une foule, accompagne de leurs noirs chargs de
     provisions et d'agrs, qui venaient des habitations de la
     Poudre-d'Or, du quartier de Flacque et de la rivire du Rempart.
     Un des plus anciens de ces habitants s'approcha du gouverneur, et
     lui dit: Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds
     dans la montagne. Dans les bois, les feuilles des arbres remuent
     sans qu'il fasse de vent. Les oiseaux de marine se rfugient 
     terre: certainement tous ces signes annoncent un ouragan.--Eh
     bien! mes amis, rpondit le gouverneur, nous y sommes prpars,
     et srement le vaisseau l'est aussi.

     En effet, tout prsageait l'arrive prochaine d'un ouragan. Les
     nuages qu'on distinguait au znith taient  leur centre d'un
     noir affreux, et cuivrs sur leurs bords. L'air retentissait des
     cris des paille-en-queue, des frgates, des coupeurs d'eau, et
     d'une multitude d'oiseaux de marine, qui, malgr l'obscurit de
     l'atmosphre, venaient de tous les points de l'horizon chercher
     des retraites dans l'le.

     Vers les neuf heures du matin, on entendit du ct de la mer des
     bruits pouvantables, comme si des torrents d'eau, mls  des
     tonnerres, eussent roul du haut des montagnes. Tout le monde
     s'cria: Voil l'ouragan! et dans l'instant, un tourbillon
     affreux de vent enleva la brume qui couvrait l'le d'Ambre et son
     canal. Le _Saint-Gran_ parut alors  dcouvert avec son pont
     charg de monde, ses vergues et ses mts de hune amens sur le
     tillac, son pavillon en berne, quatre cbles sur son avant, et un
     de retenue sur son arrire. Il tait mouill entre l'le d'Ambre
     et la terre, en de de la ceinture de rcifs qui entoure l'le
     de France, et qu'il avait franchie par un endroit o jamais
     vaisseau n'avait pass avant lui. Il prsentait son avant aux
     flots qui venaient de la pleine mer, et  chaque lame d'eau qui
     s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entire, de
     sorte qu'on en voyait la carne en l'air; mais dans ce mouvement,
     sa poupe venant  plonger disparaissait  la vue jusqu'au
     couronnement, comme si elle et t submerge. Dans cette
     position o le vent et la mer le jetaient  terre, il lui tait
     galement impossible de s'en aller par o il tait venu, ou, en
     coupant ses cbles, d'chouer sur le rivage, dont il tait spar
     par de hauts-fonds sems de rcifs. Chaque lame qui venait
     briser sur la cte s'avanait en mugissant jusqu'au fond des
     anses, et y jetait des galets  plus de cinquante pieds dans les
     terres; puis, venant  se retirer, elle dcouvrait une grande
     partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un
     bruit rauque et affreux. La mer, souleve par le vent,
     grossissait  chaque instant, et tout le canal compris entre
     cette le et l'le d'Ambre n'tait qu'une vaste nappe d'cumes
     blanches, creuses de vagues noires et profondes. Ces cumes
     s'amassaient dans le fond des anses  plus de six pieds de
     hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait
     par-dessus l'escarpement du rivage  plus d'une demi-lieue dans
     les terres.  leurs flocons blancs et innombrables qui taient
     chasss horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on et dit
     d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les
     signes d'une longue tempte; la mer y paraissait confondue avec
     le ciel. Il s'en dtachait sans cesse des nuages d'une forme
     horrible, qui traversaient le znith avec la vitesse des oiseaux,
     tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands
     rochers. On n'apercevait aucune partie azure du firmament; une
     lueur olivtre et blafarde clairait seule tous les objets de la
     terre, de la mer et des cieux.

     Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les
     cbles de son avant rompirent; et, comme il n'tait plus retenu
     que par une seule ansire, il fut jet sur les rochers  une
     demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi
     nous. Paul allait s'lancer  la mer, lorsque je le saisis par le
     bras. Mon fils, lui dis-je, voulez-vous prir?--Que j'aille 
     son secours, s'cria-t-il, ou que je meure! Comme le dsespoir
     lui tait la raison, pour prvenir sa perte, Domingue et moi lui
     attachmes  la ceinture une longue corde dont nous saismes
     l'une des extrmits. Paul alors s'avana vers le _Saint-Gran_,
     tantt en nageant, tantt marchant sur les rcifs. Quelquefois il
     avait l'espoir de l'aborder; car la mer, dans ses mouvements
     irrguliers, laissait le vaisseau  sec, de manire qu'on en et
     pu faire le tour  pied; mais bientt aprs, revenant sur ses pas
     avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'normes votes d'eau
     qui soulevaient tout l'avant de sa carne, et rejetaient bien
     loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la
     poitrine meurtrie, et  demi noy.  peine ce jeune homme
     avait-il repris l'usage de ses sens, qu'il se relevait, et
     retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer
     cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses. Tout
     l'quipage, dsesprant alors de son salut, se prcipitait en
     foule  la mer, sur des vergues, des planches, des cages 
     poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne
     d'une ternelle piti: une jeune demoiselle parut dans la galerie
     de la poupe du _Saint-Gran_, tendant les bras vers celui qui
     faisait tant d'efforts pour la joindre. C'tait Virginie. Elle
     avait reconnu son amant  son intrpidit. La vue de cette
     aimable personne, expose  un si terrible danger, nous remplit
     de douleur et de dsespoir. Pour Virginie, d'un port noble et
     assur, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un
     ternel adieu. Tous les matelots s'taient jets  la mer. Il
     n'en restait plus qu'un sur le pont, qui tait tout nu et nerveux
     comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect: nous le
     vmes se jeter  ses genoux, et s'efforcer mme de lui ter ses
     habits; mais elle, le repoussant avec dignit, dtourna de lui sa
     vue. On entendit aussitt ces cris redoubls des spectateurs:
     Sauvez-la, sauvez-la! ne la quittez pas! Mais dans ce moment,
     une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre
     l'le d'Ambre et la cte, et s'avana en rugissant vers le
     vaisseau, qu'elle menaait de ses flancs noirs et de ses sommets
     cumants.  cette terrible vue, le matelot s'lana seul  la
     mer; et Virginie, voyant la mort invitable, posa une main sur
     ses habits, l'autre sur son coeur, et levant en haut des yeux
     sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

     O jour affreux! hlas! tout fut englouti. La lame jeta bien avant
     dans les terres une partie des spectateurs, qu'un mouvement
     d'humanit avait ports  s'avancer vers Virginie, ainsi que le
     matelot qui l'avait voulu sauver  la nage. Cet homme, chapp 
     la mort presque certaine, s'agenouilla sur le sable en disant: O
     mon Dieu! vous m'avez sauv la vie; mais je l'aurais donne de
     bon coeur pour cette digne demoiselle qui n'a jamais voulu se
     dshabiller comme moi. Domingue et moi, nous retirmes des flots
     le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la
     bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les
     mains des chirurgiens; et nous cherchmes de notre ct, le long
     du rivage, si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie;
     mais le vent ayant tourn subitement, comme il arrive dans les
     ouragans, nous emes le chagrin de penser que nous ne pourrions
     pas mme rendre  cette fille infortune les devoirs de la
     spulture. Nous nous loignmes de ce lieu, accabls de
     consternation, tous l'esprit frapp d'une seule perte, dans un
     naufrage o un grand nombre de personnes avaient pri, la plupart
     doutant, d'aprs une fin aussi funeste d'une fille si vertueuse,
     qu'il existt une Providence; car il y a des maux si terribles et
     si peu mrits, que l'esprance mme du sage en est branle.

     Cependant on avait mis Paul, qui commenait  reprendre ses sens,
     dans une maison voisine, jusqu' ce qu'il ft en tat d'tre
     transport  son habitation. Pour moi, je m'en revins avec
     Domingue, afin de prparer la mre de Virginie et son amie  ce
     dsastreux vnement. Quand nous fmes  l'entre du vallon de la
     rivire des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait
     beaucoup de dbris du vaisseau dans la baie vis--vis. Nous y
     descendmes; et un des premiers objets que j'aperus sur le
     rivage fut le corps de Virginie. Elle tait  moiti couverte de
     sable, dans l'attitude o nous l'avions vue prir. Ses traits
     n'taient point sensiblement altrs. Ses yeux taient ferms,
     mais la srnit tait encore sur son front; seulement, les ples
     violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses
     de la pudeur. Une de ses mains tait sur ses habits; et l'autre,
     qu'elle appuyait sur son coeur, tait fortement ferme et roidie.
     J'en dgageai avec peine une petite bote; mais quelle fut ma
     surprise, lorsque je vis que c'tait le portrait de Paul, qu'elle
     lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait! 
     cette dernire marque de la constance et de l'amour de cette
     fille infortune, je pleurai amrement. Pour Domingue, il se
     frappait la poitrine, et perait l'air de ses cris douloureux.
     Nous portmes le corps de Virginie dans une cabane de pcheurs,
     o nous le donnmes  garder  de pauvres femmes malabares, qui
     prirent soin de le laver.

     Pendant qu'elles s'occupaient de ce triste office, nous montmes,
     en tremblant,  l'habitation. Nous y trouvmes madame de la Tour
     et Marguerite en prire, en attendant des nouvelles du vaisseau.
     Ds que madame de la Tour m'aperut, elle s'cria: O est ma
     fille, ma chre fille, mon enfant? Ne pouvant douter de son
     malheur  mon silence et  mes larmes, elle fut saisie tout 
     coup d'touffements et d'angoisses douloureuses; sa voix ne
     faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour
     Marguerite, elle s'cria: O est mon fils? Je ne vois point mon
     fils! et elle s'vanouit. Nous courmes  elle, et l'ayant fait
     revenir, je l'assurai que Paul tait vivant, et que le gouverneur
     en faisait prendre soin. Elle ne reprit ses sens que pour
     s'occuper de son amie, qui tombait de temps en temps dans de
     longs vanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans
     ces cruelles souffrances; et par leurs longues priodes, j'ai
     jug qu'aucune douleur n'tait gale  la douleur maternelle.
     Quand elle recouvrait la connaissance, elle tournait des regards
     fixes et mornes vers le ciel. En vain, son amie et moi nous lui
     pressions les mains dans les ntres, en vain nous l'appelions par
     les noms les plus tendres; elle paraissait insensible  ces
     tmoignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de sa
     poitrine oppresse que de sourds gmissements.

     Ds le matin, on apporta Paul couch dans un palanquin. Il avait
     repris l'usage de ses sens; mais il ne pouvait profrer une
     parole. Son entrevue avec sa mre et madame de la Tour, que
     j'avais d'abord redoute, produisit un meilleur effet que tous
     les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation
     parut sur le visage de ces deux malheureuses mres. Elles se
     mirent l'une et l'autre auprs de lui, le saisirent dans leurs
     bras, le baisrent; et leurs larmes, qui avaient t suspendues
     jusqu'alors par l'excs de leur chagrin, commencrent  couler.
     Paul y mla les siennes. La nature s'tant ainsi soulage dans
     ces trois infortuns, un long assoupissement succda  l'tat
     convulsif de leur douleur, et leur procura un repos lthargique,
     semblable,  la vrit,  celui de la mort.

     M. de la Bourdonnais m'envoya avertir secrtement que le corps de
     Virginie avait t apport  la ville par son ordre, et que de l
     on allait le transfrer  l'glise des Pamplemousses. Je
     descendis aussitt au Port-Louis, o je trouvai des habitants de
     tous les quartiers, rassembls pour assister  ses funrailles,
     comme si l'le et perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher.
     Dans le port, les vaisseaux avaient leurs vergues croises, leurs
     pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles.
     Des grenadiers ouvraient la marche du convoi. Ils portaient leurs
     fusils baisss: leurs tambours, couverts de longs crpes, ne
     faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait
     l'abattement peint dans les traits de ces guerriers, qui avaient
     tant de fois affront la mort dans les combats sans changer de
     visage. Huit jeunes demoiselles des plus considrables de l'le,
     vtues de blanc et tenant des palmes  la main, portaient le
     corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un choeur de
     petits enfants le suivait en chantant des hymnes: aprs eux
     venait tout ce que l'le avait de plus distingu dans ses
     habitants et dans son tat-major,  la suite duquel marchait le
     gouverneur, suivi de la foule du peuple.

     Voil ce que l'administration avait ordonn, pour rendre quelques
     honneurs  la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arriv
     au pied de cette montagne,  la vue de ces mmes cabanes dont
     elle avait fait si longtemps le bonheur, et que sa mort
     remplissait maintenant de dsespoir, toute la pompe funbre fut
     drange; les hymnes et les chants cessrent; on n'entendit plus
     dans la plaine que des soupirs et des sanglots. On vit accourir
     alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour
     faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des
     chapelets et des couronnes de fleurs, en l'invoquant comme une
     sainte. Les mres demandaient  Dieu une fille comme elle; les
     garons, des amantes aussi constantes; les pauvres, une amie
     aussi tendre; les esclaves, une matresse aussi bonne.

     Lorsqu'elle fut arrive au lieu de sa spulture, des ngresses de
     Madagascar et des Cafres de Mosambique dposrent autour d'elle
     des paniers de fruits, et suspendirent des pices d'toffes aux
     arbres voisins, suivant l'usage de leur pays; des Indiennes du
     Bengale et de la cte Malabare apportrent des cages pleines
     d'oiseaux, auxquels elles donnrent la libert sur son corps:
     tant la perte d'un objet aimable intresse toutes les nations, et
     tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu'elle
     runit toutes les religions autour de son tombeau!

     Il fallut mettre des gardes auprs de sa fosse, et en carter
     quelques filles de pauvres habitants, qui voulaient s'y jeter 
     toute force, disant qu'elles n'avaient plus de consolation 
     esprer dans le monde, et qu'il ne leur restait qu' mourir avec
     celle qui tait leur unique bienfaitrice.

     On l'enterra prs de l'glise des Pamplemousses, sur son ct
     occidental, au pied d'une touffe de bambous, o, en venant  la
     messe avec sa mre et Marguerite, elle aimait  se reposer,
     assise  ct de celui qu'elle appelait alors son frre.

     Au retour de cette pompe funbre, M. de la Bourdonnais monta
     ici, suivi d'une partie de son nombreux cortge. Il offrit 
     madame de la Tour et  son amie tous les secours qui dpendaient
     de lui. Il s'exprima en peu de mots, mais avec indignation,
     contre sa tante dnature; et s'approchant de Paul, il lui dit
     tout ce qu'il crut propre  le consoler. Je dsirais, lui
     dit-il, votre bonheur et celui de votre famille: Dieu m'en est
     tmoin. Mon ami, il faut aller en France; je vous y ferai avoir
     du service. Dans votre absence, j'aurai soin de votre mre comme
     de la mienne. Et, en mme temps, il lui prsenta la main; mais
     Paul retira la sienne, et dtourna la tte pour ne le pas voir.

     Pour moi, je restai dans l'habitation de mes amies infortunes,
     pour leur donner, ainsi qu' Paul, tous les secours dont j'tais
     capable. Au bout de trois semaines, Paul fut en tat de marcher;
     mais son chagrin paraissait augmenter  mesure que son corps
     reprenait des forces. Il tait insensible  tout; ses regards
     taient teints, et il ne rpondait rien  toutes les questions
     qu'on pouvait lui faire. Madame de la Tour, qui tait mourante,
     lui disait souvent: Mon fils, tant que je vous verrai, je
     croirai voir ma chre Virginie.  ce nom de Virginie, il
     tressaillait et s'loignait d'elle, malgr les invitations de sa
     mre, qui le rappelait auprs de son amie. Il allait seul se
     retirer dans le jardin, et s'asseyait au pied du cocotier de
     Virginie, les yeux fixs sur sa fontaine. Le chirurgien du
     gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces
     dames, nous dit que, pour le tirer de sa noire mlancolie, il
     fallait lui laisser faire tout ce qu'il lui plairait, sans le
     contrarier en rien; qu'il n'y avait que ce seul moyen de vaincre
     le silence auquel il s'obstinait.

     Je rsolus de suivre son conseil. Ds que Paul sentit ses forces
     un peu rtablies, le premier usage qu'il en fit fut de s'loigner
     de l'habitation. Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en
     marche aprs lui, et je dis  Domingue de prendre des vivres et
     de nous accompagner.  mesure que le jeune homme descendait cette
     montagne, sa joie et ses forces semblaient renatre. Il prit
     d'abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprs de
     l'glise, dans l'alle des bambous, il s'en fut droit au lieu o
     il vit de la terre frachement remue: l, il s'agenouilla, et
     levant les yeux aux ciel, il fit une longue prire. Sa dmarche
     me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette
     marque de confiance envers l'tre suprme faisait voir que son
     me commenait  reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et
     moi, nous nous mmes  genoux  son exemple, et nous primes avec
     lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l'le,
     sans faire beaucoup d'attention  nous. Comme je savais qu'il
     ignorait non-seulement o on avait dpos le corps de Virginie,
     mais mme s'il avait t retir de la mer, je lui demandai
     pourquoi il avait t prier Dieu au pied de ces bambous; il me
     rpondit: Nous y avons t si souvent!


XIII

La mme vague avait noy toutes ces existences, ils meurent tous en
peu de mois de la mort de Virginie. Le pome finit par leur tombeau
sur la plage  l'ombre des lataniers des Pamplemousses. Une larme
silencieuse y tombe ternellement. On ramasse un grain de sable au
pied de ces arbres et on le rapporte en Europe, non comme un monument
de l'migration, mais comme un souvenir personnel. Cette larme du
monde, toujours tide, ne tarit pas et ne tarira jamais.

Bernardin de Saint-Pierre ne fut pas un historien, il fut une voix de
l'humanit, un Job du coeur. Ds que l'ouvrage eut paru il fut
immortel.

Mais le premier jour o il fit la lecture de son manuscrit  une
socit d'hommes et de femmes de lettres  Paris, la socit se vengea
de la nature en le mconnaissant: c'tait chez M. Necker, l'homme  la
mode, mais le moins naturel des crivains; sa femme, vertueuse mais
prtentieuse; sa fille, madame de Stal, capable de tout comprendre,
mais non de tout faire; Buffon, qui ne pouvait crire qu' l'ombre des
crneaux de la tour de Montbard, et qui rendait dans ce cnacle les
oracles de l'emphase; Thomas, esprit bon et pur, corrompu par la
rhtorique; l'abb Galiani, Napolitain de sens exquis, mais qui se
nourrissait du sel de l'esprit au lieu de la substance du coeur; enfin
quelques grands artistes du temps, juges de forme plus que de fond,
tel que le fameux peintre de marine Vernet, faisaient partie de
l'auditoire. Aprs le dner, on accorda audience  Bernardin de
Saint-Pierre. La lecture n'eut aucun succs. Tout le monde s'endormit
ou se retira  petit bruit tour  tour. L'auteur s'en alla constern.

     Il tait encore accabl de ce double chec, lorsqu'un homme de
     gnie, le peintre Vernet, vint ranimer son courage, et le rendre
      ses tudes chries. Cet artiste clbre montait souvent dans le
     petit donjon que M. de Saint-Pierre occupait alors, rue
     Saint-tienne-du-Mont. Le hasard l'y avait conduit quelques jours
     aprs sa funeste lecture de _Paul et Virginie_: il trouva son ami
     dans un abattement extrme; et le pauvre solitaire, le coeur
     plein de sa msaventure, ne se fit pas prier pour la raconter.
     Elle surprit Vernet, qui avait entendu plusieurs fragments des
     _tudes_, et qui voulut juger un ouvrage sorti de la mme plume.
     M. de Saint-Pierre ne cde qu'avec peine  ses instances, mais
     enfin il prend son manuscrit qui, depuis le jour fatal, tait
     rest roul sur le coin de sa table, et il commence sa lecture.
     Vernet l'coute d'abord avec mfiance, mais le charme ne tarde
     pas  agir sur lui:  chaque page il se rcrie. Jamais il
     n'entendit rien de si neuf, de si pur, de si touchant! La
     description de ces climats lointains dveloppe  ses yeux une
     nature nouvelle! Les jardins d'den ont moins de fracheur; les
     amours d'Adam et d've ont moins de grce et d'innocence! C'est
     le pinceau de Virgile! C'est la morale de Platon! Bientt il ne
     loue plus, il pleure. Il partage les transports de Paul au dpart
     de Virginie; il ne trouve plus d'expressions assez fortes pour
     rendre ce qu'il prouve. On arrive au dialogue du vieillard; M.
     de Saint-Pierre propose de passer outre, et raconte l'effet qu'il
     a produit sur madame Necker. Vernet ne veut rien perdre; il prte
     toute son attention, et bientt son silence devient plus loquent
     que ses larmes et ses loges. Enfin la lecture s'achve; Vernet
     transport, se lve, embrasse son ami, le presse sur sein:
     Heureux gnie! charmante crature! s'criait-il; la beaut de
     votre me a pass dans votre ouvrage. Ah! vous avez fait un
     chef-d'oeuvre! Gardez-vous bien de retrancher le dialogue du
     vieillard; il jette dans le pome de la distance et du temps; il
     spare les dtails de l'enfance du rcit de la catastrophe, et
     donne de l'air et de la perspective au tableau: c'est une
     inspiration de l'avoir plac l! Mais combien ce site tranger a
     de charmes par sa beaut naturelle! et avec quel art l'action se
     trouve lie au fond du paysage! Non-seulement on croit avoir vcu
     avec ces aimables enfants, mais on croit avoir entendu le ramage
     de leurs oiseaux, cultiv leur jardin, joui de la beaut de leur
     horizon, parcouru leur univers! Mon ami, vous tes un grand
     peintre, et j'ose vous prdire la plus brillante renomme! Ces
     loges, qui faisaient entendre d'avance  M. de Saint-Pierre le
     jugement de la postrit, le pntrrent de joie, et lui
     rendirent cette confiance qu'un excs de modestie fait perdre
     quelquefois au talent, et qu'une conscience secrte lui rend
     toujours presque malgr lui. Il disait, du fond de son coeur:
     Mon Dieu, pardonnez-moi de ne m'tre point fi  vous. Ce jour
     fut pour lui un jour de bonheur. Aprs s'tre longtemps promen
     avec Vernet, il le quitta sur les boulevards,  l'entre de la
     rue Saint-Victor. Il revenait seul dans cette rue, lorsqu'il fut
     surpris par une averse; comme il htait sa marche pour chercher
     un abri, de longs clats de rire attirrent son attention. Il ne
     voyait cependant qu'une petite fille qui accourait  lui, la tte
     couverte de son jupon, qu'elle avait relev par dernire. Mais
     bientt il s'aperut que ce jupon servait d'abri  deux ttes
     charmantes animes par la course et par la joie. On voyait
     briller, sous ce parapluie de leur invention, des regards
     contents et des joues de roses. En rentrant chez lui, il ajouta
     cette jolie scne  sa pastorale; et ceci est un trait
     caractristique de ce gnie observateur: il ne savait dcrire que
     ce qu'il avait vu; mais quelle riante imagination ne fallait-il
     pas pour voir dans les jeux de deux enfants du faubourg
     Saint-Marceau un tableau digne du pinceau de l'Albane!

     Le succs de _Paul et Virginie_ surpassa l'attente mme de
     Vernet. Dans l'espace d'un an, on en fit plus de cinquante
     contrefaons. Les ditions avoues par l'auteur furent moins
     nombreuses; mais elles suffirent pour le mettre en tat d'acheter
     une petite maison avec un jardin, situe rue de la Reine-Blanche,
      l'extrmit du faubourg Saint-Marceau: vritable chartreuse,
     dont aucun bruit, aucun voisin ne troublait la solitude. C'est du
     fond de cette retraite que l'auteur assista, pour ainsi dire, aux
     premiers mouvements de cette rvolution qui devait faire tant de
     mal  sa patrie et au genre humain. Il l'avait vue de loin sortir
     de l'antre de l'athisme, s'lever autour du trne et des autels,
     et de l se rpandre sur les chaumires, qu'elle remplit de ses
     tnbres. Mais vainement il avait cherch  ramener sur la France
     quelques rayons de la lumire cleste; leurs clarts brillaient
     aux yeux innocents, et laissaient la multitude dans l'obscurit.
     Au moment o le royaume se divisait en deux partis, dont l'un
     voulait faire une rpublique et l'autre conserver la monarchie,
     il se hta de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il
     avait  son roi. Ces observations furent publies dans les
     journaux; mais comment auraient-elles t entendues au milieu de
     tant de volonts coupables! Dans les jours de dsordre, on ne
     vous demande pas de suivre votre conscience, mais de suivre un
     parti. Il faut penser comme les autres, sous peine d'tre
     dshonor. Que me parlez vous de modration! s'crie le soldat
     en marchant au combat; ma vertu, en ce moment, est de tuer mon
     ennemi. Telle fut la rponse des factions  l'crit de Bernardin
     de Saint-Pierre. Aussi disait-il que ce qui l'avait le plus
     tonn dans la rvolution, c'est qu'on et fait un crime de la
     modration. Cependant il persistait dans ses principes. Le duc
     d'Orlans, qui lui avait accord une petite pension, voulant
     mettre sa reconnaissance  l'preuve, le fit solliciter d'crire
     en sa faveur; Bernardin de Saint-Pierre lui rpondit en publiant
     les _Voeux d'un solitaire_, qu'il adressait  Louis XVI. La
     pension fut supprime.


XIV

Pourquoi cette indiffrence dans les classes lettres, et cet
enchantement dans les classes ignorantes? car le livre n'et pas
plutt paru qu'il eut deux ditions immdiates et jusqu' cinquante
contrefaons en deux ans? La rponse est simple: c'est que les classes
lettres cherchent l'art et que les classes ignorantes ne cherchent et
n'applaudissent que la nature. Elles la reconnurent dans _Paul et
Virginie_ et malgr l'engouement du moment pour la mtaphysique
rvolutionnaire qui commenait  fanatiser la France, c'tait tout.
La passion d'esprit se tut; et le sentiment vrai fut vainqueur. Jamais
livre n'eut un pareil succs.

Bernardin de Saint-Pierre en recueillit en peu de mois assez de
bnfice pour s'acheter dans un des faubourgs de Paris une petite
maison et un jardin au milieu des habitations les plus lmentaires du
pauvre peuple. Mais il ne pouvait plus se cacher. Son nom tait crit
avec des larmes dans le coeur de tous les Franais.


XV

Et d'o venait ce succs inattendu et prodigieux qui arrivait si tard
et si laborieusement  ce pre inconnu de tant d'ouvrages? C'est qu'il
avait oubli l'art, et cout seul l'art des arts, c'est--dire la
nature. Il avait laiss parler son me, et son me, rpondant 
l'universalit des coeurs de toutes les nations, avait touff 
l'instant toutes les chimres, toutes les fantaisies, tous les
systmes, et donn la parole  Dieu qui parle par le sentiment.
L'vangile des coeurs tait retrouv. Ce style tait vanglique
aussi; le pauvre comme le riche, le vieillard comme l'enfant avait
entendu ce langage.

On avait pleur! on pleure encore, on pleurera toujours.

Voil le triomphe de l'art sur l'esprit. Voltaire avait fait rire et
sourire; Bernardin de Saint-Pierre avait fait prier et pleurer. Le
sicle tait  lui.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXL.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




CXLIe ENTRETIEN

L'HOMME DE LETTRES


BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

(SUITE).


I

Ce fut aprs le succs de _Paul et Virginie_ que Bernardin de
Saint-Pierre, admis, sur sa rputation des _tudes de la nature_, chez
M. Didot, pousa sa fille, et commena sa vie de pre de famille; il
en eut deux enfants auxquels il donna les noms immortels de _Paul_ et
de _Virginie_. Indpendamment de ce que lui avait valu le prix des
_tudes_ et surtout de _Paul et Virginie_, et de quelques modiques
pensions littraires que Louis XVI et le duc d'Orlans lui avaient
donnes pour rcompenser ses ouvrages et secourir sa pauvret, il
avait reu la dot de sa femme et il appartenait par elle  une famille
riche qui pouvait l'aider  tirer parti de ses oeuvres. Il fut
heureux, mais nous avons peu de dtails sur cette poque de sa vie,
qui dura moins longtemps que ses jours agits; il perdit par la mort
cette femme, mre de ses deux enfants, avant qu'ils eussent l'ge de
connatre leur mre. Bernardin de Saint-Pierre, qui avait crit tard,
touchait lui-mme  ses jours avancs.--MM. Didot avaient imprim, 
leurs frais, son premier livre  grand succs, les _tudes de la
nature_, en 1784. Un prote distingu, nomm M. Bailly, avait lu avec
enthousiasme le manuscrit et avait garanti le succs de cette
publication  ses patrons: il ne s'tait pas tromp.

Aim Martin analyse ainsi, et avec trop de faveur peut-tre, ce livre
de son matre:

     Les _tudes_ parurent en 1784, et leur succs ddommagea l'auteur
     de tout ce qu'il avait souffert. C'est une chose digne de
     remarque, que dans un sicle o des hommes d'une haute loquence
     s'efforaient de chercher des ides nouvelles sur la morale et
     les sciences, dans un sicle o l'on croyait avoir tout dit, un
     solitaire inconnu ait publi un livre o tout tait nouveau. 
     cette poque, une fausse philosophie avait tellement us
     l'erreur, que, pour tre neuf, il ne restait plus  dire que la
     vrit, aussi vieille que le monde, qui donna tant de charmes
     aux mditations de M. de Saint-Pierre. Beaux-arts, politique,
     histoire, voyages, langues, ducation, botanique, gographie,
     harmonies du globe, l'auteur traite de tout, et toujours il est
     original. Il rvle des abus, indique des remdes, attaque
     l'injustice, soutient la cause du faible; et, soit qu'il se place
     sur la route du malheur ou sur celle de la science, il y parat
     environn des plus riants tableaux de la nature.

     Il est rare que les ouvrages de gnie ne renferment pas une ide
     dominante, qui est l'origine de toutes les autres. L'ide
     fondamentale de notre auteur est la Providence. Il reconnat son
     pouvoir dans la cabane du pauvre comme dans l'ensemble du globe.
     Elle est partout, parce qu'elle est ncessaire: c'est une
     domination intelligente et bonne. Elle existe, car sans
     domination, il n'y a ni peuple, ni ville, ni famille qui puisse
     subsister; et si une famille a besoin d'un matre, il faut bien
     que l'univers en ait un. Plutarque dit[1] que lorsque les anciens
     gographes voulaient reprsenter la terre, ils laissaient sur
     leurs cartes de grands espaces vides o ils crivaient au hasard:
     _Ici, des mers et des montagnes; l, des abmes et des dserts_.
     Ce monde ou ce chaos des anciens gographes tait  peu prs
     celui des physiciens et des naturalistes modernes. Leur
     intelligence n'avait suppos aucune intelligence dans
     l'arrangement du globe; tout y tait dispers sans dessein, sans
     ordre, et les sublimes harmonies de l'univers chappaient  leur
     admiration. clair par une profonde tude de la gographie, M.
     de Saint-Pierre resta confondu devant les merveilles que la
     raison humaine mconnaissait, sa pense devina quelques-unes des
     penses du Crateur; car la vrit est la pense de Dieu mme.

          [Note 1: Vie de Thse.]

     Osons contempler un moment ces soleils lointains, ces zones
     lumineuses que la nuit nous dcouvre, et dont aucune intelligence
     humaine ne peut concevoir ni l'ensemble ni les limites. Un rseau
     de feu parat lier entre elles ces constellations innombrables.
     Dieu y rpand les attractions, les consonances, les contrastes,
     la grce, la beaut et ces sentiments si doux et si varis des
     tres sensibles, connus dans la langue des hommes sous le nom
     d'amour. Pour nous, jets sur les rivages d'un de ces mondes,
     nous ne jouissons que d'une existence fugitive. Mais ds que le
     soleil, entour d'une aurole de lumire, vient allumer
     l'atmosphre de notre plante, quel tonnant spectacle! quel
     harmonieux ensemble! Les montagnes s'lvent pour diverser les
     vents et les eaux; les vents balayent les mers pour les reporter
     au sommet des montagnes; la rose, les pluies, la fcondit
     naissent de ces grandes harmonies, et la terre se couvre de
     moissons, en se balanant sur ses ples autour de l'astre qui
     l'attire. Voyez quelle influence cleste la pntre! Le grain de
     sable se minralise, la plante fleurit, l'animal se meut, l'homme
     adore. Lui seul s'anime des sentiments de la gloire et de la
     Divinit; et tandis que les lments, les vgtaux, les animaux
     sont ordonns  la terre, et la terre au soleil, il sent qu'un
     Dieu l'attire par tous les points de l'univers.

     Tel est, d'aprs l'auteur des _tudes_, le systme gnral du
     monde. Non-seulement les sciences sont pour lui des avenues qui
     mnent toutes  Dieu, mais son livre nous ouvre une multitude de
     perspectives ravissantes o l'me se repose des maux de la vie,
     en mditant ses esprances. On dit que le Tasse, voyageant avec
     un ami, gravissait un jour une montagne trs-leve. Parvenu 
     son sommet, il admire le riche tableau qui se droule devant
     lui: Vois-tu, dit-il, ces rochers escarps, ces forts sauvages,
     ce ruisseau bord de fleurs qui serpente dans la valle, ce
     fleuve majestueux qui court baigner les murs de cent villes? eh
     bien! ces rochers, ces monts, ces mers, ces cits, les dieux, les
     hommes, voil mon pome! Ce que le gnie du Tasse avait su
     reproduire, Bernardin de Saint-Pierre sut le peindre et
     l'expliquer, et il et pu dire aussi en contemplant la nature:
     Voil mon livre!

     Les anciens qui, dans presque tous les genres, sont rests nos
     matres aprs avoir t nos modles, n'ont d ni inspirer
     l'auteur des _tudes_, ni lui servir de guides. Aristote, Pline
     et Snque crivirent de longs traits de physique et d'histoire
     naturelle; mais en expliquant les phnomnes, ils n'avaient
     d'autre but que d'taler les prodiges de la science humaine,
     tandis que Bernardin de Saint-Pierre ne voulait que faire clater
     la prvoyance d'un Dieu. Pline, le plus loquent de tous, a une
     scheresse qui fltrit l'me; son loquence ostentatrice accable
     notre misre. Il ne voit que le dsordre apparent du monde, et
     son gnie ne peut s'lever jusqu' l'ordre ternel qui le
     gouverne. Le livre de Bernardin de Saint-Pierre est la rponse au
     sien. Il console celui que Pline dsespre; il relve celui que
     Pline foule aux pieds. Il adore la Providence que le naturaliste
     romain a mconnue, mais il l'adore en nous la faisant aimer. Que
     Pline reprsente l'homme jet nu sur la terre nue, crature
     infirme, pleurant, se lamentant, ne sachant ni marcher, ni
     parler, ni se nourrir, et qu'il s'crie d'un ton de triomphe:
     Voil le futur dominateur du monde! Bernardin de Saint-Pierre
     montre ce roi naissant entre les bras de celle qui lui donna le
     jour; et devant cette touchante image, les dclamations de Pline
     s'vanouissent. Non, l'homme n'est point abandonn; la
     prvoyance et l'amour l'accueillent dans la vie. Quel asile plus
     sr que le sein maternel! et, s'il verse des pleurs, quelles
     mains sauront mieux les essuyer que celles d'une mre!

     O puissance sublime des ides religieuses! tout ce qui, aux yeux
     de Pline, accuse l'imprvoyance des dieux devient, sous la plume
     de son rival, une preuve irrvocable de leur sagesse! C'est la
     vrit qui dissipe le mensonge. L'un veut humilier notre orgueil
     par le spectacle de nos infirmits, l'autre lever notre me en
     lui rvlant sa grandeur. L'loquence de Pline est propre 
     inspirer la haine du vice; celle de Bernardin de Saint-Pierre 
     pntrer d'amour pour la vertu. Ses observations sont si
     touchantes, les lois qu'il dcouvre si pleines de sagesse, qu'on
     se rjouit de ses victoires, et qu'on ne lui oppose qu'en
     tremblant les objections qui pourraient en arrter le cours.
     Notre me, au contraire, sent le besoin de rsister aux
     raisonnements de Pline, et d'abattre cette raison si fire: il
     semble que le convaincre d'erreur, c'est restituer  l'homme tous
     ses droits,  la nature sa grce et sa beaut,  Dieu sa justice
     et son pouvoir. Enfin, un dernier trait les distingue et les
     spare. Pline a recueilli ce que savait son sicle; rien n'est 
     lui dans son livre que la parole. Au contraire, l'auteur des
     _tudes_, sans rien emprunter des sciences qu'il connat, les
     enrichit toutes de ses observations; et tandis que son rival
     reste attach  la terre, il vole chercher dans le ciel
     l'explication des phnomnes qui l'environnent.

     On lui a reproch de n'tre point assez mthodique; de peindre en
     amant de la nature, et de ne pas dcrire en naturaliste: c'tait
     lui reprocher de crer sa manire, et de rendre les voies de la
     science agrables et faciles. Il est douteux cependant qu'il et
     obtenu ce succs en suivant la marche trace, c'est--dire en
     composant des genres nouveaux, et en se retranchant dans les
     systmes de classifications: toutes choses faciles  la mmoire,
     qu'il ne faut pas ignorer pour crire, mais qu'il faut oublier
     quand on crit. Ses vues taient plus vastes, aussi furent-elles
     plus utiles. Le premier, il observa le globe dans son ensemble et
     les hommes dans leur gnralit. Ce n'est point un peuple, ce
     n'est point un site qu'il reprsente, ce sont les nations et le
     monde. S'il peint les dtails, c'est pour les rapporter au tout;
     s'il rapproche des faits isols et striles, c'est pour en faire
     ressortir des vrits gnrales et inattendues.

     Nous parlerons peu du style des _tudes_, continue le disciple;
     les loges  ce sujet sont puiss. Mais comment ne
     remarquerions-nous pas l'adresse singulire avec laquelle
     l'auteur sait fondre  propos, dans son livre, des morceaux de
     Virgile et de Plutarque, de manire qu'ils ne forment qu'une
     seule pice avec sa pense? D'abord, il dispose ses tableaux, il
     en prpare les plans, puis, tout  coup, il les claire par une
     citation, avec un art semblable  celui des grands peintres qui
     jettent sur leur composition un rayon de lumire pour en relever
     les effets. Mais le but de M. de Saint-Pierre n'est pas seulement
     de s'enrichir de ces beauts antiques; il veut encore nous faire
     entrevoir, dans les auteurs cits, un sentiment exquis, une
     pense profonde qui nous auraient chapp. Il nous apprend  lire
     Plutarque et Virgile; ses citations sont de vritables
     dcouvertes. Voil, nous osons le dire, les seules obligations
     qu'il ait aux anciens; car ce n'est pas dans les livres qu'il
     tudie la nature, mais dans la nature elle-mme: aussi se
     rapproche-t-il souvent de ces gnies crateurs, qui n'avaient pas
     d'autre modle. Voyez comme les plus petites circonstances sont
     pour lui l'origine des plus touchantes observations. Il ne faut
     ni machine, ni creuset, ni compas pour vrifier ses expriences;
     il suffit de regarder autour de soi. Les vains systmes de la
     science lui apprennent  se mfier des savants; mais il converse
     avec les gens simples, s'arrte dans les champs, entre dans les
     cabanes, interroge les vieillards, s'instruit avec un enfant, et
     raconte navement ce qu'il vient d'apprendre avec eux. On voit
     qu'il aime  surprendre le peuple au moment de son travail et de
     ses jeux,  pier ses vertus et  les peindre; et cette multitude
     de petites scnes donnent un charme inexprimable  son ouvrage.
     Ses personnages savent tout ce que les savants ignorent: c'est
     une autre exprience, une autre sagesse. Souvent, au milieu des
     incertitudes de la science, les observations d'un simple
     villageois nous clairent, et des vrits inconnues aux acadmies
     s'chappent de la bouche d'un berger.

     C'est ainsi qu'en crivant sur les sciences naturelles comme
     Aristote, Pline et Snque, Bernardin de Saint-Pierre est rest
     original. Essayons de dcouvrir ce qu'il doit aux modernes. Cet
     examen nous servira peut-tre  montrer le but et le rsultat de
     ses ouvrages. C'est un point de vue qui nous semble avoir chapp
      tous ses critiques.

     Parmi les crivains du sicle, Buffon et J. J. Rousseau se
     prsentent les premiers. Buffon ne peut offrir aucun point de
     comparaison. Trop souvent il suit les traces de Pline: sa force
     est en lui-mme; il explique l'univers d'aprs les lois de sa
     physique, et les lois de la Providence lui restent inconnues. Son
     style, plein de pompe et d'harmonie, manque de nuances, de
     sensibilit et de douceur, tandis que celui de Bernardin de
     Saint-Pierre, simple comme la nature, semble destin  la
     peindre dans sa grce et dans sa sublimit. D'ailleurs, toute la
     force de l'auteur des _tudes_ vient de conviction: c'est parce
     qu'il y a un Dieu qu'il est loquent. Sa foi est dans tout ce
     qu'il crit, et ce seul trait prouve, selon nous, que Buffon ne
     fui ni son matre ni son modle. Reste donc J. J. Rousseau,
     auquel on l'a souvent compar, peut-tre parce qu'il fut son ami
     et que leurs destines furent presque semblables.

     Tous deux ns dans une condition moyenne, et tous deux sans
     fortune, ils errrent longtemps par le monde, et n'crivirent que
     vers l'ge de quarante ans, lorsque l'exprience et le malheur
     eurent mri leurs penses. Mais le point de dpart mit entre eux
     une grande diffrence. Jean-Jacques, n'ayant ni but ni principe
     arrt, promena longtemps son oisive jeunesse entre l'opprobre et
     la misre. Dnu de toute prvoyance, ne suivant que sa
     fantaisie, il s'loigna, par une sorte d'instinct, de tout ce qui
     aurait pu lever sa condition en lui imposant quelque gne. Si la
     lecture de Plutarque lui fit rpandre des pleurs sur d'hroques
     souvenirs, elle ne le sauva pas toujours du vice, et il commit
     des fautes que la charit peut seule pardonner au repentir. Il
     aurait voulu tre un Romain, et n'eut pas mme la force d'tre
     toujours un honnte homme. D'abord perdu dans les plus basses
     classes de la socit, puis jet au milieu d'un monde corrompu,
     il apprit  mpriser les grands et les petits; mais il ne put
     apprendre  se passer de leur estime. Il crut en Dieu sans y
     mettre sa confiance, il aima la vertu sans y croire, et la vrit
     en prtant sa voix au mensonge. Malheureux de ne pouvoir accorder
     ses opinions et sa conduite, il prouva, jusqu' sa dernire
     heure, qu'il vaudrait mieux n'tre pas n que de ne rien attendre
     de Dieu, et de ne pas oser se fier aux hommes. Combien le sort
     de M. de Saint-Pierre fut diffrent! Une ducation ambitieuse
     gara, il est vrai, sa jeunesse; mais ce fut en lui proposant un
     but sublime et d'honorables travaux. On sent que le dsir de
     s'lever donnait des vertus  son me, et de l'nergie  son
     caractre. Jet seul dans le monde, il y commit des tourderies,
     mais point de fautes que l'honneur pt lui reprocher. Un
     sentiment vif d'indpendance et de dignit rendit sa probit si
     sre, qu'un jour il vendit tout ce qu'il possdait, ses meubles,
     ses habits, son linge, pour acquitter une dette contracte en
     Pologne[2]. Toujours ferme dans ses principes, il fut prouv et
     non avili par ses passions. On s'tonne de la folie qui le
     conduit aux extrmits de l'Europe pour y fonder une rpublique;
     mais on l'admire lorsqu'il refuse de se prter  des projets
     ambitieux qui pouvaient le placer prs du trne, et lorsqu' la
     suite de ses refus on le voit rentrer en France, n'emportant de
     ses courses aventureuses que des regrets et des souvenirs. Sa
     confiance en Dieu s'accrut par le malheur, et l'abandon des
     hommes lui apprit  bnir la Providence, qui ne l'abandonnait
     pas. Enfin, quoique dvor d'ambition, il ignora toute sa vie
     l'art de composer avec sa conscience pour arriver  la fortune,
     et celui de s'avilir pour arriver au pouvoir. Telles furent les
     destines de ces deux grands crivains.

          [Note 2: Les 2,000 francs que M. Henin lui avait prts 
          Varsovie.]

     Lorsqu'ils se rencontrrent, Jean-Jacques vivait seul, et
     gmissait d'tre devenu clbre: Bernardin de Saint-Pierre ne
     l'tait point encore, mais il brlait de le devenir. L'amour de
     la solitude et de la nature les runit, et dans les douces
     relations qui s'tablirent entre eux, ils furent toujours
     d'accord sur les grands principes de la morale, et toujours
     diviss sur les opinions purement humaines. Bernardin de
     Saint-Pierre admirait l'clat et la force entranante des crits
     de Jean-Jacques, mais il condamnait ses paradoxes, et l'on peut
     dire qu'il ne cessa de les combattre. L'un dbuta dans la
     carrire par attaquer les sciences qui _dpravent_ l'homme, et
     par mdire des lettres dont il faisait souvent un si sublime
     usage. L'autre, applaudissant aux dcouvertes du gnie, montre
     que tous les maux viennent de notre orgueil, et que la vritable
     science ne peut tre dangereuse, puisqu'elle est l'histoire des
     bienfaits de la nature. Jean-Jacques Rousseau ne veut pas qu'on
     parle de Dieu  son lve avant l'ge de quatorze ans; Bernardin
     de Saint-Pierre dit que rien n'est plus agrable  la Divinit
     que les prmices d'un coeur que les passions n'ont point encore
     fltri. L'un ramne firement l'homme  l'tat sauvage, et pour
     lui rendre son innocence le dpouille de son gnie; l'autre
     cherche les moyens d'assurer notre repos dans l'tat de socit,
     et ne veut nous dpouiller que de nos erreurs. Selon Rousseau,
     tout dgnre entre les mains de l'homme: la nature n'a song
     qu'au bonheur des individus, elle n'a rien fait pour les nations.
     Bernardin de Saint-Pierre nous montre, au contraire, les plantes
     et les animaux se perfectionnant sous la main des peuples.
     L'exprience lui apprend que l'homme, rduit  lui-mme, est
     comme un flambeau sans lumire; son gnie s'teint et tout prit
     autour de lui. Plus de moissons, plus de fruits savoureux:
     l'olive reprend son amertume, la pche devient acide, le grain du
     bl disparat dans son pi, il ne nous reste que des glands et
     des racines; car la nature n'a rien fait pour l'homme seul, elle
     a attach notre existence  celle de la socit. Enfin Rousseau
     s'indigne des vices de la civilisation, et la rejette; tandis que
     toutes les penses de Bernardin de Saint-Pierre tendent 
     perfectionner les vertus sociales. Tous deux veulent, il est
     vrai, vivre au sein de la nature; mais le premier dans un dsert,
     et le second dans un village et au milieu de sa famille.

     Quant  la raison,  la vrit,  la sagesse, j'en vois bien les
     noms dans les crits de Rousseau, mais j'en cherche en vain les
     effets. Malheur  ceux qui lui donnent leur me! car c'est notre
     me qu'il nous demande, et pour la prcipiter dans un abme
     d'illusions et de contradictions. Ennemi de tout ce qui est, il
     faut le mettre d'accord avec lui-mme avant de s'accorder avec
     lui; il le faut couter, non le croire. Si vous tes sage, songez
     donc en le lisant aujourd'hui  ce qu'il vous disait hier. Tant
     de propositions opposes, de paradoxes bizarres doivent veiller
     vos doutes, et vous avertir du danger. L'crivain qui vous
     enflamme pour le mensonge peut vous faire admirer la supriorit
     de son loquence; mais il vous prouve en mme temps la faiblesse
     de ses arguments et la nullit de votre raison.

     Il est des inspirations presque divines qui ne nous sparent
     jamais de la vertu, et qui sont entendues de tous les hommes. Si
     Jean-Jacques Rousseau subjugue la raison et la trompe, Bernardin
     de Saint-Pierre touche le coeur et cherche  l'clairer. Chaque
     motion lui fait dcouvrir une vrit, chaque objet de la nature
     un bienfait. Ce n'est pas la parole d'un matre qui vous reproche
     vos erreurs; c'est celle d'un ami qui craint lui-mme de se
     tromper, qui vous prvient de son ignorance; qui doute, il est
     vrai, de la sagesse des philosophes, mais qui doute encore plus
     de la sienne. Son loquence est une partie de son me, elle en a
     la douceur, elle ne sert qu' en exprimer les sentiments. Dans la
     guerre qu'il dclare aux incrdules, son unique but est de les
     conduire au bonheur: il ne veut pas craser ses ennemis, il veut
     les mouvoir et les convaincre. On sent que ce n'est pas pour
     l'honneur de la victoire qu'il combat, mais qu'il prouverait une
     joie infinie s'il ramenait un seul de ses adversaires  la
     vrit. Il dit: tudiez la nature! aimez les infortuns! adorez
     la Providence! soyez heureux!

     Jean-Jacques, au contraire, mprise les hommes, que Bernardin de
     Saint-Pierre veut clairer: ce qu'il soutient le mieux, c'est
     l'erreur: ce qu'il redoute le plus, c'est la vrit. La
     rsistance blesse son orgueil; il ne sait rien apprendre d'elle.
     Il veut tonner, subjuguer, blouir; l'ironie amre, l'invective
     loquente, la vhmence, le mpris, voil ses armes. Il faut que
     son adversaire tombe  ses pieds, qu'il reste muet d'admiration,
     ou qu'il meure de honte. Dans cette lutte, il vous repousse, il
     vous outrage, il vous crase. Sa parole est un ordre, il faut lui
     cder ou tre ha. Il dit: Aimez-moi, honorez-moi, croyez en moi,
     je suis la vrit!

     Le trait caractristique de leur gnie, c'est que Jean-Jacques
     s'isole, et rapporte toutes ses spculations  un seul homme, qui
     est souvent lui-mme, tandis que Bernardin de Saint-Pierre tend
     les siennes  la nature et au genre humain. S'il crit de
     l'ducation, ce n'est pas de celle d'un enfant, c'est de celle
     des peuples; s'il parle de la science, c'est en gnralisant ses
     bienfaits pour le bonheur de tous. Ses vues politiques embrassent
     le globe entier, qu'il runit par le commerce, par l'intrt et
     par l'amour. Il lui est dmontr que les nations sont solidaires,
     que la sagesse d'une seule pourrait se rpandre sur toutes les
     autres, et que sa patrie doit avoir un jour cette heureuse
     influence, parce qu'elle rgne sur l'Europe, et l'Europe sur le
     monde. Son livre serait encore utile aux habitants des Indes et
     de la Chine,  ceux qui errent sur les bords de la Gambie et de
     l'Amazone. Il n'en est pas de mme des ouvrages de Jean-Jacques
     Rousseau. Comment gnraliserez-vous ses ides? Fonderez-vous des
     peuplades de sauvages et d'ignorants? Un homme peut renoncer aux
     sciences, et se croire sage; mais une nation ne renoncerait pas 
     ses lumires sans renoncer  sa prosprit. Osez proposer le
     _Contrat social_  une ville plus grande que Genve, et ces lois
     si savamment mdites ne produiront que d'effroyables
     rvolutions. Donnez  un peuple le plan d'ducation de l'_mile_,
     et ce beau trait devient illusoire. Jean-Jacques n'a voulu
     lever qu'un homme, et ce sont les nations que Bernardin de
     Saint-Pierre voulait former.

     Ce n'est pas qu'il n'y ait dans les ouvrages de Rousseau quelques
     ides fondamentales qui peuvent servir au bonheur de tous, mais
     il les trouve en dveloppant des systmes qui ne peuvent servir
     qu'au bonheur d'un seul; au contraire, c'est toujours en partant
     d'une ide utile au genre humain que Bernardin de Saint-Pierre
     nous enrichit d'une multitude d'observations qui peuvent assurer
     le bonheur de chacun.

     Mais un dernier point de comparaison se prsente. Tous deux ont
     beaucoup parl des femmes, et tous deux, par des moyens opposs,
     ont captiv leurs suffrages. Rousseau attaque sans cesse leur
     frivolit, leur inconstance, leur coquetterie; personne n'en a
     dit plus de mal et n'en a t plus aim: il les traite de grands
     enfants, il se plat  les montrer faibles; les plus parfaites
     succombent dans ses crits. Vainement il emploie des volumes pour
     former l'pouse d'mile:  quoi bon tant d'apprts, tant de
     soins, tant de sollicitudes? le fruit de ce chef-d'oeuvre
     d'ducation est l'infidlit de Sophie. Cependant toutes ses
     accusations ne peuvent teindre l'enthousiasme qu'il inspire;
     les femmes lisent, malgr lui, au fond de son me: ce sont les
     reproches de l'amour et non de la haine; il les dcrie et les
     adore, il les blme et les rend aimables, il les accable et les
     difie, et, dans ses emportements les plus terribles, on
     reconnat le langage d'un amant qui veut, mais en vain, rompre
     ses chanes. Il est comme ce sauvage qui, voyant du feu pour la
     premire fois, rjoui de sa chaleur et de sa lumire, s'en
     approcha pour le baiser; mais en ayant t brl, il le
     maudissait, le priait, l'adorait, ne sachant si c'tait un dmon
     ou un dieu.

     Bernardin de Saint-Pierre a plus de douceur sans avoir moins de
     passion. Les femmes apparaissent dans ses crits telles que nous
     les voyons dans les rves de notre adolescence, pares de leur
     beaut virginale, et ne tenant  la terre que par l'amour. C'est
     sous leur douce influence qu'il voudrait replacer l'homme pour le
     ramener  la vertu: il ne voit que leur puret, il ne peint que
     leurs grces, il n'aime que leur innocence. Rousseau consume
     notre me par l'exemple de Julie oubliant tout dans les bras de
     son amant; Bernardin de Saint-Pierre nous pntre d'un sentiment
     divin en nous offrant la douce image de Virginie. Aucun souffle
     ne ternit cette fleur dlicate, qui rpand les parfums du ciel.
     Elle aime de l'amour des anges, et sa dernire action est
     sublime, car au moment o elle peut esprer d'tre heureuse, elle
     donne sa vie pour ne pas manquer  la pudeur. Ainsi, les tableaux
     de Bernardin de Saint-Pierre ont toujours quelque chose d'idal,
     sans cependant jamais sortir de la nature; il est comme ces
     statuaires des temps antiques, qui reproduisaient la figure
     humaine avec des proportions si parfaites, que sous une forme
     mortelle on reconnaissait une divinit. Rousseau fut donc l'ami
     et non le matre de l'auteur des _tudes_; et s'il eut plus de
     talent et plus d'loquence, il eut aussi moins de naturel et
     moins de grces.

Enfin, pour mieux caractriser les deux amours de Rousseau et de
Bernardin, l'un cra la _Nouvelle Hlose_, l'autre _Virginie_: la
Nouvelle Hlose qui se livre  son prcepteur avant de se donner 
son poux; Virginie qui refuse la fortune pour se conserver fidle 
Paul, et qui meurt volontairement pour ne pas manquer aux scrupules de
la pudeur. Voil ces deux hommes se peignant dans leur idal.


II

Bernardin de Saint-Pierre avait commenc, peu de temps auparavant, un
pome en prose, _Constant Licardie_, dont il ne nous reste que des
fragments incomplets, et qu'il abandonna avant de les avoir termins,
pour les rejeter dans les _tudes_. Mais les _tudes_ n'taient pas
seulement sa posie, c'tait sa philosophie, un plaidoyer en faveur de
Dieu dont l'avocat tait la Nature. Ce livre, videmment n de Fnelon
ou de Jean-Jacques-Rousseau, tait aussi religieux que la nature
elle-mme; il tait aussi chimrique en beaucoup de points pratiques,
mais infiniment plus moral; en outre, il tait plus savant, malgr ce
qu'en ont dit depuis les savants de profession; la pense gnrale
l'clairait d'un instinct divin; il se trompait peut-tre sur quelques
dtails, comme la thorie des mares qu'on lui a tant reproche sans
preuve contraire, mais il ne se trompait certainement pas sur
l'ensemble, qu'il interprtait mieux que les astronomes modernes qui,
en voyant l'oeuvre, ont ni l'ouvrier.

Ce livre, vritablement divin dans son but, plut infiniment aux
esprits pieux et droits, qui l'adoptrent avec une consciencieuse
ivresse. C'est ce qu'il crivit de mieux avant le merveilleux pome de
_Paul et Virginie_. Cependant les _tudes de la nature_ avaient t
pour Bernardin de Saint-Pierre ce que le _Gnie du Christianisme_ fut,
trente ans plus tard, pour M. de Chateaubriand; on oublia le livre, on
se souvint ternellement de l'pisode, pourquoi? Parce que les livres
sont des systmes et que les pisodes sont du sentiment.


III

Cependant la Rvolution franaise, toute mtaphysique dans ses
principes, marchait dans les esprits et croyait de bonne foi alors
pouvoir raliser dans les faits les ides honntes, mais souvent
manes des _tudes de la nature_. Nous avons dit que _Paul et
Virginie_ ne contenait point d'ides, mais des vrits d'instinct et
de sentiment qui plaisent  tout le monde. Aussi Bernardin de
Saint-Pierre, mcontent de la lenteur avec laquelle le roi Louis XVI,
devenu rvolutionnaire modr, admettait dans les lois ses paradoxes
absolus de sa thorie de perfectionnement qui commenaient tous par
des destructions du pouvoir royal, s'impatientait contre son disciple
couronn. Bonaparte l'a dit plus tard, l'idologie et la mtaphysique
ont perdu la France. Les idologues sont des rveurs, mais on ne
gouverne pas les faits par des rves. Il y avait dans Bernardin de
Saint-Pierre plus du rveur que de l'homme d'tat.

C'est une chose curieuse que de voir Bernardin de Saint-Pierre
s'approcher insensiblement de la rvolution de 1789,  mesure que la
France, entrane presque unanimement par l'esprit mtaphysique, s'en
approche elle-mme; puis s'en loigner par la raction de ses crimes
ou de ses fautes; d'abord juste et fidle envers le roi Louis XVI,
dont il se dclare le partisan et le serviteur dvou, puis associant
le peuple et le roi, puis enfin se dvouant au peuple seul; puis,
aprs le 20 aot, assistant aux sections dans son faubourg, puis
abandonnant les sections  elles-mmes quand elles ne sont plus
gouvernes que par la dmagogie, et se retirant seul dans une campagne
ignore pour dplorer les crimes du peuple. Il reprsente  lui seul
d'abord les erreurs honntes, puis l'action insense, puis le
repentir, puis l'isolement contrist, jamais les crimes ni les fureurs
des partis. On lui reproche quelques condescendances d'opinions envers
les diffrents pouvoirs que ces partis levaient tour  tour; c'est
malheureusement vrai, mais ces condescendances tenaient  sa
situation, jamais  la flatterie ou au crime.

Il tait devenu poux et pre de famille, il n'avait aucune fortune
que son travail et son talent; il tait oblig de garder avec les
diffrentes phases de la rvolution une certaine mesure pour conserver
le pain  sa femme et  ses enfants; c'est le secret de ces
publications, peu stoques mais innocentes, qu'il fit tantt pour tre
employ dans l'instruction publique, tantt pour occuper une place au
Jardin des plantes, afin d'avoir des appointements et un asile pour sa
famille, en s'occupant de sa science favorite, l'histoire naturelle.
Mais on ne lui reprocha jamais de faiblesse envers le crime puissant,
il ne dsavoua jamais ses respects et ses hommages envers l'homme de
son coeur et de ses rves, Louis XVI, son premier bienfaiteur. Ducis
et lui, quoique admirateurs, ds le Consulat de Bonaparte, refusrent
la fortune et les honneurs qu'il leur offrit, ainsi qu' l'honnte
Lemercier. Il fut, sous tous ces matres de la France, le matre de
lui-mme, et ne demanda jamais que du pain  sa patrie sous ces
diffrents rgimes. Laisser mourir de faim ses enfants et t sans
doute plus romain, mais et-ce t moins barbare?

Les riches sont injustes envers les misrables, parce qu'ils
s'abaissent pour leurs ncessits vulgaires; les pauvres ne
comprennent pas davantage les riches, parce qu'ils ne comprennent que
les besoins de pain. Ce sont deux races qui ne parlent pas la mme
langue. Comment pourraient-ils tre justes les uns envers les autres?
Les mmes mots chez eux signifient des choses opposes, mais les mots
employs par Bernardin de Saint-Pierre taient les mots: _Dieu_,
_Providence_ et _Religion_. Voici comment il qualifiait la religion
chrtienne:

     Ah! sans doute, en traant l'apologie du christianisme dans un
     sicle o l'on n'applaudissait qu'aux blasphmes de l'athisme,
     il sentit toute la dignit de sa mission; aussi fut-il sublime,
     et c'est ainsi qu'il chappa  la condamnation que le sicle
     menaait de porter contre lui. Il faut l'entendre parler de cette
     religion, qui seule a connu que nos passions infinies taient
     d'institution divine. Elle n'a pas, dit-il, born, dans le coeur
     humain, l'amour  une femme et  des enfants, mais elle l'tend 
     tous les hommes; elle n'y a pas circonscrit l'ambition  la
     gloire d'un parti ou d'une nation, mais elle l'a dirige vers le
     ciel et l'immortalit; elle a voulu que nos passions servissent
     d'ailes  nos vertus. Bien loin qu'elle nous lie sur la terre
     pour nous rendre malheureux, c'est elle qui y rompt les chanes
     qui nous y tiennent captifs. Que de maux elle y a adoucis! que de
     larmes elle y a essuyes! que d'esprances elle a fait natre
     quand il n'y avait plus rien  esprer! que de repentirs ouverts
     au crime! que d'appuis donns  l'innocence! Ah! lorsque ses
     autels s'levrent au milieu de nos forts ensanglantes par les
     couteaux des druides, que les opprims vinrent en foule y
     chercher des asiles, que des ennemis irrconciliables s'y
     embrassrent en pleurant, les tyrans mus sentirent, du haut des
     tours, les armes tomber de leurs mains: ils n'avaient connu que
     l'empire de la terreur, et ils voyaient natre celui de la
     charit. Les amants y accoururent pour y jurer de s'aimer, et de
     s'aimer encore au del du tombeau: elle ne donnait pas un jour 
     la haine, et elle promettait l'ternit aux amours. Ah! si cette
     religion ne fut faite que pour le bonheur des misrables, elle
     fut donc faite pour celui du genre humain![3]

          [Note 3: tudes de la nature, t. I, p. 380.]

     Ne semble-t-il pas que l'me du matre ait pass dans celle du
     disciple? et comment se refuserait-on  reconnatre l'influence
     de Fnelon dans un livre qui renferme une multitude de morceaux
     semblables? Aussi les philosophes ne pardonnrent  l'auteur ni
     sa vertu, ni son loquence, ni sa gloire. Ne pouvant rfuter ses
     principes, ils essayrent d'en affaiblir l'effet en publiant que
     le clerg lui faisait une pension, voulant montrer une me vnale
     o l'on voyait une me religieuse. Il y avait bien quelque chose
     de vrai dans cette accusation. L'auteur aurait pu obtenir cette
     pension, s'il avait voulu la demander  l'assemble gnrale du
     clerg. On le lui fit mme proposer, et pour lui offrir cette
     honorable rcompense on ne demandait que son aveu. Mais loin de
     le donner, cet aveu, il s'opposa aux dmarches de l'archevque
     d'Aix, qui jouissait alors d'une puissante influence. Je ne
     veux, disait-il, ni qu'on puisse souponner ma plume d'tre
     vnale, ni la mettre  la solde d'aucun corps. Ainsi, chaque
     calomnie dont a tent de fltrir ce grand crivain nous fera
     dcouvrir une action honorable. Que les mchants n'esprent rien
     de ce qui nous reste  dire! Caton, le plus sage des hommes, fut
     accus quarante-quatre fois; et ces accusations n'eurent d'autre
     rsultat que de forcer ses ennemis  reconnatre quarante-quatre
     fois sa vertu.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Les tristes efforts de l'envie et de la sottise ne purent
     cependant dtruire sa tranquillit. Il me semble, disait
     quelquefois M. de Saint-Pierre, qu'il y ait en moi plusieurs
     tages o mon me habite successivement. J'aime naturellement le
     fond de la valle, je m'y repose des maux de la vie; mais,
     lorsqu'on vient m'y troubler, mon me s'lve par degrs
     au-dessus de tout ce qui voudrait l'atteindre. Si le malheur
     augmente, je m'lance au sommet de la montagne, et, loin de la
     vue des hommes, je m'y rfugie dans un monde o je ne suis plus
     en leur pouvoir.

     Parmi les lettres qu'on lui adressait de toutes parts, il y en
     avait de si romanesques, qu'on les croirait l'oeuvre de
     l'imagination. Telle est surtout celle d'une demoiselle de
     Lausanne, qui, se laissant charmer  la lecture des _tudes_,
     crivit aussitt  l'auteur pour lui proposer sa main. Ce qu'il y
     a de plus singulier, c'est que sa mre autorisait sa dmarche et
     joignait sa prire  la sienne. Cette demoiselle tait jeune,
     belle et riche: elle le disait navement; mais elle tait
     protestante et ne voulait point pouser un catholique, ce qu'elle
     disait avec la mme navet. Je veux, crivait-elle, avoir un
     mari qui n'aime que moi et qui m'aime toujours. Il faut qu'il
     croie en Dieu et qu'il le serve  ma manire... Je ne voudrais
     pas tre votre femme, si ce n'tait pour faire ensemble notre
     salut.

     Ce dernier sentiment avait quelque chose de dlicat, que M. de
     Saint-Pierre ne manqua pas de remarquer dans sa rponse, mais
     sans s'expliquer sur l'objet principal. Il terminait sa lettre
     par ces mots: Je pense comme vous; et, pour aimer, l'ternit ne
     me parat pas trop longue. Mais avant tout, il faut se connatre
     et se voir dans ce monde.

     L'article de la religion n'tant pas rgl, la jeune personne
     recommena ses sollicitations, en chargeant une de ses amies, qui
     habitait Paris, de faire expliquer M. de Saint-Pierre. Celle-ci
     traita la difficult lgrement, comme si rien ne lui et paru
     plus naturel. Vous avez crit, lui dit-elle, qu'il y avait douze
     portes au ciel.--Cela est vrai.--Vous avez dit que les oiseaux
     chantaient leurs hymnes, chacun dans son langage, et que tous ces
     hymnes taient agrables au Crateur: ainsi, vous vous ferez
     protestant, et vous pouserez mon amie.--Ah! madame, reprit
     Bernardin de Saint-Pierre, vous avez beau vouloir me prendre par
     mes propres paroles, je n'ai jamais dit qu'un rossignol dt
     chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de religion ni de
     ramage. La ngociation en demeura l.

La _Chaumire indienne_ est un beau plaidoyer pour l'existence, la
personnalit et la providence de Dieu; c'tait une imitation de
_Voltaire_, attaquant l'intolrance par l'onction, au lieu de
l'attaquer par le ridicule, mais mettant toujours le _Dieu_  part,
mme avant de purifier son temple. Cela eut un grand succs auprs de
cette partie du public qui voulait croire au Dieu auteur et
conservateur des choses, mais attaquait l'abus du nom divin.


IV

Cependant il avait chapp aux dangers de la rvolution; le 9
thermidor et le 18 brumaire avaient tari le sang et ramen l'ordre,
quand Bernardin, veuf de mademoiselle Didot et pre de deux enfants,
nomm membre du premier Tribunat national, comme le premier crivain
de sentiment de la France et investi d'une considration immense et
d'une aisance due  son logement du Louvre,  ses oprations
littraires,  ses pensions, prouva le dsir d'assurer une seconde
mre  ses enfants. Voici comment ce mariage d'un doux, beau et
illustre vieillard et d'une jeune fille presque encore enfant fut
conclu, et ne trompa aucune de ses esprances.


V

Il y avait alors, auprs de Paris, une maison d'ducation
aristocratique et religieuse, dirige par madame la comtesse L. G...,
que les malheurs de la rvolution avait contrainte  cette condition,
 la fois humble et noble, de former des enfants  la science et  la
vertu. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait autrefois connue,
frquentait sa maison. Il y jouissait des gards que son ge et la
clbrit de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui assuraient partout. Il
accompagnait souvent ce charmant troupeau d'adolescentes  la
campagne, quand madame la comtesse L. G... conduisait ses lves dans
les champs. C'tait lui qui, semblable  _Ablard_, dirigeait ses
jeunes _Hloses_ dans leurs lectures et dans leurs tudes. Un
instinct plus doux l'attachait  cette maison; quoique la vieillesse
qui s'approchait et donn de la gravit  ses gots et imprim
quelques lignes grises aux belles ondes de sa magnifique chevelure, il
pouvait plaire encore  l'innocente admiration du premier ge et
inspirer navement les sentiments qu'il rougissait de ressentir.

Parmi ces jeunes personnes, il y en avait une plus accomplie des dons
clestes que toutes ses compagnes. C'tait mademoiselle de Pelleport,
fille de la marquise de Pelleport, d'une grande maison du midi de la
France. Cette famille, tombe dans l'adversit par suite de
l'migration et de quelques dsordres de jeunesse de son pre, tait
lie avec la mienne. Ma mre fut assez heureuse pour offrir  madame
de Pelleport, tante de celle qui devint madame de Saint-Pierre, des
services que l'amiti lui rendait chers et auxquels une liaison
d'enfance enlevait toute l'amertume des subsides.

Les hommes et les femmes de cette famille privilgie taient dous
d'une grce et d'une sduction, vrai gnie des races; le malheur
contre-balanait ce don. Celle qui inspira cette passion tardive  M.
de Saint-Pierre joignait, ds l'enfance,  ces sductions de la
jeunesse et de la beaut, les prcoces inspirations de l'enthousiasme
et de la vertu. Sa figure tait inexprimable au pinceau et  la
langue; il aurait fallu, pour la peindre, les yeux, les sens et comme
l'me de l'auteur de _Paul et Virginie_. Le sort, qui lui avait t si
contraire jusque-l, lui rservait la plus belle des fleurs de la vie
pour la respirer et l'enivrer avant de mourir.

Elle n'avait pas encore dix-huit ans, son innocence rvlait dans ses
yeux une tendresse qui n'tait pas de l'amour, mais une sorte
d'admiration enthousiaste pour l'homme qui avait port _Virginie_ dans
son coeur, cette _Virginie_ dont elle se croyait la soeur! Elle
ignorait la nature du sentiment qu'elle avait pour lui; tait-ce un
dieu qui lui apparaissait sur la terre dans une forme qui n'avait
point d'ge et dont la chevelure blonde semblait parer l'immortalit?
Elle rougissait en le regardant, elle frissonnait  ses paroles; elle
n'osait pas s'avouer qu'elle l'aimait; mais il lui inspirait seul un
attrait srieux qu'elle n'avait jusque-l imagin pour aucun autre. Ce
fut cet attrait involontaire qui la rvla  Bernardin. Son coeur, que
l'infortune avait gard pur, et qui tait, pour ainsi dire, conserv
jeune dans la glace du malheur, avait la pudeur timide de l'ge et ne
s'avouait pas ce qu'il prouvait pour cette enfant. Elle tait pour
lui l'ombre de _Virginie_, mais _Virginie_ n'tait qu'une ombre, et
mademoiselle de Pelleport tait un idal qui chauffait ses songes. Il
n'osait seulement y penser, mais quand, dans les leons attentives
qu'il lui donnait, il venait  fixer ses regards sur cette taille
anglique, sur cette grce chaste des mouvements, sur ces joues
rougissantes, sur ces yeux voils par de longs cils, sur cette bouche
entr'ouverte par le soupir et referme par la crainte, et quand il
entendait l'clat de cette voix timbre et sonore, et pourtant
tremblante, qui tait la principale de ses sductions involontaires,
son me lui chappait et il tait prt  tomber, pour l'adorer, aux
genoux de son lve.

Ce fut dans un de ces dlires que leurs mes se rencontrrent, et
qu'ils se turent, ne pouvant plus parler, qu'ils se sparrent sans
pouvoir recouvrer la parole, et qu'ils crurent ne pouvoir plus ni
parler ni se taire jamais ainsi.


VI

Le vieillard revint  Paris, s'enferma dans sa solitude et crut devoir
rflchir longtemps sur ce qui se passait en lui. Il ne pouvait se
dissimuler qu'il aimait, et le silence, le frisson, la rougeur muette
de mademoiselle de Pelleport lui disaient qu'il tait aim. Aprs
quelques jours de recueillement, il prit la rsolution honnte, mais
svre, de revenir  la maison de campagne de la comtesse L. G..., et
de lui avouer ses sentiments pour son lve. Il lui demanda un
entretien confidentiel et lui parla ainsi:

Je suis vieux; j'ai soixante-trois ans; j'ai deux enfants dans le
premier ge; et n'ai, pour toute fortune, qu'une clbrit dont je vis
mdiocrement. Il est vrai que mon me est jeune et que mon imagination
est malheureusement passe toute fervente dans mon coeur. Je viens
vous confesser une de ses fautes et vous demander un conseil que vous
seule pouvez me donner.

Alors il lui avoua tout ce qu'il ressentait pour mademoiselle de
Pelleport, en lui cachant prudemment et honntement ce qu'il tait
trs-sr d'avoir inspir lui-mme  cette jeune personne; mais il lui
demanda confidentiellement s'il se trompait en la croyant sensible 
sa tendresse et si elle rpugnerait  son union avec un homme de son
ge, dont elle soignerait les enfants comme une mre, et dont elle
adoucirait les annes avances comme une chaste pouse? La comtesse
n'hsita pas  lui dclarer que mademoiselle de Pelleport tait l'me
la plus candide sous le plus bel extrieur qu'elle et jamais
rencontre, et qu'elle ne doutait pas que l'honneur de se dvouer au
premier crivain de son temps ne ft apprci par elle bien au-dessus
des jeunes gens que sa famille pourrait lui offrir; elle connaissait
assez la mre de cette enfant pour ne pas douter qu'une pareille
proposition serait agre, si elle tait autorise  la lui faire. La
famille de Pelleport avait perdu toute sa fortune, et regarderait
comme la plus belle des fortunes l'union du plus grand philosophe
religieux et du plus sensible pote du sicle.

Au premier mot qu'elle en dit  son lve, mademoiselle de Pelleport
s'vanouit d'motion; elle ne cacha point l'attachement secret que ce
beau vieillard lui avait inspir. L'amour avait remont  sa source,
et Bernardin de Saint-Pierre retrouvait _Virginie_ en elle. Il s'unit
avec une gnreuse imprudence, et la passion cette fois l'inspira
mieux que la sagesse. Il fut le plus aim et le plus heureux des
maris. Ses enfants eurent la plus aimable des mres. Aucun nuage ne
troubla les beaux jours qui durrent autant que leur vie. Ce temps-l,
la campagne d'ragny, prs de Paris, fut le thtre de leur flicit.


VII

Bernardin de Saint-Pierre passait l'hiver  Paris, dans son logement
du Louvre, non loin du vieux pote _Ducis_, son voisin et son ami.
Napolon les honorait tous les deux, mais ils refusrent l'un et
l'autre de recevoir le titre de snateur. Ils se dfiaient de
l'ambition de l'homme d'tat, ils prfraient leur innocente
indpendance d'hommes de lettres aux engagements sans retour avec le
hros du temps. Napolon les ddaigna, les oublia, mais ne les
perscuta pas. Il avait ador _Paul et Virginie_ dans sa jeunesse,
l'auteur lui paraissait comme un dieu de l'Inde inspir par la nature,
une voix des mers et des bois. Sa figure mme avait la puissance
simple et douce des lments, sa chevelure blonde et blanche tout  la
fois lui faisait comprendre la jeunesse ternelle ou le phnomne de
l'immortalit. Il lui donnait, par ses pensions littraires et celles
de ses frres, tout ce qui pouvait lui enlever les soucis amers de la
vie.


VIII

Ce furent les jours heureux de la tardive adolescence de cet homme
unique. Il vivait solitaire dans le vallon d'ragny, entre ces deux
_gnies_, la mlancolie et l'amour; les personnes qui le rencontraient
ne pouvaient s'empcher de s'arrter devant ce sage conduit, prcd
et suivi par cette ravissante figure de jeune femme, jouant avec ses
deux enfants dont elle paraissait la soeur ane. Il se penchait pour
cueillir des simples et les effeuillait pour leur en dmontrer la
structure; l'histoire naturelle explique par un confident de la
Providence tait l'chelle par laquelle il levait ces coeurs nafs 
Dieu. Rentr  la maison, il dictait  sa femme docile, et charme, de
beaux passages de _l'Arcadie_, vaste glogue de Virgile, ou de
_Fnelon_, ou des _Harmonies de la nature_, suite de ces _tudes de la
nature_ qui avaient commenc son nom, ce nom que _Paul et Virginie_
avait plus tard rendu populaire et imprissable.

En ce temps-l, un de ses disciples, M. _Aim Martin_, venait
quelquefois le visiter dans sa retraite et lui servait de secrtaire.
Aim Martin, qui le respectait comme un sage et qui l'admirait comme
un crivain, l'aidait  prparer les ditions de ses oeuvres, le
patrimoine futur de sa femme et de ses enfants. L'habitude de vivre
dans la famille lui en donnait le coeur et l'esprit. Il devint
insensiblement comme un fils d'adoption de plus. La beaut de la jeune
femme pntrait dans son me, mais il la considrait comme un objet
sacr qu'il n'aurait pas permis  ses yeux de convoiter sans la
profaner et sans se fltrir lui-mme.

C'tait un ravissant spectacle que celui de ce vieillard encore vert
et beau dictant ses notes  ce disciple, de cette femme belle comme un
souvenir ressuscit des bananiers de l'le de France sur le tombeau de
Virginie, prenant quelquefois la plume pour achever les peintures de
son mari, et de ces charmants enfants jouant entre eux, tandis que le
pieux disciple contemplait cette scne de famille et crivait
gravement les dernires inspirations dictes par le matre.


IX

Ainsi se passaient les annes de ce couple accompli d'ragny; harmonie
suprme de la nature dont la vie de Bernardin de Saint-Pierre offrait
l'image en la dpeignant pour les autres; dans laquelle la belle
vieillesse rflchissait et dictait, la jeunesse srieuse coutait et
crivait, l'amour docile admirait et vnrait, et l'enfance heureuse
foltrait, ne sachant lequel il fallait aimer comme un pre, comme un
frre, comme une soeur ou comme une mre sur la tombe d'une autre
mre! Voil les matines d'ragny.


X

Aim Martin tait un jeune homme de Lyon, fils unique d'un pre qui
avait combattu contre la Convention au sige de cette ville. Aprs
l'apaisement de la Terreur, il tait venu accomplir ses tudes 
Paris. Son caractre tait pur, candide et enthousiaste. Amant de la
gloire de loin, comme des choses qui brlent en blouissant, sa figure
portait le tmoignage de son caractre; il tait grand, fort, lanc;
ses traits, pris sparment, n'taient pas dlicatement
irrprochables, mais vus de distance ils taient imposants, doux et
fiers; ses membres souples, sa dmarche libre et noble. Ses gots
taient d'un chevalier n dans un chteau des campagnes; il avait
l'instinct de l'pe;  peine celui des lettres et de la posie
l'galait-il?

Arriv  Paris pendant les annes du Directoire, il se mla  la
jeunesse dore qui frmissait  la vue d'un jacobin, et qui se
prparait aux duels, cette gymnastique de la vengeance contre les
meurtriers de ses pres. Il se fit prsenter aux diffrentes salles
d'armes les plus clbres d'alors; il devint en peu de temps le modle
et le type de l'escrime.

On ne citait que M. de Bondy capable de lui disputer le palme de
l'assaut. Sa clbrit prcoce ne cota rien  sa modration: il
jouait avec l'pe et ne s'en servit jamais que pour dsarmer son
adversaire. C'tait en mme temps l'poque o les lettres, longtemps
oublies, renaissaient; on les retrouvait faciles, lgantes,
pistolaires, un peu manires, en prose et en vers, comme elles
taient mortes. Desmoutiers, dans ses _Lettres  milie sur la
mythologie_, avait donn l'habitude et le got de cette posie
paenne; le jeune Aim Martin lui donna, dans la mme forme, plus de
srieux, de science et de gravit, en traitant de mme un autre sujet,
les phnomnes de la nature. Il eut un succs qui commena sa
renomme. C'tait gracieux comme son ge et potique comme son sujet.
L'abb Delille et Bernardin de Saint-Pierre le traitrent en enfant
chri de leur maison; il prfra  tout l'auteur des _tudes de la
nature_ et surtout de _Paul et Virginie_. Il se fit son disciple et
s'offrit  lui comme son secrtaire.

C'tait l'poque o Bernardin,  qui la mort avait enlev sa premire
femme, mademoiselle Didot, choisissait la plus ravissante et la plus
vertueuse de ses lves pour se donner une compagne et pour lguer 
ses enfants, aprs lui, une mre.

Aim Martin la vit peu d'abord et ne lui plut que par son culte pour
son mari, mais insensiblement la familiarit et l'amiti naquirent de
l'habitude; il ne s'aperut des charmes de la jeune veuve que quand il
eut pleur avec elle son matre disparu. Les deux enfants, qui
l'aimaient comme un pre, furent le lien qui les rapprocha quelques
jours. Ils sentirent bientt sans se le dire que les convenances leur
commandaient de se sparer; mais, comme Bernardin de Saint-Pierre
avait lgu toutes ses oeuvres imprimes, tous ses manuscrits et
toutes ses notes  mademoiselle de Pelleport, et qu'elle ne pouvait
les confier qu' celui qui en avait la clef, elle les lui remit, avec
la mission de les recueillir et d'en tirer parti pour elle et pour sa
famille. Tout en se sparant de Martin pour vivre seule avec sa mre,
elle se rservait la possibilit de le revoir pour ses intrts
littraires. C'est ainsi que les deux amis se quittrent sans s'avouer
leur penchant secret. Ils se revirent de temps en temps, toujours avec
un intrt plus tendre, mais le silence qu'ils s'imposaient ne faisait
qu'accrotre leur tendresse muette. Ce ne fut qu'au bout de deux ans
qu'ils se l'avourent l'un  l'autre  demi-voix, et qu'Aim Martin
demanda mademoiselle de Pelleport en mariage  sa mre, et que cette
mre, attentive  donner  sa fille et  ses petits-enfants le plus
honnte et le plus aim des tuteurs dans le plus fidle des amants,
consentit  leur union.

Aim Martin avait quelque fortune et mademoiselle de Pelleport
quelques pensions littraires et quelque hritage de _Paul et
Virginie_, que le travail de son nouveau mari accrditait tous les
jours. Ainsi, la plus belle glogue de l'amour innocent servait 
favoriser l'innocent amour de deux coeurs purs sur nos propres
rivages. Tel aurait t certainement le voeu de Bernardin de
Saint-Pierre en quittant la vie; ses ouvrages, enrichis de ses notes
et achevs par l'amiti de son disciple, devinrent le patrimoine de
sa veuve et de ses enfants. Aim Martin les complta, les commenta,
les orna de prfaces, et de prambules curieux et intressants, leur
donna un prix qui ajouta beaucoup  leur valeur primitive. Les
_Harmonies de la nature_, l'_Arcadie_, pome anim du souffle de
_Tlmaque_; les _Voeux d'un solitaire_, utopie mane de J. J.
Rousseau, les huit volumes d'oeuvres diverses compltrent sous sa
plume et encadrrent _Paul et Virginie_, et furent couronns par un
remarquable Essai sur la vie et les ouvrages du Platon de l'amour
moderne.


XI

1814 ramena en France la famille de Louis XVI. M. Lain, le courageux
orateur de ce parti, qui tait alors le parti de la France, adopta
Aim Martin comme un des jeunes Franais  la fois philosophes et
royalistes; il lui voua une affection paternelle et le fit choisir par
la Chambre du temps pour secrtaire de l'assemble. Martin connut l
tous les hommes politiques du moment, mais il ne se lia d'une
ternelle amiti qu'avec le grand orateur qui avait t son protecteur
et son second matre.

M. Lain ressemblait  Cicron par la vertu, mais plus ferme, et par
le talent de la parole, aussi lgant, mais moins abondant. C'est par
Aim Martin et par sa femme, dont j'tais devenu l'ami, que je connus
et que j'aimai M. Lain au-dessus de tous les hommes politiques que
je connus dans les diffrentes phases de ma longue carrire publique.
C'tait  mes yeux le saint du royalisme moderne. Le son seul de sa
voix et sa physionomie douce et asctique ne pouvaient tre exprims
que par le mot dantique ou romain: Vertu. On ne pouvait le voir sans
rentrer en soi-mme, ni l'entendre sans rougir de tout ce qui restait
d'humain ou d'intress en soi; si la Restauration avait trouv en
France quelques hommes de cette nature et de ce talent, elle et t
le gouvernement de Platon. Aucune utopie de Bernardin de Saint-Pierre
ou d'Aim Martin ne pouvait galer cette probit de vie publique. Tout
gouvernement devait devenir une religion dans ses mains: aussi les
sentiments qu'il nous inspirait dans notre jeunesse tenaient-ils d'une
religion; nous ne pouvions, en son absence, parler de lui sans que
notre physionomie prt le srieux un peu svre de sa figure, et son
nom nous est rest comme une relique de ce beau temps reprsentatif.

M. Lain se retira dans une petite proprit qu'il avait au bord de la
mer, dans les _Landes_ de Bordeaux, et il y restait seul la plus
grande partie de l'anne, entre ses amis des sicles passs, Mose,
Platon et Cicron. L'hiver, il revenait chez son frre,  Paris; il ne
voyait que quelques hommes impartiaux et retirs des affaires depuis
la rvolution de 1830. Aim Martin et sa charmante femme formaient le
fond de cette socit de philosophes. Une maladie de poitrine nous
annonait sa fin prochaine: il l'attendait avec cette religieuse
rsignation  la nature qui laissait sa bouche sourire  la mort.
C'est l encore que je le vis quelque temps avant sa fin. Il lisait
souvent mes vers et il rcitait par coeur mes _Harmonies_  sa
belle-soeur. Il m'aimait comme un homme de mme nature, je le vnrais
comme un modle d'homme public et d'homme priv; enfin il mourut. La
France, depuis ce temps, eut des hommes qui lui ressemblrent, aucun
qui l'gala. Il ne fit aucun bruit en s'en allant. Sa famille, Aim
Martin, sa femme et moi nous nous apermes seuls que la plus aimable
vertu s'tait retire du monde. Nous ne cessmes de le pleurer, et
quant  moi je le pleurerai jusqu' ma dernire heure, s'il est permis
de pleurer la perfection qui quitte ce sjour de misres pour habiter
le pays des vrits ternelles.


XII

Je m'attachai de plus en plus  Aim Martin et  l'aimable veuve de
Bernardin de Saint-Pierre, qui me rendait l'amiti que je portais 
son mari. Je passais peu de jours sans la voir.

J'avais quitt, comme M. Lain, avec douleur, mais sans colre, la
diplomatie, dans laquelle j'avais pass ma jeunesse. Je ne faisais
point de voeux pour la chute du gouvernement de Juillet que je ne
servais plus dans aucun emploi, mais dont je ne pressais pas la chute,
n'aimant pas la chute qui laisse longtemps un peuple se dbattre sous
les ruines. Je voyais avec dgot ces coalitions de partis opposs,
feignant de s'unir pour renverser un tablissement politique
quelconque, qu'ils ne pouvaient pas remplacer. Ce gouvernement ne
mritait pas de regrets un jour, parce qu'il avait contribu lui-mme
 la dmolition du rgime de ses parents; puisque ce rgime avait t
vaincu et chass, en se dclarant incompatible avec le rgime
constitutionnel modr, il fallait laisser le roi vaincu fuir dans
l'exil, mais garder son hritier innocent sous la tutelle du pays.
Louis-Philippe ne le voulut pas, ce fut sa faute, rudement, mais
lentement expie par sa fuite  lui-mme devant les meutes de 1848.

C'est alors que j'entrai en scne et que, sans tre rpublicain, je
proclamai la rpublique comme le remde hroque  l'anarchie. Sans la
rpublique, il n'y avait plus de France alors; ce fut sa raison d'tre
et son excuse, si elle en avait besoin. Le reste appartient  d'autres
temps et  d'autres hommes, il ne m'appartient pas d'en parler.


XIII

Peu de mois avant ces derniers vnements, Aim Martin tait mort
d'une lente maladie qui ne nous donnait que des inquitudes, mais
point d'alarmes. J'allai lui dire adieu sur son lit de souffrance. Il
mourait dans la religion de son matre, se conformant  la loi de la
nature et ne voulant d'autre mdecin que la confiance en Dieu et la
rsignation  la volont suprme qui appelle les tres  la vie et qui
les rappelle  son heure.

Mon cher ami, me dit-il, je crois que je mourrai bientt et que ma
femme chrie ne tardera pas  me suivre; je crois que vous tes
destin  avoir dans votre existence des fortunes diverses et des
besoins auxquels vous ne vous attendez pas; je laisserai des biens
diviss en trois paris: ce qui me vient de mon pre d'abord et qui est
tout  moi, ce qui vient de mademoiselle de Pelleport ensuite, dont
les subsides gnreux de votre famille ont soutenu et adouci
l'existence; enfin, ce que j'ai gagn par les ouvrages de mon matre
pendant tant d'annes d'exploitation, ceci appartient tout entier  ma
veuve et  ses enfants,  qui je le laisse. Virginie, femme accomplie,
est marie au gnral Q... et fait le bonheur de cet excellent homme.
Elle n'a pas d'enfants et sa sant nous inquite pour son existence.
Son frre Paul est en Alsace, et son avenir est assur par ces
dispositions. Il me reste une modique somme que je vous demande, au
nom de ma femme comme au mien, la permission de vous lguer:
promettez-moi de ne pas la refuser. Nous dsirons que ce qui a
commenc par _Paul et Virginie_ finisse par les _Mditations
potiques_. Le gnie et la posie ont aussi une famille qu'il n'est
pas permis de rpudier.

Je lui promis d'accepter et je lui dis adieu. Je ne croyais pas que
cet adieu ft le dernier. Je partis et ne revis plus ni lui ni sa
femme. Elle se retira, dans la fort de Saint-Germain, chez une
famille de ses amis; elle ne survcut pas longtemps  celui sans
lequel elle ne voulait plus vivre. Je reus avec la nouvelle de sa
mort l'hritage qu'elle m'avait lgu. Ainsi je me trouvai lgataire
d'une part dans le patrimoine que l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre
avait transmis. Aim Martin et sa femme taient dignes de la confiance
que ce grand crivain avait mise en eux; j'en fis l'usage qu'ils
m'avaient eux-mmes dict.

Voil comment je touchai de prs  la destine de ce philosophe et de
ce pote. Que n'ai-je hrit de mme d'un atome de sa sensibilit et
de son talent?


XIV

En perdant Aim Martin et sa femme, je perdis ces amis de toutes les
heures qui occupent, vivants ou morts, une place considrable dans
l'existence; c'taient deux amours dans le mme coeur; qui aimait l'un
aimait l'autre. Je ne puis pas plus les sparer dans mon souvenir de
tous les jours que _Paul_ ne put se sparer de _Virginie_, mme au
tombeau; que Dieu nous runisse sous les lataniers o l'on s'aime
ternellement.


XV

Voil l'histoire vraie de Bernardin de Saint-Pierre. Il croyait en
Dieu au temps o l'on n'y croyait gure. Aim Martin, qui y croyait
comme toute eau croit  sa source, rapporte ainsi le martyre
d'amour-propre que Bernardin eut  subir, en 1798, pour confesser sa
croyance devant ses premiers collgues de l'Institut. Voici un passage
de ses manuscrits o il raconte avec une me brise le fanatisme
d'impit qui l'accueillit  l'Institut la premire fois qu'il y
pronona le nom de Dieu. Il venait de lire sa profession de foi de
disme providentiel. Les murs faillirent s'crouler.

     Que je me trouvai  plaindre! disait-il; mon sort tait d'autant
     plus triste, que c'tait des collgues dont je devais esprer le
     plus de support que j'prouvais le plus de traverses. Comme les
     plus accrdits d'entre eux n'avaient pas rougi de se dclarer
     publiquement athes, je me suis trouv dans la ncessit de
     combattre leur systme destructeur de toute morale et de toute
     socit. De leur ct, ils ont toujours empch qu'on n'insrt
     aucun de mes rapports dans les Mmoires de l'Institut. Le nom de
     Dieu, dans tout ouvrage qui concourait  ses prix, tait pour eux
     un signe de rprobation. Enfin l'athisme, accroissant son audace
     par ses succs, faisait des proslytes jusque parmi les gens de
     bien, effrays de leur ruine future, et bannissait de toutes les
     grandes places de l'tat ceux des acadmiciens qui osaient croire
     publiquement en Dieu.

     Ici commence une des scnes les plus scandaleuses de la
     rvolution. Que ne nous est-il permis de nous arrter? Pourquoi
     sommes-nous entr dans cette fatale carrire, et ne devions-nous
     pas prvoir tout ce qu'il pouvait nous en coter pour achever de
     la parcourir? Mais le choix du silence ne nous est pas laiss; et
     lors mme qu'il nous serait permis d'arracher cette page de notre
     livre, nous ne pourrions l'effacer de notre histoire.

     On tait alors en 1798. Bernardin de Saint-Pierre avait t
     charg, par la classe de morale, de faire un rapport sur les
     mmoires qui avaient concouru pour le prix. Il s'agissait de
     rsoudre cette question: Quelles sont les institutions les plus
     propres  fonder la morale d'un peuple? Tous les concurrents
     l'avaient traite dans l'esprit de leurs juges. Effray d'une
     perversit qu'il ne pouvait croire sincre, l'auteur des _tudes_
     voulut ramener le sicle  des ides plus justes et plus
     consolantes, et il termina son rapport par un de ces morceaux
     d'inspiration[4] o son me rpandait les douces lumires de
     l'vangile. Au jour dsign, il se rend  l'Institut pour y faire
     approuver son travail. La plupart de ses collgues taient
     assembls autour d'un ministre qui avait  sa solde des crivains
     mercenaires chargs de retrancher des potes latins tout ce qui
     concernait la Divinit, afin de les rendre classiques pour les
     coles rpublicaines. C'est en prsence de cet auditoire que
     Bernardin de Saint-Pierre commena la lecture de son rapport.
     L'analyse des mmoires fut coute assez tranquillement; mais,
     aux premires lignes de la dclaration solennelle de ses
     principes religieux, un cri de fureur s'leva de toutes les
     parties de la salle. Les uns le persiflaient, en lui demandant o
     il avait vu Dieu, et quelle figure il avait; les autres
     s'indignaient de sa crdulit; les plus calmes lui adressaient
     des paroles mprisantes. Des plaisanteries on en vint aux
     insultes: on outrageait sa vieillesse; on le traitait d'homme
     faible et superstitieux; on menaait de le chasser d'une
     assemble dont il se rendait indigne, et l'on poussa la dmence
     jusqu' l'appeler en duel, afin de lui prouver, l'pe  la main,
     qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au milieu du tumulte, il
     cherchait  placer un mot: on refusait de l'entendre, et
     l'idologue Cabanis (c'est le seul que nous nommerons), emport
     par la colre, s'cria: Je jure qu'il n'y a pas de Dieu! et je
     demande que son nom ne soit jamais prononc dans cette enceinte!
     Bernardin de Saint-Pierre n'en veut pas entendre davantage; il
     cesse de dfendre son rapport, et se tournant vers ce nouvel
     adversaire, il lui dit froidement: Votre matre Mirabeau et
     rougi des paroles que vous venez de prononcer.  ces mots il se
     retire sans attendre de rponse, et l'assemble continue de
     dlibrer, non s'il y a un Dieu, mais si elle permettra de
     prononcer son nom.

          [Note 4: Voyez ce morceau curieux, t. VII des Oeuvres.]

     Cependant M. de Saint-Pierre tait entr dans la bibliothque.
     pouvant d'une scne sans exemple dans l'histoire des socits
     humaines, il se persuade qu'il doit tenter un dernier effort, et
     se hte d'crire quelques penses qui doivent porter la
     conviction dans l'me de ses auditeurs. Cette espce de mmoire
     fut fait d'inspiration; il n'y a que peu de mots d'effacs dans
     le brouillon, qui est sous nos yeux, et que l'auteur ne recopia
     jamais. C'est un mlange touchant de douceur et d'nergie, et un
     modle de la plus haute loquence. Il prie, il console, il
     cherche  ramener  lui; voil toute sa rponse aux insultes dont
     on l'accable. Il ne veut pas se faire  lui-mme l'injure de
     prouver un Dieu; il ddaigne d'en appeler au spectacle de la
     nature: ce spectacle ne serait pas aperu de ses adversaires,
     fltris par l'aspect de la socit; mais il espre les faire
     rougir de leur garement, en les ramenant aux lois fugitives de
     cette poque. Il oppose  l'athisme rflchi de ses collgues
     l'assentiment involontaire des _reprsentants du peuple_, de ces
     hommes couverts de crimes, qui n'osrent pas nier le Dieu vengeur
     qui les attendait. Il pousse enfin ce terrible argument jusqu'
     invoquer ce nom que nul tre ne prononce sans effroi,
     Robespierre, au-dessous duquel la classe de morale aspirait 
     descendre. Ainsi parlait le juste! et Dieu permit que ces lignes,
     inspires par l'amour du genre humain, fussent au-dessus de tout
     ce que l'auteur de tant d'ouvrages loquents avait crit
     jusqu'alors, afin que, dans sa plus belle page, la postrit pt
     lire sa plus belle action.

     M. de Saint-Pierre rentre alors dans la salle des sances. Ses
     collgues, encore assis autour de la table verte, s'tonnent de
     le revoir; mais il reprend sa place malgr leurs clameurs, et
     demande  tre entendu. Heureux d'obtenir un moment de silence,
     il rappelle tout son courage, et dit:

     Aprs avoir port votre jugement sur les mmoires qui ont
     concouru pour le prix de morale, vous examinerez sans doute la
     fin de mon rapport, qui a excit de si tranges rclamations. On
     vous a propos de ne jamais prononcer le nom de Dieu 
     l'Institut. Je ne vous rappellerai point ce qu'on vous a dit
     personnellement d'injurieux  cette occasion; je ne dsire ici
     que de rapprocher tous les esprits de leur intrt commun; mais,
     en qualit de rapporteur de votre commission, de membre de votre
     section de morale, et de citoyen, je suis oblig de vous dire que
     dans un rapport public sur les institutions qui peuvent fonder la
     morale d'un peuple, il y va de votre devoir de manifester le
     principe d'o drive toute morale prive ou publique. Je ne vous
     citerai point  ce sujet le consentement universel des nations,
     l'autorit des hommes de gnie dans tous les temps, et notamment
     celle des lgislateurs. Je ne vous dirai point qu'il faut
     ncessairement une cause ordonnatrice et intelligente  tant de
     cratures organises et intelligentes qui ne se sont rien donn.
     Si je voulais vous prouver l'existence de l'Auteur de la nature,
     je me croirais aussi insens que si je voulais vous dmontrer en
     plein midi l'existence du soleil. Il s'agit seulement de dcider
     si, pour quelques mnagements particuliers, vous rejetterez de
     mon rapport sur la morale, dans une sance publique, l'ide d'un
     tre suprme rmunrateur et vengeur. Pour moi, je rougirais de
     voiler cette vrit, pour complaire  une faction qui flatte les
     puissants, en tchant de leur persuader qu'ils n'ont point
     d'autres juges de leur conscience que les hommes, c'est--dire
     qu'ils n'en ont point. Je n'ai point t coupable d'une si
     criminelle complaisance sous le rgime mme de la Terreur.
     Robespierre, qui cherchait  couvrir le sang qu'il versait du
     manteau de la philosophie, sachant que je demandais  son comit
     la restitution d'une pension, mon unique revenu, me fit dire
     qu'il n'y avait point de fortune o je ne pusse prtendre, si je
     voulais reprsenter sa conduite comme le rsultat d'une mesure
     philosophique. Je rpondis  son agent que j'avais tudi les
     lois de la nature, mais que j'ignorais celles de la politique.
     Mon refus d'crire en sa faveur pouvait tre suivi de ma mort;
     mais j'tais rsolu de perdre la tte plutt que ma conscience:
     et si le pouvoir et les bienfaits de ce despote, qui voyait  ses
     pieds la rpublique consterne le combler d'adulations, et qui
     avait entre ses mains ma fortune et ma vie, n'ont pu me faire
     parler pour manquer  l'humanit, il n'est aucune puissance qui
     pt me faire crire pour manquer  la Divinit, qui m'a donn le
     courage de ne pas flchir le genou devant un tyran.

     Si je lis donc  la tribune de l'Institut mon rapport sur les
     mmoires du concours, j'y serai sans doute l'interprte de vos
     jugements; mais je ne changerai rien  sa proraison. C'est ma
     profession de foi en morale, et ce doit tre la vtre. Elle est
     celle du genre humain; elle est celle des hommes que vous avez
     honors par des ftes publiques: de Jean-Jacques, qu'une faction
     vindicative a perscut pendant sa vie, et poursuit encore
     aujourd'hui, aprs sa mort, jusque dans ses amis. Si vous
     redoutez son crdit, chargez quelque autre que moi de faire un
     discours qui lui convienne: je ne peux dissimuler sur de si
     grands intrts. Ma morale est toute d'une pice: je ne saurais
     ni contrefaire l'athe  l'Institut, ni le bigot dans un village.
     Rendez-moi  mes propres travaux,  ma solitude,  mon bonheur, 
     la nature; en rejetant le travail dont vous m'avez charg, il y
     va non de mon honneur, mais du vtre. Vous devez tre certains
     que si vous flattez cette secte insense, elle vous subjuguera,
     elle vous tera jusqu' la libert de vos lections, de vos
     choix, de vos opinions, comme elle a dj tent de le faire.
     Elle forcera chacun de vous de professer l'erreur sur laquelle
     elle fonde son ambition. Mais pourquoi la craindriez-vous? La
     rpublique vous donne  tous la libert de parler:
     l'accorderait-elle aux uns pour nier publiquement la Divinit? et
     la refuserait-elle aux autres pour en faire l'aveu? Nos
     gouvernants ne propagent-ils pas eux-mmes la thophilanthropie?
     La dclaration de l'existence d'un tre suprme n'est-elle pas
     inscrite sur tous les anciens monuments religieux de la France?
     On vous a dit qu'elle tait l'ouvrage du rgime de Robespierre,
     et qu'elle avait t abroge avec lui. Voyez comme l'esprit de
     parti aveugle les hommes, et leur fait mconnatre jusqu'aux
     faits qui sont sous leurs yeux: non-seulement cet hommage rendu 
     la Divinit existe au frontispice des anciennes glises qui
     servent aujourd'hui  rassembler les citoyens; mais il est  la
     tte mme de notre Constitution; il en est le dbut, le
     tmoignage, la sanction sacre, c'est sous ses auspices qu'elle
     est faite. Le peuple franais, y est-il dit, proclame, _en
     prsence de l'tre suprme_, la dclaration des droits et des
     devoirs de l'homme et du citoyen. La classe des sciences morales
     et politiques rougirait-elle de terminer un rapport sur ces mmes
     droits et ces mmes devoirs, par un hommage dont l'Assemble
     nationale s'est honore  la tte de la Constitution?

     Mais j'ai honte moi-mme de vous exciter  votre devoir, chers
     confrres, vous dont les lumires m'clairent et dont les vertus
     m'animent: dcidez-vous donc  l'exemple des reprsentants du
     peuple, vous qui tes les reprsentants permanents des lois et
     des moeurs. Il y va de la vrit fondamentale de toute socit
     humaine, du frein  imposer aux mchants qui se feraient une
     autorit de votre silence, et du repos des gens de bien qui en
     frmiraient. Vous rappellerez par vos aveux des frres gars,
     mais estimables mme dans leur misanthropie, au centre commun de
     toutes les lumires et de tous les sentiments. C'est la
     mchancet des hommes qui leur fait mconnatre une Providence
     dans la nature: ils sont comme les enfants qui repoussent leur
     mre parce qu'ils ont t blesss par leurs compagnons; mais ils
     ne se dbattent qu'entre ses bras. Votre confiance ranimera leur
     confiance. Dclarez donc  l'Institut que vous regardez
     l'existence de Dieu comme la base de toute morale; si quelques
     intrigants en murmurent, le genre humain vous applaudira.

     Je rends grce au ciel, qui m'a permis de presser la main qui
     traa ces lignes courageuses! de contempler ces cheveux blancs,
     honors des insultes de l'impit! d'entendre enfin celui que les
     promesses ne purent sduire, que la pauvret ne put corrompre, et
     que les menaces trouvrent insensible!

     Cependant, qui le croirait? une si loquente rclamation ne put
     triompher de l'endurcissement des coeurs: le nom de Dieu ne fut
     pas prononc! Condamn au silence dans le sein de l'Institut, M.
     de Saint-Pierre fit imprimer la fin de son rapport; elle fut
     distribue  la porte de la salle des sances; mais l'auteur,
     conservant cette modration, marque certaine de la force, ne
     voulut point faire connatre les motifs de sa publication. Il lui
     suffisait d'apprendre  sa patrie que ses opinions ne changeaient
     point avec les circonstances, et qu'il tait rest immuable au
     milieu des bouleversements du sicle. Peu de temps aprs, la
     classe de morale fut supprime, et l'Institut put aspirer  la
     gloire de redevenir le premier corps littraire de l'Europe.


XVI

Telle fut la destine terrestre de cet homme de lettres franais qui
laissa dans les imaginations et dans les coeurs la trace indlbile de
son talent, parce qu'il fut l'homme de lettres de la nature, et qu'il
n'emprunta qu' elle ses dessins et ses couleurs.

Montez des premiers jours de notre littrature jusqu' nos jours
d'aujourd'hui, vous trouverez une chelle tantt progressive, tantt
descendante, de grands gnies; mais tous vous laisseront des
admirations ou incompltes ou contestables, ou sches ou forces.
Aucun ne vous laissera dans l'me cette harmonie paisible du beau
antique que les _Grecs_, ou les _Latins_, ou les _Indous_ appelaient
la _beaut suprme_, parce qu'elle tait  la fois vrit et volupt,
et qu'elle produisait sur le lecteur un effet divin et ternel
sentiment de l'me  tout ce que l'on dsire, qui la remplit sans la
laisser dsirer rien de plus, ivresse tranquille o les rves mmes
sont accomplis, et o le style, o l'expression ne cherche plus rien 
peindre, parce que tout est au-dessus des paroles.

Le plus grand des crivains de notre langue, Bossuet, a la force et
l'lvation, mais c'est la force crasante du prophte plutt que la
force persuasive de la vrit: il est terrible, il n'est pas bon; on
ne l'admire pas seulement, on le craint.

Fnelon est trop utopique. On sent qu'il rve; sa ville de Salente est
construite de fantasmagories qui se dtruisent les unes les autres.

Pascal est trop sec et trop railleur. C'est un insens quand il
raisonne, c'est un mchant quand il argumente. D'ailleurs, que
reste-t-il dans l'me quand on l'a lu? Ou de la pit pour sa sainte
dmence, ou du sourire amer sur les lvres.

Voltaire, qui a tout, n'a pas l'onction, le rsum de tout. Il n'a
fait natre que le sentiment du ridicule.

Rousseau n'est pas bon, il n'est qu'loquent. Ses dclamations
charment l'esprit, mais ne touchent pas longtemps le coeur; le coeur
sent vite qu'il est dup par un sophiste de sentiment.

Chateaubriand atteint quelquefois ce double terme de la beaut suprme
de l'expression et de la sensibilit de l'me; mais il n'y reste pas.
Il se traverse lui-mme, il s'exagre, il se ment, il devient un
rhteur. Il n'est plus un prophte de Dieu, il est un homme qui veut
tre plus qu'un homme. Ainsi des autres. Ils ont trop aspir aux
choses humaines, ils ont fini par croire qu'il y avait quelque chose
de plus beau que la vrit; ils ont dit plus qu'ils ne sentaient.

Quant  Bernardin de Saint-Pierre, dans _Paul et Virginie_, il n'a pas
prtendu  dpasser la nature, mais  l'couter et  l'galer.

Aussi, lisez ses descriptions: elles sont simples comme le regard
d'un enfant qui ne cherche point d'images merveilleuses, mais qui
crit sans prtention ce qu'il sent. C'est comme une eau limpide qui
rflchit les objets, mais qui ne les colore pas plus que l'objet
lui-mme. Il ne cherche ni  tonner, ni  briller. Ds qu'il a dpos
sur le papier ce qu'il a vu dans l'intrieur de sa conception, cela
suffit, il s'arrte, son oeuvre est accomplie, il ne se croit pas
capable d'embellir la nature; il se regarde comme un traducteur qui
ajouterait  son texte et qui mentirait en l'exagrant. En deux mots,
c'est l'crivain franais de la vrit. Il n'invente rien, il
rapporte. Aussi, quand on a pleur en lisant _Paul et Virginie_, on ne
croit pas avoir lu un roman, on croit avoir cout une histoire.

     Je demeure, comme je vous l'ai dit,  une lieue et demie d'ici,
     sur les bords d'une petite rivire qui coule le long de la
     Montagne-Longue. C'est l que je passe ma vie seul, sans femme,
     sans enfants et sans esclaves.

     Aprs le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien
     assortie, l'tat le moins malheureux de la vie est sans doute de
     vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup  se plaindre des hommes
     cherche la solitude. Il est mme trs-remarquable que tous les
     peuples malheureux par leurs opinions, leurs moeurs ou leurs
     gouvernements ont produit des classes nombreuses de citoyens
     entirement dvous  la solitude et au clibat. Tels ont t les
     gyptiens dans leur dcadence, les Grecs du Bas-Empire; et tels
     sont, de nos jours, les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes,
     les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et mridionaux
     de l'Europe. La solitude ramne en partie l'homme au bonheur
     naturel, en loignant de lui le malheur social. Au milieu de nos
     socits divise par tant de prjugs, l'me est dans une
     agitation continuelle; elle roule sans cesse en elle-mme mille
     opinions turbulentes et contradictoires, dont les membres d'une
     socit ambitieuse et misrable cherchent  se subjuguer les uns
     les autres. Mais dans la solitude, elle dpose ces illusions
     trangres qui la troublent; elle reprend le sentiment simple
     d'elle-mme, de la nature et de son Auteur. Ainsi l'eau bourbeuse
     d'un torrent qui ravage les campagnes, venant  se rpandre dans
     quelque petit bassin cart de son cours, dpose ses vases au
     fond de son lit, reprend sa premire limpidit, et, redevenue
     transparente, rflchit, avec ses propres rivages, la verdure de
     la terre et la lumire des cieux. La solitude rtablit aussi bien
     les harmonies du corps que celles de l'me. C'est dans la classe
     des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus
     loin la carrire de la vie; tels sont les brames de l'Inde.
     Enfin, je la crois si ncessaire au bonheur dans le monde mme,
     qu'il me parat impossible d'y goter un plaisir durable de
     quelque sentiment que ce soit, ou de rgler sa conduite sur
     quelque principe stable, si l'on ne se fait une solitude
     intrieure, d'o notre opinion sorte bien rarement, et o celle
     d'autrui n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que
     l'homme doive vivre absolument seul: il est li avec tout le
     genre humain par ses besoins; il doit donc ses travaux aux
     hommes; il se doit aussi au reste de la nature. Mais, comme Dieu
     a donn  chacun de nous des organes parfaitement assortis aux
     lments du globe o nous vivons, des pieds pour le sol, des
     poumons pour l'air, des yeux pour la lumire, sans que nous
     puissions intervertir l'usage de ces sens, il s'est rserv pour
     lui seul, qui est l'auteur de la vie, le coeur, qui en est le
     principal organe.

     Je passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir,
     et qui m'ont perscut. Aprs avoir parcouru une grande partie de
     l'Europe, et quelques cantons de l'Amrique et de l'Afrique, je
     me suis fix dans cette le peu habite, sduit par sa douce
     temprature et par ses solitudes. Une cabane que j'ai btie dans
     la fort, au pied d'un arbre, un petit champ dfrich de mes
     mains, une rivire qui coule devant ma porte, suffisent  mes
     besoins et  mes plaisirs. Je joins  ces jouissances celle de
     quelques bons livres, qui m'apprennent  devenir meilleur. Ils
     font encore servir  mon bonheur le monde mme que j'ai quitt:
     ils me prsentent des tableaux des passions qui en rendent les
     habitants si misrables; et, par la comparaison que je fais de
     leur sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur ngatif. Comme
     un homme sauv du naufrage sur un rocher, je contemple de ma
     solitude les orages qui frmissent dans le reste du monde. Mon
     repos mme redouble par le bruit lointain de la tempte. Depuis
     que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis
     plus sur le leur, je ne les hais plus; je les plains. Si je
     rencontre quelque infortun, je tche de venir  son secours par
     mes conseils, comme un passant, sur le bord d'un torrent, tend la
     main  un malheureux qui s'y noie. Mais je n'ai gure trouv que
     l'innocence attentive  ma voix. La nature appelle en vain  elle
     le reste des hommes; chacun d'eux se fait d'elle une image qu'il
     revt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain
     fantme qui l'gare, et il se plaint ensuite au ciel de l'erreur
     qu'il s'est forme lui-mme. Parmi un grand nombre d'infortuns
     que j'ai quelquefois essay de ramener  la nature, je n'en ai
     pas trouv un seul qui ne ft enivr de ses propres misres. Ils
     m'coutaient d'abord avec attention, dans l'esprance que je les
     aiderais  acqurir de la gloire ou de la fortune; mais, voyant
     que je ne voulais leur apprendre qu' s'en passer, ils me
     trouvaient moi-mme misrable de ne pas courir aprs leur
     malheureux bonheur; ils blmaient ma vie solitaire; ils
     prtendaient qu'eux seuls taient utiles aux hommes, et ils
     s'efforaient de m'entraner dans leur tourbillon. Mais si je me
     communique  tout le monde, je ne me livre  personne. Souvent il
     me suffit de moi pour me servir de leon  moi-mme. Je repasse
     dans le calme prsent les agitations passes de ma propre vie,
     auxquelles j'ai donn tant de prix: les protections, la fortune,
     la rputation, les volupts et les opinions qui se combattent par
     toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer
     avec fureur ces chimres, et qui ne sont plus, aux flots de ma
     rivire, qui se brisent, en cumant, contre les rochers de son
     lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me
     laisse entraner en paix au fleuve du temps, vers l'ocan de
     l'avenir, qui n'a plus de rivages; et par le spectacle des
     harmonies actuelles de la nature, je m'lve vers son Auteur, et
     j'espre dans un autre monde de plus heureux destins.

     Quoiqu'on n'aperoive pas de mon ermitage, situ au milieu d'une
     fort, cette multitude d'objets que nous prsente l'lvation du
     lieu o nous sommes, il s'y trouve des dispositions
     intressantes, surtout pour un homme qui, comme moi, aime mieux
     rentrer en lui-mme que s'tendre au dehors. La rivire qui coule
     devant ma porte passe en ligne droite  travers les bois, en
     sorte qu'elle me prsente un long canal ombrag d'arbres de
     toutes sortes de feuillages: il y a des tatamaques, des bois
     d'bne, et de ceux qu'on appelle ici bois de pomme, bois d'olive
     et bois de cannelle; des bosquets de palmistes lvent  et l
     leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontes
      leurs sommets d'un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus
     des autres arbres comme une fort plante sur une autre fort. Il
     s'y joint des lianes de divers feuillages, qui, s'enlaant d'un
     arbre  l'autre, forment ici des arcades de fleurs, l de longues
     courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la
     plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d'influence sur
     les vtements mmes, qu'on sent ici un homme qui a travers une
     fort quelques heures aprs qu'il en est sorti. Dans la saison o
     ils donnent leurs fleurs, vous les diriez  demi couverts de
     neige.  la fin de l't, plusieurs espces d'oiseaux trangers
     viennent, par un instinct incomprhensible, de rgions inconnues,
     au del des vastes mers, rcolter les graines des vgtaux de
     cette le, et opposent l'clat de leurs couleurs  la verdure des
     arbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres,
     diverses espces de perruches, et les pigeons bleus, appels ici
     pigeons hollandais. Les singes, habitants domicilis de ces
     forts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se
     dtachent par leur poil gris et verdtre, et leur face toute
     noire; quelques-uns s'y suspendent par la queue et se balancent
     en l'air; d'autres sautent de branche en branche, portant leurs
     petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effray
     ces paisibles enfants de la nature. On n'y entend que des cris de
     joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques
     oiseaux des terres australes, que rptent au loin les chos de
     ces forts. La rivire qui coule en bouillonnant sur un lit de
     roche,  travers les arbres, rflchit  et l dans ses eaux
     limpides leurs masses vnrables de verdure et d'ombre, ainsi que
     les jeux de leurs heureux habitants:  mille pas de l, elle se
     prcipite de diffrents tages de rocher, et forme,  sa chute,
     une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise, en tombant,
     en bouillons d'cume. Mille bruits confus sortent de ces eaux
     tumultueuses; et, disperss par les vents dans la fort, tantt
     ils fuient au loin, tantt ils se rapprochent tous  la fois, et
     assourdissent comme les sons des cloches d'une cathdrale. L'air,
     sans cesse renouvel par le mouvement des eaux, entretient sur
     les bords de cette rivire, malgr les ardeurs de l't, une
     verdure et une fracheur qu'on trouve rarement dans cette le,
     sur le haut mme des montagnes.

      quelque distance de l est un rocher, assez loign de la
     cascade pour qu'on n'y soit pas tourdi du bruit de ses eaux, et
     qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur
     fracheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les
     grandes chaleurs, dner  l'ombre de ce rocher, madame de la
     Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeait
     toujours au bien d'autrui ses actions mme les plus communes,
     elle ne mangeait pas un fruit  la campagne qu'elle n'en mt en
     terre les noyaux ou les ppins. Il en viendra, disait-elle, des
     arbres qui donneront leurs fruits  quelque voyageur, ou au moins
      un oiseau. Un jour donc, qu'elle avait mang une papaye au
     pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit.
     Bientt aprs il y crut plusieurs papayers, parmi lesquels il y
     en avait un femelle, c'est--dire qui porte des fruits. Cet arbre
     n'tait pas si haut que le genou de Virginie  son dpart; mais,
     comme il crot vite, deux ans aprs il avait vingt pieds de
     hauteur, et son tronc tait entour, dans sa partie suprieure,
     de plusieurs rangs de fruits mrs. Paul, s'tant rendu par hasard
     dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti
     d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie; et, en
     mme temps, il fut saisi d'une tristesse profonde parce
     tmoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons
     habituellement ne nous font pas apercevoir de la rapidit de
     notre vie; ils vieillissent avec nous d'une vieillesse
     insensible: mais ce sont ceux que nous revoyons tout  coup,
     aprs les avoir perdus quelques annes de vue, qui nous
     avertissent de la vitesse avec laquelle s'coule le fleuve de nos
     jours. Paul fut aussi surpris et aussi troubl  la vue de ce
     grand papayer charg de fruits, qu'un voyageur l'est, aprs une
     longue absence de son pays, de n'y plus retrouver ses
     contemporains, et d'y voir leurs enfants, qu'il avait laisss 
     la mamelle, devenus eux-mmes pres de famille. Tantt il voulait
     l'abattre, parce qu'il lui rendait trop sensible la longueur du
     temps qui s'tait coul depuis le dpart de Virginie; tantt, le
     considrant comme un monument de sa bienfaisance, il baisait son
     tronc et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets.


XVII

Le pathtique n'est pas moins simple: lisez encore la description des
morts successives, des douleurs de Paul, de Marguerite, de Domingo et
du chien _Fidle_ lui-mme. Voyez si les larmes y manquent et si
jamais on les fit couler avec des paroles moins ambitieuses. C'est le
vieillard lui-mme qui parle et qui raconte leur agonie presque
muette.

Il cherchait  distraire le pauvre Paul en le suivant partout o
l'agitation du dsespoir le poussait.

     Ensuite nous dormmes sur l'herbe, au pied d'un arbre. Le
     lendemain, je crus qu'il se dterminerait  revenir sur ses pas.
     En effet, il regarda quelque temps dans la plaine l'glise des
     Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fil
     quelques mouvements comme pour y retourner; mais il s'enfona
     brusquement dans la fort, en dirigeant toujours sa route vers le
     nord. Je pntrai son intention, et je m'efforai en vain de l'en
     distraire. Nous arrivmes sur le milieu du jour au quartier de la
     Poudre-d'Or. Il descendit prcipitamment au bord de la mer,
     vis--vis du lieu o avait pri le _Saint-Gran_.  la vue de
     l'le d'Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il
     s'cria: Virginie!  ma chre Virginie! et aussitt il tomba
     en dfaillance. Domingue et moi nous le portmes dans l'intrieur
     de la fort, o nous le fmes revenir avec bien de la peine. Ds
     qu'il eut repris ses sens, il voulut retourner sur les bords de
     la mer; mais l'ayant suppli de ne pas renouveler sa douleur et
     la ntre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre
     direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les
     lieux o il s'tait trouv avec la compagne de son enfance. Il
     parcourut le sentier par o elle avait t demander la grce de
     l'esclave de la Rivire-Noire; il revit ensuite les bords de la
     rivire des Trois-Mamelles o elle s'assit ne pouvant plus
     marcher, et la partie du bois o elle s'tait gare. Tous les
     lieux qui lui rappelaient les inquitudes, les jeux, les repas,
     la bienfaisance de sa bien-aime; la rivire de la
     Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer
     qu'elle avait plant, les pelouses o elle aimait  courir, les
     carrefours de la fort o elle se plaisait  chanter, firent tour
      tour couler ses larmes; et les mmes chos qui avaient retenti
     tant de fois de leurs cris de joie communs ne rptaient plus
     maintenant que ces mots douloureux: Virginie!  ma chre
     Virginie!

     Dans cette vie sauvage et vagabonde, ses yeux se cavrent, son
     feint jaunit, et sa sant s'altra de plus en plus. Persuad que
     le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos
     plaisirs, et que les passions s'accroissent dans la solitude, je
     rsolus d'loigner mon infortune ami des lieux qui lui
     rappelaient le souvenir de sa perte, et de le transfrer dans
     quelque endroit de l'le o il y eut beaucoup de dissipation.
     Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habites du
     quartier de Williams, o il n'avait jamais t. L'agriculture et
     le commerce rpandaient dans cette partie de l'le beaucoup de
     mouvement et de varit. Il y avait des troupes de charpentiers
     qui quarrissaient des bois, et d'autres qui les sciaient en
     planches; des voitures allaient et venaient le long de ses
     chemins; de grands troupeaux de boeufs et de chevaux y paissaient
     dans de vastes pturages, et la campagne y tait parseme
     d'habitations. L'lvation du sol y permettait en plusieurs lieux
     la culture de diverses espces de vgtaux de l'Europe. On y
     voyait  et l des moissons de bl dans la plaine, des tapis de
     fraisiers dans les claircies des bois et des haies de rosiers le
     long des routes. La fracheur de l'air, en donnant de la tension
     aux nerfs, y tait mme favorable  la sant des blancs. De ces
     hauteurs situes vers le milieu de l'le, et entoures de grands
     bois, on n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l'glise
     des Pamplemousses, ni rien qui pt rappeler  Paul le souvenir de
     Virginie. Les montagnes mmes qui prsentent diffrentes branches
     du ct du Port-Louis, n'offrent plus, du ct des plaines de
     Williams, qu'un long promontoire en ligne droite et
     perpendiculaire, d'o s'lvent plusieurs longues pyramides de
     rochers o se rassemblent les nuages.

     Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais
     sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et  la pluie,
     de jour et de nuit, l'garant exprs dans les bois, les
     dfrichs, les champs, afin de distraire son esprit par la
     fatigue de son corps, et de donner le change  ses rflexions par
     l'ignorance du lieu o nous tions et du chemin que nous avions
     perdu. Mais l'me d'un amant retrouve partout les traces de
     l'objet aim. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le
     bruit des habitations, le temps mme qui emporte tant de
     souvenirs, rien ne peut l'en carter. Comme l'aiguille touche
     de l'aimant, elle a beau tre agite, ds qu'elle rentre dans son
     repos, elle se tourne vers le ple qui l'attire. Quand je
     demandais  Paul, gar au milieu des plaines de Williams: O
     irons-nous maintenant? il se tournait vers le nord et me disait:
     Voil nos montagnes; retournons-y.

     Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire
     taient inutiles, et qu'il ne me restait d'autre ressource que
     d'attaquer sa passion en elle-mme, en y employant toutes les
     forces de ma faible raison. Je lui rpondis donc: Oui, voil les
     montagnes o demeurait votre chre Virginie, et voil le portrait
     que vous lui aviez donn, et qu'en mourant elle portait sur son
     coeur, dont les derniers mouvements ont encore t pour vous. Je
     prsentai alors  Paul le petit portrait qu'il avait donn 
     Virginie au bord de la fontaine des cocotiers.  cette vue, une
     joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce
     portrait de ses faibles mains, et le porta sur sa bouche. Alors
     sa poitrine s'oppressa, et dans ses yeux  demi sanglants des
     larmes s'arrtrent sans pouvoir couler.

     Je lui dis: Mon fils, coutez-moi, qui suis votre ami, qui ai
     t celui de Virginie, et qui, au milieu de vos esprances, ai
     souvent tch de fortifier votre raison contre les accidents
     imprvus de la vie. Que dplorez-vous avec tant d'amertume?
     Est-ce votre malheur? est-ce celui de Virginie?

     Votre malheur? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez perdu la
     plus aimable des filles, qui aurait t la plus digne des femmes.
     Elle avait sacrifi ses intrts aux vtres, et vous avait
     prfr  la fortune, comme la seule rcompense digne de sa
     vertu. Mais que savez-vous si l'objet de qui vous deviez
     attendre un bonheur si pur n'et pas t pour vous la source
     d'une infinit de peines? Elle tait sans bien, et dshrite;
     vous n'aviez dsormais  partager avec elle que votre seul
     travail. Revenue plus dlicate par son ducation, et plus
     courageuse par son malheur mme, vous l'auriez vue chaque jour
     succomber, en s'efforant de partager vos fatigues. Quand elle
     vous aurait donn des enfants, ses peines et les vtres auraient
     augment, par la difficult de soutenir seule avec vous de vieux
     parents, et une famille naissante.

     Vous me direz: Le gouverneur nous aurait aids. Que savez-vous
     si, dans une colonie qui change si souvent d'administrateurs,
     vous aurez souvent des la Bourdonnais? s'il ne viendra pas ici
     des chefs sans moeurs et sans morale? si, pour obtenir quelque
     misrable secours, votre pouse n'et pas t oblige de leur
     faire sa cour? Ou elle et t faible, et vous eussiez t 
     plaindre; ou elle et t sage, et vous fussiez rest pauvre:
     heureux si,  cause de sa beaut et de sa vertu, vous n'eussiez
     pas t perscut par ceux mmes de qui vous espriez de la
     protection!

     Il me ft rest, me direz-vous, le bonheur, indpendant de la
     fortune, de protger l'objet aim qui s'attache  nous 
     proportion de sa faiblesse mme; de le consoler par mes propres
     inquitudes; de le rjouir de ma tristesse, et d'accrotre notre
     amour de nos peines mutuelles. Sans doute, la vertu et l'amour
     jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle n'est plus; et il vous
     reste ce qu'aprs vous elle a le plus aim, sa mre et la vtre,
     que votre douleur inconsolable conduira au tombeau. Mettez votre
     bonheur  les aider, comme elle l'y avait mis elle-mme. Mon
     fils, la bienfaisance est le bonheur de la vertu; il n'y en a
     point de plus assur et de plus grand sur la terre. Les projets
     de plaisirs, de repos, de dlices, d'abondance, de gloire, ne
     sont point faits pour l'homme, faible, voyageur et passager.
     Voyez comme un pas vers la fortune nous a prcipits tous d'abme
     en abme. Vous vous y tes oppos, il est vrai; mais qui n'et
     pas cru que le voyage de Virginie devait se terminer par son
     bonheur et par le vtre? Les invitations d'une parente riche et
     ge, les conseils d'un sage gouverneur, les applaudissements
     d'une colonie, les exhortations et l'autorit d'un prtre ont
     dcid du malheur de Virginie. Ainsi nous courons  notre perte,
     tromps par la prudence mme de ceux qui nous gouvernent. Il et
     mieux valu sans doute ne pas les croire, ni se fier  la voix et
     aux esprances d'un monde trompeur. Mais enfin, de tant d'hommes
     que nous voyons si occups dans ces plaines, de tant d'autres qui
     vont chercher la fortune aux Indes, ou qui, sans sortir de chez
     eux, jouissent en repos, en Europe, des travaux de ceux-ci, il
     n'y en a aucun qui ne soit destin  perdre un jour ce qu'il
     chrit le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, amis. La
     plupart auront  joindre  leur perte le souvenir de leur propre
     imprudence. Pour vous, en rentrant en vous-mme, vous n'avez rien
      vous reprocher. Vous avez t fidle  votre foi. Vous avez eu,
      la fleur de la jeunesse, la prudence d'un sage, en ne vous
     cartant pas du sentiment de la nature. Vos vues seules taient
     lgitimes, parce qu'elles taient pures, simples, dsintresses,
     et que vous aviez sur Virginie des droits sacrs qu'aucune
     fortune ne pouvait balancer. Vous l'avez perdue; et ce n'est ni
     votre imprudence, ni votre avarice, ni votre fausse sagesse qui
     vous l'ont fait perdre; mais Dieu mme, qui a employ les
     passions d'autrui pour vous ter l'objet de votre amour; Dieu, de
     qui vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont
     la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au dsespoir
     qui marchent  la suite des maux dont nous avons t la cause.

     Voil ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune: Je ne
     l'ai pas mrite. Est-ce donc le malheur de Virginie, sa fin, son
     tat prsent que vous dplorez? Elle a subi le sort rserv  la
     naissance,  la beaut et aux empires mmes. La vie de l'homme,
     avec tous ses projets, s'lve comme une petite tour dont la mort
     est le couronnement. En naissant, elle tait condamne  mourir.
     Heureuse d'avoir dnou les liens de la vie avant sa mre, avant
     la vtre, avant vous, c'est--dire de n'tre pas morte plusieurs
     fois avant la dernire!

     La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes; elle est la
     nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. C'est dans le
     sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les
     douleurs, les chagrins, les craintes, qui agitent sans cesse les
     malheureux vivants. Examinez les hommes qui paraissent les plus
     heureux, vous verrez qu'ils ont achet leur prtendu bonheur bien
     chrement: la considration publique, par des maux domestiques;
     la fortune, par la perte de la sant; le plaisir si rare d'tre
     aim, par des sacrifices continuels: et souvent,  la fin d'une
     vie sacrifie aux intrts d'autrui, ils ne voient autour d'eux
     que des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a t
     heureuse jusqu'au dernier moment. Elle l'a t avec nous par les
     biens de la nature; loin de nous, par ceux de la vertu: et mme
     dans le moment terrible o nous l'avons vue prir, elle tait
     encore heureuse: car soit qu'elle jett les yeux sur une colonie
     entire,  qui elle causait une dsolation universelle, ou sur
     vous, qui couriez avec tant d'intrpidit  son secours, elle a
     vu combien elle nous tait chre  tous. Elle s'est fortifie
     contre l'avenir, par le souvenir de l'innocence de sa vie; et
     elle a reu alors le prix que le ciel rserve  la vertu, un
     courage suprieur au danger. Elle a prsent  la mort un visage
     serein.

     Mon fils, Dieu donne  la vertu tous les vnements de la vie 
     supporter, pour faire voir qu'elle seule peut en faire usage, et
     y trouver du bonheur et de la gloire. Quand il lui rserve une
     rputation illustre, il l'lve sur un grand thtre, et la met
     aux prises avec la mort; alors son courage sert d'exemple, et le
     souvenir de ses malheurs reoit  jamais un tribut de larmes de
     la postrit. Voil le monument immortel qui lui est rserv sur
     une terre o tout passe, et o la mmoire mme de la plupart des
     rois est bientt ensevelie dans un ternel oubli.

     Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout change sur
     la terre, et que rien ne s'y perd. Aucun art humain ne pourrait
     anantir la plus petite particule de matire; et ce qui fut
     raisonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux aurait pri,
     lorsque les lments dont il tait revtu sont
     indestructibles!... Ah! si Virginie a t heureuse avec nous,
     elle l'est maintenant bien davantage. Il y a un Dieu, mon fils:
     toute la nature l'annonce; je n'ai pas besoin de vous le prouver.
     Il n'y a que la mchancet des hommes qui leur fasse nier une
     justice qu'ils craignent. Son sentiment est dans votre coeur,
     ainsi que ses ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu'il
     laisse Virginie sans rcompense? Croyez-vous que cette mme
     puissance, qui avait revtu cette me si noble d'une forme si
     belle, o vous sentiez un art divin, n'aurait pu la tirer des
     flots? que celui qui a arrang le bonheur actuel des hommes par
     des lois que vous ne connaissez pas ne puisse en prparer un
     autre  Virginie par des lois qui vous sont galement inconnues?
     Quand nous tions dans le nant, si nous eussions t capables de
     penser, aurions-nous pu nous former une ide de notre existence?
     Et maintenant que nous sommes dans cette existence tnbreuse et
     fugitive, pouvons-nous prvoir ce qu'il y a au del de la mort,
     par o nous en devons sortir? Dieu a-t-il besoin, comme l'homme,
     du petit globe de notre terre pour servir de thtre  son
     intelligence et  sa bont; et n'a-t-il pu propager la vie
     humaine que dans les champs de la mort? Il n'y a pas dans l'Ocan
     une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'tres vivants qui
     ressortissent  nous; et il n'existerait rien pour nous parmi
     tant d'astres qui roulent sur nos ttes! Quoi! il n'y aurait
     d'intelligence suprme et de bont divine prcisment que l o
     nous sommes! et dans ces globes rayonnants et innombrables, dans
     ces champs infinis de lumire qui les environnent, que ni les
     orages ni les nuits n'obscurcissent jamais, il n'y aurait qu'un
     espace vain et un nant ternel! Si nous, qui ne nous sommes rien
     donn, osions assigner des bornes  la puissance de laquelle nous
     avons tout reu, nous pourrions croire que nous sommes ici sur
     les limites de son empire, o la vie se dbat avec la mort, et
     l'innocence avec la tyrannie!

     Sans doute, il est quelque part un lieu o la vertu reoit sa
     rcompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah! si du sjour
     des anges elle pouvait se communiquer  vous, elle vous dirait,
     comme dans ses adieux; O Paul! la vie n'est qu'une preuve. J'ai
     t trouve fidle aux lois de la nature, de l'amour et de la
     vertu. J'ai travers les mers pour obir  mes parents; j'ai
     renonc aux richesses pour conserver ma foi; et j'ai mieux aim
     perdre la vie que de violer la pudeur. Le ciel a trouv ma
     carrire suffisamment remplie. J'ai chapp pour toujours  la
     pauvret,  la calomnie, aux temptes, au spectacle des douleurs
     d'autrui. Aucun des maux qui effrayent les hommes ne peut plus
     dsormais m'atteindre, et vous me plaignez! Je suis pure et
     inaltrable comme une particule de lumire, et vous me rappelez
     dans la nuit de la vie! O Paul!  mon ami! souviens-toi de ces
     jours de bonheur o ds le matin nous gotions la volupt des
     cieux, se levant avec le soleil sur les pitons de ces rochers, et
     se rpandant avec ses rayons au sein de nos forts. Nous
     prouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la
     cause. Dans nos souhaits innocents, nous dsirions tre tout vue,
     pour jouir des riches couleurs de l'aurore; tout odorat, pour
     sentir les parfums de nos plantes; tout oue, pour entendre les
     concerts de nos oiseaux; tout coeur, pour reconnatre ces
     bienfaits. Maintenant,  la source de la beaut d'o dcoule tout
     ce qui est agrable sur la terre, mon me voit, gote, entend,
     touche immdiatement ce qu'elle ne pouvait sentir alors que par
     de faibles organes. Ah! quelle langue pourrait dcrire ces
     rivages d'un orient ternel que j'habite pour toujours? Tout ce
     qu'une puissance infinie et une bont cleste ont pu crer pour
     consoler un tre malheureux; tout ce que l'amiti d'une infinit
     d'tres, rjouis de la mme flicit, peut mettre d'harmonie dans
     des transports communs, nous l'prouvons sans mlange. Soutiens
     donc l'preuve qui t'est donne, afin d'accrotre le bonheur de
     ta Virginie par des amours qui n'auront plus de terme, par un
     hymen dont les flambeaux ne pourront plus s'teindre. L,
     j'apaiserai tes regrets; l, j'essuierai tes larmes.  mon ami!
     mon jeune poux! lve ton me vers l'infini pour supporter les
     peines d'un moment.

     Ma propre motion mit fin  mon discours. Pour Paul, me regardant
     fixement, il s'cria: Elle n'est plus! elle n'est plus! et une
     longue faiblesse succda  ces douloureuses paroles. Ensuite,
     revenant  lui, il dit: Puisque la mort est un bien, et que
     Virginie est heureuse, je veux aussi mourir pour me rejoindre 
     Virginie. Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu'
     nourrir son dsespoir. J'tais comme un homme qui veut sauver son
     ami, coulant  fond au milieu d'un fleuve sans vouloir nager. La
     douleur l'avait submerg. Hlas! les malheurs du premier ge
     prparent l'homme  entrer dans la vie; et Paul n'en avait jamais
     prouv.

     Je le ramenai  son habitation. J'y trouvai sa mre et madame de
     la Tour dans un tat de langueur qui avait encore augment.
     Marguerite tait la plus abattue. Les caractres vifs, sur
     lesquels glissent les peines lgres, sont ceux qui rsistent le
     moins aux grands chagrins.

     Elle me dit: O mon bon voisin! il m'a sembl, cette nuit, voir
     Virginie vtue de blanc, au milieu de bocages et de jardins
     dlicieux. Elle m'a dit: Je jouis d'un bonheur digne d'envie.
     Ensuite, elle s'est approche de Paul d'un air riant, et l'a
     enlev avec elle. Comme je m'efforais de retenir mon fils, j'ai
     senti que je quittais moi-mme la terre et que je le suivais avec
     un plaisir inexprimable. Alors j'ai voulu dire adieu  mon amie;
     aussitt je l'ai vue qui nous suivait avec Marie et Domingue.
     Mais ce que je trouve encore de plus trange, c'est que madame
     de la Tour a fait, cette mme nuit, un songe accompagn des mmes
     circonstances.

     Je lui rpondis: Mon amie, je crois que rien n'arrive dans le
     monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent
     quelquefois la vrit.

     Madame de la Tour me fit le rcit d'un songe tout  fait
     semblable qu'elle avait eu cette mme nuit. Je n'avais jamais
     remarqu dans ces deux dames aucun penchant  la superstition; je
     fus donc frapp de la concordance de leur songe, et je ne doutai
     pas en moi-mme qu'il ne vint  se raliser. Cette opinion, que
     la vrit se prsente quelquefois  nous pendant le sommeil, est
     rpandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands
     hommes de l'antiquit y ont ajout foi, entre autres Alexandre,
     Csar, les Scipions, les deux Catons et Brutus, qui n'taient pas
     des esprits faibles. L'Ancien et le Nouveau Testament nous
     fournissent quantit d'exemples de songes qui se sont raliss.
     Pour moi, je n'ai besoin  cet gard que de ma propre exprience;
     et j'ai prouv plus d'une fois que les songes sont des
     avertissements que nous donne quelque intelligence qui
     s'intresse  nous. Que si l'on veut combattre ou dfendre avec
     des raisonnements des choses qui surpassent la lumire de la
     raison humaine, c'est ce qui n'est pas possible. Cependant, si la
     raison de l'homme n'est qu'une image de celle de Dieu, puisque
     l'homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions
     jusqu'au bout du monde par des moyens secrets et cachs, pourquoi
     l'Intelligence qui gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas
     de semblables pour la mme fin? Un ami console son ami par une
     lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu
     des haines des nations, et vient apporter de la joie et de
     l'esprance  un seul homme; pourquoi le souverain protecteur de
     l'innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrte, au
     secours d'une me vertueuse qui ne met sa confiance qu'en lui
     seul? A-t-il besoin d'employer quelque signe extrieur pour
     excuter sa volont, lui qui agit sans cesse dans tous ses
     ouvrages par un travail intrieur?

     Pourquoi douter des songes? La vie, remplie de projets passagers
     et vains, est-elle autre chose qu'un songe?

     Quoi qu'il en soit, celui de mes amies infortunes se ralisa
     bientt. Paul mourut deux mois aprs la mort de sa chre
     Virginie, dont il prononait sans cesse le nom. Marguerite vit
     venir sa fin, huit jours aprs celle de son fils, avec une joie
     qu'il n'est donn qu' la vertu d'prouver. Elle fit les plus
     tendres adieux  madame de la Tour, dans l'esprance, lui
     dit-elle, d'une douce et ternelle runion. La mort est le plus
     grand des biens, ajouta-t-elle; on doit la dsirer. Si la vie est
     une punition, on doit en souhaiter la fin; si c'est une preuve,
     on doit la demander courte.

     Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n'taient
     plus en tat de servir, et qui ne survcurent pas longtemps 
     leurs matresses.

     Pour le pauvre Fidle, il tait mort de langueur  peu prs dans
     le mme temps que son matre.

     J'amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au milieu
     de si grandes pertes avec une grandeur d'me incroyable. Elle
     avait consol Paul et Marguerite jusqu'au dernier instant, comme
     si elle n'avait eu que leur malheur  supporter. Quand elle ne
     les vit plus, elle m'en parlait, chaque jour, comme d'amis chris
     qui taient dans le voisinage. Cependant, elle ne leur survcut
     que d'un mois. Quant  sa tante, loin de lui reprocher ses maux,
     elle priait Dieu de les lui pardonner, et d'apaiser les troubles
     affreux d'esprit o nous apprmes qu'elle tait tombe
     immdiatement aprs qu'elle eut renvoy Virginie avec tant
     d'inhumanit.

     Cette parente dnature ne porta pas loin la punition de sa
     duret. J'appris, par l'arrive successive de plusieurs
     vaisseaux, qu'elle tait agite de vapeurs qui lui rendaient la
     vie et la mort galement insupportables. Tantt, elle se
     reprochait la fin prmature de sa charmante petite-nice, et la
     perte de sa mre qui s'en tait suivie; tantt, elle
     s'applaudissait d'avoir repouss loin d'elle deux malheureuses
     qui, disait-elle, avaient dshonor sa maison par la bassesse de
     leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur  la vue de
     ce grand nombre de misrables dont Paris est rempli: Que
     n'envoie-t-on, s'criait-elle, ces fainants prir dans nos
     colonies? Elle ajoutait que les ides d'humanit, de vertu, de
     religion, adoptes par tous les peuples, n'taient que des
     inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout
      coup dans une extrmit oppose, elle s'abandonnait  des
     terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs
     mortelles. Elle courait porter d'abondantes aumnes  de riches
     moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la Divinit
     par le sacrifice de sa fortune: comme si des biens qu'elle avait
     refuss aux malheureux pouvaient plaire au Pre des hommes!
     Souvent son imagination lui reprsentait des campagnes de feu,
     des montagnes ardentes, o des spectres hideux erraient en
     l'appelant  grands cris. Elle se jetait aux pieds de ses
     directeurs, et elle imaginait contre elle-mme des tortures et
     des supplices; car le ciel, le juste ciel envoie aux mes
     cruelles des religions effroyables.

     Ainsi elle passa plusieurs annes, tour  tour athe et
     superstitieuse, ayant galement en horreur la mort et la vie.
     Mais ce qui acheva la fin d'une si dplorable existence, fut le
     sujet mme auquel elle avait sacrifi les sentiments de la
     nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait
     aprs elle  des parents qu'elle hassait. Elle chercha donc  en
     aliner la meilleure partie; mais ceux-ci, profitant des accs de
     vapeurs auxquels elle tait sujette, la firent enfermer comme
     folle et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mmes
     achevrent sa perte; et comme elles avaient endurci le coeur de
     celle qui les possdait, elles dnaturrent de mme le coeur de
     ceux qui les dsiraient. Elle mourut donc, et ce qui est le
     comble du malheur, avec assez d'usage de sa raison pour connatre
     qu'elle tait dpouille et mprise par les mmes personnes dont
     l'opinion l'avait dirige toute sa vie.

     On a mis auprs de Virginie, au pied des mmes roseaux, son ami
     Paul, et autour d'eux leurs tendres mres et leurs fidles
     serviteurs. On n'a point lev de marbres sur leurs humbles
     tertres ni grav d'inscriptions  leurs vertus; mais leur mmoire
     est reste ineffaable dans le coeur de ceux qu'ils ont obligs.
     Leurs ombres n'ont pas besoin de l'clat qu'ils ont fui pendant
     leur vie; mais si elles s'intressent encore  ce qui se passe
     sur la terre, sans doute elles aiment  errer sous les toits de
     chaume qu'habite la vertu laborieuse;  consoler la pauvret
     mcontente de son sort;  nourrir dans les jeunes amants une
     flamme durable, le got des biens naturels, l'amour du travail et
     la crainte des richesses.

     La voix du peuple, qui se tait sur les monuments levs  la
     gloire des rois, a donn  quelques parties de cette le des noms
     qui terniseront la perte de Virginie. On voit prs de l'le
     d'Ambre, au milieu des cueils, un lieu appel LA PASSE DU
     SAINT-GRAN, du nom de ce vaisseau qui y prit en la ramenant
     d'Europe. L'extrmit de cette longue pointe de terre que vous
     apercevez  trois lieues d'ici,  demi couverte des flots de la
     mer, que le _Saint-Gran_ ne put doubler, la veille de l'ouragan,
     pour entrer dans le port, s'appelle LE CAP MALHEUREUX; et voici
     devant nous, au bout de ce vallon, LA BAIE DU TOMBEAU, o
     Virginie fut trouve ensevelie dans le sable: comme si la mer et
     voulu rapporter son corps  sa famille, et rendre les derniers
     devoirs  sa pudeur sur les mmes rivages qu'elle avait honors
     de son innocence.

     Jeunes gens si tendrement unis! mres infortunes! chre famille!
     ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui
     coulaient pour vous, ces coteaux o vous reposiez ensemble
     dplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n'a os cultiver
     cette terre dsole ni relever ces humbles cabanes. Vos chvres
     sont devenues sauvages; vos vergers sont dtruits; vos oiseaux
     sont enfuis, et on n'entend plus que les cris des perviers qui
     volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis
     que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n'a plus
     d'amis, comme un pre qui a perdu ses enfants, comme un voyageur
     qui erre sur la terre, o je suis rest seul.

     En disant ces mots, ce bon vieillard s'loigna en versant des
     larmes; et les miennes avaient coul plus d'une fois pendant ce
     funeste rcit.


XVIII

Essuyez vos yeux et demandez-vous d'o viennent vos larmes? Elles
coulent comme coulent les sources de la terre en t, quand la terre
est chaude et qu'aucun tonnerre n'annonce le dchirement des nuages.
Il n'y a pas un mot qui fasse ici plus de bruit qu'un autre; la
respiration mme de l'me ne s'y sent pas; tout finit par le silence
ternel et l'ombre des bananiers. Mais ce silence est plus loquent
que des phrases: voil le style sans style, le murmure du coeur muet
de paroles, mais qui n'a pas besoin de paroles pour tre entendu.
Voil Bernardin de Saint-Pierre! Depuis l'vangile, qui avait ainsi
parl? Son art est de sentir; il peint, parce qu'il ne cherche pas 
peindre.

Tel est l'homme de lettres accompli, le traducteur de l'me humaine.
Il cherche longtemps son pain dans les travaux de son esprit, il
l'avait cach lui-mme dans un pli de son coeur, il l'ouvre un jour;
il l'ouvre tard et le monde est pour jamais ravi: le pain, la gloire
et l'enthousiasme arrivent  la mme heure, puis l'amour avec la femme
accomplie ne pour clairer ses vieux jours d'une seconde aurore,
aussi pure, aussi frache que celle du matin; puis un disciple
semblable au jeune disciple de Platon, consacrant sa vie  glorifier
son matre, et hritant de sa femme encore jeune et belle, de ses
enfants et de ses amis.

Voil le sort du grand homme de lettres de la France, Bernardin de
Saint-Pierre, il vivra autant que l'amour.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLI.

Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-Saint-Germain, 43.




CXLIIe ENTRETIEN

LITTRATURE COSMOPOLITE

LES VOYAGEURS


VOYAGES EN PERSE ET EN ORIENT

PAR LE CHEVALIER CHARDIN.


I

Les voyages sont, aprs l'histoire ou les mmoires, la plus
intressante partie de la littrature, parce qu'ils sont la
littrature en entier. S'ils sont en outre bien crits, ils runissent
tout ce qui charme l'homme. Ils participent de la science, de la
curiosit, de l'histoire, des mmoires et enfin de l'intrt qui
s'attache  la vie prive du voyageur. C'est l'homme tout entier. Si
l'on y ajoute la gographie et la description pittoresque de
l'univers, c'est le monde peint par lui-mme. J'avoue, pour moi, qu'un
grand voyageur, parcourant le globe et rapportant  son pays, dans un
style clair et prcis, sans exagration comme sans dclamation, les
spectacles dont il a t tmoin, les moeurs dont il a compris la
porte, les aventures dont il a t l'acteur, est le plus dramatique
des hommes. Il n'y aurait de plus intressant que lui que les hros;
mais les hros crivent peu ou ils n'crivent qu'avec du sang humain,
et, de plus, ils mentent ou font mentir beaucoup pour eux; on ne peut
donc s'y fier. Demandez  Csar la vrit sur les massacres qui
suivirent la bataille de Munda, demandez  Alexandre les causes du
meurtre de Parmnion, demandez  Napolon le secret de l'empoisonnement
des pestifrs de Jaffa, de l'intrigue de Bayonne et des guerres
d'Espagne; ils ne vous rpondront pas: les voyageurs sont des tmoins,
les hros sont complices.


II

De tous les voyageurs franais, le plus intressant par le temps o il
crit, par les pays qu'il visite, par les rcits de moeurs qu'il
rapporte, c'est le chevalier Chardin. Son voyage de huit volumes en
Perse, au temps de Louis XIV, vous jette en plein Orient; il vous fait
visiter tout un monde nouveau et merveilleux que vous ne connaissiez
pas avant lui. La Perse, depuis le golfe Persique jusqu'au Pont-Euxin
et  la Turquie, est le pays intermdiaire entre l'Europe et la terre
des croisades. Les Persans sont les Italiens de l'Orient. L'Arioste
seul pourrait dcrire leur potique histoire. C'est le peuple des
merveilles, des potes, des hros, de la magnificence, des amours, des
ftes, de la philosophie, des fables. Un Europen, qui, dans ce
temps-l, tombait d'Erzeroum  Tauris,  Comon,  Ispahan, en passant
par les ruines de Perspolis, croyait voyager  travers l'espace
inconnu sur l'aile des miracles.


III

Ce peuple compte, comme la France, environ quarante millions
d'habitants; originairement, il a t form par la race des Tartares
civiliss, des mahomtans sous les califes. Son gnie belliqueux et
religieux vient de l; il a t depuis et constamment recrut par les
grandes et belles races caucasiennes des Gorgiens, des Abases, qui
vivent sur les racines de ces montagnes, tantt soumis et tributaires
des Persans sur les bords de la mer Caspienne, et envoyant leurs plus
belles femmes au harem d'Ispahan pour rgnrer leurs gnrations.
Deux cents ans de ce mlange du sang caucasien avec le sang tartare
ont cr la plus belle et la plus lgante nation qui soit sur le
globe.


IV

Le sang des Persans est naturellement grossier, dit Chardin, cela se
voit aux Gubres qui sont le reste des anciens Perses.

     Ils sont laids, mal faits, pesants, ayant la peau rude et le
     teint color. Cela se voit aussi dans les provinces les plus
     proches de l'Inde, o les habitants ne sont gure moins mal faits
     que les Gubres, parce qu'ils ne s'allient qu'entre eux; mais
     dans le reste du royaume, le sang persan est prsentement devenu
     fort beau, par le mlange du sang gorgien et circassien, qui est
     assurment le peuple du monde o la nature forme les plus belles
     personnes, et un peuple brave et vaillant, de mme que vif,
     galant et amoureux. Il n'y a presque aucun homme de qualit en
     Perse qui ne soit n d'une mre gorgienne ou circassienne, 
     compter depuis le roi, qui d'ordinaire est Gorgien ou
     Circassien, du ct fminin; et comme il y a plus de cent ans que
     ce mlange a commenc de se faire, le sexe fminin s'est embelli
     comme l'autre, et les Persanes sont devenues fort belles et fort
     bien faites, quoique ce ne soit pas au point des Gorgiennes.
     Pour les hommes, ils sont communment hauts, droits, vermeils,
     vigoureux, de bon air et de belle apparence. La bonne temprature
     de leur climat et la sobrit dans laquelle on les lve ne
     contribuent pas peu  leur beaut corporelle. Sans le mlange
     dont je viens de parler, les gens de qualit de Perse seraient
     les plus laids hommes du monde; car ils sont originaires de ces
     pays, entre la mer Caspienne et la Chine, qu'on appelle la
     Tartarie, dont les habitants, qui sont les plus laids hommes de
     l'Asie, sont petits et gros, ont les yeux et le nez  la
     chinoise, les visages plats et larges, et le teint ml de jaune
     et de noir fort dsagrable.

     Pour l'esprit, les Persans l'ont aussi beau et aussi excellent
     que le corps. Leur imagination est vive, prompte et fertile. Leur
     mmoire est aise et fconde. Ils ont beaucoup de dispositions
     aux sciences, aux arts libraux et aux arts mcaniques. Ils en
     ont aussi beaucoup pour les armes. Ils aiment la gloire ou la
     vanit, qui en est la fausse image. Leur naturel est pliant et
     souple, leur esprit facile et intrigant. Ils sont galants,
     gentils, polis, bien levs[5]. Leur pente est grande et
     naturelle  la volupt, au luxe,  la dpense,  la prodigalit,
     et c'est ce qui fait qu'ils n'entendent ni l'conomie, ni le
     commerce; en un mot, ils apportent au monde des talents naturels
     aussi bons qu'aucun autre peuple; mais il n'y en a gure qui
     pervertissent ces talents autant qu'ils le font.

          [Note 5: Les Persans, dit M. Will. Franklin, si on les juge
          d'aprs leur conduite extrieure, sont sans contredit les
          Parisiens de l'Asie. Des manires grossires et insolentes
          envers les trangers et les chrtiens caractrisent les
          Turcs; celles des Persans, au contraire, honoreraient toute
          nation civilise, etc. _Voyage du Bengale en Perse_, t. II,
          p. 29 de ma traduction. Je regrette de ne pouvoir transcrire
          ici le portrait des Persans, trac par ce voyageur et par M.
          Scott Waring, p. 101 et suiv. de son _Tour to Sheeraz_; ce
          serait un curieux supplment au texte de Chardin, mais qui
          excderait les bornes d'une simple note. (L-s.)]

     Ils sont fort philosophes sur les biens et les maux de la vie,
     sur l'esprance et sur la crainte de l'avenir; peu entachs
     d'avarice, ne dsirant d'acqurir que pour dpenser. Ils aiment 
     jouir du prsent, et ils ne se refusent rien qu'ils puissent se
     donner, n'ayant nulle inquitude de l'avenir, dont ils se
     reposent sur la Providence et sur leur destine. Ils croient
     fortement qu'elle est certaine et inaltrable, et ils se
     conduisent l-dessus de bonne foi. Aussi, quand il leur arrive
     quelque disgrce, ils n'en sont point accabls, comme la plupart
     des autres hommes. Ils disent tranquillement: _Mek toub est_.
     Cela est crit[6], pour dire: il tait ordonn que cela arrivt.

          [Note 6: Les Arabes disent: _Hadh mektsb_, Cela est crit.
          Tous les musulmans croient que les moindres circonstances de
          la vie de chaque homme sont crites de toute ternit dans
          un livre dpos au ciel, o, suivant le texte mme
          d'Al-Bdaouy, clbre commentateur, elles sont dcrtes et
          crites sur une table conserve avant leur existence. Il
          est inutile d'accumuler les citations pour prouver que les
          musulmans nient toute espce de libre arbitre; leur
          fatalisme absolu et sans bornes est connu de tous ceux qui
          connaissent l'existence de la religion musulmane. Les
          principaux passages du Coran et des commentateurs de ce
          livre, relativement  cette dsolante et impolitique
          doctrine, ont t soigneusement recueillis dans une
          dissertation historico-critique, intitule: _De fato Muha
          Medana_, Lipsi, 1759, in-4 de 40 pages (L-s.)]

     C'tait l'opinion de bien des gens en Europe, il y a vingt 
     vingt-cinq ans, et des personnes des plus considrables et des
     plus habiles, que les Persans embrasseraient la belle occasion de
     toutes ces grandes dfaites des Turcs pour recouvrer Babylone
     (_Baghdd_) sur le Turc, et qu'ils lui feraient la guerre, le
     voyant dans un si grand dsordre, battu partout et toujours, et
     perdant de si grands pays. Mais j'ai toujours dit, au contraire,
     qu'assurment ils ne s'en remueraient pas davantage. C'est que
     les Persans veulent par-dessus tout vivre et jouir. L'humeur
     guerrire les a quitts. Ils sont uniquement pour la volupt,
     qu'ils ne croient pas qu'on trouve dans le grand mouvement, et
     dans les entreprises douteuses et pnibles.

     Ces gens-l sont les plus grands dpensiers du monde, et qui
     songent le moins au lendemain, comme je viens de le dire. Ils ne
     sauraient garder de l'argent, et quelque fortune qui leur arrive,
     ils dpensent tout en trs-peu de temps. Que le roi donne, par
     exemple, cinquante ou cent mille livres  quelqu'un, ou que
     quelque somme aussi bonne lui vienne d'autre part, il l'emploie
     en moins de quinze jours. Il achte des esclaves de l'un et de
     l'autre sexe; il loue de belles femmes; il fait un bel quipage;
     il se meuble ou s'habille somptueusement, et consomme le tout si
     vite, sans aucun gard  la suite, ou combien cela durera, que,
     s'il ne vient pas de nouveaux secours, en deux ou trois mois,
     l'on voit srement qu'au bout de ce court terme notre cavalier se
     remettra  revendre tout ce bien pice  pice, commenant par se
     dfaire de ses chevaux, renvoyant aprs ses domestiques les moins
     ncessaires, puis ses concubines et ses esclaves, et enfin
     vendant jusqu' ses habits. J'ai vu mille exemples de cette
     conduite, et un qui est tonnant, entre les autres, en la
     personne d'un eunuque, qui avait t longtemps _mehter_ ou _grand
     chambellan_[7], et durant deux ans le favori reconnu et
     tout-puissant, disposant et commandant, comme s'il et t le
     roi de Perse, et qui par consquent pouvait amasser des trsors
     immenses. Cet eunuque fut disgraci, sans nanmoins qu'on toucht
      ses biens en aucune faon. Mais deux mois se furent  peine
     couls depuis sa disgrce, qu'il se trouva rduit  emprunter
     sur gages, son crdit tant dj fini et son argent. Ce n'est pas
     qu'il n'et acquis une infinit de biens, mais c'est qu'il les
     avait dissips  mesure qu'il les acqurait.

          [Note 7: Ce mot est le comparatif de _meh_, grand, et rpond
          au mot _majordome_; cette charge est la mme que celle de
          grand chambellan; il porte la bourse, l'anneau, la montre,
          etc., du roi, et ne le quitte jamais, pas mme dans le
          harem, au milieu des femmes. Les fonctions de cet officier
          exigent donc qu'il ait cess d'tre homme. C'est
          ordinairement un eunuque blanc qui les remplit, et qui
          partage consquemment l'espce de culte que les flatteurs et
          les ambitieux rendent  son matre. Voyez Kaempfer,
          _Amoenitates exotic_, p. 81 et 82. (L-s.)]

     Ce qu'il y a de plus louable dans les moeurs des Persans, c'est
     leur humanit envers les trangers, l'accueil qu'ils leur font et
     la protection qu'ils leur donnent; leur hospitalit envers tout
     le monde, et leur tolrance pour les religions qu'ils croient
     fausses, et qu'ils tiennent mme pour abominables. Si vous en
     exceptez les ecclsiastiques du pays, qui sont, comme partout
     ailleurs et peut-tre encore plus qu'ailleurs, pleins de haine et
     de fureur contre les gens qui ne professent pas leurs sentiments,
     vous trouverez les Persans fort humains et fort justes sur la
     religion, jusque-l qu'ils permettent aux gens qui ont embrass
     la leur de la quitter et de reprendre celle qu'ils professaient
     auparavant; de quoi le _cdre_ ou pontife leur donne un acte
     authentique pour leur sret, dans lequel ces sortes de convertis
     sont appels _molhoud_[8], c'est--dire _apostat_, mot qui parmi
     eux est la plus grande injure. Ils croient que les prires de
     tous les hommes sont bonnes et efficaces; et ils acceptent, et
     mme ils recherchent dans leurs maladies et en d'autres besoins,
     la dvotion des gens de diffrentes religions, chose que j'ai vu
     pratiquer mille fois. Je n'attribue pas cela au principe de leur
     religion, quoiqu'elle permette toute sorte de culte religieux,
     mais je l'attribue aux moeurs douces de ce peuple, qui sont
     naturellement opposes  la contestation et  la cruaut.

          [Note 8: _Repouss_, _chass_ par mpris, telle est la
          signification littrale du mot arabe employ par les Persans
          pour dsigner un apostat. (L-s.)]

     Les Persans tant aussi luxurieux et aussi prodigues qu'ils le
     sont, on n'aura pas de peine  croire qu'ils sont aussi fort
     paresseux, car ce sont choses qui vont ensemble. Ils hassent le
     travail, et c'est une des causes les plus ordinaires de leur
     pauvret. On appelle en Perse, les paresseux et gens sans emploi,
     _serguerdan_, qui est le participe du verbe, qui signifie:
     _tourner la tte de ct et d'autre_. Leur langue a beaucoup de
     ces priphrases, comme, par exemple encore, pour dire: _un homme
     rduit  la mendicit_, ils disent: _gouch negui micoret_
     (_khouchenguy mykhord_), _il mange sa faim_.

     Les Persans ne se battent jamais. Tout leur courroux, qui n'est
     pas ptulant et emport comme dans nos pays, s'vapore en
     injures. Mais ce qu'il y a de fort louable, c'est que, quelque
     emportement qui leur arrive et parmi quelques dbauchs ou gens
     perdus que ce soit, le nom de Dieu est toujours sacr et rserv.
     On ne l'entend jamais outrager. Le blasphme est non-seulement
     inou, mais encore inconcevable  ce peuple-l. Ils ne peuvent
     pas comprendre que, parmi les Europens, on renie Dieu quand on
     est en colre. Mais on ne saurait les louer de mme de ne prendre
     pas son saint nom en vain, l'ayant  toute heure  la bouche,
     sans sujet et sans ncessit. Leurs serments ordinaires sont:
     _par le nom de Dieu_, _par les esprits des prophtes_, _par les
     esprits ou le gnie des morts_, comme les Romains faisaient _par
     le gnie des vivants_. Les gens d'pe et les gens de cour jurent
     communment _par la tte sacre du roi_, et ce serment est
     d'ordinaire ce qu'ils ont de plus inviolable. Les affirmations
     accoutumes sont: _sur ma tte_, _sur mes yeux_.

     Deux habitudes contraires se rencontrent communment dans les
     Persans: celle de louer Dieu sans cesse, et de parler de ses
     perfections; et celle de profrer des maldictions et des
     ordures. Soit qu'on les voie chez eux, soit qu'on les rencontre
     dans les rues, allant  leurs affaires ou  la promenade, on leur
     entend toujours pousser haut quelque bndiction et quelque
     invocation, comme: _ Dieu trs-grand_, _ Dieu trs-louable_, _
     Dieu misricordieux_, _ Pre nourricier des hommes_, _ Dieu,
     pardonne ou aide-moi_! Les moindres choses  quoi ils mettent la
     main, ils les commencent en disant: Au nom de Dieu; et jamais ils
     ne parlent de rien faire qu'ils n'ajoutent: S'il plat  Dieu.
     Enfin, ce sont des plus pieux et des plus assidus adorateurs de
     la Divinit; mais, en mme temps, ces mmes bouches sont aussi
     des sources d'o il sort mille ordures. Les gens de toute sorte
     de conditions sont infects de ce sale vice. Leurs paroles sales
     sont toutes prises des parties du corps que la pudeur ne veut pas
     qu'on nomme; et quand ils se veulent injurier, c'est en se disant
     des ordures de leurs femmes, quoiqu'ils ne les aient jamais ni
     vues ni entendu nommer, ou en leur souhaitant qu'elles commettent
     des infamies. Il en est de mme parmi les femmes; et quand ils
     ont puis cet impur amas d'injures, ils se mettent 
     s'entr'appeler _athes_, _idoltres_, _juifs_, _chrtiens_;
     c'est--dire: _Les chiens des chrtiens valent mieux que toi_!
     _Puisses-tu servir de victime aux chiens des Francs!_

     C'est parmi les gens de toute sorte de conditions, comme je l'ai
     observ, qu'on entend dire de telles salets; mais ce n'est pas
     aussi communment, et avec le mme excs: car il faut avouer que
     le commun peuple en est comme infect tout entier.

     Ils parlent, ils jurent et ils dposent faux pour le moindre
     intrt. Ils empruntent et ne rendent point, et s'ils peuvent
     tromper, ils en perdent rarement l'occasion; tant sans sincrit
     dans le service et dans tous autres engagements; sans bonne foi
     dans le commerce, o ils trompent si finement, qu'on y est
     toujours attrap; avides de bien et de vaine gloire, d'estime et
     de rputation, qu'ils recherchent par tous moyens. Destitus
     comme ils sont de la vritable vertu, ils s'attachent  se
     revtir de son apparence, soit pour s'imposer  eux-mmes, soit
     pour mieux parvenir aux fins de leur vaine gloire, de leur
     ambition et de leur volupt. L'hypocrisie est le dguisement
     ordinaire sous lequel ils marchent. Ils se dtourneraient une
     lieue pour viter une souillure corporelle, comme de frotter un
     homme d'une autre religion en passant; d'en recevoir quelqu'un
     chez soi en temps de pluie, parce que la moiteur de ses habits
     rend impur ce qu'il touche, soit les personnes, soit les meubles.
     Ils marchent gravement. Ils font leurs prires et leurs
     purifications aux temps marqus, et dans la dvotion la plus
     apparente: ils tiennent les plus sages discours et les plus pieux
     qu'il se puisse, parlant continuellement de la gloire et de la
     grandeur de Dieu dans les plus excellents termes, et avec tout
     l'extrieur de la foi la plus ardente.

Tel est le caractre de ce peuple le plus civilis de tout l'Orient.


V

Chardin, fils d'une famille protestante riche de Paris, et parent des
plus opulents joailliers de la capitale, avait t envoy trs-jeune 
Ispahan pour nouer de grandes relations de commerce avec l'Orient. Il
vint pour la premire fois en Perse par les Indes en 1665. Il passa
agrablement son temps  la cour du roi Soleyman, fit de belles
affaires pendant quelques mois de sjour  la cour du Louis XIV de la
Perse, le grand roi Sha-Abbas; puis, encourag par ces succs et
provoqu par le roi de Perse, il revint  Paris chercher de nouveaux
objets de commerce, et rentra en Perse; mais Sha-Abbas tait mort.

Chardin avait pass cette fois par Constantinople et par la mer Noire;
il dbarqua ses marchandises et ses bijoux au pied du Caucase, et les
achemina par la Gorgie, la Mongolie, et tous ces petits royaumes,
moiti chrtiens, moiti barbares, qui bordent la Perse du ct du
Pont-Euxin. Protg par quelques missionnaires qui y vivaient, il
chappa avec peine  la rapacit des brigands qui se disputaient ces
provinces, arriva en Gorgie, royaume tantt moscovite, tantt persan,
et s'arrta  Tiflis, auprs du gouverneur envoy l d'Ispahan pour
rgir ce pays tributaire de la Perse. C'est  Tiflis qu'il jeta un
coup d'oeil sur l'ensemble du royaume qu'il venait de traverser avec
tant de prils, et qu'il peignit les gouvernements anarchiques
auxquels il chappait enfin. Cette peinture est aussi odieuse que
vridique. En voici quelques traits. Ils font connatre cette
civilisation soi-disant chrtienne, mais en ralit sans nom. Les
femmes y jouent le principal rle.


VI

     Ces barbares tragdies arrivrent l'an 1667. Depuis ce temps
     jusqu' l'an 1672, il en est arriv cent autres en ces mmes
     pays, toutes pleines de turpitudes et d'inhumanit. Je les passe
     sous silence, parce que ce sont de trop horribles histoires; je
     dirai seulement que le tratre Cotzia fut tu aussi en trahison,
     et que peu aprs ses assassins le furent aussi  la bataille de
     Chicaris, qui est un gros village  la vue de Scander, forteresse
     d'Imirette, o l'arme de ce pays et celle du prince de Mingrlie
     se rencontrrent; et qu'il y a une Providence toute visible dans
     les histoires modernes de ces mchants peuples, en ce que Dieu y
     fait de rudes et brves justices; les assassins y sont presque
     toujours assassins, et avec des circonstances qui font bien
     connatre que c'est Dieu qui s'en mle, et qui emploie ainsi les
     uns pour punir les autres.

     L'an 1672, le pacha d'Acalzik, voyant que la guerre ne finissait
     point entre ces deux petits souverains de Mingrlie et
     d'Imirette, ni par ses accommodements, ni par ses remontrances,
     ni par ses ordres, rsolut de les exterminer et de donner 
     d'autres leurs pays. Il avait entre ses mains le vritable et
     lgitime hritier de Mingrlie; car, lorsque Vomeki-Dadian fut
     tabli prince en ce pays-l, la femme d'Alexandre, fils de Levan,
     ayant peur que l'ambitieuse Chilak, mre de Vomeki, ne ft
     mourir le fils d'Alexandre, elle s'enfuit et l'emporta avec elle.
     Cette princesse tait soeur du prince de Guriel, qui,
     apprhendant aussi que cette furie de Chilak ne lui ft la
     guerre s'il retirait ce petit enfant, conseilla  sa soeur de le
     porter au pacha d'Acalzik. Elle le fit, et ce jeune enfant a t
     lev en cette ville d'Acalzik, auprs des pachas. On ne l'a
     point fait changer de religion. On s'est content de lui donner
     une ducation qui lui laisst une forte teinture des coutumes et
     des moeurs des Turcs. Le pacha d'Acalzik rsolut donc de mettre
     ce jeune prince en Mingrlie, parce que le pays lui appartenait
     de droit, comme on a dit, et parce qu'on pouvait esprer qu'il le
     gouvernerait bien et qu'il le purgerait des habitudes abominables
     dont il est tout couvert. Voil le sujet de la venue des Turcs en
     Mingrlie. Le prince de Guriel joignit son arme  celle du
     pacha. Il tait ravi qu'on allt faire son neveu prince. Cette
     entreprise offrait mille biens  son esprance. Le pacha vint
     d'abord en Imirette, se rendit matre du pays et de la personne
     du roi Bacrat. La reine son pouse ne fut point prise; son vque
     Janatelle donna quinze mille cus au pacha pour avoir la libert
     de se retirer avec elle o il voudrait, et afin qu'on ne brlt
     rien sur ses terres. Quand le pacha fut  Cotatis, il envoya dire
     au dadian (j'ai dit que c'est le titre qu'on donne au prince de
     Mingrlie) de lui venir rendre obissance. Le dadian, sachant le
     changement de matre qu'on voulait faire en Mingrlie, refusa
     d'obir, et s'enferma dans la forteresse de Ruchs. Carzia, son
     vizir, s'enfuit  Lexicom (_Letchkom_), qui est une principaut
     dans les montagnes habites des Soanes, et manda de l aux Abcas
     de venir au secours du dadian. Ils vinrent en Mingrlie; mais au
     lieu de secours, ils pillrent les lieux o ils passrent, et se
     retirrent aprs, comme j'ai dit. Le pacha, ayant attendu
     vainement pendant un mois que le dadian vnt se rendre et
     recevoir ses ordres, envoya son arme en Mingrlie. Ce fut le
     bruit de la marche de cette arme qui m'obligea  fuir.

     Le 27, avant le jour, le prfet des thatins nous laissa pour
     aller  sa maison tcher d'emporter un peu de vaisselle et de
     provisions qui y taient restes. J'avais fait dessein de
     l'accompagner pour un semblable sujet; mais il partit deux heures
     avant le jour. En entrant dans son logis, il le trouva plein de
     coureurs du pacha et du prince de Guriel, qui le maltraitrent
     fort  coups de bton et de masse d'armes. Ces coureurs voulaient
     qu'il leur ouvrt l'glise, disant qu'il y avait cach les biens
     du logis. Le prfet en avait adroitement jet la clef dans les
     broussailles lorsqu'il avait aperu ces troupes; et quelque
     violence qu'on lui ft, il nia toujours qu'il l'et, et ne la
     voulut jamais donner. Enfin, les Turcs ayant quelque
     considration pour son caractre, ils ne lui trent qu'une
     partie de ses habits, et n'emportrent que les choses lgres et
     de quelque valeur qu'ils trouvrent dans la maison, sans toucher
     ni  mes livres, ni  mes papiers.

     Le 29, un gentilhomme de Mingrlie y vint de nuit avec une
     trentaine de gens et y mit tout en pices. Il dcouvrit presque
     toute ma chambre, dans la pense que j'y avais cach beaucoup de
     choses. Il emporta ce qui me restait de vaisselle, mes coffres et
     mes gros meubles, et enfin tout ce que les Turcs et moi y avions
     laiss pour tre de trop peu de prix et trop pesant; il vint de
     nuit, comme j'ai dit. Ce tigre, n'ayant point de lumire, fait du
     feu de mes papiers et de mes livres, aprs en avoir arrach les
     couvertures, parce qu'elles taient dores et armories; car
     j'avais fait relier fort curieusement mes meilleurs livres en
     partant de Paris; il n'en resta pas un.

     Le 30 au matin, j'appris ce saccagement avec une douleur que je
     ne puis exprimer. Le soir, un chiaoux (_tchoch_) turc vint  la
     forteresse o j'tais, et fit savoir qu'il venait de la part du
     pacha. Sabatar (j'ai dit que c'tait le nom du gentilhomme  qui
     elle appartenait) sortit dehors pour recevoir son message. Il
     portait que le lieutenant du pacha qui tait devant la forteresse
     de Ruchs s'tonnait de ce qu'il ne venait point se soumettre 
     lui et lui rendre l'hommage, puisque la Mingrlie appartenait au
     Grand Seigneur; que le pacha avait ordonn d'en bien user avec
     ceux qui se joindraient aux Turcs, mais de traiter en ennemis
     ceux qui refuseraient de le faire; que s'il voulait sauver ses
     biens, sa vie, son chteau et tout ce qui tait dedans, il et 
     aller recevoir promptement les ordres du pacha. Sabatar fit la
     rponse qu'il reconnaissait le pacha pour son seigneur, et que de
     coeur il tait Turc et non Mingrlien; qu'il avait rsolu d'aller
     trouver le pacha ds qu'il avait appris qu'il devait venir; qu'
     prsent qu'il entendait que son lieutenant tait  Ruchs, il
     irait le lendemain matin recevoir ses ordres.

     Le 31, ce gentilhomme, avec trente hommes arms, alla trouver le
     lieutenant du pacha; il lui porta un prsent de quatre esclaves,
     d'une tasse d'argent, de quantit de soie, de cire et de
     rafrachissements. Il arriva le soir au camp; il y trouva
     plusieurs seigneurs de Mingrlie, qui, comme lui, s'taient
     venus rendre, de peur d'tre assigs et de voir le saccagement,
     tant de leurs chteaux que de leurs terres. Le lieutenant du
     pacha lui dit que l'ordre que son matre avait reu du Grand
     Seigneur portait de dtruire tous les lieux forts de Mingrlie;
     mais que toutefois il voulait bien conserver ceux des seigneurs
     qui se montreraient obissants; que le Grand Seigneur tait la
     principaut  Levan, qui tait  Ruchs, et la donnait au jeune
     prince qui avait t lev  Acalzik; qu'il fallait qu'il lui
     ft serment de fidlit; qu'il donnt un de ses enfants pour
     otage de sa foi et fit un prsent au pacha. Le prsent que
     Sabatar convint de faire fut de dix jeunes esclaves d'un et
     d'autre sexe, et de trois cents cus, ou en argent ou en soie.

     Le 1er octobre, Sabatar revint, amenant une sauvegarde du Turc
     pour son chteau et pour toutes ses terres. Il fut sur pied toute
     la nuit,  amasser le prsent qu'il devait porter. Il fit savoir
      tous ceux qui s'taient rfugis en sa forteresse que les Turcs
     y avaient donn sauvegarde, moyennant vingt-cinq esclaves et huit
     cents cus; il leva cela sur tous les gens qui s'y taient
     retirs. De chaque famille o il y avait quatre enfants, il en
     prenait un; c'tait le plus pitoyable spectacle du monde, de voir
     arracher les pauvres enfants des bras de leurs mres, les lier
     deux  deux et les mener au Turc. Je fus tax  vingt cus.

     Sabatar ne porta de tout cela au lieutenant du pacha que ce qui
     avait t accord entre eux; il s'appropria le reste. Ses femmes,
     ses enfants et tout le chteau jetrent bien des cris, lorsqu'ils
     le virent partir et emmener son plus jeune fils. Les enfants que
     l'on donne en otage au Turc ne sont pas moins ses esclaves; ils
     ne sortent jamais de ses mains; on les envoie d'ordinaire 
     Constantinople grossir la multitude des jeunes garons bien
     faits, qu'on lve dans le srail. Le lieutenant du pacha reut
     le prsent et l'otage, et retint Sabatar avec lui. Il somma trois
     fois le dadian de se rendre; ce prince n'en fit rien. Sa
     forteresse tait bien garde par des Soanes, que son vizir y
     avait envoys, et qui en taient plus matres que lui-mme. Le
     vizir lui mandait tous les jours de tenir bon, et qu'il tait
     prt  aller fondre sur l'ennemi. Enfin les Turcs, aprs avoir
     demeur quatre jours devant Ruchs, et aprs avoir fait plus de
     deux mille esclaves et beaucoup de butin, se retirrent. Ils
     n'avaient point d'artillerie: c'est ce qui les empcha d'attaquer
     la place. Ils emmenrent tous les seigneurs de Mingrlie qui
     taient venus se rendre et qui avaient prt serment au nouveau
     prince. Le catholicos tait de ceux qui avaient prt serment; le
     pacha manda qu'on le fit vizir du nouveau prince, et qu'on
     l'envoyt en son nom au prince des Abcas demander en mariage la
     princesse sa fille.

     On croyait que la venue du Turc en Mingrlie rtablirait l'ordre
     et ramnerait la paix, en faisant mettre bas les armes. Cela
     n'arriva point; ils vinrent, ils pillrent et ils mirent le pays
     en plus de troubles qu'il n'tait auparavant: car ils le
     divisrent en deux partis, dont l'un s'tait engag par serment
     et par otages  un nouveau prince, et l'autre demeurait attach 
     l'obissance de l'ancien. Cette partialit mettait  chacun les
     armes  la main. Voyant les choses en ce misrable tat, si
     loignes d'accommodement, je pris la rsolution de passer en
     Gorgie, de quelque manire et  quelque risque que ce pt tre.
     J'en courais tant tous les jours en Mingrlie, que je ne doutais
     point que je n'en fusse bientt accabl. Levan menaait
     d'engloutir les chteaux, les biens et les terres des seigneurs
     qui avaient t rendre obissance aux Turcs. Sabatar tait encore
     avec eux; ses fils, qui commandaient dans son chteau, taient
     les plus grands assassins du monde et des fripons achevs. Je
     prissais tous les jours d'angoisse et de disette. C'tait une
     affaire que d'acheter une poigne de grain et une livre de
     viande; j'essuyais dans mon four toutes les injures du temps,
     comme en rase campagne. Le dsespoir de mes valets m'accablait;
     enfin, je me sentais mourir. Cela me porta  tout hasarder pour
     me tirer de Mingrlie, tandis que j'avais encore assez de force
     pour le faire. Je fis chercher partout des guides; je promis, je
     conjurai, je donnai, rien ne me servit; personne ne me voulut
     conduire. Des armes occupaient, disait-on, tous les passages
     d'Imirette, pays entre la Mingrlie et la Gorgie, par o il
     fallait de ncessit passer; que c'tait tre fou que de s'y
     prsenter, et qu'il tait assur qu'on y serait fait esclave.
     Voil toutes les rponses qu'on me donnait. Je proposai de faire
     le tour, ou par le mont Caucase, ou par le bord de la mer; aucun
     ne me voulait conduire.

     C'est une chose incroyable combien les Mingrliens ont peur de
     mourir ou de se perdre; il n'y a point de rcompense qui les
     puisse porter  courir un danger connu, quelque petit qu'il soit.
     Enfin, je fus rduit  prendre la voie de la mer et de la
     Turquie, c'est--dire  faire un tour de soixante-dix lieues. Je
     vins  Anarghie, village et petit port dont j'ai parl. J'y
     trouvai une felouque de Turcs, je la frtai pour Goni. Ds que
     j'eus donn les arrhes, je retournai  la maison des thatins et
     au chteau de Sabatar pour me prparer au voyage.

     Le 10 novembre, assez matin, je partis de ce chteau, tant
     convenu avec mon camarade des voies que je tiendrais pour le
     tirer de Mingrlie, s'il plaisait  Dieu de me donner un heureux
     voyage. J'emportai avec moi cent mille livres en pierreries et
     huit cents pistoles en or, avec le peu de hardes qui m'taient
     restes. Les pierreries taient enfermes dans une selle faite
     exprs pour cacher des bijoux, et dans un oreiller. Je pris un
     valet pour m'accompagner, celui-l mme que j'avais rachet de
     l'esclavage. C'tait un fripon cach, un tratre dont la
     mchancet ne m'tait pas bien connue. On ne me conseillait pas
     de l'emmener, crainte d'avanie et de quelque mchant tour qu'il
     avait tout l'air de me jouer. Je n'tais pas moi-mme bien rsolu
      m'en charger; mais la fortune voulait que je le prisse, et je
     ne pus l'empcher. Les raisons qui me portrent  l'emmener
     plutt qu'un autre, c'est qu'il souffrait son mal en dsespr et
     en furieux, et que je craignais que le dsespoir et l'ivrognerie,
      quoi il tait sujet, ne nous ft dcouvrir en Mingrlie. Le P.
     Zampi, prfet des thatins, m'accompagna, comme il avait toujours
     fait. Le frre laque me voulut conduire  Anarghie. Nous
     marchmes  pied, le prfet et moi, parce qu'on ne put trouver
     qu'un cheval de louage, quelque argent qu'on offrt pour en
     avoir, sur lequel je mis mes hardes et mon valet. Le frre laque
     tait  cheval; il pleuvait  verse depuis deux jours; le frre
     pensa se noyer  une lieue du chteau, dans un foss large et
     dbord, o son cheval tomba, et dont nous le retirmes 
     grand'peine et  demi mort. Je ne dirai point les fatigues que
     j'eus ce jour-l et les suivants; je fus oblig d'aller en divers
     lieux  pied, en une saison de pluie, dans des bois pleins d'eau
     et de fange, o j'en avais d'ordinaire par-dessus les genoux; je
     dirai seulement qu'on ne peut au monde avoir plus de peines que
     j'en eus. J'tais puis, en vrit; il ne me restait que le
     courage et la rsolution de tout faire et de tout souffrir pour
     sauver le bien qu'on m'avait confi. Le soir, nous arrivmes 
     Anarghie, percs de pluie jusqu'aux entrailles. Anarghie est 
     six lieues du chteau de Sabatar.

     Le 12, je devais m'embarquer; mais j'en fus empch par une
     nouvelle qu'on eut que des barques de Circassiens et d'Abcas
     croisaient sur les ctes de Mingrlie. Cela tait vrai; elles
     avaient enlev des barques du pays, et une, entre autres, o
     j'avais intrt. L'indicible ennui que ces retardements me
     causaient ne venait pas tant de ce qu'ils me tenaient en des
     dangers et en des maux continuels, que de ce qu'ils semblaient me
     menacer de n'en sortir jamais.

     Le 19, on vint donner avis au P. Zampi que le jour prcdent, de
     nuit, on avait enfonc la porte de son glise, pris ce qui y
     tait, ouvert le spulcre qui tait dedans et emport tout ce
     qu'un pre thatin, demeur au logis pour le garder, comme on a
     dit, avait enferm dans ce tombeau; qu'on avait fouill partout,
     et qu'il ne restait rien d'entier que la muraille. On peut croire
     l'pouvante que je pris  cette nouvelle, ayant laiss plus de
     sept mille pistoles enterres en cette glise. Je dpchai
     aussitt  mon camarade. On ne le trouva point au chteau; il
     tait dj all  la maison des thatins pour savoir quelle part
     nous devions prendre  la mauvaise aventure, laquelle il avait
     apprise aussitt que moi. Il m'crivit que, grce  Dieu, l'on
     n'avait point touch  notre argent, et qu'il l'avait trouv au
     mme tat o nous l'avions mis en terre. Cette nouvelle me releva
     merveilleusement le courage, je la regardai comme une nouvelle
     marque de l'assistance dont le Seigneur me favorisait, et j'allai
     encourager les Turcs, qui m'avaient lou leur felouque,  partir
     incessamment.

     Le 27, je partis d'Anarghie. Ma felouque tait grande. Il y avait
     prs de vingt personnes, la moiti esclaves et le reste Turcs. Je
     n'y avais laiss embarquer tant de gens qu'afin de me pouvoir
     dfendre des corsaires qui couraient la cte. Aprs une heure de
     navigation, nous arrivmes  la mer. Le Langur (_Engouri_), que
     nous descendmes, est rapide. On le descend trs-vite; mais il
     faut l'avoir bien pratiqu, quand on descend sur ce fleuve avec
     des barques charges, parce qu'il y a quantit de bas-fonds o
     elles s'ensablent. Je demeurai tout le jour sur le bord de la
     mer: le patron de la chaloupe m'en pria; il attendait encore deux
     esclaves qui devaient arriver sur le soir.....


VII

L'vque Lanatelle, amoureux de la reine de Mingrlie, princesse d'une
incomparable beaut, et aim d'elle, quoique le roi son mari et t
aveugl et exil par les complices de l'vque, vivait avec elle, est
l'homme principal de ces machinations, Chardin le visite, et le
raconte; il n'y a pas de roman en Europe comparable  ce rcit. Les
Turcs s'y mlent par le pacha d'Acalzik, qui intervient et change par
ses forces les dynasties et les bornes de ces royaumes. Voici un
exemple de ces aventures:

Le fils de la reine d'Imirette vivait retir, sous la protection du
pacha turc, mais ce jeune homme se souvenait de la beaut merveilleuse
de la princesse caucasienne, fille de la reine, qu'il avait vue dans
son enfance.

     Ds que Rustan-Kan fut mort, la princesse Marie, sa femme, apprit
     que, sur des relations trop avantageuses de sa beaut qu'on avait
     faites au roi de Perse, Sa Majest avait command qu'on la lui
     envoyt. On lui conseillait de s'enfuir en Mingrlie ou de se
     cacher. Elle prit une voie contraire: car, tant bien assure
     qu'il n'y avait point de lieu dans l'empire de Perse o le roi ne
     la dcouvrt, elle alla s'enfermer trois jours durant dans la
     forteresse de Tiflis: ce qui tait proprement se livrer  la
     merci de celui qui la voulait avoir; elle se fit voir tout ce
     temps-l aux femmes du commandant; et, l'ayant mand ensuite 
     son appartement, elle lui fit dire que, sur la foi de ses femmes
     qui l'avaient vue, il pouvait crire au roi qu'elle n'tait pas
     d'une beaut  se faire dsirer; qu'elle tait ge, et mme un
     peu contrefaite; qu'elle conjurait Sa Majest de lui laisser
     achever ses jours dans son pays. En mme temps, elle envoya au
     roi un prsent de beaucoup d'or et d'argent, et de quatre jeunes
     demoiselles d'une extraordinaire beaut. Ds que le prsent fut
     envoy, cette princesse ne voulut plus voir personne; elle se
     jeta dans la dvotion, faisant de grandes aumnes aux pauvres,
     afin qu'ils priassent Dieu pour elle. Au bout de trois mois, il
     vint un ordre du roi,  Chanavas-Kan, de l'pouser. Ce prince
     reut l'ordre avec joie, parce que Marie est fort riche; et il
     l'pousa, quoiqu'il et dj une autre femme. Il a toujours une
     extrme considration pour elle,  cause de ses grands biens. Son
     premier mari, prince de Guriel, vit encore, mais il est fort
     vieux et fort cass. Il est en Gorgie. La princesse lui a donn
     une de ses demoiselles pour le consoler de l'avoir perdue, et le
     fait entretenir,  la vrit assez misrablement; elle tmoigne
     pourtant d'avoir encore de la tendresse pour lui; car il y a
     quelques annes qu'tant sur les frontires d'Imirette, elle le
     manda, et le retint huit jours. Chanavas-Kan en tmoignant de la
     jalousie, la princesse se mit  l'en railler: elle lui dit qu'il
     avait bonne grce d'tre jaloux d'un pauvre vieillard, aveugle,
     dnu, misrable et tout aussi impuissant qu'il l'tait lui-mme.

     La plupart des seigneurs gorgiens sont extrieurement dans la
     religion mahomtane. Les uns ont embrass cette crance pour
     obtenir des emplois  la cour, et des pensions de l'tat; les
     autres, pour avoir l'honneur de marier leurs filles au roi, ou
     seulement de les faire entrer au service de ses femmes. Il y a de
     cette lche noblesse qui mne elle-mme ses plus belles filles au
     roi. La rcompense qu'on leur donne est une pension ou un
     emploi. La religion mahomtane est toujours pralablement
     embrasse. La pension est selon la qualit des personnes, mais,
     d'ordinaire, ce n'est pas plus de deux mille cus. Il venait
     d'arriver  ce sujet, lorsque j'tais  Tiflis, une aventure fort
     pitoyable. Un seigneur gorgien avait fait savoir au roi qu'il
     avait une nice d'une extraordinaire beaut. Sa Majest commanda
     aussitt qu'on la lui ament. Ce mchant homme se chargea
     lui-mme d'intimer l'ordre et de l'excuter. Il vint chez sa
     soeur, qui tait veuve, et lui dit que le roi de Perse voulait
     pouser sa fille, et qu'il fallait qu'elle la dispost  cela. La
     mre ayant fait savoir cette violence  sa pauvre demoiselle,
     elle pensa se dsesprer; elle aimait un jeune seigneur qui
     demeurait en son voisinage, et en tait extrmement aime. La
     mre le savait bien; elles prirent rsolution de lui faire part
     de leur malheur. On le lui envoya dire par un domestique. Le
     cavalier arriva  minuit; il trouva la mre et la fille
     enfermes, qui dploraient  larmes communes et avec une vive
     douleur la duret de leur sort. Il se jeta  leurs pieds, et leur
     dit que pour lui il ne craignait rien tant que de perdre sa
     matresse, et que tout le courroux du roi de Perse ne lui tait
     rien au prix de cet accablement; qu'au reste, il n'y avait qu'une
     voie de se tirer d'affaire, qui tait de se marier ensemble 
     l'heure mme, et que le lendemain on dclarerait au perfide
     parent que la dame qu'on demandait n'tait plus fille. Le parti
     fut accept; et, la mre s'tant retire, l'amant essuya les yeux
     de sa matresse et fit le mariage en un instant. L'oncle
     dcouvrit l'intrigue. On la fit savoir au roi. Sa Majest en fut
     courrouce et donna des ordres exprs d'envoyer  la cour la
     mre, la fille et le mari. Ces personnes s'taient caches; elles
     fuirent  et l durant quelques mois. Enfin, voyant qu'on les
     serrait de prs et qu'elles ne pouvaient plus chapper, elles se
     sauvrent  Acalzik, dont le pacha les prit sous sa protection.

     La crainte qu'on a en Gorgie de semblables accidents oblige ceux
     qui ont de belles filles  les marier le plus tt qu'ils peuvent,
     et en leur enfance mme. Les pauvres gens surtout marient les
     leurs de bonne heure, et quelquefois ds le berceau. C'est afin
     que les seigneurs dont ils sont sujets ne les enlvent pas pour
     les vendre, ou pour en faire des concubines. Il est certain
     qu'ils ont grande retenue pour les personnes maries, encore que
     ce ne soit que des enfants, et qu'ils ne se portent pas aisment
      les arracher de leurs maisons.

     Sistan-Darejan tait demeure prisonnire  Acalzik. Les pachas
     l'y traitaient avec beaucoup de respect. Archyle avait toujours
     pens  elle, depuis qu'il l'avait perdue de vue. Son pre opra
     tant, par ses prsents et par ses intrigues auprs du pacha,
     qu'il la relcha l'an 1660. Elle fut amene en triomphe  Tiflis.
     Archyle l'pousa aussitt, et acquit, par ce mariage, le droit au
     royaume de Caket, dont il tait dj vice-roi de fait; car cette
     princesse est fille de Taimuras-Kan et soeur d'Heracle, le seul
     fils que ce prince infortun a laiss capable de lui succder,
     tous les autres ayant t rendus aveugles. Cet Heracle s'est
     retir en Moscovie, avec sa mre. On dit que le grand-duc leur
     entretient un train sortable  leur qualit.

     Il y a une autre aventure de cet Archyle, vice-roi de Caket,
     digne de curiosit. Il avait t fianc durant sa jeunesse  une
     fille des premires maisons de Gorgie. La demoiselle s'attendait
     fort d'tre sa femme, tant une chose inoue en ce pays-l de
     rompre un contrat de mariage. Lorsqu'elle sut qu'il pousait
     Sistan-Darejan, elle lui envoya demander satisfaction du _meurtre
     qu'il commettait sur son honneur_: c'est ainsi qu'on appelle en
     Gorgie l'affront qu'on fait  une accorde, de la laisser pour
     se marier  une autre. Elle prtendit en tirer raison par la
     justice; mais cette voie n'ayant pu russir,  cause de
     l'autorit et du rang de sa partie, elle vint,  la tte de
     quatre cents hommes, prsenter le combat  son infidle. Il le
     refusa, et lui fit dire qu'il ne se voulait point battre contre
     une fille; qu'au reste, elle ne ft pas de bruit davantage,
     autrement qu'il publierait les faveurs que Sizi (c'est un jeune
     seigneur de la cour) s'tait vant d'avoir reues d'elle. La
     demoiselle, outre davantage qu'on ajoutt au mpris la calomnie,
     tourna ses ressentiments contre Sizi; elle l'appela en duel, et
     n'ayant pu l'y attirer, elle lui dressa une embuscade, o elle le
     mit en fuite, le poursuivit et lui tua plus de vingt hommes. Elle
     avait un frre, il prit sa querelle contre Sizi. Le prince et
     toute la cour firent mille efforts pour les ajuster; mais cela ne
     s'tant pu faire, on leur permit de vider leur diffrend par les
     armes. C'est une coutume en Gorgie que, quand la justice ne
     saurait claircir une querelle entre des gentilshommes, ni
     l'ajuster, on leur permet de se battre en champ clos. Les
     adversaires se confessent et communient, et, ainsi prpars  la
     mort, ils entrent dans la lice. On appelle cela: _aller au
     tribunal de Dieu_, et les Gorgiens soutiennent que cette voie de
     remettre directement  Dieu la punition d'un crime est trs-bonne
     et trs-quitable, quand la justice humaine ne peut connatre si
     l'accus est coupable, ou si l'accusateur le charge faussement,
     Sizi et sa partie arrivs au rendez-vous, une troupe de soldats
     les sparrent comme ils mettaient les armes  la main; et la
     demoiselle tant morte peu aprs de honte et de douleur,
     l'autorit du prince obligea son frre  s'ajuster avec Archyle
     et avec Sizi.

Chardin, au sortir de Tiflis, traverse L'Armnie en longeant le pied
de l'Ararat et arrive en Perse. Com est la premire ville sainte qu'il
y rencontre, il en dcrit ainsi les merveilles:

     Com est une grande ville situe en une plaine, le long d'un
     fleuve, et  demi-lieue d'une haute montagne. Sa figure est un
     carr long, sa longueur prend de l'orient  l'occident. Elle a
     quinze mille maisons, au dire des gens, car je ne les ai pas
     comptes. Elle est ceinte d'un foss et d'un mur flanqu de tours
      demi ruines. Elle est entoure de jardins. Il y en a de grands
     de l'autre ct de l'eau. On voit, en un des plus beaux qu'il y
     ait, le mausole de Rustan-Kan, prince de la race des derniers
     rois de Gorgie, qui embrassa la religion mahomtane pour avoir
     le gouvernement de ce royaume-l. Ce jardin est une des plus
     ordinaires promenades de la populace de Com. Il y a deux beaux
     quais le long du fleuve, aussi longs que la ville, et au bout, 
     l'orient, un fort beau pont. Il y a aussi de beaux et de grands
     bazars, o se tiennent les marchs en gros et en dtail. Com
     n'est pourtant pas un lieu de grand commerce. On en transporte
     des fruits frais et secs, principalement des grenades, beaucoup
     de savon, des lames d'pes et de la poterie blanche et
     vernisse. Il ne se fait point en toute la Perse de meilleur
     savon, ni de plus excellentes lames d'pes qu'en cette ville. Ce
     que la poterie blanche qu'on en transporte a de particulier est
     qu'en t, l'eau s'y rafrachit merveilleusement bien et fort
     vite par le moyen de la transpiration continuelle. Des gens qui
     veulent boire frais et dlicieusement ne se servent d'un mme pot
     que cinq ou six jours, tout au plus. On l'humecte d'eau rose la
     premire fois, pour ter la senteur de la terre, et puis on le
     pend  l'air, plein d'eau et un linge mouill autour. Un quart de
     l'eau transpire en six heures de temps la premire fois, puis
     moins de jour en jour, tant qu' la fin les pores se bouchent par
     la matire crasse et paisse qui est dans l'eau, et qui s'arrte
     dans ses pores. Ds que la transpiration est empche dans ces
     pots, l'eau s'y empuantit, et il en faut prendre de neufs. Il y a
     en cette ville quantit de profondes caves, o le peuple va
     puiser l'eau  boire. La plupart de ces caves ont quarante 
     cinquante marches de descente, et fort hautes. L'eau en est aussi
     frache quand on la tire que celle qui est  la glace. Elle sort
     par des fontaines qui se ferment au robinet. C'est un grand rgal
     que cette eau durant l't, qui est furieusement chaud  Com et
     aux environs. Cette ville a quantit de beaux caravansrails et
     de belles mosques. La plus belle est celle o sont enterrs les
     deux rois de Perse, derniers morts.

     Voici le dessin de cette clbre mosque, dont l'on parle par
     tout l'Orient. Elle a quatre cours. La premire est plante
     d'arbres et de fleurs comme un jardin. C'est un carr long.
     L'alle du milieu est pave et spare des parterres par une
     balustrade. Il y a deux terrasses carreles aux deux cts; elles
     sont de la longueur de la cour et hautes de trois pieds. Sur
     chacune, il y a vingt chambres votes de neuf pieds en carr,
     une chemine et un portique.  l'entre de cette cour, il y a 
     gauche une de ces profondes caves dont l'on a parl, et  droite
     une volire. Le lieu est tout  fait rcratif. Un canal d'eau
     claire, qui en fait le tour, sort d'un bassin d'eau qui est 
     l'entre, et se rend dans un autre qui est au bout. Dix distiques
     en lettres d'or, sur le haut du portail, font l'inscription de ce
     mausole; en voici la traduction:

          La date du portail du tombeau de la trs-vnrable et pure
          vierge de Com, sur qui soit le salut.

          Au temps de l'heureux rgne du roi Abas II, soutien du
          monde, de qui les jours soient augments.

          Cette porte de misricorde a t ouverte  la face des
          peuples. Quiconque jette les yeux dessus perd l'ide du
          paradis.

          Quiconque a travers ses cours, dont l'aspect rjouit les
          coeurs, ne les a point passes vite comme le vent.

          Massoum, vicaire du grand pontife, des sages avis duquel le
          soleil apprend  rgler son mouvement, a fait faire par Aga
          Mourad[9], l'un de ses substituts, ce portail, dont la
          hauteur et l'excellence surpassent le trne cleste.

               [Note 9: _Agh Mourd._ Le dernier mot signifie
               _dsir_. (_Note de Chardin._)]

          C'est l'entre du palais royal de la trs-vnrable vierge
          pure, qui tire son extraction de la maison du Prophte.

          Heureux et glorieux le fidle qui, par rvrence,
          prosternera sa tte sur le seuil de cette porte, 
          l'imitation du soleil et de la lune.

          Tout ce qu'il demandera avec foi, de dessus cette porte,
          sera comme la flche qui atteint le but, c'est--dire il
          sera exauc.

          Certes, jamais la fortune n'embarrassera les entreprises de
          celui qui, pour l'amour de Dieu, a lev ce portail  la
          face du peuple.

          O fidle! si tu demandes en quelle anne a t construit ce
          portail, je te rponds: De dessus le portail de Dsir,
          demande tes dsirs.

     Pour entendre ce dernier distique, il faut savoir qu'au lieu que,
     dans notre alphabet, il n'y a que sept lettres numrales, ou qui
     servent de chiffres, comme le V qui vaut cinq, l'_X_ dix, l'_L_
     cinquante: l'alphabet, chez tous les Orientaux, a l'usage des
     nombres arithmtiques; ainsi, par un jeu d'esprit  quoi il faut
     beaucoup d'imagination, ils marquent l'anne d'une chose par des
     mots qui y ont du rapport, et qui sont composs des lettres qui
     fassent juste, en leur valeur d'arithmtique, le nombre des
     annes de leur poque. Celles-ci font mille soixante et un ans.
     Je vais en produire un autre exemple:

     Le feu roi de Perse fit faire une tente, qui cota deux millions.
     On l'appelle la _Maison d'or_, parce que l'or y reluit partout.
     J'en donnerai ailleurs la description. On peut juger quelle riche
     pice c'est, tant par le prix qu'elle cote que par le nombre des
     chameaux qu'il faut pour la porter, qui est de deux cent
     quatre-vingts. L'antichambre est faite d'un velours  fond d'or,
     dont la corniche est orne de vers qui finissent ainsi: Si tu
     demandes en quel temps a t fait le trne de ce second Salomon,
     je te dirai: Regarde le trne du second Salomon. Les lettres de
     ces derniers mots, prises pour chiffres, font mille
     cinquante-sept ans. Cela tient du galimatias en notre langue;
     mais dans les langues orientales, cela a sa beaut et ses grces.

     La seconde cour n'est pas si belle que la premire; mais la
     troisime ne l'est pas moins. Elle est entoure d'appartements,
     chacun  deux tages, d'une terrasse, d'un portique et d'un
     canal, tout de mme que la premire. Au milieu, il y a un grand
     bassin. Quatre gros arbres en marquent les coins et le couvrent
     de leurs feuillages. On entre de cette troisime cour dans la
     quatrime, par un escalier de marbre de douze marches. Le portail
     qui est au haut est tout  fait magnifique. Il est revtu en bas
     de marbre blanc transparent, semblable  du porphyre et  de
     l'agate. Le haut, qui est un grand demi-dme, est peint de
     moresques d'or et d'azur appliques fort pais. Cette quatrime
     cour a des chambres en bas et aux cts, avec des terrasses et
     des portiques comme les trois autres. Ce sont les logements des
     gens d'glise, des rgents et des tudiants qui vivent des rentes
     de ce lieu sacr.

     En face est le corps de l'difice. Il consiste en trois grandes
     chapelles sur une ligne. Celle du milieu a une entre de dix-huit
     pieds de profondeur, tout  fait magnifique. C'est un portail de
     ce beau marbre blanc dont on a parl. Le haut, qui est aussi un
     grand demi-dme, est incrust par dehors de grands carreaux de
     faence peints de moresques, et, par-dedans, tout dor et azur.
     La porte, qui a douze pieds de hauteur et six de largeur, est de
     marbre transparent. Les valves ou battants sont tout revtus
     d'argent, avec des appliques rapportes, de vermeil dor, de
     cisel et de lisse, qui font une mosaque tout  fait riche et
     curieuse. La chapelle est octogone, couverte d'un haut dme. Le
     bas,  la hauteur de six pieds, est revtu de grandes tables de
     porphyre ond, et peint de fleurs tires avec de l'or et des
     couleurs, dont la vivacit et l'clat sautent aux yeux. Le haut
     est de moresques d'or et d'azur, admirablement vives et
     clatantes, et inscrites de sentences et d'aspirations mystiques
     sur l'amour divin. Le fond du dme est fait tout de mme. Ce
     dme est fort gros et admirablement beau, incrust en dehors
     comme le portail. Au-dessus, s'lve une grande aiguille ou
     colophon, surmont d'un croissant, dont les pointes sont
     allonges et renverses. Ce colophon, qui est d'une notable
     grosseur, est compos de boules de diverses grosseurs, poses
     l'une sur l'autre, et parat d'en bas avoir plus de vingt pieds
     de haut, avec le croissant. Le tout est d'or fin. Les Persans
     disent que tout est massif. S'il est vritable, cela vaut des
     millions. Quoi qu'il en soit, cet ornement ne peut tre que de
     trs-grand prix. Voici quelques-unes des inscriptions dont j'ai
     fait mention:

          Tout ce qui n'est pas Dieu, n'est rien.

          Dieu, et c'est assez.

          Toute louange non rapporte  Dieu est vaine; et tout le
          bien qui ne vient pas de lui n'est qu'une ombre de bien.

          Le dvot ne doit pas aimer Dieu en vue de la rcompense.
          L'amant qui se plaint d'tre spar de son objet, et
          voudrait vivre toujours dans l'union et la jouissance, n'est
          pas vritable amant, puisqu'il ne se rsigne pas au bon
          plaisir de ce qu'il aime.

          Le comble du plaisir est d'tre uni  l'objet qu'on aime. Je
          ne travaille, pour moi,  autre chose qu' me jeter  corps
          perdu dans cet abme.

     Au milieu de cette chapelle est le tombeau de Fathm, fille de
     Mousa-Cazem (_Moua-Qcem_), un de ces douze califes que les
     Persans croient avoir t les lgitimes successeurs de Mahomed;
     aprs la mort d'Aly, son gendre, Mousa-Cazem tait le septime en
     ordre. Ce tombeau est long de huit pieds, large de cinq et haut
     de six, revtu de carreaux de faence, peints de moresques et
     couvert d'un drap d'or qui tombe jusqu'en bas. Il est ferm d'une
     grille d'argent haute de dix pieds et massive, distante de
     demi-pied du tombeau, et couronne aux coins de quatre grosses
     pommes de fin or. C'est afin que le peuple ne souille pas le
     tombeau par ses baisers et ses attouchements, car on tient le
     tombeau mme une chose sainte. Des ls de velours vert, tendus
     sur la grille en dedans, en interdisent la vue au peuple, et ce
     n'est que par faveur, ou pour de l'argent, qu'on le voit. Le
     plancher est couvert de tapis de laine fort fins. On en tend
     par-dessus de soie et d'or, aux grandes ftes. Au-dessus du
     tombeau,  dix pieds de hauteur, pendent plusieurs vases
     d'argent, qu'on appelle _candil_ (_qandyl_). C'est une espce de
     lampe. Il y en a du poids de soixante marcs. Ils sont autrement
     faits que les lampes des glises. On n'y allume jamais de feu, et
     mme il n'y en peut tenir, ni aucune liqueur, parce qu'ils n'ont
     point de fond. Je ne saurais dire la signification du mot de
     _candil_; mais je crois que c'est de ce terme qu'est venu celui
     de _candil laphti_ (_kandil-aphti_)[10], duquel les chrtiens
     grecs appellent ceux qui entretiennent le luminaire dans les
     glises, et qu'est aussi venu le mot _chandelle_, lequel se
     trouve en presque toutes les langues de l'Europe, dans une mme
     signification. Les mahomtans appellent _candilgi_ (_qandyldjy_),
     ces mmes officiers que je viens de dire, que les Grecs appellent
     _candilaphty_.

          [Note 10: Lisez [Grec: kandlanaphts], _kandilanaphtis_
          (allumeur de chandelles); c'est un mot grec moderne et un
          titre des fonctionnaires dans les grandes glises. Ce mot
          est compos de [Grec: kandli], _kandila_, chandelle,
          d'[Grec: anapt], _anapto_, j'allume. Le premier est latin,
          le second grec ancien. On dit aussi,  Constantinople,
          [Grec: kandlaphts], _candilaftis_, en retranchant la
          troisime syllabe [Grec: na] (L-s.)]

      la grille, il y a des inscriptions suspendues. Elles sont en
     lettres d'or.


VIII

Chardin arrive  Tauris, ville la plus commerante de l'empire; il y
passe quelques jours, au couvent des capucins. Le gouverneur, fils
d'un des premiers seigneurs de la cour, le reoit  sa maison de
campagne. La ville compte un million d'habitants. Enfin il continue
son voyage et arrive  Ispahan.

Le roi Abbas II tant mort en son absence, toutes ses esprances de
fortune taient mortes avec lui, la cour avait chang de got. Le roi
actuel mprisait les parures et les bijoux.

     J'employai le jour de mon arrive  Ispahan, et le jour suivant,
      recevoir les visites de tous les Europens du lieu, de
     plusieurs Persans et Armniens avec qui j'avais fait amiti  mon
     premier voyage, et  prendre connaissance sur mes affaires. La
     cour tait fort change de ce que je l'avais vue  mon premier
     voyage, et dans une grande confusion. Presque tous les grands du
     temps du feu roi taient ou morts ou disgracis. La faveur se
     trouvait dans les mains de certains jeunes seigneurs, sans
     gnrosit et sans mrite. Le premier ministre, nomm
     Cheik-Ali-Kan, tait depuis quatorze mois dans la disgrce. Trois
     des premiers officiers de la couronne faisaient sa charge. Le pis
     pour moi tait qu'on parlait de la lui rendre et de le rtablir,
     parce qu'tant, d'un ct, fort ennemi des chrtiens et des
     Europens, et qu'tant, d'un autre, inaccessible aux
     recommandations et aux prsents, ayant toujours fait paratre
     durant son emploi qu'il n'avait rien plus  coeur que de grossir
     le trsor de son matre, je devais craindre qu'il ne l'empcht
     d'acheter les pierreries que j'avais apportes par l'ordre exprs
     du feu roi son pre, et sur les dessins qu'il m'en avait donns
     de sa propre main. Cette considration me fit rsoudre  faire
     incessamment savoir au roi mon retour. Ma peine tait au choix
     d'un introducteur auprs du nazir, qui est le grand et suprme
     intendant de la maison du roi, de son bien, de ses affaires et de
     tous ceux qui y sont employs: je veux dire, qui je prendrais
     pour me donner les premires entres. On me conseilla le
     Zerguer-Bachy, ou chef des joailliers et des orfvres de Perse.
     D'autres me proposaient Mirza-Thaer, contrleur gnral de la
     maison du roi. J'eusse mieux fait de me fier  la conduite du
     premier; je le reconnus ainsi dans la suite; mais, parce que je
     connaissais de longue main ce contrleur gnral, ce fut  lui 
     qui je rsolus de me remettre.

     Le 26, le suprieur des capucins prit la peine de l'aller voir de
     ma part. Je le suppliai de lui dire qu'une indisposition
     m'empchait de l'aller saluer; mais que les bonts qu'il avait
     eues pour moi, il y avait six ans, me faisaient prendre la
     libert de m'adresser  lui pour me produire au nazir ou
     surintendant, sr que j'tais de n'y pouvoir aller par un
     meilleur canal; que je le suppliais trs-humblement de
     reprsenter  ce ministre l'ordre que j'avais eu du feu roi,
     d'aller en mon pays faire faire de riches ouvrages de pierreries
     et de les apporter moi-mme, ce que j'avais fait d'une manire 
     oser me persuader qu'il n'tait pas possible de faire mieux.
     J'ajoutai  cela de grandes promesses de rcompense, comme je
     savais qu'il fallait faire. La rponse que j'eus de ce seigneur
     fut que j'tais le bienvenu; que je pouvais compter sur lui, et
     qu'il remplirait tout de son mieux l'attente que j'avais en ses
     bons offices; mais que je devais faire compte que le roi avait
     peu d'amour pour la pierrerie; que la cour tait extrmement
     dnue d'argent, et que, pour mon malheur, le premier ministre,
     homme si contraire  ces sortes de dpenses et si dgag de tout
     intrt, rentrait en grce; qu'il me faisait dire cela non pour
     me dcourager, mais afin de me disposer  donner  bon march, 
     faire bien des prsents,  prendre bien de la peine et  avoir
     beaucoup de patience; qu'au reste, il ferait savoir ma venue au
     nazir de la meilleure manire qu'il pourrait, et que j'esprasse
     en la clmence de Dieu. Les Persans finissent toujours leurs
     dlibrations par ces mots, comme pour dire que Dieu donnera les
     ouvertures aux affaires qu'on est en peine de faire russir.

     En mme temps, j'appris une nouvelle qui confirmait ces avis.
     C'est que le jour prcdent, le roi s'tant enivr, comme il
     avait de coutume de faire presque tous les jours depuis plusieurs
     annes, il se mit en fureur contre un joueur de luth, qui,  son
     gr, n'en jouait pas bien, et commanda  _Nesr-Ali-Bec_, son
     favori, fils du gouverneur d'Irivan, _de lui couper les mains_.
     Le prince, en prononant cette sentence, se jeta sur une pile de
     carreaux pour dormir. Le favori, qui n'tait pas si ivre, ne
     reconnaissant nul crime dans le condamn, crut que le roi n'y en
     avait point trouv non plus, et que ce cruel ordre tait une pure
     fougue d'ivresse. Ainsi, il se contenta de rprimander svrement
     le joueur de luth de ce qu'il ne s'tudiait pas mieux  plaire 
     son matre. Le roi s'veilla au bout d'une heure, et voyant ce
     musicien toucher du luth comme auparavant, il se souvint de
     l'ordre qu'il avait donn  son favori contre lui, et s'tant
     fort emport contre ce jeune seigneur, il commanda au grand
     matre de leur couper  tous deux les mains et les pieds. Le
     grand matre se jeta aux pieds du roi pour avoir la grce du
     favori. Le roi, extrmement indign et tout furieux, cria aux
     eunuques et aux gardes d'excuter sa sentence sur tous les trois.
     Cheik-Ali-Kan, ce grand vizir hors de charge, se trouva l pour
     le bonheur de ces malheureux. Il se jeta aux pieds du roi, en les
     embrassant, et le supplia de leur faire grce. Le roi, s'arrtant
     un peu, lui dit: Tu es bien tmraire d'esprer que je t'accorde
     ce que tu me demandes, moi qui ne saurais obtenir de toi que tu
     reprennes la charge de premier ministre.--Sire, rpondit le
     suppliant, je suis votre esclave; je ferai toujours ce que Votre
     Majest me commandera. Le roi s'apaisa l-dessus, fit grce 
     tous ces condamns, et le lendemain matin envoya  Cheik-Ali-Kan
     un _calaat_ (_khala'at_). On appelle ainsi les habits que le roi
     donne par honneur. Il lui envoya, outre l'habit, un cheval avec
     la selle et le harnais d'or, charg de pierreries, une pe et un
     poignard de mme, avec l'critoire, les patentes et les autres
     marques de la charge de premier ministre.

     Ce seigneur avait t, comme je l'ai dit, quatorze mois dans la
     disgrce, et, durant ce temps-l, il n'y avait point eu de
     premier ministre, chose dont on n'avait point d'exemple en Perse.
     Trois des principaux officiers de la couronne faisaient sa
     charge. Il allait de temps en temps  la cour, le roi ne l'ayant
     ni exil, ni chass de sa prsence. La cause de sa disgrce tait
     qu'il ne voulait point boire de vin, s'en excusant toujours sur
     sa vieillesse, sur la dignit de premier ministre, sur le nom de
     _Cheik_ qu'il porte, lequel revient  celui de _Kat_, et marque
     un homme consacr  une troite observance de la religion, et
     enfin sur le plerinage qu'il avait fait  la Mecque, qui
     l'engageait  vivre plus purement. Le roi, le voyant seul ferme 
     ne vouloir point boire de vin, le maltraitait souvent de paroles;
     il lui donna mme une fois quelques coups pour cela. Il lui
     faisait jeter des pleines tasses de vin au visage, sur la tte et
     sur les habits, et lui faisait dans l'ivresse mille indignits de
     cette nature. Mais, hors de l, il le considrait infiniment pour
     le parfait dvouement qu'il avait aux intrts de l'tat, pour sa
     vertu et ses grandes qualits. En effet, c'est un ministre fort
     sage, tout plein d'esprit et fort intgre. Sa religion est
     coupable, plus que son naturel, des durets qu'il a pour les
     chrtiens. C'est elle qu'il faut accuser des rigueurs avec
     lesquelles on les maltraite; sans les emportements de zle
     aveugle qu'elle lui inspire, les chrtiens auraient sujet, comme
     les mahomtans, de bnir son ministre. Il est vrai que ceux-ci
     mme ne le bnissent pas, car il empche le roi de faire des
     prodigalits et de dissiper ses trsors comme ses devanciers; ce
     qui ne plat gure  la cour, qui est pauvre d'ordinaire quand le
     roi n'est pas libral. Ce ministre tait g de cinquante-cinq
     ans. Sa taille tait bien prise et fort belle, et son visage
     aussi. Il avait la physionomie la plus avantageuse du monde. Un
     calme perptuel et une douceur engageante rgnaient dans ses yeux
     et sur son visage; et, bien loin d'y apercevoir aucune de ces
     marques d'un esprit occup, qui couvrent celui de la plupart des
     grands ministres, on y voyait briller toutes celles d'un esprit
     dbarrass, tranquille et qui se possde parfaitement, de manire
     qu' le regarder sans le connatre, on ne se serait dout ni de
     son rang ni de ses occupations.

     Le 16, sur les huit heures du matin, on vit la place Royale
     arrose de bout en bout et orne comme je vais le dire.  ct de
     la grande entre du palais royal,  vingt pas de distance, il y
     avait douze chevaux des plus beaux de l'curie du roi, six de
     chaque ct, couverts de harnais les plus superbes et magnifiques
     qu'on puisse voir au monde. Quatre harnais taient d'meraudes,
     deux de rubis, deux de pierres de couleurs mles avec des
     diamants, deux autres taient d'or maill et deux autres de fin
     or lisse. Outre le harnais qui tait de cette richesse, la selle,
     c'est--dire le devant et le derrire, le pommeau et les triers,
     taient couverts de pierreries assorties au harnais. Ces chevaux
     avaient de grandes housses pendant fort bas, les unes en
     broderies d'or et de perles releves, les autres de brocart d'or
     trs-fin et trs-pais, entoures de houppes et de pommettes d'or
     parsemes de perles. Les chevaux taient attachs aux pieds et 
     la tte avec de grosses tresses de soie et d'or  des clous d'or
     fin. Ces clous sont longs de quinze pouces environ et gros 
     proportion, ayant un gros anneau  la tte, par o l'on passe le
     licou ou les entraves. On ne peut, en vrit, rien voir de plus
     superbe ni de plus royal que cet quipage,  quoi il faut joindre
     douze couvertures de velours d'or fris, qui servent  couvrir
     les chevaux de haut en bas, lesquelles taient en parade sur le
     balustre qui rgne le long de la face du palais royal. On n'en
     peut voir de plus belle, soit qu'on considre la richesse de
     l'toffe, soit qu'on regarde l'artifice et la finesse du travail.

     Entre les chevaux et le balustre, on voyait quatre fontaines
     hautes de trois pieds et grosses  proportion, tout comme celles
     dont on se sert  Paris  garder l'eau dans les maisons. Deux
     taient d'or, poses sur des trpieds, aussi d'or massif; deux
     autres taient d'argent, poses sur des trpieds de mme mtal.
     Tout contre, il y avait deux grands seaux et deux gros maillets,
     des plus gros qu'on puisse voir, tout cela aussi d'or massif
     jusqu'au manche. On abreuve les chevaux dans ces seaux, et les
     maillets sont pour ficher en terre les clous auxquels on les
     attache.  trente pas des chevaux, il y avait des btes farouches
     dresses  combattre contre de jeunes taureaux: deux lions, un
     tigre et un lopard, attachs, et chacun tendu sur un grand
     tapis d'carlate, la tte tourne vers le palais. Sur les bords
     des tapis, il y avait deux maillets d'or et deux bassins, aussi
     d'or, du diamtre des plus grandes cuvettes rondes. C'est pour
     donner  manger  ces belles btes lorsqu'on les fait paratre en
     public. Il faut remarquer que toute la vaisselle d'or qui est
     chez le roi est de ducat, comme je l'ai prouv. Vis--vis du
     grand portail, il y avait deux carrosses  l'indienne, fort
     jolis, attels de boeufs,  la faon de ce pays-l, dont les
     cochers, aussi Indiens, taient vtus  la mode de leur pays. Au
     ct droit, il y avait deux gazelles (c'est une espce de biches,
     de poil tout blanc, avec des cornes droites comme une flche et
     fort longues); et, au ct gauche, taient deux grands lphants
     couverts de housses de brocart d'or, et chargs d'anneaux aux
     dents et de chanes et d'anneaux d'argent aux pieds, et un
     rhinocros. Ces animaux taient l'un prs de l'autre, sans
     aversion et sans peine, quoique les naturalistes disent, au
     contraire, que l'lphant et le rhinocros ont une invincible
     antipathie qui les tient perptuellement en guerre. Aux deux
     bouts de la place, on promenait en laisse les taureaux et les
     bliers dresss au combat; et il y avait l aussi des troupes de
     gladiateurs, de lutteurs et d'escrimeurs, tout prts  en venir
     aux mains au premier signal qui leur en serait donn. Enfin, il y
     avait, en huit ou dix endroits de la place, des brigades des
     gardes du roi rangs sous les armes.

     La salle prpare pour donner l'audience tait ce beau et
     spacieux salon bti sur le grand portail du palais, qui est le
     plus beau salon de cette sorte que j'aie vu au monde. Il est si
     haut lev, qu'en regardant en bas dans la place, les hommes ne
     paraissent pas hauts de deux pieds, et regardant, au contraire,
     de la place dans le salon, on ne saurait reconnatre les gens. Le
     roi y tant entr sur les neuf heures, et toute la cour, au
     nombre de plus de trois cents personnes, on vit entrer dans la
     place, par le coin oriental, l'ambassadeur des Lesqui: c'est une
     nation tributaire de la Perse, qui habite un pays de montagnes,
     aux confins du royaume, vers la Moscovie, proche de la mer
     Caspienne. L'ambassadeur tait un jeune seigneur fort beau et
     fort bien couvert. Il n'avait que deux cavaliers  sa suite et
     quatre valets de pied qui marchaient autour de lui. Un aide des
     crmonies le conduisait. Il le fit descendre de cheval  cent
     pas environ du grand portail et le mena fort vite au salon o
     tait le roi. Le capitaine de la porte, qu'on appelle
     _Ichic-Agasi-Bachi_, le prit l, et le conduisit _au baiser des
     pieds du roi_. On appelle ainsi le salut que lui font ses sujets
     et les trangers qui ont l'honneur de l'approcher, de quelque
     qualit qu'ils soient. _Pabous_ est le terme persan qui signifie
     _baiser les pieds_. On l'appelle aussi _zemin bous_, c'est--dire
     _baiser la terre_, o _ravi zemin_, c'est--dire _le visage en
     terre_. Ce salut se fait en cette sorte. On mne l'ambassadeur 
     quatre pas du roi, vis--vis de lui, o on l'arrte; on le met 
     genoux, et on lui fait faire trois fois un prosternement du corps
     et de la tte en terre, si bas que le front y touche.
     L'ambassadeur se relve aprs, et dlivre la lettre qu'il a pour
     le roi au capitaine de la porte, qui la met dans les mains du
     premier ministre, lequel la donne au roi, et le roi la met  son
     ct droit sans la regarder. On mne ensuite l'ambassadeur  la
     place qui lui est destine.

     Celui de Moscovie parut un quart d'heure aprs. Il entra du mme
     ct, amen sur les chevaux du roi par l'introducteur des
     ambassadeurs; car cet ambassadeur moscovite tait un si grand
     misrable, qu'il n'entretenait pas un cheval. L'introducteur mit
     pied  terre  cent cinquante pas du palais, et dit 
     l'ambassadeur de descendre aussi de cheval. Je ne sais si le
     Moscovite avait t inform que l'ambassadeur des Lesqui n'tait
     descendu de cheval que beaucoup plus proche de l'entre, ou que,
     par grandeur et pour l'honneur de son matre, il voult passer et
     aller plus avant, tant il y a qu'il fit rsistance, et, donnant
     des talons  son cheval, il le fit avancer trois ou quatre pas,
     malgr l'opposition des valets de pied de l'introducteur, qui
     avaient mis la main  la bride de son cheval pour le retenir. On
     l'arrta alors tout  fait; et, comme il faisait encore
     rsistance et voulait avancer, les valets de pied donnrent de
     leurs btons sur le nez du cheval pour le faire reculer, et
     l'ambassadeur fut forc de descendre. Il mit donc pied  terre
     avec deux de ses gens, qui le suivaient  cheval, savoir: son
     interprte et son intendant. Les autres domestiques, au nombre de
     neuf ou dix, allaient  pied, en assez pauvre quipage pour une
     telle dcoration. L'ambassadeur tait vtu d'une robe de satin
     jaune et, par-dessus, d'une grande veste de velours rouge fourre
     de martre qui pendait jusqu' terre. Il avait un bonnet aussi de
     martre, couvert de velours cramoisi, fort haut, brod de petites
     perles sur le devant, avec deux tresses de perles qui tombaient
     du derrire sur le dos, jusqu' la ceinture. C'tait un vieillard
     tout blanc, de bonne mine et fort vnrable. Son interprte
     marchait  sa gauche, portant la lettre du grand-duc dans un sac
     de velours cachet. On le conduisit au baiser des pieds du roi,
     comme on avait fait  l'ambassadeur des Lesqui, et on le plaa
     vis--vis de lui,  la gauche.

     L'envoy de Basra vint ensuite. On le fit descendre  l'entre de
     la place Royale, et on le mena dans le mme ordre  l'audience du
     roi. Basra (_Bassorah_), que les Europens appellent aussi
     Balsura, est cette ville clbre au fond du golfe de Perse, 
     l'endroit o le Tigre et l'Euphrate se rendent dans la mer.

     Les prsents de ces ambassadeurs taient cependant au bout de la
     place, prs de la mosque royale. C'est toujours l qu'en est
     l'entrept, et d'o on les fait marcher, lorsque le roi donne
     audience dans ce salon sur la place Royale. Les dvots disent
     qu'en faisant venir les prsents du ct de l'orient et de devant
     la mosque, on veut tmoigner que Dieu est la source et le
     donateur de tous les biens temporels, tellement que tout ce que
     les hommes reoivent de bien est un prsent de Dieu. On fit
     passer ces prsents un quart d'heure aprs que les ambassadeurs
     eurent pris sance.

     Ceux de l'ambassadeur de Moscovie passrent les premiers, ports
     par soixante-quatorze hommes, consistant en ce qui suit: une
     grande lanterne de cristal, peinte; neuf petits miroirs de
     cristal, peints sur les bords; cinquante martres zibelines;
     vingt-six aunes de drap rouge et vert; vingt bouteilles
     d'eau-de-vie de Moscovie.

     Le prsent de l'ambassadeur des Lesqui consistait en cinq beaux
     jeunes garons, vtus de brocart, en une chemise de maille et en
     une armure de cavalier complte.

     Celui de l'envoy de Basra tait une autruche, un jeune lion et
     trois beaux chevaux arabes.

     Il pensa arriver alors une plaisante bvue: c'est que les gens
     qui avaient t chargs le jour prcdent du prsent de l'envoy
     de la Compagnie franaise, comme on a dit, n'ayant pas su que
     l'audience de cet envoy avait t remise  une autre fois,
     l'avaient apport dans la place et s'taient mis  la suite des
     autres. Le receveur des prsents, s'apercevant de cette lourde
     mprise, fit charger ces porteurs de coups de bton, en leur
     commandant de reporter le tout jusqu' la huitaine.

     Ds que les prsents eurent pass, les tambours, les trompettes
     et plusieurs autres instruments commencrent  jouer. C'tait le
     signal pour les jeux et pour les combats, et, au mme instant,
     les lutteurs, les gladiateurs et les escrimeurs se prirent
     ensemble. Les geliers des btes froces les lchrent sur de
     jeunes taureaux qu'on tenait assez proche, et les gens qui
     gouvernent les boucs et les taureaux dresss  s'entre-battre les
     mirent aux prises. C'est un carnage plutt qu'un combat que ce
     que les btes froces font avec les taureaux. Voici comment: Deux
     hommes tiennent la bte froce par la laisse,  l'endroit du cou.
     Le taureau, ds qu'il l'aperoit venir, se jette  la fuite; la
     bte le poursuit, et si vite, qu'en trois ou quatre sauts elle
     l'attache et l'accule. Les geliers qui ont ces btes en garde se
     jettent alors sur le taureau, lui abattent la tte  coups de
     hache et donnent son sang  la bte. La raison pour laquelle on
     ne laisse pas la bte et le taureau se battre jusqu' la mort, et
     qu'on se rue ainsi sur le taureau, c'est que le lion tant
     l'_hiroglyphe_ des rois de Perse, les astrologues et les devins
     disent qu'il serait de mauvais augure que le lion qu'on lance sur
     le taureau n'en ft pas entirement le vainqueur, peu aprs
     l'avoir attaqu. Le spectacle de ces diverses sortes de combats
     dura jusqu' onze heures. Ceux qui suivirent taient plus
     divertissants et plus naturels. Le premier fut de trois cents
     cavaliers environ, qui parurent des quatre cts de la place,
     fort bien monts, et vtus aussi richement et aussi galamment
     qu'il se puisse. C'taient, la plupart, de jeunes seigneurs de la
     cour, qui avaient tous plusieurs chevaux de main. Ils
     s'exercrent une heure au mail  cheval. On se partage, pour cet
     exercice, en deux troupes gales. On jette plusieurs boules au
     milieu de la place, et on donne un mail  chacun. Pour gagner, il
     faut faire passer les boules entre les piliers opposs qui sont
     aux bouts de la place et qui servent de passe. Cela n'est pas
     fort ais, parce que la bande ennemie arrte les boules et les
     chasse  l'autre bout. On se moque de ceux qui la frappent au pas
     du cheval, ou le cheval tant arrt. Le jeu veut qu'on ne la
     frappe qu'au galop, et les bons joueurs sont ceux qui, en courant
      toute bride, savent renvoyer d'un coup sec une balle qui vient
      eux.

     Le second spectacle fut des lanceurs de javelots. On l'appelle
     _girid-bas_, c'est--dire le _jeu du dard_, et voici comme on s'y
     exerce: Douze ou quinze cavaliers se dtachent de la troupe et,
     serrs en un peloton, vont  toute bride, le dard  la main, se
     prsenter pour combattre. Une pareille troupe qui se dtache les
     vient rencontrer; ils se lancent le dard l'un  l'autre, et puis
     se rendent  leur gros, d'o il se fait un autre pareil
     dtachement, et ainsi de suite tant que le jeu dure. Parmi cette
     belle noblesse, il y avait une quinzaine de jeunes Abyssins, de
     dix-huit  vingt ans, qui excellaient en adresse  lancer le dard
     ou le javelot, en dextrit  manier leurs chevaux, et en vitesse
      la course. Ils ne mettaient jamais pied  terre pour ramasser
     des dards sur la lice, ni n'arrtaient leurs chevaux pour cela;
     mais, en pleine course, ils se jetaient sur le ct du cheval et
     ramassaient des dards avec une dextrit et une bonne grce qui
     charmaient tout le monde.

     Tous ces exercices, qui sont les carrousels des Persans, finirent
      une heure aprs midi, aprs le cong donn aux ambassadeurs. Le
     roi ne leur dit point une parole, et ne les regarda seulement
     pas. Il passa le temps  voir les jeux, les combats et les
     exercices qui se faisaient dans la place,  entendre la symphonie
     qu'il y avait dans le salon, compose des meilleures voix et des
     plus excellents joueurs d'instruments qui soient  ses gages, 
     discourir avec les grands de son tat, qui taient dans
     l'assemble, et  boire et manger. Ds que les ambassadeurs
     furent entrs, on servit devant tout le monde une collation de
     fruits verts et secs, et de confitures sches et liquides de
     toute sorte. Ces collations sont servies ordinairement dans des
     bassins plus grands que ceux dont on se sert dans nos pays, faits
     de bois laqu et peint fort dlicatement, contenant vingt-cinq ou
     trente assiettes de porcelaine. On sert de ces bassins devant
     chaque personne, et quelquefois deux ou trois, selon l'honneur
     que l'on lui veut faire. Au bout du salon, vis--vis de l'entre,
     il y avait un buffet garni, d'une part, de cinquante grand
     flacons d'or de diverses sortes de vins; quelques-uns de ces
     flacons maills, les autres couverts de pierreries et
     quelques-uns de perles; et de l'autre, de soixante 
     quatre-vingts coupes, et de plusieurs soucoupes de mme sorte. Il
     y a de ces coupes qui tiennent jusqu' trois chopines; elles sont
     larges et pates, montes sur un pied haut de deux doigts
     seulement. On ne peut voir en lieu du monde rien de plus pompeux,
     de plus riche et de plus brillant. Les ambassadeurs ne burent
     point de vin; on servit seulement  celui de Moscovie de
     l'eau-de-vie de son pays. Je m'tonnai qu'on ne donnt point de
     vin  cet ambassadeur, puisque le roi en buvait  longs traits,
     et la plupart des grands. J'en demandai le sujet  un seigneur
     qui tait l prsent. C'est par grandeur, me rpondit-il, et
     pour garder davantage le respect de la majest royale; et puis,
     ajouta-t-il en riant, on se souvient de ce qu'un de ses
     compatriotes fit  une clbre audience qu'il eut du feu roi. Je
     demandai aussitt ce que c'tait. Il me rpondit que l'an 64,
     deux ambassadeurs extraordinaires de Moscovie tant  l'audience
     du roi, ils burent si fort qu'ils s'enivrrent jusqu' perdre la
     connaissance.

      midi, on servit le dner. Chaque invit n'eut qu'un bassin,
     mais d'une grandeur au-dessus de tous ceux dont on se sert dans
     nos pays. Il y a dans ces grands plats du pilo de cinq ou six
     sortes, au chapon,  l'agneau, aux poulets, aux oeufs farcis avec
     de la viande, aux herbes, au poisson sal, et, par-dessus, du
     rti de plusieurs faons en quantit. Quinze hommes, sans
     exagration, puiseraient sur un tel plat la plus ardente faim.
     Le plat qu'on servit devant le roi fut apport et pos devant lui
     sur une civire d'or. On servait avec chaque plat une grande
     cuelle de sorbet, une assiette de salade et de deux sortes de
     pain. Le roi se retira sans dire un mot aux ambassadeurs et sans
     tourner seulement la tte de leur ct. Celui des Lesqui sortit
     le premier, et trouva ses chevaux au mme lieu o il avait mis le
     pied  terre. L'ambassadeur de Moscovie le suivait de si prs
     qu'il le vit monter  cheval; il prtendit qu'on lui ament son
     cheval au mme endroit. L'introducteur des ambassadeurs, qui le
     reconduisait, lui dit qu'il avait ordre de le faire monter 
     cheval  la mme place o il tait descendu, et que la coutume
     tait d'en user ainsi. Le Moscovite allgua l'exemple du Lesqui
     et protesta de se ressentir de l'affront qu'on lui faisait. Il
     menaa, il tempta durant un quart d'heure, frappant des pieds
     et retroussant son bonnet avec un trange emportement; mais,
     aprs tout, il fut contraint d'avancer  pied et d'aller prendre
     ses chevaux au lieu o il les avait laisss. Voil comment les
     Persans en usent pour faire honneur  leur religion, et les
     gards qu'ils ont pour ceux qui la professent. Ils avaient
     sacrifi  un Moscovite, qui paraissait n'tre qu'un simple
     marchand et n'avoir d'autres intrts en Perse que ceux de son
     petit commerce particulier, les envoys des compagnies de France
     et d'Angleterre, et cela sur des vues de politique que l'on a
     remarques; ils sacrifirent par un semblable gard, le rang du
     Moscovite  l'envoy des Lesqui, qui sont leurs tributaires, des
     montagnards  demi sauvages. Ils mnagrent pourtant les honneurs
     entre ces envoys, faisant mener l'ambassadeur de Moscovie par
     l'introducteur des ambassadeurs, et l'autre par un aide de ces
     crmonies seulement, et faisant passer les prsents du Moscovite
     les premiers. Mais il est facile de voir que, dans ce partage
     d'honneurs, le Lesqui avait les plus essentiels; car il fut mis 
     la droite du roi, et quand l'ambassadeur de Moscovie voulut s'en
     plaindre, on lui rpondit qu'on avait donn la droite au Lesqui,
     parce qu'il tait venu le premier.  dire le vrai, c'tait parce
     qu'il tait mahomtan.


IX

D'aprs ces magnificences du palais et des rceptions du roi de Perse,
on juge de l'impression qu'un pareil livre produisait sur les lecteurs
de Chardin. La cour de Louis XIV elle-mme devait rougir d'une
civilisation qui dpassait la sienne.

Chardin raconte avec la mme navet et la mme grandeur les autres
somptuosits de l'empire. Il reprit ensuite ses ngociations avec le
grand vizir et le nazir pour la vente de ses pierreries.

     La soeur du roi me fit montrer un fil de perles, un bijou et une
     paire de pendants, qui mritent bien qu'on leur donne un article
     dans ce journal. Ce fut  propos de mes bijoux qu'elle me fit
     cette faveur.

     On me fit voir  cette occasion une partie du trsor en vaisselle
     du roi de Perse. Les tasses ordinaires sont d'une pinte. Ce qui
     me parut le plus royal, ce fut une douzaine de cuillres longues
     d'un pied, grandes  proportion, faites pour boire du bouillon et
     des liqueurs. Le cuilleron tait d'or maill; le manche tait
     couvert de rubis; le bout tait un gros diamant de quelque six
     carats. Cette douzaine de cuillres pouvait valoir seize mille
     cus. Il ne faut pas s'tonner qu'elles aient le manche long d'un
     pied, parce que, comme dans tout l'Orient, on mange  terre, et
     non sur des tables, il faudrait trop se baisser pour prendre du
     bouillon si les cuillres n'taient aussi longues. La plupart de
     toutes ces pices sont antiques.  moins de voir soi-mme la
     quantit qu'il y en a, on ne saurait croire ce qui s'en peut
     dire. J'ai tch plusieurs fois de savoir  combien tout cela se
     monte sur les registres, car il est marqu et on le sait
     trs-exactement; mais je n'ai pu le dcouvrir. Toute la rponse
     que j'en pouvais tirer, c'est qu'il y en avait pour des sommes
     immenses, et que le compte en tait infini. Je suis persuad,
     aprs ce que j'en ai vu, qu'il y en a pour quelques millions. Le
     chef de gobelet m'a dit une fois que le buffet du roi contenait
     quatre mille pices, ou ustensiles, toutes d'or, ou garnies d'or
     et de pierreries, comme je l'ai rapport. Ce seigneur me donna 
     dner, et me fit boire de plusieurs sortes de vins et
     d'eaux-de-vie, tant que la tte m'en tourna en un quart d'heure,
     car ces vins sont violents et les eaux-de-vie le sont encore
     plus. Si l'eau-de-vie n'est forte comme l'esprit-de-vin, elle ne
     plat point en Perse, et le vin qu'on estime davantage est celui
     qui est trs-violent et qui enivre le plus vite. Il me traitait
     en Persan, croyant que c'tait bien me rgaler que de m'enivrer
     d'abord. On appelle le vin en Perse, _cherab_, terme qui dnote
     en son tymologie toute sorte de liqueurs. Le nom de sorbet et
     celui de sirop viennent de ce terme de _cherab_, que les
     mahomtans religieux ont en telle horreur,  cause que le vin
     enivre, qu'il est impoli de le profrer seulement en leur
     prsence.

     Le 3, je conclus un march de mille pistoles avec la femme du
     grand pontife, qui est soeur du feu roi. Le march fait, elle
     m'envoya dire qu'tant du voyage du roi, elle avait besoin de son
     argent comptant, mais qu'elle me donnait le choix de prendre une
     assignation  deux mois de terme, ou de l'or en plat. J'acceptai
     de prendre de l'or, et on me remit au soir. Ds que j'eus comparu
      l'assignation, un eunuque, intendant de la princesse, apporta
     un plat-bassin du poids de six cents onces,  fort peu prs.
     J'avais amen avec moi un changeur indien, fort habile en or en
     argent. Il toucha le plat en divers endroits, et le jugea 
     vingt-trois carats et demi, et me dit qu'il le garantissait  ce
     titre. J'en fis le march  cinquante-six francs l'once. J'eusse
     volontiers achet tout le bassin  ce prix-l; mais on ne m'en
     voulut donner que ce qu'il me fallait pour mon payement.

     Le soir, tant all chez le roi pour voir plusieurs qui me
     devaient de l'argent, le premier matre d'htel du roi, le
     capitaine de la porte et le receveur des prsents, qui taient du
     nombre, me prirent de voir l'envoy de la Compagnie franaise,
     et de lui dire qu'on s'tonnait  la cour qu'il ne voult pas
     payer la rgale des prsents qu'il avait faits au roi: qu'on
     l'informait mal en cela des coutumes de Perse, puisque tous les
     ambassadeurs, et gnralement tous ceux qui font des prsents au
     roi, de quelque part qu'ils vinssent, payaient cette rgale, qui
     tait un droit tabli, et le principal molument de leurs
     charges, et des autres officiers qui y avaient part; que c'tait
     vainement qu'il se faisait une affaire de ne le payer pas, parce
     que srement il faudrait qu'il le payt. Ces seigneurs me dirent
     la chose beaucoup plus firement que je ne la rapporte. D'autres
     intresss dans ce mme endroit me chargrent aussi du mme
     message, de manire que je crus tre oblig de le rapporter  cet
     envoy, afin qu'il pt prendre plus srement ses mesures. Je le
     trouvai prvenu pour sa conduite. Il me rpondit qu'il avait
     fait entendre  ces seigneurs, la premire fois qu'on lui avait
     parl de ce droit, qu'il tait venu faire un prsent au roi; mais
     qu'il n'avait rien apport pour les officiers, qu'absolument il
     ne leur donnerait rien, et qu'il me priait de leur porter cette
     rponse  ma commodit. On faisait parler l'envoy de cette
     sorte, et on lui avait mis en tte que le nazir l'affranchirait
     du droit prtendu. Ce seigneur fit effectivement quelques
     dmarches pour cela. Il lut au roi la requte que l'envoy
     prsenta  cet effet. Les grands, qui taient intresss,
     prsentrent aussi requte  l'encontre, et le diffrend fit du
     bruit. Le premier ministre ne se dclarait point. L'envoy
     allguait pour ses raisons que son collgue, qui avait des ordres
     libres, tait mort; mais que lui n'avait point le pouvoir de rien
     donner, outre ce que portait sa commission. Les grands
     allguaient la coutume, et que ce droit fait une partie de leurs
     appointements. Enfin, le conseil royal ordonna qu'on informerait
     la chose chez les Anglais, chez les Portugais et chez les
     Hollandais, et que s'il se trouvait qu'on et jamais fait grce
     de ce droit  quelque ambassadeur ou envoy de ces nations-l,
     on la ferait aussi  cet envoy. On fit venir les interprtes de
     ces nations, et on fit apporter les registres du receveur des
     prsents. Ils demeurrent tous d'accord que nul Europen n'avait
     jamais t affranchi de ce droit, et il fallut que l'envoy
     franais en passt par l. On lui fit pourtant grce de quelque
     chose, et il en fut quitte pour dix mille huit cents livres.

     Ce droit est de quinze pour cent par constitution. Les abus qui
     s'y sont glisss l'ont fait monter  prs de vingt-cinq. Le grand
     matre d'htel en prend dix, lesquels de droit il faudrait qu'il
     partaget avec les yessaouls, qui sont comme les gentilshommes
     ordinaires de chez le roi, lesquels sont au nombre de
     vingt-quatre; mais il ne leur en donne presque rien. Les autres
     quinze pour cent sont pour les intendants des galeries ou
     magasins o le prsent est consign, comme on l'a dit; ainsi les
     droits de la pierrerie dont on fait prsent au roi sont pour le
     chef du trsor et le chef des orfvres, et ainsi du reste.

     Le mme jour, le grand matre vendit aux Armniens, au nom du
     roi, un diamant de cinquante-trois carats, appartenant  la
     princesse sa mre, cent mille francs,  payer en dix-huit mois.
     Ce ministre avait fort tch de le troquer avec moi contre une
     partie de ce que j'avais apport; mais n'ayant pas voulu m'en
     charger, et la mre du roi en tant dgote et s'en voulant
     dfaire  quelque prix que ce ft, on obligea enfin le corps des
     marchands armniens de l'acheter. Ils se dfendirent de ce march
     tant qu'ils purent; mais on les sollicita et pressa si fort de
     faire ce plaisir  la mre du roi, qu'ils furent enfin contraints
     de se rendre. Si, d'abord, ils eussent fait prsent de sept ou
     huit cents pistoles au nazir, il les et garantis de cette
     avanie. Ils m'offrirent, huit jours aprs, ce diamant  un tiers
     de perte.

     Le 4, l'envoy de la Compagnie franaise eut une confrence avec
     le premier ministre. Il se rendit  dix heures  l'htel de ce
     seigneur. Le nazir y tait et plusieurs autres ministres. On mit
     sur le tapis les lettres qu'il avait prsentes et le mmoire de
     ses demandes, et on lui demanda ce qu'il offrait en change des
     exemptions de droits et des autres grces qu'il prtendait. Il se
     trouva empch de rpondre, et il supplia qu'on envoyt qurir le
     suprieur des capucins. On le fit, et ce capucin tant venu, il
     rpondit, au nom de l'envoy, qu'il n'avait nul pouvoir de
     traiter, et qu'il n'tait venu pour autre chose que pour faire un
     prsent au roi, et pour demander la confirmation des privilges
     accords par le feu roi  la Compagnie, et confirms par le roi
     rgnant.--Les ministres rpondirent que les premiers dputs de
     la Compagnie, qui taient venus l'an 1665, avaient donn parole,
     en recevant ces privilges, qu'au bout de trois ans, il viendrait
     de nouveaux dputs de la Compagnie, non-seulement apporter des
     prsents, mais aussi faire un trait de commerce avec la Perse,
     et que c'tait uniquement sur cette parole qu'on leur avait donn
     ces privilges, et que le roi les avait confirms au commencement
     de son rgne. Le premier ministre ajouta ces paroles: Les
     Anglais ont les exemptions que vous demandez pour avoir mis Ormus
     dans les mains des Persans. Les Portugais en jouissent pour avoir
     cd  la Perse les terres qu'ils tenaient dans le golfe. Les
     Hollandais les ont aussi en vertu de six cents balles de soie
     qu'ils prennent tous les ans du roi,  un tiers plus cher qu'elle
     ne vaut au march. Les Franais, que veulent-ils nous donner pour
     avoir les mmes exemptions qu'eux? Le suprieur des capucins
     rpondit, pour l'envoy, qu'il n'avait point d'ordre de traiter
     aucune condition; que M. Gueston, qui tait plnipotentiaire, en
     et trait s'il ft venu; mais qu'tant mort, l'envoy ici
     prsent n'avait d'autre ordre que de faire au roi le prsent
     qu'il avait fait, et demander la continuation de l'octroi
     accord  la Compagnie.--Le premier ministre, se retournant vers
     les autres ministres, leur dit, avec un faux srieux, qu'il
     croyait que cela tait vrai, y ayant toute sorte d'apparence que
     la Compagnie n'aurait pas fait choix pour une ngociation
     d'importance d'une personne si jeune que l'envoy.--Il se
     retourna ensuite vers le suprieur des capucins, et lui demanda
     comment il accordait la rponse qu'il venait de faire avec la
     lettre que l'envoy avait rendue au roi, de la part de la
     Compagnie, o il y a que les sieurs Gueston et de Jonchres sont
     gaux en qualit et en pouvoir; et qu'elle envoie deux dputs,
     afin que, si l'un meurt, l'autre puisse remplir la dputation.
     Le pre capucin se trouva un peu embarrass de cette
     Contradiction, et tcha de l'claircir; mais le divan en fut si
     mal satisfait, qu'il ne daigna pas y rpondre. Le premier
     ministre fit l-dessus une longue numration des bons
     traitements qu'on avait faits  tous les gens de la Compagnie et
     en faveur de leur commerce, depuis leur tablissement en l'an
     1664, qu'on les avait laisss trafiquer sans leur faire payer
     aucun droit, et qu'au lieu de tenir la parole que les premiers
     dputs de cette Compagnie avaient donne par crit en son nom,
     on venait leur demander la continuation de ces faveurs sans rien
     offrir en change.

     Le conseil de l'envoy rpondit en promesses et en bonnes
     paroles. Au bout d'un assez long entretien, le premier ministre
     dit qu'on informerait le roi de ce qui s'tait pass dans cette
     confrence, et que Sa Majest, selon sa gnrosit ordinaire ne
     manquerait pas de rpondre favorablement aux requtes de
     l'envoy, et qu'il pouvait l'esprer ainsi. Il le chargea aussi
     d'crire  la Compagnie que le roi tait tout  fait bien port
     pour l'avancement de son ngoce et tous ses ministres
     pareillement, et que l'on ferait toutes choses favorables en sa
     faveur. La ngociation finie, on servit le dner, qui fut tout 
     fait magnifique, et un quart d'heure aprs on donna cong 
     l'envoy.

     Le lendemain, l'agent de la Compagnie anglaise eut une pareille
     confrence avec le divan ou conseil, sur les affaires. Il
     reprsenta fort au long l'injustice que l'on rendait depuis
     quelques annes  la Compagnie en la frustrant de la moiti
     qu'elle a dans la douane de Bander-Abassi, par le contrat
     solennel fait avec les rois de Perse derniers morts. Ensuite le
     peu d'gards qu'on avait pour les Anglais, depuis un certain
     temps, et les durets qu'on leur faisait ressentir  certains
     pages, en visitant leurs valises et leurs meubles. Le premier
     ministre rpondit que l'on avait fait cela sans ordre, et qu'il
     ferait faire justice, quoique ce ne ft pas tout  fait sans
     sujet, parce que les Anglais avaient la rputation d'emporter
     tous les ans de grosses sommes de ducats, contre les lois du
     royaume et avaient t surpris en le faisant. Il rpondit ensuite
     sur le principal que pour ce qui regardait la douane de
     Bander-Abassi, les choses taient fort changes depuis la prise
     d'Ormus, et que si les Persans faisaient des infractions au
     trait, c'tait sur le modle de la Compagnie anglaise; que cela
     paraissait, en ce que ce mme trait portait qu'ils
     entretiendraient une escadre de navires dans le golfe de Perse,
     pour tenir la mer nette, et pour assurer le commerce, et que
     cependant il y avait plusieurs annes qu'on n'y avait vu un seul
     vaisseau anglais pour ce dessein, que cela tait cause que les
     Portugais, et les Arabes l'infestaient trangement au dommage de
     la Perse, ceux-l entranant les vaisseaux par force  d'autres
     ports que Bander-Abassi et leur faisant mille avanies. Cette
     confrence fut longue et le grand vizir y fit de rudes reproches
     aux Anglais, de ce qu'ils faisaient passer sous leur nom des
     marchandises qui ne leur appartenaient pas. L'envoy assura que
     cela se faisait  l'insu et contre les ordres de la Compagnie et
     qu'il pourvoirait qu' l'avenir cela ne se ft plus. Il fut
     trait ensuite splendidement  dner. Le mme jour, la princesse,
     femme du grand pontife, me fit montrer un fil de perles, un bijou
     et une paire de pendants, qui mritent bien qu'on leur donne un
     article dans ce journal. Ce fut  propos de mes bijoux qu'elle me
     fit cette faveur.

     Elle m'avait fait demander les plus beaux qui me restaient, et
     j'avais fort estim un collier de perles que je lui envoyai, qui
     tait de dix mille cus. Quand la princesse l'eut vu, et tous mes
     autres bijoux, elle m'en fit remercier, et m'envoya son tour de
     perles. Je n'en ai jamais vu de si beau, ni de si gros. Il est de
     trente-huit perles orientales, de vingt-trois carats pice,
     toutes bien formes, de mme eau et de mme grosseur. Ce n'est
     pas un fil pour le cou, mais pour le visage,  la mode de Perse.
     On l'attache au bandeau,  l'endroit des tempes; il passe sur les
     joues et sous le menton. Les deux pendants d'oreilles, qu'elle me
     fit voir aussi, sont deux rubis balais, cabochons, mal forms,
     mais nets et de bonne couleur, qui psent deux gros et demi
     chacun.

     L'eunuque me dit qu'un ambassadeur de Perse en Turquie, envoy
     par le roi Sefi, pre de cette princesse, les avait achets six
     vingt mille cus  Constantinople. Le bijou tait de rubis et de
     diamants, avec des pendeloques de diamants. Il ne s'en peut voir
     de plus beaux pour la nettet et la vivacit des pierres.

     Les bijoux de cette princesse montent  quarante mille tomans,
     qui font dix-huit cent mille livres. L'eunuque me dit que la
     princesse avait tant de bonts pour moi, qu'elle me les et fait
     voir, s'ils n'eussent pas t cousus sur des habits, et
     accommods en ceinture la plus grande partie; mais que, parmi
     eux, ce n'tait pas la coutume que les dames fissent voir leurs
     habits. Cela est vrai, la chose passerait pour une espce
     d'infamie; et de plus, ils disent qu'en voyant les habits d'une
     dame, on peut juger dessus de sa taille et de sa faon, et faire
     avec cela des sortilges sur sa personne. Les Persanes ont
     l'esprit tout  fait faible sur le sujet de l'ensorcellement;
     elles y croient comme aux plus grandes vrits, et le craignent
     plus que l'enfer.

     Le 9, je fus  la maison des orfvres du roi, qui est dans le
     palais Royal, pour voir forger des plaques dores en forme de
     tuile, qu'on faisait pour couvrir le dme de la mosque
     d'Imanreza,  Metched, qu'un tremblement de terre avait abattu,
     comme je l'ai rapport. Mille hommes,  ce qu'on dit, taient
     employs  rtablir cette mosque, et ils y travaillaient avec
     tant d'application, qu'elle devait tre acheve  la fin de
     dcembre. Ces plaques taient de cuivre, carres, de dix pouces
     de largeur et de seize de longueur, paisses de deux cus. Il y
     avait dessous deux lames larges de trois doigts, soudes en
     travers, pour enfoncer dans le pltre, et servir de crampons pour
     tenir les tuiles. Le dessus tait dor si pais, qu'on et pris
     la tuile pour de l'or massif; chaque tuile consumait le poids de
     trois ducats et un quart de dorure, et revenait  prs de dix
     cus. L'ordre tait donn d'en faire trois mille d'abord,  ce
     que me dit le chef des orfvres, qui en avait l'intendance.

     Le 13, au matin, on porta des calates  tous les ambassadeurs et
      tous les envoys qui taient  Ispahan. Ce sont ces habits que
     le roi donne par honneur, dont j'ai parl diverses fois. Le
     premier ministre leur fit dire de les mettre et de venir recevoir
     leur audience de cong  la maison de plaisance o tait la cour
     depuis son dpart d'Ispahan.

     Nul ambassadeur ou envoy n'a son audience de cong, autrement
     que revtu de cet habit; et lorsqu'on le lui envoie, c'est une
     marque certaine qu'il va tre congdi. Les calates sont de
     diverses sortes. Il y en a qui valent jusqu' mille tomans, qui
     font quinze mille cus. Celles-l sont garnies de perles et de
     pierreries. Les calates, en un mot, n'ont point de prix limit,
     et on les donne plus ou moins riches, selon la qualit des gens.
     Il y en a qui contiennent tout l'habillement, jusqu' la chemise
     et aux souliers. Il y en a qu'on prend dans la garde-robe
     particulire du roi, et entre les habits qu'il a mis. Les
     ordinaires sont composes de quatre pices seulement, une veste,
     une surveste, une charpe et un turban, qui est la coiffure du
     pays. Celles qui se donnent aux gens de considration, comme des
     ambassadeurs, valent d'ordinaire quatre-vingts pistoles; les
     autres, qu'on donne aux gens de moindre condition, ne valent que
     la moiti. On en donne quelquefois qui ne valent pas dix
     pistoles, et ne consistent qu'en une veste et une surveste.
     Enfin, la qualit de la personne rgle entirement le prix et la
     qualit des calates qu'on lui donne. J'en ai vu donner une l'an
     1666,  l'ambassadeur des Indes, qu'on estimait cent mille cus:
     elle consistait en un habit de brocart d'or, avec plusieurs
     vestes de dessus, doubles de martre, garnies d'agrafes de
     pierreries; en quinze mille cus comptant; en quarante trs-beaux
     chevaux, qu'on estimait cent pistoles la pice; en des harnais
     garnis de pierreries; en une pe et un poignard qui en taient
     tous couverts; en deux grands coffres remplis de riches brocarts
     d'or et d'argent, et en plusieurs caisses de fruits secs, de
     liqueurs et d'essences. Tout cela s'appelait: _la calate_.

     On ne saurait croire la dpense que fait le roi de Perse pour ces
     prsents-l. Le nombre des habits qu'il donne est infini. On en
     tient toujours ses garde-robes pleines. Le nazir les fait
     dlivrer selon la volont du roi. On les tient dans des magasins
     spars par assortiment. Le nazir ne fait que marquer sur un
     billet le magasin dont l'habit que le roi donne doit tre tir.
     Les officiers de ces magasins et garde-robes ont un droit fixe
     et tax sur ces habits, qui va  plus de la moiti de la valeur.
     Ce droit est le principal molument de ces officiers; et lorsque
     le roi commande que quelque habit soit dlivr gratis, et dfend
     d'exiger ce droit, chose qui arrive fort rarement, il en fait bon
     aux officiers, de manire qu'ils ne le perdent jamais. Il en est
     de mme de tous les prsents que le roi fait. Si c'est en argent
     comptant, le surintendant du trsor prend cinq pour cent, qui se
     partagent en plusieurs officiers de la maison du roi. Le nazir en
     a seul deux pour cent pour sa part; si c'est de chevaux, le grand
     cuyer a un pareil droit dessus; si c'est de pierreries, le chef
     des orfvres s'en fait payer deux pour cent, et ainsi des autres
     choses. Au reste, le roi de Perse ne congdie jamais un tranger
     qu'aprs lui avoir envoy une calate, et aux principaux de sa
     suite et  son interprte.

     La calate de l'ambassadeur de Moscovie consistait en un beau
     cheval, avec le harnais d'argent dor, la selle et la housse en
     broderie; en trois habits complets de brocart, l'un  fond d'or,
     l'autre  fond d'argent, l'autre  fond de soie; et en neuf cents
     pistoles, moiti comptant, moiti en toffes. Celle de l'envoy
     de la Compagnie des Indes orientales de France consistait en un
     cheval nu, sans harnais, en quatre habits de brocart, deux
     complets  fond d'or et  fond d'argent, deux  fond de soie non
     complets, et en cinq cents pistoles, moiti comptant, moiti en
     toffes. L'agent de la Compagnie anglaise eut pour calate un
     cheval nu, comme celui de l'envoy de la Compagnie franaise;
     trois habits comme ceux de l'ambassadeur de Moscovie, et une pe
     garnie de turquoises, de la valeur de trois cent cinquante
     pistoles.

     Ces messieurs se rendirent  la cour, l'aprs-midi. On y avait
     donn cong le matin aux ambassadeurs mahomtans, dans le grand
     salon qui est au bout du jardin de ce beau palais. Les salles en
     taient fort propres. Les cascades jouaient; les eaux faisaient
     un charmant murmure, et toute la cour y tait dans un ordre et
     dans une pompe admirables. L'introducteur des ambassadeurs mena
     celui de Moscovie  l'audience. L'envoy de la Compagnie
     franaise suivait, conduit par un aide des crmonies. L'agent de
     la Compagnie anglaise venait aprs, conduit par un pareil
     officier. Ils se joignirent tous trois  l'entre du salon o
     tait le roi et toute la cour. L'ambassadeur de Moscovie entra
     avec son second et son interprte, revtus de calates. Ils
     allrent jusqu' quatre pas du roi, et l l'ambassadeur et son
     second, s'tant mis  genoux, s'inclinrent trois fois en terre
     et se relevrent. En mme temps, le nazir prit des mains du
     premier ministre la rponse du roi  la lettre du grand-duc, et
     la mit dans celles de l'ambassadeur. Il voulut par honneur se
     l'attacher au front comme un bandeau; mais elle ne tint pas et
     tomba. Il la releva aussitt, et la porta sur ses mains. Cette
     lettre tait enferme dans un sac de brocart d'or fort pais,
     long d'un pied et demi, large comme la main, avec le sceau appos
      des cordons d'or dont le sac tait li. Pendant que
     l'ambassadeur se retirait, l'envoy de la Compagnie franaise
     avana au mme endroit, et fit une pareille rvrence. Son second
     et son chirurgien, qui l'accompagnaient, en firent autant que
     lui. L'agent anglais s'avana ensuite  la mme place; il fit sa
     rvrence  l'europenne, et son second aussi, et il se retira.
     Comme il s'inclinait la troisime fois, le nazir lui passa dans
     les plis de son turban la rponse du roi  la lettre du roi
     d'Angleterre; elle tait plie, empaquete et cachete comme
     celle qu'on avait donne  l'ambassadeur de Moscovie. L'envoy de
     la Compagnie franaise fut le seul qu'on expdia sans rponse. On
     le remit  quelques jours. Le roi le regarda, et tous ces autres
     Europens, avec une grande envie de rire de leur voir porter si
     mal l'habit persan. En effet, on ne pouvait s'empcher d'en rire,
     tant cet habit leur allait mal et les dfigurait. Le roi donna
     cong ensuite  quantit de gens trangers et du pays, qui
     taient venus  la cour, et reut divers prsents.

     Le 14, le roi partit, sur le soir, et alla coucher dans une
     maison de plaisance,  deux lieues de celle-ci,  l'autre bout de
     la ville. Il passa par les dehors, les astrologues ayant trouv
     dans le mouvement des toiles qu'il ne fallait pas passer dans la
     ville; les Armniens l'attendirent en corps sur le chemin, leur
     chef en tte, pour lui souhaiter un bon voyage; et parce qu'il ne
     se faut jamais prsenter devant le roi les mains vides, ils lui
     firent un prsent de quatre cent cinquante pistoles.

     Le 17, le nazir me mena parler au roi. Il tait en robe de
     chambre, dans un petit jardin, appuy contre un arbre, sur le
     bord d'un bassin d'eau. Le roi me dit de lui faire venir les
     pierreries mentionnes dans un mmoire que le nazir me donnerait,
     et que je serais content.

     Le 18, le roi partit pour continuer son voyage, et alla mettre
     pied  terre  deux lieues,  un gros bourg nomm _Deulet-Abad_,
     c'est--dire l'_Habitation de la grandeur_. Les traites du roi ne
     sont jamais plus longues que cela, et il trouve  chacune une
     maison qui lui appartient, dans toutes les provinces de son
     empire.


IX

Aprs avoir dcrit ainsi la puissance, la magnificence, la richesse
territoriale et mobilire du roi de Perse, Chardin nous conduit dans
le harem, dpt des volupts de ce prince, et dans le fond du harem,
au centre de l'incomparable trsor en rserve de ce monarque. Voici en
peu de mots la description qu'il en fait:

     L'argent qui reste de net est port au trsor royal, qui est un
     vrai gouffre; car tout s'y perd, et il en sort trs-peu de chose.
     Je n'en ai jamais vu rien tirer que pour des prsents que le roi
     fait sur-le-champ; mais il est trs-rare que l'on en tire pour
     autre chose, les payements se faisant par assignations, si ce
     n'est en des cas extraordinaires et en faveur de quelque tranger
     de pays loign. Ainsi, l'an 1666, le roi Abas II me fit payer de
     cette manire cinquante mille cus de bijoux que je lui avais
     vendus, sur une requte que je lui prsentai, dans laquelle
     j'exposais qu'tant tranger, une assignation me donnerait bien
     de la peine; et de plus, que Sa Majest m'ayant donn des
     commissions, il tait ncessaire que je partisse incessamment
     pour les excuter. Le grand matre me donna le conseil de
     prsenter cette requte,  laquelle il fut rpondu comme je le
     dsirais.

     On paye dix pour cent de droits au trsor, de tout ce qu'on y
     reoit,  moins que le roi n'en exempte expressment, chose qui
     n'arrive gure; mais quelquefois on fait grce de la moiti, et
     c'est de cette manire que l'on me traita.

     Le trsor est sous la garde d'un eunuque, et tous les officiers
     que l'on y fait entrer sont des eunuques aussi. La chambre des
     comptes ni le premier ministre ne prennent point connaissance de
     ce qui y est renferm; c'est un bien hors de leur inspection. La
     chambre tait,  la vrit, ce qu'on y porte par an de la recette
     des provinces; mais elle n'est point informe de ce qui y entre
     provenant des prsents. Le premier ministre le pourrait bien
     savoir; mais comme il n'a pas commission de le faire, il ne s'en
     donne pas le soin. Le nazir, ou grand intendant de la maison du
     roi, est contrleur du trsor; il doit savoir tout ce qui y entre
     et tout ce qui en sort; mais il ne lui est pas permis de mettre
     le pied dans les diverses salles o il est rserv. J'y ai t
     une fois avec lui, par ordre du roi (car aucun ne se peut
     prsenter  l'entre s'il n'est mand expressment): c'tait pour
     faire des habits d'hommes  l'europenne, avec quoi je m'imaginai
     que quelques femmes du srail voulaient faire une mascarade. Je
     fus bien une heure  la porte, avec le grand matre,  attendre
     le roi. L'eunuque, chef du trsor, allait et venait pendant tout
     ce temps-l dans les salles, me montrant des bijoux sans nombre
     et sans prix, ce qui me fit croire que c'tait par ordre du roi;
     car, quand je fus sorti, le grand matre me dit: On ne fait
     point une telle grce  personne. Je demandai  voir un rubis
     que j'avais dj vu l'an 1666, la cour tant en Hyrcanie: ce que
     le chef du trsor m'accorda d'autant plus volontiers, qu'il me
     connaissait ds ce temps-l, et m'avait montr aussi alors les
     plus beaux bijoux de la couronne, par ordre du roi. Ce rubis est
     un cabochon, grand comme la moiti d'un oeuf, de la plus belle et
     de la plus haute couleur que j'aie jamais vue. On a grav vers la
     pointe le nom de Cheik-Sephy, sans se soucier de gter la
     pierre, et l'on ne me put dire si ce fut Cheik-Sephy lui-mme ou
     ses successeurs qui le firent faire. On me montrait les choses si
     fort  la hte, que je n'avais pas le loisir de les regarder. Les
     plus beaux bijoux du roi consistent en perles: il y en a des
     filets, au trsor, de demi-aune et de trois quartiers de long,
     pour porter en chanes, et dont les perles sont de plus de dix 
     douze carats, parfaitement rondes et vives, mais dont l'eau est
     dore comme sont toutes les perles d'Orient. On me fit voir,
     entre les autres, une quantit infinie de pierres de couleur, et
     beaucoup de diamants de cinquante  cent carats. Pour l'or et
     l'argent, je crois qu'on n'en saurait supputer la quantit, et je
     n'en saurais rien dire de positif; le grand Intendant et d'autres
     seigneurs me rpondaient l-dessus comme sur les revenus du roi.
     Quand je le mettais adroitement sur ce sujet pour leur donner le
     moyen d'en parler, ils me rpondaient: Il y a beaucoup de
     richesses; Dieu seul en sait le compte; personne ne se voudrait
     donner la peine d'en lire le registre; cela est infini.

     Lorsque j'tais au trsor, on tira un rideau de devant un mur,
     que je vis tout couvert de sacs, rangs l'un sur l'autre, jusqu'
     la vote; il y pouvait avoir quelque trois mille sacs, que je
     jugeai  leur forme tre des sacs d'argent. Ces sacs d'argent
     contiennent cinquante tomans chacun, qui font sept cent cinquante
     cus de notre monnaie. On me disait que les murs partout taient
     couverts de cette manire; et il faut observer que de temps en
     temps on change l'argent en ducats, le seul or qui vienne en
     Perse.

     Le lieu du trsor est tout joignant le srail, grand d'environ
     quarante pas en carr, divis en plusieurs chambres. Celles du
     dedans tant sans fentres, le roi y vient souvent avec les dames
     du srail, surtout quand il y a quelque chose de nouveau  voir;
     mais il en cote toujours au roi par les prsents qu'il leur faut
     faire. Le garde du trsor s'appelle _Aga-Cafour_; c'est le plus
     brutal, le plus rude et le plus laid personnage qu'on puisse
     voir, toujours grondant, toujours en fureur, except en prsence
     du roi. Il y a plusieurs coffres dans le trsor dont il n'a point
     le maniement, et qui sont scells du sceau que le roi porte pendu
      son cou.


X

Aprs avoir merveill et bloui l'imagination de ses lecteurs par ce
panorama de puissance et de richesse du royaume dont on lui dcouvre
les entrailles, Chardin passe  la religion,  la politique, aux
moeurs, et nous introduit dans la vie publique et dans la vie prive
de ce peuple. Ni Montesquieu qui ricane, ni Chateaubriand qui dclame
n'ont compris l'Orient, parce qu'ils ont voyag d'imagination
seulement, et qu'au lieu de voir et de raconter, ils ont imagin
d'loquentes caricatures. Ces grands crivains ont t de mauvais
voyageurs; ils ont pens  faire admirer leur esprit et leur style.
Leur glace ne rflchissait rien, parce qu'elle tait pleine
d'eux-mmes. Chacun crivait en l'honneur de son systme, rien par
amour de la vrit; cela ressemblait  certains voyageurs modernes,
pleins de mrite d'ailleurs, mais plus pleins encore d'illusions, qui,
pour honorer la dmocratie, nous peignaient les tats-Unis de
l'Amrique comme des lieux saints, et les bazars cosmopolites de
New-York comme des sanctuaires de patriarches de la vertu.

Rien de cela n'tait vrai. Chardin seul est admirable parce qu'il est
sincre, et intressant parce qu'il est vrai; c'est le voyageur par
excellence, parce qu'il n'a d'autre systme que la vrit.

Voyons ce qu'il crit de la politique et des moeurs de l'Orient.

                                                            LAMARTINE.


(FIN DU CXLIIe ENTRETIEN)

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.




CXLIIIe ENTRETIEN

LITTRATURE COSMOPOLITE

LES VOYAGEURS


VOYAGES EN PERSE ET EN ORIENT

PAR LE CHEVALIER CHARDIN

(SUITE)


I

Aprs que ce voyageur parfait a puissamment veill et satisfait la
curiosit de l'Europe sur ces merveilleuses terres des califes, des
contes et des _Mille et une Nuits_, il passe  la religion, 
l'histoire et aux moeurs. La religion, tudie par lui dans ses
dtails, est un code complet de l'islamisme persan et du schisme qui
le distingue du mahomtisme orthodoxe des Turcs. Un volume entier n'y
suffit pas. C'est plutt un livre de thologie  l'usage des
mahomtans que des chrtiens. Mais,  cette poque, c'tait moins
connu qu'aujourd'hui des Europens, et on lui pardonne cette longueur
sur un schisme qu'on connaissait mal de son temps.

Mais, revenant sur son sujet, il fait une description dtaille
d'Ispahan, capitale de la Perse, qu'il habita cinq ans; il donne pour
cela la parole  tous les quartiers et  tous les monuments de cette
grande ville, racontant leur histoire anecdotique comme s'ils vivaient
et parlaient encore. Aucune ville ne fut aussi compltement dcrite
que celle-l. Son histoire est l'histoire de ses habitants; nous
allons en citer les plus remarquables passages. On pourrait aprs cela
se promener dans Ispahan, comme dans Paris ou Londres.


II

     La ville d'Ispahan, en y comprenant les faubourgs, est une des
     plus grandes villes du monde, et n'a pas moins de douze lieues,
     ou vingt-quatre milles de tour. Les Persans disent, pour exalter
     sa grandeur: _Sefahon nispe gehon_[11], c'est--dire, _Ispahan
     est la moiti du monde_: mot qui fait bien voir qu'ils ne
     connaissent gure le reste du monde, o il se trouve plus d'une
     ville de qui cela se pourrait dire avec encore plus de fondement.
     Plusieurs gens font monter le nombre de ses habitants  onze cent
     mille mes. Ceux qui en mettent le moins assurent qu'il y en a
     six cent mille[12]. Les mmoires qu'on m'avait donns taient
     fort diffrents sur cela; mais ils taient assez semblables sur
     le nombre des difices, qu'ils faisaient monter  trente-huit
     mille deux  trois cents; savoir: vingt-neuf mille quatre cent
     soixante-neuf dans l'enceinte de la ville, et huit mille sept
     cent quatre-vingts au dehors, tout compris, les palais, les
     mosques, les bains, les bazars, les caravansrais et les
     boutiques; car les boutiques, surtout les grandes et bien
     fournies, sont au coeur de la ville, spares des maisons o l'on
     demeure. Il ne faut pas faire la preuve de ces comptes par nos
     manires de proportions europennes, en comptant le nombre des
     maisons par l'tendue du terrain, ni celui du peuple par le
     nombre des maisons: on s'y mprendrait fort; car les bazars, qui
     sont des rues couvertes qui traversent la ville d'un bout 
     l'autre en divers endroits, ne contiennent que des boutiques,
     lesquelles sont vides durant la nuit, sans que personne y habite,
     ni y fasse de garde: ce qui change beaucoup les choses. Aprs
     tout, je crois Ispahan autant peupl que Londres, qui est la
     ville la plus peuple de l'Europe. On y trouve toujours une telle
     foule dans les bazars, que les gens qui vont  cheval font
     marcher devant eux des valets de pied pour fendre la presse et se
     faire faire passage, parce qu'en cent endroits on y est les uns
     sur les autres. Il est vrai que ce n'est qu'en ces lieux-l
     qu'il se trouve une si grande affluence de peuple, et qu'on va
     fort  l'aise dans les autres endroits de la ville. Cependant, si
     l'on fait rflexion sur deux choses singulires, l'une que les
     femmes, en Perse, hors celles des pauvres gens, sont recluses et
     ne sortent que pour affaires, on trouvera que cette ville doit
     tre effectivement des plus peuples.

          [Note 11: _Sefhun nisp 'djihun_. _Nisp_ est la
          corruption persane du mot arabe _nessf_, moiti. (L-s.)]

          [Note 12: M. Olivier n'en compte que 50,000; mais des
          renseignements trs-positifs m'autorisent  croire
          qu'aujourd'hui cette ville contient encore prs de 200,000
          mes. (L-s.)]

     Elle est btie le long du fleuve de Zenderoud, sur lequel il y a
     trois beaux ponts, dont je ferai la description ci-dessous: l'un
     qui rpond au milieu de la ville, et les deux autres aux deux
     bouts,  droite et  gauche. Ce fleuve de Zenderoud
     (_Zendh-rod_) prend sa source dans les montagnes de Jayabat, 
     trois journes de la ville, du ct du nord, et c'est un petit
     fleuve de soi-mme; mais Abas le Grand y a fait entrer un autre
     fleuve beaucoup plus gros, en perant, avec une dpense
     incroyable, des montagnes qui sont  trente lieues d'Ispahan,
     qu'on prtend tre les monts Acrocerontes[13], de manire que le
     fleuve de Zenderoud est aussi gros  Ispahan, durant le
     printemps, que la Seine l'est  Paris durant l'hiver; mais c'est
     au printemps seulement que cela arrive, parce qu'alors ce fleuve
     grossit par les neiges qui fondent, au lieu que dans les saisons
     suivantes, on le saigne de toutes parts pour lui faire arroser
     par des rigoles les jardins et les terres. Ce fleuve se jette
     sous terre entre Ispahan et la ville de Kirman, o il reparat,
     et d'o il va se rendre dans la mer des Indes[14]. L'eau en est
     fort lgre et fort douce partout, et cependant on ne se donne
     pas la peine  Ispahan d'en aller qurir, quoique tout le monde,
     gnralement parlant, ne boive que de l'eau pure, parce que
     chacun boit l'eau de son puits, qui est galement douce et
     lgre; assurment, on n'en saurait boire nulle part de plus
     excellente.

          [Note 13: Chardin a sans doute voulu crire Acroceraunii;
          car aucun gographe ancien ne parle des monts Acrocerontes.
          Quant aux monts Acroceraunii, ils taient situs en Epire;
          mais Paul Orose donne aussi ce nom  des montagnes qui
          sparent l'Armnie de l'Ibrie. _Historiar._ lib. I, cap.
          II, pag. 19, ex edit. Havercamp. (L-s.)]

          [Note 14: Le Zendh-rod d'Issfahn (certains manuscrits
          portent _Zyendh-rod_) coule de la montagne Zerdh
          (jaune), et autres montagnes du grand Lor, sur les confins
          de Djouycerd; il traverse le canton de Rod-Br, dans le
          Loristn; il arrose Feyrozan et Issfahn, et finit sous le
          terrain de Ko Khny, dans le canton de Royd Chtyn. Son
          cours est de 70 (ou 80) farsangs. Ce fleuve a cela de
          particulier, que, lorsque l'on l'arrte tout entier dans un
          endroit, il s'en chappe encore assez d'eau par la
          filtration pour former un grand fleuve. Voil pourquoi on le
          nomme _Zendh_ ou _Zdyendh_ (vivace) et, comme dans le
          temps des semailles, on emploie tellement toute son eau
          qu'il ne s'en perd pas une goutte, cette prcieuse
          destination lui a valu le surnom de _Zryn rod_ (rivire
          d'or).

          Le _Mlik l Mmlik_ (routes des royaumes), et
          l'_A'djab-al-Makhloqt_ (merveilles de la cration), nous
          apprennent qu' la distance de 60 farsangs de Go-Khny, ce
          fleuve reparat dans le Kermn et va se jeter dans la mer
          Orientale (peut-tre la mer des Indes). On dit que l'on fit
          autrefois un paquet de joncs facile  reconnatre, et qu'on
          le jeta dans l'eau  Go-Khny: il reparut dans le Kermn.
          Cette petite exprience prouve que de Go-Khny, jusqu'au
          Kermn, le sol est extrmement escarp et hriss de
          montagnes, et surtout beaucoup plus lev qu' Go-Khny;
          de manire que l'eau passe sous la terre, plutt que de se
          frayer un passage dessus. Du Kermn  la mer Orientale, la
          distance est considrable, et toute cette tendue de pays
          est occupe par diffrents tats. S'il en est ainsi, l'eau
          disparat dans cette mme tendue. C'est ce qu'on lit dans
          l'ouvrage intitul: _Ouq' Mry_. Or, dans les annes de
          scheresse, o le pays de Go-Khny n'est pas arros, le
          passage ou l'exprience dont nous avons parl ne peut pas
          avoir lieu. _Nozahat l qolob_, manuscrit persan de la
          Bibliothque impriale, n. 127, pag. 286 et 287, et n. 139,
          pag. 747, 748. (L-s.)]

     Le fleuve qu'on a fait entrer dans celui de Zenderoud s'appelle
     _Mamhoud Kr_[15]. Les montagnes dont il sort sont de roche vive,
     assez gales et assez unies, entr'ouvertes  et l par des
     ventouses ou soupiraux pour donner passage aux vents, comme l'on
     en voit aux murs des bastions en quelques pays. L'eau, en
     plusieurs endroits, coule au travers des montagnes, entre autres,
     l'on voit une ouverture de la grosseur de quatre tonneaux en
     rond, par o elle sort comme par un tuyau, tombant dans un grand
     bassin, et trs-profond, fait dans le roc, soit par la chute de
     l'eau mme, soit par artifice, d'o elle se rpand dans la
     plaine, et se rend dans le lieu qui la conduit  celui de
     Zenderoud. En montant au-dessus de la montagne,  l'endroit de
     cette grande ouverture, on voit, par un soupirail qu'a form la
     nature, l'eau dans le sein de la montagne, semblable  un lac
     dormant, qui n'a point de fond: car en jetant des pierres dedans,
     on entend le retentissement du son rpercut dans les concavits
     avec un fort grand bruit. L'eau en fait aussi un fort grand en
     tombant le long du rocher, pour se rendre dans son canal; et
     c'est d'o est venu le nom de ce fleuve, qui signifie _Mahmoud le
     Sourd_, parce qu'on ne s'entend pas auprs de cette sortie et
     chute d'eau. On tient que ce n'est pas eau de source, mais eau de
     neige, qui en fondant distille  travers les rochers dans ce lac
     enferm; et on le juge ainsi, parce qu'en mettant de cette eau
     sur la langue, on y trouve de l'acrimonie et que l'on n'en est
     pas dsaltr quand on en boit; mais elle perd cette qualit en
     se mlant dans le fleuve de Zenderoud.

          [Note 15: _Mohhmod Ker_, Mahmoud le Sourd.]

     Avant d'entrer dans ce dtail, il faut que je donne un avis que
     je crois ncessaire, pour empcher de juger peu quitablement de
     cette description, sur ce que tout y est particularis et mis en
     dtail, au-dessus de ce qui semble qu'un voyageur ait pu la
     faire. Je ne dirai pas pour cet effet que, durant dix ans, j'ai
     pass la plupart du temps  Ispahan, et qu'il n'y avait gure de
     maison considrable o je n'eusse quelque habitude, soit parce
     que je parlais bien la langue, soit par le moyen de mon commerce,
     qui me donnait l'accs libre chez les grands, de mme que je
     l'avais  la cour, en qualit de marchand du roi. Mais voici la
     manire dont je suis parvenu  la connaissance de tout ce dtail.
     Je contractai,  Ispahan, l'an 1666, une amiti particulire avec
     le chef du commerce des Hollandais, qui tait un trs-savant
     homme, nomm _Herbert de Jager_. Il me suffira de dire, pour
     donner une ide de son mrite, que Golius, ce fameux professeur
     des langues orientales, le jugeait le plus digne de tous ses
     disciples de remplir sa chaire et de lui succder. Une passion
     commune de connatre la Perse et d'en faire de plus exactes et
     plus amples relations qu'on n'avait encore faites nous lia
     d'abord d'amiti, et nous convnmes, l'anne suivante, de faire
     aussi,  frais et  soins communs, une description de la ville
     capitale, o rien ne ft omis de ce qui serait digne d'tre su.
     Nous commenmes par faire travailler sur notre projet deux
     _molla_ (on appelle ainsi les prtres et docteurs mahomtans), et
      intresser tous nos amis dans notre dessein. Ces _molla_ nous
     crivaient le nom des quartiers, des rues, des glises, des
     btiments publics, des palais et principaux difices, avec le nom
     et les emplois de ceux qui les avaient construits, et qui y
     demeuraient, les antiquits et les fondations, la police des
     tribunaux, l'ordre qu'on tient dans les registres et dans les
     comptes de l'tat. Nous mettions, jour par jour, les rles en
     latin pour nous les communiquer; et quand nous vmes nos docteurs
     puiss, nous nous mmes  examiner leurs mmoires sur les lieux,
     et  en composer une relation, chacun en particulier. Nous
     allmes ensuite courir les dehors de la ville, dix lieues  la
     ronde. La fin de l'automne ayant prvenu celle de notre ouvrage,
     nous ne pmes nous le communiquer achev, parce que nous fmes
     obligs de nous sparer; mais nous le fmes deux ans aprs. La
     relation de mon illustre ami tait de quatorze mains de papier,
     et cependant elle tait abrge en tant d'endroits, que c'tait
     une pice informe. Enfin, l'an 1676, me trouvant de loisir 
     Ispahan, je rduisis cette longue relation  une juste mesure,
     aprs l'avoir revue sur les lieux; et la voici presque au mme
     tat o je la mis ds lors.


III

Ds qu'un Persan peut se loger convenablement, il btit une maison
neuve. Une maison qui n'a pas t construite pour l'usage de son
matre ne peut pas plus lui convenir qu'un habit dont on n'aurait pas
pris la mesure.

Le premier beau palais que Chardin rencontra est celui de Saroutaki,
grand vizir du roi sous le dernier rgne.

     Saroutaki tait fils d'un boulanger de Tauris, capitale de la
     Mdie, qui, n'ayant pas moyen de le pousser, l'envoya  Ispahan
     chercher fortune. Il y alla, et se fit soldat, pensant ne pouvoir
     mieux se placer pour faire paratre l'excellence de ses talents
     naturels. Ses premiers camarades se trouvrent, pour son malheur,
     tre de jeunes dbauchs. Il arriva, au bout de deux ans, qu'un
     officier du roi, l'ayant reconnu capable de quelque chose de plus
     que de porter le mousquet, le prit pour son secrtaire; mais il
     n'eut pas t l trois mois, qu'un enfant du quartier, qui avait
     t perdu huit jours durant, fut trouv dans sa chambre dans
     l'tat des gens qu'on enlve violemment. Les parents de l'enfant,
     outrs du traitement qu'il lui avait fait, s'allrent jeter aux
     pieds du roi, comme il tait  la promenade, en lui demandant
     justice de cet horrible excs. Le roi, qui se trouva gai et de
     bonne humeur, leur dit en souriant: Allez le punir. Ces gens,
     emports de fureur, n'entendirent point raillerie; ils coururent
      son logis, et l'ayant rencontr comme il en sortait  cheval
     avec un laquais seulement, ils le renversrent par terre, ils lui
     dchirrent ses habits, et ils excutrent en un instant l'ordre
     du roi avec la rage qu'on peut s'imaginer en des gens irrits
     comme ils l'taient: car c'est ainsi que souvent, en Perse,
     chacun venge de ses propres mains les torts qu'on lui a faits ds
     que la justice l'ordonne ou le permet.

     Le matre de Saroutaki tait proche du roi lorsque la plainte fut
     faite et la punition ordonne; et, comme il vit que le prince se
     mit  parler assez gaiement de l'arrt qu'il venait de donner, et
     en souriait en le regardant, il prit la libert de lui dire en
     riant: En vrit, sire, c'est dommage que ce malheureux garon
     meure; car il a infiniment d'esprit, et il pourrait rendre un
     jour d'importants services  Votre Majest. Le roi rpondit: Eh
     bien, qu'on le sauve, s'il est encore temps, ou qu'on le fasse
     panser. Le pardon du roi arriva trop tard: sa sentence avait
     dj t excute; mais elle l'avait t si heureusement, que le
     criminel n'en mourut pas, comme on en court le risque ds qu'on a
     dix-huit ans passs. Cependant, comme l'opration avait t faite
     avec un gros couteau et par des gens acharns qui ne se
     souciaient pas de la bien faire, il ne fut jamais bien guri. Le
     supplice de Saroutaki l'ayant rendu incapable de dbauche, il
     s'attacha aux affaires, et, en dix ans de temps, il se rendit si
     habile dans les finances, qu'on le fit contrleur gnral du
     vizir ou intendant de Mazenderan, qui est l'Hyreanie, lequel
     tant venu  mourir, Saroutaki fut mis  sa place. Il fut fait
     ensuite gouverneur de Guilan (_Guyln_) qui est une province
     voisine, et fut employ en qualit de gnral et de commissaire
     gnral en plusieurs emplois trs-importants. Il parvint de l 
     la qualit de nazir (_nzir_): on appelle ainsi le surintendant
     gnral, ou matre de la maison du roi et de tout son domaine, et
     enfin  celle de premier ministre d'tat.

     L'histoire et les gens de son temps assurent qu'il n'y en a
     jamais eu de si clair dans l'exercice de cette charge suprme.
     Il savait jusqu' un denier le revenu de l'tat et celui du roi:
     car, en Perse, le revenu du roi et le revenu de l'tat sont
     distingus et spars, et il savait de mme le revenu de tous les
     grands du royaume, ce qu'ils pillaient sur le peuple, et mme ce
     qu'ils dpensaient et ce qu'ils amassaient. Le zle de ce
     ministre tait incomparable, tant pour le bien public que pour
     celui de son matre. Il hassait tous ces prsents dont l'usage
     est universel en Orient pour obtenir les grces et les emplois,
     et il ne manquait point de faire entrer dans les coffres du roi
     tous ceux qu'il apprenait que les ministres recevaient ou se
     faisaient donner  cette fin. Sefi Ier (_Ssfy_), qui rgnait
     alors, laissait faire ce sage et intgre vizir, tant ravi
     d'avoir un grand vizir de cette probit; mais, comme il ne
     voulait pas avoir part  la haine que ce ministre s'attirait par
     sa svrit, il en raillait souvent lui-mme en prsence de la
     cour, disant, entre autres choses: On parle tant d'Omar (c'est
     le second successeur de Mohamed, un homme que les Persans
     dtestent parfaitement, le tenant pour hrsiarque et pour
     tyran); on l'appelle chien, cruel et maudit; le voil ressuscit
     en la personne de mon vizir. En effet, il tait trangement ha
     par les grands de l'tat, qui l'immolrent enfin  leur fureur.

     La chose arriva l'an 1643, qui tait le troisime du rgne d'Abas
     II, et voici comment: Un gouverneur de Guilan, nomm _Daoud-Kan_
     (_Dod khn_), avait fait plus de deux millions d'extorsions
     durant la premire anne du rgne de ce prince; lequel tant venu
     jeune  la couronne, les gouverneurs et les intendants
     s'imaginaient qu'on pouvait tout faire impunment. Saroutaki fit
     appeler Daoud-Kan  la cour, et le pressait de rendre compte de
     sa conduite. Daoud-Kan s'en excusait sur ce qu'on n'a pas
     accoutum de faire venir des gouverneurs de province  compte.
     Janikan, gnral des courtchis[16], qui est le plus puissant
     corps de troupes qu'ait la Perse, proche parent de ce Daoud-Kan,
     le dfendait de tout son pouvoir; mais, voyant qu'il ne gagnait
     rien auprs du premier ministre, et que son parent allait tre
     pouss  bout, il en porta ses plaintes au roi, tant en
     particulier qu'en public, le suppliant de mettre  couvert le
     gouverneur de Guilan des recherches du premier ministre. Le roi,
     qui tait jeune, coutait tout et rpondait  tout favorablement;
     mais sa mre retenait sa facilit, et l'empchait de rien
     accorder qui allt contre le bien de l'tat. Le crdit des mres
     des rois de Perse est grand, tandis qu'ils sont en bas ge, et la
     mre d'Abas II en avait aussi un fort grand, et qui tait des
     plus absolus. Elle tait en troite confidence avec le premier
     ministre, et ils s'entr'aidaient tous deux mutuellement. Janikan
     (_Djny-khn_) ne voyant,  cause de cela, aucun moyen de sauver
     son parent, rompit ouvertement avec le premier ministre et se
     dclara hautement son ennemi; mais le ministre se contentait de
     pousser sa pointe. Il arriva, au mois d'octobre, que, dans une
     audience d'ambassadeurs, Janikan trouvant le roi chagrin contre
     le premier ministre, sur un sujet qu'on raconte diversement, il
     commena  l'accuser de plusieurs choses, les unes vraies et les
     autres fausses, que le prince couta assez aigrement. L'audience
     finie, le roi voulut monter  cheval, et, par malheur pour le
     premier ministre, il sortit par le grand portail du palais, par
     o il passe fort rarement, parce qu'il est le plus loign du
     srail. Le prince trouva le cheval du premier ministre tout
     contre le sien. On le lui menait toujours le plus proche qu'il
     se pouvait du lieu o tait le roi,  cause de son grand ge et
     de ses infirmits, et afin qu'il et moins de pas  faire. Le
     roi, voyant ainsi un autre cheval prs du sien, demanda  qui il
     appartenait. Janikan, qui tait aux cts du roi, trouvant cette
     belle occasion de donner un coup de dent au premier ministre,
     rpondit: Eh! qui pourrait, sire, avoir l'insolence de faire
     cela, que ce vieux chien de grand vizir: il ne se contente pas de
     maltraiter les serviteurs, il perd encore le respect pour le
     matre.--Je le sais bien, Janikan, repartit le roi; il y faut
     pourvoir. Il n'est pas certain si c'est l tout ce que le roi
     lui dit, car on le raconte diversement; mais, quoi qu'il en soit,
     Janikan prit la rponse du roi pour un ordre de faire mourir le
     premier ministre, et il rsolut de l'excuter le lendemain matin.

          [Note 16: Djny-Khn tait gnral des qourtchy.]

     Ce jour-l, il fut de bonne heure au palais, et, tirant  part ce
     qu'il y trouva de gens qu'il savait tre ennemis du grand vizir,
     entre lesquels le plus considrable tait le grand matre de
     l'artillerie, il leur dit qu'il avait ordre du roi d'aller
     prendre la tte du premier ministre, et les pria de
     l'accompagner. Ils prirent encore avec eux d'autres gens de leur
     cabale qu'ils rencontrrent sur le chemin, sans leur dire
     pourtant autre chose, sinon qu'ils allaient porter  ce ministre
     un ordre du roi de la dernire importance. Ce vieux seigneur
     tait dans le srail quand ils arrivrent, et, en ayant t
     averti, il sortit en robe de chambre; et, entrant par une porte
     de derrire dans la salle o il les avait fait mener, il leur dit
     qu'il les priait de s'asseoir jusqu' ce qu'il ft habill, et
     qu'il les allait venir retrouver. Janikan s'approchant l-dessus
     avec sa troupe, et l'entourant, lui dit: Chien maudit, nous ne
     sommes pas venus ici pour nous asseoir, mais pour te couper cette
     vieille mchante tte qui a rempli la Perse de malheurs, et a
     fait prir tant de grands seigneurs infiniment plus gens de bien
     que toi! Et, en disant cela, il cria au grand matre de
     l'artillerie: _Vour!_[17], c'est--dire _Frappe!_ Celui-ci, en
     mme temps, lui enfona le poignard dans le corps, et, d'un coup
     de genou, le jeta  bas sur le bord d'un grand rond d'eau,  bord
     de jaspe, qui tient le milieu de la salle. Le coup ne l'avait pas
     tu; il leur dit d'une voix basse: Que vous ai-je fait, mes
     princes, et que me faites-vous sur mes vieux jours? Janikan,
     entendant sa voix, cria au grand matre: Achve ce chien, et,
     en mme temps, il tira l'pe lui-mme et s'avana pour se jeter
     dessus. Le grand matre le prvint et abattit la tte de cet
     infortun, qui tomba aux pieds de Janikan, et d'un autre coup lui
     coupa le corps presque en deux. Janikan prit la tte par la
     moustache et, s'avanant sur le bord du rond d'eau pour y laver
     sa main qui tait ensanglante, il la porta ensuite trois ou
     quatre fois pleine d'eau  la bouche, en disant:  prsent,
     voil ma soif apaise.

          [Note 17: _Vour_: ce mot est turc; c'est l'impratif du
          verbe _vormaq_, et plus correctement, _rmaq_, frapper,
          tuer, poignarder. (L-s.)]

     Il mit ensuite une garnison de ses gens dans le palais du vizir,
     comme s'il et eu un ordre fort prcis de le faire, et remonta 
     cheval, tenant la tte d'une main et son pe nue de l'autre,
     prenant le chemin du palais. Sa suite se trouva en un instant
     grossie de plusieurs grands seigneurs, avec qui il alla se
     prsenter au roi, et lui dit, selon les compliments du pays:
     Sire, que votre tte soit toujours glorieuse et saine. Voici
     celle de ce vieux chien qui perdait le respect pour Votre
     Majest, et qui tait devenu tratre, tant  sa personne qu' son
     tat, lequel il ruinait par son audace et par sa tyrannie: il
     tramait une rvolte qui et cot la vie  Votre Majest, et
     c'est ce qui m'a oblig de lui ter la sienne par l'amour que
     j'ai pour la vtre. Le roi, fort effray et constern du
     spectacle, ne perdit pourtant pas le jugement, mais lui rpondit
     fort prudemment pour un jeune prince, quoique en tremblant:
     Janikan! que ta main soit exalte, tu as fort bien fait. Que ne
     m'avertissais-tu de la perfidie de ce mchant: il y a longtemps
     que j'aurais fait faire ce que tu as fait aujourd'hui. Je te
     donne sa charge et ce que tu voudras de ses biens.

     Saroutaki tait alors dans la treizime anne de son ministre et
     dans la quatre-vingtime de sa vie.

     On sera sans doute bien aise d'apprendre la vengeance qui fut
     faite de la mort de ce vieux ministre, et je la raconterai
     d'autant plus volontiers, qu'elle n'est pas moins tragique ni
     moins exemplaire, et qu'on peut bien assurer qu'il n'a t jamais
     parl de grande fortune sitt faite et sitt dtruite. Janikan,
     applaudi du roi extrieurement, comme je viens de le dire, et de
     toute la cour, qui l'allait fliciter de son lche assassinat
     comme d'un rare exploit de guerre, crut qu'il tait mont en haut
     de la roue; et il y tait effectivement mont, mais c'tait pour
     rendre sa chute plus clatante et plus terrible que la fortune
     l'avait comme guind si haut. Tout le monde s'empressa d'abord 
     le suivre, et le jour mme de cette vilaine action, il revint du
     palais, suivi de trois cents personnes  cheval. Deux jours
     aprs, il fut fait gnralissime de la Perse, ce qui mettait
     trente mille hommes sous son commandement, qu'il pouvait
     assembler dans vingt-quatre heures; et, dans les cinq jours de
     temps que dura seulement sa faveur, on lui fit la valeur de vingt
     mille louis d'or de prsents pour avoir seulement ses bonnes
     grces ou sa recommandation.

     J'ai touch un mot du pouvoir que la reine mre avait sur
     l'esprit du roi, et combien d'ailleurs elle tait unie d'amiti
     et d'intrt avec le premier ministre; et j'ai dit aussi la
     consternation du roi, quand les assassins de ce seigneur lui
     prsentrent sa tte. La reine, le voyant revenu au srail avec
     cette consternation sur le visage, apprhenda que le vizir n'en
     ft en partie cause, et, en approchant tendrement de sa personne,
     elle lui dit: Mon cher prince, pourquoi tes-vous troubl comme
     je vous vois? Ce vieux ministre, qui vous sert de pre, serait-il
     bien assez malheureux pour avoir mrit votre indignation.
     Soixante annes de bons services rendus  Votre Majest et  ses
     prdcesseurs, et son extrme vieillesse, valent bien qu'on lui
     pardonne quelque faute; toutefois, s'il en a fait de telle nature
     qu'elle exige punition, tez-lui sa charge, et laissez  la mort,
     qui est si proche de lui,  lui ter la vie. Le roi lui
     rpondit: _An kanum_[18], duchesse, ma mre, son affaire est
     faite; il vient de mourir.

          [Note 18: _An khnum_: ces deux mots sont turcs. On a dj
          remarqu que le turc tait et est encore aujourd'hui plus
          usit que le persan  la cour de Perse. (L-s.)]

     Les femmes, dans tout l'Orient, surtout celles de qualit, ne
     s'tudient point  rprimer les passions, ce qui fait qu'elles en
     sont toujours agites avec fureur. Saroutaki tait l'agent et le
     fidle de la mre du roi; il lui amassait des biens immenses;
     elle gouvernait la Perse  son gr par son ministre: on peut
     penser l-dessus  quel excs elle fut irrite. Elle envoya sur
     le soir un des principaux eunuques  Janikan, lui demander pour
     quel sujet il avait t assassiner si cruellement le premier
     ministre, que ses services si longs et si importants devaient
     rendre sacr  tous les Persans. Janikan, bloui de sa fortune et
     emport de la haine qu'il avait pour la reine mre,  cause du
     dfunt, rpondit firement  l'eunuque: Saroutaki tait un chien
     et un voleur qu'il y a longtemps qu'on devait faire mourir. Dites
     cela  la grande-duchesse (c'est le titre qu'on donne  la mre
     du roi), et que c'tait un franc larron. Julfa (c'est un faubourg
     d'Ispahan, peupl d'Armniens) ne doit payer que vingt-deux mille
     cinq cents livres de taille, et je prouverai qu'en cinq mois ce
     chien maudit en a arrach deux cent mille livres. Il disait cela
     pour piquer davantage la reine mre, parce que le revenu de ce
     faubourg est dans l'apanage des mres du roi, et qu'on n'y peut
     lever un sou sans leur ordre.

     La princesse, pousse  bout par ces nouveaux outrages, anima
     toute cette nuit-l le roi  la vengeance. Il y tait bien
     rsolu, mais il ne savait comment s'y prendre. La princesse,
     dsespre de ce qu'il ne servait pas sa fureur sur-le-champ,
     conjura le lendemain avec une personne de qualit, qu'elle savait
     dans ses intrts, pour faire assassiner Janikan; mais celui-ci,
     qui avait dj sem d'espions la cour et la ville, dcouvrit la
     conjuration avant qu'elle ft forme. Il la communiqua  son
     parti, qui ne crut pas pouvoir se sauver qu'en faisant une
     conjuration oppose, qui tait d'aller arracher la reine mre du
     milieu du srail et de la faire mourir. Si ce que je rapporte
     n'tait d'une notorit publique en Perse, je ne l'aurais jamais
     pu croire, parce que les srails sont des lieux si sacrs pour
     les Persans, particulirement celui du roi, que c'est une
     impudence punissable de tourner seulement les yeux vers la porte.

     Le chirachi-bachi[19], qui est le chef de la sommellerie du roi,
     tait un des conjurs de Janikan. Il tait,  la vrit, un des
     grands ennemis du mort; mais, faisant rflexion sur le crime et
     sur le danger de l'entreprise, dont il tait moralement
     impossible d'viter la punition tt ou tard, il rsolut de la
     dcouvrir au roi, ne voyant point d'autre voie de se tirer du
     mauvais pas o il s'tait engag. Il va sur le soir au palais,
     s'adresse au capitaine de la porte du srail, lui conte la
     conjuration avec les particularits qu'il en savait, et que le
     jour suivant tait destin  l'excuter. On avait peine dans le
     srail  croire le rapport de ce conjur; toutefois, comme la
     chose tait trop importante pour en ngliger l'avis, et que la
     reine et les eunuques, que la conjuration regardait, croyaient 
     tout moment qu'on les venait mettre en pices, le roi se laissa
     pousser  faire mourir le lendemain matin tout ce nombre
     d'assassins, sans autre forme de procs. Ce jour-l donc, qui
     tait le cinquime de l'assassinat du premier ministre, le roi,
     vtu tout de rouge, selon la manire du pays, qui fait que le roi
     s'habille de cette faon lorsqu'il doit faire mourir quelque
     grand seigneur; le roi, dis-je, se rendit le matin  la salle o
     tous les grands seigneurs taient assis  l'ordinaire, et
     s'adressant  Janikan, Sa Majest lui dit: Perfide, rebelle, de
     quelle autorit avez-vous tu mon vizir? Il voulut rpondre,
     mais le roi ne lui en donna pas le loisir. Il se leva en disant
     tout haut: Frappez! et se retira dans un cabinet qui n'tait
     spar de la salle que par des vitres de cristal. Aussitt, des
     gardes aposts se jetrent sur les proscrits, et,  coups de
     hache, les mirent en pices sur les beaux tapis d'or et de soie
     dont la salle tait couverte, aux yeux du prince et de toute la
     cour. Dans le mme temps, d'autres gardes, avec deux des
     principaux eunuques, coururent excuter de mme manire les
     autres proscrits, qui taient les uns dans le bain, les autres
     dans leurs maisons. Le nombre des grands seigneurs qu'on mit en
     pices tait quatre gouverneurs de province, le grand matre de
     l'artillerie et trois autres. Au bout de deux heures, on jeta les
     corps ainsi coups en pices au milieu de la place Royale,
     vis--vis du grand portail du palais, o les crocheteurs les
     dpouillrent jusqu' la chemise, leur jetant seulement un peu de
     terre sur les parties viriles. On les y laissa trois jours en cet
     tat (grand exemple de la justice cleste et des misres
     humaines), et aprs on les porta dans un cimetire hors de la
     ville, o ils furent enterrs ple-mle dans une mme fosse.

          [Note 19: _Cherbdjy bchy_, dont il a t parl dj
          plusieurs fois.]

     La mre du roi, se voyant dfaite de ses principaux ennemis,
     tendit sa vengeance sur la maison de Daoud-Kan, comme l'auteur
     de toute cette longue et cruelle tragdie. On ne se contenta pas
     de confisquer ses biens, comme aux autres, on ne laissa pas un
     sou  tous ses parents jusqu'au troisime degr. Ses filles
     furent vendues publiquement; ses fils furent faits eunuques, et
     donns en qualit d'esclaves  un seigneur qui avait autrefois
     servi leur pre.

     Tirant de l vers la place Royale, on trouve sur la gauche un des
     beaux caravansrais d'Ispahan. C'est un btiment carr  double
     tage, chacun de quelque vingt pieds de haut et de quelque
     soixante-dix toises de diamtre. On y entre par un portique assez
     long, sous lequel il y a des boutiques d'un et d'autre ct.
     Chaque face a vingt-quatre logements en bas et autant en haut,
     comme un dortoir de couvent, au milieu desquels il y en a un plus
     grand que les autres, bti sous un haut portique semblable 
     celui o est l'entre, lequel est fait en demi-dme, plat sur le
     devant, orn de mosaques. Les chambres d'en bas sont le long
     d'une galerie, ou _relais_ ou parapet, comme on voudra l'appeler,
     haut de terre d'environ cinq pieds, et profonds de dix-huit 
     vingt pieds, larges de quinze  seize et leves de deux doigts
     sur la galerie. Les Persans appellent ces galeries ou rebords de
     pierre, qui rgnent autour des caravansrais, _maatab_[20],
     c'est--dire _place  la lune_, parce que c'est o l'on couche
     environ huit mois de l'anne, pour tre plus frachement, et o
     l'on prend le frais  l'ombre durant le jour. Chaque chambre a,
     de plus, une place sur le devant, de la largeur de la chambre
     mme, profonde de la moiti et couverte d'une arcade. Les
     chambres d'en haut ont chacune une antichambre et un balcon; et
     c'est d'ordinaire o les marchands logent avec leurs femmes,
     lorsqu'ils en mnent, le bas tage leur servant communment de
     boutique ou de magasin. Sur le derrire du caravansrai, il y a
     encore de grands magasins. Au milieu de la cour, qui est fort
     bien pave, il y a un grand bassin d'eau, avec un jet et des
     puits au coin. C'est l  peu prs la structure et la forme de
     tous les grands caravansrais d'Ispahan, qui sont btis de
     pierres ou de briques, si ce n'est que les uns ont un grand
     _relais_ carr, de quatre  cinq pieds de hauteur au milieu de la
     cour, au lieu de bassin d'eau. Les logements, qui sont spars
     l'un de l'autre par un mur de deux  trois pieds d'paisseur,
     consistent en une antichambre de quelque huit pieds de
     profondeur, toute ouverte par devant, avec une chemine  ct,
     pratique dans le mur de sparation, et en une chambre qui est de
     moiti, ou d'une fois plus profonde que l'antichambre, dont la
     chemine est au fond ou  ct. Les chambres ont toutes leurs
     portes, quoique assez faibles, mais elles n'ont point de
     fentres, recevant le jour par la porte et non autrement, ce qui
     rend le logement incommode. Derrire le caravansrai, et tout
     autour, sont des curies, et dans quelques-uns il y a un ct des
     curies accommod en arcades, de quatre pieds de hauteur, avec
     des chemines d'espace en espace, pour placer commodment les
     palefreniers et les autres valets, et pour faire la cuisine. Il
     ne demeure d'ordinaire dans ces grands caravansrais que des
     marchands en magasin. Celui dont je viens de faire la description
     rend seize mille livres par an au propritaire, qui tait, de mon
     temps, une cousine du feu roi. On nomme ce caravansrai: _Mac
     soud assar_[21], c'est--dire _le caravansrai de Mac soud
     l'huilier_, parce qu'il a t bti, du temps d'Abas le Grand, par
     un picier qui avait fait sa boutique vis--vis, laquelle
     subsiste encore. Lorsque ce grand roi vint tablir sa cour 
     Ispahan, et qu'il conut le dessein de rendre cette ville aussi
     magnifique qu'elle l'est devenue, il engageait non-seulement tous
     les grands seigneurs, mais encore tous les particuliers qu'il
     savait tre gens riches,  construire quelque difice public pour
     l'ornement et pour la commodit de la ville. Il apprit que cet
     picier tait des plus  l'aise; il l'alla voir un jour  sa
     boutique, avec la familiarit qui tait naturelle  ce grand
     prince, et il lui dit: Il y a longtemps que je vous connais de
     rputation pour homme de bien et pour homme riche. C'est sans
     doute  cause de votre probit que Dieu vous a bni si
     abondamment: je serais bien aise qu'un si vertueux vieillard
     m'adoptt. Je vous tiens pour mon pre; vos fils sont mes frres,
     faites-moi votre hritier avec eux, je ferai en sorte qu'ils n'y
     perdent rien; ou bien, si vous l'aimez mieux, faites btir de
     votre vivant quelque difice pour la commodit et pour
     l'embellissement de la ville. Abas le Grand avait des manires
     engageantes, qui le faisaient venir  bout de tout. L'picier lui
     dit qu'il consentait  la demande de Sa Majest, et qu'il ne
     manquerait pas  ce qu'il souhaitait de lui. Il fit btir ce
     caravansrai, qui lui cota trois mille tomans, qui sont
     quarante-cinq mille cus, et ensuite le donna au roi, qui en fut
     fort satisfait, et en rcompensa bien ses enfants.

          [Note 20: Lisez _mh-tb_, clair de lune. (L-s.)]

          [Note 21: _Karvnsera Massqoud a'ththr_. Ce dernier mot
          _a'ththr_ n'a aucun rapport avec l'huile,  moins qu'on
          n'entende l'huile essentielle, odorifrante. Il signifie un
          parfumeur, un droguiste, un fabricant et un marchand de
          _a'ther_, _a'thr_, ou _o'thr_, parfum en gnral; et, par
          excellence, l'essence de roses, qu'on dsigne encore plus
          particulirement par les mots _a'thrgul_. Voyez mes
          _Recherches sur l'essence de roses_, un petit volume in-12,
          imprim en 1804,  l'Imprimerie impriale. (L-s.)]

     On raconte une chose admirable d'une mule que cet picier avait
     (car les gens de cette condition, en Perse, montent la plupart
     des mules, comme les docteurs de la loi montent des nes). Cette
     mule tait si fidle  son matre, qu'il la laissait toujours
     seule dans la place Royale, au coin qui donnait vers sa boutique.
     Elle ne bougeait du lieu o il mettait pied  terre, et si
     quelqu'un pensait d'en approcher, elle lui lanait de si rudes
     coups de pied, qu'il tait contraint de se retirer bien vite. Il
     arriva la dernire fois que l'picier fut alit, que sa pauvre
     bte devint aussi malade, et elle se dmena et se tourmenta si
     furieusement jusqu'au jour de sa mort, qu'elle mourut aussi au
     mme instant.


V

On arrive ensuite en face du palais royal.

Le roi entretient l trente-deux maisons ou ateliers de tous les
ouvrages qu'on fait pour son usage.

     J'oubliais de dire que le tour de la place, entre le canal et les
     maisons, est garni de platanes: c'est un arbre qui jette ses
     branches fort haut; ce qui fait que les maisons en sont couvertes
     comme d'un parasol, sans en tre caches. Cela augmente
     considrablement la beaut de la place, laquelle, en t, et
     surtout quand il n'y a rien d'tal, qu'elle est arrose et que
     l'eau court dans le canal jusqu'aux bords, est,  ce que je
     crois, la plus belle place du monde, et o la promenade est le
     plus agrable, car il y a toujours quelque endroit o l'on se
     peut retirer  l'ombre. Cette grande place se vide dans les ftes
     et dans les solennits, comme aux audiences des ambassadeurs;
     mais, en d'autres temps, elle est pleine de quincailliers, de
     fripiers, de revendeurs, de petits artisans; en un mot, d'une
     infinit de petites boutiques, o l'on trouve les denres les
     plus communes et les plus ncessaires. Ces marchands talent 
     terre, sur une natte ou sur un tapis, se couvrant d'un parasol de
     natte, ou de laine, qui pirouette  leur gr sur un haut pivot.
     Ils n'emportent jamais leurs marchandises de la place, mais ils
     l'enferment la nuit dans des coffres qu'ils attachent l'un 
     l'autre, ou bien ils en font des ballots lgrement attachs
     ensemble par une grosse corde, qui passe tout autour, et ils
     laissent tomber dessus leur petit pavillon, et s'en vont sans
     laisser personne  la garde. Cependant, il n'en arrive jamais
     d'accident, par la svre justice qu'on fait des voleurs en ce
     pays-l. Les gardes du chevalier du guet y passent de temps en
     temps durant la nuit: c'est proprement  eux d'en rpondre, parce
     que c'est  eux qu'il s'en prend. Le soir, on voit dans cette
     place des charlatans, des marionnettes, des joueurs de gobelets,
     des conteurs de romances, en vers et en prose, des prdicateurs
     mme; et enfin des tentes pleines de femmes dbauches, o l'on
     va en choisir  son gr. Abas II avait dfendu toutes ces
     boutiques quatre ans avant sa mort, sur ce que l'envie lui ayant
     pris un jour de passer au travers de la place, sans en avoir
     averti la veille, il y trouva une telle foule et un tel embarras,
     caus par tout cet talage, que ses gardes et son train ne lui
     pouvaient faire faire place; mais, tant parti peu aprs pour
     l'Hyrcanie, il donna permission d'en faire un march comme
     auparavant,  cause du profit qu'on en tire: car cette place rend
     par jour environ cent francs, qu'on lve sur tous ceux qui y
     talent, quoiqu'il y ait des boutiques qui ne donnent qu'un sou
     par jour. Cette rente appartient  l'glise. On la lve
     journellement, ou tout au plus par semaine, parce qu'on ne se
     fie pas  tout ce menu peuple qui y fait son trafic. Chaque sorte
     d'art et chaque sorte de denre y a son quartier  part, et les
     gens du pays savent y trouver chaque chose, comme dans les autres
     lieux de la ville. On dit que du temps d'Abas le Grand, et de son
     successeur, la place donnait de rente cinquante cus par jour.

     Je crois qu'il ne sera pas mal  propos d'entrer un peu plus dans
     le dtail de ce grand march, qui est le plus universel que j'aie
     vu, et une vraie foire. Abas le Grand marqua l'endroit o se
     vendait chaque denre. D'abord, on trouve prs de la mosque
     royale le march aux nes et au gros btail, et  ct, celui aux
     chevaux, aux chameaux et aux mules. Ce march ne se tient que le
     matin; l'aprs-midi, ce sont les menuisiers et les charpentiers
     qui talent  la mme place. Ils vendent, entre autres choses,
     tout ce qu'il faut de charpenterie et de menuiserie pour une
     maison, des portes, des fentres, des gouttires, des serrures de
     bois, avec des clefs de bois ou de fer. Aprs, on trouve une
     poulaillerie; ensuite, des vendeurs de fruits secs, dont il y a
     de beaucoup de sortes en Perse; puis, les vendeurs de coton fil;
     aprs, des quincailliers et des cordiers qui dbitent des licous
     et des harnais de revente; aprs, se trouvent les vendeurs de
     bonnets fourrs, les vendeurs de gros feutres, pour couvrir les
     chevaux et les autres montures; les vendeurs de harnais neufs,
     les fourreurs, qui sont spars en deux quartiers, celui des
     mahomtans et celui des chrtiens: c'est parce que les Persans
     tiennent, dans leur religion, que la laine, entre toutes les
     autres choses, contracte de l'impuret en passant par la main des
     infidles, parce qu'elle s'imbibe  la manire d'une ponge de ce
     qui transpire continuellement du corps; ainsi il ne faut pas que
     les mahomtans puissent se mprendre, en achetant de ces
     marchandises-l de la main des chrtiens, sans le savoir.
     Ensuite, on trouve les marchs de gros cuir, et ceux de cuir fin;
     les fripiers de grosses hardes, les vendeurs de grosses toiles,
     les batteurs de coton, pour la doublure des habits; les
     chaudronniers, les changeurs, lesquels sont sur de petits tablis
     de trois  quatre pieds en carr, ayant de petits coffres de fer
      ct d'eux, et un cuir au devant pour compter; les mdecins,
     qui ont leur talage sur de petits chafauds semblables. Le bout
     de la place est occup par des vendeurs de fruits et de lgumes,
     par des bouchers et par des cuisiniers  juste prix. Il y en a
     qui portent vendre le manger, et des fruitiers aussi qui portent
     vendre le melon en pices, et en donnent pour ce qu'on veut,
     jusqu' un denier. Enfin, il y a parmi tout cela des revendeurs
     de toutes sortes de nippes, qu'ils offrent  tous les passants.
     Il faut observer encore qu'entre le canal et les galeries, il y a
     des artisans tals, qui font et qui raccommodent les mmes
     ouvrages qui se vendent dans la place,  l'opposite de leurs
     boutiques[22].

          [Note 22: Chh A'bbs consacra cinq cents tomns 
          l'embellissement de cette place, l'an du Pourceau, qui fait
          partie des annes 1020 et 1021 de l'hgire (1611-12 de l're
          vulgaire). Voyez le _Trykh 'lem Ary_ f 168 _verso_, du
          manuscrit de M. de Sacy, et f. 337 du manuscrit de la
          bibliothque de l'Arsenal. (L-s.)]

     Voil l'aspect du dedans de la place. Il faut prsentement
     dcrire les grands difices qui sont btis dessus, comme je l'ai
     dit, et qui en font le plus bel ornement, savoir: la mosque
     royale et la mosque du grand pontife, le pavillon de l'horloge
     et le march imprial; car pour le pavillon qui est sur le grand
     portail du palais royal, il entrera dans la description de ce
     palais.

     La mosque royale est situe au midi, ayant au devant un parvis
     en polygone, avec un bassin au milieu, aussi en polygone. La face
     de l'difice est pentagone, et l'on y voit des deux cts un
     balustre de pierre polie,  hauteur d'appui, qui s'tend jusque
     vis--vis de l'entre. Les deux premires faces sont ouvertes en
     arcades, qui donnent sous les bazars, et sont traverses d'une
     chane pour empcher les chevaux d'y passer. Les deux autres,
     au-dessus, sont de grandes boutiques d'apothicaires et de
     mdecins: car  prsent, en Orient, comme autrefois en Grce, la
     plupart des mdecins sont aussi apothicaires et droguistes, et
     vendent les drogues, comme je l'ai dit. Les tages suprieurs,
     qui sont  quelque vingt pieds du bas, ont des galeries qui
     ressemblent  des balcons. La face intrieure, qui forme le
     portail, est en demi-lune, enfonce de treize pieds environ, fort
     leve et toute revtue de jaspe du rez-de-chausse  dix pieds
     en haut, avec des perrons du mme ouvrage. L'ornement en est
     merveilleux et inconnu dans notre architecture europenne. Ce
     sont des niches de mille figures, o l'or et l'azur se trouvent
     en abondance, avec de la parqueterie faite de carreaux d'mail,
     et une frise plate autour, de mme matire, qui porte des
     passages du Coran, en lettres proportionnes  la hauteur de
     l'difice. Ce portail est orn d'une galerie comme celle des
     cts. Les linteaux sont de jaspe. La porte est de quelque douze
     pieds de large, ferme de deux valves ou battants revtus de
     lames d'argent massif couvertes de larges pices de rapport 
     jour, cisel et dor, fort massives. Joignant le portail, en
     dedans, il y a deux hautes aiguilles ou tourelles, avec des loges
     ou galeries couvertes au-dessus des chapiteaux, le tout de mme
     ouvrage que le contour du portail.

     En entrant par ce beau portail, on dtourne tant soit peu vers
     l'occident, et ayant fait quinze pas, on trouve au milieu un beau
     bassin de jaspe,  godrons, de six pieds de diamtre, soutenu sur
     un pidestal de mme matire, de huit pieds de haut, avec des
     marches. C'est pour donner  boire aux passants: car, dans les
     pays o l'on est souvent altr et o l'on ne boit que de l'eau,
     c'est une des charits les plus ordinaires, et qu'on croit l'une
     des plus mritantes, que de donner  boire aux passants; et c'est
     pour cela que, dans toutes les bonnes villes, on trouve
     non-seulement de grandes urnes de terre pleines d'eau,  divers
     coins de rue, mais qu'aussi il y a des hommes gags, qu'ils
     appellent _sacab_ (_sqb_) ou _porteurs d'eau_, qui vont dans
     les rues, surtout en t, une grosse outre pleine d'eau sur le
     dos et une tasse  la main, prsentant  boire  tous les
     passants.

     Je vais faire ici tout de suite la description du palais royal.
     C'est sans doute un des plus grands palais qui se voient dans une
     ville capitale, car il n'a gure moins d'une lieue et demie de
     tour. Le grand portail donne, comme je l'ai dit, sur la place
     Royale. On l'appelle _Aly capi_ (_A'ly qpi_), c'est--dire _la
     porte Haute_, ou _la porte Sacre_, et non pas la _porte d'Aly_,
     comme quelques-uns pensent, tromps par la conformit du mot.
     Elle est toute de porphyre, et fort exhausse. Le seuil est aussi
     de porphyre de couleur verte, haut de cinq  six pouces, fait en
     demi-rond. Les Persans le rvrent comme sacr, et qui marcherait
     dessus serait puni. Toute la porte mme est sacre. Les gens qui
     ont reu quelque grce du roi vont la baiser en pompe et en
     crmonie, en mettant pied  terre, et se tenant debout contre,
     ils prient Dieu  haute voix pour la prosprit du prince. Le
     roi, par respect, ne la passe jamais  cheval. Au devant,  cinq
     ou six pas du portail, sont deux grandes salles, en l'une
     desquelles le prsident du Divan administre la justice, et
     expdie les requtes prsentes au roi; et dans l'autre, le grand
     matre d'htel, qu'on appelle, en Perse, _chef des matres de la
     porte_, tient son bureau public.  ct, il y a deux autres
     salles plus petites, qu'on appelle _salles des gardes_, parce
     qu'elles ont t faites pour un corps de garde; mais la personne
     du souverain est si sacre en Perse, qu'on nglige cette garde;
     de sorte qu'il n'y a jamais l personne durant le jour, et ceux
     qu'on y met en faction la nuit y dorment dans leurs lits comme
     dans leur propre maison, sans fermer non plus le grand portail,
     par o chacun entre et sort comme il veut, sans qu'on crie: _Qui
     va l?_ ni qu'me vivante y soit au guet. Ce portail est un asile
     sacr et inviolable, et dont il n'y a que le souverain en
     personne qui puisse tirer un homme. Tous les banqueroutiers et
     les malfaiteurs s'y retirent pendant qu'on accommode leurs
     affaires, les hommes et les femmes  part, dans deux grands
     jardins spars, qui ont chacun un pavillon contenant une salle
     et plusieurs petites chambres et cabinets autour. Les mosques ne
     sont point des asiles en Perse, ni les autres lieux sacrs. On
     n'y connat d'autre asile que les tombeaux des grands saints,
     cette porte impriale, les cuisines et les curies du roi; et ces
     derniers lieux sont des asiles partout, soit  la ville, soit 
     la campagne. Le roi seul en peut tirer, comme je le viens de
     dire, ou son ordre spcial; or, quand le roi donne cet ordre, ce
     n'est pas directement, mais en dfendant de porter  manger au
     fugitif dans le lieu o il est, ce qui le rduit enfin  en
     sortir. Les sofis, qui ont la garde de la porte impriale, ont
     l'intendance de l'asile, et ils savent bien en tirer du profit.
     Les sofis[23] sont les gardes du corps du roi, lorsqu'il sort du
     palais,  moins qu'il ne sorte avec ses femmes; car, alors, ce
     sont les eunuques seulement qui gardent sa personne, de mme
     qu'ils font dans tout le palais, soit aux lieux o les homme
     entrent, soit dans ceux o ils n'entrent pas. C'est par une
     ancienne constitution que les sofis sont les gardes de la
     personne du roi et du dehors de son palais, sans qu'il puisse
     entrer aucun dans leur corps, que de leur sang ou de leur race.
     Ces sofis ont leurs logements dans la grande alle o conduit le
     portail. Ils y ont aussi une petite mosque dans laquelle ils
     s'assemblent tous les vendredis, qu'on appelle _taous can_[24],
     comme qui dirait, _maison de culte_, ou _d'obissance_. Vis--vis
     de ces jardins,  main gauche, est le pavillon qu'on appelle
     _Talaar tavileh_[25], c'est--dire _le salon de l'curie_, qui
     est bti au milieu d'un jardin dont les alles sont couvertes de
     platanes des plus hauts et des plus gros qu'on puisse voir. Il y
     a dans celle du milieu, qui fait face au salon, il y a, dis-je,
     de chaque ct neuf mangeoires de chevaux, auxquelles les jours
     de solennits, comme  des audiences d'ambassadeur, on attache
     avec des chanes d'or autant de chevaux des plus beaux de
     l'curie du roi, couverts et harnachs de pierreries, et l'on met
     auprs tous les ustensiles d'curie, qui sont aussi d'or fin,
     jusqu'aux clous et aux marteaux. C'est par cette alle qu'on fait
     passer les ambassadeurs pour aller  l'audience, et les autres
     trangers de qualit aussi, afin qu'ils voient cette pompe
     merveilleuse. Ce salon de l'curie a cent quatre pas de face,
     vingt-six de profondeur et vingt-cinq pieds de hauteur: il est
     couvert d'un plafond de mosaque, assis sur des colonnes de bois
     peint et dor; et il est spar en trois salles, dont celle du
     milieu est leve de neuf pieds du rez-de-chausse et celles des
     cts de trois pieds seulement; les sparations sont faites de
     chssis de cristal de Venise, de toutes couleurs, et le salon
     entier est garni de courtines tout alentour, doubles des plus
     fines indiennes, qu'on tend du ct du soleil, jusqu' huit
     pieds de terre seulement, sans que cela empche la vue. Un grand
     bassin de marbre, avec des jets d'eau autour et au centre, occupe
     le milieu de la grande salle. C'est celle o le successeur d'Abas
     II a t couronn.

          [Note 23: Les _ssfy_ sont un corps d'lite parmi les
          _qourtchy_. Voyez, t. V, p. 309. (L-s.)]

          [Note 24: _Thos khunh_ signifie la _maison, la volire
          des paons_. Peut-tre Chardin a-t-il voulu crire
          _th'at-khunh_, ou _th't khauneh_, mots qui ont, en
          effets la signification indique par notre voyageur. (L-s.)]

          [Note 25: Je doute fort de la justesse de la signification
          indique ici par Chardin, quoiqu'elle se retrouve encore
          dans sa _Relation du couronnement de Soliman_, crmonie qui
          eut lieu dans cette mme salle. Tlr dsigne bien un grand
          salon  jour, soutenu sur des piliers, des poutres, ou des
          colonnes. _Thaoylh_, ou _thavylh_, est un mot moghol
          adopt par les Persans, qui signifie, en effet, _curies_.]

     Celui qui est  droite renferme la bibliothque et les relieurs
     de livres. Un nomm _Mirza Mughim_ tait alors bibliothcaire,
     qui est celui qu'Abas II envoya en qualit d'ambassadeur au roi
     de Golconde l'an 1657. La salle de la bibliothque est bien
     petite pour un tel usage, car elle n'a que vingt-deux pas de long
     sur douze de large. Les murs, de bas en haut, sont percs de
     niches de quinze  seize pouces de profondeur, qui servent d'ais.
     Les livres y sont couchs  plat, les uns sur les autres, en
     pile, selon leur grandeur ou leur volume, sans aucun distinction
     des matires qu'ils traitent, comme on l'observe si bien dans nos
     bibliothques. Les noms des auteurs sont crits pour la plupart
     sur la tranche du livre. Des grands rideaux doubles, attachs au
     plafond, couvrent toutes ces niches, en sorte qu'on ne voit pas
     un livre en entrant dans la salle, mais seulement ces rideaux, et
     un double rang de coffres, hauts de quatre pieds, le long des
     murs, qui sont aussi pleins de livres. Ceux de cette bibliothque
     royale sont persans, arabes, turquesques et cophtes[26].

          [Note 26: Je suis intimement persuad que Chardin rpte ici
          la mme erreur que j'ai dj releve, et confond la langue
          et l'criture qofthes ou gyptiennes modernes avec
          l'criture kufyque, dont les Arabes se servaient autrefois.
          (L-s.)]

     Je suppliai le bibliothcaire de me faire voir les livres en
     langue occidentale. Il me fit rponse qu'il y en avait deux
     coffres, contenant chacun cinquante  soixante volumes, et il
     m'en fit voir les plus grands. C'taient des Rituels romains, et
     des livres d'histoire et de mathmatiques; les premiers pris
     apparemment au sac d'Ormus, et les autres ramasss du pillage de
     la maison de l'ambassadeur de Holstein, il y a soixante et dix 
     quatre-vingts ans, o Olearius, qui en tait le secrtaire, avait
     une bibliothque d'excellents livres[27].

          [Note 27: J'ai souvent occasion de citer dans mes notes la
          relation de ce voyageur exact et savant. (L-s.)]

      ct de ces magasins de livres et des relieurs, est le magasin
     qu'on appelle _la grande garde-robe_, parce qu'on y renferme ces
     habits, ou _calaat_ (_khil'at_), comme on les appelle, que le roi
     donne pour faire honneur. Elle consiste en plusieurs grandes
     salles, les unes o l'on fait les habits, les autres o on les
     garde; et en celles-ci, de chaque espce de vtement et celle de
     chaque prix a sa chambre  part. Le roi donne tous les ans plus
     de huit mille calates, et on assure que la dpense en va  plus
     d'un million d'cus. Tout proche est le magasin des coffres, et
     celui qu'on appelle la _petite garde-robe_, o l'on ne travaille
     que pour la personne du roi. Ensuite, on trouve le magasin du
     caf, le magasin des pipes, celui des flambeaux, qu'on appelle
     _la maison du suif_, parce que la plus commune lumire dont les
     Persans se servent dans leurs maisons est faite avec des lampes
     nourries de suif raffin, lequel est blanc et ferme comme la cire
     vierge; et puis suit le magasin du vin. Comme les magasins sont
     presque tous faits d'une mme symtrie, je ferai la description
     de celui-ci, pour donner une ide de tous les autres. C'est une
     manire de salon, haut de six  sept toises, lev de deux pieds
     sur le rez-de-chausse, construit au milieu d'un jardin, dont
     l'entre est troite et cache par un petit mur bti au devant, 
     deux pas de distance, afin qu'on ne puisse pas voir ce qui se
     fait au dedans. Quand on y est entr, on trouve,  la gauche du
     salon, des offices ou magasins; et  droite, une grande salle. Le
     salon, qui est couvert en vote, a la forme d'un carr long ou
     d'une croix grecque, au moyen de deux portiques, ou arcades,
     profondes de seize pieds, qui sont aux cts. Le milieu de la
     salle est orn d'un grand bassin d'eau  bords de porphyre.

     Prs de ces magasins est le plus grand et le plus somptueux corps
     de logis de tout le palais royal. On l'appelle
     _Tchehel-seton_[28], c'est--dire le _Quarante Piliers_,
     quoiqu'il ne soit support que sur dix-huit; mais c'est la phrase
     persane de mettre le nombre de quarante pour un grand nombre:
     ainsi ils appellent nos lustres: _quarante lampes_, parce qu'ils
     ont beaucoup de branches; et le vieux temple de Perspolis:
     _quarante colonnes_, quoiqu'il n'y en ait  prsent que la
     moiti. Ce corps de logis, qui est bti au milieu d'un jardin,
     comme les autres, est un pavillon qui consiste en une salle
     leve de cinq pieds sur le jardin, large de cinquante-deux pas
     de face et de huit de profondeur,  trois tages hauts de deux
     pieds l'un sur l'autre, dont le plafond, fait d'ouvrage mosaque,
     est port sur dix-huit piliers ou colonnes, comme je l'ai dit, de
     trente pieds de haut, tournes et dores. Il consiste de plus en
     deux chambres qui sont  ct, et grandes  proportion, et en une
     autre salle, au dos de la grande, de trente pas de face et de
     quinze pas de profondeur, lambrisse de mme que la grande, avec
     des petits cabinets aux coins. Les murs sont revtus de marbre
     blanc, peint et dor, jusqu' moiti de la hauteur, et le reste
     est fait de chssis de cristal de toutes couleurs. Au milieu du
     salon, il y a trois bassins de marbre blanc l'un sur l'autre, qui
     vont en apetissant, le premier tant fait en carr de dix pieds
     de diamtre et les autres tant de figure octogone. Le trne du
     roi est sur une quatrime estrade, longue de douze pas et large
     de huit. Il y a quatre chemines dans le salon: deux  droite et
     deux  gauche, au-dessus desquelles il y a de grandes peintures
     qui tiennent tous les cts, dont l'une reprsente une bataille
     d'Abas le Grand, contre les Yusbecs, et les trois autres des
     ftes royales. Les autres endroits sont peints ou de figures dont
     la plupart sont lascives, ou de moresques d'or et d'azur
     appliques fort pais. On n'y voit nul vide; tout est couvert de
     cette manire-l. Au haut du salon, tout alentour, sont attachs
     des rideaux de fin coutil, doubls de brocart d'or  fleurs,
     qu'on tire du ct du soleil en les tendant jusqu' huit pieds
     de terre, comme une tente, ce qui rend le salon trs-frais. On ne
     saurait voir de plus pompeuse audience que celle que le roi de
     Perse donne dans ce salon. Le trne du roi, qui est comme un
     petit lit de repos, est garni de quatre gros coussins brods de
     perles et de pierreries. De petits eunuques blancs,
     merveilleusement beaux, font un demi-cercle autour de lui, et
     quatre ou cinq autres plus grands eunuques sont derrire, tenant
     ses armes, tout  fait riches et brillantes. Les plus grands
     seigneurs de l'tat sont sur les cts de l'estrade o est le
     trne. Les seigneurs infrieurs sont sur la seconde estrade. La
     jeune noblesse et tous ceux qui n'ont pas droit de sance sont
     debout au bas du placitre avec la musique; et les officiers
     servants sont debout dans le jardin,  quelques pas du placitre,
     sous les yeux du roi.

          [Note 28: _Tchehel suton_. On donne le mme nom aux ruines
          de Perspolis. (L-s.)]

     Dans le mme enclos o est ce superbe salon, il y en a deux
     autres: l'un compos de cinq tages octogones, ouverts l'un sur
     l'autre en perspective ou en trcissant, chacun soutenu sur
     quatre piliers tourns et dors, et orn d'un bassin au milieu.
     L'autre salon est fait en carr avec plusieurs chambres et
     cabinets  ct.

     Il y a encore deux autres grands appartements pareils dans le
     palais du roi, qui sont chacun dans un jardin spar: l'un est
     presque fait comme les prcdents; l'autre est  deux tages,
     dont le premier est divis en salles, et le second en chambres,
     en galeries, en cabinets, en balcons, avec des bassins et des
     jets d'eau dans toutes les chambres. Ce sont les appartements du
     palais o le roi tient ses assembles. Chacun est, comme je l'ai
     dit, ou au milieu d'un jardin, ou ouvert sur un jardin. Les murs
     dont les jardins sont enferms sont faits de terre, la plupart de
     la hauteur accoutume de dix  douze pieds, couverts de haut en
     bas de petites lampes incrustes pour les illuminations, et
     surmonts d'un corridor dont le roi seul a l'usage, et par lequel
     il va partout sans tre aperu.

     Le reste du palais royal contient des magasins, des galeries
     d'ouvrage, et le quartier des femmes, que nous appelons _le
     srail_, et que les Persans appellent _haram_ ou _lieu
     sacr_[29]. Ce srail contient plus d'une lieue de tour. Je n'en
     saurais faire une description bien exacte, ne l'ayant pas tout
     vu; mais j'en ai vu assez pour faire comprendre ce que c'est. On
     n'entre dans ces sortes de lieux que par une trs-grande faveur,
     et encore faut-il que ce soit en se dguisant en homme de mtier,
     et par occasion, comme lorsqu'il y faut faire quelque rparation;
     car alors on fait passer tout le monde d'une partie du srail
     dans l'autre, et les ouvriers entrent dans celle qui est vide et
     y travaillent, tant conduits et gards par des eunuques, qui ne
     permettent pas qu'on regarde autre part que devant soi. Outre ce
     que j'ai vu du srail d'Ispahan, j'en ai appris plusieurs fois
     des nouvelles par des eunuques du palais et par des femmes; car
     les femmes y entrent pour vendre des nippes et pour d'autres
     occasions.

          [Note 29: _Hharam_, sanctuaire, lieu o il est dfendu de
          pntrer. Srail est la corruption du mot turc et persan
          _Sra_, grande maison, htel, palais. Le _hharam_ ou
          _hharem_ est dans le sra. Il ne faut pas confondre ces
          deux mots. (L-s.)]

     Tout le srail est enferm de murs si hauts qu'il n'y a aucun
     monastre en Europe qui en ait de semblables. Il a trois grandes
     avenues, une dans la place Royale, comme je l'ai dit, une autre
     vis--vis du petit arsenal; la troisime, qui est la principale,
     qu'on appelle la _porte des Cuisines_, et il y en a une autre, 
     demi-lieue de l, par laquelle il n'y a que le roi seul qui
     puisse passer. La premire avenue est ferme d'un haut portail,
     contre lequel il y a trois grandes salles, chacune avec deux
     cabinets, qui sont des manires de corps de garde. Les officiers
     de l'tat, et ceux qui ont affaire au roi, peuvent entrer dans
     les deux premires salles, mais les seuls eunuques entrent dans
     la troisime. Le portail est cach dans un dtour,  ct d'une
     grande et haute tour; de manire qu'on ne le saurait voir qu'en
     mettant le pied dessus. Il est large et haut, fait en vote,
     revtu  dix pieds de terre de tables de marbre peint et dor,
     avec un perron tout autour, sur lequel les eunuques de garde se
     tiennent assis pour recevoir les messages des eunuques du dehors
     et les porter au dedans; car les eunuques ne vont pas tous
     indiffremment dans l'intrieur du srail. Les jeunes y vont
     rarement; et s'ils sont blancs, ils n'y vont point du tout, 
     moins que d'tre mands expressment pour le roi. Ces eunuques,
     qui servent dans le srail, ont leurs logements sur les dehors,
     et loin des femmes, et il n'y a que les eunuques vieux et noirs
     qui les frquentent et qui les servent  faire leurs messages.
     Quand on a pass le portail, on dcouvre des jardins  perte de
     vue, couverts d'arbres de haute futaie, et quand on a fait
     environ six vingt pas de chemin, on trouve quatre grands corps de
     logis, qui ne sont point entours de murs, parce qu'ils sont 
     cent cinquante pas de distance l'un de l'autre. L'un s'appelle
     _Mheemancan_ (_Mhmn-khunh_), c'est--dire _le palais des
     htes_, parce que c'est o on reoit et o on loge les htesses,
     comme les femmes de qualit qui rendent visite, les princesses
     du sang royal qui sont maries, et les femmes et les filles qu'on
     fait voir au roi pour leur beaut. Un autre s'appelle _Amarath
     ferdous_, comme qui dirait _le paradis_, le troisime _Divan
     hain_[30], _la salle des miroirs_, parce que le salon de ce
     troisime corps de logis est tout revtu de miroirs, et mme la
     vote. Le quatrime se nomme _Amarath deria cha_, _la mer
     royale_, parce qu'il est bti au devant d'un tang de vingt pieds
     de diamtre. Les Persans appellent _mer royale_ les tangs et les
     bassins d'eau, qui sont d'une grandeur extraordinaire, comme est
     celui-ci, qu'on voit couvert de toutes sortes d'oiseaux de
     rivire, et au milieu duquel est un parterre vert d'environ
     trente pieds de diamtre,  six pouces seulement au-dessus de
     l'eau, entour d'un balustre dor. Les bords de l'tang,  la
     largeur de quatre toises tout autour, sont couverts de grands
     carreaux de marbre. On y voit un petit bateau attach, qui est
     garni d'carlate en dedans, pour se promener sur l'tang et pour
     aller du parterre. Les quatre rois qui ont rgn avant le dernier
     ont fait btir chacun de ces palais ou corps de logis. Ils sont 
     deux tages, le bas consistant en salons avec des chambres et des
     cabinets autour, et le haut en chambres, qui sont plus petites,
     en cabinets, en galeries, en niches de cent sortes de figures et
     de grandeurs, avec de petits degrs  et l dans les murs. Ce
     sont de vrais labyrinthes que ces sortes d'difices. J'en ai vu
     un tout garni; les meubles en paraissaient les plus voluptueux
     qu'on puisse imaginer. Les lits taient  terre sur de riches
     tapis, tendus sur de gros feutres qu'on met par-dessus le
     plancher pour les conserver; et ces lits occupaient toute la
     largeur de l'endroit o ils taient tendus. Les matelas taient
     faits d'ouates et les couvertures aussi. Ces palais sont peints,
     dors et azurs partout, except o les plafonds sont de rapport
     et o la boiserie est de senteur. Les vers et les sentences qu'on
     remarque de  et de l, dans des cartouches d'or et d'azur, sont
     aussi sur diffrents sujets, les uns parlant d'amour, les autres
     traitant de morale. On voit dans l'un de ces palais un salon 
     trois tages, soutenu sur des colonnes de bois dor, qu'on
     pourrait appeler une grotte, car l'eau y est partout, coulant
     autour des tages dans un canal troit qui la fait tomber en
     forme de nappe ou cascade, de manire qu'en quelque endroit du
     salon que l'on se trouve, on voit et on sent l'eau tout autour de
     soi. On fait aller l'eau l par une machine qui en est proche et
     y communique par un tuyau. Au del de ces grands corps de logis,
     on trouve en face un long difice qui contient un grand
     appartement, au milieu de trente autres plus petits, tous sur une
     ligne et  double tage, consistant chacun en deux chambres et un
     cabinet, avec un perron sur le devant, de dix pieds de profondeur
     et de quatre pieds de hauteur. Ces logis sont doubles, ouverts
     derrire et devant sur des jardins, l'un expos au nord, l'autre
     au midi, pour les diffrentes saisons de l'anne. C'est l que
     loge le roi, avec la femme favorite et vingt autres des plus
     considres. Les logements du commun sont le long du mur de cet
     enclos. Ce sont de longues galeries comme les dortoirs des
     couvents. Le bas tage est pour les femmes, le haut pour les
     eunuques. Il y a bien cent cinquante  cent quatre-vingts
     appartements o habitent huit  neuf cents personnes.  cent pas
     de l sont les offices, les cuisines, les bains, divers magasins,
     et tout ce qui est ncessaire pour les besoins de la vie. C'est
     en quoi consiste le premier enclos. Il y en a encore trois, l'un
     plus grand que l'autre, dont le plus proche est un lieu enchant
     et fait pour la volupt seulement. Ce ne sont que jardins
     embellis de ruisseaux, de bassins d'eau et de volires, avec des
     pavillons  et l, orns et meubls le plus somptueusement du
     monde. Le second enclos est pour les enfants du roi, ou rgnant,
     ou dcd, qui sont trop grands pour converser sans danger avec
     les femmes. Le troisime, qui est le plus vaste, est pour le
     sjour des vieilles femmes, des femmes disgracies et des femmes
     des rois dfunts.

          [Note 30: Lisez _i'marat ferdos_, btiment, pavillon du
          paradis _Dyvan ayynh_, et plus bas, _i'marat drya chah_.
          Btiments, pavillons de la mer royale. Il y a, dans la
          description et la mesure des parterres et des tages, une
          incohrence que nous ne pouvons attribuer qu'
          l'inexactitude de l'imprimeur ou  une distraction de
          l'auteur. La mme faute se trouvant dans les deux formats de
          l'dition de 1711 et dans celle de 1735, nous ne pouvons la
          rectifier. (L-s.)]

     Il ne me reste plus qu' parler des entres du palais royal. Il y
     en a cinq principales: la premire et la plus minente est celle
     qu'on appelle _la porte haute_ ou _glorieuse_, qui est ce grand
     portail au-dessus duquel est un pavillon qui est si haut lev,
     qu'en regardant de l dans la place, on ne reconnat pas les gens
     qui passent et ils ne paraissent pas grands de deux pieds. Ce
     beau pavillon est soutenu sur trois rangs de hautes colonnes, et
     est orn au milieu d'un bassin de jaspe  trois jets d'eau. Des
     boeufs y font monter l'eau par trois machines, qui sont leves
     l'une sur l'autre par tages. On n'est pas peu surpris de voir
     des jets d'eau dans un lieu si lev. Je ne dis rien du riche
     plafond, ni du beau balustre, ni de la carrelure de ce
     merveilleux salon, parce que le plan en donne l'ide; la seconde
     entre du palais royal est celle qui mne  la porte du srail;
     la troisime est au nord, appele _la porte des Quatre-Bassins_;
     la quatrime est  l'occident, vers la porte de la ville, qu'on
     appelle _Impriale_; la cinquime est vis--vis du petit arsenal,
     qu'on appelle _la porte de la Cuisine_, parce que les cuisines du
     roi en sont proches; la boulangerie en est proche aussi, qui est
     divise en quatre magasins diffrents pour les diverses sortes de
     pain; le pain en feuilles, qui est mince comme du parchemin; le
     pain cuit sur les cailloux, qui est grand comme un grand bassin
     d'argent, et est trs-blanc et trs-bon; le petit pain, qui est
     au lait et aux oeufs, et le pain ordinaire, qui, comme les
     autres, n'est pas si pais que le petit doigt. Il y a encore, du
     ct de cette porte de la Cuisine, divers magasins du roi: celui
     des nappes o l'on garde tout le service de table, celui des
     provisions de bouche, celui de la porcelaine, o l'on comprend
     toute la vaisselle qui n'est pas d'or, parce que la vaisselle
     d'or a son office particulier, et celui qu'on appelle le magasin
     des Valets de pied, parce qu'on y distribue la ration aux petits
     officiers du palais.


VI

Voici une bizarre anecdote que Chardin raconte ici sur une femme
publique d'Ispahan, de laquelle il habitait alors la maison.

On y verra comment une femme pnitente mourut, par son repentir, avec
le courage de la vertu.

     Sur la main gauche de ce palais, il y a un autre grand chemin en
     ligne collatrale, par des rues assez belles, qui sont
     entrecoupes de bazars. On y passe le caravansrai surnomm: _du
     gnral des courtches_, qui est le plus ancien corps de milices
     de Perse; celui qui est nomm _Abergani_ (_Abergnyh_), et le
     palais de Siahouch kan (_Tchoch khn_), autrefois Koullar agasi
     (_Qouller ghcy_) ou gnral des esclaves, qui est un corps de
     troupes estim en Perse, comme celui des janissaires en Turquie.

     Ces deux chemins se rencontrent  la place Royale, et en
     continuant sa route, on entre dans une belle rue, qu'on appelle
     la rue de _Gueda Alybec_ (_Gudah A'ly-beyg_), qui tait prvt
     de la chambre des comptes. Son palais est au milieu, et tout
     joignant est celui d'un gouverneur de province, nomm
     _Rustan-Kan_, avec un bain et une mosque qui en dpendent.

     Cette mosque est prs d'un carrefour, d'o, tournant 
     l'orient, on rencontre d'abord une maison fameuse, qu'on appelle
     _la maison de la Douze-Tomans_, comme qui dirait _la Cinquante
     louis d'or_, _toman_ tant une valuation de monnaie de quinze
     cus. La Douze-Tomans tait une courtisane,  qui on avait donn
     ce nom, parce qu'elle prenait cette somme la premire fois qu'on
     venait chez elle.  mon premier voyage, l'an 1666, c'tait une
     trs-fameuse courtisane, tant par sa beaut que par ses
     richesses. Son logis, qui n'est pas grand, mais qui est un vrai
     bijou, consiste en une grande chambre, deux salles et trois
     petits pavillons, chacun avec deux degrs, en cabinets et en
     niches: tout cela de diffrentes figures, un endroit tant carr,
     l'autre triangulaire, un autre fait en croix, l'autre hexagone.
     Tous les plafonds sont aussi d'ouvrage diffrent. Il n'y a point
     d'endroit qui ne soit peint d'or et d'azur, et orn d'une manire
      exciter aux plaisirs de l'amour. Je parle de ce logis comme
     bien instruit, l'ayant tenu l'an 1675 et 1676, par permission du
     roi; car les chrtiens ne sauraient loger dans la ville d'Ispahan
     sans cette permission. On les a relgus dans un faubourg au del
     de la rivire,  cause du continuel dsordre que causait leur
     mlange avec les mahomtans. On les surprenait avec des
     mahomtanes, ce qui attire la mort aprs soi, ou le changement de
     religion: les mahomtans allaient boire et s'enivrer chez eux, ce
     qui est encore dfendu et faisait rpandre du sang. Tous les
     chrtiens furent donc mis hors de la ville,  la rserve des
     missionnaires et des gens des Compagnies d'Europe, qui tant, en
     quelque faon, personnes publiques, sont sous la protection
     immdiate du roi.

     L'envie que j'avais d'tudier la langue et les sciences m'avait
     toujours port  demeurer  la ville, parmi le monde persan.
     J'avais log deux fois chez les Capucins, et deux fois chez les
     Carmes; mais, comme j'avais peur de les incommoder,  cause que
     je voyais trop de monde, je fus contraint de prendre une maison.
     J'en demandai permission  la cour, l'an 1675; il fut ordonn au
     gouverneur d'Ispahan de m'en faire donner une, en tel endroit que
     je voudrais, en qualit de marchand du roi. Le gouverneur et les
     magistrats d'Ispahan, avec qui j'tais tous les jours, le firent
     volontiers, et je choisis ce logis-l, n'en trouvant point de
     plus commode,  cause de sa situation qui est proche du palais
     royal et de la place Royale, proche des Anglais et des
     Hollandais, des Capucins et des Carmes. C'tait la premire fois
     qu'un Europen particulier avait log en maison  lui dans
     Ispahan: celle-ci tait, comme je l'ai fait observer, un fort
     agrable sjour. Des seigneurs qui me venaient voir me disaient
     souvent: Ah! si vous aviez vu comme nous ce logis-ci dans le
     temps qu'il tait meubl si voluptueusement, et qu'il y avait
     cinq ou six jeunes filles admirablement belles, et leur matresse
     encore plus belle, vous l'auriez trouv bien plus charmant qu'il
     ne vous parat. La porte du logis tait couverte de grosses
     lames de fer, parce qu'une nuit, de jeunes seigneurs y ayant
     voulu entrer malgr la dame, et n'en pouvant venir  bout, ils
     firent apporter un tas de bois devant la porte et y mirent le
     feu, ce qui obligea la matresse de faire faire une porte de fer.
     On disait que c'tait aussi pour servir d'enseigne. Cette femme
     eut un sort digne de son mtier. Aprs avoir gagn beaucoup
     d'argent, elle fit _taub_ (_tabh_), comme on parle en Perse,
     c'est--dire elle fit pnitence et changement de vie, et ne
     s'abandonna plus: elle alla en plerinage  la Mecque, d'o tant
     de retour, elle prit des filles qu'elle prostituait chez elle;
     car la fornication n'est pas un pch dans la religion
     mahomtane, quoiqu'elle ne laisse pas d'tre tenue pour
     dshonnte, et mme infme, aussi bien que le sont les lieux
     publics; mais comme cette femme tait toujours belle, quoique
     ge, il arriva qu'on en voulut jouir  toute force. C'taient
     des petits-matres passionne que rien ne pouvait retenir. Elle
     prit un poignard et en porta un coup au premier qui la voulut
     toucher; eux tirrent les leurs, et la turent sur la place.

     Tout joignant cette maison, il y en a une autre presque semblable
     qui avait t btie pour le mme usage. Je me souviens que du
     temps que je demeurais l, la matresse du logis tant venue 
     mourir, les filles qu'elle tenait, qui taient des esclaves
     gorgiennes, fort belles et fort bien faites, en menrent le
     deuil le plus lamentable qui se puisse imaginer. C'taient des
     cris et des gmissements, jour et nuit, qui fendaient l'air.
     Elles se battaient, se dchiraient et faisaient un bruit furieux,
     en criant: Ana, ana, mre, mre, o es-tu alle? Pourquoi nous
     abandonner? Qu'avons-nous fait? Nous serons plus sages et plus
     obissantes que ci-devant! et cent sots discours semblables. Au
     bout de deux jours, le corps ayant t emport, je crus que les
     cris cesseraient, ou qu'ils diminueraient du moins; mais point du
     tout, cela dura huit jours, et ne fit alors que se ralentir, car
     de temps en temps ce deuil pouvantable recommenait avec la mme
     fureur. Je voulus voir qui taient ces crieuses, et si c'tait
     tout de bon qu'elles taient affliges. Ma terrasse donnait sur
     le logis. Je me guindai un soir sur le mur de sparation, et je
     vis trois jeunes filles, qui me parurent trs-belles, toutes
     dcouvertes par devant jusqu' la ceinture, cheveles, assises 
     terre, qui versaient des larmes et se dmenaient comme des
     possdes. Le deuil dura de cette force vingt et un jours, et
     puis chacune tira pays; car la dfunte leur avait donn la
     libert en mourant.


VII

Le beau faubourg armnien de Youlfa est dcrit avec la mme
splendeur.

     C'est l tout l'enclos d'Ispahan; il faut passer  la description
     des faubourgs, qui occupent encore plus de terrain que la ville.
     Je commencerai par la Grande Alle, qu'on peut appeler le _cours
     d'Ispahan_, et qui est la plus belle que j'ai vue et dont j'aie
     jamais ou parler; sa longueur est de trois mille deux cents pas,
     et sa largeur de cent dix[31]. Les rebords du canal qui coule au
     milieu, d'un bout  l'autre, et qui sont faits de pierres de
     taille, sont levs de neuf pouces, et sont si larges, que deux
     hommes  cheval peuvent se promener dessus de chaque ct. Les
     rebords des bassins sont de mme largeur, et pour ceux des cts
     de l'alle, entre les arbres et les murailles, ils ne sont pas
     plus hauts, mais ils sont plus larges. Les ailes de cette
     charmante alle sont de beaux et spacieux jardins, dont chacun a
     deux pavillons, l'un fort grand, situ au milieu du jardin,
     consistant en une salle ouverte de tous cts, et en des chambres
     et des cabinets aux angles; l'autre lev sur le portail du
     jardin, ouvert au devant et aux cts, afin de voir plus aisment
     tous ceux qui vont et viennent dans l'alle. Ces pavillons sont
     de diffrente construction et figure; mais ils sont presque tous
     d'gale grandeur et tous peints et dors fort matriellement, ce
     qui offre aux yeux l'aspect le plus clatant et le plus agrable.
     Les murailles de ces jardins sont, pour la plupart, perces 
     jour, ressemblant  des ranges de mottes qu'on fait scher; en
     sorte que, sans entrer dans les jardins, on voit de dehors toutes
     les personnes qui y sont, et ce qui s'y passe. Les bassins d'eau
     sont diffrents aussi, et en grandeur et en figure. Au contraire,
     on dirait qu'elle est en terrasses de quelque deux cents pas de
     longueur, plus basses l'une que l'autre d'environ trois pieds, en
     la partie de l'alle qui est en de de la rivire, et qui sont
     au contraire plus hautes l'une que l'autre par mme proportion,
     en la partie qui est au del; ce qui fait que, soit en allant,
     soit en venant, on a toujours devant les yeux une perspective,
     que ces jets d'eau, avec les bassins et les chutes d'eau qui sont
     aux bords des terrasses, embellissent merveilleusement. Ce n'est
     pas tout:  la moiti que la rivire traverse cette charmante
     alle, elle est plus longue au del de l'eau qu'en de. Les
     rues, qui la traversent aussi en plusieurs endroits, sont de
     larges canaux d'eau, plants de hauts platanes  double rang,
     l'un prs des maisons, l'autre sur le bord du canal. L'alle
     finit  une maison de plaisance du roi, qui en occupe la largeur,
     et qui est si grande, qu'on la nomme Mille-Arpents.

          [Note 31: Cette alle, nomme _Tchhr bgh_, les quatre
          Jardins, comme notre voyageur le dit lui-mme, a t mesure
          par Kaempfer, qui compta soixante-trois grands pas de large,
          seize cent vingt pas en de du pont, et deux mille deux
          cents au del, lesquels, joints aux quatre cent
          quatre-vingt-dix pas du pont mme, font une longueur de
          quatre mille trois cent dix pas. On nommait encore cette
          immense alle _Thaq sebz_, la Vote verte. _Amoen._, p. 173.
          Elle fut plante  Ispahan, et embellie d'un grand nombre
          d'difices somptueux, par les ordres et sous l'inspection
          immdiate de Chh A'bbs Ier, dans la onzime anne de son
          rgne, l'an 1006 de l'hgire (1597-8 de l're vulgaire). Les
          grands s'empressrent d'imiter son exemple et de seconder
          ses vues: en peu de temps, on vit s'lever une infinit de
          palais, de mosques, etc. _Tarykh A'alem ara A'bbacy_, f
          58 du manuscrit de M. Silvestre de Sacy, et f 110 et suiv.
          de celui de l'Arsenal. (L-s.)]

     On voit d'abord en entrant dans cette admirable alle un
     pavillon[32] carr, haut et grand, qui fait face  cette maison
     de mille arpents, que j'ai dit qui est  l'autre bout. Il est 
     trois tages, sans ouverture sur le derrire, ni au ct gauche,
     parce que ce sont les cts qui donnent sur le srail du roi, et
     aux deux autres faces, il n'y a que des jalousies au lieu de
     vitres. Elles sont faites de pltre, peintes et dores d'une
     manire fort agrable. Ce pavillon a t construit de cette sorte
     par Abas le Grand, afin que les dames du srail y pussent voir
     les spectacles, comme les entres d'ambassadeurs, et les
     promenades de la cour; mais depuis ce temps-l, l'humeur jalouse
     s'est accrue de plus de moiti, car non-seulement on ne s'est pas
     content, comme auparavant, que les femmes ne fussent plus vues
     des hommes, mais on a voulu qu'elles n'en pussent voir aucun. Ce
     fut Abas le Grand lui-mme qui retrancha jusqu' cette libert
     aux femmes de son palais, par l'aventure trange qui lui arriva
     comme il tait en Hyrcanie. Les femmes du srail ne vont gure
     que la nuit. On les mne d'ordinaire dans des espces de cunes ou
     de berceaux qu'on appelle _cajav_ (_kadjbah_, ou _Kadjvah_),
     qui est une machine large de deux pieds et profonde de trois,
     avec une haute impriale en arc, couverte de drap. Un chameau
     porte deux de ces grands berceaux, un de chaque ct. Les
     eunuques aident aux dames  monter dedans, et puis ils abattent
     les rideaux tout autour, et donnent les chameaux aux conducteurs,
     qui les attachent fi la queue l'un de l'autre par files de sept,
     et tirent le premier par le licou. Il arriva, durant une nuit
     obscure qu'Abas, qui allait avec le srail, voulut prendre les
     devants. Il trouva une file de chameaux arrts un peu hors du
     chemin, et un berceau qui penchait tout d'un ct. Il s'en
     approcha pour le redresser, et il trouva le chamelier dedans avec
     la dame: de quoi tant galement surpris et outr, il les fit
     enterrer tous deux tout vifs sur-le-champ.

          [Note 32: Kaempfer nomme ce pavillon _khilot_, chambre
          particulire, solitaire, et en donne la description, p.
          185-187 de ses _Amoenit. exotic_. (L-s.)]

     Au devant de ce pavillon de jalousies, il y a un bassin d'eau
     carr, de quinze pieds de face, et au coin est la porte
     Impriale, qui est une des portes de la ville, et une des entres
     principales de cette merveilleuse alle.  l'autre coin, il y a
     une autre entre, mais qui ne sert qu'aux femmes et aux eunuques
     du palais et au roi, parce qu'elle donne dans le srail. Les
     bassins d'eau qui embellissent la partie de l'alle, entre la
     rivire et la ville, sont sept en nombre, dont quatre sont grands
     et  fond de cuve, et les trois autres sont plus petits. Le
     premier de ces bassins est carr, de quinze pieds de face. Le
     second, qui est carr aussi, est de cent vingt pas de tour, ayant
     au milieu un chafaud octogone, lev d'un pied sur l'eau, avec
     un beau balustre autour o dix personnes peuvent tre assises 
     l'aise pour prendre le frais. Les jardins qui sont  ct
     s'appellent le _jardin Octogone_ et le _Jardin de l'ne_; et en
     ce dernier, il y a une grande place pour les tournois. Le
     troisime bassin est  huit faces, et de cent vingt-huit pas de
     tour, ayant  ses cts le jardin du Trne et le jardin du
     Rossignol, dans lequel il y a un salon charmant. Le quatrime
     bassin, qui est  la chute de l'eau, n'a que vingt pas de tour. 
     sa gauche, on voit un grand portail, fort peint et fort dor, qui
     mne au faubourg; et l'on en voit un de mme  droite, qui mne
     vers le palais royal. Le cinquime bassin, qui est sur le bord
     d'une semblable chute d'eau, est aussi petit que l'autre. Les
     jardins, qui sont aux cts, s'appellent le _jardin des Vignes_
     et le _jardin des Mriers_.

     On dit que le mari tant parvenu  l'ge de soixante-dix ans, on
     le faisait entrer dans le srail,  l'occasion de quelques
     maladies difficiles et dangereuses, comme n'y ayant plus rien 
     craindre d'un vieillard de cet ge; mais sa femme, remarquant
     qu'on ne voulait plus recevoir que les ordonnances qu'il faisait,
     et qu'elle allait perdre son crdit, dit un jour au roi que son
     mari venait d'engrosser une jeune esclave de dix-huit ans, sur
     quoi il ne lui fut plus permis de voir les femmes du srail. Le
     pont est au del de ce septime bassin, et les jardins, qui
     terminent l l'alle, sont la volire du roi, dont le fil est
     dor, et la maison des lions,  l'autre coin; et l il y a des
     chausses pour descendre  la rivire quand l'eau est basse. On
     trouve  droite et  gauche un long quai, qui s'tend jusqu'au
     bout des faubourgs. Le quai  droite est le plus beau. Il est
     bord de palais de grands seigneurs, avec de spacieux jardins, de
     grandes entres et de grands pavillons le long du quai. Il y a,
     entre autres, le palais du gnral des mousquetaires, et la
     vnerie[33], o sont les oiseaux de proie. L't, que la rivire
     est basse, la jeune noblesse se rend l tous les soirs, pour
     faire les exercices, et tout le monde y vient monter des chevaux
     et des mules pour leur apprendre l'amble. L'autre partie de
     l'alle est presque semblable  celle-ci. Je ne m'arrterai pas 
     nommer les maisons et les jardins des cts, qui sont au nombre
     de quatorze, sept de chaque ct; chacun porte le nom du seigneur
     qui l'a fait construire. Il fait admirablement beau s'y promener
     le soir, durant neuf mois de l'anne, parce que, durant ce temps,
     on arrose les parterres et les chausses, et l'on couvre de
     fleurs les bassins d'eau. On y voit aussi alors, sur des
     chafaudages bas et tapisss, au devant de l'entre des jardins,
     beaucoup de gens qui prennent du tabac, et beaucoup de beau monde
     qui va et qui vient  cheval. Cette alle s'appelle _Tchar-bag_
     (ou _Tchhr bgh_), c'est--dire _Quatre jardins_, parce
     qu'autrefois c'taient quatre vignobles. Elle a t faite par
     Abas le Grand; et, comme le fonds est un bien d'glise, le prince
     en prit un bail perptuel  deux cents tomans de rente annuelle,
     qui font neuf mille francs. Ce prince prenait tant de plaisir 
     faire faire cette belle alle, qu'il ne voulait pas qu'on y
     plantt un arbre qu'en sa prsence. On assure qu'il mit sous
     chacun une pice d'or de huit francs de valeur et une pice
     d'argent de dix-huit sols marques  son coin. Les principaux
     seigneurs de sa cour firent btir  leurs dpens la plupart des
     jardins qui sont sur les cts, avec les difices dont j'ai fait
     mention.

          [Note 33: Que Kaempfer nomme _baghi goch khauneh toqdjy_,
          jardin et volire des faucons (hors de la porte) de Toqdjy,
          mentionne tome VII, p. 9 et suiv. _Amoenitates exotic_, p.
          192. (L-s.)]

     Allaverdy-Kan[34], qui tait le gnralissime des armes de ce
     grand conqurant, son grand ami et favori, prit pour sa tche le
     btiment du pont, qui est une trs-belle pice d'architecture. Ce
     beau pont se joint  l'alle par une chausse de quatre-vingts
     pas  l'un et  l'autre bout, faite en pente insensible. Il a
     trois cent soixante pas de long, sur treize de large, tant bti
     de pierres de taille, hormis les murs, qui servent de parapets ou
     rebords, lesquels sont de briques et tant flanqu de quatre
     tours rondes de pierre de taille de la hauteur des murs. Ces murs
     sont pais de six pieds, et hauts de quatorze  quinze, percs
     d'un bout  l'autre dans toute leur longueur, et munis au-dessus
     d'un rebord ou garde-fou  jour, haut de trois pieds, fait de
     briques disposes comme les mottes des tanneurs: ce qui fait
     comme des galeries ou plates-formes, o l'on monte par les tours
     qui sont aux coins. Ces murs, de plus, sont ouverts de neuf en
     neuf pas en fentres ou saillies, de toute la hauteur du mur,
     ressemblant  des arcades, par lesquelles on a vue sur la
     rivire, et o l'on prend le frais. Il y a quarante de ces
     ouvertures  chaque ct, vingt grandes et vingt petites. Tout au
     milieu du pont, il y a deux petits cabinets btis en dehors du
     ct de l'eau, o l'on descend par quatre marches, et d'o l'on
     peut puiser l'eau avec la main, quand elle est bien haute. On
     leur a donn un nom sale, qui marque l'effet que produisent
     communment sur ceux qui y entrent les peintures impudiques dont
     ils sont remplis. Abas II fut si honteux d'y avoir mis le pied,
     qu'il en fit condamner l'entre.

          [Note 34: Allah-Veyrdy Kn: Kaempfer le nomme _Alay Verdy
          Khan_, et dit qu'il est clbre par la conqute du pays de
          Lr; mais j'ai, en faveur de ma rectification, la grande
          histoire intitule: _Tarykh 'lem ari A'bbacy_, que j'ai
          dj eu occasion de citer, et dans laquelle, f 99, _verso_,
          du manuscrit de M. de Sacy. Allah-Veyrdy Khn, est mentionn
          comme gnralissime (_Emyr at-Omra_) de la province de Frs.
          Le pont qu'il fit btir se nomme aussi _pont de Djulfah_,
          parce qu'il conduit  ce faubourg. (L-s.)]

     Ce que je viens de reprsenter n'est proprement que le dessus de
     cet admirable pont, lequel est port par trente-quatre arches[35]
     de belle pierre gristre, plus dure que le marbre, mais pas si
     polie, bties sur un fondement de mme pierre, lequel est plus
     large que le pont, et l'excde de dix pieds d'un et d'autre ct,
     avec des soupiraux aux bouts et au milieu, en sorte que, quand
     l'eau est basse, on peut se promener  sec sur ce fondement-l,
     l'eau passant toute par ces soupiraux ou ouvertures. Les arches
     sont perces dans l'paisseur d'un bout  l'autre, et il y a, de
     deux en deux pas, de grosses pierres carres, hautes de
     demi-toise, sur lesquelles on peut traverser la rivire en
     sautant de l'une  l'autre. Il y a par-dessus tout cela une
     petite galerie, pratique dans le sommet des arches sur le bord,
     de manire que huit personnes peuvent  la fois passer ce
     merveilleux pont par diffrentes routes. On l'appelle communment
     _le pont de Julfa_[36], parce qu'il joint la ville au bourg de
     Julfa, qui est la demeure de tous les chrtiens; et aussi _le
     pont d'Allaverdy-Kan_, lequel en est le fondateur. J'oubliais de
     dire qu'on descend du dessus du pont au-dessous,  fleur d'eau,
     par des degrs pratiqus dans les arches.

          [Note 35: Bembo et Kaempfer n'en comptent que trente-trois;
          le premier a trouv vingt pas de large sur deux cent
          cinquante de long, et l'autre, douze de ses pas de large sur
          quatre cent quatre-vingt-dix de long. (L-s.)]

          [Note 36: Notre voyageur a donn dj quelques dtails sur
          Djulfah.]

     Le jardin, qui est au bout, est appel _Mille-Arpents_, non pas
     qu'il contienne en effet mille arpents, mais pour faire entendre
     que sa grandeur est extraordinaire. Il est long d'un mille et
     large presque autant[37], fait en terrasses soutenues de murs de
     pierres: on y compte douze terrasses, leves de six  sept pieds
     l'une sur l'autre, et qui vont de l'une  l'autre par des talus
     fort aiss  monter, et aussi par des degrs de pierre, qui
     joignent le canal. Il y a quinze alles dans ce jardin, autant
     que de terrasses, dont douze sont des alles de traverse; et de
     quatre en quatre de ces alles, on trouve un large canal d'eau 
     fond de cuve, qui traverse le jardin paralllement, passant sous
     des votes de briques  l'endroit des trois alles longues, afin
     de ne les pas interrompre. Ces alles longues, qui sont tires au
     niveau, mnent d'un bout  l'autre du jardin; celle du milieu est
     orne d'un canal de pierre, profond de huit pouces et large de
     trois pieds, avec des tuyaux de dix en dix pieds, qui jettent
     l'eau fort haut. Au bas de chaque terrasse,  l'endroit de la
     chute du canal, laquelle est en talus et fait une nappe d'eau, il
     y a un bassin de dix pieds de diamtre, et au haut, il y en a un
     autre sans comparaison plus grand, profond de plus d'une toise,
     avec des jets d'eau au milieu et autour. Ces bassins sont tous de
     diffrentes figures, ronds, carrs et  plusieurs angles; celui
     de la troisime terrasse est dodcagone, de trois cents pas de
     tour. On voit proche de chaque bassin, sur les ailes, deux grands
     pavillons fort hauts, peints, dors et azurs. Au milieu de la
     sixime terrasse, il y a un pavillon qui coupe l'alle, lequel
     est  trois tages, et si grand et si spacieux, qu'il peut
     contenir deux cents personnes assises en rond. Il y a un autre
     pavillon  l'entre du jardin, et un autre au bout, qui sont
     semblables,  la figure et  l'ordonnance prs. Quand les eaux
     jouent dans ce beau jardin, ce qui arrive fort souvent, on ne
     saurait rien voir de plus grand et de plus merveilleux, surtout
     au printemps, dans la saison des premires fleurs, parce que ce
     jardin en est couvert, particulirement le long du canal et
     autour des bassins. On est surpris de tant de jets d'eau qu'on
     voit de toutes parts  perte de vue; et l'on est charm, tant de
     la beaut des objets que de la senteur des fleurs et du ramage
     des oiseaux, qui sont dans les volires et parmi les arbres.

          [Note 37: Kaempfer donne  l'_Hezar Djryb_ (Mille-Arpents),
          plus de mille trois cents pas en carr. Le sol, dit-il, en
          est sablonneux et strile, mais a acquis une certaine
          fertilit, grce au ruisseau Tchouhouchah qu'on a fait
          driver du Zendh-rod  la distance de trois farsangs, et
          qu'on subdivise en un grand nombre de petits courants qui
          rpandent la fracheur et favorisent la vgtation dans ce
          jardin. _Amoenitates exotic_, p. 193-195. (L-s.)]


VIII

Chardin vous promne ainsi dans toute la ville et dans les environs,
jusqu'aux montagnes qui servaient de lieu de plaisance et de
divertissement au roi et  ses favorites.

Il revient ensuite aux ruines de Perspolis, qu'il visite et dcrit en
philosophe et en historien, mais sans en dcouvrir le mystre.

Il quitte cinq fois Ispahan pour traverser, par Chiraz, jusqu'au golfe
Persique (Ormus) la Perse du Midi. Partout son voyage a le mme
intrt, sans phrases.

Pendant le dernier de ses voyages, le roi meurt  la campagne, et
voici la manire curieuse dont il raconte l'lvation et le
couronnement de Solyman, son successeur. La cour s'y dvoile avec un
magique intrt; lisez:

     Les eunuques s'tant prsents au logis des ministres, comme
     venant de la part de Sa Majest, les obligrent de sortir de
     l'appartement de leurs femmes, et alors ils les informrent
     galement tous deux de la mort d'Abas II (_A'bbs_), et leur en
     firent un rapport assez exact, qui tait que le jour prcdent,
     vers le soir, aprs que ces ministres se furent retirs, ce
     monarque avait mang de bon apptit des confitures que ses femmes
     lui avaient apprtes; ensuite de quoi il avait paru se porter
     mieux qu' l'ordinaire, jusque sur les neuf heures du soir, qu'il
     tait tout  coup tomb en pmoison; qu'eux y taient accourus,
     et l'avaient mis sur son lit; qu'il tait revenu  soi sur les
     onze heures, mais avec quelque altration de sa raison; que sa
     douleur aprs cela s'tait augmente, et que deux remdes
     ritrs qu'il avait pris par l'ordonnance des mdecins ne
     l'avaient point soulag; que, vers les deux heures aprs minuit,
     la violence de son mal sembla s'tre un peu apaise, mais qu'elle
     l'avait ressaisi sur les trois heures et lui avait caus une
     frnsie demi-heure durant; qu'une autre demi-heure il avait joui
     de quelque repos; mais que, enfin, vers les quatre heures, ses
     yeux, par de tristes roulements, avaient fait connatre les
     approches de sa mort; qu'en mme temps, il avait rendu l'esprit
     sans autre agitation, et l'on peut dire sans s'tre senti mourir.
     Aussi n'avait-il tmoign, pendant tout le cours de sa maladie,
     qu'il s'y attendt ni qu'il en et la moindre pense; et cette
     dernire nuit, il n'avait mme rien ordonn touchant sa personne,
     sa maison ni son successeur: seulement, dans la force de son
     dernier accs, un peu avant d'expirer, se tournant du ct de
     l'appartement public, il avait prononc avec quelque fureur ces
     paroles: Je sais bien que vous m'avez empoisonn; mais vous
     boirez votre bonne part du poison, puisque je laisse un fils qui,
     aprs ma mort, vous mangera  tous le coeur!

     Les mdecins allrent donc rendre visite au premier ministre; et,
     sous prtexte de lui donner avis de la mort du roi et de lui
     dclarer la qualit des deux derniers mdicaments qu'ils lui
     avaient fait prendre, ils entrrent dans des matires plus
     importantes: ils parlrent de l'lection, et lui remontrrent que
     lui et tous les grands du conseil avaient bien sujet de prendre
     garde  eux; que le prince, quelques moments avant sa mort,
     s'tait plaint  haute voix que ses ministres lui avaient fait
     donner du poison; mais qu'il laissait un fils qui leur mangerait
     le coeur; que ces paroles ni ces plaintes ne pouvaient demeurer
     caches au successeur; que si l'on donnait la couronne  l'an,
     qui tait dj dans un ge assez avanc pour se rendre
     indpendant, et qui d'ailleurs avait l'esprit fort fier, il ne
     manquerait jamais de se servir de ce prtexte pour se dfaire de
     tous les grands et de tous les ministres, dans la pense de se
     rendre absolu par ce moyen et se mettre en tat de faire de
     nouvelles cratures, vu principalement qu'il devait se ressentir
     du mauvais traitement que son pre lui avait fait depuis deux
     ans, qu'il attribuerait toujours au conseil de ses ministres.
     Leur conclusion fut que, comme ils voyaient que le prince an ne
     pouvait pas vouloir du bien aux grands, que c'tait  eux une
     imprudence de lai en faire, particulirement un bien de cette
     nature, qui le mettait en pouvoir de leur faire tout le mal qu'il
     lui plairait; et dans cette conjoncture, le parti le plus assur
     tait de faire tomber leur lection sur le pun, _Hamzeh-Mirza_;
     que ce jeune prince promettait beaucoup et donnait pour l'avenir
     de grandes esprances pour la grandeur de l'empire des Perses, et
     pour le prsent il leur donnait sujet  tous de s'attendre  un
     doux repos, puisque, tant incapable des affaires, il leur en
     laisserait le maniement un fort long temps, qui ne pouvait tre
     moindre que de douze ou quinze ans.

     Ces paroles, portes par ces deux seigneurs au premier ministre,
     et ensuite au second, auquel, sous ce mme prtexte, ils tinrent
     un semblable discours, firent tout l'effet qu'ils en osaient
     dsirer.

     L'un et l'autre s'y rendirent, et ils rsolurent d'lever sur le
     trne le plus jeune des enfants du feu roi au prjudice de
     l'an. Ils se figurrent que si cet an venait  rgner, leur
     perte tait infaillible; qu'il y avait tout  craindre d'un
     esprit hautain comme le sien, qui,  l'ge de vingt ans, se
     verrait, de captif, tout  coup devenu souverain; que, quand il
     ne se croirait pas avoir t offens par eux, le plaisir qu'il
     prendrait  faire le matre le porterait  d'tranges
     rsolutions, dont la moindre serait de changer la face de la
     cour. Et qui sait, disaient-ils en eux-mmes, s'il n'attentera
     point  nos vies? Surtout le reproche d'empoisonnement les
     mettait  la gne; car, bien que peut-tre ils en fussent
     innocents, le soupon en tait si plausible, que cette
     accusation, toute fausse qu'elle tait  leur gard, ne leur
     prsentait pas une image de mort moins horrible que si elle et
     t vritable, lorsque le prince qui succderait  l'empire
     voudrait l'appuyer; qu'au contraire, si l'on lisait le pun,
     ils se maintiendraient sans peine dans le poste glorieux que
     leurs charges leur donnaient; qu'ils auraient le loisir d'lever
     leurs familles et de faire des cratures; qu'ils gouverneraient
     avec un pouvoir presque absolu, sous un enfant, un des plus
     grands empires de l'univers.

     Au reste, je n'ai point entendu dire que d'autres seigneurs que
     ceux-ci se soient trouvs en cette assemble.

     Le premier ministre y prit le premier la parole, et leur exposa
     ce que le grand chambellan lui avait rapport de la mort du roi,
     qui lui avait t confirme par les deux premiers mdecins. Il
     leur dit qu'il ne doutait pas qu'ils ne l'eussent tous appris
     d'eux de la mme sorte, et qu'ainsi ils auraient connu comment
     leur dfunt monarque avait rendu l'esprit, sans avoir dclar par
     crit ni de vive voix auquel de ses deux fils il laissait le
     sceptre, et que, par cela, il tait de leur devoir de procder 
     cette lection au plus tt, tant pour ne laisser davantage dans
     une condition prive celui des princes  qui la Providence avait
     destin la couronne, que pour mettre l'tat en sret, qui
     courait toujours fortune tandis qu'il n'aurait point de matre,
     vu qu'il en tait des monarchies comme des corps anims, qu'un
     corps cesse de vivre au moment qu'il demeure sans tte, un
     royaume tombait dans le dsordre au moment qu'il n'avait plus de
     roi; que, pour viter ce malheur, il fallait, avant de se
     sparer, lire de la sacre race imamique un rejeton glorieux qui
     s'asst au trne qu'Abas II venait de quitter pour aller prendre
     place dans le ciel; que ce monarque, de triomphante mmoire,
     avait laiss deux fils, comme il s'assurait que personne de ceux
     devant qui il parlait ne le rvoquait en doute, l'un,
     Sefie-Mirza, qui tait venu au monde il y avait environ vingt
     ans, et avait t laiss dans le palais de la Grandeur en la
     garde d'Aga-Nazir; l'autre, Hamzeh-Mirza, g de quelque sept
     ans, qui se trouvait ici prs d'eux  la cour, sous la garde
     d'Aga-Mubarik, prsent en leur assemble; que, de ces deux, aprs
     avoir invoqu le nom trs-haut, ils choisissent celui que le vrai
     roi avait prpar pour le lieutenant du successeur  attendre.

     Par ce successeur  attendre, les Perses veulent dire _le dernier
     des imaans_ (_mm_), qui est dans leur opinion comme leur
     Messie, dont ils attendent  tout moment le retour. Ce n'est pas
     ici le lieu d'expliquer ceci plus au long, non plus que quelques
     faons de parler persiennes, que nous avons exprimes en leur
     naturel, dans la croyance que nous avons eue que les savants y
     prendraient plaisir.

     Ce premier ministre ayant prononc ces paroles avec une grande
     dmonstration de douleur, et avec un air plein de majest, qu'
     l'ge de soixante ans il a merveilleuse et insinuante, se tut,
     comme attendant que quelqu'un parlt et donnt son avis. Mais,
     lorsqu'il vit que tous ceux de l'assemble lui dfraient (car en
     effet cet honneur,  cause de sa dignit, lui appartenait), et
     qu'applaudissant  son discours, et levant les yeux au ciel, ils
     ne faisaient que rpter le _Bism allah'_ (_Bismllah_), _Ainsi
     soit-il! Au nom de Dieu_! il reprit ainsi modestement la parole,
     en regardant tous les grands l'un aprs l'autre: Que, dans le
     besoin o ils se trouvaient, et dans la rsolution qu'ils avaient
     prise d'lire pour monarque un de ces deux princes, son sentiment
     tait qu'ils devaient cder  une fcheuse mais pressante
     ncessit, qui les obligeait de prfrer Hamzeh-Mirza, quoique le
     plus jeune, et l'lever au trne au prjudice de son an; que la
     raison de cela tait que tout le monde ne savait que trop la
     rigueur qu'Abas avait toujours tenue  celui-ci; qu'il y avait 
     craindre que ce jeune prince ne ft du moins priv de la vue; que
     le bruit en avait couru ds lors que le dfunt monarque, au
     sortir d'Ispahan, fit paratre sur son visage une consternation
     qui ne marquait rien que de funeste; qu'on avait eu encore plus
     de sujet de le croire depuis que le roi, au commencement de sa
     maladie, avait envoy en poste, sans aucune participation de pas
     un des grands, un eunuque en cette mme ville avec quelques
     ordres secrets; que ces ordres ne pouvaient aller qu' faire
     trancher la tte au prince son fils, ou lui arracher les yeux
     pour le rendre incapable de succder  la couronne aprs lui,
     s'il venait  mourir; car, pour toute autre chose, ce monarque
     n'et pas manqu d'en faire part  quelques-uns de son conseil,
     et particulirement  lui, premier ministre, qui avait accoutum,
     dans la conduite ordinaire, de sceller de son sceau tous les
     commandements et les ordres o Sa Majest mettait le sien; que si
     cela tait ainsi, ils ne pouvaient l'lire qu'ils n'en reussent
     une grande confusion, non-seulement s'il tait mort, mais encore
     s'il tait priv de la vue. Car vous savez, dit-il, que les
     sacres lois de l'lu de Dieu ne permettent pas qu'une personne
      qui cette sorte de disgrce est arrive obtienne le souverain
     commandement sur nous; aprs cela, nous serons contraints de
     recourir  Hamzeh-Mirza; et de quelle grce, je vous prie,
     recevra-t-il notre lection? N'aura-t-il pas sujet de se plaindre
     du peu d'affection que nous aurions tmoign  devenir ses
     esclaves, et que nous ne l'avons reconnu pour notre roi qu'aprs
     que son frre n'a pu le devenir? Prendra-t-il plaisir  recevoir
     de nos mains une couronne que nous aurions offerte  un autre? Il
     se persuadera de ne devoir rien  nos suffrages, qui ne lui
     auront pas t donns pour une inclination pleine d'amour, mais
     qu'une invincible ncessit aura exigs de nous. Et Dieu veuille
     qu'il en demeure l et qu'il se contente de ne nous en pas savoir
     gr! Qui sait s'il ne se vengera pas, et si les froideurs que
     nous avons eues pour lui n'allumeront pas en son me un feu de
     colre contre nous, qui ne s'teindra que par notre ruine et la
     dsolation de nos familles? Mais ce n'est pas ce que nous devons
     considrer. Quand il s'agit du salut de l'tat, celui des
     particuliers est peu de chose. Songez, seigneurs,  ce que j'ai
     marqu au commencement de ce discours: il faut viter un
     interrgne dangereux, qui durerait longtemps dans les alles et
     venues d'ici  la ville capitale. La Providence nous a mis entre
     les mains Hamzeh-Mirza; que nous reste-t-il plus, que suivre ses
     ordres, et d'aller ds ce moment lever ce favori du ciel au
     trne sacr du prince du monde.

     Aprs que le premier ministre eut prononc ces paroles, il ne
     laissa pas peu  penser aux autres seigneurs d'o lui pouvait
     tre venu ce sentiment; nanmoins, comme c'tait une personne qui
     avait toujours vcu dans une haute estime de probit, et que son
     ge dj avanc et sa longue exprience dans les affaires le
     rendaient trs-considrable, on ne souponna point que l'avis
     qu'il donnait ft intress, ni qu'il y ft port par d'autres
     motifs que ceux qui regardaient le bien de l'tat, vu
     principalement qu'il n'avait rien avanc que toute la compagnie
     n'estimt trs-vritable.

     Cet enfant royal allait tre de cette sorte lev sur le trne, 
     l'exclusion de son an. Tous les grands donnaient les mains 
     cette lection, et pas un de ceux qui avaient droit de parler ne
     lui avait refus son suffrage. Il ne restait plus que deux
     eunuques qui n'avaient rien dit; mais qui et pens qu'ils
     eussent jamais os rien dire, et encore le moins considr de ces
     deux? Vu que l'un ni l'autre n'ayant ni droit, ni titre, ni
     autorit pour ce faire, aurait-on pu s'imaginer qu'ils auraient
     t capables de concevoir des sentiments contraires  ceux que
     cette illustre assemble faisait paratre? Et quand ils en
     auraient t capables, y avait-il apparence qu'ils eussent eu
     l'audace de le dclarer, et, en le dclarant, de l'emporter
     contre tant de voix?

     Cela arriva nanmoins d'une faon que l'on peut appeler
     miraculeuse, tant pour les circonstances que nous avons dj
     observes, que pour celles que nous allons marquer, et qui font
     dire qu'il y a une puissance suprieure qui se mle
     souverainement dans les affaires humaines, qui se rend matresse
     des vnements, et qui fait russir les choses bien souvent
     contre notre attente, comme il arriva ici, o Sefie fut lu
     malgr le complot des personnes intresses, et les dispositions
     favorables qu'ils avaient donnes  leur entreprise.

     Cet eunuque, qui rompit toutes les mesures qu'avaient prises ces
     seigneurs, fut Aga-Mubarek, fort considr en cette cour-l,
     comme nous l'avons marqu, auquel l'ducation du second fils du
     monarque avait t commise. Il tait, dis-je, le gouverneur de
     Hamzeh-Mirza, celui que les grands voulaient lever sur le trne;
     et, par consquent, il devait plus qu'aucun autre appuyer leurs
     suffrages, puisque, apparemment, la grandeur de son illustre
     nourrisson allait augmenter infiniment son crdit, et lui
     prsentait une fortune la plus clatante qu'un homme de sa
     condition pouvait esprer.

     Cependant l'amour de la justice prvalut dans son me, et ce fut
     avec horreur qu'il entendit la proposition qu'avait faite le
     premier ministre de prfrer le cadet  l'an, qui s'augmenta 
     mesure que les autres du conseil y prtaient leur consentement.
     Sur quoi il prit une rsolution digne de cette ancienne et
     constante fidlit dont on a toujours vant les eunuques. Il crut
     qu'il y allait de son devoir d'empcher ce dsordre autant qu'il
     pourrait; et qu'encore qu'il n'et pas de droit de parler en
     cette assemble, il lui tait permis de violer ce droit, qui
     n'tait que de pure crmonie, pour remettre dans le bon chemin
     ceux qui violaient une loi que la nature semblait avoir tablie
     et que la religion favorisait.

     Il attendit nanmoins que tout le monde et parl, tant parce
     qu'il devait cette dfrence aux seigneurs qui tenaient un rang
     au-dessus de lui, que parce qu'il esprait toujours que quelqu'un
     d'eux, plus clair ou mieux intentionn que les autres,
     proposerait des sentiments plus lgitimes, et le dlivrerait de
     l'embarras o une rencontre si fcheuse l'allait engager; mais,
     lorsqu'il vit que, tout d'une voix, ils avaient conclu 
     l'lection du cadet, au prjudice de l'an, sur des prtextes
     qui, quelque spcieux qu'ils fussent, paraissaient affects, et
     sur des conjectures trop faibles au fond pour tre assez
     considrables dans une si grande affaire; d'un ton de voix qui,
     sans perdre le respect, avait beaucoup de vigueur, il leur parla
     en ces termes:

     Cette proposition que vous venez de faire, princes, seigneurs
     des seigneurs, d'exclure de la couronne Sefie, fils an d'Abas
     II,  qui elle appartient lgitimement, et de mettre en sa place
     le cadet Hamzeh-Mirza, choque trop visiblement la justice et les
     lois de l'envoy lu, pour croire que vous vous y soyez ports
     par quelque blouissement qui vous ait surpris. J'oserais bien
     vous assurer que nul des motifs qui ont t allgus n'est estim
     assez puissant de pas un de vous. Non: le prtexte que vous avez
     emprunt pour lire Hamzeh-Mirza n'est pas raisonnable. Le
     vritable sujet qui vous y porte, si vous voulez que je vous le
     dise, encore que vous le sachiez aussi bien que moi, c'est le
     dsir que vous avez de gouverner la Perse, et longtemps et 
     votre gr; c'est pour cela que vous voulez lire un enfant, sous
     la minorit duquel tout vous sera permis, et vous pourrez exercer
     une puissance absolue: car ce que l'on allgue du prince an,
     que sans doute il est priv de la vie ou de la vue, ne peut
     passer pour autre chose que pour une pure illusion. Si cela
     tait, n'en aurais-je rien appris, moi qui, depuis le dpart du
     roi de la capitale, ai toujours su prcisment tout ce qui s'est
     pass dans le palais des femmes, qui l'ai toujours suivi partout,
     et qui ai, outre cela, la conduite du jeune prince? Si cet
     eunuque qui fut envoy en poste, il n'y a pas longtemps, 
     Ispahan, et eu des ordres secrets contre Sefie-Mirza, dans le
     dessein de le rendre incapable de succder  l'empire, n'en
     aurais-je rien dcouvert; et le feu roi n'et-il pas chang
     quelque chose  la condition de son second fils, qu'il et
     dsign en ce cas-l pour monter sur le trne aprs lui? N'et-il
     pas augment son apanage et son clat? Me l'et-il cel  moi et
      la lumire des femmes,  la duchesse, dis-je, mre du jeune
     prince? Et quand il me l'aurait voulu celer, ne m'aurait-il pas
     t plus ais qu' vous d'en dcouvrir quelque chose, puisque je
     demeure dans le palais intrieur, et que je sais tout ce qui s'y
     passe de plus secret; que vous n'y entrez jamais, et que vous ne
     le pouvez regarder que par dehors? Il n'est rien, en un mot, de
     tout ce que vous feignez de craindre. Sefie-Mirza est vivant et
     voyant, Dieu en est ma caution; et, s'il n'en est pas ainsi,
     voil ma tte. Vous ne pouvez donc pas sans injustice ou, pour
     mieux dire, sans une noire trahison, oublier l'an et le
     sacrifier et  vos passions et aux intrts de son cadet. Que
     plutt le cadet soit sacrifi  lui et aux intrts de l'tat! Ne
     voyez-vous pas que vous allez jeter le royaume dans une confusion
     pouvantable et le remplir de divisions? Pensez-vous que les
     autres grands veuillent passer pour des gens sans loi et
     approuvent vos suffrages? Croyez-vous que les peuples veuillent
     se charger de votre crime, et souffrir sur le trne des fidles
     le plus jeune frre, que vous ne pourrez y avoir mis qu'en
     foulant aux pieds les plus saints devoirs que la religion nous
     inspire? Au contraire, tout le monde s'lvera contre vous pour
     soutenir le parti de l'hritier lgitime; et quand il ne le
     ferait pas, vous serez chargs de maldictions et toujours
     regards comme les auteurs d'un attentat excrable; vous en
     rougirez de honte toute votre vie et en aurez un regret perptuel
     dans l'me. Hamzeh-Mirza lui-mme, pour qui vous avez prostitu
     vos consciences, ne vous en saura pas de gr un jour; il vous
     regardera comme des chiens, qui ne lui auront procur cet honneur
     que dans le dsir de faire cure, et qui, dans l'esprance de
     s'engraisser pendant son bas ge, auront laiss Dieu et la loi,
     le Prophte et le livre, l'explication, la droite raison et la
     justice. Je m'assure qu'il vous punira, et que le moindre
     chtiment que vous en devez attendre est d'tre envoys nus en
     quelque dsert, prier Dieu pour lui de ce qu'il vous aura laiss
     la vie. L-dessus, il s'arrta tout court, le visage un peu mu;
     puis reprenant la parole au mme instant avec une exclamation
     subite: Hamzeh-Mirza, s'cria-t-il, Hamzeh-Mirza!  quelle
     extrmit vois-je que vous le rduisez? Voulez-vous, seigneurs,
     que je l'aille trangler de mes mains et que je vous le vienne
     apporter mort en votre prsence? J'en ai le pouvoir, il est sous
     ma charge. C'est par l que je saurai vous ter le moyen de ne
     pouvoir plus faire de mauvais choix; vous serez bien alors
     contraints de porter la couronne  l'an, et je vous laisse 
     penser de quelle manire il la recevra de vous, quand il verra
     que vous ne vous serez rendus  votre devoir qu'aprs une
     extrmit si fcheuse.

     Il finit son discours avec cette menace, et laissa les seigneurs
     de l'assemble tellement surpris, que si une montagne ft tombe
      leurs pieds, comme on parle en Perse, ils n'eussent pas
     tmoign tant d'tonnement. Ils ne devinaient point le motif qui
     avait port cet eunuque  une rsolution si dtermine: il n'y
     tait pouss ni par la haine, ni par la crainte, ni par
     l'esprance. Il n'tait point mu par la haine, puisqu'il
     chrissait tendrement son aimable nourrisson; moins encore par la
     crainte, puisqu'il ne pouvait attendre qu'une douce complaisance
      son gard de celui qui avait t lev entre ses bras. Il ne
     pouvait non plus rien esprer d'aussi avantageux du ct de
     l'an dont il ignorait l'inclination; car, quand il en aurait eu
     pour lui, elle aurait toujours t moindre que celle du plus
     jeune, qui l'avait suce avec le lait. Ils voyaient tous qu'il
     parlait contre ses propres intrts, et que ce ne pouvait tre
     que le zle pour la justice et pour le bien de l'tat, le dsir
     de contenter les peuples et la fidlit qu'il devait  son dfunt
     matre qui le faisaient agir. C'est ce qui leur donna du respect
     pour lui, et qui les obligea d'admirer des sentiments si
     gnreux, quoiqu'ils fussent contraires  leurs intentions et
     qu'ils accusassent leur conduite.

     Un demi-quart d'heure se passa sans que pas un d'eux ouvrt la
     bouche: ils se regardaient l'un l'autre, sans dire mot, dans
     l'embarras que leur donnait ou la honte de se ddire, ou la
     crainte du pril qu'ils couraient s'ils osaient s'obstiner 
     maintenir le sentiment qu'ils avaient tmoign d'abord. Enfin, le
     premier ministre, soit qu'il ft plus ami de l'quit que les
     autres, comme cette manire d'agir noble et dsintresse qu'il
     avait toujours fait paratre auparavant le donnait  conjecturer,
     soit qu'il craignt qu' son dfaut quelque autre prt la parole,
     ce qui l'et rendu criminel, puisqu'il lui appartenait de parler
     le premier, et qu'il le venait de faire lorsqu'il avait opin si
     fort au dsavantage de Sefie-Mirza; ce premier ministre, dis-je,
     rompit le silence et commena  dire: que vritablement, sur
     l'assurance infaillible que l'on aurait que le fils an d'Abas
     II ne serait plus en tat de recevoir la couronne, l'assemble
     pourrait, sans injustice, passer  l'lection du second fils;
     mais, puisque maintenant Aga-Mubarik les assurait fortement que
     Sefie-Mirza n'avait perdu ni la vie, ni la vue, sans dlibrer
     davantage, il le fallait lire: c'est pourquoi il lui donnait de
     tout son coeur sa voix et ses voeux, et protestait qu'il fallait
     tout de ce pas lui aller prsenter le diadme et l'empire.

     Les autres seigneurs,  ces paroles, perdirent courage, et
     n'eurent plus la force de soutenir bien ce qu'ils avaient
     commenc mal. La condition de ces seigneurs les rend
     naturellement timides; tout illustres et tout princes qu'ils
     paraissent, ils ne sont en effet que des esclaves: leur vie, leur
     libert, leur honneur et leurs biens dpendent absolument du
     souverain. Ainsi, bien loin qu'aucun d'eux voult tenir ferme sur
     son premier sentiment, ils se htrent  l'envi l'un de l'autre
     de se rtracter; et dissimulant leur mcontentement, ils
     arrtrent, tout d'une voix, qu'attendu que l'an se trouvait
     en tat de recevoir la couronne qui lui appartenait par la loi,
     il fallait sans dlai l'aller tirer du palais de la Grandeur pour
     le porter sur le trne. Voil comme Sefie-Mirza (_Ssfy-Myrz_)
     fut lu monarque des Perses, contre la volont de ceux mmes qui
     lui donnaient leurs suffrages.


IX

Ainsi, celui qui avait t nomm pour assurer l'lection du cadet fit
prvaloir l'an. La conscience de l'eunuque, ou sa profonde habilet,
l'emporta contre le conseil tout entier.

Le fils an fut nomm, et l'ombre du harem couvrit le sort du second
fils.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLIII.

Paris.-Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain,
43.




CXLIVe ENTRETIEN

MLANGES


M. DE GENOUDE ET SES FILS


I

C'est vers 1820 que je connus trs-intimement un assez grand nombre
d'hommes et de femmes, ou illustres, ou clbres, qui eurent par la
suite une certaine influence sur ma vie. J'aime  me les rappeler et 
revivre avec eux, comme si toutes les annes qui se sont coules
entre ces moments et ceux o j'cris ressuscitaient tout  coup pour
eux et pour moi, et nous replaaient dans les mmes rapports. C'est
vivre deux fois; admirable effet des dons de la mmoire, qui nous
permet de revivre les temps que nous avons dj vcus!

Il faut dire d'abord, pour expliquer l'empressement que tant de
personnages, si au-dessus de moi par l'ge, le rang, la naissance,
l'illustration, mettaient  me connatre, que, grce au comte de
Virieu, mon camarade des gardes du corps, et  quelques pices de vers
rapportes de Milly et rcites par mes amis dans les socits de
Paris, je jouissais dj d'une sorte de renomme  demi-voix dans le
monde. Mon extrieur distingu et ma figure agrable, quoique
mlancolique, n'y gtaient rien; on parlait de moi comme d'un jeune
homme bien n et bien pensant, venu  Paris avec les jeunes
gentilshommes de sa province pour servir le roi, mais que les dons de
Dieu, dont il paraissait combl, ne tarderaient pas, malgr sa
modestie,  tirer de l'obscurit et  faire clater au grand jour.
Cette fleur de renomme dont on ne voit pas l'clat, mais dont on
devine le parfum comme un mystre, semble tre la possession secrte
de tous ceux qui la respirent; on se passionne pour elle comme pour
un trsor secret qui mettra bientt dans l'ombre tous les talents
alors en lumire. Telle tait au juste ma demi-clbrit dans un monde
o elle m'avait pour ainsi dire devance; cela me valait un accueil
peu rpandu, mais charmant.

M. de Genoude fut un des premiers  se faire prsenter  moi par un
beau et excellent jeune homme de son pays, qui faisait avant moi des
vers trs-agrables: c'tait M. Rocher, de la Cte-Saint-Andr, que
j'avais connu dans mes courses en Dauphin; il dbutait  Paris dans
la magistrature et dans les lettres; il devint plus tard
sous-secrtaire d'tat du ministre de la justice, sous la Rpublique.
Je le retrouvai  Bourges, prsident du jury national charg de juger
l'insurrection tourdie  laquelle on a donn le nom de M.
Ledru-Rollin. J'y fus appel comme tmoin.

M. Rocher m'amena donc un matin son compatriote, qui traduisait alors
les magnifiques Psaumes de David de l'hbreu en franais; il savait
par coeur quelques vers de moi, qu'il avait entendu rciter par
hasard; il en tait ou en paraissait enthousiaste. Il me tmoigna une
bienveillance et un dvouement extrmes. Il tait d'une figure
prvenante et empresse, comme ces hommes heureux de rendre service.
N  Grenoble, d'une honorable famille qui tenait une petite auberge
o l'on vendait de la bire aux jeunes gens du pays, sa mre, femme
pieuse et intelligente, lui avait fait donner par les ecclsiastiques
de Grenoble une ducation lettre, dont elle esprait un jour tirer
parti pour son avancement dans le monde. Elle ne s'tait point
trompe. Il ne rougissait point de sa mdiocrit en entrant dans la
vie. Un de mes anciens amis, M. de Mareste, homme d'esprit,
trs-au-dessus des prjugs vulgaires, le rencontrait quelquefois chez
moi. Il lui tmoignait estime et bienveillance. Il me racontait que,
quelques annes auparavant, cet enfant, faisant ses tudes  Grenoble,
d'une figure agrable et spirituelle, en aidant sa mre dans les soins
de sa petite htellerie, servait souvent la chopine de bire mousseuse
et le petit verre de ratafia de Grenoble  lui et  ses amis, sans que
cette modeste apparence de servilit banale nuist en rien  l'estime
que la jeunesse de Grenoble tmoignait  ce jeune homme dvou  sa
famille. Aprs avoir termin ses tudes en Dauphin, il fut recueilli
 Paris, je ne sais sous quelle dnomination, dans la maison de M.
Lenoir-Laroche, snateur de l'Empire, qui lui donna asile et
protection. M. de Genoude y fit connaissance de M. de Chateaubriand,
de M. de Lamennais et de la plupart des hommes de lettres de l'poque
appartenant alors au parti religieux et royaliste, auquel sa mre lui
avait recommand d'tre fidle; il semblait se destiner  la prtrise.
La dcence de sa conduite, ses traductions de la Bible, ses liaisons
particulires avec les hommes pieux, la modestie de sa physionomie,
les habitudes rgulires de sa vie avaient quelque chose des jeunes
lvites. Il ne se cachait pas du penchant qu'il avait pour cette
profession, mme parmi nous, jeunes gens trs-profanes, et cela le
faisait accepter par les hautes notabilits de Paris comme un futur
ministre de l'glise. Mais, soit nature, soit habilet politique, il
ne se prononait pas nettement encore avec le parti des saints de ses
amis. Il se bornait  leur donner _de l'esprance_. On vit bientt
pourquoi.


II

Quelques jours aprs cette connaissance sommaire, il vint un matin me
revoir en sortant de chez l'abb de Lamennais. Je ne connaissais
l'abb de Lamennais que par l'enthousiasme que m'avait inspir, pour
son style vritablement suprieur, son premier volume de l'_Essai sur
l'Indiffrence en matire de religion_. Je l'avais reu  Milly
pendant l't prcdent. J'y tais seul, pendant un sjour que mon
pre, ma mre et mes soeurs taient alls faire en Bourgogne, chez
l'abb de Lamartine, dans sa terre auprs de Dijon. Ma solitude me
prdisposait  l'admiration. Le volume m'tait arriv, sans nom
d'auteur, par la poste. Les premires pages me transportrent 
d'autres temps, et, bien que je ne fusse pas dvot  la manire de
l'auteur, ses doctrines exaltes et passionnes, la nouveaut et la
perfection de son style me firent croire pendant quelques jours que
l'auteur anonyme de ce livre, encore inconnu pour tout le monde, ne
l'tait pas pour moi. Je me figurai que ce volume tait le coup
d'essai du baron Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre. Louis de
Vignet tait mon camarade de collge chez les jsuites de Belley. Plus
je lisais, plus je me confirmais dans cette supposition. Il aura
voulu, me disais-je, essayer sur moi la porte de son gnie. Il en
avait; c'taient les mmes ides violentes et hardies, les _ides
inflexibles_, me disais-je, exprimes avec cette hauteur de parole et
cette insolence de conviction du prophte de Chambry, qui n'admettait
le doute que comme une impit. Supposer que Dieu lui-mme et pu
avoir une autre ide que celle d'un montagnard de Savoie lui et paru
un blasphme impardonnable de notre risible orgueil. Je lus avec
admiration les phrases, avec douleur les principes; le radicalisme
insultant  la bonne foi ne m'allait pas, mais la forme de ce style
m'enchantait.

Quand j'eus fini, j'crivis  Louis de Vignet que je l'avais reconnu
et que je le priais de m'avouer son subterfuge; on m'crivit de Paris
quelques jours aprs, pour me nommer l'auteur de cette belle diatribe.
C'tait un jeune ecclsiastique rcemment converti, n  Saint-Malo,
pays de M. de Chateaubriand, et qui tait gal  son compatriote, non
en sensibilit, mais en loquence. M. de Genoude, lui ayant parl 
Paris de mon admiration pour son talent, lui inspira le dsir de me
connatre; un matin, la conversation tant tombe entre eux sur la
posie,  propos des _Psaumes_, Genoude se prit  lui rciter une
Mditation, de moi, sur le mme sujet, que je venais de lui adresser 
lui-mme  propos de sa traduction. J'y prenais tour  tour le ton de
tous les prophtes, et je finissais par Job, le plus pote de tous.
L'abb de Lamennais, qui tait encore dans son lit, fut tellement ravi
de cet essai de mon talent, qu'il jeta  terre sa couverture et ses
draps, et s'cria que ce jeune garde du corps tait le barde sacr de
ce temps-ci, et qu'il voulait que Genoude, sans perdre un moment, le
conduist immdiatement chez lui. Je les vis entrer, peu d'instants
aprs, l'un et l'autre dans ma chambre, et de ce jour l'abb et moi
nous fmes lis. Cette liaison, toutefois, qui fut assez constante, ne
fut jamais tendre: le got de la haute littrature nous unissait, la
diffrence de nos caractres tendait sans cesse  nous dsunir.


III

L'abb de Lamennais, devenu depuis si clbre, n'avait rien  mes yeux
d'attachant. Son extrieur tait celui d'un sminariste enrag de
thologie, plutt que d'un saint nourri de pit tolrante. Il
paraissait plus haineux que sensible. Son costume de prtre triqu ne
relevait pas son extrieur. Ses gros souliers, ses bas de laine noire
mal tirs sur ses jambes grles, sa redingote troite et rpe
suivait et dessinait la charpente de ses ctes. Sa tte, constamment
penche en avant et un peu de ct, s'harmoniait bien avec son regard
mobile et indirect. Il tait de la taille d'un enfant de choeur,
petit, maigre, chancelant sur ses pieds, une bauche d'homme. Mais le
feu de ses yeux et l'ardeur de son soliloque quand il parlait, et il
parlait presque toujours sans couter les rponses, fixaient sur lui
tous les regards. Alors il se levait tout  coup et se mettait 
marcher en zigzag dans son appartement avec une volubilit passionne,
mais monotone, qui interdisait la possibilit et mme l'ide de le
contredire. Ses paroles, entrecoupes d'un rire nerveux et hostile,
taient presque toujours des plaisanteries sarcastiques trs-amres
contre les absents, auxquels il ne pardonnait pas le moindre
dissentiment avec lui ou avec le parti dont il tait alors; puis il
lanait, en regardant ses auditeurs, un clat de rire saccad et
bruyant qui ressemblait  l'cho de son me. Rien de tout cela ne me
plaisait, mais je le regardais comme un homme d'une autre chair et
d'une autre me, destin  jouer un grand rle dans un monde  part;
ce monde de la haine et de la colre, le _jacobin noir_ de la
rvolution posthume du dix-neuvime sicle. Car, quand on a lu comme
moi avec attention les diatribes des premiers jacobins et les
incroyables absurdits qu'ils vocifraient dans les sances de 1791,
contre la cour et l'aristocratie, on les retrouve toutes dans les
conversations de l'abb de Lamennais contre les dmocrates de 1818 et
de 1820. C'tait sur eux alors que tombaient ses sarcasmes.

Il ne tarda pas, moiti par la passion de la propagande religieuse,
moiti par l'autorit de son talent royaliste,  se former, dans un
petit appartement d'un faubourg de Paris, une espce de cour de jeunes
gens fanatiquement dvous  ses opinions changeantes, mais toujours
extrmes, qui lui faisait un cnacle. Il les menait l't  la
Chesnaye, maison de campagne solitaire o il composait ses ouvrages en
tenant ses jeunes acolytes dans une espce de couvent rural et
religieux; il revenait  Paris l'hiver. Il n'tait rien moins que
partisan de l'glise gallicane  cette date de sa vie; car, en 1820,
quelques jours avant mon dpart pour Naples, il me fit prier par M. de
Genoude de me rendre  une confrence secrte qui devait avoir lieu
chez M. de Bonald pour fonder une Revue littraire. Le but tait de
m'offrir des articles purement politiques  rdiger; mais le sens
principal de cette Revue tait de combattre les principes de l'glise
gallicane comme attentatoires  la libert du souverain pontife et 
la spontanit de la foi catholique en France. Je m'y rendis, car bien
qu'loign des sentiments de Lamennais en matire religieuse, j'tais
et je suis toujours trs-ennemi du concordat de Bonaparte
assujettissant le prince aux volonts du pape, et le pape aux ordres
du prince. L'abb de Lamennais parla dans le sens contraire, ainsi que
M. de Bonald et M. de Genoude. Je fus charg, en dehors de toute
controverse religieuse, de faire un article sur Voltaire dans un des
premiers numros de la _Revue_. Je le commenai trs-modr; blmant
les excs de plume de ce grand artiste et louant son merveilleux
talent. Mais, forc de partir inopinment, je laissai  Genoude cet
article  peine commenc. Il le finit, ou il le fit finir par une main
inconnue, et je fus trs-tonn, en arrivant de Naples, de le lire
tout autrement conu et autrement rdig qu'il n'tait dans mon esprit
et sign de moi. Je ne rclamai pas contre une erreur qui ne venait
que d'une complaisance, et ayant fait paratre moi-mme alors les
premires pages de mes posies, attaques et dfendues avec
acharnement, j'abandonnai la _Revue_  elle-mme avant de l'avoir
commence. J'crivis seulement  Genoude de ne plus compromettre mon
nom dans des causes qui n'taient pas selon mes opinions, et tout fut
dit.


IV

Mais il m'avait rendu un grand service quelques semaines avant
l'apparition de mes premires posies. Je lui devais de l'amiti et de
la reconnaissance. Je ne l'oubliai jamais. Enthousiaste passionn de
mes vers, il se chargea, par pur dvouement pour moi, de la recherche
d'un diteur et de toutes les fastidieuses dmarches qui prcdent
l'apparition d'un livre de vers; il s'adressa  M. Charles Gosselin,
diteur des traductions franaises de Walter Scott qui commencrent sa
brillante fortune. M. Gosselin lui remit pour moi la modique somme de
six cents francs, prix de ma premire dition. Elle fut coule en
deux ou trois jours, et M. Gosselin continua  des prix tout
diffrents  diter pendant plusieurs annes l'auteur qu'il avait
cr. Je contribuai  sa fortune et on voit qu'il l'avait mrit. Le
deuxime volume des _Mditations_ confirma le succs du premier.
Quelques semaines avant 1830, je lui vendis  un prix considrable les
deux volumes des _Harmonies religieuses et potiques_. L'ouvrage parut
au tocsin de la rvolution de Juillet. Je n'tais pas  Paris. Rentr
en France quelques jours aprs, je me htai, en passant  Paris pour
me rendre en Angleterre, de remettre  M. Gosselin une partie du prix
considrable des _Harmonies_ qu'il m'avait pay. Je lui demandai
seulement sur sa seule parole de me rendre ce qu'il voudrait de cette
somme importante, quand le mauvais effet de la rvolution de Juillet
aurait laiss mon ouvrage reprendre son cours naturel; deux ans aprs,
il me rapporta de lui-mme les 25,000 francs dont j'avais cru devoir
l'indemniser. Nous n'avons jamais eu ensemble que des rapports pleins
de loyaut et de dlicatesse. Nous en avons t rcompenss l'un et
l'autre par une honorable fortune et une honorable amiti. Sa femme
trs-distingue, et ses enfants, taient dignes de lui. Mais revenons
 M. de Lamennais.


V

Il resta quelque temps le coryphe du parti lgitimiste et
ultra-religieux; puis, aprs la rvolution de 1830, il alla  Rome
avec M. de Montalembert et quelques autres jeunes gens de ce parti,
offrir au souverain pontife on ne sait quelle alliance quivoque. Le
pape dclina tout pacte avec ces hommes de talent, qui pouvaient
compromettre l'glise dans des factions humaines. Ils reculrent tous,
avec M. de Montalembert, devant la rsistance du sacr-collge. L'abb
de Lamennais esprait, dit-on, rapporter de Rome la dignit de
cardinal; il n'en rapporta que le mcontentement du peu de
considration qu'on lui avait montr. Aigri et humili, il crivit, 
son retour  Paris, une brochure irrite et irritante contre le
catholicisme. C'tait le signal de sa rupture avec l'glise. Ses amis
lui firent des reprsentations, s'affligrent et le quittrent, mais
sans clat et sans reproche; la prudence et la dcence furent de leur
ct, il faut en convenir. Quant  lui, une fois lanc, il ne s'arrta
plus. Pour moi, membre alors de la Chambre des dputs, je ne lui
tmoignai ni affection, ni plaisir; ses tergiversations ne
m'tonnaient plus. Je le voyais trs-rarement.

Un jour, cependant, on me l'annona de bonne heure, et, avant d'ouvrir
la bouche pour m'entretenir du motif de sa visite extraordinaire, il
me dit qu'il mourait de faim et qu'il me priait de lui faire servir un
morceau de pain et un verre de vin pour reprendre des forces.

Quand nous fmes assis; il tira de sa poche un petit rouleau de papier
crit en trs-mince caractre et me dit: J'ai confiance en vous,
voici un ouvrage manuscrit de moi qui, dans l'tat actuel des
affaires, pourrait produire une motion dangereuse dans le peuple, et
renverser peut-tre ce misrable gouvernement. Je vous prie de le lire
et de me dire votre avis d'ici  trois jours; je pars le quatrime
jour et je me conduirai d'aprs ce que vous m'aurez dit. Vous ne tenez
pas plus que moi  l'ordre de choses sous lequel nous avons le bonheur
de vivre; mais vous ne voudriez pas, je le sais, jeter le pays dans
une rvolution mal prpare et dangereuse, qui retomberait sur votre
responsabilit. Ni moi non plus, ajouta-t-il. Ainsi lisez-moi. Si le
livre vous semble dangereux, vous ne me dnoncerez pas. S'il vous
semble utile, nous le corrigerons ensemble. Adieu donc; je vous
reverrai le jour indiqu.

Il dit, et me laissa le manuscrit du _Livre du peuple_.


VI

Il ne fut pas plutt sorti que je m'empressai de lire. C'tait ais,
son criture tait trs-belle et trs-lisible; elle ressemblait 
celle de Voltaire, quoiqu'un peu plus fine. Dans ce manuscrit, chaque
pense principale formait un chapitre, chaque phrase un alina. On
voyait du premier coup d'oeil que c'tait crit  la manire
hbraque, o chaque verset porte avec lui son ide ou son image. Cela
pouvait tre trs-beau, mais la forme indiquait une imitation.
C'tait, en effet, le dfaut du livre. Nous n'tions pas dans le temps
des prophtes; l'abb de Lamennais en avait le style, mais le temps
n'en avait pas l'esprit. Je compris tout de suite que c'tait un peu
biblique et que la parodie dans la forme lui tait du srieux dans le
fond.

Je lus et je me confirmai dans ma pense; c'tait superbe, mais cela
ne portait que sur l'imagination.

Ce jacobinisme par versets bibliques, c'tait Babeuf en _Ephod_
hbraque, Proudhon socialiste faisant un tremblement de terre pour
galiser tout le monde par la ruine de tout ce qu'on appelait socit,
un chaos de dbris pour un monde rform par le radicalisme. Rien
n'est plus facile au radicalisme, avec l'ombre du talent, que la
rforme imaginaire de l'univers. Tout le monde sent les vices de la
socit, il n'y a qu' ouvrir les yeux pour les voir et les montrer,
et un coeur pour les sentir. Mais trouver le moyen de les corriger
sans dtruire du mme coup, par l'impraticable utopie, toutes les
ralits ncessaires  la vie sociale, l'abb de Lamennais n'y avait
jamais pens, et le _Livre du peuple_ en tait la preuve.

Je remis le livre dans mon tiroir et j'attendis son retour. Il revint
le matin du quatrime jour. Voil votre roman, lui dis-je. Je n'ai
pas besoin de vous dire avec quelle admiration je l'ai lu, mais aussi
avec quelle svrit de jugement je vous le rends. C'est un baril de
poudre qui ferait sauter en l'air tout l'tablissement social. Je ne
doute pas que vous ne le sentiez vous-mme et que vous n'ayez jamais
song  l'imprimer sans lui avoir enlev tout le venin d'une
publication pareille.

--Oh! certainement, me rpondit-il, jamais une pareille ide ne s'est
prsente  mon esprit. Je me regarderais comme aussi insens que
coupable s'il en tait autrement. Ceci n'est que l'bauche d'une
critique gnrale de l'oeuvre sociale crite au courant de la plume,
et destine  tre revue et corrige  loisir avant de permettre qu'on
l'imprime. C'est pour cela mme que j'ai voulu vous la soumettre.
Soyez bien persuad que pas une ligne n'en paratra avant d'avoir subi
les retouches que ma conscience et vos conseils jugeront propres 
enlever  ce livre les dangers qui vous ont frapp.

--Rien n'est plus facile, lui dis-je alors, sans rien sacrifier des
magnificences de dtail dont votre livre est plein. Vous n'ayez qu'
changer l'adresse du livre, et tout le venin dont il est rempli
deviendra  l'instant vertu. Au lieu de l'appeler le _Livre du peuple_
et de le lancer  cette partie dshrite, souffrante et irrite de la
socit, adressez-le, sous un autre titre,  la partie aise,
privilgie, heureuse et jouissante de l'humanit, et montrez-lui les
moyens pratiques d'amliorer sans le renverser l'tat social. Au lieu
d'appeler le peuple  la colre et la vengeance contre une partie de
lui-mme, qui sont les riches et les heureux du sicle, vous le
porterez  respecter dans les uns ce qui sera un jour leur propre
sort; vous montrerez  ces riches et  ces heureux du sicle la
ncessit de pourvoir par bonne volont au bien-tre physique et moral
de toutes les classes. En un mot, au lieu de faire une rvolution par
la haine et par l'envie, vous ferez la rvolution sociale par la
charit. Ce sera la seule rvolution durable, la rvolution de la
vertu!

L'abb de Lamennais parut convaincu, me promit de suivre ces conseils
et me laissa parfaitement persuad qu'il tait rsolu  les suivre 
son retour de la campagne. Nous nous sparmes en paix.


VII

Je partis pour l'Italie quelques jours aprs, et,  mon retour  Paris,
au mois de novembre, j'entendis beaucoup parler d'un nouvel crit de
lui qui devait paratre incessamment et dont on craignait l'effet
incendiaire sur la population dj agite. Tranquillisez-vous, dis-je
aux conservateurs qui m'en parlaient, je connais l'ouvrage, je l'ai eu
dans mon secrtaire. J'ai fait  l'auteur les observations que vous
faites vous-mmes, il les a consenties et vous pouvez tre rassurs.
Les beaux morceaux de style prophtique dont il est plein ne sont que
des allusions loquentes  la longanimit du peuple et  la
bienfaisance du riche. C'est un livre de _concorde_ et nullement de
_guerre civile_.


VIII

Je le croyais sincrement ainsi. L'ide ne me venait pas qu'un l'homme
qui portait encore l'habit sacerdotal et pu donner l'autorit de son
gnie, de ses principes et de son habit  des pages qui ne pouvaient
produire que du sang.

Quelle ne fut pas ma surprise, quand l'abb de Lamennais tant venu me
voir le lendemain: Eh bien, lui dis-je, votre livre parat
donc?--Oui, me rpondit-il avec un air d'embarras et en dtournant les
yeux.--Mais vous m'aviez promis qu'il ne paratrait qu'aprs que vous
me l'auriez fait relire  moi-mme, et sans doute vous l'avez rendu
aussi inoffensif que nous en tions convenus et vous en avez chang
l'adresse et le titre?--Hlas! non, reprit-il; vous connaissez les
exigences des libraires et combien il est difficile d'y chapper. Le
livre tait rest dans les mains d'un diteur qui n'a pas attendu mon
retour, et j'ai t oblig de consentir  sa publication telle
quelle.--Ainsi, lui rpliquai-je avec un peu d'amertume, des
convenances de librairie vont tre la cause que la socit aura reu
par votre gnie un des coups les plus mortels que vous puissiez lui
porter! Je comprends votre prtendue ncessit, mais je ne puis vous
dire que je l'excuse.

Il s'loigna sans me rpondre, et je le laissai partir sans le
rappeler et sans croire  ces prtendues ncessits de librairie. Je
ne crus qu' des ncessits d'amour-propre et de respect humain qui
lui faisaient augurer de la publication telle quelle du _Livre du
peuple_ un effet plus entier et plus bruyant sous sa premire forme
que sous une forme innocente. Je le revis trs-rarement avant les
vnements de 1848. Il s'tait plong de plus en plus dans le
radicalisme rvolutionnaire. Ma rpugnance  la _coalition_ qui avait
runi tous ces tronons pour attaquer le gouvernement qu'elle avait
elle-mme constitu, m'en loignait de plus en plus. Je ne m'en
rapprochai, par la ncessit de diriger et de modrer la rvolution
triomphante, qu'aprs qu'elle fut consomme, et que le dpart de la
famille royale lui eut livr en quelques minutes le terrain des
affaires.


IX

Mais alors je cherchai de l'oeil avec anxit tous les hommes de
popularit honnte et de confiance librale, capables d'influencer le
peuple par leurs exemples et par leurs crits dans le sens de la
modration et de l'ordre. L'abb de Lamennais se prsenta le premier.
Il rdigeait alors, sous le nom du _Peuple constituant_, un journal
auquel son nom et son talent devaient donner une influence dcisive
sur l'opinion rpublicaine. Les doctrines du socialisme y taient
combattues avec une ironie puissante. Je ne comprenais pas pourquoi.
L'abb de Lamennais me paraissait un homme versatile et ambitieux de
bruit, tout prt  profiter de la circonstance pour lancer le peuple
dans le dsordre  tout risque, pourvu qu'il et son nom dans les
bouches. Je fus prodigieusement tonn en lisant quelques-uns de ses
numros de le trouver au contraire aussi ferme que raisonnable dans
ses principes, tout  fait dans mes ides, et persuadant de toute son
loquence au peuple agit que pousser la rvolution  la guerre 
l'extrieur et  la terreur au dedans, c'tait la perdre par une
raction prompte et invitable, et que les hommes d'ordre taient les
vrais rvolutionnaires. Je rendis grces  Dieu du secours inespr
qu'il m'envoyait dans le pril. Je dsirai voir M. de Lamennais pour
le fliciter et pour m'entendre avec lui. Je le vis, je fis quelques
sacrifices d'argent pour soutenir son journal, et je lui donnai
rendez-vous secret  dner une fois par semaine chez une femme de
beaucoup d'esprit et de beaut, dj clbre, madame d'***, avec
laquelle j'avais t li plusieurs annes avant la rvolution et qu'il
voyait assidment lui-mme. J'allai de nouveau chez cette
intermdiaire, si heureusement trouve, pour lui faire part du dsir
que j'avais de dner confidentiellement avec M. de Lamennais chez elle
un soir de la semaine. Elle y consentit avec bont, bien aise, sans
doute, de fortifier, par cette rencontre, les chances de la rpublique
acceptable et sage qui tait  elle-mme sa pense.


X

L'Assemble nationale que nous tions parvenus  atteindre, tant
heureusement runie, s'occupait de choisir parmi ses membres les
hommes les plus rflchis pour lui prparer un plan de Constitution.
Ce n'tait pas mon avis, je sentais le danger de discuter indfiniment
un plan de Constitution dans un mouvement dmocratique et de donner 
des passions qu'on ne pouvait pas satisfaire des solutions qu'on ne
pouvait pas accepter. Mon ide, que j'avais communique  l'Assemble
 la fin de mon discours en lui remettant la dictature, tait que je
pensais et je pense encore qu'il fallait voter cinq ou six articles
d'un rgime provisoire, comme nous nous tions si bien trouvs d'tre
nous-mmes un gouvernement excutif provisoire, avec l'esprance de
plus et les discussions de moins, et remettre  un temps plus loign
la Constitution dfinitive  voter de sang-froid. Chaque article de
cette Constitution serait, selon moi, un texte de division dans un
moment o l'essentiel tait d'agir d'accord. Les dispositions de
l'Assemble taient excellentes, il fallait en profiter pour fonder
une rpublique forte et raisonnable. Mais les corps collectifs sont
toujours pousss  prendre dans leurs antcdents les rgles de leur
avenir, M. de Lamennais fut nomm membre de la commission de
Constitution: il se mit  l'ouvrage et chercha par la logique brutale
du nombre  fonder sa socit comme une troupe de sauvages sortis des
bois; il fonda les communes, puis il runit toutes ces communes, et de
leur runion il fonda l'tat, en sorte que l'tat social matrialiste
et se comptant par chiffre, et non par capacit ni par droits
hrditaires et acquis, tait l'expression seule du nombre et de
l'impt, abstraction faite de tout le reste, c'est--dire de la
socit tout entire.

En entendant chez madame d'*** la lecture de ce rve de dmagogie, je
ne doutai pas qu'il ne ft rejet  l'unanimit par des hommes sortis
d'un autre oeuf que de celui de ce rve; je ne voulais pas en
dcourager trop vite l'auteur, et je me bornai  lui faire quelques
critiques sommaires sur son systme, en lui prsentant le nombre
innombrable d'exceptions que la socit bien constitue pouvait
opposer  cette comptabilit absurde des droits numriques de tous les
hommes; mais je n'insistai pas trop pour lui laisser l'illusion de son
systme. Je n'en avais pas besoin, ce systme fut cart par tous; 
la premire lecture, on reconnut que ce lgislateur en phrases tait
le dernier en sens commun. Il sortit furieux et dispos  la plus
radicale opposition  toute autre organisation. Cela ne rompit pas
cependant nos entrevues politiques. Je me flattai encore quelques
jours de le ramener  la raison, aid par le discrdit qui commenait
 atteindre son nom. Mais, soit qu'il voult trouver dans un parti
contraire l'appui qu'il cherchait vainement dans le mien et qu'il
dsirt se lier avec M. Ledru-Rollin, soit que madame d'*** dsirt
elle-mme runir chez elle les deux membres du gouvernement provisoire
qui lui paraissaient les plus capables de fonder un systme mixte de
rpublique, j'appris, le dimanche suivant, qu'elle avait invit M.
Ledru-Rollin  notre dner hebdomadaire; il n'y tait pas venu par
dlicatesse, je lui en sus gr, mais comme M. Ledru-Rollin avait, de
son ct, chez lui un conciliabule de rpublicains extrmes qui
tchaient de l'engager dans un parti oppos au mien, je sentis
l'inconvenance de faire partie d'un cnacle confidentiel dans lequel
le feu et l'eau dlibreraient ensemble l'un contre l'autre. Je ne dis
pas  madame d'*** les vrais motifs de mon mcontentement, pour ne pas
lui confier mes sentiments de rserve envers mon collgue, et je
cessai de me rendre chez elle. Elle dut comprendre de mme mes motifs.
Le silence et l'abstention m'taient d'autant plus commands, que je
passais alors (ce qui tait faux) pour avoir conclu avec Ledru-Rollin
un trait secret d'action commune pour nous partager le gouvernement
de la rpublique sous le titre de deux consuls, l'un de l'extrieur,
l'autre de l'intrieur, s'entendant ensemble pour administrer les
ressorts de l'tat. Je ne voulais pas donner de la vraisemblance 
cette supposition par des rapports intimes avec lui.

Ce qu'il y a avait de vrai tait qu'ayant t depuis le 27 fvrier en
position et en mesure de connatre M. Ledru-Rollin, chef des
journalistes radicaux, et ayant, malgr ses amis, reconnu en lui des
facults de parole et des puissances de conception trs-grandes avec
des intentions non dguises contre le socialisme subversif, notre
ennemi commun, j'avais conu pour lui une secrte estime, et je
n'tais pas loin d'esprer que le concours d'un homme aussi bien dou
ne pt tre, sous une forme ou sous une autre, trs-utile  la
rpublique; depuis, il suivit lgrement une meute sans porte qu'il
devait rpudier courageusement ou conduire; il se rfugia en
Angleterre par une fausse porte, mais il parut de ce jour-l se
retirer de la politique, et il vcut en mort de ses souvenirs, de ses
regrets et peut-tre de son mpris pour les vivants. Nous n'emes plus
un seul rapport ensemble, soit en Angleterre, soit en France. Je ne
m'occupai, aprs le coup d'tat, que de payer mes dettes, que je puis
appeler honorables.


XI

M. de Lamennais, mcontent sans doute du refus de la commission
parlementaire d'accepter son plan inacceptable de Constitution,
changea subitement de conduite et de politique. Une nuit, quelques
vocifrateurs allrent crier sous ses fentres, dans la rue de
l'Universit: _Vive Ledru-Rollin!_ Il prit ces vocifrations pour une
menace personnelle; et sortit en sursaut de sa demeure. Quand il y
rentra, le ton de sa polmique tait chang: les doctrines
conservatrices qui l'avaient signal avaient fait place aux doctrines
radicales et socialistes. Il disparut bientt aprs. Il voulut
s'essayer devant l'Assemble, son loquence ne put supporter le
tumulte d'une mle. Il quitta la Chambre et il suivit dans tous ses
excs les diffrentes phases de l'opinion qu'il avait adopte. On sait
comment il mourut, luttant contre les opinions religieuses pour
lesquelles il avait crit plus jeune, martyr du doute pour avoir trop
affirm dans tous les sens; on ne put l'accuser, du moins, d'une mort
intresse, car il mourut avec constance dans son incrdulit. Il
avait fait le tour des ides sans s'arrter jamais dans la modration.
Juif errant de la foi et de la politique, il ne restera rien de lui
qu'un nom illustr par des versatilits illustres et des essais
dmentis par des essais contraires. Homme de recherches qui avait
march toujours sans rien trouver que le doute.

Parlons maintenant de M. de Genoude.


XII

Le bruit se rpandit tout  coup dans Paris qu'il avait renonc au
sacerdoce et qu'il allait pouser la fille d'une princesse de l'ancien
rgime; dote par elle, et leve par une honorable famille de la
Touraine, cette jeune personne tait accomplie. Ses parents putatifs
taient lis avec la maison de la Roche-Jaquelein, qui lui montrait
une grande amiti. Je n'en ai jamais su plus long sur sa naissance. La
duchesse de B*** passait pour sa mre. Elle l'avait eue d'un mariage
secret dans le temps o elle tait exile, comme membre de la famille
royale, en Espagne. La famille qui lui avait donn ou prt son nom
tait digne de ce patronage. Le mariage se fit  Paris. Ds ce jour,
M. de Genoude fut considr comme un transfuge qui passait des bras
de la Pit dans les bras de l'Amour. Ses premiers amis, tels que le
duc de Rohan et ses fidles, le rpudirent et se plaignirent d'avoir
t tromps dans leurs esprances. Genoude, pourtant, n'avait tromp
personne; mais, cherchant fortune sur la route du monde, il avait
d'abord t li avec des groupes d'ecclsiastiques; puis, ayant
rencontr des groupes de royalistes qui lui offraient la naissance, la
fortune et l'amour dans l'union d'une jeune personne inespre, il
s'tait laiss sduire et avait abandonn ses premiers patrons, mais
il avait gard l'estime de ceux qui taient plus sensibles  l'amiti
qu' l'esprit de parti. Il me prsenta  sa femme, que je trouvai
charmante. Celle-ci me fit faire connaissance avec la marquise de
L..., qui tait la fille ane de la duchesse de D..., amie de M. de
Chateaubriand. Elle avait pous le prince de T..., dont elle fut
veuve de trs-bonne heure. Le gnral marquis de L..., ancien
sous-officier de l'arme de Bonaparte, puis colonel des gendarmes de
la garde, fut choisi par elle pour son second mari. Un coup de sabre
qu'il avait reu en Russie l'avait balafr  la faon d'un hros;
cette clatante blessure relevait sa mle beaut. J'avais connu son
frre en 1805; il tait mort en 1815 dans le premier combat de la
Vende essayant de renatre; il commandait l'arme royaliste. Son sang
teignit la guerre.

Madame la marquise de L... me prsenta  la vieille princesse de T...,
sa premire belle-mre, pour laquelle elle avait conserv les sentiments
d'une fille. J'y connus les hommes principaux du parti royaliste. Je
restai jusqu'en 1830 respectueusement li avec la marquise de L...,
une des plus belles et des plus aimables femmes du sicle.  l'poque
de la malheureuse expdition de madame la duchesse de Berri en Vende,
elle alla combattre avec la princesse. Elle avait emmen une jeune
personne, mademoiselle de Fauveau, clbre pour son rare talent de
sculpteur, qu'elle continua de perfectionner  Florence. J'tais alors
en Orient, o je passai deux ans spar de la France. Je lus un jour,
en Syrie, dans les journaux franais, que nos troupes s'taient
empares de deux femmes errantes qui paraissaient tre du parti de la
duchesse de Berri, mais dont on n'avait pu encore dcouvrir le nom,
qu'elles cachaient avec soin  leurs perscuteurs; que l'une de ces
femmes inconnues portait un poignard attach  sa jarretire, avec
lequel elle s'tait dfendue. Oh! dis-je  mes amis, M. de Parseval,
M. de Capmas et M. de Laroyre, qui m'accompagnaient, quoique nous
soyons si loin des nouvelles de Nantes et de Paris, je puis par hasard
vous dire le nom de ces deux hrones: l'une est la marquise de L...,
et celle qui portait un poignard pass dans sa jarretire est
mademoiselle de Fauveau.--Et comment le savez-vous, me rpondirent mes
trois amis, puisque nous n'avons depuis trois mois d'autres nouvelles
de France que ces feuilles de journaux dont les auteurs ignorent
eux-mmes les noms de ces hroques aventurires?--Voici pourquoi je
le suppose, repris-je avec assurance: quelque temps aprs la
rvolution de Juillet, j'allai,  mon retour d'Angleterre, visiter
l'atelier de mademoiselle de Fauveau, dj clbre, et que j'avais
quelque temps auparavant prsente  la marquise de L... sur la
demande de M. de Beauregard, son cousin, un des amis de M. de Genoude.
Ces dames se lirent intimement. En repassant  Paris, il y a deux
ans, mademoiselle de Fauveau, ardente royaliste, me dit en
plaisantant, en prsence de son oncle, qu'elle ne craignait rien des
orlanistes, et qu'elle ne marchait jamais sans prcaution contre leur
police et leurs gendarmes. En parlant ainsi, elle releva lgrement le
bord de son tablier de sculpteur et me laissa entrevoir la pointe d'un
poignard dont le manche tait pass sous sa jarretire et qui pendait
jusqu' son cou-de-pied. Nous rmes de la prcaution. Ne trouvez donc
pas trange que je la reconnaisse  son armure, et qu'en voyant sa
belle compagne anonyme, j'y devine madame la marquise de L... Notre
reconnaissance dans ce dsert ne peut leur faire aucun tort en
France. Les journaux suivants que nous trouvmes  notre retour de
Balbek, nous apprirent que j'avais eu raison. Voil comment une
plaisanterie devenait un indice.


XIII

Un long emprisonnement et un procs mmorable, o l'illustre avocat et
dput M. Janvier plaida en chevalier plus qu'en avocat pour ces
dames, rendit leur cause retentissante. Madame de L... revint  Paris.
J'y tais alors et je l'appris par Janvier,  la Chambre. Je n'eus
rien de plus press que d'aller avec lui la fliciter de sa
libration; nous allmes  un htel garni des Champs-lyses, nous
donnmes nos noms et nous demandmes  voir madame de L... Aprs avoir
attendu longtemps dans l'antichambre, une femme vint prier M. Janvier
d'entrer seul, et quant  moi elle m'annona que sa matresse ne
pouvait pas me recevoir. Je me retirai et je me promis de ne jamais
revenir dans une maison o l'homme qui avait protest le plus
nergiquement contre l'usurpation de Juillet, et qui venait de passer
deux ans en Orient pour n'avoir aucun rapport avec le gouvernement,
tait apparemment regard comme un transfuge, pour avoir t nomm
dput par la nation, et pour avoir refus au roi la moindre
concession  son nouveau titre. C'est la seule blessure que j'aie
jamais reue dans ma vie, et par une femme  qui je venais offrir mes
services. Depuis ce jour, je ne me prsentai plus chez madame de L...

J'avais continu  voir M. de Genoude  chacun de mes retours en
France. Il avait eu quatre fils de son mariage; l'an mourut en bas
ge pendant que j'tais  Paris. C'est la sensibilit plus qu'humaine
d'une chienne danoise qui a fix cette date dans ma mmoire. J'entrai
chez madame de Genoude peu de jours aprs la perte qu'elle avait
faite. Elle pleurait au coin de sa chemine. Cette belle chienne,
assise devant elle, les yeux sur ses yeux, la regardait avec un air
d'attendrissement et de piti qui n'est jamais sorti de mon me. Elle
ne vint point quand j'entrai me flairer et me caresser gaiement,
comme d'ordinaire, mais en regardant pleurer sa matresse  ct du
berceau vide de son enfant, elle posa la tte sur les genoux de la
pauvre mre, et en contemplant le berceau, elle se mit elle-mme 
verser de grosses larmes qui mouillrent mes mains tonnes. La pauvre
bte semblait dire: Ce berceau, vide pour vous, l'est aussi pour moi!


XIV

J'avais indirectement contribu  faciliter le mariage de M. de
Genoude. La famille chez laquelle la prtendue fille de la duchesse de
B... avait t leve rpudiait  l'accorder  un homme d'une
naissance inconnue. On voulait des preuves de noblesse, M. de Genoude
ne pouvait pas en fournir. Il vint un matin chez moi et m'avoua
l'embarras o il se trouvait. N'tes-vous pas li, me dit-il, avec
Pastoret, qui est pote distingu aussi et directeur du sceau des
titres au ministre de la justice?--Oui, lui dis-je, et si vous me
chargez de lui demander quelque chose qui puisse favoriser votre
mariage, je suis certain qu'il se fera un plaisir de vous l'obtenir,
si cela lui est possible.--Eh bien, reprit-il, je regarderais mon
mariage comme assur, s'il pouvait me faire obtenir du roi des lettres
de noblesse.-- cela ne tienne, lui rpliquai-je; et j'crivis 
l'instant  Pastoret le dsir de Genoude et les circonstances qui le
rendaient intressant. Avant que la journe ft acheve, Pastoret me
rpondit que c'tait fait et que le roi Charles X ajoutait  cette
grce la dispense de payer au sceau des titres les douze ou quinze
mille francs qu'on payait ordinairement pour la noblesse. Genoude
reut le soir mme la lettre qui le faisait noble, et le mariage
n'prouva plus d'obstacle de ce ct.

Mais, quelque temps aprs, il voulut encore confirmer dans le pass
fodal la possession de son nom par la possession d'une terre d'un nom
 peu prs pareil; il me demanda si je ne connaissais point quelque
terre de ce genre qu'il pt acheter dans un pays voisin du Dauphin,
sa patrie. Je lui rpondis que je connaissais, en effet, auprs de
Mcon et de Pont-de-Veyle, en Bresse, la terre de Genou possde par
un gentilhomme de bonne maison et de mdiocre fortune qui serait
peut-tre heureux de la vendre  l'amiable pour cet usage. J'crivis,
en effet,  ce gentilhomme; mais il me rpondit qu'il ne se dferait
jamais de sa terre paternelle pour donner  une autre famille
l'illustration qui appartenait  la sienne. Tout en resta l, et
Genoude fut oblig de renoncer  la noblesse hrditaire pour se
contenter de la noblesse de convention.


XV

Aprs la naissance de ses quatre fils, il perdit sa jeune femme. Cette
mort prmature m'inspira les vers suivants:

AUX ENFANTS DE MADAME L. DE GENOUDE.

  Pauvres petits enfants, qui demandez sans cesse
   votre pre en deuil ce que c'est que la mort,
  Et pourquoi vos berceaux s'veillent sans caresse,
  Et quand donc finira le sommeil qu'on y dort;

  Taisez-vous, grandissez! Vous n'aurez plus qu'en songe
  Ces baisers sur le front, ces doigts dans vos cheveux,
  Ce nid sur deux genoux o votre cou se plonge,
  Ce coeur contre vos coeurs, et ces yeux dans vos yeux.

  L'amour qui vous sevra vous fait la vie amre;
  Votre lait s'est tari, comme  ce pauvre agneau
  Qu'un pasteur vigilant spare de sa mre
  Pour lui faire brouter l'herbe, avec le troupeau.

  Vous n'aurez qu'une vague et lointaine mmoire
  De tout ce qu'au matin la vie a de plus doux,
  Et l'amour maternel ne sera qu'une histoire
  Qu'un pre vous dira, seul et pleurant sur vous!

  Quand vous voudrez, enfants, retrouver dans votre me
  Ces souvenirs scells sous le marbre touffant.
  Ces sons de voix, ces mots, ces sourires de femme
  O l'me d'une mre est visible  l'enfant;

  Quand vous voudrez rver du ciel sur cette terre,
  Que de pleurs sans motif vos yeux dborderont;
  Quand vous verrez des fils sur le sein de leur mre,
  Qu'un pre entre ses mains vous cachera le front,

  Venez sur cette tombe, o l'herbe crot si vite,
  Vous asseoir  ses pieds pour prier en son nom,
  Appeler Lontine, et du ciel qu'elle habite
  Implorer son regard, dont Dieu fasse un rayon!

  De l'ternel sjour, le regard de son me
  Est un astre toujours sur ses enfants lev.
  Ainsi l'aigle est au ciel; mais son regard de flamme
  Veille encor de si haut le nid qu'elle a couv.

M. de Villle, ministre tout-puissant, avait donn  Genoude le
privilge du journal l'_toile_, dont il joignait la proprit  celle
de la _Gazette de France_. Il m'crivit en Italie pour me proposer
gratuitement la moiti de ce don du ministre. Je le remerciai et je
refusai, ne voulant pas m'enchaner par un intrt quelconque au
gouvernement que cependant j'aimais. Je suis fch, lui rpondis-je,
de vous voir entrer dans cette voie, et _je crains que cette toile ne
soit jamais l'astre de votre fortune et de votre bonheur_. Elle ne le
fut pas, en effet, mais la runion de ces deux journaux dans sa main
le rendit pendant longtemps l'organe le plus puissant de la politique
de M. de Villle et de l'opinion royaliste.

Il acheta alors une magnifique terre dans les environs de Provins; et
il pensa  reprendre sa vocation ecclsiastique, qu'il avait
abandonne pour son mariage. Il entreprit aussi, grce aux annonces
perptuelles et sans frais de ses journaux, le monopole de la
traduction de la Bible et l'dition de plusieurs ouvrages mystiques.
Il prtendit fonder dans son chteau de Plessy-les-Tournelles une
cole d'lves du sacerdoce, qui n'exista jamais qu'en projet. Enfin,
il rentra pour quelque temps au sminaire et reprit l'habit
ecclsiastique. Je suivais alors ma carrire diplomatique. Je cessai
tout rapport avec lui. Ce mlange de la saintet sacerdotale avec les
oeuvres industrielles ne me plaisait pas. Le prtre, selon moi, ne
devait tre que prtre. Il ne pensait pas ainsi, car il donna en ce
temps-l un dner clbre de _coalition_ aux dputs les plus
illustres par leur loquence, tels que Berryer, Mauguin, etc., et il
porta un toast au dessert dans lequel il dvoila sa pense. Du reste,
dit-il en terminant, et en buvant  la sant du cardinal de Richelieu,
tout ceci finira bientt, non par un militaire, non par un orateur,
mais par un cardinal. C'tait se dsigner lui-mme comme le terme de
la rvolution. Un homme de beaucoup d'esprit, M. de Lourdoueix, qui
avait commenc sa carrire littraire en 1825 par une oeuvre satirique
contre les excs et les ridicules du royalisme, le soutenait dans une
illusion de bonne foi et rdigeait sous son inspiration la _Gazette de
France_. Genoude et lui commenaient leur journe en commun par la
messe, que l'un disait  l'autre, et par la communion que Genoude
donnait  Lourdoueix. Ce mysticisme et ce fanatisme runis, qui
protgeaient son ambition crdule, ne protgeaient pas ses affaires.
Il avait cependant mari richement ses fils, mais les revenus de la
_Gazette_ ne suffisant pas  ses dpenses, il se fit nommer dput.

Quand la rvolution de 1848 clata, il voulut malheureusement se
signaler par un coup d'clat  la tribune. Son habit et son caractre
de prtre auraient d l'en dtourner. On se souvient que, pour presser
le dnoment de la catastrophe, un certain nombre de membres de la
gauche demandrent que les ministres du roi fussent dcrts
d'accusation. C'tait une motion de sang, de sang odieux 
l'opposition peut-tre, mais innocent. Ils m'offrirent de signer cette
demande, je la repoussai avec indignation. M. de Genoude monta alors 
la tribune et la soutint. Il n'y gagna rien que la rpugnance visible
de l'Assemble  entendre un prtre emport par la rancune politique
se mler  une proposition tmraire qui pouvait, si elle et prvalu,
compromettre des ttes d'hommes. Ce furent ses dernires paroles.
Quelques heures aprs, la rpublique innocente tait accomplie de
ncessit, sans avoir port  la France d'autres paroles que des
paroles de paix. Le roi et sa famille partaient sans tre poursuivis.
Les mouvements d'un grand peuple bien compris sont presque toujours
plus humains que les passions d'un parti; il n'a personne  craindre
et personne  flatter. M. de Genoude rentra dans l'ombre et chercha 
s'abriter dans le suffrage universel, qu'il avait le premier et le
plus nergiquement soutenu. Mais sa politique et sa vie eurent bientt
le mme terme, il mourut en 1849, aux les d'Hyres, et laissa ses
fils sans fortune. Avant peu de mois, tout fut vendu en justice. Cette
prodigieuse existence ne laissa point de trace.


XVIII

Il y a quelque temps, je cherchais  dcouvrir ce qui pouvait en
subsister encore. Rien. Les biens taient vanouis, les fils taient
morts dans le dnment. Un brave homme, M. Aubry-Foucault, qui avait
t la victime expiatoire des nombreux procs de la _Gazette_ et qui
l'tait encore, vint me voir  sa sortie de prison. Il avait conserv
pour M. de Genoude le dvouement qui tait son mtier, et la
reconnaissance qui tait son caractre.

Et que sont devenus ses enfants? lui demandai-je.--Hlas! me dit-il,
ils sont tous morts, et morts dans le plus complet dnment!--Mais quoi!
lui rpondis-je, cette magnifique terre de Plessis-les-Tournelles?--Elle
n'tait pas paye et on en a vendu les pierres pour en solder les
murs.--Et ses fils, si richement maris?--Tous morts ruins, monsieur,
pour rendre les dots  leurs femmes.--Mon Dieu! m'criai-je, quelle
destine! Quoi! il ne reste rien de cette immense existence de parvenu
qui faisait envie  tout ce qui tenait une plume?--Rien, me
rpondit-il en pleurant, except un pauvre jeune homme, le cadet de
ses fils,  qui ma femme et moi nous donnons la soupe tous les soirs,
et que nous vtons de temps en temps pour lui donner le courage de
porter son nom sous ses haillons dans les rues de Paris.--Et que
fait-il? repris-je avec une tendre piti.--Rien non plus, me rpondit
M. Aubry-Foucault; il a essay de tout et tout s'est bris dans sa
main; il est depuis six mois abandonn de tout le monde, except de ma
femme qui lui raccommode ses habits, et de moi qui lui fais partager
mon pauvre repas, et de temps en temps les misrables conomies que je
tiens de son respectable pre.--Et n'y a-t-il personne qui s'intresse
 lui et qui vous aide?--Personne, monsieur, sauf quelques amis de son
enfance, qui vivent en Auvergne et qui l'invitent quelquefois  aller
passer une semaine ou deux dans leur dsert.--Envoyez-le chez moi, je
vais tenter un moyen de lui tre utile. Je ne puis pas crire au duc
de Bordeaux, bien que nous ayons chant sa naissance et conserv nos
fidles respects  son exil dans quelque situation o nous nous soyons
trouvs depuis 1830. Mais j'ai un gnreux ami  Paris dont je puis
emprunter la main pour recommander le fils de M. de Genoude, si dvou
 la lgitimit,  son dernier survivant en Europe. Allez, et revenez
dans cinq ou six jours. La reconnaissance est la vertu des
malheureux, parce qu'ils savent l'amertume des pleurs et la joie de
les essuyer. J'tais touch jusqu'aux larmes de la compassion de ce
vieux serviteur partageant son morceau de pain avec le fils dshrit
de son matre. Il sortit, et j'allai chez M. de Marcellus. Au premier
mot d'un service  rendre au fils de M. de Genoude, il fut  ma
disposition; il crivit et me remit une lettre pressante pour ce jeune
homme  M. de Lvis, ministre des bienfaits du prince. Le jeune fils
de M. de Genoude vint la prendre. Allez, lui dis-je,  la cour exile
de ce jeune prince, dont votre pre et moi nous avons clbr la
naissance et dplor les catastrophes. Il pourra peut-tre, par
quelque emploi prs de lui, donner une miette de pain  l'orphelin de
ceux qui ont tant aim sa famille. La somme pour le voyage ne vous
manquera pas. Il me remercia, il fut touch, il partit. Quelques
semaines aprs, il revint.

Auriez-vous de la rpugnance, lui demandai-je,  entrer dans la
diplomatie secondaire sous le gouvernement de l'empereur? Mon pass
s'oppose  ce que j'aie des rapports avec lui. L'honneur est une loi
que je ne dois pas enfreindre. Je ne puis donc rien vous promettre de
sollicitations directes prs de lui. Mais, en passant par le ministre
des affaires trangres, j'ai conquis des amis qui, sans manquer 
leur devoir vis--vis du gouvernement monarchique, sont rests fidles
 leur sentiment. Pour moi, ils s'estimeront heureux de vous tre
utile, et je vais les en prier, si vous le permettez.--Rien ne s'y
oppose, me rpondit ce malheureux jeune homme. Je m'adressai  M.
Cintrat, le chef des archives, en le priant de chercher avec
bienveillance un emploi de chancelier consulaire, ft-ce mme dans la
cinquime partie du monde, dans cette Ocanie o l'Angleterre avait
appel  Sidney des consuls europens. Dans peu de jours, l'admirable
sollicitude de M. Cintrat eut instruit et intress le ministre, et M.
de Genoude fut nomm, pour partir  l'instant, chancelier du consulat
de France  Sidney. Son existence tait assure. Il partit en
remerciant Aubry-Foucault, qui s'tait fait son second pre. En
arrivant, six mois aprs,  Sidney, il trouva le consul mort la
veille. C'tait M. de Chabrillant, gentilhomme de mon pays, ruin par
quelque folie de jeunesse  Paris. Il avait pous l'actrice d'un
petit thtre, objet de sa passion, et elle n'avait pas hsit 
suivre au bout d'un autre monde la destine qui s'tait perdue pour
elle dans ce monde-ci. M. de Genoude, en arrivant, succda dans ses
fonctions et dans ses appointements  M. de Chabrillant. Il m'crivit
de prolonger, s'il m'tait possible, ce provisoire inattendu,
secourable pour lui. Je le fis et je lui en donnai la nouvelle quand
je reus celle de sa mort. La destine n'avait pas voulu qu'il restt
rien sur la terre de sa charmante mre et de son infortun pre. Mais
il resta au pauvre et gnreux Aubry-Foucault le souvenir de sa
fidlit jusqu'aprs la mort et d'une reconnaissance qui mesure ses
bienfaits non  ses actes, mais aux bons sentiments de son me. Que
Dieu le rcompense, ainsi que sa pauvre femme, du bien non qu'ils ont
fait, mais qu'ils ont voulu! Quant  moi, je n'ai eu que des larmes
striles donnes trop tard au nom de mes premiers amis.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLIV.

FIN DU VINGT-QUATRIME VOLUME.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain,
43.


[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.]





End of the Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume
24, by Alphonse de Lamartine

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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