The Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume 23, by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours familier de Littrature - Volume 23
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: July 8, 2015 [EBook #49397]

Language: French

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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XXIII




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE


  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE




  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACRS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'VQUE, 48)
  1867




COURS FAMILIER DE LITTRATURE




CXXXIIIe ENTRETIEN




LITTRATURE RUSSE

IVAN TOURGUENEFF


I

Mais revenons aux chasseurs, ce chef-d'oeuvre de Tourgueneff. C'est
aussi l'impression de leur excellent traducteur M. de Lavau. Voici
comment il le juge dans sa prface:

     Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi j'ai pris la
     rsolution de traduire les _Rcits d'un Chasseur_; il serait
     parfaitement inutile d'insister sur ce point. Cependant, je crois
     ncessaire d'observer que, connaissant la difficult d'un travail
     de ce genre, je ne me serais peut-tre point dcid 
     l'entreprendre si l'auteur lui-mme ne m'y avait encourag.
     Est-il besoin d'ajouter qu'au lieu de suivre le procd un peu
     trop commode de M. Charrire, je me suis soumis de tout point aux
     devoirs qu'imposent les modestes fonctions de traducteur. On peut
     tre assur de ne trouver dans ces pages rien qui n'appartienne 
     l'auteur. Si j'y ai ajout quoi que ce soit de ma faon, ce sont
     les fautes qui ont chapp  mon attention. Enfin, comme il
     aurait pu se rencontrer nanmoins de par le monde des esprits
     assez disposs  m'adresser les accusations que M. Charrire
     s'est volontairement attires, j'ai pri l'auteur de revoir
     attentivement mon travail, et il s'est prt  ma demande avec
     beaucoup d'obligeance; il a mme consenti  rtablir quelques
     passages qu'il avait cru devoir prudemment supprimer dans
     l'oeuvre originale et qui, par un cachet particulier de vrit,
     ajoutent encore  l'effet qu'elle produit dans son ensemble.

     La pense qui a inspir cette composition est digne d'loges. Les
     _Rcits d'un Chasseur_ sont principalement destins  nous
     dpeindre l'intressante population qui,  la honte de notre
     sicle, est encore courbe en Russie sous le joug odieux du
     servage. On y rencontre bien quelques petits seigneurs
     campagnards; mais ils se trouvent placs au second plan; tout
     l'intrt est concentr sur les hommes qui vivent dans leur
     dpendance. Chacun applaudira sans doute au courage de
     l'crivain qui, sous le rgime ombrageux alors dans toute sa
     vigueur[1] en Russie, n'a pas craint de consacrer sa plume  une
     pareille entreprise. Avant lui, personne n'avait os la tenter;
     le monde au milieu duquel il nous introduit tait une rgion
     inconnue pour la littrature russe.

          [Note 1: La premire dition russe des _Rcits d'un
          Chasseur_ est puise depuis longtemps; mais l'autorisation
          d'en publier une seconde n'a pu tre obtenue jusqu' ce
          jour.]

     Quoiqu'on puisse considrer les _Rcits d'un Chasseur_ comme un
     loquent plaidoyer en faveur de l'affranchissement des serfs,
     l'auteur n'a nullement cherch  donner une ide favorable du
     paysan russe. Gardons-nous de le supposer; il n'a point dissimul
     les dfauts de son modle. Les portraits qui composent ce volume
     sont d'une ressemblance parfaite, et aucun des nombreux
     imitateurs que M. Tourgueneff compte actuellement en Russie ne
     peut,  cet gard, lui tre compar. Si une lecture attentive des
     _Rcits d'un Chasseur_ inspire une profonde aversion pour les
     droits dont disposent les seigneurs russes, ce n'est point M.
     Tourgueneff qu'il faut en accuser; il s'est born  retracer
     consciencieusement les scnes et les traits de moeurs populaires
     qu'il a recueillis en parcourant, le fusil sur l'paule, les
     diffrentes provinces de l'empire. En un mot, il n'y a rien de
     romanesque dans ces pages; ce sont des tudes srieuses et
     impartiales qui nous initient fidlement aux habitudes et au
     caractre du peuple. En les mditant, on arrive  connatre le
     paysan russe aussi parfaitement que si on avait pass sa vie dans
     le pays.

     Mais tout en s'imposant pour rgle de demeurer constamment
     fidle  la vrit, l'auteur n'en a pas moins distribu avec
     beaucoup d'art les remarques et les souvenirs qu'il a runis dans
     ce volume. L'analyse psychologique n'tant point son fait, et,
     pour mon compte, je ne m'en plaindrai pas, les nombreuses
     observations qui remplissent les _Rcits d'un Chasseur_ portent
     principalement sur l'tat social, les moeurs et l'extrieur des
     paysans russes; l'auteur nous fait rarement pntrer dans les
     replis de leur conscience. C'est en retraant les habitudes et
     les actions de ses personnages qu'il nous donne ordinairement la
     mesure des sentiments et des dsirs qui les animent. Le procd
     n'est pas nouveau assurment, surtout en Russie; il y est trs
     rpandu, depuis Gogol, dans la littrature; mais je crois
     vraiment qu'en ce genre, M. Tourgueneff n'a point de rivaux, mme
     parmi nous. Rien n'gale l'loquence de son mutisme; un regard,
     un soupir, le moindre geste en disent plus sous sa plume que
     toutes les analyses. On sait que l'cueil ordinaire des crivains
     qui marchent dans cette voie est la monotonie et la vulgarit, M.
     Tourgueneff a su l'viter, et cela sans beaucoup d'efforts; il en
     a t prserv par la nature de son sujet, le paysan russe tant
     encore essentiellement potique, et probablement aussi par
     l'heureuse disposition de son esprit, qui aime avant tout la
     distinction sans pousser jusqu' la recherche. Mais o il excelle
     surtout, c'est dans la description pittoresque du pays; il sait
     rendre avec une merveilleuse exactitude les mouvements les plus
     imperceptibles, et jusqu'aux traits fugitifs qui caractrisent
     inopinment la physionomie mobile et expressive de la nature.
     Rien ne l'arrte; il nous dpeint, avec une prcision vraiment
     surprenante, le frmissement de la fort, le murmure lointain
     d'une cascade, la couleur et la forme changeante des nuages, le
     jeu d'un rayon de soleil qui claire subitement la plaine; et
     comme la nature est toujours attrayante, tous ces dtails, loin
     de lasser l'attention du lecteur, ont un charme infini. On a
     beaucoup crit dernirement contre la direction littraire que
     l'auteur a suivie dans cet ouvrage. Aprs avoir lu les _Rcits
     d'un Chasseur_, on demeure convaincu qu'elle ne saurait tre
     vraiment funeste qu' la mdiocrit.

     Quant  passer en revue les diverses pices de ce recueil, je ne
     le crois point ncessaire: le lecteur saura fort bien, sans mon
     secours, distinguer celles qui sont les plus dignes de fixer son
     attention. Cependant, aux personnes qui voudraient se borner 
     feuilleter le volume, il est bon d'indiquer les nouvelles qui
     caractrisent le mieux le paysan russe. La triste et humiliante
     situation o il se trouve est admirablement dpeinte dans trois
     rcits: _le Bourgmestre_, _Lgove_ et _les Deux Propritaires_. Le
     premier surtout mrite d'tre remarqu; l'auteur y montre des
     paysans vivant sous une double oppression; on les voit aux prises
     avec un intendant hypocrite et brutal, comme il y en a tant en
     Russie, et un de ces propritaires qui, sous les formes d'un
     homme du monde, cachent l'insensibilit et l'gosme calculateur
     du commerant le plus madr. Sans doute, il existe un petit
     nombre de seigneurs qui ne rappellent en rien cet odieux et
     ridicule personnage, et l'auteur en dpeint loyalement plusieurs
     dans ses rcits, mais, ce ne sont l que des _accidents heureux_,
     comme on l'a dit du pouvoir. On est surpris d'apprendre, en
     lisant les deux autres tudes,  quel point sont souvent pousses
     en Russie, d'une part la tyrannie des seigneurs, et de l'autre la
     bassesse que la servitude impose aux hommes qui les approchent.
     Mais il ne faut point croire que tous les paysans russes soient
     dans cet tat de dgradation; ils se relvent au plus lger
     souffle de libert, comme l'herbe fltrie que frappe un rayon de
     soleil. Prenons les hommes que l'auteur nous montre dans la
     nouvelle intitule _Kor et Kalinitch_: ils ne le cdent
     assurment pas, pour l'intelligence et la dignit, aux paysans
     des pays les plus clairs, et l'emportent sur eux  beaucoup
     d'autres gards. Les sentiments qui nous attachent au foyer
     domestique et qui en loignent le plus srement les inquitudes
     et les dsirs, sources ordinaires des rvolutions, rgnent encore
     gnralement sous l'humble toit du paysan russe, le sentiment
     religieux surtout: pour en demeurer convaincu, il faut suivre
     attentivement les discours de _Kaciane_: on entendra sortir de la
     bouche d'un pauvre serf des paroles qui accusent une inspiration
     puissante et dont la forme a quelque chose de biblique. L'homme
     qui parle ainsi n'est point une exception; les penses qu'il
     exprime sont communes  presque tous les sectaires russes, et le
     nombre de ceux-ci est trs-considrable. Mais au sentiment
     religieux qui le soutient et le guide dans sa pnible carrire le
     paysan russe joint un tour d'esprit gracieux et potique; les
     pages charmantes intitules _la Prairie_ semblent avoir pour
     objet principal de mettre en vidence cette disposition
     naturelle. L'auteur s'est plu  y exposer avec dtail une partie
     des ides superstitieuses qui, en Russie, peuplent encore
     l'imagination du paysan. C'est dans cette nouvelle que le talent
     descriptif dont nous avons parl plus haut est surtout frappant:
     M. Tourgueneff nous promne longuement au milieu d'une de ces
     plaines immenses qui se trouvent au centre de la Russie, et on le
     suit sans prouver la moindre fatigue. Enfin, personne n'ignore
     que le paysan russe se fait remarquer aussi par une vritable
     passion pour la musique. Ce dernier trait de caractre a fourni
      l'auteur une de ses meilleures tudes; elle est intitule _les
     Chanteurs_, et, ainsi que son titre l'indique, nous y assistons 
     un concert champtre qui est plein d'intrt.

     Aprs avoir parcouru les pices que je viens d'indiquer, le
     lecteur ne saurait se refuser sans doute  reconnatre le talent
     de M. Tourgueneff; mais il aurait une ide encore fort incomplte
     du peuple russe; car, dans presque toutes ces tudes, l'auteur ne
     s'est attach  prsenter son sujet que par les cts qui lui
     sont les plus propres  veiller notre sympathie. Le paysan russe
     en offre d'autres qui attidissent un peu ce sentiment. On
     rencontre souvent dans les villages des hommes que la Providence
     semble tenir en rserve pour chtier un jour les partisans
     obstins du servage: tels sont, entre autres, deux paysans avec
     lesquels nous faisons connaissance ds le dbut du livre dans les
     pices intitules: _Birouk_ et _Jermola et la Meunire_. Dans la
     premire, l'homme sombre et impitoyable que l'auteur nous dpeint
     est esquiss rapidement, mais le fantasque personnage qui figure
     dans la seconde est tudi avec beaucoup de soin. Parmi les
     traits qui le distinguent, il en est un malheureusement gnral
     chez le peuple russe; c'est un ddain, un mpris pour les femmes
     qui rend le sort de celles-ci des plus tristes. Cela ne doit
     point nous surprendre; il faut au contraire s'tonner que
     l'oppression et la misre n'aient point communiqu au paysan
     russe une plus grande sauvagerie; il le doit sans doute aux
     croyances que le christianisme a dveloppes dans son esprit
     inculte.

     Mais je m'arrte, car il faudrait citer presque toutes les pices
     de ce recueil: il n'en est pas une qui ne soit  la fois
     instructive et intressante. On doit encore  l'auteur quelques
     autres nouvelles et plusieurs pices de thtre qui ont t
     accueillies avec faveur; mais les _Rcits d'un Chasseur_ sont
     toujours le plus beau fleuron de sa couronne littraire, et
     jusqu' prsent, je le rpte, aucun crivain n'a dpeint le
     paysan russe avec plus de talent et de vrit.

                                                          H. DELAVEAU.


II

C'est surtout le portrait du paysan russe avant cette anne o la
courageuse initiative de l'Empereur actuel a gnreusement lev au
rang de citoyens et de propritaires libres, sept  huit millions de
serfs qui lui doivent tout ce qui constitue la vie civile. Cette
poque est une des grandes poques de la vie du peuple russe et de
l'humanit tout entire. Le moule de la servitude a t bris, non par
les esclaves, mais par le matre des esclaves. Et aucune des
rvolutions tant prdites par les seigneurs ne s'en est suivie. Dieu a
second l'empereur dans son magnanime dessein, et la Russie est
rgnre. C'est cette force providentielle et divine qui vient en
aide aux bons sentiments des princes assez justes pour vouloir la
justice, assez audacieux pour oser la faire, qui a prserv des
catastrophes prdites l'immense empire de Russie. L'empereur a t
applaudi par son peuple et assist de Dieu.

L'Europe a t injuste un moment pour lui et l'a accabl d'injures 
cause de l'insurrection polonaise, malheureusement concidant avec
l'mancipation du paysan russe. La Pologne, ce thtre habituel de
toutes les dclamations contre les Russes, avait des droits lgitimes
 revendiquer de trois puissances, la Russie, l'Autriche et la Prusse.
Mais elle a mal choisi son heure et sa forme. Elle a dit  l'Europe:
Faites-moi libre, et elle a oubli que c'est elle-mme qui s'est
abdique  l'poque de ses trois partages. Toutes les fois qu'un droit
ou un rve de libert traverse la pense morte d'une nation dmembre
et ensevelie, elle ne doit attendre la rsurrection que d'elle-mme.
Elle a le droit de revivre comme tout ce qui a t enseveli avant la
mort, mais elle n'a pas le droit de disposer des enfants, des biens et
du sang de la France, pour tenter aprs soixante et dix ans une
rsurrection courte et impossible. Ses longues anarchies sont punies
par sa longue servitude. Il faut sympathiser avec ses malheurs, mais
si l'on veut conserver sa piti, il ne faut pas lire son histoire.

      cinquante _verstes_[2] environ de ma campagne habite un jeune
     propritaire de ma connaissance, Arcadi Pavlitch Pnotchkine. Il
     y a beaucoup de gibier sur ses terres, sa maison est construite
     sur les plans d'un architecte franais, ses gens sont habills 
     l'anglaise, il a une table excellente, il accueille ses htes
     avec affabilit, et nanmoins on ne se sent nullement port  lui
     rendre visite. C'est un homme positif et judicieux; il a reu,
     selon l'usage, une ducation excellente, il a servi dans l'arme,
     il s'est frott au grand monde, et maintenant il s'applique avec
     succs  l'administration de ses domaines. Arcadi Pavlitch est,
     comme il le dit lui-mme, svre mais juste; il se proccupe
     beaucoup du sort de ses serfs, et ne les punit que pour leur
     bien. Ils demandent  tre traits comme des enfants,--dit-il 
     ce propos;--l'ignorance, _mon cher, il faut prendre cela en
     considration_[3]. Lorsqu'il se trouve dans la triste ncessit
     en question, aucun signe d'emportement ne trahit les sentiments
     qui l'agitent; il n'aime point  lever la voix; il donne un coup
     sec en portant le bras en avant et se borne  dire avec un calme
     parfait:--Je te l'avais pourtant recommand, mon cher. Ou
     encore:--Qu'est-ce qui te prend, mon ami? Reviens  toi. Mais
     en prononant ces paroles, il serre un peu les dents et sa
     bouche se contracte. Arcadi Pavlitch est d'une taille moyenne, sa
     tournure est lgante, ses traits ne manquent point d'agrment,
     et il a un soin tout particulier de ses mains et de ses ongles;
     ses joues et ses lvres vermeilles respirent la sant, il rit
     avec clat, de bon coeur, et sait au besoin imprimer  ses yeux
     clairs un clignotement gracieux qui ajoute encore  la sduction
     de ses prvenances. Il s'habille avec got, achte des livres
     franais, des gravures, et reoit des journaux, quoique la
     lecture ait peu de charmes pour lui; c'est avec beaucoup de peine
     qu'il a termin celle du _Juif-Errant_. Mais au jeu il est d'une
     force suprieure. En un mot, Arcadi Pavlitch est l'un des
     seigneurs les plus accomplis, et un des promis les plus enviables
     de tout le gouvernement; les femmes raffolent de lui et
     s'extasient particulirement sur l'lgance de ses manires. Il
     est en outre extrmement rserv, prudent comme un chat, et n'a
     jamais t ml  la moindre affaire compromettante; cependant, 
     l'occasion il ne ddaigne point de se mettre en avant et mme de
     contredire jusqu' le dcontenancer un homme timide. Il est
     ennemi dclar de la mauvaise compagnie, et craint par-dessus
     tout de manquer aux convenances; ce qui n'empche pas que dans
     ses moments de bonne humeur il ne lui arrive de se poser en
     partisan d'picure; mais il estime peu, toutefois, la
     philosophie; il l'appelle la nourriture brumeuse des
     intelligences germaniques, et parfois mme il la traite de fatras
     insipide. Il connat la musique; en jouant aux cartes, il
     chantonne souvent  demi-voix avec beaucoup d'expression; il sait
     par coeur quelques passages de la _Lucie_ et de la _Somnambule_
     mais il les prend ordinairement un peu trop haut. C'est 
     Ptersbourg qu'il passe les hivers.  la ville comme  la
     campagne sa maison est tenue avec un soin extrme: l'influence
     qu'il exerce  cet gard sur ses gens est si grande, que les
     cochers mme la subissent; non-seulement ils entretiennent avec
     soin les harnais et nettoient leurs propres vtements, mais ils
     se dbarbouillent. Il est vrai que tous ses _dvorovi_[4] en
     gnral regardent un peu en dessous; on ne saurait toutefois en
     tirer aucune consquence, car il est presque impossible, comme
     chacun le sait, de distinguer, dans notre chre patrie, si c'est
     la rancune ou le sommeil qui altrent les traits d'un serviteur.
     Arcadi Pavlitch parle d'une voix douce et flte: il a la
     prononciation lente et semble confier avec satisfaction  ses
     belles moustaches parfumes les paroles qu'il articule. Dans la
     conversation, il emploie  tout propos un grand nombre de termes
     franais, comme par exemple:--_Mais c'est impayable!--Mais
     comment donc!_ etc.--Quoi qu'il en soit, on n'aime pas, je le
     rpte,  lui rendre visite, et pour ma part c'est presque 
     contre-coeur que je le fais; il est mme probable que si ce
     n'taient ses perdrix et ses coqs de bruyre, j'aurais
     entirement cess toute relation avec lui. Je ne sais quelle
     inquitude trange on ressent lorsqu'on entre dans sa maison;
     toutes les commodits que l'on y trouve sont dpouilles
     d'agrment. Lorsque le soir un domestique fris et revtu d'une
     livre bleu-clair avec des boutons armoris se prsente devant
     vous et se met avec un zle extrme en devoir de tirer vos
     bottes, vous sentez que si, au lieu de sa ple et maigre figure,
     apparaissaient tout  coup  vos yeux les larges pommettes et le
     nez pat d'un jeune rustre que son matre a enlev depuis peu 
     la charrue, mais qui a dj eu le temps de dcoudre en plus de
     dix endroits les coutures du _kaftane_[5] de nankin qu'on vient
     de lui faire endosser,--ce changement vous causerait un indicible
     plaisir, et que vous vous exposeriez trs-volontiers au danger
     d'avoir vos pieds mis en sang par la maladresse de ce valet
     improvis.

          [Note 2: La verste quivaut  un kilomtre.]

          [Note 3: Toutes les phrases soulignes sont en franais dans
          le texte russe.]

          [Note 4: Domestiques serfs pris parmi les paysans. Ils
          forment une classe  part, reoivent la nourriture et des
          gages et sont privs de la portion de terre qu'ils
          possdaient tant paysans. Ils sont habills  l'europenne.
          Cette classe, ou plutt cette caste, date d'assez loin; le
          descendant d'un _dvorovi_ ne retourne jamais  son ancien
          tat.--Ce sont les proltaires de la Russie.]

          [Note 5: Longue redingote sans boutons et croise sur la
          poitrine.]

     Quel que ft mon loignement pour Arcadi Pavlitch, il m'arriva
     une fois de passer la nuit chez lui. Le lendemain, ds l'aube du
     jour, je donnai ordre d'atteler ma calche, mais il ne voulut pas
     me laisser partir sans m'avoir fait djeuner  l'anglaise, et me
     conduisit dans son cabinet. On nous apporta du th, des
     ctelettes, des oeufs  la coque, du beurre, du miel, du fromage,
     etc. Deux valets de chambre, dont les gants taient d'une
     blancheur irrprochable, nous servaient en silence, mais avec une
     adresse et une prvenance extrmes; ils devinaient nos moindres
     dsirs. Nous tions assis sur un divan,  la mode persane; Arcadi
     Pavlitch portait un long pantalon de soie, une jaquette de
     velours noir, un fez lgant auquel pendait un gland bleu fonc,
     et ses pantoufles jaunes  la chinoise taient sans talons. Il
     buvait du th, il riait, examinait ses ongles, fumait, s'appuyait
     nonchalamment sur les coussins dont il tait entour et
     paraissait  tous gards dans les meilleures dispositions. Aprs
     avoir mang d'un bon apptit et avec une vidente satisfaction,
     il se versa un verre de vin rouge et l'approcha de ses lvres;
     mais sa figure se rembrunit presque aussitt.

     --Pourquoi le vin n'est-il pas rchauff? demanda-t-il d'un ton
     assez brusque  l'un des valets de chambre.

     Celui-ci se troubla, s'arrta comme s'il et t soudainement
     ptrifi, et plit.

     --Il me semble que je t'adresse une question, mon ami? ajouta
     Arcadi Pavlitch avec calme, et il le regarda fixement.

     Le malheureux valet de chambre s'agita, mais sans changer de
     place, tordit machinalement entre ses doigts la serviette qu'il
     tenait, et ne souffla pas un mot.

     Arcadi Pavlitch baissa la tte, jeta un regard oblique sur le
     coupable et parut rflchir.

     --_Pardon, mon cher_, me dit-il bientt avec un sourire gracieux
     et en appuyant amicalement la main sur mon genou; puis, il porta
     de nouveau les yeux sur le valet de chambre.--Eh bien!
     va-t'en;--lui dit-il, aprs un instant de silence, et ayant
     repris sa physionomie habituelle, il sonna.

     Un homme trapu, au teint basan, aux cheveux noirs et dont le
     front dprim et les yeux noys dans la graisse, se prsenta
     devant nous.

     --Qu'on prenne les dispositions ncessaires..... relativement 
     Thodore, dit Arcadi Pavlitch,  demi-voix et d'un air
     parfaitement dgag.

     --Vous allez tre obi, rpondit le gros homme, et il disparut.

     --_Voil, mon cher, les dsagrments de la campagne_, remarqua
     gaiement Arcadi Pavlitch; mais o allez-vous? Restez donc encore
     un peu.

     --Non, rpliquai-je, il est temps que je parte.

     --Toujours  la chasse! Ah! les chasseurs sont vraiment
     terribles! Mais de quel ct allez-vous maintenant?

     -- quarante verstes d'ici,  Rbova.

     -- Rbova? Ah! mais dans ce cas je vais partir avec vous. Rbova
     n'est qu' cinq verstes de ma campagne de Chipilofka, o je n'ai
     pas t depuis fort longtemps; il m'a t impossible de trouver
     un instant pour cela. Mais voil qui se rencontre  merveille.
     Vous passerez la journe  chasser et reviendrez le soir chez
     moi. _Ce sera charmant_; je prendrai un cuisinier, nous souperons
     ensemble et vous coucherez  Chipilofka. C'est cela! c'est cela!
     ajouta-t-il, sans attendre une rponse. _C'est arrang._ Eh! qui
     est l? Qu'on attelle la calche, et promptement. Vous n'avez
     jamais t  Chipilofka? Je me serais fait un scrupule de vous
     inviter  y passer la nuit dans la maison de mon bourgmestre, o
     je m'tablis d'habitude, mais je sais que vous n'tes pas
     difficile, et d'ailleurs  Rbova vous auriez galement couch
     dans une grange sur du foin. Partons! partons! Et Arcadi Pavlitch
     entonna je ne sais quelle romance franaise.

     --Vous ne le savez peut-tre pas, reprit-il en se dandinant, mes
     paysans de Chipilofka sont  _l'abrok_[6]: que faire? Au reste,
     ils me payent trs-exactement. Il y a longtemps, je l'avoue, que
     je les aurais mis  la corve, mais le village a trop peu de
     terres pour cela. Je suis mme tonn qu'ils puissent nouer les
     deux bouts ensemble; au reste, _c'est leur affaire_. J'ai l-bas
     un bourgmestre qui est un fameux gaillard! _une forte tte_.
     C'est vraiment un homme d'administration; vous pourrez vous en
     convaincre. Ah! vraiment, cela se trouve fort  propos.

          [Note 6: Redevance annuelle qui varie suivant les temps et
          dcharge les paysans de tout travail manuel au profit du
          seigneur.]

     Il n'y avait rien  faire. Au lieu de partir tout de suite, nous
     ne nous mmes en route qu' deux heures de l'aprs-midi. Les
     chasseurs comprendront mon dsappointement. Arcadi Pavlitch
     aimait parfois, comme il le disait lui-mme,  se dorloter. Il
     prit en consquence une telle quantit de linge, de vtements, de
     parfums, de coussins et de ncessaires de toute espce, qu'un
     Allemand conome en aurait eu trs-certainement pour plus d'un
     an.  chaque descente, il adressait une allocution peu tendue,
     mais fort nergique,  son cocher, d'o je me crus autoris 
     conclure que mon cher voisin tait un grand poltron. Le voyage
     s'accomplit du reste fort heureusement; le seul accident qui
     arriva n'eut point de suites fcheuses. Une des roues de derrire
     de la _tlga_[7] qui portait le cuisinier s'tant enfonce dans
     un pont nouvellement rpar, ce personnage important eut
     l'abdomen lgrement comprim. Lorsqu'Arcadi Pavlitch vit le
     danger que courait le Carme domestique, il s'effraya tout de bon
     et envoya savoir s'il ne s'tait point bless  la main; mais la
     rponse qu'on lui apporta l'ayant compltement rassur  cet
     gard, il reprit son calme habituel. Nous allions assez
     lentement, et vers la fin de notre expdition j'prouvais une
     fatigue extrme; j'tais assis  ct d'Arcadi Pavlitch, et au
     bout d'une heure de conversation il s'tait mis  faire du
     libralisme, faute de mieux.

          [Note 7: Charrette  quatre roues et trs-lgre.]

     Nous arrivmes enfin  Chipilofka, et non pas  Rbova; le cocher
     ne savait comment cela se faisait. Mais il tait dj beaucoup
     trop tard pour chasser ce jour-l, et je me dcidai bon gr, mal
     gr,  subir mon sort avec rsignation.

     Le cuisinier, qui tait arriv quelques minutes avant nous, avait
     eu le temps de prendre toutes ses dispositions et de prvenir de
     notre arrive les personnes qu'elle pouvait intresser. 
     l'entre du village, nous trouvmes le _starosta_[8] (le fils du
     bourgmestre); c'tait un robuste paysan, aux cheveux roux et
     d'une taille gigantesque; il nous attendait  cheval, chapeau
     bas, et portait un _armiak_[9] neuf, sans ceinture.

          [Note 8: Titre infrieur  celui de bourgmestre.]

          [Note 9: Long pardessus de drap que portent particulirement
          les paysans.]

     --O est donc Safrone? lui demanda Arcadi Pavlitch.

     L'norme starosta commena par sauter  terre, et ayant salu
     profondment son matre, il lui dit:--Bonjour, mon pre Arcadi
     Pavlitch; puis, s'tant redress de tout son haut, et ayant
     rejet ses cheveux en arrire par un mouvement de tte, il ajouta
     que Safrone tait all  Ptrova, mais qu'on l'avait envoy
     chercher.

     --Eh bien! suis-nous, lui dit Arcadi Pavlitch; et nous
     repartmes.

     Le starosta tira son cheval vers l'un des bas-cts de la route,
     par respect pour nous, se hissa sur son dos et se mit  suivre la
     calche au grand trot, mais en tenant toujours son chapeau  la
     main. En traversant le village, nous rencontrmes plusieurs
     paysans dans des tlga vides; leurs jambes pendaient hors de ces
     rustiques quipages, dont les cahots les faisaient sauter en
     l'air  tout moment; ils revenaient du travail et chantaient 
     tue-tte. Mais ds qu'ils eurent aperu notre calche et le
     starosta, ils se turent, trent leurs bonnets fourrs (on tait
     cependant au coeur de l't) et se levrent comme s'ils
     attendaient des ordres. Arcadi Pavlitch leur accorda, en passant,
     un signe de tte plein de dignit. Une agitation inaccoutume se
     rpandit bientt dans tout le village. Les paysannes en jupes
     rayes jetaient des btons aux chiens trop zls ou assez peu
     perspicaces pour nous accueillir par des aboiements. Un vieillard
     boiteux dont la barbe blanche montait presque jusqu'aux yeux
     arracha prcipitamment d'un abreuvoir le cheval qu'il venait d'y
     amener, et qui n'avait pas encore achev de boire, et, lui ayant
     donn, sans le moindre motif, un grand coup de pied dans le ct,
     il nous salua. Des enfants en longues chemises[10] s'loignaient
      notre approche avec des hurlements, se couchaient  plat ventre
     sur le seuil des portes, baissaient la tte, levaient les pieds
     en l'air et se trouvaient trs-expditivement transports de
     cette manire au fond des _snis_[11] obscurs de leurs demeures
     respectives, qu'ils ne quittaient plus. Les poules mmes
     prenaient le trot et allaient se rfugier dans les cours. Un coq
     au poitrail noir et luisant comme un gilet de satin, et dont la
     queue carlate flottait firement au vent, tait le seul tre
     anim qui avait eu l'audace de rester sur la route  notre
     approche, et il s'apprtait mme  chanter, lorsque tout  coup
     il se troubla et prit la fuite  son tour.

          [Note 10: Pendant tout l't les enfants ne portent dans les
          villages que des chemises montantes, noues  la taille par
          une troite ceinture, et vont nu-pieds.]

          [Note 11: Pice froide et sans fentres qui tient lieu
          d'antichambre dans les maisons des paysans russes. Le seuil
          de la porte est ordinairement trs-haut.]

     La maison du bourgmestre tait situe  l'cart, au milieu d'un
     enclos sem de chanvre qui tait alors en pleine croissance. La
     calche s'arrta devant la porte. M. Pnotchkine se leva, fit
     tomber, par un mouvement fort pittoresque, le manteau qui tait
     jet sur ses paules, et mit pied  terre en promenant autour de
     lui un regard plein de bienveillance. La femme du bourgmestre
     s'avana vers nous avec force salutations et approcha ses lvres
     de la main seigneuriale. Arcadi Pavlitch lui laissa le temps de
     la couvrir de baisers et monta l'escalier. Au fond de la premire
     pice se tenait blottie, dans un coin obscur, la femme du
     starosta: elle salua le matre, mais n'osa point lui baiser la
     main. Dans la _chambre froide_[12] qui se trouvait  droite de
     celle o nous tions entrs, deux autres paysannes taient
     occupes  disposer le local en toute hte; elles en tiraient une
     foule de vieilleries, des cruches vides, des _touloupes_[13] dont
     la peau tait durcie  force d'usage, des pots  beurre, un
     berceau rempli de chiffons de toute couleur, et contenant un
     enfant  la mamelle: elles balayaient avec les paquets de
     branches dont on se sert au bain[14] les ordures qui couvraient
     le plancher... Arcadi Pavlitch les chassa et alla s'tablir sur
     le banc prs des _images_[15]. Les cochers commencrent 
     apporter des malles, des cassettes et d'autres objets, en
     s'efforant de faire le moins de bruit possible avec leurs
     paisses chaussures.

          [Note 12: Logement d't, attenant ordinairement  celui
          d'hiver ou du moins situ sous le mme toit.]

          [Note 13: Pelisse en peau de mouton.]

          [Note 14: Les paysans russes se fouettent dans les tuves
          avec des petits balais de branches de bouleau garnies de
          feuilles.]

          [Note 15: Place d'honneur dans les maisons de paysan.]

     Pendant ce temps Arcadi Pavlitch interrogeait le starosta sur
     l'tat des semailles, et sur quelques autres sujets qui se
     rapportaient  l'conomie agricole. Les rponses du starosta
     taient satisfaisantes, mais il avait un air gauche et
     embarrass: on et dit qu'il agrafait son kaftane au coeur de
     l'hiver avec des doigts glacs par la gele. Il se tenait prs de
     la porte et tournait continuellement la tte comme s'il
     s'attendait  quelque danger: il se proccupait beaucoup aussi
     des alles et venues incessantes du valet de chambre. Quoiqu'il
     me masqut presque entirement la porte, j'aperus derrire lui,
     dans la premire pice, la femme du bourgmestre qui donnait en
     silence une bourre de coups de poing  je ne sais quelle autre
     paysanne. Mais un bruit de roues se fit entendre, et une tlga
     s'arrta devant la maison; le bourgmestre fit son entre dans la
     chambre.

     Cet homme d'administration, comme l'appelait Arcadi Pavlitch,
     tait de petite taille; mais il avait les paules larges, et
     quoiqu'il et les cheveux gris, il tait encore robuste: il avait
     le nez rouge, de petits yeux d'un bleu gris, et une barbe en
     ventail. Je crois ncessaire de faire  ce propos la remarque
     suivante: depuis que la Russie existe, tous ceux qui s'y sont
     enrichis ont une barbe dmesure. Un paysan de votre connaissance
     a une barbe peu fournie et effile; vous le rencontrez un beau
     jour et remarquez avec stupfaction que sa figure est entoure
     d'une vritable aurole; d'o lui vient cet ornement? Le
     bourgmestre avait,  ce qu'il parat, fait bonne chre  Ptrova;
     il exhalait une odeur d'eau-de-vie assez prononce, et sa figure
     tait passablement avine.

     --Ah! vous qui tes nos pres, nos bienfaiteurs,--commena-t-il 
     crier d'une voix haute et tranante, et en donnant  sa
     physionomie une expression d'attendrissement si vif qu'il
     semblait au moment de verser un torrent de larmes,--vous avez
     donc daign venir nous visiter! Votre petite main, mon pre,
     votre main chrie,--ajouta-t-il en tendant les lvres avec
     ardeur. Arcadi Pavlitch s'empressa de satisfaire  cette preuve
     d'attachement.

     --Eh bien! pre Safrone, comment vont les affaires?--demanda-t-il
     ensuite au bourgmestre d'un ton presque caressant.

     --Ah! pre,--reprit celui-ci,--comment pourraient-elles aller
     mal? N'tes-vous pas nos pres, nos bienfaiteurs? Vous avez
     daign honorer notre pauvre village de votre prsence; vous nous
     avez combls par l de bonheur pour le reste de nos jours. Dieu
     soit lou! Arcadi Pavlitch; Dieu soit lou! tout va bien, grce 
     vos bienfaits.

Le lendemain les deux trangers suivent le _starosta_, ou l'intendant
dans l'examen de la proprit et sont tmoins de l'arbitraire et de
l'iniquit du bourgmestre; il y a de quoi pleurer sur le sort asservi
des paysans. Mais passons; tout cela est chang pour le paysan devenu
_libre_. Et l'empereur s'occupait d'manciper galement le paysan
polonais quand l'insurrection est venue changer la question et
transformer la rforme en insurrection. La Russie et la Pologne en
sont l.


III

     Un soir, Jermola et moi, nous partmes pour chasser  l'afft.
     Mais il est fort possible que le lecteur ne sache point ce que ce
     terme signifie. Je vais le lui expliquer en peu de mots.

     Un quart d'heure environ avant le coucher du soleil, au
     printemps, vous entrez dans un bois, sans chien et le fusil sur
     l'paule. Ayant fait choix d'un emplacement convenable, sur le
     bord d'une clairire, vous vous y arrtez; ainsi post, vous
     promenez vos regards de tous cts, vous examinez vos capsules,
     et de temps en temps vous changez un signe d'intelligence avec
     votre compagnon. Un quart d'heure se passe. Le soleil est dj
     couch, mais il ne fait pas encore sombre dans le bois; l'air y
     est pur et transparent; les oiseaux gazouillent  l'envi autour
     de vous; l'herbe naissante tincelle gaiement des reflets de
     l'meraude... Vous attendez. Le jour commence  baisser
     rapidement; les feux rougetres qui embrasent l'horizon
     effleurent d'abord les racines et le tronc des arbres; puis,
     montant peu  peu, ils en colorent les branches les plus basses,
     charges de bourgeons  peine clos, et gagnent enfin leurs cimes
     immobiles, qui semblent assoupies. Mais celles-ci s'teignent 
     leur tour; le ciel jusqu'alors empourpr bleuit de plus en plus.
     L'air s'imprgne des suaves parfums que les bois exhalent  cette
     heure du jour; un souffle humide et  peine sensible s'lve par
     moments et vient mourir prs de vous dans les branches. Les
     oiseaux s'endorment successivement et par espces; ce sont les
     pinsons qui se taisent les premiers; quelques instants aprs, les
     fauvettes; puis, les peiches... L'obscurit continue 
     augmenter; les arbres se transforment  vos yeux en masses
     confuses et gigantesques; quelques toiles scintillent timidement
      la vote du ciel...... la plupart des oiseaux reposent. Les
     rouges-queues et les jeunes pies sont les seuls qui sifflent
     encore par moments; mais ils se taisent  leur tour. Le petit
     chant sonore du pouillot se fait entendre une dernire fois
     au-dessus de votre tte; le cri plaintif du loriot lui a rpondu
     dans le lointain; au fond du bois, un rossignol vient de lancer
     rapidement sa premire note; l'impatience vous dvore. Tout 
     coup..., mais un chasseur seul pourra me rpondre, au milieu du
     profond silence qui rgne depuis quelques instants, s'lve un
     bruit tout particulier: c'est celui de deux ailes qui s'agitent
     rapidement en mesure, et une bcasse des bois, au long bec
     gracieusement inclin, se dtache sur le feuillage fonc d'un
     bouleau et se dirige lentement vers nous.

     Voil ce qu'il faut entendre par chasse  l'afft. Ainsi donc, je
     me mis en route avec Jermola pour aller  la chasse. Mais
     j'oubliais une chose importante; il faut encore, cher lecteur,
     que je vous fasse faire connaissance avec mon compagnon.

Tourgueneff avait pris pour compagnon un chasseur, paysan des
environs, vritable aventurier des forts. Ils partent ensemble, ils
arrivent  la tombe de la nuit prs du moulin o l'on refuse d'abord
de les recevoir.  la fin le meunier entr'ouvre sa porte, il les
engage  aller passer la nuit dans un hangar  quelque distance, leur
fait allumer du feu et leur envoie sa femme pour veiller  leurs
besoins. Il reconnat dans la meunire malade de la poitrine une
certaine _Anina_, jeune femme, d'une classe et d'une ducation
suprieures aux paysans et qui servait  Ptersbourg chez un de ses
amis M. Zverkoff.

M. Zverkoff lui avait un jour racont ce qu'il appelait l'atroce
ingratitude d'Anina. La voici.

C'est M. Zverkoff qui parle:

     --M. Zverkoff commena en ces termes:--Vous n'tes pas sans
     savoir quelle femme j'ai le bonheur de possder; je crois qu'il
     est impossible de trouver une meilleure personne; vous en
     conviendrez vous-mme. Il n'y a certainement pas d'existence plus
     heureuse que celle des femmes de chambre de ma femme; c'est une
     vritable batitude. Mais madame Zverkoff s'est donn pour rgle
     de ne point avoir  son service de femme de chambre marie; et,
     en effet, cela ne vaut rien. Viennent les enfants, et ceci et
     cela;--comment, je vous le demande, une femme de chambre marie
     pourrait-elle remplir son devoir et se conformer  toutes les
     habitudes de sa matresse? ce n'est plus cela du tout; elle a
     tout autre chose en tte. Il faut en gnral, lorsqu'on raisonne,
     ne point perdre de vue la nature humaine. Ainsi, par exemple, un
     jour, en traversant un de nos villages, il y a bien de cela,...
     comment vous dirai-je sans mentir?... une quinzaine d'annes,
     nous remarqumes, ma femme et moi, la fille du starosta; c'tait
     une charmante enfant; elle avait mme un je ne sais quoi, vous me
     comprenez, quelque chose de trs-prvenant dans les manires. Ma
     femme me dit aussitt:--Coco, c'est--dire vous comprenez: elle
     m'appelle ainsi; prenons cette petite fille  Ptersbourg; elle
     me plat.--Prenons-la,--lui rpondis-je; je ne demande pas
     mieux.--Le starosta tombe, bien entendu,  nos pieds; il ne
     pouvait pas s'attendre, vous comprenez,  un pareil bonheur.
     Quant  la petite, elle se mit naturellement  pleurer, par
     btise... Au commencement, ce n'est pas l'embarras, la chose peut
     paratre un peu dure, j'en conviens; la maison paternelle... en
     gnral.... il n'y a l rien d'extraordinaire. Je n'en
     persisterai pas moins  dire qu'il faut juger humainement des
     choses. Cependant la petite s'habitua bientt  nous; on la mit
     d'abord dans la chambre des femmes de service pour l'y instruire,
     comme il convient. Mais ce qui vous surprendra sans doute, c'est
     qu'elle fit des progrs tonnants; ma femme la prit tout
     bonnement en adoration et daigna enfin l'attacher de prfrence 
     toute autre, remarquez-le bien,...  sa propre personne. Et, pour
     tre juste, je dois dire que... jamais elle n'avait encore eu de
     meilleure femme de chambre; c'tait une crature serviable,
     modeste, soumise,--en un mot, elle avait toutes les qualits
     qu'on peut souhaiter. Mais aussi il fallait voir  quel point ma
     femme la gtait: elle poussait mme  cet gard les choses
     beaucoup trop loin: elle l'habillait on ne peut mieux, la
     nourrissait de notre desserte, lui faisait porter du th; enfin,
     elle lui donnait tout au monde. C'est ainsi qu'elle vcut une
     dizaine d'annes prs de ma femme. Mais un beau jour,
     figurez-vous que je vois entrer Arina (c'tait le nom de cette
     fille) dans mon cabinet, sans m'en avoir fait demander la
     permission. Arrive devant moi, elle se jette  mes pieds. C'est,
     je vous l'avoue trs-franchement, une habitude que je ne puis pas
     souffrir. Un tre humain ne doit jamais manquer  sa propre
     dignit; convenez-en!--Que me veux-tu?--demandai-je  Arina.--Mon
     pre Alexandre Silitche, je viens vous supplier de m'accorder une
     grce.--Laquelle?--Permettez-moi de me marier.--Cette demande me
     surprit trangement, je l'avoue.--Mais tu sais bien, petite
     sotte,--lui rpondis-je,--que ta matresse n'a point d'autre
     femme de chambre?--Je continuerai  la servir, comme
     d'ordinaire.--Allons donc! allons donc! ta matresse ne veut pas
     avoir de femme de chambre marie.--Malania peut me remplacer.--Je
     te prie de ne pas raisonner.--Qu'il en soit comme vous voudrez...
     Moi, je vous le dclare, j'tais stupfait. Je suis organis de
     telle sorte que... rien ne m'indigne plus, j'ose le dire, que
     l'ingratitude... Je n'ai pas besoin de vous le rpter, vous
     connaissez ma femme; c'est un ange sous forme humaine; elle est
     d'une bont inexprimable. Le plus grand des sclrats aurait bien
     certainement des gards pour elle. Je chassai Arina, et je
     supposais qu'avec le temps elle reviendrait  de meilleurs
     sentiments; il me rpugne, vous savez, de croire au mal et  la
     noire ingratitude du coeur humain. Mais que pensez-vous? six mois
     aprs, je la vois arriver de nouveau vers moi avec la mme
     prire. Cette fois, je le reconnais, je la chassai avec
     indignation; je la menaai et lui dis mme que j'en instruirais
     ma femme. J'tais tout boulevers; mais figurez-vous mon
     tonnement; quelque temps aprs, ma femme accourt  moi tout en
     larmes et si agite que j'en fus effray.--Qu'est-il
     arriv?--Arina,...--me dit-elle, vous comprenez,... je rougis de
     vous le raconter.--Est-il possible? mais avec qui
     donc?--Ptrouchka le laquais.--Cette nouvelle me mit tout  fait
     hors de moi. Je suis ainsi fait,... je n'aime pas les
     demi-mesures... Ptrouchka n'tait pas coupable; j'aurais pu le
     punir;... mais suivant moi, il n'tait pas coupable. Quant 
     Arina... qu'ajouter  cela? Il n'y a vraiment rien  dire;
     j'ordonnai naturellement qu'on lui coupt les cheveux[16], qu'on
     l'habillt de _zatraps_[17] et qu'on l'expdit immdiatement 
     la campagne. Ma femme y perdit, il est vrai, une excellente femme
     de chambre, mais il n'y avait rien  faire; il est impossible
     cependant de tolrer des dsordres pareils dans une maison; il
     vaut mieux couper tout de suite les membres malades. Eh bien,
     maintenant, jugez-en vous-mme; vous connaissez ma femme; c'est,
     comme je vous l'ai dj dit, un ange!... elle s'tait attache 
     Arina,... et Arina, qui la servait, n'a pas eu assez de
     conscience pour... Ah! vraiment, il faut en convenir... Mais 
     quoi bon s'tendre l-dessus? dans tous les cas, il n'y avait
     rien  faire. Cette preuve d'insensibilit m'a personnellement
     affect et bless au dernier point. Vous avez beau dire,--le
     coeur, les sentiments... non! ne leur en demandez pas! Nourrissez
     un loup aussi bien que vous voudrez, il aura toujours les
     regards tourns vers la fort... C'est une leon... Mais je
     voulais seulement vous prouver...

          [Note 16: Couper les cheveux  une jeune femme est regard
          en Russie comme une punition infamante.]

          [Note 17: toffe grossire dont les seigneurs habillent les
          femmes dvorovi de la dernire classe.]

            *       *       *       *       *

     Et ici M. Zverkoff dtourna la tte et s'enveloppa chaudement
     dans son manteau, en comprimant avec courage l'motion qui
     l'agitait.

     Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je regardais Arina
     avec tant d'intrt.

     --Y a-t-il longtemps que tu as pous le meunier? lui
     demandai-je.

     --Deux ans.

     --Mais comment cela? Ton matre te l'a donc permis?

     --On m'a rachete.

     --Qui cela?

     --Savli Alexevitch.

     --Qui est-ce?

     --Mon mari.--Je remarquai qu' ces mots Jermola avait comprim
     un sourire.--Mon matre, continua Arina. Vous aurait-il parl de
     moi?

     Je ne savais que lui rpondre.--Arina!--cria de loin le meunier;
     celle-ci se leva et nous laissa seuls.

     --Son mari est-il un brave homme? demandai-je  Jermola.

     --Il n'y a rien a en dire.

     --Ont-ils des enfants?

     --Ils en avaient un, mais il est mort.

     --Elle a donc plu au meunier? Combien a-t-il donn pour
     l'affranchir?

     --Je n'en sais rien; mais elle sait lire et crire. Pour leur
     genre d'affaires, c'est une chose... comment dirai-je, qui peut
     tre utile. Mais oui, du reste, il faut croire qu'Arina lui
     plaisait.

     --Et toi, tu la connais depuis longtemps?

     --Depuis longtemps. J'allais autrefois chez ses matres. Leur
     bien n'est pas loin d'ici.

     --Connaissais-tu le laquais Ptrouchka?

     --Ptre Vassilitch? Comment donc?

     --O est-il maintenant?

     --On l'a fait soldat.

     Nous restmes un moment sans parler.--Elle parat souffrante?
     demandai-je  mon compagnon.

     --Ah! je le crois bien! Mais je gage que demain l'afft sera bon.
     Vous feriez bien de dormir un peu.

     Une bande de canards sauvages passa en sifflant sur nos ttes et
     nous l'entendmes s'abattre non loin de nous sur la rivire. La
     nuit tait noire et le froid commenait  se faire sentir. Le
     chant des rossignols retentissait au fond des bois. Nous nous
     enfonmes dans le foin et quelques instants aprs nous dormions
     l'un et l'autre d'un profond sommeil.


IV

BIROUK[18]

          [Note 18: On appelle ainsi, en Russie, un homme taciturne,
          et qui vit seul.]

     Je revenais de la chasse seul, en _drochki_[19]; j'avais encore
     huit verstes  faire pour arriver chez moi; ma bonne jument,
     trotteuse infatigable, courait firement sur la grande route
     poudreuse, et de temps en temps elle dressait les oreilles et
     jetait un hennissement touff; mon chien, harass de fatigue,
     suivait de prs, et ne s'cartait point d'un pas: on et dit
     qu'il tait attach aux roues. L'orage approchait. En face de
     moi, un nuage norme et aux reflets lilas s'levait au-dessus du
     bois; des nues gristres couraient rapidement  ma rencontre; le
     feuillage des saules commenait  s'agiter en murmurant. La
     chaleur jusqu'alors touffante tomba soudainement, et l'air
     devint froid et humide; les ombres paississaient de plus en
     plus. Je donnai un coup de rne  mon cheval, descendis dans le
     ravin, traversai heureusement le lit d'un petit ruisseau qui
     tait  sec, et dont les bords taient garnis de broussailles,
     gravis la cte oppose, et entrai dans le bois. La route que
     j'avais prise traversait en serpentant un pais taillis de
     noisetiers, et l'obscurit y tait dj profonde; j'avanais
     presque au hasard. Mon drochki heurtait  tout moment contre les
     racines noueuses des chnes centenaires et des tilleuls, et
     s'engageait dans les ornires profondes qu'avaient creuses les
     roues des charrettes; mon cheval commenait  broncher. Un vent
     violent s'leva tout  coup et s'engouffra dans le bois en
     mugissant, le bruit de quelques grosses gouttes d'eau se fit
     entendre dans le feuillage, un clair sillonna le ciel et fut
     suivi de prs par le roulement du tonnerre. La pluie tomba
     bientt par torrents. Je ralentis ma course, et fus mme bientt
     oblig de m'arrter: mon cheval enfonait dans la boue et je n'y
     voyais plus  deux pas devant moi. Je parvins cependant 
     m'abriter tant bien que mal sous un pais buisson. Courb en deux
     et la tte enfonce dans mon manteau, j'attendais patiemment la
     fin de l'orage, lorsque  la lueur d'un clair une forme leve
     apparut  mes yeux sur la route, et comme je continuais 
     regarder de ce ct, elle se dressa devant moi, prs du drochki,
     comme si elle sortait de terre.

          [Note 19: quipage dcouvert,  quatre roues trs-lgres.]

     --Qui es tu? me demanda une voix retentissante.

     --Et toi-mme, qui es-tu?

     --Je suis le forestier.

     Je lui dis mon nom.

     --Ah! je vous connais! Vous allez  la maison?

     --Oui; mais entends-tu l'orage?

     --Il est fort, me rpondit l'apparition.

     Mais au mme instant un clair blafard illumina la route, et je
     pus voir distinctement celui qui m'avait abord ainsi; cette
     lueur soudaine fut suivie presque immdiatement d'un violent coup
     de tonnerre, et la pluie redoubla.

     --a ne finira pas de sitt, reprit le forestier.

     --Que faire?

     --Je vais, si vous voulez, vous conduire dans mon _isba_[20], me
     dit le forestier d'un ton brusque.

          [Note 20: Maison des paysans russes. Elles sont construites
          en bois et se composent d'un simple rez-de-chausse.]

     --Tu me rendras service.

     --Veuillez rester assis.

     Le forestier s'approcha de mon cheval, et l'ayant pris par la
     bride, il le fit avancer. Nous nous mmes en route. Je me
     cramponnai au coussin du drochki qui se balanait comme le fait
     un bateau sur une mer houleuse, et appelai mon chien. Ma pauvre
     jument s'enfonait dans la boue, glissait et bronchait  tout
     moment; le forestier marchait en tte, tantt  droite, tantt 
     gauche du brancard, et s'avanait dans l'ombre comme un spectre.
     Aprs m'avoir fait traverser ainsi une partie du bois, mon
     conducteur s'arrta.

     --Nous voici chez moi, matre, me dit-il avec calme.

     Le kalitka cria sur ses gonds, et des petits chiens se mirent 
     aboyer en choeur dans la cour. Je levai les yeux, et distinguai 
     la lueur des clairs une petite isba situe au milieu d'un vaste
     emplacement entour d'une haie en branches. Une des troites
     fentres de ce lieu tait faiblement claire. Le forestier
     conduisit mon cheval jusqu'au perron, et frappa  la porte.

     --Voil! voil! cria une petite voix; puis un pitinement de
     pieds nus se fit entendre. On tira le loquet, et une petite fille
     de douze ans tout au plus, en chemise courte et retenue  la
     taille par une lisire, parut, une lanterne  la main, sur le
     seuil de la porte.

     --claire au matre, lui dit mon hte, et moi je vais faire
     entrer votre drochki sous le hangar.

     La petite fille jeta les yeux sur moi, et rentra dans l'isba: je
     la suivis.

     L'isba du forestier se composait d'une seule chambre, et celle-ci
     avait une assez triste apparence; elle tait basse, enfume,
     dgarnie des ustensiles que l'on rencontre ordinairement chez le
     paysan: on n'y voyait ni cloisons ni soupente. Un touloupe
     dchir pendait au mur: plus loin, sur le banc, tait couch un
     fusil, et un tas de chiffons taient amoncels dans un coin. Deux
     grands pots placs prs du pole compltaient cet ameublement
     qu'clairait la lueur vacillante d'une _loutchina_[21] qui
     brlait sur la table. Au milieu de la chambre pendait un berceau
     fix  l'extrmit d'une longue gaule. La petite fille teignit
     la lanterne, s'assit sur un escabeau, et se mit  balancer le
     berceau d'une main, tout en ravivant de l'autre la flamme de la
     loutchina. Je promenai mes regards dans la chambre: le spectacle
     qu'elle offrait m'affecta profondment: rien de plus triste que
     l'intrieur d'une isba de paysan pendant la nuit. L'enfant qui
     tait couch dans le berceau respirait pniblement.

          [Note 21: clat de bois de sapin dont se servent les paysans
          russes pour clairer leurs chaumires.]

     --Tu es donc seule ici? demandai-je  la petite fille.

     --Oui, je suis seule, me rpondit-elle d'une voix faible et
     craintive.

     --Tu es la fille du forestier?

     --Oui, me dit-elle en balbutiant.

     La porte s'ouvrit en criant, et le forestier ayant baiss la tte
     pour en franchir le seuil, entra dans la chambre. Il prit la
     lanterne qui tait pose  terre et s'approcha de la table pour
     allumer un bout de chandelle qui s'y trouvait.

     --Vous n'tes probablement pas accoutum aux loutchina? me dit-il
     en rejetant ses cheveux en arrire.

     Je l'examinai attentivement, et son extrieur me frappa. C'tait
     un homme d'une taille leve, carr des paules, et bti comme on
     en voit peu. Les muscles saillants de sa poitrine et de ses bras
     robustes se dessinaient sous les plis de sa grosse chemise qui
     ruisselait d'eau. Une barbe paisse et noire couvrait tout le bas
     de sa figure mle et svre; ses yeux bruns et peu ouverts, mais
     au regard fixe et hardi, taient ombrags par des sourcils bien
     forms et qui se touchaient presque. Il s'arrta devant moi, les
     deux mains poses sur les hanches.

     Je le remerciai et lui demandai son nom.

     --Je m'appelle Foma, me rpondit-il, et on m'a surnomm Birouk.

     --Ah! tu es Birouk?

     Je le regardai avec un redoublement d'attention. J'avais souvent
     entendu parler du forestier Birouk  mon Jermola et  d'autres
     habitants du pays: les paysans le craignaient comme le feu.
     Jamais homme, disaient-ils, n'avait rempli avec autant de
     vigilance les fonctions qui lui taient confies; il ne laissait
     pas soustraire le moindre fagot:  toute heure du jour, et mme
     au milieu de la nuit, il tombait sur vous  l'improviste comme
     une bourrasque de neige, et il n'y avait point  lui tenir tte;
     il tait fort et agile comme le diable. Pas moyen d'ailleurs de
     le corrompre: ni l'eau-de-vie, ni l'argent n'avaient prise sur
     lui; il ne se laissait sduire par rien. Dj bien des fois on
     avait charitablement essay de l'envoyer dans l'autre monde:
     mais il ne s'tait pas laiss faire.

     Telle tait la rputation de Birouk parmi les paysans du
     voisinage.

     --C'est donc toi qui es Birouk?--lui dis-je;--j'ai entendu
     souvent parler de toi, frre. On prtend que tu es impitoyable.

     --Je fais mon devoir,--me rpondit-il d'un ton brusque;--ce n'est
     pas tout que de manger le pain du matre, il faut le mriter.

     Il prit la hache qui tait passe  sa ceinture, s'assit par
     terre, et se mit  faonner une loutchina.

     --Est-ce que tu n'as pas de femme?--lui demandai-je.

     --Non,--me rpondit-il en frappant un grand coup de hache...

     --Elle est donc morte?

     --Non... Oui... elle est morte,--reprit-il, et il se dtourna.

     Je me tus... Il leva la tte et me regarda.

     --Elle a pris la fuite avec un bourgeois qui passait,--me dit-il
     en souriant d'un air farouche.  ces mots la petite fille baissa
     les yeux. L'enfant se rveilla et se mit  crier. La petite
     s'approcha du berceau.--Tiens! prends-le,--lui dit Birouk en lui
     tendant un biberon couvert de crasse.--Voil! elle l'a
     abandonn,--continua-t-il  demi-voix en me montrant l'enfant.
     Puis, il s'approcha de la porte: mais il s'arrta et se retourna
     de mon ct.

     --Vous ne voudrez sans doute pas de notre pain, matre?--me
     dit-il,--et nous n'avons que cela...

     --Je n'ai pas faim.

     --Faites comme bon vous semble. Je vous aurais bien fait chauffer
     le samovar, mais je n'ai pas de th. Je vais aller voir ce que
     fait votre cheval.

     Il sortit en tirant avec force la porte aprs lui. Je me mis de
     nouveau  examiner l'intrieur de l'isba; il me parut encore plus
     triste qu'avant. Cette odeur cre, qui est particulire aux lieux
     o la fume sjourne, me prenait  la gorge. La petite fille se
     tenait immobile et les yeux baisss; de temps en temps seulement,
     elle agitait le berceau ou relevait timidement sa chemise sur son
     paule; ses jambes nues pendaient le long de l'escabeau.

     --Comment t'appelles-tu?--lui demandai-je.

     --Oulita,--me dit-elle, en baissant encore plus son visage
     amaigri.

     Le forestier rentra et s'assit sur le banc.--L'orage se
     calme,--me dit-il aprs un instant de silence.--Si vous le
     dsirez, je vais vous conduire hors du bois.

     Je me levai.

     Birouk prit son fusil et se mit  examiner la batterie.

     --Pourquoi le prends-tu?--lui demandai-je.

     --On fait des sottises dans le bois... On coupe un arbre dans le
     ravin de la Jument.

     --Comment peux-tu l'entendre d'ici?

     --D'ici, non, mais de la cour.

     Nous sortmes ensemble. La pluie avait entirement cess. Un
     pais rideau de nuages s'tendait  l'horizon, et de longs
     clairs s'y dessinaient encore par moments; mais au-dessus de
     nous le ciel tait d'un bleu sombre et de rares toiles
     scintillaient  travers des nuages pluvieux qui fuyaient. On
     commenait dj  distinguer la forme des arbres que le vent et
     la pluie venaient de battre avec tant d'acharnement. Nous nous
     mmes  prter l'oreille. Le forestier ta son bonnet et baissa
     la tte.

     --Voi... voil...--dit-il tout  coup en tendant la main.--Ils
     ont choisi une jolie nuit.

     J'coutai en vain: je ne distinguais que le bruit des feuilles.
     Birouk sortit mon cheval du hangar.

     --Si nous ne nous dpchons pas,--me dit-il,--je pourrai bien le
     manquer.

     --Je vais t'accompagner. Y consens-tu?

     --Soit,--dit-il en faisant reculer le cheval.

     --Nous l'aurons bientt pris; je vous reconduirai ensuite.
     Allons!

     Nous partmes; Birouk marchait en avant, et moi je le suivais de
     prs. Je ne sais vraiment pas comment il trouvait son chemin au
     milieu des arbres et des broussailles, mais il s'avanait d'un
     pas rapide, sans hsiter, et ne s'arrtait de temps en temps que
     pour couter les coups de hache.

     --Voyez-vous cela!--dit-il entre ses dents.

     --Entendez-vous? entendez-vous maintenant?

     --De quel ct?

     Le forestier haussa les paules. Nous nous engagemes dans le
     ravin; lorsque nous fmes  l'abri du vent, je commenai 
     entendre trs-distinctement le bruit d'une hache. Birouk me
     regarda en faisant un signe de tte. Nous continumes  nous
     avancer en marchant au milieu des fougres et des orties. Un
     craquement sourd et prolong frappa mon oreille...

     --Il l'a coup!--murmura Birouk.

     Le ciel continuait  s'claircir; on commenait  y voir dans le
     bois. Nous arrivmes enfin  l'extrmit du ravin.

     --Attendez-moi ici,--me dit le forestier  demi-voix; et
     redressant son fusil, il se baissa et disparut au milieu des
     buissons.

     J'coutai attentivement; malgr les mugissements du vent je
     distinguais des sons assez faibles qui s'levaient  peu de
     distance de l'endroit o je me tenais: on abattait  coups de
     hache les branches d'un arbre; puis, j'entendis le souffle d'un
     cheval, le cri discordant des roues d'une tlga...--O vas-tu?
     arrte!--s'cria tout  coup Birouk d'une voix tonnante.--Ces
     paroles furent suivies d'un cri plaintif comme celui d'un
     livre... Une lutte venait de s'engager.--Non! non!--rptait
     Birouk d'une voix haletante,--tu ne m'chapperas pas...--Je me
     prcipitai dans cette direction, et aprs avoir trbuch plus
     d'une fois j'arrivai sur le lieu du combat. Le forestier tait
     tendu par terre au pied d'un arbre coup; il tenait le voleur
     qui se dbattait sous lui, et dont il s'efforait de lier les
     mains avec une ceinture. Je m'approchai des combattants; le
     paysan tait dguenill, mouill jusqu'aux os, et une longue
     barbe en dsordre lui donnait une physionomie des plus sinistres.
     Birouk se releva et fora son prisonnier  en faire autant. Un
     cheval dcharn couvert d'une natte toute dchire et une tlga
     taient  quelques pas plus loin dans le fourr. Le forestier
     tait silencieux; le paysan se taisait aussi, mais il hochait la
     tte.

     --Laisse-le en paix!--dis-je  l'oreille de Birouk,--je payerai
     le prix de l'arbre.

     Birouk ne me rpondit pas; il saisit la crinire du cheval de la
     main gauche (il avait pass la main droite dans la ceinture du
     voleur).

     --Allons! tourne-toi, _corneille_[22],--dit-il d'un ton rude.

          [Note 22: On appelle _corneille_ (en russe _carona_) les
          gens dont on veut se moquer.]

     --Voil, l-bas, ma petite hache: prenez-la,--balbutia le paysan.

     --Il ne faut pas la perdre, en effet,--reprit le forestier en
     relevant la hache.

     Nous partmes; je marchai par derrire... Chemin faisant,
     quelques gouttes d'eau nous annoncrent que la pluie allait
     recommencer; elle ne tarda point effectivement  tomber  flots.
     Ce n'est pas sans peine que nous parvnmes  regagner la demeure
     du forestier. Lorsque nous l'emes atteinte, Birouk laissa le
     cheval au milieu de la cour, conduisit le paysan dans l'isba,
     relcha le noeud du kouchak qui lui retenait les mains, et le fit
     asseoir dans un coin. Je me plaai en face sur le banc.

     --Quelle onde!--me dit le forestier.--Il faut attendre qu'elle
     passe. Ne voulez-vous pas vous reposer un peu?

     --Non, merci.

     --Pour ne pas vous incommoder,--me dit-il en montrant le
     paysan,--je l'aurais bien mis dans la petite chambre  ct, mais
     le loquet...

     --Laisse-le l; il ne me drange pas,--rpondis-je.

     Le paysan me regarda sans relever la tte. Je pris la ferme
     rsolution de dlivrer le pauvre diable,  quelque prix que ce
     ft. Il tait toujours immobile sur le banc o Birouk l'avait
     plac en entrant. La lumire de la lanterne l'clairait en plein,
     et je l'observai plus attentivement; il avait la figure have et
     couverte de rides, des sourcils fauves, le regard inquiet, et
     tous ses membres taient d'une maigreur effrayante... La petite
     fille s'tendit  ses pieds sur le plancher. Quant  Birouk, il
     tait assis devant la table, la tte pose sur ses deux mains.
     Un grillon chantait dans le coin,... la pluie battait contre le
     toit et les vitres; nous tions tous silencieux.

     --Foma Kousmitch,--dit tout  coup le paysan d'une voix sourde et
     casse,--eh! Foma Kousmitch?

     --Que veux-tu?

     --Relche-moi.

     Birouk ne rpondit pas.

     --Relche-moi. C'est par misre... Relche-moi.

     --Je vous connais,--dit le forestier d'un air sombre.--Toute
     votre commune est taille sur le mme patron. Vous tes tous plus
     voleurs les uns que les autres.

     --Relche-moi,--reprit le paysan,--c'est l'intendant... nous
     sommes ruins. Oui, tout  fait ruins. Relche-moi.

     --Ruins?... ce n'est pas une raison pour voler.

     --Relche-moi, Foma Kousmitch. Ne me perds pas. Chez vous, tu
     sais bien ce qui m'attend. L'intendant me dvorera, vrai.

     Birouk se dtourna. Le paysan tremblait par moments comme s'il
     avait la fivre. Il agitait aussi quelquefois la tte d'une faon
     trange, et sa respiration tait prcipite.

     --Relche-moi,--continua-t-il  rpter avec un accent de
     dsespoir.--Relche-moi, au nom de Dieu, relche-moi. Je payerai,
     comme il y a un Dieu. Oui, c'est la misre... Les petits crient 
     la maison; tu sais bien a. Que veux-tu, cette vie-l est si
     dure!

     --C'est une mauvaise excuse; tu ne devais pas voler pour cela.

     --Quand ce ne serait que mon pauvre cheval...--dit le
     paysan;--laisse-moi au moins mon cheval... c'est tout mon bien...
     ne me l'enlve pas.

     --C'est impossible; je te l'ai dj dit. Moi aussi j'ai des
     devoirs  remplir. On exige que je sois svre pour vous autres.

     --Relche-moi. C'est la misre, Foma Kousmitch; c'est la misre,
     aussi vrai que j'existe.

     --Je vous connais.

     --Relche-moi, au nom du ciel.

     --Allons! en finiras-tu? Tais-toi; tu sais bien que je ne
     plaisante pas. Il y a un matre l: tu ne le vois donc pas?

     Le pauvre diable baissa la tte. Birouk se mit  biller et
     appuya son front contre la table. La pluie continuait toujours;
     j'attendais impatiemment le dnouement de cette triste scne.

     Le paysan se redressa subitement; ses yeux s'animrent et ses
     joues se colorrent.--Allons! tiens,--s'cria-t-il en clignant
     les yeux et avec le frmissement de la haine sur les
     lvres--dvore, maudit assassin, bois le sang d'un chrtien,
     bois-le...

     Le forestier se retourna.

     --C'est  toi que je parle,--continua de plus belle le paysan,--
     toi, _asiatique_[23], buveur de sang,  toi!

          [Note 23: Terme populaire qui s'est probablement rpandu en
          Russie  l'poque de l'invasion tatare.]

     --As-tu perdu l'esprit,--dit le forestier;--je crois plutt que
     tu es ivre.

     --Ivre? N'est-ce pas  tes frais que je me suis enivr? maudit
     tueur d'mes, bte froce, bte froce!

     --Je vais... t'apprendre...

     --Va toujours! Qu'est-ce que a me fait; je suis prt  tout. Que
     veux-tu que je devienne sans cheval? Assomme-moi; j'aime mieux en
     finir tout de suite que de mourir de faim. Que tout prisse  la
     fois... femme, enfants! Quant  toi, sois tranquille, nous te
     retrouverons bien.

     Birouk se leva.

     --Frappe! frappe!--reprit le paysan avec rage;--frappe! allons,
     frappe donc!

      ces mots la petite fille, qui tait reste couche, se releva
     avec vivacit.

     --Silence!--cria le forestier d'une voix tonnante, et il fit un
     pas en avant.

     --Allons! laisse-le, Foma,--m'criai-je  mon tour,--cela n'en
     vaut pas la peine.

     --Je ne me tairai pas,--reprit le malheureux avec plus de
     violence que jamais.--Autant crever comme a! Tu es un tueur
     d'mes, une bte froce... Mais attends... tu ne rgneras plus
     longtemps... On te serrera le gosier un peu fort, va!

     Birouk le saisit par l'paule... Je courus au secours du paysan.

     --Laissez-le, matre!--me cria le forestier.

     Cette injonction ne m'intimida pas, et je portais dj les mains
     en avant; mais,  mon grand tonnement, Birouk dnoua subitement
     le kouchak qui liait les bras du paysan, et saisissant celui-ci
     par la nuque, il lui enfona son bonnet sur les yeux, ouvrit la
     porte, et le poussa dehors.

     --Va-t'en au diable, avec ton cheval!--lui cria-t-il en le voyant
     s'loigner,--et rappelle-toi que si jamais je te reprends...

     Cela dit, le forestier rentra tranquillement dans l'isba, ferma
     la porte, et se mit  remuer je ne sais quoi dans un coin.

     --Vraiment, Birouk,--lui dis-je,--tu m'as tonn... Tu es un
     brave homme,  ce que je vois...

     --Allons! matre, ne parlons pas de cela,--me rpondit-il d'un
     ton d'impatience.--Mais n'allez pas le raconter. Je vais
     maintenant vous reconduire, car il parat que la pluie ne cessera
     pas de sitt. Ah! le voil qui dtale!--ajouta-t-il  demi-voix
     en entendant le bruit que faisaient les roues d'une tlga qui
     passait devant les fentres de l'isba.--Ah! je le..

     Une demi-heure aprs je prenais cong de lui sur la lisire du
     bois.


V

Les Russes, dit-il ailleurs, meurent avec rsignation comme le paysan
franais. Il n'y a pas de matre plus rude, mais plus efficace que la
fatalit.

     Et toi aussi, s'crie Tourgueneff, en se rappelant  la fin d'un
     de ses rcits un pauvre instituteur russe qui levait les fils
     d'un de ses amis, et toi aussi, mon digne ami Avenir
     Sorokooumoff, toi qui fus le meilleur des hommes! Je vois encore
     ta figure de poitrinaire, sche et verdtre, tes cheveux blonds
     et rares, ton modeste sourire, ton regard enthousiaste, tes
     membres amaigris... J'entends ta voix faible et caressante! Ayant
     quitt l'universit sans y terminer tes tudes, tu allas
     demeurer, je m'en souviens, chez un certain Gour Kroupianikoff,
     trs-honorable seigneur russe, qui avait daign te confier le
     soin d'enseigner  ses deux fils, Fofa et Zuzu, la grammaire
     russe, la gographie, l'histoire. Tu supportais avec une patience
     vraiment anglique les grossires plaisanteries de M. Gour, les
     amabilits inconvenantes de son intendant, les sottes
     espigleries des deux mauvais garnements, tes lves; et s'il
     t'arrivait parfois de laisser lire sur tes lvres un sourire
     plein d'amertume, lorsque tu tais oblig de remplir les
     capricieuses exigences de leur mre, jamais cette tyrannie ne
     t'arracha le moindre murmure. Mais aussi avec quel ineffable
     bonheur tu jouissais d'un instant de repos, le soir, aprs
     souper, lorsque, dlivr enfin de tout devoir et de toute
     proccupation, tu allais t'asseoir prs de la fentre et te
     mettais  fumer, tout en rflchissant ou en parcourant avec
     avidit les feuillets gras et dchirs de quelque recueil
     priodique que t'avait laiss, en quittant la maison, l'arpenteur
     du gouvernement, pauvre hre condamn comme toi  mener une vie
     errante. Quelles douces motions tu ressentais  la lecture d'une
     pice de vers ou d'une nouvelle attachante! Des larmes brillaient
     aussitt dans tes yeux, un doux sourire s'panouissait sur tes
     lvres, tu te sentais pntr d'un ardent amour pour l'humanit,
     et le sentiment du beau et du juste embrasait ton me nave comme
     celle d'un enfant. Tu n'tais nullement remarquable, il est vrai,
     par les qualits de l'esprit, et tu passais mme  l'universit
     pour un sujet des plus mdiocres; pendant les leons, tu te
     laissais aller ordinairement aux douceurs du sommeil, et c'est
     surtout par un majestueux silence que tu brillais aux examens.
     Mais qui se distinguait entre nous tous par la joie que lui
     faisaient prouver les succs d'un camarade? c'tait Avenir. Qui
     avait une confiance aveugle dans les mrites de ses amis,
     exaltait leurs talents et prenait leur dfense avec le plus
     d'ardeur? c'tait encore toi.  qui l'envie et l'amour-propre
     taient-ils compltement trangers? c'tait encore  toi. Et tu
     te croyais infrieur  des hommes qui n'taient pas dignes de
     dnouer les cordons de tes souliers.

     Lorsque tu pris cong de tes amis, ton motion tait profonde; de
     tristes pressentiments t'agitaient. Ils taient fonds; dans le
     monde o tu allais tre transport tu ne devais plus trouver un
     seul tre que tu pusses couter, admirer et aimer. Les seigneurs
     civiliss et les gentilshommes campagnards se comportaient  ton
     gard comme avec toutes les personnes de ta profession: les uns
     taient grossiers, les autres te tmoignaient mme une sorte de
     mpris. Ton extrieur, je l'avoue, ne disposait nullement en ta
     faveur; et puis, tu rougissais  tout propos, tu te troublais, tu
     balbutiais en rpondant  la question la plus insignifiante...
     Nous avions espr que la campagne raffermirait ta sant
     chancelante; mais non, tu y dpris  vue d'oeil,  mon pauvre
     ami! Ta chambre donnait cependant sur le jardin; au printemps,
     les cerisiers, les pommiers et les tilleuls qui bordaient la
     maison, secouaient leurs fleurs jusque sur les livres et les
     cahiers qui couvraient ta table. Un petit porte-montre de soie
     bleue pendait au mur en face de ton lit: c'tait le cadeau
     d'adieu que t'avait donn le jour de ton dpart une douce et
     sensible gouvernante allemande aux cheveux blonds et aux yeux
     bleus. Quelquefois un de tes anciens amis de Moscou venait te
     voir en passant, et lorsqu'il lui arrivait de te rciter une
     pice de vers emprunte  un des nouveaux recueils du jour, ou
     mme une de ses propres compositions, tu l'coutais dans un
     recueillement extatique. Mais l'isolement habituel auquel tu
     tais condamn, la sujtion de l'tat que tu avais embrass et
     l'impossibilit d'en tre jamais dlivr, les automnes et les
     hivers sans fin du pays, et par-dessus tout une maladie
     incurable...  mon pauvre Avenir!

     J'allai le voir peu de temps avant sa mort; il pouvait  peine
     marcher. Le propritaire chez lequel il avait demeur
     jusqu'alors, M. Gour Kroupianikoff, daignait ne point le
     renvoyer, mais il ne lui donnait plus d'appointements. Il avait
     pris un autre matre pour Zuzu; quant  Fofa, on venait de le
     faire entrer aux _Cadets_[24]... Avenir tait assis prs de la
     fentre, dans un fauteuil  la Voltaire. Le temps tait beau
     quoiqu'on ft dj en plein automne; un ciel ple, mais limpide
     se montrait gaiement  travers les branches d'une range de
     tilleuls entirement dpouills de verdure, qui avaient encore
     gard a et l quelques dernires feuilles d'un jaune vif que le
     vent agitait par moment. La terre, qui avait t saisie par la
     gele pendant la nuit, se couvrait d'humidit aux rayons du
     soleil dont les rayons obliques glissaient sur l'herbe plie.
     L'air tait d'une sonorit surprenante; on entendait
     distinctement la voix des ouvriers qui travaillaient dans le fond
     du jardin. Avenir tait envelopp dans une vieille robe de
     chambre _boukhare_[25]: une cravate de soie verte donnait  sa
     figure, qui tait d'une maigreur effrayante, une teinte
     cadavrique. Il m'accueillit avec joie, et me tendant la main, il
     allait me parler lorsqu'une quinte de toux l'arrta. Je lui
     donnai le temps de se reposer et m'assis  ct de lui. Il avait
     sur les genoux un cahier rempli de posies copies avec le plus
     grand soin: c'taient les _Oeuvres de Koltsoff_. Il frappa le
     cahier de la main et sourit.--Voil un pote!--me dit-il d'une
     voix teinte, et retenant sa toux avec effort, il commena 
     rciter la strophe suivante:

       Les ailes du faucon
       Sont-elles donc lies?
       Tous les chemins
       Lui sont-ils ferms?--

          [Note 24: On nomme _Cadets_ les lves des tablissements
          d'ducation militaire en Russie. Il n'y a que des
          gentilshommes qui puissent entrer dans _les corps des
          Cadets_.]

          [Note 25: Vtement que les tatars russes de Moscou et de
          Kazan confectionnent et colportent dans toute la Russie.]

     Je l'interrompis: le mdecin lui avait expressment dfendu de
     parler. Je connaissais le moyen de lui faire passer quelques
     instants agrables. Quoiqu'il n'et jamais suivi le mouvement
     scientifique et intellectuel de l'poque, Sorokooumoff aimait 
     savoir o l'on en tait... Il lui arrivait parfois de prendre 
     part un de ses anciens camarades et de lui demander ce que
     pensaient les grands esprits du sicle; il l'coutait
     attentivement, s'tonnait, le croyait sur parole, et rptait
     ensuite mot pour mot tout ce qu'il en avait appris. Il
     s'intressait particulirement  la philosophie allemande. Je me
     mis donc  l'entretenir de Hgel (il y a longtemps de cela, comme
     vous voyez). Avenir souriait et m'approuvait d'un signe de tte;
     ou bien il levait les sourcils et me disait  voix basse: Je
     comprends, je comprends. Ah! c'est beau! c'est beau! La curiosit
     enfantine de ce pauvre jeune homme mourant et abandonn m'mut,
     je l'avoue, jusqu'aux larmes. Contrairement  l'habitude de tous
     les poitrinaires, il ne se faisait du reste aucune illusion sur
     son tat: et cependant il ne se dsesprait nullement, et ne fit
     mme pas la moindre allusion au sort qui lui tait rserv. Ayant
     rassembl toutes ses forces, il se mit  me parler de Moscou, des
     amis qu'il y avait laisss, de Pouchkine, du thtre, de la
     littrature russe; il me rappela nos petites bombances
     d'autrefois, les discussions ardentes que nous engagions  cette
     poque, et pronona avec attendrissement les noms de plusieurs de
     nos amis qui n'taient plus...--Te souviens-tu de Dacha? me
     dit-il enfin: voil un coeur d'or! quelle nature, et comme elle
     m'aimait! Qu'est-elle devenue? Elle est sans doute bien chang,
     la pauvrette!... Je me gardai bien de lui apprendre une triste
     nouvelle... Et pourquoi lui aurais-je dit, en effet, que sa Dacha
     tait maintenant ronde comme une boule, qu'elle vivait avec des
     marchands, les frres Kondatchkoff, qu'elle tait couverte de
     fard, qu'elle criait et se disputait du matin au soir?

     --N'y aurait-il pas moyen, pensai-je en moi-mme, de le tirer
     d'ici? Peut-tre serait-il possible encore de le gurir.--J'avais
     commenc de lui exposer mes vues  ce sujet, mais il ne me laissa
     point achever.

     --Non, frre, me dit-il, je te remercie. Peu importe le lieu o
     l'on meurt. Je n'irai pas jusqu' l'hiver.  quoi bon dranger le
     monde pour rien? Je suis habitu  la maison. Il est vrai que
     cette famille...

     --Ce sont probablement des gens sans coeur? lui dis-je.

     --Non,--reprit-il,--ce monde-l n'est pas mchant, ce sont des
     espces de bches. Mais je n'ai vraiment pas  m'en plaindre.
     Quant aux voisins... un des propritaires du canton, M.
     Kasatkine, a une fille instruite, douce, une crature excellente,
     et point fire...--Une quinte de toux ne lui permit pas de
     continuer.--Tout cela ne serait rien,--reprit-il, au bout de
     quelques instants,--si l'on me permettait de fumer. Mais je ne
     mourrai pas comme cela, ils auront beau me surveiller, je fumerai
     une pipe!--Et ici il cligna les yeux d'un air de malice.--Dieu
     merci, j'ai assez vcu; j'ai connu de braves gens dans ma vie,
     et...

     --Tu devrais au moins,--lui dis-je en l'interrompant,--crire 
     ta famille.

     -- quoi bon? Ils ne peuvent m'tre d'aucun secours. Lorsque je
     serai mort, ils le sauront bien. Pourquoi leur en parler
     d'avance? Plutt que de penser  cela, raconte-moi ce que tu as
     vu  l'tranger.

     Je me mis en devoir de le satisfaire; il m'couta avec un intrt
     inexprimable. Je partis le mme soir, et dix jours aprs, je
     reus de M. Kroupianikoff la lettre suivante:

          J'ai l'honneur de vous annoncer par la prsente, mon cher
          monsieur, que votre ami, l'tudiant Avenir Sorokooumoff, qui
          demeurait chez moi, est mort il y a de cela quatre jours, 
          deux heures de l'aprs-midi, et qu'il a t enterr
          aujourd'hui,  mes frais, dans le cimetire de mon glise.
          Conformment  son dsir, je vous envoie les cahiers et les
          livres que vous trouverez ci-joints. Il possdait vingt-deux
          roubles et demi qui, ainsi que tous ses effets, seront
          envoys par mes soins aux personnes de sa famille qui ont
          droit  cet hritage. Votre ami est mort en pleine
          connaissance; je vous dirai mme qu'il est mort avec une
          sorte d'indiffrence, sans donner le moindre signe
          d'attendrissement, mme lorsque moi et toute ma famille nous
          lui fmes nos adieux. Mon pouse, Cloptre Alexandrovna,
          vous prsente ses compliments. La mort de votre ami a
          naturellement drang ses nerfs; quant  moi je me porte
          fort bien grce  Dieu, et j'ai l'honneur d'tre,

          Votre trs-humble serviteur,

                                                   G. KROUPIANIKOFF.

     Il me revient encore un grand nombre de souvenirs du mme genre;
     mais les faits que j'ai rapports doivent suffire. J'ajouterai
     cependant ce qui suit: Une vieille propritaire mourut en ma
     prsence, il y a de cela quelques annes. Le prtre qui
     l'assistait avait commenc  rciter les prires des agonisants,
     mais croyant s'apercevoir que la malade allait expirer, il
     s'empressa de lui donner le crucifix  baiser. La brave dame se
     recula d'un air mcontent.--Tu te htes trop, mon petit
     pre,--lui dit-elle d'une langue dj paissie,--tu auras encore
     le temps.--Puis elle baisa dvotement le crucifix, fourra la main
     sous son oreiller, et rendit l'me.--Lorsqu'on se mit en devoir
     de l'ensevelir, on trouva un rouble d'argent sous son oreiller;
     elle avait pris ses prcautions d'avance, et se proposait de
     payer elle-mme le prtre qui viendrait l'assister  ses derniers
     moments. Oui, les Russes meurent d'une faon vraiment trange.


VI

Le rcit d'une grande foire aux chevaux dans un village de la grande
Russie, o toutes les figures et toutes les ruses de maquignon sont
prises sur le fait.

Le rcit d'une nuit passe au milieu des _Prairies_ avec les crdules
enfants d'un autre village russe  entendre les merveilles populaires
que les mres ont racont aux enfants.

Enfin le rcit touchant des _chanteurs_.

Comme tous les peuples enfants qui ont de grands souvenirs dans leur
histoire, les Russes ont des chanteurs de cantons, de villages, de
steppes, qui luttent ensemble pour le plaisir des auditeurs attabls.
J'ai vu la mme chose en Arabie: l'mir Beschir du mont Liban et ses
fils en avaient toujours derrire leur divan. Ces hommes ont un
caractre  part qui leur vaut  la fois la vnration de leurs
compatriotes, l'idoltrie des femmes et les railleries des ignorants.

Ce trait de moeurs des peuples neufs est trop saillant pour avoir
chapp  Tourgueneff. Un de ses essais les plus nafs et les plus
vrais est intitul le _Chanteur_. Le voici:


VII

Il s'arrte un soir  la chasse dans l'auberge de paysans d'un pauvre
village des steppes. Il en dcrit l'apparence et les convives; trois
chanteurs luttent ensemble; un entrepreneur de btiments, un turc, et
un chantre nomade nomm _Iakof_.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Je reprends mon rcit, que j'avais interrompu au moment
     o l'entrepreneur s'tait avanc au milieu de la chambre. Il
     ferma un peu les yeux, et commena  chanter d'une voix de
     fausset qui tait assez agrable, quoiqu'elle ne ft point
     trs-pure. Il en jouait avec plaisir, et passait alternativement
     des notes les plus aigus aux plus basses: mais il s'arrtait de
     prfrence aux premires, qu'il s'efforait de soutenir avec une
     tonnante flexibilit de gosier. Parfois il s'interrompait
     brusquement et reprenait tout  coup avec une ardeur entranante.
     Ses modulations taient trs-hardies, et quelquefois il changeait
     de ton d'une faon trs-originale; un connaisseur l'aurait
     cout avec plaisir, et un Allemand l'aurait trouv
     insupportable. C'tait un tnor lger, un _tenore di grazia_ en
     kaftane russe. Il ajoutait tant d'ornements aux paroles de la
     chanson qu'il avait choisie, que j'eus beaucoup de peine  en
     saisir quelques mots et entre autres ceux-ci:

       Je labourerai, ma belle,
       Un petit coin de terre;
       J'y planterai, ma belle,
       De petites fleurs rouges.

     Les assistants l'coutaient avec beaucoup d'attention. Il
     n'ignorait pas qu'il avait affaire  des gens entendus, et c'est
     pourquoi il cherchait  dployer tout son savoir-faire. On s'y
     connat en fait de chant dans notre province, et le village de
     Sergievsk, situ sur la grande route d'Orel, est renomm dans
     tout l'empire pour le mrite de ses chanteurs. L'entrepreneur
     s'vertua longtemps avant de toucher son auditoire; il n'tait
     point encourag, soutenu par les assistants; mais tout  coup
     l'habilet avec laquelle le chanteur venait de changer de ton
     veilla un sourire de satisfaction sur la figure de Diki-Barine,
     et Obaldou ne put retenir un cri d'admiration. Ce sentiment
     gagna tous les autres paysans; ils commencrent  donner de temps
     en temps des marques d'approbation  demi-voix:--Bien! Monte
     toujours, gaillard! Allons! courage, aspic! Allons donc! chien
     que tu es! Chauffe toujours ou qu'Hrode perde ton me!
     etc.--Nikola Ivanovitch, assis dans son comptoir, balanait la
     tte en signe de satisfaction. Obaldou battait la mesure des
     pieds et remuait les paules en cadence. Quand  Iakof, ses yeux
     brillaient comme des charbons ardents: il tremblait de tous ses
     membres comme une feuille, et un sourire inquiet agitait ses
     lvres. Diki-Barine tait le seul dont la figure restt
     impassible; il se tenait toujours immobile. Cependant ses yeux
     arrts sur l'entrepreneur taient un peu moins durs; mais sa
     bouche exprimait le ddain, comme d'ordinaire.

     Excit par ses encouragements, l'entrepreneur se mit  chanter
     avec une telle agilit et  tirer de son gosier des sons si
     brillants, que lorsque, compltement extnu par ses efforts, le
     visage ple et inond de sueur, il rejeta le corps en arrire et
     poussa avec effort un dernier cri,--tout l'auditoire y rpondit
     par une exclamation frntique. Obaldou lui sauta au cou et
     l'embrassa avec tant de force de ses longs bras osseux qu'il
     faillit l'touffer; la grosse figure de Nikola Ivanovitch se
     couvrit d'une rougeur juvnile, et Iakof s'cria comme un
     fou:--Ah! le gaillard! comme il nous a chant a!--Mon voisin, le
     paysan  la souquenille, frappa la table du poing en disant: Ah!
     c'est bien! que le diable m'emporte, c'est vraiment bien!--et il
     cracha par terre d'un air dcid.

     --Ah! frre! tu nous as fait plaisir,--cria Obaldou sans lcher
     l'entrepreneur tout puis.--Oui, vraiment, tu nous as fait
     plaisir. Tu as gagn, frre, tu as gagn! Je t'en flicite, la
     chopine t'appartient. Iachka n'est pas de ta force. Oui; c'est
     moi qui le dis, tu peux m'en croire. Et il se remit  presser
     l'entrepreneur sur son sein.

     --Lche-le donc, enrag que tu es,--lui dit Morgatch avec
     dpit,--laisse-le s'asseoir sur le banc; ne vois-tu pas qu'il est
     fatigu? Quelle buse tu fais! oui, vraiment. Tu t'es coll  lui
     comme une feuille mouille.

     --Eh bien! soit; qu'il aille s'asseoir. Moi, je vais boire  sa
     sant,--lui rpondit Obaldou; et il se dirigea vers le
     comptoir.-- ton compte, frre,--ajouta-t-il en s'adressant 
     l'entrepreneur.

     Celui-ci fit un geste d'assentiment, s'assit sur le banc, tira de
     son bonnet un essuie-mains et s'en essuya le front. Quand 
     Obaldou, il s'empressa d'avaler un verre d'eau-de-vie: puis,
     suivant l'usage des ivrognes de profession, il poussa un
     gmissement rauque, et une expression de mlancolie se rpandit
     sur ses traits.

     --Tu chantes bien, frre, trs-bien, dit Nikola Ivanovitch d'un
     air aimable.-- ton tour Iachka, et surtout n'aie point peur.
     Nous allons voir qui l'emportera. L'entrepreneur chante vraiment
     bien.

     --Fort bien,--ajouta la femme de Nikola Ivanovitch, et elle
     regarda Iakof en souriant.

     --Ah! oui! ah!--dit  voix basse mon voisin.

     --Ah! tte carre de _Polekha_[26]!--s'cria tout  coup Obaldou
     en s'approchant de ce dernier, et il se mit  sauter et  rire en
     le montrant du doigt.--Polekha! Polekha! Ah! _Badi_[27]!
     qu'est-ce qui t'amne?

          [Note 26: On donne ce nom aux habitants d'une contre boise
          qui commence aux districts de Bolkof et de Jisdra. Ils sont
          renomms pour leur enttement.]

          [Note 27: Expression particulire  cette population.]

     Le pauvre paysan se troubla, et il se disposait dj  sortir du
     cabaret, lorsque la voix retentissante de Diki-Barine se fit
     entendre.

     --Insupportable bte!--dit-il en grinant les dents.

     --Je ne fais rien...--balbutia Obaldou.--Oui... c'est
     seulement...

     --Allons! bien; tais-toi!--lui rpondit Diki-Barine.--Iakof,
     commence.

     --Je ne sais, frre,--dit celui-ci en portant la main  la
     gorge,--oui! hem!... je ne sais ce que je sens l, mais...

     --Allons!--reprit Diki-Barine.--N'as-tu pas honte d'avoir peur?
     Commence! Chante comme Dieu te l'accordera.--Et il reprit
     l'attitude attentive qu'il avait garde en coutant
     l'entrepreneur.

     Aprs avoir gard le silence pendant quelques instants, Iakof
     regarda autour de lui et se couvrit la figure avec la main. Tous
     les assistants arrtrent les yeux sur lui, et la physionomie de
     l'entrepreneur, qui n'avait exprim jusque-l que la confiance et
     la satisfaction, laissa percer une agitation secrte. Il s'appuya
     contre le mur, les mains poses sur le banc, comme au
     commencement de la sance, mais il ne balanait plus les jambes.
     Lorsque Iakof se dcouvrit la figure, il tait ple comme un
     mort, et ses yeux taient presque entirement ferms. Il poussa
     un profond soupir et commena... Le premier son qu'il articula
     tait faible, tremblant; on et dit qu'il ne sortait pas de sa
     poitrine; il semblait un cho lointain, et produisit une
     impression trange. Tous les assistants se regardrent, et la
     femme de Nikola Ivanovitch se redressa. Le son qui suivit tait
     plus ferme et plus prolong, mais il tait encore frmissant
     comme la dernire vibration d'une corde fortement tendue et
     touche par une main hardie. Sa voix ne tarda pas  se
     dvelopper, et il entonna une chanson mlancolique. Plus d'un
     sentier traverse la plaine. Ces paroles produisirent une motion
     gnrale. Pour ma part, j'avais rarement entendu une voix plus
     touchante; elle tait, il est vrai, un peu fle, et je lui
     trouvai mme une langueur maladive, mais elle exprimait en mme
     temps la passion, l'insouciance de la jeunesse et une vigueur
     mle de tendresse dont l'effet tait irrsistible. C'tait bien
     l un chant russe, un chant qui allait droit au coeur. Iakof
     s'animait de plus en plus; compltement matre de lui-mme, il
     s'abandonnait entirement  l'inspiration qui l'envahissait. Sa
     voix ne tremblait plus; elle n'accusait plus que l'motion de la
     passion, cette motion qui se communique si rapidement aux
     auditeurs. tant un soir, au moment de la mare montante, sur les
     bords de la mer, dont le murmure devenait de plus en plus
     distinct, j'aperus une mouette immobile sur la plage; elle
     tenait son blanc poitrail tourn du ct de la mer empourpre, et
     ouvrant de temps en temps ses normes ailes, semblait saluer et
     les flots qui s'avanaient et le disque du soleil... J'y songeai
     en ce moment. Iakof semblait avoir compltement oubli son rival
     et tous ceux qui l'entouraient, mais il tait videmment
     encourag par notre silence et l'attention passionne que nous
     lui prtions. Il chantait, et chacune des notes qu'il nous jetait
     avait je ne sais quoi de national et de vaste, comme les horizons
     de nos steppes immenses. Je sentais que mes yeux commenaient 
     se remplir de larmes, lorsque tout  coup des sanglots touffs
     frapprent mes oreilles... Je me retournai... C'tait la femme du
     cabaretier qui pleurait le front appuy contre la fentre. Iakof
     jeta les yeux de son ct, et  partir de ce moment, le timbre de
     sa voix acquit une force, une douceur encore plus entranante.
     Nikola Ivanovitch baissa la tte. Morgatch se dtourna; Obaldou
     se tenait tout attendri, la bouche ouverte. Le paysan  la
     souquenille se blottit dans le coin en secouant la tte et en
     murmurant des paroles inintelligibles. Diki-Barine frona les
     sourcils, et une larme sillonna sa joue bronze; l'entrepreneur
     appuya son front contre son poing, et resta immobile... Je ne
     sais comment cette motion gnrale aurait fini si Iakof ne
     s'tait tout  coup arrt au milieu d'une note leve. On et
     dit que sa voix s'tait brise. Personne n'ouvrit la bouche;
     chacun restait immobile; on semblait attendre qu'il reprt son
     chant; mais il ouvrit les yeux, et, comme surpris de notre
     silence, il parcourut la chambre d'un regard inquiet. Il comprit
     bientt que la victoire lui appartenait...

     --Iachka,--dit Diki-Barine en appuyant la main sur son paule, et
     il se tut.

     Aucun d'entre nous n'avait encore boug. L'entrepreneur fut le
     premier qui se leva; il s'approcha de Iakof.--Tu... c'est
     toi,--lui dit-il avec effort,--qui as gagn,--et il sortit
     brusquement du cabaret.

      peine eut-il disparu que le charme sous lequel nous tions se
     dissipa: nous commenmes  parler gaiement entre nous. Obaldou
     fit un saut en ricanant et en agitant les bras comme un moulin 
     vent, Morgatch se dirigea vers Iakof en boitant, et se mit a
     l'embrasser. Nikola Ivanovitch se leva et dclara solennellement
     qu'il offrait  l'assemble une seconde chopine. Diki-Barine
     souriait, et son sourire avait une douceur qui contrastait
     trangement avec l'expression habituelle de sa physionomie. Quant
      mon voisin le paysan, il s'essuyait les yeux, les joues et la
     barbe avec les manches de sa souquenille, et rptait sans cesse
     dans son coin:--C'est beau! Oui, que je sois le fils d'une
     chienne, si ce n'est pas beau!--La femme de Nikola Ivanovitch
     tait cramoisie: elle se leva vivement et sortit. Iakof jouissait
     de son triomphe comme un enfant; il tait devenu mconnaissable:
     ses yeux tincelaient de bonheur. On le trana vers le comptoir;
     il appela le paysan  la souquenille, envoya chercher
     l'entrepreneur par l'enfant du cabaretier, mais celui-ci ne le
     trouva pas. On se mit  boire.--Tu nous chanteras encore quelque
     chose,--rptait sans cesse Obaldou en levant les bras.--Tu
     chanteras jusqu'au soir...

     Je sortis aprs avoir jet une dernire fois les yeux sur Iakof.
     Je ne voulus point demeurer plus longtemps, dans la crainte de
     perdre une partie des douces impressions que je venais de
     ressentir. Mais la chaleur tait encore excessive; elle semblait
     avoir embras l'atmosphre, et on croyait distinguer  travers
     une poussire fine et noirtre des milliers de petits points
     lumineux qui se dtachaient en tournoyant sur l'azur fonc du
     ciel. Aucun bruit ne se faisait entendre, et ce silence avait
     quelque chose de navrant; la nature semblait tombe dans une
     sorte d'accablement. Je gagnai un hangar et m'tendis sur un lit
     d'herbe frachement coupe, mais dj dessche. Je fus longtemps
     avant de m'endormir; j'entendais toujours la voix mlodieuse de
     Iakof... Mais la fatigue et la chaleur finirent par l'emporter:
     je m'endormis d'un profond sommeil. Lorsque je me rveillai, il
     faisait dj nuit; la rose qui tombait avait mouill le foin, et
     il rpandait une odeur assez forte; quelques toiles brillaient
     faiblement  travers les branches du toit sous lequel je
     reposais. Je me levai; les dernires lueurs du crpuscule
     s'teignaient  l'horizon, et pourtant le feu du jour se faisait
     encore sentir au milieu de la fracheur de la nuit; la poitrine
     tait encore oppresse; on cherchait  respirer un souffle de
     vent. Mais le temps tait calme et aucun nuage ne ternissait le
     ciel d'un bleu sombre quoique transparent; des myriades d'toiles
      peine visibles scintillaient faiblement sur sa vote immense.
     Quelques feux brillaient dans le village; un bruit confus, au
     milieu duquel je crus distinguer la voix de Iakof, frappa mon
     oreille; il venait du cabaret, dont la fentre tait vivement
     claire. Des rires bruyants s'y levaient aussi par moment. Je
     m'approchai de la fentre et y appuyai mon front. Un spectacle
     anim, mais peu agrable, s'offrit  ma vue. Tous les paysans, y
     compris Iakof, taient ivres. Ce dernier, qui tait assis sur un
     banc, la poitrine nue, chantait d'une voix enroue une sorte de
     ronde en s'accompagnant d'une guitare dont il pinait les cordes
     avec nonchalance. Ses cheveux tremps de sueur tombaient en
     dsordre, et sa figure tait d'une pleur effrayante. Au milieu
     de la chambre, Obaldou, dont les membres semblaient disloqus,
     dansait en chemise devant le paysan  la souquenille grise.
     Celui-ci essayait de l'imiter, mais ses jambes commenaient 
     faiblir; il levait de temps en temps la main d'un air rsolu et
     avec un sourire hbt. Malgr tous ses efforts, il ne pouvait
     parvenir  soulever ses paupires alourdies; elles retombaient 
     tout instant sur ses petits yeux avins. Enfin, il tait arriv
     au dernier terme de l'ivresse; il se trouvait dans cet tat
     heureux qui fait dire aux passants: Tu es joli, frre! Morgatch
     tait rouge comme une crevisse; il avait les narines dilates et
     souriait malicieusement dans un coin. Nikola Ivanovitch tait le
     seul qui, en sa qualit de cabaretier, et conserv son
     sang-froid. Quelques nouveaux personnages se trouvaient aussi
     dans la chambre; mais Diki-Barine n'y tait plus.

     Je quittai la fentre et descendis rapidement la hauteur sur
     laquelle est situ le village. Au pied de cette lvation s'tend
     une vaste plaine; les flots de brouillard qui l'inondaient
     l'agrandissaient encore, et elle semblait se confondre avec le
     ciel. Je marchais en silence, lorsque la voix perante d'un
     enfant s'leva dans le lointain.--Antropka! Antropka... a...
     a...--criait l'enfant d'un ton plaintif et en tranant  perte
     d'haleine la dernire syllabe. Puis, il s'arrta; mais il
     recommena bientt. Sa voix retentissait au milieu de la nuit,
     qu'aucun souffle n'animait. Il s'obstina  rpter plus de trente
     fois le nom d'Antropka sans obtenir de rponse. Mais, tout 
     coup, on lui rpondit  l'extrmit de la plaine, et d'une voix
     qui semblait venir de l'autre monde:--Quoi... oi... oi...
     oi...?--L'enfant reprit aussitt, mais avec une joie
     maligne:--Arrive ici, diable, loup-garou... ou...--Pourquoi....
     oi... oi... oi...?--lui demanda-t-on aprs un moment de
     silence.--Parce que le pre veut te donner une fesse... e...
     e... e...--reprit vivement l'enfant. On ne lui rpondit plus,
     et il se remit  appeler de plus belle; mais ses cris devenaient
     moins distincts. Je tournai le coin d'un bois qui prcde mon
     village,  quatre verstes de Kolotovka. L'obscurit tait
     profonde; le nom d'Antropka s'levait toujours faiblement dans la
     plaine.


VIII

LE BOIS ET LA STEPPE

     Il est fort possible que le lecteur soit lass de mes rcits.
     Qu'il se rassure; je me bornerai aux pages qu'il vient de lire;
     mais avant de prendre cong de lui, je ne puis m'empcher
     d'ajouter encore quelques remarques sur la chasse.

     La chasse au fusil a un singulier attrait par elle-mme, _fr
     sich_, comme on disait autrefois,  l'poque o la philosophie de
     Hgel tait en faveur. Mais supposons que la chasse ne soit point
     de votre got; vous n'en aimez pas moins la nature, et par
     consquent il est impossible que vous ne nous portiez envie 
     nous autres chasseurs... coutez!

     Connaissez-vous, par exemple, les jouissances que l'on prouve
     lorsqu'on part pour la chasse, avant le lever du soleil, par une
     belle journe de printemps? Vous sortez sur le perron..., le ciel
     est d'un gris sombre, quelques toiles brillent  et l; un
     souffle humide s'lve et arrive en courant comme une vague
     lgre. Entendez-vous le murmure discret et confus de la nuit?...
     les arbres bruissent doucement dans les tnbres. On tend un
     tapis sur la tlga, et on place sous vos pieds une bote
     renfermant le samovar. Les chevaux de vole frissonnent,
     s'brouent et pitinent avec grce: une paire d'oies blanches
     qui viennent de s'veiller traversent la route lentement et en
     silence. Dans le jardin, derrire une haie, ronfle paisiblement
     le gardien; au milieu de l'atmosphre refroidie, le moindre son
     reste immobile et se soutient longtemps. Vous voil assis, les
     chevaux s'enlvent, la tlga roule avec fracas... Vous
     avancez,--vous passez devant l'glise, vous descendez la colline
     et prenez  droite, en suivant la digue...; l'tang commence  se
     couvrir de vapeurs. Vous avez un peu froid, et vous vous couvrez
     la figure avec le collet de votre manteau; le sommeil vous gagne.
     Les chevaux traversent  grand bruit les flaques d'eau; le cocher
     sifflote sur son sige. Mais vous avez dj fait quatre ou cinq
     verstes... Le ciel rougit  l'horizon, les corneilles s'veillent
     dans les arbres et y voltigent lourdement; des moineaux babillent
     autour des meules. L'ombre diminue, la route est plus distincte,
     le ciel s'claircit, les nuages blanchissent, les champs sont
     plus verts. Dans les isba, on aperoit la flamme rougetre des
     loutchina; des voix endormies se font entendre dans les cours.
     L'aurore s'allume peu  peu; dj quelques tranes d'or
     traversent le ciel et le brouillard se pelotonne dans les ravins;
     le chant de l'alouette a retenti, un vent avant-coureur du jour
     s'est lev, et le disque empourpr du soleil se montre
     lentement. La lumire se rpand comme un torrent, et le coeur
     frmit comme un oiseau. Tout respire la fracheur et la joie!
     Vous promenez les yeux autour de vous. L-bas, derrire le bois,
     parat un village; plus loin vous en dcouvrez un autre avec une
     glise blanche; plus loin encore s'lve sur une montagne un
     petit bois de bouleaux; au del du bois s'tend le marais vers
     lequel vous vous dirigez. Allons! mes bons chevaux, vite; au
     trot!... il ne nous reste plus  faire que trois petites
     verstes. Le soleil monte rapidement; le ciel est pur... le temps
     sera beau; un troupeau sort lentement d'un village et se dirige
     de votre ct.

     Vous achevez de gravir la cte... Quel coup d'oeil magnifique!
     une rivire qui coule en serpentant sur une tendue de dix
     verstes au moins bleuit  travers le brouillard; de vertes
     prairies en bordent le cours; derrire sont des monticules, et
     dans le lointain des vanneaux tournoient en criant au-dessus d'un
     marais. La vue traverse, comme une flche, le fluide lumineux
     rpandu dans les airs, et on dcouvre distinctement les objets
     les plus loigns... Qu'on respire librement! Que les membres ont
     de souplesse! Combien l'homme ranim par la frache haleine du
     printemps se sent dispos et plein de vigueur!...

     Mais rien n'gale une belle matine du mois de juillet! un
     chasseur seul peut apprcier le bonheur que l'on prouve  errer
     dans les buissons aux premires lueurs de l'aube. La trace de vos
     pas se dtache en vert sur l'herbe que blanchit la rose. Vous
     cartez le feuillage mouill d'un buisson, et vous vous sentez
     inond de la chaleur embaume de la nuit qui s'y trouvait
     emprisonne; l'air est imprgn de la frache amertume de
     l'absinthe, du parfum mielleux que rpandent le bl noir et le
     trfle; dans l'loignement, un bois de chnes se dresse comme un
     mur qu'illumine la lumire empourpre du soleil; il fait encore
     frais, mais on pressent dj l'ardeur du jour. L'air est
     tellement embaum que vous en prouvez une sorte de vertige. Le
     taillis est interminable... Au loin seulement se distinguent 
     et l quelques champs de seigle jaunissant et de minces bandes de
     sarrasin rougetre. Le bruit d'une tlga se fait entendre;
     c'est un paysan qui vient au pas, et il choisit d'avance pour son
     cheval un endroit ombrag... Vous changez le bonjour avec lui,
     et  peine l'avez-vous dpass que le son mtallique de la faux
     qu'il aiguise frappe vos oreilles. Le soleil monte toujours;
     l'herbe sche rapidement, et dj la chaleur commence  se faire
     sentir. Une heure, deux heures se passent... Le ciel est plus
     fonc  ses bords: l'air est immobile et comme embras.--Frre,
     o peut-on se dsaltrer?--demandez-vous  un faucheur.--L-bas
     dans le ravin, il y a une source.--Vous gagnez le fond du ravin
     en traversant un pais taillis de noisetiers, qu'enlacent des
     plantes grimpantes. Le paysan ne vous a point tromp, une source
     se cache au fond du ravin: un buisson de chne tale avidement
     au-dessus de l'eau ses branches feuillues, de grosses bulles
     d'argent se dtachent du lit de mousse fine et veloute qui en
     tapisse le fond, et montent en se balanant  la surface. Vous
     vous tendez au bord, votre soif est apaise, mais la paresse
     l'emporte et vous restez immobile. L'ombre qui vous enveloppe de
     tous cts est imprgne d'une fracheur odorante; vous la
     respirez avec dlices, et les buissons qui couvrent le flanc du
     ravin, devant vous, semblent jaunir  l'ardeur du soleil. Mais
     qu'est-ce? Un vent subit passe sur la campagne; l'air semble
     s'branler; ne serait-ce point le tonnerre. Vous sortez du
     ravin... Le ciel prend  l'horizon une teinte de plomb. Est-ce la
     chaleur qui paissit l'air, ou bien un orage qui se prpare?
     Voil qu'un clair brille dans le lointain: c'est un orage. Le
     soleil est toujours clatant; on peut encore chasser. Mais le
     nuage grandit  vue d'oeil.... il s'allonge par-devant et
     s'avance comme une vote. L'herbe, les buissons, tout s'obscurcit
     soudainement... Vite! n'est-ce pas un hangar qui s'lve
     l-bas?... Vite!... Vous y arrivez en courant: vous entrez...
     Quelle pluie! quels clairs! Le chaume du toit laisse pntrer la
     pluie  et l, et elle humecte le foin odorant... Mais le soleil
     reparat, l'orage s'est dissip, et vous quittez la grange. Ah!
     comme tout tincelle gaiement autour de vous! comme l'air est
     frais et limpide! comme elle est douce l'odeur des fraises et des
     champignons...

     Voici que le jour baisse. Le crpuscule du soir claire la moiti
     du ciel comme un vaste incendie. Le soleil se couche. Autour de
     vous, l'air parat transparent comme le cristal: mais dans le
     lointain, vous voyez descendre mollement des vapeurs qui semblent
     encore chaudes; la rose se rpand; les plaines, qu'inondaient
     peu d'heures avant les flots dors du jour, revtent une teinte
     rose; les arbres, les buissons, les hautes meules de foin
     projettent des ombres qui s'allongent de plus en plus... Le
     soleil a disparu; une toile s'allume et tremble au milieu de la
     mer de feu qui embrase le couchant... Mais cet ocan enflamm
     commence  plir; le ciel bleuit; les ombres se confondent, la
     nuit vient. Il est temps de regagner son gte, le village, l'isba
     o vous comptez coucher. Le fusil sur l'paule, vous marchez d'un
     pas rapide, fussiez-vous accabl de fatigue... Mais l'obscurit
     augmente rapidement; vous n'y voyez plus  vingt pas; les chiens
     blancs mme se dtachent  peine au milieu des tnbres.
     Au-dessus d'un amas de noirs buissons, la couleur du ciel
     s'claircit un peu... Serait-ce un incendie?--Non; c'est la lune
     qui se lve.--Mais bientt, sur votre droite vous dcouvrez les
     feux d'un village... Voici votre isba. Vous y distinguez, par la
     fentre, une table couverte d'une nappe, une lumire; c'est le
     souper qui attend.

     Un autre jour, vous faites atteler un drochki lger et vous vous
     rendez dans les bois pour chasser la gelinotte. Qu'il est
     agrable de s'engager dans une route troite, que bordent comme
     un mur des champs de seigle en pleine croissance! Des pis
     viennent vous frapper doucement la figure, les bluets
     s'accrochent  vos pieds, les cailles crient autour de vous, le
     cheval trottine paisiblement. Voici le bois avec son ombre et son
     silence. Les cimes des hauts trembles murmurent au-dessus de
     votre tte; les longues branches pendantes des bouleaux se
     balancent  peine; le chne majestueux se dresse comme un
     vigoureux athlte,  ct de l'lgant tilleul. Vous suivez un
     sentier maill d'ombre et de verdure; de grosses mouches jaunes
     se tiennent immobiles dans l'air et disparaissent subitement; des
     moucherons s'agitent par essaims qui semblent clairs  l'ombre et
     noirs au soleil; les oiseaux chantent paisiblement. Que la voix
     argentine de la fauvette se marie bien au parfum du muguet!
     Allons, enfonons-nous dans le bois,... le fourr s'paissit...
     un calme indfinissable gagne doucement tout votre tre. Mais 
     un lger souffle de vent, les cimes des arbres s'agitent, et ce
     bruit rappelle,  s'y mprendre, celui d'une cascade... Des
     herbes lances croissent  et l sur le lit de feuilles fanes
     qui sont tombes l'anne dernire; des champignons se dressent
     sparment coiffs de leurs chapeaux. Un livre part tout  coup
      quelque distance de vous..., les chiens s'lancent  sa
     poursuite avec des aboiements sonores...

     Et que cette fort est belle  la fin de l'automne, lorsque les
     bcasses arrivent! Jamais la bcasse ne se tient dans le fourr,
     il faut l'aller chercher sur la lisire du bois. Il ne fait point
     de vent; mais il n'y a pas non plus de soleil, d'ombre, de
     mouvement, ni mme de bruit; une odeur vineuse, particulire 
     l'automne, est rpandue dans la campagne; un brouillard
     transparent se tient immobile au-dessus des champs qui jaunissent
     dans le lointain. On aperoit des arbres se dessinant sur un ciel
     ple, d'un blanc laiteux; quelques feuilles dores pendent encore
      et l sur les branches nues des tilleuls. La terre humide
     semble lastique sous le pied; les herbes hautes et dessches ne
     bougent pas, et de longs fils tincellent sur l'herbe dcolore.
     On respire librement, mais un trouble trange vous agite. Pendant
     que vous suivez la lisire du bois, les yeux fixs sur votre
     chien, le souvenir des personnes que vous aimez, tant mortes que
     vivantes, vous revient  l'esprit; des impressions depuis
     longtemps oublies se raniment soudainement; l'imagination
     voltige et plane comme un oiseau et vous croyez voir toutes les
     images que vous voquez ainsi. Votre coeur se met  battre
     soudainement avec force; vous vous lancez avec passion vers
     l'avenir ou vous vous perdez entirement dans le pass. Toute
     votre vie se droule alors  vos yeux; l'homme se possde
     compltement, il semble ressaisir tout son pass, tous ses
     sentiments, toutes les forces de son me, et rien dans la nature
     environnante ne vient troubler ces rveries; point de soleil,
     point de vent, aucun bruit...

     Et un jour d'automne, par un temps clair, un peu froid, lorsqu'il
     a gel le matin et que les bouleaux argents, semblables aux
     arbres dont parlent les contes des fes, sont couverts de rameaux
     d'or; lorsque le soleil est bas et que ses rayons n'ont plus de
     force, mais tincellent encore plus vivement qu'en t! Un petit
     bois de tremble, entirement dpouill de feuilles et inond de
     lumire, semble tout joyeux de sa nudit; la gele blanchit
     encore le fond de la valle, et un vent frais soulve lgrement
     et chasse devant lui les feuilles dessches qui couvrent le
     sol; de longues vagues bleues courent gaiement sur la rivire et
     balancent doucement les oies et les canards disperss  sa
     surface; le vent vous apporte le bruit d'un moulin  demi cach
     par des saules, et au-dessus duquel des pigeons de toutes
     couleurs tournoient rapidement dans les airs...

     Les jours brumeux d't ont aussi leurs beauts, mais les
     chasseurs ne les aiment point. Impossible de tirer ces jours-l;
     une pice de gibier qui se lve sous vos pieds disparat presque
     aussitt au milieu des tnbres blanchtres et immobiles que
     rpand le brouillard. Mais comme tout est tranquille et
     silencieux autour de vous! Tout est rveill et tout se tait.
     Vous passez devant un arbre; aucune de ses feuilles ne bouge; il
     semble goter le repos avec dlices. Une ligne noire se distingue
     au milieu de la vapeur qui est uniformment rpandue dans les
     airs... Vous la prenez pour un rideau de bois; vous approchez, et
     le bois se change en une bande d'absinthe qui se dresse entre
     deux champs. Au-dessus de votre tte, autour de vous, le
     brouillard s'tend de tous cts... Mais un lger souffle de vent
     se fait sentir; un coin du ciel, d'un bleu ple, se montre
     confusment  travers la brume rarfie qui se met en mouvement
     et semble flotter comme de la fume; un clatant rayon de soleil
     perce, inonde les champs, frappe la fort...; puis, tout
     s'obscurcit de nouveau. Ces alternatives se rptent souvent;
     mais comme le temps devient serein et magnifique, lorsque la
     lumire, ayant triomph dfinitivement dans cette lutte, les
     derniers flots du brouillard chauff, tantt se rapprochent et
     s'tendent comme une nappe, tantt s'enroulent et s'vaporent
     dans les profondeurs lumineuses d'un ciel d'azur...

     Mais vous voici en route pour une partie loigne de la steppe.
     Aprs avoir fait prs de dix verstes en suivant les chemins de
     traverse, vous arrivez  la grande route. Vous dpassez de longs
     convois de charrettes, vous laissez derrire vous des auberges
     sous les auvents desquels fument des samovar, et dont les portes
     cochres, grandes ouvertes, laissent plonger vos regards jusqu'au
     fond des cours garnies de puits; les villages, les longues et
     vertes chnevires se succdent; vous marchez ainsi longtemps,
     longtemps... Les pies voltigent sur les saules qui bordent la
     route; des paysannes, armes de longs rteaux, traversent les
     champs; un piton en vieux kaftane de nankin, un havresac sur le
     dos, chemine d'un pas fatigu; une lourde voiture de seigneur,
     attele de six chevaux efflanqus et fourbus, vient lentement 
     votre rencontre; elle passe et vous apercevez le coin d'un
     coussin qui sort de la portire, et derrire, sur un sac entour
     de nattes, attaches avec des cordes, se tient cramponn un
     laquais en redingote et couvert de boue jusqu'aux sourcils. Voici
     la ville du district avec ses maisonnettes de bois inclines sur
     leurs fondements, ses haies sans fin, ses maisons de marchands
     construites en briques et inhabites, son vieux pont jet sur un
     profond ravin... En avant! en avant!... La steppe commence.
     Quelle vue on dcouvre du haut de cette montagne! Au milieu de la
     plaine, des mamelons crass, labours et ensemencs du haut en
     bas, ressemblent  d'normes vagues affaisses sur elles-mmes;
     des ravins, aux flancs couverts de buissons, serpentent entre ces
     hauteurs; de petits bois sont disperss  et l comme des les,
     et des sentiers troits courent d'un village  l'autre; quelques
     glises blanches et lances paraissent dans le lointain; une
     petite rivire, borde de buissons, serpente au milieu de la
     plaine, et son cours est interrompu de distance en distance par
     des digues; quelques outardes ranges en file se tiennent
     immobiles dans un champ loign; une vieille maison seigneuriale,
     entoure de ses dpendances et de jardins fruitiers, est comme
     blottie au bord d'un petit tang; mais vous avancez toujours. Les
     mamelons s'abaissent de plus en plus, et la campagne est presque
     entirement dgarnie d'arbres. La voil enfin, la vraie steppe,
     immense, sans limites!

     Et en hiver, la chasse au livre sur les monticules de neige!
     L'air que l'on respire est glacial, l'clat de la surface
     scintillante qui s'tend de tous cts vous fait involontairement
     cligner les yeux, et vous les reposez avec bonheur sur le ciel
     vert qui surmonte les bois rougetres. Et les premires journes
     du printemps, lorsque tout brille et s'croule! Au milieu de
     l'paisse vapeur que rpand la neige fondue, on respire dj le
     parfum de la terre rchauffe, et, sur les points o les rayons
     obliques du soleil l'ont mise  dcouvert, les alouettes chantent
     en toute confiance, tandis que les torrents, couverts d'cume, se
     prcipitent avec un joyeux mugissement de ravin en ravin...

     Mais il est temps de finir. Je viens de parler du printemps, et
     ce souvenir est venu s'offrir  moi fort  propos: au printemps,
     on se quitte avec moins de regret; au printemps, les heureux mme
     se sentent attirs vers les rgions lointaines... Adieu, chers
     lecteurs, je vous souhaite un bonheur inaltrable.


IX

Tel est ce livre, tel est cet homme; livre qui contient des scnes
ravissantes; homme qui les crit comme la nature les compose. Ses
principaux caractres sont la finesse, la vrit, l'tranget. Cela ne
s'invente pas, cela se trouve.

M. de Tourgueneff est jeune encore. On ne peut savoir o il
s'arrtera. Mais quel que soit son ge et son avenir, la Russie
n'avait avant lui rien qui lui ressemblt. C'est le Balzac des forts
et des dserts.

Ses notes sont simples et fortes comme le mugissement des taureaux
dans les bois, comme le bruit des feuilles dans les temptes, comme
l'cho des cascades dans le lointain. Il est mlancolique et sensible
comme la voix de la jeune paysanne russe venant faire ses adieux au
jeune et lgant sducteur qui part le lendemain aprs l'avoir
trompe, avec son matre, pour ne la revoir jamais.  chaque instant
on se sent une larme au bord de la paupire. Peu de livres m'ont
autant mu et fait rver que les siens. On n'y sent aucun art; l'art
est dans son oeil qui lui fait tout discerner et dans son me qui lui
fait tout sentir. C'est le premier regard de la Russie sur elle-mme
avec le rouge de la pudeur et la navet du premier ge. Une
confession innocente et gnrale qui dit: Me voil! Jugez-moi!

Tourgueneff aurait pu prendre la posie pour langue, lui, admirateur,
selon moi, trs-exagr de Pouskine, cet imitateur pompeux de lord
Byron. Il a bien fait de s'en abstenir, il y a plus de posie vraie
dans une de ses pages candides que dans les pages retentissantes des
deux ou trois potes de Ptersbourg ou de Varsovie qui chantent dans
les salons, ces derniers juges de la posie sur une terre virginale.

 un tel peuple, il ne faut pas de longs ouvrages, il lui faut des
scnes vives, courtes, simples et touchantes tout  la fois: les
pomes presque pastoraux de la vie russe. C'est par des hommes tels
que Tourgueneff que ses compatriotes se formeront peu  peu aux
longues et patientes oeuvres qui forment la littrature des grandes
nations. Ce sont les livres du commencement, ce ne sont pas ceux de la
maturit des peuples. Ce sont les _Mille et une nuits de Bagdad_, o
leurs voisins, les Arabes et les Persans, ont vers le merveilleux de
leur imagination dans des aventures qui font encore le charme enfantin
du vieux monde; mais les rcits de Tourgueneff n'ont pas d'autres fes
et d'autres enchanteurs que la nature et la vrit. Enchanteurs qui
attachent et ne trompent jamais! La vrit est plus durable que le
prodige. Cette vrit fera la popularit srieuse de Tourgueneff. Il
est videmment un de ces crivains prcurseurs des grandes oeuvres que
la Russie est trop jeune encore pour aborder. Elle commence par les
romans, elle finira par l'histoire; elle apprend  crire avant de
penser, et parmi les crivains actuels de toutes les langues il y en a
bien peu (s'il y en a) qui galent Tourgueneff en naturel, en
simplicit et en originalit. Notre dfaut  nous c'est de ressembler
 tout le monde, son mrite  lui c'est de ne ressembler  personne.
Un peuple littraire qui commence par le naturel et qui sait se rendre
intressant est bien sr d'arriver au sublime; il ne lui faut que du
temps.

                                                            LAMARTINE.

  20 fvrier 1864.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXII.

Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four
Saint-Germain, 43.




CXXXIVe ENTRETIEN




RMINISCENCE LITTRAIRE

OEUVRES DE CLOTILDE DE SURVILLE


I

Il y a une inspiration ineffaable dans certains lieux, dans certains
climats, dans certaines impressions de jeunesse et dans certaines
mmoires qui nous reportent plus tard  ces premires caresses de la
vie. C'est la rose du matin que le soleil du jour n'a pas encore
pompe, et qui mme aprs qu'elle a t bue par les rayons, laisse au
fond du calice quelques gouttes mal sches qui gardent encore un
arrire-got de rose mouille.

Souvenez-vous des hautes et vastes collines, du vieux manoir 
tourelles dmanteles, jetant son ombre aux pieds des forts sur les
prs de la pente, du ruisseau qui coulait  voix basse sous la range
de saules, dans le vallon auprs du chteau, des troupeaux de moutons
sous la conduite du vieux berger qui montaient aprs que l'humidit
malsaine tait vapore sur la colline leve; souvenez-vous des
attelages luisants de boeufs qui descendaient pour labourer la glbe
dans les terres qui dominaient les prairies fumantes du paysage.
coutez les voix lentes des paysans qui se rpandent avec leurs
chiens, leur hache sur l'paule, parmi les sentiers creux de la
montagne pour aller trancher les chnes; souvenez-vous des clats
joyeux des jeunes filles et des enfants qui ramassent les menus fagots
et qui les tranent avec toutes leurs feuilles jusqu'aux foyers o
ils cuiront le pain de seigle de la chaumire. Regardez les bras
demi-nus de belles jeunes demoiselles  moiti vtues, cartant d'un
geste encore endormi les volets de leur chambre haute pour voir le
beau matin du jour qui se lve et pour couter la cloche de l'glise
rustique convoquant tout le monde  l'anglus.

Lancez vos regards plus loin: voyez cette longue chane de montagnes
du Forez et du Vivarais qui serpente sous un beau ciel bleu vers le
midi, chassant sur ses flancs,  mesure qu'elle se droule, les
vapeurs nocturnes comme la proue d'un navire l'cume de l'ocan. Un
fleuve rapide et immense, le Rhne roule  leurs pieds ses eaux
majestueuses, tantt tincelantes dans de larges bassins semblables 
des lacs, tantt resserres par les rochers et disparaissant sous les
caps sombres d'o le murmure grandiose de son cours s'lve seul pour
attester qu'il n'est pas englouti. La transparence du lointain o il
va s'abmer dans un horizon de lumire, emporte votre pense au pays
du soleil. Voil le paysage  la fois rustique, fodal, gracieux par
les dtails, austre par l'ensemble, religieux par l'impression,
amoureux par le frisson qu'il communique  l'me. C'est l que je
vivais  quinze ans entre un pre militaire, une mre jeune encore et
belle comme la mmoire mal voile de son matin, et cinq soeurs
groupes autour d'elle selon leurs ges diffrents comme des anges
chelonns sur les degrs de l'chelle de Jacob. L'escalier tournant
du chteau sur lequel elles taient parses la moiti du jour nous
rappelait sans cesse cette image biblique.  temps! o es-tu? Et
pourquoi grnes-tu si vite tout ce qui te pare?


II

Je commenais une vie orageuse dans le calme de cette demeure. Le
domaine paternel, dtach des immenses domaines de mon grand-pre,
n'tait pas considrable par son tendue, mais nous possdions en
ralit tout le pays circonvoisin et toutes les familles rurales par
la vieille affection qu'on portait au nom de mon pre, aux vertus de
ma mre, aux grces naissantes de mes soeurs. Pas un pauvre qui n'et
son pcule de rserve dpos dans sa besace de toile chez nous; pas un
infirme qui n'y et son hospice, son mdecin, ses remdes. La
Providence avait ainsi rapproch le soulagement de tous les
malheureux. Aussi nous aimait-on comme les chefs de toutes ces
familles. La Rvolution de 89 n'y pouvait rien, la dmocratie
industrielle n'tait pas encore ne. On ne pouvait se figurer que la
fodalit si odieuse de loin tait si douce et si providentielle de
prs. Nous tions les parents, les frres, les soeurs de tout le
monde. Quant  moi, mon cheval et mon chien, compagnons de ma vie, me
suffisaient pour remplir mes journes de courses vagues dans les
sentiers des bois ou dans les bls noirs de la montagne. Mes premires
rveries, ombres avances de la vie future, m'emportaient de site en
site plus haut et plus vite que les sabots de mon coursier. Je
rentrais vers le soir pour me runir  la famille, autour de la lampe
qui clairait le piquet de mon pre et de ma mre et mes lectures
silencieuses jusqu' l'heure du sommeil.

Et qu'est-ce que je lisais? Tout ce que je trouvais sous la main dans
la petite bibliothque trs-expurge et trs-dpouille de la chambre
haute o les vieux livres de la maison gisaient pars sur les rayons.
Quelquefois aussi j'avais la permission d'entrer dans la chambre de
mon pre et de lire les volumes contenus dans une ancienne cassette de
toilette, qu'on nous envoyait de la ville voisine les jours de march.
C'tait le plus souvent de dlicieux romans d'Auguste _Lafontaine_, un
auteur trs  la mode alors, traduits de l'allemand, et tout mouills
de larmes de famille par les lecteurs des environs. Les scnes de ces
drames innocents taient les matriaux sur lesquels mon imagination
brodait ses plus doux rves. Les idylles de Gesner, ce Thocrite
suisse, avaient aussi alors le plus grand attrait pour nous. Ce petit
monde de convention, qu'on trouverait bien fade maintenant, nous
charmait par ses couleurs pastorales, tellement que quelques annes
aprs je fis un plerinage  la maison de Gesner dans une pittoresque
valle de Zurich, comme j'en fis un aux _Charmettes_ de J. J.
Rousseau, dans le jardin de madame de Warens. L'enthousiasme ne sait
pas choisir, il va o l'engouement de son temps le pousse, et le monde
des ides est plus mobile encore que celui des ralits. L'idal est
un pays o l'on se perd, comme les faits sont un pays o l'on
s'embrouille. Avis  ces ralistes que nous adorons depuis quelque
temps! Il n'y a de durable que le vrai bien choisi, il n'y a d'ternel
que la nature pure par le got. Ne faisons pas de thorie sur le
beau, laissons le temps porter et reporter ses arrts, lui seul est
juge. J'ai vu dans moins d'un demi-sicle vnrer _Gesner_ comme le
patriarche de la nature, et puis je l'ai vu railler comme l'cran de
la niaiserie. J'ai vu rgner Dorat et Parny prfr  Tibulle, et puis
je les ai vu relguer sans souvenir au nombre des potes  fantaisies,
jouets d'un peuple sans mmoire; j'ai vu couronner Chateaubriand vtu
de la pourpre de son style: j'ai vu mourir Branger dans sa gloire aux
sons de ses grelots bachiques et politiques; j'ai vu, et pour peu que
je vive, j'en verrai bien d'autres encore: ne nous faisons pas nos
dieux ternels, car ce sont les dieux du temps qui souvent n'a pas de
lendemain; jouissons de tout ce qui nous charme dans les diffrents
chefs-d'oeuvre dont nos contemporains nous charment; mais ne rpondons
ni d'eux ni de nous devant la postrit. Le monde passe et change en
passant,  chaque petit hasard industriel qui apprend  coudre sans d
et sans main ou  faire un noeud servant de tte  un clou ou de tte
 une pingle. Je vois des braves gens merveills, pleurer
d'enthousiasme, sur ce qu'ils appellent  bonne foi le progrs
indfini de l'espce humaine. Je ne demande pas mieux, mais Homre,
qui rgne depuis quatre ou cinq mille ans sur l'intelligence et sur le
coeur humain, n'a pas encore trouv un rival, et la morale des grands
aptres de religion n'a pas encore reu un dmenti!... Dieu a fait de
l'esprance un des aliments de l'esprit humain; ne le nions pas,
soyons-en soutenus sur notre route afin de marcher, mais n'en soyons
pas ivres de peur de tomber comme des fous dans le dlire du mieux.
Tout commence et tout finit dans ce bas monde. Montrez-moi une chose
qui n'ait pas subi cette loi, ou montrez-moi un mortel qui y ait
chapp?


III

En ce temps-l, ma famille voyait souvent des migrs rentrer dans le
pays, et revendiquer leur domaine les uns de l'impartiale
bienveillance du gouvernement nouveau, les autres de leurs acqureurs.
La paix se faisait ainsi entre les choses et prdisposait  la
concorde entre les personnes. Plusieurs de nos parents, ainsi
rapatris par des lois complaisantes, venaient de temps en temps nous
demander l'hospitalit. C'tait une fte pour nous que leur arrive.
Il m'en est rest un grand got pour les migrs. Il y avait parmi eux
des hommes de tous les partis. Les 9 thermidor et 18 fructidor avaient
atteint jusqu'aux membres du comit de salut public. Carnot lui-mme
avait migr comme royaliste, et avait reu  _Nyon_, en Suisse,
l'hospitalit de M. de Noailles, migr d'une autre cause et d'un
autre temps.

Les migrs royalistes avaient suivi les princes fugitifs 
l'tranger. La plupart taient trs-jeunes et on les avait
enrgiments pour leur donner une occupation et une solde, plus que
pour les faire servir contre leur patrie; auxiliaires volontaires ils
avaient trs-peu servi en ligne contre leurs compatriotes. On les
avait ensuite relgus en Russie; d'autres avaient pass sur les
vaisseaux anglais dans la Vende. Ils rentraient en amis, et
charmaient nos foyers aussi par les rcits hroques ou plaisants de
leurs aventures. C'tait les soldats de la grande arme amusant les
soires des chaumires par les contes soldatesques de l'incendie de
Moskou; chaque cause avait ses hros et ses dsastres. Si la France de
1815 avait eu un Homre, il aurait hsit  chanter les bleus ou les
blancs. Tous taient au mme rang, tous aventureux, tous braves; la
fortune avait fait en France des vainqueurs et des vaincus, mais elle
n'avait fait ni coupables ni lches. Le _Tasse_ ou _Cervantes_
pouvaient galement les chanter.


IV

Un de ces jeunes migrs arriva alors dans la maison de mon pre,
apportant toutes ces qualits naturelles  ceux qui sortent de leur
pays pour une cause politique. La fidlit mritoire  ses princes,
l'esprit d'aventure, le caractre assoupli aux fortunes diverses de
l'exil, et l'intarissable conversation qu'on y puise. Ses entretiens
faisaient le charme du chteau; il se nommait M. de Davay, il tait
le cousin de mon pre.

Dans un de ces entretiens, il nous raconta qu'il allait bientt
paratre un volume du posies dont il avait connu intimement l'auteur
ou plutt l'diteur  Lauzanne.--Ce chevalier franais, nous dit-il,
tait lieutenant-colonel d'un rgiment de cavalerie migr licenci,
et vivait habituellement avec sa femme dans un modeste village des
environs de Lige. Les chances de la guerre ayant soumis la Belgique 
_Custine_ ou  _Dumouriez_, il tait venu plus rcemment chercher
asile et scurit  Lauzanne; il se nommait M. de Surville, il tait
n dans le Vivarais, sur une de ces montagnes qu'arrose et ravage
l'Ardche. C'tait un pays de royalistes, d'hommes aussi fidles 
leur foi qu' leur souvenir, que le camp de Jals, longtemps recrut
par les paysans fanatiques, avait plusieurs fois signal  la haine
des rpublicains. M. de Surville tait, nous disait M. de Davay, un
trs-bel homme, jeune encore, d'une taille haute et imposante, d'une
physionomie profonde, d'une expression de figure rserve et douce; on
ne lui parlait qu'avec dfrence comme  quelqu'un qui porte le
respect devant lui. On le voyait rarement  Lauzanne. Il ne quittait
gure sa femme qu'il paraissait aimer tendrement; il habitait  une
certaine distance, sur le penchant des montagnes de _Vvey_, un chalet
au-dessus du lac Lman. Il recherchait surtout  Lauzanne la
conversation de quelques hommes et de quelques femmes de lettres
distingus, jets l par la Rvolution franaise; il leur communiquait
des fragments d'un livre mystrieux dont il s'occupait dans sa
retraite. Ce livre qu'il dchiffrait et qu'il retouchait
laborieusement tait, disait-il, extrait des mmoires et des posies
d'une de ses aeules, nomme Clotilde de Surville. Il ne dissimulait
pas ses efforts pour rendre  ces posies de famille, obscurcies par
la vtust de la langue romane et par l'obscurit des termes, la
clart et la fracheur du langage moderne. C'tait moiti traduction,
moiti correction. Certaines pages ravissaient ses confidents.
Quelques-uns suspectaient bien un peu la fidlit littraire de M. de
Surville, et croyaient qu'il voulait drober au quinzime sicle sa
navet originale pour s'en parer lui-mme, sous le nom de cette femme
minente qui avait alors illustr sa maison; mais cette navet mme
rpondait victorieusement  ces soupons, car M. de Surville crivait
lui-mme des posies personnelles empreintes d'un tout autre
caractre. L'emphase, la rhtorique, la prtention de l'cole de
Thomas les surchargeait et les dparait en croyant les embellir. En
dpassant le naturel il arrivait souvent au galimatias. Il tait en
tout l'oppos de sa grande aeule. Ses amis l'avertissaient en vain de
cette tension, il ne sentait sa force qu'en l'exagrant.


V

Ces chefs-d'oeuvre de madame de Surville lui avaient t rvls 
lui-mme  _Viviers_, petite ville du Vivarais,  son retour de la
premire migration en 1795. Il passa alors quelques mois dans cette
ville, et ayant t investi de l'hritage de sa famille dans la terre
de Vessau, il y trouva de nombreux et curieux manuscrits qui
encombraient, depuis deux sicles, les archives du chteau. Ces
manuscrits de la main de madame de Surville, en langue moins franaise
que romane, taient  peu prs illisibles pour lui. Un vieil arpenteur
du pays, accoutum par tat de dchiffrer les registres et les
documents fodaux, l'assista dans ces recherches et lui remit dans les
mains les mmoires et les posies de Clotilde. Il emporta ces deux
trsors  Lauzanne en repartant pour son second exil. Les mmoires
furent gars par lui; on n'en a connu les principaux faits que par
ses entretiens, et par les allusions dont ses posies sont pleines.
Les voici:


VI

Selon ces mmoires, il n'y avait jamais eu en France, depuis la
clbre Hlose, amante d'Abeilard, d'interrgne complet de la belle
littrature en France. La langue seule tait flottante, empruntant
tantt  l'italien, tantt au latin, tantt au patois du Midi
l'instrument de sa pense. Les magnifiques posies de _Mistral_,
dignes souvenirs d'Homre, nous en sont une preuve rcente. Batrix
d'Aragon, Agns de Bragelongue, mlie de Montendre, Hlne de
Grammont furent les femmes clbres de cette priode. Justine de
Lvis, mre de Pulchrie de Vallon, donna sa fille  Brenger de
Surville, jeune gentilhomme du mme pays, engag  la cause royale du
brave et infortun Charles VI. Clotilde venait de perdre sa mre,
elle vivait dans sa terre de Vessau aux bords de l'Ardche. Elle y
tait entoure d'un groupe de jeunes amies lettres et belles parmi
lesquelles on remarquait une jeune Italienne du nom de Rocca, sa plus
tendre amie. L'amour le plus prcoce, le plus naf et le plus
passionn, comme on va le voir bientt dans les hrodes  son mari
pendant ses absences, entrana l'un vers l'autre ces deux jeunes
amants. Clotilde le suivit mme au camp de Charles VI au Puy-en-Velay,
au milieu de cette cour militaire compose de la jeune noblesse
franaise. Sa beaut et ses talents potiques y brillrent du plus
doux clat. La guerre continuant appela son mari  la suite du roi au
sige d'Orlans. Il y perdit la vie sept ans aprs son mariage.
Clotilde veuve regagna son manoir de l'Ardche.

Des amis de l'intressante veuve il ne lui restait plus que Tullie et
Rocca; Ros de Beaupuy s'tait retire dans un clotre aprs la mort
du jeune de Liviers son amant; Louise d'Effiat avait pous le vicomte
de Loire. Tullie et Rocca se sparrent mme bientt de leur amie:
Tullie, appele  Constantinople par les Palologues, dont elle tait
l'allie, prit au sac de cette capitale; Rocca alla mourir  Venise,
sans qu'on nous apprenne ni les causes de son dpart, ni les
circonstances de sa mort.

Clotilde, accable de tant de pertes, isole dans le Vivarais, et
moins capable sans doute de produire que de recueillir et de corriger,
dut commencer  cette poque les Mmoires dont nous parlons, et dont
les premiers livres contenaient l'histoire de l'ancienne posie
franaise: elle s'occupa aussi de revoir ses premiers ouvrages,
travail qu'elle continua toute sa vie, et qui peut expliquer leur
perfection. Elle songea en mme temps  former des lves. Sophie de
Lyonne et Juliette de Vivarez sont les premires que cite M. de
Surville; elles taient mme connues de Clotilde avant la mort de
Brenger. Sophie tait fille d'un seigneur champenois; Juliette
n'tait qu'une bergre obscure que Clotilde avait rencontre dans les
montagnes voisines de sa terre de Vessau, et dont elle cultiva les
dispositions heureuses. Sophie et Juliette se lirent bientt de la
plus troite amiti; elles consolrent pendant quelque temps Clotilde
de ses pertes; elles l'aidrent dans l'ducation de Jean de Surville,
son fils: mais des passions malheureuses, que la religion seule
pouvait vaincre, et dont l'objet leur tait peut-tre commun,
arrachrent encore ces deux amies  leur protectrice; elles se
retirrent ensemble  l'abbaye de Villedieu.


VII

Aprs plusieurs annes d'un deuil inconsolable, Clotilde chercha
quelque diversion dans la posie: elle entreprit deux grands pomes
dont il ne reste que des fragments. Aprs avoir donn l'hospitalit 
deux jeunes cossaises qu'elle accueillit dans son chteau, et
auxquelles elle fit parcourir les beaux sites du Lyonnais, du Forez et
du Vivarais, elle unit prmaturment le fils unique qu'elle avait eu
de Brenger  Hlose de Goyon de Verzy. Elle eut le malheur de le
perdre peu d'annes aprs. Sa petite-fille Camille lui resta pour
unique consolation. Elle porta son deuil avant de mourir elle-mme.
Son gnie survcut  toutes ces douleurs et la soutint jusqu' l'ge
de quatre-vingt-dix ans. Elle mourut dans sa terre de Vessaux, et fut
ensevelie prs de son fils et de sa petite-fille. La plupart de ses
oeuvres prirent avec elle, il n'en resta que la renomme.

Jeanne de Vallon, le dernier descendant de son petit-fils, mourut
jeune d'une maladie de langueur. Ce fut elle qui, pendant les
intervalles de ses douleurs, prpara pour M. de Surville, son frre,
les pices les plus remarquables de sa grand'tante Clotilde.

Mais hlas! crivait-elle peu d'annes avant la Rvolution, pourquoi
me flatterais-je d'un tel espoir, tandis qu'un mal affreux me dvore
(elle tait attaque d'un cancer au sein) et me ravit jusques au calme
du sommeil? la tombe s'ouvre sans piti sous les pas de ma jeunesse;
et pendant que je suis en proie aux plus cuisantes douleurs, je
cherche  les tromper quelques heures en m'entretenant avec toi. Non,
je le sens trop; non, je ne verrai jamais ton suffrage couronner mes
efforts en faveur d'une tante, gloire de ma famille, et d'une aeule
de mon poux; non, j'ai beau me hter, la publication de cet unique
essai ne devancera point la fin dont je suis menace. J'eusse bien
voulu le rendre plus complet; mais, relgue en ce triste sjour, si
voisin de ma douce patrie, vainement j'ai revendiqu ces trsors de
gnie que mon enfance dvorait, qu'une main chre et jalouse
m'arrache, et dont j'esprai si longtemps d'hriter. Lecteur, toujours
prsent  ma pense, et qui peut-tre n'existeras jamais pour moi, si
tu vois cet crit aprs que j'aurais cess d'tre, donne quelques
regrets  la mort prmature qui m'enlve au sein de mes plus beaux
jours...


VIII

Cette merveilleuse relique de notre pass littraire devait passer
ainsi comme un legs funbre de mourant en mourant dans nos mains. M.
de Surville quitta une seconde fois sa compagne chrie et son asile en
Suisse pour aller chercher dans l'Ardche quelques dbris de sa
fortune. La mort rvolutionnaire l'y piait et l'y surprit. Il y fut
fusill en 1795, sans doute comme un complice tardif des ennemis de la
Convention; il mourut en hros, ne tmoignant d'autres regrets que de
laisser son sang inutile  son roi toujours fugitif, et la gloire de
son aeule encore incomplte. Ses amis et sa veuve,  Lausanne,
recueillirent son hritage, et chargrent plus tard M. de Vandenborg,
membre de l'Institut franais, d'purer encore et d'diter les oeuvres
de Clotilde. Le comte de Maistre, devenu si clbre depuis, et qui
entretenait des relations avec madame de Polier, d'une famille
distingue de Lausanne, chargea cette dame de lui procurer des
relations et des documents sur la veuve de M. de Surville et sur les
manuscrits dont elle tait en possession. Ainsi les exils cherchaient
 honorer la mmoire de ces proscrits qui n'avaient  laisser  leur
patrie que les chos du fleuve de Babylone--_Super flumina Babylonis
sedimus et flevimus_.--Cette ngociation dont nous avons la preuve
n'eut point de rsultats: la veuve de M. de Surville attendit des
temps plus sereins.


IX

Qu'on juge de l'intrt de curiosit que ces rcits de M. de Davay
taient de nature  inspirer  toute la famille: les ges, les lieux,
les circonstances politiques ont des similitudes, des prdispositions,
des impressions, des inspirations analogues. Il y a une muse dans les
sites, les mmes points de vue donnent les mmes sensations. Tout ce
que l'migr nous racontait de la vie de Clotilde dans sa terre de
l'Ardche, et des malheurs de son petit-fils M. de Surville,
dcouvrait ces chefs-d'oeuvre inconnus d'une existence de son vieux
chteau, de son long exil sur la terre trangre, et de sa mort
hroque couronnant une si noble existence, toute cette vie de son
aeule dans ce pays recul, sauvage, alpestre, au milieu des rochers,
des torrents et d'une population d'habitants dont elle tait la soeur
et la mre, enfin toute cette posie si longtemps ensevelie avec elle
dans cet oubli, et ne ressortant que sous la pieuse et chevaleresque
curiosit d'un arrire-petit-fils, nous faisaient rver  tous des
destines semblables. Nous attendions avec impatience que M. de
Vandenborg, ayant achev son oeuvre de critique et d'enthousiasme,
publit enfin les posies de Clotilde qu'on disait prtes  voir le
jour.

       *       *       *       *       *

L't se passa ainsi. Au commencement de l'automne, la _Gazette de
France_ nous apprit que les posies de Clotilde avaient paru, et
qu'une admiration unanime accueillait cette rsurrection du pass.

Un de mes oncles paternels qui demeurait  la ville l'attendait de
Paris.


X

Ces chefs-d'oeuvre sont courts. Au bout de peu de jours il nous
l'apporta, dj lu et relu par lui. Aprs avoir laiss  ma mre et 
mon pre le temps de lire, je m'emparai du petit volume et je
l'emportai dans les bois, cach sous ma veste, comme un parfum que
j'aurais craint de laisser vaporer.

C'tait en effet surtout un parfum, une espce d'essence d'opium
oriental dont on ne pouvait pas se nourrir, tant il tait contenu dans
un petit vase, mais dont on pouvait s'enivrer. Je ne me contentai pas
de le lire, je l'appris par coeur, seulement en le lisant. Aucune
posie moderne jusqu' ce jour ne s'tait si vite et si profondment
grave dans ma mmoire.


XI

Aprs avoir entrelu quelques rondeaux, chansons des jeunes et rudites
amies de Clotilde qui ouvrent le volume, comme on humecte les bords du
vase avant d'y boire  pleine coupe, j'arrivai  Clotilde et je lus sa
premire pice  son premier-n. Toute sa jeunesse et toute la passion
qu'elle portait  Brenger son pre clataient, brlaient. C'tait le
torrent de l'Ardche chang en fleuve et en larmes  la vue de
l'enfant image de son pre absent. J'eus  peine besoin de lire deux
fois ces vers dlicieux pour les savoir  jamais. Il n'y avait point
d'art, non, c'tait la nature faite art; l'image et le son, cette
musique de l'me, y naissaient ensemble indivisibles comme la voix et
la sensation. Quel tort ne faisait-on pas  cette jeune inspire d'un
chaste amour de la comparer  Sapho?

Lisez:

 MON PREMIER N.

REFRAIN.

   cher enfantelet, vray pourtraict de ton pere,
    Dors sur le seyn que ta bousche a press!
  Dors, petiot; cloz, amy, sur le seyn de ta mere,
    Tien doulx oeillet par le somme oppress!

  Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre
    Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy!
  Je veille pour te veoir, te nourrir, te dfendre...
    Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy!

  Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole!
    Dors sur mon seyn, le seyn qui t'a port!
  Ne m'esjouit encor le son de ta parole,
    Bien ton soubriz cent fois m'aye enchant.
   cher enfantelet, etc.

  Me soubriraz, amy, dez ton rveil peut-estre:
    Tu soubriraz  mes regards joyeulx...
  J prou m'a dict le tien que me savoiz cognestre,
    J bien appriz te myrer dans mez yeulx.

  Quoy! tes blancs doigtelets abandonnent la mamme
    O vingt puyser ta bouschette  playzir!...
  Ah! dusses la seschier, cher gage de ma flamme,
    N'y puyzeroiz au gr de mon dezir!

  Cher petiot, bel amy, tendre fils que j'adore!
    Cher enfanon, mon soulcy, mon amour!
  Te voy toujours; te voy et veulx te veoir encore:
    Pour ce trop brief me semblent nuict et jour.
   cher enfantelet, etc.

  Estend ses brasselets; s'espand sur lui le somme;
    Se clost son oeil; plus ne bouge... il s'endort...
  N'estoit ce tayn floury des couleurs de la pomme,
    Ne le diriez dans les bras de la mort....

  Arreste, cher enfant!... j'en fremy toute engtiere!...
    Rveille-toy! chasse ung fatal propo!...
  Mon fils!... pour ung moment... ah! revoy la lumire!
    Au prilx du tien, rends-moy tout mon repoz!...

  Doulce erreur! il dormoit... c'est assez, je respire;
    Songes lgiez, flattez son doulx sommeil!
  Ah! quand voyray cestuy pour qui mon coeur souspire,
    Aux miens costez, jouir de son rveil?
   cher enfantelet, etc.

  Quant te voyra cestuy dont az receu la vie,
    Mon jeune espoulx, le plus beau des humains?
  Oui, desj cuyde voir ta mre aux cieulx ravie
    Que tends vers luy tes innocentes mains!

  Comme ira se duysant  ta prime caresse!
    Aux miens bayzers com't'ira disputant?
  Ainz ne compte,  toy seul, d'espuyser sa tendresse,
     sa Clotilde en garde bien autant...

  Qu'aura playzir, en toy, de cerner son ymaige,
    Ses grands yeux vairs, vifs et pourtant si doulx!
  Ce front noble, et ce tour gracieulx d'ung vizaige
    Dont l'Amour mesme eut fors est jaloux?
   cher enfantelet, etc.

  Pour moy, des siens transportz onc ne seray jalouse
    Quand feroy moinz qu'avez toy les partir:
  Faiz amy, comme luy, l'heur d'ugne tendre espouse,
    Ainz, tant que luy, ne la fasses languir!...

  Te parle, et ne m'entends... eh! que dis-je? insense!
    Plus n'oyroit-il, quand fust moult esveill...
  Povre chier enfanon! des filz de ta pense
    L'eschevelet n'est encor dbroill...

  Tretouz avons est, comme ez toy, dans ceste heure;
    Triste rayzon que trop tost n'adviendra!
  En la paix dont jouys, c'est possible, ah! demeure!
     tes beaux jours mesme il n'en souviendra.
   cher enfantelet, etc.

_Ce quatrain isol se lit au long d'une marge_:

  Voyl ses traicts... son ayr! voyl tout ce que j'aime!
    Feu de son oeil, et roses de son tayn...
  D'o vient m'en esbahyr? aultre qu'en tout luy-mesme
    Pust-il jamais esclore de mon seyn?

  . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais non, ne vous bornez pas  les lire, apprenez-les comme moi de
mmoire; il n'y a point d'dition qui vaille cette dition impalpable,
invisible, inarticule que nous portons en nous jusqu'au tombeau et
que nous retrouverons sans doute dans nos cendres au ciel. On a fait
bien des vers et des vers de grands potes  des enfants, mais aucuns,
pas mme ceux de Reboul,  Nmes, malgr leurs belles et touchantes
images, n'galent cette navet de jeune mre, encore jeune fille,
n'adorant dans son fils que le visage et l'amour de son jeune mari
absent, et lui tendant ces bras qu'elle a forms de lui pour le rendre
deux fois insparable  son coeur.

Il ne faut pas oublier en lisant que ce jeune poux, ou plutt ce
jeune amant, tait alors au Puy en Velais, guerroyant, o il devait
prir  la suite de son roi.


XII

Mais bientt aprs, le souvenir cher et brlant de son poux Brenger
la reprend, et elle lui crit une lettre o l'amour de sa patrie,
ravage par les Bourguignons et les Anglais, se mle  l'amour pour
Brenger.

coutez: je retranche ce qui allongerait trop la pice.

HRODE  SON ESPOULX BRENGER

  Clotilde au sien amy doulce mande accolade,
     son espoulx, salut, respect, amour!
  Ah! tandiz qu'esploree et de coeur si malade,
    Te quier la nuict, te redemande au jour,
  Que deviens, o cours-tu? loing de ta bien-ayme
    O les destins entraisnent donc tes pas?
  Faut que le dize, hlas! s'en croy la Renomme,
    De bien long-temps ne te revoyrai pas!

  Bellone, au front d'arhain, ravage nos provinces;
    France est en proye aux dents des loparts:
  Banny par ses subjects, le plus noble des princes
    Erre, et proscript en ses propres remparts,
  De chastels en chastels et de villes en villes,
    Contrainct de fuyr lieux o devoit rgner,
  Pendant qu'hommes flons, clercs et tourbes serviles
    L'ozent,  crime! en jusdment assigner!...

  Non, non; ne peult durer tant coulpable vertige:
     peuple Franc, reviendraz  ton roy!
  Et, pour te rendre  luy, quand faudroit d'ung prodige,
    L'attends du ciel en ce commun desroy.
  De tant de maulx, amy, ce penser me console;
    Onc n'a pareils vengi divin secours:
  Comme desgatz de flotz, de volcans et d'ole,
    Plus sont affreux, plus croy que seront courts.

    Mourir plustost que trahyr son debvoir!
  N'ay doubte, amy, que soict tienne icelle devise;
    Rien qu' ce prilx n'auray trefve ou repos...
  Maiz, que dye? eh! d'o vient orguillouze t'advise,
    Toy l'escolier, toy l'enfant des hroz?
  Pardonne maintz soulcys  ceste qui t'adore!
     tant d'amour est permys quelqu'effroy:
  Ah! dz chasque matin que l'olympe se dore,
    Se me voyoiz montant sur le beffroy,
  Pourmenant mes regards tant que peuvent s'estendre,
    Et me livrant  d'impuyssans desirs!
  Folle que suis, hlaz! m'est adviz de t'attendre;
    Illusion me tient lieu de playzirs!
  Lors nul n'est estrangier  ma vive tendresse;
    Te cuyde veoir; me semble te parler:
    L, me dis-je, ay receu sa dernire caresse...
    Et jusqu'aux oz soudain me sens brusler.
  Icy, les ung ormeil cercl par aubespine
    Que doulx printemps j coronoit de fleurs,
  Me dict adieu; sanglotz suffoquent ma poictrine,
    Et dans mes yeulx roulent torrents de pleurs.
  D'autres foiz escartant ces cruelles imaiges,
    Croy, m'enfonant au plus dense des bois,
  Mesler des rossignolz aux amoureux ramaiges,
    Entre tes braz, mon amoureuse voix:
  Me semble oyr, eschappant de ta bouche rose,
    Ces mots gentils que me font tressaillir;
  Ainz voyds, au mesme instant, que me suis abuse,
    Et, souspirant, suis preste  desfaillir.
  Soubvent aussy le soir, lorsque la nuict my-sombre
    Me laisse errer au long des prez penchantz,
  De tels soirs me soubvient, o libres, grce  l'ombre,
    L'ung prez de l'aultre assiz en mesmes champs,
  Doulcement s'esgarer layssoiz mes mains folastres
    Sur le contour de tes aymables traicts,
  Tandiz que de mon seyn tes levres idolastres
    En meyssonnoient les pudiques attraicts.
  Lors n'avoit tendre amour de tant secret mystere
    Que pust cler  nos dezirs croissantz;
  Playzir, dont espuysions la bruslante cratere
    Rien qu'en ung seul congloboit tous nos sens.
  T'iray-je rappelant ces nocturnes extases,
    Du lict d'hymen fruictz tant dlicieulx?
  Ah! ceste que, si loing, de touz les feulx embrases,
    Moinz pouvoiz-tu qu'embler vivante aux cieulx?

  Quand revoyray, diz-moy, ton si duyzant vizage?
    Quand te pourray face  face myrer?
  T'enlacer tellement  mon frment corsage,
    Que toy, ni moy, n'en puyssions respirer?
  Mieulx qu'ores ne convient, te diray mainte chose
    Qu'oultre ne sait contenir mon ardeur:
  Amy, se tout d'un coup s'espanoyoit la roze
    Plustost cherroit sans vie et sans odeur.
  Non creigne,  tes beaux yeulx, oncques cesser de plaire!
    Assez m'ont dict que n'avoye  doubter;
  Bien soyent,  jamaiz, le Phare qui m'esclayre,
    Au mien bonheur que peuvent adjouster?
  Vouldroy bailler au tien d'heure en heure croyssance;
    Et quand tary l'auroiz jusqu' l'essor,
  D'icel, fust-ce  mon dam, t'oster rminiscence,
    Pour, au mien gr, t'en assouvyr encor!

  Ne say, jusques  toy, comme adira ma lettre;
    Charles on dict vers Poictiers cheminant:
  Par fraudeleuses mains, risque est de la tramettre;
    Foy ne piti ne treuvons maintenant.
  Errent par tout pays dsastreuses phalanges,
    Quierrant butin, sans arroy ne sans chiefs;
  Plus n'ont de seuret borgs, villages, ne granges;
    Et, chasque jour, s'oyent nouveaulx meschiefs.
  H Dieu! quand fin auront nos cures lamentables?
    Ne reviendra temps o, seures de brouts,
  Brebiettes, au sortir de leurs chauldes estables,
    D'aultre ennemy ne creignoient que nos loups?
  Ah! ne sont loups rapalx qu'aux Bourguignones tourbes
    Comparager on puysse deshormaiz!
  Champs en brugues rduicts et prez flouris en bourbes
    Leurs brigandatz marqueront  jamaiz.
  Combien que boutions touz au dauphin de fiance,
    Tant est profond gouffre de nos revers,
  Qu'eust mesme de Salmon fortune et sapience,
    Pour le combler, n'a trop de vingt hyvers.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Te le redys, amy; j l'entrevoy ceste heure
    O, triomphant de si noirs attentatz,
  Charles de ses ayeulx va purgeant la demeure,
    Et librer ses coulpables estatz!
  L'ternel d'un regard brize enfin mille obstacles,
    Des cieulx ouverts veille encore sur nos lys:
  Eust-il au monde engtier desny des miracles,
    Il en debvroit au trosne de Clovis.
  Puysse l'auguste paix du sien icy descendre!...
    Ah! se rompoist ton funeste sommeil,
  Quand te voyraz marchier sur taz fumants de cendre,
    Peuple esgar... quel sera ton rveil?...
  Ne m'entend; se complaist  s'abreuver de larmes,
    Tyze les feulx qui le vont dvorans...
  Mieulx ne vauldroit, hlas! repos que tant d'alarmes,
    Et roy si preulx que cent lasches tyrans?

  O que suyves ton roy, ne mets ta doulce amye
    En tel oubly qu'ignore o gist ce lieu:
  Jusqu'alors en soulcy, de calme n'aura mye.
    Plus ne t'en dy; que t'en soubvienne! Adieu.


XIII

Aprs cette touchante et hroque invocation au hros qu'elle aime,
elle crit  la belle Rocca sa douce amie une lettre en vers pleine
des plus habiles leons de posie, interrompues par des descriptions
dignes de Ptrarque.

Telle que celle-ci:

  Comme parloye, erroient dans la prairie
  Blancs agnelets, broustant l'herbe flourie;
  De rame en rame oysillons voletoient,
  Et du printemps le retour se contoient
  En sy doulx airs, que n'auroit peu s'eslire
  Cil qu'eust Linus accord sur sa lyre;
  Plus loing sembloit appendue au roschier
  La chefvre folle; et bergers d'approschier,
  Prompts  garder de l'alme nourriciere,
  Des arbres nains la seyve printaniere.
  Et boutons frais trop presss de s'ouvrir...
  Mes yeulx riants qu'ont veu nos champs flourir
  Plus qu'ugne fois, ceste-l s'estonnerent
  Qu'en  des monts nul d'iceulx qu'entonnerent
  Le chant de may, pour model n'eusse priz
  Ce grand tabel, dont voyons touz le prilx:
  Pourquoy me dy: Clotilde qu'ez jeunette,
  Se n'est mfaict quant fusse orguillouzette
  De si beaulx dons que Phoebus et l'Amour
  T'ont fait, te font, et feront tour  tour.


CHANT D'AMOUR AU PRINTEMPS

  Quels doulx accords emplissent nos boscages!
  Quel feu secret de fcondes chasleurs
  Va pntrant sillons, arbres, pascages,
  Et, mesme entour des tristes marescages,
  Quel charme espand ces vivaces couleurs!
  Oui, tout renaist, s'anime ou se rveille:
  Arbustelets, qu'ont ployez les aultans,
  Redressez-vous de perles clatants!
  Bordez tapyz que nature appareille,
  Pour y pozer les trosnes du printemps.
  Gentil matin de l'an qui vient d'esclore,
  Type riant du matin de nos jours,
  Rien que ton oeil ne verdysse et coulore!
  Seyzon des jeux, empeyre des amours,
  Cil resjous qui leur perte desplore!
  Ainz, se des vieulx seraines le desclin,
  Soulcys pour nous jeunetz suyvent les traces;
  Saiz esclaircir front vers la terre enclin;
  Vas obscurant cettuy qu'ornent les Graces
  Soubz bandelet de l'archerost malin!
  Te pardonnons: viendra l'heure cruelle
  Qu' trez hault prilx vouldrions payer ces maulx:
  Oncques les siens ne dira Philomelle,
  Sanz que plaignions,  l'ombre des rameaulx,
  Droict prcieulx de souspirer comme elle.
  Plus ne vivrons que par des soubvenirs:
  Bien qu'Aurora de plours l'herbette arroze,
  Prou se complaist en son char de saphyrs;
  Songe  Tython, quand veoit la jeune roze
  S'espandyssant aux souffles des zphyrs...
  De vray, me duict le tourment o me livre
  Plus que son heur: car enfin que l'y siert
  Remmorer ung que ne peult revivre?
   tout le moinz nous, que la Parque fiert,
  Espoir avons en la tombe nous suyvre,
  Qui tost, qui tard: ains trop ne nous hastons:
  Doulce est encor la coupe de la vie:
  Faut l'adorner de gracieulx festons;
  N'aurons que trop, pour dsarmer l'envie,
  Triste loysir de jongler des Catons.
  Temps nous soubrit; uzons de sa largesse,
  Maiz sans abus: se faizans peult avoir,
  Sot est, ma foy, qui s'en tient  la gesse;
  Ugne vertu par dfaut de pouvoir
  Se pare en vain du beau nom de sagesse.
  Suyvons l'amour, tel en soit le danger!
  Cy nous attend sur litz charmants de mousse:
   des rigueurs... qui vouldroit s'en venger,
  Qui (mesme alors que tout dezir s'esmousse),
  Au prilx fatal de ne plus y songer?
  Regne sur moy, cher tyran dont les armes
  Ne me sauroient porter coups trop puissants!
  Pour m'espargner, n'en croiz onc  mes larmes;
  Sont de playzir: tant plus auront de charmes
  Tes dards aigus, que seront plus cuysants.
  Tmoins plainctifs des seuls maulx que j'endure,
   tourtereaulx, et vous, rossignoletz,
  Puisqu'a chass Mars glaons et froidure,
  Meslez vos chantz au bruict des ruisseletz
  Qui roulent clairs sur la molle verdure!
  Entour d'icy mille painctz oysillons
  Vont becquetant aubespines flouries,
  Ou baillent chasse  dors parpeillons,
  Se balanant sur la flour des prayries
  Qu'ont j susce avetins guillons.
  Vous tend Vertumne, aux esles diapres,
  Sombres abrys en l'espaisseur des bois:
  L veulx, ds-lors qu'avec frescheur des pres
  Disparoistront violettes pourpres,
  Respondre encore  vos faillantes voix!...
  Maiz, bel amy, dont le penser m'enflamme,
  Se de ta bousche un bayser chaloureulx
  (Qui sur la mienne appelleroit mon ame)
  Coupoit soudain mes accents amoureulx,
  Com'diroy bien, toute engtiere  ma flame,
          Quels doulx accords!

Lisez encore ce chant d'amour aux quatre saisons de l'anne.

Un orage d't qui frappe d'un trait de foudre le ramier absent de son
nid la ramne  elle-mme.

  Marche la fouldre enmyeu nuaiges noirs;
  Gronde, reluict, esclate, hlaz! et tombe...
  Dieulx! sur ce roc, le plus fraiz des manoirs:
  Frappe la creste o sylvestre palombe
  Prez son ramier rouccouloit touz les soirs:
  L'a veu prir; s'enfuyt... Ah! malheureuse,
   peyne viz, et cuydes t'envoler!
  Me fend le coeur ta plaincte langoureuse;
  Et moinz barbare estoit de t'immoler,
  Que te forcier vivre ainsy douloureuse!
  Que quierz entour ce funeste roscher?
  De ta demeure encor toute fumante
  Ne peulx t'enfuyr, et trembles d'approscher!
  Vole plustost sur le seyn d'ugne amante.
  Qu'au pair de toy tes maulx doibvent touscher;
  Laz! n'est plus temps: s'allanguissent tes esles!
  Tien seul amy pouvoist te secourir:
  Saiz qu'il n'est plus, et sy tousjours l'appelles?
  Oui, m'apprenez, coulple d'oyseaulx fideles,
  Qu'en pareil cas ne reste qu' mourir.
  Ainz toutesfois s'esclayrcissent les nues:
  Perce  travers les humides forests
  Cil dont plus vifs resplendissent les traicts,
  Sur les torrents, dont ces costes chesnues
  J menaoient d'inonder nos gurests.
  Jaoit encor qu'en perles crystallines,
  Bois argents, s'esgouttent vos rameaulx.
  M'ombroyerez cueillant des avelines,
  Tant que, sur toictz fumantz de nos hameaulx
  L'ombre croyssant ne tombe des collines,
  Maiz est ung feu, soict o m'aille tapir,
  Qui, sanz piti, jour et nuict me consume:
  S'avec mes sens somme vient l'assoupir,
  Ds mon rveil, suivy de maint souspir,
  Comme au dedans, chasque object le rallume
            Entour de moy.


CHANT D'AMOUR EN AUTOMNE

  O fuyez-vous, charmes de nos demures,
  Toictz verdoyants, azyles du sommeil?
  Troncs envieillys, o sont vos chevelures,
  Qui m'abritoient quand le char du soleil
  Rouloit bruslant sur le palaiz des heures?
  N'aguere, au moinz, sailloit du seyn des mers.
  Pour soubrier  l'amant d'rigone,
  Et, se jouant parmy les pampres verds,
  Doroit, ainsy que les dons de Pomone,
  Mille nectars de leurs grappes couverts.
  S'encor tousjours, de sa flamme amortie,
  Rassrnoit nos boscages tremblants!
  Ainz nous layra quand les fils d'Orythie
  Avelleront l'hyver aux cheveulx blancs
  Ez fond glac des antres de Scythie.
  Or, sien esclat bien soict prest  fenir,
  Ma veue au loing doulcement esgare,
  Non sans dduit, cerne les champs brunir:
  Nature plaist, mesme ainsy bigarre;
  Et si vieillist, saura bien rajeunir.
  Or ds pour nouz qu'est l'altomne advenue,
  Nos vains actraicts se fasnent sans retour;
  Fond sur nos chiefs la vieillesse chesnue;
  Et, francs linotz, soubz l'impiteulx altour,
  Nos cris foibletz se spargent dans la nue.
  H Dieu! plustost que nouz en attrister,
  Que n'uzons mieulx du moment qui s'escoule!
  Hoste joyeulx, ne pouvant y rester,
  Point ne me doult mon logis qui s'escroule.
  Contre le temps, eh! quoy donc peult toster?
  La terre aussy n'eust-elle sa jeunesse?
  Tout ce qu' payne en obtiennent humains
   force d'art, de labeur et d'adresse,
  De soy pondoit soubz leurs heureuses mains:
  Lors de soulcy n'eurent que leur tendresse;
  Et cependant vivoyent dix fois plus
  Que ne faizons!... (ce n'est trop quand on ayme.)

L'hiver la rappelle  de plus triste penses. Sa solitude lui pse.

  Est loing de moy. Mars qui me l'a ravy
  Le faict errer en lointaines provinces:
  L'auroit Amour soubz sa chaisne asservy
  Pour n'espouzer que les desbatz des princes?
  Barbare, hlas! que ne t'ay-je suivy!
  Possible, alors que t'appelle tremblante,
  Qu'en terre estrange ez charg de liens!
  Possible atout que, sur l'amaz des tiens,
  Entre les morts... ta despouille sanglante...
  Arreste! espoir me dict trop que reviens!
  Ah! reviens donc emprez ta bien-ayme,
  S'az cure encor de ses mortels ennuicts!
  Tant peu faut-il pour que soict alarme!
  Car onc icy n'est propoz de l'arme;
  Et maintes fois, durant ces longues nuicts,
  Du sombre Arcas, quand oy bruyr les tempestes,
  Ou que d'Oryon tombent les froids torrents,
  Que toicts, battus de cent coulps diffrents,
  Semblent aller s'escroulant sur nos testes:
  O porte-t-il, me dis, ses pas errants?
  Ne se pourroist que seul et sans vesture,
   travers champs,  la mercy des loups,
  Cern d'iceuls en soict fors la pasture,
  Ou que, jout d'ung sort non moins jaloux,
  Comme eulx en vain quierre sa nourriture?
  Entour du feu, mesme au soir, que parlons
  De voyagiers esgarez loing des routes,
  Au fond des bois, dans le creulx des vallons,
  Ou s'abritant soubz les obscures voultes
  De vieulx chastels ouvertz aux aquilons,
  S'oyons un cry tout--coup dans la plaine,
  Ung bruict confus, tant soict au loing cela,
  Soudain le sang tout se fige en ma veyne;
  Retiens mon souffle, et ne reprends haleine
  Que pour me dire:  ciel! s'il estoit l!
  Plus doulx pensers viegnent, en la nuict sombre,
  Se meslanger  mon trop court sommeil;
  Lors bien te voy: mais ung affreux rveil
  De mon bonheur chasse encor la vaine ombre.
  Aussy n'attends que du rare soleil
  Rays tremblottants esjoussent ma cousche,
  Pour au dehors entonner chantz d'amours;
  Ainz sont muets oysels, choz sont sourds:
  Tout revivroit s'ung qu'appelle ma bousche,
  Tost la bayzant, estouffoit mes clamours;
  Se l'espargnez, preulx vaillants d'Angleterre,
  Pardonne tout  vos maistres ingrats:

  En le veyant desfieray le tonnerre;
  Et m'escrieray, le serrant dans mes bras:
  Ores de l'air, de l'onde et de la terre,
              Grondez, tyrans.


XIII

Telles sont ces dlicieuses lgies que Tibulle et Properce ne
dpassent pas, et la langue de _Racine_ n'tait pas faite encore. Mais
les langues ont leur jeunesse; c'est la navet et la passion; la
passion pure d'un amour sans remords qui savoure ses larmes sans y
trouver d'amertume et qui est fire de sa douleur parce qu'elle est
sre d'tre console. La brlante navet de cette amoureuse et
innocente jeunesse de la langue dborde ici tellement que la plume se
refuse  la copier aujourd'hui.

Brenger revient enfin chapp aux prils d'une longue guerre. On juge
du bonheur que son retour rapporta au coeur de Clotilde. Sa posie
alors change de ton et redevient lgre et badine: qu'on en juge par
la charmante pice des _Trois plaids d'union_ qui remplace un conte de
Vallais des _Trois Manoirs_, et qui, s'il faut tout dire, la dpasse
encore en agrment.

On a prtendu dans le temps que ce conte tait la preuve du caractre
apocryphe de tout l'ouvrage. Nous n'avons rien  rpondre, si ce n'est
qu'il y aurait deux Voltaire, car nous prenons pour juges les
connaisseurs les plus distingus en posie et nous leur demandons si
aucun d'eux oserait donner la prfrence  l'auteur des _Trois
Manoirs_ ou  l'auteur des _Trois Plaids_. Jugez vous-mmes:

Elle dbute par un souvenir de son mari absent et guerroyant pour
Charles VI.

  Gentil bouton de lys, mon soulcy, ma tendresse,
  Toy que ne peulx nommer, quand pour toy seul je vis,
  Quand pourray m'enqurir, si quelqu'ennui te presse,
  Bientost aux miens costs, lisant ce mien devis,
  Des trois faons d'aymer quelle plus t'intresse?
  Te conteray (pourtant ne say le temps prcis)
  Que naguere, en ces lieux que, par son eau fconde,
   rendu l'ridan les dlices du monde,
  On vist, jeunette encor, rayne fuyant les cours,
  Unique de son rang sur la machine ronde,
  Aux povres laboureurs prodigant des secours,
  Et soubz l'ombrage fraiz des champestres feuilles,
  Quand avoit ses estats gouvern le matin,
  Partageant des hameaulx les soins et les veilles.
  Nul prince, tant fust-il preulx et franc paladin,
  Rose ne pust coeillir en si noble jardin:
  J tretous se lassoient d'inutiles hommages;
  Falloit, se disoient-ils, qu'aymast, car aultrement,
  Tant ne la charmeroient amoureuses images...
  Se pasmoit, rossignolz, quand oyoit vos ramages;
  Maiz pour qui? nul jamais ne lui cogneut d'amant.
  Sur des gazons flouris, sur des tapiz de mousse,
  Ores soubz des tilleuls, ores dans ses vergiers.
  Sans cesse namours accourant les bergiers,
  Aux accords de sa voix harmonieuse et douce
  Respondoient la musette et les pipeaulx lgiers,
  Vist bientost qu'aux despends de leurs jeunes compagnes,
  De ces volages coeurs triomphent sa beault:
  Bien s'esgarast aux bois, au faicte des montagnes,
  La suyvoient; tant ses jeulx luy semblent cruault
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hilmide convoque un tournoi dont sa main donne le prix. Trois potes
se prsentent. Le premier s'appelait Lygdamon: il raconte en vers
dlicieux que dans un combat, o il allait prir, un hros se
prsente, renverse ses ennemis et le sauve; que ce hros bless, qui
est une femme, rpand des flots de son sang, puis disparat emport
par les siens aux murs de Venise, o il va la rejoindre et l'pouser.

Un second pote, nomm _Tylphis_, rcite en termes lgers et courts
l'aventure hroque de Chlo sa matresse, qui, poursuivie par son
tuteur jaloux, triomphe de lui, l'enferme dans son cachot, se sauve 
la nage sur le bord oppos du Rhne et pouse Tylphis.

  Se destinez, comme l'entends,
   dames qu'oyez mon histoire,
  Prilx  qui plus fist pour la gloire,
  L'emporte Ismene; n'y prtens;
  Se, pour le bonheur, luy contends:
  Beau certes avoir l'accolade!
  Ainz plus me duict mon doulx lieu
  Qu' Lygdamon mourante oeillade:
  Tant seur, aprs tout, n'est du sien;
  Car est Ismene encor malade,
  Et ma Chlo se porte bien.

Un jeune chevalier calabrais, nomm Colamor, parut ensuite.

  Exprez veist on saillir un Calabrois jeune homme:
  N'en paindray les beaults: non, tel ne se monstra
  Gaston le Barnois, que Phoebus on surnomme,
  Bel Adon, quand Vnus aux champs le rencontra,
  Ny Pris, apposant d'icelle aux pieds la pomme:
  N'avoit, comme consorts, l'oeil joyeulx ne serain;
  Triste, sembloit luctant contre angoisse profonde,
  Tant qu'eust fors attendry coeur de rosche ou d'arhain.
  Tel, en ung soir d'est qu'Amphore nous inonde,
  Reparoist des haults cieulx le phare soubverain;
  La nature soubrit  sa flamme amortie,
  Et plus esmeut son char, pasle en sa despartie,
  Que quand roule esclatant sur des nuages d'or;
  Tel pasle et plus touschant l'agit Colamor,
  Le front charg d'ennuicts, s'avana vers le trosne;
  L, contant sans destour, ces metres employa
  Par qui doulce lgie aultre fois larmoya,
  Et qu'en France despuis sur les rives du Rosne,
   Puytendre Apollo pour Justine octroya.


COLAMOR.

  Rayne, ay comme eulx est jeunet en guerre;
  Et pleust au ciel qu'eust termin mes jours!
  Moins glorieulx n'auroit est leur cours;
  N'eust soubz mes yeulx fuy ma natale terre,
  Et ne m'ardroient tant funestes amours!
  J n'estoy plus environn que d'ombres,
  Parents, amys, rien que n'eusse perdu;
  Tout mon pays plus n'estoit que descombres,
  Et m'enfuyois solitaire, esperdu,
  Des Tarentins parmy les forts sombres;
  Quand espuis, cdant  mon malheur,
  Prest  finer ugne ingrate carriere,
  Je succombay d'angoisse et de chasleur:
  Le doulx sommeil vint clorre ma paulpiere,
  Et pour ung temps fist trefve  ma douleur.
  Ung songe (hlas! trop estoit vritable)
  Fist m'apparoir dame  tant mireulx traicts,
  Que du beau gars qui sert les dieulx  table,
  Et de Cyprine au soubriz dlectable,
  Croy qu'en ung viz rassembloit les pourtraicts.
  Des miens pensers d'abord fust soubveraine
  Cette qu'ainsy se monstroit  mes yeulx;
  Non, tant d'esclat ne brilla soubz les cieulx!
  Se n'estoit faye, ou fors image vaine,
  Telle jamais n'embellit ces bas lieulx.
  En bauldrier, ceignoit pourprine zne,
  Corsage altier, d'o pendoit un carquois,
  Comme en soustint Penthsile amazone,
  Et voltigeoit tel superbe tricois
  Que n'eust, chassant, la fille de Latone:
  Sembloit vers moy, d'ung soubriz amoureulx,
  En inclinant son anglique teste,
  Me dire: Amy, plus ne sois malheureulx,
  T'ay veu, me plaiz: veulx estre ta conqueste;
  Rveille-toy!... D'ung bayser chaloureulx,
  J m'achevois, divinit barbare!
  Lors, tout--coup m'enlevant ses pavotz,
  Traistre sommeil, de ses faveurs avare,
  Fist mon bonheur fuyr avec mon repoz,
  Et me rendit aux horreurs du Tnare.
  Vouluz mourir; ainz voids  mes costs,
  De cheveulx blonds ugne espaisse ondelette
   si beau chief tout freschement osts,
  Et qui loyoient ung fragment de tablette
  O le stylet ces mots avoit nosts:

  S'il faut, hlas! que vous rende les armes,
  Beaulx yeux, tandiz qu'estes d'ombres couverts,
  Ainsy ferms, se ne tiens  vos charmes,
  Que feriez donc s'estiez possible ouverts?
  Au loing de vous m'en vay traisnant des fers;
  Ne me lairont qu'au terme de ma vie:
  Ainz ayme mieulx renoncer  vous voir,
  Que s'exposoye  perdre sans espoir
  Sa libert, cil qui me l'a ravie;
  Par fol appast ne veulx le dcevoir.
  Se nous disjoint ung fatal intervalle,
  Seulette au moins, en proie aux vains regrets,
  Jusqu'en l'azile o croistront mes cyprs,
  Aux seuls choz diray que rien n'esgalle
  Mes tendres feulx, se ne sont ses attraicts.
  Comme arrosay de larmes ceste escorce!
  Cuydai mes yeulx qu'en plours iroient fondant;
  Contre le ciel me surprenoy grondant,
  Qui m'alleschoit d'ugne perfide amorce:
  Sentis le coeur j que m'alloit fendant.
  Ores, entour, querroy la belle amye
  Qu'avoit ouvert mon jeune aage aux plaizirs;
  Ores cuydoye infernale lamye
  Par les enfers avoir est vomye,
  Pour m'adurer d'indomptables dezirs.
  Dans mon deslire au hazard je m'esgare,
  J'appelle en vain...  dieux! et que de fois,
  Tout m'enfonant en l'espaisseur des bois,
  Faiz retentir ma douloureuse voix
  Contre le sort dont l'arrest nous spare!
  Tant qu' la fin sens mes genouils ployer;
  Pasleur de mort ombroye ma figure;
  Plus n'est en moy pouvoir de larmoyer,
  Et du trespas ce m'est propice augure.
  Pourquoy m'as fuy, tant desir trespas,
  Se devoye estre  jamais la victime
  D'ugne beault que je ne cognoy pas?
  Pourquoy, Destin, combler ce noir abysme
  Que dsespoir entr'ouvroit soubz mes pas.
  Troiz fois despuis le soleil en sa course
   redor nos fruits et nos meyssons.
    Trois fois l'hyver jusqu'aux antres de l'Ourse
    Voire a tary les neiges et glaons...
    Quel soing voulez que cans m'ay conduict?
    N'ay peu venir que pour tromper ma payne,
    Non pour treuver blandices ne dduict;
    Mesme en desgoust ay le jour que me luict;
     mes regards n'est de clart seraine.
    Non, rien que toy dont traisne les liens
    Ne flecteras des astres l'yrasconde!
    Se dans mes fers est vray que te retiens,
    Que non parois? faut que ne sois au monde,
    Ou que tes feulx n'approschent pas des miens!
    Du coeur au moins, dont vas fuyant l'hommage,
    Viens arrachier les sanglantz javelots...
    Ou va sa flamme estaindre dans les flots
    Cil dont te suit la desplorable ymage...
  Ne peust fenir; se tust: parlerent ses sanglots:
  Temps estoit qu'achevast sa tant doulce complainte;
  La rayne en l'escoutant j n'y pouvoit tenir;
  Ne s'allanguissoit moinz d'un mesme soubvenir,
  Et, ds-lors qu'apparust, ne s'est que trop contrainte:
  J sur le trosne altier ne se peult soustenir;
  Veult parler, ainz l'amour dont se sent eschauffe
  En soupirs ingaulx s'exhale de ses flancs;
  Sa voix dans le palayz meurt soudain estouffe;
  Et, comme Eurydice quant revist son Orphe,
  Laisse tomber son chief sur ses genouils tremblants.
  On accourt: disparoist la magique voilure
  Qui sa face aux spectants ne laissa discerner:
  Ciel! que veist Colamor? diadesme adorner
  Le beau front dont retient part de la chevelure!
  Toutesfois aux transportz craint de s'abandonner;
  Cognoist que resve sien n'avoit est mensonge,
  Voyd mesmes traicts qu'alors luy peignist le sommeil,
  Ainz trop n'oze gouster les charmes d'ung rveil
  Que luy semblent tenir des prestiges d'un songe.
  Tout Zulinde esclaircist: conseil quasy d'accord,
  Pour droict faire  chascun, dict que faut trois couronnes.
  Nantmoinz (cette fois se peult que n'eussent tort)
  Dirent du Calabrois impiteuses matrosnes,
  Qu'avoit long-temps vescu pour tant quierre la mort:
  Se doibz le confesser, belles n'estoient ny bonnes.

    Clotilde ainsi chantait en sa saison premire,
    Quand Jouvette, en soucis, n'a que jeux enfantins
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Par doux besoin d'aimer ds l'aube evigile.
    Dans leur noble entretien sitost allait calmans
    Ce feu qui du plaisir tient plus que du tourment.
    Ainz qu'est un vrai plaisir dont la trame est file
    Comme ondins emperls sont un vrai diamant.

Je passe  regret ici la sublime et touchante lgie que Clotilde
survivante adresse  Hlose, sa belle-fille, morte avant elle en lui
laissant ses trois petits enfants  consoler. Je ne connais rien de
plus tendre en aucune langue ancienne ou moderne. Mais l'espace manque
pour tout citer.

En 1495, prs de sa mort, elle ravive sa verve hroque et elle
adresse au Rhne ces strophes o revivent sa fidlit et son adoration
pour Charles VIII, son roi et son hros.


CHANT ROYAL  CHARLES VIII

1495.

  Qui fait enfler ton cours, fleuve bruyant du Rosne?
  Pourquoi roulent si fiers tes flotz tumultueux?
  Que la nymphe de Sayne, au port majestueulx,
  De ses bras argentins aille entourant le trosne:
  Tu luy faiz envyer tes bonds impestueulx!
  Des fleuves, tes esgaulx, coulent en assurance
  Parmy des champs flouris, des plaines et des bois:
  Toy, qu'un gouffre profond absorbe  ta nayssance,
  Mille obstacles divers combattent ta puissance:
  Tu triomphes de tous. Tel, vengeur de ses droicts,
  Charles brave l'Europe et fait dire  la France.
  Rien n'est tel qu'ung hroz soubz la pourpre des roys!
  O courent ces guerriers dont la tourbe foyzonne
  Entour de P, d'effroy soudain tourmentueulx?
  Naguere ils courboient touz un front respectueulx
  Devant l'ost o des lyz la trompette rezonne:
  Pensent donc t'arrester, conquesrant vertueulx?
  De tes haults faitz rescents la seule remembrance
  Desj, par la terreur, n'enchaisne leurs exploicts?
  N'a donc assez cogneu leur parjure alliance
  Que pour desconforter nos preulx et ta vaillance,
  Alpes, voire Apennins sont fragiles paroys?
  Va! les frappe d'ung coup! parte icel cry de France,
  Rien n'est tel qu'ung hroz soubz la pourpre des roys!

  Tel, des dieulx, qu'Hsios et cygne de Sulmone
  (Trop souvent deshontez plus que voluptueulx)
  Ont despainct vindicteurs, poltrons, incestueulx,
  L'arbitre soubverain qu'eust sien temple  Dodone.
  De la terre craza les enfantz monstrueulx.
  En vain ils menaoient l'auguste demeurance;
  En vain sur Plion, Ossa jusqu' trois fois
  Entass, surmontoit l'Olympe en apparence:
  Ainz se rist Jupiter de leur persvrance;
  Et, des montz fouldroys les broyant soubz le poids
  Apprist  l'univers ce qu'ores voyd la France,
  Rien n'est tel qu'ung hroz soubz la pourpre des roys!
  Aux armes, paladins! vostre sang ne bouillonne!
  Des Romains desgradez l'Aigle tempestueulx,
  Le Griffon, la Licorne aux palaiz somptueulx,
  L'Ours blanc, et de Saint-Marc la superbe Lyonne,
  Soustiennent de Milan le Dragon tortueulx.
  L'Eridan, de vos bras, attend sa dlivrance;
  Hastez-vous! disputez ces passages estroicts!
  Ne vous auroit le ciel confi sa vengeance,
  Si de vos devanciers portant vaine semblance,
  Vous ne saviez jouster qu'en spacieulx tournoys...

  Aux mains! n'oyez quel son rendent choz de France,
  Rien n'est tel qu'un hroz soubz la pourpre des roys!
  Ainsy, bravant la mort qui j vous environne,
  Fondez sur l'ennemy lasche et prsomptueulx.
  Tu ne t'attendoiz pas, pontife fastueulx,
  Aus affronts qu'en ce jour, sur ta triple couronne,
  Verseroient tes efforts tousjours infructueulx!
  Quoy! se peut-il encor que Victoire balance?
  Dieulx seroient incertains o se montre Valoys?
  Non, non: sur l'hydre mesme, en Hercule il s'eslance;
  Perfide Mantouan, rompz ta derraine lance!
  L'air au loing en mugist: Ludovic, aux aboys,
  Palist, tombe et s'escrye:  trop heureuse France,
  Rien n'est tel qu'ung hroz soubz la pourpre des roys!


ENVOY.

  Prince, en qui luict valeur, sagesse et temprance,
  Du premier de ton nom, qu'en despritz du grgeois,
   l'empeyre romain comme au reigne gaulois
  Rendist, en deulx hyvers, leur prime transparence,
  T'offrent les derniers sons qu'eschappent  ma voix,
  Fiere que de tel chant retentisse la France:
  Gloire  Charles hroz soubz la pourpre des roys!


XIV

On doit s'imaginer l'impression que de pareils vers clos du coeur
d'une jeune femme et retrouvs sur les lvres d'une grand'mre en
cheveux blancs faisaient sur moi. Malherbe allait paratre; mais s'il
tait plus correct, il n'tait ni aussi naturel ni aussi sensible. Le
sceau des posies de madame de Surville c'tait la sensibilit. On ne
pouvait lire sans pleurer, ni pleurer sans se souvenir. Ce volume,
malgr les chicanes que quelques puristes jaloux et malveillants
rpandirent dans le public contre son authenticit,  cause de
quelques termes videmment nouveaux insrs  et l dans le texte,
triompha et triomphera de tout. Rien ne prvaut contre la nature. Les
tmoins les plus irrcusables alors  Lauzanne, tels que le comte de
Maistre et plusieurs autres personnes, galement incapables d'une
supercherie littraire, en affirment l'existence entre les mains de M.
de Surville longtemps avant son apparition, les traditions du
_Vivarais_ en certifient la ralit. Il faut beaucoup se dfier des
incrdulits quand elles nient des chefs-d'oeuvre. Les chefs-d'oeuvre
se certifient d'eux-mmes. De tels vers ne peuvent avoir t crits
que par une femme sublime, une amante, une pouse, une mre, une
veuve, une aeule, un pote, une amie des plus grands hommes et des
premires femmes de son temps; la navet a des caractres qu'aucun
artifice ne peut imiter. Une seule pice peut autoriser un doute,
c'est le conte des _Trois Manoirs_, si semblable  l'admirable conte
de _Voltaire_. Mais il y a une rponse bien difficile  rfuter, c'est
que le conte de madame de Surville est suprieur mme  ce conte
inimitable de Voltaire. Lisez les deux et si vous avez le got dlicat
du naf, prononcez vous-mme. Il est possible que _Voltaire_ ait eu
connaissance du fabliau original et se soit inspir de ce dlicieux
pastiche, mais  coup sr il ne l'a pas surpass. Quant  tout le
reste, cela porte avec soi son certificat d'originalit. J'en excepte
quelques vers de royaliste et d'migr de 1793, videmment intercals
par M. de Surville. Mais ces lgres additions ne font que confirmer
par leur couleur l'irrcusable authenticit du reste.

Quant  moi, je n'ai pas un doute, et je dis, comme J.-J. Rousseau des
_vangiles_ dans le _Vicaire savoyard_ j'y crois, car _l'invention en
serait_ plus merveilleuse que le hros.

Et quand mon esprit n'y croirait pas compltement, mon coeur y
croirait toujours. Car on invente des ides, mais on n'invente pas des
sentiments. Or, les posies de Clotilde de Surville sont les plus
belles et les plus naves posies et sentiment de toute la littrature
franaise. Elles ont et elles garderont dans ma bibliothque le rang
qu'un souvenir garde dans ma mmoire et qu'une impression pathtique a
dans mon coeur.

  Honni soit qui mal y pense!

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIV.

Paris.--Typ, Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-Saint-Germain, 43.




CXXXVe ENTRETIEN




HISTOIRE D'UN CONSCRIT DE 1813

PAR ERCKMANN CHATRIAN


I

Un phnomne, c'est--dire un nouveau genre de beaut en littrature,
invent comme par accident, sorti du nant, ne rpondant  rien de ce
qui a t conu jusqu'ici, n'ayant t ni prdit, ni annonc, ni
vant d'avance, mais n de soi-mme, comme un instinct irrflchi, et
s'emparant de l'attention comme par une force de la nature, vient de
se produire inopinment parmi nous. _Nouveaut_ et _vrit_ sont les
noms de ce chef-d'oeuvre, ce sont deux beaux noms. Le genre littraire
vieillissait, il va rajeunir! Or quel est l'auteur ou quels sont les
auteurs de ce phnomne? car ils sont _deux_, c'est--dire qu'ils sont
anonymes. On comprend le gnie qui est personnel ou qui n'est pas dans
un seul homme; mais on ne le comprend pas dans deux hommes gaux en
facults et en aptitudes. Ce serait un miracle que Dieu n'a pas fait.
Il y a donc l non-seulement un phnomne, il y a une nigme.
Laissons-la, l'avenir nous l'expliquera. Ces deux hommes jeunes,
dit-on, encore, se nomment l'un _Erckmann_, l'autre _Chatrian_. Il
nous dira juste auquel de ces deux hommes nous devons l'tonnement, la
direction, la gloire. En attendant, nous tiendrons la couronne
suspendue sur deux trnes, quitte  couronner l'ombre pour la ralit,
ou l'cho pour la voix. Qu'ils s'arrangent; les grandes oeuvres de
l'humanit sont anonymes, un roman peut bien l'tre.

Mais est-ce un roman?

Non.


II

Un pauvre jeune _conscrit_ de 1813, cueilli avant sa fleur,
c'est--dire avant vingt ans, quoique boiteux, par ce hasard barbare
de la conscription, pour remplacer les 500,000 hommes que nous venons
de perdre sans rime ni raison nationale dans les glaces de Moscou, est
amoureux d'une de ses cousines. Il se fie en son infirmit; il est
apprenti horloger chez un brave vieillard, nomm le pre Goulden; il
va le dimanche dner chez la veuve, mre de sa cousine, la journe se
passe  parler de choses et d'autres et  s'asseoir innocemment sur la
mme chaise, pendant que la mre prpare la bouillie de mas dor et
le pruneau cuit qui la parfume. Le soir, il revient chez le pre
Goulden, excellent homme qui l'aime comme un pre, et qui lui donne de
bons conseils comme  un fils. Docile, laborieux, reconnaissant,
Goulden habite Phalsbourg, petite ville de l'Alsace; la tante habite 
deux lieues de l, le hameau des Quatre-Vents, avec sa fille,
Catherine. La conscription menace, mais _Joseph_ ne la craint pas.
Goulden, qui monte les horloges du maire et du commandant de place de
Phalsbourg, lui rpond de leur protection pour faire valoir son
infirmit. Goulden se trompe, Joseph est dclar valide, il part pour
la campagne de Leipzig, il est bless, il revient  Phalsbourg, il
retrouve sa cousine, il l'pouse; Goulden les reoit, eux et leur
tante. La France est inonde de ce reflux trop naturel d'ennemis que
Bonaparte est all provoquer partout pendant quinze ans. Voil tout le
roman, ou plutt c'est l'histoire; une lgende du bas peuple, pour lui
apprendre  dtester la guerre et  aimer la justice, la paix, le
travail et l'honnte contentement. Mais les dtails de ce simple roman
sont vrais comme l'histoire et mille fois plus vrais que les histoires
de l'Empire, dont des hommes de grand talent flattent la gloire pour
grandir leur hros.

Une chose mme m'tonne profondment en lisant et en relisant cette
lgende du vrai peuple de 1813, c'est que ces jeunes gens (car on
m'assure que MM. Erckmann et Chatrian sont trs-jeunes), c'est que ces
jeunes gens, dis-je, aient pu avoir,  distance, une connaissance si
vraie, si prcise et si complte, et pour ainsi dire l'impression
photographie et toute vivante d'un souvenir personnel de ces
vnements. J'avoue mme que moi, qui vivais, qui pensais et qui
sentais dj en ce temps-l, moi qui partageais les angoisses du
peuple pauvre et sacrifi  la noblesse des barons d'empire, je
retrouve dans ce livre la mmoire minutieuse de cette poque de la
grandeur d'un homme de guerre et de la servitude d'un peuple bloui de
ses chanes: il n'y a pas de plus grande leon de ddain pour
l'opinion de l'humanit que celle que l'humanit donne elle-mme en
divinisant quarante ans aprs le matre qui faisait de l'hrosme avec
le sang inutilement vers de quelques millions de ses pareils. Toutes
les fois que je passe sur la place Vendme et que je vois ces
couronnes d'immortelles dposes l comme des trophes d'amour par les
enfants de ce peuple  contre-sens, je dtourne les yeux et je me dis
tout bas: Grand homme, si tu es aussi grand que cette colonne te
fait, combien tu dois avoir piti de ceux qui t'lvent.

J'ai souvent senti aussi que cette fidlit de mmoire et cette
exactitude de dtails n'taient pas possibles  d'autres qu' des
tmoins oculaires et que les pres de MM. Erckmann et Chatrian
taient, en effet, les vritables auteurs de ce rcit. Dieu sait si
j'ai tort ou raison dans mon opinion; mais en tout cas, elle est le
plus sincre hommage  ce _duo_ de talent des fils qui les grandit par
leurs pres.


III

Le roman est l'pope domestique, le pome pique du foyer.  prsent
que l'poque semi-fabuleuse de l'pope est passe pour les nations,
le roman est devenu presque la seule littrature. Mais il y a un roman
imaginaire dont les lecteurs se lassent bientt, parce qu'il ne laisse
rien dans l'esprit que des situations forces et des combinaisons
fantaisistes; il faut une triple oisivet dans l'me pour persvrer
dans le got de cette espce de roman. Cela ne convient qu'aux jeunes
filles et aux vieillards. C'est un jeu de poupes srieuses qu'on
place  volont les unes en face des autres, et auxquelles on fait
dbiter leurs rles sans vraisemblance et sans intrt. Le roman
thtral n'est acceptable que sur le thtre o on le transporte
ordinairement, parce que, avant d'y aller, on est dcid d'avance 
tout croire pendant une heure de crdulit convenue.

Mais il y a maintenant une autre espce de roman qui n'invente rien,
parce que le seul inventeur, c'est Dieu, mais qui raconte avec la
fidlit de la vrit ce que l'histoire vridique nous a transmis par
ses acteurs secondaires; qui prend ses hros non parmi les grands
hommes et les hros, mais dans les rangs les plus obscurs du peuple,
et qui montre l'influence de l'ambition et de ce qu'on nomme la gloire
d'un seul sur le sort de tous. Le mrite de ce roman, c'est la _vrit
vraie_ des sentiments et des situations, c'est, si vous voulez, la
navet de la vie.

Chacun se reconnat dans son image et l'intrt qui s'attache 
l'vnement n'a aucun besoin de rien feindre pour tre touch. C'est
de son propre coeur qu'on tire les larmes. Seulement, il faut que la
simplicit des dtails et la navet des rcits forcent le lecteur 
reconnatre qu'on ne le trompe pas et qu'il se dise: Cela est si
naturel que la nature ne se laisserait pas imiter  ce point; cela est
si vrai qu'aucun mensonge ne pourrait se glisser dans la sincrit de
ces vnements, ou dans les paroles de ces personnages. C'est l le
mrite singulirement difficile de ces livres. L'auteur n'est plus un
auteur, c'est un homme! Il faut, pour les crire, autant de talent
qu'il faut de gnie naturel pour les concevoir. Le naturel n'est-il
pas le chef-d'oeuvre du talent?

     Moi, j'tais en apprentissage, depuis 1801, chez le vieil
     horloger Melchior Goulden,  Phalsbourg. Comme je paraissais
     faible et que je boitais un peu, ma mre avait voulu me faire
     apprendre un mtier plus doux que ceux de notre village; car, au
     Dagsberg, on ne trouve que des bcherons, des charbonniers et des
     schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au
     premier tage de la grande maison qui fait le coin en face du
     _Boeuf-Rouge_, prs la porte de France.

     C'est l qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs
     et des gnraux, les uns  cheval, les autres en calche, les
     autres en berline, avec des habits galonns, des plumets, des
     fourrures et des dcorations de tous les pays. Et sur la grande
     route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les
     convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la
     cavalerie et l'infanterie! Quel temps! quel mouvement!

     En cinq ou six ans l'htelier Georges fit fortune: il eut des
     prs, des vergers, des maisons et des cus en abondance, car tous
     ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Russie, de Pologne
     ou d'ailleurs ne regardaient pas  quelques poignes d'or
     rpandues sur les grands chemins; c'taient tous des nobles, qui
     se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien mnager.

     Du matin au soir, et mme pendant la nuit, l'htel du
     _Boeuf-Rouge_ tenait table ouverte. Le long des hautes fentres
     en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches,
     tincelantes d'argenterie et couvertes du gibier, de poisson et
     d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient
     s'asseoir cte  cte. On n'entendait dans la grande cour
     derrire que les hennissements des chevaux, les cris des
     postillons, les clats de rire des servantes, le roulement des
     voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochres.
     Ah! l'htel du _Boeuf-Rouge_ n'aura jamais un temps de prosprit
     pareille!

     On voyait aussi descendre l des gens de la ville, qu'on avait
     connus dans le temps pour chercher du bois sec  la fort, ou
     ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils
     taient passs commandants, colonels, gnraux, un sur mille, 
     force de batailler dans tous les pays du monde.

     Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tir sur ses larges
     oreilles poilues, les paupires flasques, le nez pinc dans ses
     grandes bsicles de corne et les lvres serres, ne pouvait
     s'empcher de dposer sur l'tabli sa loupe et son poinon et de
     jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les
     grands coups de fouet des postillons  lourdes bottes, petite
     veste et perruque de chanvre tortille sur la nuque,
     retentissaient dans les chos des remparts, annonant quelque
     nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en
     temps je l'entendais s'crier:

     Tiens! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse
     Marie-Anne ou du tonnelier Franz-Spel! Il a fait son chemin...
     le voil colonel et baron de l'empire par-dessus le march!
     Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son pre, qui
     demeure l-bas dans la rue des Capucins?

     Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant
     des poignes de main  droite et  gauche aux gens qui les
     reconnaissaient, sa figure changeait; il s'essuyait les yeux avec
     son gros mouchoir  carreaux en murmurant:

     C'est la pauvre vieille Annette qui va avoir du plaisir!  la
     bonne heure,  la bonne heure! il n'est pas fier celui-l, c'est
     un brave homme; pourvu qu'un boulet ne l'enlve pas de sitt!

     Les uns passaient comme honteux de reconnatre leur nid, les
     autres traversaient firement la ville, pour aller voir leur
     soeur ou leur cousine. Ceux-ci, tout le monde en parlait, on
     aurait dit que tout Phalsbourg portait leurs croix et leurs
     paulettes; les autres, on les mprisait autant et mme plus que
     lorsqu'ils balayaient la grande route.

     Souvent, au passage des rgiments qui traversaient la ville,--la
     grande capote retrousse sur les hanches, le sac au dos, les
     hautes gutres montant jusqu'aux genoux et le fusil  volont,
     allongeant le pas, tantt couverts de boue, tantt blancs de
     poussire,--souvent le pre Melchior, aprs avoir regard ce
     dfil, me demandait tout rveur:

     Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer
     depuis 1801!

     --Oh! je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disais-je, au moins
     quatre ou cinq cent mille.

     --Oui... au moins! faisait-il. Et combien en as-tu vu revenir?

     Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui rpondais:

     Peut-tre qu'ils rentrent par Mayence ou par une autre route...
     a n'est pas possible autrement!

     Mais il hochait la tte et disait:

     Ceux que tu n'as pas vus revenir sont morts, comme des centaines
     et des centaines de mille autres mourront, si le bon Dieu n'a pas
     piti de nous, car l'empereur n'aime que la guerre! Il a dj
     vers plus de sang pour donner des couronnes  ses frres, que
     notre grande Rvolution pour gagner les Droits de l'homme.

     Nous nous remettions  l'ouvrage, et les rflexions de M.
     Goulden me donnaient terriblement  rflchir.

     Je boitais bien un peu de la jambe gauche, mais tant d'autres
     avec des dfauts avaient reu leur feuille de route tout de mme!

     Ces ides me trottaient dans la tte, et quand j'y pensais
     longtemps, j'en concevais un grand chagrin. Cela me paraissait
     terrible, non-seulement parce que je n'aimais pas la guerre, mais
     encore parce que je voulais me marier avec ma cousine Catherine
     des Quatre-Vents. Nous avions t en quelque sorte levs
     ensemble. On ne pouvait voir de fille plus frache, plus riante;
     elle tait blonde, avec de beaux yeux bleus, des joues roses et
     des dents blanches comme du lait; elle approchait de ses dix-huit
     ans; moi, j'en avais dix-neuf, et la tante Margrdel paraissait
     contente de me voir arriver tous les dimanches de grand matin,
     pour djeuner et dner avec eux.

     Catherine et moi nous allions derrire, dans le verger; nous
     mordions dans les mmes pommes et dans les mmes poires; nous
     tions les plus heureux du monde.

     C'est moi qui conduisais Catherine  la grand'messe et aux
     vpres, et, pendant la fte, elle ne quittait pas mon bras et
     refusait de danser avec les autres garons du village.

     Tout le monde savait que nous devions nous marier un jour; mais
     si j'avais le malheur de partir  la conscription, tout tait
     fini. Je souhaitais d'tre encore mille fois plus boiteux, car,
     dans ce temps, on avait d'abord pris les garons, puis les hommes
     maris sans enfants, ensuite les hommes maris avec un enfant, et
     malgr moi je pensais: est-ce que les boiteux valent mieux que
     les pres de famille? Est-ce qu'on ne pourrait pas me mettre
     dans la cavalerie? Rien que cette ide me rendait triste;
     j'aurais dj voulu me sauver.

     Mais c'est principalement en 1812, au commencement de la guerre
     contre les Russes, que ma peur grandit. Depuis le mois de fvrier
     jusqu' la fin de mai, tous les jours nous ne vmes passer que
     des rgiments et des rgiments: des dragons, des cuirassiers, des
     carabiniers, des hussards, des lanciers de toutes les couleurs,
     de l'artillerie, des caissons, des ambulances, des voitures, des
     vivres, toujours et toujours, comme une rivire qui coule et dont
     on ne voit jamais la fin.

     Enfin, le 10 mai de cette anne 1812, de grand matin, les canons
     de l'arsenal annoncrent le matre de tout. Je dormais encore
     lorsque le premier coup partit, en faisant grelotter mes petites
     vitres comme un tambour, et presque aussitt M. Goulden, avec la
     chandelle allume, ouvrit ma porte en me disant:

     Lve-toi... le voil!

     Nous ouvrmes la fentre. Au milieu de la nuit je vis s'avancer
     au grand trot, sous la porte de France, une centaine de dragons
     dont plusieurs portaient des torches; ils passrent avec un
     roulement et des pitinements terribles: leurs lumires
     serpentaient sur la faade des maisons comme de la flamme, et de
     toutes les croises on entendait partir des cris sans fin: _Vive
     l'empereur! vive l'Empereur!_

     Je regardais la voiture, quand un cheval s'abattit sur le poteau
     du boucher Klein, o l'on attachait les boeufs; le dragon tomba
     comme une masse, les jambes cartes, le casque dans la rigole,
     et presque aussitt une tte se pencha hors de la voiture pour
     voir ce qui se passait, une grosse tte ple et grasse, une
     touffe de cheveux sur le front: c'tait Napolon: il tenait la
     main leve comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques
     mots brusquement. L'officier qui galopait  ct de la portire
     se pencha pour lui rpondre. Il prit sa prise et tourna le coin,
     pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.

     Voil tout ce que je vis.

     Depuis ce jour jusqu' la fin du mois de septembre, on chanta
     beaucoup de _Te Deum_  l'glise, et l'on tirait chaque fois
     vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire.
     C'tait presque toujours le matin; M. Goulden aussitt s'criait:

     H, Joseph! encore une bataille gagne! cinquante mille hommes 
     terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches  feu!... Tout va
     bien... tout va bien.--Il ne reste maintenant qu' faire une
     nouvelle leve, pour remplacer ceux qui sont morts!

     Il poussait ma porte, et je le voyais tout gris, tout chauve, en
     manches de chemise, le cou nu, qui se lavait la figure dans la
     cuvette.

     Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lui disais-je dans un
     grand trouble, qu'on prendra les boiteux?

     --Non, non, faisait-il avec bont, ne crains rien, mon enfant; tu
     ne pourrais rellement pas servir. Nous arrangerons cela.
     Travaille seulement bien, et ne t'inquite pas du reste.

     Il voyait mon inquitude, et cela lui faisait de la peine. Je
     n'ai jamais rencontr d'homme meilleur. Alors il s'habillait
     pour aller remonter les horloges en ville, celles de M. le
     commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes
     notables. Moi je restais  la maison. M. Goulden ne rentrait
     qu'aprs le _Te Deum_; il tait son grand habit noisette,
     remettait sa perruque dans la bote et tirait de nouveau son
     bonnet de soie sur ses oreilles en disant:

     L'arme est  Vilna,--ou bien  Smolensk,--je viens d'apprendre
     a chez M. le commandant. Dieu veuille que nous ayons le dessus
     cette fois.

            *       *       *       *       *

     Cependant la fte de Catherine approchait de jour en jour, et mon
     bonheur augmentait en proportion. J'avais dj les trente-cinq
     francs, mais je ne savais comment dire  M. Goulden que
     j'achetais la montre; j'aurais voulu tenir toutes ces choses
     secrtes: cela m'ennuyait beaucoup d'en parler.

     Enfin la veille de la fte, entre six et sept heures du soir,
     comme nous travaillions en silence, la lampe entre nous, tout 
     coup je pris ma rsolution et je dis:

     Vous savez, monsieur Goulden, que je vous ai parl d'un acheteur
     pour la petite montre en argent.

     --Oui, Joseph, fit-il sans se dranger: mais il n'est pas encore
     venu.

     --C'est moi, monsieur Goulden, qui suis l'acheteur.

     Alors il se redressa tout tonn. Je tirai les trente-cinq francs
     et je les posai sur l'tabli. Lui me regardait.

     Mais, fit-il, ce n'est pas une montre pour toi, cela, Joseph;
     ce qu'il te faut, c'est une grosse montre, qui te remplisse bien
     la poche et qui marque les secondes. Ces petites montres-l,
     c'est pour les femmes.

     Je ne savais que rpondre.

     M. Goulden, aprs avoir rv quelques instants, se mit  sourire.

     Ah! bon, bon, dit-il, maintenant je comprends, c'est demain la
     fte de Catherine! Voil donc pourquoi tu travaillais jour et
     nuit! Tiens, reprends cet argent, je n'en veux pas.

     J'tais tout confus.

     Monsieur Goulden, je vous remercie bien, lui dis-je, mais cette
     montre est pour Catherine, et je suis content de l'avoir gagne.
     Vous me feriez de la peine si vous refusiez l'argent; j'aimerais
     autant laisser la montre.

     Il ne dit plus rien et prit les trente-cinq francs; puis il
     ouvrit son tiroir et choisit une belle chane d'acier, avec deux
     petites clefs en argent dor qu'il mit  la montre. Aprs quoi
     lui-mme enferma le tout dans une bote avec une faveur rose. Il
     fit cela lentement, comme attendri; enfin il me donna la bote.

     C'est un joli cadeau, Joseph, dit-il; Catherine doit s'estimer
     bien heureuse d'avoir un amoureux tel que toi. C'est une honnte
     fille. Maintenant nous pouvons souper; dresse la table, pendant
     que je vais lever le pot-au-feu.

     Nous fmes cela, puis M. Goulden tira de l'armoire une bouteille
     de son vin de Metz, qu'il gardait pour les grandes circonstances,
     et nous soupmes en quelque sorte comme deux camarades; car,
     durant toute la soire, il ne cessa point de me parler du bon
     temps de sa jeunesse, disant qu'il avait eu jadis une amoureuse,
     mais qu'en l'anne 92 il tait parti pour la leve en masse, 
     cause de l'invasion des Prussiens, et qu' son retour 
     Fntrange, il avait trouv cette personne marie, chose
     naturelle, puisqu'il ne s'tait jamais permis de lui dclarer son
     amour: cela ne l'empchait pas de rester fidle  ce tendre
     souvenir: il en parlait d'un air grave.

     Moi je l'coutais en rvant  Catherine, et ce n'est que sur le
     coup de dix heures, au passage de la ronde qui relevait les
     postes toutes les vingt minutes,  cause du grand froid, que nous
     remmes deux bonnes bches dans le pole, et que nous allmes
     enfin nous coucher.

     Le lendemain, 18 dcembre, je m'veillai vers six heures du
     matin. Il faisait un froid terrible; ma petite fentre tait
     comme couverte d'un drap de givre.

     J'avais eu soin, la veille, de dployer au dos d'une chaise mon
     habit bleu de ciel  queue de morue, mon pantalon, mon gilet en
     poil de chvre, une chemise blanche et ma belle cravate de soie
     noire. Tout tait prt; mes bas et mes souliers bien cirs se
     trouvaient au pied du lit; je n'avais qu' m'habiller, et, malgr
     cela, le froid que je sentais  la figure, la vue de ces vitres
     et le grand silence du dehors me donnaient le frisson d'avance.
     Si ce n'avait pas t la fte de Catherine, je serais rest l
     jusqu' midi; mais tout  coup cette ide me fit sauter du lit et
     courir bien vite au grand pole de faence, o restaient presque
     toujours quelques braises de la veille au soir dans les cendres.
     J'en trouvai deux ou trois, je me dpchai de les rassembler et
     de mettre dessus du petit bois et deux grosses bches, aprs quoi
     je courus me renfoncer dans mon lit.

     M. Goulden, sous ses grands rideaux, la couverture tire sur le
     nez et le bonnet de coton sur les yeux, tait veill depuis un
     instant; il m'entendit et me cria:

     Joseph, il n'a jamais fait un froid pareil depuis quarante
     ans... je sens a... Quel hiver nous allons avoir!

     Moi, je ne lui rpondais pas; je regardais de loin si le feu
     s'allumait: les braises prenaient bien; on entendait le fourneau
     tirer, et d'un seul coup tout s'alluma. Le bruit de la flamme
     vous rjouissait; mais il fallut plus d'une bonne demi-heure pour
     sentir un peu l'air tide.

     Enfin je me levai, je m'habillai. M. Goulden parlait toujours:
     moi, je ne pensais qu' Catherine. Et comme j'avais fini vers
     huit heures, j'allais sortir, lorsque M. Goulden, qui me
     regardait aller et venir, s'cria:

     Joseph,  quoi penses-tu donc, malheureux? Est-ce avec ce petit
     habit que tu veux aller aux Quatre-Vents? Mais tu serais mort 
     moiti chemin. Entre dans mon cabinet, tu prendras le grand
     manteau, les moufles et les souliers  double semelle garnis de
     flanelle.

     Je me trouvais si beau, que je rflchis s'il fallait suivre son
     conseil, et lui, voyant a, dit:

     coute, on a trouv hier un homme gel sur la cte de Wchem; le
     docteur Steinbrenner a dit qu'il rsonnait comme un morceau de
     bois sec, quand on tapait dessus. C'tait un soldat; il avait
     quitt le village entre six et sept heures,  huit heures on l'a
     ramass; ainsi a va vite. Si tu veux avoir le nez et les
     oreilles gels, tu n'as qu' sortir comme cela.

     Je vis bien alors qu'il avait raison; je mis ses gros souliers,
     je passai le cordon des moufles sur mes paules, et je jetai le
     manteau par-dessus. C'est ainsi que je sortis, aprs avoir
     remerci M. Goulden, qui m'avertit de ne pas rentrer trop tard,
     parce que le froid augmente  la nuit, et qu'une grande quantit
     de loups devaient avoir pass le Rhin sur la glace.

     Je n'tais pas encore devant l'glise, que j'avais dj relev le
     collet de peau de renard du manteau, pour sauver mes oreilles. Le
     froid tait si vif, qu'on sentait comme des aiguilles dans l'air,
     et qu'on se recoquillait malgr soi jusqu' la plante des pieds.

     Sous la porte d'Allemagne, j'aperus le soldat de garde, dans son
     grand manteau gris, recul comme un saint au fond de sa niche; il
     serrait le fusil avec sa manche, pour n'avoir pas les doigts
     gels contre le fer, deux glaons pendaient  ses moustaches.
     Personne n'tait sur le pont, ni devant l'octroi. Un peu plus
     loin, hors de l'avance, je vis trois voitures au milieu de la
     route, avec leurs grandes bches serres comme des bourriches,
     elles tincelaient de givre; on les avait dteles et
     abandonnes. Tout semblait mort au loin, tous les tres se
     cachaient, se blottissaient dans quelque trou; on n'entendait que
     la glace crier sous vos pieds.

     En courant  ct du cimetire, dont les croix et les tombes
     reluisaient au milieu de la neige, je me dis en moi-mme: Ceux
     qui dorment l n'ont plus froid! Je serrais le manteau contre ma
     poitrine et je cachais mon nez dans la fourrure, remerciant M.
     Goulden de la bonne ide qu'il avait eue. J'enfonais aussi mes
     mains dans les moufles jusqu'aux coudes, et je galopais dans
     cette grande tranche  perte de vue, que les soldats avaient
     faite depuis la ville jusqu'aux Quatre-Vents. C'taient des murs
     de glace; en quelques endroits balays par la bise, on voyait le
     ravin du fond de Fiquet, la fort du bois de chnes et la
     montagne bleutre, comme rapprochs de vous  cause de la clart
     de l'air.

     On n'entendait plus aboyer les chiens de ferme, il faisait aussi
     trop froid pour eux.

     Malgr tout, la pense de Catherine me rchauffait le coeur, et
     bientt je dcouvris les premires maisons des Quatre-Vents. Les
     chemines et les toits de chaume,  droite et  gauche de la
     route, dpassaient  peine les montagnes de neige, et les gens,
     tout le long des murs, jusqu'au bout du village, avaient fait une
     tranche pour aller les uns chez les autres. Mais ce jour-l,
     chaque famille se tenait autour de son tre, et l'on voyait les
     petites vitres rondes comme piques d'un point rouge,  cause du
     grand feu de l'intrieur. Devant chaque porte se trouvait une
     botte de paille, pour empcher le froid de passer dessous.

      la cinquime porte  droite je m'arrtai pour ter mes moufles,
     puis j'ouvris et je refermai bien vite; c'tait la maison de ma
     tante Grdel Bauer, la veuve de Mathias Bauer et la mre de
     Catherine.

     Comme j'entrais grelottant et que la tante Grdel, assise devant
     l'tre, tournait sa tte grise, tout tonne  cause de mon grand
     collet de renard, Catherine, habille en dimanche, avec une belle
     jupe de rayage, le mouchoir  longues franges en croix autour du
     sein, le cordon du tablier rouge serr  sa taille trs-mince, un
     joli bonnet de soie bleue  bandes de velours noir renfermant sa
     figure rose et blonde, les yeux doux et le nez un peu relev,
     Catherine s'cria:

     C'est Joseph!

     Et sans regarder deux fois elle accourut m'embrasser en disant:

     Je savais bien que le froid ne t'empcherait pas de venir.

     J'tais tellement heureux que je ne pouvais parler! J'tai mon
     manteau, que je pendis au mur avec les moufles; j'tai
     pareillement les gros souliers de M. Goulden, et je sentis que
     j'tais tout ple de bonheur.

     J'aurais voulu trouver quelque chose d'agrable, mais comme cela
     ne venait pas, tout  coup je dis:

     Tiens, Catherine, voici quelque chose pour ta fte; mais d'abord
     il faut que tu m'embrasses encore une fois avant d'ouvrir la
     bote.

     Elle me tendit ses bonnes joues roses et puis s'approcha de la
     table; la tante Grdel vint aussi voir. Catherine dlia le cordon
     et ouvrit. Moi j'tais derrire, et mon coeur sautait, sautait:
     j'avais peur en ce moment que la montre ne ft pas assez belle.
     Mais au bout d'un instant, Catherine, joignant les mains, soupira
     tout bas:

     Oh! mon Dieu! que c'est beau!... C'est une montre.

     --Oui, dit la tante Grdel, a, c'est tout  fait beau: je n'ai
     jamais vu de montre aussi belle... On dirait de l'argent.

     --Mais c'est de l'argent, fit Catherine en se retournant et me
     regardant pour savoir.

     Alors je dis:

     Est-ce que vous croyez, tante Grdel, que je serais capable de
     donner une montre en cuivre argent  celle que j'aime plus que
     ma propre vie? Si j'en tais capable, je me mpriserais comme la
     boue de mes souliers.

     Catherine, entendant cela, me mit ses deux bras autour du cou, et
     comme nous tions ainsi je pensai: Voil le plus beau jour de ma
     vie!

     Je ne pouvais plus la lcher; la tante Grdel demandait:

     Qu'est-ce qu'il y a donc de peint sur le verre?

     Mais je n'avais plus la force de rpondre, et seulement  la fin,
     nous tant assis l'un  ct de l'autre, je pris la montre et je
     dis:

     Cette peinture, tante Grdel, reprsente deux amoureux qui
     s'aiment plus qu'on ne peut dire: Joseph Bertha et Catherine
     Bauer; Joseph offre un bouquet de roses  son amoureuse, qui
     tend la main pour le prendre.

     Quand la tante Grdel eut bien vu la montre, elle dit:

     Viens que je t'embrasse aussi, Joseph; je vois bien qu'il t'a
     fallu beaucoup conomiser et travailler pour cette montre-l et
     je pense que c'est trs-beau... que tu es un bon ouvrier et que
     tu nous fais honneur.

     Je l'embrassai dans la joie de mon me, et depuis ce moment
     jusqu' midi, je ne lchai plus la main de Catherine; nous tions
     heureux en nous regardant.

     La tante Grdel allait et venait autour de l'tre pour apprter
     un _pfankougen_, avec des pruneaux secs et des _kchlen_ tremps
     dans du vin  la cannelle et d'autres bonnes choses; mais nous
     n'y faisions pas attention, et ce n'est qu'au moment o la tante,
     aprs avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'cria
     toute contente: Allons, mes enfants,  table! que nous vmes la
     belle nappe, la grande soupire, la cruche de vin et le
     _pfankougen_ bien rond, bien dor, sur une large assiette au
     milieu. Cela nous rjouit la vue, et Catherine dit:

     Assieds-toi l, Joseph, contre la fentre, que je te voie bien.
     Seulement il faut que tu m'arranges la montre, car je ne sais pas
     o la mettre.

     Je lui passai la chane autour du cou, puis, nous tant assis,
     nous mangemes de bon apptit. Dehors on n'entendait rien, le feu
     ptillait sur l'tre. Il faisait bien bon dans cette grande
     cuisine, et le chat gris, un peu sauvage, nous regardait de loin
      travers la balustrade de l'escalier au fond, sans oser
     descendre.

     Catherine, aprs le dner, chanta l'air: _Der lieber Gott_! Elle
     avait une voix douce qui s'levait jusqu'au ciel. Moi je chantais
     tous bas, seulement pour la soutenir. La tante Grdel, qui ne
     pouvait jamais rester sans rien faire, mme les dimanches,
     s'tait mise  filer; le bourdonnement du rouet remplissait les
     silences, et nous tions tout attendris. Quand un air tait fini,
     nous en commencions un autre.  trois heures, la tante nous
     servit les _kchlen_  la cannelle; nous y mordions ensemble, en
     riant comme des bienheureux, et la tante quelquefois s'criait:

     Allons, allons, est-ce qu'on ne dirait pas de vritables
     enfants?

     Elle avait l'air de se fcher, mais on voyait bien  ses yeux
     plisss qu'elle riait au fond de son coeur. Cela dura jusqu'
     quatre heures du soir; alors la nuit commenait  venir, l'ombre
     entrait par les petites fentres, et songeant qu'il faudrait
     bientt nous quitter, nous nous assmes tristement prs de l'tre
     o dansait la flamme rouge. Catherine me serrait la main; moi,
     le front pench, j'aurais donn ma vie pour rester. Cela durait
     depuis une bonne demi-heure, lorsque la tante Grdel s'cria:

     Joseph... coute... il est temps que tu partes; la lune ne se
     lve pas avant minuit, il va faire bientt noir dehors comme dans
     un four, et par ces grands froids un malheur est si vite
     arriv...

     Ces paroles me portaient un coup, et je sentais que Catherine me
     retenait la main. Mais la tante Grdel avait plus de raison que
     nous.

     --C'est assez, dit-elle en se levant et dcrochant le manteau du
     mur; tu reviendras dimanche.

     Il fallut bien remettre les gros souliers, les moufles et le
     manteau de M. Goulden.

     J'aurais voulu faire durer cela cent ans; malheureusement la
     tante m'aidait. Quand j'eus le grand collet dress contre les
     oreilles, elle me dit:

     Embrassons-nous, Joseph!

     Je l'embrassai d'abord, ensuite Catherine, qui ne disait plus
     rien. Aprs cela, j'ouvris la porte, et le froid terrible entrant
     tout  coup, m'avertit qu'il ne fallait pas attendre.

     Dpche-toi, me dit la tante.

     --Bonsoir, Joseph, bonsoir!... me criait Catherine: n'oublie pas
     de venir dimanche.

     Je me retournai pour agiter la main, puis je me mis  courir sans
     lever la tte, car le froid tait tel que mes yeux en pleuraient
     derrire les grands poils du collet.


IV

 son retour il est rencontr par un gueux d'ivrogne qui le poursuit
en le menaant de le dnoncer au conseil de rvision comme n'tant pas
boiteux. Il lui chappe et rentre chez M. Goulden qu'il trouva
constern du 29e bulletin aprs la retraite de Moscou, annonant
l'anantissement des 750,000 hommes de l'arme de Russie. M. Goulden
charge son apprenti d'aller  sa place chez ses pratiques remonter les
horloges. Joseph y va et trouve les rues et les glises encombres de
phalsbouriens et de paysans inquiets du sort de leurs pauvres enfants.
Il monte au clocher pour revoir de loin la maison de sa tante _Grdel_
aux _Quatre-Vents_, o il a t si heureux la veille avec Catherine.
Puis tout  coup la pense lui vint que s'il tait parti l'anne
d'avant, Catherine serait aussi l pour prier et le redemander  Dieu.
Il sentit son corps grelotter.

Allons-nous-en, allons-nous-en, dit-il au sonneur; c'est
pouvantable!

--Quoi? dit le sonneur.

--La guerre!


V

Il assiste plus loin  la proclamation du snatus-consulte et  la
lecture du 29e bulletin. L'empereur Napolon y racontait que chaque
nuit les chevaux prissaient par milliers.

Il ne disait rien des hommes!

Trois femmes tombent  terre.

On les emmne en les soutenant par le bras.

Je me sauvai; j'aurais voulu ne rien savoir de tout cela.


VI

Il entra chez le commandant de place qui djeunait joyeusement.

Bah! dis au pre Goulden que nous aurons notre revanche; et puis,
l'honneur est sauf, nous n'avons pas t battus, que diable!

     Le jour mme de l'affiche, je me rendis aux Quatre-Vents; mais
     ce n'tait pas alors dans la joie de mon coeur, c'tait comme le
     dernier des malheureux auquel on enlve son amour et sa vie. Je
     ne me tenais plus sur mes jambes; et quand j'arrivai l-bas, ne
     sachant comment annoncer notre malheur, je vis en entrant qu'on
     savait dj tout  la maison, car Catherine pleurait  chaudes
     larmes, et la tante Grdel tait ple d'indignation.

     D'abord nous nous embrassmes en silence, et le premier mot que
     me dit la tante Grdel, en repoussant brusquement ses cheveux
     gris derrire ses oreilles, ce fut:

     Tu ne partiras pas!... Est-ce que ces guerres nous regardent,
     nous? Le cur lui-mme a dit que c'tait trop fort  la fin;
     qu'on devait faire la paix! Tu resteras! Ne pleure pas,
     Catherine, je te dis qu'il restera.

     Elle tait toute verte de colre, et bousculait ses marmites en
     parlant.

     Voil longtemps, dit-elle, que ce grand carnage me dgote; il a
     dj fallu que nos deux pauvres cousins Kasper et Yokel aillent
     se faire casser les os en Espagne, pour cet empereur, et
     maintenant il vient encore nous demander les jeunes; il n'est pas
     content d'en avoir fait prir trois cent mille en Russie. Au lieu
     de songer  la paix, comme un homme de bon sens, il ne pense qu'
     faire massacrer les derniers qui restent... On verra! on verra!

     --Au nom du ciel! tante Grdel, taisez-vous, parlez plus bas, lui
     dis-je en regardant la fentre, on pourrait vous entendre; nous
     serions tous perdus.

     --Eh bien, je parle pour qu'on m'entende, reprit-elle; ton
     Napolon ne me fait pas peur; il a commenc par nous empcher de
     parler, pour faire ce qu'il voudrait... mais tout cela va
     finir!... Quatre jeunes femmes vont perdre leurs maris rien que
     dans notre village, et dix pauvres garons vont tout abandonner,
     malgr pre et mre, malgr la justice, malgr le bon Dieu,
     malgr la religion... n'est-ce pas abominable?

     Et comme je voulais rpondre:

     Tiens, Joseph, dit-elle, tais-toi, cet homme-l n'a pas de
     coeur!... il finira mal!... Dieu s'est dj montr cet hiver; il
     a vu qu'on avait plus peur d'un homme que de lui: que les mres
     elles-mmes, comme du temps d'Hrode, n'osaient plus retenir la
     chair de leur chair, quand il la demandait pour le massacre;
     alors il a fait venir le froid, et notre arme a pri... et tous
     ceux qui vont partir sont morts d'avance: Dieu est las!--Toi, tu
     ne partiras pas, me dit cette femme pleine d'enttement, je ne
     veux pas que tu partes; tu te sauveras dans les bois avec Jean
     Kraft, Louis Bme et tous les plus courageux garons d'ici; vous
     irez par les montagnes, en Suisse, et Catherine et moi nous irons
     prs de vous jusqu' la fin de l'extermination.

     Alors la tante Grdel se tut d'elle-mme. Au lieu de nous faire
     un dner ordinaire, elle nous en fit encore un meilleur que
     l'autre dimanche, et nous dit d'un air ferme:

     Mangez, mes enfants, n'ayez pas peur... tout cela va changer.

     Je rentrais vers quatre heures du soir  Phalsbourg un peu plus
     calme qu'en partant. Mais comme je remontais la rue de la
     Munitionnaire, voil que j'entends, au coin du collge, le
     tambour du sergent de ville Harmantier, et que je vois une grande
     foule autour de lui. Je cours pour couter les publications, et
     j'arrive juste au moment o cela commenait.

     Harmantier lut que, par le snatus-consulte du 3, le tirage de la
     conscription aurait lieu le 15.

     Nous tions le 8, il ne restait donc plus que sept jours. Cela me
     bouleversa.

     Tous ceux qui se trouvaient l s'en allaient  droite et  gauche
     dans le plus grand silence. Je rentrai chez nous fort triste, et
     je dis  M. Goulden:

     On tire jeudi prochain.

     --Ah! fit-il, on ne perd pas de temps... a presse.

     Il est facile de se faire une ide de mon chagrin durant ce jour
     et les suivants. Je ne tenais plus en place; sans cesse je me
     voyais sur le point d'abandonner le pays. Il me semblait
     d'avance courir dans les bois, ayant  mes trousses des gendarmes
     criant: Halte! halte! Puis je me reprsentais la dsolation de
     Catherine, de la tante Grdel, de M. Goulden. Quelquefois je
     croyais marcher en rang, avec une quantit d'autres malheureux
     auxquels on criait: En avant!...  la baonnette! tandis que
     les boulets en enlevaient des files entires. J'entendais ronfler
     ces boulets et siffler les balles; enfin j'tais dans un tat
     pitoyable.

     Du calme, Joseph, me disait M. Goulden, ne te tourmente donc pas
     ainsi. Pense que de toute la conscription, il n'y en a pas dix
     peut-tre qui puissent donner d'aussi bonnes raisons que toi pour
     rester. Il faudrait que le chirurgien ft aveugle pour te
     recevoir. D'ailleurs, je verrai M. le commandant de place...
     Tranquillise-toi!

     Ces bonnes paroles ne pouvaient me rassurer.

     C'est ainsi que je passai toute une semaine dans des transes
     extraordinaires, et quand arriva le jour du tirage, le jeudi
     matin, j'tais tellement ple, tellement dfait, que les parents
     de conscrits enviaient en quelque sorte ma mine pour leur fils.
     Celui-l, se disaient-ils, a de la chance... il tomberait par
     terre en soufflant dessus... Il y a des gens qui naissent sous
     une bonne toile!

     Mais tout  coup, le 8 janvier, on mit une grande affiche  la
     mairie, o l'on voyait que l'empereur allait lever, avec un
     snatus-consulte, comme on disait dans ce temps-l, d'abord
     150,000 conscrits de 1813, ensuite 100 cohortes du premier ban de
     1812, qui se croyaient dj rchappes, ensuite 100,000 conscrits
     de 1809  1812, et ainsi de suite jusqu' la fin, de sorte que
     tous les trous seraient bouchs, et que mme nous aurions une
     plus grande arme qu'avant d'aller en Russie.

     Quand le pre Fouze, le vitrier, vint nous raconter cette
     affiche, un matin, je tombai presque en faiblesse, car je me dis
     en moi-mme:

     Maintenant on prend tout: les pres de famille depuis 1809; je
     suis perdu!

Le 8 janvier sa tante et sa cousine arrivent pour lui porter bonheur
au tirage. M. Goulden les rassure et leur dit que c'est une vaine
crmonie, mais qu'il n'y a de srieux que l'avis du conseil de
rvision dont il est sr. Il tire le numro 17.

     Alors je m'en allai sans rien dire, Catherine et ma tante
     derrire moi; nous descendmes sur la place, et ayant un peu
     d'air, je me rappelai que j'avais tir le numro 17.

     La tante Grdel paraissait confondue.

     Je t'avais pourtant mis quelque chose dans ta poche, dit-elle;
     mais ce gueux de Pinacle t'a jet un mauvais sort.

     En mme temps elle tira de ma poche de derrire un bout de corde.
     Moi, de grosses gouttes de sueur me coulaient du front; Catherine
     tait toute ple, et c'est ainsi que nous retournmes chez M.
     Goulden.

     Quel numro as-tu, Joseph? me dit-il aussitt.

     --Dix-sept, rpondit la tante en s'asseyant les mains sur les
     genoux.

     Un instant M. Goulden parut troubl, mais ensuite il dit:

     Autant celui-l qu'un autre... tous partiront... il faut remplir
     les cadres. Cela ne signifie rien pour Joseph. J'irai voir M. le
     Maire, M. le commandant de place... Ce n'est pas pour leur faire
     un mensonge; dire que Joseph est boiteux, toute la ville le sait,
     mais, dans la presse, on pourrait passer l-dessus. Voil
     pourquoi j'irai les voir. Ainsi ne vous troublez pas... reprenez
     confiance.

     Ces paroles du bon M. Goulden rassurrent la tante Grdel et
     Catherine, qui s'en retournrent aux Quatre-Vents, pleines de
     bonnes esprances.

     --J'avais entendu dire que le vinaigre donne des maux d'estomac,
     et sans en prvenir M. Goulden, dans ma peur j'avalai tout le
     vinaigre qui se trouvait dans la petite burette de l'huilier.
     Ensuite je m'habillai pensant avoir une mine de dterr, car le
     vinaigre tait trs-fort et me travaillait intrieurement. Mais
     en entrant dans la chambre de M. Goulden,  peine m'eut-il vu,
     qu'il s'cria:

     Joseph, qu'as-tu donc? tu es rouge comme un coq!

     En moi-mme, m'tant regard dans le miroir, je vis que, jusqu'
     mes oreilles et jusqu'au bout de mon nez, tout tait rouge. Alors
     je fus effray, mais au lieu de plir je devins encore plus
     rouge, et je m'criai dans la dsolation:

     Maintenant je suis perdu! Je vais avoir l'air d'un garon qui
     n'a pas de dfauts, et mme qui se porte trs-bien; c'est le
     vinaigre qui me monte  la tte.

     --Quel vinaigre? demanda M. Goulden.

     --Celui de l'huilier, que j'ai bu pour tre ple, comme on
     raconte de mademoiselle Sclapp, l'organiste.  Dieu, quelle
     mauvaise ide j'ai eue!

     --Cela ne t'empchera pas d'tre boiteux, dit M. Goulden;
     seulement tu voulais tromper le conseil, et ce n'est pas honnte?
     Mais voici neuf heures et demi qui sonnent: Werner est venu me
     prvenir hier que tu passerais  dix heures... Ainsi,
     dpche-toi.

     Il me faut donc partir en cet tat; le feu du vinaigre me sortait
     des joues. Lorsque je rencontrai la tante et Catherine, qui
     m'attendaient sous la vote de la mairie, elles me reconnurent 
     peine.

     Comme tu as l'air content et l'air rjoui! me dit la tante
     Grdel.

     En entendant cela, j'aurais eu bien sr une faiblesse, si le
     vinaigre ne m'avait pas soutenu malgr moi. Je montai l'escalier
     dans un trouble extraordinaire, sans pouvoir remuer la langue
     pour rpondre, tant j'prouvais d'horreur contre ma btise.

     En haut, dj plus de vingt-cinq conscrits, qui se prtendaient
     infirmes, taient reus, et plus de vingt-cinq autres, assis sur
     un banc contre le mur, regardaient  terre, les joues pendantes,
     en attendant leur tour.

     Le vieux gendarme Kelz, avec son grand chapeau  cornes, se
     promenait de long en large; ds qu'il me vit, il s'arrta comme
     merveill, puis il s'cria:

      la bonne heure!  la bonne heure! au moins en voil un qui
     n'est pas fch de partir: l'amour de la gloire clate dans ses
     yeux.

     Et me posant la main sur l'paule:

     C'est bien, Joseph, fit-il, je te prdis qu' la fin de la
     campagne, tu seras caporal.

     --Mais je suis boiteux! m'criai-je tout indign.

     --Boiteux! dit Kelz en clignant de l'oeil et souriant, boiteux!
     C'est gal, avec une mine pareille on fait toujours son chemin.

     Il avait  peine fini son discours, que la salle du conseil de
     rvision s'ouvrit et que l'autre gendarme, Werner, se penchant 
     la porte, cria d'une voix rude:

     Joseph Bertha!

     J'entrai, boitant le plus que je pouvais, et Werner referma la
     porte. Les maires du canton taient assis sur des chaises en
     demi-cercle, M. le sous-prfet et M. le maire de Phalsbourg au
     milieu dans des fauteuils, et le secrtaire Frlig,  sa table.
     Un conscrit du Harberg se rhabillait; le gendarme Descarmes
     l'aidait  mettre ses bretelles. Ce conscrit, ayant ses grands
     cheveux bruns pendant sur les yeux, le cou nu et la bouche
     ouverte pour soupirer, avait l'air d'un homme qu'on va pendre.
     Deux mdecins, M. le chirurgien-major de l'hpital, avec un autre
     en uniforme, causaient au milieu de la salle. Ils se retournrent
     en me disant:

     Dshabillez-vous.

     Et je me dshabillai jusqu' la chemise, que Werner m'ta. Les
     autres me regardaient.

     M. le sous-prfet dit:

     Voil un garon plein de sant.

     Ces mots me mirent en colre; malgr cela, je rpondis
     honntement:

     Mais je suis boiteux, monsieur le sous-prfet.

     Les chirurgiens me regardrent, et celui de l'hpital,  qui M.
     le commandant de place avait sans doute parl de moi, dit:

     La jambe gauche est un peu courte.

     --Bah! fit l'autre, elle est solide.

     Puis, me posant la main sur la poitrine:

     La conformation est bonne, dit-il; toussez.

     Je toussai le moins fort que je pus; mais il trouva tout de mme
     que j'avais un bon timbre, et dit encore:

     Regardez ces couleurs; voil ce qui s'appelle un beau sang.

     Alors moi, voyant qu'on allait me prendre si je ne disais rien,
     je rpondis:

     J'ai bu du vinaigre.

     --Ah! fit-il, a prouve que vous avez un bon estomac, puisque
     vous aimez le vinaigre.

     --Mais je suis boiteux! m'criai-je tout dsol.

     --Bah! ne vous chagrinez pas, reprit cet homme; votre jambe est
     solide, j'en rponds.

     --Tout cela, dit alors M. le maire, n'empche pas ce jeune homme
     de boiter depuis sa naissance; c'est un fait connu de Phalsbourg.

     --Sans doute, fit aussitt le mdecin de l'hpital, la jambe
     gauche est trop courte; c'est un cas d'exemption.

     --Oui, reprit M. le maire, je suis sr que ce garon-l ne
     pourrait pas supporter une longue marche; il resterait en route 
     la deuxime tape.

     Le premier mdecin ne disait plus rien.

     Je me croyais dj sauv de la guerre, quand M. le sous-prfet
     me demanda:

     Vous tes bien Joseph Bertha?

     --Oui, monsieur le sous-prfet, rpondis-je.

     --Eh bien, messieurs, dit-il en sortant une lettre de son
     portefeuille; coutez!

     Il se mit  lire cette lettre, dans laquelle on racontait que,
     six mois avant, j'avais pari d'aller  Saverne, et d'en revenir
     plus vite que Pinacle; que nous avions fait ce chemin ensemble en
     moins de trois heures, et que j'avais gagn.

     C'tait malheureusement vrai! ce gueux de Pinacle m'appelait
     toujours boiteux, et dans ma colre, j'avais pari contre lui.
     Tout le monde le savait, je ne pouvais donc pas soutenir le
     contraire.

     Comme je restais confondu, le premier chirurgien me dit:

     Voil qui tranche la question; rhabillez-vous.

     Et, se tournant vers le secrtaire, il s'cria:

     Bon pour le service!

     Je me rhabillai dans un dsespoir pouvantable.

     Werner en appela un autre. Je ne faisais plus attention  rien...
     Quelqu'un m'aidait  passer les manches de mon habit. Tout  coup
     je fus sur l'escalier; et comme Catherine me demandait ce qui
     s'tait pass, je poussai un sanglot terrible; je serais tomb du
     haut en bas, si la tante Grdel ne m'avait pas soutenu.

     Nous sortmes par derrire et nous traversmes la petite place;
     je pleurais comme un enfant et Catherine aussi. Sous la halle,
     dans l'ombre, nous nous arrtmes en nous embrassant.

     La tante Grdel criait:

     Ah! les brigands!... ils enlvent maintenant jusqu'aux
     boiteux... jusqu'aux infirmes! Il leur faut tout! Qu'ils viennent
     donc aussi nous prendre!

     Les gens se runissaient, et le boucher Spel, qui dcoupait l
     sa viande sur l'tal, dit:

     Mre Grdel, au nom du ciel, taisez-vous... On serait capable de
     vous mettre en prison.

     --Eh bien qu'on m'y mette, s'cria-t-elle, qu'on me massacre; je
     dis que les hommes sont des lches de permettre ces horreurs!

     Mais le sergent de ville s'tant approch, nous repartmes
     ensemble en pleurant. Nous tournmes le coin du caf Hemmerl, et
     nous entrmes chez nous. Les gens nous regardaient de leurs
     fentres et se disaient: En voil encore un qui part!

     M. Goulden, sachant que la tante Grdel et Catherine viendraient
     dner avec nous le jour de la rvision, avait fait apporter du
     _Mouton-d'Or_ une oie farcie et deux bouteilles de bon vin
     d'Alsace. Il tait convaincu que j'allais tre rform tout de
     suite; aussi quelle ne fut pas sa surprise de nous voir entrer
     ensemble dans une dsolation pareille.

     Qu'est-ce que c'est? dit-il en relevant son bonnet de soie sur
     son front chauve, et nous regardant les yeux carquills.

     Je n'avais pas la force de lui rpondre; je me jetai dans le
     fauteuil en fondant en larmes; Catherine s'assit prs de moi, le
     bras autour de mon cou, et nos sanglots redoublrent.

     La tante Grdel dit:

     Les gueux l'ont pris.

     --Ce n'est pas possible! fit M. Goulden, dont les bras tombrent.

     --Oui, c'est tout ce qu'on peut voir de pire, dit la tante; a
     montre bien la sclratesse de ces gens.

     Et s'animant de plus en plus, elle criait:

     Il ne viendra donc plus de rvolution! Ces bandits seront donc
     toujours les matres!

     --Voyons, voyons, mre Grdel, calmez-vous, disait M. Goulden. Au
     nom du ciel, ne criez pas si haut. Joseph, raconte-nous
     raisonnablement les choses; ils se sont tromps... ce ne peut
     tre autrement... M. le maire et le mdecin de l'hpital n'ont
     donc rien dit?

     Je racontai en gmissant l'histoire de la lettre; et la tante
     Grdel, qui ne savait rien de cela, se mit  crier en levant les
     poings:

     Ah! le brigand! Dieu veuille qu'il entre une fois chez nous! je
     lui fends la tte avec la hachette.

     M. Goulden tait constern.

     Comment! tu n'as pas cri que c'tait faux! dit-il; c'est donc
     vrai cette histoire?

     Et comme je baissais la tte sans rpondre, joignant les mains il
     ajouta:

     Ah! la jeunesse, la jeunesse, cela ne pense  rien... Quelle
     imprudence... quelle imprudence!

     Il se promenait autour de la chambre; puis il s'assit pour
     essuyer ses lunettes, et la tante Grdel dit:

     Oui! mais ils ne l'auront pas tout de mme; leurs mchancets ne
     serviront  rien: ce soir, Joseph sera dj dans la montagne, en
     route pour la Suisse.

     M. Goulden, en entendant cela, devint grave; il frona le sourcil
     et rpondit au bout d'un instant:

     C'est un malheur... un grand malheur... car Joseph est
     rellement boiteux... on le reconnatra plus tard: il ne pourra
     pas marcher deux jours sans rester en arrire et sans tomber
     malade. Mais vous avez tort, mre Grdel, de parler comme vous
     faites et de lui donner un mauvais conseil.

     --Un mauvais conseil! dit-elle; vous tes donc aussi pour faire
     massacrer les gens, vous?

     --Non, rpondit-il, je n'aime pas les guerres, surtout celles o
     des cent mille hommes perdent la vie pour la gloire d'un seul.
     Mais ces guerres-l sont finies; ce n'est plus pour gagner de la
     gloire et des royaumes qu'on lve des soldats.


VII

En attendant le jour du dpart, Joseph laissa l'ouvrage et alla tous
les jours chez sa tante et sa cousine, aux Quatre-Vents.

      la fin, Goulden se leva et sortit de l'armoire un sac de
     soldat en peau de vache, qu'il posa sur la table. Je le
     regardais tout abattu, ne songeant  rien qu'au malheur de
     partir.

     Voici ton sac, dit-il; j'ai mis l-dedans tout ce qu'il te faut:
     deux chemises de toile, deux gilets de flanelle et le reste. Tu
     recevras deux chemises  Mayence, c'est tout ce qu'il te faudra;
     mais je t'ai fait faire des souliers, car rien n'est plus mauvais
     que les souliers des fournisseurs; c'est presque toujours du cuir
     de cheval, qui vous chauffe terriblement les pieds. Tu n'es pas
     dj trop solide sur tes jambes, mon pauvre enfant, au moins que
     tu n'aies pas cette douleur de plus. Enfin voil... c'est tout.

     Il posa le sac sur la table et se rassit.

     Dehors on entendait les alles et les venues des Italiens qui se
     prparaient  partir. Au-dessus de nous, le capitaine Vidal
     donnait des ordres. Il avait son cheval  la caserne de
     gendarmerie, et disait  son soldat d'aller voir s'il tait bien
     bouchonn, s'il avait reu son avoine.

     Tout ce bruit, tout ce mouvement me produisait un effet trange,
     et je ne pouvais encore croire qu'il fallait quitter la ville.
     Comme j'tais ainsi dans le plus grand trouble, voil que la
     porte s'ouvre, et que Catherine se jette dans mes bras en
     gmissant, et que la mre Grdel crie:

     Je te disais bien qu'il fallait te sauver en Suisse... que ces
     gueux finiraient par t'emmener... je te le disais bien... tu n'as
     pas voulu me croire.

     --Mre Grdel, rpondit aussitt M. Goulden, de partir pour faire
     son devoir, ce n'est pas un aussi grand malheur que d'tre
     mpris par les honntes gens. Au lieu de tous ces cris et de
     tous ces reproches qui ne servent  rien, vous feriez mieux de
     consoler et de soutenir Joseph.

     --Ah! dit-elle, je ne lui fais pas de reproches, non! quoique ce
     soit terrible de voir des choses pareilles.

     Catherine ne me quittait pas; elle s'tait assise  ct de moi,
     et nous nous embrassions.

     Tu reviendras, faisait-elle en me serrant.

     --Oui... oui, lui disais-je tout bas; et toi, tu penseras 
     moi... tu n'en aimeras pas un autre!

     Alors elle sanglotait en disant:

     Oh! non, je ne veux jamais aimer que toi.

     Cela durait depuis un quart d'heure, lorsque la porte s'ouvrit,
     et que le capitaine Vidal entra, le manteau roul comme un cor de
     chasse sur son paule.

     --Eh bien! dit-il, eh bien! et notre jeune homme?

     --Le voil, rpondit M. Goulden.

     --Ah! oui! fit le capitaine, ils sont en train de se dsoler,
     c'est tout simple... Je me rappelle a... Nous laissons tous
     quelqu'un au pays.

     Puis, levant la voix:

     Allons, jeune homme, du courage! Nous ne sommes plus un enfant,
     que diable!

     Il regarda Catherine:

     C'est gal, dit-il  M. Goulden, je comprends qu'il n'aime pas
     de partir.

     Le tambour battait  tous les coins de la rue; le capitaine Vidal
     ajouta:

     Nous avons encore vingt minutes pour lever le pied.

     Et, me lanant un coup d'oeil:

     Ne manquons pas au premier appel, jeune homme, fit-il en
     serrant la main de M. Goulden.

     Il sortit; on entendait son cheval piaffer  la porte.

     Le temps tait gris, la tristesse m'accablait; je ne pouvais
     lcher Catherine.

     Tout  coup le roulement commena; tous les tambours s'taient
     runis sur la place. M. Goulden, prenant aussitt le sac par ses
     courroies sur la table, dit d'un ton grave:

     Joseph, maintenant, embrassons-nous... il est temps.

     Je me redressai tout ple; il m'attacha le sac sur les paules.
     Catherine, assise, la figure dans son tablier, sanglotait. La
     mre Grdel, debout, me regardait les lvres serres.

     Le roulement continuait toujours; subitement il se tut.

     L'appel va commencer, dit M. Goulden en m'embrassant, et tout 
     coup son coeur clata, il se mit  pleurer, m'appelant tout bas
     son enfant, et me disant:

     --Courage!

     La mre Grdel s'assit; comme je me baissais vers elle, elle me
     prit la tte entre ses mains, et m'embrassant, elle criait:

     Je t'ai toujours aim, Joseph, depuis que tu n'tais qu'un
     enfant... je t'ai toujours aim! tu ne nous as donn que de la
     satisfaction... et maintenant il faut que tu partes... Mon Dieu,
     mon Dieu, quel malheur!

     Moi, je ne pleurais plus.

     Quand la tante Grdel m'eut lch, je regardai Catherine, qui ne
     bougeait pas, et m'tant approch, je la baisai sur le cou. Elle
     ne se leva point, et je m'en allais bien vite, n'ayant plus de
     force, lorsqu'elle se mit  crier d'une voix dchirante:

     Joseph!... Joseph!...

     Alors je me retournai; nous nous jetmes dans les bras l'un de
     l'autre, et quelques instants encore nous restmes ainsi,
     sanglotant. Catherine ne pouvait plus se tenir, je la posai dans
     le fauteuil et je partis sans oser tourner la tte.

     J'tais dj sur la place, au milieu des Italiens et d'une foule
     de gens qui criaient et pleuraient en reconduisant leurs garons,
     et je ne voyais rien, je n'entendais rien.

     Quand le roulement recommena, je regardai et je vis que j'tais
     entre Klipfel et Furst, tous deux le sac au dos; leurs parents
     devant nous, sur la place, pleuraient comme pour un enterrement.
      droite, prs de l'Htel-de-Ville, le capitaine Vidal,  cheval
     sur sa petite jument grise, causait avec deux officiers
     d'infanterie. Les sergents faisaient l'appel et l'on rpondait.
     On appela Furst, Klipfel, Bertha, nous rpondmes comme les
     autres; puis le capitaine commanda: Marche! et nous partmes
     deux  deux vers la porte de France.

     Au coin du boulanger Spitz, une vieille, au premier, cria de sa
     fentre, d'une voix trangle:

     Kasper! Kasper!

     C'tait la grand'mre de Zbd; son menton tremblait. Zbd
     leva la main sans rpondre; il tait aussi bien triste et
     baissait la tte.

     Moi, je frmissais d'avance de passer devant chez nous. En
     arrivant l, mes jambes flchissaient; j'entendis aussi quelqu'un
     crier des fentres, mais je tournai la tte du ct de l'auberge
     du _Boeuf-Rouge_; le bruit du tambour couvrait tout.

     Les enfants couraient derrire nous en criant: Les voil qui
     partent... Tiens... Voil Klipfel... Voil Joseph!

     Sous la porte de France, les hommes de garde rangs en ligne nous
     regardrent dfiler, l'arme au bras. Nous traversmes l'avance,
     puis nos tambours se turent, et nous tournmes  droite. On
     n'entendait plus que le bruit des pas dans la boue, car la neige
     fondait.

     Nous avions dpass la ferme du Gerberhoff, et nous allions
     descendre la cte du grand pont, lorsque j'entendis quelqu'un me
     parler; c'tait le capitaine, qui me criait du haut de son
     cheval:

      la bonne heure, jeune homme; je suis content de vous!

     En entendant cela, je ne pus m'empcher de rpandre encore des
     larmes, et le grand Furst aussi, nous pleurions en marchant; les
     autres, ples comme des morts, ne disaient rien. Au grand pont,
     Zbd sortit sa pipe pour fumer. Devant nous, les Italiens
     parlaient et riaient entre eux, tant habitus depuis trois
     semaines  cette existence.

     Une fois sur la cte de Metting,  plus d'une lieue de la ville,
     comme nous allions descendre, Klipfel me toucha l'paule, et
     tournant la tte il me dit:

     Regarde l-bas.

     Je regardai et j'aperus Phalsbourg bien loin au-dessous de nous,
     les casernes, les poudrires, et le clocher d'o j'avais vu la
     maison de Catherine six semaines avant, avec le vieux Brainstein:
     tout cela gris, les bois noirs autour. J'aurais bien voulu
     m'arrter l quelques instants; mais la troupe marchait, il
     fallut suivre. Nous descendmes  Metting.


VIII

Le grand intrt du roman avec l'histoire finit l; le reste est
tragique, mais la navet change de ton. Tout devient hroque et
sanglant. C'est de l'histoire, nous vous renvoyons aux analystes des
guerres de l'Empire. Ces pages de mmoires militaires leur
appartiennent. Il n'y a que quelques premiers pas de la route de
Phalsbourg  Dresde qui soient du ton du roman.

Seulement ce ton est merveilleusement retrac dans la premire marche.
Le peuple y est tout entier.


IX

     Ce mme jour, nous allmes jusqu' Bitche, puis le lendemain 
     Hornbach,  Kaiserslautern, etc. Le temps s'tait remis  la
     neige.

     Combien de fois, durant cette longue route, je regrettai le bon
     manteau de M. Goulden et ses souliers  doubles semelles!

     Nous traversions des villages sans nombre, tantt en montagne,
     tantt en plaine.  l'entre de chaque bourgade, les tambours
     attachaient leur caisse et battaient la marche; alors nous
     redressions la tte, nous marquions le pas, pour avoir l'air de
     vieux soldats. Les gens venaient  leurs petites fentres, ou
     s'avanaient sur leur porte en disant: Ce sont des conscrits!

     Le soir,  la halte, nous tions bien heureux de reposer nos
     pieds fatigus, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me
     faisait mal, mais les pieds... Ah! je n'avais jamais senti cette
     grande fatigue! Avec notre billet de logement, nous avions le
     droit de nous asseoir au coin du feu; mais les gens nous
     donnaient aussi place  leur table. Presque toujours nous avions
     du lait caill et des pommes de terre; quelquefois aussi du lard
     frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants
     venaient nous voir; les vieilles nous demandaient de quel pays
     nous tions, ce que nous faisions avant de partir; les jeunes
     filles nous regardaient d'un air triste, rvant  leurs amoureux,
     partis cinq, six ou sept mois avant. Ensuite on nous conduisait
     dans le lit du garon.

     Avec quel bonheur je m'tendais! Comme j'aurais voulu dormir mes
     douze heures! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement
     de la caisse me rveillait; je regardais les poutres brunes du
     plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me
     demandais: O suis-je? Tout  coup mon coeur se serrait; je me
     disais: Tu es  Bitche,  Kaiserslautern... tu es conscrit! Et
     bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir
     rpondre  l'appel.

     Bon voyage! disait la mnagre veille de grand matin.

     --Merci, rpondait le conscrit.

     Et l'on partait.

     Oui... oui... bon voyage! On ne te reverra plus, pauvre diable...
     Combien d'autres ont suivi le mme chemin!

     Je n'oublierai jamais qu' Kaiserslautern, le deuxime jour de
     notre dpart, ayant dboucl mon sac pour mettre une chemise
     blanche, je dcouvris, sous les chemises, un paquet assez rond,
     et que, l'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs en
     pices de six livres, et sur le papier ces mots de M. Goulden:
     Sois toujours bon, honnte,  la guerre. Songe  tes parents, 
     tous ceux pour lesquels tu donnerais ta vie, et traite
     humainement les trangers, afin qu'ils agissent de mme  l'gard
     des ntres. Et que le ciel te conduise... qu'il te sauve des
     prils! Voici quelque argent. Il est bon, loin des siens, d'avoir
     toujours un peu d'argent. cris-nous le plus souvent que tu
     pourras. Je t'embrasse, mon enfant, je te serre sur mon coeur.

     En lisant cela, je rpandis des larmes, et je pensai: Tu n'es
     pas entirement abandonn sur la terre... De braves gens songent
      toi! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils.

     Le Grand Furst et Zbd avaient aussi leur billet pour la
     Capougner Strasse; nous partmes, encore bien heureux de boiter
     et de traner la semelle ensemble dans cette ville trangre.

     Furst trouva le premier sa maison, mais elle tait ferme, et,
     comme il frappait  la porte, je trouvai aussi la mienne, dont
     les deux fentres brillaient  gauche. Je poussai la porte, elle
     s'ouvrit, et j'entrai dans une alle sombre, o l'on sentait le
     pain frais, ce qui me rjouit intrieurement. Zbd alla plus
     loin. Moi, je criais dans l'alle: Il n'y a personne?

     Et presque aussitt une vieille femme parut, la main devant sa
     chandelle, au bout d'un escalier en bois.

     Qu'est-ce que vous voulez? fit-elle.

     Je lui dis que j'avais un billet de logement pour chez eux. Elle
     descendit et regarda mon billet, puis elle me dit en allemand:

     Venez!

     Je montai donc l'escalier. En passant, j'aperus, par une porte
     ouverte, deux hommes en culotte, nus jusqu' la ceinture, qui
     brassaient la pte devant deux ptrins. J'tais chez un
     boulanger, et voil pourquoi cette vieille ne dormait pas encore,
     ayant sans doute aussi de l'ouvrage. Elle avait un bonnet 
     rubans noirs, les bras nus jusqu'aux coudes, une grosse jupe de
     laine bleue soutenue par des bretelles, et semblait triste. En
     haut elle me conduisit dans une chambre assez grande, avec un bon
     fourneau de faence, et un lit au fond.

     Vous arrivez tard, me dit cette femme.

     --Oui, nous avons march tout le jour, lui rpondis-je sans
     presque pouvoir parler; je tombe de faim et de fatigue.

     Alors elle me regarda, et je l'entendis qui disait:

     Pauvre enfant! pauvre enfant!

     Puis elle me fit asseoir prs du fourneau et me demanda:

     Vous avez mal aux pieds?

     --Oui, depuis trois jours.

     --Eh bien! tez vos souliers, fit-elle, et mettez ces sabots. Je
     reviens.

     Elle laissa sa chandelle sur la table et redescendit. J'tai mon
     sac et mes souliers; j'avais des ampoules et je pensais: Mon
     Dieu... mon Dieu... Peut-on souffrir autant? Est-ce qu'il ne
     vaudrait pas mieux tre mort?

     Cette ide m'tait venue cent fois en route; mais alors, auprs
     de ce bon feu, je me sentais si las, si malheureux, que j'aurais
     voulu m'endormir pour toujours, malgr Catherine, malgr la tante
     Grdel, M. Goulden et tous ceux qui me souhaitaient du bien. Oui,
     je me trouvais trop misrable!

     Tandis que je songeais  ces choses, la porte s'ouvrit, et un
     homme grand, fort, la tte dj grise, entra. C'tait un de ceux
     que j'avais vus travailler en bas. Il avait mis une chemise, et
     tenait dans ses mains une cruche et deux verres.

     Bonne nuit! dit-il en me regardant d'un air grave.

     Je penchai la tte. La vieille entra derrire cet homme: elle
     portait un cuveau de bois, et le posant  terre prs de ma
     chaise:

     Prenez un bain de pieds, me dit-elle, cela vous fera du bien.

     En voyant cela, je fus attendri et je pensai: Il y a pourtant de
     braves gens sur la terre! J'tai mes bas. Comme les ampoules
     taient ouvertes, elles saignaient, et la bonne vieille rpta:

     Pauvre enfant! pauvre enfant!

     L'homme me dit:

     De quel pays tes-vous?

     --De Phalsbourg, en Lorraine.

     --Ah! bon, fit-il.

     Puis, au bout d'un instant, il dit  sa femme:

     Va donc chercher une de nos galettes; ce jeune homme prendra un
     verre de vin, et nous le laisserons ensuite dormir en paix, car
     il a besoin de repos.

     Il poussa la table devant moi, de sorte que j'avais les pieds
     dans la baignoire, ce qui me faisait du bien, et que j'tais
     devant la cruche. Il emplit ensuite nos verres d'un bon vin
     blanc, en me disant:

      votre sant!

     La mre tait sortie. Elle revint avec une grande galette encore
     chaude, et toute couverte de beurre frais  moiti fondu. C'est
     alors que je sentis combien j'avais faim; je me trouvai presque
     mal. Il parat que ces bonnes gens le virent, car la femme me
     dit:

     Avant de manger, mon enfant, il faut sortir vos pieds de l'eau.

     Elle se baissa et m'essuya les pieds avec son tablier, avant que
     j'eusse compris ce qu'elle voulait faire.

     Alors je m'criai:

     Mon Dieu, madame, vous me traitez comme votre enfant.

     Elle rpondit au bout d'un instant:

     Nous avons un fils  l'arme!

     J'entendis que sa voix tremblait en disant ces mots, et mon
     coeur se mit  sangloter intrieurement; je songeais  Catherine,
      la tante Grdel, et je ne pouvais rien rpondre.

     Mangez et buvez, me dit l'homme en dcoupant la galette.

     Ce que je fis avec un bonheur que je n'avais jamais connu. Tous
     deux me regardaient gravement. Quand j'eus fini, l'homme se leva:

     Oui, dit-il, nous avons un fils  l'arme; il est parti l'anne
     dernire pour la Russie, et nous n'en avons pas eu de
     nouvelles... Ces guerres sont terribles!

     Il se parlait  lui-mme en marchant d'un air rveur, les mains
     croises sur le dos. Moi, je sentais mes yeux se fermer.

     Tout  coup l'homme dit:

     Allons, bonsoir.

     Il sortit; sa femme le suivit emportant le cuveau.

     Merci, leur criai-je; que Dieu ramne votre fils!

     Puis je me dshabillai, je me couchai et je m'endormis
     profondment.

     Le lendemain, je m'veillai vers sept heures. Un trompette
     sonnait le rappel au coin de la _Capougner Strasse_; tout
     s'agitait: on entendait passer des chevaux, des voitures et des
     gens. Mes pieds me faisaient encore un peu mal, mais ce n'tait
     rien en comparaison des autres jours; quand j'eus mis des bas
     propres, il me sembla renatre, j'tais solide sur mes jambes, et
     je me dis en moi-mme: Joseph, si cela continue, tu deviendras
     un gaillard; il n'y a que le premier jour qui cote.

     Je m'habillai dans ces heureuses dispositions.

     La femme du boulanger avait mis scher mes souliers prs du
     four, aprs les avoir remplis de cendres chaudes, pour les
     empcher de se racornir. Ils taient bien graisss et luisants.

     Enfin je bouclai mon sac, et je descendis sans avoir le temps de
     remercier les bonnes gens qui m'avaient si bien reu, pensant
     remplir ce devoir aprs l'appel.


X

Le conscrit, devenu un brave soldat, est bless  Leipzig; il passe la
nuit dans un foss de la route, il rve  sa situation, il voit dans
son dlire Catherine, sa tante Grdel, le bon Goulden.

     La pense de Catherine, de la tante Grdel, du bon M. Goulden, me
     vint aussi bientt, et ce fut quelque chose d'pouvantable!
     c'tait comme un spectacle qui se passe sous vos yeux:--je voyais
     leur tonnement et leurs craintes en apprenant la grande
     bataille; la tante Grdel qui courait tous les jours sur la route
     pour aller voir  la poste, pendant que Catherine l'attendait en
     priant; et M. Goulden, seul dans sa chambre, qui lisait dans la
     gazette que le 3e corps avait plus donn que les autres; il se
     promenait la tte penche et s'asseyait bien tard  l'tabli,
     tout rveur. Mon me tait l-bas avec eux; elle attendait en
     quelque sorte devant la poste avec la tante Grdel, elle
     retournait au village abattue, elle voyait Catherine dans la
     dsolation.

     Puis, un matin, le facteur Roedig passait aux Quatre-Vents, avec
     sa blouse et son petit sac de cuir; il ouvrait la porte de la
     salle, et tendait un grand papier  la tante Grdel, qui restait
     toute saisie, Catherine debout derrire elle, ple comme une
     morte: et c'tait mon acte de dcs qui venait d'arriver!
     J'entendais les sanglots dchirants de Catherine tendue  terre,
     et les maldictions de la tante Grdel,--ses cheveux gris
     dfaits,--criant qu'il n'y avait plus de justice... qu'il
     vaudrait mieux pour les honntes gens n'tre jamais venus au
     monde, puisque Dieu les abandonne!--Le bon pre Goulden arrivait
     pour les consoler; mais en entrant il se mettait  sangloter avec
     eux, et tous pleuraient dans une dsolation inexprimable, criant:

      pauvre Joseph! pauvre Joseph!

     Cela me dchirait le coeur.

     L'ide me vint aussi que trente ou quarante mille familles en
     France, en Russie, en Allemagne, allaient recevoir la mme
     nouvelle, et plus terrible encore, puisqu'un grand nombre des
     malheureux tendus sur le champ de bataille avaient leur pre et
     mre; je me reprsentai cela comme un grand cri du genre humain
     qui monte au ciel.

     C'est alors que je me rappelai ces pauvres femmes de Phalsbourg
     qui priaient dans l'glise  la grande retraite de Russie, et que
     je compris ce qui se passait dans leur me!... Je pensais que
     Catherine irait bientt l; qu'elle prierait des annes et des
     annes en songeant  moi... Oui, je pensais cela, car je savais
     que nous nous aimions depuis notre enfance, et qu'elle ne
     pourrait jamais m'oublier. Mon attendrissement tait si grand,
     qu'une larme suivait l'autre sur mes joues; et cela me faisait
     pourtant du bien d'avoir cette confiance en elle, et d'tre sr
     qu'elle conserverait son amour jusque dans la vieillesse, qu'elle
     m'aurait toujours devant les yeux, et qu'elle n'en prendrait pas
     un autre.

     La pluie s'tait mise  tomber vers le matin. Ce grand bruit
     monotone sur les toits, dans le jardin et la ruelle remplissait
     le silence. Je songeais  Dieu, qui depuis le commencement des
     temps fait les mmes choses, et dont la puissance est sans
     bornes; qui pardonne les fautes, parce qu'il est bon, et
     j'esprais qu'il me pardonnerait en considration de mes
     souffrances.

     Comme la pluie tait forte, elle finit par emplir le petit
     ruisseau. De temps en temps on entendait un mur tomber dans le
     village, un toit s'affaisser; les animaux, effarouchs par la
     bataille, reprenaient confiance et sortaient au petit jour: une
     chvre blait dans l'table voisine; un grand chien de berger, la
     queue tranante, passa, regardant les morts; le cheval en le
     voyant se mit  souffler d'une faon terrible; il le prenait
     peut-tre pour un loup, et le chien se sauva.

Aprs la premire bataille de Leipzig on le jette  l'hpital. Il s'y
gurit lentement. La seconde bataille entrane toute l'arme
franaise, les allis deviennent ennemis, il revient se tranant  la
suite du bataillon.  Hanau il tombe malade du typhus, Zbd, son
camarade de Phalsbourg, le sollicite de se relever pour atteindre les
chariots de l'ambulance.

     L'espoir d'tre rejoint par Zbd me remontait le coeur, mais je
     n'avait plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd
     comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux
     tremblaient; malgr cela, je ne dsesprais pas encore, je me
     disais en moi-mme: Ce n'est rien... Quand tu verras le clocher
     de Phalsbourg, tes fivres passeront. Tu auras un bon air,
     Catherine te soignera... Tout ira bien... Vous vous marierez
     ensemble.

     J'en voyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais
     j'tais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.

     J'avais toujours bonne confiance, lorsqu' trois lieues de Fulde,
     sur la route de Salmunster, pendant une halte, on apprit que
     cinquante mille Bavarois venaient se mettre en travers de notre
     retraite, et qu'ils taient posts dans de grandes forts o nous
     devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce
     que je ne me sentais plus la force d'avancer, ni d'ajuster, ni de
     me dfendre  la baonnette, et que toutes mes peines pour venir
     de si loin taient perdues. Je fis pourtant encore un effort
     lorsqu'on nous ordonna de marcher et j'essayai de me lever.

     Allons, Joseph, me disait Zbd, voyons... du courage!...

     Mais je ne pouvais pas et je me mis  sangloter en criant:

     Je ne peux pas!

     --Lve-toi, faisait-il.

     --Je ne peux pas... mon Dieu... je ne peux pas!

     Je me cramponnais  son bras... des larmes coulaient le long de
     son grand nez... Il essaya de me porter, mais il tait aussi trop
     faible. Alors je le retins en lui criant:

     Zbd, ne m'abandonne pas!

     Le capitaine Vidal s'approcha, et me regardant avec tristesse:

     Allons, mon garon, dit-il, les voitures de l'ambulance vont
     passer dans une demi-heure... on te prendra.

     Mais je savais bien ce que cela voulait dire et j'attirai Zbd
     dans mes bras pour le serrer. Je lui dis  l'oreille:

     coute, tu embrasseras Catherine pour moi... tu me le
     promets!... Tu lui diras que je suis mort en l'embrassant et que
     tu lui portes ce baiser d'adieu!

     --Oui!... fit-il en sanglotant tout bas, oui... je lui
     dirai!...-- mon pauvre Joseph!

     Je ne pouvais plus le lcher; il me posa lui-mme  terre et s'en
     alla bien vite sans tourner la tte. La colonne s'loignait... je
     la regardai longtemps, comme on regarde la dernire esprance de
     vie qui s'en va... Les tranards du bataillon entrrent dans un
     pli de terrain... Alors je fermai les yeux et seulement une heure
     aprs, ou mme plus longtemps, je me rveillai au bruit du canon
     et je vis une division de la garde passer sur la route au pas
     acclr avec des fourgons et de l'artillerie. Sur les fourgons
     j'apercevais quelques malades et je criais:

     Prenez-moi!... prenez-moi!...

     Mais personne ne faisait attention  mes cris... on passait
     toujours... et le bruit de la canonnade augmentait. Plus de dix
     mille hommes passrent ainsi, de la cavalerie et de l'infanterie;
     je n'avais plus la force d'appeler.

     Enfin la queue de tout ce monde arriva. Je regardai les sacs et
     les shakos s'loigner jusqu' la descente, puis disparatre, et
     j'allais me coucher pour toujours lorsque j'entendis encore un
     grand bruit sur la route. C'taient cinq ou six pices qui
     galopaient atteles de solides chevaux,--les canonniers  droite
     et  gauche le sabre  la main.--Derrire venaient les caissons.
     Je n'avais pas plus d'esprance dans ceux-ci que dans les autres,
     et je regardais pourtant quand  ct d'une de ces pices je vis
     s'avancer un grand maigre, roux, dcor, un marchal des logis,
     et je reconnus Zimmer, mon vieux camarade de Leipzig. Il passait
     sans me voir. Mais alors de toutes mes forces je m'criai:

     Christian!... Christian!...

     Et malgr le bruit des canons il s'arrta, se retourna, et
     m'aperut au pied d'un arbre. Il ouvrait de grands yeux.

     Christian, m'criai-je, aie piti de moi!

     Alors il revint, me regarda et plit:

     Comment, c'est toi, mon bon Joseph! fit-il en sautant  bas de
     son cheval.

     Il me prit dans ses bras comme un enfant en criant aux hommes qui
     menaient le dernier fourgon:

     Halte!... arrtez!

     Et, m'embrassant, il me plaa dans ce fourgon la tte sur un sac.
     Je vis aussi qu'il tendait un gros manteau de cavalerie sur mes
     jambes et mes pieds en disant:

     Allons... en route... a chauffe l-bas!

     C'est tout ce que je me rappelle, car aussitt aprs je perdis
     tout sentiment. Il me semble bien avoir entendu depuis comme un
     roulement d'orage, des cris, des commandements, et mme avoir vu
     dfiler dans le ciel la cime de grands sapins au milieu de la
     nuit; mais tout cela pour moi n'est qu'un rve. Ce qu'il y a de
     sr, c'est que derrire Salmunster, dans les bois de Hanau, fut
     livre ce jour-l une grande bataille contre les Bavarois et
     qu'on leur passa sur le ventre.


XI

     Le 15 janvier 1814, deux mois et demi aprs la bataille de Hanau,
     je m'veillai dans un bon lit, au fond d'une petite chambre bien
     chaude; et, regardant les poutres du plafond au-dessus de moi,
     puis les petites fentres, o le givre tendait ses gerbes
     blanches, je me dis: C'est l'hiver!--En mme temps, j'entendais
     comme un bruit de canon qui tonne, et le ptillement du feu sur
     un tre. Au bout de quelques instants, m'tant retourn, je vis
     une jeune femme ple assise prs de l'tre, les mains croises
     sur les genoux, et je reconnus Catherine. Je reconnus aussi la
     chambre o je venais passer de si beaux dimanches, avant de
     partir pour la guerre. Le bruit du canon seul, qui revenait de
     minute en minute, me faisait peur de rver encore.

     Et longtemps je regardai Catherine, qui me paraissait bien
     belle; je pensais: O donc est la tante Grdel? Comment suis-je
     revenu au pays? Est-que Catherine et moi nous sommes maris! Mon
     Dieu! pourvu que ceci ne soit pas un rve!

      la fin, prenant courage, j'appelai tout doucement: Catherine!
     Alors, elle, tournant la tte, s'cria:

     Joseph... tu me reconnais?

     --Oui, lui dis-je en tendant la main.

     Elle s'approcha toute tremblante, et je l'embrassai longtemps.
     Nous sanglotions ensemble.

     Et comme le canon se remettait  gronder, tout  coup cela me
     serra le coeur.

     Qu'est-ce que j'entends, Catherine? demandai-je.

     --C'est le canon de Phalsbourg, ft-elle en m'embrassant plus
     fort.

     --Le canon?

     --Oui, la ville est assige.

     --Phalsbourg?... Les ennemis sont en France!...

     Je ne pus dire un mot de plus... Ainsi tant de souffrances, tant
     de larmes, deux millions d'hommes sacrifis sur les champs de
     bataille, tout cela n'avait abouti qu' faire envahir notre
     patrie!... Durant plus d'une heure, malgr la joie que
     j'prouvais de tenir dans mes bras celle que j'aimais, cette
     pense affreuse ne me quitta pas une seconde, et mme
     aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me
     revient encore avec amertume... Oui, nous avons vu cela, nous
     autres vieillards, et il est bon que les jeunes le sachent: nous
     avons vu l'Allemand, le Russe, le Sudois, l'Espagnol, l'Anglais,
     matres de la France, tenir garnison dans nos villes, prendre
     dans nos forteresses ce qui leur convenait, insulter nos
     soldats, changer notre drapeau et se partager non-seulement nos
     conqutes depuis 1804, mais encore celles de la
     Rpublique:--C'tait payer cher dix ans de gloire!

     Mais ne parlons pas de ces choses, l'avenir les jugera: il dira
     qu'aprs Lutzen et Bautzen, les ennemis nous offraient de nous
     laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive
     gauche du Rhin jusqu' Ble, avec la Savoie et le royaume
     d'Italie, et que l'empereur a refus d'accepter ces
     conditions,--qui taient pourtant trs-belles,--parce qu'il
     mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur de la
     France!

     Pour en revenir  mon histoire, quinze jours aprs la bataille de
     Hanau, des milliers de charrettes couvertes de blesss et de
     malades s'taient mises  dfiler sur la route de Strasbourg 
     Nancy. Elles s'tendaient d'une seule file du fond de l'Alsace en
     Lorraine.

     La tante Grdel et Catherine,  leur porte, regardaient s'couler
     ce convoi funbre; leurs penses, je n'ai pas besoin de le dire!
     Plus de douze cents charrettes taient passes, je n'tais dans
     aucune. Des milliers de pres et de mres, accourus  la ronde,
     regardaient ainsi, le long de la route... Combien retournrent
     chez eux sans avoir trouv leur enfant!

     Le troisime jour, Catherine me reconnut dans une de ces voitures
      panier du ct de Mayence, au milieu de plusieurs autres
     misrables comme moi, les joues creuses, la peau colle sur les
     os et mourant de faim.

     C'est lui... c'est Joseph! criait-elle de loin.

     Mais personne ne voulait le croire; il fallut que la tante
     Grdel me regardt longtemps pour dire: Oui, c'est lui!... Qu'on
     le sorte de l... C'est notre Joseph!

     Elle me fit transporter dans leur maison, et me veilla jour et
     nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais toujours: De l'eau!
     de l'eau! Personne au village ne croyait que j'en reviendrais;
     pourtant le bonheur de respirer l'air du pays et de revoir ceux
     que j'aimais me sauva.

     C'est environ six mois aprs, le 15 juillet 1814, que nous fmes
     maris, Catherine et moi. M. Goulden, qui nous aimait comme ses
     enfants, m'avait mis de moiti dans son commerce; nous vivions
     tous ensemble dans le mme nid: enfin, nous tions les plus
     heureux du monde.

     Alors les guerres taient finies, les allis retournaient chez
     eux d'tape en tape, l'empereur tait parti pour l'le d'Elbe,
     et le roi Louis XVIII nous avait donn des liberts raisonnables.
     C'tait encore une fois le bon temps de la jeunesse, le temps de
     l'amour, le temps du travail et de la paix. On pouvait esprer en
     l'avenir, ou pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de
     l'conomie, arriverait  gagner l'estime des honntes gens, 
     bien lever sa famille, sans crainte d'tre repris par la
     conscription sept et mme huit ans aprs avoir gagn.

     M. Goulden, qui n'tait pas trop content de voir revenir les
     anciens rois et les anciens nobles, pensait pourtant que ces gens
     avaient assez souffert dans les pays trangers, pour comprendre
     qu'ils n'taient pas seuls au monde et respecter nos droits; il
     pensait aussi que l'empereur Napolon aurait le bon sens de se
     tenir tranquille... mais il se trompait:--les Bourbons taient
     revenus avec leurs vieilles ides, et l'empereur n'attendait que
     le moment de prendre sa revanche.

     Tout cela devait nous amener encore bien des misres, et je vous
     les raconterais avec plaisir, si cette histoire ne me paraissait
     assez longue pour une fois. Nous resterons donc ici jusqu'
     nouvel ordre. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien
     fait d'crire ma campagne de 1813, que cela peut clairer la
     jeunesse sur les vanits de la gloire militaire, et lui montrer
     qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la libert et le
     travail; eh bien! alors, je reprendrai la suite de ces
     vnements, et je vous raconterai Waterloo!


XII

Voil ce roman, vrai comme la nature; ce roman photographique, si
j'ose me servir de cette expression. Quand on le ferme, on n'a dans
les yeux ni hros, ni hrone, ni amour, ni aventures qui s'effacent
avec le temps. On ne voit que le pauvre apprenti de dix-huit ans, le
bon horloger compatissant Goulden  son tabli, la tante Grdel
justement indigne, et la bonne nice Catherine assise le dimanche sur
la mme chaise que son cousin Joseph, quatre coeurs o l'empire de
1813, ses victoires, sa gloire, et ses grandeurs retentissent dans un
petit groupe de ce pauvre peuple et o tous les _Te Deum_ se changent
tout bas en larmes et en maldictions!

Ce n'est pas l un roman, c'est la nature! Et quand on lit cet
vangile du pauvre peuple en 1814, et qu'on voit les enfants de ce
peuple vaniteux pris d'un nom, qu'il a grandi, tantt avec raison,
plus souvent avec dmence, oublier tant de misres pour ne se souvenir
que de quelques grands jours marqus d'un bulletin menteur dans sa
mmoire, proclamer qu'il n'a jamais t battu et qu'il a march de
triomphe en triomphe de Moscou, de Rome, de Madrid, de Lisbonne 
Paris et  Fontainebleau; niant Moscou, niant Eylau, niant Ulm, niant
Leipzig, niant Salamanque, Vittoria et Abrants, niant Montmartre,
niant Waterloo, niant  peu prs autant de mmorables revers qu'il a
proclam de victoires; on est tent de dchirer ces pages d'histoire
falsifie par des crivains tromps ou trompeurs, et de ne reconnatre
pour historiens vrais que deux noms et un romancier Erckmann Chatrian.
Qui veut-on tromper ici?

Est-ce 1813? Soyez plus hardis! crivez qu'il n'y a point eu de
Fontainebleau, d'abdication, d'le d'Elbe.

Est-ce 1815? crivez qu'il n'y a point eu de Sainte-Hlne.

Vous ne serez pas plus menteur; mais vous serez plus logique, et
aprs avoir tromp le peuple qui vous lit et qui ne vous contrle pas,
vous tromperez peut-tre la dernire postrit, et vous lui ferez
dire: il y a eu un homme qui est all avec nos pres provoquer
l'univers entier depuis Saint-Jean-d'Acre, le Caire, Aboukir,
Trafalgar, Lisbonne, Madrid, Rome, Moscou, Eylau, Wagram, Dresde,
Leipzig, Mayence, Paris, Waterloo, et qui n'a jamais t vaincu, et
alors chantez des _Te Deum_ posthumes! car il n'y avait apparemment en
ce temps-l ni Providence qui chtie la dmence, ni nations qui
sentent l'injure et qui vengent l'opprim, ni vicissitudes humaines
qui se retournent contre les iniquits des oppresseurs, ni histoire
qui instruit les rois et les peuples! Voulez-vous, aprs tant
d'adulation, verser une goutte de vrit populaire dans la mmoire de
vos enfants? ne la cherchez dans aucune de vos histoires, mais dans le
roman vrai d'Erkmann et Chatrian!

Elle n'est plus que l!

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXV.

Paris.--Typ, Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-Saint-Germain, 43.




CXXXVIe ENTRETIEN




L'AMI FRITZ


I

Le roman que nous venons de lire est certainement un chef-d'oeuvre;
mais cette histoire si nave et si vraie du pauvre conscrit de
Phalsbourg n'exige pas un autre mrite que la vrit. C'est le mrite
des mrites, c'est vrai. Cependant, il ne faut, pour crire le
_Conscrit de 1813_, qu'avoir vcu et se souvenir. La moiti du talent,
ici, est dans une bonne mmoire. Si un homme a vcu soixante et
quelques annes, et qu'il soit n crivain, il y a  admirer sans
doute, mais il n'y a pas  s'merveiller de voir sortir de ses mains
un pareil livre. C'est ce qui fait que j'ai dit en commenant. Si ce
livre est du pre de M. Erckmann, je le comprends; s'il est d'un jeune
homme je ne le comprends pas. On n'invente pas la vraie couleur, on la
copie; pour la copier, il faut la voir. O donc ces jeunes yeux
ont-ils pu voir ce qu'ils racontent aujourd'hui comme des
daguerrotypes vivants? Dieu le sait; quant  moi, je l'ignore. Je ne
puis que leur rendre tmoignage et m'crier  chaque page de ce
miraculeux roman: Cela est vrai comme 1813!


II

Mais voici de la mme main un nouveau fragment d'un roman de moeurs;
roman aussi prodigieux d'invention que l'autre est prodigieux de
mmoire. C'est l'_Ami Fritz_ ou l'histoire d'un insouciant goste.
Jamais la Bruyre ou Theophraste n'ont ptri de si vivantes couleurs
sur leur palette. Vous allez voir; ici il faut beaucoup plus citer que
dire; car on peut raconter le dessin, mais il faut peindre la couleur.
Peignons donc. Voici le sujet du roman:

     Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix  Hanebourg, mourut, en
     1832, son fils Fritz Kobus, se voyant  la tte d'une belle
     maison sur la place des Acacias, d'une bonne ferme dans la valle
     de Meisenthl, et de pas mal d'cus placs sur solides
     hypothques, essuya ses larmes et se dit, avec l'Ecclsiaste:
     Vanit des vanits, tout est vanit! Quel avantage a l'homme des
     travaux qu'il fait sur la terre? Une gnration passe et l'autre
     vient: le soleil se lve et se couche aujourd'hui comme hier; le
     vent souffle au nord, puis il souffle au midi; les fleuves vont 
     la mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent
     plus que l'homme ne saurait dire; l'oeil n'est jamais rassasi de
     voir, ni l'oreille d'entendre; on oublie les choses passes, on
     oubliera celles qui viennent: le mieux est de ne rien faire...
     pour n'avoir rien  se reprocher!

     C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.

     Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonn la veille, il
     se dit encore:

     Tu te lveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille
     Katel t'apportera ton djeuner, que tu choisiras toi-mme, selon
     ton got. Ensuite tu pourras aller soit au Casino lire le
     journal, soit faire un tour aux champs, pour te mettre en
     apptit.  midi, tu reviendras dner; aprs le dner, tu
     vrifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu feras tes
     marchs. Le soir, aprs souper, tu iras  la brasserie du
     _Grand-Cerf_, faire quelques parties de _youker_ ou de _rams_
     avec les premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des
     chopes, et tu seras l'homme le plus heureux du monde. Tche
     d'avoir toujours la tte froide et les pieds chauds: c'est le
     prcepte de la sagesse. Et, surtout, vite ces trois choses: de
     devenir trop gras, de prendre des actions industrielles, et de te
     marier. Avec cela, Kobus, j'ose te prdire que tu deviendras
     vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront diront: C'tait un
     homme d'esprit, un homme de sens, un joyeux compre! Que peux-tu
     dsirer de plus, quand le roi Salomon dclare lui-mme que
     l'accident qui frappe l'homme et celui qui frappe la bte sont un
     seul et mme accident; que la mort de l'un est la mme mort que
     celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le mme souffle!...
     Puisqu'il en est ainsi, pensa Kobus, tchons au moins de profiter
     de notre souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.

     Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la rgle
     qu'il s'tait trace d'avance; sa vieille servante Katel, la
     meilleure cuisinire de Hunebourg, lui servit toujours les
     morceaux qu'il aimait le plus, apprts de la faon qu'il
     voulait; il eut toujours la meilleure choucroute, le meilleur
     jambon, les meilleures andouilles, et le meilleur vin du pays; il
     prit rgulirement ses cinq chopes de bockbier  la brasserie du
     _Grand-Cerf_; il lut rgulirement le mme journal  la mme
     heure; il fit rgulirement ses parties de _youker_ et de _rams_,
     tantt avec l'un, tantt avec l'autre.

     Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas;
     tous ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur
     portait pas envie; au contraire, lisait-il dans son journal que
     Yri Hans venait d'tre nomm capitaine de hussards,  cause de
     son courage; que Frantz Spel venait d'inventer une machine pour
     filer le chanvre  moiti prix; que Ptrus venait d'obtenir une
     chaire de mtaphysique  Munich; que Nickel Bischof venait d'tre
     dcor de l'ordre du Mrite pour ses belles posies, aussitt il
     se rjouissait et disait: Voyez comme ces gaillards-l se
     donnent de la peine: les uns se font casser bras et jambes pour
     me garder mon bien; les autres font des inventions pour m'obtenir
     les choses  bon march; les autres suent sang et eau pour crire
     des posies et me faire passer un bon quart d'heure quand je
     m'ennuie... Ah! ah! ah! les bons enfants!

     Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se
     fendait jusqu'aux oreilles, son large nez s'patait de
     satisfaction; il poussait un clat de rire qui n'en finissait
     plus.

     Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modr,
     Fritz se portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait
     raisonnablement, parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne
     voulait pas s'enrichir d'un seul coup. Il tait exempt de tous
     les soucis de la famille, tant rest garon; tout le secondait,
     tout le satisfaisait, tout le rjouissait; c'tait un exemple de
     la bonne humeur que vous procurent le bon sens et la sagesse
     humaine, et naturellement il avait des amis, ayant des cus.

Le premier jour du printemps revient. Kobus le salue en le dcrivant
avec l'entrain insoucieux du joyeux goste qui se sent les pieds
chauds. Il rvait voluptueusement entre le rveil et le jour.

     Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'tait lev de
     grand matin, pour ouvrir ses fentres sur la place des Acacias,
     puis il s'tait recouch dans son lit bien chaud, la couverture
     autour des paules, le duvet sur les jambes, et regardait la
     lumire rouge  travers ses paupires, en billant avec une
     vritable satisfaction. Il songeait  diffrentes choses, et, de
     temps en temps, entr'ouvrait les yeux pour voir s'il tait bien
     veill.

     Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges,
     o les nuages s'en vont, o le toit en face, les petites lucarnes
     miroitantes, la pointe des arbres, enfin tout vous parat
     brillant, o l'on se croit redevenu plus jeune parce qu'une sve
     nouvelle court dans vos membres, et que vous revoyez des choses
     caches depuis cinq mois: le pot de fleurs de la voisine, le chat
     qui se remet en route sur les gouttires, les moineaux criards
     qui recommencent leurs batailles.

     De petits coups de vent tide soulevaient les rideaux de Fritz et
     les laissaient retomber; puis, aussitt aprs, le souffle de la
     montagne, refroidi par les glaces qui s'coulent lentement 
     l'ombre des ravines, remplissaient de nouveau la chambre.

     On entendait au loin, dans la rue, les commres rire entre elles,
     en chassant  grands coups de balai la neige fondante le long des
     rigoles, les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules
     caqueter dans la cour.

     Enfin, c'tait le printemps.

     Kobus,  force de rver, avait fini par se rendormir, quand le
     son d'un violon, pntrant et doux comme la voix d'un ami que
     vous entendez vous dire aprs une longue absence: Me voil,
     c'est moi! le tira de son sommeil et lui fit venir les larmes
     aux yeux. Il respirait  peine pour mieux entendre.

     C'tait le violon du bohmien Isef, qui chantait, accompagn
     d'un autre violon et d'une contre-basse; il chantait dans sa
     chambre, derrire ses rideaux bleus, et disait:

     C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec
     le printemps, avec le beau soleil...--coute, Kobus, les abeilles
     bourdonnent autour des premires fleurs, les premires feuilles
     murmurent, la premire alouette gazouille dans le ciel bleu, la
     premire caille court dans les sillons.--Et je reviens
     t'embrasser!--Maintenant, Kobus, les misres de l'hiver sont
     oublies.--Maintenant, je vais encore courir de village en
     village joyeusement, dans la poussire des chemins ou sous la
     pluie chaude des orages.--Mais je n'ai pas voulu passer sans te
     voir, Kobus; je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier
     salut au printemps.

     Tout cela, le violon de Isef le disait, et bien d'autres choses
     encore, plus profondes; de ces choses qui vous rappellent les
     vieux souvenirs de la jeunesse, et qui sont pour nous... pour
     nous seuls. Aussi le joyeux Kobus en pleurait d'attendrissement.

     Enfin, tout doucement, il carta les rideaux de son lit, pendant
     que la musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et
     il vit les trois bohmiens sur le seuil de la chambre, et la
     vieille Katel derrire, sous la porte. Il vit Isef, grand,
     maigre, jaune, dguenill comme toujours, le menton allong sur
     le violon avec sentiment, l'archet frmissant sur les cordes avec
     amour, les paupires baisses, ses grands cheveux noirs, laineux,
     recouverts du large feutre en loques, retombant sur ses paules
     comme la toison d'un mrinos, et ses narines aplaties sur sa
     grosse lvre bleutre retrousse.


III

Kobus a concentr toutes ses affections sur sa vieille cuisinire
Katel, qui a servi son pre. Il l'envoie au march pour acheter les
plus belles truites et les primeurs les plus chres; il voit passer
un petit garon dans la neige fondue, il le charge d'aller inviter ses
meilleurs amis pour le dner de midi; puis il descend seul et fait 
loisir la revue de sa cave. Il s'extasie sur chaque chantillon de vin
vieux. L'eau vient  la bouche  chaque dgustation. Il choisit huit
ou dix bouteilles et les monte en rserve pour le festin. Il passe, en
remontant,  la cuisine, il voit sur la table deux glinottes, un
superbe brochet arrondi dans le cuveau, des petites truites pour la
friture, un beau pt de foies gras. Tout ira bien, dit-il. Il
encourage gaiement sa cuisinire Katel.

     En ouvrant les volets de la salle basse destine au dner de
     gala, il lve les voiles tendus sur les portraits de
     famille.--C'taient les portraits de Nicolas Kobus, conseiller 
     la cour de l'lecteur Frdric-Wilhelm, en l'an de grce 1715. M.
     le conseiller portait l'immense perruque Louis XIV, l'habit
     marron  larges manches releves jusqu'aux coudes, et le jabot de
     fines dentelles; sa figure tait large, carre et digne. Un autre
     portrait reprsentait Frantz-Spel Kobus, enseigne dans le
     rgiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu de ciel 
     brandebourgs d'argent, l'charpe blanche au bras gauche, les
     cheveux poudrs et le tricorne pench sur l'oreille; il avait
     alors vingt ans au plus, et paraissait frais comme un bouton
     d'glantine. Un troisime portrait reprsentait Zacharias Kobus,
     le juge de paix, en habit noir carr; il tenait  la main sa
     tabatire et portait la perruque  queue de rat.

     Ces trois portraits, de mme grandeur, taient de larges et
     solides peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de
     quoi payer grassement les artistes chargs de transmettre leur
     effigie  la postrit. Fritz avait avec chacun d'eux un grand
     air de ressemblance, c'est--dire les yeux bleus, le nez pat,
     le menton rond frapp d'une fossette, la bouche bien fendue et
     l'air content de vivre.

     Enfin,  droite, contre le mur, en face de la chemine, tait le
     portrait d'une femme, la grand'mre de Kobus, frache, riante, la
     bouche entr'ouverte, pour laisser voir les plus belles dents
     blanches qu'il soit possible de se figurer, les cheveux relevs
     en forme de navire, et la robe de velours bleu de ciel borde de
     rose.

     D'aprs cette peinture, le grand-pre Frantz Spel avait d faire
     bien des envieux, et l'on s'tonnait que son petit-fils et si
     peu de got pour le mariage.

     Tous ces portraits, entours de cadres  grosses moulures dores,
     produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.

     Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure
     reprsentant l'Amour emport sur un char par trois colombes.
     Enfin tous les meubles, les hautes portes d'armoires, la vieille
     chiffonnire en bois de rose, le buffet  larges panneaux
     sculpts, la table ovale  jambes torses, et jusqu'au parquet de
     chne palm alternativement jaune et noir, tout annonait la
     bonne figure que les Kobus faisaient  Hunebourg depuis cent
     cinquante ans.

     Fritz, aprs avoir ouvert les persiennes, poussa la table 
     roulettes au milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de
     ces hautes armoires  doubles battants pratiques dans les
     boiseries, et descendant du plafond jusque sur le parquet. Dans
     l'une tait le linge de table, aussi beau qu'il soit possible de
     le dsirer, sur une infinit de rayons; dans l'autre, la
     vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux saxe
     fleuronne, moule et dore: les piles d'assiettes en bas, les
     services de toute sorte, les soupires rebondies, les tasses, les
     sucriers au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une
     corbeille.

     Kobus choisit une belle nappe damasse, et l'tendit sur la table
     soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis,
     et faisant aux coins de gros noeuds pour les empcher de balayer
     le plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Aprs
     quoi, il prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la
     chemine, puis une autre d'assiettes creuses. Il fit de mme d'un
     plateau de verres de cristal, taills  gros diamants, de ces
     verres lourds o le vin rouge a les reflets sombres du rubis et
     le vin jaune ceux de la topaze. Enfin il dposa les couverts sur
     la table, rgulirement, l'un en face de l'autre; il plia les
     serviettes dessus avec soin, en bateau et en bonnet d'vque, se
     plaant tantt  droite, tantt  gauche, pour juger de la
     symtrie.

     En se livrant  cette occupation, sa bonne grosse figure avait un
     air de recueillement inexprimable, ses lvres se serraient, ses
     sourcils se fronaient.

     C'est cela, se disait-il  voix basse: le grand Frdric
     Scholtz du ct des fentres, le dos  la lumire, le percepteur
     Christian Han en face de lui, Isef de ce ct, et moi de
     celui-ci; ce sera bien... c'est bien comme cela. Quand la porte
     s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je saurai ce qu'on va servir,
     je pourrai faire signe  Katel d'approcher ou d'attendre: c'est
     trs-bien. Maintenant les verres:  droite, celui du bordeaux
     pour commencer; au milieu, celui du rudesheim, et ensuite celui
     du des johannisberg capucins. Toute chose doit venir en ordre et
     selon son temps: l'huilier sur la chemine, le sel et le poivre
     sur la table: rien ne manque plus, et j'ose me flatter... Ah! le
     vin! comme il fait dj chaud, nous le mettrons rafrachir dans
     un baquet sous la pompe, except le bordeaux qui doit se boire
     tide; je vais prvenir Katel.--Et maintenant  mon tour, il faut
     que je me rase, que je change, que je mette ma belle redingote
     marron.--a va, Kobus...! Ah! ah! ah! quelle fte du
     printemps!... Et dehors donc, il fait un soleil superbe!--H! le
     grand Frdric se promne dj sur la place... il n'y a plus une
     minute  perdre!

     Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de
     faire chauffer le bordeaux et rafrachir les autres vins: il
     tait radieux et entra dans sa chambre en chantant tout bas:
     Tra, ri, ro, l't vient encore une fois... you! you!

     La bonne odeur de la soupe aux crevisses remplissait toute la
     maison, et la grande Frentzel, la cuisinire du _Boeuf-Rouge_,
     avertie d'avance, entrait alors pour veiller au service, car la
     vieille Katel ne pouvait tre  la fois dans la cuisine et dans
     la salle  manger.

     La demie sonnait alors  l'glise Saint-Landolphe, et les
     convives ne pouvaient tarder  paratre.


IV

     Est-il rien de plus agrable en ce bas monde que de s'asseoir,
     avec trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien
     servie, dans l'antique salle  manger de ses pres; et l, de
     s'attacher gravement la serviette au menton, de plonger la
     cuillre dans une bonne soupe aux queues d'crevisses qui
     embaume, et de passer les assiettes en disant:

     Gotez-moi cela, mes amis, et vous m'en donnerez des nouvelles.

     Qu'on est heureux de commencer un pareil dner, les fentres
     ouvertes, sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne!

     Et quand vous prenez le grand couteau  manche de corne pour
     dcouper des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent
     pour diviser tout du long avec dlicatesse un magnifique brochet
      la gele, la gueule pleine de persil, avec quel air de
     recueillement les autres vous regardent!

     Puis, quand vous saisissez derrire votre chaise, dans la
     cuvette, une autre bouteille et que vous la placez entre vos
     genoux pour en tirer le bouchon sans secousse, comme ils rient en
     pensant: Qu'est-ce qui va venir  cette heure?

     Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux
     amis, et de penser: Cela recommencera de la sorte d'anne en
     anne, jusqu' ce que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir,
     et que nous dormions en paix dans le sein d'Abraham.

     Et quand,  la cinquime ou sixime bouteille, les figures
     s'animent, quand les uns prouvent tout  coup le besoin de louer
     le Seigneur, qui nous comble de ses bndictions, et les autres
     de clbrer la gloire de la vieille Allemagne, ses jambons, ses
     ptes et ses nobles vins: quand Kasper s'attendrit et demande
     pardon  Michel de lui avoir gard rancune, sans que Michel s'en
     soit jamais dout, et que Christian, la tte penche sur
     l'paule, rit tout bas en songeant au pre Bischoff, mort depuis
     dix ans, et qu'il avait oubli; quand d'autres parlent de chasse,
     d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrtant de temps en
     temps pour clater de rire: c'est alors que la chose devient tout
      fait rjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur
     la terre.

     Eh bien, tel tait prcisment l'tat des choses chez Fritz
     Kobus, vers une heure de l'aprs-midi: le vin vieux avait produit
     son effet.

     Le grand Frdric Scholtz, ancien secrtaire du pre Kobus, et
     ancien sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote
     bleue, sa perruque ficele en queue de rat, ses longs bras et ses
     longues jambes, son dos plat et son nez pointu, se dmenait d'une
     faon trange, pour raconter comment il tait rchapp de la
     campagne de France, dans certain village d'Alsace, o il avait
     fait le mort pendant que deux paysans lui retiraient ses bottes.
     Il serrait les lvres, carquillait les yeux, et criait, en
     ouvrant les mains, comme s'il avait encore t dans la mme
     position critique: Je ne bougerai pas! Je pensais: Si tu
     bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le
     dos!

     Il racontait cet vnement au gros percepteur Han, qui semblait
     l'couter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face
     pourpre, la cravate lche, ses gros yeux voils de douces
     larmes, et qui riait en songeant  la prochaine ouverture de la
     chasse. De temps en temps il se rengorgeait, comme pour dire
     quelque chose; mais il se recouchait lentement au dos de son
     fauteuil, sa main grasse, charge de bagues, sur la table,  ct
     de son verre.


V

     Mais Katel venait  peine de sortir, et la porte restait encore
     ouverte, qu'une petite voix frache et gaie s'criait dans la
     cuisine:

     H! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un
     grand dner! toute la ville en parle.

     --Chut! fit la vieille servante.

     Toutes les oreilles s'taient dresses dans la salle, et le gros
     percepteur Han dit:

     Tiens! quelle jolie voix! avez-vous entendu? H! h! h! ce
     gueux de Kobus, voyez-vous a!

     --Katel... Katel! s'cria Kobus en se retournant tout tonn.

     La porte de la cuisine se rouvrit.

     Est-ce qu'on a oubli quelque chose, monsieur? demanda Katel.

     --Non, mais qui est donc dehors?

     --C'est la petite Szel, vous savez, la fille de Christel, votre
     fermier de Meisenthl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais.

     --Ah! c'est la petite Szel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle
     entre; voil plus de cinq mois que je ne l'ai vue.

     Katel se retourna:

     Szel, monsieur demande que tu entres.

     --Ah mon Dieu! mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habille!

     --Szel, cria Kobus, arrive donc!

     Alors une petite fille blonde et rose, de seize  dix-sept ans,
     frache comme un bouton d'glantine, les yeux bleus, le petit nez
     droit aux narines dlicates, les lvres gracieusement arrondies,
     en petite jupe de laine blanche et casaquin de toile bleue, parut
     sur le seuil, la tte baisse, toute honteuse.

     Tous les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus
     parut comme surpris de la voir.

     Que te voil devenue grande, Szel! dit-il. Mais avance donc,
     n'aie pas peur, on ne veut pas te manger.

     --Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas
     habille, monsieur Kobus.

     --Habille! s'cria Han, est-ce que les jolies filles ne sont
     pas toujours assez bien habilles!

     Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tte et haussant
     les paules:

     Han! Han! une enfant... une vritable enfant! Allons, Szel,
     viens prendre le caf avec nous. Katel, apporte une tasse pour la
     petite.

     --Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!

     --Bah! bah!... Katel, dpche-toi.

     Lorsque la vieille servante revint avec une tasse, Szel, rouge
     jusqu'aux oreilles, tait assise, toute droite sur le bord de sa
     chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.

     Eh bien, qu'est-ce qu'on fait  la ferme, Szel? Le pre
     Christel va toujours bien?

     --Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours
     bien; il m'a charge de bien des compliments pour vous, et la
     mre aussi.

     -- la bonne heure, a me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de
     neige cette anne?

     --Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a
     fallu que huit jours pour la fondre.

     --Alors les semailles ont t bien couvertes?

     --Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est dj verte
     jusqu'au creux des sillons.

     --C'est bien. Mais bois donc, Szel; tu n'aimes peut-tre pas le
     caf? Si tu veux un verre de vin?

     --Oh non! j'aime le caf, monsieur Kobus.

     Le vieux rebbe regardait la petite d'un air tendre et paternel;
     il voulut sucrer lui-mme son caf, disant:

     a, c'est une bonne petite fille; oui, une bonne petite fille,
     mais elle est un peu trop craintive. Allons, Szel, bois un petit
     coup, cela te donnera du courage.

     --Merci, monsieur David, rpondit la petite  voix basse.

     Et le vieux rebbe se redressa content, la regardant d'un air
     tendre tremper ses lvres roses dans la tasse.

     Tous regardaient avec un vritable plaisir cette jolie fille, si
     douce et si timide; Isef lui-mme souriait. Il y avait en elle
     comme un parfum des champs, une bonne odeur de printemps et de
     grand air, quelque chose de riant et de doux, comme le
     babillement de l'alouette au-dessus des bls; en la regardant, il
     vous semblait tre en pleine campagne, dans la vieille ferme,
     aprs la fonte des neiges.

     Alors, tout reverdit l-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a
     commenc le jardinage?

     --Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu frache; mais,
     depuis ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine,
     nous aurons des petits radis. Ah! le pre voudrait bien vous
     voir; nous avons tous le temps long aprs vous, nous vous
     attendons tous les jours; le pre aurait bien des choses  vous
     dire. La Blanchette a fait veau la semaine dernire, et le petit
     vient bien: c'est une gnisse blanche.

     --Une gnisse blanche? ah! tant mieux.

     --Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi
     plus joli que les autres.

     Il y eut un silence, et Kobus, voyant que la petite avait bu son
     caf et qu'elle tait tout embarrasse, lui dit:

     Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais
     puisque tu es si gne avec nous, va voir la vieille Katel qui
     t'attend; elle te mettra un bon morceau de pt dans ton panier,
     tu m'entends, tu lui diras a, et une bouteille de vin pour le
     pre Christel.

     --Merci, monsieur Kobus, dit la petite en se levant bien vite.

     Elle fit une jolie rvrence pour se sauver.

     N'oublie pas de dire l-bas que j'arriverai dans la quinzaine au
     plus tard, lui cria Fritz.

     --Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.

     Elle s'chappa comme un oiseau de sa cage; et le vieux David, les
     yeux ptillants de joie, s'cria:

     Voil ce qu'on peut appeler une jolie petite fille, et qui fera
     bientt une bonne petite femme de mnage, je l'espre.

     --Une bonne petite femme de mnage, j'en tais sr! s'cria Kobus
     en riant aux clats; le vieux _posch-isroel_ ne peut voir une
     fille ou un garon sans songer  les marier... Ah! ah! ah!

     --Eh bien, oui! s'cria le vieux rebbe, la barbiche hrisse;
     oui, j'ai dit et je le rpte: une bonne petite femme de mnage!
     Quel mal y a-t-il  cela? Dans deux ans, cette petite Szel peut
     tre marie, elle peut mme avoir un petit poupon rose dans les
     bras.

     --Allons, tais-toi, vieux, tu radotes.

     --Je radote... c'est toi qui radotes, _picaures_; pour tout le
     reste, tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du
     mariage, tu es un vritable fou.

     --Bon, maintenant, c'est moi qui suis le fou, et David Sichel,
     l'homme raisonnable. Quelle diable d'ide possde le vieux rebbe,
     de vouloir marier tout le monde!

     --N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce
     que Dieu n'a pas dit ds le commencement: Allez, croissez et
     multipliez! Est-ce que ce n'est pas une folie que de vouloir
     aller contre Dieu, de vouloir vivre...

     Mais alors Fritz se mit tellement  rire, que le vieux rebbe en
     devint tout ple d'indignation:

     Tu ris! fit-il en se contenant; c'est facile de rire. Quand tu
     ferais ah! ah! ah! h! h! h! hi! hi! hi! jusqu' la fin des
     sicles, cela prouverait grand'chose, n'est-ce pas? Si seulement
     une fois tu voulais raisonner avec moi, comme je t'aplatirais!
     Mais tu ris, tu ouvres ta grande bouche: Ah! ah! ah! et ton nez
     s'tend sur tes joues comme une tache d'huile, et tu crois
     m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce n'est pas ainsi
     qu'on raisonne.

     En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il
     imitait la faon de rire de Kobus avec des grimaces si
     grotesques, que toute la salle ne put y tenir, et que Fritz
     lui-mme dut se serrer l'estomac pour ne pas clater.

     Non, ce n'est pas a, poursuivit David avec une vivacit
     singulire. Tu ne penses pas, tu n'as jamais rflchi.

     --Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses
     joues, o serpentaient les larmes; si je ris, c'est  cause de
     tes ides tranges. Tu me crois aussi par trop innocent. Voil
     quinze ans que je vis tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai
     tout arrang chez moi pour tre  mon aise: quand je veux me
     promener, je me promne: quand je veux m'asseoir et dormir, je
     m'assois et je dors; quand je veux prendre une chope, je la
     prends; si l'ide me passe par la tte d'inviter trois, quatre,
     cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout
     cela? tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de
     fond en comble? Franchement, David, c'est trop fort!

     --Tu crois donc, Kobus, que tout ira de mme jusqu' la fin?
     Dtrompe-toi, garon; l'ge arrive, et, d'aprs le train que tu
     mnes, je prvois que ton gros orteil t'avertira bientt que la
     plaisanterie a dur trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir
     une femme!

     --J'aurai Katel.

     --Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forc de
     prendre une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus,
     pendant que tu seras en train de soupirer dans ton fauteuil,
     avec la goutte au pied.

     --Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme
     alors, il sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux,
     parfaitement heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je
     me suppose de la chance, je suppose que ma femme soit excellente,
     bonne mnagre et tout ce qui s'ensuit, eh bien! David, il ne
     faudrait pas moins la mener promener de temps en temps, la
     conduire au bal de M. le bourgmestre ou de madame la
     sous-prfte; il faudrait changer mes habitudes, je ne pourrais
     plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la cravate
     un peu dbraille, il faudrait renoncer  la pipe... ce serait
     l'abomination de la dsolation: je tremble rien que d'y penser.
     Tu vois que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un
     vieux rebbe qui prche  la synagogue. Avant tout, tchons d'tre
     heureux.

     --Tu raisonnes mal, Kobus.

     --Comment! je raisonne mal! Est-ce que le bonheur n'est pas notre
     but  tous?

     --Non, ce n'est pas notre but; sans cela, nous serions tous
     heureux: on ne verrait pas tant de misrables; Dieu nous aurait
     donn les moyens de remplir notre but; il n'aurait eu qu' le
     vouloir. Ainsi, Kobus, il veut que les oiseaux volent, et les
     oiseaux ont des ailes; il veut que les poissons nagent, et les
     poissons ont des nageoires; il veut que les arbres fruitiers
     portent des fruits en leur saison, et ils portent des fruits:
     chaque tre reoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque
     l'homme n'a pas de moyens pour tre heureux, puisque peut-tre en
     ce moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme
     heureux, ayant les moyens de rester toujours heureux, cela prouve
     que Dieu ne le veut pas.

     --Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?

     --Il veut que nous mritions le bonheur, et cela fait une grande
     diffrence, Kobus; car pour mriter le bonheur, soit dans ce bas
     monde, soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses
     devoirs, et le premier de ces devoirs, c'est de se crer une
     famille, d'avoir une femme et des enfants, d'lever des honntes
     gens, et de transporter  d'autres le dpt de la vie qui nous a
     t confi.

     --Il a de drles d'ides tout de mme, ce vieux rebbe, dit alors
     Frdric Scholtz, en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on
     croirait qu'il pense ce qu'il dit.

     --Mes ides ne sont pas drles, rpondit David gravement, elles
     sont justes. Si ton pre boulanger avait raisonn comme toi, s'il
     avait voulu se dbarrasser de tous les tracas et mener une vie
     inutile aux autres, et si le pre Zacharias Kobus avait eu la
     mme faon de voir, vous ne seriez pas l, le nez rouge et le
     ventre  table,  vous goberger aux dpens de leur travail. Vous
     pouvez rire du vieux rebbe, mais il a la satisfaction de vous
     dire au moins ce qu'il pense. Ces anciens-l plaisantaient aussi
     quelquefois; seulement pour les choses srieuses ils
     raisonnaient srieusement, et je vous dis qu'ils se connaissaient
     mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton pre, le
     vieux Zacharias, si grave  son tribunal; te rappelles-tu quand
     il revenait  la maison, entre onze heures et midi, son grand
     carton sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la
     porte, comme sa figure changeait, comme il se mettait  sourire
     en lui-mme, on aurait dit qu'un rayon de soleil descendait sur
     lui. Et quand, dans cette mme chambre o nous sommes, il te
     faisait sauter sur ses genoux, et que tu disais mille sottises,
     comme  l'ordinaire, tait-il heureux le pauvre homme! Va donc
     chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et pose-la
     devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute
     de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets  chanter
     l'air des _Trois houzards_, comme il le chantait pour te rjouir!

     --David! s'cria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!

     --Non; tous vos plaisirs de garon, tout votre vieux vin que vous
     buvez entre vous, tout votre gosme et vos plaisanteries, tout
     cela n'est rien... c'est de la misre auprs du bonheur de
     famille: c'est l que vous tes vraiment heureux, parce que vous
     tes aim; c'est l que vous louez le Seigneur de ses
     bndictions; mais vous ne comprenez pas ces choses; je vous dis
     ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne m'coutez
     pas!

     En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout mu; le gros
     percepteur Han le regardait, les yeux carquills, et Isef, de
     temps en temps, murmurait des paroles confuses.

     Que penses-tu de cela, Isef? dit  la fin Kobus au bohmien.

     --Je pense comme le rebbe David, dit-il; mais je ne peux pas me
     marier, puisque j'aime le grand air et que mes petits pourraient
     mourir sur la route.

     Fritz tait devenu rveur.

     Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux _posch-isroel_, fit-il
     en riant; mais je m'en tiens  mon ide, je suis garon et je
     resterai garon.

     --Toi! s'cria David. Eh bien! coute ceci, Kobus: je n'ai jamais
     fait le prophte, mais, aujourd'hui, je te prdis que tu te
     marieras.

     --Que je me marierai? Ah! ah! ah! David, tu ne me connais pas
     encore.

     --Tu te marieras! s'cria le vieux rebbe, en nasillant d'un air
     ironique; tu te marieras!

     --Je parierais bien que non.

     --Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.

     --Eh bien! si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de
     vigne du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon
     vin blanc, mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le
     parie...

     --Contre quoi?

     --Contre rien du tout.

     --Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont tmoins que
     j'accepte! Je boirai du bon vin qui ne me cotera rien, et aprs
     moi, mes deux garons en boiront aussi, h! h! h!

     --Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-l ne
     vous montera jamais  la tte.

     --C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.

     --Et voici la mienne, rebbe.

     Kobus alors, se tournant, demanda:

     Est-ce que nous n'irons pas nous rafrachir au _Grand-Cerf_?

     --Oui, allons  la brasserie, s'crirent les autres, cela finira
     bien notre journe. Dieu de Dieu! quel dner nous venons de
     faire!

     Tous se levrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur
     Han et le grand Frdric Scholtz marchaient en avant, Kobus et
     Isef ensuite, et le vieux David Sichel tout joyeux derrire. Ils
     remontrent bras dessus, bras dessous, la vieille rue des
     Capucins, et entrrent  la brasserie du _Grand-Cerf_, en face
     des vieilles Halles.


VI

Kobus, le lendemain, se lve la tte lourde; il appelle Katel et
accuse la bire. Aprs avoir mang la soupe aux oignons et une oreille
de veau  la vinaigrette, il sort et va, sans y penser,  la porte de
Phalsbourg qui mne  sa ferme de Meisenthl, tenue par le pre de la
petite Szel. Il monte le col des gents, et voit passer dans l'air
bleu un couple de tourterelles que l'amour porte et qui se becqutent
sur les rochers. Cette vue le rjouit.

     Tout en descendant le sentier en zigzag, Fritz regardait la
     petite Szel faire la lessive  la fontaine, les pigeons
     tourbillonner par voles de dix  douze autour du pigeonnier, et
     le pre Christel, sa grande _cougie_[28] au poing, ramenant les
     boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champtre le rjouissait, et
     il coutait avec une vritable satisfaction la voix du chien
     Mopsel rsonner avec les coups de battoir dans la valle
     silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque
     dans la fort de htres en face, o restaient encore quelques
     plaques de neige jauntre au pied des arbres.

          [Note 28: Fouet.]

     Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'tait la petite
     Szel, courbe sur sa planchette, savonnant le linge, le battant
     et le tordant  tour de bras comme une bonne petite mnagre.
     Chaque fois qu'elle levait son battoir tout luisant d'eau de
     savon, le soleil, brillant dessus, envoyait un clair jusqu'au
     haut de la cte.

     Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge
     o la Lauter serpente au milieu des prairies, vit,  la pointe
     d'un vieux chne, un busard qui observait les pigeons
     tourbillonnant autour de la ferme. Il le mit en joue avec sa
     canne: aussitt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage
     dans la valle, et tous les pigeons,  ce cri de guerre, se
     replirent comme un ventail dans le colombier.

     Alors Kobus, riant en lui-mme, repartit en trottant dans le
     sentier, jusqu' ce qu'une petite voix claire se mt  crier:

     M. Kobus!... voici M. Kobus!

     C'tait Szel qui venait de l'apercevoir et qui s'lanait sous
     le hangar pour appeler son pre.

     Il atteignait  peine le chemin des voitures, au pied de la cte,
     que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de
     barbe, son chapeau de crin, sa camisole de laine grise garnie
     d'agrafes de laiton, venait  sa rencontre, la figure panouie,
     et s'criait d'un ton joyeux:

     Soyez le bienvenu, monsieur Kobus! soyez le bienvenu. Vous nous
     faites un grand plaisir en ce jour; nous n'esprions pas vous
     voir sitt. Que le ciel soit lou de vous avoir dcid pour
     aujourd'hui!

     --Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poigne de
     main au brave homme; l'ide de venir m'a pris tout  coup, et me
     voil. H! h! h! je vois avec satisfaction que vous avez
     toujours bonne mine, pre Christel.

     --Oui, le ciel nous a conserv la sant, monsieur Kobus. C'est le
     plus grand bien que nous puissions souhaiter, qu'il en soit bni!
     Mais tenez, voici ma femme que la petite est alle prvenir.

     En effet, la bonne mre Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe
     de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds
     sortant des manches de chemise, accourait aussi, la petite Szel
     derrire elle.

     Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne
     femme toute riante, de si bonne heure. Ah! quelle bonne surprise
     vous nous faites.

     --Oui, mre Orchel. Tout ce que je vois me rjouit: j'ai donn un
     coup d'oeil sur les vergers, tout pousse  souhait: et j'ai vu
     tout  l'heure le btail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru
     en bon tat.

     --Oui, oui, tout est bien, dit la grosse fermire.

     On voyait qu'elle avait envie d'embrasser Kobus, et la petite
     Szel paraissait aussi bien heureuse.

     Deux garons de labour, en blouse, sortaient alors avec la
     charrue attele. Ils levrent leur bonnet en criant:

     Bonjour, monsieur Kobus!

     --Bonjour Johann; bonjour Kasper, dit-il tout joyeux.

     Il s'tait rapproch de la vieille ferme, dont la faade tait
     couverte d'un lattis o grimpaient, jusque sous le toit, six ou
     sept gros ceps de vigne noueux; mais les bourgeons se montraient
      peine.

      droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre.
     Plus loin, sous le toit du hangar, qui s'avanait en auvent
     jusqu' douze pieds du sol, taient entasss ple-mle les
     herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les chelles.
     On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande
     trouble  pcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar,
     pendaient des bottes de paille o des niches de pierrots avaient
     lu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger  poils
     gris de fer, grosse moustache et queue tranante, venait se
     frotter  la jambe de Fritz, qui lui passait la main sur la tte.

     C'est ainsi qu'au milieu des clats de rire et des joyeux propos
     qu'inspirait  tous l'arrive de ce bon Kobus, ils entrrent
     ensemble dans l'alle, puis dans la chambre commune de la ferme,
     une grande salle blanchie  la chaux, haute de huit  neuf pieds,
     et le plafond ray de poutres brunes. Trois fentres  vitres
     octogones s'ouvraient sur la valle; une autre petite, derrire,
     prenait jour sur la cte. Le long des fentres s'tendait une
     longue table de htre, les jambes en X, avec un banc de chaque
     ct; derrire la porte,  gauche, se dressait le fourneau de
     fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six
     petits gobelets et la cruche de grs  fleurs bleues; de
     vieilles images de saintes, enlumines de vermillon et encadres
     de noir, compltaient l'ameublement de cette pice.

     Monsieur, dit Christel, vous dnerez ici, n'est-ce pas?

     --Cela va sans dire.

     --Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?

     --Oui, sois tranquille. Nous avons justement fait la pte ce
     matin.

     --Alors, asseyons-nous. tes-vous fatigu, monsieur Kobus?
     Voulez-vous changer de souliers? mettre mes sabots?

     --Vous plaisantez, Christel. J'ai fait ces deux petites lieues
     sans m'en apercevoir.

     --Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien  M. Kobus, Szel?

     --Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis l et que
     nous avons tous du plaisir  le recevoir chez nous.

     --Elle a raison, pre Christel. Nous avons assez caus hier nous
     deux. Elle m'a tout racont ce qui se passe ici. Je suis content
     d'elle: c'est une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes
     et que la mre Orchel nous apprte des noudels, savez-vous ce que
     nous allons faire en attendant? Allons voir un peu les champs, le
     verger, le jardin. Il y a si longtemps que je n'tais sorti que
     cette petite course n'a fait que me dgourdir les jambes.

     --Avec plaisir, monsieur Kobus. Szel, tu peux aider ta mre;
     nous reviendrons dans une heure.

     Alors Fritz et le pre Christel ressortirent, et comme ils
     reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le
     reflet de la flamme au fond la cuisine. La fermire ptrissait la
     pte sur l'vier.

     Dans une heure, monsieur Kobus, lui cria-t-elle.

     --Oui, mre Orchel, oui, dans une heure.

     Et ils sortirent.


VII

Kobus et son fermier Christel se promnent  et l en attendant le
dner. Christel propose  Kobus de construire un rservoir pour
doubler la pche du poisson; Kobus accepte et s'tablit pour quinze
jours dans la ferme pour surveiller et presser l'oeuvre du rservoir.

     Les deux fentres de Kobus s'ouvraient sur le toit du hangar; il
     n'avait pas mme besoin de se lever pour voir o l'ouvrage en
     tait, car de son lit il dcouvrait d'un coup d'oeil la rivire,
     le verger en face et la cte au-dessus. C'tait comme fait exprs
     pour lui.

     Au petit jour, quand le coq lanait son cri dans la valle encore
     toute grise, et qu'au loin, bien loin, les chos du Bichelberg
     lui rpondaient dans le silence; quand Mopsel se retournait dans
     sa niche, aprs avoir lanc deux ou trois aboiements; quand la
     haute grive faisait entendre sa premire note dans les bois
     sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques
     secondes, et que les feuilles se mettaient  frissonner sans que
     l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi,
     le pre de la lumire et de la vie, et qu'une sorte de pleur
     s'tendait dans le ciel, alors Kobus s'veillait; il avait
     entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.

     Tout tait encore sombre autour de lui, mais en bas, dans
     l'alle, le garon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait
     dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'curie, pour
     donner le fourrage aux btes. Les chanes remuaient, les boeufs
     mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et
     venaient.

     Bientt aprs, la mre Orchel descendait dans la cuisine; Fritz,
     tout en coutant la bonne femme allumer du feu et remuer les
     casseroles, cartait ses rideaux et voyait les petites fentres
     grises se dcouper en noir sur l'horizon ple.

     Quelquefois un nuage, lger comme un cheveau de pourpre,
     indiquait que le soleil allait paratre entre les deux ctes en
     face, dans dix minutes, un quart d'heure.

     Mais dj la ferme tait pleine de bruits: dans la cour, le coq,
     les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait.
     Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu ptillait, les
     portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors
     sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers
     arrivant de Bichelberg.

     Puis, tout  coup, tout devenait blanc: c'tait lui, le soleil,
     qui venait enfin de paratre. Il tait l, rouge, tincelant
     comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux ctes,
     pensait: Dieu est grand!

     Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traner la brouette, il
     se disait: a va bien!

     Il entendait aussi la petite Szel monter et descendre l'escalier
     en trottant comme une perdrix, dposer ses souliers cirs  la
     porte, et faire doucement, pour ne pas l'veiller. Il souriait en
     lui-mme, surtout quand le chien Mopsel se mettait  aboyer dans
     la cour et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix
     touffe:

     Chut! chut! Ah! le gueux, il est capable d'veiller M. Kobus!

     --C'est tonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de
     moi; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir!  force de
     _dumfnoudels_, j'en avais assez; j'aurais voulu des oeufs  la
     coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite
     j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des ctelettes aux fines
     herbes... C'est une enfant pleine de bon sens; cette petite Szel
     m'tonne!

     Et, songeant  ces choses, il s'habillait et descendait; les gens
     de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la
     charrue et se mettaient en route.

     La petite nappe blanche tait dj mise au bout de la table, le
     couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau frache
     dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fentres de la
     salle, ouvertes sur la valle, laissaient entrer par bouffes les
     pres parfums des bois.

     En ce moment le pre Christel arrivait dj quelquefois de la
     cte, la blouse charge de rose et les souliers chargs de glbe
     jaune.

     Eh bien, monsieur Kobus, s'criait le brave homme, comment a
     va-t-il ce matin?

     --Mais trs-bien, pre Christel; je me plais de plus en plus ici,
     je suis comme un coq en pte; votre petite Szel ne me laisse
     manquer de rien.

     Si Szel se trouvait l, aussitt elle rougissait et se sauvait
     bien vite, et le vieil anabaptiste disait:

     Vous faites trop d'loges  cette enfant, monsieur Kobus; vous
     la rendrez orgueilleuse d'elle-mme.

     --Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout 
     fait une bonne petite femme de mnage; elle fera la satisfaction
     de vos vieux jours, pre Christel.

     --Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son
     bonheur et pour le ntre!

     Ils djeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux,
     qui marchaient trs-bien et prenaient une belle tournure. Aprs
     cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer
     une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa
     fentre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les
     gens de la ferme aller et venir, mener le btail  la rivire,
     piocher le jardin, la mre Orchel semer des haricots, et Szel
     entrer dans l'table, avec un petit cuveau de sapin bien propre
     pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept
     heures, et le soir  huit heures, aprs le souper.

     Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car
     il avait fini par prendre got au btail, et c'tait un vritable
     plaisir pour lui de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles,
     se retourner  l'approche de la petite Szel, avec leurs museaux
     roses ou bleutres, et se mettre  mugir en choeur comme pour la
     saluer.

     Allons, Schwartz; allons, Horni... retournez-vous... laissez-moi
     passer! leur criait Szel en les poussant de sa petite main
     potele.

     Elles ne la quittaient pas de l'oeil, tant elles l'aimaient; et
     quand, assise sur son tabouret de bois  trois pieds, elle se
     mettait  traire, la grande Blanche ou la petite Roesel se
     retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui
     la fchait plus qu'on ne peut dire.

     Je n'en viendrai jamais  bout, c'est fini! s'criait-elle.

     Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.

     Quelquefois, dans l'aprs-midi, il dtachait la nacelle et
     descendait jusqu'aux roches grises de la fort de bouleaux. Il
     jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait
     quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant
     jusqu' la ferme, il pensait:

     Ah! quelle bonne ide nous avons eue de creuser un rservoir;
     d'un coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en
     prendrais en quinze jours dans la rivire.

     Ainsi s'coulait le temps  la ferme, et Kobus s'tonnait de
     regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la
     bire du _Grand-Cerf_, dont il s'tait fait une habitude depuis
     quinze ans.

     Je ne pense pas plus  tout cela, se disait-il parfois le soir,
     que si ces choses n'avaient jamais exist. J'aurais du plaisir 
     voir le vieux rebbe David, le grand Frdric Scholtz, le
     percepteur Han, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une
     partie de youcker avec eux, mais je m'en passe trs-bien, il me
     semble mme que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus
     dgourdies et meilleur apptit; cela vient du grand air. Quand je
     retournerai l-bas, je vais avoir une mine de chanoine, frache,
     rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse...
     Ah! ah! ah!

     Un jour, Szel ayant eu l'ide de chercher en ville une poitrine
     de veau bien grasse, et de la farcir de petits oignons hachs et
     de jaunes d'oeufs, et d'ajouter  ce dner des beignets d'une
     sorte particulire, saupoudrs de cannelle et de sucre, Fritz
     trouva cela de si bon got, qu'ayant appris que Szel avait seule
     prpar ces friandises, il ne put s'empcher de dire 
     l'anabaptiste, aprs le repas:

     coutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le
     bon sens et l'esprit. O diable Szel peut-elle avoir appris tant
     de choses? Cela doit tre naturel.

     --Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les
     uns naissent avec des qualits, et les autres n'en ont pas,
     malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple,
     est trs-bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un
     voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon 
     rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est ne pour conduire un
     mnage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le
     beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma
     femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire: Szel, il faut s'y
     prendre de telle manire. C'est venu tout seul, et voil ce que
     j'appelle une vraie femme de mnage... dans deux ou trois ans,
     bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte
     pour les grands travaux; mais ce sera une vraie femme de mnage;
     elle a reu le don du Seigneur; elle fait ces choses avec
     plaisir. Quand on est forc de porter son chien  la chasse,
     disait le vieux garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de
     chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire: a,
     c'est un moineau, a une caille ou une perdrix; ils ne tombent
     jamais en arrt devant une motte de terre comme devant un
     livre. Mopsel, lui, ne ferait pas la diffrence. Mais quant 
     Szel, j'ose dire qu'elle est ne pour tout ce qui regarde la
     maison.

     --C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine,
     voyez-vous, est une vritable bndiction. On peut rouir le
     chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras,
     des jambes et de la bonne volont; mais distinguer une sauce
     d'une autre, et savoir les appliquer  propos, voil quelque
     chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le
     reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille
     fois plus de talent que pour lisser et filer cinquante aunes de
     toile.

     --C'est possible, monsieur Kobus; vous tes plus fort sur ces
     articles que moi.

     --Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je
     voudrais savoir comment elle s'y est prise pour les faire.

     --Eh! nous n'avons qu' l'appeler, dit le vieux fermier; elle
     nous expliquera cela.--Szel! Szel!

     Szel tait justement en train de battre le beurre dans la
     cuisine, le tablier blanc  bavette serr  la taille, agraf sur
     la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue 
     son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches
     mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque
     dans ses cheveux, tant elle mettait d'ardeur  son ouvrage. C'est
     ainsi qu'elle entra tout anime, demandant:

     Quoi donc, mon pre?

     Et Fritz, la voyant ainsi, frache et souriante, ses grands yeux
     bleus carquills d'un air naf, et sa petite bouche entr'ouverte
     laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put
     s'empcher de faire la rflexion qu'elle tait apptissante comme
     une assiette de fraises  la crme.

     Qu'est-ce qu'il y a, mon pre, fit-elle de sa petite voix gaie;
     vous m'avez appele?

     --Oui; voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu'il
     voudrait bien en connatre la recette.

     Alors Szel devint toute rouge de plaisir:

     Oh! M. Kobus veut rire de moi.

     --Non, Szel; ces beignets sont dlicieux; comment les as-tu
     faits, voyons?

     --Oh! monsieur Kobus, a n'est pas difficile... mais, si vous
     voulez, j'crirai cela... vous pourriez oublier.

     --Comment! elle sait crire, pre Christel?

     --Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le
     vieil anabaptiste.

     --Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie
     mnagre... Je n'oserai plus la tutoyer tout  l'heure... Eh
     bien, Szel, c'est convenu, tu criras la recette.

     Alors Szel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la
     cuisine, et Kobus alluma sa pipe en attendant le caf.

     Et, dit la mre Orchel, Szel qui pensait vous servir des radis
     un de ces jours!

     --Que voulez-vous, rpondit Fritz, je ne demanderais pas mieux
     que de rester; mais j'ai de l'argent  recevoir, des quittances 
     donner; j'ai peut-tre des lettres qui m'attendent. Et puis, dans
     une quinzaine, je reviendrai poser les grilles, alors je verrai
     tout ce que vous me dites.

     --Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus;
     mais c'est fcheux tout de mme.

     --Sans doute, Christel; je le regrette aussi.

     La petite Szel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste,
     et ce soir-l Kobus, fumant comme d'habitude une pipe  sa
     fentre, avant de se coucher, ne l'entendit pas chanter de sa
     jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, 
     droite, vers Hunebourg, tait rouge comme une braise, tandis que
     les coteaux en face,  l'autre bout de l'horizon, passaient des
     teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par disparatre
     dans l'abme.

     La rivire, au fond de la valle, fourmillait de poussire d'or;
     et les saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs
     avec leurs flches aigus, les osiers et les trembles,
     papillotant  la brise, se dessinaient en larges hachures noires
     sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque
     martin-pcheur sans doute, jetait de seconde en seconde, dans le
     silence, son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se coucha.

     Le lendemain,  huit heures, il avait djeun, et debout, le
     bton  la main devant la ferme, avec le vieil anabaptiste et la
     mre Orchel, il allait partir.

     Mais o donc est Szel? s'cria-t-il; je ne l'ai pas encore vue
     ce matin.

     --Elle doit tre  l'table ou dans la cour, dit la fermire.

     --Eh bien, allez la chercher; je ne puis quitter Meisenthl sans
     lui dire adieu.

     Orchel entra dans la maison, et quelques instants aprs Szel
     paraissait, toute rouge.

     H! Szel, arrive donc, lui cria Kobus; il faut que je te
     remercie; je suis content de toi, tu m'as bien trait. Et pour te
     prouver ma satisfaction, tiens, voici un goulden, dont tu feras
     ce que tu voudras.

     Mais Szel, au lieu d'tre joyeuse  ce cadeau, parut toute
     confuse.

     Merci, monsieur Kobus, dit-elle.

     Et comme Fritz insistait, disant:

     Prends donc cela, Szel, tu l'as bien gagn...

     Elle, dtournant la tte, se prit  fondre en larmes.

     Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le pre Christel;
     pourquoi pleures-tu?

     --Je ne sais pas, mon pre, fit-elle en sanglotant.

     Et Kobus de son ct pensa:

     Cette petite est fire, elle croit que je la traite comme une
     servante, et cela lui fait de la peine.

     C'est pourquoi, remettant le goulden dans sa poche, il dit:

     coute, Szel, je t'achterai moi-mme quelque chose, cela
     vaudra mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans
     cela, je croirai que tu es fche contre moi.

     Alors Szel, sa jolie figure cache dans son tablier, et la tte
     penche en arrire sur l'paule, lui tendit la main; et quand
     Fritz l'eut serre, elle rentra dans l'alle en courant.

     Les enfants ont de drles d'ides, dit l'anabaptiste. Tenez,
     elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites
     de bon coeur.

     --Oui, dit Kobus; je suis bien fch de l'avoir chagrine.


VIII

Kobus se lasse de la ferme, revient aprs quelques jours  la ville;
il va voir le vieux rebbe, qui le chicane toujours sur l'article du
mariage:

     Avant de rpondre, David Sichel prit un air grave:

     Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun
     peut faire son profit. Avant d'tre des nes, disait cette
     histoire, les nes taient des chevaux; ils avaient le jarret
     solide, la tte petite, les oreilles courtes et du crin  la
     queue, au lieu d'une touffe de poils. Or il advint qu'un de ces
     chevaux, le grand grand-pre de tous les nes, se trouvant un
     jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit  lui-mme: Cette
     herbe est trop grossire pour moi; ce qu'il me faut, c'est de la
     fine fleur, tellement dlicate qu'un autre cheval n'en ait encore
     got de pareille. Il sortit de ce pturage,  la recherche de
     sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossires
     que celles qu'il venait de quitter: il s'en indigna. Plus loin,
     au bord d'un marais, il trouva des flches d'eau et marcha
     par-dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays
     aride, toujours  la recherche de sa fine fleur; mais il ne
     trouva mme plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous
     cts, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon
     apptit. Alors ses oreilles poussrent; il eut une touffe de
     poils  la queue, il voulut hennir, et se mit  braire: c'tait
     le premier des nes!

     Fritz, au lieu de rire  cette histoire, en fut vex sans savoir
     pourquoi.

     Et s'il n'avait pas mang de chardons? dit-il.

     --Alors, il aurait t moins qu'un ne vivant, il aurait t un
     ne mort.

     --Tout cela ne signifie rien, David.

     --Non: seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre
     sa servante pour femme, comme font tous les vieux garons.
     Crois-moi...

     --Va-t'en au diable! s'cria Kobus en se levant. Voici midi qui
     sonne, et je n'ai pas le temps de te rpondre.

     David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-mme.

     Et comme ils se sparaient:

     coute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes
     que je t'ai prsentes, tu n'as peut-tre pas eu tort. Mais
     bientt tu t'en chercheras une toi-mme.

     --_Posch-isroel!_ rpondit Kobus, _posch-isroel!_

     Il haussa les paules, joignit les mains d'un air de piti et
     s'en alla.

     David, criait Sourl dans la cuisine, le dner est prt, mets
     donc la table!

     Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plisss d'un air ironique,
     suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochre: puis il
     rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.


IX

L'ennui le reprend  la ville, il regrette  son insu la ferme et la
petite Szel. Il retrouve dans sa poche la recette des beignets de
Szel. Il en commande  Katel, mais il ne les trouve pas si bons.

     Survient le rebbe, le faiseur de mariages.

     Quel chagrin as-tu?

     --De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et
     goter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!

     David s'assit en riant  son tour.

     Tu les a invents, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des
     inventions pareilles.

     --Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier
     d'avoir invent ces beignets, mais rendons  Csar ce qui est 
     Csar: l'honneur en revient  la petite Szel... tu sais, la
     fille de l'anabaptiste?

     --Ah! dit le vieux rebbe en attachant sur Kobus son oeil gris;
     tiens! tiens!... et tu les trouves si bons.

     --Dlicieux, David!

     --H! h! h! oui... cette petite est capable de tout... mme de
     satisfaire un gourmand de ton espce.

     Puis, changeant de ton:

     Cette petite Szel m'a plu d'abord, dit-il; elle est
     intelligente. Dans trois ou quatre ans, elle connatra la cuisine
     comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du
     nez: et si c'est un homme d'esprit, lui-mme reconnatra que
     c'tait le plus grand bonheur qui pt lui arriver.

     --Ah! ah! ah! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit
     Kobus; tu ne dis rien de trop. C'est tonnant que le pre
     Christel et la mre Orchel, qui n'ont pas quatre ides dans la
     tte, aient mis ce joli petit tre au monde. Sais-tu qu'elle
     conduit dj tout  la ferme?

     --Qu'est-ce que je disais? s'cria David, j'en suis sr! Vois-tu,
     Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point
     glorieuse, qu'elle ne cherche pas  rabaisser son mari pour
     s'lever elle-mme, tout de suite elle se rend matresse; on est
     heureux, en quelque sorte, de lui obir.

     En ce moment, je ne sais quelle ide passa par la tte de Fritz,
     il observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit:

     Elle fait trs-bien les beignets, mais quant au reste...

     --Et moi, s'cria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave
     fermier qui l'pousera, et que ce fermier-l deviendra riche et
     sera trs-heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas
     mal de temps, je crois m'y connatre, je sais tout de suite ce
     qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce
     qu'elles vaudront. Eh bien! cette petite Szel m'a plu, et je
     suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.

     Ainsi rvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'tant
     couch, ces ides le suivirent encore quelque temps, puis il
     s'endormit.

     Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombrent sur
     le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'tait un petit
     meuble en bois de rose,  pieds grles termins en poire, et qui
     n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait l; Katel
     y dposait ses assiettes avant le dner, et Kobus y jetait ses
     habits.  force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il
     lui sembla le retrouver aprs une longue absence. Il s'habilla
     tout rveur; puis, regardant par la fentre, il vit Katel dehors,
     en train de faire ses provisions au march. S'approchant aussitt
     du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches
     jaunes: un son grle s'chappa du petit meuble, et le bon Kobus,
     en moins d'une seconde, revit les trente annes qui venaient de
     s'couler. Il se rappela madame Kobus, sa mre, une femme jeune
     encore,  la figure longue et ple, jouant du clavecin; M. Kobus,
     le juge de paix, assis auprs d'elle, son tricorne au bton de la
     chaise, coutant, et lui, Fritz, tout petit, assis  terre, avec
     le cheval de carton, criant: Hue! hue! pendant que le bonhomme
     levait le doigt et faisait: Chut! Tout cela lui passa devant
     les yeux, et bien d'autres choses encore.

     Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et
     l'antique romance du _Crois_.

     Je n'aurais jamais cru me rappeler d'une seule note, se dit-il;
     c'est tonnant comme ce vieux clavecin a gard l'accord; il me
     semble l'avoir entendu hier.

     Et se baissant, il se mit  tirer les vieux cahiers de leur
     caisse: le _Sige de Prague_, la _Cenerentola_, l'ouverture de la
     _Vestale_, et puis de vieilles romances d'amour, de petits airs
     gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui
     pleure: rien en de, rien au del!

     Kobus, deux ou trois mois auparavant, n'aurait pas manqu de se
     faire du bon sang avec tous ces Lucas aux jarretires roses, et
     ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et
     s'tait tenu les ctes tout le long de l'histoire; mais
     maintenant, il trouvera cela fort beau.

     Han a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis
     couplets:

                   Rosette,
                   Si bien faite,
       Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!

     Comme c'est simple! comme c'est naturel!

       Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!

      la bonne heure! voil de la posie; cela dit des choses
     profondes, dans un langage naf. Et la musique!

     Il se mit  jouer en chantant:

                   Rosette,
                   Si bien faite,
       Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!

     Il ne se lassait pas de rpter la vieille romance, et cela
     durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit
     s'entendit  la porte; quelqu'un frappait.

     Voici David, se dit-il en refermant bien vite le clavecin: c'est
     lui qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!

     Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il
     alla lui-mme lui ouvrir; mais qu'on juge de sa surprise en
     apercevant la petite Szel, toute rose et toute timide, avec son
     petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se
     tenait l derrire la porte.

     H! c'est toi, Szel! fit-il comme merveill.

     --Oui, monsieur Kobus, dit la petite: depuis longtemps j'attends
     mademoiselle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas,
     j'ai pens qu'il fallait tout de mme faire ma commission avant
     de partir.

     --Quelle commission donc, Szel?

     --Mon pre m'envoie vous prvenir que les grilles sont prtes et
     qu'on va les mettre.

     --Je chantais. Tu m'as peut-tre entendu de la cuisine...; a t'a
     fait bien rire, n'est-ce pas?

     --Oh! monsieur Kobus, au contraire, a me rendait toute triste;
     la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui
     faisait cette belle musique.

     --Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour
     te rjouir.

     Il tait heureux de montrer son talent  Szel, et commena la
     _Reine de Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin 
     l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps,
     regardait la petite dans le miroir en face, en se pinant les
     lvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses
     notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Szel,
     elle, ses grands yeux bleus carquills d'admiration et sa petite
     bouche rose entr'ouverte, semblait en extase.

     Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout
     content de lui-mme:

     Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!

     --Bah! fit-il, a, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre
     quelque chose de magnifique, le _Sige de Prague_; on entend
     rouler les canons; coute un peu.

     Il se mit alors  jouer le _Sige de Prague_ avec un enthousiasme
     extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait
     jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la
     petite Szel soupirer tout bas: Oh! que c'est beau! cela lui
     donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se
     sentait plus de bonheur.

     Aprs le _Sige de Prague_, il joua la _Cenerentola_; aprs la
     _Cenerentola_, la grande ouverture de la _Vestale_; et puis,
     comme il ne savait plus que jouer, et que Szel disait toujours:
     Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! oh! quelle belle musique
     vous faites! il s'cria:

     Oui, c'est beau; mais si je n'tais pas enrhum, je te
     chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Szel!
     Mais c'est gal, je vais essayer tout de mme; seulement je suis
     enrhum, c'est dommage.

     Et tout en parlant de la sorte, il se mit  chanter d'une voix
     aussi claire qu'un coq qui s'veille au milieu de ses poules:

                   Rosette,
                   Si bien faite,
       Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!

     Il balanait la tte lentement, la bouche ouverte jusqu'aux
     oreilles, et chaque fois qu'il arrivait  la fin d'un couplet,
     pendant une demi-heure il rptait d'un ton lamentable, en se
     penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balanant
     comme un malheureux:

               Donne-moi ton coeur,
               Donne-moi ton coeur....
       Ou je vas mourir.... ou je vas mourir!
           Je vas mourir.... mourir.... mourir!...

     De sorte qu' la fin, la sueur lui coulait sur la figure.

     Szel, toute rouge et comme honteuse d'une pareille chanson, se
     penchait sans oser le regarder; et Kobus s'tant retourn pour
     lui entendre dire: Que c'est beau! que c'est beau! il la vit
     ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux
     baisss.

     Katel entra; il lui dit:

     Ah! c'est bon... Tiens... voil Szel qui t'attend depuis une
     heure.


X

Szel s'en va toute pensive. Kobus rflchit, rougit en lui-mme et
s'excuse par un billet  son fermier. Il va au _Grand-Cerf_ le soir.
Le percepteur l'engage  l'accompagner dans une tourne pour passer
le temps. Il y consent; il s'achemine avec lui de village en village
pendant quinze jours. Ses soucis augmentent. Il pensait  Szel; il
revient  la ville; il s'endort.

     Dieu sait  quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-l; mais il
     faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle
     vit les persiennes fermes.

     C'est toi, Katel, dit-il en se dtirant les bras; qu'est-ce qui
     se passe?

     --Le pre Christel vient vous voir, monsieur. Il attend depuis
     une demi-heure.

     --Ah! le pre Christel est l. Eh bien, qu'il entre. Entrez donc,
     Christel. Katel, pousse les volets. Eh! bonjour, bonjour, pre
     Christel; tiens, tiens, c'est vous! fit-il en serrant les deux
     mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe
     grisonnante et son grand feutre noir.

     Il le regardait la face panouie. Christel tait tout tonn d'un
     accueil si enthousiaste.

     Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme
     pour vous apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de
     ces cerises croquantes du cerisier derrire le hangar que vous
     avez plant vous-mme il y a douze ans.

     Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises ranges et
     serres avec soin dans de grandes feuilles de fraisiers qui
     pendaient tout autour. Elles taient si fraches, si
     apptissantes et si belles qu'il en fut merveill:

     Ah! c'est bon, c'est bon! Oui, j'aime beaucoup ces cerises-l!
     s'cria-t-il. Comment! vous avez pens  moi, pre Christel?

     --C'est la petite Szel, rpondit le fermier: elle n'avait pas de
     cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le
     cerisier et disait: Quand vous irez  Hunebourg, mon pre, les
     cerises sont mres. Vous savez que M. Kobus les aime! Enfin,
     hier soir, je lui ai dit: J'irai demain! et ce matin au petit
     jour, elle a pris l'chelle et elle est alle les cueillir.

     Fritz,  chaque parole du pre Christel, sentait comme un baume
     rafrachissant s'tendre dans tout son corps. Il aurait voulu
     embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'cria:

     Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les gote.

     Et Katel les ayant apportes, il les admira d'abord. Il lui
     semblait voir Szel tendre ces feuilles vertes au fond de la
     corbeille, puis dposer les cerises dessus, ce qui lui procurait
     une satisfaction intrieure, et mme un attendrissement qu'on ne
     pourrait croire. Enfin, il les gota, les savourant lentement et
     avalant les noyaux.

     Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui
     viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le
     march. C'est encore plein de rose, et a conserve tout son got
     naturel, toute sa force et toute sa vie.

     Christel le regardait d'un air joyeux.

     Vous aimez bien les cerises? fit-il.

     --Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.

     Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en
     causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait,
     les yeux comme troubls de plaisir.

     Ainsi, pre Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien
     chez vous..., la mre Orchel?

     --Trs-bien, monsieur Kobus.

     --Et Szel aussi?

     --Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours, Szel
     parat seulement un peu triste. Je la croyais malade, mais c'est
     l'ge qui fait cela, monsieur Kobus; les enfants deviennent
     rveurs  cet ge.

     Fritz, se rappelant la scne du clavecin, devint tout rouge et
     dit en toussant:

     C'est bon... oui... oui... Tiens, Katel, mets ces cerises dans
     l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dner.
     Faites excuse, pre Christel, il faut que je m'habille.

     --Ne vous gnez pas, monsieur Kobus, ne vous gnez pas.

     Tout en s'habillant, Fritz reprit:

     Mais vous n'arrivez pas de Meisenthl seulement pour m'apporter
     des cerises?

     --Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous
     tes venu la dernire fois  la ferme, je vous ai montr deux
     boeufs  l'engrais. Quelques jours aprs votre dpart, Schmole
     les a achets. Nous sommes tombs d'accord  trois cent cinquante
     florins. Il devait les prendre le 1er juin, ou me payer un florin
     pour chaque jour de retard. Mais voil bientt trois semaines
     qu'il me laisse ces btes  l'curie. Szel est alle lui dire
     que cela m'ennuyait beaucoup; et comme il ne rpondait pas, je
     l'ai fait assigner devant le juge de paix. Il n'a pas ni d'avoir
     achet les boeufs, mais il a dit que rien n'tait convenu pour la
     livraison, ni sur le prix des jours de retard. Et comme le juge
     n'avait pas d'autre preuve, il a dfr le serment  Schmole,
     qui doit le prter aujourd'hui,  dix heures, entre les mains du
     vieux rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manire de
     prter serment.

     --Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et dcrochait
     son feutre. Voici bientt dix heures, je vous accompagne chez
     David, et, aussitt aprs, nous reviendrons dner. Vous dnez
     avec moi.

     --Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux  l'auberge du
     _Boeuf-Rouge_.

     --Bah! bah! vous dnerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon
     dner. J'ai du plaisir  vous voir, Christel.

     Ils sortirent.

     Tout en marchant, Fritz se disait en lui-mme:

     N'est-ce pas tonnant? Ce matin, je rvais de Szel, et voil
     que son pre m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi.
     C'est merveilleux, merveilleux!

     Et la joie intrieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait
     en ces choses le doigt de Dieu.


XI

Quelle scne! gale au cerisier de Jean-Jacques Rousseau.

Il erre dans les environs de la ville et trouve ses amis Han et
Scholtz jouant aux boules. Il apprend que le lendemain c'est la fte
de Rischen, qu'on y dansera, et que Szel et sa famille pourront bien
y tre. Il se charge d'y conduire ses amis, va chez le matre de poste
et s'arrange avec lui pour une magnifique berline, deux chevaux de
choix et le postillon Zimmer qui a eu l'honneur de conduire l'empereur
Napolon. La description de sa toilette pour jeter de la poudre aux
yeux des habitants de Rischen et peut-tre de Szel est merveilleuse
de vrit. Stern n'a rien de mieux.

La berline roule sur le pav, toute la ville est aux fentres.

     Alors tous trois se levrent, et, se penchant  la fentre, ils
     virent la berline que Fritz avait loue, s'approchant au trot, et
     le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre
     tresse autour des oreilles, son gilet blanc, sa veste brode
     d'argent, ses culottes de daim et ses grosses bottes remontant
     au-dessus des genoux, qui regardait en l'air en claquant du fouet
      tour de bras.

     En route! s'cria Kobus.

     Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se
     regardaient bahis. Ils ne pouvaient croire que la berline ft
     pour eux, et seulement lorsqu'elle s'arrta devant la porte, Han
     partit d'un immense clat de rire et se mit  crier:

      la bonne heure!  la bonne heure! Kobus fait les choses en
     grand! Ah! ah! ah! la bonne farce!

     Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait, et
     Zimmer, les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son
     cheval, disant:

      la minute, monsieur Kobus! vous voyez,  la minute!

     --Oui, c'est bon, Zimmer, rpondit Fritz en ouvrant la berline.
     Allons, montez, vous autres. Est-ce qu'on ne peut pas rabattre le
     manteau?

     --Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu' tourner le bouton,
     cela descend tout seul.

     Ils montrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et
     rabattit la capote. Il tait  droite, Han  gauche, Scholtz au
     milieu.

     Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long
     des fentres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude
     par la rue des Acacias, elles suivent la grande route. C'tait
     quelque chose de nouveau d'en voir une sur la place.

     Je vous laisse  penser la satisfaction de Scholtz et de Han.

     Ah! s'cria Scholtz en se ttant les poches, ma pipe est reste
     sur la table.

     --Nous avons des cigares, dit Fritz en leur passant des cigares
     qu'ils allumrent aussitt et qu'ils se mirent  fumer renverss
     sur leur sige, les jambes croises, le nez en l'air et le bras
     arrondi derrire la tte.

     Katel paraissait aussi contente qu'eux.

     Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.

     --Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu' la porte
     de Hildebrandt.

     Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rnes, et les chevaux
     repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon
     embouchait son cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.

     Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au dtour de la
     rue. C'est ainsi qu'ils traversrent Hunebourg d'un bout 
     l'autre. Le pav rsonnait au loin, les fentres se remplissaient
     de figures bahies, et eux, nonchalamment renverss comme de
     grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tte et semblaient
     n'avoir fait autre chose toute leur vie que de rouler en chaise
     de poste.

     Enfin, au frmissement du pav succda le bruit moins fort de la
     route. Ils passrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer,
     remettant son cor en sautoir, reprit le fouet. Deux minutes
     aprs, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem: les
     chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet
     s'entendait au loin sur la campagne. Les peupliers, les champs,
     les prs, les buissons, tout cela courait le long de la route.

     Fritz, la face panouie et les yeux au ciel, rvait  Szel. Il
     la voyait d'avance, et, rien qu' cette pense, ses yeux se
     remplissaient de larmes.

     Va-t-elle tre tonne de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle
     de quelque chose? Non, mais bientt, bientt elle saura tout...
     Il faut que tout se sache!

     Le gros Han fumait gravement et Scholtz avait pos sa casquette
     derrire lui, dans les plis du manteau, pour carter ses longs
     cheveux blonds filasse grisonnants o passait la brise.

     Moi, disait Han, voil comment je comprends les voyages! Ne me
     parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers 
     salade qui vous reintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller
     ainsi, c'est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne
     me faudrait pas quinze jours pour m'habituer  ce genre de
     voiture.

     --Ah! ah! ah! criait Scholtz, je le crois bien; tu n'es pas
     difficile.

     Fritz rvait.

     Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il  Zimmer.

     --Pour deux heures, monsieur.

     Alors il pensait:

     Pourvu qu'elle soit l-bas! pourvu que le vieux Christel ne se
     soit pas ravis!

     Cette crainte l'assombrissait. Mais, un instant aprs, la
     confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

     Elle est l, pensait-il, j'en suis sr. C'est impossible
     autrement.

     Et tandis que Han et Scholtz se laissaient bercer, qu'ils
     s'tendaient, riant en eux-mmes, et laissant filer la fume tout
     doucement de leurs lvres, pour mieux la savourer, lui se
     dressait  chaque seconde, regardant en tous sens et trouvant que
     les chevaux n'allaient pas assez vite.


XII

Ils arrivent, ils dnent; ils raillent les Prussiens; ils sortent bras
dessus, bras dessous, dans la tente o l'on danse. Isef, le chef
d'orchestre, s'lance dans les bras avins de Kobus; la foule s'tonne
de cette intimit du pauvre musicien avec un homme si magnifique.

     Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la
     dcouvrit au loin, cache derrire une guirlande de chne tombant
     du pilier  droite de la porte. Szel,  demi efface derrire
     cette guirlande, inclinait la tte sous les grosses feuilles
     vertes, et regardait timidement,  la fois craintive et dsireuse
     d'tre vue.

     Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues
     nattes sur ses paules pour toute parure; un fichu de soie bleue
     voilait sa gorge naissante; un petit corset de velours 
     bretelles blanches dessinait sa taille gracieuse; et prs d'elle
     se tenait, droite comme un I, la grand'mre Annah, ses cheveux
     gris fourrs sous le bguin noir, et les bras pendants. Ces gens
     n'taient pas venus pour danser, ils taient venus pour voir, et
     se tenaient au dernier rang de la foule.

     Les joues de Fritz s'animrent; il descendit de l'estrade et
     traversa la hutte au milieu de l'attention gnrale. Szel, le
     voyant venir, devint toute ple et dut s'appuyer contre le
     pilier; elle n'osait plus le regarder. Il monta quatre marches,
     carta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:

     Szel, veux-tu danser avec moi le treieleins?

     Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rve, de ple
     qu'elle tait, devint toute rouge:

     Oh! oui, monsieur Kobus! fit-elle en regardant la grand'mre.

     La vieille inclina la tte au bout d'une seconde, et dit: C'est
     bien... tu peux danser. Car elle connaissait Fritz pour l'avoir
     vu venir  Bischem, dans le temps, avec son pre.

     Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le
     chapeau de paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la
     baraque au pied de la rampe, agitant d'un air joyeux leurs
     martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Han et
     Scholtz se promenaient encore,  la recherche de leurs
     danseuses; Isef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel,
     sa contre-basse contre la jambe tendue, et Andrs, son violon
     sous le bras, se tenaient  ses cts; ils devaient seuls
     l'accompagner.

     La petite Szel, au bras de Fritz au milieu de cette foule,
     jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intrieur et de
     trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux,
     tombant derrire elle jusqu'au bas de sa petite jupe bleu-clair
     borde de velours; ses petits souliers ronds, dont les rubans de
     soie noire montaient en se croisant autour de ses bas d'une
     blancheur blouissante; ses lvres roses, son menton arrondi, son
     cou flexible et gracieux.

     Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil svre, cherchant
     quelque chose  reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au
     coude, suivant la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz
     avec une grce nave; mais deux ou trois vieilles, les yeux
     plisss, souriaient dans leurs rides et disaient sans se gner:
     Il a bien choisi!

     Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec
     satisfaction. Il aurait voulu dire aussi quelque galanterie 
     Szel, mais rien ne lui venait  l'esprit: il tait trop heureux.

     Enfin Han tira du troisime banc  gauche une femme haute de six
     pieds, noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux
     perants, laquelle se leva toute droite et sortit d'un air
     majestueux. Il aimait ce genre de femmes; c'tait la fille du
     bourgmestre. Han semblait tout glorieux de son choix: il se
     redressait en arrangeant son jabot, et la grande fille, qui le
     dpassait de la moiti de la tte, avait l'air de le conduire.

     Au mme instant, Scholtz amenait une petite femme rondelette,
     du plus beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie,
     souriante, et qui lui sauta brusquement au coude, comme pour
     l'empcher de s'chapper.

     Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la
     salle, comme cela se fait d'habitude.  peine avaient-ils achev
     le premier tour, que Isef s'cria:

     Kobus, y es-tu?

     Pour toute rponse, Fritz prit Szel  la taille du bras gauche,
     et lui tenant la main en l'air,  l'ancienne mode galante du
     dix-huitime sicle, il l'enleva comme une plume. Isef commena
     sa valse par trois coups d'archet. On comprit aussitt que ce
     serait quelque chose d'trange; la valse des Esprits de l'air, le
     soir, quand on ne voit plus au loin sur la plaine qu'une ligne
     d'or, que les feuilles se taisent, que les insectes descendent,
     et que le chantre de la nuit prlude par trois notes: la premire
     grave, la seconde tendre, et la troisime si pleine
     d'enthousiasme qu'au loin le silence s'tablit pour entendre.

     Ainsi dbuta Isef, ayant bien des fois, dans sa vie errante,
     pris des leons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse,
     l'oreille dans la main, et les yeux ferms, perdu dans les
     ravissements clestes. Et s'animant ensuite, comme le grand
     matre aux ailes frmissantes, qui laisse tomber chaque soir,
     autour du nid o repose sa bien-aime, plus de notes mlodieuses
     que la rose ne laisse tomber de perles sur l'herbe des vallons,
     sa valse commena rapide, folle, tincelante: les Esprits de
     l'air se mirent en route, entranant Fritz et Szel, Han et la
     fille du bourgmestre, Scholtz et sa danseuse dans des
     tourbillons sans fin. Bockel soupirait la basse lointaine des
     torrents, et le grand Andrs marquait la mesure de traits
     rapides et joyeux comme de cris d'hirondelles fendant l'air; car
     si l'inspiration vient du ciel et ne connat que sa fantaisie,
     l'ordre et la mesure doivent rgner sur la terre!

     Et maintenant, reprsentez-vous les cercles amoureux de la valse
     qui s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent
     et s'arrondissent en ventail; Fritz, qui tient la petite Szel
     dans ses bras, qui lui lve la main avec grce, qui la regarde
     enivr, tourbillonnant tantt comme le vent et tantt se
     balanant en cadence, souriant, rvant, la contemplant, puis
     encore s'lanant avec une nouvelle ardeur; tandis qu' son tour,
     les reins cambrs, ses deux longues tresses flottant comme des
     ailes, et sa charmante petite tte rejete en arrire, elle le
     regarde en extase, et que ses petits pieds effleurent  peine le
     sol.

     Le gros Han, les deux mains sur les paules de sa grande
     danseuse, tout en galopant, se balanant et frappant du talon, la
     contemplait de bas en haut d'un air d'admiration profonde; elle,
     avec son grand nez, tourbillonnait comme une girouette.

     Scholtz,  demi courb, ses grandes jambes plies, tenait sa
     petite rousse sous les bras, et tournait, tournait sans
     interruption avec une rgularit merveilleuse, comme une bobine
     dans son dvidoir; il arrivait si juste  la mesure, que tout le
     monde en tait ravi.

     Mais c'taient Fritz et la petite Szel qui faisaient
     l'admiration universelle,  cause de leur grce et de leur air
     bienheureux. Ils n'taient plus sur la terre, ils se beraient
     dans le ciel; cette musique qui chantait, qui riait, qui
     clbrait le bonheur, l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir t
     faite pour eux: toute la salle les contemplait, et eux ne
     voyaient plus qu'eux-mmes. On les trouvait si beaux, que parfois
     un murmure d'admiration courait dans la _Madame Htte_; on aurait
     dit que tout allait clater: mais le bonheur d'entendre la valse
     forait les gens  se taire. Ce n'est qu'au moment o Han,
     devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille du
     bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit
     pirouetter deux fois en criant d'une voix retentissante: _You!_
     et qu'il retomba d'aplomb aprs ce tour de force; et qu'au mme
     instant Scholtz, levant sa jambe droite, la fit passer, sans
     manquer la mesure, au-dessus de la tte de sa petite rousse, et
     que d'une voix rauque, en tournant comme un vritable possd, il
     se mit  crier: _You! you! you! you! you! you!_ ce n'est qu'
     ce moment que l'admiration clata par des trpignements et des
     cris qui firent trembler la baraque.

     Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura
     plus de cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on
     entendit avec satisfaction la valse des Esprits de l'air
     reprendre le dessus, comme le chant du rossignol aprs un coup de
     vent dans les bois.

     Alors Scholtz et Han n'en pouvaient plus; la sueur leur coulait
     le long des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'paule
     de sa danseuse, l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue
     au bras.

     Szel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trpignements
     de la foule ne leur avaient rien fait: et quand Isef, lui-mme
     puis, jeta de son violon le dernier soupir d'amour, ils
     s'arrtrent juste en face du pre Christel et d'un autre vieil
     anabaptiste qui venait d'entrer dans la salle, et qui les
     regardaient comme merveills.

     H! c'est vous, pre Christel! s'cria Fritz tout joyeux. Vous
     le voyez, Szel et moi nous dansons ensemble.

     --C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, rpondit le
     fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y
     connat donc! Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de
     valse.

     --Pre Christel, Szel est un papillon, une vritable petite fe:
     elle a des ailes!

     Szel se tenait  son bras, les yeux baisss, les joues rouges;
     et le pre Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:

     Mais Szel, qui donc t'a montr la danse? Cela m'tonne!

     --Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou
     trois tours dans la cuisine pour nous amuser.

     Alors les gens penchs autour d'eux se mirent  rire, et l'autre
     anabaptiste s'cria:

     Christel,  quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont
     besoin d'apprendre  valser?... est-ce que cela ne leur vient pas
     tout seul?... Ah! ah! ah!

     Fritz, sachant que Szel n'avait jamais dans qu'avec lui,
     sentait comme de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu
     chanter, mais, se contenant:

     Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fte. C'est
     maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec
     nous, pre Christel; Han et Scholtz sont aussi l-bas; nous
     allons danser jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au
     _Mouton-d'Or_.

     --, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgr
     tout le plaisir que j'aurais  rester, je ne puis le prendre sur
     moi; il faut que je parte... et je venais justement chercher
     Szel.

     --Chercher Szel!

     --Oui, monsieur Kobus.

     --Et pourquoi?

     --Parce que l'ouvrage presse  la maison: nous sommes au temps
     des rcoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est
     dj beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je
     ne m'en fais pas de reproche, car il est dit: Honore ton pre et
     ta mre! et de venir voir sa mre deux ou trois fois l'an, ce
     n'est pas trop. Maintenant il faut partir. Et puis, la semaine
     dernire,  Hunebourg, vous m'avez tellement rjoui, que je ne
     suis rentr que vers dix heures. Si je restais, ma femme croirait
     que je prends de mauvaises habitudes; elle serait inquite.

     Fritz tait tout dconcert. Ne sachant que rpondre, il prit
     Christel par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Szel;
     l'autre anabaptiste les suivait.

     Pre Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa
     souquenille, vous n'avez pas tout  fait tort en ce qui vous
     concerne: mais  quoi bon emmener Szel? Vous pourriez bien me
     la confier; l'occasion de prendre un peu de plaisir n'arrive pas
     si souvent, que diable!

     --H! mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir, s'cria le
     fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son
     propre pre, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour
     nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... Ma femme fait
     la cuisine, moi, je conduis la voiture... Si le temps changeait,
     qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons
     une affaire de famille  terminer, une affaire trs-srieuse.

     En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina
     gravement la tte.

     Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous
     auriez rellement tort; n'est-ce pas, Szel?

     Szel ne rpondit pas; elle regardait  terre, et l'on voyait
     bien qu'elle aurait voulu rester.

     Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner
     l'veil  tout le monde; c'est pourquoi, prenant son parti, tout
      coup il s'cria d'un ton assez joyeux:

     Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais
     au moins vous prendrez un verre de vin avec nous au
     _Mouton-d'Or_.

     --Oh! quant  cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je
     m'en vais tout de suite avec Szel embrasser la grand'mre, et,
     dans un quart d'heure, notre voiture s'arrtera devant l'auberge.

     --Bon, allez!

     Fritz serra doucement la main de Szel, qui paraissait bien
     triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la
     _Madame Htte_.

     Han et Scholtz, aprs avoir reconduit leurs danseuses, taient
     monts sur l'estrade: il les rejoignit:

     Tu vas charger Andrs de diriger ton orchestre, dit-il  Isef,
     et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous.

     Le bohmien ne demandait pas mieux; Andrs s'tant mis au
     pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous.

      l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un dessert dans la
     grande salle, alors dserte, et le pre Loerich descendit  la
     cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit rafrachir
     dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa prs
     des fentres, et presque aussitt le char  bancs de
     l'anabaptiste parut au bout de la rue. Christel tait assis
     devant, et Szel derrire, sur une botte de paille, au milieu des
     kougelkof et des tartes de toute sorte qu'on rapporte toujours de
     la fte.

     Fritz, voyant Szel venir, se dpcha de casser le fil de fer
     d'une bouteille, et au moment o la voiture s'arrtait, il se
     dressa devant la fentre, et laissa partir le bouchon comme un
     ptard, en s'criant:

      la plus gentille danseuse du treieleins!

     On peut se figurer si la petite Szel fut heureuse: c'tait comme
     un coup de pistolet qu'on lche  la noce. Christel riait de bon
     coeur et pensait: Ce bon M. Kobus est un peu gris... il ne faut
     pas s'en tonner un jour de fte!

     Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:

     a, ce doit tre du champagne, dont j'ai souvent entendu parler,
     de ce vin de France qui tourne la tte  ces hommes batailleurs,
     et les porte  faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que
     je me trompe?

     --Non, pre Christel, non; asseyez-vous, rpondit Fritz. Tiens,
     Szel, voici ta chaise  ct de moi. Prends un de ces verres.--
     la sant de ma danseuse!

     Tous les amis frapprent sur la table en criant: _Das soll
     glden_!

     Et, levant le coude, ils claqurent de la langue, comme une bande
     de grives  la cueillette des myrtilles.

     Szel, elle, trempait ses lvres roses dans la mousse, ses deux
     grands yeux levs sur Kobus, et disait tout bas:

     Oh! que c'est bon! Ce n'est pas du vin, c'est bien meilleur!

     Elle tait rouge comme une framboise, et Fritz, heureux comme un
     roi, se redressait sur sa chaise.

     Hum! hum! faisait-il en se rengorgeant, oui, oui, ce n'est pas
     mauvais.

     Il aurait donn tous les vins de France et d'Allemagne pour
     danser encore une fois le treieleins.

     Comme les ides d'un homme changent en trois mois!


XIII

Il rentre tout joyeux  la ville; il a pris la rsolution d'aller
passer six semaines  la ferme pour voir Szel  son aise. Mais on
sonne  sa porte: c'est la mre de Szel, qui vient lui apprendre le
prochain mariage de la petite. Au premier mot, Kobus tombe vanoui du
seul contre-coup de ce renversement de sa pense.

Les amis accourent, le vieux rebbe le premier. On lui arrache son
secret. Kobus et lui s'acheminent vers la ferme, tremblants que les
promesses de mariage faites  un autre ne soient un obstacle
invincible  la passion de Kobus. Kobus attend dehors pendant que
David va sonder le fermier et sa femme. Kobus, transi d'angoisse,
regarde.

     Enfin, David reparut au coin de l'table; il n'agitait rien, et
     Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe,
     au bout d'un instant, fourra la main dans la poche de sa longue
     capote jusqu'au coude, il en tira son mouchoir, se moucha comme
     si de rien n'tait, et finalement, levant le mouchoir, il
     l'agita. Aussitt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes
     seules: c'tait un vritable cerf. En moins de cinq minutes il
     fut prs de la ferme; David, les joues plisses de rides
     innombrables et les yeux ptillants, le reut par un sourire:

     Bonjour, monsieur Kobus... H! h! h! fit-il tout bas, a va
     bien... a va bien... On t'accepte... Attends donc... coute!

     Fritz ne l'coutait plus: il courait  la porte, et le rebbe le
     suivait tout rjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en
     blouse, coiffs du chapeau de paille, allaient repartir pour
     l'ouvrage; les uns remettaient les boeufs sous le joug garni de
     feuilles; les autres, la fourche ou le rteau sur l'paule,
     regardaient. Ces gens tournrent la tte et dirent:

     Bonjour, monsieur Kobus!

     Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'alle comme
     effar, puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se
     frottait les mains et riait dans sa barbiche.

     On venait de dner: les grandes cuelles de faence rouge, les
     fourchettes d'tain et les cruches de grs taient encore sur la
     table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque,
     regardait bahi; la mre Orchel, avec sa grosse face rouge, se
     tenait debout sur la porte de la cuisine, la bouche bante: et la
     petite Szel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le
     grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa
     cadence ternelle, Szel, en manches de chemise et petit corset
     de toile bleue, tait l, sa douce figure cache dans son tablier
     sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le
     soleil, et ses bras replis.

     Fritz,  cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et
     c'est le pre Christel qui commena:

     Monsieur Kobus, s'cria-t-il d'un accent de stupfaction
     profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il
     possible? vous aimez Szel et vous nous la demandez en mariage?
     Il faut que vous nous le disiez vous-mme, sans cela nous ne
     pourrons jamais le croire.

     --Pre Christel, rpondit alors Fritz avec une sorte d'loquence,
     si vous ne m'accordez pas la main de Szel, ou si Szel ne m'aime
     pas, je ne puis plus vivre. Je n'ai jamais aim que Szel et je
     ne veux jamais aimer qu'elle. Si Szel m'aime, et si vous me
     l'accordez, je serai le plus heureux des hommes et je ferai tout
     aussi pour la rendre heureuse.

     Christel et Orchel se regardrent comme confondus, et Szel se
     mit  sangloter. Si c'tait de bonheur, on ne pouvait le savoir,
     mais elle pleurait comme une Madeleine.

     --Pre Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos
     mains....

     --Mais, monsieur Kobus, s'cria le vieux fermier d'une voix forte
     et les bras tendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons
     notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous
     arriver en ce monde que d'avoir pour gendre un homme tel que
     vous. Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus,
     rflchissez..... rflchissez bien  ce que nous sommes et  ce
     que vous tes.... Rflchissez, que vous tes d'un autre rang que
     nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires,
     et que vous tes d'une famille distingue depuis longtemps
     non-seulement par la fortune, mais encore par l'estime que vos
     anctres et vous-mme avez mrite. Rflchissez  tout cela...
     Que vous n'ayez pas  vous repentir plus tard.... et que nous
     n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous tes
     malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur
     Kobus; nous sommes de pauvres gens sans instruction. Rflchissez
     donc pour nous tous ensemble!

     --Voil un honnte homme! pensa le vieux rebbe.

     Et Fritz dit avec attendrissement:

     Si Szel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime
     pas, la fortune, le rang, la considration du monde, tout n'est
     plus rien pour moi! J'ai rflchi, et je ne demande que l'amour
     de Szel.

     --Eh bien, donc, s'cria Christel, que la volont du Seigneur
     s'accomplisse! Szel, tu viens de l'entendre: rponds toi-mme.
     Quant  nous, que pouvons-nous dsirer de plus pour ton
     bonheur?... Szel, aimes-tu M. Kobus?

     Mais Szel ne rpondait pas, elle sanglotait plus fort.

     Cependant,  la fin, Fritz s'tant cri d'une voix tremblante:

     Szel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de rpondre?

     Tout  coup, se levant comme une dsespre, elle vint se jeter
     dans ses bras en s'criant:

     Oh si! je vous aime!

     Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur et que
     de grosses larmes coulaient sur ses joues.

     Tous les assistants pleuraient avec eux. Mayel, son balai  la
     main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et
     tout autour des fentres,  cinq ou six pas, on apercevait des
     figures curieuses, les yeux carquills, se penchant pour voir et
     pour entendre.

     Enfin le vieux rebbe se moucha et dit:

     C'est bon... c'est bon... Aimez-vous.... aimez-vous!

     Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout 
     coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de
     la taille de Szel et se mit  walser avec elle, en criant: You!
     houpsa, Szel! You! you! you! you!

     Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent  rire, et la petite
     Szel, souriant  travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans
     le sein de Kobus.

     La joie se peignait sur tous les visages. On aurait dit un de ces
     magnifiques coups de soleil qui suivent les chaudes averses du
     printemps.

     Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en
     parasol, la figure pourpre et les yeux carquills, s'taient
     enhardies jusqu' venir croiser leurs bras au bord d'une fentre,
     regardant et riant de bon coeur. Derrire elles, tous les autres
     se penchaient l'oreille tendue.

     Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son
     tablier, reparut apportant une bouteille et des verres:

     --Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoye par
     Szel, il y a trois mois, dit-elle  Fritz. Je la gardais pour la
     fte de Christel, mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.

     On entendit au mme instant le fouet claquer dehors, et Zaphri,
     le garon de ferme, s'crier: En route!

     Les fentres se dgarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait
     les verres, le vieux rebbe, tout joyeux, lui dit:

     Eh bien, Christel,  quand les noces?

     Ces paroles rendirent Szel et Fritz attentifs.

     H! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier  sa femme.

     --Quand M. Kobus voudra, rpondit la grosse mre en s'asseyant.

     -- votre sant, mes enfants! dit Christel, Moi, je pense
     qu'aprs la rentre des foins....

     Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:

     coutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le
     bonheur vaut encore mieux. Je reprsente le pre de Kobus, dont
     j'ai t le meilleur ami... Eh bien! moi, je dis que nous devons
     fixer cela d'ici huit jours, juste le temps des publications. 
     quoi bon faire languir ces braves enfants?  quoi bon attendre
     davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?

     --Comme Szel voudra je voudrai, dit-il en la regardant.

     Elle, baissant les yeux, pencha la tte contre l'paule de Fritz
     sans rpondre.

     Qu'il en soit donc fait ainsi! dit Christel.

     --Oui, rpondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez demain
      Hunebourg dresser le contrat.

     Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:

     J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause
     plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu
     chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, lazar, chez
     Laban: cette affaire est procde de l'ternel.

     --Bnissons la volont de l'ternel! rpondirent Christel et
     Orchel d'une seule voix.

     Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait
     le lendemain  Hunebourg et que le mariage aurait lieu huit jours
     aprs.


XIV

Et ainsi finit, entre le vin et les larmes, le roman de ces messieurs.
Les amis de Kobus le raillent un peu sur sa conversion.

     Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours aprs
     son mariage, Fritz runit tous ses amis  dner dans la mme
     salle o Szel tait venue s'asseoir au milieu d'eux trois mois
     auparavant, et qu'il dclara hautement que le vieux rebbe avait
     eu raison de dire autrefois: qu'en dehors de l'amour tout n'est
     que vanit; qu'il n'existe rien de comparable, et que le mariage
     avec la femme qu'on aime est le paradis sur la terre!

     Et David Sichel, alors tout mu, pronona cette belle sentence
     qu'il avait lue dans un livre hbraque et qu'il trouvait
     sublime, quoiqu'elle ne ft pas du Vieux Testament:

     Mes bien-aims, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime
     les autres connat Dieu. Celui qui ne les aime pas ne connat pas
     Dieu, car Dieu est amour!

Et moi je dis: _Amen!_

Jamais l'amour heureux ne fit crire un pareil livre. C'est le pome
de la nature. Il n'y a pas une larme qui ne soit du bonheur.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVI.

Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four
Saint-Germain, 43




CXXXVIIe ENTRETIEN

UN INTRIEUR

OU

LES PLERINES DE RENVE


                                           Monceaux, 19 septembre 1865

I

Tous mes biens sont vendus ou engags jusqu'au dernier centime de leur
valeur pour payer mes dettes. J'en habite encore quelques parties
provisoirement et par la complaisance de mes cranciers, jusqu'au
jour o un revenu insuffisant, une maladie, un accident, une grle,
une rcolte manque, me rduira au nant de mes ressources et o un
huissier, impitoyable comme le destin, viendra me dire sans rplique,
ce qui m'a t dit plusieurs fois: Payez ou sortez, j'value cette
poussire de vos pas  _tant_; ne secouez pas trop fort vos souliers
en vous en allant, de peur de diminuer d'un grain le chiffre de mes
honoraires.

--Mais, monsieur, en travaillant jour et nuit, en escomptant mes
rcoltes sur pied, en hypothquant les racines de mes vignes, en
retranchant  mes parents les plus chers,  mes amis les plus
ncessiteux leurs pensions les plus sacres et aux mendiants eux-mmes
leurs plus restreintes oboles, je touchais au moment dsir, j'allais
dire mon _Nunc dimittis_, lorsque des actes que je ne veux pas
qualifier, parce que je ne sais pas comment on nomme l'acte qui drobe
l'esprance au malheureux, me rejetaient dans vos mains.

--Tout cela est trs-bon, Monsieur, mais ce ne sont pas des phrases
qu'il me faut, c'est de l'argent; encore une fois, payez ou sortez!

Je connaissais l'inflexibilit de la loi et je me prparais 
m'excuter cote que cote.

Mais pour un moment mettez-vous  ma place. C'tait l'heure des
adieux suprmes  tout ce qu'on a vu, touch, aim, vnr dans la
vie. Ce n'tait pas, hlas, nouveau pour moi! J'avais dj dit, il y a
quelques annes, cet adieu au cher Milly, terre et maison de mon
enfance. J'y avais bais, en m'en sparant, les marques des pieds de
mon pre, de ma mre, de mes soeurs sur le sable. Depuis ce jour je
n'y puis plus penser, et quand, en allant  Saint-Point, je ne puis
m'empcher de passer sur la route o la colline aride surmonte avec
son clocher et ses maisons le paysage, et o les sept sycomores font
trembler leurs branches sur l'angle presque invisible du toit, je suis
oblig de dtourner la tte pour cacher mes larmes. Je me dis, en
voyant le damier des cultures sur le flanc des collines, et les prs
toujours verts le long du ruisseau de Milly: voil ce qui a fait
partie de moi-mme pendant la premire aube de mes jours! Voil la
montagne o notre mre nous menait prier Dieu au coucher du soleil!
Voil les bois retentissant ds le matin des voix des chiens courants
de mon pre! Voil les dernires vignes que j'ai plantes, l-haut au
bord des buis, en dfrichant ce coin rocailleux de la montagne! Voil
celles que cultivaient Pierre Pernet et Claude Chanut, mes amis
d'enfance; voil le grand pr o les ttes chauves des saules
prtaient un peu d'ombre en t aux jolies et diligentes filles du
hameau, dont les regards plus tard me faisaient rougir quand je les
voyais laver leurs pieds roses dans les eaux de la rivire. Hlas! que
sont devenus ces compagnons et ces compagnes de ma vie? J'aperois
dans les vignes quelques chapeaux qui se lvent au bruit du sabot de
mon cheval sur les pierres et quelques gestes affectueux et tristes
qui me disent: Nous reconnaissons de loin, nous aimons toujours notre
ancien matre; pourquoi la rigueur du ciel nous en a-t-elle spars?
On a pu vendre nos ceps, on ne pourra pas vendre nos coeurs! Ce ne
sera plus lui avec qui nous partagerons nos vendanges, mais la sve de
nos vignes sera toujours  lui, car c'est lui qui les a enracines
avec nous dans le roc.

Et je passe.

Mais je suis triste tant que je me souviens de ce village entrevu.


II

Ah! pourquoi me suis-je prcipit dans cet abme dont il est si
difficile de sortir avec honneur? Non-seulement les hommes, mais les
animaux eux-mmes me demandent compte de leur nourriture; voil la
prairie o depuis quinze ans j'avais, comme  un brave et pauvre
invalide, rendu la libert sans service  mon cheval, pour qu'il pt,
dans sa vieillesse, errer oisif parmi les herbes de la montagne, et
hennir auprs de son compagnon frapp d'une balle aux barricades de
Juin, sous Pierre Bonaparte, qui combattait ce jour-l  mes cots!
Qui aura l'ingratitude et le courage de lui ter aujourd'hui la vie
avec la faim?

Car voil aujourd'hui o j'en suis; Milly vendu, Saint-Point est
engag ainsi que Monceaux; ces engagements satisfaits, il ne restera
rien  leur possesseur et vous viendrez vainement me mettre  la
porte, moi et ceux et celles que je suis oblig de nourrir.

--Vous travaillerez, me dites-vous.

--Mais je vieillis, le courage et les forces s'usent; vous ne savez
pas ce qu'il en cote  un homme malade, qui est presque dcourag, de
reprendre la plume et de donner jusqu' son dernier jour, d'un ct
quelques gouttes d'encre, de l'autre ct quelques gouttes de vie 
ses abonns; il faut se dire tous les matins: levons-nous et
travaillons, car peu importe que je meure aujourd'hui; ce que j'aurai
gagn, salaire de plus de ma journe, autant de moins qui me suivra
dans un autre monde.

Voici l'tat o j'tais le 20 septembre dernier, et pour me consoler,
le mme jour une lettre de Paris m'annonait les difficults
inattendues d'un ami qui s'tait engag  payer pour moi pendant cet
t une soixantaine de mille francs qu'il devait verser  mon
imprimeur, pour que mon journal de littrature ne ft pas dfaut  mes
gnreux amis et abonns.

Ce n'est pas tout encore, au moment o je me croyais prt  me librer
et  payer  mes cranciers ma dernire goutte de sueur, une dernire
adversit me rejeta dans l'impossible. L'Angleterre me refuse le
payement rapproch de 340,000 francs, dont elle me paye les intrts,
dont elle reconnat me devoir le capital, mais dont elle renvoie 
des poques lointaines le remboursement. Le ministre de l'intrieur,
en France, me refuse l'autorisation d'une loterie de souscription qui
m'avait t accorde il y a deux ans, et dont j'avais rendu la moiti
au gouvernement, disant: Je n'en ai pas besoin, je ne dsire pas
m'enrichir, mais payer strictement mes dettes. Si ce que je reois ne
suffit pas, je demanderai de nouveau une autorisation au ministre. Je
fais valoir cette considration, mais l'heure est passe;
l'autorisation avec elle. C'est peu; j'ai l'habitude de payer tous les
ans  la Saint-Martin les cranciers de l'anne en leur donnant le
quart du capital de leurs vins et les intrts de l'anne. Je prends
cette somme sur le prix de la rcolte de mes vignobles, et sur le prix
de mes abonnements  mon journal littraire qui, grce  la
complaisance de mes amis, s'lve toujours  environ 140 ou 160,000
fr. Je fais ce rabonnement ordinairement dans les premiers jours de
novembre, il arrive en janvier dans ma caisse. Le malheur veut, que
cette anne, l'poque de ce rabonnement concide avec la malheureuse
crise de l'pidmie de Paris et qu'on m'crive que presque tous mes
abonns sont absents et que je ne puis pas compter de deux  trois
mois sur eux. Je suis donc oblig d'attendre cette date pour avoir
recours  eux. Enfin la maison de commerce de Paris, avec laquelle
j'avais contract un march de dix ans, m'crit qu'elle dsire
rsilier son contrat. Je pouvais la contraindre  l'excuter: ma
rcolte tait trs-belle en excellent vin; je consens  rsilier sans
difficult, ne voulant pas que d'honorables ngociants soient
contraints, contre leur convenance,  l'excution d'un contrat qui les
contrarie. J'ai tous mes vins dans mes caves et je n'en trouve plus un
prix prochain qui me permette d'en faire le solde de mes cranciers
d'ici  quelques mois. Enfin je m'adresse aux banquiers de mon pays
pour leur demander de m'avancer environ 200,000 fr. pour mes
payements. Ils sont bons, ils sont obligeants, mais ils ne peuvent pas
faire de placements si considrables sur une seule signature. Je le
reconnais moi-mme et je suis forc d'y renoncer.

Je n'ai rien; que feriez-vous  ma place?

Ce que je fais; vous cririez  vos braves cranciers: ne venez pas
d'ici  trois ou quatre mois. Je ne puis pas vous donner un sou;
attendez, je vais  Paris, et je vous rapporterai en mars ce que
j'aurai pu rcolter de tant de peines et de travaux.

C'est ce que je fais.

Mais jugez avec quelle angoisse et quelles difficults. Si nous
tions au temps des Romains, o le suicide tait religieux et
honorable aux hommes politiques malheureux, je me tirerais d'affaire
comme un lche, en fuyant dans un autre monde; mais cette fuite serait
une improbit envers le sort. Je n'en admets pas mme la pense.


III

Or tel tait l'tat de mes affaires et de mon esprit, le 20 septembre,
au matin.

Aprs une nuit sans sommeil, je me levai avant le jour pour essayer de
travailler encore, car le travail est le devoir de celui qui doit; je
prenais dj la plume quand on vint me dire que quatre femmes venant
de Milly se promenaient sur la terrasse de Monceau attendant mon
rveil, pour me voir et pour me parler; je maudis leur obligeante
curiosit qui allait me coter une matine de travail; mais je rejetai
loin de moi la plume et je descendis sous les grands arbres qui
flanquent le chteau, et dont l'ombre aurait sans doute attir les
matinales visiteuses; en les apercevant, en effet, assises sur un
banc de pierre, je fus saisi de respect et d'admiration par leur
extrieur empreint de modestie et de grce. Je m'avanai vers elles
avec timidit et un coup d'oeil me fit pressentir  qui j'avais
affaire. C'tait videmment une mre et ses filles. La mre se leva
et, s'avanant pour prendre la parole, me dit en rougissant et, avec
une pudeur visible dont l'heure, l'indiscrtion et l'puisement
taient l'excuse, qu'elles taient l  une heure si indue non pour
demander, mais pour m'apercevoir de loin  l'heure du djeuner o je
sortirai du chteau pour venir avec ma famille et ma socit goter un
moment la fracheur de cette salle d'arbres et le loisir du milieu du
jour. Elle ajouta qu'elle tait la mre de ces trois jeunes personnes
qu'elle me demandait la permission de me prsenter. L'ane se
prsenta alors; elle s'appelait Agla. Sa figure, d'une beaut un peu
plus mre que celle de ses soeurs, accusait dix-sept  dix-huit ans
par une ressemblance plus grave avec celle de sa mre. La seconde,
moins ge d'un an, paraissait aussi rflchie et moins timide; elle
avait l'air d'une pense close tout frachement, mais qui jouit de se
sentir, et qui dit  ses soeurs: Voyez, comme ceci est semblable 
ce que j'avais imagin. C'est ma seconde fille, me dit sa mre, elle
sait par coeur tout ce qui intresse votre famille; dans le volume des
_Confidences_, que nous avons lu en commun depuis que ce volume est
tomb dans nos mains, votre mre, vos aimables soeurs, votre... Elle
baissa la voix, craignant de faire saigner ma douleur, trop rapproche
de la perte; les filles inclinrent leurs fronts vers le gazon et nous
restmes un moment en silence.

--Enfin, voil ma troisime fille, Marie, reprit la mre en me
prsentant la plus jeune. C'tait presque une enfant, quatorze ans,
silencieuse, rougissante, modeste, mais qui semblait se contenir plus
par la convenance de son ge que par l'ignorance des lieux et des
choses. Elle ne dit rien, comme si le son de sa voix lui et fait
peur; elle se retira promptement dans le groupe de ses soeurs.

Leur toilette tait uniforme, simple, et pourtant convenable. La mre
portait une robe de soie noire, et les trois jeunes filles portaient
de plus sur le cou un fichu de diverses couleurs, nou ngligemment
sous le menton et sur la poitrine. Tout cela tait de la plus exquise
propret; seulement, quelques gouttes de sueur brillaient comme une
rose de printemps au bout des mches des cheveux noirs ou blonds des
jeunes personnes, et quelques taches de poussire blanche de la grande
route trahissaient la marche et blanchissaient les bords de leurs
souliers.


IV

Aprs les avoir poliment reues, je les priai non pas d'entrer, il
faisait trop chaud, et l'ombre lgrement ventile de ces grands
arbres tait le salon le plus naturel et le plus rafrachissant de la
saison, mais de s'asseoir sur le banc o je les avais surprises; j'en
pris un moi-mme en face d'elles et, m'adressant  la mre, je lui
demandai  quoi je pouvais lui tre agrable, pensant que quelque
intrt de famille avait pu seul les amener  une pareille
heure.--Oserai-je vous demander, dis-je  la mre,  qui j'ai
l'honneur de parler et le motif de votre visite?

--Mais monsieur, me rpondit-elle d'une voix douce, sensible et un peu
tremblante, il n'y a que vous qui ne puissiez pas le deviner: nous
n'en avons point d'autre que celui que nous accomplissons en ce
moment; vous voir, et ne pas mme vous dranger pour vous entretenir
de nous. Nous n'avons rien  demander  personne; mais mes filles sont
jeunes, comme vous voyez, et pendant que vous tes encore sur la
terre, elles taient heureuses de se mnager, en vous voyant, un
souvenir. Quoique d'un ge bien plus mr, monsieur, ajoute-t-elle, je
viens avouer que je rougissais dans mon coeur de vivre  si peu de
distance du pays que vous habitez, Saint-Point, Milly, Monceau, sans
avoir cherch, pendant que vous vivez encore,  voir un homme dont nos
contemporains ont tant entendu parler et dont la postrit dira
peut-tre  son tour: L'avez-vous par hasard rencontr sur les
chemins de la Bourgogne, soit dans la maison de son enfance,  Milly,
soit dans la masure de Saint-Point, soit dans son chteau paternel de
Monceau, noms familiers  nos oreilles?

Je la remerciai de cette obligeante curiosit qui vient du coeur.

--Mais qui tes-vous donc, madame? lui dis-je, et laissez-moi le
plaisir de mettre,  mon tour, un nom sur une famille qui se confond
par les souvenirs avec la mienne. Nous sommes tous parents par le
coeur, la curiosit est un titre de famille.

--Oh! monsieur, ce titre est peut-tre une preuve d'amour, mais non
de sang; le ntre est bien humble, mais notre coeur est au niveau de
tout ce que Dieu a cr pour sentir et aimer les belles choses. Notre
voyage en est la preuve.

--Il est surtout la preuve de votre bont gratuite et de votre
candeur, rpliquai-je. J'ai fait quelques vers mdiocres dans ma
jeunesse, et cette clbrit de jeune homme m'ayant appel  de hautes
dignits, dans un ge plus mr j'ai conquis la bienveillance du pays
en vivant et en parlant  l'cart des partis passionns pour ou contre
la rvolution de 1830; et le jour ayant sonn, et la France prissant
dans l'hsitation, j'ai vu l'anarchie sanguinaire prte  s'emparer du
pouvoir et j'ai proclam la souverainet des peuples et la Rpublique
conservatrice de la socit. La France m'a entendu et a t sauve,
moi perdu, et voil tout. Je ne voulais pas autre chose. Depuis, la
Rvolution a t perdue elle-mme. Un autre rgime a t adopt par
mon pays. Je suis rentr dans mon obscurit natale sans redemander la
parole. Trop honnte pour dfendre la Montagne, trop ami de l'ordre
pour attaquer l'Empire, respectant trop mon pass pour me dmentir,
travaillant en paix pour tirer mes braves cranciers des pertes o ils
s'taient gnreusement jets pour moi, je croyais mon oeuvre
accomplie dans deux ans, quand des accidents d'affaires nous rejettent
entre les cueils d'o le ciel nous sauvera peut-tre encore, ou bien
nous mourrons insolvables, non faute de travail, mais faute de bonne
fortune, Dieu le sait; je suis en ce moment dans sa main, rsign 
tout, except  la ruine du dernier de mes braves amis.

--Nous ne savions rien de tout cela, monsieur, si ce n'est qu'on
disait chez nous que la Rpublique inspire par vous avait sauv la
France en 1848.  cette occasion nous avons entendu parler de vous 
cette poque, pour vos actes et depuis pour vos livres. Nous n'tions
pas assez riches pour nous les donner, mais de temps en temps il nous
en tombait quelques volumes dans les mains, et c'est alors qu'un
voyageur, passant par Renve, auprs de Mirebeau, dans la Cte-d'Or,
voyant notre enthousiasme, nous en laissa un volume intitul: _les
Confidences_, o nous lmes toutes sortes de dtails sur votre
famille, et votre histoire si touchante de _Graziella_ que ces
demoiselles savent par coeur. C'est l, monsieur, tout ce que nous
connaissons de vous. Mais quel malheur! Agla, qui portait le volume,
l'a laiss tomber  Charnay, notre dernire halte dans la petite
auberge o nous avons couch en venant  Milly et nous esprons le
retrouver au retour, car ces pauvres htes de la campagne avaient
l'air de bien honntes gens.

--Ah! oui, monsieur, dit Agla, nous sommes bien sres qu'ils nous
l'auront gard, car ils ont bien pu voir, le soir  la veille, que
c'tait notre manuel de voyage que nous consultions toujours devant
eux.

--Je voudrais bien vous en offrir un autre exemplaire, dis-je aux
jeunes filles, mais le malheur veut que je n'en aie point ici, qui
n'est qu'un lieu de vendanges.

--Oh! monsieur, nous le portons tous les quatre dans notre mmoire,
s'crirent-elles, nous ne l'accepterions pas, nous savons l'usage que
vous en faites depuis quatorze ans pour conserver encore l'image des
lieux de votre enfance.

--N'en parlons pas, rpondis-je, le temps approche o tout me sera
ravi; mais je montrerai au moins que j'ai assez travaill pour que
personne ne puisse m'accuser de sa ruine. Attendons encore.

--Mais comment, ajoutai-je, tes-vous venues de Renve coucher au
petit village de Charnay, qui n'est qu' deux pas d'ici et o personne
ne s'arrte  moins de voyager  pied?

--C'est que nous ne sommes pas riches, et que pour nous procurer le
plaisir de vous voir ou du moins de visiter Saint-Point et Milly, les
villages pleins de vous, nous n'avions que la petite somme d'conomies
que notre excellent pre a mise de ct depuis trois ans pour donner 
toute la famille et  lui-mme la rcration de coeur qu'il nous
promettait aussitt que notre soeur Marie serait en ge de nous
accompagner; les chemins de fer, les voitures, quelque conomiques
qu'elles soient, nous auraient pris la moiti au moins de notre petit
viatique. Nous aimions mieux le prendre sur nos jambes. Nous avons
donc march de village en village, et nous sommes arrives, grce  la
complaisance des paysans, jusqu'ici. On a t touch partout de notre
simplicit, et du motif de notre voyage  pied, et le peuple
hospitalier nous a traites en amies. Agla tenait la bourse, Mathilde
portait son volume des _Confidences_, et chacune de nous portait son
petit paquet  la main, dans un foulard.

J'tais pntr d'tonnement et de sensibilit: cela tait dit si
naturellement et si simplement qu'on n'y sentait pas l'ombre
d'intention. C'tait la nature prise sur le fait.

--Mais comment avez-vous fait, dis-je  la mre, pour savoir o vous
alliez, et qui vous a informes de ma rsidence?

--Monsieur, me dit-elle, tout le monde vous connat dans ce pays-ci;
nous l'aurions demand aux pierres qu'elles nous l'auraient dit;
d'ailleurs, Agla se souvenait du nom de Bussires, de votre ami dans
votre enfance, ce pauvre abb Dumont, sur qui, dit-on, vous avez pris
le modle de Jocelyn, un de vos pomes que nous n'avons pas lu, mais
dont on nous a souvent parl. Elle nous dit, il est mort, mais il a
certainement un successeur dans ce hameau de Bussires. Ce doit tre
un digne homme; car il succde  un homme sensible, ador de ses
paroissiens. Je vais lui crire sans savoir son nom; je lui demanderai
s'il connat M. de Lamartine, que nous avons l'intention d'aller
visiter, et s'il pourrait nous dire que nous le trouverions 
Saint-Point ou  Milly? M. le cur nous dit dans sa rponse qu'tant
depuis peu de jours  Bussires et M. de Lamartine ayant vendu Milly
pour payer ses cranciers d'autant, il n'avait pas le plaisir de le
connatre; mais qu'il avait appris par les paysans de Milly qu'il
devait tre  Saint-Point ou  Monceau o nous le trouverions
certainement. Il nous donnait des renseignements sur la route avec
beaucoup de politesse et de promptitude. C'est munies de ces
renseignements, que nous nous mmes en route. Mais hlas! notre pauvre
pre qui se faisait une fte de ce plerinage tant tomb un peu
malade, fut forc d'y renoncer et de nous laisser partir seules. Nous
lui prommes de lui raconter, au retour, toutes les circonstances du
voyage et toute la physionomie du pays. Nous partmes par une belle
matine semblable  celle-ci. Les gens de notre village de Renve nous
accompagnrent trs-loin. Les uns portaient de notre petit bagage une
chose, les autres une autre; puis les femmes nous embrassrent et nous
continumes  marcher.


V

Nous marchmes en tricotant jusqu'au soir. Nous vmes une belle ville
couronne de flches aigus. C'taient les clochers de Saint-Bnigne.
Nous entrmes dans un cabaret que tenait une pauvre femme. Nous
mangemes ce que nous avions apport le matin de la maison, nous bmes
de l'eau; nous fmes notre prix pour une petite chambre sur le
derrire; c'tait trs-peu; d'un lit nous en fmes deux en tendant
les matelas par terre. Nous primes Dieu comme  la maison, moi avec
Mathilde, la petite Marie avec notre mre. Cela ne nous avait presque
rien cot. La pauvre htesse avait eu gard  notre modestie. Nous
partmes avant que le jour clairt les rues et nous prmes, en disant
toutes les notes de notre chapelet, la route de Chlon. Les personnes
qui passaient comme le vent soit en chemin de fer, soit en cabriolet,
nous jetaient  peine un coup d'oeil et nous prenaient sans doute pour
une famille du voisinage qui allait  la promenade. Nous nous assmes
dans un pr sous les saules, aux environs de Milly et nous mangemes
ce qui nous restait du pt de la veille, puis nous nous endormmes au
murmure du ruisseau qui nous avait donn  boire. Aprs plusieurs
heures de repos, nous profitmes de l'ombre du soir pour aller coucher
dans les environs de _Beaune_. Nous n'entrmes pas dans la ville, nous
prmes notre gte dans une petite maison du faubourg  gauche, dont le
matre et la matresse nouvellement maris, et qui n'avaient pas
encore d'habitus ni de meubles, tonns de notre voyage  pied,
crurent que nous manquions de tout, et voulant signaler leur maison
par une charit, nous donnrent presque gratuitement du meilleur lait
de leur vache, du pain blanc et une omelette au lard. Nous les
remercimes bien et nous prommes de nous arrter chez eux  notre
retour.

L nous prmes un chemin de traverse sur la droite, et nous arrivmes
bien fatigues sans passer par Chlon  Sennecey. Nous n'emes pas la
force d'aller jusqu' la ville et nous nous arrtmes avant le
faubourg, chez un sabotier, marchand de fromages, dont l'enseigne
disait qu'il logeait  pied et  cheval. Nous y fmes trs bien  dix
sous par tte et nous allmes le lendemain, par des routes dtournes,
jusqu'au del de Mcon. Le soir nous nous arrtmes sur la route de
Mcon  Bussires, au village de Charnay, chez la femme d'un scieur de
long dont un fagot de buis indiquait la porte.

Elle jouait sous un gros arbre  moiti desci prs de la porte; trois
jolies petites filles et un tout petit garon jouaient avec de la
sciure de bois sur leur porte. La mre nous regarda d'abord avec une
certaine surprise, quand Marie lui demanda si elle ne pourrait pas
nous donner  coucher. Puis, voyant ma mre et ses filles.  coucher.
Oui, nous dit-elle, mais  souper bien mal, car nous n'avons qu'un
morceau de petit sal et de fromage de gruyre que mon mari et son
garon mangent le soir pour reprendre des forces aux bras.

--Oh! le souper nous importe peu, dit ma mre, pourvu que la chambre
et le lit soient propres.

--Eh bien! entrez, mesdames, dit la jeune femme, vous verrez si vous
pouvez vous accommoder du logement.

Elle laissa sur le seuil ses trois enfants les plus avancs d'ge et
prenant le petit de trois mois sur son sein, elle lui donna la mamelle
et pendant qu'il ttait, elle monta devant nous vers un escalier de
bois qui menait aux chambres. Nous la suivmes. Au moment o elle
allait en ouvrir la porte, le scieur de long, beau et fort jeune homme
d'environ vingt-cinq ans, rentra, et voyant nos robes de soie traner
sur les marches de l'escalier, cria  sa femme:

-- quoi penses-tu, Claudine! Est-ce que nos chambres sont faites pour
des dames? Nos planchers ont-ils jamais rsonn que sous des sabots,
et que leur donneras-tu  souper? Nous n'avons rien  la maison.

--Je le leur ai dit, fit-elle; mais puisqu'elles veulent voir la
grande chambre et qu'elles ne s'inquitent pas de ce qui se mange,
puis-je les en empcher?

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte et nous fmes tonnes de la
bonne odeur de raisins et de mas qui remplissait l'appartement, bien
que les fentres fussent ouvertes. C'tait l'odeur de quelques mas
dors qui formaient le plancher suprieur de la chambre et de quelques
corbeilles de raisins aussi qui taient sur la couverture des deux
lits de la double alcve.

Le paysage magique du soir semblait entrer tout entier par la fentre,
dans la chambre, avec les derniers rayons du soleil couchant. Ce
paysage tait form, d'abord, par les trois mamelons de Fuiss,
Solutr et Vergisson qui s'lvent comme des coins dans le ciel. Ces
trois sommets, comme des points d'cueils dont les vagues se sont
retires, se penchent avant du mme ct comme pour regarder la mer
qui s'enfuit. Ces trois plateaux levs qui les sparent, forment
trois valles hautes qui forcent  lever la tte pour les regarder; on
s'imagine voir les flots de la Mditerrane. Derrire elles, en les
regardant, ces trois valles runies en une, et meubles de villages,
de fermes, de chteaux dissmins depuis les montagnes bleues de
Saint-Point jusqu'aux bords de la Sane, s'tendent  gauche jusqu'aux
Alpes et aux collines de Lyon. On croit contempler une belle valle de
la Lombardie italienne; au pied de la fentre de la chambre, le pays
que l'on voit tout entier, se creuse en larges vallons pleins de
hameaux et de fumes de chemines de paysans, qui tranent sur les
prs et sur les vignes, on voit que les paysannes prparent  leur
famille le souper du soir. Nous restmes enchants et immobiles devant
ce beau spectacle.

Eh bien nous ne vous demandons pas autre chose que cet asile pour la
nuit, dmes-nous toutes les quatre  la fois, un peu de pain bis et de
fromage de vos chvres que nous avons vu en haut de votre escalier,
nous suffit; quant au vin, nous sommes d'un pays o il n'y en a pas,
nous n'en demandons pas. Agla et ses soeurs commencrent  dfaire
leur petit paquet de nuit sur les deux lits de la grande alcve. La
paysanne tait toute rouge de honte de ne pouvoir nous offrir que ce
qu'elle avait  la maison; nous fmes obliges de la contenter en
paraissant trs-contentes nous-mmes.

Nous sortmes de la chambre pendant qu'elle faisait les lits, le mari
nous servit sur une nappe bien blanche son pain bis, bien frais, de
froment, un morceau de fromage de gruyre tout ruisselant de pleurs et
des grappes de raisin noir et blanc qui n'avaient pas encore perdu
leur fleur; pendant que nous soupions ainsi, la mre redescendit, et
nous causmes ensemble pendant qu'elle donnait des soins  son gras
nourrisson, et que le pre balanait les deux petites filles sur
chacun de ses genoux avec un mouvement d'escarpolette.

--Quel est, lui demandai-je avec curiosit, le nom de ce gros village
 l'glise neuve, qui s'tend l-bas, du ct du soleil couchant, dans
la plaine, et qui semble regarder un beau chteau blanc avec une
balustrade au-dessus?

--Ce village, dit-il en regardant, est celui o je suis n, on
l'appelle Priss; le chteau en face est celui de Monceau; il
appartient  M. de Lamartine, fort aim dans le pays parce que, bien
qu'il ait un beau chteau pour demeure, il a, dit-on, le coeur d'un
paysan. Aussi toutes les fois que nous le voyons passer sur la grande
route dans une mauvaise voiture, lui qui avait autrefois de si beaux
chevaux, il faut voir comme tous les bonnets se lvent, on dirait
qu'il est le parent de tout le monde. Tenez, voyez, continua-t-il, il
parat qu'il est  Monceau pour faire ses vendanges, car les fentres
sont ouvertes sur sa terrasse et l'on aperoit d'ici la range de
tonneaux le long de ses pressoirs.

--Mes filles se levrent  ces mots, regardant juste ici, monsieur,
comme si c'et t une porte d'or. Elles chuchotaient je ne sais quoi
tout bas.

--Vous le connaissez donc? leur dit-il; cela n'est pas tonnant, on
dit qu'il est connu bien loin du pays et qu'il a t un des matres de
la France; mais  prsent, c'est bien la France qui est matresse de
lui, et quoiqu'il soit bien tranquille et ami de tous les honntes
gens, il a bien de la peine  rester matre de sa maison  force de
dettes, car tout le monde qui le peut s'empresse  lui prter, non pas
de l'argent qu'ils n'ont pas, mais du vin qu'ils rcoltent et que lui
vend ensuite pour se soutenir.


VI

Alors nous prmes dans le sac de Mathilde le volume de _Confidences_
et nous lmes  demi-voix tout ce qui concernait les villages de Milly
et de Bussires qui ne faisaient qu'une paroisse du temps de votre
premire enfance. Nous autres, nes et habitant  la campagne, comme
vous, monsieur, cela nous touchait plus que tout le reste. Pauvre
Milly, disais-je  mes filles tout bas, quel dommage que la France
n'ait pas pu te racheter, pour que cet homme ait au moins pleur o il
a souri!--Et o est donc dj la ferme du scieur de long, le village
de Milly et celui de Bussires?

--Suivez mon doigt de l'oeil, dit le jeune homme: vous voyez ici le
chteau de Monceau, l la route de Mcon se diviser en deux; l'une
continue dans la valle basse. Saint-Sorlin, grand village riche,
capitale rurale du pays; l'autre se dtourne  gauche et gravit une
monte douce qui s'lve sur une crte de vignobles  peu prs en face
d'ici, puis redescend en pente douce jusqu' un clocher gristre qui
marque la paroisse de Bussires. C'est donc l que vous voulez aller?
Eh bien, vous n'avez qu' descendre demain ce grand chemin, passer
devant les pavillons de Monceau, prendre alors  gauche, monter la
colline et redescendre: vous serez bientt au pied du clocher de
Bussires que vous cherchez, et tout prs du village sec de Milly
qu'habitait, il y a peu d'annes, M. de Lamartine. Ou vous y mnera en
moins de quelques minutes; ce n'est pas la mme commune, mais c'est
la mme paroisse, le mme cur leur chante la messe. Un peu plus loin,
vous voyez de grosses montagnes noires o il n'y a plus de passage
pour les yeux, ce sont les montagnes de Saint-Point  deux ou trois
lieues de Milly. On vous montrera bien le sentier lev au travers du
bois de chtaigniers o vous aurez  monter et  descendre pendant
environ deux heures avant d'arriver sur les bords de la profonde
valle de Saint-Point, domine par son chteau et par son clocher que
tant de voyageurs vont voir.


VII

--Mille remercments, dmes-nous au jeune homme. Nous allons nous
coucher pour tre reposes demain et pour commencer notre route;
dites-nous ce que nous vous devons, afin de ne pas vous rveiller trop
matin.

--Oh! ce que vous voudrez, dit la femme, je crois que deux sous par
lit pour la blanchisseuse, c'est bien pay et comme vous couchez deux
ensemble, cela fait quatre sous, et six sous de pain et de grappes
c'est bien pay, cela fera dix sous en tout; nous n'accepterons pas
davantage, et nous vous prions d'excuser notre mauvaise rception,
mais ce n'est pas notre faute; vous tes bien bonnes de vous en
contenter et d'avoir parl avec nous. Si le travail continue, un temps
viendra o nous pourrons avoir une servante, mais aujourd'hui nous
n'avons que nos petits qui ne servent personne et qu'il faut garder et
amuser encore, dit le jeune pre en les descendant de ses jambes pour
que sa femme allt les coucher.

Nous emes beau leur offrir et les raisonner, ils ne voulaient
accepter que leurs dix sous, encore fallut-il accepter nous-mmes un
fromage blanc de leur chvre et de belles grappes de raisin pour notre
djeuner le lendemain  notre dpart. Vous comprenez, monsieur,
qu'avec de pareilles gens et dans un si bon pays, notre bourse de
voyage ne baissait pas vite; mon mari, qui nous l'avait prpare 
force d'conomie sou par sou, depuis trois ans, tait bien loin de
compte avec nous. Si cela continuait ainsi, c'tait nous qui lui
rapporterions de la surprise.


VIII

Le lendemain matin, mes filles avaient dit adieu  la mre et embrass
les enfants dans le berceau et nous tions dj devant l'avenue de
Monceau et devant ses vignes pleines de vendangeurs et de
vendangeuses. Elles chantaient en cueillant les grappes avant que le
soleil rchaufft l'air du matin. Nous ne tardmes pas beaucoup,
toujours en face du mme spectacle,  entrer dans les premires
maisons de Bussires. Ce fut alors qu'Agla chercha son volume de
_Confidences_ pour trouver le chemin de la cure. Elle ne le trouva
plus et se mit  pleurer. Faut-il tre malheureuse, disait-elle  ses
soeurs, pour avoir perdu son guide au but du chemin. Mais Marie, la
plus jeune, fut la plus raisonnable. Qu'est ce que cela fait,
dit-elle, je sais toutes les lignes du volume par coeur et cette brave
famille du scieur de long de Charnay est trop honnte pour ne pas nous
le garder pour notre retour. Je gage que nous le trouverons dans la
corbeille de raisins sur le lit o tu l'auras laiss tomber en
embrassant les enfants. Voyons, que veux-tu savoir? Veux-tu que je
vous conduise  l'entre du jardin de l'ancienne cure o M. de
Lamartine, descendant de Milly, attachait son cheval  la porte auprs
de la plate-bande de tulipes de son ami l'abb Dumont, plus tard
Jocelyn?--Oh oui, dmes-nous toutes  la fois, fions-nous  sa
mmoire, elle est infaillible et prsente comme celle d'un enfant.
Voyons si elle ne se trompe pas. Marie sourit comme quelqu'un qui est
sr de son fait et alla marcher devant nous.


IX

Elle tourna  droite aux premires maisons de paysans du village. Elle
suivit la petite valle de prairies domestiques o paissaient les
vaches des bonnes demoiselles Bruys, jadis les protectrices aimes du
village, puis, tournant  droite, sans hsitation,  l'angle d'un mur
en ruines, elle tira un morceau de fil de fer cach dans une fente de
la muraille intrieure, la porte s'ouvrit et nous nous trouvmes dans
le jardin de l'abb Dumont,  ct de l'alle des tulipes.


X

Nous nous avanmes d'un pas discret d'alle en alle dans le castel
du cur comme on l'appelle encore, jusqu' une galerie btie  neuf,
car la maison avait chang plusieurs fois de matre, et un vieux
serviteur qui fendait du bois au pied de la galerie, dans l'curie,
nous raconta toutes ces mtamorphoses.

--Vous tes entres, nous dit-il, par la porte de M. Alphonse quand il
tait jeune. C'est moi qui prenais son cheval, qui le conduisais par
la bride aux tours qui servaient alors d'curie, qui lui donnait du
foin pour l'amuser pendant les longues heures que les deux amis
passaient  causer et  souper ensemble; je voudrais bien vous faire
voir les chambres, mais je n'en ai plus les cls, et la maison,
entirement change ainsi que les habitants, ne sert plus qu'
regarder par les fentres la tombe du cur que M. Alphonse lui a fait
tailler et coucher  terre, l, auprs du choeur de son glise.--O
est-elle, dmes-nous toutes  la fois.--Venez, nous rpondit le
fendeur de bois, descendez l'escalier qui conduit  la porte d'entre
de la maison, je vais vous y conduire en trois pas, car il n'a pas eu
un long voyage  faire pour aller de son lit de bois  son lit ternel
de terre.


XI

Nous descendmes avec respect le vieil escalier de pierres tremblantes
qui menait du jardin dans la cour.--Tenez! le voil, les mousses le
recouvrent dj, dit le vieillard, en nous ouvrant la porte  deux
battants de bois vermoulu qui sparait la cour de la maison du
cimetire. Nous nous prcipitmes vers l'endroit qu'il nous indiquait,
nous tombmes  genoux devant la pierre de taille et nous lmes
l'pitaphe en deux mots du pauvre cur et plus bas deux autres mots en
petites lettres graves: _Alphonse de Lamartine  son ami_. Nous
pleurmes en silence toutes les quatre en prsence du premier
sentiment et des premires douleurs de Lamartine. Nous entrmes
ensuite dans l'glise. Le fendeur de bches tait en mme temps le
sonneur, nous primes avec componction devant un simple autel du bon
saint o vous aviez appris  servir la messe du vieux cur de
Bussires, parent et prdcesseur de l'abb Dumont dans la paroisse.
Nous tions dj rcompenses de nos peines, puisque, en prsence de
la mort, nous avions retrouv les deux amis.

--Et maintenant, dmes-nous au marguillier, pourriez-vous, si vous
n'avez rien de press  faire, nous montrer le chemin de Milly, par o
M. Alphonse descendait tous les soirs d't chez son ami l'abb
Dumont?

--Si vous n'tes pas presses et que vos jeunes jambes, dit-il  mes
filles, puissent s'accommoder au pas un peu ralenti d'un vieillard,
bien volontiers, nous dit-il. Cela me fera mme plaisir, bien que M.
Alphonse n'y soit plus et que ses compagnons d'enfance qu'il aimait
tant soient disperss en partie, mais les familles y sont encore. Je
vous conduirai moi-mme o j'allais si gaiement dans ma jeunesse,
tantt pour porter un livre, tantt une lettre, tantt une invitation
de l'un  l'autre. Madame de Lamartine, sa mre, vivait encore alors,
et en me voyant entrer dans sa cour pour porter ceci ou cela  son
fils, elle me souriait avec son air si aimable de bont et me disait:
Entrez donc, Besson, un moment  la cuisine, et prenez donc un verre
de vin blanc pour vous rafrachir pendant que mon fils va rpondre 
M. le cur. Ah! c'tait une incomparable dame, une dame du bon Dieu,
allez! La charit mme, on ne la voyait jamais sans quelque chose  la
main pour ses vignerons ou pour les malades, ou pour les pauvres. Ils
ont bien tort de dire que le peuple est ingrat; un accident l'a
enleve il y a trente ans et plus  ses bonnes oeuvres; eh bien, elle
est aussi prsente dans toutes les familles de dix lieues  la ronde
que quand elle passait  pas vifs sur la bruyre de cette montagne,
pour aller porter secours  un pauvre homme qui venait de se casser la
jambe en tombant d'un noyer!


XII

Tout en parlant ainsi nous suivions le fendeur de bois dans une
troite valle forme d'un ct par des vignes en pente, et de l'autre
par une troite lisire de prs, o paissaient le long de la haie de
vagabondes chvres blondes. Au milieu de ce chemin il y avait un
lavoir plein de belle eau bleue et bord de cinq ou six jeunes et
belles filles de Milly. Nous les salumes poliment, et il y en eut une
qui dit  Besson: O menez-vous donc ces jeunes et belles
demoiselles?--Je les mne  Milly, dit-il.--Ah! ce n'est pas tonnant
qu'elles soient si jolies, dit la plus ge des laveuses, elles nous
ont parl avec la douceur et la gracieuset de notre ancienne
dame.--Nous ne fmes pas semblant d'entendre et Besson nous rejoignit
lentement.


XIII

 la cime de la monte nous vmes quelques toits gris et de pierres
moussues s'lever sur la vigne et assombrir le paysage. Un clocher
gris aussi formait une espce de pyramide au milieu d'un groupe de
maisonnettes et d'curies. Quelques vaches maigres broutaient l'herbe
poudreuse au pied des murailles, deux femmes tricotaient assises sur
le seuil de la porte.--Qu'est-ce que cela, dis-je  Besson.--C'est ce
que vous cherchez, me rpondit-il, c'est Milly.--Et la maison de la
famille de M. Alphonse, o est-elle donc? nous croyions voir un
chteau?--Oh! il n'y a point de chteau dans le village, reprit-il.
Tenez, l, en bas du chemin o nous sommes, vous voyez bien une grande
porte  deux battants rpare par morceaux et peinte en vert-jaune, eh
bien, c'est la porte de Milly.

Nous prcipitmes nos pas et nous fmes bientt en face du portail.
Agla ouvrit et nous nous jetmes toutes dans la cour comme un
troupeau de gnisses effarouches.

--Ce n'est pas possible, dit Agla, qu'une si petite demeure ait
produit et nourri une si remarquable famille. Mais cela ressemble tout
simplement  la maison de Renve o notre pre instruit les quinze
enfants de Mirebeau.

--C'est pourtant cela, nous dit Besson en tant son bonnet.

Alors nous restmes immobiles et nous regardmes sans rien dire pour
bien nous entrer dans les yeux la cour, la maison et le jardin dont
nous apercevions un coin par une grille de bois casse sur la droite.

La cour tait forme par une range de hangars et par une ligne
d'curie basses d'un ct, un long btiment  couvert en dalles de
pierres noires vieilles comme le temps, trs-basses et sur lesquelles
des plantes saxifrages et mme des arbres rabougris avaient pris
racine. Ce btiment, qui tait un pressoir, s'tendait de la porte de
la cour jusqu' l'angle de la maison de matre. Il en tait spar
seulement par un troit espace vide qu'occupait la grille de bois
menant au jardin.

--Entrons-y, dit Marie, et ne faisons pas de bruit pour que personne
de la maison ne vienne effaroucher nos souvenirs.

Nous entrmes en silence.

--Oh! c'est bien cela, dit Mathilde. Voil la mare creuse dans le roc
vif au pied du toit pour recueillir l'eau des pluies et arroser le
jardin l't!

--Voil les platanes plants autour par madame de Lamartine pour
suspendre aux branches les berceaux successifs de ses filles et
travailler  l'ombre pendant les chaleurs.

--Et les petits espaces de plate-bande entours d'oeillets rouges, dit
Marie, ce sont sans doute les vestiges du petit jardin d'enfant qu'on
leur donnait pour rcompense et o M. Alphonse cultivait ses laitues
comme le vieux Diocltien  Salone.

--Mais venez voir, s'crie tout bas Agla, voil le cabinet de
charmille entreml de sureau que le vent de ses premiers rves agite
encore, et voil le tronc de chne tortueux qui lui servait d'appui
quand il commenait  crire ses vers.--Nous accourmes et nous
entrmes toutes recueillies sous l'ombre obscure du cabinet. Moi,
monsieur, je me reprsentai le chagrin que M. Alphonse avait d
prouver en abandonnant ce petit asile o son me tait ne avec son
got en lisant pour la premire fois Fnelon. Nous ne pmes nous
empcher de pleurer quand Marie nous rcita ce passage. Nous y
restmes ensuite un moment pour scher nos yeux aprs avoir lu les
dates, les lettres et les mots gravs avec la pointe d'un couteau sur
le bois et sur les troncs des arbres.


XIV

Enfin nous nous levmes  la douce vois d'une femme jeune qui entrait
dans l'ombre et qui nous demanda pardon de nous dranger dans notre
plerinage. Elle nous pria d'entrer  la maison et d'accepter 
djeuner avec elle. Il pouvait tre midi, mais la force de nos
motions nous avait empches de remarquer l'heure.

Cette dame tait si gracieuse et si obligeante que nous ne pmes
refuser. C'tait Madame D..., la femme du notaire qui avait achet
Milly. Il aimait lui-mme beaucoup M. de Lamartine; il avait revendu
pour six ou sept cent mille francs du domaine, et il habitait ce qui
en restait, ayant offert lui-mme  M. de Lamartine de lui rendre la
maison de son pre et quelques vignes alentour, au prix cotant, si la
fortune, qui lui tait si svre, lui permettait de songer  y
rentrer, et ce procd d'homme de coeur annonait le plus aimable et
le plus sensible des acqureurs.


XV

Nous entrmes dans le vestibule avec reconnaissance et recueillement.

--Rien, nous dit Madame D..., n'avait t chang dans l'ameublement de
la pauvre maison pour conserver religieusement les vestiges de madame
de Lamartine, de ses filles et de son fils. On entrait par un
vestibule au bout duquel tait une vieille horloge de campagne qui
avait si souvent sonn les heures de l'heureuse famille alors; une
range de sacs de farine pour la maison tait debout d'un ct, une
large cuisine s'ouvrait du ct oppos, pleine de bruit, de feu, de
domestiques, de mendiants et de malades, comme du temps de M. et de
madame de Lamartine. On entrait ensuite dans la salle  manger qui
avait t autrefois votre salle d'tudes quand vous appreniez  crire
sous M. de Vaudran. Le papier peint en tait tach d'encre et dchir,
pour bien rappeler son ancien usage, puis, dans une pice ouvrant sur
le jardin au nord, sur le midi et sur la cour d'un autre ct. C'tait
ce que madame de Lamartine avait autrefois pour lit dans une grande
alcve; on repassait ensuite dans la salle  manger qui vous
conduisait dans deux petites chambres au couchant sur le jardin. On
voyait de l les chvres et les moutons paissant sur les bruyres de
la montagne de Craz dont vous connaissiez toutes les touffes. Elle
venait aboutir en pente roide jusqu'au jardin.

La chambre de M. de Lamartine, votre pre, tait de ce ct. On y
distinguait encore les clous dans la muraille qui portaient jadis son
fusil et son sabre de cavalerie, qui lui rappelait son ancien tat;
il y avait aussi sur la chemine un vieil almanach de l'tat militaire
de 1789, qu'il ne quittait jamais et qui lui rappelait les noms et les
fonctions au rgiment de ses anciens camarades.


XVI

Madame D*** nous laissa visiter seules les pices du second tage,
conduites par sa petite fille, pendant qu'elle allait commander le
djeuner. Pendant cette longue station que nous fmes dans votre
chambre de jeune homme, occupes  dchiffrer et  copier des lambeaux
de notes au crayon noir  moiti effaces sur le pltre blanc des
murailles, Besson qui buvait un coup  la cuisine racontait  cette
aimable dame et aux femmes du village ensuite ce qu'il savait de nous,
et qui nous tions. Elles furent toutes vivement touches en apprenant
que nous venions  pied de plus loin que Dijon pour faire une espce
de plerinage  ce petit coin de Milly, et pour y voir seulement
l'ombre de leurs anciens matres. Cela leur tira des larmes des
yeux.--Eh bien! se dirent-elles entre elles, il faut que nous
participions  leur voyage puisque nous en sommes en partie l'objet;
moi je leur ferai voir ceci, moi je leur montrerai cela, moi la
montagne, moi la vigne, moi le lavoir dans les prs; et moi, se
dirent-elles toutes ensemble, je disputerai  madame D*** l'honneur de
les coucher aprs leur avoir prpar le lait de ma vache et le plat de
courges de mon jardin cuites au four. Puisqu'elles veulent aller 
Saint-Point demain matin, nous ne les laisserons pas partir sans leur
avoir enseign le chemin. Cela dit, elles coururent raconter leurs
rsolutions  leurs voisines et  leurs maris, et elles chargrent
Besson d'en avertir tout bas madame D***.

Il le fit, et nous n'en savions rien quand nous nous mmes  table,
qu'il tait plus de deux heures, pour djeuner; mais le temps ne nous
avait pas paru long.


XVII

Madame D*** nous donna un dner au lieu d'un djeuner. Il y avait
toute espce de lgumes du jardin, des pigeons du colombier qui nous
faisaient de la peine  manger parce que c'taient peut-tre les
enfants de ceux que les soeurs de M. Alphonse levaient  bqueter
leurs cheveux et  boire sur leurs lvres. Les beaux fruits et les
belles grappes ornaient la table du dessert; mais, ce qui nous
plaisait davantage, c'tait l'accueil si honnte de la matresse de la
maison et les souvenirs touchants du temps pass qui nous
entretenaient de madame de Lamartine, de son mari, de sa fille, et de
M. Alphonse. La conversation ne finissait pas et le soleil baissait
dj dans le ciel quand nous nous levmes de table pour demander la
route de Saint-Point.


XVIII

 ce moment nous entendmes un grand bruit de sabots dans le
vestibule. C'taient les femmes des anciens vignerons de M. Alphonse,
qui venaient, comme elles se l'taient promis, nous dire bonsoir et
s'opposer  notre dpart. Non, c'est trop tard, nous dit la plus
ge, qui avait t servante de l'abb Dumont avant de devenir
vigneronne; on ne monte pas la montagne de Craz  une pareille heure,
on ne s'engage pas dans les bois de l'autre ct, vous n'arriveriez
pas  Saint-Point avant minuit, il n'y a pas de lune aujourd'hui; nous
ne souffrirons pas que ces jeunes demoiselles s'exposent aux loups du
grand bois. Ce sera temps demain, et comme nous voulons que la peine
et les frais de votre voyage en l'honneur de nos anciens matres
soient partags entre tous ceux qui les connaissent et qui se
souviennent d'eux avec amiti, nous nous sommes partag le plaisir de
vous recevoir dans nos pauvres chaumires pour la nuit; chacun de nous
en prendra une  coucher. Ne vous inquitez pas du souper non plus:
nous ne sommes pas riches, mais nous avons des raisins, des fruits,
des courges qui sont dj au four pour ce soir. Ne nous refusez pas,
cela nous ferait de la peine; vous ne voulez pas laisser une amertume
dans le pays o vous tes venues chercher de bons souvenirs.

Madame D*** retenait mal ses larmes. Nous ne pmes pas retenir les
ntres non plus; il fallut cder. Nous remercimes la bonne madame
D***, et nous nous livrmes  ces excellentes amies. Les maris
instruits par leurs femmes furent aussi obligeants qu'elles. Tout le
petit village eut un air de fte. Chacune de nous fut conduite par son
htesse  l'endroit que Marie retrouvait dans sa mmoire. Le pressoir,
la vigne, le noyer, le puits, le pr, la fontaine; jamais livre ne fut
calqu plus scrupuleusement que ces Confidences d'enfant par le pas
des visiteurs, il n'y manquait que la mre, le pre, les demoiselles
et le fils. Chacune de ces femmes savait une anecdote sur la famille
dans chacun de ces lieux. Toute la journe se passa ainsi. Il tait
presque nuit quand nous revnmes au village. Toutes les femmes taient
runies sur la place du hameau, c'est--dire sous le four banal, o
les paysannes avaient fait cuire des chtaignes, des pommes de terre,
et les courges dores; des pots de crme en terre rouge, et des
raisins de diffrentes couleurs taient pars autour de nous; nos yeux
taient enivrs d'avance de ce frugal et dlicieux repas. Les femmes
nous servaient  qui mieux mieux. Mes filles auraient voulu que leur
pre et pu nous voir recevoir ainsi tout au long une si cordiale
hospitalit en votre nom.

Enfin, le jour s'teignit tout  fait, et on nous conduisit toutes les
quatre aux diffrentes maisons du village o l'on avait prpar nos
lits. Ma mre avait le plus beau chez la veuve de l'ancien maire; le
lit, gonfl de feuilles de bl de mas, tait haut comme un monticule;
des buis bnits taient suspendus  la muraille, un bnitier en argent
dor contenait de l'eau bnite; une image colorie du Juif-Errant
donnant cinq sous au bourgeois de Bruxelles, et une gravure
reprsentant Bonaparte faisant grce de la vie  une dame de Berlin,
dont le mari avait racont dans une lettre  son roi l'entre
triomphale de l'Empereur des Franais dans sa capitale, avec des
expressions de respect pour le souverain de la Prusse, dcoraient les
murs. Ce trait de gnrosit touchait vivement le peuple peu rflchi
de ces campagnes, qui croyait que la force tait le droit, et que
c'tait un crime que d'avoir un autre roi que le vainqueur.

On conduisit ensuite Agla dans une chaumire voisine, il n'y avait
rien dans sa chambre, except des raisins suspendus au plafond et des
feuilles de noisetiers rpandues sur le plancher pour cacher la terre,
et toutes les autres par rang d'ge dans d'autres maisonnettes; les
familles s'taient rsignes  coucher avec les chvres dans les
curies des maisons.

Nous nous couchmes avec reconnaissance dans ces lits bien blancs et
nous fmes nos prires devant la sainte de toutes ces braves familles,
puis nous nous endormmes bien fatigues, mais bien heureuses d'une si
longue journe.


XIX

La cloche de l'glise de Bussires nous rveilla aux premires lueurs
du crpuscule. Nous nous rejoignmes pour partir. Les femmes, aprs
avoir reu nos remerciements, se rassemblrent en groupes sous le four
pour nous montrer le chemin de Saint-Point et nous accompagner
jusqu'au sommet de la montagne de Craz qui domine Milly, et d'o l'on
voit  peu prs le chemin  travers les bois montueux qui mnent  la
valle de Saint-Point. Nous y arrivmes en peu de temps; elles nous
firent leurs adieux et nous leur prommes de venir par le mme chemin
le surlendemain soir reprendre nos lits et notre nourriture chez
elles. Vous allez voir que nous n'y avons pas manqu, car en ce moment
mme nous venons de Milly.


XX

La chaleur tait touffante dans ces gorges leves de montagnes. 
chaque instant le courage manquait  l'une de nous. Elle s'arrtait
touffe, sous l'ombre d'un chne ou d'un poirier sauvage, ou prs
d'une source entre des pierres noires, sous un large chtaignier. Nous
buvions un peu d'eau frache, et nous nous reposions  notre aisance,
car nous n'tions pas presses, n'ayant que trois lieues  faire dans
une longue journe. Le pays devenait charmant de plus en plus, mais
toujours aussi sauvage. On n'entendait ni coq ni poule, on
n'apercevait ni toit ni fume dans l'troite valle; un merle
seulement traversait de temps en temps le sentier, en jetant un cri
d'effroi et en laissant tomber quelques plumes. Nous ne voulions pas
lui faire de mal, au contraire: mais il tait tonn que quelqu'un
vnt troubler la solitude de son nid depuis cinq ou six ans qu'on
n'avait plus entendu le sabot de votre cheval. Ces haltes toujours si
frquentes nous menrent jusqu'au milieu de la soire, et nous ne
voyions toujours rien devant nous qu'une haute chane de montagnes,
noire de forts; mais ni glise, ni chteau, ni village; cela nous
trompa de route, monsieur. Au lieu de suivre notre sentier qui nous
conduisait comme s'il avait eu des yeux, craignant de nous garer en
allant trop  droite, nous prmes un autre sentier  gauche qui
montait dans les bois et qui paraissait redescendre ensuite dans une
plus large valle, dont nous n'apercevions pas le bas. Aprs avoir
march environ une demi-heure, nous vmes une lgre fume s'lever
au-dessus des bois, et nous nous en approchmes pour demander notre
chemin. Nous fmes bientt prs de la masure. Deux femmes vtues en
religieuses s'en approchaient du ct oppos. Nous nous assmes pour
les attendre, mais tant arrives  la masure, elles y entrrent, et
nous entendmes parler d'une voix trs-douce.

--Eh bien, ma pauvre fille, dirent-elles  quelqu'un que nous ne
voyions pas dans la chaumire, nous venons vous apporter une bonne
nouvelle.

--Et quoi donc, ma mre? rpondit la pauvre ermite.

--C'est que, grce  ce monsieur bienfaisant que vous avez vu au
chteau le soir du grand dner de cent couverts sous les ormes de la
basse-cour, M. le prfet de Mcon ayant eu piti de vous vous a
accord une place gratuite  l'hospice des infirmes de cette ville.
Nous sommes charges de vous y faire conduire par la premire
charrette qui ira le samedi  cet hospice. Vous n'y serez plus seule,
des hommes et des femmes y seront avec vous et vous tiendront
compagnie tout le jour; vous aurez du pain, et surtout vous n'aurez
plus peur les nuits d'hiver des loups qui viennent gratter  votre
porte. Remerciez bien ce monsieur d'avoir t si bon, votre bonheur
est assur. Ce monsieur s'appelle M. Edmond Texier; il a beaucoup de
talent pour attendrir les hommes charitables. Personne ne lui avait
parl de vous, mais  la vue de votre maigreur, de votre pleur et des
femmes qui vous parlaient  table, il a demand qui vous tiez, et
ayant appris que pendant que votre pre tait  gagner son pain et le
vtre aux moissons, vous restiez toute seule avec des pommes de terre
souvent gtes et la peur des loups  la maison, il n'a point eu de
repos, ainsi que ses charmantes filles, qu'il ne vous ait obtenu ce
changement d'tat. Priez donc le bon Dieu pour lui et pour ses jolies
demoiselles, qu'il lui conserve son talent dont il fait un si bon
usage.

--Oh Dieu! dit une voit douce en pleurant, que le Seigneur bnisse ce
monsieur, mon vieux pre, vous, mes soeurs, et madame Valentine qui a
bien pens  moi dans ma misre; que le bon Dieu leur rende le bien
qu'ils vont me faire.

 ces mots, nous comprenions de quoi il s'agissait; nous nous
approchmes  pas discrets de la chaumire, la porte tait ouverte et
nous entrmes. Jamais, monsieur, mme  Renve, nous n'avions vu une
pareille misre. Les murs taient en pierres sches sans ciment;
seulement, quelques gents enfoncs entre les jointures des pierres
les fermaient un peu au vent; le toit tait form de faisceaux de
chtaigniers aux feuilles lisses, mais qui s'amoncelaient en grosses
bottes et qui s'infiltraient  et l dans la chambre par les
dchirures du toit. Un petit rduit  ct servait de couchette au
pre quand il y tait; quant  la fille, elle avait pour lit une
vieille ptrissoire o elle avait tendu quelques herbes dessches
par le soleil d't, et de vieux lambeaux qui lui servaient de
couverture. L'hiver, sa chvre lui tenait chaud la nuit, le pre lui
ramassait dans le bois des racines. Un coq et trois poules nichaient
aussi dans la chambre; ils mangeaient un peu de bl noir que la pauvre
fille semait autour de la cabane et qu'ils disputaient aux grives en
automne. La porte tait solide, mais elle laissait passer le museau
des renards et des loups dans la saison des neiges. Il y avait une
petite mare d'eau pleine d'herbes et de feuilles qui la tenaient
chaude pendant l'hiver. C'tait la seule boisson du logis.

Quant  la jeune fille, elle tait tellement boiteuse qu'elle ne
pouvait sortir de son lit; elle tricotait tout le jour des bas pour
son pre, et le soir elle s'clairait avec des moelles de sureau
qu'elle trempait dans des morceaux de chandelles que les paysans de
la Bresse donnaient  son pre, quand il revenait de battre le froment
en grange.


XXI

Nous ne pmes nous empcher de pleurer en contemplant cette pauvre
enfant.

Puis nous parlmes aux religieuses de la charit qui ne pleuraient
pas, mais qui tiraient de leurs poches du pain blanc et du fromage de
chvre et une demi-bouteille de vin qu'elles avaient apporte pour son
pre.

--Comment vous trouvez-vous l, mes soeurs? leur dis-je.

--Il y a plusieurs annes que nous sommes  Saint-Point,
rpondirent-elles; seulement, nous ne pouvons pas venir souvent
jusqu'ici, parce que c'est trop loin et trop haut; madame de Lamartine
qui levait elle-mme les cent petites filles de la paroisse, se
sentant mourir, voulut que sa bienfaisance ne mourt pas avec elle;
elle nous donna alors une trs-jolie maison que vous verrez tout 
l'heure sur la terrasse du chteau, non loin de l'glise, et nous y
installa pour instruire les enfants de Saint-Point, et pour aller
porter des secours et des consolations  tous les malades de la
paroisse. Nous sommes trois soeurs sous l'inspection du vnrable
cur qui nous acquittons de ces devoirs, et quelle que soit la
distance, une d'entre nous va toujours au sommet des montagnes porter
la main de Dieu aux maladies humaines. Aussi, ce peuple est si
reconnaissant qu'il nous aime comme si nous tions des mdecins; il
n'y en a point dans le pays, mais nous tchons d'y suppler.

Mais puisque vous allez vous-mmes voir la paroisse et le chteau,
ayez donc la complaisance de descendre avec nous par ces pentes
rapides entre ces chtaigniers. Nous vous conduirons sans vous perdre
et en peu de temps au village. Nous allons le voir tout  l'heure.

Nous laissmes la pauvre infirme, isole, tout en prires, et nous lui
prommes de l'envoyer chercher par des femmes trs-fortes pour
l'aider, le lendemain,  descendre et  remonter la route difficile
jusqu'au chteau. Nous tions dj bien loin de sa maison, que nous
l'entendions encore  travers les feuilles chanter un cantique de joie
au Seigneur!

Est-il possible qu'on prouve une telle joie pour entrer dans un
hpital d'incurables?

Dieu est bon!


XXII

Tout d'un coup nous nous arrtmes et nous poussmes un cri. Ce pays
venait de nous dcouvrir une autre face.

Ce n'taient plus ni les rudes aspects de Milly, ni les longues forts
de chtaigniers que nous avions traverses depuis ce matin. Tout tait
chang, comme si on avait tir un voile devant la nature, et tout
paraissait si prs qu'il semblait qu'on allait toucher tous les
hameaux de la paroisse. Mais ce n'tait pas prs, monsieur, c'tait
une illusion; le vallon tait si profond qu'il semblait qu'on allait
se heurter contre les maisons; pas du tout, monsieur, c'tait
trs-loin. Les montagnes trompent comme la mer.

On voyait d'abord une belle gorge remplie de troupeaux qui paissaient,
tout  fait en bas, avec des enfants qui jouaient et des jeunes femmes
qui tenaient leurs nourrissons sur leurs genoux. On ne pouvait se
lasser de les regarder. Leur moindre bruit, leur plus faible voix
montait jusqu' nous comme si nous eussions t dans une glise, tant
l'air tait pur et l'atmosphre limpide. Ensuite, l'oeil se portait
sur des vignes merveillantes en feuilles. Elles montaient rapidement
vers les maisons. La premire, prcde d'une haute terrasse, et dont
les fentres s'ouvrant toutes grandes au soleil levant, laissaient
entrer l'air dans toute la maison; on entendait sortir un certain
murmure qui est sourd, comme des enfants qui apprennent leurs leons.
Quelques-uns avaient dj fini leur ouvrage du soir; ils jouaient sur
la terrasse sous quelques tilleuls. C'tait le couvent de ces bonnes
soeurs. De l on montait par une pente plus roide encore et toute
verte de gazon sous un grand vieux chteau qui avait sur ses flancs
des tours, les unes rondes et grosses, les autres menues et
pyramidales. Il y en avait une qui se dressait comme une aiguille dans
l'azur du ciel et qui tait couverte d'hirondelles. C'tait votre
demeure, monsieur. Nous ne la vmes pas sans motion, et nous nous
mmes  parler tout bas comme si vous nous aviez entendues. L'glise,
avec son clocher romain du treizime sicle, s'levait seule au bout
du jardin, et il y avait une chapelle donnant sur le jardin. Nous
comprmes par les descriptions que nous avons lues, que c'tait
l'endroit o votre mre, votre fille ramene de Palestine, votre
compagne enfin de cette vie, avaient t ensevelies et o le
sentimental sculpteur Salomon avait lev lui-mme cette statue
funraire qui fait pleurer ceux qui la voient et qui fait sourire ceux
qui esprent.

Les deux religieuses, en nous coutant parler avec tant de
connaissance de ce qui tait dans la chapelle et dans le chteau,
comprirent que nous tions de la maison, et s'attachrent fortement 
nous comme des personnes d'une mme famille.  ce moment, la cloche du
soir sonna au clocher. Les enfants se turent sur la terrasse du
couvent et nous entrmes dans les cours occidentales du chteau. Elles
ne ressemblaient pas  des cours, mais  une fort d'arbres de haute
futaie et  de vieux vergers mal dfrichs qui avaient laiss des
troncs sculaires sur leurs ruines. L'avenue passait en circulant
parmi tout cela; seulement il y avait au milieu trois ormes immenses
couverts de paons et d'oiseaux des Indes qui se rapprochaient pour
monter un  un sur les branches en jetant de longs cris aigus qui se
confondaient avec le frmissement de leurs ailes. Tout ce ct de
l'ancien chteau ressemblait  une ruine qu'on a oubli de dblayer.
On y voyait de longues curies, pleines autrefois de quatorze chevaux
de trait, et maintenant vides; il n'y avait qu'un vieux cheval de
selle irlandais qui vous a servi de cheval de guerre et de triomphe
dans les jours sinistres de la guerre civile; vous lui avez donn les
invalides dans un pr voisin, jusqu' ce qu'il plaise  Dieu de
rappeler son me dans les pturages ossianiques de la verte rin, le
paradis des braves quadrupdes.


XXIII

Les religieuses nous ayant prsentes  une brave fille, ancienne
gouvernante du chteau qui connaissait tous les secrets et toutes les
bonnes oeuvres de madame de Lamartine, celle-ci nous prsenta  son
tour au mari et  la femme du paysan de Milly, qui en gouvernent
actuellement les vignes, la basse-cour et les chiens. C'taient des
gens aussi doux que les matres. Tous, jusqu' la bergre, semblaient
tre de la famille. Quand ils surent que nous tions de pauvres
plerins venus  pied de si loin pour voir Saint-Point, ils nous
introduisirent, accompagns de tous les chiens hospitaliers qui nous
tiraient par les manches et par le bord de nos robes. Vous savez ce
que nous vmes, monsieur, nous ne voulons pas le rpter. Les
chambres, les salons, les terrasses, les paons qui venaient comme des
chiens ails becqueter les vitres quand on nous ouvrait les fentres,
les hirondelles qui se prparaient  partir et qui voltigeaient autour
du toit comme pour faire leurs adieux  leur demeure; enfin, les
belles peintures que madame de Lamartine et votre nice ont prodigues
dans les appartements, les portraits chris de votre fille qui sortent
partout des murailles comme pour vous appeler  la revoir dans un
autre monde... Nous ne pouvions penser  enregistrer tout dans nos
souvenirs; mes filles prenaient des notes en silence, moi je priais
tout bas pour les habitants absents de ce lieu o l'on a tant aim et
tant souffert.


XXIV

Enfin, nous sortmes sans pouvoir parler tout haut. Une religieuse
tait  la porte, elle nous conduisit au bout du jardin,  la chapelle
funbre o le sculpteur Adam Salomon tait venu lui-mme dposer sa
statue, hommage d'une pure amiti; c'est la mort devenue immortalit!
La femme rend son dernier soupir, mais ce soupir emporte avec elle
tout ce qu'elle a aim. On dit que c'est l'image littrale de cette
sainte femme auprs de laquelle tous les montagnards viennent prier.
Nous primes aussi, car nous nous sentions de la famille.

Mais, le chteau et le tombeau ne nous suffisaient pas, le pays tout
entier tait pour ainsi dire partie de la maison; nous voulmes le
visiter. Les religieuses nous donnrent pour guide une de leurs
petites filles en lui disant de nous mener partout o vous aviez eu
l'habitude d'aller vous-mme vous asseoir dans la campagne. Nous
allmes d'abord en suivant un chemin troit entre une vaste tendue
de vignes qu'on vendangeait et une grande prairie o paissaient votre
ancien cheval et vos vaches, et un bois que vous visitez, dit-on, tous
les jours, il est creus en vallon qu'ombragent de grands chnes; au
sommet du vallon une belle pice d'eau rflchit dans une onde qui,
limite, fait paratre noirs  force d'tre limpide le ciel et les
feuilles. Nous nous assmes sur les bords pour nous reposer. Nous
crmes respirer les images que vous y aviez vous-mme respires en
crivant Jocelyn. Le murmure du vent dans les feuilles avait des
accents d'infini.

Aprs une longue station au bord de l'eau, la petite fille nous
conduisit sur la rive du bois, et un grand chne qu'on appelle le
chne de Jocelyn, du nom du livre o ce pome fut crit.

De l la petite fille nous fit tourner la valle pour remonter du ct
oppos des montagnes par une large et profonde pente qu'on nomme le
ravin. C'est un lieu qui nous parut magnifique. Les sapins et les
htres qui croissent  d'immenses profondeurs dans le lit d'un torrent
s'lvent et forment des berceaux sombres dans les airs comme pour
chercher le soleil. On ne regarde pas sans terreur les flots noirs du
ruisseau encaiss qui baigne les racines, leurs oiseaux de nuit
battent les deux bords de leurs ailes effarouches. Nous redescendmes
par un joli hameau champtre appel le village de la Nourrice, du nom
d'une pauvre femme qui donna son lait  votre charmante fille. Nous
passmes toute la journe entire  marcher et  parler et  rver, et
 prier sur vos traces.  notre retour au chteau nous trouvmes le
cur, homme de Dieu, et les deux religieuses qui nous prirent
d'accepter l'hospitalit dans le couvent et qui nous avaient prpar
un frugal souper. Le cur qui le leur avait permis insista comme
elles; nous ne pmes pas leur refuser. Nous soupmes en causant de
tout le bien que ces secours aux malades faisaient dans la valle, et
nous primes pour l'me de madame de Lamartine. Puissent nos prires
tre entendues!


XXV

Aprs un doux sommeil dans l'infirmerie dont les lits taient vides,
nous reprmes le jour suivant la route montagneuse de Milly, et nous
retrouvmes le soir la maison et le lit du vigneron o nous avions t
si bien reues la veille. Nous en partmes ce matin et nous voici.
Pardonnez-nous, monsieur, si on vous a drang si matin. Nous n'avons
plus qu' vous remercier et  vous quitter en vous laissant tous nos
voeux et tous nos souvenirs.

--Non, mesdames, leur dis-je, vous ne nous quitterez pas avant le
djeuner que nous vous supplions d'accepter et qui ne tardera pas
beaucoup. Soyez assez bonnes pour l'accepter et pour l'attendre
pendant que je vais ordonner qu'on mette vos couverts. En attendant,
entrez dans ce petit salon qui ouvre sur cette salle d'arbres ou
restez  l'ombre sous ce salon en plein air, je ne tarderai pas 
revenir. Elles prfrrent le salon de Dieu, et aprs quelques
difficults elles ne purent refuser. Je m'loignai.


XXVI

Un quart d'heure aprs je leur prsentai mes charmantes nices, ces
fleurs qui croissent sur mes ruines et quelques htes du chteau qui
taient venus en charmer les dernires bonnes heures. Le djeuner
tait frugal, l'entretien roula sur l'aimable empressement des paysans
de Milly et des religieuses de Saint-Point, hlas! et sur le sort
probable du chteau o nous les recevions encore aujourd'hui. Nous
glissmes sur ces suprmes douleurs de notre vie.--Non, cela n'est pas
possible, dirent-elles toutes  la fois. La France ne voudra pas que
ses enfants prissent pour elle! La France ne me doit rien,
rpondis-je. Mon bonheur lui appartient comme ma vie. Seulement
j'aurais prfr qu'elle choist une autre mort, car si j'ai t
coupable envers elle, ma famille est plus qu'innocente.

Leurs yeux se voilrent de larmes; on parla d'autre chose.


XXVII

Et votre pre, demandai-je aux jeunes personnes, que
fait-il?--Monsieur, me rpondirent-elles, il est matre de pension
rurale dans notre village de Renve; il vous aime pour votre conduite
dvoue en 1818, et son coeur est la source o nous avons puis nos
sentiments. Il y a quatre ans qu'il nous a prpar la petite conomie
dont le besoin tait prvu pour notre voyage, il devait nous
accompagner, une maladie l'a retenu. Nous allons vite le rejoindre et
lui rendre compte de l'accueil que vous nous faites et de celui qu'on
nous a fait en votre nom. Puisse la Providence s'en souvenir!

On se leva de table. Nous retournmes tous au jardin. Mes nices
menrent les jeunes filles causer dans les alles et cueillir les
grappes et les fleurs sous les treilles; bientt l'heure du dpart
sonna pour les aimables plerines. Elles reprirent leur foulard dans
la main, nous les accompagnmes par l'avenue jusqu' la grande route
de Mcon. Nous les avions reues en trangres, nous les quittmes en
amies.--Voil, dis-je en les regardant marcher sur le grand chemin, de
la clbrit en coeur et en me; quand nous serons bientt peut-tre
expulss de notre dernire maison, souvenons-nous, pour nous consoler,
que la dernire visite que nous avons reue tait la visite de ces
pauvres plerines de Renve et que nos bndictions pleuvent sur
elles!

Puis nous revnmes tristement au chteau.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVII.

Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-Saint-Germain, 43.




CXXXVIIIe ENTRETIEN




LITTRATURE GERMANIQUE

LES NIBELUNGEN

Pome pique primitif


I

Les archives des grands peuples ont toutes pour premire page une
pope.

Ce pome pique se confond avec les plus vieilles traditions et les
plus religieuses crdulits des nations.

Voil pourquoi elles sont essentiellement populaires.

La littrature de ces peuples commence par les masses. Elle finit par
la raison et par la critique savante qui sont l'apanage de l'lite de
l'humanit.

Les grands pomes indiens de deux cent mille vers;

_Homre_, en Grce;

Les _Saga_, des nations septentrionales;

_L'Edda_, de l'Islande;

Les _Romanzeros_ espagnols;

_Antar_, roman potique de l'Arabie;

Les chants de _Roland_, en France;

Les ballades hroques de l'Angleterre;

Les pomes de Dante et du Tasse en Italie, plus tard;

Enfin, les _Nibelungen_ de l'Allemagne en sont partout des preuves et
des exemples.

Nous allons aujourd'hui vous parler de ce pome chevaleresque, dont la
date remonte dans les tnbres de la Germanie.


II

Les _Nibelungen_ furent chants et crits,  ce que l'on croit, dans
les trois ou quatre premiers sicles du christianisme. Il y est
question de la messe  laquelle les cloches convoquent les fidles
initis au culte nouveau. On y parle de peuplades allemandes encore
paennes vivant paralllement et spontanment  ct des peuplades
dj converties.

Ce ne fut qu'en 1816 qu'on dcouvrit, qu'on multiplia, qu'on imprima
tout  coup, avec un grand retentissement de l'opinion publique de
l'autre ct du Rhin, ce merveilleux pome, mdaille retrouve dans
les dcombres de l'ancienne civilisation allemande. L'Allemagne,
humilie de sa conqute par Napolon, cherchait avec passion dans ses
lgendes historiques un esprit de nationalit qui la venget de ses
dfaites; elle s'attacha  cette dcouverte de ses vieilles
traditions, et son esprit chevaleresque se rattacha  son patriotisme.
Goethe, Schiller, Lessing, Schlegel, Weiland, en propagrent la
popularit; les Nibelungen furent rinstalls  la premire place et
au premier rang, parmi les monuments germaniques; ils y sont rests
depuis. De nombreuses traductions semblables  celles qui suivirent
l'apparition des pomes retouchs, mais originaux de l'cosse, par
Macpherson, les rpandirent en Angleterre, en France, en Espagne, en
Italie; ils passrent dans l'hritage du monde. La traduction la plus
rcente et la plus fidle dont nous nous servons est celle de M. mile
de Laveleye. Ses commentaires et ses notes attestent en lui un homme
trs rudit et trs-comptent, un littrateur savant de l'Allemagne.
Cette remarquable traduction parut chez M. Hachette, l'diteur le
plus universel de nos jours, en 1861. La couleur potique seule et
l'empreinte de l'antiquit, l'originalit des vieilles choses, nous
paraissent laisser quelque lustre  regretter dans ce beau travail;
nous avons cherch  le retrouver et  le rtablir o il nous a paru
que la fidlit littrale l'avait effac ou affaibli. Nous en
demandons pardon au rigoureux traducteur. Plus pote, et moins fidle,
et il et t plus fidle encore.

Quoi qu'il en soit, et sans rien altrer du tout, nous allons vous
raconter ce grand pome, en analysant ce que nous ne citerons pas et
en citant ce qu'on ne saurait analyser. Que l'on soit indulgent! Cela
ne ressemble en rien ni  la mtaphysique confuse de la thologie du
_Dante_, ni  la lumineuse et harmonieuse lucidit de la _Jrusalem_
du Tasse, ni aux romanesques moqueries de l'Arioste, ni  l'imitation
latine du Camons, ni  la scheresse anti-passionne de la _Henriade_
de Voltaire. Cela ne ressemble qu' soi-mme ou plutt pour s'en faire
une juste image, il faudrait rassembler dans le mme cadre les scnes
tragiques d'Homre au sige de Troie, et les dlicieuses aventures du
roman de _Daphnis et Chlo_. Voil les _Nibelungen_. La nave
innocence de la race germanique naissante pouvait seule admettre de
pareils rcits dans son pome national. Tout est chaste aux oreilles
chastes. Voyez la Bible!


III

C'tait le temps o les grandes tribus de ces rois germaniques,
Saxons, Allemands, Burgondes ou Bourguignons, pntraient peu  peu en
Allemagne et sur la rive gauche du Rhin, dans leur migration des Indes
et de l'extrme Nord. Le sujet du pome pique est pris l; c'est une
rixe d'abord particulire, puis nationale entre les _Nibelungen_,
peuplade des Burgondes et une peuplade plus imposante tablie  Worms,
en Allemagne. Les hros des deux cts sont, comme les Allemands,
intrpides et bons. L'intrt vivifi par les femmes va toujours
croissant pendant les trois quarts de l'pope. Il ne diminue qu'au
dnouement o les principaux hros des deux parts sont morts et o les
survivants, anims par deux hrones jalouses, s'entretuent dans une
horrible catastrophe finale.

Voici comment dbute le pome:


IV

Le tournoi finit. Le jeune Sfrit reoit l'investiture du domaine
paternel; mais tant que son pre et sa mre sont vivants, il se refuse
par pit filiale  ceindre la couronne.


LA DTRESSE DES NIBELUNGEN

LE RVE DE KRIEMHILT

     Il croissait en Burgondie une jeune fille si belle, qu'en nul
     pays il ne s'en pouvait rencontrer qui la surpasst en beaut.
     Elle tait appele Kriemhilt, et c'tait une belle femme!  cause
     d'elle beaucoup de hros devaient perdre la vie.

     De vaillants guerriers osaient, dans leurs dsirs, prtendre
     comme il sied  la vierge digne d'amour; personne ne la hassait!
     Prodigieusement beau tait son noble corps. Les qualits de cette
     jeune fille eussent orn toute femme.

     Trois rois la gardaient, nobles et puissants: Gunther et Grnt,
     guerriers illustres, et Gselhr, le plus jeune, un guerrier
     d'lite. La vierge tait leur soeur, et ces chefs avaient 
     veiller sur elle.

     Ces princes taient bons et ns d'une haute race. Hros
     accomplis, ils taient dmesurment forts et d'une audace
     extraordinaire. Leur pays s'appelait Burgondie: ils accomplirent
     des prodiges de valeur dans le pays d'Etzel.

     Ils habitaient en leur puissance  Worms sur le Rhin. Beaucoup
     de fiers chevaliers de leurs terres les servirent, avec grand
     honneur, jusqu'au temps de leur mort. Depuis ils prirent
     lamentablement par la jalousie de deux nobles femmes.

     Leur mre, reine puissante, s'appelait dame Uote. Leur pre
     Dankrt, qui en mourant leur laissa son hritage, tait dou
     d'une grande force; dans sa jeunesse, il avait aussi acquis
     beaucoup de gloire.

     Ces trois rois taient, comme je l'ai dit, d'une haute valeur:
     aussi leur taient soumis les meilleurs guerriers dont on ait ou
     parler, trs-forts et trs-intrpides dans tous les combats.

     C'taient Hagene de Troneje et son frre Danewart le trs-agile,
     et Ortwn de Metz, et les deux margraves Gre et Eckewart, et
     Volkr d'Alzeye, dou d'une indomptable valeur.

     Rmolt, le matre des cuisines, un guerrier d'lite; Sindolt et
     Hnolt, qui devaient veiller  la cour et aux dignits comme
     vassaux des trois rois. Ceux-ci avaient encore  leur service
     beaucoup de hros que je ne puis nommer.

     Danewart tait marchal. Son neveu, Ortwn de Metz, tait
     sommelier du roi. Sindolt, le guerrier choisi, tait chanson,
     Hnolt, camrier; ils taient dignes de remplir les emplois les
     plus levs.

     En vrit, nul ne pourrait redire jusqu'au bout la puissance de
     cette cour, l'tendue de ses forces, sa haute dignit et l'clat
     de la chevalerie qui servit ses chefs avec joie pendant toute
     leur vie.

     Et voil que Kriemhilt rva. Elle vit le faucon sauvage, qu'elle
     avait lev pendant tant de jours, trangl par deux aigles, et
     jamais rien en ce monde ne pouvait lui causer plus de douleur.

     Lorsqu'elle dit son rve  sa mre Uote, celle-ci ne put
     l'expliquer  la douce jeune fille autrement qu'ainsi: Le faucon
     que tu levais est un noble poux, que tu dois bientt perdre, si
     Dieu ne te le conserve.

     --Que me parles-tu d'un poux, ma mre bien-aime? Sans amour
     de guerrier toujours je veux vivre. Ainsi je resterai belle
     jusqu' ma mort, afin qu' cause d'un homme nulle souffrance ne
     me vienne.

     --N'en jure pas si vite, reprit sa mre; si en ce monde tu es
     jamais heureuse de coeur, cela te viendra par l'amour d'un poux.
     Tu deviens une belle femme, que Dieu t'unisse  un vrai et bon
     chevalier.

     -- ma mre, rpondit-elle, laisse l ce discours; on a pu voir
     trs-souvent et par l'exemple de maintes femmes, que la
     souffrance est  la fin la suite de l'amour. Je les viterai tous
     deux; ainsi il ne pourra jamais m'arriver malheur.

     Dans la pratique des plus hautes vertus, la noble vierge vcut
     beaucoup de jours heureux, et elle ne connaissait personne
     qu'elle voult aimer. Depuis elle devint avec honneur la femme
     d'un trs-bon chevalier.

     C'tait ce mme faucon qu'elle avait vu dans son rve et dont sa
     mre lui avait dit la signification. Comme elle assouvit sa
     vengeance sur ses plus proches parents, quand ils l'eurent tu! 
     cause de la mort d'un seul moururent les fils de maintes mres.

     AVENTURES DE SFRIT

     En ce temps-l croissait dans le Niderlant le fils d'un roi
     puissant,--son pre se nommait Sigemunt, sa mre Sigelint,--en un
     burg trs-fort et connu au loin, situ prs du Rhin: ce burg
     s'appelait Santen.

     Je vous dirai combien il tait beau ce hros! Son corps tait
     compltement  l'abri de toute atteinte. Fort et illustre
     devint-il depuis, cet homme hardi. Ah! quelle grande gloire il
     conquit en ce monde!

     Ce brave guerrier s'appelait Sfrit; il visita beaucoup de
     royaumes, grce  son indomptable courage. Par la force de son
     corps il chevaucha en maints pays. Ah! quels rapides guerriers il
     trouva chez les Burgondes.

     Du bon temps de Sfrit et des jours de sa jeunesse, on peut
     raconter bien des merveilles; quelle gloire s'attachait  son
     nom, et combien son corps tait beau! Aussi beaucoup de femmes
     charmantes l'avaient aim.

     On l'leva avec le soin qui convenait. Mais que de qualits il
     sut tirer de son propre fond! Le pays de son pre en fut
     illustr, tant il se montra accompli en toutes choses.

     Il avait atteint l'ge de chevaucher vers la cour. Chacun aimait
      le voir. Maintes femmes et maintes vierges souhaitaient que sa
     volont le portt toujours prs d'elles; beaucoup lui voulaient
     du bien, et le jeune chef s'en apercevait.

     Rarement laissait-on chevaucher le jeune homme sans gardien.
     Sigemunt et Sigelint le firent revtir de riches habits. Des gens
     sages, qui savaient ce que c'est que l'honneur, veillaient sur
     lui. C'est ainsi qu'il put acqurir  la fois des hommes et des
     terres.

     Lorsqu'il fut dans la force de l'ge et qu'il put porter des
     armes, ou lui donna tout ce qui lui tait ncessaire. Il commena
     par rechercher les belles femmes qui aimaient, mais en tout
     honneur,  voir le beau Sfrit.

     Et voil que son pre Sigemunt fit savoir  ses hommes qu'il
     voulait donner une grande fte aux amis qu'il chrissait. La
     nouvelle en fut porte dans les pays d'autres rois; il donnait
     aux trangers et aux siens cheval et vtement.

     Et partout o l'on connaissait un noble jeune homme qui, selon
     la race de ses pres, devait tre chevalier, on l'invitait  la
     fte dans le pays: depuis ils prirent l'pe avec le jeune roi.

     On pourrait dire merveille de cette fte solennelle. Sigemunt et
     Sigelint mritent d'obtenir grande gloire pour leur gnrosit;
     leur main fit de grandes largesses, d'o il advint qu'on vit dans
     le pays beaucoup d'trangers chevauchant avec eux.

     Quatre cents porte-glaives devaient prendre l'habit en mme
     temps que Sfrit. Maintes belles vierges taient infatigables 
     l'ouvrage, car elles lui taient favorables. Ces femmes
     enchssaient quantits de nobles pierreries dans l'or, qu'elles
     voulaient travailler en broderie sur les vtements des jeunes et
     fiers hros; et il n'en manquait pas. L'hte royal fil prparer
     des siges pour un grand nombre d'hommes hardis, quand Sfrit,
     vers le solstice d't, obtint le titre de chevalier.

     Maints riches bourgeois et maints nobles chevaliers se rendirent
      la cathdrale. Les sages vieillards faisaient bien de diriger
     les jeunes gens inexpriments, comme autrefois on avait fait
     pour eux. Ils jouirent l de plaisirs varis et de la vue des
     divertissements.

     On chanta une messe en l'honneur de Dieu. Les gens se pressaient
     en foule quand les jeunes guerriers furent crs chevaliers,
     d'aprs la coutume de la chevalerie, avec de si grands honneurs
     qu'on n'en vit plus de semblables depuis.

     Ils se prcipitrent vers l'endroit o se trouvaient les
     coursiers sells. Dans la cour de Sigemunt le tournoi tait si
     anim qu'on entendait retentir la salle et le palais tout entier.
     Les guerriers  la haute vaillance faisait un bruit formidable.

     On pouvait our les coups des experts et des novices, et le
     fracas des lances brises montait jusqu'au ciel. On voyait des
     mains de plus d'un hros les tronons voler jusqu'au palais. La
     lutte tait ardente.

     COMMENT SFRIT VINT  WORMS

     Aucune souffrance d'amour n'agitait le jeune chef. Il entendit
     conter qu'il y avait en Burgondie une belle vierge, faite 
     souhait, par qui il prouva depuis bien des joies et bien des
     calamits.

     Sa beaut dmesure tait connue au loin et aussi les sentiments
     altiers que plus d'un hros avait rencontrs chez la jeune fille.
     Cela attirait beaucoup d'htes au pays de Gunther.

     Quoiqu'on en vit un grand nombre sollicitant son amour,
     Kriemhilt ne pouvait se rsoudre dans son coeur  choisir l'un
     d'eux pour ami. Il lui tait encore inconnu celui  qui elle fut
     soumise depuis.

     Il songea  ce haut amour, le fils de Sigelint. Devant la
     sienne, les poursuites des autres n'taient que du vent; il tait
     bien digne d'obtenir l'affection d'une belle femme. Depuis, la
     noble Kriemhilt devint l'pouse du hardi Sfrit.

     Comme ses parents et ses hommes lui conseillaient, puisqu'il
     portait son esprit vers un fidle amour, de s'adresser  une
     femme qui lui convnt, le noble Sfrit parla: Je veux prendre
     Kriemhilt, la belle jeune fille du pays des Burgondes, pour sa
     beaut sans pareille. Il m'est bien connu qu'il n'est pas
     d'empereur si puissant qui, voulant choisir une femme, ne tcht
     d'obtenir cette puissante reine.

     Sigemunt apprit cette nouvelle: ses fidles en parlrent et
     ainsi il connut la volont de son enfant. Ce lui fut une grande
     peine qu'il voult prtendre  cette superbe vierge.

     Cela affligea aussi Sigelint, la femme du trs-noble roi; elle
     eut grand souci pour la vie de son enfant, car elle connaissait
     bien Gunther et ses hommes. On s'effora de dtourner le hros de
     sa poursuite.

     Alors le hardi Sfrit parla ainsi: Mon pre bien-aim, sans
     amour de noble femme je veux toujours vivre, si je ne me tourne
     l o mon coeur a grande affection. Tout ce qu'on put dire fut
     pour lui conseil inutile.

     Si pourtant tu veux renoncer  ton projet, dit le roi, je te
     seconderai activement, et je ferai tout mon possible pour t'aider
      l'accomplir. Cependant le roi Gunther a beaucoup d'hommes
     altiers.

     Et quand il n'y aurait personne autre que Hagene, la forte pe,
     il est en son arrogance tellement hautain, que je crains beaucoup
     qu'il ne nous arrive malheur, si nous voulons obtenir la jeune
     fille superbe.

     --Quel danger peut nous menacer? dit Sfrit. Ce que je ne puis
     obtenir de lui amicalement, je puis le conqurir par la force de
     mon bras; je crois que je soumettrai  la fois le pays et ceux
     qui l'habitent.

     Alors le seigneur Sigemunt rpondit: Ton discours me dplat.
     Quand la nouvelle en sera dite sur le Rhin, tu ne pourras pas
     chevaucher au pays de Gunther. Gunther et Grnt me sont connus
     depuis longtemps.

     Personne ne peut par force conqurir cette vierge. Ainsi parla
     le roi Sigemunt, cela m'a t assur. Mais veux-tu nanmoins
     chevaucher dans ce pays avec des guerriers? Si nous avons des
     amis, ils seront bientt prts.

     Sfrit rpondit: Je n'ai pas le dessein de me faire suivre par
     mes guerriers comme par une arme en marche; j'en serais bien au
     regret si je devais conqurir ainsi la vierge superbe.

     Mon bras seul saura bien l'obtenir; je veux, moi douzime, aller
     au pays de Gunther. Vous voudrez bien m'aider en cela, 
     Sigemunt, mon pre. Et l'on donna  ses guerriers des vtements
     garnis de fourrures grises et bigarres.

     Et sa mre Sigelint apprit aussi cette nouvelle. Elle commena
     de s'attendrir sur son enfant bien aim, qui devait prir,
     craignait-elle, par la main des hommes de Gunther. La noble reine
     se prit  pleurer bien fort.

     Sfrit, le jeune chef, se rendit auprs d'elle et parla  sa
     mre avec bont:  dame, vous ne devez point pleurer  cause de
     mon dessein; car certes, je n'ai nul souci de tous mes ennemis.

     Venez en aide  mon voyage au pays des Burgondes; que moi et mes
     guerriers nous ayons des vtements tels que de si fiers
     guerriers les puissent porter avec honneur. En vrit je vous en
     remercierai sincrement.

     --Puisque tu ne veux pas y renoncer, dit dame Sigelint,
     j'aiderai  ton voyage,  mon unique enfant; je donnerai  toi et
      tes compagnons les meilleurs habits que porta jamais chevalier.
     Vous en aurez assez.

     Alors Sfrit, le jeune homme, s'inclina devant la reine et
     parla: Pour mon voyage je ne veux prendre que douze guerriers.
     Qu'on prpare des vtements pour eux. Je verrai volontiers ce qui
     en est de Kriemhilt.

     Alors de belles femmes restrent assises nuit et jour sans se
     livrer au repos, jusqu' ce que les habits de Sfrit fussent
     termins. Il conservait la ferme rsolution d'entreprendre son
     voyage.

     Son pre lui fit faire un costume de chevalier, qu'il devait
     porter en quittant le pays de Sigemunt. Plus d'une cotte d'armes
     fut prpare, ainsi que des heaumes pais et des boucliers
     brillants et larges.

     Le temps de leur voyage vers les Burgondes approchait. Et hommes
     et femmes commenaient  se demander, soucieux, si jamais ils
     reviendraient au pays. Les hros firent mettre sur des btes de
     somme armes et vtements.

     Leurs chevaux taient beaux et le harnais en or rouge. Il
     n'tait pas  craindre que personne se comportt avec plus
     d'audace que Sfrit et ses hommes. Il dsirait partir pour le
     pays des Burgondes.

     Tristement pleurrent sur lui la reine et le roi. Il les consola
     tous deux avec affection, et parla: Vous ne devez point pleurer
      cause de moi; soyez sans souci pour ma vie.

     C'tait une douleur pour les guerriers; mainte femme aussi
     pleura. Leur coeur leur disait rellement, j'imagine, qu'un si
     grand nombre de leurs amis devaient trouver la mort. Ils
     gmissaient avec raison; ils pressentaient la catastrophe.

     Au septime jour,  Worms, sur le sable chevauchaient ces
     braves. Leurs vtements taient d'or rouge et leurs harnais bien
     travaills. Les chevaux s'avanaient majestueusement portant les
     hommes de l'intrpide Sfrit.

     Leurs boucliers taient neufs, brillants et larges et leurs
     heaumes magnifiques, lorsqu'il chevaucha vers la cour, Sfrit le
     hardi, dans le pays de Gunther. Jamais  des hros on ne vit un
     quipement si magnifique.

     La pointe des pes tombait jusqu'aux perons. Ils portaient des
     lances aigus, les chevaliers d'lite. Sfrit en portait une bien
     large de deux empans, dont le tranchant coupait pouvantablement.

     Ils tenaient  la main les rnes dores; les housses taient de
     soie. Ainsi ils entrrent dans le pays. Partout le peuple les
     considrait d'abord bouche bante. Et beaucoup d'hommes de
     Gunther taient accourus  leur rencontre.

     Ces guerriers au grand courage s'avancrent vers les chefs
     trangers, comme il tait de droit, et reurent les htes dans le
     pays de leur seigneur. Ils leur prirent des mains leur bouclier
     et les rnes de leurs destriers.

     Ils voulaient conduire les chevaux vers le palais. Mais aussitt
     Sfrit le hardi s'cria: Laissez l nos chevaux,  moi et  mes
     hommes! Bientt nous partirons de ce lieu, car nous avons de
     bonnes intentions.

     Celui qui sait la vrit voudra bien me rpondre: il me dira o
     je puis trouver Gunther, le trs-puissant roi des Burgondes.
     L'un d'eux  qui cela tait bien connu lui rpondit:

     Voulez-vous voir le roi, cela peut trs-bien se faire. Dans
     cette grande salle je l'ai vu avec ses hros: vous entrerez et
     vous pourrez l'y trouver avec maints guerriers superbes.

     Alors on annona au roi qu'il tait arriv des guerriers
     magnifiquement vtus, qu'ils portaient de riches cottes d'armes
     et un quipement superbe et que personne ne les connaissait au
     pays des Burgondes.

     Le roi, tonn, aurait voulu savoir d'o venaient ces guerriers
     superbes, en vtements si brillants, si riches et avec de si bons
     boucliers neufs et larges. Personne ne pouvait le lui dire, et
     cela le tourmentait.

     Alors Ortwn de Metz, qui tait puissant et brave, rpondit au
     roi: Puisque nous ne savons qui ils sont, il faut faire appeler
     mon oncle Hagene et vous les lui ferez voir.

     Les royaumes et les terres trangres lui sont connus: s'il sait
     quels sont ces seigneurs, il nous le dira. Le roi le pria de
     venir et avec lui ses hommes. On le vit s'avancer superbement en
     la cour avec ses guerriers.

     Hagene demanda ce que voulait le roi. Il y a dans ma demeure
     des hros que personne ici ne connat. Si tu les as vus dj,
     Hagene, tu me feras connatre la vrit.

     --Je le ferai, dit Hagene. Il alla vers une fentre, et tourna
     ses yeux vers les trangers, il les examina. Leurs armes et tout
     leur quipement lui plurent. Il ne les avait jamais vus au pays
     des Burgondes.

     Il parla: De quelque part que ces guerriers soient venus vers
     le Rhin, ce doivent tre des chefs ou des messagers. Leurs
     destriers sont beaux et leurs habits magnifiques. D'o qu'ils
     viennent, ce sont des hros de grand courage.

     --Certes, ajouta Hagene, je veux bien le dire: quoique je n'aie
     point vu Sfrit, pourtant je suis tout dispos  croire, d'aprs
     ce qu'il me parat, que c'est l le hros qui s'avance si
     majestueusement.

     Il apporte des nouvelles en ce pays. La main de ce guerrier a
     vaincu les hardis Nibelungen, Schilbung et Nibelung, ces fils
     d'un roi puissant. Il accomplit de grandes merveilles par la
     force de son bras.

     Comme le hros chevauchait seul et sans suite, il rencontra
     devant une montagne, ainsi m'a-t-il t dit, prs du trsor de
     Nibelung, beaucoup d'hommes hardis, qu'il ne connaissait pas,
     mais qu'il apprit  connatre alors.

     Tout le trsor de Nibelung avait t apport hors de la montagne
     creuse.--Maintenant, coutez le rcit de ces merveilles.--Comme
     les Nibelungen se mettaient  le partager, Sfrit les vit et le
     hros en fut tonn.

     Il vint si prs d'eux, qu'il aperut les guerriers et que les
     guerriers le virent aussi. L'un d'eux s'cria: Voici venir le
     fort Sfrit, le hros du Niderlant. Il lui advint chez les
     Nibelungen des aventures trs-extraordinaires.

     Schilbung et Nibelung reurent fort bien le brave Sfrit. De
     commun accord ils prirent le noble chef, l'homme trs-beau, de
     partager le trsor entre eux. Ils le dsiraient si ardemment que
     Sfrit commena  les couter.

            *       *       *       *       *

     Sfrit arrive  Worms; une rixe s'lve entre lui et les
     chevaliers de Gunther, roi du pays. Elle est calme, par
     l'intervention d'Hagene, le plus brave et le plus puissant de ses
     chevaliers, parent du roi. Les ftes de la rception royale
     commencent par de brillants tournois. Sfrit triomphe toujours et
     partout de tous. Il n'avoue pas encore le vrai motif de son
     voyage  cette cour, mais il couve en silence son amour secret
     pour la belle Kriemhilt, la soeur du roi. De son ct Kriemhilt
     recherche les occasions de l'apercevoir, prvenue par le bruit de
     ses exploits et de sa merveilleuse beaut.

     Quand les jeunes hommes joutaient dans la cour, chevaliers et
     cuyers, Kriemhilt, la reine respecte, le regardait souvent par
     la fentre, et alors elle ne dsirait pas d'autres
     divertissements.

     S'il avait su qu'elle le voyait, celle qu'il portait dans son
     me, grande en et t sa joie; si ses yeux avaient pu la voir,
     je puis l'affirmer, rien de mieux en ce monde n'et pu lui
     arriver.

     Lorsqu'il se tenait prs des guerriers dans la cour, ainsi qu'on
     fait dans les jeux, le fils de Sigelint paraissait si digne
     d'amour que mainte femme le dsirait par tendresse de coeur.

     Il pensait aussi souvent: Comment arrivera-t-il que je puisse
     voir de mes yeux cette noble vierge que j'aime de toute mon me
     et depuis si longtemps? Elle m'est encore inconnue et je ne puis
     pas ne pas en tre afflig.

     Lorsque les rois puissants chevauchaient en leur pays, aussitt
     les guerriers devaient les suivre et avec eux aussi Sfrit:
     c'tait une douleur pour les femmes. Souvent aussi  cause de son
     amour il ressentait grande souffrance.

     Ainsi il vcut auprs des chefs,--telle est la vrit,--dans le
     pays de Gunther une anne tout entire, sans avoir vu la femme si
     digne d'amour, par qui lui vint ensuite beaucoup de bonheur et
     beaucoup d'affliction.

     Pendant que Sfrit est  la cour de Gunther, le roi de Worms,
     ses ennemis le menacent d'une invasion. On tient conseil; Sfrit
     lui offre son bras pour le dfendre; il marche avec les amis du
     roi au-devant des envahisseurs et il en immole un grand nombre.
     L'arme de Gunther, victorieuse grce  Sfrit, envoie  Worms
     des messagers annonant la victoire. Brunhilt reoit un de ces
     messagers et l'interroge. Elle commena par s'informer de ses
     jeunes frres, le messager lui parle de Sfrit et vante ses
     exploits. Les jours de la belle Brunhilt devinrent roses de
     plaisir  ces bonnes nouvelles. Sfrit rsolut de rester  la
     cour afin d'apercevoir Brunhilt.

     Le favori du roi Gunther parla  ce prince et lui dit:

     Voulez-vous que cette fte vous fasse le plus grand honneur,
     laissez admirer les belles jeunes filles qui font l'orgueil de la
     Burgondie.

     Quelle serait la joie de l'homme et quel serait son bonheur,
     s'il n'y avait ni belles vierges, ni femmes superbes? Laissez
     paratre votre soeur en prsence de vos htes. Le conseil tait
     donn  la satisfaction de maint hros.

     Je le ferai volontiers, dit le roi. Tous ceux qui l'entendirent
     furent trs-joyeux. Il pria dame Uote et sa fille de vouloir bien
     avec leurs vierges se rendre  la cour.

     On prit hors des bahuts de beaux ajustements, on prpara maintes
     parures, galons et fermoirs, qui taient soigneusement
     envelopps. Plus d'une femme aux belles couleurs se para
     courtoisement.

     Maint jeune guerrier pensa en ce jour qu'il tait doux de voir
     des femmes et qu'en change il n'et point accept la terre d'un
     chef puissant. Ils voyaient avec plaisir celles qu'ils ne
     connaissaient pas.

     Le roi illustre ordonna qu'avec sa soeur marcheraient pour la
     servir cent guerriers de leur parent; ils portaient l'pe  la
     main: telle tait la suite de la cour dans le pays des Burgondes.

     On voyait venir  eux Uote la trs-riche. Elle avait pris avec
     elle un groupe de jeunes femmes, cent ou mme plus; elles
     portaient de splendides vtements. Et aussi derrire sa fille
     marchaient quantit de femmes jolies.

     On les voyait toutes sortir d'une grande salle. Beaucoup de
     hros s'y pressaient, pleins du dsir de voir le mieux possible
     la noble vierge.

     Elle s'avanait en ce moment, la charmante, comme l'aurore du
     matin sortant de sombres nuages, et une grande souffrance quitta
     celui qui la portait dans son coeur depuis si longtemps. Alors il
     vit la vierge marcher en sa beaut.

     Maintes pierreries brillaient sur ses vtements. Ses couleurs,
     semblables  celles de la rose, avaient cet clat qui inspire
     l'amour. Et quelle qu'en fut son envie, nul n'et pu soutenir que
     jamais en ce monde il avait vu quelque femme plus belle.

     Comme la lune clatante surpasse les toiles, lorsque sa lumire
     sort resplendissante des nuages, ainsi elle surpassait les autres
     femmes. L'me de maint hros grandit en cet instant.

     On voyait marcher devant elle de riches camriers. Les guerriers
     au grand coeur se pressaient en foule afin de voir la vierge
     charmante. Le seigneur Sfrit ressentait  la fois amour et
     souffrance.

     Il pensait en lui-mme: Comment cela s'est-il fait qu'il m'ait
     fallu ainsi l'aimer? C'est une illusion d'enfant. Pourtant, si je
     dois m'loigner de toi, il me serait plus doux d'tre frapp 
     mort.

     Agit par ces penses, il devint plusieurs fois rouge et ple.
     Le fils de Sigelint tait l, digne d'amour, comme s'il et t
     peint sur le parchemin par le talent d'un bon matre. Et tous
     avouaient que jamais on n'avait vu un hros si beau.

     Ceux qui accompagnaient les femmes demandrent que chacun se
     retirt de leur chemin; les guerriers obirent. La vue de ces
     femmes au noble coeur rjouit les braves; car on voyait s'avancer
     en costume splendide maintes femmes charmantes.

     Le chef Grnt de Burgondie parla:  celui qui vous a si
     gnreusement offert ses services,  Gunther, mon frre chri,
     faites honneur devant tous ces hros. Je ne rougirai jamais de ce
     conseil.

     Faites approcher Sfrit de ma soeur, afin qu'elle le salue, nous
     en serons heureux; que celle qui jamais ne salua de guerrier,
     rende hommage  Sfrit, afin que cette noble pe vous soit
     acquise.

     Les parents du roi allrent trouver le hros. Ils parlrent
     ainsi au guerrier du Niderlant: Le roi vous invite en sa cour,
     afin que sa soeur vous salue: c'est pour vous faire honneur.

     Le chef en ressentit de la joie en son coeur. Il portait en son
     me tendresse sans amertume: il allait voir la fille de la belle
     Uote. La jeune fille digne d'amour salua Sfrit avec grce et
     vertu.

     Lorsqu'elle vit debout devant elle l'homme au grand courage, une
     flamme colora ses joues. Elle dit, la belle vierge: Soyez le
     bienvenu, seigneur Sfrit, bon et noble chevalier. Ce salut
     leva son me.

     Il s'inclina courtoisement et lui offrit ses remerciements.
     L'attrait des voeux d'amour les poussait l'un vers l'autre. Ils
     se regardaient avec de doux regards, le chef et la jeune fille.
     Cela se faisait  la drobe.

     Si en ce moment sa blanche main fut presse par tendre affection
     de coeur, je l'ignore. Mais je ne puis croire qu'ils ne l'aient
     point fait. Sinon ces deux coeurs agits d'amour auraient eu
     tort.

     Ni en la saison d't, ni aux jours de mai, jamais il ne sentit
     en son me tant de joie et si vive que celle que lui fit prouver
     la main de celle qu'il dsirait comme amie.

     Maint guerrier pensa: Ah! que ne puis-je aussi marcher  ses
     cts, ainsi que je vois Sfrit, ou reposer prs d'elle. En moi
     s'teindrait toute haine. Jamais depuis guerrier ne servit mieux
     si belle princesse.

     Ceux qui taient venus des pays d'autres rois, admirrent tous
     Sfrit et Kriemhilt. Il fut permis  la jeune fille d'embrasser
     l'homme vaillant. Jamais il ne lui arriva rien d'aussi doux sur
     cette terre.

     Le roi du Tenemark parla ainsi en ce moment: Pour ces hautes
     salutations, plus d'un a reu de graves blessures de la main de
     Sfrit: et moi-mme j'ai prouv sa force. Que Dieu loigne 
     jamais de lui la pense de revenir au pays de Tenemark.

     Partout on fit faire place sur le chemin de la belle Kriemhilt.
     On vit plus d'un guerrier hardi l'accompagner  l'glise
     magnifiquement vtu. Bientt il fut spar d'elle, le hros
     trs-vaillant.

     La voil qui s'avance vers la cathdrale; mainte femme la suit.
     Elle est si richement pare que bien des voeux s'lvent autour
     d'elle. Elle tait ne pour tre la dlectation des yeux de plus
     d'un guerrier.

     Sfrit attendit avec impatience que les chants eussent cess. Il
     pouvait se fliciter du bonheur de savoir que celle qu'il portait
     en son coeur lui tait aussi favorable. Et lui aussi chrissait
     en son me la belle jeune fille, et non sans motif.

     Quand, aprs la messe, elle sortit de la cathdrale, on invita
     le hros hardi  aller derechef vers elle. La vierge digne
     d'amour commena d'abord  le remercier de ce que devant les
     guerriers il avait si vaillamment combattu.

     Que Dieu vous rcompense, seigneur Sfrit, dit la noble enfant,
     de ce que vous avez mrit que les guerriers vous soient si
     attachs et de si bonne amiti, ainsi que je l'entends dire. Il
     se prit  regarder tendrement la vierge Kriemhilt.

     --Je vous servirai toujours, dit Sfrit la bonne pe, et je ne
     reposerai mon front que lorsque j'aurai conquis votre faveur, si
     je conserve la vie. Il doit en tre fait ainsi pour votre
     service, madame Kriemhilt.

     Durant douze jours, on vit prs du hros la vierge digne de
     louanges, quand elle s'avanait vers la cour, devant ses fidles.
     Avec grande affection on servait le guerrier.

     Et il y avait chaque jour, joie, plaisir et grand bruit devant
     la salle de Gunther.

     Sfrit cda aux dsirs du roi Gunther et de sa cour, et chaque
     soir il vit Kriemhilt la belle.


V

Ici le pome se sent des nouvelles orientales des _Mille et une Nuits_
et des talismans surnaturels qui jouent un si grand rle dans le Tasse
et dans l'Arioste. coutez:

     Derechef des rcits se rpandirent sur le Rhin. On disait que
     l-bas, bien loin, il y avait maintes vierges, et le courageux
     Gunther songeait  en conqurir une. Cela parut bon  ses
     guerriers et aux chefs.

     Au del de la mer sigeait une reine. Nulle part on ne vit plus
     la pareille. Elle tait dmesurment belle et sa force tait
     trs-grande. Elle joutait de la lance contre les hros rapides
     qui venaient pour obtenir son amour.

     Elle lanait une pierre au loin et bondissait aprs  une grande
     distance. Celui qui dsirait son amour, devait sans faillir
     vaincre  trois jeux cette femme de haute naissance; s'il perdait
      un seul, sa tte tait tranche.

     La jeune fille l'avait fait trs-souvent. Le chevalier l'apprit
     aux bords du Rhin; il le savait fort bien et pourtant son me se
     tournait sans cesse vers cette belle femme. Bien des guerriers
     depuis en perdirent la vie.

     Un jour Gunther et ses hommes taient assis, rflchissant et
     cherchant de toute faon quelle femme leur seigneur pourrait
     prendre, qui lui convnt pour pouse et qui convnt au pays.

     Le chef du Rhin parla: Je veux traverser la mer pour aller vers
     Brunhilt, n'importe ce qui peut m'en arriver. Pour son amour je
     veux exposer ma vie; je la veux perdre, si elle ne devient ma
     femme.

     --Je dois vous le dconseiller, dit Sfrit; car cette reine a
     des coutumes si cruelles qu'il en cote cher  celui qui veut
     conqurir son amour. Puissiez-vous renoncer  ce voyage!

     Le roi Gunther parla: Jamais ne naquit une femme si vaillante
     et si forte que, dans un combat, je ne puisse la dompter avec
     cette seule main.

     --Ne parlez pas ainsi, dit Sfrit, sa force vous est inconnue.
     Quand vous seriez quatre, vous ne pourriez vous prserver de sa
     terrible fureur. Abandonnez donc votre dessein. Je vous le
     conseille en bonne amiti; si vous voulez viter la mort, que son
     amour ne vous possde et ne vous entrane pas ainsi.

     --Qu'elle soit aussi forte qu'elle voudra, je n'abandonnerai pas
     ce voyage vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'arriver. Il faut
     tout tenter pour sa beaut dmesure. Si Dieu le veut, peut-tre
     me suivra-t-elle aux bords du Rhin.

     --Voici mon conseil, dit Hagene: Priez Sfrit qu'il supporte
     avec vous les dangers de l'expdition; tel est mon avis, car il
     sait ce qui en est de cette femme.

     Gunther dit: Veux-tu m'aider, noble Sfrit,  conqurir cette
     vierge digne d'amour? Fais ce dont je te prie, et si cette belle
     femme devient la mienne, j'exposerai pour te complaire mon
     honneur et ma vie.

     Sfrit, fils de Sigemunt, rpondit ainsi: Je le ferai si tu me
     donnes ta soeur, la belle Kriemhilt, cette superbe fille de roi.
     Je ne veux point d'autre prix de mes efforts.

     --Sfrit, en tes mains j'en fais le serment, dit Gunther, que la
     belle Brunhilt arrive en ce pays, et je te donne ma soeur pour
     femme et puisses-tu vivre heureux avec elle.

     Ils jurrent leurs serments, les trs-fiers guerriers. Leurs
     travaux en devinrent plus grands, avant qu'ils ne parvinssent 
     amener la vierge aux bords du Rhin. Les braves coururent depuis
     de grands dangers.

     J'ai entendu parler de nains sauvages qui habitent les cavernes
     et qui portent pour leur dfense une chose merveilleuse, la
     tarnkappe. Celui qui la porte sur lui, est parfaitement  l'abri
     des coups et des blessures. Nul ne voit la personne qui en est
     revtue; elle peut entendre et voir, mais nul ne l'aperoit. Sa
     force aussi devient beaucoup plus grande, ainsi que nous le
     disent les traditions.

     Sfrit devait donc porter ce chaperon, qu'il avait conquis, non
     sans peine, le hros intrpide, d'un nain qui s'appelait Albrch.
     Les guerriers hardis et puissants se ceignaient pour le voyage.

     Lorsque le fort Sfrit portait la tarnkappe il tait d'une
     vigueur terrible. Son corps seul possdait la force de douze
     hommes. Il conquit avec grande adresse la femme superbe.

Ce chapeau tait ainsi fait que celui qui le revtait devenait
invisible. C'est par ce moyen que Sfrit conquit la belle Brunhilt. Il
lui en arriva mal.


VI

Le roi Gunther, consent, selon les conseils de Sfrit,  renoncer pour
ce voyage matrimonial  la force et au nombre de son arme. Il ira
seul avec quelques chevaliers d'honneur. Il va demander avec eux  sa
soeur Kriemhilt de leur faire prparer des habits magnifiques.

     Elle les mena tous deux l o elle se tenait assise sur de
     riches coussins (je ne dois pas l'ignorer), ouvrags de beaux
     dessins et tout bossels d'or. Ils eurent douce jouissance prs
     des femmes.

     Regards d'affection, aspirations d'amour s'changeaient souvent
     entre eux. Sfrit la portait dans son coeur; elle tait pour lui
     comme sa propre chair. Depuis, la belle Kriemhilt devint la femme
     du hardi guerrier.

     Le roi Gunther parla:  ma trs-noble soeur, sans ton secours
     notre projet ne pourra jamais russir. Nous voulons jouter dans
     le pays de Brunhilt. Il nous faut donc de beaux vtements pour
     paratre devant les femmes.

     La princesse dit: Mon frre trs-aim, je vous offre mon aide
     sans rserve, et je suis prte  vous servir. Si quelqu'un vous
     refusait quoi que ce soit, ce serait une peine pour Kriemhilt.

     Vous ne devez point, nobles chevaliers, m'adresser de prires.
     Donnez-moi plutt des ordres avec courtoisie. Tout ce que vous
     dsirez, je suis prte  le faire, et je le ferai avec plaisir.
     Ainsi parla la belle vierge.

     Nous voulons, soeur chrie, porter de bons vtements; que votre
     blanche main nous aide  les choisir. Que vos femmes les
     achvent, afin qu'ils nous aillent bien, car notre volont ne se
     dpartira pas de cette expdition.

     La jeune fille parla: Remarquez ce que je dis. J'ai, moi, de la
     soie. Faites qu'on m'apporte des pierreries sur un bouclier et
     nous ferons les vtements. Gunther et Sfrit furent satisfaits.

     Quels sont, dit la princesse, les compagnons qui doivent tre
     habills avec vous pour aller vers cette cour lointaine? Le roi
     dit: Moi, quatrime: deux de mes hommes, Dancwart et Hagene,
     m'accompagneront  cette cour.

      dame, faites attention  mes paroles: endans les quatre
     jours, pour nous quatre, il nous faut  chacun trois vtements
     divers et de bonne toffe, afin que nous puissions revenir sans
     honte du pays de Brunhilt.

     Les seigneurs se retirrent en prenant gracieusement cong
     d'elle. La belle reine appela hors de leurs appartements trente
     jeunes filles parmi ses suivantes qui avaient un talent
     merveilleux pour de semblables ouvrages.

     Elles ornrent de pierreries les soies d'Arabie, blanches comme
     neige, et les soies de Zazamanc, vertes comme trfle. Ce furent
     de beaux vtements. Kriemhilt les coupa elle-mme, la charmante
     vierge.

     Elles couvrirent de soie des garnitures en peau de poissons de
     mers lointaines, qui semblaient alors extraordinaires  chacun.
     coutez maintenant des merveilles de ces splendides habillements.

     Les meilleures soieries des pays de Maroc et de Lybie que jamais
     fils de roi et portes, furent employes avec profusion.
     Kriemhilt laissait bien voir ainsi son bon vouloir pour eux.

     Comme ils mditaient une si haute entreprise, la peau d'hermine
     leur parut convenable et sur l'hermine des pelleteries noires
     comme charbon, qui, encore aujourd'hui, parent dans les ftes les
     vaillants hros.

     Quantit de pierreries tincelaient dans l'or d'Arabie. Le
     travail des femmes n'tait point petit. En sept semaines, les
     vtements furent achevs. Les armes furent prtes en mme temps
     pour les vaillants hros.

     Quand tout fut prpar, une forte barque fut construite en hte
     sur le Rhin pour les porter vers la mer. Les nobles jeunes filles
     taient puises de leur travail.

     On avertit les guerriers que les vtements magnifiques qu'ils
     devaient porter, taient prts. Tout ce que dsiraient les hros
     avait t fait: ils ne voulaient point demeurer plus longtemps
     aux bords du Rhin.

     Un messager fut envoy aux compagnons d'armes pour leur demander
     s'ils voulaient voir leurs nouveaux habillements et s'ils
     n'taient pas trop longs ou trop courts. Ils furent trouvs de
     bonne mesure. On remercia grandement les dames.

     Quiconque les voyait, devait avouer qu'il n'avait jamais rien vu
     de si beau au monde. Et certes, ils pouvaient les porter avec
     plaisir  la cour lointaine. Nul ne peut vous citer de plus beaux
     vtements de guerriers.

     Les remercments ne furent point pargns. Les guerriers
     trs-vaillants dsiraient prendre cong; ils le firent suivant
     les us de la chevalerie. Des yeux brillants furent assombris et
     mouills de pleurs.

     Kriemhilt dit:  frre trs-aim, demeurez, il en est temps
     encore, et recherchez une autre femme (voil ce que j'appellerais
     bien faire) qui ne mette point votre vie en danger. Vous pouvez
     trouver non loin d'ici une femme d'une haute naissance.

     J'imagine que leur coeur leur disait ce qui devait arriver.
     Elles pleuraient toutes ensemble ds qu'un mot tait prononc.
     L'or qui ornait leur poitrine tait terni par les larmes
     abondantes qui tombaient de leurs yeux.

     Elle parla: Seigneur Sfrit, laissez-moi recommander  votre
     fidlit et  votre merci mon bien-aim frre; que rien ne
     l'atteigne au pays de Brunhilt. Le trs-hardi en fit le serment
     entre les mains de Kriemhilt.

     Le puissant guerrier parla: Si je conserve la vie, soyez sans
     souci,  dame, je le ramnerai sain et sauf sur le Rhin; tenez
     ceci pour certain. La belle vierge s'inclina.

     On apporta sur le sable les boucliers couleur d'or, et le reste
     de l'quipement. On fit approcher les chevaux; ils voulaient
     partir. Bien des larmes furent verses par mainte belle femme.

     Et plus d'une enfant digne d'amour se tenait aux fentres. Un
     fort vent enflait la voile de la barque. Les fiers compagnons
     d'armes taient emports sur les flots du Rhin. Voil que le roi
     Gunther parla: Qui sera le pilote?

     --Je le serai, dit Sfrit. Je puis vous conduire l-bas sur les
     ondes, sachez-le, bons hros. Les vritables routes de la mer me
     sont connues. Ils quittrent gaiement les pays des Burgondes.

     Sfrit saisit aussitt un aviron et poussa la barque loin du
     rivage. Gunther prit lui-mme une rame. Ils s'loignrent de la
     terre, ces hros rapides et dignes de louanges.

     Ils emportaient des mets succulents et le meilleur vin qu'on pt
     trouver sur le Rhin. Les chevaux taient tranquilles: ils
     reposaient  l'aise. Le vaisseau marchait aussi tranquillement.
     Les guerriers n'eurent point de soucis.

     Les forts cordages de la voile furent solidement attachs. Ils
     firent vingt milles avant la nuit par un bon vent qui soufflait
     vers la mer.


VII

Le douzime jour on aperut le riche pays de Brunhilt. On convint que
le roi Gunther passerait pour le seigneur du beau Sfrit.

J'accomplirai tout, dit le roi, pour possder la belle vierge; elle
est comme mon me et comme mon corps. Je ferai tout pour qu'elle
devienne ma femme.

La barque qui portait le chevalier aborda prs de la ville. De
nombreuses et belles femmes les regardaient par la fentre du palais.
Quatre-vingt-six tours et trois palais dcorent la ville. Brunhilt
s'informe des intentions de ces guerriers. Quelqu'un de sa suite lui
en rendit compte.

      dame, dit-il, je puis affirmer que jamais je n'ai vu aucun
     d'eux. Un seul me parat ressembler  Sfrit. Il convient de les
     bien recevoir: tel est mon avis, haute dame.

     Le second de ses compagnons a une noble apparence. S'il en avait
     le pouvoir, et s'il pouvait les conqurir, il serait digne d'tre
     roi de vastes terres. Il a, parmi les autres, l'air d'un chef.

     Le troisime de ses compagnons parat tre trs-farouche, et
     pourtant son corps est beau,  reine puissante: ses regards sont
     rapides, il les jette sans cesse autour de lui. Son jeune
     caractre est, je crois, plein de violence.

     Le plus jeune d'entre eux me parat trs-beau. Je vois ce riche
     guerrier, modeste comme une jeune fille, marcher avec bonne
     apparence et avec une grce charmante. Nous aurions tout 
     craindre s'il lui arrivait quelque mal.

     Mais quelque douce que soit sa manire d'tre et quelque beau
     que soit son corps, il ferait pleurer maintes jolies femmes s'il
     entrait en fureur. Son corps est si bien form qu'on voit qu'il
     est par toutes ses qualits un guerrier brave et prompt.

     La reine parla: Qu'on m'apporte mon armure, si le fort Sfrit
     est venu en mon pays pour obtenir mon amour, il y va de sa vie.
     Je ne le crains pas au point de devenir sa femme.

     Brunhilt la belle fut bientt revtue de son costume. Maintes
     belles suivantes l'accompagnaient, au nombre de cent ou plus.
     Leur costume tait magnifique. Les htes dsiraient voir la
     courageuse femme.

     Avec elles marchaient les hros de l'Islande, les guerriers de
     Brunhilt, portant l'pe au poing, cinq cents ou mme davantage.
     Cela inquitait les htes. Ils se levrent de leur sige, les
     hros hardis et fiers.

     Quand la reine vit Sfrit, elle parla aux trangers d'une faon
     courtoise: Soyez le bienvenu en ce pays, seigneur Sfrit; quel
     est le but de votre voyage? Je dsirerais le connatre.

     --Bien des grces, dame Brunhilt, de ce que vous daigniez me
     saluer, douce fille de prince, avant ce noble chef qui se trouve
     devant moi. Lui est mon seigneur. Je renonce  l'honneur que vous
     me faites.

     Il est roi sur le Rhin. Que dirai-je de plus? Nous avons navigu
     jusqu'ici pour l'amour de vous. Il veut vous aimer, n'importe ce
     qui en arrive. Rflchissez bien: il n'abandonnera pas son
     dessein.

     Il s'appelle Gunther, un roi puissant et fier. S'il obtient
     votre amour, il ne dsirera rien de plus.  cause de vous, je
     l'ai accompagn jusqu'ici, s'il n'avait pas t mon seigneur, je
     ne fusse jamais venu.

     Elle dit: Est-il vraiment ton seigneur et toi son _homme_?
     Veut-il tenter les jeux que je propose? S'il est vainqueur, je
     serai sa femme; mais si je triomphe une seule fois, il y va de la
     vie pour vous tous.

     --Il doit lancer la pierre, bondir aprs et jouter de la lance
     avec moi. Que votre esprit ne soit pas trop prompt, vous pourriez
     bien perdre ici l'honneur et la vie. Songez-y. Ainsi rpondit la
     vierge digne d'amour.

     Sfrit le rapide s'avana vers le roi et le pria de dire  la
     reine toute sa volont: Soyez sans crainte, je saurai vous
     prserver par mes artifices.

     Le roi Gunther parla: Reine superbe, dterminez ce que vous
     exigez. J'accomplirai tout cela et mme plus, pour votre beau
     corps. J'y laisserai ma vie, ou vous serez ma femme.

     Quand la reine entendit ces paroles, elle ordonna de prparer
     les jeux suivant la commune. Elle fit apporter son armure de
     combat, une cuirasse d'or et un bon bouclier.

     La vierge se revtit d'une cotte d'armes de soie, que jamais
     dans le combat nulle pe n'avait entame. Elle tait d'toffe de
     Lybie trs-bien faite, et toute brillante de passementeries bien
     ouvres.

     Cependant on montrait beaucoup d'orgueil vis--vis des
     guerriers: Dancwart et Hagene en taient peu satisfaits. Ils
     s'inquitaient en leur coeur du sort de Gunther. Ils pensaient:
     Ce voyage tournera mal pour nous.

     Pendant ce temps, Sfrit, la puissante pe, tait retourn au
     vaisseau, sans que nul ne s'en apert, pour chercher la
     Tarnkappe qu'il y avait cache. Il s'y glissa rapidement; ainsi,
     personne ne le vit.

     Il se hta de revenir. Il vit un grand nombre de guerriers l
     o la reine prparait les jeux. Il s'avana invisible. Nul ne le
     vit de tous ceux qui taient prsents, grce  ses artifices.

     On traa le cercle o la joute devait avoir lieu en prsence
     d'un grand nombre de vaillants hros. Ils taient plus de sept
     cents bien arms, et c'taient eux qui devaient dcider en toute
     vrit  qui appartiendrait la victoire.

     Voici venir Brunhilt. Elle est arme comme si elle voulait
     combattre pour la terre d'un roi. Elle porte sur son vtement de
     soie, de nombreuses lames d'or. Sa fracheur brillante clate 
     ravir sous cet appareil.

     Viennent ensuite les serviteurs; ils lui apportent un bouclier
     d'or rouge, revtu de plaques d'acier tremp, grand et large.
     C'est avec ce bouclier que la vierge charmante voulait combattre.

     Les attaches de ce bouclier taient d'une riche toffe, sur
     laquelle brillaient des pierreries vertes comme l'herbe. Elles
     tincelaient avec un grand clat dans l'or qui les enchssait. Il
     devait tre brave celui qui saurait plaire  cette femme.

     Ce bouclier d'acier et d'or que la vierge allait porter, tait
     pais (cela nous a t cont ainsi) de trois empans  l'endroit
     des boucles. C'est  peine si quatre de ses camriers le
     pouvaient porter.

     Voil qu'on apporta  la vierge une pique lourde et grande,
     large, norme, forte, invincible et dont le tranchant coupait
     terriblement. C'tait celle dont elle se servait toujours.

     coutez les merveilles qu'on raconte du poids de cette pique:
     elle tait forge de quatre normes masses de fer. Trois hommes
     de Brunhilt avaient peine  la porter. Le noble Gunther commena
     d'en prendre de l'inquitude.

     Il pensa en lui-mme: Que va devenir ceci! Par le diable de
     l'enfer, qui pourrait soutenir cette lutte? Que ne puis-je
     retourner en vie vers le Rhin, elle serait pour longtemps
     dlivre de mon amour?

     Sachez-le bien, il tait plein de soucis. On lui apporta toutes
     ses armes. Le roi puissant en tait bien arm. D'inquitude
     Hagene avait presque perdu la raison.

     Le frre de Hagene, le brave Dancwart, parla: Je me repens
     intrieurement de ce voyage. On nous appelait des hros et nous
     devrions perdre la vie, et des femmes dans ce pays nous feraient
     prir!

     Cela me peine durement que je sois venu dans cette contre. Si
     mon frre Hagene avait ses armes et moi les miennes, tous ces
     hommes de Brunhilt rabattraient un peu de leur fiert.

     Je vous le dis, par ma foi, ils se garderaient de trop
     d'arrogance. Et quand j'aurais jur mille fois la paix, avant que
     de voir prir mon chef que j'aime, oui, cette belle vierge
     perdrait la vie.

     --Certes nous quitterions librement ce pays, dit son frre
     Hagene, si nous avions nos armures qui nous sont si ncessaires
     et aussi nos bonnes pes; nous saurions bien adoucir l'arrogance
     de cette belle femme.

     La noble vierge comprit trs-bien ce que dit le guerrier. La
     bouche souriante, elle les regarda par dessus l'paule:
     Puisqu'ils se croient si braves, qu'on leur apporte leurs
     armures. Remettez aux mains de ces hros leurs armes aiguises.

     Qu'ils soient arms, cela m'est aussi gal que s'ils taient l
     tout nus,--ainsi parla la reine.--Je ne crains la force d'aucun
     homme que je connaisse. Je compte bien lutter dans le combat
     contre la main de qui que ce soit.

     Quand ils reurent leurs pes, suivant l'ordre de la vierge, le
     brave Dancwart devint rouge de joie. Maintenant joutez comme
     vous voudrez, dit l'homme intrpide: Gunther est invincible
     depuis que nous avons nos pes.

     La force de Brunhilt se montra d'une faon effroyable. On lui
     apporta dans le cercle une lourde pierre, grande et monstrueuse,
     ronde et norme. Douze guerriers braves et rapides la portaient
     avec effort.

     Elle avait coutume de la lancer quand elle avait lanc la pique.
     L'inquitude des Burgondes devint grande: Par mes armes, s'cria
     Hagene, quelle amante a choisie le roi! Qu'elle soit en enfer, la
     fiance du diable maudit!

     Elle entoura de brassards ses bras blancs, saisit le bouclier
     d'une main et leva le javelot. La lutte commenait. Les
     malheureux trangers craignaient la fureur de Brunhilt.

     Et si Sfrit n'tait pas venu au secours de Gunther, elle lui
     et arrach la vie. Sfrit s'approcha de lui sans tre vu et lui
     toucha la main. Gunther s'aperut avec inquitude de son
     artifice.

     Qui m'a touch? pensa l'homme hardi. Il regarda partout et ne
     vit personne. L'autre parla:

     C'est moi, Sfrit, ton ami dvou. Ne crains rien de la reine.

     Il ajouta: Que tes mains abandonnent ton bouclier; laisse-le
     moi porter et prte  tout ce que tu m'entendras dire. Fais les
     gestes, je ferai l'oeuvre. Quand le roi le reconnut, cela lui
     fit plaisir.

     Dissimule ma ruse; cela vaut mieux pour nous deux. De cette
     faon la reine n'exercera point sur toi sa superbe arrogance,
     ainsi qu'elle en a l'intention. Et maintenant regarde comme elle
     se tient toute prte devant toi au bord du cercle.

     Elle lana la pique avec grande force, la vierge superbe, sur le
     grand bouclier neuf et large, que le fils de Sigelint portait 
     son bras. Le feu jaillit de l'acier comme si l'ouragan et
     souffl.

     Le tranchant du fort javelot traversa le bouclier, et l'on vit
     sortir le feu des anneaux de la cotte de mailles. Du coup ces
     deux hommes si forts tombrent; sans la Tarnkappe, tous deux
     taient morts.

     Le sang coula de la bouche de l'intrpide Sfrit. Mais il se
     leva vivement, et le guerrier hardi saisit le javelot qu'elle lui
     avait lanc  travers son bouclier, et sa forte main le brandit 
     son tour.

     Mais il se dit: Je ne veux point tuer la belle vierge, et
     tournant le tranchant du javelot vers son paule, il le jeta le
     bois en avant, l'homme fort, avec tant de violence qu'elle se
     prit  chanceler.

     Le feu jaillit de la cotte d'armes comme si le vent l'et
     attis. Le fils de Sigemunt avait lanc la pique avec tant de
     vigueur qu'elle ne put, malgr sa force, en soutenir le coup. Le
     roi Gunther n'en et jamais fait autant.

     Brunhilt la belle se releva aussitt: Noble guerrier Gunther,
     merci de ce coup! dit-elle. Elle croyait qu'il l'avait vaincue
     par sa propre force; mais non: c'tait un homme plus fort qui
     l'avait abattue.

     Alors elle s'avana transporte de fureur. Elle leva haut la
     pierre, cette noble vierge, et la lana avec vigueur bien loin
     d'elle. Puis elle bondit aprs la pierre, et son armure en
     retentit fortement.

     La pierre tait tombe  douze brasses de distance. D'un bond
     elle avait dpass le jet, la femme au beau corps! Sfrit le
     rapide alla vers l'endroit o se trouvait la pierre. Gunther la
     souleva, mais ce fut Sfrit qui la lana.

     Il tait brave, fort et grand. Il lana la pierre plus loin et
     bondit aussi plus loin. Par ses artifices il avait assez de
     forces pour enlever avec lui, en sautant, le roi Gunther.

     Le saut tait accompli, la pierre tait l couche  terre, et
     l'on n'avait vu personne d'autre que le guerrier Gunther.
     Brunhilt la belle devint rouge de colre; Sfrit avait sauv
     Gunther de la mort.

     Quand elle vit le hros  l'autre extrmit du cercle hors de
     danger, elle dit  demi-voix  ceux de sa suite: Approchez vite,
     vous mes parents et mes hommes, vous allez devoir vous soumettre
     tous au roi Gunther.


VIII

Brunhilt, accompagne de mille hros que Sfrit tait all secrtement
chercher au pays des Nibelungen, part avec eux pour le royaume de
Gunther. Mais elle refuse jusqu' son arrive de lui accorder aucune
familiarit d'poux. En approchant il ordonne  Sfrit de le devancer
 Worms pour prparer la rception de Brunhilt.

     Le seigneur Sfrit prit en hte cong de la dame Brunhilt et de
     toute sa suite, ainsi qu'il convenait. Et le voil qui chevauche
     le long du Rhin. On n'aurait pu trouver en ce monde un meilleur
     messager.

     Il chevaucha vers Worms avec vingt-quatre guerriers. Il venait
     sans le roi; quand cela fut su, tous ses fidles furent remplis
     de douleur. Ils craignaient que leur seigneur n'et trouv la
     mort au loin.

     Ils descendirent de leurs chevaux, leur coeur tait joyeux et
     fier; aussitt Gselhr, le bon jeune chef, s'approcha avec
     Grnt, son frre. Comme il s'cria vivement ds qu'il ne vit
     point le roi Gunther avec Sfrit:

     Soyez le bienvenu, seigneur Sfrit; faites-moi connatre o vous
     avez laiss mon frre le roi. La force de Brunhilt nous l'a
     enlev, j'imagine. Ainsi l'amour auquel il osait prtendre nous
     aura caus grand dommage.

     --Quittez ces soucis. Mon compagnon d'armes vous offre son salut
     et  vous et  tous ses parents. Je l'ai laiss sain et sauf et
     il m'a envoy afin que je fusse son messager et que j'apportasse
     de ses nouvelles dans votre pays.

     Songez promptement  me faire voir la reine et votre soeur, afin
     que je leur apprenne ce dont m'ont charg Gunther et Brunhilt;
     tous deux sont heureux.

     Alors le jeune Gselhr parla: Vous irez vers elles. Vous avez
     inspir de l'amour  ma soeur, et elle a conu beaucoup
     d'inquitudes pour mon frre. La vierge vous aime, je puis vous
     en tre garant.

     Le seigneur Sfrit dit: Partout o je pourrai la servir, je le
     ferai de coeur et avec fidlit. O sont maintenant les femmes?
     C'est l que je dsire aller. Gselhr, l'homme au corps
     gracieux, alla l'annoncer.

     Gselhr le jeune parla  sa mre et  sa soeur quand il les
     aperut toutes deux. Il nous est arriv Sfrit le hros du
     Niderlant. Mon frre Gunther l'a envoy ici aux bords du Rhin.

     Il nous apporte des nouvelles du roi. Vous lui permettrez
     l'entre de la cour, afin qu'il vous dise les nouvelles
     vritables de l'Islande. Les nobles femmes taient encore
     vivement affliges.

     Elles saisirent en hte leurs vtements et se vtirent. Puis
     elles firent prier Sfrit de se rendre  la cour. Il le fit du
     bon coeur, car il aimait tendrement la noble Kriemhilt; elle lui
     parla avec grande bont.

     Soyez le bienvenu, seigneur Sfrit, hros digne de louanges. O
     est mon frre Gunther, le noble et puissant roi? J'imaginais que
     nous l'avions perdu par la force de Brunhilt. Hlas! malheureuse
     fille que j'tais d'tre jamais venue en ce monde.

     L'intrpide chevalier parla: Accordez-moi le pain du messager.
      belle femme, vous pleurez, sans motif. Je l'ai laiss hors de
     tout pril, voil ce que je voulais vous apprendre. Il m'a envoy
     avec cette nouvelle vers vous deux.

     Avec sa tendre affection,  trs-noble reine, il vous offre ses
     services, lui et sa fiance. Ainsi cessez de pleurer. Ils seront
     bientt arrivs. Depuis longtemps elle n'avait appris si douce
     nouvelle.

     Avec une toffe blanche comme neige, elle essuya les larmes de
     ses beaux yeux. Puis elle se prit  remercier le messager des
     nouvelles qu'il avait apportes. Elles la consolaient de ses
     tourments et de ses pleurs.

     Elle pria le messager de s'asseoir; il y tait tout dispos, et
     la femme digne d'amour lui dit: Ce serait sans regret que pour
     votre message je vous donnerais tout mon or. Vous tes trop riche
     pour cela, mais je vous en demeurerai reconnaissante.

     --Quand j'aurais  moi seul trente pays, dit-il, je recevrais
     encore avec plaisir des dons de votre main.

     --Eh bien! qu'il en soit fait ainsi, dit la femme pleine de
     vertus. Et elle ordonna  son camrier d'aller qurir la
     rcompense du message.

     Elle lui donna vingt-quatre anneaux, orns de belles pierres, en
     rcompense. Mais l'me du hros tait ainsi faite qu'il n'en
     voulut rien garder. Il les distribua aussitt aux belles femmes
     qu'il trouva l dans les appartements.

     Et la mre de Kriemhilt lui offrit galement ses services avec
     beaucoup de bont. Je vous dirai plus encore, ajouta l'homme
     hardi, touchant ce dont le roi vous prie lorsqu'il arrivera aux
     bords du Rhin. Si vous faites cela,  dame, il vous en sera
     toujours oblig.

     Je l'ai entendu exprimer le dsir que vous receviez bien ses
     htes puissants et que vous lui accordiez d'aller  leur
     rencontre devant Worms, sur le sable. Voil ce que le roi Gunther
     vous fait savoir avec ferme confiance.

     La vierge digne d'amour parla: Je suis toute prte  le faire.
     Je ne refuserai jamais rien de ce qui pourra lui plaire. Il en
     sera fait ainsi en toute amiti. Ses couleurs devinrent plus
     vives par l'amour qu'elle prouvait.


IX

     Le margrave Gre conduisit par la bride le cheval de Kriemhilt,
     mais seulement jusqu'aux portes du Burg. Au del Sfrit, l'homme
     brave, la servit tendrement. C'tait une belle enfant! Depuis il
     en fut bien rcompens par la jeune fille.

     Avec mille gracieuses honntets, dame Kriemhilt s'avana pour
     recevoir dame Brunhilt et sa suite. De leurs blanches mains on
     les vit carter les tresses de leurs cheveux quand elles
     changrent leur baiser; elles le firent en toute affection.

     La vierge Kriemhilt parla amicalement: Soyez la bien-venue en
     ce pays, pour moi, pour ma mre et pour tout ce que nous avons de
     fidles amis. Et l'on s'inclina de part et d'autre.

     Et les femmes s'embrassrent  plusieurs reprises. Jamais on n'a
     ou parler d'une rception aussi affectueuse que celle faite  la
     fiance par dame Uote et par sa fille. Plusieurs fois elles
     baisrent ses douces lvres.

     Quand les femmes de Brunhilt furent toutes descendues sur le
     sable, maints jeunes guerriers menrent par la main maintes
     vierges richement vtues. Ces nobles jeunes femmes entouraient
     Brunhilt.

     Avant que toutes salutations se fussent acheves, une grande
     heure s'coula. Pendant ce temps fut baise plus d'une bouche
     rose. Les filles des rois se tenaient encore l'une prs de
     l'autre. Nombre de hros fameux se plaisaient  les contempler.

     Ils les suivaient du regard ceux qui avaient ou dire que nul ne
     pouvait voir rien de plus beau que ces deux femmes, et on le
     disait sans mentir; car dans la beaut de leur corps, rien
     n'tait emprunt ni trompeur.

     Ceux qui savaient apprcier les femmes et leurs formes
     gracieuses, ceux-l louaient la beaut de la fiance de Gunther.
     Mais les plus sages, qui les avaient mieux compares, disaient
     qu'on pouvait bien prfrer Kriemhilt  Brunhilt.


X

Gunther, cependant, au milieu des ftes et des festins, accorde 
Sfrit le prix de ses services, la main de la jeune Kriemhilt. Le
hros et la belle fiance se retirent ensemble dans la chambre des
noces.

Gunther veut entraner Brunhilt. Elle le suit en vtements de lin;
mais quand il veut jouir de sa conqute, Brunhilt s'indigne, rsiste,
et lui liant les pieds et les mains avec sa forte ceinture, elle le
suspend  un clou de la chambre et le laisse vaincu et humili
dplorer sa rigueur. Il lui adresse en vain l'expression de son
repentir et le serment de respect jusqu'au matin.  la fin, pour lui
viter l'humiliation de sa dfaite devant sa cour, elle le dlie et
l'autorise  se tenir loign d'elle dans la couche nuptiale. On leur
apporte le matin de nouveaux atours et on se runit  la messe, dans
la cathdrale de Worms. Mais Gunther tait sombre de visage.


XI

Aprs la messe, les deux hros se confient leurs destines bien
diffrentes. Sfrit,  l'aide de son talisman, promet  Gunther de
l'aider  dompter l'pouse rebelle.

Ici le pome, semblable  _Daphnis et Chlo_ ou plutt  l'Arioste,
change de ton et tourne par sa crudit nave en tragi-comique. Sfrit,
 l'aide de l'obscurit, pntre sans tre vu dans l'appartement
nuptial, il lutte longtemps invisible avec Brunhilt et remet au roi
son pouse vaincue et soumise. Il lui drobe seulement un anneau et
une ceinture soustraits pendant la lutte. Il s'vade sans avoir t
reconnu et va rejoindre sa femme Kriemhilt. Le sujet nous oblige 
abrger ces dtails aussi potiques, mais moins chastes qu'Homre.
Cela est bien beau, mais un peu barbare. Passons.


XII

Cependant moiti amour, moiti jalousie, Brunhilt, la gigantesque
hrone devenue l'pouse de Gunther, insinuait  son mari l'envie de
voir Sfrit et sa femme Kriemhilt. Gunther rsiste, puis il cde, il
les invite  revenir prendre leur service  la cour.


XIII

Le rcit du voyage de Sfrit et de Kriemhilt  la cour de Gunther est
pique. Les deux belles rivales, Brunhilt et Kriemhilt, s'embrassent
cordialement. Cependant, la femme de Gunther laisse chapper quelques
paroles secrtement amres, qui indiquent qu'elle ne voit pas sans
envie la flicit de Kriemhilt. Les ftes commencent.

     Un jour avant la vespre, les guerriers menaient grand bruit
     dans la cour du palais. Pour se divertir, ils se livraient  des
     jeux chevaleresques. Afin de les voir, hommes et femmes taient
     accourus en foule.

     Elles taient assises l'une prs de l'autre, les deux puissantes
     reines, et elles pensaient aux hros si dignes d'admiration. La
     belle Kriemhilt parla: J'ai un poux,  la main duquel toutes
     les terres de ce royaume devraient tre soumises.

     Dame Brunhilt rpondit: Comment cela pourrait-il tre? Si nul
     ne survivait que lui et toi, il est vrai, ce pays pourrait en ce
     cas lui tre soumis. Mais tant que vivra Gunther, il ne peut en
     tre ainsi.

     Kriemhilt reprit alors: Le vois-tu bien l-bas, comme il
     s'avance majestueusement devant les autres guerriers, pareil  la
     lune brillante parmi les toiles. Certes, j'ai bien sujet de
     porter haut mon orgueil.

     Dame Brunhilt dit  son tour: Quelque gracieux, quelque loyal
     et quelque beau que soit ton mari, tu dois mettre avant lui
     Gunther le hros, ton noble frre. Celui-l, tu ne peux
     l'ignorer, doit prcder tous les rois sans conteste.

     Kriemhilt prit la parole: Mon poux est si digne d'affection
     que je ne l'ai point lou sans motif. En maintes choses sa gloire
     est grande, ne le crois-tu pas, Brunhilt? Il est au moins l'gal
     de Gunther.

     --Il ne faut point si mal me comprendre, Kriemhilt, car je ne
     t'ai point tenu ce discours sans de bonnes raisons. Je leur ai
     entendu dire  tous deux, le jour o je vis le roi pour la
     premire fois, o sa volont de m'avoir pour femme s'accomplit et
     o il conquit mon amour d'une faon si chevaleresque. Ce jour-l
     Sfrit avoua qu'il tait l'homme-lige de Gunther. C'est pourquoi
     je l'ai considr comme mon vassal depuis que je le leur ai
     entendu dire.

     La belle Kriemhilt reprit:

     En ce cas, mal m'en serait advenu.

     Comment mes nobles frres auraient-ils consenti  me voir ainsi
     la femme d'un vassal? Je t'en prie trs-amicalement, Brunhilt,
     cesse ces propos de bonne grce et par affection pour moi.

     --Certes, je ne les cesserai point, rpondit la femme du roi.
     Comment abandonnerai-je le personnel de tant de chevaliers qui
     nous sont soumis avec Sfrit, par les liens du vasselage?

     Kriemhilt la trs-belle commena  s'irriter fortement:

     Tu dois pourtant y renoncer, car jamais il ne sera en ton
     service. Il est plus haut plac que Gunther mon frre, le
     trs-noble homme. Tu cesseras de tenir ces discours que j'ai
     entendus de ta bouche.

     Et aussi il me parat tonnant, s'il est ton homme-lige et que
     tu aies sur nous deux une telle puissance, qu'il t'ait si
     longtemps prive du tribut de ses services. J'en ai assez de ton
     outrecuidance et non sans motif.

     --Tu t'lves trop haut, rpondit la femme du roi; maintenant je
     voudrais voir si on rendra  ta personne autant d'honneur qu' la
     mienne.

     La colre s'tait empare de l'me de ces deux femmes. Ainsi
     parla alors la dame Kriemhilt:

     Eh bien! nous verrons. Puisque tu as os soutenir que mon mari
     est un homme-lige, les fidles des deux princes devront dcider
     aujourd'hui si,  la porte de l'glise, j'ai pass devant la
     femme du roi.

     Il faudra que tu voies en ce jour que je suis de noblesse libre
     et que mon mari est plus considr que le tien. Je ne veux plus
     tre outrage  ce sujet. Tu comprendras, encore aujourd'hui, que
     ta vassale marche,  la cour, devant tous les guerriers du pays
     burgonde. Je prtends tre de plus haute dignit que nulle reine
     qui jamais ait port la couronne,  la connaissance des hommes.

     Une haine terrible s'leva entre ces deux femmes. Mais Brunhilt
     rpondit:

     Si tu ne veux pas tre ma vassale, tu dois alors te sparer de
     ma suite, toi et tes femmes, quand nous irons  la cathdrale.

     --Par ma foi, il en sera fait ainsi, dit Kriemhilt.

     Allons, mes filles, habillez-vous, dit l'pouse de Sfrit, il
     faut que ma dignit en sorte aujourd'hui sans dshonneur; il faut
     faire voir que vous avez de riches vtements. Puisse-t-elle
     dsirer dmentir ce qu'elle m'a soutenu en ce jour!

     Il tait facile de leur faire agrer ce conseil; elles
     cherchrent leurs riches habits. Femmes et jeunes filles taient
     magnifiquement vtues. Elle s'avana avec sa suite, la noble
     femme du prince. Le beau corps de Kriemhilt tait aussi
     splendidement orn.

     Elle tait accompagne de quarante-trois jeunes filles qu'elle
     avait amenes au bord du Rhin, et qui portaient de brillantes
     toffes tisses en Arabie. Ainsi, ces dames allaient  l'glise
     en grand apparat. Les hommes de Sfrit les attendaient devant le
     palais.

     Les gens s'tonnrent de ce qui se passait. On voyait les
     reines, spares, ne plus marcher cte  cte comme de coutume.
     Il en advint depuis lors malheur et souci  plus d'un guerrier.

     La femme de Gunther se tenait devant la cathdrale. Les yeux de
     maint chevalier prenaient plaisir  considrer les gracieuses
     dames. Mais voici venir Kriemhilt la trs-belle avec sa troupe
     superbe.

     Tout ce que jamais noble fille de chevalier porta en fait de
     vtements, tout cela n'tait qu'un souffle compar  ceux de sa
     suite. Elle-mme avait tant de richesses sur elle, que trente
     femmes de roi n'auraient pu montrer ce qu'elle talait sur sa
     seule personne.

     Quand il l'aurait voulu, nul n'et os dire qu'on avait jamais
     vu porter des costumes aussi riches que ceux que portaient en ce
     moment ses compagnes si bien mises. Si ce n'et t pour
     mortifier Brunhilt, Kriemhilt n'y et point attach d'importance.

     Elles arrivrent ensemble devant la vaste glise. La dame du
     logis agit ainsi par grande haine: elle ordonna rudement 
     Kriemhilt de s'arrter. Jamais la femme d'un vassal ne doit
     marcher devant la femme d'un roi.

     Alors la belle Kriemhilt parla; elle tait anime de fureur: Si
     tu avais pu te taire encore, cela aurait mieux valu pour toi. Tu
     as dshonor ton beau corps. Comment la concubine d'un homme
     pourrait-elle jamais devenir la femme d'un roi?

     --Qui donc ici appelles-tu concubine? s'cria l'pouse de
     Gunther.

     C'est toi que je nomme ainsi, dit Kriemhilt. Mon mari bien-aim,
     Sfrit, a le premier possd ton beau corps. Oui, ce n'est pas
     mon frre qui t'a eue vierge.

     O donc taient tes esprits? C'tait par un coupable caprice que
     tu te laissais aimer par celui qui tait ton vassal. C'est donc
     sans raison, ajouta Kriemhilt, que tu voudrais te plaindre de mes
     paroles.

     --Par ma foi, rpondit Brunhilt, je dirai tout ceci  Gunther.

     --Eh! que m'importe! Ton orgueil t'a trompe. Tu m'as, en tes
     discours, soumise  ton service; sache-le bien, tu peux m'en
     croire, ce sera pour moi une blessure ternelle. Je ne serai plus
     dispose  t'accorder mon affection et ma confiance.

     Brunhilt se prit  pleurer. Kriemhilt passa outre. Elle entra
     dans la cathdrale avant la femme du roi, avec toute sa suite. La
     haine en devint plus grande. Plus d'un oeil joyeux versa des
     larmes amres  ce sujet.

     Quoique l'on servt Dieu et que l'on chantt l en son honneur,
     le temps parut  Brunhilt d'une longueur excessive. Car son corps
     tait abattu et son me tait sombre. Maint guerrier bon et
     valeureux devait en tre la victime.

     Brunhilt et ses femmes allrent se placer devant l'glise. Elle
     pensait: Kriemhilt doit me faire savoir pourquoi elle m'a ainsi
     outrage, tout haut, cette femme aux paroles hardies. S'il s'en
     est vant, vraiment il lui en cotera la vie.

     Voici venir Kriemhilt avec maint homme courageux. La fire
     Brunhilt lui dit: Vous allez vous arrter ici. Vous m'avez
     appele concubine; vous devez le dmontrer. Vos paroles, vous ne
     l'ignorez pas, m'ont blesse profondment.

     Dame Kriemhilt rpondit: Vous pouvez me laisser passer; car je
     le prouve par cet anneau d'or que je porte  mon doigt. Sfrit me
     l'apporta aprs la nuit qu'il passa avec vous. Jamais Brunhilt
     n'avait eu une journe aussi funeste.

     Elle reprit: Ce noble anneau d'or m'a t vol. Il y a
     longtemps dj qu'on me l'a drob mchamment. J'apprends  la
     fin qui me l'a enlev. Ces femmes taient toutes deux animes
     d'une terrible colre.

     Kriemhilt parla  son tour: Je ne veux point passer pour
     voleuse. Si ton honneur t'est cher, tu aurais mieux fait de
     garder le silence. Je prouve par cette ceinture, qui entoure ma
     taille, que je ne mens point. Oui, Sfrit a t ton poux.

     Elle portait le cordon de soie de Ninive, orn de nobles
     pierreries; il tait vraiment magnifique. Quand Brunhilt le vit,
     elle commena de pleurer. Il fallait que Gunther l'apprt et tous
     ses hommes aussi.

     La reine parla ainsi: Appelez le souverain du Rhin. Je veux lui
     faire entendre comment j'ai t la femme de Sfrit.

     Le roi vint avec ses guerriers. Il vit l sa bien-aime
     pleurant; il lui parla avec douceur:

     Dis-moi, femme chrie, qui donc t'a offense?

     Elle rpondit au roi:

     Ah! j'ai lieu d'tre bien afflige! Ta soeur veut me dshonorer
     sans merci; je t'en fais ma plainte. Elle prtend que Sfrit, son
     mari, m'a eue pour concubine.

     Le roi Gunther rpondit:

     Elle a eu tort.

     --Elle porte ici ma ceinture que j'avais perdue et mon anneau
     d'or vermeil. Je regrette amrement d'tre ne. Si tu ne
     m'affranchis pas de cette grande honte, je ne t'aimerai plus
     jamais.

     Le roi Gunther parla: Qu'on appelle Sfrit. Qu'il nous fasse
     savoir si rellement il s'en est vant, ou bien que le hros du
     Niderlant dmente le fait. L'intrpide Sfrit fut appel en
     hte.

     Quand le seigneur les vit si mus (il en ignorait la cause), il
     s'cria aussitt: Pourquoi ces femmes pleurent-elles, je
     dsirerais le savoir? Et pour quel motif m'a-t-on appel ici?

     Le roi Gunther prit la parole: Je suis vivement afflig. Ma
     femme Brunhilt vient de m'apprendre la nouvelle que tu t'es vant
     d'avoir t son premier poux. Ainsi du moins le soutient
     Kriemhilt, ta femme. Guerrier, as-tu fait cela?

     --Non, je ne l'ai point fait, rpondit Sfrit, et si elle l'a
     dit, je l'en ferai repentir. Je veux te prouver par mon serment
     suprme, devant tous les hommes, que jamais je n'ai rien avanc
     de pareil.

     Le roi du Rhin reprit: Fais-le nous connatre de cette faon.
     Si tu prtes le serment que tu m'offres, je te dcharge du
     soupon de toute fausset. On vit alors les Burgondes se former
     en cercle.

     Sfrit, le trs-hardi, leva la main pour le serment. L'opulent
     roi reprit la parole: Ta parfaite innocence m'est compltement
     dmontre. Je suis convaincu que tu n'as point dit ce qu'a
     prtendu ma soeur.

     --Elle payera cher d'avoir ainsi contrist ta femme si belle,
     rpondit Sfrit. Certes, cela m'afflige au del de toute mesure.
     Les deux guerriers braves et magnanimes se regardaient l'un
     l'autre.

     On devrait bien apprendre aux femmes  laisser l toutes ces
     paroles insolentes, ajouta Sfrit, la bonne pe. Interdis-les 
     ta femme, j'en ferai autant  la mienne. Une pareille
     outrecuidance remplit vraiment de confusion.

     On spara, et non sans cause, maintes belles dames. Brunhilt
     tait si profondment afflige que les fidles de Gunther en
     eurent piti. Voici venir vers sa suzeraine Hagene de Troneje.

     Il lui demanda comment elle tait, car il la trouva pleurant.
     Elle lui raconta tout: aussitt il promit que l'poux de
     Kriemhilt en porterait la peine, ou que lui, Hagene, ne se
     livrerait plus jamais  la joie.


XIV

Hagene, le fougueux chevalier, rsolut de venger l'pouse de Gunther,
son souverain. Il lui persuada de feindre une guerre avec ses voisins
et de faire tuer Sfrit dans la mle, souvenir biblique de la
trahison de David; le roi accepte; Kriemhilt, l'pouse de Sfrit,
conoit des soupons, fait venir Hagene, qu'elle croit fidle et
s'ouvre  lui sur le secret profond qui rend Sfrit invulnrable. Elle
raconte  Hagene que Sfrit, quand il tua le dragon au bas de la
montagne, se baigna dans le sang du monstre qu'il venait d'immoler,
mais qu'une feuille de tilleul tant tombe de l'arbre et s'tant
colle sur son corps, entre les deux paules, avait empch le sang du
dragon de couvrir cette partie de son corps et priv cette partie
secrte de partager l'invulnrabilit des hros; Hagene simula un
grand zle pour Sfrit. Il dit  Kriemhilt de le protger contre ses
ennemis.

Son matre lui ordonna de dire ce qu'il avait appris.

     Si vous pouvez empcher l'expdition, nous irons  la chasse.
     Maintenant je connais le secret de me rendre matre de lui.
     Pouvez-vous arranger cela?

     --Je le ferai facilement, dit le roi.

     Les compagnons de Gunther taient trs-satisfaits. Je pense que
     jamais chevalier ne machina plus grande trahison que celle-ci,
     tandis que la reine se fiait compltement  sa loyaut.

     Le lendemain matin, le seigneur Sfrit, avec mille de ses
     hommes, partit chevauchant plein de joie. Il pensait qu'il allait
     venger l'offense reue par ses amis. Hagene le suivit de si prs,
     qu'il put examiner son vtement.

     Quand il eut aperu la marque, il envoya secrtement deux de ses
     hommes, qui devaient apporter d'autres nouvelles, disant que
     Liudgr les avait envoys vers le roi pour annoncer que le pays
     de Gunther demeurerait en paix.

     Avec quels regrets Sfrit retourna sur ses pas avant d'avoir
     veng l'injure de ses amis! Les hommes de Gunther le dtournrent
     avec peine de l'expdition. Il alla prs du roi, qui se mit  le
     remercier.

     Que Dieu vous rcompense, seigneur Sfrit, vous, mon bon ami, de
     ce que vous faites si volontiers ce que je vous demande. Je serai
     toujours dispos  vous rendre service en raison de ce que je
     vous dois. Je me confie en vous plus qu'en tous mes autres
     fidles.

     Maintenant que nous n'avons plus  conduire notre arme, je veux
     aller chasser l'ours et le sanglier dans le Waskem-wald, ainsi
     que je l'ai fait bien souvent. C'tait l le conseil de Hagene,
     l'homme trs-dloyal.

     On dira  tous mes htes que je veux chevaucher de bon matin.
     Que ceux qui veulent chasser avec moi, se tiennent prts. Que
     ceux qui veulent rester se divertissent avec les dames: ainsi ils
     me feront plaisir.

     Le fort Sfrit parla d'une loyale faon: S'il vous plat
     d'aller chasser, je vous accompagnerai bien volontiers. Mais vous
     me prterez un piqueur et quelques chiens courants. Ainsi je
     chevaucherai parmi les sapins.

     --Si vous ne vous contentez pas d'un seul piqueur, rpondit
     aussitt le roi, je vous en prterai quatre, qui connaissent
     parfaitement la fort et les sentiers que suivent les animaux.
     Ils ne vous laisseront point revenir semblable  un exil.

     Le chevalier magnanime chevaucha vers sa femme. Hagene se hta
     de dire au roi comment il comptait vaincre le guerrier superbe.
     Jamais ne s'accomplit une aussi coupable trahison.

     Ces hommes dloyaux prparaient ainsi sa mort, et leurs amis le
     savaient. Gselhr et Grnt ne voulurent pas aller  la chasse.
     Je ne sais par quelle inimiti ils ne l'avertirent point; ils en
     portrent depuis la peine.

     Gunther et Hagene, ces guerriers trs-audacieux, vantaient avec
     dloyaut une partie de chasse dans le bois. Avec leurs lances
     acres ils voulaient poursuivre les sangliers, les ours et les
     bisons. Que pouvait-on faire de plus hardi?

     Au milieu d'eux chevauchait Sfrit avec une prestance royale. On
     emportait des vivres de toute espce. Prs d'une source frache,
     il allait perdre la vie: ainsi l'avait voulu Brunhilt, la femme
     du roi Gunther.

     Le vaillant hros alla trouver Kriemhilt. On chargeait sur des
     chevaux de bt son quipement de chasse et celui de ses
     compagnons. Ils allaient passer le Rhin. Jamais Kriemhilt ne
     ressentit tant de peine.

     Il baisa la bouche de sa bien-aime: Que Dieu m'accorde, femme,
     de te retrouver en bonne sant, et que tes yeux aussi puissent me
     revoir! Tu te divertiras avec tes bons parents; je ne puis rester
     ici.

     Elle pensa au rcit qu'elle avait fait  Hagene; elle n'osait le
     lui avouer. Elle se prit  gmir, la noble reine, de ce qu'elle
     et jamais reu l'existence. Elle versa des larmes sans mesure,
     la femme merveilleusement belle.

     Elle dit au guerrier: Laisse l cette chasse. J'ai rv cette
     nuit d'un malheur, comme si deux sangliers sauvages te
     poursuivaient sur la bruyre; et les fleurs en devinrent rouges.
     En vrit, c'est une grande angoisse qui me fait ainsi pleurer.

     Je crains fortement des machinations ennemies. Nous avons pu
     desservir quelqu'un qui nous aura vou une haine mortelle. Reste
     ici, cher seigneur, mon dvouement te le conseille.

     --Mon amie chrie, dans peu de jours je serai de retour. Je ne
     connais personne ici qui pourrait me porter de la haine. Tous
     tes parents me veulent galement du bien. Aussi n'ai-je pas
     mrit de leur part un autre sentiment.

     --Non, mon seigneur Sfrit, je crains que tu ne succombes. J'ai
     rv cette nuit d'un malheur, comme si deux montagnes tombaient
     sur toi, et jamais je ne devais te revoir! Oh! si tu veux me
     quitter, cela me fera de la peine jusqu'au fond du coeur.

     Il saisit dans ses bras la femme riche en vertus et couvrit son
     beau corps de tendres baisers. Puis il se hta de se sparer
     d'elle et de partir. Hlas! depuis ce moment elle ne le vit plus
     jamais vivant.

     Ils chevauchrent vers une fort profonde; maint guerrier rapide
     suivait Gunther et Sfrit, par divertissement. Grnt et Gselhr
     voulurent rester au palais. Hlas! Kriemhilt ne vit plus jamais
     son poux vivant.

     Au del du Rhin, beaucoup de chevaux les prcdaient, apportant
     aux chasseurs du pain, du vin, des viandes, du poisson et
     d'autres provisions, comme un roi si opulent en a en abondance.

     Les chasseurs fiers et imptueux camprent  l'entre de la
     vaste fort, non loin du dbouch des btes sauvages. Comme ils
     allaient chasser dans une vaste plaine, Sfrit arriva: on en
     prvint le roi.

     De tous les cts, les compagnons de chasse se tenaient
     attentifs. L'homme hardi, Sfrit, le trs-fort, parla: Guerriers
     braves et rapides, qui donc nous conduira sur la trace du gibier?

     --Voulez-vous que nous nous sparions ici, avant que nous
     commencions de chasser? rpondit Hagene. De cette faon, nous
     pourrons reconnatre, mes seigneurs et moi, qui de nous sera le
     plus adroit chasseur, dans cette expdition  travers la fort.

     Nous partagerons gens et chiens, et chacun ira o il lui plaira
     d'aller. Alors celui qui aura le mieux chass en recevra des
     louanges. Les chasseurs ne restrent pas longtemps ensemble.

     Le seigneur Sfrit parla: Je n'ai nul besoin de chiens, sauf
     d'un seul limier bien dress  suivre la piste des btes parmi
     les sapins. Nous allons bien chasser, dit l'poux de Kriemhilt.

     Un vieux chasseur prit un limier qui en peu de temps conduisit
     le chef dans un endroit o se trouvait beaucoup de gibier. Les
     compagnons chassrent tout ce qui se leva, ainsi que le font
     encore les bons chasseurs de nos jours.

     Tout ce que le chien faisait partir tait abattu par la main de
     Sfrit, le hardi, le hros du Niderlant. Son cheval courait si
     vite que rien ne lui chappait. De tous, il reut des loges pour
     la manire dont il chassait.

     Dans tous les exercices il tait excessivement adroit. La
     premire bte qu'il tua de sa main fut un sanglier. Bientt aprs
     il trouva un monstrueux lion.

     Le limier le fit lever; le hros lana avec son arc une flche
     acre qui transpera le lion: le monstre se prcipita sur le
     chasseur, mais il ne fit que trois bonds. Les compagnons de
     chasse de Sfrit le remercirent.

     Puis en peu de temps il abattit un bison et un lan, quatre
     aurochs et un terrible cerf  barbe de bouc. Son coursier le
     portait si vite que rien ne lui chappait. Les biches et les
     cerfs, il ne les manquait gure.

     Le limier trouva un norme sanglier. Comme il commenait de
     courir, voici venir le matre chasseur, qui se plaa sur son
     chemin. Furieux, le sanglier se prcipita sur le hardi guerrier.

     L'poux de Kriemhilt le frappa avec l'pe, comme nul autre
     chasseur n'et su le faire. Quand l'animal fut abattu, on reprit
     le chien. Ces exploits de chasse furent connus de tous les
     Burgondes.

     Les piqueurs lui dirent: Faites-nous cette grce, seigneur
     Sfrit, pargnez une partie du gibier. Car sinon vous rendrez
     dsertes la montagne et la fort.  ces mots, le hros rapide et
     valeureux se mit  sourire.

     On entendait de tous cts retentir des cris. Le vacarme des
     gens et des chiens tait si grand, que la montagne et les sapins
     en renvoyaient l'cho. On avait lch vingt-quatre couples de
     chiens.

     Un grand nombre d'animaux perdirent la vie. Les Burgondes
     croyaient faire en sorte d'obtenir le prix de la chasse; mais
     cela ne fut point possible, quand on vit arriver le fort Sfrit
     auprs du feu du campement.

     La chasse tirait  sa fin, mais n'tait pas encore compltement
     termine. Ceux qui voulaient s'approcher du foyer, y apportaient
     la peau de mainte bte et du gibier en abondance. Ah! que de
     vivres on prpara pour la compagnie.

     Le roi fit annoncer aux chasseurs de haute ligne qu'il allait
     prendre son repas. On sonna une seule fois trs-fortement de la
     trompe, afin qu'on st au loin qu'on pouvait trouver le noble
     prince  la halte.

     Un des piqueurs de Sfrit parla: J'entends par le son de la
     trompe que nous devons nous rendre au campement. Je vais y
     rpondre. Et de tous cts, le son du cor rappelait les
     chasseurs.

     Le seigneur Sfrit dit: Maintenant sortons des sapins, et son
     cheval le portait lgrement; ses compagnons le suivaient. Leurs
     cris firent lever une bte terrible, un ours farouche. Le hros
     se retourna, disant:

     Je veux donner un divertissement  nos compagnons. Dtachez le
     chien; je vois un ours qui va nous accompagner au camp. S'il ne
     se sauve rapidement, il ne nous chappera pas.

     Le limier est lanc: l'ours fuit. L'poux de Kriemhilt veut le
     dpasser, mais la bte se rfugie dans une clairire d'arbres
     abattus; la poursuite y tait impossible. Le vigoureux animal
     croyait bien tre l  l'abri des chasseurs.

     Le fier et beau chevalier saute  bas de son coursier et
     s'lance aprs l'ours, qui,  bout de ressources, ne pouvait lui
     chapper. Le hros le saisit aussitt, et, sans recevoir aucune
     blessure, le garrotte en un instant.

     Ni griffes ni dents ne peuvent atteindre le guerrier, il attache
     l'ours  sa selle, remonte  cheval, et, avec grande audace, le
     ramne au foyer du camp; c'tait un jeu pour ce hros bon et
     intrpide.

     Il chevauchait vers la halte, avec une allure vraiment
     princire; sa lance tait longue, forte et large; une belle pe
     pendait jusque sur ses perons. Le chef avait aussi un cor
     magnifique d'or rouge.

     Jamais je n'ai ou parler d'un meilleur quipement de chasse. Il
     portait un vtement d'toffe noire et un chaperon de zibeline,
     d'une grande richesse.  quels cordons magnifiques tait suspendu
     son carquois!

     On l'avait recouvert d'une peau de panthre  cause de sa bonne
     odeur. Il portait aussi un arc qu'on devait bander avec un
     levier, quand il ne le faisait pas lui-mme.

     Tout son vtement tait orn, du haut jusqu'en bas, de peau de
     lynx. Sur la riche pelleterie mainte plaque d'or tincelait sur
     les deux flancs du hardi matre chasseur.

     Il portait aussi Balmung, une pe large et belle. Elle tait si
     acre, que quand on en frappait un casque, elle le fendait sans
     peine. Ah! le tranchant en tait bon! Le superbe chasseur tait
     en humeur joyeuse.

     Puisque je dois vous faire un rcit exact, sachez que son
     carquois tait plein de flches, dont le fer, large comme la
     main, tait attach au bois par des plaques d'or. Tout ce qu'il
     perait de ces flches devait bientt mourir.

     Le noble chevalier allait donc chevauchant dans sa magnificence.
     Quand les hommes de Gunther le virent venir, ils coururent  sa
     rencontre pour tenir son coursier. Il amenait attach  la selle
     l'ours norme et terrible.

     Quand il fut descendu de cheval, il dtacha la corde qui liait
     les pattes et la gueule de l'ours. Ds qu'ils virent l'animal,
     les chiens se mirent  aboyer  grand bruit. La bte voulait
     retourner au bois, ce qui effraya les gens.

     Le vacarme fit fuir l'ours vers la cuisine. Oh! comme il chassa
     les cuisiniers loin du feu! Plus d'un chaudron fut renvers, plus
     d'un brandon dispers. Ah! quels bons mets on trouva jets dans
     les cendres!

     Les chefs et leurs hommes sautrent de leur sige. L'ours
     commena de s'irriter. Le roi ordonna de lcher toute la meute,
     qui tait attache par des cordes. C'et t un jour de grand
     plaisir s'il avait bien fini!

     Sans tarder davantage, avec des arcs et des piques, les plus
     rapides coururent  la poursuite de l'ours. Il y avait tant de
     chiens que nul n'osait tirer. Les cris des gens faisaient
     retentir toute la montagne.

     L'ours se mit  fuir devant les chiens. Nul ne pouvait le
     suivre, si ce n'est l'poux de Kriemhilt, qui l'atteignit l'pe
      la main et le frappa  mort. On rapporta le monstre auprs du
     feu.

     Ceux qui voyaient cela disaient que c'tait un homme bien fort.
     On pria les fiers compagnons de chasse de se rendre  table; sur
     une belle pelouse ils taient assis trs-nombreux. Ah! quels mets
     de chevalier on servit  ces braves chasseurs.

     Les chansons, qui devaient apporter le vin, venaient lentement.
     Du reste, les hros ne pouvaient tre mieux servis; s'ils
     n'avaient point cach une me si dloyale, ces guerriers eussent
     t prservs de toute honte.

     Le seigneur Sfrit parla: Je m'tonne que, puisqu'on nous
     apporte tant de mets de la cuisine, les chansons ne nous offrent
     pas de vin. Si on ne sert pas mieux les chasseurs, je ne veux
     plus prendre part  aucune chasse.

     J'ai cependant bien mrit qu'on fasse un peu plus attention 
     moi. Le roi, de la table o il tait assis, lui rpondit avec
     fausset: Nous ferons volontiers amende honorable pour ce qui a
     pu vous manquer aujourd'hui. C'est Hagene qui veut nous faire
     mourir de soif.

     Hagene de Troneje dit: Mon cher seigneur, je croyais que la
     chasse aurait lieu aujourd'hui dans le Spehtshart; c'est l que
     j'ai envoy le vin. Si nous demeurons altrs aujourd'hui, comme
     je veillerai  viter chose semblable dsormais!

     Le Niderlander parla: Ah! puissiez-vous en ptir! Sept btes de
     somme auraient d nous amener du vin clairet et de l'hydromel, ou
     si cela tait impossible, on aurait d nous faire camper aux
     bords du Rhin.

     Hagene de Troneje rpondit: Chevaliers nobles et imptueux, je
     connais tout prs d'ici une frache fontaine, et, afin que vous
     ne vous irritiez point, nous allons nous y rendre. L'avis qu'il
     donnait devait causer bien des maux  maints guerriers.

     L'homme hardi n'avait pas l'me faite de faon  deviner leur
     trahison. Plein de vertus, il tait tranger  toute fausset.
     Ils devaient porter la peine de sa mort et n'en point tirer
     avantage.

     La soif pressait Sfrit, le hros. Il commanda d'enlever
     aussitt les tables, afin d'aller vers la montagne,  la
     recherche de la source. Hagene avait donn ce conseil avec une
     intention perfide.

     On chargea sur des chariots les btes tues par la main de
     Sfrit, et on les transporta  travers le pays. Tous ceux qui
     voyaient cela lui accordaient grand honneur. Mais Hagene trahit
     mchamment sa foi envers Sfrit.

     Comme ils se mettaient en marche vers le grand tilleul, Hagene
     parla: On m'a souvent dit que nul ne pouvait suivre,  la
     course, l'poux de Kriemhilt. Voudrait-il nous le faire voir?

     Le brave Sfrit de Niderlant rpondit: Vous pouvez l'essayer.
     Voulez-vous me suivre jusqu' la fontaine? Nous ferons un pari:
     si vous y consentez, on accordera le prix  celui qu'on aura vu
     vaincre.

     --Eh bien! nous essayerons, reprit Hagene, la bonne pe.

     Le fort Sfrit ajouta:

     Je veux mme me coucher  vos pieds sur l'herbe. Comme Gunther
     entendait cela avec plaisir!

     Le valeureux guerrier dit encore: Je vous dirai plus, je veux
     porter sur moi ma pique et mon bouclier et tout mon quipement de
     chasse. Aussitt il attacha ensemble son carquois et son pe.

     Ils se dpouillrent de leurs vtements, et tous deux se
     tenaient l en leurs blanches chemises. Semblables  deux
     panthres sauvages, ils coururent sur le trfle; mais on vit le
     hardi Sfrit arriver le premier prs de la fontaine.

     En toutes choses, il emportait le prix sur les autres hommes.
     Aussitt il dtache son pe, dpose ensuite son carquois et sa
     forte pique contre une branche de tilleul. Prs du courant de la
     source, il se tenait, le superbe tranger.

     Les vertus de Sfrit taient bien grandes. Il posa son bouclier
      ct des ondes de la fontaine. Mais quelque grande que ft sa
     soif, il ne voulut point boire avant que le roi n'et bu. Il en
     reut bien funeste rcompense.

     L'eau de la source tait frache, transparente et bonne; Gunther
     se baissa vers le flot; puis il se releva quand il eut bu. Le
     brave Sfrit en et volontiers fait autant.

     Il paya cher sa bont. Hagene emporta loin de lui l'arc et
     l'pe, puis il revint en hte saisir la pique. Alors il chercha
     la marque sur le vtement du hros.

     Au moment o le seigneur Sfrit se penchait sur la fontaine
     pour y boire, il le frappa,  travers la petite croix marque, si
     violemment, que le sang du coeur jaillit de la blessure jusque
     sur les habits de Hagene. Jamais guerrier ne commit pareille
     sclratesse.

     Il laissa la pique fiche dans le coeur. Jamais, devant nul
     homme au monde, Hagene n'avait fui si affreusement.

     Quand le fort Sfrit sentit la profonde blessure, furieux, il se
     releva de la source en bondissant. Le bois de la longue pique lui
     sortait du coeur. Le chef croyait trouver sous sa main son arc et
     son pe: Hagene et t rcompens selon son mrite.

     Le hros bless, ne trouvant point son pe, saisit son bouclier
     au bord de la fontaine et poursuivit Hagene. L'homme-lige du roi
     Gunther ne pouvait chapper.

     Quoique bless  mort, Sfrit le frappa si rudement de son
     bouclier, que les riches pierreries en jaillirent et qu'il se
     brisa en clats. Ah! qu'il et voulu se venger, le noble hte!

     Soudain, par sa main, Hagene est abattu. La clairire retentit
     bruyamment de la force du coup. S'il avait tenu son pe, Hagene
     tait mort. Il s'irritait de sa blessure et sa dtresse tait
     grande.

     Ses couleurs plissent; il ne peut plus se soutenir. Les forces
     de son corps puissant l'abandonnent. Sur ses joues blmes, il
     porte l'empreinte de la mort, il fut bien pleur par les belles
     femmes.

     Il tomba parmi les fleurs, l'poux de Kriemhilt! Le sang coulait
      flots hors de sa blessure. Il se mit  adresser des reproches 
     ceux qui avaient dloyalement conseill sa mort. Sa suprme
     angoisse le faisait parler.

     Le bless dit: Vous, lches et mchants,  quoi m'a servi tout
     ce que j'ai fait pour vous, puisque vous m'assassinez ainsi? Je
     vous ai toujours t fidle; je le paye cher maintenant. Hlas!
     vous avez bien cruellement agi envers votre ami!

      partir de ce jour, ceux qui natront de vous seront dshonors
      jamais. Vous avez, sur mon corps, trop satisfait votre haine.
     Vous serez exclu avec la honte du nombre des bons chevaliers.

     Tous les guerriers accoururent l o le bless tait couch.
     C'tait un jour funeste pour beaucoup d'entre eux. Il tait
     plaint par ceux qui avaient quelque loyaut. Il l'avait bien
     mrit de la part de tous, ce hros magnanime!

     Le roi des Burgondes lui-mme dplorait sa mort. Le mourant
     parla: C'est sans raison que celui qui a commis le crime en
     pleure. Il mrite grand dshonneur. Que n'y a-t-il renonc?

     Le froce Hagene rpondit: J'ignore ce que vous regrettez. Nos
     peines et nos soucis sont maintenant termins. Dsormais nous
     n'en trouverons plus gure qui oseront nous rsister. Grce 
     moi, nous sommes dbarrasss du hros.

     --Il vous est facile maintenant de vous vanter, dit Sfrit. Si
     j'avais connu vos ruses d'assassin, j'aurais bien su dfendre ma
     vie contre vous. Mais je ne regrette rien davantage que dame
     Kriemhilt, ma femme.

     Maintenant, que Dieu ait piti du fils qu'il m'a donn, auquel
     on reprochera plus tard que des gens de sa famille ont assassin
     un homme. Si j'en ai la force, voil ce que je veux amrement
     dplorer.

     Jamais, dit-il au roi, n'a t commis un meurtre plus horrible,
     que celui dont je tombe la victime. Je vous conservai la vie et
     l'honneur dans vos plus pressants dangers. J'ai pay bien
     chrement tous les services que je vous ai rendus.

     Alors le guerrier bless  mort ajouta tristement: Voulez-vous,
     noble roi, faire encore quelque chose de loyal en ce monde?
     Laissez-moi confier  votre merci ma chre bien-aime.

     Qu'elle puisse jouir de l'avantage d'tre votre soeur. Elle a
     toujours t ma compagne fidle, pleine de royales vertus. Mon
     pre et mes guerriers vont m'attendre longtemps! Non, jamais on
     n'a trait si cruellement un ami dvou.

     Sous l'treinte de la douleur, il se tordait affreusement; il
     parla d'une voix lamentable: Il se peut que plus tard vous vous
     repentiez de ce lche assassinat. Croyez-en ma parole vridique,
     vous vous tes frapps vous-mmes.

     Tout autour de lui les fleurs taient baignes de sang. Il
     luttait contre la mort. Mais bientt tout fut fini. L'arme
     homicide l'avait atteint trop profondment. Il devait mourir l,
     le guerrier vaillant et magnanime.

     Quand les chefs virent que le hros tait mort, ils le mirent
     sur un bouclier d'or rouge; puis ils se consultrent pour savoir
     comment on cacherait que c'est Hagene qui l'avait tu.

     Plusieurs d'entre eux dirent: Mal nous est advenu. Nous devons
     tous cacher le fait et dire d'un commun accord: L'poux de
     Kriemhilt, tant all chasser seul, des brigands l'ont tu,
     tandis qu'il chevauchait  travers les sapins.

     Hagene de Troneje rpondit: Je le ramnerai moi-mme au palais.
     Il m'est bien gal qu'elle apprenne la vrit, celle qui a
     afflig le coeur de Brunhilt. Je m'inquite peu de ce qu'elle
     fera quand elle sera dans les larmes.

     Maintenant vous allez apprendre de moi l'indication exacte de
     la fontaine o Sfrit fut tu. Devant l'Otenwald est un village
     du nom d'Otenhaim; l coule encore la source, on ne peut le
     mettre en doute.

     Ils attendirent jusqu' la nuit et repassrent le Rhin. Jamais
     chasse plus funeste ne fut faite par des guerriers. Car le gibier
     qu'ils avaient abattu fut pleur par mainte noble femme et la vie
     de maint bon chevalier devait payer pour celle de la victime.

     Vous allez entendre le rcit d'une bien grande audace et d'une
     effroyable vengeance. Hagene fit porter le cadavre de Sfrit du
     Nibeluge-lant, devant la chambre o se trouvait Kriemhilt.

     Il le fit dposer secrtement devant la porte, afin qu'elle le
     trouvt l, au moment o elle sortirait, avant qu'il ne ft jour,
     pour aller  matines, auxquelles dame Kriemhilt manquait
     rarement.

     On sonna  la cathdrale, suivant la coutume. Kriemhilt la
     trs-belle veilla ses femmes; elle ordonna qu'on lui apportt
     ses vtements et de la lumire. Survint alors un camrier, qui
     trouva l Sfrit.

     Il le vit teint de sang; ses habits en taient tout inonds. Il
     ne savait pas encore que c'tait son matre. Il porta dans la
     chambre le flambeau qu'il tenait  la main;  sa lueur, dame
     Kriemhilt allait reconnatre l'affreuse vrit.

     Comme elle allait se rendre  l'glise avec ses femmes, le
     camrier lui dit:

     Dame, arrtez-vous. Il y a l, couch devant la porte, un
     chevalier mort.

     --Hlas! dit Kriemhilt, quelle nouvelle m'annonces-tu?

     Avant qu'elle n'et vu que c'tait son mari, elle se mit 
     penser  la question de Hagene: comment il devait faire pour
     prserver la vie de Sfrit. Elle sentit en ce moment le premier
     coup de la douleur. Par cette mort, toute joie tait chasse loin
     d'elle, sans retour.

     Elle s'affaissa  terre et ne dit pas un mot. On voyait l,
     tendue, la belle infortune. Les gmissements de Kriemhilt
     furent terribles et sans bornes. Revenue de son vanouissement,
     elle faisait retentir tout le palais de ses cris.

     Quelqu'un de sa suite parla: Quel peut tre cet tranger? Si
     grande tait la douleur de son me, que le sang lui sortait de la
     bouche. Elle s'cria: Non, non, c'est Sfrit mon bien-aim.
     Brunhilt a donn le conseil, Hagene l'a excut.

     Elle se fit conduire l o gisait le hros. De ses mains
     blanches elle souleva sa tte si belle. Quoique rougie de sang,
     elle la reconnut aussitt. Lamentablement il tait couch l, le
     hros du Niderlant!

     La douce reine s'cria avec dsespoir: Malheur  moi, quelle
     souffrance! Non, ton bouclier n'est pas lacr par les pes; tu
     as t assassin. Si j'apprends qui t'a frapp, je le poursuivrai
     jusqu' la mort.

     Toutes les personnes de sa suite pleuraient et gmissaient avec
     elle. Car leur regret tait grand d'avoir perdu leur noble
     seigneur. Hagene avait veng bien cruellement l'offense de
     Brunhilt.

     L'infortune parla: Allez en toute hte veiller les hommes de
     Sfrit. Dites aussi ma douleur  Sigemunt; priez-le de venir avec
     moi pleurer le vaillant Sfrit.

     Un messager courut en toute hte l o reposaient les guerriers
     de Sfrit du Nibelung-lant. La triste nouvelle leur enleva toute
     joie. Mais ils n'y crurent point, avant d'avoir entendu les
     gmissements.

     L'envoy se hta d'arriver prs de la couche du roi. Sigemunt,
     le vieux chef, ne dormait pas. Je pense que son coeur lui
     rvlait ce qui tait arriv et qu'il ne devait plus jamais voir
     Sfrit.

     --veillez-vous, seigneur Sigemunt: Kriemhilt, ma matresse,
     m'ordonne de venir auprs de vous pour vous dire qu'un malheur
     lui est arriv, qui plus que nul autre malheur, l'a frappe au
     coeur. Vous aurez aussi  gmir avec elle, car cela vous touche
     de prs.

     Sigemunt se souleva et dit:

     Quel est ce malheur de la belle Kriemhilt, dont tu me parles?

     L'autre rpondit en pleurant:

     Je ne puis vous le cacher, oui, le vaillant Sfrit du Niderlant
     a t assassin.

     Le roi Sigemunt reprit:

     Cesse de railler, je le l'ordonne, et ne rpte pas cette
     affreuse nouvelle, qu'on ait os dire qu'il tait tu. Car,
     jamais jusqu' ma mort, je ne m'en pourrais consoler.

     --Si vous ne voulez croire ce que vous m'avez entendu dire,
     venez couter les gmissements que poussent Kriemhilt et sa suite
     sur la mort de Sfrit. Sigemunt s'mut fortement: une angoisse
     terrible s'empara de lui.

     Il sauta  bas de sa couche, ainsi que cent de ses hommes, qui
     armrent leurs mains de leurs armes longues et acres. Ils
     accoururent aux cris de dsolation. Mille guerriers, des fidles
     du hardi Sfrit, arrivrent ensuite l o l'on entendait les
     femmes se lamenter tristement. Elles s'aperurent alors qu'elles
     n'taient pas compltement vtues. Le dsespoir les privait de
     leurs sens. Une profonde douleur tait fixe au fond de leur
     coeur.

     Le roi Sigemunt alla trouver Kriemhilt et dit:

     Hlas! malheur  ce voyage en ce pays! Qui donc a pu tuer avec
     tant de barbarie ton poux, mon fils, chez des amis si dvous?

     --Si je parviens  le connatre, dit la trs-noble dame, jamais
     ni mon bras ni mon coeur ne lui pardonneront. Je le voue  de
     tels maux, que par moi tous ses amis seront  jamais condamns 
     gmir.

     Le seigneur Sigemunt prit le prince dans ses bras. Les
     gmissements de ses amis taient si grands, que de leurs cris de
     dsolation retentissaient le palais, la salle et la ville de
     Worms tout entire.

     Nul ne pouvait consoler la femme de Sfrit. On dpouilla son
     beau corps de ses vtements, on lava sa blessure et on le plaa
     sur une civire. Ses amis souffraient cruellement en leur grand
     dsespoir.

     Les guerriers du Nibelunge-lant parlaient entre eux: Il faut
     que d'une ferme volont nous consacrions notre bras  sa
     vengeance. Il est dans cette maison, celui qui a commis le
     meurtre. Tous les hommes de Sfrit coururent s'armer.

     Ces hommes d'lite arrivrent l au nombre de onze cents et
     Sigemunt le riche tait  leur tte. Il voulait venger la mort de
     son fils, ainsi que le lui commandait son honneur.

     Ils ne savaient pas qui ils devaient attaquer, sinon Gunther et
     ses fidles, qui avaient accompagn le seigneur Sfrit  la
     chasse. Quand Kriemhilt les vit arms, ce fut pour son coeur une
     nouvelle amertume.

     Quelque grande que ft sa douleur, quelque terrible que ft sa
     dtresse, elle craignit tellement de voir succomber les
     Nibelungen sous la main des fidles de son frre, qu'elle les
     arrta. Elle les admonesta avec douceur, comme fait ses amis un
     ami fidle.

     Cette femme riche en infortunes parla: Mon seigneur Sigemunt,
     qu'allez-vous tenter? Vous ne savez pas combien d'hommes
     vaillants a le roi Gunther. Vous vous perdrez tous, si vous
     voulez attaquer ces guerriers.

     Leurs boucliers fortement attachs au bras, ils avaient soif de
     combattre. La noble reine les pria, leur commanda de s'en
     abstenir; ces guerriers magnanimes n'y voulaient pas consentir,
     car cela leur brisait le coeur.

     Elle dit: Mon seigneur Sigemunt, laissez l ce projet jusqu'en
     des moments plus opportuns. Je serai toujours avec vous pour
     venger mon poux. Celui qui me l'a ravi, quand je le connatrai,
     me le payera cher.

     Ils ont ici aux bords du Rhin une trop grande puissance; c'est
     pourquoi je ne veux pas vous conseiller la lutte; ils seraient
     trente contre un. Que Dieu leur rende largement tout le bien
     qu'ils nous ont fait!

     Ainsi, demeurez ici et souffrons ensemble cet affreux malheur.
     Quand il commencera  faire jour, vous m'aiderez, guerriers
     magnanimes,  ensevelir mon poux chri. Les guerriers
     rpondirent: Qu'il soit fait ainsi, matresse bien-aime.

     Personne ne peut vous dire comme on entendit se lamenter
     misrablement les femmes et les chevaliers, tellement que toute
     la ville out leurs gmissements. Les nobles gens de la ville
     accoururent en hte.

     Ils pleurrent avec les trangers; car c'tait pour eux une
     dure peine. Ils ignoraient pour quelles offenses Sfrit, le noble
     hros, avait perdu la vie. Les femmes des bons habitants du bourg
     pleurrent avec celles de la reine.

     On ordonna  des forgerons de faire en hte un cercueil d'or et
     d'argent, trs-grand et trs-fort, runi par des plaques de bon
     acier. L'me de chacun tait profondment attriste.

     La nuit tait passe, on annona le jour. La noble dame fit
     porter  la cathdrale le seigneur Sfrit, son poux bien-aim.
     Tout ce qu'il avait l d'amis suivait en pleurant.

     Quand on le porta dans l'glise, que de cloches sonnrent! On
     entendait de toutes parts le chant de maints prtres. Vinrent
     aussi le roi Gunther avec ses hommes, et le froce Hagene; ils
     eussent mieux fait de s'en abstenir.

     Le roi dit: Chre soeur, hlas! quelle souffrance est la
     tienne! Que n'avons-nous pu chapper  ce grand malheur! Nous
     dplorerons toujours la mort de Sfrit.

     --Vous le faites sans motif, dit la femme dsole; si vous aviez
     d en avoir du regret, cela ne serait pas arriv. Ah! vous n'avez
     point pens  moi, je puis bien le dire, puisque me voil spare
      jamais de mon poux chri. Hlas! pourquoi le vrai Dieu
     n'a-t-il pas voulu que ce ft moi qui fusse frappe.

     Ils maintinrent leurs mensonges. Kriemhilt s'cria: Que celui
     qui est innocent, le fasse voir clairement! Qu'il marche en
     prsence de tous vers la civire: on connatra bientt ainsi
     quelle est la vrit.

     Ce fut un grand prodige, et qui pourtant arrive souvent: ds que
     le meurtrier approcha du mort, le sang sortit de ses blessures.
     Voil ce qui eut lieu et on reconnut ainsi que Hagene avait
     commis le crime.

     Les blessures saignrent comme elles avaient fait tant
     fraches. Les lamentations avaient t grandes; elles le furent
     bien davantage. Le roi Gunther parla: Je veux que vous sachiez
     que des brigands ont assassin Sfrit. Ce n'est pas Hagene qui
     l'a fait.


XV

Les obsques du hros sont longues et pieuses; Kriemhilt fait dire
mille messes; quand il est mis en terre elle demande  revoir encore
sa belle tte; elle tombe sans connaissance sur le corps de son poux,
elle y reste trente-six heures. Elle veut partir avec Sigemunt son
beau-pre. La famille de Worms s'y oppose et la retient  force de
tendresses; on lui charpente une belle maison de bois  ct de la
cathdrale o repose la tombe de son mari. Trois annes se passent
dans cette douleur, puis elle se venge.--On lui propose de revoir
Hagene et de lui pardonner.

--Oh que n'ai-je vit, dit-elle, de trahir le secret du beau corps de
Sfrit? Ma bouche accordera le pardon. Mais non jamais mon coeur! il
est ferme.

On fit venir sa dot du pays de Nibelungen, huit mille cavaliers en
taient chargs; ce n'tait qu'or et pierreries. La dot de la veuve
remplit ses tours et son palais. Hagene craignit l'usage qu'elle en
ferait, et conseilla au roi de l'en priver. Gunther s'y refusa
noblement. Hagene, profitant de son absence, s'empare du trsor et le
jette dans le Rhin pour le saisir plus tard.


XVI

Ici tout change: la fidle Kriemhilt va demeurer chez la vieille reine
de Worms (Uote), qui btit un monastre auprs de Worms; on y
ensevelit Sfrit dfinitivement pour y attirer sa belle veuve.

Le roi Etzel, du pays de Hongrie, soumis  Attila, perd par la mort
la reine Helche, sa femme accomplie. Il cherche une autre pouse.
On lui parle de Kriemhilt, veuve de Sfrit, la plus belle des
femmes.--Comment, dit-il, pourrai-je obtenir cette belle au besoin,
puisque je suis payen et elle chrtienne.--Le margrave Ruedigr,
auquel il se confie pour aller demander en mariage la belle Kriemhilt,
partit avec cinq cents chevaliers. Il s'arrta chez lui en Bavire
pour voir sa femme et sa fille. Huit jours aprs il tait avec sa
vaillante suite sur les bords du Rhin. Le roi Gunther prit
l'ambassadeur par la main, il le conduisit lui-mme  son trne, et
fit venir pour son hte l'hydromel et le vin fameux du Rhin.


XVII

Les ngociations durrent treize jours. Hagene seul dconseilla le
mariage. Gunther insiste; il lui parat avantageux de placer sa soeur
sur le trne d'Attila. Aprs une longue rsistance, Kriemhilt
consentit, dans le seul espoir de se venger sur Hagene de la mort de
Sfrit. Elle distribua une partie de son trsor et emmena avec elle
cent des plus belles jeunes filles de Worms. Ce voyage, racont dans
tous ses dtails par le pote, s'accomplit non sans des dangers
infinis, surtout au passage du Danube. Enfin, ils arrivent  Vienne en
Autriche; le roi Etzel tait venu jusque-l au-devant de Kriemhilt.
L'entrevue est mouvante, le roi Etzel est ravi de la beaut de sa
fiance.

     Non loin de l s'levait une tente magnifique. La plaine tait
     couverte de pavillons de feuillage, o l'on devait se reposer
     aprs les fatigues du jour. Maintes belles jeunes filles y furent
     conduites par les chevaliers et  la suite de la reine, qui
     s'assit sur un sige garni d'toffe. Le margrave s'tait occup
     d'arranger avec soin le sige de Kriemhilt. Le coeur d'Etzel en
     fut rjoui.

     J'ignore ce qu'Etzel dit en ce moment. Dans sa main droite il
     tenait la blanche main de la reine. Ils taient assis cte 
     cte, tendrement. Mais Ruedigr, la bonne pe, ne permit pas
     encore au roi de lui offrir son amour seul  seule.

     On fit cesser partout les tournois. Le grand fracas prit fin
     aprs de glorieux exploits. Les hommes d'Etzel se rendirent dans
     les huttes. On procura  tous des logements suffisants.

     Le jour tait  sa fin. Chacun se livra au repos jusqu' ce
     qu'on vit luire la brillante aurore. Alors les hommes se htrent
     vers leurs chevaux. Ah! que de jeux sont entreprit en l'honneur
     du roi.

     Le roi commanda aux Hiunen de se prparer pour rendre  la reine
     les honneurs qu'on lui destinait. De Tulna on chevaucha vers la
     ville de Wiene, o l'on trouva grand nombre de dames trs-bien
     vtues. Elles reurent avec de grands hommages la femme du roi
     Etzel.

     Tout ce qui tait ncessaire tait l  leur usage, en grande
     profusion. Plus d'un hros magnanime se rjouissait aux cris
     d'allgresse. On se mit  s'installer, et les noces du roi
     commencrent au milieu de la joie gnrale.

     Tous ne purent se loger dans la ville. Ruedigr pria ceux qui
     n'taient pas trangers de prendre des logements dans le pays
     d'alentour. Je pense que sans cesse on trouvait prs de
     Kriemhilt:

     Le seigneur Dietrch et maint autre guerrier. Ils avaient fort 
     faire pour distraire l'esprit de leurs htes. Ruedigr et ses
     amis se livraient  de joyeux divertissements.

     La Pentecte fut le jour des noces, o le roi Etzel reposa 
     ct de Kriemhilt, dans la ville de Wiene. Auprs de son premier
     poux elle n'avait pas acquis, j'imagine, le service de tant de
     guerriers.

     Elle se fit connatre par ses dons  ceux qui ne purent la voir.
     Plus d'un d'entre ceux-ci dit aux trangers: Nous croyions que
     dame Kriemhilt ne possdait plus de richesses et ici elle fait
     merveille avec ses prsents.

     Les noces durrent dix-sept jours. Je ne pense pas qu'on puisse
     dire qu'aucun roi en eut de plus belles, ou du moins nous
     l'ignorons. Tous ceux qui taient l portaient des vtements
     neufs.

     En aucun temps, je crois, elle ne sigea dans le Niderlant avec
     tant de guerriers. Et je pense que Sfrit, quoiqu'il ft riche en
     biens, ne s'attacha jamais un si grand nombre de nobles hommes
     qu'on en voyait l devant Etzel.

     Jamais roi ne donna,  ses noces, tant de riches manteaux,
     grands et larges, ni de si bons vtements que ceux qui furent
     distribus  profusion, par la volont de Kriemhilt,  toutes les
     personnes qui en voulaient.

     Ses amis et aussi les trangers taient d'humeur si gnreuse
     qu'ils n'pargnrent point leur bien. Ils taient disposs 
     donner ce que chacun dsirait. Plus d'un chevalier, par bont
     d'me, se dpouilla de tout, mme de ses vtements.

     La reine pensait au temps o elle tait prs du Rhin avec son
     poux chri; des larmes mouillrent ses yeux, mais elle les cacha
     soigneusement, de faon que nul ne pt le remarquer. Elle
     recevait de grands honneurs aprs avoir subi tant de souffrances.

     Quelle que ft la gnrosit des autres, elle n'tait rien
     auprs de celle de Dietrch. Il distribua tout ce que le fils de
     Botelung lui avait donn. La main du bon Ruedigr fit aussi des
     merveilles.

     Le prince Bloedel de l'Ungerlant fit vider maints coffres pleins
     d'or et d'argent, dont on fit largesse. En vrit, les guerriers
     du roi vivaient bien grandement.

     Werbel et Swmel, les joueurs d'instrument du roi, gagnrent
     chacun, je pense, au moins mille marcs et mme davantage  cette
     fte, o la belle Kriemhilt porta la couronne  ct d'Etzel.

     Au matin du dix-huitime jour, ils partirent de Wiene. Dans les
     jeux chevaleresques bien des boucliers furent briss par les
     lances que les hros portaient en leurs fortes mains. Le roi
     Etzel se mit en marche vers le Hiunen-lant.

     On passa la nuit dans l'antique Heimburc. Personne ne peut se
     figurer avec quelle puissance cette immense troupe chevauchait
     dans le pays. Et que de belles femmes aussi on allait trouver
     dans la patrie!

     Ils s'embarqurent  Misenburc la riche. Le fleuve tait
     couvert, aussi loin qu'on pouvait le voir couler, d'hommes et de
     chevaux en si grand nombre, qu'il semblait terre ferme. Les
     femmes fatigues de la route jouirent l de la douceur du repos.

     Maints bons vaisseaux furent attachs ensemble, de faon 
     mettre tout le monde  l'abri des ondes et du courant. On tendit
     au-dessus de bonnes tentes: c'tait comme si on se ft trouv
     dans la plaine sur terre ferme.

     Ces nouvelles arrivrent au burg d'Etzel, et hommes et femmes
     s'y rjouirent. La suite d'Helche, qui jadis servait cette
     princesse, passa depuis des jours heureux auprs de Kriemhilt.

     L attendait plus d'une noble vierge qui depuis la mort d'Helche
     tait dans la douleur. Kriemhilt y trouva sept filles de rois,
     dont la beaut ornait les tats d'Etzel.

     La jeune dame Herrt dirigeait cette suite. Elle tait fille de
     la soeur de Helche et riche en vertus, l'pouse de Dietrch et
     l'enfant d'un noble roi, tant fille de Nentwin. Plus tard elle
     fut l'objet de grands honneurs.

     Son me se rjouit de l'arrive des trangers; de grands
     prparatifs taient faits pour les recevoir. Qui pourrait vous
     dcrire la vie que le roi mena depuis? On n'avait pas mieux vcu
     chez les Hiunen du temps de l'autre reine.

     Quand le roi et sa femme eurent quitt les bords du fleuve, on
     dit le nom de ces dames  la noble Kriemhilt, qui les salua
     trs-gracieusement. Oh! avec quelle puissance elle occupa la
     place d'Helche!

     Chacun lui offrit son loyal service; la reine distribua 
     pleines mains de l'or et des vtements, de l'argent et des
     pierreries. Elle donna alors tout ce qu'elle avait apport chez
     les Hiunen, de par-del le Rhin.

     Aussi depuis lors, tous les parents et tous les hommes du roi
     lui furent-ils soumis avec dvouement, si bien que dame Helche ne
     leur commanda jamais d'une manire plus absolue, que ne le fit
     Kriemhilt jusqu' sa mort.

     La cour et le pays vivaient si honorablement, qu'en tout temps
     on y trouvait des divertissements suivant le got et l'humeur de
     chacun, par l'effet de la gnrosit du roi et de la bont de la
     reine.


XVIII

     Ils vcurent ensemble avec grand honneur jusqu' la septime
     anne. Pendant ce temps, la reine enfanta un fils; jamais le roi
     Etzel n'eut plus grande joie.

     Elle ne cessa de renouveler ses instances jusqu' ce que
     l'enfant d'Etzel ft baptis suivant la coutume chrtienne. Il
     fut nomm Ortliep. Il y eut grande rjouissance dans le pays
     d'Etzel.

     Toutes les bonnes vertus pratiques par dame Helche, dame
     Kriemhilt s'efforait maintenant de les imiter chaque jour de
     plus en plus. Herrt, la femme illustre, l'initiait aux usages;
     mais secrtement elle regrettait beaucoup Helche.

     La reine tait bien connue des trangers et des gens du pays
     qui disaient que jamais femme meilleure et plus douce ne possda
     pays du roi. Ils tenaient cela pour certain. Elle mrita ainsi
     pendant treize ans les louanges des Hiunen.

     Elle s'tait bien aperue que nul ne s'opposait plus  ses
     volonts, comme le font parfois les guerriers du Roi  la femme
     de leur souverain. Elle voyait sans cesse devant elle douze rois,
     et elle se prit  penser aux nombreuses offenses qu'elle avait
     reues jadis dans sa patrie.

     Elle songeait aussi aux grands honneurs dont elle jouissait dans
     le Nibelungen-lant, o elle tait si puissante, quand la main
     d'Hagene l'en dpouilla en tuant Sfrit, et elle cherchait les
     moyens de lui faire porter la peine de son crime.

     J'y parviendrais, se disait-elle, si je pouvais seulement
     l'attirer en ce pays. Elle rva que souvent Gselhr, son frre,
     marchait  ses cts, la tenant par la main. Elle l'embrassait
     frquemment dans son doux sommeil. Depuis que de soucis elle
     prouva!

     Je pense que ce fut par l'inspiration du mauvais esprit qu'elle
     se spara de Gunther si amicalement, et qu'elle l'embrassa en
     quittant le pays des Burgondes. Souvent des larmes brlantes
     mouillaient ses vtements.

     Soir et matin cette ide occupait son me: comment on avait pu
     l'amener, elle, innocente,  pouser un homme paen. C'taient
     Hagene et Gunther qui l'avaient rduite  cette extrmit.

     Certain dsir ne quittait point son coeur. Elle pensait: Je
     suis si puissante et je possde tant de richesses que je pourrais
     bien faire ptir mes ennemis. Que volontiers je me vengerais de
     Hagene de Troneje!

     Souvent mon coeur gmit au souvenir de mon bien-aim. Ah! si
     j'tais prs de ceux qui m'ont caus tant de maux, que je leur
     ferais payer cher la mort de mon ami! C'est avec peine que
     j'attends encore. Ainsi parlait la femme d'Etzel.

     Kriemhilt tait aime par tous les hommes du roi, et, certes,
     elle le mritait. Eckewart veillait au trsor, ce qui lui faisait
     beaucoup d'amis. Nul ne pouvait rsister  la volont de
     Kriemhilt.

     Elle pensait sans cesse: Je prierai le roi qu'il m'accorde avec
     courtoisie d'inviter mes amis  venir dans le Hiunen-lant.
     Personne ne souponnait une rsolution hostile chez la reine.

     Une nuit, elle reposait  ct du roi; il la tenait dans ses
     bras, suivant sa coutume, car il aimait tendrement la noble
     femme, et elle lui tait comme sa propre chair. L'illustre reine
     se prit  penser  ses ennemis.

     Et elle dit au roi: Mon cher seigneur, je voudrais vous prier,
     si je puis le faire avec soumission et si j'ai mrit cette
     faveur, que vous me fassiez voir que vous avez rellement de
     l'attachement pour mes amis.

     Le puissant roi parla; son me tait loyale: J'accde  votre
     demande. Je me rjouis de tout ce qui arrive d'heureux  ces
     guerriers. Car jamais, par l'affection d'une femme, je n'ai
     acquis d'aussi excellents amis.

     La reine rpondit: Oui vous l'avez trs-bien dit: j'ai beaucoup
     d'illustres parents. C'est pourquoi je m'afflige de ce qu'ils
     consentent si rarement  me visiter en ce pays. J'entends les
     gens m'appeler une exile.

     Le roi Etzel rpondit:  ma femme trs-chrie, si cela ne leur
     paraissait pas trop loin, j'inviterais volontiers de par-del le
     Rhin vers ce pays, ceux que vous voudriez voir. La dame se
     rjouit de ce que sa volont allait s'accomplir.

     Elle dit: Si vous voulez me montrer de la confiance, mon cher
     seigneur, vous enverrez des messagers  Worms au del du Rhin, et
     je ferai savoir  mes amis le dsir qui me tient au coeur. Ainsi
     maints bons et nobles chevaliers se rendront en ce pays.

     Il reprit: Tout ce que vous commanderez se fera. Vous ne pouvez
     dsirer voir vos amis, les enfants de la noble Uote, plus
     vivement que moi-mme. Il me peine fortement qu'ils nous soient
     si longtemps demeurs trangers.

     Si cela vous plat, ma femme bien-aime, j'enverrai avec plaisir
     vers vos amis, au pays des Burgondes, mes deux joueurs de viole.
     Et aussitt il fit paratre devant lui ces deux bons joueurs.

     Ils accoururent en hte vers le lieu o le roi sigeait  ct
     de la reine. Etzel leur dit qu'ils seraient ses messagers vers le
     pays des Burgondes, et il leur fit prparer force beaux
     vtements.

     On prpara des habillements pour vingt-quatre cavaliers. Le roi
     leur expliqua ensuite la mission dont il les chargeait pour
     Gunther et ses hommes. Dame Kriemhilt leur parla aussi en secret.

     Le puissant roi prit la parole: Je vous dirai comment vous
     devez agir. Je prsente  mes amis des sentiments d'affection et
     de bienveillance, et je les prie de vouloir se rendre en mon
     pays. Certes je n'ai gure connu d'htes qui me fussent aussi
     chers.

     Et si les parents de Sfrit veulent consentir  couter mes
     voeux, qu'ils viennent sans plus tarder, cet t,  ma fte. Car
     une partie de ma flicit dpend de la prsence de la parent de
     ma femme.

     Le joueur de viole, le hardi Swemel, parla: Quand cette fte
     aura-t-elle lieu dans vos tats?

     Il faut que nous puissions l'annoncer l-bas  vos amis. Le roi
     Etzel rpondit: Aux jours du prochain solstice d't.

     --Nous ferons ce que vous ordonnez, dit Werbel. La reine fit
     amener secrtement les messagers dans sa chambre et leur parla.
     Depuis lors, maints guerriers en ptirent.

     Elle dit aux envoys: Vous pouvez gagner une bonne rcompense,
     en excutant mes instructions avec dvouement et en disant dans
     ma patrie ce dont je vais vous charger. Je vous comblerai de
     biens et je vous donnerai de magnifiques vtements.

      aucun de mes amis que vous pourrez voir  Worms prs du Rhin,
     vous ne direz que jamais vous ayez vu mon humeur assombrie. Vous
     offrirez mes services  tous ces hros hardis et bons.

     Priez-les de consentir  ce que le roi leur demande et  me
     tirer ainsi de ma peine, car les Hiunen pourraient croire que je
     suis sans nul ami. Ah! si j'tais un chevalier, j'irais moi-mme
     vers eux.

     Dites aussi  Grnt, mon noble frre, que nul ne lui est plus
     dvou que moi. Priez-le d'amener en ce pays nos meilleurs amis,
     afin qu'il m'en revienne de l'honneur.

     Dites bien  Gselher, qu'il songe  cela, que jamais je n'ai
     prouv nulle peine de son fait. Mes yeux le verront avec
     bonheur, car je l'aime tendrement pour la grande fidlit qu'il
     m'a montre.

     Expliquez  ma mre les honneurs dont je jouis ici. Et si Hagene
     de Troneje refusait de les accompagner, qui donc leur montrerait
     le chemin  travers le pays? Car depuis son enfance la route qui
     mne chez les Hiunen lui est bien connue.

     Les envoys ignoraient le motif pour lequel ils ne pouvaient
     laisser Hagene de Troneje aux bords du Rhin. Ils s'en repentirent
     depuis. Avec lui maints guerriers furent vous  une mort
     cruelle.

     On leur donna lettre et message. Ils emportaient beaucoup de
     richesses et pouvaient vivre grandement. Etzel et sa belle femme
     leur donnrent cong et ils partirent revtus de leurs riches
     habillements.


XIX

     En douze jours ils arrivent  Worms sur le Rhin.

     Quels sont ces hommes? dit le roi Gunther.

     Personne ne le savait jusqu' ce que les ayant vus, Hagene de
     Troneje dit  Gunther:

     Il nous arrive de grandes nouvelles, je puis vous l'affirmer.
     J'ai vu venir les joueurs de viole d'Etzel. C'est votre soeur qui
     les a envoys vers le Rhin.  cause de leur matre, ils seront
     les bienvenus parmi nous.

     Les trangers bien arms chevauchaient en ce moment devant le
     palais. Jamais joueurs d'instrument d'aucun prince ne parurent si
     magnifiquement vtus. La suite du roi alla aussitt les recevoir.
     On leur assigna des logements et on les engagea  ne point
     changer de vtements.

     Ils s'avancrent vers le roi. Tout le palais tait plein. On
     reut les trangers avec d'amicales salutations, ainsi que cela
     se faisait dans les autres pays de rois. Werbel trouva un grand
     nombre de hros prs de Gunther.

     Le roi les salua courtoisement: Soyez tous deux les bienvenus,
     joueurs de viole des Hiunen, ainsi que vos compagnons d'armes.
     Pour quel motif, Etzel le puissant vous a-t-il envoys ainsi vers
     le pays des Burgondes?

     Ils s'inclinrent devant le roi. Puis, Werbel parla: Mon matre
     chri vous offre ses loyaux services, ainsi que votre soeur
     Kriemhilt. Ils nous ont envoys, nous, guerriers, en toute
     confiance.

     Le riche prince rpondit: Je suis heureux de cette nouvelle.
     Ensuite il demanda: Comment se portent Etzel et Kriemhilt, ma
     soeur, du pays des Hiunen? Le joueur de viole prit la parole:
     Je vous le ferai savoir.

     Jamais personne ne fut plus heureux qu'eux deux, sachez-le bien,
     et il en est de mme de leur chevalerie, de leur parent et de
     leurs fidles. Ils se rjouirent tous de notre voyage, quand nous
     quittmes notre patrie.

     --Merci pour ses services qu'il me fait offrir. Merci aussi  ma
     soeur. Je suis heureux que le roi et ses hommes vivent en joie,
     car ce n'tait pas sans inquitude que j'avais demand de leurs
     nouvelles.

     Les deux jeunes rois s'taient aussi rendus l, car ils avaient
     appris l'arrive des trangers. Gselhr-l'enfant les vit avec
     plaisir,  cause de sa soeur, et leur parla gracieusement:

     Messagers, vous tes les trs-bienvenus parmi nous. Si vous
     vouliez vous rendre plus souvent ici, aux bords du Rhin, vous y
     trouveriez des amis que vous verriez volontiers. Et certes, vous
     n'auriez gure  craindre en restant dans ce pays.

     --Nous comptons sur toutes sortes d'honneurs de votre part,
     rpondit Swemel. Mon loquence ne suffit pas  vous exprimer avec
     quels sentiments d'affection nous ont envoys ici et Etzel et
     votre noble soeur, dont la destine est si heureuse.

     La femme de notre roi vous rappelle que vous avez toujours eu
     pour elle affection et dvouement, et que votre coeur et votre
     bras lui furent constamment fidles. Ensuite nous sommes envoys
     vers le roi, afin de le prier de chevaucher vers le pays d'Etzel.

     Celui-ci nous a fortement command de vous en prier.

     Le roi Gunther prit la parole: Aprs sept nuits passes, vous
     apprendrez la rsolution que j'ai prise, de concert avec mes
     amis. Durant ce temps, vous irez dans vos logements et y jouirez
     d'un bon repos.

     Mais Werbel reprit: Ne pourrions-nous tre admis  voir notre
     dame la trs-riche Uote, avant que nous cherchions du repos? Le
     noble Gselher rpondit trs-courtoisement:

     Personne ne vous le refusera. Et si vous voulez vous rendre
     auprs d'elle, vous aurez satisfait aux voeux de ma mre. Car 
     cause de dame Kriemhilt, ma soeur, elle vous verra
     trs-volontiers: vous serez les bienvenus.

     Gselher les mena auprs de la princesse. Elle vit avec joie les
     messagers du Hiunen-lant et elle les salua affectueusement, cette
     me pleine de vertus! Les envoys lui exposrent amicalement et
     courtoisement l'objet de leur mission.

     Ma matresse vous offre, dit Swemel, fidlit et service. S'il
     pouvait se faire qu'elle vous vt souvent, croyez bien que pour
     elle nulle joie au monde ne serait plus grande.

     La reine parla: Cela ne peut tre. Quelque plaisir que j'eusse
      voir frquemment ma fille chrie, elle vit, hlas! trop loin de
     moi, la femme du noble roi. Qu'elle soit toujours heureuse, ainsi
     que son poux Etzel!

     Avant que vous ne quittiez ce pays, faites-moi savoir quand vous
     avez l'intention de partir; depuis longtemps je n'ai vu aucun
     messager aussi volontiers que vous. Les jeunes guerriers
     promirent de le faire.

     Les envoys du Hiunen-lant se retirrent en leur logement. Le
     Roi puissant avait convoqu ses amis; le noble Gunther demanda 
     ses hommes si le message leur plaisait. Plusieurs se mirent 
     dire, qu'ils chevaucheraient volontiers vers le pays d'Etzel. Les
     meilleurs de ceux qui se trouvaient l lui donnrent ce conseil,
     sauf le seul Hagene, qui ressentait  la fois de la colre et de
     la peine. Il dit  part au roi:

     Vous tes en contradiction avec vous-mme.

     Vous savez cependant fort bien ce que nous avons fait: nous
     devons toujours nous dfier de Kriemhilt; car de ma main, j'ai
     donn la mort  son poux. Comment oserions-nous aller dans le
     pays d'Etzel?

     Le roi puissant reprit: Ma soeur avait oubli sa haine avant de
     quitter ce pays; elle a pardonn,--ses affectueux baisers l'ont
     prouv,--tout ce que nous avons pu faire.  moins, Hagene,
     qu'elle ne vous en veuille  vous seul.

     --Quoi qu'elle puisse vous mander par ses envoys des Hiunen, ne
     vous laissez pas tromper, dit Hagene. Voulez-vous aller voir
     Kriemhilt? vous y pourrez perdre et la vie et l'honneur. Elle a
     la vengeance tenace, la femme du roi Etzel.

     Le prince Gernt dit  celui qui donnait ce conseil:

     Si vous avez des raisons de craindre la mort dans les tats des
     Hiunen, est-ce que pour cela nous devons renoncer  voir notre
     soeur? Cela serait trs-mal fait.

     Alors le prince Gselher dit au guerrier: Puisque vous vous
     sentez coupable, ami Hagene, demeurez donc ici. Gardez-vous de
     tout danger et laissez de plus hardis aller avec nous vers notre
     soeur.

     La bonne pe de Troneje commena  s'irriter. Je ne veux pas
     que vous ameniez avec vous en votre expdition quelqu'un qui soit
     plus prt que moi  vous accompagner: je vous le ferai bientt
     voir, puisque vous ne voulez point renoncer  votre projet.

     Le chef des cuisines, Rmolt, le guerrier, s'adressa au roi:
     Vous pouvez traiter suivant votre bon plaisir trangers et amis;
     vous en avez plein pouvoir. Je ne pense point que personne vous
     ait donn en otage.

     Si vous ne voulez point suivre l'avis de Hagene, coutez celui
     de Rmolt, car je suis votre serviteur dvou et fidle.
     Croyez-moi, restez ici et laissez en paix le roi Etzel auprs de
     Kriemhilt.

     Comment pourriez-vous vivre plus heureux qu'ici? Vous tes 
     l'abri de tous vos ennemis. Revtissez-vous de beaux habits,
     buvez le meilleur vin et aimez femme gracieuse.

     On vous servira de bons mets, les meilleurs qu'eut jamais roi au
     monde. Et si cela ne suffit pas, restez du moins pour votre
     belle pouse, au lieu d'aller comme un enfant exposer votre vie.

     Je vous conseille de rester ici, votre pays est riche. Il est
     plus facile de payer ranon, tant ici, que chez les Hiunen. Qui
     sait comment il en est l-bas? Vous resterez, seigneur, c'est
     l'avis de Rmolt.

     --Non, nous ne resterons pas, dit Grnt; comment ne nous
     rendrions-nous pas  l'invitation que ma soeur et le puissant
     Etzel nous ont si gracieusement adresse? Qui ne dsire y aller
     peut demeurer en ce pays.

     Hagene rpondit: Quoique vous dcidiez, que mes discours ne
     vous offensent point. Croyez-en mon conseil sincre, si vous
     voulez braver le pril, du moins vous n'irez chez les Hiunen
     qu'en bon tat de dfense.

     Puisque vous ne voulez pas renoncer  votre projet, convoquez
     vos hommes, les meilleurs que vous ayez, ou que vous puissiez
     vous procurer; et parmi eux je choisirai mille bons chevaliers.
     Ainsi l'inimiti de Kriemhilt ne pourra vous tre dangereuse.

     --Je veux bien suivre cet avis, dit aussitt le roi. Il envoya
     des messagers au loin dans le pays, et trois mille guerriers et
     mme plus encore accoururent. Ils ne pensaient pas que de si
     terribles infortunes allaient les atteindre.

     Ils chevauchaient gaiement par le pays de Gunther. On fit donner
     des vtements et des chevaux  tous ceux qui allaient quitter le
     pays des Burgondes. Le roi trouva avec bonheur parmi eux maints
     bons chevaliers.

     Hagene de Troneje et Dancwart, son frre, amenrent  eux deux
     quatre-vingts guerriers sur le Rhin. Ils arrivrent en tenue de
     chevaliers dans le royaume de Gunther. Ils portaient riches
     armures et beaux vtements, ces hommes agiles!

     Voici venir le hardi Volkr, un noble joueur de viole, se
     rendant  la cour avec trente hommes qui portaient des costumes
     dignes d'un roi. Il fit dire  Gunther qu'il comptait aller chez
     les Hiunen.

     Je veux vous dire quel tait ce Volkr: c'tait un homme de
     haute ligne. Beaucoup de bons guerriers du pays des Burgondes
     lui taient soumis. Comme il savait jouer de la viole, on
     l'appelait le mnestrel.

     Hagene choisit mille guerriers. Il savait bien ce qu'avaient
     accompli leur bras dans les terribles mles et les exploits
     qu'ils avaient faits; car il les avait vus  l'oeuvre. Nul ne
     pouvait contester leur valeur.

     Les envoys de Kriemhilt avaient grand ennui; car ils
     craignaient beaucoup leur matre. Chaque jour ils demandaient
     cong afin de partir; mais Hagene ne le leur accordait point et
     il agissait ainsi par malice.

     Il dit  son seigneur: Nous nous garderons bien de les laisser
     partir, avant que nous ne soyons prts  les suivre nous-mmes
     sept nuits aprs leur dpart. Si quelqu'un nous veut du mal, nous
     en serons ainsi mieux instruits.

     Et par suite dame Kriemhilt ne pourra se prparer  nous faire
     prouver du dommage par ses instigations. Et si elle en a le
     dessein, il pourra lui en coter cher; nous conduirons avec nous
     vers les Hiunen tant d'hommes d'lite!

     Les boucliers, les selles et tous les habillements qu'ils
     voulaient emporter dans le royaume d'Etzel taient prts pour
     tous ces guerriers hardis. On convoqua les envoys de Kriemhilt
     en prsence de Gunther.

     Quand ces messagers furent venus, Grnt prit la parole: Le Roi
     veut se rendre  l'invitation d'Etzel. Nous irons volontiers  la
     fte qu'il prpare, afin de voir notre soeur; n'ayez nul doute 
     cet gard.

     Le roi Gunther parla: Pouvez-vous bien nous dire quand a lieu la
     fte et vers quel jour il nous faut y aller? Swemel rpondit:
     En vrit, la fte est fixe au prochain solstice d't.

     Le roi les autorisa (ce qui n'tait pas encore arriv), s'ils
     dsiraient voir dame Brunhilt,  se prsenter devant elle de son
     consentement. Mais Volkr s'y opposa pour l'amour de sa
     matresse.

     Ma dame Brunhilt n'est pas aujourd'hui en assez bonne
     disposition pour vous recevoir, dit le brave chevalier; attendez
     jusqu' demain et on vous introduira prs d'elle. Quand ils
     comptaient la voir, cela ne pouvait jamais se faire.

     L'opulent roi, qui tait trs-bienveillant pour les messagers,
     leur fit porter, par grande gnrosit, de l'or sur de larges
     boucliers; il en possdait beaucoup! Leurs amis leur faisaient
     aussi de superbes prsents.

     Gselher et Grnt, Gre et Ortwn faisaient voir combien ils
     taient bons. Ils offrirent galement aux messagers de riches
     prsents que ceux-ci n'osrent accepter,  cause de leur matre.

     Swemel dit alors au roi: Seigneur roi, laissez l ces prsents
     en votre pays; car nous ne pouvons rien emporter; notre matre
     nous a dfendu d'accepter des dons, et en effet nous n'en avons
     gure besoin.

     Le prince du Rhin tait trs-mcontent qu'ils refusassent ainsi
     les biens d'un roi si riche. Il leur fit accepter son or et ses
     vtements, qu'ils emportrent depuis au pays d'Etzel.

     Avant de partir, ils voulurent voir Uote. Le jeune Gselher
     amena les joueurs de viole en prsence de sa mre. La dame les
     chargea de dire  sa fille qu'elle se rjouissait de tous ces
     honneurs.

     La reine fit donner aux deux mntriers de l'or et des galons,
     au nom de l'affection qu'elle portait  Kriemhilt et au roi
     Etzel. Ils les reurent volontiers; car ces prsents leur taient
     donns en toute loyaut.

     Alors les envoys prirent cong des hommes et des femmes.
     Trs-joyeusement, je puis vous l'assurer, il chevauchrent
     jusqu'en Souabe. Grnt les fit reconduire jusque-l par ses
     guerriers, afin que personne ne les attaqut.

     Quand ceux qui devaient veiller sur eux les eurent quitts, la
     puissance d'Etzel les protgea sur tous les chemins. Nul ne leur
     enleva ni chevaux ni vtements. Ils se dirigrent  grande
     vitesse vers le royaume des Hiunen.

     Partout o ils connaissaient des amis, ils leur annonaient que
     bientt les Burgondes viendraient des bords du Rhin dans le pays
     d'Etzel. La nouvelle en parvint aussi  l'vque Pilgerim.

     Quand ils descendirent le chemin devant Bechelren, on ne manqua
     pas d'avertir Ruedihr et dame Goetelint, la femme du margrave.
     Leur me tait joyeuse en pensant  ceux qu'ils allaient voir.

     On apercevait les joueurs de viole se htant de porter leurs
     nouvelles. Ils trouvrent Etzel dans sa ville de Gran. Ils dirent
     au roi toutes les offres de service qu'on lui faisait; il en
     devint rouge de joie.

     Quand la reine apprit que ses frres viendraient dans ce pays,
     elle en fut toute heureuse. Elle rcompensa les envoys avec des
     dons magnifiques, car elle voulait les honorer grandement.

     Elle parla: Maintenant dites-moi, vous deux, Werbel et Swemel,
     quels sont ceux de mes parents qui viendront  la fte, parmi les
     meilleurs que nous avons invits  se rendre en ce pays?
     Dites-moi aussi ce qu'a dit Hagene, quand il a appris la
     nouvelle?

     --Il vint au conseil un matin de bonne heure, et il y pronona
     peu de bonnes paroles. Les autres conseillant le voyage au
     Hiunen-lant, le froce Hagene y montra un danger de mort.

     Les rois vos frres viendront tous trois en superbe appareil.
     Quant  tous ceux qui les suivront, je n'ai pu l'apprendre.
     Volkr, le joueur de viole, a promis de les accompagner.

     --Je me passerais trs-bien, dit la femme du roi, de voir jamais
     ici Volkr. Je suis attache  Hagene, c'est un bon guerrier. Mon
     coeur bat de joie  l'ide de le voir parmi nous.

     La reine alla trouver le roi. Comme dame Kriemhilt parla
     gracieusement! Ces nouvelles vous plaisent-elles, mon cher
     seigneur? Voil enfin que ce que je dsirais tant va s'accomplir.

     --Ta volont est ma joie, dit alors le roi; non, jamais, mes
     propres parents ne m'ont caus un tel plaisir et ils se
     disposrent  partir.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVIII.

Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-Saint-Germain,
43.


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Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.]





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23, by Alphonse de Lamartine

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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