Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844

Author: Various

Release Date: May 20, 2015 [EBook #49005]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0075, 1 ***




Produced by Rnald Lvesque










L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL,

N 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.
Bureaux, rue Richelieu, 60

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
pour l'tranger,          --    10          --     20           --   40


Courrier de Paris. _Illuminations des Champs-lyses._--Acadmie des
Sciences. Histoire naturelle. Six Gravures.--Thtres. Diegarias
(Thtre-Franais); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).
_Une scne de Diegarias._--Le Tir fdral de 1844. (Suite et fin.). _Vue
extrieure du Stand: Vues extrieure et intrieure de la
Cantine._--Maroc. (Suite.) _Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes
maures._--Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Cunin-Gridaine,
ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des rcompenses
faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des
Marchaux._--Projet d'un Hpital nouveau,  Paris. _Une
Gravure._--Exposition des Produits de l'industrie. Distribution des
rcompenses. _Portraits de douze membres du jury._--Bulletin
bibliographique.--_Les Exposants heureux et les Exposants malheureux;
Vol  main arme, Trois Caricatures par Cham._--Rbus.



Courrier de Paris.

Les ftes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont t
clbres cette anne avec clat: la mort si fatale du duc d'Orlans
avait caus cette interruption; il n'avait pas sembl convenable de
donner le spectacle de rjouissances clatantes et publiques si prs
d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la
rvolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrs aux vives
splendeurs d'une fte: la premire de ces trois journes mmorables
invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-l, ds le matin,
les glises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent;
l'orgue y mle sa voix plaintive et funbre; l'glise prie pour les
citoyens qui ont succomb, les armes  la main, en prenant la dfense
des lois. Le second jour est le jour rserv  l'aumne: des secours 
domicile sont distribus aux indigents et aux malades; il est juste que
dans une solennit commmorative d'une rvolution populaire on donne
quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en
lui-mme; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne
consacrent pas  cette bonne action une somme plus considrable. Ne
pourrait-on pas, si la rigidit du budget s'oppose  de plus amples
largesses, conomiser sur les lampions et sur les fuses volantes, pour
soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe,
le sentiment que nous manifestons ici a t exprim plus d'une fois, et
s'est fait jour  la Chambre des dputs: des voix senses et
philanthropiques ont fait entendre le voeu de cet honorable et utile
emploi des fonds annuellement consacrs au souvenir de la rvolution de
Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour
les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui
rclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le
peuple, chaque jour, devient srieux et rang; il est bien loin de
ressembler  ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements
passs amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut
s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue rgulire et
convenable qu'il apporte actuellement dans la clbration des solennits
publiques.

[Illustration: Fte de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-lyses.]

La troisime journe, c'est--dire la journe du 29, a t, comme par le
pass, la journe clatante et joyeuse; on avait sch les pleurs donns
aux morts, pour ne plus penser qu' la victoire conquise par leur
courage et scelle de leur sang. Les lampions clataient aux fentres
des maisons et au fronton des difices, les orchestres disperss sur la
surface des Champs-lyses emplissaient l'air d'harmonie, le mt de
cocagne s'levait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de
toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et varis;
vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu
d'artifice ont enchant la foule qui affluait de toutes parts en flots
presss; fuses, girandoles, feux de Bengale, gerbes tincelantes,
prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons
cus de France jets au vent!

L'illumination des Champs-lyses a particulirement tonn par son
tendue et par son clat, il faut avouer que cette magnifique promenade
semble avoir t cre tout exprs pour servir  la pompe des ftes
nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette
immense avenue qui commence  la place Louis XV et aboutit 
l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hrisse
de deux lignes de feux parallles qui la sillonnent dans toute sa
longueur, vritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une
des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien
jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais
illumins, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure
diversement claires par les feux qui les environnent et mlent leur
clatante lumire  la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous
tonne, vous blouit, et vous tes tent de croire aux magiciens et aux
fes.

Du reste, les Champs-lyses accroissent leur importance et leur beaut
de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux
splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'teindre au bout
de quelques heures et disparatre; de jour en jour les Champs-lyses
s'enrichissent d'habitations lgantes; ce n'est plus cette immense
solitude dont on se dfiait encore il y a dix ans  peine, et o l'on
n'osait gure s'aventurer  une heure un peu avance de la nuit. Du ct
qui ctoie le faubourg Saint-Honor, les Champs-lyses ont rejoint la
ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre
augmente sans cesse. Paris, comme un assigeant qui avance d'heure en
heure dans sa conqute, a pouss jusqu' cette dernire limite sa
population et ses demeures.

La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position
mme, condamne  un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il
y a quelque quinze ans, sur le terrain appel quartier Franois 1er,
semblaient confirmer cette espce de prdestination fatale; mais voici
qu' son tour, ce ct, qui semblait jusqu' prsent maudit, se peuple
et commence de meilleures destines; la finance et l'aristocratie y
jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut
voir dj les vastes et lgantes murailles de plus d'une riche
habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M.
Mosselman qui fait lever un htel; l, M. de Morny; plus loin, madame
la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce ct des
Champs-lyses rivalisera avec celui qui lui fait face, et le dsert de
terrain en friche qu'il montre encore  l'oeil des passants sera peupl
de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la
main  Passy et treindre Auteuil lui-mme dans ses vastes bras qui
s'allongent d'anne en anne.

C'est aux Champs-lyses que M. Berlioz va donner le festival monstre
dont il a publi lui-mme le prospectus dans le feuilleton du _Journal
des Dbats_, ou plutt  cette heure mme o _l'Illustration_ parat,
c'est--dire aujourd'hui 1er aot 1844, la grande voix de ce concert
colossal retentit et fait tressaillir le double cho du faubourg
Saint-Honor et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrgiment pour
cette gigantesque expdition musicale, sans prcdent  Paris, tout ce
que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crdit et
expriments, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il
va sans dire que cet immense corps d'arme dont le total s'lve, pour
les chanteurs,  plus de deux cent cinquante voix, et pour les
instrumentistes  un chiffre  peu prs pareil, a pour gnraux en chef
les virtuoses les plus habiles et les plus renomms. C'est le vaste
btiment lev pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que
M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentre depuis
un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cd la place 
l'invasion musicale de M. Berlioz. _L'Illustration_ ne manquera pas de
donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne
entreprise  grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de
mlodie  l'avant-garde.

La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce
qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientt comparatre
devant la sixime chambre. M. de Montmorency-Robecq, htons-nous de le
dire, n'aura  s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le
fait de distribution d'crits lgitimistes et de portraits du
prtendant; je crois mme que la cour d'assises jouera aussi son rle
dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'chappera  une
juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la premire
fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos
guerres politiques; tmoin le vieux conntable des derniers Valois, et
le jeune et infortun vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un
jour de bataille ou sur un illustre chafaud, en ce temps-l.
Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire
de la mle avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va
faire panser dans une maison de sant; cela vaut-il bien la peine de
s'appeler Montmorency?

Mademoiselle Rachel a termin ses reprsentations au Thtre-Royal de
Bruxelles. Chaque soire a t pour elle un triomphe; or, mademoiselle
Rachel a triomph six fois, et ces six ovations se sont rsumes en un
total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son
enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel  toute force, et lui
demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprcations
pour achever de combler sa joie; peu s'en faut mme qu'elle ne se soit
jete  la tte de ses chevaux pour arrter la calche de notre illustre
tragdienne et l'empcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire,
Lille, qui avait engag mademoiselle Rachel, a t la plus forte;
mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux
reprsentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que
Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer  Lille
Roxane et Hermione, et, en cas de refus, tablir devant ses murs un
sige en rgle. Mais tel a t l'enthousiasme de Bruxelles pendant le
sjour de mademoiselle Rachel, et tel son dsespoir en la voyant partir,
que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien
nous arriver par le prochain tlgraphe. Que deviendrait cependant le
systme de la paix _partout et toujours_?

Les nourrissons des collges de Paris sont dans la jubilation. Voici les
vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux
gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la
maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne
sommes-nous encore au collge!

En attendant que les vacances carillonnent dfinitivement l'heure du
dpart, et de la vole, toute la gent colire agite  tours de bras le
_Gradus_ et le _Conciones_, et, les poings dans les yeux ou se rongeant
les ongles, sue sang et eau et se bat  outrance pour obtenir les
honneurs du prix ou de l'accessit. De leur ct, MM. les professeurs
jaugent les phrases, psent les substantifs, vannent les solcismes, les
fautes de quantit et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus
colier que l'colier lui mme  l'approche des vacances, et qui sent
une joie plus incommensurable encore; cet colier-l, c'est le matre.

Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indiffrence nous gagne et
qu'on arrive insensiblement  la tideur politique. Nous lisons
cependant dans un journal: L'autre jour, dans un caf du pays latin,
une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes
d'opinions tout  fait opposes; l'une tenait pour l'opposition, l'autre
pour le ministre. Aprs une discussion plus ou moins mal soutenue des
deux parts, un des deux adversaires s'chauffa tellement qu'il lana 
son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un
moment o on le crut mort sur la place. Voil un fait rassurant pour
ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indiffrence en matire
politique. Ce coup de poing-l leur annonce que les bonnes doctrines
survivent quelque part et s'entretiennent.

Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout  fait fantastique.
Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit
apparatre au thtre des Varits comme un revenant. Les mieux informs
disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit
jours, le bonhomme Odry donne des reprsentations qui attestent qu'il
n'est pas mort du tout, et que c'est bien au vritable Odry, au sublime
Bilboquet et  l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire.
Les grands hommes comme Odry finissent par tre enterrs, mais ils ne
meurent jamais.



Acadmie des Sciences.

COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER
TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
(Voir t. III, p. 218.)

HISTOIRE NATURELLE.

_Sur la tendance des tiges vers la lumire_, par M. Payer.--On sait que
la tige d'une jeune plante place dans un lieu o la lumire n'arrive
que d'un ct s'inflchit gnralement vers le point le plus clair. M.
Payer a cherch  reconnatre si cet effet tait d  la lumire blanche
ou  quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc clair de
jeunes liges de cresson alnois (_Lepidium salivum_) avec des verres
colors, et s'est assur que tous les verres qui ne laissaient passer
que des rayons rouge orang, jaune et vert ne produisaient aucune
inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet
produisaient cette inflexion. Les expriences n'taient que provisoires:
en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple,
laissent passer avec le rayon rouge une petite quantit de lumire
orange, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles
cathdrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge
sans mlange: on s'assure de cette vrit en recevant sur un prisme la
lumire qui a travers un de ces verres, et on reconnat qu'elle est du
nouveau dcompose par ce prisme, ce qui prouve quelle n'tait pas
simple, mais compose de plusieurs couleurs lmentaires. Ainsi, comme
nous l'avons dit, le rouge est souvent ml d'orang, de jaune et de
vert. Pour carter ces causes d'erreur, M Payer plaa ses plantes dans
les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la
lumire  travers un prisme, et il vrifia de nouveau que les couleurs
rouge, orang, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui
taient surtout influences par le bleu et le violet. Le rsultat est
intressant, parce que ce sont prcisment les mmes rayons qui sont
dous de proprits chimiques, telles que de bleuir le chlorure
d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.

_Nouvelle espre de Seps suppos tre le Jaculus des anciens_, par M.
Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes dsignent un lzard dont les
mouvements sont si rapides que les Arabes prtendent qu'il traverse
l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'tant cach
sous une pierre, il la fit lever:  l'instant l'animal s'lana et
traversa l'espace de douze  quinze pas avec une telle rapidit, que
Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procur l'animal
vivant: c'est un saurien du genre _Seps._ Il confirme tout ce qu'on a
dit de la rapidit extrme de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas
encore vu s'lancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement
le _jaculus_ des anciens.

_Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques vgtaux
monocotyls_, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps
diviss sur la thorie de l'accroissement en diamtre des vgtaux
ligneux, c'est--dire des arbres en gnral et de ceux de nos climats en
particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout 
fait diffrent dans les grands vgtaux des pays chauds, tels que les
palmiers, les cocotiers, les fougres en arbre, et dans les chnes, les
htres et les frnes de nos forts. Les botanistes avaient jusqu'ici
port principalement leur attention sur nos vgtaux indignes, o
chacun est  mme de varier et vrifier leurs expriences, et dont la
structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes
exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos
tablissements publics.

Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre europen,
on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle
occupe le rentre. Le nombre de ces couches est gal au nombre d'annes
que l'arbre ou la branche ont vcu. Les couches se composent de tissu
cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du
centre  la circonfrence de l'arbre: ce sent les rayons mdullaires,
uniquement forms de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes
annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appel
cambium s'panche entre l'corce et le bois; ce liquide s'organise, des
cellules s'y dveloppent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en
vaisseaux dont la runion forme des fibres qui montent vers les
bourgeons, pntrent dans le ptiole des feuilles et s'panouissent dans
leur limbe. Cette thorie fut vivement attaque par Goethe,
Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles
Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se dveloppe  une
plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la
runion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux
branches de l'arbre. La runion de ces racines, jointe aux rayons
mdullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une
runion de vgtaux implants sur son tronc et sur ses branches, au lieu
d'tre fixs dans le sol.

La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de
Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumire sur la question en
tudiant le mode d'accroissement des dattiers.

Il se rendit donc en Algrie. A son grand tonnement, il trouva que ces
arbres taient devenus extrmement rares; la plupart avaient t abattus
depuis la conqute sans aucun motif d'utilit; enfin, aprs plusieurs
semaines d'attente, au moment o il commenait  dsesprer du succs de
son voyage, un colon, M. de Vialar, mit gnreusement  sa disposition
un dattier, le seul qu'il possdt. Il n'en est pas moins  regretter
que le savant auteur du mmoire sur la distribution gographique des
vgtaux phanrogames de l'ancien monde ne se soit pas dirig vers Nice
au lieu de s'embarquer  Toulon. Entre Gnes et Vintimille, il et
trouv le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants
vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prtres
de Rome pour les crmonies du dimanche des Rameaux et aux juifs
d'Amsterdam pour la fte des tabernacles. L, sur une longueur de cinq
kilomtres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le
trouve de tout ge et de toutes les grandeurs, tantt herbac et align
dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers,
tantt formant de petites forts dont les cimes en parasol
s'panouissent  quinze ou vingt mtres au-dessus du sol. Les habitants,
faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous
croyons devoir signaler cette localit aux botanistes qui voudraient sa
livrer  des recherches sur la structure ou le dveloppement de ces
arbres.

En possession d'un palmier de dix-huit mtres de haut, M. de Mirbel en
fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrla toutes les
assertions mises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur
la structure de ces vgtaux. Nous n'entrerons pas dans le dtail de ces
observations dlicates que le savant acadmicien a exposes avec sa
lucidit habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent
une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et
celle de toutes les opinions mises sur ce sujet. Nous nous arrterons 
un seul point, celui qui divise les physiologistes  l'gard des arbres
de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqu que la partie
suprieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui
communiquent avec les feuilles est trs-jeune en comparaison de la
partie infrieure. Sans s'expliquer sur le point de dpart de ces
filets, il croit pouvoir conclure du fait prcdent qu'ils croissent de
bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La consquence que
l'auteur tire de cette observation est directement contraire  celle qui
est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie
pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les
chnes et pour les ormes, car la nature procde toujours par des lois
gnrales. Mais peu de botanistes et  plus forte raison aucun amateur
ne peut vrifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe;
nous ferons donc connatre, d'aprs les expriences de M. Gaudichaud,
comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est
forme par des fibres, vritables racines, qui descendent des feuilles
tout le long du tronc. Sans doute il est fcheux que nous ne puissions
pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les
exemples mmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions
inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au
contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur
ralit par les expriences les plus nettes et les plus faciles. Ils
sont emprunts  la dernire note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844,
en rponse aux ides mises par M. de Mirbel.

Si l'on enlve circulairement un anneau de l'corce d'un arbre ou d'une
branche et qu'on les laisse vgter, on verra qu'il se forme un
bourrelet circulaire au bord suprieur de la plaie. Si l'on excute la
mme opration sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un
frne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord infrieur de la
plaie. Ainsi donc l'enlvement d'un anneau circulaire d'corce a pour
effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond
aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui
correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la
branche qui est au-dessus de l'anneau continue  grossir; celle qui se
trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne
doctrine, on attribuait ce bourrelet  l'accumulation du cambium qui ne
pouvait franchir l'espace dnud d'corce; mais il suffit de faire
l'exprience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de
fibres entrelaces et pelotonnes sur elles-mmes. Mais, dira-t-on, ces
fibres sont du cambium organis transform en vaisseaux. L'exprience
suivante rpond  cette objection. Enlevez, comme l'a fait M.
Gaudichaud, deux anneaux d'corce circulaires et laissez entre ces deux
anneaux un cylindre d'corce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez
en enlevant ce cylindre, peu de temps aprs que le bourgeon se sera
allong en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du
bourgeon s'talant  droite et  gauche et se dirigeant en bas; arrives
 la portion o l'corce manque, ces fibres se contournent, se
tortillent sur elles-mmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous
avons parl. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de
l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut  moiti divise  l'aide
d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant t agit par le
vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux
fragments s'cartrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons
trouvant le chemin coup, se dtournrent comme un fleuve dont le lit
serait barr, descendirent le long de la fente, puis s'talrent de
nouveau aprs avoir contourn l'obstacle qui s'opposait  leur passage.
De l'autre ct de la racine tait un second trait de scie; mais
l'action du vent, qui avait cart les bords du trait de scie que nous
avons figur, avait rapproch ceux du trait de scie que nous ne voyons
pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de
continuit et formaient une espce de pont qui la recouvrait. Si, 
l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'corce contourne
en hlice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des
bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez trac et
dcrire une hlice autour de la branche; de mme que les racines d'un
arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosits
de cette conduite. Cette exprience est importante; en effet, si les
racines dont nous parlons n'taient que des fibres dveloppes entre le
bois et l'corce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison
pour qu'elles se contournent en hlice avec la bande d'corce qui les
dirige: elles resteraient longitudinales et parallles  l'axe de
l'arbre comme dans l'tat normal.

Mais, dira-t-on, dans toutes ces expriences, les fibres issues de la
base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le
sol; mais est-il vrai d'une manire absolue qu'elles ne puissent jamais
monter pour contribuer  l'accroissement d'une portion du vgtal
quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'exprience suivante de M.
Gaudichaud rpond  cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3),
il a isol une languette d'corce de telle faon qu'elle ne communiquait
avec le reste que par sa partie infrieure; ainsi donc, si elle avait le
pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient
recourbes de bas en haut pour se rpandre entre elle et le bois. La
fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des
bourgeons suprieurs contournrent la solution de continuit, se
rejoignirent au-dessous d'elle, et continurent  descendre; aucune
d'elles ne remonta pour contribuer  l'accroissement ou paisseur de la
portion de branche qui tait recouverte par la languette isole.

L'assimilation de ces fibres  des racines a d trouver parmi les
naturalistes un certain nombre d'incrdules. En effet, il rpugne au
premier abord de regarder un tronc d'arbre comme form en majeure partie
des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour
gagner le sol; mais M. Gaudichaud a lev ces doutes par une exprience
dcisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour
remplacer celle du mrier: c'est le _Mactura auvantiara._ Prenez une
portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez
bientt des bourgeons se dvelopper entre l'corce et le bois; en mme
temps des racines sortiront le l'extrmit enfonce dans la terre. Si
vous enlevez l'corce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres
partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir
 son extrmit infrieure sous forme de racine. On pourrait citer
encore un grand nombre d'expriences du mme genre, mais il suffit
presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent
qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un oeil,
c'est--dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque
c'est ce bourgeon mme qui met des racines qui s'enfoncent dans le sol?

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

Je m'arrte, non que le sujet soit puis, mais dans la crainte de
fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre
d'arguments  faire valoir, sans parler des puissants motifs emprunts 
l'analogie.

Quelle diffrence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre
charg de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbace, fixe
au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune,
si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la
terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mlent et se
confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le
long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous
l'corce. Lorsque Goethe tudia les plantes, son coup d'oeil d'aigle
saisit immdiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la
gnralit et la simplicit des moyens employs par la nature ne le
trompa pas, cette dmonstration lui suffisait: mais on conoit que des
esprits plus difficiles et moins synthtiques aient attendu pour se
dcider, les preuves matrielles et dcisives fournies successivement
par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.



Thtres.


_Diegarias_, drame en cinq actes et en vers, de M. Victor Sjour
(Thtre-Franais); _Satan ou le Diable  Paris_, vaudeville en cinq
actes (Thtre du Vaudeville); _le Miracle des Roses_, drame en dix-sept
tableaux (Ambigu-Comique).

Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout
puissant; son crdit et son autorit sont sans bornes, il est vrai que
ce roi est admirablement prpar pour abandonner  son ministre cette
autorit suprme; c'est un voluptueux qui ne tient qu' une chose, 
toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or
Diegarias contente ce got financier, et tout est dit, Henri lui
abandonne le char de l'tat et laisse flotter les rnes.

Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement
heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.

Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse sduire par un
vaurien de la cour. Ce drle se nomm don Juan. Sous prtexte d'un
mariage secret, il s'est moqu de la belle Ins; le valet de don Juan,
dguis en prtre, a donn la bndiction nuptiale, ce guet-apens est
renouvel de l'_Eugnie_ de Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.

Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il
garde une rancune hrditaire  don Juan, et cette rancune le met sur
les traces du dshonneur d'Ins. Voici comment: Je veux me venger de
don Juan et le faire pendre, dit-il un jour  sa fille, pour me payer
d'un outrage que j'ai reu autrefois de son pre.--Ne le tuez pas,
s'crie Ins, je suis sa femme! De l  dcouvrir que ce mariage n'est
qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, crite
par don Juan  un vaurien de son espce, suffit pour faire cette grande
dcouverte; don Juan y raille la pauvre Ins de sa crdulit.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Ins se dsespre; cela est dans son
rle. Quant  Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse
l'alternative d'pouser Ins, ou d'tre immdiatement poignard par un
sbire. Cette proposition sent son mlodrame d'une lieue. Don Juan prend
l'air fanfaron et dit:

J'aime mieux mourir! Toutefois Diegarias fait une sage rflexion, 
savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le
criminel lgalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve
fort monseigneur Diegarias.

Il en rfre donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas
don Juan et mme le souponne de trahison contre sa royale personne,
Henri fait arrter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort
pour crime de faux et subornation.

Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un
clin d'oeil sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet,
n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est
sous ce nom que nagure, surpris par le pre de don Juan dans une
aventure amoureuse, il a t battu de verges par son ordre et de la main
de ses valets. De l sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y
a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre?
je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne souponne le juif
sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me
trompe; un certain sbire que Diegarias a employ plus d'une fois  des
services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a
prcisment la sottise de le mcontenter, et voil notre gueux qui va
tout conter  don Juan, Cette indiscrtion arrive bien a propos pour
lui, et, en effet, quand le roi presse le sducteur de rparer l'honneur
de Diegarias en pousant srieusement Ins; Je ne peux pas pouser la
fille d'un juif, rpond-il effrontment.

Quoi! un juif? s'crie-t-on de tous cts; et la cour et le roi
reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau
rappeler au roi ses services passs, il n'en obtient rien; Henri le
repousse et le chasse ignominieusement.

Diegarias s'est retir avec Ins dans une sombre demeure. L, il vit
avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche
contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le
roi est besogneux, comme on sait: l'habilet de Diegarias pouvait seule
pourvoir  ses dpenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus l.
Sa Majest ne sait  quels cus se vouer; il s'en vient donc trouver
secrtement Diegarias. Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, rpond
l'autre,  condition que tu feras excuter don Juan  mort.--Eh bien,
soit! dit le roi. Excellent prince!

Voici donc matre Diegarias assur du ct de don Juan; il ne lui reste
qu' chtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre dchu
se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan.
Dcapiter don Juan, dtrner le toi,  volupt!

Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'
demi: Ins, n'coutant que son amour, gagne le gelier, et fait vader
don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrte au dtour de la rue,
et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour
Diegarias, grand dsespoir pour Ins. Il ne manque qu'un plaisir  la
satisfaction de Diegarias; si la conspiration russissait, quel
agrment! Elle a l'air de russir un moment, en effet, mais elle n'en a
que l'air. Diegarias est pris dans ses propres piges, et n'a plus
d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanim
de sa fille Ins, qui vient de s'empoisonner.

Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce
pas du luxe?

L'auteur, M. Victor Sjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est
juste d'attribuer au got et  l'inexprience de la jeunesse le fond
mlodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers,
l'excution incomplte des caractres; mais ce qu'il faut accepter comme
signe d'un talent prcoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent
net, nergique et concis, des sentiments exprims avec sensibilit ou
avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on
demander de plus pour un dbut, ou plutt pour un coup d'essai, comme
l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des
applaudissements? Ajoutons que ce mme Beauvallet a bien jou le rle de
Diegarias et que madame Mlingue a donn  l'amour et au malheur d'Ins
plus d'un accent du coeur et plus d'un vif lan.

--Satan n'est pas si diable que l'affiche du thtre du Vaudeville veut
bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le
soufre, il a le pied mignon et rpand partout o il passe un parfum de
jolie femme, ce que Leporello appelle si loquemment _odore di femina_.
Ce prtendu Satan est, en effet, une charmante et riche hritire qui
aime Fernand de Maulon, un trs brave et trs-aimable cavalier, et qui
s'attache  le sauver des piges que de faux amis sment sur ses pas;
ainsi elle l'arrache aux sductions d'une coquette qu'il est prs
d'pouser,  sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui
enlevant sa fortune,  tous les prils, en un mot, qui accompagnent la
vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a
fait tous ces miracles, il se dpouille de toutes ses apparences
diaboliques, et Fernand de Maulon, dsensorcel, trouve en lui une
adorable femme qu'il pouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne
se marie pas  moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable
s'en mle.

[Illustration: Thtre-Franais.--_Diegarias_ 5e acte.--Diegarias,
Beauvallet; le roi, Maillar; l'inquisiteur, Marius; Ins, madame
Mlingue.]

Le rle de Satan est trs-agrablement jou par madame Doche. Quant  la
pice en elle-mme, elle est varie par des incidents nombreux et
intressants qui ont fait le succs. Les auteurs sont MM. Clairville et
Damarin.

--Elisabeth de Hongrie est l'hrone du drame  grand fracas que
l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours  ses gourmets, sous le
titre de _Miracle des Roses._--On lit dans la lgende que la pieuse
Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grce
particulire de Dieu, se trouva chang en roses. Les pauvres durent, ce
jour-l, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une
marque spciale de la protection du ciel.

 l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opre qu'aprs des vnements de
toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et dtrnement,
lpreux errant, incendie, enfant affam, inondation, mort, rsurrection,
tout ce qui constitue, en un mot, un mlodrame complet. C'est au moment
o le tyran, perscuteur d'lisabeth, croit la surprendre portant des
vivres  un proscrit, contrairement  la loi, que l'ange qui protge
Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un
pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du sclrat
et l'envoie _ad patres._

Vers, prose, ange, dmon, costumes et dcors splendides, rien ne manque
 cette production de MM. Hostein et Antony Braud.



Le Tir fdral de 1844.

(Voir t. III, p. 327, la premire partie de la lettre de notre
correspondant.)

[Illustration: Le Stand.--Vue extrieure.]

Ble, 12 juillet 1844.

A l'heure fixe, c'est--dire  six heures du matin, le lundi 1er
juillet, malgr ma fatigue de la veille, j'tais au stand.

Plus de dix mille personnes m'y avaient prcd. Quel mouvement, quel
bruit, dans l'intrieur de cette immense salle! Avec quelle impatience
les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand
attendaient le signal de l'ouverture du tir! Ds que ce signal fut
donn, soixante-douze coups de canon partiront  la fois... La fte est
commence. Elle durera huit jours sans interruption.

[Illustration: Tir fdral.--Vue Extrieure de la grande cantine.]

[Illustration: Tir fdral.--Vue Intrieure de la grande cantine.]

Mes dessins vous ont montr l'extrieur et l'intrieur du _stand_, je
vous ai valu en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur.
Toutefois quelques dtails sont encore ncessaires pour faire bien
comprendre  vos lecteurs les mystres du tir fdral.

Le _stand_ blois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents
compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occups
 remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs.
Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destines 
ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient  autant de
cibles places  une distance de trois cents pas. Au service de chaque
cible est attach un marqueur charg de vrifier les coups. Un foss de
trois mtres de profondeur, tabli devant le front des cibles et sur
toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du
comit de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible
 l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse
natre quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie
des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec
la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup
de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grce  cette prcaution, a
le temps de se mettre  l'abri. En outre, comme les balles pourraient,
par la plus lgre dviation, atteindre les cibles voisines et leurs
marqueurs, on a par  tout inconvnient ou danger, en pratiquant 
distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons
en planches, perces d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles;
et cela en regard de ces dernires et de leurs stalles respectives.

De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un
habile carabinier a touch le but; ses camarades s'emparent de lui,
l'lvent sur leurs paules et le promnent en triomphe; chaque bon coup
vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher  son chapeau et
qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la dure du tir; le tir est
 peine ouvert, et vous voyez dj circuler un grand nombre de
confdrs portant les marques multiplies de leurs victoires.

Il y a deux espces de cible. Les cibles _ordinaires_ (72  Ble) et les
cibles fdrales, appeles _bonnes cibles_ (7), auxquelles sont affects
les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est trac un
autre rond de la circonfrence d'une pice de 5 francs. Loger une balle
dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse g de
seize ans peut se faire recevoir membre de la socit fdrale, et avoir
ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les
bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer
autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes.
La charge est en outre  ses frais. Un certain nombre de cartons donne
droit  un prix. Mais les rglements sont faits de telle sorte qu'il
n'est pas tenu compte des coups manqus. Ainsi le tireur qui sur vingt
coups tirs a fait vingt cartons en une heure, obtient une rcompense
gale  celui qui, pour arriver  un pareil rsultat, a tir cinq cents
coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persvrance a donc
plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez
d'argent pour tirer continuellement pendant toute la dure du tir est
certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier,
moins favoris que lui par la fortune.

Aussi qu'est-il arriv? un original de la Grande-Bretagne, nomm lord
Vernon, conut, il y a quelques annes, le dsir de remporter le premier
prix d'honneur  un tir fdral. Pour satisfaire ce caprice, aucun
sacrifice ne lui a cot, il a renonc  sa patrie et s'est, dit-on,
fait naturaliser Genevois. Toute l'anne il s'exerce  tirer la
carabine. A Ble, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient
pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trve ni repos. A
dfaut du prix d'honneur, qui dpend plus du hasard que de l'adresse des
tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de
cartons. Nul citoyen suisse ne possdait une fortune suffisante pour
soutenir une lutte si coteuse. Le rival le plus habile de ce _fou_
d'orgueil tait un Apenzellois nomm Bnzinger. Ses compatriotes ont
aussitt ouvert une souscription qui pt lui permettre de tirer autant
de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a t vaincu. Il n'a fait que 299
cartons; Bnzinger en comptait 320.

Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dpend plus du hasard que de
l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se
donne en effet au carabinier qui a log sa balle le plus prs possible
du centre de la premire des bonnes cibles, appele la cible de la
_patrie_. Or, chaque concurrent ne peut tirer  chacune des bonnes
cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus
heureux qui l'emporte. Ces inconvnients que je vous signale, les
Suisses les reconnaissent aussi bien que les trangers. Leurs journaux
eux-mmes les ont signals, et M. l'ingnieur Wild a renouvel, dans la
sance gnrale, une proposition qu'il avait dj faite  Coire, et qui
a pour but d'apporter un remde au mal. M. le colonel Hbnerwade, de
Lenzbourg, crivait tout rcemment le _Courrier suisse_, a obtenu, par
exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du
tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa rponse aux
paroles qui lui ont t adresses, le colonel a franchement confess
qu'il n'tait pas un adroit tireur; mais que le prix n'tait pas tomb
en de mauvaises mains, et que depuis la rvolution franaise, il avait
loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans
son langage un homme digne et brave, qui saura apprcier et conserver le
prcieux don de la ville de Ble. Mais on se demandait en mme temps: O
est Bnzinger, Bnzinger, le roi vritable des tireurs suisses, qui
pourrait dcorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix
de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!

Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne dsemplit
pas, si ce n'est  l'heure du dner. Les mmes scnes s'y renouvellent
sans cesse. On a calcul qu'il s'y est tir un coup de carabine par
seconde, c'est--dire,  dix heures par jour, environ 232,000 coups.
Aussi, malgr ses normes dpenses pour les prparatifs de la fte, le
comit a-t-il fait une assez bonne spculation, ces 232,000 coups  30
centimes reprsentant un capital de 73,600 francs, sans compter les
coups des bonnes cibles, qui taient pays 3 fr.

Sortons donc du stand, o nous avons tout vu, et promenons-nous dans
l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je
laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous reprsenteront mieux que
les phrases les plus dtailles le spectacle vari et pittoresque qui
attirait  chaque instant du jour l'attention des simples curieux.
Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un
heureux vainqueur; devant la cantine, la comit de rception fait
l'accueil d'usage  une socit cantonale. Attire par une salve de
trois coups de canons, la foule est accourue pour tre tmoin de cette
crmonie. Le comit prsente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et,
aprs les libations voulues, ils remettent au comit leur drapeau, qui
est immdiatement arbor sur le Fahnenberg.

Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dner. La
fusillade cesse aussitt. Carabiniers et curieux se rendent  la
cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai
dj parl. Instruit par l'exprience du premier jour, je ne commis plus
la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du matre
d'htel; mais chaque matin, aprs avoir fait  Ble un excellent
djeuner, je venais  la cantine du tir jouir du coup d'oeil unique que
prsentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y rgnait, couter
les concerts d'harmonie qu'excutaient deux orchestres militaires placs
aux deux extrmits, mais surtout me mler  la foule toujours entasse
au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.

La tribune tait toujours occupe. Pour y monter, il fallait seulement
en avoir obtenu l'autorisation du prsident du comit central. Les
trangers eux-mmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des
orateurs taient fort applaudis. Une fois en possession de la parole,
ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient 
dire. Ils exprimaient nettement les penses les plus hardies. Aussi les
discours de la tribune du tir ont-ils dj plus de retentissement que
ceux de la dite, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'crier sans
tre interrompu, en prsence de plus de quatre mille personnes;

Confdrs! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la
campagne, o on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a port un vivat
aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter
un aux morts, non aux hros morts dans les champs de bataille, car ils
vivent depuis longtemps dans notre mmoire; mais  une personne morte,
qui aurait besoin de vivre et de se rveiller du tombeau, qui a pch
contre le peuple suisse et parat maintenant encore  et l comme un
revenant maudit pour de longues annes peut-tre. Elle est morte dans le
soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas  celle-l que s'adresse mon
vivat, mais  celle qui doit se rveiller ici dans le vrai vorort
fdral, sur la place du tir fdral. Vive la nouvelle dite!

Citons aussi, dans un autre ordre d'ides, les fragments suivants du
discours du cur catholique de Zurich, M. Koelin:

Voyez sur le drapeau fdral, dit-il, cette croix, symbole de
civilisation, de vrit, de lumire, et en mme temps symbole de
fidlit. Mais on abuse de cette croix, l'gosme et la trahison envers
la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les
tnbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: Je suis la lumire
du monde. On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous
apporta la libert. On veut la discorde, une Suisse catholique et une
Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclam la loi de la
charit!

Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit
tre une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos
pres, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels,
non pour y placer un sige politique, mais pour y prter le saint
serment de la libert. Tendons-nous la main prs de la tombe des hros;
 cet esprit fraternel un _vivat!_

Mais l'incident le plus grave de toute la fte a t celui auquel a
donn lieu l'arrive inattendue de la dputation valaisane.

On avait pens qu'aprs la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du
Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposs  prendre part  des
rjouissances publiques. On s'tait pourtant tromp, et le vendredi
matin on vit arriver, drapeau en tte, une dputation de quatre
Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme
d'un triomphe au profit du vrai libralisme, et bientt le drapeau
valaisan figura au haut du Fahnenberg.

Cette nouvelle rpandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au
banquet du mme jour, M. le conseiller d'tat Curti, de Saint-Gall, se
rendant l'interprte du sentiment gnral, vint protester avec une
chaleureuse loquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient
fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'tablissement
de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que
les vainqueurs avaient institus pour juger et condamner les vaincus; et
lorsqu'il se prit  signaler l'impuissance de ce _misrable lien
fdral_ qui ne sait rien faire ni empcher en Suisse, un tonnerre
d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le
prsident du comit de Ble voulut lui enjoindre de descendre de la
tribune; sollicit de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas
moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres
protestations vinrent se joindre  celles de la tribune. Dans
l'aprs-midi, les dputations d'Argovie et de Ble-Campagne demandrent
hautement le retrait du drapeau valaisan, menaant de se retirer
sur-le-champ de la fte dans le cas o l'on ne voudrait pas donner
satisfaction  l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se
serait termin ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans
n'avaient jug prudent de se soustraire au cri unanime de rprobation
lev contre eux; ils ne tardrent pas  sortir de Ble, accompagns
d'une espce de cortge de sret, et emportant leur drapeau, qui,
pendant la soire, avait t perc d'une balle.

Un temps magnifique avait favoris la clbration de l'anniversaire de
la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais,  partir du
mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre
jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et
les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant t un
instant compltement coupes par les eaux, on prvoyait dj le moment
o il faudrait organiser un service de bateaux pour empcher les
malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On
parvint cependant  faire couler en partie les eaux, et, au moyen de
planches jetes en tous sens sur cette terre boueuse, on rtablit tant
bien que mal une circulation non exemple de prils; je vous citerai,
entres autres, une dame qui, s'tant imprudemment engage  traverses
immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondment, que
quelques galants confdrs, accourus  son secours, eurent peine  la
retirer de la vase dans laquelle elle enfonait dj jusqu'aux genoux;
il fallut la porter  bras, et en la voyant revenir, assise sur les
paules de ses courageux librateurs, le poste de la milice, tromp par
les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires
dus aux vainqueurs du tir.

Pendant ce temps, le dner de la grande cantine prsentait un spectacle
non moins divertissant. La pluie tombant  grands flots s'tait fray un
passage  travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau
ruisselait de tous cts sur les infortuns convives, et ceux-ci, pour
se soustraire, eux et leur dner,  cette irruption diluviale, n'eurent
plus d'autre parti  prendre que de se mettre  couvert sous leurs
parapluies. Ce banquet, abrit sous une toiture multicolore, n'a pas t
un des pisodes les moins curieux de la fte. Cette bigarrure mme ne
laissait pas de lui prter un aspect tout  fait fdral. Mais cet
accident ne fut rien moins que rjouissant pour l'entrepreneur des
banquets, dont la vaste salle  manger, o le dimanche 21,000 bouteilles
de vin avaient t consommes en quelques heures, fut bientt presque
entirement dserte.

Le tir a t clos le dimanche 7 juillet  sept heures du soir, selon le
programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain
 dix heures du matin.--Ce jour-l, le prsident du comit central a
remis leurs drapeaux aux socits encore prsentes; puis, aprs avoir
prononc un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants.
Ces crmonies termines, le cortge s'est mis en marche pour
accompagner le drapeau fdral.

Les prix sont de deux espces: ceux offerts par les cantons et les
villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont reprsent en
totalit une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr.
de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels
que argenterie, mdailles d'or et d'argent, fusils et carabines
d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases,
cigares, tabac, pipes, tabatires, vins en ft et en bouteilles,
soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.;
quelques dons se font remarquer par un caractre tout local: je citerai
entres autres des fromages en grande quantit, un chariot du meilleur
foin de Lucerne avec la voiture et la vache attele, une gnisse avec un
collier en argent, des chamois, etc.

Plusieurs dons ont une valeur considrable: le conseil de ville
(stadtrath) de Ble a donn un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le
gouvernement du canton de Ble, huit mdailles d'or, de la vaisselle en
argent, des ouvrages littraires de prix et une somme de 3,200 fr. de
Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de
monnaie franaise;--la socit de carabiniers de Ble, une carabine
garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de
Ble-Campagne, un tableau de Vogel reprsentant la bataille de
Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant
l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprims sur des
foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la socit de carabiniers du
canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr.,
un service de table damass, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et
un autre pour 24 personnes, du mme prix; une magnifique pendule valant
300 fr.

Le corps des officiers de Ble-Ville a donn une coupe d'argent et une
somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en
or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Ble, une somme de 800 fr.;--lord Vernon,
une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la socit de
carabiniers de Genve, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre
du prix de 200 fr.;--la socit de carabiniers de Soleure et celle
d'Argovie, chacune 600 fr.;--une socit de carabiniers de Zurich, une
coupe de 600 fr.;--une autre socit de carabiniers de la mme ville,
500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la
Havane: --des Franais habitant Ble, 420 fr. en or;--la socit de
carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'anne 1834; --M Rodolphe
Merian, de Ble, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Ble,
un tapis de pied brod, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.

Les prix principaux ont t ainsi distribus:

Le premier prix  la cible fdrale (le plateau d'argent et 60 louis
d'or), M. le colonel Hbnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxime
prix (la carabine), M. Jacques Sebenmann, d'Arau; le troisime (le
tableau de Vogel donn par Ble-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le
quatrime (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquime (le vase
offert par les Suisses rsidant  Saint-Ptersbourg), M. Walser, de Grub
(Appenzell); le sixime (la coupe donne par le corps d'officiers
blois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.

Le premier prix  la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des
bouchers  Ble), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxime prix
(une mdaille d'or, des espces et autres objets, le tout valant 350 L.
S.), M. J. Greben, de Ble; le troisime prix (une coupe de cristal et
un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen
(Appenzell).

Le plateau d'argent donn pour premier prix est d'un travail exquis; il
sort des ateliers de M. Hartmann  Ble. Il est estim 80 louis d'or.
Les quatre reliefs dont il est orn sont trs-beaux. Ils reprsentent
Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises: _Mir
wid Gott helfen!_ 1307. _Hie Banzer, hie Erlach!_ 1339.--_Eidgenossen
liebet Euch!_ 1481--_Ich will Euch eine Gosse machen!_ 1386.

Mais, je le rpte, le vritable roi du tir fdrai de Ble a t
l'Appenzellois Bnzinger, qui avait fait 330 cartons.

A sept heures du soir, aprs la clture du tir, tandis que les canons
grondaient, une troupe de tireurs, prcds d'une musique clatante,
s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs paules _Bnzinger_.
Mille _vivat_ l'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta
ainsi en triomphe de caf en caf, toujours accompagn par les
acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne
fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de
l'honneur national.

Un compatriote de Bnzinger, Koller, homme riche et trs-considr dans
son canton, s'est rendu coupable d'un acte inou dans les annales des
tirs fdraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a
consenti  ce qu'un marqueur lui attribut des cartons qu'il n'avait pas
faits. La fraude fut dcouverte et Koller cit devant un jury compos de
douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui tait imput, et
dclara qu'ayant manqu  l'honneur, il tait rsolu de s'expatrier. Cet
incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononc un
arrt en vertu duquel les tirs fdraux seront dsormais interdits 
l'infortun qui n'a pas craint de se dshonorer pour dfendre contre un
tranger l'honneur de son pays.

Tout est fini maintenant. Ble a repris sa tristesse accoutume; on
dmolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les
carabiniers fdraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant
leurs exploits passs et en rvant aux triomphes qu'ils esprent
remporter dans deux ans au tir fdral de Zurich.



Maroc.

GARDE IMPRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT
OPRATIONS MILITAIRES DU MARCHAL BUGEAUD--QUESTION DE
LA DLIMITATION DES FRONTIRES.--TANGER.

Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impriale
marocaine (V. l'_Illustration_, t. III, p. 342.) ont reu le nom de
_abid-sidi-el-Bokhari_ (serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur
vient d'un marabout trs vnr, auteur d'un trait intitul _shahi_ (le
sincre), recueil de traditions (_hadis_) du prophte. Ils ont adopt
pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs
expditions.

Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'arme de l'empereur
Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes,
appeles pour cette raison _tribus de la garde impriale;_ tribus de
Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que ctoie le
Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.

Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expditions
militaires sont employs dans leurs cantons ou tribus  la garde et  la
police du pays, sous la conduite de leurs alcades ou officiers.

Il y a des alcades de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades,
quoiqu' la disposition des pachas, passent ordinairement de pre en
fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent
par quatre tendards de couleurs diffrentes, c'est--dire vert, jaune,
rouge et bleu. Une runion de cinq centaines est commande par un
alcade de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que
celui des pachas, des gnraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que
temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les rcompense, les
dpouille, sans autre loi que sa volont. Tous peuvent tre rejets dans
les derniers rangs de la socit, puis employs de nouveau, et
quelquefois dans des fonctions civiles trangres  leur premier tat.
Les alcades de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le
traitement de simples soldats. Les alcades de cinq cents hommes, les
gnraux, les pachas, les agents suprieurs civils, n'ont que le fruit
de leurs avanies et des dprdations que leur position comporte.
L'empereur connat ces exactions et les favorise pour dpouiller ces
fonctionnaires  leur tour, quand il les voit enrichis.

La solde, tant de l'alcade que du soldat, est absolument arbitraire, et
le souverain la proportionne au service qu'il a reu ou qu'il attend de
ses troupes. M. le capitaine Burel l'valuait, en 1840  la somme
annuelle de 65 francs pour un cavalier mari, et de 45 francs pour un
clibataire;  celle de 50 francs pour le fantassin de la premire
catgorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin,
chaque jeune garon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs
en trois paiements, qui se font aux trois Pques et en public.

Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et
suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces
familles de leurs rcoltes, l'empereur les aide en leur donnant
gratuitement des vtements et des grains. Au moyen de cette solde, de
ces terres, de ces secours et de quelques bnfices, licites ou non,
attachs au mtier de soldat de l'empereur, chacun est oblig de se
fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et
d'tre toujours prt  marcher.

Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari
qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au dpart et 20
francs au retour.

L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de
cavalerie qui conviennent au pays et  l'ennemi contre lequel il va
oprer. Tantt la cavalerie forme les trois quarts de l'arme; tantt
elle n'y entre que pour la moiti; mais comme le cavalier est plus
considr, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir 
pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, vritable instrument
pour lui de fortune et de considration.

Les alcades, pas plus que le gnral, ne se distinguent du simple
soldat par aucune marque extrieure. Le soldat lui-mme ne se distingue
de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est
commun  toute la population, tant  la guerre que dans les douars,
consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleon de toile, une
veste longue serre par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans
bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.

Le harnachement du cheval est  peu prs le mme que dans l'Orient. La
selle, dont le dossier et le pommeau sont fort levs, est recouverte en
drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vtement des
cavaliers, qui blouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'perons,
adaptent  leurs talons une espce de clou de 16 centimtres de
longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.

Depuis prs d'un sicle, les Maures ont quitt la lance, le javelot, la
fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mtres de long,
lger cependant, et de calibre irrgulier; ils y adaptent depuis
quelques annes une longue baonnette; ils ne savent d'ailleurs le
porter qu' la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse
dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de
l'empereur, ont de plus un sabre demi-courb, dont ils se servent dans
la mle, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbres ont, au
lieu de sabre, un bton  tte, qu'ils lui prtrent. On voit peu de
pistolets, si ce n'est  la ceinture de quelques alcades.

Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans
des cornes de boeuf, et leurs balles dans une giberne  ceinturon, ou
mme un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre 
poigne, et mettant la balle sparment, ce qui exige au moins trois ou
quatre minutes.

L'artillerie de campagne se rduit  quelques pices de deux  quatre
livres de balle, portes par des mulets et des chameaux.

Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et
compltement ignorants des plus simples manoeuvres. Pour les combattre
avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid  des corps dj
accoutums  guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la
cavalerie, pour obtenir des rsultats dcisifs.

Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la
principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratgie
consiste  envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui  cinq cents pas
 peu prs, se dployant soudain et prsentant le plus grand front
possible. Les cavaliers s'lancent aussitt  bride abattue, en ajustant
le fusil, qu'ils manoeuvrent aussi facilement que nos soldats manient
une lance; arrivs  demi-porte, ils tirent un coup ncessairement
incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la dtente, et
sans abandonner les rnes; la main droite tient le fusil. Le coup tir,
ils arrtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le
dos, ils battent en retraite avec la mme vitesse pour recharger. Les
chevaux sont tellement habitus  cet exercice, qu'ils font demi tour
d'eux-mmes ds qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils
continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur
sabre qu' la dernire extrmit, et, pour s'en servir, ils sont obligs
de placer leur long fusil devant eux sur l'aron de leur selle, de sorte
que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isol sans
appui sur ses cts.

Les quipages ne sont ports qu' dos de mulets ou de chameaux; car il
n'y a au Maroc, que des sentiers  travers les campagnes, et des
voitures y seraient compltement inutiles. Des tentes, des plats de bois
et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante
livres de farine presse dans un sac de peau, un peu de viande cuite et
sale, des dattes, des figues, voil les provisions et les quipages du
soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en
trouve  acheter ou  piller, voil pour les btes de somme et les
chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumes  se passer d'orge et  faire
dix lieues sans manger ni boire.

Avant d'entrer en campagne, chacun moud son bl avec des meules  bras;
il y a bien quelques moulins  chevaux dans les villes, et de moulins 
eau seulement  Ttuan,  Mquinez et  Fez, ce qui met tout corps
d'invasion dans la ncessit d'apporter des farines et du biscuit.

Quand l'arme marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve
partout la _mouana_, c'est--dire l'hospitalit du prophte pendant
trois jours, en sorte que son passage est assez onreux aux habitants;
mais aprs trois jours de rsidence sur le mme lieu, elle est oblige
de payer tout ce qu'elle consomm. Quand elle marche dans les provinces
ennemies ou rvoltes, elle pille sans faon tout ce qu'elle peut.

La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de
chirurgiens pour les soigner; si elles sont lgres, les soldats qui en
sont atteints gagnent le douar le plus voisin, o les scarifications
d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientt
guri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'arme, il conduisait
ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais,  qui il donnait
3 francs par jour, et qui composait lui-mme les drogues qu'il
administrait aux alcades et aux soldats riches.

On voit, par les dtails qui prcdent, quels avantages notre
organisation militaire donnerait aux corps d'arme chargs d'envahir le
Maroc, si la guerre prenait un caractre plus srieux et plus gnral.

Le bruit de l'arrive  l'arme du fils an de l'empereur avec une
force considrable s'accrdite de plus en plus. Les uns disent que c'est
pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus
de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en
mesure de faire face aux forces qui peuvent se prsenter. En consquence
j'appelle  moi M. le gnral de Lamoricire. Telles sont les paroles
par lesquelles M le gnral Bugeaud termine un long rapport adress par
lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de
l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontire du
Maroc.--Par une dpche tlgraphique, date du lendemain 16, du bivouac
de Sidi-Zar, M. le marchal a rsum en quelque sorte lui-mme son
rapport de la veille, en annonant que, provoqu par une nouvelle
attaque des Marocains, il les a culbuts et poursuivis jusqu' trois
journes d'Ougda.

Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgr les prtendues
assurances de rparations promises  notre consul gnral  Tanger; et
les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement
incertaines et douteuses, que M. le marchal Bugeaud dclare ne pas
savoir si le fils an de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions
pacifiques ou hostiles rejoindre l'arme  la tte de troupes
nombreuses.

La preuve des hsitations de l'empereur semble rsulter des deux faits
suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, rcemment
rentr en faveur, aprs une disgrce pendant laquelle il avait t
promen dans les rues de Maroc, mont sur un ne, la tte tourne vers
la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans le _nec plus ultra_
de la dgradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle
adresse au consul gnral de France  Tanger, M. de Nion, de ce que les
gnraux franais avaient franchi la frontire, approuvant la conduite
des chefs marocains, et demandant que nos gnraux fussent blms. Mais
le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signe par un autre
ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que
ses gnraux avaient attaqu le camp franais, et taient ainsi entrs
sur le territoire algrien, s'tait arrach la barbe en jurant qu'il les
punirait svrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du
consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas
rompues. La reprise et la continuation des hostilits nous ont appris
quel cas il est possible de faire de ces dclarations.

Du 7 au 15 juillet, la colonne franaise a parcouru le territoire aux
environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomtres, elle a
camp, le 9, sur le lieu o Abd-el-Kader s'tait tenu depuis prs de
deux mois. Le but de cette pointe tait de dranger ses projets, de
forcer sa dera (son entourage, sa smalah)  interner dans le Maroc, de
favoriser la rentre sur le territoire algrien des tribus migrantes,
et enfin de consommer ou dtruire les grains sems par Abd-el-Kader et
sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramasss dans la valle de
Kanfouda (porc-pic). A l'approche de nos troupes, en effet, la dera,
qui tait sur l'Oued Zekra, s'tait enfonce plus avant dans le Maroc,
et tait alle camper  Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk,  quarante-huit
kilomtres d'Ougda, prs du camp des Marocains, qui avaient fui
jusque-l.

Le 11, nos troupes pntrrent dans les montagnes, en remontant l'Isly
et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus migres
s'taient retires par la, et c'tait leur faire un tort immense que de
les forcer  se jeter dans le dsert: cette dispersion enlevait 
Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de runir des cavaliers
pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de
l'migration fut rencontre dans une gorge par les claireurs de la
cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 ttes de btail. Si la
poursuite et t continue sur les traces de cette migration, elle
aurait conduit sur la dera elle mme, campe  quelques kilomtres,
prs d'une petite rivire. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le
dfaut de relations avec les habitants ont donn et donneront encore
beaucoup d'incertitude et d'hsitation aux manoeuvres de nos colonnes.

La question des frontires du Maroc, la seule qui ait fourni un prtexte
 la prise d'arme des Marocains, serait loin d'tre rsolue dans le sens
des prtentions de l'empereur, d'aprs les documents authentiques que
l'_Algrie_, journal exclusivement consacr  la dfense des intrts
algriens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second
prdcesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre matre des
tribus guerrires d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnes 
l'autorit du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de
l'ouest de l'Algrie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui
tait concd, en envoyant un kad algrien  Ougda. Ce kad tait
Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.

Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir ngligrent de maintenir sous
leur dpendance cette annexe algrienne. Le successeur de
Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prdcesseur immdiat de l'empereur
actuel, ressaisit peu  peu son autorit sur ce pays, et l'Algrie
perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant
quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, mme dans les
circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algrie a toujours t
limit  l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les
Soulaa et le kadat de Nedroma.

A la question des frontires se lie intimement celle de l'expulsion
d'Abd-el-Kader. Sa prsence, en effet, au milieu des populations
marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de
l'Afrique. La tolrer plus longtemps, en se bornant  obtenir qu'il soit
intern, ce serait apporter seulement une trve et non mettre un tenue
aux embarras de la situation actuelle. Le trne d'Abd-el-Rahman lui-mme
est menac d'un ct par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la
France. C'est  notre gouvernement de faire parler l'une des craintes
plus haut que l'autre et d'amener l'empereur  se dbarrasser d'un seul
coup de son ennemi et du ntre. Le dnouement approche sans doute, car
M. le prince de Joinville, aprs avoir mouill dans les eaux
d'Algsiraz, a franchi le dtroit et n'attend plus dans la baie de
Cadix, o il est entr le 15 juillet, avec toute son escadre, que le
rsultat des ngociations pendantes, pour se prsenter devant Tanger.

Le premier port du Maroc devant lequel un btiment (_le Pluton_) dtach
de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est prsent le 8 juillet,
est celui de _Tanger_ ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble
appel  jouer un rle important dans les vnements qui ne tarderont
pas  s'accomplir. Le _Pluton_ y a conduit M. Touchard, aide de camp du
prince, charg de constater la situation actuelle de nos relations
politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du gnie, qui
doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la
commission scientifique de l'Algrie, auquel est confi le soin de
s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions
guerrires ou pacifiques.

[Illustration: Murs de la ville de Tanger.]

La place de Tanger fut dlaisse aux mahomtans par le comte Julien, en
l'an 718. Aprs deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les
Portugais l'occuprent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la
conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donne  Charles II, roi
d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal.
Muley-Ismal l'assigea en 1680, avec quelque succs, mais sans russir
 s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, aprs en avoir
fait sauter le mle et les fortifications Ces ruines combleront une
partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.

Cette baie a de 3  4,000 toises d'ouverture sur 14  1,500 de largeur;
elle est dfendue, indpendamment de l'artillerie de la ville, par six
batteries armes de 34 pices. A l'exception de cette baie et de celle
d'Al-Kasar-el-Soghar,  12 kilomtres  l'est de Tanger, toute la cte
nord est inabordable. Mais la cte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'
El-Arach, est susceptible de mouillage et de dbarquement.

[Illustration: Vue de Tanger, prise du champ des Sacrifices, par M
Blanchard, d'aprs une gravure de l'_Espagne_, de M. Taylor, publie par
M. Casimir Gide.]

La ville de Tanger, btie  l'embouchure occidentale du dtroit de
Gibraltar, est entoure d'une enceinte gothique qui peut avoir 1,000 
1,200 toises de dveloppement, et flanque de petites tours de 4  5
mtres de diamtre, quelques-unes rondes, la plupart carres, ce qui
prouve leur antiquit; car gnralement les tours rondes sont
postrieures au neuvime sicle. Un foss de plus de trois mtres de
profondeur, aujourd'hui  moiti combl et cultiv en lgumes dans
quelques parties, rgne  peu prs dans tout son contour du ct de
terre. En face du port, et dans le rentrant de la porte de la marine,
s'lvent plusieurs batteries, dont deux en tage, armes toutes
ensemble d'environ 60 pices de canon et de quelques mortiers, provenant
de dons faits par les puissances europennes.

[Illustration: Costumes maures, par M Eugne Delacroix.]

Les musulmans du dehors nomment Tanger la ville des infidles,  cause
des consuls et du grand nombre de chrtiens qu'elle renferme, comme
aussi des privilges que les juifs y possdent. Les contingents de la
province, passs dernirement en revue pour se prparer  la guerre
sainte, ont tenu la ville bloque pendant dix jours. Une partie des
berbres du Rif avaient t d'abord reus dans l'intrieur; ils y ont
commis beaucoup d'excs; ils ont forc les magasins du gouvernement et
enlev 300 barils de poudre, que le peuple a rpartis entre les
Moudjehedin (combattants pour la foi) qui sont alls renforcer les
tribus d'Ougda; ils ont dmoli la maison d'une famille chrtienne,
dvast les jardins des consulats, et tir un coup de fusil au consul
d'Espagne, qu'ils aperurent  sa fentre.

Du champ des Sacrifices, que reprsente notre dessin, on aperoit les
ctes d'Europe, Tarifa presque en face, Trafalgar, le magnifique tableau
du dtroit de Gibraltar, le vieux rocher de Gibraltar mme. Sur les
premiers plans apparat la ville de Tanger, dont l'enceinte se runit,
du ct du nord, aux murs du vieux chteau ou Kasbah. Ce chteau, qui
renferme une mosque et qui domine la ville et la mer, produit, par sa
position, un aspect fort pittoresque. Les mts levs au-dessus des
maisons indiquent la rsidence des consuls europens.

Ali-Bey estime la population de Tanger  10 ou 12,000 habitants; M. le
capitaine Burel,  5 ou 6,000 seulement; M. Graberg de Hemso  9,500;
elle se compose en grande partie de soldats, de petits marchands en
dtail, d'artisans grossiers, d'un trs-petit nombre de personnes
aises, et de juifs qui portent un costume particulier.

(_La suite  un prochain numro._)



Histoire de la Semaine.

Les ftes anniversaires que le _Courrier de Paris_ vous a dcrites,
notre situation vis--vis du Maroc, qu'un autre de nos collaborateurs
s'est charg d'exposer, la distribution des rcompenses  l'industrie,
dont nous reprsentons ici l'aspect dans la salle des Marchaux, mais
dont un article spcial vous donnera tout  l'heure le compte rendu,
voil les solennits, voil les vnements principaux d'une semaine dont
l'historien n'a plus gure qu'un arrir  mettre au courant et les
vnements de l'extrieur  enregistrer.

Si ce bulletin, dont nous avons toujours entendu faire uniquement des
tablettes, prend quelquefois et invitablement, de l'enregistrement de
luttes et de rsolutions parlementaires, une sorte d'aspect politique,
c'est, grce au ciel et  la prochaine ordonnance de clture, une
physionomie qu'il ne sera de longtemps expos  avoir de nouveau.
Finissons-en donc avec les Chambres, qui nous ont envahi, depuis sept
mois, une place que parfois sollicitaient vainement des nouvelles
intressantes pour les sciences et pour les arts.

La chambre des pairs seule s'est runie, et la certitude o elle est
qu'il ne serait plus possible de rassembler 230 dputs pour adopter un
amendement, si elle en introduisait un dans un des projets qu'elle
discute, les lui fait voter sans changements. Toutefois, pour la forme,
on se livre encore des combats, comme si l'issue pouvait tre
incertaine, et dans la loi sur le chemin de Strasbourg notamment, M.
Teste a cherch  tre trs-dur pour son successeur au dpartement des
travaux publics, M. Dumon.

[Illustration: M Cunin-Gridaine, ministre du Commerce et de
l'Agriculture.]

A la chambre des dputs on s'est born  faire distribuer, avant la
clture officielle de la session, les rapports des commissions qui
avaient termin leurs travaux et qui voulaient, par le dpt de leurs
conclusions, mettre l'assemble  mme d'ouvrir ces discussions ds le
commencement de la session prochaine.

On n'a point oubli qu'un trait conclu entre la France et la Sardaigne,
au mois d'aot 1843, entre autres conventions, consacre en principe
entre les deux tats la garantie rciproque de la proprit littraire
et artistique. Ce trait modifiant les tarifs de douanes, crant de
nouveaux dlits de contrefaon, ne peut, sur ces deux points, s'excuter
qu'avec la sanction lgislative. Pour obir  cette ncessit, le
gouvernement a introduit plusieurs dispositions spciales dans la loi de
douanes prsente par lui  la Chambre dans cette session, et demeure 
l'tat de rapport, et il a propos un projet de loi pnale sur la
contrefaon en France des ouvrages publis en Sardaigne. M. Vivien, au
nom de la commission charge de l'examen de ce projet, a fait distribuer
un rapport dans lequel il conclut  son adoption. Nous y avons remarqu
le passage suivant:

C'est par la voie des ngociations que le gouvernement peut faire
reconnatre les droits des auteurs franais. Le moment est favorable
pour entreprendre ces ngociations. Depuis quatre ans, la Hollande a
accept et insr dans un trait pass avec nous la garantie rciproque
de la proprit littraire et artistique. L'Angleterre, la Prusse, la
Saxe, ont promis  l'avance de reconnatre les droits de quiconque
reconnatra les leurs. La confdration germanique, les tats italiens
ont sign des conventions fondes sur le mme principe. Complter le
trait sign par la Hollande, rpondre  l'appel des lois de
l'Angleterre, de la Prusse et de la Saxe, rclamer l'application du
principe dj consacr en Allemagne et en Italie, obtenir partout
l'interdiction de la contrefaon des livres franais, et, comme
consquence ncessaire et oblige, la prohibition de l'introduction des
contrefaons trangres, telle est la marche  suivre. L'autorit de
l'exemple, celle du bon droit, notre lgitime influence employe pour
une cause juste, auront bientt entran l'opinion des tats qui n'ont
encore pris aucun engagement, et l'Europe entire, sans longs dtails et
sans efforts coteux, aura, avec ou sans le concours de la Belgique,
plac les droits de l'crivain et les privilges de l'intelligence sous
la protection d'un principe tutlaire et conservateur: croisade
pacifique, honorable pour la France, pour le gouvernement de Juillet,
pour les ministres qui l'entreprendront, digne d'une nation qui a
toujours compt parmi ses premiers citoyens des hommes de lettres et des
savants, et qui n'est pas moins fire de l'clat attach  leurs noms
que de ses plus glorieux succs sur les champs de bataille.

[Illustration: Exposition des produis de l'industrie.--Distribution des
rcompenses dans la salle des Marchaux, le 29 juillet 1844.]

Nous avons (p. 135 et suiv. de ce mme volume), en faisant ressortir la
ncessit d'une rforme postale, exprim la crainte que ta proposition
De M. de Saint-Priest, qui, tout incomplte qu'elle ft, tait nanmoins
un canevas sur lequel on pouvait tracer un plan meilleur, n'aboutit 
aucun rsultat. Nous nous tions peu tromp. Elle n'a abouti qu'au
rapport de la commission qui, par l'organe de M. Chgaray, en propose le
rejet, ou du moins, au lieu de l'amender dans le sens des principes
incontestables qu'elle proclame, s'est borne  formuler un article pour
la suppression du dcime rural, et  en conserver un de M. de
Saint-Priest sur la rduction  2 pour 100, pour tous les envois
d'argent n'excdant pas 50 francs, du droit aujourd'hui fix  5 pour
100. Aprs les excellents principes que la commission a proclams, aprs
les opinions de rforme radicale qu'elle a mises, cette conclusion
rappelle la montagne de la fable. En effet, le rapport combat et dtruit
tous les prjugs qui militent pour le maintien de l'tat de choses
actuel, tous les arguments qu'on met en avant pour le dfendre. On
rpte chaque jour, par exemple, ce que M. le ministre des finances n'a
pas craint de dire  la tribune pour combattre une taxe fixe et dfendre
la taxe progressive actuelle, qu'il est juste qu'une lettre paie en
raison de ce que cote son transport. La commission a tabli le cot du
transport, pour l'administration, de chaque lettre suivant la distance
qu'elle parcourt. L'excdant de ces frais de revient constitue donc un
impt acquitt par chaque destinataire; on va voir, par le tableau
dress par la commission, quelle est l'galit et la justice de cet
impt:


                       Zone  ou                               Impt ou diffrence
                       distante        Taxe.     Cot.   de la taxe
                       en kil.                                    la dpense.
        Moins de 40                 20 c.    9 3/4 c.  10 1/4 C.
        De          40  80          30       10 1/4      19 3/4
        De          80  150        40       10 3/4      29 1/4
        De        150  220        50       11 1/4      38 3/4
        De        220  300        60       11 3/4      48 1/4
        De        300  400        70       12 14       57 3/4
        De        400  500        80       12 3/4      67 1/4
        De        500  650        90       13 1/4      76 3/4
        De        650  750        1 fr.    13 3/4      86 1/4
        De        750  900        1 10    14 1/4      95 3/4
        Plus de 900                 1 20    14 3/4      1 fr. 5 1/4

Ainsi, la lettre qui cote  l'administration 9 centimes 3/4 ne paie en
sus du remboursement de ces frais que 10 centimes 1/4, tandis que celle
qui ne lui cote que 14 centimes 3/4 est condamne  lui payer 1 franc 5
cent. 1/4. C'est une ingalit, une injustice insoutenables. On ne
s'explique pas que la commission se soit borne  les signaler.
Esprons, toutefois, que ce qu'elle n'a pas os faire, la Chambre saura
l'exiger aprs avoir lu les considrations qui rsument le travail de
ses commissaires.

La commission charge de l'examen de la proposition de M. Chapuys de
Montlaville, relative  la suppression du droit du timbre sur les
journaux et crits priodiques, n'a pas rachet, elle, par la nettet et
la hardiesse de ses considrants, ce qu'il y a de timide et d'embrouill
dans le dispositif de son rapport. M. Achille Fould, qui a t charg de
ce travail, dit  la page 19: Les journaux dont la situation financire
est prospre ne verraient pas une modification notable dans les
conditions de la presse sans une certaine inquitude. Nous ne savons si
c'est cette crainte de troubler la quitude de quelques-uns qui a
dtourn la commission de rendre la publicit plus abordable  tous.
Quel qu'ait t son motif dterminant, toujours est-il qu'elle a conclu
au rejet de la proposition, et qu' la suppression du timbre pour tous
elle a eu la singulire ide de substituer un emprunt aux lois de
septembre, consistant  varier le droit du timbre, comme le taux du
cautionnement, selon l'importance des localits; de telle faon que la
vrit cotera plus cher  dire  Nantes qu' Tours,  Lyon qu' Mcon,
et que dans les arrondissements o se trouve une ville de 50,000 mes,
comme aussi dans les dpartements de la Seine, de Seine-et-Marne et de
Seine-et-Oise, on paiera 4 centimes de timbre, quelle que soi l'exigut
du format, tandis que plus d'un journal n'en paie que 3 aujourd'hui.
C'est donc la substitution d'un aggravement de position pour un certain
nombre de journaux au moyen nouveau d'expansion que l'auteur de la
proposition avait voulu donner  la presse. Nous ne craignons pas de
dire que cette contre-proposition n'a pus la moindre chance d'tre
adopte.

On a encore distribu  la Chambre le rapport de M. Vitet sur le projet
de loi relatif  la translation des affaires trangres  l'htel de la
Reynire, situ au coin de la rue des Champs-lyses. La commission, 
l'unanimit, propose d'affecter  ce but les terrains dpendants du
domaine de l'tat, situs entre la rue de l'Universit, la rue
d'Austerlitz et le quai d'Oray, c'est--dire l'ensemble de btiments et
de jardins annexes au palais de la chambre des dputs, en vertu de la
loi du 30 juin 1843. Elle, propose, en consquence, de rduire le crdit
demand  3 millions 900,000 fr.

On connat aujourd'hui le texte officiel de la notification que M. le
duc de Bordeaux a adresse aux puissances trangres  l'occasion de la
mort de M. le duc d'Angoulme, qui avait pris le titre de comte de
Marne. Voici ce document:

Devenu par la mort de M. le comte de Marne chef de la maison de
Bourbon, je regarde comme un devoir de protester contre le changement
qui a t introduit en France dans l'ordre lgitime de succession  la
couronne, et de dclarer que je ne renoncerai jamais aux droits que,
d'aprs les antiques lois franaises, je tiens de ma naissance. Ces
droits sont lis  de grands devoirs qu'avec, la grce de Dieu je saurai
remplir; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma
conviction, la Providence m'appellera  tre vritablement utile  la
France. Jusqu' cette poque, mon intention est de ne prendre, dans
l'exil o je suis forc de vivre, que le titre de comte de Chambord;
c'est celui que j'ai adopt en sortant de France; je dsire le conserver
dans mes relations avec les cours.

L'Angleterre et l'Autriche ont seules refus,  ce qu'il parat, de
recevoir cette notification, et le premier accus de rception
sympathique qui soit parvenu au prtendant est de Marie-Louise, duchesse
de Parme.

Des lettres de Tati,  la date du 19 mars, nous informent que les
intrigues de l'ancien consul anglais, Pritchard, avaient amen un
soulvement dont le gouverneur s'tait rendu matre sans effusion de
sang, par l'adoption de mesures nergiques. La reine Pomar tait en
rade, retire sur un cutter anglais; quant  Pritchard, il avait t
arrt et mis au secret par les autorits franaises, qui avaient
dclar que ses biens, que sa vie leur rpondraient des consquences des
vnements qu'il avait provoqus. Une autre correspondance de
Rio-Janeiro rapporte que Pritchard y est arriv le 7 juin,  bord du
btiment de guerre anglais le _Vindict_. Il s'tait embarqu  Tati,
aprs vingt et un jours de dtention.

Les interpellations se succdent  Londres, et sir Graham ne sait plus 
laquelle entendre. Les pi grammes l'assigent aussi, et, par allusion
aux rvlations sur les indiscrtions du secret-office, on vient de
graver et de vendre  grand nombre  Londres un cachet sur lequel on
lit: _For not to be Grahamed_. Pour n'tre pas Grahamis. Puisse, pour
l'honneur du cabinet anglais, la recommandation n'tre pas vaine!--De
toutes les questions rcemment poses au ministre dans le parlement,
celle qui a caus le plus d'tonnement et d'moi par avance est celle de
M. Sheil, qui concluait  la nomination d'une commission pour s'enqurir
comment les possessions franaises en Algrie avaient t acquises, et
jusqu' quel point leur extension peut s'accorder avec les intrts
politiques et commerciaux du pays. Sur l'annonce de cette motion, sir
Robert Peel avait dclar qu'il devait se borner  dire que c'tait la
motion la plus extraordinaire qu'il et jamais entendu faire. M. Sheil
l'a dveloppe nanmoins, mais il avait d'avance renonc  demander la
formation du comit qu'il provoquait primitivement. Il ne s'agissait
plus, des lors, que d'une conversation politique dont le but tait
d'embarrasser le premier ministre et d'accrotre l'aigreur qui peut
rgner entre la France et l'Angleterre. M. Sheil est irlandais; on l'a
vu porter la parole comme dfenseur dans le procs d'O'Connell. Sa
conviction est, comme celle du grand agitateur, que l'Angleterre ne
rendra justice  l'Irlande qu'au jour du pril, et quand l'assistance
des Irlandais sera devenue absolument indispensable, comme dans un cas
de rupture entre la Grande-Bretagne et nous. Le _Standard_, journal
ministriel du soir, a cru devoir publier  cette occasion la note
suivante: M. Sheil a t longtemps intimement li avec le parti-prtre
franais; nous souponnons donc que son discours et sa motion d'hier, si
bien calculs pour amener une querelle, peuvent tre attribus  ce
parti. Nous n'accusons pas M. Sheil de s'tre laiss corrompre par les
prtres franais, nous l'en croyons incapable; mais, comme nous l'avons
dit, c'est un instrument que tous ses amis peuvent employer et qui ne
demande pour salaire que l'honneur de l'emploi.

Les journaux de Londres, la chambre des communes elle-mme, se sont, ces
jours derniers, vivement occups de l'exprience faite  Brighton d'une
machine explosible du capitaine Warner, destine  dfendre les ports et
les rades, et  dtruire les btiments qui tenteraient de franchir une
passe on de s'approcher de la cte. Un btiment marchand de 300 tonneaux
s'est enflamm tout  coup, et a sombr sans que l'on ait pu distinguer
par quel moyen. Les feuilles anglaises se livrent  toutes sortes de
conjectures contradictoires sur les procds et l'efficacit de
l'invention, mais elles sont d'accord sur son importance et sur le
devoir pour le gouvernement de veiller  ce qu'elle soit prouve d'une
faon concluante.

La malle des Antilles arrive  Southampton a apport la nouvelle que
les rsidents anglais des Cayes avaient crit  la Trinit pour rclamer
l'intervention d'un vaisseau de guerre de leur nation, parce que la
ville tait saccage et pille. Le gnral Guerrier tait subitement
tomb malade, et le bruit s'tait rpandu qu'il avait t empoisonn par
son rival Acaan.--A la Dominique, o une rvolte de noirs affranchis
avait clat, ce qui tait un fait nouveau dans l'histoire de
l'mancipation anglaise, l'ordre avait t rtabli. Cet vnement donne
une autorit trs-grande  ce que disait lord Clarendon dans la sance
de la chambre des lords du 25 juillet: Mon opinion est que nous devons
nous efforcer de prouver aux autres nations que le travail de l'homme
libre est plus productif que celui de l'esclave. C'est prcisment ce
que nous n'avons pas prouv, et les autres nations, voyant que
l'exprience avait manqu, ont regard notre philanthropie comme un
pige. Et pourquoi l'exprience n'a-t-elle pas russi? C'est parce que
dans nos colonies, nous n'avons pas donn au travail libre les moyens de
se dvelopper. C'est  cela que doivent tendre tous nos efforts.

Bien que, grce aux mesures prises, au dploiement de force arme, la
ville de Prague n'ait pas t le thtre de nouvelles luttes sanglantes,
on a encore vu la fermentation et la rvolte gagner les petites villes
manufacturires. Une meute a clat  Deutsch-Brod, et l'on a d
recourir aux garnisons voisines, qui sont toutes consignes A
Schwartz-Koseritz, un mouvement a eu lieu contre la population
isralite, qui a t expulse. Vingt mille des plus riches juifs de
Prague ont dj aussi quitt cette ville. La question du pauprisme
parat tre surtout en jeu dans ce qui s'est pass. Des vers imprims
ont circul parmi la foule. Cette posie rvolutionnaire tait crite
dans la langue des Bohmes.

Un attentat contre la vie du roi et de la reine de Prusse a t commis 
Berlin, le 26 juillet. Au moment o ils montaient en voiture, un
individu, sortant de la foule, s'est approch de la portire et a
dcharg dans cette direction un pistolet  double coup. La voiture
tait partie aussitt; le roi a fait arrter, et a montr au peuple que
ni lui ni la reine n'taient atteints. Le coupable a t arrt en
flagrant dlit; c'est un ancien bourgmestre de Storkow, dans la Marche
lectorale, qui avait donn sa dmission en 1841, aprs une gestion
rprhensible. Il avait depuis,  plusieurs reprises, sollicit un
nouvel emploi, et l'insuccs de ses tentatives l'avait irrit et pouss
 ce crime. Il se nomme Tschech, il est g de cinquante-six ans.

Les autres nouvelles de Prusse sont l'abolition de la dtention pour
dettes, et une instruction du commandant gnral des gardes qui donne
l'ordre aux officiers suprieurs de dfendre aux soldats, jusqu'au grade
de sergent-major inclusivement, de se faire recevoir membres des
socits de temprance. Cette mesure est motive sur ce que les
rglements de ces socits dfendent l'usage d'une boisson qui, d'aprs
les ordres suprieurs, est distribue rgulirement  certaines poques,
surtout pendant les manoeuvres, dans les camps et les bivouacs, et 
certains jours solennels, comme rafrachissante et tonique.

Bologne vient d'tre encore tmoin d'une excution politique. Le 10
juillet au matin, les carabiniers y ont fusille par derrire un peigneur
de chanvre, _arrt  l'tranger en janvier 1844_, qui avait t
condamn  mort comme rebelle par la commission militaire, aprs, dit
l'arrt, que celle-ci _eut oui la messe et fait les prires d'usage_. Ce
malheureux, nomm Gardenghi, a t mis  mort au mme lieu o six autres
condamns avaient subi dernirement cet atroce supplice.

La correspondance de Madrid contient d'affligeants dtails. Nous avons
parl de l'excution  Saragosse de trois personnes fusilles par suite
de l'affaire du gnral Esteller; mais le gnral Breton avait dit dans
une proclamation que ce n'tait qu'un commencement d'expdition; et en
effet, d'autres personnes sont arrtes, et l'on annonce qu'elles seront
prochainement excutes. Ce n'est pas tout: M. Inglada. intendant
gnral de la province de Tolde, nomm par le ministre Gonzals Bravo,
vient non-seulement d'tre destitu, mais encore d'tre arrt et mis au
secret comme prvenu de complicit dans le meurtre du gnral Quesada,
assassin dans le mouvement populaire qui suivit l'insurrection de la
Granja. D'autres personnes, compromises dans la mme affaire, ont t
galement arrtes, et l'on s'attend  voir adopter des mesures
semblables pour venger les mnes des gnraux Basa, Mendez Vigo,
Saint-Just, Duonadio et Canterac.

A Athnes on s'est occup de la tentative d'un individu atteint
d'alination mentale qui avait voulu pntrer, le 7 juillet, dans le
palais du roi et avait t frapp d'un coup de baonnette  travers le
corps par un soldat. Cet homme, autrefois brigadier de gendarmerie,
avait revtu son uniforme, et il parat que la sentinelle ne l'a frapp
que quand elle lui a vu mettre le sabre . la main. Le malheureux
insens tait porteur d'un rouleau de papier que l'on croyait tre une
ptition adresse au roi, mais qui ne contenait que des divagations sur
Alexandre le Grand, en l'honneur de qui il poussait des vivat. Le
chagrin de se voir dpouill d'une petite proprit et des querelles
intrieures, suites d'un mauvais mnage, semblent les causes de la folie
de cet homme, dont la vie sera peut-tre conserve, mais qu'il semble
difficile de ramener  la raison.--Quant  la solution des embarras
politiques, on attendait la runion des Chambres. Le ministre a fait
des promotions si nombreuses dans les hauts grades de l'arme, qu'il y a
maintenant 40 gnraux pour 3,000 hommes dont se compose la force
militaire.

Sur la lutte sanglante des bords de la Plata, on trouve dans le
_Standard_ la note suivante, qu'il convient de n'accepter que sous
bnfice d'inventaire: Il est arriv ce matin des nouvelles de
Bunos-Ayres et de Montevideo. Nous avions annonc que les assigs
avaient fait une sortie qui s'tait termine par une droule complte:
aujourd'hui nous apprenons que les rsultats de cette sortie ont t
plus dsastreux encore. Paz.  la tte de 2,000 hommes, avait attaqu un
poste avanc de l'ennemi prs de Pantanoso, pendant que Thibaud et
Carra marchaient sur las Tres-Croces. Il esprait prendre l'ennemi 
l'improviste, mais Oribe tant survenu avec des renforts, Paz a t
repouss avec perte. 68 hommes sont rests sur le champ de bataille, 160
ont t blesss. On lui a fait cinq prisonniers. La division de Carra
et de Thibaud a aussi t repousse  la baonnette par le colonel
Maza; 75 hommes sont rests sur le champ de bataille, y compris 62
_ex-Franais_. Il y a eu 150 blesss.

Des lettres reues de Lima font connatre qu'au mois de mai dernier le
gnral Vivanco tait toujours prsident du Prou. Mais ce malheureux
pays continuait d'tre en proie  la guerre civile. Les troupes de
Vivanco avaient eu plusieurs engagements avec celles du gnral
Castella, son plus grand antagoniste. Le gnral Santa-Cruz tait tomb
au pouvoir de Castella, qui avait livr son prisonnier au commandant de
la frgate _le Chili_. On craignait que Santa-Cruz ne ft fusill.
Plusieurs gnraux levaient des corps de partisans et se disposaient 
agir chacun pour s'emparer du pouvoir, qui a pass par tant de mains en
si peu d'annes. Plus heureux que Santa-Cruz, le marchal de la Fuente a
pu se rendre  bord de la corvette franaise _l'Embuscade_, en rade de
Callao. Il a t accueilli avec l'hospitalit qu'on est sr de
rencontrer chez le Franais. Cependant, le sjour du marchal se
prolongeant indfiniment  bord de ce btiment, les agents du
gouvernement tabli  Lima ont adress  ce sujet des reprsentations,
d'abord au capitaine Mallet, qui ne les a point coutes, et ensuite 
l'amiral Dupetit-Thouars. Il est de principe, en effet, que si un neutre
mouill devant une place de guerre reoit  son bord,  titre de
rfugi, un ennemi de cette place, c'est  condition de l'embarquer sur
le premier navire tranger qui sortira du port avec une destination
lointaine. Or, il parat que cette condition n'avait pas t observe.
L'amiral, qui sait aussi bien respecter les droits des autres qu'il fait
valoir les siens  l'occasion, a loign le marchal de la Fuente et mis
un terme au conflit.

Au Paraguay, il y a eu un changement de gouvernement. M. Lopez a t
nomm directeur pour dix annes Il avait ouvert au commerce tranger les
ports du Paraguay et avait autoris les ngociants trangers  s'y
tablir. Toutefois, si l'on en croit le correspondant du _Times_, la
jalousie du gouvernement bunos-ayrien empchera que cette mesure ne
soit profitable aux nations trangres et notamment  la
Grande-Bretagne. Il a dclar qu'il ne souffrirait pas que le commerce
se fit sur le Panama et l'Uruguay, soit parce qu'il est en guerre avec
le Banda oriental, soit parce que Corrientes s'est dtach de la
confdration mridionale.

Le muse et les collections de mdailles se sont enrichis de deux
productions nouvelles. L'une est consacre au souvenir de la sance du
20 janvier dernier, o M. Guizot rpondit  l'opposition, qui lui
reprochait vivement certains actes de sa vie politique: _On peut
puiser ma force, on n'puisera pas mon courage._ Les amis de M. le
ministre des affaires trangres, qui avaient eu vis--vis de lui, dans
cette sance, le tort de ne pas soutenir l'apologie qu'il cherchait 
faire de ces actes reprochs, et de le laisser lutter seul contre
l'opposition, ont cru lui devoir cette rparation. L'autre mdaille est
la mdaille en bronze que le gouvernement a fait graver par M. Gavrard
pour tre donne aux exposants. Elle reprsente la France tendant une
couronne  l'industrie en lui disant: _Tu m'enrichis, je t'honore._
C'est trop sec et pas assez logique. L'industrie, en effet, enrichit la
France, mais elle ne fait pas que l'enrichir, et c'est parce qu'elle ne
fait pas que cela que la France l'honore. Il y a peu d'annes, la ville
de Paris percevait un double impt des maisons de jeu et des maisons de
tolrance. Les croupiers et les beauts de carrefours l'enrichissaient,
sans qu'elle les honort, que nous sachions. Les intrts matriels ont
leur ct fort respectable; mais il faut savoir le trouver, surtout
quand on veut le couler en bronze.

Une inondation terrible a port la consternation dans la ville d'Adana
et dans ses environs. S'il faut en croire le rcit des voyageurs, ce
sinistre aurait cot la vie  mille personnes et caus des dommages
qu'on value  plusieurs millions de piastres.--A Rio-Janeiro, le 25
mai, la chaudire de l'un des steamers en fer qui font le service entre
cette ville et Rio-Grande a clat, et plus de quarante personnes ont
perdu la vie par suite de l'explosion.--A Londres, un vnement est venu
causer galement la mort de trente personnes. Pour assister  une joute
de bateaux  rames, la foule s'tait porte sur une jete flottante qui
sert d'embarcadre prs du pont de Black-Friars. Cette jete, d'environ
trente mtres de longueur, a cd sous le poids des imprudents, et
hommes, femmes et enfants ont t jets dans le fleuve.--Sur le chemin
de fer de Montpellier  Cette, le draillement d'un train a caus la
mort de trois voyageurs. Quatre autres ont t blesss.

A Paris aussi, hlas! lundi,  la fin de cette fte dont le _Courrier de
Paris_ ne vous a fait voir que le ct riant, nous avons vu se
reproduire ce triste tableau qui avait assombri les solennits du
mariage de M. le duc d'Orlans. A l'entre de l'avenue Gabriel, des
flots de curieux se contrariant et s'amoncelant ont dtermin de
nombreux cas d'asphyxie dont quelques-uns, malgr les secours
immdiatement prodigus, ont t mortels. Le nombre des blesss est
considrable, et beaucoup de blessures prsentent de la gravit.

--Un de nos auteurs dramatiques les plus fconds, M. Guilbert de
Pixrcourt, vient de mourir  Nancy, sa ville natale,  l'ge de
soixante-onze ans.--L'Allemagne vient de perdre galement un de ses plus
fconds producteurs dramatiques, M. Charles Blum, auteur de 589 ouvrages
reprsents. Il avait, par ses traductions, popularis le vaudeville
franais chez ses compatriotes.--Le troisime fils du roi de Naples,
comte de Castro-Giovani, est mort.



Projet d'un Hpital nouveau  Paris.

[Illustration.]

Paris tend  se dplacer: c'est un fait incontestable que M. Rabusson
dplore en frquents mmoires au roi et en ptitions aux Chambres: nous
nous bornons, nous,  le reconnatre. L'administration de la ville de
Paris ne le mconnat sans doute pas non plus, mais elle a le tort de ne
pas assez tudier ce mouvement, de ne pas assez s'en proccuper, non pas
pour s'y opposer, comme le voudrait M. Rabusson, mais pour le diriger,
l'organiser dans l'intrt de la ville  venir et au moindre dtriment
de la ville ancienne.

C'est dans le quart de cercle compris entre le nord et l'ouest que
Paris, gravissant la hauteur qui le dominait, l'a couronne
d'habitations nouvelles. S'tendant sur le plateau, elles descendront
bientt sur le versant oppos pour rejoindra la Seine qui le contourne.
Cette extension s'opre en dedans et au dehors des limites de la ville,
c'est--dire sur les vastes terrains non construits que renfermait
l'enceinte du mur d'octroi et au del mme de cette enceinte. Pour la
partie de ce dveloppement qui s'opre dans la banlieue, la municipalit
de Paris ne peut exercer aucune surveillance ni aucune action. Toute
cette ville de Batignolles-Monceaux, qui dans un petit nombre d'annes
fera,  coup sr, partie de la grande ville, s'est difie et s'difie
encore d'aprs des rgles de voirie rurale, qui ne sont nullement en
harmonie avec celles de Paris et qui laissent s'enrouler des rues
troites et sinueuses qu' peu de frais aujourd'hui on tablirait sur de
plus grandes proportions et sur un alignement moins tourment, mais dont
l'largissement et le redressement entraneront plus tard des dpenses
normes. Pour la partie de ces constructions qui est renferme dans les
murs de l'octroi, la ville de Paris fait observer, bien entendu, ses
rglements; mais elle comprend que ses devoirs ne s'arrtent pas l, et
que cette agglomration de nouveaux habitants et d'migrants des anciens
quartiers, exige des tablissements municipaux et des monuments publics.
Bientt nous aurons  rendre compte de l'ouverture et de la conscration
d'une glise qu'on achve sur la place Lafayette. On s'entretient depuis
longtemps de l'rection d'un collge; aujourd'hui nous avons  faire
connatre le plan d'un hpital nouveau.

Cette construction s'lverait prcisment derrire l'glise qui va tre
inaugure, Saint-Vincent-de-Paule, dans l'axe de ce monument, et d'une
rue Neuve-Hauteville, continuation de l'ancienne rue de ce nom et qui
n'en serait spare que par le monument religieux et ses abords.
L'hpital est destin  recevoir 600 lits. L'administration des hospices
dont tous les tablissements ont t difis pour une destination tout
autre que celle  laquelle ils sont appliqus aujourd'hui ou  une
poque o l'on n'avait point tudi les exigences de l'hygine pour la
construction d'un hpital, a reconnu la ncessit d'en lever un qui pt
tre regard comme modle. Malheureusement, le plan qu'elle a fait
dresser ne nous parat pas suffisamment justifier ce titre, et son
auteur videmment n'avait pas prsents  l'esprit, en le combinant, les
principes et les conditions tablis par le rapport de l'Acadmie des
sciences sur la construction d'un hpital, rapport fait par les hommes
les plus comptents de l'Europe, et sign de Tenon, d'Arcet, Lavoisier,
Bailly, Lassone, Daurenton, Coulon et Laplace.

Ainsi, pour loger les 600 lits demands, on propose d'tablir trois
tages de malades, ce qui est insalubre et proscrit par l'Acadmie.
Malgr cet entassement, la superficie du plan de l'administration n'en
serait pas moins de plus de 20,000 mtres carrs; tandis que l'hpital
de Bordeaux, lev pour 600  700 lits, n'occupe qu'une surface de
16,000 mtres carrs et n'a que deux tages de malades. C'est que dans
leurs plans certains architectes d'administrations se proccupent
beaucoup plus des accessoires, de l'agrment et des convenances des
directeurs et chefs de service, que du bien-tre des vritables
destinataires. On en jugera quand nous aurons dit que les btiments
occuperaient  eux seuls 9,203 mtres, dont 6,297 pour les accessoires
et 2,906 pour les malades. L'excution totale coterait prs de cinq
millions. Par ce dveloppement mal entendu, un terrain, prcieux pour la
ville, se trouverait absorb sans ncessit dans ce clos Saint-Lazare,
o il ne faut pas seulement penser  l'hpital, mais aussi aux abords
d'un quartier nouveau qui a un avenir si important, et ou des voies bien
combines devront faciliter une grande et utile circulation. Par ce
dveloppement encore l'hpital serait trop rapproch de la gare du
chemin de fer de Belgique, et il interromprait la rue du Nord, trace
pour l'importante communication de la barrire Poissonnire, au centre
du faubourg Saint-Denis, voie dj porte sur le plan de la ville et
btie en plusieurs endroits. Le prolongement de la rue des Jardins
deviendrait galement impossible.

Un artiste oui a excut de grands travaux pour le gouvernement, M.
Marchebens, vient d'adresser au conseil gnral des hospices et aussi au
conseil municipal de Paris, dont heureusement l'avis devra tre pris
avant de se mettre  l'oeuvre, une demande pour qu'un concours soit
ouvert. Il fait bien ressortir les inconvnients manifestes du projet
pour lequel l'administration se sent un faible, et il ajoute: Dans cet
tat de choses, et pour un monument de cette importance, pourquoi,
messieurs, ne dcideriez-vous pas un concours public pour clairer la
marche de cette grande opration? La commission des hpitaux de Bordeaux
avait aussi son monde et ses architectes; elle n'en ouvrit pas moins un
concours aux savants et aux artistes du royaume, pour l'rection de son
grand hpital. Vous approuverez, j'espre, ce principe, messieurs, en
faisant un appel aux lumires du sicle, pour rendre plus parfait cet
asile du pauvre; car, vous l'avez bien compris, il ne s'agit ici de
blesser aucun intrt, ni de ravir la place de personne, mais il s'agit
d'une cration modle, sur laquelle la raison, l'exprience et la
comparaison sont ncessaires pour clairer l'administration. Aux plans
et devis doit tre joint le mmoire explicatif sur la construction, sur
l'hygine des salles, sur la sparation des malades et des
convalescents, sur le chauffage, sur la ventilation, et enfin sur la
commodit des services. Ce travail ensuite doit tre soumis  _un jury
d'examen compos de membres de l'Acadmie des sciences, de mdecins et
de chirurgiens, d'architectes, administrateurs ou directeurs_, afin
qu'il soit jug par chaque spcialit avec connaissance de cause, et
afin qu'un monument de cette importance ne laisse rien  dsirer.

Et pour ce concours qu'il provoque, M Marchebens envoie son plan, dans
lequel il est arriv, en conomisant, sur le projet rival, plus de 2,000
mtres carrs de terrain et plus de 2 millions,  faire beaucoup mieux
pour les malades. Ainsi, dans cette construction, telle qu'il la conoit
et dont nous donnons l'aspect, tous les btiments sont isols, et n'ont
que deux tages de salles de malades;--les salles n'ont que 32 lits;
elles sont toutes spares par des jardins, et l'on peut y classer les
diverses espces de maladies;--aprs avoir log les 600 lits, on trouve
une rserve qui permet de placer 250 lits pour des temps calamiteux,--un
quartier pour les convalescents, des promenades couvertes et des
chauffoirs ont t mnags dans toutes les divisions,--l'tablissement
des bains est dispos de manire  servir aux malades de l'hpital et 
ceux du dehors;--de grandes galeries  portiques runissent tous les
btiments et permettent le service en tout temps;--les constructions
sont en pierre et en fer, ce qui non-seulement les met  l'abri de
l'incendie, mais encore les rend plus saines, plus durables et plus
conomiques;--les dpendances, accessoires et jardins, n'occupent qu'un
espace proportionne  leur service;--la rue du Nord n'est pas coupe,
n'est pas interrompue, et tout l'difice est entour d'un boulevard
plant d'arbres.

Nul doute que le conseil municipal, qui va avoir  dlibrer sur les
sacrifices qui lui sont demands a cette occasion, y mettra pour
condition l'ouverture d'un concours. Aujourd'hui, il n'y a donc encore
de reconnu que la ncessit de cet tablissement et d'adopt que son
titre: _Hpital Louis-Philippe_. Esprons que ce qui reste  dterminer
le sera uniquement dans l'intrt des malades et dans celui des budgets
des hospices et de la ville de Paris.



Exposition

DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE.

[Illustration: M. Thnard, prsident du jury de l'exposition.]

[Illustration: M. le comte de Nue.]

[Illustration: M. Alexandre
Brongniart.]

[Illustration: M. Darcet.] [Illustration: M. Lon de la Borde.]

[Illustration: M. Fontaine.]

DISTRIBUTION DES RCOMPENSES.

Lundi 29,  une heure, ceux de MM. les exposants qui avaient t
dsigns par les diffrentes commissions du jury s'taient runis, au
nombre de plus de huit cents, dans la salle des marchaux. Les membres
du jury, conduits par M. le baron Thnard, pair de France, leur
prsident, les avaient prcds, et s'taient placs  droite et 
gauche de l'espace rserv pour le roi et sa famille.

Quelques instants aprs, Sa Majest est arrive. Elle portait l'uniforme
de la garde nationale. La reine, madame Adlade, M. le duc de Nemours
et M. le duc de Montpensier, accompagnaient Sa Majest, qui tait suivie
de M le ministre du commerce et de l'agriculture, du prfet de la Seine
et du commandant des gardes nationales du dpartement.

Le roi, dont l'entre avait t salue par des acclamations, a pris
place  quelques pas du grand balcon qui donne sur le jardin, ayant  sa
droite M. le ministre du commerce.

M. le baron Thnard s'est alors avanc et a lu un discours dans lequel
il a numr les rsultats obtenus par l'industrie franaise depuis cinq
ans, ainsi que les progrs signals par l'exposition de 1844 dans les
efforts et les produits du travail national. Le roi a rpondu par
quelques paroles qui ont t fort applaudies.

M. le ministre du commerce a ensuite fait l'appel de tous les exposants
qui avaient t jugs dignes de rcompenses. Le roi remettait lui-mme
les dcorations ou les mdailles en adressant  chaque laurat des
loges et des encouragements. Cette distribution a dur quatre heures et
demie.

On avait eu le bon esprit cette anne de commencer par l'appel et la
remise des rcompenses les moins clatantes et de terminer par les
dcorations. Aussi, tandis qu'aux distributions prcdentes les rangs
s'claircissaient, la salle devenait dserte et le roi demeurait presque
seul, l'intrt, cette fois, a t soutenu, a t croissant, et Leurs
Majests, en se retirant, se sont entendu saluer par des acclamations
aussi nombreuses que celles qui les avaient accueillies  leur arrive.
Il est mme rsult de cette persvrance de la foule un peu de
confusion, une chaleur extrme et quelques vanouissements. Peut-tre
plusieurs de ces syncopes doivent-elles toutefois tre portes au compte
de l'motion et de l'attendrissement; c'est ce qu'on pourrait tablir en
comparant la liste des vanouis et celle des rcompenss; mais nous ne
ferons aujourd'hui d'emprunts qu' cette dernire.

_L'Illustration_ a eu, toute la premire, le droit d'tre mue. Son
fondateur, M. Dubochet, ses imprimeurs, MM. Lacrampe et compagnie, ont
obtenu le rappel de la mdaille d'argent qu'ils avaient mrite en 1839;
et ses graveurs, MM. Best, Leloir et compagnie, ont t jugs dignes de
la mdaille d'or. Nous nous bornerons  donner aujourd'hui la liste des
exposants qui ont obtenu la dcoration de la Lgion d'honneur. Ce sont:

MM. Camu fils, filateur de laine,  Reims (Marne).

Bacot (Frdric), fabricant de drap,  Sedan (Ardennes).

Chennevire (Thodore), fabricant de drap,  Elbeuf (Seine-Infrieure).

Grillet an, fabricant de chles,  Lyon (Rhne).

[Illustration: Michel Chevalier.]

[Illustration: M. Firmin Didot.]

[Illustration: M. Gay-Lussac.]

Bonner (Claude-Joseph), fabricant de soieries,  Lyon (Rhne).

Faure (tienne) fabricant de rubans,  Saint-tienne (Loire).

Debuchy (Franois), fabricant de tissus de lin, de laine et de coton, 
Lille (Nord).

Gros (Jacques), fabricant de tissus de coton  Wesserling (Haut-Rhin).

Girard, imprimeur sur tissus,  Rouen (Seine-Infrieure).

Frrejean, matre de forges,  Vienne (Isre).

Massenet, fabricant d'acier et de faux,  Saint-tienne (Loire).

Andr, fondeur au Val-d'Oise (Haute-Marne).

Roswag (Augustin), fabricant de toiles mtalliques,  Schelestadt
(Bas-Rhin).

Charrire, fabricant d'instruments de chirurgie,  Paris.

Pecqueur, constructeur de machines,  Paris,

Bourdon, directeur des forges et fonderies du Creusot (Sane-et-Loire).

Rourkardt (J.-J.), constructeur de machines,  Guebwiller (Haut-Rhin).

Thnard, ingnieur en chef des ponts et chausses,  Cubzac (Gironde).

Buron, fabricant d'instruments d'optique,  Paris.

Roller, fabricant de pianos,  Paris.

Winnerl, fabricant d'horlogerie,  Paris.

Lemire, fabricant de produits chimiques  Choisy-le-Roi (Seine).

Lefebvre (Thodore), fabricant de cruse, aux Moulins-ls-Lille (Nord).

Schattenmann, directeur de la compagnie des mines de Bouwiller
(Bas-Rhin).

Bontemps, fabricant de verrerie,  Choisy-le-Roi (Seine).

Godard fils, fabricant de cristallerie,  Baccarat (Meurthe).

Millier, fabricant de porcelaine,  Montereau (Seine-et-Marne).

Faucer an, fabricant de maroquins,  Choisy-le-Roi (Seine).

Ogerau, tanneur,  Paris.

Cail (J.-F.), constructeur de machines,  Paris.

Lacroix (Jean Justin), fabricant de papiers,  Angoulme (Charente).

A six heures, le roi et la famille royale se sont rendus dans la grande
galerie du Muse, o avait t dresse une table de deux cents couverts.
MM. les ministres du commerce, de l'infrieur et des finances, des
gnraux, de hauts fonctionnaires, des officiers de la maison du roi,
les membres du jury et ceux des exposants qui avaient reu la dcoration
de la Lgion-d'Honneur ou la mdaille d'or, avaient t invits  dner
avec Leurs Majests.

Pendant le dner, une musique militaire, place au milieu de la galerie,
a excut de brillantes symphonies.--Au dessert, le roi s'est lev, a
pris son verre et a port le toste suivant: _Honneur  l'exposition
1844! Prosprit  l'industrie franaise!_ Les exposants y ont rpondu
par des cris de _Vive le roi! vive la famille royale!_ Ensuite deux
sants ont t portes au roi et  la reine par M. le ministre du
commerce et par M. le ministre des finances.

A sept heures et demie la famille Royale, suivie de tous les convis, a
quitt la galerie du Louvre et est rentre dans les appartements du
chteau. Le roi a pris place au grand balcon de la salle des Marchaux;
les convives aux autres balcons de la mme salle et sur la terrasse qui
rgne  gauche du pavillon de l'horloge. De l ils ont assist au
concert excut  grand orchestre sous ces fentres; puis, des balcons
des tages suprieurs, ils ont pu contempler le feu d'artifice tir sur
le quai d'Oray et les illuminations feriques qui unissaient, par une
suite d'arcades clatantes et diapres, l'oblisque  l'arc de l'toile.

[Illustration: M. Dumas.]

[Illustration: M Blanqui.]

[Illustration: M. Chevreul.]

Ainsi s'est termine cette journe qui a impos des obligations aux
vainqueurs, qui a fait natre le besoin d'une revanche pour les vaincus.
A l'exposition de 1849!!!



Bulletin bibliographique.


_L'Ultramontanisme ou l'glise romaine et la Socit moderne_; par M.
Edgar Quinet. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Paulin_. 4 fr. 50 c.

Sous ce titre, M. Edgar Quinet vient de runir et de publier en un
volume les leons qu'il a faites cette anne  son cours du collge de
France. Qui n'a entendu parler du succs obtenu par l'loquent
professeur? Rien n'y a manqu, ni la foule qui se pressait aux portes
longtemps avant leur ouverture, ni les applaudissements des auditeurs,
ni les visites  domicile, ni les souscriptions collectives pour une
mdaille d'honneur, rien, pas mme l'opposition des jsuites. L'effet a
t immense. Aprs avoir lu cet ouvrage-, nous qui n'avons pas eu le
bonheur d'entendre M. Edgar Quinet, nous comprenons maintenant pourquoi
ses leons ont excit de tels transports de sympathie et de
reconnaissance. L'influence sera grande aussi. Jamais, peut-tre, un
enseignement plus lev et plus utile n'avait attir et retenu au
collge de France les esprits distingus qui, dans ce sicle d'gosme,
se proccupent encore sincrement des dveloppements futurs de la
rvolution franaise.

L'anne dernire, M. Edgar Quinet s'tait content de rfuter le pass;
aujourd'hui il s'avance beaucoup plus loin. Dans son opinion, le
jsuitisme a compromis le catholicisme; il craint que le catholicisme
ainsi engag ne compromette le christianisme. Tel a t son point de
dpart. Mais sans rester au point de vue critique, il a marqu des
fondements rels. En face de chacune des ides de l'ultramontanisme, il
a lev une autre ide plus vraie, plus fconde, plus religieuse. Il n'a
critique le pass qu'en montrant les indices de l'avenir.

L'Espagne considre comme le royaume catholique par excellence, les
rsultats politiques du catholicisme en Espagne, l'glise romaine
examine et juge aux points de vue de ses rapports avec l'tat, la
science, l'histoire, le droit, la philosophie, les peuples et l'glise
universelle, forment les sujets des neuf leons de M. Edgar Quinet.
Malheureusement, la rserve impose  l'_Illustration_, en sa qualit de
journal universel, nous interdit toute analyse d'un livre qui sera
videmment mis  l'index par la cour de Rome. En joignant ici nos loges
aux applaudissements des auditeurs de M. Edgar Quinet, en nous associant
compltement et sans restriction, pour notre part,  ses protestations
contre le pass,  sa critique du prsent,  ses aspirations vers un
avenir meilleur, nous devons nous borner  citer un court passage de
l'Ultramontanisme, qui suffira pour faire comprendre la tendance et
l'intrt de ce remarquable ouvrage.

Quand la question est ainsi pose par la nature des choses, et que l'on
veut y chapper, on prononce un mot, un mot formidable qui a la magie de
paralyser les coeurs: l'tat moderne est athe; la loi est athe; la
France, en tant que France, est athe! A ces mots, les fronts les plus
fiers se courbent; beaucoup acceptent en silence cette condamnation, et
les adversaires s'imaginent avoir fltri pour toujours l'esprit des
rvolutions et des institutions modernes. C'est ici, en effet, qu'est
toute la question.

Ah! quand je ne connais dans le monde d'institutions athes que celles
des bohmiens errants, sans foyers, sans patrie sous le ciel est-il bien
vrai que ce soit l tout l'esprit des ntres? Ce serait l, en vrit,
une politique sans espoir, un droit sans nuit, un jour sans lendemain.
Ils croient frapper ainsi l'avenir de mort civile. Mais quoi! parlons
tranquillement!

Quand, dans la vieille France, la violence tait dans les moeurs et
dans la loi; quand les privilges, les ingalits sociales, les
servitudes de la terre et des hommes; abrgeons, quand tout ce que le
Christ rprouve faisait le fond mme de la vie civile, vous appeliez
cela un royaume chrtien! Quand la force rgnait  la place de l'me;
quand l'pe dcidait de tout; quand l'inquisition, la Saint-Barthlmi,
la torture emprunte du droit paen, les caprices d'un seul homme,
c'est--dire quand la socit paenne durait, dominait encore, vous
appeliez cela un royaume trs-chrtien; et depuis, au contraire, que la
fraternit, l'galit, inscrites dans la loi, tendent de plus en plus 
descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus fort que
l'pe et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage, ont cess ou
que l'on travaille  en abolir les restes; depuis que la libert
individuelle consacre devient le droit de toute me immortelle, depuis
que ceux dont les pres se sont massacrs se tendent dsormais la main,
c'est--dire depuis que la pense chrtienne, sans doute trop faiblement
encore, pntre peu  peu les institutions et devient comme la substance
et l'aliment du droit moderne, vous appelez cela un royaume athe!

Qu'entendez-vous donc  la fin par religion, et quel est donc votre
Christ? Est-ce un mot ou une ralit vivante? Si c'est un mot, vous
pouvez, en effet,  votre gr, le clouer  une poque dtermine du
pass, comme le nom du roi des Juifs au haut de la croix. Si c'est
seulement dans ce qui n'est plus.--Vous cherchez le Christ dans le
spulcre du pass; mais le Christ a quitt son spulcre, il a march; il
a chang de place; il vit, il s'incarne, il descend dans le monde
moderne...


_Buffon, Histoire de ses Ides et de ses Travaux_; par M. Flourens, de
l'Institut, secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, membre de
l'Acadmie franaise, etc. 1 v. in-18. 3 fr. 60.--_Paulin_, diteur, rue
Richelieu, 60.

M. Flourens vient de publier  la librairie Paulin un charmant volume
qui a sa place marque dans toutes les bibliothques  ct des oeuvres
de Buffon. Ce volume est intitul _Buffon, histoire de ses ides et de
ses travaux_. Comme savant et comme crivain. M. Flourens,  la fois
secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences et membre de l'Acadmie
franaise, possde tous les titres qui donnent le droit de toucher  un
si grand sujet. Les ides et les travaux de Buffon jugs, clairs,
rectifis par les ides et les travaux de la science actuelle, telle est
l'tude que M. Flourens prsente aux savants et aux gens du monde, dans
un langage digne de Buffon lui-mme. Il manquerait un trait intressant
 l'annonce de ce nouvel ouvrage de M. Flourens, si l'on ne disait que
par une circonstance curieuse et naturelle d'ailleurs, l'illustre
professeur de physiologie compare au Jardin du Roi a crit sur Buffon
dans l'appartement mme que celui-ci a habit, au sein de cet
tablissement dont la cration lui doit sa premire splendeur. M.
Flourens, dont les travaux scientifiques sur les diverses branches de
l'histoire naturelle ont une rputation universelle, n'est pas de ceux
qui pensent que la science doit avoir ses adeptes et que ses secrets
peuvent demeurer enferms loin des regards de la foule. Ce n'est pas la
premire fois qu'il descend des hauteurs du sanctuaire mystrieux de la
science pour rendre populaires les connaissances qui s'y prparent, en
faisant passer dans une langue toute littraire et acadmique, les
notions de l'histoire naturelle. C'est par l aussi que m. Flourens est
digne de son illustre prdcesseur, qui a su revtir des tonnes du plus
magnifique langage des vues et des dcouvertes qui ne savent le plus
souvent s'exprimer que dans le style aride de l'amphithtre ou dans la
langue barbare de la nomenclature. M. Flourens est l'auteur d'un volume
sur Georges Cuvier dont _l'Histoire des ides et des travaux_ de Buffon
est un utile et prcieux pendant. C'est ce qu'il exprime bien mieux que
nous ne saurions faire, dans une prfac  laquelle nous empruntons
l'extrait suivant:

J'ai publi en 1844 l'_Analyse raisonne des travaux de Georges
Cuvier._

L'histoire des travaux de Buffon touche partout  l'histoire des
travaux de Cuvier; ces deux grands crivains lient deux sicles; Buffon
devine, Cuvier dmontre; l'un a le gnie des vues, l'autre se donne la
force des faits; les prvisions de l'un deviennent les dcouvertes de
l'autre, et quelles dcouvertes! Les ges du inonde marqus, la
succession des tres prouve, les temps antiques restitus, les
populations teintes du globe rendues  notre imagination tonne. Les
travaux de Buffon et de Cuvier sont pour l'esprit humain la date d'une
grandeur nouvelle.

J'ai vu ces grands travaux, et j'ai voulu en crire l'histoire,

_L'Histoire des ides et des travaux de Buffon, l'Analyse raisonne des
travaux de Georges Cuvier_, sont donc deux parties d'un mme sujet,
traites l'une et l'autre par le continuateur et le successeur des deux
plus beaux gnies que la science ait dots depuis un sicle. M. Flourens
est aussi l'auteur d'un excellent petit livre sur _l'instinct et
l'intelligence des animaux_, inspir par les travaux de M. Frdric
Cuvier, homme d'une grande science et d'une admirable pntration, que
son nom n'a pas empch de devenir clbre, et qui figure  cte du
grand Cuvier, son illustre frre, plus haut que le second des Corneille
 ct de l'auteur des _Horaces_ et de _Cinna._

Tous ces ouvrages, ainsi qu'un excellent _Examen de la Phrnologie_, o
les gens du monde peuvent apprendre ce qu'on doit penser des thories de
cette prtendue science, sont des travaux qui pourraient  eux seuls
tablir une renomme, mais qui sont pour M. Flourens comme une affaire
de luxe et propres  montrer ce que la vraie science peut gagner  tre
revtue d'un beau langage.

Nous reviendrons sur ces travaux et particulirement sur le volume qui
vient d'tre publi. Un de nos collaborateurs que ses tudes mettent 
mme de l'apprcier dans ses dtails, en rendra compte avec une autorit
que nous ne pouvons donner au jugement que nous en portons ici.

_La Chassomanie_, pome par M. Deyeux, orn de seize grands dessins 
deux teintes, compositions de MM. Alfred de Dreux, Beaume, Forest,
Foussereau et Valerio. 1 vol. grand in-8.--Paris. _Imprimeurs-Unis_. 12
fr.

        Telle est des dieux l'auguste volont,
        Qu'ils ont donn, ce penser les lve!
        Une seconde  la ralit
        Et plus d'une heure au moindre petit rve.
        Le prisonnier rve la libert;
        L'ambitieux, la puissance infinie;
        Tous les amours rvent la volupt;
        Mon rve  moi, c'est la chassomanie.

M. Deyeux, comme on le voit, entre franchement en matire. Il avoue sa
passion, et il s'efforce de la faire partager  tout le genre humain.

        Le chassomanie est un dieu sur la terre!

Aussi, non content de chasser, il veut dcrire en vers de dix pieds.

        Les plaisirs diffrents
        Qu' ses amants toute chasse prodigue.

N'allez pas croire, sur ce dbut, que M. Deyeux soit un de ces chasseurs
malheureusement trop communs, qui ont fourni  Collin d'Harleville le
type de M. de Crac.

        Sa volupt n'aime rien qu'en petit,
        Et son plaisir sonne peu la trompette;
        Il cherche l'ombre et dteste le bruit:
        La jouissance habite une cachette.
        Petit sentier plus doux qu'un grand chemin,
        Sous son ombrage attir le mystre;
        Les grands effets brisent le coeur humain,
        Et la gat fuit le grand caractre.
        Le chassomanie, hlas! que ne peut-il
        Sous son manteau, dans l'ombre, dans sa poche,
        Cacher ses gots, son amour, son fusil!
        Le vrai bonheur doit rester sous la cloche!

Ainsi vous tes bien et dment averti; ce ne sont pas ses hauts faits,
ce sont les plaisirs, les motions, les procds, les ustensiles de la
chasse que va chanter et dcrire tour  tour en vers de huit, de dix et
de douze syllabes. M. Deyeux: _la grande et la petite chasse, les armes,
la chasse en plaine, en battue, au miroir, au marais, etc. Ces peintures
sont semes  et l de rflexions plus ou moins profondes, car

        On croit que tout chasseur, en sa lgre toffe,
        N'est qu'un homme frivole et fou dans ses plaisirs,
        Dont l'incapacit prsid les loisirs
        Mais tout chasseur devient, s'il n'est pas, philosophe.
        Le silence des bois porte au recueillement.

Aussi, parvenu  la moiti de son pome, le chassomane rdige-t-il, un
jour de pluie, toutes les observations qu'il a faites, toutes les
mditations auxquelles il s'est adonn:

        L'art ne prsida point  ce vif abrg;
        Mais la campagne admet toujours le nglig.

Les mditations chassomanes embrassent toutes les passions, qualits et
vices de l'espce humaine. Veut-on savoir comment M. Deyeux a dissqu,

        ... Attentif, le scalpel dans les mains,
        Toutes les varits bizarres des humains?

Nous ouvrons au hasard le carnet.

        L'amiti, dans la France, est fille du caprice.
        Elle tient de son pre, et, comme lui, vit peu...
        Vous offrez votre coeur comme on donne le bras;
        Soir; mais marcherez vous longtemps du mme pas?
        ......................................................................
        Duss-je tre  la fin trait d'idologue,
        Je trouve  chaque femme une fleur analogue...
        L'hortensia nous peint la belle femme bte,
        Si contente d'avoir du rose sur la tte;
        La fleur du dalhia, la femme sans moi,
        Qui dit: Je ne sens rien, mais je suis belle, moi!...
        Je crois que cette fleur, qu'on nomme la pense,
        Porte en velours le deuil de l'ivresse passe.
        Les cloches du cactus sonnent l'ambition
        Des amours fiers, arms des griffes du lion.
        La clmatite semble exprimer pour emblme:
        Il faut que m'attache avant que je vous aime.
        La rose d'Inde, aprs la rose de Provins,
        Est la rveuse altire au teint jaune, aux yeux vains.
        La tulipe admirable est la beaut stupide
        Dont l'esprit est inerte et dont le coeur est vide.

Cependant le chassomane interrompt ses mditations, qui renferment un
trop grand nombre de penses communes et de mauvais vers.

                                  Il court, en son dlire,
        Revtir le harnais, bagage abandonn
        Pendant ces tristes jours o la foudre a tonn.
        Si la raison persiste encor, mditative,
        Le beau temps la combat aussitt qu'il arrive.

Et le pome de recommencer de plus belle: _La Chasse aux Lapins avec des
Furets, l'Orage, la Chaumire et le Chteau, la Sensiblerie, la Chasse
et la Guerre, l'Aviceptologie, l'Art de mentir, Lanterne et Clochette_,
etc., etc., tels sont les principaux sujets traits par M. Deyeux dans
cette seconde partie. Une _Ode  son chien Mylord_, et des recherches
historiques en prose terminent ce beau volume de 334 pages, qui est orn
de seize jolies lithographies  deux teintes, d'aprs des compositions
de MM. de Dreux, Beaume, Forest, Foussereau et Valerio.


_Les Bagnes_, histoire, types, moeurs, mystres: par Maurice Alhoy;
illustr de 105 dessins de MM. de Rudder, Bertall, Valentin, J. Nol,
etc.. 1 vol. in-8 publi en 50 livraisons  30 cent. _G. Havard,
Dutertre, Michel Levy_.

Nous recevons la premire livraison d'un ouvrage nouveau qui nous parat
destin  un succs populaire. Il a pour titre _les Bagnes_, et pour
auteur M. Maurice Alhoy. _L'Illustration_, qui vient de reprsenter 
ses abonns la vie entire d'un forat au bagne depuis son arrive
jusqu' sa mort, n'a pas besoin d'insister sur l'intrt actuel d'un
pareil sujet. Pour juger l'ouvrage qu'elle se borne  annoncer, elle
attendra qu'il soit achev. Ds aujourd'hui, cependant, elle peut
affirmer que nul crivain n'tait plus capable que M. Maurice Alhoy de
bien remplir cette lourde et pnible lche, d'crire l'histoire et de
faire la description de ces prisons fameuses. Son ouvrage du _Bagne de
Rochefort,_ publi il y a quelques annes, avait fix l'attention des
publicistes qui se sont occups de la rforme pnitentiaire.

Depuis cette poque, il a amass de nombreux matriaux; il a observ de
nouveau le monde exceptionnel qu'il veut peindre sous toutes ses faces,
sous l'aspect qui inspire l'horreur, comme sous celui qui inspire la
piti; il a tudi le condamn et l'a vu au dpart, sur sa route, 
l'arrive,  la prise des fers; il l'a vu  Brest,  Toulon, 
Rochefort, sur son banc de repos, o le forat vit comme la brute; il
l'a vu dans ses travaux incessants du port, o rgne l'galit, sans
privilge pour les coupables; il l'a vu sur le lit de l'hospice: il l'a
suivi  son retour au monde, ou  l'amphithtre et  la fosse commune,
o les os de tant de gnrations de criminels s'entassent chaque jour.


_Les Petits Mystres de l'Opra_, par Albric Second, illustration par
Gavarni.--Paris, _Kugelmann et Bernard Latte_. 1 vol. in-8; prix: 6 fr.

Si nous ne craignions de nous attirer une partie des rancunes que ce
volume ne peut manquer de valoir  son auteur, nous dirions qu'il s'en
publie peu d'aussi spirituels, et que c'est la plus amusante rvlation
que nous ayons entendue depuis longtemps. Mais nous ne saurions admettre
toutes les mchancets du rvlateur sur ces messieurs et sur ces dames;
nous ne croyons ni aux intrigues ni aux sous-jupes, et c'est malgr nous
que nous avons ri de ce chapitre notamment o l'auteur, ayant dit du mal
de tout le monde, ayant puis toutes les formules malignes, et voulant
cependant encore renchrir sur le compte d'un de nos peintres, M.
Lepaute, ne trouve d'autre moyen que de faire son loge. C'est bien
tratre!

Il est cependant un certain monde pour lequel l'auteur des _Petits
Mystres_ s'est montr plus indulgent. Il parat qu'il n'a plus rien 
attendre des femmes; attendait-il quelque chose des journalistes, des
feuilletonistes surtout? Il nous les fait passer en revue  une sortie
de l'Opra; c'est tout un cortge de grands nommes. C'est bien l'ide
que nous nous sommes toujours faite de ces messieurs, et ce qui double
chez, nous le mrite de cette conviction, c'est que nous n'attendons
d'eux aucun compte rendu. Mais  leur place, en lisant ces flatteries
sur des pages mordantes, nous nous rappellerions le corbeau de la fable,
et nous craindrions que l'loge de notre plumage ne ft mis l
uniquement pour nous faire ouvrir un large bec. Heureusement
l'amour-propre des corbeaux sert toujours merveilleusement la ruse des
renards, et d'ailleurs c'est par habitude sans doute que celui-ci se
sera montr rus; car il s'est montr trop spirituel, il a trop
constamment su se montrer amusant, pour avoir besoin de recourir  des
apothoses qui feront peut-tre sourire les gens qui ne croient  rien,
pas mme aux grands hommes de nos jours et aux rclames.


_L'Univers pittoresque_, histoire et description de tous les peuples, de
leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc.--_Europe_, tomes
XXV, XXVI, XXVII et XXVIII. _Angleterre, cosse et Irlande_; par MM.
Galibert et Pelle, 4 vol. in-8. 24 fr.--Paris, 1842-1844. _Firmin
Didot._ Trois volumes ont dj paru; le quatrime est en cours de
publication.

On a dj parl dans ce recueil de la grande publication de messieurs
Firmin Didot frres, et l'ouvrage que nous annonons aujourd'hui est
peut-tre, pour nous autres Franais, aprs les deux ouvrages de cette
immense collection consacrs  l'histoire de France (_Annales et
Dictionnaire encyclopdique_), celui de tonus qui offre le plus grand
intrt. Histoire civile et militaire, tat social, religion, moeurs,
littrature, sciences et arts, lgislation, agriculture, navigation,
commerce, industrie, tout cela est renferm dans le vaste cadre de MM.
Galibert et Pelle, tout cela est touch, sinon trait  fond par eux, de
telle sorte que, sans avoir fait une oeuvre historique d'une haute
porte, sans avoir laiss, ce  quoi eux-mmes ne semblent pas
prtendre, un de ces monuments qui traversent les sicles, ils ont
donn un livre  la fois utile et amusant, dans lequel si rien de bien
neuf, de bien original n'y brille, on est du moins assur de trouver un
rsum de ce que la science historique fournit de plus avanc sur
l'Angleterre jusqu' ce jour.



[Illustration: Les exposants heureux, caricature par Cham.]

[Illustration: Les Exposants malheureux, caricature par Cham.]

[Illustration: Vol  main arme, caricature par Cham.]



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Le temps se passe, et les noirs ne sont pas encore affranchis.

[Illustration.]







End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844, by Various

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