The Project Gutenberg EBook of Histoires insolites, by 
Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

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Title: Histoires insolites

Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

Release Date: April 24, 2015 [EBook #48781]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INSOLITES ***




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Histoires Insolites




COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


HISTOIRES INSOLITES

                                Les grandes routes sont striles.

                                                            LAMENNAIS.


  PARIS
  LIBRAIRIE MODERNE
  MAISON QUANTIN, 7, RUE SAINT-BENOIT.
  1888

  Tous droits rservs.
  Cet ouvrage a t dpos au ministre de l'intrieur
  en mars 1888




LES PLAGIAIRES DE LA FOUDRE

                                               _ MONSIEUR LON DIERX_




LES PLAGIAIRES DE LA FOUDRE

PROLOGUE

     Divers animaux australiens, entre autres le _singe rouge_
     et certains grands aras, imitent, d'une manire des plus
     surprenantes, le bruit du tonnerre.

                        (_Bulletins scientifiques de septembre 1887_.)


En ces temps-l s'tendait magnifiquement, au sein d'idals ocans,
une le d'aspect enchant. C'tait une prodigieuse fort fleurie
qu'un Pacifique ventait de ses salines et vivifiantes brises,--et,
dominant la clairire centrale, sur des couches rocheuses aux
puissants chos, s'y dressait un colossal eucalyptus. Depuis prs
d'un sicle, entre ses ombrages superposs, se multipliait une race
de perroquets normes et versicolores: le grand arbre en rutilait
dans les nues.

Naturellement attentifs aux bruits et aux voix que leur propre
est d'imiter, ces perroquets, se trouvant, par hasard, si haut
placs qu'ils n'entendaient gure que les orages, en avaient
tudi, au fond d'un spcial silence, les vibrations profondes.
Si bien qu'aujourd'hui, tous, avec un ensemble,--que le
terroir sonore et l'irradiation plongeante des sons rendaient
inquitant,--contrefaisaient,  s'y mprendre, le fracas de
l'lectricit dans l'tendue, la plainte des longues rafales, les
ruissellements de l'averse au travers des feuilles.

Au grondement de cet interminable orage qui, ds l'aurore, commenait
 rouler au-dessus de leurs ttes, les infortuns animaux qui
peuplaient l'le se retiraient, courbs, dolents et pleins d'effroi,
chacun dans sa retraite,--en se secouant, mme, s'imaginant tre
pntrs jusqu'aux os par les pluies torrentielles que, positivement,
ils entendaient.

Quant  la vertu mme de l'orage,  ce qui en anime la
ralit,--quant  l'clair, enfin,--les perroquets, par ddain sans
doute, ne le reproduisaient pas. Ce dtail leur paraissait une sorte
de superftation, dont leur art, plus sobre que son modle, ne devait
en rien se proccuper. Oiseux leur semblait l'clair, bien qu'ils
n'eussent pas, au fond, d'opinion trs prcise  son gard: ils s'en
passaient, voil tout. Histoire de simplifier.--Bref, de la tempte
ils ne daignaient dmarquer que le vacarme et, satisfaits de leur
tourmente postiche, ils eussent,  la rigueur, pu prtendre qu'ils
galaient les relles, puisque, obtenant des effets pour ainsi dire
analogues, leur tapage avait sur l'autre l'tourdissante supriorit
de la permanence.

Tels, donc, ils florissaient, temptueux, tonitruants et prospres.

Qu'importait le marasme o leur bon plaisir plongeait l'le!
N'taient-ils pas LIBRES, aprs tout, de dire, eux aussi... ce qui
leur dmangeait la langue? En bonne justice, nul, au nom d'aucune loi
dment galitaire, n'et su le leur contester. De sorte que tout le
reste des btes naves de ce sjour dprissait. Rduites, en effet,
 ne sortir que de nuit pour vaquer  leur nourriture, pendant le
sommeil des despotiques oiseaux, elles devenaient d'une anmie
croissante: car manger tard ne profite gure, et rien n'est mauvais
comme de faire de la nuit le jour.

Au rsum, toutefois, les perroquets,--dont on ne doit pas oublier
la relative inconscience foncire,--n'taient que fort peu coupables
des rsultats moroses que causait, autour d'eux, leur passe-temps
favori. Car, ce n'tait pas _exprs_ qu'ils avaient choisi ce
bruit-l! L'apoge o des circonstances les avaient ports--et qu'ils
occupaient pour ainsi dire _mordicus_,--les rendait maubnins...
d'emble!--Involontaires porphyrogntes, ils rptaient, gravement,
d'une voix forte, ce que leur position leve leur confrait
d'entendre. Encore taient-ils plutt juchs qu'levs. Placs 
hauteur convenable et selon l'parpillement normal, ne sont-ce pas
de fort intressants volatiles, dont le plumage, surtout, par ses
chatoiements, est fait pour sduire?... Par un chaotique hasard,
ceux-ci n'taient pas, comme on dit, _ leur place_, voil tout.
Et, comme il entre en toute nature dplace de devenir dsagrable,
parfois mme criminelle, ils taient devenus, _naturellement_,
dsagrables, et quelque peu criminels,--par simple ricochet:--ce
dont ils se lavaient indiffremment les pattes, les jours de pluie et
autres, en leur libert impunie, en leur maligne irresponsabilit.
De plus, le genre de bruit qu'ils profraient ayant fini par les
aguerrir, ils se piquaient, de temps en temps, entre les plumes, les
uns les autres, comme si des lions ou des aigles se fussent vaguement
rappels en eux.

--Pour conclure, changeant,  la longue, leur natal den en un lieu
d'ennui, d'horreur et de tristesse _pour les autres_, ils avaient
fini par rendre l'le inhabitable, sous le trs spcieux prtexte
qu'ils avaient DU TALENT.

       *       *       *       *       *

 ce cleste charivari se limitaient, d'ailleurs, les ressources
de leur savoir-faire.--Une fois, en effet, un grand aigle avait
effleur, de son aile terrible, le sommet de leur habitacle:
incident qui les avait combls d'une telle pouvante qu'ils en
gardrent le silence durant deux heures.

L'aigle, familier des rumeurs fulgurales, s'tait approch, surpris
des insolites clats de leur tempte; puis, les ayant entrevus, avait
pouss un cri ddaigneux et s'tait enfonc dans l'espace.

Or, ce cri, les perroquets l'avaient remarqu, l'avaient mdit! Il
n'tait pas tomb en des oreilles de sourds!... Et, quelque temps
aprs, ils avaient essay,  leur tour, de pousser de terrifiants
cris d'aigles planant sur des proies.

--Ah! ce fut un beau jour, celui-l, pour les htes de cette le
singulire! Quel jubil! Une trve sembla conclue avec le ciel
jusqu'alors inclment. C'est que, si les animaux peuvent tre assez
facilement abuss sur les bruits de la nature, en revanche ils
discernent  merveille, entre eux, _l'en-dedans_ de leurs voix, en
reconnaissent le timbre intime: comment donc, cette fois, eussent-ils
t dupes une seconde? En la candeur de leur instinct, ils s'taient
dit, tout bonnement, en langue obscure:

--Tiens, les perroquets sont dehors: il fera beau, cejourd'hui!

Aussi, toute la journe, pendant que nos emplums sycophantes
s'puisaient  contrefaire les clameurs d'imminents aigles aux serres
ouvertes se prcipitant, farouches, sur toutes les ttes, l'on
s'tait,--sans mme s'apercevoir du _sujet_ de ces exercices,--enivr
de soleil, d'herbes, de rose et de fleurs.

Une autre fois, les perroquets avaient voulu se faire les chos
du rugissement, mont jusqu' leur olympe, d'un sauvage lion des
lointains, qui gourmandait sans doute le tonnerre de gronder de si
saugrenue faon.

Notre aropage, hlas! avait constat, en cette nouvelle tentative,
un insuccs gal, pour le moins, au prcdent. Les affams et froces
rugissements que les gosiers des plus hargneux kakatos et des plus
monstrueux aras s'efforaient de produire, rassuraient, au contraire,
dlicieusement, comme simples pronostics de beau fixe, les plus
pusillanimes d'entre les autres animaux. Il et fallu voir ceux-ci
s'battre encore, paisiblement, sous les ramures, en cette heureuse
matine,--mlant leurs jeux et leurs amours! L'on paissait  loisir;
la vie semblait charmante; c'tait une rsurrection.

Les perroquets, donc, en taient revenus bien vite  leur orage, dont
ils taient plus srs et qu'ils falsifiaient en virtuoses, ayant eu
le temps de le mieux tudier que le cri de l'aigle et le rugissement
du lion, lesquels,--aprs tout,--n'intressaient personne. L'on
s'en tint l!... De temps  autre, l'on risquait bien quelque petit
ressouvenir,--mais de si brve dure que les btes n'en ressentaient
qu'en sursauts dus les effets bienfaisants.

L'le fut donc replonge dans la dsolation. Il semblait que le
ciel ne dcolrt pas. On gmissait des imaginaires intempries
que suggraient sans trve les talentueux jacquots, plagiaires et
travestisseurs-jurs de la foudre. Une morne rsignation pesait sur
les organismes. Les perroquets, en tant mme arrivs  ce degr de
perfection de se dmarquer les uns les autres, l'effet d'ensemble,
dans l'imitation gnrale, tait littralement sans dfaut. C'tait
l'galit mme. De plus, leur stagnance empestait la rgion. L'le
n'tait plus tenable. Plusieurs d'entre les plus jeunes des btes se
rfugiaient dans le suicide, ce qui ne s'tait jamais vu.

       *       *       *       *       *

Mais,  la longue, cette dit aux yeux distraits et sagaces, qu'on
nomme la Force des choses, rsolut, au fond des hasards de sa vague
pense, de confronter les perroquets avec leur bruit quand mme
sacrilge, en les y ensevelissant. Elle trouva, comme toujours, son
moment, pour purger ce lieu de lumire de leur coeurant flau.

Par un soir de feu, de trombe et de tnbres, un soudain cyclone
enserra l'le. Flamboyant, sous ses ailes pluvieuses, il la fit
d'abord sonner  coups de tonnerre; puis, se ruant  travers la
fort, qu'effondrrent ses rafales, la franchit, accrochant, de
toutes parts, aux branches fracasses, mille crins de sa chevelure
d'clairs. Vu l'imprudente hauteur de l'arbre, un entre-croisement
de foudres se concentra sur l'eucalyptus.

Le lendemain, ds l'aube brillante,--dont le vaste de l'azur
lav s'blouissait,--les animaux, rassrns par l'accalmie, se
rpandirent, comme nagure, sous les frondaisons lourdes encore de
la nuit diluviale,--et quelques-uns, en passant au pied du tronc
foudroy qui fumait dans la clairire, aperurent de tous cts,
gisantes sur les gazons, plusieurs centaines de pattes carbonises,
vestiges tt disparus des terrorisants rabat-joie. L'enveloppement
d'un mme trpas avait donc t, pour ceux-ci, l'unique tmoignage
qu'ils se fussent jamais donn de leur Fraternit,--encore que sans
le vouloir et  leur insu. Cette fois, l'clair ne leur avait mme
pas laiss le temps de le mpriser. Le tonnerre avait grond POUR DE
VRAI.

 dater de ce jour, ce fut un ravissement de vivre, une dlivrance,
un den rcupr, dans ce dsirable endroit. Les perroquets
ultrieurs qui vinrent au jour dans l'le, se trouvant moins
dangereusement placs, pour eux et pour le prochain, que leurs
honorables prdcesseurs, furent des plus aimables, ne gnrent plus
personne,--et, ne traduisant plus que de _raisonnables_ murmures,
furent couts avec plaisir,--avec le plus grand plaisir.

Pour couper court  tout souvenir des ci-devant narrs tyrans de
perchoir, dsormais lgendaires, que servirait, d'ores en avant,
_de reconnatre de quel msentendu l'on fut victime_?--Leur
nullit sereine, qui, si longtemps, de son nfaste et malfique
ramage, consterna, ne frappe-t-elle pas de tant d'insignifiance
leur mmoire... QUE CELLE-CI NE VAUT PAS MIEUX D'TRE MAUDITE QUE
PARDONNE?




LA CLESTE AVENTURE

                                      _ MONSIEUR GUSTAVE DE MALHERBE_




LA CLESTE AVENTURE

     Jette le filet, tu prendras un gros poisson: dans sa gueule, tu
     trouveras une pice d'argent; elle payera l'_impt_ de Csar.

                                                    NOUVEAU TESTAMENT.


Maintenant que soeur Euphrasie, cette enfant divine, s'est enfuie
dans la Lumire, pourquoi garder encore le mot _terrestre_ du
miracle dont elle fut l'blouie? Certes, la noble sainte--qui
vient de s'endormir,  vingt-huit ans, suprieure d'un ordre de
Petites-Soeurs des pauvres, fond par elle, en Provence--n'et pas
t scandalise d'apprendre le secret _physique_ de sa soudaine
vocation: la voyance de son humilit n'en et pas t trouble
un seul instant;--toutefois, il sera mieux que je n'aie parl
qu'aujourd'hui.

 prs d'un kilomtre d'Avignon s'levait, en 1860, non loin
d'atterrages verdoyants, en amont du Rhne, une bicoque isole,
d'aspect sordide; ajoure,  son unique tage, d'une seule fentre 
contrevents ferrs, elle s'accusait, bien en vue d'une protectrice
caserne de gendarmerie--sise aux confins des faubourgs, sur la route.

L, vivait depuis longtemps un vieil isralite qu'on nommait le pre
Mos. Ce n'tait pas un mchant juif, malgr sa face teinte et
son front d'orfraie dont un bonnet collant, d'toffe et de couleur
dsormais imprcises, moulait et enserrait la calvitie. Encore vert
et nerveux, d'ailleurs, il et bien t capable de talonner d'assez
prs Ahasvrus, en quelques marches forces. Mais il ne sortait
gure et ne recevait qu'avec des prcautions extrmes. La nuit, tout
un systme de chausse-trapes et de piges  loups le protgeait
derrire sa porte mal ferme. Serviable,--surtout envers ses
coreligionnaires,--aumnieux toutefois envers tous, il ne poursuivait
que les riches, auxquels, seulement, il prtait, prfrant
thsauriser.--De cet homme pratique et craignant Dieu, les sceptiques
ides du sicle n'altraient en rien la foi sauvage, et Mos priait
entre deux usures aussi bien qu'entre deux aumnes. N'tant pas
sans un certain coeur trange, _il tenait  rtribuer les moindres
services_. Peut-tre mme et-il t sensible au frais paysage qui
s'tendait devant sa fentre, alors qu'il explorait, de ses yeux gris
clair, les alentours... Mais une chose lointaine, tablie sur une
petite minence et qui dominait les prs riverains en aval du fleuve,
lui gtait l'horizon. Cette _chose_, il en dtournait la vue avec
une sorte de gne, d'ailleurs assez concevable,--une insurmontable
aversion.

C'tait un trs ancien calvaire, tolr,  titre de curiosit
archologique, par les diles actuels. Il fallait gravir vingt et une
marches pour arriver  la grosse croix centrale--qui supportait un
Christ gothique, presque effac par les sicles, entre les deux plus
petites croix des larrons Diphas et Gesmas.

       *       *       *       *       *

Une nuit, le pre Mos, les pieds sur une escabelle, pench,
besicles au nez, le bonnet contre la lampe, sur une petite table
couverte de diamants, d'or, de perles et de papiers prcieux, devant
sa fentre ouverte  l'espace, venait d'apurer des comptes sur un
poudreux registre.

Il s'tait fort attard! Toutes les facults de son tre s'taient
si bien ensevelies en son labeur, que ses oreilles, sourdes aux
vains bruits de la nature, taient demeures inattentives, durant
des heures, ... certains cris lointains, nombreux, dissmins,
effrayants, qui, toute la soire, avaient trou le silence et les
tnbres.-- prsent, une norme lune claire descendait les bleues
tendues et l'on n'entendait plus aucunes rumeurs.

--Trois millions!... s'cria le pre Mos, en posant un dernier
chiffre au bas des totaux.

Mais la joie du vieillard, exultant au fond de son coeur
qu'emplissait l'idal ralis, s'acheva en un frisson. Car-- n'en
pas douter une seconde!--une glaciale sensation lui treignait
subitement les pieds: si bien que, repoussant l'escabeau, il se
releva trs vite.

Horreur! Une eau clapotante, dont la chambre tait envahie, baignait
ses maigres jambes! La maison craquait. Ses yeux, errant au dehors,
par la fentre, aperurent, en se dilatant, l'immense environnement
du fleuve couvrant les basses plaines et les campagnes: c'tait
l'inondation! le dbordement soudain, grossissant et terrible du
Rhne.

--Dieu d'Abraham! balbutia-t-il.

Sans perdre un instant, malgr sa profonde terreur, il jeta ses
vtements, sauf le pantalon rapic, se dchaussa, fourra, ple-mle,
en une petite sacoche de cuir (qu'il se suspendit au cou), le plus
prcieux de la table, diamants et papiers,--songeant que, sous les
ruines de sa masure, aprs l'vnement, il saurait bien retrouver son
or enfoui!--Flac! flac! il arpentait la pice, afin de saisir, sur un
vieux coffre, une liasse de billets de banque dj colls et tremps.
Puis il monta sur l'appui de la fentre, pronona trois fois le mot
hbreu _kodosch_, qui signifie saint, et se prcipita, se sachant
bon nageur,  la grce de son Dieu.

La bicoque s'croula derrire lui, sans bruit, sous les eaux.

Au loin, nulle barque!--O fuir? Il s'orientait vers Avignon; mais
l'eau reculait maintenant la distance--et c'tait loin, pour lui!
O se reposer? prendre pied?... Ah! le seul point lumineux, l-bas,
sur la hauteur, c'tait... ce calvaire,--dont les marches dj
disparaissaient sous le bouillonnement des ondes et le remous des
eaux furieuses.

--Demander asile  cette image? Non! Jamais.

Le vieux juif tait grave en ses croyances, et, bien que le danger
presst, bien que les ides modernes et les compromis qu'elles
inspirent fussent loin d'tre ignors du morne chercheur d'Arche, il
lui rpugnait de devoir--ne ft-ce que le salut terrestre ... _ce
qui tait l_.

Sa silhouette, en cet instant, se projetant sur les eaux o
tremblaient des reflets d'toiles, et fait songer au dluge. Il
nageait au hasard. Soudain une rflexion sinistre et ingnieuse lui
traversa l'esprit:

--J'oubliais, se dit-il en soufflant (et l'eau dcoulait des deux
pointes de sa barbe), j'oubliais qu'aprs tout il y a l ce pauvre de
mauvais larron!... Ma foi, je ne vois aucun inconvnient  chercher
refuge auprs de cet excellent Gesmas, en attendant qu'on vienne me
dlivrer!

Il se dirigea donc, tous scrupules apaiss, et en d'nergiques
brasses,  travers les houleuses volutes des ondes et dans le beau
clair de lune, vers les Trois-croix.

Celles-ci, au bout d'un quart d'heure, lui apparurent, colossales, 
une centaine de mtres de ses membres  demi congels et ankyloss.
Elles se dressaient,  prsent, sans support visible, sur les vastes
eaux.

Comme il les considrait, haletant, cherchant  discerner,  gauche,
le gibet de ses prfrences, voici que les deux croix latrales, plus
frles que celle du milieu, craqurent, presses par le cours du
Rhne, et que le bois vermoulu cda, et qu'en une sorte d'pouvante,
de noire salutation, toutes deux s'abattirent en arrire, dans
l'cume, silencieusement.

Mos demeura sans s'avancer, et hagard, devant ce spectacle: il
faillit enfoncer et cracha deux gorges.

Maintenant, la grande Croix seule, _spes unica_, dcoupait son signe
suprme sur le fond mystrieux du firmamental espace; elle profrait
son ple Couronn d'pines, clou, les bras tendus, les yeux ferms.

Le vieillard, suffoqu, presque dfaillant, n'ayant plus que le
seul instinct des tres qui se noient, se dcida, dsesprment, 
nager, quand mme, vers l'emblme sublime, son or  sauver triplant
ses dernires forces et le justifiant  ses yeux qu'une imminente
agonie rendait troubles!--Arriv au pied de la Croix,--oh! ce fut
de mauvaise grce (htons-nous de le dire  sa louange) et en
loignant sa tte le plus possible, qu'il se rsigna, l'chapp des
eaux,  saisir et entourer de ses bras l'arbre de l'Abme, celui
qui, crasant de sa base toute raison humaine, partage, en quatre
invitables chemins l'Infini.

Le pauvre riche prit pied; l'eau montait, le soulevant  mi-corps:
autour de lui la diluviale tendue muette...--Oh! l-bas! une voile!
une embarcation!

Il cria.

L'on vira de bord: on l'avait aperu.

 cet instant mme, un ressaut du fleuve (quelque barrage se brisant
dans l'ombre) l'enleva, d'une grosse envague, jusqu' la Plaie du
ct. Ce fut si terrible et si subit qu'il eut  peine le temps
d'treindre, corps  corps et face  face, l'image de l'Expiateur!
et de s'y suspendre, le front renvers en arrire, les sourcils
contractant leurs touffes sur ses regards perants et obliques,
tandis que remuaient en avant, toutes frmissantes, les deux pointes
en fourche de sa barbe grise. Le vieil Isralite, entrelac, 
califourchon,  Celui qui pardonne, et ne pouvant lcher prise,
regardait de travers son sauveur.

--Tenez ferme! Nous arrivons! crirent des voix dj distinctes.

--Enfin!.., grommela le pre Mos, que ses muscles horrifis
allaient trahir; mais... voici un service rendu par quelqu'un...
dont je n'en attendais pas! Ne voulant rien devoir  personne, il
est juste que je le rtribue... comme je rtribuerais un vivant.
Donnons-lui donc ce que je donnerais...  un homme.

Et, pendant que la barque s'approchait, Mos, dans son organique zle
de faire ce qu'il pouvait pour s'acquitter, fouilla sa poche, en
retira une pice d'or--qu'il enfona gravement et de son mieux entre
les deux doigts replis sur le clou de la main droite.

--Quittes! murmura-t-il, en se laissant tomber, presque vanoui,
entre les bras des mariniers.

La peur bien lgitime de perdre sa sacoche le maintint ferme jusqu'
l'atterrage d'Avignon. Le lit chauff d'une auberge l'y rconforta.
Ce fut en cette ville qu'il s'tablit un mois aprs, ayant recouvr
son or sous les dcombres de son ancien logis, et ce fut l qu'il
s'teignit en sa centime anne.

       *       *       *       *       *

Or, en dcembre de l'anne qui suivit cet incident insolite, il
arriva qu'une jeune fille du pays, une trs pauvre orpheline d'un
charmant visage, Euphrasie ***, ayant t remarque par de riches
bourgeois de la Vaucluse, ceux-ci, dconcerts par ses refus
inexplicables, rsolurent, dans son intrt, de la prendre par
la famine. Elle fut donc bientt congdie, par leurs soins, de
l'ouvroir o elle gagnait le franc quotidien de sa subsistance et de
sa bonne humeur, en change de onze heures, seulement, de travail
(l'ouvroir tant tenu par une famille des plus recommandables de
la ville). Elle se vit galement renvoye, le jour mme, du rduit
o elle remerciait Dieu matin et soir; car, il faut tre juste,
l'htelier, qui avait des enfants  tablir, ne devait pas, ne
_pouvait_ pas, en srieuse conscience, s'exposer  perdre les six
beaux francs mensuels du cellulaire galetas qu'elle occupait chez
lui. Si honnte qu'elle ft, lui dit-il, ce n'est pas avec du
sentiment qu'on paye les contributions; et d'ailleurs, peut-tre
tait-ce _pour son bien,  elle_, ajouta-t-il en clignant de
l'oeil, qu'il devait se montrer rigoureux. En sorte que, par un
crpuscule d'hiver o le tintement clair des _Angelus_ passait dans
le vent, la tremblante enfant infortune marchait  travers les rues
de neige et, ne sachant o aller, se dirigea vers le calvaire.

L, pousse trs probablement par les anges, dont les ailes
soulevrent ses pas sur les blancs degrs, elle s'affaissa au pied
de la Croix profonde, heurtant de son corps le bois ternel, en
murmurant ces ingnues paroles:--Mon Dieu, secourez-moi d'une petite
aumne, ou je vais mourir ici.

Et, chose  stupfier l'entendement, voici que, de la main droite du
vieux Christ, vers qui les yeux de la suppliante s'taient levs, une
pice d'or tomba sur la robe de l'enfant,--et que ce choc, avec la
sensation douce et jamais troublante d'un miracle, la ranima.

C'tait une pice dj sculaire,  l'effigie du roi Louis XVI, et
dont l'or jauni luisait sur la jupe noire de l'lue. Sans doute,
aussi, quelque chose de Dieu, tombant, en mme temps, dans l'me
virginale de cette enfant du ciel, en raffermit le courage. Elle
prit l'or, sans mme s'tonner, se leva, baisa, souriante, les
pieds sacrs--et s'enfuit vers la ville. Ayant remis  l'aubergiste
raisonnable les six francs en question, elle attendit le jour,
l-haut, dans sa couchette glace, mangeant son pain sec dans la
nuit, l'extase dans le coeur, le Ciel dans les yeux, la simplicit
dans l'me. Ds le jour suivant, pntre de la force et de la clart
vivantes, elle commena son oeuvre sainte  travers les refus, les
portes fermes, les malignes paroles, les menaces et les sourires.

Et son oeuvre de lumire fut fonde.

Aujourd'hui, la jeune bienheureuse vient de s'envoler en sa ralit,
victorieuse des ricanantes salets de la terre, toute radieuse du
miracle que CRA sa foi, de concert avec Celui qui permet  toutes
choses d'apparatre.




UN SINGULIER CHELEM!

                                           _ MONSIEUR HENRI LAVEDAN._




UN SINGULIER CHELEM!

                                                           Proh pudor!


Svelte, en des atours suranns, d'un visage amaigri, aux traits
fins et fiers sous ses cheveux blancs partags  l'autrefois, la
duchesse douairire de Kerlanor habitait, depuis de longues annes
de veuvage, son austre manoir breton.

L'imposante btisse, dominant une des grves armoricaines, s'levait,
non loin du bourg de Carleu,  moins d'un kilomtre des lisires
de l'interminable fort appele Cot-an-die, Cot-an-ns (bois du
jour, bois de la nuit). Retire en cet exil, la chtelaine y achevait
en pieuses pratiques une vie rigide,  l'abri de toutes approches
des ides modernes. Confondus, les vents du large et des bois,
par les crpusculaires et froids corridors, se plaignaient en toute
saison, soit gmissant  travers les ais rouills de quelque armure,
soit hurlant entre les cadres effacs des anctres et la nudit
des murailles: mais ces rumeurs du Pass ne dplaisaient pas  la
grave habitante du lieu. C'tait pour elle comme des voix; elle y
distinguait peut-tre des paroles.--Quant aux visites, elle n'en
recevait gure que des religieuses et de ses paysans, tant le manoir
tait oubli en sa solitude.

Cependant, presque chaque soir, depuis des annes, deux amis
familiers, le digne abb Lebon, recteur de Carleu, dont le
presbytre tait proche,--ainsi que l'excellent hobereau, le
pauvre et long chevalier d'Aiglelent, sangl, comme de raison, en
l'habit bleu-barbeau  boutons d'or,--et qui habitait une modeste
pigeonnire,  moins d'un quart de lieue du chteau,--venaient, sur
les huit heures, rendre  la duchesse douairire de Kerlanor leurs
affectueux devoirs.

Presque toujours, aprs quelques dolances naturelles sur la
Babylone moderne, aprs maints soupirs et nombre de regards
tristement levs au ciel, l'on s'asseyait autour d'une table de jeu
et l'on faisait le whist jusqu' dix heures. Sur ces dix heures, l'on
se sparait et, selon la coutume bretonne, chacun des deux htes,
prcd d'une servante dont le fanal clairait le chemin, rentrait
paisiblement au logis. Alors, en route, la soutane du recteur tait
souvent bien malmene par le vent de mer, et les basques de l'habit
bleu-barbeau du chevalier s'ployaient perdument au souffle des bois.

Ainsi s'coulaient les soires de ces trois tres nobles et simples,
rares survivants d'une socit disparue et qui demeuraient, quand
mme, des gens de jadis.

C'tait grce  la fortuite circonstance de deux colporteurs venus
des villes,--et qui, nagure, perdus en ces parages, avaient vendu
au vieil intendant de Kerlanor la provision de jeux (dames, cartes,
checs et tric-trac) recele en leur balle,--que cette paisible
distraction du soir tait venue rompre la monotonie des heures.
Ceux-ci, avec des airs indfinissables, aprs quelques mots changs
entre eux,  voix basse, avaient cd le tout, en bloc, heureux de
l'aubaine, en se htant de disparatre.

Les enjeux, naturellement, se limitaient  un petit sou la fiche.

Or, un soir, comme un bon feu d'automne brlait ses sarments dans la
haute chemine du salon d'apparat, l'inconstante Fortune avait paru
sourire plus particulirement au chevalier: les rayons d'or de la
roue mystrieuse s'taient comme fixs sur ses cartes!--si bien que,
de rubber en rubber, il arriva--grce  une impardonnable absence
de l'abb,--que le _mort_, tenu par d'Aiglelent, prsenta tout  coup
les symptmes victorieux du chelem.

C'tait, on en conviendra, couronner dignement les succs dj
brillants du chevalier!--La duchesse ayant rendu navement  l'abb,
son partenaire, l'inconsquente invite de celui-ci, d'Aiglelent se
dfit d'un singleton, puis coupa. Et atout, et atout! Deux tours
encore et le chelem y tait! Une surcoupe heureuse le dcida.
Brandissant donc un dix de trfle matre, et s'oubliant un peu dans
le feu du triomphe, il projeta la carte avec une telle violence que,
dpassant le bord de la table, elle glissa, malgr les efforts de
l'abb Lebon pour la saisir, et tomba.

Le vnrable ecclsiastique, avec l'indulgence inhrente  son
caractre, saisit un des flambeaux d'argent et, s'tant baiss,
la lumire claira sur le parquet le fameux dix de trfle, que
d'Aiglelent, un peu confus, s'empressait de ramasser. Soudain, comme
l'obligeant vieillard se relevait en mme temps que le chevalier, un
reflet de la bougie frappa, de revers, la carte malencontreuse.

Sans doute, quelque chose d'anormal dut alors s'accuser en cette
carte aux yeux du trop vif gentilhomme, car l'excuse qu'il balbutiait
s'arrta, inacheve: il demeura bouche be, considrant l'objet avec
une attention insolite: puis, sans mot dire, il releva l'un de ses
tris et se mit  regarder les cartes en les approchant des lumires.

tonns de l'action du chevalier, le digne recteur et la douairire
de Kerlanor se prirent,  l'exemple de leur vieil ami,  scruter
aussi... Et, autour d'eux, sur les murailles, les physionomies
familiales des portraits subitement clairs, par ainsi, en pleines
figures, semblaient encore se renfrogner  ce spectacle. Mais les
trois visages vivants, au surgir de ce qu'ils entrevoyaient dans
la _transparence_ des cartes, semblaient mduss par une stupeur
complexe. Sur le triple change d'un coup d'oeil hagard, l'abb Lebon
trouva seul la force de bougonner, d'une voix tremblante, cette
rprobatrice rflexion:

--Et dire que nous jouons avec cela depuis tant d'annes!

Mais, d'un geste indiffrent, Mme de Kerlanor atteignit une torsade,
et sonna.

 cet appel, une simple fille de Bretagne, aux yeux clairs, au regard
d'enfant, vision de jeunesse et de grce, apparut au seuil glac de
la salle.

--Annette, dit avec simplicit la chtelaine et comme si rien ne se
ft pass, jetez ces cartes au feu.

Puis, se tournant vers ses htes, et en souriant, elle appuya les
adieux quotidiens de ces mots tranquilles:

--Nos compliments, chevalier: vous nous avez fait un beau chelem, ce
soir!




LE JEU DES GRCES

                                            _ MONSIEUR VICTOR WILDER_




LE JEU DES GRCES

     --Oh! cela n'empche pas les sentiments!...

                                     Stphane MALLARM (_Entretiens_).


Les feux d'or du soir, au travers de moutonneuses nues mauves,
poudraient d'impalpables pierreries les feuilles d'assez vieux
arbres, ainsi que d'automnales roses,  l'entour d'une pelouse encore
mouille d'orage: le jardin s'enfonait entre les murs tendus de
lierre des deux maisons voisines; une grille aux pointes dores le
sparait de la rue, en ce quartier tranquille de Paris. Les rares
passants pouvaient donc entrevoir, au fond de ce jardin, la faade
avenante de la demeure, et, dans une pnombre, le perron, surlev de
trois marches, sous sa marquise.

Or, perdues en les lueurs de cette vespre, sur le gazon, jouaient,
au _Jeu des Grces_, trois enfants blondes,--oh! quatorze, douze et
dix ans  peine, innocence!--Eulalie, Bertrande et Ccile Rousselin,
quelque peu foltres en leurs petites robes d'orlans noire. Riant
de plaisir, en ce deuil,--n'tait-ce pas de leur ge?--elles se
renvoyaient, du bout de leurs btonnets d'acajou, de courts cerceaux
de velours rouge festonns de liserons d'or.

Elle avait aim feu son poux,--ayant conquis, d'ailleurs,  ses
cts, dans le commerce des bronzes d'art, une aisance,--la belle
madame Rousselin! Sduisante, conome et tendre, perle bourgeoise,
elle s'tait retire avec ses filles, en cette habitation, depuis les
dix mois et demi d'o datait son svre veuvage, qu'elle prsumait
ternel.

Jamais, en effet, son mari ne lui avait sembl plus srieux que
depuis qu'il tait mort. Cet accident l'avait solennis, pour ainsi
dire, aux yeux en larmes de l'aimable veuve. Aussi, avec quelle
tendresse triste se plaisait-elle  venir, toutes les quinzaines
environ, suspendre (de concert avec ses trois charmantes filles), de
sentimentales couronnes aux murs blancs du caveau neuf! murs que,
par prvoyance, elle avait fait clouter du haut en bas! Sur ces
couronnes se lisaient, en majuscules ponctues de pleurs d'argent,
des _ mon petit papa chri!_ des _ mon poux bien-aim!_--Lorsqu'
de certains anniversaires, plus intimes, elle venait seule au
champ du Repos, c'tait avec un air indfinissable et presque
demi-souriant que, nouvelle Artmise, munie ce jour-l d'une couronne
spciale,  son usage, elle accrochait celle-ci  des clous isols:
sur les immortelles, semes alors de myosotis, on pouvait lire,
en caractres tortills et suggestifs, ces deux mots du coeur:
_Souviens-toi!_ Car, mme avec les dfunts, les femmes ont de ces
exquises dlicatesses o l'imagination plus grossire de l'homme perd
compltement pied,--mais auxquelles il serait  parier, quand mme,
que les trpasss ne sont pas insensibles.

Toutefois, comme c'tait une femme d'ordre, chez qui le sentiment
n'excluait pas le trs lgitime calcul d'une mnagre, la belle Mme
Rousselin, ds le premier trimestre, avait remarqu le prix auquel
revenaient, achetes au dtail, ces ples couronnes, si vite fanes
par les intempries; et, sduite par diverses annonces des journaux
qui mentionnaient la dcouverte de nouvelles couronnes funbres,
inoxydables, obtenues par le procd galvanoplastique, rsistantes
mme  l'oubli,--couronnes modernes par excellence!--elle en
avait achet, en gros, une provision, quelques douzaines, qu'elle
conservait, au frais, dans la cave, et qui dfrayaient, depuis, les
visites bimensuelles au cher dcd.

       *       *       *       *       *

Soudain, les trois enfants, dont les boucles vermeilles, alanguies
en _repentirs_, sautillaient sur les noirs corsages, cessrent de
s'battre sur l'herbe en fleurs, car, au seuil du perron, et poussant
la porte vitre, venait d'apparatre l'pouse, la grave maman toute
en deuil, blonde aussi et dj plie de son abandon. Elle tenait,
justement,  la main, trois de ces couronnes lgres et solides,
nouveau systme, qu'elle laissa tomber, auprs de la rampe, sur la
table verte du jardin, comme pour appuyer de leur impression les
paroles suivantes:

--Et que l'on se recueille maintenant, mesdemoiselles! Assez de
rcration: oubliez-vous que, demain, nous devons aller rendre visite
... celui qui n'est plus?

Sre d'tre obie (car, au point de vue du coeur, ses jeunes anges
avaient, elle ne l'ignorait pas, de qui tenir), la belle Mme
Rousselin rentra, sans doute afin de soupirer plus  l'aise en la
solitude retire de sa chambre.

 ces mots et aussitt seules, Eulalie, Bertrande et Ccile
Rousselin,--dont les rires s'taient envols plus loin que les
oiseaux du ciel,--vinrent,  pas lents, mditatives, s'asseoir et
s'accouder autour de la table.

Aprs un silence:

--C'est pourtant vrai! pauvre pre! dit  voix basse Eulalie, la
jolie ane, dj rveuse.

Et, prenant un _ mon poux bien-aim_, elle en considra,
distraitement, l'inscription.

--Nous l'aimions tant! gmit Bertrande, aux yeux bleus--o brillaient
des larmes.

Sans y prendre garde, imitant Eulalie, elle tournait entre ses
doigts, et le regard fixe, un _ mon petit papa chri_.

--Pour sr qu'on l'aimait bien! s'cria la ptulante cadette Ccile
qui, follement nerve encore du jeu quitt et comme pour accentuer,
 sa manire, la sincrit nave de son effusion, fit tourdiment
sauter en l'air le _Souviens-toi!_ qui restait.

Par bonheur, l'ane, qui tenait encore ses baguettes, y reut, et 
temps, la plaintive couronne, laquelle s'y encercla d'abord,--puis,
grce  un mouvement d'inadvertance provenu de l'entranante vitesse
acquise, le _Souviens-toi!_ s'chappant des btonnets, fut recueilli
de mme par Bertrande, aprs s'tre crois en l'air avec l'_ mon
petit papa chri!_--et l'_ mon poux bien-aim!_ que Ccile, bien
malgr elle, n'avait pu se dfendre de lancer vers ses soeurs.

De sorte que, l'instant d'aprs--et peut-tre en symbole des
illusions de la vie,--les trois ingnues, peu  peu de retour sur la
pelouse, substituaient  leurs cerceaux dors ce nouveau _Jeu des
Grces_, et, inconscientes dj, se renvoyaient, mlancoliquement,
aux derniers rayons du soleil, ces _inaltrables_ attributs de la
sentimentalit moderne.




LE SECRET DE LA BELLE ARDIANE

                                             _ MONSIEUR PAUL GINISTY_




LE SECRET DE LA BELLE ARDIANE

     Bonheur dans le crime.

                                             Jules BARBEY D'AUREVILLY.


La maisonnette neuve du jeune garde-chef des Eaux-et-forts, Pier Albrun,
dominait, sur un versant, le village d'Ypinx-les-Trembles, sis  deux
lieues de Perpignan,--non loin d'un val des Pyrnes-Orientales, ouvert
sur cette plaine de Ruyssors que bornent,  l'horizon, vers l'Espagne,
de grandes sapinires.

En pente, au-dessus d'un gave dont l'cume bouillonnait entre des
roches, le jardin, d'o s'lanaient, ombrageant mille fleurs
mi-sauvages, des touffes de lauriers-roses et de caroubiers,
encensait, d'une vapeur de cassolettes, la riante bastide, et de
hauts prussiers, s'tageant derrire elle, dissminaient, au frler
des brises pyrnennes, ces aromales senteurs de baume sur le
village.--Un paradis, cette pauvre et jolie demeure! qu'habitait,
avec sa jeune femme, ce beau gars de vingt-huit ans,  peau blanche,
aux yeux de brave.

Sa chre Ardiane, dite la belle Basquaise,  cause des siens,
tait ne  Ypinx-les-Trembles. D'abord enfant glaneuse,--fleur
de sillons,--puis faneuse, puis, comme les orphelines du lieu,
cordire-tisserande, elle avait grandi chez une vieille marraine
qui, jadis, l'avait recueillie en sa masure et qu'en retour la jeune
fille avait nourrie de son travail, ainsi que soigne  l'heure de
la mort.--Et la sage Ardiane Infral s'tait distingue, toujours,
malgr son enfivrante beaut, par une conduite sans reproches. De
sorte que Pier Albrun,--ex-fourrier aux chasseurs d'Afrique, puis,
de retour, sergent instructeur du corps des pompiers de la ville,
puis exempt du service pour blessures gagnes dans les incendies,
et nomm enfin, pour actes de mrite,  la charge du prcdent
garde-chef,--avait pous Ardiane, aprs six mois, environ, de
baisers et de fianailles.

Or, ce soir-l, prs de la croise grande ouverte sur un ciel
d'toiles, la belle Ardiane, assise, des grains de corail au cou,
ses bandeaux noirs au long de ses joues ples, svelte, en un blanc
peignoir, dans le fauteuil de paille tresse, et son bel enfant, de
huit mois dj, lui puisant le sein, regardait, de ses noirs yeux
un peu fixes, le village endormi, la campagne lointaine--et, tout
l-bas, les remuantes verdures des sapins. Aux souffles de la nuit,
saturs d'effluves de fleurs, ses narines, arques, voluptueusement
frmissaient; la bouche montrait ses irises dents trs blanches
entre le pur dessin de ses lvres couleur de sang;--la main droite,
une alliance d'or au second doigt, jouait, distraite, entre les
cheveux frisels de son homme, lequel,  ses pieds, appuyait sur
les genoux de la jeune femme sa tte franche et joyeuse, et qui
riait  son petit.

Autour d'eux, claire par la lampe sur une table, leur chambre
nuptiale aux murs tendus de gros papier bleu ple o se dtachait le
luisant d'une carabine; prs du large lit blanc,--dfait, un berceau
sous un crucifix; sur la chemine, un miroir, et, prs d'un rveil,
entre des flambeaux de cristal, une touffe de genvriers ross dans
une urne d'argile peinte, devant les deux portraits-cartes encadrs
de sparterie.

Certes, un paradis, cette demeure! Ce soir-l surtout! Car, dans
la matine de ce beau jour envol, les joyeux aboiements des deux
chiens du jeune garde-chef des Eaux-et-forts avaient annonc un
visiteur.--C'tait une ordonnance, envoye par le prfet de la
ville, et qui avait remis  Pier Albrun le large tube de fer-blanc,
contenant-- joie profonde!--la croix d'honneur, ainsi que le
brevet et la lettre ministrielle spcifiant les titres et motifs
qui avaient dcid la nomination. Ah! comme il les avait lus, 
haute voix, au soleil, dans le jardin, les mains tremblantes d'un
plaisir fier,  sa chre Ardiane! Pour actes de bravoure, en
divers engagements, durant son service aux tirailleurs algriens,
en Afrique;--pour sa conduite intrpide, comme sergent instructeur
aux pompiers du chef-lieu, pendant les incendies successifs qui, en
1883, avaient prouv la commune d'Ypinx-les-Trembles, les nombreux
sauvetages qu'il y avait accomplis ainsi que les deux blessures
qui, entranant son exemption de service, lui avaient dj valu sa
place forestire, etc., etc.--C'est pourquoi, ce soir-l, Pier
Albrun et sa femme s'attardaient, prs de la croise, au souvenir
de toute cette journe de fte; il serrait encore dans le creux de
sa main,--ne pouvant se lasser de la regarder de temps  autre,--la
croix au ruban de moire rouge!

Un voile de bonheur et d'amour semblait les envelopper tous les deux,
aux lueurs silencieuses du firmament.

       *       *       *       *       *

Cependant la belle Ardiane considrait, toujours songeuse, au loin,
certains intervalles de murs noircis et ruins entre les maisons
et les chaumires blanches du village. On les avait laisss 
l'abandon, sans rebtir. L'an prcdent, en effet, en moins d'un
semestre, Ypinx-les-Trembles s'tait vu, tout  coup, sept fois
illumin, en des nuits sans lune, par de soudains sinistres, au
milieu desquels des victimes de tout ge avaient pri.--C'tait,
d'aprs une rumeur, l'oeuvre de vindicatifs contrebandiers, qui, mal
accueillis dans le village, y taient revenus, chaque fois, allumer
ces brlis: puis, disparus l-bas, dans les sapinires, cachs dans
les fourrs de myrtes et de trembles, chappant  la gendarmerie qui
ne pouvait les y poursuivre, ils avaient su gagner la frontire--et
les sierras. Depuis, les sclrats ayant t pris, sans doute, 
l'tranger, pour autres crimes, les sinistres avaient cess.

-- quoi penses-tu, mon Ardiane? murmura Pier, en baisant les doigts
de la ple main distraite qui venait de lui caresser les cheveux et
le front.

-- ces murs noirs, d'o sort notre bonheur! rpondit lentement la
Basquaise, sans dtourner la tte.--Tiens! (et elle indiqua du doigt,
l-bas, une des ruines)--c'est au feu de cette ferme-l que je te
revis!

--Je croyais que ce fut l notre premire fois? rpondit-il.

--Non, la seconde! reprit Ardiane. Je t'avais vu, d'abord,  la
fte de Prades, dix jours avant,--et, mchant, tu ne m'avais pas
remarque. Moi, le coeur, pour la premire fois, m'avait battu: je
sentis follement que tu tais mon seul homme!... Va, ce fut de cet
instant que je rsolus d'tre ta femme--et, tu sais, ce que je veux,
je le veux.

Ayant relev la tte, Pier Albrun considrait aussi les ruines entre
les maisons toutes blanches du clair de lune.

--Ah! cacheuse, tu ne me l'avais pas dit! reprit-il en souriant. Mais
ce fut  l'incendie de cette grosse chaumire-l, derrire l'glise,
que,--voulant, en vain, sauver le vieux couple dont les os n'ont mme
pas t retrouvs dans les dcombres,--une poutre en feu m'ayant
bless, tu me fis venir chez ta vieille marraine, la mre Infral,
et tu m'y soignas si bien, en me rconfortant de ce bon vin chaud...
tout prt dj, qu'on et dit!...--C'est gal, ces pauvres vieux,
tout de mme! a serre le coeur d'y songer!

--Tu sais, murmura la Basquaise, je les regrette moins, moi: je
les connus que j'tais enfant; ils me payaient mal mes crus, mes
fines cordes: trois sous, cinq sous,--et ils rechignaient;--la
vieille ricanait de me voir belle... et puis, ce qu'elle essayait
de me calomnier, de son vilain coin de bouche! Et jamais rien
aux pauvres!--Aussi, puisqu'on est tous mortels...  quoi qu'ils
servaient, ces vieux avaricieux-l? Nous eussions brl, nous,
qu'ils eussent dit _c'est bien fait!_ Et... de mme,  peu prs,
des autres!--N'y pense donc plus!--Tiens, voici la chaumine
Desjoncherts: celle-l flambait dur, est-ce pas? Ce fut  celle-l
que tu m'as embrasse aprs, chez nous, pour la premire fois. Tu
avais sauv le petit; tu t'en tais donn, de la peine! Ah! je
t'admirais! Tu tais trs beau, je te dis, sous ton casque aux
reflets tout rouges!... Ce baiser-l, vois-tu,--si tu savais!

Elle tendit encore sa main tranquille au dehors: l'alliance brilla
sous un rais d'astre:--elle reprit:

--Puis,  celle-l, tiens, nous nous fianmes;--puis,  celle-l, je
fus  toi, dans la grange; et ce fut  celle-ci que tu gagnas, enfin,
ta rude et chre blessure, mon Pier!... Aussi, j'aime  regarder
ces trous sombres: nous leur devons notre joie, ta bonne place de
garde-chef, notre mariage, et cette maisonnette... o est n notre
enfant!

--Oui, murmura Pier Albrun devenu pensif: cela prouve que Dieu tire
le bien du mal... Mais, va, si je tenais, tout de mme, au bout de ma
carabine, le trio de sclrats...

Elle se dtourna, les yeux graves; ses sourcils contracts se
touchrent, formant une ligne noire.

--Tais-toi, Pier, dit-elle. Est-ce donc  nous de maudire les mains
qui ont mis le feu! Nous leur devons, te dis-je, jusqu' cette croix
que tu serres en ton poing. Rflchis donc un peu, mon cher Pier:
la ville seule, tu le sais bien, a une caserne pour ses incendies,
pour ceux des faubourgs et des trois villages: Prades et Cret
sont trop loin. Toi, pauvre sergent des pompiers, toujours sur le
_qui-vive_, intern, sans cong possible, dans la caserne, devant
tenir, constamment, prts  toute alarme, tes hommes, tu ne pouvais
sortir de cette prison _que pour ton service_! Une seule absence
pouvait t'enlever ta paye et ton grade!--Il vous fallait une heure,
rien que pour venir ici, quand a brlait!... Moi, je tressais mon
chanvre,  cinq sous par jour,  Ypinx, avec la tremblante vieille
sur les bras... et, l'hiver, c'tait dur! Comment aller vivre  la
ville sans m'y vendre un peu, comme les autres?--et tu comprends,
toi, mon seul homme! que a ne se pouvait pas!--Donc, sans tous ces
beaux sinistres, je tordrais encore mes cordes, dans les ruelles, au
village, et toi, tu _trimerais_ encore dans le feu:--nous ne nous
serions jamais revus, ni parl, ni assortis. Or, je trouve qu'il fait
meilleur ici, ensemble. Crois moi, a vaut bien ce qui est arriv 
tous ces... indiffrents-l!

--Cruelle, tu as du sang de volcan dans les veines! rpondit Albrun.

--D'ailleurs, les contrebandiers,--reprit-elle avec un si trange
sourire qu'il en tressaillit,--ils ont bien autres choses  faire
que de revenir s'acharner pour rien: laisse donc! c'est bon pour les
simples d'ici... de croire que c'est eux!

Le garde-chef, sans se rendre compte de ce qu'il prouvait, la
regarda, soucieux, en silence; puis:

--Qui serait-ce, alors? dit-il: ici, tout le monde s'aime; on se
connat; pas de voleurs,--ni de malfaiteurs, jamais! Personne,
que ces tueurs de gabelous, n'avait intrt... Quelle main... par
vengeance... aurait os...

--Peut-tre fut-ce par amour! dit la Basquaise:--tiens, moi, tu sais,
une fois aimante... ciel et terre prissent plutt!--Quelle main,
dis-tu? Voyons, mon Pier!... Et--si c'tait celle que tu tiens l,
sous tes lvres?

Albrun, qui connaissait sa femme, laissa tomber, en un saisissement,
la main qu'il baisait: il ressentit comme froid plein le coeur.

--Tu veux rire, Ardiane? dit-il.

Mais la sauvage crature parfume, la belle fauve, d'un enivrant
mouvement d'amour, l'attira par le cou--et, d'une voix entrecoupe,
dont l'haleine brla l'oreille du jeune homme, lui chuchota, trs
bas, sous les cheveux:

--Pier!... Puisque je t'adorais! Pier, puisque nous tions enferms
dans l'indigence, et _que bouter le feu  ces taudions tait le
SEUL moyen de nous voir! et d'tre l'un  l'autre! et d'avoir notre
enfant!_

 ces affreuses paroles, Pier Albrun, l'ex-bon soldat,
s'tait dress, les pensers en dsarroi, le vertige dans les
prunelles.--Hagard, il chancelait! Soudain, sans mot rpondre, le
garde-chef lana par la croise, dans les ombres basses, vers le
torrent, la croix d'honneur--et d'un jet si violent que l'une des
artes d'argent de ce joyau, raflant une roche dans sa chute, en
fit jaillir une tincelle avant de s'engouffrer dans l'cume. Puis
il fit un geste vers l'arme suspendue au mur; mais ses regards ayant
rencontr les yeux endormis de son enfant, il s'arrta, livide,
fermant les paupires.

--Que cet enfant soit prtre, pour qu'il puisse t'absoudre! dit-il,
aprs un grand silence.

Mais la Basquaise tait si ardemment belle que, vers les cinq
heures du matin,--de trop persuadeurs dsirs aveuglant, peu  peu,
la conscience du jeune homme,--sa terrible compagne finit par lui
sembler doue d'un coeur _hroque_. Bref, Pier Albrun, dans les
dlices d'Ardiane Infral, faiblit--et pardonna.

Et, s'il faut parler franc,--_aprs tout, pourquoi n'et-il point
pardonne?_

Tel autre, criant un adieu rauque, se fut enfui? Trois mois aprs,
les gazettes eussent relat sa mort glorieuse en Chine ou chez les
Hovas; l'enfant, laiss en dtresse, ft rentr dans les limbes; et
la Basquaise, entretenue dans quelque ville, et, sans doute, lev
les paules  cette nouvelle lointaine qu'elle tait veuve,--et, tout
bas, et trait le dfunt d'imbcile.

Tels eussent t les rsultats d'une austrit trop rigide.

Aujourd'hui, Pier et son Ardiane s'adorent, et,--moins l'ombre
du secret qu'ils gardent et qui les unit  jamais,--certes, ils
paraissent des heureux!... Il a su repcher sa croix, qu'il a bien
gagne d'ailleurs, et qu'il porte.

Enfin, si l'on songe  ce que l'Humanit admire, estime ou approuve,
ce dnouement-l, pour tout esprit srieux et sincre, n'est-il pas
le plus... PLAUSIBLE?




L'HROSME DU DOCTEUR HALLIDONHILL

                                          _ MONSIEUR LOUIS-HENRY MAY_




L'HROSME DU DOCTEUR HALLIDONHILL

     Tuer pour gurir!

                                          Adage officiel de BROUSSAIS.


L'insolite cause du docteur Hallidonhill va venir prochainement aux
assises de Londres. Voici les faits:

Le 20 mai dernier, les deux vastes antichambres de l'illustre
spcialiste, du curateur _quand mme_ de toutes les affections de la
poitrine, regorgeaient de clients, comme d'habitude, leurs tickets
d'ordre  la main.

 l'entre se tenait, en longue redingote noire, l'essayeur de
monnaies: il recevait de chacun les deux guines de rigueur, les
prouvait, d'un seul coup de marteau, sur une enclume de luxe,
criant _All right!_ automatiquement.

Dans le cabinet vitr,--bordur, tout alentour, de grands arbustes
des tropiques en leurs vastes pots du Japon,--venait de s'asseoir,
devant sa table, le rigide petit docteur Hallidonhill.  ses cts,
auprs d'un guridon, son secrtaire stnographiait de brves
ordonnances. Au montant d'une porte veloute de rouge,  clous d'or,
un valet de monstrueuse encolure se dressait, ayant pour office de
transporter, l'un aprs l'autre, les chancelants pulmonaires sur
le palier de sortie,--d'o les descendait, en fauteuils spciaux,
l'ascenseur (ceci ds que le sacramentel  un autre! tait
prononc).

Les consultants entraient, l'oeil vitreux et voil, le torse nu, les
vtements sur le bras; ils recevaient,  l'instant, au dos et sur la
poitrine, l'application du plessimtre et du tube:

--Tik! tik! plaff! Respirez!... Plaff!... Bien.

Suivait une mdication dicte en quelques secondes,--puis le fameux
 un autre!

Et, depuis trois annes, chaque matin, la procession dfilait ainsi,
banale, de neuf heures  midi prcis.

       *       *       *       *       *

Soudain, ce jour-l, 20 mai, neuf heures sonnant, voici qu'une
sorte de long squelette, aux prunelles voluantes, aux creux des
joues se touchant sous le palais, le torse nu, pareil  une cage
entortille de parchemin flasque, souleve par l'anhlation d'une
toux casse,--bref, un douteux vivant, une fourrure de renard bleu
ploye sur l'un de ses dcharns avant-bras, allongea le compas de
ses fmurs dans le cabinet doctoral, en se retenant de tomber aux
longues feuilles des arbustes.

--Tik! tik! plaff! Au diable! Rien  faire! grommela le docteur
Hallidonhill: suis-je un coroner bon  constater les dcs?... Vous
expumerez, sous huit jours, le suprme champignon de ce poumon
gauche: et le droit est une cumoire!...-- un autre!

Le valet allait enlever le client, lorsque l'minent thrapeute, se
frappant le front, ajouta brusquement, avec un sourire complexe:

--tes-vous riche?

--Ar-chi-mil-lionnaire! rla, tout larmoyant, l'infortun personnage
qu'Hallidonhill venait de congdier si succinctement de la plante.

--Alors, que votre carrosse-lit vous dpose  Victoria station!
Express de onze heures pour Douvres! Puis le paquebot! Puis, de
Calais  Marseille, sleeping-car avec pole! Et  Nice!--L, six mois
de cresson, jour et nuit, sans pain, ni vins, ni fruits, ni viandes.
Une cuiller d'eau de pluie bien iode tous les deux jours. Et
cresson, cresson, cresson! pil, broy, en son jus:--seule chance...
et encore! Ce prtendu curatif, dont on me rebat les oreilles, me
paraissant plus qu'absurde, je l'offre  un dsespr, mais sans y
croire une seconde.

Enfin, tout est possible...-- un autre!

Le crsus phtisique une fois pos dlicatement dans le retrait
capitonn de l'ascenseur, la procession normale des pulmonaires,
scorbutiques et bronchiteux, commena.

       *       *       *       *       *

Six mois aprs, le 3 novembre, neuf heures sonnant, une espce
de gant  voix formidable et joyeuse--dont le timbre fit vibrer
le vitrage du cabinet de consultations et frmir les feuilles des
plantes tropicales, un joufflu colosse, en riches fourrures, s'tant
ru, bombe humaine,  travers les rangs lamentables de la clientle
du docteur Hallidonhill, pntra, sans ticket, jusque dans le
_sanctum_ du prince de la Science, lequel, froid, en son habit noir,
venait, comme toujours, de s'asseoir devant sa table. Le saisissant 
bras le corps, il l'enleva comme une plume et, baignant, en silence,
de pleurs attendris les deux joues blmes et glabres du praticien,
les baisa et rebaisa d'une faon sonore, en manire de paradoxale
nourrice normande; puis le reposa comateux et presque touff en son
fauteuil vert.

--Deux millions? Les voulez-vous? En voulez-vous trois? vocifrait
le gant, rclame terrible et vivante.--Je vous dois le souffle,
le soleil, les bons repas, les effrnes passions, la vie,
tout! Rclamez donc de moi des honoraires inous: j'ai soif de
reconnaissance!

--Ah , quel est ce fou? Qu'on l'expulse!... articula faiblement le
docteur aprs un moment de prostration.

--Mais non, mais non! gronda le gant avec un coup d'oeil de boxeur
qui fit reculer le valet. Au fait, je comprends que vous, mon sauveur
mme, vous ne me reconnaissiez pas. Je suis l'homme au cresson! le
squelette fini, perdu! Nice! le cresson, cresson, cresson! J'ai fait
mon semestre, et voil votre oeuvre. Tenez, coutez ceci!

Et il se tambourinait le thorax avec des poings capables de briser le
crne aux plus prims des taureaux du Middlessex.

--Hein! fit le docteur en bondissant sur ses pieds,--vous tes...
Quoi! c'est l le moribond qui...

--Oui, mille fois oui, c'est moi! hurlait le gant:--Ds hier au
soir,  peine dbarqu, j'ai command votre statue en bronze, et je
saurai vous faire dcerner un terrain funbre  Westminster!

Se laissant tomber sur un vaste sopha dont les ressorts craqurent
et gmirent:

--Ah! que c'est bon, la vie! soupira-t-il avec le bat sourire d'une
placide extase.

Sur deux mots rapides, prononcs  voix basse par le docteur,
le secrtaire et le valet se retirrent. Une fois seul avec
son ressuscit, Hallidonhill, compass, blafard et glacial,
l'oeil nerveux, regarda le gant, durant quelques instants, en
silence:--puis, tout  coup:

--Permettez, d'abord, murmura-t-il d'un ton bizarre, _que je vous te
cette mouche de la tempe!_

Et, se prcipitant vers lui, le docteur, sortant de sa poche un court
revolver _bull-dog_, le lui dchargea deux fois, trs vite, sur
l'artre temporale gauche.

Le gant tomba, la bote osseuse fracasse, claboussant de sa
cervelle reconnaissante le tapis de la pice, qu'il battit de ses
paumes une minute.

En dix coups de ciseau, witchra, vtements et linge, au hasard
tranchs, laissrent  nu la poitrine,--que le grave oprateur, d'un
seul coup de son large bistouri chirurgical, fendit, incontinent, de
bas en haut.

Un quart d'heure aprs, lorsque le constable entra dans le cabinet
pour prier le docteur Hallidonhill de vouloir bien le suivre,
celui-ci, calme, assis devant sa table, une forte loupe en main,
scrutait une paire d'normes poumons, gmins,  plat, sur son
sanguinolent pupitre. Le gnie de la Science essayait, en cet homme,
de se rendre compte de l'archi-miraculeuse action cressonnire,  la
fois lubrfiante et recratrice.

--Monsieur le constable, a-t-il dit en se levant, j'ai jug opportun
d'immoler cet homme, son autopsie immdiate pouvant me rvler un
secret salutaire pour le dgnrescent arbre arien de l'espce
humaine: c'est pourquoi je n'ai pas hsit, je l'avoue,  SACRIFIER,
ICI, MA CONSCIENCE...  MON DEVOIR.

Inutile d'ajouter que l'illustre docteur a t relax sous caution
purement formelle, sa libert nous tant plus utile que sa dtention.
Cette trange affaire va maintenant venir aux assises britanniques.
Ah! quelles merveilleuses plaidoiries l'Europe va lire!

Tout porte  esprer que ce sublime attentat ne vaudra pas  son
hros la potence de Newgate, les Anglais tant gens  comprendre,
tout comme nous, _que l'amour exclusif de l'Humanit future au
parfait mpris de l'Individu prsent, est, de nos Jours, l'unique
mobile qui doive innocenter, quand mme, les magnanimes outranciers
de la Science_.




LES PHANTASMES DE M. REDOUX

                                         _ MONSIEUR RODOLPHE DARZENS_




LES PHANTASMES DE M. REDOUX

     Ce n'est pas qu'on soit bon, on est content.

                                                       XAVIER AUBRYET.


Par un soir d'avril de ces dernires annes, l'un des plus justement
estims citadins de Paris, M. Antoine Redoux,--ancien maire d'une
localit du centre,--se trouvait  Londres, dans Baker-street.

Cinquantenaire jovial, dou d'embonpoint, nature en dehors,--mais
esprit pratique en affaires,--ce digne chef de famille, vritable
exemple social, n'chappait cependant pas plus que d'autres,
lorsqu'il tait seul et s'absorbait en soi-mme,  la hantise de
certains phantasmes qui, parfois, surgissent dans les cervelles des
plus pondrs industriels. Ces cervelles, au dire des alinistes,
une fois hors des affaires sont des mondes mystrieux, souvent
mme assez effrayants. Si donc il arrivait  M. Redoux, retir en
son cabinet, d'attarder son esprit en quelqu'une de ces songeries
troubles,--dont il ne sonnait mot  personne,--la lubie parfois
trange, qu'il s'y laissait aller  choyer, devenait bientt
despotique et tenace au point de le sommer de la _raliser_. Matre
de lui, toutefois, il savait la dissiper (avec un profond soupir!),
lorsque la moindre incidence de la vie relle venait, de son heurt,
le rveiller;--en sorte que ces morbides attaques ne tiraient gure
 consquence;--nanmoins, depuis longtemps, en homme circonspect,
se mfiant d'un pareil faible, il avait d s'astreindre au rgime
le plus sobre, vitant les motions qui pouvaient susciter en son
cerveau le surgir d'un _dada_ quelconque. Il buvait peu, surtout!
crainte d'tre emport, par l'brit, jusqu' RALISER, en effet,
_alors_, telle de ces turlutaines subites dont il rougissait, en
secret, le lendemain.

Or, en cette soire, M. Redoux ayant, sans y prendre garde, dn
fort bien, chez le ngociant (avec lequel il avait conclu, au
dessert, l'avantageuse affaire, objet de son voyage d'outre-Manche),
ne s'aperut pas que les insidieuses fumes du porto, du sherry,
de l'ale et du champagne altraient, maintenant, quelque peu, la
lucidit susceptible de ses esprits. Bien qu'il ft encore d'assez
bonne heure, il revenait  l'htel, en son instinctive prudence,
lorsqu'il se sentit, soudainement, assailli par une brumeuse onde.
Et il advint que le portail sous lequel il courut se rfugier, se
trouvant tre celui du fameux muse Tussaud,--ma foi, pour s'viter
un rhume, en un abri confortable, ainsi que par curiosit, pour tuer
le temps, l'ancien maire de la localit du centre, ayant jet son
cigare, monta l'escalier du salon de cire.

Au seuil mme de la longue salle o se tenait, dans une quivoque
immobilit, cette trange assemble de personnages fictifs, aux
costumes disparates et chatoyants, la plupart couronne en tte,
sortes de massives gravures de mode des sicles, Redoux tressaillit.
Un objet lui tait apparu, tout au fond, sur l'estrade de la
Chambre des Horreurs et dominant toute la salle. C'tait le vieil
instrument qui, d'aprs des documents  l'appui assez srieux,
avait servi, en France, jadis, pour l'excution du roi Louis XVI:
ce soir-l, seulement, la Direction l'avait extrait de la rserve
comme ncessitant diverses rparations: ses assises, par exemple, se
faisant vermoulues.

 cette vue et mis au fait, par le programme, de la provenance
de l'appareil, l'excellent actualiste-libral se sentit dispos,
pour le roi-martyr,  quelque gnrosit morale,--grce  la bonne
journe qu'il avait faite.--Oui, toutes opinions de ct, prt 
blmer tous les excs, il sentit son coeur s'mouvoir en faveur
de l'auguste victime voque par ce grave spcimen des choses de
l'Histoire. Et comme en cette nature intelligente, carre, mais trop
_impressionnable_, les motions s'approfondissaient vite, ce fut 
peine s'il honora d'un coup d'oeil vague et circulaire la foule
bigarre d'or, de soie, de pourpre et de perles, des personnages
de cire. Frapp par l'impression majeure de _cette_ guillotine,
songeant au grand drame pass, il avisa, naturellement, le socle o
se dressait, dans une alle latrale, l'approximative reproduction de
Shakespeare, et s'assit, tout auprs, en confrre, sur un banc.

Toute motion rend expansives les natures exubrantes: l'ancien maire
de la localit du centre, s'apercevant donc qu'un de ses voisins
(franais,  son estime, et selon toute apparence), paraissait
aussi se recueillir, se tourna vers ce probable compatriote et,
d'un ton dolent, laissa tomber,--pour tter, comme on dit, le
terrain,--quelques ides ternes touchant l'impression PRESQUE triste
que causait cette sinistre machine, _ quelque opinion que l'on
appartnt_.

Mais, ayant regard avec attention son interlocuteur, l'excellent
homme s'arrta court, un peu vex: il venait de constater
qu'il parlait, depuis deux minutes,  l'un de ces passants
_trompe-l'oeil_, si difficiles  distinguer des autres, et que
MM. les directeurs des muses de cire se permettent, par malice,
d'asseoir sur les banquettes destines aux vivants.

 ce moment, l'on prvenait,  haute voix, de la fermeture. Les
lustres rapidement s'teignaient et de derniers curieux, en se
retirant comme  regret, jetaient des regards sommaires sur leur
fantasmagorique entourage, s'efforant d'en rsumer ainsi l'aspect
gnral.

Toutefois, son expansion rentre, mle d'excitation morbide,
avait transform, de son choc intime, la premire impression, dj
malsaine, en une lubie d'une intensit insolite,--une sorte de trs
sombre marotte, qui agita ses grelots, tout  coup, sous son crne et
 laquelle il n'eut mme pas l'ide de rsister.

Oh! songeait-il, se jouer  soi-mme (sans danger, bien entendu!)
les sensations terribles,--terribles! qu'avait d prouver, devant
cette planche fatale, le bon roi Louis XVI!... Se figurer l'tre!
Rentendre, en imagination, le roulement de tambours et la phrase
de l'abb Egdeworth de Firmont! Puis, pancher son besoin de
gnrosit morale en se donnant le luxe de plaindre--(mais, l,
sincrement!... toutes opinions  part!)--ce digne pre de famille,
cet homme trop bon, trop gnreux, cet homme, enfin, si bien dou de
toutes les qualits que lui, Redoux, se reconnaissait avoir! Quelles
nobles minutes  passer! Quelles douces larmes  rpandre!...--Oui,
mais, pour cela, il s'agissait de pouvoir tre seul, devant cette
guillotine!... Alors, en secret, sans tre vu de personne, on se
livrerait, en toute libert,  ce soliloque si _flatteusement_
mouvant!--Comment faire?... comment faire?...

Tel tait l'trange _dada_ qu'enfourchait, troubl par les fumes
des vins de France et d'Espagne, l'esprit, un peu fivreux dj,
de l'honorable M. Redoux. Il considrait l'extrmit des montants,
recouverte, ce soir-l, d'une petite housse qui drobait la vue
du couteau,--sans doute pour ne point choquer les personnes trop
sensibles qui n'eussent pas tenu  le voir. Et, comme la lubie, cette
fois, _voulait_ tre ralise, une ruse lumineuse, surgie de la
difficult  vaincre, claira soudain l'entendement de M. Redoux:

--Bravo! c'est cela!... murmura-t-il.--Ensuite, d'un appel, en
allant cogner  la porte, je saurai bien me faire ouvrir. J'ai mes
allumettes; un bec de gaz, lueur tragique! me suivra... Je dirai que
je me suis endormi. Je donnerai une demi-guine au garon: a vaudra
bien a.

La salle tait dj crpusculaire: un fanal d'ouvriers brillait seul,
sur l'estrade, l-bas,--ceux-ci devant arriver au petit jour. Des
paillons, des cristaux, des soieries jetaient des lueurs... Plus
personne, sinon le garon de fermeture qui s'avanait dans l'alle
du Shakespeare. Se tournant donc vers son _voisin_, M. Redoux prit,
subitement, une pose immobile; son geste offrait une prise; son
chapeau, de bords larges, ses mains rougeaudes, sa figure enlumine,
ses yeux mi-clos et fixes, les plis de sa longue redingote, toute
sa personne roidie, ne respirant plus, sembla, elle aussi, et  s'y
mprendre, celle d'un faux-passant. Si bien que, dans la presque
totale obscurit, le garon du muse, en passant prs de M. Redoux,
soit sans le remarquer, soit songeant  quelque acquisition nouvelle
dont la Direction ne l'avait pas encore prvenu, lui donna, comme
au _voisin_ taciturne, un lger coup de plumeau, puis s'loigna.
L'instant d'aprs, les portes se refermrent. M. Redoux, triomphant,
pouvant, enfin, raliser un de ses phantasmes, se trouvait seul dans
les azures tnbres, semes d'tincellements, du salon de cire.

Se frayant passage, sur la pointe du pied,  travers tous ces vagues
rois et reines, jusqu' l'estrade, il en monta lentement les degrs
vers la lugubre machine: le carcan de bois faisait face  toute la
salle. Redoux ferma les yeux pour mieux se _remmorer_ la scne
de jadis,--et de grosses larmes ne tardrent pas  rouler sur ses
joues!--Il songeait  celles qui furent toute la plaidoirie du
vieux Malesherbes, lequel, charg de la dfense de son roi, ne put
absolument que fondre en pleurs devant la Convention nationale.

--Infortun monarque, s'cria Redoux en sanglotant, oh! comme je te
comprends! comme tu dus souffrir!--Mais on t'avait, ds l'enfance,
gar! Tu fus la victime d'une ncessit des temps. Comme je te
plains, du fond du coeur! Un pre de famille... en comprend un
autre!... Ton forfait ne fut que d'tre roi... Mais, aprs tout,
moi, JE FUS BIEN MAIRE! (Et le trop compatissant bourgeois, un peu
hagard, ajoutait d'une voix hoquetante et avec le geste de soutenir
quelqu'un):--Allons, sire, du courage!... Nous sommes tous mortels...
Que Votre Majest daigne...

Puis, regardant la planche et la faisant basculer:

--Dire qu'il s'est allong l-dessus!... murmurait l'excellent
homme.--Oui, nous tions,  peu prs, de mme taille, parat-il:--et
il avait mon embonpoint.

C'est encore solide, c'est bien tabli. Oh! quelles furent, quelles
durent tre, veux-je dire, ses suprmes penses, une fois couch sur
cette planche!... En trois secondes, il a d rflchir ... des
sicles!

Voyons! M. Sanson n'est pas l: si je m'tendais--rien qu'un
peu--pour savoir... pour tcher d'prouver... moralement...

Ce disant, le digne M. Redoux, prenant une expression rsigne,
quasi-sublime, s'inclina, doucement d'abord, puis, peu  peu, se
coucha sur la bascule invitante: si bien qu'il pouvait contempler
l'orbe distendu des deux croissants concaves, largement entrebills,
du carcan.

--L! restons l! dit-il, et mditons. Quelles angoisses il dut
ressentir!

Et il s'pongeait les yeux, de son mouchoir.

La planche formait rallonge, sur un plan inclin vers les montants.
Redoux, pour s'y installer plus commodment, fit un lger
haut-le-corps qui amena, glissante, cette planche, jusqu'au bord du
carcan. De telle sorte que, ce hasard le favorisant encore, l'ancien
maire se trouva, tout doucement, le col appuy sur la demi-lune
infrieure.

--Oui! pauvre roi! je te comprends et je gmis! grommelait le bon
M. Redoux. Et il m'est consolant de songer qu'une fois ici tu ne
souffris plus longtemps!

 ce mot, et comme il faisait un mouvement pour se relever, il
entendit,  son oreille droite, un bruit sec et lger. Crrrick!
C'tait la demi-lune suprieure qui, secoue par l'agitation du
contribuable, tait venue, glissante aussi, s'emboter sans doute en
son ressort, emprisonnant, par ainsi, la tte de l'ex-fonctionnaire.

L'honorable M. Redoux,  cette sensation, se mut,  tort et 
travers; mais en vain: la chose avait fait souricire. Ses mains
ttaient les montants,--mais, o trouver le secret pour se librer?

Chose singulire, ce petit incident le dgrisa, tout  coup. Puis,
sans transition, sa face devint couleur de pltre et son sang
parcourut ses artres avec une horrible rapidit; ses yeux,  la
fois perdus et ternes, roulaient, comme sous l'action d'un vertige
et d'une horreur folle; agit d'un tremblement, son corps glac se
raidissait; les dents claquaient. En effet, troubl par sa lourde
attaque de phantasmomanie, il s'tait persuad que, _M. Sanson
n'tant pas l_, nul danger n'tait  craindre. Et voici qu'il venait
de songer qu' sept pieds au-dessus de son faux-col et enchss en
un poids de cent livres tait suspendu le couteau; que le bois tait
rong des vers, que les ressorts taient rouills, et qu'en palpant
ainsi, au hasard, il s'exposait  toucher le bouton qui fait tomber
la chose!

Alors--sa tte s'en irait rouler aux pieds de cire de tous les
fantmes qui, maintenant, lui semblaient une sorte d'assistance
approbatrice; car les reflets du fanal, en vacillant sur toutes ces
figures, en vitalisaient l'impassibilit. On l'observait! Cette
foule aux yeux fixes paraissait attendre.-- moi! rla-t-il;--et
il n'osa recommencer, se disant, dans l'excs de ses affres, que la
seule vibration de sa voix pouvait suffire pour... Et cette ide fixe
ravinait son front livide, tirait ses bonnes bajoues gnreuses; des
fourmillements lui couraient sur le crne, car, en ce noir silence et
devant la hideuse absurdit d'une tel dcs, ses cheveux et sa barbe
commenaient graduellement  blanchir (les condamns, durant l'agonie
de la toilette, ont offert, maintes fois, ce phnomne). Les minutes
le vieillissaient comme des jours.  un craquement subit du bois, il
s'vanouit. Au bout de deux heures, comme il revenait  lui, le froid
sentiment de sa situation lui fit savourer un nouveau genre d'intime
torture, jusqu'au moment o le soudain grattement d'une souris lui
causa une syncope dfinitive.

       *       *       *       *       *

Au rouvrir des yeux, il se trouva, demi-nu, en un fauteuil du muse,
entour de garons et d'ouvriers qui le frottaient de linges chauds,
lui faisaient respirer de l'alcali, du vinaigre, lui frappaient dans
les mains.

--Oh!... balbutia-t-il, d'un air gar,  la vue de la guillotine sur
l'estrade.

Une fois un peu remis, il murmura:

--Quel rve! oh! la nuit--sous... l'pouvantable couteau!

Puis, en quelques paroles, il baucha une histoire: M par la
curiosit, il avait voulu _voir_: la planche avait gliss, le carcan
l'avait saisi--et... il s'tait trouv mal.

--Mais, monsieur, lui rpondit le garon du muse,--(le mme qui
l'avait pousset la veille),--vous vous tes alarm sans motif.

--Sans motif!!.. articula pniblement Redoux, la gorge encore serre.

--Oui: le carcan n'a pas de ressorts et ce sont les coins, en se
touchant, qui ont produit le bruit; en vous y prenant bien, vous
pouviez le soulever--et, quant au couteau...

Ici le garon, montant sur l'estrade, enleva du bout d'une perche, la
housse vide:

--Il y a deux jours qu'on l'a port  revisser.

 ces paroles, M. Redoux, se redressant sur ses jambes, et
s'affermissant, regarda, bouche bante.

Puis, s'apercevant dans une glace, lui, vieilli de dix annes,--il
donna, en silence, avec des larmes cette fois sincres, trois guines
 ses librateurs.

Cela fait, il prit son chapeau et quitta le muse.

Une fois dans la rue, il se dirigea vers l'htel, y prit sa
valise.--Le soir mme,  Paris, il courut se faire teindre, rentra
chez lui--et ne souffla jamais un mot de son aventure.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, dans la haute position qu'il occupe  l'une des
Chambres, il ne se permet plus un seul cart du rgime qu'il suit
contre sa tendance au phantasme.

Mais l'honorable _leader_ n'a pas oubli sa nuit lamentable.

Il y a quatre ans, environ, comme il se trouvait dans un salon
neutre, au milieu d'un groupe o l'on commentait les dolances de
certains journaux sur le dcs d'un royal exil, l'un des membres
de l'extrme-droite pronona tout  coup les excessives paroles
suivantes--car tout se sait!--en regardant au blanc des yeux
l'ex-maire de la localit du centre:

--Messieurs, croyez-moi; les rois, mme dfunts, ont une manire...
parfois bien ddaigneuse... de chtier les farceurs qui osent
s'octroyer l'hypocrite jouissance de les plaindre!

 ces mots, l'honorable M. Redoux, en homme clair, sourit--et
changea la conversation.




CE MAHOIN!

                                     _ MONSIEUR LOUIS WELDEN HAWKINS_




CE MAHOIN!

   Un horripilant cauchemar.

                                                      EDGAR ALLAN POE.


Ah! ce Mahoin! l'hybride et fangeux brigand! Le tragique et
retors malvat! Un rdeur de routes, une face de crime,  reflets
ternes, couleur de couteau sale: l'air d'un gros mauvais prtre,
moins la dfroque: et gare  ce qu'il rencontrait!--changer une
parole avec son grounement de ragot froce portait malheur aux
campagnards;--c'tait,  leur estime, un fauteur de scheresses,
d'pizooties, de brlis. Son horrible vigueur musculaire faisait
qu'on lui souriait, sur les chemins, dans la campagne belge des
environs d'Ixelles; cependant--(et il le savait, d'instinct!)--les
plus dbonnaires des matres d'cole, les plus bnins des mdecins
de villages, souhaitaient,  sa rencontre, en de de leurs
sourires, que les vieux tortionnaires inoublis de l'occupation
espagnole sortissent une fois de leur sculaire et poudroyant
repos pour puiser, sur son ignoble individu, les ressources de
leur art.--La nomenclature des forfaits de ce Mahoin dfrayait les
veilles et, comme la plupart des gendarmes belges renonaient  le
surprendre hors de ses repaires inconnus, le sclrat, terreur du
pauvre et du riche, faisait trembler,  vingt lieues  la ronde,
chaumires, couvents, maisons de plaisance et chteaux.--De trs
jeunes filles, bourgeoises et villageoises, en crise de pubert, le
dsiraient,--entre autres envies morbides,--quitte  s'tonner, une
fois mues, de tout ce nauseux amas d'apptits dont elles s'taient
senties tourmentes. Seulement, le monstre avait conscience exacte
de ces crises, qu'il guettait. Et, donc, il s'tait diverti, depuis
dix ans, dans les fosss, dans les bois, dans les luzernes, avec une
trentaine,  peu prs, de ces infortunes. L'on comptait, galement,
 son acquit, une forte douzaine de meurtres, commis avec des
circonstances de barbarie surprenantes, d'une hideur inoue; des
effractions d'une audace hors ligne, d'innombrables larcins--des
viols de diffrents genres, d'une luxure  ce point rvoltante que
le huis-clos mme en eut peut-tre refus les rvlations (bien
qu'il soit de notorit que, par tous les pays, la magistrature est
friande, en gnral, de rcits grillards); enfin,--et c'est ce qui
fit dborder la coupe de la fureur publique,--des dtournements
continuels de vases sacrs, oprs avec bris de tabernacles,
strangulation des bedeaux,--suivie de profanations exerces sur leurs
cadavres;--etc.

Cet tat de choses ne pouvait durer: nous l'avons dit, la mesure
tait comble: il fallait en finir. Une battue srieuse, avec
accompagnement de dogues, de fourches et de carabines, fut organise
et,--de concert avec la gendarmerie,--l'on fut assez heureux
pour capturer, dans la grange d'une ferme incendie, entre deux
cultivateurs carboniss, l'affreux Mahoin: ceci au moment mme o il
se disposait  consommer, au milieu de fenaisons, sur la personne
d'une enfant de trois ans et demi  peine, le plus odieux des
attentats.

Il fallut six des plus vigoureux gendarmes du pays pour maintenir et
ligotter la grondante bte puante, puis la jeter dans une charrette
et la porter ensuite au fond d'un cachot de la prison d'Ixelles.

L'instruction ne fut pas longue:--les assises le furent moins
encore: ce Mahoin, comme bien on le pense, fut condamn au dernier
supplice,--haut la main, presque sommairement!--et le recours en
grce dment jet au panier par Qui de droit: tout cela va sans dire.

Jusqu'ici, j'en conviens, rien de bien extraordinaire:--mais il
se passa, le jour de l'excution capitale, un incident dont la
bizarrerie, peu commune, mrite mention.

Aux termes de l'arrt, la guillotine, sur son grand chafaud, devait
tre dresse sur la place foraine d'Ixelles.

Or, grce  la courtoisie du parquet flamand, le jour prcis de
l'excution fut connu bien  l'avance: on en finirait vers les sept
heures du matin.

En sorte que, le renom du sclrat s'tant rpandu ds longtemps 
travers la contre, il se trouva que, de toutes parts, les routes
furent encombres d'une norme affluence de curieux, de paysans, de
bourgeois, de commerants des deux sexes, suivis de leurs enfants:
l'on marcha toute la nuit aux environs d'Ixelles--comme si l'on se
ft rendu  une sorte de fte nationale. On voulait voir comment
il se tiendrait, le front qu'il aurait.--Et puis, l'on respirerait
plus  l'aise de l'avoir vu prir. Rien ne cote  la vindicte de
la foule une fois parvenue  cette effervescence: aussi tous les
propritaires des maisons environnant la place firent d'excellentes
affaires cette nuit-l. Comme il pleuvait un peu (c'tait, je crois,
en octobre), tous les greniers, toutes les mansardes, sous ces grands
toits charpents et ardoiss en pente raide, furent lous tant la
place  des milliers d'individus qui s'y tassrent, debout, et
demeurrent ainsi jusqu'au matin, dans l'obscurit, en causant, coude
 coude,--presss, osons le dire, comme de vritables harengs,--sous
les poutres des toits.

Dehors, sur la grand'place, c'tait un niveau remuant d'environ
quinze mille ttes;-- grand'peine une triple haie de troupes
protgeait le libre parcours de la charrette jusqu'au pied de
l'chafaud.

Les heures passrent: le petit jour parut, blanchit les murs, puis
le brumeux soleil se leva. Toutes les fentres taient garnies de
figures au point que, derrire celles-ci, les gens ayant tag des
chaises, d'autres figures montaient jusqu'aux cintres et que des
mains s'accrochaient aux grosses tringles des rideaux enlevs, aux
corniches des murs, ceci du haut en bas des maisons.

Enfin, sept heures sonnrent: et le cri: _le voil! le voil!_
retentit: une grommelante rumeur de houle s'leva de toute la place.

C'tait _lui_, en effet, sur le banc de la charrette,  ct du
prtre qu'il n'coutait pas.

Solidement ficel de garcettes, les bras au dos, tte rase, cou nu,
blafard, il regardait.

Devant et derrire le vhicule, un piquet de gendarmes faisait
escorte.

Deux aides l'attendaient, au pied de l'chafaud, pour l'aider 
gravir les douze marches;--l'excuteur tait debout devant la
planche, bras croiss.

Mahoin considra d'un oeil d'abord hbt l'ensemble de la place;
puis il clata d'un rire presque inquitant, qui s'entendit au loin,
dans le silence, et vibra, faisant tressaillir les nerfs de la foule.
Mais le rire s'arrta brusquement! Le condamn venait, en relevant
les yeux, d'apercevoir un spectacle qui l'tonnait lui-mme--et qu'il
ne pouvait, sans doute, s'expliquer en ce moment trouble.

Sur les pentes presque perpendiculaires des toitures, criblant la
longueur totale de leurs dimensions, l'ardoiserie venait d'tre
souleve et arrache. Et,  travers les milliers de trous superposs,
voici que des milliers de ttes de dcapits parlants apparaissaient,
roulant leurs yeux vers la place et rendant son regard au
bandit--sans qu'il ft, tout d'abord, possible de comprendre _o
pouvaient bien tre les corps appartenant  ces ttes_.

C'tait,--le lecteur l'a dj devin,--la multitude des curieux qui
avaient pass la nuit dans les mansardes et les greniers. Aussitt
que, par les lucarnes, leur fut parvenue la clameur d'en bas, tous,
d'un commun accord, avaient lev les poings et fait sauter les
ardoises--puis, s'agrippant et se suspendant aux poutres qui en
craqurent, ils avaient pass leurs ttes au dehors, afin de voir!
afin de voir!...

Or, devant cette quantit de ttes, qu'clairait le brouillard en
feu et qui guettaient le tomber de la sienne, les yeux du patient
s'agrandirent:--en un grave silence, affol peut-tre, il considra,
dans les airs d'alentour, en frissonnant, cette mouvante assemble
incorporelle de faces sinistres,--avec une stupeur telle... _qu'il
fut dcapit bouche bante_.

Ce Mahoin!




LA MAISON DU BONHEUR

     L, tout n'est qu'ordre et beaut,
     Luxe, calme et volupt!

                       (CHARLES BAUDELAIRE. _L'Invitation au voyage_.)


Deux beaux tres humains se sont rencontrs  cette heure des annes
qui prcde le tomber merveilleux de l'automne;  cette heure
o,--telle que, sur de riches forts, aprs une onde d'orage,
l'toile du soir,--la Mlancolie se lve, illuminant de mille teintes
magiques toutes les mes bien nes.

Autrefois,-- souvenances dj lointaines!--ces deux mes, ds les
premires aurores, apparurent natalement blanches et doues,  l'tat
nostalgique, d'une sorte de languide passion pour les seules choses
du Ciel.--On et dit d'ternels enfants, destins  mourir comme
les oiseaux s'envolent et que le lis du matin serait la seule fleur
oubliable sur leurs chastes tombes.

Mais ils taient prdestins  vivre,--et l'Humanit est venue avec
ses luttes et ses stupeurs.

Elle et lui, l'un de l'autre isols par le hasard des villes et des
contres, grandirent, en des milieux parallles, sans se rencontrer
jamais.

Au cours de l'existence, et sous tous les cieux, ils eurent donc
 subir le salut des passants polis, aux yeux sourieurs, aux airs
sagaces, aux admirations officielles, aux jugements d'emprunt, aux
proccupations oiseuses, aux riens compasss, aux coeurs uniquement
lascifs, aux politiques vises, aux calomnieux loges,--et dont les
prsences, trs distingues, dgagent une odeur de bois mort.

Ah! c'est que tous deux avaient, comme nous, reu le jour au sein
triste de ces nations occidentales, lesquelles, sous couleur
d'tablir, enfin, sur la terre, le rgne rgulier de la Justice,
vont, se dnuant,  plaisir, de ces instincts de l'en-Haut--qui,
seuls, constituent l'Homme rel,--et prfrent s'aventurer
_librement_, dsormais, au gr d'une Raison dsespre,  travers
les hasards et les phnomnes, en payant chaque dcouverte d'un
endurcissement plus sourd du coeur.

Au spectacle environnant de cet effort moderne, le plus sage,
humainement,--aux yeux, du moins, des gens du monde,--ne serait-ce
pas de se laisser vivre, en vagues curieux, n'acceptant des annes
que les sensualits intellectuelles ou physiques, et sans autres
passions que celle du plus commode clectisme?

Cependant, Paule de Luanges, ainsi que le duc Valleran de la
Villethars, ds leur juvnilit, commencrent  ressentir beaucoup
d'tonnement de faire partie d'une espce o le dprissement de
toute foi, de tous dsintresss enthousiasmes, de tout amour noble
ou sacr, menaait de devenir endmique.

Aucuns passe-temps ne pouvaient les distraire de l'humiliant
dplaisir qu'ils en prouvrent, encore presque enfants, sans,
toutefois, le laisser transparatre,  cause d'une sorte de charit
trs douce dont ils taient essentiellement pntrs. Paule, svelte,
en sa beaut d'Hypatie chrtienne, tait de la race de ces mondaines
aux coeurs de vestales qui, prserves mieux que les Sand, les Sapho,
les Svign, mme, ou les Stal, de la vanit d'crire, gardent, trs
pure, la lueur virginale de leur inspiration pour un seul lu. Lui
ne se distinguait, en apparence, du commun des personnes de bonne
compagnie que,--parfois,--par un certain coup d'oeil bref, trs
pntrant, un peu fixe et dont l'indfinissable impression dissolvait
ou inquitait autour de lui les plus banales insouciances.

Tous deux, ainsi, voilaient, sous les irrprochables dehors
qu'imposent les convenances aux tres bien levs, les gniales
facults de mditation dont leur Crateur avait dot leurs esprits
solitaires. Et, de jour en jour, ces singuliers adolescents,--autant
que les despotiques devoirs d'un rang dont ils s'honoraient le leur
pouvaient permettre,--s'loignaient de ces mille distractions si
chres, d'habitude,  la jeunesse lgante.

Ne perdaient-ils pas les heures dores de leur printemps en de
trop songeuses et sans doute striles rflexions touchant... par
exemple, ces nbuleux problmes,--rputs insignifiants, ennuyeux
ou insolubles--et auxquels, cependant, une bizarre particularit de
conscience les contraignait de s'intresser?...

--Peut-tre.

--Mais il leur apparaissait qu'autour d'eux, par exemple, l'Esprit de
nos temps en travail,--qui s'efforce d'enfanter, pour la gloire d'un
prestigieux Avenir, le monstre d'une chimrique Humanit dcapite
de Dieu--les mettait en demeure, eux aussi, en ce qui concernait
l'_humain_ de leurs tres, d'opter, au plus secret de leurs penses,
entre leurs ataviques aspirations... et Lui.

Le rcent idal--(ce progressif Bien-tre, toujours proportionnel aux
ncessits des pays et des ges et dont chaque degr, suscitant des
soifs nouvelles, atteste l'_Illusoire_ indfini... par consquent
la fatale dmence d'y confiner notre But suprme...)--ne sut
veiller en leurs intelligences qu'une indiffrence vraiment
absolue. L'orgueilleux bagne d'une telle finalit ne pouvait, en
effet, sduire ou troubler, mme un instant, ces deux consciences
qui, tout perdues de Lumire et d'humilit, se souvenaient de leur
origine. Et ces ralits de btons flottants--en qui se rsolvent,
d'ordinaire, les fascinants mirages  l'aide desquels le vieil opium
de la Science dessche les yeux des actuels vivants,--ces conqutes
de l'Homme moderne, enfin, leur semblaient infiniment moins utiles
que mortellement inquitantes,--tant remarqus, surtout, le
quasi-simiesque atrophiement du Sens-surnaturel qu'elles cotent...
et l'espce d'ossification de l'me qu'elles entranent. Imbus d'un
atavisme QUI, EN RALIT, COMMENAIT  DIEU, ils se fussent (oh! mme
affams!) refuss, d'instinct, certes!  cder, malgr l'exemple,
les droits sacrs de leur anesse consciente contre toutes les
ptes de lentilles vnneuses dont un prissable Actualisme et
tent de sduire leur inanition. Quant  cet Avenir, dont une glise
de rhteurs ttus prophtisait la perdurable et sublime rutilance,
ces deux jeunes gens hsitaient  s'infatuer au point de par trop
oublier, aussi, qu'en fin de compte, (--ne ft-ce qu'au tmoignage
criard de ces vingt-six changements  vue dont ne cesse de nous
assourdir, sous nos pieds, la menaante gologie,--et en passant
mme sous silence les fort troublantes rvlations de l'astronomie
moderne,--) l'univers attesta, maintes fois, inopinment, tre une
salle trop peu sre pour que l'on dt caresser une minute l'ide de
jamais pouvoir s'y installer dfinitivement.

En sorte que tout le clinquant intellectuel de la Science, toutes
les botes de jouets dont se paye l'ge mr de l'Humanit, tous
les bondissements dsesprs des impersuasives mtaphysiques, tout
l'hypnotisme d'un Progrs--si magnifiquement naturel, clair
par la providence d'un Dieu rvl et, sans lui d'une vanit si
poignante,--non, tout cela ne leur paraissait pas aussi _srieux_, ni
aussi _utile_, en substance, que le tout simple et natal regard de
l'Homme vers le Ciel.

Socialement, toutefois, il leur tait difficile, en eux-mmes, de
condamner,  l'tourdie, l'vidence de cet effort de tous vers la
grande Justice,--vers une quit meilleure, enfin, que celle dont
se lamente le Pass. Mais les rsultats trs prcis, obtenus en
appliquant ces thories humanitaires,--empruntes, d'ailleurs, 
l'ternel Christianisme,--semblaient jusqu' prsent,--il fallait
bien se l'avouer,--singulirement en dsaccord avec les admirables
intentions de leurs partisans. Comment ne pas reconnatre, en
effet, que les plus libres, les plus fiers et les plus jaloux de la
Libert, parmi les peuples, sont ceux-l mme qui, les longs fouets
ensanglants aux poings, supplicient le plus leurs esclaves, savent
humilier le mieux leurs pauvres et, entre les forfaits  commettre,
ne prfrent, _jamais_ que les plus vils?

Comment viter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes
lupercales o les majorits--au patriotisme si lucratif, aux
loquences foraines,--exultent si gravement, et dont la sereine
servilit,--giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons
coeurantes philosophiquement situes au-dessous de toute pnalit
comme de tout ddain,--affirme outre mesure en quelle dsesprante
inanit s'aplatissent les rvolutions? Et, pour conclure, comment
ne pas comprendre, sans effort, qu'tant donne la loi de l'inne
disproportion des intelligences, en leur diversit d'aptitudes,
le prtendu rgne d'une Justice purement humaine ne saurait tre
jamais que la tyrannie du Mdiocre, s'autorisant, gaiement, de
quoi? du _nombre!_ pour imposer l'abaissement  ceux dont le gnie,
constituant, seul, l'entit mme de l'Esprit-Humain, a, seul, de
droit _divin_, qualit pour en dterminer et diriger les lgitimes
tendances!

--Mais, sans daigner juger la mode actuelle des ides
septentrionales, le noble songeur et la belle songeuse, dtournant
les yeux, autant qu'ils le pouvaient, de l'nigmatique performance
terrestre, rsumaient toujours leurs mditations en cet ensemble de
penses:

--_Qu'importe  la Foi relle le vain scandale de ces poignes
d'ombres, demain disparues pour faire place  d'quivalents fantmes?_

_Qu'importe qu'elles dtiennent aujourd'hui, comme hier, comme
demain, l'corce matrielle d'un Pouvoir dont l'essence leur est
inaccessible? Nul ne peut possder d'une chose que ce qu'il en
prouve. Si cette chose est belle, noble,--enfin, divine d'origine,
et qu'il soit, lui, d'essence vile,--c'est--dire d'une prudence
d'instincts ncessairement abaissante,--la beaut, la noblesse,
la divinit de cette chose, s'vanouissant immdiatement au seul
contact du violateur, il n'en possdera que son intentionnelle
profanation,--bref, il n'y retrouvera, comme en toutes choses, que
la vilainie mme de son tre, que l'coeurante, claire et bestiale
mdiocrit de son tre: rien de plus.--Donc il n'y a pas lieu de s'en
irriter._

Tels, s'attristant, peut-tre, quelque peu, de ces fatalits de
leur poque,--mais sans oublier qu'il fut des sicle pires,--et se
recueillant, chaque jour, en ces visions que l'Art le plus lev
sait offrir aux coeurs chastes et solitaires, ces deux promis de
l'Esprance, au dfi des annes, s'attendaient.

Cette disparit de nature entre eux et la plupart des dignes vivants
de nos rgions, ils ne l'avaient pas constate au dbut de la
vie. Non. Ces tres d'_au-del_ s'taient refuss longtemps  se
rendre--mme aux vidences les plus affreuses, ou, les considrant
comme passagres, les avaient pardonnes avec une indulgence jamais
lasse. Les regards encore blouis de reflets antrieurs  leurs
yeux charnels, comment eussent-ils dml,  premire vue, de quel
enfer foncier se constitue la banalit sociale! C'est pourquoi
leur sensibilit crdule, toute imbue d'angliques larmes, fut
incessamment surprise, alors, et partagea mille mensongres--ou si
mdiocres douleurs, que celles-ci taient indignes d'un tel nom.
Longtemps il suffit, autour d'eux, de _sembler_ dans une affliction
pour que ces coeurs inextinguibles devinssent rchauffants,--et
prodigues! et consolateurs!... Ah! se dvouer, s'oublier! quelle
joie d'anges penchs sur ceux que l'on abandonne! Qu'importe si, le
plus souvent, ceux-ci ne daignent se souvenir des anges que pour en
critiquer, toujours un peu tard, l'humiliante irralit!

Ainsi rayonna leur charit, ce passe-temps divin des justes,--mme
sur ces assoiffs d'amusements dont le propre est de tmoigner
une sorte de rabique aversion au seul ressentir, mme obscur, de
toutes approches d'mes souveraines, tant l'ide seule que celles-ci
puissent encore exister leur semble insupportable, fatigante et
rvoltante. Oui, tous deux eurent la bienveillance de toujours se
tenir loigns de ce genre de personnes, pour leur pargner l'ennui
de cette sensation toute naturelle.

Mademoiselle de Luanges et le duc de la Villethars subirent
donc, chacun de leur ct, cette existence, jusqu'au jour mortel
o, tous deux, presque en mme temps, s'aperurent que les
suffocantes bouffes--manant des lourds bats de cette Mdiocrit
universelle--avaient rpandu la contagion jusque sur leurs proches,
leurs frres, leurs gaux,--la plupart de leurs princes et de leurs
prtres!...

Alors un froissement terrible d'me les glaa, leur causa cette
sorte de lassitude svre qu'un Dieu-martyr seul peut surmonter
devant le reniement de son disciple. Humilis de se sentir quand mme
solidaires de cet envahissement si prs d'eux mont, une tentation
d'inesprance les prit, troubla leurs coeurs sacrs et peu s'en
fallut qu'elle n'assombrt mme, au plus secret de leurs croyances,
jusqu'au sentiment de Dieu.

Elle ni lui n'taient, en effet, du nombre de ces esprits-crateurs,
tremps de manire  tenir tte ft-ce au scandale de toute
l'Humanit et dont le fulgurant souffle d'infini refoulerait les plus
rugissantes rafales: ce n'taient que deux exquises intelligences,
merveilleusement doues,--que cette qualit d'preuve fit flchir,
comme deux fleurs sous la pluie.

Ils ne se plaignirent pas.--Seulement, ce devinrent, bientt, deux
mes en deuil, dsenchantes mme du sacrifice et dont aucune fte
ne pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.

Maintenant ils n'ont plus soif que d'exils.--Plaindre? Comment
juger! Que sert, d'ailleurs? Instants perdus.

Un besoin d'adieux les touffe, et voil tout. Ils pensent avoir
gagn le droit d'oublier.  peine s'ils daignent voiler parfois,
sous la pleur d'un sourire, leur indiffrence morose. Devenus d'une
clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne
pouvant plus se laisser dcevoir, entre eux et la foule sociale la
misrable comdie est termine.

Aussi, ds l'instant conjugal o le Destin les a mis en prsence, ils
se sont reconnus, d'un regard, et se sont aims, sans paroles, de
cet irrsistible amour, trsor de la vie.--Oh! s'exiler en quelque
nuptiale demeure, pour sauver du dsastre de leurs jours au moins un
automne, une dlicieuse chappe de bonheur aux teintes adorablement
fanes, une mlancolique embellie!--Jaloux de leur secret, srs de
leurs penses, ils se sont crit. Dispositions prises, ils partent,
ils disparaissent,--devant se retrouver, non dans un de leurs lourds
chteaux, o des visiteurs, encore...--mais en cette retraite bien
inconnue qu'ils ont choisie et noblement orne, au got de leurs
mes, pour y cacher leur saison de paradis.

La maison du Bonheur domine une falaise, l-bas, au nord de France,
puisqu'enfin c'est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants
d'un grand jardin, form d'une pelouse, tout en fleurs, au centre
de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un
bassin de marbre, l'lance fuse de neige d'un jet d'eau.

Deux latrales alles de trs hauts arbres obscurs se prolongent
solitairement. La solennit, le silence de cette habitation sont doux
et inquitants comme le crpuscule. L, c'est un tel isolement des
choses!--Un rayon de l'Occident, sur les fentres--empourpres tout
 coup--de la blanche faade,--la chute d'une feuille qui, de la
vote d'une alle, tombe, en tournoyant, sur le sable,--ou quelque
refrain de pcheur, au loin,--ou telle fuite plus rapide des nuages
de mer,--ou la senteur, soudain plus subtile, d'une touffe de roses
mouilles qu'effleure un oiseau perdu,--mille autres incidences,
ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout
 fait _tranges_ de la brivet des jours.

Et, lorsqu'ils en sont tmoins, en leurs promenades, les deux
exils! alors qu'une causerie heureuse unit leurs esprits sous le
charme d'un mutuel abandon, voici qu'ils tressaillent, ils ne savent
pourquoi! Pensifs, ils s'arrtent: le ton joyeux de leurs paroles
s'est dissip!... Qu'ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils
se pressent, l'un  l'autre, la main, comme troubls d'une sensation
mortelle! Et le visage de la bien-aime s'appuie, languissamment, sur
l'paule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent
sur ses joues plissantes.

Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien
dans l'une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

--Mais la bien-aime,--les femmes sont ainsi,--se plat 
s'attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque
corolle dj presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

--Oh! ce parfum d'bne, de fleurs mortes et d'ambre faible,
qu'exhale, ds le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complu 
l'embellir, jusqu' l'avoir rendue un vritable reflet de leurs rves!

Auprs des tentures qui en sparent les pices, des marbres aux
pures lignes blanches, des peintures de forts, et, suspendus aux
tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages
sont pareils  des amies dfuntes et inconnues. Sur les consoles,
des cristaux aux tons de pierres prcieuses, des verreries de Venise
aussi, aux couleurs teintes.  et l, clous en des toffes
d'Orient, luisent, en clairs livides, incrusts d'un trs vieil or,
des trophes d'armes surannes.--Dans les angles, de grands arbustes
des les. L, le piano d'bne, dont les cordes ne rsonnent, comme
les penses, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des
tagres, ou laisss ouverts sur la soie mauve des coussins, des
livres aux pages savantes et berceuses, qu'ils relisent ensemble et
dont les ailes invitent leurs esprits vers d'autres mondes.

Et, comme nul ne possde, en effet, que ce qu'il prouve, et
qu'ils le savent,--et que ce sont deux chercheurs d'impressions
inoubliables, il vivent l des soires dont le charme oppresse
leurs mes d'une sensation intime et pntrante de leur propre
ternit. Souvent, en regardant l'ombre des objets sur les tentures
sculaires, ils dtournent les yeux, sans cause intelligible. Et
les sculptures sombres,  l'entour de quelque grand miroir,--dont
l'eau bleutre reflte le scintillement, tout  coup, d'un astre, 
travers les vitres,--et l'inquitude du vent, froissant, au dehors,
dans l'obscurit, les feuilles du jardin,--et les solennelles, les
indfinissables anxits qu'veille en eux, lorsque l'heure sonne
distincte et sonore, le mystre de la nuit,--tout leur parle, autour
d'eux, cette langue immmoriale du vieux songe de la vie, qu'ils
entendent sans peine, grce  leur recueillement sacr. Tels, ne
laissant point la dignit de leurs tres se distraire de cette
pense qu'ils habitent ce qui n'a ni commencement ni fin, ils savent
grandir, de toute la beaut de l'Occulte et du Surnaturel,--dont ils
acceptent le sentiment,--l'intensit de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, dlicieusement, en causeries exquises
et profondes, en treintes o leurs corps ne seront plus que celui
d'un Ange, en suggestives lectures, en chants mystrieux, en joies
dlicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de
plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude--qu'un
si petit nombre de leurs semblables se soucierait de jalouser.
Incarnant, enfin, toute la posie de leurs intelligences dans sa plus
haute ralisation, leurs aurores, et leurs jours--et leurs soirs,
et leurs nuits seront des vocations de merveilles. Leurs coeurs,
passionns d'idal autant que d'perdus dsirs, s'panouiront comme
deux mystiques roses d'Idume, satisfaites d'embaumer les hauteurs
natales  quelque vague distance mme, hlas! des Jrusalem,--en
Terre-Sainte, pourtant.

De mme que, libres, ils ont distribu, simplement et de la
manire la plus discrte, la presque totalit de leurs vastes et
austres fortunes  de ces deshrits--qu'en vritables originaux
ils se sont donn la peine de chercher avec un choix patient,--de
mme, hostiles  toutes emphases, ils n'ont prouv nullement, le
besoin de se jurer qu'ils ne se survivraient pas l'un  l'autre.
Non.--Seulement, ils savent trs bien  quoi s'en tenir l-dessus.

Au parfait ddain de tout ce qui les a dus, loin du dsenchantement
brillant de leur monde d'autrefois, ils ont jet, d'un regard,  leur
ex-entourage, oubli dj, l'adieu glac, suprme, claustral, que la
mlancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux
qui ne s'intressent plus. Ayant compris, _une fois pour toutes_, de
quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chtives
fictions se repat la sagesse purement _terre  terre_, de quels
bruissements de hochets se purilisent les oreilles des triviales
multitudes, de quel ennui dsespr se constitue la frivole vanit
du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait voeu de se
contenter de leur bonheur solitaire.

Oui, ces augustes tres (exceptionnels!), s'estimant avoir gagn
la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement.
Persuads, non sans d'inbranlables motifs, que l'unique raison
d'tre, (en laquelle cherchent, fatalement,  raliser leurs
_semblances_), de ceux-l qui, errants et froids, ne peuvent tre
heureux, consiste  troubler, d'instinct, s'il leur est possible,
le bonheur de ceux-l qui savent tre heureux, ces divins amants,
pour sauvegarder la simplicit de leur automnale tendresse, se sont
rsolus  l'gosme d'un seuil strictement ignor, strictement
ferm.--Inhospitaliers, plutt, jamais ils ne profaneront le
rayonnement intrieur de leur logis, ni les prsences,--qui
sait!--des familiers Esprits mus de leur souverain amour, en
admettant chez eux, ne ft-ce que par quelque hasardeux soir
d'ouragan, tel banal, voire illustre, tranger. Ils ne risqueront,
sous aucun prtexte du Destin, le calme de leur indicible,-- jamais
imprcis--et, par consquent, immuable ravissement. Plus sages que
leurs aeux de l'Eden, ils n'essayeront jamais _de savoir pourquoi_
ils sont heureux, n'ayant pas oubli ce que cotent ces sortes de
tentatives. Au reste, ne dsirant d'autrui que cette indiffrence
dont ils esprent s'tre rendus dignes, il se trouve qu'un
assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.

Bref, sous leur toit d'lection, ayant, parat-il, mrit d'en-haut
ce privilge, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir _quand mme_
dans l'Immortel, ces deux lus,--magnifiques, bien qu'un peu
ples,--sauront dfendre attentivement,--c'est--dire en connaissance
de cause,--contre toutes atteintes sociales, leur tardive flicit.




LES AMANTS DE TOLDE

                                             _ MONSIEUR MILE PIERRE_




LES AMANTS DE TOLDE

     Il et donc t juste que Dieu condamnt l'Homme au Bonheur?

     _Une des rponses de la Thologie romaine  l'objection contre
     la Tache-originelle_.


Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures,
au fronton de l'Official,  Tolde--et, entre toutes, le
_Chien-qui-porte-une-torche-enflamme-dans-sa-gueule_, armoiries du
Saint-Office.

Deux figuiers pais ombrageaient le portail de bronze: au del
du seuil, de quadri-latrales marches de pierre exsurgeaient des
entrailles du palais,--enchevtrement de profondeurs calcules
sur de subtiles dviations du sens de la monte et de la
descente.--Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles
de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrte,
les cent soixante-deux cachots, le verger mme et le dortoir
des familiers;--les autres, en de longs corridors, froids et
interminables, vers divers retraits...--des rfectoires, la
bibliothque.

En l'une de ces chambres,--dont le riche ameublement, les tentures
cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleills, les tableaux,
tranchaient sur la nudit des autres sjours,--se tenait debout,
cette aurore-l, les pieds nus sur des sandales, au centre de la
rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes,
un maigre vieillard, de taille gante, vtu de la simarre blanche
 croix rouge, le long manteau noir aux paules, la barrette noire
sur le crne, le chapelet de fer  la ceinture. Il paraissait avoir
pass quatre-vingts ans. Blafard, bris de macrations, saignant,
sans doute, sous le cilice invisible qu'il ne quittait jamais,
il considrait une alcve o se trouvait, drap et festonn de
guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de
Torquemada.

Autour de lui, dans l'immense palais, un effrayant silence tombait
des votes, silence form des mille souffles sonores de l'air que les
pierres ne cessent de glacer.

Soudain le Grand-Inquisiteur d'Espagne tira l'anneau d'un timbre que
l'on n'entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa
tenture, tourna dans l'paisse muraille. Trois familiers, cagoules
baisses, apparurent--sautant hors d'un troit escalier creus
dans la nuit,--et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un
clair! Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu'une lueur rouge,
rfracte par quelque souterraine salle, clairt la chambre! et
qu'une terrible, une confuse rafale de cris si dchirants, si aigus,
si affreux,--qu'on ne pouvait distinguer ni pressentir l'ge ou le
sexe des voix qui les hurlaient,--passt dans l'entrebillement de
cette porte, comme une lointaine bouffe d'enfer.

Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors,
les angles de soleil sur les dalles solitaires qu' peine heurtait,
par intervalles, le claquement d'une sandale d'inquisiteur.

Torquemada pronona quelques mots  voix basse.

L'un des familiers sortit, et, peu d'instants aprs, entrrent,
devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune
homme et une jeune fille,--dix-huit ans, seize ans, sans doute. La
distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une
haute race, et leurs habits--de la plus noble lgance, teinte et
somptueuse--indiquaient le rang lev qu'occupaient leurs maisons.
L'on et dit le couple de Vrone transport  Tolde: Romo et
Juliette!... Avec leur sourire d'innocence tonne,--et un peu
roses de se trouver ensemble, dj,--tous deux regardaient le saint
vieillard.

--Doux et chers enfants, dit, en leur imposant les mains, Tomas
de Torquemada,--vous vous aimiez depuis prs d'une anne (ce qui
est longtemps  votre ge), et d'un amour si chaste, si profond, que
tremblants, l'un devant l'autre, et les yeux baisss  l'glise,
vous n'osiez vous le dire. C'est pourquoi, le sachant, je vous ai
fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli.
Vos sages et puissantes familles sont prvenues que vous tes deux
poux et le palais o vous tes attendus est prpar pour le festin
de vos noces. Vous y serez bientt, et vous irez vivre,  votre
rang, entours plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la
chrtient.

Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes coeurs d'lection! Moi
aussi, je connais l'amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxits,
ses tremblements clestes! C'est d'amour que mon coeur se consume,
car l'amour, c'est la loi de la vie! c'est le sceau de la saintet.
Si donc j'ai pris sur moi de vous unir, c'est afin que l'essence mme
de l'amour, qui est le bon Dieu seul, ne ft pas trouble, en vous,
par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hlas!
que de trop longs retards dans la lgitime possession l'un de l'autre
entre les fiancs peuvent allumer en leurs sens. Vos prires allaient
en devenir distraites! La fixit de vos songeries allait obscurcir
votre puret natale! Vous tes deux anges qui, pour se souvenir de
ce qui est REL en votre amour, aviez soif, dj, de l'apaiser, de
l'mousser, d'en puiser les dlices!

Ainsi soit-il!--Vous tes ici dans la Chambre du Bonheur: vous
y passerez seulement vos premires heures conjugales, puis me
bnissant, je l'espre, de vous avoir ainsi rendus  vous-mmes,
c'est--dire  Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des
humains, au rang que Dieu vous assigna.

Sur un coup d'oeil du Grand-Inquisiteur, les familiers,
rapidement, dvtirent le couple charmant, dont la stupeur--un peu
ravie--n'opposait aucune rsistance. Les ayant placs vis--vis l'un
de l'autre, comme deux juvniles statues, ils les envelopprent trs
vite l'un contre l'autre de larges rubans de cuir parfum qu'ils
serrrent doucement, puis les transportrent, tendus, appliqus
coeur auprs du coeur et lvres sur lvres,--bien assujettis
ainsi,--sur la couche nuptiale, en cette treinte qu'immobilisaient
subtilement leurs entraves. L'instant d'aprs, ils taient laisss
seuls,  leur intense joie--qui ne tarda pas  dominer leur
trouble--et si grandes furent alors les dlices qu'ils gotrent,
qu'entre d'perdus baisers ils se disaient tout bas:

--Oh! si cela pouvait durer l'ternit!...

Mais rien ici-bas, n'est ternel,--et leur douce treinte, hlas! _ne
dura que quarante-huit heures_.

Alors des familiers entrrent, ouvrirent toutes larges les fentres
sur l'air pur des jardins: les liens des deux amants furent
enlevs,--un bain, qui leur tait indispensable, les ranima,
chacun dans une cellule voisine.--Une fois rhabills, comme ils
chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada
parut et l'austre vieillard, en leur donnant une suprme accolade,
leur dit  l'oreille:

--Maintenant, mes enfants, que vous avez pass par la dure preuve du
Bonheur, je vous rends  la vie et  votre amour, car je crois que
vos prires au bon Dieu seront dsormais moins distraites que par le
pass.

Une escorte les reconduisit donc  leur palais tout en fte: on les
attendait; ce furent des rumeurs de joie!...

Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives
remarqurent, non sans tonnement, entre les deux poux, une
sorte de gne guinde, d'assez brves paroles, des regards qui se
dtournaient, et de froids sourires.

Ils vcurent, presque spars, dans leurs appartements personnels
et moururent sans postrit,--car, s'il faut tout dire, ils ne
s'embrassrent jamais plus--de peur... DE PEUR QUE CELA NE
RECOMMENAT!




LE SADISME ANGLAIS

                                      _ MONSIEUR JORIS KARL HUYSMANS_




LE SADISME ANGLAIS

     Maxima debetur puero reverentia.

                                                   SENTENCES SCOLAIRES


Diverses correspondances de l'tranger, publies rcemment dans les
journaux parisiens, donnent  entendre que les enfants vendus en
Angleterre pour y subir toutes fltrissures finissent, de rebuts
en rebuts, par se perdre en des spirales d'infamie et de misre si
sombres que l'oeil ne saurait se rsoudre  les y suivre.

Or, si l'on en croit des bruits qui circulent  Londres, il
paratrait que tel n'est MME pas le sort de plusieurs de ces
pauvres petits tres et que, sous peu de temps (si des influences
marquantes n'touffent pas un tardif cri de justice), certains
rapports inattendus menacent d'clairer d'une lueur d'horreur toute
nouvelle l'ensemble des faits acquis  la vrit dj par les cinq
attestations du Comit suprieur d'enqute. Peut-tre allons-nous
apprendre, cette fois, jusqu' quel degr d'atrocit compasse
peuvent se porter, dnaturs par les excs, non seulement un grand
nombre d'hystriques vieillards, mais une partie de la jeunesse
actuelle d'outre-Manche.

La _Pall Mall Gazette_ se rserve, sans doute, aprs de trs
secrtes recherches, les rvlations PRCISES dont nous ne pouvons
encore prendre l'initiative. Nous nous dcidons cependant  publier
aujourd'hui--afin de laisser simplement _pressentir_ au public
l'esprit de ces rvlations plus ou moins prochaines--_un certain
entretien que nous emes, vers la fin du printemps de cette anne
mme_ (c'est--dire quelques semaines _avant_ le bruit provoqu par
les scandales de Londres) _avec deux jeunes et clbres littrateurs
anglais, alors qu'un soir, aux Champs-lyses, nous emes l'agrment
de les rencontrer_.

Les nommer serait une inconvenance qu'il ne faudrait pas trop nous
dfier, toutefois, de commettre.

La concidence, entre ce qu'ils nous dclarrent ce soir-l, sur le
ton de causerie le plus naturel du monde, avec les rcits, avrs
aujourd'hui, de la _Pall Mall Gazette_, nous fait un devoir de porter
 la connaissance du lecteur le tout spcial excdent d'affirmations
inquitantes qu'ils mirent en cette conversation.

Comme l'un et l'autre se rpandaient en dolances bizarres sur la
frivolit des vices de notre dcadence:

--Oh! rpondis-je, on sait que les trangers ont coutume d'affecter,
en France, une austrit de moeurs qui leur permet de traiter Paris
de Babylone, de Gomorrhe et de Capoue, en profitant, tout bas, de
cette mme licence qu'ils condamnent si haut.

--C'est la _qualit_ de votre libertinage que ddaignent quelques
trangers! rpliqua l'un de ces gentlemen; et ce n'est que par
curiosit qu'un Anglais srieux effleure, en passant, vos _trop
futiles plaisirs_. Les ntres, chez nous, sont, vraiment, d'un
confort suprieur.--Tenez:

Et,  grands traits, ils se mirent l'un aprs l'autre  nous
esquisser cette organisation, si connue aujourd'hui, de la _Traite
des vierges_: cette exportation, _par jour_, d'une moyenne de trente
 cinquante enfants de huit  treize ans, cette mise en coupe rgle
de toute virginit, de toute pudeur humaine. Ils s'tendirent en
savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert,
l-bas, pour l'accomplir commodment, soit en certaines demeures
de Londres, soit en certains vieux chteaux anglais perdus dans
les brumes. Chambres matelasses, oubliettes perfectionnes,
anesthsiques et voitures de sret dfilrent sur leurs langues
avec une verve sinistre qui et confondu Ann Radcliffe. C'tait
par milliers et par milliers qu'ils voquaient les victimes de
l'hypocrite lubricit de leurs compatriotes, et, chose trange! _ce
n'tait que cette hypocrisie_ qui paraissait les indigner.

--Bah! rpondis-je, un peu surpris,--voil bien les potes! Ces
abus se passent  Londres comme  Ptersbourg,  New-York,  Vienne,
ici mme, et dans toutes les grandes villes. C'est le droit du
seigneur, demeurant toujours le mme et se monnayant,  prsent, en
droit du patron sur ses petites ouvrires, du propritaire sur
ses bonnes, du passant sur les affames. C'est le Progrs. La faim,
l'isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le
pav, les guenilles, l'exemple, l'ide d'un bien-tre, d'une sorte
d'cre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins
d'employer la force.

Ceci est ternel, et les chiffres fournis par les statistiques
europennes sont tels qu'il sera difficile d'y remdier de longtemps.
Paris, je vous assure, n'a que faire de _chambres matelasses_ et
personne, mme, ne trouve ncessaire de prier un orgue de Barbarie
de jouer sous les fentres, comme dans _Fualds_, pendant l'instant
psychologique, attendu que les Parisiennes ne jettent pas les
hauts cris pour si peu. Elles s'en vont, leur salaire en poche, en
chantonnant _Il bacio_, les _Cerises_ ou _Tant pis pour elle!_ et
tout est dit.--Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez  Paris
les facilits qu'il offre, au contraire,  vos assouvissements.

L'un de mes interlocuteurs, avec un sourire ple et fatigu, secoua
la tte:

-- Paris, les jeunes filles, les enfants _ne crient pas_,
dites-vous?... Eh! c'est l, justement, ce que plusieurs
connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons!... Voil
bien les Franais avec leurs sens d'oiseaux! Pour quelques innocentes
privauts, quelques jeux d'enfants, quelques faveurs banales, les
voil se croyant des princes de la Dbauche! En vrit, nous sommes
plus... srieux.

--Ah? rpondis-je.

Aprs un moment de silence:

--Au fond,--continua tranquillement celui des deux promeneurs qui
venait de parler,--pour connatre et comprendre les prfrences
passionnelles d'un peuple, la _nature_, enfin, des sens dont son
organisme, en gnral, est pntr, je dis qu'il n'est pas inutile
de mditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent
dans l'esprit,  cet gard, les oeuvres de son _exprimeur_ favori, de
son Pote national. Ce que chante, en effet, celui-ci, les autres
l'accomplissent--ou rvent de l'accomplir.

Voyons: en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont
les oeuvres crvent de sant, de morale convenue et de solennelles
vieilleries: tous le lisent. Donc, la dominante des prfrences
sensuelles de la majorit des Franais est exprime en ses ouvrages,
et la _simplicit_, toute primitive, de vos joies libertines en fait
foi.

Nous... c'est autre chose. Notre pote vraiment national est Algernon
Charles Swinburne, dont le gnie ou le talent sont galement hors
ligne: les ditions de ses oeuvres se succdent et s'puisent, tous
les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire,
sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il
exprime, en ses rves sensuels, correspond le mieux  celle des sens
de la majorit des Anglais.

Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide; et pour vous
mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent tre, entre les
volupts dfendues, celles que nous rvons et prfrons,--de quel
genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempraments
anglais,--je ne vois rien de mieux que de vous citer--en les prenant,
_au hasard_, dans son oeuvre (et entre cent mille, tous de la mme
nature d'impression)--que de vous citer, dis-je, tels ou tels
passages d'entre les pomes de Swinburne. Vous comprendrez, _alors_,
 l'instant mme, _ce que nous regrettons de ne point trouver 
Paris_.

Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l'un de
ses derniers pomes, _Anactoria_. Celle qui parle est une jeune fille
amoureuse; elle s'adresse  son amie, autre jeune fille de la mme
le.

Et mon interlocuteur me rcita, d'une voix fline et caressante, le
passage suivant, du grand pote anglais.

  Traduction littrale:

Je voudrais que mon amour te tut: rassasie de ta vie j'aspire 
ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens
intenses, des superflus de douleurs! te torturer amoureusement,
laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lvres, extraire ton me
en des tortures trop douces pour tuer!

Oh! que ne puis-je, mle  ton sang et fondue en toi, mourir de
ta peine et de mon plaisir! Ne te chtierais-je pas d'une agonie
raffine? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection,
affecter de torturer tes pores sensibles, faire tinceler tes yeux
de pleurs de sang et d'un clat d'angoisse! frapper la douleur de
la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le mdium du
sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en reptrir
une lyre d'innombrables et impeccables agonies! Ne saurais-je pas
te repatre de fivre, de famine, de soif, convulser de spasmes de
torture parfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie,
l'y faire brler  nouveau et arracher ton me mme  travers ta
chair!

Cruelle, dis-tu? Mais l'amour rend ceux qui l'aiment aussi savants
que le Ciel et plus cruels que l'Enfer! Et moi, l'amour m'a rendue
plus cruelle  ton gard que la mort  l'gard de l'homme. Fuss-je
celui qui a cr toutes choses pour les dtruire une  une, et si mes
pas foulaient les toiles et le soleil et les mes des hommes comme
ses pas les ont toujours foules, Dieu sait que je pourrais tre plus
cruelle que Dieu.

--Ah! plt aux dieux que mes lvres, inharmonieuses, ne fussent
que des lvres colles aux charmes meurtris de ta blanche poitrine
flagelle! qu'au lieu d'tre nourries du lait cleste, elles le
fussent du doux sang de tes douces petites blessures! Que ne puis-je
les sentir avec ma langue, ces blessures! et goter, depuis ton sein
jusqu' ta ceinture, leurs faibles gouttelettes! Que ne puis-je boire
tes veines comme du vin et manger tes seins comme du miel!... Que ta
chair n'est-elle ensevelie dans ma chair!

       *       *       *       *       *

--Ainsi, conclut-il, l'norme, l'immense succs de ces vers dans
toutes les classes de la socit anglaise prouve--comprenez-le, de
grce!--que ces images sont les PRFRES de nos sens, de notre
imagination, de notre temprament national: en d'autres termes, c'est
ainsi que nous... aimons, que nous comprenons principalement les
_plaisirs_ de l'amour, et par consquent c'est ainsi que nous les
RALISONS, quand notre fortune nous le permet.

--Hein? m'criai-je.

--Mais, sans doute! acheva paisiblement le jeune gentleman: pourquoi
pas? Ces milliers d'enfants et de toutes jeunes filles enlevs,
achets et exports chez nous, servent, je vous l'atteste,  nous
procurer le genre de dlices voluptueuses dont parle notre pote
national; nous puisons, parfois, sur leurs personnes, la srie des
plus douloureux raffinements, faisant succder aux tortures des
tortures plus subtiles. Et si la mort survient, nous savons faire
disparatre ces restes inconnus.

L'enivrant spectacle de leurs souffrances et de leur beaut nous
procure des ravissements qui vous sont lettre close, et, lorsqu'on
les a gots une fois, on ne se soucie plus de ces autres transports
qui vous sont suffisants.

Si vous croyez que je plaisante, rapprochez, en esprit, de tous les
voeux exprims dans les vers nationaux de Swinburne, ces prcautions
que je viens de vous spcifier, ces _chambres matelasses_ des
chteaux perdus et des maisons un peu sombres de l'Angleterre
(de celles o l'on ne pntre pas sans de longs dtours) et vous
concevrez sans effort que ce n'est point, comme  Paris, pour
touffer des marivaudages, des enfantillages, des viols et des
minauderies, que quelques-uns de nos vieux et blass industriels ont
fait ces frais de tapissiers. Ils mettent leur Swinburne en action,
car ils sont pratiques et ils partagent de tout point l'avis du pote
Carlyle, qui dclare prfrer dsormais au pome _crit_ le pome
_agi_.

--Le fait est, rpondis-je aprs un moment de stupfaction,--le
fait est que vos compatriotes ne pourraient se procurer que bien
difficilement  Paris et en France des joies de cet acabit: notre
dcadence en ferait bien vite une question de cour d'assises, et je
ne trouve pas, s'il faut tout dire, qu'il y ait lieu de nous blmer
de notre infriorit  cet gard. D'ailleurs, l'Angleterre n'a pas
le monopole de ce genre--d'amour. Aux yeux de quiconque a voyag sur
notre plante, ayant quelques notions d'Histoire ancienne, ces sortes
d'excs sont de tradition  l'ordre du jour chez bien des peuples.
En Perse, dans l'Inde, en Turquie d'Asie, en Russie, dans tout
l'Orient et de nombreux parages de l'Amrique, ces tristes horreurs
sont banales, sont dans les moeurs, au point que tel civilis qui
s'en choquerait _ne se ferait mme pas comprendre_. Elles sont DANS
LA NATURE HUMAINE, parat-il, et, mme ici, bon nombre de moralistes
qui jetteraient,  ce sujet, feu et flammes _laisseraient percer_, 
leur insu, dans leur style, _on ne sait quelle jalousie de n'en avoir
point tt eux-mmes quelque peu, faute de ressources suffisantes_.
Regrets qui formeraient le plus clair de leur indignation contre vos
richards.

Mais une rflexion console de ces turpitudes maladives et
rvoltantes: c'est qu'au dire de la Science, qui le prouve, elles
russissent assez mal aux tempraments de ceux qui s'y adonnent. Vos
bons vieux millionnaires qui, pour quelques livres, s'offrent ainsi
des plaisirs de csars, de radjahs et de sultans, se rveillent vite
paralyss, pileptiques, ataxiques ou gteux. Les griffes de la
mningite les guettent et ils finissent, pour la plupart,  quatre
pattes. Laissez-moi penser qu'ils sont en fort petit nombre et que
chez vous comme ici, les gens riches se contentent de sduire les
enfants sans les martyriser.

--Croyez-le... si cela vous est agrable, rpliqua l'autre gentleman;
mais ces volupts ne nous semblent pas aussi rvoltantes qu'elles
vous le paraissent et je maintiens que Paris est en retard sur ce
point. La seule chose qui m'irrite, chez les miens,  Londres, ce
que je voudrais dmasquer si j'en avais le loisir, c'est seulement,
je vous le rpte, la puritaine hypocrisie de ceux qui, l-bas,
hurlent des _shoking!_ pour un beau vers paen, puis s'en vont,  la
sourdine, apaiser, en de trs sombres et trs touffes retraites,
leurs passions renouveles de votre marchal de Retz. Oui, ce n'est
que leur manque de franchise qui me semble _shoking!_  moi; mes
vers sont l pour le prouver. Bref, et pour conclure, ce que nous
condamnons, ce n'est pas prcisment le fond, mais la forme.

--Ah! par exemple, vous tes surprenants ici, messieurs! m'criai-je.
Ne voyez-vous pas que toute sincrit mettrait ces monstres hors
d'tat de parvenir  leurs fins et que, par suite, leur hypocrisie
est _obligatoire_? Ne voudriez-vous point qu'ils prissent leurs
salaces bats _coram populo_?... Il m'est doux de penser qu'alors ils
seraient assomms comme des chiens peu dignes de ce nom.

--Tiens, c'est assez juste, en effet! me fut-il rpondu.

--Messieurs, si rellement de tels cas d'hystrie odieuse se
produisent, chez vous, avec la frquence que vous dites, j'incline 
dclarer qu'il faut les signaler  la vindicte des gens tolrables
de l'Europe, et qu'alors la loi--si noblement prsente, pour la
protection de l'enfance, par lord Salisbury--passera au Parlement,
avec toute la rigueur des chtiments dont elle peut tre sanctionne.

Mes interlocuteurs se mirent  rire.

--Aucune loi ne changerait grand'chose au march de chair humaine en
question: celles qui se vendent _ne savent pas ce qui les attend,
ceux qu'on enlve ou que l'on achte l'ignorent galement_. Nos
entremetteurs sont nombreux et russ, les matrones sont fines... la
loi serait tourne par mille prcautions...

--Laissez donc! rpondis-je tranquillement; on allgue ces choses-l
par insouciance, la _veille_: mais le _lendemain_ l'on s'aperoit
d'un changement... sensible.

Certes, rien n'est absolu sur la terre et les faux monnayeurs
biaisent aussi, mais beaucoup moins, en vrit, qu'ils ne le feraient
sans la loi qui les condamne, ferme,  perptuit. Tenez! je vous
affirme, moi, qu'un bon millier de caresses, distribues par
votre _chat  neuf queues_ sur les reins de deux  trois cents des
excrables tourmenteurs d'enfants dont vous parlez,--accompagns,
pour leurs subalternes, de quelque dix annes de _labor pedestris_
(vous savez?)--dgoteraient du mtier bien vite les bourreaux des
deux sexes qui vivent impunment, en Angleterre, de cette abjecte
industrie--et que bon nombre de vos compatriotes hsiteraient,
 l'avenir,  se choisir cette carrire.--J'ajouterai qu' leur
exception personne ne s'en porterait plus mal: au contraire.

Sur quoi, nous nous sparmes.

Jusqu' prsent, j'avais trait, en mon for intrieur, d'exagrations
ces confidences tranges; mais depuis le retentissement des
_scandales de Londres_, renforc des bruits rcents touchant les
atrocits occultes que la lubricit, s'affolant elle-mme, exerce,
parat-il, en Angleterre, sur tant d'innocents et d'innocentes,
j'avoue qu'en me rappelant cette courte causerie d'il y a six mois,
je suis devenu un peu pensif.




LA LGENDE MODERNE

                                        _ MONSIEUR CHARLES LAMOUREUX_




LA LGENDE MODERNE

     Va devant toi! Et, si la terre que tu cherches n'est pas cre
     encore, Dieu fera jaillir pour toi des mondes du nant, afin de
     justifier ton audace.

                                     _Paroles d'Isabelle la Catholique
                                      Christophe Colomb._


C'tait un soir d'hiver, voici de cela quelque trente annes.
Un tranger de passage, un jeune artiste,--affam, comme de
raison,--sans ressources, abandonn mme de son chien, se trouvait
perdu, dans Paris, en un taudis glac de la rue Saint-Roch.

L'inexorable dtresse harcelait, depuis de longs mois, ce bohme
inconnu--jusqu' le contraindre de prodiguer, par pluie ou verglas,
 raison de deux francs l'heure, de rconfortantes leons de
solfge, la plupart du temps non payes. Il en tait parvenu, mme,
 commettre, en vue de trois cus possibles, des ouvertures ou
prludes pour folies-vaudevilles, que des impresarii de banlieue
laissaient parfois grincer  leurs doubles quatuors devant des
trteaux quelconques. Le reste du temps, il gotait la joie de
s'entendre gratifier du titre de FOL par les passants clairs qui
l'approchaient:--d'aucuns, mme, poussaient la condescendance jusqu'
lui donner du ma _vieille_ et du mon _petit_!long comme le bras:
ceux-l, c'taient des gens quilibrs, c'est--dire dous de cette
strilit de bon got qui, rehausse d'une indure suffisance,
caractrise les personnes un peu trop exclusivement raisonnables.

Donc, cet attrist, que tant d'oisifs eussent dclar mr pour
le suicide, tait assis, ce soir-l, devant certain notable
commerant--qui, jambes croises en face de lui, l'observait, avec
une piti sincre, aux lueurs d'une morne chandelle, en lui souriant
d'un air familier.

Cet interlocuteur de hasard n'tait autre (la destine offre de ces
contrastes) que l'un de nos piciers les plus en vue,--le plus
sympathique, le plus minent peut-tre,--celui, enfin, dont le
nom seul fait battre, aujourd'hui, d'une mulation lgitime, tant
de coeurs, en France. L'excellent homme avait, en effet, suppli
longtemps son ami d'accepter (oh! sans phrases!) ces quelques
menus liards qui, une fois reus, confrent--de l'assentiment de
nous tous--au bon prteur le droit d'en user sans faons avec celui
qu'il ne rvait d'obliger qu' cette fin. Il s'agissait, pour le
trop libral millionnaire, en cette aventure, de cinquante-quatre
beaux francs, avancs, sans garantie, en cinq fois, de peur de
gaspillage artistique. Aussi, regardait-il dsormais en camarade son
dbiteur, lequel, depuis lors, tait devenu, aux yeux du Bienfaiteur,
simplement un drle de corps!, pour me servir d'une heureuse
expression bourgeoise.

Soudain, voici que, relevant la tte, l'Inconnu, fixant sur son ami
de calmes prunelles, se prit  lui notifier, avec le plus grand
sang-froid, les absurdits suivantes:

       *       *       *       *       *

-- cinq fois sensible et serviable ami, qui suis-je, hlas! pour
mriter ainsi, de ton coeur, l'vidente sympathie dont tu me combles?
Un musicien! un crin-crin! le dernier des vivants! l'opprobre de la
race humaine. Eh bien, en retour, laisse-moi t'offrir une franche
confidence. Si tu daignes distraitement l'couter, le sens de ce
que je vais t'annoncer t'chappera fort probablement;--car nul
n'entend, ici-bas, que ce qu'il peut RECONNATRE,--et comme, en
tant qu'intelligence, tu es un dsert o le son mme du tonnerre
s'teindrait dans la strilit de l'espace, j'ai lieu de redouter,
pour toi, du temps perdu. N'importe, je parlerai.

--Quels ingrats, tous ces artistes!... murmura, comme  part soi, le
svre industriel.

--Voici donc, ce nonobstant, reprit l'Ingrat, ce que je me propose
d'accomplir d'ici peu d'annes,--tant de ceux qui vivent jusqu'
l'Heure Divine...

(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgr lui, le ngociant
hors ligne: une vive inquitude--hlas! elle ne devait point tarder
 s'accrotre--se peignit dans le coup d'oeil mfiant dont il
enveloppa, ds lors, son croque-notes favori.)

--Tu n'es pas sans ignorer, n'est-ce pas? continua l'tranger,
que des hommes ont paru, DANS MA PARTIE, qui s'appelaient Orphe,
Tyrte, Gluck, Beethoven, Weber, Sbastien Bach, Mozart, Pergolse,
Palestrina, Rossini, Hndel, Berlioz,--d'autres encore. Ces hommes,
figure-toi, sont les rvlateurs de la mystrieuse Harmonie 
l'espce humaine, qui, sans eux, prive mme du million de vils
singes dont la lucrative parodie les dmarqua, en serait encore au
gloussement.--Eh bien, mon me,  moi (ne te scandalise pas trop,
cher frre, de cette expression dmode), mon me, disons-nous,
rationnel camarade, est toute vibrante d'accents d'une magie
NOUVELLE,--pressentie, seulement, par ces hommes,--et dont il se
trouve que, seul, je puis profrer les musicales merveilles.

C'est pourquoi, tt ou tard, l'Humanit fera pour moi--que l'on
traite,  cette heure, d'insens--ce qu'elle n'a jamais fait, en
vrit, pour aucun de ces prcurseurs.

Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre
race,--en plein sicle de lumires, pour me servir de ta suggestive
expression, mon ternel ami,--seront fiers de raliser, d'aprs mon
dsir, le rve que je forme et que voici... (Efforce-toi, s'il se
peut, de ne pas mettre le comble  tes libralits en me prodiguant
encore celle de ton inattention, et ton Ingrat va, selon son
devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis _presque_,
attendu, je le sais, que ma vie mme, sacrifie pour la moindre de
tes fantaisies, ne saurait m'acquitter,  tes yeux, de tous tes
bienfaits.)

L'heure viendra, d'abord, o les rois, les empereurs victorieux de
l'Occident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort
de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour
ne clbrer ces mmes victoires immenses et terribles (et ceci dans
le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armes!...) QU'AVEC
LES CRINCRINS DE MON INSANIT!... Toutes ces musiques n'excuteront
pas d'autres chants de gloire que mes LUCUBRATIONS,  l'heure du
triomphe! Ce premier succs obtenu, je prierai, quelques annes
aprs, ces princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants,
de vouloir bien se dranger pour venir couter l'une de mes plus
_nbuleuses_ PRODUCTIONS. Ils n'hsiteront pas  dlaisser les soucis
politiques du monde,  des heures solennelles, pour accourir, et
au jour fix,  mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante
degrs de chaleur, autour du parterre d'un Thtre que j'aurai
fait construire  ma guise, aussi bien  leurs frais qu' ceux de
mes amis et ennemis. Ces compasss exterminateurs couteront, au
ddain de toutes autres proccupations, avec recueillement, pendant
des trentaines d'heures,--quoi?... MA MUSIQUE.--Pour solder les
constructeurs de l'difice, je manderai des confins de la terre, du
Japon et de l'Orient, de toutes les Russies et des deux Amriques,
divers milliers d'auditeurs,--amis, ennemis, qu'importe!--Ils
accourront, galement, quittant, sans regrets, familles, foyers,
patries, intrts financiers--(FI-NAN-CIERS! entends-tu, digne,
ineffable ami?),--bravant naufrages, dangers et distances, enfin,
pour entendre aussi, pendant des centaines d'heures conscutives,
au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle,--quoi?... MA
MU-SIQUE.

Mon Thtre, exclusif, s'lvera, en Europe, sur quelque montagne
dominant telle cit que mon caprice, tout en l'enrichissant  jamais,
immortalisera!--L, disons-nous, mes invits arriveront, au bruit
des canons, des tambours furieux, aux triomphales sonneries des
clairons, aux bondissements des cloches, aux flottements radieux
des longues bannires. Et,  pied, en essuyant la sueur de leurs
fronts, ple-mle, avec lesdites Altesses et Majests, tous graviront
fraternellement ma montagne.

Alors, comme j'aurai lieu de redouter que la furie de leur
enthousiasme--qui sera sans exemple dans les fastes de notre
espce--ne nuise  l'intensit de l'impression qu'avant tout doit
laisser MA MU-SIQUE, je pousserai l'impudence jusqu' DFENDRE
D'APPLAUDIR.

Et tous, par dfrence pour CETTE musique, ne laisseront clater
qu' la fin de l'Oeuvre toute la plnitude de leur exaltation.--Bon
nombre d'entre eux accepteront mme d'tre, au milieu de ma patrie,
les reprsentants d'une nation vaincue par la mienne et saignante
encore, et, au nom de l'Esprit humain, sourds aux toasts environnants
ports contre leur pays, auront la magnanimit de m'acclamer! Les
plus parfaits chanteurs, les plus grands excutants,--si intresss
d'habitude, et pour cause,--oublieront, cette fois, tous engagements,
lucres, _feux_ et bnfices, pour le seul honneur d'exprimer,
gratuitement, quoi?--MA MU-SIQUE.

Et, chaque anne, je recommencerai le miracle de cette fte trange,
qui se perptuera mme aprs ma mort comme une sorte de religieux
plerinage. Et, chaque fois, aprs des centaines d'heures passes 
mon thtre, chacun s'en retournera dans son pays, l'me agrandie et
fortifie par la seule audition de quoi?... de MA MU-SIQUE! Et, tous,
au moment des adieux, ne projetteront QUE DE REVENIR L'ANNE SUIVANTE.

Et le plus mystrieux, c'est que, devant ces faits accomplis,
personne, parmi les tiens, _ne trouvera rien d'extraordinaire  tout
cela_.

Et enfin, lorsque ceux-l mmes qui, de par le monde entier, haront,
de naissance, MA MUSIQUE, seront acculs jusqu' se voir contraints
de l'applaudir _quand mme_,  peine de passer pour de simples niais
malfaisants, c'est--dire d'tre _reconnus_, je te dis et jure que
MA MUSIQUE rsistera mme  leur fictive et dshonorante admiration:
et qu'alors leur secrte rage, affole, finira par lever _cette_
musique  la hauteur d'un CAS DE GUERRE!! Car _il faut_ que certains
peuples ne puissent l'entendre.

Oui, mon cher consolateur, voil le rve que je raliserai sous peu
d'annes, quand la seule exploitation de mon oeuvre intellectuelle
nourrira, _physiquement_, sur le globe, des milliers et des milliers
d'individus.

Et, pour te ddommager d'avoir eu la complaisance d'en
couter--vainement, d'ailleurs--le prophtique projet, je vais te
signer, sur-le-champ, pour peu que tu le souhaites, une excellente
stalle que tu revendras cher, l'heure venue.

 ces incohrentes paroles, le trop sensible Industriel, qui
avait cout, jusque-l, bouche be, se leva silencieusement, les
yeux pleins de larmes. Car est-il rien de plus triste, mme au
regard froid du trafiquant, que le spectacle d'une intelligence
amie sombrant dans la dmence? Le gnreux Mcne souffrait
sincrement--et c'est  peine si le sentiment de cette indiscutable
suprmatie qu'exercera toujours, esprons-le, le Sens commun riche
sur la Pense pauvre, calmait un peu, tout au fond de son tre,
l'amertume de sa consternation. Entre deux hoquets douloureux donc,
il supplia son bohme de se mettre au lit. Voyant que sa suggestion
n'tait accueillie que par un doux sourire, il bondit, selon son
devoir, hors de la chambre (le coeur gros) et courut,  toutes
jambes, requrir divers mdecins alinistes pour fourrer  Bictre,
le soir mme, vu l'urgence, son malheureux protg.

Lorsqu'il reparut deux heures aprs, suivi de trois docteurs
qu'accompagnaient des gardiens munis de cordes--(car, on doit le
constater  sa louange, quand il s'agit de rendre ces sortes de
services aux intelligences artistiques  force de misre troubles,
le Bourgeois sait se dvouer,--outre mesure, mme;--et ne regarde
alors ni  son temps ni  la dpense!)--lorsque, disons-nous, le
noble coeur revint avec son escorte, le dsolant fol avait disparu.

Des policiers, mal informs sans nul doute--(nous ne mentionnons leur
tmoignage que pour mmoire)--ont prtendu, au cours de l'enqute,
que l'exalt s'tait dirig, tranquillement,--quelques instants
aprs la fugue de son ami,--vers la gare de Strasbourg et qu'il
avait pris, sans trop se faire remarquer, le train de 9 h. 40 pour
l'Allemagne.

       *       *       *       *       *

Depuis, naturellement, on n'a plus entendu parler de lui.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, son Bienfaiteur parisien (qui, le suivant semestre,
reut un mandat de _deux_ cents francs d'un dbiteur anonyme)
se demande encore, parfois, non sans un soupir et un attrist
sourire, en quel cabanon d'alins les gens srieux de l-bas
ont d renfermer, ds l'arrive, son pauvre monomane qui,
souvent, l'avait _amus_, aprs tout!--et dont il a oubli le
nom.--Il ne regrette pas, ajoute-t-il mme, de l'avoir nourri,
non plus que la bagatelle... peuh! d'un ou de... deux milliers de
francs?--peut-tre?.. dont il l'obligea de la main  la main.

--Baste! Article profits et pertes! conclut-il avec cette
insouciance enjoue qui dcle, malgr lui, la trop spontane
libralit de sa nature et lui concilie, chaque jour,  bon droit,
tant de sympathies congnres.




LE NAVIGATEUR SAUVAGE

                                           _ MONSIEUR MILE BERGERAT_




LE NAVIGATEUR SAUVAGE

     L (latitude) gale H (hauteur), moins [Grec: delta] (premire
     diffrenciation), cosinus P (ple), moins [Grec: delta]^{2},
     sinus carr de P (ple), tangente H^{2} (hauteur).

     _Formule des peuples civiliss,  l'aide de laquelle,--tant
     donns une toile et un sextant,--chacun peut prciser sur une
     carte le_ point _exact du globe o il se trouve._


Au sud-est de la Terre de Feu, l'on a relev, ces temps derniers, en
plein ocan, la prsence d'une le trs loigne de toutes autres
et qui, jusqu' nos jours, avait chapp aux lunettes, cependant
exerces, des navigateurs.

En cette le, depuis des sicles, florissait une race de Ngres
volontairement mdiocres et qui, pour sauvegarder  tout
jamais ce prcieux don de la nature, avait adopt cette loi
fondamentale--(qu'un de leurs plus sages monarques avait jadis
dicte)--de serrer, ds la naissance, entre des ais, le crne de
leurs enfants, afin de les empcher de pouvoir jamais songer  des
choses TROP leves.

L'opration leur tait devenue aussi familire que l'est, pour nous,
celle de couper le sifflet;--et, strilisant quelques rudimentaires
notions de lecture purement phontique et d'criture presque
indistincte, une douce animalit progressait en leur exemplaire
peuplade.

Par quel mystrieux dcret du Sort, Tomolo K k, le noir orphelin,
l'exception confirmant la rgle, avait-il t ddaign de la loi
commune jusqu' possder un crne indignement naturel?... On ne sait.
Toujours est-il que, parvenu  l'ge viril et  force de s'isoler de
ses semblables en promenades taciturnes sous les baobabs, il avait
fini par se persuader,  tort ou  raison, de cette ide originale
_que la terre ne devait pas finir  son le_.

Fortement travaill par cette conception bizarre, voici qu'une
circonstance fortuite--comme il en arrive toujours  ces sortes de
gens--vint servir ses ambitieux projets.

Au centre d'une crique sauvage, un singulier remous ayant attir
son attention, l'inventif insulaire trouva le moyen d'en explorer
les profondeurs et dcouvrit bientt que ce remous provenait, tout
bonnement, de deux perdus courants sous-marins, dont l'un des foyers
d'ellipse (leur point de rencontre) tait cette crique mme!.. Une
grosse branche, toute ronde, jete dans le courant qui s'enfuyait,
disparut comme l'clair pour un inconnu voyage! Trois jours aprs,
Tomolo K K (qui en piait, avec anxit, le retour par l'autre
courant) fut assez heureux pour le constater et la recueillir.
Elle n'tait pas sensiblement endommage: le courant, longeant les
sinuosits des cueils, l'avait gouverne mieux qu'un pilote, et ce
fut avec une grande joie que l'observateur constata, sur l'un des
bouts, la prsence, incruste, de sdiments terreux dont elle tait
dnue au dpart... Houh! ses pressentiments ne l'avaient pas tromp!

En moins d'un semestre, une paisse pirogue, aux extrmits
coniques, en coeur de manglier, pouvant se clore hermtiquement
(grce  un enduit graisseux qui, sitt ferme, en impermabilisait
les rentrants), fut construite dans le silence de sa hutte solitaire
par l'tonnant K K. Ses expriences ritres lui apprirent
bientt qu' galit de force inverse dans les courants, sa grosse
branche mettait environ trente-six heures  toucher l'autre foyer
de l'ellipse; et, par des calculs hypergniaux (ces sauvages n'en
font jamais d'autres!), il avait trouv le poids exact de lest qu'il
fallait  sa pirogue--(celle-ci tant remplie de sa personne et
de deux seconds de son poids)--pour se maintenir, sans monter ni
enfoncer, dans la ligne sous-marine du courant. Tomolo K K donc,
grce  l'loquence des hommes  ide fixe, persuada bientt deux des
crnes les moins triangulaires de ses compatriotes de l'accompagner
en son voyage de dcouverte; ceux-ci, transports par sa faconde,
acceptrent, non sans une danse d'enthousiasme.

tant donn l'insensibilisant breuvage, aussi connu de certaines
tribus indignes qu'il l'est, par exemple, des Yoghis de
l'Inde,--breuvage grce auquel, selon la dose, on peut demeurer
en lthargie, sans manger ni respirer, durant le temps que l'on
veut,--les trois aventuriers en absorberaient chacun pour trente-cinq
heures. Le premier rveill couperait, d'un coup de tomahawk, la
tresse qui, noue  l'intrieur de la pirogue, retiendrait le lest;
il enfoncerait le bouchon en feuilles de caoutchouc dans l'ouverture,
et l'on remonterait, en trois secondes,  la surface de la mer o,
le couvercle tant soulev d'une nergique pousse, l'on respirerait
d'abord, et l'on dcouvrirait ensuite la terre nouvelle. Cela fait,
et aprs un sjour plus ou moins prolong chez les sympathiques
peuplades de ces parages, les trois nautoniers,  l'aide de la
seconde dose emporte  leurs ceintures, rintgreraient la pirogue,
la rimmergeraient en plein courant de retour--et, une fois revenus
en leur le natale, raconteraient les choses dans une assemble
solennelle prside par le roi.

Comme on le voit, c'tait excessivement simple.

Un beau matin donc, les noirs aventuriers, ayant ingurgit le
ncessaire, s'tendirent dans leur embarcation, et, ds les premiers
symptmes lthargiques, ayant rabattu le couvercle, se laissrent,
d'une commune secousse, rouler dans le courant--qui les emporta comme
une flche.

Trente-cinq heures aprs, sur les sept heures et demie du soir,
Tomolo K R, s'tant rveill le premier, grce  sa nature
nerveuse, trancha l'amarre du lest, et, en quelques secondes,
l'insubmersible pirogue s'panouissait  dcouvert, sur les flots,
au lever de constellations ignores de ce trio d'explorateurs. Tout
un rivage trange, et, autour d'eux, d'normes monstruosits qui se
balanaient sur la mer, et mille et une merveilles inconcevables
apparurent soudain aux yeux, agrandis par la stupeur, des trois
naturels, et en immobilisrent les fronts couronns de hautes plumes
versicolores. Ce qu'ils entrevoyaient, aucune parole ne pourrait le
traduire. Toutefois, avec le calme qui sied aux chefs d'expditions
mmorables, Tomolo K K, leur ayant bien indiqu le point
prsumable,--certain, mme,  son estime,--du courant de retour, et
laissant la pirogue (cache entre deux rocs au-dessus de ce courant),
 la garde de ses deux seconds,--s'aventura, seul et intrpide, au
milieu des enchantements du rivage.

Tomolo K K venait de dcouvrir la Cannebire.

Comme, rvant dj de la coloniser, il en prenait naturellement
possession, avec une mimique sacramentelle, au nom du roi de
son le, une demi-douzaine de matelots, s'chappant, avec des
hurlements sauvages, d'un cabaret d'alentour,--sous les ombrages
duquel ils venaient de prendre leur repas du soir en ftant la dive
bouteille,--l'aperurent, et, le prenant pour le Diable, se rurent
sur lui. L'infortun navigateur, ayant voulu se dfendre, fut assomm
sur place par ces superstitieux mathurins, sous les regards perants
et terrifis de ses deux sides.

Ceux-ci, en promenant autour d'eux des prunelles effares,
remarqurent, sur le sable, auprs d'eux, un long et vieux cordage
abandonn. S'en saisir, y lier un morceau de roche--d'un tiers moins
gros que celui du prcdent lest--fut, pour eux, l'affaire d'une
demi-minute.

Ayant transport la pirogue sur le bord avanc des rocs, au-dessus
du courant sauveur indiqu par le dfunt, ils avalrent,  la hte,
l'autre moiti de leur fameux topique, se coulrent dans la pirogue,
rabattirent sur eux le couvercle hermtique et, d'un vigoureux
balancement intrieur, s'envoyrent en plongeon dans la mer,
entranant la corde et son lest central.

Trente-cinq heures aprs, l'embarcation heurtant,  coups redoubls,
les roches de leur le, rveilla les dormeurs en sursaut: la pirogue
s'tant brise, ils prirent un bain peut-tre involontaire, mais
revivifiant, et remontrent chez leurs semblables--o, les larmes aux
yeux et troubls  jamais de ce qu'ils avaient entrevu l-bas--ils
narrrent l'aventure.

Cette fois, le roi dcrta la peine de mort contre tout pre de
famille qui oublierait,  l'avenir, de cnifier le crne de ses
enfants.

En sorte que--quand (il y a dj plusieurs annes) le capitaine
Coupdevent des Bois, ayant dcouvert cette le, s'aventura, suivi
d'une forte escorte, au milieu de cette peuplade polie en sa
mdiocrit sagace, il aperut, en la capitale de cette le, au centre
mme de la grande place des Huttes, une sorte de monument grossier,
construit en bois et en pierres, et bariol d'une inscription.

Lorsque l'interprte put enfin se faire comprendre, l'tat-major
et mme les marins de l'quipage (auxquels fut conte l'histoire)
tombrent, durant quelques instants, dans un tonnement rveur, en
apprenant que l'inscription signifiait: _ la mmoire de Tomolo K
K, massacr par les sauvages._




AUX CHRTIENS LES LIONS!

                                         _ MONSIEUR TEODOR DE WYZEWA_




AUX CHRTIENS LES LIONS!

     Sache tenir ton me devant le seigneur--grosse-tte.

                                                       PROVERBE ARABE.


Je veux m'acquitter, sans dlai ni transition,--et comme, seul, je
m'imagine capable de le faire,--d'un mandat des plus urgents dont je
n'ai pas cru devoir dcliner la responsabilit.

En qualit d'interprte nomm d'office par un comit de personnes
sensibles, je viens saisir la Socit protectrice des animaux d'une
plainte forme entre mes mains par quelques lions.

On se souvient que, l'an dernier, durant nombre de soirs, dans Paris,
sur la scne des Folies-Pastorales,--l'une des plus littraires,
d'ailleurs, de la mtropole,--devant un public dont la juste
susceptibilit pourrait s'veiller si je le qualifiais d'lite,
un personnage en veston de velours noir, savoir le docteur T***,
faisait brusquement irruption, une tringle ardente au poing droit, 
l'intrieur d'une cage frquente par un quatuor de lions des deux
sexes.

L, m par les soifs combines de l'or et de la gloire, il
s'ingniait  toucher, malignement, de cette pointe en ignition,
les endroits les plus sensibles de ces nobles animaux, agrmentant
mme la sance d'une demi-douzaine de coups de revolver qu'il leur
dchargeait, entre temps, dans les fosses nasales.

En un mot, rien d'Orphe,--bien que l'orchestre, en son inconsciente
ironie, s'vertut, durant le cours de la performance,  massacrer, 
toute vole, dans son antre, la marche du _Songe d'une nuit d't_.

perdus, les fauves bondissaient autour de l'importun, de la conduite
duquel ils ne pouvaient s'expliquer les mobiles.

Maintenus dans un espace restreint par une grille  l'preuve, les
augustes quadrupdes s'agitaient en vain. Et, prserv par la
profonde surprise de ses htes, notre hros les torturait alors
tout  son aise, aux applaudissements d'un hmicycle de gens
distraits,--de femmes qui semblaient proccupes.

Toutefois, un certain jour de Vnus (oui, si fidle est ma mmoire),
l'une des lionnes, Nina la Taciturne, indigne et n'en pouvant
supporter davantage, crut devoir, d'une patte svre, avertir
l'lgant gneur de l'imminence du moment psychologique. Simple
remarque,--dont l'effet immdiat fut de rendre impotent le belluaire,
au moins pour quelques soires.

Celui-ci donc se retira, sur-le-champ, dans la gloire d'une ovation
que, si l'on veut bien l'esprer, la lionne dut prendre pour elle.

Ds lors, les fauves jouirent de quelque rpit. Ce fut un jubil
dans la cage. Les tringles refroidirent. Une trve de Dieu sembla
tacitement conclue.

La police, dit-on, s'entremit mme, _dans l'intrt du dompteur_, et
suspendit toute reprise publique des hostilits.

Ce nonobstant, voici qu'aujourd'hui l'on nous mande (et triples
mailloches aux poings!) que, par une innovation gniale ou tout
comme, le bien-avis directeur du thtre de la Porte-Saint-M***
se propose d'intercaler,--en sa reprise (vraiment inespre!)
d'une ferie, _la Biche aux abois_,--quoi? je vous le donne en
mille!...--quatre lions!

--C'est une ide, cela?... N'est-ce pas!--Au thtre, une ide
s'appelle un _clou_.

Donc, au nom de la libert des thtres, tel hasardeux entrepreneur
d'une scne, hier sortable, de Paris, va, disons-nous, contraindre,
 nouveau, le triste cheptel de ses habitus, de ruminer encore
cette _immortelle_ ferie, en la pimentant, sans vergogne, de cette
tragique pince de braves lions,-- la femelle du moindre desquels le
plus tmraire des spectateurs n'oserait certes pas tendre la main,
crainte d'un refus.

Un moment:

1 Sont-ce les mmes lions? Les lions levs au fer rouge?

2 D'aprs diverses confidences, j'inclinerais  le penser.

3 L'illicbrant bestiaire compte-t-il procder avec les mmes
caresses?

4 Et quand ce ne serait pas les mmes lions, qu'importe alors!

Dans la seule hypothse d'une torture quelconque, et ne sachant
jusqu' quel point le _veto_ de M. le Prfet de police pourrait
suffire (corroborant mme les avis antrieurs de sa judicature),
je viens, tout bonnement, moi, passant obscur, placer les susdits
lions sous l'gide, plus efficace encore, de la Loi;--dont ils sont,
d'ailleurs, l'emblme (surtout en cage).

Plaise  M. le prsident de la Socit protectrice des animaux de
vouloir bien prendre en commisration les rugissements lgitimes
de Nina la Taciturne, de Djemmy la Cruelle, d'Octave le Superbe
et d'Aly le Dbonnaire, lions en rupture de forts, actuellement
dtenus dans une cage oblongue, auprs du calorifre du thtre de la
Porte-Saint-M***!...

Et voici mes motifs:

Qu'un Claude Bernard exerce ses rigueurs (la science l'exigeant)
sur des mammifres domestiques ou froces (et, mme, les rende
pralablement aphones--pour que leurs cris, arrachs par les
recherches exprimentales, ne troublent pas, aux alentours, le
paisible sommeil des citadins), c'est l, sans doute, une criminelle
ncessit; toutefois, elle peut exciper d'une vague excuse. Un
intrt majeur primant ici toute piti, n'est-il pas vrai? s'lever
contre serait pur enfantillage.

Mais qu'une barbarie compasse, et que ne justifie aucun but
humanitaire, soit mise en oeuvre, chaque soir, contre d'innocents
lions coupables seulement de captivit, c'est l, ce nous semble, un
fait qui, dans une ville d'exemple o prdominent enfin des ides
librales, ne saurait tre tolr dsormais.

Exterminer des lions par douzaines, comme le faisait nagure le
pauvre Grard, quoi de mieux? de plus licite?--C'est un passe-temps
que l'on doit mme encourager. Mais les capturer pour rnover  leur
gard les plus ingnieuses traditions de l'ancienne jurisprudence, 
seule fin de distraire une cohue d'assez mphitiques spectateurs, je
dis que c'est un acte digne de rpression pnale.

Les enfants que l'on va traner  cette ferie doivent-ils, pour
toute morale, y puiser l'exemple de torturer, pour vivre, les
derniers lions?

Et ces lions, aprs tout, n'est-il pas sot de payer pour encourir
leur mpris lgitime?

Oh! qu'ils puissent dsormais, en leurs songeries de prisonniers
surpris par tratrise, se rappeler en paix les hautes herbes et les
larges feuilles des grands arbres renverss qui, jadis, voilaient, au
profond d'une gorge de l'Afrique du Nord, l'entre de leur caverne
tablie au milieu des ruines de thermes romains! L, le soir, les
deux pattes de devant sur quelque ft de colonne, ils regardaient
fixement le lever d'une toile, en humant,  travers la brise,--et se
fouettant les flancs,--les manations des excellents taureaux parqus
dans les _goums_ lointains! Qu'ils puissent rver, disons-nous, 
leurs belles nuits d'Orient, sans tre troubls, en ces inoffensives
rminiscences, par l'intempestive application d'une gaule de fer
rouge sur l'extrmit de la queue!

Est-ce donc pour accompagner de tels abus que Mendelssohn crivit le
_Songe d'une nuit d't_?

La torture est abolie en France pour les hommes: ne l'appliquons pas
aux lions.

Par ces motifs:

Aprs rflexion mre (et, surtout, vu l'occasion solennelle d'hier,
4 septembre!) je requiers, de monsieur le prsident, leur pure et
simple mise en libert.




L'AGRMENT INATTENDU

                                        _ MONSIEUR STPHANE MALLARM_




L'AGRMENT INATTENDU

     Je dirai: j'tais l; telle chose m'advint; Vous y croirez tre
     vous-mme!

                                      LA FONTAINE: _les Deux pigeons_.


Sur cette route mridionale aux poudroiements embrass, sous le
pesant soleil des canicules, je marchais, en complet blanc, sous
un vaste chapeau de paille, ayant  l'paule ce bton du touriste
auquel se nouait un petit sac de linge. Depuis trois heures de
fatigue, pas une htellerie, pas un voyageur, pas une silhouette
humaine. Tourment par la soif, pas une source, sous les bouquets de
lentisques courts et secs des fosss vicinaux--et la plus prochaine
ville, o je comptais m'arrter un couple de jours, se trouvait
distante de plus de quatre heures encore!--Au moment donc o
j'allais, en vrit, concevoir quelque inquitude sur l'heureuse
issue de mon tape, voici qu'au coude sinueux du grand chemin,
j'entrevis,  quelque cent mtres, une maison blanche, isole, aux
contrevents ferms: une touffe de houx, appendue en travers au-dessus
de la porte, m'indiquait une auberge.

 l'aspect de cette oasis, je pressai le pas; vite, j'arrivai; je
montai les deux pierres du seuil et fis jouer le loquet. J'entrai; la
porte se referma seule, derrire moi.

bloui par les miroitements de la route, je ne distinguai rien, tout
d'abord, dans la demi-obscurit; mais j'prouvai, d'autour de moi,
la sensation d'une fracheur dlicieuse que parfumaient des senteurs
d'herbes odorifrantes.

Aprs deux ou trois clins de paupires, je me reconnus en une vaste
salle, o m'apparurent des tables dsertes, avec leurs bancs. 
droite, et bien au fond, dans l'angle, assis  une manire de
comptoir, l'htelier, face farouche, au poil roux,--l'encolure d'un
taureau,--me regardait. Je jetai mon bton sur une table, posai mon
chapeau sur le paquet, puis m'assis et m'accoudai, me tamponnant le
front de mon mouchoir.

--De votre vieux cru et de l'eau frache! demandai-je.

Et je me remis  songer, en considrant d'assez beaux lauriers-roses,
plants en de gros vases peinturlurs, aux encoignures des fentres.

--Voici! me dit bientt l'htelier en venant placer auprs de moi la
bouteille, la carafe et le verre.

Comme je buvais:

--Monsieur est artiste? murmura-t-il en m'examinant et d'une voix
qu'il essayait en vain d'adoucir.

J'inclinai vaguement la tte pour lui complaire et briser l; mais il
reprit:

--Et, sans doute, alors, monsieur voyage dans le Midi... pour voir
les curiosits?

Nouveau mouvement de tte affirmatif, de ma part, mais, cette fois,
en envisageant mon homme.

--Ah?... dit-il.--Eh bien! je puis vous en montrer une, de
curiosit, moi, monsieur, si vous voulez... et pas loin d'ici! Et qui
vaut la peine d'tre vue! Quant au salaire, ce que monsieur voudra.

Je l'avoue, j'tais pris par mon faible.

--Une curiosit?... Soit: voyons! lui dis-je.

En un bond de plantigrade, et d'un air sournois, il s'en alla donner
un tour de clef  la porte, s'en fut  son comptoir allumer une
lanterne sourde, puis, taciturne, revint  moi, sa lueur  la main,
me regardant.--Soudain il se baissa brusquement, saisit, presque sous
mes pieds, l'anneau d'une trappe de cave, souleva la planche et,
m'indiquant de terreuses marches apparues:

--Descendons! dcrta-t-il: c'est l-dessous: ne me demandez pas ce
que c'est, monsieur! c'est une surprise.

Comme on le pense bien, je ne me le fis pas dire deux fois.--Une
curiosit!... Chose trop rare, en vrit, pour se refuser  la
rencontrer--peut-tre!... Et puis, _l-dessous_?...--Que diable
pouvait-il y avoir?

La tentation, l'on en conviendra, n'tait pas banale. Je me levai
donc, trs intrigu.

Une brve observation de mon guide me fit comprendre que je devais
descendre le premier,--la lumire place,  bout de bras, au-dessus
et en avant de ma tte, clairerait, par ainsi, beaucoup mieux la
descente,--qui ne prsentait, d'ailleurs, aucune difficult,
ajouta-t-il.

Silencieusement, nous nous enfonmes donc sous terre, lui
m'clairant, de la sorte,  travers d'interminables tournantes
marches, moi, ttant des deux mains les parois des murs.  la
quarante-deuxime marche, comme j'allais demander combien il en
restait encore  descendre avant la surprise, une forte main
s'abattit sur mon paule. En mme temps s'allongeait le bras tenant
la lanterne au-devant de mon front, et j'entendis mon guide me dire,
 l'oreille, en un murmure assez analogue au rauquement d'un ours:

--Hein?... Regardez-moi a, m'sieur?

 subit panorama, tenant du rve! Je voyais se prolonger,--presque 
perte de vue,--au-devant de moi, de trs hautes votes souterraines,
aux stalactites scintillantes, aux profondeurs qui renvoyaient, avec
mille rfractions de diamants, en des jeux merveilleux, les lueurs,
devenues d'or, de la lanterne sourde: et, s'tendant  mes pieds,
sous ces votes, une sorte de lac immense d'un bleu trs sombre,
o ces mmes lueurs tremblaient, illusions d'toiles!--une eau
claire, polie, dormante,  reflets d'acier, o se rflchissaient,
dmesures, nos deux ombres. C'tait superbe et inattendu.

Je demeurai comme charm, durant prs d'une demi-minute, 
contempler ce ferique spectacle... Me sentant bien assch de la
route, j'prouvai, malgr moi,--je l'avoue,--une attirance vers
le tnbreux enchantement de cette onde! Sans mot dire, je me
dvtis, posai mes vtements  ct de moi, presque au niveau de
l'tang, et, ma foi,--m'y aventurant  corps perdu,--j'y pris un
bain dlicieux,--clair par la complaisance de l'htelier, qui me
considrait d'un air de stupeur soucieuse, concentre mme... car,
vraiment,  prsent que j'y songe, il avait des expressions de figure
incomprhensibles, ce brave homme.

Une fois rhabill, nous remontmes tranquillement. Je le prcdais
encore. La pente des degrs tant assez rude, je dus faire halte
plusieurs fois,--ne tarissant pas en louanges enthousiastes sur cette
curiosit.

De retour dans la salle, je lui remis une pice de cinq francs;
et, aprs un bon merci, un bon frappement de ma main sur son
paule,--accompagn d'un coup d'oeil appuy... mais, l, ce qui
s'appelle dans le blanc des yeux,--je courus me rchauffer, derechef,
au soleil brlant de la route. Et, pour conclure, j'accomplis mon
tape d'un pied raffermi et joyeux, l'agrment imprvu de ce bain
m'ayant inesprment pntr de nouvelles forces.




UNE ENTREVUE  SOLESMES

                                       _ M. LE DOCTEUR ALBERT ROBIN._




UNE ENTREVUE  SOLESMES

     J'ai combattu le bon combat.

                                                           SAINT PAUL.


Il y a quelques annes, je dus me rendre, en vue de recherches
archologiques,  l'abbaye des bndictins de Solesmes.

Donc, par un jour d'automne,--au reu d'une lettre d'introduction
prs de l'illustre Abb de ce clotre, dom Guranger,--je quittai
Paris. Le lendemain matin, j'tais  Sabl, d'o l'abbaye n'est
distante que d'une heure de marche.

Je descendis, pour mettre ordre  ma toilette, en cet htel de
la grand'place dont l'enseigne tonnante me fit rver: _Htel de
Notre-Dame et du Commerce_.

Puis, comme il faisait beau soleil, je me mis en route, mon sac de
voyage  la main, pour le monastre,--o j'arrivai midi sonnant.

L'un des frres du portail s'offrit pour remettre  l'Abb dom
Guranger la lettre qui me prsentait  lui. J'entrai sous les
arceaux; j'y rencontrai d'autres plerins. Je pris rang, sur
l'invitation de l'un des Pres. C'tait l'heure du djeuner. L'on
traversa les clotres.

L'Abb de Solesmes se tenait debout, une aiguire et un plateau  la
main, au seuil du rfectoire.  ses cts, le prieur, dom Couturier,
et l'conome, dom Fontanes, debout aussi, me considraient, les bras
croiss en leurs longues manches noires.

Dom Guranger me versa de l'eau sur les doigts, en signe
d'hospitalit: l'un des frres me tendit une serviette; je m'essuyai.
L'on me montra la table des htes, situe au milieu de la salle--et
entoure de celle des religieux--un peu au-dessous de l'estrade o
l'Abb, le prieur et l'conome, seuls, prenaient leurs repas.

Aprs une prire pour les morts et un _Pater noster_ (dont les deux
premiers mots seulement furent prononcs, chacun le devant achever
en soi-mme), l'on prit place. L'un des Pres monta dans une chaire
leve auprs d'une fentre, ouvrit un tome des Bollandistes et se
mit  lire,  haute voix, l'existence de sainte Lidwine.

Le repas des bndictins tait plus qu'austre. Un plat de lgumes,
du pain et de l'eau. Le ntre me sembla plus recherch. Mais je
regardais plutt mes htes que le repas.

Entre les deux autres Pres, dom Guranger apparaissait comme le
pilier d'une abside entre ses deux colonnes. Il portait soixante
annes d'preuves, de luttes et de pnitence. Pauvre,  vingt-deux
ans, il avait fond l'abbaye. Son front tait haut, plein et pensif.
Ses yeux, d'un bleu trs ple, taient deux lueurs vivantes.

Tout dgageait, en sa personne, l'invincible Foi; sa croix abbatiale
brillait sur sa poitrine comme de la lumire. Il n'tait point de
haute taille, mais quelque chose de mystrieux le grandissait,
je m'en souviens, quand il parlait de Notre-Seigneur. Plus tard,
lorsqu'il m'honora d'une amiti que la mort n'a pas efface entre
nos mes, j'ai souvent constat, dans ses entretiens, un accent de
voyance rvlant un lu.

Les deux religieux,  sa droite et  sa gauche, possdaient aussi des
fronts extraordinaires et des prunelles pntres d'un rayonnement
intrieur tel, que, depuis, je n'en ai jamais rencontr l'quivalent.
Leur regard attestait la permanence du coeur et de l'esprit en
l'unique pense de Dieu.

Au dessert, la lecture finie, je me tournai vers mon voisin de table
que je n'avais pas encore remarqu. Un passant comme moi, sans
doute?--Il me parut, ds le premier coup d'oeil, dou d'un sourire
sympathique en un visage cependant presque vulgaire. Ses mains
d'homme de lettres, aux manires affables, attirrent mon attention;
elles indiquaient une intelligence.

Donc,  titre de plus nouvel arriv au couvent, je lui demandai s'il
connaissait le nom du religieux qui, revtu, sur son froc, d'un long
tablier de serge, s'empressait et nous servait en silence.

--Oui, me rpondit-il trs simplement. C'est l'un des plus rudits
hellnistes de l'Europe, l'un des plus savants Pres de l'Abbaye.
Rcemment, il a refus, par humilit, le chapeau de cardinal, offert
par le Souverain Pontife. Il a prfr ce tablier, comme vous le
voyez:--il a choisi de servir les pcheurs que Dieu conduit 
Solesmes. C'est dom Pitra.

--Je porte envie  ce serviteur, lui dis-je.

--Moi aussi, rpondit-il.

Aprs un moment, je repris:

--Et ce religieux, en face de nous, dont la figure d'ascte me
rappelle celle du saint Franois d'Assises, au muse de Madrid,--et
qui a cependant l'air plus joyeux que les autres Pres?

--Celui-l, nous l'appelons familirement _le Capitaine_, me
rpondit-il en souriant. C'est dom Gardereau,--vieux militaire, et
grand mathmaticien.--Quant  la joie recueillie qui transparat sur
ses traits, c'est qu'il a t condamn, ces jours-ci, par le mdecin
du monastre: il sait, en un mot, qu'il doit mourir sous trs peu de
temps.

Le djeuner tait fini.

Aprs une station  la chapelle cinq fois sculaire de Solesmes et
dont l'abb dom Guranger avait relev les ruines, je descendis au
jardin. J'y aperus mon voisin de table au milieu d'un groupe de
bndictins que prsidait l'Abb lui-mme.

L'on tait assis sur des chaises, en cercle, dans une grande alle.

Mon interlocuteur du djeuner avait revtu, sur sa redingote, un
tablier de serge pareil  celui de dom Pitra. Il cossait tout
bonnement des pois, avec son entourage--qui se livrait  ce mme
labeur.

Je m'adressai  l'un des Pres qui, une bche  la main, retournait
la terre:

--On fait l'honneur  ce plerin, l-bas, de le traiter en frre
convers? lui dis-je.

--C'est que ce monsieur, c'est Louis Veuillot, me rpondit-il.

Quelques moments aprs, l'Abb de Solesmes nous prsentait l'un 
l'autre.

--Je ne m'tonne plus du ton de vos paroles, monsieur, lui dis-je;
je les ai trouves simples et fortes comme vos crits.

Ce disant, je pris place dans le cercle o l'on cossait des pois.
J'en avisai moi-mme quelques-uns, dans mon zle,--voulant me rendre
utile--et surtout ne point demeurer oisif devant l'exemple.

--Lorsque vous tes survenu, monsieur, me rpondit Louis Veuillot, le
rvrend pre Abb me reprochait justement la rudesse de mes crits.

Ah! c'est que je m'adresse  de prtendus athes qui, en fltrissant
leurs mes, sont jaloux de dtruire la foi des esprits mal assurs
qui les entendent. Un exemple: nous savons qu'il est plus facile, aux
professeurs d'incrdulit, de prir sur une barricade que de faire
maigre le vendredi. (Les autres jours, passe encore! mais l'glise,
sachant ce qu'elle proscrit et rien n'tant plus difficile que de lui
obir, il se trouve qu'il est trs dur aux gens srieux de faire
maigre _juste_ ce jour-l.)

Bien. Si ces ventres se taisaient, en faisant gras... peut-tre
n'aurais-je rien  dire. Mais c'est qu'ils parlent, ces ventres!
C'est qu'ils se moquent alors, tout haut et bruyamment, du Paradis,
perdu pour une pomme! Et qu'ils en font rire les incertains.--Certes,
s'ils essayaient de se priver, d'abord, en esprit d'Esprance, d'un
morceau de viande le jour en question, peut-tre pourraient-ils
s'apercevoir que la lgende n'est pas aussi absurde qu'ils
l'affirmaient la veille. Or non seulement, vous dis-je, ils
n'essayent rien, sous prtexte que ce serait trop facile, mais
ils prchent, verre en main, leurs convictions aux esprits tides
qui, bientt, les imitent;--ce qui conduit ces messieurs et leurs
proslytes  paratre, tour  tour, devant Dieu, sans un ftu dans
leur bagage, sinon leur scandale. Encore une fois, je n'aurais pas
 les juger, n'tait leur propagande! C'est l ce qui me donne le
droit et me fait un devoir,  moi, chrtien, d'en tre le prservatif
dans la mesure de mes forces. Ce n'est pas contre leur conduite
prive,--contre leur lchet devant leurs instincts,--mais contre
leurs contagieuses paroles, que je me bats. Et je me trouve mission
d'en paralyser, comme je le puis, l'action dangereuse.

Beau crime, de dgonfler ces ballons en les piquant d'une plume! J'ai
la haine sainte que redoutent ces Jocrisses; je l'utilise. Pourquoi
pas?

--Vous les prenez  parti avec une violence parfois blessante, mon
cher enfant! dit l'Abb de Solesmes. Avoir beaucoup de charit, cela
vaut encore mieux que de faire maigre le vendredi.

--J'enrage, s'cria Louis Veuillot, j'enrage, mon pre, lorsque
j'entends mes suprieurs en Dieu me recommander la suavit envers
ces empoisonneurs d'mes!--Vous ne les connaissez pas! Toute arme
est bonne contre ces souriants gredins. Je suis grossier, dit-on. Si
je ne l'tais pas, me comprendraient-ils?... Est-ce que Lacordaire,
du haut de la chaire de Notre-Dame, ne s'est pas cri, en face du
Saint-Sacrement, et parlant  l'lite des intelligences catholiques
de France: Quoi! voici qu'ils enseignent  vos enfants, ces
libres-penseurs nouveaux, que l'Homme n'est qu'un tube perc
aux deux bouts, et je n'aurais pas le droit, moi, confesseur de
Jsus-Christ, _d'craser sous mes pieds cette canaille de doctrine?_

Il me semble qu'il ne faisait point l de fleurs de rhtorique
non plus, le bon pre Lacordaire. Et Donoso Corts, marquis de
Valdegamas, ne fut-il pas encore plus rude, un certain jour? Il fut
glaant. Eh bien, c'est le ton qu'il faut prendre avec eux,  tels
exemples. Ils savent bien qui ils sont, d'o ils viennent, ce qu'ils
font et o ils se plongent. Et j'ajoute qu'ils _rtiront_ bientt,
selon la promesse mme du Seigneur. Comment serais-je onctueux envers
ces hommes? Voulez-vous que je dise  Renan, par exemple,  ce vil
rat d'glise qui vient, la nuit, manger le pain bnit: --Mon cher
Judas, vous avez peut-tre avanc, dans vos livres, des choses un
peu trop proditoires?. .. Allons donc! N'est-ce pas  coups de
fouet que Jsus-Christ chassa du Temple ces vendeurs!--Comment les
appelait-il?... Race de vipres!

Le paysan ne se gante pas pour se saisir d'une trique devant les
voleurs. Mon pre, je ne suis qu'un paysan, comme le Grand-Ferr,
qui tua beaucoup d'Anglais pour la patrie. Laissez-moi, de grce,
continuer ma besogne.

--Saint Benot nous prescrit la douceur, dit l'Abb. Vous feriez un
bndictin rebelle.

--Mais un bon dominicain, je crois!... hasardai-je en souriant.

Une cloche, sonnant la prire, interrompit cette causerie,--dont
je me suis souvenu, par un radieux midi de printemps, voici, dj,
trois annes!--en face du cercueil de ce grand soldat de la foi
chrtienne.




LES DLICES D'UNE BONNE OEUVRE

                                             _ MONSIEUR HENRY ROUJON_




LES DLICES D'UNE BONNE OEUVRE

     Eleemosyna!

                                                                 N. T.


Certes, s'il est malais d'accomplir le moindre bien, il est encore
(l'ayant essay) plus difficile de se soustraire soi-mme au triste
ridicule de s'en magnifier quelque peu, bon gr malgr soi, tout au
fond de son esprit.

Un heureux destin nous jette, en passant, la _chance_ de donner une
petite aumne, oh! si misrable, compare  ce que nous gaspillons
sans motif!--de remplir une millime partie de notre plus strict
devoir, alors que cela ne nous cote aucune privation positive ou
apprciable;--cet honneur, immrit, de faire la plus petite aumne,
enfin, nous est octroy,--nous y condescendons presque toujours
avec un effort, (si lger qu'il soit)! Et, mme alors que notre
vanit s'humilie de l'exigut de notre don, nous trouvons moyen
de nous travestir, en l'offrant, jusqu' prendre on ne sait quel
air compoinct, on ne sait quelle mine apitoye vraiment  mourir de
rire,--et de nous en faire, obscurment, accroire sur notre mrite!
Et, ceci, alors que--si nous eussions mme accompli _tout_ notre
devoir--ce serait  nous, au contraire, de remercier le pauvre de
nous avoir fourni l'occasion de nous acquitter envers lui!

Bref, nous ne pouvons durant au moins quelques secondes
d'attendrissement vague sur nous-mmes OUBLIER notre don,--et menteur
qui le nie! Nous sommes, presque tous, foncirement, assez frivoles
et assez vains pour que la premire arrire-pense qui s'veille
alors en nous,  notre insu, soit de nous dire: Voici que j'ai donn
une monnaie, dix sous, cinq francs,-- ce famlique,  ce mal vtu
(sous-entendu: _qui est, par consquent, mon infrieur!!_), h bien!
tout le monde n'est pas aussi GNREUX que moi.--Quelle burlesque
hypocrisie! quelle honte!--La seule aumne mritant ce grand nom est
celle que l'on effectue joyeusement, trs vite, sans y songer;--ou,
si l'on ne peut s'exempter d'y songer, en demandant humblement pardon
 Dieu, le rouge au front, de n'avoir offert qu'un aussi faible
acompte.

Car si l'aumne est commise avec ce mondain sentiment qui en extrait,
pour nous, une sorte de pidestal o, Stylites anodins, nous nous
juchons, en secret, non sans complaisance,--et que, grce  telle
circonstance ambiante, cette aumne tourne brusquement, en--par
exemple--quelque farce macabre, il apparatra que cette aumne est,
en ralit, si peu de chose qu'elle et la farce qui l'aura continue
sembleront, dans l'impression qui ressortira de leur ensemble, _le
tout naturel revers l'une de l'autre_.

 Ville-d'Avray, par un clair soleil d'hiver, sur les quatre heures
et demie d'une rcente releve, un brun mendiant, assez bien pris,
mme, en ses haillons, se tenait debout,--au coin de la grille
ouvrage, grande ouverte,-- l'entre d'une maison de plaisance aux
persiennes fermes, dont il semblait l'inconscient factionnaire. La
vote prolonge du porche, derrire lui, aboutissait  des jardins:
c'tait en l'une des rues-- peu prs dsertes,  cette heure-l
surtout;--les villas tant closes depuis septembre.

La tte, fatigue de jenes, plie et profondment triste de ce
ncessiteux prenait donc on ne sait quelles inflexions d'inesprance;
parfois, avec un soupir dont le souffle lui gonflait les narines
comme des voiles, il levait de grands regards, presque mystiques,
vers les nues du soir,--vers les mouvantes cuivreries solaires que
dj bleutait vaguement le crpuscule.

Autour de lui, par les frigidits ariennes, flottaient de lointaines
odeurs de fleurs sches, manes des environs de cette localit
champtre,--et aussi de saines senteurs de paille et d'herbes,
provenues, celles-ci, d'une assez paisse litire de frais fourrages
nouveaux, entasse au long du mur, prs de lui, sous l'entre mme
de la riante habitation.

Soudain, l-bas, au dtour d'une buissonneuse venelle, apparut,
s'engageant,  petits pas presss, sur le terreau de la rue,--enfin,
se htant, la voilette sur le minois et tout en fourrures sur
velours, avec de menus frissons et les mains au manchonnet,--une
jolie passante.

Une trs jeune femme... tout simplement Mlle Diane L...,--si
ressemblante  notre clbre Mme T***, que, s'il faut en croire les
dires, plusieurs d'entre les enthousiastes de la diva se seraient
consols, aux pieds mignons de ce fminin sosie, des rebelles
austrits de l'toile: en un mot, sa doublure d'amour, artiste
aussi.--Pourquoi cette prsence, l, ce soir?--Oh! de retour, sans
doute, de quelque visite brve  sa villgiature quitte,--au sujet,
peut-tre, de tel objet oubli... d'une futilit dont l'absence
l'avait rendue nerveuse, l-bas, et qu'elle tait venue, de Paris
mme, reprendre... ou telle autre chose de ce genre; il n'importe.

En peu d'instants elle se trouva proche de l'indigent, qu'elle
entrevit  peine,--assez, toutefois, pour qu'en une mlancolie elle
tirt, d'un repli de soie perle du manchon, son porte-monnaie, car
son petit coeur est aumnieux et compatissant. Du bout de sa main,
gante d'un trs fonc violet, elle tendit une pice de deux francs,
en disant d'une voix polie, glace et musicale:

--Voulez-vous accepter, s'il vous plat, monsieur?

 ces ingnues paroles, et tout bloui de la salubre offrande, le
candide pauvre balbutia:

--Madame... c'est que... ce n'est pas deux sous, c'est deux francs!

--Oui, je sais bien! rpondit en souriant, et se disposant 
s'loigner, la charmante bienfaitrice.

--Alors, madame, oh! soyez bnie, oh! du fond de mon coeur! s'cria
tout  coup, et les larmes aux yeux, le mendiant. Voyez-vous, depuis
avant-hier, ma femme, hlas! ma pauvre chre femme et mes enfants
n'ont rien mang! Ce que vous nous donnez, c'est la vie! Oh! que vous
tes bonne, madame!

L'accent, l'lan de gratitude qui faisait haleter cette voix taient
si sincres, si poignants, que la jeune artiste se sentit remue
aussi et qu'une larme lui vint au bout des cils! Elle pensait:
Comme, avec peu de chose, on fait du bien!

--Tenez, reprit-elle tout mue,--puisque c'est comme a, je vais vous
donner encore cinq francs.

Sept francs!  la fois!  la campagne!... Un vritable spasme
d'allgresse ferma les yeux du mendiant qui savoura, sans vaine
parole, en soi-mme, l'inattendu de cette aubaine. Inclinant le
front, avec un dlicat respect, sur le bout des doigts de Mlle L..:

--Nous ne mritons pas... Ah! si toutes taient comme vous! Ah!
vnrable jeune dame!

Attendrie en prsence de cette dtresse heureuse que son aumne avait
calme, l'exquise enfant laissa baiser humblement le bout de son gant
parfum; puis, se dgageant doucement la main, elle rouvrit sa petite
bourse.

--Ma foi, dit-elle, je n'ai qu'une pice de dix francs: tant mieux,
prenez-la.

Cette fois, le gloussement d'un merci des plus inarticuls
s'teignit,  force d'moi, dans la gorge du vagabond: il regardait
la pice d'or d'un air hbt! Douze francs, d'un seul bloc, d'une
seule rencontre! Il tait devenu grave.  l'ide vidente de sa
femme et de ses enfants sauvs, sans doute, pour une quinzaine des
horreurs du dnuement, l'honnte pauvre frmissait d'un si intense
besoin d'actions de grces qu'il ne savait plus comment les formuler
ni comment les taire. La dlicieuse artiste, se sentant devenue pour
lui l'image mme de la Charit, jouissait, intimement, de l'embarras
presque sacr du malheureux et, les yeux au ciel, elle gotait les
secrtes ivresses de l'apothose. Pour exalter encore, s'il se
pouvait, le paroxysme du sensible indigent, elle murmura:

--Et j'enverrai quelque chose, de temps en temps, chez vous, mon ami!

Pour le coup, cette phrase, qui assurait une sorte de petit avenir
 sa famille, le fit presque chanceler. Il ne trouvait rien 
dire!! Son bonheur, d'une part,--et, d'autre part, son impuissance
 prouver,  tmoigner, par quelque acte hroque, ft-ce au
prix de ses jours, la sincrit de son effrne reconnaissance,
l'oppressaient jusqu' la suffocation. En un transport dont il ne fut
pas matre, il prit navement entre ses bras sa bienfaitrice, que ce
mouvement irrflchi ne pouvait froisser, puisqu'elle s'y sentait
pure et devenue la vision d'un ange. En l'oubli de toute convenance,
il l'embrassa maintes fois, perdument, avec des cris de Ma femme!
mes enfants! qui inspirrent  la jeune artiste la conviction
qu'elle pouvait doubler la Providence comme elle doublait Mme T***.
Si bien que ni l'un ni l'autre, au fort du quiproquo de cette extase
rflexe, ne se rendit compte que, par des transitions d'une brivet
vertigineuse, la belle Diane se trouvait  demi pose,  son insu,
sur la litire agreste et que, maintenant, elle subissait--avec une
stupeur qui lui dilatait les prunelles (mais le doute ne lui tait
plus permis)--la possessive treinte de son trop expansif oblig,
lequel, sous une rafale de baisers (oh! bien sincres!) touffait,
sans mme y prendre garde, toute exclamation d'appel, et ne cessait
de lui entrecouper  l'oreille, en des sanglots clestes, ces mots
pntrs de ravissements:

--Oh! merci pour ma pauvre femme!! Oh! que vous tes bonne!.. Oh!
merci pour mes pauvres enfants!

Quelques minutes aprs, un bruit de pas et de voix, parvenu du dehors
et s'approchant dans la rue jusque-l solitaire, ayant rendu, comme
en sursaut, l'irresponsable Lovelace au sentiment de la ralit, la
jeune artiste put se dgager d'un bond, s'chapper--et, dconcerte,
dfrise, les joues roses, le sourcil fronc, se rajustant de
son mieux,  la hte,--reprendre le chemin de sa voisine villa,
pour s'y remettre. En marchant, elle se jurait qu' l'avenir--non
seulement les dons offerts par sa main droite resteraient ignors
de sa main gauche et qu'elle ne jouerait plus les sraphins  douze
francs la personne,--mais qu'elle saurait couper court aux premiers
remerciements de ses chers besogneux.

Les voiles du soir s'paississaient.  l'angle de sa route elle se
retourna, tout effare encore de cette aventure: un rverbre, en
s'allumant, claira, prs de la grille, la face brune, aux dents
blanches, du mendiant... qui souriait dans l'ombre--et la suivait
d'un long regard charg d'une reconnaissance infinie!




L'INQUITEUR

                                            _ MONSIEUR REN D'HUBERT_




L'INQUITEUR

     Et j'ai reconnu que tout n'est qu'une vanit des vanits, et que
     cette parole, mme, est encore une vanit.

                                                        L'ECCLSIASTE.


Au printemps de l'anne 1887, une vritable pidmie de sensibilit
s'abattit sur la capitale et la dsola jusqu'aux canicules. Une
sorte de courant de nervosisme-lgiaque pntrait les tempraments
les plus pais, svissant, avec une intensit plus spciale, chez
les fiancs, les amants, les poux, mme, que disjoignait un subit
trpas. D'affoles scnes d'un dsespoir absolument indigne de
gens modernes, se produisaient, chaque jour, au cours de maintes et
maintes funrailles--et, dans les cimetires, en arrivaient, parfois,
 dconcerter les fossoyeurs au point d'entraver leurs agissements.
Des corps--corps avaient eu lieu entre ceux-ci et bon nombre de nos
inconsolables. Les journaux ne parlaient que d'amants, que d'poux,
mme, annihils par l'motion jusqu' se laisser choir dans la
fosse de leurs chres dfuntes, refusant d'en sortir, treignant
le cercueil et rclamant une inhumation commune. Ces crises, ces
tragiques _arias_, dont gmissaient, tout bas, le bon ordre et
les convenances, taient devenus d'une frquence telle que les
croque-morts ne savaient littralement plus o donner de la tte, ce
qui entranait des retards, des encombrements, des substitutions, etc.

Cependant, comment interdire ou punir des accs qui, pour drgls
qu'ils fussent, taient aussi involontaires que _respectables_?

Pour obvier, s'il se pouvait,  ces inconvnients tranges,
l'on avait fini par s'adresser  la fameuse Acadmie libre des
Innovateurs  outrance.

Son prsident-fondateur, le jeune et austre ingnieur-possibiliste,
M. Juste Romain,--(cet esprit progressiste, rectiligne et sans
prjugs, dont l'loge n'est plus  faire) avait rpondu, en toute
hte, que l'on aviserait.

Mais les imaginations de ces messieurs se montrant, ici,
singulirement tardigrades, brhaignes et sans cesse atermoyantes,
l'on avait pris, d'urgence, (la Parque n'attendant pas) des mesures
quelconques, faute de meilleures.

Ainsi l'on avait mis en oeuvre ces engins dont le seul aspect
semble vraiment fait pour calmer et refroidir les trop lyriques
expansions de regrets chez les coeurs en retard:--par exemple, ces
ingnieuses machines, dites funiculaires, (en activit aujourd'hui
dans nos cimetires principaux) et grce auxquelles on nous enterre,
prsentement,  la mcanique--ce qui est beaucoup plus expditif (et
mme plus _propre_) que d'tre enterr  la main, plus moderne aussi.
En trois tours de cric, une grue  cordages vous dpose, vous et
votre bire, dans le trou, comme un simple colis.--Crac! un tombereau
de gravats boueux s'incline: brrroum! c'est fait. Vous voil disparu.
Puis, cela roule vers l'ouverture voisine:  un autre! et mme
jeu. Sans cette rapidit, il saute aux yeux que l'administration
surmnerait en vain ses noirs employs: vu l'affluence, et les
chiffres, toujours croissants, de la population, le sinistre
personnel des Pompes-Funbres n'y pourrait suffire et le service en
souffrirait.

Toutefois, ce vague remde _physique_ s'tait vu d'une impuissance
apprciable dans l'espce: et divers accidents en ayant rendu l'usage
inopportun (du moins en ces circonstances exceptionnelles) on avait
cherch autre chose--et le bruit courait,  prsent, qu'un inconnu
de gnie avait trouv l'expdient.

Or,  quelque temps de ces entrefaites, par un frais matin soleill
d'or, entre le long vis--vis des talus en verdures, plants de
peupliers, passait, sur un char tir au pas de deux sombres chevaux,
un amoncellement de violettes, de bruyres blanches, de roses-th en
couronnes--et de _ne m'oubliez pas!_--C'tait sur la route du champ
d'asile d'une de nos banlieues.

Les franges des draperies mortuaires scintillaient, givres d'argent,
 l'entour de cette ambulante moisson florale qui transfigurait en un
bouquet monstre le char morose,--derrire lequel, isol de trois pas
de la longue suite des pitons et des voitures, marchait, tte nue
et le mouchoir appuy au visage, qui? M. Juste Romain, lui-mme! Il
venait d'tre prouv  son tour: en moins de vingt-quatre heures, sa
femme, sa tendre femme, avait succomb...

Aux yeux du monde, suivre, soi-mme, le convoi d'une pouse plus
qu'aime est un acte d'inconvenance. Mais M. Juste Romain se
souciait bien du monde, en ce moment!... Au bout de cinq mois,
 peine, de dlices conjugales, avoir vu s'teindre son unique,
sa meilleure moiti, sa trop passionne conjointe, hlas! Ah! la
vie, ne lui offrant, dsormais plus, aucune saveur, n'tait-ce
pas--vraiment-- s'y soustraire?... Le chagrin l'garait au point
que ses fonctions sociales elles-mmes ne lui semblaient plus
mriter qu'un ricanement amer! Que lui importait,  prsent, ponts
et chausses!... Nature nerveuse, il ressentait maints lancinants
transports, causs par mille souvenirs de joies  jamais perdues. Et
ses regrets s'avivaient, s'augmentaient, s'enflaient encore de la
solennit ambiante,--de la prsance, mme, qu'il avait l'_honneur_
d'occuper,  l'cart de ses semblables, immdiatement derrire ce
corbillard somptueux, d'une classe de choix, et d'o quelque chose de
la majest de la Mort semblait rejaillir sur lui et sa douleur, les
potisant.--Mais l'intime simplicit de sa tristesse, n'tant que
falsifie par ce sentiment thtral, s'en envenimait,  chaque pas,
jusqu' devenir intolrable. Une contrariante sensation de ridicule
finissait par se dgager, autour de lui, du guind de sa dsolation
vaniteuse.

Il tenait bon, cependant: et, bien que l'motion lui ft vaciller les
jambes, il avait,  diffrentes reprises, pendant le trajet, refus
d'un: Non! laissez-moi! presque impatient, le secours affectueux,
venu s'offrir.--Or,  prsent, l'on approchait... et, en l'observant,
les invits de l'avant-garde commenaient  redouter que certains
dtails suprmes, tout  l'heure,--par exemple, le bruissement
particulier de la premire pellete de terre et de pierres tombant
sur le bois du cercueil,--ne l'impressionnassent d'une manire
dangereuse. Dj l'on apercevait, l-bas, de longues formes de
caveaux, des silhouettes... On tait dans l'inquitude.

Tout  coup sortit de son rang processionnel un adolescent d'une
vingtaine d'annes. Vtu d'un deuil lgant, il s'avana, tenant
un bouquet de roses-feu, cercl d'immortelles. Ses cheveux dors,
sa figure gracieuse, ses yeux en larmes prvenaient en sa faveur.
Dpassant le prsident honoraire des Innovateurs--outrance, il
s'avana, n'tant sans doute plus matre de sa douleur, jusqu'auprs
du char fleuri. Son bouquet une fois insr parmi les autres,--mais
juste au chevet prsumable de la trpasse,--il saisit le brancard
d'une main, s'y appuyant, tandis qu'un sanglot lui secouait la
poitrine.

La stupeur de voir l'intensit de sa propre peine partage par
un inconnu, dont la belle mine, d'ailleurs, (il ne sut pourquoi!)
le froissa tout d'abord au lieu d'veiller sa sympathie, fit que
l'ingnieur, se raffermissant soudain sur ses pieds et haussant les
sourcils, essuya ses paupires--devenues brusquement moins humides.

--Sans doute, quelque parent, dont Victurnienne aura oubli de me
parler! pensa-t-il.

Au bout de quelques pas, et comme les gmissements du jeune parent
ne discontinuaient point,  l'encontre de ceux du mari qui s'taient
calms comme par enchantement:

--N'importe! Il est singulier que je ne l'aie jamais vu chez nous!...
murmura celui-ci, les dents un peu serres.

Et, s'approchant du bel inconnu:

--Monsieur n'est-il pas un cousin de... de la dfunte? demanda-t-il
tout bas.

--Hlas! monsieur,--_plus qu'un frre!_ balbutia l'adolescent, dont
les grands yeux bleus taient fixes.

Nous nous aimions tant! Quel charme! Quel abandon! Quelle grce! Et
quel coeur fidle!... Ah! sans ce triste mariage de raison, qui nous
a...--Mais que dis-je! Mes ides sont tellement troubles...

--Le mari, c'est moi, monsieur; qui tes-vous? articula, sans cesser
d'assourdir sa voix, mais devenu graduellement blme, M. Romain.

Ces simples mots parurent produire un effet voltaque sur le blond
survenu. Il se redressa, trs vite, froid et surpris. Aucun des deux
ne pleurait plus.

--Quoi? Comment, vous tes... c'est vous qui... Ah! recevez tous mes
regrets, monsieur: je vous croyais chez vous, selon l'usage... et,
plus tard, ce soir, sans doute, je vous expliquerai... je--mille
pardons! mais...

Un cabriolet passait: le jeune imprudent y bondit, en jetant 
l'oreille du cocher: Continuez! Au galop! Tout droit! Dix francs de
pourboire!

Abasourdi, ne pouvant quitter son poste lugubre, ni poursuivre
le dj lointain Don Juan sentimental, le grand Innovateur Juste
Romain, toutefois, grce  l'acuit de coup d'oeil propre aux poux
ombrageux, avait remarqu et retenu le numro de la voiture.

Une fois au champ du Repos, la foule, autour de la fosse fleurie,
admira la tenue ferme et calme--que ses amis mme n'avaient pas os
esprer--avec laquelle il expdia les dernires, les plus sinistres
formalits. Chacun fut frapp de l'empire sur soi-mme qu'il
tmoignait; la considration dont il jouissait comme homme srieux
s'en accrut, mme, au point que plusieurs, sance tenante, rsolurent
de lui confier,  l'avenir, leurs intrts,--et que l'ternel
gaffeur de toutes les assembles, mu du courage de M. Romain, lui
en adressa tourdiment une flicitation pour le moins intempestive.

Il va sans dire qu'aussitt que possible, l'ingnieur prit cong
 l'anglaise de son entourage, courut  l'entre funbre, sauta
dans l'une des voitures, donna son adresse  la hte, et, s'tant
renferm derrire les vitres releves, croisa et dcroisa vingt fois,
au moins, ses jambes, durant le chemin.

De retour chez lui, la premire chose que ses regards errants
aperurent, ce fut, sur la table du salon, une vaste enveloppe carre
sur laquelle il put lire en gros caractres: COMMUNICATION URGENTE.

L'ouvrir fut l'affaire d'une seconde. En voici le contenu:

  ADMINISTRATION
       des
  POMPES FUNBRES

        --

  CABINET DU DIRECTEUR

                                             Paris, ce 1er avril 1887.

     Monsieur,

     En vertu de l'arrt ministriel, en date du 31 fvrier
     1887, nous nous faisons un devoir de vous aviser que,--pour
     l'exercice de l'anne courante,--l'administration s'est
     adjoint un corps, dit d'inquiteurs ou pleureurs, destins 
     fonctionner au cours des inhumations dont nous est confi le
     crmonial. Cette mesure, essentiellement moderne, s'imposait,
      titre d'innovation tout humanitaire: elle a t prise sur les
     conclusions de la Facult de physiologie, ratifie par les
     praticiens lgistes de Paris, et  nous signifie en mme date.

     Au constat de l'endmique Nvrose, en ascendance vers
     l'Hystrie, qui svit actuellement sur nos populations,--dans
     le but, aussi, d'viter chez, par exemple, les jeunes veufs
     notoirement atteints de regrets trop aigus envers leur dcde,
     et qui, contre les usages, se risquent  braver, de leur
     prsence, les svres pripties de la mise en fosse,--il a t
     statu que, sur l'apprciation d'un docteur expert, attach,
     d'office, aux obsques, s'il juge que le conjoint demeur sur
     cette terre a trop prsum de ses forces, et pour lui pargner
     les crises de nerfs, heurts crbraux, syncopes, convulsions
     et comas ventuels; bref, toutes manifestations inutilement
     dramatiques et pouvant entraner maints dsordres de nature mme
      troubler la bonne effectuation de ladite mise en fosse,--l'un
     de nos nouveaux employs, dits _Inquiteurs_, lui serait
     dpch  l'effet d'oprer en lui, selon son temprament, telle
     diversion morale (analogue aux rvulsifs et moxas dans l'ordre
     physique). Cette diversion, frappant, en effet, l'imagination du
     survivant et y suscitant des sentiments inattendus, lui permet
     de faire froidement et distraitement face, en homme de coeur,
     aux tristes ncessits de la situation.

     Monsieur, le jeune blond de ce matin n'est donc qu'un de ces
     employs; inutile d'attester qu'il n'a jamais vu ni connu
     celle... que vous pouvez pleurer, dornavant, chez vous, en
     toute libert, sans inconvnients dsormais pour l'ordre public.

     Nos clients ne nous sont redevables d'aucune taxe
     supplmentaire, les honoraires de l'Inquiteur se trouvant
     compris, sur notre facture, dans les frais gnraux.

     Recevez, etc.

                                                  _Pour le directeur:_
                                                         POISSON.

Sans hsiter, au sortir de l'vanouissement que lui causa cette
circulaire, l'austre possibiliste Juste Romain,--sans prendre
garde aux dates spcifies en icelle, adressa, par lettre
recommande,  la Socit des Innovateurs  outrance, sa dmission
de prsident-fondateur.--Il voulait ensuite aller provoquer, en un
duel  mort, M. le ministre de l'intrieur, ainsi que M. le directeur
des Pompes-Funbres, aprs avoir, pralablement, trangl leur jeune
suppt...

Mais le temps et la rflexion n'arrangent-ils pas toutes choses?




CONTE DE FIN D'T

                                             _ MONSIEUR REN BASCHET_




CONTE DE FIN D'T

     --Comment la chane des tres crs se briserait-elle  l'Homme?

                                    _Les Platoniciens du XIIe sicle._


En province, au tomber du crpuscule sur les petites villes,--vers
les six heures, par exemple, aux approches de l'automne,--il semble
que les citadins cherchent de leur mieux  s'isoler de l'imminente
gravit du soir: chacun rentre en son coquillage au pressentiment de
tout ce danger d'toiles qui pourrait induire  penser.--Aussi, le
singulier silence, qui se produit alors, parat-il maner, en partie,
de l'atonie compasse des figures sur les seuils. C'est l'heure o
l'crasis criard des charrettes va s'teignant du ct des routes.--
prsent, aux promenades,--cours des _Belles-Manires_--bruit,
plus distinctement, par les airs, sur l'isolement des quinconces, le
frisson triste des hautes feuilles. Au long des rues s'changent,
entre ombres, des saluts rapides, comme si le retour  de banals
foyers compensait les lourds moments (si vainement lucratifs!) de la
journe vcue. Et, des reflets ternes de la brune sur les pierres
et les vitres, de l'impression nulle et morne dont l'espace est
pntr--se dgage une si poignante sensation de vide, que l'on se
croirait chez des dfunts.

Or, chaque jour,  cette heure vesprale, en l'_une_ de ces petites
villes, et dans la plus dserte alle du mail, se rencontrent,
d'habitude, deux promeneurs,--habitants assez anciens dj de la
localit. Tous deux certes, doivent avoir franchi la cinquantaine:
leur mise recherche, leur fin linge  dentelles, le surann de leurs
longs vtements, le brillant de leurs chapeaux large-bord, leur
tenue encore fringante, leurs allures, enfin, parfois trangement
conqurantes, tout, jusqu'aux boucles de leurs trop lgants
souliers, dcle on ne sait quels verts-galants endurcis.

 quoi riment ces airs vainqueurs, au milieu d'un agrgat d'tres
ngatifs, d'une bisexualit quelconque, en le mental desquels
l'interjection, Que faire!... ne saurait surgir?

Le jonc  pomme d'or aux doigts, le premier advenu s'engage sous
les arbres solitaires o bientt survient son ami. Chacun,  tour
de rle, sur de mystrieuses pointes de pieds, s'approche: puis,
se penchant  l'oreille de l'autre, et protgeant d'une main le
chuchotement de ses paroles, murmure de fort surprenantes phrases
analogues, par exemple,  celle-ci (aux noms prs):

--Ah! mon cher! la Pompadour a t charmante, hier au soir!

--Dois-je vous fliciter? rplique, non sans un sourire assez
infatu, l'interlocuteur.

--Peuh!... S'il faut tout dire, je lui prfre encore cette
dlicieuse du Deffant.--Quant  Ninon...

(Le reste s'achve  voix basse et le bras pass sous celui du
confident.)

--Soit! reprend alors celui-ci, les yeux au ciel; mais Svign, mon
cher!... ah! cette Svign!...

(On marche ensemble, sous les vieux ombrages; la nuit va bleuir et
s'allumer.)

--Aujourd'hui mme, je dois l'attendre, sur les neuf heures, ainsi
que la Parabre, bien que ce diable de rgent...

--Tous mes compliments, mon bien cher. Oui, ne sortons plus du grand
sicle. Je ne compte, sur mes tablettes, que trois adores du trs
ancien temps, moi: premirement, Hlose...

--Chut!

--Ensuite, Marguerite de Bourgogne.

--Brrr!

--Enfin, Marie Stuart.

--Hlas!

--Eh bien, j'ai reconnu que le charme de ces dames de jadis le cdait
 celui des dames de nagure.

Ce disant, l'tonnant blas pirouette sur un talon--qu'empourpre,
ou rubfie, parfois, au travers des branchages plaintifs, quelque
dernier rayon du soir.

--Restons, dsormais, dans les Watteau! conclut-on d'un air entendu,
connaisseur et premptoire.

--Ou les Boucher,--qui lui est suprieur.

Continuant d'une plus discrte voix, l'on s'enfonce dans les alles
latrales. Du ct des maisons, l-bas, les rideaux blancs des
croises, a et l, de lueurs claires et vives s'inondent: et, dans
l'obscurit des rues, de soudains rverbres palpitent. Derrire nos
causeurs s'allongent leurs propres ombres, qui semblent renforces
de toutes celles dont ils devisent. Bientt, aprs un crmonieux et
cordial serrement de main, le duo de ces plus qu'tranges cladons se
spare, chacun d'eux se dirigeant vers son logis.

--Qui sont-ce?

Oh! simplement deux ex-viveurs des plus aimables, d'assez bonne
compagnie mme, l'un veuf, l'autre clibataire. La destine les a
conduits et interns, presque en mme temps, en cette petite ville.

Leurs moyens d'exister?  peine quelques inalinables rentes,
chappes au naufrage: rien de superflu. Ici, tout d'abord, ils ont
essay de voir le monde: mais, ds les premires visites, ils se
sont retirs, pleins d'effroi, dans leurs modestes demeures. N'y
recevant plus que leur quotidienne mnagre, ils se sont reclus
en une parfaite solitude.--Tout! plutt que de frquenter les si
Honorables vivants de l'endroit!

Pour chapper au momifiant ennui que distille l'atmosphre, ils
ont essay de lire. Puis, coeurs par les livres de hasard pris
 l'affreux cabinet de lecture--au moment, enfin, d'y renoncer
et de borner leurs espoirs  de peu varies causeries (coupes,
mme, d'perdues parties de cartes) entre eux seuls--voici que de
fantasmatiques ouvrages, traitant des phnomnes dits de spiritisme,
leur sont tombs entre les mains. Par manire de tuer le temps, et,
mus aussi par une certaine curiosit sceptique,--ils se sont risqus
en de falotes et gouailleuses expriences. On s'vertuait, s'excluant
du monde,  se crer des relations de l'autre monde. Remde
hroque! soit: mais,  tout prendre, jouer aux petits papiers avec
de belles dfuntes (s'il se pouvait) leur semblait beaucoup moins
insipide que d'couter les propos des gens du lieu.

Donc, en leurs soyeux petits salons, l'un mauve, l'autre bleu ple,
sortes de boudoirs, meubls avec un got tendrement suggestif,
qu'clairait  peine la lueur--tamise par le riche abat-jour
 rubans--de la lampe baisse, ils se sont livrs  de d'abord
anodines et gauches vocations.--Ah! quelle source d'agrables
soires, pourtant, s'il leur tait tt ou tard donn de discerner
de ravissants mnes,--d'exquises ombres, assises sur ces coussins
aux nuances teintes, qu'ils disposrent  cet effet!... Aussi,
lorsqu'aprs diverses tentatives passablement drisoires leurs
guridons respectifs se mirent--l, tout  coup, sous leurs prunelles
 la longue hypnotises-- remuer, tourner et parler, ce fut, en tout
leur tre, une liesse profonde. Un filon d'or apparaissait  ces
dlicieux porions perdus en une mine d'insignifiance.

Leur nostalgie devait se prter bien vite, et volontiers,  tout
un ensemble de concessions que, d'ailleurs, certains effets rels
sont de nature  suggrer. Y prendre got, jusqu' s'illusionner
en des mois semi-factices, aider le sortilge de quelque bonne
volont, afin de voir, quand mme, _ tout prix_, se tramer, sur
la transparence et les plissements de l'ambiante pnombre, des
formes de belles vanouies, acqurir,  force de patience, une
sorte de paradoxale crdulit dont il leur tait doux de se duper
mlancoliquement les sens,--ils n'y rsistrent pas. En sorte que,
bientt, leurs soires se passrent en de subtiles et tnbreuses
causeries, qui, parfois, devenaient vaguement visionnaires. Et,
l'habitude s'invtrant, des sensations de prsences merveilleuses,
flottantes comme autour d'eux, leur sont devenues familires.

Maintenant, ils offrent le th, tous les soirs,  ces visiteuses.
Ils s'empressent,--et leurs robes de chambre pou-de-soie, l'une
couleur carmlite, l'autre nuance gris minime, aux agrments
tabac d'Espagne, puent lgrement le musc, par une prvenance
d'outre-tombe dont il leur est su gr peut-tre. Au milieu de
colloques idals, ils ressentent le parfum d'approches charmantes,
d'une tnuit fugitive, il est vrai, mais dont se contente la
souriante mlancolie de leur pimpante snilit. En cette petite
ville, dont ils ont su annuler le voisinage, leur arrire-saison
s'coule ainsi, de prfrence, en mille vagues bonnes fortunes,
aux faveurs rtrospectives, dont ils effeuillent les posthumes
roses: et ce sont, le lendemain, de mutuelles confidences, sous
l'assombrissement des hautes ramures que froissent les souffles du
crpuscule, sur le cours des _Belles-Manires_.

Dans le trouble des dbuts, ils ont un peu laiss toutes ces dames
de l'Histoire dfiler en leurs inquitants petits salons; mais
ils ne flirtent plus,  prsent, qu'avec les piquants fantmes
du dix-huitime sicle! Leurs guridons, aux marqueteries qu'ils
parsment de fleurs du temps, oscillent sous leurs mains galantes,
et, comme sous le poids d'ombres gracieuses, se balancent en des
allures qui rappellent souvent telles enguirlandes escarpolettes de
Fragonard.

(Oh! l'on se retire vers les dix heures et demie-- moins que des
reines ou des impratrices, par hasard, soient venues; l'on veille,
alors, jusqu' onze heures, par dfrence.)

Certes, avec des roquentins vulgaires, un tel passe-temps pourrait
entraner des dangers graves--et de bien des genres:--heureusement,
_tout au fond de leurs penses_, nos fins et doux personnages ne
sont pas dupes!... Comment seraient-ils assez sots pour oublier
que la Mort est chose dcisive et impntrable?...--Seulement, 
la vue des gavottes alphabtiques esquisses par leurs guridons,
ces mdianimiss--d'un christianisme un peu somnolent sans doute,
mais inviolable en ses intimes rserves--ont fini par se persuader
qu'il est, peut-tre,  l'intrieur des airs, des lutins joueurs,
des esprits gracieux, dous d'espiglerie, qui, s'ennuyant aussi,
tout comme les passants humains, acceptent, pour tuer le temps, de
se prter, sous le voile des fluides (et surtout avec des vivants
aimables)  cet innocent jeu de l'Illusion,--comme des enfants qui
endossent quelque vieille robe  fleurs d'autrefois, et se poudrent
avec de charmants rires!...--et... que ces esprits et ces vivants
peuvent, alors, se chercher  ttons, s'apparatre par aventure,
en s'aidant d'un soupon de mutuelle crdulit,--s'effleurer, se
prendre, mme, trs soudainement, la main... puis s'effacer, de ct
et d'autre, dans l'immense cache-cache de l'univers.




L'ETNA CHEZ SOI

                                                  _AUX MAUVAIS RICHES_




L'ETNA CHEZ SOI

PILOGUE


I

POURPARLERS D'EXTERMINATEURS

     L'avenir est aux explosifs.

                                                 LE PRINCE KROPOTKINE.


Le rcent exemple de ce cerveau brl, qui, tout  coup, lors des
derniers incidents financiers, se prit  brandir, au dessus d'un gros
d'agents de change, une prsumable bouteille d'Hunyadi Janos, en
s'imaginant, dj, qu'il allait transformer en cratre la corbeille
de la Bourse--et qui s'tonna si douloureusement lorsque le bris de
son engin ne produisit qu'une simple flatuosit de ptard,--oui, cet
exemple a port ses fruits.

S'il faut ajouter crance, en effet,  divers rapports dont la
Prfecture s'est mue, les principaux comits ultra-radicaux
auraient, enfin, reconnu que, si l'Anarchie elle-mme tenait 
s'viter, l'heure venue, de ces drisoires mcomptes, elle devait
exiger, dornavant, quelque ombre, sinon de savoir, au moins de
savoir-faire chez ceux qu'elle chargeait de conditionner les grands
explosifs de ses rves.

Bref, tant bien dmontr, depuis 1871, le rococo puril de toutes
barricades, ainsi que, depuis Charleroi, l'inanit des grves,--tant
constat, de mme, tout l'anodin, tout le surfait de la dynamite
employe  l'air libre... et dont, en rsum, les dgts se sont
rduits, toujours,  si peu de vitres, de moellons et de passants
(des adhrents, peut-tre!) endommags,--ces messieurs de l'Avenir
sont demeurs, un assez long temps, soucieux.

Durant leur inquitant silence, l'on a consult ceux de nos
ingnieurs d'tat les plus verss en pyrotechnie,--ceux qui,
par exemple, avec la _gomme_ du syndicat Nobel, rompent les
isthmes les plus rocheux, ceux qui, avec la _paline_ du colonel
Lanfrey, prcipitent, en quelques coups de mine, dans l'Ocan,
les promontoires qui gnent la navigation, ceux qui, avec la
_forcite-glatine_ du capitaine sudois Lewin, font couler  pic,
en trois minutes et d'un seul choc de torpille, des monitors de
vingt millions, ceux qui, avec la lithoclastite au _tolune_ de M.
Turpin, forent des montagnes de granit presque aussi aisment que
s'ils s'attaquaient  pains de margarine,--ceux qui, avec la douce
_mlinite_, dissminent, comme  La Fre par exemple, tout un pan de
FORTERESSE d'une seule percussion d'obus.

Or,  cette question qui leur fut pose:

--Les mcontents, rsolus  ne dsormais frapper qu' la tte,
menacent de faire exploder divers quartiers de Paris?

Nos ingnieurs, souriants, ont rpondu:

--Rassurez-vous. Les trs rares fulminates qui _seuls_ pourraient
produire des dblais ne se laissent pas manier par des clercs. Les
extra-brisants ncessitent une installation trs coteuse et sont
d'un transport presque impossible,-- moins d'tre additionns de
corps qui en attnuent l'extrme violence.--Vos malveillants, donc,
si leur maladresse ne les excute eux-mmes en un ridicule vacarme,
n'arriveraient gure qu' se faire assommer, ou mettre en pices,
pour _excs_ de tapage nocturne;  rien de plus, nous l'attestons.

Nous citons ici, textuellement, les apprciations des premiers
experts du Gnie civil, notamment celles de M. Paul Chalon, l'auteur
du _Trait des explosifs modernes_[1], reprsentant de la Compagnie
La Forcite.

[Note 1: Paris, Bernard et Cie, diteurs.]

       *       *       *       *       *

Exasprs par le ddain de ces rponses qui furent portes  leur
connaissance, nos forcens perturbateurs sentirent s'allumer en
leurs cervelles mille projets indigestes et monstrueux.--Terrifier
 tout prix! faire _trmuer et trmoler le bourgeois_, devint leur
ide fixe, leur hantise,--et la mlodie clbre: _Dynamitons,
dynamitons!_ publie par toutes nos feuilles, devint leur
sifflotement favori.

Et, dans les runions secrtes, certains des leurs, les plus
clairs, se faisaient part des ides que leurs jeunes savants des
coles laques et obligatoires leur suggraient, le soir, sous la
lampe de famille, en exultant sur les genoux paternels. Les soires,
en effet, dans leurs logis, s'coulaient, paisibles et patriarcales,
en des dialogues varis sur les thmes suivants; (et il faut voir
comme ils s'expriment avec lucidit, les jeunes lves! Ah! mais!
c'est que nous ne sommes plus au temps de l'Obscurantisme!):

--Papa! tu ne sais pas?... En laissant couler, comme par mgarde,
par quelque nuit sans lune, sur une berge, aux abords des rservoirs
des Eaux de Paris, par exemple, une de ces petites tonnes de
nitro-glycrine--que, sans sortir de chez l'picier, je pourrais te
confectionner, en deux heures, pour 90 francs,--cette substance,
insoluble dans l'eau, se diluerait, comme une pluie, sous le
refoulage, en des centaines de milliers de gouttes huileuses, 
travers les tuyaux des pompes. Le matin suivant, dans une multitude
de cuisines parisiennes, au premier tour de robinet... comprends-tu?
cinq ou six gouttes, lances, avec force, par le jet, sur les viers,
dtonneraient en faisant clater la pierre: et l'eau, vaporise 
l'instant par la temprature de ces gouttes de foudre--(des milliers
de calories!)--en renforcerait sensiblement la dflagration. Hein!
comme ce serait amusant, alors, la frousse du bourgeois!

--Oui, grommelait, aprs rflexions, l'anarchiste en embrassant le
charmant petit tre,--oui, cela ressemble  ces haricots explosifs
auxquels vous jouerez pendant huit jours, ds qu'ils seront
distribus au bas ge comme petits Nols. Ton invention pourrait, au
moins, borgner, cloper mme, je l'accorde, quelques centaines de
cordons-bleus: soit!--mais... aprs?

--Papa! mon petit papa!... je viens d'apprendre,  la rcration,
que,--porte par l'air et le vent,--_une seule_ inhalation de
certain alcalode, invent d'hier, est mortelle  la minute mme.
Cela s'extrait, figure-toi, des vieilles pommes de terre, cote dix
sous (c'est un prcipit des plus faciles  obtenir), et cela vous
dcompose le sang comme une piqre au cyanhydrique. L'on pourrait en
laisser tomber, ngligemment, un flacon, par inadvertance, au cours
d'une fte, l'hiver prochain, dans les salons de tel ministre,
hein,--pour ne rien dire de plus?

--Chre tte blonde, rpondait, avec attendrissement, le
proltaire,--le rsultat, vois-tu, serait aussi douteux qu'avec les
arsnieux, le muriatique, les phosphures et le reste des infectants
connus. La concentration se dissipe, hlas! si vite. Vingt cavaliers
et leurs _dames_, pris d'tourdissements,--succombant, mme, si
tu y tiens!--soit! Et aprs? Va, ce serait d'une aussi impratique
folie que le projet d'inflamber les tuyaux de gaz ou de miner les
catacombes. Tu es dans l'ge des illusions...

--Papa! papa! figure-toi qu'en passant au lavage alcalin (cela cote
quarante centimes) deux mtres cubes de simple sciure de bois,
celle-ci, une fois bien sche, peut tre transporte, en sac, dans
une mansarde. L, traite en quelques minutes par un azoteux (cela
s'obtient avec cent sous d'eau-forte de chez l'picier), puis laisse
en contact avec une mche lente que l'on a soin d'allumer avant de
s'en aller, tranquillement, la clef dans sa poche... brrroum! c'est
la maison et ses deux voisines s'boulant sur au moins quatre-vingts
bourgeois, tu sais! et avec le fracas de trois pices de canon!

--Peuh! rpliquait l'anarchiste en hochant la tte,--et aprs, mon
amour? On payerait cher, _trs cher_, ce trop de bruit pour peu de
chose. Vois-tu, ce n'est pas quatre-vingts bourgeois, c'est TOUS LES
BOURGEOIS qu'il s'agirait de trouver le moyen d'exterminer.

--Mais, papa, gros comme une aubergine (600 grammes) de _glatine_ de
Lewin, cela vous envoie un quartier de grs du poids de sept quintaux
(3,500 livres) rouler comme une balle de ouate  plus de cent mtres.
Cette aubergine-l ne cote,  Anvers, qu'un franc cinquante! Rien,
mme! puisque, partout, les carriers et les porions, qui en ont les
poches farcies, se comptent par vingtaines de milliers! Il en passe,
_par jour_, et rien qu'en Belgique, de 30,000  40,000 tonnes, sur
les fleuves. Quant aux amorces, nos frres des grandes capsuleries
des mines, o cela circule par botes, nous en feraient bien cadeau.
D'ailleurs, le fulminate de mercure, n'clatant jamais dans du bois,
pourrait tre expdi, soit pur, soit camphr ou nitrat...

--Ta! ta! ta! rpondait, avec motion l'anarchiste: tu oublies,
enfant, dans ton innocence nave, qu'en _deux_ heures, des lois
d'exception seraient votes, qu'on se trouverait traqus par l'tat
de sige, crass,  mille mtres, par des feux de batteries et
de bataillons, extermins, comme des rats, par les tribunaux
sommaires! Sans compter que, ces troubles refroidissant toujours le
commerce, ceux qui survivent crvent encore davantage de faim la
semaine suivante. Endors-toi. Toutes ces choses et cent autres sont
archi-connues, et je serais hu si je venais les offrir  nos comits
suprieurs. Revenus du cercle des fantaisies, ils sont bien dcids 
n'admettre, cette fois, qu'un engin... qui contiendrait,  volont,
le Tremblement de terre.

Ainsi les soires, ces derniers temps, s'coulaient, en entretiens
paisibles, chez quelques milliers de mnages peu fortuns, en notre
capitale.

Si bien qu'une cotisation de vingt-cinq centimes par tte (je cite
les termes d'un rapport officiel) fut vote, il y a plus de six
semaines, en un comit de mcontents, pour qu'une rente de vingt-cinq
 trente francs par jour, alloue  trois ou quatre lus,--tris
parmi les plus diserts,--permt  ces derniers, toutes autres
occupations quittes, de se consacrer, sans trve,  dcouvrir,
fabriquer, apprendre  manier, enfin, les plus destructifs, les plus
brisants et les moins coteux d'entre les mlanges explosifs le plus
 la porte de tous.

Environ cinq semaines aprs,--voici,  peine, huit jours,--une
conception, cette fois presque srieuse et mme assez grave,
chuchote d'abord entre groupes et avec stupeur, puis faisant trane
de poudre ici et au loin, fut notifie  qui de droit. Aujourd'hui
les anarchistes _ne se cachent mme plus pour en parler_.--Cette
triste dcouverte est due  l'imbcillit de plusieurs journaux,
qui ont bruit, en termes scientifiques, il y a trois ans dj, la
presque totalit de ce secret meurtrier.  prsent, l'engin, qui
mrite attention, est divulgu, c'est--dire mis  la discrtion de
la foule.--Voici, en rsum, ce que dit l'ennemi:

Pour la modique somme de deux francs cinquante, tout individu, ayant
acquis deux ingrdients dbits chez l'picier, peut, dsormais, 
l'aide d'un engin spcial des plus simples, et qui ne fait pas de
bruit, envoyer ces deux ingrdients se mler,  quatre-vingts mtres,
sur tel point vis.--Or, chteaux, pts de maisons, casernes et
palais, sous le choc de ce mlange subit, sont crass, avec leurs
habitants, d'un seul coup,  peu prs en un huitime de seconde.--Cet
engin peut tre confectionn en deux heures, partout, et il est
invisible dans l'air. On ne saurait constater par aucune preuve qui
peut l'avoir lanc. C'est la Torpille arienne.

Nous allons dmontrer qu'il entre, au moins, six ou sept diximes
d'exagration dans la prtendue puissance du flau international.




II

CE QUE PEUVENT UN LITRE D'EAU-FORTE, UNE LIVRE DE LIMAILLE DE CUIVRE
ROUGE ET UN LITRE D'ESSENCE MINRALE.

     En ce temps-l, les hommes, aussi, plantaient et btissaient,
     allaient et venaient, pousaient des femmes et en donnaient en
     mariage; ils vendaient et achetaient,--et le Dluge est venu.

                                                            VANGILES.


Voyons. Examinons.

Il ne s'agit pas, ici, de rnover la fable ressasse de l'autruche
qui, fermant les yeux obstinment pour ne pas voir le danger,
s'imagine, dit-on, que, grce  cette ingnieuse mesure, le danger ne
la voit pas non plus.

Voici, d'abord, en substance, le projet de complot qui a runi le
plus de suffrages:

Trente (c'est le chiffre fix) de ces douteux artisans sans
mtier prcis, aptes  toutes besognes, sont secrtement nomms,
aprs enqute et entre des milliers d'autres, par les chefs de
l'Internationale,  Paris. Se connaissent-ils? Non. Savent-ils ce que
l'on attend d'eux? Non, certes.  peine en auront-ils conscience dix
minutes avant l'instant dcisif. Par ainsi, nul risque, chez eux,
aprs boire, de telle inquitante allusion,--d'un mot trouble et
menaant, divulgu par une fille,--nulle tratrise possible. Bref,
ils ignorent, et on les a sous la main.

Ils se trouvent mme toujours  leur poste, _sans le savoir_;
car les voici bientt logs, aux frais de la caisse commune, en
trente de ces hautes mansardes, distantes chacune,--comme par
hasard,--d'environ soixante-dix  quatre-vingts mtres des principaux
difices, foyers administratifs de l'autorit lgale: par exemple,
la Prfecture de police, l'lyse, les ministres de l'Intrieur,
des Postes et Tlgraphes, et de la Guerre; l'Usine centrale du
gaz, les poudrires, la Banque de France, les palais du Snat et du
Corps-Lgislatif, la Poste, la Bourse, l'Htel de Ville, etc.

(L'on verra, bientt, de quel acte de subtile mais heureusement
inexcutable sclratesse l'cole militaire et les cinq grandes
casernes de l'arme de Paris seraient menaces.)

Durant les jours d'attente, ils est indirectement procur  chacun
de ces trente prfrs un petit travail qui les occupe et leur
cre, autour d'eux, un vague renom d'assez braves gens. Un lit, une
commode, un placard, une table, deux chaises, un seau d'tain et
quelques ustensiles, voil leur installation.

Le matin du _dies illa_, chacun d'eux, tant seul, reoit en main
l'avis suivant, lest d'une pice d'or, de la part des Grands-Amis:

Frre, au reu de cette lettre (sur laquelle sois muet pour _tous_,
dans les hasards de _toutes_ rencontres), prends ton panier 
provisions, descends et va, comme d'habitude, acheter le ncessaire
de tes deux repas. En revenant, tu te muniras, chez un picier, d'un
litre d'eau-forte du commerce pour nettoyer et, _chez un autre_,
d'un litre de ptrole lger pour ta lampe. Cela fait, rentre--et
qu'un quart d'heure aprs tu aies djeun, sobrement.  telle heure
de l'aprs-midi, tu reois la visite de l'un des ntres: il a demand
le nom de quelqu'un de tes voisins. Il connat ta porte--et te remet
une longue et trs lgre caisse de bois blanc, de forme ronde et
enveloppe d'une serge.

Elle contient:

1 120 petites billes creuses, en verre, ranges, par trentaines,
en quatre carrs bien clos, dment ouats et cartonns, en leurs 120
petites cases. Ces billes sont perces, toutes, comme au poinon,
d'une minuscule ouverture qui permet de les emplir d'un liquide, 
l'aide de deux minces compte-gouttes qui les avoisinent.

2 Un flacon de pte forte,--sorte d'enduit de cire, de sable et de
gomme, se schant  l'instant dans l'eau,--pour les boucher, une fois
remplies.

3 Un sachet, contenant des copeaux et de la limaille de cuivre
rouge.

4 Un de ces petits tubes de verre, ayant forme d'un carr dont la
quatrime ligne serait coupe.

5 Deux grandes carafes et leurs larges bouchons de lige, fors, 
leur centre, d'un trou mesur juste pour enserrer, chacun, l'un des
deux bouts du prcdent tube de verre.

6 Six cannes de verre tremp, creuses,  bouts l'un plein,
l'autre ouvert, de 1m,25 de longueur: leur diamtre, excdant de 2
millimtres celui des billes, chacune de celles-ci pourrait y tre
glisse  l'aise. Ces cannes sont fixes, en des anneaux de cuir,
contre une paroi de la caisse.--Tous les autres objets sont aussi
fixs ou emballs de manire  ce qu'un heurt ne puisse les briser
facilement, ni les choquer les uns contre les autres.

Te voici bien seul chez toi. Tu t'enfermes; tu tes la clef et tu
voiles le trou de la serrure.  prsent, tu n'ouvriras plus qu'aux
sept coups d'ongle de notre envoy,--qui t'arrivera vers neuf heures
et demie. Et passe tes chaussons de laine pour marcher sans bruit.

       *       *       *       *       *

Ici, nous prenons sur nous d'interrompre.

Rien qu' cet nonc, l'on peut deviner qu'il doit tre ici question
d'une simple panclastite[2]  l'hypoazotide. Si, en effet, nous
traduisons en langue exacte ce menaant verbiage, il ne signifiera
pas autre chose que ceci:

L'eau-forte de chez l'picier n'est qu'une ironie: l'eau-forte
s'appelant, en ralit, de l'acide nitrique--ou azotique.

[Note 2: Terme de pyrotechnie tout rcemment forg; de _pan_ et de
_kladz_: je brise tout.]

En se combinant, le cuivre et l'acide produisent des vapeurs qui,
recueillies et  peu prs solubles dans l'eau, transmuent cette eau
en peroxyde d'azote, autrement dit en acide hypoazotique.

Or, la proprit de l'acide hypoazotique mis en relation, par un choc
subit et inflammant, avec le ptrole lger ou telle autre essence de
ptrole, est de se comporter comme les poudres brisantes les plus
violentes, de se dcomposer, en un mot, avec une dtonation trs
forte;--et de projeter puissamment les obstacles qui s'opposent
 l'expansion totale des normes volumes de gaz qu'engendre son
explosion.

L'on peut mme ajouter que cette panclastite,--qui est, ce nous
semble, quelque chose comme celle invente par M. Turpin,--serait
suprieure en puissance, et de beaucoup mme,  la nitroglycrine
pure.

En effet, voici la formule de dcomposition de la nitroglycrine
pure--au moment, enfin, de son explosion[3]:

  C^{6}H^{2}(Az O^{5} HO)^{3} = 6CO^{2} + 2HO + 3HO + 3Az + 0
  En poids, 227               = 132     + 18  + 27  + 42  + 8  = 227
  En volumes,                   12v     + 4v  +  6v +  6v + 1v = 29 vol.
  En chaleur,               66 + 8000 + 2134.500 + 0   + 0  + M

[Note 3: M. Berthelot simplifie par: + 5HO;--mais la succession 2HO
+ 3HO devait tre videmment observe, ici, pour le bon ensemble du
prsent calcul.]

M dsignant la chaleur latente de dcomposition de la nitroglycrine,
chaleur que nous estimerons gale  60,000 calories par
quivalent,--bien que ce chiffre nous paraisse trop fort,--v
dsignant l'unit de volume et reprsentant 5 litres 58 (volume
ramen, bien entendu,  0 et  la pression atmosphrique si
le gramme est adopt pour unit de poids)[4],--100 parties de
nitroglycrine pure donneront, par consquent:

  Volumes: 12,77  0 et 760mm de pression;
  Calories: 184,000, environ.

[Note 4: La puissance d'un explosif est, on veut bien se le rappeler,
_fonction de mme sens_ que le volume de gaz et la quantit de
chaleur qu'il dgage _sous l'unit de poids_.]

Or, thoriquement, une panclastite, produite par le peroxyde d'azote
et un benzol (ou,  peu prs, toute essence minrale), _mais calcule
de faon  brler le carbone en oxyde_, donnerait:

            2C^{4}H^{8} + 11 AzO^{4} =  28 CO + 16HO + 11 Az
  En poids: 184         + 506        = 392    + 144  + 154   = 690
  En volumes                           56     +  32  +  22   = 110
  En calories               2865,600 + 16134,500 + 00    = 1.492,800

100 parties de cette panclastite donneraient donc:

  Volumes: 15,94, soit 26 0/0 en plus que la nitroglycrine
  Calories: 216,000, soit 17 0/0 en plus que la nitroglycrine

C'est donc bien _cela_ que signifient les ironies de chez
l'picier:--pas autre chose. Eh bien, ne discutons pas. En admettant
qu'avec les lments dont il est question dans la menace, on puisse
obtenir des expressions  peu prs analogues, d'aprs de certains
dosages, voyons comment toute cette verroterie pourra projeter, _sans
pril pour celui qui l'expdie_, un explosif de cette nature[5].

[Note 5: Voir le remarquable article de M. Roca, dans le Gnie
civil, sur les lithoclastites.--Voir aussi le rapport officiel des
quatre ingnieurs de la ville de Paris, nomms par la Prfecture de
police, rapport imprim, d'aprs lequel le Comit d'hygine et de
salubrit a cru devoir interdire, en France, l'usage des panclastites
 l'hypoazotide, _comme d'un transport ne prsentant aucune garantie
pour la scurit publique_.]




III

LE CHARGEMENT DES BOULES DE VERRE

     Car il n'y a rien de cach qui ne se dcouvre, ni rien de
     secret qui ne se rvle: aussi ce que vous avez dit dans les
     tnbres sera rpt au grand jour.

                                VANGILE SELON SAINT LUC, XII, 2 ET 8.


Voici (condens dans le moins obscur franais qu'il nous est possible
d'crire) le texte des instructions prcises par les ingnieurs
anarchistes, dans les _Cours d'explosifs_ qui se tiennent, en ce
moment,  Paris et ailleurs.

Nous supposons, logiquement, que ces instructions continuent cette
mme circulaire que nous avons interrompue.

       *       *       *       *       *

Remplis d'eau l'une des carafes;--jette dans l'autre toute la
cuivrerie du sachet et verse dessus le litre d'eau-forte.

Les ayant poses, l'une contre l'autre, sur la table, et bouches,
enfonce doucement, par les angles--et bien d'ensemble--dans le trou
central de chaque bouchon, les deux bouts du tube de verre, jusqu'
ce qu'ils plongent chacun d'eux en son liquide.

Bientt des vapeurs brun rouge circulent  l'intrieur de la triple
ligne transparente du tube; elles viennent pntrer et foncer l'eau
de la premire carafe: en moins d'une heure cette eau, sature de ces
vapeurs, est devenue couleur d'ocre.

Alors tu enlves bouchons et tube, et les dposes, ainsi que la
carafe d'eau-forte, au fond de ton seau d'tain.

L, tu les immerges d'eau frache; puis, ayant bien ajust le
couvercle sur le seau, tu le relgues dans un coin.

L'autre carafe, pleine de l'eau brunie, est demeure sur la table.

Il s'agit, maintenant, de remplir de ce liquide soixante
(c'est--dire _la moiti_) de tes boules de verre.

coute le seul parfait moyen d'y arriver vite, pour le mieux et
_sans l'ombre d'un danger_: mais dis-toi bien qu'il te suffirait d'en
omettre ou transposer un dtail pour encourir une catastrophe dont
tu ne saurais te faire MME UNE IDE,--et dont la terrible dure
n'excderait cependant pas celle d'un clin d'oeil.

Tout d'abord: qu'au moment o, pour procder  l'opration susdite,
tu t'assois devant la table, les objets suivants--que tu as chez
toi--s'y trouvent disposs dans l'ordre que voici:

1 Devant toi, une assiette creuse et un verre;--auprs du verre la
carafe d'eau brunie.

2  ta droite,  ct de l'assiette, l'un des compte-gouttes, puis
l'une des botes de pte-forte.

3  ta gauche, les deux premiers carrs de carton contenant chacun
trente boules.

4 Sur une chaise,  ct de la tienne, aussi  gauche, tu as plac
tout bonnement ta cuvette  moiti pleine d'eau.

Tu t'assois donc. Tu commences par verser de l'eau brunie dans le
verre jusqu'aux trois quarts. Cela fait, tu saisis une premire
boule entre deux doigts de ta main gauche et la tiens au-dessus de
l'assiette.

Tu prends, de la main droite, le compte-gouttes et en trempes la
pointe dans le verre. Elle y aspire (d'une pression de ton pouce sur
la capuce de caoutchouc du compte-gouttes) _juste_ la quantit de
liquide ncessaire pour remplir la bille. Tu introduis donc la fine
extrmit de cet instrument dans le trou capillaire de la bille,--et
voici que, d'une seconde pression, gradue  cause de l'air qui se
trouve dans cette bille, celle-ci s'est remplie.

Tu reposes le compte-gouttes _ sa place_, et prends le couteau: du
bout de la lame tu enlves une trs petite parcelle de pte-forte,
dont tu enduis et bouches l'ouverture de la bille. Cela fait, tu
plonges celle-ci dans la cuvette, auprs de toi, ce qui durcit, 
l'instant mme, l'enduit. Vrifie le bon bouchage avant que soit
ainsi lav l'extrieur de la bille, au cas o quelque goutte aurait
dbord.

Ainsi de suite, jusqu' la trentime.

Alors tu retires, l'une aprs l'autre, de l'eau, les trente petites
boules pleines, et tu les poses, au fur et  mesure, chacune en un
casier de son carr, dont la ouate suffit  les scher assez vite.

Puis, tu attaques le second carr de billes vides,--les trente
autres--et tu recommences.--Celui-ci, rempli  son tour, tu te lves
et vas dposer, sur une planche libre de ton placard, ces deux botes
de boules brunes.

Il s'agit,  prsent, de faire disparatre d'autour de toi toute
trace d'eau-forte.

Tu regardes, sur ton palier, s'il ne circule personne:--tu jettes
toute ta verrerie, ple-mle, dans le seau--et, l'ayant port sous
la fontaine, tu laisses couler le jet, bien  toute force, l-dessus
durant cinq minutes,--Au bout de ce temps, le tout est redevenu
clair. Tu rentres, tu essuies, tu places tout cela dans ton panier 
provisions et le poses n'importe o.

Attention!... La table une fois bien essuye, et aussi tes mains, il
te reste, pour toute besogne,  remplir les soixante dernires boules
de verre, mais, cette fois, avec ton litre de ptrole lger. Pour
cela, tu procdes _exactement_ comme tu viens de le faire, mais en
n'employant, pour cette seconde opration, AUCUN des objets qui ont
servi pour la premire: c'est pourquoi tu en as le double.

Cette fois, tu ne dois remplir les boules qu'aux deux tiers  peu
prs.

L: c'est fait.--Va placer tes deux nouveaux carrs de billes
blondes dans l'endroit le plus loign des brunes. tends, dans le
panier, sur les deux essuie-mains, le reste des objets qui t'ont
servi, moins l'une des botes de pte: et repose-le dans son coin.

Le soir est venu. Tu peux allumer ta lampe--et dner paisiblement.

Aprs le repas, et pour charmer tes loisirs, te, doucement, les
six cannes de verre de leurs annelets de cuir et dispose-les, avec
prcaution, l'une contre l'autre, sur ton lit _rest dfait_. Tu
peux,  prsent, briser le frle bois blanc de la longue bote ouate
et la brler par petites flambes.

La voil disparue. Bien. Neuf heures sonnent. teins le feu: c'est
utile. Ouvre, tout grand, le vasistas de ta mansarde: il faut qu'il
fasse froid chez toi.--Quelle brume, quel brouillard, au dehors! Les
journaux d'hier l'avaient prdit,  l'article _Temprature probable_.
Cependant, tu entends, au loin, sur la place de l'Htel de Ville, en
face de ta maison, des voitures, des murmures de foule,--car c'est
une nuit de bal et de fte!

Mais neuf heures et demie sonnent: on gratte sept fois  la porte.
Tu ouvres. C'est notre envoy.




IV

L'ENGIN

     Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, si vous ne faites de
     bien qu' ceux qui vous en font, si vous ne prtez qu' ceux
     qui peuvent vous rendre, si vous ne saluez que vos frres, que
     faites-vous l de particulier? Les mchants et les paens ne
     font-ils pas la mme chose?

     Aimez vos ennemis! Faites du bien  qui vous fait du mal et
     prtez sans en rien esprer. C'est ainsi que votre rcompense
     sera grande et que vous deviendrez les enfants du Trs-Haut,
     car, lui aussi est bon pour ceux qui sont injustes et mchants.
     Soyez misricordieux, comme votre Pre est misricordieux.

                                                             VANGILE.


La circulaire doit videmment s'arrter ici. Mais, d'aprs ce
qui prcde, chacun, en vrit, peut, au gr de son imagination,
conjecturer--et deviner,  peu prs,--le reste!... Voici, selon la
ntre, aide de renseignements connus, la ple esquisse des discours,
faits et gestes qui, sauf de ngligeables variantes, suivraient
l'entre en scne du nouveau personnage.

(Mise convenable, extrieur des moins dramatiques, air bourgeois,
le visiteur tient d'une main un petit sac--et de l'autre une grosse
canne, de couleur neutre.)

Le dialogue suivant s'engage  voix basse:

--Les boules sont prtes?--Oui.--Bien. Donnez-moi ce panier.

Ayant entre-bill la porte, l'envoy passe le panier  quelqu'un que
l'on entend redescendre  l'instant mme.--La porte une fois referme:

--J'ai demand le locataire d'un autre tage, chez qui votre
concierge me croit mont.

Ce disant, l'missaire a dviss, trs vite, la pomme et le bout de
sa canne. Celle-ci s'ouvre en compas, embotant ses deux moitis
dans un crou central que vient renforcer, en glissant, une rondelle
d'acier: la canne est devenue, ainsi, une longue tige d'acier
pur, trs droite, d'environ six pieds. Ajustant  l'un des bouts
recourbs le noeud coulant d'une forte et vibrante corde gomme,
puis s'arc-boutant et faisant plier toute la tige, il ajuste
l'autre noeud  l'autre bout de la canne, transfigurant ainsi le
prtendu jonc en un arc d'un acier bien tremp et d'une trs vidente
puissance.

--Cet arc revient  quinze francs, par commande de cent cinquante,
dit-il. Nous pouvons voir, dans les muses de vieilleries, bien des
flches rouilles qui, avec leurs lourdes pointes de fer, psent
encore plus d'une livre: les archers d'autrefois les envoyaient
tomber  cent quarante mtres et plus. Cet arc-ci envoie donc,
facilement, tomber  quatre-vingts mtres une flche du poids de sept
cents grammes--et d'_une livre et demie_,  soixante-dix mtres.

L'envoy s'est assis devant la table, sur laquelle il a pos son sac
ouvert.

--Les boules, maintenant! dit-il: les brunes  ma droite, les blondes
 ma gauche. Doucement!... et ne laissons rien choir.--Bien. 
prsent, passez-moi l'un de ces longs et creux btons de verre.--Bien.

Ici, l'envoy regarde fixement son acolyte: puis, froidement, et 
voix basse:

--Notre flche,  nous, et flamboyante! la voici... Voyez: le bout
plein est muni d'une encoche pour bien mordre la corde de cet
arc;--en ces trois entailles, dont une centrale et deux latrales
(que j'enduis de cette pte forte, tout  l'heure sche), j'ajuste
ces trois pennes de parchemin qui permettent  ce trait,  cet oiseau
de tonnerre, de filer droit vers le but vis.--Voyez ce quadrill,
creus dans le verre, un peu au-dessus de l'encoche; c'est pour
donner au pouce une prise plus ferme, et que, dans la traction de la
corde, la flche ne s'chappe pas avant la tension voulue.

Je place donc cette flche, tout au long, sur la table--et l'incline
d'un degr  peine,--juste ce qu'il faut pour que cette boule brune,
que j'y glisse, arrive doucement jusqu'au fond, o se trouve un lger
ressort trs flexible, qui amortit le heurt de cette arrive.--
prsent, une blonde! et nous alternons ainsi jusqu' vingt billes
par flche. Il y a place, au bout de ce javelot, pour les deux tiers
de ce court piston de _bois_, que j'enfonce, avec mille prcautions
et pour cause. Le bout qui en pntre jusqu' la premire boule se
termine aussi par un trs frle ressort d'acier, pareil  celui du
fond de la canne, et destin  maintenir, entre celui du fond et lui,
l'adhrence entre les billes, au moment du jet mme de l'arc,--pour
qu'elles ne se brisent pas en s'entrechoquant. L'autre bout du piston
dpasse la flche: s'il rencontre un obstacle, le piston rentre tout
entier, crasant la premire boule et, par suite, au mme instant,
_toutes_ les autres (grce  une loi de physique bien connue)
_puisqu'elles se tiennent de surface entre elles_. Alors les liquides
se mleront, brusquement, par proportions dsirables. Quant  l'effet
que produit la soudainet de ce mlange en un choc inflammant, vous
l'apprcierez tout  l'heure. Cette flche-ci tant charge, je la
dpose sur le lit, o les cinq autres, galement prtes, seront ses
voisines d'ici vingt minutes.

L!--c'est fini.

L'envoy se lve et tire sa montre:--Dix heures et demie, dit-il.




V

L'EXCUTION DE PARIS

     Nisi Deus custodierit civitatem, in vanum laborant qui
     custodiunt eam.

                                                              PSAUMES.


tant donn ce dbut de causerie et d'actes, le reste s'imagine
encore plus facilement,  quelques variantes prs; ainsi le moderne
archer reprend en ces termes:

Portons, sans bruit, la table contre le mur, sous le chssis de
votre fentre.

L'instant d'aprs, l'inconnu, debout sur la table, ouvre, regarde au
dehors--et renverse, doucement, le chssis derrire sa tte sur la
toiture.

Quel brouillard! on ne distingue les vastes croises de notre Htel
national,--tout flambant neuf,--que grce  ces points de lumire
lectrique... et vos voisins ne me verraient pas.

Les journaux ont bien raison de nous prvenir la veille de la
temprature presque certaine du lendemain! Nous savons en profiter.
Entendez-vous d'ici les musiques? Cela fait rver, je trouve. Mais
il me semble que l'orchestre manque d'un instrument; nous allons y
suppler.--Ah! voici trois spciaux coups de sifflet qui m'annoncent
que nos gouvernants, en grande partie, honorent, en ce moment,
de leurs prsences, la solennit. Fort bien. Les salons tout en
lumires, les buffets, les vestibules et couloirs doivent tre pleins
 touffer! C'est ce qu'il faut.--Onze heures et quart!... En cet
instant prcis,--grce  nos affilis volontaires, dans l'arme,
 Paris,--partent, sous les lits des dortoirs, dans les grandes
casernes, de puissants jets irrigants, de longues lignes de certains
acides qui, une fois respirs ne pardonnent point: j'estime  vingt
mille, environ, le nombre de ceux que la diane trouvera immobiles, 
l'aube prochaine[6].--En ce moment encore, une douzaine de flches,
quatre fois grosses[7] comme celle-ci (car elles ne doivent porter
qu' seize mtres), sont braques sur la Prfecture: je crois  un
vritable boulement de tout ce pt de masures sur ses habitants,
d'ici  bien peu de minutes...--Allons! l'on n'attend plus que nous.
 votre tour de monter  cette tribune, mon cher collgue!

[Note 6: Il va sans dire qu' notre estime de telles atrocits sont
radicalement irralisables. Elles peuvent tre ranges au nombre de
ces chimres dont nous avons parl dans la premire partie de cette
tude.]

[Note 7: Il suffit de rduire  l'expression partielle (calories
et gaz) en tenant compte des questions d'espaces, les quantits
panclastites dclares missibles par des engins de cette nature,
pour reconnatre que les effets brisants _ne seraient pas_, et 
beaucoup prs, ceux que l'on prne. La flche de 700 grammes, tout
calcul fait, n'quivaut pas, avec son piston doubl de fulminate, 
plus de 18 ou 20 livres de poudre au maximum d'estimation. La flche
quadruple, seule, serait assez grave,  cause des diverses _qualits_
d'explosion de la panclastite. L'effet moral, sur les foules,
serait le plus terrible de l'engin: c'est pourquoi nous devons y
songer de sang-froid, nous y habituer, ainsi,  l'avance. Surtout
si nous rflchissons  une chose: c'est que,--si l'actuelle flche
nous parat d'une puissance assez contestable,--digne d'attention,
pourtant,--les progrs, trs rapides, de la Science, en matire
d'explosifs--(progrs dont la loi d'ensemble a t si magistralement
perue, dfinie, tablie par Berthelot),--_ne tarderont pas  rendre,
en effet, POSSIBLES les fulgurantes catastrophes dont nous menace la
prsente bauche_.]

Ce disant il est descendu, et, lorsque son acolyte l'a remplac:

Placez-vous de biais. Glissez la tte et le bras au dehors, sur le
toit. Bien. Voici l'arc: passez-le,--de biais, toujours,--au dehors:
puis, le tenant, par le centre, de la main gauche, posez-le  plat
sur le toit.--L!... Voici, maintenant, la flche.

Du calme, ici. En la prenant de votre main droite, en la passant
au dehors, en la couchant sur l'arc, il s'agit d'viter qu'elle se
heurte  quoi que ce soit, le piston de bois contenant quelque chose
de sensible... L! Bien.--Vous retenez, sous votre index gauche, le
milieu de cette flche sur le centre de l'arc, en ajustant, de votre
main droite, sur la corde, l'encoche de verre. Serrant fortement,
du pouce, le quadrill, vous vous penchez au dehors et vous tendez
l'arc, de toutes vos forces, jusqu' ce que la naissance du piston
touche le centre de l'arc.--Visez l'un des points lumineux, l-bas:
elle arrivera toujours dans les environs, ce qui suffit! L! Vous
tenez la nuit; penchez-vous largement sur elle, au dehors: ne
craignez pas de tomber, j'entoure vos jambes de mes bras et je m'y
suspends!... L'heure sonne!--Envoyez.

       *       *       *       *       *

Oui, tel serait le discours que tiendrait sans doute le
mcrant,--et, si la prtendue toute-puissance de ce brlot
n'tait pas exagre  plaisir, si cette panclastite pouvait tre
conditionne _ l'hydrogne, par exemple_--(ce qui est radicalement
IMPOSSIBLE dans l'tat actuel de nos connaissances, puisque
l'hydrogne,  haute temprature, rduit l'acide carbonique),--il ne
serait pas inconsquent d'affirmer que de grands dsastres pourraient
tre produits par ce calamiteux engin. Qu'on se figure, en effet, le
tableau suivant:

Sitt la flche envoye, un bref coup de tonnerre sonne du ct
de l'endroit vis. Ce coup, vingt-neuf autres lui font cho, dans
Paris, aux lointains. Et voici que les vocifrations d'une multitude
hurlante, des milliers d'appels affols d'hommes et de femmes
s'touffant en une panique vertigineuse,--rappelant (et avec quels
grandissements) par exemple les effroyables sinistres des thtres
de Nice, d'Exeter et de notre Opra-Comique,--voici que toutes ces
explosions et que tous ces cris de carnage, enfin, parviennent
jusqu'aux deux tueurs.

La brume s'est comme rougie, l-bas! Et, dans la mme minute, les
cinq autres flches sont envoyes. Et les rponses environnantes
se renouvellent, mles  des bruits d'croulements, au fracas des
poudrires, aux lueurs pourpres qui brlent au loin. La capitale,
dominant de son innombrable clameur, le roulis des voitures et les
sifflets des trains en partance, est devenue, en un quart d'heure,
presque pareille  Sodome sous le feu du Ciel. De subits charniers
s'entassent. Puis, brusquement, plus rien: nul bruit, except celui
des cris pousss par des milliers de victimes, celles qui survivent.

--Nous recommencerons indfiniment, ne voulant pas plus
d'oppresseurs que de dfenseurs dsormais! murmure alors l'envoy de
l'Internationale, tout en vissant la pomme et le bout de sa canne
referme. Il ne reste aucune trace, ici, de la besogne.--Voici un peu
d'or: au revoir, et-- bientt. Vite, couchez-vous.

Les deux complices, en changeant, sans doute, deux graves regards,
se serrent la main.

L'inconnu descend en grande hte l'escalier. S'il rencontre quelqu'un
devant le portail ou dans les environs, il ne manque pas de s'crier,
de l'air d'un passant effar qui regagne son logis:

--Ah ! qu'est-ce donc? On entend des bruits pouvantables, ce
soir!... Qu'est-ce qu'il y a?

Puis, comme les gens qui s'enfuient de tous cts ne trouvent mme
pas le courage de lui jeter la simple notification de leur ignorance
terrifie,--il s'loigne, et disparat dans le brouillard[8].

[Note 8: En tout cas, mme la _mlinite_, invente par les capitaines
Locart et Hirondart, de Bourges, et dont l'on peut estimer, sans
exagrations inutiles, la puissance projective et pulvrisante de
30  40 fois celle de la poudre ordinaire,--mme cette nouvelle
composition dont serait saisie, au dire des journaux, la commission
des salptres et qui serait trois fois plus puissante encore,--mme
le chlorate de potasse ou le chlorure d'azote, (que l'on ne peut
manier),--mme le fulminate de mercure envoys (chose impossible!)
 quantits gales, ne produiraient pas tout  fait les rsultats
dont on nous menace. Le mieux est donc, pour les anarchistes srieux,
d'attendre qu'une dcouverte extraordinaire puisse raliser leurs
souhaits,--ce qui, du reste, au train dont vont les explosifs, nous
semble (redisons-le sans cesse) INVITABLE  brve chance.]




TABLE

                                                            Pages

  LES PLAGIAIRES DE LA FOUDRE                                   1

  LA CLESTE AVENTURE                                          15

  UN SINGULIER CHELEM                                          31

  LE JEU DES GRCES                                            41

  LE SECRET DE LA BELLE ARDIANE                                51

  L'HROSME DU DOCTEUR HALLIDONHILL                           67

  LES PHANTASMES DE M. REDOUX                                  79

  CE MAHOIN!                                                   99

  LA MAISON DU BONHEUR                                        109

  LES AMANTS DE TOLDE                                        133

  LE SADISME ANGLAIS                                          143

  LA LGENDE MODERNE                                          163

  LE NAVIGATEUR SAUVAGE                                       179

  AUX CHRTIENS LES LIONS                                     191

  L'AGRMENT INATTENDU                                        201

  UNE ENTREVUE A SOLESMES                                     211

  LES DLICES D'UNE BONNE OEUVRE                              225

  L'INQUITEUR                                                239

  CONTE DE FIN D'T                                          255

  L'ETNA CHEZ SOI                                             269

       *       *       *       *       *


  _DU MME AUTEUR:_

  CONTES CRUELS.       ISIS.
  LE NOUVEAU MONDE.    ELEN.
  L'VE FUTURE.        AKDYSSRIL.
  LA RVOLTE.          MORGANE.
  PREMIRES POSIES.   L'AMOUR SUPRME.
            TRIBULAT BONHOMET.


  _En prparation:_

  AXL.
  L'ADORATION DES MAGES.
  LE VIEUX DE LA MONTAGNE.
  MLANGES POLITIQUES ET LITTRAIRES.


  =Thtre=

  THTRE LISIBLE.

  =Histoire=

  DOCUMENTS SUR LES RGNES DE CHARLES VI ET DE CHARLES VII.

  =Oeuvres mtaphysiques=

  L'ILLUSIONISME.
  DE LA CONNAISSANCE DE L'UTILE.
  L'EXGSE DIVINE.

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

^{ } est utilis pour marquer les lettres suprieures; ex: H^{2}
correspond  H au carr.

Le catalogue prsent au dbut du livre, a t plac  la fin de ce
fichier.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoires insolites, by 
Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     www.gutenberg.org

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