Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844

Author: Various

Release Date: April 12, 2015 [EBook #48687]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0074, 25 ***




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        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL.

        N 74. Vol, III.--JEUDI 25 JUILLET 1844.
        Bureaux rue Richelieu, 60.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
        pour l'tranger,          --    10          --     20           --   40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Dner des Exposants dans la salle de
l'Orangerie du Louvre_.--Souvenirs de Londres. _Chez Dickens et chez
Samuel Rogers_. Par O. N. _Portrait de Samuel Rogers et de Thomas
Campbell_.--Thtres. Opra-Comique. _Une scne des quatre Fils
Aymon_.--Le Maroc. Reprise des hostilits. _Dpart de la flotte de
Toulon; Soldats marocains_, par E. Delacroix; _Carte des frontires de
l'Algrie et du Maroc_.--Courrier de Paris.--Htel et Collection
Delessert. _Seize Gravures_.--Rapport de M. Thiers sur l'instruction
secondaire Les Forats. (Troisime et dernier article.) _Six
Gravures_.--Bulletin bibliographique.--clairage au
gaz.--Correspondance.--Caricatures militaires.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

Les exposants auxquels leurs travaux permettent d'esprer des
rcompenses, sont retenus  Paris jusqu' la fin du mois, poque 
laquelle les noms des lus seront publis et les mdailles et
dcorations distribues par le roi. En attentant, ces honorables
industriels, pour charmer leur attente, ont song  recourir aux
banquets. Chaque industrie se proposait d'abord d'en offrir un  M. le
ministre du commerce, et dj cette srie de solennits mangeantes avait
commenc  s'ouvrir, quand l'estomac de M. Conin-Gridaine a demand
grce, et force a t de substituer  un banquet par jour un seul et
grand jour de banquet. C'est dans la vaste salle de l'orangerie aux
Tuileries que les tables ont t dresses. D'innombrables convives et
beaucoup d'orateurs y ont pris place. Que les mets aient t trouvs
froids, les discours ce qu'ils sont toujours, le coup d'oeil tait du
moins fort beau: c'est lui que l'_Illustration_ servira  ses abonns.
MM. les ducs de Nemours et de Montpellier avaient t invits et
s'taient fait un devoir de se rendre  cette runion, que les
dcorations de la salle rendaient splendide. Les ministres de
l'intrieur et du commerce, les prfets de la Seine et de police, les
prsident et membres du jury central s'y trouvaient galement. Deux
orchestres, placs  chaque extrmit de l'immense salle, ont excut
des symphonies pendant toute la dure du festin.

Les dputs aussi se sparent, mais ils n'offrent pas, eux, de dners
aux ministres. Ils les ont mme assez mal rcompenss jusqu' la fin de
la session de ceux qu'ils ont reus. Bien que vots en poste, le budget
des dpenses et celui des recettes ont t l'occasion d'checs nouveaux
pour le cabinet. Nous avons dj fait connatre le vote des dpenses de
sept dpartements ministriels: les budgets des travaux publics et des
finances ont t galement adopts. Mais M. Dumon n'a pu empcher la
Chambre de prendre, pour le canal de la Marne au Rhin et pour le canal
latral de la Garonne, une dtermination qui semble annoncer que l'anne
prochaine elle prononcera l'abandon de la partie du premier de ces
canaux comprise entre Nancy et Strasbourg. Ds cette anne, elle a
dcid que les travaux du canal latral de la Garonne s'arrteraient 
Agen. Cette discussion a fourni des preuves nouvelles de l'increvable
inexactitude des devis des ponts et chausses, et de l'imprvoyance avec
laquelle cette administration fait baucher les travaux sur tous les
points, ne les achve nulle part, et arrive ainsi  la complte
absorption de l'insuffisant crdit qu'elle a primitivement dclar lui
tre ncessaire sans qu'un kilomtre de canal soit en tat d'tre livr
 la circulation. Dans l'espce particulire, ce qui devait dtourner
encore la Chambre d'accorder  M. Dumon les millions qu'il demandait
pour mener ces canaux  fin dans tout le parcours projet, c'est que des
lignes de fer parallles ont t votes, et que si l'on peut se dcider,
pour satisfaire aux besoins de rapides communications,  tablir une
voie de fer prs d'un canal, on se montrerait prodigue et insens en
venant tablir un canal prs d'une voie de fer.--Le budget des dpenses
du ministre des finances donne toujours lieu  plus d'observations sans
conclusions formules en vote que de propositions d'amendements. Des
observations de ce genre ont t prsentes par M. Ledru-Rollin sur le
retard apport chaque anne  la publication du rle des patentes,
retard qui pourrait favoriser des fraudes lectorales, en ne laissant
plus le temps de protester contre elles et de les faire redresser; par
M. Glais-Bizoin, contre des abus trs-graves signals dans
l'administration des postes. M. Lacave-Laplagne a fait  ces critiques
srieuses des rponses qui nous ont paru l'tre moins. Mais ce qui a t
incontestablement plus gai, c'est la rponse faite par M. Martin (du
Nord)  une nouvelle rclamation de MM. Lespinasse et Larabit pour
l'arrir d aux anciens membres de la Lgion d'honneur. M. le garde des
sceaux a tabli que ds l'anne prochaine l'ordre aurait un excdant de
revenu, qu'il pouvait donc se passer de toute subvention, que cet
excdant progressif appartenait de plein droit aux anciens lgionnaires,
jusqu' ce que leur arrir ft sold; qu'ainsi, dans dix ou douze ans,
l'arrir pourra tre combl. Cela est de toute vrit: mais il se
trouvera combl, non pas parce que les ayants droit auront touch ce qui
leur est d, mais parce que ces braves dcors par l'empereur seront
tous morts.

[Illustration: Dner des Exposants dans la salle de l'Orangerie du
Louvre.]

La discussion du budget des recettes a pes tout entire sur M.
Lacave-Laplagne. Un incident grave s'y est prsent. On se rappelle que
les membres de la commission de l'instruction secondaire avaient propos
 l'unanimit, par amendement au budget des recettes, une disposition
prononant l'abolition de l'impt connu sous le nom de rtribution
universitaire, contre lequel rclamaient depuis longtemps la plupart des
conseils gnraux et par-dessus tout l'opinion publique,  laquelle
rpugnait cette taxe immorale impose au dveloppement de
l'intelligence. En l'absence du rapporteur de la commission, M. Thiers,
un de ses collgues, M. de Salvandy, a dvelopp l'amendement convenu.
Le ministre, bien inspir, y et adhr; mais celui-ci, tout en
redoutant le combat, va souvent au devant de la dfaite. M. le ministre
de l'instruction publique auquel la commission n'avait pas pu, dans ses
confrences avec lui, arracher une explication qui lui permit de savoir
s'il tait pour ou contre le projet qu'il avait rapport du Luxembourg
au palais Bourbon; M. le ministre de l'instruction publique est demeur
muet. C'est un parti qu'il n'avait pas eu toujours la sagesse de prendre
dans la discussion de la Chambre des pairs, et qu'il a bien fait
d'adopter, au lieu de venir plaider pour un tat de choses dont le
maintien est la ruine des collges communaux, soumis  cette taxe, au
profit des coles ecclsiastiques, qui en sont exemples. Mais M.
Lacave-Laplagne, en affectant de dire que c'tait comme ministre des
finances, comme plus spcialement charg d'aligner les deux budgets et
sans avoir discut avec ses collgues la question particulire, est venu
demander  la Chambre de repousser une proposition qu'il regardait, lui,
comme mauvaise, et dont l'examen, au dire du rapporteur du budget des
recettes, M de Voitry, viendrait tout naturellement aprs le vote de la
loi sur l'instruction secondaire. La Chambre n'en a tenu compte, et, ds
le 1er janvier prochain, cet impt populaire cessera de peser sur nos
tablissements d'ducation, ou plutt sur les pres de famille qui
veulent confier leurs enfants  des laques.--M. le ministre des
finances, par des objections peu adroites et des considrations qui
ressemblaient  de la rsistance, a donn aussi l'aspect d'un chec pour
lui au vote par lequel la Chambre, sur la proposition de M.
Garnier-Pages, sans obliger le ministre  choisir tel mode d'emprunt
plutt que tel autre, a ajout  la facult que la loi lui donne de
procder par voie d'adjudication publique la latitude de recourir, si
bon lui semble, au mode d'emprunt par souscription. M. Lacave-Laplagne
devait comprendre, alors mme qu' ses yeux la ngociation de l'emprunt
avec des banquiers serait le meilleur mode, que son action devenait plus
libre et plus forte, qu'il cessait d'tre  la discrtion des
spculateurs, ds l'instant o on lui fournissait les moyens de leur
mettre le march  la main, et de les menacer de conclure l'emprunt sans
intermdiaire Le ministre s'est efforc de faire envisager cette facult
comme plein d'inconvnients tait-ce pour rassurer les banquiers ou pour
convaincra la Chambre? Nous ne, savons. Mais il a exprim la crainte
qu'en y recourant on se trouvt avoir des souscriptions pour une somme
double et triple, objection qui a t facilement rsolue  Bruxelles il
y a deux mois, et  Paris en 1818, par la rduction proportionnelle des
souscriptions. Aujourd'hui, au contraire,  l'occasion d'un fait qui
s'est produit en Hollande, un journal du ministre exprime la crainte
que les souscriptions ne fussent insuffisantes. Quand la crainte serait
fonde, ce qu'il est draisonnable de prtendre, ce pourrait tre un
motif pour ne pas user de la voie de la souscription, mais ce n'en est
pas un pour dclarer tout haut aux banquiers que, hors leur
intervention, il n'est pas de salut pour le crdit national. Tout ce qui
se passe porte bien des gens  penser que l'agiotage est trop bien
servi, nous ne dirons pas par la complaisance, mais au moins par la
ngligence des gardiens du Trsor. Il y a peu de mois, le 3 pour 100, le
fonds des emprunts, tait  86. On s'est bien donn de garde de profiter
de ce moment pour mettre les rentes dont l'alination a t vote.
Aujourd'hui, la spculation l'a fait descendre entre 81 et 82. Quand il
aura baiss encore un peu, on adjugera la seconde portion de l'emprunt,
et, cela fait, la rente remontera  86 et le tour sera jou. En vrit,
on abuse de l'innocence de M. le ministre.

Les deux derniers tiers de cet emprunt vot, ensemble de 300 millions,
et toutes les rserves de l'amortissement devront faire face  tous les
travaux extraordinaires, et amener la complte libration de l'tat en
1853. C'est l'avenir engag pour neuf annes,  la condition encore que
les vnements et l'imprvu ne nous coteront rien. Si la balance des
budgets extraordinaires est dune fort hypothtique, le budget ordinaire
de 1845 ne l'est pas moins. Les dpenses ont t fixes  1 milliard 272
millions 515,991 francs; les recettes  1 milliard 268 millions 490,761
francs. Le dficit est donc dj de 4 millions 25,280 francs. Sans doute
l'accroissement annuel des produits couvrirait largement cette
diffrence; mais le chapitre des crdits complmentaires,
supplmentaires et extraordinaires viendra la rendre bien autrement
considrable.

La Chambre des dputs, en ayant bien le soin de constater que toutes
questions taient rserves, a cru, pour n'assumer la responsabilit
d'aucun retard, devoir sanctionner le vote de la Chambre des pairs sur
le chemin de Lyon.--Elle a approuv le projet du chemin de fer de Paris
 Sceaux, qui devra tre construit, d'ici  deux ans, dans le systme
Arnoux.--Elle a autoris galement l'ouverture d'un crdit de 1,800,000
francs pour l'essai, par l'tat, du systme atmosphrique.--Elle a vot
enfin la proposition de MM. Vivien et Berville, ayant pour but de
rparer une distraction de la loi, et de porter la dure de la
jouissance des hritiers des auteurs dramatiques et des compositeurs au
terme concd aux hritiers de tous les autres auteurs.--Enfin, pour
complter le rsum des travaux et des discussions de la Chambre du
palais Bourbon, nous devons mentionner les interpellations qui ont t
adresses  M. le garde des sceaux  l'occasion de visites domiciliaires
que nous avons dj annonces, et qui ont t pratiques chez MM. de
Montmorency et d'Escars, en dehors de toutes les formalits et de toutes
les garanties voulues par la loi. Par suite de cette ngligence des
prescriptions lgales, des actes regrettables ont t commis, le secret
de dispositions testamentaires a t viol. Dans cette mme affaire, des
hommes, qu'on a t oblig depuis de mettre en libert sous caution, ont
t conduits comme des malfaiteurs, attachs  une chane, entre des
gendarmes. Si M. Martin (du Nord) ne sait pas faire observer la loi par
ses agents, s'il ne sait pas leur inspirer des sentiments d'humanit et
de convenance, on doit reconnatre qu'il fait preuve d'habilet pour les
justifier. Si on a enchan ces personnes souponnes de complot, c'est,
a-t-il dit, parce qu'une fois un individu qui tait dans la mme
situation, et  l'gard duquel cette prcaution n'avait pas t prise, a
chapp aux gendarmes. Il n'y a absolument rien  rpondre  cela, sinon
que la mesure pourrait encore tre insuffisante, et qu'il n'y a que les
morts qui ne... se sauvent pas.--On a distribu le rapport de M.
Chegaray sur la proposition de rforme postale de M. de Saint-Priest, et
celui de M. Achille Fould sur la proposition de M. Chapuys-Montlaville
relative au timbre des feuilles priodiques. Nous reviendrons, dans
notre prochain bulletin, sur les conclusions de ces commissions.

La Chambre des pairs poursuit l'adoption pure et simple des lois votes
par l'autre Chambre. Le chemin du Centre a sembl courir quelques
dangers: la partie de Vierzon  Limoges n'aurait pas t excute aux
frais de l'tat si l'opinion de MM. Persil et Thnard, qui tait aussi
celle de la commission, et prvalu; mais la majorit a prfr une
dcision immdiate, alors mme qu'elle n'y trouvait pas, peut-tre, une
satisfaction complte,  un ajournement dont les inconvnients lui
paraissaient plus graves encore, sinon pour les intrts rels des
populations, du moins pour sa responsabilit propre.--Pour le chemin de
Rennes, M. le marquis d'Audiffret demandait aussi, comme rapporteur,
l'ajournement de son excution, ajournement qui laisserait le temps aux
compagnies de la rive droite et de la rive gauche de s'entendre, et que
commandait d'ailleurs la prudence financire, en prsence de nos
engagements et de nos charges d'avenir. Ces conclusions ont t
galement repousses.

Une discussion importante s'est engage dans la Chambre des communes,
entre sir Robert Peel et lord Palmerston, sur la rpression de la traite
et sur le droit de visite. Il en est rsult que le gouvernement anglais
se propose, de concert avec la France et les tats-Unis, de bloquer la
cte d'Afrique, et d'arrter ainsi les ngriers au dpart. Mais, en mme
temps, sir Robert Peel a formellement dclar qu'il ne renonait pas au
systme de croisires tabli aujourd'hui sur les principaux points de
l'Amrique, et il n'a pas laiss entrevoir la moindre intention
d'abandonner en quoi que ce soit le droit de visite rciproque. Ce droit
continuera ainsi de s'exercer dans les zones dtermines par les traits
de 1831 et de 1833. Il a mme pris soin d'annoncer que le gouvernement
anglais saurait, exiger des autres gouvernements, forts ou faibles,
l'accomplissement de leurs engagements moraux et positifs, c'est--dire
l'excution des traits existants. Ces dclarations ne donnent pas 
penser que les prtendues ngociations dont a parl plusieurs fois, M.
Guizot, en dclarant ne pouvoir dire o elles en taient, soient bien
avances, si tant est qu'elles soient.--Des croiseurs assez rares dans
le port de Sterno way l'ont visit le 1er juillet. Des baleines,
qu'avaient sans doute attires des bancs de harengs, y sont entres. On
les a amenes dans la baie, et, cela fait, une effroyable boucherie a
commenc. Tous les hommes des bateaux pcheurs taient accourus et
frappaient sans relche, les uns avec des lances, les autres avec des
pes et des haches. La baie ne prsentait plus qu'une mer de sang et
d'cume. Les baleines ont t vendues immdiatement pour 483 livres
sterling (1,200 fr. environ).

La session des Chambres belges est termine. Le 18, le snat, qui venait
de voter plusieurs projets de loi au commencement de sa sance, a
entendu  la fin la lecture d'une ordonnance de clture date, par le
roi, de Paris, le 17 juillet, et dclarant la session close. La
locomotion est une douce chose pour les rois comme pour les sujets, mais
le rgime constitutionnel, comme le thtre classique, exigerait
quelquefois l'unit du lieu. Autrement on risque fort de faire des lois
qui peuvent ne pas paratre obligatoires  tous.

L'Espagne se trouve lance de nouveau dans la voie des cruauts les plus
horribles, des ractions les plus injustifiables. On suppose que Narvaez
les a ordonnes pour faire natre une fermentation qui servirait de
prtexte  la prolongation de sa dictature militaire. En avril 1838, le
gnral Esteller, capitaine gnral de l'Aragon, fut tu pour avoir
risqu, par sa ngligence, de livrer Saragosse au gnral carliste
Cabanero. Sans doute cette justice, que le peuple avait prtendu se
faire, tait fort condamnable, et si on en et poursuivi immdiatement
les auteurs, on et trouv naturelle la punition qui leur aurait t
inflige. Mais,  sept ans de l, quand des rvolutions successives ont
pass pardessus ces faits, Narvaez fait poursuivre trois de leurs
auteurs supposs, les fait condamner  mort; et, quand la commutation de
la peine est demande  cette enfant qu'il conduit, il fait rpondre par
Isabelle que la famille d'Esteller ne le veut pas. En consquence, les
miliciens Leguna, Riveiro et Zurdu ont t fusills.

Madrid a t galement agit par le dploiement de la force arme, les
visites domiciliaires et les bruits de dcouvertes de complots. Le but
de tout cela est de dominer les lections prochaines par la terreur.
Nous avons besoin de croire que toute cette conduite est bien en
opposition avec les conseils que la reine Christine et Narvaez avaient
reus en quittant Paris.

Les plus rcentes nouvelles de Lisbonne annoncent que le duc de Pamella
va tre charg de la composition d'un nouveau cabinet. Deux faits sont
certains: le gouvernement continue contre la presse ses poursuites
acharnes; les finances sont dans un tel tat que le mot banqueroute est
tout haut prononc.

Au Brsil,  la date du 9 juin, les Chambres avaient t dissoutes et le
ministre complt par la nomination de M Holanda Cavalcanti aux
fonctions de ministre de la marine, et de M. Ramiro aux fonctions de
ministre de la justice. Le ministre a adopt cette mesure parce qu'il
se trouvait en minorit. Les Chambres se runiront de nouveau en 1845.

L'ordre se consolide peu en Grce. Les lections, si elles ne laissent
pas le ministre en minorit, ne lui donneront qu'une majorit incapable
de le faire vivre longtemps. Le chef du cabinet, Maurocordato, a chou
dans sa candidature  Missolonghi, qui l'avait prcdemment lu 
l'unanimit. Il a d se faire lire par l'Universit d'Athnes, qui a le
droit de nommer un reprsentant. Pour un premier ministre, c'est entrer
 la Chambre par la petite porte. La question est maintenant de savoir
si l'on pourra amener un rapprochement entre Maurocordato et Coletti. M.
Piscatery y travaille, pendant qu'une belle fugitive de la socit
parisienne, madame la duchesse de Plaisance, dpense, disent les
correspondances, beaucoup d'argent pour faire nommer des membres de
l'opposition.

A Prague, les dmonstrations hostiles des ouvriers contre les machines
nouvelles avaient continu. Cette population tait mme sortie, et,
suivant le cours de la Neiss, avait fait une tourne de fabrique en
fabrique, respectant tous les mcanismes monts sur l'ancien systme et
brisant les nouvelles machines. Mais  Reichenberg, la garde bourgeoise,
appele au secours de la proprit industrielle, a soutenu contre les
ouvriers une lutte de nature  les dterminer  la retraite De retour,
aux approches de Prague, cette troupe, grossie des ouvriers du chemin de
fer, a trouv toutes les portes fermes et gardes par les troupes.
Quelques pierres lances ont t le prlude de l'attaque, qui bientt
est devenue assez vive pour que l'officier qui commandait la troupe se
crut oblig de faire feu. Plusieurs des ouvriers ont t blesss plus ou
moins grivement. Par un hasard des plus dplorables, une balle ayant
pntr par la fentre d'une maison, est alle tuer un enfant de quatre
ans, dont le pre, marchand  Prague, se trouvait  table Un cocher a
t galement atteint d'un coup de feu sur son sige. Il est mort le
lendemain. Le peuple, exaspr, prit alors l'offensive, et le
dtachement, attaqu  la fois de deux cts, a t contraint de se
retirer, pour se mettre  l'abri des coups de pierre qui pleuvaient sur
lui. Pendant ce temps, d'autres dtachements emmenaient prisonniers ou
dispersaient les principaux meneurs. Alors les rvolts, comme de
coutume, ont tourn leur fureur sur les Isralites. Plusieurs personnes
ont t maltraites en pleine rue, et des dgts considrables ont t
commis sous les yeux mme de la police, impuissante  les rprimer. Ce
n'est que plus avant dans la soire que des mesures nergiques, qui ont
t sanglantes, ont fait reprendre le dessus  l'autorit. La _Gazette
d'Augsbourg_ annonce que l'on agira avec la dernire rigueur contre les
auteurs de ces troubles. Que l'autorit n'oublie pas toutefois la part
que la misre et l'ignorance ont  ces excitations, et que, si elle n'a
pas fait tout ce qui dpendait d'elle pour clairer ces populations
d'adoucir leur situation, elle a sa large part de responsabilit dans
ces vnements!

Un nouvel accident a encore eu lieu hier sur le chemin de fer de
Versailles (rive gauche). _Le Messager_ a publi,  ce sujet, les
dtails qui suivent;

Dimanche soir,  huit heures et demie, un accident a eu lieu au chemin
de fer de Versailles, rive gauche. A huit heures, le convoi ordinaire de
Versailles avait quitt la gare du Maine; il se composait de onze
wagons;  huit heures dix-sept minutes, un convoi supplmentaire, tran
par deux locomotives partait  vide de Paris, pour aller  Versailles
ramener la grande affluence de personnes que le beau temps y avait
attire.

Le premier convoi venait de quitter la station de Viroflay, marchant
avec modration, lorsque le second convoi apparut  une assez grande
distance, allant avec une extrme clrit. Le cantonnier de la station
de Viroflay, apercevant ce convoi, a fait aussitt les signaux
ncessaires pour l'arrter dans sa marche.

Soit qu'ils n'aient pas t aperus du mcanicien, soit par quelque
cause inconnue, le convoi a continu, se maintenant  grande vitesse.

Arrive  peu de distance du premier convoi, le mcanicien, ouvrant
enfin les yeux sur sa situation, s'est prcipit hors de la locomotive.
L'abordage a eu lieu peu d'instants aprs avec une extrme violence. Il
en est rsult la destruction de deux wagons, la culbute d'un troisime
et de fortes avaries  un quatrime.

Fort heureusement, aucun voyageur n'tait dans ces wagons; un seul
voyageur a t bless dans le premier convoi; il a eu la jambe casse.
Dans le second convoi, le mcanicien, qui a saut, a t grivement
bless, ainsi que trois employs de la compagnie.

On attribue cet accident  l'extrme vitesse que le mcanicien a
imprime au deuxime convoi, qui tait parti laissant l'intervalle de
temps voulu par les rglements, et bien suffisant pour viter tout
accident, si sa marche avait t plus modre.

Au surplus, une instruction judiciaire est commence.

M. Lepre, membre de l'Institut d'gypte, architecte de l'glise
Saint-Vinrent de Paul, qui va tre prochainement inaugure, a termin
une longue et honorable carrire.--Ndim-Effendi, conseiller de
l'ambassade ottomane en France, vient de mourir  Paris,  l'ge de
trente-deux ans.



Souvenirs de Londres.


I.

CHEZ DICKENS.

Je ne vous dirai point o il loge,--car j'ai parfaitement oubli le nom
de sa rue. Elle est triste comme beaucoup de ses soeurs, les rues de
Londres; plus triste mme, car une sorte de chantier funbre la borde
d'un ct. En la cherchant dans mes souvenirs, je la retrouve noire et
grise, avec les dehors d'un spulcre mal blanchi: ses maisons portent
seulement un deuil incomplet. Tout au bout, la plus dcente,--elle a
mme une certaine grce,--c'est celle qu'habite Charles Dickens.

Dieu merci, puisque Martin Chuzzlewit a paru en grande partie dans ces
colonnes, je n'ai pas  dire, pour les lecteurs de l'_Illustration_, ce
que veut dire ce nom: Charles Dickens. Pour le traduire de l'anglais, il
suffit de prononcer: Eugne Sue.

Nous avions un rendez-vous, mon compagnon et moi: prcaution ncessaire
quand il s'agit d'un homme aussi recherch, voire de tout autre homme en
Angleterre, o la bonne grce n'est pas  l'usage des inconnus. En
revanche, l'hospitalit promise est complte. Le domestique, averti,
sourit  l'tranger; les portes s'ouvrent d'elles-mmes, le matre
arrive et vous prend la main avec une sduisante cordialit.

Ainsi nous apparut le clbre romancier sur le seuil de son cabinet de
travail: une pice ovale, aux parois masques par des livres, aux
meubles simples,  la physionomie studieuse. Le portrait de Dickens,
publi dans ce journal, ne donne qu'une ide approximative de sa figure,
une des plus vives et des plus intelligentes que j'ai vues rayonner.

Il est jeune; de longs cheveux bruns, un peu en dsordre, cachent son
front d'une pleur maladive. Ses yeux vifs et mobiles attestent une rare
sagacit, une rapide intelligence. Nanmoins mon inquite curiosit n'y
trouvait pas tout ce qu'elle y cherchait; et quand je me demandai ce que
j'aurais pens de Dickens en le rencontrant par hasard et sans le
connatre, au spectacle, au bal, dans une voiture publique ou sur un
paquebot, je me dis que j'aurai pu faire  volont du plus populaire
romancier anglais:

Le premier commis d'une grande maison de banque;
Un habile _reporter_ de cour d'assises;
L'agent secret d'une intrigue diplomatique;
Un avocat malin et retors;
Un heureux joueur;
Ou tout simplement le directeur d'une troupe de comdiens ambulants.

Mais sa conversation excluait la plupart de ces hypothses; car Dickens
a le parler modeste et loyal, la physionomie ouverte, le regard droit,
le sourire honnte. Il s'adressait de prfrence  mon compagnon de
voyage, sous les auspices duquel jetais arriv chez lui, et qui
d'ailleurs lui prtait une oreille moins rebelle aux terribles ellipses
de la prononciation britannique. Et j'tais heureux de cet arrangement
qui me laissait le loisir d'tudier l'homme, et dans son accent, et dans
les inflexions de sa voix, et dans les mille dtails de son entourage.

C'est ainsi que je pus remarquer un beau portrait de jeune femme,--la
madone domestique de ce chaste foyer. Et quand la porte s'ouvrit
discrtement, lorsqu'un marmot navement curieux vint, avec la douce
confiance de l'enfant gt, rder sur la pointe des pieds autour de
nous,--la tte penche, le doigt coll aux lvres,--je pus constater
tout  mon aise la ressemblance de la mre et du fils.

Et la convocation?--la conversation ne tarissait point, mais je la
suivais mal, je l'coutais  btons rompus. Dickens nous parla d'un
prochain voyage qu'il devait faire en France, et manifesta des doutes
sur la valeur qu'on y pouvait accorder  ses ouvrages. Aucun ddain,
bien au contraire, des succs qu'il pourrait obtenir hors de son pays.
Il avait l quelques traductions de ses romans, et gnralement ne se
plaignait point trop de ses traducteurs.--J'en tirai la conclusion que
Dickens tait trs-indulgent et trs-poli Puis comme il excepta de cette
bnvole approbation certaine version allemande de _Nicolas Nickleby_ et
d'_Olivier Twist,_ je ne pus m'empcher de penser que nous ne venions ni
de Weymar ni de Berlin.

Il me parut insister beaucoup sur certaines tudes physiologiques dont
il tait alors proccup: le magntisme, les systmes de Gall et de
Mesmer, tout ce qui tient  l'existence phnomnale de l'homme, tous ces
miracles inexpliqus dont l'analyse claircira plus tard la grande
question philosophique souleve par Cabanis, inquitait videmment cet
esprit inquisitif et subtil. Aussi ne fus-je pas le moins du monde
tonn quand je l'entendis nous recommander, comme une des curiosits
lgitimes de notre sjour  Londres, une visite  quelque pnitentiaire
Nulle part, en effet, mieux que dans ces prisons exprimentales, on ne
peut scruter les mystrieux rapports de l'homme physique et de l'homme
intelligent.

Les lecteurs de Dickens qui se rappellent les notes de son voyage en
Amrique, ne s'tonneront pas des conseils qu'il nous donna. Rien de
plus pathtique, en effet, n'est sorti de sa plume que la description du
pnitencier de Philadelphie: pages si nergiques, si loquentes, si
puissamment empreintes d'une haute raison, qu'elles ont servi d'argument
aux antagonistes du systme cellulaire, en Angleterre comme chez nous, 
Londres comme  Paris(1).

[Note 1: On les trouvera dans la Revue Britannique de novembre 1842.]

Le clbre romancier ne se borna point  de striles exhortations: il
nous donna un billet pour le directeur de la _Middlesex County Gaol_, ou
si prcieuse recommandation nous fit accueillir avec autant
d'empressement et d'obligeance que si le prince Albert lui-mme et pris
la peine de nous accompagner.

Un autre jour je dirai peut-tre ce que je vis dans cette sombre
demeure, pour le moment, il faut prendre cong de Dickens, qui se mit
tout entier  notre disposition pour le reste du temps que nous avions 
passer dans son pays.

Malgr sa bienveillance, il m'avait fait peur; je songeais, aprs
l'avoir quitt,  l'norme puissance dont il dispose, et je regardai mon
compagnon, je me regardai moi-mme avec une inquitude bien naturelle.

Nous avions,  nous deux, chtifs, fait poser la Frane devant cet
observateur sagace, dont le moindre jugement,  peine jet sous la
presse, retentit sur toute la surface du globe. Malveillant ou moqueur,
il pouvait esquisser d'aprs nous, la charge du _French literary
gentleman_, l'envoyer aux quatre coins de l'univers, et faire rire  nos
dpens six ou sept millions de lecteurs bretons, gallois, hiberniens,
pictes, yankes, indiens, chinois, etc.

Or, je remarquai avec une vritable horreur,--pntr des consquences
graves que pouvait avoir le plus futile incident, je remarquai, dis-je,
que l'un de mes gants tait dcousu au-dessous du pouce, de manire 
compromettre mon pays, si par hasard le terrible romancier s'tait
aperu de ce dsordre.

Je n'ai pas lu, depuis lors, une livraison de Martin Chuzzlewit sans y
chercher une induction dfavorable au caractre de mes compatriotes, 
propos d'un gant de chevreau noir horriblement entrebill.


II.

CHEZ ROGERS.

Il y a justement un an, jour pour jour, que je vis pour la premire fois
le soleil tinceler sur les dalles encore humides des trottoirs de
Londres, et j'tais  Londres depuis trois semaines. Depuis huit jours,
pris du spleen, je ne souriais plus  mon compagnon que d'un air
contraint. Il lisait clairement un reproche dans chacun de mes
regards.--Je maudissais l'Angleterre,--cette nef
gigantesque,--absolument comme Gronte, la galre fantastique du mons
Scapin.

Mais qu'un seul rayon de soleil dissipe de brume! Il n'en fallut pas
davantage pour me faire trouver  notre maigre htesse une physionomie
avenante:  ses cuillers d'argent allemand, jaunes et bosseles, un
extrieur confortable;  son monotone et monosyllabique
djeuner,--_eggs, ham, tea_,--une mine nouvelle et des attraits
nouveaux.

Puis l'obligeant architecte choisit cette riante matine pour tenir la
promesse qu'il nous avait faite de nous ouvrir le muse de Samuel
Rogers.

Nous partmes  pied, sans parapluie; et nous ne trouvmes point, dans
Bond-Street, ce pauvre diable de balayeur franais en costume gyptien,
qui prlevait sur nos bottes vernies, un impt plus que quotidien; et
ces hideuses fentres  guillotine, que j'avais prises en horreur,
s'ouvraient de tous ctes pour laisser passer de blondes ttes, de
fraches paules, des bras ronds et satins. Bref, tout souriait, et le
cri funbre des vieux habits (_old clothes_) avait lui-mme un accent
relativement gai.

Notre guide, qui nous procdait de quelques pas, s'arrta devant une
maison d'assez ordinaire apparence, dont un vieux valet entrouvrit la
porte avec une prudence caractristique. Mais lorsqu'il eut reconnu
l'obligeant architecte, commensal et ami de M. Rogers, nous pntrmes
sans difficult dans le sanctuaire.

Le muse remplit la maison, ou, pour mieux dire, la maison n'est qu'un
muse; le corridor mme est encombr de bas-reliefs et tapiss de
tableaux. Ce qu'il y a de richesses entasses dans cet espace troit
effraie l'imagination, pour peu que l'on soit habitu  chiffrer la
valeur probable des objets que rassemble un dilettante difficile, un
bibliomane fanatique. Par exemple, ce manuscrit de quelques lignes,
droul sous un simple cadre en bois sculpt, c'est le sous-seing priv
par lequel Milton se dessaisit  vil prix de tous ses droits  la
proprit du _Paradis perdu_. Cet autographe a d coter au riche auteur
de _l'Italie_ trente fois plus que le _Paradis perdu_ ne cota au
libraire, il est vrai que par compensation _the Human Life_ a rapport 
Rogers cinquante fois plus que le _Paradis perdu_ ne valut  l'Homre
anglais.

Je ne sais si ce fut _la Vie humaine_, ou _les Plaisirs de la Mmoire,_
dont le pote-banquier voulut apprcier la vogue par livres, schellings
et pences. En consquence il lui ouvrit sur ses livres un compte par
doit et avoir. Le doit du pome taient les frais d'une magnifique
dition, orne de gravures;  l'avoir figuraient, les sommes reues des
libraire. La balance fut aussi satisfaisante pour le spculateur que
pour le pote; et, tandis que ce dernier s'abandonnait  des rves de
gloire, l'autre put se flotter les mains et empocher un bon bnfice sur
l'affaire en question.

Heureux les pays o les banquiers gagneraient ainsi leur fortune et la
dpenseraient d'une manire aussi noble, achetant, avec le salaire de
leurs plus beaux vers, une toile de Raphal ou de Rubens, un bronze de
Cellini, un livre rare--mais, plus heureux encore celui o, ni les beaux
vers, ni les beaux tableaux ne deviendraient des objets de commerce; o
les grands talents, pensionnaires de la rpublique, produiraient
gratuitement pour le peuple; o la mendicit dans les arts n'aurait pas
pour excuse le besoin de vivre, qui excuse tout:--o, par consquent, la
pense garderait sa noblesse, et ne drogerait jamais en face de
l'opulence humilie:

Reynolds et Titien, Claude Lorrain et Gainsborough, Wilson et Poussin ne
se disputent les panneaux du charmant parloir o l'on nous fit d'abord
entrer.--Les fentres donnent sur le parc Saint-James, et, aussi loin
que l'oeil peut s'tendre, il ne rencontre que frais gazons, massifs de
feuillage, troupeaux pars sur l'herbe paisse, car il faut que le got
des choses champtres se retrouve dans tout tablissement compos par un
Anglais. Rogers, d'ailleurs, plus que tout autre, doit aimer la solitude
et la paix des champs, lui qu'un savant critique comparant nagure aux
brahmanes de l'Inde, tranquilles et rveur au sein de l'univers
tumultueux.

Dans ces pomes, dit-il, et nous ne saurions mieux dire, Rogers a peint
la ralit de la vie; tout l'idal de son oeuvre est dans la pratique du
bien, dans le culte du devoir, dans le dveloppement naf de notre
existence, telle qu'elle s'coule ordinairement sous l'influence des
vnements vulgaires, mais aussi sous la loi d'une raison calme, et une
bonne conscience et d'une me bien ne.

Les passions mondaines, dans leur frivolit, lui sont trangres, les
prjugs asctiques n'ont aucun accs dans son esprit. Il n'est ni
sceptique, ni satirique, ni misanthrope, ni athe, ni sectaire; le
christianisme pur d'alliage, mais ploy aux moeurs et aux habitudes
modernes, respire au fond de sa posie comme dans un noble sanctuaire.
Charit envers tous, piti sans faste, dvouement sans orgueil,
accomplissement du devoir, joies de la famille, indulgente vertu, bont
sans mollesse, activit sans inquitude, rsignation sous le sort, mais
sans affectation  le braver, tels sont les axiomes familiers qui
servent de mobile aux scnes qu'il aime  peindre.

L'homme dont les oeuvres ont t ainsi caractrises parut bientt
devant nous. C'tait un petit vieillard aux yeux rougis par l'tude,
mais,  l'encontre de beaucoup d'autres savants, mis avec une propret
recherche. Sa peau semblait avoir t brosse ride  ride; ses mains
sches taient blanches et parfumes. La rgularit mthodique des
habitudes se trahissait dans ses allures rserves et polies  la fois.
Il nous montra toutes ses richesses sans rien omettre, mais sans
insister sur rien, si ce n'est, je pense, sur une remarque historique 
propos de je ne sais quelle mdaille fruste. Il avait tir cette
dernire d'une espce de bahut d'bne, dans les panneaux duquel sont
incrusts quatre dlicieux tableaux de Stothard, le peintre des fes et
des lutins.

[Illustration: Samuel Rogers.]

Aprs nous avoir fait admirer un mcanisme grce auquel chacun de ses
tableaux, mont sur un chssis mobile et s'cartant  volont de la
muraille, peut tre plac suivant l'heure dans son jour le plus
favorable, il nous conduisit  son cabinet de travail, plac sur la rue.
La porte, qui se referma derrire nous, simulait  s'y mprendre un
corps de bibliothque; en telle sorte qu'une fois entr, on tait
littralement entour de livres, et compltement isol du monde
extrieur.

Sur la table du milieu, parmi un monceau de productions nouvelles,
adresses  Rogers comme  un des patrons de la littrature nationale,
j'aperus une petite toile resplendissante de couleur: c'tait le
dernier chef-d'oeuvre d'un jeune peintre, le seul hritier lgitime qui
puisse rclamer la succession de Wilkie. Nous ne le connaissons pas
encore. Il s'appelle Mulready. Le tableau dont je parle reprsente un
colier guettant une mouche. C'est un vrai bijou travaill _con amore_,
avec amour, et frayeur, ajouterons-nous, pour tre soumis  un des
apprciateurs le plus justement difficiles.

Je l'tudiais avec dlices, quand je relevai la tte, Rogers avait
disparu comme une sorte d'apparition fantastique, sans crmonie et sans
bruit. L'obligeant architecte nous apprit que nous pouvions, autant que
cela nous plairait, prolonger notre visite aux tableaux; et je compris,
en ne sortant de l que deux heures aprs, combien l'apparente
impolitesse de notre hte tait en ralit une attention dlicate.

Nous allmes de l chez Colnaght, le clbre marchand d'estampes, et
pendant que nous admirions sa collection de gravures anciennes, notre
guide lia conversation avec un homme d'une cinquantaine d'annes, ple
et souffrant, assis sur un fauteuil dans l'arrire-magasin. Aprs un
entretien de quelques minutes, l'obligeant architecte revint de notre
ct, feignit de regarder avec attention la planche que je tenais, et me
poussant lgrement du coude.

C'est la journe aux potes, me dit-il. Vous avez pass la matine chez
l'auteur des _Plaisirs de la mmoire_: voyez l-bas celui des _Plaisirs
de l'Esprance._

--Thomas Campbell! m'criai-je.

--Thomas Campbell! rpliqua notre guide, le pote le plus chaste, le
plus correct, le plus chti de l'poque moderne. Lord Byron, ce juge
difficile, le plaait au-dessus de tous ses autres rivaux, si ce n'est
pourtant de Samuel Rogers. Mais bien des gens, sur ce dernier point, ne
pensent point comme Byron. _Gertrude de Wyoming_ me parat une
conception plus originale et plus pathtique qu'aucune de celles dont
Rogers a sem ses grands pomes didactiques et moraux. Puis, bien qu'il
soit injuste de comparer un simple journal de voyage crit en prose avec
tout l'abandon que comporte cette espce de production  une oeuvre
lentement conue, excute dans le silence du cabinet aprs des tudes
sans nombre, je vous avouerai navement que je prfre les _Souvenirs
d'Alger_ (par Campbell), au long travail de Rogers sur l'Italie.

[Illustration: Sir Thomas Campbell, pote anglais, dcd  Boulogne le
15 juin 1844.]

A ce mme moment, Campbell se levait pour sortir, et je remarquai avec
peine, dans sa dmarche tranante et sur sa physionomie dcourage, les
symptmes d'une sant profondment atteinte.

Je me doutai peu cependant que, moins d'une anne aprs, les caveaux de
Westminster s'ouvriraient pour recevoir le chantre de l'Esprance.

N en 1760, Samuel Rogers vit encore. Thomas Campbell n'avait que
quarante-sept ans lorsqu'il prit place dans l'enceinte illustre que les
scrupules de quelques prlats ferment aux restes de lord Byron.

O. N.



Chronique musicale.

_Les Quatre Fils Aymon_, opra-comique en trois actes, paroles de MM. de
Leuven et Brunswick, musique de M. Balfe.

Ces quatre fils Aymon sont d'invention toute moderne, et n'ont rien de
commun avec ceux d'autrefois. D'abord, ils sont Bretons, et les autres
taient Gascons. Quel rapport y a-t-il entre un Gascon et un Breton, je
vous le demande?

Je crois pourtant qu'Yvon, le vieux majordome de ces illustres
chevaliers, doit avoir voyag souvent devers la Garonne, et qu'il a bu
plus d'une fois de l'eau de ce fleuve, qui, on le sait, a la proprit
de monter au cerveau et d'inspirer les inventions hardies et les fables
ingnieuses. Vous allez en juger, et je m'en rapporte  vous.

[Illustration: Thtre de l'Opra-Comique. _Les Quatre Fils Aymon_, 3e
acte.--Beaumanoir, M. Chollet; Olivier, M. Mocker; Richard, M. Emon;
Allard, M. Sainte-Foy; Renaud, M. Giraud; Yvon, M. Hermann-Lon;
Hermine, madame Dacier; Claire, madame Potier; Yolande, madame Flix;
glantine, madame Sainte-Foy.]

Le vieux duc Aymon est mort depuis un an, et, par testament olographe,
il a ordonn  ses quatre fils de partir aussitt aprs sa mort, de
prendre chacun une direction diffrente, de ne revenir qu'au bout d'une
anne, et d'ouvrir alors seulement un vieux bahut qui renferme leur
hritage. Renaud, Olivier, Richard et Allard ont obi ponctuellement 
leur pre, et Yvon est rest pendant toute l'anne dans le vieux
chteau, qu'il commande seul et qu'il administre  son gr.

Toute la fortune de la famille tant sous les scells, au fond du bahut,
Yvon n'avait pas un sou vaillant pour passer cette longue anne. Mais
c'est un serviteur fidle, courageux et intraitable  l'endroit de
l'honneur des Aymon. Il a pris sur-le-champ un parti qui coupait court 
toutes les difficults. Il a congdi toute la garnison et tout le
domestique du chteau, gardant seulement avec lui une vieille servante.
Puis il a lev le pont, baiss la herse, et s'est tenu renferm dans le
vieil difice, refusant obstinment la porte  tout tranger, plerin ou
chevalier errant assez malavis pour y venir frapper. On a pu trouver
les Aymon peu hospitaliers, mais on n'a pu dire, du moins, qu'ils
n'avaient que de l'eau  boire, et c'est  quoi il tient par-dessus
tout. C'est l qu'il place _l'honneur de la famille_. Chacun entend
l'honneur  sa manire.

Pour mieux faire illusion sur ce point, il parcourt toutes les nuits, sa
lanterne  la main, les remparts et les fosss du chteau, criant d'une
voix de tonnerre: Sentinelles, prenez garde  vous! de faon  faire
hurler tous les chiens et  tenir en veil tous les manants du
voisinage.

Cependant il a vcu pendant toute l'anne des lgumes du jardin, des
goujons et des poules d'eau du foss. J'avoue qu'il est un peu maigre;
mais l'embonpoint de dame Gertrude fait honneur  ce rgime
philosophique.

Tout  coup le cor se fait entendre  la poterne, et sonne la fanfare
des ducs Aymon. Ce sont les quatre voyageurs qui arrivent. D'abord ils
chantent un quatuor; puis ils demandent  djeuner, Allard surtout qui a
toujours faim. Mais Yvon n'a pas de quoi se prsenter honntement au
march.

Mettez la main  l'escarcelle, messeigneurs.--Mettons la main 
l'escarcelle. Chacun met la main  l'escarcelle, et n'y trouve rien. Ce
qui prouve l'ternelle vrit du vieil adage: _Pierre qui roule n'amasse
pas de mousse_. Mais Yvon sait son Walter Scott sur le bout du doigt, et
n'est pas homme  rester _a quia_ pour si peu. Il descend dans le
village et avise un manant attabl qui va procder  l'autopsie d'un
pt comme on n'en voit gure  la Roche-Aymon.--Ce pt est  nous,
manant; le gibier qu'il contient a t tu sur nos terres.--Et il s'en
empare. Puis il rencontre une oie, lui passe dlicatement une flche au
travers du corps, et paie la propritaire d'un dlicieux calembour:
--Qu'appelez-vous votre oie, la mre? C'est une oie sauvage: la preuve,
c'est qu'elle s'est sauve  mon approche.--A de pareils arguments un
vassal n'a rien  rpliquer.

Pendant que l'oie est  la broche, on procde  l'ouverture du bahut, o
doivent tre entasses tant de richesses. Hlas! on n'y trouve qu'une
feuille de papier o le dfunt a griffonn quelques lignes de sa main
ducale: Mes enfants, j'tais min de la tte aux pieds quand j'ai
quitt ce monde, et je n'ai rien  vous laisser que ma bndiction. Je
vous la donne. Aimez-vous toujours, et soyez bien sages, etc., etc. On
est toujours prodigue de morale, quand on n'a pas autre chose  donner.
Les quatre frres, difis et attendris, chantent de nouveau un quatuor.
Mais le sort les poursuit de toutes les manires, et il est crit qu'ils
ne djeuneront pas.

Qui se prsente en si bel quipage, et accompagn de si gente
damoiselle? C'est le sire de Beaumanoir, curieux et affam. A lui le
rti,  lui le pt conquis par Yvon avec tant d'audace: l'honneur de la
famille le veut ainsi. Mais il veut avant tout savoir ce que renfermait
le coffre prcieux scell avec tant de soin--Des sommes incroyables,
rpond Yvon, toujours pour sauver l'honneur de la famille. D'ailleurs,
il a devin du premier coup que le Beaumanoir n'est si curieux que parce
qu'il a une fille  marier.

Mais, dit le comte, une fortune partage entre quatre hritiers se
rduit  rien.

--C'est vrai, rpond le majordome, qui n'est jamais en dfaut; mais sur
les quatre, trois sont morts  la guerre. C'est l'an qui hrite du
tout.

--Quel bon parti pour ma fille! s'crie Beaumanoir, qui est avare.

Il n'a pas seulement une fille, mais trois nices, dont il est le
tuteur. Il les a mises au couvent: quand elles auront pris le voile,
leur fortune, qui est immense, lui appartiendra. En attendant, il dit
qu'elles n'ont rien, pour loigner les pouseurs. Mais Hermine, qui est
une honnte fille, dclare tout net  son pre qu'elle ne se mariera que
lorsque ses trois cousines seront pourvues; c'est un voeu qu'elle a fait
dans les trois chapelles les plus rvres du pays. Remarquez, je vous
prie, qu'elle aime en secret messire Olivier, l'an des Aymon, celui-l
mme que son pre veut lui faire pouser. Rare exemple de
dsintressement et d'abngation, qui mrite bien qu'on lui pardonne
quelques peccadilles!

Le fait est que durant ce voyage, entrepris, sans que son pre en st
rien, dans un but si louable, elle a eu d'tranges aventures. Elle a
rencontr successivement Renaud, Richard et Allard, leur a fait  tous
trois les yeux doux, leur a tourn la tte, et a reu leur hommage, leur
foi et leur anneau. Elle a donc, de compte fait, quatre amants, et c'est
beaucoup pour une fille de bien. Heureusement elle a autant d'esprit que
d'amants, et se tire de ce cas embarrassant avec une dextrit
merveilleuse.

Elle crit  chacun des trois frres: Trouvez-vous  tel endroit 
minuit; je m'y rendrai voile. Nous irons ensemble chez un ermite des
environs qui est prvenu et qui nous mariera. Chacun est exact au
rendez-vous. Elle arrive  l'heure dite, menant par la main ses trois
cousines, place Claire auprs de Renaud, Yolande auprs d'Allard,
glantine auprs de Richard, et expdie les trois couples vers trois
ermitages diffrents.--Que d'ermitages il doit y avoir en
Basse-Bretagne!

Puis, son voeu tant accompli, elle met sa main dans celle d'Olivier.
Qui est bien attrap? Le Beaumanoir, dont les complots trs-peu dlicats
sont djous, et les esprance dues. Voyez son air penaud et sa mine
piteuse, quand Hermine lui prsente ses trois nices, qu'il croyait bien
loin, et ses trois neveux, dont il vient de faire l'acquisition sans le
savoir, et permettez-moi de terminer ici ma narration, que le
dessinateur de _l'Illustration_ s'est charg de complter.

Vos yeux, en la voyant, saisiront mieux la chose.

Aussi bien, ne me reste-t-il plus rien  vous dire.

Je me trompe, il me reste  parler de la musique de M. Balfe, et c'est
beaucoup.

M. Balfe a ml  cette action si importante et si pleine d'intrt les
plus fines harmonies et les plus suaves cantilnes. La mlodie y coule 
grands flots, facile, naturelle et surtout originale. Il sufft, pour le
prouver, de l'air d'Yvon, qui sert d'introduction  l'ouvrage, et des
couplets que le mme personnage chante au troisime acte: si ce dernier
morceau n'tait pas sign Balfe, on le croirait de l'auteur des
_Huguenots._

Il y a, au second acte, un charmant duo, chant par Hermine et Olivier,
et un autre plus remarquable encore, que le public a fait rpter  la
premire reprsentation. C'est un duo bouffe, et du meilleur style, il
est plein d'intentions comiques, et tout ptillant de fines saillies. Le
finale de ce second acte offre aussi une phrase trs-frache et
trs-distingue, et l'on est forc d'admirer l'audace de l'auteur, qui
n'a pas craint de la rpter six fois. Il tait sr qu'on ne s'en
lasserait point.

L'air chant par Hermine, au troisime acte, est trs-remarquable, il
est form de trois parties opposes d'intention et de caractre; toutes
trois sont traites avec la mme verve et le mme esprit. Mais quelle
science d'harmoniste et quelle habitude de manier les voix n'a-t-il pas
fallu pour crire les trois quintettes du premier acte, o figurent
quatre tnors, et celui du second acte, o l'on entend quatre sopranos
manoeuvrer si aisment, et avec tant de grce! Un reconnat bien,  ce
dernier morceau, que M. Balfe a fait ses premires armes en Italie!

Signalons, en finissant, le dbut de M. Hermann-Lon, acteur
intelligent, chanteur trs-agrable, et qui occupera bientt 
l'Opra-Comique le rang le plus distingu.



Maroc.

REPRISE DES HOSTILITS SUR LA FRONTIRE ALGRIENNE.--ASSISTANCE ACCORDE
A ABD-EL-KADER PAR L'EMPEREUR ABD-EL-RAHMAN.--MISSION DU COMTE DE MORNAY
(1832) ET DU COLONEL DE LA RUE (1836).--FORCES MILITAIRES DE MAROC.

[Illustration: Dpart du prince de Joinville du port de Toulon.]

Les agressions hostiles des Marocains n'ont pas cess sur la frontire
occidentale de l'Algrie. Le combat du 30 mai (V. _l'Illustration_, t.
III, p. 217), a t suivi, le 15 juin, d'un second engagement, qui est
venu brusquement rompre une confrence pacifique entre le gnral Bedeau
et le lieutenant de l'empereur de Maroc. El-Guennaoui. Cette nouvelle
insulte exigeait de promptes reprsailles. Le 19, un corps franais,
sous les ordres de M. le marchal Bugeaud, est entr, sans coup frir, 
Ougda, petite ville ou bourgade protge par une grande kasbah ou
forteresse. Aprs une occupation de vingt-quatre heures, il est revenu
au camp de Lalla Maghania, emmenant environ 200 familles originaires de
Tlemcen, et empresses de retourner dans leurs foyers, d'o Abd-el-Kader
les avait arraches violemment.

[Illustration: Soldat de la garde noire de l'empereur de Maroc, par E.
Delacroix.]

Dans la confrence avec El-Guennaoui, le gnral Bedeau avait demand,
au nom de la France, qu'Abd-el-Kader ft chass du territoire marocain,
ou forc d'y vivre en simple particulier, et de se retirer dans la
province du Maroc, de l'autre ct de l'Atlas, dans la ville que lui
dsignerait l'empereur; que les contingents des tribus fussent dissous
et renvoys chez eux: enfin, que les forces rgulires de l'empereur sur
la frontire fussent employes  y rtablir la tranquillit et  en
loigner Abd-el-Kader. A ces demandes, Guennaoui rpondit par la
prtention de limiter la frontire algrienne  la rive droite de la
Tafna. Cette prtention, qui n'avait jamais t prcdemment leve, est
contraire  l'tat des choses sous les Turcs, ainsi que le constatent
les emplacements occups jadis par leurs camps (voir la carte); et par
consquent la France ne saurait  aucun titre l'accueillir. Entre les
deux tats, la frontire a longtemps t la Moulouvah.

L'expdition d'Ougda n'a pas cependant mis un terme aux provocations des
Marocains. Le 3 juillet, ils ont de nouveau attaqu une de nos colonnes
sur la Haule-Moulah, et le marchal Bugeaud a acquis la certitude
qu'Abd-el-Kader tait prsent au combat. Ces provocations ritres sont
une vritable dclaration de guerre.

On assure mme qu'une dpche tlgraphique du marchal, parvenue mardi
dernier au gouvernement, annonce qu'il lui est impossible de demeurer
plus longtemps sans rpondre avec nergie aux hostilits, qui deviennent
gnrales sur la ligne, et presse avec instance renvoi des rgiments de
cavalerie qu'en lui a annoncs, et dont le premier dtachement est dj
embarqu.

Au surplus, si les hostilits du Maroc contre notre domination en
Algrie n'ont clat ouvertement que cette anne, ses hostilits
occultes et indirectes remontent aux premiers temps mmes de notre
conqute.

Ds 1841, l'empereur Abd el-Rahman chercha  s'emparer de Tlemcen, et
c'est dans la crainte que toute la province ne tombt entre les mains de
ce voisin puissant, que le gnral Clausel fit occuper la ville d'Oran le
4 janvier 1832. En mme temps, le colonel d'tat major Auvray fut envoy
vers l'empereur pour sommer ce prince de respecter le territoire
algrien, comme tant une dpendance de la France. Le colonel Auvray ne
dpassa pas Tanger, o il fut retenu par le gouverneur de la province,
rependant la cour de Maroc promit d'vacuer la province d'Oran, et de ne
plus se mler des affaires de la rgence; mais cet engagement ne fut pas
respect.

Lorsqu'il s'agit, bientt aprs, d'imposer des beys tunisiens aux
provinces de Constantine et d'Oran, les principaux chefs de cette
dernire envoyrent une dputation  Muley-Abd-el-Rahman, pour l'inviter
 venir prendre possession de la province menace. Au nombre des
personnages chargs de cette mission, figuraient les chefs des Douairs
et des Zmlas, et  leur tte Mustapha-ben-Ismael et El-Mezari, devenus
ensuite deux de nos plus fidles serviteurs; ils furent accompagns par
les chefs de Tlemcen, parmi lesquels se distinguait au premier rang
Ben-Noona, institu plus tard par l'empereur kad de Tlemcen.

[Illustration: Soldat marocain, par E. Delacroix.]

Muley-Abd-el-Rahman accepta avec empressement la proposition qui lui
tait faite, et se hta d'envahir le territoire algrien avec une arme
de 12,000 hommes, commands par Muley-Ali, son neveu, et un autre chef
appel Bel-Amri. Le premier prit possession de Tlemcen et de ses
environs; le second s'avana jusqu' Miliana, d'o il fut repouss par
le bey Hadj-el-Sghir, et alla s'installer  Mdah.

Le successeur du gnral en chef Clauzel, M. le duc de Rovigo, crivit
au consul gnral de France  Tanger, pour l'engager  faire  ce sujet
des remontrances  l'empereur de Maroc; mais cette ngociation
secondaire vint bientt se fondre dans celle que dirigea M. le comte
Charles de Mornay, envoy extraordinaire de la France.

Notre, peintre clbr, M. Eugne Delacroix, faisait partie de cette
mission. Nous devons  l'obligeance de cet artiste les deux dessins que
nous publions aujourd'hui, ainsi que quelques autres que nous nous
proposons de publier prochainement.

M. de Mornay informa le duc de Rovigo, par dpche date de Mquinez, le
4 avril 1832, que le gouvernement marocain, renonait d'une manire
positive  ses prtentions sur la ville de Tlemcen et sur les districts
environnants, dpendant de l'ancienne rgence d'Alger. En consquence,
l'empereur de Maroc s'engageait  ne plus entrer dans les dmls que
nous pouvions ou pourrions avoir  dbattre avec les habitants de ces
contres, qu'il reconnaissait appartenir maintenant  la France. Enfin,
la conduite du bey Amri tait reconnue blmable et contraire aux
traits, et il tait rappel avec les chefs marocains placs sous ses
ordres.

[Illustration: carte.]

Forc ainsi de renoncer  agir directement sur la rgence d'Alger,
l'empereur de Maroc voulut du moins exercer une influence occulte dans
les affaires de la province d'Oran, qu'il esprait runir tt ou tard 
son empire. A cet effet, il se mit des lors en relations intimes avec le
jeune Abd-el-Kader, qui commenait dj  briller d'un certain clat
dans cette contre, et qui,  raison de son ge, lui parut devoir se
soumettre  son ascendant avec plus de docilit que les autres chefs.
Outre cela, il existait entre eux une espce de lien de parent, l'un et
l'autre se disant chrifs ou descendants du prophte. Abd-el-Kader, en
homme habile, accepta le patronage qui lui tait offert, se rservant de
l'employer  son propre agrandissement.

Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, Abd-el-Kader a jusqu'ici
tenu, vis--vis de l'empereur, la conduite d'un vassal. C'est le nom de
ce prince qu'il a fait constamment invoquer dans la khotha (prire pour
le souverain) rcite dans les mosques soumises  son autorit; c'est 
ce prince qu'il a successivement fait hommage des cadeaux qu'il a reus
de la France, aprs le trait conclu avec le gnral Desmichels, le 26
fvrier 1834, et le trait de la Tafna, du 30 mai 1837; c'est  lui
aussi qu'il a souvent envoy, soit les prises qu'il faisait sur nos
colonnes, comme  la suite de l'affaire de la Maeta, soit mme les
prisonniers qu'il enlevait  nos allis indignes, entre autres notre
bey de Mdah en 1836, Mohammed-Ben Hussein, mort en prison  Ougda. En
retour de ces actes de soumission, Abd-el-Kader a tir jusqu' ce jour
du Maroc ses principales ressources en armes et en munitions, qui lui
ont permis de continuer la lutte soutenue par lui avec une persvrance
si opinitre depuis douze annes.

L'assistance donne par Muley-Abd-el-Rahman  Abd-el-Kader, et surtout
la prsence de 5,000 Marocains dans les rangs de notre ennemi aux
combats des 20 et 27 janvier 1836, aprs la prise de Tlemcen,
ncessitrent l'envoi d'une nouvelle mission auprs de l'empereur. Elle
fut, confie  M. le colonel de La Ru, aujourd'hui marchal de camp.
Cet envoy, qui, dans le cours de sa mission, ne dploya pas moins de
modration que de fermet, obtint, comme M. de Mornay, les mmes
protestations d'amiti, les mmes dsaveux de toute participation  des
menes hostiles, les mmes assurances du dsir de maintenir la bonne
harmonie et la paix entre les deux tats voisins. Mais ces assurances,
ces protestations ont eu la valeur des premires; les relations ont
continu entre l'empereur et l'mir sur le mme pied que par le pass,
et des secours de toute nature n'ont pas un instant cess d'tre envoys
 notre ennemi, jusqu' ce que les choses en soient venues  l'agression
ouverte du 30 mai dernier.

_L'Illustration_ a dj donn quelques dtails sur le Maroc (t. III, p.
185); nous les complterons successivement par d'autres que de nouvelles
recherches nous ont procurs. Nous les emprunterons en grande partie 
deux intressants mmoires indits, l'un de M. le capitaine du gnie
Durci, envoy par l'empereur Napolon auprs de l'empereur Muley-Sliman,
et admis par celui-ci en audience solennelle le 18 aot 1808; l'autre de
M Adolphe de Caraman, alors lieutenant au corps royal d'tat-major, qui
a visit une partie du Maroc pendant les mois d'avril, mai et juin 1825.
Comme dans ce gouvernement stationnaire les annes apportent fort peu de
changements  la configuration du pays,  son organisation politique et
militaire, ces mmoires ont tout le mrite d'un travail rcent et
parfaitement exact,  en croire le tmoignage impartial de ceux qui ont
parcouru pendant ces dernires annes les contres dcrites par MM.
Burel et de Caraman.

Les forces militaires du Maroc sont difficiles  apprcier! Tout homme,
au besoin, est soldat et monte  cheval pour courir au combat. Deux
espces de troupes recrutent l'arme: les premires, que l'on peut
appeler _troupes provinciales_, sont,  la demande de l'empereur,
envoye et entretenues par les tribus les plus voisines du thtre des
oprations militaires. La seconde espce de troupes, la _garde
impriale_, appartient plus particulirement  l'empereur, qui les tire
de certains cantons et de certaines tribus, o tout enfant mle est
soldat en naissant, possde des terres, jouit de quelques privilges et
touche une gratification annuelle. Ces troupes forment le noyau et
l'lite de toutes les expditions. Leur effectif tait, en 1808, de
36,000 hommes, rpartis, avec leurs femmes et leurs enfants, sur divers
points de l'empire, savoir:

        18,000 noirs,  Mquinez,  Maroc,  Sal et divers petits forts;
        8,000 Oudayas,         autour de Fs;
        2,000 Kerouanis       autour de Fs;
        3,000   Id.                  Tanger et aux environs;
        2,000   Id                   Larrach et aux environs;
        1,000  Id.                  Tarndant et Mogador;
        2,000   Id.                auprs des gouverneurs et des
                                       pachas pour lever la dme impriale.

Les Kerouanis sont, suivant toute probabilit, d'aprs l'tymologie de
ce mot, les descendants des familles venues originairement de Keromin,
la premire ville o se sont tablis les musulmans  leur arrive en
Afrique.

Les noirs taient autrefois bien plus nombreux; ils furent runis en
corps, vers 1690, par Muley-Ismal, qui, fatigu de l'inconstance de ses
troupes nationales, en acheta une partie, s'en lit donner plusieurs
milliers  titre de dme et de prsents, et en porta le nombre jusqu'
cent mille. Devenus assez puissants aprs la mort de ce prince, arrive
en 1727, pour vouloir disposer du trne, comme les cohortes prtoriennes
le faisaient  Rome, ils s'attirrent la haine des nationaux,  laquelle
Muley-Abdallah les sacrifia le premier. Les perscutions continurent
contre eux jusqu'en 1780, que Sidi-Mohammed les fit dsarmer, et leur
assigna des terres dans des contres diffrentes et loignes. Dans le
cours de moins de soixante ans, les 100,000 noirs de Muley-Ismal se
rduisirent ainsi  environ 18,000. Ce sont encore les meilleures
troupes de l'empire Cette garde noire ne compte gure plus maintenant
que 10  12,000 hommes.

Les Oudayas, nomms aussi _garde blanche_, tablis  Fs depuis
plusieurs sicles, taient devenus en quelque sorte les janissaires du
Maroc, disposaient du parasol, insigne de la puissance impriale,
faisaient et dfaisaient les sultans. Ils servirent d'abord avec
dvouement le souverain actuel et en reurent beaucoup de faveurs; mais,
pendant les annes 1830 et 1831, ils se rvoltrent, et l'empereur fut
oblig de les assiger dans le nouveau Fs. Ce sige dura six mois,
aprs lesquels les Oudayas durent se rendre  discrtion, faute de
vivres. L'empereur leur a fait grce de la vie; et, au lieu de les
exterminer, comme Mahmoud fit des janissaires, il s'est born  les
licencier, et  les disperser dans les diffrentes parties du Maroc.

(_La suite  un prochain numro._)



[Illustration: Courrier de Paris.]

On connat l'espce vaudevilliste: c'est une race prodigue et affame
qui dpense beaucoup, non pas toujours de son propre esprit et de sa
propre imagination, mais le plus souvent de l'imagination et de l'esprit
des autres. Il est vrai que par l'norme consommation de vaudevilles qui
se fait sur les thtres de Paris, il n'y a pas de fonds de
vaudevilliste si bien pourvu qui pt y suffire, s'il n'avait recours 
des emprunts forcs sur les fonds d'autrui. Aussi, tout vaudevilliste
qui sait son mtier et place avantageusement sa marchandise se tient-il
 l'afft et guette sa proie au passage; le vaudevilliste est embusqu
au coin du feuilleton et du cabinet de lecture;  peine une nouvelle
piquante et un roman curieux laissent voir le bout de leur nez, que,
sans plus attendre, ils le prennent au collet, le dvalisent de gr ou
de force, l'gorgent, le dpcent, et en portent les lambeaux, les uns
au thtre du Palais-Royal, les autres au thtre des Varits; et
souvent mme le malheureux est cartel entre quatre ou cinq thtres,
et ses membres sont disperss par toute la ville. Qui dit
vaudevillistes, dit fabricants de drames et de mlodrames, car ils sont
tous de la mme race et de la mme cole; plus d'un mme cumule et
exerce le mlodrame et le vaudeville du mme coup et avec le mme
succs.

Il va sans dire que _le Juif Errant_ de M. Eugne Sue ne pouvait manquer
d'attirer l'attention de cette nation dvorante; quelle bonne pture!
Aussi le premier chapitre du fameux roman avait  peine paru dans le
_Constitutionnel_, que vaudevillistes et dramaturges aiguisaient dj
leurs dents pour s'en repatre. On annonce que trois ou quatre comits
de lecture sont convoqus pour procder  la rception d'autant de Juifs
Errants, mls de couplets ou de coups de tam-tam. Nous finirons sans
doute par voir Morock, le terrible dompteur de tigres, sous les traits
de M. Frdric Lematre; M Lepeintre an, qui a depuis longtemps le
monopole des vieux de la vieille, s'emparera certainement du rle de
l'excellent Dagobert; et ces deux anges candides et souriants qui
clairent d'un doux rayon la terrible avant-scne du roman de M. Eugne
Sue, Blanche et Rose, douces et ravissantes cratures, reviendront de
droit  mademoiselle Rose Chri et  quelque autre qui lui ressemble.

Cet empressement des auteurs dramatiques  se ruer sur _le Juif errant_
est la preuve incontestable de l'intrt que cette curieuse publication
excite, et de l'attente qu'elle fait natre. MM. les auteurs dramatiques
ont trop d'exprience et le nez trop fin pour s'y tromper: ils vont, du
premier coup, chercher fortune du ct o le succs se manifeste et
flairent la vogue et la popularit d'une lieue.

Il faut avouer que plus M. Eugne Sue avance, plus l'originalit de ses
inventions se dveloppe, et justifie ce grand bruit de curiosit qui se
fait autour de son livre. Les derniers feuilletons ont port l'intrt
au plus haut point, l'auteur a mis hardiment le pied dans les voies
profonds de son sujet, et le lecteur a senti, aux palpitations et au
frisson que cette partie du roman lui a causs, combien d'vnements
dramatiques et de scnes puissantes l'attendent dans la suite et la
progression de cette histoire mystrieuse, aux mille gracieux et
terribles pisodes.

Ce n'est pas  Paris seulement et en France qu'on s'occupe du _Juif
Errant_. Un de nos amis, qui arrive de Londres, nous apprend que les
murs de la ville et les vitres des librairies sont tapisss d'affiches
monstres qui annoncent l'apparition du fameux juif. Le roman de M Sue
tient la promesse de son titre: il marche il marche de tous cts et
vers tous les points de l'horizon: on peut, ds  prsent, prdire que,
comme son hros, il fera le tour du monde.

La partie la plus mondaine et la plus riante de Paris est certainement
celle qui s'tend du boulevard Montmartre au boulevard des Capucines et
ctoie la Chausse-d'Antin; l, dans ce lieu de plaisance appel le
boulevard Italien. Tout l'clat, toutes les grces, tout le luxe, tous
les plaisirs de la ville se donnent rendez-vous; c'est au boulevard
Italien qu'il faut aller chercher la Parisienne et le Parisien pur sang,
au pied leste,  la fine allure, au sourire railleur, gants, vernis,
lgants, et heureux de montrer leur lgance. Cette race charmante qui
semble goter avec tant de lgret le bonheur de vivre, ces gracieuses
femmes, ces bons amis du plaisir, ne se doutaient pas qu'ils riaient,
caquetaient et se dandinaient sur des morts  la suite de dmolitions
faites dans la rue Taitbout, la pioche du maon vient de heurter et de
dcouvrir des tombes, la plus grande partie de cette rue et du gai
boulevard qui l'avoisine formait autrefois le cimetire de l'glise
Saint-Roch. Quelques-uns de ces tombeaux ont un intrt historique, et
l'administration de la ville de Paris les a rclams  ce titre. Toutes
les choses humaines ressemblent  ce coin de la rue Taitbout; la vie est
 la surface: on s'en amuse, on en jouit, on en tire vanit, on s'en
pare; mais, si peu qu'on creuse, on trouve la mort au fond.

M. Margat est enfin parvenu  faire son ascension annonce depuis trois
semaines, et toujours retarde par le mauvais temps. Aprs tout, M.
Margat n'a rien perdu pour attendre. La journe de dimanche dernier,
heure de cette entreprise arostatique, a t une journe magnifique. Le
ciel, voil depuis un mois et lugubre, s'tait splendidement habill de
soleil et d'azur pour faire fte  M. Margat. Plus de quatre nulle
personnes se trouvaient runies sur le terrain de la rue de la Roquette
ou M. Margat leur avait donn rendez-vous. Un immense ballon, auquel
taient suspendus quatre autres ballons de moindre dimensions, a d'abord
obtenu le suffrage des curieux: puis, aprs les prparatifs ncessaires,
on a vu paratre M. Margat de l'air souriant d'un voyageur intrpide;
mais M. Margat, il faut le dire, n'a que subsidiairement occup les
regards, tous les yeux s'tant spontanment et invinciblement ports sur
une belle jeune fille aux noirs cheveux,  l'oeil tincelant au teint
vif et anim. Cette jeune fille tait mademoiselle Duplas la courageuse,
qui s'est offerte  suivre M. Margat dans son voyage arien avec le
sang-froid d'un aronaute  chevrons. On prtend mme que mademoiselle
Duplas a pay  M. Margat six mille francs comptant la chance, peu
probable, il est vrai, de tomber du haut des nues sur quelque clocher
pointu, sur quelque dur rocher, sur quelque rivire profonde, par
imitation de ce pauvre Vulcain, qui descendit jadis l'Olympe d'tage en
tage, ceci soit dit sans ide aucune de comparer le laid Vulcain  la
la brune et jolie mademoiselle Duplas.

Elle est monte dans la nacelle d'un pied lger, le front couronn de
roses et toute vtue de blanc, comme une fiance qui irait au bal de ses
noces, et au moment o l'arostat s'est lev dans l'espace, elle a
inond la foule de fleurs et de sourires; l'air en tait embaum; puis
mademoiselle Duplas a disparu rapidement, emporte avec son compagnon de
voyage Tous les nez taient en l'air, toutes les lorgnettes braques,
non-seulement dans la rue de la Roquette, mais sur les boulevards, sur
les places publiques, sur tous les points de la ville o il tait permis
d'apercevoir le fier ballon se frayant une route audacieuse. Le ciel
tait d'une limpidit transparente, et le soleil, illuminant l'arostat
de ses rayons, lui donnait tantt l'aspect d'un gobe errant revtu de
lames d'or, tantt d'un gros diamant incrust dans l'azur.--On ne compte
pas cependant que mademoiselle Duplas, qui est nubile, ramne un mari de
l-haut.

Paris, d'ailleurs, tait, ce jour-l, riant et joyeux; on peut dire que
toute la ville s'panouissait dans les rues et dans les promenades. Nous
ne reportons pas  M. Margat, ni mme  mademoiselle Duplas, tout
l'honneur de cette exhibition gnrale de Paris endimanch: le beau
temps a le droit d'en revendiquer la meilleure pari. Paris, emprisonn
depuis un mois, en barbotant sur le pav humide, s'tait prcipite tout
entier hors de ses maisons, au premier sourire de ce magnifique soleil,
et il faut avouer que rien n'est plus saisissant et plus rcratif que
de voir cette ville immense s'agitant ainsi par ses huit cent mille
ttes, et se promenant sur ses seize cent mille pieds. Je fais dduction
cependant des jambes amputes et des pieds dpareills, qui n'ont pas le
droit de figurer, pour cause d'absence, sur ce relev de semelles
ambulantes. Le soir, les thtres taient dserts. Le dimanche, par les
belles journes d't, est un jour fatal pour ces thtres infortuns;
il les change en dsert; il y fait la solitude et le vide.

Puisque nous y voici, cependant, entrons dans le premier thtre venu, au
thtre du Palais-Royal, par exemple, qui s'offre  nous; c'est le seul
qui nous ait donn l'aubaine d'une pice nouvelle; et, il faut le dire,
cette pice se prsente sous un titre fort peu respectueux pour
l'honorable ville de Paris; ce titre le voici: _Paris voleur._ Quoi
donc! y aurait-il vraiment des voleurs  Paris'? Jusqu'ici, j'avais cru
qu'on s'tait tromp sur ce point important de statistique morale, et
que les gens qui dfilent tous les jours devant la police
correctionnelle et la cour d'assises taient purement et simplement de
pauvres diables calomnis. Mais, puisqu'un vaudeville du thtre du
Palais-Royal l'affirme, comment en douter plus longtemps? Il y a donc,
il faut le confesser, un Paris voleur. Mais ce ne sont que les petits
voleurs que notre vaudeville nous montre, les gros bonnets tant
rservs pour le mlodrame, et appartenant de droit  l'Ambigu Comique
et  la Gaiet; donc, voici, en fait de petits larrons, le locataire qui
dmnage la nuit, par la fentre, pour se dispenser du terme celui; la
laitire qui met de l'eau dans son lait; le marchand de vin qui fabrique
du chambertin suivant la recette de la laitire; le vendeur de montres
de chrysocale sous prtexte d'or pur; le restaurateur plumant sa
pratique; ces demoiselles attirant dans leurs lacs les provinciaux
candides et pourvus de billets de banque: les inventeurs de pommades
sans pareilles et de choux mirobolants. Que vous dirai-je? tous les
flibustiers qui s'adressent  l'ignorance et  la crdulit. J'aime
assez peu, pour mon compte, les pices, vaudevilles ou drames, qui
remuent cette fange; s'ils ont la prtention d'tre gais, c'est l un
rire qui ne me satisfait point. Rire sur des escrocs et des
escroqueries, ne me semble pas une rcration bien acceptable et bien
dlicate; s'ils ont, au contraire, l'envie de prendre la chose au
srieux, ce srieux-l me rpugne, et les hros de bagnes, au thtre
comme ailleurs, ne sont pas mon affaire. Dans ce vaudeville de _Paris
voleur_, c'est le rire que les auteurs ont cherch; mais ils ont en beau
faire, ils n'ont obtenu ce rire que du bout des lvres; l'esprit qu'ils
y ont mis, d'ailleurs, est  la hauteur du sujet, c'est--dire
parfaitement trivial. Encore cet esprit est-il pris  tout le monde. Le
titre de la pice est ainsi justifi par la pice elle-mme.

M. Depaulis, notre habile graveur en mdailles, vient d'ajouter une
production nouvelle d'un rare mrit  toutes celles qui l'ont plac,
des longtemps, au premier rang dans son art, cette fois, M. Depaulis
reproduit et consacre le souvenir de la victoire de Saint-Jean-d'Ulloa,
page honorable de notre histoire maritime, dont l'clat revient  nos
braves marins et  leur chef, M. l'amiral Baudin. Sur une des faces de
la mdaille, l'artiste a reprsent le fort Saint-Jean, que domine une
montagne dont la cime s'lve  l'horizon; dans les eaux qui baignent le
fort, deux vaisseaux franais sont arrts et tout prts  l'attaque; la
scne est occupe et agrandie par le gnie de la France, qui, glissant 
travers les airs, l'aile dploye, le casque en tte, les plis de sa
tunique flottant au vent, s'apprte  planter le pavillon fianais sur
les murs de la citadelle conquise; sur le revers est place la figure de
Louis-Philippe; on peut dire, sans crainte d'tre accus de partialit,
que ce nouveau travail de M. Depaulis est, de tout point, excellent
comme pense et comme excution; la main si habile de cet artiste
distingu n'a jamais rien fait de plus hardi, de plus difficile et de
plus achev dans ses infinis dtails. On ne saurait trop tmoigner de
reconnaissance  un pareil talent qui se voue avec un tel succs et une
telle conscience de savoir et d'tudes,  consacrer la mmoire des faits
illustres qui honorent la patrie.

Monseigneur Menjaud, coadjuteur de feu M. de Forbin de Janson, mort
rcemment vque de Nancy, est arriv  Paris, monseigneur Menjaud vient
ici, conduit par un devoir pieux, pour assister aux derniers honneurs
qu'on doit rendre aux restes mortels de son vque. M de Janson, auquel
il succdera de plein droit et sans qu'il ait besoin d'une nomination
nouvelle. Un fait assez curieux, c'est que monseigneur Menjaud est frre
du spirituel comdien Menjaud, qui a quitt le thtre Franais il y a
deux ans, et que les fins connaisseurs regrettent encore. M. Mengeaud le
comdien et monseigneur Menjaud le futur vque ont toujours vcu dans
l'intimit et dans l'affection la plus fraternelle, cette amiti fait 
la fois l'loge du comdien et l'loge de l'vque. On dit mme que
leurs croyances se rencontraient et pactisaient sans peine: l'vque
causait volontiers de Molire, et le comdien de l'vangile, tous deux
en esprits convaincus et qui s'y entendent.

Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que la foudre est tombe sur une
maison du boulevard des Italiens avec courtoisie, sans tuer personne,
que trois tigres et une panthre, arrivs d'Afrique tout rcemment,
charment depuis quelques jours les promeneurs bipdes du
Jardin-des-Plantes, et qu'on aligne des forts de lampions aux
Champs-lyses pour clbrer les barricades de Juillet.



Htel et Collections Delessert.

A l'extrmit suprieure de la rue Montmartre, presque en face du
passage des Panoramas, entre les _magasins de la Ville de Paris_ et
_l'Alliance des Arts_, une porte de pierre massive attire les regards
des passants. Thierry, dans son ouvrage intitul: _Paris tel qu'il tait
avant la Rvolution_, l'appelle un arc de triomphe. Les colonnes qui
supportent la corniche sont ornes d'attributs guerriers. Une figure
sculpte, je ne sais quelle divinit, dcore le fronton. Cette porte a
un aspect imposant et mystrieux; elle semble s'isoler avec orgueil des
constructions modernes qui se sont leves de chaque ct, et qui la
dominent sans l'craser. Elle est si haute qu'en se plaant sur le
trottoir oppos, on n'aperoit pas mme les toits des btiments dont
elle forme l'entre principale. Ses pais battants s'ouvrent-ils par
hasard pour laisser sortir ou entrer quelques lgants quipages, on
admire, au bout d'une avenue de beaux arbres, la faade d'un magnifique
htel.

Cet htel est l'htel d'Uzes. Reconstruit peu d'annes avant la
Rvolution par M. Ledoux, architecte, il fut, sous la Rpublique et sous
l'Empire, occup successivement par le ministre du commerce et par
l'administration des douanes. La Restauration le rendit  M. le duc
d'Uzes, qui le vendit  M. Ternaux l'an. En 1826, il devint la
proprit de la famille Delessert.

Paris subit, depuis quelques annes surtout, une complte mtamorphose.
Il grandit et s'tend tout  la fois. A ses extrmits, des rues, que
dis-je? des villes nouvelles se continuent jusqu' son mur d'enceinte
qu'elles menacent de franchir bientt. Dans les quartiers du centre, o
il se sent comprim, il prend en hauteur l'espace qu'il ne peut pas
gagner en largeur, et dont son dveloppement extraordinaire a besoin. Il
s'entasse dans des cages troites o il se prive volontairement d'air et
de lumire, et o il a peine  se mouvoir et  se tenir debout, Si nos
pres revenaient  la vie, ils ne reconnatraient plus la ville qu'ils
nous avaient lgue. Aussi les terrains ont-ils acquis en de de
certaines limites une telle valeur, que les plus charmantes
constructions des sicles passs, les demeures historiques, les fleurs
les plus belles et les plus rares, les arbres les plus magnifiques,
tombent ple-mle sous la hache ou sous la pioche des dmolisseurs.
Cette anne mme, que de ravages n'ont-ils pas exercs! En ce moment, un
passage se construit dans le jardin du palais Aguado! L'htel Soubise ne
rougit pas de se transformer en bazar; la rue Rougemont pose insolemment
ses pavs de granit et ses dalles d' asphalte sur la belle pelouse du
banquier dont elle a l'audace de porter le nom!

L'htel d'Uzes a d souvent exciter la convoitise des spculateurs; car
il s'tend depuis la rue Montmartre jusqu' la rue Saint-Fiacre, et sa
porte, son avenue, ses cours, son corps de logis principal, ses
nombreuses dpendances, son jardin, ses galeries, ses magasins, couvrent
un terrain estim environ 4 millions, en ne comprenant pas dans cette
somme le prix des constructions. Cependant ses propritaires actuels ont
toujours rsist, avec une indiffrence et une fermet bien rares 
notre poque, aux sollicitations les plus offrantes de la bande noire.
Noble exemple, qui a trouv si peu d'imitateurs!

A ce titre seul, c'est--dire comme un dernier vestige des anciennes
habitations des familles riches d'autrefois, l'htel d'Uzes avait des
droits incontestables  la faveur que nous lui accordons aujourd'hui.
Mais il possde en outre des richesses artistiques et scientifiques dont
il peut tre utile de rvler au public l'existence trop peu connue, et
dont notre spcialit nous permet de lui montrer en mme temps quelques
chantillons curieux.

Parvenu au bout de la grande avenue, dtournons nous d'abord  gauche
avant d'entrer dans l'htel, et visitons dans un pavillon spar le
_muse et les collections botaniques_ de M. Benjamin Delessert, situs
au-dessus des bureaux de la banque de M F. Delessert.

En 1788, M. tienne Delessert, membre de la socit naturelle
d'dimbourg, frre an de M. Benjamin Delessert, commena  tenir en
herbiers, les plantes qu'il avait recueillies dans ses nombreux voyages,
ou qu'il recevait des divers pays du globe. Mais, en 1794 il mourut 
New York, de la fivre jaune. M Benjamin Delessert, son frre, qui
l'avait accompagn dans ses voyages en France, en Suisse, en Angleterre
et en cosse, rsolut de complter les collections, dj considrables,
que lui lguait son frre, et de former une bibliothque spciale pour
la botanique.

M. Benjamin Delessert, lui aussi, se sentait port vers cette douce et
charmante tude qui, selon les expressions de Rousseau, remplit
d'intressantes observations sur la nature ces vides que les autres
consacrent  l'oisivet ou au jeu. Comment ne l'ont-il pas aime?
C'tait  sa mre que Jean-Jacques avait adress, sur sa demande, ses
_lettres lmentaires sur la botanique_. La _petite_ pour laquelle il
crivait  sa _chre cousine_, c'tait sa jeune soeur, madame Gautier,
morte il y a peu d'annes. Dans sa troisime lettre, le professeur
annonait  son lve, qu'il lui envoyait un petit herbier destin 
tante Julie. Je t'ai mis  votre adresse, ajoutait-il, afin qu'en son
absence vous puissiez le recevoir et vous en servir, si tant est que
parmi ces chantillons informes il se trouve quelque chose  votre
usage.

Cet herbier resta longtemps en route et Rousseau s'inquita de ce
retard. J'ai grand'peur, dit-il, que M. G. ne passant pas  Lyon, n'ait
confi le paquet  quelque quidam qui, sachant que c'taient des herbes
sches, aura pris tout cela pour du foin. Cependant si, comme je
l'espre encore, il parvient  votre soeur Julie ou  vous, vous
trouverez que je n'ai pas laiss d'y prendre quelque soin. C'est une
perte qui, quoique petite, ne me serait pas facile  rparer
promptement, surtout  cause du catalogue accompagn de divers petits
claircissements crits sur-le-champ, et dont je n'ai gard aucun
double.

[Illustration: Buccin lime.]

[Illustration: Lymne des tangs.]

Les craintes de Rousseau ne se ralisrent pas. L'herbier fut remis 
madame Delessert, et conserv prcieusement par sa famille. M. le
docteur Chenu, auquel madame Franois Delessert l'a confi, a eu la
complaisance de nous montrer ce modle d'herbier. Il est prpar avec un
soin tout particulier. Chaque chantillon, parfaitement dessch, se
trouve fix, au moyen de petites bandelettes dores, sur des feuilles de
papier bordes d'un cadre rouge, et les noms des plantes, crits en
franais et en latin, y sont tracs du la main mme de Rousseau.

[Illustration: Vue de l'htel de M. Delessert,  Paris, prise du
jardin.]

[Illustration: Vue Intrieure de la galerie des tableaux de M.
Delessert.]

[Illustration: Galerie de M. Delessert.--Intrieur d'un Estaminet, par
Luex.]

Les herbiers et les livres du muse de botanique se sont tellement
accrus depuis 4794, qu'ils occupent aujourd'hui, comme nous l'avons dit,
une aile entire des btiments dpendants de l'htel. C'est une des plus
riches collections actuellement existantes, et M. Delessert l'a toujours
mise avec une gnrosit qui l'honore  la disposition des savants de
tous les pays.

[Illustration: Porcelaine.]

Telle est pourtant la modestie de M Delessert, que l'existence de ces
trsors est presque ignore. Il ne se montre pas plus fier qu'avare de
tant de richesses. L'amour seul de la science l'a dtermin  faire un
si noble usage de sa fortune (2).

[Note 2: M. Lasgue publiera prochainement une histoire du muse et des
collections botaniques de M. B. Delessert, dont il est le conservateur.
Cet ouvrage aura encore plus d'importance que son titre ne l'indique.
L'auteur a pens qu'il y aurait profit  rassembler dans un mme livre
des informations parses toujours difficiles, souvent impossibles 
retrouver, et qu'il serait utile de donner, avec l'histoire de toutes
ces collections, une ide des principaux herbiers qui existent ailleurs,
en y ajoutant l'expos des voyages les plus importants entrepris dans
l'intrt de la science.]

[Illustration: Spondyle royal.]

[Illustration: Bnitier.]

Traversons maintenant la cour d'honneur, et pntrons dans le coeur mme
de l'htel... mais non, arrtons-nous sur le seuil; les secrets de la
vie prive que je pourrais lui rvler n'offrent point d'intrt  la
majorit du public, car je n'aurais  lui montrer qu'une famille
patriarcale, se livrant modestement, dans la plus douce intimit, A la
pratique tic toutes les vertus domestiques. Respectons donc les mystres
de cet intrieur si parfaitement uni, que les trois frres ont confondu
les tableaux qui leur appartiennent dans cette belle galerie o nous
venons d'entrer.

[Illustration: Mitre piscopale.]

[Illustration: Galerie de M. Delessert.--La Lecture de la Bible, tableau
de Greuze.]

[Illustration: Volute queue de paon.]

[Illustration: Argonaute dans sa coquille.]

[Illustration: Chalet suisse  Passy, dans le pr de M. Delessert.]

[Illustration: Volute ondule.]

[Illustration: Salon des eaux Minrales de Passy.]

[Illustration: Harpe noble.]

Cependant quelle est cette musique guerrire qui vient frapper notre
oreille tonne et ravie? Approchons nous de la fentre entr'ouverte de
cette salle  manger.--Cette marche de Moscheles, que je croyais
excute par la musique d'un rgiment tout entier, c'est un instrument
qui la joue.--On le nomme un panharmonicon, parce qu'il produit  lui
seul et sans le secours de l'homme, une harmonie semblable  celle que
produirait un orchestre de soixante artistes. Son inventeur, le clbre
mcanicien viennois Jean Maelzel, n'en a fabriqu que quatre: l'archiduc
Charles et le prince Leuchtenberg en possdent chacun un; le troisime,
export  New-York, y a t dtruit; le plus grand, le plus complet et
le plus parfait, est celui qui orne la salle  manger de l'htel
Delessert.--Il joue dix morceaux diffrents, de Cherubini, de Haydn, de
Hndel, de, Moscheles et Cherubini, et le _God save the king_.

Une petite serre chaude runit le corps de logis principal  la galerie
de tableaux qui sert de clture au jardin du ct de la rue des
Jeneurs. Si nombreuses quelles soient, les fleurs et les plantes rares
dont elle est remplie, ne nous ont pas empch d'apercevoir la seconde
faade de l'htel telle que la prsente notre dessin, encadre dans une
bordure d'arbres, devant une vaste pelouse qu'arrose un jet d'eau. A la
vue de cette dlicieuse retraite, si calme et si frache, qui se
croirait dans le quartier le plus populeux et le plus bruyant de Paris?

La galerie de MM. Delessert se compose d'environ deux cents tableaux des
premiers matres anciens ou modernes: Baokhuisen, Berghem, Bouton,
Drolling, Grard, Grard Dow, Gricault, Girodet, Greuze, Alexandre
Hesse, Claude Lorrain, Luex, Metzu, Mieris, Mignard, Murillo, Ostlade,
Paul Potter, Raphal, Rubens, Ruysdl, Sasso Fercato. N. Scheffer, Jean
Steen, Tniers, Terburg, Van der Heyden, Van der Meulen, Van Dyck,
Joseph, Carle et Horace Vernet, Vickenberg, Woumermans, s'y disputent
tour  tour l'attention et l'admiration des visiteurs: le _Raphal_ est
_la Vierge et l'Enfant Jsus_, qui enrichissait jadis la galerie Aguado.
Des deux tableaux appartenant  MM. Delessert que nos artistes ont
reproduits par la gravure, l'un, celui de Greuze, _la lecture de la
Bible_, est dj connu, car il a t grav par Martinasi et par
Flippart. L'autre, _l'Intrieur d'un Estaminet_, nous parait le
chef-d'oeuvre d'un jeune artiste belge appel  de brillantes destines.
M. Luex n'a que quarante et un ans; il est n  Malines en 1803; il ne
lui manque, selon nous, que l'audace d'tre franchement original. Sous
le double rapport de la composition et de l'excution, les toiles
signes de lui que possde la galerie Delessert ne laissent rien 
dsirer.--Qu'il cre dsormais au lieu d'imiter.

M. Delessert, fils de M. Franois Delessert, imitant l'exemple que lui
donne son oncle, a commenc ds son jeune ge une collection de gravures
du plus grand intrt. Cette collection n'a pas la prtention d'tre
complte; mais elle renferme de prcieux documents pour l'histoire de la
gravure, dont on peut suivre tous les progrs depuis l'origine de cet
art jusqu'aux travaux des grands matres. Parmi les premiers matres
allemands on remarque une gravure non encore mentionne dans les
catalogues, un _saint Georges, du matre de 1166_, des Martin Zenh,
Isral de Mecken, Martin-Shongauer, Mair, Lucas de Leyde, Lucas de
Cranack, Albert Durer. Ce dernier est reprsent dans la collection par
les plus belles preuves qui existent de l'_Adam et Eve_ et de l'_Enfant
prodigue_. L'cole d'Italie nous a fait admirer Baccio-Baldini, Robetta,
Nicolas de Modne, Benoit Montagna, Andr Mantgua, Campagnola, et enfin
le Raphal de la gravure, Marc-Antoine. Les plus belles planches de ce
dernier sont l'_Adam et Eve chasss du Paradis_, et _Dieu parlant 
No._ Enfin l'cole de Flandre est reprsente par quelques-uns des plus
beaux chefs-d'oeuvre de Rembrandt.

La porte du fond de la galerie s'ouvre sur un escalier qui conduit dans
les salles du _muse conchyliologique_. A peine entr, le docteur Chenu,
directeur de ces galeries, a la bont de nous remettre une intressante
notice  laquelle nous empruntons les dtails suivants:

M. Benjamin Delessert, tout en s'occupant de botanique, commenait, il
y a environ quarante ans,  runir quelques coquilles curieuses. L'tude
des espres fossiles l'intressa d'abord, et il s'y livra avec ardeur,
ainsi que son frre M. tienne Delessert. Ils parcoururent ensemble les
environs de Paris, ne ngligeant aucune des espces qu'ils trouvaient,
et successivement ils visitrent la Suisse et l'Angleterre.

Chaque voyage enrichissait la petite collection d'un assez grand nombre
de coquilles, et son dveloppement rapide est la preuve du zle des
collecteurs.

Plus tard, M. Delessert, oblig de s'occuper des affaires de sa maison
de commerce, ne perdit pas de vue, pour cela, l'tude  laquelle il
continua de consacrer quelques moments; mais, ne pouvant plus voyager
lui-mme pour augmenter sa collection, il se procura les plus beaux
chantillons qu'il put rencontrer; et, en 1833, il donna une grande
importance  son cabinet, jusque-l ignor, en achetant la collection de
coquilles faites par Dufresne, et compose de 8,200 individus bien
nomms et classs.

Plus la collection s'enrichissait, plus aussi M. Delessert se trouvait
entran  l'augmenter; et c'est depuis cette poque, surtout qu'il
reut un grand nombre de coquilles vivantes de toutes les parties du
monde, mais surtout du Cap de Bonne-Esprance, du Sngal, de l'Inde, du
Brsil et de la mer Pacifique. De nombreux voyageurs ont beaucoup
contribu au dveloppement d'un muse qui intressait dj la science;
mais c'est seulement en 1840 que la collection de M. Delessert s'leva
au premier rang, qu'aucune autre ne lui dispute.

On connaissait dans le monde savant plusieurs cabinets du plus haut
intrt, celui de Linn d'abord, et celui de Chemnitz; malheureusement
ils ont t partags, dissmins et perdus pour la science; celui de
Draparnaud tait vendu hors de France; il ne restait d'intact que celui
de Lamarck: c'tait aussi le plus important, parce qu'il avait servi 
ce clbre naturaliste pour la publication de son ouvrage, qui est
encore de nos jours gnralement apprci par les conchyliologistes.

Ce riche cabinet faisait depuis longtemps partie du magnifique musum
du prince Massna, qui voulut s'en dfaire pour s'occuper exclusivement
d'ornithologie. Cette collection prcieuse, classe par Lamarck et
tiquete de sa main, allait sans doute aussi tre divise et passer
peut-tre  l'tranger. M. Delessert en fit l'acquisition pour la
conserver  la science, et il leva de cette manire le plus beau
monument  la gloire de Lamarck; elle se composait, au moment o ce
savant la vendit, de 13,288 espces, dont 1,243 n'taient pas encore
dcrites, et l'on y comptait au moins 50,000 coquilles. Le prince
Massna, collecteur enthousiaste, l'enrichit encore d'un trs-grand
nombre d'espces rares ou nouvelles, en y ajoutant les collections de
madame Baudeville et de M. Soulier de la Touche, et la plupart des
belles coquilles de la collection Castellin.

Ce n'tait point assez pour M. Delessert d'avoir runi tant d'lments
de travail, prcieuses reliques de la science; plusieurs des espces de
ces collections, aprs avoir pass par d'autres mains, payaient leur
noble et vieille origine par la perte d'une partie de leurs couleurs,
sans cependant rien perdre de leur mrite scientifique. Il fallait
autant que possible mettre  ct de ces anciennes coquilles, parfois un
peu fanes, quelques chantillons frais et riches de leurs couleurs:
c'est ce qu'a fait M. Delessert, en ajoutant  son muse la collection
de M. Teissier, colonel du gnie, directeur des fortifications des
colonies.

Ce collecteur n'admettait dans ses cartons que les coquilles fraches
et intactes, la moindre gratignure tait un motif d'exclusion; aussi
cette collection brillante, et de cration moderne; pour laquelle M.
Teissier avait dpens plus de 100,000 fr., vint-elle se placer
heureusement  ct des anciennes, et cette runion tablit avec
avantage pour l'lude, toutes les diffrences d'ge, de grosseur et de
coloration. Ces richesses conchyliologiques sont runies dans une belle
galerie de 50 mtrs de longueur, et sont contenues dans 440 tiroirs,
dont la surface est d'un peu moins d'un mtre carr. Les espces trop
grosses pour entrer dans ces tiroirs, et celles destines aux changes,
sont arranges avec soin dans 18 armoires vitres et exposes  la vue
des nombreux curieux qui visitent la collection.

Les coquilles sont en partie colles sur des cartons dont la couleur
indique la patrie de chaque espce, et en partie libres dans des botes
pour pouvoir se prter plus facilement  l'tude. Les couleurs bleu,
jaune, rouge, vert et violet indiquent  la premire vue les espces
d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amrique et de l'Ocanie. Toutes les
espces fossiles sont aussi colles sur des cartons brun-clair. Cette
collection classique est consulte journellement par toutes les
personnes qui s'occupent de conchyliologie. Le conservateur communique,
 ceux qui veulent se livrer  l'tude, non-seulement les espces, mais
encore les livres qui leur sont ncessaires, et l chacun travaille avec
toutes les facilits qu'il aurait de la peine  runir partout ailleurs
La bibliothque conchyliologique s'enrichit chaque jour des ouvrages
nouveaux sur la science, franais et trangers; et jamais M. Delessert
ne manque l'occasion de se procurer les livres anciens, devenus rares
aujourd'hui, et qui ne se trouvent plus dans le commerce de la
librairie.

Enfin, non content de communiquer ainsi ses collections et ses livres
aux conchyliologistes qui habitent Paris et aux trangers qui veulent
venir nommer ou tudier des espces, M. Benjamin Delessert a eu
l'heureuse pense de publier un magnifique ouvrage in-folio orn de
planches graves et colories avec le plus grand soin, intitul _Recueil
de coquilles dcrites par Lamarck, mais non figures par les auteurs_.
Le succs obtenu par cet ouvrage a engag le docteur Chenu 
entreprendre les _Illustrations conchyliologiques_ (2) qui seront, nous
n'hsitons pas  l'affirmer, le plus beau monument lev  cette branche
des sciences naturelles.

[Note 2: _Illustrations conchyliologiques_, ou Descriptions et figures
de toutes les coquilles connues, vivantes et fossiles, classe suivant
le systme de Lamarck, modifi d'aprs les progrs de la science, et
comprenant les genres nouveaux et les espces rcemment dcouvertes; par
M. Chenu, docteur en mdecine, chirurgien-major de la gendarmerie de la
Seine, conservateur du muse conchyliologique de M le baron Benjamin
Delessert, avec la collaboration des principaux conchyliologistes de la
France et de l'tranger.--22 fr. 50 c. la livraison compose de cinq
planches et d'un texte descriptif et raisonn. Trente-deux livraisons
sont en vente.]

Au sortir de la galerie conchyliologique, nous descendons par un
escalier de bois dans de vastes magasins dont la porte principale
s'ouvre sur la rue Saint-Fiacre. Toutes ces richesses que nous venons
d'admirer, M. Benjamin Delessert les doit  son travail et  son
industrie. D'o viennent ces marchandises qu'on dcharge ou qu'on
emballe? de ses usines et de ses manufactures. La raffinerie de Passy,
le seul de ces tablissements que nous ayons pu visiter, livre chaque
jour 2,400 pains de sucre au commerce de Paris.

Puisque nous sommes  Passy, montons sur les terrasses des maisons de
campagne qui couronnent la colline. Toutes elles appartiennent aux
divers membres de la famille Delessert, et elles communiquent entre
elles par des escaliers dont les portes restent toujours ouvertes.
N'oublions pas d'aller contempler dans le _chalet_ les paysages les plus
ravissants de la Suisse, tout en admirant le beau point de vue que l'on
dcouvre de ses fentres et de ses galeries, sur Paris, le
Champ-de-Mars, le cours de la Seine, les coteaux de Vanves, d'Issy et de
Meudon. En redescendant nous nous reposerons dans le salon de bains, o
chaque jour une foule nombreuse de malades vient demander aux eaux
ferrugineuses de Passy la sant qu'ils ont perdue, et qu'ils peuvent
tre srs d'avance, d'en obtenir, si la renomme n'est point injuste. Le
seul dfaut de ces sources bienfaisantes est de se trouver trop
facilement  la porte de ceux qui ont besoin d'en faire usage. Il y a
longtemps dj que madame de Svign l'a dit: Un malade va  Vals parce
qu'il habite Paris, et l'autre  Forges parce qu'il est  Vals. Tant il
est vrai que jusqu' ces pauvres fontaines, nul n'est prophte dans son
pays!



Rapport de M. Thiers

SUR LE PROJET DE LOI RELATIF A L'INSTRUCTION SECONDAIRE.

Lorsque M. Villemain apporta  la chambre des pairs son projet de loi
sur l'instruction secondaire, prcd d'un fort bon expos des motifs,
qui tait la critique ou plutt la condamnation des concessions mal
entendues que proposait le ministre, nous exposmes dans ce journal ft.
(t. II, p. 102) la question de l'enseignement et les diffrents intrts
qu'il s'agissait de mettre d'accord.--Pendant le cours de la discussion
 la chambre du Luxembourg, nous avons fait connatre, dans l'_Histoire
de la Semaine_, les travaux de sa commission, le rapport de M. le duc de
Broglie et les modifications votes par la pairie. On a vu ce projet,
conu d'abord dans un certain esprit, rdig par faiblesse dans un
autre, recevoir, de la part de la commission de la chambre des pairs,
des modifications qui le rendaient plus logique, mais qui n'en faisaient
pas disparatre, qui en aggravaient quelquefois les inconvnients, et
devenir ensuite, par les votes de la pairie, sur l'intervention de M. de
Montalivet, que beaucoup se sont obstins  ne considrer en cette
occasion que comme un porte-voix, un projet dangereux et, grce au ciel,
impossible.

Mais rien n'est impossible, en fait d'inconsquence, pour M. le ministre
de l'instruction publique. Il n'avait pas mme prt appui aux orateurs
de la pairie qui dfendaient l'Universit comme une des grandes
institutions que nous a lgues l'empire; grand matre du corps
enseignant, il l'avait laiss mettre en suspicion et avait consenti 
suivre, pour la fixation du programme des tudes, l'avis d'un marchal
ou d'un financier, plutt que le sien propre. Il tait donc tout naturel
que M. Villemain ne vit aucun inconvnient  apporter  la chambre des
dputs ce qu'il avait laiss faire  la chambre des pairs. Il a saisi
nos reprsentants de ce projet, qu'accompagnait cette fois un expos
insignifiant et embarrass,  une poque de la session o il se flattait
qu'aucune commission ne pourrait plus mener  fin son travail. Mais le
calcul tait mal fait; aprs la leve de boucliers des _fils des
Croiss_, aprs les rclamations collectives, imprieuses et peu
adroites des prlats, aprs l'obligation impose par eux  leur clerg
d'adhrer  cette ligue, la chambre des dputs et la commission qu'elle
a institue ont pens que c'tait pour elles un devoir, si elles taient
prises de trop court pour faire une loi, d'arrter du moins un projet et
de faire une dclaration afin de marquer nettement la ligne que les
reprsentants du pays entendaient suivre, et que les clameurs des
coteries, les efforts et les fureurs des partis ne sauraient jamais leur
faire dserter. Une semblable dmarche, dans la pense fort juste de ses
auteurs, tait de nature  dcourager les intrigues et  dissiper les
inquitudes que les hsitations des autres branches du pouvoir avaient
jusque-l encourages et excites.

Le premier soin de la chambre fut donc d'apporter  la composition de sa
commission une attention, une solennit qui entourent rarement ces
lections de bureaux. On comprit que pour lui donner toute autorit elle
ne devait point tre compose tout entire dans une mme tendance, que
toutes les opinions qui se dbattaient dans le pays devaient pouvoir se
dbattre dans son sein, et c'est  cet esprit de justice et  ce loyal
calcul que tel membre, assez favorable aux prtentions du clerg, et
qui,  coup sr, ne comptait pas dans son bureau trois collgues pour
partager son avis, a d la majorit qui l'a nomm commissaire. On
comprit galement l'intrt qu'il y avait  y appeler des hommes
minents de toutes les fractions de la Chambre, habitus  voir des
adhrents nombreux se rallier  leur voix, de manire que pour tout le
monde les conclusions qu'ils viendraient dposer pussent, ds ce moment,
tre regardes comme sanctionnes d'avance par la grande majorit de
leurs collgues. La commission fut donc compose, en suivant l'ordre des
bureaux, de MM. de Tocqueville, Thiers, Saint-Marc-Girardin, de Carn,
de Salvandy, de Rmusat, Quinette. Odilon Barrot et Dupin an. Elle e
cessa pas de siger tous les jours jusqu' ce que sa tche ft
accomplie, cet fit choix de M. Thiers pour prsenter  la Chambre le
rsultat de ses travaux. Quelque dsireuse que ft celle-ci d'abrger sa
session, elle a voulu, contrairement  l'usage consacr pour les
rapports et surtout pour ceux de quelque tendue, qu'on ne se bornt pas
 dposer celui-ci sur le bureau du prsident, mais qu'une de ses
sances presque entire ft consacre  couter religieusement la
lecture du travail de l'honorable rapporteur.

La question gnrale y a t expose, traite et dfinie avec autant
d'lvation que de justesse. Le rapporteur a tabli avec sa haute raison
que la libert d'enseignement ne saurait tre considre comme un droit
des enseignants de se saisir  volont de la jeunesse pour en faire la
matire de leurs spculations; que la vraie libert d'enseignement
repose sur une autre base que celle du droit des enseignants, le droit
du pre de famille; que ce droit n'est pas sans contre-poids, car
l'enfant qui vient de natre appartient  deux autorits  la fois; le
pre, qui lui a donn le jour et qui voit en lui sa propre postrit, le
continuateur de sa famille, et l'tat, qui voit en lui le citoyen futur,
le continuateur de la nation; que le pre a le droit d'lever cet enfant
d'une manire conforme  sa sollicitude paternelle, l'tat, de le faire
lever d'une manire conforme  la constitution du pays; que la libert
d'enseignement consiste  fournir  tous les pres les moyens de
satisfaire leurs penchants divers, et de les satisfaire non-seulement
dans l'asile sacr de la famille, asile ferm  toute autorit
extrieure, mais aussi dans les tablissements publics, rgulirement
constitus et toujours ouverts; que l s'arrte l'autorit du pre de
famille, l commence le droit de l'tat; que quiconque nierait cela,
nierait la patrie et ses droits, et que s'il serait impie de nier les
droits sacres de la paternit sur ses enfants, il ne serait pas moins
impie de nier les droits de la patrie sur ses citoyens; que la vrit en
cette matire est dans la reconnaissance de ces deux autorits galement
sacres et dans la conciliation de leur action bienfaisante; qu'elles
doivent se soutenir une l'autre, s'aider, quelquefois se limiter, jamais
se combattre ou s'entre dtruire, rsumant sa pense, M. Thiers ajoute:
Un pays o rgne la libert d'enseignement est celui o la loi a
procur des rgimes d'ducation divers, entre lesquels la sollicitude
paternelle peut choisir, suivant ses gots et ses sentiments, mais tous
anims de l'esprit commun, de la constitution du pays, tous conformes au
gnie de la nation, tous destins  lui conserver son rang dans l'estime
du monde civilis. Le pays o ne rgne pas la libert d'enseignement
serait celui o l'tat, anim d'une volont ferme, absolue, voulant
jeter la jeunesse dans un mme moule, la frapper comme une monnaie  son
effigie, ne souffrirait aucune diversit dans le rgime d'ducation, et,
pendant sept ou huit ans, ferait vivre tous les enfants sous le mme
habit, les nourrirait des mmes aliments, les appliquerait aux mmes
tudes, les soumettrait aux mmes exercices physiques, les plierait
ainsi, pendant quelques annes,  une galit forte, qui n'empcherait
pas que chacun d'eux prit plus tard la place assigne  sa naissance ou
 son gnie naturel.

La commission s'est pos cinq questions principales, auxquelles se
rattachent toutes les questions secondaires souleves par le projet de
loi, et dont la solution a dtermin  ses yeux la ncessit des
modifications qu'elle propose:

I. A quelles conditions faut-il soumettre les postulants qui se
prsentent pour crer des tablissements d'instruction publique?

II. A quelle surveillance,  quelle juridiction faut-il soumettre les
tablissements particuliers d'instruction publique?

III. Sera-ce  des agents particuliers indpendants de l'Universit ou 
l'Universit mme que sera dvolue la surveillance et la juridiction sur
les tablissement particuliers?

IV. Quelle doit tre la nature de l'enseignement? Est-il aujourd'hui tel
que l'esprit du temps, les besoins de la socit le rclament; et, par
exemple, les tudes des langues anciennes, des sciences mathmatiques et
physiques, de la philosophie enfin, sont-elles  leur place, et
ont-elles l'importance naturelle et ncessaire?

V. Faut-il soumettre les coles ecclsiastiques connues sous le nom de
petits sminaires  un rgime gnral de droit commun, ou bien les
laisser dans le rgime spcial,  la fois privilgi mais restreint, que
la lgislation du dernier rgne leur avait impos?

La commission est d'accord, bien entendu, avec le projet primitif du
gouvernement et celui de la chambre des pairs, sur l'abolition de
_l'autorisation pralable_, qui armait l'autorit du moyen de refuser 
volont la cration des tablissements nouveaux; mais elle a voulu que
cette formalit entravante et incompatible avec la libert proclame par
la Charte ft abandonne franchement, sans l'arrire-pense de la faire
renatre sous une autre forme. Il est naturel que l'on exige capacit et
moralit de quiconque veut ouvrir un tablissement d'enseignement, mais
il ne faut pas que la constatation de cette capacit soit une manire,
o offre le moyen de faire renatre l'_autorisation pralable_. Le
projet du gouvernement et celui de la chambre des pairs exigeaient un
examen spcial, indpendamment de celui qui avait confr autrefois au
postulant les grades universitaires, subi au moment mme o l'on veut
devenir instituteur, en prsence de juges avertis du projet, de celui
qui s'offre  eux, de juges placs, pour un certain nombre, sous la
dpendance du ministre. Les conditions donnaient prtexte  l'objection
que la loi n'tait pas sincre, que la renonciation  l'_autorisation
pralable_ n'tait qu'une feinte, et qu'on l'abandonnait d'un ct pour
la rtablir de l'autre. La commission dont M. Thiers est le rapporteur a
cherch le moyen d'accorder sans danger les avantages du plein droit, de
faire que tout aspirant pt tre infailliblement instituteur, pourvu
qu'il runit certaines qualits, confres d'une manire gnrale, non 
la veille de l'entre de la carrire, mais  une poque quelconque de la
vie. Elle a trouv, dans un systme de grades levs, combins avec un
stage, le double avantage du plein droit et de garanties suffisantes. Il
lui a paru qu'avec de telles conditions la socit devait tre rassure,
car il ne restait plus au del que les inconvnients attachs  la
libert mme, et que ces inconvnients la Charte a impos le devoir de
les souffrir et de les braver. Ainsi, plus exigeante en cela que la
chambre des pairs, la commission a voulu que, pour tre chef de pension,
on ft bachelier s-lettres et bachelier s-sciences; que, pour tre
chef d'institution, on ft licenci s-lettres et bachelier s-sciences.
Elle a voulu, de plus, trois ans de stage comme professeur ou
surveillant dans un collge royal ou communal, ou dans une institution
particulire de plein exercice. Enfin, pour ceux qui ne runiraient pas
aujourd'hui, ou qui ne voudraient pas subir plus tard les conditions
auxquelles la libert pleine et entire, la libert sans limite est
accorde, elle leur a laiss, comme alternative, la ressource de subir 
l'entre de la carrire un examen de capacit, sans tre obliges de
faire preuve ni des grades, ni du stage pralable. Le brevet de capacit
ne sera donc rtabli que pour ceux qui ne se seront pas mis en mesure
d'en tre dispenss.

--La ncessit de la surveillance des tablissements particuliers
d'instruction n'a pas besoin d'tre dmontre. De semblables maisons,
cres  volont, pourraient donner une instruction nglige, mais, ce
qui est pire, souffrir des moeurs relches chez leurs lves, ou leur
inspirer un esprit contraire aux institutions. Il serait intolrable que
cela pt tre, sans que cela ft rprim  l'instant mme. Mais pour
exercer cette surveillance, il faut un corps spcial, vou  ce genre de
fonctions, familiaris avec l'ducation publique, avec ses difficults,
avec ses mthodes, habitu  juger les vices ou les qualits des
tablissements consacrs  la jeunesse. La commission a pens que, pour
exercer une simple censure, une premire dcision du conseil acadmique,
plac sur les lieux, compos des membres de l'Universit et de citoyens
notables de diffrentes classes suffisaient, sauf recours au conseil
royal de l'instruction publique. Quant au cas de suspension, cas tout
diffrent et bien plus grave, la commission a pens que le recteur
devait tre charg de l'information; que le conseil royal devait tre
charg de prononcer en premire instance cette peine de la suspension,
depuis trois moi jusqu' cinq ans, c'est--dire depuis la simple
interruption jusqu' la suppression  peu prs; elle a pens enfin que
le conseil d'tat devait tre le recours naturel contre une telle
dcision. Cette opinion avait t celle du gouvernement dans le projet
de loi primitif; elle n'avait pas t partage par la chambre des pairs.
Celle-ci avait demand que, pour la simple censure comme pour la
suspension, la justice ordinaire ft seule investie de la juridiction
des tablissement d'instruction publique. Pour rpondre  l'objection
qu'un corps rival jugerait ainsi des tablissements levs en
concurrence avec lui, la commission a dfr au conseil d'tat le
recours contre les dcisions du conseil royal de l'instruction publique
Toutefois elle a pens qu'il y a des dlits dont les tribunaux
ordinaires doivent connatre, et que si le jugement d'un tablissement
dans son ensemble, dans sa discipline, dans son esprit, devait tre
envoy au conseil royal et au conseil d'tat, les actes personnels d'un
matre, d'un professeur, d'un surveillant qui aurait offens les moeurs,
pouvant tre dmontr par des preuves prcises, atteints de peines
personnelles et afflictives, devaient tre dfrs aux tribunaux
ordinaires.

--Par un tableau largement trac, par une apprciation soigneusement
motive des avantages et des garanties de l'Universit, le rapporteur de
la commission conclut en son nom  ce que la surveillance des
tablissements particuliers soit exerce par ce corps enseignant. Il
appelle toutefois l'attention du gouvernement sur la situation et le
choix des matres d'tudes; demande qu'on lve la qualit de ces
hommes, qu'on les choisisse dans une classe plus cultive, parce qu'on
relverait la jeunesse, avec laquelle ils sont perptuellement en
contact en les relevant eux-mmes.

--La ncessit de conserver  l'tude des langues mortes et de
l'antiquit toute la part qu'elle a aujourd'hui dans l'instruction a
fourni au rapporteur des pages sagement penses et habilement crites.
Mais sur ce point il n'y avait pas conteste de la part de la chambre des
pairs; il en est, on se le rappelle, tout autrement de l'enseignement de
la philosophie. Nous avons dit tous les dangers qu'elle y avait vus, et
les singulires garanties qu'elle avait cru devoir prendre pour les
conjurer. La commission de la chambre des dputs a ainsi rpondu  ses
inquitudes et caractris ses prcautions qu'elle efface bien entendu
de son projet pour laisser subsister l'tat de choses actuel,
c'est--dire le rglement des tudes philosophiques, comme de toutes les
autres, par le conseil royal de l'Universit: reste  savoir si la
composition de ce conseil, tel que nous le voyons tabli aujourd'hui,
prsente toutes les garanties qu'on peut demander  une institution
charge de reprsenter l'tat dans ce que son action a de plus grand et
de plus dlicat  la fois. Sous cette rserve, nous continuons de citer
M. Thiers, en approuvant son opinion sur le conseil d'tat considr
comme direction de enseignement.

Voulant  tout prix imaginer quelque chose contre cette malheureuse
philosophie, on a song  la soumettre  une dcision du conseil d'tat,
en exigeant que le programme des tudes ft discut comme un rglement
d'administration publique: ceci nous a sembl moins admissible encore
que tout le reste. Assurment nous avons assez tmoign tout  l'heure
notre estime pour ce grand corps, l'une des plus belles institutions de
la rvolution franaise: nous ne croyons certainement pas que ce ft
parmi ses membres que se trouvassent des proscripteurs de la
philosophie; mais lui soumettre de telles questions, c'est abuser, en
vrit, de l'universalit de son esprit. Qu'il juge des questions de
proprit et mme des plus hautes matires d'tat, nous le voulons bien,
et nous l'en croyons capable, mais nous serions dsols, messieurs, de
voir les Chambres elles-mmes, les trois pouvoirs fussent-ils runis
pour dlibrer ensemble, se charger de juger de telles questions.
Laissez les savants dans leur retraite prononcer, avec l'aide du temps,
entre Leibnitz, Descartes et Kant, mais, de grce, ne mlez pas la
science et la politique. Que la politique, comme un son qui traverse les
corps les plus denses, retentisse  un certain degr dans l'asile de la
science, y exerce une influence lointaine, soit; mais que ce soit le
moins possible. En voulant lier ainsi le sort des tudes aux variations
de la politique, il arriverait ceci: c'est qu'on inscrirait bientt sur
le programme d'un ministre nouveau un article relatif  la philosophie.
Locke viendrait avec un ministre et Leibnitz avec un autre.
Gardons-nous de ce scandale  la fois repoussant et puril. La politique
a assez de ses misres, n'y ajoutons pas ses ridicules. Nous pensons
donc, messieurs, qu'il faut laisser les tudes rgles comme elles l'ont
t dans le pass, par les savants et le conseil royal de l'Universit,
sans y mler une autorit administrative ou politique. Nous pensons
qu'il suffit de la main que, par un ministre responsable, le
gouvernement a sur ces objets, pour nous rassurer contre les carts qui
pourraient tre commis, car,  la rigueur, si des scandales taient
commis en ce genre, nous pourrons toujours obliger le gouvernement  y
porter la main. Nous vous proposons donc d'effacer  ce sujet
l'amendement apport au projet de loi du gouvernement, consistant 
dfrer au conseil d'tat le programme des tudes, et d'viter ainsi de
donner en 1844 un signe de mfiance  la philosophie.

--Enfin, une dernire et grave diffrence entre le projet de la
commission de la chambre des dputs, le projet primitif du gouvernement
et celui de la chambre des pairs, c'est le parti  pendre vis--vis des
coles secondaires ecclsiastiques Le projet de M. Villemain et celui du
Luxembourg abrogeaient les ordonnances de 1828, et ne mettaient au
nombre des candidats que ces tablissements, institus pour faire des
prtres, pouvaient prsenter au baccalaurat, c'est--dire dans le fait
fermer pour les carrires civiles, qu'une limite dont l'inconnu tait
fort difficile  dgager dans l'oeuvre du ministre, et qui n'tait pas
beaucoup plus heureusement dtermine dans celle de la pairie. La
commission de la chambre des dputs, au contraire, rend lois les
ordonnances de 1828, qui imposent trois conditions  l'existence de ces
tablissements, en prescrivant qu'ils ne pourront contenir que 20,000
jeunes gens; que ces lves,  quatorze ans, seront tenus de prendre
l'habit ecclsiastique, et, enfin, que, sortis de ces coles, ils ne
pourront se prsenter aux examens du baccalaurat sans avoir consacr,
depuis leur sortie, deux ans, dans leur famille ou dans un tablissement
de plein exercice,  l'tude de la rhtorique et de la philosophie. Ces
ordonnances ne se bornaient pas l. Comme l'argument le plus spcieux
qu'on pt faire valoir pour obtenir la facult d'lever dans les petits
sminaires des jeunes gens de toutes les classes, c'est qu'il fallait le
profit procur par les uns pour faire vivre les autres. Le roi Charles X
cra, par les mmes ordonnances, 8,000 bourses, reprsentant un secours
de 1,200,000 fr. Il entendait suppler ainsi  la ressource dont on
privait les petits sminaires. Deux choses taient advenues depuis;
d'une part, les bourses ont t supprimes en 1830; et de l'autre, les
petits sminaires ont de nouveau reu de jeunes gens destins  tout
autre carrire que celle de l'glise. On en a la preuve dans les coles
prparatoires de Paris. Ces coles, qui prparent les jeunes gens aux
coles militaires, navales, scientifiques et autres, contiennent un
grand nombre d'lves qui ont fait leurs premires classes dans les
petits sminaires. Il ne parat pas que le nombre de 20,000 soit dpass;
mais l'habit ecclsiastique n'est porte presque nulle part, ce qui rend
facile l'introduction dans ces coles d'enfants qui ne sont pas destins
 la prtrise. La commission demande la stricte excution des conditions
imposes, et propose par contre le rtablissement des bourses.

M. Thiers rsume ainsi le travail et les rsolutions de la commission;

Nous ralisons pleinement et entirement la promesse de l'article 69.

Nous supprimons l'autorisation pralable, directe ou indirecte.

Quiconque aura des grades dtermins, et fait un stage de trois ans
dans un tablissement, c'est--dire quiconque aura prouv sa science et
sa vocation, sera instituteur de plein droit, et pourra ouvrir un
tablissement d'instruction publique. Aucun examen spcial  l'entre de
la carrire ne gnera l'exigence du plein droit, sauf pour les individus
qui le voudront ainsi. Ces tablissements nouveaux compris dans la
grande institution de l'Universit, destins  l'agrandir,  l'veiller,
si elle pouvait s'endormir dans la routine, seront surveills, contenus,
et ramens sans cesse  l'unit nationale.

L'Universit sera agrandie et non affaiblie, rendue plus capable de
soutenir la concurrence.

L'tendue et des objets de l'enseignement secondaire seront maintenus,
sauf les changements rsultant lentement de l'exprience et du temps,
non des caprices de la politique.

Les langues anciennes, avec l'histoire, des sciences, la religion et la
philosophie, resteront la base de l'enseignement littraire et moral.

On ne restreindra ni rglementera les tudes philosophiques, sauf la
surveillance de l'Universit, dans l'intrt des doctrines morales
admises par tous les peuples.

Enfin, les petits sminaires continueront d'tre dans l'exception,
telle qu'elle a t dfinie, limite par les ordonnances de 1828.

Voil, messieurs, le fond de nos propositions, nous ne vous avons parl
que des dispositions principales du projet de loi. Le projet vous dira
lui-mme les dispositions de dtail, et la discussion, si elle nous est
un jour accorde, vous justifiera plus compltement les grandes et les
petites dispositions arrtes par votre commission...

L'esprit de notre rvolution, dit-il en terminant, veut que la jeunesse
soit leve par nos pareils, par des laques anims de nos sentiments,
anims de l'amour de nos lois. Ces laques sont-ils des agents
d'impit? Non encore; car, nous le rptons sans cesse, ils ont fait
les hommes du sicle prsent plus pieux que ceux du sicle dernier. Si
le clerg, comme tous les citoyens, sous les mmes lois, veut concourir
 l'ducation, rien de plus juste; mais comme individu,  galit de
conditions et pas autrement. Le veut-il ainsi? Alors, plus de
difficults entre nous. Veut-il autre chose? Il nous est impossible d'y
consentir.

Qu'adviendrait-il, messieurs, de cette lutte? Rien que le triomphe de la
raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans votre
force, vous savez attendre et persvrer. L'glise est une grande, une
haute, une auguste puissance, mais elle n'est pas dispense d'avoir le
bon droit pour elle. Elle a triomph de la perscution et des poques
antrieures, cela est vrai et cela devait tre pour l'honneur de
l'Immunit. Elle ne triomphera pas se la raison calme, respectueuse,
mais inflexible.



Les Forats.

(3e et dernier article.--Voir t. III. pages 299 et 345.)

Aprs la bastonnade et la remise en couple, la peine disciplinaire la
plus dure  laquelle les forats puissent tre condamnes au bagne, c'est
l'emprisonnement; les cachots o ils subissent cette peine sont
d'troites cellules toutes semblables  celle que reprsente notre
dessin. Des planches enchsses dans un cadre de fer, et supportes par
des montants de mme mtal, une couverture, un seau contenant de l'eau,
un baquet, en composent l'ameublement. Elles ne reoivent d'air et de
lumire que par un petit trou carr donnant sur un corridor commun; un
adjudant veille constamment  l'entre de ce corridor; la grille prs de
laquelle il fait sa faction s'appelle le parloir.

[Illustration: Corridor des cellules.]

Les forats condamns au cachot sont non-seulement enferms seuls dans
les cellules, mais on les attache  leur lit par une chane dont l'autre
extrmit est solidement fixe  un de leurs pieds. Pendant toute la
dure de leur peine ils n'ont que du pain et de l'eau; tout travail leur
est interdit, surtout celui qu'ils pourraient faire pour augmenter leur
petit pcule. Et cependant, malgr cet isolement et ce repos forcs, ils
sont moins malheureux moins  plaindre que ne le seront un jour  venir
les dtenus des futures prisons cellulaires, si la chambre des pairs
consent  voter dans la session prochaine le projet de loi qu'a vot
cette anne la chambre des dputs. Ils sont seuls, abandonns  leurs
penses, mais leur cachot n'est pas loign de la salle commune, ils
entendent sinon ce que disent leurs compagnons de crime et d'infortune,
du moins le bruit qu'ils font, ils peuvent mme les voir aux heures de
leur sortie pour les travaux ou de leur rentre dans les salles pour le
repos de onze heures et pour la nuit. Leur chane est si longue qu'elle
leur permet de se hisser jusqu' la fentre de leur cellule et de passer
leur tte par ce petit trou carr. Cette distraction, la seule dont ils
jouissent, est tolre. A certains moments de la journe, le corridor
des cachots, garni de toutes ces ttes curieuses, offre un spectacle
trange aux visiteurs du bagne.

Outre ces cellule particulires, il y a, au bagne de Toulon, un cachet
gnral qu'on appelle la _salle des indisciplins_. Les forats qui y
sont enferms y restent jour et nuit enchans; des gardes-chiourmes,
toujours arms de carabines charges  balle, ne les perdent pas de vue
un seul instant, et les contraignent  faire de l'toupe qui sert 
calfeutrer les btiments de guerre. On ne les laisse sortir que le matin
pendant deux heures, le temps ncessaire pour laver, nettoyer et
purifier leur salle.

[Illustration: Intrieur de la cellule.]

[Illustration: Le Viatique.]

Si les forats valides et bien portants sont assujettis aux plus rudes
travaux, soumis au plus sobre de tous les rgimes et couchs sur des
planches, ds qu'ils sont srieusement malades, on les conduit 
l'hpital o ils reoivent tous les secours que rclame leur tat, o
rien n'est pargn pour leur rendre la sant. Une espce de robe de
chambre en moui rouge, descendant jusqu'aux talons, remplace leur
costume.

[Illustration: Vue extrieure de la cellule.]

Ils ont un bon lit, ils mangent de la viande et boivent du vin, quand
les ordonnances du docteur le permettent; deux fois par jour, soir et
matin, le mdecin de la marine leur rend une visite; des infirmiers et
des soeurs de charit leur prparent ou leur administrent les remdes
dont ils ont besoin. Enfin la salle de l'hpital renferme une chapelle.
Les malades ont toujours sous les yeux l'image du Sauveur des hommes,
ils entendent la messe et les sermons sans quitter leur lit;  toute
heure du jour et de la nuit, un prtre est prt  couter leur
confession,  les exhorter au courage,  leur promettre le pardon des
crimes qu'ils ont expis par leur chtiment et par leur repentir.

Tous les secours de l'art ont t impuissants, tous les soins
inutiles... Les privations, l'ge, les remords ont tari en lui les
sources de la vie; ce forat qui se soutient  peine sur son lit, il va
mourir; il n'y a plus d'espoir de le sauver, lui-mme sent que sa fin
approche.... Avant de quitter le monde, il a prouv le besoin de faire
 un ministre du Dieu de misricorde l'aveu de toutes ses fautes
passes, d'en solliciter l'absolution; mais il essaie en vain de se
lever seul sur son sant, comment aurait-il pu s'approcher de la sainte
table pour communier? Son confesseur lui apporte le viatique... c'est 
son lit de mort, sous les yeux de ses compagnons mus et recueillis,
qu'il recevra de ses mains avec une reconnaissance profonde le sacrement
de l'Eucharistie.... Si sa vie fut criminelle, sa mort est sainte.....
Le Dieu qu'il implore en expirant ne sera pas insensible  ses
prires... Cette pense consolante adoucit l'amertume de ses derniers
instants...

Il se trouve dans tous les bagnes des forats tellement incorrigibles,
ou malheureux qu'ils y commettent des assassinats par vengeance et par
cruaut, ou pour mettre fin  une existence qui leur est  charge et
dont ils n'ont pas le courage de se dbarrasser eux-mmes. Les arrts de
mort rendus par le tribunal maritime spcial taient autrefois, comme
nous l'avons dit, excuts dans les vingt-quatre heures; aujourd'hui ils
sont soumis pralablement  la ratification royale. Ds que cette
ratification arrive au bagne, l'excution a lieu dans l'intrieur de la
cour du bagne, en prsence de tous les forats: ils sont  genoux et
tiennent leur bonnet  la main; une force arme considrable est runie
d'avance et place en front pour empcher tout mouvement de leur part...
C'est la confrrie des Pnitents Gris qui,  Toulon, assiste un forat
condamn  mort  son heure dernire: la veille de l'excution, elle l'a
reu frre; c'est elle aussi qui se charge de ses funrailles; la
justice des hommes satisfaite, elle s'empare du corps, le met dans une
bire et l'enterre sans prtre.

On a prtendu, dit M. Venoste de Gleizes, que le spectacle effrayant
d'une excution au bagne n'tait pas un exemple pour les compagnons de
l'homme qui allait ainsi au supplice. On s'est tromp.

On a dit encore que plusieurs d'entre eux prsents  l'excution
portaient envie  celui qui mourait devant tous. On s'est encore tromp.
Sans doute, en remontant au bagne, on a entendu dire: Un tel ne souffre
plus maintenant! mais ce n'est pas l porter envie  celui qui vient de
mourir, et il n'en est pas moins vrai que l'exemple est terrible et
efficace. Nous avons vu des mauvais sujets frapps de stupeur et
s'amender,  notre grande surprise. Cela vient de ce que l'homme sent
toujours en lui, quelque malheureux qu'il soit, le vif dsir de sa
conservation, et de ce qu'il ne perd pas l'espoir d'arriver  des jours
meilleurs par la voie des remords et du repentir.

Ce qui confirme encore ce que nous venons de dire, c'est que, dans ce
gouffre de misre, de souffrances et de tribulations de toute espce
dont on ne peut se faire une ide exacte lorsqu'on ne l'a pas vu en
dtail et longtemps, dans cette agglomration de 3,000 hommes malheureux
et criminels, il n'y a _presque jamais de suicide._

Les corps des forats qui meurent  l'hpital du bagne sont transports
 l'hpital principal de la marine et dposs  l'amphithtre pour y
servir aux tudes anatomiques des tudiants en chirurgie. Cette
translation se fait sans crmonie religieuse. Les forats qui portent
le cercueil ne sont pas accoupls, ils ont seulement un anneau de fer 
une jambe. Un garde-chiourme les accompagne.

[Illustration: Excution au Bagne.]

Tous les forats ne meurent pas au bagne. Aprs avoir pass dans ces
prisons un certain nombre d'annes, la majorit des condamns  temps ou
mme  vie, obtient sa libration; quelques-uns,--c'est le plus petit
nombre.--redeviennent honntes et gagnent leur vie en travaillant; mais
la plupart de leurs compagnons sortent du bagne encore plus corrompus
qu'ils n'y taient entrs. A peine rendus  la libert, ils commettent
de nouveaux crimes, plus grands encore que ceux dont ils viennent de
subir la peine, et ils ne vivent que du produit de leurs vols et de
leurs assassinats jusqu' ce que la justice humaine, s'en emparant, les
renvoie su bagne ou les condamne au dernier supplice.

La loi nouvelle vote par la Chambre des dputes sera-t-elle plus
efficace que la lgislation actuelle? Les pnitenciers
cellulaires,--cette abominable invention des philanthropes du
dix-neuvime sicle, seront-ils,--sous le rapport de l'amendement des
condamns,--prfrables aux bagnes? A l'avenir seul il appartient de
rsoudre cette grave question.

[Illustration: Transport des forats morts  l'amphithtre.]

Toutefois, qu'il nous soit permis, en terminant cet article, d'emprunter
les rflexions suivantes au _vieil avocat_, notre ami Oscar Pinard, qui
publie chaque mois dans le _Droit_ des chroniques si spirituelles et si
senses sur la salle des Pas-Perdus.

Sur quoi repose la loi nouvelle des prisons? sur la ncessit de
rprimer les rcidives. Il ne peut pas y avoir d'autre raison que
celle-l,  moins qu'on ne vienne dire qu'on va dpenser des sommes
normes et inaugurer, dans un sicle de douceur, des pnalits
rigoureuses, pour le plus grand honneur de systmes philosophiques et de
thories incertaines. C'est la socit qui s'effraie, se cabre, pour
ainsi dire, et qui recule sur elle-mme, au risque d'craser, en
reculant, quelques bandits qui la menacent.

Voil l'ide d'o est ne la loi; et si elle est fausse, cette ide,
que de regrets ne coterait-elle pas alors  ceux qui y auraient cd!
Or, voil un magistrat distingu, M. de Molnes, juge au tribunal de
premire instance de la Seine, organe du ministre public pendant trente
annes, qui n'a pas d contracter dans l'exercice de ses fonctions
l'habitude de la mollesse et d'une complaisante facilit, lequel, avec
des chiffres, dmontre qu'on s'est effray trop vite, que la socit
actuelle a t calomnie et que son tat prsent ne rend pas ncessaires
les systmes nouveaux dont on l'effraie.

A combien s'lve le nombre des hommes profondment corrompus, contre
lesquels la loi entend dployer tout son appareil de rigueur, ceux que
M. de Molnes appelle _rcidivistes du crime aprs crimes?_ A 199.

Ce magistrat ajoute avec beaucoup de sens:

Est-ce bien pour parer  de tels rsultats que l'on discute aujourd'hui
le systme cellulaire?

On veut viter tout concert dans les prisons (car c'est l l'argument
principal) entre les dtenus. Mais  leur sortie n'ont-ils pas
ncessairement, pour se concerter (beaucoup plus efficacement, puisque
c'est avec libert d'excution immdiate), les lieux o le crime et la
misre rassemblent toujours les dangereuses classes d'hommes?

Cet essai, fait au moyen de dpenses normes, ferait revivre la peine
de _la gne_, (art. 14 et suivants du titre 1er, partie 1re du Code
pnal de 1791), c'est--dire tiendrait perptuellement au cachot des
condamns dont la sant suivant les uns, l'intelligence suivant les
autres, seraient par l menaces.

Pour tenter infructueusement, en grande partie, tout au moins, de
ramener au bien 160  200 sclrats, fera-t-on peser la rigueur d'une
peine effrayante sur 18,000 condamns par an?

N'arriverait-il pas dsormais que de grands criminel iraient jusqu'
l'assassinat, puni de mort, plutt que de s'arrter au vol, qui serait
puni d'une peine pire, pour eux, que la mort?



Bulletin bibliographique.


Paul Scarron.--(_Revue des Deux-Mondes_ du 15 juillet 1844.)

La _Revue_, non pas la _Revue de Paris_, achevant d'imiter en ce moment
le Tasse de Toulon,

               Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,

mais la _Revue des Deux Mondes_, recueil bien long et bien lourd, qui
vit de souscriptions ministrielles, de positions administratives et de
suppositions historiques, vient de publier, dans son dernier numro, une
incroyable factie. Ce n'est point cette fois une diatribe de M
L'herminier contre tel crivain, ancien collaborateur de ce recueil,
dont le feu professeur faisait nagure un loge passionn; c'est une
notice _historique_ sur Scarron. L'histoire y est taille sur le patron
du sujet: elle y subit de terribles dviations, de cruelles entorses. Le
burlesque y domine aussi. Nous citons:

..... Nous sommes de ceux qui regrettent que Malherbe soit venu.
L'influence de Louis XIV n'a pas toujours t heureuse sur la
littrature et les arts de son temps. _La perruque du grand roi y domine
trop..._ La posie avait toujours des habits de gala avec un page pour
lui porter la queue, de peur qu'elle ne se prit les pieds dans ses jupes
de brocart d'or en montant les escaliers de marbre de Versailles. Louis
XIV aimait Charles Lebrun, son premier peintre: un got royal dont il ne
faut pas disputer.

C'est par antipathie et par raction contre cet _excs fcheux_ dont
Malherbe fut le point de dpart et dont _Ronsard et sa tangue charmante_
furent victimes, que Scarron, au dire de son nouvel historien, se jeta
dans le burlesque. Cette assertion l'est prodigieusement, car nous
voyons, en lisant Scarron (son biographe aurait, en vrit, bien d le
lire aussi) que son pre le menaa cent fois de le dshriter, parce
qu'il lui osait soutenir que Malherbe faisait mieux des vers que
Ronsard, et lui prdit qu'il ne ferait jamais fortune, parce qu'il ne
lisait pas la Bible et n'tait jamais aiguillet. (_Factum, ou Requte
pour Paul Scarron, doyen des malades de France_, p. 4.) II est
difficile, on le voit, de rencontrer plus exactement le contre-pied de la
vrit.

Les seize pages en petit texte de _l'Illustration_ y passeraient, si
nous voulions relever toutes les bouffonneries srieuses, toutes les
neries carnavalesques que renferme cet invraisemblable morceau. En
voulez-vous toutefois une ou deux? Scarron naquit  Paris en 1610.
Desirez-vous de savoir comment son biographe le fait vivre jusqu' l'ge
de vingt-quatre ans, c'est--dire jusqu'en 1634? Il frquentait les
socits galantes et spirituelles du temps; il tait bien vu chez Marion
Delorme et Ninon de Lenclos, les deux lionnes de l'poque, qui
runissaient chez elles tout ce que la cour et la ville avaient
d'illustre et de remarquable, les plus beaux noms et les plus fins
esprits: l'picurisme dlicat de Saint-vremond, les saillies de
Chapelle, l'entrain bachique de Bachaumont. En vrit,  moins que
Ninon de Lenclos et Marion Delorme ne prissent les enfants en sevrage ou
qu'elles n'eussent ouvert une salle d'asile, nous ne concevons pas trop
comment on et pu rencontrer chez elles avant 1634 Bachaumont, qui, 
cette dernire date, ne comptait que dix ans, et Chapelle, qui n'en
avait que huit. Voil pour l'histoire.

Voulez-vous de la gographie? Le pre Scarron, ce conseiller
rcalcitrant, ne fut pas rappel de son exil, et mourut entre Amboise et
Tours, c'est--dire  Loches. Il parat que quand l'abonn de la
_Revue_ lui donne rendez-vous entre Paris et Versailles, elle va le
chercher  tampes.

Voulez-vous de l'archologie? Scarron fut enterr  Saint-Gervais, o,
si nous ne nous trompons, son tombeau se voit encore il est fcheux que
la _Revue_, pour le mettre  mme de s'en assurer, n'ait pas pu payer
une omnibus au biographe.


_Mmoires de Flchier sur les Grands Jours tenus  Clermont en
1665-1666, publis par B. Gonon, bibliothcaire de la ville de Clermont.
1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Porquet_, 1, quai Voltaire.

Ce titre tonne et pique la curiosit publique Quoi! le clbre vque
de Nmes a laiss des _Mmoires_, et personne ne se rappelle les avoir
lus ni mme en avoir entendu parler? Qu'tait-ce en outre que ces
_Grands Jours_ tenus  Clermont en 1665-1666, et que Flchier a essay
de faire connatre  la postrit? Cet ouvrage, qui vient de paratre,
est entirement indit. Avant de le juger, racontons en deux mots son
histoire.

Les Grands Jours taient des assises extraordinaires tenues par des
juges tirs du Parlement, et que le roi envoyait avec des pouvoirs
trs-tendus dans les provinces loignes pour juger en dernier ressort
toutes les affaires civiles et criminelles, sur appel des juges
ordinaires des lieux, et principalement pour informer des crimes de ceux
que l'loignement rendait plus hardis et plus entreprenants. La raret
de ces assises, l'appareil qu'y dployaient les juges, contribuaient 
les rendre si importantes et si solennelles, que le peuple leur avait
donn le nom de _Grands Jours._

Les Grands Jours n'ont t tenus que sept fois en Auvergne:
En 1454, 1484, 1520,  Montferrand;
En 1542, 1546,  Riom;
En 1582 et 1665-1666,  Clermont.

De ces Grands Jours, les plus remarquables par leur dure, par le nombre
et la gravit des affaires qui y furent portes, par la qualit des
personnes qui y figurrent, et par le rsultat, furent, sans contredit,
ceux de 1665-1666.

Les assises extraordinaires durrent plus de quatre mois, du 26
septembre 1665 au 30 janvier 1666.

On y porta plus de douze mille plaintes, dit le savant diteur des
Mmoires de Flchier; une multitude de causes y furent juges, tant
civiles que criminelles. Et, dans ces dernires, qui voit-on sur la
sellette des accuss? les personnages les plus considrables du
l'Auvergne et des provinces circonvoisines par leur naissance, leur
rang, leur fortunes; des juges, des prtres mme!... Et pourtant ces
Grands Jours, qui ont amen un changement si prompt, si complet dans les
moeurs, qui ont ananti les derniers vestiges de la puissance fodale,
signal d'une manire si clatante la fermet du jeune roi Louis XIV,
les historiens, tout proccups des siges et des batailles, les ont 
peine mentionns. Ils sont enregistrs en deux lignes dans l'ouvrage du
prsident Hnault; ils obtiennent jusqu'il dix lignes dans les auteurs
qui leur ont consacr le plus d'espace: et Voltaire, dans l'ouvrage
spcial qu'il a crit sur le sicle de Louis XIV, n'en prononce pas mme
le nom.

Louis XIV en avait, il est vrai, fait consacrer le souvenir sur le
bronze, comme celui d'un grand vnement; mais un monument plus prcieux
de cette poque, les _Mmoires de Flchier_, viennent rpandre une
lumire complte, inattendue, sur cette institution des Grands Jours,
sur les Grands Jours d'Auvergne en particulier, et sur les moeurs du
dix-septime sicle.

En 1665, Flchier, g de trente-trois ans, dj prtre, dj connu
comme prdicateur, vint  Clermont  la suite de M. de Caumartin,
conseiller du roi, matre des requtes, charg des sceaux prs la cour
des Grands Jours. Il faisait alors l'ducation du fils de M. de
Caumartin. Depuis le jour de son arrive  Clermont jusqu' celui de son
dpart, il crivit un journal dans lequel il racontait tout ce qu'il
voyait, tout ce qu'il entendait dire.

Son manuscrit, dit M. Gonod, forme un volume in-4 de 144 pages
crites; l'criture en est nette et uniforme. Compare  des autographes
de Flchier, elle ne serait pas de sa main; mais elle remonte
certainement au commencement du dix-huitime sicle, sinon plus haut.
L'orthographe accuse la mme poque, aussi bien que la reliure du
volume. Dix feuillets blancs qui prcdent le texte et onze qui le
suivent, semblent annoncer de la part de l'auteur l'intention d'y placer
une introduction et quelque appendice ou table. Le volume, du reste, ne
porte absolument aucune marque de ceux qui l'auraient possd.

Rcemment acquis de M. Michel, avocat du barreau de Clermont, il
faisait partie, avant 1830, de la bibliothque de M. Tiolier, ancien
conseiller  la cour royale de Riom, rsidant  Clermont, et qui, depuis
soixante ans, recherchait avec passion tout ce qui intressait
l'Auvergne. De quelle manire ce manuscrit tait-il tomb entre ses
mains, c'est ce qu'il serait impossible aujourd'hui d'tablir; mais,
quelle que soit son origine, on ne saurait contester que ce ne soit
l'ouvrage mme dont l'abb Ducreux fait une longue analyse, avec des
citations textuelles, au tome X des OEuvres compltes de Flchier, qu'il
a publies en 1782.

Remercions M. Gonod d'avoir fait imprimer ce manuscrit, un des livres
les plus curieux et les plus amusants, a dit avec raison M. Genun, qu'on
puisse lire sur le dix-septime sicle. C'est un double service qu'il a
rendu  l'histoire et  la littrature. Sous les rapports historiques,
les _Mmoires de Flchier_ nous font connatre mieux qu'aucun autre
ouvrage de cette poque, l'tat politique et social d'une province
loigne sous Louis XIV. Au point du vue littraire, ils resteront comme
un des monuments les plus intressants du grand sicle. En effet, ils
ont t composs dix ans aprs les _Provinciales de Pascal_, lorsque
Corneille avait dj produit ses chefs-d'oeuvre, au moment o Molire
faisait reprsenter son _Misanthrope_, o Racine prparait ses
_Plaideurs_ et son _Britannicus_, o Boileau publiait ses premires
satires.

Quelques citations suffiront pour donner une ide de l'importance et du
mrite de cet ouvrage. Nous choisissons au hasard.

Tous les procs qu'on jugeait ici, dit Flchier, n'taient pas
plaisants, et s'il s'en trouvait qui divertissaient les juges, il y en
avait qui les irritaient et qui attiraient leur svrit. L'affaire de
M. de Veyrac fut une de celles qui mritaient plus de punition. C'tait
un gentilhomme qui tenait fort bien son rang et qui se faisait craindre
dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui, se sentant fort propre
 verbaliser, et croyant que la tmrit de la noblesse n'irait pas
jusqu' s'en prendre  sa profession, tant  cause du besoin qu'on en a,
qu' cause de la crainte qu'on doit en avoir, se dclara contre lui dans
quelque occasion qui se prsenta, et eut le courage de faire informer,
quelque menace qu'on lui lit, et de tmoigner mme quelque mpris. Cela
parut si trange  cet honnte homme, qui n'tait pas accoutume 
souffrir de ces procdures et qui ne voulait avoir affaire ni  la
justice ni  ses officiers, qu'il rsolut de s'en venger et de faire une
action d'clat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques
traneurs d'pes des villages voisins, et alla assiger la maison de ce
pauvre homme, qui, se voyant rduit  l'extrmit, rsista de toutes ses
forces, et se fortifia le mieux qu'il put, rsolu de vendre chrement sa
vie. On s'tonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la
hardiesse de soutenir les premires violences d'un gentilhomme, et que
n'ayant aucune dfense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume
et de ses procdures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis.
Mais lorsqu'il s'agit d'viter la mort, tout homme, soit-il notaire,
devient soldat, et ces mes ordinairement paisibles et qui ne savent que
la guerre des procs, deviennent terribles lorsque le dsespoir les
enflamme. Ils sont toujours propres  chicaner, et tournent presque tous
les artifices dont ils se suivent contre les parties, contre ceux qui
les attaquent par violence il se retrancha donc contre les assauts de
l'assigeant, et se dfendit jusqu' ce qu'on et forc la premire
pinte. Il se refugia dans une chambre, et rsolut de faire briser toutes
les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin, il menaa
d'ouvrir et de tuer le premier qui se prsenterait. Mais le gentilhomme,
qui ne voulait point hasarder ses gens, ou qui craignait que sa
violence, faisant trop d'clat, n'excitt quelque motion, crut qu'il
tait plus  propos de lui offrir composition; de sorte que, traitant
avec lui, et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea de lui
ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut
bientt la faute qu'il venait de faire, et son ennemi, aussi perfide
qu'il tait violent, ne se crut pas oblig de tenir la parole qu'il lui
avait donne, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison
au pillage. Cette action parut  la cour tout  fait punissable, et
l'auteur fut condamn  des amendes considrables,  la dmolition de sa
maison et  la perte de sa tte.

Si les juges du grand roi dfendaient la bourgeoisie contre les
violences de la noblesse, ils svissaient en mme temps contre les
manants qui avaient l'audace de se plaindre de leur condition.

Comme il se trouve partout de bons ecclsiastiques, on jugea presqu'en
mme temps un bon cur de village qui, par un zle extraordinaire,
s'tait emport dans ses prnes contre le roi et ses ministres, il avait
dit fort srieusement  ses paroissiens que la France tait mal
gouverne; que c'tait un royaume tyrannique; qu'il avait lu de si
belles choses dans un vieux livre qui parlait de la rpublique romaine,
qu'il trouverait  propos de vivre sans dpendance et sans souffrir
aucune imposition de tailles; que le peuple n'avait jamais t plus
tourment, et plusieurs autres choses de fort grande dification, qui
lui semblaient, aussi bien qu' ses auditeurs grossiers, plus agrables
que l'vangile. Ce petit peuple trouva le prne fort bien raisonn ce
jour-l, et que c'tait une grande vrit que la pense de vivre sans
payer la taille, et furent tous d'avis que le cur avait si bien prch
ce jour-l qu'il s'tait surmont lui-mme. Il fut arrte et condamn 
un an de bannissement et  quelques rparations.

Un dernier extrait d'un tout autre caractre, c'est un pisode d'une
excursion entreprise par Flchier aux eaux du Vichy. Le futur vque de
Nmes raconte dans ses mmoires une foule d'aventures galantes qui
feraient rougir plus d'une belle lectrice. Mais nous ne voulons pas les
exposer ici  un semblable dsagrment.

Environ ce temps, un capucin qui n'avait point la barbe si vnrable
que les autres, et qui se piquait d'tre un peu plus du monde que ses
confrres, ayant ou parler de moi, et sachant que j'avais prt
quelques livres de posies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une
ode ou d'une lgie, et d'avoir vu quelqu'un  Bourbon qui se disait de
mes amis; car le bon pre va de bain en bain et se croit appel de Dieu
pour consoler les dames malades qui prennent les eaux, il ne manqua pas
de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bont passa
jusqu' dire partout que j'tais pote. Faire des vers et venir de
Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la rputation dans ces
lieux loigns, et c'est l le comble de l'honneur d'un homme d'esprit.
Le bruit de ma posie fit un grand clat, et m'attira deux ou trois
prcieuses languissantes, qui recherchrent mon amiti, et qui crurent
qu'elles passeraient pour savantes, ds qu'on les aurait vues avec moi,
et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion.

L'une tait d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens
gants, et son visage n'tant point proportionne  sa taille, elle avait
la figure d'une laide amazone; l'autre tait, au contraire, fort petite,
et son visage tait si couvert de mouches, que je ne pus juger autre
chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je pris garde mme
qu'elle tait un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et
l'autre dr croyaient belles. Les deux figures me firent peur, et je les
pris pour deux mauvais anges qui tchaient de se dguiser en anges de
lumire; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore
comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme.

La petite, comme plus ge, et de plus marie, s'adressa  moi. Ayant
de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi
beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le rvrend pre
Raphal, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des
premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous tes sur le pied de
ne cder  aucun de messieurs de l'Acadmie. C'est, monsieur, ce qui
nous a obliges de venir vous tmoigner l'estime que nous faisons de
vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tourns dans ce pays
barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde,
on ne saurait assez le considrer.

--Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indiffrente et quelque
froide que je paraisse, j'ai toujours aim l'esprit avec passion, et,
ayant toujours trouv que les abbs en ont plus que les autres, j'ai
toujours senti une inclination particulire  les honorer.

Je leur rpondis avec un peu d'embarras que j'tais le plus confus du
monde; que je ne mritais ni la rputation que le bon pre m'avait
donne, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'tais
pourtant trs-satisfait de la bont qu'il avait eue de me flatter, et de
celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de
connatre deux aimantes personnes qui devaient avoir de l'esprit
infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres.

Aprs ces mots, elles s'approchrent de ma table, et me prirent de les
excuser si elles avaient la curiosit d'ouvrir quelques livres qu'elles
voyaient; que c'tait une curiosit invincible pour elles. Parmi tous
les livres de posie, elles y trouvrent la traduction de _l'Art
d'Aimer_ d'Ovide, par Nicole. Je ne sais si le titre leur en plut, et si
elles espraient y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me
prirent de leur prter cet ouvrage, qu'elles avaient tant ou estimer
dans l'original. Je leur prtai donc _l'Art d'Aimer_; je leur eusse bien
voulu donner encore celui de se rendre aimables.

A en juger par l'esprit fin et de bon got dont il fait preuve  chaque
page de ses _Mmoires_, Flchier devait possder au plus haut degr cet
art qu'il dsirait de pouvoir donner  ces deux prcieuses languissantes
qui se croyaient belles. Aussi fut-il de toutes les ftes donnes 
Clermont pendant les Grands Jours; il alla mme  la comdie, n'tant
pas de ceux qui en sont ennemis jurs; et  une reprsentation, il fit
la remarque suivante:

Messieurs des Grands Jours jouent des personnages bien diffrents dans
cette ville: ils font dresser des chafauds pour les excutions, ils
font dresser des thtres pour leurs divertissements; ils font le matin
des tragdies dans le palais, et viennent entendre l'aprs-dne les
farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et
veulent aprs qu'on les fasse rire; et, comme si la judicature tait
attache  leur robe, ils dpouillent toute leur svrit en la
dpouillant, et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habills de
court. Ils voient pourtant dans la reprsentation du thtre, une partie
de ce qu'ils voient en instruisant les procs, c'est--dire des tyrans
qui ont opprim les faibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux
indignement, des femmes qui ont donn ou qui ont reu du poison de leurs
maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et
dont on se rit dans le tripot, qui peuvent pourtant servir pour exciter
 la justice, parce qu'on les reprsente toujours punies.


_Histoire d'Angleterre</>, par le docteur John Lingard, traduite par M.
Lon de Wailly. 6 vol.  3 fr. 50 c.--

_Bibliothque Charpentier._

L'histoire du docteur John Lingard a obtenu en Angleterre un trs-grand
succs. Les applaudissements de la foule, les ovations de la chaire, les
citations de la tribune, enfin l'approbation moins bruyante des rudits
et des penseurs, rien n'y a manqu, et ce minutieux inventaire des
annales de la Grande-Bretagne est dsormais plac, de l'autre cte du
dtroit, au nombre des livres consacrs. S'il fallait en croire beaucoup
de ses compatriotes, le docteur Lingard aurait effac Hume. Toujours
est-il que son ouvrage a enlev  celui du l'historien du dix-huitime
sicle le monopole des adorations et des suffrages A quoi cela tient-il?
D'abord au contraste et  la nouveaut. Hume trs-sceptique; Lingard a
une _foi;_ il a la passion des choses, tandis que son devancier n'a
gure que celle des ides de son temps. Les parallles sont peu de notre
got; nous devons dire nanmoins en quoi Hume et Lingard se ressemblent,
et ce qui leur a fait, dans des voies contraires, un gal succs. Tous
les deux, ils ont crit un plaidoyer, o l'historien contemporain met
les apparences et les vraisemblances de son ct, parce qu'il a beaucoup
plus d'exactitude que sou devancier, aux yeux de John Bull, le docteur a
encore un fort grand mrite, il est plus _Anglais_ que Hume, et sacrifie
beaucoup moins que lui  la dresse _Raison_, qui a dict tant de choses
draisonnables en histoire. Inventaire  la fois et plaidoyer, tantt
raisonneur et tantt passionn, narrateur et dogmatique, rarement
diffus, et presque toujours intressant, on comprend comment et pourquoi
le docteur Lingard a pu conqurir des suffrages trs-divers. Une
traduction dj ancienne l'avait fait connatre en France, travail
estimable, mais qui a paru dans le formai in-8, format coteux, et qui
a le tort de faire ressortir d'une manire trop sensible le seul dfaut,
 nos yeux, de l'original, celui d'en dire trop; car, ainsi que l'a dit
un loquent crivain de nos jours, la vie humaine est un procs dont
tous les dtails nous intressent, mais qu'il faut abrger pour
l'avenir.

Le service d'abrviation, M. Lon de Wailly l'a rendu, autant qu'il
tait possible, au docteur Lingard; sa nouvelle traduction, sans rien
omettre ni dissimuler de l'original, est concise, lgante, rapide, et
d'une fidlit irrprochable. C'est assurment une des meilleures
publications de la bibliothque Charpentier.



[Illustration: Nouvel clairage au gaz.]

Depuis quelques soirs la place du Carrousel est claire au gaz par un
nouvel appareil import d'Angleterre. Lorsqu'on commena  construire la
colonne que reprsente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve
plac l'appareil, divers journaux publirent une foule de dtails aussi
inexacts qu'ingnieux. Selon les uns, il s'agissait d'lectricit et de
galvanisme. A en croire les autres Paris entier allait tre illumin par
une immense gerbe de feu. Les renseignements que nous avons pris nous
permettent de rectifier ces erreurs; l'exprience qui vient d'avoir lieu
est faite, aux frais de la ville de Paris, par M. Auguste Juge, et M.
Richardson, propritaire du brevet d'importation du bude-light en
France. L'invention consiste simplement dans la runion de plusieurs
becs de gaz en un seul faisceau de lumire. Nous ne pouvons pas nous
prononcer encore sur ses avantages ou ses inconvnients. Sans doute le
milieu de la place du Carrousel est mieux clair par ce bec unique
qu'il ne l'tait par plusieurs becs spars, mais le foyer est tellement
clatant qu'il blouit les yeux des passants, et, au del d'une certaine
limite, l'obscurit parait si grande qu'on a peine  distinguer les
objets clairs par les becs ordinaires.

[Illustration.]



[Illustration: Pre Giboteau, si vous me faites l'injure de douter de ma
probit, je vous fais un bon sur ma caisse.]


Correspondance

_A un abonn_.--Vous voulez une rponse: celle que vous indiquez dans
votre lettre n'est pas polie; nous l'eussions faite autrement. Puisque
vous vous en contentez, nous le voulons bien. _Nous n'anons pas
besoin_, etc.

_A M. F._--Nous vous remercions; le premier surtout est excellent.

_A M..._--Cette dame est curieuse, en effet; mais elle est aussi un peu
incrdule. Montrez-lui cette rponse en lui rappelant sa question.

_A M. S. P.,  Rouen_.--Si vous voulez savoir l'histoire de M. B.,
adressez-vous  lui-mme; nous ne savons rien de lui, sinon qu'il est
Savoyard. Cela vous suffira peut tre.

_A M. E. S.,  Sancerre_.--Il y a toujours quelque chose d'utile dans
ces communications, mme lorsqu'elles ne peuvent pas servir
intgralement; d'ailleurs, nous avons l'embarras du choix.

_A M. d'A._--Mille remerciements. Nous ne pouvons suivre votre conseil;
nous vous en dirions les raisons: il ne nous convient pas de les crire.
Quant  l'autre proposition, l'excution en serait complique, et
d'ailleurs la pense est sditieuse.

_A M. de Q.,  Bruxelles_.--Nous avons reu les dessins: ils sont remis
au graveur.

_A M. Louis Poussard,  Turin_.--Ne prenez pas cette peine; nous en
recevons de France d'aussi mauvais que le vtre, mais le port est moins
cher.



[Illustration: Cavalerie lgre.]



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

L'empire de la mode s'tend sur tout.

[Illustration: nouveau rbus.]








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1844, by Various

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

