Project Gutenberg's Varits Historiques Et Littraires (6 / 10), by Various

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Title: Varits Historiques Et Littraires (6 / 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: March 12, 2015 [EBook #48477]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIETES HISTORIQUES (6 / 10) ***




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  VARITS
  HISTORIQUES
  ET LITTRAIRES

  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_

  PAR

  M. DOUARD FOURNIER

  TOME VI




  A PARIS
  Chez P. JANNET, Libraire

  M. DCCCLVI




_Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers endroits
sur la rivire de Loire et lieux circonvoisins par l'effroyable
desbordement des eaux et l'espouvantable tempeste des vents le 19
et 20 janvier 1633. Ensemble les miracles qui sont arrivez  des
personnes de qualit et autres qui ont est sauvez de ces perilleux
dangers._

_A Paris, chez Jean Brunet, rue Neufve S. Louys, au Trois de
chiffre[1]._

          [Note 1: Cette enseigne de Jean Brunet, qui d'ailleurs est
          un libraire peu connu, mentionn par La Caille seulement
          pour deux ouvrages sans importance parus en 1614 et en
          1631, mrite d'tre remarque. Elle nous est une nouvelle
          preuve que le nom de _chiffre_ toit spcial aux nombres
          crits  la manire des Arabes, et servoit  les distinguer
          de ceux qu'on crivoit en caractres romains. Plus tard,
          ceux-ci furent eux-mmes appels _chiffres_. Ce fut un
          contre-sens qui nous conduisit  un plonasme, puisque
          alors, pour faire la distinction, il fallut dire _chiffres
          arabes_, en ajoutant l'adjectif parasite au substantif
          d'origine orientale, qui suffisoit si bien auparavant.]

M.DC.XXXIII.


Le dix neuf et vingtiesme jour de janvier present mois, il est
arriv que, par les grandes ravines d'eaux qui seroient tombes de
quelques montagnes dans les rivires de Loire et d'Alliers, auroient
tellement grossi les dites rivires, qu'en moins de quatre heures
elles devinrent un des plus furieux et impectueux torrents que d'aage
d'homme l'on n'aye peu remarquer.

Particulierement la rivire de Loire[2], de qui de tout temps les
impetuositez ont tousjours fait de grands naufrages, pour autant
qu'elle est platte et non profonde; cela cause son excessive
rapidit, et icelle occasionne souventes fois la perte de beaucoup
de biens et de personnes qui naviguent sur la dite rivire.

          [Note 2: En effet, si j'en juge par la nomenclature
          que fait Lemaire, dans son _Histoire d'Orlans_, des
          inondations de la Loire aux derniers sicles, ces sinistres
          toient encore plus frquents que de nos jours, et chaque
          fois aussi terribles que ceux dont nous avons vu les
          dsastres. De 1527  1641, c'est--dire dans un intervalle
          d'un peu plus de cent ans, il n'en compte pas moins de
          onze, savoir: au mois de mai 1527, en novembre 1542, en
          mai 1548, en mai 1567, en 1572, en 1586, en 1588, en 1608,
          puis encore en mai 1628 (c'toit le mois fatal), une
          inondation qui mit en danger de sa personne le cardinal
          de Richelieu revenant par eau du sige de la Rochelle (V.
          le _Mercure franois_  cette date); enfin une dernire
          en janvier 1641; et toutes, je le rpte, avoient les
          plus dsastreuses proportions: les leves creves, le val
          submerg, etc. Lemaire, qui ne s'occupe que de l'Orlanois,
          ne mentionne pas l'inondation dont les ravages font le
          sujet de la pice que nous reproduisons. Ils avoient t
          circonscrits,  ce qu'il parot, dans les pays de la
          Haute-Loire, o ces sinistres toient plus multiplis
          encore que dans les contres d'aval.]

Ces deux eaux, mutuellement assistes et jointes, ont tellement bondy
furieusement, qu'en moins de quatre heures, comme dit est, leur
estendue a est en d'aucuns endroits d'une lieue et demie et plus, o
elles ont perdu et noy nombre de villages et maisons de noblesse,
ce qui n'a est sans la perte d'un grand nombre de personnes, chose
desplorable  raconter.

A plusieurs les effects miraculeux de la bont de Dieu ont est
manifestez en ces effroyables perils; j'en specifieray quelques uns
des plus admirables (et tous veritables) pour donner quelque chose
aux curieux.

Entre autres, en un hameau (demie lieue de la rivire d'Ailiers[3]),
paroisse de Sainct-George, un pauvre pre de famille avoit sept
enfans, lequel, bien empesch  se resoudre en tel danger, pensoit
au salut de ses biens; mais, comme le torrent multiplioit sur luy,
laissant ce soucy pour pourvoir au salut de sa famille, abandonna
ses biens  la mercy de ce ravisseur impitoyable. Or, l'affection
particulire qu'il portoit  l'un des dits enfans le rendit plus
soigneux en ce danger de celuy-l, et, taschant de luy prester
secours, fut repouss par l'eau, qui l'avoit tellement avanc que
tous ses efforts furent vains, ayant affaire pour soy de telle sorte
qu'il fut contraint d'abandonner  ce dsespoir ses biens et ses
pauvres enfans et gaigner hativement le toict de sa maison, o il
eschapa miraculeusement.

          [Note 3: Les inondations de l'Allier ont toujours t
          plus frquentes encore que celles de la Loire, mais aussi
          moins dsastreuses, par la raison que les eaux de l'Allier
          ne charrient pas du sable comme la Loire, mais une terre
          lgre, qui, bien loin de striliser le sol, s'y attache,
          dit Expilly, et l'engraisse. C'est ce qu'on appelle
          _chambonnage_ dans le pays. La Loire, dans ses dbordements
          simples, porte aussi avec elle cette vase fcondante
          qu'on nomme _lage_ ou _laye_ dans l'Orlanois. En 1588,
          dit Lemaire, Loire deborda, dont les vins furent nomms
          _layeux_  la vendange.]

Un gentil-homme se promenoit un matin parmy ses heritages, et,
jettant sa veue sur une colline, avisa un torrent d'eau qui
descouloit d'icelle dans la rivire proche, qui se grossit en un
instant, s'arresta tout estonn de voir chose si estrange pour estre
survenu en un instant.

Les maisons, collines, valles, bois, prairies, terres et semblables
objets de sa remarque journalire, ne paroissoient plus. Telle
nouveaut luy faisoit dementir ses yeux; enfin, s'arrestant plutost
au sens qu' son imagination, se retira hastivement et  pas
redoublez au logis, advertit sa femme du danger qui les menaoit de
prs, et mit toute sa famille en devoir de charger ce qu'un chacun
pourroit porter, afin de sauver quelque partie de ses biens.

Mais cet ennemy debrid ne leur donna pas ce relasche; il fut
plustost  la porte que leurs paquets ne furent troussez; ils furent
contraints de quitter ce soucy pour pourveoir  leur sauver. Les
fardeaux et les charges servirent  aucuns pour estre soustenus
quelque temps sur l'eau et prolonger leur naufrage.

Ce gentil-homme, sa femme et ses enfans accoururent diligemment
au plus haut estage du logis, se perchans sur deux solives, tous
esperdus, et, ayant abandonn leurs sens  la frayeur, commenoient 
mourir  l'aspect de la mort.

Ce pauvre pre de famille, en telle perplexit, s'avisa d'une
bougette[4] o estoient les papiers des acquisitions de ses biens,
et, avec grand hazard de sa vie, l'alla querir et la lia fermement
 l'une des dites solives,  celle fin (disoit-il) que, quoy qu'il
arrivast de soy et de ses biens, l'eau venant  se vuider, il eust le
moyen de rentrer en paisible possession de ses biens, si la fortune
luy reservoit sa dite bougette.

          [Note 4: Petite _poche_, _pochette_. On sait que les
          Anglois en ont fait leur mot _budget_, qui n'eut pas
          d'abord un autre sens. Ils nous l'ont renvoy avec
          l'acception politique qu'ils lui avoient donne dans
          le Parlement, et en l'accueillant nous avons cru faire
          l'hospitalit  un tranger. Il est vrai qu'avec son
          nouveau sens et la forme nouvelle que lui avoit donne la
          prononciation anglaise il toit devenu bien mconnoissable.
          Bien peu de gens comprennent que l'expression _ouverture
          du budget_, qui revient tous les ans dans les discussions
          parlementaires, signifie simplement ouverture de la
          _bougette_, de la _poche_. C'est, en effet, le moment o
          celle du contribuable s'ouvre pour se vider, celle du
          gouvernement pour s'emplir. On lit  ce sujet un trs
          curieux et trs piquant article dans le _Mercure_, floral
          an IX, p. 280.]

Au milieu de ce triste confort, la rivire, roidissant plus fort,
renversa de fond en comble la dite maison, tellement que qui n'avoit
peu gaigner le dessus mourut doublement, accabl et noy.

Ce fut un piteux et lamentable depart du mary d'avec sa femme, et
tous deux d'avec leurs enfans. Ce pauvre gentil-homme afflig, ayant
par fortune attrap un arbre qui avoit est deracin par la vehemence
du vent et du rude courant des eaux, monta dessus, et fut port
en ceste sorte la longueur de trois cars de lieux, et fut conduit
miraculeusement  la rive d'une coline, o il mit pied  terre,
grimpant en hault, d'o il descouvrit la sanglante tragedie qui se
passoit devant ses yeux, sur sa femme, ses enfans et sa famille,
contribuant de l'eau et des larmes en abondance au torrent o ils
estoient miserablement suffoquez.

Quantit de personnes de divers aages, qualitez et sexe, ont estez
peris en ces deluges et furieuses tempestes des vents, et plusieurs
autres ont eschappez par des faons estranges et admirables.

Entr'autres l'on rapporte d'un homme et d'une femme, prs de la
ville de Nevers, voyant l'augmentation des eaux proches d'eux, et
n'ayant lieu pour leur sauver (ayant est surpris), furent contrains
de monter sur un arbre, n'ayant devant les yeux que l'horreur d'une
mort affreuse, apperceurent de loing une cuve, large et spacieuse,
laquelle s'adressoit  eux et vint finallement (comme conduite
par la Providence divine) s'arrester au pied du dit arbre. Eux,
reconnoissant les graces infinies que Dieu leur faisoit, aprs l'en
avoir remerci, s'embarqurent en icelle, laquelle incontinent reprit
le fil de l'eau, et furent par ce moyen rendus  bon port.

A quatre lieues au de de Rouane, sur la dite rivire de Loyre, fut
pris un petit enfant aag environ de quatre ans, tout nu en chemise,
sur un rameau qui le portoit, avec un poussin dans le sein. Il est 
prsumer que la chaleur de ce petit animal ayda beaucoup ce pauvre
enfant abandonn  la rigueur d'un tel froid.

Un habitant de la ville de Sancerre, estant surpris de ceste
tempeste, se retira de sur un arbre avec sa femme et un laquais qui
se dit estre de la ville de Troye en Champagne. Cet habitant, ayant
peu d'asseurance en cet arbre, s'hazarda  la nage d'aller querir un
bateau qui flotoit sur l'eau. Lors le pauvre garon, ayant son seul
et dernier recours en Dieu, s'adressant  sa maistresse (qui estoit
de la religion pretendue reforme[5]): Or, priez maintenant Dieu, luy
dit-il,  vostre mode et en quelle langue que vous voudrez; je le
priray  la mienne. Et commena  faire le signe de la croix et prier
 la faon de l'Eglise catholique. Son maistre cependant arrive avec
le bateau, par le moyen duquel ils furent sauvez miraculeusement.
Reconnoissant avoir receu un si grand benefice de Dieu, ont abjur
l'heresie de Calvin, et se sont convertis avec toute leur famille 
la religion catholique, apostolique et romaine.

          [Note 5: On sait que tous ces parages toient peupls de
          calvinistes fervents. Le terrible sige de Sancerre, en
          1574, l'a suffisamment prouv.]

Plusieurs maisons ont estez entirement sappes de leurs fondemens,
et comme vaisseaux alloient demy noyez, flottant sur les vagues; les
meubles et les provisions de plusieurs bourgs et villages ont estez
miserablement ravis et entraisnez par l'eau, avec grand nombre de
troupeaux de brebis et boeufs, qui, estant trop pesans  la nage,
s'arestrent au fond, o plusieurs hommes, femmes et enfans, sont
demeurez ensevelis.

Ainsi quantit de semblables tragicomedies ont restes representes
dans ces inondations. Le recit en seroit de trop longue haleine;
ceux-cy pourront suffire pour tirer consequence des autres et faire
voir quelque ressentiment des jugemens de Dieu, et donner  entendre
qu'il est courouc contre nous. Qu'ils suffisent donc aussi pour
rendre les hommes plus soigneux  destourner son ire[6].

          [Note 6: On ne s'occupa mme pas alors de dtourner la
          colre du flau. Il fallut encore quatre inondations, celle
          de 1641, qui rompit les leves, et o l'on vit la Loire
          se runir au Loiret, comme cela toit arriv le 28 mai
          1567; celles de 1649 et de 1651, dont souffrirent surtout
          les valles de l'Anjou, pour qu'on s'ingnit enfin de
          prendre des mesures. Le 24 mai 1651 fut rendu un arrt du
          conseil pour le rtablissement des turcies et leves de la
          Basse-Loire (_Ordonnances de Louis XIV_, t. III, fol. 320).
          Cent ans aprs seulement nous trouvons ces leves en bon
          tat, depuis Angers jusqu' Nevers, et aussi sur tout le
          cours de l'Allier jusqu' Vichy. V. _Trait de la police_,
          t. IV, liv. VI, tit. 13, ch. 5.]




_Le Feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier ordinaire de Sa
Majest[7]. Prsent au Roy._

_A Paris, par Nicolas Callemont, demeurant  la rue Quiquetonne[8].
1618._

          [Note 7: On ne distinguoit pas alors les _arquebusiers_
          des _artificiers_, et M. de Paulmy nous en donne ainsi
          la raison: On appeloit, dit-il, les arquebusiers
          _artificiers_, non qu'ils fissent et vendissent de la
          poudre, mais parceque toutes les armes  feu qu'ils
          fabriquoient toient appeles du mot gnral _artifice_.
          (_Mlanges tirs d'une grande Bibliothque_, Hh.,
          p. 5.) La vente de la poudre, et surtout celle de
          pices d'_artifices_, furent toutefois un monopole des
          artificiers, qui s'toient pourvus _de provisions de la
          cour_, et qui par l avoient le droit, comme ici le sieur
          Jumeau, de prendre le titre d'_artificier du roi_. On leur
          accordoit ce titre, avec facult de faire saisir par le
          bailli de l'Arsenal toutes espces d'artifices qui se
          trouveroient chez les merciers et autres particuliers qui
          s'ingreroient d'en faire et d'en vendre. (_Guide des
          corps des marchands_, 1766, in-12, p. 160.) En outre de ces
          artificiers du roi, il y avoit celui de l'Htel-de-Ville,
          qui toit aux gages de la ville de Paris, avec lettres
          qui toient marques de sa charge. Il devoit, dans les
          occasions de rjouissance, faire tous les _feux_ de la
          ville, tels que, par exemple, le feu de la Saint-Jean, que
          le roi devoit venir allumer lui-mme. Louis XIII alluma
          celui de 1620.]

          [Note 8: C'est ainsi qu'on appeloit alors et qu'on auroit
          toujours d nommer la rue Tiquetonne, puisqu'en effet elle
          eut pour parrain, au XIVe sicle, le riche boulanger Rogier
          Quiquetonne.]

_Avec privilge du Roy._


Entre les lapidres, la pierre la plus prcieuse estime est le
diamant, l'oeuvre n'en rehaussant nullement l'excellence, mais
seullement celuy qui a plus de pois et d'eclat a plus de pris: de
mesme est-il des hommes, qui semblent que la nature les ayent
forms en mesme moulle; mais l'esprit seullement leur donne le pois
et le pris, et particullirement ceux qui ont recherch l'invention
des feux d'artifices, invention estime par toutes les nations
du monde, puisque aux choses memorables et aux actions les plus
celebres, c'est l'ame des passetemps et le plaisir le plus estim,
puisque c'est celuy de nostre roy[9]. Aussi en ce jour heureux de
Sainct-Cosme, pour lequel cest artifice avoit est destin et differ
en consideration du voyage de Sa Majest, o il s'agist de la
commune resjouissance des Franois pour l'heureuse naissance de Louys
le Juste, nostre roy invincible[10], o il s'est veu des effaits
admirables du feu, que jadis celuy qui brusla ce que Alcide eust de
mortel ne le peut esgaller, ny celuy dont Promete anima ses statues
ne fut jamais si glorieux.

          [Note 9: Les feux d'artifice toient en effet fort  la
          mode alors. On se les permettoit mme dans les couvents
          lorsqu'il s'agissoit de crmonies un peu importantes,
          telles que canonisations de saints ou de saintes. Les ftes
          de la canonisation de sainte Thrse furent pour les carmes
          l'occasion de rjouissances de cette espce. V. notre dit.
          des _Caquets de l'Accouche_, p. 48-49, note, et Dreux du
          Radier, _Rcrations historiques_, t. 2, p. 183.]

          [Note 10: Louis XIII toit n le 29 septembre, jour de
          Saint-Cme.--Le feu d'artifice du sieur Jumeau, prpar
          pour clbrer l'heureux vnement de la paix survenue
          entre le roi et les princes aprs l'assassinat du marchal
          d'Ancre, avoit t ajourn jusqu' l'anniversaire de la
          naissance de Louis XIII par suite des voyages du roi 
          Rouen et dans le centre de la France.]

En la premire action il s'est veu cent fuses produire et nous
monstrer diverses sortes de feu et de figures portes en l'air par
des inventions admirables et qui n'ont jamais est veues[11].

          [Note 11: Pendant tout ce rgne et le suivant, ces
          inventions se perfectionnrent encore. Lors de la naissance
          de Louis XIV, il y eut, par exemple, des feux d'artifice
          qui clipsrent tout ce qu'on avoit vu jusque alors.
          Les jsuites, outre prs de mille flambeaux dont ils
          tapissrent leurs murs les 5 et 6, firent, le 7 dudit
          mois de septembre, un ingnieux feu d'artifice dans leurs
          cours, qu'un dauphin alluma entre plus de deux mille autres
          lumires qui clairoient un ballet et comedie, sur le mesme
          sujet, represents par leurs escoliers. (_Crmonial
          franois_, t. 2, p. 214.)--C'est un nomm Carme qui,  la
          fin du XVIIe sicle, excelloit dans ce genre de merveilles
          pyrotechniques. Carme, lit-on dans le _Livre commode des
          adresses_, au chapitre des _Passe-temps et menus plaisirs_,
          se rend clbre par les feux d'artifice figurs, coloris.]

En la seconde action il s'est veu six geans, representant six
nations en circonference, combatre les uns contre les autres au
milieu de la rivire de Seine[12], qui avoient une perptuelle action
et un mouvement continuel, sans que l'on peust recoignoistre qui les
faisoit mouvoir, au milieu de laquelle circonferance il y avoit un
rocher eslev d'une toise et demie de hauteur, sur lequel estoit un
aigle d'une excessive grandeur, et Jupiter pos dessus, tenant son
foudre  la main, qui lana sur les geans qui vouloient saper son
trosne, lequel foudre il jetta sur eux et les reduit au neant.

          [Note 12: Les feux d'artifice toient tirs, au XVIIe
          sicle, soit sur des bateaux en pleine Seine, comme celui
          dont l'ambassadeur d'Espagne donna le spectacle aux
          Parisiens en 1722,  l'occasion de l'arrive de l'infante,
          et qui fut dispos avec beaucoup d'art entre le Pont-Royal
          et le Pont-Neuf (V. _Journal de Marais_, Rev. rtrosp., 30
          nov. 1836, p. 182), soit sur la Pont-Neuf mme. C'est l
          que fut tir celui des ftes de la naissance de Louis XIV,
          qui inspira ces vers de Saint-Amant:

                         Au milieu du Pont-Neuf,
                         Prs du cheval de bronze,
                         Depuis huit jusqu' neuf,
                         Depuis dix jusqu' onze,
               On fit un si grand feu qu'on eut grand'peine
                         De sauver la Samaritaine
                         Et d'empcher de brler la Seine.

          Voy. aussi le _Journal de Barbier_, t. 2, p. 138, 241,
          304.--Sous Louis XIII, les particuliers qui vouloient se
          donner ce divertissement se rendoient dans l'le Notre-Dame
          (le Saint-Louis),  peu prs inhabite, et y tiraient
          leurs feux d'artifice. Une fuse lance de l par un jeune
          garon, pendant les ftes de la Saint-Jean de cette mme
          anne 1618, tomba sur un bateau du port au Foin, qui prit
          feu, et qui, s'en allant  la drive, incendiant les autres
          bateaux, faillit embraser le pont. (_Mercure franois_,
          1618, p. 25.)]

Par la circonferance est represent le royaume de France, qui
est tousjours demeur ferme au milieu des ondes, bien qu'il aye
est battu, et quasi comme abbattu d'une infinit d'orages et de
mouvemens divers que les sicles passs luy ont fait voir. Le
mouvement continuel, c'est la sagesse et la raison qui balancent
continuellement dans l'esprit de ceste Antipater de nostre Philippe
Franois, que je puis nommer le premier cercle de ceste sphre
et la premire horloge dont le contre-poids tend tousjours au
bien du public, que l'on peut dire avoir autant de faveur que son
merite est eslev entre les hommes; la vertu duquel l'on ne peut
mettre en sa juste exaltation, car, si les souhets des sujets de
Sa Majest avoient lieu aux choses mortelles, je lui souhetterois
de l'immortalit et luy donnerois toutes les louanges que les
sicles que nous avons pass attribuent  l'integrit, au service
et  la fidellit deue  son prince. Le rocher qui est au milieu
de la circonferance, c'est la ville de Paris, ce miracle du monde,
laquelle, encore qu'elle aye est agite et sa sainture aye est
veue de l'estranger, est tousjours demeure ferme comme un rocher en
l'obeissance de Sa Majest.

L'aigle qui estent ainsi les ailes, c'est cet auguste parlement, ce
nid de science qui protge, sous l'authorit du roy, le public et le
particulier. Par Jupiter, qui est sur l'aigle assis, est represent
Louys le Juste, nostre roy, qui, tout ardant de combattre comme un
Cesar, tout redout en son combat comme Henry le Grand, ayant le fer
et le foudre en la main, le lance sur les nations qui le voudroient
empescher de porter son espe sur les confins de l'univers, o nous
luy verrons naistre les palmes dedans les mains et le laurier seindre
son front glorieux.

En la troisime action il s'est veu sur un batteau sur lequel
estoient des niches remplies de personnages et bord de fleurs de lis
coronnes d'une excessive grandeur avec L. L. d'or assises en des
croissans soustenus par des septres, le tout sem de lances  feu qui
rendent une clart admirable, au milieu duquel estoit une piramide
fort bien eslaboure et esmaile de toutes sortes de couleurs, aux
angles de laquelle estoient quatre vazes dans lesquels estoient posez
des bouquets de fleurs d'Italie represents au naturel, et  la
pointe de laquelle estoit un soleil de huit pieds de diamtre, dont
les rayons esbloissoient les yeux des assistans qui estoient accourus
de toutes pars pour voir les merveilles de cet artifice. Le roy et
la cour ayant veu ce soleil faire son cours en un quart d'heure,
incontinent l'on entendit milles tonnerres retentir par le bruit des
canons, qui sembloit que la machine du ciel devoit dissoudre.

Par ce pi d'estal[13] nous est figur une cadrature qui est la mesme
fermet et asseurance, qui nous represante la paix, precieux gaige
que le roy nous a donn, que nous ne pouvons plus dire que nostre
bonne fortune soit chancellante, mais maintenant qu'elle est assise
sur un ferme et durable fondement, durant laquelle voyons espanouir
les fleurs de lis, non en l'orient ny au midy, mais au couchant de la
journe, que nous pourrons dire estre animez de l'ardeur du soleil
qui les regarde par une puissance extraordinaire.

          [Note 13: _Pidestal_ ne s'crivit d'abord pas autrement.]

Les personnages qui sont autour du piedestal representent la Force
dont la Justice doit estre ayde, car depuis qu'elle est arme de
puissance elle presse les passions violantes de l'ame du celerat qui
a pour objet la punition qui le retient, et le bon  la vertu, qui
l'engaige  bien faire. Les L. L. qui sont assises en des croissans
representent le nom de Louys le Juste, que son peuple comble de
benedictions, afin que, croissant en aage, en justice, piet,
clemence et en toutes autres sortes de vertus, nous puissions vivre
en esperance que la France reverra encore le sicle dor. La piramide
assise au milieu de la cadrature nous represente la Justice, qui est
un des fondemens principaux du bastiment d'un Estat, justice qui
vient du ciel divinement s'espandre sur la personne des roys; comme
nous voyons l'humeur se puiser dedans l'eau, la chaleur venir du
feu, la solidit du corps naistre de la terre et l'esprit se tirer
de l'air, de mesme nous pouvons dire la justice venir de Dieu sur
les roys, qui la renvoyent par reflection, comme les sources font
leurs ruisseaux, dessus leurs peuples pour leur en faire user une
plus tranquille et plus assure. Aussi la justice est-elle la fin
de la loy, la loy l'oeuvre du prince, et le prince l'image de Dieu.
Les quatre vases qui sont au pied de la piramide representent les
quatre cas dont la Justice est anime, qui sont le commandement, la
deffence, la permission et la punition, car la fin de la loi gist 
commander, deffendre, permettre et punir. Cela estant inviolablement
gard fera que nous verrons le bouton et la fleur de la justice
rendre les quatre coins du royaume tout odorans. En la pointe de la
piramide est un soleil brillant qui porte le nom de ce grand roy,
qui nous represente la Religion, qui est la premire colonne, le
principal apuy des royaumes, et le pivot qui donne le mouvement 
ceste miraculeuse machine qui brille continuellement sur la justice,
sur les lys et en la paix, et particulirement au sicle o nous
sommes, o nous voyons Sa Majest estre le premier et principal
protecteur, de sorte que nous pouvons dire que c'est un Cesar
conquerant, un Auguste pacificateur de son Estat et un Constantin
restaurateur de son Eglise.

En la quatriesme action, il s'est veu cent partemens de fuses
enrichir le ciel d'un million d'estoilles, diverses sortes d'autres
feux que l'on a veu serpenter dedans l'air et dedans l'eau[14]. L'on
a veu des commettes non decendre du ciel, mais sortir de terre pour
aller dans les cieux y porter les voeux et les prires de tous les
sujets de Sa Majest pour perpetuer les jours  la dure d'un sicle
de ce grand roy, borner son royaume des confins de l'univers et le
rendre le plus heureux monarque qui aye jamais veu le soleil.

          [Note 14: Ceci nous fait souvenir du feu d'artifice du
          _Menteur_ (acte 1er, sc. 5), qui, selon la mode du temps,
          auroit aussi t tir sur la rivire:

               Aprs qu'on eut mang, mille et mille fuses
               S'lanant dans les airs, ou droites ou croises,
               Firent un nouveau jour, d'o tant de serpenteaux
               D'un dluge de flamme attaqurent les eaux,
               Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
               Tout l'lment du feu tombait du ciel en terre.]




_Memoire veritable du prix excessif des vivres de la Rochelle pendant
le sige._

_Envoy  la Royne mre._

_A Paris, par Nicolas Callemont, demeurant rue Quiquetonne._

M.DC.XXVIII[15].

          [Note 15: Cette pice, trs rare, a t analyse dans
          une relation du sige de la Rochelle reproduite, d'aprs
          l'dition du temps, par les _Archives curieuses_, 2e srie,
          t. 3, p. 111-113.--Un autre _Mmoire_ sur le mme sujet
          parut alors sous le titre de _Mmoire trs particulier
          de la despence qui a est faicte dans la ville de la
          Rochelle, avec le prix et qualit des viandes qui ont
          est excessivement vendues en ladite ville, depuis le
          commencement du mois d'octobre jusqu' sa rduction_. _A
          Paris, chez Charles Hulpeau, sur le pont Sainct-Michel,
           l'Ancre double, et  sa boutique dans la grand salle
          du Palais, 1638, avec permission_; in-8. Il existe entre
          les deux pices, pour quelques dtails de l'trange tarif
          qu'elles donnent l'une et l'autre, des diffrences que nous
          signalerons au passage.]


Depuis qu'une fois les hommes se retirent du sentier de la raison,
non seulement ils se rangent au nombre des brutes, mais s'abaissent
encore en un degr beaucoup plus bas: car, si les animaux
iraisonnables souffrent quelquefois, ce n'est que par quelque
accident, pour lequel eviter la nature leur a desni la prevoyance;
et les humains, qui prevoyent leur malheur et cognoissent bien le
goufre dans lequel leurs violentes passions les vont precipiter, ne
laissent pas de les suivre avec le mesme visage que si elles alloient
les faire participant des honneurs d'un celbre triomphe.

L'obstination des Rochelois donne assez de lumire  ceste verit,
qui, soubs pretexte de mettre tous ceux de sa suitte en libert, en a
privez un bon nombre de la vie et fait abismer leurs ames aux creux
des enfers, o elles sont reduictes en une horrible et perpetuelle
servitude.

Elle a chang en un neant leur souverainet pretendue, et, cependant
qu'ils s'amusoient  forger de la monnoye[16], ils ne consideroient
pas que ceste furie marquoit leurs ames  son coing pour les rendre
l-bas de meilleur alloy et en faire un payement aux diables,
desquels elle avoit emprunt les artificieuses inventions avec
lesquelles elle avoit tant pris de peine pour les perdre.

          [Note 16: Ceci prouveroit que les Rochellois fabriqurent
          une monnoie ayant cours dans leur ville pendant le sige,
          comme cela s'est trs souvent pratiqu. Les pices en sont,
           ce qu'il parot, devenues trs rares, car Tobiesen Duby
          et M. Cartier ne les mentionnent pas dans leurs curieux
          travaux sur les _Monnoies obsidionales et de ncessit_.]

Ainsi ceux qui mettoient l'esperance de leur conservation au ciel,
 la mer et  la terre, ont trouv que la terre, la mer et les cieux
ont est les propres ministres de sa ruyne, et que, lors qu'ils
presumoient de faire estimer leurs courages affamez de gloire, leurs
corps furent tellement affamez de vivres que le plus grand nombre a
est contrainct de succomber soubs les efforts de la necessit, et
l'autre reduict  les achepter au prix dont le memoire suivant faict
mention:

  Un biscuit de demy-livre, 25 livres.
  La livre de boeuf, ou vache, 12 livres.
  La livre de cheval, 6 livres.
  La livre de chien, 20 sols.
  La teste de chien, 10 livres.
  Un oeuf, 8 livres.
  La pinte de vin, mesure de la ville[17], 7 livres.
  La livre de peau de boeuf appreste, 3 livres[18].
  Une poulle, 24 livres.
  Un mouton, 300 livres.
  Une vache, 2,000 livres.
  La livre de sucre, 24 livres.
  La livre de castonnade[19], 16 livres.
  Une mourue, 10 livres.
  Une seiche, 6 livres.
  La livre de confiture commune, 16 livres.
  La livre de peau de boeuf seiche, 20 sols.
  Une racine de poire, 8 sols.
  Deux feuilles de choux, 5 sols[20].
  Un oignon, 10 sols.
  Une trippe de boeuf, 3 livres.
  Une trippe de cheval, 20 sols.
  Une pomme, 32 sols[21].
  La pinte de lait, 3 livres[22].
  Le boisseau de bled, mesure de la Rochelle, 800 livres.
  La huictiesme partie du boisseau de bled, avec le sang de pigeon,
                                                            90 livres.
  Le boisseau de vaisse, 100 livres.
  La livre de viande d'asne, 32 sols.
  Un past d'une ruelle de boeuf, 100 livres.
  Un collet de mouton, 27 livres.
  La livre de lart, 12 livres.
  L'once de pain ordinaire, 32 sols.
  L'once de pain de paille fait avec sucre, 22 sols.
  Un reffort, 5 sols[23].
  La livre de raisins frais, 18 livres.
  La livre de beurre, 18 livres.
  La livre d'huille, 18 livres.
  L'once de pain d'iris, avec sucre, 24 sols.[24]

          [Note 17: Dans le _Mmoire trs particulier_ la pinte de
          vin n'est porte qu' 3 livres, mais sans doute d'aprs la
          mesure de Paris, qui alors et t moindre que celle de la
          Rochelle.]

          [Note 18: Dans le _Mmoire trs particulier_ la livre de
          peau de boeuf est porte  7 livres, encore ne dit-on pas,
          comme ici, qu'elle ft _apprte_.]

          [Note 19: On disoit alors indiffremment _cassonnade_
          ou _castonnade_, et les deux mots passoient pour aussi
          franois l'un que l'autre. Mnage mme prfroit
          le dernier, mais il manquoit en cela  ses devoirs
          d'tymologiste, puisqu'en effet, le mot venant des _casses_
          ou _caisses_, dans lesquelles ce sucre brut venoit du
          Brsil, c'est bien certainement _cassonnade_ qu'il
          faut dire. L'auteur des _Bagolins_, comdie imprime 
          Amsterdam, en avoit dj dcid ainsi en 1703. Bagolin,
          l'amant ridicule, faisant une dclaration  sa matresse,
          lui adresse ces vers:

               Beau miel trs savoureux, que doit lescher mon ame,
               Doux beure qui se va tout foudre par ma flamme,
               Luisant sucre candy, _cassonnade_ d'amour,
               Cresme de la beaut, tarte sortant du four,
               Regardez un amant qui devient confiture.]

          [Note 20: Article port  10 sols dans le _Mmoire trs
          particulier_.]

          [Note 21: 30 sols seulement d'aprs l'autre _Mmoire_.]

          [Note 22: _Var._: 4 livres.]

          [Note 23: On ne trouve pas dans le _Mmoire trs
          particulier_ le prix du raifort, mais, en change, celui
          d'une rave, 8 sols.]

          [Note 24: On ne trouve pas ici le dtail de tout ce qu'on
          mangeoit  la Rochelle pendant le sige: les chats et
          les rats entroient dans le menu, et les puissants parmi
          les assigs, voire M. de Rohan et sa mre, devoient se
          contenter de ce rgal. On le sait par les _Mmoires_
          de Feuquires. Ceux de Pontis donnent d'autres dtails
          plus navrants. Ils parlent, entre autres, d'un htelier
          qui pendant huit jours s'toit tir du sang et l'avoit
          fricass pour en nourrir son pauvre enfant.]




_La grande propriet des bottes sans cheval en tout temps,
nouvellement descouverte, avec leurs appartenances, dans le grand
magasin des esprits curieux._

       *       *       *       *       *

SUBJECT DU PRESENT DISCOURS.

  Je ne crains point d'avoir mon bas crott,
  Car en tout temps sans cheval suis bott.
  Ce noble estat m'espargne argent et page,
  Laquais, cheval, foin, avoine et fourrage.

       *       *       *       *       *

_A Paris, chez Nicolas Alexandre, rue des Mathurins._

M.DC.XVI.


O bella cosa! disoit dernierement un ramoneur lombard voyant la
merveille des bottes. Disons donc: Ho! messieurs, venez voir, venez
voir, et tost donc! Voicy l'invention des inventions, voire la plus
belle chose qui se puisse trouver au ratelier du grand chosier. Or
escoutez donc, car vous verrez et orrez merveilles. Je souppois
dernierement avec le bon pre Crito (je m'enten bien); il estoit
aussi un peu philosophe, et venoit tout estonn de faire la ronde
autour de l'esquadre des fols, et, pour m'assurer de son dire, me
jura sur son court et large coutelas qu'il n'estoit plus si fol qu'il
souloit estre au temps du philosophe Menippus, qui portoit tousjours
le pacquet de sa folie sur luy, soit qu'il allast aux champs ou qu'il
fust de sejour en la ville. Revenant donc, dit-il, de ce beau pays
des fols, il dit qu'il eut beaucoup de peine  retrouver le chemin,
car l'air inferieur en estoit tout obscurcy, et ne savoit lequel
regarder, tant il y en avoit; entre autres il vit la nouvelle faon
des bottes sans chevaux et en fut tout estonn, veu que ce n'est la
coustume en France d'avoir des bottes s'il n'y a cheval en l'escurie.
Mais il s'advisa et dit en soy-mesme: Peut estre, helas! que je me
suis fourvoy et que je suis en l'autre monde. Et, cherchant de
tous costez, s'asseura, cognoissant qu'il estoit  Paris, et sceut
par un savetier au coin d'une rue[25] l'occasion de tant de bottes
sans chevaux; et, beuvans ensemble, ledit savetier (salva reverentia
vestra) luy dit: Monsieur, vous qui venez de loin, n'avez-vous point
appris par ouyr dire pourquoy vous voyez tant de gens bottez? Il y
a icy, je me doute, de la ruse et de la finesse cache.--Je vous le
diray, puisqu'il vous plaist me faire cest honneur que bevions icy
particulierement au fond de ceste cave: personne ne nous orra. C'est
(mais  vos graces cependant) qu'un certain quidam, gentil-homme sans
nom, bott et espronn comme un cocq, mais sans cheval, est arriv en
ceste ville n'y a pas long-temps, et, feignant estre quelque grand
entrepreneur, promit  plusieurs un secret pour paroistre galand
homme et contre-faire le courtisan. O! que cela plaist  plusieurs
aujourd'huy, qui demandent  ces pauvres col-porteurs: Et bien! mon
maistre, y a-il rien de nouveau? Qu'est-ce que tu as l dans ta bale?
N'est-ce que cela de nouveau? Et disant cela n'oublient une autre
nouvelle faon de se curer les dents; mais, helas! les miserables
n'ont encor desjeun, quoy qu'il soit trois heures aprs midy, faute
d'un sol pour demy-septier et deux liards de pain, et ils demandent
de la nouveaut. C'est bien raison, puis que Moustafa porte des
bottes, cheminans superbement les mains sur les costez comme pots 
anses, dedaignans moustachiquement tout ce qu'ils rencontrent. Leurs
foudroyantes espes peuplent presque tous les cimetiers de corps,
lesquels, aprs avoir est tuez de tels gens, ne laissent de se bien
porter par aprs[26], et qui pis est, de leur regard louchant soubs
un branlant pennache de demy-quart d'escu[27], ils font presques
fremir Juppin, qui est sur le point, ce leur semble, de leur cedder
son foudre et son aigle pour avoir paix avec eux, nonobstant qu'ils
ne facent peur qu'aux limaons[28], mousches et sauterelles. Je
m'assure que, si le plaisant Lucian les rencontrait, il s'en riroit
demesurement, et par piti leur donneroit de ses roses, pour d'asnes
(comme il fut autrefois) les faire devenir hommes[29], afin qu'estans
deschargez du fardeau de folie, ils peussent passer la barque de
Charon et aller hors de nostre sphoere danser aux champs Elisiens.
Mais,  propos de bottes[30] (nous en dirons ce qu'il faut sur
la fin), nostre Crito dit avoir ouy une grande plainte: c'est que
les chapeliers sont tout estonnez non seulement de tant de bottes
nouvelles, mais aussi des nouveaux chappeaux pour accompagner les
dites bottes dans plus de la moiti de la Savaterie, et disent
qu'en cela ils perdent l'escrime et le meilleur de leur latin, quoy
qu'il n'y en ait gures: car en la fabrique des chappeaux l'un les
veut pointus en pyramides,  la faon d'un pain de sucre[31], qui
dansent en cheminant sur la perruque achepte au Palais, garnie
de sa moustache[32]  queue de rat derrire l'oreille; autres les
veulent plats faon de chasse, ou  la cordelire, retroussez d'un
cost en faon de mauvais garon, avec un morceau de plume verte,
jaulne, rouge, grise ou autrement, et voil le galand; autres en
veulent en faon de turban levantin ou moscovite, ronds et peu de
bords[33], pour dire: Je ne suis plus Franc. C'est comme on parle
maintenant[34]. Je veux une nouvelle faon. Et quoy! ne paroistray-je
pas bott, espronn, moustach et guirland? Si feray dea! C'est
la verit, Monsieur; vous estes brave comme cela, et si paroissez
autrement, vous vous pourriez bien hardiment dire descheu du point
d'honneur et n'oseriez vous trouver au lendit de Sainct-Denys[35].
Une autre nouveaut, c'est les habits de certaines damoiselles
imprimes nouvellement qui sont habilles  la suisse, faisant
boufer hors des manches le taffetas, comme les brayettes d'iceux
Suisses[36], o il y a du nez, quoy qu'on en die; mais elles gastent
toute la bigarure avec leurs fausses perruques, saulpoudres de
poudre de Cypre[37] (c'est discrettement fait),  savoir pour
corrompre une plus mauvaise odeur cache dessouz, et _pro causa_[38].
Je les entends desj, ce me semble, car elles ont bon caquet:
Nostre-Dame, ma mie, ma commre, qu'est cecy? de quoy se mesle-on?
qu'a-on affaire de nos menues folies? Patience, damoiselettes,
attendez, _et non fumetis_, ayez patience. Elles portent encore (Ha!
maistre Crito, vous direz tout  la fin) le teton bondissant[39] et
relev par engins au dehors, pour donner appetit et passetemps aux
alterez. Ainsi marchoit Thas de Corinthe, Flora, Romaine, et autres
femmes lascives; et, suivant cela, on dit que bon vin n'a besoin de
bouchon[40].

          [Note 25: Chaque coin de rue avoit alors son savetier,
          qui toit le grand causeur, le grand gabeur, le gazetier
          de tout le voisinage. On connot cette jolie pigramme de
          d'Aceilly:

               Le savetier de notre coin
               Rit, chante et boit sans aucun soin.
               Nulle affaire ne l'importune.
               Pourvu qu'il ait un cuir entier,
               Il se moque de la fortune
               Et se rit de tout le quartier.]

          [Note 26: C'est  peu prs le vers du _Menteur_:

               Les gens que vous tuez se portent assez bien.]

          [Note 27: Le luxe des panaches toit une des grandes
          dpenses des courtisans. Une plume d'un demi-quart d'cu
          toit du dernier misrable. Le Mascarille des _Prcieuses_
          (scne 10) se vante que chaque brin des siennes lui cote
          un louis d'or.--Les panaches se portaient surtout 
          l'arme, ce qui fait dire par du Lorens, dans une de ses
          _Satyres_, 1624, in-8, p. 60:

               Si la guerre n'toit un moyen de voler,
               Sans ailes ni sans _plume_ on n'y voudrait aller.]

          [Note 28: Comme les Espagnols, grands mangeurs d'escargots
          et d'oignons, et que toutes les caricatures du temps nous
          reprsentent largement pourvus de ces denres. V. _Muse de
          la Caricature_, premires livraisons.]

          [Note 29: On connot ce passage de la _Luciade_ o Lucius,
          chang en ne, retrouve sa forme humaine aprs avoir mang
          une couronne de roses. V. la traduction de P. L. Courier,
          _Oeuvres_, dit. du _Panthon littraire_, p. 135.]

          [Note 30: On n'est pas bien d'accord sur l'origine de
          cette locution proverbiale. Il se pourroit qu'elle vnt
          de l'anecdote dont nous avons dj parl (t. 5, p. 186),
          et qui nous montre Franois Ier se dcidant tout  coup
           substituer la langue franoise  la langue latine dans
          les tribunaux, parce-qu'un seigneur que la cour avoit
          _debout_ (debotaverat) avoit cru tre _dbott_ par elle.
          Cette importante mesure auroit, en effet, t prise ainsi
          _ propos de bottes_. M. Quitard pense cependant que cette
          expression est plus ancienne. Il dit l'avoir retrouve
          dans un livre antrieur au rgne de Franois Ier, avec une
          note marginale qui en attribuoit l'origine aux exactions
          que les Anglois, matres de la France, commettoient contre
          les paysans, jusque l qu'ils prlevoient de fortes dmes
          et de grosses sommes pour leurs souliers et leurs bottes.
          (Quitard, _Dictionnaire des Proverbes_, p. 163-164.)]

          [Note 31: C'est ce que G. Naud, dans le _Mascurat_, in-4,
          p. 187, appelle des chapeaux en pot  beurre.]

          [Note 32: Sur ces _moustaches_ ou cheveux tombant sur les
          cts de la perruque, V. le t. 3, p. 243.--Celles qu'on
          appeloit _cadenettes_ devoient leur nom  l'un des frres
          de Luynes, Honor d'Albert, seigneur de _Cadenet_. Mnage
          nous l'avoit appris depuis long-temps; les _Historiettes_
          de Tallemant nous l'ont confirm. V. dit. P. Paris, t. 1,
          p. 399.]

          [Note 33: Sur ces diverses formes de chapeaux, voir _le
          Satyrique de cour_, dans notre t. 3, p. 245.]

          [Note 34: C'toit la prononciation  la mode, due 
          l'imitation de l'accent effmin des Italiens. On n'ose
          plus, dit Henry Estienne dans son _Dialogue du nouveau
          langage franois italianiz_, Paris, 1579, on n'ose plus
          crire _franois_, _franoise_, sous peine d'tre appel
          pdant. Courval Sonnet, qui avoit vu les progrs de cette
          mauvaise prononciation, et qui la trouvoit tout  fait
          triomphante sous Louis XIII,  l'poque mme o parut la
          pice que nous reproduisons, s'en explique ainsi dans une
          de ses _satyres_:

               Bref, que dirai-je plus? Il faut dire il _allt,
               Je crs, frans, angls, il dist, il parlt_.

          C'est donc inutilement que les doctes, Pasquier en tte,
          avoient proscrit cet accent exotique. Le courtisan aux
          mots douillets, crivoit-il dans sa quatrime lettre 
          Ramus, nous couchera de ces paroles: _reyne_ (au lieu de
          _royne_), _allt_, _tent_, _ment_ ... Ni vous, ni moi,
          je m'asseure, ne prononcerons, et moins encore crirons,
          ces mots de _reyne_, _allt_, _ment_. V. _Lettres de
          Pasquier_, in-fol., t. 2, p. 46, 57-58.]

          [Note 35: On sait que le _landit_ toit la foire qui se
          tenoit  Saint-Denis dans la dernire quinzaine de juin.]

          [Note 36: V. _le Satyrique de cour_, dans notre t. 3, p.
          248, note.]

          [Note 37: Cette poudre, dont nous avons dj parl, t. 3,
          p. 253, note, resta long-temps en faveur pour la toilette
          des hommes comme pour celle des femmes, surtout pour les
          perruques:

               Le matin y met de l'ambre,
               De la pommade, de l'iris,
               _Des poudres du nom de Cypris_,
               Qui s'attachent  la pommade.

               _Vers  la Fronde sur la mode des hommes, prsents
               aux curieux du temps..._, 1650, in-4.

          Diane, lit-on dans le _Francion_, dit. de 1663, p. 267,
          se plaignit  sa servante de ce qu'il y avoit eu quelque
          gueux qui avoit fait de l'ordure dedans son banc. Ce fut
          cela qui l'en fit sortir; mais la poudre de Cypre dont
          vous tiez couvert vous empescha de sentir une si mauvaise
          odeur.]

          [Note 38: Ce qui donne raison  ce joli distique de Martial
          dans l'une de ses pigrammes (liv. 2, pigr. 12):

               Hoc mihi suspectum est, quod oles bene, Posthume, semper.
                   Posthume, non bene olet, qui bene semper olet.]

          [Note 39: V. notre t. 3, p, 257-258.]

          [Note 40: C'est, comme on sait, le vieux proverbe latin
          qui se trouve dans les _Mimes_ de Publius Syrus: _Vino
          vendibili hedera non opus est._]

Mais j'ay pens oublier le principal: c'est que, pour porter
proprement telles bottes, il faut s'accoustumer  dire: _chouse_,
_je vens_, _je diss_, _j'ests_, _Angls_, _Francs_, et autre
tel barraguin estranger; et qui n'a ceste pice en sa valise, qu'il
se garde bien pour son honneur de porter des bottes de cordonnier,
soit de la savaterie, car elles sont aujourd'huy cause d'un grand
bruit, d'autant que les maistres cordonniers sont sur le point de
se bien galer avec les savetiers, car il n'y a qu'eux qui vendent
des bottes frippes  un quart d'escu ou vingt sols. Ils veulent
aussi aux ferronniers de la valle de Misre[41] pour les vieux
esperons. Autre grand debat s'est esmeu entre les maquinons, vendeurs
de chevaux, avec les sus dits savetiers, car ils veulent savoir,
quoy qu'il en soit, d'o ils ont tant de bottes, et eux ne vendent
point de chevaux, et asseurent en leurs articles qu'il y a de la
tromperie, veu qu'il ne peut avoir tant de bottes sans chevaux[42].
Mais l'affaire n'a point est si aigre, car les savetiers ont
reprsent (descouvrant le secret du sus dit gentil-homme sans nom)
que les grandes boues de Paris estoient cause de telle confusion
de bottes[43], et qu'un homme a plus tost trouv vingt sols pour
une paire de bottes que vingt escus pour un meschant cheval, joint
qu'elles sont propres du tout pour espargner souliers, bas de
chausses, se garder des crottes et espargner le foin et l'avoine
pour un cheval; et, qui plus est, un homme bott et esperonn
est estim, peu s'en faut, gentil-homme, et a plus de credit 
la rotisserie et au tripot, attendant les foins nouveaux[44].
Ces considerations diligemment et meurement peses, bureles et
justifies, les commoditez des bottes recognues si grandes, qui
sera si hardy d'en oser medire? Voyons-nous pas qu'elles servent
en tout temps pour aller  pied sans cheval? Y a-il rien de plus
gentil et mirlifique que voir un homme perruqu, escharp, bott et
esperonn? Est-ce pas un traict d'espargne provenant d'un bon esprit?
Le pauvre Platon fut estim fol autrefois parce qu'il descendit de
cheval aussi tost qu'il y fut mont. Il me semble d'en avoir ouy
la cause, et ay ouy dire que ce fut parcequ'il se recogneut estre
sans bottes. Ainsi, par consequent, je concluds, soit en baroco[45],
padesmo ou autrement, comme on le trouvera meilleur, qu'un homme est
tousjours plus asseur des chiens avec des bottes qu'avec un bas de
toile, principalement quand les esperons y tiennent, et qu'il ne
doit pour son honneur aller  cheval sans bottes. Ainsi se trouve
verifie ceste generale et merveilleuse prediction du grand Artus,
au large bonnet flocqu[46], qui vivoit du temps de son grand frre
Desir[47], bon homme des Entomures[48], souz le pilier verd des
gras fromages, aux hasles, qui a predit qu'au temps que les grues
pondroient en l'air on verroit de trs grandes merveilles,  savoir
des chevaux en pourpoint et des hommes bottez sans mule. Finalement,
pour eviter  toutes questions, noises, frais et debats, a est d'un
mutuel accord et consentement conclud, clos et arrest entre tous
les autres estats qui y pourroient ou voudroient pretendre quelque
interest, et les sus dits savetiers, tant des hasles, savaterie,
rue de la Poterie et ailleurs, tous s lieux de leur fripperie,
assemblez  la Table Roland[49], et partout o le vin a est trouv
le meilleur, que les dits savetiers n'achepteront ny vendront
desormais, tant en gros qu'en detail, aucunes bottes, tant crottes
qu'autrement, si le cheval, mulet ou asne  selle ne les cautionne
duement et suffisamment; mais il est apparent et notoire qu'il n'y
a point de cheval  l'estable faute d'avoine, de foin et d'argent,
qui est le pis, ergo gluc, etc. Les bottes sans cheval sont fesses,
biffes et annules, et remises s pieds et jambes de ceux qui auront
le moyen de les entretenir avec leurs despendances, et ce soubs ceste
moderation:

  Vade pede quando copia deficit equi.
  Je vay bott en attendant un cheval.

Je vous conseille donc, bonnes gens bottez sans cheval, laissez ces
bottes aux seigneurs et gentils-hommes qui ont moyen d'avoir des
chevaux. Cela vous eschaufe trop les jambes et vous empesche. Aussi
n'avez-vous accoustum d'en porter, comme n'estant vostre estat. Je
vous assure qu'on se mocquera de vous, et ce que je voy arriver de
pis, c'est qu'il les faudra  la fin vendre  mespris pour payer voz
gistes, car les hostesses de Paris n'ont que faire de bottes: elles
veulent d'argent. Adieu; soyez sages.

          [Note 41: C'est aujourd'hui le quai de la Mgisserie. Aux
          derniers sicles, on lui donnoit aussi le nom de quai de
          la _Ferraille_, qu'il devoit aux ferronniers dont il est
          ici question. Vers la fin du rgne de Louis XV, ils en
          furent loigns en vertu d'une ordonnance de police que le
          chevalier de Piis formuloit ainsi, avec une richesse de
          rimes sans gale:

               Enjoignons aux vieux ferailleurs
               De vendre leur vieux fer ailleurs.]

          [Note 42: N'est-ce pas, dit Hortensius, faisant, au
          liv. 10 du _Francion_, l'oraison dmonstrative des
          bottes, n'est-ce pas grand avantage, si l'on veut aller
          se promener, que de paroistre chevalier, estant seulement
          bott, encore que l'on n'ait point de cheval, d'autant
          que ceux qui vous voient s'imaginent qu'un laquais tient
          vostre monture plus loin? Aussi un estranger s'estonnoit-il
          un jour o il pouvoit croistre en France assez de foin
          et d'avoine pour nourrir les chevaux de tant d'hommes
          qu'il voyoit bottez  Paris; mais l'on le guerit de son
          ignorance, luy remontrant que les chevaux de ceux qu'il
          avoit veus ne coustoient gure  entretenir.]

          [Note 43: Car, dit encore l'Hortensius du _Francion_,
          il n'y a rien de plus commode pour espargner les bas de
          soye,  qui les crottes font une guerre continuelle,
          principalement dedans Paris, qui,  cause de sa boue, fut
          appel Lutce. N'y a-t-il pas un adage qui dit que verolle
          de Rouen et crotte de Paris ne s'en vont jamais qu'avec la
          pice? C'est en effet l'abondance continuelle des boues
          dans Paris qui avoit amen cet usage des bottes, devenu si
          gnral. Ceux d'entre nous, dit le commissaire La Mare,
          qui ont vu le commencement du rgne de Sa Majest (Louis
          XIV), se souviennent encore que les rues de Paris toient
          si remplies de fange que la ncessit avoit introduit
          l'usage de ne sortir qu'en bottes. (_Trait de la police_,
          t. 1, p. 560.)]

          [Note 44: C'est, dit encore l'Hortensius de _Francion_
          dans sa fameuse oraison _ propos de bottes_, c'est une
          ncessit aux braves hommes d'en porter s'ils veulent
          paroistre ce qu'ils sont, et  beaucoup d'autres s'ils
          veulent paroistre ce qu'ils ne sont pas. Si l'on est vtu
          de noir, l'on vous prend pour un bourgeois; si l'on est
          vtu de couleur, l'on vous prend pour un joueur de violon
          ou pour un bateleur, spcialement si l'on a un bas de soye
          de couleur diffrente; mais arrire ces opinions quand l'on
          a des bottes, qui enrichissent toutes sortes de vtements!]

          [Note 45: Dans l'cole, le quatrime mode de syllogisme de
          la seconde figure s'appeloit syllogisme en _barco_, et
          il mritoit  tous gards d'tre l'origine de notre mot
          _baroque_.]

          [Note 46: C'est--dire avec des _flocques_ ou des
          _houppes_.]

          [Note 47: Artus Dsir, cet trange crivain, ce
          pamphltaire du catholicisme, qui devana par ses virulents
          libelles les sermons des prdicateurs de la Ligue. Si
          les quelques dtails qu'on donne ici sur lui sont vrais,
          ce sont  peu prs les seuls que l'on ait sur sa vie. V.
          l'abb d'Artigny, _Mmoires_, t. 2, p. 49.]

          [Note 48: C'est--dire bon aux coups de poings, aux rudes
          horions, comme le frre Jean de Rabelais.]

          [Note 49: Ce cabaret, dont nous avons dj parl, t. 1,
          p. 195, se trouvoit prs le Chtelet. V. _les Visions
          admirables du plerin du Parnasse_, et l'analyse curieuse
          que Nodier a faite de ce livre, _Bullet. du Biblioph._,
          aot 1835, p. 10.]




_Les etrennes de Herpinot[50], presentes aux dames de Paris, desdiez
aux amateurs de la vertu, par C. D. P.[51], comedien franois._

_A Paris, jouxte la copie imprime  Rouen, chez Michel Talbot,
imprimeur, demourant rue du Gril._

1618. In-8.

          [Note 50: Ce Herpinot toit un joueur de farces qui avoit
          son chafaud aux halles, vers la pointe Saint-Eustache,
          comme Jean de Pont-Alais avoit eu le sien avant lui. Ses
          farces toient au gros sel et de _haulte gresse_, comme
          on en pourra juger par cette pice, crite sous son nom,
          ce qui n'empchoit pas que, par ironie ou par antiphrase,
          on n'appelt Herpinot le _Caton des halles_. V. Leber,
          _Recherches d'un homme grave sur un farceur_, p. 13-14, et
          le _Catalogue de la Bibliotheque_, n 2623.]

          [Note 51: Ces initiales ne cachent-elles pas le nom d'un
          certain de La Porte, comdien de Bourges, qui crivoit
          alors des pices du genre de celle-ci, et mme des pasquils
          satiriques. L'Estoille (dit. Champollion, t. 2, p. 448) en
          cite un de lui contre les jsuites que M. du Puy lui avoit
          recommand, et dont il donne ainsi le titre: _Prologue de
          La Porte_, comdien de Bourges. Il le trouva _mal basti_ et
          _gauff_, c'est--dire crit dans ce _gof_ parisien, dans
          ce langage des halles que Catherine de Mdicis aimoit tant
          et parloit si bien, selon le _Scaligerana_, et que plus
          d'une phrase de cette pice reproduit dans toute sa puret.
          Ce de La Porte, comdien, d'aprs quelques dtails contenus
          dans ce qui va suivre, auroit jou aux halles sous le nom
          d'Adenot, et y auroit prcd Herpinot, pour lequel il
          crit ici. Ces trennes mme pourroient bien n'tre qu'une
          adresse du prdcesseur recommandant son successeur  ses
          pratiques.]


Mes dames, voicy un don incomparable, produit de la bienveillance de
vostre trs intime et fidelle Herpinot, premier joueur de cornemuse,
sorty du tige d'Apolon et de Pan, grand aumonier de ce qu'il trouve
et baron de nul lieu, et gouverneur de son vent souffl du plus
profond de ses grgues, entonn au bout d'une pice de bois perc, et
fait entendre en ce premier jour d'anne en vostre faveur, en vous
donnant le meilleur timbre de son harmonie et le meilleur plat de son
mestier, pour et  celle fin de vous faire mourir de rire et vous
donner autant de contentement comme il a eu  etudier ce ballet qu'il
vous garde pour vos estrennes, qui est sur le chant:

  Gaudinette, je vous aime tant[52],

air fort nouveau et amoureux, lequel vous promet vous faire entendre
se par cas il se trouve dispos  vous venir trouver, et que la
gele n'empesche son entreprise, car il dsire vous entretenir
jusqu'au carme. Prenant tousjours de quelque chose de nouveau, et
principalement en ce premier jour d'anne, il se monstre vaillant de
vous faire paroistre son affection en son petit ouvrage, que vous
recevrez, s'il vous plait, de la main de vostre mignard Herpinot,
avec plusieurs beaux stances et sonnets vouez et desdiez aux pieds
de vos autels, et par ce moyen vous vous apresterez  luy presenter
les siennes de votre part, lesquelles il desire de recevoir avec une
affection toute particulire, et autant sinsaire qu'amiable, comme
il s'apert que ce n'est un homme lequel divulgue jamais l'amiti que
les dames luy portent, et aime mieux leur dire quelques gaillardises
en segret qu'en compagnie, comme, par exemple, par ce discours,
qu'il presente aux dames de Paris pour leurs etrennes secrettement,
comme une trompette qui sonne la retraite, car le sire Herpinot ne
dit chose qu'il ne veuille bien que le curieux sache, parce qu'il
s'en pourra servir en parfaite occurance. Voil comme Herpinot se
gouverne en ce subtil subjet, et ne croyez pas qu'il ressemble  une
infinit d'amoureux, lesquels passeront cent fois par une porte o
il y aura quelque fille de chambre, laquelle aura servy en chambre
vingt ans pour le moins sans n'avoir nullement fait servir son lit,
mais aura bien fait servir celuy du maistre[53]. A force de jouer
 la faucette, le pauvre amoureux viendra cent fois  la porte pour
tacher de parler  madame la cheville, luy demander s'il luy plaist
de l'avoir pour agreable et l'aimant. Doue d'une infinit de belles
parolles et de discours, de dons et de presens, elle luy fera un beau
refus, se disant fille de bonne maison, et non de bordeau, l'appelant
insolent et indiscret en parolle, tant soit peu touch de la vrit
contre son honneur. Mais le sire Herpinot n'est pas de ceste faon
basty, car il propose en soy-mesme ce qu'il a envie de dire, comme,
par exemple, les Etrennes des dames de Paris, o il dit:

_Sonnet._

    Je vous supplie de recevoir
  Ce present qu'Herpinot vous donne,
  Car son coeur seul vous abandonne,
  Belles, si le voulez avoir.

    Ce n'est rien si ne me voyez
  En ma force, qui est si grande,
  Car je dance la sarabande
  Sur l'entredeux de vos beautez.

    Je joue de ma cornemuse
  Et fais dancer toutes les Muses
  De ma flutte et mon flajolet.

    J'invoque la deesse Flore
  Vous donner, au point de l'aurore,
  Un bouton de rose ou d'oeillet.

          [Note 52: Chanson qui fut alors trs clbre. Il est fait
          allusion  l'hrone, fille unique et de bonne maison, dans
          ce vers d'une des _satyres_ de du Lorens (1624, in-8, p.
          127):

               Et ft-il fils unique, ainsi que _Godinette_?]

          [Note 53: C'est ce qui arriva justement au dernier sicle
           la nice de messire Agnan, cur d'un bourg de Sologne.
          Une poularde, glisse par une main tratresse entre les
          draps de son lit trop peu frquent, et qu'on n'et pas
          retrouve dans ce lieu dsert si, au bout de huit jours, la
          poularde prudente n'et elle-mme rvl sa prsence  tous
          les odorats, trahit tout  coup le secret des nuits de la
          nice pudibonde. Il y eut  ce propos bien des commrages
          dans la province. Brenger, censeur royal, en fit un conte
          en vers qui souleva beaucoup de scandale, et qui fut cause
          qu'il perdit sa place, et que le _Journal polyptique_,
          dont le 114e numro l'avoit publi, fut interdit. (V.
          _Mm. secrets_, 1786, t. 33, p. 267, et 34, p. 11). Ce
          mme Brenger, qui fut professeur de rhtorique au collge
          d'Orlans, et qui mourut en 1822 inspecteur de l'Acadmie
          de Lyon, a donn, entre autres compilations, le fameux
          recueil _la Morale en action_. Il a oubli d'y rimprimer
          son conte.]

Quel desir pourrois-je, mes dames, souhaiter et demander en mon
coeur, sinon qu'un parfait contentement et accomplissement de vous
servir en tout ce qui me sera possible effectuer pour l'hommage que
je doy rendre  vos commandemens, tant au lict qu' la table, tant
pour vous contenter que pour le desir de vostre cher amy Herpinot,
lequel vous a tousjours port en son coeur, comme une espouse a
coustume de porter son cher epoux huict jours aprs ses nopces,
comme, par exemple, le proverbe nous enseigne qu'il n'y a plus
grand contentement au monde que d'avoir ce que l'on desire. Je croy
que non, pour mon particulier; j'en ay goust de plusieurs sortes,
mais je n'en ay point treuv de meilleur, et dirois volontiers
comme ce bon Alluchon, lequel courtise secrettement de sa jeunesse
les lechefrites des plus nettes cuisinires des halles aux doubles
ressorts de leurs serrures, accommodiez au tourne-cls des bons
compagnons, lesquels profre ces mots:

_Sonnet._

    Mes dames, que desirez-vous?
  Voulez-vous que je vous baise
  L'une aprs l'autre,  mon aise,
  Pour contenter nos amours?

    Je suis d'un coeur fort constant,
  Et constamment je m'appreste
  Au bruict du foudre et tempeste.
  Je ne suis facheux amant.

    Celle-l qui me desire
  Jamais n'aura le martire
  Et vivra joyeusement.

    S'elle est gaillarde et joyeuse,
  Sentant ma flame amoureuse,
  Aura son contentement.

Aussy jamais, mes dames, vous n'avez goust les delicatesses d'amour,
si vous n'avez esprouv, savour, tast, essay, goust, esprouv,
mang et cultiv le parfait amour de vostre cher et inthime Herpinot,
lequel il vous faict present  ce premier jour de l'an en bonne
estrenne, et vous dit:

_Sonnet._

    En ce premier jour d'anne,
  Que vous donray-je pour present?
  Belle, tenez-vous asseure
  De vivre tousjours constamment:

    Car, estant avec moy couche,
  Vous y prendrez vos passetemps,
  Et en ce premier jour d'anne
  Nous ferons rehausser le temps.

    Vous vivrez joyeuse et gaillarde,
  Car vous m'aurez pour sauvegarde;
  De peur vous n'aurez ny soupon.

    Vous aurez la delicatesse
  Qu'Amour promet  sa deesse,
  En neuf mois un bel enfanon.


_Sixain._

    Quand nous serons couchez ensemble,
  N'ayez pas crainte que je tremble;
  Mais la couche bien tremblera.
  Nous ferons,  force d'eschine,
  Branler la chambre et la cuisine;
  Mais le grenier ne tombera.

Ainsy, le sieur Herpinot desire contenter les dames, et ne parle
pas seulement  une, mais en general et particulierement  celles
qui aiment les dances. Dancez et branlez par le branle naturel
d'Herpinot, le plus parfait danceur de ce temps, tant en basse salle
que haute. Il ne craint aucune personne, tant soit-il fort de rains
que garny de force naturelle. Je m'en rapporte  celles qui en ont
tast et essay, lesquelles ne s'en plaignent, et disent au contraire
de celles qui se plaignent des instrumens et des joueurs qui
jouent le jour de leurs nopces, refrognant le nez comme rhinoceros
eschauffez et disant: Voil de beaux gratte-boyaux! voil de braves
joueurs! Vrayment, Herpinot touche bien mieux les boyaux que cela
et a bien une autre eloquence. C'est dommage que l'espouse n'en
a tast: jamais ne voudroit d'autre joueur. Oh! que n'est-il icy?
Nous aurions bien du contentement. Je voudrois m'en avoir coust
cent mille gigos, monnoie de Flandre, payez tous en cars d'escus,
et deussions-nous les emprunter au magasin du grand Turc,  rendre
d'aujourd'huy en un an. Ma foy, nous aurions nostre contentement. Et
par ainsy le sieur Herpinot est honor des dames pour sa vaillantise
et bonne renomme. Qu'un chacun fasse de mesme, et il aura l'honneur,
comme luy, tant des femmes que des filles.

_Aux Dames._

    Dames de quy la bienveillance
  Honore le pauvre Herpinot,
  Je vous promets sa diligence,
  Ainsy que faisoit Adenot,

    Alors qu'amoureux il estoit
  De la deesse Babillette,
  Quy estoit gaie et godinette,
  Pour la grant amour qu'elle avoit.

    Voyant la grace et le maintien
  De son amoureux si fidelle,
  Ne demandoit point de querelle,
  Mais vouloit voir son entretien.

    La chose quy la reconforte,
  C'est qu'estoit contente  souhait
  De la chosette qu'avoit fait
  Adenot derrire la porte.


_Aux Filles._

  Filles quy desirez avoir la cognoissance
  Du sire Herpinot, vivez en asseurance
  Que, si vous le voyez avec sa gaie humeur,
  Vous ne rougirez pas de honte et de frayeur.
  Mais, entendant le son de sa voix amoureuse,
  Avec le dieu d'Amour vous viverez heureuses;
  Vous chasserez bien loin le chagrin, la tristesse,
  Et vivrez pour jamais d'amour et d'allegresse.




_Harangue de Turlupin le Soufreteux_[54]

M.DC.XV. In-8.

          [Note 54: Ce nom de Turlupin, qui finit par tre le
          surnom d'un fameux farceur du XVIIe sicle immortalis
          par Boileau, avoit d'abord servi  dsigner des gens
          d'une toute autre espce: c'toient des hrtiques du
          XIVe sicle, dont la religion consistoit  mener par
          les campagnes et par les villes la vie des cyniques
          anciens, en pleine impudence et nudit: _Cynicorum sectam
          suscitantes_, lit-on dans la chronologie de Genebrard, _de
          nuditate pudendorum et de publico coitu_. On les appeloit
          _turlupins_ parcequ'ils n'habitoient que des lieux dignes
          d'tre le refuge des loups: _quod ea tantum habitarent
          loca qu lupis exposita erant_. Ils osrent venir  Paris
          en 1372 et tcher de s'y tablir. Charles V, selon Robert
          Gaguin et du Tillet, les fit saisir, et on les brla,
          eux, leurs livres et leurs meubles, prs de la porte
          Saint-Honor, sur le march aux Pourceaux. Leur secte avoit
          la prtention de s'appeler _la fraternit des pauvres_, et
          c'est  cause d'eux qu'avoit t fait ce proverbe, bien
          justifi par leur nudit: _C'est un enfant de Turlupin,
          malheureux de nature._ Quelquefois, au lieu de Turlupin, on
          disoit _Tureluton_, comme dans le 82e rondeau de Roger de
          Collerye (V. l'excellente dition de M. Ch. d'Hricault, p.
          230):

               Les enfants de Tureluton
               Je suis, malheureux de nature,
               Qui serche sa bonne adventure
               Ainsi qu'un povre valeton, etc.

          Celui qui prend la parole dans cette _harangue_ est bien un
          descendant de la race souffreteuse des Turlupins. Il s'en
          montre digne par ses plaintes, et quelquefois aussi par son
          cynisme.--L'dition de 1615, que nous reproduisons, n'est
          pas la premire de cette pice. Il avoit d y en avoir une
          autre dans les premiers mois de 1612, alors qu'il toit
          question des prliminaires du mariage de Louis XIII avec
          Anne d'Autriche. Les dtails qu'on rencontrera plus loin en
          sont la preuve.]

       *       *       *       *       *

_Harangue de Turlupin le Soufreteux._

AU ROY.


Au temps que les hommes se mouchoient  la manche, Sire, se trouva
un philosophe, lequel, ayant hasard toute sa chevance  la mercy de
la mer, comme aprs de longues attentes il receust les nouvelles
asseures du naufrage, sans se passionner[55] autrement ny faire le
malade, comme les hommes de ce temps, il se consola de ceste sorte:
_fortuna jubet me expeditius philosophari_. Si un sage peut usurper
les discours d'un fol, et celuy qui par son destin est miserablement
expos en butte aux rigueurs de la fortune se servir des termes
sortis de la bouche de celuy qui ne se doit plaindre que de sa
sottise, je diray le mesme aujourd'huy:  mesure que la Fortune a
jou de mes restes, elle m'a desantrav de tous les empeschemens qui
m'ostoient le loisir de me venir arraisonner avec Vostre Majest.
Lors que par faute de prise elle a cess de me meffaire, elle a
commanc de me permettre de me plaindre, et certes je ne pouvois
plus  propos vous mettre en veue mes disgraces que lors qu'elles
sont arrives  leur feste. Je voy Vostre Majest froncer le
sourcil et dire  part soy: N'entendray-je jamais autre chose que
doleances? D'o nous vient ce transi avec sa maigre mine? De quoy
a-il  se plaindre? Qui est-il? qui me l'a emmen icy? Helas! Sire,
donnez-moy un quart d'heure d'audiance, et vous saurez le tout.
Je suis Turlupin, fils de Jacques Bonhomme[56], non de celui qui
crioit antan[57] comme les anguilles de Melun[58] et se plaignoit
 tort. Le vray Jacques, qui feust mon pre, mourut il y a bonne
pice de temps; mon ayeul avoit nom Bontemps[59]. Si vous voulez
que je repte plus haut mon origine, je descens en droitte ligne de
l'un des fils de No, je ne vous saurois dire lequel; j'avois ung
frre qui fust estrangl par ung chat qu'il avala dans une potte de
laict[60], dont bien luy en prinst: il ne partist pas  jeun de ce
monde. Mon education feust chs mon oncle le cur, frre de ma mre,
qui m'enseigna  lire et escrire, et du latin autant qu'il en peut
suffire pour mourir de faim dans une bonne ville, et se pendist  la
fin de gayet de coeur l'anne des grandes foasses[61]. L'avoir de
mon pre consistoit en une maison, un champ et une vigne, qu'il me
conserva et laissa en mesme estat qu'il l'avoit receu de son pre,
mon ayeul. Le bon homme alla de vie  trespas l'an de grace mil cinq
cens quatre-vingts-six, et tomba malade le propre jour qu'il ouyst
publier deux ou trois douzaines de nouveaux edicts. J'estois lors
assez jeune, et toutesfois de tel aage qu' peu d'annes de l je
me sentis les espaules asss fortes pour la voiture d'ung mousquet,
que je portay heureusement soubs la banderolle des catholiques
zelez jusques  l'anne quatre-vingts-dix-sept, qui feut celle
mesme de l'enterrement de la saincte union et de mon bonheur tout
ensemble. Ds lors la misre me vint accueillir; je commanay
d'espouser avec le soing de mon mesnage ung chagrin qui ne m'a
depuis quitt. La premire attaque que la Fortune me livra feust la
saysie de ma maison pour les tailles accumulles de quatre ou cinq
annes, subhastation[62] et adjudication  vil prix  ung frre du
collecteur qui avoit jett les yeux de concupiscence dessus. Despuis
ce temps-l mes maux allrent tousjours croissant  veue d'oeil.
J'estois voisin d'ung gentil-homme, lequel pour mon malheur n'estoit
point pensionn, et si croyoit avoir droict et cause de l'estre. Ses
discours n'estoient que reniemans et menaces qu'il s'assigneroit
luy-mesmes sa pension sur tel qui n'y pensoit pas. De faict il ne
tarda gures que je me veis prins au collet par quatre de ses valets,
et men pieds et poings liez dans son chasteau, o Monsieur me
feist entendre, par la bouche de son palefrenier, qu'ayant receu de
grands et notables dommaiges durant ces derniers troubles, tant en
bestail qu'en une maison qui auroit est soubsleve par la poudre, il
auroit souvant demand au roy une pension pour son desdommagement,
qui lui auroit est refuse,  raison de quoy il se prenoit  moy,
qui avois vendu la terre de laquelle feust faitte la poudre dont
ses ennemys bouleversrent sa dicte maison. J'euz beau alleguer
toutes les excuses qui pouvoient servir pour ma justification et
protester de tous depens, dommaiges et interests, mon arrest me feut
incontinant prononc, par lequel on me condamna, pour reparation du
dommage receu par monsieur de Peu de Credit (ainsi s'appelloit le
gentil-homme), ceder au dict seigneur le champ dont avoit est tire
la terre pour la confection de la dite poudre, si mieux je n'aymois
estre pendu par les pieds et estouff de fume de foing mouill, sauf
mon recours contre ceux qui auroient fait jouer la saucisse[63].
Mal conseill que je feus, je feis ce que plusieurs veaux eussent
faict: je prestay obeissance  l'arrest avec moins de raison que le
gentil-homme qui esclaira maugr luy l'audiance de vostre parlement
en plein midy, ce mois de juillet dernier, et permis l'execution
en estre faitte au gr de Monsieur, par deux notaires et quelques
tesmoings qui m'aidrent  la passation d'un contract de vente du dit
champ, et faction de quittance par moy du prix dont estoit convenu.
Ma mauvaise fortune ne s'arresta pas l: je suis adjourn un lundy
gras aprs diner,  la requeste du docteur Fripesausse, se plaignant
de ce que le jour precedant moy, Turlupin, estant en masque, aurois
traict injurieusement sa robe doctoralle et deffait deux plis
d'icelle, pour reparation duquel tort il requeroit que je feusse
condamn  les remettre en tel estat qu'ils estoient auparavant, et
en tous les depens, dommages et interests par luy souffert, et 
souffrir l'impertinence de la requeste; assignation qui me convia
d'honorer de quelques coups de poing le grouin de monsieur le
sergent, qui ne manqua pas d'en charger son exploit; tant proced
que me voil condamn par l'ordinaire en je ne say combien de livres
d'amende pour la rebellion par moy faicte, et pour le principal 
reparer l'injure et le dommage que le demandeur avoit receu en la
deformation de sa robe par un reagencement des plis, et en tous les
depens de l'instance.

          [Note 55: Sur ce mot, dont l'usage commenoit alors, voir
          notre t. V, p. 328.]

          [Note 56: C'toit toujours le nom du peuple, consacr mme
          par les ordonnances royales. Il en est une de Franois
          Ier du 23 septembre 1523, publie dans le _Bulletin
          des sciences historiques_ du baron de Frussac d'aprs
          l'original conserv aux Archives (t. 16, p. 354-360), par
          laquelle expresse dfense est faite aux avanturiers,
          vagabonds, oiseux, etc., de baptre, mutiler, chasser et
          mettre le BONHOMME hors de sa maison; car l'on toit alors
          au temps o, comme dit Des Periers (69e _Nouv._), les
          soudards vivoient sur le _bonhomme_.]

          [Note 57: L'anne dernire, _ante annum_. On se rappelle le
          vers de Villon:

               Mais o sont les roses d'antan.]

          [Note 58: L'origine du dicton: _Il crie comme l'anguille de
          Melun, avant qu'on ne l'corche_, n'est pas bien certaine;
          seulement, l'on n'en est plus  croire qu'il s'agit d'un
          nomm Languille, natif de Melun, etc. Je vous fais grce
          de l'histoire. Ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'il
          ne faut voir l qu'une allusion au _cri_ des marchandes de
          poissons, vendant toutes fraches, avant de les corcher,
          les anguilles si renommes de Melun. _Anguille de Melun,
          avant qu'on ne l'corche!_ crioient-elles de leur plus
          forte voix; et il n'en fallut pas davantage pour que le
          peuple imagint son dicton. Le _cri_ dont je viens de
          parler se retrouve presque textuellement dans: _le Coq 
          l'asne et chanson sur ce qui s'est pass en France puis la
          mort de Henry de Valois_, _etc._, 1590, in-8:

               .... On oit crier
               Les _anguilles de Melun_,
               Suivant le dire commun,
               _Sans qu'on parle d'escorchier_.]

          [Note 59: C'est Roger Bontemps, vieux type de joyeuset qui
          existoit bien avant l'poque o l'on a cru le retrouver
          personnifi dans la personne de Roger de Collerye. Il
          figuroit dans les farces et moralits avec un costume
          particulier, comme on en a la preuve par la _Moralit de
          l'homme pcheur_, o il est dit que _Franc-Arbitre_ parot
          habill en Roger Bontemps. (_Hist. du Thtre franois_,
          par les frres Parfait, t. 3, p. 89.) Cet habit sans doute
          toit _rouge_, la couleur joyeuse par excellence, et c'est
          de l qu'toit venu probablement, aussi bien que de la
          figure rubiconde du personnage, le surnom de _Rouge_,
          bientt devenu _Rouger_ ou _Roger_, qu'on avoit donn 
          Bontemps. C'est l'avis de Pasquier (_Recherches de la
          France_, liv. 8, ch. 62), et celui aussi d'Henri Estienne,
          qui dit dans ses _Deux dialogues du nouveau langage
          franois italianiz_, _etc._ (_Dialogue_ 2e, p. 599): Nous
          appelons volontiers un pourceau, ou un gros pourceau, un
          gros homme qui est de la confrairie de saint Pansard et
          de l'abbaye de _Roger Bon Temps_ ou Rouge Bontemps, comme
          aucuns estiment qu'il faut dire. Voy. sur ce type une
          curieuse note de M. de Montaiglon, _Anciennes posies_, t.
          4, p. 122.]

          [Note 60: C'est une vieille plaisanterie d'o pourroit bien
          tre reste l'expression: avoir un _chat_ dans la gorge.]

          [Note 61: C'est--dire l'anne des grands pains.]

          [Note 62: Vente faite par force, _sub hasta_, comme les
          excutions militaires.]

          [Note 63: Petit sac de toile goudronne rempli de bonne
          poudre qui servoit d'amorce pour les mines.]

Appel par moy au presidial; sentence par laquelle celle de
l'ordinaire est confirme en ce qui touche la rebellion, et, pour
le surplus, hors de cours et de procez. Appel par la partie adverse
au parlement de Paris. Cependant je supplieray Vostre Majest de
remarquer que pour subvenir aux frais de la justice, qui sont
grands, comme vous savez, j'ay vendu les trois tiers de ma vigne;
quoy faict, je me suis achemin grand erre[64] en ceste ville, o,
tandis que mon affaire meurissoit, je n'ay eu que trop de loysir
de me promener, et tomber entre les mains des marchans de chair
humaine, autrement peripateticiens du pont Neuf[65]. Il y aura
tantost trois mois qu'un d'entr'eux, me tirant par la manche, me
porta parole d'amour de la part d'une damoiselle, femme, ainsi qu'il
disoit,  un des archers de vostre corps, sur le coeur de laquelle
j'avois faict rejaillir, sans penser en mal, un traict de mon amour,
urinant au dessous de sa fenestre[66]. La bonne opinion en laquelle,
Dieu graces, j'ai tousjours eu ma personne, m'obligea non seulement
de le croire, mais de m'en imaginer au double de ce qu'il disoit,
et mon bon naturel de luy aller faire promptement exhibition de
ma gentillesse. Pour n'estre importun  Vostre Majest, je tairay
ce qui se passa de menus entretiens entre nous ceste premire
journe et les suivantes: tant y a que je demeuray aussi satisfaict
de ceste cognoissance qu'un escolier balotant  credit, d'autant
que la damoyselle refusa un present de deux pistolles que je luy
voulus faire. Ce calme dura jusques au jour fatal que je trouvay
la suppliante toute esplore, maugreant le ciel et la terre de son
mauvais destin, qui vouloit qu' faute de cent escus elle vist
trainer honteusement son frre en galres. Ces lamentations estoient
secondes de celles du mary, lequel adjoustoit qu'il contribueroit
volontiers tous ses moyens, et engageroit jusques  sa casaque pour
rachepter une personne que l'alliance luy avoit rendu si proche. Moy,
qui suis de mon naturel plus sensible aux maux d'autruy qu'aux miens
propres, me laissay toucher  la piti et promis de faire prester la
somme moyennant que le mary entrast solidairement en obligation. La
condition fust accepte et les cent escus delivrez par mon procureur,
qui me prestoit le nom. Je n'oubliay pas de stipuler tacitement
avec la demanderesse une rente quotidienne sur ses basses marches
pour l'interest de la somme; et, m'estant retir pour ce soir sans
coup ferir, il me tarda qu'il ne fust jour pour aller lever mon
usure. Mais, dieux! que devins-je le lendemain, quand, heurtant 
la porte de cest honorable hostel, je feus adverty par les voisins
que la locatairesse  laquelle j'avois affaire avoit demenag ds
les cinq heures du matin, et que j'eus aprins, de plus, que celuy
qui prenoit qualit d'archer et de mary n'estoit mie ny l'un ny
l'autre, ains un chirurgien ou empyrique qui luy avoit fait suer la
verolle? Ce fust lors qu'il tinst  peu que ma constance ne fist
nauffrage. Toutesfois, je me roidis contre mon affliction, et me
resolus d'atendre de pied ferme l'issue de mon procez. Le pis fust
quand, destitu de toutes sortes de moyens, je me vis en mesme temps
frustr de l'assistance de mon advocat, lequel, imitant la statue
de Memnon, cessoit de chanter  mesure que les beaux escus-sol[67]
commanoient de ne l'animer plus de leurs divins rayons, et que je
tournay mon soing  la solicitation des affaires de mon ventre, qui
s'en alloit desesper. Ma bource, comme dict est, estoit espuise
jusques au dernier rouge double. La necessit me suggera une
invention qui fust telle: si mon hotesse estoit rioteuse[68] et mal
gratieuse en mon endroit,  cause de ses vieux ans, j'avois un grand
support et confidence en la chambrire. Cela ne me servist pas de
peu, car, ds le jour que mon argent feust  la lie, je feis march
avec un honneste marchant, recelateur des meubles et ustensiles qui
estoient dans ma chambre, que je divertissois par aprs aux heures
les plus favorables, et apportois chez le dit marchant, sous le bon
plaisir de Guillemette. Le premier meuble que je desplaay fust une
bonne double couverte, qui fust vendue cinquante sols; le tapis de
la table ne fust pas des derniers; le ciel de lict et les rideaux
suivirent aprs. Mon ventre alloit se repaissant de telles viandes,
prest de contester et rapporter le prix sur celuy de l'autruche[69].
Peu  peu mes boyaux s'endurcirent tellement qu'enfin je me ruay sur
un chandelier de leton; de l je vins aux chenets, qui estoient de
fer;  une poesle de haute graisse,  la paile, aux pincettes; je
reservay pour le dernier mets le pot-de-chambre, qui fust de haut
gout. A peine les gons, serrures et autres ferremens des portes se
preservrent de mon enrag appetit, tandis je vois ma chambre ne
me fournir plus d'alimans, non plus qu'un os d'esclanche de mouton
rong par quatre sergens  jeun. Je laisse  deviner, Sire,  ceux
qui se sont trouvez quelquesfois en un tel accessoire, quelles furent
lors mes penses, et combien estranges les diverses resolutions qui
esbranlrent ma constance. Le premier advis que ma rage me proposa
fust de m'arracher les dents, depuis la plus grande jusqu' la plus
petite[70], lequel me passa bien tost de l'entendement,  cause
de l'estranget. Il me sembla plus expediant de m'aller lancer la
teste premire dans la Seine, ou m'escarbouiller[71] le moulle du
bonnet contre le paroy. Mais ce dessein fust bien tost rebouch
par l'apprehension des cruautez que la justice exerceroit aprs ma
mort sur mes miserables reliques[72]; et, descendant aux remdes
plus doux, je pensay s'il ne seroit point meilleur de prendre le
sac et la besace et commencer une vie apostolique; mais aussi tost
je me resouvins des arrests de la court de parlement et de la
Charit[73], que j'avois veu prester quelques jours auparavant par
deux sergens  un mandiant valide qu'ils despouillrent en pleine
rue jusqu' la chemise inclusivement. Adonc succeda  cest advis un
autre qui sembloit d'apparence plus salutaire: ce fust d'achepter un
estat de coupeur de bources, voleur de nuict, ou de quelque autre
sorte de larron[74], et cestuy-l me sembla d'autant plus plausible
que de tous les mestiers il n'y en a aucun qui soit aujourd'huy
plus pratiqu en vostre royaume, ny plus impunement. Mais de ceste
resolution fust-il diverty par le quatrain latin qui dict:

  Nec lepus imbellis nec vulpes subdola vitat
    Retia qu grandis rumpere pergit aper:

  Retia lex tendit miseros captura latrones
      Qu diti evolvit gratia sacrilego.

          [Note 64: C'est--dire _vivement, en droite ligne_. _Erre_,
          d'o est venu le mot _errement_, encore employ dans ce
          sens: suivre les _errements_ de quelqu'un, signifioit
          route, chemin. Il se sauvoit _belle erre_ sur une jument
          arabesque, dit Montaigne (_Essais_, Paris, 1789, t. 3, p.
          164), et Marot dans sa 7e complainte:

               Salut ne gist au tombeau, ny en terre;
               Le bon chrestien au ciel ira _grant'erre_,
               Fut le sien corps en la rue enterr.]

          [Note 65: Il s'agit ici de ces industriels de toutes sortes
          qui exploitoient les passants sur le Pont-Neuf, et dont
          les plus nombreux, qu'on appeloit _capons_, avoient pour
          industrie d'attirer dans une partie de jeu le premier niais
          qui leur tomboit sous la main, de perdre un peu d'abord
          pour gagner tout ensuite. Nous avons dj vu une partie de
          ce genre (V. t. 3, p. 273). Le nom de marchands de chair
          humaine qu'on donne ici  ces drles nous feroit penser
          qu'ils exeroient aussi dj le mtier de racoleurs, qui,
          au XVIIIe sicle, rendoit le passage du Pont-Neuf et le
          voisinage des _fours_ du quai de la Ferraille si dangereux
          pour les Nicaise de la province. V. le _Tableau de Paris_
          de Mercier, ch. 50, et le _Supplment aux Essais sur
          Paris_, par Saint-Foix neveu, t. 1, p. 170.]

          [Note 66: Nous trouvons dans les _Dames galantes_ de
          Brantme, _Discours 2_, dit. Garnier, p. 171, l'histoire
          d'une grande dame qui s'enamoura de cette manire d'un
          grand cordonnier, estrangement proportionn.]

          [Note 67: L'auteur croit ici ce qu'on croyoit de son temps,
          que le nom l'_cu-sol_ venoit non pas _a solido_, mais _a
          sole_, et que cette monnoie toit la mme que les anciens
          cus au soleil de Louis XI et de Charles VIII: c'est une
          erreur. L'_cu-sol_ est le _sol_ d'or, et on l'appeloit
          ainsi  cause du peu de diffrence qu'il y avoit comme
          poids et comme valeur entre lui et les premiers cus d'or.
          Toutes les constitutions de rente, au XVIe sicle, se
          faisoient encore en _cus sols d'or_. Ils devoient peser
          deux deniers quinze grains. V. le _Tite-Live_ de Vigenre,
          t. 1, p. 1501.]

          [Note 68: _Pointilleuse_, _querelleuse_. Le mot _riotte_
          s'employoit encore couramment au lieu de disputes, dbats,
          en plein XVIIe sicle. Il est vrai, crit Mme de Svign
           Bussy le 21 avril 1670, qu'il est surprenant de voir
          qu'ayant de l'agrment l'un pour l'autre et un bon fonds,
          il arrive de temps en temps des _riottes_ entre nous deux.
          Saint-Simon, dans ses notes sur le _Journal de Dangeau_,
          crit aussi (29 aot 1717): Les _riottes_, les petites
          intrigues, les dplorables galanteries, pour en parler
          modestement, de cette cour de Mme la duchesse de Berry,
          n'ont que trop fait de bruit dans le monde, tant que Dieu
          l'y a laisse.]

          [Note 69: Il y a ici une allusion trs peu claire  la
          rputation qu'ont les autruches de digrer tout ce qu'elles
          ont aval, ft-ce des cailloux ou du fer.]

          [Note 70: Le pote Bibus, dont les misrables aventures
          sont racontes dans une pice du _Recueil de pices en
          prose les plus agrables de ce temps_, _etc._, Ch. de
          Sercy (1661, in-12), en avoit eu le courage. Il avoit vcu
          pendant plusieurs jours de ses dents, arraches une  une
          par un oprateur du Pont-Neuf.]

          [Note 71: _Ecraser._ Ez ungs, dit Rabelais (liv. 1, ch.
          27), escarbouilloyt la cervelle, ez aultres rompoyt bras et
          jambes.]

          [Note 72: Alors, en vertu de l'ancienne coutume, l'on
          confisquoit les biens de ceux qui s'toient suicids,
          l'on tranoit leur corps sur la claie et on l'attachoit
           une fourche. (V. _Somme rurale_, liv. 2, tit. 34; et
          Beaumanoir, _Coutumes du Beauvoisis_, ch. 69.) On lit dans
          _le Compte de recettes et dpenses de la ville d'Arras_,
          anne 1498, dont Monteil possdoit le manuscrit, un
          article relatif  une de ces excutions faites sur le
          cadavre des suicids: Au dit Mathieu Leroux, varlet du
          guet..... LVIII solz, VIII deniers, quant Jehan Cabou,
          barbier, se _dsespra_ en la maison de la Rose de fer,
          et qui feust tran  la justice et mis  une fourche de
          bois. Montesquieu, dans la 76e de ses _lettres persanes_,
          s'indigne de ces cruauts, encore en pleine vigueur au
          XVIIIe sicle, contre les suicids, et qui, crit-il, les
          faisoient mourir, pour ainsi dire, une seconde fois.]

          [Note 73: Il s'agit ici, non pas de l'hpital de la
          Charit, mais de la maison de la _Charit chrestienne_
          fonde rue de Lourcine, en 1578, par Nicolas Houel, pour
          servir d'asile aux soldats estropis. Henri III ne prit
          pas seulement sous sa protection cet tablissement, qui
          toit en germe ce que fut plus tard, sous Louis XIV, la
          magnifique fondation des Invalides; il fit de la maison
          du philanthrope Houel le chef-lieu d'un ordre militaire
          dont tout officier ou soldat glorieusement bless dans les
          armes du roi faisoit de droit partie. Cet ordre avoit pour
          insigne une croix brode sur le ct gauche du manteau,
          avec ces mots  l'entour, en broderie d'or: _Pour avoir
          fidellement servy._ Cette fondation de Henri III est de
          1589; Henri IV la confirma par une ordonnance de 1597,
          dcidant que, dans la maison de la Charit chrestienne,
          seroient reus, panss et mdicaments (ainsy que les
          pauvres honteux de Paris) les pauvres gentilshommes ou
          soldats blesss pendant les guerres.--Un passage de la
          satire 11e de Rgnier, que personne n'a compris parceque
          tout le monde a voulu voir dans l'hospice de la _Charit_
          qui y est nomm l'hpital de la rue Jacob, fait ainsi
          allusion  ces Invalides du temps de Henri IV. Le pote
          parle de Macette et de ses compagnes. Or, dit-il,

               Or j'ignore en quel champ d'honneur et de vertu,
               Ou dessoubs quels drapeaux elles ont combattu,
               Si c'estoit mal de sainct ou de fiebvre quartaine;
               Mais je sais bien qu'il n'est soldat ni capitaine,
               Soit de gens de cheval, ou soit de gens de pi,
               Qui dans la Charit soit plus estropi.

          En 1606, quand la peste visita Paris, c'est dans cette
          maison qu'on voulut transporter les malades; mais elle fut
          trouve trop petite, et c'est alors que la fondation de
          l'hospice Saint-Louis fut rsolue (Piganiol, t. 4, p. 74).
          L'hospice de Nicolas Houel avoit en effet des proportions
          si restreintes qu'en 1611, la population venant  y
          augmenter, on se dcida, non pas  l'agrandir, mais  le
          faire vacuer. Toutes les dispositions prises par Henri
          IV furent annules, et l'on se contenta de distribuer
          aux invalides une somme de 2,400 fr., pour les aider 
          retourner chez eux. Pendant la Fronde, Bictre leur avoit
          t donn pour asile. V. Moreau, _Bibliogr. des Mazarin._,
          t. 3, p. 91.--Ce qu'on lit ici donneroit  penser que les
          btiments de Houel furent, aprs leur dpart, destins 
          servir de refuge aux pauvres non valides, et devinrent le
          sige d'une juridiction qui avoit droit de faire saisir par
          ses agents tout mendiant qui vagueroit par les rues.--Il
          existe sur cette maison, et sur sa premire destination,
          une trs curieuse pice: _Advertissement et dclaration
          de l'institution de la maison de la Charit chrestienne
          establie s fauxbourgs Saint-Marcel par l'authorit du roy,
          1578. Ensemble plusieurs sainctes exhortations, par Nic.
          Houel, premier inventeur de la ditte maison et gouverneur
          d'icelle. Paris, P. Chevillot_, 1580, in-8.]

          [Note 74: Sur ces rceptions dans la confrrie des filous,
          V. t. 5, p. 349. Sur la justice que les filous, surtout
          ceux du Port au Foin, exeroient entre eux contre quiconque
          de la corporation avoit forfait  ses statuts, V. aussi
          L'Estoille, dit. Champollion, t. 2, p. 531, 533.]

Et comme un clou chasse l'autre, je perdis ceste fantasie, ayant veu
pendre au fauxbourg Saint-Germain,  l'entre de la foire, le tableau
d'un homme sans bras qui prenoit un sol pour se laisser voir[75]. Sa
condition me sembla bien heureuse, et  l'instant me prinst envie de
me faire coupper les bras et les jambes pour participer  un gain
si lgitime; mais, pour comble de toute affliction, je ne trouvay
point de chirurgien-barbier qui en voulust prendre la peine, et me
renvoyoient tous au maistre intendant des hautes oeuvres, auquel
m'estant address, me respondit qu'il ne l'oseroit entreprendre
sans une ordonnance des medecins de la Tournelle. De l ma pense
se tourna vers l'hospital des Quinze-Vingts[76], et eusse desir
n'avoir jamais veu le soleil et pouvoir dire avec ces bien-heureux
aveugles de bien bon coeur aprs desjeuner les devotes antiennes et
oraisons accommodes  chacun jour de l'an, qui leur valent autant
de doubles tournois. Ceste saincte et louable emulation me porta sur
le point de me crever les deux yeux; et je vous jure, Sire, foy de
chartier, qu'une seule consideration m'en garda, qui fust le desir
de vous accompagner au voyage que vous preparez pour la reception
de vostre maistresse. Non, dis-je lors, m'arraisonnant moy-mesme;
prends courage, Turlupin: le ciel reserve une meilleure fortune 
ta vertu; arme-toy de patience pour quelques jours: un chien trouve
bien sa vie! En tout cas, l'Hostel-Dieu ou la galre ne te sauroit
manquer, et qui sait si quelque folle de ceste cour, te voyant si
detraict et descharn, ne sera bien aise de recouvrer un tel valet
que toy pour luy secouer ses hauts-de-chausses en deffaut de ceux qui
ne le veulent faire  moins d'une enseigne de diamans[77]. Donne-toy
bien de garde de deffaire ainsi mal  propos ce bel ouvrage de
nature que les autres estiment si cher, et le pleurent avec de si
veritables larmes l'ayant perdu; conserve soigneusement ces agreables
lumires que tu devrois souhaiter avoir aussi clairvoyantes et
dreues que les eust jamais le concierge d'lo, pour les employer  la
contemplation des merveilles qui sont aprestes au jour de ce grand
convoy, de ce celbre hymene[78]. Alors, si parmy une si generale
resjouissance ton mauvais destin ne te donne trefves, il te sera
loisible ou d'executer quelqu'un de tes premiers desseins, ou de
passer les monts Pyrennes pour aller gaigner quelques reales du jour
au lendemain  la conduite de ces affetes, pied-plates, constipes
Castillanes.

          [Note 75: Montaigne dit avoir vu un phnomne de cette
          espce. Je viens de veoir chez moi, dit-il (_Essais_,
          liv. 1, ch. 12), un petit homme natif de Nantes, nay sans
          bras, qui a si bien faonn ses pieds au service que luy
          debvoient les mains, qu'ils en ont,  la vrit,  demy
          oubli leur service naturel. L'Estoille l'avoit vu  Paris
          en fvrier 1586. Il en parle sous cette date dans son
          _Journal_.]

          [Note 76: Sur ces aveugles, qui, bien qu'hbergs dans une
          maison royale, mendioient tout le jour par les rues de
          Paris, V. notre dit. des _Caquets de l'Accouche_, p. 199.]

          [Note 77: V., sur ce qu'on appeloit _enseignes de
          pierreries_, une note de notre t. 2, p. 90.]

          [Note 78: V., plus haut, notre premire note.--Les
          fianailles du roi, reprsent  Madrid par le duc
          d'Ussda, furent clbres le 18 octobre 1612. Louis XIII
          n'alla pas chercher Anne d'Autriche jusqu'aux Pyrnes,
          comme il parot qu'on en avoit d'abord eu le projet; il
          s'arrta  Bordeaux, o la jeune reine fit son entre
          solennelle le 29 novembre.]

Voil sommairement, Sire, sur quoy j'en suis. Or ay-je jug 
propos, avant tout oeuvre, de venir offrir  Vostre Majest la
continuation de mon trs humble service et obeyssance et ma trs
fidelle compagnie en un si long voyage, et, aprs la descharge de
ces devoirs, vous exposer l'histoire de mes maux, afin que, par
la piti que vous en aurez et le remde que vous y apporterez de
vos graces, je voye adjouster mon parfaict et entier contentement
 ceste publique allegresse. Je ne suis pas icy, Sire, pour vous
demander le don de quelque evesch en recompense de la bonne, loyalle
et passionne affection que j'ay  vostre service; aussi bien me
fait on entendre qu'elles ne sont plus que pour des gens de del
les monts[79] (combien que ces paroles ne sortent que de quelques
bouches effrenes et gouvernes par une malicieuse et detestable
envie, qui les fera enfin crever de despit). Quoy qu'il en soit,
je ne demande point, je ne souhaite pas non plus d'estre couch
sur l'estat et d'estre enroll aux pensionnaires: ma vertu, qui
n'est point mercenaire, et ma naturelle bont, qui n'aspire qu'
des choses justes, me le deffend; et, quand j'aurois tellement
franchi les bornes de la modestie et du devoir que d'en mandier le
brevet, je suis trs asseur que j'en serois esconduit. Si puis-je
dire avec verit que tel a aujourd'huy plus d'escus de pension que
son pre n'avoit de sols vaillant, qui ne l'a pas mieux merit que
moy. Je ne me laisse pas emporter  des desirs si deraisonnables;
encores moins vous demanderay-je une notable somme, au moyen de
laquelle il me feust ays de bondir de ce bourbier de misre o je
suis bien avant plong, ou, pour mieux dire, enfonc. Vos finances
sont assez espuises sans qu'il soit besoin de les divertir  ces
liberalitez; ceste royale vertu de beneficence[80] sera de raison
en quelque autre sicle. Je ne suis pas abill en homme qui se
presente pour impetrer de Vostre Majest la creation et octroy d'un
nouvel office. Pleust  Dieu eussiez-vous mis au billon[81] et
refondu tous ceux qui sont en vostre royaume! Si vous agreez que je
parle un peu librement et donne la bonde  la bonne foy  ce qui me
reste sur l'ame, vous saurez que j'ay encores un oncle, aag de
quatre-vingt-dix-sept ans un mois et quelques jours, qui fust par
son pre, mon ayeul, institu heritier par egalles portions avec mon
deffunct pre. Il luy reste autant de bien que mon dit pre m'en
avoit transmis. J'ay ceste obligation  sa brayette, qui n'a jamais
recogneu autres loix que celles de la nature, ny voulu avoir rien 
demesler qu'en public, par crainte de cocuage ou autrement, qu'elle
ne l'a point fait pre d'aucuns enfants legitimes. Le bon homme m'a
souvent protest que ses veues ne s'estendoient point sur un heritier
estranger; qu'au contraire il partiroit trs contant de ce monde de
m'avoir fidellement rendu ce qu'il avoit si long-temps avec tant de
soin gard en depost; il adjoustoit, pour un supresme tesmoignage
de la bonne volont qu'il avoit pour moy: Je t'en souhaitte, mon
nepveu, la possession plus tranquille et ayse que je ne l'ay eue
avec tout le bon mesnage que j'y ay sceu apporter, et le sicle
auquel tu me survivras moins remply de malice, de corruption et de
confusion que celuy-cy. Or, Sire, c'est maintenant  moy d'assembler
en consultation tout ce qu'il y a dans mon cerveau de bon sens et
de raison pour deliberer si, mon oncle decedant en ceste volont,
je dois recueillir sa succession ou la donner en proye au premier
occupant, ne plus ne moins que les despouilles d'un pestifer: car,
pour ne mentir point, s'il me falloit estre expos  tant d'accidans
qui m'ont travers par le pass, j'y renonce trs volontiers. Or ne
voy je rien qui m'en puisse exempter, les choses demeurant en mesme
etat. J'aymeray tousjours  faire chre lie, n'estraissir mon ventre
ny faire trefves de machoires ou du poignet au gr des collecteurs,
fermiers ou commissaires; cependant les tailles, les subsides, les
gabelles, n'iront point diminuant. J'auray tousjours ung gentilhomme
non appoint pour voisin, et les pensions des autres ne seront point
casses. Je ne me pourray garder de frotter ma laine avec quelque
chicanoux, et cependant l'exercice de la justice ne recevra point
d'amendement. L'affaire vaut bien le consulter: on a beau se dire
heritier par benefice d'inventaire, toutes successions, en quelle
qualit qu'on les accepte, sont fort onereuses  des gens de nostre
sorte. C'est vendre son repos  trop vil prix, avoir trente annes
de moleste et de chagrin pour trois mois de paisible jouissance. Je
declare d'ores et desj que je ne pretens rien  telles hoiries, se
on ne m'invite au contraire par un aneantissement des inconvenians
susdits et establissement d'un nouvel ordre  l'advenir. J'entens
quelcun gromelant autour de Vostre Majest et marmotant entre les
dents: Vrayment, c'est bien turlupin! il nous la donne l belle!
Il y va sans doute de l'interest du roy ou du public  l'adition
ou repudiation de l'heredit defere  ce delicat! Je demande  ce
veau, quel qu'il soit, qu'est-ce qu'il dira quand tous les laboureurs
du plat pas, les vignerons, les beurires et autres bourgeois des
champs, poussez d'un pareil desespoir, abandonneront la culture de
leurs terres pour se faire vendeurs de triacle[82], joueurs de
gobelets, tireurs de cors, ou de quelque autre profession privilegie
et exempte de tailles?

          [Note 79: Les Italiens  la dvotion du marquis d'Ancre,
          qui occupoient alors tous les emplois.]

          [Note 80: Le mot _bienfaisance_ n'toit pas encore fait.
          Balzac le cra, mais l'abb de Saint-Pierre, qui fit sa
          fortune, passe pour l'avoir trouv.]

          [Note 81: C'est--dire _mis au rebut_, comme on faisoit des
          pices d'argent dmontises. C'toit une locution trs
          en usage. Quand, sous ce mme rgne, on fit une premire
          recherche de la noblesse, ce fut l'expression dont on se
          servit pour les gentilshommes que cet examen frappa de
          discrdit. Claveret fit  cette occasion une trs curieuse
          comdie en cinq actes, en vers: _L'Escuyer, on les Faux
          nobles mis au billon_, 1629, in-8.]

          [Note 82: Charlatans, vendeurs de thriaque, la grande
          panace. On les appeloit aussi _triacleurs_.

               Tous ces beaux suffisans dont la cour est seme
               Ne sont que _triacleurs_ et vendeurs de fume.

                                   Regnier, sat. XIII, v. 230.]

Quelle condition sera la meilleure, ou de ceux qui commenceront
de respirer d'un tas de vexations et angoisses qui leur estoient
plus ordinaires que le manger, ou de ceux qui seront contraints de
mettre au croc les robes, les chaperons, les bonnets, les espes,
pour gaigner leur pain, comme le premier pre,  la sueur de la
raye de leurs molles fesses? Helas! Sire, il y a je ne say combien
de millions de Turlupins en France, de souffreteux, dis-je, qui
reclament avec moy vostre bont et justice, aussi depourveus de
bonne resolution que moy, et les ames desquels sont preoccupes
d'une telle desolation qu'il ne seroit pas besoin de rhetorique
pour leur persuader qu'il ne sauroit arriver rien de pis que leur
condition presente. Ils sont tous vos fidles subjets, et tellement
nourris en vostre obeissance que, quelque croyance qu'ils ayent,
ils esliront plustost leur perte que vostre disgrace; et c'est ce
qui doit inviter vostre royale et naturelle debonnairet de leur
departir vostre soin paternel, et tendre vostre main  leur secours.
Si les affaires du monde se gouvernoient par souhaits, j'aurois
 faire le mesme souhait pour vostre pauvre royaume que faisoit
un philosophe antien pour tous les hommes: il souhaittoit que la
nature eust fait une fenestre au milieu de la poictrine d'un chacun,
au moyen de laquelle il eust est loisible de voir  decouvert le
coeur, le foye, le poumon, les entrailles, et autres parties qui y
resident, et appliquer les remdes des plus convenables lors que
la necessit y escherroit. Combien seroit-il plus  desirer que ce
grand architecte du monde eust fait une fenestre par laquelle Vostre
Majest peut jetter la veue dans le coeur de vostre royaume, et s'y
promener d'un bout  autre avec les yeux! O que ce seroit un present
digne d'un roy s'il se trouvoit des lunettes bonnes  cet usage!
Pleust  Dieu en euss-je donn une pinte de mon sang! Vous verris
une infinit d'hommes trainer miserablement leur vie sous un eternel
travail, qui ne leur produit pour tout profit que quelques bouches
de pain exposes aux extorsions et concussions de vos officiers,
et, d'une part,  la rigueur des exacteurs de vos tailles; d'autre,
 l'avarice des usuriers,  la vexation et rapine de vos sergens,
sans une infinit d'autres accidans qui les font mescognoistre
par eux-mesmes et s'estimer en leur creation au dessous des plus
abjects et contemptibles animaux. Vous arresteriez vostre regard
sur tant de mortuissantes images de la mort, sur tant de visages
mornes, plombez, haves et ressemblant plustost  des phantasmes
qu' ce qu'ils sont, tandis vostre tendre coeur se fondroit tout
en piti et se laisseroit saisir d'un aussi veritable et passionn
remors que celuy qui a fait meriter  un des rois vos predecesseurs,
qui portoit vostre mesme nom, le surnom de pre du peuple. Il est
estrange d'ouyr dire que sous un rgne si paisible,  l'ombre des
palmes esleves par l'incomparable valeur de ce grand heros Henry
le Grand, d'heureuse memoire, sous un si fortun genie que celuy
qui preside  vostre royale maison, aucune calamit autre que fort
legre vienne infester vos sujets; et toutesfois nous apprenons,
non par un bruit incertain, mais par le tesmoignage d'une infinit
de personnes dignes de foy, qu'en quelques unes de vos provinces on
en a veu ceste anne plusieurs gesir roides morts de male rage de
faim. J  Dieu ne plaise que je voulusse procurer  Vostre Majest
un si piteux et funeste spectacle! mais quand Dieu auroit permis,
pour le bien de vostre peuple, que quelc'un de ceux-l eust rendu
l'ame  vos pieds ou  vostre veue, je ne pense pas qu'aprs cela
il fust besoin de l'eloquence de monsieur Savaron[83], ou autre de
vos desputez, pour vous faire des supplications ou remonstrances
sur ce suject. Qu'on ne m'aille, maintenant, revoquer en doubte qui
auroit plus ou moins  perdre en la desertion des terres sises en
vostre royaume. J'ay souvent ouy plaindre vostre noblesse que leurs
fiefs leur raportent aujourd'huy beaucoup moins qu'ils ne faisoient
 leurs bisayeuls; qui ne comprend assez que ce deffaut ne vient
nullement de nostre commune mre nourrissire, qui exhibe tousjours
liberalement ses flancs pour y fouiller dedans et cueillir de ses
biens  pleines mains, ains plustost du decouragement du paysan,
lequel, considerant qu'il travaille moins pour sa chetive nourriture
que pour le luxe d'autruy, attelle ses beufs  regret, desrobe par
fois la semance  la terre, laisse en friche les possessions, et,
ce qui est plus deplorable, prend le sac et la besace, et s'exile
volontairement de son patrimoine pour aller  la requeste d'une
meilleure fortune. Ceste desolation ne s'arreste pas  la campagne:
il y a quantit de villes en France qui ont autrefois port le nom
de bonnes, belles et florissantes, lesquelles, ores que de leur
enceinte elles puissent aller du pair avec les plus superbes des
provinces estrangres, estans par leur malheur poses hors de tout
commerce et abord de commoditez, soustiennent neantmoins de si
grandes et immenses charges, et, partant, sont accables de tant de
misres, qu' bon droit elles portent envie  l'heureuse condition
des hospitaux de Paris, et changeroient volontiers leurs murs avec
le benoist enclos qui defend ces bienayms enfans de Dieu de la faim
et de l'oppression. De l vient que, quel ordre que puisse mettre le
Parlement et quelles diligences que fassent vos officiers, Paris,
qui estoit autrefois la nourricire des bonnes lettres, un theatre
de vertu, un abord de beaux esprits, est aujourd'huy la retraitte
de tant de fenans, gens sans adveu, voleurs de nuict et de jour,
tireurs de laine, passe-Irlandois[84], charlatans, pipeurs, garces,
maquereaux. Ce sont tous gens qui se feussent contenus prs de leur
foyer, si la necessit ne les en eust chassez, ausquels il est
aucunement pardonnable s'ils se sont laissez flatter  l'opulance
de la premire ville du royaume; le danger, la honte, le vitupre,
attachez  quelque peu d'acquest, leur a sembl plus sortable qu'une
mort languissante. Mais pourquoy vay-je consumer inutilement le temps
au recit des maux qui sont si visibles et palpables? Il resteroit
maintenant de discourir des remdes que vostre seule main, Sire,
assiste et guide de celle du Tout-Puissant, y pourroit apporter,
si la modestie et la discretion ne me commandoit de m'en taire
aprs tant d'excellans esprits qui ont contribu de leur advis,
avec plus de grace que je ne saurois faire. Les cayers des estats
generaux parlent assez clair; les moyens et memoires du sieur du
Noyer[85], avec leurs supplemens, sont fort intelligibles, Dieu
mercy (except que, comme les plus fameux charlatans, il ne nous a
pas voulu descouvrir tout le secret de l'art). Toutesfois, puisque
la France est compare  ces malades qui, pour l'estat deplor de
leur sant, estoient exposs en public  la veue de tout le monde,
au soulagement desquels il estoit permis  ung chacun d'apporter ce
que l'art, l'experience, ou son bon sens naturel luy suggeroit de
salutaire, il ne sera pas du tout hors de propos si soubs vostre
bon plaisir et en toute humilit je prends la hardiesse de dire
qu'en vain se travaille-on de remedier aux maux de ce royaume _nisi
causa morbi fugerit venis, et aquosus albo corpore langor_; si on
ne retranche les pensions[86], ne reduict les tailles et abolit les
subsides et gabelles, ne supprime un tiers pour le moings de ce
nombre effren d'offices, et ne casse ou suspend pour cent ans le
droict annuel[87]. Quelcun me dira que je ne dis rien de nouveau,
et que pour estaller ung advis si trivial il ne falloit venir par
de si longues traverses. J'ay bien encores autre chose  dire;
cependant il est  notter que les choses bonnes ne sauroient estre
asss inculques, mesmement aujourd'huy que tant de gens conspirent
unanimement  la malice. Certainement, si on ne met la main  la
guerison de ces grandes ulcres, je deplore la condition de messieurs
les deputs qui se sont venus crotter  credit, le long de l'hyver,
sur ce quay des Augustins[88], pour attirer  leur retour sur eux
toute l'envie de la mauvaise issue, et les maudissons de tous leurs
concitoyens et compatriotes. Or, Sire, les moyens de pourvoir  ces
maux, comme ils sont trs necessaires, sont aussi trs aiss, par
la grace de Dieu. Pour le premier il suffiroit de dire  ceux qui
se trouveront les mains vuydes, et ausquels ce calice semblera ung
peu amer: _Deus dedit, Deus abstulit_; mais d'abondant pour leur
consolation on leur representera le tort qu'ils se faisoient par le
pass de vendre si sordidement leur fidelit; la candeur et la vertu
de leurs ayeulx, qui ne recherchoient autre loyer que l'honneur et
la gloire d'avoir fidellement et courageusement servy leur Roy, et,
finallement, le contentement d'esprit qui leur reviendra d'avoir
nettoy leur conscience d'une tache si incessante et indigne de
la qualit qu'ils portent; et, s'il est besoin, on leur repetera
tout ce qui se lit dans le Caton franois sur ce subject, avec un
advertissement de mesnager d'ores en avant leur revenu avec plus
de retention et precaution, et n'engager ou estrousser[89] que
bien  propos les fiefs qui leur ont est acquis par la valeur de
leurs ancestres. Il ne restera pour tout point de difficult pour
le second, quand vous aurs pass sur le ventre au premier; il
ne vous sera pas plus malais d'accourcir vostre tribut qu' ung
tailleur d'estraissir et appetisser la juppe d'ung geant pour en
faire une casaque de nain. Pour le troisiesme, qui concerne la plus
dangereuse playe, et comme une pernicieuse gangrne qui gaigne le
corps politique pour le perdre, il me semble que, sans s'arrester aux
cayers des deputez du tiers-ordre, qui sont en ce point recusables
pour la plus part, les plus violans et hardis remdes sont les plus
convenables et les plus ayss quant et quant. Vous avez veu avec
combien d'allegresse on a embrass les Memoires de Beaufort[90]
touchant le restablissement de la chambre de Justice, nonobstant
les oppositions du Financier[91], et quel fruict tout le monde en
attend. Ceux qui savent combien le maniement des loix requiert plus
de syncerit et integrit que celluy des finances, et combien le
public a plus d'interest  la conservation de l'un que de l'autre,
jugeront avec moy si l'establissemant d'une salle de justice pour
la recherche des malversations des officiers de justice sera moings
necessaire. Le fruict que j'en veux tirer est tel: vous supprimerez
quant et quant les offices de ceux qui seront attaincts et convaincus
d'avoir malvers en leurs charges, et, en ce faisant, ne sera besoin
d'autre fonds pour indemniser les deposseds que de bon nombre de
galres, dans lesquelles vous assigners  chacun de mes galans ung
estat de mesme ordinaire de rames. O! que c'est ung beau moyen pour
reduire  centuries tant de legions innombrables de juges! Pour le
quatriesme, la cure en est bien si ayse que, sans vous donner la
peyne de supprimer nommement ceste peste, il suffist de la suspendre
pour trois ans pour en abolir  jamais la memoire. Reste seulement 
mettre hors d'interest les casuites, qui se trouvent avoir avanc une
notable somme,  ce qu'on dict. J'ay leur remboursement tout prest si
Votre Majest erige la chambre dont est question, et me donne, sans
consequance, _ad tempus_ et par commission, ung estat de tresorier
des amandes qui se leveront sur les condamnez. C'est  ce dernier
point, Sire, que visent tous ceux qui desirent le restablissement de
la justice en son premier et ancien lustre, et son exercice aussi
rond, entier et prompt qu'il estoit du temps de nos aveux; car de
conserver la paulte[92], exterminer les espices et augmenter les
gages des officiers, ce seroit,  vray dire, nous faire tomber de
fiebvre en chaud mal; nous n'aurions pas meilleur compte de nos juges
que des ouvriers auxquels on a pay le prix faict avant main: nostre
besogne s'acheveroit  leur loysir. Je ne parle pas du vin du clerc,
des espingles de madame[93] et autres fictions de memoire: tout cela
est  deviner; mais pour de longueurs et langueurs insupportables,
je prevois qu'elles ne nous sauroient manquer. Faittes mieux: tirs
du purgatoire l'ame du deffunct partisan, et espargns  sa fille
les jeusnes, les coups de discipline et autres austeritez avec
lesquelles elle se resoult d'expier la coulpe de son pre; effacez
de la conscience de cest autre transy le remords qui le ronge jour
et nuict et le faict dessecher comme un genet morfondu. Ce sont, en
somme, les points les plus importans de ma trs humble remonstrance,
que je vous ai expliquez avec d'autant plus d'ardiesse que je les
ay creu autoriss des voeux de tous les bons Franois. De vous
aller icy deduire par le menu tous les maux qui ont aujourd'huy
cours par vostre royaume et vous discourir incontinent des remdes,
je ne me sens pas les reins assez forts pour une declamation de
si longue haleine; aprs, ce seroit oster le mestier  messieurs
les deputez des estats-generaux, et vouloir faire, par une grande
temerit et presomption, en un quart d'heure, ce qu' peine tant
de gens entendeus ensemble ont fait en cinq ou six moix. Quand il
aura pleu au Ciel et  vous, Sire, de me faire jouir du fruict de ma
trs humble suplication, les ordonnances qui vous ont est laisses
par les rois vos predecesseurs sont si belles, si sainctes, si
pleines d'equit, et celles que vous allez mouler sur les cayers
des dits estats si conformes aux desirs des gens de bien, qu'aprs
l'observance d'icelles j'estime que ce seroit impiet de souhaiter
une plus certaine et parfaite reformation. Si ne puis-je que pour
mon interest particulier je ne vous face encores ceste prire de
donner la plus prompte expedition et cong qui se pourra  messieurs
les deputez, qui ont depuis le mois d'octobre fait enrichir les
chambres garnies de plus d'un tiers. Ils s'endorment sur la besongne;
les bonnes gens oublient insensiblement leur pays, et pensent ou
voudroient bien, par charit rformative, que les estats durassent
encores quarante ou cinquante ans. J'en say qui ont enmen leurs
femmes; les autres ont lou maison pour un an; ceux-cy ont achept
des meubles pour garnir ung hostel entier, comme s'ils ne deussent
bouger de leur vie de Paris; j'en cognoy qui esprent de gagner les
douaires de trois ou quatre filles avant s'en retourner; ung autre
s'attend d'achepter  son fils ung estat de conseiller (ils seront
tantost  bon march) des deniers provenans de la deputation. J'en
veis ung samedy dernier qui faisoit trotter derrire luy soixante
ou quatre-vingts charbonniers avec autant de charges de charbon,
qu'il ne sauroit avoir brusl de six mois. Prenez quelque piti de
leur zle et les randez  leurs femmes, qui les attendent  cuisses
ouvertes, _sicut terra sine aqua_;  leurs enfans, qui les auront
tantost mescogneus;  leur bercail, que le loup a beau infester
tandis que le pasteur s'endort  l'ombre. Je vous demande ce surcroy
d'obligation pour eux, et promets en tout cas en faire mon propre
debte, la peine qu'ils ont prise pour moy, qui fais plus qu'il plaist
 Dieu. Une partie du public merite bien ce petit tesmoignage de
recognoissance, qui ne sera pas le dernier que j'espre leur rendre.
Je reserve le remerciement et la louange deue  leurs sainctes
intentions et  la sincre sollicitude avec laquelle ils ont cooper
au salut de la France aprs que je me seray decharg envers Vostre
Majest des actions de graces qu'exige de tout vostre peuple ung si
grand et si signal benefice, et que j'auray acquitt les voeus que
j'ay faits avec tous vos fidelles subjects pour l'accroissement de
vostre gloire et continuation de toute prosperit en vostre royalle
maison. J'ay dict.

          [Note 83: Prsident et lieutenant gnral en la
          snchausse et sige prsidial de Clermont en Auvergne,
          qui vint  Paris en qualit de dput de sa province
          aux tats-gnraux de 1614, et y soutint avec une ferme
          loquence les droits du tiers-tat contre la noblesse et le
          clerg. C'est  ce sujet qu'il fit parotre sa _Chronologie
          des tats gnraux_, o il prouva que le tiers avoit
          toujours eu entre aux Etats, sance et voix dlibrative.]

          [Note 84: C'est--dire Irlandois en passage. Ces gueux
          catholiques, chasss de leur le par les perscutions,
          avoient infest Paris pendant tout le temps de l'occupation
          espagnole. On sait par d'Aubign comment ils se
          blottissoient dans les cavits du Pont-Neuf, inachev, et
          comment, la nuit venue, ils tiroient par les jambes et
          prcipitoient dans l'eau les passants qui leur refusoient
          leur bourse pour aumne. C'toient de dvotes gens
          pourtant, ne demandant qu' tre canoniss. Si l'on fait,
          dit d'Aubign, quelque difficult de les sanctifier, il
          faut avoir gard s'ils prsupposoient ne faire mal qu'
          des hrtiques. (_Hist. univ._, liv. 5, ch. 15.) En 1606,
          on fit raffle de tous ceux qui se trouvoient encore 
          Paris, on les entassa sur des bateaux et on les mit hors
          de France. (L'Estoille, dit. Champollion, t. 2, p. 398.)
          C'est  Franois Miron qu'on dut cette excution. La ville
          lui en fut trs reconnoissante. (Flibien, _Preuves_, t. 2,
          p. 34, 35.)]

          [Note 85: Autre dput des tats qui prit vigoureusement
          les intrts du tiers, et demanda  grands cris les
          rformes. Il est parl de lui, ainsi que du sieur Estienne,
          qui le soutenoit, dans le _Financier  Messieurs des
          Estats_, p. 29.]

          [Note 86: Dans le curieux petit livret que nous venons
          de citer, il est aussi parl (p. 9) de l'abus criant des
          pensions, dont la somme augmentoit tous les jours, et qui,
          aprs avoir absorb le trsor du feu roi, mis en dpt  la
          Bastille, consumoient toutes les ressources de l'impt.]

          [Note 87: Sorte de droit de _paulette_ que payoient chaque
          anne les dtenteurs d'office pour conserver leur charge 
          leur succession. On s'toit fait une belle ressource par
          la cration de cet impt: Les thrsoriers des parties
          casuelles, lit-on dans le _Financier_ (p. 9), ont avanc
          quatre cent mille livres sur l'esprance du droit annuel.]

          [Note 88: C'est dans la grande salle du couvent des
          Augustins que les tats-gnraux de 1614 tinrent leurs
          sances.]

          [Note 89: Vendre par adjudication en justice.]

          [Note 90: Beaufort et Juvigny faisoient alors courir des
          _Mmoires_ contre le corps des financiers, dont ils avoient
          fait long-temps partie. On accusoit leurs plaintes d'tre
          intresses. Si vous saviez pourquoi Juvigny et Beaufort
          vous en parlent (de la chambre de justice), vous ne les
          escouteriez point..... La part qu'ils ont eue aux deux
          cent mil livres ordonnez aux denonciateurs qui ont trahy
          leurs maistres et falsifi tant d'acquits et rooles a est
          trop petite pour eux; ils en veulent manger encores. (_Le
          Financier_, p. 11.)]

          [Note 91: C'est le livret que nous venons de citer.]

          [Note 92: La premire chose demande aux Etats de 1614 fut
          la suppression de la _paulette_; mais on ne s'entendit
          pas sur cette proposition entre la noblesse, qui l'avoit
          pourtant faite, et le tiers, qui en auroit eu les profits.
          La cour prit occasion de ces dbats pour demander la
          sursance. On n'y revint plus, et le droit de paulette fut
          conserv.]

          [Note 93: Petit droit qui, avec les pices, constituoit
          les honoraires de la magistrature et de la bazoche. Les
          mots _pot-de-vin_ et _pingles_ sont rests comme termes de
          march.]




_Sommaire traict du revenu et despence des finances de France,
ensemble les pensions de nosseigneurs et dames de la cour, escrit par
Nicolas Remond, secretaire d'estat._

M.DC.XXII[94].

          [Note 94: Tout ce qui, dans cette pice, a rapport aux
          finances en gnral, et par consquent la premire partie
          tout entire, n'est, sauf quelques lgres diffrences,
          que la reproduction d'une autre du mme genre ayant ce
          titre: _Trait du revenu et despense de France_, de l'anne
          1607. Cette dernire pice a t publie dans la _Revue
          rtrospective_, 1re srie, t. 4, p. 159-186, d'aprs une
          copie manuscrite conserve  la Bibliothque impriale,
          collection du Puy, vol. 89, fol. 243. Le texte en est bien
          prfrable  celui de la pice que nous donnons. Nous en
          tirerons parti pour des corrections, que nous ferons toutes
          avec le plus grand soin, mais sans pourtant prendre la
          peine de les indiquer l'une aprs l'autre.--Quoique cette
          pice porte la date de 1622, c'est le budget de 1620 qui
          s'y trouve dtaill, comme on le verra plus loin.]


Les finances s'appellent communement le nerf de la guerre et
l'ornement de la paix. Autres tiennent que cela se doit plustost
dire de la valeur et de la justice. Mais il me semble qu'elles
se doivent comparer au sang, sans lequel les nerfs perdent leurs
forces et les esprits leur vie; si bien qu'estant une des parties
plus nobles de l'estat, il est ais de se persuader combien la
cognoissance en est utile et necessaire, surtout  ceux que la vertu
et le merite appellent aux charges publiques.

Des autres estats nous n'en parlerons point; mais au nostre, le nom
mesmes des _finances_, qui est originaire, monstre combien elles y
ont est estimes: car il vient d'un vieux mot franois qui signifie
mettre quelque chose  fin[95], comme si ce moyen en estoit plus
capable que nul autre.

          [Note 95: C'est le verbe _finer_, dont on trouve un exemple
          avec ce sens dans un rondeau de Victor Brodeau:

               Au bon vieux temps que l'amour par bouquets
               Se demenoit, et par joyeux caquets,
               La femme estoit trop sotte ou trop peu fine;
               Le Temps depuis, qui tout _fine_ et affine,
               Lui a montr  faire ses acquets.

          _Finer_ se prit aussi pour _fournir_, selon le P. Labbe
          dans ses _Etymologies des mots franois_, au mot _Fin_, et
          enfin dans le sens de _payer_, _financer_, exemple ces vers
          du 49e psaume de Thodore de Bze:

               Car le rachat de leur ame est trop cher
               Pour en _finer_.....

          La Mothe Le Vayer, dans son _Trait de l'institution du
          prince_, est aussi d'avis que _finance_ est un driv du
          verbe finer, pris dans le sens de finir, terminer. De l
          vient, dit-il, que finance est la mme chose que le vieux
          mot _chevance_, parce qu'avec l'argent on finit et on
          _achve_ les choses les plus difficiles.]

L'autre nom equivalent est _deniers_, qui se prennent ordinairement
l'un pour l'autre, de sorte que la division des finances se fait en
mesmes termes de deniers ordinaires et extraordinaires.

Anciennement les deniers ordinaires s'appellent seulement ceux du
domaine, qui se subdivise en muable et immuable.

L'immuable consiste en cens, rentes et autres choses payables en
argent, qui ne peut changer.

Le muable est celuy qui provient des bleds, vins, volailles et autres
choses dont le prix peut augmenter ou diminuer.

Les deniers extraordinaires s'appelloient tout ce qui se levoit outre
le domaine, c'est--dire  temps, et ont receu de grandes diversitez,
selon les despenses et les necessitez des affaires.

On tient que la premire imposition, qui dure encores de present,
fut le huitiesme du vin, soubs le rgne de Chilperic, environ l'an
580[96]; l'equivallent suit aprs, qui est l'equipollent du sol
pour livre sur toutes denres et marchandises, qui se leva, environ
l'an mil trois cens soixante, pour tirer d'Angleterre le roy Jean,
qui y estoit prisonnier[97]. Des autres natures de deniers nous en
parlerons puis aprs.

          [Note 96: Ce prlvement du huitime, toujours en vigueur,
          n'avoit pas empch un second impt de dix sols sur chaque
          muid de vin, que la ville avoit tabli en 1601 pour la
          rparation des fontaines de Paris, et que Henri IV maintint
          pour en employer les fonds  l'achvement du Pont-Neuf,
          et ensuite  la rparation des quais. V. Flibien, _Hist.
          de Paris_, t. 5, p. 483, et notre dition des _Caquets
          de l'Accouche_, p. 24, note.--En 1607, d'aprs la pice
          donne par la _Revue rtrospective_, cet impt _pour le
          pont de Paris_, ainsi qu'il y est dsign, grevoit la
          gnralit de Paris de 15,500 livres.]

          [Note 97: Jean dclara que, dans les pays de langue d'ol,
          une aide de douze deniers pour livre seroit leve et perue
          sur toutes les marchandises vendues, du cinquime sur le
          sel et du treizime sur le vin et autres breuvages, jusqu'
          la _perfection et entrinement de la paix_, ce qui veut
          dire jusqu' l'entier paiement de sa ranon. (Secousse,
          _Recueil des ordonn. des rois de France_, t. 3, p. XCI, et
          433, 441.)--V. aussi, dans les _Mlanges de littrature
          et d'histoire de la Socit des bibliophiles franois_,
          Paris, 1850, in-8, p. 145-191, le savant travail de M. L.
          Dessales, _Ranon du roi Jean_.]

Mais, le domaine ayant est allien depuis ces guerres civilles,
comme chacun sait, et ne s'en tirant aucune chose en la pluspart des
generalitez, des autres peu, nous laisserons ceste partie, encores
que ce soit le fondement des autres, et dirons qu'il se fait une
division des finances en mesmes termes de deniers ordinaires et
extraordinaires.

Les deniers ordinaires sont ceux dont le roy fait estat comme de son
domaine, s'il y en a, de ce huictiesme, et autres impositions sur
le vin, qui s'appellent aydes, de ces equivalens, tailles, taillon,
fermes et autres deniers employez en recepte s estats de Sa Majest.

Les deniers extraordinaires sont ceux des quels il n'est point fait
estat, qui se sont plus autrefois estenduz qu' present, et qui sont
presque reduicts aux nouvelles creations d'offices.

De sorte que, cette seconde espce estant peu de chose, cazuelle, et
par consequent sans rgle, nous parlerons seulement de la premire,
qui se subdivise en deux parties  peu prs esgales, l'une en ce qui
se tire du peuple, l'autre en ce qui revient des fermes, qui semblent
tre ce que les Romains appelloient _tributa_ et _vectigalia_: le
premier desquels se levoit par les officiers, et les autres par
les fermiers. Nous parlerons premirement de la partie premire,
secondement de la partie seconde, et finalement de la despence qui se
fait de l'une et de l'autre.

Mais, pour en avoir plus facile intelligence, il semble  propos
de dire que, comme la France se divise par provinces pour les
gouvernemens, et par parlemens pour la justice[98], aussi fait-elle
pour les finances et generalitez, qui sont au nombre de vingt et une;
et, bien que Blois se nomme aussi generalit, toutes fois,  cause
que c'est seulement pour ce qui regarde le domaine du comte de Bloys,
ainsi qu'il se manioit soubs Louys XII, nous ne le mettrons pas en ce
nombre de vingt et un, qui sont:

Paris, Soissons, Orleans, Amyens, Chaallons, Tours, Poictiers,
Lymoges, Bourges, Moulins, Ryom, Lyon, Rouen, Can, Bourdeaux,
Nantes, Thoulouze, Montpellier, Dijon, Aix, Grenoble.

          [Note 98: Cette phrase manque dans la pice donne par la
          _Revue rtrospective_.]

Soubs les quelles quinze premires generalitez il y a sept
vingt-neuf eslections[99], et soubs les quelles eslections,
vingt-trois mil sept cens quatre-vingt-dix-sept parroisses[100],
savoir:

Soubs Paris, vingt eslections et dix-neuf cens soixante et dix
parroisses.

Soubs Soissons, six eslections et douze cens soixante parroisses.

Soubs Amiens, six eslections et quatorze cens soixante parroisses.

Soubs Chaallons, neuf eslections et deux mil deux cens sept
parroisses.

Soubs Orleans, douze eslections et douze cens trente-huict parroisses.

Soubs Tours, quatorze eslections et quinze cens soixante et trois
parroisses.

Soubs Poictiers, neuf eslections et seize cens parroisses.

Soubs Lymoges, neuf eslections et six cens parroisses.

Soubs Bourges, neuf eslections et huict cens trente-deux parroisses.

Soubs Moulins, huict eslections et quatorze cens quatre-vingt
parroisses.

Soubs Ryon, quatre eslections et huict parroisses.

Soubs Lyon, trois eslections et sept cens vingt parroisses.

Soubs Roun, vingt-neuf eslections et deux mil huict cens soixante et
seize parroisses.

Soubs Can, neuf eslections et quatorze cens vingt-six parroisses.

Soubs Bourdeaux, quinze eslections et trois mil cinq cens huict
parroisses.

          [Note 99: C'est--dire 149. La pice de 1607 donne le mme
          chiffre. En additionnant toutefois les nombres qui suivent,
          on trouve un total de 162 lections au lieu de 149; mais
          c'est bien ce dernier chiffre qui est le vritable. On
          l'obtient en rtablissant, d'aprs l'_tat_ de 1607, trois
          des nombres qui sont fautifs ici, en marquant pour la
          gnralit de Bourges 5 lections au lieu de 9, pour celle
          de Moulins 7 au lieu de 8, et enfin 21 pour celle de Rouen
          au lieu de 29.]

          [Note 100: Ce total est encore fautif. L'addition, mieux
          faite, donne seulement 23,159 paroisses. Dans la pice
          de 1607, o le calcul n'est pas meilleur, on en trouve
          23,140. Le _Pouill gnral_ compte 30,419 cures; ajoutez,
          toujours d'aprs son valuation, 18,537 chapelles, 1500
          abbayes, 2812 prieurs, 931 maladreries, 80 chapitres ayant
          glise, et vous arrivez  un total de 44,279 clochers,
          ce qui est bien loin des _dix-sept cent mille_ dont il
          est parl dans le _Calcul et dnombrement de la valeur
          et du royaume de France_, par Jacques Coeur (Collection
          universelle des mmoires particuliers relatifs  l'histoire
          de France, 1785, in-8, t. 9). De ce nombre il rescindoit,
          y est-il dit, pour pays gasts ou autrement, _sept cent
          mille_, et par ainsi demeuroit ung million de clochiers,
          et  prendre sur chacun clochier, le fort portant le
          feuble, vingt livres tournois par an pour toutes aides,
          tailles, impositions et huitime, se monte en somme par
          chacun an vingt millions, qui satisferont  ce qui s'en
          suit, etc ... Dans un article de l'_Esprit des journaux_
          (aot 1786, p. 106, note) l'on a fait voir tout ce qu'il
          y a d'exagration dans ces chiffres, auxquels M. de
          Chateaubriand (_Analyse raisonne de l'hist. de France_,
          dit. Didot, in-12, p. 134), et aprs lui beaucoup
          d'autres, se sont pourtant laiss prendre. Il est bien
          vident, lisons-nous donc dans l'_Esprit des journaux_, que
          l'argentier de Charles VII se trompe ici ... Mais l'erreur
          ne doit pas lui tre attribue: le copistes doivent avoir
          supprim ou ajout des zros aux chiffres. Ainsi, en
          supposant qu'il n'y avoit, de son temps, que dix-sept
          mille clochers en France, comme il est clair qu'il l'avoit
          calcul, en en _rescindant sept mille gasts par les
          guerres_, et en mettant deux mille livres tournois au lieu
          de vingt, ses calculs sont justes.]

Si les generalitez, les eslections ou parroisses, estoient
semblables, il seroit beaucoup plus ais d'viter les grandes
inegalitez qui se treuvent lors qu'il est question d'en parler
generalement: car il s'en treuve o la plus grande estendue et le
plus grand nombre portent le moins,  cause des infertilitez du pays,
de la pauvret du peuple et d'autres occasions qui se verront en
suitte.

Pour la generalit de Bretagne; elle est compose de dix-sept
receptes particulires, qui sont la pluspart eveschez, et s'appellent
receptes de fouages,  cause que les impositions se font par feu;
il y a, en outre, une ferme ordinaire qui s'appelle imposts et
billots[101].

          [Note 101: Ou _bllos_. Ce sont les droits et impositions
          du vingtime, onzime ou quatrime sur le vin, qui toient
          levs dans cette province par le roi, par les seigneurs ou
          par les villes.]

Pour celle de Bourgogne, elle n'a autres receptes particulires que
celles de Bresse. Bugey et Vivonnay, du marquisat de Salus, ont est
donnez  la couronne par ledit marquisat de Sallus[102].

          [Note 102: Cette phrase, tout  fait incomprhensible, doit
          tre ainsi rtablie, d'aprs la pice de 1607: Pour celle
          de Bourgogne, elle n'a aucune recette particulire que
          celle de Bresse, Bugey et Vivonnay, qui ont t annexes
          depuis neuf ans par l'change du marquisat de Saluces.]

Pour celles de Thoulouze et Montpellier, elles ont chacune unze
receptes particulires, qui s'appellent la pluspart dioczes.

Celle de Provence n'a aucunes receptes particulires.

Celle de Dauphin a huict baillages, qui portent le revenu du domaine
 la recepte generale.

Ces cinq dernires s'appellent _petites generalitez_, non, comme
j'ay dit, pour avoir moins d'estende que les autres, et la raison
est, pour celles du Dauphin et Provence, qu'elles ont est donnez
par leurs seigneurs  la couronne, et que celles de Languedoc et
Bourgogne s'y sont soubmises chacunes soubs certaines conditions
ausquelles la consideration qu'elles sont frontires par terre semble
les oster, autant maintenues qu'autre chose, et c'est pourquoy elles
se gouvernent aussi par estats et deputez; comme aussi fait la
Bretagne, qui est la dernire joincte  la couronne[103].

          [Note 103: A la suite de cette phrase se trouve celle-ci,
          dans le _Trait du revenu et despense de_ 1607: La
          Normandie a aussi une forme d'estats; mais c'est,  parler
          proprement, une forme, ou plutt une ombre, au prix des dix
          autres.]

Or, bien qu'en chacune des dites generalitez, qui sont vingt et un,
il y ait dix thresoriers de France (except en celles d'Amiens,
Rouen et Montpellier, o il y en a unze en chacune, en celle de
Nantes seulement deux, en celle d'Aix sept, en celle de Grenoble
cinq, qui est en tout le nombre de neuf vingt dix-sept thresoriers
de France[104]), toutesfois, il n'y a des esleus[105] qu'en celles
o il y a des eslections, qui sont les quinze premires generalitez
cy-devant nommes, en la pluspart des quelles eslections il y a dix
esleus, et, pour en conter le nombre au vray, l'on peut les estimer 
neuf l'une portant l'autre, faisant  ceste raison le nombre de neuf
cens trente-six esleus[106].

          [Note 104: Qui est en tout, lit-on dans la pice de 1607,
          cent quatre-vingt-dix-sept trsoriers de France, ce qui
          fait par consquent le mme nombre.]

          [Note 105: Ces officiers, dit P. Bonfons en ses
          _Antiquitez de Paris_ (Paris, 1608, p. 342), feurent
          appelez _esleuz_, parce que, de fait, ils estoient esleuz
          et choisis en chacun diocse et evesch pour faire des
          leves et receptes des deniers des aydes, ou bien pour
          autant qu'ils estoyent esleuz et deputez des trois estats
          pour garder les ditz deniers. Mais ds le temps de Louis
          XI ce nom d'_lu_ n'avait plus de sens, car ces magistrats
          toient toujours les mmes et des mmes familles.
          D'lectives ces charges toient devenues hrditaires.
          (Michelet, _Hist. de France_, t. 6, p. 66.--V. aussi une
          note de notre dit. du _Roman bourgeois_, p. 262.)]

          [Note 106: L'valuation du nombre des lus, port 
          1300 dans l'Etat de 1607, se rapproche davantage de la
          vrit. En mettant, en effet, 9 lus pour chacune des 149
          lections, on arrive au chiffre de 1341.]

Pour le regard des receptes et controlles qui s'exercent
triennalement, sinon en celles o le triennal est vague, aux anciens
et alternatifs, ou bien a est rembours, tout ainsi qu'en chacune
des dites generalitez, ils s'appellent receveurs et controlleurs
generaux des finances, ainsi qu'en chacune des dites receptes
particulires, tant en celles o il y a des eslections qu'aux autres,
ils s'appellent receveurs et controlleurs des tailles.

Il y a aussi aux dites vingt et une generalitez des receveurs et
controlleurs generaux du taillon qui ont des receveurs particuliers
soubs eux, les quels receveurs generaux mettent les deniers entre les
mains des thresoriers de l'ordinaire des guerres pour le payement des
compagnies d'ordonnances.

Voil succinctement le nombre des generalitez, des eslections et de
la pluspart des parroisses et des officiers, par le moyen des quels
ce qui porte generalement le nom de tailles se lve, car les natures
de deniers sont diverses, comme nous dirons en son lieu; toutes
fois, pour ce qui porte l'un porte l'autre, c'est--dire qui porte
la taille porte le tallion et autres impositions, elles s'entendent
toutes soubs appellation commune de tailles, et s'en fait de trois
sortes: l'une appelle relle, comme en Provence et Languedoc,
o le roy mesme paye la taille s'il y a quelques terres; l'autre
personnelle, d'autant qu'elle regarde de plus prs les personnes et
leurs biens, en quelque lieu qu'ils soient scituez et assis[107].

          [Note 107: Dans la pice de 1607, il est parl d'une
          troisime espce de tailles: L'autre _mixte_, comme la
          plupart, pour ce qu'elle s'impose selon les personnes et
          leurs biens, en quelque part qu'ils soient assis.]

Voyons maintenant l'ordre qui se tient en l'imposition et leve
desdits deniers, et, affin que ce soit plus clairement, prenons
l'une des huict annes dernires, qui ont est  bien prs toutes
semblables, non seulement en ceste premire partie, qui regarde les
tailles, et en la seconde, qui regarde les fermes, mais aussi en la
despence des deniers provenant de l'un et de l'autre[108].

          [Note 108: Cette anne sera 1607, lit-on dans la pice
          reproduite par la _Revue rtrospective_; mais on comprend
          que celle-ci, qui donne le budget de 1622, ne pouvoit
          rpter la mme phrase. Ici, du reste, les deux pices, qui
          jusqu' prsent n'avoient t que la reproduction l'une
          de l'autre, cessent de se suivre et deviennent presque
          compltement diffrentes.]

Le roy, au commencement de l'advenement  sa couronne, prevoyant la
despence qui luy convenoit faire tous les ans pour la conservation
de son estat et entretenement de sa maison, en fait un abreg
qui s'appelle project, lequel se signe de la main du roy et d'un
secretaire d'estat.

La somme totale arreste, qui est estime chacune des dites huict
annes  prs de dix-sept millions, Sa Majest rgle l-dessus le
creu extraordinaire, qui monte  quatre millions quatre cens mil
livres[109]; mais elles se lvent sur quatorze des dites quinze
premires generalitez, celle d'Amiens estant exempte.

          [Note 109: On trouve quelques dtails de plus dans la pice
          de 1607: Mais, y est-il dit, comme Sa Majest voit que, du
          premier de ces deux moyens (les tailles), les charges qui
          se paient premirement aux lections, puis aux gnralits,
          dduites, il ne lui en revient pas la moiti, ainsi
          seulement quelque quatre millions cinq cent tant de mille
          livres, et comme des unes et des autres formes, qui montent
           prs de quatre millions d'cus, les charges dduites, il
          ne revient gure plus de huit millions de livres, elle a
          toujours t contrainte de lever une crue extraordinaire,
          qui s'appelle grande crue, ou autrement crue des garnisons,
          laquelle fut diminue  la naissance de Monseigneur le
          dauphin (1601) d'environ quinze mille livres.]


_Grande taille._

Paris, trois cents soixante et dix milles livres.

Soissons, quatre cens quatre vingt mil livres.

Amyens, six cens vingt mil livres.

Orlans, trois cens trois mil livres.

Chaallons, quatre cens mille livres.

Tours, huict cens dix mil livres.

Poictiers, sept cens vingt-deux mil livres.

Limoges, trois cens quarante mil livres.

Bourges, six cens trente mil livres.

Moulins, huict cens quarante mil livres.

Rion, quatre cens quinze mil livres.

Lyon, six cens quarante mil livres.

Roun, un million quatre cens douze mil livres.

Caen, six cens quarante-cinq mil livres.

Bourdeaux, quatre cens quarante cinq mil livres.

Pour celle de Bretagne, il s'expedie aussi commission pour les
fouages ordinaires  raison de sept deniers pour feu, non compris
les douze deniers pour livre pour la creue des prevosts des
marchands[110], douze mil soixante livres pour partie des postes,
revenant le tout, avec le taillon, qui est de cinquante six mil
quatre cens livres,  quatre-vingt mil quatre cens soixante livres.

          [Note 110: Dans la gnralit de Paris, d'aprs l'Etat de
          1607, on percevoit pour la crue du prvt des marchands
          61,000 livres, pour les postes prs de 5,000, pour le
          taillon de la gendarmerie 166,000, ce qui, avec quelques
          autres contributions dont j'omets le dtail, levoit pour
          cette gnralit le taux de la taille ordinaire  922,000
          livres.]

Pour Thoulouze et Montpellier, il ne s'expedie qu'une commission aux
estats de Languedoc, qui s'assemblent par chacune anne, portant
pour tout la somme de six cens cinquante et un mil cinq cens
quarante-deux livres.

Dijon porte pour l'octroy des prevots des marchands la somme de huict
vingt dix-sept mil six cens quarante livres.

Aix, pour Provence, porte pour l'octroy et pour le taillon la somme
de quatre-vingt-sept mil quatre cens soixante et douze livres.

Grenoble, pour Dauphin, pour l'octroy et pour le taillon, dix mil
soixante livres; pour les officiers du pays, trente mil livres; pour
le taillon, vingt-sept mil cinq cens livres. Cy soixante et dix mil
livres.

Somme des dites generalitez, un million trois cens soixante et
quatorze mil cent quatre-vingt-neuf livres.

Somme toute des sommes contenues au dit brevet qui se lvent aus
dites generalitez en vertu des commissions des tailles, unze millions
quatre-vingt-neuf mil livres.

Le dit brevet arrt, il s'en envoye un  chacune des dites
generalitez avec une lettre au cachet du roy, et une autre du
superintendant des finances, adressante aux tresoriers generaux de
France, par les quelles leur est mand d'en faire le departement par
les eslections de leur generalit, et c'est lors qu'ils doivent avoir
fait leurs chevauches par les dites eslections, pour savoir celles
qui se sont enrichies ou appauvries, afin d'augmenter les uns et de
soulager les autres, tout ainsi que les esleus font peu aprs par
les parroisses de leurs eslections pour y garder l'esgallit, comme
Sa Majest leur a recommand sur toute chose, et qui est aussi d'une
extresme importance, comme il se peut facilement imaginer.

Les thresoriers generaux de France ayant envoy  Sa Majest,
c'est--dire au superintendant, le departement qu'ils ont fait par
les eslections de la somme que doit porter leur generalit, et avec
cela donner avis de l'incommodit que chacun a receu, Sa Majest
rgle l-dessus la creue extraordinaire, autrement dit grand'creue
des garnisons, dont l'estat, compris quelques autres creues, monte
pour la dite anne  quatre millions quatre cens mil livres[111],
dont chacune des dites generalitez portent,

          [Note 111: En 1607, cet _tat_ s'toit lev  4,534,000
          livres.]


_A savoir_:

Paris, quatre cens cinquante-sept mil livres.

Soissons, cent seize mil livres.

Amyens, neant.

Chaallons, trois cens quatre-vingt-dix mil livres.

Orleans, quatre cens soixante et treize mil livres.

Tours, deux cens quatre-vingt-dix-sept mil livres.

Poictiers, quatre cens quarante mil livres.

Limoges, cent neuf mil neuf cens livres.

Bourges, quatre-vingt-dix-sept mil cent trente-neuf livres.

Moulins, cent neuf mil quatre cens quarante livres.

Rion, sept vingt-six mil livres.

Lyon, neuf vingt douze mil livres.

Rouen, neuf cens vingt-cinq mil livres.

Caen, quatre cens soixante et dix mil livres.

Bourdeaux, quatre cens soixante et dix-huict mil livres.

Somme toute, quatre millions sept cens quatre mil livres[112].

          [Note 112: Ce total n'est pas encore exact; il faut lire
          4,711,020 liv.]

Il y a ceste difference en l'imposition de ces deux natures de
deniers que, pour la premire, c'est  savoir l'ordinaire, il
s'expedie aux esleus de chacune eslection une commission particulire
de Sa Majest, signe d'un secretaire d'Estat; et pour ce qui est
de la grande creue, il s'expedie seulement une commission aux
thresoriers generaux de France en chacune generalit, lesquels
tresoriers generaux en font le departement par les eslections et en
envoyent leurs commissions, celle des tailles aux esleus, ce qui se
fait au commencement du mois de novembre.

Si tost que les esleus les ont receus, ils font le departement des
finances y contenues par les paroisses, adjoustans ou diminuans 
l'anne precedente[113], suivant la commodit ou l'incommodit qu'ils
ont recognues par leurs chevauches.

          [Note 113: Dans la pice de 1607, on lit seulement ils
          font le dpartement des sommes y contenues par les
          paroisses, ajoutant ordinairement  l'anne prcdente,
          ce qui est plus naturel, car, en matire d'impt, rien de
          plus commun qu'une augmentation, rien de plus rare qu'une
          diminution.]

Leurs departemens faits, ils envoyent leurs commissions  chacune
parroisse, laquelle cre aussitost des consuls et des collecteurs
qui dressent avec ceux de l'anne prcdente le roolle de la taxe et
cotte de chacun particulier, et, iceluy fait, le porte aux esleus
pour savoir s'ils n'ont pas outrepass leurs commissions, et, ce
fait, les dits esleus l'arrestent et le signent.

En ce mesme temps les thresoriers generaux de France dressent un
estat de la valeur des finances dans le quel sont comprises toutes
les charges estans tant sur les receptes particulires que sur
la generale, les quels ils envoyent au conseil, c'est--dire au
superintendant des finances.

Sur le dit estat l'on fait celuy du roy, qu'on appelle estat des
finances; mais ils se reiglent plus tost sur l'autre de Sa Majest de
l'anne precedente que sur celuy des thresoriers generaux, et s'en
envoye un aus dits thresoriers de France et un au receveur general
des finances estant en exercice, avec commission sur l'un et sur
l'autre pour le suivre de poinct en poinct selon la forme et teneur.

Dans l'un et l'autre des dits estats sont compris par le menu et
par les eslections toutes les natures des deniers dont nous avons
cy-devant parl, ensemble les charges qui sont dessus et ce qui
en revient de net  Sa Majest, la quelle se paye tousjours par
preferance, attendu que c'est l-dessus, ainsi que nous avons dit
cy-devant, que sont fondes les despenses de son estat et de sa
maison. Voyons donc ce que Sa Majest fait estat de retirer ladite
anne 1620, et de chacune des susdites vingt et une generalitez, tant
pour l'ordinaire que pour l'extraordinaire, qu'on appelle,


_A savoir_:

Premirement.--Recette de l'espargne.

De Paris, toutes charges desduictes, six cens quinze mil soixante et
treize livres tant de den[114].

          [Note 114: C'est, sauf cent francs, la somme porte
          aussi sur l'tat de 1607. Toutes les autres diffrent
          plus ou moins, si ce n'est pour ce qui se percevoit dans
          les gnralits de Limoges, de Bourges, de Moulins, de
          Bordeaux, de Dijon, o la _recette de l'pargne_ ne varie
          pas.]

De Soissons, cent six mil huict cens livres.

D'Amiens, quatre-vingt-trois mil quatre cens quarante livres.

De Chaallons, neuf vingt dix-neuf mil quatre cens deux livres.

D'Orleans, six vingt-trois mil quatre cens treize livres.

De Tours, sept cens dix mil six cens trente-huict livres.

De Poictiers, huict cens soixante mil livres.

De Limoges, sept cens soixante et quatre mil huict cens vingt-quatre
livres.

De Bourges, trois cens dix mil trois cens soixante et deux livres.

De Moulins, trois vingt et un mil six cens soixante et une livre.

De Ryon, cinq cens cinquante mil sept cens quatre livres.

De Lyon, un million cent vingt-deux mil livres.

De Rouen, un million quatre-vingt-un mil quatre cens dix-huict livres.

De Can, sept cens sept mil trois cens cinquante-deux livres.

De Bourdeaux, sept cens dix-neuf mil deux cens soixante et treize
livres.

De Nantes, sept vingt-un mil neuf cens sept livres.

De Tholouze, quatre-vingt-un mil six cens livres.

De Montpellier, six vingt-un mil six cens livres.

De Dijon, sept vingt-trois mil quatre cens vingt-trois livres.

D'Aix, huict vingt cinq mil trois cens dix livres.

De Grenoble, neant, pour ce que le tout se consume sur le lieu.

Somme, sept millions deux cens quatre-vingt mil quatre cens
vingt-cinq livres[115].

          [Note 115: Total fautif encore. L'addition exacte des
          sommes qui prcdent donne 9,590,800.]

Seconde recepte de l'espargne.

L'estat de ces deniers s'appelle premire recette de l'espargne; la
seconde est celle des finances, dont nous avons secondement promis
de parler; mais ce sera beaucoup plus succinctement que de l'autre,
attendu qu'il n'y a autre ceremonie que de les bailler, comme elles
sont au conseil, au plus offrant et dernier encherisseur, pour 2, 3,
4, 5, 6, 7 ou autre nombre d'annes, et, aprs cela, les fermiers
sont tenus la plus part d'apporter immediatement les deniers entre
les mains du thresorier de l'espargne, ou d'acquitter de quartier
en quartier les assignations qui se lvent sur eux, tout ainsi que
les receveurs generaux, les quels  ceste occasion contraignent les
receveurs particuliers et les particuliers les collecteurs[116],
chacun en divers temps qui se mesurent  chacun des dits quatre
quartiers. Voyons donc ceste seconde recepte:

          [Note 116: Et les collecteurs le peuple, est-il fort
          justement ajout dans la pice de 1607.]

Des parties casuelles sur les quelles n'y a aucune charge, dix-huit
cens mil livres.

Des receptes des bois, quatre-vingt-dix mil livres.

Des aydes et allienations, les charges montent par estimation 
quinze cens mil livres, et en revient sept cens dix mil livres[117].

          [Note 117: Le premier bail gnral des aides avoit t fait
          en 1604 pour 500,000 livres seulement. En 1607, comme on
          le voit par l'_Etat_ souvent cit, et en 1622, comme on en
          a la preuve ici, les sommes perues  ce titre montoient
          dj  1,500,000 livres; en 1649, d'aprs l'_Etat gnral
          du revenu_, elles atteignoient 3,549,712 livres, et la
          proportion alloit toujours croissant. Le bail a si bien
          hauss, lisons-nous dans le _Dtail de la France_, pice de
          la fin du XVIIe sicle, que les aides sont  19 millions ou
          environ aujourd'hui. (_Archives curieuses_, 2e srie, t.
          12, p. 193.)]

Des gabelles de France, les charges montent deux millions deux cens
vingt-six mil cinq cens dix-sept livres, outre trois sols neuf
deniers qui se lvent en plusieurs greniers pour le payement des
gages de la commission des aydes, et en revient deux millions quatre
vingt quatorze mil cinq cens livres.

Des gabelles de Lyonnois, les charges montent  vingt-huict mil cent
vingt-huict livres, et en revient la somme de sept cens mil livres.

Des gabelles de Languedoc, les charges montent six vingt-huict
mil neuf cens soixante-sept livres, et en revient deux cens
quatre-vingt-treize mil deux cens quatre-vingt-quatre livres.

Des gabelles de Dauphin, affermes deux cens soixante-dix-sept mil
livres, attendu qu'il s'employe par chacun an cent cinquante mil
livres au rachapt du domaine dauphinal, et six vingt-six mil livres
au payement de quelques debtes, celle-cy  neant.

De la ferme du convoy de Bourdeaux[118], les charges payes, deux
cens quatre-vingt-dix mil livres.

          [Note 118: Droits perus sur les vaisseaux marchands du
          port de Bordeaux  qui l'on donnoit pour sauvegarde un
          convoi de vaisseaux de guerre. En 1649, d'aprs l'_Etat
          gnral du revenu_ pour cette anne-l, la ferme du convoi
          de Bordeaux rapportoit deux millions trois cent mille
          livres.]

De la ferme de la comptabilit de Bourdeaux, trois cens soixante mil
livres.

Des traictes foraines d'Anjou[119], deux cens quatre-vingt mil livres.

          [Note 119: La _traite foraine_, l'une des cinq grosses
          fermes, toit un droit lev sur toutes les marchandises
          qui entroient dans le royaume ou qui en sortoient.
          L'tablissement de la _traite d'Anjou_, dont il est parl
          ici, des bureaux d'Ingrandes, Montluon et autres lieux qui
          ne sont pas sur les frontires, toit alors une chose toute
          nouvelle.]

Des peages de Loire, quatre cens mil livres.

De la subvention des villes franches, et l'escu pour thonneau de vin,
six cens cinquante mil livres.

De l'escu pour muid de sel passant  Roun, cent cinquante mil livres.

De l'escu pour muid de sel passant par Ingrande, soixante-dix mil
livres.

Des sept deniers pour minot de sel entrant en Bourgongne, trente mil
livres.

Du vin de Picardie, cinquante mil livres.

Des trente sols pour muid de sel qui se prend en Brouage, soixante
mil livres.

De l'escu du thonneau de vin entrant  Roun, cent cinquante mil
livres.

De la ferme des cartes et tarotz, celle-cy  neant[120].

          [Note 120: De la ferme des cartes et tarotz, lit-on dans
          l'_Etat_ de 1607,  savoir 15 deniers par jeu de cartes
          qui se consomment au royaume, n'y a aucunes charges, 3,000
          livres. C'toit surtout  Rouen un grand commerce, qui
          s'augmenta beaucoup encore pendant tout le XVIIe sicle. En
          1695, Rouen fournissoit de cartes  jouer toute l'Europe,
          et mme les colonies espagnoles d'Amrique. (_Archives
          curieuses_, 2e srie, t. 12, p. 230.)]

De l'escu pour muid de vin qui se vend en Bretagne, cent
trente-quatre mil livres.

Des quatre cens mil livres dont le pays de Languedoc fait present au
roy de quatre ans en quatre ans, quatre cens mil livres.

De trente sols pour muid de sildre entrant  Roun, soixante mil
livres.

L'entre des drogues et espiceries, soixante-dix mil livres.

Des droicts qui se prennent le long de la rivire de Charente,
cinquante mil livres.

Des droicts qui se prennent le long de la rivire de Loire, cent mil
livres.

Des quatre mil livres du sel  Langres, celle-cy  neant.

Somme totale de la despence cy-dessus, dix-neuf millions cent
trente-six mil trois cens trente-cinq livres.

Laquelle somme arreste, y compris les charges tant sur les
generalitez que sur les fermes, le tout revient  trente-six
millions neuf cens vingt-six mil cinq cens trente-huict livres, qui
se lvent annuellement en France[121].

          [Note 121: Sous Henri III, le revenu toit de 32 millions;
          sous Henri IV, de 35; Richelieu le doubla, et il alla
          croissant jusqu'en 1660, puis baissa. (_Le dtail de la
          France_, Archiv. cur., 2e srie.)]

Cy trente-six millions neuf cens vingt-six mil six cens trente-huict
livres.


_Chapitre de despence._

La chambre aux deniers, c'est  savoir ce qu'il faut pour la bouche
de Sa Majest et des officiers de sa maison, trois cens trente mil
livres.

Les gages des officiers domestiques, trois cens mil livres[122].

          [Note 122: Ils ne se montoient qu' 270,000 en 1607.]

L'ecurie, neuf vingt-six mil livres.

L'argenterie, quatre-vingt-dix-huict mil quatre cens livres.

Les menus plaisirs du roy, six vingt-neuf mil livres.

Les offrandes et aumosnes, huict mil quatre cens livres.

La venerie, douze mil livres[123].

          [Note 123: Sous Henri IV, d'aprs l'tat de 1607, la
          dpense de la vnerie montoit  51,000 fr. Malgr le got
          de Louis XIII pour les oiseaux de chasse, la somme qu'il y
          employoit en 1620 ne dpasse pas celle qui se trouve, pour
          le mme objet, porte au budget de son pre.]

Les chevaux et oyseaux, dix-huict mil livres.

Les gentils-hommes de sa maison, deux cens mil livres[124].

          [Note 124: On ne trouve en 1597 que 21,000 fr. pour les
          cent gentilshommes. C'est qu'alors Sully veilloit  ce
          qu'on ne vt pas renatre les dilapidations du rgne
          prcdent, et cette effrene quantit d'officiers qui
          detruisoient tous les revenus du roi. (_Oeconom. royales_,
          coll. Petitot, t. 3, p. 17.)]

Les Suisses, vingt-deux mil livres.

Les gardes du corps, tant Franois que Suisses, deux cens mil livres.

Le prevost de l'autel, cinquante-deux mil deux cens livres.

Les bastimens, compris Fontaine-bleau, quatre cens quatre-vingt mil
livres.

Maison de la royne, trois cens mil livres.

Maison de monsieur le duc d'Anjou[125], frre du roy, sept vingt-deux
mil livres.

          [Note 125: C'est Gaston, qui ne fut fait que plus tard duc
          d'Orlans. Il avoit port le titre qu'on lui donne ici ds
          sa naissance, en 1610. La rue d'Anjou-Dauphine, dont la
          construction est de la mme date, lui doit son nom.]

Les garnisons, quinze cens mil livres.

Les autres gens de guerre, treize cens mil livres.

Artilleries, outre les sommes employes dans l'estat des finances,
deux cens quatre-vingt mil livres.

Fortifications et reparations, quatre cens soixante-dix-sept mil neuf
cent soixante livres.

Marines de Ponant, dix-huict mil livres.

Marines de Levant, deux cens soixante-dix-sept mil neuf cens soixante
livres.

Les voyages, deux cens deux mil livres.

Les deniers, deux cens mil livres.

Les menus dons, deux cens mil livres.

Les grosses estrennes du roy, cent cinquante mil livres.

Comptant ez mains du roy, sept vingt mil livres.

Les gouverneurs des provinces, quatre-vingt-neuf mil livres.

Les ambassadeurs, neuf vingt quatorze mil neuf cens quatre-vingt-unze
livres.

Les pensions, pour six millions quatre cens mil livres[126].

          [Note 126: Elles n'toient portes que pour 2,063,729
          sur l'tat de 1607. L'augmentation qu'on trouve ici, et
          bien mieux encore le dtail qu'on trouvera plus loin,
          expliquent les plaintes contenues dans maint pasquil du
          temps, notamment dans la pice que nous avons donne avant
          celle-ci, _Turlupin le souffreteux_. On y trouve aussi
          la preuve de ce qu'a dit Richelieu sur les dilapidations
          commences avec la rgence de Marie de Mdicis, et
          forcment continues mme aprs la mort du marquis d'Ancre:
          Les prsents que la reine fit aux grands au commencement
          de sa rgence tourdirent bien la grosse faim de leur
          avarice et de leur ambition, mais elle ne fut pas pour cela
          teinte. Il falloit toujours faire de mme si l'on vouloit
          les contenter. De continuer  leur faire des gratifications
          semblables  celles qu'ils avoient reues, c'toit chose
          impossible. L'pargne et les coffres de la Bastille avoient
          t puiss, et quand on l'et pu faire, encore n'et-il
          pas t suffisant. (_Mmoires de Richelieu_, liv. 5.)]

L'Angleterre et Pays-Bas, un million neuf cens cinquante mil
livres[127].

          [Note 127: Ce subside, dont je ne connois ni l'origine ni
          l'objet, avoit t diminu d'un million depuis 1607.]

Les deniers en acquit, six cens quatre-vingt dix mil livres.

Les seigneurs de ligues des Suisses, douze cens mil livres.

Le grand duc, pour debtes, cent mil livres.

Le duc de Lorraine, pour debtes, cent mil livres.

Le duc de Guyse, pour debtes[128].

          [Note 128: La somme manque ici, mais on sait par l'tat de
          1607 qu'elle toit de 100,000 livres.]

Le cardinal de Joyeux, de Hombert, Bassompierre et Incarville, au
lieu du domaine dont ils ont t depossedez, cent mil livres.

Le duc de Vendosme et madame de Mercure[129], pour debte, cent
cinquante mil livres.

          [Note 129: De Mercoeur.]

Le duc de Nemours, pour debte, quatre-vingt-dix mil livres[130].

          [Note 130: Cette dette n'est pas sur l'tat de 1607, o les
          autres figurent.]

Le duc de Mantoue, pour debte, quarante-cinq mil livres.

Jamect et Gondy, pour debte, quatre-vingt dix mil livres.

Debtes de Languedoc, soixante-quinze mil livres.

Fermes, demandes de dedommagemens, deux cens mil livres.

Rentes  Rouen, soixante-douze mil livres.

Interests d'advances, trois cens mil livres.

Parties inopines et non values, cy deux millions cent sept mil cinq
cens livres sept sols six deniers.

Somme toute de la despence cy-dessus, dix-neuf millions six cens
trente-six mil trois cens trente cinq livres.

Voil donc  quoy revient ces despens, ce grand amas de finances
ausquels nous pouvons observer cet ordre de la nature, que, tout
ainsi que des fontaines naissent des ruisseaux, les rivires qui
tirent quelques fois leur origine de lacs dont les sources sont en
eux-mesmes et se desgorgent toutes dans la mer, de mesme se peut-il
voir des finances, en ce qu'aprs estre entres en l'espargne, elles
en sortent, comme nous avons monstr cy-devant, et, se jettans par
les plus grosses veines, se respendent jusques aux plus moindres
partyes, qui sont les laboureurs et artizans, ausquels il faut
necessairement que la plus part s'en aille; et que si, pour conserver
le repos du royaume, il en sort quelque partie, aussi en entre-il
d'ailleurs par le moyen de ces quatre sources inexpirables: le bled,
le vin, les toilles et le pastel[131], dont la paye entretient
l'abondance et fait que le peuple se peut facilement acquitter de ce
qui luy est impos sur luy, vivre paisiblement et d'esperer encore
mieux  l'advenir; car Sa Majest veillant, comme elle a fait depuis
la paix, par les yeux de ceux qu'elle a commis et dignement choisis
en toutes les charges de son Estat, et recouvrant comme elle a fait
le douaire de sa sacre couronne, savoir est le domaine dont il
y a party fait ds l'anne mil six cens et douze[132], pour prest
de trente millions de livres, c'est le moyen le plus asseur pour
l'enrichir, comme aussi le public, et en faire autant pour son peuple
comme pour Sa Majest mesme.

          [Note 131: Sur ce produit, l'une des principales richesses
          de nos provinces mridionales, V. notre t. 3, p. 110-111.]

          [Note 132: Ds l'anne 1608, lit-on dans l'_Etat_ de
          1607, dont, sauf cette variante, tout ce paragraphe est la
          reproduction.]


_Pensions de nosseigneurs et dames de la cour._

A monsieur le Prince, pour sa pension de la prsente anne 1621, cent
mil livres[133].

          [Note 133: Un _tat_ manuscrit des dpenses particulires
          de Louis XIII pour 1641, pice fort intressante, que
          M. Vallet de Viriville a publie presque entirement
          dans le _Cabinet de lecture_ (10 juillet 1837), d'aprs
          la copie possde par la bibliothque Sainte-Genevive,
          dans le recueil cot Z, 378, in-4, contient aussi l'_tat
          gnral des gages, appoinctemens et pensions que le roy
          veult et ordonne estre payes par le tresorier de son
          espargne aux princes, princesses, dames, officiers de la
          couronne, seigneurs du conseil, gouverneurs des provinces,
          gentilshommes et aultres_ ... On y trouve M. le Prince,
          comme ici, en premire ligne, mais pour une pension plus
          forte: cent cinquante mille livres. De plus, son fils, le
          duc d'Anguien (_sic_), en a une de 100 mille.]

A monsieur le comte de Soissons, soixante-dix mil livres.

A monsieur de Guyse, cent mil livres.

A monsieur le duc de Nevers, cent mil livres.

A monsieur de Longueville, quatre-vingt mil livres[134].

          [Note 134: En 1641, il n'a plus que 26,000 livres, y
          compris ses appointements de gouverneur de Normandie.]

A monsieur de Vandosme, cinquante mil livres.

A monsieur le duc d'Elbeuf, trente mil livres.

A monsieur le prince de Joinville, trente mil livres[135].

          [Note 135: Frre du duc de Guise. On avoit achet sa
          fidlit  la cause du roi par cette pension et d'autres
          avantages. V. _Lettres de Richelieu_ (documents indits),
          t. 1, p. 462, 475.]

A monsieur le duc d'Epernon, soixante-dix mil livres.

A monsieur le duc de Bouillon, quatre-vingt mil livres[136].

          [Note 136: En 1641, Richelieu ayant fait en sorte qu'il
          ft moins  craindre qu'en 1622, on ne lui donnoit plus
          que 3,000 livres de pension, plus 10,000  cause de la
          protection de Sedan.]

A monsieur de la Trimouille, cinquante mil livres[137].

          [Note 137: En 1641, il n'a plus que 8,000 livres.]

A monsieur le chevalier de Vandosme, trente mil livres.

A monsieur l'admiral, quarante mil livres[138].

          [Note 138: C'est le duc de Montmorency qui avoit alors
          la charge d'amiral. Richelieu la supprima en 1627; il la
          remplaa par celle de grand matre de la navigation, qu'il
          prit pour lui.]

A monsieur le duc de Redz[139], vingt mil livres.

          [Note 139: Celui dont la droute au Pont-de-C est si
          fameuse. Leclerc, (_Hist. de Richelieu_, 1694, in-8, p.
          63.)]

A monsieur le comte de Laval, trente mil livres[140].

          [Note 140: Urbain de Laval, marchal de France, mort en
          1629.]

A monsieur le comte de Chombert, trente mil livres[141].

          [Note 141: Henri de Schomberg, alors superintendant des
          finances.]

A monsieur d'Esdiguires[142], soixante mil livres.

          [Note 142: Le duc de Lesdiguires.]

A monsieur de Montbazon, quarante mil livres[143].

          [Note 143: Grand veneur de France. En 1641, il ne touche
          plus que 10,000 livres. V. sur lui notre t. 5, p. 291.]

A monsieur le Connestable, soixante et dix mil livres[144].

          [Note 144: Le duc de Luynes, alors conntable en effet.]

A monsieur de Brante, trente mil livres.

A monsieur de Cadenet, vingt mil livres[145].

          [Note 145: Les deux frres de Luynes. V. sur eux les
          _Caquets de l'Accouche_, passim.]

A monsieur de Bassompierre, trente mil livres.

A monsieur le duc de Rouennois[146].

          [Note 146: Le duc de Roannez.]

A monsieur le comte de S.-Aignan[147], trente mil livres.

          [Note 147: Celui qui eut une si belle part  la droute du
          duc de Retz au Pont-de-C. V. le _Baron de Fneste_, liv.
          4, chap. 2.]

A monsieur le Grand[148], cinquante mil livres.

          [Note 148: Le duc de Bellegarde, _grand_ cuyer de France.
          En 1641, il n'a plus que 10,000 livres, et encore est-ce
          comme conseiller d'Etat. Richelieu, on le voit, avoit
          rduit tous les favoris, et Bellegarde l'avoit t plus
          qu'aucun,  la portion congrue.]

A monsieur le mareschal de Souvray, quarante mil livres.

A monsieur le Premier[149], quarante mil livres.

          [Note 149: On appeloit M. _le Grand_ le matre de la grande
          curie du roi, et M. _le Premier_ celui qui commandoit  la
          petite.]

A monsieur le comte de la Roche-Foucault[150], vingt mil livres.

          [Note 150: Franois de La Rochefoucauld, pre de l'auteur
          des _Maximes_, fait en 1612 matre de la garde-robe par le
          marchal d'Ancre, et duc et pair en 1622 par Louis XIII.]

A monsieur de Termes[151], quinze mil livres.

          [Note 151: Le baron de Termes, frre du duc de Bellegarde.
          Il mourut cette mme anne, 1621, le 22 juillet, d'une
          blessure qu'il avoit reue au sige de Clrac.]

A monsieur de la Roche Guyon, dix mil livres.

A monsieur le vicomte de Pardaillan, dix mil livres.

A monsieur de Rauquelaure[152], trente mil livres.

          [Note 152: Antoine de Roquelaure, marchal de France, mort
          en 1626.]

A monsieur le vicomte de Sardigny[153], soixante mil livres.

          [Note 153: Scipion Sardini, financier anobli. V. sur lui et
          sur sa maison le t. 5, p. 221.]

A monsieur de Suilly, quarante mil livres[154].

          [Note 154: Le duc de Sully. Ce grand ennemi des pensions
          ne laissoit pas, comme on voit, que d'en toucher une assez
          bonne, sans prjudice de celle dont toit gratifi son
          fils, le marquis de Rosny, qui suit ici la sienne.]

A monsieur le marquis de Rosny, vingt mil livres.

A monsieur le marquis de Nesles, vingt mil livres.

A monsieur le marquis de Coeuvre[155], dix mil livres.

          [Note 155: Franois Annibal d'Estres, marquis de Coeuvres,
          se rendit fameux dans les ambassades. Il toit frre de
          Gabrielle. V. les _Caquets de l'Accouche_, p. 149.]

A monsieur de Vantadour, vingt mil livres.

A monsieur le comte de Fiesques[156], vingt mil livres.

          [Note 156: Charles-Louis, comte de Fiesque, qui joua un
          rle dans la Fronde parmi les conseillers de Gaston. Sa
          femme, Gilone d'Harcourt, figure dans l'_Histoire amoureuse
          des Gaules_.]

A monsieur le vidasme du Mans, vingt mil livres.

A monsieur le vidame de Chartres, vingt mil livres.

A monsieur de Mortemar, dix mil livres[157].

          [Note 157: En 1641, il est l'un des trois premiers
          gentilshommes de la chambre du roi, et reoit en cette
          qualit 6,000 livres. Son marquisat devint duch-pairie en
          1650. On l'appeloit le beau Mortemart. V. t. 5, p. 154.]

A monsieur de Biron, vingt mil livres[158].

          [Note 158: En 1641, il n'a plus que 2,000 livres de
          pension, et nous le trouvons perdu parmi les 400
          pensionnaires environ que la pice du recueil de la
          Bibliothque Sainte-Genevive comprend sous le titre de
          _Cour_.]

A monsieur d'Antragues[159], dix mil livres.

          [Note 159: Balzac d'Entraigues ou d'Antragues, ancien
          gouverneur d'Orlans, pre de la marquise de Verneuil. Il
          vivoit retir dans sa terre de Malesherbes, o Henri IV
          l'avoit exil aprs la dcouverte de sa conspiration avec
          l'Espagne. Il est trange que Louis XIII pensionne un tel
          homme.]

A monsieur le comte de Chiverny[160], dix mil livres.

          [Note 160: Fils du chancelier de France sous Henri III et
          sous Henri IV, auteur des _Mmoires_ si clbres.]

A monsieur le comte de Sanxerre, dix mil livres.

A monsieur de la Cure, six mil livres.

A monsieur Daigremont, dix mil livres.

A monsieur de Crequy, douze mil livres[161].

          [Note 161: Marchal de France, gendre de M. de
          Lesdiguires.]

A monsieur de Praslin, dix mil livres.

A monsieur le marquis de Ragny, huict mil livres.

A monsieur le marquis de Mosny[162], huict mil livres.

          [Note 162: Nous ne le trouvons nomm que dans les
          _Contreveritez de la cour_. V. notre t. 4, p. 342. C'toit,
           ce qu'il parot, un grand fou.]

A monsieur de Villepreux, dix mil livres[163].

          [Note 163: Le mme qui plus tard accompagna le duc de Guise
          dans son expdition de Naples, et fut l'un de ceux qui le
          servirent le mieux. V. Collect. Petitot, 2e srie, t. 56,
          p. 181.]

A monsieur de Sainct-Gerant[164], huict mil livres.

          [Note 164: Il ne nous est connu que comme agent de Sully
          pour une mission qu'il lui donna  Moulins. V. _Oeconom.
          royales_, dit. Petitot, t. 7, p. 407.]

A monsieur de Courtenvaux[165], dix mil livres.

          [Note 165: Gille de Souvray, marquis de Courtanvaulx,
          marchal de France, gouverneur de Louis XIII. Il fut tu
          dans une affaire prs d'Arras. V. Mm. de Monglat, Coll.
          Petitot, 2e srie, t. 49, p. 276.]

A monsieur le chevalier de Souvray[166], dix mil livres.

          [Note 166: Il toit en 1641 premier gentilhomme de la
          chambre et recevoit 6,000 livres.]

A monsieur Dallincourt[167], vingt mil livres.

          [Note 167: Fils de Villeroy, l'un de ceux qui travaillrent
          le plus  faire chasser Sully du ministre.]

A monsieur Daumont[168], dix mil livres.

          [Note 168: Antoine d'Aumont, fort jeune alors. Il devint
          marchal de France sous Louis XIV.]

A monsieur de Salcedde, dix mil livres.

A monsieur le vicomte de Bourgueil, dix mil livres.

A monsieur le comte de S.-Paul[169], trente mil livres.

          [Note 169: Gouverneur d'Orlans. Sa femme recevoit encore
          en 1641 une pension de 6,000 livres.]

A monsieur de Nangy[170], vingt mil livres.

          [Note 170: Trs brave officier, qui servoit comme mestre de
          camp au sige de Gravelines, en 1652, et y fut tu.]

A monsieur de Montespan, dix mil livres.

A monsieur d'Argouges, dix mil livres.

A monsieur d'Aubigny, huict mil livres.

A monsieur de Razilly[171], huict mil livres.

          [Note 171: M. de Razilly toit un voyageur revenu depuis
          1613 des les d'Amrique, d'o il avoit ramen toute une
          famille de sauvages, dont il est longuement parl dans les
          lettres de Malherbe  Peiresc. V. p. 258, etc.]

A monsieur du Plessy-Mornay, trente-six mil livres.

A monsieur Benjamin[172], dix mil livres.

          [Note 172: Le mme que Saint-Amant appelle

               Des bons escuyers la source.

          Il tenoit  Paris une acadmie d'quitation. L'abb
          Arnauld, qui travailloit  son acadmie en 1634, fait
          de lui les plus grands loges. Cinq-Mars prit aussi de
          ses leons, ainsi que le duc d'Enghien, et, dit l'abb,
          c'est, je crois, la plus forte preuve qu'on puisse donner
          de l'estime dans laquelle estoit cet excellent maistre.
          (_Mm._ de l'abb Arnauld, Collect. Petitot, 2e srie, t.
          34, p. 130, 134, 135.)]

A monsieur de Vignolles[173], dix mil livres.

          [Note 173: Il avoit t marchal de camp sous Henri IV.
          C'est lui qui, lors de la panique de 1636, conseilla
          d'attaquer Corbie, jurant de le reprendre en quinze jours.
          On se trouva bien d'avoir suivi son conseil.]

A monsieur le marquis de Conaquin, dix mil livres.

A monsieur de Riberpr[174], douze mil livres.

          [Note 174: On le rcompensoit l sans doute d'avoir t
          l'un des ennemis du marchal d'Ancre et d'avoir failli tre
          tu par ses _bravi_. V. Collect. Petitot, t. 21 _bis_, p.
          236.]

A monsieur le marquis de Nouailles, dix mil livres.

A monsieur de Mout[175], douze mil livres.

          [Note 175: Le voyageur de Mout, qui dcouvrit pour nous,
          avec Champlain, les ctes de l'Acadie. V. sur lui t. 3, p.
          165, note.]

A monsieur d'Estisac[176], dix mil livres.

          [Note 176: Le marquis d'Estissac, dont il est parl dans
          les _Mmoires_ de Mme de Motteville  propos de sa prise
          de possession de La Rochelle, o il demeura fidle au roi.
          C'est aussi lui qui chassa de Marennes les gens du comte de
          Dognon. V. _Mm._ de Monglat, Collect. Petitot, 2e srie,
          t. 50, p. 395.]

A monsieur de Pouille, huict mil livres,

A monsieur de Rohan, trente-six mil livres.

A monsieur de Bellangreuille, cinquante mil livres.

A monsieur de Cangey, huict mil livres.

A monsieur de Sauveterre[177], huict mil livres.

          [Note 177: Il fut quelque temps l'un des premiers valets
          de chambre de la garde-robe; mais, tant accus de vouloir
          mettre de la msintelligence entre le roi et sa mre, il
          fut contraint  se retirer.]

A monsieur le comte d'Auvergne, quarante mil livres.

A monsieur de Pommereuze, dix mil livres.

A monsieur de Moncanisy, dix-huict mil livres.

A monsieur de Matignon, dix mil livres.

A monsieur de Vaubecourt, douze mil livres.

A monsieur de la Pardis, douze mil livres.

A monsieur le marquis de Marrigny, dix mil livres.

A monsieur de Fourneaux, douze mil livres.

A monsieur de Baigneux, dix mil livres.

A monsieur de Grandmond, huict mil livres[178].

          [Note 178: En 1641, le sieur de Grammont, fils naturel de
          M. le prince de Conti, n'est port que pour 2,000 livres.]

A monsieur de Martainville, six mil livres.

A monsieur Ribre, medecin[179], huict mil livres.

          [Note 179: Sur l'tat de 1641 le mdecin Ribre ne se
          trouve plus, mais il y en a _six_ autres  sa place:
          Bonnard, _premier medecin du roy_, pour 12,000 livres de
          gages; Seguin, _premier medecin de la reyne_, pour 6,000;
          Guillemeau, _medecin ordinaire du roy_, pour 2,400; Citoye,
          _medecin du roy_ (il toit aussi, comme on sait, celui du
          cardinal de Richelieu), touchoit 2,000 livrs pour sa
          pention, et non pour ses gages; enfin Le Teillier, mdecin
          du roy, touchoit 1,200 livres.--Ce qui nous tonne, c'est
          de ne pas voir ici le nom d'Hrouard, qui devoit tre
          pourtant, en 1621, attach  la personne du roi, d'aprs ce
          que dit Tallemant (dit. in-12, t. 3, p. 62): J'oubliois
          que son mdecin Hrouard a fait plusieurs volumes de tout
          ce que le roi a fait, qui commencent depuis l'heure de
          sa naissance jusqu'au sige de La Rochelle, o vous ne
          voyez rien, sinon  quelle heure il se rveilla, djeuna,
          cracha, pissa, etc. Ce singulier manuscrit a t indiqu
          par le P. Lelong dans sa _Bibliothque de la France_, t.
          2, n 21,448. Il porte ce titre: _La Ludovicotrophie_, ou
          _Journal de toutes les actions et de la sant de Louis,
          dauphin de France, qui fut ensuite le roi Louis XIII,
          depuis le moment de sa naissance jusqu'au 29 janvier
          1628_, par Jehan Hrouard, premier mdecin du prince. Il
          paratroit qu'Amelot de la Houssaye avoit eu connoissance
          de ce journal, quand il crivit, ne se trompant que sur
          le nom du mdecin: Bouvard, mdecin de Louis XIII, lui
          fit prendre en un an 215 mdecines et 212 lavements, et le
          fit saigner 47 fois. (_Mmoires historiques_, t. 2, p.
          193-194.) Ce _Journal_ est aujourd'hui parmi les manuscrits
          de la bibliothque de l'Arsenal, in-4, n 184.]

A monsieur de Blammesnil, six mil livres.

A monsieur du Bois-Chastellier[180], huict mil livres.

          [Note 180: Ne seroit-ce pas Dubois, l'un des premiers
          valets de chambre du roi, de qui l'on a le _Mmoire fidle
          des choses qui se sont passes  la mort de Louis XIII_,
          etc., publi d'abord  Amsterdam (_Curiosits historiques_,
          1759, t. 2, p. 44), puis par MM. Michaud et Poujoulat,
          qui ne rappellent pas sa premire publication dans leur
          nouvelle collection de _Mmoires_, 1re srie, t. 11, p.
          523.]

A monsieur de Lormeroux, dix mil livres.

A monsieur de Conflans, huict mil livres.

A monsieur de Beaugrand, escrivain du roy, trois mil livres.

A monsieur Gentil, joueur de paulme de Sa Majest, deux mil livres.

Au sieur Hierosnime, espadacin du roy, trois mil livres[181].

          [Note 181: Dans l'tat de 1641, l'on ne retrouve plus ces
          trois derniers emplois, qui indiquent qu'en 1621 Louis
          XIII, qui n'avoit que 20 ans, apprenoit encore l'criture,
          la paulme et les armes. On y trouve en revanche: Jacques Le
          Vasseur, _trompette du roy_, port pour 400 livres; Jacques
          Abraham, _oiseleur et siffleur de linottes_, pour 200; le
          _petit fourbisseur_, pour 600; Boccan, _matre  danser
          de la reyne_, pour 800, et le sieur Dupr, _saulteur_,
          pour la mme somme. En 1659, d'aprs l'_Estat gnral des
          officiers, domesticques et commensaux de Sa Majest_ ...,
          tir des Mmoires de M. de Saintot, par le sieur de La
          Marinire, Paris, 1660, in-8, l'on apprend que le matre 
          danser du jeune roi (Louis XIV) recevoit 2,000 livres, son
          matre de dessin 1,500, tandis que celui qui lui montroit
          l'criture n'en avoit que 300.]


_Capitaines des gardes._

A monsieur de Saincte-Collombe, trois mil livres.

A monsieur de Fourrilles[182], deux mil livres.

          [Note 182: Il fut plus tard lieutenant-colonel du rgiment
          des gardes et grand marchal des logis. En 1641 il avoit
          cette dernire charge et recevoit 2,000 livres, plus 4,000
          auxquelles il avoit droit pour la pention qu'avoient ses
          prdcesseurs et qu'il avoit achepte avec sa charge.
          Le premier, selon Mme de Nemours, il dmla les bonnes
          qualits de Louis XIV. (Collect. Petitot, 2e srie, t. 34,
          p. 305.)]

A monsieur de Campaignolles, deux mil livres.

A monsieur de Formagres, deux mil livres.

A monsieur Tilladet, deux mil livres.

A monsieur de Meux, deux mil livres.

A monsieur de Bourdet, deux mil livres.

A monsieur de la Salle, deux mil livres.

A monsieur de Bourg, deux mil livres.

A monsieur de Nangy, deux mil livres.

A monsieur de Goaas[183], deux mil livres.

          [Note 183: C'est lui qui, au sige de Montpellier, en 1622,
          eut une querelle avec M. de Marillac pour une sentinelle de
          sa compagnie que celui-ci avoit frappe. V.,  cette date,
          les _Mmoires de Puysgur_.]

A monsieur de Grandpr, deux mil livres.

A monsieur de Castellier, deux mil livres.

A monsieur de Grandpr, deux mil livres.

A monsieur de Livroux, deux mil livres.


_Pairs de France, Clerg._

A monsieur l'evesque de Noyon, douze mil livres.

A monsieur l'evesque de Chaallons, dix mil livres.

A monsieur l'evesque de Laon, dix mil livres.

A monsieur l'archevesque de Rheims, douze mil livres.

A monsieur l'evesque de Langres, dix mil livres.

A monsieur l'archevesque de Sens, quinze mil livres.

A monsieur l'archevesque de Lyon, douze mil livres.

A monsieur l'evesque de Paris, douze mil livres.

A monsieur l'evesque de Senlis, huict mil livres.

A monsieur l'archevesque d'Anbrun, huict mil livres.

A monsieur l'evesque de Chartres, huict mil livres.

A monsieur l'archevesque de Bourges, dix mil livres.

A monsieur l'evesque de Lisieux, dix mil livres.

A monsieur l'archevesque de Roen, huict mil livres.

A monsieur l'archevesque de Tours, six mil livres.

A monsieur l'archevesque d'Arles, huict mil livres.

A monsieur l'evesque de Rennes, huict mil livres.

A monsieur l'evesque de Nantes, six mil livres.

A monsieur l'archevesque de Bourdeaux, huict mil livres.

A monsieur l'archevesque d'Aix, dix mil livres.

A monsieur l'evesque de Montpellier, dix mil livres.

A monsieur l'archevesque de Thoulouze, huict mil livres.


_Conseillers d'Estat._

A monsieur le chancellier[184], soixante mil livres.

          [Note 184: Personne alors n'occupoit cette haute charge:
          Luynes se l'toit rserve. C'est lui qui tenoit les sceaux
          et qui, par consquent, touchoit aussi les appointements.
          Aprs sa mort, le prsident du Vair, dont le nom suit, fut
          fait chancelier, mais mourut lui-mme aprs un trs court
          exercice.]

A monsieur le president du Vair, quatre-vingt mil livres.

A monsieur le premier president, douze mil livres[185].

          [Note 185: C'toit Nicolas de Verdun. V. sur lui _les
          Caquets de l'Accouche_, p. 143-144.]

A monsieur le president Jeannin, dix mil livres.

A monsieur le president de Hacqueville, dix mil livres[186].

          [Note 186: Jrme de Hacqueville. Il fut premier prsident
          en 1627, aprs la mort de M. de Verdun, et mourut lui-mme
          l'anne suivante.]

A monsieur de Villemonte, huict mil livres.

A monsieur de Roissy, dix mil livres.

A monsieur de Villotreys[187], douze mil livres.

          [Note 187: Le sieur de Villautrais, que sa fortune de
          partisan avoit port au Conseil d'Etat. V. _les Caquets de
          l'Accouche_, p. 365.]

A monsieur de Vicq, dix mil livres[188].

          [Note 188: Meri de Vic, sieur d'Ermenonville, qui fut
          chancelier de France aprs du Vair, et mourut l'anne qui
          suivit son entre en charge.]

A monsieur de Belesbat, douze mil livres.

A monsieur le president Crespin, dix mil livres.

A monsieur de Bullon[189], douze mil livres.

          [Note 189: Claude de Bullion, qui mourut en 1640
          surintendant des finances.]

A monsieur le president de l'Escaloppier[190], dix mil livres.

          [Note 190: Celui dont la femme fit tant parler et pour
          laquelle on composa la fameuse chanson des Feuillantines.]

A monsieur de Revol, dix mil livres.

A monsieur de Hacqueville, dix mil livres.

A monsieur de Harlay[191], douze mil livres.

          [Note 191: Fils de l'ancien premier prsident. Il devint
          lui-mme procureur gnral, et mourut en 1671.]

A monsieur le Chevallier[192], douze mil livres.

          [Note 192: Le prsident Chevalier, dont il est parl dans
          _les Caquets de l'Accouche_, p. 27.]

A monsieur le president Gabellin, quatre mil livres.

A monsieur le president Hannequin, six mil livres.

A monsieur de Beaumont, huict mil livres.

A monsieur Durier[193], six mil livres.

          [Note 193: Au lieu de Durier, ne faut-il pas lire Duret,
          sieur de Chevry? Il avoit t secrtaire de Sully et toit
          devenu prsident de la chambre des comptes. V. t. 4, p.
          156.]

A monsieur Ollier[194], dix mil livres.

          [Note 194: Il n'toit que conseiller au Parlement sous
          Henri IV. L'on a de lui de trs curieux _Mmoires_ mss. qui
          se trouvent  la Bibliothque impriale, n 9821-3.]

A monsieur de Pont-Chartrain, douze mil livres.

A monsieur Puget[195], quatre mil livres.

          [Note 195: Fameux trsorier de l'pargne. V. Tallemant,
          dit. in-12, t. 8, p. 116, et notre dit. des _Caquets de
          l'Accouche_, p. 39, note.]

A monsieur Phlippeaux[196], quatre mil livres.

          [Note 196: Paul Phelypeaux de Pontchartrain. Il mourut
          cette mme anne 1621.]

A monsieur de Moram, quatre mil livres.

A monsieur D'Herbault[197], quatre mil livres.

          [Note 197: Remi Phelypeaux d'Herbault, mort en 1629.]

A monsieur de Vausclans, douze mil livres.

A monsieur de Sancy, trente mil livres.


_Gens du roy._

A monsieur le procureur general, huict mil livres[198].

          [Note 198: C'toit alors Nicolas de Bellivre, qui mourut
          en 1650.]

A monsieur Servin[199], advocat general, six mil livres.

          [Note 199: Louis Servin, mort en 1626.]

A monsieur le Bret[200], advocat general, six mil livres.

          [Note 200: Cardin le Bret, mort en 1654.]


_Secretaires d'Estat._

A monsieur de Seaux[201], vingt mil livres.

          [Note 201: Le comte de Sault. Il figure en 1641 parmi les
          premiers gentilshommes de la chambre, et reoit en cette
          qualit 6,000 livres.]

A monsieur de Pont-Chartrain, vingt mil livres.

A monsieur de Lermenye[202], vingt mil livres.

          [Note 202: Lisez Antoine de Lomnie, qui fut en effet
          secrtaire d'Etat jusqu'en 1638, anne de sa mort.]

A monsieur Phlipeaux, vingt mil livres.

A monsieur de Flexelles, greffier du conseil, deux mil livres.

Aux cinq huissiers du conseil, six mil livres.


_Dames._

A madame la Princesse, trente mil livres.

A madame la princesse de Conty, vingt mil livres.

A madame de Guyse, la douairire[203], vingt mil livres.

          [Note 203: Elle faisoit beaucoup parler d'elle alors 
          cause de son commerce avec M. de Bellegarde. V. t. 5, p.
          155.]

A madame d'Elbeuf, la mre, dix mil livres[204].

          [Note 204: C'est la mme qui, en 1631, prit parti avec la
          princesse de Conti et le duc d'Orlans contre le cardinal
          et fut exile.]

A madame de la Trimouille, dix mil livres.

A madame de Rohan, douze mil livres.

A madame de Longueville la mre, douze mil livres.

A madame la marquise de Verneuil[205], dix mil livres.

          [Note 205: Henriette d'Entragues, dont les amours avec
          Henri IV sont si connus. Elle mourut en 1633. Il est
          curieux de voir ici le fils pensionner la matresse de son
          pre.]

A madame la comtesse de Mouret[206], dix mil livres.

          [Note 206: Encore une matresse de Henri IV pensionne par
          son fils. C'est Jacqueline de Beuil, comtesse de Moret, qui
          eut du roi, en 1607, ce comte de Moret tu  la bataille de
          Castelnaudary, en 1632.]

A madame des Essars[207], douze mil livres.

          [Note 207: Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin.
          C'est encore une des matresses de Henri IV, qui en
          eut deux filles, l'abbesse de Fontevrault et l'abbesse
          de Chelles. Elle mourut en 1651, femme du marchal de
          l'Hospital. Nous ne la trouvons pas sur l'_Etat_ de 1641,
          mais nous y trouvons sa fille, l'abbesse de Fontevrault,
          pour 3,600.]

2. A mesdamoiselles de Rohan, huict mil livres[208].

          [Note 208: En 1641 nous ne trouvons qu'une demoiselle de
          Rohan, porte pour 6,000 livres.]

2. A mesdamoiselles Daumalle, huict mil livres.

A madame la comtesse de Saux[209], dix mil livres.

          [Note 209: Auparavant marquise de Crqui, et mre du
          marchal de ce nom. Le comte de Sault, dont il a t parl
          plus haut, toit son fils d'un second lit. Bullion avoit
          t son amant et lui devoit sa faveur. V. Tallem., dit.
          in-12, t. 3, p. 5-6.]

A madame de Balligny[210], dix mil livres.

          [Note 210: Diane d'Estres, soeur de Gabrielle et seconde
          femme de Jean de Montluc, sieur de Balagny, marchal
          de France. Elle avoit une dtestable rputation et la
          mritoit. V. t. 5, p. 155.]

A madame de Guercheville[211], dix-huict mil livres.

          [Note 211: Henri IV l'avoit aime sans succs. Il l'attacha
           la personne de Marie de Mdicis lors de son mariage avec
          cette princesse. C'est l'une des rares honntes femmes que
          nous trouvons dans cette liste de dames ayant pension de
          Louis XIII, dit le _chaste_.]

A madame de Vauselaux, dix-huict mil livres.

A Franoise Joret, nourrice de Sa Majest, six mil livres[212].

          [Note 212: En 1641, c'est la nourrice du dauphin qui touche
          une pension, mais de beaucoup moins forte: A la demoiselle
          de la Giraudire, premire nourrice de M. le Dauphin ...,
          1,200 livres.]

Aux servantes des Enfans de France, quatre mil livres.

A Mathurine, douze cens livres[213].

          [Note 213: C'est la _folle_ en titre d'office dont nous
          avons dj si souvent parl. V. notamment _Caquets de
          l'Accouche_, p. 168, 261. Ogier, dans son _Apologie pour
          Balzac_, p. 100, parle de Mathurine comme d'une _folle 
          gages_. Ce livre parut en 1627, et Ogier dit qu'elle toit
          morte alors.]

A M{e} Guillaume[214], par les mains de M{e} Jean Lobeys, son
gouverneur[215], dix-huict cens livres.

          [Note 214: Mme note pour matre Guillaume, qui se trouvoit
          tre le fou de Louis XIII comme il avoit t celui de
          Henri IV. V. pour lui _les Caquets de l'Accouche_, p.
          263, etc. Dans le _Lunatique  matre Guillaume_, l'une
          des nombreuses pices qui furent faites sous le nom de ce
          fol ou  son sujet, il est parl de sa pension, ainsi que
          de celle de Mathurine: Tu fais bien de ne pas aimer les
          rforms, dit l'auteur  matre Guillaume ... car s'ils
          toient crus ... on retrancheroit les fols et les bouffons
          ... Eh! pauvre Mathurine, pauvre Angoulevant, pauvre matre
          Guillaume, et tous tant que vous tes de fous  chaperon et
          sans chaperon, o seroient dsormais vos pensions?]

          [Note 215: Les gouverneurs des fous de cour toient
          eux-mmes des bouffons, tmoins ceux qu'on avoit donns
          pour matres  Thoni, fou de Henri II et de Charles IX:
          l'un s'appeloit Gui, l'autre La Farce. Il est parl de
          celui-ci, dont nous ne venons, bien entendu, de dire que le
          surnom, dans une pice qui se trouvoit parmi les archives
          de M. le baron de Joursanvault, et que le _Catalogue_ (1re
          partie, p. 64, n 447) analyse ainsi: Louis de la Proue,
          dit La Farce, gouverneur de Thouyn (c'est le vrai nom de
          Toni), _fou du roy_, va avec ledit Thouyn trouver le duc de
          Lorraine de la part du roi. (1560.)]




_Quatrains au Roy sur la faon des harquebuses et pistolets,
enseignans le moyen de recognoistre la bont et le vice de toutes
sortes d'armes  feu, et les conserver en leur lustre et bont, par
Franois Poumerol, arquebusier._

_A Paris, pour l'autheur, chez Pierre Rocolet, au Palais._

M.DC.XXXI[216].

          [Note 216: Nous ne connoissons ce livre que par
          l'exemplaire qui se trouve  la bibliothque de l'Arsenal.
          Il eut pourtant deux ditions; la seconde, trs augmente,
          se trouve aussi, mais sans titre,  la mme bibliothque.
          Une srie de _huitains_ adresss aux arquebusiers en est
          la pice la plus curieuse; elle nous a beaucoup servi pour
          l'annotation des _quatrains_ que nous donnons ici.]

       *       *       *       *       *

_A l'Occasion._

    Occasion, qu' moy t'es souvent presente,
  Lorsque, pour mon malheur, ne t'ayant souhaitte,
  Jeune, je ne daignois de te prendre aux cheveux;
  Ores que je suis vieil et que je te souhaitte,
  Si jamais tu reviens t'offrir dans ma logette,
  A tes offres soudain j'attacheray mes voeux.

    Le deplaisir que j'ay de t'avoir meprise
  Au temps que ma besongne estoit des grands prise,
  Et que tu me voulois mettre  Fontainebleau[217],
  M'est si grand que depuis, pour marque de ma faute,
  Au bourg o je me tien, j'ay dans ma chambre haute
  Dudit Fontainebleau l'admirable tableau.

    Enfin je pouvois estre, exempt des fascheries,
  Dans ce Fontainebleau ou dans les Galeries
  O maints artisans sont au service des rois.
  Mais j'ay beau regretter Fontainebleau, le Louvre,
  Le temps qui est perdu jamais ne se recouvre,
  Ny l'homme ne peut estre au monde qu'une fois.

          [Note 217: L'arsenal particulier du roi toit 
          Fontainebleau, dans la partie du chteau qu'on appeloit le
          _pavillon des armes_. Une des chambres de ce pavillon avoit
          servi de prison au marchal de Biron.]


_A la Fortune._

    Fortune, qui conduis sur la terre et sur l'onde
  En diverses faons la brigade du monde,
  Fay que ce petit livre, o je suis esperdu,
  Pour ne l'avoir sceu faire, en ce temps o nous sommes,
  Digne de voir le jour, ny d'estre veu des hommes
  Ne soit des mesdisans ny pinc, ny mordu.

    De plus, fais, s'il te plaist, que ce petit volume,
  Au sortir de ma forge, o le charbon s'allume,
  Ne s'aille mettre au jour sans guide et sans support:
  Car, s'il est attaqu de quelque Menippe,
  Un coup de langue est pire qu'un coup d'espe,
  Ou fais  tout le moins qu'il prenne un passeport.

    Toy donc que je reclame,  Fortune perverse!
  Qui eslve les uns et les autres renverse
  Dans les malheurs du monde o le destin nous met,
  Ne me sois point contraire, ains conduis mon envie;
  Mais quoy! tu ne peus rien en ceste humaine vie,
  Ny le destin non plus, si Dieu ne le permet.


_Au Bonheur._

  Bonheur, qui peux beaucoup et qui n'as rien d'injuste,
  Qui conduis les desseins de nostre grand Auguste,
  Sous le vouloir de Dieu et de Sa Majest,
  Je te prie et conjure, au nom de ce monarque,
  De vouloir empescher que d'aucun aristarque
  Ce petit avorton ne soit trop molest.


_Au mesme._

  La chauve Occasion[218], qui va sur une boule,
  Ny la Fortune aussi, qu'entre le peuple roule,
  Ne sont pas tant que toy en ce bas univers.
  Parquoy, de tout mon coeur, je te supplie encore,
  O souverain Bonheur, que j'aime et que j'honore!
  D'estre le sauf-conduit de moy et de mes vers.

          [Note 218: Pour comprendre cette pithte de _chauve_ qu'il
          donne  l'Occasion, aprs avoir dit tout  l'heure qu'il
          et d la prendre aux cheveux, il faut se souvenir d'une
          pigramme clbre de l'Anthologie sur une statue de cette
          desse la reprsentant avec une longue chevelure sur le
          devant de la tte et aucun cheveu par derrire.]


_Aux Censeurs._

  Censeurs que je redoute, et non sans apparence,
  Attendu qu'en mes vers on ne voit qu'ignorance
        Et que confusion;
  Traitez-moy doucement en ceste poesie,
  Et je me souviendray de vostre courtoisie
        En toute occasion.


_Aux Lecteurs._

  Lecteurs, qui ne savez d'o ny de quelle marque
  Est celuy qui dedie  nostre grand monarque
        Des quatrains si mal faits,
  C'est un pauvre artisan, Auvergnat de naissance,
  Lequel par ses escrits vous donne cognoissance
        De ses petits effects.

       *       *       *       *       *

_Quatrains au Roy._

    Grand roy, dont le renom sur la terre et sur l'onde
  Vole et fait oublier les hauts faits des Romains,
  En vous offrant les voeux du moindre ouvrier du monde,
  Je vous offre humblement de l'oeuvre de ses mains.

    Ce n'est pas de ceste oeuvre, o l'art du lapidaire
  Paroist riche, esclatant sur l'or jaune bruny,
  Ains c'est une harquebuse au mieux que j'ay sceu faire,
  Ensemble un pistolet leger et tout uny[219].

    Et si le beau n'y est, ainsi qu'il devoit estre,
  A tout le moins le bon n'en est point separ.
  L'enrichisseure au fust[220] ne sert rien qu' paroistre,
  Et le fer bien tremp ne doit estre dor.

    La bont plus que l'or est aux armes requise.
  En celles dont le beau tient la place du bon,
  L'utile y cde au fard, et Mars aussi ne prise
  Les armes riches d'or qu'au croc de la maison.

    Donc, pour savoir connoistre et conserver durables
  Toutes armes  feu en leur lustre et bont,
  En voicy,  grand roy! des advis convenables
  A qui les portera pour Vostre Majest.

    On trouve assez souvent longs, legers et sans jointe,
  Des canons beaux du tout, qui sont rudes et faux;
  Mais  les voir dedans, du gros jusqu' la pointe,
  On peut, quand ils sont neufs, connoistre les defauts.

    Car, si dans un canon la lueur n'est esgalle,
  C'est que le trou serpente ou qu'il n'est point pareil,
  Et ce trou fait ainsi, ne portant droit la balle,
  Se cognoist mieux de l'oeil  l'ombre qu'au soleil,

    Non de prs, mais de loin, un gros calibre escarte;
  Un moyen porte mieux le menu plomb serr;
  Pour tirer d'une balle au blanc dans une carte,
  Le plus petit calibre est le plus asseur.

    Bref, un canon bien fait, gros de moyenne sorte,
  De peu de poudre il tire au loin, droit, fort et franc;
  Le trop gros n'est si doux, ny de loin droit ne porte,
  Qu' force de charger, sa grosse balle au blanc.

    En limant un canon, si le fer n'y demeure
  Esgal de suite en rond, il faut croire, ds lors,
  Que sans le relimer, quoy qu'on fasse  toute heure,
  Il sera tousjours faux en dedans ou dehors.

    Et, bien qu'il soit dehors droit et droit de calibre,
  Si le trop gros derrire au devant vise bas,
  Ou quand le mouvement du rouet[221] n'est pas libre,
  L'un fait tirer trop haut, l'autre trembler le bras.

    Enfin, si le calibre au dessus ne s'accorde,
  Cela fait un canon injuste et repousser.
  Un bon canon doit estre aussi droit qu'une corde
  Et d'un fer non cassant, ny sujet  fausser.

    Le fer trop aigre aussi en rouets rouille et casse;
  Le trop doux est trop foible et ne trempe assez dur;
  L'entre-deux est meilleur pour la guerre et la chasse,
  Mais un rouet leger doit estre d'acier pur[222].

    Aussi n'estimant point, pour servir d'ordinaire,
  Un pistolet de fer s'il n'est un peu grossier,
  Lorsque j'en promets un et que je le dois faire
  Leger, durable et bon, je le fay tout d'acier.

    L'acier en tout ouvrage a beaucoup plus de force
  Et d'esclat que le fer, quand il est bien poly;
  Un canon de trois pieds, leger comme une escorce
  En seroit du tout bon et grandement joly[223].

    Il est vray qu'il seroit en beaucoup plus de peine,
  Beaucoup plus qu'un de fer difficile  forger,
  Mais qu'il seroit aussi fait en si longue haleine
  Beaucoup plus fort qu'un autre et beaucoup plus leger.

    De tels canons Bellone est encor despourveue,
  Et pour en faire voir j'en ferois volontiers;
  Mais je suis devenu si foible et court de veue
  Que je me juge impropre  tous rudes mestiers.

    Pour de petits et forts et legers tout ensemble,
  A moins de peine et frais j'en fay bien quelques uns
  En des pistolets plains, qui seront, ce me semble,
  Au service de Mars, meilleurs que les communs.

    En aprs, pour monter ces canons que j'approuve,
  A rouets ou fusils[224], suivant ma reigle icy,
  Un cormier rouge et dur est le bois que je trouve
  A monter le plus beau et le meilleur aussi[225].

    Mais de polir ce bois et luy donner un lustre
  De vernis sans vernis, il n'appartient  ceux
  Dont le trop peu de peine est l'arrest qui les frustre
  D'un art qui ne s'aprend au train des paresseux.

    La polisseure au fer est aussi mal aise:
  D'un bon estaim brusl il faut tirer le fin,
  Et de la mesme poudre en eau douce infuse
  Aux armes polies blanc on donne une autre fin.

    Pour faire ceste poudre, en voicy ma coustume:
  Ayant mis dans un pot l'estaim sur le brasier,
  En l'escumant, l'escume en cendre se consume,
  Et dans l'eau trouble aprs j'en oste le grossier.

    Et puis, pour en polir d'un plomb fait en platine
  L'acier et fer tremp, il n'y faut rien d'huil,
  Ains faut estre plus propre en ceste poudre fine
  Qu'en l'esmery, qu'on passe avant l'estain brusl.

    De plus, il faut du temps et de la patience
  A polir un rouet quand il est trop ouvr,
  Et ce trop sans besoin (pour dire en conscience)
  Fait perdre un temps qu'aprs n'est jamais recouvr.

    Soit de fer ou d'acier, une oeuvre toute unie
  Se polit mieux qu'une autre, et ne couste pas tant:
  Un pistolet tout plain, dans une compagnie,
  Est commode et durable en son lustre esclattant.

    Il se peut faire aussi des pistolets de chasse
  Qui de cinquante pas porteront comme il faut
  La drage[226] serre au bout de ceste espace;
  Mais trop de poudre escarte et fait tirer trop haut.

    Dans un pistolet neuf sur tout je recommande
  D'y mettre aprs la balle un bouchon fort  plain,
  Afin qu'en le portant la balle ne descende,
  Et, le voulant tirer, qu'il ne crve en la main.

    Car, si dans un canon le plomb ne joint la poudre,
  Il faut de la baguette en haut le repousser,
  Et qui ne le fait pas ce canon est un foudre
  Que la charge, en tirant, fait crever ou bosser.

    Voil donc pour garder qu'un pistolet ne crve,
  Et, pour chasser la rouille et le tenir bien net,
  Il faut l'huiller par fois, autant en bruit qu'en trefve,
  Et le frotter souvent d'un linge blanc et sec.

    L'haleine et le serain, les mains chaudes suantes,
  Sans linge pour torcher ce que l'on voit paslir,
  Font ternir et rouiller les armes reluisantes,
  Et o la rouille grave il faut tout repolir.

    Il est fort convenable  un brave courage
  D'avoir des pistolets qui soient faits en amy;
  Mais tel pense en porter d'assez bons pour l'usage
  Qu' faute d'entretien ne le sont qu' demy.

    Et, pour ne rien celer en ce discours des armes,
  Parlant des pistolets, je diray nettement
  Que je suis estonn qu'en ce temps plein d'alarmes
  L'usage des fuzils s'y voit aucunement.

    Car, tant que la guerre est, je ne puis me resoudre
  A faire des fuzils que pour le cabinet.
  Le feu s'y fait trop haut au dessus de la poudre,
  Et s'escarte en tombant autour du bassinet.

    En outre ce deffaut, un autre est au couvercle
  Qui ne s'ouvre en haussant qu'aprs le coup du chien;
  Ce coup faisant le feu, ce feu trouve un obstacle
  Qui l'empesche d'entrer o la poudre se tient.

    Et neantmoins, au temps d'une paix asseure,
  Pour la chasse, en tous lieux unis et raboteux,
  Les fuzils sont aisez et de longue dure;
  Mais au besoin de Mars ils sont un peu douteux[227].

    A ces fuzils nouveaux il y faut une pierre
  Mince et large,  l'esgal de la pice devant,
  Et, selon qu'elle s'use (ouvrant ce qui la serre),
  Il en faut mettre une autre, ou la tourner souvent.

    Les fuzils  l'antique, estant de bonne force,
  Le bassinet s'ouvrant  temps et par ressort,
  Semblent estre meilleurs, d'autant que sur l'amorce
  Le coup du feu s'y fait plus  plomb et plus fort.

    Mais le plus asseur, et o le plus j'acquiesce,
  C'est quand le bassinet est libre au coup de feu,
  Et que ce coup bas n'hausse, ains pousse l'avant-pice.
  Le feu s'y fait plus bas, et bas s'escarte peu.

    De plus, quand d'un fuzil la desserre est mouvente
  O le coq se repose[228], et non au plus haut point,
  En y portant le doigt ce mouvement contente,
  Et sans bander plus haut le coq ne bouge point.

    Or, vous en offrant un de ceste mesme mode,
  Qui est la moins sujette aux fascheux manquemens,
  Si Vostre Majest la trouve assez commode,
  Je suis prest d'obeyr  ses commandemens.

    Je suis tousjours est d'une humeur si craintive,
  Si pauvre et si grossier et si peu demand,
  Que je n'ose entreprendre en ceste vie active
  De travailler pour vous sans estre command.

    D'ailleurs, j'ay ouy dire,  prince magnanime!
  Qu'on avoit fait entendre  Vostre Majest
  Que mon pauvre oeuvre est mieux pour un pusillanime
  Que pour un qui s'en sert quand Mars est irrit.

    Que cela soit ou non, je ne saurois qu'y faire:
  Le meilleur, en tous cas, c'est de patienter.
  Si ores la Fortune est  mes voeux contraire,
  Le temps la peut changer sans m'y violenter.

    Ainsi, avec le temps, qui tout change et rechange,
  Je pourray voir changer la fausse opinion
  Que l'envie a crach sur un peu de louange
  Que j'ay dans l'arsenal du frre d'Enyon[229].

    Toutesfois, s'il falloit me tenir d'ordinaire
  A Paris, pour cela je n'y durerois pas:
  Un triste mal, caus d'humeur atrabilaire,
  Me fait hayr le bruit du monde et ses appas.

    Mesme sur le declin de ma penible vie,
  O, me voyant fort pauvre et de vivre ennuy,
  Je crains plus les mocqeurs que je ne crains l'envie:
  Car qui n'excelle en rien n'est de rien envi.

    De plus, j'ay tant d'enfans qu'il me seroit estrange
  De les conduire au loin ou d'en estre  l'escart,
  Ny n'espre, o que j'aille, aucun gain ny louange,
  Estant le plus grossier de tous ceux de mon art.

    Aussi, pour m'excuser, si l'on me veut reprendre
  En ce petit discours trop rude et mal trouss,
  Je dis qu'un artisan ne se peut faire entendre
  Par les mots de son art sans estre un peu forc.

    Moy donc, le moindre en l'art des faiseurs d'harquebuzes,
  Et le moins entendu pour parler  un roy,
  Doublement importun,  la porte des Muses
  J'ay mandi ces vers, qui parleront pour moy,

    Ce ne sont point des vers des savantes estudes:
  Onc je n'y ay pass un seul jour de mes ans;
  Ils ont est cueillis s rudes solitudes
  O je roule ma vie au train des pasans.

    Ce ne sont point aussi d'une plume subtile
  Les beaux traits ny l'emprunt d'un langage affett;
  Ains c'est du fruict forc de ma veine infertile
  Qu'indiscret je dedie  Votre Majest.

    Et, si vous acceptez mon bien peu d'industrie,
  Selon ce que j'en ose icy mettre en avant,
  Sans me faire quitter tout  fait ma patrie,
  Vous ne lairrez d'en voir les effets bien souvent.

    J'envie tant l'honneur de vous rendre service,
  Que quand je n'en aurois que l'envie tousjours,
  Ceste envie me semble  devider propice
  Sous vostre rgne heureux le reste de mes jours.

    Faites-m'en donc donner ( trs puissant monarque!)
  La charge et le moyen convenable au projet,
  Et je seray tant mieux, jusqu'o ma fin se marque,
  De Vostre Majest le trs humble sujet.

          [Note 219: Ces armes que Poumerol offre ici au roi n'ont
          pas t conserves, que je sache. Je ne connois comme ayant
          pu appartenir  Louis XIII qu'un mousquet  mche  double
          dtente, ayant sur la plaque de couche les armes de France
          et de Navarre; puis un autre portant la date de 1627, avec
          le nom de _Jean Simonin,  Lunville_; enfin un autre
          encore, dat de 1616, sign sur le canon: _D. Jumeau._ Ce
          Jumeau est le mme que nous avons trouv dans la pice du
          _Feu royal_, avec le titre d'_arquebusier ordinaire de Sa
          Majest_. (V. plus haut, p. 13 et suiv.)]

          [Note 220: C'est--dire sur le bois (_fustis_), sur
          l'_afft_. Le mousquet de Jean Simonin, de Lunville, dont
          il est parl dans la note prcdente, porte ainsi sur le
          bois des ornements sculpts d'un beau travail.]

          [Note 221: Les arquebuses  rouet avoient succd aux
          arquebuses  mche. Leur mcanisme toit le plus parfait
          qu'on et encore trouv pour la batterie des armes  feu.
          Il consistoit en une roue d'acier place  la culasse de
          l'arquebuse ou du mousquet, et qui, mise en mouvement par
          la dtente d'un ressort, alloit dans sa rotation frapper 
          coups redoubls sur une platine  silex.]

          [Note 222: Dans les huitains qui se trouvent dans la
          seconde dition de ses posies, Poumerol dit, entre autres
          choses,  ses confrres les arquebusiers:

               Je leur conseille aussi d'user
               De fer d'Espagne en leur boutique,
               Afin de ne point abuser
               De leur art ni de leur pratique.
               Le bon fer et le bon charbon,
               L'acier, le soin, l'exprience
               Et de l'ouvrier la patience,
               Est ce qui rend l'ouvrage bon.]

          [Note 223: Il dit encore dans ses huitains:

               Un bon acier entre deux fers,
               Comme le bois dans son escorce,
               Soud par des maistres experts,
               Augmente d'un canon la force.]

          [Note 224: C'est vers 1630 seulement qu'on avoit substitu
          au mouvement du rouet contre la platine  silex le simple
          choc de la pierre  feu ou _fusil_: de l le nom nouveau
          de ces sortes de mousquets. Les vers de Poumerol sont de
          1631: il y parle donc d'une chose toute rcente. Aussi,
          plus loin, les appellera-t-il ces _fusils nouveaux_. (V.
          Marolle, _la Chasse au fusil_, 1788, p. 47.)]

          [Note 225: Il dit dans ses huitains:

               En outre, pour estre subtils
               A couper le bois des montures,
               Il faut avoir de bons outils
               Pour en bien faire les jointures,
               Et que tous les fers agencez
               Dans du cormier rouge et durable
               Soient d'un lustre presque semblable
               A des diamans enchassez.]

          [Note 226: C'toit le petit plomb avec lequel on tiroit sur
          le menu gibier.]

          [Note 227: Dans l'arme, on toit de l'avis de Poumerol:
          aussi fut-on long-temps avant d'y admettre le fusil. C'est
          en 1670 seulement qu'on l'adopta comme arme de guerre,
          aprs lui avoir fait subir quelques modifications rgles
          par l'ordonnance du 6 fvrier de cette anne-l, et qui ont
          rendu son mcanisme  peu prs semblable, sauf la lgret,
           celui qui est encore en usage. L'anne suivante fut cr
          le rgiment des _fusiliers_, qui devoit son nom  l'arme
          spciale dont chaque homme toit muni. En 1692, l'usage
          s'en tendit  tous les rgiments. L'ordonnance du 12
          dcembre dtermina le nombre d'hommes qui en porteroient
          dans chaque compagnie. Malheureusement, c'toit un nombre
          trs restreint; il n'y en avoit que quatre pour les
          compagnies ordinaires et dix pour celles des gardes. Les
          autres avoient le mousquet  rouet ou la pique. En 1703,
          rien n'toit chang; Villars se plaignoit encore de ce
          qu'il y et dans son arme trop peu d'hommes arms de
          fusils; le tiers des bataillons en manquoit alors. Au
          sige de Kehl, crit-il  Chamillart, ceux qui descendoient
          la tranche toient obligs d'en laisser la plus grande
          partie pour ceux qui la montoient. (_Mmoires de Villars_,
          Collect. Michaud et Poujoulat, p. 199.)]

          [Note 228: A cette poque, la batterie toit souvent
          cisele, soit en forme de _coq_ tenant la pierre dans son
          bec, soit en forme de _chien_ la tenant dans la gueule; les
          deux mots, employs tous deux par notre pote, sont donc
          identiques. La dernire de ces deux reprsentations, qui
          offroit plus de garantie de force, ayant t employe plus
          souvent, le mot de _chien_ survcut  celui du _coq_, et on
          sait qu'il est encore en usage, malgr l'abandon de toute
          figure.]

          [Note 229: C'est--dire Mars. _Enyo_ est le nom grec de
          Bellone.]

       *       *       *       *       *

_A tous en general._

  Mars estoit sans second en toutes ses batailles;
  Il ne pouvoit forcer les coeurs ny les murailles
  Des huguenots mutins, et n'eust pas eu du bon
                  Sans Louys de Bourbon.

  Ce Louys est un roy des plus grands de la terre;
  Il tient de Jupiter le sceptre et le tonnerre,
  Et fait trembler de peur plus de quatre fois l'an
                  Pampelone et Milan.

  La ville qu'autresfois s'est montre imprenable,
  Aux forces de ce roy n'a pas est tenable,
  Ny tant d'autres encor qui l'avoient dedaign
                  N'y ont gures gaign.

  L'estranger qui menace et qui n'ose paroistre
  Au front de son envie, a bien sceu recognoistre
  Que la France a un roy qui, comme les Cesars,
                  Ne craint point les hasards.

  Vous donc tous qui devez en chacune province
  Servir fidellement vostre souverain prince,
  Gardez-vous desormais de faire aucun faux bon
                  A Louys de Bourbon.

       *       *       *       *       *

_A Monsieur le duc d'Orlans, frre unique du roy, par Franois
Poumerol, son arquebusier._

  Monseigneur, je vous offre et vous supplie prendre
                  En vostre sauf-conduit
  Ce discours qui mal fait va faire honteux reprendre
                  Celuy qui l'a produit.

  Toutesfois, si vous seul,  qui seul je l'adresse,
          Le prenez sans desdain,
  Il aura moins de crainte et moy plus de hardiesse
          En ce destroit mondain.

  Ce n'est pas que je veuille en mon art mechanique
          Estre cogneu de tous,
  Car je le suis assez de ce qu'en ma boutique
          Je travaille pour vous.

  Aussi, recognoissant ceste faveur bien grande
          Et ce qui est de moy,
  Je n'ose pas respondre alors qu'on me demande
          De qui j'ay de l'employ.

  Neantmoins, desirant de ne me plus sousmettre
          Qu' vostre volont,
  Dans cet avant-propos j'ay hasard de mettre
          L'entire vrit;

  Et pour ma sauvegarde en ce que je m'expose
          A la veue d'autruy,
  Excusez (s'il vous plaist) si trop effront j'ose
          Souhaitter vostre appuy:

  Car ce discours, estant parmy la populace
          De grace despourveu,
  Marchant soubs vostre adveu (qui toute crainte efface)
          En sera bien mieux veu.

  Veuillez donc, Monseigneur, avoir pour agreable
          Ce petit offre icy,
  Et pour vostre service, o j'en seray capable,
          Veuillez-moy prendre aussi;

  Et, bien que je demeure en faisant mon ouvrage
          O l'on ne vous peut voir,
  Tout ce que j'ay et tiens de ce monde en usage
        Est en vostre pouvoir.

  Quand  ma pauvre vie, et qui m'a fait aprendre
        L'art que je fais depuis,
  Voicy ce qui en est: Ds ma jeunesse tendre
        Jusqu' l'aage o je suis,

  Lorsque je fus port  l'glise romaine,
        Tout pauvre que j'estois,
  Monsieur de Beauvergier y fut et print la peine
        De me nommer Franois.

  Depuis, venant  croistre et mon pauvre pre estre
        Charg de huict enfans,
  Ce bon seigneur me print et me mit soubs un maistre
        A l'aage de douze ans.

  Soudain que je fus l  frapper sur l'enclume
        D'un marteau rudement,
  Sans m'oser plaindre j'eus de ma jeune coustume
        Un rude changement.

  Cela m'ennuyoit bien, mais, selon que mon aage
        Et ma force augmentoit,
  Toute sorte d'ennuy m'augmentoit le courage
        D'aprendre comme on doit.

  Je fus ainsi durant que deux ans s'escoulrent
        En esperant meilleur,
  Et, au bout de ce temps, plusieurs me conseillrent
        D'aller servir ailleurs.

  Suivant donc ce conseil, d'une humeur plus hardie,
        Tout pauvre et sans besoing,
  Je roulay quelque temps sans avoir maladie,
        Ny tristesse, ny soing.

  Mais le temps, qui tout change, en changeant ma jeunesse
        Depuis de jour en jour,
  M'a bien monstr comment la peine et la tristesse
        Ne tient l'homme en sejour;

  Et, pour compter mes ans, sans en vouloir rabatre
        Le temps mal employ,
  J'ay pass cinq fois dix; mais avant dix fois quatre
        J'estois fort devoy.

  Sans voir faire j'ay fait ce qu'avant que je fusse
        On faisoit rarement,
  Et pour complaire aux grands j'ay fait plus que je n'eusse
        L'hommage au changement.

  Et, outre ce mestier, dont je gaigne ma vie
        A forger et limer,
  Voulant m'aprendre  lire, il me print une envie
        De m'aprendre  rimer.

  J'ay si souvent quitt la lime pour la rime
        Et si souvent escrit,
  Qu'or j'en quitte la rime  cause que la lime
        Travaille moins l'esprit;

  Et si j'eusse plus tost sceu qu'il m'estoit contraire
        D'aimer les autres vers,
  Je me fusse gard d'entreprendre et de faire
        Le moindre de ces vers.

  Mais, durant que j'avois ce rompement de teste,
        O je prenois plaisir,
  Je n'allois pas songer que le mal qui m'en reste
        Me deust un jour saisir.

  A plusieurs medecins, sans craindre la despence,
        Je me suis present,
  Et n'ai sceu recouvrer par leur experience
          Ma premiere sant;

  Si bien que les ennuis dont ma vie est atteinte
        M'ont reduit  tel point

  Que je n'en parle plus, si ce n'est par contrainte,
        Lorsque le mal me poinct;

  Et, comme la tourmente au marinier sur l'onde
        Fait desirer le port,

  Tourment de mes maux, je ne desire au monde
        Autre ayde que la mort.

  Mais, puis que Dieu retarde en ce bas precipice
        De ma vie le bout,

  Permettez (s'il vous plaist) qu'en vous faisant service
        Je me die partout,

  Monseigneur,
  Vostre trs humble et trs obeissant harquebusier,

                                       FRANOIS POUMEROL.

       *       *       *       *       *

_Discours sur une pourmenade, du mesme autheur._

  Un jour, au temps le plus gay de l'anne,
  Et tost aprs son aube saffrane,
  Pour mieux passer ce jour en libert,
  Je m'esloignay de l'importunit
  Du bruit du bourg et de la populace,
  Qui s'assembloit dans la commune place
  Pour y danser, ainsi qu'une fois l'an
  L'on n'y voit rien que danse et que berlan.
  Estant party en alongeant ma veue
  Vers le cost o tendoit ma reveue
  De ce jour-l, qu'agreable et serain
  Favorisoit mon fantasque dessein,
  A petits pas, portant en main un livre,
  Je m'esloignois, non de tout soing delivre[230],
  Des lieux frequens, et costoyant un pr
  De vert naissant et de fleurs diapr,
  Comme je fus dans une large plaine,
  A trois cents pas d'une forest prochaine,
  J'ous l prs une champestre voix
  Qui dit ainsi par trois ou quatre fois:
  Pauvre resveur, qui aujourd'huy t'esgare
  Pour ne voir point l'importune fanfare
  De tes voisins, vien-t'en passer le jour
  Dans ce bocage o je fais mon sejour,
  Et tu verras de ces hautaines roches,
  D'entre le bois et les campagnes proches,
  L'air et les dons qu'en ce mois gracieux
  Nous recevons de la terre et des cieux;
  Et si de plus, en ouvrant ton oreille,
  Tu ouyras en seconde merveille
  Maints petits cors qui tous sans nul discord
  Font en ce bois un agreable accord.
  A ceste voix, une humeur plus esmue
  Qu'auparavant me pousse et me remue
  Et me fait prendre un sentier buissonneux
  Pour aller droit aux antres caverneux
  Du bois non loing, o j'ouy d'aborde,
  Des oiselets la musique accorde
  Et dessoubs eux deux murmurans ruisseaux,
  Clairs et bordez de touffus arbrisseaux
  Et saules vers, dont la torte racine
  Cause maints tours  l'eau douce argentine
  Qu'en serpentant fait son cours ondoyant
  Dans les valons de ce bois verdoyant.
  Un peu plus bas, le long de ce bocage,
  Dans les buissons d'un petit marescage,
  Un rossignol, en diverses faons,
  Y fredonnoit plusieurs belles chansons;
  Un autre encor, non loin de ceste place,
  Luy respondoit d'une trs bonne grace;
  Et un troisiesme, un peu plus  l'escart,
  Tenoit son rang et sa musique  part;
  Et tous savans, parmy ceste valle,
  S'accordoient mieux qu'aux nopces de Pele
  Tout ce qu'on peut d'Orphe et d'Amphion
  Faire sonner sur le haut Pelion:
  Car dans le bois jadis le mesme Orphe
  Ne chanta mieux, ny sur la vague enfle
  Celuy auquel les dauphins et les flots
  Furent humains, et non les matelots.
  D'autre cost, je n'eus si tost pris garde
  Haut et comment qu'une troupe gaillarde
  D'oiseaux branchez dessus les arbres vers
  Remplissoit l'air de mille tons divers,
  Que j'apperceu venir de branche en branche
  Un pinonnet d'une volont franche
  Pour se percher et chanter  l'envi
  Prs o j'estois, comme  demy ravi.
  Mais il n'eut pas si tost quitt sa troupe
  Qu' l'instant mesme un autre le galope,
  Comme sachant par un naturel soing
  Qu'il auroit tost de son ayde besoing,
  Dont le premier, herissant son plumage,
  Commence un vers en son petit ramage,
  D'un air si gay qu'il sembloit  l'our
  Qu'il ne chantoit que pour me resjouyr;
  Et le second aux poincts de la musique
  Luy respondoit cantique aprs cantique
  Si doucement qu'on et dit qu'en ce lieu
  Se devoit faire un miracle de Dieu,
  Et que Dieu mesme avoit pour ceste feste
  Fait assembler une troupe celeste
  D'anges chantant, en semblance d'oiseaux,
  Sa saincte gloire entre ces arbrisseaux:
  Car il n'y a ny jeu, ny bal, ny troupe
  De corps humains, ny sur l'humide croupe
  Des flots salez Triton, ny ceste voix
  Qu'on attribue aux filles d'Achelois[231],
  Ny cor ny luth, ny tout ce que l'on touche
  Par art subtil des mains et de la bouche,
  Qui peut donner, selon mon jugement,
  Plus de plaisir et de contentement
  Que ces oiseaux, loing du bruit populaire,
  M'en ont donn dans ce bois solitaire,
  Bois o j'eus fait un bien plus long sejour
  Sans que je vis le beau char mne-jour,
  En s'abaissant vers l'onde marinire,
  Presque  demy de sa demy-carrire.
  De quoy marry, et prevoyant par l
  Qu'il faudroit tost me retirer de l,
  Je me tournay vers ceste trouppe heureuse,
  Et d'une voix plus triste que joyeuse,
  Les appellant mes hostes, mes mignons,
  Je dis ainsi: O mes chers compagnons!
  Ne pouvant gure arrester davantage
  Pour contempler vostre plaisant ramage,
  Ny ce qui est d'admirable en ce lieu,
  Il s'en va temps que je vous die adieu,
  En vous priant de croire que j'envie
  De revoir tost vostre agreable vie;
  De revoir tost dans ces antres moussez
  Non des bourgeois les palais tapissez,
  Ny des vergers arrousez d'eau force
  Jusqu'au plus haut d'une pierre perce,
  Ny d'un jardin les beaux compartimens,
  Ny des plus vains les riches vestemens,
  Ny cet esclat que dans les vagues perses[232]
  On va pescher, ny les couleurs diverses
  Dont autrefois  l'envy deux pinceaux
  L'un trompa l'homme, et l'autre les oyseaux,
  Mais pour y voir les beaux tapis sans leine
  Que le printemps, sans art, sans or, sans peine,
  Fait tous les ans et de tant de couleurs
  Qu'on n'en sauroit estimer les valeurs:
  Car, sans mentir, il faut que je confesse,
  En admirant du grand Dieu la sagesse,
  Que ce creux verd, cet antre environn
  D'herbe et de fleurs et d'arbres couronn,
  Ce bois sauvage et tout ce grand parterre,
  O vous vivez sans chicane et sans guerre,
  Est mille fois plus agreable  voir
  Que ce que l'or et l'art nous fait avoir.
  Or adieu donc, adieu, belle harmonie;
  Adieu, rochers, muette compagnie;
  Adieu, oiseaux; adieu, mes gringoteux;
  Adieu cent fois, mes petits vigoureux;
  Adieu, ruisseaux; adieu, plaisant boccage;
  Adieu, lieu sombre o je laisse pour gage
  De mon retour ma parole et ma foy,
  Et m'en revay voir ce qu'on faict chez moy.
  Je m'en vay donc, mais non sans avoir crainte
  D'y recevoir quelque nouvelle atteinte
  De desplaisir, car le peuple assembl,
  Quand sur le soir il est un peu troubl,
  Mesme en ce temps o il est impossible
  Voir de Bacchus la troupe incompatible[233]
  Sans cris, sans coups, et sans y voir aussi
  Mespriser ceux qui ne font pas ainsi.
  Disant ces mois, une crainte legre
  D'esmouvoir trop l'hostesse bocagre
  Qui redit tout, en imitant les voix,
  Aux habitants des plaines et des bois,
  Me fit luy dire: O nymphe qui regrette
  Ton beau Narcisse! excuse et tiens secrette
  Ma libre plainte. Et, voulant m'en aller,
  D'un autre adieu je bornay mon parler,
  Non sans regret de ce qu' la volle
  Au mesme temps je vis la troupe aille,
  Signe evident qu'aprs mon triste adieu
  Elle vouloit se desplaire en ce lieu.
  Ces oiseaux donc tout  coup s'envollrent,
  Et, fendant l'air, autre part s'en allrent
  Sans me laisser, aprs leur chant si beau,
  Pour entretien, que le doux bruit de l'eau,
  Bruit vers lequel, pour finir la journe,
  Avant partir, j'eus la veue tourne;
  Et contemplant ce crystal doux coulant,
  Qu' plis sur plis s'en alloit, sautelant,
  Hors de ce bois, arrouser des villages
  Circonvoisins les prez et pasturages,
  Un penser creux, tout contre mon desir,
  Plus que devant me revenoit saisir;
  Mais ceste voix qu'au matin sur la plaine,
  S'estoit montre,  mon besoing, humaine,
  Me voyant prest de rentrer en souci,
  Par charit, me dit encore ainsi:
  Mon cher amy, si tu veux compagnie,
  Acoste-moy; je m'appelle Uranie,
  Sage et savante, et prompte  redresser
  Ceux dont l'esprit ne fait que rimasser,
  Et que, tendant au moyen de complaire
  A ton humeur pensive et solitaire,
  Je te convie  revenir souvent
  Dans ce bocage o l'agreable vent
  Est du tout propre  celuy qui veut boire
  De l'eau sacre aux filles de Memoire,
  Et qui commence  faire peu de cas
  Des eaux du monde et de ses vains tracas,
  Non que j'aprouve en cela qu'il te faille
  T'y abuser les jours que tu travaille
  De ton mestier, n'ayant autre moyen
  De pouvoir vivre au rang des gens de bien.
  Travaille donc, et, sage et par mesure,
  Vend ton ouvrage et ne preste  l'usure,
  Car aujourd'huy, et presqu'en tous estats,
  On n'use plus de reigle et de compas;
  Mais de ton gain en rien ne te dispose
  Sans faire estat d'espargner quelque chose
  Pour t'en ayder, s'il arrivoit un temps
  Rude  passer vers la fin de tes ans;
  Et, remettant jusqu' la conference
  D'un autre jour toute autre remonstrance,
  Bien qu' ce coup tu peux juger combien
  Je te souhaitte et d'honneur et de bien,
  Je te diray, d'une plus longue aleine,
  Tout ce qui cause au monde tant de peine;
  Et, pour meshuy, je diray seulement
  Que si chacun gardoit soigneusement
  La foy dans l'ame et la mesure entire
  Qu'il faut tenir en chacune matire,
  De pre en fils, chacun s'entretiendroit
  Selon le temps en l'estat qu'il faudroit;
  Par zle et droit, l'obeyssance deue
  A Dieu, au Roy, seroit de tous rendue;
  Le bon conseil, dans les royalles cours,
  Empescheroit des partisans le cours;
  L'achapt, l'estat, ne seroit en cet aage,
  Ny la faveur des grands tant en usage;
  La soye en draps seroit, comme autrefois,
  Pour les seigneurs, les princes et les rois;
  Du fier bourgeois la femme riche et belle
  Ne se feroit appeller damoiselle[234];
  Dans l'art d'autruy nul ne s'embrouilleroit,
  Et sans procs chacun travailleroit;
  Le vieil Bacchus n'useroit tant ses coupes,
  Et les jureurs seroient en moindres troupes;
  L'Amour aussi n'auroit entre ses mains
  Qu'en tout honneur le pouvoir des humains;
  L'ambition, la vanit, l'audace,
  Ayant ainsi  la vertu fait place,
  De toutes parts et en toute saison,
  Le tout yroit au train de la raison.
  Mais, aujourd'huy, ne voyant sur la terre
  Qu'ambition, estats, chicane et guerre,
  Je voudrois bien te pouvoir obliger
  Par mes discours de ne t'en affliger
  Et de fuir toute vaine folie
  Pour voir souvent ceste forest jolie,
  Et, le faisant ce mois et l'autre encor,
  Tu jouiras d'un petit sicle d'or.
  Fay donc cela ainsi que je l'ordonne,
  Ou, mesprisant l'advis que je te donne,
  A tout le moins, sans me vouloir tromper,
  Fay-moy responce et puis t'en va souper.
    Incontinent que ceste Muse aimable
  Eut achev son discours veritable,
  En regardant son beau visage uny,
  Son teint sans fard, ses cheveux d'or bruny,
  Son corps parfait, sa contenance telle
  Que le maintien d'une fille immortelle,
  Pour luy respondre et ne luy rien celer
  De ce qu'ailleurs je n'oserois parler,
  Je dis ainsi (en voix de pleurs suivie):
  Si je pouvois gaigner ma pauvre vie
  Dans un desert, je serois beaucoup mieux
  Entre des rocs qu'entre des envieux,
  Car en ce lieu je ne verrois le riche
  Envers le pauvre estre cruel et chiche,
  Ny les paysans  toute heure poussez
  Dans la taverne et dans plusieurs procs
  Par des tyrans et gens qui veulent estre
  Fort estimez sans se faire cognoistre
  En rien, sinon qu'en science profonds
  Pour s'acquerir injustement des fonds.
  Je ne verrois en si rude contre
  Ceux que je vois soubs le manteau d'Astre,
  Lesquels, en lieu de rendre  nos tabus
  Le droit escrit, commettent tant d'abus
  Que la raison, souvent comme en desroutte,
  Veut et permet de faire banqueroutte
  A ceux qui sont, par defaut sur defaut,
  Si molestez que tout bien leur defaut,
  Car, sans mentir, quand une chre anne,
  Sterile en bl, nous est du ciel donne,
  C'est en ce temps qu'un esclave enchain
  Parmy les Turcs n'est pas plus mal men
  Qu'ils sont, helas! sans esperance aucune
  De pouvoir vivre,  faute de pecune,
  Auprs de ceux qui, pleins d'impiet,
  Les ont reduits en telle extremit,
  Qu'il est certain que, si Dieu, qui attire
  A soy les bons, tout bon ne les retire
  De cet estat, les tailles et les cens,
  Les interests qu'ils payent tous les ans,
  Les frais sur frais et mille autres subsides[235],
  Qui, surpassant le travail des Belides,
  Feront mourir du soir au lendemain
  Ces pauvres gens de misre et de faim;
  Car j'en ay veu, tous les jours dans la peine,
  Se nourrissant de raves et d'avoine,
  Et d'eau bouillie, ou bien de petit laict;
  Que s'ils avoient du beurre ou un poulet,
  Cela seroit,  la premire feste,
  Port par eux au richard qui leur preste
  A dix pour cent une somme d'argent,
  Que, par mesconte et courses de sergent,
  Il fait grossir; puis, quand ces pauvres hommes
  Sont obligs pour de plus grandes sommes,
  Feignant d'avoir affaire de son bien
  Tout en un coup, il ne leur laisse rien.
  Et, quand il met le pied dans un village
  Pauvre de gens et bon de labourage,
  Il court, il veille, il ne repose point,
  Il vit esclave, et son trop d'avarice,
  Qui le conduit de l'un  l'autre vice,
  Le rend semblable  celuy qui dans l'eau,
  Sans pouvoir boire, est jusques au museau.
  Qui ne seroit, estant prs de la porte
  De ces tyrans chez qui le peuple porte
  Presqu' toute heure et en toute saison
  Le cochon gras, la poulaille et l'oison,
  Fasch de voir ces pauvres redevables
  Parler tremblans  ces insatiables,
  La teste nue et les corps descharns,
  De faim, de froid, et de crainte estonnez,
  Prier, flatter, faire la reverence,
  Pour avoir deux ou trois jours de patience,
  Et comme aprs ils s'en revont soudain
  Sans qu'on leur donne un seul morceau de pain,
  Ou, quand ils ont moyen de faire boire
  Maistres et clercs, il est facile  croire
  Qu'ayant saoul ces renards et ces loups,
  Ils payeront bien cherement pour tous!
  Voil comment,  Muse trs acorte!
  Les pauvres sont mengez de telle sorte
  Que bien souvent le pauvre d'aujourd'huy
  Nourrit le riche, et meurt de faim chez luy!
  En faisant vendre et le fonds et les meubles
  Des pauvres gens, ces gros mangeurs de peuple
  Ne croyent pas qu'en ce bas univers
  Nous devons tous estre mangez des vers.
  Un autre mal, en ces personnes cautes,
  C'est qu'ils n'ont gure, en confessant leurs fautes,
  Le coeur contrit, ny l'ame en son bon poinct,
  D'autant qu'aprs ils ne s'amendent point.
  Pour mon regard, le manquer de promesse
  En cet endroit me fait trembler sans cesse,
  Et m'en fera, jusqu'au bout de mes jours,
  Hayr la cause et les mondains sejours.
  Pour ne voir donc le sergent qui emporte,
  Aprs moisson, du pauvre la recolte,
  Ny ces brouillons, riches comme bourgeois,
  Estre le fleau des pauvres villageois,
  Ny l'officier qui sans argent doit rendre
  Justice  tous, de tous ne fait que prendre,
  Ny l'hypocrite en ses devotions,
  Son corps au temple et l'ame aux passions;
  Ny bonneter[236], soubs la fausse apparence
  D'un bel esprit, le vice et l'ignorance;
  Ou, en un mot, pour ne voir plus du tout
  Le monde au monde aveugl jusqu'au bout,
  Il est certain que, quand j'aurois au large
  Un bon domaine exempt de toute charge,
  Prs de la presse o le riche empress
  De trop de biens tient le pauvre opress,
  Je n'aurois point  gr ceste fortune,
  Estant si prs de la tourbe importune;
  Mais que, si Dieu m'en donnoit,  l'escart,
  Non pas autant ny seulement le quart,
  Ains soubs le chaume, estroite et bien acquise,
  Une logette  mon humeur requise,
  Et tant soit peu pour m'y entretenir,
  Je lairrois tout pour m'y aller tenir;
  Et l, pour vrai, je penserois mieux vivre
  Au petit pot[237], et le droit chemin suivre,
  Que dans un bourg o je suis envi
  De ceux pour qui je me suis employ.
  Mais, n'y ayant maison ny jardinage,
  Ny rien du tout pour y lever mesnage,
  Je suis contraint  demeurer chez moy,
  O je travaille en peine et en esmoy,
  Et de mon art, bien qu'il ne soit facile
  Ny lucratif, ains pauvre et difficile,
  Gaigner ma vie au mieux que je pourray
  Et celle aussi de la charge que j'ay,
  Charge qui m'est  nourrir si pnible
  Qu'en travaillant le plus qu'il m'est possible,
  J'ay bien souvent reeu et despendu
  L'argent plus tost que l'ouvrage rendu;
  Et, s'il advient que j'aye en ma boutique,
  De fresche mode et non pas  l'antique,
  Quelque harquebuse ou bien des pistolets
  Faits de ma main, et non par des valets,
  Et que je sois au temps de m'en defaire
  En les portant o j'ay charge d'en faire,
  Il faut peiner, et, pour estre pay,
  Patienter quand on est delay.
  Donc, pour mon bien, portant ainsi l'ouvrage
  Loing de chez moy, ceste peine et l'usage
  M'ayant, ce semble, un peu par cy devant
  Fait en mon art plus sage que savant,
  Le cours du temps, qui tout forme et defforme,
  Et qui rend tout  la saison conforme,
  Par ce travail me faisoit esperer
  Ce qu'autrefois je n'osois desirer.
  Mais, n'ayant plus toute la patience
  Qu'il faut avoir pour vivre en esperance,
  Ny l'honneur d'estre  bien servir parfait,
  Ny les moyens qu'il faut pour cet effect,
  Ny la sant, qui doit este premire
  Au corps (prison de l'ame prisonnire),
  Ny, en un mot, l'espoir de mieux avoir
  Ny trouver mieux, Muse, je feray voir
  Par mes escrits,  tous ceux dont j'espre
  Ayde et confort au fort de ma misre,
  Que plus je vay et plus je suis troubl,
  De soing, d'ennuy et de peine accabl,
  Et que, charg au declin de mon aage
  Au pardessus de mes force et courage,
  Je suis reduit en tel estat de corps
  Que je n'envie au monde que la mort.
  Et pleust  Dieu,  Muse bien heureuse!
  Que ceste mort invisible et fascheuse,
  Qui va par tout sans crainte et sans esgard,
  Fust desj preste  me tirer son dard,
  Ou que Dieu mesme  la mortelle escorce
  De ma pauvre ame eut donn plus de force:
  Non ceste force o soubs trop de roideur
  L'ambition augmente son ardeur
  Aprs le lucre, ou  prendre les armes
  Pour en avoir, quand Mars, par ses alarmes,
  Enfle le coeur, et revestir le corps
  Des hommes vains d'un fer qui par dehors,
  Gris, ressemble  un monstre effroyable,
  Qu'arm d'escaille en la mer navigable,
  Fait, sans rien craindre, aux troupeaux de Tethys
  Ce que souvent les grands font aux petits;
  Mais seulement que mon corps miserable
  Avec la force eust le desir durable
  De supporter, en ce temps desbauch,
  L'affliction, et non pas le pech,
  Et d'estre aussi,  la dernire atteinte
  O le destin rendra ma vie esteinte,
  Exempt d'avoir jusques au moindre pas
  March a bas sans reigle et sans compas.
  Alors je n'eus presqu'achev de dire
  Ces mots ainsi, que j'apereu sous-rire
  Ceste deesse en habits precieux,
  Et quant et quant s'en remonter aux cieux;
  De quoy marry, en reprenant la trace
  Par o j'estois all vers ceste place,
  Je m'en revins,  cause que, sans bruit,
  Le jour desj faisoit place  la nuict.
  Estans chez moy, sans penser  la lime,
  Toute la nuict j'escrivy ceste rime,
  Pour faire voir, quoy qu'estant fort lass,
  De poinct en poinct ce qui s'estoit pass
  Ce jour de feste en ma seule presence,
  Dans la forest o, pour ne voir la dance,
  J'estois all, et y retourneray
  (S'il plaist  Dieu) vers le retour de may.
  Mais, attendant que ce temps-l revienne,
  Et que sans guerre un chacun s'entretienne
  D'un art penible, en peine on me verra,
  Jusqu' la borne o mon temps finira,
  Gaigner ma vie; et, craignant le reproche
  D'estre prolixe, aux vers je coupe broche,
  En suppliant de tous les roys le roy
  De conserver et mes amis et moy.

          [Note 230: _Libre, sans gne._ On disoit plus ordinairement
          _ dlivre_.]

          [Note 231: Les Sirnes, filles d'Achelos.]

          [Note 232: On sait que les hutres perlires dont l'caille
          fournit la nacre se pchaient alors exclusivement dans le
          golfe Persique.]

          [Note 233: Du latin _incomptus_, en dsordre. Je ne
          connois pas d'usage plus ancien du mot _incompatible_. Il
          toit encore si nouveau au milieu du XVIIe sicle dans
          le sens qu'il a gard, que M. Sainte-Beuve (_Revue des
          Deux-Mondes_, 1er janv. 1848, p. 3) s'tonne de le trouver
          dans les oeuvres du chevalier de Mr, et le recommande 
          l'Acadmie pour son Dictionnaire historique, si jamais il
          arrive jusqu' l'I. Malheureusement personne ne peut en
          rpondre, et ce n'est pas surtout le cas de dire: Qui vivra
          verra.]

          [Note 234: V., sur ces prtentions des bourgeoises, une
          pice de notre t. 1, _Le bruit qui court de l'pouse_.]

          [Note 235: On trouve dans les fragments du _Voyage de
          Locke en France, de 1675  1679_, donns par la _Revue de
          Paris_, t. 14, un passage sur l'tat des paysans qu'on peut
          rapprocher de celui-ci. J'ai, dit Locke, p. 75, caus
          long-temps avec un paysan, qui m'a dit qu'il avoit trois
          enfants en bas ge, et que pour nourrir sa femme, lui-mme
          et ses enfants, il gagnoit sept sous par jour. L-dessus
          il falloit payer la taille, le loyer de la cabane, et
          vivre, non seulement pendant les jours ouvrables, mais les
          dimanches et jours fris, jours o l'on ne travailloit
          pas. La maison de ce malheureux, ou plutt la hutte
          misrable o sa famille toit entasse, ne se composoit
          que d'une seule chambre  une seule porte, sans fentre
          ni chemine, dcouverte par le haut et de l'aspect le
          plus affreux. Il louoit ce taudis douze cus par an, plus
          quatre livres pour la taille. Quelques jours auparavant,
          le collecteur avoit enlev les ustensiles du mnage, la
          pole  frire et la marmite. Pour nourriture ordinaire, ces
          pauvres gens n'ont que du pain de seigle et d'avoine et de
          l'eau, rarement de la viande. Ailleurs, p. 15, il avoit
          dit, aprs une visite faite aux galres de Marseille: Les
          galriens ont meilleure mine que les paysans.]

          [Note 236: Saluer, _tirer le bonnet_. On lit dans Regnier,
          satire 8, vers 175:

               Voyant un prsident qu'il toit ncessaire
               D'estre toujours aprs ces messieurs _bonneter_.]

          [Note 237: Nos pres disoient, lit-on dans le recueil de
          pices contre le conntable de Luynes (p. 295), _tenir au
          petit pot_, pour tenir dans un tat modeste. On avoit
          aussi le proverbe pour les gens d'un tat contraire: _La
          soupe du grand pot, et des friands le pot pourry._ (La
          Mesengre, _Dict. des prov._, 1re dit., p. 313.)]




_Zest Pouf, historiette du temps._

_De l'imprimerie de la veuve Nicolas Mazuel, rue de la Bouclerie, au
bout du pont Saint-Michel._


Puisque vous m'assurez que vous ne savez pas l'historiette de Zest
et de Pouf, dont on parle tant ces jours-cy[238], je vais vous
l'aprendre en peu de mots. Chacun la brode en sa manire: vous la
broderez aussi comme il vous plaira; quant  moy, je la rapporteray
simplement telle qu'on me l'a raconte; la voicy. Un marchand fort 
son aise et trs homme de bien (que j'appelleray Florame) avoit une
fille trs jolie, trs sage et trs aimable (je luy donneray le nom
de Cephise). Elle fut accorde en mariage  Theador, jeune homme
de merite. Ces deux parties se convenoient parfaitement, tant par
leur condition et leur humeur que par un attachement reciproque. La
ceremonie du mariage fut arreste pour estre faite de grand matin.
Palmis, un oncle de Theador, homme ag, fort gay, et qui ayme 
se faire autant qu'il peut un plaisir de tout ce qui se presente,
fut convi de la nopce, ainsi que l'usage le demande; il promit de
s'y trouver. Aprs cette promesse, il prit son neveu Theador en
particulier et luy dit: Mon cher neveu, j'iray  votre nopce, et je
pretends y avoir du plaisir et vous en faire: c'est sous ces deux
conditions que je m'y trouveray. Le plaisir que je pretends vous
faire, c'est de vous donner deux mille ecus, mais  condition que
vous m'en accorderez un autre. Ce n'est pas  dancer que je demande,
car mon age ne le permet pas; le festin me touche encore moins, car
je suis ennemy des grands repas. Voicy donc ce que j'exige de vous.
Il luy dit ensuite en secret ce qu'il souhaitoit, luy fit promettre
de n'en rien dire  personne, l'assurant que, s'il ne gardoit pas
exactement ce secret, il ne luy donneroit pas les deux mille ecus.
Theador luy promit d'estre fidele: on saura dans la suite de quoy
il s'agissait. Le mariage se fit la nuit suivante. A deux heures
du matin on coucha la marie, et tout le monde se retira. Theador
se deshabille, ensuite prend sa robe de chambre, tire une montre
sonnante de sa poche, la met sur la table, et luy se place sur une
chaise auprs du feu, et reste tranquillement dans cette situation,
sans dire un seul mot. Cephise impatiente l'examine; et enfin,
trouvant ce proced fort etrange: Monsieur, luy dit-elle, je croy
que vous dormez!--Zest, repondit Theador.--Qu'est-ce que cela veut
dire? Est-ce que vous vous moquez de moi? repliqua Cephise.--Pouf,
repartit Theador.--Mais, Monsieur, je croy que vous perdez l'esprit,
ajouta l'epouse.--Zest, ajouta aussi l'epoux. Enfin la pauvre
Cephise n'eut pour toutes reponses de Theador  ses remontrances
et  ses reproches, que des Zest et des Pouf. Fatigue et alarme
par une conduite si bizarre, elle se lve, s'habille et va trouver
ses parents. Le pre et la mre, la voyant, et se persuadant que
c'estoit quelque grimace de pudeur qui l'amenoit auprs d'eux:
Allez, allez, ma fille, luy dirent-ils; retournez auprs de vostre
mary; croyez-nous, ne faites pas tant la difficile: vous tes 
luy, et ainsi.....--Helas! mon pre, ma mre, repondit-elle en les
interrompant, ce n'est pas ce que vous croyez. Mon mary est devenu
fou: c'est ce qui m'a fait sortir de la chambre; venez, et vous
verrez que je ne ments point. Ils allrent pour voir ce qui en
estoit; ils commencrent leur discours par des plaintes, ils le
continurent par des prires et le finirent par des menaces; et 
tout cela Theador ne repondoit que Zest et Pouf. Il n'en fallut pas
davantage pour leur persuader que leur gendre estoit fou. On envoye
querir sur le champ le notaire, afin qu'il en dresse un acte. Estant
arriv, il veut raisonner avec Theador, afin d'tre temoin par
luy-mme de sa folie; Theador ne luy donne que des Zest et des Pouf
pour reponse. Le notaire commence  dresser son acte; quatre heures
sonnent, et dans ce moment on voit sortir d'un cabinet prochain, d'o
l'on pouvoit facilement tout voir et tout entendre ce qui se passoit
dans la chambre de Theador, on voit sortir, dis-je, Palmis, l'oncle,
avec une bourse  la main qui contenoit deux mille ecus en or. Ah!
mon cher neveu, s'ecria-t-il, que je suis content de vous, puisque,
par obissance, vous avez eu assez de force, ainsi que je l'avois
souhait, pour ne donner pendant deux heures  votre chre epouse que
des Zest et des Pouf, malgr la sincre tendresse et l'attachement
passionn que vous avez pour elle! Voicy la recompense que je vous ay
promise: certes vous l'avez bien gagne. Theador parut tout autre;
il presenta cette bourse  Cephise, qui, quoyqu'elle la receut avec
joye, fut encore bien plus sensiblement touche de voir que son cher
epoux avoit, au lieu de folie, autant de sagesse que d'amour. Chacun
se retira fort content, et ceux qui restrent dans la chambre ne le
furent pas moins.

          [Note 238: C'est en effet une aventure qui fit alors
          beaucoup de bruit. Nous en connaissons un autre rcit sous
          ce titre: _Relation remarquable de ce qui s'est pass
          au mariage de Mademoiselle_ (Tout lui faut) _avec M._
          (Qui donne), _et comme il s'y est pris pour connotre le
          caractre de sa femme la nuit de ses noces_. C'est, sauf la
          forme, tout  fait la mme histoire.]


_Approbation._

J'ay lu, par ordre de Monsieur le lieutenant general de police,
une historiette du temps, qui a pour titre: Zest Pouf, dont
on peut permettre l'impression. A Paris, ce vingt-trois mars
1711.--PASSART[239].

Veu l'approbation du sieur Passart, permis d'imprimer. Fait le 26
mars 1711.--M. R. DE VOYER D'ARGENSON.

Registr sur le livre de la communaut des libraires et imprimeurs
de Paris, n 193, conformment aux reglements, notamment  l'arrest
de la Cour du parlement en datte du 3 decembre 1705, ce 27 mars
1711.--DE LAUNAY, syndic.

          [Note 239: Nous avons dj rencontr ce nom de _Passart_;
          il est bon de nous expliquer  ce sujet. C'est le masque
          derrire lequel se cachoit l'abb Chrier, gros rejoui,
          dit Piron, qui n'avoit de brviaire que la bouteille, et
          d'autre bnfice que la censure de la police. On n'a de
          lui, c'est toujours Piron qui parle, que les Approbations
          des sottises sans nombre de son temps, sous le nom factice
          de _Passart_. A sa mort, ce bel emploi, bon pour ses
          pareils, fut donn au celbre auteur de _Rhadamiste_.
          Au sujet de cette succession, Piron fit une pigramme 
          laquelle les lignes que nous venons de citer servent de
          commentaire. Voici l'pigramme:

               Dieu des vers, sous ton pavillon
               Qu'on vogue bien  la male heure!
               Pour placer le grand Crebillon,
               Il faut que le gros Cherier meure.
               Quelle place! Pour moi, j'en pleure.
               Examiner avec degout
               Nos rogatons de bout en bout!
               Du moins l'autre (en paix soit sa cendre)
               Approuvoit ou reprouvoit tout
               Sans lire ou sans y rien entendre.

                  _Oeuvres compltes d'Alexis Piron_, dit. Rigoley de
                            Juvigny, in-8, t. 7, p. 240.

          En disant qu'on n'avoit de l'abb Chrier que ses
          approbations de censeur, Piron s'est tromp. Il a crit
          dans le burlesque; il a t l'un des successeurs du comte
          de Cramail, l'un des devanciers de M. de Bivre. Ainsi, en
          1725, il donna _l'Homme inconnu, ou les Equivoques de la
          langue, ddies  Bacha Bilboquet_. A la page 53 de leur
          2e volume d'avril 1775, les auteurs de la _Bibliothque
          des Romans_ reproduisent cette bouffonnerie, et donnent,
          comme prface, des dtails sur Chrier: Nous savons de
          quelques gens qui l'ont connu que c'toit un plaisant de
          profession et de caractre, mais souvent fort agrable. Il
          fit imprimer son _Homme inconnu_,  la suite d'un _Ana_ de
          sa faon intitul _Polissonniana_, qui est un excellent
          extrait des bonnes ou mauvaises plaisanteries connues avant
          le temps o il crivoit. Comme pendant 90 ans le got avoit
          eu le temps de se perfectionner, l'_Homme inconnu_ vaut
          mieux que le _Courtisan grotesque_.]




_Catechisme des Normands[240]._

          [Note 240: Cette pice se trouve  la suite de celle qui a
          pour titre _Catchisme des courtisans_ (Cologne, 1668, pet.
          in-12), et que nous avons reproduite dans notre tome 5, p.
          75-95.]


_Catechisme des Normands, compos par un docteur de Paris._

_Demande._ Etes-vous Normand?

_Rponse._ Oui, par la grace de ma naissance et par la grace de mon
intrigue.

_D._ Qui est celui qu'on doit apeller Normand?

_R._ C'est celui lequel, etant n d'un pre normand, naturellement
intriguant, fait profession exacte d'une intrigue dissimule.

_D._ Qu'est-ce que l'intrigue dissimule?

_R._ C'est celle que le Normand a apris de ses anctres, et qui la
communique de pre en fils.

_D._ Est-il necessaire au Normand d'avoir cette intrigue dissimule?

_R._ Oui, s'il ne veut agir contre l'inclination naturelle de la
nation normanique.


_Du signe du Normand._

_D._ Quel est le signe du Normand?

_R._ C'est d'tre toujours prt  faire de faux serments en faveur de
celui qui lui donne le plus d'argent[241].

          [Note 241: Celui dont parle Chicaneau (_les Plaideurs_,
          act. I, sc. 6):

               Un grand homme sec, l, qui me sert de tmoin,
               Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin,

          est de la mme race.]

_D._ Comment fait-il le signe?

_R._ En tenant ses mains dessus sa tte pour affirmer plus hardiment
le faux serment qu'il fait pour vil prix, et les rabaissant lorsqu'on
lui fait offre de plus d'argent qu'il n'en a reu pour les lever,
afin d'affirmer effrontement le contraire de son premier serment.

_D._ Pourquoi fait-il le signe de la sorte?

_R._ Pour tromper et decevoir ceux qui ont confiance en ce signe,
auquel il prend plaisir.

_D._ Quand le Normand fait-il le signe?

_R._ Depuis son berceau jusqu'au dernier soupir de sa vie.


_De la fin du Normand._

_D._ Quel est la fin du Normand?

_R._ C'est de trahir ses plus grands amis.

_D._ En quoi consiste le dessein du Normand?

_R._ Il consiste  tablir sa fortune aux depens du bien d'autrui et
de l'honneur du prochain, sans pargner sacr ni profane.


_Des moyens de parvenir  cette fin._

_D._ Par quels moyens parvient-il  cette fin?

_R._ Par quatre moyens, savoir: l'infidelit, tromperie, haine et
mechantes actions.

_D._ Qu'entendez-vous par l'infidelit?

_R._ J'entends que le Normand ne garde jamais la parole qu'il a
promise.

_D._ Que devons nous croire du Normand?

_R._ Que c'est le plus grand fourbe du monde.

_D._ Expliquez-nous ce mot de fourbe?

_R._ C'est--dire qu'i est naturellement trompeur.

_D._ Comment trompeur?

_R._ C'est en proferant des paroles contraires aux penses de son
coeur, louant par paroles ceux qu'il blme en lui-mme, flattant et
caressant ceux qu'il aime le moins, baisant ceux qu'il dechire par
ses fausses impostures comme un Judas, aplaudissant les discours
d'autrui, pour exciter  les continuer, afin d'en tirer une mauvaise
consequence.

_D._ Vous dites que le Normand parvient  la haine?

_R._ Oui; mais il faut entendre comment, parceque, quand le Normand
hat quelqu'un, il ne lui decouvre pas sa haine ouvertement; au
contraire, il la dissimule et retient dans son coeur, il flatte
et loue celui qu'il hat le plus, et le baiser du Normand est un
veritable signe de la haine qu'il a dans son coeur.

_D._ Si le Normand retient la haine dans son coeur, il ne fait aucune
mechante action au dehors pour parvenir  sa fin?

_R._ Pardonnez-moi, car les mauvaises actions du Normand ne
paroissent au dehors que lorsqu'il s'apperoit que facilement elles
pourroient servir  son dessein.

_D._ Le Normand manifeste donc ses mauvaises actions?

_R._ Ils les manifeste le moins qu'il peut, car il les commet
toujours de bonne intention, disant qu'il ne cherche que la gloire de
Dieu, que le profit et utilit spirituelle de son prochain, et que
tout ce qu'il fait provient de son grand zle seulement[242].

          [Note 242: Tartufe,  ce qu'il parot, toit de Normandie.]

_D._ Comment fait-il ces mauvaises actions par ces moyens-l?

_R._ Non seulement, car, quand il a profer des paroles indiscrtes
et calomnieuses, ah! qu'il fait de mauvaises actions! Il les impute
 des personnes innocentes, et, pour les faire croire veritables, il
sollicite par promesse et argent.


_De l'esperance du Normand._

_D._ Quelle est l'esperance du Normand?

_R._ C'est de s'elever au-dessus des autres.

_D._ Comment?

_R._ En paroissant au dehors homme de bien, devot, sincre,
obligeant, doux comme un agneau, quoiqu'il soit au dedans un loup
ravissant, ingrat, fourbe, indevot, mechant, en un mot un trs grand
hypocrite, et un sepulchre blanchi[243].

          [Note 243: _Sepulcrum dealbatum._ C'est ainsi que le Christ
          dsignoit les Pharisiens: beaux au dehors et pleins de
          pourriture au dedans.]

_D._ Comment?

_R._ C'est en imposant de faux crimes  ceux qui occupent les
charges, etant amis, auxquelles ils aspirent, faisant de fausses
attestations, certificats et autres pices d'ecritures qu'ils font
signer par de faux temoins pour faire entendre que ce qu'ils disent
est veritable.

_D._ Comment connoissez-vous cela?

_R._ Je le connois en ce qu'il a beaucoup d'amour pour sa personne et
ses propres interts, et point du tout pour son prochain.


_Les bonnes oeuvres du Normand._

_D._ Si le Normand n'a point de charit pour son prochain, il ne fait
donc aucune bonne oeuvre  l'egard de son prochain?

_R._ Aucunes,  la verit; mais toutes mechantes, conformement aux
dix commandemens qu'il a appris de ses anctres.

_D._ Quels sont ces dix commandemens?

_R._ Les voici:

     Tes intrts tu garderas et attireras parfaitement.

     Dieu en vain tu jureras pour affirmer un faux serment.

     L'argent d'autrui tu n'epargneras, ni son honneur pareillement.

     Le bien d'autrui tu ne rendras, et garderas  ton escient.

     Faux temoignage tu diras, et mentiras adroitement.

     L'oeuvre des mains tu n'oublieras, pour derober finement.

     Les biens d'autrui tu convoiteras, pour les avoir injustement.

     L'oeuvre de chair tu desireras, et accompliras avec le tems.


_Des oeuvres de misericorde du Normand._

_D._ Combien le Normand a-t-il d'oeuvres de misericorde?

_R._ Sept, savoir: trahison, flaterie, gourmandise, larcin,
mensonge, envie et imposture.

_D._ Si le Normand n'observe ces dix commandemens et ne fait ces
oeuvres de misericorde, qu'en sera-t'il?

_R._ Il contreviendra aux maximes et aux inclinations de la nation
normanique, et aux habitudes naturelles de ses anctres, et merite
d'tre estim honnte homme.

_D._ Si tout ce que nous venons de dire est vrai, on ne peut avoir de
confiance au Normand?

_R._ Nullement du monde: car enfin, confiez-vous en lui, il vous
trahit; louez-le, il vous meprise; meprisez-le, il vous adore; et
aprs tout c'est un lion  ceux qui le craignent, et une vraie poule
aux genereux.

       *       *       *       *       *

Je prie Dieu qu'il inspire au lecteur des sentimens contraires aux
penses de ce catechisme.


_Chanson des Normands_

Sur l'air des Pendus.

    Or ecoutez, petits et grands,
  Le catechisme des Normands,
  Peuple connu de notre France
  Par la chicane et la potence:
  C'est la double inclination
  De cette noble nation.

    --Mais, sitt qu'un Normand est n,
  A la mort est-il condamn?              (_Oui._)
  --Mais sa mort est un mystre:
  Il ne rentre point dans la terre;
  Il meurt plus glorieusement,
  En montant vers le firmament.

    --Q'entendez-vous par ce discours?
  Est-ce qu'ils ont l'me  rebours?      (_Non._)
  --J'entends que dans la Normandie
  On ne fait point cas de leur vie,
  Car plus de cinq cens il est clair
  Que les trois quarts meurent en l'air.

    Pour un trpas si glorieux,
  Quel thetre est le plus fameux?
  --Domfront jadis eut cette gloire,
  Et plus d'un Normand, dit l'histoire,
  A deux heures on y pendit,
  Qui n'etoit venu qu' midi[244].

    --Un titre si bien appuy,
  S'est-il toujours bien conserv?        (_Oui._)
  --C'est toujours pour leur usage
  Que tout le pas se partage
  Entre ces deux metiers si beaux,
  Des cordiers et des bourreaux.

          [Note 244: M. Pluquet, dans ses _Contes populaires et
          proverbes_, in-8, p. 116, cite le dicton normand:

               Domfront, ville de malheure,
               Pris  midi, pendu  une heure.]




_Edit du Roi portant suppression des charges de capitaines des
levrettes de la chambre du roy et des levriers de Champagne; donn 
Versailles au mois de mai 1786; registr en la chambre des Comptes
le 15 septembre 1786; registr en la cour des Aides le 20 septembre
1786._

_A Paris, chez P. G. Simon et N. H. Nyon, imprimeurs du Parlement,
rue Mignon._

1787.


Louis, par la grace de Dieu, roi de France et de Navarre: A tous
presens et  venir, Salut. Les charges de capitaines des levrettes
de notre chambre et des levriers de Champagne, dont etoit pourvu
le sieur de Vassan, etant vacantes par la demission qu'il en a
faite en nos mains, nous avons jug  propos d'en ordonner la
suppression[245]. A ces causes et autres  ce nous mouvant, de l'avis
de notre conseil, et de notre certaine science, pleine puissance et
autorit royale, nous avons, par notre present edit, perpetuel et
irrevocable, eteint et supprim, eteignons et supprimons,  compter
du premier de ce mois, les charges de capitaines des levrettes de
notre chambre et des levriers de Champagne, vacantes comme dit est.
Voulons en consequence que les gages et autres attributions desdites
charges, pour lesquelles ledit sieur de Vassan, dernier pourvu
d'icelles, etoit employ, tant sur l'etat de notre venerie, sous le
titre de capitaine des levriers de Champagne[246], que sur celui de
notre argenterie, menus-plaisirs et affaires de notre chambre, sous
le titres de capitaine des levrettes de notre chambre, en soient
rays et ts  compter dudit jour premier du present mois. Si
donnons en mandement  nos ams et feaux conseillers les gens tenant
notre chambre des comptes et cour des aides  Paris que notre present
edit ils aient  faire registrer, et le contenu en icelui garder,
observer et executer pleinement, paisiblement et perpetuellement,
cessant et faisant cesser tous troubles et empchements, et
nonobstant toutes choses  ce contraires: car tel est notre plaisir.
Et, afin que ce soit chose ferme et stable  toujours, nous y avons
fait mettre notre scel.

          [Note 245: On avoit dout de l'existence de cette charge
          au moins singulire. L'dit qui la supprime convaincra les
          plus sceptiques. Il en toit d'ailleurs parl dj dans
          le _Trait des droits_ (t. 1, p. 530), o nous trouvons
          mentionns auprs de deux _porte-chaises d'affaires_--le
          nom de cet emploi en dit assez--un _capitaine des levrettes
          de la chambre_, ayant 2,466 livres de gage. Chaque
          _porte-chaise_ n'en avoit que 800. La charge supprime
          ici devoit dater de Louis XIII, qui avoit mis  la mode
          les petits levriers d'Angleterre pour la chasse du lapin.
          Slincourt, dans son _Parfait chasseur_ (1683), parle de
          ceux que ce prince avoit fait dresser et qu'il lanoit dans
          la petite garenne place au bout du jardin des Tuileries.
          Je ne sais qui fut alors _capitaine des levrettes_,
          mais, comme on le voit, sa charge lui survcut; elle se
          multiplia mme: car, lorsqu'on cra les maisons du comte de
          Provence et du comte d'Artois, par dits des mois d'avril
          1771 et octobre 1773, on les pourvut l'un et l'autre d'un
          _capitaine des levrettes_, aux gages de 1,000 livres,
          tandis que le _matre de mathmatiques_ n'en avoit que 200,
          et le _premier peintre_ 600!]

          [Note 246: Les levriers de Champagne passoient pour tre
          les plus vigoureux et les _plus vites_ du monde, comme dit
          Slincourt. On les employoit pour la grande chasse, comme
          les levriers d'Angleterre pour la petite.]

Donn  Versailles au mois de mai, l'an de grace mil sept cent
quatre-vingt-six, et de notre regne le treizime.--_Sign_
LOUIS.--_Et plus bas_: Par le roi, _sign_ le baron DE
BRETEUIL.--_Visa_ HUE DE MIROMENIL.

Registr en la chambre des comptes, ou et ce requerant le procureur
general du roi, pour tre execut selon sa forme et teneur, le quinze
septembre mil sept cent quatre-vingt-six.--_Sign_ MARSOLAN.

Registr, ou et ce requerant le procureur general du roi, pour
tre execut selon sa forme et teneur. Fait  Paris, en la premire
chambre de la cour des aides, le vingt decembre mil sept cent
quatre-vingt-six. Collationn.--_Sign_ Baron DES BORDES.




_Histoire veritable de la mutinerie, tumulte et sedition faite par
les prestres Sainct-Medard contre les fidles, le samedy XXVII. jour
de decembre 1561._

       *       *       *       *       *

_Pseau._ XLVI.

  Ds qu'adversit nous offense,
  Dieu nous est appuy et defense:
  Au besoin l'avons esprouv,
  Et grand secours en luy trouv.

       *       *       *       *       *

Le bruit commun, ds sa naissance, et quand il vient premierement
 sortir en evidence, est ordinairement accompaign de tant de
mensonges, qu'en son accroissement elles multiplient de telle sorte
qu'avant qu'estre espandu jusques aux lieux o il prend fin se trouve
tant perverti, deguis et corrompu qu'il n'a plus rien de conforme 
la verit; et ce advient principalement pour deux occasions: l'une
pour estre mal affecte  la cause, l'autre pour se faire savant
des choses que l'on a veues; dont la premire induist  enrichir le
compte de ce qui sert  la cause expose, et taire ou deguiser ce
qui est contraire; la seconde fait rapporter tout ce qu'on imagine
de vray semblable pour trs certain et veritable, par un desir de
satisfaire  la curiosit de ceux qui s'en enquirent. Or, les choses
o les hommes se monstrent plus curieux et se rendent plus affectez
sont celles de la religion, qui en rend la verit si peu cogneue qu'
grand peine se peut-elle savoir que bien obscurcie et masque de
quelque fiction mensongre. Ce que ayant consider, j'ay entrepris de
garantir une esmotion advenue ces derniers jours de l'injure des faux
rapports et deguisemens de verit,  ce que tel evenement, qui n'est
de petite importance bien entendu au vray, retourne  la confusion de
ceux que l'on jugera avoir le tort, promettant de m'employer du tout
 dire verit, et ne reciter que les choses dont je suis tesmoing
occulaire, me sumettant aux reproches de tous ceux qui y ont assist
qui en voudront parler sans affection.

L'an M.D.LXI., le samedy d'aprs Nol, feste de sainct Jean,
vingt-septiesme jour de decembre, les fidles faysoient, ainsi qu'il
leur est permis, assemble publique aux faux bourgs S. Marceau en
un lieu dit le Patriarche[247], et faisoit l'exhortation monsieur
Mallot, ministre[248], qui, aprs les prires faites et le psalme
chant, commena d'interpreter ce passage de sainct Mathieu: Venez
 moy, vous tous qui estes chargez; et lequel avoit pris comme
lieu de grande doctrine et edification,  ce que la compagnie (qui
estoit plus grande beaucoup que de coustume, pour n'estre ce jour
ouvrable[249]) en peust  son contentement raporter plus grand
fruict. Ayant execut environ un quart d'heure, commencrent ceux
de sainct Medard, paroisse dudit faubourg, sur les trois heures (j
leurs vespres dites), de malice delibere,  sonner toutes leurs
cloches ensemble, d'un tel bransle qu'aussi pour n'y avoir qu'une
ruelle de distance entre les deux lieux, retentissoit le son si grand
dans le dit Patriarche qu'il estoit du tout impossible d'entendre la
dite exhortation; ce que voians ceux de l'assemble, deux d'entre
eux s'en allrent sans aucunes armes prier que l'on desistast de
sonner,  ce que si bonne compagnie ne fust empesche d'ouir la
parole de Dieu. A ceste prire et humble requeste, s'esleva une voix
de prestres, et quelques autres mutins, crians que en despit d'eux
l'on sonneroit, et sus ces entrefaites s'essayent  donner plus grand
bransle  leurs cloches, et  l'instant fort mutinez fermrent la
grande porte de leur eglise, enfermans l'un des deux dessusdits;
l'autre se sauva de vitesse et se retira vers les siens, et, comme
ainsi fust que il n'avoit qu'un petit couteau, le massacrrent de
sept coups, tant de longs bois que d'espe, quasi tous mortels,
selon le recit des chyrurgiens; aussi soudain furent closes deux
autres portes, l'une grande du presbitaire, l'autre plus petite
du cymetire, issantes en la ruelle joignant le Patriarche, et
commencrent  jetter pierres et tirer traits d'arbalestres, dont
avoient fait bonne munition. Le cry de ceux qui demandoient secours
donna l'alarme  toute la compagnie, qui pour lors ne presumoit rien
moins que telle esmeute, en grand effroy et confusion, et qui la
redoubla plus chaude fut le son du toxin que les prestres sonnrent
aussi tost. Or furent ces trois portes susdites fermes, la baterie
de pierres et arbalestres commence, et le toxin sonn en moment
si subit qu'il est  presumer qu'en tous ces lieux estoient gens
disposez ds auparavant la semonce de cesser la sonnerie; toutes fois
en chose si subite et inespere fut mis si bon et prompt ordre par
les evangelistes qu'ayans tir hors de l'assemble tous les hommes
qui se trouvrent en estat de deffence, qui estoient fort peu pour
une si grande troupe, non moindre ( mon jugement) que de douze 
treize mille personnes, asseurrent si bien les autres qu'aprs
un psalme chant se continua l'exhortation; cependant se sonnoit
tousjours le toxin, avec furieuse baterie de pierres et traits
d'arbalestres.

          [Note 247: Nous avons dj parl de cette maison et dit
           quel _patriarche_ elle devoit son nom (V. t. 3, p. 51,
          et Jaillot, _Recherches sur Paris_, quartier de la _Place
          Maubert_, p. 97). En l'anne 1561, elle n'appartenoit
          plus depuis cent cinquante ans environ au _patriarche_
          d'Alexandrie. Etienne Carrage, conseiller au Parlement,
          la tenoit par succession de Thibault Carrache, bourgeois
          de Paris, et l'avoit loue  Ange de Caule, marchand
          Lucquois, qui lui-mme la prtoit ou la donnoit  bail aux
          calvinistes. Leurs assembles, tolres en vertu du rcent
          dit de pacification, s'y tenoient, ainsi qu' Popincourt.]

          [Note 248: L'un des plus ardents parmi les ministres
          calvinistes. Partout on le trouvoit prchant et rpandant
          la religion nouvelle, qui auparavant je ne diray pas
          harrasse, crit Pasquier, ains terrasse, commena de
          lever les cornes et se lever au milieu de nous d'une
          furieuse insolence. Nous la vismes, continue-t-il, estre
          presche non en lieux sombres et escartez, ains  huis
          ouvert en la maison de la comtesse de Senigant dans cette
          ville de Paris, et du mesme temps par le ministre Malo,
          dans les fossez du faubourg St-Jacques, comme s'il et
          voulu escheller la ville, et depuis, par jours alternatifs,
          au Patriarche et  Popincourt, par le mesme Malo et La
          Rivire, ministres. (_Lettres_ de Pasquier, liv. 15,
          lettre 19.)]

          [Note 249: Pendant long-temps les ministres n'avoient
          eu permission de prcher que les jours ouvrables. On
          craignoit, dit Pasquier, que, si les jours de feste ils
          preschoient pendant que le peuple chommoit, ce n'eust
          est faire ouverture  nouvelle sedition; ce qui arriva
          justement, comme on le voit ici: car la requte qu'ils
          firent pour tre autoriss  prcher les dimanches et jours
          de fte, en remontrant que la moiti de leurs ouailles,
          affame de la parole de Dieu, ne pouvoit tre  la fois
          au travail et  leur sermon, ayant t enterine vers
          la feste de Nol, les troubles qu'on craignoit ne se
          firent pas attendre. M. de la Roche-sur-Yon avoit resist
          fortement; mais, quand de guerre lasse il eut quitt le
          gouvernement de Paris, le marchal de Montmorency, son
          successeur, avoit accord la permission si long-temps
          refuse.]

Or y avoit en l'assemble monsieur le prevost des mareschaux,
Rouge Oreille, commis de monseigneur le gouverneur; pour la garde
et seuret d'icelle, estoit accompagn de cinq ou de six de ses
archers[250], desquels en envoya un pour parlementer avec le cur
et faire deffense de par le roy de plus sonner le toxin et jeter
pierres; puis il y voulut aller luy-mesme, mais la gresle des pierres
et traits d'arbalestres le contraignirent de se retirer bien viste,
et sans apporter autre response.

          [Note 250: Ceux de la religion, dit Pasquier (_Lettres_,
          liv. 4, lettre 13), estoient assistez du guet et des
          prevosts des mareschaux, pour garder qu'on ne leur
          mesfit. Ceux-ci, ajoute-t-il, se mirent de la partie.
          Rouge-Aureille, le prvt, toit d'ailleurs de lui-mme
          fort bien port pour les religionnaires. Peu de jours
          auparavant, il avoit, sans en tre trop pri, mis la main
          sur frre Jean de Hans, qui dans ses prdications faisoit
          rage de maltraiter les rforms, et il l'avoit men li et
          garott  St-Germain, o le peuple l'toit all chercher
          pour le ramener en triomphe  Paris. Enfin Rouge-Aureille
          et le chevalier du guet, dont il sera parl tout  l'heure,
          penchoient certainement pour le parti de la religion, et on
          les vit l, dit Pasquier, faire espaule contre l'authorit
          du Parlement. (Liv. 15, lettre 19.)]

Tel refus et rebellion faite  la justice, se deliberrent les
evangelistes de ne laisser branler longuement cest espouvantail de
peuple et appeau de sedition, discourans fort bien en quel danger
evident estoit toute leur compagnie. Adonc mieux armez de bon coeur
et ardent zle, qui les incitoit  la tuition de ceste troupe de
leurs frres qui se reposoit sur leur deffense et main forte du
seigneur, que d'armes deffensives  repousser l'injure de leurs
ennemis, ou offensives pour les endommager, tous d'un courage firent
tel effort qu'ils foncrent les portes de l'eglise, qui ne fut
execut sans estre plusieurs d'entre eux blessez, qui leur augmente
la colre, estant outre plus excitez et encouragez  vengeance par
la compassion dont furent saisis quand ils trouvrent au bas du
seuil de l'eglise leur pauvre frre si outrageusement assassin et
meurdry, selon que cy-dessus avons recit. En ceste premire furie
se presentrent nombre de prestres et autres mutins embastonnez
d'espes, rondelles, longs bois, gros pavez et arbalestres, faisans
armes  toute outrance et cruelle resistence, qui dura toutesfois
fort peu contre le courageux effort des autres; si que furent
tantost espris de frayeur et crainte, dont une grande partie d'eux
se sauvrent dans le cloch, abandonnans laschement leur troupeau
qu'ils avoient conduit et expos  la tuerie et boucherie; et entre
autres prestres y avoit monsieur le cur, chef, conducteur et
entrepreneur de la mutinerie, gagne le plus haut du cloch, dont
avec ses complices ne cessa d'endommager les evangelistes, tant que
les munitions qu'il avoit faites de longue main luy durrent. Je ne
puis passer sous silence une furie prodigieuse de certains prestres,
enflammez de telle rage que, leur defaillant leurs amas de pierres
fais dans l'eglise, montrent sur les autels, et, de leurs propres
mains brisans les images, qu'auparavant souloient tout reveremment
adorer, se servoient des pices  jeter contre leurs ennemis, chose
toutesfois moins esmerveillable qu'il ne semble, veu que ceste furie
leur est tourne en nature, car il seroit malais  juger s'ils
estoient plus furieux et maniaques lors qu'ainsi irreligieusement
brisoient la chose par eux tant honore, ou quand ils adoroient
choses si insensibles.

Or en ce conflit, qui dura une bonne demie heure, furent blessez des
mutins environ trente ou quarante, dont en furent pris prisonniers
quatorze ou quinze des principaux chefs et plus apparens; plusieurs
se sauvrent, et fut pardonn  la temerit du seditieux populasse,
bien qu'il n'y eust vieille qui n'eust rendu tout devoir  amasser et
jeter pierres, ne se sachans ayder d'armes plus nuisibles; et fut
chose digne d'une louable admiration de veoir des coeurs si esmeus et
enflambez si soubdain convertis  pitoiable misericorde: car chacun
s'efforoit de conserver et garentir d'estre outragez ces pauvres
idiots populaires ne donnant aucun lieu  cruaut ou vengeance.

Ce neantmoins, ceux qui s'estoient renfermez dans le cloch, dont
estoit chef le moyne cur, persistoient en leurs entreprinses de
branler tant le toxin qu'auroient secours d'autres mutins, pour
mettre en pices toute ceste innocente troupe qui persistoit  ouir
la parole de Dieu, qui s'advanoit, et n'y eut autre remde, pour
la confiance qu'ils avoient en la forteresse de leur cloch, de
les faire cesser que par menace de mettre le feu au pied; et ainsi
print fin la dite esmotion; environ lequel temps survient Guabaston,
chevalier du guet, accompagn de sept ou huict chevaux[251]. Il
restoit, l'exhortation finie, de conduire ce grand peuple sans
deffence, et rendre chacun en sa demeure en la plus grande seuret
que faire se pourroit, chose qui sembloit fort difficile, et
requeroit un grand ordre et prevoiance, veu l'apparente presomption
qu'il y avoit en ce grand fauxbourg et mesme en la ville se feust
esmeu quelque chose, oyant ce toxin, appeau de sedition, sonn par si
longue espace de temps. Or se trouvrent pour la conduitte environ
de cinquante ou soixante chevaux et prs de deux cents hommes de
pied, ayans espes et dagues, dont le tout fut ainsi dispos: une
moiti des chevaux se mist avec Guabaston pour l'avant-garde, l'autre
demeura avec Monsieur le prevost Rougeoreille pour l'arrire-garde et
conduitte des prisonniers, qui estoient liez deux  deux d'une longue
corde, dont y avoit d'entre eux quelques prestres qui portoient
fort triste chre[252]. Les gens de pied avoient deux capitaines et
estoient divisez en deux bandes et marchoient  la file, tenans un
cost de la rue, et le peuple l'autre, qui s'escouloit sous leur
garde; en ceste ordonnance fut le tout conduit fort paisiblement
et sans aucune confusion. Prs la porte Saint-Marceau fut donne
une fauce alarme par aucuns qui se mirent en fuitte  vauderoute,
pour avoir veu jeter quelques pierres en une ruelle et accourir
grande troupe de populasse qui s'amassoit  les voir passer en ceste
nouvelle ordonnance, comme le peuple parisien s'amasse aisement 
la moindre nouveaut qui se presente; mais, le tout soudainement
rappais, fut chacun, par la grce de Dieu, rendu en sa maison, et
les prisonniers conduits au petit Chastelet: voyl le fait de toute
la sedition  la pure verit, selon qu'il m'est pass devant les
yeux[253].

          [Note 251: Gabaston, vaillant soldat, dit Pasquier, avoit
          t mis  la tte du guet de soixante hommes, qui, lors de
          la promotion du marchal de Montmorency au gouvernement de
          Paris, avoit t cr tant pour la sret de la personne
          du marchal que pour garentir la ville de sdition. Nous
          avons dj dit que, comme Rouge-Aureille, il favorisoit le
          parti des religionnaires. Il le paya cher: aprs s'tre par
          l grandement attir la haine du peuple, il finit par tre
          mis en jugement et dcapit. (Pasquier, _Recherches de la
          France_, liv. III, en. 45.)]

          [Note 252: Le battu a pay l'amende, dit Pasquier, dont le
          coeur en saigne: les gens de Gabatton et Rouge-Aureille ont
          men par troupe prisonniers les catholics, comme autheurs
          de cette sdition, nuls des autres. Les bourgeois de Paris
          en crient, disant que l'on les a taillez pour payer les
          gages de ce nouveau guet  leur ruine. (Liv. IV, lettre
          13.)]

          [Note 253: L'affaire n'en resta pas l: requeste fut
          adresse au Parlement par les Catholiques afin de leur
          estre faict droict sur les meurdres, emprisonnement, vols
          de chapes, calices et ornemens de l'glise. Juges sont
          nomms, l'un M. Gayant, conseiller catholique, l'autre M.
          Fume, conseiller de la Religion; mais les catholiques
          rcusrent le huguenot, et les Huguenots le catholique. On
          mit tout le monde d'accord en lacrant la requte et en ne
          donnant pas suite au procs. Les catholiques arrts furent
          relchs; mais, comme il falloit que quelques uns payassent
          pour tous, deux religionnaires, Cage pre et fils, chefs,
          ou, comme dit Pasquier, confanoniers de l'entreprise,
          qui avoient t assez tardivement pris au corps, furent
          gards, puis pendus, en mme temps que, comme nous l'avons
          dit, l'on dcapitoit Gabatton. (Pasquier, _Recherches_,
          liv. III, ch. 45, et _Lettres_, IV, 13.)]

Mais je ne me puis contenter d'avoir si nuement narr une chose tant
memorable, bien que j'aye quasi desj attaint au but que je m'estois
propos, comme ainsi soit que desj assez evidemment apparoist de
quelle part tourne le tort, et qu'on ne peut plus douter qui sont
les premiers moteurs de la sedition. Je me licenciray donc plus
outre de faire un brief discours de certaines circonstances bien
dignes d'estre remerques, par le moyen desquelles se decouvrira la
source premire, cause motive et origine de toute la sedition, et
se descouvrira que c'estoit une entreprinse brasse de plus longue
main que beaucoup ne pensent, et, apparoissant au vray le danger
plus grand que n'en a l'apparence, aurons plus grande occasion de
rendre grces  l'ternel, qui, par sa bonne et seure veille sur
son troupeau, l'a delivr de la gueule gloute des loups ravissants
qui avoient tendu leurs lacs pour le ruiner et devorer, et a fait
tourner leurs machinations sur leur chef, en grande confusion.
Il est donc  savoir que, trois ou quatre jours avant l'esmeute
advenue, se faisant assemble au mesme lieu du Patriarche, avoient
comme de present sonn leurs cloches les prestres S. Medard  tout
branle en mesme intention d'empescher d'ouir la parole de Dieu,
et furent ds lors semons par plusieurs d'apparence de cesser un
tel son extraordinaire, empeschement trop insupportable, ce que
leur fut force de faire, pour la crainte qu'ils eurent, se voyans
les plus foibles, d'estre contraints de ce faire par autre voye,
le refusans par amiti; qui leur fut de si dure digestion, qu'ils
en conceurent tel crve-coeur que ds lors conspirrent cur et
prestres, d'un monopole, la premire fois que l on s'assembleroit,
de sonner tant que cordes pourroient tirer et cloches branler, et,
pour festoyer ceux qui les en voudroyent empescher, se fortifirent
et se munirent de pierres, arbalestres, espes, rondelles et
long-bois, s'adjoignans bon nombre des plus mutins et seditieux de
toute la paroisse. Estoit chef de l'entreprise monsieur le cur,
moyne de S. Geneviefve, lequel avec ses prestres demanda secours
de gens et d'armes  son abb, comme luy-mesme a confess; mais,
pour estre chose de grand advis et deliberation, en consultrent
avec messieurs le Premier et Saint-Andr, presidens, ensemble le
procureur general Bourdin, desquels eurent bon confort et ayde, avec
asseurance de les garentir en tout evenement, et de ceste promesse
fortifioit au jour de la sedition le cur ses complices prestres et
mutins (en ces termes): Ruez, frappez, tuez, n'espargnez personne;
nous avons bons garans, et des plus grans de la ville. Estans
donc fortifiez de tels appuis, plus hardiment divulguoient leur
conseil envers ceux que cognoissoient plus enclins  mutinerie, les
solicitans de s'adjoindre  leur entreprinse, et par ce moyen de
l'un  l'autre fut communiqu  tant de sortes de gens que furent
advertis aucuns de ceux qui frequentent les assembles de ne s'y
trouver ce jour de samedy; et mesmes aucuns des conspirateurs, j
s'esgayans comme de ville gagne, se vantoient ds le matin qu'il
se feroit beau carnage de huguenots. Or les principaux nerfs de
la sedition estoient au toxin, au son duquel devoit venir secours
de Nostre-Dame-des-Champs, S. Victor et S. Geneviefve, et, pour
l'attendre en seuret, s'estoient reserrez et remparez les mutins
dedans leur eglise, munis et fortifiez de toutes armes necessaires 
soustenir le sige. De fait, au premier son, s'achemina grande troupe
embastonne, venant du cost des champs, au devant desquels s'avana
une troupe de chevaux; mais, aussi tost que les eurent apperceus,
se retira  la fuite toute ceste canaille, et est chose seure que
telle diligence faite par les gentils-hommes de cheval les intimida
de telle crainte que ceux des autres quartiers, eh oyant le vent,
n'osrent s'esbranler. Aussi furent getes force pierres de quelques
maisons voisines de l'Eglise, et faites saillies avec long-bois;
mais le tout fut rambarr de si prs, et tindrent si peu ceux de
l'Eglise, que tous ensemble perdirent coeur, dont les prestres et
aucuns autres prisonniers, pendant qu'on les menoit, et depuis en la
prison, ont fait maintes complaintes, disans que trop laschement leur
avoit est rompue la foy par ceux qui leur avoient promis secours,
et qu'ils s'asseuroient bien, s'ils n'eussent manqu de promesse,
qu'ils n'eussent pas est les plus foibles. Tels regrets plusieurs
gens de foy leur ont ouy faire; outre plus est assez confirme telle
conspiration, parce que, ds le matin, avoient les prestres retir
de l'Eglise, en maisons voisines de leurs plus feables, tous leurs
reliques, calices, platines, chasubles et ornemens de pris, pour
estre plus seurement en tout evenement. Assez d'autres conjectures
pourrois-je amener, si je n'estimois ceux-ci assez valables et de
suffisante attestation et preuve, laissant desormais au jugement
de tous bons cerveaux  prononcer qui a le tort, qui sont les
assaillans, rebelles aux edits du roy et seditieux, et selon iceux
quelles peines meritent les autheurs, moteurs et complices d'une
mutinerie de telle consequence, en la ville capitale de ce royaume,
que toutes les croniques franoises tesmoignent avoir de tous temps
est fort encline  toutes sortes d'esmotions et mutineries, dont
tous fidles ont bonne occasion de glorifier le Tout Puissant,
protecteur de son eglise, qui par sa main forte a preserv les siens,
environnant son troupeau des legions de ses anges, pour leur rempart,
au milieu de ses ennemis, et a tellement amoli le coeur du peuple
parisien et contenu en tel devoir, qui ne monstra aucune apparence
de s'esmouvoir. Or le lendemain se fit le matin, au mesme lieu du
Patriarche[254], l'exhortation accoustume,  laquelle se trouvrent
les evangelistes en bon equipage d'armes accoustumes  porter et
belle ordonnance, et y avoit tel nombre de bons hommes de deffense
qu'ils avoient assez moyen de se ressentir des coups et outrages
qu'avoient receu le jour precedant, et de chastier les seditieux
mutins qui leurs avoient couru sus et brass telle mene pour leur
faire  tous perdre la vie. Toutes fois, monstrans que vouloient
oublier toutes choses pour le desir qu'avoient de vivre en paix, se
comportrent en telle patience et modestie qu'il n'y a aucun qui se
puisse plaindre d'avoir seulement est outrag de parole, et ainsi en
grande paix se retirent en leurs maisons aprs l'exhortation finie.
Mais l'aprs dine quelques prestres, qui s'estoient sauvez de la
mutinerie le jour precedent, sachans bien que de tout le jour l'on ne
se rassembleroit plus audit lieu du Patriarche, voulant en revenge
du pass mettre  fin ce que pourroient de leur premire entreprise,
rassemblrent grand nombre de populasse seditieux du fauxbourg, sus
les quatre heures,  ce que la nuit, qui estoit proche, leur donnast
plus seure retraite, qui d'impetuosit brutale rompirent les portes
du Patriarche, et, amas de bois fait, mirent le feu dans toutes les
chambres d'un grand corps d'hostel, accompagn d'un petit, brisrent
en pices la chaire du ministre, rompirent tuiles, firent brche aux
murailles d'un grand pourpris de deux jardins, avec tel degast et
debris dont se peurent aviser[255], dont le bruit espars par ville
parvint aux evangelistes. Quelques gentilshommes avertis montrent 
cheval, et  la course donnrent jusques audit lieu, o n'arrivrent
que dix ou douze chevaux du commencement, qui mirent toute ceste
canaille en fuitte; survenoient tousjours chevaux  la file, qui se
trouvrent  la fin en nombre de quarante ou cinquante. Survint aussi
le procureur du roy en Chastelet, avec cinq ou six sergeans; luy
furent livrez six ou sept prisonniers; puis, le feu esteint en toute
diligence, chacun se retira. Ainsi desgorgrent le reste de leur
venin et fureur enrage sur les maisons, que n'avoient peu executer
sur les personnes.

          [Note 254: Les assembles au Patriarche furent bientt
          suspendues, comme on le verra plus loin. Le prche fut
          ferm, ainsi que l'glise sa voisine. L'glise St-Mdard,
          crit Pasquier quelque temps aprs l'meute, chme
          aujourd'hui, sans que l'on y fasse le service divin, comme
          ayant t profane; pour viter  pareil inconvnient
          on a enjoint aux ministres de se choisir autre lieu que
          le Patriarche. (Liv. IV, lettre 13.) Quand on rouvrit
          l'glise, il y eut une procession, compose de tout le
          clerg de Ste-Genevive et des cours souveraines, qui vint
          en grande pompe  St-Mdard. (Jaillot, _Quartier de la
          Place Maubert_, p. 99.)]

          [Note 255: Jacques Canage, qui toit propritaire de la
          maison, dclara qu'il l'abandonnoit aux pauvres. (Jaillot,
          _Ibid._)]




_Les choses horribles contenue en une lettre envoye  Henry de
Valois par un enfant de Paris, le vingt-huitiesme de janvier 1589,
selon la coppie qui a est trouve en ceste ville de Paris, prs
l'orloge du Palais. Pour Jacques Gregoire, imprimeur._

M.D.LXXXIX


Henry, vous savez bien que, si tost que vous fistes mettre la vray
croix de Jesus-Christ hors de France[256], bien tost aprs par
dissimulation avez exerc l'estat de la religion catholique, et fut
lors vostre coeur environn d'actes et faits damnables.

          [Note 256: Il s'agit du vol qui eut lieu  la sainte
          Chapelle dans la nuit du 10 mai 1575, et dont on accusa
          Catherine de Mdicis, de quoi, dit l'Estoille, la ville
          fut toute trouble ... La commune opinion toit qu'on
          l'avoit envoye en Italie pour gage d'une grande somme
          de deniers, du consentement tacite de la reine mre.
          (_Journal de l'Estoile_, Coll. Petitot, 1re srie, t. 45,
          p. 115.) Mais, dit encore L'Estoille (_Ibid._, p. 132), le
          15 d'avril de l'anne suivante, jour de Pques fleuries, le
          Roi fit publier aux prnes de toutes les paroisses de Paris
          qu'il avoit fait faire une croix de nouveau, semblable 
          celle qu'on avoit drobe l'anne prcdente, et qu'en
          icelle il avoit fait enchasser une partie d'une grande
          pice de la vraie croix garde au tresor de la sainte
          chapelle, et pour que dans la semaine sainte chacun l'allt
          baiser et adorer, comme de coutume; de quoi le peuple de
          Paris fut fort joyeux et content. A ce propos, Sablier,
          qui rapporte le fait dans ses _Varits amusantes_ (1765,
          in-8, t. 1, p. 25), ajoute: Il me parot que le peuple
          toit bien simple d'en croire Henri III et Catherine. Je
          suis bien de son avis.]

Vous savez bien que, lorsque vous donnastes libert  tous
sorciers, enchanteurs et autres devinateurs, de tenir libres escholes
s chambres de vostre Louvre, et mesme dans vostre cabinet,  chacun
d'iceux une heure le jour, pour mieux vous en instruire[257].

          [Note 257: En cette mme anne parut un petit livre
          ayant pour titre: _Les sorcelleries de Henri de Valois
          et les oblations qu'il faisoit au diable dans le bois de
          Vincennes, avec la figure des demons d'argent dor ausquels
          il faisoit ses offrandes, et lesquels se voyent encore en
          cette ville_; Didier-Millot, prs la porte St-Jacques,
          1589. Ce livret a t rimprim dans les _Preuves du
          Journal de l'Estoille_, t. III, p. 369 et suiv. Il y
          est dit de Henri III et de d'Epernon: Lesquels quasi
          publiquement faisoient profession de la sorcellerie; puis
          encore, qu'en outre des deux figures, on trouva une peau
          d'enfant, laquelle etoit courroye, et sur icelle y avoit
          aussi plusieurs mots de sorcellerie et divers caractres,
          dont l'intelligence n'est requise aux catholiques.]

Vous savez bien qu'avez oblig vostre ame  tels gens.

Vous savez bien qu'ils vous ont donn un esprit familier en
jouyssance, tir du nombre de soixante esprits nourris en l'eschole
de Soliman, nomm Tragon[258].

          [Note 258: Ce nom doit tre une altration de celui
          de _Tervagan_ ou _Tarvagan_, fameux dmon d'origine
          orientale, dont il est parl au 99e vers du conte de La
          Fontaine, _la Fiance du roi de Garbe_. V., pour de plus
          longs renseignements, notre petit volume, _Un prtendant
          portugais au XVIe sicle_,  la suite duquel se trouve une
          tude sur l'_Origine portugaise de la Fiance du Roi de
          Garbe_, p. 118-119.]

Vous savez bien que, pour passer plus oultre vostre malignit, avez
contrainct iceux sorciers et enchanteurs de transmuer cest esprit en
figure d'un homme naturel, ce qu'ils trouvrent fort estrange; et
neantmoins, avec leur art diabolique, ont accord ceste requeste,
et par faicts obliques, en corps et ame, ont faict sortir un diable
d'enfer, figur en homme; et de la region ou il fust premier
apparu, ce fut en Gascogne, d'un nomm Nogeno, o il print le nom
de Nogaret, ou Teragon,  cause de son premier nom Teragon, et se
vint trouver au milieu de ces sorciers et enchanteurs. De bonne
volont le presentrent  Henry estant au Louvre, accommod comme
un gentil-homme pour son conseil; le roy de Navarre, qui savoit la
tragedie, luy envoya un homme damn nomm du Beloy, pour l'introduire
plus ardemment  trahison.

Henry, vous savez bien que, tout aussi tost que vistes Teragon, vous
l'appellastes vostre frre, en l'accolant, et la nuict suyvante il
coucha dans vostre chambre, seul avec vous dans vostre lict.

Vous savez bien que toute la nuict il tint sur vostre ventre droict
au nombril un anneau, et sa main lie dans la vostre, et fust le
matin vostre main trouve comme toute cuitte; et meit sur icelle un
applic, et ce matin il vous monstra que dans la pierre de son anneau
estoit la vostre ame figure.

Vous savez bien que toute la nuict, sur ce serment damn, il vous
enseigna mille trahisons et violenses assasinatiques. Henry, vous
savez bien que, pour mieux couvrir vostre charme et l'honneur de
vostre frre Teragon, l'avez mis en parent d'un nomm de la Valette,
ce qu'il trouva fort estrange, mais par grands dons y accorda cest
accueil. Le dict de la Valette a jur et faict grand serment que ce
Nogaret ou Teragon ne fust jamais son frre[259], et en a asseur le
roy de Navarre.

          [Note 259: Il y a ici une allusion aux prtentions de M.
          d'Epernon, qui, bien que simple cadet de La Valette (v. la
          17e pitre de Busbecq  l'empereur Maximilien), et mme, 
          en croire les ligueurs, fils d'un pauvre _porte-paniers_
          (_Avertiss. des cathol. anglois_, 1590, feuill. 28), se
          disoit de l'ancienne famille de Nogaret. M. d'Espernon dit
          qu'il est sorti des Nogaret, lit-on dans le _Scaligerana_,
          1667, in-12, p. 75; il se trompe: le pre de son grand
          pre, qui estoit son bisaeul, estoit notaire; La Valette
          estoit son nom. Monsieur du Bartas avoit encore beaucoup
          d'instruments du notaire La Valette, d'o est descendu
          d'Epernon.]

L'on tient que ce dit Teragon eust affaire un certain jour  une
fille de joye en la chambre secrette, de quoy icelle cuida mourir,
suivant le recit qu'elle en a faict  ses privez amis, certifiant que
Nogaret ou Teragon n'est point un homme naturel, parce que son corps
est trop chaut et bruslant.

Madame la comtesse de Foix, sa femme, laquelle dict qu'elle aime
mieux mourir que d'estre habite de luy, et a dict que son mariage a
est faict par sort et par charme, et du tout contre sa volont, et
que la premire nuict fut Teragon d'elle esvanouy, et puis le matin
se trouva couch prs d'elle, et alors iceluy Teragon la vouloit
depuceler, elle ne seut endurer sa chair si chaulde qu'elle estoit,
dont le jour ensuyvant ne cessa de plorer devant sa tante.

Or de croire cest effect damnable de ce diable desguis est possible,
car un conte de Flandres espousa le diable en figure de femme.

A Lucques, le primat tenoit le diable en figure d'un page.

A Toscane, une dame de nom tenoit une fille qui devinoit tout, et
estoit un diable, comme enfin fut apparu.

En la ville de Bordeaux, un diable a est veu un mois entier par la
ville, mont sur un cheval, figur en homme; et, en fin du temps
predit, emporta un homme  luy vou par achapt.

En Angleterre, le roy Edouard tenoit Gaverston, qui enfin fut trouv
diable desguis, et fut cause que ce roy fist mourir des bons
seigneurs; dont, pour sa juste recompense, ce roy Edouard fut vif
embroch en fer bruslant.

Toutes ces choses icy, ce sont des advertissemens  tous seigneurs
de laisser Henry: car la verit est telle que tout homme ayant l'ame
bonne accompaignant Henry, tous y seront perdus, par guerre ou par
sort, ou par charmes, ou par femmes desbordes ou trahison: car
c'est chose asseure que l'estat du diable, regnant avec Henry, oste
la vie, le renom, la gloire, l'honneur et la vertu des hommes.

       *       *       *       *       *

Dialogue de Henry le tyran et du grand sorcier d'Espernon, pour faire
mourir Monseigneur de Guise.

D'ESPERNON _parle_.

  Sire, qu'attendez-vous? Voil le Guysien
  Qui, comme une brebis amiable innocente,
  Vers vous, trop cauteleux, pour mourir se presente:
  Car, veu qu'avez jur, il s'asseure trop bien.

HENRY.

  N'a-t-il de l'entreprise encore entendu rien?

D'ESPERNON.

  Vostre amiti luy est autant qu' moi plaisante;
  Il faut le despecher.

HENRY.

                    J'y ay bien mon attente;
  Puis le peuple de Blois n'est pas Parisien.

D'ESPERNON.

  Et que craignez-vous donc?

HENRY.

                      Je doute d'une chose,
  Qu'on vengera sa mort, parquoy si tost je n'ose
  Que je ne sois certain d'avoir quelque secours.

D'ESPERNON.

  Ne craignez rien; je vay armer cent mille diables,
  Terribles  chacun, mays  moy amiables,
  Qui pourront tout destruire en moins de quatre jours.

               _Par tout gaillard._

       *       *       *       *       *

_Invocation des diables pour le secours de Henry le tyran, faicte par
le grand sorcier d'Espernon._

    Trouppes des bas enfers, gendarmes sataniques,
  Qui les lieux souterrains terribles habits,
  La voix du magicien d'Espernon escouts,
  Vostre plus grand amy, frre des heretiques.
  Sortez, sortez, soldats des antres plutoniques;
  De venir au secours de vostre Henry hasts;
  Venez, venez icy, en armes apprests:
  Nous voulons  ce coup chasser les catholiques.
  Capitaine Astarot, sors de tes bas manoirs,
  Ameine nous cent mil de tes gendarmes noirs,
  Que renge Lucifer soubs sa noire cornette.
  Desployez, mes amis, en l'air vos estandars,
  Le vaillant Belzebut face de toutes parts
  De peur trembler le peuple, au son de sa trompette.




LE COCHON MITR,[260]

_Dialogue_.

          [Note 260: Ce fameux libelle, dirig surtout contre Maurice
          Le Tellier, archevque de Reims, et, en passant, contre
          Mme de Maintenon et l'Acadmie franoise, est d'un auteur
          encore inconnu. Barbier (_Dict. des Anonymes_, n 2,405)
          l'attribue, d'aprs l'auteur de _la Bastille dvoile_ (9e
          livraison, p. 76, note),  Franois de la Bretonnire,
          bndictin dfroqu, rfugi en Hollande, o il faisoit la
          _Gazette_ sous le nom de La Fond. C'est l qu'il auroit
          crit ce pamphlet. Un juif, qui toit de ses amis et qu'on
          acheta, l'auroit livr, toujours d'aprs l'auteur de _la
          Bastille dvoile_, aux agents de la police franoise, et
          La Bretonnire seroit venu expier son libelle par trente
          ans de captivit dans la cage de fer du Mont Saint-Michel.
          Nodier, qui en avoit possd un des rares exemplaires,
          vendu 21 fr.  sa premire vente, en 1827, et 118  la
          seconde, en 1830, et qui, en dernier lieu, n'en possdoit
          plus qu'une copie manuscrite, s'en tenoit, comme Barbier,
           ce qu'avoit dit l'auteur de _la Bastille_. Il attribuoit
          le _Cochon mitr_  Fr. de La Bretonnire (_Description
          raisonne d'une jolie collection de livres_, p. 419, n
          1027). Le Ducatiana le met au contraire sur le compte d'un
          nomm Chavigny, sans dire ce qui autorise son opinion.
          Ainsi,  ce sujet rien de certain, sinon peut-tre que
          tout le monde s'est tromp. C'est l'avis de M. Leber: Il
          y a, dit-il dans son livre sur l'_Etat rel de la Presse
          et des Pamphlets depuis Franois Ier jusqu' Louis XIV_
          (p. 111), beaucoup d'erreurs dans ce qu'on a crit sur
          l'auteur de cette infamie et sur sa punition. Dans le
          _Catalogue de sa Bibliothque_ (t. 2, p. 324, n 4478),
          M. Leber avoit dj parl de ces erreurs, et, de plus,
          il les avoit prouves, en faisant voir que tout le roman
          qui se lit dans la note de _la Bastille dvoile_ est un
          emprunt fait  la _Musique du Diable, ou le Mercure galant
          dvalis_ (Paris, 1711, in-12, p. 60). Tout s'y trouve en
          effet racont de la bouche mme de l'auteur du _Cochon
          mitr_. Il n'oublie rien que de dire son nom. C'est dans la
          note de _la Bastille dvoile_ que La Bretonnire est nomm
          pour la premire fois, et, sans doute, fort gratuitement.
          M. Leber argue de la date de 1711, qui est celle de la
          _Musique du Diable_, que l'auteur du _Cochon_ ne dut pas
          rester trente ans en prison, puisqu'on le donne pour mort
          dans ce livre, et puisque le _Cochon mitr_, cause de
          son emprisonnement, avoit paru en 1688.--Ce pamphlet eut
          dans l'origine deux ditions, qui se suivirent de prs,
          et qui sont aujourd'hui aussi rares l'une que l'autre.
          Celle qui semble tre la premire a pour titre: _Le Cochon
          mitr, dialogue_, Paris, _chez le Cochon_ (sans date).
          C'est un petit in-8 de 32 pages, y compris le titre et
          la gravure du cochon. L'exemplaire vendu deux fois chez
          Nodier toit de cette dition. Elle dut parotre vers le
          mois de juillet 1688, c'est--dire peu de temps aprs la
          mort de Furetire, qui avoit eu lieu le 14 mai, et qui,
          d'aprs ce qu'on lit aux premires pages, devoit tre
          encore toute rcente. L'autre dition, que M. Brunet, dans
          le _Manuel_, croit au contraire tre l'originale, n'indique
          pas de lieu d'impression et porte la date de 1689. C'est un
          in-12 de 28 pages. Il parotroit que l'une des deux avoit
          t subrepticement imprime  Reims,  deux pas du palais
          qu'habitoit le prlat vilipend. M. Brissart-Binet,  qui
          nous devons plusieurs des renseignements qui prcdent,
          tenoit de M. Hdouin de Pons-Ludon une anecdote qui le
          feroit croire. La voici telle que M. Hdouin la racontoit
          d'aprs une tradition de famille: Lorsque quelques
          chanoines de Reims firent contre Maurice Le Tellier un
          libelle intitul: _Le Cochon mitr_, imprim chez Godard,
          que l'archevque avoit tir deux fois de la Bastille,
          l'imprimeur fut appel chez Maurice Le Tellier, qui lui
          reprocha son ingratitude. Monseigneur, dit l'ouvrier,
          ce qui m'a engag  l'imprimer, c'est que l'ouvrage est
          bien fait.--Eh bien! reprit le prlat, envoyez-m'en un
          exemplaire. Puis, aprs l'avoir lu: Je n'ai pas, dit-il,
          tous les dfauts qu'on m'y suppose, mais qu'on en mette
          deux exemplaires dans ma bibliothque.--En 1850, M. Chenu
          a donn une dition du _Cochon mitr_  110 exemplaires.]


_L'abb Furetire, Scarron._

_L'abb_ FURETIRE.

Ah! je vous trouve enfin, Monsieur Scarron, aprs vous avoir cherch
inutilement! Je ne sai pas le temps que j'y ai mis, car,  vous dire
le vrai, je suis fort desorient depuis que je ne vois plus de Soleil
ni de Lune.

SCARRON.

Qui tes-vous, ne vous deplaise? car vous voyez, ou vous ne voyez
pas, que les morts n'ont ni barbe au chapeau, ni rien qui fasse
reconnotre la difference du sexe. Je ne sai si je suis homme ou
femme, car, lorsque je me tte, je ne trouve rien.

_L'abb_ FURETIRE.

Je suis l'abb Furetire. J'ai poursuivi en vain un evch pour
pouvoir vivre en cochon; mais, dans le temps que je l'esperois le
plus[261], la Parque a coup la trame de mes jours un peu plus avant
qu'au milieu de ma course[262].

          [Note 261: Furetire toit, comme on sait, abb de
          Chalivoy; je ne sache pas qu'il ft en passe d'un vch
          quand il mourut.]

          [Note 262: Nous avons dj dit qu'il mourut le 14 mai 1688.
          Il avoit 68 ans.]

SCARRON.

Oh! vous soyez le bien venu, Monsieur l'Abb! Vous ne serez pas icy
tout  fait comme dans Paris, mais aussi vous y entendrez moins de
tabut[263] et de tracas. Au reste, je ne sai ce que c'est ni de
procez, ni de maladie, ni de maltote, depuis que j'y suis. Comment
vous y trouvez-vous?

          [Note 263: Bruit, vacarme. On trouve dans Montaigne (liv.
          3, chap. 10) l'expression: un _tabut_ de valets.]

_L'abb_ FURETIRE.

Je n'y ai pas encore senti de froid. Pour si bien fourr que je fusse
l haut, j'y etois presque toujours transi durant six mois.

SCARRON.

Je vous repons que le froid ne vous rendra jamais transi dans ces
bas lieux; ceux qui font les _esprits-forts_ l haut ne courent
pas risque de se morfondre dans ces climats: on y est un peu plus
chaudement que dans ceux de la zone torride. Il n'y a pas long-temps
que j'ai vu notre illustre Balzac; il ne se plaint plus de son
rhume, comme il faisoit sur les bords de la Charante, et Botru ne
lui reprochera plus qu'il se _morfond  parler de lui-mme la tte
decouverte_[264]. Que nous apportez-vous de nouveau?

          [Note 264: On sait que Balzac toit de la plus solennelle
          vanit. Un jour, aprs avoir t malade d'un gros rhume,
          il vint faire sa cour  Richelieu, qui lui demanda s'il se
          portoit mieux: Eh! monseigneur, dit Bautru, qui toit l,
          comment voulez-vous qu'il se gurisse? Il ne parle que de
          lui-mme, et  chaque fois il met le chapeau  la main:
          cela entretient son rhume.]

_L'abb_ FURETIRE.

Je m'imagine que vous tes dans l'impatience de savoir ce que fait
madame Scarron?

SCARRON.

Je ne sai que trop de nouvelles de ma Guillemette[265]. Le marechal
d'Albret m'en a dit plus que je n'en voulois savoir[266]. Je sai
qu'elle est Duchesse, qu'elle a un Tabouret, qu'elle est mme du
Cabinet, et qu'elle rend au Roi les services que Livie rendoit 
Auguste; mais, la Vilaine qu'elle est, que ne faisoit-elle Duc son
mari trs marri?

          [Note 265: Sa femme. Il lui donne l le nom que portoit la
          petite levrette de sa _chienne_ de soeur.]

          [Note 266: Le marchal d'Albret alloit souvent chez
          Scarron, surtout lorsqu'il fut mari, et l'on sait qu'aprs
          la mort du pote cul-de-jatte, sa femme n'eut pas d'abord
          d'autre asile que l'htel d'Albret.]

_L'abb_ FURETIRE.

A vous our, il semble que vous avez perdu ici-bas cette force
d'esprit que vous aviez l haut; est-ce que vous ne savez
pas qu'elle vous avoit ombrag la tte d'un pennache de Cerf?
Pouviez-vous eviter le cocuage, ayant une Femme d'esprit, jolie et
galante, avec votre mine d'Esope et votre _cul de jatte_!

SCARRON.

Je me fusse consol de cette disgrace avec tant de compagnons de mon
sort, si avec son savoir faire elle et fait augmenter ma pension
de _malade de la Reine_[267]; mais, la coquine qu'elle est, je n'en
ay reu autre profit qu'une garnison importune, contre laquelle il
me falloit sans cesse recourir  _l'unguentum grisum contra_, etc.
Parlez-moi, je vous prie, d'autres gens dont le souvenir ne me puisse
pas chagriner comme celui de la Duchesse de Maintenon. Un mot de
l'Academie Franoise.

          [Note 267: Scarron revient souvent dans ses vers sur ce
          titre de: _Malade de la Reine_, sous lequel il s'toit
          fait pensionner par Anne d'Autriche. C'est surtout dans sa
          _requeste_  la reine pour avoir un logement, en outre de
          sa pension, qu'il en a parl avec esprit ...

               .....Votre malade exerce
               Sa charge avec intgrit
               Pour servir Votre Majest.
               Depuis peu l'os la peau lui perce.
               Tous les jours s'accrot son tourment;
               Mais il le souffre gaiement,
               Il fait sa gloire de sa peine,
               Et l'on peut jurer srement
               Qu'aucun officier de la reine
               Ne la sert si fidellement.]

_L'abb_ FURETIRE.

J'y viendrai aprs avoir dit ce mot de votre fameuse duchesse:
c'est qu'elle est trs bien avec le confesseur du roi, et qu'elle
charrie[268] asss bien avec la Montespan.

          [Note 268: C'est--dire, _marche de front, va de
          compagnie_, comme deux chevaux qui tranent une voiture.
          Montaigne dit de La Botie: Nos mes ont _charri_ si
          uniement ensemble. (Liv. 1, ch. 27.)]

SCARRON.

Oh! je ne m'etonne pas si la lubrique a pris ce parti-l. Il n'y a ni
telle chair que celle des avares, ni telle galanterie que celle des
Religieux. Quand ces Tartuffes se mettent en besogne, ils _y vont et
de la tte et de la queue, comme une Corneille qui abat des Noix_.
C'est un Jesuite, c'est tout dire: depuis que ces galants sont au
monde, il n'y en a presque que pour eux, au moins dans Paris. Ils ont
si bien fait qu'on a chang le Proverbe; on disoit bien toujours:
_Jacobin en Chaire, Cordelier en Choeur, Carme en cuisine_; mais on
ne dit gure plus _Augustin_, on dit _Jesuite en Bordel_. Que fait-on
donc dans l'Academie Franoise?

_L'abb_ FURETIRE.

On y fait d'aussi grandes sottises qu'en pas un lieu du monde; jugez
de la pice par cet echantillon: Jamais cette Compagnie n'a reu
tant d'honneur qu'elle en a presentement, le Roi l'ayant loge dans
le Louvre[269]; cependant ces beaux messieurs s'y battent en drilles
comme dans un Cabaret. Sur une affaire de rien, Charpentier en vint
si avant l'autre jour avec l'abb Talemant que de lui reprocher
qu'il toit fils d'un banqueroutier de la Rochelle;  quoi Talemant
repliqua que Charpentier etoit fils d'un cabaretier de Paris. De ces
injures de hales ils en vinrent aux coups. Charpentier jetta  la
tte de Talemant un Dictionnaire de Nicot, et Talemant, de son ct,
jetta  la tte de Charpentier un Dictionnaire de Monet[270]. Oh! que
vous eussiez bien fait rire le monde si vous eussiez decrit cette
bataille du stille de votre Typhon!

          [Note 269: C'est en 1672, aprs la mort du chancelier
          Sguier, qui l'avoit long-temps loge dans son htel, que
          l'Acadmie fut tablie au Louvre par Louis XIV, au mme
          endroit, dit Perrault, o se tenoit le conseil lorsque Sa
          Majest y logeoit. (_Mmoires_ de Ch. Perrault, Avignon,
          1759, in-12, p. 134.)]

          [Note 270: On fait dbiter ici  Furetire, presque mot
          pour mot, un fragment du second de ses _factum contre
          quelques uns de l'Acadmie_ (Amsterdam, 1688, in-12, p.
          46).]

SCARRON.

Si je me fusse trouv l, je les eusse laiss battre tout leur saoul.
Ils se rendoient justice respectivement, et ceux qui les separrent
etoient dignes d'une amende, d'avoir empch le cours de la justice
pour deux marauts qui meritoient les etrivires. Et vous, quelle
figure faisiez-vous l?

_L'abb_ FURETIRE.

Je n'avois garde de me trouver l, car j'etois en procs avec eux
au sujet d'un Dictionnaire que j'avois mis au jour; mais tout
ce qui s'est pass et dit de part et d'autre ne vaut pas votre
_factum_, surtout cette Epigramme contre la Dame que vous aviez pour
partie[271].

  Grand nez digne d'un camouflet,
  Belle au poil de couleur d'orange,
  Mchoire  recevoir souflet,
  Portrait de quelque mauvais Ange,
  Face large d'un pied de Roi,
  Gros yeux  la prunelle grise,
  Tu veux donc plaider contre moi
  Jusques  manger ta chemise?
  Ah! si tu gardes ton serment,
  Soit que je gagne ou que je perde,
  Que j'aurai de contentement
  De te voir manger tant de merde!

          [Note 271: Voici le titre de cette pigramme, dans les
          _Oeuvres de Scarron_, Paris, 1752, in-12, t. 1, p. 82:
          _Contre une chicaneuse qui juroit de manger jusqu' sa
          chemise en plaidant contre Scarron._]

SCARRON.

A une autre matire, celle-l pour vos plaideurs, Talemant,
Charpentier, et autres academiciens _jettoniers_[272]. Venons  mes
_cochons mitrez_. Comment se portent-ils?

          [Note 272: Afin, dit Perrault, d'engager davantage les
          acadmiciens  tre assidus aux assembles, il (le roi)
          tablit qu'il leur seroit donn quarante _jetons_ par
          chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en et
          un pour chacun, en cas qu'ils s'y trouvassent tous (ce qui
          jamais n'est arriv), ou plutt pour tre partags entre
          ceux qui s'y trouveroient, et que, s'il se rencontroit
          quelques jettons qui ne pussent pas tre partags, ils
          accrotroient  la distribution de l'assemble suivante.
          Ces jettons ont d'un ct la face du roi, avec ces mots:
          _Louis le Grand_, et de l'autre ct une couronne de
          lauriers, avec ces mots: _A l'immortalit_; et autour:
          _Protecteur de l'Acadmie franoise._ Les acadmiciens
          assidus, dont un jeton rcompensoit chaque fois l'assiduit
          intresse, reurent le nom de _jettoniers_, qui s'emploie
          encore. C'est Corneille qui cra le mot, du moins  en
          croire Furetire, dans ce passage de son _Troisime factum_
          (p. 32-33), o, comme toujours, il trouve moyen de se
          rpandre en invectives contre La Fontaine. Si en gnral,
          dit-il, j'ai appel les jettonniers ceux qui sont assidus 
          l'Acadmie pour vaquer aux travaux du Dictionnaire, je n'ai
          pu trouver de nom plus propre et plus significatif pour les
          distinguer des acadmiciens illustres par leur qualit et
          par leurs mrites...., qui n'ont aucune part  cet ouvrage
          et qui ne se trouvent qu'aux assembles solennelles des
          rceptions. Encore n'ai-je pas la gloire de l'invention de
          ce titre; elle est due au grand Corneille, qui en a t le
          parrain, et qui donna un billet d'exclusion au sieur de
          La Fontaine parcequ'il le jugeoit dangereux aux jettons,
          sur le fondement que c'est un miserable qu'on nourrit par
          charit et qui en a besoin pour subsister. On ne peut
          pcher aprs l'exemple d'un si grand homme, et son autorit
          est de tel poids que tous les confrres ont suivi son
          exemple et se traitent les uns les autres de _jettonniers_,
          selon qu'ils affectent plus ou moins d'tre assidus et de
          se trouver avant que l'heure sonne, pour participer  cette
          distribution.]

_L'abb_ FURETIRE.

Je vous entends: jamais sobriquet n'a et donn avec plus de justice
que celui de Cochon Mitr  messeigneurs les prlats. Dans toute
la Bretagne, pendant le sjour que j'y ait fait, je n'ay point ou
designer les Chanoines autrement que par celui de _porcs de Dieu_.
Mais ils ne portent point la mtre: laissons-les l.

SCARRON.

Il n'y a rien qui me plaise  l'egal de la _chronique scandaleuse_.
Lorsque j'etois l haut, c'estoit pour moi un regal.

_L'abb_ FURETIRE.

Jamais elle ne fut ni plus charge, ni plus forte. Jamais les Dames
ne furent plus effrontes; je n'en excepte pas mme le sicle de
Caligula et de Neron. Jamais la debauche ne fut plus outre, et
jamais le Bordel ne fut tant frequent par les Mitrez. Aussi quand
l'Assemble du Clerg tient, on dit communement que c'est une
_Assemble de Cochons_; et les Maquereaux du Clerg ne sont connus
que sous le titre de _Marchands de Cochons_.

SCARRON.

N'y a-t-il pas dans ce troupeau quelque Mouton, ou ce que Virgile
appelle _dux gregis_? Vous m'entendez bien?

_L'abb_ FURETIRE.

Point de Mouton, point d'Eunuque. Il n'entre point de ces animaux
mutils dans le Serail du Roi Trs Chretien; on trouveroit plutt
du poil dans le creux de la main, et une Femme belle et chaste  la
Cour, qu'une de ces btes parmi les _Cochons Mitrez_. Pour le _chef
du troupeau_ dont parle votre Virgile, il y en a un  la tte des
_Cochons Mitrez_, qui en a la plus essentielle qualit, sans en avoir
ni les cornes ni la barbe. Ce Bouc, aujourd'hui, c'est celui  la
louange duquel vous fites la Chanson si fameuse: _Ce que fait et
deffend l'archevque de Rouen_[273].

          [Note 273: Nous ne l'avons trouve ni dans l'dition la
          plus complte des oeuvres de Scarron, ni dans aucun recueil
          de vers et de chansons. Le refrain, qui fut trs populaire,
          se lit seulement  la fin de ce couplet du _Recueil de
          Maurepas_ (t. 3, p. 513).

               Le pauvre comte de Guiche
               Trousse ses quilles et son sac;
               Il faudra bien qu'il deniche
               De chez la nymphe Brissac.
               Il a gt son affaire
               Pour n'avoir jamais su faire
               Ce que fait et que defend
               L'ancien prelat de Rouen.]

SCARRON.

N'est-ce pas aujourd'hui Franois Harlay-Quint, Archevque de
Paris[274].

          [Note 274: Fils d'Achille de Harlay, marquis de
          Champvallon, qui, en effet, avant d'occuper le sige
          archipiscopal de Paris, avoit occup celui de Rouen.
          C'toit le plus beau prelat de France. On lui appliquoit ce
          vers de Virgile:

               Formosi pecoris custos, formosior ipse.

          C'est encore de lui qu'on disoit,  cause de ses
          galanteries: Il est plus berger que pasteur. Il mourut en
          1675. On l'avoit appel Harlay-Quint, parcequ'il toit le
          cinquime archevque de Paris. (V. _Recueil de Maurepas_,
          t. 4, p. 28-29.)]

_L'abb_ FURETIRE.

C'est lui-mme en corps et en me. Un Bouc n'a pas plus de poils que
ce Prlat a de Matresses[275]. Il a un fonds qui ne s'epuise point,
et est ardent  la cure comme un Bouc.

          [Note 275:

               Notre archevesque de Paris,
               Quoique tout jeune, a des foiblesses.
               De crainte d'en tre surpris,
               Il a retranch ses matresses:
               De quatre qu'il eut autrefois,
               Ce prelat n'en a plus que trois.

                            (_Recueil Maurepas_, t. 4, p. 3.)]

SCARRON.

Je l'ai fort connu. Il etoit presque toujours  Paris, quoi
qu'Archevque de Rouen. C'est justement ce qu'il falloit  ce Bouc.
Franchement, si Paris est l'Enfer des chevaux[276], c'est le Paradis
des _Boucs_ et des _Cochons_ aussi bien que des Putains. Je juge
assez de ce qu'il fait presentement par ce que je lui ai vu faire.
Passons  nos cochons.

          [Note 276: V., sur ce proverbe, notre t. 2, p. 284, note.]

_L'abb_ FURETIRE.

Vous me dispenserez de vous parler de tous. Ils n'en valent pas la
peine pour la plupart. Je ne vous dirai qu'un mot de ceux que vous
avez ou prcher dans Paris avec l'applaudissement de la Cour, et
qui vivoient en quelque odeur de Saintet tandis qu'ils etoient dans
la compagnie des Pres de l'Oratoire: c'est le Pre le Bouc[277] et
le Pre Mascaron, celui-l Evque de Prigueux, et celui-ci Evque
d'Agen.

          [Note 277: Guillaume Le Boux, qui eut le courage de prcher
           Paris pendant la Fronde touchant l'obissance qu'on
          devoit au roi, ce qui lui valut, en 1658, l'vch d'Acqs,
          et non pas celui d'Agde, comme il sera dit plus loin, et
          plus tard, en 1667, celui de Prigueux. Il avoit t, comme
          Mascaron, prtre de l'Oratoire. Il mourut le 6 aot 1693.]

SCARRON.

Quoi! ces deux fameux Predicateurs sont aussi du nombre des _Cochons
Mitrez_? Je les avois pris bonnement pour des _moutons_.

_L'abb_ FURETIRE.

Vous vous y trompez, avec tout votre discernement: c'etoit, quand
je partis, deux francs _Cochons_. Je ne sai pas si la Mitre a la
vertu de faire des metamorfoses; mais il est sr que l'Evque de
Perigueux ne laissoit pas une belle Religieuse dans son Diocse sans
la cochonner.

SCARRON.

La bonne bte! C'est celui qui, ne trouvant pas assez de grain dans
le Diocse d'Agde, fit au Roi ce compliment: _Sire, je suis n
gueux, j'ai vecu gueux; mais, s'il plat  Votre Majest, je veux_
PRIR GUEUX[278]. Et le bon Jule Mascaron! c'est un autre cochon;
il a trouv  Agen plus de paille et de grain qu'il n'en avoit 
Thule[279].

          [Note 278: D'aprs l'auteur de la _Vie abrge_ de
          Guillaume Le Boux, qui se trouve en tte de ses _Sermons_
          (Rouen, 1766, in-12, 2 vol.), ce ne seroit pas lui, mais
          l'un de ses amis, qui auroit fait au roi cette requte
          par calembour. Godeau en a fait une semblable quand, pour
          obtenir le sige de Grasse, il avoit dit  Richelieu:
          _Monseigneur, je vous demande_ Grasse. Ce qui lui fut
          accord.]

          [Note 279: Ds 1671 on prvoyoit bien que Mascaron ne
          resteroit pas  Tulle,

               Bien que tout evesch soit bon,
               Tulle est trop peu pour Mascaron.
               Il n'en demeurera pas l.
                       Alleluia.

                            (_Recueil de Maurepas_, t. 3, p. 419.)]

_L'abb_ FURETIRE.

Il a de la paille par dessus le ventre et du grain jusqu'aux
oreilles; aussi vit-il  guoguo. Toutes les Dames d'Agen s'empressent
pour lui donner du plaisir. De son ct, il tche de ne pas leur
donner de la jalousie; il y fait de son mieux. La R....use est
pourtant sa favorite. Ils se trouvent frequemment tous deux 
Beauregard, et dans le tte  tte ils font ce qui se doit faire
pour faire un tiers[280]. Il y a sans doute bien d'autres choses
plus fortes dans l'histoire de ces deux Prlats, car, quand on est
devenu _Cochon_, le ventre n'a point d'oreilles, le bruit public ne
fait point de peur; mais ce que vous allez our, si vous voulez, des
exploits de l'Evque de Laon depuis quelques annes, le cardinal
d'Etre[281], vous fera juger de quoi est capable un _Cochon Mitr_.

          [Note 280:

                 Mascaron s'enflamme,
               Etant prs d'une dame;
                 Mascaron s'enflamme,
               La voulant approcher;
                   Tout plein de zle
                   Dans sa ruelle
                   Luy dit: Ma belle,
                   Pour bien prescher,
               Un predicateur doit toucher.

                            (_Recueil de Maurepas_, t. 3, p. 341.)]

          [Note 281: Csar d'Estre, abb de Saint-Germain-des-Prs,
          qui, en 1674, avoit quitt l'vch de Laon et avoit t
          fait cardinal.]

SCARRON.

Comme j'ai fort connu la force de son genie, je ne doute pas de son
savoir-faire. Il faut qu'il ait pouss la _cochonnerie_ bien avant.

_L'abb_ FURETIRE.

Ce que j'ay  vous dire de ce _Cochon_ justifiera le presage que vous
en avez fait. Vous saurez donc que, le cardinal d'Etre etant devenu
passionn de la marquise de Coeuvres, laquelle etoit souponne
d'avoir accord au duc de Seaux[282] la dernire faveur, il voulut
y avoir part; pour cet effet, ayant averti son neveu, le marquis de
Coeuvres, du commerce scandaleux que sa Femme avoit avec le Duc,
les Parents s'assemblrent chez le Marechal d'Etre[283], o il
fut resolu de mettre cette infidle en Religion contre l'avis du
bon Homme, qui etoit le plus sage de tous. Vous faites bien les
delicats, dit-il; vous ne seriez pas ici non plus que moi si nos
Mres n'avoient forlign. Nous savons ce que nous savons, mais
sachez que le plus beau de notre nez ne vient que d'emprunt, et nous
avons en ligne directe, aussi bien qu'en collaterale, tant de sujets
de nous louer des habiles Femmes que nous avons en notre Maison, que
je m'etonne que vous en vouliez bannir celles qui leur ressemblent.
Quand j'ai mari mon petit-fils de Coeuvres avec mademoiselle de
Lionne, croyez-vous que j'aye consider ni qu'elle etoit fille d'un
ministre d'Etat, ni son bien, ni son credit? Ce sont des veus trop
bornes pour un homme de mon ge et de mon experience. Toute ma
pense a et qu'etant belle comme elle etoit, elle pourroit faire
revivre la grandeur de notre maison, laquelle, comme vous savez,
tire toute sa consideration, non pas du ct des mles, mais du ct
des femelles[284]. Si je me suis tromp, ce n'est pas ma faute: mon
intention a et bonne en cela. Ainsi, puisque la marquise de Coeuvres
n'est blame que pour avoir recherch les plaisirs que la nature nous
permet, je me declare son protecteur. Que tout cela cependant se
passe entre nous sans que la cour en soit abreuve. Les plus courtes
follies sont les meilleures[285], et nous n'avons que faire que tout
le monde rie  nos depens.

          [Note 282: Franois Emmanuel de Bonne, comte (et non pas
          duc) de Sault. Il toit fils du duc de Lesdiguires. Quand
          Mme de Coeuvres accoucha, il y eut, vu ses multiples
          galanteries, grande confusion dans les attributions de
          paternit. Le mari fut le seul  qui on ne pensa pas. Quant
          au comte de Sault, on ne l'avoit pas oubli:

               Ce n'est point au bourgeois Michaut (Tambonneau)
               L'enfant que Coeuvre a mis au monde,
               Encor moins au _comte de Sault_,
               Puisqu'on dit qu'elle n'est pas blonde.
               A qui donc la donnerons-nous,
               Ne pouvant tre  son epoux?

                            (_Chansonnier Maurepas_, t. 3, p. 439.)]

          [Note 283: Franois Annibal, comte d'Estres, frre du
          cardinal, et grand-pre du marquis de Coeuvres, qui
          s'appeloit comme lui Franois Annibal.]

          [Note 284: Le marchal d'Estres,  qui l'on prte ces
          belles paroles, toit neveu de Gabrielle, de qui venoit
          toute la grandeur de sa maison.]

          [Note 285: C'est ce que dit Ch. Beys pour clore le 5e acte
          de ses _Illustres fous_:

               La plus courte folie est toujours la meilleure.]

SCARRON.

Je reconnois dans cet avis l'esprit fort et les inclinations nobles
de la fameuse Gabrielle d'Etre, Matresse du grand Henry. Que fut-il
donc fait de la pauvre marquise? car le couvent n'accommode gures
les Dames qui ont une fois got les plaisirs de la Cour.

_L'abb_ FURETIRE.

Le Cardinal d'Etre ne trouva pas bon, non plus que le Marechal, de
publier la turpitude de sa Nice; mais il se chargea du soin de la
mettre sur le bon pied,  quoi le Marquis de Coeuvres, son Neveu,
donna les mains, ne pensant pas qu'il livroit la Brebis au Loup. Le
Prelat s'en va vite trouver la Nice: Je viens, lui dit-il, Madame,
de vous rendre un service considerable. Toute la famille etoit
dechaine contre vous, et ne parloit pas moins que de vous envoyer en
Religion. Je sai bien, Madame, qu'on ne vous rendoit pas justice;
mais enfin c'en etoit fait si je n'eusse pris votre parti. Cela
meriteroit quelque recompense pour un autre; mais, pour moi, je serai
toujours trop satisfait si vous me permettez seulement de vous voir
et de vous aimer.

SCARRON.

Voil qui est bien debuter: les suites repondront sans doute  un si
beau commencement. Je vois une place assiege dans toutes les formes.
La Tranche s'ouvrira bien-tt.

_L'abb_ FURETIRE.

Elle ne se rendra que la brche ne soit faite. Je suis bien
malheureuse, dit la Marquise, de me voir accuse injustement; et,
quoi que je ne veuille pas nier que je vous sois oblige, vous me
permettrez neanmoins de vous dire que vous effacez bien tt cette
obligation par votre procd. Vous devriez vous ressouvenir de votre
caractre et de ce que nous sommes, si vous ne voulez pas avoir egard
 ma vertu et  ce que je dois  mon mari. Mais je voi bien ce que
c'est: les contes qu'on a faits de moi vous ont donn cette audace,
et j'aurois encore lieu de vous estimer si vous n'aviez cru qu'ayant
dej quelque penchant au crime, j'aurois moins d'horreur pour celui
que vous me proposez.

SCARRON.

Peste! je plains ce Prlat. Qui et cru que la Marquise se ft si
bien deffendue? Il est vray qu'un Cochon contre une Lionne[286], la
partie n'est pas bien faite.

          [Note 286: Il vous a t dit tout  l'heure que la marquise
          de Coeuvres toit fille de M. de Lionne.]

_L'abb_ FURETIRE.

Donnez-vous patience. Un _Cochon Mitr_ a la force, le courage d'un
Lion; vous allez voir la valeur du Sang d'Etre. Le Prelat, devenu
plus amoureux par cette resistance, resolut de veiller de si prs 
la conduite de sa Nice, qu'il lui fit faire par crainte ce qu'il
n'avoit pu lui faire faire par amour. Il fit si bien, en effet,
qu'il surprit le Duc de Seaux couch dans le lit entre Madame de
Lionne et la Marquise de Coeuvres[287]. Et quand il fit ce coup il
etoit accompagn de Monsieur de Lionne. Je vous laisse  penser la
confusion o fut Madame de Lionne voyant son Mari, et la Marquise
voyant le Prelat qu'elle avoit repouss avec tant de vigueur. La
Marquise, s'etant aproche du Prelat, qui vouloit que l'on tut tout:
Ne me perdez pas de reputation, lui dit-elle, et, pourvu que vous
apaisiez mon pre et que vous cachiez la chose  mon Mari, je vous
promets de n'en tre pas ingrate[288].

          [Note 287: Cette aventure se rpandit, et fit, on le
          croira de reste, un grand scandale. Mme de Lionne avoit
          t en tout cela la corruptrice de sa fille. Sa sorte de
          malhonntet, crit Mme de Svign (2 aot 1671) toit une
          infamie si scandaleuse, qu'il y a long-temps que je l'avois
          chasse du nombre des mres. V. aussi _Supplment_ de
          Bussy, lettre  Mme de Montmorency, 30 juin 1671. Mme de
          Lionne, avant de se mettre de moiti dans les amours de sa
          fille et du comte de Sault, avoit dj partag avec elle
          M. de Bthune et le duc de Longueville. On lui fait dire,
          s'adressant au duc, dans une chanson du temps (_Recueil de
          Maurepas_, t. 3, p. 457):

               Pourquoy vous enfuyez-vous?
                 Si vous cherchez ma fille,
               Profits du rendez-vous.
                   Mais accordons-nous:
               Faisons cocu mon epoux,
               Et puis je la laisse  vous.
                 Je suis mre facile;
               Profitez du rendez-vous.

          En note, on a mis: Non seulement Mme de Lionne toit
          dbauche, mais elle pratiquoit des plaisirs  sa
          fille.--Une autre chanson (_Ibid._, p. 464-65) parle, sans
          rien omettre du scandale, de la parfaite entente de la mre
          et de la fille dans cette communaut d'amant:

               Quand  sa fille on alloit,
                   Il falloit
               Que la mre prt son droit;
               Puis elle disoit: Ma mie,
               Je t'en reponds sur ma vie.
               Pour aiguiser l'appetit,
                   Le deduit
               Se passoit au mme lit,
               Entre Bethune et la mre,
               Sault et la jeune commre.]

          [Note 288: D'aprs la chanson que je viens de citer, ce
          ne seroit pas le cardinal d'Estres qui auroit trahi Mme
          de Coeuvres, mais son propre frre, l'abb de Lionne, qui
          toit tomb amoureux d'elle, et qu'elle avoit repouss:

               Enfin son frre l'abb,
                   Echauff
               Un matin s'est present.
               Ne lui voulant rien permettre,
               Il se saisit de ses lettres.
               Son pre il en regala.
                   En parla,
               De cecy et de cela.
               L finit la patience
               D'un des grands cocus de France.]

SCARRON.

Je croi que le pauvre cocu fut bien ebaubi, ayant trouv un homme en
chair et en os couch entre sa Femme et sa Fille[289].

          [Note 289: Quoique le mari (M. de Lionne), crit encore
          Mme de Svign (19 aot 1671), ft accoutum  sa propre
          disgrce, il ne l'toit pas  celle de son gendre, et c'est
          ce qui l'a fait clater, car vous savez bien l'humeur
          complaisante et mme serviable de la mre. Mme de Lionne
          reut ordre du roi de se rendre  Angers. Tous les jeunes
          gens de la cour ont pris part  sa disgrce, dit Mme de
          Svign (2 aot 1671); elle ne verra point sa fille; on lui
          a t tous ses gens. Voil les amants bien carts.]

_L'abb_ FURETIRE.

Il en fut si etonn, qu'il ne l'auroit pas et davantage quand les
cornes lui fussent venes effectivement  la tte.

SCARRON.

Et le Prelat, que fit-il aprs ce bel exploit? Voil la brche faite,
j'entens battre la chamade; la place est plus qu' demi rendu.

_L'abb_ FURETIRE.

Vous le prenez fort bien. Le Prelat fit trouver bon au Pre de la
marquise d'ensevelir toute l'affaire dans un profond silence[290];
et lui, sous prtexte d'aller faire une correction  sa nice, la
mena dans sa chambre, o, l'ayant somme de lui tenir parole, elle ne
l'osa refuser, de peur qu'il ne la perdt auprs de son mari et de
toute sa famille.

          [Note 290: La mort ne laissa pas d'ailleurs  M. de Lionne
          le temps de faire expier  sa fille le scandale de sa
          conduite. Il mourut le 1er septembre. Le chagrin qu'il
          conut de tout ce qui venoit de se passer fut, dit-on, pour
          beaucoup dans sa mort. Sa femme l'avoit pourtant, de longue
          date, accoutum  de pareilles affaires, et lui-mme s'en
          vengeoit en dtail depuis bien long-temps.]

SCARRON.

Voil un _Cochon_ bien content. Brave _Cochon_! digne Prelat! digne
Cardinal!

_L'abb_ FURETIRE.

Le Prelat ayant obtenu ce qu'il desiroit, comme il ne pouvoit ignorer
qu'elle ne l'avoit fait que par crainte, il eut peur qu'elle ne
retournt  ses premires affections; si bien que, pour la depayser,
il fit en sorte que son Mari l'envoyt dans ses terres, qui etoient
voisines de son Evch. Cela produisit un bon effet, car il fit une
residence plus exacte qu'il n'avoit fait encore dans son Diocse. Ce
petit commerce d'intrigue dura un an ou deux; mais, des intrigues
d'Etat ayant appel hors du Royaume le Prelat[291], l'ambition prit
la place de l'amour, et finit un inceste  quoi la Marquise ne
s'etoit abandonne qu' son corps deffendant.

          [Note 291: Le cardinal d'Estres fut en effet envoy  Rome
          par le roi pour la paix de Clment IX et l'affaire de la
          Rgale.]

SCARRON.

A ce que je vois, il y a des _Cochons_ en chapeau de Cardinal aussi
bien que des _Cochons mitrez_. Mais je crois qu'ils sont rares.

_L'abb_ FURETIRE.

Puisqu'il y a plus d'evques que de cardinaux, et que presque tous
se tiennent  Rome, c'est la raison pourquoi on voit fort peu de ces
_Cochons Rouges_ dans les Provinces. Le Cardinal de Bonzi[292] fait
assez de bruit dans Montpellier; le cardinal de Bouillon[293] en a
assez fait  la cour, et le cardinal de Furstemberg[294] commenoit
 en faire plus que tous les autres quand je pris le chemin de ces
lieux profonds.

          [Note 292: Pierre de Bonzi, fait cardinal en fvrier
          1672, et qui mourut archevque de Narbonne,  l'ge de
          soixante-treize ans. Il eut surtout des intrigues avec Mlle
          de Gevaudan, qui devint plus tard la fameuse marquise de
          Ganges. (_Recueil de Maurepas_, t. 6, p. 131, et t. 7, p.
          339.)]

          [Note 293: Emmanuel-Thodose de La Tour d'Auvergne, abb
          de Cluny, grand aumnier de France, connu sous le nom de
          cardinal de Bouillon. Il n'toit plus  la cour alors, il
          toit en exil au chteau de Paray-le-Monial. (V. lettre de
          Mme de Svign, 28 octobre 1688.)]

          [Note 294: Guillaume de Furstemberg, vque de Strasbourg,
          fait cardinal le 2 septembre 1686. Deux ans aprs, il
          avoit t lu coadjuteur de Cologne, grce  l'influence
          de la France. Le pape lui refusa ses bulles, et Louis XIV,
          mcontent, fit occuper Cologne par ses troupes. Guillaume
          de Furstemberg toit aussi abb de Saint-Germain-des-Prs.
          C'est l qu'il mourut, le 10 avril 1704. Une des rues
          bties en 1699 sur le terrain de l'abbaye lui doit son nom.]

SCARRON.

Sixte cinquime fut donc gardeur de _Cochons_ quand il fut Pape, tout
comme il l'toit au Village de _Montalte_. Voil qui est plaisant:
le Pape gardeur de _Cochons_! Eh! que deviendra la dignit des
Rois, lesquels se font honneur de se dire les _fils Ans_ et les
fils _Cadets_ du S. Pre? Les Rois sont donc fils de gardeurs de
_Cochons_? Mais poursuivez, monsieur l'Abb, l'histoire du _Cochon
mitr_.

_L'abb_ FURETIRE.

Je l'acheverai, si vous n'tes pas ennuy, par l'histoire de
l'Archevque Duc de Rheims[295].

          [Note 295: Charles Maurice Le Tellier, que la haute faveur
          de Louvois, son frre, avoit fait nommer coadjuteur de
          Reims lorsqu'il n'avoit encore que vingt-sept ans! (Mm.
          de Choisy, Collect. Petitot, 2e srie, t. 63, p. 458;
          Saint-Simon, 1re dit., t. 2, p. 279.)]

SCARRON.

Comment Diable, c'est aussi un Cochon? Je croyois que c'etoit un
cheval. Il me semble l'avoir ou apeler ainsi par quelqu'un des
nouveaux venus.

_L'abb_ FURETIRE.

Il est vrai que le Marchal de la Feuillade lui fit cet honneur que
de l'apeler un jour _Cheval de Carosse_.

SCARRON.

De _Cochon_  Cheval, c'est un degr d'honneur;  Cheval de Carosse,
c'est un autre degr. La Feuillade est-il distributeur des titres
dans la Maison du Roi? A-t-il plus de sens qu'au temps de Mazarin,
qui ne le voyoit jamais qu'il ne lui dt: _Monsieur de la Feuillade,
vous n'avez point de Cervelle_[296]?

          [Note 296: Une anecdote raconte dans l'_Almanach
          littraire_ de 1793 fait allusion au reproche que Mazarin
          adressoit sans cesse  La Feuillade. En 1655, au sige
          de Landrecies, il avoit t bless d'un coup de mousquet
           la tte. Les chirurgiens, en lui appliquant le premier
          appareil, lui dirent que c'toit grave, car on voyoit la
          cervelle: Ah! parbleu, si c'est ainsi, prenez-en un peu et
          envoyez-le sur un linge au cardinal, qui me dit cent fois
          le jour que je n'en ai point:

               O messieurs, la bonne nouvelle!
               A ce diable de Mazarin,
               Qui pretend que j'en ai besoin,
               Envoyons-en une parcelle.]

_L'abb_ FURETIRE.

Il n'est pas accus d'en avoir trop. Tant y a qu'il fit rire le
Roi au sujet de l'Archevque de Rheims. Il etoit avec le Roi  une
fentre de Versailles qui regarde la grande rue par o l'on vient
de Paris. Le Roi ayant decouvert un Carosse  plus de six Chevaux:
Voil, dit-il, un bel equipage; il semble que c'est la livre de
l'archevque de Rheims[297].--Il est vrai, dit la Feuillade.--Mais
ne voil que sept chevaux, dit le Roi.--Sire, repliqua la Feuillade,
Votre Majest ne voit pas le huitime.--O est-il donc? dit le
Roi.--Il est dans le Carosse, repondit l'homme de peu de Cervelle.
Mais je pretens degrader cet Archevque et faire voir qu'il n'est
qu'un _Cochon Mitr_, non plus que les autres Prelats.

          [Note 297: Il alloit toujours en grand quipage et grand
          train. C'est  lui qu'arriva sur la route de Saint-Germain
          cette aventure si bien raconte par Mme de Svign: Le
          carrosse de Monseigneur passant sur le corps d'un pauvre
          homme et de son cheval, puis versant du choc, tandis que
          l'homme et le cheval se relvent et dcampent au galop. Il
          croit bien tre grand seigneur, dit la marquise, mais ses
          gens le croient encore plus que lui. (Lettre du 5 fvrier
          1674.)]

SCARRON.

Ah! je vous prie, Monsieur l'Abb, pour l'amour du nom Le Tellier,
 qui l'Etat est si redevable, ne lui tez pas le titre que la
Feuillade lui a donn du consentement mme du Roi.

_L'abb_ FURETIRE.

De grce, entendons-nous. Je ne veux pas dire que l'Archevque de
Rheims ne soit un Franc Cheval de Carosse; son naturel fanfaron
et brutal parot assez partout o il affecte de parotre[298],
pour ne pouvoir pas lui contester le titre dont la Feuillade l'a
mis en possession: car, soit qu'il parle de Thologie, soit qu'il
s'entretienne avec les Dames, soit qu'il mette le nez dans les
affaires de l'Etat, soit qu'il joue  la bassette, soit qu'il
mange, soit qu'il boive, il est cheval _per omnes Casus_. On ne vit
jamais animal mieux form[299], on ne vit jamais un prelat mieux
intentionn; il est constant qu'il veut toujours plaire, mais il est
si malheureux qu'il ne peut jamais faire ce qu'il veut. C'est donc un
franc cheval de carosse  cet gard; mais  un autre gard, quand il
est question des Ministres d'amour, c'est un _Cochon Mitr_.

          [Note 298: Le portrait que fait de lui Saint-Simon
          (_Mmoires_, 1re dit., t. 2, p. 85) nous le reprsente
          bien plutt comme un colonel de dragons que comme un
          prlat.]

          [Note 299: C'est ce qu'on dit dans un couplet qui fut fait
          lorsque Louvois se chargea de l'administration des haras:

               Louvois n'aura pas d'embarras
               A faire valoir ses haras,
               S'il prend pour etalon son frre:
               Lre l, lre lan lre.

                            (_Recueil Maurepas_, t. 6, p. 443.)]

SCARRON.

Il marche donc sur les traces du _Cochon_ en Pourpre? Il ira bien
s'il ne s'carte pas!

_L'abb_ FURETIRE.

Il est all dej aussi loin en qualit de _Cochon Mitr_; mais je
serai fort tromp s'il va jamais aussi loin pour attraper le Bonnet
Rouge[300]. J'ai laiss la Cour de France si fort brouille avec la
Cour de Rome[301], qu'il faut que les affaires changent du noir au
blanc pour que l'Archevque de Rheims puisse attraper le bonnet tant
desir par les _Cochons Mitrez_.

          [Note 300: Il ne parvint pas  tre fait cardinal. Louvois
          le dsiroit fort, mais le roi Jacques refusa son appui
          et l'affaire manqua. Louvois en garda rancune au roi
          d'Angleterre, et, lorsqu'il eut t dtrn, il s'opposa
          long-temps  ce que le roi lui vnt en aide. Seignelay
          toit d'un avis contraire, disant qu'il toit de la dignit
          de la France de lui faire rendre sa couronne. Ce fut la
          cause d'une brouille entre les deux ministres.]

          [Note 301: On toit en effet au plus mal avec le pape
          Innocent XI, qui, en 1687, avoit profit de la mort de
          notre ambassadeur  Rome pour abolir les franchises dont
          jouissoit le reprsentant de la France. Louis XIV vit l un
          acte d'hostilit et y rpondit en se saisissant d'Avignon
          et en s'assurant de la personne du nonce.]

SCARRON.

Caligula avoit honor un de ses chevaux de la dignit de Senateur; le
Pape pourroit bien, comme successeur de cet Empereur Romain, appeler
dans son senat notre _Cheval de Carosse_.

_L'abb_ FURETIRE.

J'y consens volontiers. Cependant il sera toujours, s'il vous plat,
un _Cochon Mitr_, comme l'_Evque de Laon_ avant qu'il ft le
Cardinal d'Etre. Voici le fait: La Duchesse d'Aumont[302] ayant
chass une de ses femmes de chambre parce qu'elle avoit un commerce
amoureux avec le marquis de Villequier[303], son beau-fils, cette
fille, outre de douleur de se voir eloigne de son galant, lui dit,
pour se venger, que l'archevque de Rheims couchoit avec la duchesse
d'Aumont toutes les fois que le duc alloit  Versailles. Quoi! mon
Oncle! s'ecria en mme temps le marquis tout etonn. Ah! j'ai peine 
le croire, et tu n'es qu'une medisante!

          [Note 302: La duchesse d'Aumont toit l'ane et la plus
          belle des trois filles du marchal de La Mothe.]

          [Note 303: Il toit fils d'un premier mariage du duc
          d'Aumont avec Madeleine Le Tellier, soeur de Louvois et de
          l'archevque de Reims, et, par consquent, neveu de l'un et
          de l'autre.]

SCARRON.

Il y a de l'apparence. M. l'archevque de Rheims coucher avec la
Duchesse d'Aumont, la femme de son beau-frre[304]! Ne voyez-vous pas
l'esprit vindicatif de cette fille, et que, si sa matresse l'et
laisse en paix avec le marquis, elle n'et eu garde de rien dire?

          [Note 304: Voir la note prcdente.]

_L'abb_ FURETIRE.

Ecoutez la suite, et vous verrez que l'esprit de vengeance n'a servi
 autre chose qu' decouvrir la verit et  l'pandre par toute la
Cour. Puisque vous tes incredule, dit-elle au marquis, je vous le
ferai voir ds que monsieur le duc ira  Versailles. Elle lui tint
parole. Ayant demand pour toute grace  la duchesse qu'elle pt
demeurer deux jours dans la maison, elle l'obtint, et, le duc etant
parti, elle posta le Marquis en lieu propre  le satisfaire. Il vit
entrer l'archevque avec une lanterne sourde  la main et le nez
dans son manteau, ce qui ne lui permit plus de douter de ce que la
fille lui avoit dit.

SCARRON.

C'etoit peut-tre un fantme et un diable galant et amoureux qui
avoit pris, pour se faire honneur, la forme de l'archevque.

_L'abb_ FURETIRE.

Le marquis ne crut pas s'tre tromp. Il partit au plus grand matin
de Versailles, et conta  tous les Courtisans de son ge tout ce qui
s'etoit pass et tout ce qu'il avoit vu. En mme temps cette nouvelle
se repandit par toute la Cour. Le marquis de Louvois ne voulut jamais
croire qu'elle vnt de son Neveu; mais, n'en pouvant plus douter
aprs le temoignage de tant de personnes differentes, il lui lava la
tte autant que son imprudence le meritoit.[305]

          [Note 305: Cette affaire scandaleuse est aussi raconte
          dans _la France galante_, ou _Histoire amoureuse de la
          Cour_ (Cologne, P. Marteau, 1695, in-12, p. 416-417).
          Saint-Simon ne dit rien contre les moeurs de Mme d'Aumont,
          et c'est trange de la part d'un mdisant comme lui, qui
          l n'avoit pas  inventer, comme il fit souvent, mais qu'
          couter seulement ce qui se disoit et se chantoit partout.
          Voici, par exemple, un couplet du _Recueil Maurepas_ (t. 7,
          p. 37):

               Seras-tu toujours eprise
               De toutes sortes de gens?
               A ton ge, est-on de mise?
               D'Aumont, quitte les galants.
                   --Je ne saurois.
               --Quitte au moins les gens d'eglise.
                   --J'en mourrois.

          Les Clrambault ont mis en note: La duchesse d'Aumont
          toit dvote de profession, et, comme elle avoit toujours
          eu quelque directeur en affection, qu'tant fort vive,
          elle toit souvent avec lui et en parloit sans cesse, on
          avoit toujours mdit d'elle et de ses directeurs. Les deux
          plus fameux qu'elle eut jusqu' cette prsente anne 1691
          toient le P. Gaillard, jsuite, qu'elle quitta pour un
          pre de l'Oratoire appel le P. de La Roche. Mais, ce qui
          avoit encore plus que tout cela donn lieu  la mdisance,
          c'est que Charles-Maurice Le Tellier, archevque duc de
          Reims, pair de France et prlat trs dcri du ct de la
          continence, avoit t trs long-temps amoureux d'elle.
          Cette passion avoit d'autant plus fait de bruit que, la
          duchesse d'Aumont ayant aigri contre elle, quelques annes
          auparavant, le marquis de Villequier, son beau-fils,
          celui-ci parloit publiquement contre le commerce de sa
          belle-mre avec l'archevque de Reims. Le public renchrit
          encore l-dessus et n'pargna pas les directeurs, et
          peut-tre avoit-il raison, car il faut toujours se dfier
          des femmes, et surtout des dvotes.]

SCARRON.

Brave! brave! encore une fois brave l'archevque de Rheims, de savoir
si bien planter des cornes et faire si bien cocu son Beau-frre!

_L'abb_ FURETIRE.

Il est plus brave que vous ne pensez, puisqu'il a fait cocu son neveu
aussi bien que son Beau-frre.

SCARRON.

Il mange donc les poules et les poulets, ce brave _Cochon_? Le voil
de bon appetit. N'avez-vous pas l'esprit un peu satirique?

_L'abb_ FURETIRE.

Vous allez our la pure vrit. L'archevque s'etant rendu amoureux
de sa Nice d'Aumont[306], femme du marquis de Crequi, il resolut de
s'etablir auprs d'elle sur les ruines de son Mari. Il lui declara
donc que son Mari etoit amoureux ailleurs, et, ayant jett le trouble
dans son esprit par cette nouvelle: Que vous tes folle, Madame, lui
dit-il, de vous en fcher, comme si vous n'aviez pas  lui rendre le
change! S'il a fait une Matresse, vous n'avez qu' faire un galant:
l'un vaudra bien l'autre, et je crois que c'est l le meilleur
conseil qu'on vous puisse donner.

          [Note 306: Elle toit ne, comme Villequier, du mariage du
          duc d'Aumont avec Madeleine Le Tellier. Comme Mme d'Aumont,
          sa belle-mre, elle avoit les apparences de la vertu, mais
          les apparences seules.

                 La Crequi veut faire
                 La dame d'honneur,
                 Une mine austre,
                 Un air de hauteur:
                 Ce sont l les preuves
               Que l'on a de sa vertu,
                   Lanturlu.

                            (_Recueil Maurepas_, t. 7, p. 403.)]

SCARRON.

Ah! pauvre marquise, je te vas bientt voir _cochonne_. Achevez, je
vous prie, que je voye la fin de la comedie.

_L'abb_ FURETIRE.

La marquise ne topa point  la proposition; au contraire, elle fut
fort surprise de voir son Oncle dans ces sentimens, lui qui devoit
l'en dtourner si elle et et de cet avis-l. Ainsi, n'ayant pas
trouv son compte avec elle, il prit le parti de s'expliquer mieux,
ce qu'il fit en termes si intelligibles qu'elle ne douta point qu'il
ne voult tre de moiti de la vengeance. Elle trouva cela horrible
pour un Archevque et pour un Oncle.

SCARRON.

Avec tout cela je vois  travers tout ce nuage le _cochon_ victorieux
et la marquise _cochonne_.

_L'abb_ FURETIRE.

En effet, comme elle recevoit beaucoup de bien de l'archevque et
qu'elle en esperoit encore davantage  l'avenir, elle ne jugea
pas  propos de le mortifier, comme elle aurait fait sans cette
consideration. Cela le rendit encore plus amoureux, s'imaginant qu'il
y avoit de l'esperance pour lui; et, pour boucher les yeux au Mari,
il proposa de le defrayer, lui et toute sa maison[307].

          [Note 307: Son amiti pour sa nice, la marquise de
          Crqui, alla jusqu'au scandale, dit Saint-Simon (t. 8, p.
          126). Il lui avoit donn une maison toute meuble et lui
          lgua deux millions. V. aussi _la France galante_, p.
          295-385, 394, 414-415.

               Un homme d'Eglise
               Du soir au matin
               Lui fait en chemise
               Lire l'Aretin, etc...

                            (_Recueil Maurepas_, t. 7, p. 405.)

               Crequi, belle marquise,
               Avec votre air coquet,
               Vous seriez bien de mise
               Si votre oncle n'et fait:
               Flon, flon, larira dondaine, etc.

                            (_Recueil Maurepas_, t. 6, p, 59.)]

SCARRON.

L'argent est le nerf de l'amour aussi bien que de la guerre. Le
pauvre marquis en ft aveugl, je le vois bien.

_L'abb_ FURETIRE.

Eh quoi donc! le pauvre Cocu fut si touch des offres de
l'Archevque, rapportant toutes ses bonts  la qualit d'Oncle, et
non  celle d'Amant, qu'il en temoigna partout sa reconnoissance.
C'est--dire qu'il etoit fort reconnaissant de ce que son Oncle
couchoit avec sa Femme en bien payant. Le Marechal de Crequy,
son pre, ne prit pas l'affaire dans ce biais; il fut choqu des
liberalitez excessives de l'Archevque, sachant que les prelats les
plus saints n'etoient que des Adultres, que des Incestes, que des
Cochons, en un mot. Il s'en plaignit au Marquis de Louvois[308],
lequel eut cette reponse de son digne Frre: Ce que vous en faites,
lui dit-il, n'est que par jalousie; tout riche que vous tes, vous
tes encore assez interess pour craindre que ma succession ne
vous echappe. Le Marechal ayant appris du marquis le peu de succs
qu'il avoit eu dans ses remonstrances, il s'adressa au Roi[309],
qui commanda  l'heure mme  l'Archevque de se retirer dans son
archevch[310], ce qui fut fait. Le Prelat, prenant le temps qu'on
accommodoit toutes choses pour son depart, fut dire Adieu  la
marquise, laquelle il conjura de se souvenir que c'etoit pour l'amour
d'Elle qu'il alloit souffrir l'exil.

          [Note 308: Louvois et son frre avoient souvent ensemble de
          ces conversations d'affaires de famille. En voici une trs
          vivement rsume dans un couplet:

               Maurice disoit  Louvois:
               Mon frre, vous n'tes pas sage;
               De quatre enfans que je vous vois
               Vous negligez l'avantage.
               Louvois repond avec soupirs:
               Il faut moderer ses desirs.
               Barbezieux rglera l'Etat,
               Soucr remplacera Turenne,
               L'abb vise au cardinalat;
               Pour Courtenvaux, j'en suis en peine;
               Il est sot et de mauvais air:
               Nous n'en ferons qu'un duc et pair.]

          [Note 309: Il s'adressoit bien: Louis XIV n'avoit jamais
          aim l'archevque de Reims.]

          [Note 310: Si sa passion n'en et pas souffert,
          l'archevque n'et pas vu l une bien terrible disgrce. Il
          habitoit Reims de bon coeur: Assez resident chaque anne,
          dit Saint-Simon (t. 8, p. 126); gouvernant et visitant son
          diocse, qui toit le mieux regl du royaume, et pourvu
          d'excellents sujets de tous genres, qu'il savoit choisir et
          s'attacher.]

SCARRON.

Si j'etois sensible aux maux des vivans, je le serois beaucoup 
la douleur de ce bon Prelat, le voyant forc  s'eloigner d'une
nice qui fait tous ses plaisirs. N'avez-vous pas laiss quelque
autre _Cochon Mitr_ l haut? Les recits que vous m'avez faits sont
divertissans.

_L'abb_ FURETIRE.

Il n'y a point d'Evque, ni d'Archevque, ni de Cardinal, qui ne
soit aussi _cochon_ que l'Archevque de Reims et le cardinal d'Etre;
l'Evque de l'Escure est peut-tre le seul dont la vie n'est pas
_cochonne_ comme celle des autres, parcequ'il n'a pas le grain en
abondance comme eux. Je vous ai entretenu de ces deux Prlats plutt
que de l'Archevque de Paris, de l'Evque de Meaux, de l'Evque
de Beauvais, de l'Evque de Valence et de tous les autres, parce
qu'ayant ou raconter les vies de ces deux Prelats sur lesquels je me
suis etendu quelques jours avant ma mort, j'en ay retenu les ides
plus fraches. Mais avec le temps et un effort de reminiscence je
pourrai vous entrenir de la vie de tous les _Cochons_; outre qu'il
arrive ici tous les jours assez de gens de Paris: il s'en trouvera
quelqu'un qui pourra nous fournir la matire de plusieurs semblables
entretiens.

SCARRON.

On aura donc enfin une histoire qu'on pourra appeller veritable, dont
l'autheur ne pourra pas tre souponn de flatterie non plus que de
haine, puisque les morts, ne craignant ni n'esperant rien de la part
des vivans, ne peuvent tre rien moins que flatteurs et passionnez.

_L'abb_ FURETIRE.

On aura de plus une histoire curieuse de tous les Evques, qu'on
pourra appeler l'histoire _cochonne_, de mme qu'on dit l'_histoire
auguste_ en parlant de celle des Empereurs.




_Stances sur le retranchement des festes en_ 1666[311].

          [Note 311: Nous trouvons cette pice dans le _Chansonnier
          Maurepas_ (t. 3, p. 45), o elle a pour titre: _La
          difformit de la rforme des saints._ Elle existe avec
          celui qu'elle porte ici dans le recueil intitul: _Le
          tableau de la vie et du gouvernement de messieurs les
          cardinaux Richelieu et Mazarin et de Monsieur Colbert,
          reprsent en diverses satyres et posies ingenieuses_....
          (Cologne, P. Marteau, 1694, in-12, p. 214-218). La pice
          qui prcde celle-l, dans le mme recueil, traite aussi
          de ce sujet. Elle a pour titre: _Lettre en vers libres 
          un amy, en 1666, sur le retranchement des festes par M.
          Perefixe, archevque de Paris._ Il y est dit  la fin:
          L'auteur de ce pome n'est pas M. Le Petit, car il estoit
          dej brl en ce temps-l. Et on lit en note,  la page
          203: C'estoit M. Colbert qui pressoit cette affaire pour
          faire travailler les gens. Pareille mesure ne nous tonne
          pas de la part du laborieux ministre. Louis XIV, pourtant,
          s'attribue tout l'honneur de celle-ci dans ses _Memoires_
          (Paris, 1806, in-8, 1re partie, p. 277-278): J'observai,
          dit-il, que le grand nombre des festes, qui s'etoient
          de temps en temps augmentes dans l'Eglise, faisoit un
          prejudice considrable aux ouvriers, non seulement en ce
          qu'ils ne gagnoient rien ces jours-l, mais en ce qu'ils
          y despensoient souvent plus qu'ils ne gagnoient dans
          tous les autres. Car enfin c'toit une chose manifeste
          que ces jours, lesquels, suivant l'intention de ceux qui
          les ont tablis, auroient d tre employs en prires et
          en actions pieuses, ne servoient plus aux gens de cette
          qualit que d'une occasion de debauche, dans laquelle ils
          consumoient incessamment tout le fruit de leur travail.
          C'est pourquoi je crus qu'il etoit ensemble et du bien des
          particuliers, et de l'avantage du public, et du service
          de Dieu mme, d'en diminuer le nombre autant qu'il se
          pourroit; et, faisant entendre ma pense  l'archevque
          de Paris, je l'excitai, comme pasteur de la capitale de
          mon royaume,  donner en cela l'exemple  ses confrres de
          ce qu'il croiroit pouvoir tre fait, ce qui fut par lui
          bientt aprs execut de la manire que je l'avois jug
          raisonnable.]


        Adieu, mon cher amy, je pars de cette ville
      Qu'on me rompe les os si je revois Paris.
      Quoy! je demeurerois en ce maudit pays,
      O la vertu n'a point d'asile,
      Et qui ne se trouve fertile
  Qu'en putins, qu'en bigots et qu'en malins esprits!
      Le sejour m'en seroit funeste,
      Je m'en vais chercher d'autres gens,
      De peur qu'avec ces habitans,
      Le peu de vertu qui me reste
      Ne m'abandonne en peu de temps.

        Mais enfin o faut-il que j'aille?
      Les jesuites sont en tous lieux;
      Il n'est plus d'endroits sous les cieux
      Exemts d'une telle canaille;
      Cette hypocrite nation,
      Sous ombre de devotion,
      A toujours de secrettes trames,
      Et ces matres archibigots,
      Feignant de convertir les ames,
      Attrapent quantit de sots.

        Auroient-ils est dans la Chine,
      Dans le Perou, dans le Japon,
  S'ils n'avoient pas connu que ce pays est bon
      Pour faire rouler leur cuisine?
      Ces illustres marchands de bled
      N'ont pas l'esprit assez troubl
      Pour demeurer en mauvais giste;
      Et, si ces lieux ne payoient pas
      Leurs sermons et leur eau benite,
      Ils changeroient bien de climats.

        Valent-ils mieux dans la Sorbonne?
      Non: car on m'a dit qu'en ce lieu
      Le pape, vicaire de Dieu,
      N'y peut faire sa cause bonne.
  Pas un ne veut signer l'infaillibilit,
      De peur de se faire une affaire;
  Et l'on estime mieux souscrire au formulaire[312]
      Que les docteurs ont arrest
      Que courir risque de deplaire
      A messieurs de la Facult.

        Dedans ce lieu ce n'est que brigue;
  Les docteurs sont toujours de differents avis,
      Et ceux qui sont les plus suivis
      Sont ceux qui font le plus d'intrigue.
      Le seul caprice y rgle tout;
      L'un blme ce que l'autre absout;
  Chacun, suivant son sens, rgle le Paradis,
      Et fait des loix en ntre Eglise,
      Comme le roi fait des edits.
        Dans ce maudit tems on retranche
      La fte de beaucoup de saints,
      Et c'est justement que je crains
      Qu'on ne reforme le dimanche.
    Pourquoy jadis festions-nous saint Thomas[313],
  Ou pourquoy maintenant ne le festons-nous pas?
      D'o vient ce changement etrange?
  En voicy la raison: aujourd'huy le clerg
      Pretend qu'un aptre et qu'un ange
      Ne peuvent rien sans son cong.

        Les saints, jaloux les uns des autres,
      Vont avoir un procs bien grand:
      Un evangeliste pretend
      Valoir autant que les aptres[314];
  Saint Marc ne peut souffrir ces abus inous,
  Il veut estre fest comme on feste saint Louis;
      Le bon saint Joseph parot triste
      Du tort qu'on luy fait aujourd'hui,
      Et soutient que saint Jean-Baptiste,
  Dont on feste le jour, ne vaut pas mieux que luy.

      Eh quoy! disent les Innocens[315],
      Quoy! souffrirons-nous que l'eglise,
  Qui nous chma toujours, aujourd'huy nous meprise?
  Ne valons-nous pas bien autant que saint Laurent?
  S'il repandit son sang, nous versmes le ntre,
  Nous avons tous souffert autant que pas un autre;
      Pourquoy n'aurons-nous plus d'encens?
      Ne seroit-ce point que la France,
      Qui ne vit plus dans l'innocence,
      Ne peut souffrir les Innocens?

        Tous les patrons de confrerie
      Ont fait un bon serment entr'eux
      De n'exaucer jamais nos voeux,
      Puisque leur feste est abolie.
  Si saint Roch une fois nous oste son secours[316],
      Que de maux crotront tous les jours!
      Et, si sainte Reine se pique,
  Je prevois que Martot, Gayan et d'Alenc[317]
      Auront cent fois plus de pratique
      Qu'ils n'en avoient au temps pass.

        Que de galeux, que de teigneux,
      Que de verole et que de peste!
  La reforme des saints nous sera trop funeste
  Si nous ne faisons pas notre paix avec eux.
  Si l'on veut retrancher les festes de l'anne,
  Qu'on oste celles-l dont la veille est jeune,
  Je consens volontiers  leur retranchement:
  Qu'on oste saint Andr, mais non pas sainte Reyne,
      Car nous avons trop frequemment
      Besoin de l'eau de sa fontaine[318].

        Pour moy, qui crains trop la colre
      Des saints irritez contre nous,
      Je vais chercher une autre terre
      Pour m'exemter de leur courroux,
      Adieu, je sors de cette ville.
  Qu'on me rompe les os si je revois Paris!
  Quoy! je demeurerois en ce maudit pays,
      O la vertu n'a point d'asile,
      Et qui ne se trouve fertile
  Qu'en putains, qu'en bigots et qu'en malins esprits!
      Le sejour m'en seroit funeste;
      Je m'en vais chercher d'autres gens,
      De peur qu'avec ces habitans
      Le peu de vertu qui me reste
      Ne m'abandonne en peu de temps[319].

          [Note 312: Il datoit de l'anne prcdente. Voy. t. 5, p.
          84.]

          [Note 313: Des stances sur le mme sujet, qui se trouvent
          dans le _Recueil de Maurepas_ (t. 3, p. 17-20), parlent
          aussi de la suppression de la fte de saint Thomas. Ce
          patron, dont le nom toit crit en rouge sur les almanachs,
          comme celui de tous les saints dont on chmoit la fte, ne
          fut plus  l'avenir crit qu'en noir; ce qui fait dire:

                     Dans cette commune disgrace
                     Tout le monde plaint saint Thomas,
                     Et nous le verrons, quoi qu'il fasse,
               En changer de couleur sur tous les almanachs.]

          [Note 314: Les ftes d'vanglistes avoient en effet t
          supprimes. On lit dans les _stances_ que je viens de citer:

               Saint Luc, fidle evangeliste,
               Saint Marc, faisant mme metier,
               Ne se verront plus sur la liste.]

          [Note 315: La fte des Innocents, qui se clbroit le 28
          dcembre, avoit aussi t retranche. Nous lisons dans
          les stances dj cites, o il est fait allusion  la
          suppression des auvents de maisons, qui, avanant trop
          dans les rues, obscurcissoient le dedans des boutiques et
          empchoient, la nuit, la clart des lanternes, suppression
          qui fut ordonne en mme temps que le retranchement des
          ftes:

               Les festes supprimer, retrancher les auvents
                   Est une police nouvelle;
                   Pour moy, je la tiens criminelle,
               D'attaquer sans piti les petits Innocents.]

          [Note 316: Nous lisons dans les _stances_ cites tout 
          l'heure:

               Du bienheureux monsieur saint Roch,
                   Qui nous preservoit de la peste,
                   On a pendu la feste au croc,
               Et, cet est dernier, il joua de son reste.]

          [Note 317: Clbres mdecins de l'poque. Le dernier eut un
          fils qui se ruina en expriences de physique. C'est ce fils
          que Boileau nomme dans sa 10e satire, v. 433:

               D'un nouveau microscope on doit, en sa prsence,
               Tantt, chez d'Alenci, faire l'exprience.

          Dans le _Chansonnier Maurepas_, au lieu des deux premiers
          qui sont nomms ici, l'on trouve Coladon et Lelarge.]

          [Note 318: Cette fontaine se trouve dans l'Auxois, au bourg
          d'Alise, qu'on appelle aussi _Sainte-Reine_,  cause de la
          sainte qui y fut martyrise, et aux mrites de laquelle
          toit attribue la vertu de cette eau minrale, trs
          efficace contre toute espce de galle.]

          [Note 319: Ce retranchement des ftes fut une mesure qui
          n'eut pas long-temps son excution, ou qui ne diminua pas
          assez le nombre des chmages. En 1678, quand parut le 8e
          livre de ses fables, La Fontaine pouvoit encore faire dire
          par le savetier au financier:

               . . . . . Le mal est que toujours
               (Et sans cela nos gains seroient assez honntes),
               Le mal est que dans l'an s'entremlent des jours
                   Qu'il faut chmer; on nous ruine en ftes;
               L'une fait tort  l'autre, et monsieur le cur
               De quelque nouveau saint charge toujours son prne.

          Voltaire, devenu agriculteur, voulut aussi restituer au
          travail ces jours vous  l'oisivet et  la dbauche sous
          prtexte de religion. Il en crivit nettement au pape:
          Ma destine, lit-on dans sa lettre du 21 juin 1661 
          d'Argental, est de bafouer Rome et de la faire servir 
          mes petites volonts ... Je fais donc une belle requte au
          Saint-Pre, je demande.... une belle bulle pour moi tout
          seul, portant permission de cultiver la terre les jours
          de fte sans tre damn. Mon vque est un sot qui n'a
          pas voulu donner au petit pays de Gex la permission que
          je demande, et cette abominable coutume de s'enivrer en
          l'honneur des saints au lieu de labourer subsiste encore
          dans bien des diocses. Le roi devroit, je ne dis pas
          permettre les travaux champtres ces jours-l, mais les
          ordonner. C'est un reste de notre ancienne barbarie de
          laisser cette grande partie de l'conomie de l'Etat entre
          les mains des prtres. M. de Courteilles vient de faire une
          belle action en fesant rendre un arrt du conseil pour le
          desschement des marais. Il devrait bien en rendre un qui
          ordonnt aux sujets du roi de faire crotre du bl le jour
          de saint Simon et de saint Jude tout comme un autre jour.
          Nous sommes la fable et la rise des nations trangres,
          sur terre et sur mer; les paysans du canton de Berne,
          mes voisins, se moquent de moi, qui ne puis labourer mon
          champ que trois fois, tandis qu'ils labourent quatre fois
          le leur. Je rougis de m'adresser  un vque de Rome, et
          non pas  un ministre de France, pour faire le bien de
          l'Etat.]




_Le Pont-Breton[320] des Procureurs. Dedi aux Clercs du Palais._

M.DC.XXIV.

          [Note 320: Ce mot de _Pont-Breton_, dont nous n'avons pu
          parvenir  trouver l'tymologie, servoit  dsigner une
          espce de petites chansons satiriques alors fort  la mode.
          L'air sur lequel ces chansons couroient s'toit d'abord
          seul appel ainsi; par suite la chanson elle-mme en avoit
          pris le nom. L'on en a la preuve par le _Chansonnier
          Maurepas_ (t. 1, p. 383), qui, reproduisant un couplet
          contre la princesse de Conti, dit qu'il se chantoit sur
          l'air des _Ponts-Bretons_; et par un passage de Tallemant
          (dit. in-12, t. 1, p. 113), o certain couplet de Voiture
          ayant la mme coupe que celui du recueil de Maurepas est
          appel un _Pont-Breton_. Voiture a lui-mme attest la
          popularit de ces sortes de chansons: Nous chantmes en
          chemin, crit-il au cardinal de La Valette, une infinit
          de _savans_, de _petits doigts_, de _bons soins_, de
          _Pons-Bretons_. (_Oeuvres_, Paris, 1713, in-8, t. 1, p.
          24.) Des chansons satiriques le nom passa aux pasquils
          faits dans le mme esprit, soit en vers, comme le livret
          rarissime qui a pour titre _Les Ponts-Bretons_ (1624, pet.
          in-8), soit en prose, comme la pice reproduite ici; soit
          en prose et en vers, comme le petit volume, non moins
          rare, vendu  la dernire vente Nodier: _Le Passe-partout
          des Ponts-Bretons, corrig et augment de toutes les plus
          belles pices_ (1624). Ce n'est qu'un libelle diffamatoire,
          dit Nodier dans une note (_Description raisonne d'une
          jolie collection de livres_, p. 233, n 586), et nous
          comprenons par l, comme par ce que nous savions dj des
          _Ponts-Bretons_, qu'on dt craindre fort de se voir la
          proie de leur scandaleuse popularit. C'est ce que redoute
          surtout la pauvre Erothe dans sa _Lettre  Nogame_. Cette
          dernire pice est de 1624, comme celle que nous donnons
          ici, comme presque toutes les autres o figurent les
          Ponts-Bretons. Ce fut,  ce qu'il parot, l'poque de leur
          grande vogue. Dix ans aprs, elle avoit tout  fait cess
          et l'on n'en parloit plus que comme d'une chose suranne.
          Nous lisons dans _Le Doux entretien des bonnes compagnies_
          (_Paris_, Guignard, 1634, in-12), chanson 14e, _Le Caquet
          des femmes_:

               Les _Ponts-Bretons_ charmrent
                 Autrefois nos esprits,
               Les _petits doigts_ gaignrent
                 Bientt aprs le prix:
               Mais maintenant on les blasme
                 De n'tre pas curieux.
               Quand les femmes sont ensemble,
               Leur caquet vaut beaucoup mieux.]

       *       *       *       *       *

_L'Autheur aux Clercs du Palais._

Compaignons, le sommeil me causa l'autre jour une certaine vision
nocturne. Je n'ay voulu manquer vous en faire part; non pas que le
subject soit digne de vos merites, mais  cause qu'il est risible.
Vous y trouverez beaucoup de fautes; je vous prie que ce ne soit
sans la consideration que je me suis fort peu mis en peine de
parvenir au doctorat.

Si quelques uns de vous y remarquent leurs maistres, vous pourrez
d'autant plus juger si les histoires sont veritables ou fabuleuses.
Vous pouvez croire que, si j'eusse eu quelque partie d'eloquence,
ma plume ne se seroit espargne  berner les messieurs desquels je
traicte (car il est bien certain que leurs actions le meritent).
J'estime que vos bontez suppleront le defaut de cela aussi bien que
mon incapacit, et que vous ne regarderez ce PONT-BRETON de mauvais
oeil, puisqu'il vous est adress de la part de celuy qui s'efforcera
de vous tesmoigner en toutes occurences qu'il est

                            Vostre plus affectionn confrre, D. T.

       *       *       *       *       *

_Le Pont-Breton des Procureurs, dedi aux Clercs du Palais._

Desj les tenbres descendoient le grand galop des montagnes, et
desj ma plume s'alentissoit si fort que le cageoleur babil d'un
procureur, dictant  un sien copiste, m'estoit trs ennuyeux[321].
Lors, me soustrayant un peu de l'obeissance deue, je me desrobay de
l'estude, non sans faire imaginer  ce procureur, qui estoit ravy
en des enthousiasmes de practique, que je luy desrobois une partie
du pain que sa liberalit m'avoit eslargy ce jour-l. Je ne fus pas
si tost  la halle aux draps que l'un des ministres de Morphe,
captivant mon esprit dans la corbeille de mensonge, le pourmena
en une multitude d'actions procuratoires, et luy fit voir tant de
merveilles que le temps de la descrire me defaudroit plustost que
la matire. Toutesfois je vous feray participant de celles qui se
sont peu arrester dans les cellules de ma cervelle (quoy que mal
timbre), afin de faire voir  la posterit clerique que je ne suis
moins affectionn vers mes confrres que justement irrit contre les
actions odieuses de ces attrape-minons[322].

          [Note 321: On sait que Boileau-Puimorin, frre de
          Despraux, lorsqu'il toit chez le greffier leur
          beau-frre, savoit se soustraire  l'ennui de ces dictes
          nocturnes et se donner le moyen de dormir entre les lignes:
          M. Dangois, tant oblig de passer la nuit  dresser le
          dispositif d'un arrt, le dictoit  M. Puimorin, et M.
          Puimorin crivoit si promptement que M. Dongois toit
          tonn que ce jeune homme et tant de dispositions pour la
          pratique. Aprs avoir dict pendant deux heures, il voulut
          lire l'arrt, et trouva que le jeune Puimorin n'avoit crit
          que le dernier mot de chaque phrase. (_Note de Racine le
          fils_ sur la lettre de son pre  Boileau du 6 aot 1693.)]

          [Note 322: C'est--dire assez fins et russ pour attraper
          un chat, un _minon_.]

Ainsi donc, ce fantasque dieutelet ayant trouss mon esprit leger
sur ses espaules, je luy fis faire diverses virevoustes[323], non
sans l'egayer beaucoup en des considerations capables de faire
dillater,  force de rire, les poulmons d'un Desmocrite. Je ne me
souviens pas de quel cost le vent estoit vir, mais je puis bien
asseurer que la premire pose fut en une rue abboutissant en la rue
Sainct-Martin, qui est la penultiesme d'auprs Sainct-Nicolas[324],
o je remarquay une admirable querelle entre le maistre et le clerc:
et quoy qu'elle proceda de fort peu de chose, le superieur s'effora
 faire jouer les ressorts du poignet au maniement de M. Martin
Baston[325]; mais le mal fut pour luy que l'inferieur, renforc en
une resolution provoque diverses fois par la prise d'une medecine
bachique, se rendit possesseur de ce M. Martin, laquelle possession
luy ayant accreu le courage, il fit voir que son adversaire en avoit
plus que de force, et de presomption que d'effect. Il est vray
qu'il ne fut pas si vilainement accoustr que le satyre Marsias par
Apollon: aussi la contestation n'estoit-elle survenue pour le jeu des
flustes, puisque cela procedoit de la mauvaise opinion d'un cocuage.
Toutesfois, je vous asseure (s'il n'y a point d'erreur en mon calcul)
que jamais vilain ne fut si delicatement epoust. La rencontre me
fut grande en ce logis, car cette action ne fut pas si tost close
par la sortie de l'epousteur, qu'un incident relev en bosse par
le merite du subject parut, procedant de la reception faicte par
la procureuse de quatre testons envoyez pour une presentation; ce
qui fascha tellement monsieur, qui avoit l'imagination grandement
preoccupe de l'asseurance de les toucher, que, s'en voyant descheu,
il se constitua en une alteration autant approche de sa raison
ordinaire, que son anxiet estoit extravaguante: d'o vint qu'il ne
peut pas retenir la bonde d'un tonneau d'injures qui scandalisrent
fort la procureuse, non pas sans reverberation. De l je retrograday,
car j'avois pass pardevant la _Croix de fer_[326]. Estant en cet
endroit, j'apperceu une certaine lumire; et quoy que j'apprehende
fort les ardants[327], je ne laissay de m'en approcher. Ce qui
m'esmeut  la charit fut la cruaut barbaresque d'un, lequel, estant
bien Fourr[328], ressembloit la damoiselle qui, aprs s'estre bien
chauffe, n'avoit plus froid. C'estoit au temps (je m'en souviens)
que le soleil estoit au signe d'Aquarius: et encor que l'on die
que nos esprits sont impassibles, et par consequent qu'ils ne sont
susceptibles au froid, je ne laissay d'en sentir quelque chose, d'o
j'inferay que les pauvres clercs (que je puis appeler souffrans)
n'en estoient pas exempts. Je penetray plus avant en l'humeur de ce
venerable Four (que l'on dit n'estre chicaneur) par le moyen d'une
riotte[329] qui se passa entre luy et son maistre clerc, fonde sur
l'obmission de bailler un defaut  juger  poinct nomm, ce qui n'est
rien  comparaison des frequentes clabauderies du personnage, que
je laissay continuer en ses fantasques discours, qui m'estourdirent
beaucoup plus que ne fit l'autre jour un concert querelleux d'une
grande partie des harangres des halles. Je continuay mon chemin,
qui hazardeusement se rencontra en une rue o le noir manteau de
l'obscurit ne peut estre si dominant que je n'apperusse quantit
de testes portant bois. Il me souvint d'Acteon, mais je m'y arrestay
particulierement, car je savois bien que je ne cognois rien en
l'arithmetique, et neantmoins il en estoit besoing, d'autant que
le nombre des poinctes esgalloient quasi celles des picques d'un
bataillon carr. J'en laisse la decision  ceux qui en savent les
particularitez, ou qui prendront la peine de les considerer de
jour, pour dire qu'en ceste mesme rue deux certains[330] persistent
en leurs habits; et si l'un d'eux a une mulle qui est souvent
couverte d'un mullet[331], cela n'empesche pas la froideur de leurs
cuisines, car l'on tient pour trs constant que leurs clercs n'ont
les estomachs offensez par la quantit des viandes qui leur sont
presentes, et si je me suis laiss dire que la qualit d'icelles est
fort cheftive; et toutesfois (selon mon jugement) cela n'est rien au
prix de la prodigalit de deux autres, lesquels, comme ils sont d'une
mesme reception, sont aussi demeurans en une mesme rue aboutissante
en la rue Saincte-Avoye (n'estoit que j'ay peu de papier, je
cotterois les autres tenans); ils ne rougissent point d'enfermer
la pluspart du temps le pain gaign  la sueur des visages pendant
qu'ils se farcissent abondamment le ventre de viandes delicates.
Il vaudroit bien mieux pour l'un d'eux d'espier les menes qui se
passent en sa maison, qui le touchent bien prs du chef. O malheur!
faut-il qu'il y ait des hommes si aveuglez qu'ils ne puissent voir
les blesseures les plus mortelles! Y a-il partie plus susceptible
du danger de la mort que la teste? et neantmoins ils n'y prennent
pas garde, et font la sourde oreille comme cestuy-cy. Je ne say pas
s'il a leu l'unziesme fable du second livre des Metamorphoses, o il
est fait mention que le corbeau descouvrit  Phoebus qu'il avoit veu
Coronis couche avec un jeune homme de Thessalye, pour raison de quoy
il banda son arc et atteignit la poictrine de cette pauvre Coronis
d'une flesche inevitable, poitrine qu'il avoit si souvent joincte
 la sienne. Mais, pauvre corbeau! quel salaire receus-tu pour la
juste divulgation de ce forfait, sinon que ta couleur, auparavant
blanche, fut mue en une lugubre qui ne nous represente autre chose
que la tristesse? La punition de nostre procureur ne fut pas beaucoup
dissemblable, car il donna cong au revelateur de la chastet de sa
femme. Ainsi il n'y eut point mutation de couleur, mais d'habitation.
Je ne reprendray pas Phoebus de son action, car il n'est pas bien de
reprendre les dieux; mais celle-cy ayant est commise par un homme
mortel, je diray, quand on devroit m'appeler audacieux et temeraire,
qu'il ne fait pas bien et qu'il ne meritoit pas d'avoir un clerc si
fidelle. La commiseration que j'ay de l'infortune non merite de ce
pauvre jeune homme (si vous appellez infortune d'avoir les dents
un peu longues durant deux ou trois mois qu'il fut bourgeois) me
fait bondir le cerveau. L'apprehension que j'ay que les larmes ne
mouillent mon papier me fait passer  la consideration des actions
enrages, voire endiables, d'un demeurant prs Saincte-Opportune; et
quoy qu'il soit bien haut de taille, si est-ce qu'elles le surpassent
de la hauteur d'une pyramide. Je brisay  main gauche, assez prs de
la rue Mauvaise parolle[332], o j'aperceus la sordidit d'un qui est
reput avoir autant de finance en bourse que le duc de Bar. Je voyois
certains buffets et coffres qui n'estoient pas moins remplis de
pistolles, ce qui fut cause que je vous y souhaitois,  compagnons!
mais il falloit que ce ft corporellement (car nos esprits ne peuvent
pas transferer les finances), et vos corps estoient enveloppez dans
les doux linceuls du sommeil. Je jure que je vous eusse fait une
exhortation larronnesque, en quoy n'y et point eu de pech si le
proverbe est veritable: Tous biens sont communs; il n'y a que moyen
de les avoir. Et si d'avanture vous eussiez fait les scrupuleux,
encor que je ne sois incube[333], vos pouvoirs ne m'eussent empesch
l'emprunt d'un de vos corps. Or, ne pouvant faire autre chose que
de contenter ma fantasie, je tournay la veue d'un autre cost, et,
voyant quelques autres coffres, j'estois desj ravy d'estonnement,
croyant que par le dedans ils ressemblassent les autres. Cela fit
que je m'escriay: O! que de richesses! elles surpassent celles de
la Bastille[334]. Mais je fus deschu de ma croyance; car, au lieu
de ce precieux metal, je n'y apperceus que des haillons rapiecetez
diverses fois: en sorte que ceux qui comme moy les ont veuz peuvent
asseurer affirmativement qu'en cela le maistre est aussi peu superflu
que prodigue en la despense de l'achapt des meubles persiens qui se
remarquent en ce venerable logis. En suitte, mon chemin s'adressa
vers Sainct-Eustache, chez un qui est accreu en biens sans faire
tort  personne; et neantmoins il est rentr en quelque espce de
modestie; car, au lieu qu'il souloit porter la calotte de satin, il
ne porte plus que celle de taffetas, ce que j'estime beaucoup: car
les hommes de nostre sicle se portent fort peu au rabais de leur
estat quand leurs biens augmentent; mais j'appris qu'il est tant
soit peu chicaneur. Baste! puis qu'il traicte bien ses clercs. Je
n'eus pas si tost la consideration vague qu'elle fut remplie. Ce
fut assez prs de la Monnoye, o l'on me voulut faire croire qu'il
y en avoit de la cornardise. Je ne le voulois pas, mais cela me fut
asseur, voire quasi prouv par des conjectures, indices et preuves
si manifestes, mesme particularis par des entrevues de la femelle et
d'un certain moyenneur[335] de faveur et praticque, que ma croyance
fut contraincte de changer au desavantage du procureur, non pas sans
m'estonner de son exhuberance, parce qu'elle diffre beaucoup des
humeurs farouches et discourtoises de quantit d'autres hommes qui
ne considrent pas que la simplicit est la mre d'innocence, et
que Jean est un beau nom[336]. Je tiray  droicte file par dessus
le Pont-Neuf et continuay vers la rue Dauphine, o j'appris qu'il y
avoit eu querelle entre le maistre, la maistresse et la chambrire,
pour raison du vol domestique par elle commis, en ce que l'on
pretendoit qu'elle avoit tir un demy-septier de vin au clerc, outre
son ordinaire: Comment, larronnesse (dit la procureuse), avez-vous
est si hardie de nous voller de la faon? Ce n'est pas d'aujourd'huy
que vous usez de ces tours l; vous en faictes bien d'autres! Je
m'en estois bien apperceue, et neantmoins, pour esprouver vostre
fidelit, je vous ay commise ce soir pour tirer du vin, et vous me
volez, meschante et malheureuse que vous estes! Je vous feray bailler
le fouet. Sus, qu'on m'aille querir un commissaire pour faire punir
cette galande, afin de luy apprendre et  ses semblables  voller
leurs maistres. Vertu de ma foy, coquine! je vous baille de bons
gages, voire mesme plus que vous ne gaignez; outre cela, les clercs
de mon mary vous donnent plus d'un escu par mois (du moins c'est
mon intention)[337], et neantmoins vous ne sauriez vous empescher
d'un larcin punissable. Allez, gueuse, quand il m'en devroit couster
cinquante escus, je vous feray pourrir en une prison. La servante,
toute esperdue par le moyen de la crainte de ces espouvantables
menaces, eut de l'astuce parmy sa simplicit, quoy qu'elle ft saisie
d'apprehension et d'estonnement. Madame, dit-elle, vous baillez
au maistre clerc chopine  dner et chopine  souper. Aujourd'huy
vous avez vous-mesme tir chopine pour son dner dans le pot de
trois demy-septiers, lequel ayant neglig de transferer en un autre
vaisseau, j'ay tir dessus. Vous trouvez ce pot plain; vous n'en
sauriez inferer autre chose sinon que j'ay accomply fidellement
la charge que vous m'avez donne. Pensez-vous, Madame, que je sois
telle que vous dictes? J'aymerois mieux estre morte. On me cognoist
bien: je suis aussi femme de bien que vous; je n'ay jamais affront
personne. Puisque vous me jugez de cette qualit, je suis preste
de m'en aller, en me payant.--O la meschante femme! repliqua la
procureuse, voyez comme elle pallie son larcin, pensant m'arracher de
la fantaisie la croyance de la verit! Ouy, ouy, tu t'en iras; mais
ce ne sera pas sans payer une sallire d'etain pesante demy-livre,
deux serviettes et un torchon, que tu m'as laiss prendre ou que tu
m'as toy-mesme voll. Sur ces discours qui se tenoient en une salle
haute, voicy arriver le procureur, venant de son estude, lequel
avoit le ventre creux comme un tabourin. Il demandoit  soupper,
non pas sans subject, car il avoit fait un dner de fort peu de
consequence. La procureuse n'eut pas la patience de le laisser entrer
pour luy dire: Monsieur, voyl une cagnarde[338] qui nous volle;
elle a mesme ce soir tir un demy-septier de vin  vostre maistre
clerc. Pour moy, je ne suis pas resolue de l'endurer.--Aussi ne
l'entens-je pas, respondit le procureur. S'adressant  la tireuse
de vin, qui trembloit comme la feuille: Escoutez, dit-il, ma mie,
cela n'est pas beau de voller son maistre; du petit l'on vient au
grand. Ignorez-vous qu'il y a eu des serviteurs domestiques pendus
pour cinq sols? J'ay leu l'Escriture saincte, ou j'ay veu qu'il s'est
manqu peu qu'un homme n'ayt est damn pour un denier, et vous
me prenez un demy-septier de mon vin, qui revient  prs de trois
sols la pinte rendu ceans! Remerciez bien Dieu que je ne suis point
homme vindicatif, et l'heure qu'il est, car sans cela je vous ferois
emprisonner. La servante vouloit repliquer, lorsque la procureuse
luy ferma bouche, disant: Tais-toy, effronte! Mort de ma vie! je ne
say qui me tient que je ne t'assomme. La parole du maistre donna
trefve  cette querelle. Je ne say si ce fut  cause que la creusit
de son cerveau ne pouvoit endurer de bruit, lequel, estant remply,
il fut en son estude exprs pour faire une reprimande  ce maistre
clerc; et, n'eust est qu'il est bon cheval de trompette, il l'eust
mis au fond de ses chausses. Vrayement, dit-il, il fait beau voir
que vous suborniez ma servante pour vous faire tirer du vin! N'en
avs-vous pas assez d'une chopine que je vous donne  chaque repas?
Il y a beaucoup de procureurs qui n'en donnent pas tant  leurs
clercs. De quoy ce clerc ne fit pas grand compte, ains se contenta
de faire une response convenable au merite de l'action; et quoy qu'il
ft  propos de parler de la manire en laquelle on estoit traict
chez luy, neantmoins il se retint, encor qu'il soit intollerable de
se veoir bailler quasi tous les jours du vent  guise de viande, du
vin mixtionn d'eau, des draps estre trois mois en un lict, et le
reste s'accomoder en sorte qu'il n'y a pas un de sa vacquation chez
qui on soit bien accommod[339]. Cette retenue ne l'a neantmoins
empesch de s'efforcer de le decrier  l'un d'une faon, l'autre
d'une autre, sans pouvoir dire pourquoy ny fonder sa malignit sur
autre chose que sur un simple mescontentement non caus. Il est vray
qu'autrement il s'esloigneroit de l'influence quasi particulire 
ceux de son pays, en quoy toutesfois sa gloire et sa presomption le
rendent tant soit peu excusable.

          [Note 323: Volte-face.]

          [Note 324: C'est, par consquent, la rue Jean-Robert.]

          [Note 325: C'est dans Rabelais (liv. 3, ch. 4) que nous
          trouvons pour la premire fois cette expression, si bien
          reprise par La Fontaine, liv. 4, fable 5.]

          [Note 326: La _Croix de fer_ toit un cabaret situ rue
          Saint-Denis, prs de Saint-Leu. On peut lire dans les
          posies de Colletet un sonnet _sur un dner  la Croix
          de fer_, et consulter aussi les _posies_ de Jean de
          Schelandre. Il ne faut pas confondre cette maison avec
          celle qui avoit la mme enseigne rue de La Harpe, et
          derrire laquelle se trouvoient les restes des Thermes de
          Julien.]

          [Note 327: Les chandelles. Mot du dictionnaire des
          Prcieuses: Inutile, ostez le superflu de l'_ardent_.
          C'est ainsi, selon Somaize, qu'on disoit: Laquais, mouchez
          la chandelle. Par une rencontre singulire, le mme mot se
          retrouve avec le mme sens dans une autre langue factice,
          mais d'une autre espce, dans l'argot. (Francisque Michel,
          _Etudes de philologie compare sur l'argot_, p. 15.)]

          [Note 328: Jeu de mots sur le nom d'un procureur de ce
          temps-l.]

          [Note 329: Dispute.]

          [Note 330: Dans le sens de _quidam_.]

          [Note 331: C'est--dire quoique ces procureurs aient chacun
          une mule qu'ils montent souvent, ce qui, pour les gens de
          cette sorte, est une marque d'opulence, ils ne laissent pas
          de traiter chichement leurs clercs.]

          [Note 332: Cette rue, qui aboutissoit  celle des
          Bourdonnais, a disparu dans ces derniers temps. Elle devoit
          son nom sans doute aux lavandires, qui affluoient dans
          ce quartier, et desquelles l'une des rues voisines tient
          sa dnomination. Les procureurs qui logeoient rue des
          _Mauvaises-Paroles_ n'toient pas pour la faire dbaptiser,
          et je croirois presque que son premier nom de rue de
          _Mauvais-Conseil_ venoit d'eux.]

          [Note 333: Dmon qu'on s'imagine venir coucher avec les
          femmes et en abuser. (_Dict. de Trvoux._)]

          [Note 334: Le trsor, qui avoit t long-temps au Temple,
          puis au Louvre, puis dans une des tours du Palais, toit 
          la Bastille au temps de Henri IV et de Louis XIII. Quand
          le premier mourut, il avoit quinze millions huit cent
          soixante et dix mille livres d'argent comptant dans les
          chambres votes, coffres et caques estant en la Bastille,
          outre dix millions qu'on en avoit tirez pour bailler au
          trsorier de l'espargne. (_Mmoires_ de Sully, 4e part.,
          ch. 51.) Cet argent ne dura gure: V. notre dition des
          _Caquets de l'Accouche_, p. 54, note. La richesse du
          trsor de la Bastille n'en resta pas moins proverbiale,
          comme on le voit ici, et comme le prouve ce passage de la
          13e satire de Regnier (vers 259):

               Prenez-moi ces abbez, ces fils de financiers,
               Dont, depuis cinquante ans, les pres usuriers,
               Volant  toutes mains, ont mis en leur famille
               _Plus d'argent que le roi n'en a dans la Bastille_.]

          [Note 335: Vieux mot qui se disoit pour entremetteur.
          Le connestable de Saint-Pol, dit Commynes (liv. 3, ch.
          8), vouloit toujours estre _moyenneur_ de ce mariage.
          Chapelain l'emploie aussi dans son excellente traduction de
          _Guzman d'Alpharache_ (2e partie, liv. 3): Sa bonne amie,
          la _moyenneuse_ de leurs plaisirs secrets.]

          [Note 336: On sait dans quel sens il se prend toujours.
          Aussi Mme Des Houlires a-t-elle crit:

               Jean, que dire de Jean? C'est un terrible nom,
               Que jamais n'accompagne une pithte honnte.]

          [Note 337: Les chambrires se plaignoient souvent du peu de
          libralit des clercs, tmoin celle qu'on fait parler dans
          les couplets suivants:

               Aussi bien n'ai-je aucun profit,
                 Si ce n'est des savattes;
               Nostre maistre clerc est si vilain!
               Fariron lanla, fariron lan lein.

               Nostre maistre clerc est si vilain!
                 Aga, ma pauvre fille!
               Il ne m'a encor rien donn,
               Fariron, etc.

               Il ne m'a encor rien donn,
                 Et si je le dcrotte
               Et lui empze ses rabats.
               Fariron, etc.

                    (_Le Doux entretien des bonnes compagnies_, 1634,
                    chanson 57.)]

          [Note 338: Ou _caignarde_, qui signifie _chienne_ en argot.
          On disoit aussi _caigne_: Passez, passez, ordes _caignes_
          que vous estes. (_Les cent Nouvelles nouvelles_, 28e
          nouv.)]

          [Note 339: Le sort des clercs de procureur, chez leur
          patron, ne s'toit pas amlior  la fin du XVIIIe sicle.
          Collin d'Harleville, qui en avoit pti, en a fait la
          description piteuse et sommaire dans cette pice monorime
          qu'il intitule: _la Bonne Journe_, et  la suite de
          laquelle il crivit en note: Cette petite folie est  peu
          prs le seul fruit que j'aie retir de quatre  cinq ans de
          clricature:

               Un pauvre clerc du Parlement,
               Arrach du lit brusquement
               Comme il dormoit profondment,
               Gagne l'tude tristement,
               Y griffonne un appointement
               Qu'il ose interrompre un moment
               Pour djeuner sommairement.
               En revanche, crit longuement,
               Dne  trois heures sobrement,
               Sort au dessert discrtement,
               Reprend la plume promptement
               Jusqu' dix heures... seulement.
               Lors va souper lgrement;
               Puis au sixime lestement
               Grimpe, et se couche froidement
               Dans un lit fait Dieu sait comment!
               Dort, et n'est heureux qu'en dormant...
               Ah! pauvre clerc du Parlement!]

Mais, a ce que je voy compagnons, ma prolixit vous est ennuyeuse;
vous en avez du subjet; aussi vous promets-je, pourveu que vous
vouliez me donner encor tant soit peu d'audience, une livre de
drages  distribuer entre vous au sol la livre  la prochaine foire
Sainct-Germain.

La rue Sainct-Andr n'est pas beaucoup esloigne du lieu duquel je
viens de parler. J'y remarquay quatre personnages abondamment humbles
pour leurs conditions; l'on les void souvent rabrouer un pauvre clerc
 double carillon et l'expedier  leur fantaisie, sans considerer que
son maistre ne prend leurs bricolles en payement. Leur malice est
bien affecte, s'ils se souviennent d'un distique qui se remarque
dans le cimetire Sainct-Innocent en ces termes:

  Nous avons est comme vous,
  Et serez aussi comme nous[340].

          [Note 340: Ces deux vers se lisoient sans doute sur
          une tombe, ou bien peut-tre faisoient-ils partie de
          l'inscription qui se trouvoit au dessus de la vote
          construite par Nicolas Flamel du ct de la rue de la
          Lingerie, et dont les dernires traces disparurent lors
          de la dmolition des charniers, en 1786. (G. Peignot,
          _Recherches sur les Danses des morts_, p. 85.)]

Ils en peuvent bien dire autant; mais ils n'ont garde, car cet
abaissement seroit trop vil pour des personnes qui sont vallets des
parties. Leur vanit n'empeschera pas ma muse de le repeter d'une
autre faon au mesme sens:

  Comme nous vous avez estez,
  Et comme vous vous nous verrez.

Encor avons-nous cet advantage sur eux qu'ils ne peuvent pas estre
ce que nous sommes, et nous pouvons estre ce qu'ils sont, tellement
que nous avons plus de facult qu'eux.

L'humeur fantastique d'un autre, demeurant prs les Cordeliers,
n'est pas moins semblable, car il s'est port  frapper un clerc
faisant les requestes, parce qu'il poursuivoit un huissier de faire
voir la fin de ses chicaneries touchant la reddition d'un procez;
mais le compre ne fut si mal advis qu'il ne luy rendt une febve
pour un poix. A ce propos, je supplie vos jugemens trs solides,
 compagnons! de considerer si ce procureur avoit bonne grace. Ce
clerc representoit son maistre et ne demandoit que la justice, et
neantmoins, dans le lieu le plus sacr sainct de cette Astre[341],
dans la salle du plus auguste Parlement, il ne peut pas retenir sa
main, tant sa passion fut deregle et remplie d'erreur. Pour moy,
je suis d'advis qu'il ne faisoit pas bien. Je ferois tort  la
reputation d'un demeurant rue de La Harpe si je disois qu'il ne void
pas mieux des despens qu'un autre, et neantmoins il sait si bien
charlater[342], que souvent il faict croire  de jeunes barbes qu'il
a bien rencontr. C'est un bon violon[343], vrayement. Il est venu 
Paris avec des sabots, et son fils porte tous les jours le manteau
doubl de panne. Passant de l en la rue des Anglois, l'on me fit
recit qu'un demeurant bien prs de la rue du Plastre bricolle d'un
cost et sa femme de l'autre. Que l'on en die ce que l'on voudra,
ce ne sont qu'actions semblables; ils sont  deux de jeu, et sont
quasi tousjours cartes esgalles. Je m'asseure que vous autres ne
monstrerez aucune action envieuse de l'heur de ces deux personnages;
et pourquoy, puisqu'ils vivent contents? Leur consideration est bien
fonde, car il n'y a rien au monde qui contente plus l'homme que
la nouveaut. Je fus transport en la rue des Trois-Portes[344],
o je cogneu qu'un procureur veut louer le devant de sa maison
 une bordeliste, sans toutesfois en vouloir souffrir l'entre.
Cela n'est pas raisonnable, car toutes conventions doivent estre
observes s'il n'y a lettres fondes sur la minorit, la force ou
la lezion: encor faut-il qu'elles soient entherines; mais rien de
tout cela ne se rencontre en la personne de ce procureur, car il est
autant capable de contracter que d'avoir beaucoup de practique; et
neantmoins l'on dit qu'il n'a pas le moyen de nourrir un clerc. La
rue Sainct-Jean-de-Beauvais est du mesme quartier, au bout d'embas
de laquelle demeure un certain qui n'est cocu qu' demy. Il y a peu
qu'il fut autheur d'un dialogue d'entre luy et un certain clerc qui
demandoit le sien. Il commena l'exorde de son discours par ces
motifs choisis: Mon amy, pourquoy venez-vous desbaucher mon clerc?
Il eust continu sans l'interruption de celuy auquel il s'adressoit,
qui n'est pas grue. Monsieur, dict-il, j'ay affaire  vostre clerc,
et pretends fort peu de le desbaucher; mon intention est esloigne
de cette action, que je say estre desagreable  vous autres,
messieurs. A quoy ce venerable cagot repliqua: Vous ne sauriez
m'oster cela de la fantaisie, vous estes tous des desbauchez. Sans
mentir, dict-il, adressant sa parole  une de ses parties, la
jeunesse est bien corrompue. Aussi ne saurions-nous plus tirer de
service de nos clercs. Je vois bien que celuy-cy a est de la societ
du cordon rouge[345].--Monsieur, respondit le clerc, vous m'excuserez
si je vous dicts que vous me prenez pour un autre; l'affaire pour
laquelle je viens est fort presse ( la verit c'estoit pour une
assignation de gueule). Nonobstant ceste remontrance, la promptitude
l'emporta  dire: Mon amy, vous le verrez demain au Palais si bon
vous semble; il a affaire pour le present, et quoy que vous ayez peu
 luy dire, cela ne laisserait de le destourner de mes affaires.
Bon souhait et bonne sant.--Grand mercy, Monsieur, dit le clerc;
vostre courtoisie m'oblige beaucoup; elle m'obligeroit davantage
si elle permettoit que mon desir reussist, ce que je ne desirerois
toutesfois, puisque l'abondance de vos affaires ne le permet, sur
lesquelles je n'ay que voir; mais je ne laisseray de dire, avec
vostre permission, que nagures vous luy faisiez coppier des bulles
de nostre sainct-pre pour gaigner les pardons  Pasques, et ce 
faute d'autre besongne. Ne faictes point tant l'empesch. Ce clerc,
ainsi esconduit, sortit  l'instant de ce cornard logis, non pas sans
barbotter diverses imprecations contre ce tyran clerc en ces termes:
Ah! faut-il qu'un homme de si peu de merite soit procureur! Ah!
faut-il qu'un mesprizeur de gens de bien se voye eslev par dessus
eux! Ah! que l'influence qui a caus cet effect estoit mauvaise!
A la mienne volont que j'eusse la super-intendance de la justice
pour quelque temps! je ferois de belles ordonnances, et commencerois
par la deposition de beaucoup de ces ignares qui ne savent gure
par del la facture d'un defaut simple. Je me trompe tant soit peu,
car aucuns d'eux taschent de faire une production lorsqu'il y a
un advertissement; encore est-ce fort peu, car l'urgence de leurs
grandes et importantes affaires cause qu'ils imittent la cour, car
ils en font renvoy, non pas aux enquestes, mais  leurs clercs.

          [Note 341: Astre est mise l pour Thmis, avec laquelle on
          la confondoit souvent. Elle toit desse de la justice au
          sicle d'or, Thmis ne l'a t qu'au sicle de fer.]

          [Note 342: De l'italien _ciarlare_, bavarder. Nous ne
          connoissons pas d'autre exemple de ce verbe _charlater_,
          dont le mot _charlatan_, qui est si bien rest, est tout
          simplement le participe. Il a form lui-mme le verbe
          _charlataner_, qui se trouve dans le _Dictionnaire des
          trois langues_ d'Oudin, et que Mercier tenta de rajeunir,
          mais qui pourtant ne vaut pas l'autre.]

          [Note 343: Sur ce mot, dans ce sens, V. Fr. Michel, _Etudes
          de philologie sur l'argot_, p. 430.]

          [Note 344: La rue des Trois-Portes, de mme que celles
          du Pltre et des Anglois, dont il vient d'tre parl,
          est voisine de la place Maubert; elle y aboutit mme.
          C'est chez un des procureurs, alors assez nombreux, de ce
          quartier, que Voltaire fut quelque temps clerc en 1714.
          Il se nommoit matre Alain; il avoit son tude, non pas
          rue Perdue, comme l'ont dit l'abb Duvernet et Lepan, mais
          _prs les degrs de la place Maubert_, dans cette partie
          de la place qui va de la rue de la Bcherie  la rue
          Galande, et qui s'appeloit alors rue Pave-Saint-Bernard.
          C'est Voltaire qui nous donne lui-mme cette adresse dans
          ses lettres  Mlle Dunoyer du 20 janvier et du 10 fvrier
          1714. Thiriot toit clerc dans la mme tude; c'est l que
          Voltaire se lia d'amiti avec lui.]

          [Note 345: Tout bon ivrogne toit de la _socit du Cordon
          rouge_, tout fin gourmand de la _socit du Cordon bleu_.
          On devine par l d'o vient le nom donn encore aux habiles
          cuisinires.]

En la mesme rue demeurent quatre autres personnages de mesme qualit,
qui sont aussi remarquables pour les cornes que ceux de la rue
Quinquempoix[346]. Il est vray que l'un d'eux se recompense d'un
autre cost, car, par artifice et contre le gr de sa femme, il
faict en sorte d'avoir de belles servantes, ce qui n'est pas tant
reprehensible qu'une sienne action toute recente envers l'un de ses
clercs. Je croy qu'elle luy fut inspire par les furies infernales,
car, ayant faict trelantantan avec une certaine brunette, sa malice
affecte donna ordre que le pauvre clerc mist aussi fremin dans
le bissac, d'o s'ensuit la perfection d'une petite creaturette,
laquelle, venue avant terme  compter du jour que le niais avoit
est leurr, l'on le fait constituer prisonnier, supposant contre
verit qu'il avoit fait ce dont il n'avoit peut estre fait qu'une
oreille[347], tellement qu'estant janne, il a fallu cracher au
bassin[348], et par ce moyen descharger monsieur le procureur en
son honneur et en ses biens. Or, compagnons, dictes-moy ce que vous
eussiez faict en cette rencontre. Vous avez du subject de vous faire
remarquer estonnez; pour moy, si on m'en avoit fait autant, j'en
aurois la raison ou je mourrois en la peine. Aussi ceste meschancet
m'est-elle si odieuse que, si je continuois sur ce subject le fil
de mon discours, je m'asseure que j'entrerois en une invective
qui pourroit me causer une opilation de ratte. Pour esviter cet
inconvenient, continueray de cheminer en la mesme rue, o je fus
spectateur des actions de deux procureurs et de leurs femmes, qui
jouent au change  qui mieux mieux. Ce qui faict remarquer cela
plus drolle est la jalousie de l'une. Qu'elle le dissimule tant
qu'elle voudra, pour me l'oster de la fantaisie, il faudroit qu'elle
s'abstnt d'espionner si souvent, sur le pas de sa porte, les alles
et venues de son mary. Toutesfois ce n'est pas sans raison car c'est
grand piti de frustrer une pauvre femme de son ordinaire. Je le juge
par moy-mesme, en ce que, quand je ne trouve rien  disner chez mon
maistre, cela me fasche fort.

          [Note 346: Il parot dcidment que cette pauvre rue
          Quincampoix avoit les maris tromps en partage. Tallemant,
          ayant eu  la nommer dans son _historiette_ de Scudry,
          met en note: On l'appelle aussi _la rue des Cocus_.
          (Edit. in-12, t. 9, p. 146.) On la surnommoit encore rue
          des _Mauvaises-Paroles_. V. notre dit. des _Caquets de
          l'Accouche_, p. 11.]

          [Note 347: Allusion au conte du _Faiseur d'oreilles_, que
          la 3e des _Cent Nouvelles nouvelles_ et le 11e des Contes
          de des Priers avoient popularis bien avant La Fontaine.]

          [Note 348: Sur les indemnits que le pre suppos de
          l'enfant devoit payer  la servante engrosse, V. notre t.
          1, p. 319-320, note.]

Cela n'est pourtant pas si esloign de la raison qu'une autre action
d'un petit procureur crott qui fait donner assez souvent un plat
de lentilles fricasses avec du vinaigre et le beurre rest d'un
plat de morue qu'il avoit mang  son disner  deux clercs qui ne
manquent aucunement d'appetit, s'emancipans fort peu de visiter le
cabaret, et, en consequence d'un si bon repas, sans aucun relasche,
non pas seulement d'excrementer  loisir, les faict travailler toute
la nuict, tesmoing ces paroles addresses  un qui y avoit est
trop longtemps  sa fantaisie: Vous ne devriez pas revenir de ce
priv! J'ay grossoy la moiti d'un inventaire sur un defaut depuis
que vous y estes. Il faut mettre au net les contredits d'un tel: je
veux les faire offrir demain en baillant.--Monsieur, respondit le
clerc, _ad impossibile nemo obligatur_. Il entend bien le latin,
et ne chante qu'en franois: il est neuf heures sonnes, les
contredits contiennent huict rooles de minute bien pressez: quand j'y
travaillerois toute la nuict, je n'en pourrois pas venir  bout.--Mon
amy, dit le maistre, au bout de l'ausne faudra le drap. Travaillez
tousjours et ne perdez point de temps. Si vous n'aviez pas yvrongn
tout le long du jour (le pauvre garon n'y avoit point song),
vous ne concluriez comme vous faictes  aller bien tost coucher.
Estes-vous plus grand seigneur que moy? Avant qu'estre parvenu  ma
charge, j'en ay bien faict d'autres! Ignorez-vous qu'au temps o nous
sommes on n'a point de bien sans mal?

Je ne vous diray pas quelle fut la suitte de l'action, car sur
ces entre-faicts mon somme se termina: c'estoit sur le poinct que
l'Aurore s'ennuyoit de son decrepit jaloux. Lors le procureur que
j'avois quitt le soir, esveill aussi matin qu'il s'estoit couch
tard, commena  crier: Hol! ho! n'avez-vous pas encor assez dormy?
Je vay vous faire porter un bouillon.--Vous me feriez grand plaisir,
dy-je  basse voix; cela referoit un peu ma cervelle, qui a est
ceste nuict excessivement travaille en la consideration des actions
de vos confrres.

Cest importun crieur, reyterant cest Hol! diverses fois, me
contraignit contre mon gr  lever ma teste de dessus le chevet,
non pas sans incommoder la profondit de ma pense, en laquelle
repassoient les considerations sus dictes. Je m'habillay, faisant
le sault de l'Allemand, du lict  la table, car j'avois reserv
la veille quasi demy-septier de vin. Cela me rafraischit un peu.
Aussitost je descends en l'estude, non pas sans m'imaginer qu'il y
avoit quelque similitude de cette descente avec celle d'un qui seroit
envoy aux enfers. Je me consolay sur la consideration qu'il faut
necessairement suivre ce qui nous est prescript par le destin et les
diverses vicissitudes de la fortune.




_La plaisante nouvelle apporte sur tout ce qui se passe en la guerre
de Piedmont, avec la Harangue du capitaine Picotin[349] faicte au duc
de Savoye sur le mescontentement des soldats franois._

_A Bezi, par Claude Moret._

1615, in-8.

          [Note 349: Le capitaine Picotin toit sans doute un de ces
          aventuriers qui, pendant le chmage des guerres, alloient
          se mettre au service des petits Etats trangers, notamment
           celui des princes d'Italie, et leur prtoient leurs
          secours mercenaires dans les querelles qu'ils avoient
          entre eux. Ainsi, c'est en France, que l'Italie du XVIIe
          sicle, bien diffrente de ce qu'elle toit aux poques
          antrieures, se recrutoit de _condottieri_. Les financiers
          italiens, alors si nombreux  Paris, se chargeoient pour
          l'ordinaire de ces embauchements. Malherbe nous parle
          d'une affaire de cette espce que le banquier Cenami, dont
          il a t question dans notre tome 3, p. 174, avoit ainsi
          monte pour le duc de Lucques: Sennamy (_sic_) ayant fait
          offrir  MM. de Lucques de leur mener et nourrir, durant
          leur guerre contre le duc de Modne, trois cents hommes de
          pied, ils lui ont donn commission. (_Lettre_ de Malherbe
           Peiresc du 14 septembre 1613.) On finit par s'inquiter
           la cour de ces enrlements, qui appauvrissoient la
          France de soldats. Louis XIII les dfendit par les
          lettres-patentes du 22 septembre 1614, que nous avons
          dj cites (t. 5, p. 217). C'est avant cette date que le
          capitaine Picotin avoit d servir le duc de Savoie. Tout me
          donne  penser, en effet, que l'expdition pour laquelle il
          lui avoit men sa compagnie est celle du Montferrat et de
          Mantoue, vers le milieu de 1613. Malherbe, dans sa _lettre_
          du 4 juin, appelle cette guerre la chaleur du foie de M.
          de Savoie, sans doute parcequ'il s'y toit jet en affam
          qui va tout dvorer; mais, la France, l'Espagne et les
          Vnitiens s'tant mis de la partie, il fallut bien qu'il se
          calmt et ft la paix. Le renvoi des compagnies mercenaires
          dut suivre de prs. De l la plainte du capitaine Picotin.]


, , , o sont-ils? A la guerre!  la guerre! Me voicy tout
prest  bien faire. A quoy tient-il qu'on ne m'employe? Vite, vite,
Picotin meurt de faim! une bonne table, une bonne cuisine! Qu'on se
depesche! j'ay plus d'envie d'escrimer des dentz que de jouer de
la picque. Mais quoy! j'ay beau dire, pour tout cela point de table
mise, point de cuysine qui fume, personne ne rinse des verres, point
de flascon, point de bouteille, rien; je ne vois que la campagne,
et me faut paistre de boire la poussire. Ha! pauvre Picotin, quand
j'estois ch le bon homme[350], je faisois chre de cavaliers, je me
faisois traicter en marchand et payois en soldat; et maintenant je ne
treuve pas d'eau fresche pour me gargariser la dent!

          [Note 350: Le paysan. V. plus haut, p. 53, note, et, sur
          les ravages des soldats dans les campagnes, notre t. 5, p.
          215, note.]

A! ventre sus ventre! tue! tue! tue! L'ennemy, voyant mes moustaches
relevez, fuira devant moy. _Guara, guara gli signor Picotin!_ Tu
seras maistre de Milan, tu mesureras le velours  la picque. , qui
en veut achepter? Envoyez-moy des marchands, j'en feray bon march.
Toutes les villes seront  toy, te voil maistre du pas. Ha! les
belles _signore_ qui seront  ton commandement! A la guerre,  la
guerre, Picotin!

Mais je pensois puis aprs d'autre sorte. O vas-tu, Picotin? Tu t'en
vas  la guerre, tu n'as point d'argent, on n'en reoit point: comme
feras-tu pour t'entretenir et tes compaignons? Faudra se curer les
dents  la napolitaine: un peu de pain seulement, et bien souvent
point; tes souliers finis, faut marcher sur la chrestient[351].
Nuict et jour, couch sus la dure,  la pluye, aux vents, aux orages,
l'ennemy en teste, il se faut battre; on tue, on estropie, l'on ne
regarde  qui l'on donne, l'on ne prefre personne. Que diable est
cela? Alte, alte, Picotin! je me donne  cinq cens mil pistoles des
plus belles et pesantes qui soient dans le Curial[352] de Madrid si
je vas  la guerre!

          [Note 351: C'est--dire sans semelle aux souliers, et par
          consquent nu-pieds, comme les premiers chrtiens.]

          [Note 352: L'Escurial.]

Mais quoy! capitaine Picotin, tu as est tousjours si vaillant,
jamais il ne t'a manqu de valeur, et maintenant que le grand
Turc veut attaquer les Maltois[353], perdras-tu courage? Nenny,
nenny. O sont-ilz? Vitte une croix de Malte, un vaisseau prest,
que je m'embarque; despechons vitte: en trois coups  Malte, 
l'arme contre le Turc; prenons Tripoly, allons vite assieger
Constantinople[354]. Il est nostre. Courage! Rends toy, grand Turc!
Je le tiens prisonnier, prisonnier! Il est  moy. Donne-moy ton
cimeterre. Ha! le vilain! comme il pu! Il a chi en ses chausses de
la peur. Teste de Mahom! comme ces diables de Turcs fuyent! J'en veux
aujourd'huy plus tuer que jamais ne fit Oger le Dannois. Petardons le
serail, allons viste prendre ces sultannes. A la guerre,  la guerre!
Vive le capitaine Picotin, par mer et par terre!

          [Note 353: Ces projets d'expdition du sultan Achmet 1er
          contre Malte n'eurent pas de suite.]

          [Note 354: Toute expdition contre le Turc toit trs
          populaire en France; V. t. 5, p. 212. A la fin du rgne
          de Louis XIII, ce fut un empressement gnral pour aller
          au secours de Candie, assige par l'arme ottomane.
          La chanson _Allons  Candie, allons_, couroit partout.
          Annibal Gantez,  qui Louis XIII avoit command une messe,
          ne manqua pas de faire chanter son _Kyrie eleison_ sur
          l'air de la belliqueuse chanson. Il toit sr d'tre ainsi
          populaire et  la mode du premier coup.]

Ha! Picotin, o veux-tu aller? Ce n'est pas peu de faict de
t'embarquer. La mer a des grosses ondes: si une fois tu estois
envelopp l dedans, il y a des poissons qui t'avalleroyent en
un mourceau, et te faudroit puis sortir par le trou du cul. Vive
ceux qui plantent des choux! ilz ont un pied en terre, et l'autre
pas gure loing[355]. Puis tu serois canonn, tu ne pourrois pas
retenir les balles de canon  ta main pour les renvoyer contre
tes ennemis, comme faisoit Gargantua, qui pour une nuict, ayant eu
tout le jour la teste pesante[356], treuva plus de dix mil grosses
balles d'artillerie dans ses cheveux. J'aymerois mieux faire comme
Cleopatre, qu'en se pignant tumboit des grosses perles precieuses,
qu'elle faisoit puis disoudre pour festoyer ce pauvre abus de
Marc Antoine; puis tant d'incommodit, boire d'eau sale, manger le
biscuit, et bienheureux quelquefois qui en peut avoir;  la mercy
des vents et de l'eau, tous les jours et nuicts en crainte d'estre
attaquez de l'ennemy, qui sont gens rudes et infidelles. Ha! pauvre
Picotin, s'ilz te tenoient, ilz t'enchaneroient, ilz te feroient
couper les couilles; ilz auroient autant de regretz de toy comme un
laquay d'un pety pat. Je n'en suis pas; non, non, je n'en suis pas.
Je vous rends vostre croix; je vous remercie, je ne veux pas estre
chevallier par eau: je vas planter des choux. _A Dio siaz._ Je me
donne  autant de doubles sequins comme il y a de grains de moutarde
dans un boisseau si j'y vas.

          [Note 355: O que trois et quatre fois heureulx sont ceulx
          qui plantent choulx!... car ils en ont toujours en terre
          ung pied; l'aultre n'en est pas loing. (_Pantagruel_, liv.
          4, ch. 18.)]

          [Note 356: _Gargantua_, chap. 37, _Comment Gargantua, soy
          peignant, faisoit tomber de ses cheveulx des boulets
          d'artillerie_.]

       *       *       *       *       *

_Harangue._

Voicy la troisime fois, prince trs illustre, qu'ayant appell 
vostre ayde le peuple courageux de France, vous l'avez congedi
 mains vuides: sy bien qu' ce coup la pluspart de ces vaillans
capitaines et soldats qui, soubs l'ombre de voz banires, avoient
esperance de desnicher le superbe Espagnol de la Lombardie, se voyent
frustrez de leur attente; et moy entre tous les autres ay sujet d'un
extrme mescontentement, me voyant avoir employ tout mon peu de
pouvoir pour m'acquerir quelque petit coing en voz graces, me vois
 ceste heure reduit au petit point, l'escarcelle vuide d'argent,
pleine de vent; destitu de mes soldats, accompagn d'une trouppe de
chevaliers de l'hospital; bref, contraint de faire le demy-crucifix
et demander la passade aux pasans[357], desquels nous avons l'hyver
pass plaisamment plum les poules. Ha! Picotin, quel tort fais-tu
 la France,  ta femme esplore,  tes pauvres enfans! Que Vostre
Altesse regarde  ma pauvre famille, laquelle j'ay reduit  la
besace, ayant vendu tout autant de moyens qui me restoyent en fonds
pour m'equipper, soubs le pretexte de vostre service et l'asseurance
que j'avois de ne m'en retourner si  la legre et si peu charg
des ducatons et soyes milanoises. Quittez, quittez, pauvres enfans
de Picotin, les pretentions que vous aviez de vous voir un jour fils
d'un mareschal de France, aggrandi par sa valeur martiale; allez,
allez, contentez-vous d'estre nez d'un serrurier ou crocheteur;
contentez-vous au son d'une lime sourde, non au bruyant fanfare de la
trompette; contentez-vous au battement des marteaux sur l'enclume,
non au tonnerre impetueux du canon. Mais quoy! grand prince, vostre
courage, qui ne s'est jamais mesur en aucune de voz actions, se
laira-il maintenant r'accourcir et regler  l'aulne d'un bruit
vulgaire qui court parmy la France? Vrayement, j'ay appris qu'il se
dit coustumierement que vous estes fort charitable d'avoir en ceste
dernire guerre piedmontoise fait quasi autant d'hospitaux que de
capitaines franois ont suyvi voz estendards. Mais quelle charit,
faire des hospitaux sans les arrenter! Ce n'est pas tout: l'opinion
que nous avons conceu en general du peu d'estime qu'avez faict de noz
troupes, les ayant exposes  la furie de l'ennemy, a est l'alumette
qui a mis le feu de mescontentement dans noz testes, qui en fument
encores; et prenez-vous garde que de ce feu ne naisse un embrasement
dans vostre estat que vous ne pourriez jamais esteindre avec toute
l'eau de l'Ocean, si ce n'est avec le payement et les gages deu  noz
compagnies. Qui ne croira  ceste heure que la fin de voz intentions
ne visoit  rien autre sinon  espuiser nostre France de gens-d'armes
pour en faire une boucherie, et vous en descharger par les mains de
voz adversaires? Pensiez-vous desarmer notre jeune monarque, affin
de l'exposer aux hostilitez estrangres? Non, vous ne rayerez jamais
du livre de la memoire publique ceste croyance, que vous avez trop
bien imprime par les charactres sanglans de la deffaicte de huict
cens de noz compatriotes, les marques d'une infidelit que nous
pretendons sur Vostre Altesse, croyant que de guet--pand vous nous
avez vendu  l'ennemy. Sera-il dit, le permettrez-vous, illustrissime
seigneur, que la recompense de tant de genereux guerriers qui se
sont employez, au prix de leur vie,  la defence de vostre estat,
soit le seul mescontentement qu'ils remportent en leurs maisons?
Ce leur est oster l'esperance de jamais aller en vostre service,
les faire abhorrer ce brave desir qu'ils avoient de planter voz
armes victorieuses dans la citadelle de Milan, et vous rendre
reellement possesseur de voz pretentions. Somme toute, ce sera nous
coupper chemin de vous aller jamais favoriser par le port des armes
franoises, et  Vostre Altesse la voye de jamais passer  Milan.

          [Note 357: C'est--dire tendre une main pour demander
          l'aumne.]




_Le Carquois satyrique, par Antoine Gaigneu, Foresien_[358].

  Ridendo dicere verum quis vetat?

          [Note 358: Il n'est fait mention de ce pote que dans
          le curieux ouvrage de M. Aug. Bernard, _Les d'Urf_,
          1839, in-8, p. 113. Il y est nomm Gagnieu. M. Bernard
          le cite comme figurant au nombre des Forsiens qui ont
          fait prcder de quelques petites pices louangeuse les
          volume manuscrit d'Anne d'Urf que possde la Bibliothque
          Impriale (_Suppl. fran._, n 183). Gagnieu, selon M.
          Bernard, toit sans doute l'avocat du Roi qui figura dans
          le conseil _anti-nemouriste_ tenu  Montbrison en dcembre
          1592, chez Louis Berthaud. Son sonnet autographe se trouve
          aussi dans le gros volume manuscrit d'Anne.]

       *       *       *       *       *

_A Monsieur Jean-Baptiste Palleron, Lyonnois._

Monsieur,

L'asseurance que j'ay en vostre amiti et courtoisie me faict esperer
que vous agreerez ces gaillardes poesies. Je les vous offre, comme 
celuy qui a toujours favorablement oeillad tout ce qui est provenu
de ma muse. Outre que vous estes tellement ennemy de la melancolie
que ce Carquois ne vous peut estre desplaisant et ennuyeux, vous
pourrez voir et visiter toutes les flesches et traicts qui sont dans
iceluy en peu de temps. Ce peu de temps me fera beaucoup d'honneur
et de faveur, principalement si, le bien-heurant[359] d'une benigne
reception, vous me permettez de me publier  jamais,

  Monsieur,
               Vostre trs humble et trs affectionn serviteur.
                                                      GAIGNEU.

          [Note 359: Le favorisant. C'est le participe du verbe
          _bien-heurer_, qui se prenoit souvent dans le sens
          de favoriser, tmoin ce passage d'Estienne Pasquier
          (_Recherches_, liv. 4, lettre 5): Cette dame Raison, dont
          Dieu a voulu _bien heurer_ les hommes.]

       *       *       *       *       *

_Le Carquois satyrique, contre les alchimistes et rechercheurs de
pierre philosophale._

STANCES.

    Enfans de la vaine science,
  Qui distillez vostre substance
  Et faictes fumer vostre bien,
  Cherchez autre philosophie,
  Car qui en cette-cy se fie
  Multiplie le tout en rien.
    Enfans de la folle esperance
  Qui dissipez vostre chevance[360]
  Pice  pice, comme en destal,
  Cherchez autre metaphysyque,
  Car qui  cette-cy s'applique
  Prend le chemin de l'hospital.
    Enfans de l'incertain Mercure[361],
  Qui, dans un jour, avez la cure
  De souffler cinq cent mille fois[362],
  Cherchez autre mathematique,
  Car qui en cette-cy pratique
  Boit dans une escuelle de bois.
    Enfans adorants l'alchimie,
  Qui dedans vostre academie
  Falsifiez l'or  tous coups,
  Cherchez autre metempsicose,
  Car qui en cette se repose
  Un jour sera mang des pouds.
    Enfans de doctrine volage
  Qui consommez vostre heritage,
  Le plus beau bien tout le premier,
  Cherchez un autre art ou science,
  Car qui en cette a confiance
  Mourra tout nud sur un fumier.
    Enfans de la pure follie,
  Qu'ores la raison vous deslie
  De ce cordage trop pippeur;
  Rompez allambicqz et cornues;
  Que vos plaintes persent les nues,
  Disans: Mercure est un trompeur.

          [Note 360: _Fortune._ C'est le mme mot que _finance_, qui
          est seul rest. V. plus haut, p. 86, _note_.]

          [Note 361: La plante de _Mercure_ toit celle de
          l'inconstance. D'aprs Albert le Grand, dans ses _Secrets
          admirables_, c'est de l que venoient les maladies, les
          pertes, les dettes, enfin toutes sortes de maux. Aussi
          Molire fait-il dire par Mercure, dans le prologue
          d'_Amphitryon_:

               ... Je me sens par ma plante
               A la malice un peu port.

          Joignez  cela que le _vif-argent_ toit la substance
          sur laquelle oproient surtout les alchimistes, et vous
          comprendrez qu'on les mette ici sous l'invocation de
          Mercure. Dans le _Traict faict par le roi Charles IX avec
          Jean des Gallans, sieur de Pezerolles, promettant au dict
          seigneur roi de transmuer tous metaux imparfaicts en fin
          or et argent_ (5 nov. 1567), il est dit: Promet le dict
          sieur de Pezerolles que dedans six mois aprs la datte de
          ces presentes que la matire par lui declare aura est
          mise en sa decoction et dans les vases  ce requis et en
          tel nombre qu'il plat  sa majest, qu'il monstrera la
          premire preuve de transmutation de la dicte matire en
          _mercure mortifi ou vivifi_, et dans quatre mois aprs
          qu'il montrera aussi une seconde preuve de la dicte matire
          qui fera transmutation de metal imparfaict en or et argent,
          etc. (Biblioth. imp., mss. du Puy, vol. 86, fol. 172.)]

          [Note 362: C'toit le plus fort de la besogne des
          alchimistes, que pour cela l'on appeloit _souffleurs_
          encore  la fin du XVIIe sicle. coutez le Crispin des
          _Folies amoureuses_ (act. 1, sc. 5):

               Il ne s'en est fallu qu'un degr de chaleur
               Pour tre de mon temps le plus heureux _souffleur_.]

       *       *       *       *       *

_Contre les astrologues qui se mlent de predire les choses futures._

STANCES.

    Comme peux-tu, fol astrologue,
  Trop orgueilleux, superbe et rogue,
  Cognoistre la force des cieux,
  Leurs mouvemens et influance,
  Puisque ta belle suffisance
  N'est que d'avoir du sable aux yeux?
    Tu ne cognois pas, grosse beste,
  Alors que tu lves la teste
  Pour voir les astres si souvent,
  Que tu tombes dans une fosse[363].
  Dieu! que ta science est bien fausse,
  Puis qu'elle te va decevant!
    Il convient que je t'accompare
  Au trop audacieux Icare,
  Qui tresbucha dedans la mer;
  Tu verras bien tost que tes aisles
  Fondront aux coelestes chandelles,
  Et que tu ne peux qu'abysmer.
    Tu trompes par ephemerides
  Les esprits de savoir cupides;
  Si le sort est bon ou mauvais,
  Tu crois de le pouvoir predire;
  Et comme au ciel pourrois-tu lire,
  Puisque tu ne le vis jamais?
    Tu ne vois ta follie extresme:
  Tu ne te cognois pas toy-mesme,
  Et tu veux savoir le futeur;
  C'est une chose imagine,
  Ce qu'on appelle destine,
  Car Dieu de nos maux n'est l'autheur.
    Insens, ne crains-tu la chaisne,
  Le tourment, le mal et la peine
  De celuy  qui le vautour
  Le coeur mange, arrache et desvore?
  Puny plus griefvement encore
  On te pourra voir quelque jour.

          [Note 363: C'est la fable d'sope, _l'Astrologue_, reprise,
          comme on sait, par La Fontaine, liv. 2, fable 13. Je sais
          bon gr, dit Montaigne (_Essais_, liv. 2, chap. 12)  la
          garse milsienne qui, voyant le philosophe Thals s'amuser
          continuellement  la contemplation de la voulte celeste et
          tenir toujours les yeux eslevez contremont, lui mit en son
          passage quelque chose  le faire bruncher, pour l'advertir
          qu'il seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui
          estoient dans les nues quand il auroit pourveu  celles qui
          estoyent  ses pieds. Montaigne cite ensuite ce vers que
          Cicron, _De divinat._, liv. 2, chap. 13, dirige contre
          Dmocrite:

               Quod est ante pedes nemo spectat, coeli scrutantur plagas.

          D'aprs une anecdocte que raconte le _Menagiana_ (Collect.
          des Ana, t. 1, p. 78), il parotroit que ce qui fait le
          sujet de ces fables arriva un jour rellement.]

       *       *       *       *       *

_Contre un certain bragamasque[364] subject au mal caduc et  la
pince_[365]

STANCES.

    Prestres qui vivez sainctement,
  Apportez le sainct sacrement,
  Auquel nous avons tous refuge,
  Et venez chasser Lucifer,
  Qui se veut bastir un enfer
  Dedans le corps d'un pauvre juge.
    Ce demon ennemy des cieux
  Luy rend si farouche les yeux
  Que de frayeur mon poil s'herisse;
  S'il ne plaict  Dieu l'en guerir,
  On ne verra jamais tarir
  Les gros ruisseaux de l'injustice.
    Voyez comme il grince les dents,
  Par le demon qui, au dedans
  Le bourrellant, faict qu'il se pame!
  Il s'allonge et roidit si fort
  Que je ne donne point de tort
  A ceux qui le jugent sans ame.
    H! prestres, venez, accourez,
  Ce pauvre juge secourez;
  Que vostre eau salubre le lave,
  Et n'oblyez le pain benit[366],
  A celle fin que l'aconit[367]
  Ne vienne  naistre de sa bave.
    Comme peut-il en ce bas lieu
  Estre l'image du grand Dieu,
  Ayant en soy le roy des vices?
  Il devient demon peu  peu;
  On n'esteindra jamais ce feu,
  Car il ayme trop les espices[368].
    Non, non, prestres, ne venez pas:
  En vain vous feriez tant de pas,
  Puisque ce demon le possde;
  Celuy-l qui s'est destin
  Pour vivre et mourir obstin
  N'a besoing de vostre remde.

          [Note 364: Sans doute faut-il lire _braquamasque_, ce qui
          seroit alors un driv de _braque_, mot qui, surtout dans
          le Midi, s'emploie pour _fou_, _insens_.]

          [Note 365: C'est--dire au vol. C'toit le mot en usage,
          comme on le sait par ce passage de Marot, dans son _Epitre
          au Roy pour avoir est desrob_:

               Car votre argent, trop debonnaire prince,
               Sans point de faute est subject  la _pince_.]

          [Note 366: On est encore persuad dans quelques villes
          de province qu'en gardant les morceaux de pain bnit qui
          se distribuent le dimanche  l'glise, on se donne un
          prservatif contre les malfices. Aussi a-t-on bien soin de
          les laisser religieusement moisir dans le fond de quelque
          tiroir.]

          [Note 367: Cette herbe toit ne, disent les potes, de la
          bave tombe de la triple gueule de Cerbre, quand Hercule
          lui treignit fortement le gosier et l'arracha des enfers.
          (Ovide, _Metamorph._, liv. 7; Pline, liv. 27, ch. 3.)]

          [Note 368: Sur les pices donns aux juges pour honoraires,
          voir t. 2, p. 179.]

       *       *       *       *       *

_Contre le fils d'un apothicaire qui vouloit estre coucu mal-gr la
volont de tous ses parens et amys._

STANCES.

    Jour et nuict  sa dame
  Discourir de sa flame,
  Se dire son vaincu,
  L'appeller son idole,
  Bon Dieu! que de parole
  Pour devenir coucu!
    Inconstant en pareure,
  Couvert de biguarreure
  Comme un cameleon,
  S'habiller sans prudence,
  Bon Dieu! quelle despence
  Pour estre un Acteon!
    Emmieller sa matresse,
  D'une voix de liesse
  Chantant quelque chanson,
  Luy donner des ballades,
  Bon Dieu! que de gambades
  Pour estre un lymaon!
    User de mille ruses,
  Espoinonner les muses
  Contre un amant nouveau,
  Luy reprendre son vice,
  Bon Dieu! que de supplice
  Pour devenir toureau!
    Bref, s'aveugler soy-mesme
  D'une superbe estresme,
  Issu d'un souffle-cul,
  Ne voir point sa sottise,
  Bon Dieu! que de bestise
  Pour devenir coucu!

       *       *       *       *       *

STANCES.

_A certain goulu du tout ennemy des Muses et de Mars._

    Grand guerrier de cuisine,
  Trs expert  la mine
  Et au faict du canon,
  Non contre quelque place,
  Mais contre une beccasse,
  Je chante ton renom.
    Grand guerrier, ton espe
  Est la broche trempe
  Au sang d'un lappereau,
  Ton bouclier est la poelle
  O l'on a frit la moelle
  De quelque goudiveau.
    De tes armes le casque
  Est un bon double flasque[369]
  Plein de douce liqueur.
  Il faut qu'on t'y attache
  Du pampre pour panache
  En signe de vainqueur.
    La lardoire est la lance
  Qui faict voir ta vaillance
  Aux peaux des animaux;
  Ton eschelle guerrire
  Est une cremallire,
  Et les bancs tes chevaux.
    Tes petards sont marmites,
  Tes targues[370] lesche-frites,
  Tes balles oeufs moulets,
  Ton enseigne est la nappe;
  Tu sais donner la sappe
  Aux perdrix et polets.
    Le mortier plein d'espice
  Est le tambour propice
  A trouver le vin bon;
  L'antonnoir de bouteille
  Le fiffre qui l'esveille
  A l'assaut du jambon.
    Ainsi, brave courage,
  Qui, vaillant au potage,
  Merites le laurier
  Que l'on met aux viandes
  Pour les rendre friandes,
  Tu es ce grand guerrier;
    Ce guerrier admirable
  Qui fait voir, redoutable,
  Estant dedans Paris,
  Vuides les boucheries,
  Caves, rostisseries;
  Et les flascons tariz.
    Guerrier au nom de beste,
  Ta plus grande conqueste,
  Mais tes plus grands esbats,
  Ce sont cave et cuisine,
  Et non pas Mnemosyne,
  Ou le dieu des combats.
    Apollon et Bellonne
  Estiment ta personne
  Autant qu'un vieux cheval.
  Ha! que ma pauvre muse
  Esprouvast une buse,
  Te donnant son travail!

          [Note 369: C'est le mot allemand _flasche_, bouteille;
          flacon en est le driv. Au XIIe sicle, le peuple disoit
          dj _flaische_, d'aprs un manuscrit cit par Nol et
          Carpentier dans leur _Dictionn. tymolog._, t. 1, p. 598:
          Dous vesselez pleins de vin ki del pople sont appeleit
          _flaisches_.]

          [Note 370: _Targe_, bouclier.]

       *       *       *       *       *

SONNET LYRIQUE.

_A sa cruelle et rigoureuse._

  Belle et fire matresse,
  Source de ma douleur,
  Cause de mon malheur,
  Trop cruelle tygresse,
  Trop pleine de rudesse,
  Trop pleine de rigueur,
  Flesche de ma langueur,
  Poincte de mon angoisse;
  La seule vanit,
  La mesme cruaut,
  De tous mes maux l'escorte;
  La tombe de mes jours,
  Comte  mes amours,
  Que le diable t'emporte!

       *       *       *       *       *

EPIGRAMME QUIVOCANTE

_Sur le nom et misre des potes._

  Les muses qui m'ont amus,
  Ou plustost qui m'ont abus,
  A la fin trompent les potes;
  Potes amys de renom,
  On ne vous a donn ce nom,
  Que pour ce que pleins de pouds estes.

       *       *       *       *       *

_De quelques gentilhommeaux qui pour aller braves faisoient maigre
chre, et mouroient presque de faim._

  Tous ces petits gentilhommeaux
  Me font souvenir des tombeaux
  Qui ne sont beaux qu'en apparence:
  Car, pour avoir des beaux habits,
  Ils ne boivent  suffisance
  Et ne mangent que du pain bis[371].

          [Note 371: Comme ces pauvres gentilhommes de Beauce qui,
          dit Rabelais, desjeunent de baisler et s'en trouvent fort
          bien, et n'en crachent que mieux. (Liv. 1, ch. 17.) Oudin
          dit aussi: Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour
          avoir du pain. (_Curiosits franoises_, p. 249.)]

       *       *       *       *       *

_L'autheur prend cong des Muses, avec resolution de ne plus les
courtiser, puisqu'elles ne recompensent les potes que de pauvret._

    Non, non, je ne suis esbahy,
  Si je me vois ores trahy
  De vous, pucelles de Parnasse;
  Vous promettez beaucoup de bien,
  Mais vous ne donnez jamais rien
  Que sur la fin une besace.
    Je croyois que vos doux fredons
  M'enrichiroient de mille dons,
  Et des pouds seulement j'amasse;
  Par vous je pensois prosperer,
  Mais, las! je ne puis esperer
  Que sur la fin une besace.
    Vos chansons et vos instruments
  Ne sont que peines et tourments,
  Vostre malheur du tout m'embrasse.
  Vous donnez quelque passe-temps;
  Mais pour sallaire je n'attends
  Que sur la fin une besace.
    Je devrois me voir assouvy
  De biens, pour vous avoir servy,
  Et malheur sur malheur j'entasse.
  O! que maigre est vostre pouvoir!
  De vous on ne sauroit avoir
  Que sur la fin une besace.
    Ovide pour vous fust banny,
  Et se vist rudement puny
  Pour avoir suivy vostre audace;
  Vous luy causates son mal-heur,
  Il n'eust de vous autre faveur
  Que sur la fin une besace.
    Homre, mignon d'Apollon,
  Avec son grave violon,
  Ne receut de vous autre grace
  Que de mandier en tous lieux.
  Que puis-je donc pretendre mieux,
  Que sur la fin une besace?
    Ainsi, belles et doctes soeurs,
  Pour avoir goust vos douceurs,
  Je suis une horrible carcasse,
  Je suis la mesme pauvret:
  Vous n'avez autre charit
  Que sur la fin une besace.
    Adieu doncques, Muses, adieu,
  Je n'iray plus en ce beau lieu
  O je contemplois vostre face,
  O vos lauriers je cherissois,
  Puisque de vous je ne reois
  Que sur la fin une besace.




_L'estrange et veritable accident arriv en la ville de Tours, o la
royne courroit grand danger de sa vie sans le marquis de Roillac et
Monsieur de Vignolles. Le vendredy vingt-neufviesme janvier 1616._

_A Paris, chez Guillaume Marette, rue de la Parcheminerie,  l'image
Sainct-Martin._

1616. In-8.


Le vendredy 29 janvier, Sa Majest ayant faict assembler le conseil,
o estoient messieurs le comte de Soissons et duc de Guise, monsieur
d'Espernon, messeigneurs le Chancellier, de Villeroy et autres
seigneurs conseillers d'Estat, pour adviser  ce qui se devoit
chanter pendant la conference et chercher les moyens les plus propres
pour la resolution de la paix[372], le plancher de la chambre o le
conseil se tenoit commena  fondre vers la chemine, et petit 
petit la ruine croissoit au lieu o estoient messieurs le comte de
Soissons, d'Espernon, de Villeroi, Bassompierre, Biron, le marquis
de Villaine et plus d'une vingtaine de seigneurs de qualit. Elle
les emporta avec elle dans une salle basse, o  l'instant il
s'esmeut un grand bruit par ceux qui estoient dans l'antichambre
et dedans la basse court, pour ne savoir comme ce malheur estoit
arriv. L'un crioit: O est la roine? Un autre: O est monsieur le
comte de Soissons? L'autre: O est monsieur d'Espernon? Et, tous
l'espe haute, chacun parloit selon son sens et son affection;
et, pendant ceste grande rumeur, la royne se fust veue seule,
abandonne, et en grand peril de sa vie[373], si le marquis de
Rouillac[374], le premier, ne fust couru  elle, et aprs luy
monsieur de Vignolles[375], lesquels, au lieu de faire comme les
autres, qui ne pensoient qu' se sauver, preferant le salut de Sa
Majest au leur particulier, aymans mieux mille fois mourir que si
il luy fust mesarriv. Ceux qui demeurrent blessez furent messieurs
d'Espernon[376], fort legerement toutesfois, lequel en cet etat
assista le premier et tant qu'il peut, monsieur le comte de Soissons,
messieurs de Villeroy, marquis de Villaines, et plusieurs autres,
sont demeurez davantage blessez[377]. Sa Majest, pour ne se montrer
ingratte envers Dieu, qui l'avoit retire de ce danger en faveur de
toute la France, s'en alla incontinent  l'eglise cathedralle luy
rendre actions de grace. Le peuple entendit comme miraculeusement
elle avoit est sauve, fit la mesme chose et d'extrmes
contentemens: c'est ce que tous les vrais Franois doivent faire, sa
vie estant la conservation des nostres et de toute la France[378].

          [Note 372: Une ngociation toit commence avec les princes
          mcontents, et la reine mre ne s'arrtoit  Tours que pour
          gagner du temps et se rallier peu  peu ceux qui l'avoient
          abandonne pour le prince de Cond.]

          [Note 373: Son fauteuil s'toit trouv heureusement plac
          sur une poutre qui tint ferme. (_Mm._ de Bassompierre,
          _Collect. Petitot_, 9e srie, t. 20, p. 97.)]

          [Note 374: Neveu du duc d'pernon. V. son _Historiette_
          dans Tallemant, dit. in-12, t. 9, et notre t. 4, p. 339.]

          [Note 375: V. sur lui plus haut, p. 118, note.]

          [Note 376: Il est dit dans l'_Abrg chronologique de
          l'Histoire de France, pour faire suite  Mzeray_, 1727,
          in-12, t. 1, p. 180, que la reine mre s'empressa d'envoyer
          visiter tous les blesss, except M. d'pernon. Cette
          indiffrence de Marie de Mdicis  son gard, jointe 
          quelques autres sujets de mcontentement, l'obligea de
          quitter la cour, pour prvenir une disgrce plus dclare.]

          [Note 377: Bassompierre fut du nombre, quoi qu'en ait dit
          M. Chalmel dans son _Histoire de Touraine_, t. 2, p. 448.
          Je tombai, dit-il lui-mme dans ses _Mmoires_, avec
          vingt-sept autres personnes ... Je fus bless  l'paule et
           la cuisse, et eus deux des petites ctes enfonces, dont
          je me suis senti depuis long-temps. (Collect. Petitot, 7e
          srie, t. 20, p. 97.)]

          [Note 378: Cet vnement se passa dans l'htel bti un
          sicle auparavant par Babou de la Bourdaisire, et qui
          toit devenu l'htel des gouverneurs. (Chalmel, _Hist. de
          Touraine_, t. 2, p. 448.) Cette maison, qui servit depuis
          de prison, a t dmolie. Elle toit situe dans la rue qui
          porte aujourd'hui le nom de Colbert.]




_Arrest notable donn au profit des Femmes contre l'impuissance des
Maris, avec le plaidoy et conclusions de Messieurs les gens du Roy._

M.DC.XXVI[379]. In-8.

          [Note 379: Cette cause est du genre de celle que perdit si
          piteusement le marquis de Langey en 1659. Il ne manque,
          pour qu'elle soit de tout point semblable, que l'preuve
          du congrs. Picot n'alla pas jusque l, mais le marquis
          la subit, sans toutefois parvenir  s'excuter un peu
          virilement. Le scandale qui en rsulta fut cause qu'on
          abolit pour jamais l'preuve du congrs, comme chose
          odieuse et incertaine. (_Faits des causes clbres_, 1769,
          in-12, p. 43.)]


Catherine Moreau, ge de trente et quarante ans ou environ,
espouze en seconde nopce Franois Picot, aussi g de trente huit
ans, avec lequel l'inthime est marie y a deux ans huict mois ou
environ, pendant lequel temps ladicte Moreau n'a eu aucune ligne du
deffendeur, de telle sorte que, se voyant du tout frustre et hors
d'esperance d'avoir aucun enfant provenant du mariage pass entre
les parties, et aussi que, cela advenant, qu'elle pourroit avoir de
grandes contestations et desbats avec les parens de son mary (en
cas que Dieu voult disposer de son dit mary le premier); sur telles
considerations, aprs une grande infinit de plaintes, ladite Moreau
auroit est contrainte de faire citer pardevant l'officier[380]
d'Angers ledit Picot son mary,  celle fin de voir dire et ordonner
que, veu son impuissance, que le mariage cy-devant contract par
l'advis et consentement des parens et amis de part et d'autre, et
pass en face de nostre mre saincte Eglise, seroit dclar nul et
de nul effect, et permis aux parties de leur pourvoir ainsi qu'elles
verront bon estre.

          [Note 380: L'official. Le mariage tant  cette poque
          regard comme un sacrement bien plus que comme un contrat
          civil, les procs pour cause d'impuissance toient ports
          devant l'official, qui toit un magistrat ecclsiastique.]

Sur lesquelles poursuites ledict Picot prolonge et esquive le plus
qu'il peut de comparoistre pardevant ledict official d'Angers,
sy bien que, se voyant condamn par coustumace  la demande de
l'inthime avec les conclusions du promotheur  son advantage, il
auroit est contraint de presenter requeste audict official, et par
icelle auroit remonstr que, pendant les poursuites et surprises
faictes par ladicte Moreau, sa femme, il auroit tousjours est absent
de ladicte ville, ce qui auroit est la seule cause qu'il n'auroit
faict aucunes responces aux pretendues demandes de ladicte Moreau,
et les conclusions de sa dicte requeste portant qu'il supplie ledict
official d'ordonner que le jugement par luy donn, comme il dit, par
surprise et souz de trs faux donn entendre, soit dclar nul, et
que les parties viendront au premier jour.

Sur la requeste ainsi presente par ledict Picot au dict official,
souz les falacieuses allegations: car, pour montrer la Cour qu'elles
estoient comme dit est fallatieuses et mensongres (c'est que sauf
la correction et reverence d'icelle), ledict Picot n'estoit point
absent, comme il alleguoit par sa dicte requeste, veu que l'une des
citations a est donne parlant  sa personne.

Cependant, souz telle dissimule parolle, ledict official auroit
ordonn, sur ladicte requeste, que les parties viendront plaider au
premier jour pardevant luy, pour sur icelle ordonn ce que de raison,
en refondant preuvent par ledict Picot tous et un chacun les fraiz
qu'auroit faict ladicte Moreau, desquels elle seroit au prealable
rembourse.

Picot rembourse donc lesdicts fraiz  sa femme, et viennent plaider
au fond de sa demande; soustient vives raisons qu'il est homme
parfaict (savoir par les choses dont est question entre les parties)
et qu'il est capable d'engendrer, et que, si la demanderesse n'avoit
seu avoir enfant, que cela ne provenoit nullement de sa faute et de
son impuissance, comme il estoit prest de verifier[381].

          [Note 381: C'toit bien ce que soutenoit aussi le marquis
          de Langey. Une fois on le prit au mot, et il en fut pour sa
          courte honte, La femme, par grce, dit Tallemant, accorda
          au mari toute une nuit. Les experts toient auprs du feu.
          Ce pauvre homme se crevoit de noix confites. A tout bout de
          champ, il disoit: Venez, venez; mais on trouvoit toujours
          blanque. La femelle rioit et disoit: Ne vous htez point
          tant, je le connois bien. Ces experts disent qu'ils n'ont
          jamais tant ri ni moins dormi que cette nuit-l ...
          (_Historiettes_, 2e dit., t. 10, p. 200.)]

Sur ses allegations, ladicte Moreau remontre que tout ce qu'il
pouvoit dire et alleguer estoit, souz correction de la Cour, trs
faux; que veritablement il estoit impuissant et incapable de mariage,
et que c'estoit un abuseur de femme, homme en apparence, et rien
plus, capable de donner subject  une femme jeune comme elle estoit
de faire de faux bons et bresches  son honneur, si elle n'estoit
pourveue d'esprit et mures considerations; voire que jusque l, pour
montrer et verifier que l'impuissance de ligne ne provenoit point de
la demanderesse, c'est que de son premier mary elle avoit eu trois
enfans, l'un desquels estoit encore vivant.

L'official d'Angers, sur les remonstrances faictes de part et
d'autre, ordonne que ledict Picot sera veu et visit tant par les
medecins que matrosnes, pour cognoistre la verit du faict, et,
attendu la preuve de ladicte Moreau, ordonne qu'elle passera outre 
sa demande, et  elle de faire continuer lesdictes poursuites.

Picot estant visit, tant par les medecins, chirurgiens, que
matrosnes, et recogneu impuissant d'avoir ligne, bien que la
demonstration estoit fauce, sur ce rapport l'official declare le
mariage nul et permet aux parties de se pourvoir ainsi que leur
semblera bon estre, et condamne ledict Picot aux despens.

De cette sentence le deffendeur se porte pour appelant et relev
son appel de telle sorte que maintenant il plaira  la Cour de
considerer, par son judicieux jugement accoustum, les justes
demandes de ladicte Moreau, et sur l'exemple de l'Emperiera
Pulceries, femme de l'empereur Marchian, laquelle, pour estre marie,
ne perdit point sa virginit, ne fut pas femme en verit, mais de nom
seulement.

Disoit davantage que, si c'est une servitude trs miserable qu'un
vieil mary, on devoit estimer que c'estoit le comble de tous les
malheurs d'en avoir un froid et languissant, glac jusque  la molle
des os, qui ne peut rien faire de ce qu'il a promis  sa femme, comme
n'estant chose qui soit en sa puissance; qui contrefaict l'homme, et
ne l'est qu'en apparence et de gestes seulement, sous la couverture
de mariage.

Que c'est grande piti d'espouser un homme, ou un estropiat, et 
plus forte raison celuy qui est plus froid que la neige par tous ses
membres,

  ... Cui minimus gelido jam corpore sanguis[382],
    Coitus cui longa oblivio: velsi;
  Coneris, jacet exiguus cum ramice nervus,
  Et, quamvis tota palpetur nocte, quiescit.
    ... Merito suspecta libido est
  Qu venerem affectat sine viribus.

          [Note 382: Ces vers sont des dbris mutils et intervertis
          de la satire X de Juvenal, v. 204-217.]

Voil quels estoient les plaidoyez de la demanderesse contre le dict
Picot, son mary.

Lesquelles raisons aportes par la dicte Moreau, comme l'appelant
estant aux foibles reparties du dict mary, qui seroient ennuyant
d'inserrer en ce petit discours, portrent monsieur de Villiers, pour
lors advocat du roy, personnage admirable pour la grandeur de ses
vertus, et fit qui tourna les armes de sa grave eloquence contre le
mary.

Pour montrer qu'il devoit estre deboutt de son appel et de toutes
autres preuves pour fins de non recevoir, dict qu'il se fondoit sur
diverses raisons dont la premire estoit que le mary avoit laiss
passer une grande longueur de temps de defini par l'Eglise pour
faire preuve de sa virilit, et par ce moyen sembloit avoir renonc
 son droit et aux nopces de la demanderesse et recognoistre la
froideur naturelle, et conclut que le dit mariage soit declar nul
et la sentence de l'official execute, et condamne le deffendeur
aux despens de la cause d'appel et  l'amende, pour avoir est si
temerayre que d'avoir persist en son impuissance.

La Cour, sur les plaidoyez des parties et conclusions de monsieur
l'advocat du roy, ordonna que, veu l'impuissance du dict Picot de
pouvoir engendrer ligne, que la sentence de l'official d'Angers
seroit execute de poinct en poinct selon la forme et teneur, et
permet  la dicte Moreau de se marier pour la troisiesme fois  qui
bon lui sembleroit; condamne le dict Picot, son second mary, en
tous les despens, et  deux cens livres parisis d'amende; le tout
nonobstant oppositions ny appellation quelconque, pour laquelle
amende le dict Picot seroit condamn au payement d'icelle tant par
saisie de ses biens que par emprisonnement de sa personne[383].

          [Note 383: Picot en appela-t-il? Je ne sais. Le marquis
          y alla plus bravement. Au bout d'un an et demi, dit
          Tallemant, Langey prit des lettres en forme de requte
          civile pour faire ter de l'arrt la dfense de se marier;
          mais le chancelier le rebuta en disant: _A-t-il recouvr de
          nouvelles pices_? Sa seconde femme eut sept enfants. Il
          trouva qu'il y avoit l plus de preuves qu'il n'en falloit
          pour faire casser le premier arrt. Il actionna donc M. de
          Boesse, devenu le second mari de sa premire femme. Il
          perdit encore.]




_Satyre sur la barbe de monsieur le President Mol[384]._

          [Note 384: Cette mazarinade se trouve avec le titre qu'elle
          porte ici dans le _Tableau de la vie et du gouvernement
          de messieurs les cardinaux Richelieu et Mazarin_, etc.;
          Cologne, P. Marteau, 1694, in-12, p. 286-289. On la trouve
          imprime  part sous le titre de l'_Illustre barbe_ D.
          C. en vers burlesques (S. l. n. d.), 4 pages, et sous
          celui-ci: _Pome sur la barbe du prem. presid._; Bruxelles,
          1649, 6 pages.--La barbe de Mathieu Mol toit, en effet,
          trs fameuse; le surnom par lequel on le dsignoit souvent
          lui en toit venu. _Le visage de la cour_, dit Larroque,
          se moque de la _braverie_ (Chteauneuf) et du chien au
          grand collier (Seguier), disant que la _Grand'Barbe_ (Mol)
          ne fait le philosophe ni l'homme d'Etat, et que le vent lui
          souffle du derrire. (Cit par M. Moreau, _Bibliographie
          des Mazarinades_, t. 1, p. 9.)]

  Je chante d'un chant satirique
  Une laide barbe cynique,
  La barbe et le menton barbu
  De Mol, juge corrompu;
  Barbe sale, barbe vilaine!
  Barbe infame, barbe inhumaine,
  Barbe qu'a fait un partisan
  Aux frais du pauvre paysan;
  Barbe affreuse, barbe maudite,
  Barbe d'un diable d'hypocrite,
  Barbe d'un infame Martin,
  Grand defendeur de Mazarin,
  Qui s'offriroit pour un ecu
  De serviette  torcher le cul;
  Barbe qui tout prend et devore,
  Barbe que tout le monde abhorre,
  Barbe ravale en pendant,
  Barbe  qui je porte une dent,
  Barbe cruelle, barbe fire!
  Barbe que je souhaite en bire,
  Par tel et semblable danger
  Que le president Boulanger[385];
  Barbe qui voudroit voir la France
  En Grve, au bout d'une potence;
  Barbe pendante au vieux menton
  D'un avare et lche poltron;
  Barbe de boue, barbe de chvre;
  Barbe qui descend d'une lvre
  Qui cache un ratelier de dents
  Plus puantes que souffre ardant;
  Barbe qui entoure une bouche
  Qui produit une voix farouche;
  Barbe qui pend le long d'un col
  A qui je souhaite un licol;
  Barbe qui couvre une poitrine
  D'o sort le mal qui nous ruine;
  Barbe d'un maudit loup-garoux
  Qui cause mon juste courroux.
  Tu sentiras, barbe de laine,
  Les traits plus piquans de ma haine;
  De laine, non, je me desdis:
  Il m'est permis, si j'ay mal dit,
  De me reprendre et de mieux dire.
  Disons donc mieux, et faisons rire
  Tous ceux qui ces vers ecriront[386],
  Ou ecrits aprs les liront.
  N'appelons plus barbe de laine
  Une barbe qu'avons en haine:
  Ce mot est trop doux pour celuy
  Qui s'engraisse du bien d'autruy;
  Qui, abandonnant sa patrie,
  Noircit sa memoire fletrie,
  Et, comme un lache renegat,
  Trahit son roy et le senat.
  Apellons-la barbe piquante,
  Du sang du peuple degoutante;
  Barbe plus fire qu'un griffon,
  Barbe du grand geant Tiphon;
  Nommons-la barbe de Megre,
  L'appentil de notre misre,
  Le fondement de nos malheurs
  Et la base de tous nos pleurs;
  Nommons-la barbe  l'escopette,
  Barbe qui fait notre disette,
  Barbe d'un pilote infernal,
  Barbe de crain d'un vieux cheval,
  Barbe de soie  porc farouche,
  Les brins faits en pointe de souche,
  En piquans d'herisson fach,
  De porc-epic effarouch,
  De chardons, de ronces, d'epines
  Qui piquent jusques aux racines;
  Barbe d'un laid et vieux magot,
  Barbe d'un tratre et d'un bigot.
  Je voudrois,  barbe vilaine!
  Que de merde tu fusses pleine;
  Que les mules et les mulets,
  Les poules et tous les poulets,
  Tous les chevaux et les cavales
  Des ecuries cardinales,
  Les chiens, les chiennes et les chats,
  Toutes les souris et les rats,
  Puissent sur toy, barbe bouquine,
  Barbe qui pue comme ravine,
  Jetter comme sur un fumier
  Tout ce qui sort de leur fessier;
  Que les poux, les puces et lentes,
  Morpions et punaises puantes,
  Fussent dedans ton poil epars
  Comme etrons dessus des remparts;
  Que les chancres et les ulcres,
  Plus venimeuses que vipres,
  Les pustules et les poulains
  Que l'on gagne avec les putains,
  Et tous les autres grains semblables
  Que les Franois prirent  Naples,
  Puissent tous affliger le corps,
  Tant par dedans que par dehors,
  De celuy,  barbe bigote!
  Qui te cultive et te frotte;
  Qu'en tombant tu sois tt ou tard
  Comme celle de Duremard:
  Ainsi, menton et barbe infame,
  Tu deviendras menton de femme:
  Je te souhaite encore plus,
  Et cecy n'est pas superflus,
  Que, si les choses souhaites
  Etoient un jour executes,
  Tous les poils chus ou arrachs
  A un masque soient attachez
  Pour servir de bouffonne trogne
  Aux foux de l'htel de Bourgogne.
  C'est l, plutost qu'au Parlement,
  Que tu parotras dignement.

          [Note 385: Il faut, sans doute, reconnotre ici l'auditeur
          des comptes Le Boulanger, qui, frapp de plusieurs coups de
          baonnette comme il sortoit de l'Htel-de-Ville, lors de la
          grande meute de 1652, mourut peu de jours aprs. (_Mm. de
          Conrart_, Collect. Petitot, 2e srie, t. 48, p. 151.) Ceci
          nous donneroit  peu prs la date de cette pice.]

          [Note 386: M. Moreau conclut avec raison de ce vers que
          cette mazarinade, comme bien d'autres, se rpandoit par
          copies manuscrites.]




_Recit veritable de l'execution faite du capitaine Carrefour, general
des voleurs de France, rompu vif  Dijon, par arrest du parlement de
Bourgongne, le 12e jour de decembre 1622, avec un sommaire de son
extraction, vols, assassinats, et des plus signales actions qu'il a
faits durant sa vie[387]._ In-8.

          [Note 387: Il est longuement parl de ce voleur, l'un
          des plus fameux qu'il y et au commencement du rgne de
          Louis XIII, dans l'_Inventaire gnral de l'histoire des
          larrons_, liv. 2, ch. 7. Ses compagnons, y est-il dit,
          ne l'appeloient que le Bohmien, car il savoit toutes les
          rgles du _picaro_, et il n'y avoit jour o il n'inventt
          de nouvelles souplesses pour les attraper. Gouriet a aussi
          parl de lui dans son livre: _Personnages clbres dans
          les rues de Paris_, t. 2, p. 43-44, et nous connoissons
          une autre pice ayant pour titre: _La prise du capitaine
          Carfour, un des insignes et signals voleurs qui soient en
          France, arrest prisonnier s environs de Fontainebleau,
          avec un abrg de sa vie et quelques tours qu'il a faits
          s environs et dedans la ville de Paris_, Paris, Jean
          Martin, 1622, in-8. Nous aurons  la citer dans les notes
          de celle-ci.]


Rien de plus furieux, de plus superbe ny de plus insolent qu'un homme
eslev de la poussire: il gourmande le ciel, il depite les destins
et croit que les astres luy sont redevables de leurs influences. Ses
paroles sont foudres, ses regards des esclairs et ses deliberations
des arrests irrevocables; mais ce bravache maintien ne peut longtemps
durer: la violence est trop grande et les efforts trop furieux.
Sachez,  volleur, qu'il y a encore des Hercules et des Theses
dans nostre France qui vous sauront bien punir selon vos demerites.
Nous avons des acravanteurs[388] de monstres aussi bien que
l'antiquit. Puisque le capitaine est bas, la compagnie sera bientost
mise en deroute. Voicy o vous devez vous mirer et apprendre que tost
ou tard la justice se rend partie contre vos desportemens.

          [Note 388: Massacreurs. Sur le verbe _accravanter_, V. t.
          3, p. 230.]

Le capitaine Carrefour estoit un soldat de fortune natif d'un village
nomm Montigny-sur-Armanson, prs Saint-Roque en Bourgogne, le pre
duquel estoit boucher et le voulut employer au labourage ds sa
jeunesse; mais il le quitta et fit profession de porter les armes
et de frequanter la noblesse du pays, et, entre autres choses, il
se rendit fort expert  manier un cheval, ce qui luy donna libre
accez en plusieurs maisons de seigneurs et gentilshommes, qui luy
pratiqurent un mariage avec une damoiselle fille d'un pauvre
gentilhomme nomm le sieur de Lantyl, demeurant  Bagarre, prs
Auxerre, o ledit Carrefour a demeur quelque temps en assez bonne
reputation, et acquist une petite maison proche le pont de Mailly,
qui avoit est bastie par un gentilhomme nomm Vaudoisy. Enfin
ledit Carrefour fut gendarme de la compagnie de monseigneur le
duc de Lorraine, de laquelle le feu sieur de la Rochebaron estoit
lieutenant, qui recogneut les deportemens dudit Carrefour, lequel
menoit une vie de bomien, comme il en avoit la vraye semblance, et
trompoit ordinairement ses camarades, qui ne se pouvoient garder
d'estre attrapez[389] de luy; dont ayant receu plusieurs plainctes,
ledit sieur de Rochebaron le manda en une sienne maison nomme
Rochetaill, prez Langres, et, luy ayant remonstr ses mauvais
deportemens et que ses camarades en estoient offensez, aprs
l'avoir exort de mieux vivre  l'advenir en une autre compagnie,
le congedia; ce qui fut cause que ledit Carrefour se rallia avec
de mauvais garnimens comme luy, et courut en Lorraine et jusques
proches de Francfort, o il fit plusieurs vols, et aprs se retira
en sa maison audit Mailly, o l'on tient qu'il apporta force argent;
et ds lors commena de mener un trin de gentilhomme. Mais la
noblesse de l'Auxerrois, qui recogneut bien que l'advancement dudit
Carrefour ne pouvoit provenir que de volleries, ne le voullurent
admettre en leur compagnie, qui fut cause qu'il s'acosta encores
plus que devant de bandolliers[390] et gens de sa sorte. Les
derniers mouvemens estans arrivez[391], il fut trouver feu madame la
duchesse de Nyvernois, de laquelle il tira subtilement quatre cens
pistoles[392] pour louer une compagnie de carabins[393] qu'il mit
sur pied, fort bien montez et esquipez; et, ayant eu son departement
au Chastel-Sensoy pour y tenir garnison, il en fut chass par le feu
sieur de Collanges, qui tenoit rang de lieutenant en la province de
Nyvernois, lequel commanda audict Carrefour de se rendre  Nevers,
proche madicte dame, au lieu de quoy faire il se mit  piller et
ravager tout le pas de l'Auxerrois; et, comme madicte dame estoit
assiege par l'arme du roy, conduitte par feu monsieur le marechal
de Montigny, elle despecha le sieur marquis de Gallerande pour aller
en Champagne trouver monsieur son mary[394], assist de peu de
gens; et, craignant quelque rencontre  cause qu'il falloit passer
dans ledit pas de l'Auxerrois, il se fit assister dudit Carrefour,
avec dix ou douze de ses soldats, pour luy faire escorte huit ou
dix lieues. Mais ledit Carrefour fut bientost las: car, quand il
fut  une lieue de sa maison, il dit audit sieur marquis: Mordieu!
je suis serviteur du roy, je vous fais mon prisonnier et vous veux
mener  la reyne-mre. Dont ledict seigneur fut bien estonn et luy
fit plusieurs remonstrances que ledit Carrefour ne prit pour argent
comptant, ains le mena en sa maison audit Mailly, o il ne fut pas
vingt-quatre heures que ledit sieur de Collanges et la noblesse du
pas, qui tenoient le party des princes, s'assemblrent au nombre de
trois cens chevaux, qui investirent ladite maison et se mirent en
devoir de la forcer; dont ledit Carrefour ne s'esmeut nullement, et
leur dict que, s'ils ne se retiraient, il poignarderoit ledit sieur
marquis et leur jetteroit du haut en bas de sa maison; et, craignant
qu'il n'executast ses paroles, ils furent contraints capituler avec
luy et luy promettre une grosse ranon pour ledit sieur marquis,
lequel il retint prisonnier jusqu' ce qu'il l'eut receue; mais,
aprs que lesdits mouvemens furent lessez, ledit sieur marquis en
eust bien sa raison: car il luy fit faire son procez par contumace
et le fit condamner  estre pendu, et fit executer la sentence par
effigie  Villeneufve-le-Roy. Je ne vous dirai point tout ce que
ledit Carrefour a faict du depuis, parceque je n'en suis pas bien
inform; mais le bruit commun a est partout que ledit Carrefour, qui
se faisoit nommer le baron de Mailly, a fait plusieurs vols et actes
meschans, tant sur les frontires que dedans le royaume mesme, en la
ville de Paris, o il se faisoit ordinairement suivre de cinquante
volleurs  qui il donnoit rendez-vous; et l'an 1621, au retour du
roy, on ne parloit que de volleurs en ceste ville, qui tous estoient
sous la conduite de Carrefour[395]. Il a est cogneu  diverses
fois, mais il se desguisoit et n'estoit possible de l'attraper. Un
jour les archers du prevost des mareschaux le rencontrrent dans la
forest de Fontainebleau desguis en hermite[396] et luy demandrent
s'il n'avoit eu aucun vent de Carrefour. Il leur dict qu'il savoit
o il estoit, et les mena fort avant dans le bois, o enfin ils se
virent investis de cinquante volleurs qui les poursuivirent jusqu'au
dehors de la forest. On n'entendoit parler que de Carrefour, et dej
le tenoit-on pour un autre Guillery[397]. Ce bruit luy fit prendre
la fuite, et, se voyant couru de tous les prevosts des mareschaux de
France, il s'advisa de se retirer avec un nomm Chenevasson, dit La
Roche, soldat dudit Mailly, en la ville de Chambery en Savoie, o il
feignoit avoir des procez au Parlement; et parcequ'il avoit offens
grand nombre de personnes d'authorit, il fut recommand par tous les
pays estrangers voisins de ce royaume, o l'on envoya son tableau,
qui fut cause qu'un senateur dudit Chambery qui avoit la charge de la
police, ayant veu ledit Carrefour, eut opinion que c'estoit le grand
et insigne volleur dont l'on parloit tant en France; et, lorsqu'il le
vit promener sous la halle dudit Chambery avec un gentilhomme du pas
de Charolois qui s'y estoit refugi  cause d'un mariage clandestin,
ledit senateur, assist des officiers de la police dudit Chambery,
le prist et l'arresta prisonnier[398]; et, l'ayant retenu quelque
temps, le parlement de Dijon en fut adverty, qui l'envoya querir et
fit apporter toutes les informations qui estoient faites contre ledit
Carrefour, tant  Auxerre, Vezelay que ailleurs, sur lesquelles et
autres crimes desquels il estoit charg il a est condamn  estre
rompu vif avec son vallet par arrest dudit Parlement, qui fut execut
le douziesme decembre dernier 1622, en laquelle execution ledit
Carrefour s'est montr resolu autant qu'il a est pendant sa vie:
car, quoy qu'il eust grand nombre de complices, quelques adjurations
qu'on luy ait peu faire et remonstrances de son pre confesseur,
il n'a voulu accuser aucun de sesdits complices, et dit qu'il se
contentoit de souffrir la mort et qu'il ne vouloit estre cause que
d'autres mourussent. Voil l'abbreg de la vie et de la mort dudit
Carrefour.

          [Note 389: C'est ce qui est dit dans le passage de
          l'_Inventaire de l'histoire gnrale des larrons_ cit dans
          notre premire note.]

          [Note 390: C'est le premier nom qu'on donna aux voleurs
          allant par _bandes_. Celui de _bandit_ vint aprs. Des
          Priers parle, dans ses contes, d'un certain Cambaire,
          fameux _bandoulier_ des environs de Toulouse, qui, comme
          Carrefour, avoit d'abord t bon soldat et s'toit mme
          acquis le renom de vaillant et hardy capitaine, et qui,
          les guerres finies, s'toit rendu par depit et necessit
          _bandoulier_ des montaignes et environs. (_Nouvelles_ de
          Des Priers, p. 279, _Bibliothque elzevirienne_.)]

          [Note 391: Les troubles de la rgence de Marie de Mdicis
          durant les annes 1616 et 1617.]

          [Note 392: Pendant que le duc de Nevers, l'un des rebelles,
          tenoit en chec l'arme du roi devant Rethel, sa femme
          se prparoit  une vive rsistance dans le Nivernois. De
          Nevers, o elle s'toit surtout fortifie, elle organisoit
          la dfense, amassant des troupes, de l'argent, des
          munitions de guerre, et mettant dans son parti tous les
          gentilshommes de la province. On voit que tous les allis
          lui toient bons, puisqu'elle recherche ici l'aide du
          brigand Carrefour.]

          [Note 393: C'toit une milice trs dcrie, o ceux qui
          servoient toient moins soldats que bandits. D'Aubign
          fait du mot _carabinage_ un synonyme de flonie (_Baron
          de Fneste_, liv. 3, ch. 23), et l'on sait que Pechon
          de Ruby l'a gliss dans le titre de son petit livre sur
          les _matoiseries soldatesques_ et autres. Le Duchat veut
          reconnotre dans ces _carabins_ les soldats _calabriens_
          qui, en 1465, servoient dans l'arme des princes ligus
          contre Louis XI, et dont, selon la chronique _scandaleuse_,
          on faisoit dj si peu de cas alors. Il en fut pris
          vingt-quatre, qui, mens sur le march de Paris, y furent
          vendus sur le pied de 6 sous 6 deniers parisis la pice.
          Tavannes, dans ses _Mmoires_ (Coll. Michaud, p. 74),
          veut, au contraire, que le mot _carabin_ soit un souvenir
          des croisades et vienne de _carra_ (soldat) et _bei_ (du
          Seigneur). Au XVIIe sicle, on appeloit par moquerie les
          chirurgiens _carabins de Saint-Cme_: V. _Thophraste au
          cabaret_, p. 19. Il ne reste plus que la premire moiti
          de cette locution railleuse. C'est, avec le nom de la
          _carabine_, arme dont ils se servoient, tout ce qui survit
          des anciens _carabins_.]

          [Note 394: M. de Nevers toit gouverneur de Champagne, et
          il en avoit mis les principales villes de son parti.]

          [Note 395: Ceci donneroit  penser qu'il toit le chef de
          la bande des _Manteaux rouges_, dont nous avons dj parl
          souvent. V. t. 1, p. 198; t. 5, p. 194. Il ne s'arrestoit
          jamais en un lieu, lit-on dans le petit livret sur sa
          _prise_; on l'a recogneu desguis assez souvent dans Paris,
          qui s'enquestoit si on ne parloit pas de luy.]

          [Note 396: Ce fait se trouve aussi racont dans la _Prise
          du capitaine Carrefour_, etc.]

          [Note 397: Il y a en effet entre eux de grands points de
          ressemblance. V., sur Guillery, notre t. 1, p. 289, et le
          _Journal de L'Estoille_, fin septembre 1608.]

          [Note 398: Dans la _Prise du capitaine Carfour_, etc.,
          son arrestation est raconte tout autrement. C'est dans
          un cabaret des environs de Fontainebleau qu'on l'auroit
          saisi, aprs une rixe avec un gentilhomme languedocien qui
          se faisoit gloire d'appartenir au roi, et  qui le bandit
          auroit rpliqu que lui, Carrefour, n'appartenoit qu'
          lui-mme. On en seroit venu aux mains, et Carrefour, saisi
          par les gens de la suite du Languedocien, puis reconnu par
          un des paysans accouru au bruit, auroit t livr  la
          justice. Le rcit donn ici a plus de vraisemblance et doit
          tre le seul vrai.]




_Brief dialogue exemplaire et recreatif entre le vray soldat et le
marchand franois, faisant mention du tems qui court, avec l'adieu 
la guerre._

_A Lyon, par Benoist Rigaud._

_Avec permission._ In-8.

M.D.LXXVI[399].

          [Note 399: La paix venoit de se faire avec les calvinistes.
          Un dit de pacification avoit t rendu  Paris et
          enregistr par le Parlement. C'toit le cinquime
          qu'eussent obtenu les huguenots, et l'on pouvoit craindre
          qu'il n'et pas de plus longs effets que les autres.]


LE SOLDAT.

Je voy venir de un homme  cheval portant la bougette[400], lequel
va beau train. Je pense que c'est un marchand. S'il eust est
rencontr il y a trois mois, on luy eust bien serr les doigts, ou
bien il eust pay ranon[401]. Je parleray  luy: Dieu vous gard,
Monsieur; o tirez-vous ainsi? Mais qu'il ne vous deplaise.

          [Note 400: _La bourse._ V., sur ce mot, p. 9.]

          [Note 401: On lit dans la _Complainte des pauvres
          catholiques de la France et principalement de Paris, sur
          les cruauts et ranons qu'on leur a fait esprouver_
          (Recueil de L'Estoille):

                    LE PAYSAN.

                 Je parleray du camp
               Et des cruaults grandes
               Des huguenots meschans
               Qui vont avec leurs bandes.
               Ils viennent dans nos granges,
               Aussi dans nos maisons,
               En prenant, chose estrange!
               Chevaux, boeufs et moutons.

                 Encor, n'estant content
               D'avoir nos biens et bestes,
               Nous lie et nous mettant,
               Nous bandent yeux et testes,
               Nous battent et nous moleste,
               Jurant et blasphemant:
               Faut que ranon tu paye,
               Cent escus tout comptant.]

LE MARCHAND.

Je m'en vay  Lyon.

LE SOLDAT.

Que faire l?

LE MARCHAND.

Traffiquer, puis qu'il a pleu  Dieu nous donner la paix, au moyen de
laquelle les passages sont maintenant libres.

LE SOLDAT.

Il faut,  mon advis, user en cest endroict de distinction, encores
que je sois soldat, et non pas dialecticien. Les passages sont
libres et ouverts par les villes, et non pas sus les champs: car
il se commet aujourd'huy beaucoup de massacres et brigandages sus
les pauvres marchands et voyageurs, et se faict beaucoup plus de
volleries en ce temps de paix qu'il ne se faisoit tandis que nous
avions la guerre.

LE MARCHAND.

Comment cela?

LE SOLDAT.

Je vous le diray. Savez-vous pas que Mars, dieu de la guerre et
cruault, se sert aussi aucunes fois et volontiers de ministres
barbares et cruels? De sorte qu' ce propos l'on dit communement que
l'homme de bien qui abhorre le sang et est pourveu d'une parfaicte
humanit ne vault rien  la guerre. Ainsi donc pouvez-vous juger de
l que les meschans garnemens volontiers s'y retirent, et que la
guerre, o neantmoins se font les braves hommes, est ordinairement
la retraicte des voleurs[402], meurtriers et assassinateurs, pour
ce qu'en temps de guerre le marchand ne va plus sur les champs, et
que chacun se tient clos et ferm en sa maison; ce qui fait que les
meschans, ne trouvans plus aucunes pratiques, sont contrains aller 
la guerre? Que pensez-vous qu'ils facent maintenant, estant cassez?

          [Note 402: C'est ainsi, aprs les guerres, qu'on vit un peu
          plus tard parotre Guillery et sa bande. Ils se jetoient
          sur les marchands, qui, la paix tant signe, croyoient
          pouvoir aller en toute scurit par les chemins. Selon
          L'Estoille (fin sept. 1608), ils avoient pris pour devise,
          qu'ils avoient affiche en plusieurs arbres des grands
          chemins: _Paix aux gentilshommes! la mort aux prevosts
          et archers, et la bourse aux marchands!_ ce qu'ils ont
          rellement execut maintes fois, ayant tu tous les prevts
          et archers qui etoient tombs entre leurs mains et devalis
          les marchands.]

LE MARCHAND.

Ils se retireront en leurs maisons, comme le roy commande[403].

          [Note 403: Beaucoup de gens de village qui s'toient faits
          soldats ne vouloient plus, la paix faite, retourner aux
          champs. L'pe,  ce qu'ils pensoient, les avoit faits
          nobles, et, avec le travail, ils redeviendroient vilains
          comme devant. Il est parl dans _le Paysan franois_, p.
          10, de plus d'un qui avoit chang son coultre en une
          espe, et sa vache en une arcbuze, et se faisoient appeler
          l'un monsieur du _Ruisseau_, l'autre de la _Planche_, du
          _Buisson_, et tels autres surnoms et lettres de seigneurie
          de guerre, indices de leur premire vacation.]

LE SOLDAT.

Je confesse bien que les bons se retireront chascun en leur domicile;
mais les maisons des autres sont les bois, o ils se mettent pour
destrousser et voiler les passans quand la guerre est faillie.

LE MARCHAND.

Vous voulez donc inferer de l que la guerre seroit meilleure que la
paix?

LE SOLDAT.

Encores que je soy soldat, si est ce qui n'est pas mon intention, car
je ne doute pas que la paix (comme j'ay ouy dire autres fois  mon
capitaine, homme vertueux et savant),  quelque condition qu'elle
soit, ne vaille mieux que la guerre; dequoy (pour n'avoir mon propos
besoin d'aucune preuve) je me rapporte  vous-mesmes et  tout homme
de sain jugement.

LE MARCHAND.

Voire; mais vous m'avez nagures, ce semble, voulu induire  penser
tout le contraire par les malheureux accidens qui surviennent
volontiers aprs la guerre.

LE SOLDAT.

Mais de tels accidens, la guerre mesme en est la cause, pour ce
qu'elle trane une infinit de maulx  sa queue.

LE MARCHAND.

Vous la me faites ressembler au scorpion, qui porte le venin mortel
 la queue, dont luy-mesme est le preservatif et remde: car vous
m'avez dict qu'en temps de paix les voleurs se mussent[404] aux bois
et aux lieux propres  guetter les passans, et qu'en temps de guerre
ils se retirent au camp. Ainsi donc, la guerre oste en cet endroit
l'occasion de mal faire, de laquelle la queue est dangereuse quand un
camp est rompu et que les soldats sont debandez.

          [Note 404: Se cachent.]

LE SOLDAT.

Il n'y a rien plus certain, combien qu'il s'en trouve beaucoup de
bien nez, et ayans le coeur en bon lieu assiz, qui n'abusent pas de
la guerre, mais la suivent seulement pour faire service au prince,
et, quand les parties sont d'accord, s'en vont (comme j'ay dict) en
leurs maisons, l'un  un estat et vacation, l'autre  un autre, bien
que je confesse qu'il en demeure tousjours quelqu'un en chemin.

LE MARCHAND.

Pourquoy?

LE SOLDAT.

Pource qu'il fasche beaucoup  aucuns de se remettre  travailler
en leur mesnage aprs avoir goust la licence de la guerre, et par
ainsi, venans en oubly d'eux-mesmes et se bandans les yeux de la
raison, se mectent  mal faire et ayment mieux voler et rober que
retourner en leur premire subjection[405].

          [Note 405: Voir l'avant-dernire note.]

LE MARCHAND.

C'est pourquoy vous dites que la guerre ameine  sa queue tant de
maux et inconveniens?

LE SOLDAT.

Ouy.

LE MARCHAND.

Vous avez bien dit que ceux qui demeurent en chemin pour mal faire et
continuer leur licentieuse vie ont les yeux de la raison bandez, car
je say bien qu'il y a des gens de guerre signalez, lesquels n'ont
dedaign de laisser l'espe et leurs autres armes pour prendre en
main les outils desquels ils gaignoyent leur vie avant qu'il feust
bruict de guerre.

LE SOLDAT.

Je le say bien, et  la verit je me retire en ma maison, vers ma
femme et mes enfans, pour en faire ainsi, combien que je ne sois des
signalez.

LE MARCHAND.

C'est trs bien faict de vous en aller de bonne heure, avant que la
necessit vous presse, et de vous mectre en train d'exercer l'estat
auquel il a pleu  Dieu vous appeller. A ce propos, je veux vous
amener l'exemple d'un certain capitaine hardy et vertueux, et ayant
assez bien faict en ces dernires guerres, lequel (comme je disoy)
ne s'est, tant s'en faut, descogneu, bien qu'il feust en credit et
eust accoustum d'estre richement habill, que mesmes il n'a faict
difficult de laisser le coutelas et la targe pour prendre les
instrumens de son mestier, et a adverty un mien amy qu'il estoit tout
prest de s'en servir toutesfois et quantes qu'on le voudroit employer.

LE SOLDAT.

J'ay autresfois est  l'escole, et cognoy bien par l'histoire que
c'est l le propre d'un homme sage de s'accommoder au temps. Les
grands seigneurs rommains appellez  quelque expedition de guerre
n'en faisoyent pas moins lorsqu'ils estoyent de retour en leurs
maisons, car on lit que volontiers ils retournoyent au soc et  la
charrue, o ils avoyent est trouvez devant embesognez par ceux qui
les alloyent querir  une si honorable charge.

LE MARCHAND.

O! que vous dites bien! Pleust  Dieu que chascun feust aussi advis
que vous! Nous n'aurions que faire de craindre sur les champs et ne
serions pas tant en danger de tomber entre les mains des brigans que
nous sommes.

LE SOLDAT.

Celuy qui faict mal n'est jamais asseur, ains tremble  la moindre
haleine de vent et au mouvement des feuilles des bois; il est
tousjours bourrell en sa conscience, et cuide tousjours estre
suivy d'un prevost des mareschaulx, tellement que ce soucy luy sert
continuellement de gibet, lequel il ne peut quelque jour eviter; mais
celuy qui ne faict mal, qui ne sent sa conscience charge d'aucun
meffaict, est ferme et asseur comme le roc et va par tout la teste
leve, sans craindre d'estre repris de justice. Ainsi, tandis que la
guerre a dur, j'ay port les armes, suivant le party auquel Dieu
m'avoit appell. Maintenant que la paix est retourne visiter cette
pauvre France, je les vay pendre aux pieds de ceste deesse eu luy
tenant ce propos:

O sacre et heureuse paix[406], qui tant de fois as est banie
de ce pauvre royaume tant desol et afflig, tu sois la trs bien
venue! chascun enjonche de belles fleurs le chemin par lequel tu
passeras, pour te faire honneur et pour cacher le sang dont tu sais
bien que la terre est imbue et couverte. Qu'il te plaise faire en
cete terre eternelle demeure, et resister, par le moyen de la Justice
ta compagne,  tous ceux-l qui s'efforceront de te rompre: car, si
toutes deux estes unies, je voy la Guerre civile morte  jamais;
mais, si la Justice te faulce compagnie, je m'asseure que tu viendras
incontinent aprs  defaillir. Parquoy je te supplie de t'en tenir
prs,  fin que tu sois honnore et respecte de tout le monde, et
que nous voyons retourner en France comme ce premier aage d'or auquel
on vivoit en innocence et en abondance de tous biens; en esperance de
quoy,  gracieuse Paix! j'appens  tes pieds toutes mes armes, pour
monstrer que je te veux obeir et vivre  jamais soubs ton bon plaisir
et commandement.

          [Note 406: La prire du _Paysan franois_  Henri IV, au
          sujet de la paix, n'est pas moins vive que celle de ce
          soldat. C'est donc la paix, dit-il, p. 8, que je viens non
          pas vous demander, car nous l'avons, mais recommander, afin
          qu'elle soit longue en dure, profonde en repos, large en
          estendue; que ces charrues que vous voiez  vos pieds, par
          le moien des quelles vous et vostre peuple mangez du pain;
          ces houes par l'employ des quelles vous beuvez du vin,
          soient longuement et continuellement mises en action, sans
          estre converties et appliques  autres usages qu' ceux
          pour les quels elles ont est charronnes et forges. Prou
          de temps a pass au quel ces coultres ont est esmoulus en
          pieux, ces socs en hallebardes; un autre est venu, par le
          bonheur et justice de vos armes, auquel ces mesmes espieux
          et hallebardes doivent retourner en socs et en besches.]

LE MARCHAND.

Mais aussi direz-vous pas  Dieu  la Guerre?

LE SOLDAT.

Je luy veux dire en ceste faon: O cruel Mars! duquel j'ay
longuement suivy les enseignes, desployes  la perte et ruine de
ce pays de France,  jamais te puissay-je dire  Dieu! A Dieu ta
cruault,  Dieu ta barbarie, que tu dois plustost aller exercer
contre les infidles payens que contre nous! Contente-toy de
la mort de cent et cent mille hommes, des prises, saccagemens
et bruslemens de tant de villes, de chasteaux et bourgades, des
desmolitions des temples, violemens de femmes et vierges, des rapines
et brigandages faicts en ce pays, et te retires  jamais loing de
nous! Ta detestable cruaut est si grande que chascun est saoul de te
supporter. Va-t'en avec Discorde, ta soeur et compagne, soliciter les
Turcs infidles  faire la guerre les uns aux autres, et nous laisse
jouyr en repos et tranquillit de la paix tant desire. Puisses-tu,
 Dieu de cruaut! estre  jamais bany de la France, et, s'il faut
que quelque jour tu t'en approches, ce soit pour la deffence et
manutention d'icelle contre l'estranger qui la voudroit assaillir,
grever et molester, non pas  la ruine et destruction d'icelle,
comme tu as faict. Par ce moyen, l'ecclesiastique vivra en paix, le
senateur fera justice, le marchand traficquera, le laboureur smera
son champ, et l'artizan fera son mestier hors de tout soupon et
inconvenient.

LE MARCHAND.

Vrayment, vous parlez en vray soldat et homme de bien. Dieu me face
la grace de trouver souvent telle rencontre!

LE SOLDAT.

Vous priez bien, car (comme nous avons dit) il faict dangereux sur
les champs, et principalement  ceux qui vont seuls comme vous. Atant
feriez-vous bien d'attendre en la prochaine ville quelque compagnie
 fin d'aller seurement.

LE MARCHAND.

Je le feray.

LE SOLDAT.

Je prie  Dieu qu'il vous veuille conduire.

LE MARCHAND.

Et vous aussi. A Dieu.




_La Musique de la taverne et les Propheties du cabaret, ensemble le
Mespris des Muses._


Lorsque l'on met la nappe sur la table avec assiettes et serviettes,
c'est l'ouverture du livre.


_Pour les Notes._

Si la nappe n'a point servy, c'est une blanche.

Si la maistresse n'est pas trop blonde, c'est une noire.

Si la servante est boiteuse, c'est une croche.


_Pour les Mesures._

Si la pinte est pleine, c'est plaine mesure.

Si quelque alter en entrant estrangle trois verres de vin sans
manger, c'est mesure triple.


_Pour les Tons._

Si le valet apporte un pot quy ne soit pas plein, on luy donne rafle
de cinq: c'est une quinte.

Si le vin qu'il apporte n'est pas bon, c'est un sol.

S'il en apporte d'autre quy ne soit meilleur, c'est un fa.

Si le maistre, montant en hault, veult discourir, on luy faict
reprendre son vin, c'est r, ut.

Si, par aprs, quelqu'un en apporte de bon, c'est la, my.

Si quelqu'un, faisant semblant d'aller coucher, au lieu de son lict
prent celuy de sa servante, c'est une feinte d'Isis[407].

          [Note 407: On appeloit _feinte_ le demi-ton. _Isis_ est
          l'un des meilleurs opras de Quinault et de Lulli. Il fut
          jou en 1667, ce qui peut donner  peu prs la date de
          cette pice.]


_Pour les Clefs._

Lorsqu'on est sur la servante, l'on y entre par B dur ou B carre, et
l'on y travaille par nature, et l'on en sort par B mol.


_Le reste de la Musique._

Si le valet, estant fasch, donne sur les oreilles  quelqu'un avec
un pot de deux pintes, c'est une quarte.

Si celuy qu'il a attrap courant aprs luy tombe sept ou huict
degrez, c'est une octave.

Si quelqu'un est yvre, s'il se couche sur un lict et dort deux ou
trois heures, c'est une pause.

Si, aprs estre reveill il ecorche le renard[408], c'est une
diminution.

          [Note 408: Cette locution, dont il reste encore quelque
          chose dans le plus bas langage, se trouve dj dans
          Rabelais, liv. 2, chap. 16, et dans le _Baron de Fneste_,
          liv. 4, chap. 18.]

Lorsque l'on est bien saoul et que le ventre est si bien tendu qu'on
pourroit tuer un pou dessus, c'est l'unisson.

Lorsque l'on vient  compter, si le maistre demande cent et qu'on ne
luy en veuille donner que soixante, c'est un contre-point.

Si le maistre veult argent comptant et qu'on n'en aye point, ce sont
les soupirs.

Si deux ou trois, craignant de laisser le manteau, prennent la
fuitte, ce sont les fugues.

Si l'hoste descend et crie dans la rue aprs ceux qui fuyent: Au
voleur! au voleur! arrestez! Ils m'emportent mon bien! c'est la
dernire note, quy est plus longue que toutes les autres.

       *       *       *       *       *

_Le Mepris des Muses._

  Nous perdons temps de retiver[409].
  Amis, il nous faut festiver!
  Voicy Bacchus quy nous convie
  A bien mener une autre vie!
  Laissons l ce fat d'Apollon,
  Chions dedans son viollon.
  F.... du Parnasse et des Muses!
  Elles sont vieilles et camuses;
  F.... de leur sacr ruisseau,
  De leur archet, de leur pinceau
  Et de leur verve poetique,
  Que j'appelle ardeur frenetique!
  Pegase, enfin, n'est qu'un cheval
  Quy ne nous faict ny bien, ny mal,
  Et quy le suyt et luy faict feste
  Ne suit et n'est rien qu'une beste.
  Voyez comme il pleut au dehors!
  Faisons pleuvoir dans nostre corps
  Du vin. Tu l'entends sans le dire,
  Et c'est l le seul mot pour rire.
  Chantons, dansons, faisons du bruict!
  Beuvons icy toute la nuict,
  Tant que demain la belle Aurore
  Nous trouve tous  table encore,
  Sans avoir sommeil ny repos!
  Fayet[410], icy nos pauvres os
  Seront enfermez dans la tombe
  Par la Mort, sous quy tout succombe
  Et quy nous poursuit au galop.
  Las! nous ne dormirons que trop!
  Prenons de ce doux jus de vigne.
  Je voy Revol quy se rend digne
  De porter ce dieu dans son sein.
  Dieux! comme il avalle ce vin!
  Bacchus! quy vois nostre desbauche,
  Par ton sainct pourtraict que j'ebauche
  En m'enluminant le museau
  De ce traict que je boy sans eau,
  Par ta couronne de lierre,
  Par la splendeur de ton grand verre,
  Par ton eternelle sant,
  Par ton sceptre tant redout,
  Par tes innombrables conqutes,
  Par l'honneur de tes belles festes,
  Par ton maintien si gracieux,
  Par tes attribus specieux,
  Par tes haults et profonds Ansthres[411],
  Par les furieuses panthres,
  Par ton bouc paillard comme nous,
  Par ce lieu si frais et si doux,
  Par ton jambon couvert d'espice,
  Par ce long pendant de sausisse,
  Par ce vieux fromage pourry,
  Bref, par Gillot[412], ton favory,
  Reois-nous dans l'heureuse troupe
  Des francs chevaliers de la coupe,
  Et, pour te monstrer tout divin,
  Ne la laisse jamais sans vin.

          [Note 409: C'est--dire faire les _rtifs_, regimber
          contre le plaisir. Estienne Pasquier s'est servi de cette
          expression dans le Pourparler de la loy, et l'on trouve
          _retivet_ pour humeur rtive dans la XVe des _Sres_ de
          G. Bouchet.]

          [Note 410: Peut-tre faut-il lire Faret. Ce qui me le
          feroit croire, c'est que nous trouverons plus loin un autre
          des amis de Saint-Amant, Gilot.]

          [Note 411: Je ne sais ce que signifie ce mot. Il a rapport,
          sans doute, aux dyonysiaques ou _anthesterides_, ftes de
          Bacchus-Antheus.]

          [Note 412: C'est de lui que Saint-Amant a dit dans sa pice
          de _la Vigne_:

               Vray Gilot, roy de la desbauche.

           (_Oeuvres de Saint-Amant_, dit. elzevirienne, t. 1, p. 169.)

          Il le nomme aussi dans une _chanson  boire_, ibid., p.
          181.]

       *       *       *       *       *

_Chanson  boire._

      Celle que j'ayme a tant d'appas
  Et tant de doux attraicts pour tre caresse
      Que, ma foy, je ne voudrois pas
  Pour une autre beaut l'avoir jamais laisse.

      Quand je la voy, je me sousris,
  Je la mets sur le cul et je lve la teste,
      Je la mignarde et la cheris,
  Elle souffre toujours que je lui fasse feste.

      Soit qu'elle soit blanche d'humeur,
  Ou qu'elle aie la couleur d'une vermeille rose,
      Toujours d'une mme rumeur
  Elle va m'aigayant, et jamais ne repose.

      Quand je la tiens entre mes bras,
  J'agence un chose long dans une fente rouge,
      Et, sans la mestre entre deux draps,
  J'en prens mille plaisirs, jamais elle n'en bouge.

      Que si l'adresse me desfault,
  Elle semble m'ayder et soulager ma peine;
      Elle lve le cul si hault
  Qu'elle me faict aller jusques  perdre haleine.

      Je la baise et rebaise aprs
  En joignant dextrement ma bouche sur sa bouche,
      Et je la serre de si prs,
  Que tout son petit trou avec le mien se bouche.

      Cinq ou six coups je faics cela,
  Roide, prompt et hardy, sans que je m'en degouste;
      Elle ne dict jamais Hol!
  Tant que j'aye tir  la dernire goute.

      Que s'il me reste encor du coeur,
  Comme je fus vaillant  ce doux exercice,
      Ou qu'elle manque de liqueur,
  Je vay au changement sans qu'elle entre en caprice.

      Car, lass de ces doux esbats,
  Pendant qu'en ce beau jeu je la baise et me joue,
      Souvent elle me jette en bas
  Et me montre le cul, auquel je fais la moue.

      J'ayme mieux, pour passer mon temps,
  De ces grosses dondons aux humeurs bien remplies;
      Ces petites sans passe-temps,
  Estant seiches trop tot, me semblent moins jolies.

      Faictes tous l'amour comme moy;
  Beuvons, chantons, rions: la bouteille est remplie.
      C'est estre ladre, sur ma foy,
  De ne pas la vuider, la voyant si jolie.

       *       *       *       *       *

_Autre chanson  boire._

    Quy vit jamais une rigueur pareille
  A la rigueur que je souffre en aimant?
  Un feu me brusle et me va consumant,
  Et, si je n'avois ma bouteille,
  Je fusse mort il y a vingt ans.

    J'ay beau souffrir et plaindre ma malaise,
  Philis pourtant est pleine de rigueur,
  Elle se plaist  nourrir ma langueur;
  Mais ma bouteille, je la baise
  Et m'arrose de sa liqueur.

    Doy-je cherir cette douce inhumaine,
  Ou preferer  ses roses et ses lis
  Celle qui tient mes maux ensevelis?
  Ah! pour toy je laisse Philis.


FIN DU TOME SIXIME.




TABLE DES PICES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


   1. Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers
      endroits sur la rivire de Loire et lieux circonvoisins par
      l'effroyable desbordement des eaux et l'espouvantable
      tempeste des vents, le 19 et 20 janvier 1633. Ensemble
      les miracles qui sont arrivez  des personnes de qualit
      et autres qui ont est sauves de ces perilleux dangers.       5

   2. Le feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier
      ordinaire de Sa Majest.                                      13

   3. Histoire veritable du prix excessif des vivres de la
      Rochelle pendant le sige.                                    23

   4. La grande proprit des bottes sans cheval en tout temps,
      nouvellement descouverte, avec leurs appartenances,
      dans le grand magazin des esprits curieux.                    29

   5. Les estrennes de Herpinot, presentes aux dames de
      Paris, desdiez aux amateurs de la vertu, par C. D. P.,
      comedien franois.                                            41

   6. Harangue de Turlupin le souffreteux, 1615.                    51

   7. Sommaire traict du revenu et despence des finances de
      France, ensemble les pensions de nosseigneurs et dames
      de la Cour, escrit par Nicolas Remond, secretaire d'Estat.    85

   8. Quatrains au roy sur la faon des harquebuses et pistolets,
      enseignans le moyen de recognoistre la bont et
      le vice de toutes sortes d'armes  feu et les conserver
      en leur lustre et bont, par Franois Poumerol, arquebusier. 131

   9. Zest-Pouf, historiette du temps.                             167

  10. Catechisme des Normands.                                     173

  11. Edit du roy portant suppression des charges de capitaines
      des levrettes de la chambre du roy.                          181

  12. Histoire veritable de la mutinerie, tumulte et sedition
      faite par les prestres Sainct-Medard contre les fidles,
      le samedy XXVIIe jour de decembre 1561.                      185

  13. Les choses horribles contenues en une lettre envoye 
      Henry de Valois par un enfant de Paris le vingt-huitime
      de janvier 1589.                                             201

  14. Le Cochon mitr, dialogue.                                   209

  15. Stances sur le retranchement des festes, en 1666.            245

  16. Le Pont-Breton des procureurs.                               253

  17. La plaisante nouvelle apporte sur tout ce qui se passe
      en la guerre de Piedmont, avec la harangue du capitaine
      Picotin faicte au duc de Savoye sur le mescontentement
      des soldats franois.                                        279

  18. Le Carquois satyrique.                                       287

  19. L'estrange et veritable accident arriv en la ville de
      Tours, o la royne couroit grand danger de sa vie sans
      le marquis de Rouillac et de M. de Vignolles, le vendredy
      vingt-neufviesme janvier 1616.                               303

  20. Arrest notable donn au profit des femmes contre
      l'impuissance des maris, avec le plaidoy et conclusion
      de Messieurs les gens du roy.                                307

  21. Satyre sur la barbe de M. le president Mol.                 315

  22. Recit veritable de l'execution faite du capitaine
      Carrefour, general des voleurs de France, rompu vif 
      Dijon le 12e jour de decembre 1622.                          321

  23. Brief dialogue, exemplaire et recreatif, entre le vray
      soldat et le marchand franois, faisant mention du temps
      qui court.                                                   329

  24. La musique de la taverne et les propheties du cabaret,
      ensemble le Mepris des Muses.                                341

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures unusuelles sont encadres de parenthses.]





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/ 10), by Various

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