Project Gutenberg's Varits Historiques et Littraires (5 / 10), by Various

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Title: Varits Historiques et Littraires (5 / 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: March 6, 2015 [EBook #48421]

Language: French

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  VARITS

  HISTORIQUES

  ET LITTRAIRES

  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_

  PAR

  M. DOUARD FOURNIER

  TOME V




  A PARIS

  Chez P. JANNET, Libraire

  MDCCCLVI




_Les Triolets du temps, selon les visions d'un petit-fils du grand
Nostradamus. Faits pour la consolation des bons Franois et dedis au
Parlement._

_A Paris, chez Denys Langlois, au Mont S.-Hilaire,  l'enseigne du
Pelican._

M.DC.XLIX

In-4.[1]

          [Note 1: Cette _Mazarinade_, faite sous une forme qui fut
          trs employe alors, mais rarement avec une verve aussi
          soutenue, passe pour tre d'un prtre nomm Jean Duval, 
          qui l'on attribue aussi le _Parlement de Pontoise_ (1652),
          et qui mourut le 12 dcembre 1680. Il se pourroit pourtant
          que Jean Duval n'y ft pour rien, et que le vritable
          auteur ft Marigny. Il est du moins certain que quelques
          uns de ces triolets, sinon tous, sont de ce dernier. Nous
          les noterons au passage. Sautereau de Marty, dans son
          _Nouveau sicle de Louis XIV_, t. 1, p. 153, etc., a donn
          cette pice presque tout entire; M. Moreau, dans son
          _Choix de Mazarinades_, t. 1, p. 416, n'en a reproduit que
          vingt-cinq triolets. Il lui donne la date du 4 mars 1649.
          Il nous dit aussi, dans son excellente _Bibliographie des
          Mazarinades_, t. 3, p. 226, n 3859, qu'il y en eut une 2e
          dition, s. l. n. d., in-4 de 8 p.]


    Quoy donc! Paris est investy?
  O cieux! qui l'et jamais pu croire!
  Le roy mesmes en est sorty.
  Quoy donc! Paris est investy?
  Il me faut donc prendre party
  Pour sauver mes biens et ma gloire.
  Quoy donc! Paris est investy?
  O cieux! qui l'eust jamais pu croire!

    Parisiens, ne resvez pas tant,
  La defense est tousjours permise;
  En ce malheureux accident,
  Parisiens, ne resvez pas tant.
  ! ! viste, il faut de l'argent:
  Donnons tous jusqu' la chemise.
  Parisiens, ne resvez pas tant,
  La defense est tousjours permise.

    Il faut estre icy liberaux;
  Pour sauver la ville alarme,
  Choisissons de bons generaux;
  Il faut estre icy liberaux:
  Pour nous garantir de tous maux,
  Faisons une puissante arme;
  Il faut estre icy liberaux
  Pour sauver la ville alarme.

    Qu'on taxe, maison par maison,
  Les petites et grandes portes;
  N'importe qu'il en couste bon,
  Qu'on taxe maison par maison.
  Il est besoin pour la saison
  Que nos troupes soient les plus fortes:
  Qu'on taxe, maison par maison,
  Les petites et grandes portes[2].

    En cette juste occasion,
  Employons nos corps et nos ames;
  Travaillons avec passion
  En cette juste occasion;
  Il faut tout mettre en faction,
  Enfans, vieillards, hommes et femmes;
  En cette juste occasion,
  Employons nos corps et nos ames.

    Suivons nostre illustre pasteur[3],
  On ne peut aprs luy mal faire;
  C'est un matre predicateur;
  Suivons nostre illustre pasteur,
  Cet autre Paul, ce grand docteur,
  Que toute l'Eglise revre;
  Suivons nostre illustre pasteur,
  On ne peut aprs luy mal faire.

    Franois, venez tous prendre employ;
  Montrez icy vostre vaillance,
  Vous aurez au moins bien de quoy;
  Franois, venez tous prendre employ:
  C'est pour le service du roy
  Et pour le salut de la France;
  Franois, venez tous prendre employ,
  Monstrez icy vostre vaillance.

    Je veux moy-mesme aller aux coups,
  Moy qui ne suis qu'homme d'estude;
  Pour donner bon exemple  tous,
  Je veux moy-mesme aller aux coups;
  S'il faut mourir je m'y rsous,
  Encor que la mort soit bien rude;
  Je veux moy-mesme aller aux coups,
  Moy qui ne suis qu'homme d'estude.

    Dieu sera de nostre cost,
  Puis que nous avons la justice;
  Qu'on ne soit pas epouvant,
  Dieu sera de nostre cost:
  Le Parlement nous est rest
  Pour travailler  la police;
  Dieu sera de nostre cost,
  Puis que nous avons la justice.

    Qu'ils prient bien, nos ennemis,
  S'ils ont la piet dans l'ame,
  Ce sainct devoir leur est permis,
  Qu'ils prient bien, nos ennemis,
  Saint Germain, saint Cloud, saint Denys[4];
  Nous avons pour nous Nostre-Dame.
  Qu'ils prient bien, nos ennemis,
  S'ils ont la piet dans l'ame.

    Ces cruels nous serrent en vain
  Tout  l'entour de nos murailles,
  Nous ne saurions mourir de faim;
  Ces cruels nous serrent en vain.
  Tout chacun trouvera du pain
  Pour rassasier ses entrailles;
  Ces cruels nous serrent en vain
  Tout  l'entour de nos murailles[5].

    Nos greniers sont remplis de bl,
  Qu'on en fasse de la farine;
  Le peuple a tort d'estre troubl,
  Nos greniers sont remplis de bl;
  On ne sauroit estre accabl
  D'un an entier de la famine.
  Nos greniers sont remplis de bl,
  Qu'on en fasse de la farine.

    L'un s'est pourveu pour six bons mois,
  En fait-il besoin davantage?
  L'un pour quatre, l'autre pour trois;
  L'un s'est pourveu pour six bons mois.
  On a des fves et des pois,
  Du lard, du beurre et du fromage;
  L'un s'est pourveu pour six bons mois,
  En fait-il besoin davantage?

    On a de tous les bons morceaux:
  Livres, lapins, perdrix, becaces;
  On a quantit de pourceaux[6],
  On a de tous les bons morceaux;
  On a moutons, boeufs, vaches, veaux,
  On en vend dans toutes les places;
  On a de tous les bons morceaux:
  Livres, lapins, perdrix, becaces.

    Les vivres ne manqueront pas,
  On peut tousjours faire ripaille;
  Qu'on n'pargne point un repas,
  Les vivres ne manqueront pas:
  On a dindons et chapons gras,
  Et les chevaux ont foin et paille.
  Les vivres ne manqueront pas,
  On peut toujours faire ripaille.

    Les cabarets sont tous ouverts;
  Chacun y boit, chacun y mange,
  On y trouve des vins divers;
  Les cabarets sont tous ouverts,
  Et c'est l que j'ay fait ces vers[7],
  Qui sentent la saulce  l'orange;
  Les cabarets sont tous ouverts,
  Chacun y boit, chacun y mange.

    Corbeil sera bien-tost repris,
  Et tout viendra par la rivire;
  Qu'on ne craigne point dans Paris,
  Corbeil sera bien tost repris;
  On aura de tout  bon prix,
  Et nous ferons tous chre entire;
  Corbeil sera bien-tost repris,
  Et tout viendra par la rivire[8].

    Il faut remettre Charenton[9]
  Pour y refaire le passage,
  Car autrement qu'en diroit-on?
  Il faut remettre Charenton,
  Qu'on y travaille tout de bon
  Sans crainte d'un second carnage;
  Il faut remettre Charenton
  Pour y refaire le passage.

    Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
  Armuriers, travaillez sans cesse:
  C'est pour armer tous nos soldats.
  Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
  Il faut couper jambes et bras
  A ceux qui nous tiennent Gonnesse[10].
  Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
  Armuriers, travaillez sans cesse.

    Mon Dieu, l'admirable bon-heur
  En ces dissentions nouvelles!
  L'eusses-tu pu penser, mon coeur?
  Mon Dieu, l'admirable bonheur!
  La Bastille a pour gouverneur
  Le fameux monsieur de Brusselles[11];
  Mon Dieu, l'admirable bon-heur
  En ces dissentions nouvelles!

    Parisiens, nous serons des fous
  Si nos coeurs ne se font connestre,
  Et si nous n'agissons bien tous,
  Parisiens, nous serons des fous;
  Puisque l'Arcenac est  nous,
  Il n'est pas besoin de Grand-Maistre[12];
  Parisiens, nous serons des fous
  Si nos coeurs ne se font connestre.

    Puisque c'est  nous les canons,
  Avec les boulets et la poudre,
  Bourgeois, si mes conseils sont bons,
  Puisque c'est  nous les canons,
  Pour immortaliser vos noms,
  Allez partout porter la foudre,
  Puisque c'est  nous les canons
  Avec les boulets et la poudre.

    Il faut chasser le Mazarin,
  Qui vole tout l'or de la France;
  Ft-il plus fort, ft-il plus fin,
  Il faut chasser le Mazarin;
  Qu'il retourne de l Thurin
  Pour estre plus en asseurance:
  Il faut chasser le Mazarin
  Qui vole tout l'or de la France.

    Vrayment, nos yeux sont blouis
  Par un charme bien ridicule:
  Il a des tresors inouis,
  Vrayment, nos yeux sont eblouis;
  Donnerons-nous tous nos Louis
  A Rome pour un pauvre Jule[13]?
  Vrayment nos yeux sont blouis
  Par un charme bien ridicule.

    Cordonniers, tailleurs et marchans,
  N'allez pas fermer vos boutiques,
  Quoy que le tambour batte aux champs:
  Cordonniers, tailleurs et marchans,
  Vous aurez assez de chalans
  Pour occuper vos domestiques;
  Cordonniers, tailleurs et marchans,
  N'allez pas fermer vos boutiques.

    Boulangers, travaillez tousjours;
  Serrez les escus qu'on vous offre,
  Ne regardez pas s'ils sont courts;
  Boulangers, travaillez tousjours:
  Tant plus vous remplirez vos fours,
  Tant plus vous remplirez le coffre;
  Boulangers, travaillez tousjours,
  Serrez les escus qu'on vous offre.

    Je ne plains que les villageois:
  Leurs maisons sont abandonnes,
  On leur pille tout  la fois;
  Je ne plains que les villageois:
  Ils vont perdre plus en un mois
  Qu'ils n'ont gaign dans dix annes;
  Je ne plains que les villageois:
  Leurs maisons sont abandonnes[14].

    Bonnes gens, prenez garde  vous!
  Les ennemis vont au pillage;
  Ils sont tous gueux et tous filous:
  Bonnes gens, prenez garde  vous!
  Affamez comme de gros loups,
  Ils cherchent  faire carnage.
  Bonnes gens, prenez garde  vous!
  Les ennemis vont au pillage.

    Aux armes! ils sont aux faux-bours.
  Laquais, mon pot et ma cuirace;
  Qu'on fasse battre les tambours,
  Aux armes! ils sont aux faux-bourgs.
  Allons avec un prompt secours
  Contre cette meschante race;
  Aux armes! ils sont aux faux-bourgs.
  Laquais, mon pot et ma cuirace.

    Ne vous precipitez pas tant,
  Cavalier de portes cochres[15]!
  Vostre cheval est bien pesant,
  Ne vous precipitez pas tant;
  Gardez d'un mauvais accident
  Qui pourroit gaster nos affaires;
  Ne vous precipitez pas tant,
  Cavalier de portes cochres.

    Allons, puisque j'ay pris mon pot,
  Allons, qu'on s'avance et qu'on tue;
  Allons avec ordre au grand trot,
  Allons, puisque j'ay pris mon pot[16],
  Allons frapper sans dire mot;
  Allons la visire abatue,
  Allons, puisque j'ay pris mon pot,
  Allons, qu'on s'avance et qu'on tue.

    Helas! que de mal-heureux corps
  Dont la rage a fait un parterre!
  Que de blessez et que de morts!
  Helas! que de mal-heureux corps!
  Les foibles ont souffert des forts.
  Voil les beaux fruits de la guerre!
  Helas! que de mal-heureux corps
  Dont la rage a fait un parterre!

    Franois qui combattez dehors,
  Pourquoy causer tant de misres?
  Songez, en faisant vos efforts,
  Franois qui combattez dehors,
  Que vous avez dans ce grand corps
  Vos femmes, filles, soeurs et mres.
  Franois qui combattez dehors,
  Pourquoy causer tant de misres?

    Si vous avez vos mesmes coeurs
  En cette funeste avanture,
  Franois, cruels persecuteurs,
  Si vous avez vos mesmes coeurs,
  Gardez-y parmy vos rigueurs
  Un sentiment pour la nature,
  Si vous avez vos mesmes coeurs
  En cette funeste avanture.

    Des Franois contre des Franois!
  O cieux! l'abominable rage!
  L'Espagnol rit bien cette fois.
  Des Franois contre des Franois!
  Voil de barbares emplois,
  Qui menacent d'un grand orage.
  Des Franois contre des Franois!
  O cieux! l'abominable rage!

    Comediens, c'est un mauvais temps:
  Prenez les armes sans vergogne,
  Gardez-vous d'estre faineans.
  Comediens, c'est un mauvais temps:
  La tragedie est par les champs[17]
  Bien plus qu' l'hostel de Bourgogne.
  Comediens, c'est un mauvais temps,
  Prenez les armes sans vergogne.

    Violons, on ne fait plus de bal
  Pour cultiver les amourettes,
  Encor qu'on soit en carnaval[18];
  Violons, on ne fait plus de bal,
  On aime mieux un bon cheval,
  Des pistolets et des trompettes;
  Violons, on ne fait plus de bal
  Pour cultiver les amourettes.

    Tous vos galans sont empeschez,
  Attendez un accord, coqutes,
  Pleurez cependant vos pechez;
  Tous vos galans sont empeschez,
  C'est en vain que vous les cherchez
  Pour entendre d'eux des fleurtes;
  Tous vos galans sont empeschez,
  Attendez un accord, coqutes.

    Mes chres[19], resvez nuit et jour,
  Sans mettre ny rubans ny mouches:
  On ne fait plus icy l'amour.
  Mes chres, resvez nuit et jour:
  Si l'on ne void bientost la cour,
  Vous allez devenir des souches.
  Mes chres, resvez nuit et jour
  Sans mettre ny rubans ny mouches.

    Adieu la foire Sainct-Germain[20]!
  Consolez-vous, filles et femmes;
  Point de bijous, il faut du pain:
  Adieu la foire Sainct-Germain!
  Vrayment, ce temps est inhumain:
  On ne donne plus rien aux dames.
  Adieu la foire Sainct-Germain!
  Consolez-vous, filles et femmes.

    On ne veut point d'enfarinez,
  Tandis qu'il faut mettre le casque.
  Mignons, vous serez condamnez,
  On ne veut point d'enfarinez;
  Mais n'en soyez pas estonnez,
  Laissez passer cette bourrasque.
  On ne veut point d'enfarinez,
  Tandis qu'il faut prendre le casque.

    L'Orvietan, retirez-vous,
  Jetez le teatre par terre,
  Vous n'attirerez plus de fous;
  L'Orvietan, retirez-vous:
  On ne sauroit donner vingt sous
  D'un pot d'onguent en temps de guerre.
  L'Orvietan, retirez-vous,
  Jettez le teatre par terre[21].

    Plaideurs, mettez vos sacs au croc
  Et songez  prendre les armes,
  Il est temps de faire ce troc;
  Plaideurs, mettez vos sacs au croc;
  Point d'arrests, cela vous est hoc,
  Sinon pour calmer ces vacarmes.
  Plaideurs, mettez les sacs au croc,
  Et songez  prendre les armes.

    Huissiers, procureurs, advocats,
  Laissez un peu moisir vos causes:
  Vous ne sauriez gaigner grand cas;
  Huissiers, procureurs, advocats,
  La guerre ne le permet pas,
  Le desordre est en toutes choses.
  Huissiers, procureurs, advocats,
  Laissez un peu moisir vos causes.

    Medecins, soyez bien contens,
  Les maltotiers ont tous la fivre;
  S'ils ont vol depuis vingt ans,
  Medecins, soyez bien contens,
  On leur fait tout rendre en ce temps;
  Chacun d'eux tremble comme un livre.
  Medecins, soyez bien contens,
  Les maltotiers ont tous la fivre.

    Pendant ces funestes malheurs,
  Tenez-vous prests, apothicaires;
  Si l'on veut reformer les moeurs
  Pendant ces funestes malheurs,
  Il faut bien purger des humeurs
  Et reiterer des clistres.
  Pendant ces funestes malheurs,
  Tenez-vous prests, apothicaires.

    Fraters[22], faites bien des onguens,
  Et qu'on sorte de la boutique,
  Les blessez sont par tous les chams;
  Fraters, faites bien des onguens.
  Il faudra bien quitter vos gans
  Pour mettre les mains en pratique.
  Fraters, faites bien des onguens,
  Et qu'on sorte de la boutique.

    Voleurs, songez  bien voler,
  La saison en est fort commode.
  Craignez-vous de mourir en l'air?
  Voleurs, songez  bien voler.
  D'ailleurs,  franchement parler,
  Partout c'est aujourd'huy la mode.
  Voleurs, songez  bien voler,
  La saison en est fort commode.

    Pillez tousjours plus hardiment,
  Il est temps de faire fortune;
  Un chacun pille impunement,
  Pillez tousjours plus hardiment;
  De nuit on peut adroitement
  Prendre le soleil  la lune.
  Pillez tousjours plus hardiment,
  Il est temps de faire fortune.

    Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperoy
  Avecque mes grandes lunettes?
  C'est un hydre en l'air, que je croy.
  Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperoy?
  C'est un monstre, un je ne say quoy.
  Mais voyons un peu les plantes.
  Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperoy
  Avecque mes grandes lunettes?

    Sur Paris je voy Jupiter,
  Qui nous fait assez bon visage;
  Mercure est prest de nous quitter;
  Sur Paris je voy Jupiter,
  Et Mars va se precipiter
  Dans l'Occident: c'est bon presage.
  Sur Paris je voy Jupiter,
  Qui nous fait assez bon visage.

    Courage! l'accord s'en va fait[23],
  Je viens de l'apprendre des astres.
  Franois, tout nous vient  souhait;
  Courage! l'accord s'en va fait.
  Vous en verrez bientost l'effet
  Par la fin de tous nos desastres.
  Courage! l'accord s'en va fait,
  Je viens de l'apprendre des astres.

    Il n'aura pas ce qu'il pretend,
  L'Espagnol qui cherche ses villes;
  C'est en vain qu'il est si content,
  Il n'aura pas ce qu'il pretend.
  Qu'il ne se chatouille pas tant
  Pendant nos discordes civiles:
  Il n'aura pas ce qu'il pretend,
  L'Espagnol qui cherche ses villes.

    Il s'en va, ce grand cardinal,
  Qui n'a ny vertu ny science;
  Paris, tu n'auras plus de mal,
  Il s'en va ce grand cardinal;
  Un vaisseau luy sert de cheval.
  Ne crain pas qu'il revienne en France.
  Il s'en va ce grand cardinal,
  Qui n'a ny vertu ny science.

    Qu'il aille vers le Maraignon[24],
  S'il aime tant le fruit des mines:
  L'or y croist comme icy l'oignon.
  Qu'il aille vers le Maraignon:
  Il aura du fin et du bon
  Pour en faire des mazarines.
  Qu'il aille vers le Maraignon,
  S'il aime tant le fruit des mines.

    Les nices sont au desespoir
  Du malheur de Son Eminence:
  La cour ne les ira plus voir.
  Les nices sont au desespoir,
  Elles vont perdre leur pouvoir
  Avec leur trop haute esperance.
  Les nices sont au desespoir
  Du malheur de Son Eminence.

    Monsieur le prince de Cond
  A bien moder sa colre;
  Il se void si mal second,
  Monsieur le prince de Cond,
  Qu'il est prest de quitter le d
  A son illustrissime frre.
  Monsieur le prince de Cond
  A bien moder sa colre.

    Le Parlement a le dessus,
  Il faut qu'on luy donne des palmes;
  Ses ennemis n'en peuvent plus.
  Le Parlement a le dessus,
  Et, malgr le temps si confus,
  Toutes choses vont estre calmes.
  Le Parlement a le dessus,
  Il faut qu'on luy donne des palmes.

    Le roy sera bien-tost icy:
  Que chacun en saute de joye;
  Ne nous mettons plus en soucy,
  Le roy sera bien-tost icy;
  Il va revenir, Dieu mercy,
  C'est le ciel qui nous le renvoye;
  Le roy sera bien-tost icy,
  Que chacun en saute de joye[25].

    Monsieur le prince de Conty[26],
  Avec son zle et sa prudence,
  A bien soustenu son party,
  Monsieur le prince de Conty;
  L'univers doit estre adverty
  Qu'il a sauv la pauvre France,
  Monsieur le prince de Conty,
  Avec son zle et sa prudence.

    Il le faut louer hautement,
  Ce vaillant duc de Longueville;
  Bourgeois, Messieurs du Parlement,
  Il le faut louer hautement:
  Il a travaill puissamment
  Au bien de la cause civile;
  Il le faut louer hautement,
  Ce vaillant duc de Longueville.

    Ce genereux duc de Beaufort
  Sera bien avant dans l'histoire;
  Dieu l'a tir d'un cruel fort,
  Ce genereux duc de Beaufort,
  Pour servir icy de renfort
  Et pour relever nostre gloire;
  Ce genereux duc de Beaufort
  Sera bien avant dans l'histoire.

    Monsieur d'Elbeuf et ses enfans[27]
  Ont fait tous quatre des merveilles.
  Qu'ils sont pompeux et triomphans,
  Monsieur d'Elbeuf et ses enfans!
  On dira jusqu' deux mille ans,
  Comme des choses nompareilles:
  Monsieur d'Elbeuf et ses enfans
  Ont fait tous quatre des merveilles[28].

    Admirons monsieur de Bouillon:
  C'est un Mars, quoy qu'il ait la goutte;
  Son conseil s'est trouv fort bon.
  Admirons monsieur de Bouillon:
  Il est plus sage qu'un Caton,
  On fait bien alors qu'on l'coute.
  Admirons monsieur de Bouillon:
  C'est un Mars, quoy qu'il ait la goute[29].

    Cet invincible marechal
  Qu'on a tenu dans Pierre Ancise,
  Aprs qu'il fut franc de ce mal,
  Cet invincible marechal,
  Il presta son bras martial
  Pour mettre Paris en franchise,
  Cet invincible marechal,
  Qu'on a tenu dans Pierre Ancise[30].

    Je ne puis taire ce grand coeur[31],
  Que tout Paris vante et caresse:
  C'est ce marquis tousjours vainqueur.
  Je ne puis taire ce grand coeur:
  C'est le capitaine sans peur,
  Qui travaille et combat sans cesse;
  Je ne puis taire ce grand coeur,
  Que tout Paris vante et caresse.

    Qu'on prepare de beaux lauriers,
  Pour leur en faire des couronnes
  A tous nos illustres guerriers;
  Qu'on prepare de beaux lauriers,
  Puis qu'en ces mouvemens derniers
  Ils ont signal leurs personnes;
  Qu'on prepare de beaux lauriers,
  Pour leur en faire des couronnes.

    Tost aprs la paix de Paris
  Sera la paix universelle;
  Chacun reprendra ses esprits
  Tost aprs la paix de Paris;
  On n'entendra plaintes ny cris,
  On ne verra plus de querelle;
  Tost aprs la paix de Paris
  Sera la paix universelle.

    Chacun vivra dans le repos,
  Sans craindre sige ny bataille;
  On ne parlera plus d'impts,
  Chacun vivra dans le repos;
  Gare les verres et les pots,
  Quand on aura baiss la taille;
  Chacun vivra dans le repos,
  Sans craindre sige ny bataille.

    Ces partisans si gros et gras,
  Qui mettoient tout le monde en peine,
  Seront eux-mesmes mis  bas;
  Ces partisans si gros et gras.
  Ils sont asseurez du trepas,
  Ou de leur ruine prochaine,
  Ces partisans si gros et gras,
  Qui mettoient tout le monde en peine.

    Ce gros ventru qui s'est sauv
  N'en est pas mieux pour estre en fuite:
  Car, si jamais il est trouv,
  Ce gros ventru qui s'est sauv,
  Il peut bien dire son _salve_
  Et son _in manus_ tout en suite.
  Ce gros ventru qui s'est sauv
  N'en est pas mieux pour estre en fuite.

    Vive, vive le Parlement,
  Qui va mettre la paix en France!
  Qu'on chante solemnellement:
  Vive, vive le Parlement!
  Il oste tout dereglement,
  Pour nous oster toute souffrance.
  Vive, vive le Parlement,
  Qui va mettre la paix en France!


AU PARLEMENT.

  Franois comme je suis, serois-je pas coupable
      Si je n'offrois ces vers
  A qui regle la France, et que je tiens capable
      De regler l'univers?
  Ouy, de bon coeur je vous les donne,
  Avec mes voeux et ma personne.

          [Note 2: Chaque maison devoit fournir un soldat. Celles qui
          toient  porte cochre toient tenues d'armer un cavalier.
          C'est ce que Richelieu avoit dj ordonn en 1636, _l'anne
          de Corbie_, comme on disoit, parceque les Espagnols, ayant
          pris cette ville, menaoient de prs Paris. V. _Mm._ de
          Monglat, _collect. Petitot_, 2e srie, t. 49, p. 128, et
          Tallemant, 1re dit., t. 5, p. 51. L'arrt du conseil de
          ville qui avoit renouvel cette mesure toit du 12 janvier
          1649; on lit dans le _Courrier burlesque de la guerre de
          Paris_:

               Le mardi, le conseil de ville
               Fit un rglement fort utile,
               Savoir que, pour lever soldats,
               Tant de pied comme sur dadas,
               L'on taxeroit toutes les portes,
               Petites, grandes, foibles, fortes;
               Que la _cochre_ fourniroit
               Tant que le blocus dureroit
               Un bon cheval avec un homme,
               Ou qu'elle donneroit la somme
               De quinze pistoles de poids,
               Payables la premire fois;
               Les petites un mousquetaire
               Ou trois pistoles pour en faire.

          _Pices  la suite des Mmoires du cardinal de Retz_,
          Amsterdam, 1712, in-12., t. 1, p. 270.]

          [Note 3: Gondi, le coadjuteur. On jouoit volontiers, 
          propos de lui, sur le mot _pasteur_, comme dans ce couplet,
          que nous avons trouv parmi les _triolets de S.-Germain_,
          et, avec quelques changements, dans un recueil de chansons
          dont M. Laverdet possde le manuscrit, tout entier de la
          main de Bussy-Rabutin. Nous citons d'aprs cette curieuse
          copie:

               Monsieur notre coadjuteur
               Quitte la crosse et prend la fronde,
               Ayant sceu qu'un petit pasteur,
               Monsieur notre coadjuteur.
               Pour avoir t bon frondeur
               Devint le plus grand roi du monde,
               Monsieur notre coadjuteur.]

          [Note 4: L'arme du roi tenoit tous ces villages.]

          [Note 5: Ils ngligeoient pourtant de faire trop bonne
          garde et un blocus trop svre autour de Paris. Cyrano,
          dans sa lettre 21e (_Contre les frondeurs_), dit  propos
          de Mazarin: Il deffendit d'abattre les moulins qui sont
          autour de la ville, quoiqu'il sceut que par leur moyen elle
          recevoit continuellement force bleds.]

          [Note 6: C'est ce qui abondoit le plus,  ce qu'il parot,
          grce  un heureux coup du marquis de la Boulaye, qui, dit
          la dame de la Halle dans _sa harangue_, qui, avec sa mine
          turquesque, nous fit bien manger des cochons en carme,
          pendant le blocus de Paris. (_Lettre de remercment
          envoye au cardinal Mazarin... avec la dame Denize, au
          large chaperon es Halles_, dpute vers _Son Everminence,
          etc._, Paris, 1651.)]

          [Note 7: Une autre _Mazarinade_, du mme temps et de la
          mme forme, avoue par son titre qu'elle fut crite au
          cabaret: _Triolets nouveaux sur la paix, faits dans la
          Pomme de Pin, pour l'heureux retour du roy_, Paris, _Denys
          Langlois_, 1649.]

          [Note 8: Beaucoup de denres venoient de Corbeil par la
          Seine. La prise de cette ville par l'arme royale toit
          donc trs prjudiciable aux Parisiens. Corbeil nous sera
          necessaire, crit Gui-Patin  Spon; c'est la premire ville
          que nous irons prendre. Les bateaux qui descendoient la
          Seine chargs de vivres, pain fait  Melun, poissons,
          fruits, etc., s'appeloient _Corbillas et Corbillards_,
           cause de Corbeil. V. l'Estoille, dit. Michaud, t. 2,
          p. 38, et une note de Roquefort dans la _Vie prive des
          Franois_, par Le Grand d'Aussy, t. 1, p. 106. Plus tard,
          la voiture qui menoit les morts au cimetire prit le mme
          nom, par allusion aux _Corbeaux_, comme l'Estoille appelle
          les croque-morts, qui la conduisent. V. id., p. 406.]

          [Note 9: Sautereau de Marsy n'a pas reproduit ce
          _triolet_.--Charenton avoit t pris par le prince de Cond
          le 8 fvrier, et il importoit beaucoup aux Parisiens de le
          reprendre.]

          [Note 10: Le pain le plus dlicat en venoit. V. la lettre
          de Gui-Patin cite tout  l'heure, et notre t. 2, p. 327.]

          [Note 11: Le conseiller Broussel.]

          [Note 12: Le grand matre de l'artillerie. Jusqu' la fin
          des troubles, il y eut des frondeurs qui toient d'avis
          qu'il falloit refuser au roi la Bastille et l'Arsenal. V.
          _La vrit reconnue de M. le Prince, etc._, Paris, 1652.]

          [Note 13: Equivoque sur le prnom de Mazarin et sur le nom
          d'une petite monnoie romaine qui ne valoit que 5 sols.]

          [Note 14: Il y a une amusante ptre de Chapelle  M.
          Carr, o il se plaint des ravages que les troupes
          trangres  la solde du roi faisoient alors dans la
          banlieue de Paris.

               Toutes ces troupes trangres
               Font qu'on ne se promne gures.
               Hlas! comment le pourroit-on,
               Puisque Chaillot et Charenton
               Sont  prsent places frontires?]

          [Note 15: V. une des notes prcdentes.]

          [Note 16: Espce de demi-casque, ou _morion_, dont se
          coiffoient alors les fantassins.]

          [Note 17: Pendant la Terreur, Ducis, qui probablement ne
          connoissoit pas cette _mazarinade_, crivoit  l'un de ses
          amis cette phrase qui la rappelle si bien: Que parles-tu,
          Vallier, de faire des tragdies? La tragdie court les
          rues.]

          [Note 18: Sautereau de Marsy n'a pas donn ce _triolet_.
          Plusieurs mazarinades firent allusion  ces misres d'un
          sige qui tomboit en temps de carnaval. V. notre t. 2, p.
          326, note.]

          [Note 19: Une _chre_, c'toit une prcieuse. V. Oeuvres de
          Saint-Evremond, t. 1, p. 143, _le Cercle_.]

          [Note 20: V. aussi, pour la foire Saint Germain, qui n'eut
          pas lieu cette anne-l, notre t. 2, p. 326.]

          [Note 21: Sur cet empirique du Pont-Neuf, v. une note de
          notre dition du _Roman Bourgeois_.]

          [Note 22: Inutile de rappeler qu'on nommoit ainsi les
          barbiers et les chirurgiens.]

          [Note 23: Des confrences pour la paix se tenoient alors 
          Ruel.]

          [Note 24: On appeloit ainsi le Prou,  cause de la grande
          rivire _Xauca_ ou _Maragnon_, qui le traverse.]

          [Note 25: Il rentra dans Paris le 18 aot.]

          [Note 26: Aprs avoir t l'un des chefs des rebelles, il
          leur faussa compagnie d'une faon clatante, en pousant la
          nice du cardinal.]

          [Note 27: Ce _triolet_, l'un des plus populaires du
          temps, puisque nous le trouvons dans les _Triolets de
          Saint-Germain_, dans les _Triolets de la Cour_, et aussi
          dans le mss. de Bussy, cit plus haut, fut fait par Marigny
          sous l'inspiration du coadjuteur, qui le dit lui-mme dans
          ses _Mmoires_.]

          [Note 28: Ce _triolet_ est l'un des plus ironiques. _M.
          D'Elbeuf et ses enfants_ n'avoient fait merveille qu'en
          mettant la ville  contribution, sous prtexte qu'ils
          dfendoient sa cause. Dans les _Trahisons decouvertes ou
          Le peuple vendu_, il est accus d'avoir ferr la mule au
          peuple de Paris.]

          [Note 29: Selon Sautereau de Marsy, ce _triolet_ est encore
          de Marigny.]

          [Note 30: Le marchal de La Mothe-Houdancourt, qui, pour
          s'tre fait battre  Lrida, en 1644, avoit t accus de
          trahison et enferm  Pierre-Encise. Justifi pleinement
          par arrt du parlement de Grenoble, il n'toit sorti de
          prison, en septembre 1648, que pour se faire aussitt l'un
          des chefs de la Fronde.]

          [Note 31: Le marquis de la Boulaye,

               Ce grand gallion de convoi,

          Comme il est appel dans la _Lettre au cardinal burlesque_,
           cause de l'heureux coup de main qui avoit permis  la
          ville de se ravitailler. V. l'une des notes prcdentes.]




_Discours sur la mort du Chapelier, avec son testament et tombeau.
Ensemble les regrets de sa mre et les adieux par lui faicts aux
regiments et les bien-faits par trois ferailliers. Avec la lettre
escrite  sa mre._

_A Paris, chez la veuve du Carroy, rue des Carmes,  la Trinit._

S. D. In-8.[32]

          [Note 32: L'histoire de ce chapelier devenu soldat fut
          alors trs clbre. Elle courut d'abord en chansons, comme
          nous le ferons voir. C'est le sige de Montauban, en 1621,
          qu'on y donnoit pour thtre aux prouesses de ce soldat
          malgr lui. Ici il est question du grand sige de La
          Rochelle, qui eut lieu en 1628, comme on sait; notre pice
          ne vint donc qu'aprs les chansons.]


Premier que sortir de la ville de Paris, lieu de ma naissance, o
toute ma generation est presente et vit journellement, je dis adieu,
avec autant de regrets que faire se peut. Je me transportois de
, de l, envers parents et amis, frres, soeurs, me precipitant
d'un dernier adieu  ma trs chre mre, laquelle, voyant ainsi mon
depart, sembloit me vouloir suivre, se desesperant, et  chaudes
larmes lavoit les traits de ma face, mouillant ma blonde chevelure;
mais, ayant eu commandement de mon capitaine, il me la falut quitter
et me desrober de sa presence. Comme je fus au Bourg la Reine, on
voulut faire halte; mais le sergeant dit: Avanons! En cest avance
nous cheminons jusqu' Lonjumeau, qui pour lors estoit un dimanche.
Ce fut l la demeure de deux jours, o les soldats prenoient mille
plaisirs  se jouer avec femmes et filles, devisant les uns avec
les autres; bref, il falut passer outre, et, quand nous fusmes 
Montlehery, me mettant  regarder de tous costez, o nous vismes un
petit bois, puis deux grandes pleines et quelque petite montagne,
moy, emerveill de voir la terre ainsi faitte, je commence  dire:
Dieu a bien travaill[33], et, demandant  mon sergeant si il faloit
passer les montaignes et si il y avoit encore bien loing o il faloit
aller, le sergeant dit que de dix jours, voire de quinze, je ne nous
arresterions point, et qu'il y avoit bien d'autre passage  faire.
Moy, qui n'avois jamais pass Sainct-Clou ou Vaugirard, je luy dis:
Or, donn-moy mon cong; car je me doutois de ce qui m'est advenu. Le
capitaine qui pour lors estoit, entendant la parole, se retourne, et
dit au sergeant: Que l'on le mette sur le derrire de la charrette;
puis estant au cartier, nous saurons quel gens d'arme il est. A
l'instant le sergeant me donne quatre ou cinq grands coups au travers
du dos et des fesses avec sa halebarde, que je fus contraint de
cheminer[34]. Tant cheminasmes que nous arrivons devant la Rochelle,
 un bourg appel Nestray, o nous fismes monstre; puis l'on nous
donne nos logis. Advint qu'il falloit travailler  la digue, qui est
un grand malheur pour moy. A cause que je n'avois plus d'argent, je
me prins  faire comme les autres, tant que j'y travaille quelque
quinze jours ou davantage. A la fin du temps, j'apperceus trois
bons compagnons crieurs de fers vieux drappeau, lesquels me firent
cognoissance, tant qu'il fallut aller boire. Tant fismes grillades,
que pas un de nous quatre n'avoit pas le soul: tellement qu'il falut
reprendre l'habit de misre comme auparavant, retournant trouver le
maistre entrepreneur, qui nous met en besogne comme auparavant, o
nous fusmes quatre jours ensemble comme vrays camarades.

  Mais,  trs grand malheur! la fortune perverse
  Me fit en un matin mettre  la renverse
  Par l'esclat d'un boulet, qui d'un trs rude effort
  Me persa rudement tout le travers du corps;
  Et, me sentant navr, tombant dessus la terre,
  Je crie: A mon secours quelque frre de guerre!
  Mais chacun, me voyant, de moy n'ose approcher,
  Se disans l'un  l'autre: Ce coup-l est bien cher!
  Vaut mieux ne rien gaigner que de perdre la vie;
  D'aller estre bless, pour moy, je n'ay d'envie.
  Las! je perdois mon sang  faute de secours;
  Mais ces trois ferailliers sont arrivez tout court,
  Ayant ouy le bruit que j'estois sur la terre,
  M'apportrent du linge et quelque peu  boire,
  Puis bandrent mes playes, me prenant souz les bras,
  Me menrent au cartier, me couchant sur un drap,
  Tousjours me consolant, me faisant des prires,
  Qu'il faloit avoir soin de Jesus et sa mre.
  Alors plusieurs soldats commencent  s'assembler
  A l'entour de mon lict, ne pouvant plus parler,
  Regrettant dans mon coeur la douleur que ma mre
  Possederoit de moy sachant ce vitupre[35].
  De deuil elle mourra, puis, la mort s'approchant,
  Luy ravira l'esprit de son bras rougissant.
  Le parler me venant, je dis avec grand peine
  Un adieu trs piteux  mon cher capitaine,
  Aussi  mes amis qui m'avoient assist
  Parmy mes grands tourments et ma necessit;
  Un adieu je leur dis, pleurant  chaude larme,
  Ayant un grand regret d'ainsi quitter mon ame,
  Dont me falloit quitter le meilleur de mon zle.
  Pour les grandes rigueurs de ceux de La Rochelle.

          [Note 33: C'est  peu prs ce que dit la chanson du _Jeune
          chapelier de la rue Saint Denis qui s'en va au sige de
          Montlhry_:

               Quand fut  Montlhery,
               Sur ces hautes montagnes,
               Voyant derrire luy
               Toutes ces grand's campagnes,
               Fit trois pas en arrire:
               Ah! que le monde est grand.

          Une gravure du temps, reprsentant un joueur de vielle
          suivi d'un enfant qui joue du flageolet, porte ce couplet
          pour lgende. M. Rathery, qui le cite dans un article sur
          la _Bibliographie des mazarinades_ (Athenum, 13 fvrier
          1853), remarque avec justesse que La Fontaine a bien pu
          s'inspirer du dernier vers pour l'exclamation de son rat
          voyageur dans sa fable _le Rat et l'Huitre_ (liv. VIII,
          fable 9):

               Que le monde, dit-il, est grand et spacieux!

          Ce couplet, du reste, se trouve presque entier dans une
          chanson satirique contre le _Prince de Savoie_, qui dut
          tre faite  cette mme poque, et qui est encore assez
          populaire aujourd'hui pour que Dumersan ait cru devoir la
          mettre dans son volume de _Rondes enfantines_. Une chanson
          (_coraula_) du canton de Fribourg, qui semble n'tre
          qu'une traduction de nos couplets contre le duc de Savoie,
          reproduit aussi la mme plaisanterie:

               Noustrhou prinschou de Schavouye
               Li mardjuga on boun infan
               Y l'ia leva oun' arme
               D quatrouvans paijans,
               O vertuchou, gare, gare, gare!
               O rantanplan, garda devant
               .........................
               Quand nous fum sur la montagne,
               Grand Dieu! qu lou monde est grand!
               Fajin vito oune dtzerde
               Et pu retornin nojan!

          Cette chanson est cite par M. G. Brunet dans sa curieuse
          brochure: _Notice sur Gilion de Trasignyes._ Paris,
          Techener, 1839, in-8, p. 32-33.]

          [Note 34: Dans une autre chanson sur ce sujet, qui n'est
          mme qu'une sorte de variante de celle-ci, et dont nous
          avons trouv des fragments dans la _Comdie des chansons_,
          1640, in-12, p. 35, acte 1, scne 7, le chapelier, sous le
          nom de Jodelet, fait une rsistance pareille, et n'en est
          pas mieux rcompens:

               Ha! que le monde est grand!
               La volont me change
               D'aller  Montauban.

                 LA ROZE.

               Soldat, que pensez faire?
               Avez l'argent reu.
               Vous irez  la guerre,
               Ou vous serez pendu.

                 JODELET.

               N'ay point accoustum
               D'y aller,  la guerre.
               Je crains les cannonades
               Qui frappent sans parler.
               Quant  moy,  la guerre,
               Je n'y veux point aller.]

          [Note 35: Ce blme, cette honte.]


_Testament._

  Premier que de mourir en presence du monde,
  Faut que je boive un coup, puis que la mort feconde
  Veut ravir mon esprit, et que mon testament
  Se face devant tous  l'oeil du regiment.
  Je donne mon mousquet, fourchette[36] et bandollire,
  Mesche, bales et poudre, au sergeant la Rivire;
  Mon argentine espe et mon cher baudrier,
  Pour recompense, c'est pour ces trois ferailliers;
  Je donne mon manteau, mon bonnet et jartires,
  Pour ce que j'ay ces jours eu de la Boisselire[37];
  Mon pourpoint de satin, mes chausses de velours,
  Cela est reserv pour les droicts du tambour;
  Mes souliers, mes chemises, mes bas, aussi mon sac,
  Sont pour le bon service que j'ay de mon goujac[38];
  Pour l'argent de mes monstres, c'est pour m'ensevelir;
  Mon chapeau et panache, c'est pour payer mon lict.
  A Dieu je rends mon ame et mon corps  la terre.
  Priez Jesus pour moy, vous tous, frres de guerre,
  Et je prieray pour vous, estant en paradis,
  Que vous soyez vainqueur contre les ennemis,
  Afin qu'estant venus du destin avanc,
  Vous direz tous pour moy: _Requiescat in pace._

          [Note 36: Les mousquets tant alors trop lourds pour
          qu'on pt les tirer en les tenant au bout du bras, on
          les appuyoit sur un bton fich en terre et termin
          par une _fourchette_ de fer. Molire, dans le mmoire
          d'Harpagon, mettant en ligne de compte trois gros mousquets
          orns de nacre de perle, n'oublie pas les _fourchettes_
          assortissantes.]

          [Note 37: Cabaretire du quartier du Louvre o l'on
          faisoit de gros cots. V. notre dition des _Caquets de
          l'Accouche_, p. 28.]

          [Note 38: _Goujat_, valet d'arme. V. notre t. 4, p. 364.]


_Epitaphe au tombeau._

  Cy gist souz ce tombeau le plus vaillant soldat
  Qui ce soit  jamais cogneu dans le combat,
  Et le plus asseur qui fut dans les armes,
  Ne redoutant le feu, ny soufre, ny fume:
  Son travail l'a fait voir, aussi sa hardiesse;
  Mais le fatal destin l'a mis  la renverse.
  Il sera de memoire, tant sur la terre et l'onde,
  Pour avoir est n le favory du monde.


_L'adieu des trois ferailleurs et leur retour  Paris._

Aprs que le corps du chappelier fut mis en terre et que son
service fut dit, les trois ferailliers trouvrent une excuse pour
avoir leur cong pour s'en venir  Paris, craignant d'avoir un tel
benefice comme le defunct chappelier: ce qui fut en grand diligence;
et, sortant du cartier, ce n'estoit qu'adieux, qu'accollades et
un extresme regret de se voir separer les uns des autres. Tant
cheminrent les trois ferailliers qu'ils vindrent  Paris, et,
sachant le logis du defunct chappelier, ils s'en vont droit chez
sa mre, auquel il luy firent une grande reverence, et elle tout
de mesme, les recevant assez honnestement, les voyant habillez en
soldats, esperant avoir quelque bonne nouvelle de son fils; puis,
aprs tous ses regards, ces bons compagnons luy commencrent  dire:
Madame, ne soyez point en courroux si nous vous apportons icy de
piteuses nouvelles du cartier de la Rochelle, o estoit votre fils.

C'est que, premier que de partir et prendre nostre cong, nous
avons sans reproche ayd  enterrer votre fils, duquel en voil le
certificat. Vous verrez comme il est mort et comme il a est en sa
maladie, et les regrets de parde.

--Mes amis, je suis grandement aize de vostre retour et des
nouvelles; mais, helas! j'ay la mort au coeur de vous entendre ainsi
parler. Je n'ay, il y a quinze jours et davantage, fait autre chose
que songer et ravasser, tant nuict que jour, dix mille fantaisies.
Je me doutois de quelque malheur. Messieurs, s'il vous plaist de
demeurer, j'envoyeray querir une fois de vin pour la peine, et bien
grand mercy!--Il n'y a pas de quoy, dirent les ferailliers. Vostre
serviteur, Madame.


_Les regrets et soupirs de la mre du Chappelier._

Helas! que feray-je, mes amis? Me voil perdue! j'ay perdu tout mon
support! O iray-je? que deviendray-je? je suis toute seule. Encore
si je t'eusse veu mourir, mon pauvre enfant, je n'en serois tant
fasche. Je t'avois bien dit que tu ne reviendrois jamais. Helas!
je me meurs! je n'ay plus de reconfort de personne; on ne tiendra
plus de conte de moy. Je n'avois que toy, mon cher enfant! Mon Dieu!
que feray-je? Ayez piti de moy, mes bons amis! Tellement, les
voisins sont accourus, luy disant: Qu'avez-vous, ma voisine, ma mie?
Quelqu'un vous a-il frappe?

--Helas! je suis bien frappe, car je n'ay plus d'enfant! Il est
mort, mes amis. Tenez, voil la lettre qu'on me vient d'aporter
tout presentement. Trois honnestes hommes, qui m'ont apport cela,
m'ont dict qu'ils l'avoient ayd  le porter en terre. Pensez-vous
quel crve-coeur j'ay, pensez-vous, de l'avoir nourry et eslev si
grand, pensant, aprs son pre, en avoir sur la fin de mes jours
quelque soulagement! Et je n'ay plus personne! me voil toute seule!
Qu'est-ce qu'on dira de moy? On tiendra plus de conte d'un chien que
de moy,  present.--Non fera, non fera, ma voisine; il y a long temps
que je vous cognoissons; ne vous tourmentez point, cela vous feroit
mourir. C'est un homme mort: il en meurt bien d'autres.

--C'est mon... c'est mon... Il en meurt bien d'autres qui n'en
peuvent mais; ces diables de Rochelois, ils ne s'en soucyent point
de tuer le pauvre monde. Que ne sont-ils tretous pendus, ou qu'il me
rende la ville! Faut-il tant faire mourir de braves hommes? Si j'en
tenois quelqu'un, il payeroit la mort de mon enfant.


_La lettre envoye  la mre du Chappelier par son fils premier que
mourir._

Ma trs chre et trs grande amie ma mre, ces paroles icy ne vous
seront gures agreables: car, depuis le temps de mon depart, je n'ay
pas eu le soing de vous escrire seulement un seul mot, d'autant que
la peine o j'estois arrest m'a si bien desoblig, le contentement
de votre presence, o la memoire les oublie; vous pourrez pourtant
prendre ce petit mot aussi bien en gr comme si mille fois vous
eussiez eu de mes nouvelles; et si les pretentions de la mort ne
me fussent point apparues devant mes yeux, je n'eus pas neglig de
vous faire savoir mon bon portement: car en bref l'ennuy commenoit
 me chatouiller de si prs que j'esperois bien vous faire part de
ma presence; mais la fortune, si cruelle, n'a pas eue la patience
de pouvoir me transporter vers vous, car la mort m'a plustot aym
prendre et me mettre dans ses liens que de vous faire voir que je ne
seray desormais qu'un ombre pour estre criant o Dieu me menera. Du
camp de la Rochelle.




_Rglement d'accord sur la preference des savetiers cordonniers._

_A Paris, chez Michel Brunet, au March neuf,  l'image
Saint-Nicolas._

1635.--In-8.


Ces jours passez se rencontrrent deux compagnons cordonniers et
deux savetiers sur le mont de Parnasse, et, s'estans querellez pour
la primaut de leurs mestiers, commencrent  se frapper  coups de
tire-pieds. Ils s'estoient dej choquez si rudement l'un l'autre,
qu' la premire charge le plus vaillant des deux cordonniers receut
une botte franche depuis le chinon du col jusqu'au bout de l'echine
du dos, ce qui luy feit donner du nez contre terre sans qu'il eut
le courage de s'en relever. Son camarade n'en eust pas meilleur
march que luy. Apollon, en ayant est adverty, accourut afin de
s'informer du fait. Il estoit fort en colre de ce qu'ils s'estoient
venus battre sur ses terres sans lui en demander permission; et,
tout transport qu'il estoit, leur tint le mesme langage que
feit Neptune, son cousin germain, lorsque les subjects d'Eole se
mutinrent contre luy elle vinrent troubler dans son royaume au plus
fort de sa tranquillit: _Quos ego_[39]! Si je vous prends, canailles
que vous estes! si je vous mets la main sur le collet, sentine de la
republique, reste de gibet! je vous feray pendre tous quatre par les
pieds comme gens sans merite et indignes d'estre attachs par vos
cols infmes. Les deux cordonniers, qui n'osoient presque lever les
yeux, par la crainte qu'ils avoient d'estre battus pour la seconde
fois, ne l'eurent pas sitost aperceu qu'ils luy demandrent; et celuy
quy avoit la langue la mieux pendue, s'inclinant devant luy avec la
submission et humilit requise, luy cracha ce beau compliment  sa
barbe venerable:

          [Note 39: C'est l'explication si plaisante dans le _Virgile
          travesti_ de Scarron:

               Par la mort!... Il n'acheva pas,
               Car il avoit l'ame trop bonne.

          Cette traduction burlesque auroit ici convenu mieux que le
          texte mme  mons Phoebus, cousin de Neptune.]

Je confesse, Monseigneur, que nous sommes autant coupables que
personnes du monde et tout  fait indignes de paroistre en vostre
royale presence; mais la confiance que tout le monde a en vostre
bont et l'asseurance que nous avons de vostre quit et justice
admirable, sur le rapport fidle quy nous a est fait par le courtois
et trs subtil Trajano Boccalini, qui a eu autrefois l'honneur
d'appeler devant vostre tribunal des causes de moindre importance
que la ntre; cela, dis-je, nous a fait prendre la hardiesse de nous
venir jeter  vos pieds et vous demander trs humblement justice
de ces deux pendarts que vous voyez l presents.--Par les eaux
stygiennes, repondit Apollon, vous tes bien les plus impudents et
les plus indiscrets coquins quy ayent jamais paru devant mes yeux.
Je suis si berc d'entendre tous les jours de semblables plaintes,
qu'au bout du compte je croy que je seray forc d'abandonner ce lieu
malheureux. Si un meschant laquiet de trois sols a perdu l'argent
de son disn  jouer avec son camarade, il faut qu'il vienne en
tirer raison sur la croupe innocente de cette saincte colline. Un
soldat a-t-il reu un dementy de son camarade, vous le voyez aussy
tost venir prophaner mes autels par ses mains homicides, qu'ils
trempe souvent dans le sang de celuy qui soupoit le soir avec luy,
les meilleurs amis du monde. Si, parmy les tirelaines, coupeurs de
bources, etc., et autres gens de tels trafics, il survient entre
eux quelque different par le partage du butin, ils n'ont point
d'autres rendez-vous que ce beau lieu pour en terminer la querelle.
Si les escrocs, filoux et autres maquereaux trs relevez, ont le
moindre debat du monde pour la jouissance et possession de quelque
chetive maitresse quy soit un peu de meilleure mise que celle du
commun, c'est en ce lieu qu'il faut vider  la pointe de leurs
espes couardes quel en doit estre le libre et paisible possesseur;
et, si quelque polisson ou marcandier[40] a cass malicieusement
l'escuelle de son camarade, c'est icy qu'ils ont accoustum d'en
tirer vengeance. Puis que la plus part se vante d'estre gentilhomme
de sang et de race, encore que leurs pres crient tous les jours des
cotrets, pour quoy diable ne se vont-ils couper la gorge en honnestes
gens, aux lieux que les plus braves courages font professions de se
battre au beau milieu d'une place royalle[41],  la veue de quantit
de dames qui se rient  gorge deploye du desespoir quy les guide?
Que ne prennent-ils le chemin du Pr-aux-Clercs[42], rendez-vous
ordinaire de tous ceux qui sont las de vivre? Ou bien, s'ils ont fait
voeu de mourir sur le chemin de Pantin, que ne s'esgorgent-ils l'un
l'autre aux plus proches avenues de Montfaucon, afin qu'on n'ayt
point la peine de les y porter quand ils seront morts?

          [Note 40: D'aprs le dictionnaire _argot-franois_ mis par
          Grandval  la suite de son pome sur Cartouche, _le Vice
          puni_, les _polissons_ toient, parmi les argotiers, ceux
          qui alloient presque nuds, et les _marcandiers_, ceux
          qui disoient avoir t vols, et qui, en menaant d'une
          accusation le passant  la bourse duquel ils en vouloient,
          le faisoient ainsi _chanter_, c'est--dire payer.
          _Marcandier_ signifioit aussi marchand.]

          [Note 41: Allusion aux duels frquents dont la place Royale
          toit l'arne, notamment  celui de Boutteville, qui avoit
          eu lieu en 1627.]

          [Note 42: Comme une partie de cette grande plaine
          commenoit alors  se couvrir de maisons, c'est seulement
           l'extrmit, du ct de la Grenouillre (quai d'Orsay),
          qu'on pouvoit encore aller se battre. Le comte et le
          baron, lisons-nous dans Francion, s'tant donc picquez,
          se retirrent de la compagnie par divers endroits, et,
          ayant t passer le Pont-Neuf vers le soir, se trouvrent
          presqu'en mme temps au bout du Pr-aux-Clercs, o, estant
          descendus de cheval, ils mirent la main  l'espe. (_Hist.
          comique de Francion_, 1663, in 8, p. 366.)]

Je reviens  vous, mes lasches (parlant aux deux sieurs
cordonniers). Gens sans honneur et mal apris que vous estes, vous
dites du mal des personnes qui valent peust-estre mieux que vous.
Quelle manie, quelle rage, quelle fureur vous a saisict les cinq sens
de nature? Qui diable vous a fait si hardis de me venir gourmander
ainsy jusques en ma maison? D'o venez-vous? quy estes-vous?
Etes-vous gentils-hommes, bourgeois ou roturiers?--Alors le plus
asseur de nos dicts sieurs les savetiers, qui neantmoins trembloit
au manche, de peur qu'il avoit d'estre graiss, commena de tirer de
la plus profonde cave de son estomach un soupir plein de regrets,
auquel il donna, pour escorte de sret et pour interprte fidelle
du ressentiment qu'il avoit, ces parolles, dignes d'estre graves
sur le bronze, ou tout au moins sur du papier dor, pour servir de
torche-cul  la posterit:

Illustrissime, reverendissime, nobillissime, clarissime,
excellentissime seigneur, dites-moy, je vous prie, le title et la
qualit qu'il vous plaise que je vous donne: car je vous promets
bien que je n'ay jamais etugui  Padoue pour savoir des rubriques
de ceremonies. Si je vous appelle doctissime, je croy que ce sera le
vray moyen de satisfaire  mon devoir: car, si je ne me trompe, je
vous ay veu regenter en assez bon credit dans le meilleur collge
de nostre bonne et ancienne universit de Paris. Je vous dis donc,
doctissime et reverendissime Monsieur, que nous ne sommes ny
gentils-hommes, ny bourgeois, ny marchands, ny roturiers; nous sommes
du tiers-etat et deux des plus francs courtauts quy peuplent la
famuleuse et celbre race de la Savatterie.

Si vous avez resolu de faire paroistre la rigueur de vostre
courroux, il est bien raisonnable que vous en faciez ressentir les
effects  ceux quy l'ont merit par leurs crimes, et non pas  des
innocents comme nous sommes, mon camarade et moy, quy ne vous avons
nullement offenc. J'ay quelques fois ouy dire, du temps que mon
bon homme de pre me faisoit l'honneur de m'envoyer, au collge des
Trois-Evesques[43] entendre les doctes leons du subtil et mellifique
Ramus, que _licebat vim vi repellere_; et si quelquefois la langue
latine ne vous estoit pas des plus familires, je prendray la
hardiesse d'y mettre la glose franoise, et diray librement qu'il est
permis, aussy bien  Vaugirard qu' Vanves, de repousser la force par
la force; et, si on reoit un cataplasme de Venise[44], un coup de
poing, une gourmade simple, par raison de charit il la faut doubler
et la rendre au centuple si l'ocasion y est requis ainsy. Au moins
ay-je appris ceste doctrine du bon Barthole, au tiltre penultime de
ses Institutions,  _Si quis_, et du brave Cujas, sans pair, en la
premire ligne du commantaire qu'il a faict sur le code du droit tant
canon que civil. Nous avons pratiqu ceste maxime  l'endroict de
ces deux individus que vous voyez l couchez avec tant de privaut,
comme s'ils estoient chez eux, sur la croyance que nous avons eue que
cela estoit juste, et qu'un si maigre sujet ne seroit pas capable de
faire prendre la chvre  un bel esprit comme le vostre.

          [Note 43: C'est le collge de Cambrai, qu'on appeloit
          quelquefois _collge des Trois-Evques_, en souvenir de ses
          trois fondateurs: Hugues d'Arci, _vque_ de Laon; Hugues
          de Pomare, _vque_ de Langres; Gui d'Aussone, _vque_ de
          Cambrai. C'est  celui-ci, qui avoit eu le plus de part
           la fondation, qu'il devoit son nom plus ordinaire de
          collge de Cambrai. La place sur laquelle il ouvroit, et
          qui a disparu l'anne dernire, s'appeloit de mme par la
          mme raison.]

          [Note 44: C'est un soufflet, un coup appliqu sur le
          visage de quelqu'un du plat ou du revers de la main.
          (Leroux, _Dictionn. comique_.)]

De tous ceux quy ont veu la suitte de nostre procez, il n'y en a pas
un qui aye os nous donner le tort s'il ne vouloit point mentir.
Ce n'est pas nous quy sommes autheurs de la mesle, Dieu le sait!
et tout le faux-bourg Sainct-Germain en peult rendre fidelle et
authentique tesmoignage que ce sont eux-mesmes quy nous ont attaquez
les premiers. Si vous pretendez neantmoings que nous ayons commis
quelque excez sur vos terres, nous vous declarons et protestons
ds  present que tout ce que nous en avons fait estoit purement
et simplement  nostre corps defendant, outre que nous etions
obligez d'y proceder de la sorte par les loix d'honneur, qui est
le plus riche tresor que la nature tienne inserr dans le cabinet
de ses raretez. L'Orient n'a point de diamans ny de perles qui
puissent entrer en parangon avec son prix inestimable; la Nouvelle
France n'a point de castor ny de mourues fraiches quy la puissent
payer. Les saucissons de Boulongne, les jambons de Mayence, les
fourmages de Milan, les andouilles de Troyes et les angelots du
Pont-l'Evesque[45] ne sont rien  l'egard de l'honneur. Enfin, c'est
une relique et un joyau que nous devons cherir plus que la vie mesme.
_No ay vida como la honra_, dit l'Espagnol; il n'y a point de vie
semblable  l'honneur.

          [Note 45: Petits fromages qu'on ne connoit gure qu'en
          Normandie, dans le pays d'_Auge_, ce qui nous feroit croire
          volontiers qu'_Angelot_ est une altration de _Augelot_.]

Toute l'assemble pensa crever de rire lors qu'ils prirent garde
que monsieur le savetier faisoit des comparaisons de l'honneur avec
les angelots du Pont-l'Evesque et les fourmages de Milan. Ventre
sainct Gris! dit l'un des assistans, voil le premier savetier que
j'ay jamais cogneu! Aprs qu'il sera mort, il luy faudra donner une
place au rang des hommes illustres. Jamais Demosthnes ne plaida si
pertinemment pour les tripires que fait ce sire savetier pour son
interest. Seroit-il bien possible que dans la circonference d'un
tire-pied il eust fait rencontre d'une rhetorique si raffine? Il est
universel, il n'ignore de rien, et ne puis croire autrement qu'il
n'ayt autresfois servy les massons de la tour de Babel: il parle
toutes sortes de langues comme celle de sa mre.

Et, afin que par l'ignorance, poursuivit le savetier, et peu de
cognoissance de nostre cause, vous ne veniez  faire quelque pas de
clerc et prononcer un jugement de travers au prejudice de vostre
conscience et desavantage de nostre interest particulier, quy est
ce quy nous importe le plus, je veux vous informer plus amplement
comme toute l'affaire s'est passe, pourveu que vous me donniez
attention huict jours durant et rien plus. J'aimerois mieux devenir
cheval que d'avoir abus de vostre patience un moment. Je vous
diray donc, Messieurs, que jeudy dernier, aprs avoir pris nostre
refection ordinaire, environ l'heure que Phaeton desteloit ses
chevaux pour leur donner l'avoine  l'hostellerie du Mouton[46], dans
la rue du Zodiaque, nous fismes partie d'aller nous divertir nos
esprits melancoliques sous la verdure de quelque treille agreable,
au passe-temps du noble jeu de boule. Ce qu'en effect nous mismes
 execution en mesme forme que nous l'avions propos, et, comme
nous etions sur le seuil de la porte tout prests d'en sortir pour
aller desalterer, tous nos sangs eschauffez, au beau premier cabaret
que nous rencontrions, nous trouvasmes ces deux marouffles de
cordonniers, lesquels nous interrogrent exactement, ny plus ny moins
que si nous etions obligez de leur rendre compte de nos actions,
de quel cost et par o nous dirigions nos pas? Et sitost que nous
eusmes repondu que nous prenions le grand chemin qui conduisoit droit
 la maison du _Riche laboureur_, ils s'offrirent de gait de coeur
et sans estre nullement priez de nous accompagner, et nous ayant
neantmoins demand avec assez de discretion si nous ne le trouvions
pas mauvais. Nous les receumes fort charitablement et avec autant
de courtoisie qu'ils auroient pu desirer des plus honnestes gens du
monde, et, au lieu de suivre le chemin que nous avions resolu de
faire, de leur consentement et advis, nous prismes la route de la
rue des _Boucheries_[47], et en peu de temps nous nous rendismes
heureusement vis--vis de l'hostel du Suisse, o nous entrasmes
librement et sans marchandage de plus, aprs avoir fait neantmoins
une production generale de toutes les ceremonies qui concernoient la
preeminence en une semblable rencontre.

          [Note 46: C'est--dire du _blier_, pour parler comme le
          Zodiaque; mais comme il y avoit  Paris, dans le cimetire
          de Saint-Jean, une clbre htellerie du _Mouton_ (V. notre
          _Histoire des htelleries_, t. 2, p. 303-304), on a cru
          pouvoir se permettre cette variante.]

          [Note 47: Il y eut toujours dans cette rue du faubourg
          Saint-Germain beaucoup de taverniers et plus tard de
          traiteurs. L'une des principales loges de francs-maons,
          au XVIIIe sicle, s'ouvrit et tint ses sances chez l'un
          de ces derniers. Mercier connut chez une autre la fameuse
          servante de cabaret dont il a tant vant la prodigieuse
          mmoire et la capacit; enfin le _Caveau_ toit prs de l,
          chez Landel, au carrefour Buci.]

De vous rapporter icy ce qui se passa entre nous durant la
collation, ce seroit faire peu d'estime du temps quy nous est si
cher; il faudroit une langue plus diserte que la mienne et que j'aie
l'esprit plus farcy de conceptions plus releves et plus confites
dans l'eloquence que je n'ay pas. Je vous dirai seullement, pour
trancher net, qu'au plus fort de nostre rejouissance, il m'eschappa
par malheur de cracher trois ou quatre sentences de l'honneur et
gloire de nostre cher mestier. Mais  peine les eus-je faict sortir
de dessus le bord de mes lvres qu'incontinent l'un de ces deux
impudents me donna d'un dementy par le nez, et me chanta pour le
moins dix tombereaux de pouilles et d'injures, et, croyant me picquer
jusques au vif et au dernier point, me dict ouvertement et d'un
courage plus temeraire que resolu que je n'etois rien qu'un meschant
savetier, miroir de l'incommodit, suppost de la misre humaine,
le rebut et l'egoust de toute la monarchie franoise. Jusques l
j'avois fait paroistre autant de patience que Job; mais, si tost
que je l'aperceu lever la main pour me couvrir la joue et que je
me sentis la moustache frise par l'approche et attouchement d'une
assiette qu'il me feit effrontement voler  la figure, ce fut alors
que mon insigne patience sortit hors des gonds, et la cholre se
rendit avec tant de vitesse maistresse absolue de toutes les facults
et puissances de mon ame que je ne peu m'empescher de luy donner un
cataplasme de Venise, et vous puis asseurer avec verit que, si ce
n'eust est le respect que j'avois de fascher nostre hoste et de
causer quelque desordre dans son logis, je luy eusse graiss les
epaules aux despens d'une satile, comme son indiscretion le meritoit.

Mais dictes-moy, de grace, erudissime seigneur,  quoy pensez-vous
parler quand vous parlez  ces deux perfides que voicy presents?
Quelles gens croyez-vous que ce soient? Je vous apprends que ce sont
deux meschans feseurs de bottes et de souliers, que le vulgaire
appelle ineptement et sans fondement aucun de raison cordonniers.
Pourquoy? Cordonniers, d'o est deriv ce mot? Est-ce peut-estre
par ce que ils font des cordons de chapeaux et qu'ils fournissent
des cordes[48]  maistre Jean Guillaume lorsqu'il luy convient
d'en employer pour les operations chatouilleuses de son art[49], ou
bien qu'ils soient obligez d'avoir tous les mois chacun une chaude
pisse corde? On auroit autant de raison de les appeler tonneliers
ou officiers du Port-au-foin, pour ce que, si les pretendus
cordonniers font des bottes de cuir, ceux-cy en font de bois et de
foin. J'aimerois autant dire qu'ils feussent maitres d'escrime: les
escrimeurs tirent des bottes, et les cordonniers les chaussent. Voil
une impertinence plus claire que le jour; voil une impropriet
tout--fait manifeste, sans l'affront signal que reoit nostre
langue franoise de dire qu'elle soit si pauvre, qu'il faille qu'elle
emprunte le nom d'une autre profession pour baptiser ces messieurs
de faiseurs de soulis. Et semble que l'italien aie rencontr aussi
mal que le franois en ceste affaire icy, quelque affectation et
mignardise qu'il puisse pretendre dans la delicatesse et douceur
de son langage: il nomme un souly _scarpa_[50] et celuy quy le
faict _calzonaro_, ny plus ny moins que s'il estoit chaussetier et
que sa profession fut de faire des bas; parce qu'en effet des bas
de chausse, aussy bien en Toscane qu'en autres lieux d'Italie,
s'appellent _calzette_. Mais les Espagnols, quy ont plustost la main
 l'espe qu' la bourse, comme sages et prudens dans tous leurs
conseils et entreprises, ont fort bien preveu le desordre qu'auroit
peu causer dans leur monarchie une telle ethimologie et denomination
si impropre. Ceste seule consideration, fonde sur les maximes de la
police, les a obligez de qualifier tous les officiers et confreires
du tirepied d'un nom general et commun, c'est assavoir _apateros_,
quy est comme si nous disions en franois _savetiers_. Et la seule
difference qu'ils ont vouleu y constituer et poser pour les mettre
d'accord, c'est qu'ils ont adjoust la clause authentique et verbale
_de viejo, de nuevo_, en vieux et en neuf.

          [Note 48: Cette burlesque tymologie rappelle celle que
          Balzac, peu plaisant d'ordinaire, inventa un jour, selon le
          _Menagiana_. Il disoit que les _cordonniers_ s'appellent
          ainsi parcequ'ils _donnent_ des _cors_!]

          [Note 49: Jean Guillaume toit le bourreau de Paris. Il
          avoit succd  Jean Rozeau (V. notre t. 4, p. 251), qui
          avoit t pendu sous Henri IV pour avoir, pendant la Ligue,
          trangl le prsident Brisson, lui avoir pris son manteau
          de peluche et l'avoir vendu dix cus. V. L'Estoille, _dit.
          Michaud_, t. 2, p. 75. etc.]

          [Note 50: Ce mot italien, qui venoit lui-mme du latin
          _carpus_ ou de son diminutif _carpisculus_, qui dsignoit
          une sorte de soulier dcoup, a eu pour driv, dans notre
          langue, son quivalent _escarpin_.]

Ceste belle difference me fait souvenir d'une pense admirable sur
ce mot de savetier en vieux. Nostradamus, cest insigne resveur,
prouve, dans le calepin de ses doctes propheties, qu'il n'y a rien
au monde quy donne tant de credict  quelque chose que ce soit comme
la vieillesse et l'antiquit. Ceux quy se meslent de paranympher[51]
les empires, les royaumes, les republiques, les citez et les villes,
commencent tousjours par l'antiquit comme principale pice de leur
recommandation. Un gentilhomme n'est jamais respect comme il faut
entre ceux quy sont nobles s'il ne donne des preuves de sa noblesse
de pre en fils jusques  la centiesme generation. Les vieilles
et les plus antiques medailles sont les plus recherchez. Et si une
bibliothque n'est fournie de plusieurs manuscrits antiques, on
n'en fait plus d'estat que si elle estoit la boutique d'un libraire
moderne. Jusques  un tavernier, si vous le priez de vous faire
gouster un doigt de bon vin quy vous ravisse les sens, il vous
repondra qu'il a le meilleur vin vieux quy soit en France. Et, si
quelque homme de bonne humeur vous a jou quelque tour, vous direz
aussi tost: C'est vieux. De toutes ces propositions sus allegues je
tire une conclusion en barbara et dis:

Toutes les choses quy sont vieilles et antiques sont plus dignes que
celles quy sont neuves.

Tout ce quy passe par les mains des savetiers est vieux et antique.

Ergo les savetiers sont plus dignes que les cordonniers, quy
travaillent le neuf.

          [Note 51: C'est--dire faire un compliment, un loge, dans
          le genre de ceux qu'on adressoit aux jeunes maris, ou bien
          aux nouveau-venus dans les collges.]

Il n'y a point de vice ny de surprise dans ce sylogisme; il est
dress comme il faut, la matire est bonne, et la forme encore
meilleure. Tout le monde sait que les savetiers ne vendent rien chez
eux quy n'ait au moins quelque apparence de vieux, joinct que, par le
temoignage que nous avons tir des archives d'Espaigne, il se trouve
que les savetiers sont plus proches parens du souly que ne sont les
cordonniers. Et, pour ce voir et en monstrer la verit, espluchons
l'ethimologie du nom de savetier. Voyons les principes et l'origine
d'o il tire sa reelle denomination.

_apato_, en catalan, veut dire soulier, n'est-il pas vray? Ouy; or
sus donc nous voil d'accord dej sur ce point l. Changeons le _p_
en _v_, nous trouverons _avato_; poursuivons plus avant, et, sous
une echange de l'_o_ en _e_ feminin, espelez, Monsieur le cordonnier,
assemblez vos lettres comme il faut; autrement mettez chausse bas,
voicy le magister quy vous chassera les mouches du derrire avec
un baston  vingt bouts, _sa va, sa va te, savate_. Courage, nous
aurons tantost plus que nous ne demandons; poussons nostre bidet et
passons outre. De _apato_ est form _apatero_, changeant l'_o_ en
_e_, et en suite le _ro_ ajout. De _savate_, est deriv _savetier_,
entreposant un _i_ entre le _t_ et l'_e_ et ajoustant un _r_. Il n'y
a plus rien  roigner aprs cela, Monsieur le cordonnier, voil quy
est grammatical; jamais Priscian ny Donat n'auroient mieux rencontr.
Il faut vous rendre ou crever, et confesser, en depit de vos chiennes
de machoires, que vous estes savetiers aussy bien que nous; et,
puis que vous voyez que la vraie et essentielle nature du souly est
plus range de nostre cost que du vostre, il ne vous desplaira
pas de boire aprs nous; avec vostre permission, nous prendrons la
main droicte. Aprs cela, c'est tout dit; vivez seullement mieux 
l'advenir, et taschez de vous rendre aussy braves gens que nous.

Apollon, ayant fait premierement paroistre sur son front une gravit
extraordinaire, feit imposer silence par son premier huissier, et,
aprs s'estre relev la moustache d'une grace non pareille, feit
couler de sa bouche dore ce discours mellifique et suave et tout
confit dans le sucre:

C'est assez dit, mes bons amis (s'adressant aux savetiers),  bon
entendeur il ne faut que demy mot: je voy d'une lieue loin o vous
en voulez venir. Il faudroit estre un vrai aveugle pour ne point
voir la raison que vous y mettez et le tort qu'ont tous ceux quy
vous veulent du mal. Il y a plus de quatre-vingt-dix lunes que j'ay
entendu parler de vostre fait. Je ne say par o commencer pour
vous exprimer suffisamment, avec l'affection que je voudrois bien,
la bonne opinion que j'ay toujours eue de vos consciences sans
reproches. J'approuve et extolle[52] jusques  la moindre region de
l'air vos franchises naturelles, et proteste devant tous les dieux
que je suis entierement satisfait de la charit et courtoisie dont
vous usez ordinairement envers tous ceux quy ont l'esprit de s'aller
chausser dans vos magazins. Vous avez le courage noble, et tout Paris
recognoist que vous ne faites point de difficult de donner une paire
de souliers,  quelques poincts qu'on vous les puisse demander,
pour douze ou seize sols tout au plus, et le plus riche de tous les
cordonniers en voudroit avoir cinquante sols ou trois quarts d'escu,
tout au moins; et les gentils hommes incommodez se vantent partout
d'avoir la meilleure paire de bottes qu'il y ait dans vos boutiques
pour le prix et somme de trois livres seulement; et messieurs les
cordonniers n'en voudroient point rabattre une obolle encor sur
une pistole en or, ou dix francs tout au meilleur march, et bien
souvent ne seront-elles que de meschante vache brusle. Je veux
dores-en-avant que vous me serviez; j'aime mieux donner mon argent
 vous qu' d'autres quy se mocquent de moy. Et ds  present je
jure par les eaux inviolables du Styx, et vous le signeray par devant
tous les notaires quy sont sous les charniers des Innocents, que je
vous feray donner la pratique de tous les musniers de mon quartier,
sans compter les bourgeois de Vaugirard et Vanves, quy ne vous peut
fuir. Et quy plus est, je desire que les neuf muses, trs chres et
bien aimes seurs, portent  l'avenir de vos ouvrages,  condition
que vous espargnerez toutes fois plus vos dents que vous n'avez fait
par le pass, et que vous renoncerez entirement  l'avare et maudite
coustume que vous avez de tirer le cuir avec pour le rendre plus
long, en quoi j'ay appris de personnes dignes de foy que vous faictes
aussi bien vostre devoir que pas un cordonnier qui soit. Et afin que
tous les confraires du tirepied puissent  jamais vivre en bonne
paix et intelligence ensemble, comme des personnes quy jouissent
esgallement des privilges de l'alesne, nous desclarons et ordonnons
par ces presentes que vous porterez dores-en-avant un seul et mesme
nom, comme font tous vos associez, amis, confederez et alliez quy
demeurent en Espaigne, savoir est, que les cordonniers s'appellent
savetiers en vieux; ou bien, si les cordonniers pretendent recevoir
quelque grief d'une ordonnance et d'un reglement si juste, et
qu'obstinement et malicieusement ils ne vouleussent se deffaire d'un
tiltre quy convient si peu  leur profession, nous desclarons par ces
dites presentes, et que personne n'en pretende cause d'ignorance,
que le susdit nom de cordonnier sera commun  tous les deux ordres
de la semelle, sans neantmoins en retrancher la clause sus allegue:
cordonnier en vieux, cordonnier en neuf, afin qu'ils puissent
estre recogneus les uns aux autres pour estre respectez et honorez
selon leur grade et merite en tous lieux et endroits o le destin
les pourroit faire rencontrer ensemble, nonobstant oppositions ou
appellations quelconques produites au contraire. Et tous ceux quy
auront l'ame si noire que de contre-venir  nostre dit reglement en
la moindre faon du monde et sous quelque pretexte que ce soit, nous
les condamnons ds  present  cinquante bouteilles de vin d'amende
et autant de cervelas, applicables aux pauvres confrres desdits
mestiers quy pourront prouver par leur indigence n'avoir pas le sol
pour boire; et si voulons et entendons que, ds l'heure mesme qu'ils
auront eu seulement la volont de commettre la moindre rebellion, ils
soient obligez par corps de prester, avec l'humilit et submission
qui leur sera commande, leurs espaules opiniastres et rebelles pour
porter les cinquantes bouteilles de vin au dit mont Parnasse ou en
autre lieu que trouvera bon la discretion des surintendans de la
confairie, afin de boire tous ensemble en bonne amiti, sur peine
d'estre privez  jamais des graces et privilges ordinaires dont ont
accoustum de jouir tous confrres et officiers du dit mestier.

          [Note 52: J'lve, du latin _extollere_.]




_L'Oeuf de Pasques ou pascal,  Monsieur le Lieutenant civil, par
Jacques de Fonteny[53]._

_A Paris, chez la veufve Hubert Velut et Paul Mansan, demeurant rue
de la Tannerie, prs la Grve._

MDCXVI, in-8.

          [Note 53: Jacques de Fonteny n'est gure connu, et, comme
          on va le voir, il mriteroit de l'tre  plusieurs titres.
          Il faisoit partie de la _Confrrie de la passion_, non
          pas sans doute comme acteur, puisque, d'aprs l'Estoille,
          il toit boiteux, mais comme pote certainement. Il prend
          la qualit de _confrre de la passion_ dans le recueil
          de _Pastorelles_ publi en 1615 par J. Corrozet, in-12,
          sous le titre de _le Bocage d'Amour_. Il s'y trouve deux
          _pastorelles_ en vers, l'une _le Beau pasteur_, qui toit
          bien de notre Fonteny, puisqu'il l'avoit dj donne dans
          la _Premire partie de ses bats potiques_, Paris, Guill.
          Linocier, 1587, in-12; l'autre _la Chaste bergre_, qui,
          bien que publie aussi sous le nom de Fonteny, appartenoit
          rellement  son camarade S. G. de la Roque, puisque
          celui-ci l'avoit dj fait parotre sparment sous son
          nom, en 1599,  Rouen, chez Raph. du Petit-Val. Il est vrai
          que La Roque auroit pu la prendre, pour se l'attribuer,
          dans la premire dition du _Bocage d'Amour_, donne en
          1578, et mentionne dans la _Bibliothque du thtre
          franois_, t. 1, p. 220. Dans ce mme ouvrage, il est parl
          d'un autre recueil de notre auteur, _les Ressentiments de
          Jacques de Fonteny pour sa Celeste_, 1587, in-12, dont fait
          partie la pastorale en 5 actes _la Galathe divinement
          delivre_. Quand les comdiens italiens vinrent en France,
          Fonteny se mit aussitt  imiter leur thtre. A peine
          Francesco Andreini, chef de la troupe de _li Gelosi_,
          avoit-il donn, en 1607, la premire partie de sa grande
          pice matamore _le Bravure del capitan Spavento_, que
          notre _confrre de la passion_ la publia en franois sous
          le titre de: _les Bravacheries du capitaine Spavente_,
          traduictes par J. D. F. P. (Jacques de Fonteny, Parisien).
          M. Brunet, tromp par la premire de ces initiales, a
          dit que cette traduction toit de _Jean_ de Fonteny;
          mais, selon moi, c'est bien _Jacques_ qu'il faut dire.
          En 1638, Anthoine Robinot publia pour la seconde fois
          cette traduction avec le titre nouveau de _le Capitan,
          par un comdien de la trouppe jalouse_. Cette seconde
          dition est mentionne dans le _Catalogue Soleinne_, sous
          le n 804, avec une note o, aprs avoir fait ressortir
          l'influence que cette pice put avoir sur notre thtre,
          dont le _matamore_ fut ds lors l'un des personnages
          indispensables, l'on ajoute: La premire dition du
          _Capitan_ doit tre bien antrieure  celle de 1608, la
          plus ancienne qui soit cite par la bibliographie. C'est
          une erreur, puisqu'en effet, je le rpte, la premire
          partie de l'ouvrage d'Andreini, dont celui-ci n'toit que
          la traduction, avoit paru seulement en 1607. (V. le curieux
          travail de M. Ch. Magnin sur le _Teatro celeste_, Revue
          des deux mondes, 15 dcembre 1847, p. 1103, note.) Fonteny
          sacrifioit volontiers  la mode en littrature: nous venons
          de le voir pour les comdies italiennes, dont il se hta de
          se faire le traducteur au moment de leur premier succs;
          nous allons en avoir une autre preuve par son volume
          d'_Anagrammes et sonnets, ddis  la reine Marguerite_,
          qu'il publia en 1606, in-4, c'est--dire au moment o ce
          genre de casse-tte potique commenoit d'tre en vogue.
          L'Estoille, dont Fonteny toit l'ami, reut de lui, en
          prsent, ce volume d'anagrammes, et voici comment il en
          parle: Le vendredi 5 (janvier 1607), Fonteny m'a donn
          des anagrammes de sa faon, qu'il a fait imprimer pour la
          reine Marguerite, o entr'autres il y en a ung tout  la
          fin qui est sublin et rencontr de mesme, tir, ainsi qu'il
          dit, de l'Escriture, fort convenable  la qualit, vie et
          profession de la ditte dame, dans le nom de la quelle, qui
          est Marguerite de Valois, se trouve: _Salve, virgo mater
          Dei_. Il y en a encores un autre de mesme qu'il y a mis,
          qui suit cestui-ci, de pareille estofe et grace; les quels
          deux il semble avoir reservs pour la bonne bouche, afin
          que d'une tant belle conclusion, et si  propos, on jugea
          tout le reste, qui ne vault pas mieux. Par bonheur un
          autre prsent accompagnoit celui-l et le faisoit passer,
          quoi que ce ft aussi, mais dans un genre bien diffrent,
          un ouvrage de Fonteny: Le dit Fonteny, ajoute l'Estoille,
          m'a donn pour mes estrennes un plat de marrons de sa
          faon, dans un petit plat de faence, si bien faict qu'il
          n'y a celui qui ne les prenne pour vrais marrons, tant
          ils sont bien contrefaits prs du naturel, se rencontrant
          plus heureux en cest ouvrage qu'en celuy des anagrammes.
          Quelques semaines aprs, Fonteny, qui avoit encore quelque
          prsent de vers  se faire pardonner, gratifia l'Estoille
          de la mme manire. Fonteni le boiteux, crit celui-ci,
          m'a donn ce jour (20 fv. 1607) un plat artificiel de sa
          faon, de poires cuites au four, qui est bien la chose la
          mieux faite et la plus approchante du naturel qui se puisse
          voir. Il m'a donn aussi son _Oenigme de la cloche_.--Mon
          ami M. de Montaiglon, frapp comme moi de ces deux passages
          de l'Estoille qui nous font connotre un imitateur de
          Palissy trs intressant et trs imprvu, pense, avec
          raison, que la grande F place sous une assiette de fruits
          maille faisant partie de la collection des faences du
          muse du Louvre pourroit bien tre l'initiale de notre
          Fonteny.]


_A Messire Henry de Mesmes, sieur Dirval, Conseiller du Roy en ses
conseils d'Estat et priv et Lieutenant civil au Chastelet de Paris._

ANAGRAMME.

  Henry de Mesme, lieutenant civil,
  Mine divine, lumire en Chastelet.


SONNET.

  Mine divine o ses traicts on contemple,
  Quy font juger  celuy qui les voyt
  Qu'un rare esprit le ciel vous reservoit
  O l'equit dresseroit un saint temple,

  Vous en donnez une preuve trs-ample
  Et confirmez l'espoir que l'on avoit
  Que vous feriez tout ce qui se pouvoit
  Pour la Justice,  toutz servant d'exemple.

    Jeune et savant en droict, vous surpassez
  Beaucoup de vieux quy ont est placez
  O vous donnez vos sincres sentences.

    Miracle grand d'estre, en l'avril molet
  De vos beaux ans, lumire en Chastelet,
  Pour dissiper l'obscur des circonstances.

  JACQUES DE FONTENY.

       *       *       *       *       *

_L'Oeuf de Pasques ou pascal._

  Je vous invoque,  Dioscures,
  Miraculeuses genitures,
  Fils d'un oeuf, et Helne aussy,
  Qui fut de Paris le soucy;
  Et le doux fruict de la promesse
  Que lui fit Cypris la deesse,
  Lorsque, juge, il la prefera
  A Junon, et luy defera
  La pomme d'or que la Discorde,
  Ennemie de la Concorde,
  Prepara pour troubler les cieux;
  Voyez-moy d'un oeil gracieux;
  Suppliez pour moy vostre pre,
  Par les amours de vostre mre,
  Que je chante aussy doucement.
  L'oeuf qui chantoit mignardement
  Ses passions sur le rivage
  D'Eurote[54] quand sous le plumage
  D'un cygne blanc il se cacha
  Pour prendre, sans qu'on l'empescha,
  Avec vostre mre affine,
  Les plaisirs deuz  l'hymene.
  L'oeuf ne sauroit trop se vanter:
  Quel los il a que Juppiter
  Deux oeufs luy-mesme voulut pondre!
  N'est-ce pas assez pour confondre
  Ceux quy de l'oeuf ne font point cas?
  Luy quy peut tout, pouvoit-il pas
  A vous, ses chres creatures,
  Ordonner d'autres enclotures
  Que d'un oeuf, si l'oeuf n'eust est
  Digne, par sa proprit,
  De vous tenir neuf mois en serre?
  Celuy dedans l'ignorance erre
  Quy de l'oeuf ne sayt la valeur.
  Par l'oeuf on prouvoit son malheur
  Ou son bonheur; jadis les mages
  De l'oeuf tiroient divers presages;
  Sur un brasier ils le mettoient
  Et diligemment ils guettoient
  S'il ne jetoit point par ses pores
  Quelque sueur, mesme encores
  S'elle sortoit par ses costez
  Ou par ses deux extremitez:
  Car, si par sa coque fendue
  Sa liqueur etoit espandue,
  C'estoit un presage asseur
  Que le ciel avoit conjur
  Contre celuy quy faisoit faire,
  Pour savoir son sort, ce mystre.
  Orphe s'en est delect
  Et en a escrit un traict
  Quy l'_Oocospique_ s'appelle[55].
  Ceste faon n'estoit nouvelle
  De vaticiner par les oeufs
  Si les desteins seroient heureux
  Ou si l'issue pretendue
  Auroit la fortune attendue.
  Nos pres des sicles passez
  Ont pratiqu cest art assez;
  De l'oeuf ils savoient la cabale.
  Livia devina qu'un mle
  Naistroit d'elle, ayant en son sein
  Couv un oeuf d'o un poussin
  Sortit crest, vray pronostique
  Qu'un jour dessus la republique
  Des Romains il domineroit,
  Et que l'aigle decoreroit
  Ses estandartz. La Destine
  Parfeit la chose devine,
  Car Livia veit son enfant
  Estre un empereur triomphant.
  De l'oeuf on tire mille augures,
  Mille infaillibles conjectures,
  D'o l'on voist naistre bien souvent
  Un effet quy n'est decevant.
  L'oeuf est le symbole du monde;
  L'air et le feu, la terre et l'onde,
  En luy sont unis et compris;
  Les oeufs sont ayms de Cypris.
  Si quelqu'un veut l'avoir propice,
  Il faut, en chaqu'un sacrifice
  Qu'on lui prepare, offrir des oeufs;
  Et lors elle exauce les voeux.
  Bacchus, quy nous donna la vigne,
  Tenoit tout sacrifice indigne
  Et vain o l'oeuf mistic n'estoit;
  Des oeufs en trophe on portoit
  Aux festes de ses bacchanales[56];
  Quand on chaumoit les cereales[57],
  Les aousterons[58] portoient des oeufs,
  Et crioit-on malheur sur eux
  S'ils les laissoient cheoir par mesgarde.
  Le proverbe encore se garde
  Qu'on dit aujourd'huy: Garde bien
  De casser vos oeufs[59]! N'est-ce rien
  Doncques de l'oeuf? Il a puissance
  De chasser toute la nuisance
  Qu'apportent les mauvais esprits,
  Si nous croyons les vieux escripts
  De l'antiquit, de manire
  Que c'estoit chose coustumire,
  Par entre eux se voulant purger,
  De se faire suffemiger
  Avecque la vapeur du souffre;
  Le demon impur ne la souffre;
  Il la fuict et crainct son odeur.
  Celuy quy estoit luscrateur[60]
  Et chief de la ceremonie
  Avoit l'une des mains garnie
  D'un cierge ardent; en l'autre main
  Il tenoit un bassin tout plain
  D'oeufs, avec quoy, faisant la ronde
  Autour d'une maison immonde,
  Tant par dedans que par dehors,
  Il cuidoit nettoier le corps
  Et la maison de malefice,
  Si grand fust-il, rendant propice,
  Par ce moyen, le ciel  ceux
  Quy s'estoient lustrez par les oeufs.
  De l vient, comme je presume,
  Que, retenant de leur coustume,
  On denomme ores l'oeuf pascal
  Quy s'appeloit jadis lustral,
  Non qu' present il serve  faire,
  Comme leurs oeufs, pareil mystre,
  Que deffend la religion;
  Mais il donne l'advision
  De se lustrer au jour de Pasque,
  O il faut que le chretien vaque
  A servir Dieu d'un coeur lav,
  O l'ord pesch ne soit trouv.
  Quy ne le faict tombe  sa perte
  Dans la damnation apperte.
  L'oeuf, en marque de nettet,
  De l'un  l'autre est prsent.
  Pour ceste cause, il est utille
  A tous et en vertus fertille.
  Des oeufs on faict les oingnements
  Donnant de prompts allegements
  A la toux, au rheume, aux bruslures,
  Aux chatarrhes froids, aux foulures.
  On tire une huille des moieux
  Salubre et propice aux gousteux;
  Des blancs durcis une huille on tire
  Bonne au mal des yeux, qu'on admire
  Pour oster l'inflammation
  Et reprimer la fluxion
  Qui tombe dessus, de manire
  Que la douleur s'en tire arrire.
  L'oeuf guarit les convulsions
  Et les choliques passions,
  Le humant avec eau-de-vie.
  Si quelques dames ont envie
  D'avoir un blanc pour se farder
  Et se faire plus regarder,
  Elles calcinent la coquille
  Des oeufs, et font poudre subtille
  Avec l'eau d'ange[61] la meslant.
  Ce fard rend leur teinct excellent,
  Blanc comme laict, sans qu'il importe
  A leur sant en quelque sorte.
  La coque d'oeuf blanchit les dents;
  La pellicule du dedans
  Guarit les lvres crevasses;
  Les personnes interesses
  Du flux de sang ont guerison
  S'elles prennent avec raison
  Des cendres de coques d'oeufs faictes;
  En fin, les playes plus infectes
  Avec huille d'oeufs on guarit.
  L'oeuf plus qu'autre chose nourrit;
  Il est salubre  la personne,
  Au mat de coeur remde il donne;
  En medecine il est requis
  Comme nutritif et exquis,
  Bien cordial, et il sustente
  Le malade, qu'il alimente
  Sans luy causer opression;
  Il faict tost sa dijection,
  Le ventre il n'empesche et ne charge.
  Ceux qui dans Rome avoient la charge
  Des festins les plus somptueux
  Pour le premier servoient des oeufs[62]
  Avant tous mets, pourveu qu'ils fussent
  Fraischement ponduz ou qu'ils n'eussent
  Qu'un jour au plus; ils estimoient
  Tant ces oeufs frais, qu'ils les nommoient
  Le laict de poulle, et acheptrent
  Toutes les poulles qu'ils trouvrent
  Oeuver sans cesser, les gardant
  Avec soing de tout accident,
  Comme chose trs necessaire
  Et  la sant salutaire.
  En Macedoine il se trouva
  Qu'une poule en un jour oeuva
  Deux fois neuf oeufs, qui tous portrent
  Deux petits poussins, quy donnrent
  Aux augures  deviner.
  Mais o me vay-je pourmener?
  Veux-je de l'oeuf faire un volume?
  N'arresterai-je point ma plume,
  Quy se perdra dans les escrits,
  Voulant de l'oeuf dire le prix?
  L'oeuf sert  tout: des Spitames
  Les maisons n'estoient point fermes
  Qu'avecque des coquilles d'oeufs
  Et des plumes aux entre-deux;
  Ils avoient coustume de faire
  Avec chaux vive et de la claire
  Des oeufs un aiment qui tenoit
  Leurs pierres et les conjoingnoit.
  Depuis, plusieurs s'en servirent
  En leurs ouvrages, et refirent
  Les vaisseaux et vases briss.
  Les paintres se sont adviss
  De s'en servir en leurs peintures[63]
  Et les doreurs en leurs dorures
  Qu'ils font sur les livres[64]. On faict
  Un vernis luisant et parfaict
  Avec l'auben, qui donne grace
  Aux tableaux, sans que tort il fasse
  Aux couleurs, et se peut oster
  Quand on veut, sans rien y gaster.
  On en use en maints artifices;
  Les amants les trouvent propices
  Pour mettre des lettres dedans
  Et, malgr les mieux regardants,
  Faire savoir  leurs matresses
  Leurs volontez et leurs detresses
  En ce quy leur est survenu.
  De l le proverbe est venu,
  De porter le poullet[65]. On use
  De l'oeuf encor une autre ruse:
  L'histoire ancienne nous dict
  Qu'un jour Alexandre entendict
  Par le moyen de quelque lettre
  Mise en un oeuf, qu'on voulut mettre
  Un mauvais dessein en effect
  O son ost[66] eust est defect
  Par Darius. On peut escrire
  Sur un oeuf ce qu'on ne peut lire
  Que par dedans, ayant ost
  La coque avec subtilit.
  Il sert  mille autres surprises,
  Mille jeux, mille galantises:
  Ne fait-on pas des oeufs aller
  Comme oiseaux amont dedans l'air
  Quand ils sont remplis de rose
  Dont l'herbe est en may arrose[67]?
  Mais, pour avoir ce passe-temps,
  On les met aux rays bluetans
  D'un soleil ardent, qui les tire
  Aprs qu'il a fondu la cire
  Quy clost la rose. Avec l'oeuf
  Qu'on met sur un brasier de feu,
  Ne voist-on pas la flamme esteindre
  Et sa vehemence restraindre?
  L'oeuf peut tout, estant accomply
  Et de tant de vertus remply,
  Qu'il semble qu'il soit l'epitome
  Des merveilles nes pour l'home.
  Les Selenites font des oeufs,
  Et les hommes qui naissent d'eux
  Sont plus fortz ayant cinq annes
  Que nous aux virilles journes,
  Si cela qu'Herodote dict
  Pour veritable entre en credit,
  Puisse un jour nostre grand monarque,
  Vainqueur du temps et de la Parque,
  Voir ces femmes et leur pays

  Et ses lys y estre obis!
  Avant que finir ce pome,
  Je vous prieray d'un zele extrme
  De mesmes cest oeuf achepter
  Qu'humble je vous viens presenter,
  Comme feist ce consul de Rome
  Quy songea qu'il trouvoit grand somme
  D'or et d'argent dans un sien clos.
  Reveill qu'il fut, tout dispos,
  Alla voir si c'etoit mensonge
  Ce qu'il avoit veu en son songe.
  Il n'y trouva qu'un oeuf; de quoy
  Il fut aussy content en soy
  Que s'il eust trouv davantage.
  L'oeuf, disoit-il, j'acomparage
  A un trs precieux thresor:
  Son moyeu represente l'or,
  Sa glaire l'argent; de manire
  Qu'ainsy que chose singulire
  J'estime l'oeuf en l'imitant.
  Soyez de ce present content.

          [Note 54: L'_Eurotas_. Les cygnes de ce fleuve toient
          clbres.]

          [Note 55: Ce trait se trouve avec les _Hymnes_, etc.,  la
          suite des anciennes ditions des _Argonautica_ d'Orphe;
          mais, comme tout le reste, on sait  prsent qu'il n'est
          pas de lui.]

          [Note 56: Plutarque dans ses _Symposiaques_, au bizarre
          chapitre: _Quel des deux a t le premier, de la poule ou
          de l'oeuf?_ parle de cet usage.]

          [Note 57: C'est--dire quand, aprs la moisson, l'on
          faisoit avec le bl fauch ces grandes _meules_ qu'on
          appelle _chaumiers_ dans la Beauce.]

          [Note 58: Moissonneurs, ceux qui font l'_aoust_.]

          [Note 59: S'il falloit se bien garder de casser un oeuf
          plein, il falloit aussi se hter de le briser sitt qu'on
          en avoit vid la coque. C'toit un usage sacr chez les
          Romains (Pline, liv. 28, ch. 2), et que nous avons conserv
          comme simple rgle d'tiquette: Aprs votre soupe, que
          mangetes-vous? dit l'abb Delille  l'abb Cosson dans
          la fameuse conversation qu'a rapporte Berchoux.--Un
          oeuf frais, rpond l'autre.--Et que ftes-vous de la
          coquille?--Comme tout le monde, je la laissai au laquais
          qui me servoit.--Sans la casser?--Sans la casser.--Eh
          bien! mon cher, on ne vide jamais un oeuf sans briser la
          coquille. (Notes du pome _la Gastronomie_.) Grimod de la
          Reynire (_Almanach des gourmands_, 3e anne, p. 349-350)
          se proccupe de cet usage, et assure qu'il a beaucoup
          rflchi pour en deviner le motif. Pline, qui en a parl
          le premier, ne le savoit pas bien lui-mme. Au reste,
          dit l'illustre gourmand, il n'y a nul inconvnient  s'y
          soumettre.]

          [Note 60: _Lustrateur_, qui tenoit et prsentoit l'eau
          lustrale.]

          [Note 61: Eau de senteur fort en renom depuis le temps
          de Rabelais, qui la cite au chap. 55 de son livre 1er,
          jusqu' Corneille, qui en parle dans sa comdie de _la
          Veuve_ (act. 1er, sc. 1re). Elle toit compose d'iris de
          Florence, de storax, de bois de rose, de santal citrin,
          etc. Les Espagnols avoient aussi une eau des anges (_agua
          de angeles_), mais qu'ils composoient autrement. D'aprs
          la recette qu'en donne un commentateur de _Don Quichotte_
          (2e partie, ch. 32), il parot que la fleur d'oranger
          y dominoit. L'_eau d'ange_ se seroit ainsi rapproche
          de l'_eau de naffe_, dont nous avons parl dans notre
          tome 4, p. 362, et qu'on nous assure tre la mme chose
          que l'eau de fleur d'oranger, bien que, dans le passage
          du _Dcameron_ cit par nous, Boccace les distingue
          formellement.]

          [Note 62: On commenoit par les oeufs et l'on finissoit par
          les fruits, comme chez nous. De l le proverbe: _Ab ovo...
          usque ad mala_, depuis le commencement jusqu' la fin.]

          [Note 63: Au moyen ge, lors mme qu'on se servoit de
          l'huile et de la gomme pour la plupart des couleurs, il
          y en avoit quelques unes pour lesquelles on recouroit au
          blanc d'oeuf. Le vermillon, dit le Moine Thophile, la
          cruse et le carmin doivent se broyer et s'appliquer avec
          du clair d'oeuf. (_Diversarum artium schedula_, liber 1,
          cap. 27).]

          [Note 64: Dans les manuscrits, pour appliquer l'or, l'on
          s'toit toujours servi d'un mlange de vermillon et de
          cinabre, broy dans un clair ou blanc d'oeuf. (_Idem_, cap.
          31.) Quant aux relieurs, ils durent toujours faire usage du
          blanc d'oeuf pour leurs dorures; aujourd'hui encore ils ont
          soin de _glairer_ pralablement la partie sur laquelle la
          feuille d'or doit tre applique.]

          [Note 65: C'est la premire fois que nous voyons expliquer
          ainsi le nom de ces billets doux, qu'on appeloit aussi
          _chapons_. (V. notre tom. 1er, p. 12.) Nous prfrons,
          l'tymologie que donne Le Duchat, lorsqu'il dit dans son
          _Dict. tymologique_ de Mnage (Paris 1750, in-fol.), qu'on
          appeloit ainsi les billets doux parcequ'on les plioit en
          forme de poulet,  la manire, dit-il, dont les officiers
          de bouche plient les serviettes, auxquelles ils savent
          donner diverses figures d'animaux. Le Duchat auroit pu
          appuyer son explication du passage de l'_Ecole des Maris_
          (act. 2, sc. 5) o Isabelle raconte  Sganarelle comment un
          jeune homme

               ... a droit dans sa chambre une bote jete
               Qui renferme une _lettre en poulet cachete_.]

          [Note 66: Arme.]

          [Note 67: Dans les _Nova antiqua_ de Paschius, au chapitre
          o il est parl des tentatives faites par l'homme pour
          s'lever dans les airs, l'on trouve d'intressants dtails
          sur la manire dont on prparoit les oeufs pour qu'ils
          pussent monter comme de petits arostats.]




_Catchisme des Courtisans, ou les Questions de la Cour, et autres
galanteries._

_Cologne._ M.DC.LXVIII.

Pet. in-12[68].

          [Note 68: Il en avoit paru une premire dition en 1649, s.
          l., in-4 de 8 p., avec ce titre, _Catechisme des courtisans
          de la cour de Mazarin_. Les pices qui suivent ici, et qui
          sont toutes, sauf une seule, d'une poque postrieure 
          1649, ne s'y trouvoient naturellement pas.]


_Demande._

Qu'est-ce que Dieu?

_Response._

C'est l'autheur de toutes choses.

D. Qu'est-ce que le monde?

R. C'est le grand oeuvre de Dieu.

D. Qu'est-ce qu'un homme de bien?

R. L'amour des anges et la haine du diable.

D. Qu'est-ce qu'un pecheur?

R. L'hostellerie des demons.

D. Qu'est-ce qu'un impie?

R. Un demon incarn.

D. Qu'est-ce qu'un predicateur?

R. Un homme dont on croit la parole sans suivre son conseil.

D. Qu'est-ce qu'un moine?

R. L'epouvantail des enfans et le miroir de devotion.

D. Qu'est-ce qu'un jesuitte?

R. Un sage politique qui se sert adroitement de sa religion.

D. Qu'est-ce qu'un roy?

R. Un homme qui est toujours tromp, un maistre qui ne sait jamais
son metier.

D. Qu'est-ce qu'un prince?

R. Un crime que l'on n'ose punir.

D. Qu'est-ce qu'un president?

R. Un homme d'apparence grave, dont la parole fait quelquefois tort
aux innocens, et souvent peur aux coupables.

D. Qu'est-ce qu'un jeune conseiller?

R. Un homme qui chatie en autruy ce qu'il commet luy-mesme, et qui
parle plus du bonnet que de la teste.

D. Qu'est-ce qu'un advocat?

R. Un hardy qui, par de fausses raisons, persuade ce qui ne fut
jamais.

D. Qu'est-ce qu'un procureur?

R. Un homme qui avec la langue fait vider la bourse de sa partie sans
y toucher.

D. Qu'est-ce qu'un chicaneur?

R. C'est un adroit qui, par des moyens subtils, sait mesler le bien
d'autruy avec le sien.

D. Qu'est-ce qu'un huissier?

R. C'est un homme qui se rejouit du mal d'autruy, et qu'on peut
enrichir  coups de poing[69].

          [Note 69: Ou  coups de bton, comme celui des _Plaideurs_:

                               ... Frappez,
               J'ai quatre enfants  nourrir.]

D. Qu'est-ce qu'un bourreau?

R. Un meurtrier sans crime.

D. Qu'est-ce qu'un soldat?

R. Un homme qui, sans estre criminel ny filosofe, tue et s'expose
librement  la mort.

D. Qu'est-ce qu'un capitaine?

R. Un desesper volontaire.

D. Qu'est-ce qu'un riche homme?

R. Celuy que la fortune flatte pour le perdre.

D. Qu'est-ce qu'un pauvre?

R. Celuy qui n'a nulle obligation  la fortune.

D. Qu'est-ce qu'un financier?

R. C'est un voleur royal.

D. Qu'est-ce qu'un partysan?

R. Un sangsue du peuple et un larron privilgi.

D. Qu'est-ce qu'une femme?

R. Un singe raisonnable[70].

          [Note 70: C'est l'ide dveloppe par Etienne Pasquier
          dans la lettre que nous avons dj cite (V. notre t. 2,
          p. 196), et aussi dans la jolie factie _les Singeries des
          femmes_ (V. notre t. 1, p. 56-65).]

D. Qu'est-ce qu'une putain?

R. Un ecueil dont les sages se retirent et o les foux font naufrage.

D. Qu'est-ce qu'un amoureux?

R. Un miserable qui attire la moquerie du monde s'il ne reussit pas,
et la medisance, s'il reussit.

D. Qu'est-ce qu'un cornard?

R. Un homme dont un chacun dit du bien, et  qui personne ne porte
envie.

D. Qu'est-ce qu'un page?

R. Un serviteur qui est souvent d'aussy bonne maison que son maistre.

D. Qu'est-ce qu'un valet?

R. Un mal necessaire.

D. Qu'est-ce qu'un pedant?

R. Un supost de folie.

D. Qu'est-ce qu'un comedien?

R. Un homme qu'on paye pour mentir.

D. Qu'est-ce qu'une devote?

R. Une idole vivante et un demon en chaine.

D. Qu'est-ce que de l'argent?

R. C'est ce que l'on perd quand on est jeune, ce que l'on cherche
quand on est vieux, et le premier mobile de toutes choses.

D. Qu'est-ce que les habits?

R. C'est ce qui couvre nostre honte et decouvre nostre vanit.

D. Qu'est-ce que la mort?

R. L'egalit de toutes choses.

D. Qu'est-ce que le tombeau?

R. Le lit des mortels.

D. Qu'est-ce que les cloches?

R. Le tambour des pretres.

D. Qu'est-ce qu'un medecin?

R. Un bourreau honorable.

D. Qu'est-ce qu'un favory?

R. Le batiment de la fortune.

D. Qu'est-ce que les courtisans?

R. Rien de ce que l'on en voit.

D. Qu'est-ce qu'un ministre?

R. L'idole de la cour.

D. Qu'est-ce que les charges?

R. Une honorable gueuserie.

D. Qu'est-ce que la cour?

R. L'attrait de la jeunesse et le desespoir de la vieillesse.

D. Qu'est-ce qu'un devot?

R. Un hermite mondain.

D. Qu'est-ce que le mariage?

R. Une loge des martirs vivans.

D. Qu'est-ce qu'un abb?

R. Un reformateur interess du temporel des moynes[71].

          [Note 71: Allusion aux rformes qu'on introduisoit dans les
          monastres pour les ramener  un systme d'abstinence et
          d'conomie dont profitoient les revenus que touchoient les
          abbs.]

D. Qu'est-ce que la vieillesse?

R. L'ouvrage du temps.

D. Qu'est-ce que la jeunesse?

R. Passage  la vieillesse ou sagesse.

D. Qu'est-ce que la beaut?

R. La domination des hommes et complaisance des femmes.

D. Qu'est-ce que des mouches?

R. Les balles des mousquets des demons.

D. Qu'est-ce que Paris?

R. Le paradis des femmes, le purgatoire des hommes et l'enfer des
chevaux[72].

          [Note 72: Sur ce proverbe, que nous avons dj trouv en
          germe dans une pice de 1619, V. notre t. 2, p. 284.]


_Instruction de la loi mazarine, par Dialogues[73]._

          [Note 73: Mailly, dans l'_Esprit de la Fronde_, t. 5, p.
          819, a reproduit tout entire cette petite pice.]

D. Estes-vous Mazarin?

R. Ouy, par la grace de Dieu, qui est mon interest.

D. Qui est celuy qu'on doit appeler Mazarin?

R. C'est celuy qui, ayant est admis au gouvernement de l'estat,
croit et fait profession de la doctrine mazarine.

D. Quelle est la doctrine mazarine?

R. C'est celle que les tyrans franois ont enseigne, et que les
partisans embrassent de tout leur coeur.

D. Est-il necessaire de savoir cette doctrine?

R. Ouy, si l'on veut bien faire ses affaires et son profit en ce
monde.

D. Quel est le signe de Mazarin?

R. C'est le signe de la croix imprim sur l'or et sur l'argent.

D. Comment se fait-il?

R. En prenant de toutes mains au nom du roy.

D. Pourquoy cela?

R. Parce que sous le nom et sous l'autorit du roy on peut exiger
tout ce que l'on veut sur le peuple.

D. Quelle est la fin de la loy mazarine?

R. C'est de se rendre maistre absolu du roy, des princes, du
Parlement et du peuple.

D. Combien de choses sont necessaires pour parvenir  cette fin?

R. Cinq,  savoir: obseder l'esprit du roy, luy donnant de
mauvaises impressions contre les princes, le Parlement et les
peuples; secondement, jetter la division dans la maison royalle;
troisiemement, rendre nuls tous les arrests du Parlement par ceux du
conseil; quatriemement, tenir une puissante arme qui ravage tout;
cinquiemement, promettre beaucoup plus qu'on ne veut donner  ceux de
son party.

D. Quelle est la foy mazarine?

R. De croire que, tout estant au roy, on le peut prendre sans estre
oblig de restituer  personne.

D. O est compris le sommaire de cette foy?

R. Dans les articles suivans, divisez en douze poincts: Je croy
au roy pour mon interest, lequel est tout puissant  faire agir
toutes choses, et  Mazarin, son unique favory, qui a est conceu
de l'esprit mercenaire, nay du cardinal de Richelieu. Il a souffert
sous Gaston et la Fronde, est mort pour son ministre, est descendu
aux enfers, est assis  la dextre de Lucifer, et de l viendra pour
persecuter les vivans. Je croy  son esprit et  l'eglise du malin,
ou plutost  la congregation des partysans, au gouvernement des
estats, manyement des finances,  la resurrection des imposts et  la
maltote eternelle.

D. Combien de choses en general doit savoir un Mazarin?

R. Trois, savoir: ce qu'il doit croire, ce qu'il doit faire et ce
qu'il doit demander.

D. O est compris ce qu'il doit croire?

R. Au Credo, lequel il doit savoir par coeur.

D. Qu'est-ce qu'il doit faire?

R. Il doit caresser et flatter tous ceux de qui il espre du bien.

D. Qu'est-ce qu'il doit demander?

R. Plus qu'il ne luy sera d, et par dessus encore quelque benefice
ou recompense.

D. Quelles sont les vertus theologales du mazarinisme?

R. Trois, savoir: ambition, avarice et vengeance.

D. Quelles sont les vertus cardinales?

R. Quatre, savoir: trahison, ingratitude, insolence et paillardise.

D. Quelle est la charit du mazarinisme?

R. L'amour de soy-mesme, par lequel on aime son interest plus que
toutes choses, et son prochain en souhaitant son bien.

D. Quels sont les commandemens de la loy du mazarinisme?

R. Le premier: Un seul interest tu adoreras et aimeras parfaitement.

2. En vain l'argent du roy ne manieras, ny de l'Estat pareillement.

3. Les occasions observeras, peschant en eau trouble fortement.

4. Les favoris honoreras, afin que tu dures longuement.

5. Leur homicide point ne seras, de fait ni volontairement.

6. Luxurieux un peu seras, de fait et de contentement.

7. Faux temoignage tu diras pour servir l'Estat promtement.

8. Le bien d'autruy convoiteras, si tu ne le peux autrement.

7. L'oeuvre de chair desireras, de jour et aussi nuittement.

10. Continuellement voleras le peuple en le tirannisant.

D. Quels sont les principaux commandemens de Mazarin?

R. Ce sont les cinq grosses fermes[74].

          [Note 74: Les cinq grosses fermes donnes  bail pour
          un nombre d'annes fixes taient les gabelles, la vente
          exclusive du tabac, les entres de Paris, les droits de
          traite et le domaine d'occident.]

D. Quelles sont les bonnes oeuvres?

R. C'est de faire jeuner, mettre tout  l'aumosne et envoyer les gens
de bien  l'hospital.

D. Qu'appellez-vous pesch d'origine?

R. C'est d'estre frondeur.

D. Ce pesch ne peut il s'effacer?

R. Ouy, pour une grande somme d'argent, et allant rendre hommage 
l'idole de Mazarin?

D. Quelles sont les dernires choses qui arriveront  l'homme Mazarin?

R. Quatre: le jugement, le supplice, la mort et l'enfer.

Si cette loy semble etrange  quiconque la lira, qu'il n'en suive pas
la maxime pour s'acquerir des serviteurs, s'il ne veut le diable pour
son roy et la damnation eternelle pour recompense. Dieu par sa sainte
grace nous en delivrera un jour, et purgera le royaume de cette
peste.


_Autre Catchisme,  l'usage de la Cour ecclsiastique de France
contre le Jansenisme[75]._

          [Note 75: Cette pice, sous une forme pareille, est d'un
          tout autre temps et d'un tout autre esprit. Elle dut
          parotre en 1665, c'est--dire trois ans avant d'tre mise
          dans ce petit recueil, et  l'poque mme o Alexandre V
          envoya le fameux _formulaire_, qui, reu en France par une
          dclaration enregistre, y devint l'arme de la proscription
          la plus violente contre le jansnisme.]

D. Estes-vous chrestien?

R. Ouy, par la grace de Dieu!

D. Qui est celuy que vous appelez chrestien?

R. Celuy qui croit et propose tout ce qui est dans le saint
formulaire.

D. Qu'est-ce que formulaire?

R. C'est ce qui a est nouvellement affich dans tous les quartiers
de Paris, et que nous pouvons appeler du chrestien le signe.

D. Pourquoy l'appelez-vous le signe du chrestien?

R. Parceque sa vertu nous a delivr d'une puissante heresie.

D. Quelle est cette heresie?

R. C'en est une qui comprend aujourd'huy toutes choses, et qui n'est
comprise de personne.

D. Me direz-vous bien qui est l'autheur?

R. Jansenius.

D. Le croyez-vous fermement?

R. Ouy, je le croy avec autant de fermet que m'en peut donner une
foy ecclesiastique.

D. Qu'est-ce que vous appellez une foy ecclesiastique?

R. C'est celle qui nous fait soumettre  ce que l'on nous y prescrit
purement, et pour ne pas rendre nous et nostre bien devolutoires.

D. Quoy? seroit-on trait comme un heretique si on n'avoit pas cette
foy?

R. Sans doute, parce que l'on seroit recherch des sentimens de la
compagnie de Jesus, et c'est estre veritablement excommuni que de ne
faire corps avec Jesus-Christ.

D. Mais ce qui n'est point contenu dans le symbole des apostres
peut-il faire matire de foy?

R. On n'en doute pas  present, pourveu que ces articles, que l'on
nous oblige  croire, nous ayent est formulez par les successeurs
des apostres.

D. Qui sont ces successeurs?

R. Ce sont nos grands evesques congregez et assemblez  Paris par
l'esprit de la cour.

D. Quel est l'esprit de la cour?

R. C'est l'esprit de la politique.

D. Savez-vous par coeur ce nouveau symbole que ces grands evesques
nous ont formul?

R. Peut-estre m'en souviendray-je; le voicy, si je ne me trompe: Je
croy en l'eglise de Paris et en l'esprit de politique qui la conduit
par le ministre de nos evesques de cour, poussez par l'aigreur des
jesuittes, dont le talent est de savoir faire quelque chose de rien.

D. C'est assez. Je voy bien que vous estes savant en vostre creance;
je ne veux plus que vous demander une chose.

R. Je vous repondray si je le puis.

D. Que croyez-vous de cette eglise de Paris que vous avez nomme au
premier article de vostre symbole?

R. Je croy qu'hors d'elle il n'y a point de salut ny d'esperance
d'aucun bien dans le monde.

D. C'est bien dit; mais est-on en suret de croire seulement ce
qu'elle veut que nous croyions?

R. Non, la foy ne suffit pas sans ses bonnes oeuvres.

D. Que reste-t-il donc  faire pour monstrer que l'on est fidelle?

R. Il ne reste qu' signer le formulaire et  retirer un certificat
de sa signature[76]; c'est s'acquitter pleinement de son devoir,
et c'est mettre la dernire main  son salut en cour et  sa bonne
fortune  Paris.

          [Note 76: Les refus de signer le formulaire furent trs
          nombreux. Quatre vques, ayant  leur tte Henri Arnaud,
          qui occupoit le sige d'Angers, refusrent tout d'abord de
          s'y soumettre. Les dissidences, suivies de troubles graves,
          durrent jusqu' ce qu'en 1668 Clment IX eut tout apais
          par un accord qui s'appela _Paix de l'glise_.]

       *       *       *       *       *

_La Passion de M. Fouquet._

LE CARDINAL MAZARIN, _mourant_.

Celuy que je baiseray, c'est celuy-mesme, prenez-le.

M. LE TELLIER.

Il a voulu se faire roy[77].

          [Note 77: Allusion au vaste projet de rvolte qu'avoit
          conu Fouquet, dont le plan dtaill fut trouv dans ses
          papiers, et qui, selon M. P. Clment,  qui l'on doit
          la publication de cette curieuse pice, fut, malgr les
          dngations du surintendant, la vritable cause de sa
          condamnation. V. le travail de M. Clment sur Fouquet (_le
          Correspondant_, 25 avril 1845, p. 257 et suiv.) V. aussi la
          lettre de Mme de Svign du 4 dcembre 1664.]

M. COLBERT.

Il a pech en trahissant le sang du juste.

M. SEGUIER[78].

          [Note 78: Le chancelier, prsident de la chambre de justice
          devant laquelle avoit t renvoy Fouquet.]

Prenez-le, et jugez-le selon vostre loy.

LE PREMIER PRESIDENT.

Je suis innocent du sang du juste et en lave mes mains[79].

          [Note 79: Il n'eut point en effet  prendre part au procs.]

M. BERNARD[80].

          [Note 80: L'un des vingt-deux juges du surintendant, vota
          pour le bannissement.]

Je ne trouve pas de preuve assez convainquante.

M. BOUCHERAUD[81].

          [Note 81: C'est Boucherat, alors matre des requtes et
          depuis chancelier. Il toit de la commission charge de
          la poursuite du procs. C'est lui qui avoit t charg de
          mettre les scells chez le surintendant. Mme de Svign se
          moque du chancelier, qui tous les jours se faisoit faire la
          leon par Boucherat.]

Bienheureux celuy qui ne se trouve pas en la compagnie des mechans!

M. RENARD[82].

          [Note 82: Conseiller de la Grand'Chambre, l'un des plus
          favorables d'entre les vingt-deux juges. C'est lui qui fut
          surtout frapp de l'aisance et du sang-froid de Fouquet.
          Notre cher et malheureux ami, crit Mme de Svign
          (2 dcembre 1664), a parl deux heures ce matin, mais
          si admirablement que plusieurs n'ont pu s'empcher de
          l'admirer. M. Renard a dit entre autres: Il faut avouer que
          cet homme est incomparable; il n'a jamais si bien parl
          dans le Parlement. Il se possde mieux qu'il n'a jamais
          fait.]

Vous ne repondez point aux choses que l'on vous demande.

M. BRILLAC[83].

          [Note 83: Conseiller au Parlement et l'un des vingt-deux
          juges. Il vota pour le bannissement pur et simple, et
          repoussa avec vigueur l'ide du dernier supplice, auquel
          quelques uns vouloient condamner Fouquet. Son intimit avec
          les auteurs, qui presque tous toient les protgs et,
          chose rare, les fidles dfenseurs du surintendant, fut
          peut-tre pour quelque chose dans son indulgence. Il toit
          surtout au mieux avec Racine,  qui, selon les _Mmoires_
          du fils, il apprit les termes de palais ncessaires pour sa
          comdie des _Plaideurs_.]

Je ne trouve point de sujet pour le condamner.

M. PUSSORT[84].

          [Note 84: Henri Pussort, conseiller d'Etat, oncle maternel
          de Colbert, et qui, bien que rcus tout d'abord par
          Fouquet, fut l'un de ses juges les plus acharns. Quand
          vint son tour de donner son _avis_, il parla quatre
          heures avec tant de vhmence, tant de chaleur, tant
          d'emportement, tant de rage, dit Mme de Svign, que
          plusieurs juges en furent scandaliss, et l'on croit
          que cette furie peut faire plus de bien que de mal 
          notre ami. Pussort vota pour la mort. Dans l'espce de
          complainte qui fut faite sur ce procs, avec un couplet
          flatteur ou satirique pour chacun des vingt-deux juges,
          suivant qu'il avoit t indulgent ou svre, voici le
          _lardon_ qui lui chut:

                 Monsieur Pussort
                 Harangua fort;
               Mais par malheur il prit l'essor,
                 Et sa sotte harangue
                 Fit bien voir au barreau
                 Qu'il a beaucoup de langue
                 Et fort peu de cerveau.]

Si vous ne le condamnez, vous n'estes pas amy de Csar.

M. TALON[85].

          [Note 85: Procureur gnral dans le procs. Il y mit trop
          d'intgrit et de conscience au gr de Colbert, et l'on
          trouva moyen de le faire renvoyer et remplacer par M. de
          Chamillart.]

Il faut qu'un homme meure pour tout le peuple!

M. BERRIER[86].

          [Note 86: Agent de Colbert, qui dirigeoit le procs avec la
          plus incroyable passion. M. d'Ormesson, dans son _Journal_,
          le donne comme l'homme le plus dcri de Paris. En dix-huit
          mois seulement il avoit fait, lui qu'on chargeoit de svir
          contre les concussions de Fouquet, pour plus de 1,800,000
          livres d'acquisition. C'toit, dit M. d'Ormesson, un
          fripon hardi et capable de toutes choses. Sur la fin du
          procs, se voyant reni et abandonn de tout le monde, il
          devint littralement fou. V. lettre de Mme de Svign du 17
          dcembre 1664.]

A quoy bon chercher d'autres preuves?

LES PROVINCIAUX.

Prenez, prenez-le, et le crucifiez!

MADAME DU PLESSIS[87].

          [Note 87: Mme du Plessis Bellire, dont le marchal
          de Crqui avoit pous la fille. Elle toit fort amie
          de Fouquet, et avoit mme t,  ce qu'il parot, la
          confidente de ses prtentions sur l'amour de Mlle de La
          Vallire.]

Je suis triste jusques  la mort.

M. FOUQUET.

Seigneur, je leur pardonne: ils ne savent ce qu'ils font.

M. BERNARD.

Vous me renierez trois fois avant que le coq chante.

M. DE LA BAZINIRE[88].

          [Note 88: Trsorier de l'Epargne, poux de la fameuse
          Mlle de Chemerault. Il toit mort avant 1649. On dit de
          lui dans le _Catalogue des partisans_: La succession
          de La Bazinire ne doit pas tre exempte d'une lgitime
          recherche, sa naissance et la condition de lacquais o il
          a est eslev ne pouvant pas lui avoir donn les avantages
          d'une si grande fortune que celle o il est mort. L'abb
          de Marolles (_Paris, ou la description succinte de cette
          grande ville_, in-4) cite l'htel que La Bazinire avoit
          fait construire dans le quartier Richelieu parmi les plus
          beaux de Paris.]

Ne vous assurez pas sur la faveur des grands.

M. JEANIN.

Je suis men au supplice comme un agneau innocent.

M. DE GUENEGAUD.

S'il est possible, que je ne boive point cette couppe.

M. GIRARDIN.

Si Dieu ne bastit la maison, ceux qui travaillent travaillent en vain.

M. MONNEROT[89].

          [Note 89: Fameux financier du quartier Richelieu, dont il
          est parl sous le nom de Moncrot, dfigur exprs, dans les
          _Mmoires_ de Daniel de Cosnac, t. 2, p. 29. V. aussi le
          _Catalogue des partisans_, o ce qu'on prte ici  Monnerot
          sur sa crainte de voir plucher ses fautes se trouve
          justifi.]

Seigneur, si vous epluchiez nos fautes, qui est celuy qui sera juste
devant vous?

M. DE LORME.

Seigneur, ne me reprenez point dans vostre colre!

M. BRUANT[90].

          [Note 90: Bruant des Carrires, principal commis de
          Fouquet.]

Il a vu la mer et s'en est fuy.

M. FOUQUET.

Seigneur, vous les connoistrez par leurs oeuvres.

       *       *       *       *       *

_Le Confiteor de Monsieur Fouquet._

  Dans ce funeste estat o chacun m'abandonne,
  Et contre moy les loix exercent leur pouvoir,
  La mort, la triste mort, n'a plus rien qui m'etonne,
  Et je dis de bon coeur, pour faire mon devoir,
                        _Confiteor._

  Les respects que chacun me rendoit  toute heure,
  Tous ces divins honneurs que partout on m'a faits,
  Ces superflus lambris et mes riches demeures,
  Tout cela m'engageoit  ne penser jamais
                        _Deo._

  Je n'eus point d'autre but que de ruiner la France;
  A ces desseins pervers mon esprit s'employoit,
  Et par l je m'estois acquis tant de puissance
          Que partout on me comparoit
                      _Omnipotenti._

  Je foulois sous mes pieds et la pourpre et l'ivoire,
  Chez moy l'or et l'argent s'entassoient  monceaux;
  Je mettois en ces biens mon bonheur et ma gloire,
  Et j'aimois ces objets plus que tous les tableaux
                      _Beat Mari._

        Bien que je prisse  toutes mains,
        Jamais mon coeur ne peut rien rendre,
        Et j'avois de si grands desseins
  Que, pour y reussir, partout il falloit prendre
                        _Semper._

        Sur chacun j'ay fait ma fortune,
  J'ay vol le marchand, j'ay vol le bourgeois,
        Et je me souviens qu'autrefois
      J'ay ravy l'honneur  plus d'une
                      _Virgini[91]._

        Jamais toute la terre humaine
        N'eut seu peser tous mes tresors;
  Elle auroit employ vainement ses efforts.
  Puisqu'un fardeau si lourd auroit fait de la peine
              _Beato Michaeli Archangelo._

  Dans ce comble d'honneur, rien ne m'estoit contraire;
  Je fondois mes grandeurs en balets, en festins;
  J'estimois plus la Cour qu'ensemble tous les saints,
  Je fis cent feux pour elle, et jamais un pour plaire
                _Beato Johanni Baptist[92]._

  Je n'eus point de respect pour le saint evangile;
  En tous temps, en tous lieux, je meprisois la croix;
  En vain  me precher on employoit sa voix,
  Cette peine eut est tout ensemble inutile
          _Sanctis apostolis Petro et Paulo,
              omnibus sanctis et tibi, Pater._

  Mais tout ce qui me rend encor plus criminel,
        Et qui redouble mon martyre,
        Le trouble que j'ay fait est tel
  Que pour m'en excuser je n'ay point lieu de dire
                      _Quia._

  Pendant ce temps fatal de ma gloire passe,
  L'estat o je vivois eblouit ma raison;
  Je me plaisois de voir la France renverse,
  Et ne disois jamais pour mes crimes un bon
                        _Peccavi._

  Le peuple, cependant, contre moi murmuroit;
  Le paysan trop foul crioit sur moy vengeance;
  Un chacun, en un mot, surpris de ma puissance,
  Disoit enfin tout haut que toujours je prenois
                        _Nimis._

  Bien que j'eusse troubl l'Estat et les affaires,
  Qu'il sembloit que la France eut ploy sous mes loix,
  Et que tout fut reduit aux dernires misres,
  J'en avois projett bien d'autres, toutesfois,
                      _Cogitatione._

  Ouy, j'avois des desseins que je n'oserois dire,
  Et par lesquels j'allois bientost tout opprimer,
            Et je n'y puis penser
            Que mon coeur ne souspire
                        _Verbo._

          Mais, si, pour renverser la France,
  A cent desseins pervers j'appliquois tous mes soins,
  Si des grands pour cela j'employois la puissance,
  Moy-mesme aussi je n'y travaillois gure moins
                      _Opere._

          Mais, puisqu'enfin il faut perir,
  Et que sur moy les loix exercent leur justice,
      Sans murmurer on me verra mourir
  Et confesser tout haut qu'on m'a vu au supplice
                      _Mea culpa._

          [Note 91: C'est une paraphrase du vers de Boileau fait pour
          Fouquet:

               Jamais surintendant ne trouva de cruelles.]

          [Note 92: Jean-Baptiste Colbert.]

_Fin._


_Sur les armes de Messieurs Fouquet, Le Tellier et Colbert._

  Le petit escureuil est pour tousjours en cage,
  Le lezard, plus rus, joue mieux son personnage;
  Mais le plus fin de tous est un vilain serpent
  Qui s'avanant s'elve et s'avance en rampant[93].

          [Note 93: Un des griefs de Colbert contre Fouquet,
          c'est que celui-ci avoit fait peindre  Vaux, lors des
          grandes ftes donnes au roi, un cureuil poursuivant une
          couleuvre, avec ces mots: _Quo non ascendet!_ L'cureuil,
          c'toit Fouquet; la couleuvre, Colbert, qui s'toit
          en effet donn un _coluber_ pour armes parlantes. Il
          le mettoit partout. On le trouve encore sur la faade
          rcemment rpare, c'est--dire dfigure, d'une maison
          qu'il avoit fait btir rue du Mail, n 9. Le coluber
          symbolique se voyoit dans la coiffure du macaron qui
          dcoroit la clef de vote de la porte cochre; il se trouve
          encore gracieusement enroul dans les volutes du chapiteau
          corinthien qui surmonte les pilastres.]




_Exil de Mardy-Gras, ou arrest donn en la Cour de Riflasorets,
establie en la royalle ville de Saladois, par lequel, nonobstant la
garantie des Epicurois et Atheismates, opposition des esleuz de la
Frelauderie, malades, pauvres, artisans, amoureux, dames, gueux et le
fermier de la boucherie de Caresme, Mardy-Gras avec tous ses supposts
est banny du ressort et empire de ladite Cour pour le temps et espace
de quarante et un jours._

_A Lyon, par les supposts de Caresme._

1603. In-8.


ADVERTISSEMENT AU LECTEUR AMY.

Benevole lecteur de Caresme, nous t'eussions peu donner avec plus
d'apparat et de figures ce petit procs contre Mardy-Gras, mesmes
y eussions peu mettre les plaidez, non en forme compendieuse d'un
_veu_ de procs, comme tu vois, mais en toute leur splendeur, avec
leurs loys et paragrafes, et y adjouster encor la disposition dudit
Mardy-Gras de ses biens, s'en allant en exil, comme il luy est
permis par l'arrest, si le temps nous en eust donn le loisir;
mais tu recevras ceci en intention que s'il t'agre de le faire en
meilleure forme, ni plus ni moins que les procs d'amour, et en bref
aprs Pasques. Vis cependant content et ne te despite pour chose que
tu verras icy, mais prens le tout en bonne part et ayme-moy. Adieu.

       *       *       *       *       *

_Quatrain._

  Lecteur, ne pense pas que, faute de sagesse,
  Ay faict parler ainsi ce livre follement;
  Mais pense que je veux, sous tel deguisement,
  Te forcer de l'glise  la divine adresse.

       *       *       *       *       *

Arrest intervenu sur le procez intent en la cour souveraine de
Riflasorets, establie en la ville de Saladois,

Entre noble maistre Megrinas _Caresme_, prince du Jeusne et de la
Penitance, seigneur souverain de la Discipline, frre germain de
l'Aumosne, protecteur de la Charit, etc., demandeur en pocession
de temps et autrement en excez, et le sindic des Penitantiates
et Jeusnamites, et le procureur gnral du souverain ressort de
Saladois, joint  luy, d'une part;

Et hault et puissant prince Grossois _Mardy-Gras_, idole des Affams,
empereur des Yvrognes, roy des Gormands, seigneur souverain de la
Desbauche, archiduc des Epicuriens, comte des Athes, marquis de
Frelaudois, baron de Paillardise, sire de Paresse, captau[94] de
Feneantise, visconte des Bons-Compagnons, capitaine des Tirelaines,
lieutenant general du grand empereur des Fausses-barbes, et ses
supposts, Pensard, Crevard, Jambonois, Bodinois, Sossissois,
Godivois et autres, etc., deffendeur autrement anticip et appelant
du conservateur des privilges, droits, noms, raisons et actions,
intelligences, executions, renomme, quatre-temps, vigiles et
foires du grand et petit Caresme, et les desputs des cantons
epicurois et atheismates, prenans la cause en garantie pour ledit
hault prince Mardy-Gras, et les esleus de la Frelauderie, et les
sindics des malades, fiebvreus, pulmoniques, catareux, sciatistes,
gouteux, verols, coliquistes, frigidistes, migranistes, pieristes
ou gravelistes, chassieux et autres semblables ou soy-disants tels,
et les chefs de la noble confrairie de pauvret et necessit des
Artisants, et les amoureux mignons, meneurs soubs bras, Narcisses
des villes, Adonis de rues, courtisans de boutique, supposts de bal,
muguetteurs[95] de filles, senteurs de vesses, odorateurs de pets,
rabats blancs aux sales chemises, cureurs de dents aux ventres creux,
mesnagers d'amour, fondeurs de larmes, distilateurs de souspirs
et autres, et les dames popines[96], grasses, maigres, fardes,
grelotes, et autres _hujusdem generis_, et les Cap-d'escouade des
gueux et mendians, et les fermiers de la boucherie de Ceresme[97],
intervenans au procez, d'autre;

          [Note 94: Pour _captal_, mot de la langue d'Oc qui se
          prenoit dans le sens de _chef_ et _seigneur_. On connot,
          au temps des guerres de du Guesclin, le fameux _captal de
          Buch_. Alain Chartier l'appelle souvent _captau de Buch_.]

          [Note 95: Le mme mot que _muguet_, tant employ depuis
          Etienne Pasquier (V. _Lettres_, t. 1, p. 23) jusqu' La
          Fontaine et Molire. Selon le P. Labbe (_Etymologie des
          mots franois_, Paris, 1661, in-8, p. 351), c'toit un
          driv des mots _musqueter_ et _musqueterie_, dus  la mode
          de se parfumer de _musc_ qui infecta tout le XVIe sicle,
          et dont parle Merot dans son pigramme  Guill. Cretin:

               Mais vous, de haut savoir la voye,
               Saurez par trop mieulx m'excuser
               D'un grand erreur, si fait l'avoye
               Qu'ung amoureux de musc user.]

          [Note 96: C'est--dire mignonne de visage et de taille et
          d'une grande propret dans l'ajustement. On disoit plus
          souvent poupin et poupine. Au XVIIe sicle, c'toit un mot
          qui vieillissoit.]

          [Note 97: Dans toutes les villes, un boucher affermoit,
           ses risques et prils, le droit de vendre de la viande
          pendant le carme aux malades  qui leur tat plus ou moins
          grave avoit fait accorder par l'Eglise la permission d'en
          manger. Si la sant publique toit satisfaisante, c'toit
          un homme ruin; s'il arrivoit quelque bonne pidmie,
          il faisoit sa fortune. A une lieue d'Orlans se trouve
          une jolie maison qui s'appelle la maison du _rhume_,
          parcequ'elle fut btie par un de ces fermiers de la
          boucherie de carme avec les bnfices qu'une bienheureuse
          _grippe_ lui avoit fait faire.]

Veu par la court souveraine de Riflasorets, establie en la ville
de Saladois, le procs dont est question; sommation faite par
noble maistre Megrinas Caresme, prince de Jeune, etc.,  haut et
puissant prince Grossois Mardy-Gras, idole des Affamez, empereur des
Yvrongnes, etc.;  ce qu'attendu que les sept semaines avant Pasques
pendant lesquelles, sans trouble, empeschement ny sedition dudit
Mardy-Gras ni de ses supposts Pansard, Crevard, Jambonier, Boudinois,
Saussissois, Godivois et autres, il devoit regner, devoient commencer
le lendemain 12 de fevrier, an 1603, ledit Mardy-Gras et ses supposts
eussent  vuider par tout le jour de toute la jurisdiction de la
ville de Saladois et cour de Riflasorets, en datte du 12 desdits mois
et an; sign: Harant-Blanc, notaire royal.

Assignation donne audit Mardy-Gras pardevant le conservateur des
privilges, droits et raisons, vigiles, quatre-temps et foires du
grand et petit Caresme,  la requeste dudit Caresme, en date desdits
jour, mois et an; sign: Megrinet, sergent royal.

Acte de comparition dudit Caresme pardevant ledit conservateur, et
deffaut donn audit Mardy-Gras; sign: Matafan, greffier, en date du
13 desdits mois et an.

Acte contenant l'appel dudit Mardy-Gras en la cour souveraine de
Riflasorets, en datte desdits jour, mois et an, lettres royaux
d'anticipation sur l'appel intent par ledit Mardy-Gras; sign:
Vinagret, controlleur en la chancellerie; ensemble assignation
donne sur lesdites lettres d'anticipation audit Mardy-Gras,  la
requeste dudit Caresme,  ce qu'il vint proposer ses causes d'appel
en la cour, le lendemain, jour d'audiance, suyvant les coustumes
et reglements de ladite cour de Saladois; sign: Megrinet, sergent
royal, en datte desdits mois, jour et an.

Plaidez des parties sur l'appel par lequel Harent-Soret, advocat
dudit Caresme, auroit remonstr et requis que ledit Mardy-Gras eust
 se desister de son appel, et, en outre, fut condamn  l'amende,
et les parties renvoyes pardevant ledit conservateur, leur juge
comptent. Et, au contraire, Pansardois, advocat dudit Mardy-Gras,
auroit dit sa partie avoir bien appel dudit conservateur, parce
que ledit conservateur pourtoit son objet sur le front, estant
conservateur de Caresme, et non de Mardy-Gras, et lequel ses
officiers ne creignoient gures, homme qui pourteroit plus de faveur
 Caresme qu' luy, et qu'un tel juge luy estant grandement suspect,
requeroit qu'il fut admis en son appel, et ledict Caresme debout
de sa demande et du renvoy de ladite cause, et qu'il pleut  la
Court evocquer le principal; en ce faisant, ordonner que toutes
parties viendroyent le lendemain plaider en l'audience, et o ledict
Caresme proposeroit sa demande. Arrest par lequel la Court a evocqu
le principal et ordonn que toutes parties viendroyent plaider le
lendemain, despens reservez en fin de cause, en date du 14 desdits
mois et an; sign: Harent-Soret et Pansardois, advocats.

Autre arrest, intervenu le mesme jour sur les requestes faites par
le sindic des Penitentiates et Jeunamites, du procureur-general
du souverain ressort de Saladois, des esleuz de la Frelauderie,
du sindic des malades, fievreux, pulmoniques, catarreux et autres
nommez en l'instance, et des chefs de la noble confrairie de pauvret
et necessit; des artisans et des amoureux mignons, Narcisses de
villes et autres, et des dames, et des caps-d'escouades[98], des
gueux et mandians, et les fermiers de la boucherie de caresme,
par lequel ledit sindic des Penitentiates et Jeunamites et ledit
procureur-general sont receus parties au procs contre ledit
Mardy-gras, et est permis  iceluy Mardy-gras de faire appeller
le deputez des quantons epicurois et atheismates, lesquels il dit
avoir garands en cause, et aux esleuz de la Frelauderie, sindic des
malades, chefs de la noble confrairie de pauvret, amoureux, dames,
cap-d'escouade des gueux et mandians et fermiers de la boucherie de
caresme d'intervenir audit procs, en datte du quatorzime desdits
mois et an; sign: Lentillin, greffier.

          [Note 98: C'est--dire _chefs d'escouade_.]

Significations faites desdits arrests respectivement aux parties;
sign: Goulas Fripet, Magret, huissiers en la cour, en datte desdits
jour, mois et an.

Plaidez de Haren Soret, advocat en la cour, pour ledit Caresme,
disant que, le onziesme de ce mois, il auroit fait sommer hault et
puissant prince Grossolois Mardy-Gras, soy-disant idole des affamez,
empereur des yvrongnes, etc., par Haran Blanc, notaire royal,  ce
que, suyvant les bonnes et louables coustumes, traditions des Pres,
ordonnance de l'Eglise, par tout le jour dudict onziesme dudict
mois de febvrier audit temps[99] ledit jour finissant inclusivement
et precisement au signe que la cloche des cordeliers sonneroit
de la minuit passe, ou en tout cas  une heure aprs minuict, 
cause de certaines pretensions et procez intents par les bons
compaignons Fausses-Barbes, Tire-Laines, Gueux et Mandians, lequel
procez est encores indecis, et auquel ledit Haran Blanc, pour ses
parties, n'entend en rien prejudicier, ledit Mardy-Gras eust 
vuider de tout le ressort de ladite Court souveraine de Saladois,
laissant  sa partie la possession vuide et paisible dudit pays,
sans fracas de marmites, belemens de veaux, d'agneaux, de chvres,
chevreaux, brebis, moutons, mugissement de boeufs, grougnement de
pourceaux, caquelinement de coqs, coquassement de poules, piolemens
de poulets, pipiemens de pigeons, tintamarres de poiles, chauderons,
pots, marmites, cramails, poilons, cuillres; massacre de perdris,
faisans, grives, beccasses, tourterelles, alouettes, coqs d'Inde,
levraux, canards privez et sauvages et estourneaux; mangement de
saucisses, goudiveaux, pastez, boeufs, moutons, agneaux, saucissons 
l'italienne et autres entretiens et fauteurs dudit Mardy-Gras, partie
adverse, par tout le terme et espace de sept sepmaines devant Pasques
(ledit temps commenant depuis ledit jour onziesme de ce mois de
febvrier 1603 jusques au 30 exclusivement de mars, audit temps).

          [Note 99: Pour: _audit an_.]

A laquelle sommation tant s'en faut que ledit Mardy-Gras, partie
adverse, eust obey, et, en ce faisant, amiablement promis vuider
dudit pays audit terme, qu'au contraire, ayant trouv le jour
d'aprs,  midy, sa partie reniant et blasphemant le nom de Dieu,
et ayant une grande chaine de goudiveaux et saucissons au col,
arm d'une marmitte  la teste, de deux chauderons derrire et
devant, une poile ceinte  son flanc, une cuillre sur le cul en
guise de pougnart, une lichefrite pour cuissards[100], avoit brav
ledit Caresme, sa partie, disant qu'en despit de luy, pendant ledit
temps de sept semaines, il regneroit et auroit plus de fauteurs et
courtisans que sa partie, qui n'estoit qu'un cague-foireux, visage
de prunes cuittes, hypocrite, mangeur de pate-nostre, encoffreur
d'amandres peles, et autres injures, par lesquelles il avoit tax
grandement l'honneur de sa partie. Et en outre avoit ledit Mardy-Gras
command  Pansard, Crevard, Socissois, ses supposts, de battre sa
partie et luy chier sur le nez, tellemant qu'en riant il leur avoit
dit: Esconchiez maistre Caresme; et l'avoyent fait, comme ledit
Caresme sa partie verifieroit trs bien.

          [Note 100: Cette description du costume de Mardi-Gras
          rappelle tout  fait certains tableaux de mascarades
          allemandes et hollandoises peintes par Van Boons, et dont
          le _Magasin pittoresque_ a reproduit quelques unes des plus
          curieuses figures, t. 3, p. 65.]

Parquoy demandoit et requeroit, concluant au nom de sa partie,
que ledit Mardy-Gras fut condamn, suyvant les bonnes coustumes,
traditions de Pres, commandemens de l'Eglise, non seulement 
vuyder du ressort de ladite court souveraine de Saladois, mais
encore, pour reparation des injures faites  sa partie (lesquelles,
en cas que partie adverse les voulsit denier, il offroit verifier),
ledit Mardy-Gras fut ds ce jourd'huy banny du pays, et inhibition
et deffenses  luy faites d'y revenir qu' minuit du 29 de mars
precisement, audit temps 1603; faire amende honorable, la hart de
fves au col, le bourreau  sa queue, un cierge d'abstinence en sa
main, pesant dix livres; en outre, estre condamn  dix mille livres
soreloises envers les pauvres de l'hospital, quatre-vingt mille
lenticuloises envers sa partie, et  tenir prison jusques  plain
payement, et  tous despens, dommages et interests. Sign: Harant
Soret.


_Dire des Penitentiates et Jeusnamites._

Autre plaid de Pain-Sec, advocat plaidant pour le sindic des
Penitentiates et Jeusnamites, disant que c'estoit une grande vilennie
et un grand deshonneur  la Court souveraine de Riflasorets voir
ledit Mardy-Gras, un vrai gourmand, paillard, yvrogne et epicurien,
n'estre pas content embourber au pech de gueule, d'yvrongnerie, et,
par consequent, de tous les autres vices, tout le long de l'anne,
les nobles, le peuple et toute sorte de gens, mais encores oser
braver et troubler en la possession de son rang le venerable Caresme,
le rgne duquel avoit est introduit par les saints Pres et par
la constitution de l'glise, pour matter nostre chair et la rendre
plus souple  la discipline, plus capable de raison, et par ainsi
plus propre  obeyr aux commandemens de Dieu; que ledit Mardy-Gras
estoit un presumptueux, scandaleux, et que l'on n'oyoit jamais que
ses bravades et menasses par lesquelles il se jactoit[101] de perdre,
mettre  mort, estouffer et aneantir du tout le saint Caresme, qui
estoit le seul frain du vice, la terreur de la licence de la chair,
pre du jeune, de la charit et de l'obeyssance que Dieu requiert
de nous et de toutes autres disciplines chrestiennes; qu'on ne
voyoit que tous les jours courir par les rues de toutes les villes
du ressort de Saladois, et par tous les chemins du plat pas, armes
de perdris, levraux, chappons, coqs d'inde, poules, venaison, chair
sale, saucisses et autres gens d'armes propres pour assieger, faire
force, et faire mourir ledit Caresme.

          [Note 101: _Se vantoit_, du latin _jactare_.]

Partant, concluoit ledit Pain-Sec, au nom de ses parties, que ledit
Mardy-Gras fut envoy en exil ds ce jourd'huy, inhib et deffendu 
toute sorte, qualit, condition, sexe de personnes, de le recevoir
ny  luy de comparoistre jusques au trantime de mars exclusivement
1603, que la grand messe soit dite par toutes les glises; sign:
Pain-Sec.

Autre plaid de Pansardois, advocat dudit Mardy-Gras, par lequel
premierement il soustient qu'il n'est point un scandaleux ny
seditieux, comme le sindic des Jeunamites et Penitentiates
faussement, souz correction de la Court, a fait plaider par Pain-Sec,
son avocat, ains que ce sont toutes impostures et injures, desquelles
il demande reparation telle que la Cour sage verra estre propre
pour reparer l'honneur d'un tel prince et grand seigneur comme
il est, homme d'honneur, homme de bien, homme sans scandale, et
homme qui practique honnestement avec tout le monde, affable  un
chacun, bien venu partout, mangeant son bien avec allegresse, sans
apporter difference, distinction, escritures, poix, mesures, hauquet,
lardons, figure, negociation, transportement ny quadrature aux
viandes, lesquelles Dieu a donn  l'homme pour s'en servir en ses
necessitez et en son appetit, ayant cre les viandes et le temps
pour l'homme, et non l'homme pour le temps ou les viandes; que la
gourmandise et friandise se pouvoit mieux exercer souz le rgne de
Caresme que souz le sien, l'empire duquel s'estendoit sur les carpes
de Sane, truites, brochets, estourgeons, saumons, saules, cabots,
rougets, lamproyes, alouzes, eguilles marines, escrevices et autres
sortes de poissons de mer, d'estangs, de fleuves, de rivires et
de mareschages, dans la saulse desquels gisoit l'esguillon de la
friandise; et que c'estoit luy qui estoit le paillard, provocquant
ordinairement le monde  luxure[102]; que luy seul estoit le pre
de Venus, fille de la mer, _id est_, expliquant la fable, fille
de la saleure, dans laquelle principalement et particulierement
consistoit ledit Caresme; que mesme il n'estoit autre chose que
salure: ce qui mesme se verifioit par les registres des eglises du
mois d'octobre, novembre et dcembre, pendant lequel temps il s'y
baptisoit plus d'enfans desquels la conception venoit  estre en
fevrier, mars et avril, durant lesquels estoit le rgne de Caresme,
qu'en autre; mesmes qu'il estoit trs certain qu'audit temps de
fevrier, mars et avril les maquereaux avoient plus de practique, ce
qu'il offroit verifier par les depositions d'eux-mesmes; qu'il estoit
le soustien des affamez, le medecin des malades, le restaurateur des
catarreux, pulmoniques, verolez, critiques, languissans, gouteux,
sciatistes, pierreux, migranistes, coliqueux, fievreux et autres,
lesquels sans luy, souz le rgne de ce maistre truand Caresme,
seroient pour mourir; et, en ce que ledit Caresme a fait plaider
par Harent-Soret, son advocat, qu'il n'avoit point voulu obeyr  la
sommation, au contraire l'avoit outrag d'injures et fait outrager
par ses supposts, disoit, ne nyant le cas, qu'il avoit trs bien
fait: le premier pour double raison, parce qu'il le vouloit jetter
de la republique, qui y estoit si necessaire, et, en outre, que le
sindic des quantons epicurois et atheismates luy avoit fait requeste
de n'obeyr  ladite sommation, et qu'ils luy en seroient  garand,
et,  ces fins, les avoit fait appeller selon que la cour les voyoit
comparoistre par Cameleon, leur advocat; le second parce que, lors
de ladite sommation, iceluy Caresme l'avoit injuri, s'appellant
seditieux, ce qui l'avoit esmeu  juste colre, voyant ce petit
pendard de Caresme, gentilhomme de quarante jours, prince de sept
semaines, roi de trois tigneux et un pel, oser l'injurier,  luy
roy des roys, prince des princes, commandant  tant d'empires, de
royaumes, de duchez, de comtez, de republiques, de communautez, de
provinces, de villes, d'hommes; partant, concluoit qu'il devoit
estre relax de la demande en excez dudit Caresme, et, en outre,
attendu qu'il estoit si necessaire en la republique, devoit estre
maintenu en la possession de son rgne; et, en tout cas, que la cour
voulsist, suyvant le reglement des autres annes, le dechasser;
concluoit contre ledit sindic des quantons epicurois et atheismates,
ses garands, des dommages et interests et de despens qu'il avoit
encouru pour la provision qu'il avoit faicte, pour se maintenir en
la republique selon sa qualit, mesmes des impositions qu'il avoit
faictes extraordinaires pour maintenir la guerre contre ledit Caresme
et les sindics des Jeusnamites et Penitentiates, ses adversaires
jurez, et autrement en la meilleure forme que faire se pouvoit.
Sign: Pansardois, advocat en la Cour.

          [Note 102: Il a t reconnu que le poisson, en raison
          du phosphore qu'il contient tout form, principalement
          dans les _laites_, possde une grande vertu prolifique.
          Brillat-Savarin, dans sa mditation VIe, s'tend sur cette
          particularit, sur ses causes, sur ses effets, et ajoute:
          Ces vrits physiques taient sans doute ignores de
          ces lgislateurs ecclsiastiques qui imposrent la dite
          quadragsimale  diverses communauts de moines, telles que
          les Chartreux, les Rcollets, les Trappistes et les Carmes
          dchaux rforms par sainte Thrse: car on ne peut pas
          supposer qu'ils aient eu pour but de rendre plus difficile
          l'observance du voeu de chastet, dj si anti-social.
          (_Physiologie du got_, dit. Charpentier, p. 109.)]


_Dire des Epicurois._

Autre plaid de Cameleon, aussi advocat en la Cour, pour ledit
sindic des Epicurois et Atheismates, prenans la cause et garantie
pour ledit Mardy-Gras. Au nom de ses parties dit, que, sesdites
parties ayant veu le grand froid qui avoit couru ceste anne et le
temps auquel estoit succed le rgne de Caresme, par le moyen de
quoy les rivires estans glaces et les jardins sechez pour le trop
de froidure, qu'il ne s'y pouvoit pescher aucune sorte de poisson
frais, et que la mer n'en pouvoit debiter  cause des rivires
geles; que les charriages annuels qui souloyent donner  foison
de poisson sal estoyent empeschez  cause des chemins gelez, et
qu'il n'y pouvoit naistre aucune herbe, comme espinars, borraches,
bugloses, cardons, pastenades, eschervices, laitues, pimpinelle,
chicore, endives, cerfeuil, roquette, blanchette, oeil de chien et
autres sortes d'herbes qui peuvent faire passer la melancolie, par
leur gout crud ou cuit, de l'absence et exil du trs-illustre prince
Mardy-Gras, ils avoyent, de peur de mourir de fain en telle necessit
et extremit de famine, heu recours  la benignit et faveur dudit
Mardy-Gras, lequel ils auroyent pri, ainsi que Pansardois, advocat,
a trs-bien remonstr, de n'obeir point  la sommation dudit Caresme,
et, ayant piti d'eux, ne les desemparer, qui seroient par son
absence pour mourrir de fain, luy promettant, en cas qu'il en fut
inquiet, de prendre la cause pour luy et luy en estre  garand.
Laquelle chose ils font et remonstrent  la Court que,  correction,
il n'y peut eschoir bannissement contre ledit Mardy-Gras comme les
annes passes, attendu ce qu'ils ont j remonstr  la Cour, le
temps auquel est survenu le rgne de Caresme, les chemins glacez, les
rivires inutiles, les pches trop froides; concluant, veu le grand
interest que la republique a de la presence dudit Caresme, pour ceste
anne seulement, ayant piti d'eux, qui seront pour mourrir si ledit
Mardy-Gras est banny, qu'il plaise  la Cour debouter ledit Caresme
de sa demande contenant le bannissement dudit Mardy-Gras, lequel sera
maintenu en son rgne, avec despens. Sign Cameleon.


_Dire du Procureur general._

Autre plaid de Craquelin[103] Popelin[104], procureur general
au ressort de la Cour souveraine de Saladois, disant que ledit
Mardy-Gras et ses garands ne sont que des vrays imposteurs, seditieux
et athes, puisque ils n'ont honte  la face de la Court de vouloir
que les coustumes louables et de toute anciennet introduites,
seul ciment de la republique, fondement de l'obeyssance, liaison
de l'estat et colonnes et assurances des royaumes, pour un appetit
desordonn, une gourmandise temporelle, soyent abastardies et ostes
du tout de la republique, et qu'il y va de l'honneur de la Cour si,
ayant esgard aux demandes dudit Mardy-Gras et de ses garands, elle
permet qu'iceluy rgne avec Caresme, deux extrmes si extremement
contraires et tellement adversaires que l'un ne peut regner avec
l'autre. Partant, conclut que, en ce qui concerne la demande en
possession de temps dudit Caresme, iceluy soit maintenu en son
royaume temporel de sept semaines et en la possession du temps de
quarante-cinq jours, suyvant les anciennes ordonnances, edicts des
saincts Pres et constitutions de l'eglise; et, ce faisant, soit
enjoint audit Mardy-Gras ds maintenant vuider de la Cour souveraine
de Saladois et de tout son ressort, avec tous ses supposts, et
laisser la possession du royaume paisible audit Caresme, suyvant le
reglement pris de tout temps, et ne comparoistre jusques au 30 de
mars prochain precisement  la minuict,  peine, s'il est trouv
pendant ledit temps  luy ordonn pour son bannissement, sans autre
forme de procez soit condamn  estre pendu et estrangl; et en ce
que concerne la seconde demande en excs, attendu que cela provient
plus tost d'une imprudence et vaine gloire que de mauvaise volont,
les parties soyent mises hors de cour et de procez sans despens; et,
en ce que touche la garantie que ledit Mardy-Gras demande contre
les sindics des quantons epicurois et atheismates, laquelle mesme
ils ont prins pour ledit Mardy-Gras, il soit dit n'y avoir lieu
d'aucune garantie, laquelle soit casse et annule, parce qu'il est
notoire que ledit Mardy-Gras est en mauvaise foy, prenant la promesse
de ladite garantie, attendu qu'il savoit bien icelle ne valoir
rien, _ex eo ipso_ qu'elle estoit _contra bonos mores et antiquas
consuetudines reipublic, dicta patrum et mandata ecclesi_, sauf
audit Mardy-Gras estre donn tel terme que la cour advisera pour
vendre, donner, aliener et autrement disposer des preparatifs qu'il
avoit fait pour sa demeure pretendue. Sign CRAQUELIN-POPELIN,
procureur gnral.

          [Note 103: Le _craquelin_, ptisserie sche qui se
          mange encore dans quelques provinces, s'appeloit ainsi
          parcequ'elle _craquoit_ sous la dent.]

          [Note 104: Ou _poupelin_. V., sur la manire dont on
          faisoit cette pice de four au XVIIe sicle, notre dition
          du _Roman bourgeois_, p. 51, note.]


_Dire des esleus de la Frelauderie._

Autre plaid de Genevrard, advocat en la cour, parlant pour les
esleuz de la Frelauderie, et disant qu'il a un grand interest pour
ses parties  ce que les conclusions du procureur general ne soient
suyvies, et qu'en ce faisant que ledit Mardy-Gras soit du tout
dechass de la republique et de tout le ressort de la cour, attendu
que notoirement c'est contrevenir contre leurs anciens privilges,
que la cour leur a tousjours maintenus souz la libert de conscience,
en laquelle ils ne peuvent estre forcez; joint que la cour sait trs
bien qu'ils sont fondez sur la prescription de temps, prescription
de dix, de vingt, de trente, de quarante, cinquante et cent ans, et
mesmement _extra viventium memoriam_, pour autant que ce temps est
escheu depuis qu'ils se sont soustraits et emancipez de l'obeissance
dudit maistre truand de Caresme et de ses autres foires, comme
Vigiles, Quatre-Temps, mesmes qu'ils ont publi une assemble pour
se soustraire des autres foires appelles le Vendredy et Samedy;
laquelle assemble finie, ils sont resolus de presenter  la cour
requeste aux fins que ils soient du tout distraits et absouz desdites
foires appelles Vendredy et Samedy, lesquelles toutesfois, _propter
scandala_, ils promettent bien de garder pour ceste fois seulement,
sans tirer l consequence; soutenant pour toutes conclusions, veues
les causes j allegues pertinentes et peremptoires, qu'il n'y a lieu
que les conclusions dudit procureur general soient gardes en ce
que touche et concerne le particulier de la Frelauderie, par ainsi
qu'il leur soit permis de vivre  leur poste sans recognoistre ledit
Caresme, et en ce faisant qu'ils puissent heberger ledit Mardy-Gras.
Sign GENEVRARD.


_Dire des malades._

Autre plaid de Plaintignard, advocat aussi en la cour, plaidant
pour les sindics des malades, fievreux, pulmoniques, catarreux et
autres, disant qu'en ce que concerne aussi le particulier de ses
parties, les conclusions dudit procureur general ne peuvent avoir
lieu, d'autant que la cour sait trs bien et experimente elle-mesme
plusieurs fois que le Caresme n'engendre que catarres, ventositez,
cruditez, frigiditez, mal d'estomac, humiditez, alterations, rumes
et autres telles maladies, lesquelles, par le moyen dudit Caresme,
ont est semes dans le monde pour opprimer les mortels, et qu'eux,
estans opprimez et vexez de telles maladies auxquelles le Caresme est
extremement contraire, ils ne peuvent pour leur regard recognoistre
le royaume d'iceluy, s'ils ne veulent tout manifestement en mesme
temps bastir leurs sepulchres; joint que ladite cour sait trs bien
que les dispenses ne leur sont jamais est denies, soit au ressort
de la cour ou dans le sevre et rigoureux commandement de la rude
inquisition; parquoy conclut pour ses parties qu'il luy soit permis
avec dispenses (lesquelles ils prendront et recevront), _propter
scandala_, comme les annes passes, ne recognoistre point le rgne
de Caresme, et en ce faisant puissent heberger ledit Mardy-Gras.
Sign PLAINTIGNARD.


_Dire de la confrairie de pauvret et des Artisans._

Autre plaid de Mequaniquois, aussi advocat en la cour, plaidant
pour les chefs de la noble confrairie de pauvret et necessit des
artisans, disant qu'il ne peut escheoir lieu pour les conclusions
dudit procureur general, en ce que concerne le particulier et general
de ses parties, d'autant que la cour sait trs bien la necessit
de ses parties, qui vivent du jour  la journe sans pouvoir faire
provision comme les riches, et puis la grande chert qu'il y a au
rgne de monsieur Caresme, car, estans chargez d'une multitude
d'enfans, souz le rgne de monsieur Mardy-Gras avec deux sols ils
peuvent mieux paistre et entretenir leur affame famille que souz
le rgne de Caresme avec trente sols; non pas que pourtant ils ne
desirent recognoistre ledit Caresme et les saintes constitutions de
l'Eglise, et ce qu'ils monstrent bien en ce qu'ils ont tousjours
rejett les seductions des ennemis dudit Caresme, qui leur vouloient
faire secouer son joug par offre de leur donner cinq, dix, quinze,
vingt, trente, quarante et cinquante sols la semaine d'aumosne; que
mesme ils en ont seduit plusieurs,  quoy ils resisteront si Dieu
plaist, moyennant aussi qu'il plaise  la cour avoir esgard  leur
necessit; partant demande au nom de sesdites parties que veu qu'ils
seroient pour mourir de faim s'ils estoient contraints de vivre souz
les loix dudit Caresme, qu'il leur soit permis, _partim_ pouvoir
heberger ledit Mardy-Gras, et _partim_ vivre souz le rgne dudit
Caresme. Sign MEQUANIQUOIS.


_Dire et Apposition des Amoureux._

Autre plaid de Mignotis, aussi advocat en la cour, plaidant pour
les amoureux mignons, meneurs souz bras, Narcisses de villes, Adonis
de rues, courtisans de boutiques, supposts de bal, muguetteurs
de filles, senteurs de vesses, odorateurs de pets, rabats blancs
aux sales chemises, cureurs de dents aux ventres creux, mesnagers
d'amour, distillateurs de souspirs, fondeurs de larmes et autres
semblables, disant que, pour le regard aussi de ses parties, il
auroit un notoire grief si les conclusions du procureur general
estoient suyvies par la cour, attendu qu'elle sait bien que, pour
passer ce Caresme,  cause des glaces qui ont fermez la debite
de la mer, l'opulence des rivires et l'abondance des vivres, il
n'y a que de vieille moulue et de vieux harans sorets et blancs,
lesquels ils seroient contraints manger, et d'iceux imbiber leurs
accoustremens, leurs mains, leurs cheveux, leurs nez, leurs bouches,
d'o ils seroient contraints de recevoir une odeur punaise, laquelle
les priveroit du doux entretien de leurs dames, du baiser de leurs
favorites, du toucher de leurs amantes, et enfin du doux propos,
gratemains, meneries[105], happallages[106], metonimies[107],
passement de ponts, sautement de boue, montement d'escaliers,
levemens de gans, prises de manchons, serremens de doigts, baisement
de mains, ostentation de lvres, et autres petites faveurs que
l'amour, la privaut, la bien-sceance, la raison, le genre, l'espce,
la difference, le cognatis[108], et autres entretiens d'amour
pouvoient permettre  ses parties avec toutes sortes de dames,
damoiselles, filles, pucelles, vierges, damoiselles de boutiques, de
chambre, de tablier, de cuisine, de garderobes et autres, d'o ils
recevroient de grands dommages et interests; partant conclut  ce
que ils ne soient contrains de vivre souz le rgne de Caresme, mais
d'heberger ledit Mardy-Gras. Sign MIGNOTIS.

          [Note 105: Driv singulier du verbe _mener_. L'on entend
          ici cette douce chose du commerce amoureux qui consiste 
          se faire partout le compagnon, le _meneur_ de celle qu'on
          aime. Mme de Staal (Mlle de Launay) dans ses charmants
          _Mmoires_, (dit. Colnet, t. 1, p. 15,) fait une trs fine
          remarque sur les indices qu'une femme peut tirer de ces
          _meneries_ pour s'assurer du degr d'amour qu'un homme a
          pour elle. Elle parle de M. Brunet, qui, les jours qu'elle
          sortoit de son couvent pour aller chez mesdemoiselles
          d'Epinay, s'empressoit toujours de la reconduire. Je
          dcouvris, dit-elle, sur de lgers indices, quelque
          diminution de ses sentiments... Il y avoit une grande place
           passer, et, dans les commencements de notre connoissance,
          il prenoit son chemin par les cts de cette place. Je vis
          alors qu'il la traversoit par le milieu: d'o je jugeai que
          son amour toit au moins diminu de la diffrence de la
          diagonale aux deux cts du carr.]

          [Note 106: _Hypallage_, figure de langage qui consiste 
          employer des mots recherchs.]

          [Note 107:

               Grand mot que Pradon croit un terme de chimie,

          comme dit Boileau, _Epit._ VII, v. 54, et qui est, on le
          sait, la figure de rhtorique qui consiste  prendre la
          cause pour l'effet, le contenant pour le contenu, _et vice
          versa_.]

          [Note 108: Amitis de cousin et de cousine.]


_Dire et opposition des Dames._

Autre plaid pour les dames, comparant par Fardois, leur procureur,
et par Mignardin, leur advocat, disant que, pour lesdites dames
ses parties, il a un notable interest  s'opposer aux conclusions
prises par le dit procureur general, pour une seule raison assez
valable, et qu'il alleguera seulement, pour n'ennuier la cour,
outre ce qu'il desire faire son profit et affermir son dire de
tout ce qui a est plaid par l'advocat dudit prince Mardy Gras
et par les advocats des atheismates et epicurois, et des artisans
et des amoureux. C'est que la cour sait trs bien que toute leur
grandeur, leur gloire, leur honneur, leur valeur, leur recherche,
le desir qu'on leur a, l'affection qu'on leur porte, la cour,
reverences, bonnetades, alongemens de pieds, baisemens de mains, ris
en sucrez, avancemens de reins, guignemens de teste, toussemens,
souspirs, tourdemens de col[109], croisemens de bras, pas de perdrix,
gemissemens de torterelles, arquebusades d'amour, assiegemens de
marguerites, presens, offres de bouquets, chatouillemens d'espingles,
discours, alarmes, derouillement de drage[110], bals de festes et
de jours-ouvriers, compagnies de sale, de chambre, d'anti-chambre,
de magasin, de cuisine, de boutique, d'arrire-boutique, de cave,
de tablier, de sale, de soleil, d'ombre d'arbres, de tournoy, de
cheval, de pi, de coiffure, d'empois, de pigner, d'envoys de
lettres, de poulets, d'ambassades et d'assistemens en toute sorte
d'affaires, de negoce, de besoin que l'on leur peut faire (sans
prejudice des recherches que la mauvaise condition du temps faict
touchant l'argent qu'on demande _juxta illud sine ipso factum est
nihil_, et qui n'a point d'argent n'a point d'amy, et que l'argent
faict chanter les aveugles, et que _ubi diviti ibi nupti_, et
que _sine Cerere et Baccho friget Venus_, et autres tels proverbes
qu'aporte la mauvaisti du sicle), gist principalement en la beaut,
et que la beaut ne se peut entretenir sans la bonne condition des
viandes, laquelle ne peut estre aux harans sorets et merluches, et
_in alias hujusmodi_, pleines de flegmes et catarres, lesquelles,
au lieu de les rendre belles, les pourroient provoquer  la toux,
et par consequent rendre hydeuses, et que mesmes, en l'esmotion de
catarres et de toussement, se pourroit perdre l'albastre que les
dames (aydans  la nature et ce qui leur est permis, _juxta illud
cumulata juvant_), appliquent, approprient, engluent, lissent,
aplanissent, accommodent, adjoustent et emplastrent sur leurs joues,
mains, sourcils, lvres, teint, cheveux et autres parties du corps,
lesquelles (cependant que les couvertes sont au corps de garde
d'Amour) font la sentinelle dehors; partant conclut, au nom des
dames ses parties, qu'il leur soit permis, attendu ce que dessus,
de ne recevoir le rgne de Caresme, mais qu'elles puissent heberger
Mardy-Gras.

          [Note 109: Contorsions du col que l'on fait pour regarder
          en sournois, ou en amoureux, ce qui est tout un.]

          [Note 110: Offres de drages propres  _drouiller_ la
          gorge.]


_Dire des Gueux._

Autre plaid de Pedouillas, plaidant pour les gueux, dit qu'il plaise
 la cour voir ses parties, pauvres, sans support, tueurs de poux 
la centeine, crieurs de misericorde sans besoin, feigneurs de jambes
rompues, representateurs de faux estropiemens, bruslures, playes,
hydropisie, mal de saincts, imposteurs de danses[111], deguiseurs
de folies, faineans, bannis de la republique des arts, exilez de
la monarquie du travail, preneurs d'o il y en a; et puis le peu
de charit qui rgne aujourd'huy est telle que, si la viande ne
pourrit, le pain ne moisit, et l'argent ne regorge au garde-mangeoir,
en la depense et en la bourse du justicier, du gentil-homme, de
l'ecclesiastique, du riche bourgeois et de l'artisan commode, ses
pauvres parties sont pour mourir de faim, principalement en ce
Caresme, qui est survenu en un temps qu'il ne se peut pescher aucun
poisson propre  faire poutage, seule esperance de ses allanguies
parties; partant conclut selon le chapitre: _Necessitas non habet
legem._ Ainsi sign: PEDOUILLAS.

          [Note 111: C'est--dire qui font semblant d'tre atteints
          de la maladie dite _danse de Saint-Guy_.]


_Dire du fermier de la boucherie de Caresme[112]._

          [Note 112: Voy. une des notes prcdentes.]

Autre dire et plaid de Faux-Poix, advocat, remonstrant, au nom
du fermier de la boucherie de Caresme, que ceste anne l'on luy a
hauss le chevet de la ferme plus qu'on ne souloit, et laquelle il a
accept  haut pris en intention et tenant pour certain que Caresme
ne comparoistroit nullement, ou que, s'il comparoissoit, ce seroit
seulement _pro forma_, sans que monsieur Mardy-Gras feut chass,
et que, s'il estoit chass, ce seroit notoirement sa ruyne et de
ses petits enfants, lesquels sont en grand nombre; partant conclut
que Mardy-Gras ne soit point debout, ou en tout cas qu'il luy soit
rabatu du pris de la ferme. Sign FAUX-POIX.

Arrest par lequel est ordonn que les pices seront mises pardevers
la cour et au conseil du 14 febvrier an 1603. Sign LANTILLIN,
greffier. Requestes, repliques, dupliques et autres pices servant 
la decision du procez, bien et meurement digeres,


_Dit a est que_:

La cour souveraine des Riflasorets, establie en la royalle ville de
Saladois, a annull, cass, et annulle et casse la garantie par les
Epicurois et Atheismates prise pour Mardy-Gras, comme estant plaine
de mauvais dol contre les edicts des SS. Pres et constitutions de la
vraye Eglise; en ce faisant, a banny et bannit ledit Mardy-Gras du
ressort et empire de la cour pour le temps et espace de quarante et
un jours, lequel temps, pour certaines causes  ce mouvantes la cour,
commencera depuis la minuict du 16 de ce mois de febvrier, appell le
dimanche des Brandons, tirant  la minuict du 17 dudit mois, jusques
 la minuict precisement du 30 de mars prochain, sans avoir esgard au
dire du sindic des penitentiates et jeusnamites; a inhib et deffendu
audit Mardy-Gras de comparoistre pendant ledit temps en aucun lieu
du ressort de ladite cour, sur peine d'estre proced contre luy
corporellement et autrement, selon qu'il est contenu aux saintes
constitutions de Caresme, sans toutesfois prejudicier aux privilges
des Frelaudois en ce que concerne leur libert de conscience
allegue, en laquelle, veu la misre du temps, pour certaines bonnes
causes et raisons de peu des scandales, et jusques  ce qu'autrement
en soit ordonn, la cour a maintenu et maintient lesdits Frelaudois.
Bien leur enjoint de fermer la porte purement et simplement audit
Mardy-Gras et ses supposts le Vendredy et Samedy, sur peine d'estre
injuris, querells et appeliez de leur nom; particulierement
l'enjoint  ceux qui ont encore quelques rays[113] du soleil de la
vraye recognoissance illuminant leur ame.

          [Note 113: Rayons.]

Et en ce que concerne les remonstrances des malades, fiebvreux et
autres, ou soy-disants tels, leur a permis et permet ladite cour
heberger quelques supposts de Mardy-Gras pendant leur maladie,  la
charge d'obtenir dispense par le rapport des medecins, sur peine
que, si le rapport des medecins n'est vray, lesdits medecins, et non
iceux soy-disans malades, porteront  Pasques la penitence de l'excs
commis contre la majest de Caresme;

Defendant trs expressement  toute sorte, qualit, condition et sexe
d'autres personnes, d'heberger ny recognoistre ledit Mardy-Gras ny
ses supposts, sur les peines contenues aux saintes constitutions de
Caresme, ledit temps pendant, sans prejudice toutesfois aux amoureux
qui auront le moyen, de peur de la puanteur des harans et merluches,
se pouvoir musquer les gands, la barbe et les cheveux et autres
parties de leur corps; et  ceux qui n'ont le moyen, de garder la
maison, la boutique, et n'aller aux assembles et bals; ensemble
aux dames a permis et permet de manger la matine le petit oeuf
frais sortant du cul de la poule (si tant est qu'elles en treuvent)
pour entretenir leur enbonpoint; et en cas qu'elles n'en treuvent,
leur donne licence, ladite Cour, feindre des mal d'estomach et dire
qu'elles sont malades; pour jouyr, ce faisant, des privilges de la
maladie, et o leur petit _adjutorium_ de beaut coulast de leur
visage, pouvoir saluer et parler avec tous ceux qui les accosteront
sans tirer le masque[114], ou se venir  l'obscur dans quelque
chambre, et jamais ne se laisser voir en autre posture; n'entendant
en ceste deffense, ladite cour, avoir compris les pauvres artisans
et les gens ausquels, suyvant le chapitre _necessitas_ et de _mortua
charitate_, permet de se pourvoir comme ils pourront, et manger
quant ils en auront et de ce qu'ils trouveront, et ce  la charge
qu'ils diront le tout  leurs confesseurs  Pasques, et que, si
quelqu'un voit leur marmite bouillir, ils diront et soustiendront
que c'est poutage d'huille ou de beure, ou fait de legumes; et a
debout et deboute ladite cour le fermier de la boucherie de ses
oppositions, mettant toutes les parties, au reste, hors de cour et
de procez respectivement sans despens; et, civilisant l'action en
excs pretendue par ledit Caresme contre ledit Mardy-Gras, auquel a
permis et permet pouvoir disposer pendant ledit temps qu'il doit
partir de la quantit de meubles, biens, ustensils et autres sortes
de provisions qu'il avoit fait, croyant de devoir regner. Dit aux
parties en la cour souveraine de Riflasorets, establie en la royalle
ville de Saladois, ce 15 febvrier 1603.

                                    _Sign_ LENTILLIN, _greffier_.

          [Note 114: Sur cet usage des masques que les femmes
          portoient alors partout, v. notre tom. 1, page 307.]




_Ordre  tenir pour la visite des pauvres honteux._

S. L. N. D. In-8.


Il faut examiner s'ils sont chargez de famille, s'ils ont femmes et
combien d'enfans masles et femelles, quel ge, quelle profession, ce
que l'on en peut faire; si les filles sont en hazard;

D'o vient la pauvret, si par desbauche, mauvais menage, procez,
faute de conduite, ou par le malheur du temps;

Quelles debtes ils peuvent avoir, si l'on en peut composer avec le
creancier;

S'ils se peuvent restablir, et comment, estant plus seur de leur
donner les choses en nature, comme de l'estoffe, de la soye, du cuir,
que de l'argent.

Il importe d'avoir un magazin pour les provisions et besoins
necessaires aux pauvres, et des meubles et ustancils marquez  la
marque de la paroisse, afin de leur donner par prest, et qu'ils ne
les puissent vendre, ny les creanciers ou les proprietaires de la
maison les saisir.

Il faut aussi estre precautionn pour le payement des loyers, qui
n'entrent point ordinairement dans les charitez des paroisses, 
moins que de cause bien privilegie;

Comme aussi des voyages, qui sont tousjours suspects,

Et des mariages, le plus souvent non necessaires, si ce n'est des
personnes qui sont dans le pech, ou pour empescher qu'ils n'y
tombent[115];

          [Note 115: La philanthropie au XIXe sicle s'est davantage
          inquite du mariage des pauvres. Sous la Restauration
          une _association_, patronne par la duchesse d'Angoulme,
          avoit t fonde  l'effet de pourvoir au mariage des
          ouvriers sans fortune, leur procurer gratuitement des
          expditions d'actes et les pices notaries ncessaires,
          etc. Aujourd'hui la _Socit de Saint-Franois Rgis_ s'est
          donn la mme mission.]

Et pareillement des pensions par mois ou par annes, parce qu'elles
espuisent le fond des charitez et contribuent quelquefois  la
fainantise, sous le prtexte de l'asseurance d'une subsistence
ordinaire.

Il est aussi trs  propos de leur reserver du charbon, des
chaussures et autres petits soulagemens pour l'hyver.

Surtout il faut prendre garde s'ils frequentent les sacrements, s'ils
sont bien instruits des principaux mystres, et particulierement
les enfans, et encore plus lorsqu'ils sont en estat de faire leur
premire communion;

S'ils couchent separment;

S'ils ont est confirmez, et mesmes les pre et mre, pour leur faire
concevoir l'importance de ce sacrement et les disposer  le bien
recevoir.

Il importe de savoir comment ils vivent avec leurs voisins, s'ils
vivent avec bon exemple et vivent avec reputation dans le quartier;

S'ils sont infirmes ou malades, pour y estre pourveu, par les
charitez des paroisses;

S'ils ont des filles en hazard, pour en prevenir le mal, leur
procurer quelque condition, apprentissage ou retraitte[116].

          [Note 116: Les jeunes filles pauvres toient surtout
          places, sitt qu'elles avoient douze ans, dans les
          ateliers de dentelle de Bictre. V. Sauval, _Antiq. de
          Paris_, liv. 5, chapitre Hpital gnral.--Olier, qui toit
          cur de Saint-Sulpice en 1648, prenoit soin de placer en
          apprentissage chez les matres artisans les orphelins de
          sa paroisse. C'est lui aussi qui avoit ouvert, dans la rue
          du Vieux-Colombier, la maison des Orphelines. V. Monteil,
          _Trait de matriaux manuscrits_, t. 2, p. 5.]

Il faut prendre garde aux surprises et artifices des pauvres qui
veulent passer pour vrais pauvres honteux, n'estans de la qualit, ou
lorsqu'ils en abusent, ce qui merite grand examen, parce qu'ils ont
les aumosnes de ceux qui sont veritables pauvres.

Les principales marques, et qui les doivent exclure et faire rayer du
rolle, sont les suivantes:

1 Lorsqu'ils se rendent mandians de mandicit publique ou de
secrette qui eclatte: car le pauvre honteux est celuy qui vit
chrestiennement, qui ne peut gagner sa vie, et qui a la honte sur le
front pour ne l'oser demander[117];

          [Note 117: La _Police des pauvres_ de G. Montaigne,
          curieuse pice des premires annes du XVIIe sicle, que
          nous donnerons dans un prochain volume, parle de ces
          mendiants qui prenoient la place des bons pauvres et
          qu'il falloit chasser de Paris. Il est dfendu  toutes
          personnes de mendier  Paris, sur la peine de fouet,
          pour les inconvnients de peste et autres maladies qui
          en pourroient advenir, joint que plusieurs belistres et
          cagnardiers, par imposture et dguisement de maladie,
          prennent l'aumne au lieu des vrais pauvres, et aussi que
          les pauvres estrangers y viennent de toutes parts pour y
          belistrer.]

Et en cecy il faut seulement prendre garde au spirituel de la famille
et au peril des enfans, particulierement des filles;

2 Ceux qui gagnent leur vie ou qui la peuvent gagner, ou qui ont
quelque petit bien qu'ils ne savent pas mesnager, parce qu'autrement
c'est fayneantise, dissipation ou desbauche, qui merite reprimende
plustost qu'assistance;

3 Ceux qui sont soulagez par ailleurs et reoivent assistance
suffisante, comme du grand bureau[118], fabrique des paroisses[119],
corps des mestiers[120], confrairies et autres compagnies de piet;

          [Note 118: Le _grand bureau des pauvres_. Les bourgeois
          choisis par chaque paroisse pour avoir soin des intrts
          spirituels et temporels des pauvres s'y assembloient le
          lundi et le samedi de chaque semaine,  trois heures aprs
          midi, sous la prsidence du procureur gnral du Parlement
          ou de l'un de ses substituts. De cette compagnie toient
          tirs les administrateurs des hpitaux de Paris et des
          environs.]

          [Note 119: Les fabriques de paroisses, sous la prsidence
          des curs, faisoient sans cesse acte de charit de la
          faon la plus efficace. Tout  l'heure nous avons parl du
          cur de Saint-Sulpice; nous devons rappeler aussi celui de
          Sainte-Marguerite, qui, au commencement du XVIIIe sicle,
          adopta pour les pauvres de son glise le systme des soupes
          conomiques, proposes d'abord par Vauban, conseilles par
          Helvtius dans son _Trait des maladies_ (1703, chapitre
          _Bouillon des pauvres_), puis reprises par M. de Rumfort,
          qui leur a laiss son nom. (Pujaulx, _Paris  la fin du
          XVIIIe sicle_, p. 374-375.)]

          [Note 120: Sur le rle philanthropique des corporations
          d'artisans et sur la caisse de secours que chacune
          d'elles possdoit sous le nom de _Charit du mtier_,
          V. un intressant article de M. Louandre, _Revue des
          Deux-Mondes_, 1er dcembre 1850, p. 858.]

4 Ceux qui ne sont domiciliez dans le temps port par les
reglements, parce qu'autrement l'on affecteroit de s'establir en
la paroisse pour participer aux aumosnes, sauf s'il y avoit peril
pour la religion, l'honnestet ou scandal public: il en sera pris
connoissance de cause;

5 Les religionnaires[121], s'il n'y a disposition  leur conversion,
ou quelque ouverture pour l'esperer;

          [Note 121: Par une ordonnance du 8 mars 1712, Louis XIV ne
          s'en tint pas  dfendre de donner des secours aux pauvres
          de la religion; il interdit, sous les peines les plus
          svres, aux mdecins et apothicaires, de continuer leurs
          soins aux malades qui ne se seroient pas encore confesss
          le troisime jour de leur maladie. _La Gazette littraire_
          du 13 janvier 1831 a donn en entier la teneur de cette
          ordonnance.]

6 Les catholiques qui tirent charit des religionnaires, ou qui
mettent leurs enfans apprentifs chez les religionnaires;

7 Les libertins, blasphemateurs, yvrognes et desbauchez, sauf, quand
ils ont leurs femmes et enfans dans la misre ou le peril,  leur
pourvoir secretement et par autre voye.

8 Ceux qui ont mal us de l'aumosne que l'on leur a donn;

9 Qui negligent de se faire instruire, qui n'envoyent point leurs
enfants  l'escolle et au cathechisme de la paroisse;

10 Qui deguisent leurs noms, qui les changent, qui en prennent
plusieurs, qui supposent leurs conditions, qui n'exposent pas la
verit dans les billets ou lors des premieres visites que l'on fait
chez eux;

11 Qui ne veulent point sortir de leur logis quand il y a des gens
de vie scandaleuse;

12 Qui souffrent quelque scandal public en leur famille,
particulierement quand il y a des filles;

13 Qui ne se veulent point reconcilier avec le prochain;

14 Qui ne veulent point suivre les advis de ceux qui sont preposez
pour conseiller;

15 Qui font mauvais mesnage en leur famille, ou qui mal-traitent
leurs femmes aprs en avoir est repris, sauf  donner quelque chose
 la femme en particulier si elle en est digne;

Et generalement, ceux qui ne sont pas jugez dignes par la compagnie
pour autre cause survenante et motive d'exclusion;

Toutes lesquelles causes d'exclusion peuvent cesser neantmoins en se
remettant par les pauvres en leur devoir, et satisfaisant  ce que
l'on desire d'eux, ce qui depend de connoissance de cause et d'examen
de l'assemble de la paroisse.

  _Ordinavit in me charitatem._




_L'Anatomie d'un Nez  la mode.[122]_

_Dedi aux bons beuveurs._

S. l. n. d. In-8.

          [Note 122: Cette pice a dj t reproduite dans le
          _Recueil de pices joyeuses_ mentionn par De Bure dans la
          _Bibliographie instructive_, t. 2, p. 40, n 3360.]


    Je n'oserois, la noble troupe
  Qui habitez dessus la croupe
  Du haut mont heliconien,
  Parmi les oeillets et les roses
  Qui en tout temps y sont escloses
  Dans le cristail pegasien;
    Je n'oserois, dis-je,  ceste heure
  Cheminer vers vostre demeure
  Pour invoquer vostre secours,
  Et pour gouster de l'Hipocrne
  Le doux nectar, qui y amne
  Mesmes les dieux  tous les jours:
    Car je craindrois qu'une carcace,
  Une charongne, une crevace,
  Dont il me faut icy parler,
  Infectast de sa pourriture
  Ceste liqueur, la nourriture
  De ceux qui vous vont visiter.
    C'est un nez, mais nez de manie,
  Dont je veux faire anatomie
  Pour en oster le souvenir,
  De crainte que par une peste
  Il ne conduise tout le reste
  Des mortels au dernier respir.
    S'il y avoit quelque esperance
  Qu'il peust prendre convalescence,
  Esculape, je te prierois
  Le traitter; mais plustot ton ame
  Hipolite pour sa Diane
  Feroit vivre encore une fois:
    Car desj un infect ozne[123]
  Y a fait naistre une gangrne
  Qui le prive de cet espoir,
  Et puis son odeur ne demande
  Que joindre son corps  la bande
  Qui habite au triste manoir.
    Il est encor bien raisonnable
  Que de ce nez abominable,
  Desj cogneu de tous les dieux,
  Qui le nient pour leur ouvrage,
  L'horreur, et l'effroy, et la rage,
  Paroissent pour l'eviter mieux.
    Ce membre donc contre nature,
  Puis qu'il fait une telle injure
  Au plus beau corps de l'univers,
  Il faut l'accommoder en sorte
  Que l'on dise: La peste est morte
  Par la mort de ce nez pervers.
    Encor n'aura-t-il ceste peine
  D'esprouver, comme ceux qu'on meine
  Au gibet, la rigueur des fers
  De ceux qui font l'anatomie.
  Suffira pourveu que je die
  Ses veritez dedans mes vers.
    D'entre les parties integrantes
  Qui en ce nez me sont presentes,
  D'abord je descouvre une peau
  Douce ainsi qu'un peigne  estoupe,
  Molle comme d'un boeuf la croupe,
  Et blanche comme un vieux fourneau.
    Sous ce cuir il y a des muscles
  Qui servent  ce nez de busques[124]
  Mouvant ainsi qu'un elephant
  Fait sa trompe, ou bien, pour mieux dire,
  Comme sur le mast d'un navire
  Une girouette le vent.
    Au milieu est un cartilage
  Que la carie a par usage
  Trou comme est le parchemin
  D'un laboureur par o il passe
  La poussire qui se ramasse
  Parmy le meilleur de son grain.
    Des os poreux comme une esponge,
  Qu'un ulcre sans cesse ronge,
  Font de ce nez le fondement;
  Il a des veines, des artres,
  Des nerfs gros comme des vipres,
  Et si n'a point de sentiment.
    Toutes ces parties, dans leur place,
  Composent ceste affreuse masse,
  Qui en sa situation
  Semble se maintenir dans l'ordre
  Que nature aux autres accorde
  Dedans leur composition.
    Mais sa trop molasse substance,
  Qui paroist ainsi qu'une pance
  De quelque boeuf de nouveau mort
  Remplie de fumier et d'ordure,
  Monstre que desj la nature
  L'a reduict  son dernier sort.
    De sa grandeur parler je n'ose,
  Car c'est la plus horrible chose
  A le voir quand il veut partir
  De sa maison pour quelque affaire,
  Qu'il faut ouvrir porte cochere,
  Et si ne peut presque sortir.
    Dans Mero il se rencontre
  Des hommes dont le nez fait monstre[125]
  Autant qu'un des plus gros canons
  De l'arsenac; comme besaces,
  Les femmes jettent leurs tetaces
  En arrire jusqu'aux talons.
    Mais nez encor grand davantage,
  Puis que ton maistre a eu partage
  Avec ces monstres d'Arcadie;
  Lors que, faisans guerre  Diane,
  Leur forme fut une montagne
  Par leur temeraire folie.
    Ce nez punais n'a d'autre usage
  Que pour servir  la descharge
  Comme cloaque du cerveau,
  Ou bien comme une chante-pleure[126]
  Par o il decoule  toute heure
  Plus d'une basse de morveau
    Au reste, ce nez poly-forme
  Ne peut garder aucune forme,
  Comme les autres, arreste:
  Tantost il prend une figure,
  Tantost une autre qui ne dure
  Pas plus que celle d'un Prote.
    A l'un il paroist gros et large,
  Remply comme un nez de mesnage;
  A l'autre il se monstre carr,
  Long, plat ou rond comme une boule;
  A celuy-cy en bec de poule,
  A celuy-l tout resserr.
    Et, d'autant que ceste figure
  Fait trop de tort  la nature
  Par un changement si divers,
  Je tascheray de la descrire
  (Non pas que je pense tout dire
  En si petit nombre de vers).
    Nez d'Acteon, quand par mesgarde
  Il vit Diane avec sa garde
  Dedans une fontaine nue;
  Nez de porc, nez de Bucephale,
  Nez d'un monstre cynocephale,
  Nez fait en crouste de tortue;
    Nez que les pots et les bouteilles
  Ont peint avec plus de merveilles[127]
  Que n'eussent fait les Gobelins[128];
  Nez qu'encor toute la vermine
  A grav avec plus de mine
  Que les graveurs parisiens:
    Car les fourmis, les marivoles[129],
  Les areignes, les mouches-folles,
  Les martinboeufs, les annetons,
  Les cirons, les poux, les chenilles,
  Les morpions, vers  coquilles,
  Les hurbecs, les puces, les taons,
    Les punaises, les escrouelles,
  Les papillons, les sauterelles,
  Les janjeudis, les escargots,
  Bref, toutes les meres barbotes
  En ont abandonn leurs grotes
  Pour y apporter leurs efforts;
    Nez fait en cornet d'ecritoire,
  Qui sert  quelque vieux notaire
  Il y a plus de deux cens ans;
  Nez  fourbir les lichefrites,
  Nez  fouiller dans les marmites
  Et  ne laisser rien dedans;
    Nez encor fait comme une rve,
  Nez qui ne donne point de trve
  Aux orphelins de ton quartier,
  Nez fait en patte d'escrevisse.
  Semblable  un cornet d'espice,
  Nez fait en pilon de mortier,
    Tu serois bon aux mascarades
  Pour faire rire les malades
  En ce bon jour du mardy-gras,
  Car tu as desj la figure
  De quelque bote  confiture
  Et d'une chausse  hypocras[130];
    Nez en forme de descrotoire,
  Nez, comme il est  tous notoire,
  Doux  toucher comme le houx,
  Net comme le penis d'un ladre,
  Chaud comme une pice de marbre,
  Poly comme un topinamboux;
    Nez de citrouille, nez de pompe,
  Nez de citron, nez de cocombre,
  Nez propre  servir de boulon
  Pour exprimer le jus de treille,
  Nez fait en bouchon de bouteille,
  Nez de gourde, nez de melon,
    Nez propre  faire ouvrir la fente
  D'un tronc o l'on veut faire une ente[131];
  Nez en coque de limaon,
  En esventail de damoiselle;
  Nez qui serviroit de truelle
  Et d'oyseau[132]  quelque masson;
    Nez fait en trident de Neptune,
  Tu servirois encor d'enclume
  A quelque pauvre forgeron,
  A un vieux suisse de brayette,
  A un tisserant de navette,
  A un patissier de fourgon,
    De crochet  quelques bons drolles
  Pour porter dessus leurs espaules
  Bources, cottrets, fagots, rondins;
  Nez qui as encor bien la mine
  De porter le bled et farine
  Comme les asnes des moulins.
    Tu serois encor trs commode
  Pour servir, gros nez  la mode,
  De seringue aux pharmaciens:
  Car tu trouverois  veuglette
  Ces trous dont ta langue en cachette
  A souvent fray les chemins;
    Nez  embaucher une botte,
  Nez propre  mettre en une porte
  Au lieu de quelque gros marteau,
  Nez fait comme un vray pied de selle
  Dont se sert quelque maquerelle
  Pour descharger son gros boyau;
    Nez, vray comme il faut que je meure,
  Tu es semblable  une meure;
  Mais, quand je voy tous ces picquons,
  Tu me sembles une chastaigne
  Qui est encor dedans sa laine,
  Arme comme des herissons.
    Tu as encor  des morilles
  Du rapport par tous ces reicilles
  Que font les souris et les rats
  Sur toy, quand la nuict favorable
  Les fait sortir de quelque estable
  Pour venir prendre leurs esbats.
    Mais les rats ont fait des merveilles,
  Car ils t'ont fait cornet d'abeilles,
  Et, si ton maistre avoit dessein
  D'en loger dedans tes fossettes,
  Pourveu qu'elles fussent plus nettes,
  Il auroit tousjours quelque essein,
    Essein qui le feroit gros sire,
  Pourveu qu'il fist autant de cire
  Et de miel comme du cerveau
  Tu fournis les tiens  toute heure,
  Coulant comme une chante-pleure
  De pituite et de morveau.
    Mais,  nez! tu es trop malade,
  Tu n'es bon qu' mettre en salade
  Qu'un vieux empirique affam
  Donneroit  son torche-botte,
  Pour esprouver son antidote,
  Au lieu du plus fin sublim.
    Nez de crapaut, nez de vipre,
  Nez de serpent, nez de Cerbre,
  Nez du plus horrible demon
  Qui soit dans la troupe infernale,
  Nez  qui plus rien je n'esgale
  Pour en ignorer le vray nom.
    Mais d'o vient que ce nouveau monstre
  Sous tant de figures se monstre,
  Sinon que pour punition
  Il ait esprouv tous les charmes
  De Circ, et senty les armes
  De toute malediction?
    Il est ainsi, je te le jure,
  Mais sans te faire aucune injure,
  Car je sais trop bien, nez punais,
  Qu'on n'en pourroit pas assez dire
  Pour au vray te peindre et descrire,
  Et qu'on n'acheveroit jamais.
    Encor si tu n'avois d'enorme
  Que cette si changeante forme,
  Tu ne serois si desplaisant;
  Mais ceste infecte pourriture,
  Tous ces excremens de nature
  Font que tu es  tous nuisant:
    Car l-dedans un crin de truye,
  Plus gluant qu'une fraische plye,
  Bourgeonne, comme par despit,
  Plus ord que celuy de Meduse
  Aprs que Neptune, par ruse,
  En eust pris l'amoureux deduit;
    Crin qui faut en chambres secrettes
  Arracher avec des pincettes
  Quand on veut ce gros nez larder,
  Ou bien pour y souffler de l'ambre
  Pour un polipe ou pour un chancre
  Dont on ne le sauroit garder:
    Car un punais carcinomate[133]
  Pour ordinaire le dilate
  Encor plus qu'un gros limaon,
  Et s'il ne peut, quoy qu'il se peine,
  Respirer s'il ne prend haleine
  Par la bouche en nulle faon.
    Nez qu'il faut encor que l'on sale
  Pour t'empescher d'estre plus sale,
  Et pour retrencher le chemin
  A la rigueur de quelque ulcre
  Qui te conduira  la bire,
  S'il en peut estre un si malin;
    Ulcre qui dans le visage
  Te ronge jusqu'au cartilage,
  Et tout ce qui dans le tombeau
  Nous laisse  descouvert la face
  D'une espouventable carcasse,
  Le changeant en terre et en eau.
    Nez qu'il faut remplir, pour tout dire,
  De ces bonnes poudres de Cypre
  Et de ces unguens de senteurs,
  De crainte que dedans le monde
  Le feu et l'air, la terre et l'onde,
  Soient infectez de tes odeurs;
    Mais de crainte encor davantage
  Que les humains ayent partage
  En ceste malediction,
  Comme desj dedans ta race,
  Par une hereditaire trace
  Nous voyons ceste infection.
    O salle engeance de vipre!
  Pourquoy avois-tu un tel pre,
  Lequel  la posterit
  Laissast le plus horrible monstre
  Qui dans l'univers se rencontre,
  Avoir tout le monde irrit?
    Monstre qui, s'il estoit pour vivre
  Longtemps, pourroit enfin produire,
  Par ses sales exhalaisons,
  Une peste au monde commune
  Qui blesseroit mesme la lune
  Et pervertiroit nos saisons.
    Mais,  bon heur pour la nature!
  En toy comme en ta geniture
  Ceste peste pourra perir,
  Puisqu'un chacun aura la force
  D'eviter la punaise amorce
  Qui te fera bien tost mourir.
    Pleust  Dieu que desj la Parque
  T'eust fait approcher de la barque
  De ce vieux nautonnier d'enfer,
  Afin qu'en delivrant les hommes
  Il y conduise tes charongnes
  Pour  jamais les estouffer!
    Aussi bien n'y a-il au monde
  Une Arabie tant feconde
  Gui produise suffisamment
  D'alos, d'encens et de mirrhe,
  Et tous les simples qu'on peut dire,
  Pour te composer des unguens.
    Or, sus, ceste Parque infernale
  Se lasse que de toy on parle.
  Commence donc,  nez pervers!
  A n'esperer plus dans ce monde
  Demeurer; il n'y a que l'onde
  Qui te conduira aux enfers.
    Mais je crains bien que ceste race,
  Quoy qu'on y ait marqu ta place,
  Ne t'en accordera l'entre,
  Crainte que ta puante haleine
  Ne soit une nouvelle peine
  Aux esprits de ceste contre.
    Ouy, l'on t'en fermera la porte;
  Mais une plus affreuse grote
  Qui se rencontre en l'univers
  Est prepare pour ta demeure,
  O tu souffriras en une heure
  Plus qu'en mil ans dans les enfers.

          [Note 123: Ulcre du nez putride et ftide. (_Dict. de
          Furetire._)]

          [Note 124: Le _busque_ toit un treillis dur et piqu que
          les tailleurs mettoient au bas des pourpoints pour leur
          donner plus de fermet.]

          [Note 125: C'est--dire a de l'_apparence_, du _volume_.]

          [Note 126: Sorte d'arrosoir dont l'eau s'chappoit avec un
          bruit agrable. De Cailly fut un jour fort tourment au
          sujet de l'tymologie de ce mot. Il s'en vengea par cette
          pigramme:

               Depuis des jours on m'entretient
               Pour savoir d'o vient _chantepleure_.
               Au chagrin que j'en ai, j'en meure!
               Si je savois d'o ce mot vient,
               Je l'y renverrois tout  l'heure.]

          [Note 127: Dans les _Joyeusetez_ publies par M. Techener
          se trouve une pice o le mauvais tat d'un nez pareil 
          celui-ci est aussi reproch aux vendeurs de vins frelats:

               . . . . . . . . . . . . . . . . .
               Par taverniers brouilleurs de vins
               Gros bourgeons avons entour nez;
               Ce sont biens que nous ont donns
               Les taverniers en leurs buvettes.
               Voyez nos nez bien bourgeonnez.
               N'en reste plus que les cliquettes.]

          [Note 128: Ils faisoient dj merveille, surtout pour la
          teinture rouge, un demi-sicle avant l'poque o cette
          pice dut parotre. Dans son ode XXIe, Ronsard avoit pu
          vanter:

               ... Le riche accoustrement
               D'une laine qui dment
               Sa teinture naturelle
               Espaisse du Gobelin,
               S'yvrant du rouge venin
               Pour se desguiser plus belle.]

          [Note 129: Mouches de marais.]

          [Note 130: C'est ce que Taillevent appelle le _couloir_
          dans lequel on mettoit le vin et tout ce qui composoit
          l'hypocras. Et le pot dessoubs, dit-il, et le passez tant
          qu'il soit coul, et tant plus est pass et mieux vault,
          mais qu'il ne soit esvent.]

          [Note 131: Greffe.]

          [Note 132: Ce qui sert  porter le mortier. Cet outil
          s'appelle ainsi  cause de sa forme, et parcequ'on le porte
          comme des _ailes_ sur le dos. Vigneul-Marville a employ ce
          mot dans ses _Mlanges_, t. 3, p. 278.]

          [Note 133: Pour _carcinome_, cancer.]




_Extraict de l'inventaire quy s'est trouv dans les coffres de
M. le chevalier de Guise, par madamoiselle d'Antraige et mis en
lumire par M. de Bassompierre. Avec un brief catalogue de toutes
les choses passes par plusieurs seigneurs et dames de la cour, le
tout recherch et escript de la main dudict defunct et present aux
amateurs de la vertu._

M.DC.XV., in-8[134].

          [Note 134: Cette pice doit tre range dans un genre
          de factie que ce bon Palaprat, qui sans doute n'avoit
          pas mme lu Rabelais et son chapitre de la _librairie de
          Saint-Victor_, crut avoir invent au XVIIe sicle. (V. ses
          _oeuvres_, Paris, 1712, in-12, t. 1, p. 278-279.) C'est un
          de ces catalogues de _livres imaginaires_ sur lesquels M.
          P. Jannet, sous le pseudonyme de Hnsel, a publi dans le
          _Journal de l'amateur de livres_ (1er septembre 1848) un
          trs curieux article, que nous avons cherch  complter
          dans une lettre publie par le mme journal au mois de
          janvier 1850. La pice que nous reproduisons est si rare
          qu'elle nous chappa alors, ainsi qu' M. G. Brunet, qui
          avoit le premier donn un petit supplment  l'article de
          M. Hnsel dans le numro du 1er dcembre 1848 du journal
          dj cit.]


ET PREMIREMENT,

Un traict de la bonne inclination des bastars, desdi  M. de
Vandosme, par le comte d'Auvergne[135].

          [Note 135: Csar, duc de Vendme, toit, comme on sait,
          fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estres (V.
          notre t. 2, p. 253), et le duc d'Angoulme btard de
          Charles IX et de Marie Touchet.]

Dialogue de la commodit des ongres, entre la comtesse de Vignoyts
et la ravigrave, desdi  M. le comte de Curson[136].

          [Note 136: Gentilhomme de la maison de Foix. V. sur lui un
          vers des _Contreveritez de la Cour_ dans notre t. 4, p.
          343.]

Discours appoliticque, compos par Unisans, secretaire de M. le
marechal d'Ancre, par lequel il veut prouver que la cagade faicte par
son maistre a est un violent effort de sa valeur, qui a desprav les
functions de la vertu restringente, et non la foire de la prehension,
comme veulent dire quelques medisans, desdi au dict sieur mareschal.

La vie de Charles le Simple avec les traictez des commoditez de
l'ignorence, compos par M. de Souvray[137] pour servir d'instruction
au roy.

          [Note 137: Gilles de Souvray, marquis de Courtanvaux,
          marchal de France, gouverneur de Louis XIII.]

Le pouvoir, facult et vertu de l'engin de l'homme, trouv aux
registres du feu duc de Rais[138], et par luy desdi  la royne
Catherine de Medicis, mis en lumire et faict imprimer aux despends
du roy par le marechal d'Ancre.

          [Note 138: Albert de Gondi, duc de Retz, marchal de
          France. Il est souvent parl de lui et de sa femme,
          Catherine de Clermont, dans la _Confession de Sanci_.]

Discours du procez intent par devant les dames de la cour, d'un
certain Franois, demandeur en requeste, tendant aux fins que soient
faictes deffenses  tous les estrangers[139] de ne labourer les
jardins des dictes dames, ny semer de leurs graines, veu les parties
naturelles des Franois, avec l'arrest des dictes dames par lequel il
est dict que les parties produiront leurs pices par devant elles,
pour icelles veues, visites et meurement considres, faire droict
ainsi que de raison.

          [Note 139: Les Italiens de la suite du marquis d'Ancre,
          _Coglioni di mila franchi_. V. notre t. 4, p. 25.]

Remonstrance faicte  la royne par madame d'Ancre sur le peu
d'utilit qu'il y a d'employer les petits engins aux grandes et
profondes affaires, tendant  ce que Bassompierre ne soit admis 
ceux[140] du cabinet.

          [Note 140: C'est--dire aux _affaires_. C'toit alors un
          mot masculin. V. notre t. 1, p. 133, note.]

L'usage des casaques  deux envers[141] avec leurs utilitez et
manire de s'en servir, compos et imprim aux despens de M. le duc
de Vandosme, desdi  la royne.

          [Note 141: La casaque toit aux couleurs,  la _livre_ du
          parti qu'on suivoit, mais faite de telle sorte que, si,
          aprs la dfaite du parti, il devenoit dangereux de la
          porter, l'on pouvoit la retourner sans qu'il part qu'elle
          ft  l'envers. M. de Vendme, l'un des esprits les plus
          changeants de ce temps-l, tantt pour la reine, tantt
          pour les princes, avoit une casaque de cette espce. Il
          falloit, dit Le Laboureur, vaincre ou mourir, ou bien
          devestir cette casaque, ce qui arrivoit assez souvent, ou
          pour arrester les fcheuses suites d'un venement sinistre,
          ou bien cela se faisoit pour eviter la honte et l'infamie
          d'une lasche action; ce qui pourroit bien avoir donn
          origine  l'expression proverbiale: _Il a tourn casaque_,
          laquelle se dit aujourd'hui de ceux qui changent de parti.
          _De l'origine des armes_, Lyon, 1658, in-4, p. 8.]

La faon de prendre la place par derrire, de M. de Brissac[142],
dedi aux beaux esprits de ce temps.

          [Note 142: Ceci tendroit  nous donner sur les moeurs
          du marchal de Brissac des soupons qu'un passage de
          l'_Inventaire des livres de M. Guillaume_, mal compris
          par Le Duchat, nous avoit d'ailleurs suggrs dj: Une
          consolation  M. de Brissac sur la mort de sa femme, par le
          vidame de Chartres.]

Comparaison en forme de parabolle de maquerellage et de l'art
militaire, desdi  M. de Lavarenne[143], et compos par
Bonneuil[144].

          [Note 143: Le fameux La Varenne, qui, de cuisinier,
          toit devenu marquis, conseiller d'Etat et gouverneur de
          La Flche, le tout grce  ses obligeants services de
          proxnte, ce qui faisoit dire qu'il avoit plus gagn 
          porter les _poulets_ du roi qu' les piquer.]

          [Note 144: Ren de Thou, seigneur de Bonneuil, introducteur
          des ambassadeurs. V. Blanchard, _Eloges des prsidents 
          mortier_, et notre t. 4, p. 341.]

Paradoxe par lequel il est prouv que les ladres n'ont point d'autre
commodit que l'incommodit en ceste vie, compos par Plainville et
desdi  M. de Rostin[145].

          [Note 145: Il est appel M. Le Rostein dans la factie du
          mme genre que celle-ci qui a pour titre: _Bibliothque de
          Mlle de Montpensier_. On y met sous son nom un livre dont
          le titre: _Les lamentations de saint Lazare_, est loin de
          dmentir ce qu'on lit ici. Il parot dcidment qu'il toit
          lpreux.]

La comedie de ma commre, reprsente de MM. les princes retirez de
la cour, en faveur du president de Thou.

Discours de patience, dict par Mme de Longueville[146] et ddi  la
marquise d'Ancre.

          [Note 146: Catherine de Gonzague de Clves, marie en 1582
           Henri d'Orlans, duc de Longueville, morte en 1629, ge
          de 61 ans.]

Traict des plus emerveillables coups de plume et de rabots[147]
que les predecesseurs de Conchine et de sa femme ont donn pour
le service de la republique du duc de Florence, avec l'arbre et
genealogie, le tout fidellement extraict par Dol et dedi au
seigneur Jean de Medicis.

          [Note 147: Le pre de Concini tait menuisier.]

Les moyens de bastir superbement et solidement avec la cire, sans
crainte d'autres chaleurs au soleil que celuy de justice ne luit
point sur nostre orison, par le chancelier de Sillery[148], dedi aux
ouratiers[149] de la chancellerie.

          [Note 148: Nicolas Brlart, marquis de Sillery, garde des
          sceaux depuis 1604. V. notre t. 2, p. 133.]

          [Note 149: Lisez _couratiers_, _courtiers_.]

L'invention, sans magie, pour faire parler les morts, par MM. les
secretaires d'Etat, dedi aux thresoriers de l'espargne.

Charme du scilence, apport du sabat par la Dutillet[150], de l'an
mil six cens dix, au duc d'Espernon, pour s'en servir en temps et
lieu.

          [Note 150: Dame galante et fort intrigante. Il est parl
          d'elle au liv. 2, chap. 1, de la _Confession de Sanci_, et
          d'Aubign la nomme au chap. 16 du _Baron de Fneste_. Ce
          _Charme du silence_, qu'elle donne en 1619  M. d'Epernon,
          n'toit pas sans utilit pour lui, puisqu'on l'accusoit de
          savoir la vrit sur l'assassinat de Henri IV, et puisqu'il
          sut trouver le moyen de ne pas la dire.]

Articles secrets de l'alliance d'Espaigne, dedi  Messieurs de la
religion.

Comparaison des grands exploits faicts en la mer Mditerrane par le
general des galeres avec ceux de M. l'amiral en la mer Oceane, dediez
 M. de Villars[151].

          [Note 151: Honorat de Savoie, marquis de Villars, avoit eu
          la charge d'amiral aprs l'assassinat de Coligny. Il n'y
          fit pas merveille, et la comparaison indique ici n'toit
          certainement pas  son avantage.]

Un traict de la furie, et description par le comte de Brissac, avec
un discours des commoditez des calottes, dedi  la Margellette.

Discours sur l'appareil que le marquis de Marigny, Chateauneuf de
Bretaigne, Silly[152] de Normandie, Mailly de Picardie, et plusieurs
autres, font pour aller  Saint-Mathurin[153], pour estre guaris du
mal de teste, desdi au mesme.

          [Note 152: Henri de Silly, comte de Rochepot.]

          [Note 153: Patron des fous.]

La vie de Ludovic Sforce, compose par Peronne, desdie au duc
d'Espernon[154].

          [Note 154: Ceci donnerait  penser qu'on souponnoit M.
          d'Epernon de vouloir tenter contre Louis XIII ce que
          Ludovic le More n'avoit essay qu'avec trop de succs
          contre son neveu Galeas Sforza, mort empoisonn par lui le
          21 octobre 1494.]

Les exemples de la bonne foy du president Jeannin,  recueillir du
traict par lui faict avec le feu duc de Biron[155], desdiez  MM.
les princes retirez de la cour.

          [Note 155: Le prsident Jeannin et le chancelier de Sillery
          avoient fait en 1601 le trait avec le duc de Savoie, et
          l'on disoit qu'en mme temps qu'ils traitoient avec ce
          prince pour le roi, ils traitoient aussi en secret pour le
          marchal de Biron, qui en effet trahissoit alors la France
          au profit de la maison de Savoie.]

Un traict de la difficult qu'il y a d'arrester les faucons hagards
et leur faire revenir sur un vieux livre, par le sieur baron de la
Chasteneraye, dedi  Roquelaure[156].

          [Note 156: Antoine de Roquelaure, fait marchal de France
          en cette mme anne 1615. Il avait 71 ans, mais c'toit
          pure calomnie de comparer ce vieux brave  un vieux livre.]

La vie du feu connestable Saint-Paul[157] dedie au vieux mareschal
de Bouillon[158], pretendu vice-connestable de France, compose dans
la Bastille par le comte de la Roche, escript en parchemin rouge.

          [Note 157: Celui que Louis XI fit dcapiter.]

          [Note 158: Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon,
          toit souponn d'avoir des relations avec les princes
          d'Allemagne.]

L'enfantement des montagnes, compos par le duc de Savoie, desdi aux
princes.

Discours secret de l'amiti de M. d'Espernon vers son fils de la
Vallette, avec une remonstrance aux bons pres en faveur des enfants
obeissans[159].

          [Note 159: Le duc d'Epernon avoit, en 1611, refus son
          consentement pour le mariage de son second fils, le marquis
          de la Valette, avec la fille du marchal d'Ancre. Ce
          fils, qui toit trs jeune, et par consquent trs port
           l'obissance pour de tels ordres, pousa, onze ans plus
          tard, la fille de Henri IV et de la marquise de Verneuil.]

La louange de la chastet et puret de la vie, compose par
l'evesque de Rieuls et dedie  la royne Marguerite.

Complainte de la Saguoine sur l'inconstance des hommes, dedi au
baron des Termes[160].

          [Note 160: Csar Auguste de Saint-Lary, baron de Termes,
          avoit pour maistresse une fille de la reine, nomme la
          Sagonne, avec laquelle il fut trouv couch. La reine
          chassa la Sagonne, et peu s'en fallut qu'elle n'obtnt du
          roi qu'il envoyt M. de Termes  l'chafaud.--Ce nom de la
          Sagonne cache Diane de la Marck, femme en troisimes noces
          de Jean Bahou, comte de Sagonne.]

Le Boittelette du beau Mortemart[161] dedi aux hermaphrodictes.

          [Note 161: Il est aussi parl de lui  l'art. 62 de
          l'_Inventaire de la bibliothque de matre Guillaume_.]

La promptitude Liverit, dedi  La Fert[162].

          [Note 162: Gouverneur de Chartres, qui avoit mis en effet
          assez de promptitude  livrer la place.]

Apologie du Cel Castel contre ceux quy denient que M. le prince
de Cond soit legitime, dedi  la memoire de feu M. le comte de
Soissons[163].

          [Note 163: Frre pun du prince de Cond, dont la
          lgitimit est ici mise en doute. Il toit mort en 1612.]

Histoire du malheureux advnement caus par l'adultaire, compos par
la comtesse de Limours[164], et dedi  Mme de Vilars[165].

          [Note 164: Femme de ce comte de Limours qui, selon les
          _Contrevritez de la cour_ (v. notre t. 4, p. 341) avoit
          si mauvaise mmoire. Les actions de Mme la comtesse ne
          semblent pas avoir t de celles dont il ft bon de se
          souvenir.]

          [Note 165: Soeur de Gabrielle d'Estres, pour laquelle
          Henri IV eut un penchant passager. V. Sauval, _Galanteries
          des rois de France_, 1731, in-12, t. 2, p. 354.]

Le merite qu'il y a de se contenir en viduit, escript par Mme de
Marmoutier et dedi  Mme de Guise la Doriere[166].

          [Note 166: La _douairire_.--C'est la mme qui fit beaucoup
          parler d'elle, pendant son veuvage,  cause de son commerce
          avec M. de Bellegarde. Le 55e article de l'_Inventaire des
          livres trouvs en la bibliothque de M{e} Guillaume lui
          est consacr_: Trois livres enseignants de conserver sa
          virginit devant et aprs l'enfantement, par Mme de Guise,
          ddis  Mme de Vitry.]

Le miroir de la chastet des dames de ce temps, compos par Mme de
Santiny et dedi  Mme la duchesse de Seully.

La louange de la fidelit conjugalle, par le comte de Chiverny[167]
et dedi au comte de Grammon[168].

          [Note 167: L'auteur des excellents _Mmoires_ souvent
          rimprims. Je l'aurois cru exempt de ces sortes de
          malheurs.]

          [Note 168: Philibert de Grammont, second mari de la belle
          Corisandre d'Andouins, l'une des plus clbres matresses
          de Henri IV.]

La piteuse et deplorable avanture d'Acteon, mang par les chiens
aprs avoir est metamorphos par Diane en forme de cerf, compos en
vits franois par Madame la fouteuse de Balaigny[169] et dedi  la
memoire de son mary.

          [Note 169: Diane d'Estres, soeur de Gabrielle, seconde
          femme de Jean de Montluc, seigneur de Balagny, marchal de
          France.]

Poeme tragique de Landry et de la royne Fredegonde, compos par la
marechalle d'Ancre, et dedi  la royne.

L'art honneste de petter, pratiqu et compos par le president
Duret[170], dedi  M. de Roquelaure.

          [Note 170: Duret de Chevry. V. sur lui notre dition des
          _Caquets de l'Accouche_, p. 147.]

Veritable discours du pote de Marseille et de sa vie, mis en lumire
par Madamoiselle de Vitry, quy dit l'avoir assist  tous les
merveilleux traits de son mestier.

Les excellents et doctes sermons du cardinal de Sourdy[171] desdi
 un Marguillier de Sainct-Germain-de-l'Auxerroy, par l'advis du
cardinal de Bousy[172].

          [Note 171: V. sur les moeurs de ce prlat notre t. 4, p.
          340. C'est avec intention qu'on fait ddier ses sermons 
          un marguillier de Saint-Germain-l'Auxerrois. L'htel de
          Sourdis toit proche de cette glise; il avoit donn son
          nom  une petite impasse qui ne vient que de disparotre.]

          [Note 172: Celui qui avoit ngoci le mariage de Henri IV
          et de Marie de Mdicis.]

Consolation  la comtesse de Sansay, faicte par M. du Maine, sur la
mort de M. Balaigny.

Quatre livres des commoditez, profits et utilitez qu'on reoit
d'avoir deux femmes en un mesme temps, avec la louange d'elles-mesmes.

Un livre de clemence, par M. d'Espernon, si vieux, et si effac qu'on
n'y voit rien, dedi aux Provenaux, avec un discours,  la fin du
livre, o il refute l'opinion des potes.

Les inimitables grimasses du chevalier de Silly, dedi aux jeunes
gens de la cour.

Trois tomes escripts par le mareschal de Biron, le premier traictant
du depvoir des subjects envers leur prince; le deuxiesme, de la
recompense des loyaux serviteurs; le troisime, de la prudence qu'on
doit avoir pour se comporter finement, dedi au comte d'Auvergne.

L'apparition de Saincte Gertrude  Madame l'abbesse de
Maubuisson[173] estant au mal d'enfant.

          [Note 173: Anglique d'Estres, autre soeur de Gabrielle.]

  Un Italien incogneu
  En France tout seul est venu
  N'ayant aucune compagnie;
  Mais en France s'est bien trouv,
  Estant fort bien envitaill
  Pour resjouir sa grande amie.

  Il a fort bien faict ses affaires
  Et a gaign de grands thresors.
  Car, se donnant de grands efforts,
  Soubs luy tout le monde faict taire.

  Tous les thresors qu'il a conquis
  C'est par fraude et par piperie;
  Il a gaign, par mon advis,
  Pour faire duchesse sa fille.

Il n'y a Franois au monde quy ait l'esprit tel comme ceste nation
estrangre, car les plus beaux esprits de la France, en telle part
que ce soit, ne sauroit si bien bastir sa fortune en estrange
pays comme fait une quantit de race coyonnesque quy se bastissent
incontinent au naturel des vrais Franois; ils leur veulent faire
accroire qu'ils sont meilleurs que ne sont les naturels du pays,
encore qu'ils feussent de Sainct-Denis ou d'Aubervillier, et veulent
dire comme les bonnes femmes de Paris, Aubervillier vaut bien Paris,
choux pour choux.




_Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyes les patrons des
galles qui ont est transportez du vent en plusieurs et divers
pays et ysles de la mer, et principallement s parties des Yndes.
Et ont veu tant de diverses nations de gens et de bestes que c'est
merveilles. Desquelles la declaration appert en ces presentes
lettres. Escriptes en la cyt d'Arjel, le VIe jour de may[174]._

          [Note 174: Nous devons la communication de cette pice trs
          curieuse  l'obligeance de notre ami M. Charles Livet, qui
          l'a copie avec le soin le plus minutieux sur l'exemplaire,
          sans doute unique, que possde la bibliothque de Nantes.
          Elle est imprime en gothique, in-8, sans pagination. Au
          verso du premier feuillet, o le titre se trouve, l'on
          voit une grossire gravure  sept personnages, dont un
          assis au milieu sur un sige surmontant une estrade  deux
          marches. Le mme frontispice, nous dit M. Charles Livet,
          se trouve en tte de la pice intitule: _L'Entre du roy
           Romme_ (du mercredi dernier dcembre 149.). Le dernier
          chiffre ne s'y trouve pas, mais il faut lire 1494, car
          il s'agit de l'entre de Charles VIII dans la ville des
          papes, le 31 dcembre de cette anne-l. M. Livet pense que
          la pice qu'il nous communique est du mme temps, et je
          partage cet avis. C'toit le moment de la premire et de
          la plus vive curiosit qu'avoient d exciter les voyages
          et les dcouvertes de Colomb; il devoit courir par toute
          l'Europe, au sujet de cette entreprise, aux incroyables
          rsultats, beaucoup de petits livrets du genre de celui-ci,
          dans lesquels l'imagination populaire, remplie d'ides
          singulires touchant l'existence de tout un monde fabuleux,
          trouvoit moyen de renchrir encore sur ce que la ralit
          taloit de merveilles. M. Brunet cite, dans le _Manuel du
          libraire_ (t. 3, p. 111), une pice qui montre avec quelle
          avidit la curiosit du peuple se fit partout un appt des
          nouvelles qui venoient de ce monde rcemment dcouvert.
          C'est la traduction que Giuliano Dati fit en vers italiens
          de la premire lettre latine par laquelle Colomb annona
          au monde ancien le monde nouveau, M. Libri, qui possdoit
          cette pice trs rare, dont voici le titre. _La lettera
          (in ottava rima) dellisole che ha trovato nuovamente il re
          dispagna_, etc., pense qu'on la chantoit dans les rues.
          Quadrio, _Storia e ragione d'ogni poesia_, Milano, 1739,
          in-4, t. 4, p. 48, en parle, mais lui donne  tort la date
          de 1495, au lieu de celle de 1493. Le rcit, fait aussi
          sous forme de lettre, que nous donnons ici, fut peut-tre
          inspir par le mme vnement; seulement, ne tirant point
          comme l'autre ses faits d'une lettre du grand navigateur,
          il est compltement fabuleux, comme ceux qui couroient
          depuis long-temps sur les pays gouverns par le prtre
          Jean. Quelques noms de lieux qui ont la prtention d'tre
          des noms espagnols prouvent toutefois qu'il peut s'agir
          ici des pays que Colomb dcouvrit et baptisa pour le roi
          d'Espagne.--La _cyt d'Arjel_, d'o la lettre est date,
          doit tre la cit d'Alger.]


Nos trs chiers et parfaictz amys seigneurs de Porion et de
Saint-Germain, frequentans la mer en la region occidentalle, nous
nous recommandons  vous et  tous noz amys de par del, vous
faisans savoir que depuis nostre partement  la fortune des vens,
nous avons est transportez en plusieurs pays et ysles en la mer.
Et premirement en l'ysle de Coquelicaris, o les hommes sont de
merveilleuse figure et sont bonnes gens. Ilz nous ont consolez et
confortez en leur langaige, qui est bien estrange. Et ont le stature
de grandeur environ comme geans; leurs yeulx esclrent la nuyt comme
torche, et voyent plus de nuyt que de jour; le nez long de trois piez
et la barbe longue jusques  terre, verte comme pr; la queue comme
ung lyon, et mengent ung mouton  l'heure. Ils boivent, le jour, la
mer salle, et, la nuyt, chascun bien douze potz de vin; ilz sont
de telle nature que ils s'endorment par l'espace de trois jours et
trois nuytz, et, quant ilz sont reveilliez, ils font ung si grant et
si horrible cry qu'on les orroit braire de quatre  cinq lieues; ilz
tyrent  la charue comme chevaulx et font leur labour sans ayde de
bestes.

Leurs femmes sont petites comme nayns et ont deux queues, et sont
vestues de peaulx de garapotz, qui sont grandes bestes comme beufz;
la teste longue de six piez, le corps comme ung cerf et  six piedz,
ceulx de devant comme griffons, ceux du parmy[175] comme ung beuf, et
ceulx de derrire comme ung lyon; le poil jaune, vert, noir et blanc,
et long de trois piez.

          [Note 175: Milieu.]

_Item_, les cocqs portent laine vermeille de quoy on fait les draps
fins, et sont grans comme grues, la creste blanche et longue d'une
aulne, et au bout la dicte creste a une pierre si excellente qu'on
ne la sauroit estimer: car l'hostel o les dictz coqs seront, le
tonnoire, l'escler, la fouldre ne la tempeste n'y pourront faire
aucun mal, pour la grant vertu et dignit de la dicte pierre. Ilz ont
le bec large comme une becque, et les fault tondre tous les moys,
et les dictz coqs et poulies chantent tousjours ensemble si trez
melodieusement qu'ilz endorment les gens: car il semble que soient
luz[176] et harpes de ouyr leur chant.

          [Note 176: Luths.]

Les poulles sont perses[177] comme azur et n'ont point de plumes, si
non en la queue, qui est blanche et comme miroer de paon, et ponnent
les oeufz tous cuytz, pour la grant chaleur qui est en eulx, et est
bonne et excellente viande; et qui les veult mengier clerez, il les
convient mettre en eau chaulde.

          [Note 177: C'est--dire d'un bleu vert.]

_Item_, avons est en une aultre ysle nomme l'ysle de Hude-Fridaga,
o les femmes ont deux couillons[178], et sont moiti noires et
moiti blanches, et filent la soye le plus excellentement que jamais
on sauroit veoir. Les hommes ont les cheveulx trainans jusques en
terre et sont jaunes comme fil dor, et ne font rien, ne aussi ilz ne
veulent rien faire, sinon danser, ryre et galler.

          [Note 178: Dans les _Prodiges de l'Inde_, manuscrit cit
          par M. Berger de Xivrey,  la p. 117 des _Traditions
          teratologiques_, il est parl de femmes barbues qui ont
          douze pieds de haut et portent une corne au nombril.]

En la dicte ysle a une manire de bestes qu'on appelle opy loripha,
grosse comme ung tonnel, et est toute ronde, le poil blanc, jaune,
noir et vert; le col long bien dix aulnes, et a la teste comme une
gargouille. Elle gette feu par la gueule, qui sent le souffre,
especiallement quant il tonne, et se resjouyst tant du tonnoirre
qu'on l'orroit braire et crier de plus de sept lieues.

_Item_, en l'ysle de Sosorogo, qui est grande, en la quelle nous
avons est bien l'espace de trois sepmaines, et est auprs du pays
d'Albanie, merveilleuse cyt et grande prs de Alexandrie, o madame
sainte Catherine fut ne et o les marmotz sont. En ceste dicte ysle
les vaches n'ont point de cornes ne de queue, et semblent estre
painctes, et le laict quelles donnent semble estre vin blanc, et est
aussi bon que l'on sauroit trouver, et sont tonses deux fois l'an,
et de la laine qu'elles portent on en fait ces draps de veloux blanc.

_Item_, les chivres ont le laict si aigre qu'il ne sert que de
verjus ou de vinaigre. Les moutons ont sept cornes[179] et deux
testes et la laine verte, et n'est loup qui en puisse approuchier,
tant sont courageux; ilz sont grans comme asnes et ont la queue
comme ung lyon. En ceste dicte ysle, les gens sont vestuz de peaulx
de pyrelmogues, qui est une beste de la grandeur d'un chat et de
longueur demye aulne; le poil de la couleur au col d'un mallart,
la teste comme ung synge, la queue comme une marmote blanche, et
est trs excellente penne[180]; elle conserve et garde une personne
de plusieurs maladies, mais on n'en peut avoir ne pour or ne pour
argent, tant est precieuse la penne de ceste dicte beste.

          [Note 179: Dans le prcieux volume in-4 gothique possd
          par la Bibliothque impriale: _Prestre Jehan  l'empereur
          de Rome et au roy de France_, il est aussi parl d'animaux
           sept cornes. M. G. Duplessis a publi cette lgende,
          d'aprs les meilleurs textes,  la suite de _la Nouvelle
          fabrique des excellents traits de vrit_, Biblioth.
          elzevirienne, Paris, P. Jannet, 1853. M. Ferdinand Denis en
          avoit dj donn un bon texte dans son petit volume: _Le
          Monde enchant_, Paris, 1843, p. 376.]

          [Note 180: Sans doute pour plume.]

_Item_, en l'ysle de Tapilomugan, qui est auprs de Arcusie et de
Samarie, o les enfans mangent leurs pres et leurs mres quant ilz
sont anciens; et est auprs du mont Ostrac, o les oliphans[181] et
les griffons[182], sont, qui se combatent aux hommes du pays et leur
font grande guerre, et de l'autre part le pays o les hommes vivent
de l'odeur d'une pomme.

          [Note 181: Les _lphants_. Voir la lgende de _Prestre
          Jehan_ cite plus haut, et les _Traditions teratologiques_
          de M. Berger de Xivrey, p. 407.]

          [Note 182: Dans la lgende de Prestre Jehan, les griffons
          sont des oiseaux qui peuvent, en effet, aller de pair avec
          les _oliphans_: Ils portent bien ung beuf ou un cheval en
          leur nid pour donner  manger  leurs petiz oyseaulx.]

En ceste dicte ysle a une rivire grande qui descent dedans le fleuve
de Eufrates, lequel vient de paradis terrestre[183], o l'on pesche
des anguilles de quatre cens piez de long, et saillent hors de la
rivire pour ouyr le son de la loure[184], et en la dicte rivire
n'ose aller aucun navire o il y ait point de fer, car les pierres
qui sont au fons le saperoient et tireroyent au fons[185]. En ceste
dicte ysle a des oyseaulx grans comme oes, et, quant ilz sont nourriz
et quils peuvent voler, le pre et la mre en chassent une partie,
et par dueil qu'ils ont ils volent si hault que le soleil les cuyt
et tue[186]; et puis quant ils sont cheuz on les menge, et est trs
bonne viande, et en y a si grant nombre quilz en sont au dit pays
tous reffais.

          [Note 183: V. aussi, pour une rivire qui descend de
          Paradis terrestre et est appele Syon, le livre de
          _Prestre Jehan_.]

          [Note 184: Sorte de musette qui avoit donn son nom  une
          danse grave dont elle rgloit les mouvements.]

          [Note 185: Tradition orientale qui se trouve dans les
          _Mille et une Nuits_ (histoire des Trois Calanders).]

          [Note 186: C'est ce qui arrivoit au phnix, d'aprs la
          lgende de Prestre Jehan: S'en monte vers le ciel sy prs
          du soleil, tant que le feu se prent  ses helles, et puis
          descend en son nid et se art.]

_Item_, au mont de Tripho, en la partie orientalle, nous avons veu
ung chasteau fait d'esquailles de gouffiques et une roche de fin or
d'un cost, et d'autre cost tout de cristal; de la quelle montaigne
on ne voit point le couppel[187], et de grosseur tout entour deux
lieues, et au couppel de cette dicte roche a un oysel que est plus
grand que six griffons[188], le quel mengue tous les jours de trois
 quatre beufz; et n'est homme qui se osast trouver sur terre en ces
contres  l'heure de sept ou de huyt, qu'il va repaistre; et, quant
vient environ neuf heures, il s'en va  son dit lieu, et tout le jour
il chante si haultement et si melodieusement que on l'ot de plus de
25 lieues, car il resonne son chant si treffort que tous les autres
oyseaulx de tout le dit pays laissent  chanter, et chacun oyseau se
mussent pour la crainte et tremeur du dit oyseau. Ce dit oyseau est
appelle pypharaum. Les oeufs qu'il pont sont gros comme ung baril,
et ne les peut-on casser, et semble qu'ilz soient paingtz de toutes
couleurs. Trois ou quatre fois la sepmaine il volle en l'air; il a
les yeulx si trs reluisans que il semble estre feu, et est aucunes
fois bien quatre heures sans revenir. En l'air est pour regarder
o il prendra sa proye; il n'espargne foible ne fort; il se boute
plainement en la mer pour prendre le poisson, et s'il treuve une
balaine il la mettra  mort.

          [Note 187: _Coupeau_, sommet.]

          [Note 188: Dans la zoologie fantastique de tous les
          peuples se trouve un oiseau gigantesque comme celui dont
          on parle ici. Les Indiens ont le _garouda_, les Arabes ont
          le _rokh_, dont les _Mille et une Nuits_ content tant de
          merveilles. Un jour, lit-on dans la 74e nuit, il s'abattit
          sur un rhinocros qui venoit d'ventrer un lphant d'un
          coup de corne, et il emporta dans ses serres le vainqueur
          et le vaincu.]

_Item_, au pied de la dicte roche a dix grans chasteaulx, lesquelz
sont tous faitz de pierres precieuses, et y a des femmes qui les
gardent; et en chacun chasteau a sept grosses tours, et en chascune
tour a un grand serpent de diverses couleurs, et moult merveilleux,
et dit-on que ces sept serpens signifient les sept pechiez mortelz
qui guerroient les dix commandemens que les dictes femmes gardent.

_Item_, nous avons est en une autre ysle nome Vulfephaton, en la
quelle a une rivire qui descend au fleuve de Gyon[189] qui vient
de paradis terrestre, et en ceste dicte ysle ne hante que femmes;
on ne les peut congnoistre d'avec les hommes, tant sont vaillantes
en guerre. Et auprs a une autre ysle qu'on appelle Tripongalagan,
et fault qu'ils passent une rivire qu'on appelle Magrouffa quant
ilz veulent habiter aux femmes, et se les femmes enfantent ung filz
masle, elles l'envoient demourer avec les hommes; se c'est une fille,
elles la tiennent et la nourrissent, et lui ardent la mamelle dextre,
affin, quant elles sont grandes, quelles puissent mieulx courir la
lance, car elles guerroient mieulx que les hommes[190].

          [Note 189: Celui qui est appel Syon dans la lgende de
          Prestre Jehan, et dont nous avons parl dans une de nos
          prcdentes notes.]

          [Note 190: C'est l'ternelle fiction des Amazones, qui a
          parcouru toutes les rgions. Selon M. de Humboldt, elle
          appartient au cercle uniforme et troit de rveries et
          d'ides dans lequel l'imagination potique ou religieuse de
          toutes les races d'hommes et de toutes les poques se meut
          presque instinctivement. (_Histoire de le gographie du
          nouveau continent_, t. 1, p. 267.)--Dans le _De monstris_,
          reproduit par M. Berger de Xivrey dans ses _Traditions
          tratologiques_, les Amazones apparaissent aussi sous le
          nom d'_Androgin_, telles que les avoit reprsentes Pline
          (liv. 7, chap. 11), telles qu'on les voit ici. La lgende
          de _Prestre Jehan_ en parle aussi: Et sachez qu'elles se
          combatent fort, comme si elles fussent hommes; et sachez
          que nul homme masle ne demeure avecques elles fors que neuf
          jours, lesquels durant il se peut deporter et solacier
          avecques elles et engendrer, et non plus, car autrement il
          seroit mort.]

_Item_, pareillement, en ensuivant toutes les choses dessus dictes,
nous avons veu ung grant et merveilleux poisson qui saulte sur la mer
plus de cinquante brasses en hault et de travers; il nage plus viste
et plustost que ung oyseau ne sauroit voler, et si a les dentz si
fortes et si agus que quant il empoigne ung batel, il le dessire
et le met en pices, et quant on le veult appaisier, il convient
sonner ung gros tambour. Il a bien douze vingtz piez de long, et de
haulteur bien quarante piez; sa teste est toute ronde, ses oreilles
pendantes plus de vingt brasses; il a treize cornes, longues bien de
sept aulnes; il gette feu par les dictes cornes plus de cent brasses
 long; les yeulx plus gros que une chauldire  tainturier, et est
couvert d'esquailles, et ot-on sonner les esquailles, quant il naige,
de cinq ou sept lieues loing; il a la queue fourche en quatre, et
fait esclisser la mer de sa queue plus d'une lieue de hault[191].

          [Note 191: Ce poisson nous semble tre tout  fait de la
          mme famille que le fameux _Kraken_, dont il est tant parl
          dans les relations des anciens voyageurs et dans quelques
          livres de savants, tels que l'_Histoire anatomique_ de
          Bartholinus, le _Mundus mirabilis_ d'Happelius et le
          _De piscibus monstruosis_ d'Olas Wormius, o il est
          appel _Hafgufa_. C'est le dernier venu de ces poissons
          merveilleux: il n'y a pas cinquante ans qu'un navigateur
          prtendit encore l'avoir rencontr dans les mers du Nord,
          au milieu des les Orkeney; mais celui-l venoit trop tard,
          en 1808, pour accrditer son mensonge. La science alors
          avoit dit son mot sur le _Kraken_; l'on savoit que, sauf
          les immenses proportions dont l'avoit gratifi la terreur
          populaire, ce n'toit autre chose qu'une sorte de sche
          gigantesque, appele _sche  coutelas_, qui se rencontre
          parfois dans les mers du Nord. Le peuple, lui-mme, n'y
          croyoit plus gure en 1808, et je penserois volontiers que
          le mot _craque_ (mensonge) toit un souvenir de ce pauvre
          _Kraken_ dont on lui avoit fait peur si long-temps, et
          auquel il ne vouloit plus croire. Le comte de Provence,
          qui auroit pu tre l'un des premiers incrdules, fut aussi
          l'un des derniers qui tcha de s'en amuser. On connot
          l'article qu'il publia dans le _Journal de Paris_, puis en
          brochure, sur la _grande harpie de mer_, appele Coeleno,
          nom sous lequel on voulut retrouver une altration de celui
          de M. de Calonne, le rapace ministre (V. nos articles sur
          les _Rois journalistes_, _Constitutionnel_ des 4 et 5
          aot 1852.) Au temps o parut la pice donne ici, l'on
          croyoit srieusement  l'existence de poissons de l'espce
          du _Kraken_. Le passage qui motive cette note en est la
          preuve. Dans le _Nova typis transacta navigatio novi Orbis
          Indi occidentalis_, etc., livre trs singulier dcrit par
          le _Manuel_, on peut lire le merveilleux rcit d'un monstre
          de cette sorte qui, aprs avoir soulev un navire, laisse
          les marins dire trs dvotement la messe sur son dos, puis
          replonge dans la mer, remettant ainsi le btiment  flot
          sans avaries. Dans un autre curieux ouvrage: _Recueil de
          la diversit des habits qui sont de present en usaige tant
          s pays d'Europe, Asie, Afrique et illes sauvages, le tout
          fait aprs le naturel_ par Franois Deserpz, Paris, 1562,
          in-8, se trouve le portrait de l'_evesque_ ou _moine de la
          mer_, dessin d'aprs les dessins de _dfunt_ le capitaine
          Roberval et dcrit trs srieusement: car, encore une fois,
          l'on croyoit alors aux monstres dont on parloit, et l'on ne
          faisoit pas comme le comte de Provence ou comme l'excellent
          pre Bougeant, de qui, selon Voisenon, la fabrication des
          monstres toit l'industrie: Quand il avoit besoin d'argent
          pour acheter ou du caf, ou du chocolat, ou du tabac, il
          disoit navement: _Je vais faire un monstre qui me vaudra
          un louis._ C'toit une petite feuille qui annonoit la
          rencontre d'un monstre trs extraordinaire qu'on avoit vu
          dans un pays trs loign et qui n'avoit jamais exist.
          (_Oeuvres compltes_ de Voisenon, t. 4, p. 126.)]

Mon trs chier cousin, j'ay entendu que aucuns de nos gens ont veu
des lymaons qui sont gros comme des tonneaulx, et pareillement des
hanetons qui sont si grans et si merveilleux qu'il n'est homme qui y
puisse demourer.

_Item_, nous avons est gettez si arrire le plus merveilleusement
que jamais homme vit du vent et de l'orage, qui nous a transport en
bien peu de temps jusques au bas occident; et l nous n'avions point
de nuyt, et y avons est trois moys sans revenir, et y avons veu
plusieurs et divers pays.

Nous avons est en une grande et merveilleuse cyt, nomme la cyt
de Montane, o nous avons veu une montaigne la quelle a plus de cent
lieues de hault, et est ung pays de bestes sauvages, o les tygres
sont, les panthres et autres bestes moult merveilleuses; et si y a
des pyes qui sont plus grandes que grues, et n'est homme qui osast
aller seul sans estre accompaign de cinq ou de six hommes, pour les
pies et autres oyseaulx qui sont dangereux et  craindre, et ont les
dictes pies le bec long bien une aulne.

_Item_, en ces pays a grans forestz, et sur tous autres arbres nous
avons veu ung grant arbre le quel a plus de trois lieues de tour de
ses branches, et n'en voit-on point le couppel, et est environn tout
d'eaue, et le fruyt qu'il porte est long comme une andouille et rend
le jus vermeil comme sang, et n'est point de si excellent vin, et
dedans chascun fruyt a une pierre precieuse qui esclre la nuyt comme
le jour, et ne porte le dit arbre que de trois ans en trois ans, et
auprs du dit arbre est la roche de Videquin, o toutes les bestes
sauvages du dit pays vont couchier dedans la dicte roche, pour la
crainte des chahuans, qui leur portent guerre la nuyt, car ilz sont
plus grans que griffons et sont en grant nombre.

_Item_, nous avons est en ung lieu bien plus approuchable, venant
vers les parties de paradis terrestre, o il y a un prestre franois,
au quel prestre Jehan ou son vicaire a donn la cure de Cytrie, en
la quelle le dit cur a de disme du plus excellent bl que l'on
sauroit demander, et pareillement des meilleurs vins, et tous les
ans bien cinq cens oysons, cinquante veaulx, deux cens aigneaulx qui
portent la laine verte, et n'ont non plus de queue que ung cynge, et
n'ont que une corne; outre plus bien quarante barilz de miel, car les
mousches sont grandes comme poulles[192].

          [Note 192: Prestre Jehan, dans sa lgende, conte les mmes
          merveilles du pays qu'il habite: _Item_, en nostre terre,
          y a habundance de pain, de vin, de chairs et de toutes
          choses qui sont bonnes  soustenir le corps humain.]

_Item_, nous avons est au pays de Garganie par la mer Rouge, prs
de paradis terrestre, o nous avons veu des choses admirables, comme
bestes sauvages et autres, et est ce dit pays tant fertille de tous
biens que cest merveilles. _Item_, nous avons veu la fronde et la
pierre de quoy David tua Goliath, et plusieurs autres choses qui
seroient trop longues  raconter.

_Item_, les poulles sont grandes  merveilles et n'ont point de
creste ne de queue non plus qu'un cynge, et n'ont aussi qu'une corne,
et ponnent les oeufs aussi gros que oes; et y a tant de paons qu'on
n'en scet que faire, si non que le dessus dit cur seroit bien
joyeux qu'il y demourast plusieurs Franois avec lui pour vivre
des biens qu'il a en la dicte cure; mais les gens de ce pays n'y
sauroient bonnement vivre, pour l'intemperance de l'air, dont est
dommage.

Autre chose ne vous sauroy que rescripre pour le present.
Recommandez-nous  tous noz amys de par del. Dieu vous doint bonne
vie et longue.

Escript en la cit d'Arjelle, le VI jour de may.

                            Le vostre
                                       VILLAGE
            Conducteur des galles de Provence.

_Cy finent les Nouvelles admirables que les capitaines des galles
ont veues en diverses ysles de mer vers les parties orientalles._




_Le Gan de Jean Godard, Parisien._

_A N. Thibaut G. P._

_A Paris, chez Daniel Perier, demeurant rue des Amandiers, prs le
Colge des Crassins._

1588.--In-8[193].

          [Note 193: Jean Godard fut l'un des potes les plus en
          renom de son temps. Dans les stances ou sonnets mis en
          tte de ses posies, l'on ne va pas moins qu' l'galer 
          Ronsard. Il toit n  Paris en 1564, et mourut en 1630,
          aprs avoir t jusqu'en 1615 environ lieutenant gnral
          au bailliage de Ribemont. Villefranche en Beaujolois
          fut le sjour ordinaire de ce pote, qui pourtant, en
          souvenir de sa ville natale, ne manque jamais de prendre
          le titre de _Parisien_. C'est  Villefranche, selon
          les _Mmoires_ du jsuite Jean de Huissire sur cette
          ville (1671, in-4, p. 86), qu'il fit tous ses ouvrages,
          remarquables par leur mrite et par leur nombre. Deux
          pices dramatiques, _la Franciade_, tragdie en cinq
          actes, et _les Desguiss_, comdie en cinq actes, avec
          prologue en vers, qui vient d'tre rimprime dans le
          t. 7 de l'_Ancien thtre franois_ de la Bibliothque
          elzevirienne, sont ce qu'il crivit de plus considrable.
          On les trouve dans ses _Oeuvres potiques_, Lyon, 1594, 2
          vol. in-8, avec un grand nombre de pices en tous genres,
          odes, lgies, _trophes_ au roi Henri IV, etc. Jean
          Godard n'a toutefois pas rimprim dans ce recueil, non
          plus que dans la seconde dition qu'il en donna  Lyon en
          1618, in-8, sous le titre de la _Nouvelle muse_, ou _les
          Loisirs de Jean Godard, Parisien_, la pice singulire que
          nous reproduisons ici. C'toit une oeuvre de sa jeunesse,
          qui pouvoit lui sembler sans intrt, mais qui n'en a pas
          moins beaucoup pour nous. L'abb Goujet la connoissoit, et
          dans l'article qu'il consacre  notre pote, au t. 15 de
          sa _Bibliothque franoise_, p. 248-249, il la mentionne
          comme trs curieuse, sans toutefois en rien citer, ce que
          l'abb Mercier de Saint-Lger lui reproche presque, et
          avec raison. (V. ses _notes mss._ sur la _Bibliothque
          de la Croix du Maine_, art. _Jacques Godard_.) Nous la
          donnons d'aprs l'exemplaire que possde la Bibliothque
          impriale, et que l'abb de Saint-Lger ne semble pas avoir
          connu. Celui qu'il eut entre les mains se trouvoit  la
          bibliothque Mazarine, n 21,657. Il a disparu depuis.]


EPIGRAMME.

  Tu chantes si bien, mon Godard,
  La nature du gand mignard,
  Que qui liroit ton escriture,
  Si bien elle le raviroit,
  Que, fut il hiver, il n'auroit
  A ses mains aucune froidure.

                         J. HEUDON, Parisien[194].

          [Note 194: Jean Heudon, fils d'un riche bourgeois de Paris,
          toit l'ami de collge de Jean Godard. Au sortir des
          tudes, comme celui-ci manquoit de ressources, il lui toit
          venu en aide, et leur amiti s'en toit augmente. Godard
          fit son chemin dans les emplois, et aussi dans la posie
          et au thtre. Heudon souhaita les mmes succs, et ce fut
          alors Godard qui lui tendit la main. (V. _Hist. du thtre
          franois_, t. 3, p. 539.) Heudon fut moins heureux: sa
          rputation n'gala jamais celle de son ami. Ses tragdies
          de _Saint-Clouaud_ et de _Pyrrhe_ sont dtestables,
          compares  toutes les pices de son temps, et en
          particulier  celles de Godard. Cette ingalit de succs
          n'altra point leur amiti. Dans les posies de Godard,
          les principales pices sont ddies  Jean Heudon (V. t.
          2, p. 239, 245, etc.); d'autres sont adresses  son frre
          Audebert Heudon,  qui Godard semble avoir vou les mmes
          sentiments. Tous deux moururent avant lui, laissant chacun
          un fils, Jean et Thomas, qui hritrent de l'affection
          que J. Godard avoit eue pour leur pre. Les stances qui
          terminent la seconde dition de ses posies, _la Nouvelle
          muse_, etc., leur sont adresses, sous ce titre touchant:
          _l'Amiti hrditaire._]

       *       *       *       *       *

_Le Gan de Jean Godard, Parisien._

    Bien souvent les bienfaits sont mis en oubliance;
  Mais ce n'est pas de moy: j'ai tousjours souvenance
  De l'honneur, du present, du don et du bienfait,
  Tant soit grand ou petit, que quelque homme me fait,
  Jusqu' l mesmement qu' rendre la pareille,
  Ou soit tard, ou soit tost, tousjours je m'appareille:
  Aussi l'homme bien n vraiment recognoistra,
  De parolle ou de fait, le bien qu'on luy fera.
    Thibaut, il me souvient qu'aux dernires estrainnes,
  D'une paire de gands tu me donnas les miennes.
  Je te veux ore faire un semblable present:
  Je veux le gand chanter en ton nom  present,
  Afin que, si mes vers sur le temps ont victoire,
  Ton nom et ton present soient de longue memoire,
  Ou bien  tout le moins pour te faire savoir
  Que je ne veux manquer  faire le devoir
  A l'endroit de celuy qui m'oblige et qui m'aime,
  Ainsi comme tu fais, autant comme lui-mesme.
    Mais changeons de propos, et venons  nos gans
  Dont il est question. Ce n'est pas de ce temps
  Seulement que l'amour l'oeil de larmes nous mouille,
  Qu'il nous tient en souci, que la teste il nous brouille
  De mille passions, qu'il nous glace de peur:
  Aussi bien au pass ce petit dieu pipeur
  Tourmentoit les humains d'extresme fascherie,
  Voire mesme les dieux ont senti sa furie.
  Tesmoing soit Juppiter, qui tient le premier rang,
  Chang tantost en or, en cigne, en taureau blanc;
  Et mesme, qui plus est, Venus, sa propre mre,
  N'ha pas peu s'affranchir de sa douleur amre.
  Maintenant la navrant, la faisoit suspirer
  Pour l'amour du dieu Mars; tantost pour un berger
  Qui menoit ses troupeaux sur les rives du Xante;
  Tantost il luy faisoit une playe recente
  Dans son coeur enferr d'un beau trait pris aux yeux
  D'Adonis, le plus beau qui fut dessous les cieux.
  Ce jeune fils de roy, chef-d'oeuvre de nature,
  Passoit en grand beaut tout autre creature:
  Narcisse auprs de luy n'estoit que vain abus,
  Ni mesme Cupidon, ni le plaisant Phoebus,
  Si bien qu'il eust sembl que sa beaut celeste
  Fust venue icy-bas affin d'estre moleste
  A tous hommes mortels, leur versant dans les yeux
  Un dangereux poison, toutesfois gracieux.
    Mais s'il avoit le corps beau jusques  merveille,
  Aussi son ame avoit une beaut pareille;
  Son coeur estoit royal et de vertu rempli,
  Estant du tout en tout parfait et accompli.
  De ses esbatemens la chasse fut l'eslite,
  En imitant Diane, Orion, Hipolyte:
  Car, fut que le Soleil retira ses chevaux
  De l'estable marine, annonant les travaux,
  Ou qu'au milieu du ciel il traina sa charrette,
  Ou bien, ayant couru sa jornalire traite,
  Qu'il s'en alla coucher chez sa tante Thetis,
  Tousjours estoit aux champs le gentil Adonis,
  Ou bien chassant le cerf  la teste branchue,
  Ou le grondant sanglier arm de dent crochue.
  Venus, qui dans le sin brusloit de son amour,
  Ne le pouvoit laisser ny la nuit ny le jour,
  Courant tousjours aprs ses beaux yeux et sa face,
  Et fust-ce mesmement qu'il allast  la chasse,
  Qu'il allast  la chasse au profond des forests,
  Qui sont pleines d'horreur, pour y tendre ses rets.
  Un jour elle l'y suit, brassant[195]  l'estourdie
  Des espineux halliers: une ronce hardie
  Luy vint piquer la main, d'o s'escoula du sang,
  Lequel, depuis germ dans le fertile flanc
  De la mre commune, a donn la naissance
  A la rose au teint vif, qui luy doit son essance.
    Tout depuis ce temps-l, la fille de la mer,
  Venus au front riant, sa main voulut armer
  Contre chardons, et ronces, et piquantes espines.
  Elle fit coudre adonc de leurs esguiles fines,
  Aux Graces au nud corps, un cuir  la faon
  De ses mains, pour aprs les y mettre en prison.
    Les trois Charitez[196] soeurs  la flottante tresse,
  En usrent aprs ainsi que leur maistresse.
    Voil comment Venus nous inventa les gands,
  Lesquels furent depuis communs  toutes gens,
  Non pas du premier coup: les seulles damoiselles
  Long espace de temps en portrent comme elles.
    Depuis, les puissans roys s'en servirent ainsi,
  Et puis toute leur court, puis tout le peuple aussi.
    Mais, bien qu'ores chacun les mette  son usage,
  Le petit et le grand, et le sot et le sage,
  Si ont-ils toutes fois encore authorit
  De servir de signal  la grand' dignit
  Des prelats reverends: un chacun d'eux en porte
  Qui de laines sont faits, mais en diverse sorte,
  Comme ils ne sont tous uns; selon qu'ils tiennent rang.
  Les uns les ont de rouge et les autres de blanc.
  Encores par dessus leurs laines sont couvertes
  De turquoises, rubis, et d'esmeraudes vertes[197],
  Que portent les prelats, en signe de l'honneur
  Qu'ils sont les lieutenants du souverain Seigneur,
  Qui, dans le ciel assis, darde dessus la terre,
  Ainsi que traits flambants, les esclats du tonnerre.
    Par ce moyen-l donc en honneur sont les gands,
  Qui jusques aujourd'huy sont la marque des grands,
  Qui les ont par honneur, et davantage j'ose
  Coucher dedans mes vers qu'il n'y ha nulle chose
  Qui sert  nostre corps, le couvrant et vestant,
  Qui les puisse esgaler ny qui valle bien tant:
  Car s'il m'est accord, ce qui me le doit estre,
  Et si l'on ha respect au vallet pour le maistre,
  Ils emportent le prix, puis qu'ils servent la main,
  Qui proffite le plus de tout le corps humain.
    C'est elle qui fait tout, disposte et bien legre,
  Sans cesse travaillant comme une mesnagre.
  Elle coud, elle file, elle va labourer:
  A tous cous il luy faut le travail endurer.
    Elle taille la vigne, elle esbranche les arbres,
  Elle peint les tableaux, elle grave les marbres,
  Elle affile l'espe et tous les ferremens,
  Puis elle en donne aprs le camp des Allemans;
  Elle nous fait du feu quand le corps nous frissonne
  De froid en janvier; les bleds elle moissonne;
  Elle assemble la gerbe, elle la bat aprs,
  Elle en tire du grain, et du grain du pain frais,
  Sans cesse travaillant pour ce gouffre de ventre
  O de tous ses travaux le fruit et salaire entre.
  Par elle Jupiter tient son sceptre orgueilleux;
  Par elle Juppiter sur les monts sourcilleux
  Darde son foudre aisl; par son aide Neptune
  Tient son sceptre  trois dents; par elle la Fortune
  Tient ses riches joiaux; par son aide Pluton
  Porte un sceptre obei du bouillant Phlegeton.
  Jadis par son moyen l'invaincu Charlemagne,
  Sainct, estoit de nos roys descendus d'Allemaigne,
  Des Espagnes vaincueur le triomphe emporta;
  Jadis, par son moyen, sur sa teste il planta
  D'un bras non engourdi la marque imperialle,
  Ayant j sur le chef la couronne royalle.
    Par son aide jadis le grand Henri second,
  Qui de palme et laurier s'ombragea tout le front,
  Fit fuir l'empereur,  son grand vitupre,
  Dans son propre pays en ravageant son pre.
  Par sa guerrire main nostre prince, son fils,
  Invaincu se fit voir  deux osts desconfits
  A Dreux et Montcontour; et par sa main puissante
  Loys, pre du peuple, en l'Itale plaisante,
  Deffit prs Aignadel le camp venitien,
  Faisant trembler Venise et reprenant le sien.
    Bref, cette main fait tout ce qu'on peut faire et dire,
  Et si ce qu'elle fait seule elle peut escrire;
  Elle habille le corps de laine de brebis;
  Mais sans l'ayde d'aucun elle fait ses habits,
  Je di ses gands fourchus, qui font qu'elle n'endure
  Ni le chaud de l'est, ny la gourde froidure
  De l'hyver glaonneus. Aussi font-ils fort bien
  De la garder de mal, puisque tout nostre bien
  D'elle seule despend: ainsi le gand utile
  Contregarde la main mesnagre et subtile.
    Combien est-il heureux de toucher quelques fois,
  Ou plus tt si souvent, la main blanche et les doits,
  Tout  l'aise et loisir, de ces belles pucelles,
  De ces fleurs de beaut, de tant de damoiselles!
  Je croi, quand est de moy, que cinq cens mille amants,
  Pour jouir de cest heur voudroient bien estre gans,
  Ne deussent-ils jamais avoir nature d'home.
    Il est temps de parler des gans blancs de Vendosme[198],
  Qui sont si delicats que bien souventes fois
  L'ouvrier les enferme en des coques de nois;
  On en parle aussi tant que leur ville gantire
  Reoit presque de l sa renomme entire.
  Si pris-je bien plus pourtant les gans romains[199],
  Qui servent plus aux nerfs que ne font pas aux mains.
  Ny le musque indien, ny l'encens de Sabe,
  Ny le basme larmens qui pleure en la Jude,
  Ny tout l'odorant bois de quoy l'unique oyseau[200]
  Son sepulcre bastit dessus un arbrisseau,
  Ny tout ce que l'Arabe a de senteur, en somme,
  Ne sentit pas meilleur que font ces gans de Rome[201].
  D'autres il y en a, bien richement brods
  De soye ou de fil d'or,  l'eguille et au ds[202],
  En petit entrelas et mignarde peinture
  O se lit mainte hystoire et estrange adventure.
  D'autres sont enperlez. Si pris-je pourtant,
  A cause du plaisir, les gands de chasse autant[203].
  Sans eux l'oyseau de poing n'yroit point  la guerre.
  Qui pourroit endurer son espinneuse serre
  S'il n'estoit bien gant? Si le plaisir est grand
  De la fauconnerie, on le doit tout au gand.
  Aussi lui devons-nous presque tout nostre ouvrage,
  La perche, les charrois, et tout le labourage
  Qui se fait en hiver: car en telle saison
  On n'oserait sortir, ny laisser la maison,
  Ny travailler dehors, qui n'a la main arme
  De bons gros doubles gands  couleur enfume.
  Sans eux le laboureur ne pourroit en hiver
  La mencine[204] tenir, ni les champs remuer;
  Sans eux le vigneron n'yroit point  la vigne,
  Le pescheur ne pourroit sans eux tenir sa ligne
  Dessus les froides eaux, alors que le poisson
  Lubre[205] ne peut nager  cause du glaon
  Qu'il rencontre  tous coups; ou si d'un bon courage
  Ils s'en alloient sans gands  leur penible ouvrage,
  Outre qu'ils ne pourroient besongner  demy,
  Sans cesse estant frapps par le froid ennemy,
  Les doits leur gelleraient, et les deux mains lasses
  Ils auroient  tous coups en hyver crevasses,
  O c'est que chaudement du gand nous nous servons
  En chose qui que soit, car nous en escrivons
  De la prose et des vers, ayant la main delivre[206]:
  Gantez nous feuilletons un grec ou latin livre,
  Nous taillons bien la plume avec le canivet[207],
  Parmy d'autres papiers nous cherchons un brevet.
  Une femme gante oeuvre en tapisserie,
  En raizeaux deliez et toute lingerie.
  Elle file, elle coud, elle fait passements
  De toutes les faons, ayant en main ces gands
  Que l'on nomme coups[208], gands autant necessaires
  Que le soleil au jour, que la rame aux galres.
  Les hommes d' present, qui cognoissent combien
  Ils nous font de profit, de plaisir et de bien,
  Les honorent aussi de mainte broderie
  Faite subtilement, de riche orfevrerie,
  De senteurs, de parfums. Les uns sont chiquets
  De toutes pars  jour, les autres mouchets
  D'artifice mignard; quelques autres de franges[209]
  Bordent leur riche cuir, qui vient des lieux estranges[210].
    Tel est souvent d'un roy le condigne present,
  Et vaut cent fois plus d'or qu'il n'est lourd et pesant;
  Tel sent mille fois mieux que le musque ou civette
  Qu'on voit  Saint-Denis. Il n'est tant de poissons
  Dans le large Ocean qu'on en voit de faons[211].
  C'est pourquoy je ne veux et ne peux les escrire;
  Si veux-je toutefois encor un mot en dire,
  Et puis c'est tout. Aussi les nouveaux maris
  En donnent par honneur aux parens convis:
  C'est l'antique faon[212]. Ceste faon louable
  Monstre combien le gand fut jadis honorable.
    O gans saints et sacrs! la marque des prelats,
  Brancheus estuy des mains qui nous pendent au bras,
  Garde-mains, chasse-chaud, chasse-froid, chass'ordure,
  Port'anneaus, mesnagers,  la riche bordure,
  Emmusqus, odorants, invents de Venus,
  Vandomois et romains,  cinq branches, cornus,
  Nuptiaus, estreneurs,  la gueule beante,
  Mais pres des manchons, race bien faitiente,
  Pour vous avoir chants le premier, des Romains,
  Des Grecs et des Franois, gards-moy bien les mains,
  Et celles de Thibaut, en hiver de froidure,
  Et du hle au soleil, qu'en est l'on endure.

          [Note 195: cartant avec les bras.]

          [Note 196: Les trois Grces, _Charites_ en grec.]

          [Note 197: On laissoit aux prlats ces gants orns de
          pierreries. Georges Cliffort, comte de Cumberland, enrichit
          pourtant de cette manire le gant qu'lisabeth lui avoit
          donn en signe d'estime. Il s'en fit une parure; dans les
          tournois, il ne portoit pas autre chose  son chapeau.]

          [Note 198: Il suit de l, dit l'abb Mercier de
          Saint-Lger dans sa note manuscrite dj cite, que cette
          fabrique de gants fins  Vendme existoit en cette ville
          ds le XVIe sicle. L'abb Goujet, dans l'extrait qu'il
          donne de ce petit pome, n'a pas remarqu ce fait. Dans
          les _Mlanges d'une grande bibliothque_ HH, p. 123, l'on
          avoit dj constat l'existence au XVIe sicle d'une
          fabrique de gants qui avoit pu donner naissance  celle
          de Vendme: c'est la fabrique de Blois. Il est certain,
          y est-il dit, que l'usage des gants blancs nous est venu
          d'Italie; cependant, au XVIe sicle, les gants de la
          fabrique de Blois en France toient dj fort renomms.
          Savary (_Dict. du commerce_) parle de ces gants de Blois et
          de ceux de Vendme. C'toit, avec Paris, dit-il, la ville
          o l'on en fabriquoit le plus de son temps.]

          [Note 199: La rputation des gants de Rome se soutint
          jusqu' la fin du XVIIe sicle. M. de Chanteloup chargea
          souvent Poussin de lui en acheter. Le 7 octobre 1646,
          celui-ci lui crit  propos d'une de ces commissions
          qu'il y a employ un sien ami, connoisseur en matire de
          gants. Du tout il a fait un paquet. Il y en a, dit-il,
          une douzaine, la moiti pour les hommes, la moiti pour
          les femmes. Ils ont cot une demi-pistole la paire, ce
          qui fait dix-huit cus pour le tout. Dans sa lettre du 18
          octobre 1649, il crit encore  M. de Chanteloup qu'il lui
          a achet de bons gants  la _frangipane_, c'est--dire de
          ceux qu'on parfumoit selon la mode introduite du temps de
          Catherine de Mdicis par le comte de Frangipani. C'est,
          dit Poussin, la signora Magdalena, femme fameuse pour les
          parfums, qui les lui a vendus.]

          [Note 200: Le phnix.]

          [Note 201: Dans le _Parfumeur royal_, par Barbe, parfumeur,
          Paris, 1689, au chapitre des _gants de senteur_, on trouve
          la manire de parfumer les gants avec de la gomme odorante
          ou des fleurs.]

          [Note 202: Au moyen ge l'on portoit dj des gants orns
          de fils d'or:

               Il l'en donna le gant  l'or par.

           (_La Chevalerie Ogier de Danemarche_, t. 1, p. 103, v. 2489.).]

          [Note 203: _Le gant de fauconnier_, dit Savary, _Dict. du
          commerce_, est un trs gros gant d'un cuir trs pais,
          ordinairement de cerf ou de buffle, qui couvre la main et
          la moiti du bras du fauconnier pour empcher que l'oiseau
          ne le blesse avec son bec ou avec ses serres.]

          [Note 204: La _manchine_, manche de la charrue.]

          [Note 205: De _lubricus_, glissant.]

          [Note 206: C'est--dire _agile_, _en libert_. On disoit
          plutt encore _ delivre_, comme dans cette phrase de la
          124e _nouvelle_ de Despriers: N'ayant la langue si _
          delivre_ pour se faire entendre.]

          [Note 207: Le canif. (V. notre t. 1, p. 217.)]

          [Note 208: C'est ce que nous appelons aujourd'hui
          des _mitaines_, mot qui autrefois toit synonyme de
          _mouffle_, et qui, au lieu de dsigner ces demi-gants
          de femme, s'employoit pour ces gros gants fourrs qui
          n'avoient qu'une sparation entre les quatre doigts
          runis et le pouce. Ces sortes de gants se vendoient chez
          les bonnetiers, qui, pour cela, se faisoient appeler
          _mitonniers_. (V. le volume dj cit des _Mlanges d'une
          grande bibliothque_, p. 11 et 121.)]

          [Note 209: Sur ces _gants  frange_, V. notre t. 3, p.
          247. C'toit un des grands luxes de cette poque. On lit
          dans un vieux bouquin imprim  La Haye en 1604 que les
          habitants de Cambray, pour recevoir dignement le roi, qui
          devoit passer par leur ville, eurent l'attention dlicate
          de faire la barbe  un pendu qui toit expos aux fourches
          publiques, et de mettre un _gant avec une frange d'or
          magnifique_  une main de bois qui servoit de guide sur le
          grand chemin de la ville. (_Essai historique sur les modes
          et la toilette franoise_, Paris, 1824, in-12, t. 2, p.
          95.)]

          [Note 210: Le meilleur cuir pour les gants venoit
          d'Espagne. On disoit alors _souple comme un gant
          d'Espagne_, proverbe qui a survcu, mais mutil. (V.
          _Francion_, 1663, in-8, p. 63) L'on disoit, lisons-nous
          dans les _Mlanges d'une grande bibliothque_, _loc.
          cit._, que, pour faire de beaux et bons gants, il falloit
          que trois royaumes y concourussent: l'Espagne, pour
          prparer et passer les peaux; la France, pour les tailler;
          l'Angleterre, pour les coudre, parceque les Anglois avoient
          dj imagin des aiguilles particulires pour bien coudre
          les gants, ce qui est assez difficile. Du temps de Savary,
          le proverbe que nous venons de citer n'toit dj plus
          vrai: la France suffisoit pour faire de bons gants.]

          [Note 211: J. Godard auroit en effet encore pu parler des
          _gants de Grenoble_, des _gants de Niort_, qui sont rests
          clbres, et d'une espce de gants appels _gants gras_,
          qui se mettoient pour adoucir les mains. Il en est dj
          longuement question dans les _Mmoires_ de La Force, t. 2,
          p. 457. On les fabriquoit  Ham. On les appeloit aussi
          _gants de chien_, dit Savary, parcequ'ils se faisoient de
          la peau de cet animal passe en l'huile.]

          [Note 212: Elle se conserve encore dans quelques villes
          de province, o l'on donne des gants aux convis d'une
          noce ou d'un enterrement. C'est un reste de l'usage des
          _paraguante_. V. une note de notre dition du _Roman
          bourgeois_, p. 103.]

       *       *       *       *       *

SONET.

    A peine (mon Heudon) que tout vif je n'enrage
  Quand j'entend caqueter ces benets et badaus,
  Qui sont faits seulement de chair, de sang et d'os,
  Mais, ce crois je, sans coeur, sans ame et sans courage.

    On les oroit conter qu'un homme n'est pas sage
  Qui escrit en franois, tant sont ces gros lourdaus,
  Et que l'on ne doit point remporter aucun los,
  Si non par un latin ou par un grec ouvrage.

    Comment peuvent-ils tant priser et louanger,
  Vituperant le leur, un langage estranger
  D'une langue impudente et digne de torture?

    Puisque (ainsi comme on dit) que son nid semble beau,
  Par instinc naturel, tousjours  chaque oyseau,
  C'est vraiment donq qu'ils sont homes contre nature.


SONET.

    Ce genereux guerrier, ce pre des sciences
  Qui reluit  Paris, ce puissant roy Franois,
  Abolit le latin, et voulut qu'en franois
  Les juges et plaideurs parlassent aux sceances.[213]

    Nostre langue cessa de faire doleances
  Pour son triste mespris, sous ce grand de Valois;
  Elle fut en honneur  la cour des grands rois,
  Et le latin cass perdit ses vieilles censes.

    Lors entour nostre langue on vit les bons esprits;
  Mais quelques uns pourtant les en ont  mespris,
  Comme si en franois ils ne pouvoient bien dire;

    Et, les jugeant comme eux, soit  mal, soit  bien,
  Car, disant qu'en franois il ne faut pas escrire,
  Je te promets, Heudon, qu'ils ne parlent pas bien[214].

          [Note 213: Allusion  l'ordonnance de 1539, par laquelle
          Franois Ier dcida qu' l'avenir l'on emploieroit la
          langue franoise dans la rdaction des actes et dans les
          dbats judiciaires. S'il falloit en croire une anecdote
          bien connue, cette sage mesure lui auroit t inspire
          par quelques paroles d'un plaideur, nouvellement arriv
           Paris, que la cour avoit _dbout_ (debotaverat) de
          son action, et qui se croyoit tout bonnement _dbott_
          par elle. (V. Dreux du Radier, _Tablettes historiques et
          anecdotes des rois de France_, t. 2, p. 152.)]

          [Note 214: L'abb Goujet n'avoit pas remarqu ces deux
          sonnets, dans lesquels se retrouve l'une des proccupations
          favorites de Jean Godard: la langue franoise et la
          grammaire. On a de lui un _Discours sur la lettre H_,
          etc.--Au lieu de parler de ces deux sonnets, l'abb a dit
          par erreur (_Biblioth. fran._, t. 15, p. 248-249) que
          cette pice du _Gant de J. Godard_ se termine par un
          sonnet et un sixain de J. Heudon.]




_Discours de deux marchants Fripiers et de deux maistres tailleurs
estant invits  souper chez un honneste marchant. Avec les propos
qu'ils ont tenu touchant leur estat._

M.DC.XIV.

In-8[215].

          [Note 215: Nous donnons cette pice telle que nous l'avons
          trouve imprime, avec toutes ses incorrections et ses vers
          faux.]


    Tout comme  Titius[216], meschant homme et pervers,
  Phebus, qui ses rayons estend sur l'univers,
  Envoya l'oiseau qui, de son coeur renaissant,
  Iroit de jour en jour iceluy repaissant,
  Ainsi nous semble-il que ce monstre d'envie,
  Provenu des enfers, soit mis en cette vie
  Pour ronger aux mortels l'esprit, non pas le coeur,
  Qui jamais ne consomme, ains est tousjours vainqueur:
  Il attacque les grands, attacque les petits,
  Attacque les fripiers, vendeurs de vieux habits,
  Comme on cognoistera par ceste mienne histoire
  De deux fripiers remplis de superbe et de gloire.
    Un honneste marchand, pour la rejouissance
  Qu'il eut d'avoir d'un filz la seulette naissance,
  Fit prier de souper deux maistres teinturiers,
  Et, de ce mesme pas, deux maistres couturiers.
  Sa femme, de sa part, prie deux frelampiers[217],
  Qui se disoient tous deux estre marchands fripiers.
  Ceux-cy donc, fort joyeux d'avoir telle lipe,
  Pour n'avoir dans le vin la lvre detrempe
  Le long du jour, s'en vont tous deux, se depeschant,
  Pressez de faim et soif, au logis du marchand.
  Cestuy, les saluant: Vous arrivez bien tost!
  C'est mon[218], ce disent-ils, c'est pour soigner au rost.
    Entrez qu'ils sont dedans pour faire les valets,
  L'un prend la palette[219], et l'autre les molets[220]
  L'un soufle le feu, et l'autre le ratise:
  Voil le cuisinier qui perd sa chalandise.
  Un, certes plus friand qu'une chatte d'hermitte,
  Pour gouster au brouet descouvre la marmitte.
  Disant: Mets, compagnon, ces viandes  la broche,
  Car voicy du souper l'heure qui est fort proche;
  Mets ce cochon de laict, ce canar et cest oye;
  Retiens pour fricasser les polmons et le foye;
  Embroche ce chapon et ces deux lapereaux,
  Et ces deux espaules de petits chevreaux.
    Sur l'heure du souper, viennent les tainturiers;
  Un peu aprs aussi vindrent les cousturiers,
  Lesquelz, tout aussi tost qu'on a la porte ouverte,
  Vont saluer le marchand la teste decouverte.
    Le soup prepar: Prenez place  la table,
  Ce dict-il aux tailleux d'une voix delectable.
  Il fit aprs assoir ces maistres teinturiers,
  Qui vis--vis s'assirent des maistres couturiers.
  En aprs fit assoir ces maistres friponniers
  Qui, n'estant que frippiers, faisoient les cuisiniers,
  Les quelz, en murmurant contre les deux tailleurs,
  Qui leur sont preferez en de si grands honneurs,
  Sortiroient volontiers s'ilz n'etoient retenuz
  De la honte et la gueule, des quelz ils sont pourveuz.
    C'estoit presque soup quand voyl la Discorde,
  Qui, embrasant son feu, les met tous en desordre
  Par le moyen d'un poux, qui, cherchant son repas,
  De l'un de ces fripiers couroit dessus le bras,
  Qu'il avoit attir en refaisant les plis
  De quelques vieux habits, qui en estoient remplis.
  Un tailleur, le monstrant, dict tout bas au fripier:
  Monsieur, ne vous faschez: c'est le faict du mestier.
    Le fripier alors, tout ennivr de vin,
  Commena  jetter son dangereux venin:
  Car au lieu de remercier le tailleur qui l'avoit
  Adverti de ce poux qui sur son bras couroit,
  Assez mal  propos luy dit: Sot, taisez-vous,
  Car je vous fais certain que je n'ay point de poux.
    Le tailleur, bien appris, endura cest injure,
  Replicquant: Je ne suis perfide ny parjure;
  Et qu'il ne soit ainsi, Messieurs, regardez tous
  Au devant du pourpoint, vous y verrez le poux.
    Le fripier alors, qui crevoit de despit,
  Pour sauver son honneur luy livra un deffit
  Lequel des deux mestiers estoit plus honorable.
  Ce qui fut au tailleur grandement aggreable;
  Le maistre du souper arbitre fut esleu
  Pour porter jugement quand on auroit conclud.
    Le fripier commena  discourir des mieux,
  Si bien vous l'eussiez pris pour quelque procureur[221],
  Et se mit dans sa chaire en telle posture
  Que l'eussiez pris diseur de bonnes adventures.
    Je ne suis pas si tost sorti de ma couchette
  Que voicy des marchands qui sonnent ma clochette,
  Demandant un habit de serge de seigneur[222];
  Les autres de velours d'une belle couleur;
  Les uns un beau manteau tout bord de clincant,
  Pour affin d'esblouir les yeux des regardant.
  Aux uns de bas estat, aux autres de plus grand,
  Je baille des habits pour chacun leur argent,
  Les grands me recherchant, et aussi les petits,
  Pour tirer de l'argent de quelques vieux habits.
  A tailler des chausses je ne passe la nuict,
  Pour les quelles avoir fait, bien souvent il vous cuit;
  Mais en n'y pensant point, et presque en me jouant,
  Je suis tout esbahy qu'il me vient de l'argent.
  Donc,  tailleurs d'habits! vous n'estes qu'artisans,
  Et nous, qui les vendons, nous sommes les marchands.
  Or jugez maintenant lequel est plus capable,
  Ou de celuy qui vend, ou celuy qui travaille?
    Aprs que le fripier eut fini son propos.
  Le tailleur commena lui respondre aussi tost
    Je say bien que souvent vous estes frequent,
  Mais ce sont des chalans de peu d'authorit:
  Car n'ayant pas d'escus la bource bien garnie,
  Pour avoir des habits vont  la friperie,
  Ce sont le plus souvent des coureurs de pav
  Qui au soir  six heures n'ont encore disn;
  Ce sont tous des chercheurs de franche lipe[223],
  Qui n'ont ny pot au feu ny escuelle lave;
  Qui, n'ayant le moyen d'avoir des habits neufs,
  S'en vont vers vous (fripiers) pour en avoir de vieux.
  Ceux qui vous font gaigner sont les tireurs de laine
  Desquelz ceste cit est de tout temps si pleine.
    Si de vos caves estoyent les soupirails bouchez,
  Tant de menteaux de nuict n'y seroyent tresbuchez[224]:
  Car,  ce que je voy, ils sont si bien hantez
  Que jamais ( araignes!) vos toilles n'y tendez.
  Si ces bales estoyent de vos boutiques ostes,
  Plusieurs pices d'estoffes ne nous seroyent robes.
    Tous les habits qu'avez viennent de ces panduz,
  Ou bien de ceux qui sont sur la roue rompuz,
  Ou bien de quelque noble qui, pour un coup d'espe[225],
  Dessus un eschaffaut a la teste tranche[226],
  Ou bien d'un verol qui, se faisant suer,
  Est mort entre les mains de monsieur le barbier[227].
    Vous me faictes bon jeu de dire que les grands
  Vendent leurs vieux habits pour avoir de l'argent!
  Encor pour les petits je prendrois patience,
  Pour estre  ce contraincts par la folle indigence.
  Vous passez bien les jours, vous passez les nuites
  A refaire les plis des chausses dechires,
  D'o les poux affamez, sortant en abondance,
  Vous mordent bien serr les costez et la pance.
    Vous resemblez au gay qu'Esope le bossu
  Produit estant d'un pan des plumes revestu;
  Mais ce fut bien le pis, car, estant recogneu,
  Il fut cri, mocqu et d'un chacun battu.
  Ainsi vous, Messieurs, soubs ce nom de marchand,
  Vous vous glorifiez et faictes les galands:
  Mais, si dedans Paris messieurs les savetiers
  Estoyent  preferer  tous les cordonniers,
  Il seroit trs juste et plus que raisonnable
  Que vous fussiez aussi plus que nous honorables.
    Le tailleur faisant fin, le marchand commena,
  Et dict ouvertement ce qui luy en sembla:
    Vous, messieurs les fripiers, n'ayez  contre-coeur
  Si les tailleurs vous passent en vertu et honneur;
  Confessez librement leur estre redevables,
  Car peut-estre sans eux vous seriez miserables.
    Iceux sans dire  Dieu se retirent chez soy,
  Ce qui les aultres mit en un trs grand esmoy.
    Le tailleur, qui n'avoit rien dit de son cost,
  A de telles paroles le marchand accost:
    Monsieur, je suis mary que pour rejouyssance
  Vous n'avez eu icy que plaintes et mesdisence.
  Si de ces deux fripiers vous savez l'arrogance,
  Sans doubte vous mettez sur eux toute l'offense.
  Ils desirent sur tous emporter le dessus,
  Enfin estre honorez tout ainsi qu'un Phoebus;
  Et, encore qu'ils soyent  chacun dommageables,
  Ils se disoyent pourtant estre  tous profitables.
  Mais sus! Je finiray en vous disant  Dieu,
  Tout praist  vous servir en toute place et lieu,
  En vous remerciant d'un si bon traictement
  Et pour avoir port un si beau jugement.
    Tout droit  leur logis s'en vont les cousturiers.
  Aussi aprs l'adieu s'en vont les teinturiers,
  Qui n'osrent parler, de peur de plus grand noise
  Et de peur de jetter du bois  la fournaise.
    La femme du marchand, qui bouilloit de cholre,
  Luy demande soudain qui l'a meu  ce faire,
  D'abaisser ses parents du cost maternel
  Pour exalter les siens du cost paternel;
  Pousse de courroux, le va charger d'injure,
  Que pour une, deux fois, jusque  trois, il endure,
  Mais dict en se mocquant: Ce vous est de l'honneur
  D'avoir ces deux parents si curieux de l'honneur.
  La dame, bien fache et plus qu'auparavant,
  Luy dict: Hol! marchand, ne blasmez mes parents;
  Car je vous fais certain qu'ils vallent bien les vostres,
  Soit en bien et honneur, ou en toute autre chose.
    Femme, si tes parents et ceux de leur estal
  Estoyent hors de Paris, nous n'irions qu' cheval,
  Et vous, femmes, en carroce tir de six chevaux,
  Irions nous promener avec les principaux.
    La femme, convoyteuse d'un si trs grand'honneur,
  Dict lors  son mary: Je cognois mon erreur;
  Dict, demandant pardon: Prenez-moy en piti,
  Car je vous veux servir en toute humilit.
    Or donc, ne vous faschez, Marguerite m'amie,
  Si je fais qu'un chacun sache toute leur vie.

          [Note 216: Le fameux gant Tityus, qu'Apollon et Diane
          turent  coups de flches pour le punir d'avoir voulu
          faire violence  leur mre Latone. Une autre version,
          suivie ici, nous le reprsente souffrant doublement le
          supplice de Promthe, c'est--dire ayant le foie dvor
          par deux vautours, en punition du mme crime.]

          [Note 217: Pauvres diables, misrables, comme les frres
          qui sont chargs de prparer les lampes dans les couvents.
          Telle est du moins l'origine que Fleury de Bellingen donne
           ce mot dans son livre de l'_Etymologie des proverbes
          franois_. Borel veut que _frelampier_ se soit pris pour
          charlatan; enfin, selon d'autres, il viendroit du mot
          _frelampe_, par lequel le peuple dsignoit une petite
          monnoie de billon valant 12 ou 15 deniers.]

          [Note 218: Interjection affirmative trs commune alors
          chez le peuple. Nous l'avons dj rencontre. On disoit
          aussi _ce mon_, _a mon_. Molire l'a employe sous cette
          dernire forme dans _le Bourgeois gentilhomme_, act. 3, sc.
          3, et dans _le Malade imaginaire_, act. 1, sc. 2. M. Paulin
          Paris en a fait l'objet d'une longue note dans son dition
          de Tallemant des Raux, t. 4, p. 84.]

          [Note 219: La _pelle_.]

          [Note 220: Sorte de petites pincettes dont se servent
          encore les orfvres.]

          [Note 221: La dsinente _eur_ se prononoit _eux_ dans la
          plupart des mots. Aujourd'hui encore les chasseurs disent
          _piqueux_ pour _piqueur_.]

          [Note 222: Serge fine et luisante dont les _seigneurs_
          s'toient long-temps vtus. On la fabriquoit  Reims. C'est
          une de ces toffes, si recherches ds le temps de saint
          Louis, qu'on trouve appeles par les chroniqueurs _serica
          Remensia_.]

          [Note 223: On appeloit les parasites chercheurs de
          _franches lippes_. (Le P. Labbe, _Etymologie des mots
          franois_.) La Fontaine, dans sa fable du _chien et du
          loup_, a aussi employ ce mot de _franches lippes_ pour
          repas happs gratis, et Regnier, sat. 10, v. 282-285, parle
          ainsi des gens qui s'en mettent en qute:

               L'un en titre d'office exeroit un berlan,
               L'autre estoit des _suivants de madame Lippe_
               Et l'autre chevalier de la petite espe.]

          [Note 224: Dans une pice de notre t. 1, p. 198, il a
          dj t parl de ces connivences des fripiers avec les
          voleurs qui infestoient alors Paris, surtout avec la bande
          des Manteaux-Rouges. De ceux-ci, y est-il dit, on en prit
          d'une seule raffle vingt-deux qui estoient  gage et qui
          jetoient par le soupirail des caves ce qu'ils avoient
          butin par la ville.]

          [Note 225: L'anne prcdente (1613),  l'occasion du
          duel entre le baron de Luz et le chevalier de Guise, dans
          lequel le premier fut tu, il avoit paru une dclaration
          du roi contre les duels, avec protestation de n'accorder
          jamais la grace. On ne l'avoit pourtant pas encore mise 
          excution.]

          [Note 226: Les fripiers garnissoient leurs boutiques avec
          les dfroques des supplicis, que le bourreau leur vendoit.
          C'est ce qu'on voit par un passage des _Visions du Pelerin
          du Parnasse_, Paris, J. Gesselin, 1635, in-8, p. 121-112,
          trs curieux volume que nous aurions peut-tre fait
          entrer tout entier dans notre recueil, si quelques unes
          des pices que nous avons donnes dj ne s'y trouvoient
           l'tat de simples chapitres. Ainsi, l'une de celles
          qui prcdent, _Rglement d'accord sur la prfrence des
          savetiers cordonniers_ (V. plus haut, p. 41-58), y forme
          le 19e chapitre. Voici le passage relatif aux fripiers:
          S'il (le chaland) estoit si faquin de s'aller habiller en
          ce pas l, il y auroit danger qu'il ne devint hritier
          des despouilles de quelque pauvre diable qui huit jours
          auparavant auroit pass par les mains discrtes du subtil
          Jean Guillaume. Jean Rozeau, le bourreau de la Ligue,
          cet habile homme qui, lit-on dans le _Scaligerana_, p.
          37, dfaisoit fort bien en laissant seulement tomber
          l'pe, avoit fait comme fit plus tard son successeur
          Jean Guillaume. C'est mme pour s'tre trop ht de pendre
          le prsident Brisson, afin de le dpouiller de son riche
          manteau de peluche, qu'il fut pendu  son tour sous Henri
          IV. (V. plus haut, p. 52, et _Lettres_ d'Estienne Pasquier,
          in-fol., t. 2, p. 485).]

          [Note 227: Barbiers-chirurgiens, _carabins de Saint-Cme_,
          ainsi qu'on les appeloit. Ils s'occupoient surtout de la
          cure de ces maladies.]




_Discours admirable d'un magicien de la ville de Moulins qui avoit un
demon dans une phiole, condemn d'estre brusl tout vif par arrest de
la Cour de parlement.[228]_

_A Paris, chez Antoine Vitray, au collge Sainct Michel._

1623. In-8.

          [Note 228: C'est Antoine Vitr, l'un des plus fameux
          imprimeurs de Paris au XVIIe sicle. Il n'y avoit que deux
          ans qu'il avoit commenc  imprimer quand il publia cette
          pice. _Le Bruslement des moulins des Rochelois en 1621_
          est,  ce qu'on croit, la premire chose qui sortit de ses
          presses. Il exera jusqu' sa mort, en 1674. Il n'avoit pas
          moins de 85 ans alors, car en 1670, dans l'_avis_ qu'il
          donna au sujet de la grande affaire du _Pain mollet_, pour
          lequel il eut la collaboration d'un Poquelin, peut-tre
          celle de Molire lui-mme, il est dit qu'il a 81 ans. V.
          notre article _Molire et le procs du pain mollet_ (_Revue
          franoise_, 20 juillet 1855).]


Le 14 juin dernier, le lieutenant criminel de Moulins, ayant receu
plusieurs plaintes qu'un nomm Michel, menuisier, usoit d'arts
magiques et qu'il faisoit une infinit de maux dans la dicte ville,
le feit constituer prisonnier. Le lendemain, le concierge alla
trouver le dit sieur lieutenant criminel pour l'advertir que le dit
Michel se tourmentoit extraordinairement dans son cachot, et qu'il
luy avoit dit, en presence de plusieurs personnes, qu'il estoit
venu  luy quelqu'un qui l'avoit voulu estrangler et qui l'avoit
merveilleusement exced, battu et tran par les bras, voulant qu'il
reniast Dieu et son baptesme, et qu'il demandoit quelque confesseur
qui fust habile homme, et qu' cause des tourmens qu'il disoit
recevoir, il avoit furieusement cri qu'on le tuoit et estrangloit,
demandant secours. Le dit sieur lieutenant commanda aussitost au dit
concierge d'aller querir le pre recteur des PP. Jesuittes, et le
prier d'aller consoller le dit Michel et l'assister en la confession
sacramentalle qu'il disoit vouloir faire; pendant quoi il alla aussi
en la Conciergerie pour interroger quelques autres prisonniers, o,
ayant trouv le dit P. recteur, il le pria d'avoir soin de l'ame de
ce pauvre miserable. Le P. recteur luy dit qu'il estoit grandement
tourment, qu'il feroit ce qu'il pourroit, et qu'il luy avoit donn
un _Agnus Dei_ pour le conserver des apparitions du diable desquelles
il se plaignoit (mais il faloit un coeur contrit, qui est bien
rare en telles personnes), et puis s'en alla pendant que le dit
sieur lieutenant demeura l pour ouyr d'autres prisonniers, auquel,
incontinent aprs, le geollier retourne dire que le dit Michel crioit
tant qu'il pouvoit qu'on le vouloit estrangler et qu'il demandoit du
secours. Aussitost il commanda au dit geollier de luy aller ouvrir le
cachot, et s'y transporta sur l'heure, o il le trouva le visage gros
et enfl, et livide comme de quelques tumeurs, les yeux fermez, et
se plaignoit sans pouvoir cognoistre le dit sieur lieutenant, qui luy
demanda par deux ou trois fois; mais enfin, ayant repris ses esprits,
il le recogneut et luy retera ses plaintes, luy disant qu'il avoit
est bien battu par quelqu'un qui luy avoit voulu faire nier Dieu et
son baptesme, quoy que cet abominable eust desj reni Dieu, ainsi
qu'il en demeura d'accord aprs, comme vous verrez tantost. Il advoua
aussi avoir toutesfois fait des invocations d'esprits et sacrifi une
tourterelle[229], et qu'il s'estoit servy d'un livre de caractres
escrit  la main en langue franoise. L-dessus, le dit sieur
lieutenant luy remonstra que le diable n'auroit point eu la puissance
de luy nuire, si ce n'eust est en vertu du pact qu'il avoit avec
luy, et puis l'interrogea en quelle forme cela luy estoit apparu. A
quoy il respondit que la premire fois il n'avoit point de forme, 
la seconde et troisime il estoit en feu, qui l'avoit non seulement
batu, tran par le bras et par les jambes, mais qu'il luy avoit mis
les pieds dans un trou qui estoit au dit cachot, le menaant de le
precipiter s'il ne faisoit la renegation. Voyl pas un bon maistre
et qui flatte bien ses serviteurs! Il dit encore que le livre duquel
nous venons de parler luy avoit est brusl, par arrest de la cour,
en presence de luy, qui avoit fait amende honorable et banny pour
cinq ans pour s'estre meschamment et impieusement appliqu aux arts
magiques et invocations des demons, dont il avoit demand pardon 
Dieu, au roy et  justice, et qu'il executa cet arrest ds le 15
octobre 1605. Chose etrange que l'aveuglement des hommes! Cela luy
devoit servir  mieux vivre, cet auguste senat luy en donnant mesme
un si excellent moyen. Mais bien au contraire, ce mechant homme,
mesprisant les salutaires remonstrances que la cour du parlement luy
avoit faites sur la sellete, s'en alla en Allemagne, en Angleterre,
en Espagne et  Venise, o il dit qu'il acheta une phiole dix escus,
dans laquelle il y avoit comme un peu d'eau blanche, et que, quand il
vouloit savoir quelque chose, il disoit: _Phiole, fais-moy savoir
cecy ou cela_, et qu'aprs il se mettait  sommeiller, et en reposant
il luy estoit revel ce qu'il vouloit savoir; et, le temps de son
bannissement accomply, il retourna  Moulins, o, par le moyen de
ceste phiole, il recommena de faire mille mechancetez, lesquelles,
enfin decouvertes, font qu'il est remis prisonnier comme je vous ay
dit; et comme le sieur lieutenant criminel, qui est un trs savant
homme, luy eust dit qu'il falloit qu'il eust fait abnegation de la
foy, des bonnes oeuvres de l'Eglise et des siennes pendant qu'il
avoit eu cet esprit, il dit que non; mais, ayant affaire  un homme
qui sait fort bien son metier, il le sceut si bien prendre par ses
paroles qu'il advoua avoir renonc  Dieu,  ses bonnes inspirations
et aux prires des saincts, entre les mains de celuy qui luy avoit
vendu ladite phiole, et qu'il repetoit cela tous les ans le 14
septembre  son esprit, qui luy apparoissoit en feu, lequel esprit
s'appeloit Bol[230]; il dit aussi qu'il estoit arien, vapeur de la
region d'Orient. Il fut trouv saisy d'un Agrippa[231] dont il se
servoit pour faire des caractres[232]; et comme on luy eust demand
qu'il avoit fait de la dite phiole, il dit qu'il l'avoit casse, et
puis il dit qu'il l'avoit vendue, mais qu'il avoit jur qu'il ne le
diroit point, et qu'il avoit fait un pact tacite avec son diable
de lui donner tous les ans une poule[233] avec les suffumigations
qu'il faisoit tousjours le dit jour 14 septembre. Il dit que quand
le sorcier donne un malefice  mort, le diable leur donne six sols
huict deniers, et  un animal la moiti. Il advoua avoir est en une
assemble qui s'estoit faite en Bourgongne, et que les assembles des
magiciens ne se font que de huict en huict ans, o ils parlent tous
en l'oreille d'un demon qui paroist de sept pieds de hauteur, auquel
ils demandent ce qu'ils veulent, et que luy parlant avoit demand de
pouvoir guerir les maladies, et qu'aprs avoir mang ils sont tous
reportez chacun en leur demeure.

          [Note 229: C'est la premire fois que nous voyons cet
          inoffensif oiseau tenir dans les invocations la place de la
          fameuse _poule noire_; mais celle-ci interviendra tout 
          l'heure.]

          [Note 230: Dans le _Diable boiteux_ imit de l'espagnol
          par Lesage, c'est Asmode qui joue le mme rle. Celui-ci
          est un dmon bien plus ancien et bien plus clbre que ce
          _Bol_. Il est dj question de lui dans la Bible. V., pour
          l'tymologie de ce nom, _Revue archologique_, t. 4, 1re
          part., p. 326.]

          [Note 231: Le livre de Cornelius Agrippa de Nettesheim, _De
          philosophia occulta_, si fameux encore au XVIIIe sicle
          qu'on en publia en 1737 une traduction franoise, 2 vol.
          in-8.]

          [Note 232: Ce mot se disoit de certains billets que
          donnoient les charlatans ou sorciers, et qui,  cause des
          figures talismaniques dont ils toient marqus, pouvoient,
          disoient-ils, produire toutes sortes de prodiges. Il est
          utile de connotre cette acception du mot _caractre_ pour
          bien comprendre ce passage du rle de Crispin dans _les
          Folies amoureuses_ de Regnard (act. 1, sc. 5):

                           ... Tout le temps de ma vie
               J'ay fait profession d'exercer la chymie.
               Tel que vous me voyez, il n'est gure de maux
               O je ne sache mettre un remde  propos,
               Pierre, gravelle, toux, vertiges, maux de mre.
               On m'a mme accus d'avoir un _caractre_.]

          [Note 233: V. l'une des notes prcdentes.]

Il dit encore que son esprit le dispensoit d'aller aux assembles, 
cause du gage qu'il lui donnoit tous les ans, et que la dernire des
dites assembles se feit en l'an mil six cents quatorze, et que s'il
ne se fust defait de sa phiole, il y fust all la veille de Nol, qui
est le jour o elle se fait tousjours.

Ce meschant homme estant interrog combien il avoit gard la phiole
de laquelle nous venons de parler, il dit qu'il l'a garde onze ans,
et qu'il faisoit brusler de la semence de baleine dans un rechaut
pour parfumer la dite phiole en disant: _Je te parfume en vertu de ce
que tu m'as est donn_, comme il s'y estoit oblig. Il se mesloit
de donner des feuilles d'herbes sur lesquelles il escrivoit certains
mots qu'il disoit guerir des fivres, et s'il n'estoit bien pay, il
faisoit mourir les malades.

Il dit qu'il advertit un jour le cur de Saint-Bonnet qu'un procez
qu'il avoit pendant en la cour venoit d'estre jug, et qu'ils
estoient, sa partie et luy, hors de cour et de procez, ce qu'il sceut
le jour mesme dans la ville de Moulins par le moyen de son esprit.

Le dit sieur lieutenant luy ayant demand s'il y avoit quelque
caractre dessus la phiole, il respondit qu'il y en avoit un sur
du parchemin et qu'il estoit noir. Ce ne seroit jamais fait qui
voudroit dire toutes les meschancetez de cet imposteur, contre
lequel il y avoit une infinit de plaintes qui furent cause que
le dit lieutenant, ayant instruit son procez, le condamna d'estre
pendu et brusl, et quelques autres de sa cordelle[234] pendus.
Le procez estant sur le bureau, il le feit amener pour l'entendre
sur la sellette, o il se met  pleurer, disant qu'il avoit bien
offenc Dieu en le reniant l'espace de dix ou unze ans, comme il
avoit tousjours fait, et qu'il avoit aussi offert tous les ans, le 14
septembre, une poulle en sacrifice  un esprit nomm Boul, lequel
il adoroit enferm dans une phiole, le parfumant avec de la fume de
semence de baleine, comme celuy qui luy avoit vendu luy avoit oblig.
La sentence de mort luy estant prononce, il appella en ceste ville
pardevant messieurs de la cour, et quelques autres qui estoient
condemnez  mort par la mesme sentence ne voulurent point appeler;
toutesfois, le juge de Moulins, qui, comme j'ay dit, est un trs
habile homme, a envoy ce Michel appellant et gard les autres pour
voir ce que le parlement en fera.

          [Note 234: De sa compagnie. Ce mot s'employoit pour
          _socit_, _liaison_. On lit dans l'_Apologie pour
          Hrodote_, par Henry Estienne, le stratagme duquel usa
          une femme d'Orlans pour parvenir  son intention, qui
          estoit _d'attirer  sa cordelle_ un jeune escholier duquel
          elle estoit amoureuse.]

Estant icy, et la cour l'ayant ouy et recogneu que c'estoit un trs
meschant esprit qui n'estoit capable que de faire du mal, et qui
savoit  autre chose que faire des chevilles et des martoises[235],
que mesmement il avoit est banny par arrest pour des impietez ds
l'an 1605, le renvoya  la fin du mois dernier  Moulins pour y
estre brusl tout vif, et ordonna encore la dite cour que les autres
seroient menez en la Conciergerie pour, leur procez veu, estre
ordonn ce que raison.

          [Note 235: Mortaises.]

J'avois oubli de vous dire que ce magicien, pour attraper de
l'argent, en faisoit porter certain nombre de pices sur les croix
de cimetires ou sur le seuil des eglises par ceux qui venoient 
luy pour leur sant, et disoit qu'on ne pouvoit rien faire sans
cela, et qu'il falloit que ce fust la nuict; et puis il y alloit
et prenoit les pices, qu'il mettoit dans sa bourse pour la guarir
de l'evacuation qu'elle avoit, tellement que par ce moyen il en
guarissoit deux  la fois.

L'on peut veoir par ce discours que la fin de ces gens-l est
tousjours deplorable, et que le diable ne tend  autre chose qu'
leur faire renier celuy pour la confession duquel ils devroient
exposer mille vies, parce qu'il sait bien qu'un homme qui a perpetr
ce crime n'a jamais son esprit en repos, et que sans cesse la justice
de Dieu l'espouvante, l'astuce du malin esprit estant telle, afin
que, quand il a reduit  ce point quelque pauvre insens, il le
tourne et le manie  sa guise, luy promettant tout et ne luy donnant
jamais rien, n'ayant pas de quoy se bien faire  soy-mesme.

Au contraire, pour recompense de dix ou douze ans de service, ils
les battent tout leur saoul, comme il a fait ce pauvre miserable, et
leur representent ce qu'ils ont fait de mal toute leur vie afin de
les desesperer. Il vaut donc bien mieux (sans comparaison) advouer
Dieu, qui donne le ciel pour un verre d'eau froide, et une eternit
de contentement pour recompense d'une oeuvre de charit qu'on aura
seulement fait en son nom, et renier le diable, qui se sert des
hommes comme des chevaux de bagage, et, aprs les avoir fait suer
d'ahan en ce monde, n'a rien pour les faire rafrachir en l'autre
qu'un estang de feu et de souffre qui n'estaindra jamais.




_Vraye Pronostication de M{e} Gonnin[236] pour les mal-mariez,
plates-bourses et morfondus, et leur repentir._

_A Paris, Chez Nicolas Alexandre, rue des Mathurins._

M.DC.XV. In-8.

          [Note 236: Nous avons dj dit quelques mots des farceurs
          qui se firent appeler _matre Gonin_ (V. notre t. 3, p.
          53, note); nous allons revenir plus longuement sur leur
          compte. Le nom de _Gonin_, qui appartient, plus ou moins
          modifi suivant les pays,  toute une famille de bouffes
          italiens, franois, etc., me semble venir de la _gonne_ ou
          _gonnelle_, sorte de longue cotte dont ils s'habilloient.
          Tabarin, farceur de pareille espce, emprunta ainsi son
          nom au _tabar_ qui lui servoit de costume, et le Charlatan
          (_Scarlatano_), prototype des autres, qui oproit vers le
          mme temps sur le Pont-Neuf, ne dut d'tre ainsi nomm qu'
          l'habit d'_carlate_ dont il toit vtu. Dans ce monde
          de farceurs, c'toit donc toujours l'habit qui faisoit,
          sinon l'homme tout entier, du moins son nom. La _gonne_ ou
          _gonnelle_ dut avoir d'autant mieux ce privilge pour les
          bouffons dont nous parlons, qu'elle avoit d'abord t robe
          de moine et d'colier, et par l tout  fait prdestine 
          la malice et aux bons tours. La Fontaine semble avoir eu
          vent de cette origine quand il a dit, au commencement de
          son conte de _l'Ermite_ (11, 15):

               Gardez le froc, c'est un matre Gonnin.

          M. Walckenaer, prenant l'veil sur ce vers, mit en note:
          Le mot _gone_, en ancienne langue romane, signifioit
          toutes sortes d'habillements, et surtout une robe de moine.
          Je crois que le mot _gonin_ en est driv. C'est ce que
          nous soutenons, en tchant de le prouver plus compltement.
          Nous trouvons en Italie, ds le XIVe sicle, un bouffon qui
          prit ainsi son baptme de la malicieuse robe; seulement,
          comme on ne l'y dsignoit que par son diminutif _gonella_,
          c'est aussi par ce diminutif qu'on dsigna le farceur: on
          l'appela Pietro Gonella. Il vivoit  la cour d'un duc de
          Ferrare, dont il semble avoir t le fou en titre d'office.
          Ses bouffonneries, qui sont souvent cites dans les
          Nouvelles de Sacchetti, et dont on fit un recueil ds le
          commencement du XVIe sicle, _le Bufonerie del Gonnella_,
          Firenze, 1515, in-4, coururent toute l'Europe. En Espagne
          elles toient si populaires que Cervantes, pour dpeindre
          d'un trait la maigreur de Rossinante, se contenta de dire,
          sr d'tre compris, qu'il avoit plus triste apparence que
          le cheval de Gonla. C'toit une allusion  l'histoire,
          tant de fois rajeunie depuis, de cette pauvre rosse tique
          et dcharne que notre farceur avoit mise en dfi avec le
          meilleur cheval du duc. Il avoit pari qu'elle sauteroit
          plus haut: il la fit jeter du haut d'un balcon, et, comme
          le duc ne se soucia point de l'preuve pour son cheval,
          Gonella gagna le pari. Cette popularit du Gonella italien,
          qui dut se rpandre en France plus facilement encore qu'en
          Espagne, donna sans doute de l'mulation  nos bouffons
          franois, et fut cause peut-tre que, comme ils avoient
          pris le mme habit, ils reurent  peu prs le mme nom.
          Le premier matre Gonin que nous trouvons en France dit
          ses farces et fait ses tours, souvent fort libertins, 
          la cour de Franois Ier. (V. Brantme, _Dames galantes_,
          discours 2, art. 3.)--Il eut, suivant le mme crivain,
          un petit-fils, qui vivoit sous Charles IX, et qui fut
          moins habile que lui. Depuis, matre Gonin ne reparot
          plus  la cour, ce qui ne l'empche pas pourtant de se
          mler des affaires de l'tat. Il est simplement, comme
          ici, faiseur de pronostications politiques, diseur de bons
          contes, ou joueur de gobelet sur le Pont-neuf. Sorel, qui
          le connut sous le rgne de Louis XIII, nous a parl de la
          grande escarcelle dans laquelle il mettoit ses instruments
          pour faire ses tours de passe-passe. (_Hist. comique
          de Francion_, p. 177.) Ce sont ces mmes tours qui ont
          perptu sa rputation. Dans la scne 22 de _la Maison
          de campagne_, petite comdie de Dancourt, il est encore
          question des _tours de matre Gonin_.--Nous le trouvons
          aussi en Allemagne. Aux noces de la princesse Sophie de
          Bavire, Gonin, chef des magiciens bavarois, est aval
          par Zytho, magicien de Bohme. (Goerres, _Hist. du doct.
          Faust_, dans son ouvrage sur les _Livres populaires en
          Allemagne_.)]


Les plus sages bien souvent sont les plus fols, et leurs folies
quelquesfois preparent aussi bien  rire  plusieurs, parceque les
fols sont de saison en tout temps, voire en plus grande abondance
que pistoles et escus. Tels furent autrefois (sauf leur honneur
et meilleur advis) le bon homme Aristophane pour le premier, qui
s'est amus  faire un long discours des nues, situes en la rgion
des oiseaux[237]. O le beau pas! C'est ordinairement le sjour des
folles penses de tout temps, et d'aujourd'huy dea! O que les grands
remueurs d'affaires y feroient bien leur cas! Qu'y fussent-ils tous!
ils ne nous eussent donn tant d'empeschement et de malheur que nous
en recevons. Nostre Aristophane donc estoit-il pas bien sage, 
votre advis, d'avoir entrepris ce folastre discours de nues? A quel
propos? n'en voit-on pas assez icy tous les jours et partout? Voyons
l'autre: c'est Homre, qui se mit autrefois  escrire en vers grecs
( la grande folie!) une imaginaire bataille survenue entre les rats
et les grenouilles, qu'il appelle en grec _Batracomiomachie_, d'un
nom aussi long qu'une perche de huict pieds, en huict syllabes. L
il represente une cruelle et dangereuse mesle, tant par eau que par
terre, leurs saillies, leurs ruses, leurs embusches, bref tous les
petits tours et finesses de guerre qu'on sauroit excogiter[238];
et je croy que, si ces petits animaux eussent un peu estez dressez
au mange, pour apprendre quelque civilit bestiale, ils eussent
bien fait parler de leur vie, et en eut-on racont merveilles, veu
leur grand courage qui reluisoit sur leurs armes, presque aussi
furieux et boursouflans que les Cyclopes du temps pass, qui, voulans
escheler[239] les cieux, se virent en un instant foudroyez de
l'inevitable bras du haut Juppiter. Je voudrois qu'il m'en eut coust
quinze, voire quarante-cinq (je ne m'en soucie pas, je joue assez
bien) et qu'il fussent en vie: ils feroient, j'ose dire, merveilles;
ils trouveroient de merveilleux subjects pour exercer leur style et
eloquence, non pas  une fantastique description de nues, ou d'une
guerre de rats et grenouilles, cela n'est point digne de la grandeur
de si hauts, si sublimes, si relevez et scientifiques esprits comme
le leur; je les voudrois cognoistre, s'ils estoient en vie: je les
prierois d'employer quelques heures de temps  plus belle et haute
recherche: ils en seroient louez, et peut estre recompensez, on
ne sait; le monde ne sera pas tousjours pauvre ny chiche; chacun
aura de l'argent, car la paix qui arrive bientost[240] fera vendre
toutes les harquebuses, piques, mosquets et halebardes: aussi bien
cela faict trop de bruit pour rien. Mais helas! _garda filiol_,
dit l'Italien, je voy desj les taverniers qui deviennent fort
bleus[241], principalement ceux d'auprs les portes: ils vont donner
du cul  terre, car, puis qu'il n'y aura plus de soldats aux portes,
que la paix les fera toutes ouvrir comme auparavant, la grande peur
qui pensa esbranler tous nos faux-bourgs, qu'aurons-nous  faire
d'en avoir tant? Et  quel propos encor le vin  cinq, six et huict
sols, puis que l'Auvergne, le Languedoc, la Provence, la Gascogne et
la Bourgongne en regorgent de tous costez? Chacun son tour, dit la
devise: mettez donc les armes au ratelier derrire la cuisine, n'en
parlons plus. Traitons d'autre matire plus serieuse. Il m'est tomb
en main un certain traict en faon d'ephemeride, ou prognostic,
copi, compos, calcul et diligemment metagrabolis[242] d'un cost
et d'autre, voire  tous visages, aages, lunettes et complexions.
O qu'il est beau et bien fait! Il meriteroit d'avoir du rouge
parmy[243], car il promet _mirabilia_ pour ceste anne et l'autre.
Ha! que le bon-heur nous en veut bien que maistre Gonnin n'est
pas mort! Ce seroit presque, je vous dis, une perte irreparable.
Il logeoit sur un haut pigeonnier, pour mieux depuis l dresser
ses horoscopes. Il faisoit l le maistre Gonnin, et, conptemplant
partout, il voyoit tant de fols que c'est merveilles. Il dit qu'il
apperceut non gures loing d'icy certains courriers, sans paquet
ny commission, courans de nuict, qui abbayoient contre la belle et
claire lune, parce qu'elle ne donnoit ses rayons que l o il luy
plaisoit (Regardez la folie!), et ainsi ne cessoient d'esveiller tout
le monde par o ils passoient, courans, trottans, allans, venans,
gastans tout, sans regarder o ils mettoient les pieds, sautans
tantost dans un jardin, tantost dans une vigne, tantost dans les
bleds, et, qui pis est, les vit faire de terrible mesnage dans une
eglise prs d'Auxerre. Je ne parleray point des coups de mousquets
contre le crucifix, et du vol du sainct calice, du mesprix faict au
Saint-Sacrement, et du violement en icelle eglise[244]; non, je n'en
veux dire mot, parce qu'aucuns de ces courriers sans envoy furent
traictez comme il falloit; je parleray seulement de la trongne qu'ils
faisoient  ceste belle lune (entendez bien), la poursuivans comme
folastres cinges; mais elle s'en rioit et n'a laiss de faire son
cours, porte honorablement sur cest hemisphre, sans se soucier de
leur abbayement, parceque, comme ils disent en Languedoc et Provence,
_bran d'aze ne monta ou seou_, c'est--dire brayement d'asne ne monte
point au ciel. Ces courriers donc et postillons d'ole, n'estant que
vent, sont-ils pas mal mariez? Jan, c'est mon[245], si font, voire
avec belle folie. O la gaillarde et prudente femme! c'est pour faire
une bonne et honorable maison. Escoutons encore maistre Gonnin: il
dit que, ds le commencement du printemps, et ce qui s'ensuit jusqu'
et _ctera_, je n'ay peu lire que cecy:

  Aucuns remplis de male humeur
  Verront l'effect des sept planettes,
  Notamment de Juppin l'ardeur,
  Dardant son foudre sur leurs testes.

          [Note 237: L'auteur runit ici dans une mme allusion deux
          des comdies d'Aristophane, _les Nues_ et _les Oiseaux_.]

          [Note 238: _Excogitare_, penser.]

          [Note 239: _Escalader._ Ce mot toit dj surann, mais on
          l'employoit encore quand il s'agissoit de rappeler la lutte
          des Titans contre Jupiter. Laissez-le venir, ce gant qui
          menace d'escheller les cieux, lit-on dans _l'Astre_, 4e
          part., liv. 2.]

          [Note 240: La paix entre la reine mre et les
          princes mcontents avoit t signe le 15 mai 1614 
          Sainte-Menehould. Ce passage, qui nous montre cette
          pacification comme tant seulement en esprance, nous
          feroit penser que _la Vraye pronostication de matre
          Gonnin_ est des premiers mois de 1614. L'dition que nous
          suivons, et qui porte, comme on l'a vu, la date de 1615,
          n'est donc certainement pas la premire.]

          [Note 241: On disoit devenir _bleu_, et surtout faire des
          _coups bleus_, pour _tenter des efforts inutiles_, _des
          entreprises qui ne russissent pas_. (Leroux, _Dictionnaire
          comique_.)]

          [Note 242: L'auteur suit pour ce mot la mauvaise
          orthographe adopte par Bruscambille; c'est
          _matagraboliser_ qu'il faut lire, comme l'a crit Rabelais,
          d'aprs les trois mots grecs dont il a driv cette
          expression burlesque. (V. liv. 1, ch. 19.)]

          [Note 243: Dans les livres de droit, l'on imprimoit en
          lettres rouges les titres et les passages importants du
          texte: c'est ce qu'on appeloit _rubriques_.]

          [Note 244: Les ravages auxquels il est fait allusion ici,
          et qu'avoient commis les soldats des princes mcontents,
          donnrent lieu  plusieurs crits, o se retrouvoient les
          plaintes des habitants de la campagne: _La carabinade
          du mangeur de bonnes gens_, 1614, in-8;--_Ennuis du
          paysan champestre, adress  la reine regente_, 1614,
          in-8;--_Discours de M{e} Guillaume et de Jacques Bonhomme
          sur la defaite de 35 poules et le coq faite en un souper
          par 3 soldats_, 1614, in-8. Aprs la paix, d'autres livrets
          avoient paru dans lesquels clatoit la joie de ces pauvres
          gens, dlivrs enfin de ceux qui les mettoient au pillage:
          _L'Hymne de la paix chante par toute la France, par les
          laboureurs, vignerons et autres paysans qui l'habitent,
          pour l'assurance qu'ils ont maintenant de paisiblement
          recueillir le fruit de leurs labeurs;--Le Hol des gens de
          guerre fait par le messager de la paix... ddi  Monsieur,
          frre du roy, qui donne la sauvegarde aux paysans..._, par
          Beaunis de Chanteraine, sieur des Viettes, 1614, in-8.]

          [Note 245: V., sur cette expression, la note d'une des
          pices qui prcdent.]

L'exposition se voit cache en la page viceversa de l'autre cost, ce
me semble, o il parle de ce Dieu Chronien Saturne, tout refrongn,
qui mangeoit ses enfans propres quand il estoit en colre, comme
dient les Potes, n'espargnera pas ceux qui comme Icares veulent
monter trop haut avec aisles de cire, en danger qu'il ne les envoye
avec Vulcan en l'isle de Lemnos faire des lunettes pour voir plus
clairement le fonds de leurs affaires; ou bien aux Indes[246]
pescher au fleuve du Gange ces grandes anguilles de trente brasses de
long: cela les rassasieroit un petit.

          [Note 246: Aprs les guerres civiles on voyoit souvent les
          gens du parti vaincu s'exiler volontairement pour aller
          offrir leurs services aux princes trangers, ou fonder
          des colonies, comme les chefs huguenots Laudonnire et
          de Gourgues l'essayrent dans la Floride sous Charles
          IX. En 1614, ceux qui avoient servi sous les princes et
          que la paix venoit de laisser sans emploi manifestrent
          des intentions pareilles, comme ce passage semblerait
          l'indiquer, et comme on le sait d'ailleurs par l'ordonnance
          royale qui fut alors rendue pour y mettre obstacle:
          _Lettres-patentes du roi portant defenses  toutes
          personnes, de quelque qualit et condition qu'ilz soient,
          de n'enlever aucun soldat hors de ce royaume pour aller
          servir aucun prince tranger, et enjoint  ceux qui y sont
          alls de s'en revenir sous peine du crime de lse-majest._
          (22 septembre 1614.) Louis XIV, aprs la Fronde, persuad
          qu'il toit plus prudent de repousser du royaume ce vieux
          levain de rebelles que de l'y garder, prit une mesure toute
          contraire. On envoya, dit Lemontey, prir  Candie, en
          Afrique, en Hongrie, les vieux soldats gts par la licence
          des discordes civiles, et le duc de Beaufort, le roi des
          halles, et le comte de Coligny, qui avoit suivi Cond chez
          les Espagnols. (_Essai sur l'tablissement monarchique de
          Louis XIV, etc._ Paris, 1818, in-8, p. 328.)]

Juppiter estoit un mauvais garon; pour regner sans empeschement, il
envoya Neptun gouverner les mers, et Pluton les enfers, maintenant
ainsi son sceptre avec son foudre trisfulque et formidable.

Mars[247] se sent si fort, qu'il ne voudra point de compagnons: ainsi
se fera redoubter en ses canons et estendarts; c'est bien aussi la
raison.

          [Note 247: C'est le prince de Cond, chef des mcontents,
          comme tout  l'heure Jupiter c'toit le roi.]

Mercure, fin et subtil, qui entend le pair[248] et le jars[249], fera
desormais des merveilles (selon qu'il est predit), car

  Quelques uns par trop hasardeux,
  Pour avoir vuid trop d'ordure,
  Se verront frotter de Mercure,
  Mais je n'entends pas du fumeux.

          [Note 248: V., sur cette expression, notre t. 3, p.
          276-277.]

          [Note 249: On disoit par abrviation _entendre le jars_
          pour entendre le _jargon_ ou _argot_ des voleurs. Il est
          tout naturel que Mercure st cette langue-l. Si le duc de
          Mercoeur n'toit mort en 1602, je croirois que c'est de
          lui qu'on a voulu parler sous ce nom de Mercure, qui se
          prononoit comme le sien.]

Aussi ce minral Mercure est propre particulirement  nettoyer les
malins ulcres qui gastent et corrompent le corps.

Sol leur donnera bien de la peine, car, ayant trop longtemps demeur
en campagne soubs l'ardeur de ses chauds rayons, en concevront telle
douleur de teste, qu' aucuns faudra une prompte et vive saigne s
parties jugulaires; et aux autres, des restraintifs au gosier pour
retenir les humeurs bilieuses et peccantes.

La Lune ne leur sera non plus favorable que les susdits, car, estant
de son naturel froide, elle les fera tant tousser, cracher, vesser
et roussiner, qu'on sera contraint, les sentens si fort puyr, de les
appeler les morfondus  la Lune; mais, comme porte son prognostic,

  Le laboureur aprs l'est
  A ses maux aura recompense,
  Mais le fol sera mal traict
  Et puny pour son insolence.

Vnus leur pourroit bien bailler quelque horion; mais elle a piti
d'eux, comme douce et favorable, les voyant si maigres et hideux;
mais elle les renvoyera  son ennemie Pallas, qui leur cassera les
restes, pour rcompense de leurs vains labeurs, ainsi comme est port
par la mme prdiction, car

  C'est almanach fait de nouveau
  Promet par un certain presage,
  Non du froid, ny gresle, ny eau,
  Mais aux fols un trs-grand domage.

Voil quant au mal mariez avec dame folie, qui, se repentans
et sentans maintenant l'hyver arriver, ne trouvans plus rien 
fricasser, reclent et cachent leurs doubles cornes, comme les
limaons, honteux d'estre la matire fabuleuse entre le peuple; on
leur pourra dire en riant et sans scandale que

  Il ne faut j contrefaire
  Et faire semblant d'avoir froid:
  Car tel sera, au contraire,
  Mieux  couvert qu'il ne voudroit.

O la grande folie que c'est de piller le poivre avant qu'avoir le
livre, se jetter en longues et plausibles esprances! Mais de quoy
enfin? de rien. Voil un mariage bien gal, Maistre fol avec Dame
folie! ils feront de beaux enfans, ils auront la barbe en naissant,
aux dents.

Je leur conseille de se servir le plus promptement qu'ils pourront
de ce mien advis (si toutefois ils en ont le temps), d'assopir le
feu de telle fougade[250], et faire comme les anciens Romains, qui
avoient des prestres pour appaiser les foudres et tonnerres, et ce
par loix expresses portes aux douze tables, qu'ils ayent des amis
qui aydent  esteindre le feu qu'ils ont allum: car, si Juppiter
(qui regarde la France tousjours de bon oeil) les regarde une fois
en courroux, je les voy perdus; il faudra _herbam dare_, comme dit
le proverbe, donner le torchon d'herbe au maistre et vainqueur,  la
faon des pasteurs, qui, ayant luit un long temps ensemble,  la fin
celuy qui est vaincu sur le lieu mme arrache une poigne d'herbe et
la prsente au vainqueur en signe de victoire, il en faudra faire de
mme; mes amis (pas trop); il faut estre sages, ou estre chastiez,
l'un ou l'autre infailliblement; il en est temps, car

  Voicy l'hyver, avec sa robe grise,
  Qui vous rendra les membres tout perclus.
  O irez-vous? H! vous n'en pouvez plus:
  Vous tremblottez soubs un manteau de frise.

          [Note 250: La _fougade_, _foucade_ ou _fougasse_, toit une
          sorte de petite mine qu'on prparoit sous un ouvrage qu'on
          vouloit faire sauter. Ce mot s'employoit aussi figurment.
          On dit encore dans quelques provinces d'une personne qui va
          par lans et par fougue: _elle fait tout par foucade_.]

Les voil donc en danger d'estre enroolez soubs le drapeau des
morfondus, car d'attendre  l'anne qui vient, il n'y faut pas
seulement songer. Maistre Gonnin ne veut pas embrouiller ses
prdictions de cest article: ils voient arriv ce qu'il a predit, 
savoir (prenez bien garde), et retenez les termes icy expressment
couchez:

  Que jamais les fols ne joueront bien leur roolet;
  Que les outrecuideux donneront du nez  terre;
  Que les ambitieux, pour regarder de trop prs le soleil,
  Deviendront lousches ou aveugles, etc.

H, ne le voit-on pas? que sont devenus ces courriers sans
commandement? _Castiga, Castiga, la frusta, la frusta  quelli
forfantelli_; qu'on les chastie ces soldats morfondus.

Et bien donc? qu'est-ce? qu'en dites vous? ha violeurs, mais il
faudra estre vieleurs, et sonner le _troin troin_ de porte en
porte pour gaigner quelque double[251], et n' say encor si on leur
donnera permission, car, si les sergents de l'hostel de Scipion[252]
les trouvent, ils seront incontinent enostelez, fustigez et rasez,
et alors on les cognoistra bravement, et chacun dira: Aga mon amy,
Aga m'amie, et beau Dieu! quelles gens sont-ce l? C'estoient des
gaspilleurs du pauvre monde, des violeurs de femmes et filles,
et maintenant ils sont soldats de plate-bourses, ils se sont mis
vieleurs chantans par les portes, _fanfara helas! fanfara soldadons,
fanfara bourse-plate_. Et falloit-il faire tant de bruit pour donner
du nez si tost  terre. Hlas! il est arriv  ces pauvres infortunez
tout de mesme qu'aux cigales qui chantent tout l'est, sans
apprehender l'hyver, et, l'automne venu, elles deviennent enroues,
et ne peuvent plus chanter: ainsi ces plate-bourses et morfondus ne
chantent plus. Il y a bien des helas cachez dessoubs les boutons
du pourpoint; il y a bien de la demangeaison derrire l'oreille,
beaucoup de folie en la teste, et encor plus de repentir au coeur. On
entend desj tant de: helas! je me repens! helas! je n'y pensois pas!
helas! que feray-je? j'ay vendu mon espe pour du pain; au moins si
j'avois pour achepter une meschante vile! Ha! qu'on dit bien vray,
quand le fol est pris, il a beaucoup plus de temps pour se repentir
que pour fuyr! O que bien a dit le pote[253] parlant de la pauvre
Caliston sduite:

  _Eheu! quam difficile est crimen non prodere vultu!_

          [Note 251: Il est parl dans l'_Histoire comique de
          Francion_ (Rouen 1635, in-8, p. 689) des anciennes
          trompettes revenues des guerres qui gagnoient leur vie
           fanfarer sur le Pont-Neuf aux dpens de la bourse et
          surtout des oreilles du passant. Selincourt se plaignoit en
          1633 de ce qu'on n'employt  la chasse que de simples cors
          au lieu de trompes, qui, dit-il, se font entendre de plus
          de deux lieues, et, ajoute-t-il, de ce qu'on a tabli une
          licence de sonner  la manire des matres du Pont-Neuf.
          Cit par Le Grand d'Aussy, _Vie prive des Franois_, dit.
          Roquefort, t. 1, p. 426.]

          [Note 252: C'est la belle maison btie  la fin du XVIe
          sicle dans la rue de la Barre par Scipion Sardini,
          gentilhomme italien de la cour de Henri III. Sous Louis
          XIII cet htel devint l'un des _hpitaux des pauvres
          renfermez_ pour les hommes et les garons, lisons-nous
          dans le _Supplment_ aux _Antiquitez de Paris de Du Breul_,
          p. 46. L'on ne sait pas au juste  partir de quelle
          poque il reut cette destination. La Tynna dit, d'aprs
          Piganiol (t. 5, p. 122), que ce fut en 1636, M. L. Lazare
          en 1622; mais la date de notre pice prouve que ds 1614
          la transformation de l'lgant htel en hospice avoit eu
          lieu. Par ordonnance du 27 avril 1636 il fut dclar,
          ce qu'il est encore, l'une des proprits de l'hpital
          gnral. Les btiments en sont occups aujourd'hui par la
          boulangerie des hpitaux et hospices civils de Paris. Le
          nom de Scipion a t conserv et a mme pass  la rue de
          La Barre, o se trouve l'tablissement. Le vieil htel y
          survit par quelques restes prcieux, six arcades surmontes
          de mdaillons en terre cuite. C'est, dit M. de Laborde,
          un curieux spcimen d'un genre de construction dont nous
          n'avons pas d'autre exemple  citer dans Paris, et d'une
          dcoration qui n'a que trop d'imitateurs dans nos maisons
          modernes. (_Revue nouvelle_, 1er mars 1846, p. 389.)]

          [Note 253: Ovide, au liv. 2 des _Mtamorphoses_.]

O qu'il est mal ais de tenir cach le meffait! Les voyl donc bien
 sec, bien faits de corps, sans manteau, sans poignard ny espe,
encor moins de mousquet! Et pourquoy cela? Parceque

  On peint Bellonne et Mars tousjours tous nuds,
  Car ceux qui s'y sont pleus, tels en sont revenus.

Ha ha! ils pensoient tout fendre nostre gros bois[254]; mais ils ont
faict comme l'ours, qui, pour avoir le miel cach dans le chesne
entr'ouvert, s'y enserra gentiment les pattes, parce que le renard
osta les coins[255]. Ils se promettoient trop  un coup; mais poisson
qui nage n'est pas prest; le _Bouillon_[256] n'en vaut rien, il est
trop fade. O qu'ils sont tristes! car

  Faute d'argent n'emplit pas la bouteille;
  Faute d'argent rend l'homme tout deffaict;
  Faute d'argent l'homme gras et refaict
  Rend maigre et sec, tremblant comme la feuille[257].

          [Note 254: Cette locution est reste, mais diminue. On dit
          seulement aujourd'hui de quiconque promet des merveilles:
          _il va tout fendre_; d'o le mot _fendant_ pour _fanfaron_.]

          [Note 255: _Le Roman du Renart_, publi par Mon, t. 2, p.
          24.]

          [Note 256: On joue ici sur le nom du marchal de Bouillon,
          qui toit, avec le prince de Cond, l'un des meneurs des
          troubles. On a soulign  dessein le nom dans le texte,
          pour rendre cette allusion plus transparente que toutes les
          autres qui se trouvent dans cette pice.]

          [Note 257: Ces quatre vers font partie d'une chanson qui
          toit dj populaire au XVIe sicle, et qui se trouve dans
          le Recueil que Pierre de Phalse rimprima  Louvain en
          1554. Elle a pour refrain ce vers qui devint proverbe, et
          que Rabelais cite comme tel (liv. 11, ch. 16):

               Faute d'argent est douleur non pareille,

          Roger de Collerye a pris cette chanson pour en faire son
          71e rondeau. (V. ses _Oeuvres_, dition elzevirienne, p.
          223.) Nous allons rtablir d'aprs lui les quatre vers
          cits incorrectement ici:

               Faulte d'argent n'emplist point la bouteille,
               Faulte d'argent rend l'homme tout deffaict,
               Triste et pensif, non pas gras et reffaict,
               Mais mesgre et sec, tremblant comme la feuille.]

Jamais le peintre Appelles ne depeignit mieux sa Venus que les voyl
proprement despeints, et, comme dit la fin de la prediction,

  C'est trop folement despendu,
  Quand pour despendre on est pendu;
  Qui plus despend qu'il n'a vaillant
  Faict le cordeau dont il se pend.

Qu'on fasse son profict: baste pour ce coup! _Motus_, la caille
pond. C'est assez, ostez-vous de l.




_La Misre des Apprentis imprimeurs applique par le detail  chaque
fonction de ce penible etat. Vers burlesques._

S. L. ni D. In-8.


  Cher et fidle amy, dont l'ame bienfaisante
  Fut  tous mes malheurs toujours compatissante,
  Exact observateur des loix de l'amiti,
  Si quelquefois ton coeur fut touch de piti,
  Si jamais d'un amy tu plaignis l'infortune,
  Plains de mon triste sort la rigueur importune.
  Privez du doux plaisir d'un tranquille repos,
  Mon esprit et mon corps sont accablez de maux:
  L'ame pleine d'ennuis, de soins, d'inquietude,
  Les reins attenuez, rompus de lassitude,
  Du matin jusqu'au soir je cherche vainement
  Les momens pretieux du moindre allegement.
  Toy qui sais, pour l'avoir eprouv par toy-mme,
  Que d'un pauvre apprentif la misre est extrme,
  Ne crois pas qu'crivant ceci par passion,
  Je te veuille du vray faire une fiction;
  Ne crois pas qu'excit par un fougueux caprice,
  Ou pouss d'un esprit de fiel et de malice,
  Je vienne exagerer ici sur le papier
  La peine qu'on endure en ce maudit metier.
  Moul sur ton exemple, instruit par tes maximes,
  Selon moy, l'imposture est le plus grand des crimes.
  Ainsi, sans m'eloigner d'un ou d'autre ct,
  Je veux marcher d'accord avec la verit.
  Lorsqu'aux vives ardeurs de ma promte jeunesse
  L'ge eut fait succeder une lente sagesse,
  Elle me suggera de penser murement
  A m'ouvrir le chemin d'un etablissement.
  Sur le choix d'un tat mon esprit en balance
  De mes meilleurs amis consulta la prudence.
  Alors (par je ne say quelle bizarre humeur),
  L'un d'eux me conseilla de me faire imprimeur;
  Il me vanta si bien cet art noble et sublime,
  Et m'en fit concevoir une si haute estime,
  Que j'aspiray d'abord avec ambition
  Au moment d'embrasser cette profession.
  Pour le prix, pour le temps, ayant fini d'affaire,
  Je cours chez le recteur, qui de regent sevre
  Devint traitable et doux en voyant le ducat
  Que je luy mis en main pour son certificat[258];
  Puis je fus avec zle (au moins en apparence)
  Au syndic, aux adjoints, faire la reverence[259],
  De crainte qu'omettant cette formalit,
  Un delay ne punt mon incivilit.
  Je parus  la chambre, o par acte authentique
  Je fus fait aggreg du corps typographique;
  Je juray d'observer les loix et les statuts,
  De former mon esprit  toutes les vertus.
  Mon brevet fut ecrit en termes energiques
  Et dans tout l'on garda les formes juridiques.
  Le jour dej baissant, je quitte le bureau,
  D'o, piqu des accs d'un caprice nouveau,
  Ou plustt transport de rage et de furie,
  Je cours avec vitesse  notre imprimerie.
  L, pour premier objet, je trouve dans les cours
  Cinq ou six malotrus ressemblans  des ours.
  L'un, des sabots s pieds, roule  perte d'haleine
  Une vilaine peau que partout il promeine;
  L'autre apprte de l'encre, et presente un minois
  Qui fait honte en noirceur au moins blanc des trois rois.
  Tirant de tout ceci mauvaise conjecture,
  De mon choix imprudent je gronde et je murmure,
  Quand le prote[260] d'un air dur et rebarbatif:
  Est-ce vous qui venez ici pour apprentif?
  --Ouy, Monsieur. A ces mots, la main il me presente
  Et me fait compliment sur ma force apparente.
  Quel compre! dit-il; vous suffirez  tout,
  Et des plus lourds fardeaux seul vous viendrez  bout.
  Portez donc ce papier, et le rangez par piles.
  Moy, qui sens mon coeur foible et mes membres debiles,
  Je ne veux pas d'abord chercher  m'excuser,
  De peur que de paresse on ne m'aille accuser;
  Je m'efforce, et, ployant sous ma charge pesante,
  Chaque pas que je fais m'assomme et m'accravante[261];
  Je monte cent degrez charg de grand-raisin[262];
  J'en porte une partie au plus haut magazin,
  Et, pour le faire entrer dans une etroite place,
  Avec de grands efforts je le presse et l'entasse.
  N'ayant encore fait ma tche qu' demy,
  J'entends crier d'en bas: Hol donc! eh! l'amy!
  Je descends pour savoir si c'est moy qu'on appelle.
  Ouy, dit le prote, il faut allumer la chandelle.
  --O l'iray-je allumer?--Attendez, me dit-il,
  Je m'en vais vous montrer  battre le fusil.
  En deux coups je fais feu. Bon, vous tes un brave;
  Bon coeur! vous irez loin. Descendez  la cave.
  Quand vous aurez remply de charbon ce panier,
  Vous viendrez allumer du feu sous le cuvier.
  Tout fatigu dej d'un si rude martire,
  Je commence  me plaindre,  jurer et maudire.
  Tantt de mon malheur je n'accuse que moy,
  Et tantt je m'en prends  la mauvaise foy,
  A l'avis seducteur d'un amy peu sincre
  Qui me fit endosser ce collier de misre.
  Je prends pourtant courage, et, me faisant raison,
  Je monte vite en haut allumer du charbon.
  Pour y mieux reussir, par terre je me couche,
  Je me sers du soufflet, je souffle avec la bouche.
  Des bluettes du feu les yeux tout eborgnez,
  J'avale de la cendre et j'en prens par le nez.
  A la fin, le charbon se convertit en braise
  Et petille avec bruit dans l'ardente fournaise.
  Alors, comme bientt huit heures vont frapper:
  Vous pouvez, me dit-on, vous en aller souper.
  A peine ay-je entendu cette douce parole
  Que precipitamment je m'elance et je vole;
  Je gagne le logis, o, pour surcrot d'ennuy,
  J'apprens que pour souper faut attendre  minuit.
  Pour moderer l'excs de mon humeur chagrine,
  Je prens pour lit de camp un coin de la cuisine,
  O, malgr l'insolence et le bruit des laquais,
  Je dors comme au milieu d'une profonde paix.
  Justement pour souper me reveillant  l'heure,
  A table avec les gens peu de temps je demeure,
  Et, dej degot de leurs fades propos,
  Je cours avec vitesse au lieu de mon repos.
  Dans le coin d'une court  tous vents expose
  Paroist un antre obscur juste  rez-de-chausse.
  L rgne une maligne et froide humidit,
  Capable d'alterer la plus forte sant.
  Il est vray qu'on n'y craint ni puces ni punaises;
  Mais partout, sur le lit, au plafond, sur les chaises,
  On voit par escadrons les escargots courir,
  Et d'un germe gluant les murailles couvrir.
  C'est dans ce lieu charmant, dans ce sejour aimable,
  Que deux ais, vieux debris d'une mechante table,
  Servent  soutenir un malheureux grabat
  Pour le moins aussi dur que celuy d'un forat.
  Malgr sa duret, je dors comme un chanoine:
  On m'entendroit ronfler du faubourg Saint-Antoine.
  Mais, helas! je commence  peine  sommeiller,
  Je n'ay pas ferm l'oeil, qu'il faut me reveiller!
  Car j'entens tirailler une indigne sonnette,
  Qui, de son bruit perant ebranlant ma couchette,
  Me dit d'aller ouvrir la porte aux compagnons.
  Je saute donc du lit, et, marchant  ttons,
  Souvent transi de froid, je tempte et je jure
  De ne pouvoir trouver le trou de la serrure.
  C'est encor pis vingt fois quand, au fort de l'hyver,
  Je trouve le chemin de neige tout couvert:
  Car, voulant promptement faire entrer ces maroufles,
  Je traverse les cours sans souliers ni pentoufles,
  Je me trace moy-mme avec peine un chemin,
  Et me guidant bien moins des yeux que de la main,
  La voix d'un furieux qui contre moy s'emporte
  Me met dans le sentier qui conduit  la porte.
  J'ouvre donc, et par grace un d'entr'eux m'avertit
  Que je puis, si je veux, m'aller remettre au lit.
  Helas! je n'y suis pas que deux de ces beltres,
  Faisant les timbaliers sur un paneau de vitres,
  M'annoncent par leurs cris qu'il faut faire du feu.
  Comme tout valet neuf doit se contraindre un peu,
  Je m'habille  la hte, et d'un esprit docile
  Je feins de trouver tout agreable et facile.
  Ds qu'on m'a dit: D***, allez chercher du bois:
  --Ouy-d, Messieurs, plustt quatre charges que trois.
  Aussi tost fait que dit, j'y cours avec grand zle.
  Le bois fendu, j'apprte et nettoy le pole;
  J'y mets force papiers pour le mieux echauffer;
  Mais, le feu par malheur venant  s'etouffer,
  Une noire vapeur remplit l'imprimerie.
  Tout le monde deserte, on me maudit, l'on crie,
  Pendant que, n'ayant pas l'esprit de m'esquiver,
  Je me mets au hazard de me faire crever.
  Un des moins violens de la troupe anime
  Par son adresse fait dissiper la fume,
  Et (de peur qu'il m'arrive un accident nouveau):
  Laissez le feu, dit-il, allez tirer de l'eau.
  --Le baquet put, dit l'autre, on diroit d'une peste;
  Nettoyez le dedans, et vuidez l'eau qui reste;
  Ne manquez pas surtout de le mettre tout plein,
  Car nous avons beaucoup  tremper pour demain.
  C'est l qu'il faut subir une nouvelle peine:
  Le puits est si profond qu'il me met hors d'haleine,
  Et pour mon coup d'essay, je me trouve si las,
  Que le seau prs du bord m'emporte et tombe en bas.
  Pour achever pourtant un si penible ouvrage,
  De nouveau je m'excite  reprendre courage,
  Le baquet plein, j'entends d'une voix de lutin
  Cinq ou six alterez crier: D***! au vin!
  L'un dit: Je bus dimanche au bas de la montagne[263],
  D'un vin qui, sur ma foy, vaut du vin de Champagne.
  Si, sur un tel rapport, quelqu'autre en veut goter,
  Ft ce encore plus loin, il faut m'y transporter;
  Celuy-cy veut du blanc, celuy-l du Bourgogne.
  Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne[264],
  Sans songer que souvent pour leurs demy-septiers
  Il faut aller quter chez dix cabaretiers.
  A l'un faut du gruyre,  l'autre du hollande;
  Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande;
  Encor ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait
  Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait.
  Je ne replique rien, mais dans le fond j'enrage
  De me voir accabl de fatigue et d'ouvrage,
  Et d'tre  tous momens grond mal  propos,
  Pendant que ces messieurs djeunent en repos.
  Il faut aller porter en ville quelque preuve;
  Soit qu'il vente, ou qu'il neige, ou qu'il grle, ou qu'il pleuve,
  Ds que l'on m'a donn mes depches en main,
  Pour arpenter Paris je me mets en chemin.
  Ma course la plus rude et la plus ordinaire
  Est d'aller du logis ou du mont Saint-Hilaire
  A cette belle place o tant de partisans[265]
  Ont de si beaux palais btis  nos depens.
  Le mal est que jamais cette gent de corsaires
  Ne daigne d'un seul liard me payer mes salaires.
  J'ay beau, pour les servir, employer tout mon soin,
  Leur coeur est toujours dur et ne s'attendrit point.
  Souvent crott, mouill, jusques aux jarretires,
  Je reois sur mon dos les torrens, les goutires;
  Et, ne portant jamais casaque ni manteau,
  Pour abri je detrousse et rabats mon chapeau.
  Quiconque me verroit en ce triste equipage,
  Me prendroit pour un diable arrivant du pillage.
  Mais, malgr tout cela, si je reviens de jour,
  On m'occupe aussi-tost que je suis de retour.
  Si quelque compagnon, ennuy de m'attendre,
  A l'un des magazins est mont pour etendre,
  A jeun ou non  jeun, je cours le relever;
  Je me depche  force et suis prest d'achever,
  Quand le prote, brlant d'une ardeur brusque et promte,
  M'appelle pour aller commander une fonte.
  Du fondeur il m'envoye au marchand de papier,
  Du marchand de papier chez le parcheminier.
  De cruches, de balays, c'est moy qui fais emplette;
  S'il faut un seau, de l'huile, il faut que j'en achte.
  Loin de pouvoir sur rien le teston accrocher,
  En y mettant du mien j'achte encor trop cher.
  Parmy tant de rigueurs, si, me fixant ma tche,
  On me donnoit par jour quelque heure de relche,
  Je benirois le ciel au milieu de mes maux;
  Mais, les jours consacrez par Dieu mme au repos,
  Les ouvriers, munis d'une succincte messe,
  Viennent avidement faire rouler la presse,
  Et me font prendre part  la peine qu'ils ont,
  Pendant que pour eux seuls est le revenant bon.
  Les dimanches il faut qu'eveill de bonne heure,
  Je quitte au point du jour mon humide demeure.
  Si je tarde, j'entens notre prote abboyer.
  Devinant aisement que c'est pour nettoyer,
  Je me prepare encore  ce nouveau deboire;
  Je m'arme du balay, je prens la ratissoire;
  Je commence d'abord  lever tous les ais,
  A les bien ratisser et les rendre bien nets.
  Curieux de savoir si dans l'imprimerie
  Tout est mis et rang par ordre et symetrie,
  Le prote me vient voir, et regarde avec soin
  Si j'ay bien balay par tout dans chaque coin.
  Pour abattre, dit-il, les toiles d'araigne,
  Faites faire au houssoir une longue traine,
  Et souvenez-vous bien que tous les quinze jours
  Il faut avoir le soin de balayer les cours.
  De crainte qu'aprs moy sans relche il ne crie,
  Je fais ce qu'il me dit. J'entre en la tremperie,
  J'entasse les papiers, je vuide le fourneau,
  Et, rinant tous les seaux, j'y mets de nouvelle eau.
  J'amasse en un papier toutes les balires,
  Et ds le lendemain, epluchant mes ordures,
  Je jette chaque lettre au gr de son destin,
  La mechante  la fonte et la bonne au castin.
  Ce qui par dessus tout me gne et me desole,
  C'est le rude embarras que me donne la colle:
  Car, tant oblig de la faire au logis,
  Les laquais les premiers murmurent du taudis;
  La servante  son tour, faisant le diable  quatre,
  S'emporte quelquefois jusqu' me vouloir battre,
  Et jure effrontement que ses pauvres chaudrons
  Sont perdus sans ressource et brlez jusqu'au fonds.
  Transport de dpit et perdant patience,
  Ma main d'un bon soufflet couvre son arrogance.
  Aussitost grand debat, grand bruit, nouveau courroux.
  Je l'appaise pourtant et luy fais filer doux
  (En effet, on le sait, il n'est que telle aubaine
  Pour rendre douce et souple une femme hautaine).
  Comme dans le metier je suis encor nouveau,
  Je detrempe ma pte avec un peu trop d'eau,
  De sorte que, la colle etant beaucoup trop claire,
  Chacun des compagnons entre en grande colre;
  Les plus malins sur moy font rouler l'entretien
  Et me taxent tout net de n'tre bon  rien.
  Si je veux m'excuser d'avoir mal fait la colle,
  Ils me ferment la bouche et m'tent la parole,
  Crians tous en chorus: _C'est la piau! c'est l'epron!_
  Car notre illustre corps parle un plaisant jargon[266].
  Ils donnent  l'argent le nom de _colle forte_,
  Et, quand tous d'une voix disent: _Fermez la porte_,
  C'est qu'il faut depenser (sans soin du lendemain)
  Tout l'argent qu'un auteur m'a gliss dans la main;
  Bien plus, _avoir la barbe ou prendre la casaque_,
  Se dit d'un sac  vin qu'un autre yvrogne attaque,
  Et qui perd dans le vin le sens et la raison,
  Jusqu' ne pouvoir plus retrouver sa maison.
  Bien _battre le tambour_, c'est quand je vais en ville
  User d'une manire attrayante et civile
  Pour forcer le plus dur et le moins bien-faisant
  A faire  _la chapelle_[267] un honnte present.
  Comme je n'entends point chaque terme gothique
  Tir des lieux communs de l'art typographique,
  Tous mettent leur plaisir  me contrarier,
  Et sur un mot mal pris ne cessent de crier.
  Quel homme pourroit donc avoir l'ame assez dure
  Pour n'tre pas touch des grands maux que j'endure?
  Mais pourquoy, dira-t-on, prendre un ton si plaintif?
  Est-ce pour tre heureux qu'on se met apprentif?
  N'est-ce pas un etat de fatigue et de peine?
  J'en conviens, mais encor faut-il reprendre haleine,
  Et tout n'iroit que mieux quand un peu de repos
  Donneroit du relche  mes rudes travaux.
  Mais, helas! en tout temps la peine est mon partage!
  Et l'hyver et l'et je ploye sous l'ouvrage.
  Pour epargner l'argent qu'exige un vitrier,
  En hyver on me fait huiler force papier.
  C'est alors qu'au hazard de me fendre la tte,
  D'une echelle branlante il faut gagner le fate,
  Pour que du haut en bas je puisse calfeutrer
  Chaque fente par o le froid pourroit entrer.
  De crainte que l'et la chaleur excessive
  Ne fasse empuantir et tourner la lessive[268],
  Il faut  chaque fois la descendre au caveau,
  Puis aller l'y puiser pour la mettre au fourneau.
  De plus, c'est moy qui fais la petite besogne:
  S'il nous vient du papier  rogner, je le rogne;
  Si quelque maladroit laisse faire un _pt_[269],
  Pour le distribuer je seray deput.
  Par ce menu detail de ma grande misre,
  On voit qu'il n'est esclave ou forat de galre
  Qui soit dans son malheur plus travaill que moy.
  Toy dont le coeur est bon, cher amy, c'est  toy
  Que je veux adresser mes douloureuses plaintes.
  Dissipes mes soupons et rassures mes craintes.
  A quoy dois-je m'attendre et que dois-je esperer?
  Ma misre doit-elle encor long-temps durer?
  Mais pardonne plustost si mon esprit s'egare,
  Si, par un mouvement ridicule et bizarre,
  Je deteste deja mon malheureux destin,
  Et, trop tost rebut, j'en demande la fin.
  J'ay le coeur trop enclin  la reconnoissance
  Pour oublier que c'est par pure bienveillance
  Que tu m'as conseill d'embrasser un etat
  Qui, tout rude qu'il est, a pourtant de l'eclat:
  Car enfin, si jamais des hommes l'industrie
  Parut dans aucun art, c'est dans l'imprimerie.
  Tenant comme en depost les escrits des savants,
  Elle sait les sauver du naufrage du temps;
  Et, rendant les auteurs celbres dans l'histoire,
  Elle en fait  jamais subsister la memoire.
  Amy, crois donc que c'est par simple jeu d'esprit
  Que j'ay form le plan de ce burlesque ecrit,
  Et que tout autre etat plus rude et difficile
  A souffrir encor plus me trouveroit docile,
  Pourvu que dans mon choix j'eusse trouv le tien,
  Et que dans mes degots tu fusses mon soutien.

_Permis d'imprimer, ce deuxime jour de septembre 1710._

                            M. R. DE VOYER D'ARGENSON.

          [Note 258: Aucun ne pourra tre admis  faire
          apprentissage pour parvenir  la matrise de librairie et
          d'imprimerie s'il n'est congru en langue latine et s'il
          ne sait lire le grec, dont il sera tenu de rapporter le
          _certificat_ du recteur de l'Universit,  qui l'aspirant
          sera prsent par le _syndic_ ou l'un de ses _adjoints_;
          et de ladite prsentation mention sera faite dans ledit
          certificat. (_Rglement pour la librairie et imprimerie
          de Paris, arrt au conseil d'Etat du roy, Sa Majest y
          tant, le 28 fvrier 1723_, tit. 4, art. 20.)--Sera tenu
          ledit apprenti de remettre s mains du syndic, pour les
          affaires de la communaut, la somme de trente livres lors
          de la passation du brevet, qui sera transcrit sur le livre
          de la communaut  la diligence du matre auquel l'apprenti
          sera oblig, et ce dans un mois pour tout dlai,  peine de
          nullit du brevet et des dommages et intrts de l'apprenti
          contre le matre. (_Id._, _ibid._, art. 21.)]

          [Note 259: V. la note prcdente.]

          [Note 260: Je n'ai pas besoin d'expliquer le sens de
          ce mot; je dois dire seulement que, pour le rapprocher
          encore davantage de sa racine, qui est le mot grec [Grec:
          protos], premier, on l'crivoit quelquefois _proto_. C'est
          avec cette orthographe qu'il se trouve dans le _Mascurat_
          de G. Naud, in-4, p. 7.]

          [Note 261: _M'accable._ V. sur ce mot, alors trs surann,
          notre t. 3, p. 230.]

          [Note 262: Format de papier au-dessus du _carr_.]

          [Note 263: _Le mont Saint-Hilaire_, qui sera nomm plus
          loin, et sur lequel se groupoient, aux environs de
          Saint-Benot et du Puits-Certain, la corporation des
          imprimeurs, des libraires, et celle des relieurs, qui sont
          d'ailleurs encore nombreux dans ce quartier. C'est depuis
          l'arrt du 1er avril 1620 que les imprimeurs avoient
          surtout afflu de ce ct. Ordre y toit donn  tous
          imprimeurs de se retirer au dessus de Saint-Yves (rue des
          Noyers), avec defense de tenir imprimerie et presse en tout
          autre lieu, sur peine de la vie. (V. sur ces libraires et
          imprimeurs du Puits-Certain une note de notre dition du
          _Roman bourgeois_, p. 222-223.)]

          [Note 264: Terme d'imprimeur pour dire quereller quelqu'un.
          (_Note de l'auteur._)]

          [Note 265: La place Vendme, qui n'toit acheve de btir
          que depuis quelque temps. Les magnifiques htels qui
          l'entourent avoient en effet t envahis par les traitants.
          Le plus vaste, celui que le ministre de la justice occupe
          aujourd'hui, toit habit par Bouvarlais.]

          [Note 266: De tout temps les ouvriers imprimeurs avoient
          employ entre eux un langage et des signes particuliers,
          notamment ce qu'ils appeloient le _tric_, signal de
          quitter le travail pour aller boire, dit Saugrain, _Code
          de la librairie_, p. 176. Le rglement de 1618, art. 34,
          le leur avoit interdit: Sera dfendu  tous compagnons
          imprimeurs et libraires de faire aucunes assembles, tant
          en gnral qu'en particulier, ni de porter aucunes armes
          offensives de jour ou de nuit, seuls ou en compagnie, et
          pour quelque cause que ce soit, mme de faire aucun _tric_
          dans les imprimeries ni ailleurs, etc.]

          [Note 267: C'est le fonds d'o l'on tire de quoi faire la
          fripe. (_Note de l'auteur._)]

          [Note 268: On lave les caractres avec de l'eau de lessive.]

          [Note 269: On dit aujourd'hui _faire tomber en pte_. C'est
          ce qui arrive lorsqu'une forme s'est rompue par accident et
          que les caractres en sont tombs ple-mle.]




_Arrest de la Cour du Parlement qui fait deffenses  tous patissiers
et boulengers de fabriquer ni vendre,  l'occasion de la fte des
rois, aucuns gteaux, de quelque nature qu'ils soient._

Du 31 decembre 1740[270].

          [Note 270: L'anne 1740 avoit t une anne de grande
          disette. Malheureusement, pour y porter remde, on n'avoit
          gure trouv que des moyens d'une efficacit aussi douteuse
          que celui qui donna lieu  cet arrt singulier. Le 20
          mai l'on toit dj  bout d'expdients effectifs. Le
          Parlement, ne sachant o se prendre, avoit rendu arrt pour
          faire dcouvrir la chsse de Sainte-Genevive, en mme
          temps que l'archevque donnoit un mandement pour organiser
          des processions et des prires publiques.]


EXTRAIT DES REGISTRES DU PARLEMENT.

Veu par la cour la requte  elle presente par le procureur general
du roy, contenant que, dans le moment o la crue des rivires a caus
de l'interruption dans la navigation et dans le travail des moulins,
il auroit cru devoir porter ses vues sur tout ce qui pouvoit causer
une consommation superflue des farines au prejudice de la subsistance
necessaire; que l'objet des ptisseries avoit excit d'abord son
attention. Quoiqu'il y ait des exemples que dans des temps de chert
on en ait defendu l'usage, il n'avoit pas cru que l'etat present de
cette ville dt exiger de pareilles defenses, mais que la proximit
du six janvier prochain l'avoit engag de se faire rendre compte
de la quantit de farines qui se consommoit ordinairement dans les
jours qui le precdent et qui le suivent; qu'il auroit et surpris
d'apprendre que cela montoit souvent, en huit ou quinze jours de
temps,  cent muids pour le seul objet des gteaux qui se fabriquent,
soit pour vendre ou pour en faire des presens; qu'il avoit jug que
la cour trouveroit cet employ de farines si inutile et si superflu
 tous egards, qu'il avoit cru devoir, sans toucher aux ptisseries
d'une autre nature que celle des gteaux, devoir lui proposer de
faire des defenses bien expresses de fabriquer de cette dernire
sorte de ptisserie  l'occasion de la fte des Rois ou autrement,
 commencer du jour de la publication de l'arrt qui interviendroit
jusqu'au quinze janvier prochain, sous des peines trs sevres. A
ces causes, requeroit le procureur general du roy qu'il plt  la
Cour faire inhibitions et defenses  tous ptissiers, boulangers et
autres, de fabriquer, vendre, debiter,  l'occasion de la fte des
Rois ou autrement, aucuns gteaux, de quelque nature qu'ils soient,
 compter du jour de la publication de l'arrt qui interviendrait
jusqu'au quinze janvier prochain, sous peine de cinq cens livres
d'amende; qu'il soit enjoint au lieutenant general de police et aux
commissaires au Chtelet, de tenir la main  l'execution dudit arrt,
et de donner avis  la cour des contraventions. Ladite requte signe
du procureur general du roy. Ou le rapport de matre Elie Bochart,
conseiller. Tout considr,

La cour fait inhibitions et defenses  tous patissiers, boulangers et
autres, de fabriquer, vendre, debiter,  l'occasion de la fte des
Rois ou autrement, aucuns gteaux, de quelque nature qu'ils soient, 
compter du jour de la publication du present arrt, jusqu'au quinze
janvier prochain, sous peine de cinq cens livres d'amende. Enjoint
au lieutenant general de police et aux commissaires au Chtelet de
tenir la main  l'execution du present arrt, et de donner avis  la
cour des contraventions. Fait en Parlement, le trente-unime jour de
dcembre mil sept cent quarante.

                                             Sign, DUFRANC.




_La Maltte des Cuisinires ou la manire de bien ferrer la mule.
Dialogue entre une vieille cuisinire et une jeune servante._

S. L. n. d. In-8.


    LA VIEILLE.

  Ah! vous voil! Bonjour. Je vous cherchois partout;
  J'ai couru le march de l'un  l'autre bout.
  De vous trouver  point certes je suis ravie.

    LA JEUNE.

  Et moi de vous parler vraiment j'avois envie;
  Mais pour vous aller voir je n'ai pas un moment.
  Le moyen, au logis tenue etroitement!
  Je n'ose m'absenter, je suis toujours en crainte.

    LA VIEILLE.

  Quoi! dans votre maison tes-vous si contrainte?

    LA JEUNE.

  Je le suis  tel point que je veux la quitter:
  Ce sont gens avec qui je ne saurois rester.
  Je n'ai vu de mes jours femme plus ridicule.

    LA VIEILLE.

  Vengez-vous.

    LA JEUNE.

              Et comment?

    LA VIEILLE.

                          Comment? ferrez la mule[271];
  A bien peigner le singe[272] appliquez tous vos soins.

          [Note 271: V., sur cette expression et sur son origine,
          notre dition des _Caquets de l'Accouche_, page 15, note.]

          [Note 272: C'est--dire _tondre le matre_. Celui-ci
          s'appelle encore _singe_ dans l'argot des ouvriers.]

    LA JEUNE.

  Eh! que me dites-vous? Depuis six mois au moins,
  Pour redresser mes gens, j'ai, ma pauvre Marie,
  Us tout mon savoir, toute mon industrie;
  Je n'ai rien neglig; mais, malgr tout cela,
  A peine ai-je de bon le corcet que voil.
  Sur ma fidelit toujours en defiance,
  Des tours les plus adroits ils ont l'experience.
  Ce qui peut se peser, ils le psent vingt fois,
  Pour voir si je n'ai rien rapin sur le poids.
  Prompts  se faire rendre un denier, une obole,
  Ils disent touiours que je les pille et les vole.
  Croiriez-vous qu'au march quelquefois je les voy,
  Quand j'y pense le moins, venir derrire moi?
  En un mot, quoique gens  leur aise et bien riches,
  Au del du vilain ils sont ladres et chiches.

    LA VIEILLE.

  Croyez-moi, mon enfant, il n'est point de maison
  O l'on ne puisse avoir quelque revenant bon.
  Comment m'y pris-je, moi, quand petite vachre,
  A l'ge de quinze ans laissant l pre et mre,
  Et d'un orgueil secret sentant mon coeur epris,
  Je m'en vins seule  pied d'Abbeville  Paris?
  Je me trouvai d'abord, faute d'haides, reduite
  A n'esperer en rien qu'en ma bonne conduite;
  Et, voulant ne devoir ma fortune qu' moi,
  J'eus soin de me dresser moi-mme en mon emploi.
  Sous mon habit grossier je n'etois pas trop bte;
  J'affectois au dehors une manire honnte,
  Et, chacun se fiant sur ma simplicit,
  Je trouvois des maisons avec facilit.
  Les quinze premiers jours il me fut difficile
  D'attraper du march la routine et le stile;
  Mais ma conception en peu de temps s'ouvrit,
  Et le desir du gain me donna de l'esprit.
  Je m'acostois souvent de certaines servantes
  Que je voyois toujours propres, lestes, pimpantes,
  Et qui, pour soutenir l'eclat de leurs atours,
  Sur l'anse du panier faisoient d'habiles tours.
  Avec elles j'allois causer chez la fruitire,
  J'etudiois de prs leur talent, leur manire,
  Et je faisois si bien que, dans l'occasion,
  Par leurs soins je trouvois bientt condition.
  Tout m'toit bon: marchands, procureurs et notaires,
  Etoient gens avec qui je faisois mes affaires;
  Sans peine je gagnois mon petit entretien.
  Quand j'allois au march, loin d'y mettre du mien,
  Mme de mes profits, puisqu'il faut tout vous dire,
  Je savois en deux mois remplir ma tirelire.

    LA JEUNE.

  Mais vivoit-on alors comme on vit maintenant?
  De quelle utilit seroit votre talent,
  Et que vous serviroit toute la politique,
  Si vous etiez tombe en pareille boutique,
  Avec gens qui tondroient (comme on dit) sur un oeuf,
  Qui se fchent pour tout, pour la pice de boeuf,
  Disant que votre esprit  friponner s'attache,
  Et qu'en guise de boeuf vous prenez de la vache?

    LA VIEILLE.

  Je vous le dis encor, je juge  vos discours
  Que vous ne savez pas la moiti des bons tours.
  Une matresse a beau donner dans la lesine,
  On peut avec profit gouverner la cuisine;
  Mais il faut s'entremettre, il faut agir, chercher.
  Tchez de rencontrer un honnte boucher
  Qui, vendant  la main[273] ou vendant  la livre,
  Outre le droit commun, donne le sol pour livre.
  Si vous avez bon poids sur ce qu'il vous fournit,
  De ce qu'il vous remet faites votre profit.
  Feignez d'avoir en main l'autorit suprme;
  Qu'on sache qu'au logis tout se fait par vous-mme,
  Pour que chaque marchand, avec zle et ferveur,
  A force de presens brigue votre faveur.
  Pques, la Saint-Martin[274], et le jour des etreines,
  Sont des jours o l'on doit vous accabler d'aubeines.
  Sur chaque fourniture il vous revient un droit:
  Rotisseur, epicier, chandelier, tout vous doit.
  De porter le panier ne soyez point honteuse,
  Et faites-vous payer le droit de la porteuse.
  D'abord qu'un ouvrier, implorant votre appui,
  Vous invite  parler  madame pour lui,
  Ecoutez sa requte, et soyez attentive
  A lui faire sentir qu'il faut que chacun vive,
  Et qu'il doit de madame exiger plus que moins,
  S'il ne veut  ses frais recompenser vos soins.
  Au logis quelquefois faites l'indifferente
  Pour celui qui le mieux vous paye et vous contente,
  Car, si vous affectez de le trop supporter,
  De votre intelligence on pourra se douter.
  Souvent une matresse, en finesses feconde,
  Malicieusement vous eprouve et vous sonde:
  Ne soyez jamais dupe, et deguisez si bien
  Que de votre commerce on ne souponne rien.

          [Note 273: C'est--dire au morceau, de la main  la main,
          sans peser.]

          [Note 274: La Saint-Martin toit une des ftes qui
          amenoient le plus de rjouissances chez le peuple, et par
          consquent le plus d'aubaines pour les servantes. C'toit,
          pour ainsi dire, le carnaval de l'automne, car ensuite
          venoient les abstinences de l'Avent, sorte de carme qui se
          prolongeoit jusqu' Nol.]

    LA JEUNE.

  Graces  vos conseils, je suis bien eclaircie;
  Je les trouve excellens, et vous en remercie.

    LA VIEILLE.

  Ce n'est pas encor tout: revenant du march,
  Ayez toujours un air inquiet et fach.
  Accoutumez-vous bien  faire la pleureuse.
  Ah! mon Dieu! direz-vous, que je suis malheureuse!
  Depuis cinq ou six jours (vrai comme Dieu m'entend)
  J'ai pour le moins perdu cent fois de mon argent.
  Il faut qu'en calculant madame se mecompte,
  Ou qu'au march on manque  me rendre mon compte.
  Accompagnant ces mots d'une exclamation,
  Chacun de votre sort aura compassion;
  Et le laquais charg d'ecrire la depense,
  Pourvu qu'il ait de vous la moindre recompense,
  Et qu'en l'art de compter un matre l'ait instruit,
  Daignera par bont d'un zero faire un huit[275].
  Il n'est point, selon moi, de meilleure ressource
  Ni de plus sr moyen pour faire enfler la bourse.
  Je me souviens toujours qu'en certaine maison
  Je fis heureusement rencontre d'un garon
  Qui pour mes interts se donnoit tant de peine
  Qu'il me faisoit profit d'un ecu par semaine.
  En revanche, j'etois son bras droit, son appui,
  Et les meilleurs morceaux etoient toujours pour lui.

          [Note 275: C'toient souvent les crivains publics du
          Charnier des Innocents qui, moyennant salaire, rendoient
          aux cuisinires des grandes maisons le service d'arranger
          leur compte, de faire d'un zro un huit, ou d'allonger les
          _f_ pour faire d'un _sol_ un _franc_. Nous verrions, dit
          Palaprat,  la scne 6e, acte 2, d'_Arlequin-Phaeton_, les
          Hrodotes du cimetire Saint-Innocent, levez ds la pointe
          du jour pour travailler avec application aux histoires
          fabuleuses du matre d'htel et de la servante. (Le
          _Thtre italien_ de Gherardi, t. 3, p. 424.)]

    LA JEUNE.

  Mais si Madame ecrit la depense elle-mme?

    LA VIEILLE.

  En ce cas, j'en conviens, l'embarras est extrme:
  Car, si vous n'avez pas un visage assur
  Pour soutenir le faux et deguiser le vrai,
  Si vous ne savez pas payer d'effronterie,
  On pourra penetrer dans votre fourberie.
  C'est pourquoi banissez toute timidit;
  Recriez-vous toujours sur la grande chert;
  Les jours maigres surtout, criez, ds votre entre,
  Qu' la halle il ne fut jamais moins de mare,
  Que le beurre et les oeufs y sont chers  l'excs,
  Et qu' peine y voit-on des choux et des panais.
  Dans ces occasions il est de certains gestes
  Qui, quoi qu'on dise peu, font deviner le reste.
  Levez donc vers le ciel pieusement les yeux,
  Ou, posant le panier d'un depit furieux:
  Que j'en veux, direz-vous,  ces sales poissardes!
  Elles m'ont fait dix sols une botte de cardes!
  En verit, Madame, on n'y sauroit tenir.
  Je croyois du march jamais ne revenir.
  Lorsque vous avez fait tous vos tours dans la place,
  Ce dont vous profitez, vous l'otez sur la masse,
  Et vous entortillez dans le coin d'un mouchoir
  Ce qui de compte fait doit  Madame choir.
  Mais que la mule soit egalement ferre:
  Ne rejettez pas tout sur la mme denre.
  Pourquoi faire monter une pice trop haut
  Pour ne rien augmenter sur ce que l'autre vaut?
  Aprs avoir compt, si, pour vous mieux surprendre,
  On vous fait recompter, gardez de vous meprendre.
  Ainsi, ne manquez pas de faire raporter
  La depense  l'argent qui vous devra rester.
  D'un esprit scrupuleux voulez-vous faire montre
  Qu'aux articles toujours plus ou moins se rencontre?
  Mettez deux sols trois liards, quatre sols trois deniers,
  Et vos comptes par l seront crus reguliers.
  Je suis sur ce chapitre assez bien entendue.

    LA JEUNE.

  De votre habilet j'admire l'etendue.
  Puissent vos bons avis m'tre d'un grand secours
  Pour me donner du pain le reste de mes jours!

    LA VIEILLE.

  Tout ce que je vous dis est simple et naturel.

    LA JEUNE.

  Comment! vous l'entendez mieux qu'un matre d'htel.
  L'esprit et le genie rgnent dans vos paroles,
  Et, si l'on s'avisoit d'etablir des ecoles
  O chaque cuisinire aprt  se former,
  Vous seriez, j'en suis sre, en etat d'y primer.

    LA VIEILLE.

  Je sai qu' la faveur du moindre savoir-faire
  Une fille partout peut se tirer d'affaire;
  Mais pourtant le meilleur, pour avoir le teston[276]
  Est de pouvoir vous mettre aux gages d'un garon:
  Car, n'ayant point du tout ou peu de compte  rendre,
  Vous pourriez  souhait tailler, rogner et prendre,
  Et mme, disposant de la clef du caveau[277],
  Aller de tems en tems visiter le tonneau.
  Comme telle aventure est rare et peu commune,
  Quand elle vous viendra, poussez vostre fortune,
  Sachez trouver du bon sur le poivre et le clou,
  Gagnez sur un balai, sur du lait, sur un chou[278].
  Pour peu qu'on ait d'adresse, on met chaque jour maigre
  Tant pour oignon, persil, pour verjus et vinaigre,
  Et souvent ce qu'on n'a debours qu'une fois,
  On peut, quand on l'entend, le faire ecrire trois.
  Comme ce point pourroit vous sembler difficile,
  Une comparaison vous le rendra facile.
  Vous savez, comme moi, que dans plusieurs maisons
  On se fait un plaisir, en certaines saisons,
  D'avoir, surtout le soir, la salade sur table.
  Au got de bien des gens c'est un mets delectable,

      Savez-vous bien pourquoi?--Non, pourquoi donc?--C'est pource
      Qu' _tirer le teston_ son portier est ardent.
          Mettez les doigts dans votre bourse,
      Et tous rencontrerez monsieur le president.

  Qui met en appetit et rejouit le coeur;
  Mais ce n'est pas pour vous ce qui est de meilleur.
  Ce qui doit  l'aimer vous pousser davantage,
  C'est que vous en pouvez tirer grand avantage.
  Prenez en donc souvent votre provision,
  Que vous partagerez en double portion;
  Et d'abord qu'on aura consomm la premire,
  Faites sur nouveaux frais ecrire la dernire.
  Je vous en dis autant pour l'assaisonnement:
  Que l'huile par vos soins profite doublement;
  Sur les moindres degats mettez-vous en colre.
  C'est faire sagement que d'tre menagre,
  Et ce qui tous les jours se perd et se detruit,
  S'il etoit conserv, vous produiroit du fruit.
  Pour le peu qu'une fille  nos tours soit stile,
  Elle peut faire aussi son compte  la Valle[279].
  Dans les jours destins  de fameux repas,
  Faites de bons reliefs[280] un profitable amas.
  Comme ce sont des jours de desordre et de trouble,
  Ne vous endormez point, ferrez la mule au double.
  Quand les pois et les fruits sont dans leur nouveaut,
  Loin que, par leur haut prix et leur grande chert,
  Pour profiter dessus vous soyez refroidie,
  A les compter bien cher soyez-en plus hardie.
  Est-ce assez m'expliquer?

          [Note 276: _Avoir le teston_, _tirer le teston_, toit
          encore le terme consacr pour dire _tirer de l'argent_,
          dans le langage des servantes et des valets, quoique le
          _teston_ ft depuis long-temps une monnoie hors d'usage.
          On lit dans les _posies du chevalier d'Aceilly_ sous ce
          titre, _la Clef des bonnes maisons_:

               Chez certain president  toute heure je vais
                   Et ne le rencontre jamais.]

          [Note 277: Avoir la clef de la cave, c'toit toute
          l'ambition des servantes. Ecoutez ce que dit Pierrot,
          dguis en cuisinire,  l'acte 3, scne 1re, de _la
          Prcaution inutile_: Tenez, Monsieur, s'il n'y a pas un
          homme tout luisant d'or dans votre jardin, tez-moi la
          clef de la cave. Dame, voil un terrible serment, stil!
          (_Thtre italien_ de Gherardi, t. 1er, p. 487.)]

          [Note 278: Le chevalier d'Aceilly (de Cailly) savoit quel
          art ont les servantes de faire payer au matre ce qu'elles
          ont pris soin d'obtenir  bon compte:

                   Quand ma servante est au march,
               Pour avoir  bon compte elle prend de la peine;
                   Mais que m'importe qu'elle en prenne?
               Quand elle est au logis, rien n'est  bon march.]

          [Note 279: L'endroit o se vendoit la volaille s'appeloit
          ainsi dj,  cause de la _Valle de misre_, quai de
          la Mgisserie actuel, o se tenoit ce march. Quand
          il fut transfr o il est encore, sur le quai des
          Grands-Augustins, il garda ce nom, bien qu'il n'y et plus
          de raison de le lui conserver.]

          [Note 280: _Restes de viande._ Ce mot se trouve souvent
          dans La Fontaine avec cette acception.]

    LA JEUNE.

                           Vous raisonnez si bien
  Qu'au plus subtil esprit vous ne cedez en rien.

    LA VIEILLE.

  Vous avez vu ma chambre: est-elle bien orne?

    LA JEUNE.

  Oui, vraiment.

    LA VIEILLE.

               J'ai gagn dans le cours d'une anne
  La table, le fauteuil, les chaises et le lit,
  Sans que l'on m'ait jamais prise en flagrant delit.
  Chez les gens que je sers, pendant tout le carme
  Je dispose de tout, j'achte tout moi-mme.
  C'est alors qu' gagner je travaille d'esprit;
  Rien n'est jamais pour moi trop vil ou trop petit:
  Je tire du profit des moindres bagatelles,
  Et j'amasse avec soin jusqu'aux bouts de chandelles;
  Huile, sel et charbon, je mets tout de ct.
  Sachez que quelquefois, dans la necessit,
  Telles provisions sont d'un secours utile,
  Et telles tous les jours manquent d'argent, d'azile,
  Qui, pour n'avoir pas pris cette precaution,
  Languissent tristement hors de condition[281].
  Vers la fin du repas, il faut se rendre alerte
  Pour mettre adroitement la main sur la desserte;
  Vous pouvez sans risquer ter de chaque plat
  Le morceau le meilleur et le plus delicat.
  Bien plus, si vous voulez qu'une telle reserve
  Par un revenant bon vous profite et vous serve,
  Il faut vous accorder avec d'honntes gens
  Qui pour un certain prix prennent vos restaurans.
  Habile  menager les profits de la graisse[282],
  Voulez-vous que chacun  l'acheter s'empresse?
  Ayez soin d'y jetter du sel abondamment.
  Autre avis qui vous doit servir utilement:
  Il faut de tems en tems prendre  la boucherie
  Quelque pice qui soit de graisse bien fournie,
  Par exemple une longe, ou de ces aloyaux
  Qui sont sans contredit de succulens morceaux;
  Prenez-en tous les jours: telle pice, bien cuite,
  Et de graisse et de jus remplit la lechefrite.
  J'en sai beaucoup qui font sur la graisse un grand gain.
  Quand pour une etuve il vous faudra du vin,
  Faites que le poisson en ait sa juste dose
  Et que dans la bouteille il reste quelque chose.
  Si vous trouvez un jour quelque bonne maison,
  Loin d'epargner le bois, brlez-en  foison:
  Plus vous en brlerez, plus vous aurez de cendre.
  Quand on la fait bien cuire, on trouve  la bien vendre.
  Ainsi, dans le foyer laissez-la plusieurs jours.
  De ces instructions souvenez-vous toujours;
  Mditez, pesez bien ces avis salutaires:
  Ils sont judicieux autant qu'ils sont sincres;
  Et, si pour moi quelqu'un et pris le mme soin,
  Dans l'art de raffiner j'eusse et bien plus loin.
  Persuadez-vous bien que c'est une imprudence
  De faire  chacun part de votre confidence:
  Tel aujourd'hui vous ouvre un coeur affable, humain,
  Qui pour son intert vous trahira demain.
  J'en ai vu partager par portion egale
  Ce qui leur revenoit des profits de la halle,
  Et souvent pour un rien, venant  se brouiller,
  Par un depit jaloux aller se declarer.
  Je ne veux pourtant pas qu'outrant la politique,
  Vous vous fassiez har de chaque domestique;
  Mais, sans trop vous commettre, entretenez la paix
  Et tchez d'obliger jusqu'au moindre laquais.
  On voit dans des maisons certaines gouvernantes
  Qui, d'une jeune dame adroites confidentes,
  Donnent dans le logis des ordres souverains,
  Et font qu' leur profit tout passe par leurs mains.
  Eprise du desir d'une somme un peu haute,
  Voulez-vous faire  l'aise une utile maltte?
  De ces femmes gagnant la tendre affection,
  Avec elles toujours vivez en union.
  On peut s'humilier et ramper sans bassesse:
  Se soumettre  propos est quelquefois sagesse.
  Pour moi, ds qu'un chemin me conduit o je veux,
  Jamais je ne le trouve indigne ni honteux.
  C'est une destine et bien triste et bien rude
  Que de se voir reduite  vivre en servitude!
  Dans cet etat pourtant j'ai su gagner du pain
  Et j'ai su m'assurer un revenu certain:
  J'ai prs de mil ecus sur les cinq grosses fermes,
  Dont je touche la rente et l'intert par termes;
  Et (ce qui met le comble  ma felicit)
  Mon mari, comme moi, gagne de son ct[283].
  Il mne un grand seigneur qui, sans compter ses gages,
  Lui fait  tous momens de nouveaux avantages.
  Du bon qui lui revient loin de rien depenser,
  Il trouve tous les jours moyen d'en amasser.
  Son matre ne va point de Paris  Versaille
  Qu'il ne gagne vingt sols sur le foin et la paille.
  Enfin, quand nous voudrons nous retirer tous deux,
  Le reste de nos jours nous pourrons vivre heureux.
  Formez-vous, mon enfant, sur de si beaux exemples.
  Je viens de vous donner des leons assez amples,
  Je n'ai rien oubli pour vous bien conseiller;
  Mais sur vos interts c'est  vous de veiller;
  Et, lorsque mon credit vous sera necessaire,
  Vous verrez que pour vous je suis prte  tout faire.

          [Note 281: On ne souffroit pas que les domestiques fussent
          sans place. Toute fille de chambre trouve sur le pav
          toit fustige, et on lui coupoit les cheveux. Les valets
          en pareil cas toient attachs  la chane et mis en
          galre. V. _Trait de la police_, tit. 9, chap. 3.]

          [Note 282: C'toit depuis long-temps le profit le plus
          naturel des filles de cuisine:

               Je gaigne douze ecus par an
               Sans mon pot  la graisse;
               Je mangeons tous les soirs du rost,
               Farira lon la, fariran lan lost.

            (_Le doux entretien des bonnes compagnies_, 1634, in-12,
            chanson 57e.)]

          [Note 283: Je voudrois bien demander  ces maistres valets
          o ils peuvent prendre le revenu de s'entretenir de la
          faon, car ils n'ont pas cinquante livres de rente. S'ils
          avoient davantage, ils ne serviroient pas. Cependant ils
          font une despense de plus de mille livres, et n'ont tout
          au plus que trois cens livres de gage. S'ils ne droboient
          que le surplus, ce ne seroit pas grand chose pour faire
          leur fortune. (_Les amours, intrigues et caballes des
          domestiques des grandes maisons de ce temps._ Paris, 1633,
          in-12, p. 31.)]

    LA JEUNE.

  C'est l mettre le comble  toutes vos bontez,
  Vous faites tout pour moi; mais, au reste, comptez
  Que, si pour m'en venger je suis dans l'impuissance,
  Mon coeur y suplra par sa reconnoissance.

                             _Permis de rimprimer, ce 23 juin 1724._

                                                     RAVOT D'OMBREVAL.

Registr sur le livre de la communaut des libraires et imprimeurs de
Paris, n 131, conformment aux reglemens, et notamment  l'arrt de
la Cour du Parlement du 3 decembre 1705. A Paris, le 22 aot 1724.

                                                     BRUNET, _syndic_.

  _De l'imprimerie de G. Valleyre,
  rue Saint-Severin,  la ville de Riom._




_Cas merveilleux d'un bastellier de Londres, lequel, sous ombre de
passer les passans outre la rivire de Thames, les estrangloit._

_A Lyon, chez Franois Arnoullet._

M.D.LXXXVI.

In-8[284].

          [Note 284: Pice trs rare. L'exemplaire d'aprs lequel
          nous la donnons, et le seul que nous ayons vu, se trouve
          port sous le n 2396 du _Catalogue de la bibliothque_ de
          M. Coste, Paris, 1854, in-8.]


Un certain bastellier, nomm Jean Visque, natif de Londres, en
Angleterre, et habitant d'icelle, exerant son mestier de nautonier
par l'espace de 33 ans, a est trouv avoir commis dix-huit meurtres,
et au dix-neufiesme apprehend et remis en justice, comme entendrez.

Ce Visque, attendant les passans en un lieu  l'escart, le jour
pour couvrir son cas et la nuict pour l'accomplir, estant assidu au
travail, ne pouvoit par raison estre reput ny aucunement souponn
tel qu'il estoit, car, estant homme fort puissant et robuste, il
cherchoit le profit de sa famille avec grand peine et travail, et
(comme il sembloit) par toutes voies deues et licites; demandoit
aux passans avec toute humilit et courtoisie, defublant[285] son
chapeau et usant des ceremonies  ce requises, s'il leur plaisoit
point passer outre,  savoir de la place de la Stronde vers la cour
de Withehalle, o se tient la reyne d'Angleterre, passant la rivire
de Thames. Et par cete astuce humilie et beaux deports en passoit
autant que bastellier du lieu, sans estre aucunement souponn du
fait ny aperceu. Advint un soir qu'un honneste homme, nomm Pierre
Marscot, estant constraint et press d'aller  l'aguillette en ces
endroits, et considerant que sans opprobre et danger de gaster ses
chausses il ne pouvoit passer outre, fut contraint de delascher l.
Durant ces entrefaites, Visque estant l pour attendre ses gens
comme de coustume, survint un gentilhomme de bon lieu (duquel je
tairay le nom), lequel, entre jour et nuict qu'il estoit, demandoit
de passer outre. Volontiers, Monsieur, respondit Visque, luy courant
au devant, le chapeau au poing. Et, Monsieur, repliqua-il, s'il vous
plat, vous marcherez devant, car l'honneur vous appartient, et 
vous le doy-je faire et exhiber. Le susdit gentilhomme, pensant
sans malice quelconque passer devant pour aller vers la barque,
au lieu d'y aller, cuida y estre furtivement port; car Visque,
prenant un licol qu'il tenoit dans ses chausses, agenc pour ce
faire en las courant, le suivant pas  pas, luy jette  l'improviste
par derrire au col, et, puissant et robuste paillard qu'il estoit,
l'emporte par dessus l'epaule, dos contre dos, la corde au col, comme
s'il fust pendu, tirant vers sa barque, pour le cuider l voler
et despescher, comme il avoit fait les autres. Le gentilhomme, se
voyant prins et ne pouvant crier  voie desploie, faisoit tel bruit
se debattant qu' merveilles; mais il ne luy pouvoit eschapper si
n'eust est que, par la grce de Dieu, lequel jaoit que quelquefois
les malfaiteurs semblent prosperer en leur malice ne laisse en fin
nuls malfaiteurs impuniz, le susdit Marscot, qui, estant accoupy
pour faire ses affaires et oyant la mesle, y accourrut, et voyant
ce pendart grand de sept ou huict pieds tenir un homme pendu sur ses
espaules comme s'il fut est un gibet,  qui il constraignoit, comme
s'il fust est au supplice, de rendre l'esprit, s'il n'eust eu aide
et secours, s'approchant tira une dague qu'il portoit, et, pouss
d'un vray zle vers son prochain, auquel il voyoit faire chose qu'il
n'eust voulu qu'on luy fist, s'escria: Ha! grand vilain larron et
meurtrier, lasche la prinse, autrement je te la ferai bien lascher.
Visque, craignant d'estre decouvert, lasche le patient, j presque
estrangl, pour luy courir sus comme un lion, pensant l'accabler du
premier coup, car il croyoit que, puisqu'il n'y avoit bastellier qui
ne le redoutast et qui ousast approcher tant soit peu de ce lieu,
qu'il viendroit facilement  bout de l'un et de l'autre, veu que
l'un estoit j plus mort que vif. Marscot, qui estoit homme adroit
et avoit l'avantage de sa dague, se deffendoit si vigoureusement
que, se depassant adextrement, il evitoit le peril eminent des
horrions de ce gros coquin, comme aussi luy en estoit grand besoin,
car il avoit affaire  forte partie. Durant la mesle d'eux deux, le
gentilhomme, ayant reprins ses esprits, par le loisir que luy avoit
donn leur combat, se lve et vient au secours de celuy-l de qui il
pensoit tenir la vie, et tirant son poignard attaque aussi Visque
vivement, lequel, se dfendant jusques  toute extremit, fut bless
et navr en quatre ou cinq parts de ses deux parties. Toutefois,
comme Hercules mesmes ne seroit pour deux, et plus tost (comme  bon
droit on doit presumer) par permission divine, laquelle ne voulut
plus longuement laisser regner une tant mechante personne, il fut
contraint de quitter la partie, et se rendre prisonnier avec eux.
Estant s prisons et ayant finalement endur la torture, il confessa
dix-huict meurtres qu'il avoit perpetr et mis  fin portant les
patiens dans sa barque  la faon susdite, et les executant illec,
pour par ce moyen couvrir son larcin. Dont il fut condamn  tre
premirement tenaill par tout le corps avec des tenailles ardentes,
et aprs trs ignominieusement pendu et estrangl en la fameuse ville
de Londres, en Angleterre, o il commit ces crimes.

          [Note 285: Mot qui se trouve dans Montaigne, liv. XI, ch.
          12, et qui, de mme que le verbe latin _diffibulare_, dont
          il toit driv, signifioit _dgrafer_. On disoit aussi se
          _defuler_, saluer. (Danet, _Dictionnaire franois-latin_.)]




_Les de Relais, ou purgatoire des Bouchers, Charcutiers, Poullayers,
Paticiers, Cuisiniers, Joueurs d'instruments, Comiques et autres gens
de mesme farine._

S. l. n. D. In-8.


    Vous, beaux esprits jovialistes,
  Qui desirez en ces jours tristes
  Avoir une heure de plaisir,
  Achaptez-moy. Je suis un livre
  Que mon autheur humble vous livre,
  Pour commencer vostre desir.

    Jamais Marot, Rablais, Bocace
  Et Arioste, qui ramasse
  Plusieurs gaillardes fictions,
  Ne contindrent dans leur histoire,
  Comme on voit dans ce Purgatoire,
  Tant de riches inventions.

    Les charcuitiers et les comiques,
  Les joueurs d'instrumens lyriques,
  Les poullayers et les chanteurs,
  Les cadets de paticerie,
  Et les coeurs polus d'heresie,
  Y sont peints de toutes couleurs.


_Les de Relais._

Ainsi donc, aprs que le cirque des Rablais renversez s'est
disparu aussi promptement de nos yeux que l'ombre de Samuel, ou
la representation d'Alexandre le Grand que Fauste fit paroistre
devant l'empereur Charles le Quint[286] nous voicy entrez bien
avant, sans chaussepied, dans les sandales du Caresme, ce grand
colosse descharn qui, tenant de l'humeur des Portugais, ne veut
point de cure-dent pour escurer ses yvoires aprs son repas, ny
d'estrille pour degresser sa peau, mais desire seulement ruiner et
envoyer  l'hospital ces gayes oeconomes de la vie epicurienne,
cousins germains en ligne baculative[287] de deffunt de fresche et
illustre memoire messer Mardy-Gras,  savoir, pour en tenir livre de
compte, ou en faire un cathalogue comme Agrippa a fait des femmes
vertueuses[288], et ceux de Charenton de leurs hommes illustres[289],
les bouchers, charcuitiers, poullayers, cuisiniers, paticiers,
chanteurs de cocqs  l'asne, joueurs d'instrumens comiques, badins
 lunettes, et autres tels phangons carnassiers, aussi mouvans que
le sable sur lequel on chemine quant on va  Quevilly, car l'on
jugeroit au travers d'une marmitte de fer que ces gens de loisir,
frippe-sausses, enfileurs de saucisses, escureurs de plats, rinceurs
de godets, mangeurs de gisiers, avaleurs de trippes sans frire,
vendeurs de vent, marchands de voix, marionnettes de theatre, et
autres telles avettes[290] de cuisine, sont aussi tristes de la
resuscitation du Caresme, ennemy capital de tels cabalistes, que le
chien d'Esoppe aprs qu'il eust perdu sa pice de chair, par quoy ce
n'est pas sans sujet qu'un certain pote de nostre temps, speculant
la calamit de telles gens au travers de la sphre, a fait ce sixain
sur la cessation de leurs offices:

  Les enfants d'Histrion avec leurs vers comiques,
  Les chanteurs et joueurs avec leur son lyrique,
  Les meurtriers de pourceaux avec leur galle-faix,
  Paticiers, charcuitiers, avec leur mine blesme,
  Ont autant de repos en ce temps de caresme
  Qu'abeilles en hyver, et que soldats en paix.

          [Note 286: D'aprs Goerres (_Histoire des livres populaires
          de l'Allemagne_, 1807), l'histoire de Faust n'est que le
          rsum de toutes les histoires de sorciers; il dit: De
          mme que Faust, devant l'empereur Maximilien (non pas
          devant Charles-Quint), voqua Alexandre le Grand, de mme
          la chronique franaise raconte que Robert le Diable voqua
          Charlemagne.--_L'histoire prodigieuse et lamentable de
          Jean Faust_, traduite par Palma Cayet, avoit rendu ces
          traditions allemandes trs populaires en France.]

          [Note 287: C'est--dire parents entre eux, comme Sganarelle
          toit mdecin de par les coups de baton, _baculus_.]

          [Note 288: Dans son fameux trait: _Declamatio de
          nobilitate et prcellentia foeminei sexus._ Anvers, 1529.]

          [Note 289: Sans doute l'_Histoire des martyrs perscuts
          et mis  mort pour la vrit de l'Evangile, depuis le
          temps des aptres jusqu' prsent (1610), comprise en XII
          livres, trad. du latin_ (par J. Crispin, et continue par
          S. Goulard). Genve, 1619, 2 vol. in-fol.]

          [Note 290: Abeilles.]

De vray, pour les bouchers, s'ils n'ont rien valu tout le
long de l'anne, ils ont moyen d'estre gens de bien durant le
caresme, d'aller aux predications et gaigner les indulgences aux
hospitaux[291] de Paris, et quatre religions mandiannes, pour
demander pardon  Dieu des faux sermens qu'ils ont faits l'espace de
dix mois et demy, quand ils jurent, vendans leurs viandes:--Par ma
foy, j'en auray autant! Par Dieu, vous n'en mangerez pas  moins!
Le diable m'emposte s'y elle ne revient  davantage que vous ne
m'offrez! Je meure presentement si vous ne l'eussiez point trouve
sur l'estal  six blancs plus que vous ne voulez donner! La bosse
m'estouffe le coeur si le mouton n'est tendre! Dieu me dampne si
la teste n'a que quatre dents de laict! et autres tels execrables
parjuremens, par lesquels ils engagent leurs ames  tous les vallets
de pied de Lucifer; car je croy bien que ces gens craignans Dieu,
de peur d'uzer leurs genoux comme les chameaux, font assez bresve
oraison, tant le souvenir du nectar de Bacchus les presse d'entrer au
premier cabaret trouv, ou prendre une boulle en main pour jouer, au
premier faux-bourg, au cochon[292] ou  la taille.

          [Note 291: C'est--dire aux couvents des quatre ordres
          mendiants: les _Jacobins_, les _Franciscains_, les
          _Augustins_ et les _Carmes_.]

          [Note 292: C'est--dire au _cochonnet_, sorte de jeu de
          boule dont a parl Rabelais, et qui toit l'amusement
          favori des artisans de Paris au XVIIe sicle. Il y avoit
          sur les remparts, prs des portes, des emplacements
          rservs pour les joueurs au _cochonnet_ et au _mail_.
          La rue  laquelle ce dernier jeu a donn son nom toit
          encore hors des murs au commencement du XVIIe sicle. Quand
          l'enceinte fut recule, les joueurs se transportrent
          auprs des nouveaux remparts, sur le terrain qu'occupa plus
          tard la rue nomme  cause d'eux rue des _Jeux-Neufs_,
          puis, par altration, rue des _Jeuneurs_.]

Touchant les charcuitiers, poullayers, et autres telles gens qui
font monter les broches sur les landiers, voil leur Enfer et leur
Purgatoire, o ils auront le loisir de desgresser leurs habits;
voil leur labirinthe, leur fleau, leur mession, leurs vacances et
grand jour de sabath: par quoy, s'ils ont quelques plerinages 
faire, ils ont commodit de les accomplir, encor que la pluspart de
leurs trouppes, qui fondent en devotion comme les pierres font au
soleil, voyagent plus  Saint-Main[293] et Saint-Calery qu'ailleurs,
principalement quand le blond Phoebus clate ses rayons sur le
Pont-Neuf de Paris, et sur le port de Rouen, o la pluspart tiennent
des classes publiques pour apprendre  parler quatre sortes de
langues,  savoir: normand, parisien, picard et bon jargon de Grve,
sindiquer le livre de Ciceron, et tenir conseil pour faire la guerre
aux sappinettes. De vray, ces laquais de Proserpine, imittans les
chevaliers de la table ronde, sont si genereux, qu'il n'est pas
jusques  leurs estaffiers et tourne-broches qu'ils n'ayent du sang
aux ongles. Ce n'est donc pas sans occasion si ce grand goriphe[294]
d'Apollon, ce prodige du Parnasse, ce seul mignon des Muses, ce
miracle du ciel, ce chef-d'oeuvre de la nature, ce phoenix des beaux
esprits, et ce paon des potes franois, M. des Viettes[295], se
trouvant en ses jouailles humeurs extraordinaires, a fait voir le
jour  ce sixain, sur leur sujet, comme par prophetie:

  Huit jours aprs que ce grand buveur d'eau,
  Ce grand jeusneur, mettra dans le tombeau
  Le gras mardy que tout chacun regrette,
  Sur le Pont-Neuf sera maint frippe-plats
  Et charcuitiers plantez comme eschallats,
  Qui au soleil feront grande defaitte.

          [Note 293: Le _mal saint Main_, c'toit la gale, qui
          s'attaque surtout aux mains. Pour une galeuse on disoit
          une _demoiselle de saint Main_. (Oudin, _Curiosits
          franoises_, p. 494.) Le nom de l'autre patron doit se lire
          _saint Galery_, et alors il s'explique de lui-mme. Henri
          Estienne, dans l'_Apologie pour Hrodote_, et Cornelius
          Agrippa, _De vanitate scientiarum_, chap. 57, se sont
          moqus de ces patronages qui n'avoient d'autre raison que
          la ressemblance du nom du patron avec celui de la maladie
          patrone.]

          [Note 294: Coryphe.]

          [Note 295: Faiseur de facties dont nous publierons
          quelques vers. L'loge qu'on trouve ici de lui, et qui
          n'est rien moins que mrit, nous feroit croire qu'il est
          peut-tre l'auteur de cette pice.]

Mais, pour faire mon discours succinct, je veux dire brefvement en
dix huict cens mille paroles, sans me metagroboliser, que tous ces
docteurs en cuisine et masche-lardons, qui entendent la cadance du
fri fri des lichefrites, le glou glou des marmittes, le frel freli
des fricasses, et le carillon  volle des verres de christal, ont
maintenant les yeux plus enfoncez que guenons, les oreilles plus
pendantes que chiens couchans, le ventre plus flasque que bourses
vuides, le dos plus sec que haridelles, et les joues plus flestries
que le ventre d'une accouche,  cause que la mort  rats, je dis
la mort  paix, est en regne. Mais c'est trop parl de ces faiseurs
de sausse verte; discourons maintenant des bouffons, je dis des
comicques qui font des badins, des Jeans Farines, des Gringaletz, des
Turluppins et des Gautiers Garguilles pour de l'argent.

Or, selon le jugement de maistre Pierre du Quignet, docteur (_in
baroco_), dont l'effigie est industrieusement taille en l'glise
de Nostre-Dame de Paris[296], aussi bien que celle du grand saint
Christofle, et de monsieur du Puis  la rue aux Ours de Rouen, je
trouve par la constellation des astres, sans user de pyromance[297]
o je voy clair comme une taupe et peux parler comme un cocodril, que
messieurs les comediens qui tantost font les diables et les anges,
les saincts et les damnez, les Mars et les Thersites, et tantost les
furies et les bonnes femmes, les Alexandres et les Diogenes, les
marchands et les volleurs, les mauvais riches et les Lazares, les
Cherinthes et les saincts Jerosmes, les Lucresses et les Faustines,
les vifs et les morts, la verit et les ombres, les docteurs et
les ignorants, les soldats et les laboureurs, les medecins et les
malades, les advocats et les clians, les patiens et les bourreaux, et
milles autres personnages chimeriques, peuvent bien, en attendant le
Quasimodo, voir la mer de Dieppe, les montaignes de Montmartre, le
pays du Mans, les campaignes de Bausses et les landes de Bordeaux:
car il n'y auroit pas d'apparence que ces messieurs-l eussent,
pendant cette saincte quarantaine, des demy cars d'escus de chaque
personne pour faire des transportez, des maniacles, des Erynnes[298],
des Parques et des demons; Themis ne permettra pas cela, en tant
que les histoires rcitent qu'un comedien habill en monsieur le
diable faisant (_ut ipse redimet_) dans (l'_habitavit_) de sa
femme, engendra un petit succube, il se pourroit bien faire que le
diable, sous la fausse apparence d'un diable, usant du privilege des
sergeans, viendroit mettre la main au colet de ses auditeurs (Dieu
le permettant), comme il permit en ce mesme temps que le plus grand
des diables d'enfer s'apparut  luy sur la montagne de Nebo, pour le
tenter.

          [Note 296: V., sur cette statue mutile et ridicule qui se
          trouvoit dans un des coins du choeur de Notre-Dame, une
          note de notre dition des _Caquets de l'accouche_, p. 265.]

          [Note 297: La _pyromancie_, divination par les mouvements
          de la flamme. Virgile, dans les _Georgiques_, liv. 1er,
          v. 390, nous montre une jeune fille des champs tirant des
          prsages des lgers fumerons (_fungi_) forms autour de la
          mche de sa lampe, et aujourd'hui encore les gens de nos
          campagnes s'attendent  quelque nouvelle lorsqu'ils voient
          un petit point brillant se dtacher tout  coup sur la
          clart de leur chandelle.]

          [Note 298: Errinys, la premire des Furies.]

Arriere donc de nostre republique, comme de celle de Platon, tous
charlatans, vespiegles[299], persecuteurs de fesses, embrocheurs
de chair vive, batteurs de pav, bailleurs de cassifles, vendeurs
de noir[300], blesches[301], tirelaines, et autres tels enfans de
Japhet, desquels on peut dire ce quatrain:

  Puis qu'avez de vos dents tant fondu l'arquemie[302],
  Qu'ores vous n'avez plus or, argent ni metal,
  Allez,  petit pas, de vostre triste vie
  User le demeurant en un pauvre hospital.

          [Note 299: L'espigle. V., sur ce type, qui avoit t
          import d'Allemagne; une note de notre dition des _Caquets
          de l'accouche_, p. 226.]

          [Note 300: Les petits marchands de noir de fume, ou
          de _noir  noircir_, comme ils disoient dans leur cri,
          toient trs fameux alors dans les rues de Paris, pour
          le bruit qu'ils faisoient et  cause de leurs habitudes
          vagabondes. On trouve dans l'oeuvre de Laigniet six
          gravures reprsentant les aventures de Jean Robert, le plus
          clbre de ces vauriens, qui a laiss son nom  la rue
          qu'il habitoit.]

          [Note 301: Ce mot se prenoit pour bohmien. C'toit,
          selon Huet, cit par le _Dictionnaire de Trvoux_, une
          altration de _blaque vlasque_ ou _valasque_; or, on sait
          que les zingari venoient en grande partie de la Valachie.
          C'est  cause d'eux que l'argot est appel souvent patois
          _blesquin_. Par extension on disoit encore au XVIIIe
          sicle _faire le blesche_, tre de mauvaise foi, (V. Th.
          de Ghrardi, t. 3, p. 147), et l'on employoit dans le mme
          sens le verbe _bleschir_, aujourd'hui hors d'usage.]

          [Note 302: C'est--dire puisque vous avez tout mang
           belles dents, faisant de votre ventre un creuset
          d'_arquemiste_.]

Pour l'axiome des praticiens qui sont piolez, riolez, gauderonnez,
fraisez, satinisez et veloutez comme une chandelle des Roys[303], je
leur conseille de leur embarquer sur le Bosphore, et aller faire un
service de six sepmaines au grand Turc,  qui Mahomet a permis par
son alcoran de manger indifferamment en tout temps toutes sortes
de viandes, comme s'il n'estoit n que pour emplir son ventre de
toutes sortes de bestiolles delicates; ou si leur aidant du baston
de Jacob, ils savent mesurer la profondit de la rivire d'Aubette
et la hauteur des montagnes de Sologne, d'aller voyager jusques aux
Alpes enfarinez, pour apprendre  ciseler, decoupper et entre-lasser
en relief divers patrons sur la neige de ces lieux avec un fer chaud,
pour enrichir leurs tartes de cerises et paticerie, jusques  tant
que les petits gentilshommeaux qui sont  couvert des coups de canons
aillent quittans la chasse du connin  courte oreille, pour suyvre le
levraut  la piste.

          [Note 303: Le plus souvent on disoit seulement _piol,
          riol, comme une chandelle des rois_ (V. _Comdie des
          proverbes_, acte 2, scne 5), parce qu'en effet les
          chandelles ou bougies dont on se servoit le jour de
          l'Epiphanie toient teintes de diverses couleurs.]

Touchant les joueurs d'instrumens, qui ont les dents aussi longues
que leurs vielles et le ventre aussi creux que leurs basses, je leur
conseille, afin que leur renomme ne se metamorphose en vesses de
loup,  cause que je les aime comme les chiens font les coups de
baton, et qu'ils sont aussi habilles que les meusniers de Gascogne,
qu'ils plantent des choux sur les ailles de leurs moulins  vent, de
leur en aller sur les plaines qui sont auprs du chasteau de Robert
le Diable, apprendre quelque mouscouze nouvelle: car la pavanne
espagnolle, le branle de la grene, la volte de Bretaigne[304], le
passe pieds de Mets[305], et la belle ville, sont trop antiques pour
les courtisans de cour; d'ailleurs le caresme est un rabat-joye qui
ne veut ny ballets, ny festins, ny aubades, ny mariages, ny aucune
recreation. Argument qui me fait croire ce qu'un antien poette qui se
morguoit comme un paon, et avoit estudi entre le Bourg-Badouin et
l'Asnerie, disoit de telles gens par ce quatrain:

  Les joueurs d'instruments qui monstrent les cinq pas[306]
  Et cessent leur ton ton en cette quarantaine,
  Trouvent en leur disner de si maigres repas
  Qu'on entend leurs bouyaux chanter dans leur bedaine.

          [Note 304: L'auteur veut parler sans doute de ce fameux
          branle de Bretagne qu'on appeloit _trikori_, et dont il est
          plus d'une fois question dans les _Contes d'Eutrapel_. Il
          se transforma plus tard et devint la danse des _tricotet_,
          qui s'excutoit sur l'air de _Vive Henri IV_.]

          [Note 305: On sait combien toient clbres les danses
          _hautbarroises_ dont faisoit partie le _branle de Metz_,
          par lequel, sous Louis XIV encore, se terminoient les bals
          de la cour.]

          [Note 306: Sur cette danse, fort  la mode sous Louis
          XIII et devenue trs suranne dans la seconde moiti
          du XVIIe sicle, o elle n'toit plus vante que par
          les grand'mres, V. une note de notre dition du _Roman
          bourgeois_, pages 128-129.]

Pour les chanteurs, je ne leur chanteray rien, sinon qu'ils attendent
au jour de la Passion pour couler quelque chose de pitoyable au coeur
de leurs auditeurs, et de l en avant continuer aprs les festes
leur premier mestier pour leurs oeufs de Pasques: car, pendant tout
le decours de ce temps icy, nous n'avons que deux mots du Stabat
(_contristantem et dolentem_). Toutesfois, cela ne les empeschera
pas, au moins pour ceux qui savent rimer, de faire des chansons
nouvelles de quelque nouveau mari en l'an mil six cens trop tost,
 qui sa dariolette[307] de femme, levant son cotillon de tous
les jours, aura fait porter les cornes de Vulcan. Mais alte! Les
chanteurs de chansons ne sont pas seuls, comme les chevaux de relais,
les marqueurs et vallets de pied des jeux de paulmes[308] qui vous
frottent les personnes en sueur, sous le ventre et partout, comme
s'ils avoient saut de Claque-dent en Bavire pour entrer au royaume
de Surie, et avoir deux estez contre un hyver, n'ont gures plus de
pratique, au raport que m'en a fait depuis deux heures et demye, un
cart et six minuttes en , maistre Jean des Entonnoirs[309], premier
estaffier de l'arrire-chambre de Gargantua, qui donna son nom au
mont de Gargan, en la Pouille.

          [Note 307: V. sur ce mot notre tome 3, page 145, note.]

          [Note 308: Ces valets des jeux de paume, qui marquoient
          les points et qui essuyoient les joueurs aprs la partie,
          s'appeloient _naquets_. V. Fauchet, _Orig. des chevaliers_,
          liv. 1, chap. 1.]

          [Note 309: Lisez: frre Jean des Entommures.]

Je plains seulement, pendant cette saison aqueuse et flecmatique, les
pauvres fiances qui ne pourront cheviller leur march legitimement,
ny faire ficatores jusques  Quasimodo: car, s'il est deffendu aux
anciennes personnes de manger de la chair, il n'est pas raisonnable
que les jeunes gens, souples comme les poutres qui sont dans les
prairies de Bretaigne, en goustent un petit tantinet, ne facent des
endrogines ny du potage  quatre genoux, me rendant ennemy capital,
et du tout diametrallement opposite, aux raisons que la fille d'un
certain ministre de Normandie, qui avoit emprunt un pain sur la
fourne, alleguoit (interroge sur l'enflure de _fructus ventris_,
savoir est) qu'elle avoit ouy prescher  monsieur le predicant, son
pre, que la chair qui entroit au corps ne souilloit point l'ame,
comme si c'estoit les seulles viandes, bonnes de soy, qui nous
souillassent; plustost que la defence d'en user, ou que la pomme
qu'Adam mangea eust plustost corrompu sa posterit que le pech qu'il
fit transgressant le commandement de Dieu. Ceste damnable proposition
semble avoir enhardy nos sablins reformez de manger de la viande en
caresme et du poisson aux jours gras, accomplissant les documens de
la loy comme les escrevisses, comme les cordiers,  reculons, suyvant
en cela les institutions de l'heresie et la doctrine de Jean de
Noyon, je dis de Calvin, premier heresiarche de la France, qui, pour
faire pulluler ses dogmes impieux, donnoit toutes sortes de licences
 ceux qui beuvoient l'absinthe de son erreur dans la coupe dore
de la paillarde de l'Apocalipse, je dis de la reforme. Pythagore
n'estoit pas de l'humeur de nos nouveaux cabalistes, car il n'eust
pas voulu gouster du plus petit oyseau du ciel, ny du plus petit
poisson de la mer, disant par ses pertinentes raisons que la nature,
ceste grande prodigue, nous produisoit assez d'autres choses pour
manger, sans appareiller pour nostre nourriture les animaux ayans
vie. Mais tue, esgorge, esventre, estrippe chapons, poulets, pigeons,
codindes, tant que voudront ces messieurs de courte devotion, nous
serons aussitost  Pasques comme eux pour manger des oeufs; mais,
pour leur faire un prouface, je leur veux donner ce quatrain:

  Gressez tant que voudrez votre gozier d'harpie,
  De poulles et chapons en secret comme loups,
  Vous ne me ferez point, je vous promets, d'envie,
  Car je trouveray Pasque aussi-tost comme vous.

Il est vray que c'est une grande incommodit de manger tousjours du
harenc aussi sall que s'il partoit de la cacque, et de la morue
aussi douce que de l'eau de la mer; toutesfois, pour expedier, il
faut suppleer au deffaut des poissonnires, je veux dire que, pour
la destremper dans nos bacquets humanistes, il faut boire en grand
diable et demy: plus l'on boit, plus on en va mieux. Six sepmaines
sont bien-tost passez; nous serons aussi estonnez que les mattes
quand il tonne; je dis que nous nous trouverons au samedy de Pasque
en corps et en ame comme bibets. Ce sera lors que les diablesses de
poissonnires, qui boivent pinte de vin tout d'un traict, auront
trouv le caresme bien court, encor qu'il ait est trop long de la
moiti, pour les parjuremens, injures, pouilles, vieutes, qui se font
entre comptans, avec leurs malleboches, double fivres quartaines,
s'entredonnans trippes et dins, sans rien retenir,  tous les
diables, lesquels ont bon march de telles denres, qui se donnent 
si bon compte. Aussi, quand telles sortes de gens n'auroient pech ny
fait aucune offence en toute leur vie, seroit capable d'entretenir un
prestre en confession une quarantaine d'annes, s'il y pouvoit autant
estre: car, tout ainsi que les destours du dedalle menoient d'un
chemin en un autre, et d'un autre en un autre, accusant un pech, ce
pech les conduit en un autre, et cet autre en un autre, de sorte
que l'on ne peut sortir de ce tortueux labirinthe qu'avec grande
difficult.

D'autre cost, les bouchers, poullayers, charcuitiers et paticiers,
ayans eu la commodit d'user les semelles de leurs souliers  force
de leur pourmener, de faire une illiade de brochettes de bois et
de degresser leurs estals, assomment, tuent, esgorgent, plument,
couppent, dehachent, et parent leurs boutiques de boeufs, de moutons
et de pourceaux mis en mille pices, de faon qu'ils chantent le _Te
Deum laudamus_, au lieu de faire dire des vigiles pour luy.

Neantmoins, de toutes les personnes qui se trouvent de repos et de
la confrarie de Jean de Loisir, tant  cause du caresme que pour
l'occasion de la marchandise qui ne va pas si bien que l'on voudroit,
il n'y en a point qui rendent meilleur service au roy que ces braves
atlettes qui vont en garde pour les bourgeois. Leurs corps sont
infatigables au travail, leurs yeux au sommeil et leur vie  la
peine, et ne se plaisent rien tant qu' coucher sur la dure, d'avoir
le mousquet sur l'espaule et l'espe  leur cost de fer, et d'estre
sans cesse en faction avec grande sobrit. Mais o m'emporte mon
discours? Retournons  nos moutons: c'est une marchandise propre 
ces messieurs dont j'ay traict dans ce purgatoire, lequel je leur
dedie, car je croy, par metaphore, que le caresme ne semble moins
long, et ne fache moins ces messieurs les bouchers, charcuitiers,
cuisiniers, paticiers, trippieres, sablins, fiancs, valets de jeux
de paulme, chanteurs, joueurs d'instrumens et autres gens de bon
appetit, qui aiment mieux un quartier de mouton qu'un gigot de morue,
et une perdry qu'un pruneau, que le purgatoire de l'autre monde est
fait pour purger les ames. Adieu.




_Discours de la mort de trs haute et trs illustre princesse Madame
Marie Stuard, royne d'Ecosse, faict le dix-huitime jour de fevrier
1587._

In-8[310].

          [Note 310: M. Brunet (_Manuel du libraire_, tome 2, p. 103)
          parle de ce Discours. Aprs l'avoir dcrit, il ajoute: A
          cette pice s'en trouve quelquefois jointe une autre dont
          voici le titre: _Version franoise d'une oraison funbre
          faicte sur la mort de la royne d'Ecosse, par le R. P. en
          Dieu M. J. S., 1587._ Il en indique aussi une rimpression
          faicte  Anvers en 1589, et mentionne par M. Oettinger
          dans sa _Bibliographie biographique_. Mais ce que ne dit
          pas M. Brunet, c'est que cette pice n'est autre chose
          que la copie presque complte de toute la premire partie
          d'une dpche que M. l'Aubespine de Chteauneuf, notre
          ambassadeur prs d'Elisabeth, avoit envoye  Henri III
          quelques jours aprs l'excution, le 27 fvrier 1587,
          dpche dont l'autographe est conserv  la Bibliothque
          impriale, fonds Bthune, n 8880, fol. 7, et qui reproduit
          elle-mme textuellement un rapport adress  l'ambassadeur
          par quelque gentilhomme de sa suite. Une copie de ce
          rapport, qui a pour titre: _Advis sur l'execution de la
          royne d'Ecosse, par M. de la Chastre_, se trouve aux mss.
          de la Bibliothque impriale, collect. des 500 Colbert, t.
          35, pice 45. Nous devons la connoissance de ce dernier
          fait  une note de M. A. Teulet, qui, dans sa belle
          publication faite pour le Bannatyne club d'dimbourg:
          _Papiers d'Etat relatifs  l'histoire d'Ecosse au XVIe
          sicle_, t. 2, p. 890-899, a donn dans toute son tendue
          la dpche de M. de Chteauneuf. M. Teulet ignoroit
          l'existence de la pice imprime qui en reproduit la partie
          la plus intressante. M. Mignet ne semble pas non plus
          l'avoir connue; il ne la mentionne pas aux divers passages
          de son _Histoire de Marie Stuart_ (t. 2, p. 353, etc.) o
          il cite la dpche de M. de Chteauneuf. Le fait de cette
          publication d'un papier d'Etat tolre, sinon autorise,
          par le roi, est d'une importance qu'il n'est pas besoin de
          signaler, surtout lorsque l'on considre qu'il est tout 
          fait d'accord avec les sentiments de Henri III, en cette
          circonstance sympathiques pour Marie Stuart, hostiles pour
          Elisabeth, et tendant  attirer l'intrt sur l'une et la
          haine contre l'autre.--Nous reproduisons ici la premire
          dition du _Discours_. Il est probable qu'elle suivit de
          prs l'arrive de la dpche, dont elle est une copie
          partielle, et qu'elle fut ainsi donne  Paris vers le
          commencement de mars 1587. Elle prcda donc la relation du
          mme vnement faite par Bourgoin, mdecin de Marie Stuart,
          avec ce titre: _La mort de la royne d'Ecosse, douairire
          de France, o est contenu le vray discours de la procedure
          des Anglois  l'execution d'icelle_, etc. Ce dernier rcit,
          publi dans les premiers mois de 1589, a t repris par
          Jebb au t. 2, p. 612, de son grand ouvrage: _De vita et
          rebus gestis serenissim principis Mari Scotorum regin._
          Ces publications faites  Paris sont un fait curieux; elles
          prouvent l'ardeur de la curiosit populaire  s'enqurir
          de tout ce qui avoit trait  l'histoire de la femme
          charmante et infortune qui avoit t reine de France;
          elles concindent  merveille avec ce que nous savions
          de l'exposition d'un tableau reprsentant le supplice de
          Marie Stuart, qui attiroit une telle foule au clotre
          Saint-Benot, o on le faisoit voir, et excitoit de tels
          murmures d'indignation, que le roi, de peur de quelques
          troubles, fut oblig de le faire enlever par un ordre dont
          la copie est conserve  la Bibliothque impriale (fonds
          Bthune, n 8897). La vente des petits livres o ce mme
          supplice toit racont ne fut certainement pas l'objet
          de mesures pareilles. Catherine de Mdicis et son fils
          devoient, en bonne politique, l'encourager. La publication
          de ce rcit, pour ainsi dire _officiel_, qu'ils tolerrent,
          je le rpte, si mme ils ne l'ordonnrent pas, en est une
          preuve. Ce qui contribueroit encore  nous le faire croire,
          c'est le soin qu'ils avoient pris auparavant pour faire
          disparotre tout ce qui, loin d'apitoyer en faveur de Marie
          Stuart, tendoit  exciter les haines contre elle. Il se
          trouve  ce sujet une lettre trs intressante de Catherine
          de Mdicis au prsident de Thou dans le bizarre recueil
          publi  Paris, en 1818, sous le titre de: _Life of Thomas
          Egerton, chancellor of England_, gr. in-8, non termin.
          Voici cette lettre, date de Blois le 22 mars 1572, et
          que dut motiver le libelle de Buchanan de _Maria Scotorum
          regina_: Je vous prye vous enquerir doulcement qui est
          l'imprimeur qui a imprim ung livre, traduit du latin en
          franoys, faict  Londres contre la royne d'Escosse, et
          faire prendre et brler secrettement et sans bruict tout ce
          qui se pourra trouver desdicts livres, de sorte que, s'il
          est possible, il n'en demeure un seul formulaire, faisant
          faire aussi soubz mains deffences  tous imprimeurs d'en
          imprimer, soubz telles peines que vous adviserez.]


Le samedy quatorzime jour de febvrier 1587, M. Bel, beau-frre de
Vvalsin-Han, fut depesch sur le soir, avec commission signe de la
main de la royne d'Angleterre, pour faire trancher la teste  la
royne d'Ecosse, et commandement aux comtes de Chersbery, de Hent
et de Rotoland, avec beaucoup d'autres gentils-hommes voisins de
Socteringhan[311], de assister  la dicte execution.

          [Note 311: Lisez _Fotheringay_. Il n'est pas besoin de
          faire remarquer que tous les autres noms ne sont pas moins
          affreusement dfigurs. Nous allons les rtablir. Il s'agit
          d'abord de _Robert Beale_, clerc du conseil, beau-frre
          du secrtaire _Walsingham_, et qui fut en effet l'un de
          ceux qu'Elisabeth envoya pour signifier  Marie Stuart son
          arrt de mort; ensuite viennent les comtes de _Shrewbury_
          et de _Kent_, chargs d'assister au supplice, et le comte
          de _Rutland_. Aucune relation n'avoit constat la prsence
          de celui-ci; l'on savoit seulement par le _Martyre de la
          Royne d'Ecosse_, etc. (V. Jebb, t. 2, p. 320), qu'aprs
          le supplice il avoit paru aux funrailles, soutenant
          la comtesse de Bedford, qui reprsentoit la reine
          d'Angleterre.]

Le dict Bel mena avec luy l'executeur de Londres[312], qui fut
abill tout de velours noir, ainsi qu'il fut raport[313]; et,
partant la nuict du dict samedy au soir asss secretement, il arriva
le lundy au soir seizime ensuivant, et le mardy furent mands
querir les dicts contes et gentils-hommes. Le dict jour au soir, M.
Paulet, gardien de la dicte royne d'Ecosse, accompagn du dict Bel
et du chef de la province, qui est celuy qui en chascun baillage est
comme prevost des marchans[314] ou juge criminel, allrent trouver
la dicte dame, et luy signifirent la volont de la royne leur
maistresse, qui est[315] contraincte de faire executer la sentence de
son parlement.

          [Note 312: On lit dans la dpche: _l'excuteur de cette
          ville_, ce qui se comprend, M. de Chteauneuf ayant dat sa
          lettre de Londres.]

          [Note 313: _Var._: ainsi que j'entends.]

          [Note 314: _Var._: des marchaux. Il y a dans la dpche
          une abrviation qui a pu motiver l'autre lecture. Celle-ci
          naturellement est la bonne. Ce chef de la province est
          celui que Pasquier, dans son rcit de la mort de la reine
          d'Ecosse, dsigne ainsi: Le Prevost, qu'ils appellent
          schriff. (_Recherches de la France_, liv. 6, chap. 15.)]

          [Note 315: _Var._: estoyt.]

L'on dict que la dicte dame se monstra fort constante, disant que
encores qu'elle n'eust jamais creu que la royne sa seur en eust voulu
jamais venir l, si est-ce que, se voyant reduite en si grande misre
depuis trois mois, qu'elle avoit la mort pour trs agreable, preste 
la recevoir quand il pleroit  Dieu.

Ils luy voulurent laisser un ministre[316], mais elle ne le voulust
point. Il y a une grande salle au dict chasteau o l'on avoit faict
dresser un eschaffaut couvert de drap noir[317], avec un oriller de
velours noir.

          [Note 316: Le docteur Fletcher, doyen protestant de
          Peterborough.]

          [Note 317: Au milieu de la salle, on avoit dress un
          eschaffaut large de douze pieds, en quarr, et haut de
          deux, qui estoit tapiss de meschante revesche noire. (_Le
          martyre de la royne d'Ecosse, etc._, dans _De vita, etc._,
          de Jebb, tom. 2, p. 306.)]

Le mescredy, sur les neuf heures, les dicts contes, avec son gardien,
allrent querir la dicte dame royne d'Ecosse, qu'ils trouvrent fort
constante, et, s'estant habille, fut mene en la dicte salle, suivie
de son maistre d'hostel, M. Melvin[318], son chirurgien[319] et son
appoticaire, et d'un autre de ses gens[320]. Elle commanda que ses
femmes la suivissent, ce qui leur fut permis, estant tout le reste de
ses serviteurs enferms ds le mardy au soir[321].

          [Note 318: Andr Melvil. Il est nomm Melvin dans presque
          toutes les relations.]

          [Note 319: Jacques Gervait.]

          [Note 320: Pierre Gorjon.]

          [Note 321: En outre de ceux qui viennent d'tre nomms,
          elle avoit voulu avoir autour d'elle Bourgoing, son
          mdecin, et Didier son sommelier.]

L'on dict qu'elle mangea avant que de partir de sa chambre, et,
montant sur l'eschaffaut[322], elle dit  M. Paulet qu'il luy aydast
 monter, que ce seroit la dernire paine qu'elle luy donneroit[323].

          [Note 322: _Var._: Le dit chafault.]

          [Note 323: Ce dtail ne se trouve qu'ici. Dans les autres
          relations, on s'accorde  dire qu'elle n'eut besoin de
          l'aide de personne. La reine, dit M. Mignet (t. 2, p.
          365), suivie d'Andr Melvil, qui portoit la queue de sa
          robe, monta sur l'chafaud avec la mme aisance et la mme
          dignit que si elle toit monte sur le trne.]

          Estant[324]  genoux, elle parla long-temps  son maistre
          d'hostel, luy commandant d'aller trouver son fils pour luy
          faire service, comme s'assuroit qu'il feroit tousjours
          aussi fidellement que il avoit faict  elle; que ce seroit
          luy qui le recompanseroit, puis qu'elle ne l'avoit peu
          faire de son vivant, dont elle estoit trs marrie, et luy
          chargea de luy porter sa benediction (laquelle elle fit 
          l'heure mesme).

          [Note 324: _Var._: l.]

Puis elle pria Dieu en latin avec ses femmes, n'ayant voulu permettre
que un evesque anglois, l presant[325], approchast d'elle,
protestant qu'elle estoit catholique et qu'elle vouloit mourir en
ceste religion.

          [Note 325: Suivant tous les autres rcits, il n'y avoit l
          que le doyen de Peterborough, dsign plus haut.]

Aprs cela elle demanda au sieur Paulet si la royne sa seur avoit
pour agreable le testament qu'elle avoit faict quinze jours
auparavant pour ses pauvres serviteurs. Il luy respondit que ouy, et
qu'elle feroit accomplir ce qui y estoit contenu pour la distribution
des deniers qu'elle leur a ordonn.

Elle parla de Nau, Curl[326] et Pasquier, qui sont en prison, mais je
n'ay pas sceu au vray ce qu'elle en dict[327]; puis, s'estant remise
 prier Dieu, mesme  consoler ses femmes, qui ploroient, elle se
presenta  la mort fort constamment.

          [Note 326: Nau et Curl toient les deux secrtaires de
          Marie Stuart. Ils avoient t arrts lors de la dcouverte
          du complot de Babington, et leurs aveux, ceux de Nau
          surtout, ayant fait convaincre la reine de complicit,
          avoient achev de la perdre. Nous ne savons quel est le
          Pasquier nomm ici avec eux. Nous ne le retrouvons nulle
          part.]

          [Note 327: Elle parla de Nau avec amertume. Dj, dans son
          entrevue avec les comtes de Kent et Shrewbury, ayant appris
          que Nau vivoit encore: Quoy! avoit-elle dit, je mourrai
          et Nau ne mourra pas! Je proteste que Nau est cause de ma
          mort.]

Une de ses dames[328] luy banda les yeux[329], puis elle se baissa
sur un billot[330], et l'executeur luy trancha la teste avec une
hache  la mode du[331] pays[332]; puis print la teste, la monstrant
 tous les assistans[333], car l'on laissa entrer en la dicte sale
plus de trois cents personnes du bourg et autres lieux.

          [Note 328: _Var._: femmes.]

          [Note 329: C'est Jeanne Kennedy qui lui banda les yeux
          avec un mouchoir brod d'ouvrage d'or... qu'elle avoit
          spcialement ddi  cet effet, dit Est. Pasquier,
          d'accord pour ce dtail avec le rcit de Bourgoin dans
          Jebb, t. 2, p. 610.]

          [Note 330: _Var._: bloc.]

          [Note 331: _Var._: de ce.]

          [Note 332: Bande, elle s'agenouilla, dit Pasquier,
          s'accoudoyant sur un billot, estimant devoir estre execute
          avecques une espe,  la franoise; mais le bourreau,
          assist de ses satelittes, luy fit mettre la teste sur
          ce billot, et la luy couppa avecques une douloire.
          D'aprs le _Vray rapport sur l'excution_ (Teulet, t. 2,
          p. 880-881), il parot que le bourreau n'abattit la tte
          qu'au second coup; il fallut mme, suivant _le Martyre de
          la royne d'Ecosse_ (Jebb, t. 2, p. 308), qu'il s'y prit 
          trois fois: Le bourreau luy donna un grand coup de hache,
          dont il lui enfona le attifet dans la teste, laquelle il
          n'emporta qu'au troisime coup, pour rendre le martyre plus
          illustre. D'aprs notre relation, le supplice n'auroit
          pas t aussi long, ce qui est d'accord avec un autre
          rcit reproduit dans le recueil dj cit, _Life of Thomas
          Egerton_, et o il est dit que le bourreau lui abattit la
          tte assez soudainement.]

          [Note 333: Il la dcoiffa par manire de mespris et
          drision, afin de monstrer ses cheveux desj blancs, et le
          sommet de la teste nouvellement tondu, ce qu'elle estoit
          contrainte de faire bien souvent  cause d'un reume auquel
          elle estoit subjette. (_Le Martyre de la royne d'Ecosse_,
          dans Jebb, t. 2, p. 309.) Etoit-ce par ordre d'Elisabeth
          que le bourreau agissoit ainsi, et n'y avoit-il pas de la
          part de la reine d'Angleterre un raffinement de vengeance
           faire ainsi montre que cette femme, dont la jeunesse
          et la beaut l'avoient si cruellement insulte, n'avoit
          pas chapp plus qu'elle aux atteintes de l'ge et des
          infirmits? Ce passage, que personne ne cite, mritoit
          d'tre remarqu.]

Aussi tost le corps fut couvert d'un drap noir et report en sa
chambre, o[334] il fut ouvert et embaulm, comme l'on dict[335].

          [Note 334: _Var._: j'ay entendu qu'il.]

          [Note 335: Le corps fut port en une chambre joignante
          celle de ses serviteurs, bien ferme de peur qu'ils n'y
          entrassent pour luy rendre leur debvoir. (_Le Martyre de
          la royne d'Ecosse_, p. 309.)]

M. le conte de Cherobery depescha  l'heure mesme son fils[336] vers
la royne d'Angleterre pour luy porter nouvelles de ceste execution,
laquelle ayant est faicte le mercredy dix-huictiesme du dit[337]
mois de febvrier, sur les dix heures du matin, lequel arriva vers Sa
Majest le jeudy en suivant dix-neufviesme.

          [Note 336: Henry Talbot.]

          [Note 337: _Var._: de ce mois.]

Lesquelles nouvelles ne furent long-temps celes[338], car, ds les
trois heures aprs midy, toutes les cloches de la ville de Londres
commencrent  sonner, et firent feux de joye par toutes les rues,
avec festins et banquets[339], en signe de grande rejouissance[340].
Le bruit est que la dicte dame mourant a tousjours persist  dire
qu'elle estoit innocente, et qu'elle n'avoit jamais pens  faire
tuer la royne d'Angleterre, et qu'elle pria Dieu pour elle, et
qu'elle chargea le dict Melun de dire au roy d'Escosse, son fils,
qu'elle le prioit d'honorer la royne d'Angleterre comme sa mre, et
de ne departir jamais de son amiti[341].

          [Note 338: On lit dans la dpche de M. de Chteauneuf:
          Lequel courier arriva  Grenvich, sur les neuf heures du
          matin, vers Sa Majest, le jeudy dix-neuviesme. Ensuite
          se trouve ce passage, omis ici: Je ne say si il parla
           la royne, laquelle se alla pourmener ce jour  cheval,
          puis au retour parla longtemps au roy de Portugal. Ledict
          jour de jeudy, je depeschs  Vostre Majest pour luy
          porter ceste nouvelle, laquelle, etc. Le roi de Portugal
          nomm ici est D. Antonio, prieur de Crato, alors rfugi
          prs d'Elisabeth, et qui avoit un intrt indirect dans le
          dnoment de ce drame, puisque, lors du dernier complot des
          agents de Marie Stuart avec ceux de Philippe II, il avoit
          t convenu expressment que, si l'affaire russissoit,
          l'on commenceroit par le livrer lui-mme aux mains du roi
          d'Espagne. La mort de Marie Stuart enlevoit un chef 
          ces conspirations renaissantes dont il et t l'une des
          premires victimes. V. Mignet, _Histoire de Marie Stuart_,
          t. 2, p. 288, et notre livre _Un Prtendant portugais au
          XVIe sicle_, passim.]

          [Note 339: Pasquier, qui semble avoir rgl sa relation sur
          celle-ci, reproduit presque textuellement cette dernire
          phrase. Dans le rcit conserv dans le _Recueil_ d'Egerton,
          il est aussi parl de ces rjouissances.]

          [Note 340: Ici la dpche de M. de Chteauneuf continue
          ainsi: Voil tout ce qui s'est pass au vray. Les
          serviteurs de la dicte dame sont encore prisonniers et
          ne sortiront d'ung moys, guards plus estroitement que
          jamais au dict chasteau de Fotheringay; les trois autres
          sont prisonniers, toujours en cette ville. Ne se parle
          pas si on les fera mourir ou si on les delivrera. Depuis
          la dicte execution, M. Roger et moy avons tous les jours
          envoy demander passeport pour advenir Vostre Majest
          de la mort de la dicte dame; mais il nous a et refus,
          disant que la royne ne vouloit pas que Vostre Majest
          fust advertie de cette execution par autre que par celui
          qu'elle vous envoyeroit. De faict, ses ports ont est si
          exactement guards que nul n'est sorty de ce royaulme
          depuis XV jours que un nomm le Pintre, que la royne a
          despech  M. de Staford pour advertir Vostre Majest de
          la dicte execution. Dans les quelques lignes qui sont
          le commencement de la dpche et qu'on a supprimes dans
          la pice imprime, M. de Chteauneuf s'toit plaint dj
          des obstacles qu'il avoit rencontrs lorsqu'il avoit
          voulu faire parvenir au roi le rcit du supplice de Marie
          Stuart. Sire, avoit-il dit, Vostre Majest sera peut-tre
          estonne de savoir les nouvelles de la mort de la royne
          d'Escosse par le bruict commun qui en pourra courir  Paris
          avant que d'en estre advertie par moy. Mais Vostre Majest
          m'excusera, s'il luy plaist, quand elle saura que les
          ports de ce royaulme ont est si exactement guards que il
          ne m'a est possible de faire passer ung seul homme; et si
          est plus que, ayant obtenu un passeport soubs aultre nom
          que le mien, celui que je envoyois a est arrest  Douvres
          avec son passeport et y est encores  present, bien que je
          le eusse despech ds le XIX de ce moys aprs midy.]

          [Note 341: Cette assertion, dit M. Teulet en note,
          est tire de l'avis de M. de la Chtre. Nous en avons
          parl plus haut. Aprs cette phrase, la dpche de M. de
          Chteauneuf poursuit pendant plusieurs pages encore. Elle
          se termine par la signature de l'ambassadeur et par cette
          mention: _De Londres, le XXVII febvrier 1587._]




_L'Onozandre ou le Grossier, satyre[342]._


  Je veux quiter Parnasse et l'onde pegazine
  Pour aller faire un tour jusques  Terracine,
  Desireux de chanter les buffles au col tors,
  Ou siffler dans un jonc le prince des butors.
  Buses, buses et ducs, tenez-moy lieu de muse.
  Ce n'est pas la raison qu'icy je vous amuse,
  Compagnes d'Helicon,  braire les chansons
  Qu'un tas de flatereaux font bruire en divers sons[343],
  D'Onozandre, occup  ne croire qu'un homme
  Qui sait parler latin puisse estre gentilhomme[344],
  Meprisant Apollon et ses coelestes dons
  Qui empeschent les gens de vivre de chardons[345].
  Sus, invoquez oyseaux; de vos courses isnelles[346],
  Hastez-vous promptement de m'aporter[347] vos aisles,
  Que j'en prenne un tuyau pour peindre en cet escrit
  Celuy qui vous ressemble et de nom et d'esprit.
  Silence par trois fois en la trouppe arcadique:
  Que l'on cesse aujourd'huy la bruyante[348] musique
  Dans les champs auvergnacs, et qu'on m'aille chercher
  Sept asnes, mais des grands, que je veux ecorcher,
  Pour sur leur parchemin escrire la creance[349]
  D'Onozandre le grand, prince de l'Ignorance,
  Creance sans tumulte, et qui ne doit jamais
  Remuer dans l'Estat que vers Mirebalais,
  Mais dont les sens cachez font un si grand miracle
  Qu'ils canoniseront un jour dans le Basacle[350]
  Mon heros d'Arcadie. Exemple de nos ans,
  Ceux que l'on devroit voir dans les moulins brayans,
  Le bast dessus le dos, courbez sous la farine,
  Sont gens de cabinet, mesme que l'on destine
  Aux premires honneurs. H! quelle anrageson
  De voir dans un conseil un asne sans raison!
                  M. D. M.[351]
  Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines
  Des pas eloignez comme les Filippines;
  Que l'Evangile fut ecrit dedans le ciel,
  Voire d'un des tuyaux de l'aille sainct Michel[352];
  Qui tient que Mahomet, et les Turcs, et les Gots,
  Confraires de Calvin, estoient grands huguenots;
  Que Christofle portant le grand sauveur du monde[353]
  En plaine mer n'estoit jusques au cul dans l'onde;
  Que le pape reoit tous les jours des messages
  Des saincts du paradis, voire que les sept sages
  Estoient fort bons chrestiens; que jadis[354] Machab,
  S'il ne fut point mort jeune, et est bon abb;
  Qui croit que paradis est en forme d'eglise,
  Et que le Bucentaure estoit[355] duc de Venise;
  Qui ne tient de bons mots que ceux d'Angoulevant,
  Et n'a rien en mepris qu'un homme bien savant[356].
  Je l'ay veu maintefois,  l'ignorant caprice!
  Citer monsieur saint Jean au livre de l'Eclypse:
  Et tout d'un mesme train faire croire  son sens,
  Que fisique et fthisique avoient un mesme sens.
  Mais aprs celuy-cy, menez, menez-le boire
  Voire sans le licol, ce grand asne en l'histoire,
  Puisqu'il dit que Priam soutint Agamemnon
  Les dix ans de son sige  grands coups de canon[357],
  Puisqu'il croit que Pris, par qui mourut Achille,
  Fut tenu sur les fonds des bourgeois de la ville
  Qui porte ce nom-l, et que le Chevallier
  Ne doit croire avoir eu cet honneur le premier.
  Est-il pas bien plaisant, mais n'est-il pas bien buse
  De tuer Palamde avec un arquebuse?
  S'il parle de Brutus en sa grande action,
  Il se plaint que Cesar meurt sans confession,
  Et dit, la larme  l'oeil: Tant de prestres  Rome
  Ont donc laiss mourir sans confesse un tel homme!
  De quel treffle ou quel foin, quelle herbe ou quel chardon[358],
  Onozandre, peut-on te faire un digne don,
  Si tu crois que jadis l'empereur d'Alemaigne
  Ds le jour qu'il naquit s'appella Charlemaigne,
  Et que le grand Pompe, au temps des vieux Romains,
  Surpassoit de deux pieds le plus hault des humains[359]?
  Donnez-luy des sonnets, odes ou cenotafes,
  Toutes sortes de vers, il les nomme epitafes.
  L'esclavon, l'arabic, le turc, le bizantin,
  Tout langage estranger, il le tient pour latin;
  Que s'il entend tonner ou faire de l'orage,
  Il croit que l'Antechrist vient, et que son bagage
  Fait tout ce tintamarre. On le verroit allors,
  Priant fort  propos, dire vespres des morts,
  Chanter un _Te Deum_ sur un chant pitoyable,
  Non pas qu'il ayme Dieu, mais il craint fort le diable.
  Mais peut-estre qu'il sait de l'histoire du temps!
  Il vit parmy la cour, c'est l que je l'attens.
  Son picotin en main, dites si c'est un homme,
  Mais, dites, n'est-il pas un animal de somme,
  Puis qu'il jure tout haut que les sept electeurs
  Sont indignes de plus creer les empereurs,
  Puisqu'ils ont la verolle et que l'on leur apreste
  A ce printemps prochain une exacte diette,
  Mesmes que l'empereur en est en fort grand soin,
  Et que c'est aujourd'huy son plus pressant besoin?
  Neantmoins, on le voit, ce gros asne, ou ce buffle,
  En pourpoint de satin decoup sur le buffle,
  Marcher en face d'homme, et crier que le front,
  Que la bouche, le nez et les oreilles font
  La creature estre homme. Abus, il se mesconte:
  S'il met l son honneur, le monde y met sa honte.
  La face n'y fait rien: la mer a des poissons[360]
  Qui ont nostre visage; en cent mille faons
  Nature industrieuse a mis dedans les plantes,
  Dans les eaux, dedans l'air, dans les voutes brillantes,
  Le caractre humain, qui pour cela n'ont rien
  Du feu de Promethe, ce larrecin ancien,
  Sans lequel on est beste. Apprens, grossier profane,
  Qu'on peut en courte oreille estre un bien fort grand asne,
  Mesme on peut estre boeuf en visage de roy[361];
  Je n'en veux  temoing qu'en nostre antique loy
  Nabucodonosor, ce grand prince d'Asie,
  Moins connu pour son daiz que pour sa frainesie.
  Aprs avoir longtemps domin sous ses loys
  Les peuples d'Assirie, ensuite de cent roys,
  Ses illustres ayeux, d'un sceptre plus antique
  Que la tige d'Abram au peuple judaque,
  Sans egard  sa race, ou  l'illustre sang
  Qui luy donnoient les biens, la coronne et le rang,
  Par jugement divin parut en face humaine,
  Paissant avec les boeufs le treffle, la vervaine,
  Se soulant de sainfoin, bien qu'un royal manteau
  Couvrist le corps du prince en couvrant le thoreau.
  Vray portraict d'Onosandre, excellante figure
  Representant le corps, l'esprit et la nature
  Du Grossier fort illustre en biens et en maison,
  Mais bien pauvre d'esprit, voire un gueux en raison,
  En sens un mendiant qui a des pous  l'ame
  Plus que n'ont en leurs corps les forats de la rame.
  Or, buses, c'est assez. Prince de Betisi[362],
  Reclamez vos oyseaulx, qu'ils s'envolent d'icy
  Jusqu'au val de Padouse, o ils fairont entendre
  Ce que je leur apprens des vertus d'Onosandre,
  En proclamant un Dieu, comme on vit autrefois
  Posafon difi par les oyseaux des bois[363].

          [Note 342: Bautru en est l'auteur. Le _Cabinet satyrique_
          (Paris, jouxte la coppie imprime  Rouen, 1633, in-8, p.
          619-625), la donne sous ce titre: _L'Onosandre_, ou _la
          Croyance du Grossier, par le sieur Bautru_. C'est contre
          M. de Montbazon qu'elle est dirige. Tallemant raconte 
          ce sujet cette anecdote: ... Le bonhomme avoit su que
          _l'Onosandre_ toit une pice contre lui. La reine-mre
          accommoda cela, et on dit que, M. de Montbazon, entr'autres
          choses, l'ayant menac de coups de pied, il faisoit
          remarquer  la reine-mre: Madame, voyez quel pied! que
          ft devenu le pauvre Bautru? (_Historiettes_, dit. in-12,
          t. 3, p. 102.)]

          [Note 343: _Var._:

               D'Onozandre le grand ennemy de vos sons.]

          [Note 344: Ceci justifie pleinement le vers des
          _Contreveritez de la cour_ (V. notre t. 4, p. 337).

               Le duc de Montbazon ne parle que latin.]

          [Note 345: _Var._:

               Qui font que les humains ne vivent de chardons.
               Je vous invoque, oyseaux]

          [Note 346: Vives, promptes, gaillardes.]

          [Note 347: _Var._: de m'apprester.]

          [Note 348: _Var._: la brayante.]

          [Note 349: Pour croyance.]

          [Note 350: Le Basacle est un moulin  eau qui existe 
          Toulouse depuis plusieurs sicles. Ses nes toient fameux
          par leur force. Nous avons fait une erreur  propos de ce
          nom dans notre t. 3, p. 71.]

          [Note 351: Ce sont les initiales du nom de M. de Montbazon.
          M. de Monmerqu en a fait la remarque avant nous dans ses
          notes sur l'_historiette_ de Bautru (Tallemant, in-12,
          t. 3, p. 102). Elles ne se trouvent pas dans _le Cabinet
          satyrique_.]

          [Note 352: Aprs ce vers, il y en a deux de passs que nous
          retrouvons dans _le Cabinet satyrique_.

               Et que l tous les saincts l'on cache tout de mesme
               Comme nous le voyons aux temples de Caresme.]

          [Note 353: Ce vers et le suivant ne sont pas dans _le
          Cabinet satyrique_.]

          [Note 354: _Var._: Judas.]

          [Note 355: _Var._: est le.]

          [Note 356: _Var._:

               Et n'a rien a mespris comme un homme savant.]

          [Note 357: _Var._:

               Il montre  son discours qu'il n'a pas de raison
               Et qu'il a le cerveau timbr comme un oison.]

          [Note 358: _Var._:

               De quelle herbe, quel foin, quel treffle, quel chardon.]

          [Note 359: A la suite de ce vers, il s'en trouve dans _le
          Cabinet Satyrique_ quatre qui manquent ici. Ils rendent la
          pice digne du recueil:

               Si tu demande  tous si le paillard Ulysse,
               Qui chevauchoit partout, n'eut point la chaudepisse,
               Si tu crois un miracle, ayant mille putains,
               Que pourtant le grand Turc n'eust jamais les oulains.]

          [Note 360: _Var._:

               Tel porte la faon d'estre un homme en effect
               Et le considerant c'est un asne tout faict.]

          [Note 361: Ce vers et les dix-neuf qui suivent manquent
          dans _le Cabinet satyrique_.]

          [Note 362: Nous avons dit dj, t. 4, p. 337, note 5,
          pourquoi l'on appeloit M. de Montbazon prince de Bthizy.]

          [Note 363: _Var._:

               Saphon deifier par les oyseaux des bois.]




_Le Conseil tenu en une assemble faite par les Dames et bourgeoises
de Paris. Ensemble ce qui s'est pass._ In-8. S. L. ni D.[364].

          [Note 364: Cette pice est la contre-partie de celle qui
          a pour titre: _La permission aux servantes de coucher
          avec leurs matres_, etc., reproduite dans notre t. 2, p.
          237. Elle est conue dans la mme forme et crite dans
          le mme style. On voit par plusieurs passages qu'elle a
          positivement t faite pour servir de rponse  l'autre. Je
          penserois volontiers que toutes deux sont du mme auteur.]


Soit que ce soit l'ambition, qui souvent donnant  travers l'esprit
des femmes, leur fasse croire au rabais de leurs merites, si tant
est qu'elles sachent que les chauds baisers des maistres du logis
s'estrangent[365] dans les doux embrassemens de quelque gentille
saffrette[366] de servante; soit que ce soit qu'au sortir d'une
si aggreable escarmouche et d'un cultis si souvent reiter, l'on
ne puisse si prestement fournir  l'appoinctement, et qu'il ne
leur reste plus que du son et de la lie, au contentement que elles
esprent entre les bras de leurs chers epoux;

          [Note 365: S'garent.]

          [Note 366: V., sur ce mot, notre t. 2, p. 242.]

Quoy que s'en soit, aprs que nos sus dites servantes eurent faict
signifier l'arrest[367] qui avoit est donn  leur proffict (contre
leurs matresses), dame Avoye, seante en son sige au Pilory,
Mesdames les matresses, se trouvant survenues en ce jugement,
creurent qu'il falloit faire une assemble, affin qu'agissant par un
si sage conseil, on peusse plus seurement fournir de productions et
de deffences pour ce dict procez.

          [Note 367: C'est l'_Ordonnance de dame Avoye, enjoignant 
          toutes servantes, chambrires, filles de chambre_, etc.,
          _de coucher avec leurs matres_, qui fait partie de la
          pice  laquelle celle-ci rpond. V. notre t. 2, p. 240.]

A raison de quoy il fut arrest que ceste tant authentique et
magistrale assemble se feroit au cimmetire des Innocents,  la
sortie du march.

De tous cotez accoururent les femmes, bourgeoises, marchandes,
damoiselles, presidentes et plusieurs autres qui avoient intherest en
la cause. Les scribes n'eurent pas si tost faict faire silence que
trs honore dame madame Calette (preferable  toute autre, tant pour
sa singulire prudence que vigilance touchant nos affaires, affuble
d'un crespe noir) commena par ces mots:


_Harangue de dame Madame Calette._

Chres dames, de quel courage souffrirons-nous que nos esclaves,
ces petites goujattes d'amour, ces brayettes de suisses, ces
quintnes[368] de bordel, ces pissepots de nos maris, nous bravent,
et qu' la fin elles nous foullent aux pieds? Voyez (je vous prie)
avec quelle astuce elles ont obtenu deffaut contre nous! avec combien
de charmes, de visages raffinez, elles ont sceu suborner les juges
 nostre desavantage? Il n'y en a aucun  voir qui ne soit pour
elles! C'est faict de nous, si par une sage remonstrance nous ne
les supplions et remonstrions que les juges, ayant est aveuglez,
corrompus et gaignez, nous permettent une evocation en quelque autre
ressort, o la justice bandant les yeux, et d'une egale balance,
pse les justes droicts de nostre deffence. Donc, mes chres dames,
advisez o il sera le plus expedient de revoquer ce procez.

          [Note 368: On sait que dans les lices la _quintaine_ toit
          le poteau contre lequel on s'exeroit  jeter les dards ou
           rompre la lance.]


_Resolution de Mesdames sur la harangue de dame Madame Calette._

La harangue finie, celles qui estoient le plus interesses en ceste
cause demandrent  la compagnie qu'il leur pleust accorder que
le lieu o se debvoit resoudre ce differend fust au cimmetire des
Innocents, pour l, au retour du march des halles, se saisir plus
aisement de celles qui avoient est les chefs de ceste rebellion
entre les servantes, pour les punir selon leurs demerites.


_Assemble des Dames pour dire leurs plainctes._

Aprs qu'une quantit de coiffes, de chapperons, de masques[369] et
d'escoiffions[370] se fust rendue au dict consistoire, dame madame
Calette, assise sur le cul d'un mannequin ( cause de la lassitude
du chemin), fit signe de l'oeil  une espicire assez falotte de se
lever, et proposer le subject de sa plaincte.

          [Note 369: Sur l'usage des masques, mme chez les
          bourgeoises, V. notre t. 1, p. 307, et notre dition des
          _Caquets de l'Accouche_, p. 105.]

          [Note 370: On appeloit ainsi l'espce de coiffe que
          portoient les femmes du commun. On disoit aussi _scoffion_,
          comme dans ces vers de Ronsard:

               Son chef estoit couvert folastrement
               D'un _scoffion_ attif proprement.

          On le trouve encore sous cette forme dans les pithtes de
          de la Porte. Il ne falloit confondre l'_escoffion_ ni avec
          la _calle_ que portoit sans doute Mme Calette, qui vient
          de parler tout  l'heure, ni avec la _cornette_. Scarron
          le donne  entendre quand il fait dire par un de ses
          personnages:

               Estes-vous en cornette ou bien en _escoffions_?

          Molire s'est servi une fois de ce mot, dans _l'tourdi_,
          act. 5, sc. 14; mais il vieillissoit de son temps.]

La petite espicire, craignant de se voir desobeyssante au
commandement qui lui estoit faict, aprs avoir color son teinct
d'une couleur vermeillette, et comme baissant la teste, dict: Ce
n'est pas que mon desir glouton ne sache bien se contenter, et que
le garon de la boutique ne calfeutre aussi bien mon bas que maistre
jur qui soit au mestier de cultis; mais je ne puis souffrir qu'une
truande s'engresse  mes despens, et qu'une telle maraude souille
l'honneur de mon lict. Je suis contraincte de l'appeller pardevant
vous, en vous remontrant combien de fois je les ay surprins dedans
le magasin, o, allant pour quelques affaires, je les avisois par le
trou de la serrure (car ils avoient verrouill la porte sur eux) qui
touchoient si rudement que c'estoit piti de les voir. Je ne say o
ils pretendoient gister ce jour-l, mais ils doubloient fort le pas;
mais entr'autres, une fois, se doubtant que ceste place n'estoit pas
de grande resistance, et que les soldats estoient l  decouvert,
ils montrent plus haut au grenier, puis s'enfermrent dans une
tonne vuide, o aprs quelques coups fourrez, ils s'estocadrent
si rudement que, roulants sur le plancher en ceste tonne, cela fit
un grand bruict. Ce qu'entendant, je monte droict en haut, o je
vis ceste tonne courir  et l sur le plancher; ne sachant que
c'estoit, je voulus conjurer le diable de sortir de l dedans, o,
aprs quelques conjurations, j'apperceu sortir un des pieds de mon
mary, pass entre les jambes de ma drlesse. Ah! quel crve-coeur!
Depuis trois ans que je suis avec luy, je n'ay eu qu'un enfant; encor
est-il fluet qu'il ne se peut soustenir.

Voire vrayment (dict madame Charlette, femme d'un apothicaire),
voil bien dequoy se plaindre! Est-ce un? Il pesche toujours qui
en prend un; il y a huict ans que je suis avec le mien, sans que
j'en puisse avoir un; c'est bien peu! Je ne say ce qu'il met en
ses drogues, mais elles sont de bien peu d'operation. Nagures nous
allmes en pelerinage  Liesse, esperant que par l'intercession
de ceste saincte Dame je pourrois avoir un heritier du fruict de
nos travaux; mais  peine fumes-nous de retour que l'on me parla
de sage-femme: c'etoit la nostre qui toit accouche. H bien!
voil comme nos marys peschent en eaue trouble; ces grands vault
riens savent bien enfourner au four d'autruy et ne trouvent jamais
le nostre assez chaud. Cependant ce ne fut pas tout, car ceste
truande, aprs m'avoir faict la nique, obtint provision de cinquante
escus[371]. Deussay-je en payer cent, et qu'il m'en fit autant!

          [Note 371: Sur les dommages-intrts auxquels avoient droit
          les servantes sduites par leurs matres, V. notre t. 1, p.
          318-320, note.]

La G. print alors la parole, et dict  une de ses voisines qui estoit
l: Sainement (ma commre, ma mie), je n'eusse jamais pens, avant
que d'entrer en mariage, qu'il s'y fist tant de meschancetez. Ces
jours derniers, comme j'estois all  la messe, je ne fus pas de
retour qu'entrant dans la salle avec mon boullanger, pour conter avec
luy, je les vis tous deux sur le lict vert, si eschauffs au jeu que
l'on eust dict qu'ils en avoient  quelqu'un. Ceste fine beste, se
voyant surprise, joue si dextrement son jeu que, se glissant dessous
son maistre, se coula derrire le long d'une tapisserie jusqu' la
porte, et ainsi gaigna le haut. Bon Dieu! que je l'eusse pelotte si
elle ne se fust esquive, et que je luy eusse donn de gourmades!
Encores passe pour un coup, mais je vous laisse  penser si c'est l
la premire fois!

Une certaine P., portant je ne say de colre sur sa face, allongea
le col, puis dict: C'est assez patienter. Ce vilain ruffien, non
content d'en avoir jusqu'aux bretelles, toutes les nuicts se lve
du lict, puis, feignant d'avoir un cours de ventre, va droict  la
garde-robbe, o, le rendez-vous estant avec une de mes filles de
chambre, l'enfile avec tant de zle que l'on diroit qu'il enfileroit
des perles; mais, comme il demeuroit trop long-temps en son
embarquement, je l'allay trouver, o je le vis tout estendu et se
tourmentant comme un malade de sainct[372]. J'eus souleur. A l'heure
j'appellay Guillaume, Janne, Pierre, Jacques, cocher, laquais, et
recognu enfin que c'estoit. La pauvrette, de honte qu'elle avoit, se
print  plorer, et troussa sa chemise par devant pour s'en cacher
la face[373]. Dieu sait comme je l'accommoday! Je fis venir tous
les valets d'estable, qui luy donnrent cent coups d'estrivires
et luy arrachrent poil  poil la barbe du menton renvers. Ce ne
fut pas tout: pour obvier  tous inconveniens, et qu'une autre fois
elle ne pust servir au dict mestier, je fis venir nostre mareschal,
qui l'encloua si bien qu'elle s'en souviendra, ne luy laissant qu'un
petit trou d'arrousoir pour luy passer l'urine. Voil comme je les
etrille. Un chacun se print  rire l dessus, et sembla-on approuver
ce chastiment par un sousris qui s'esleva en la compagnie.

          [Note 372: C'est--dire atteint d'pilepsie. On donnoit ce
          nom de _mal de saint_  certaines maladies, telles que le
          _mal saint Mathelin_, qui toient places sous l'invocation
          de tel ou tel patron. V. _Ancien thtre franois_, t. 2,
          p. 415.]

          [Note 373: Dans les _Fantaisies de Bruscambille_ et dans
          une pice du mme temps, _Complexions amoureuses des
          femmes_, etc., se trouve la mme plaisanterie sur les
          filles qui, par pudeur, se couvrent les yeux avec leur
          chemise.]

Mais la B., mal contente de son mary, ne pust rire et ne finit de
gronder jusqu' ce qu'on luy eust dit: H bien! Madame, qui vous
tourmente? Parlez.

J'ay beau remonstrer  ce gousteux de mary comme il se perd, luy et
son honneur, et que c'est un trs mauvais exemple pour sa famille;
mesmement, aprs luy en avoir beaucoup battu les oreilles, et n'en
pouvant plus chevir, j'allay trouver son confesseur, elle suppliay
de luy en toucher quelques mots. Mais on a beau prescher  qui ne
veut entendre: ce vilain a le coeur si endurcy et est si esperduement
affoll de ceste gallande, que mesme il ne s'en abstient pas les
vendredis; ny moins les bons jours de feste. Samedy dernier, comme je
revenois du March-Neuf, j'entray en la salle avec nostre fermier.
Son chien, qui le suivoit, commena  aboyer si furieusement vers
la chemine, qui estoit couverte depuis le haut jusqu'en bas de
tapisserie, que je fus contraincte d'aller voir ce que c'estoit. Je
lve la tapisserie, o je vis mon mary, qui de furie canonoit le
fort de nostre servante l dessous. Il sembloit que, de sa perche et
d'un certain ramon pelu, il ramonoit quelque chose de nostre bonne
marchande. Il estoit debout, o de cul et de teste il poussoit si
brusquement, qu'aprs avoir bien besogn et fermement ramon, il
revint tout sale, les yeux pleurans, comme je le pus voir, ayant son
capuchon hors la teste. Mais je ne m'estonne plus s'ils se plaint
tant des gouttes, puis que c'est un axiome de medecine que de le
faire debout engendre les gouttes.

Une certaine P., avec un sac de plainctes, demanda audience; mais,
comme elle pensa parler, l'horloge sonna; ce qui fit que madame
Calette, voulant mettre ordre  ceste confusion, parla ainsi:

Nobles dames, aprs avoir ouy tant de plaintes, qui vous confirment
assez le bruict qui est moindre que le mal, c'est  vous maintenant
 adviser un chastiment pour nous venger de l'affront que ces
impudentes nous ont fait cy-devant, et un remde pour mettre ordre
en avant et rompre chemin  la permission qu'elles ont obtenue de
coucher avec leurs maistres[374] donnant arrest l-dessus que pas
une, dores-enavant, ne soit si effronte que de commettre un tel
forfait, sur peine de punition corporelle.

Aussi-tost il fut ordonn  un scribe du cimmetiere de S. Innocent de
prendre la plume et escrire ce qui ensuit:

          [Note 374: Nouvelle allusion  la pice dont celle-ci est
          la contre-partie.]


_Teneur de l'Arrest donn._

Encores que celles qui nous ont preced au gouvernement de ceste
republique, et nous,  leur imitation, ayons faict plusieurs
edicts et ordonnances pour reprimer et corriger le luxe et hautes
entreprises de nos servantes, et pour les contenir dans la modestie
convenable  leur condition, neantmoins, comme le vice s'accroist de
jour en jour, l'outrage et l'audace de telles servantes est monte 
tel excs, que l'on recognoist que, non contentes de quelques petits
coups fourrez  nostre desceu, leurs desseins sont si pernicieux,
qu'ayant obtenu permission, pretendent d'avoir part au logis, pour
enfin nous en chasser tout  faict; et ce qui importe le plus est,
outre les incommoditez et troubles que l'on en reoit, en ce que,
mettant la main entre l'escorce et l'arbre, sment la zizanie, et
toute la famille en reoit un grand prejudice, en ce que les dites
servantes, qui sont courreuses et qui ne font pas de grand service en
la maison, espuisent de grandes sommes de deniers de la gibecire de
leurs matres, qu'elles obtiennent par provision, feignant d'estre
grosses[375], bien que ce soit de quelque coquin  qui elles donnent
tous ces deniers, sans en tirer aucun proffict. A quoy desirans
pourvoir, aprs avoir mis ceste affaire en deliberation en nostre
conseil, o estoient plusieurs dames, damoiselles, bourgeoises et
autres officires de cet estat, savoir faisons que nous, pour ces
presentes et autres bonnes considerations en ce mouvantes, avons,
par ces presentes, faict et faisons trs expresses inhibitions et
deffences  toutes nos subjectes servantes d'observer de poinct en
poinct le dict arrest, sur peine aux contrevenantes des charges
cy-devant mentionnes.

          [Note 375: V. l'une des notes prcdentes.]

Ce qui fut faict et accord le mesme jour que dessus.

Et affin qu'ils n'en pretendent cause d'ignorance, nous avons fait
signer le present arrest de nostre seing ordinaire.

                                               CALETTE.




_Vengeance des femmes contre les hommes, satyre nouvelle contre les
petits-matres[376] et les vieillards amoureux._

_Sur l'imprim  Paris, et se vend  Rouen, chez Laurent Besongne,
tenant sa boutique sous la galerie du Palais._

M.DCCIV.

_Avec permission._

In-8.

          [Note 376: Cette expression, qui avoit d'abord servi a
          dsigner les jeunes gens de la noblesse qui s'toient
          jets dans la _Fronde_ et qui vouloient faire les matres,
          en haine de Mazarin, ne se prenoit plus,  la fin du
          XVIIe sicle, que dans le sens qu'elle a gard depuis.
          On entendoit par _petit-matre_ ce que nous appellons
          aujourd'hui un _fashionable_, un _dandy_, un _lion_. Nous
          connoissons une comdie en un acte, en prose, publie en
          1696, Orlans, Jacob, sous le titre de: _les Petits-Matres
          d't_.]


  Non, ne m'en parle plus: quoi que tu puisses dire,
  Corinne, je rendrai satyre pour satyre[377].
  A mon juste depit tu t'opposes en vain.
  Dej, pour me venger, j'ai la plume  la main.
  Notre sexe est en butte aux outrages des hommes.
  C'est trop nous taire, il faut leur montrer qui nous sommes.
  H! pourquoi respecter ces superbes rivaux,
  Corinne? Comme nous n'ont-ils pas leurs deffauts?
  Nous ne les attaquons, du moins, qu'en represailles.
  Tu vois qu'ils s'en sont pris jusqu' nos pretintailles[378].
  En nous, s'ils en sont crus, tout est capricieux;
  Une mouche, un ruban, tout leur blesse les yeux.
  Cependant, si chacun connoissoit son caprice,
  Si chacun prenoit soin de se rendre justice,
  Peut-tre on ne sauroit de quel ct pencher,
  Et l'on n'auroit enfin rien  se reprocher.
  Je suis de bonne foi, je sai que nos coquettes
  Plus haut qu'il ne faudroit font monter leurs cornettes[379];
  Mais on ne les voit point relever leurs beautez
  Par un enorme amas de cheveux empruntez.
  Peut-on, sans eclater, voir l'affreuse perruque
  De l'insens Creon, dont la face caduque
  Sous un masque trompeur se flate  contre-tems
  De cacher  nos yeux le ravage des ans?
  Une vaste coffure en vain couvre ses rides:
  La mort, peinte dej sur ses lvres livides,
  Annonce que son ame est prte  s'exhaler,
  Et que Clotho pour lui n'a plus gure  filer.
  Quel est donc son dessein? Par cette vaine adresse
  Croit-il tromper le coeur d'une jeune matresse,
  Et par le faux eclat d'un bizarre ornement
  Pretend-il l'engager jusques au sacrement?
  Que je le plains, Corinne! Une femme trompe
  D'une juste vengeance est sans cesse occupe,
  Et je ne repons pas qu'il descende au tombeau
  Sans porter sur son front quelque ornement nouveau.
  Ne vaudroit-il pas mieux, au declin de son ge?
  Que par ses cheveux gris il prouvt qu'il est sage.
  Je sai qu'il ne l'est pas; mais, sans se deguiser,
  Il auroit le plaisir de nous en imposer.
  Pourquoi, mal  propos, enter sur sa vieillesse
  Les rameaux verdoyans d'une folle jeunesse?
  Pour moy, j'ay beau chercher, sous sa riche toison
  Je ne decouvre pas une ombre de raison.
  S'il en faut en deux mots faire un portrait sincere,
  Sa perruque est pesante et sa tte est legre.
  Il peut, quand il voudra, descendre au sombre bord:
  Il a rendu l'esprit long-temps avant sa mort.
  Mais laissons ce vieux fol: la vieillesse obstine
  N'est pas  la sagesse aisement ramene,
  Et l'arbre que l'on voit plier sous son fardeau
  Doit estre redress lorsqu'il n'est qu'arbrisseau.
  Avec plus de succs je rimeray peut-tre
  Auprs de ce blondin aux airs de petit-matre.
  Juste ciel! que de poudre! il en a jusqu'aux yeux[380].
  De quoy s'avise-t-il? Veut-il parotre vieux?
  Que n'attend-il du moins que l'ge le blanchisse?
  Quel sicle est donc le ntre, o tout n'est qu'artifice,
  O par un faux endroit tout se fait remarquer,
  O, comme en carnaval, chacun veut se masquer?
  Mais quoy! c'est le bel air, me repondra Timandre;
  La poudre  pleines mains sur nous doit se rpandre,
  Et, quant  moy, jamais du logis je ne sors
  Que l'on n'ait avec soin poudr mon juste-au-corps.
  Poudrer un juste-au-corps! quelle trange parure!
  Quel got extravagant et quelle bigarrure!
  Tels etoient autrefois Scaramouche, Arlequin,
  Tel est le dos d'un ne au sortir du moulin.
  Mais un peu trop avant ma censure s'engage:
  La perruque, aprs tout, est d'un commode usage;
  Une tte fle,  l'abry d'un chapeau,
  Ne peut du mauvais air garentir son cerveau;
  D'ailleurs, c'est une loi communement reue,
  Qu'il faut devant les grands se tenir tte nue,
  Et la perruque alors est d'un puissant secours.
  Mais d'o vient que Dorante en change tous les jours?
  Va-t-il  la campagne, il prend la cavalire;
  Revient-il  la ville, il prend la financire,
  La quarre aujourd'hui, l'espagnole demain[381].
  Encore approuverois-je un si plaisant dessein
  S'il changeoit  la fois de perruque et de tte;
  Mais sous poil diffrent c'est toujours mme bte.
  Corinne, qu'en dis-tu? Tu vois quels sont ces fous
  Qui se sont mis en droit de se mocquer de nous.
  Tu le vois, leur caprice au moins vaut bien le ntre;
  Mais la moiti du monde est la fable de l'autre,
  Et dans ce sicle injuste on se fait une loy
  D'tre Argus pour autruy, Tiresias pour soy.
  Un autheur irrit fronde la pretintaille
  D'une charpe range en ordre de bataille;
  Pourquoy ne pas dcrire en style aussi pompeux
  Cette epaisse forest de superbes cheveux
  Que quelquefois un nain de grotesque figure
  Fait tomber  grands flots jusques  sa ceinture?
  Une etoffe, dit-il, mise en divers lambeaux,
  Peut servir  cacher de terribles deffauts;
  Une vaste perruque aussi couvre une bosse,
  Et souvent le harnois fait valoir une rosse.
  Sur quoy, dira quelqu'un, vient-on satyriser?
  On nous prend aux cheveux: est-ce pour nous raser?
  Veut-on nous releguer dans quelque monastre?
  --Non, je veux seulement vous apprendre  vous taire.
  H! que vous avoit fait le nom de falbala[382]?
  Vous en inventez bien qui valent celuy-l,
  Et la mode, ordonnant que les cheveux postiches
  Seroient communs  tous, aux pauvres comme aux riches,
  A produit aussitt plus d'un barbare nom,
  Comme barbe de bouc et tte de mouton[383].
  Mais laissons l le nom et venons  la chose.
  Ciel! qu'est-ce que je vois? quelle metamorphose!
  Les hommes, censurant l'ouvrier souverain,
  S'avisent de changer leurs cheveux pour du crin;
  Des plus vils animaux ils prennent la figure,
  Et l'art impunement reforme la nature.
  Quoy! n'est-ce pas assez que pour orner leurs corps
  Les vivans aient recours aux depouilles des morts?
  Par quel abaissement, par quelle horrible chute,
  L'homme veut-il encor s'allier  la brute?
  Je consens de bon coeur qu'il tire ses cheveux
  Des vivans ou des morts, des riches et des gueux[384],
  Qu'il en fasse chercher du Perou jusqu' Rome:
  Jusque l je l'excuse, il n'a recours qu' l'homme;
  Mais qu'il se pare enfin du crin de son cheval,
  C'est un aveuglement qui n'eut jamais d'egal.
  Que Cliton est plaisant, sous sa nouvelle hure,
  Lorsqu'un vent un peu fort souffle dans sa frisure!
  Mais c'est bien encor pis s'il pleut, pour son malheur:
  Sa tte a pour le moins six grands pieds de rondeur,
  Et je ne puis le voir que je ne me retrace
  Le monstrueux tableau que nous decrit Horace.
  Ce n'est pas tout, il soufre un autre contre-tems:
  Veut-il tourner le col, tout tourne en mme temps.
  Ainsi que les cheveux le crin n'est pas flexible,
  Et, prt  succomber sous un poids si penible,
  Il jure  chaque pas, et, dans son noir chagrin,
  Il maudit l'inventeur des perruques de crin.
  Je crois entendre icy Lisis, dont la coiffure,
  Au moins s'il nous dit vray, doit tout  la nature.
  Il brille, et devant luy Phoebus, le blond Phoebus,
  N'oseroit se montrer sans en estre confus.
  Sa tte cependant n'est riche qu'en mensonges;
  Ce n'est qu' la faveur de certaines allonges
  Qu' tant de jeunes coeurs il fait un guet--pan:
  C'est un geai revtu du plumage du pan.
  J'ay honte de traitter cette indigne matire,
  Mais les hommes au moins m'ont ouvert la carrire;
  Eux-mmes du sujet ils m'ont prescrit le choix;
  Pretintaille et perruque ont presque mme poids,
  Et rimer avec art sur une bagatelle
  Est pour eux et pour nous une gloire nouvelle.
  Pour moy, je l'avoray, leur ouvrage m'a plu;
  Malgr tout mon courroux, je l'ai vingt fois relu,
  Et, quoyque mon depit m'ait fait prendre les armes,
  Des bons mots qu'on y voit j'ay ry jusques aux larmes.
  Un quidam dont le coeur est contraire  son nom
  D'en tre cru l'autheur s'allarme sans raison:
  Le public est tout prt  lui rendre justice.
  On sait bien que sa tte est feconde en malice,
  Mais on verra plutt natre un geant d'un nain
  Qu'un ouvrage d'esprit eclorre dans sa main.
  Muse, changeons de style, et montrons qu'une femme
  Aux plus nobles projets peut elever son ame;
  Tachons de reveiller les hommes nonchalans;
  Transformons, s'il se peut, nos Medors en Rolands;
  Que desormais, vainqueurs sur la terre et sur l'onde,
  Ils soient dignes sujets du plus grand roy du monde.
  Quoi! dans le mme temps que Bavire et Villars
  Du Danube et du Rhin forcent les vains ramparts,
  Et que l'aigle,  l'aspect de leurs fires cohortes,
  Regagne epouvent ses places les plus fortes,
  Des Franoys enyvrez des douceurs du repos
  Pourront se contenter d'admirer ces heros,
  Et, loin d'aller grossir leur triomphante arme,
  N'aprendront leurs exploits que par la Renomme!
  Nous n'en voyons que trop, de ces effeminez,
  Aux chars de leur Venus lachement enchanez,
  Qui souffrent que l'amour remporte la victoire
  Sur l'eclat le plus vif que puisse avoir la gloire.
  O honte! cependant ils n'en font point de cas,
  Et je rougis de voir qu'ils ne rougissent pas.
  De quel front peuvent-ils nous reprocher sans cesse
  Tout ce qu' leur egard nous avons de foiblesse,
  Eux qui, moins exposez, mais plus foibles que nous,
  Tous les jours en captifs tombent  nos genoux!
  Que deviendroient-ils donc si, pour vaincre leurs ames,
  Les femmes les pressoient comme ils pressent les femmes?
  Ces lches,  nos yeux ne savent s'occuper
  Que du soin de mieux feindre et de nous mieux tromper.
  Et comment se peut-il que nos coeurs se defendent
  Des piges dangereux qu' toute heure ils nous tendent?
  Faut-il estre surpris de voir qu'ils soient aimez?
  Ils sont pour nous seduire en femmes transformez.
  Dans notre ecole mme ils ont appris l'usage
  De poudrer leurs cheveux, de farder leur visage,
  De deguiser enfin jusqu'au ton de leur voix.
  Quel changement honteux! Sont-ce l ces Gaulois
  Dont jadis le seul nom fut la terreur de Rome?
  A peine ont-ils encor quelque chose de l'homme.
  Je ne veux pas confondre avec ces lches coeurs
  Ceux qui, dignes enfans de leurs predecesseurs,
  Comme eux dans les hazards vont chercher la victoire,
  Et rendent  leur cendre une nouvelle gloire;
  Non, je ne parle icy que de ceux que l'amour
  Attache indignement  nous faire la cour.
  Corinne, ces objets n'ont rien qui ne me blesse.
  Je leur pardonnerois leur honteuse molesse
  Si du moins en ces lieux la paix, l'aimable paix,
  Faisoit regner l'amour avec tous ses attraits;
  Mais vivre auprs de nous dans une paix profonde
  Lors que Mars en fureur ravage tout le monde,
  Quel tems choisissent-ils? Ne rougissent-ils pas
  De trouver dans l'amour encore des appas?
  Loin de verser du sang, de repandre des larmes?
  Est-ce le temps d'aimer quand tout est sous les armes?
  Non, la voix de l'honneur leur fait une autre loy;
  S'ils peuvent l'ignorer, qu'ils l'apprennent de moy;
  Qu'une femme aujourd'hui, par des conseils sincres,
  Leur montre le chemin qu'ont suivi tous leurs pres.
  Loin d'assieger des coeurs, qu'ils forcent des remparts;
  Qu'ils ne se poudrent plus que dans les champs de Mars;
  Dans un corps vigoureux qu'ils portent un coeur mle,
  Et qu'ils n'aient desormais d'autre fard que le hle.

          [Note 377: Il s'agit d'une satire contre les modes des
          femmes, dont celle-ci est la contre-partie, mais que nous
          n'avons pas encore pu retrouver.]

          [Note 378: On appeloit ainsi,  la fin du XVIIe sicle,
          les falbalas, les franges, les dcoupures et autres
          agrments qu'on mettoit aux charpes des femmes.]

          [Note 379: C'est  la fin du XVIIe sicle que les
          _cornettes_  plusieurs tages devinrent surtout  la mode.
          Les comdiennes qui jouent Philaminte, Belise, Belne, et
          quelques autres rles marqus des pices de Molire, ont
          l'habitude de s'en coiffer; c'est un tort: quand Molire
          mourut, en 1673, il falloit attendre encore quelques annes
          pour voir cette coiffure  la mode.]

          [Note 380: Voir, sur cet abus de la poudre dont on
          enfarinoit la perruque et le haut des manteaux, le
          Dictionnaire de Furetire, au mot _poudrier_. Dans la
          comdie cite tout  l'heure, il en est aussi parl. On
          y voit ces Narcisses modernes, qui,  l'imitation de
          l'ancien, avec une perruque tellement charge de poudre que
          le juste-au-corps en est enfarin, ne se trouvent jamais
          devant aucun miroir qu'ils n'honorent de leur image.]

          [Note 381: Dans l'_Eloge des perruques_, fait par de Guerle
          sous le pseudonyme d'Akerlio,  l'imitation du livre du
          cur Thiers, il est parl de toutes espces de _perruques_,
          p. 96, note 45.]

          [Note 382: On fit mille contes sur l'tymologie de ce mot,
          qui, selon Le Duchat, vient de l'allemand _Fall-Blatt_,
          mais dont le vieux mot espagnol _falda_ (bord ou pan de
          robe) est plutt encore la racine. Un M. de Langle dit un
          jour dans une maison que c'toit un mot hbreu (Caillires,
          _les Mots  la mode_, p. 168). Tout le monde le crut sur
          parole, sauf pourtant deux personnes, qui, pour plus
          ample explication, crurent devoir s'adresser  l'abb de
          Longuerac. Au commencement de l'invention des falbalas,
          lisons-nous dans le curieux _ana_ qui fut compos d'aprs
          les dits et gestes du savant abb, deux hommes d'pe que
          je ne connoissois pas vinrent me voir  Saint-Magloire,
          et, aprs bien des compliments, ils me demandrent ce que
          signifioit _falbala_. J'eus beau leur protester que je n'en
          savois rien, ils me soutenoient que je le savois, parceque
          c'toit un mot hbreu qui se trouvoit dans la Bible en
          hbreu, et qu'on les avoit assur que je leur expliquerois,
          et que c'toit le nom de quelqu'un des habillements du
          grand prtre. Langl, qui avoit invent ce nom-l, disoit
          qu'il toit hbreu, et ils l'avoient cru. (_Longueruana_,
          p. 155.)]

          [Note 383: C'est ce que Furetire appelle des perruques 
          la _moutonne_.]

          [Note 384: Pour les perruques du roi d'Espagne Philippe V,
          on ne prenoit pas indiffremment, comme vous allez voir,
          les cheveux des riches ou des gueux. Il y a une difficult
          pour les perruques  quoi il faut faire attention, crit
          le marquis de Louville au ministre de France: c'est qu'on
          prtend que les cheveux avec lesquels on les fera doivent
          tre de cavaliers ou de demoiselles, et M. le comte de
          Benavente n'entend point raillerie sur cela. Il veut aussi
          que ce soit des gens connus, parcequ'il dit qu'on peut
          faire beaucoup de sortilges avec des cheveux et qu'il est
          arriv de grands accidents. Vous voyez que l'affaire est de
          consquence, et qu'il n'y faut rien ngliger.]


FIN.

_Avec permission de M. d'Argenson._




_Le Ballet nouvellement dans  Fontaine-Bleau par les Dames d'amour.
Ensemble leurs complaintes addresses aux courtisanes de Venus 
Paris._

_A Paris._

M.DC.XX.V.

In-8.


Le sejour de Fontainebeleau[385] a est favorable aux uns et
perilleux aux autres, notamment aux dames d'amour, lesquelles plus
que jamais ont appris la cadence de M. du Verg[386].

          [Note 385: C'est le sjour assez long que fit la cour 
          Fontainebleau et qui donna lieu  l'une des pices publies
          dans notre t. 3, p. 217. Elle nous avoit dj difi sur
          les scandales qui le signalrent, et que Louis XIII, en
          roi chaste, rprima par la fustigation pralable et par
          l'expulsion des filles qui avoient suivi la cour.]

          [Note 386: C'est--dire ont t _fouettes de verges_.
          C'toit le chtiment des filles publiques jusqu' la fin
          du XVIIIe sicle. La Gourdan fut ainsi condamne  la
          fustigation en plein carrefour des Petits-Carreaux, prs
          duquel elle demeuroit. V. _Corresp. secrte de Mtra_, t.
          2, p. 168, 195.]

La dame Catherine de la Tour, comme la premire et la plus renomme
de toute l'academie du dieu d'Amour, a est, selon sa dignit, receue
 la danse avec le plus d'honneur: c'est elle qui a fray la cadence
du bal. C'est pourquoy qu'autant qu'elle avoit poivr des champions
de ladite academie, elle a est recompense de ces salaires;  quoy
de bons garons, forts et roides, ne se sont point espargnez le peu
qu'il leur restoit de forces: de telle sorte que dix poignes leur
ont faict perdre le plancher des vaches pour leur apprendre de dancer
par haut le triory de Bretagne.

La dame Guillemette, autrefois gouvernante des alles de la feue
royne Marguerite[387], fut conduite au bal par la petite Jeanne
des Fossez de Sainct-Germain-des-Prez, et toutes deux, aprs la
declaration par eux faicte par devant le Gros Guillaume de tous
les bienfaicts et gratifications qu'elles ont faictes aux bons
compagnons, dont un ample registre en a est dress, dont il
demeurera une immortelle memoire  ceux qui ont combattu sous
leur cornette, ont est les secondes qui ont eu sceances au bal,
lesquelles, aprs toutes leurs dances, ont est frottes de deux cens
coups d'estrivires.

          [Note 387: Le parc de la reine Marguerite au faubourg
          Saint-Germain, longeant le quai Malaquais. V. le t. 1, p.
          219, et le t. 4, p. 174, 175.]

La bourgeoise de la grosse tour du fauxbourg Sainct-Jacques[388],
qui, au subject que le regiment des gardes avoit quitt sa boutique,
avoit est contraincte de venir avec son academie trouver la cour 
Fontainebeleau. Elle ne fut si tost arrive que la reputation de son
nom fut partout espandue entre les bons compagnons.

          [Note 388: Sans doute la tour de la commanderie de
          Saint-Jean-de-Latran, place Cambrai. L'enclos dont elle
          faisoit partie toit lieu d'asile, et par consquent
          encombr d'une foule de gens sans aveu, dont le trop-plein
          refluoit sur les environs. Lorsqu'on la dmolit, il y a
          deux ans, le quartier sur lequel elle planoit n'toit pas
          mieux peupl. V. notre livre _Paris dmoli_, 2e dit.,
          introd., p. L.]

L'on ne manqua de la faire semoner au bal, et pour ce faire la petite
Claire eut la charge de la prier avec toute sa compagnie; ce qu'elle
ne refusa, d'autant que, pour l'amour de ses compagnes, elle n'avoit
garde d'y manquer. De sa bande estoient les dames de la fleur du
Marais[389], Guignoschat, de la Taille et la gentille Belinotte, et
plusieurs autres que je ne say par les noms, toutes lesquelles,
par une assez belle promptitude au bal, estant montes chacune sur
un poulain, elles dancrent d'une telle faon, qu'aprs l'on a est
contrainct de les frotter depuis la teste jusqu'aux pieds, et, leur
peau estant si dure que le grand nombre de frottoirs desquels l'on
se servoit s'usoit en un instant, que l'on a est contrainct de les
refrotter des serviettes de M. du Verg[390].

          [Note 389: On sait que les courtisanes y abondoient. V. une
          lettre de Gui Patin, 1er octobre 1666. Marigny, dans son
          pome du _Pain bni_, nous donne le commissaire Vavasseur
          comme tant

               Des lieux publics grand ecumeur,
               Adorateur de ces donzelles
               Qui ne sont ni chastes ni belles,
               Et qui, sans grace et sans attraits,
               Vivent des pchs du Marais.]

          [Note 390: C'tait le mot consacr pour dire des verges. De
          l vient sans doute qu'en argot une canne de jonc s'appelle
          encore une _serviette_.]

Cette assemble ne se peut faire sans apporter de la jalousie 
celles qui n'en avoient est averties, car la dame Tiennette,
blanchisseuse suivant la cour, qui a succed  la place de la grosse
Martine, faisant rencontre de la petite Marie, luy demanda d'o elle
venoit. Ce fut alors que l'ordre qui s'estoit tenu au bal fut bien
deschiffr. La grosse Martine, bien qu'elle eust trois pieds et
demy de galles sur le col, ne laissa pas d'estre grandement fasche
de ce qu'elle n'en avoit pas est advertie,  cause de sa grande
prestance et du rang qu'elle tient parmy leurs compagnies  cause
de son antiquit aux academies; mais, pour la contenter, la belle
Louise de la Motte luy dit: Tiennette, ne vous faschez point, il y
en a encore assez pour vous et pour vostre compagnie; je m'asseure
que l'on vous aura reserv quelque chose. Incontinent elles se
mirent en chemin pour aller au lieu dsign pour le bal, o, estant
arrives, trouvrent cinq bons garons, frais et bien dispos, pour
leur apprendre les _Canaries_[391]; mais elles furent bien estones
quand il fallut decouvrir le fesson, et toutes quatre furent servies
bien d'autre monnoye que n'avoient est les autres; car il n'y avoit
pas bien longtemps que l'un de ces bons garons avoit gaign le mal
de Naple d'une de la bande, quy lui avoit contrainct de faire le
voyage de Bavire, ce qui fut la seule cause que l'on ne reserva
plus rien du bal. L'on employa le tout sur entr'elles, et pour leurs
derniers mets survint un gros valet d'estable qui avoit une paire
d'estrivires toutes neufves, qui les esprouva de chacune vingt et
quatre coups, de telle sorte que ces pauvres drovites, se voyant
accommodes de la faon, baillrent au diable la rencontre de la dame
Marie et toute la dance.

          [Note 391: Sorte d'ancienne danse, dit Compan, que l'on
          croyoit venir des les Canaries, ou qui, selon d'autres,
          venoit d'un ballet ou mascarade dont les danseurs toient
          habills en rois de Mauritanie ou sauvages. (_Dict. de
          danse_, p. 41.) Cette danse, avec toutes ses _passades_ et
          _reculades_, est dcrite dans l'_orchsographie_ de Thoinot
          Arbeau. Et notez, y lisons-nous, que lesdits passages sont
          gaillards, et nanmoins tranges, bizarres, et ressentant
          fort le sauvage.]

Elles eurent un tel crve-coeur de cette exercice que d'un mme
pas elles ont abandonn Fontaine-Bleau, et sont venues chercher
leur bonne fortune dans les fosss des Vignes, lez Paris, hormis la
grosse Tiennette, qui tient son academie dans les Saussayes, derrire
Sainct-Victor.

Voil la faon du bal qui s'est danc de nouveau  Fontaine-Bleau par
les dames d'amour, duquel, pour en faire recit  leurs compagnes,
voicy la teneur de leur lettre:




_Complainte des Courtisannes d'amour sur leur bannissement de la
suitte de la Cour. Addresse aux Champions de la Cornette de Venus 
Paris._


Nos trs chres soeurs, puisque maintenant la fortune a tourn le dos
 nos favorables entreprises, et que tous nos desseins sont rompus au
sujet des deffences qui nous sont faictes de ne plus habiter dans les
bois pour faire hommage de nos trs humbles services aux valeureux
champions qui ordinairement combattent sous l'etendart de nostre mre
Venus.

Que disons-nous? non pas seulement dans les bois, mais qui plus est
en aucuns lieux du monde, souz peine d'encourir des chastimens justes
de nos perseverances si nous voulons continuer nos premires vies.

Helas! ce qui plus nous fasche, c'est qu'aprs le commandement de
l'un des plus sages princes de ce temps, qui a command  Monsieur le
grand prevost de nous faire faire l'exercice, non pas de militaire,
mais celui que Jean Guillaume faict faire quelques fois  celles de
nos academies, et qui le plus souvent sont dans le grand et le petit
Chastelet, et par trop de paresse se laissent manger aux pulces, de
telle sorte que l'on est contrainct de leur faire prendre l'air pour
deux heures et chasser de dessus leurs epaules ces bestioles qui par
trop les importunoient.

Telles promenades nous sont survenues, bien que nous n'eussions en
aucune faon la volont de ce faire. Toutes fois, cela ne nous seroit
encore rien, n'estoit qu' present nous sommes frustres de jouyr de
la presence et des contentemens que nous jouissions de ceux qui nous
faisoient l'honneur de nous visiter.

C'est, nos trs chres soeurs, de cette triste et infortune
adventure qui nous est arrive de quoy, pour le present, nous pouvons
vous faire participantes, tant pour vous suplier de nous estre
secourables en cette disgrace, et aussi pour vous servir d'exemple
et leon pour vous garantir d'un tel naufrage, d'autant que vous
estes en des lieux dans lesquels quantit de surveillans peuvent vous
donner l'assaut journellement, et le plus souvent, faute de bailler
la croix  quelques commissaires[392], de peur que le diable les
emporte, ils seront en vos endroicts pires que des chiens, car aprs
avoir vid vos places ils pourront facilement les faire purger souz
les piliers des halles.

          [Note 392: O Dieu! quel desordre! est-il dit dans _les
          Caquets de l'Accouche_ (V. notre dit., p. 37)... A quoy
          servent... tant de commissaires de Chastelet? A prendre
          pension des garces, des maquerelles, etc. Le commissaire
          Vavasseur, nomm dans l'une des notes prcdentes, toit de
          ceux-l.]

Tout cela est sans mettre en ligne de compte un grand nombre de
serviteurs et valetz de chambre, qui peuvent, sachant nostre
infortune, aller souvent ployer vos toilettes et empaqueter vos robes
et cotillons.

L'esperance que nous avons que vous aurez compassion de nous faict
que trs humblement toutes en general vous prions de nous assister
pendant nostre exil, et ce faisant obligerez celles qui seront 
jamais

   Vos trs humbles soeurs.

                                               L. C. D'AMOUR.

       *       *       *       *       *

_Regrets des Courtisannes d'amour sur leur bannissement de la Cour._


  Plorez, nos tristes yeux, si par de justes larmes
  Vous pensez soulager tant de tourmens secrets;
  Nous savons que les pleurs c'est le propre des femmes,
  Mais la force d'un prince cause tous nos regrets.
  Plorez, nos tristes yeux, pour toute recompence
  De tant d'honnetets; debordez en vos pleurs,
  Voyez tous nos pensers, et que plus rien ne pense
  Que de nous distiller parmy tant de douleurs,
  Douleur que nous sentons, douleur insupportable
  Qui nous fera mourir cent mille fois le jour.
  Las! que ne mourons-nous? Il n'est pas raisonnable
  D'endurer tant de mal pour avoir tant d'amour.
  Nos coeurs, que le regret maintenant passionne[393],
  N'auront pas d'autre bien que d'aimer constamment;
  Mais cette ame legre  cette heure nous donne
  Pour un extrme amour un extrme tourment.
  Adieu doncques la cour, adieu nos chres vies,
  Adieu tous courtisans, adieu nos petits oeils,
  Adieu nos seuls espoirs, adieu nos doux accueils,
  Adieu les doux appas de l'amoureuse envie.

          [Note 393: C'est le plus ancien emploi que nous
          connoissions de ce mot, condamn plus tard par Vaugelas,
          mais qui n'en a pas moins fait fortune.]




_Satyre contre l'indecence des Questeuses[394]._

          [Note 394: Cette petite satire se trouve  la suite
          des _Posies chrestiennes, contenant la traduction des
          Hymnes et des Proses non traduites dans les heures de
          Port-Royal....._, par le sieur D***,  Paris, chez
          Guillaume Valleyre, MDCCX, in-8. Elle a trait  une mode
          assez profane dont Furetire nous avoit dj parl avec
          dtail dans son _Roman bourgeois_. V. notre dit., p.
          31-32.]


  Que vois-je,  Dieu! que vois-je en ce jour solemnel
  O chacun vient au temple adorer l'Eternel?
  Quel demon envieux du salut de nos ames
  Souffle en de foibles coeurs de detestables flames!
  Une questeuse, orne en supot de Satan,
  Fire de sa beaut comme un superbe pan,
  De vains ajustemens indecemment pare,
  Et d'un air tout profane en la maison sacre,
  La gorge  decouvert[395], les oreilles, les bras,
  Etalage honteux de funestes appas,
  D'un sacrilge feu brle les coeurs fidelles,
  Fait naistre aux plus devots des flames criminelles.
  Que deviendrai-je, helas! sans force et sans vertu,
  Si le plus fort athlte est lui-mme abbatu?
  Spectacles seducteurs, delices condamnes,
  Et vains amusemens de mes folles annes,
  Vous rempltes mon coeur d'un feu tout criminel,
  Et je brule aujourd'hui, mme au pied de l'autel.
  Ce feu, qui, grace au ciel, s'eteignoit dans mon ame,
  Excit de nouveau, s'y rallume et l'enflame.
  H quoi! de tels objets dans l'glise, en un lieu
  O tout nous doit parler de ton amour, grand Dieu!
  O tout doit tre pur d'une puret d'ange!
  O detestable abus! renversement etrange!
  Quel est, dira quelqu'un, ce critique chagrin
  Qui veut laisser languir la veuve et l'orphelin,
  Qui, d'un zle indiscret blmant toute parure,
  Ne voit pas qu'elle seule attendrit l'ame dure[396],
  Que par l dans ses maux le pauvre est assist,
  Que plus abondamment se fait la charit?
  Quoi! cette charit, cette vertu suprme,
  Qui fait qu'on aime Dieu beaucoup plus que soi-mme.
  Qui s'occupe du soin de sauver le prochain,
  Va pare en idole une bourse  la main,
  Passe de chaise en chaise en pompeux equipage,
  Fait marcher  sa suite et demoiselle et page,
  Sans honte, sans pudeur, en habit somptueux,
  Ose ainsi demander pour les pauvres honteux!
  Seule au dessus de tous, comme sur un thetre,
  Souvent d'un peuple saint fait un peuple idoltre[397],
  S'adresse aux plus galands, qui donnent tour  tour
  Une pice d'argent comme un gage d'amour[398].
  Que plutt sans secours mille pauvres languissent,
  S'il faut pour les aider que tant d'ames perissent!
  On compte avec plaisir l'argent qu'on a touch,
  Sans voir qu'un tel argent est le prix du pech.
  O funeste secours!  moyen diabolique!
  N'est-il pour assister que cette voie inique?
  Non, non; la charit s'y prendroit autrement,
  Et n'iroit point ainsi parotre effrontement
  Renoncer dans l'Eglise  l'etat de chretienne,
  Portant l'air et l'habit d'une comedienne;
  Son front seroit orn d'une honnte pudeur,
  L'humilit feroit sa gloire et sa grandeur,
  Des simples vtements son luxe et sa parure.
  Loin de vouloir par l'art embelir la nature,
  Demandant  chacun, son abord chaste, doux,
  Ne corromproit personne et les gagneroit tous;
  On seroit excit par la Charit mme
  A soulager le pauvre en sa misre extrme.
  Malgr tout ce qu'inspire un air sage et pieux,
  Elle craint, elle tremble, expose  tant d'yeux;
  Mais on la prie, on presse, et, timide et modeste,
  Quand le besoin l'exige elle se manifeste.
  Dieu beniroit la qute et cet humble dehors,
  Et feroit dans sa bourse entasser des tresors,
  Fruit de la piet des ames charitables,
  Dont on pourroit sans honte aider les miserables.

          [Note 395: Sur cette nudit de la gorge que les femmes se
          permettoient, mme dans les glises, V. notre t. 3, p. 258,
          note.]

          [Note 396: Le chevalier de Cailly avoit dj dit dans une
          de ses pigrammes:

               Aux jours que va quter la charmante Belise,
                     Elle furte de l'glise
                   Les quatre coins et le milieu,
               Et tous ceux que l'on voit donner  cette belle
                   Donnent moins pour l'amour de Dieu
                   Qu'ils ne donnent pour l'amour d'elle.]

          [Note 397: Mademoiselle de Bourdeille qutoit 
          Saint-Gervais le jour de la fte patronnale. Le comte de
          Boursac, son parent, quand elle lui tendit la bourse, y mit
          ce billet au lieu d'argent:

               Quand dans la nef et dans le choeur
                 Bourdeille eut fait la qute,
               Que du troupeau, que du pasteur
                 Elle eut fait la conqute,
               L'Amour, qui la suivoit de prs,
                 Tant elle tait jolie,
               N'et pas fait grce  saint Gervais
                 S'il et t en vie.]

          [Note 398: Le P. Sanlecque, dans sa _Satire  une mre
          coquette_, a dit:

               Que ta fille jamais n'aille dans le saint lieu
               Quester des coeurs pour elle et des deniers pour Dieu.]




_Les contens et mescontens sur le sujet du temps._

_A Paris._

M.DC.XLIX.

In-4.


Ayant dessein ces jours passez d'aller au Palais pour apprendre
quelques nouvelles touchant les affaires presentes, je treuvay que
la porte en estoit investie d'une multitude de peuple et garde
par un regiment de bourgeois qui se tuoient le coeur et le corps
pour en empescher l'entre; ce qui me fit resoudre  passer chemin,
n'estant pas propre  violenter une chose deraisonnable, ou faire
des submissions  des gens qui croiroient m'obliger beaucoup en
m'accordant une faveur de si peu de consquence.

Je passay donc plus outre; mais je ne fus pas plus tost vis--vis
de Saint-Barthelemy[399] qu'un autre obstacle arresta mes desseins
et mes pas: une troupe de monde ramass de toutes sortes de sexes
et de conditions occupoit tellement le passage que, quand mesme la
curiosit ne m'auroit pas donn l'envie d'apprendre le sujet de ce
tumulte, j'aurois est contraint de demeurer quelque temps malgr
moy. Je m'informe donc d'abort aux uns et aux autres de ce que
c'estoit, mais ces personnes interesses dans la dispute avoient
 respondre  bien d'autres qu' moy; et, sans un bon-heur qui me
fit rencontrer un de mes amis parmy cette multitude, j'aurois est
long-temps avant que de penetrer dans le sujet de cette brouillerie.
Je le salue et luy demande, aprs les complimens ordinaires, d'o
pouvoit provenir cette apparence de sedition, dont je n'avois pu
rien tirer qu' bastons rompus. Ce n'est, me respondit-il, qu'une
bagatelle. Cette gueuse que vous voyez avec ses deux enfans attachez
sur son dos avec des bretelles, sortant de Saint-Barthelemy, a
demand l'aumosne en passant  cette fille d'armurier dont la
boutique est toute proche. Je ne say si la rudesse du refus qu'elle
luy a fait, ou la naturelle faon d'injurier et de quereller, a
pouss cette gueuse  luy dire que c'estoit une belle Madame de bran
de rebuter ainsi les pauvres et de n'avoir non plus piti d'eux que
des bestes; qu'elle ressembloit le mauvais riche, et qu'elle aymoit
mieux crever des chiens que d'en soulager les membres de Dieu.
Cette fille s'est montre assez patiente d'abord; mais quand elle
s'est veu importune de ces injures, elle a command aux garons
de chasser cette yvrognesse, ce qu'ils ont fait  la verit avec
un peu trop de rigueur, jusques  la renverser par terre avec ses
enfans. Le peuple s'est assembl l-dessus, qui a relev cette pauvre
femme, entreprenant son party avec beaucoup de chaleur; entr'autres,
ce petit homme assez mal fait, dit-il en me le montrant, d'un
mestier comme je croy qui n'a plus de cours maintenant, s'est si
bien eschauff de paroles avec les filles et les garons de cette
boutique, qu'ils en sont quasi venus jusqu'aux mains. On dit bien
vray, a-t-il dit d'abord, qu'il vaudroit mieux qu'une cit abysmast
qu'un pauvre devinst riche.

          [Note 399: Cette petite glise se trouvoit rue de la
          Barillerie, en face du Palais. La _salle du Prado_, qui fut
          d'abord le _thtre de la Cit_, occupe son emplacement.
          On avoit beaucoup souffert des troubles dans ce quartier,
          o se faisoit le commerce des objets de luxe. Le 19 juin
          1652, il y eut une _requte prsente_ au Parlement par
          les marchands, bourgeois et artisans demeurant tant sur
          le pont Saint-Michel, au Change, rue de la Barillerie et
          s environs du Palais et lieux adjacens, pour qu'on les
          dechargeat des loyers qu'ils pourroient debvoir du terme
          de Nol  Pasques. Ils donnent pour raison que, leur
          traficq ordinaire... ayant cess, comme il est notoire, ils
          sont reduits  une disette extrme, joint que la plupart
          du temps leurs boutiques sont fermes, estant obligs
          d'avoir les armes sur le dos et faire garde aux portes.
          Cette requte a t publie dans toute sa teneur par
          _l'Investigateur, journal de l'Institut historique_, avril
          1841, p. 133-134.]

Voyez un peu cette reyne de carte qui se carre comme un pou sur un
tignon! Et depuis quand es-tu si releve, eh! Madame? Je croy que
devant le sige de Corbie[400] tu n'estois pas si glorieuse! Il a
bien plu dans ton escuelle depuis ce temps-l! Mort de ma vie! je
t'ay veu bien pitre aussi bien que moy. Ce n'est pas d'aujourd'huy
que je te connois. Tu dois bien remercier ceux qui sont cause de la
guerre, et prier Dieu que Paris soit tousjours comme il est. Ouy,
Messieurs, a-t-il dit se retournant devers le peuple, ce sont des
monopoleurs qui tirent tout l'argent de Paris  vendre leurs diables
d'armes; qui ne servent qu' faire tuer le monde; et, tel que vous
me voyez, je me suis veu et je devrois estre plus qu'eux; mais cette
guerre m'a ruin aussi bien que beaucoup d'autres, et il n'y a que
ces canailles qui en font leur profit. Quelques voisins, prenant la
parole pour l'armurire, ont appell cet homme seditieux, et que
s'il n'estoit pas  son ayse, qu'il s'en prist  ceux qui l'avoient
ruin; qu'au reste le bien des marchands ne luy devoit rien; qu'il
feroit bien de se retirer; et, disant cela, l'ont un peu pouss par
les espaules. Cette rudesse l'a mis tout  fait deshors, et, comme
il s'est veu support de beaucoup d'autres qui s'estoient rangez de
son cost, il s'est mis  declamer tout haut que c'estoit une piti
de voir des coquins mal-traicter des honnestes gens, que c'estoit
des traitres dans Paris, qu'ils estoient cause de la continue de
la guerre, et que l'on feroit bien de se jetter sur leur fripperie
et de piller leur maison. A ce bruit, le monde s'est attroup plus
qu'auparavant, et toute cette multitude s'est divise en deux partys
contraires, de contens et de mescontens. Au party des contens, qui
estoit celuy de l'armurier se sont joints quelques marchands du
palais, clinqualliers, bahutiers, faiseurs de malles, valises[401] et
foureaux de pistolets, paticiers, boulangers, meusniers, bouchers,
espiciers, charcuitiers, fourbisseurs, armuriers ou faiseurs de
pistolets, usuriers et presteurs sur gages, cordonniers, imprimeurs,
cabaretiers[402], colporteurs et vendeurs de rogatons, maquignons,
pannachers, faiseurs de baudriers, vendeurs de poudre et de balles,
officiers de guerre et cavaliers, et bref tous ceux  qui la guerre
peut apporter plus de profit que la paix, et qui se maintiennent
mieux dans les troubles que dans l'estat tranquille des affaires.

          [Note 400: Cette ville, qui n'est qu' trente-cinq
          lieues de Paris, ayant t prise en 1636, la terreur des
          Parisiens, qui voyoient dj l'ennemi  leurs portes, avoit
          t grande. Tout le monde s'toit arm, et Paris avoit eu
          bientt sur pied prs de vingt mille hommes, presque, tous
          laquais ou apprentis. Ceux-ci, que les matres avoient
          t obligs de congdier en vertu de l'arrt du 13 aot,
          et qui n'avoient plus d'emploi comme artisans, en avoient
          ainsi retrouv comme soldats. Les clercs des procureurs et
          les commis avoient aussi t quips en guerre. L'arme
          de Corbie, dit Tallemant, obligea chaque porte cochre de
          fournir un cavalier. Mon pre quipa un de ses commis pour
          cela. (Historiettes, 1re dit., t. 5, p. 151.) V. aussi
          plus haut, p. 7, note. C'est  ce grand armement que notre
          armurire avoit fait la fortune qu'on lui reproche ici.]

          [Note 401: Le commerce des marchands de malles est celui
          qui a toujours prospr le mieux en ces temps de troubles
          et de paniques, o tant de gens n'ont que la bravoure de la
          fuite. Dans _le Bourgeois de Paris_, pice d'-propos en
          cinq actes joue au Gymnase, et l'une des meilleures que la
          rvolution de 1848 ait inspires, l'un des bons rles est
          pour un layetier, dont la frayeur des gens presss de faire
          leurs malles a de mme achaland la boutique.]

          [Note 402: Si les cabaretiers de la ville toient parmi les
          _contents_, ceux de la banlieue toient du parti contraire:
          ainsi la Duri, la fameuse tavernire de Saint-Cloud. Une
          mazarinade nous a cont ses dolances, _les Lamentations
          de la Duri de Saint-Cloux, touchant le sige de Paris_,
          Paris, 1649, in-4. V. sur elle une note de notre dit. du
          _Roman bourgeois_, p. 86.]

Celuy des mescontens, beaucoup plus grand et plus puissant que
l'autre, s'est fortifi tout  coup de quantit d'artisans, comme
peintres, architectes, sculpteurs, graveurs, horlogeurs, menuisiers,
massons, relieurs, libraires, marchands de soye, lingers, prestres,
passementiers, rubaniers, lutiers, musiciens, violons, rotisseurs,
harangres, chaudronniers, advocats, procureurs, solliciteurs,
sergens  cheval et  verge, miroettiers, esguilletiers,
espingliers, joualliers, vendeurs de babiolles[403], tabletiers,
serruriers, fondeurs, vendeurs d'evantails et d'escrans, teinturiers,
blanchisseurs, macreaux, putains[404], et toutes sortes de gens que
l'estat des affaires presentes a mis et met encor tous les jours au
berniquet[405], et qui ne savent plus, la plus part, de quels bois
faire flesche. Vous les distinguerez facilement, si vous voulez les
escouter un moment, par les raisons qu'ils apportent, ou plustost les
injures qu'ils se chantent les uns aux autres.

          [Note 403: _Bimbelotiers_, marchands de jouets, _bimbale_,
          comme disent les Italiens.]

          [Note 404: Il est question de cette misre des filles de
          joie dans un grand nombre de Mazarinades. Nous citerons
          seulement: _Ambassade burlesque des filles de joie au
          cardinal_; _Dialogue de dame Perrette et de Jeanne la
          Crote sur les malheurs du temps et le rabais de leur
          metier_; _L'Etat dplorable des femmes d'amour de Paris, la
          harangue de leur ambassadeur au cardinal Mazarin, et son
          succs_; _La famine, ou les Putains  cul, par le sieur de
          la Valise, chevalier de la Treille_, _etc..._]

          [Note 405: Envoyer quelqu'un au _berniquet_, c'est--dire
          le ruiner. (Leroux, _Dict. comique_.) Le _berniquet_ est
          le bahut o les meuniers mettent le son. A l'homme ruin
          qui n'a plus de _pain sur la planche_, il ne reste que la
          ressource d'aller au _berniquet_.]

Cet entretien fut interrompu par un grand cry qui s'esleva dans la
troupe, qui fut suivy d'une rise generale. Un meusnier qui s'estoit
eschauff dans la dispute avoit laiss son mulet derrire luy, charg
de deux sacs de farine. Quelque matois, se servant de l'occasion,
ayant perc le sac, en tira secrettement une bonne partie, et se
retira finement aprs avoir fait son coup. Le meusnier, en estant
adverty par quelques uns qui voyoient encor couler la farine par le
trou, s'escria qu'il estoit vol; sur quoy la femme d'un solliciteur,
qui s'escrimoit fort et ferme de la langue et qui n'en eust pas
donn sa part au chat, luy dit en le raillant: Ha! qu'il est bien
employ! C'est, par mon ame, pain benist; il est bon larron qui
larron desrobe. Vrayment, le voil bien malade! Quand on lui en
auroit pris vingt fois davantage, il sauroit bien o le reprendre.
Les premires moutures en ptiront sans doute.--A qui en a cette
double masque? luy replique le meusnier; t'ay-je jamais rien derob?
Si tu avois fait les pertes que j'ay fait, tu n'aurois pas le caquet
si affil. J'ai perdu six asnes, Messieurs, et quatre mulets, quand
les grandes eaux emportrent les moulins[406], et cette chienne
me viendra reprocher encore que je fais de grands profits!--Quand
tu aurois est noy quant et quant eux, il n'y auroit pas eu grand
perte, dit la solliciteuse. Un boulanger, prenant la parole pour
le meusnier, qui estoit, comme je croy, son compre, dit que cela
estoit estrange que l'on blasmoit les personnes les plus necessaires
et desquelles on ne se pouvoit passer.--Say mon[407]! ma foy, dit
un relieur; voil des gens bien necessaires, mais c'est pour tirer
l'argent et ruiner entierement le pauvre peuple.--Que veux-tu dire?
replique le boulanger; aurois-tu du pain sans eux et sans nous?--Nous
en donnes-tu, luy dit l'autre, et ne devons-nous point t'en avoir de
l'obligation lorsque tu nous ranonnes et vends une chose six fois au
double?

          [Note 406: Les moulins qui toient amarrs sous le pont au
          Change et sous le pont Notre-Dame. Ils avoient beaucoup
          souffert des inondations de la Seine de 1636  1641.]

          [Note 407: Pour _ce mon_, _a mon_. Nous avons dj
          expliqu le sens et l'origine de cette interjection.]

--En effet, continue un peintre, c'est une honte des abus que
commettent les boulangers; ils achtent le bled  bon prix et
rencherissent tous les jours le pain de plus en plus. La police
y devroit donner ordre[408] et en chastier quelques uns pour
donner exemple aux autres.--Cela ne va pas comme tes peintures
barbouilles, luy respond le boulanger; mesle-toy de vendre tes
Vierges Maries borgnesses, ou de faire comme Judas en vendant
Nostre Seigneur pour trente deniers.--Il faudroit donc que je te le
vendisse, car tu as plus la mine d'un juif que d'un moulin  vent,
dit le peintre. Un frippier[409] qui avoit la teste tourne d'un
autre cost creut que ce mot de juif avoit est dit  son occasion,
et, sans demander d'o venoit cette injure, s'adressa fortuitement 
une harangre qu'il trouva la bouche ouverte, et, jurant par la mort
et par la teste, l'appella plus de cent fois macquerelle. Est-ce 
cause, luy dit-il ensuitte, que tu ne vends plus ta mare puante,
depuis que nous avons permission de manger de la viande? Te veux-tu
vanger sur ceux qui n'en peuvent mais? Mortbieu! je t'envoyray
chercher tes juifs o tu les as laissez, et te montreray que je suis
honneste homme.--En as-tu tanstost assez dit? replique l'harengre
les mains sur les roignons; jour de Dieu! tu t'es bien adress,
guieble de receleur! Si je vendons de la marchandise, elle est belle
et bonne; mais, pour toy, tu te donnerois au diable pour cinq sols et
tromperois ton pre si tu pouvois. C'est bien, mercy de ma vie! de
quoy je me mets en peine si j'ay ta pratique, ou si tu vas acheter
des tripes ou de la vache aux bouchers! Sur ce mot de bouchers,
un qui estoit un peu derrire s'avana pour repliquer  cette
injure, en la menaant de luy donner sur la moiti de son visage. Un
jeune advocat s'avana de dire l-dessus qu'il avoit remarqu que
les bouchers,  leur dire, n'avoient jamais que du boeuf, et les
cordonniers que de la vache. Que voulez-vous dire des cordonniers,
monsieur l'advocat de cause perdue? repart un de cette vacation; ils
sont honnestes gens et ne sont pas des cousteaux de tripiers comme
vous, qui playderiez la plus mauvaise cause pour un teston, et qui
prenez le plus souvent de l'argent des deux parties.--_Ne sutor
ultra crepidam_, luy replique l'advocat; vous estes un sire dans
vostre boutique.--Qui parle de cire? dit l-dessus un epicier; je
voudrois que tous les mestiers fussent exempts de tromperie comme
le nostre: il n'y auroit pas tant de monde de damn.--Il ne faut
juger de personne, dit un prestre en retroussant sa soutane; qui se
justifie est ordinairement le plus coupable.--Meslez-vous de dire vos
_oremus_, luy replique l'espicier, sans venir faire icy des sermons
en pleine rue. Le prestre fut prudent et se retira de la mesle
doucement sans rien dire davantage. Ce que voyant un colporteur, il
dit  l'espicier en riant: Vous avez donn le fait au prestolin; le
voil penaut comme un fondeur de cloches.--Est-ce pour m'offenser?
dit l-dessus un fondeur; il semble que tu me montres au doigt.
Helas! mon pauvre frippon, tu le serois bien autrement sans les
rogatons dont tu amuses le peuple et sans les sottises que l'on te
donne  debiter; tu aurois bien la gueulle morte, et ta femme seroit
bien contrainte de mettre en gage les bagues et le demy-ceint[410]
pour mettre du pain sous ta dent. Il en eust dit davantage sans le
bruit d'une autre dispute qui fit tourner tout le monde, pour voir ce
que c'estoit.

          [Note 408: Il y eut une _Requte des bourgeois de Paris 
          Nosseigneurs du Parlement touchant la police des vivres_,
          etc., par lequelle il est demand que le pain soit tax
           six blancs, ou trois sous la livre de pain blanc, deux
          sous le moyennement bis, dix ou vingt deniers le bis. Un
          boulanger qui, loin de se soumettre  cette taxe, avoit
          refus de vendre du pain  une pauvre femme, mourut les
          entrailles ronges par de gros vers. C'est du moins ce qui
          est racont dans une pice du temps, _La mort effroyable
          d'un boulanger impitoyable de cette ville_. Paris, 1649,
          in-4.]

          [Note 409: Tous les frippiers passoient alors pour tre des
          Juifs V. notre t. 1, p. 181.]

          [Note 410: V., sur cette parure des petites bourgeoises et
          surtout des chambrires, notre t. 1, p. 317, et t. 3, p.
          106. Pour ce dernier passage, nous avons cit ce qu'on lit
          dans le dictionnaire de Cotgrave au sujet de cette sorte de
          ceinture, dont le devant toit d'argent ou d'or, et l'autre
          partie de soie. Cette description est fort bien justifie
          par ces vers d'une chanson de Jacques Gohorry, qui prouvent
          en outre que vers le milieu du XVIe sicle le demi-ceint
          toit  la mode dj:

               Il vous donnera ceinture,
               _Demi-ceint ferr d'argent_,
               Rouge cotte et la doublure
               Plus que l'herbe verdoyant.]

Un joueur de luth du party des mescontens avoit desj dit quantit
d'injures  un charcutier qui n'avoit pas la mine d'avoir souffert
aucune disette pendant le sige; il avoit les joues rebondies comme
les fesses d'un pauvre homme, et la troigne si luisante de gresse que
l'on se fust mir dans son visage. Le joueur de luth, au contraire,
estoit sec comme son instrument; couvert d'un petit manteau noir de
serge de Rome[411] sur un habit de couleur extremement mine, il
avoit un nez violet qui avoit la mine d'avoir est rouge autrefois
et s'estre baign dans une infinit de verres de vin. Le charcutier
l'avoit un peu pouss, ce qui l'ocasionna de luy dire que s'il
avoit rompu son luth il luy auroit fait sauter sa boutique.--Ha! le
gascon! dit l-dessus le charcutier; n'est-ce point un cotret au
lieu d'un luth? Et, voulant lever son manteau pour s'en esclaircir,
l'estoffe, estant un peu mure, il en dechira sans y penser une bonne
partie, et, pour l'aigrir encore davantage, luy dit en retirant
sa main: Il est de damas, il quitte le noyau[412]. Le joueur de
luth, picqu de ce double affront, se mit  luy chanter injures
 bon escient, considerant qu'il n'eust pas est le plus fort 
vuider ce different  coups de points. Comment! commena-t-il 
dire, maistre salisson, marmiton, graillon, souillon, brouillon,
as-tu bien l'impudence de mettre tes mains infames sur moy, qui
sont encore toutes pleines de merde que tu nous fais manger dans
tes andouilles! Va, va, marquis de Sale-Bougre, vendre ton boudin
crev et ton pourceau ladre pour empester le monde, et ne te mesle
pas de venir engraisser mon luth ny mes habits. Le charcutier,
sans s'emouvoir beaucoup de ces invectives, ne fit que luy dire en
riant: Aga donc, monsieur le lutherien! vous vous boutez en escume.
Ne vous eschauffez pas tant, vous engendrerez une pluresie; vous
ferez mieux de nous jouer une sarabande. Je vous donneray quatre
deniers, comme  un vielleux; peut-estre n'en avez-vous pas tant
gaign depuis quinze jours. Mais voyez comme ce petit ratisseur de
corde  boyau fait l'entendu! Ma foy, tu n'as que faire de rire; tu
ne gaignes pas trop. Tu veux degouster le monde de ma marchandise;
mais c'est comme le renard des mures, et tu serois trop heureux de
mouiller ton pain dans le bouillon de mon sal. Un musicien, amy du
joueur de luth, aussi sec que luy pour le moins, se retira comme il
vouloit repliquer  ces mespris, en luy remonstrant que c'estoit se
profaner que d'entrer en paroles avec gens de cette sorte, et qu'il
n'y avoit rien  gaigner que des coups; puis, se tournant devers moy
avec une faon pitoyable, il dit en continuant: Cela n'est-il pas
deplorable, Monsieur, qu'il faille que des brutaux fassent des niches
 d'honnestes gens? Il s'est veu des temps que les arts liberaux
estoient en vogue et en estime; mais maintenant tout est perverty, la
vertu n'est couverte que de lambeaux, et nous nous voyons contraints
de ployer sous des gens qui n'auroient est, dans le bon temps,
que nos moindres valets.--Mais croyez-vous, dit un orlogeur, que
cela dure long-temps, et que nous soyons tousjours reduits dans
cette misre? Sans quelque peu d'argent que j'avois mis  part au
commencement de ces troubles, j'aurois est reduit  l'extremit,
quoy que, Dieu mercy, je m'escrime assez bien de mon art. Je connois
un graveur de mes amis qui gaignoit tous les jours sa pistolle, et
qui, n'ayant pas maintenant le moyen d'avoir du pain, est reduit
 vendre ses meubles pice  pice.--C'est le moyen de vivre de
mesnage[413] repliquay-je, et de faire gaigner les usuriers. Sur ce
mot, le musicien, me tirant par le bras, me fit prester l'oreille
pour entendre ce que deux personnes disoient assez secrettement.
Je ne puis, disoit l'un des deux, quand vous me donneriez tout
vostre bien; je ne demande qu' faire plaisir quand je puis.--Mais,
Monsieur, disoit l'autre en action de suppliant, vous estes nanty de
la valeur de cent escus, sur quoy vous ne m'avez prest que quatre
pistolles; prestez-m'en encore autant, et je vous passeray une
obligation de cent francs; je vous donneray encore une monstre si
vous ne vous contentez des gages que vous avez.--Faites-moy donc, dit
l'usurier, l'obligation d'unze pistolles  payer  Pasques, ou n'en
parlons plus. Vous voyez comme je suis franc; je vous promets que
je m'en fais faute pour vous en accommoder. L'autre, comme ravy de
cette favorable responce, luy fit mille remerciemens et se resolut
 passer par-l, nonobstant une uzure si prodigieuse qui nous fit
hausser les espaules. Mais il en fut pay tout sur-le-champ par un
capitaine de cavalerie, qui reconnust cet insigne fesse-Mathieu, et,
sans luy donner loisir de se reconnoistre, luy donna cinq ou six
coups de canne sur les oreilles en luy disant: Es-tu bien si hardy,
vieux reistre, de prendre les pistolets de mes cavaliers en gage,
et d'empescher le service du roy en retenant leurs armes? Il faut,
mort-bieu! les rendre tout  l'heure, ou je te passeray mon espe
au travers du corps. Je ne pus entendre le reste, d'autant que,
me sentant secrettement tirer par derrire, je crus que c'estoit
quelque coupeur de bourse qui vouloit faire son chef-d'oeuvre sur
mon gousset[414]; mais je fus bien estonn quand j'aperceus que
c'estoit une fille qui avoit est autrefois de ma connoissance.
Ce qui redoubla mon admiration, ce fut sa mine et son equipage.
Elle que j'avois tousjours veue avec un train de baronne, vestue 
l'avantage, n'aller jamais qu'en chaise ou qu'en carrosse, estoit
alors  pied, sans laquais, mediocrement vestue, mal chausse, et
le visage si pasle que je ne me peux tenir de luy demander si elle
avoit est malade. Je le pourrois bien avoir est sans que vous en
auriez rien sceu, me respondit-elle; il y a mille ans que l'on ne
vous a veu, et vous ne faites plus estat de vos amis.--Laissons
l ces reproches, luy dis-je; vous ne voyez pas des personnes de
si petite condition que moy: c'est  faire  des barons ou  de
riches partysans.--Ha! Monsieur, me dit-elle, ne vous mocquez point
de moy; vous parlez d'un temps qui n'est plus. Toutes les choses
sont bien changes, et j'ay honte de vous dire qu'il faut que je
m'abandonne maintenant aux valets dont les maistres s'estimoient
nagures heureux de me posseder.--Si est-ce, luy repliquay-je, que
vous n'estes pas moins belle ny plus age que vous estiez.--Vous avez
raison, continua-t-elle; mais la misre du temps est cause de ce
desordre. La chert du pain a bien amand nostre marchandise, et, si
je vous disois qu'il n'y en a pas un morceau chez moi, vous auriez
bien plus sujet de vous estonner; mais je le dis  un galand homme,
me dit-elle en me prenant la main, et qui ne me refuseroit pas une
pistole si j'en avois affaire. La sedition, venant  croistre tout
 coup, me desbarassa de la peine de luy respondre, et me servit de
pretexte de m'esloigner et de la perdre de veue. Ce fut alors que je
vis les deux partys formez estre tous prets d'ajouster les coups aux
paroles et aux injures. Les mescontens lassez de la guerre disoient
qu'il falloit resolument faire la paix et piller tous ces rongeurs
qui peschent en l'eau trouble; les contens, au contraire, les
appelloient des seditieux, qui ne servoient de rien dans Paris et qui
ne portoient les armes qu' regret; enfin, l'on s'alloit frotter tout
 bon, sans la compagnie de l'isle du Palais[415], qui, en allant
monter la garde de la porte Saint-Jacques, rencontra  l'endroit
de cette assemble quantit de conseillers qui sortoient du Palais
en carrosse; et, dans la conteste qu'ils eurent  qui passeroit le
premier, un juriste allegua ce vers de Ciceron[416]:

  _Cedant arma tog, concedet laurea lingu_;

mais un officier de la compagnie la fit passer outre en lui
repliquant:

  _Silent inter arma leges._

Cela fit separer cette troupe anime, et me donna moyen de continuer
mon chemin et mes affaires.

          [Note 411: La _serge de Rome_ toit une toffe lgre qui
          se fabriquoit  Amiens. On en faisoit les habits longs et
          les soutanes d't.]

          [Note 412: Le noyau des prunes de damas gris et de damas
          blanc se dtache facilement.]

          [Note 413: Le mme trait se trouve mot pour mot dans _le
          Mdecin malgr lui_, acte 1, scne 1. Martine se dsole
          d'avoir un mari qui vend pice  pice tout ce qui est
          dans le logis.--C'est vivre de mnage, rpond Sganarelle.]

          [Note 414: Il falloit faire deux chefs-d'oeuvre en prsence
          des confrres pour tre reu matre _coupeur de bourses_.
          C'est au second, le plus difficile, qu'il est fait allusion
          ici. L'aspirant, selon Sauval (_Antiq. de Paris_, liv.
          5), toit conduit par ses compagnons dans un lieu public,
          comme la place Royale, ou dans quelque glise. Ds qu'ils
          voyoient une dvote  genoux devant la Vierge, ou un
          promeneur facile  voler, les confrres lui ordonnoient
          de faire ce vol en leur prsence et  la vue de tout le
          monde. A peine toit-il parti qu'ils disoient aux passants,
          en le montrant du doigt: Voil un coupeur de bourse qui
          va voler cette personne. Chacun alors de s'arrter pour
          l'examiner. Le vol fait, les confrres se joignoient aux
          passants, se jetoient sur l'aspirant, l'injurioient, le
          frappoient, l'assommoient, sans qu'il dt oser ni dclarer
          ses compagnons, ni laisser voir qu'il les connt.]

          [Note 415: Elle veilloit  la sret de tout ce quartier,
          qui n'toit pas le mieux gard de Paris. Nous avons
          ailleurs parl de Defunctis, prvt de robe courte, qui
          commandoit cette compagnie sous Louis XIII. V. notre t. 1,
          p. 162-163, note.]

          [Note 416: Dans le _De officiis_, liv. 1, ch. 22.]




_Vers pour Monseigneur le Dauphin au sujet d'une aventure arrive
entre lui et le petit Brancas[417]._

_A Paris, chez Jacques Estienne, rue Saint-Jacques,  la Vertu._

M.DCC.XIV.

_Avec permission._ In-8.

          [Note 417: Louis de Brancas, marquis de Cereste. Il toit
          n en 1711, et avoit par consquent alors trois ans au
          plus. Louis XV, auquel il veut de si bonne heure faire sa
          cour, le fit marchal de France en 1740. Il mourut en 1750.]


    Muse, prenez vos plus brillans atours,
  Vos patins neufs, vos habits des bons jours,
  Vos beaux pendants; soyez proprette et blanche,
  Telle qu'un jour de fte ou de dimanche.
  Il faut partir ds demain pour la cour:
  Un jeune prince aussi beau que l'Amour,
  Enfant des dieux, par ses grces exige
  De tous les coeurs un juste hommage lige;
  Chacun s'empresse  lui rendre le sien:
  Portez-lui vite et le vtre et le mien.
  C'est ce Dauphin seul gage qui nous reste
  D'un pre, helas! que le courroux celeste,
  Malgr les cris des peuples gemissans,
  Nous enleva dans la fleur de ses ans[418].
  Fasse le Ciel, appaisant sa colre,
  Qu'un jour le fils nous remplace le pre!
  Nous ne pouvons souhaiter aujourd'hui
  Rien de plus doux, ni pour nous ni pour lui.
    Mais arrtez: que vois-je ici, ma Muse?
  Vous qui d'abord, etonne et confuse
  Et dans le coeur murmurant contre moi,
  Vous defendiez d'accepter cet emploi,
  Au tendre nom du Dauphin de la France
  Vous reprenez toute votre assurance,
  Et semblez mme,  votre air vif et gai,
  Ne demander qu' partir sans delai.
  Je vois le point, et je crois vous entendre:
  Pour un enfant dans l'ge le plus tendre
  Et qui ne compte encor que trois moissons,
  Me dites-vous, faut-il tant de faons?
    Muse, tout doux: qui vous laisseroit faire,
  Vous me feriez  la cour quelque affaire.
  Je crois vous voir, prompte  vous oublier,
  D'un pas leger et d'un air familier,
  Vers le Dauphin, pour debut d'ambassade,
  Les bras ouverts, courir  l'embrassade.
  Autant en fit, dans un semblable cas,
  Jeune marquis que vous ne valez pas;
  Autant en fit, et compta sans son hte:
  Retenez-en, Muse, et n'y faites faute,
  Toute l'histoire. Au prince, certain jour,
  Ce jeune enfant alloit faire sa cour.
  Sa cour, que dis-je? helas! c'est un langage
  Dont  trois ans on ignore l'usage.
  Sans tant tourner, disons qu'il l'alloit voir,
  Plus par instinct mme que par devoir.
  Le coeur, qui fut son guide et son genie,
  Ne connot point tant de ceremonie.
  Depuis long-temps flat de ce plaisir,
  Le pauvre enfant brloit d'un vrai desir
  De voir le prince, et disoit  toute heure:
  Quand le verrai-je! Il se tourmente, il pleure,
  Il veut le voir. Soyez sage, et demain,
  Lui disoit-on, vous le verrez. Soudain
  Il s'appaisoit; une telle promesse
  Plus le touchoit que bonbons et caresse.
  Arrive enfin ce jour tant souhait,
  Long-temps promis, et souvent achet.
  D'attendre au moins qu'un moment on l'instruise,
  Point de nouvelle; il faut qu'on l'y conduise
  Sans differer. Enfin, pour faire court,
  On l'y conduit, ou plutt il y court.
  Ds qu'il le voit, ne se sentant pas d'aise,
  Il vole  lui, saute  son cou, le baise
  De tout son coeur: qui n'en feroit autant
  Si l'on osoit? N'en faites rien pourtant.
  Un tel debut, quoique assez pardonnable,
  Muse, n'eut pas un succs favorable.
  Bientost le prince, tant debarrass
  Des petits bras qui l'avoient embrass,
  Sur l'embrasseur jette une oeillade fire,
  En reculant quatre pas en arrire.
  Son petit coeur, mais noble, et qui se sent,
  Est tout mu de ce trait indecent.
  Que fera-t-il? Il s'agite, il secoue
  Avec depit ce baiser de sa joue,
  Et de sa main il semble s'efforcer.
  S'il est possible, au moins de l'effacer.
  A tous ces traits d'un courroux respectable
  Que dit, que fit, que devint le coupable?
  Coupable? oui: qu'il soit ainsi nomm,
  Mais seulement pour avoir trop aim.
  Le pauvre enfant, dans une alarme extrme,
  Se fit d'abord son procs  lui-mme;
  Les yeux baissez, immobile, interdit,
  Il reconnut sa faute, il en rougit.
  Son repentir repara son audace,
  Par son respect il merita sa grce,
  Et, s'approchant humblement du Dauphin,
  Il fit sa paix en lui baisant la main.
    De tout ceci vous paraissez surprise,
  Et votre esprit, raisonnant  sa guise,
  Se dit tout bas: Prince, tant soit-il grand,
  Si jeune encore entrevoit-il son rang?
  De son berceau touchant  la couronne,
  Distingue-t-il l'clat qui l'environne,
  Et, de Louis presomptif successeur,
  De son destin connoit-il la grandeur?
  Muse, il la sent, s'il ne sait la connotre.
  Dans les heros que pour regner fait natre
  Des grands Bourbons la royale maison
  Le sang inspire, et previent la raison;
  Le noble instinct qui dans leur coeur domine
  Rappelle en eux leur auguste origine,
  Et de ce sang reu de tant de rois
  La majest reclame tous ses droits.
  Allez donc, Muse, et desormais, instruite,
  Sur ces leons reglez votre conduite;
  De ce soleil sous l'enfance clips
  N'approchez point d'un air trop empress;
  Sans affecter des airs de confiance,
  Qu'une modeste et nave assurance
  Gagne le prince et puisse de sa part
  Vous attirer quelque tendre regard;
  Haranguez peu, mais que votre visage
  De votre coeur exprime le langage.
  Je ne dis pas qu'un petit compliment
  Assaisonn du sel de l'enjoment
  N'et son mrite et mme ne pt plaire;
  Mais l'embarras, Muse, est de le bien faire.
  Le tout dpend des momens et du tour;
  Vous l'apprendrez des rheteurs de la cour:
  Point ne connois, pour l'art de la parole,
  De plus adroite et plus subtile cole;
  Le beau parler vint au monde en ce lieu,
  Et compliment est leur croix de par Dieu.
  L'air du pays, qui de lui-mme inspire,
  Vous dictera ce que vous devez dire.
  Si cependant vous doutez du succs,
  Retranchez-vous  faire des souhaits:
  C'est un encens qui fut toujours de mise;
  Mais faites-les en Muse bien apprise.
  Vous trouverez de quoi dans le Dauphin,
  Et sur son compte on en feroit sans fin.
  Souhaitez-lui les vertus de son pre;
  Ajoutez-y les graces de sa mre
  L'ame et le coeur du Dauphin son ayeul,
  De Louis, tout: il comprend tout lui seul;
  Lui souhaiter qu' Louis il ressemble
  C'est le doer de tous les dons ensemble.
  S'il demandoit, comme il faut tout prevoir,
  Pourquoi ne suis moi-mme all le voir,
  Vous lui direz  l'oreille: Mon prince,
  Je croi qu'il a quelque affaire en province;
  Mais, en tout cas,  lui ne tiendra point
  Que ne soyez obi sur ce point.

          [Note 418: Le duc de Bourgogne, dont le Dauphin, qui
          l'anne suivante devoit devenir le roi Louis XV, toit le
          troisime fils.]




_La vraye pierre philosophale, ou le moyen de devenir riche  bon
conte. Le tout espuis d'une prophetie authentique, traduicte en
franois de la fiole hebraique de Salomon, o sont enfermez sept
esprits qu'il evoqua des planettes jusques au jour du jugement._


LA PROPHETIE.

  L'Acton demeurant aux bornes
  Du bis sept bnedicit
  Gurira du mal de ses cornes
  Par bois qui remet la sant.

     _Imprim  Salemanque, jouxte la coppie fraischement apporte de
     chez l'imprimeur des Catadupes._

S. l. ni d. In-8[419].

          [Note 419: Le conte qui va suivre, et qu'on n'auroit pas
          certainement t chercher sous le titre singulier de
          cette pice, est une imitation abrge d'une nouvelle
          du _Dcameron_ de Boccace (la 7e de la 7e journe), qui
          procdoit elle-mme en grande partie du fabliau de la
          _Borgeoise d'Orlans_ (v. Barbazan, t. 3, p. 161). Le
          conte de La Fontaine _Le cocu battu et content_ (liv.
          1, conte 3) en vient aussi, de mme que l'un des contes
          de d'Ouville, t. 1, p. 186. M. Edelstand Dumril, dans
          son curieux chapitre des _sources du Dcameron et de ses
          imitations_ (_Hist. de la posie scandinave_, prolgomnes,
          p. 354), suit ce conte sous ses diverses formes dans les
          littratures anglaise, italienne, provenale, et mme
          espagnole; il le retrouve dans une vieille romance du
          recueil _Poesias escogidas de nuestros cancioneros y
          romanceros antiguos_, t. 17, p. 178, ce qui prouveroit
          peut-tre que le nom de la ville de Salamanque, en Espagne,
          n'a pas t indiqu sans quelque motif comme tant le lieu
          d'impression de cette pice, et donneroit  croire qu'ici
          la tradition espagnole a surtout t suivie.]


_Explication d'Allegorie._

Benevole Lecteur, il est question maintenant d'ajuster ses lunettes
aux oreilles, pour mieux entendre (ainsi que dit Panurge) le moyen
de devenir riche, et  peu de frais, qui n'est autre chose que la
vraye pierre philosophale que je vous apprens fort ingenieusement par
ce mien petit opuscule, si, prealablement que de tirer la consequence
des premisses, vous deviez percevoir humainement la petite histoire
que je galope vous desduire, s'il plat  celuy qui a fait les
constellations et les planettes.

Sache donc, Lecteur, que du temps que l'on portoit le pourpoinct
attach aux chausses[420] l'ile d'Angleterre nourrissoit une
princesse de laquelle les moindres actions estoyent perfections, et
ses perfections des miracles. Le bruit de ceste merveille venant
jusques aux oreilles de la France, il se trouva un de ses cavalliers
tellement espris et passionn au simple raport de l'idole, qu'il se
delibre de s'equiper de son possible pour aller coler sa veue sur
le subject lequel luy faisoit horriblement bouillir la vessie, 
cause des devorantes flammes qu'amour attisoit sur le buscher de son
coeur, tellement que, pour attaindre plus commodement l'epilogue de
la comedie, il desgueilleta[421] les esperons de gentilhomme pour
chausser la mitaine d'un fauconnier[422] verreux, croyant par tel
moyen estre reeu dans la maison de son doux esmoy, c'est  dire
de ceste aymable image, au recit qu'il avoit ouy que le Monsieur
aymoit moult la fauconnerie. Or arriva comme il se seroit propos:
aprs qu'il eut servi l'espace de quatre ou cinq ans de fauconnier,
l'office de maistre d'hostel venant  vaquer par mort,  cause de ses
agreables services et qu'il estoit tout propre pour une meilleure
affaire, les destines ayant escrit dans leurs feuillets d'airain
une bonne fortune, il eut la charge que ses merites ne luy pouvoyent
refuser; mais icelle exerant fort bragardement sans bouger les
yeux de la teste, il fit tant avec la bibliotque de ses oeillades
amoureuses, que la princesse, se laissant prendre au glu de cest
expert oyseleur, pour faire porter l'egrette de boeuf  son mary,
rompant les bornes de la pudicit, luy donna un soir assignation
de se rendre  la ruelle de son lit pour illec luy froter le busq,
jouissant du loyer que meritoit la perseverance de semblables
amours. Et advint qu'estant au lieu de l'assignation, sa dame luy
print la main, laquelle attacha avec la sienne d'un ruban, incarnat
ou fleur de lin s'il m'en souvient; puis secouant et remuant son
espoux, qui  ceste heure ronfloit melodieusement, l'ayant esveill
en sursault, luy dit: Monsieur, il me semble que vous m'avez dit
une plaine hote de fois que vostre maistre d'hostel vous servoit si
fidellement et gentiment que pour une plaine cuve de diamans de la
nouvelle roche vous ne le voudriez perdre; or, sachez  la bonne
heure que c'est un perfide et meschant homme, m'ayant sollicit
aujourd'huy de lui prester la courtoysie savoureuse au prejudice et
honnissement de vostre honneur et du mien et toutes autres belles
besongnes, etc. (Je vous laisse  penser en ceste belle paranthse
si le drolle, ne sachant rien de tout cecy, se tenoit vilaine et
lourde peur.) Pourtant je luy ay donn assignation dessoubs l'arbre
de nostre jardin. Levez-vous promptement et prenez mes habits,
l'alant attendre, deussiez vous demeurer jusques  une heure et
trois minutes aprs minuict, car il m'a promis d'y venir aux despens
d'abreger le peloton de sa vie. Cela fut dit, cela fut fait, et ce
cocu _in fieri_, attendant de l'estre _in facto_, soudainement se
botit et puis parta. Et arriva qu'aprs que le nouveau mary eut
occup le giste nouvellement et chaudement laiss, et qu'il eut,
comme l'on dit en nostre village, entribard  double carillon sa
dame, par commandement et ruse d'icelle il print un gros baston et
long  l'equipolent, et de bois de cormier, ou plustost de cornier,
saluant avec ses invectives, et tel fust la mademoiselle expectante:
Comment, taupe dine! Et zest! coups de bastons sur l'escoffion.
Est ce ainsi que vous pensez d'adouber mon maistre! Parbleu! je vous
zape! Et allons bourrassades en campenie. Je jure qu'il n'en ira
pas de la sorte, ruse masque, chaude chopine, je ne voye jamais mon
cul en face, serment des bonnes festes et vie. Redoublant plus fort,
Je vous accomoderay qu'il vous en souviendra trois jours aprs la
Pentecoste! Il avoit beau crier: Hol! tout beau, mon amy! c'est
moy, je ne suis pas elle. Le palefrenier n'avoit non plus d'oreilles
qu'un rocher de Caspre, mais tousjours allons sus donne Martine!
L'un estoit Briare en manire de faire pleuvoir coups de bastons,
et l'autre estoit un asne de moulin pour les endurer. Tellement que
le meilleur conte que le sieur desguis pt avoir fut que d'aller
trouver sa femme bride abatue, cocu, batu et content[423]. Je veux
conclure par l, _in modo et figura_, que qui gueriroit tous les
cocus depuis orient jusques en occident, et depuis le septentrion
jusques au midi, sans y conter ceux des antipodes, en telle forme
de proceder, seulement  une portugaloise par teste, il deviendroit
plus riche et opulent que tous les faiseurs de pierre philosophale du
Peru. Je me recommande

  _Astra regunt homines cornua sydus habes._

Prenez en gr le passe-temps.


_Advertissement au lecteur._

D'autant que cecy est dedi aux beaux esprits, seuls d'en juger
capables, l'oeil des avaricieux (comme celuy du Basilic) en doit
estre priv. C'est pourquoy nous avons cachet  double ressort la
presente pierre philosophalle, affin qu'elle ne soit communique qu'
ceux qui se trouveront le quid phisique, qui se reduict  une pice
d'or ou d'argent qui porte visage.

          [Note 420: Molire, dans l'_Avare_ (acte 2, scne 6), donne
          aussi, comme signe d'anciennet recule cette mode du haut
          de chausse attach au pourpoint avec des aiguillettes.]

          [Note 421: C'est--dire ta les _aiguillettes_, les lacets
          qui retenoient ses perons.]

          [Note 422: Boccace dit qu'il se fit domestique du mari,
          mais sans indiquer la charge qu'il prit dans la maison. La
          Fontaine, au contraire, d'accord avec ce qu'on lit ici,
          soit par hasard, soit parcequ'il connoissoit en effet notre
          pice, dit:

               Messire Bon, fort content de l'affaire,
               Pour _fauconnier_ le loua bien et beau.]

          [Note 423: Ce passage nous donneroit encore  penser que La
          Fontaine connut cette pice. Il trouva l le titre de son
          conte: _Le cocu battu et content._]




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


   1. Les Triolets du temps. 1649                                    5

   2. Discours sur la mort du chapelier                             31

   3. Reglement d'accord sur la preference des savetiers
      cordonniers                                                   41

   4. L'Oeuf de Pasques ou pascal,  M. le lieutenant civil,
      par Jacques de Fonteny                                        59

   5. Catechisme des Courtisans, ou les Questions de la cour
      et autres galanteries                                         75

   6. Exil de Mardy-Gras                                            97

   7. Ordre  tenir pour la visite des pauvres honteux             127

   8. L'Anatomie d'un Nez a la mode, ddi aux bons beuveurs       133

   9. Extrait de l'inventaire qui s'est trouv dans les coffres
      de M. le chevalier de Guise, par Mlle d'Entraigue, et mis
      en lumire par M. de Bassompierre                            147

  10. Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyes les
      patrons des galles qui ont est transportes du vent en
      plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et
      principalement s parties des Yndes                          159

  11. Le Gan de Jan Godard, Parisien                               173

  12. Discours de deux marchants fripiers et de deux tailleurs,
      avec les propos qu'ils ont tenu touchant leur estat          189

  13. Discours admirable d'un magicien de la ville de Moulins
      qui avoit un demon dans une phiole, condamn d'estre brusl
      tout vif par arrest de la Cour de Parlement                  199

  14. Vraye Pronostication de M{e} Gonin pour les mal-mariez,
      plates-bourses et morfondus, et leur repentir                209

  15. La misre des apprentis imprimeurs, applique par le
      detail  chaque fonction de ce penible estat                 225

  16. Arrest de la Cour de Parlement qui fait deffenses  tous
      pastissiers et boulangers de fabriquer ni vendre, 
      l'occasion de la feste des Rois, aucuns gasteaux             239

  17. La Maltote des Cuisinires, ou la Manire de bien ferrer
      la mule                                                      243

  18. Cas merveilleux d'un bastelier de Londres, lequel, sous
      ombre de passer les passans outre la rivire de Thames,
      les estrangloit                                              259

  19. Les de Relais, ou le Purgatoire des bouchers, poulayers,
      paticiers, cuisiniers, joueurs d'instrumens, comiques et
      autres gens de mesme farine                                  263

  20. Discours de la mort de trs haute et trs illustre princesse
      madame Marie Stuard, royne d'Escosse                         279

  21. L'Onozandre, ou le Grossier, Satyre                          291

  22. Le Conseil tenu en une assemble des dames et bourgeoises
      de Paris                                                     299

  23. Vengeance des femmes contre les hommes                       311

  24. Ballet nouvellement dans  Fontaine-Bleau par les dames
      d'amour. Ensemble leurs complaintes adresses aux courtisanes
      de Vnus  Paris                                             321

  25. Satyre contre l'indecence des questeuses                     331

  26. Les contens et mescontens sur le sujet du temps              335

  27. Vers pour Monseigneur le Dauphin au sujet d'une aventure
      arrive entre lui et le petit Brancas                        353

  28. La Vraye Pierre philosophale, ou le moyen de devenir riche
       bon conte                                                  359

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures unusuelles sont encadres de parenthses.]






End of the Project Gutenberg EBook of Varits Historiques et Littraires (5
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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