The Project Gutenberg EBook of Varits Historiques et Littraires, Tome
IV (of 10), by Various

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Title: Varits Historiques et Littraires, Tome IV (of 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: March 3, 2015 [EBook #48401]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  VARITS

  HISTORIQUES

  ET LITTRAIRES


  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_

  PAR

  M. DOUARD FOURNIER

  TOME IV




  A PARIS

  Chez P. JANNET, Libraire

  MDCCCLVI




_Brief Discours pour la reformation des mariages._

_A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, rue Saint-Jacques, au
dessus de Saint-Benoist,  la Couronne._

M.DC.XIV. In-8.


Encor que le mariage soit sainct, selon son institution et premiere
origine, voire mesme necessaire pour la multiplication du genre et
societ humaine, si est-ce qu' la deduction des difficultez quy s'y
rencontrent l'on y trouvera beaucoup plus d'espines que de roses,
et d'amertume que de miel. C'est pourquoy la plus part des sages
de l'antiquit, pour despeindre le mariage, ils representoyent en
leurs hieroglyphiques toutes sortes de gehennes et tortures qu'ils
se pouvoient imaginer, afin que par leurs diverses significations on
fust instruict  eviter les escueilz et perilz quy journellement s'y
rencontrent; ce que le sieur Desportes a bien sceu faire cognoistre
et expliquer en ces Stances du Mariage, o il commence[1]:

  De toutes les fureurs dont nous sommes pressez,
  De tout ce que les cieux, ardemment courroucez,
  Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage,
  D'angoisses[2], de langueurs, de moeurtre ensanglant,
  De soucys, de travaux, de faim, de pauvret,
  Rien n'approche en rigueur la loy de mariage.

          [Note 1: _Les Oeuvres de Philippe Des Portes, abb de
          Thiron, reveues et corriges_, Rouen, 1591, in-12, p. 575,
          _Stances du Mariage_.]

          [Note 2: Var.: _d'angoisseuses langueurs_.]

Il vaudroit beaucoup mieux que nostre premier pre, lors de sa
creation, fust demeur en cest estat d'innocence, sans avoir
effrenement desir une compagne et abandonn en luy-mesme ceste
perfection et prerogative que nostre Dieu luy avoit donne en sa
creation, et mis en fief comme un tiltre d'aisnesse et premier et
unique en son estre, ce que les anciens appellent androgine, quy est
 dire tout un en sa perfection. Neantmoins, curieux de son malheur
et du nostre, il suscita nostre Dieu de l'assister d'une compagne,
ce quy luy fut accord, et tire de soy-mesme, quy nous apporta
pour douaire tous les malheurs du monde dont elle nous a affublez,
punition de Dieu quy envers nous se void journellement execute par
tous les inconvenients quy nous surviennent, tant durant nostre
vie que lors de nostre trepas; le tout prevenu par ceste premire
association quy,  nos despens, a port et porte encore tiltre de
mariage envers les mortels,

  Dure et sauvage loy nos plaisirs meurtrissant[3],
  Quy, fertille, a produit un hydre renaissant
  De mespris, de chagrin, de rancune et d'envie,
  Du repos des humains l'inhumaine poison[4],
  Des corps et des esprits la cruelle prison,
  La source des malheurs, le fiel de nostre vie.

          [Note 3: Cette stance, dans la pice de Des Portes, suit
          celle qui a t cite tout  l'heure.]

          [Note 4: _Poison_, comme le mot latin _potio_, dont il est
          le driv, fut long-temps du fminin. C'est Vaugelas et
          Balzac qui lui assignrent le genre qu'il a gard depuis,
          et cela en dpit de Malherbe, et mme de Mnage, qui, dans
          ses _Observations sur les posies_ de ce dernier (Paris,
          1666, p. 451), soutient qu'en vertu de l'tymologie, c'est
          le fminin qui et d prvaloir. Le peuple est rest de
          l'avis de Mnage et du latin.]

Pour inscription  ceste loy rigoureuse du mariage, je serois d'advis
qu'elle portast sur le front en belle et grosse lettre: LE BREVIAIRE
DES MALHEUREUX.

  Helas! grand Jupiter, si l'homme avoit err[5],
  Tu le devois punir d'un mal plus moder,
  Et plustost l'assommer d'un eclat de tonnerre
  Que le faire languir durement enchaisn,
  Hoste de mille ennuys, au dueil abandonn,
  Travaillant son esprit d'une immortelle guerre.

          [Note 5: C'est la 9e des _Stances_ de Des Portes.]

Depuis que le serpent a mis la curiosit et l'ambition en la teste
de la femme, toutes choses se sont revoltez qui auparavant avoient
est creez  la submission et hommages deues et acquyses  nostre
premier pre et aux siens, c'est--dire  la posterit, quy est nous
autres, quy avons herit de la mort par son crime, c'est--dire par
la seduction d'Eve, nostre marastre, quy s'est servie de sa fragilit
pour le rendre serf et assugety par ses blandices  toutes les
infirmitez du monde.

  De l le mariage eust son commencement[6],
  Cruel, injurieux[7], plein de commandement,
  Que la libert fuit comme son adversaire,
  Plaisant  l'aborde  l'oeil doux et riant,
  Mais quy, sous beau semblant, traistre nous va liant
  D'un lien que la mort seulement peut deffaire.

          [Note 6: C'est la 6e stance.]

          [Note 7: Var.: Tyran injurieux.]

Les femmes sont du naturel des sergents: quand elles veulent attraper
quelques uns, elles font bien les douces et traictresses; puis,
estant prins, elles peuvent bien dire: Nous tenons le _coullaut_
dans nos retz _attrap_.

Puis, estant log  la vale de Misre, il doit la foy et hommage en
tiltre de relief  sainct Innocent,  sainct Prix[8], et sainct Mar,
ribon, ribeine, sans pouvoir desdire, o le plus souvent il faut

  Languir toute sa vie en obscure prison[9],
  Passer mille travaux, nourrir en sa maison
  Une femme bien laide et coucher auprs d'elle;
  En avoir une belle et en estre jaloux,
  Craindre tout, l'espier, se gner de courroux,
  Y a-t-il quelque peine en enfer plus cruelle?

          [Note 8: On disoit alors: Il est de Saint-Prix, il est
          mari. (Oudin, _Curiositez franoises_, p. 494.) Quant 
          _saint Mar_, comme on crit ici, en faisant suivre son nom
          du refrain _ribon_, _ribaine_, on faisoit aussi de lui le
          patron des _maris_, _trs marris_, comme dit Molire.]

          [Note 9: La 11e des stances de Des Portes.]

L'on dit ordinairement que l o la vache est lie, il faut qu'elle
broute[10]; ainsi o le pauvre idiot est attrap, il faut qu'il
demeure en ces liens; il tient beaucoup mieux que par le pi; le
geolier en ces affaires-l s'emprisonne soy-mesme, et, en cette
restrainction, il ne peut trouver de caution quy l'en delibre; tel
octroy est  la mort et  la vie. Quant  ceux quy ont de belles
femmes, sont heureux et ne peuvent pas par elles estre incommodez;
quand une belle femme est bien entretenue, elle est de plus grand
rapport qu'un moulin  vent; comme au contraire, quand elles sont
laides, elles baillent de l'argent pour faire ce qu'on faict de l
les pontz, quy, outre l'injure, fait souvent faire banqueroute au
pauvre malotru confraire de Saint-Prix[11].

          [Note 10: Molire donne une variante de ce proverbe quand
          il dit, dans le _Mdecin malgr lui_ (acte 3, scne 3): L
          o la chvre est lie, il faut bien qu'elle y broute.]

          [Note 11: V. l'avant-dernire note de la page 8.]

Le commun dire est bien veritable, que la femme fait ou ruine le
mesnage, et comme dict le sage en ses problesmes par ces termes: La
meilleure et plus excellente richesse qu'un homme puisse avoir, c'est
de s'allier avec une femme sage et vertueuse, parce qu'aprs il se
pourra vanter d'avoir en possession un heritage merveilleusement
fertile.

  Escoutez ma parole,  mortels esgarez[12],
  Quy dans la servitude aveuglement courez,
  Et voyez quelle femme au moins vous devez prendre:
  Si vous l'espousez riche, il vous faut[13] preparer
  De servir, de souffrir, de n'oser murmurer,
  Aveugle en tous ses faictz et sourd pour ne l'entendre.

          [Note 12: C'est la 16e stance de Des Portes.]

          [Note 13: Var.: il se faut.]

Le plus grand malheur que puisse avoir un homme qui desire avoir
l'esprit tranquille et en repos, c'est de prendre une femme qui luy
mettra  tous propos sur le tapis les moyens et commoditez qu'elle
luy aura apport, afin que, par ces reproches que journellement elle
luy fera, jouer au pair, et tirer au court baston quand besoing en
sera, ce quy contraindra le pauvre Job de faire le muet, comme vous
entendrez cy aprs en ces vers.

  Desdaigneuse et superbe, elle croit tout savoir[14];
  Son mary n'est qu'un sot trop heureux de l'avoir;
  En ce qu'il entreprend elle est toujours contraire,
  Ses propos sont cuisantz, hautains et rigoureux.
  Le forat miserable est beaucoup plus heureux
  A la rame et aux fers d'un outrageux corsaire.

          [Note 14: 15e stance de Des Portes.]

C'est de pareilles femmes que l'on tient ce discours: que la
poulle chante ordinairement devant le coq[15]. De mesme, donnez
un pied d'advantage  une femme, elle en prendra dix; c'est ce que
conseilloit un ancien pote:

    Ne souffre jamais pour rien
  De ta femme un pied sur le tien:
    Car aprs la pauvre beste
  Le voudra mestre sur ta teste.

          [Note 15: Encore un proverbe dont Molire a donn une
          variante, mais cette fois trs oppose:

               La poule ne doit pas chanter devant le coq.

                               _Les femmes savantes_ (act. V, sc. 3).

          Jehan de Meung avoit dit dans le _Roman de la Rose_:

               C'est chose qui moult me desplaist
               Quand poule parle et coq se taist.]

Et toutefois en ce discours je ne desire pas faire une reigle
generale: car, comme en toutes autres, il y peut avoir quelque
default.

  Si vous la prenez pauvre, avec la pauvret[16]
  Vous espousez ainsy[17] mainte incommodit,
  La charge des enfants, la peine et l'infortune.
  Le mespris d'un chacun vous fait baisser les yeux;
  Le soin rend vos esprits chagrins et soucieux.
  Avec la pauvret toute chose importune.

          [Note 16: Stance 17e de Des Portes.]

          [Note 17: Var.: _ainsi_.]

La pauvret est mre de beaucoup de travaux, de soupons, de
meffiance; c'est d'elle d'o ce vieux proverbe a prins son estre et
origine, quy dit: necessit contraint la loy; encore que pauvret ne
soit pas vice[18], mais une espce de ladrerie, que plusieurs fuyent
comme la peste.

          [Note 18: Ce n'est ainsi qu'un proverbe tronqu: pour qu'il
          soit complet, il faut dire comme on le faisoit au moyen
          ge: _Pauvret n'est pas vice, mais c'est une sorte de
          ladrerie: chacun la fuit._ Ce qui revient  la variante si
          nergique de Dufresny: _Pauvret n'est pas vice; c'est
          bien pis._]

  Si vous la prenez belle[19], asseurez-vous aussy[20]
  De n'estre jamais franc de craincte et de soucy.
  L'oeil de vostre voisin comme vous la regarde;
  Un chacun la desire, et vouloir l'empescher,
  C'est esgaler Sysiphe et monter son rocher.
  Une beaut parfaicte est de mauvaise garde.

          [Note 19: Var.: _Si vous l'pousez belle._]

          [Note 20: La stance 18e de Des Portes.]

Les belles femmes et les beaux chevaux sont merveilleusement
souhaitez, non seullement pour les plaisirs du monde, mais aussy
(admirez les plus religieux personnages, quy, par ce moyen, ont
subject de louer le Createur) par la perfection de ses creatures tant
recommandables. Toutefois je diray estre un grand soin au maistre
quy les possde, quy, quand mesme ayant en sa puissance tous les
yeux d'Argus, y pourroit bien estre tromp, parce que la garde de
ces creatures l est un peu dangereuse: tant de vieux historiens
tesmoins, quy nous ont laiss leurs fragments par escript, comme la
guerre de Troie et autres, outre les meurtres et querelles quy se
commettent pour cet effect.

  Si vous la prenez laide, adieu toute amiti[21];
  L'esprit, venant du corps, est plain de mauvaisti.
  Vous aurez la maison pour prison tenebreuse;
  Le soleil desormais  vos yeux ne luira;
  Bref, l'on peut bien penser s'elle vous desplaira,
  Puisqu'une femme belle[22] en trois jours est fascheuse.

          [Note 21: La 19e stance de Des Portes.]

          [Note 22: Var.: _Quand la plus belle femme._]

Encore que la femme soit laide, voire mesme contrefaicte en
plusieurs parties de son corps, si dois-tu recognoistre qu'elle est
ta compagne et adjacente  toutes tes entreprises; toutefois je
veux que ce soit une trs grande incommodit pour la deffectuosit
quy peut subvenir en la generation des enfants, comme, par example,
estant un jour interrog Pittacus pourquoy il ne vouloit espouser
aucune femme: Parce, dit-il, que, la prenant belle, elle sera commune
 tous; et si elle est laide, ce sera un martyre  moy seul.

Pour conclusion, je pourrois dire ce qu'a dict le mesme Desportes en
ces stances, quoy que je ne m'y veuille resoudre; et toutefois je
repetteray,

  A l'exemple de luy quy doit estre suivy[23]:
  Tout homme qui se trouve en ses lacs asservy
  Doit par mille plaisirs alleger son martyre,
  Aimer en tous endroitz sans esclaver son coeur,
  Et chasser loing de luy toute jalouse peur.
  Plus un homme est jaloux, plus sa femme on desire.

          [Note 23: Stance 24e de Des Portes.]

Et aprs, fermant la porte  toutes ses prepositions, fait une grande
admiration en ces termes:

  O supplice infernal en la terre transmis[24]
  Pour gner les humains! gne les ennemis
  Et les charge de fers[25], de tourments et de flamme;
  Mais fuy de ma maison, n'approche point de moy:
  Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy,
  Aymant mieux espouser un tombeau qu'une femme.

          [Note 24: 25e stance.]

          [Note 25: Var.: _Qu'ils soyent chargez._]

Demosthne disoit que les hommes ayment les femmes pour le plaisir
qu'ils esprent, sans avoir esgard qu'elles sont ordinairement le
travail de l'esprit et le fleau le plus violent qu'ils puissent avoir.

Quoy que j'ay parl de mariages en diverses faons, si neantmoins je
cognois que c'est une necessit  la nature humaine pour plusieurs et
diverses raisons, tant pour la generation qu'autres commoditez qu'ils
apportent; mais il faut regarder premierement, pour bien et deuement
choisir une femme, qu'elle soit chaste et vertueuse, venue de bon
lieu, isse de parents sans reproches, bonne mesnagre, et surtout
mediocre en habitz, parce que la superfluit la rend orgueilleuse et
mescognoissante[26], tout ainsy que ces joeurs de tragedies, o un
faquin, estant revestu, representera librement le personnage d'un roy
ou empereur en gravit et audace; de mesme elle sera hautaine, et
quelques fois contraincte pour son entretient faire des metamorphoses
domestiques, comme dict un pote franois en ces vers:

  Du temps pass nous lisons que les fes
  Firent changer d'homme en cerf Acton,
  Et maintenant ceste mutation
  S'exerce encor par des nymphes coiffes.

          [Note 26: C'est un mot perdu et trs regrettable.
          Marmontel, qui tenoit pour notre vieille langue, indique
          par cette phrase la demi-teinte d'ingratitude qu'il faut y
          dcouvrir: Il ne faut jamais tre oublieux au point d'tre
          mconnoissant. (_Mmoires_, Paris, 1804, in-8, t. 2, p.
          97.)]

Ceux quy se veulent marier, il faut qu'ils s'interrogent eux-mesmes
s'ils sont puissans assez pour s'acquitter d'un si pesant fardeau:
car de joer aprs  Jan-qui-ne-Peut, le diable seroit bien aux
vasches. Or, pour le bien choisir, je serois de l'avis du sieur
Desportes en ces Stances du Mariage, qui dict:

  Il faut un bon limier, penible et poursuivant[27],
  Nerveux, le rable gros et la narine ouverte,
  Quy roidisse la queue et l'alonge en avant
  Sitost qu'il sent la beste ou qu'il l'a descouverte.

          [Note 27: Cette stance ne se trouve pas dans l'dition de
          Des Portes par Raphael du Petit-Val.]

Non pas des petits darioletz[28] effeminez,  quy leurs femmes sont
contrainctes dire, peu de temps aprs qu'elles sont maries: Jan, ne
trouvez pas estrange que, si ne faites mieux qu'avez faict ces jours
passez, je mettray un autre  vostre place. Voil, en somme, mon amy,
comme il y a beaucoup de cornards par leurs fautes.

          [Note 28: V., sur ce mot et sur ceux de _daron_ et
          _dariolette_, une note de notre tome 3, p. 145.]

Quiconque se veut marier et s'employer  son devoir, il faut qu'il
soit d'un age mediocre, fort et bien sain en tous ses membres, bonne
vee et point subject  ce reproche, pourtant lunettes, d'estre banni
du bas mestier, comme disoit un jouvenceau de ce temps:

  Veillard quy portez des lunettes,
  Retirez-vous loin des fillettes,
  Et permettez-nous que l'amour
  De chacun se serve  son tour:
  Car, si vous prenez ma maistresse
  Pour vos biens et vostre richesse,
  Cela n'est rien: il faut un poinct
  Pour conserver son embonpoinct.

Voil en bref ce que je puis dire du mariage, non pas pour l'avoir
esprouv, car, Dieu mercy, je suis puceau, et si le veux estre tout
le temps de ma vie, afin qu'aprs ma mort je me voye promener en
terre avec de belles torches blanches, en tesmoignage de ma chastet:
car je me puis bien vanter d'estre _vierge_, ou jamais vache ne le
fust. Adieu.




_Les Jeux de la Cour._

MDCXX. In-8.


  Cessez de plus jouer  la rejouissance:
  C'est un jeu sans plaisir et quy n'est pas heureux;
  Le reversis n'est bon que pour les amoureux,
  Et la prime pour ceux quy sont pleins de finance[29].
  Le piquet  l'abort m'offence quand j'y pense;
  Au quatorze de may, quy fut si malheureux[30],
  Formant par un grand flux un point de consequence,
  Quy depuis a ruyn et gast nostre France.

  J'ayme les quatre jeux modernes de la cour:
  Nous y voyons un roy de mains en mains quy court,
  La dame et le valet quy suivent en sequence,
  Les deux roynes au pair, une seule  l'escart[31].
  Les princes joueront  tirer le bon bout.
  Il n'y a apparence de demeurer en cour:
  Car ils sont mal contens[32], et ils ont bien raison,
  Du fredon[33] de trois ases[34] qui pillent et raflent tout.

          [Note 29: Les gens de finance, en effet, _primoient_ tout
          alors.]

          [Note 30: Henri IV avoit t assassin le 14 mai 1610.]

          [Note 31: La reine-mre, Marie de Mdicis, avoit quitt la
          cour depuis 1617.--Le jeu de l'_ecart_, c'est l'_ecart_.]

          [Note 32: C'est le nom qu'on donnoit  ceux qui tenoient
          pour le parti des princes. V. notre tome 3, p. 353, note 2.]

          [Note 33: Le _fredon_, au jeu de cartes, consistoit 
          avoir trois ou quatre cartes semblables, _rois_, _dames_,
          _valets_ ou _as_.]

          [Note 34: On joue ici sur le vieux mot _ase_, qui signifie
          _ne_. Ces trois _ases_ toient Luynes et ses deux frres.]

       *       *       *       *       *

_Au Roy._

  On dit que les crapauds armrent autres foys,
  Avant les fleurs de lys, l'ecusson de nos roys[35],
  Mais qu'en les retournant, un de nos vieux Alcides
  Changea par ces beaux lys ces vilains animaux.
  Ha! sire, je crains bien que par ces parricides
  Vous perdiez ces beaux lys pour garder trois crapaux!

          [Note 35: Pharamond, qui avoit ses campements ordinaires
          dans les marais de la Zlande, du Brabant, etc., portoit
          pour cela, disoit-on, trois crapauds sur son cusson.
          C'est une erreur qu'il est inutile de rfuter. Elle eut
          cours trs long-temps et fut cause, selon Favin, que chez
          les Flamands on donna long-temps aux Franois le surnom
          injurieux de crapauds franchots. (Favin, _Histoire de
          Navarre_, liv. 7, p. 399.)]

       *       *       *       *       *

_Autre._

  Le fils de Cresus, muet du ventre de sa mre,
  Voit l'espe sur son pre et recouvre la voix:
  Cruel, ne le tuez, luy quy m'a donn l'estre!
      Sire, aujourd'huy faites paroistre
      En mesme peril vostre voix.

       *       *       *       *       *

_A M. le prince de Cond._

  Prince, vous avez eu beaucoup moins de ruines,
  Endurant doucement vostre captivit[36],
  Qu' faire le magot, estant en libert,
  D'Arnoux[37], de Cadenet, de Brante et de Luynes.

          [Note 36: La reine, sur le conseil du marchal d'Ancre,
          avoit fait mettre le prince de Cond  la Bastille le 1er
          septembre 1616.]

          [Note 37: Le pre Arnoux toit confesseur du roi. V. notre
          tome 3, p. 256.]

       *       *       *       *       *

_Responce._

  Pensez-vous, si j'estois vraiment prince du sang,
  Que je voulusse tant m'eslongner de mon rang
  Que d'aimer ces caphars et ceux dont le bas aage
  Se passa soubs l'habit de vallet et de page[38]?
  L'on m'a trop faict savoir que l o la faveur
  Se rencontre, il luy faut faire un temple d'honneur.
  Ce coyon[39], quy estoit port de sa maistresse,
  Me feit bien eslancer dans une forteresse.
  Il se vantoit encor de me faire juger,
  Non pas prince bastard, mais fils d'un muletier,
  Mes moeurs en faisant foy et mon infame vice;
  Et je serois encor prs d'un tel precipice
  Si je n'allois tout doux faisant le grenouillet
  Aux Pres[40],  Luynes,  Brante,  Cadenet.

          [Note 38: Luynes fut d'abord page de la chambre du roi sous
          M. de Bellegarde. (Tallemant, historiette du _connetable de
          Luynes_, dit. in-12, t. 2, p. 39.)]

          [Note 39: Le marchal d'Ancre, qui passoit pour tre
          l'amant de la reine-mre. Nous donnerons dans les prochains
          volumes plus d'une pice o cette injure toute italienne
          de _coyon_, qui toit devenue le surnom de Concini, se
          trouvera surabondamment explique. V. plus loin le _Songe_.]

          [Note 40: Les PP. Arnoux et Seguirand, confesseurs du roi.
          V. plus haut.]

       *       *       *       *       *

_A la France._

  France, je plains bien vostre sort!
  Car on cognoist vostre impuissance:
  Un coyon vous mit en balance;
  Trois coquins vous mettent  mort.

       *       *       *       *       *

_Quatrain._

  Autant il y a difference
  A surprendre des oysillons[41]
  Et de dresser des bataillons
  Diffrent ces deux pairs de France.

          [Note 41: Il (Luynes) aimoit fort les oiseaux et s'y
          entendoit. Il s'attachoit fort au roi, et commena  lui
          plaire en dressant des pies-griches. (Tallemant, _loc.
          cit._)]

       *       *       *       *       *

_Le Favory._

  Une personne s'en estonne:
  Le roy m'a voulu faire grand
  Pour monstrer que mon pre-grand
  Portoit sur son chef la couronne[42].

          [Note 42: Le grand-pre de Luynes, en sa qualit de
          chanoine, portoit en effet la _couronne_, c'est--dire la
          tonsure, sur le sommet de la tte. V., sur lui et sur sa
          concubine, Tallemant, _loc. cit._]

       *       *       *       *       *

_Luy-mesme._

  Le duc est un oyseau, moy duc par les oiseaux;
  Le duc est un oiseau servant  la pipe,
  Moy duc pipant du roy l'ame preoccupe.
  Le duc oyseau de nuict, et moy duc aux flambeaux.
  Je suis duc non oyseau; la fortune est muable:
  Fuss-je nay d'un veau, je serois connestable.




_Songe._

1616[43]. In-8.

          [Note 43: Cette pice est l'une des plus curieuses et des
          plus rares qui aient t faites contre le marchal d'Ancre.
          Nous ne l'avons pas trouve indique  sa date dans le tome
          1er du _Catalogue de l'histoire de France_.]


    Port sur les aisles d'un songe
  Dans une ville de Xaintonge[44],
  J'ay veu ce que je vay compter:
  Je vis un homme de la Chine
  Quy, brull d'encre sur l'eschine[45],
  Se faisoit riche  culetter.

    Il estoit d'assez belle taille,
  De poil tout propre  la bataille
  De ce petit demon d'Amour;
  Sa fraize estoit  l'espagnolle,
  Et sa moustache en banderolle
  Chassoit aux mouches de la cour.

    Ayant prs de luy sa Cassandre,
  Il se marchoit en Alexandre,
  Il aboyoit comme un roquet;
  Il chevauchoit sur une mule,
  Et, discourant sur une bulle,
  Il parloit comme un perroquet.

    Il avoit la mine d'un prestre
  Et croy qu'il desire de l'estre
  Pour avoir le couronnement[46];
  Mais, n'estant de trempe assez bonne
  Pour bien porter une couronne,
  Il en porte une  l'instrument.

    Il portoit dessoubs son aisselle
  Le bout d'une vieille escarcelle
  D'o sortoit un fer de cheval,
  Et je cognus  ceste marque
  Que ce n'estoit pas un monarque,
  Mais seulement un mareschal.

    Il parloit de la Normandie[47],
  Mais il aymoit la Picardie[48],
  Comme un pays tout plein d'honneur,
  Et, fuyant le sort de sa vie,
  Il mouroit de rage et d'envie
  Pour estre dict le gouverneur[49].

    Il estoit bon naturaliste:
  Il avoit une longue liste
  Des postures de l'Aretin;
  Il savoit toute la caballe,
  Et, mont sur une cavalle,
  Se panadoit en saint Martin.

    Pour lui servir de medecine,
  Il mangeoit la chaude racine
  Du plus friand satyrion;
  Il portoit un livre assez large
  O l'on voyoit escrit en marge
  Les coyonnades du Coyon[50].

    Sa suitte est de gens d'escritoire
  Quy cachent d'une robbe noire
  Un venin d'infidelit,
  Et quy, comme des chatemites,
  Attrapent les grosses marmittes,
  Et tout cela par charit.

    Vous eussiez veu ceste canaille,
  Baillant comme un huistre  l'ecaille
  Et portant un petit collet,
  Aprendre  ceux de la pratique
  Le secret de la rethorique
  Pour faire un tour de bon vallet.

    Ils babillent comme des pies,
  Ils vollent comme des harpies,
  Ils sautent comme des genetz[51],
  Ils sifflent comme des linottes,
  Ils trottent doux comme bigottes
  Et parlent comme sansonnetz.

    Aussi froidz que saint de caresme,
  Les yeux baissez, la face blesme,
  Leur souche a tousjours le cul net.
  Ce sont des singes de Seville,
  Et comme furets de Castille
  Ils se glissent au cabinet.

    Ainsy suivy de ceste trouppe,
  Il portoit la valise en croupe
  Et la couardise au devant[52].
  C'estoit un second dom Quychotte,
  Accompagn de sa marotte
  Pour battre les moulins  vent.

    Son bouclier estoit fait de carte,
  Sa cuirasse d'un cul de tarte,
  Son casque d'une peau d'ognon;
  Sa lance estoit d'une baguette,
  Son gantelet d'une brayette,
  Et sa masse d'un champignon.

    Il estoit faict en sentinelle;
  Ses brassards estoient de canelle,
  Son pennache de deux harengs,
  Sa visire d'une raquette,
  Son hausse-col d'une etiquette,
  Et sa devise: Je me rends.

    Ce n'estoit que rodomontades,
  Mais en effet les coyonnades
  Servoient de lustre  son bonheur.
  C'estoit un Roland en les rues,
  Pour batailler contre les grues
  Quand ce venoit au point d'honneur.

    Mais je me ris, c'est une fable:
  Il n'est bon qu' mettre  l'estable,
  Ou bien  battre les carreaux,
  Et, s'il peut servir en bataille,
  C'est peut-estre en homme de paille
  Pour faire peur aux passereaux.

    Et pour ce qu'en bon astrologue,
  Vollant au ciel, il n'epilogue
  Que l'influance des jumeaux,
  Il faut qu'un Jaquemard d'horloge
  Luy quitte la place[53] et le loge:
  Pour faire la guerre aux corbeaux.

    Il donne bien dans la quintaine[54],
  Il y faict du grand capitaine
  Et l'embroche le plus souvent;
  Mais, s'escartant de la carrire,
  Il fait la ronde par derrire
  Pour mieux s'enfoncer au devant.

    On ne parle que de ses gestes:
  Il est mis aux rangs des celestes.
  Sur un autel faict de chardons
  Il se panade en effigie,
  Un catze servant de bougie,
  Et d'encensoir et de pardons.

    Mais cependant que je regarde
  Ce petit homme de moutarde
  Bravant au milieu de la cour,
  Je voy un prince plain de gloire[55],
  Un petit Csar en victoire
  Et quy semble un petit Amour.

    La Valeur en fait son image,
  La Fortune luy rend hommage,
  Et Mars lui donne les lauriers;
  C'est le mignon de la Vaillance,
  Le subject de la Bienveillance
  Et l'estonnement des guerriers.

    Esclatant d'un riche equipage,
  La Terreur luy servant de page,
  L'Effroy le suivoit pas  pas;
  Sans luy la terre estoit en poudre,
  Et son bras, comme faict la foudre,
  Portoit l'horreur et le trepas.

  Ce monstre  la teste cornue,
  Quy bravoit avant la venue
  De ce miracle de valeur,
  Plus penaut qu'un loup pris au pige,
  Et plus leger que n'est un lige,
  vite en courant son malheur.

    Il s'enfuit[56], quittant sa pratique,
  Comme un veau qu'une mouche pique;
  Faisant de l'aveugle et du sourd,
  Et craignant le vert de la sauce,
  Il conchie son haut de chausse,
  Petant comme un roussin quy court.

    Envieux, cesse de le mordre:
  Ce qu'il en faict, c'est qu'il veut l'ordre
  Pour estre au rang des chevaliers:
  Car ainsy, pendant la remise,
  L'enseigne en est  la chemise,
  Et le cordon  ses souliers.

    Mais, las! estant pris  la piste,
  Il jure qu'il est arboriste,
  Et qu'il ne fouille sans raison,
  Et dict, touchant l'architecture,
  Qu'il monte assez bien de nature
  Pour bien bastir une maison.

    Enfin, qu'on luy fasse une grace,
  Qu'on luy permette qu'il embrasse
  Les genoux de ce jeune Mars,
  Qu'il se soumette  sa puissance,
  Et qu'il luy preste obeissance
  Comme  la gloire des Cesars.

    Admis aux yeux de cest Achille,
  Il promet de quitter la ville
  Et de se rendre pellerin,
  S'en allant faire une neufvesne,
  Afin de guerir sa migrenne,
  Au bonhomme sainct Mathurin[57].

    Mais, chacun luy faisant la morgue,
  On le soufflette comme un orgue;
  On espoussette ses habitz,
  L'on se met sur sa friperie[58]
  Comme un gros valet d'ecurie
  Dessus la souppe et le pain bis.

    Ce prince, voyant qu'on le frotte,
  Qu'on le chatouille  coup de motte,
  Et qu'il est dessus demy nu,
  Commande  ses gens qu'on le choie,
  Et puis aussi tost le renvoie
  Plus charg qu'il n'estoit venu.

    Au cry qu'il fist je me reveille,
  Estonn de ceste merveille
  Et tout esperdu de ce bruit;
  Mais, afin de vous faire rire,
  Icy je l'ay voulu descrire,
  Puisque ce n'est qu'un jeu de nuit.

          [Note 44: Je penserois, d'aprs ce vers, que cette pice
          fut faite par quelqu'un de la maison du duc d'Epernon, qui,
          en cette mme anne, avoit quitt la cour trs mcontent
          du marchal et s'toit retir dans son gouvernement de
          Saintonge.]

          [Note 45: Je n'ai pas besoin de faire remarquer l'quivoque
          qui se trouve dans ce vers.]

          [Note 46: La tonsure.]

          [Note 47: Il toit gouverneur de Normandie.]

          [Note 48: Le marquisat d'Ancre, qu'il avoit achet, s'y
          trouvoit.]

          [Note 49: Il avoit les gouvernements de Pronne, de Roye,
          de Montdidier, de la citadelle d'Amiens; mais il et voulu
          avoir celui de toute la province.]

          [Note 50: C'est ainsi qu'on appeloit Concini, par le
          nom qu'il avoit lui-mme donn aux Italiens  sa solde,
          _coglioni di mila franchi_, comme il disoit. (Tallemant,
          dit. in-12, tom. 3, p. 190.)]

          [Note 51: Petits chevaux trs vifs qu'on faisoit venir
          d'Espagne.]

          [Note 52: Concini n'toit pas brave. Tallemant le prouve
          par une anecdote trs significative. (_Id._, p. 191.)]

          [Note 53: On veut parler ici du petit _clocheteur_ ou
          _crocheteur_ de la Samaritaine, sous le nom duquel se
          publioient libelles et chansons dirigs contre Concini, et
          que pour cela il avoit fait enlever en 1611. V. _Premire
          continuation du Mercure franois_, in-8, 1611, p. 37.]

          [Note 54: Poteau fich en terre contre lequel on s'exeroit
           rompre la lance. Souvent il toit surmont d'une figure
          qu'on appeloit _le faquin_: de l l'expression _courre le
          faquin_.]

          [Note 55: Le prince de Cond, qui fut si hostile  la
          puissance du marchal d'Ancre.]

          [Note 56: Concini s'toit retir dans son gouvernement
          de Normandie, et n'osoit revenir, dit le continuateur
          de Mzeray,  cause de la haine que les Parisiens lui
          portoient. (_Abrg chronolog. de l'hist. de France_, tom.
          1, p. 186.)]

          [Note 57: Patron des fous.]

          [Note 58: L'htel de Concini, rue de Tournon, aujourd'hui
          occup par la garde de Paris, et la maison de son
          secrtaire, Raphal Corbinelli, avoient t mis au pillage
          par le peuple pendant trois jours, du 1er au 3 septembre
          1616.]




_Le Tableau des ambitieux de la Cour, nouvellement trac du pinceau
de la Verit, par maistre Guillaume,  son retour de l'autre
monde_[59].

          [Note 59: Cette pice n'est autre chose que la satire
          1re de l'_Espadon satirique_, par le sieur d'Esternod
          (Cologne, 1680, in-12, p. 4 et suiv.) C'est une contrefaon
          flagrante qui donne pleine raison  ce passage des
          _Caquets de l'accouche_ (voyez notre dition, p. 115):
          J'ay veu, dit la femme du conseiller, _un Discours du
          Courtisan  la mode_, imprim il n'y a pas long-temps,
          lequel n'estoit autre chose qu'un extraict ou transcrit de
          l'_Espadon satirique_ mot pour mot, ce qui ne se devroit
          tolerer. Je croirois volontiers que ce _Discours du
          Courtisan  la mode_, dont il nous a t impossible de
          dcouvrir un exemplaire, reproduit aussi la satire 1re,
          qui se trouveroit avoir eu ainsi deux contrefaons pour
          une. Je ne vois, du moins, aucune autre pice parmi celles
          de l'_Espadon_ qui pt s'accommoder aussi bien du titre
          invent par le contrefacteur. Le _Tableau des ambitieux_,
          donn ici, est mis sur le compte de maistre Guillaume, le
          fou de cour (V. _Caquets de l'accouche_, p. 263, note);
          c'toit assez l'usage quand on ne vouloit pas endosser un
          mauvais crit ou, comme ici, une mauvaise action. Tout
          l'office du bouffon toit de vendre sur le Pont-Neuf
          la pice dont on le faisoit responsable (V. _Journal
          de l'Estoille_, dit. du Panth. litt., t. 2, p. 405).
          Quelquefois on mit sous son nom des choses excellentes.
          La XIVe satire de Regnier, par exemple, parut d'abord
          avec ce titre: _Satire de matre Guillaume contre ceux
          qui dclamoient contre le gouvernement._ (Recueil A-Z, Q,
          207.) Je ne sais si dans ce cas il y eut fraude, mais ici
          elle est vidente, par le soin mme qu'on a pris pour la
          cacher. Afin de donner  la pice l'apparence d'une chose
          nouvelle et tromper au moins le premier coup-d'oeil du
          lecteur, on l'a tronque au commencement et  la fin. Les
          quatre premiers vers et les quatre derniers de la satire de
          d'Esternod ont t enlevs. Voici les premiers:

               De tant de cavaliers qui vont avec des bottes
               A faute de soliers, et non faute de crottes;
               De tant qui vont de pied  faute de chevaux,
               Cavaliers, postillons, non faute d'animaux.]

M.DC.XXII.


    Les plus sots sont ceux-l qui se ventent sans cesse
  De leurs extractions, sans argent ny noblesse;
  Qui presument, boufis de magnanimit,
  Faire jambes de bois  la necessit.
  Pauvres et glorieux veulent pousser fortune
  A contre-fil du ciel, qui leur porte rancune,
  Font la morgue au destin, et, chetifs obstinez,
  Fourrent jusqu'au retraict leurs satyriques nez.
  Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches,
  Ils arboriseront[60] quatre ou cinq cens pennaches
  Au feste sourcilleux d'un chapeau de cocu,
  Et n'ont pas dans la poche un demy quart d'escu.
  Monsieur, vous plairoit-il me payer? Il replique:
  Je n'ay point de monnoye, au courtaud de boutique;
  Puis, pompeux, se braguant[61] avecques majest,
  Dira  son valet: Suis-je pas bien bott?
  Fraiz comme Medor, n'ay-je pas bonne grace?
  C'est mon[62], dict le laquay, mais garde la besace,
  De gripper la fortune assez vous essayez;
  Mais tandis les marchands veulent estre payez,
  Et n'y a dans Paris tel courtaud de boutique[63]
  Qui, vous voyant passer, ne vous face la nique,
  Et ne desire bien que tous les courtisans
  Fussent aussi taillez comme les paysans,
  Qui, taillables des grands, n'ont point d'autres querelles
  Que tailles et qu'impots, que guets et que gabelles.
  L'on ne fait rien pour rien, et pour l'odeur du gain
  Le manoeuvre subtil prend l'outil en la main.
  Mais vous, guespes de cour, gloutonnes sans pareilles,
  Vous mangez le travail et le miel des abeilles,
  Et ne ruchez jamais, ny d'est ny d'hyver.
  Quand ils sont attachez  leurs pices de fer,
  Et qu'ils ont au cost (comme un pedant sa verge)
  Joyeuse, Durandal, Hauteclaire et Flamberge[64],
  Ils presument qu'ils sont tombez de paradis,
  Ils pissent les ducats pour les maravedis;
  Les simulacres vains des faux dieux de la Chine
  Ne s'oseroient frotter contre leur etamine,
  Et Maugis, le sorcier, prince des Sarrazins,
  Ni le fameux Nembroth, n'est pas de leurs cousins.
  Bragardans en courtaut de cinq cens richetales[65],
  Gringottans leur satin comme nes leurs cimbales[66],
  Piolez, riolez, fraisez, satinisez,
  Veloutez, damassez et armoirinisez[67],
  Relevant la moustache  coup de mousquetade,
  Vont menaant le ciel d'une prompte escalade,
  Et de bouleverser, cracque! dans un moment
  Arctos, et Antarctos, et tout le firmament.

  La maison de Ccrops, d'Atte, de Tantale,
  Champignons d'une nuict, leur noblesse n'egale;
  Ils sont, en ligne oblique, issus de l'arc-en-ciel,
  Leur bouche est l'alambic par o coule le miel;
  Leurs discours nectarez sont sacro-saincts oracles,
  Et, demy-dieux  bas, ne font que des miracles.
  Mais un lion plus tost me sortiroit du cu
  Que de leur vaine bourse un miserable escu;
  Ils blasphment plus gros dans une hostellerie
  Que le tonnerre affreux de quelque artillerie:
  Chardious! morbious! de po cab-de-bious[68]!
  Est-ce l apprest honnestement pour nous?
  Torchez ceste vaisselle, ostez ce sale linge,
  Il ne vaut seulement pour attifer un singe.
  Fi ce pain de Gons! apportez du mollet[69],
  Grillez cet haut cost. Sus,  boire! valet;
  Donne moy ce chapon au valet de l'estable,
  Car c'est un Durandal, il est plus dur qu'un diable,
  C'est quelque crocodil! tau, tau! pille, levrier;
  Que ce coc d'inde est flac! va dire au cuisinier
  S'il se dupe de nous, s'il sait point qui nous sommes,
  Et luy dis si l'on traitte ainsi les gentils hommes.
  L'hoste, qui ne cognoit qu'enigme au tafetas:
  Gentil homme! Monsieur! je ne le savois pas.
  Et, quand vous seriez tel, c'est assez bonne chre,
  Monsieur. Que Dieu pardoin  feu vostre grand-pre,
  Il estoit bon marchand; j'achetay du tabit
  Du pauvre sire Jean pour me faire un habit.
  Il m'invita chez luy  curer la machoire;
  Mais l le cuisinier n'empeschoit sa lardoire,
  N'ayant albott[70] que trois pieds de moutons,
  Et falloit au sortir payer demy teston.
  L'on n'y regarde plus, soit sot ou gentil homme,
  Massette de Regnier, on prend garde  la somme:
  Car, selon que l'on frippe on paye le gibier,
  Le noble tout autant que le plus roturier.
  Quand c'est semblable laine, autant vert comme jaune.
  Ainsi bien manioit vostre grand-pre l'aune.

  A vray dire, ces fats sont quelquefois issus
  D'un esperon, d'un lard, d'un ventre de merlus,
  D'un clistre  bouchon, d'un soulier sans semelle,
  D'une chausse  trois plis, d'un cheval, d'une selle,
  D'un frippier, d'un grateur de papier mal escrit,
  D'un moyne defroqu, d'un juif, d'un ante-christ.
  D'un procureur crott, d'un pescheur d'escrevice,
  D'un sergent, d'un bourreau, d'un maroufle, d'un suisse,
  Et cependant ils font les beaux, les damerets,
  Et ne pourroient fournir pour deux harencs sorets.
  Mais lisez vos papiers, vos pancartes, vos tittres,
  Et vous vous trouverez tous issus de belistres,
  Mille fois plus petits encor que des cirons
  Et plus nouveaux venus que jeunes potirons;
  Qu'il vous faut humer fraiz comme l'huistre en escaille,
  Et que vostre maison n'est pas une anticaille.
  Venons sur _memento_, nous sommes tous _cinis_,
  Mais d'un _reverteris_ gardez d'estre punis.
  Qui faict plus qu'il ne peut au monde de despence,
  Il a plus qu'il ne veut au monde d'indulgence.
  Pour amortir l'orgueil de mille vanitez,
  Considerons jadis quels nous avons estez,
  Et, faisant  nature une amende honorable,
  Dis, superbe: J'estois vilain au prealable
  Que d'estre gentilhomme; et, puis que de vilain,
  Je me suis anobly du jour au lendemain,
  Du jour au lendemain je peux changer de tittre
  Et de petit seigneur devenir grand belistre,
  Et en sicle d'airain changer le sicle d'or,
  Et devenir soudain de _consule rethor_.
  J'ay veu des pins fort hauts eslever leurs perruques
  Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques,
  Arrangez sur la terre, et ne servir qu'au dueil
  D'un cadaver puant pour faire son cercueil;
  J'ay veu de Pharaon les pompeux exercites,
  Et contre Josu les fiers Amalechites
  Gripper, triper, friper; et aprs un combat
  Je passe de rechef, et _ecce non erat_[71].
  Sur la flotante mer je voyois un navire
  Qui menaoit la terre et les cieux de son ire;
  Mais, tout soudain rompant le cordage et le mast,
  Je cherche mon navire, et _ecce non erat_.
  J'ay veu ce que j'ay veu, une rase campagne
  Enceinte devenue ainsi qu'une montaigne,
  Qui pour mille geants n'enfanta qu'un seul rat;
  O est-il? je regarde, et _ecce non erat_.
  Bref que n'ay-je pas veu, que ne contempl je ores?
  Et avant que mourir que ne verray-je encores?
  Le monde est un theatre o sont representez
  Mille diversitez de foux et d'esventez[72].

  O constante inconstance!  legre fortune!
  Qui donne  l'un un oeuf, et  l'autre une prune[73];
  Qui fait d'un charpentier un brave mareschal,
  Et qui fait galoper les asnes  cheval;
  Qui fait que les palais deviennent des tavernes,
  Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes;
  Qui fait que d'un vieil gant les dames de Paris
  Font des gaudemichs,  faute de maris;
  Que le sceptre d'un roy se fait d'un mercier l'aune,
  Que le blanc devient noir et que le noir est jaune;
  Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins
  Aux couronnes des grands[74] et les grands en coquins,
  Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles,
  Les chapperons en houpe, en glaives les quenouilles,
  Le rosti en bouilli, une fille en garon,
  Le coutre[75] en bon castor et la buse en faucon!

  Je suis, sans y penser, des stoques escoles;
  Je croy ce que disoient ces savans Picrocoles[76],
  Qui, sans hypothequer cinq cens pieds de mouton
  O l'on n'en void que quatre, arrestez au _fatum_,
  Disoient de toute chose: Ainsi plaist  Fortune!
  Que si quelqu'un gardoit les brebis  la lune[77],
  Pendillant tout ainsi qu'un bordin vermoulu,
  Ils repliquoient: Ainsi Fortune l'a voulu.
  Si d'autres ils sentoient de qualit fort basse
  Elever jusqu'au ciel leur grand bec de becasse,
  Ils disoient, en voyant tout Croesus dissolu:
  Que voulez-vous? Ainsi Fortune l'a voulu,
  Donnant comme elle veut  chacun sa chacune,
  Car tel ne cherche rien qui rencontre Fortune,
  Et souvent c'est  ceux qui ne la cherchent pas
  Qu'elle fait les doux yeux de ses doubles ducats[78].

  Ha! que si l'alchimie avoit dans sa cabale
  Cette pierre trouv, qu'on dit philosophale,
  Les doctes porteroient jusques au ciel leur nez,
  Et chimistes, sans plus, se diroient fortunez;
  De Fortune icy-bas l'on ne parleroit mie,
  Ceux l seuls seroient grands qui sauroient l'alchimie.
  Vous ne verriez alors tant de doctes esprits
  Bottez jusqu'au genouil des crottes de Paris,
  Mal peignez, deschirez, le soulier en pantoufle,
  Les mules aux talons, n'ayant rien que le souffle,
  Et, le fouet en la main, pauvres predestinez,
  Recouvrer au Landy[79] deux carts d'escus rognez,
  Pour se traitter le corps le long d'une semaine,
  _Domine_, sans conter ny l'huile ny la peine,
  Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet;
  Un sol pour degresser les cornes du bonnet,
  Deux sols au savetier qui son cuir rapetasse
  Un double au janiteur[80] pour balier la classe,
  Sans conter le barbier, qui luy pend au menton
  Une barbe de bouc, d'Albert[81] et de Platon;
  Un pair de rudiments, un bon Jan Despautaire,
  Et mille autres fatras qui sont dans l'inventaire
  D'un pedant affam comme un asne baudet,
  Plus amplement  vous _qu glosa recludet_.

  Mais aujourd'huy l'on tient  mepris la science,
  Et Fortune ne rit sinon  l'ignorance;
  Un homme bien vers, ce n'est rien qu'un pedan;
  Les asnes vont en housse, et tout est  l'encan.
  La vertu sur un pied fait sentinelle  l'erte[82];
  Madame la Faveur tient par tout cour ouverte;
  Et dans les magistrats parents fourrent parents,
  Ainsi que l'on entasse en cacque les harens;
  Suyvant comme poussins sous l'aisle de leur mre,
  Tout va au grand galop par compre et commre;
  Le vieillard Phocion et le docte Caton
  N'y ont pas du credit pour un demy-teston.
  Dans ces jeunes conseils la vieillesse ravasse;
  Quelque riche bedon[83], fol et jeune couillasse;
  S'il a, sans droit, sans loix, quantit de ducas,
  Se fera preposer  dix mille advocats
  Qui auront dans l'esprit la science et l'escole
  De Jason, de Cujas, de Balde, et de Bartole[84];
  L'univers aujourd'huy est sans foy et sans loy,
  La vertu de ce monde est quand l'on a dequoy[85];
  Le savoir est un fat, l'argent nous authorise.
  L'on ne peint la vertu avec la barbe grise:
  Son habit est de femme, et jeune est sa beaut;
  Pourquoy les femmes donc n'ont cette dignit,
  Plustost que ces friands, ces obereaux de Beausse[86],
  Qui de l'homme n'ont rien que le simple haut de chausse?
  Que si cela est vray, pensez-vous, courtisans,
  Sans argent ni faveur parvenir de cent ans?
  Pensez-vous, sans argent, noblesse ny doctrine,
  Obtenir des estats pour vostre bonne mine?
  Que, pour friser, porter belle barbe au menton,
  Un banquier vous voulust prester demy-teston?
  Vous estes de grands sots si de ces ombres vaines
  Vous allez repaissant vos travaux et vos peines.
  Pour faire rien de rien, il faudroit estre Dieu;
  Mais vous n'avez argent, ny savoir, ni bon lieu.
  Tu viens accompagn des neuf muses d'Homre,
  Mais tu n'apportes rien: rien l'on ne te revre:
  Tu n'es qu'un Triboulet, et quand et quand pour lors
  Avecques tes neuf soeurs tu sortiras dehors.
  Dieu d'amour peut beaucoup, mais monnoye est plus forte;
  L'argent est toujours bon, de quelque lieu qu'il sorte.
  N'esprez seulement un estat de sergent,
  Si, pour vous faire tel, vous n'avez de l'argent;
  Si quartier chez le roy vostre bon heur recouvre,
  Sera au Chastelet plutot que dans le Louvre;
  Alors vous ne vivrez, n'ayant pas le dequoy
  De vous entretenir, sinon du pain du roy:
  L vous n'aurez besoin de chevaux ny de guides,
  Exempts de guets, d'imposts, de tailles et subsides.
  Tous ces esprits falots, boufis comme balons,
  Qui veulent estre grands[87] de simples pantalons,
  Qui le fient de porc veulent nommer civette,
  Et faire un brodequin d'une simple brayette;
  Qui de l'esclat d'un pet veulent peser un cas,
  Et d'un maravedis faire mille ducats;
  Tous ces dresseurs d'espoirs, ces foux imaginaires,
  Ces courtisans parez comme reliquiaires,
  Ces fraisez, ces Medors, ces petits Adonis,
  Qui portent les rabats bien froncez, bien unis;
  Ces fils gauderonnez[88], d'un patar[89] la douzaine,
  Voyent presque tousjours leur esperance vaine;
  Que celle qu'enfantant se promet un geant
  Ne produira sinon du fumier tout puant,
  Lequel, pour tout guerdon, donnera la repue
  A quelque nez camard qui j en eternue.
  Avecques leurs espoirs les courtisans sont foux;
  Que bienheureux sont ceux lesquels plantent des choux!
  Car ils ont l'un des pieds, dit Rabelays, en terre,
  Et l'autre en mesme temps ne s'eloigne de guire;
  Il n'est que le plancher des vaches et des boeufs;
  J'ayme mieux qu'un harenc une douzaine d'oeufs,
  Et je m'aymerois mieux passer de molue fraische
  Que d'hazarder mon corps  pratiquer la pesche.
  Ostez-moy cet espoir; car je n'espre rien
  Que d'estre un pauvre Job, sans secours et sans bien;
  Que fortune tousjours, qui de travers m'aguette,
  Ne me voudra jamais baiser  la pincette,
  Et je mourray plustost sur un fumier mauvais
  Que dans quelque cuisine ou dans quelque palais.
  Vous diriez que je suis un baudet et un asne
  D'attaquer de brocards la secte courtisane,
  Veu mesme que je vais, il y a plus d'un an,
  Bott, esperonn, ainsi qu'un courtisan;
  Que c'est estre ignorant, avoir l'ame peu caute,
  Que reprendre l'autruy et ne voir pas sa faute:
  Car de la sapience et le don et l'arrest,
  C'est cognoistre son coeur et savoir qui l'on est;
  Il faut avant l'autruy soy mesme se cognoistre,
  Et, comme Lamia, nous ne devons pas estre[90]
  Des taupes dans chez nous et des linx chez l'autruy[91],
  De peur qu'au charlatan, qui ouvre son estuy
  Pour panser l'empesch, et luy-mesme a la perte,
  L'on ne dise: Monsieur, vous n'estes qu'une beste;
  Avant que de donner aux autres guerison,
  Monsieur le charlatan, _medica te ipsum_.
  Il est vray, par ma foi, j'ai suivy ceste vie,
  Mais en aprs, Messieurs, je n'en ay plus d'envie;
  J'ay franchi ce foss, et, en sortant du lieu,
  Je n'ai pas oubli mesme  leur dire  Dieu.

                         _A Dieu_[92].

          [Note 60: Arborer.]

          [Note 61: Faisant le _braguard_, le beau, le pimpant.]

          [Note 62: Ou _a mon_, sorte d'interjection familire trs
          employe chez les gens du commun au XVIe et surtout au
          XVIIe sicle. V. Montaigne, liv. 2, chap. 27; Molire, _le
          Bourgeois gentilhomme_, act. 3, sc. 3; et Francion, 1663,
          in-12, p. 55.]

          [Note 63: C'est une expression qui commenoit  avoir
          cours, mais  laquelle on donnoit toujours un sens
          mprisant. Regnier l'emploie ainsi au vers 237 de la satire
          V.]

          [Note 64: _Joyeuse_ toit l'pe de Charlemagne, d'aprs
          les romans de chevalerie; _Durandal_, celle de Roland;
          _Haute-Claire_, celle d'Olivier; _Flamberge_, celle de
          Renaud de Montauban.]

          [Note 65: Pour _risdale_, monnaie d'argent allemande.]

          [Note 66: C'est--dire leurs sonnettes, _tintinnabula_,
          comme l'ne de la fable de Phdre.]

          [Note 67: _Armoris._]

          [Note 68: Jurons gascons dans le genre de ceux qu'on
          rencontre souvent chez Regnier. C'toient les imprcations
           la mode.]

          [Note 69: Le pain _mollet_, vendu chez les boulangers
          de luxe ou _de petit pain_, toit alors le seul qui ft
          recherch des gourmets, au grand dommage des boulangers
          de Gonesse, qui ne faisoient que le pain de mnage. Ils
          prtendirent donc que la pte en toit malsaine  cause de
          la levure qu'on y employoit. Il en rsulta, en 1668, un
          procs dont j'ai fait l'histoire sous ce titre: _Molire
          et le procs du pain mollet._ (_Revue franaise_, juillet
          1855.)]

          [Note 70: C'est--dire _grapill_. Au chapitre V de la
          _Prognostication pantagrueline_, _albotteur_ est pris
          dans ce sens: Les _alleboteurs_, dit Le Duchat, sont de
          pauvres gens qui tracassent les vignes vendanges pour y
          grapiller.]

          [Note 71: C'est le passage des psaumes si magnifiquement
          paraphras par Racine dans le choeur du 3e acte d'Esther:

               J'ai vu l'impie ador sur la terre
               . . . . . . . . . . . . . . . . . .
               Je n'ai fait que passer, il n'toit dj plus.]

          [Note 72: C'est une imitation de ce passage d'Horace, _tota
          vita fabula est_, si bien paraphras par J.-B. Rousseau
          dans son pigramme:

               Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique.
               O chacun fait des rles differents...]

          [Note 73: Peut-tre y a-t-il l une allusion au marchal
          d'Ancre, qui, comme poux d'Elonore Galiga, se trouvoit
          tre le gendre d'un menuisier florentin.]

          [Note 74: _Var._: Aux couronnes des roys et les rois en
          coquins.]

          [Note 75: Il faut lire _la loutre_. On fait encore dans
          quelques provinces des casquettes avec la peau de cet
          animal.]

          [Note 76: Pichrocole est un roi visionnaire invent par
          Rabelais (liv. I), et qui n'avoit rien de la philosophie
           la Pangloss que d'Esternod prte ici aux savants qu'il
          baptise de son nom. La Fontaine l'a aussi nomm dans sa
          fable _la Laitire et le Pot au lait_.]

          [Note 77: C'est--dire _tre pendu_.]

          [Note 78: Cela fait penser aux beaux yeux de la cassette
          d'Harpagon.]

          [Note 79: A l'occasion du Landy, ou foire de l'_Indict_,
           Saint-Denis, qui toit, comme on sait, un temps de fte
          pour l'Universit, les coliers faisoient des cadeaux
           leurs matres. C'toit d'ordinaire un beau verre de
          cristal plein de drages et un citron dans l'corce duquel
          on avoit fich quelques cus. V. _Francion_, dit. de 1663,
          p. 160-161.]

          [Note 80: _Portier._ D'Esternod parle ici le langage de
          l'escolier limosin.]

          [Note 81: Matre Albert-le-Grand.]

          [Note 82: Dans cette orthographe primitive du mot _alerte_
          ou trouve son tymologie, qui vient de l'italien _fare all'
          erta_, tre au guet. Montaigne crit: Se tenir  l'airte.
          (Liv. 1er, chap. 19.)]

          [Note 83: C'est--dire _ventru_. _Bedon_ toit synonyme de
          _bedaine_.]

          [Note 84: Les lumires du droit. Corneille fait citer
          Balde et Jason par Dorante,  la scne 6 de l'acte 1er du
          _Menteur_.]

          [Note 85: Le _dequoy_ toit dj le grand mot, la grande
          chose. Les courtisans, dit La Botie, voyent que rien ne
          rend les hommes sujets  la cruaut du tyran que les biens;
          qu'il n'y a aucun crime envers luy digne de mort que le _de
          quoy_. (_De la servitude volontaire._)]

          [Note 86: On ne tarissoit pas autrefois en proverbes et
          en quolibets  propos des gentilltres Beaucerons. Dans
          Rabelais (liv. 1er, chap. 17), dans les _Contes d'Eutrapel_
          (fol. 158), dans les _Contes et joyeux devis_ de
          Desperriers (nouvelle 74), dans les _Curiositez franoises_
          d'Oudin (p. 249), partout leur misre est tourne en
          moquerie. Les proverbes qui couroient le plus contre eux
          toient ceux-ci: _Gentilhomme de Beauce, il est au lit
          pendant qu'on raccommode ses chausses._

               En gentilhomme de la Beauce
               Garder le lit faute de chausse.

          Montfleury donna en 1670, sous ce titre: _Le Gentilhomme de
          Beauce_, une comdie en cinq actes, en vers, dont on devine
          le sujet, et qui est d'un assez bas comique.]

          [Note 87: Var.: _rois_.]

          [Note 88: C'est--dire ayant fraise  grands plis,  grands
          _godrons_. V. notre t. 1, p. 164, note.]

          [Note 89: Petite monnaie flamande valant un sou.]

          [Note 90: C'est--dire qu'il ne faut pas dvorer ses
          pareils comme la reine de Lybie Lamia, qui, selon Suidas,
          se nourrissoit de chair humaine.]

          [Note 91: On croiroit que La Fontaine se rappeloit ce vers
          de d'Esternod quand il a crit ceux-ci de sa fable _la
          Besace_:

                                ...Mais parmi les plus fous
               Notre espce excella: car tout ce que nous sommes,
               _Lynx envers nos pareils et taupes envers nous_,
               Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.]

          [Note 92: Cet adieu rpt manque dans la satire de
          d'Esternod. A la place se trouvent ces quatre vers, qui
          commencent par une allusion  l'_Epistre_ de Marot _au roy
          pour avoir est desrob_.

               Comme fit  Marot le valet de Gascongne.
               Mais vous quittez la cour et venez en Bourgogne;
               Sans adieu. Autrement, vos creanciers maris
               Pour estre satisfaicts vous rendroyent  sainct Pris.]




_Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en doivent jouyr._

_A Paris, par Pierre Menier, portier de la porte Saint-Victor_[93].
Sans date. In-8.

          [Note 93: Cette pice est, pour le titre et quelques
          dtails, une imitation de la _Lettre de Corniflerie_
          de Jean d'Abundance, imprime d'abord  la suite des
          _Quinze Signes_ (Voy. Brunet, _Manuel du libraire_,  ce
          mot), puis sparment  Lyon. La _Lettre d'corniflerie_
          reproduite ici a dj trouv place dans le _Recueil de
          pices joyeuses_, etc., mentionn par Debure dans sa
          _Bibliographie instructive_, t. 2, p. 40, n 3630. Elle est
          aussi indique, mais  tort, comme venant  la suite d'une
          pice du mme genre que nous donnons plus loin.]

       *       *       *       *       *

_Lettre generale autentique et perpetuel privilge d'escorniflerie,
soit pour l'entre ou issue[94] de quelque repas que ce soit._

          [Note 94: _Issue_ toit synonyme de dessert.]

Engorgevin[95], par la clemence bacchique roy des Francs Pions[96],
duc des Movinateurs[97], comte de Glace, prince des Morfondus,
marquis de Frimas, archiduc de Gele, vicomte de Froidure, damoiseau
de Neige, admiral des Gresles, vicomte de Tremblay, baron de Poylen,
capitaine des Paniers Vendangez, grand colonnel des Vents de Bize,
viel caporal de Frepaut, seigneur de Frepillon[98], commandeur des
Escervelez, grand goulpharin de Grve, prevost de la cour de Miracle
et premier messaire de nostre case prochaine;

          [Note 95: Dans la _Lettre de Corniflerie_ de Jean
          d'Abundance, c'est Taste-Vin qui se donne aussi pour roi
          des Pions, duc de Glace, comte de Gele, etc.]

          [Note 96: Francs buveurs, comme les gaillards _pions_ de
          Rabelais (liv. 2, chap. 27) et ceux que Villon nous montre
          ainsi en enfer, dans son _Grand Testament_:

               Pions y feront mate chere,
               Qui boyvent pourpoinct et chemise,
               Puis que boyture y est si chere.]

          [Note 97: Il faut sans doute lire _popinateur_ (buveur).]

          [Note 98: Dans les rues _Phelypeaux_, ou _Frepaux_, et
          Frepillon se vendoient les vieux meubles et les vieilles
          hardes. V. notre dition des _Caquets de l'accouche_, p.
          255, et notre tome 3, p. 80.]

A tous nos falotissimes et mirelifiques abbez, amis et confederez,
gaudichonnement fanfruchs, continuels millions de saluts[99], vieux,
s'ils estoient d'or ils vaudroient mieux, pris sur notre espargne, au
four de Vanves.

          [Note 99: Le _salut_ toit une monnoie d'or avec une image
          de la Vierge recevant la salutation anglique. V. notre
          tome 2, p. 191.]

Savoir faisons que pour le bon amour et zle que tous portent 
nos brocgardissimes et croustelevez cousins, tous bons pilliers
de tavernes, champgaillardiers[100], fins galliers[101], francs
lipeurs, escumeurs de marmites, vendeurs de triacle[102], gueux de
l'hostire[103], friponniers, crieurs de vieux fer, vieux drapeaux;
repetasseurs, chicaneurs, vieux laridons, briphe-miches[104],
froid-aux-dents, porteurs de rogatons[105], raboblineurs[106],
lorpidons[107], garde-clapiers, morte-paye cassez[108], ramonneurs
de chemine, dgresseurs de vieux chapeaux gras, trousse-lardiers,
rongneux, morpionnaires, chassieux, grateleux, pediculaires,
farcineux, alterez, bauquedenares[109], tatonniers, malotrus,
bailleurs de belles vessies, loqueteurs[110], besaciers, ragoins,
baille-luy-belle, bedondiers[111], vielleurs, emoleurs, beffleurs,
baille-luy-bon-branle, et generallement  tous nos ordinaires sujets
et vassaux, tous bons bigorniers[112],  ceux, pour plusieurs
causes et autres  ce nous mouvans, avons donn et octroy, donnons
et octroyons ces presentes lettres authentiques perpetuelles et
general privilge d'escorniflerie, duquel leur avons permis et
permettons jouyr et user plainement, paisiblement et franchement
par tous les lieux et endroits de nos royaumes, pays, terres,
seigneuries et dominations sous la souverainet de nostre tres-fort
et invinciblissime monarque Bacchus, et en ce faisant, pourront
corner au Corne, se saisir de la Croix blanche[113] pour chasser
le Petit Diable[114], assaillir l'une et l'autre Bastille[115],
visiter les beuvettes des Magdelaines[116], flatter et escumer la
Marmitte, demander l'Audience, se ruer sur les Trois Poissons[117],
s'asseoir aux Chaizes, mirer au Miroir, grenouiller aux Grenouilles,
jouer aux Pommes de Pin, se retirer sur le Boeuf, se deffendre au
Pourcelet, heurler aprs le Loup, ne laissant brusler la Souche, se
conduire aux Torches[118] et Lanternes, prendre plaisir au Cigne
blanc et rouge, s'accomoder avec le Fer de Cheval, se rafraichir
 la Heure[119], parfois  la Corne[120], voguer la Galre[121],
entrer en l'Arche de No, contempler la Blanque, se mettre  l'ombre
de l'Orme, prendre l'Escu d'Argent[122] et plusieurs autres lieux
estans en nostre obeyssance, et d'une mesme traitte jouer souvent des
gobelets, desseicher verres, hanaps, taces, couppes, godets; vuider
brocs, barils, flacons, bouteilles, calebasses; alleger quartes,
pintes et chopines; n'espargner vin sec, hypocras, rosette[123],
bastard[124], Romeny, muscadet[125], blanc, clairet et fauveau;
donner cargue  Beaune, Orleans, Ay, Irancy[126], Gascongne, Grce,
Anjou, Seure, Seurne, Saint-Clou, Argenteuil, Icy et Panorille;
leur defendant trs expressement la cervoise, la Belle Guillemette
Tourne-Moulin[127], la tezanne, la godalle[128], la bire, si ce
n'est en cas d'urgente alteration, et d'avoir trop croqu la pie[129]
et trop souffl en l'encensoir, et non autrement; donnant une allarme
 jambons, andouilles, cervelats, eschignes et semblables vieux
aiguillons.

          [Note 100: Coureurs des mauvais lieux dont toit remplie la
          rue du Champgaillard. V. notre tome 3, p. 44.]

          [Note 101: Coureurs de galas, hommes de joyeuse humeur.]

          [Note 102: Vendeurs de _thriaque_, la grande panace
          du moyen ge. _Triacleur_ se disoit encore alors pour
          charlatan. V. Rgnier, satire 13, v. 230.]

          [Note 103: Gueux de l'hpital, selon Oudin, au mot
          _Hostire_ de son _Dict. fran.-espagnol_. Pasquier
          (_Recherches de la France_, liv. 8, ch. 42) et aprs lui
          Furetire, dans son _Dictionnaire_, prtendent  tort qu'on
          les appeloit ainsi parce qu'ils alloient fleuretant les
          huis des maisons. Rabelais parle des gueux de l'hostire
          (liv. 1er, ch. 1er, et liv. 5, ch. 11).]

          [Note 104: _Grand mangeur de miches._ Je croirois
          volontiers que c'est par ces mots, et non par ceux de
          _brise-miches_, qui n'en sont qu'une altration, qu'on
          dsigna d'abord une rue bien connue de Paris, dans le
          quartier Saint-Merry.]

          [Note 105: Vendeurs de reliques et d'oraisons (_rogatum_,
          prire). Rabelais se sert de cette expression, et Henri
          Estienne veut qu'on appelle ainsi les moines, pour ce que,
          dit-il, ils ne vivent que des aumosnes des gens de bien.
          (_Apologie pour Hrodote_, t. 1er, p. 536.)]

          [Note 106: Raccommodeurs de souliers et autres
          rapetasseurs. (Est. Pasquier, _Lettres_, liv. 10, lettre
          7.)]

          [Note 107: Lourpidon, vieux sorcier qui joue un rle dans
          l'_Amadis_.]

          [Note 108: Par _morte-paye_, pour l'homme de guerre, on
          entendoit ce que nous appelons aujourd'hui _demi-solde_.]

          [Note 109: Il faut peut-tre lire _poquedenares_, gens peu
          pourvus d'argent.]

          [Note 110: Mendiant couvert de loques. On disoit plutt
          _loqueteux_.]

          [Note 111: Joueurs de _bedon_, sorte de cornemuse. Dans
          les comptes d'Isabeau de Bavire, on trouve nomms Pierre
          de Ryon et Jehan Chevance en cette qualit. V. Le Roux de
          Lincy, _Femmes clbres de l'ancienne France_, t. 1er, p.
          637, 641.]

          [Note 112: Ceux qui entendent _bigorne_, c'est--dire
          l'argot.]

          [Note 113: Cabaret frquent par Chapelle, et qui se
          trouvoit prs du cimetire Saint-Jean, dans la petite rue 
          laquelle il avoit donn son nom.]

          [Note 114: Le _Petit-Diable_ toit prs du Palais. V. _Ode
           tous les cabarets_, dans _le Concert des enfants de
          Bacchus_.]

          [Note 115: L'un des deux cabarets qui s'appeloient
          _Bastille_ se trouvoit encore, en 1788, rue de l'Arbre-Sec,
          prs du cul-de-sac qui en a gard le nom.]

          [Note 116: Taverne qui se trouvoit sans doute prs de
          l'glise de la Magdelaine en la Cit, non loin, par
          consquent, de la Pomme-de-Pin, et dont Saint-Amant a parl
          quand il a dit, dans sa pice des _Cabarets_:

               Paris, qui prend pour son Helne
               Une petite Madelaine.]

          [Note 117: Il existoit  Paris, au XVIe sicle, deux
          cabarets de ce nom: l'un faubourg Saint-Marceau, dont
          il est parl dans les _Contes d'Eutrapel_; l'autre prs
          du Palais, cit par Larivey  la scne 6, acte 2, de la
          comdie de _la Vesve_.]

          [Note 118: Les _Torches_, mentionnes avec honneur dans
          l'_Ode  tous les cabarets_, se trouvoient au cimetire
          Saint-Jean. En 1690, selon _le Livre commode des adresses_,
          c'est un nomm Martin qui toit matre de cette taverne.]

          [Note 119: Il y avoit en 1603 un cabaret de _la Hure_ rue
          de la Huchette (_L'Estoille_, dit. Michaut, t. 2, p. 347).]

          [Note 120: Ce cabaret existoit ds le temps d'Erasme dans
          le quartier des Ecoles. On lit dans l'_Ode  tous les
          cabarets_:

               Je prefre au meileur collge
               La _Corne_ en la place Maubert.]

          [Note 121: Il y avoit  Paris plusieurs tavernes de ce nom.
          La meilleure toit rue Saint-Thomas-du-Louvre.]

          [Note 122: Ce cabaret, qui se trouvoit dans le quartier
          de l'Universit, est cit comme l'un des plus fameux dans
          la mazarinade ayant pour titre: _Discours facecieux et
          politique, en vers burlesques, sur toutes les affaires du
          temps_, etc.; Paris, 1649, in-4. C'est le matre de cette
          taverne qui avoit invent ces soupes nommes  cause de
          lui _soupes  l'cu d'argent_, et dont Boileau a donn la
          recette quand il a dit dans sa 3e satire:

               Que vous semble . . . . du got de cette soupe?
               Sentez-vous le citron dont on a mis le jus
               Avec un jaune d'oeuf ml dans du verjus?]

          [Note 123: Vin de teinture (aligant), selon Cotgrave.]

          [Note 124: Vin de Grce, clbre depuis long-temps en
          France, comme on le voit par un passage de Gringore. Sa
          vogue se maintint mieux encore en Angleterre; on en trouve
          la preuve dans les vieux dramatistes anglois. V. aussi le
          _Henri IV_ de Shakspeare.]

          [Note 125: Vin de friandise alors trs recherch.
          Courval-Sonnet en parle ainsi dans une de ses satires:

               Les exquis muscadets, appels vins de couche,
               Sont toujours reservs pour la friande bouche
               De ces bons financiers qui n'espargnent nul prix.]

          [Note 126: Le vin d'Irancy, petite ville  trois lieues
          d'Auxerre, toit clbre. Larivey en parle  la scne 6 de
          l'acte 2 de _la Vesve_, et l'Auxerrois Roger de Collerye
          fait dire  _monsieur de Dea_:

               Or il est temps partir d'icy
               Pour aller boire  Irency
               Et engager robe et pourpoint.

          _Les oeuvres de Roger de Collerye_, nouvelle dition,
          donne par M. Ch. d'Hricault, (_Biblioth. elzevirienne_,
          p. 152.)]

          [Note 127: Sans doute une marchande de _coco_ de ce
          temps-l, portant sur sa fontaine, comme ses confrres
          d'aujourd'hui, un petit moulin de fer blanc toujours ailes
          au vent.]

          [Note 128: De _good ale_ (bonne bire), boisson angloise
          qui avoit t importe chez nous lors de la conqute, et
          qui n'y avoit pas fait fortune. On la renvoyoit volontiers
           ceux qui l'avoient apporte et aux Flamands. V.
          Froissard, chap. 59, et Marot, _Ballade sur l'arrive de M.
          d'Alenon en Hainaut_.]

          [Note 129: _Croquer la pie_, boire, sucer le _piot_, tre
          bon _pion_. Selon Leroux (_Dict. comique_), _pie_ se disoit
          pour ivre, saoul, imbu de vin.]

En outre enjoignons  nos dits sujets que, en cas d'escorniflerie,
autant maistres que valets trinquent (_tanquam sposus_) tant que les
larmes leur en viennent aux yeux,  la mode du bon pion Biffaut et
son valet Riffleandouille[130], qui mieux vaut.

          [Note 130: Ce personnage burlesque figure aussi dans
          l'trange pice de Sigongne, _le Ballet des Quolibets,
          dans au Louvre et  la maison de ville par Monseigneur
          frre du roy, le quatrime janvier 1627_. Seulement
          Rifflandouille n'y est pas valet; il est pass capitaine.]

Et davantage, leur commandons trs expressement qu'en quelque part
ou lieu que ce soit, l o ils trouveront aucun de quelque estat ou
qualit qu'ils soient, qui se voudront mesler d'entremettre et user
du dit privilge d'escorniflerie (s'ils n'en ont lettres speciales
et generales, telles et semblables que ces presentes), de ne les en
laisser jouyr, ains les condamner sur le champ en telle amende qu'ils
verront estre  faire par raison.

Et encore par ces dites presentes deffendons generalement  toutes
personnes, tant soient mestoudins[131] ou esvetez, de ne troubler ou
empescher nullement nos dits subjets et vassaux, ny aucuns d'iceux,
en la jouyssance de leur dit present privilge, et, en ce faisant
(pour harnois de gueule), ne prendre n'exiger d'eux aucuns deniers,
or, argent, ny gage quelconque, nonobstant l'ordonnance d'un commun
usage qu'on dict:

  A Paris,  bon usage,
  Qui n'a argent si laisse gage;

et ce sur peine d'encourir nostre perpetuelle disgrace.

          [Note 131: Garons fringants et bien mis, _mirolets_, selon
          Cotgrave.]

Si donnons en mandement par ces mesmes presentes  nostre
rubicondissime conseiller Magistrum Trigorinus Triory, ou, en son
absence,  son lieutenant, le seigneur d'Ortouaillon, qu'il fasse
ces presentes publier par tous les endroits de nostre obeyssance,
et icelles face observer inviolablement de point en point selon
leur forme et teneur, nonobstant l'amy Baudichon[132], ny Gautier
ou Mitaine,  ce contraires: car tel est nostre plaisante et
envine volont. Donn en poste,  nostre chasteau d'Appetit, pres
Longue-Dent, et l'avons fait sceller par nostre grand chancelier de
paste d'eschaudez[133], par faute de cire bleue, et sign par maistre
Cruche Hebriaque[134], nostre grand secretaire et premier chambelan
du Port-au-Foin, baill l'an entier, au mois qui a si a, le jour si
tu n'en a cherches-en, si tu en trouves si en prend, et au-dessous
la chasser, par nostre greffier Belle-Dare, autrement dit Maunourry;
voulons au surplus foy estre adjouste au vidimus de ces presentes,
comme au foye d'un canard  la dodine[135], pourveu qu'elles soient
collationnes  l'original d'icelles. Ce fut fait s presances
de Robinet Trinquet, seigneur de Nifles; Grisard, chastelain de
Tremblemont, controleur Gelard des Mouches Blanches; Floquet-Javelle,
grand escuyer des Mules aux talons, et autres seigneurs des Morfondus.

          [Note 132: Personnage d'une trs ancienne chanson qu'on
          trouve dj dans les mystres. L'ami Baudichon toit si
          bien devenu un type de joyeuset que l'on disoit, selon
          Cotgrave, _faire le mibaudichon_, ou simplement _faire le
          mib_, pour vivre follement.]

          [Note 133: Ce passage seul suffiroit pour prouver que les
          _chauds_ ne sont pas une invention du ptissier Favart,
          pre du pote; mais on savoit dj que, ds le XIIIe
          sicle, on les connoissoit. Ils sont dsigns dans une
          charte de cette poque par cette priphrase: _Panes qui
          dicuntur eschaudati._]

          [Note 134: Bonne pour l'ivresse, de _ebrius_, ivre.]

          [Note 135: La _dodine_ toit une fameuse sauce  l'oignon,
          bonne surtout pour les canards. Rabelais (liv. 4, ch. 32)
          parle dj de _canars  la dodine_.]

       *       *       *       *       *

_Declaration de ceux qui ne doivent jouyr du privilge et droict
d'escorniflerie._

    Nous n'entendons avecques nous
  Recevoir le vin de Lion,
  Savoir: gens plein d'ire et courroux
  De noise et de rebellion,
  Jureurs, faiseurs de millions
  De blasphmes trs execrables;
  Ceux-l, avec Pigmalion,
  S'en voisent boire  tous les diables.

    Le vin de Bone, pareillement,
  N'est receu en nostre banquet.
  Sont vilains qui incessamment
  N'ont que d'ordes vaines caquet,
  Leur langue souillans au bacquet
  D'infections  tous propos.
  Arrire de nostre banquet
  Bouquins de luxure supposts.

    Vuidez d'icy, melancholiques,
  Vieux resveurs farcis de chagrin,
  Frenezieux et fantastiques;
  Vers nous de credit n'avez grain.
  De vous aussi ne voulons brin,
  Qui, tenant du vin de pourceau,
  Vous yvrs et dormez soudain
  Comme porcs aprs le morceau.

       *       *       *       *       *

_Responce des Lyonnistes, Boucquins et Porcelins._

  La terre les eaux va beuvant,
  L'arbre la boit par la tremine,
  La mer espesse boit le vent
  Et le soleil boit la marine;
  Le soleil est beu de la lune,
  Tout boit  son ordre et compas.
  Suivant ceste reigle commune,
  Pourquoy donc ne boirons-nous pas?

       *       *       *       *       *

_Ceux qui jouyront dudit privilge d'escorniflerie_

  Tous ceux qui ont le vin de singe
  Joyeux, disant le mot,
  Soit d'Oriane ou de Marsinge,
  Sont bien venus en nostre escot;
  Part auront  nostre piot
  Pour leur gaillardise et plaisance,
  Et tous ceux de vin de marmot
  Ne tendans qu' resjouyssance.




_L'estrange ruse d'un filou habill en femme, ayant dupp un jeune
homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage._

Sans lieu ni date, in-8.


Il est comme impossible d'esviter les ruses des filoux de Paris, puis
qu'elles sont precautionnes de tant de douceur et de naifvet qu'il
semble n'estre permis  un homme de bon jugement d'en avoir aucune
sorte de doute, la malice des dits filoux estant monte en un point
qui leur faict entreprendre des choses dont l'invention paroist estre
plustost partie d'un cauteleux demon que de l'esprit d'un homme.

Il n'y a pas encores huict jours qu'un jeune homme d'assez bon lieu,
faisant profession de lettres, que par raison secrette je nommeray
Orcandre, estant en chemin pour s'en retourner en son logis, que
l'on dit estre dans la rue Sainct-Jacques, il y auroit rencontr un
filou habill en femme, merveilleusement bien desguis, qui, aprs
une profonde reverence, luy dit (avec une effronterie inconcevable):
Monsieur, je crains que vous n'ayez perdu le souvenir de m'avoir
veu en la compagnie d'une personne qui vous honore fort. A quoy
Orcandre, aprs l'avoir attentivement regarde avec beaucoup
d'estonnement, luy respond: Madame, il se peut faire que j'ay eu
l'honneur de vous voir en quelque part; mais il y a donc fort long
temps, puis qu'il ne m'en est rest aucune sorte de memoire.

Sans mentir, luy repart le filou, je suis extremement marrie de quoy
vous ne vous souvenez point d'avoir parl  moy, et encore plus
de me voir si peu console du mal et de la peine que je souffre
depuis un an ou environ qu'il y a de cette veu, o je me trouvay
si fort touche de la bont de vostre humeur que depuis les desirs
d'en gouster les fruicts  mon aise ne m'ont pas seulement gehenn
l'esprit et l'ame, mais mesme m'ont faict mespriser mille rencontres
qui se sont offertes pour me marier avantageusement.

Ces paroles plaines de miel ayant doucement frapp l'oreille
d'Orcandre, et quant et quant les organes de sa voix, il en perdit
comme la parole, se laissant emporter dans l'espoir d'une fortune o
il n'avoit jamais pens, et qu'il croyoit indubitable.

De quoy le filou s'appercevant, et que son dessein ressissoit
si bien en ses premiers effects, en continuant sa pointe, dit 
Orcandre: Et quoy! Monsieur, d'o procde le silence que vous gardez
si fort? Est-ce  cause de me voir si hardie  vous descouvrir
ma passion? Si cela est ainsi, representez-vous la nature de la
parfaicte amour, et vous trouverez qu'elle auctorise en tout point la
force de mon courage, qui me faict parler de la faon.

Orcandre ayant un peu repris ses esprits, luy repart qu'il
s'estimeroit heureux si elle ne se mescontoit point et ne le prenoit
pour un autre, et lui tesmoigneroit en toute sorte d'occasion qu'il
estoit personne  aymer parfaictement une femme qui l'obligeroit 
cela par la douceur et par la modestie.

Ceste repartie donnant plainement  cognoistre au filou que
Orcandre avoit desj un pied dans le pige, il ne s'oublia point de
poursuivre pour attaindre la fin de son dessein, et  cet effet de se
servir particulierement des choses qui pouvoient desgager l'esprit
d'Orcandre de toutes les craintes dont il pouvoit estre touch.

Il luy dit donc que ce n'estoit point en plaine ru o il falloit
parler d'affaires, et qu'elle seroit trs aise que ce fut en quelque
honneste lieu que Orcandre choisiroit chez ses amis, o elle luy
feroit entendre plus particulierement ses intentions, et voir que les
biens dont elle avoit la libre possession et jouissance estoient plus
que suffisans  leur faire gouster les douceurs d'une vie tranquille,
et que mesme elle avoit grande raison de rechercher l'appuy d'un
homme faict comme luy, pour mieux regir et gouverner les effects de
ses negoces.

Ceste proposition parut si douce en l'esprit d'Orcandre, qu'en mesme
temps elle y fut si fort empreinte, qu'il sembloit que ce pauvre
abus ne respiroit plus qu'un air de langueur en l'attente du jour
qu'on devoit parler plus precisement de cette affaire, et par effect
il luy dict:

Madame, puis qu'il vous plaist me faire le bien et l'honneur de
me rechercher en une chose que je ne crois point meriter, ce sera
donc, si vous l'avez pour agreable, chez ma cousine de Vauguerin,
fort honneste femme et bien congnue pour sa vertu, que nous pourrons
traicter de toutes les conditions necessaires en une semblable
rencontre; l o vous pourrez apprendre que, si la fortune m'a
est avare de biens, du moins ne l'a-elle pas est de reputation 
l'endroit de toute la famille dont je suis issu. A quoy le fillou luy
fit responce en ceste sorte:

Vous avez la faon trop aimable, Monsieur, pour estre autre que je ne
me suis imagine, et je prens le ciel  tesmoin si je desire d'autre
caution pour m'asseurer de vostre vertu et du merite de la maison
de votre naissance. Or, puisque l'heur m'en a voulu de vous avoir
dispos au mesme point o je desirois vous voir, je demeure fort
volontiers d'accord du lieu que vous avez choisi pour conferer nos
volontez avec celles de vos amis et connoissans, et vous prie que ce
soit au plustost, car je crains que la longueur ne donne moyen  mes
parens de destourner une chose que je desire faire malgr eux, et
dont je souhaite pationnement l'arrive.

Pour esviter d'escrire tant d'autres discours qu'ils eurent ensemble
sur ce subject, je diray seulement qu'il fut resolu que le lendemain,
 deux heures de releve, on se trouveroit chez la dite de Vauguerin,
cousine d'Orcandre,  quoy il fut satisfaict et de part et d'autre.

Au quel lieu ledit Orcandre avoit assembl beaucoup de personnes
d'honneur, des connoissans, qui estoient extrmement aises qu'une si
bonne occasion luy fut escheu, s'asseurans qu'il la mesnageroit 
son advancement et  la grandeur de sa fortune.

Les compliments de part et d'autre ayant est parachevez, le filou,
qui n'avoit point oubli de se parer pour rendre sa commedie plus
accomplie, ne manqua point aussi de joindre  cet apas celuy d'un
visage riant, plain de douceur et de bonne grace; et, ayant jug
qu'il estoit temps de commencer sa harangue trompeuse, il dit:

Messieurs, je m'asseure qu'il n'y a pas un de vous qui ne sache bien
le subject de cette assemble, et que les grands discours ne sont pas
tousjours ceux qui advancent les choses, celle-cy particulierement
n'en desirant point de semblable. Je n'ay donc rien  vous dire,
sinon qu'il y a plus d'un an que j'ayme Monsieur que voil, parlant
d'Orcandre, et que je desire luy en donner une forte preuve par le
lien que je recherche, n'estant pas maintenant  m'informer de ses
biens, et voudrois qu'il eust faict la mesme chose des miens, afin
qu'il vous peut faire entendre luy-mesme en quoy ils consistent; et,
pour vous les exprimer sommairement, je vous diray que je possde par
succession, tant de pre que de mre, trois maisons, dont la moindre
est loue six cens livres, des heritages  plus de huict cens livres
de revenu, et environ huict ou neuf mil livres en marchandise qu'on
amne  Paris par batteau; et, s'il y a quelqu'un qui en doute,
je seray trs aise qu'on diffre de parachever la chose commence
jusques  ce que, par une bonne information, on aye receu dans
Melun, lieu de ma naissance et de ma demeure, le tesmoignage des
veritez que je vous dis; ne craignant rien, sinon que, nos desseins
venans  s'esventer, mes parens n'y apportent de l'empeschement 
leur possible, me remettant toutes fois  tout ce qu'on en voudra
faire.

Ce pauvre Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez furent si fort
esblouys de la naifvet dont le filou desguisoit si bien sa malice
et sa ruse qu'en mesme temps ils dirent tous ensemble qu'il n'estoit
pas besoin de s'informer davantage, craignant de perdre pour vouloir
trop serrer, et mesme que les parens n'empeschassent un effect qu'ils
estimoient estre le plus haut degr o la fortune d'Orcandre pouvoit
jamais monster.

Tellement qu'en mesme temps le filou fut suppli  se resoudre
de faire quelques largesses de ses biens  Orcandre en faveur du
mariage. A quoy ne faisant aucune difficult: Je luy donne de bon
coeur, dit-il, dix mil livres en consideration de l'amour que je luy
ay port et luy porte encore plus que jamais.

Cette donnation de vent et de fume fit naistre des impatiences
nouvelles  Orcandre et  tous ses amis que les choses fussent
promptement faictes, en sorte qu'ils demandrent au filou s'il
desiroit passer outre; que, pour eux, ils ne demandoient aucun delay.

Le filou, mesnageant ceste chaleur pour le dernier article de son
roolle, leur dict: Messieurs, differons encore quelques jours, afin
que, par la vente que je desire de faire d'un batteau de foin que
j'attends de jour  autre, je puisse avoir en main de quoy rendre
celuy de nos nopces plus solemnel et plus celbre, ne desirant pas
qu'il en couste  personne qu' moy.

Ceste dernire ruse fit un puissant effect pour son dessein: car et
Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez, enivrez de l'esperance
d'une chose dont la feinte estoit si accomplie par les desguisemens
que le filou y praticquoit, lui dirent: Madame, si peu de chose ne
nous doit arrester en si beau chemin; sachez que vous ne recherchez
pas l'alliance d'un homme qui manque d'amis et de connoissances; nous
nous offrons de luy donner la main en tout ce qui nous sera possible,
et, si nos forces ne s'y trouvoient assez grandes, nous ne craindrons
pas d'y employer encores celles de nos amis, puis que c'est pour une
si bonne oeuvre.

Messieurs, il en sera tout ce qu'il vous plaira, luy repart le
filou, et, en quelque faon que le tout se paracheve, je le tiendrai
tousjours  grand bonheur pour moy.

La partie ayant est remise au lendemain matin, on ne manqua point de
se trouver, sur les huict heures, chez la dite de Vaugrin, o, les
dernires resolutions du mariage ayant est prises, et la donnation
de dix mil livres faicte par le filou  Orcandre, en faveur de
nopces, renouvelle par plusieurs fois, il fut deliber de faire les
fianailles, pour ne rien obmettre en un si beau dessein.

Les fianailles estant faictes, le filou se voit importun de
toutes parts de prendre les presens qu'on luy offroit  la foulle,
les quels il recevoit avec beaucoup de froideur, faisant semblant
d'estre fasche de la despense o l'on se mettoit. Cependant on parle
du disner, qu'on avoit faict apprester au logis d'un de ceux qui
s'estoient tousjours trouvs aux assembles, et se mit-on en peine
d'avoir un carrosse  prix d'argent pour le reste de la journe,
tellement que, l'heure du disner estant venue, on emmena le fianc et
la fiance en grande magnificence dans le dit carrosse, o estoient
aussi tous les connaissans d'Orcandre, ravis du bonheur qui lui
estoit arriv, et tesmoignoient mesme en avoir quelque sorte d'envie.

Pendant le disner, il ne fut parl que du negoce que l'on pouvoit
faire par eau; en quoy le filou tesmoignoit par ses discours avoir
une grande experiance, ce qui augmentoit tousjours d'autant plus
l'oppinion de ceux qu'il trompoit si couvertement.

L'aprs diner fust convertie en visites que l'on fit, par la
commodit du dit carosse de louage; et, sur l'entre de la nuict,
le fianc et la fiance, aprs avoir pris cong de la compagnie,
s'en retournrent au logis de la dite de Vaugrin, o le filou,
desirant clorre son dessein par une dernire feinte, fit semblant de
se trouver mal, en attribuant la cause au carrosse, dont il disoit
n'avoir point accoustum les secousses; et en mesme temps, la bonne
femme de Vaugrin prenant dans l'un de ses coffres la meilleure de
ses robbes et beaucoup d'autres hardes, elle en couvrit ce plus
que hardy filou; ce qui l'ayant mis en bel humeur, il commena de
caresser Orcandre, le priant de ne s'ennuyer pas, et l'asseurer que
le lendemain, aprs avoir receu de l'eglise ce qu'ils en devoient
esperer en leur mariage, il cueilleroit  son aise les fruicts qu'il
s'en estoit promis; et cependant il entretenoit sa duperie par
quelques baisers, dont il ne luy estoit point chiche.

Le lendemain venu, le filou se leva environ une heure avant le jour,
et, faisant semblant de craindre de n'estre pas assez matinire[136]
pour aller aux espousailles, il esveilla Orcandre et luy dict:
Monsieur, avez-vous oubli ce qui fut resolu hier au soir avec
messieurs vos amis et connoissans? Prenez garde: je m'assure qu'ils
seront bien tost icy. Et ayant dit la mesme chose  la dite de
Vaugrin, pour rendre sa fuitte moins dangereuse, il demanda si l'on
ne pourroit point avoir de la lumire pour s'habiller, afin que ces
messieurs venant ils les trouvassent tous prests. Et la dite de
Vaugrin luy ayant respondu qu'elle alloit se lever, et qu'en aprs
elle trouveroit bien moyen d'allumer la chandelle, le filou, encores
qu'il sceust bien qu'il ne falloit que sortir la porte de la chambre
pour aller aux aisemens, luy repart: Vrayment, Madame, vous ne me
sauriez obliger d'avantage qu'en faisant ce que vous dictes: car,
estant extremement presse, comme je suis, d'aller  la scelle, je
ne puis gures attendre davantage et n'ose en entreprendre le chemin
sans lumire, craignant que les aisemens ne soient fort esloignez
de ceste chambre et de me blesser en la monte, o il faict encore
bien noir. La bonne femme de Vaugrin, ne se deffiant de rien, luy
repart de rechef: Puis que vous estes si presse, vous n'avez qu'
ouvrir la porte, dont elle luy donna en mesme temps la clef, et vous
trouverez les aisemens  deux ou trois montes au dessus, sans aucun
danger et sans aucune peine.

          [Note 136: Le mot _matinier_ se disoit alors pour matinal.
          On ne dit plus gure _matinire_ qu' propos de l'toile du
          matin.]

Cet insigne filou, qui avoit vestu les habits de la dite de Vaugrin
sur les siens, et avoit les mains pleines de bagues et autres presens
qu'on luy avoit faicts le jour auparavant, qui se montoient  plus de
deux  trois cens livres, ayant ouvert la porte, il prit la fuitte,
et laissa le pauvre Orcandre et la bonne femme de Vaugrin dans des
estonnemens et des desplaisirs incroyables.

Voil, sans aucun artifice, le recit de ce qui a est dict et faict
de plus remarquable en ceste rencontre.




_Le Passe-port des bons Beuveurs, envoy par leur prince pour
conserver ses ordonnances, dedi  ceux quy sont capables d'en jouir.
Ensuitte la lettre generalle d'escorniflerie[137] et l'arrest des
Paresseux._

          [Note 137: Cette suite manque, malgr l'annonce du titre.
          La _Lettre gnrale d'corniflerie_ est sans doute la mme
          que nous avons donne dans ce volume. Quant  l'_Arrest des
          paresseux_, nous n'avons pu le retrouver.]

_A Paris._

S. D. In-8.


A tous presens, passez et  venir. De la part de monseigneur,
monseigneur le recteur, vice-recteur, doctorateur, chancelier,
garde des bouteilles, procureur general, controlleur des viandes
et autres subjects du corps chancelant de l'universit bachique
establie pour l'erudition de ceux quy aiment  savourer le nectar, et
principallement les enfans de ceste celbre ville de Paris, soubs la
protection de monseigneur, salut et dilection sempiternelle en celuy
quy _primus plantavit vineam_.

Comme ainsy soit ceux qui font profession de bien laver leurs tripes
du jus quy sort des pipes, comme a fort bien remarqu Bruscambille
sur le quatrime chapitre de l'epitre _Ad ebrios, in vino veritas_,
la verit est dans le vin, comme le vin dans la bouteille, que
nous susdits, desirant satisfaire  ce point assez  la verit,
savoir faisons  tous ceux qu'il appartiendra qu'aujourd'huy
nostre bien-aim et tous nos consorts, aprs avoir est interrog
sur plusieurs points, ayant beu en prelude  la sant du roy, _
la Royale_, _ la Ducale_, _ la Turcque_, _ la Grecque_, _ la
Suisse_, _ la Pistache_, _ la Romanesque_, _ la Grimouche_, _ la
Comedienne_, _en Joueur de paume_, _ l'Occasion_, _en Vigneron_,
_en Musicien_, _en Je ne say qui intermedium_, _ la Sourdine_, _
la Bobille_, _en Tirelarigot_[138], _tanquam sponsus_, _sicut terra
sine aqua_, _en Courtier_, _en Epilogue_, etc., etc., etc., etc.,
etc., etc.; aprs avoir recogneu par amples certificats qu'ils sont
tonsurez et qu'ils peuvent d'un poignet asseur lever le cul d'une
bouteille; que leurs escripts savans leur serviront de commencement
 leur dessert  conter merveilles; qu'ils boivent le vin par les
nazeaux comme l'arc-en-ciel fait des eaux; que jamais le soleil
ne les a veu lever si matin qu'ils n'eussent beu, et qu'au soir
jamais la nuict noire, tant fust-il tard, ne les aye veu sans boire,
ont acquis honorifiquement les degrez de docteurs en la facult de
l'Universit bachique.

          [Note 138: L'expression _boire  tire-larigot_ a donn
          lieu  une foule d'tymologies singulires que nous ne
          rpterons pas ici. Selon nous, elle quivaut  celle-ci:
          _boire  tire gosier_, le vieux mot _larigaude_ signifiant
          en effet _gosier_, d'aprs le _Dictionnaire des termes du
          vieux franois, ou trsor des recherches et antiquits
          gauloises et franoises_, par Borel.--Quant aux autres
          faons de boire indiques ici, nous ne savons comment les
          expliquer.]

Voulons et faisons savoir  tous ceux de nostre dicte caballe que,
pour les recompenser de leurs vertus et merites, il leur sera permis
de vivre jusqu' leur mort, en depit de tous ceux quy y voudront
mettre empeschement, et leur dite mort ne sera qu'un passage
pour aller escorniffler en l'autre monde et _in transmigrationem
Babilonis_, c'est--dire qu'ils seront logez par etiquette dans un
merveilleux chasteau, dont la description s'ensuit[139]:

          [Note 139: Cette description est une imitation de celle du
          pays de Coquaigne, telle qu'elle se trouve fort au long
          dans l'un des fabliaux publis par Mon (t. 4): c'est
          _li Fabliaus de Coquaigne_. Rabelais s'en toit inspir
          auparavant pour le curieux tableau qu'il a fait de l'_Ile
          de Papimanie_ (voy. d. de l'Aulnaye, in-12, t. 2, p. 121),
          et enfin Fnelon devoit un peu plus tard concevoir dans le
          mme esprit, et sans doute d'aprs la mme inspiration, sa
          fable de l'_Ile des Plaisirs_.]

Premierement, le pont levis dudict chasteau est faict de pain de
Gonnesse.

Les fossez sont pleins de bons vins muscat, o l'on voit
ordinairement potage gras et espiss  la mode des Suisses, gigots
de moutons, jambons tous en vie quy se jouent dedans en guise de
brochets et de carpes.

Les murailles sont faictes de grosses pices de boeuf sal entasses
les unes sur les autres en faon de pierres de taille.

Les moulures frises, corniches et architectures sont composez de
cervelas, andouilles, boudins et saucisses.

La tapisserie qui est dedans ne sont que perdrix rosties, oisons
farcis, pastez chauds, levraux  la sauce douce, poulets fricassez,
salades, grillades, capilotades et carbonades.

La fontaine du lieu est tousjours pleine de hachis et de salmigondis.

Les portes sont composez de belles, bonnes et friandes tartes
attachez avec des gonds de macarons et biscuis.

La court est pave de toute part de drages, poix musquez, noix
confites, muscadins et mirobolans.

La couverture est faite d'ecorce de citron, arrange comme fines
ardoises.

L'arsenac dudict chasteau est remply d'un grand attiral de poilles,
de poillons, bassins, chaudrons, lechefrites, pots, pintes, chopines,
cruches, assiettes, escuelles, plats, cuillers, fourchettes, grils,
cousteaux, chesnets, chandeliers, lampes, broches, marmites, bancs,
tables, tabourets, landiers, chaudires, seaux, nappes, serviettes,
tisons, fagots, busches, bourres, entonnoirs, verres, tasses,
gondoles et autres menus fatras.

Certifions toutes lesdites choses certaines et veritables; mandons
 tous ceux quy ne le voudront croire d'y aller voir: car tel est
nostre plaisir.

Enjoignons  tous nos ordres fessiers, je veux dire officiers, de
ne jouir de ladicte escorniflerie sans au prealable avoir pris de
nos lettres, et deffendons  tous nos subjects de l'un et l'autre
sexe, de quelque qualit et condition qu'ils soient, de troubler ces
presentes.

Donn en nostre chasteau de Breses,  onze heures du matin, jour
de septembre trente-deuxime, quatre mille quatorze cens quatorze
vingts quatorze ans, quatorze mois, quatorze septmaines, quatorze
jours, quatorze heures, quatorze minutes et quatorze momens aprs la
creation du monde.

                                   Sign:
                                         BOY-SANS-SOIF,
                                   et HARPINEAU[140], _Secretaire_.

          [Note 140: Ce Harpineau, ou plutt Herpinot, toit un
          farceur qui jouoit ses farces aux halles. Nous publierons
          dans nos volumes suivants quelques pices parues sous son
          nom. M. Leber a parl de lui dans son livre sur Tabarin:
          _Plaisantes Recherches d'un homme grave sur un farceur._]




_Factum du procez d'entre messire Jean et dame Rene._

                         Quicquid tentabat dicere versus erat.

S. D. In-8.


    De Mesme[141],  toy-mesme semblable
  Pour la justice inviolable,
  Et vous, les anges du conseil
  De vostre Mesme non pareil,
  Il vous faut la verit dire.
    Il est vray que nostre messire,
  Clerc alors, alors escolier,
  Laque alors et seculier,
  Je ne say pas en quelle anne,
  Des mains de madame Rene
  A reeu la somme de tant,
  Mais sans luy demander pourtant.
    Comme il se plaignoit  sa tante,
  Sa compagne, outre son attente,
  Avec des escus intervint,
  Dont il en prit environ vingt.
  Eust-il refus leur bel offre?
  Elles en ont d'autres au coffre!...
  Les plus reformez sont vaincus
  Par le blond lustre des escus[142].
    Vrai est que par obeissance
  Il leur en fit recognoissance,
  Et vray qu'en l'obligation
  Il a mis la condition
  De ne payer qu'au prealable
  Il n'eust moyen. Au cas semblable,
  Il est trs veritable encor
  Que la dame, en livrant cest or,
  L'asseura que de la cedule
  Ne s'ensuivroit poursuite nulle,
  Et qu'elle en soit prise  serment:
  Il ne ment, pour luy, nullement.
  Et toutesfois dame Rene,
  Contre la parole donne,
  A tout propos, mal  propos,
  Ne le laisse point en repos.
  A peine est-il seur en l'eglise,
  O les criminels ont franchise[143].
  Elle en veut, il n'a pas de quoy.
  Necessit n'a point de loy.
  Messire Jean est pauvre prestre.
  Riche de rien l'on ne peut estre.
  Il n'a rente ny revenu,
  Gros benefice ny menu;
  Il n'a pas mesme une chapelle:
  Au blanc il est[144], blanc on l'appelle[145]:
  De tout il est destitu:
  Il n'est pas mesme habitu[146].
    Bien est vray que dame Simonne[147]
  A cure pour qui la sermonne;
  Mais ce n'est pour luy ses morceaux,
  C'est aux Angevins et Manceaux:
  Sur Monstreuil Bellay son attente
  Encore incertaine est flotante;
  Sur la Flocelire il ne peut,
  Le marquis toutesfois le veut.
  Ds qu'il aura le benefice,
  Le moindre annuel ou service,
  Il luy promet de s'acquitter.
  Soy-mesme il veut s'executer.
  Si la fortune n'en envoy,
  Il ne sait point un autre voye.
  Ses escoliers sont enlevez
  Par les jesuites arrivez.
  Il n'a plus ny landis[148], ny toiles,
  Ny chandelles: il lit aux estoiles.
  Un petit clerc des Bernardins,
  Attentif aprs ses jardins,
  Perd la memoire de l'anne;
  Un autre  demy l'a donne.
  Celuy qui payoit pour Renaut
  En Champagne a gaign le haut;
  L'un est all moisne se rendre,
  L'autre ne veut plus rien apprendre;
  La maille il n'a pas de Maill,
  D'en avoir il n'est pas taill.
  Il n'est plus de galand au monde;
  Un autre plus ne le seconde;
  Il n'est plus d'abb de Tyron[149]
  Qui le retienne en son giron.
  Un seul moyen luy reste  vivre:
  Au libraire il revoit un livre
  Et violente son humeur
  Pour corriger un imprimeur,
  Et c'est o la demanderesse
  Pour avoir de l'argent s'adresse.
    Quel besoin qu'il vint un huyssier
  Encor, appell Menecier,
  Luy signifier la requeste?
  Il a bien autre affaire en teste:
  Il soigne  la correction
  De l'espineuse impression;
  Il veille aprs le Sainct-Gregoire[150];
  Il perd le manger et le boire;
  L'Aristophane qu'il traduit
  Interrompt son repos la nuict:
  Liber encor est  la porte,
  Qui de ses feuillages apporte.
  Les escoliers chomment aprs,
  Et les imprimeurs sont tous prests
  De faire de nouveaux dimanches,
  Donnant au Blanc des formes blanches.
    Colas le Duc,  Laon, d'ailleurs,
  Emporte ses habits meilleurs,
  Et son argent; il le fait courre
  Pour essayer  le recourre;
  Il faut qu' son autre garon
  Il face rendre sa leon;
  Le Clerc le presse de sa rime;
  Il n'a pas encore dit Prime,
  Il n'a pas dit son chapelet,
  Comment aller au Chastelet?
    Sans paroistre  l'heure assigne,
  Il consent que dame Rene
  Se paye sur Pierre le Lon[151].
  Or il est  la paye long.
  Plus, il luy cede une autre somme
  Que luy doit Freval[152], pareil homme,
  Et les mois de son escolier;
  Il l'avoit j dit  Choulier,
  Qui n'a laiss de le poursuivre;
  Mais sans plaider il ne peut vivre.
    Quand au payement de tous frais,
  Despens, dommages, interests,
  De leurs nullitez il proteste,
  Puisqu'il a rendu manifeste
  A Choulier, et puis au sergent,
  Qu'il cedoit l'arrest de l'argent.
    Quant  l'usuraire demande,
  Elle en devroit payer l'amende.
  Au quatorzime chant royal,
  Tout usurier est desloyal,
  L'on doit fuir sa compagnie:
  Un saint canon l'excommunie.
    Vous avez au bon droit esgard.
  Cependant, Messieurs, Dieu vous gard!
  Vous mesme  nul autre semblable
  Pour la justice inviolable,
  Et vous, les anges du conseil,
  De vostre Mesme nompareil.

                         _Perdere scit, donare nescit._

          [Note 141: Claude de Mesme, comte d'Avaux, alors conseiller
          au grand conseil.]

          [Note 142: Les cus d'or, valant trois livres.]

          [Note 143: La plupart des glises de Paris taient lieux
          d'asile. L'enclos du Temple, le Louvre, avoient aussi ce
          privilge.]

          [Note 144: On dit d'un homme: Il est rduit au _bton
          blanc_, ou absolument rduit au blanc, quand il est devenu
          extrmement pauvre et misrable... (Leroux, _Dict.
          comique_.)]

          [Note 145: C'toit le surnom, et non pas sans doute le
          nom, du pauvre prtre messire Jean. On lui avoit donn ce
          sobriquet pour faire de lui l'homonyme de Jean le Blanc. La
          plaisanterie toit assez sacrilge, applique  un prtre:
          car on sait que, dans les pasquils irreligieux, c'est
          l'hostie qu'on personnifioit sous le nom de Jean Le Blanc.
          V. _Lgende vritable de Jean le Blanc_, 1677, in-12, pice
          comprise dans le cabinet jsuitique.]

          [Note 146: On appeloit _habitu_ un prtre qui s'attachoit
          volontairement au service d'une paroisse et qui y alloit
          dire la messe.]

          [Note 147: Par dame Simonne Messire Jean n'entend-il pas
          parler de l'Eglise, de qui l'on n'obtenoit des bnfices
          que moyennant finances, ce qui constituoit le crime de
          _simonie_?]

          [Note 148: V., sur ce cadeau qu' certain jour les
          lves faisoient aux matres, la note d'une des pices
          prcdentes, p. 41.]

          [Note 149: Philippe Desportes, qui, enrichi par la muse,
          avoit sans doute pris en piti et protgeoit le pauvre
          prtre pote. Il toit mort en 1606, c'est--dire quelques
          annes avant l'poque o cette pice dut tre crite.]

          [Note 150: Il s'agit ici, sans doute, de l'dition des
          Lettres et autres ouvrages de saint Grgoire de Nysse, que
          le P. Fronton du Duc donna  Paris en 1615, 2 vol. in-fol.]

          [Note 151: Imprimeur parisien, l'un de ceux dont messire
          Jean devoit corriger les preuves, ainsi qu'il vient de
          le dire. C'est en effet vers cette poque, en 1618, qu'il
          imprimoit. V. La Caille, p. 228.]

          [Note 152: Jean de Frval, imprimeur du mme temps. V. La
          Caille, p. 234.]




_Le Purgatoire des Hommes mariez, avec les peines et les tourmentz
qu'ils endurent incessamment au subject de la malice et mechancet
des femmes, quy le plus souvent leur sont donnes pour penitence en
ce monde. Traict non encore imprim jusqu' present, et adress 
ceux et celles quy ne se comportent en leur mesnage selon les loix de
la raison._

_A Paris, jouxte la coppie imprime  Lyon, par Franois Paget,
imprimeur._

M.DC.XIX.

In-8.


Les anciens payens, bien qu'ilz ne recognoissent le mariage pour un
grand mistre, comme nous, estoient neantmoing en ce subject plus
religieux que nous: car ils estimoient que les mariz estoient les
maistres du corps et de la substance des femmes, pour en disposer 
leurs plaisirs.

Et maintenant l'on voit ordinairement que quelques hommes pensent
prendre des femmes pour en tirer de la compagnie, de l'amiti,
de la consolation en leurs adversitez, et neantmoing, quand ils
mnent leurs femmes en leurs maisons, ils mettent le plus souvent
un enfer pour les tourmenter incessamment et pour combler leur vie
de toutes les misres et tribulations, et ce quy est la cause du
raccourcissement de leurs jours.

Car souventefois il se trouve des femmes quy font honte  des furies
infernales, nes en ce monde pour tourmenter leurs maris; et encore
en ces ames molles d'hommes, quy, trop uxorieux[153] et attendriz
de ce sexe, trouvent estrange que des maris usent quelques fois de
main mise, les quelles  tout le moins doivent recognoistre que les
maris ont autant de puissance sur les femmes que l'esprit sur le
corps en servitude, pour ne perdre la dignit que Dieu luy a donne,
ce qui occasionne les maris de chastier les femmes quand, au lieu
de fidelles compagnes, elles veulent estre la gne, la torture et
la croix des maris; que les femmes ostent le ver quy leur ronge les
esprits[154], incessamment plus pernicieux pour elles que ne sont
des lions ou serpens, estant les feux quy leur rongent et devorent
journellement les veines.

          [Note 153: C'est--dire trop amoureux de leur femme. C'est
          le mot latin _uxorius_, employ par Horace, liv. 1er, ode
          2, v. 18; par Virgile, _Enide_, liv. 4, v. 266, etc. Il se
          prenoit, comme ici, presque toujours en mauvaise part, en
          faon de blme contre les maris trop foibles.]

          [Note 154: On croyoit que certaines maladies crbrales
          venoient d'un ver log dans la tte. C'est ce qu'on
          appeloit l'_avertin_ (voy. Des Perriers, _Contes et
          joyeux devis_, nouv. 105 et 125), et ce qu'on nomme
          encore aujourd'hui dans les campagnes le _ver coquin_. On
          attribuoit la mme cause et l'on donnoit le mme nom  la
          maladie des btes  laine que l'on appelle  prsent le
          _tournis_. V. Olivier de Serres, _Thtre d'agriculture_,
          in-4, t. 2, p. 768, 838.]

Les femmes doivent estre tellement conjointes et obtemperes  la
volont des maris que, quant bien ils les battroient, les affligeant
de paroles fastidieuses et grossires, elles sont toutefois tenues
de fleschir  leurs maris. Sont-ils subjets au vin? La nature
les a conjoinct ensemble. Sont-ils sevres, cruels, fascheux et
implacables? Ce sont neantmoings leurs membres, voire leur chef,
le plus excellent de leurs membres, comme disoit elegamment sainct
Basile (_Homel. 7, Exameron_).

Les esclaves pouvoient entierement changer de maistre, mesme
auparavant le decs des leurs; mais, quant  la femme, elle est serve
pendant que son mary est en vie, et lie  la loy et volont de son
mary, ce dit sainct Chrysostome (_Inferm._, _de lib. repud._), et
les humeurs fascheuses des maris ne peuvent excuser les femmes de
se separer d'avec eux. Nous voyons qu'en nostre corps nous avons
plusieurs vices et imperfections: l'un est boiteux, l'autre est
tortu, l'autre a la main sche, et ainsy des autres defaux, et
neantmoing il ne se treuve personne si imparfait qui prenne en haine
sa propre chair; mais un chacun la nourrit et l'entretient. Il ne se
plaint point, il ne coupe point la partie vitieuse, mais la prefre
le plus souvent  celle quy est la meilleure: car elle est  luy.
Aussy ne faut-il pas que les femmes, quy sont mesme chair avec leurs
maris, et quy sont faictes leurs membres par le mariage, se separent
d'avec eux pour quelques causes et imperfections que ce puisse estre;
tant s'en faut qu'elles les puissent trainer en justice comme une
personne estrangre.

Premierement, la loy de Dieu, qui veut que les femmes laissent pres
et mres pour suivre leurs maris (_Genes._, chap. 1), et donne
puissance au mary des voeux de sa femme (_Numer._, chap. 30), qui luy
est subject comme les membres sont  leur chef (_Ester._, cap. 1, 1;
_Corint._, 2 et 1; _Petr._, 3 chap.); c'est pourquoy que la langue
saincte, qui a nomm toute chose selon la vraye nature et propriet,
appelle le mary Basal, c'est le seigneur et maistre, pour monstrer
que c'est aux maris  commander, et de chastier les femmes quand
elles leur desplaisent et sont desobeissantes  leurs commandements.

Mais, pour abreger les descriptions des femmes, usant des termes
de ce que dit un certain pote, sans toutesfois y mettre au nombre
d'ycelles celles quy ont la prudence et la sagesse en recommandation,
comme estant chose trs contraire,

   Le premier pre Adam, prestre, par l'Eternel,
  Ds sa creation fut rendu immortel.
  Tout le temps qu'il fut seul, sa vie fut heureuse;
  Mais lorsque de sa chair la femme s'anima,
  Elle ravit son coeur, et luy si fort l'aima
  Qu'il mourust pour l'amour de sa faim malheureuse.

    Ouy, femme,  que ton coeur est faux et enrag!
  Les plus sainctz et devotz tu as trop outrag;
  Tu as remply les coeurs de rage et de furie.
  Ce grand pote, grand roy, ce grand prophte sainct,
  De la crainte de Dieu ne fut jamais atteinct
  Quand il perdit pour toy son capitaine Urie.

    L'on ne voit animaux soubz la voute des cieux
  Plus cruels et felons et tant pernicieux
  Qu'est ce genre maudit, o trs maudites femmes!
  Les dieux, nous punissant, vous logrent  bas
  Pour cizailler nos coeurs d'un eternel trepas.
  Des damnez malheureux plus saintes sont les ames.

    Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruit,
  Ny les affreux demons quy volent jour et nuit,
  Ny les crins herissez de l'horrible Cerbre,
  Ny du Cocyte creux la rage et le tourment,
  Ny du Pre eternel le sainct commandement,
  Ne sauroit empescher la femme de mal faire.




_Memoire touchant la seigneurie du Pr-aux-Clercs, appartenante 
l'Universit de Paris, pour servir d'instruction  ceux qui doivent
entrer dans les charges de l'Universit._[155]

_A Paris, chez la veuve de Claude Thiboust et Pierre Esclassan,
libraire-jur et imprimeur ordinaire de l'Universit, place de
Cambray, vis--vis le collge Royal._

          [Note 155: Ce _Mmoire_, fort rare et fort curieux, est,
          comme on le verra, l'oeuvre d'Edme Pourchot, professeur
          de philosophie au Collge des Grassins, et  plusieurs
          reprises recteur de l'Universit de Paris. Il mourut g
          de 83 ans, le 22 juin 1734, aprs avoir mrit de tout
          point ce que dit de lui dans son _Dictionnaire historique_
          l'abb Ladvocat, qui l'avoit beaucoup connu: Il fut sept
          fois recteur de l'Universit et travailla avec zle _ la
          dfense de ses droits_ et au maintien de sa discipline.
          Le long travail qui suit, touchant une proprit d'autant
          plus chre et plus prcieuse  l'Universit qu'elle lui fut
          conteste davantage, est une preuve qu'Edme Pourchot ne
          ngligea rien pour tre digne du premier de ces loges. Il
          trouva les principaux lments de son _Mmoire_ dans celui,
          plus important et plus rare encore, qu'Egasse du Boulay
          avoit publi neuf ans auparavant sous ce titre: _Fondation
          de l'Universit de Paris par l'empereur Charlemagne, de la
          proprit et seigneurie du Pr aux Clercs_, 1675, in-4.
          C'est  l'extrme obligeance de M. Le Roux de Lincy que
          nous devons de connotre ce remarquable volume, dont nous
          avons vu dans son cabinet le seul exemplaire connu. Il a
          bien voulu nous permettre, dis-je, de prendre toutes les
          notes qui pouvoient complter ou claircir diffrents
          passages de la pice reproduite ici.]

M.DC.XCIV.

In-4.


Anno Domini 1694, die quarta mensis septembris, habita sunt comitia
ordinaria delegatorum Universitatis apud amplissimum D. Rectorem M.
Edmundum POURCHOT, in collegio Mazarino, in quibus inter ctera
dixit ampliss. D. Rector sibi semper summopere cordi et cur
fuisse ne amplius Academi bona in incerto essent, sed tuto loco
collocarentur eaque deinceps citra fraudem administrarentur; ideoque
diplomate regio, ad Prtorem urbanum, jurium Academi facultatem
conficiendi librum censualem, quo quincunque in dominio academico
seu _Prato Clericorum_, ut vocant, prdia possident, nomen suum
profiterentur, unde acquisivissent, quidve annui census aut reditus
deberent singuli declararent; rem jam ad exitum esse perductam,
paratamque brevem eorum omnium prdiorum simul et possessorum
descriptionem, ex qua, si modo, et olim jam placuit, publici juris
fieret, documentum commode capiant viri Academici; proinde sibi
videri e re esse Academi eum typis mandari.

Re in deliberationem missa, audito prius M. Gilberto HEBERT, pro
procuratore generali Universitatis, qui una cum M. Medardo COLLETET,
Academico qustore, in eam quoque rem incubuerat, omnes sententiam
dixerunt hoc ordine.

M. Petrus GUISCHARD, sacr Facultatis Theologi decanus, dixit summo
se affici gaudio quod tandem absolutum esset illud opus jam diu a se
expectatum, de quo spius ad sacrum ordinem retulisset, nec quicquam
morari se quin statim in lucem prodeat.

M. Vincentius COLLESSON, consultissim utriusque Juris Facultatis
decanus, idem censuit, addiditque certissimam esse hanc viam
occurrendi fraudibus hactenus in administratione patrimonii Academici
fieri solitis; atque universam Academiam amplissimas teneri agere
gratias iis omnibus qui in id opus, ex quo tantum emolumenti sperare
liceat, aliquid contulerint; maxime ampliss. D. Rectori, auctori et
suasori hujus consilii, quo res Academi restituit.

M. Claudius BERGER, saluberrim Facultatis Medicin decanus, idem
comprobavit, eoque libentius, quod, ubi, primum jam ab octodecim
mensibus sermonem ea de re fecisset ampliss. D. Rector, palam
testatus fuerit nihil posse fieri utilius ut prospiceretur rebus
Academi.

M. Joannes-Baptista FRETEAU, honorand Gallorum nationis procurator,
gratias quoque habuit ampliss. D. Rectori de suo in rem Academicam
studio, ejus consilium approbavit, et opus, cui etiam ipse
allaboraverat, protinus in lucem edendum, quasi Academi utilissimum
futurum, censuit.

M. Guillelmus JOURDAIN, fidelissim Picardorum nationis procurator,
in eamdem sententiam abiit.

Idem olim censuerant M. Joannes DESAUTHIEUX, et M. Cornelus NARY:
ille venerand Normanorum, hic constantissim Germanorum nationis
procurator; quod etiam ab eorum successoribus fuit confirmatum, atque
ita ab ampliss. D. Rectore conclusum.




_Memoire instructif touchant la seigneurie du Pr-aux-Clercs,
appartenante  l'Universit de Paris._

La seigneurie que l'Universit de Paris possde au fauxbourg
Saint-Germain s'appelle communement le Pr-aux-Clercs, parce
qu'anciennement ce n'estoit qu'un grand pr qui estoit destin pour
la promenade des ecoliers. Ce pr estoit divis en deux parties par
un foss ou cours d'eau de treize  quatorze toises de large, qui
commenoit  la rivire de Seine, et, traversant sur le terrain des
Petits-Augustins,  peu prs  l'endroit o est aujourd'huy l'eglise,
alloit se rendre dans les fossez de l'abbaye, proche la poterne qui y
estoit alors; c'est--dire que ce cours d'eau repondoit  peu prs au
coin de la rue de Saint-Benoist,  l'extremit du jardin de l'abbaye;
on le nommoit la petite Seine[156]. La partie du Pr la plus proche
de la ville, comme plus petite, fut nomme le petit Pr, et celle qui
s'estendoit vers la campagne, comme plus grande, s'appella le grand
Pr-aux-Clercs.

          [Note 156: Du Boulay, dans son grand travail cit plus haut
          (_Fondation de l'Universit_, etc., p. 130, 139, etc.),
          explique ainsi les raisons qui, selon lui, obligrent les
          moitis  tablir par cette tranche une communication
          entre la Seine et les fosss de leur abbaye: Ce fut,
          dit-il, sous la date de 1368, par une necessit d'estat qui
          obligea les moines de faire de grands fossez tout autour de
          leur enclos, avec une espce de citadelle pour y soutenir
          le sige en cas d'attaque par les ennemis, qui estoient
          lors en grand nombre repandus par toute la France, et
          speciallement contre les Anglois, qui vouloient se remparer
          de la Normandie... Pour faire venir l'eau de la rivire
          dans les fossez, on fut oblig de tirer une tranche au
          travers du pr jusques  la rivire; et la partie d'entre
          ladite tranche et l'hostel de Nesle fut ds lors appele
          le _Petit-Pr_, et l'autre au dessus, vers Chaillot, le
          _Grand-Pr_. Ce passage est fort curieux; mais, comme nous
          le prouverons, du Boulay auroit d dire que le foss de la
          petite Seine ne fut pas creus, mais seulement largi, en
          1368. D'aprs l'_Advertissement de M. Oronce Fin_, etc.,
          que du Boulay reproduit plus loin, p. 246, voici quelle
          toit la situation de cette tranche, dite la petite Seine:
          Commenoit lors  l'endroit de deux piliers et colonnes de
          l'encoignure d'icelle abbaye (_Saint-Germain-des-Prs_)...
          et suivoit  droite ligne le foss d'icelle abbaye qui est
          devant la porte mure jusques  la rivire de Seine...
          l'embouchure duquel foss estoit sur la rivire de Seine,
          entre la fosse Saint-Bon et le Chemin-Vieux. Laquelle fosse
          Saint-Bon estoit sur le dos de l'embouchure du dit foss
          du cost du petit Pr, o il n'y avoit qu'un petit sentier
          au long dudit foss finissant  l'endroit de ladite fosse
          Saint-Bon. Pour rendre cette description comprehensible
          pour ceux qui ne connoissent que le nouveau Paris, nous
          ajouterons que l'ancienne rue des _Petits-Augustins_
          reprsentait  peu prs, comme direction et comme longueur,
          le cours de la petite Seine. Ce foss seulement toit un
          peu plus vers la droite en montant  l'abbaye, de sorte que
          la rue actuelle, en lui supposant un peu plus de largeur,
          pourroit reprsenter  la fois et la petite Seine, qu'on
          appeloit le Chemin-Creux quand elle toit  sec, et le
          Haut-Chemin, qui la longeoit. La prise d'eau de cette sorte
          de chenal se trouvoit donc un peu au dessous du pont des
          Arts et du pavillon ouest du palais de l'Institut, tandis
          que son embouchure dans les fosss de l'abbaye avoit
          lieu au point d'intersection de la rue _Jacob_ et de la
          rue _Bonaparte_. Le prolongement de celle-ci jusque vers
          la rue _Taranne_ tient, en effet, la place de celui des
          fosss de l'abbaye qui sembloit tre la continuation en
          droite ligne de la petite Seine. M. Berty a rendu cette
          disposition topographique fort claire par le plan annex
           son _Etude... sur les deux Prs aux Clercs et la petite
          Seine_ (_Revue archologique_, 15 octobre 1855). M. Berty
          n'a connu ni le _Mmoire_ que nous publions ni le travail
          de du Boulay; mais, guid par des documents manuscrits, il
          arrive  peu prs aux mmes conclusions. Il varie seulement
          d'opinion avec du Boulay pour la date o dut tre tablie
          cette _noue_, comme la petite Seine est appele dans les
          vieux titres. Il croit avec raison la trouver indique dj
          dans une charte de 1292. Selon lui, on se seroit content,
          en 1368, de remanier ce foss et de l'largir, et ce
          nouveau travail auroit suffi pour faire dsigner, dans un
          acte de cette mme anne 1368, la petite Seine par le nom
          de _Foss-Neuf_. Ce qu'on lira plus loin donne en partie
          raison  M. Berty contre du Boulay.]

L'Universit tient incontestablement ce patrimoine de la libralit
de nos rois. L'opinion la plus commune est que l'empereur Charlemagne
le demembra de la couronne sur la fin du huitime sicle, pour le
donner  l'Universit, qu'il avoit etablie. Mais, quand mesme elle ne
le tiendroit que de quelqu'un de ses plus proches successeurs, elle
peut toujours se vanter avec asseurance qu'elle n'a point eu d'autres
fondateurs que nos rois, temoin le nom illustre de leur _fille
ane_, dont ils ont bien voulu l'honorer.

Elle possde donc ce domaine en pleine proprit et seigneurie,
sans aucune servitude, et comme une terre de franc-aleu, et tous
les procs qui luy ont est faits sur ce sujet en divers temps ont
plutost regard l'tendue que la proprit du fond[157].

          [Note 157: Nous ne nous tendrons pas ici au sujet du
          plus ou moins d'antiquit et de validit des droits de
          l'Universit sur le Pr-aux-Clercs. De tout temps on en
          douta, et ils furent combattus et dfendus  outrance.
          Pour qu'on juge pices en main de cet important procs,
          nous renverrons au _Thtre des antiquits de Paris_,
          par J. Du Breul, Paris, 1639, in-4, p. 294, et aux
          _Nouvelles annales de Paris_ de T. Duplessis, 1753, in-4,
          p. 211, livres o l'opinion favorable aux prtentions des
          religieux de Saint-Germain-des-Prs est soutenue; pour la
          cause contraire, nous nous en rfrerons  l'_Histoire
          de l'Universit_ de du Boulay, et surtout  son livre
          dj cit tout  l'heure, et dont l'histoire plus ou
          moins authentique de la donation faite par Charlemagne et
          confirme par ses successeurs occupe toute la premire
          partie. Nous nous contenterons de citer quelques phrases
          assez sceptiques de Sauval sur le mme sujet, et d'extraire
          aussi d'un _Discours_ fort rare de P. Ramus, dont nous
          devons la communication  l'obligeance de M. L. de Lincy,
          un passage trs curieux et plus positif en faveur de
          l'Universit, mais trs intress  l'tre, il est vrai.
          Voici ce que dit Sauval (_Antiquits de Paris_, t. 2, p.
          367): Pour ce qui est du Pr-aux-Clercs, l'Universit le
          fait commencer prs de l'abbaye Saint-Germain, et de l, le
          continuant de plus en plus, le conduit si avant qu'il se
          va perdre bien loin dans la campagne, assurant de plus en
          plus, sans autre preuve, qu'elle le tient de la libralit
          de Charlemagne ou de Charles le Chauve, et que, sous leur
          rgne, c'toit un lieu o les ecoliers s'en alloient
          divertir les jours de cong. Ramus lui-mme, quoique
          dfenseur jur des droits de l'Universit, n'ose risquer,
          au sujet de la premire donation, qu'une affirmation
          timide: _On dit_, crit-il, que Charlemagne, fondateur
          de l'Universit, luy donna ce pr de grande estendue, qui
          contenoit depuis l'isle Maquerelle, tout du long du rivage
          de Seine, jusques aux rivages de Neelle et muraille de
          la ville et porte des Cordeliers, boucherie et abbaye de
          Saint-Germain, et, de l, qu'il se bornoit  l'alignement
          droict, depuis la chapelle de Saint-Martin-des-Orges
          jusqu' ladicte isle, et que ce pr estoit divis par un
          grand chemin qui passoit au travers... (_Harangue de
          Pierre de la Rame touchant ce qu'ont faict les deputez
          de l'Universit de Paris envers le roy, mise de latin
          en franois_;  Paris, chez Andr Wechel, 1557, _avec
          privilge du roy_ (donn  Reims l'unziesme de juing 1557),
          in-8 fol. 8.)]

Ceux qui ont le plus souvent inquit l'Universit pour raison de
ce bien ont est messieurs les abbs et religieux de l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prez, parceque, leurs murailles touchant, pour
ainsi dire, au grand et petit Pr-aux-Clercs, ils le trouvoient
fort  leur bienseance, et ils auroient bien voulu l'incorporer 
leur domaine, ou du moins en empieter la meilleure partie; mais les
ecoliers y alloient trop frequemment pour ne pas s'appercevoir des
entreprises qu'ils y auroient pu faire; c'est ce qui engageoit ces
religieux  leur susciter tous les jours de nouvelles querelles,
afin de les degouter tout--fait de cette promenade et pouvoir plus
aisement s'etendre sur l'un et l'autre pr, ou s'en emparer dans la
suite, comme d'un bien abandonn.

En l'anne 1254, messire Raoul d'Aubusson, chanoine d'Evreux, ayant
achet de ces messieurs de l'abbaye une pice de terre de 160 pieds
en quarr, moyennant 4 sols de redevance annuelle, cette place[158]
luy parut tout--fait propre  faire un chemin commode aux ecoliers
pour aller  leur pr, et, jugeant que c'estoit le veritable moyen
de leur oster le pretexte de se quereller avec les domestiques de
l'abbaye, il en disposa quatre ans aprs en faveur de l'Universit.

          [Note 158: Cette place, dite d'Aubusson, estoit
          situe entre les rues que l'on nomme aujourd'huy rues
          Neuve-des-Fossez et des Mauvais-Garons (_note de
          l'auteur_). Elle se trouvait donc un peu plus haut que le
          carrefour Buci, entre la rue des _Fosss-Saint-Germain_
          ou de _l'Ancienne-Comdie_ et la rue _Grgoire-de-Tours_,
          pour substituer le nom tout moderne de cette rue  celui
          des _Mauvais-Garons_, que les coliers, ses passants
          ordinaires, lui avoient si bien mrit autrefois, comme on
          le voit par un trs curieux passage du volume de du Boulay,
          p. 183. Ces 160 pieds, selon le mme du Boulay (p. 47),
          partoient de la porte Saint-Germain ou des Cordeliers,
          longeoient le mur en dehors jusqu' la porte de Buci, et de
          l gagnoient le pr par derrire les jardins de l'hostel
          de Nesle, o sont aujourd'huy plusieurs tripots et jeux de
          courte paume. V. encore p. 394.]

Cette pice de terre fut dans la suite l'origine et la source, ou
du moins le pretexte, de bien des chicanes et des troubles; car
messieurs de l'abbaye, fachs de la voir au pouvoir de l'Universit,
n'oublirent rien pour la luy oster, et, ne pouvant en venir 
bout par les voyes de droit, parce qu'ils l'avoient aliene sans
contrainte, ils mirent en usage les voyes de fait, jusques l mesme
que, dans une querelle qui s'emeut en l'anne 1278[159] entre les
ecoliers et les domestiques des moines, il y eut deux ecoliers de
tus, sans compter un grand nombre de blessez dangereusement[160]; de
quoy l'Universit ayant port ses plaintes devant Philippe-le-Hardy,
lors regnant, ce prince, aprs avoir fait soigneusement informer de
la verit, rendit, au mois de juillet de cette anne 1278, un arrest
celbre par lequel il ordonna, entr'autres choses, qu'il seroit fond
deux chapelles aux depens de l'abbaye, l'une dans la vieille chapelle
de Saint-Martin-des-Orges, joignant les murailles de l'abbaye, et
l'autre dans l'eglise du Val-des-Ecoliers, o les deux qui avoient
est tuez estoient inhumez; lesquelles deux chapelles seroient
rentes de 20 livres parisis chacune, et que, vacance avenant,
les chapellenies d'icelles seroient  la nomination du recteur de
l'Universit[161].

          [Note 159: V. sur cette querelle, qu'il place en 1277,
          Flibien, t. 1er, p. 436.]

          [Note 160: Gerard de Moret, abb de Saint-Germain, dit
          Piganiol, qui rsume le plus brivement cette affaire,
          ayant fait batir sur le propre fonds de l'abbaye quelques
          murailles et autres edifices aboutissant sur le chemin qui
          conduit au Pr-aux-Clercs, les ecoliers trouvrent mauvais
          qu'on et rendu ce chemin plus etroit, et demolirent les
          batiments qui avoient t construits. Estienne de Pontoise,
          religieux et prevt de l'abbaye,  la tte de leurs
          domestiques, alla aussitt sur le lieu pour faire cesser ce
          desordre; mais ils l'augmentrent, au lieu de l'apaiser.
          Gerard Dol et le fils de Pierre le Scelleur, escoliers,
          furent tus, et il y en eut plusieurs de blesss. Dol fut
          inhum dans l'eglise du Val-des-Escoliers, et le Scelleur
          dans l'ancienne chapelle de Saint-Martin-des-Orges.
          (Piganiol, t. 8, p. 88.)--Du Boulay, dans son _Hist. de
          l'Universit_, donne de trs longs et trs curieux dtails
          sur cette rixe, t. 3, p. 490.]

          [Note 161: V. Egasse du Boulay, _Fondation de
          l'Universit_, etc., p. 173.--D'aprs l'_Avertissement_
          d'Oronce Fin, reproduit par du Boulay, p. 240, cette
          chapelle de _Saint-Martin-des-Orges_, qui, selon D.
          Bouillart, se trouvoit vers l'angle du jardin de l'abbaye
          sur le Pr-aux-Clercs, c'est--dire, par consquent, tout
          prs de l'embouchure de la petite Seine dans les fosss
          (voy. plus haut), auroit t diffrente de la chapelle de
          _Saint-Martin-le-Vieux_, et n'auroit d sa fondation qu'
          la circonstance relate ici. C'est une double erreur.]

Cependant, comme l'Universit vit qu'il luy seroit assez difficile de
se conserver cette place d'Aubusson, messieurs de l'abbaye temoignant
trop d'empressement pour la r'avoir, elle aima mieux la leur ceder,
 la charge neanmoins qu'ils y souffriroient un grand chemin de 18
pieds de large, pour que les ecoliers pussent aller commodement au
Pr-aux-Clercs; et comme le chemin creux ou cours d'eau[162] qui
faisoit la separation du grand et petit pr pouvoit encore donner
occasion  quelque nouvelle querelle et qu'il accommodoit fort
messieurs de l'abbaye, parce qu'outre qu'il conduisoit l'eau dans
leurs fossez, il estoit encore fort poissonneux, l'Universit, par la
transaction qu'elle passa alors avec eux, eut la facilit de le leur
abandonner avec le droit de pche, qui luy appartenoit comme seigneur
du lieu, le tout moyennant 14 livres de rente annuelle, ce qu'ils
acceptrent avec joie, et firent mesme confirmer par lettres-patentes
du roi Philippe le Hardy.

          [Note 162: C'est ce passage qui donne pleine raison  M.
          Berty pour son opinion mentionne plus haut  propos de
          l'existence de la petite Seine avant 1368.]

L'Universit, pensant avoir acquis la paix par la cession qu'elle
venoit de faire  messieurs de l'abbaye de la place d'Aubusson et
du foss de separation d'entre le grand et le petit pr, crut ne
devoir plus songer qu' l'entretenir religieusement; mais elle se
vit bientost tombe dans de nouveaux troubles: car, quoy qu'il ft
specialement port par la transaction qui avoit est faite que les
ecoliers auroient sur cette place d'Aubusson un chemin libre de la
largeur de 18 pieds, pour aller au Pr-aux-Clercs, cela n'empcha
pas qu'on ne les insultt toutes les fois qu'ils y passoient, et que
mesme on ne les maltraitt. L'Universit eut beau deputer de ses
officiers vers l'abbaye, elle n'en eut pas plus de satisfaction; et
comme elle apprehendoit avec assez de raison qu'il n'arrivt encore
quelque affaire pareille  celle de l'anne 1278, elle s'adressa au
pape, qui nomma, par son rescrit du 15 juin 1317, les evques de
Senlis et de Noyon, pour informer des voyes de fait que l'Universit
alleguoit avoir est pratiques ou du moins autorises par les
religieux contre ses supposts et ecoliers[163].

          [Note 163: Ceux-ci, du reste, avoient bien su rendre
          violences pour violences. V. Flibien, t. 2, p. 539, et le
          travail de M. Berty, p. 388.]

Messieurs de l'abbaye ne se trouvrent pas dans la disposition de se
soumettre  la jurisdiction des commissaires nommez par le pape, et,
pour l'eluder avec plus de pretexte, ils soutinrent que la justice
sur le Pr-aux-Cleres leur appartenoit, et qu'elle leur avoit est
usurpe par l'Universit; sur quoy, ayant present leur requeste 
la cour, ils eurent l'adresse de la faire sequestrer par arrest du 2
may 1318, pendant la contestation (_debato durante_).

Enfin, aprs vingt-sept annes de chicane, l'Universit, fatigue
de tant de traverses pour un terrain qui luy estoit infructueux,
et voulant acheter la paix  quelque prix que ce ft, souscrivit
 une nouvelle transaction avec les dits religieux, par laquelle
elle leur ceda de nouveau la place d'Aubusson avec le foss ou
bras d'eau de la rivire de Seine, et les religieux payrent de
leur part  l'Universit la somme de 200 livres parisis pour les
arrerages qui pouvoient estre dus de la rente de 14 livres qu'ils
s'estoient obligez de leur payer cinquante-trois ans auparavant,
lors de la premire transaction qu'ils passrent avec elle; et,
pour mieulx confirmer cette paix et pour avoir mieulx l'amour et
la faveur de l'Universit, les dits religieux perpetuellement
donnrent, delaissrent et transportrent tout ce qu' eux appartient
ou appartenir pourroit au temps advenir  la dite Universit s
patronages des eglises, c'est  savoir de Saint-Andr-des-Arcs et de
Saint-Cosme et Saint-Damien  Paris, ce qu'ils firent approuver par
une bulle de Clment VI l'an 1345.

En 1368, les religieux, ayant eu ordre de fortifier leur abbaye et
d'abattre les maisons qui en estoient proches, pour en faire une
espce de citadelle qui pt resister aux incursions des Anglois, la
chapelle de Saint-Martin-des-Orges[164] avec la maison du chapelain,
qui estoient sur le fonds de l'Universit, se trouvant estre du
nombre de celles qu'il falloit demolir, ils donnrent  l'Universit,
par forme de dedommagement tant du patronage de cette chapelle que de
la maison du chapelain, le patronage qui leur appartenoit de la cure
de Saint-Germain[165]-le-Vieil, avec 8 livres de rente,  prendre
en une de 10 livres qui leur estoit due sur une maison sise dans la
ville prs du couvent des Augustins; et, comme ils avoient encore
besoin de terrain pour largir leurs fossez et faire des tranches,
l'Universit leur accorda deux arpens dix verges de terre  prendre
dans l'un et l'autre pr, et eux s'obligrent de luy en rendre deux
arpens et demi joignant le petit pr vers la rivire.

          [Note 164: On comprend, d'aprs la situation de cette
          chapelle  l'angle des fosss de l'abbaye et de la petite
          Seine, qu'elle dut tre dmolie quand on voulut leur donner
          plus de largeur.]

          [Note 165: Cette petite glise, qui avoit servi de refuge
          aux religieux de Saint-Germain-des-Prs  l'poque
          des Normands, toit situe rue du March-Neuf, en la
          Cit. C'est la similitude de son nom avec celui de
          Saint-Martin-le-Vieil qui a fait l'erreur d'Oronce Fin
          dont j'ai parl plus haut, et dans laquelle il persvre
          quand il dit: Il est vraisemblable que laditte chapelle
          fonde  Saint-Martin-des-Orges fut translate  laditte
          chapelle vieille de Saint-Martin,  cause de la susdite
          demoliture d'icelle chapelle de Saint-Martin desdits
          Orges.]

Les choses demeurrent paisibles, du moins en apparence, jusques vers
l'anne 1538, que, Paris commenant  s'augmenter et  s'aggrandir,
les religieux de l'abbaye alienoient tous les jours de leur fonds,
qu'ils donnoient  cens et rentes; et, comme il estoit contigu au
Pr-aux-Clercs, il leur estoit fort facile d'en demembrer toujours
quelque morceau, l'Universit ne pouvant pas,  cause de ses
occupations continuelles, estre toujours presente ny aller toiser les
places que messieurs de l'abbaye vendoient aux particuliers.

Cependant, comme sur la fin de l'anne 1539 l'Universit s'apperut
que le petit Pr-aux-Clercs, outre qu'il diminuoit tous les jours,
ne luy estoit qu' charge, elle fut conseille de le bailler aussi
 cens et rentes pour y bastir des maisons[166], ce qu'elle a aussi
fait dans la suite d'une bonne partie du grand Pr.

          [Note 166: Du Boulay, dans son volume cit, p. 336,
          s'explique avec plus de dtails sur les causes qui
          amenrent cette rsolution de l'Universit: Les procez
          continuels qu'elle avoit tantost contre les moines, tantost
          contre les particuliers qui remplissoient d'immondices
          une partie du petit Pr, et la peine qu'elle avoit aussi,
          outre la depense continuelle o elle se trouvoit engage,
          pour faire oster le gravois et autres choses que l'on y
          dechargeoit nuitamment, luy ayant fait prendre resolution,
          en l'an 1537 et 1538, de bailler ledit petit Pr  cens
          et rente, au lieu de le faire entourer de fosss et de
          murailles, ce qui eust encore coust beaucoup, elle
          fit faire les publications et solennitez en tel cas
          requises... Plus haut il avoit dit (p. 148): Cette terre
          tant ainsi expose au pillage de toutes parts, elle prit
          resolution, vers l'an 1538, de vendre du moins le petit
          Pr, comme le plus expos  l'usurpation et  la decharge
          des gravois et immondices du faubourg et de la ville.]

Mais, pour plus aisement concevoir comment ce domaine, qui de son
origine n'estoit qu'une grande place vague et infructueuse, a chang
de nature dans la suite des temps, nous le diviserons en trois
parties par rapport aux trois differens temps qu'il a est donn 
cens et rentes par l'Universit, tant pour empescher les usurpations
qui se faisoient journellement que pour en retirer quelque profit.

La premire partie sera compose de ce qui est communement appell
petit Pr-aux-Clercs, donn  cens et rentes par l'Universit 
M. Pierre le Clerc, vice-gerent du conservateur des privileges
apostoliques de l'Universit, par contract du dernier mars 1543,  la
charge de 2 sols parisis de cens et de 18 livres de rente par arpent,
aux droits duquel l'Universit a est subroge dans la suite au moyen
d'un acte pass par le dit le Clerc le 17 aoust 1548, qu'il confirma
par un contract de retrocession du 31 octobre 1552.

La seconde partie fera mention des six arpens de terre dependans
du grand Pr, donnez  cens et rentes par l'Universit  la reine
Marguerite par contract du dernier juillet 1606, contre lequel
l'Universit s'estant pourveue aussi bien que contre l'arrest du
parlement qui l'avoit homologu, intervint arrest contradictoire de
la dite cour, le 23 octobre 1622, par lequel il fut ordonn que, sans
s'arrester au dit contract du dernier juillet 1606, ny  l'arrest
d'homologation d'iceluy, les baux faits par la dite reine Marguerite
ou par les Augustins, ses donataires, retourneroient au profit de
l'Universit.

Et la troisime partie consistera au surplus du dit grand
Pr-aux-Clercs, donn  diffrens particuliers aussi  cens et
rentes, depuis le 31 aoust 1639 jusqu' prsent.

       *       *       *       *       *

PREMIRE PARTIE,

_Contenant l'alienation du petit Pr-aux-Clercs_.

Ce fut en l'anne 1540 que l'Universit passa un premier contrat
d'alienation du petit Pr  M. Pierre Le Clerc, vice-gerant du
conservateur des privilges apostoliques de la dite Universit; mais
la minute et la grosse de ce contrat s'estant trouves adires, et le
dit Le Clerc ayant est troubl, l'Universit luy fit un nouveau bail
le 31 mars 1543[167],  la charge du cens et de 18 livres de rente
par arpent.

          [Note 167: Huit jours aprs la signature de ce nouveau
          bail, le recteur levoit dj une plainte contre le Clerc
          pour divers griefs: 1 parcequ'il ne se trouvoit aucune
          minute du contrat pass avec lui en 1540; 2 parcequ'il
          n'avoit encore rien pay; 3 parcequ'il n'avoit pas encore
          commenc  btir, ainsi qu'il s'y toit oblig.--Le
          Clerc se dfendit de son mieux et donna sans doute de
          bonnes raisons, puisque, malgr les plaintes du recteur,
          l'assemble ordonna que le second contrat confirmatif
          du premier seroit excut. Si Le Clerc n'avoit pas bti
          depuis 1540, c'est qu'il avoit trouv des obstacles de la
          part de M. Claude Barbier, de la part surtout du cardinal
          de Tournon, _qui_, comme il l'allgua dans sa rponse
          aux plaintes du recteur, _qui eum oedificare impeduit_.
          Afin de se mettre en garde  l'avenir contre de pareils
          empchements, afin surtout de se prmunir contre ceux
          que pouvoient lui susciter les moines de Saint-Germain,
          il representa, dit du Boulay, qui s'en tonne, que
          pour la sret de son contract il etoit  propos de le
          faire confirmer par le pape ou par des commissaires  ce
          deleguez. L'Universit prtendit que le pape n'avoit l
          rien  voir; mais Le Clerc, qui tenoit toujours  une
          sanction ecclsiastique, ne laissa pas de presenter son
          contract aux grands vicaires de l'evesque de Paris. Le
          4 octobre suivant il avoit obtenu l'homologation et la
          ratification qu'il demandoit. V. du Boulay, p. 157-159.]

Ce nouveau preneur commena d'abord par disposer de partie du dit
petit Pr-aux-Clercs en faveur de plusieurs particuliers,  la charge
du cens envers l'Universit et d'une rente applicable  son profit 
proportion de la quantit de terre qu'il donnoit.

Ce proced fit murmurer quelques officiers de l'Universit, et, pour
les appaiser, le dit Le Clerc passa un acte le 17 avril 1548, qui
fut suivy d'un contrat d'abandon du dernier octobre 1552, au profit
de l'Universit, de tous les emolumens qu'il auroit pu retirer de
ses sous-baux[168],  la charge par l'Universit de les entretenir;
et par le mesme contrat le dit Le Clerc se reserva une place qu'il
avoit fait enclorre de murs,  la charge du cens tel qu'il plairoit 
l'Universit.

          [Note 168: Ramus, qui avoit certainement figur parmi les
          mcontents dont il vient d'tre parl, ne dut pas tre
          encore satisfait de l'abandon que Le Clerc consent ici.
          Ses prtentions, toujours fort intresses, comme on va
          le voir, alloient plus loin: Le petit Pr, dit-il dans
          sa _Harangue_ de 1557 (fol. 9), est tout construict et
          basty de beaucoup de belles maisons que ce seroit grand
          dommage d'abattre; pourquoy l'Universit requiert que le
          revenu de chasque anne de ces edifices, qui sont tenuz par
          quelques particuliers, s'employe aux gages des lecteurs
          des quatre facultez, de thologie, de droict, de mdecine
          et des arts liberaux. Or, Ramus toit un de ces lecteurs
          royaux.--En faisant et surtout en confirmant par l'acte de
          1562 l'abandon mentionn ici, Le Clerc cdoit non seulement
          aux murmures d'une partie des matres et des coliers,
          mais aussi  leurs violences. A plusieurs reprises, et
          principalement en 1548, le Pr avoit t envahi par
          ceux des coles, qui avoient toujours t contraires 
          l'alination du terrain et aux constructions qui menaoient
          de couvrir tout le champ de leurs promenades et de leurs
          jeux. En juillet 1548, dit du Boulay (p. 166), ils
          s'avisrent de desmolir quelques maisons, tant de celles
          qui estoient desj basties que de celles qu'on bastissoit,
          et mesme mirent le feu  quelques unes. V. aussi Du
          Breul, p. 294. On comprend alors que Le Clerc et certain
          empressement  se dfaire de terrains dont la possession
          toit aussi prilleuse. En 1552, les coliers firent pis
          encore, et c'est ce qui dut engager Le Clerc  renouveler
          sa demande de rtrocession, et l'Universit  n'y pas
          tre contraire. Profitant de ce qu'aprs la retraite de
          Charpentier, le 14 mars 1555, l'Universit se trouvoit sans
          recteur, et tant d'ailleurs excits par Pierre Ramus et
          par Pierre Galland, celui-l, comme huguenot, les animant
          surtout contre les religieux de Saint-Germain et leurs
          continuels empitements, celui-ci les lanant de prfrence
          contre les habitations dont on encombroit le Pr, tous
          les mutins des coles vinrent s'en prendre  la fois aux
          moines de Saint-Germain et aux propritaires des maisons du
          grand et du petit Pr-aux-Clercs. Cette sorte d'invasion se
          trouve dcrite avec tous ses ravages par Flibien (t. 2,
          p. 1025) et par du Boulay (p. 167). J. Du Bellay l'a aussi
          raconte dans ce passage de sa _Satyre de Maistre Pierre
          du Cuignet sur la petromachie de l'Universit de Paris_,
          dj cite par M. Ch. Vaddington dans son excellente Vie de
          Ramus:

               Venez tous esteindre le feu
               Que ces Pierres ont excit
               Parmi nostre Universit.
               Qui, n'estant d'un recteur guide,
               Semble une jument desbride,
               Ou une barque vagabonde
               Laisse  la merci de l'onde.
               Le Pr-aux-Clercs en est temoing
               O il n'y a si petit coing
               De muraille qu' coup de pierre
               On ne fasse broncher par terre,
               Lapidant les champ fructueux
               Et les beaux logis somptueux,
               Ausquels la pierreuse tempeste
               Gresle sans fin dessus la teste.

          La grande affaire de l'Universit, c'toit de s'opposer
          aux usurpations des moines de Saint-Germain; mais pour
          cela il ne lui falloit pas moins que l'accord et l'appui
          de tous ses membres. Afin de se les rallier, elle leur fit
          une concession: elle souscrivit  la demande de Le Clerc,
          reprit ses terrains; et, quoique Ramus ft, au sujet des
          maisons dj construites et loues, de l'avis mis plus
          haut, elle n'hsita pas  dcider qu'on en feroit table
          rase. L'Universit, dit du Boulay (p. 167), se trouva fort
          embarrasse dans cette conjoncture d'affaires, et se vit
          oblige de defaire ce qu'elle avoit fait, c'est--dire de
          consentir la demolition des maisons qu'elle avoit stipul
          de faire bastir par le contract faict avec Le Clerc, afin
          de reunir par ce moyen tous les esprits  combattre contre
          les ennemis communs.]

       *       *       *       *       *

_Sous-Baux faits par le sieur Le Clerc._

Le premier, d'un morceau de terre propre  faire maison, par contrat
du 4 octobre 1543,  M. Martin Frett, clerc au greffe criminel de la
Cour, moyennant 10 deniers parisis de cens, 10 livres tournois de
rente.

Le deuxime, du 9 des dits mois et an, d'une autre petite portion de
terre,  Nicolas Delamarre, moyennant 1 denier de cens et 2 sols de
rente.

Le troisime, du 5 janvier 1544,  Guillaume Maillard, libraire,
d'une pice de terre contenant 142 toises, moyennant 4 deniers
parisis de cens et 17 livres 15 sols de rente.

Le quatrime, du dit jour 5 janvier 1544,  Husson Frerot, doreur sur
fer, d'une pice de terre contenant 146 toises, moyennant 4 deniers
de cens et 25 livres 10 sols de rente.

Le cinquime, des dits jour et an,  Richard Carr, brodeur, d'une
pice de terre contenant 138 toises, moyennant 4 deniers parisis de
cens et 24 livres de rente.

Le sixime, du 18 juin 1545,  Nicolas Baujouen, aussi brodeur, d'une
pice de terre contenant 157 toises, moyennant 4 deniers parisis de
cens et 15 livres 14 sols de rente.

Le huitime, des mesmes jour et an,  Jean Dupont, sergent  verge
au Chastelet, d'une pice de terre contenant 168 toises, moyennant 4
deniers parisis de cens et 16 livres 16 sols de rente.

Le neuvime et dernier, du 7 may 1546,  Jean Courjon, marchand
mercier, d'une pice de terre contenant 380 toises, moyennant 8
deniers de cens et 25 livres de rente.

De manire que le dit sieur Le Clerc avoit dispos de 15  16 cens
toises de terre du dit petit Pr avant la retrocession qu'il en fit
aprs  l'Universit, sans y comprendre le jardin qu'il se reserva,
sur lesquelles places sont aujourd'huy baties plusieurs maisons dans
les rues du Colombier et des Marais, dans l'ordre et ainsi qu'il va
estre expliqu.


_Premire maison, rue du Colombier_[169].

          [Note 169: On l'avoit d'abord appele le _chemin aux
          clercs_; puis le voisinage d'un _colombier_ dpendant
          de l'abbaye lui avoit fait donner le nom qu'elle porte
          ici. (V. Sauval, t. 1, p. 127; Jaillot, _Quartier
          Saint-Germain_, p. 26.) Elle alloit de la rue de Seine 
          celle des Petits-Augustins. C'est maintenant, dit M. J.
          Pichon, une portion de la rue Jacob, par suite de cette
          manie qu'ont messieurs de la prfecture de changer tous les
          noms des rues, souvent aux dpens du bon sens et toujours 
          ceux de l'histoire. (_Notices biographiques et littraires
          sur la vie et les ouvrages de Jean Vauquelin de la Fresnaye
          et Nicolas Vauquelin des Yveteaux..._ Paris, 1846, in-8,
          p. 41, note.) Nous aurons plus loin  citer souvent cette
          curieuse brochure.]

La premire maison o se trouve aujourd'huy commencer la censive de
l'Universit est la sixime que l'on rencontre  main droite dans
la rue du Colombier, y entrant par la rue de Seine, la gauche et
le commencement de la dite rue estant aujourd'huy de la censive de
l'Abbaye.

Cette maison est bastie sur 64 toises de terre, faisant partie de
138, que M. Pierre Le Clerc donna  cens et rente, par contrat du 5
janvier 1544,  Richard Carr, brodeur, moyennant 4 deniers parisis
de cens et 24 livres de rente, laquelle, par acte du 3 juillet au
dit an, ayant est reduite  17 livres 5 sols, il en fut le dit jour
rachet 13 livres 15 sols, et le surplus, montant  3 livres 10 sols,
declar non rachetable[170].

          [Note 170: Dans le volume de du Boulay, la transaction de
          Le Clerc avec Carr est seule mentionne (p. 163). Il n'y
          est point parl des contrats qui suivirent et qui sont
          analyss ici. De mme pour les autres maisons. Du Boulay se
          contente de relater en peu de mots les actes conclus entre
          Le Clerc et les premiers cessionnaires.]

Ces 64 toises de terre furent vendues par le dit Carr au sieur
Adam Godard, marchand au Palais, par contract du 28 aoust 1554; sur
lesquelles ayant fait bastir une maison avec cour et jardin, il la
revendit, par contract du 29 janvier 1556,  Franois Desprez, commis
 relier les livres de la chambre des comptes[171], et  Catherine
Longis, sa femmes[172].

          [Note 171: Il seroit curieux d'avoir la minute de ce
          contrat et de voir si Franois Desprez y a sign. Selon les
          exigences singulires de son emploi de relieur  la chambre
          des comptes, il n'auroit pas d pouvoir le faire. On sait,
          en effet, d'aprs Pasquier (_Recherches de la France_, liv.
          2, chap. 5), et d'aprs un document indit publi par M.
          L. Lalanne dans ses _Curiosits bibliographiques_, p. 309,
          que, suivant une mesure prise en 1492, lors de la rception
          de Guillaume Oger, le relieur de la dite chambre devoit
          affirmer qu'il ne savoit _lire ne escrire_. Et cela,
          dit Pasquier, afin qu'il ne descouvrist les secrets des
          comptes.]

          [Note 172: Elle toit sans doute fille ou soeur du libraire
          Jean Longis, dont la Caille a parl dans son _Histoire de
          l'imprimerie et de la librairie_ (in-4, p. 97), sous la
          date de 1528  1541, et qui, d'aprs un acte que cite du
          Boulay (p. 398), possdoit lui-mme dans ces environs un
          quartier six perches de terre, pris en une pice assise
          prs le petit Pr-aux-Clercs, tenant d'une part  la grande
          rue allant de l'Abbaye, pardessus les fossez,  la rivire
          de Seine, et d'autre part audit petit Pr.]

La dite veuve Desprez, aprs la mort de son mary, donna, par contrat
du 29 janvier 1557, en contr'change de la moiti de la dite maison
(l'autre luy appartenant,  cause de la communaut),  Nicolas
Bonfils,  cause de Michelle Desprez, sa femme, et  Raoul Brojard,
 cause de Nicole Desprez, aussi sa femme, filles et heritires du
dit defunt et d'elle, une rente sur la ville, au moyen de quoy la
totalit de la dite maison luy appartint[173].

          [Note 173: Il est  remarquer que derrire cette maison
          il y a un petit bassement construit sur 5 toises de terre
          en quarr, que le dit Carr vendit  Louis Lemaignan, par
          contrat du 2 novembre 1543, que le dit Lemaignan vendit
          depuis  M. Charlet, auditeur des comptes, et qui furent
          par luy depuis vendues, le 24 janvier 1564,  Helie de
          la Faye, duquel M. Jean Petit, procureur, les acquit
          conjointement avec une maison sise rue de Seine, par
          contract du ........ aot 1573. Elles sont charges d'un
          denier de cens... (_Note de l'auteur._)]

La dite veuve Desprez epousa en secondes noces Christophe Godin,
chirurgien, dont elle eut Jean et Catherine Godin, lesquels, aprs
sa mort, echangrent, par contract du 23 juillet 1597, la susdite
maison, avec Jean Petit, procureur au parlement, contre 600 livres
comptans et 100 livres de rente sur un particulier.

Le dit M. Petit racheta, le 22 avril 1598, la rente de 35 sols dont
la dite maison estoit charge.

Le 8 juillet 1624, damoiselle Anne Petit, sa fille et heritire,
veuve de M. Jerme Godefroy, procureur au parlement, vendit la dite
maison  M. Michel Pousteau, aussi procureur.

Le 17 septembre 1643, le dit Pousteau la vendit  damoiselle
Marguerite Rollot, veuve de Georges de Bourges, et depuis de Vincent
de la Prime, avocat, dont elle eut Charles de la Prime, sur qui la
dite maison ayant est saisie reellement, elle fut adjuge, par
sentence du nouveau Chastelet du 14 septembre 1675,  Guillaume de
Voulges, marchand, qui en passa titre nouvel le 6 novembre suivant.

Jeanne Varet, veuve de Guillaume de Voulges, a pass titre nouvel par
devant Baglan et son confrre, notaires  Paris, le 11 septembre 1694.


_Deuxime maison._

Cette maison, joignant la precedente, est bastie sur 69 toises de
terre, faisant moiti des 138 mentionnes en l'article precedent,
donnes au dit Carr par Le Clerc.

M. Marin Duhuval, prestre habitu  Saint-Andr-des-Arts, les acquit
du dit Carr, par contract du 22 aoust 1545.

Il y fit bastir une maison, laquelle ses heritiers vendirent aprs
sa mort  messire Jean de Feu[174], conseiller au parlement, par
contract du ........, charge de 35 sols de rente et de 4 deniers
parisis de cens envers l'Universit.

          [Note 174: Il comptoit parmi les plus fameux du Parlement.
          Avant que le marchand y entrast, est-il dit dans
          _l'Anti-Caquet de l'accouche_, il y avoit trop de gravit.
          On ne pouvoit, au temps pass, approcher ses conseillers,
          Saint-Valerien, la Roche-Tomas, Vignolle, Ruelle, Regnard,
          _Feu_, et un tas d'autres des parlements et chambre des
          comptes, dont la race est noble jusques  la quatrime
          generation. (_Les Caquets de l'accouche_, notre dit., p.
          254.) Il fut l'un de ceux que les seize proscrivirent au
          mois d'avril 1591. (L'Estoille, dit. Michaud, p. 47.)]

Les heritiers du dit sieur de Feu vendirent, par contract du 16
may 1634, la susdite maison  M. Pierre Hardy, controlleur des
fortifications de Picardie, et  damoiselle Marie Barret, sa femme.

La dite maison ayant depuis est saisie reellement sur les dits
sieur et damoiselle Barret, elle fut sur eux vendue et adjuge, par
sentence des requestes du Palais du 30 may 1646,  M. Claude Nol,
receveur general des finances en Berry, lequel en passa aussitost
declaration au profit de messire Nicolas-Jean Chevalier, seigneur de
Breteville[175], conseiller au grand conseil.

          [Note 175: C'est le mme que nous avons rencontr dans le
          _Caquet de l'accouche_. Il toit alors devenu prsident et
          jouoit un grand rle. V. notre dition, p. 27, note.]

Les heritiers et creanciers du dit sieur de Breteville ont vendu
depuis la dite maison  Gilles Dupont, marchand, par contract du
8 juillet 1671, lequel en a fait declaration au profit de Charles
Gohier, secretaire du roy, par acte du 30 decembre 1675. Le dit sieur
Charles Gohier a pass titre nouvel par devant Baglan, notaire, le
25 octobre 1694.


_Troisime maison._

Cette maison est bastie sur 142 toises de terre baillies  cens et
rentes le 5 janvier 1544, par le dit sieur Le Clerc,  Guillaume
Maillard, marchand libraire et doreur de livres, moyennant 4 deniers
parisis de cens et 24 livres 10 sols de rente, reduite aprs  17
livres 15 sols, dont il en pourroit estre rachet 14 livres 5 sols.

Jean Bonamy, aussi libraire, ayant acquis les droits du dit Maillard,
passa au dit Le Clerc titre nouvel des dites 142 toises de terre le
19 aoust 1545.

Les heritiers du dit Bonamy vendirent par contract du ...........
 messire Jean De Feu, conseiller au parlement, la maison bastie
sur la dite place, charge seulement de 3 livres 10 sols de rente
et de 4 deniers parisis de cens envers l'Universit, dont ses
heritiers passrent titre nouvel le 1er septembre 1631.

Ces mesmes heritiers vendirent, par contract du 16 may 1634, la dite
maison avec ses appartenances,  M. Pierre Hardy, controleur des
fortifications de Picardie, et  damoiselle Marie Barret, sa femme.

Elle fut dans la suite, conjointement avec la precedente, sur eux
saisie rellement, et enfin adjuge au dit M. Nol, qui en passa
declaration au profit du dit sieur de Breteville.

Gilles Dupont, marchand, qui avoit acquis des heritiers du dit sieur
de Breteville la precedente maison, acheta encore celle-cy par le
mesme contract.

Elle appartient presentement au dit sieur Charles Gohier, secretaire
du Roy, qui a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 25
octobre 1695.


_Quatrime maison._

Cette maison est batie sur partie de 146 toises de terre donnes 
cens et rentes, par contract du 5 janvier 1544, par le dit sieur Le
Clerc,  Husson Frerot, doreur sur fer[176], moyennant 4 deniers
parisis de cens et 25 livres de rente, reduite aprs  18 livres. M.
Ren Reignier, ayant acquis les droits du dit Frerot, fit bastir deux
maisons sur la dite place, et, aprs sa mort, Marguerite Lespicier,
sa veuve, ayant fait saisir reellement la dite maison sur M. Pageot,
tuteur des enfans mineurs du dit dfunt Reignier et d'elle, par
sentence des requestes du palais du 31 mars 1628, elle fut adjuge 
M. Athanase Amy, avocat en la Cour, charge de 9 livres de rentes et
de 4 deniers parisis de cens envers l'Universit. Le dit sieur Amy en
passa titre nouvel le 25 juillet 1631; damoiselle Marie Prevost, sa
veuve, en passa encore titre nouvel le 21 decembre 1661, et depuis
les heritiers des dits sieurs et damoiselle Amy en ont pass titre
nouvel pardevant Baglan, le 26 may 1695, savoir: M. Athanase Amy,
prestre; M. Gilles Amy, avocat en parlement; damoiselle Magdelaine
Rousseaux, veuve de Bon Charles Amy, bourgeois de Paris.

          [Note 176: Comme celle des brodeurs, dont il sera parl
          plus loin, la confrrie des doreurs sur mtaux toit de
          cration rcente. Elle ne devoit mme tre tout  fait
          constitue que par rglement de Charles IX, en 1573. Chose
          nouvelle, elle prenoit pied dans les quartiers nouveaux,
          o elle n'avoit pas  craindre le contact hostile des
          communauts plus anciennes. Il parot qu'elle fut nombreuse
          dans ces parages, car elle avoit choisi pour paroisse
          l'glise voisine des Grands-Augustins. V. _Mlanges d'une
          grande bibliothque_, ch. 5, p. 68, et _Guide du corps des
          marchands_, 1766, in-8, p. 232.]


_Cinquime maison._

Cette maison est batie sur l'autre moiti des dites 146 toises de
terre mentionnes en l'article precedent; elle fut vendue par le
sieur Reignier, comme estant aux droits du dit Frerot,  M. Estienne
Bonnetz, procureur en la Cour, charge de 4 deniers parisis de cens
et de 9 livres de rente, par contract du 4 aoust 1607.

Le dit sieur Bonnet, mariant Marguerite Bonnet, sa fille, avec M.
Pierre Calluze, principal commis au greffe criminel de la Cour, luy
donne la dite maison par son contract de mariage du 7 octobre 1629.

La dite veuve Calluze, aprs la mort de son mary, vendit la dite
maison  M. Henry Mouche, avocat, par contract du 25 janvier 1658;
le dit sieur Mouche, par son codicille du 27 aoust 1678, pass par
devant Savigny, notaire, substitua  M. Theodore Raffou, son neveu,
la dite maison, charge de 2 deniers de cens et 9 livres tournois de
rente foncire; le dit sieur Raffou a pass titre nouvel pardevant
Baglan, notaire, le 6 may 1695.


_Sixime et septime maison._

Ces deux maisons, qui en faisoient autrefois trois, sont basties sur
157 toises de terre donnes  cens et rente par le dit Le Clerc 
Robert Sourdeaux, praticien, par contract du 18 juin 1545, moyennant
10 deniers parisis de cens et 15 livres 14 sols de rente foncire.

Le 27 janvier 1547, le dit Sourdeau echangea la dite place avec M.
Jean Mallet, prestre habitu de Saint-Andr-des-Arcs.

Andr Mallet, son frre et heritier, vendit les trois maisons basties
sur la dite place  M. Ambroise Amy, procureur, par contract du 20
decembre 1559, lesquelles il fit aprs reduire en deux.

M. Athanase Amy, aussi procureur en la dite Cour, fils et heritier du
dit defunt, eut les dites deux maisons.

Elles echurent aprs en partage  M. Ambroise et Jean Amy, auxquels
M. Guillaume Amy, substitut de M. le procureur general du parlement,
ayant succed, il en a fait donation entre vifs, par contract pass
pardevant Garnier, notaire, et son confrre, le 30 mars 1689, 
damoiselles Jeanne et Marie-Magdelaine Amy, soeurs, lesquelles en ont
depuis vendu une, savoir:

La sixime,  M. Jean Prarcos, avocat en la Cour, le 28 may 1687, par
contract pass par devant Le Roy et Tabo, notaires, de laquelle le
dit Prarcos en a pass titre nouvel par devant Lorimier, notaire, le
1er janvier 1692.

La septime appartient aujourd'huy  damoiselle Jeanne Amy, fille
majeure, comme donataire du dit Guillaume Amy, laquelle en a pass
titre nouvel le dit jour, premier janvier 1692, pardevant Lorimier,
notaire.


_Huitime et neuvime maison._

Ces deux maisons sont basties sur 168 toises de terre bailles 
cens et rente par le dit le Clerc  Jean Dupons, sergent  verge au
Chastelet de Paris, par contract du 18 juin 1545,  la charge de 16
livres 16 sols de rente et quatre deniers parisis de cens.

Le 13 mai 1582, Louis et Marie Dupont, enfans et heritiers du dit
Jean Dupont, vendirent  M. Guillaume Guyon, procureur en la cour, la
susdite place.

Le 17 mai 1605, Nicole Hardricourt, veuve du dit Guyon, vendit
conjointement avec ses enfans une maison bastie sur partie de la dite
place  M. Estienne Tricot.

Le 10 juin 1619, Barbe Guyon, veuve de Louis de Vezines, et
Magdeleine Guyon, sa soeur, filles et heritires du dit feu Guyon,
vendirent par echange  M. Jean Boyer et  Marthe le Prestre, sa
femme, les deux tiers  elles appartenant sur une autre maison bastie
sur le restant de la dite place.

Les 21 janvier 1631 et 28 decembre 1635, Philippes Demontg,
tailleur, et Jeanne Dubreuil sa femme, acquirent de Hugues Macquerel
et de Barbe Lebassy l'autre tiers de la dite maison.

Les 7 aoust et 7 octobre 1645, Charles Tricot, secrtaire de la
chambre du Roy, fils et heritier du dit Estienne Tricot, et les dits
Demontg et sa femme vendirent  messire Charles Loiseau, conseiller
en la Cour des aydes, les dites deux maisons basties sur les dites
168 toises de terre, dont il passa titre nouvel le 27 novembre au
dit an.

M. Charles Loiseau, conseiller en la cour, fils et heritier du dit
feu sieur Loiseau, a pass titre nouvel et reconnoissance pardevant
Baglan et son confrre, notaires  Paris, le 29 juillet 1694, au
terrier de l'Universit.


_Dixime maison._

Cette maison est bastie sur la petite place et jardin que le dit
sieur Le Clerc s'estoit reserve par le contract de retrocession
qu'il fit  l'Universit, le dernier octobre 1552, du bail qu'elle
luy avoit fait de tout le petit Pr-aux-Clercs, moyennant deux sols
parisis de cens.

Monsieur le cardinal de Givry acquit des hritiers du dit Le Clerc la
dite place et jardin, et les vendit  M. Guillaume Lusson, docteur en
la facult de mdecine, par contract du 9 avril 1604, dont messire
Guillaume Lusson, son fils, president en la Cour des monnoyes, passa
titre nouvel le 2 may 1646.

Le dit sieur Loiseau, conseiller en la Cour des aydes, a, depuis,
acquis cette maison des heritiers du dit sieur Lusson, par contract
du 23 septembre 1658.

M. Charles Loiseau, conseiller en la Cour, fils et heritier de M.
Charles Loiseau, conseiller en la Cour des aydes, en a pass titre
nouvel, et ensemble des deux precedentes maisons, pardevant le dit
Baglan, notaire, le 29 juillet 1674.


_Onzime et douzime maison._

Ces deux maisons sont basties sur 380 toises de terre, donnes 
cens et rente, le 7 mars 1546, par le dit sieur Le Clerc  Jean
Courjon, bourgeois de Paris, moyennant 8 deniers parisis de cens et
25 livres de rente.

Le 24 janvier 1547, Jean Beddon, ayant les droits cedez du dit
Courjon, racheta 19 livres de la sus dite rente, laquelle fut, par ce
moyen, reduite  6 livres.

Le 2 aoust 1582, Franois Coquet, sieur de Pontchartrain, et
damoiselle Heleine de Servient, son epouse, acquirent de Jeanne
Beddon, fille et heritire du dit Beddon, une grande maison sur
partie des dits 380 toises.

Le 12 novembre au dit an, les dits sieur et damoiselle de
Pontchartrain echangrent la dite maison et le restant des dites 380
toises avec Jean Honore, sieur de Bagis.

Damoiselle Marie Honor, sa fille et heritire, epouse de M. Claude
Thiballier, ecuyer, sieur d'Anglurre, en passa titre nouvel le 11
novembre 1645.

Dame Marie Thiballier, fille et heritire du dit feu sieur Thiballier
et de la dite dame Marie Honor, ayant acquis du sieur Franois
Thiballier, son frre, la dite maison et place, comme luy estant
eschue en partage, elle la fit abattre, et en fit construire deux
neuves au lieu d'icelle.

Elle en vendit une[177], le 16 may 1665,  M. Georges Baudouin,
controlleur de la maison du roy, sur lequel l'Universit l'ayant fait
saisir reellement, faute de payement des lods et ventes, elle fut
adjuge par sentence des requestes du palais du 18 aoust 1666,  M.
Guillaume Le Juge, secretaire du Roy, et  damoiselle Marie Hasl,
veuve de Michel Petit, controlleur des decimes, dont la dite veuve
Le Juge et les heritiers de la dite damoiselle Hasl, veuve Petit,
ont pass titre nouvel le 17 mars 1688, pardevant Baglan et Le Sec de
Launay, notaires.

          [Note 177: Cette maison a son entre par la rue des Marais,
          derrire celle qui appartient aujourd'huy  M. Thuault,
          procureur en la Cour. (_Note de l'auteur._)]

Et  l'egard de l'autre maison, ayant est saisie reellement sur la
dite dame Thiballier, elle fut adjuge par sentence des requestes du
palais du dernier fevrier 1672,  M. Jacques Pannart, avocat, qui en
passa declaration au profit de M. Jean Thuault, procureur en la Cour,
le ......... juin 1695.

Le dit M. Thuault, par sentence des requestes du palais du ..........
aoust 1694, a est condamn, de son consentement,  payer seulement
10 deniers de cens, la dite sentence portant au surplus titre nouvel.

Et a le dit sieur Thuault pass titre nouvel, le 28 juin 1695,
pardevant Baglan et son compagnon[178], notaires.

          [Note 178: Les notaires ne s'appeloient pas autrement entre
          eux. Celui des _Femmes savantes_ (act. V, sc. 3), refusant
          d'introduire dans son acte les termes pdantesques que
          dsire Philaminte, lui dit:

               ... Si j'allois, madame, accorder vos demandes,
               Je me ferois siffler de tous _mes compagnons_.]


_Treizime et quatorzime maison._

Ces deux maisons sont basties sur 59 perches de terre, donnes 
cens et rente par l'Universit  Alexandre Papin, par contract du 21
fevrier 1565, moyennant 12 livres de rente et deux sols parisis de
cens.

Le 25 fevrier 1584, le dit sieur Papin vendit  Christophle
Lemercier, masson[179], les dites 59 perches de terre,  la charge
du cens et de la rente envers l'Universit; sur lesquelles le dit
Lemercier fit bastir une maison, qui est la quatorzime, faisant
l'encoignure des rues Jacob et des Petits-Augustins.

          [Note 179: Peut-tre est-ce le pre de Jacques Lemercier,
          n en 1590, et qui construisit la Sorbonne, le palais
          Cardinal, l'Oratoire et Saint-Roch.]

Le 11 novembre 1584, le dit Lemercier en vendit la moiti  Baptiste
Androuet, sieur du Cerceau[180], architecte du roy.

          [Note 180: La Croix du Maine, dans sa _Bibliothque
          franoise_ (1584, in-fol., p. 175), explique ainsi comment
          il ne faut pas voir ici autre chose qu'un surnom donn au
          clbre architecte: Jaques Androuet, Parisien, surnomm
          du Cerceau, qui est  dire cercle, lequel nom il a retenu
          pour avoir un cerceau ou cercle pendu  sa maison, pour la
          remarquer et y servir d'enseigne (ce que je dis en passant,
          pour ceux qui ignoreroyent la cause de ce surnom).]

Le 23 mars 1602, Marguerite Raguidier, sa veuve, la revendit 
Jacques Androuet, aussi sieur du Cerceau[181].

          [Note 181: Ce passage nous a fort embarrass. Baptiste du
          Cerceau, qualifi ici architecte du roi, est celui que
          l'Estoille appelle du Cerceau le jeune, et qui, suivant
          le mme crivain, donna le plan et dirigea les premires
          constructions du Pont-Neuf. Lorsque aprs sa mort,
          dont nous trouvons pour la premire fois ici une date
          approximative, sa veuve, Marguerite Raguidier, vendit sa
          maison du Pr-aux-Clercs, quel est le Jacques Androuet
          qui l'acheta? Est-ce un frre du dfunt, qui seroit
          rest inconnu jusqu'ici, ou bien est-ce le pre mme de
          Baptiste, le clbre architecte protestant? Cette dernire
          opinion est la plus probable, d'autant plus qu'elle
          s'accorde jusqu' un certain point avec ce que l'Estoille
          a dit de la maison possde par Androuet le pre dans le
          Pr-aux-Clercs. Voici ce qu'il crit  la date du mois de
          dcembre 1585: Andr (_Androuet_) du Cerceau, architecte
          du roy, homme excellent et singulier en son art.... aima
          mieux enfin quitter et l'amiti du roy et ses biens que de
          retourner  la messe. Et, aprs avoir laiss l sa maison
          qu'il avoit nouvellement bastie avec un grand artifice et
          plaisir au commencement du Pr-aux-Clercs, et qui fut toute
          ruine sur lui, prist cong de Sa Majest, la suppliant ne
          trouver mauvais qu'il demeurast aussi fidle au service de
          Dieu, qui estoit son grand maistre, comme il avoit toujours
          est au sien, en quoi il persevereroit jusqu' la fin de sa
          vie. Jacques du Cerceau fut donc propritaire d'une maison
          au _commencement du Pr-aux-Clercs_. L'Estoile et notre
          _Memoire_ sont d'accord sur ce point. En dcembre 1585 il
          la quitte, toujours d'aprs l'Estoile. Or c'est ici qu'il
          se trouve en contradiction avec notre _Memoire_, d'aprs
          lequel la maison acquise par Baptiste en 1584 n'auroit
          t cde par sa veuve  Jacques du Cerceau qu'en mars
          1602. N'y auroit-il pas, dans le _Memoire_ de Pourchot,
          une erreur dans la manire dont les noms sont placs, et
          ne pourroit-on pas tout concilier en substituant l'un 
          l'autre, en faisant de Jacques le premier propritaire
          et de Baptiste le second acqureur, chose d'autant plus
          rationnelle que Jacques est le pre et Baptiste le fils?
          L'auteur des _Architectes franois du XVIe sicle_,
          M. Callet, avoit eu en main un manuscrit chapp de
          l'incendie de la bibliothque de Saint-Germain-des-Prs,
          et concernant, d'aprs ce qu'il en dit, les titres de
          proprit de la maison de du Cerceau; il s'y trouvoit mme
          annex une vue et un plan de cette belle demeure, qu'il
          reproduisit l'un et l'autre dans son ouvrage (2e dit., p.
          95). Les dtails trop succincts que donn M. Callet, et
          qu'il lui et t si facile de rendre complets avec les
          pices alors  sa disposition, confirment  peu prs ce
          que nous venons d'avancer. Suivant lui, Jacques du Cerceau
          et laiss deux fois sa maison  son fils Baptiste: la
          premire en 1585, lors de son exil volontaire, rappel
          par l'Estoille; la seconde lorsqu'il partit pour Turin,
          o, toujours d'aprs M. Callet, il serait mort en 1592.
          Resterait  savoir comment il se fit que, cette dernire
          date tant admise et notre hypothse maintenue, la maison
          ne passa aux mains de son nouveau propritaire qu'en 1602,
          et pourquoi la transmission si directe du pre au fils
          n'eut pas lieu, et pourquoi enfin c'est la veuve qui fut
          investie du droit d'aliner la maison. Ces questions sont
          encore plus inextricables pour nous que les autres.--Le
          mdecin des Fougerais, qui, comme mari de la fille de du
          Cerceau, se trouva propritaire de cette maison, n'est
          autre que celui dont Molire s'est moqu dans _l'Amour
          mdecin_, sous le nom de Desfonandrs, _tueur d'hommes_. V.
          Cizeron-Rival, p. 25.]

Damoiselle Marie Androuet, sa fille et heritire, epousa Elie Bedde,
sieur des Fougerais, docteur en medecine.

Et damoiselle Marie Bedde, leur fille, veuve de M. Andr Colombet,
possde aujourd'huy la dite maison, qui est la quatorzime, et elle
en a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 6 juillet 1687.

Le 11 juillet en l'an 1602, Marin Bricard et Antoinette Delaistre, sa
femme, veuve auparavant du dit Lemercier, vendirent l'autre moiti
de la dite place  M. Jean Bedde, sieur de la Gourmandire, avocat
au parlement, sur laquelle il fit bastir une maison, qui est la
treizime, de laquelle David et Elie Bedde, ses enfans et donataires
universels, passrent titre nouvel le 29 aoust 1669.

M. Alexandre Simon Bol, seigneur de Champlay, a acquis, par contract
du 29 fevrier 1669, la dite maison de Benjamin Bedde.

M. Louis Jules Bol, marquis de Champlay[182], marechal des camps et
armes du roy, fils unique et seul heritier du dit feu sieur Bol et
donataire entre vifs de dame Marguerite Lemaon, sa mre, possde
aujourd'huy la dite maison, lequel a est condamn, par sentence
du Chastelet du 9 fevrier 1695,  passer titre nouvel  la dite
Universit.

          [Note 182: Louis de Champlais, qui devint marquis par suite
          de l'rection de la baronnie de Courcelles en marquisat
          (1667). Son fils devint le mari de cette fameuse marquise
          de Courcelles dont M. P. Pougin a publi avec tant de soin
          les _Mmoires_ dans la _Bibliothque elzevirienne_.]


_Rue des Marais_[183].

          [Note 183: On trouve la premire mention de cette rue
          en 1540, selon La Tynna, en 1543, selon M. Berty (_Rev.
          archolog._, octobre 1855, p. 391). La Tynna veut qu'elle
          doive son nom aux _marais_ qui l'infectaient, et M. Berty,
          au contraire, lui donne pour parrain un certain Nicolas
          Marets, qui, en 1529, possdoit une pice de terre d'un
          arpent et demi et quinze perches, s'tendant le long du
          chemin creux, entre le petit Pr-aux-Clercs et la Seine.
          L'opinion de La Tynna est la meilleure. Elle se trouve
          confirme par ce passage du mmoire de du Boullay, p. 68:
          Le cost de la rivire, y est-il dit, n'etoit pas haut
          comme il l'est  present, et ainsi beaucoup plus sujet
          aux inondations, pour si peu que la rivire fut grosse;
          et, parce que l'on y portoit et deschargeoit la plupart
          des gravois et immondices de la ville, il s'y faisoit des
          bourbiers et des marecages qui ne se dessechoient que dans
          les grandes chaleurs, et c'est assurement de l que la rue
          des Marais porte le nom qu'elle porte.]

Il n'y avoit anciennement dans cette rue qu'une grande maison et
jardin, bastie sur deux places donnes  cens et rentes par le dit
sieur Le Clerc, par contracts des 4 et 9 octobre 1543,  Mathurin
Frett[184] et  Nicolas de la Marre,  la charge de 6 livres de
rente et de 2 sols parisis de cens.

          [Note 184: Ce Martin, et non pas Mathurin Frett, eut
          une grande part, en 1559, aux premires mesures prises
          contre les Huguenots, en raison mme de la position de
          sa maison, qui le faisoit le voisin d'un grand nombre
          d'entre eux: car ils affluoient, comme on sait, dans le
          Faubourg-Saint-Germain, et surtout dans cette rue des
          Marais, que nous autres, dit d'Aubign, appelons le
          Petit-Genve. (_Le baron de Foeneste_, liv. 3, chap.
          13.)--Frett toit donc en lieu commode pour les bien
          pier, et sa qualit de _clerc au greffe criminel de la
          cour du parlement_ ne rpugnoit pas  cet emploi. Regnier
          de la Planche (_Hist. de l'estat de France_, etc., in-8, t.
          1, p. 51) le donne mme pour caut et rus en ces matires,
          s'il en fut oncques. Aussi, dit-il, estoit-il dress de
          la main du feu president Lizet, en sorte que, quand on
          ne pouvoit tirer tesmoignage et confession suffisante
          des accusez de ce crime (de religion), on mettoit ce
          fin Fret aux cachots avec eux, lequel savoit si bien
          contrefaire l'Evangeliste que le plus subtil avis tomboit
          dans ses filets. Ce qu'on cherchoit surtout, c'toit 
          surprendre quelques uns des Huguenots mangeant de la
          chair aux jours defendus. On savoit qu'en cette mme
          rue des Marais un nomm Le Visconte, dont nous n'avons
          pu retrouver la maison, retiroit coustumierement pour
          cela les allans et venans de la religion. Ses voisins,
          et Frett tout le premier, l'avoient dnonc. C'est donc
          chez les _accusateurs_, et nommment chez notre clerc du
          greffe, qu'on rsolut de dresser des embches un jour de
          vendredy..... Fret, dit Regnier de la Planche, allech de
          la depouille de ses voisins pour les avoir de longtemps
          remarquez, retire chez soy quarante ou cinquante sergentz
          en sa part, qui estoyent entrs  la file. Et sur les onze
          heures estans arrivs Thomas Bragelonne, surnomm le Camus,
          conseiller au Chatelet..., avec deux ou trois commissaires
          des plus envenimez contre cette doctrine, la maison du
          Viconte fut incontinent environne et rudement assaillie.
          La lutte fut longue; Bragelonne et ses commissaires furent
          en grand danger d'estre tuez. Si bien que ceux qu'on
          vouloit prendre eurent loisir de se sauver, et les autres
          de la religion des maisons prochaines eurent aussi temps
          de se retirer, quittant leurs maisons  la merci des juges
          et sergens, qui y trouvrent richesses d'or et d'argent
          monnoy, principalement chez ce Viconte, o ses hostes
          avoient laiss leur argent en garde. La Planche cite parmi
          ceux de cette rue qui avoient aussi quitt la place un
          gentilhomme nomm La Fredonnire.]

Ces deux places furent, quelque peu de temps aprs, acquises par
Thomas de Burgensis, qui y fit bastir la dite maison, qui avoit deux
corps de logis en aile avec cour au milieu et jardin au derrire,
dont Jeanne de Burgensis, sa fille, veuve de Hierome Berzeau,
herita, et dont elle fit ensuite donation entre vifs, par acte du 5
septembre 1576,  Hierome de Berzeau, sieur de la Marcillire, son
fils.

Le 2 juillet 1583, Guillaume Taveau, bourgeois de Paris, fond de
procuration du dit sieur de la Marcillire du 25 juin precedent,
vendit la dite maison  Jean Robineau, sieur de Croissy-sur-Seine,
secretaire du roy.

Le 11 janvier 1602, le dit sieur Robineau vendit la susdite maison 
Claude Lebret.

Le 28 mars 1607, le dit Lebret la revendit  M. Nicolas le Vauquelin,
seigneur des Yveteaux et de Sacy, conseiller d'estat, laquelle il fit
decreter sur le dit Lebret, et s'en rendit adjudicataire par sentence
du Chastelet du 19 septembre au dit an.

Le dit sieur des Yveteaux la donna  M. Nicolas le Vauquelin,
seigneur de Sacy, son neveu, et  dame Marguerite Dupuis, son epouse,
en faveur de leur contract de mariage du 17 octobre 1644.

Le dit sieur de Sacy, tant en son nom, comme donataire du dit sieur
des Yveteaux, son oncle, de la moiti de la dite maison, que comme
tuteur de damoiselle Charlotte Gabrielle le Vauquelin, sa fille
et de la dite defunte dame Marguerite Dupuis, vendit la totalit
d'icelle, par contract d'echange du 30 decembre 1658,  M. Jacques
Lemaon, seigneur de la Fontaine, intendant et controlleur general
des gabelles de France.

Le dit sieur de la Fontaine fit aprs construire trois maisons au
lieu de celle qu'il avoit acquise du dit sieur de Sacy, et, depuis,
ses creanciers ayant vendu ses biens, les dites trois maisons ont
est partages en sept, desquelles:


_Premire maison._

La premire, ayant face sur la rue des Petits-Augustins, bastie
sur .... toises de terre, appartient  M. Edme Robert, cy-devant
intendant et tresorier de feu Son Altesse Royale Mademoiselle de
Montpensier, lesquelles il a acquises de Pierre Sinson, charpentier,
et de Marie Bequet, sa femme, sous le nom de Martin de la Croix, par
contract du 6 mars 1672, dont il a pass titre nouvel le 13 fvrier
1691, pardevant Baglan, notaire.

Au derrire de laquelle maison il y a joint vingt-quatre toises et
demie de terre qu'il a acquises des heritiers de feu M. le president
Le Boulanger, par contract du .............., qui les avoit acquises
de M. le president Thevenin ou de ses heritiers,  qui dame Claude de
la Roue de Gallardon les avoit vendues, laquelle les avoit acquises
de Gabriel Montagne, par contract du 14 mai 1606, qui les avoit aussi
acquises de Nicolas Beaujouen, lequel les avoit pris  cens et rentes
du dit sieur Le Clerc, par contract du 18 juin 1645[185], moyennant 8
deniers de cens et 49 sols de rente.

          [Note 185: Cette petite portion de terre cde par Le Clerc
           Baujouen toit une de celles sur lesquelles on n'avoit
          pas construit,  cause, dit du Boullay, p. 260, que l'on
          apprehendoit les desordres et insultes des escoliers. Les
          mmes craintes toient prjudiciables aux maisons bties.
          Et ceux mesmes, dit encore du Boullay, qui y avoient des
          maisons ne trouvoient pas bien souvent  qui les louer, et
          ainsi l'Universit ne pouvoit estre paye de ces cens et
          rentes.]


_Seconde maison._

La seconde, faisant face sur la rue des Augustins, joignant la
precedente, avec issue  porte cochre dans la rue des Marais, bastie
sur.... toises de terre, a est acquise par M. Jean de Joncoux,
avocat au parlement, de M. Jacques Lemaon, seigneur de la Fontaine,
par contract pass pardevant Plastrier, notaire, le 10 juin 1659.


_Troisime maison._

Cette maison, qui est bastie sur 161 toises de terre, a est acquise
par le mesme sieur de Joncoux, du dit sieur de la Fontaine, par
contract du dernier septembre 1672, pass pardevant le dit Plastrier,
notaire, lesquelles deux maisons ont est vendues par damoiselle
Franoise Marguerite de Joncoux[186], fille majeure, seule et unique
heritire du dit M. Jean de Joncoux,  M. Jean Chastelier, avocat en
parlement, par contract pass pardevant Couvreur et son compagnon,
notaires, le 24 may 1695, lequel sieur Chastelier en a pass titre
nouvel pardevant Baglan, notaire, le 7 juin 1695.

          [Note 186: Franoise Marguerite Joncoux, fille du
          gentilhomme auvergnat qui vient d'tre nomm, et de qui
          elle tenoit la maison de la rue des Marais dsigne ici,
          s'est distingue parmi les crivains jansnistes. C'est
          elle qui a traduit les notes de Wendrock (Nicole) sur les
          _Provinciales_. Elle toit ne en 1668, et mourut le 27
          septembre 1715.]


_Quatrime maison._

Cette maison appartient aux sieurs Le Doux, procureur au Chastelet,
et Domillier, comme l'ayant acquise de M. Charles Sinson, avocat en
la cour, et autres, par contract pass pardevant Lebeuf et Boindin,
notaires, le 2 septembre 1688.


_Cinquime maison._

La cinquime maison, bastie sur.... toises de terre, appartenante 
M. Franois Commeau, avocat, comme l'ayant acquise des creanciers et
directeurs des creanciers du dit sieur de La Fontaine, par contrat
pass pardevant Baglan et son confrre, notaires, le 31 janvier 1682.


_Sixime maison._

La sixime maison, bastie sur.... toises de terre, acquises par M.
Antoine de Massanes, secretaire du roy, des creanciers et directeur
des creanciers du sieur de La Fontaine, par contrat pass par devant
Prieur et Baglan, notaires, le 17 janvier 1682.

M. Thomas Hardy, ecuyer, seigneur de Beaulieu, oncle et tuteur
d'Auguste et de Jacques de Massanes, enfans et heritiers de M.
Antoine de Massanes, ecuyer, lequel estoit fils et heritier du dit
sieur de Massanes, secretaire du roy, en a pass titre nouvel le 20
fvrier 1691 par devant Baglan, notaire.


_Septime et dernire maison._

La septime et dernire maison, bastie sur.... toises de terre,
acquises par M. Augustin de Louvancourt, conseiller du roy, maistre
ordinaire en sa chambre des comptes, et l'un des quatre secretaires
d'icelle[187], des creanciers et directeurs des creanciers du
dit sieur de La Fontaine, par contrat pass par devant Dettoyes
et Baglan, notaires, le 27 fvrier 1682, dont le dit sieur de
Louvancourt a pass titre nouvel par devant Barbar et Baglan,
notaires, le 20 fevrier 1691.

          [Note 187: Il avoit pour fille Mlle Marie de Louvencourt,
          qui eut une sorte de rputation potique vers 1680. On
          trouve de ses vers dans la _Nouvelle Pandore_ de M. de
          Vertron et dans les _Entretiens de morale_ de Mlle de
          Scudry.]

Toutes ces sept maisons, basties sur les dites places donnes  cens
et rentes aus dits Frett et Delamarre par le dit Le Clerc, ne sont
aujourd'huy charges que de 2 sols 6 deniers de cens, la rente de 6
livres ayant est rachete par le dit sieur Hercules de Vauquelin,
par quittance passe par devant Baglan et son collgue, notaires, le
8 mars 1690.


SECONDE PARTIE,

_Concernant les six arpens de terre dependans du grand Pr donns 
cens et rente  la reine Marguerite par contract du dernier juillet
1606_

On a dej dit, dans la division de ce memoire, que, l'Universit
s'etant pourvee contre le contrat de bail  cens et rente qu'elle
avoit fait  la reine Marguerite de 6 arpens de terre dependans
du grand Pr[188], parcequ'ils ne luy produisoient que 60 livres
de rente, pendant que les Augustins reforms, qu'on nomme
Petits-Augustins,  qui cette reine les avoit donnez[189], en
retiroient prs de 2000 livres annuellement, il intervint arrest
contradictoire, le 23 decembre 1622, entre l'Universit, les
Augustins, comme donataires de la dite reine, et les particuliers
ausquels il avoit est fait des sous-baux[190]; par lequel arrest il
est port que les rentes constitues sur les places dependantes des
dits six arpens donnes  cens et rentes par les dits Augustins ou la
dite reine tourneroient au profit de l'Universit, desquels sous-baux
suit la teneur.

          [Note 188: La reine Marguerite, duchesse de Valois...,
          traitta avec l'Universit, en l'an 1606, pour 6 arpens
          de terre sciz au petit Pr,  la charge de 12 _deniers
          parisis de cens et de 10 livres de rente foncire pour
          chaque arpent, lods et ventes, saisines et amendes_, le cas
          avenant, qu'elle reconnoist, par le contract du 31 juillet
          au dit an, appartenir  la dite l'universit _en plein
          fief,  cause des dons et liberalitez des roys de France_;
          lequel contract fut homologu par arrest du 5 septembre
          1609.... (Du Boullay, p. 341.)]

          [Note 189: Une premire donation aux Augustins dchausss
          avoit eu lieu en 1608, par suite d'un voeu fait par
          la reine,  l'imitation du patriarche Jacob, lequel
          consistoit en deux points: le premier, de donner  Dieu la
          dme de tout son bien; le second, d'difier un autel...,
          lequel sera appel l'_autel Jacob_, qui sera compos d'une
          grande eglise pour celebrer le divin service de l'office
          ordinaire qu'on a accoustum dire et chanter... L'glise,
          qui n'toit d'abord qu'une chapelle ronde, fut construite.
          V. _Suppl._  du Breul, p. 72, et le Plan de Mrian. Le nom
          de la rue voisine garda le souvenir du voeu singulier fait
          par la reine au patriarche _Jacob_. Les pres Mathieu et
          Franois Amyot reurent cette magnifique donation au nom
          de l'ordre des Augustins dchausss. La reine avoit fait
          pralablement accorder par le roi au pre Amyot un brevet
          lui permettant de recevoir et occuper tous biens,... et
          bastir convents de son ordre en tous lieux et endroits de
          son royaume. (L'Estoile, 16 juin 1607, dit. Michaud,
          t. 2, p. 429.)--Par malheur, les Augustins dchausss ne
          satisfirent pas la reine, qui vouloit des religieux qui
          chantassent  nottes. Elle les congdia en 1612, pour
          prendre des moines chantant mieux. Ce furent les Augustins
          rforms, ou _Petits-Augustins_. Les Augustins deschaux,
          ou _Petits-Pres_, s'en allrent au faubourg Montmartre,
          o ils consacrrent, sur un terrain dpendant de la
          Grange-Batelire, une glise  Notre-Dame-des-Victoires.
          (_Suppl._  du Breul, _ibid._).]

          [Note 190: Le 15 avril 1614, l'Universit avoit dj
          obtenu du roi des lettres de rescision annulant le contrat
          qu'elle avoit fait avec la reine Marguerite. Elle s'toit
          fonde, dans cette demande d'annulation, sur ce que les 6
          arpents concds  la reine pour employer  son plaisir et
          contentement particulier, et pour le seul usage d'icelle
          dame et de son hostel, avoient t dtourns de cette
          destination  ce point que mesme ont est faits des
          baux  personnes particulires, lesquelles maintenant y
          batissent. (Du Boulay, p. 300.)]


_Sous-baux faits par la reine Marguerite ou par les Augustins, ses
donataires._

Le premier, par contrat pass pardevant Guillard et Bontemps,
notaires au Chastelet, le 12 fvrier 1611,  M. Nicolas Le Prestre,
sieur de la Chevalerie, secretaire de la chambre du roy, de 396
toises de terre, y compris 176 toises,  cause de 4 toises de face
sur 44 de longueur, qui luy furent delaisses franches et quittes,
 la charge par luy de faire faire  ses propres frais et depens, 
l'endroit o estoit l'egout, une voute et arcade de maonnerie de 6
pieds de large sur hauteur competente, pour le passage des eaux et
immondices du fauxbourg[191], aprs lequel fait il pourroit appliquer
 son profit et  tel usage qu'il jugeroit  propos le surplus des
dites 176 toises de terre, ou mesme celles sur ledit egout; et 
l'egard des 220 toises faisant le surplus des dites 396 toises
mentionnes au dit contrat, il payeroit aus dits religieux 88 livres
de rente, et  l'Universit 12 deniers parisis de cens.

          [Note 191: Cet gout, construit suivant les conditions
          imposes ici, passoit sous une partie des jardins de des
          Yveteaux, dont il sera parl tout  l'heure. V. Flibien,
          _Preuves_, t. 2, p. 136.--Il toit d'autant plus ncessaire
          de le voter que la peste, dont ces cloaques taient
          un foyer permanent, avoit dernirement svi dans ces
          quartiers. L'Estoille dit, sous la date du 6 septembre
          1606: La peste est au logis de la reine Marguerite, dont
          deux ou trois de ses officiers meurent, et entr'autres
          un miserablement dans une pauvre mazure, prs les Frati
          ignoranti, la fait retirer  Issy, au logis de la Haye,
          se voiant,  raison de cette maladie, abandonne de ses
          officiers et gentilshommes.]

Le deuxime, par contrat pass pardevant les mesmes notaires le 12
juillet 1613, par les dits Augustins au dit sieur de la Chevalerie,
de 750 toises de terre, moyennant 225 livres de rente.

Le troisime, par contrat pass pardevant les mesmes notaires, le 8
janvier 1618, par les dits Augustins au dit sieur de la Chevalerie,
de 180 toises, moyennant 48 livres de rente.

Le quatrime, par contract pass par devant les mesmes notaires le
12 juillet 1613, par les dits Augustins,  Jean Clergerie, marchand
au Palais, de 200 toises de terre, moyennant 60 livres de rente et 2
deniers de cens.

Le cinquime, par contract pass par devant les mesmes notaires le
dit jour 12 juillet 1613, par les dits Augustins,  Alphonse Mesnard,
marbrier, de 103 toises, moyennant 31 livres de rente.

Le sixime, par contrat pass par devant les mesmes notaires le dit
jour 12 juillet 1613, par les dits Augustins,  Jacques Prudhomme,
boulanger, de 100 toises de terre, moyennant 30 livres de rente et 1
denier de cens.

Le septime, par contract pass par devant les mesmes notaires le 12
avril 1613, par les dits Augustins,  Guillaume Lelamer, orfvre,
qui en passa dclaration au profit de Ren Lebreton et de Franois
Percheron, de 300 toises de terre, moyennant 90 livres de rente et 3
deniers de cens.

Le huitime, par contract pass par devant les mesmes notaires le 12
avril 1613, par les dits Augustins,  Simon Devaux, parfumeur[192],
de 300 toises de terre, moyennant 90 livres de rente et 3 deniers de
cens.

          [Note 192: Les modes italiennes importes par les Mdicis
          avoient donn une grande extension au commerce des parfums,
          et l'on avoit pu s'y enrichir  Paris. C'est ce que fit
          le sieur Devaux,  qui nous voyons acheter ici 300 toises
          de terrain. Il avoit sa boutique prs la Magdeleine,
          c'est--dire  la descente du pont Notre-Dame, non loin
          de celle o le parfumeur milanois Ren, qu'on accusoit
          d'avoir empoisonn Jeanne d'Albret dans une paire de gants
          parfums, avoit tenu son commerce. L'Estoille nous parle
          de Devaux  propos d'un cabinet qu'il et bien voulu lui
          vendre. Homme des plus curieux de Paris, il avoit, dit-il,
          le bruict d'tre fort riche et ais. (Mardi, 7 octobre,
          1608. Edit. Michaud, t. 2 p. 476.)]

Le neuvime, par contrat pass par devant les mesmes notaires le 18
avril 1613, par les dits Augustins,  Jacques Rousseau, brodeur[193],
de 100 toises de terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de
cens.

          [Note 193: C'est le troisime brodeur que nous rencontrons
          dans ce quartier. Flibien nous en nomme encore un autre
          (_Preuves_, t. 2, p. 136). Il sembleroit par l que cette
          corporation, alors nouvelle, puisque ses statuts ne datent
          que de 1648, y comptoit, comme celle des doreurs (V.
          plus haut), un assez grand nombre de ses membres. Ce qui
          l'indiqueroit encore mieux, c'est qu'elle avoit pris pour
          paroisse l'glise voisine des Grands-Augustins. (_Le Guide
          du corps des marchands_, 1766, in-8, p. 180.) Un peu plus
          tard il s'en porta un certain nombre vers la rue de Svres,
          dans la _nouvelle rue de Svres_, qui,  cause d'eux, prit,
          en 1676, le nom de rue des Brodeurs.]

Le dixime, par contract pass par devant les mesmes notaires le 10
avril 1613, par les dits Augustins,  Jean Dubut, de 100 toises de
terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens.

Le onzime, par contract pass par devant les mesmes notaires par les
dits Augustins, le 13 avril 1613,  Mathieu Ladant, de 100 toises de
terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens.

Le douzime, par contrat pass par devant les mesmes notaires par les
dits Augustins, le 18 may 1613,  Mathieu Hautecloche, de 100 toises
de terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens.

Le treizime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par
les dits Augustins, le 18 may 1613,  Pierre Hanon, de 150 toises de
terre, moyennant 45 livres de rente et 4 deniers de cens.

Le quatorzime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par
les dits Augustins,  Philippe Bacot, peintre[194], le 24 octobre
1613, de 199 toises de terre, moyennant 59 livres 14 sols de rente et
2 deniers de cens.

          [Note 194: Peintre artisan, sans doute, car nous ne
          connoissons pas d'artiste de ce nom.]

Le quinzime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par
les dits Augustins, au dit Pierre Hanon, le 12 juillet 1613, de 205
toises de terre, moyennant 61 livres de rente et 10 deniers de cens.

Le seizime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par les
dits Augustins,  Jean Hovalet, le dit jour 12 juillet 1613, de 105
toises de terre, moyennant 31 livres 15 sols de rente et 1 denier de
cens.

Le dix-septime, par contract pass pardevant les mesmes notaires,
par les dits Augustins,  Pasquier Ruelle, boulanger, le dit jour 12
juillet 1613, de 108 toises de terre, moyennant 31 livres 3 sols 6
deniers de rente et 2 deniers de cens.

Le dix-huitime, par contract pass pardevant les mesmes notaires,
par les dits Augustins, le dit jour 12 juillet 1613, de 100 toises et
demie,  Hubert-le-Sueur, moyennant 33 livres 3 sols de rente.

Le dix-neuvime, par contract pass pardevant les mesmes notaires,
le 9 octobre 1613, par les dits Augustins,  Nicolas Dehene, de 117
toises et demie, moyennant 35 livres 5 deniers de rente.

Le vingtime, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le 12
juillet 1613, par les dits Augustins, aux religieux de la Charit,
de 1275 toises de terre, moyennant 382 livres 14 sols de rente et 12
deniers parisis de cens par arpent[195].

          [Note 195: Les frres de la congrgation de Jean de
          Dieu, ou de _la Charit_, s'toient d'abord tablis, par
          la protection de Marie de Mdicis, qui en avoit fait
          venir cinq de Florence, sur l'emplacement pris un peu
          plus tard par les Augustins rforms. C'est lors de la
          grande fondation religieuse de la reine Marguerite, et
           la prire mme de cette princesse, qu'ils avoient d
          leur cder la place. Les Augustins, en change, leur
          accordrent les 1275 toises de terrain mentionnes ici,
          et que les btiments de l'hpital de la Charit occupent
          aujourd'hui. Auprs se trouvoit un cimetire, qui leur fut
          aussi donn. Il attenoit  la lproserie o l'on portoit
          les malades de ce faubourg en temps de peste, et dont la
          petite chapelle, nomme Saint-Pierre ou _Saint Pre de
          la Maladrerie_, cde de mme aux frres de la Charit,
          devint leur premire glise. Quand la population huguenote
          avoit commenc de s'tendre dans le Pr-aux-Clercs, le
          cimetire lui avoit t abandonn. Au mois de mai 1603 on
          y enterroit encore des protestants, puisque nous y voyons
          porter le 21 de ce mois l le corps du trsorier Arnauld,
          commis de M. de Rosny. V. L'Estoille. L'anne d'aprs, par
          arrt du Conseil, ces inhumations durent cesser, et en
          1606 le cimetire, tant donn aux frres de la Charit,
          fut ainsi rendu aux spultures catholiques. Il occupoit,
          dans la rue _aux Vaches_ ou _de Saint-Pre_, appele _des
          Saints-Pres_ par altration, l'espace qui s'tend depuis
          la rue Saint-Dominique jusqu'un peu au del de la rue
          Saint-Guillaume. Au mois de juin 1844, faisant un got rue
          des Saints-Pres, les ouvriers trouvrent  cette hauteur
          un grand nombre d'ossements dans des cercueils de pltre.]

Tous les particuliers denommez dans les dits sous-baux ayant donc
et obligez, au moyen du dit arrest contradictoire du 23 decembre
1622, de payer  l'Universit non seulement les cens, mais encore les
rentes  la charge desquelles les dits baux leur avoient est faits,
ils en passrent declaration au profit de l'Universit.

Le premier preneur, qui estoit messire Nicolas Le Vauquelin, seigneur
des Yveteaux[196] et de Sacy, conseiller d'estat, lequel, sous le
nom de M. Nicolas Le Prestre, sieur de la Chevalerie, avoit acquis
des dits Augustins, par trois differens contracts, 1130 toises
de terre, en passa declaration, titre nouvel et reconnoissance 
l'Universit, le 13 mars 1624, et promit luy payer  l'avenir les 361
livres de rente  la charge desquelles les dites 1130 toises de terre
avoient est donnes au dit sieur de la Chevalerie.

          [Note 196: Nous n'avons trouv nulle part, mme dans le
          _Mmoire_ de du Boulay, une explication plus complte et
          une analyse plus dtaille des titres de proprit de cette
          belle maison de des Yveteaux, si clbre au temps de Louis
          XIII, aussi bien  cause de l'tendue et de la beaut de
          ses jardins qu'en raison de la vie extravagante qu'y menoit
          le vieux pote courtisan.]

Le dit sieur des Yveteaux joignit  ces 1130 toises de terre autres
602 toises 2 tiers 4 pieds, qu'il avoit dej acquises sous le nom
du dit sieur de la Chevalerie, par contract du 14 juillet 1610, de
Franois Fontaine, secretaire du roy, qui les avoit acquises de
Richard Tardieu, sieur du Mesnil,  qui l'Universit en avoit fait
bail, le 5 septembre 1688, moyennant 43 livres de rente et 2 sols
parisis de cens.

Cette rente fut rachete par le dit sieur des Yveteaux, sous le
nom du dit sieur de la Chevalerie, par quittance du 6 novembre
1610, moyennant 914 livres .... sols, lesquelles furent employes,
savoir: 445 livres 5 sols  payer  M. Germain Gouff, receveur de
l'Universit[197], pareille somme  lui due pour reste de compte, et
les 468 livres 17 sols 5 deniers restans furent donns  constitution
de rente au collge des Cholets, qui fut rachete le 12 octobre 1617.

          [Note 197: Ce M. Germain Gouff s'toit charg, au mois
          de janvier 1593, de faire desseicher, labourer et mettre
          en bonne nature de terre... la quantit de douze arpents,
           prendre au grand et petit Pr-aux-Clercs..., plus une
          pice du mme petit Pr joignant la maison Du Cerceau...
          Deux laboureurs: Menessier, demeurant rue de la Harpe,
          Allan, demeurant aux Bordeliers, avoient pris cette tche
          moyennant quatre escus sols par an.]

Le dit sieur des Yveteaux, de toutes ces quatre places qui estoient
joignantes l'une  l'autre et contenoient 1732 toises 2 tiers 4
pieds, tenant d'un bout  la rue lors appelle de la Petite-Seine,
et aujourd'huy des Petits-Augustins, d'autre  M. Pierre Calluze,
qui estoit au lieu de Jean Clergerie, et au nouveau jardin des dits
Augustins, contenant trois quartiers six perches de terre des dits
six arpens, d'un cost  la rue Jacob et d'autre au monastre des
dits Augustins, composa un grand clos et jardin, plant en partie
d'arbres de haute futaye, lequel avoit communication avec sa maison
et jardin, sise rue des Marais, au moyen d'une voute qui avoit est
pratique sous terre, dans la dite rue de la Petite-Seine[198].

          [Note 198: D'aprs ce qu'il crivit lui-mme en 1645, lors
          de son procs avec son frre, dans un factum analys par
          M. J. Pichon, des Yveteaux avoit acquis cette maison de
          la rue des Marais, par dcret, 17,000 livres, huit ans
          avant la mort de son pre, c'est--dire en 1599, sur le
          prix de la charge qu'il avoit t oblig de vendre...
          (J. Pichon, _Notices biographiques et littraires sur la
          vie et les ouvrages de Jean Vauquelin de la Fresnaye et
          Nicolas Vauquelin des Yveteaux_, 1846, in-8, p. 40.) Selon
          du Boulay, au contraire (p. 312), il ne l'auroit acquise
          qu'en 1607, au mois de mars, en se reconnoissant dbiteur
          envers les moines de Saint-Germain d'une rente annuelle de
          six livres, dont cette maison, seule de toutes celles de la
          rue des Marais, toit reste charge. Du Boulay pense aussi
          (p. 395) qu'elle avoit t btie  l'endroit o se trouvoit
          cette place d'Ancelyre, situe entre la chapelle de
          Saint-Martin-des-Orges et les jardins de Nesle, et servant
          de passage aux coliers qui se rendoient au Pr-aux-Clercs
          (p. 87-88). Enfin il y retrouve encore (p. 312) la maison
          de Martin Fret, dont il a t parl plus haut  propos
          des premires mesures prises contre les huguenots de la
          _petite Genve_. Telle qu'elle toit quand il l'acheta,
          elle ne lui et pas fait grand honneur; aussi se mit-il
           l'embellir et  augmenter ses jardins dans les vastes
          proportions dont on vient de parler. En ce temps-l,
          dit Tallemant, il n'y avoit rien de bti au del dans le
          faubourg Saint-Germain. On l'appeloit pour cela le _dernier
          des hommes_. Cette maison, ajoute-t-il, a l'honneur d'tre
          aussi extravagamment prise que maison de France. Le grand
          jardin qu'il y joignit, et auquel on va par une vote sous
          terre, est  peu prs de mesme. Il s'y mit  faire l
          dedans une vie voluptueuse, mais cache: c'estoit comme
          une espce de grand seigneur dans son serrail. (Edit. P.
          Paris, t. 1er, p. 345.) Il est parl dans les _Mlanges_ de
          Vigneul-Marville (t. 1er, p. 177) des beauts de ce jardin,
          et surtout des mascarades pastorales et lyriques qu'il y
          menoit avec la du Puy, cette chanteuse des rues dont il
          avoit fait la dame et la desse de cette belle demeure.
          Il en est aussi question dans le _Segraisiana_ (p. 103)
          et dans le _Chevrana_ (p. 290), o il est dit  propos
          de des Yveteaux et de sa bergre, qui jouoit de la harpe
          parfaitement bien: A l'ge de soixante et dix ans, il
          lui faisoit prendre une houlette garnie de rubans couleur
          de feu, un habit propre; prenoit  son tour une autre
          houlette, un chapeau de paille, un habit tel que Celadon le
          pouvoit porter dans l'Astre; et, par une alle sous terre,
          ils entroient dans un jardin qui etoit  lui. Dans le
          grand procs que lui suscita le meurtre de Lezinire, frre
          de la du Puy, tu dans son jardin mme en des circonstances
          qui seront expliques sommairement plus loin, des Yveteaux
          eut  subir toutes sortes de reproches au sujet de sa
          vie voluptueuse et cache. Dans le _Factum pour madame
          Catherine Couldray, veuve de Lezinire_, on dit que sa
          maison est un ddale embarrass, tout rempli de valets,
          et dont l'entre est si difficile que tous ceux qui y ont
          est savent que les portes de la Bastille ne sont pas plus
          etroittement gardes. (Page 13.) Le sieur des Yveteaux,
          y est-il dit plus loin (p. 36-37), ne se soucie point que
          l'on publie sa vie molle et delicate. Quand il est dedans
          son jardin habill en pasteur avec sa belle Iris, la reine
          de la harpe, et que, pour le divertissement de sa debauche,
          il fait porter un jambon  la mesme forme que le pain
          benist  l'eglise, comme il se void par la description
          qu'il en a fait faire par le sieur de Saint-Amant, il ne
          voit pas qu'il y ait d'autres divinits que celles de la
          posie, ny d'autre ciel que la demeure de son jardin, o
          il establit le sejour de toutes ses voluptez et de tous
          ses crimes. On lui reproche encore d'tre rest l cach
          trente-cinq ans  mener une vie horrible. (_Rplique de la
          veuve de Lezinire_, p. 5). Enfin on ne lui pardonne mme
          pas les dieux de pltre dont son jardin toit orn. On lui
          dit, dans une satire en strophes ayant pour titre _les
          Bastons rompus_, et mise  la suite de ce dernier factum:

               La Bible te semble une farce;
               Par tes discours et tes escrits
               De Dieu tu fais toujours mespris,
               Et n'en connois point que ta garce.
               Ton jardin,  ce que tu dis,
               Est ton unique paradis;
               C'est l que tu fais l'idolastre
               D'un Mercure, d'une Venus,
               Et d'autres marmousets de plastre
               Que l'Eglise n'a point connus.

          La vote faisant communiquer entre eux le petit et le grand
          jardin passoit, comme il est dit ici, et comme l'avoit
          devin M. Paulin Pris, sous la rue des Petits-Augustins,
          et non pas sous celle des Marais, ainsi que l'a crit M.
          J. Pichon (p. 41). Les 1732 toises du grand jardin ne
          pouvoient, en effet, se trouver que dans les terrains
          vagues s'tendant au del de la rue des Petits-Augustins,
          entre cette rue, la rue Jacob et l'enclos du couvent,
          jusque vers la rue des Saints-Pres. Il et d'ailleurs
          t impossible que, comme le veut M. Pichon, des Yveteaux
          possdt l'espace compris entre la rue des Marais et celle
          du Colombier, puisqu'il toit occup par le terrain de
          G. Gouff (voy. plus haut) et la maison de du Cerceau.
          La maison du pote, son petit jardin, la basse-cour avec
          les btiments en dpendant, o se trouvoit cette riche
          collection de tableaux que le propritaire estimoit
          autant que tout le reste (voy. M. Pichon, p. 42), toute
          cette partie de la proprit de des Yveteaux, relie au
          reste par la vote souterraine, s'tendoit entre la rue
          des Marais, du ct des numros pairs, et l'htel de
          Larochefoucauld-Liancourt, dont la rue des Beaux-Arts
          a, comme on sait, pris la place. Il parot mme, selon
          Tallemant, que Mme de Liancourt, voulant s'agrandir de ce
          ct, offrit  des Yveteaux 200,000 livres de sa maison
          et de ses deux jardins. Le plus grand des deux, celui qui
          toit au del de la rue des Petits-Augustins, avoit une
          petite porte sur la rue Jacob. C'est sur le seuil de cette
          porte que le mari de la du Puy vint se placer un soir,
          poussant de grands cris pour attirer l'attention et exciter
          la piti de des Yveteaux, ce qui lui russit: car il ne
          fallut que ce mange pour ouvrir la maison  ce couple
          d'intrigants, qui y fut bientt matre. En 1636,  cause de
          cette mme porte de derrire, nous trouvons des Yveteaux
          forc de contribuer, ainsi qu'un boulanger son voisin, pour
          le pavage de la rue Jacob. (Flibien, _Preuves_, t. 2, p.
          135.)]

Le dit sieur des Yveteaux donna, le 18 octobre 1644,  messire
Nicolas Le Vauquelin, seigneur de Sacy, son neveu, et  dame
Marguerite Dupuis, son epouse, en faveur de leur contract de
mariage, le dit grand clos et jardin, avec les batimens qu'il y avoit
fait construire, et le dit sieur de Sacy, aprs la mort de la dite
dame Marguerite Dupuis, son epouse, tant comme donataire pour moiti
du dit sieur des Yveteaux, son oncle, que comme tuteur de damoiselle
Charlotte-Gabrielle Le Vauquelin, sa fille, vendit, par contract du
10 decembre 1659,  messire Jacques Le Maon, sieur de la Fontaine,
intendant et controleur general des gabelles de France, 1200 toises
ou environ, faisant partie du grand clos et jardin, charges
seulement de deux sols six deniers de cens; et, pour les 361 livres
de rente, il declara qu'elles devoient estre payes et acquittes
 la decharge de la succession du dit feu sieur des Yveteaux, son
oncle, par messire Hercules le Vauquelin, maistre des requestes, au
moyen d'un contract pass entre le dit defunt sieur des Yveteaux et
le dit sieur de Vauquelin, maistre des requestes, le vingt-septime
jour de decembre 1644, ce qui fut fait par quittance du douzime jour
de juillet 1685[199].

          [Note 199: Des Yveteaux avoit d'abord vendu la nue
          proprit de sa maison  Hercule, son neveu, nomm ici,
          et le mme dont Tallemant a dit: Ce monsieur le maistre
          des requestes pretendoit estre seul heritier du bonhomme,
          car il y avoit assez  esperer. Malgr cette vente,
          qui n'toit sans doute faite que fictivement, et pour
          satisfaire en apparence  l'avidit du neveu, des Yveteaux
          crut pouvoir cder aux obsessions de la du Puy quand il fut
          question de marier la fille qu'ils avoient eue ensemble
          avec Nicolas Vauquelin de Sacy, un autre de ses neveux.
          Il leur donna, par leur contrat de mariage, ce qu'il
          avoit dj vendu  Hercule: de l de grandes querelles,
          de l mme des rixes continuelles, dont la dernire finit
          par un assassinat. Des Yveteaux s'explique ainsi sur les
          suites de cette funeste donation dans le _factum_ qu'il
          fut oblig de publier pour se justifier du crime commis
          chez lui: Pour rachepter le repos de sa vieillesse, il
          fut, lui des Yveteaux, contraint de forcer le dit sieur de
          Sacy, son second neveu, de se priver des conditions de son
          dit mariage, et de faire une transaction par laquelle il
          s'est desist de la donation, quoi qu'accepte, insinue
          et faicte par un contrat de mariage qui l'a engag dans
          des malheurs infinis,... en ce que le dit neveu (Hercule)
          ayant eu quelque ombrage que cette transaction ne pouvoit
          subsister, comme faicte avec mineure, et contre la solidit
          d'un contrat de mariage, il auroit suppos quantit de
          gens de neant, abandonnez et desesperez, pour provoquer
          ledit sieur de Sacy, son cousin germain, en duel, et autre
          occasion d'assassin, l'un des quels, nomm Lezinire, a
          est celuy qui en a voulu faire l'execution, d'o s'en est
          ensuivy la mort qui cause l'etat du procs. Ce Lezinire,
          en effet, qui toit frre de la du Puy, au lieu de faire
          cause commune avec elle, s'toit fait, dans cette affaire,
          le spadassin d'Hercule. Non content d'une premire querelle
          dans laquelle il avoit bless Sacy, il vint un soir faire
          tapage chez des Yveteaux. La du Puy voulut le calmer. Sacy,
          qui rentroit, se mit de la partie. Il en rsulta une rixe
          violente dans laquelle Lezinire, renvers, fut perc de
          coups d'pe par le valet de son adversaire, et mourut. Il
          est inutile d'entrer dans les dtails du procs qui suivit;
          il ne nous importe que pour ce qui a rapport  la maison.
          Or, c'est Tallemant qui nous renseigne le mieux sur ce
          point. Pour finir, dit-il, tous ces differends, on fit une
          transaction par laquelle, moyennant 80,000 livres, Sacy
          et sa femme renonoient  la maison. Ils s'en sont fait
          relever depuis. Il parot cependant que la transaction
          passe entre des Yveteaux et Hercule fut bonne et valable
          en partie, puisqu'elle est rappele ici avec sa date du
          27 dcembre 1644. Tout le grand jardin toit sans doute
          rest le partage de Sacy, tandis que la maison et le petit
          jardin toient celui d'Hercule. C'est comme propritaire
          de cette partie qu'il devoit tre tenu de payer le cens
          grevant la totalit des terrains. Un factum, sous forme
          d'une _lettre de M. le prsident de la Fresnaye_ (le pre
          d'Hercule) _ M. des Yveteaux, son frre_, nous prouve
          qu'en effet la maison avoit t achete et paye par le
          matre des requtes, et que le reste, le grand jardin
          sans doute, toit aux mains de Sacy et de la fille de la
          du Puy, sa femme. En traitant avec vous, y est-il dit,
          de la proprit de votre maison, dont vous vous rservez
          l'usufruit, il vous a pay comptant 81,000 livres et s'est
          oblig d'ailleurs  42,000 livres. Ceux qui ont vol la
          plus grande partie de votre bien ne sont pas satisfaits
          s'ils n'ont le reste. Pour y parvenir, ils veulent avoir
          cette maison que vous avez vendue, et l'argent que mon fils
          a pay. Ce qui prouve que les 123,000 livres donnes ici
          par Hercule devoient suffire  peine pour payer la maison
          et les meubles, sans compter le grand jardin, c'est que
          nous avons vu tout  l'heure madame de Liancourt offrir
          pour le tout 200,000 francs, somme qui mme toit encore
          insuffisante, puisque, d'aprs le _factum_ de des Yveteaux
          (page 9), d'autres estimoient cette belle maison du prix
          de 100,000 escus. Pour en finir, nous dirons, d'aprs
          Tallemant (dit. P. Paris, t. 1, p. 346), que Richelieu
          fut de ceux  qui cette maison fit envie. Il eut quelque
          pense d'y btir, mais il trouva que cela estoit trop loin
          du Louvre..., parce qu'il falloit gagner le Pont-Neuf pour
          s'y rendre.]

Sur ces 1200 toises de terre ou environ acquises par le dit sieur de
la Fontaine, il a est dans la suite basti plusieurs maisons, par
differens particuliers, au moyen des achapts qui ont est faits.

Premierement, M. Pierre Dubois, maon, acquit du dit sieur de la
Fontaine 14 toises de face sur 25 toises et 2 pieds de profondeur,
faisant partie desdites 1200.

L'Htel-Dieu de Paris acquit du dit Dubois et de Marie Arnoult,
sa femme, par contract du 12 novembre 1670, deux grandes maisons,
joignantes l'une  l'autre, basties sur les dites 14 toises de
face et 25 toises 2 pieds de profondeur, ayant vue sur la rue des
Petits-Augustins, desquelles deux maisons a est pass titre nouvel
le 24 novembre 1694, pardevant Baglan, notaire.

La troisime maison, bastie sur sept toises de face dans la dite rue
des Augustins, sur 25 de profondeur, fut vendue par le dit sieur de
la Fontaine  Pierre Tapa, masson, laquelle maison a est depuis
acquise par M..... de Vigny, par contract du..., et a pass titre
nouvel le dixime jour de juillet 1694, pardevant Baglan, notaire.

La quatrime maison, bastie sur sept toises de face dans la dite rue,
sur 25 de profondeur, contenant cour et jardin, appartenant  M.
Salomon Domanchin[200], qui a pass titre nouvel le dix-septime jour
de juillet 1690, pardevant Baglan, notaire.

          [Note 200: C'est sans doute le Domanchin dont parle Sandras
          de Courtilz dans les _Mmoires du comte de Rochefort_, p.
          341, et dont le nom est cit dans la longue pice monorime
          _l'Epitaphe du bibliothcaire_ (le Conservateur, avril
          1758, p. 110). Sandras le donne pour un fameux usurier
          qui avoit vol pour le moins cinquante mille cus  un
          gentilhomme nomm Mr. Le prnom tout isralite de
          Salomon, qui lui est donn ici, ne rpugne ni  la qualit,
          ni au mfait.]

La cinquime maison, acquise par damoiselle Magdeleine de Galmet,
femme separe quant aux biens d'avec M. Gilles Launay, historiographe
de France[201], bastie sur 52 toises et demie de superficie, ayant
face dans la dite rue des Petits-Augustins, laquelle elle a depuis
vendue aux religieux de la Charit, par contract du dix-huitime
jour de juillet 1676, pardevant Huart et Duparc, notaires, lesquels
religieux en ont pass titre nouvel le premier jour de mars 1695,
pardevant Baglan et son confrre.

          [Note 201: Nous ne savons quel est ce monsieur Gilles de
          Launay, historiographe de France en 1676.]

La sixime, bastie sur sept toises de face dans la dite rue, sur 25
de profondeur, acquise par Cesar Baudet, marchand, et depuis par lui
vendue  M. Louis Rellier, par contract du..., qui a pass titre
nouvel pardevant Baglan, notaire, le vingt-quatrime jour d'aoust
1694.

La septime maison, bastie sur trois toises et demie de face dans la
dite rue, sur 10 de profondeur, appartenante  M. Estienne Magueux,
avocat, au moyen du contract du dix-neuvime jour d'avril 1668,
pardevant Dupuys et Plastrier, notaires, et a le dit sieur Magueux
pass titre nouvel le septime jour d'aoust 1694, pardevant Baglan,
notaire.

La huitime maison, bastie sur six toises de face dans la dite rue,
sur dix de profondeur, et faisant l'encoigneure d'icelle rue et de
la rue Jacob, appartenante  M. Gilles de Launay, historiographe de
France, au moyen de l'acquisition par luy faite de la dite place
du sieur de la Fontaine par deux differents contracts..., passez
pardevant Sadot et Plastrier, notaires, dont le dit sieur de Launay
a pass titre nouvel le vingt-quatrime decembre 1686, et depuis
encore, le troisime jour de mars 1695, pardevant Baglan, notaire.

La neuvime maison, bastie sur quatre toises de face dans la dite
rue Jacob, sur dix de profondeur, appartenante au dit M. Estienne
Magueux, avocat, qui a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire,
le septime jour d'aoust 1694.

Les dixime et onzime maisons, basties sur onze toises et demie
de face dans la dite rue Jacob, sur quinze toises trois pieds de
profondeur, appartenantes  M. Jacques Poignet, charpentier, et
Judith Guyerreau, sa femme, au moyen du contract d'acquisition pass
pardevant Plastrier et son confrre le dix-neuvime jour d'avril
1668, de messire Jacques le Maon, seigneur de la Fontaine, lequel
sieur Poignet a pass titre nouvel, pardevant Baglan et son confrre,
le 6 may 1687.

La douzime maison, bastie sur cinq toises de face dans la dite
rue, sur quinze de profondeur, appartenante cy-devant au dit M.
Estienne Magueux, avocat et  la damoiselle sa femme, au moyen de
l'acquisition par eux faite de messire Jacques le Maon, seigneur
de la Fontaine, par contract du dix-neuvime jour d'avril 1668,
pardevant Dupuys et Plastrier, notaires, laquelle ils ont depuis
vendue  M. Jacques Laugeois, secretaire du roy, par contract pass
pardevant Devin et Sainfray, notaires au Chastelet de Paris, le 21
juillet 1670, dont le dit sieur Laugeois a pass titre nouvel et
reconnoissance pardevant Baglan et Boucher, notaires au Chastelet, le
huitime jour de mars 1687.

La treizime maison, bastie sur sept toises de face dans la dite
rue, sur vingt-deux de profondeur, o pend pour enseigne l'Htel de
Sude[202], bastie par Bernardin Fouques, qui l'avoit acquise de...,
laquelle il a depuis vendue  M. Andr Bihoreau l'an par contract
du..., qui en a pass titre nouvel le huitime jour de fevrier 1695,
pardevant le dit Baglan, notaire.

          [Note 202: Les htels garnis furent toujours trs nombreux
          dans ce quartier. Celui qu'on nomme ici et l'htel de
          l'Aigle, qui vient aprs, ne s'y trouvent plus toutefois.
          C'toit encore,  la fin du XVIIe sicle, une mode pour
          les trangers de venir loger au faubourg Saint-Germain.
          Nous lisons dans les _Annales de la cour et de Paris_
          pour 1697 et 1698, t. 2, p. 135: Depuis que la paix
          toit faite, il y avoit un si grand abord d'trangers 
          Paris que l'on en comptoit quinze ou seize mille dans
          le faubourg Saint-Germain seulement. Cette affluence y
          fit tellement renchrir les maisons que celles qui s'y
          louoient pendant la guerre mille ou douze cents francs y
          valoient alors cinq cents escus. Le nombre de ces trangers
          s'accrut alors bientt de plus de la moiti, de sorte que,
          par la supputation qui en fut faite peu de temps aprs,
          c'est--dire au commencement de l'anne suivante, on trouva
          qu'il y en avoit plus de trente-six mille dans ce seul
          faubourg.--Dulaure, dans sa _Nouvelle description des
          curiosits de Paris_, 1785, in-12, t. 1, p. 327, cite, dans
          la seule rue Jacob, trois htels parmi les plus excellents
          de Paris: _l'htel de Danemarck_, _l'htel d'Yorck_,
          _l'htel du Prince de Galles_. Ce dernier, comme nous le
          voyons sur le plan de Maire, toit trs vaste: ses jardins
          alloient jusqu' la rue des Marais. Le matre de l'htel
          d'Yorck parloit anglais, et il y avoit tout proche un caf
          ou l'on toit servi  l'angloise. Toutes ces commodits
          furent sans doute cause que Sterne se logea dans cette
          mme rue quand il vint  Paris. _L'htel de Modne_,
          o il descendit, s'y trouvoit, en face de la rue des
          _Deux-Anges_. V. Paulin Crassous, _le Voyage sentimental_,
          traduit en franois, Paris, 1801, pet. in-18, t. 3, p.
          146.--La rue des Deux-Anges devoit peut-tre elle-mme son
          nom  une htellerie. Il s'en trouvoit dj une portant
          cette enseigne sur le quai du Louvre. V. les _Mm._ de
          Monglat, collect. Petitot, 2e srie, t. 51, p. 268.]

La quatorzime maison, o pend pour enseigne l'Aigle-Noir, bastie
sur huit toises de face dans la dite rue, pareille quantit sur
le derrire, sur vingt-trois de profondeur, revenant  cent
quatre-vingts toises en superficie, appartenante  messire Louis de
Lasser, conseiller au parlement[203], comme fils unique et seul
heritier de messire Jean de Lasser, aussi conseiller en la dite
cour, qui l'avoit acquise par echange de messire Franois Deshotels,
secretaire de Son Altesse Royalle, et de Marie Balisson, sa femme,
par contract pass pardevant Gabillon et Plastrier, notaires, le
trentime jour de juillet 1661, dont le dit sieur de Lasser a pass
titre nouvel et reconnoissance pardevant Baglan et Boucher, notaires,
le vingt-deuxime jour de may 1691.

          [Note 203: Il descendoit de Louis de Lasser, proviseur
          du collge de Navarre, dont le portrait se voyoit sur les
          vitraux de la chapelle de ce collge. Celui qui est nomm
          ici, fort savant homme et du meilleur monde, mourut au
          Temple en 1754,  quatre-vingt-quatre ans. V. Piganiol, t.
          5, p. 188-190.]

La quinzime maison, bastie sur dix toises deux pieds de face dans
la dite rue, contenant en superficie deux cens huit toises un tiers,
appartenante, savoir: la moiti et les deux tiers en l'autre moiti
 M. Nicolas Henin, secretaire du roy, au moyen de l'acquisition
qu'il en a faite  titre d'echange de M. Claude de la Haye, seigneur
de Vaudetart[204], maistre d'htel du roy et de la reine, de M.
Estienne Bulleu, conseiller du roy, president au grenier  sel de
Paris; dame Denise de Malaquin, son epouse, et autres s noms qu'ils
ont proced, heritiers en partie de defunt messire Charles de la Haye
et dame Denise de Baillou, sa premire femme, par contract pass
pardevant Galloys et Laurent, notaires au Chastelet de Paris, le
quatorzime jour de septembre 1610, ausquels defunts sieur et dame de
la Haye la dite maison appartenoit au moyen de l'acquisition faite
de..., par contract du..., dont le dit sieur Henin a pass titre
nouvel le 16 avril 1687.

          [Note 204: C'est le de la Haye chez lequel nous avons vu la
          reine Marguerite chercher un asile  Issy contre la peste.
          V. plus haut, p. 134, note.--Les seigneurs de Vaudetart
          avoient leur spulture dans l'glise d'Issy. (Piganiol, t.
          9, p. 256.)]

La seizime maison, bastie sur six toises de face sur ladite rue
Jacob, cinq toises et demie sur le derrire, sur vingt toises un
pied de profondeur, revenant en superficie  115 toises et demie,
appartenante  M. Louis de Lasser, conseiller au parlement,
comme fils unique et seul heritier de defunt M. Jean de Lasser
son pre, aussi conseiller en la dite cour, lequel avoit acquis
la dite maison de M. Nicolas le Vauquelin, tant comme donataire
du sieur des Yveteaux, son oncle, que comme tuteur de damoiselle
Charlotte-Gabrielle le Vauquelin, sa fille, par contract pass
pardevant le Boeuf et Boindin, notaires, le 27 octobre 1661, dont le
dit sieur de Lasser a pass titre nouvel et reconnoissance pardevant
Boucher et Baglan, notaires, le 21 may 1689.

Les 17e, 18e et 19e maisons, sont basties sur cent six toises deux
tiers, lesquelles ont est acquises par maistre Laurent Reverend,
secretaire du roy, du dit sieur de Sacy, par contract pass pardevant
Manchon et son confrre, notaires, le 14 mars 1663, les biens duquel
sieur Reverend sont aujourd'huy en direction.

La vingtime maison appartient aux enfans et heritiers du dit sieur
de Sacy, qui en estoit proprietaire, savoir: de la moiti comme
donataire du sieur des Yveteaux son oncle, et de l'autre moiti
comme l'ayant depuis acquise des heritiers de Charlotte-Gabrielle de
Vauquelin sa fille, et de dame Margueritte Dupuis sa premire femme,
par transaction passe pardevant..., notaires, le..., dont les dits
heritiers de Sacy ont pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire,
le 19 avril 1695.

Toutes lesquelles maisons sont basties tant sur les onze cens trente
toises de terre acquises par le dit sieur des Yveteaux sous le nom
du dit sieur de la Chevalerie[205] des dits religieux Augustins, que
sur les six cens deux toises deux tiers quatre pieds qu'il avoit
dej acquises des dits Augustins, sous le nom du dit sieur de la
Chevalerie, par contract du 14 juillet 1610.

          [Note 205: Ce la Chevalerie, qui a tant de fois t nomm
          comme mandataire de des Yveteaux, toit d'une famille
          huguenote, qui passa en Prusse vers la fin du XVIIe sicle,
          et de laquelle se trouvoit tre Mme de la Chevalerie morte
           Berlin en 1736. (_Ducatiana_, t. 1, p. 56.)--Celui dont
          il est parl ici tenoit par les femmes  la famille de la
          mre de Boileau. V. Berriat S.-Prix, _Oeuvres de Boileau_,
          t. 4, p. 442.]

Toutes les dites maisons ne sont aujourd'huy charges que de trois
sols neuf deniers de cens, les rentes de 361 livres d'une part, et
6 livres d'autre part, ayant est rachetes par quittances des 12
juillet 1685 et 8 may 1690.

Derrire les dites maisons est le nouveau jardin des religieux
Augustins, contenant trois quartiers six perches de terre, que la
cour, par le sus dit arrest du 23 decembre 1622, leur a permis de se
reserver,  la charge de payer  l'Universit huit livres deux sols
de rente et neuf deniers de cens, dont ils ont pass titre nouvel le
29 mars 1695, pardevant Baglan, notaire[206].

          [Note 206: Du Boulay (p. 320) dit que pour ce terrain les
          religieux devoient payer 10 livres de rente et 12 deniers
          parisis de cens par arpent. Afin de frustrer l'Universit,
          ils firent racheter une partie des dites rentes, selon
          du Boulay; mais l'Universit para le coup: elle fit aux
          moines un procs,  la suite duquel ils furent condamns,
          le 19 aot 1645,  payer  l'Universit 31 livres de
          rente, rachetables de 620 livres, et cela sans prjudice
          de ce qu'ils devoient pour le bail qu'ils avoient fait
          avec le marbrier Alphonse Mesnard, pour 300 toises dont
          il sera parl plus loin, sans prjudice non plus d'une
          rente de 36 livres par eux due pour 120 autres toises
          de terre, ni enfin de 48 livres de rente portes, par
          contract du mesme jour, au profit de Roland le Duc, de 160
          toises de terre sur la rue Saint-Pre..., lequel bail ils
          avoient artificieusement fait declarer nul et resolu. Les
          Augustins ne s'en toient pas tenus  se dcharger indment
          de leur redevance envers l'Universit; il parot, d'aprs
          l'arrt rendu contre eux, qu'ils avoient empit sur le
          terrain du Pr-aux-Clercs au del des limites que leur
          assignoit l'acte de donation de la reine Marguerite. V.
          l'arrt, donn _in extenso_ par du Boulay, p. 326.]

A la suite de la maison du sieur de Sacy est une vingt-unime maison
bastie sur deux cens toises de terre donnes  cens et rente par les
dits Augustins, par contrat du 12 juillet 1613,  Jean Clergerie,
moyennant six livres de rente et deux deniers de cens.

Elle fut saisie reellement sur la succession du dit Clergerie, et
adjuge, par sentence du Chastelet du 12 may 1627,  maistre Pierre
Calluze, principal commis au greffe criminel de la cour.

Damoiselle Marguerite Calluze, sa fille et hritire, ayant epous
messire Claude Guyon, seigneur de la Houdinire, elle a est sur
eux saisie et adjuge, par sentence du Chastelet du 23 juin 1691,
au sieur Marquis Desfeugerais, moyennant 26,700 livres, charge
de soixante livres de rente et deux sols de cens, lequel a est
condamn, par sentence du Chastelet du...,  passer titre nouvel;
et il a pass ledit titre nouvel le 27 juin 1695, pardevant Baglan,
notaire.

La vingt-deuxime est sur cent toises de terre donnes  cens et
rente par les dits Augustins, par contract du 12 juillet 1613, 
Jacques Prudhomme, boulanger, moyennant trente livres de rente et un
denier de cens.

Franois Dubois, serrurier, en acquit la moiti, et les deux tiers
en l'autre moiti, par sentence de decret du Chastelet de Paris du
25 may 1658, sur la veuve et heritiers du dit Prudhomme, et l'autre
tiers de la seconde moiti de Jean Briest de Touteville, bourgeois de
Paris, et Magdeleine Drage, sa femme, par contract d'echange pass
pardevant Lefranc et Gabillon, notaires, le 7 aoust 1664.

Le dit Dubois et Marguerite Fromentel, sa femme, vendirent la dite
maison  Florent Fromentel, aussi serrurier, et Marie Thilorier, sa
femme, par contract pass pardevant Levasseur et Mouffle, notaires au
Chastelet, le 24 juillet 1666.

Le dit Fromentel et sa femme en passrent titre nouvel pardevant les
mmes notaires le 16 septembre suivant, et ont pass un autre titre
nouvel le 7 juin 1694, pardevant Baglan, notaire.

A la suite de cette maison estoit une place, contenant trois cens
quatre-vingt-trois toises douze pieds, donne anciennement  cens
et rente par les dits Augustins  Alphonse Mesnard, marbrier, par
contract du 12 juillet 1613, moyennant trente-une livres de rente,
lequel contract ayant est resolu par sentence du Chastelet du 18
decembre 1615, ils rentrrent dans la dite place, dont ils furent
condamnez par arrest contradictoire de la cour, du 19 aoust 1645,
de payer  l'Universit le rachapt de la dite rente de trente-une
livres, montant en principal  620 livres, ce qu'ils firent par
quittance du 27 octobre 1657.

Les dits Augustins ont depuis fait btir sur cette place, qui fait
l'encoigneure de la dite rue Jacob et de celle des Saints Pres,
six maisons qui s'etendent jusqu' la maison de M. de Bernage
de S.-Maurice, maistre des requestes, et ont pass titre nouvel
pardevant Baglan, notaire, tant de cette place que de leur nouveau
jardin, le 29 mars 1695, comme il a est dit  l'autre page.

De l'autre cost de la dite rue Jacob,  commencer  l'encoigneure
de la rue cy-devant appele des Egouts, et  present de
Saint-Benoist[207], sont les maisons suivantes:

          [Note 207: Elle s'appela d'abord le Grand et le
          Haut-Chemin, puis rue des Vaches, puis rue des Egouts. (Du
          Boulay, p. 402.)]


_Premire et seconde maisons._

Ces deux maisons sont bties sur trois cens toises de terre donnes 
cens et rente par les dits Augustins  Guillaume Le Camus, orfvre,
par contract du 12 avril 1613, moyennant 90 liv. de rente et deux
sols six deniers de cens, lequel Le Camus en passa le mesme jour
declaration au profit de Ren Le Breton et de Franois Percheron.

Les dits Le Breton et Percheron vendirent une maison, avec le
commencement d'une autre btie sur la dite place,  maistre Michel
Chauvin, procureur au grand conseil, par contracts des 4 decembre
1625 et 8 mars 1630.

Le dit sieur Chauvin en vendit une  messire Louis Dulac par contract
du 13 may 1653.

Le dit sieur Dulac l'echangea le..., avec messire Christophe Sanguin,
president en la cour.

Messire Denis de Palluau, conseiller en la dite cour, et dame
Catherine Le Grand son epouse, acquirent une des dites deux maisons,
qui est la seconde, par contract d'echange du 31 may 1669, de
Florent Fleury, licenci s lois, fond de procuration des sieurs
Denis Sanguin, aussi conseiller en la dite cour, Jacques Sanguin,
et d'Antoine Sanguin, enfans et heritiers du dit messire Christophe
Sanguin.

La dite dame veuve du dit sieur de Palluau en a pass titre nouvel le
5 janvier 1688.

A l'egard de l'autre maison, qui est la premire et qui fait
l'encoigneure des rues Jacob et Saint-Benoist, elle a est adjuge
sur la succession dudit Chauvin, par arrest de la Cour du 24 avril
1694,  Franois Nourry, ancien consul et marchand drapier,  la
charge de payer  l'Universit quarante-cinq livres de rente et
quinze deniers de cens personnellement, faisant moiti de la somme de
quatre-vingt-dix livres de rente, et deux sols six deniers de cens, 
prendre solidairement sur la maison dudit sieur Nourry et sur celle
de ladite dame de Palluau. Ledit sieur Nourry a pass titre nouvel
pardevant Baglan, notaire, le 5 may 1694.


_Troisime et quatrime maisons._

Ces deux maisons sont bties sur trois cens toises de terre donnes
 cens et rente par les dits Augustins au dit nom  Simon Devaux,
parfumeur, par contrat du ... avril 1613, moyennant quatre-vingt-dix
livres de rente et trois deniers de cens, lequel contrat ayant est
depuis resolu, lesdits religieux en firent un autre aux mesmes
conditions  Jean de Lespine, charpentier, le 5 octobre 1618[208].

          [Note 208: Ce Jehan de l'Espine est sans doute le mme qui
          fit connotre  l'Estoile le riche parfumeur Devaux, son
          ami. V. le passage dj cit, _Journal de l'Estoile_, dit.
          Michaud, t. 2, p. 476.]

Ledit Jean de Lespine et Marie Bigot, sa femme, ayant fait btir
deux maisons sur la dite place, vendirent la plus petite, par
contract du 28 septembre 1628,  Robert Gillot, sieur des Periers,
exempt des gardes du corps du roy, sans la charger d'aucune rente,
mais seulement de deux deniers parisis de cens envers l'Universit.

Le 2 janvier 1665, Elisabeth de la Planche, veuve du dit sieur des
Periers, passant titre nouvel  l'Universit, s'obligea seulement de
luy payer les dits deux deniers de cens, conformment au contract
d'acquisition de ladite maison, et  une transaction passe entre
ladite Universit et son defunt mary, le 5 mai 1629, homologue
par arrest de la Cour, du 19 novembre suivant, rendu entre ladite
Universit, ledit defunt sieur des Periers et ledit Delespine et sa
femme, vendeurs, par lequel il fut ordonn que ladite rente de 90
livres par an, seroit assise et perue sur l'autre grande maison
appartenante audit Delespine et sa femme.

Valentin Drouyn, sieur de Boisimont, et damoiselle Jeanne Gillot
des Periers, sa femme, fille et heritire desdits sieur et dame
des Periers, vendirent ladite maison, par contrat du 14 mars 1671,
 Louis Poncet et  la demoiselle Louise de la Grange, sa femme,
charge de deux deniers parisis de cens seulement, sur lesquels
Poncet et sa femme ladite maison a t vendue et adjuge au sieur
Ren le Sourd, marchand drapier, par sentence des requestes du Palais
du 24 juillet 1673.

Ledit le Sourd en a fait donation  damoiselle Marguerite le
Semelier, laquelle estant decede, M. Thomas le Semelier, notaire au
Chastelet, son pre et son heritier, en a pass titre nouvel, par
devant Baglan, notaire, le 15 juillet 1694,  la charge des dits deux
deniers de cens. La dite maison est bastie sur 6 toises de face sur
la rue Jacob, et sur 18 toises de profondeur, y compris le jardin,
qui a 5 toises de largeur. Cette maison avoit est supprime dans les
comptes pour couvrir une malversation, et elle y a est remise par M.
Colletet[209], receveur de l'Universit, en 1695.

          [Note 209: Ce nom de Colletet, port par deux potes qui
          l'ont popularis, toit trs honorablement connu dans la
          bourgeoisie parisienne aux XVIe et XVIIe sicles. Il en
          toit de lui  peu prs comme de celui de Scarron: c'toit
          une espce de noblesse dans la roture. Une maison de la rue
          de la Mortellerie s'appeloit maison Colletet, et parot
          avoir t trs fameuse dans le quartier. V. Flibien,
          _Preuves_, t. 2, p. 34. Flibien parle d'un Colletet qui
          toit dans les ordres. (_Id._, 1, 685.) Enfin nous savons
          que cette famille tenoit par alliance  celle de Boileau
          (Berriat Saint-Prix, _Oeuvres de Boileau_, t. 4, p. 456),
          ce qui rend moins justifiables encore les attaques du
          satirique contre Franois Colletet.]

A l'egard de l'autre grande maison, elle fut vendue et adjuge sur le
dit Delespine et sa femme, par arrest du 28 novembre 1640,  M. Louis
Cochon, avocat,  la charge des dites 90 livres de rente et 5 deniers
de cens envers l'Universit.

Dame Denise de Roques, sa veuve, en passa titre nouvel, conjointement
avec ses enfans, le 12 janvier 1669, pardevant Boucher et Levesque,
notaires.


_Cinq, six et septime maisons._

Ces trois maisons sont basties sur 100 toises de terre d'une part,
donnes  cens et rentes par les dits Augustins, par contracts du 13
avril 1613,  Jacques Rousseau, brodeur, moyennant 30 livres de rente
et 1 denier de cens, et 100 toises de terre d'autre part, donnes par
les dits Augustins aux mesmes conditions, par contract du 18 des dits
mois et an,  Jean Dubut.

Ledit Rousseau ayant fait bastir une maison sur la dite place, elle
fut sur luy saisie, et adjuge  Charles Gazeau, masson, le 20
septembre 1617.

Le 21 juillet 1624, le dit Gazeau la vendit  Jean de la Jarrie,
boulanger.

Le 5 aoust 1638, le dit de la Jarrie et Marguerite Lorillier, sa
femme, la revendirent  damoiselle Marguerite Regnouet, femme separe
de biens de M. Jean Baptiste Mathieu[210], historiographe de France.

          [Note 210: Fils de P. Matthieu, dont il publia l'_Histoire
          de France_, Paris, 1631, 2 vol. in-fol. Il y avoit joint
          l'_Histoire de Louis XIII_. La femme qu'on lui donne ici
          n'auroit pas t sa seule pouse, s'il falloit en croire la
          _Biographie universelle_, qui le marie avec Louise de la
          Cochre, d'une famille noble de Florence. Toujours d'aprs
          le mme recueil, il en avoit eu deux fils et une fille, qui
          se fit religieuse dans le tiers ordre de Saint-Franois, et
          y vcut d'une manire trs difiante. Sa vie a t publie
          par le P. Alexandre, rcollet. _La Vie de la venerable M.
          Matthieu_, Lyon, 1691, in-8.]

A l'egard des autres 100 toises de terres acquises par le dit Dubut,
il en vendit 50, le 18 octobre 1618,  Julien le Charetier.

Le dit le Charetier en retroceda depuis dix au dit Dubut, et n'en
retint que 40, charges de 12 livres de rente.

Le 18 janvier 1633, le dit Dubut et Charlotte Ladam, sa femme,
vendirent  Jean Amy, bourgeois de Paris, une maison bastie sur 60
toises de terre, charge envers l'Universit de 18 livres de rente.

Le 14 may 1640, le dit Amy eschangea avec la dite damoiselle Mathieu
la dite maison.

Le 22 decembre 1617, Innocent Loison acquit du dit le Charetier les
dites 40 toises de terre, sur lesquelles il fit bastir une maison.

Le 19 novembre 1640, Anne Cochon, veuve du dit Loison, et Jean
Desmarests,  cause de Catherine Loison, sa femme, et fille et
heritire du dit defunt Loison, vendirent  la dite damoiselle
Mathieu la dite maison, charge de 12 livres de rente envers
l'Universit.

Au moyen de quoy la dite damoiselle Mathieu fut proprietaire des
dites trois maisons, basties sur les dites 200 toises de terre,
desquelles elle disposa par donnation entre vifs, du 23 fevrier 1674,
en faveur des religieux de la Charit, lesquels, pour l'indemnit,
payrent, en 1675, 9,000 livres et 600 livres pour le rachapt de la
rente de 30 livres. Les dits religieux ont pass titre nouvel le
6 juin 1687, et encore le 1er mars 1695, pardevant le dit Baglan,
notaire.


_Huitime maison._

Cette maison est bastie sur 200 toises de terre bailles  cens et
rente par les dits Augustins au dit nom, par contracts des 13 avril
et 18 mai 1613,  Mathieu Ladam et Mathieu Hautecloche, brodeurs,
moyennant 60 livres de rente et quatre deniers de cens.

Les 18 juin et 4 juillet au dit an, les dits Hautecloche et Ladam
cedrent leurs droits  Mathieu Labb, marchand.

Le 12 juin 1614, le dit Labb vendit la dite place  M. Robert
Frissard, avocat, sur laquelle il fit bastir la dite maison.

Le 5 decembre 1637, le dit sieur Frissard ceda la dite maison 
damoiselle Marie Frissard, sa fille, pour demeurer quitte envers elle
de ce qu'il luy devoit par son compte de tutelle.

La dite damoiselle Frissard epousa Claude Arnoullet, sieur de Bezons,
controleur provincial du regiment de Champagne[211].

          [Note 211: Un autre M. de Bezons, qui fut membre de
          l'Acadmie franoise, demeuroit au faubourg Saint-Germain.
          (Tallemant, in-12, t. 8, p. 31.)]

Damoiselles Angelique et Louise Arnoullet de Bezons, leurs filles
et heritires, en ont pass titre nouvel le 6 juin 1687, pardevant
Baglan et son confrre, notaires.


_Neuf et dixime maisons._

Ces deux maisons sont basties sur 150 toises de terre donnes  cens
et rente par les dits Augustins, au dit nom,  Pierre Hanon[212],
par contract du 18 mars 1613, moyennant 45 livres de rente et 2 sols
six deniers de cens.

          [Note 212: Il toit sans doute le fils de l'entrepreneur
          Pierre Hannon, qui btit, en 1550, le _clotre des
          Clestins_ (Piganiol, t. 4, p. 253), et comme lui, il
          devoit tre maon. On a d remarquer que ce sont souvent
          des entrepreneurs, charpentiers ou maons, qui prennent 
          cens les terrains du Pr-aux-Clercs, afin d'y construire
          et de revendre ensuite, comme on fait aujourd'hui dans les
          quartiers neufs.]

Le 5 mars 1616, le dit Hanon en ceda 30 toises  Didier Deschamps et
 Catherine Dudoigt, sa femme,  la charge de 9 livres de rente et de
2 deniers de cens.

Le 27 decembre 1617, les dits Deschamps et sa femme en vendirent 15
toises  Andr Millois.

Le 12 avril 1618, le dit Deschamps et sa femme vendirent  Nicolas de
Hene, charpentier, une petite maison bastie sur les autres 15 toises
de terre.

Le cinquime janvier 1622, le dit Millois vendit au dit de Hene une
maison bastie tant sur les dites 15 toises  luy cedes par le dit
Deschamps que sur autres 13 toises qu'il avoit depuis acquises du dit
Hanon.

Le 17 may 1623, Arnaud de Lassaignes acquit du dit Hanon le restant
des dites 150 toises, montant  107 toises, lesquelles, avec les
30 qu'il avoit vendues au dit Deschamps et les 13 qu'il avoit
pareillement vendues au dit Millois, faisoient les 150 qu'il avoit
prises  cens et rente des dits Augustins.

Le dit de Lassaignes en passa aussi tost declaration au profit des
religieux de la Charit.

Le 6 mars 1624, les dits de Hene et sa femme vendirent aux dits
religieux les deux petites maisons par eux acquises des dits
Deschamps et Millois, lesquelles les dits religieux firent decreter
et s'en rendirent adjudicataires par sentence du Chastelet du 22 may
au dit an.

Le 2 mars 1637, les dits religieux furent condamnez, par sentence des
requestes du Palais,  payer et continuer  l'Universit les dites 45
livres de rente, avec le cens et le droit d'indemnit.

Et le sixime jour de septembre 1647, Messieurs de l'Universit
estant convenus avec les dits religieux de la Charit de faire
mesurer et arpenter tant les places que ces religieux possedoient
de leur chef dans la censive de la dite Universit que comme estant
aux droits des nommez Hanon et Scourjon sur les rues Jacob, des
Deux-Anges et du Colombier, il s'est trouv, par l'arpentage qui a
est fait des dites places par le Mire, jur arpenteur, le dit jour,
que l'ancienne place que les dits religieux avoient acquise des dits
Augustins par contract du 12 juillet 1613 contenoit 1359 toises deux
tiers, savoir: 28 toises de face sur la rue Jacob[213], 48 toises
2 pieds 8 pouces et 7 lignes du cost des dits Hanon et Scourjon,
et 48 toises 4 pieds de face sur la dite rue des Saints-Pres, et
qu'en deduisant 84 toises pour continuer, le cas y echeant, la rue
des Deux-Anges[214], au travers de l'hpital, jusqu' la rue des
Saints-Pres, ils possedoient reellement en la censive de la dite
Universit, non comprises les maisons qu'ils ont acquises depuis,
1291 toises 2 tiers de terre, et un peu plus, revenant en tout, 
raison de 6 sols par toise,  387 livres 11 sols 1 denier de rente
par chaque an, laquelle rente a est depuis rachete par quittance
du.... Les dits religieux ont pass titre nouvel pardevant Baglan,
notaire, le 1er mars 1669.

          [Note 213: C'est la partie dont il est parl ainsi dans le
          _Supplment_ de Dubreul (1639, in-4, p. 42): Sur le devant
          est un autre bastiment regardant le Pr-aux-Clercs, o sont
          de belles salles hautes et convenantes, et par bas des
          galeries en forme d'arcades ou de cloistres, et un beau,
          grand et spacieux preau qui sera au milieu.]

          [Note 214: Ce projet de prolongation de la rue des
          _Deux-Anges_, qui et t si prjudiciable  l'hospice de
          la Charit, ne fut pas ralis. Aujourd'hui cette rue, qui
          toit trs sale et peu habite, est ferme par une porte
          du ct de la rue Jacob, et par une maison assez rcemment
          btie du ct de la rue Saint-Benot.]


_Onze, douze, treize et quatorzime maisons._

Ces quatre maisons, savoir, deux dans la rue Saint-Benoist et deux
dans la rue des Deux-Anges, sont basties sur 199 toises de terre,
donnes  cens et rente par les dits Augustins  Philipes Bacot,
peintre, par contract du 24 octobre 1613, moyennant 59 livres 14 sols
de rente et 2 deniers parisis de cens.

Le dit Bacot ayant fait bastir sur ladite place et ne payant point
ladite rente de 59 livres 14 sols, le bastiment et la place furent
sur luy saisis reellement, et adjugez, par sentence des requestes du
Palais du 6 novembre 1632,  M. Jean Lemoyne, contrleur des guerres,
lequel, par son testament du 19 novembre 1632, fit ses lgataires
universels M. Philippe Jolly, secretaire du roy, et damoiselle Jeanne
Cress, sa femme[215].

          [Note 215: Elle toit sans doute de la mme famille que
          la mre de Molire, _Marie Criss_, et que ce mdecin
          _Criss_, dont Beffara a prouv la parent avec le grand
          comique, et auquel il arriva une si singulire aventure,
          raconte par Gui Patin (lettre du 21 nov. 1669). V.
          Taschereau, _Vie de Molire_, 2e dition, p. 151, 208.]

Le dit sieur Jolly fit abattre la maison construite par le sieur
Bacot, et en fit faire quatre  sa place, dont la premire, dans la
rue Saint-Benoist, est  porte cochre; la seconde, tenante  la
precedente, est aussi  porte cochre, avec une petite porte; les
troisime et quatrime sont la premire et seconde  gauche de la rue
des Anges, en y entrant par la rue Saint-Benoist.

La dite damoiselle veuve Jolly en passa titre nouvel le 16 juillet
1661. Jeanne-Franoise Ranquet, veuve de Louis Jolly, fils et
heritier de la dite damoiselle Jolly, au nom et comme tutrice des
enfans mineurs du dit defunt et d'elle, en a pass titre nouvel
pardevant Baglan le 5 mars 1696.


_La quinzime maison._

Cette maison est bastie sur 49 toises de terre, vendues, par contract
du 11 septembre 1620,  Philippes Leber, par Pierre Hanon, faisant
partie de 205 toises qu'il avoit prise  cens et rentes des dits
Augustins, par contract du 12 juillet 1613, moyennant 61 livres 10
sols de rente.

Les religieux de la Charit ont depuis acquis les droits des enfans
et heritiers du dit Leber par contract du..., et ont pass titre
nouvel le 1er mars 1695, pardevant Baglan, notaire.


_La seizime maison._

Celle maison est bastie sur 36 toises de terre, derrire laquelle il
y avoit un grand jardin contenant 120 toises, faisant en tout 156
toises, lesquelles, avec les 49 mentionnes en l'article precedent,
font les 205 toises prises  cens et rente par le dit Hanon des dits
Augustins.

Le dit Hanon fit bastir cette maison, laquelle fut vendue, le
cinquime novembre 1644, par Pierre de Lespine et Franoise Belier,
sa femme; Jean Belier et Germaine Merceau, sa femme; Denis des Hayes
et Genevive Belier, sa femme; Jean Lambert, tuteur de Jean, son fils
et de Barbe Belier, sa femme, tous heritiers de Marguerite Lasser,
leur mre et ayeulle, troisime femme du dit Hanon,  Charles de
Lupp et Barbe Hanon, sa femme,  laquelle Barbe Hanon le surplus de
la dite place appartenoit, comme fille et heritire du dit Hanon.

Le 5 novembre suivant, les dits de Lupp et sa femme vendirent 
Jacques Nau[216], secrtaire de la chambre du roy, et  Marie de la
Lende, sa femme, le jardin, contenant 120 toises, estant derrire la
dite maison.

          [Note 216: Ce M. Jacques Nau ne seroit-il pas le mme que
          Mlle de Montpensier s'toit attach, comme conseiller,
          pour dbrouiller ses procs, et dont Richelieu l'avoit
          ensuite force de se dfaire, parcequ'il le souponnoit de
          lui tre contraire dans son esprit et de la pousser  des
          intrigues hostiles  sa politique? V. _Mmoires de Mlle de
          Montpensier_, coll. Petitot, 2e srie, t. 41, p. 447-491.
          Nous avons dj vu Edme Robert, intendant de Mademoiselle,
          acheter des terrains de ce ct (V. plus haut, p. 128),
          et nous savons d'ailleurs que Gaston y recherchoit de
          pareilles acquisitions pour les personnes attaches
           la maison de sa fille, et que, pour leur obtenir
          une prfrence sur tous autres acheteurs, il usoit de
          l'influence de son nom auprs du recteur de l'Universit.
          Voici, entre autres, une lettre qu'il lui crivit  ce
          sujet. Nous la trouvons dans le curieux _mmoire_ de du
          Boulay (p. 316-317):

            _A monsieur le recteur de l'Universit de Paris._

            Monsieur le recteur de l'Universit de Paris, m'ayant
            t promis par vos predecesseurs en vostre charge la
            preferance de places qui vous restent encore  vendre au
            Pr-aux-Clercs, par la dame marquise de Saint-Georges,
            gouvernante de ma fille, je vous escris cette lettre
            pour vous faire la mesme prire en sa faveur que je
            leur ay faite, et vous assure que vous me ferez en cela
            un singulier plaisir. Je say qu'il vous sera d'autant
            plus ais qu'il vous doit estre indifferend  quelles
            personnes vous bailliez les dittes places, pourvu que le
            prix en soit esgal. Et toutefois, quand je verray que ma
            recommandation aura prevalu en faveur de la ditte dame
            marquise de Saint-Georges, j'en tiendray l'effect  une
            particulire defference que vous y aurez voulu rendre,
            qui me conviera  vous en tesmoigner mon ressentiment aux
            occasions qui s'en pourront offrir, et comme je suis,

                       Monsieur le recteur de l'Universit de Paris,

                      Votre bien bon amy,
                                          GASTON.]

Et, le 11 fvrier 1645, ils vendirent aus dits sieur et damoiselle
Nau la dite maison, laquelle les dits sieur et damoiselle Nau
revendirent, avec le dit jardin, aux religieux de la Charit, par
contract du 4 juin 1646, lesquels, au moyen de ce et de l'acquisition
qu'ils avoient faite des droits du dit Leber, furent possesseurs et
proprietaires des dites 205 toises de terre, charges de 61 livres
dix sols de rente, qu'ils furent condamnez  payer  l'Universit
par sentence des requestes du Palais du 20 decembre 1647, laquelle
rente a depuis est rachete par quittance du...; et ont pass titre
nouvel comme dessus.


_Dix-sept et dix-huitime maisons._

Ces deux maisons sont basties sur 105 toises de terre bailles  cens
et rente par les dits Augustins  Jean Hovalet[217], par contract du
12 juillet 1613, moyennant 31 livres 13 sols de rente et 1 denier de
cens.

          [Note 217: La maison Hovalet se trouve indique sur le plan
          de Gomboust.]

Le dit Hovalet cda ses droits  Pierre Corrup par acte du 8 novembre
suivant.

Le 29 septembre 1614, le dit Corrup vendit la moiti desdites 105
toises  Timothe Pinet.

Les dits Corrup et sa femme firent bastir une maison sur l'autre
moiti des dites 105 toises de terre, aprs la mort duquel Corrup
la moiti qui luy appartenoit en la dite maison ayant est
saisie reellement, elle fut vendue et adjuge sur sa succession,
par sentence du Chastelet du 21 juin 1628,  Gabriel Le Clerc,
cabaretier, lequel, le 29 janvier 1630, acquit l'autre moiti de la
dite maison de Suzanne Guesnard, veuve du dit Corrup.

Les religieux de la Charit ont depuis acquis les droits du dit Le
Clerc par contract du..., et ont pass titre nouvel comme dessus.

A l'egard de la place vendue au dit Timothe Pinet par le dit Corrup,
il y fit bastir une maison, qu'il vendit  messire Paul Hurault de
l'Hospital, archevque d'Aix, par contract du 11 may 1619, charge
de 16 livres 16 sols 6 deniers de rente envers l'Universit, lequel
sieur archevque la fit decreter et s'en rendit adjudicataire par
sentence du Chastelet du 19 decembre 1620.

La dite maison fut encore depuis saisie reellement sur le dit sieur
archevque d'Aix, et adjuge, par arrest de la cour du 1 mars 1626, 
Jean Cheron, apotiquaire.

L'Universit, par l'arrest d'ordre des deniers provenus de ladite
maison, du 21 juillet 1628, fut colloque pour la somme de 316 livres
16 sols, faisant le principal des dites 16 livres 16 sols 6 deniers
de rente qui luy estoit d sur icelle.

Marguerite Laurent, veuve du dit Cheron, vendit, conjointement avec
ses enfans, la dite maison, par contract du 31 mars 1646,  Louis
de Riancourt, huissier, lequel en passa le mme jour declaration au
profit des dits religieux de la Charit.


_Dix-neuvime maison._

Cette maison est bastie sur 54 toises, faisant moiti de 108 donnes
 cens et rente par les dits Augustins, par contract du 12 juillet
1613,  Pasquier Ruelle, boulanger, moyennant 32 livres 9 sols 6
deniers de rente et 2 deniers de cens.

Ces 54 toises de terre furent vendues par contract du 22 juin 1614,
sur lesquelles y ayant fait bastir la dite maison, ils la vendirent
aprs, par contract du...,  M. Gervais Aubay, M{e} queux de la
reine, et  Charlotte Dubois, sa femme.


_Vingtime maison._

A l'egard des autres 54 toises de terre, le dit Ruelle y ayant fait
bastir une maison, Pierre de Poulain, ecuyer, sieur de la Folie, tant
en qualit de donataire des dits Ruelle et sa femme, par acte du
27 janvier 1631, de la moiti de la sus dite maison, qu' cause de
l'acquisition par luy faite de l'autre moiti d'icelle, par contract
du 16 juin 1635, de Pierre Mercadier, postulant[218] au Palais, et de
Catherine Veillon, sa femme, veuve auparavant de Nicolas Mergerie,
auquel la sus dite moiti appartenoit, comme fils et seul heritier de
Marie Herisson, sa mre, veuve auparavant du dit Ruelle, vendit la
dite maison aux religieux de la Charit par contract du 19 juin 1636.

          [Note 218: Le postulant toit un avocat ou un procureur qui
          plaidoit dans les justices infrieures.]


_Vingt-une et vingt-deuxime maisons._

Ces deux maisons sont basties sur 110 toises et demie donnes  cens
et rente par les dits Augustins, par contract du 12 juillet 1613,
moyennant 33 livres 3 sols de rente,  Hubert le Sueur, lequel les
ceda  Thomas Nepvot, qui les vendit, par acte du 10 mars 1616, 
Jacques Rolland, lequel en retroceda la moiti au dit Nepvot le 27
juillet suivant.

Le dit Rolland fit bastir une maison sur les dites 55 toises un
quart, qu'il vendit depuis aux religieux de la Charit par contract
du 21 janvier 1625.

Le dit Nepvot vendit le 4 aoust 1616  Jean le Gay les dites 55
toises un quart, que le dit Rolland luy avoit retrocedes.

Le dit le Gay les revendit le 18 novembre suivant  Jean de Lespine,
charpentier, sur lesquelles il y fit bastir une maison qu'il vendit 
Laurent Nota par contract du 16 octobre 1619.

Le dit Nota la vendit par echange, le 21 may 1624,  Joseph le
Virelois, greffier au baillage de Tresnel, lequel la vendit aprs aux
religieux de la Charit, par contract du 4 juin 1626.

Les religieux de la Charit ont pass un seul titre nouvel de toutes
les places et maisons mentionnes cy-dessus qu'ils possdent dans la
censive de l'Universit, moyennant douze deniers de cens par chacun
arpent, pardevant Baglan, notaire, le 1er mars 1695.




TROISIME PARTIE,

_Concernant l'alienation faite de partie du surplus du grand
Pr-aux-Clercs depuis 1639 jusqu' prsent_.


Les adjudicataires du parc de la reine Marguerite s'etendant de jour
en jour aux depens de l'Universit[219], pour raison de quoi il y a
procs, comme nous le dirons dans la suite, elle resolut de faire
afficher la quantit de terre dependante du grand Pr qu'elle vouloit
donner  cens et rente, et elle en obtint permission de la cour aprs
l'information faite que cette alienation ne pouvoit estre que trs
utile  l'Universit et trs avantageuse au public.

          [Note 219: L'Universit n'toit pas seule  se plaindre
          de ces empitements et des constructions trop multiplies
          dans le Pr-aux-Clercs. Il y eut, selon Sauval, des ordres
          de Louis XIII et de Louis XIV faisant dfense de passer
          certaines limites. Nanmoins, ajoute-t-il (t. 2, p. 368),
          on ne laisse pas d'avancer toujours et de les passer, ce
          qui oblige quelquefois de les reculer et mettre un peu
          plus loin.--La premire usurpation ne venoit pas des
          _adjudicataires_ dont il est ici parl, mais de la reine
          Marguerite elle-mme, qui avoit donn un exemple trop bien
          suivi. Ne s'en tenant pas aux six arpents que l'Universit
          lui avoit vendus dans le Pr-aux-Clercs, elle avoit
          empit sur cinq ou six autres, comme il est dit dans la
          _Requeste verbale_ du 24 octobre 1616; et, afin d'en oster
           l'advenir toute connoissance, elle a non seulement fait
          arracher les bornes et combler les tranches qui separoient
          le dit Pr d'avec les terres voisines, mais mesme elle a
          fait faire de larges et profondes tranches dans iceluy Pr
          par le moyen des quels son usurpation est demeure jointe
          au _parc_ qu'elle vouloit dresser derrire son hostel.
          Ce parc, qu'on appeloit aussi le _jardin_, les _alles_,
          le _cours de la reine Marguerite_, comme dit Sauval (t.
          2, p. 250), et dont nous avons parl (V. notre t. 1, p.
          219), s'tendoit loin dans le Pr-aux-Clercs en longeant
          la Seine: il alloit jusqu' la _halle Barbier_, qui se
          trouvoit rue du Bac, sur l'emplacement occup depuis par
          l'htel des Mousquetaires. L'enclos du palais de la reine
          Marguerite en toit spar par la rue des Saints-Pres.
          On entroit dans ce parc par une grille, visible, comme
          le reste, sur le plan de Mrian. La reine n'avoit pas
          os,  ce qu'il parot, s'emparer de cette rue comme elle
          avoit fait de celle des Petits-Augustins, qu'elle avoit,
          sans autres faons, englobe presque tout entire dans
          son enclos. Quant  l'autre bout de la rue des Augustins
          (celui qui touche au quai), lisons-nous dans le _Mmoire_
          de du Boulay, p. 403, la reine Marguerite l'avoit fait
          enfermer en son enclos, en sorte que l'on n'y pouvoit plus
          passer pour aller  la rivire. Mais, aprs son dcs,
          dit encore du Boulay, son hostel ayant est decret,
          sur l'opposition qui fut faite intervint arrest, le 14e
          aoust 1619, par le quel il fut ordonn que distraction
          seroit faite des cries du dit hostel de la consistance de
          dix-huit pieds,  commencer du cot de la grande porte par
          laquelle on entre au couvent des Augustins, et continuer au
          travers de la cour dudit hostel, jusques au chemin public
          d'entre la rivire et l'hostel. Cet htel de la reine
          Marguerite, sur lequel nous n'aurons plus  revenir, avoit
          son entre rue de Seine, o l'on en trouve des restes dans
          la maison portant le n 6. Sur le plan de Quesnel, et mieux
          encore sur le plan Mrian, on le trouve compltement figur
          avec ses trois corps de logis, dont celui du milieu toit
          couronn d'un dme; avec son double perron sur la cour,
          son jardin et le parc qui en toit le prolongement. Aprs
          la mort de la reine, les btiments de cet htel ne furent
          pas ruins, comme dit Sauval: ils furent mis en location
          par petites parties (V. notre t. 1, p. 207), puis, vers
          1639, acquis par Mme de Vassan, qui les loua au prsident
          Sguier. En 1718, le prsident Gilbert des Voisins en
          devint propritaire et y fit des rparations qui ont donn
          au corps de logis encore debout la physionomie qu'il a
          aujourd'hui. V. Jaillot, _Quartier Saint-Germain_, p. 79,
          et G. Brice, t. 4, p. 76.]

On commena d'abord par dresser la rue que l'on nomme aujourd'huy
de l'Universit, laquelle fut prise sur son fonds, de mesme que
l'avoient est les rues de Jacob, de la Petite-Seine, aujourd'huy
des Augustins, partie de la rue du Bac et partie de celle des
Saints-Pres; aprs quoy elle fit des contracts de baux  cens
et rente avec Messieurs Tambonneau, president en la chambre des
comptes; de Berulle, conseiller d'Estat; le Coq, Pithou, de Berulle
et de Bragelonne, conseillers en la cour; l'Huillier et Leschassier,
maistres des comptes; Bailly de Berchre, tresorier general de France
 Chlons, et le Vasseur, receveur general des finances  Paris. Les
contracts furent passez avec ces messieurs pardevant Levesque et
Boucot, notaires au Chastelet de Paris, les 31 aoust et 3 septembre
1639, lesquels furent homologuez  la poursuite et diligence des dits
sieurs preneurs, et sur leur requeste, par arrest definitif du 19
fevrier 1641, duquel jour les rentes  la charge desquelles les dites
places leur avoient est donnes ont commenc  courir[220].

          [Note 220: Qu'encore que l'echeance des rentes de toutes
          ces maisons ait est fixe au 19 fevrier, cependant les
          receveurs de l'Universit n'en ont compt que comme
          echeantes au dernier septembre. (_Note de l'auteur._)--MM.
          Lecoq, Pithou et Tambonneau, lisons-nous dans du Boulay (p.
          317), commencrent de faire bastir des maisons depuis le
          cimetire des Huguenots, qui aboutit de ce ct  la rue
          Saint-Pre; et, pour rendre ces maisons remarquables et
          distinctives de celles des moines, l'Universit les chargea
          d'un gros cens de 8 et 10 livres.]

Ces places estoient toutes contigus les unes aux autres, et celle
donne au sieur de Berchre, attenant le cimetire dit des Huguenots,
aujourd'huy appartenant en partie  la Charit, estoit la premire
dans la rue des Saints-Pres; ensuite, dans la mme rue estoit
celle donne  monsieur le Coq de Corbeville; puis, dans la rue de
l'Universit, celle donne  monsieur Pithou, celle donne  monsieur
Berulle, conseiller d'Estat, celle donne  monsieur le president
Tambonneau, celle donne  monsieur Seguier, celle donne  monsieur
Lhuillier, celles donnes  messieurs Leschassier et de Bragelonne,
celle donne  monsieur le Vasseur, qui tient aujourd'huy au grand
hostel que l'Universit a fait bastir sur son fonds, lequel fait
l'encoigneure de la dite rue de l'Universit et de la rue du Bac.

Messieurs de l'Abbaye, qui n'ignoroient pas que ces places, comme
dependantes et faisant partie du Grand-Pr-aux-Clercs, appartenoient
trs legitimement  l'Universit; que mesme elle en avoit pass des
contracts de baux  cens et rentes que la cour avoit homologuez par
son arrest du 19 fevrier 1641; ne laissrent pas de faire entendre
aux mesmes preneurs que ces places estoient dans leur censive, et
les obligrent  les reconnoistre et leur en faire mesme de nouveaux
contracts; aprs quoy ces Messieurs de l'Abbaye virent que les
bastimens estoient presque finis. Ils firent saisir entre les mains
des dits sieurs preneurs les rentes qu'ils s'estoient obligez de
payer  l'Universit, sous le faux pretexte que ces dites places
leur appartenoient en propre; et comme tout le parlement estoit trs
convaincu de la possession legitime de l'Universit, ils crurent
qu'en s'adressant  un autre tribunal et depasant pour ainsi dire
la matire, ils pourroient plus aisement parvenir  leurs fins. Ils
portrent donc l'affaire au grand conseil, et y firent assigner
l'Universit, laquelle, quoy qu'elle ait ses causes commises  la
grand'chambre, ne fit aucune difficult de paroistre devant ce
tribunal, trs asseure que son bon droit et la justice de sa cause
prevaudroient infailliblement  l'injuste prtention de Messieurs de
l'Abbaye, lesquels, quoy qu'ils eussent fort embrouill l'affaire,
ayant pris des lettres en forme de requeste civile contre plusieurs
arrests du parlement qui les avoient deboutez de pareille demande, ne
purent si bien deguiser la verit qu'elle ne ft reconnue. En effet,
aprs que cette affaire eut est plaide fort solemnellement de part
et d'autre, il intervint arrest sur les conclusions de monsieur le
procureur general le 20 juillet 1646, qui cassa les pretendus baux
faits par l'Abbaye, et maintint l'Universit dans la possession des
dites places.

       *       *       *       *       *

_Detail des baux faits par l'Universit les 31 aoust et 3 septembre
1639, homologuez par arrest de la Cour du 19 fevrier 1641[221], et
autorisez par arrest du grand conseil du 20 juillet 1646._

          [Note 221: Ces dates concordent  merveille avec ce que
          Corneille fait dire  Dorante et  Gronte  l'acte 2,
          scne 5, de sa comdie du _Menteur_, joue, comme on
          sait, en 1642, c'est--dire au moment mme o l'on devoit
          achever de btir les htels dont nous voyons acheter
          ici le terrain, et qui changrent si compltement la
          physionomie du Pr-aux-Clercs. Voici ce curieux passage,
          o sont rappels tous les travaux accomplis alors dans
          Paris, tant dans l'le Saint-Louis, o l'on commenoit
           btir, que dans le Pr-aux-Clercs et dans le nouveau
          quartier Richelieu, sur les anciens remparts, auprs du
          Palais-Cardinal:

                         DORANTE.

               Paris semble  mes yeux un pays de romans:
               J'y croyois ce matin voir une _le_ enchante;
               Je la laissai deserte et la trouve habite;
               Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maons,
               En superbes palais a chang ces buissons.

                         GERONTE.

               Paris voit tous les jours de ces metamorphoses:
               _Dans tout le Pr-aux-Clercs tu verras mmes choses_,
               Et l'univers entier ne peut rien voir d'gal
               Aux superbes dehors du _Palais-Cardinal_.
               Toute une ville entire, avec pompe bastie,
               Semble d'un vieux foss par miracle sortie,
               Et nous fait prsumer,  ses superbes toits,
               Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

          Dans ce qu'il dit sur le _Pr-aux-Clercs_  cette date
          de 1642, Corneille se trouve tre plus vrai que Sauval
          lui-mme dans un passage trop vague de ses _Antiquits de
          Paris_ (t. 2, p. 368).]


_Premire maison._

Le premier des baux faits par l'Universit est celuy qu'elle passa
pardevant Levesque et Boucot, notaires au Chastelet de Paris, le
31 aoust 1639, avec M. Pierre Bailly, ecuyer, sieur de Berchre,
tresorier general de France  Chalons, d'une pice de terre
sise sur la rue des Saints-Pres ou de la Charit, attenant le
cimetire des Religionnaires, duquel une partie appartient aussi 
l'Universit[222]. Cette place, contenant 432 toises en superficie,
fut donne moyennant 10 livres 8 sols parisis de cens, qui font 13
livres tournois, et 432 livres de rente. Ledit sieur de Berchre
fit bastir trois maisons sur cette place, dont il en vendit une,
qui est celle du milieu,  dame Rene de Boulainvilliers, comtesse
de Courtenay, veuve du sieur marquis de Rambure, par contract du
5 juillet 1643,  la charge de l'acquitter envers l'Universit de
300 livres de rente, faisant partie des 432 livres portez par son
bail, et de 10 livres 8 sols de cens, et outre ce, moyennant 58,000
livres, dont il resteroit 6,000 livres s mains de la dite dame, pour
servir au rachapt des dites 300 livres de rente,  laquelle clause la
dite dame de Rambure n'a point satisfait, et sur laquelle, dans la
suite, la dite maison a est vendue et adjuge  M. Claude Tiquet,
conseiller en la cour[223], par sentence des requestes du Palais
du 7 septembre 1689, lequel a pass titre nouvel, le 16 mars 1696,
pardevant Baglan, notaire.

          [Note 222: Piganiol confirme la situation de la maison de
          M. Bailly de Berchre, t. 8, p. 96-97.]

          [Note 223: C'est le mme que sa femme, la belle et trop
          fameuse Mme Tiquet, tenta deux fois de faire assassiner.
          On conoit, d'aprs la situation de la maison qu'ils
          habitoient, comment il se fit que l'excution de la
          coupable eut lieu, le 17 juin 1699, au carrefour de la
          Croix-Rouge, qui toit la place de Grve de la justice
          de Saint-Germain-des-Prs. (V. Guyot de Pitaval, _Causes
          clbres_, t. 4, p. 43, et t. 5, p. 485.)]


_Deuxime et troisime maisons._

A l'gard des deux autres maisons, les cranciers des sieur et
dame de Berchre les ont vendues, savoir: une  dame Marguerite
d'Almeras[224], veuve de M. Roger-Franois de Fromont, secrtaire
des commandemens de feu S. A. R. Monsieur, duc d'Orlans[225], par
contract pass pardevant Le Secq de Launay et Quarr, notaires,
le 19 septembre 1668, et l'autre  M. Roger-Franois de Fromont,
ecuyer, sieur de Villeneuve, par contract pass pardevant les mesmes
notaires, le 26 des dits mois et an; le dit sieur de Fromont a pass
titre nouvel le 22 mars 1687, pardevant Baglan, notaire.

          [Note 224: Elle toit fille de ce d'Almeras qui fit sous
          Louis XIII une si grande fortune comme financier et comme
          fermier des postes. (V. sur lui la _Chasse aux larrons_ de
          J. Bourgoing.)]

          [Note 225: Ceci donne encore raison  ce que nous avons dit
          de l'empressement des officiers de la maison de Gaston ou
          de celle de sa fille  venir s'tablir dans ces quartiers,
          qui avoient, entre autres avantages, celui de n'tre pas
          loigns du Luxembourg.]


_Quatrime et cinquime maisons._

Ces deux maisons, dont l'une, joignant la precedente, fait
l'encoigneure de la dite rue des Saints-Pres, et l'autre est la
premire  main gauche dans la rue de l'Universit, sont basties
sur 420 toises de terre donnes  cens et rente par l'Universit,
par contract pass pardevant Levesque et Boucot le 8 aoust 1639,
 messire Jean Le Coq, seigneur de Corbeville, conseiller en la
grand'chambre, moyennant 420 livres de rente et 10 livres parisis
de cens; a pass titre nouvel le 26 fvrier 1695, pardevant Baglan,
notaire[226].

          [Note 226: La maison de M. Lecoq est indique sur le plan
          de Gomboust, au coin de la rue des Saints-Pres et de la
          rue der l'Universit. Cette dernire y est appele rue de
          _Sorbonne_. Elle a aussi ce nom sur les plans de Bullet
          et de Jouvin. Sauval (t. 1, p. 152) dit que c'est  tort
          qu'on le lui donne, car rien n'indique qu'elle l'ait
          jamais rellement port. G. Brice (t. 4, p. 59) est d'un
          avis contraire, et soutient que ce nom dsigna au moins
          la partie comprise entre la rue des Saints-Pres et la
          rue du Bac. Jaillot pense, de son ct, que c'est la rue
          Saint-Dominique qui, en 1673, s'appeloit rue _de Sorbonne_.
          (_Quartier Saint-Germain_, p. 81.) Quant  Piganiol (t.
          8, p. 169), il donne tort et raison  G. Brice: raison
          si, pour l'poque o cette dsignation put tre en usage,
          il s'en tient  la date du plan de Gomboust, c'est--dire
           1652; tort, s'il soutient que ce nom dut tre employ
          plus tard. Cette opinion de Piganiol est certainement la
          meilleure.]


_Sixime maison._

Cette maison est bastie sur 420 toises de terre donnes  cens et
rente par contract pass pardevant les dits Levesque et Boucot,
notaires, le 8 aoust 1639,  messire Pierre Pithou, conseiller au
parlement, moyennant 10 livres parisis de cens et 420 livres de
rente, laquelle a est rachete par quittance du 19 juillet 1651.

Messire Henri de Bullion, conseiller au parlement, et dame Magdelaine
de Vassan, son epouse, ont acquis par contract d'echange pass
pardevant Mousnier et Le Secq de Launay, notaires, le 25 may 1675,
la dite maison de messire Nicolas Durand de Villegagnon, et de
damoiselle Elisabeth Pithou, son epouse, fille et heritire du dit
feu sieur Pithou.

La dite dame veuve de Bullion et ses enfants ont pass titre nouvel 
l'Universit le 10 septembre 1691, pardevant Lorimier, notaire.


_Septime maison._

Cette maison est bastie sur pareille quantit de terre que les
deux precedentes, donnes  cens et rente par l'Universit par
contract pass pardevant les mesmes notaires, aux mesmes charges et
conditions,  M. Charles de Berulle, maistre des requestes, laquelle
il a depuis vendue  messire Franois d'Harville des Ursins, marquis
de Paloiseau, par contract pass pardevant Muret, notaire, le 30
avril 1657, et le dit sieur marquis de Paloiseau a pass titre nouvel
pardevant Baglan, notaire, le 21 juillet 1694[227].

          [Note 227: L'htel de Paloiseau, l'un des plus anciens
          et des plus beaux de ce quartier, est indiqu sur la
          plupart des plans de Paris au XVIIe sicle; seulement on
          l'y confond souvent, notamment sur le plan de 1699 et sur
          celui de Blondel, avec son voisin, l'htel Tambonneau. Sur
          le plan Turgot, il s'appelle htel de la Roche-Guyon. Il
          toit donc devenu, par acquisition ou autrement, l'un des
          quatre htels que, suivant Piganiol, les comtes de la
          Roche-Guyon, du nom de Silli, ont eus  Paris en diffrents
          temps et en diffrents quartiers. (_Description de Paris_,
          t. 3, p. 280-281.)]


_Huitime et neuvime maisons._

Ces deux maisons sont basties sur 1950 toises de terre donnes  cens
et rente par l'Universit, par contract pass pardevant les mesmes
notaires, le dit jour, 31 aoust 1639,  messire Jean Tambonneau,
conseiller du roy en ses conseils, president en la chambre des
comptes, moyennant 47 livres parisis de cens et 1950 livres de
rente, dont il en a est rachet 500 livres par quittances des 20
janvier et 12 mars 1681, donnes par M. Charles Quarr, lors receveur
de l'Universit; partant la rente n'est plus que de 1450 livres.
Messire Antoine-Michel Tambonneau, aussi president en la chambre des
comptes, fils et heritier du dit feu sieur Tambonneau, a pass 
titre nouvel le 25 octobre 1694, pardevant Baglan et son confrre,
notaires[228].

          [Note 228: L'htel Tambonneau, dont G. Brice a donn la
          description, t. 4, p. 59-60, avoit t bti par Le Vau, et
          toit l'un des plus beaux de la rue de l'Universit. Le
          prsident toit venu au Pr-aux-Clercs pour se rapprocher
          de Le Coigneux, son ami, (dont l'htel est devenu celui du
          ministre de l'instruction publique) et peut-tre aussi
          afin d'tre  porte de voir de plus prs et plus souvent
          la fille de la Dupuis, marie  de Sacy, pour laquelle il
          avoit une vive inclination. (V. Tallemant, dit. P. Pris,
          t. 1, p 347.) En attendant que son htel ft bti, il
          s'tablit dans la maison que Barbier, contrleur gnral
          des bois de l'Isle de France, et l'un des adjudicataires
          du parc de la reine Marguerite, avoit fait construire rue
          de Beaune,  deux pas du pont de bois, qu'on appeloit 
          cause de lui _pont Barbier_. Cette belle maison auprs
          du Pr-aux-Clercs, comme Tallemant appelle l'htel
          Tambonneau, tant termine, il y vint avec sa femme, si
          connue alors par ses coquetteries de toutes sortes, et
          mme avec les amants de madame, entre autres Aubijoux,
          qui, s'y trouvant bien, y mena, dit Tallemant, d'autres
          gens de la cour. (Edit. in-12, t. 9, p. 155.) La maison
          Tambonneau est figure sur le plan de Gomboust; ses
          jardins vont jusqu' la rue Saint-Guillaume, en longeant
          sur la gauche une partie du cimetire des huguenots. La
          Quintinie, qui toit prcepteur du fils de M. Tambonneau,
          dveloppa, dans ses magnifiques jardins, le got qu'il
          avoit pour l'horticulture, si bien qu'il renona tout 
          fait au dessein qu'il avoit de se faire avocat, et se fit
          jardinier. On sait combien cette rsolution lui a russi,
          et quelle clbrit il a atteinte.--M. Monmerqu a dit par
          erreur, dans ses _Notes sur Tallemant_, t. 9, p. 155, que
          l'htel Tambonneau, l'ancien htel de Bouillon, selon lui,
          toit encore un des plus beaux du quai Malaquais.]


_Dixime, onzime et douzime maisons._

Ces trois maisons sont basties sur 675 toises de terre, donnes 
cens et rente par l'Universit, par contract pass pardevant les
mesmes notaires, le 3 septembre 1639,  messire Tanneguy Seguier,
president au parlement, moyennant 16 livres 4 sols parisis de cens et
675 livres de rente, laquelle fut depuis reduite  588 livres 16 sols
8 deniers, au moyen de l'arpentage fait de ladite place par Thomas
Goubert, masson, le 5 juillet 1660, nomm d'office par M. Coicault,
conseiller au parlement et commissaire aux requestes du palais, en
consquence d'une sentence rendue par ladite Cour le 8 janvier 1659,
et le cens reduit  17 livres 13 sols 5 deniers.

Dame Marguerite de Menisson, veuve dudit sieur president Seguier,
vendit ladite place par contract pass pardevant Huart et Lemoyne,
notaires au Chastelet, le 8 decembre 1643,  M. Andr Brionnet,
sieur du Mesnil et de la Chausse,  la charge de payer les arrerages
desdits cens et rente.

Dame Louise Pithou, veuve dudit sieur Brionnet, rachetta ladite
rente, montant en principal  11,776 livres 13 sols 4 deniers, par
quittance passe par devant Pain et Mousnier, notaires, le 31 juillet
1660.

Messire Franois Brionnet, matre des comptes, tant comme fils et
heritier dudit sieur Andr Brionnet que comme donataire de ladite
dame Pithou, sa mre, en faveur de son contract de mariage du 20
janvier 1659, a pass titre nouvel des dites trois maisons le 21 mars
1688, pardevant Baglan, notaire.


_Treizime maison._

Cette maison est bastie sur 650 toises de terre, donnes  cens et
rente par l'Universit, par contract pass par devant les mesmes
notaires, le 3 septembre 1639,  messire Jean de Berulle, seigneur du
Vieux-Verger et de Serilly, conseiller d'estat, moyennant 15 livres
12 sols parisis de cens et 650 livres de rente.

Les mesmes jour et an, ledit sieur de Berulle en passa declaration au
profit de M. Jean Bouthier, secretaire de la reine, et de damoiselle
Anne Prieur, sa femme.

Jean-Louis et Anne Bouthier, enfans et heritiers des dits sieur
et damoiselle Bouthier, echangrent la dite place, par contrat du
21 janvier 1658, avec M. Adrien Guitonneau, secretaire du roy,
lequel, par autre contract du 13 may 1660, l'echangea avec dame
Elisabeth Lhuillier, epouse non commune en biens de messire Estienne
Daligre, chancelier de France, qui la fit decreter et s'en rendit
adjudicataire par sentence du Chastelet du septime mai 1661; et
avant que l'adjudication luy en eut est faite, elle la fit mesurer
et arpenter par Thomas Gobert[229], matre masson, expert convenu;
par l'arpentage ladite place ne se trouva contenir que 570 toises 3
pieds 9 poulces, c'est--dire quatre-vingts toises ou environ moins
qu'il n'est port par ledit contract de bail  cens et rente, de
manire que la rente fut reduite  570 livres 2 sols 1 denier, et le
cens  17 livres 2 sols.

          [Note 229: Ce Thomas Gobert toit le pre de l'architecte
          du mme nom  qui l'on devoit le dessin de la Bibliothque
          des Petits-Pres, et qui construisit tout prs de ce
          mme htel d'Aligre une fort jolie maison, dit Germain
          Brice (t. 4, 81), dont il n'est pas parl ici. En 1752,
          elle appartenoit aux hritiers de la prsidente de Brou.
          Selon Brice, on l'avoit btie sur un emplacement occup
          auparavant par la manufacture de glaces qui fut ensuite
          transfre au faubourg Saint-Antoine. Un mange, ou, comme
          dit Brice, une _acadmie_ pour monter  cheval, s'y
          toit vu auparavant. C'est sans doute l'_acadmie_ de M.
          Forestier, figure sur le plan Gomboust. Elle avoit son
          entre sur la rue _de Sorbonne_ (sic) par une sorte de
          petite ruelle. Ces tablissements furent nombreux de ce
          ct au XVIIe sicle. Michel de Marolles, qui consacre tout
          un chapitre de sa _Description de Paris_ (1677, in-4.) aux
          _acadmies pour monter  cheval_, nous montre:

               Glapier le lyonnois, Soleitzel, Bernaldi,
               Gentilhomme lucquois, cousin d'Arnolphini;
               Du Vernay, Rocquefort......,
               _Dans la rue o l'on dit de l'Universit_
               La Valle au dessus des fosss de Cond,
               Et Foubert dans la rue  sainte Marguerite.]

Jacques Laugeois, sieur d'Imbercourt, secretaire du roy, a acquis
ladite place de ladite dame Daligre, par contrat pass pardevant Bru
et Arrouet[230], notaires, le 19 septembre 1681, sur laquelle il a
fait bastir une grande maison[231], dont il a pass titre nouvel le 8
mars 1687, pardevant Baglan, notaire.

          [Note 230: Le notaire Arouet, pre de Voltaire.]

          [Note 231: Germain Brice a donc raison quand il nous dit
          (t. 4, p. 60) que la premire maison btie sur ce terrain
          le fut par Laugeois d'Imbercourt. Mme d'Aligre avoit
          possd la _place_, mais n'y avoit rien fait construire,
          quoi qu'en dise Piganiol, t. VIII, p. 170. Cet htel,
          que Brice a dcrit, et qui toit loin d'tre beau malgr
          l'argent qu'on y avoit dpens, revint et resta  la
          famille d'Aligre, aprs avoir appartenu quelque temps au
          premier prsident Achille du Harlay.]


_Quatorzime maison._

Cette maison est bastie sur 585 toises et demie de terre, donnes
 cens et rente par l'Universit, par contrat pass pardevant les
mesmes notaires, le 3 septembre 1639,  M. Franois Lhuillier,
maistre des comptes[232], moyennant 14 livres parisis de cens et 585
livres 10 sols de rente.

          [Note 232: Le mme dont Chapelle, l'ami de Bachaumont,
          toit le fils naturel.]

Ledit sieur Lhuillier estant mort, dame Elisabeth Lhuillier, sa
soeur, epouse dudit seigneur chancelier Daligre, tant comme son
heritire que comme fonde de procuration de M. Franois Bochard
de Saron,  cause de dame Magdelaine Lhuillier, son epouse, aussi
soeur et heritire dudit sieur Lhuillier, passa titre nouvel 
l'Universit le 28 avril 1663, et declara par iceluy que l'arpentage
ayant est fait de ladite place par Michel Gemin, arpenteur convenu,
la dite place, suivant son procez-verbal du 3 juillet 1650, ne se
seroit trouve contenir que 478 toises 3 quarts 7 pieds 35 poulces,
c'est--dire 107 toises quelques pieds moins qu'il n'est port par le
contract de bail  cens et rente; partant, que la dite dame de Saron
et elle n'estoient obliges que de payer 478 livres 19 sols de rente
et 14 livres 6 sols 4 deniers de cens au lieu de 585 livres 10 sols
de rente et 17 livres 10 sols de cens. Messire Jean Bochard de Saron,
conseiller en la grand'chambre, en a pass titre nouvel pardevant
Baglan, notaire, le 20 fvrier 1695.


_Quinzime et seizime maisons._

Ces deux maisons sont basties sur 917 toises de terre, donnes  cens
et rente par l'Universit, par contract pass pardevant les mesmes
notaires, le 3 septembre 1639,  messire Christophe Leschassier,
maistre des comptes, et messire Thomas de Bragelonne, conseiller
au parlement, et depuis premier president au parlement de Metz,
moyennant 21 livres 19 sols parisis de cens et 917 livres de rente,
le tout solidairement; la rente a est rachete.

Le dit sieur Leschassier a donn la maison qu'il a fait bastir
sur partie de la dite place  M. Robert Leschassier, son fils,
aujourd'huy conseiller en la grand'chambre, par son contract de
mariage du 29 mai 1661, pardevant La Mothe, notaire, lequel a pass
titre nouvel le 20 novembre 1694, pardevant Baglan, notaire, tant
pour sa maison que pour celle bastie par le dit sieur president
de Bragelonne, les deux maisons estant obliges solidairement 
l'Universit.


_Dix-septime maison._

Cette maison est bastie sur 444 toises de terre, donnes  cens et
rente par l'Universit, par contract pass pardevant les mesmes
notaires, le 3 septembre 1639,  M. Jean Levasseur, receveur-general
des finances  Paris, moyennant 12 livres 16 sols 9 deniers de cens
et 444 livres de rente, laquelle a est rachete.

Le 3 fvrier 1655, le dit sieur Le Vasseur, par son testament
olographe, institua ses legataires universels Olivier Picques,
secretaire du roy, et dame Marie Le Vasseur, son epouse.

Jean Marie, Catherine et Anne Picques, enfants et heritiers des dits
sieur et dame Picques, en ont pass titre nouvel le 6 juillet 1688,
pardevant Baglan, notaire.


_Dix-huitime maison._

Cette maison, bastie sur.... toises de terre, est celle que
l'Universit a fait construire  ses frais et depens, et laquelle
fait l'encoigneure de la dite rue de l'Universit et de celle du
Bac[233].

          [Note 233: C'est l'une des deux grandes maisons sur la
          porte desquelles, dit le chevalier du Coudray, sont les
          armes de l'Universit,  qui elles appartiennent et qui
          ont donn le nom  la rue. C'est, ajoute le chevalier, une
          anecdote que M. de Saint-Foix ignoroit, et que nous tenons
          de M. Duval, recteur pour la seconde fois de l'Universit.
          _Nouv. Essais historiques sur Paris_ (Paris, 1781, in-12,
          t. 1, p. 178).--Saint-Foix ne l'avoit pas dit, c'est vrai,
          mais Brice en avoit parl, et  peu prs dans les mmes
          termes que M. de Couchay, t. 4, p. 62.]

Il est  observer que derrire et attenant les jardins dependans des
maisons de Messieurs Tambonneau et Brionnet, il y a 66 toises de
terre dependantes du dit grand Pr-aux-Clercs, encloses et faisant
partie du jardin des religieux jacobins du novitiat, lesquelles
furent autrefois donnes  cens et rente par M. Samuel Dacole, fond
de procuration de l'Universit, par acte et deliberation des 22
aoust 1629 et 9 mars 1630, aux nommez Jacques Le Fvre, Catherine
du Bois, sa femme, et Pierre Pijard et Anne Le Fvre, aussi sa
femme, par contract pass pardevant Coustard et Jutet, notaires au
Chatelet, le 11 mars 1630. Ce qui donna occasion  la passation
de ce contract fut que M. Louis Dulac, prieur de Louis, s'estant
rendu adjudicataire d'une maison, clos, jardin et moulin, saisis
reellement sur Jean Allen et sa femme, pour rendre le dit clos
quarr, s'etendit sur l'Universit, et, depuis, ayant vendu le tout
aux dits Pijard et Le Fvre, et l'Universit ayant est avertie de
l'entreprise du dit sieur Dulac, elle demanda qu'il lui en ft fait
raison par le dit Dulac ou les dits Pijard et Le Fevre, ce qui forma
un procs dont les dits Pijard et Le Fevre apprehendant avec raison
l'issue, ils consentirent de prendre  cens et rente de l'Universit
ce qui se trouveroit avoir est empit sur elle. Ainsi il en fut
fait arpentage par Gaspard Hubert et Christophe Gamart, massons,
lesquels, par leur procs-verbal du 18 janvier 1632, evalurent
l'entreprise  66 toises, pour lesquelles les dits Pijard et Le Fvre
offrirent de payer  l'Universit 7 livres de reste et 1 denier de
cens, ce qui leur fut accord par le sus dit contract du dit jour 11
mars 1630.

Les Jacobins du novitiat[234] ont depuis acquis les droits des dits
Pijard et Le Fvre, et en ont pass pardevant Baglan titre nouvel
 l'Universit le 27 mars 1688, par lequel ils ont declar que des
dites 66 toises de terre ils en avoient donn 9  M. le president
Tambonneau par contract du 13 septembre 1646, pour rendre quarr un
jardin estant derriere la maison qui luy appartient, attenant celle
o il demeure,  la charge de les acquitter de 40 sols de rente, plus
les trois quarts d'une perche  M. Andr Brionnet, le 12 octobre
1646, dont il avoit eu besoin parce qu'ils faisoient hache sur son
bastiment derrire sa maison.

          [Note 234: Une partie des btiments du noviciat des
          Jacobins rforms est occupe par le Muse d'artillerie.
          L'glise est devenue celle de Saint-Thomas-d'Aquin, qui,
          ds l'origine, en toit l'un des patrons. Les Jacobins
          s'toient tablis l en 1633, sous le patronage de
          Richelieu. (V. Suppl. aux _Antiquits de Paris_ par
          Dubreul, p. 43.)]


_Dix-neuvime, vingtime et vingt-unime maisons._

Ces trois maisons sont basties dans la rue du Bac[235] sur 360
toises de terre, d'une part, donnes  cens et rente par l'Universit
 M. Jacques du Chevreuil, par contract du 15 octobre 1659, moyennant
20 livres parisis de cens et 360 livres de rente;

          [Note 235: La rue du Bac, que nous avons dj vue souvent
          nomme ici, devoit, comme on sait, son nom au _bac_
          qui, avant la construction du _Pont-Barbier_ et surtout
          du _Pont-Royal_, tablissoit une communication entre
          la rive gauche et la rive droite de la Seine.--Suivant
          les _registres de l'Htel-de-Ville_, vol. 147, ce _bac_
          avoit t tabli par lettres-patentes du 6 novembre 1550.
          Pendant la nuit de la Saint-Barthlemy, il avoit t
          enlev, ainsi que les autres bateaux de passeurs qui se
          trouvoient d'ordinaire devant les Tuileries. On vouloit
          par l empcher que les huguenots, nombreux dans le
          Pr-aux-Clercs, ne fussent avertis  temps; et, en effet,
          ce fut une des raisons qui firent que M. de Caumont et
          ses fils furent surpris et ne purent se sauver. (V. de
          Meyer, _Galerie du XVIe sicle_, t. 1, p. 376.)--M. Berty,
           la p. 403 de son travail dj cit, donne de curieux
          renseignements sur ce _bac_, sur celui qui en toit charg
          et sur le chemin qui y conduisoit. Nous avons trouv,
          dit-il, dans les archives de l'Universit, une transaction
          du 26 mai 1580 par laquelle un marchand, nomm Georges
          Regnier, qui est dit fournissant les matriaux qu'il
          convient avoir pour les fortifications de cette ville de
          Paris du cost des Thuilleryes, ensemble du pallais de
          la royne (mre du roy), aus dites Thuilleryes, et ayant
          aussi la charge du gouvernement du _bac_ assis sur la
          rivire, vis--vis du dit pallays, pour le passage des
          dits materiaux, obtint de l'Universit la permission de
          faire passer et repasser les chevaux, charettes, harnoys,
          tant chargs que vuides, avec les gens du dit Regnier,
          par et au travers du Pr-aux-Clers..... par le chemin j
          commenc longtemps et qui vient de Vaugirard, entrant
          dans le dit Pr, auprs de sa borne, situe prs du lieu
          o etoit sise la Maison-Rouge, pour aller o est situ le
          dit _bac_ d'icelluy Regnier... sans que icelluy Regnier
          ni ses gens et serviteurs puissent faire autre chemin que
          celui susdit, de largeur de dix pieds. Cette curieuse
          pice, heureusement retrouve par M. Berty, n'avoit pas
          chapp  du Boulay. (V. son _Mmoire_, p. 153.)--Il n'est
          pas tonnant que les matriaux pour les fortifications et
          le palais dussent venir du Pr-aux-Clercs. Les tuileries,
          dplaces par suite de la construction du palais qui
          leur devoit son nom, avoient t transportes de l'autre
          ct de la Seine. M. Bonnardot en remarque une dans le
          Pr-aux-Clercs, sur le _plan anonyme_ de 1601 (V. son
          livre sur les _plans de Paris_, p. 108). Du Boulay parle
          plusieurs fois du four  tuiles de Moussy, dans la rue
          de Seine (p. 261, 399). Les pierres toient tires de
          Vaugirard et de Montrouge: on devoit donc prendre pour
          leur transport le chemin indiqu ici.]

Et encore sur 608 toises et demie de terre donnes  cens et rente
par la dite Universit  M. Ren Foucault, commissaire general de la
marine, par contract du 7 aoust 1660, moyennant 14 livres 12 sols
parisis de cens et 608 livres 10 sols de rente.

Le dit sieur du Chevreuil ceda ses droits  Claude Colas,
charpentier, par contract du 4 may 1643.

Le dit Colas vendit une maison qu'il avoit fait bastir sur la dite
place  M. Jean Coiffier[236], maistre des comptes, par contract du
19 mars 1666, lequel depuis, ayant acquis des heritiers beneficiaires
du dit sieur Foucault l'autre place de 608 toises, fit abattre la
maison qu'il avoit acquise du dit Colas, et fit construire sur les
dites deux places trois maisons, lesquelles, dans la suite, ont est
sur lui vendues par les directeurs de ses creanciers  M. Franois de
Rousseau, maistre des comptes, lequel a pass titre nouvel pardevant
Quarr et son confrre, notaires, le 8 octobre 1682.

          [Note 236: Petit-fils de Coiffier, le cabaretier, et
          gendre de Vanel, l'un des premiers propritaires dans la
          rue Neuve-des-Petits-Champs. V. Tallemant, in-8, t. 3, p.
          274-275.]

A la suite de ces maisons sont les places qui ont est vendues  dame
Rene de Villeneuve, veuve du dit sieur de Rousseau, maistre des
comptes, et  M. Gaston-Jean-Baptiste Therat, chancelier de S. A.
R. Monsieur, duc d'Orleans[237], revenantes  1600 toises de terre,
charges envers l'Universit de 48 livres de cens, par contract pass
pardevant le Vasseur et Baglan, notaires, le 20 septembre 1688; et
depuis la dite dame de Rousseau a acquis les droits du dit sieur
Therat par contract du 2 septembre 1688.

          [Note 237: Encore un officier de Gaston dans le
          Pr-aux-Clercs, et nouvelle confirmation de ce que nous
          avons dit.]

       *       *       *       *       *

CONCLUSION.


Il paroist par tout ce qui a est dit cy-dessus que la censive du
Petit-Pr-aux-Clercs commence dans la rue du Colombier,  la sixime
maison  droite, en y entrant par la rue de Seine, et contient,
tant dans la dite rue du Colombier que dans celle des Marais et des
Petits-Augustins, toutes les maisons qui ont est enonces dans la
premire partie de ce Memoire, depuis la page 13 jusqu' la page 32.

A l'egard du Grand-Pr, il commence d'un cost dans la rue qu'on
nommoit autrefois des Esgouts, et maintenant de Saint-Benoist. Mais,
quoiqu'anciennement la premire borne du dit pr de ce ct-l,
suivant le mesurage fait par Nicolas Girard, arpenteur, au mois
d'aoust 1651, en execution d'un arrest de la cour du 14 may de la
mesme anne, fust pose vis--vis de l'ancienne porte du clos de
Saint-Germain-des-Prs (laquelle porte estoit entre deux tourelles
qui sont encore existantes, mais enfermes dans ledit clos),
cependant la censive de l'Universit ne commence aujourd'huy qu' la
rue des Anges, ce qui fait voir que le terrain qui est entre la dite
rue des Anges et le lieu qui repond  ces tourelles a est usurp sur
l'Universit.

On a fait, dans la deuxime partie de ce memoire, le denombrement
des maisons et places que possdent les religieux de l'hpital de
la Charit dans le dit Pr-aux-Clercs, et il paroist que ce pr est
born tant par l'ancienne cloture du dit hpital que par un mur de
refend qui suit le long d'une galerie ou charnier, et va rendre 
l'apotiquairerie, d'o il faut concevoir une ligne qui perce dans la
rue des Saints-Pres, o estoit la seconde borne, et, passant par le
cimetire dit des Huguenots ( cause qu'on y enterroit cy-devant ceux
de la religion pretendue reforme), traverse le jardin des Jacobins,
dont une partie est dans la censive de l'Universit, comme il a est
dit, et va par les rues du Bac et de Belle-Chasse[238] aboutir  un
chemin qui fait la separation du Pr-aux-Clercs d'avec celuy qu'on
appelloit autrefois le Pr-aux-Moines, auprs des filles qu'on nomme
de Saint-Joseph[239].

          [Note 238: Barbier, l'un des adjudicataires des biens de
          la reine Marguerite, possdoit des terrains jusque dans
          cette rue. En 1636, une partie en fut cde, et non pas
          donne, par lui, comme le dit Piganiol, aux _religieuses
          chanoinesses du Saint-Sepulcre_, qu'on surnomma d'abord,
          pour cette raison, les _filles  Barbier_ (V. Brice, t. 4,
          p. 39), et qu'on appela par la suite les _religieuses de
          Bellechasse_. Jaillot, _Q. S.-Germain_, p. 39.]

          [Note 239: Il ne faut pas les confondre avec celles dont
          il est question dans le _Supplment_ de du Breul, p. 43,
          et qui, venues de Lorraine, s'toient tablies rue de
          Vaugirard au commencement du XVIIe sicle. Celles dont
          on parle ici eurent pour fondatrice Marie Delpche de
          l'tan, et c'est le 16 juin 1641 seulement qu'elles prirent
          possession de la maison qui devint leur couvent. Elle se
          trouvoit rue Saint-Dominique, au milieu des htels ou
          palais qui la forment, dit Piganiol (t. 8, p. 166). On y
          entretenoit de pauvres orphelines, qui y toient reues
          ds l'ge de huit ans. Mme de Montespan agrandit cette
          maison, ce qui fit dire par plusieurs, notamment par
          Saint-Simon, qu'elle l'avoit btie. Elle s'y retira, mais
          fut long-temps  s'y accoutumer, dit encore Saint-Simon
          (_Mmoires_, t. 2, p. 57). Dangeau parle de cette retraite
          sous la date de dcembre 1691. (V. dit. complte de son
          _Journal_, t. 3, p. 457.) Ceux qui ont dit qu'elle y mourut
          se trompent; mais ceux qui, induits en erreur par le nom
          de cette communaut, ont crit que Mme de Montespan mourut
          dans le quartier Montmartre, rue Saint-Joseph, se trompent
          bien davantage.]

Ainsi, la censive de l'Universit contient non seulement toutes
les maisons qui sont sur la gauche dans les rues Jacob et de
l'Universit, depuis l'encoigneure de la rue de Saint-Benoist
jusqu' la rue du Bac, mais encore toutes celles qui sont dans la
rue des Anges, celles qui sont dans la rue des Saints-Pres jusqu'au
cimetire des Huguenots, dont une partie est ainsi comprise dans
la mesme censive, et les trois maisons qui sont dans la rue du Bac
vis--vis de l'htel de l'Universit.

Pour ce qui est de l'autre ct du dit grand Pr, il commence 
l'extrmit de l'une des maisons de l'Htel-Dieu, la plus proche des
Petits-Augustins, dont il a est fait mention  la page 38 (auquel
lieu estoit autrefois la trente-troisime borne), et, continuant
par le monastre des dits Augustins le long de la muraille qui fait
la separation de leur ancien et de leur nouveau clos (dans lequel
nouveau clos sont trois quartiers six perches de terre qu'ils
tiennent  cens et rente de l'Universit, ainsi qu'il a est dit), il
perce la rue des Saints-Pres, et suit les anciennes bornes, plantes
en 1551, qui faisoient la separation du dit grand Pr dans le parc de
la reine Marguerite, pour aller se rendre  l'autre extremit auprs
de la maison des filles de Saint-Joseph[240], o il forme dans sa
figure une espce de hache qui estoit renferme dans les 15, 16, 17,
18, 19, 20, 21 et 22e bornes.

          [Note 240: Ce couvent, dont l'emplacement est occup
          aujourd'hui par la maison portant le n 82 de la rue
          Saint-Dominique, peut donc tre  peu prs considr comme
          la limite du Pr-aux-Clercs, c'est--dire des terrains
          possds par l'Universit. Celui sur lequel il toit bti
          ne relevoit mme plus du recteur: il appartenoit  l'abbaye
          de Saint-Germain-des-Prs. Il fallut le consentement
          de l'abb pour l'installation de Marie Delpche, et le
          prieur de Saint-Germain assista solennellement  sa prise
          de possession. Dom Bouillart, _Hist. de l'abbaye de
          Saint-Germain_, p. 234.]

De manire que toutes les maisons qui sont dans la rue des
Petits-Augustins, depuis celles de l'Htel-Dieu jusqu' l'encoigneure
de la rue Jacob, et celles de la rue Jacob  droite, depuis la
dite encoigneure jusqu' la rue des Saints-Pres, et encore celles
qui appartiennent aux Augustins dans la dite rue des Saints-Pres,
lesquelles ont est basties sur la place qu'ils avoient acquise
d'Alphonse Mesnard, marbrier, comme il a est dit, sont dans la
censive de l'Universit.

Mais, depuis la dite rue des Saints-Pres jusqu' la rue du Bac,
quoique le terrain qui est au ct droit de la rue de l'Universit,
contenu entre la dite rue et les anciennes bornes du dit grand Pr,
appartienne veritablement  l'Universit, neanmoins elle ne reoit
point la censive des maisons qui y sont basties, parce que les
adjudicataires du parc de la reine Marguerite s'en sont emparez,
pour raison de quoy la dite Universit est en procs contre les dits
adjudicataires, leurs heritiers ou ceux qui pretendent avoir droit
d'eux, duquel procs ils ont jusqu' present empech l'instruction et
le jugement.

Tout le reste du grand Pr-aux-Clercs, depuis les trois maisons qui
sont dans la rue du Bac, vis--vis l'htel de l'Universit, jusqu'
son extremit proche les filles de Saint-Joseph,  laquelle extremit
estoient autrefois les dix-huit et dix-neuvime bornes, n'est point
bti. On peut voir, pour plus grande intelligence de toutes ces
choses, le plan grav dans la planche que l'on trouvera  la fin.

Voil  peu prs en quoy consiste cet ancien patrimoine que
l'Universit a reu de nos rois. Au reste, comme ce memoire n'est pas
l'ouvrage de toute l'Universit, quoiqu'imprim par son ordre, on ne
doit pas tirer  consequence contre elle les fautes ou omissions
qu'on pourroit y avoir faites. On espre qu'il ne s'y en trouvera
point de considerables, parce qu'on s'est regl sur une declaration
donne par l'Universit  la chambre du thresor le 6 aoust 1677.

Il est bon d'avertir que ce memoire estoit achev ds le temps que
l'Universit fit sa conclusion pour l'imprimer. L'inventaire de tous
les titres concernant le Pr-aux-Clercs estoit aussi fait, et tous
ces titres avoient est remis dans les archives de l'Universit, au
collge de Navarre, dans lesquelles on avoit pareillement rang par
liasses en differents tiroirs et inventori les anciens titres qui
s'y estoient trouvez, de sorte qu'il y avoit tout sujet d'esperer
que l'Universit recevroit ds ce temps-l le fruit d'un travail de
prs de deux annes, parce que ceux des censitaires qui estoient
en demeure pour passer leurs titres nouvels offroient de le faire
incessamment. Neanmoins, un seul d'entre eux s'etant opinitr 
vouloir se faire decharger d'une solidarit de laquelle il pretendoit
n'estre pas tenu, il a est cause que l'on ne s'est pas press de
faire passer des titres nouvels  ceux qui n'en refusoient pas, et
il a retard jusqu' present l'execution d'un dessein qui avoit est
entrepris pour le bien de l'Universit, sans en tirer aucun avantage
pour luy-mesme. Voil enfin l'ouvrage imprim. On souhaite qu'il ne
soit pas inutile  ceux qui viendront aprs nous: c'est tout ce qu'on
s'y est propos.

Ce samedi dernier jour de juin 1696.

       *       *       *       *       *

_Arrests notables rendus en faveur de l'Universit touchant le
Pr-aux-Clercs._


Nous avons dans nos archives plusieurs arrests rendus en differens
temps au profit de l'Universit touchant le Pr-aux-Clercs; nous ne
nous arrestons qu' ceux qui sont les plus importans. On peut en
voir un du Parlement du 10 juillet 1548, rapport par M. du Boulay
dans le sixime volume de l'Histoire de l'Universit, page 407,
dans lequel, entre plusieurs chefs de contestation jugez en faveur
de l'Universit contre le cardinal de Tournon, abb de l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prez et les religieux de la dite abbaye, il est
dit vers la fin: et, en tant que touche la censive que les dits
religieux, abb et couvent pretendent sur elle, la dite cour, suivant
le consentement de l'avocat et procureur des dits religieux et
couvent, a ordonn et ordonne que icelle Universit jouira des dits
deux Prez, petit et grand, ensemble des deux arpens, librement et
sans aucune charge, etc.

Cet arrest fut suivi d'un autre, du 14 may 1551, touchant les limites
du Pr-aux-Clercs, qui se trouve dans le mesme volume de l'Histoire
de l'Universit, page 440, ensemble un mesurage contenant une ample
enonciation de l'etendue de l'un et l'autre Pr, avec leurs bornes
plantes suivant le plan dress et present  la cour en ce temps-l,
qu'elle homologue tacitement[241].

          [Note 241: M. Bonnardot, dans son trs intressant et trs
          utile ouvrage sur les _Plans de Paris_, cite plusieurs
          de ces _mesurages_ du Pr-aux-Clercs: 1641-94, plan et
          mesure du territoire du Pr-aux-Clercs par de Vaulezard,
          aux archives, p. 232.--Ce Vaulezard est le mme dont Naud
          nous a vant la science et dcrit les haillons dans un
          passage du _Mascurat_, p. 270.--1674, plan et arpentage du
          grand Pr-aux-Clercs. Bonnardot, p. 232.]

Ces deux arrests sont encore imprims dans un ouvrage particulier
du mesme M. du Boulay qui a pour titre: _Memoires historiques sur
la propriet et seigneurie du Pr-aux-Clercs_[242]. Ainsi nous
nous contenterons d'en rapporter icy trois: un du Parlement, du
23 decembre 1622, portant recision du contrat fait avec la reine
Marguerite le 31 juillet 1606, et deux autres du grand conseil contre
Messieurs de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez, des annes 1645 et
1646, parce que ces trois arrests, estant joints avec les deux dont
nous venons de parler, qui sont entre les mains de tout le monde,
sont plus que suffisans pour assurer la propriet et la seigneurie du
Pr-aux-Clercs  l'Universit.

          [Note 242: C'est l'ouvrage que nous avons si souvent cit.]


_Arrest du Parlement du 23 dcembre 1622._

Entre les recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit
de Paris, demandeurs en lettres de recision, requeste civile et
ampliation des 15 avril 1614 et 13 fevrier 1616, et encore aux
fins d'une requeste par eux presente  la Cour le 11 octobre 1615,
d'une part, et M. Nicolas Tanneguy, curateur cre par le roy  la
succession de la reine Marguerite, ayant repris le procs en son
lieu, et Franois Percheron, Ren le Breton, Philippes Bacot, Pierre
Hanon, Robert Lorin, Nicolas Riverin, maistre Robert Frissard,
Baptiste Penot, les frres de la Charit, Nicolas Dhve, Thomas
Nevault, Pierre Caurup, Suzanne Guenard, Timothe Pinet, Jacques
Prudhomme, Gabriel Fustet, M. Nicolas le Vauquelin, sieur des
Yveteaux, Jean Dubut, Jean Clergerie, et les religieux, prieur et
couvent des Augustins reformez, defendeurs, d'autre. Veu par la cour
les dites lettres, en forme de requeste civile, du 15 avril 1614,
tendantes  fin de restitution et recision du contract du dernier
juillet 1606, par lequel maistre Franois Engoullevent[243], les
doyens des Facults de theologie et medecine, les procureurs des
Nations et procureur fiscal de la dite Universit, auroient vendu 
la dite reine Marguerite, duchesse de Valois, six arpens de terre,
dependans du petit Pr-aux-Clercs, aux charges y contenues, et ce
nonobstant l'arrest d'homologation du dit contract du 5 septembre
1609, les dites lettres d'ampliation et requeste civile du 13
fevrier 1616, contre l'arrest du 19 fevrier 1614 par lequel les
lettres d'etablissement des dits religieux Augustins auroient est
verifies, la dite requeste, du 11 octobre 1615, tendante  ce
que l'arrest qui interviendroit fust declar commun avec les dits
religieux Augustins, frres de la Charit, le Vauquelin, Percheron,
Le Breton, Bacot, Hanon, Lorin, Riverin, Frissard, Penot, Dhve,
Nevault, Caurup, Pinet, Prudhomme, Dubut et Clergerie; arrest du 10
mars 1616 par lequel toutes les parties sur les dites lettres en
forme de requeste civile, recision et autres differents, auroient
est appointes au conseil,  ecrire et produire, bailler contredits
et salvations dans le temps de l'ordonnance; plaidoyez et productions
des dits demandeurs et du dit Tanneguy, religieux Augustins, et
du dit le Vauquelin; contredits et salvations des dits demandeurs
Tanneguy et des dits religieux Augustins reformez; forclusions de
produire et contredire par les dits Percheron, Le Breton et autres
particuliers; production nouvelle du dit Tanneguy, suivant la
requeste du 30 avril 1622; contredits et salvations d'icelle; autre
production nouvelle des dits demandeurs contre le dit Tanneguy,
aussi reue suivant la requeste du 21 juin ensuivant et contredits
d'icelle; acte de redistribution de la dite instance des 25 fevrier,
11 et 13 mars 1621; conclusions du procureur general du roy, et tout
ce que les dites parties ont mis et produit, et tout consider; dit
a est que la cour, ayant egard aus dites lettres de restitution
et requeste civile du 15 avril 1614 et icelles enterinant, a remis
et remet les parties en tel etat qu'elles etoient auparavant le
contract du dernier juillet 1606 et arrest d'homologation d'iceluy
du 5 septembre 1609; ordonne que les rentes crees et constitues
au profit de la dite feue reine Marguerite, ou des dits religieux
Augustins reformez, sur les places dependantes des six arpens
de terre mentionns au dit contract, appartiendront  la dite
Universit; et, ce faisant, ayant egard  la dite requeste du 11
octobre 1615, a condamn et condamne les dits Percheron, Le Breton,
Bacot, Hanon, Lorin, Riverin, les frres de la Charit, Frissard,
Guenard, Clergerie, Prudhomme, le Vauquelin et autres,  present
possesseurs des places dependantes des dits six arpens,  payer et
continuer  l'avenir  la dite Universit les cens et rentes  la
charge desquelles leur ont est bailles les dites places par la
dite feue reine Marguerite ou autres ayans droit d'elle des dits
cens et rentes, en passer titre nouvel et reconnoissance au profit
de la dite Universit; ordonne neanmoins, pour certaines causes et
considerations  cela mouvantes, que le surplus des dits arpens que
les dits religieux se sont reservez leur demeurera, pour en jouir
comme ils ont cy-devant fait,  la charge de dix livres de rente et
douze deniers parisis de cens par arpent envers la dite Universit
pour toutes choses generalement quelconques; et, sur les lettres
d'ampliation de requeste civile, a mis et met les parties hors de
cour et de procs, sans depens des dites instances, dommages et
interts, ny restitution de fruits, tant echus que ceux qui echerront
jusqu'au dernier jour du present mois. Prononc le 23 decembre 1622.

                                                 _Sign_ GALLARD.

          [Note 243: Il est souvent parl de lui dans les _Mmoires_
          de l'Estoille, et plusieurs pasquils du temps contiennent
          des rapprochements satiriques entre ce grave docteur et son
          homonyme _le prince des sots_ de l'htel de Bourgogne.]

Le 31 decembre 1622 fut le present arrest signifi, et d'iceluy
baill copie  maistre Gorlidot, procureur des religieux et couvent
des Augustins reformez de cette ville de Paris, parties adverses
denommes au present arrest, en parlant, au domicile du dit Gorlidot,
 Louis Lothe, son clerc, par moy, huissier en parlement, soussign.
Goizet.

Le 4 et 5 janvier 1623, fut le present arrest signifi, et d'iceluy
baill copie  maistres Chauchefoing, Pucelle et Pioline, procureurs
des parties adverses.

                                                  _Sign_ GOIZET.


_Arrest du grand Conseil du 27 juin 1647._

Louis, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre,  tous
ceux qui ces presentes lettres verront, salut. Savoir faisons que
comparans en jugement, en nostre grand conseil, nostre trs cher et
bien-aim oncle messire Henry de Bourbon, evesque de Metz, prince du
Saint-Empire, abb de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris,
et les religieux, prieur et couvent de la dite abbaye, demandeurs
en requeste par eux presente  nostre dit conseil le 13 octobre
1639,  ce que deffences fussent faites aux deffendeurs cy-aprs
nomms et tous autres de vendre, engager, arrester ny autrement
disposer, en quelque faon et manire,  quelque personne que ce
soit, les Prs-aux-Clercs; que les contracts de vente et arrentement
par eux faits soient nuls et resolus, et, sans s'arrester  iceux,
que les escoliers et le public seront maintenus en la possession
en laquelle ils sont d'aller et frequenter sur les dits lieux, et
qu'aucuns bastimens n'y seront elevez, avec deffences de passer outre
 l'execution des contracts de vente, bastir et edifier s dits
lieux, d'une part; et les recteur, doyens, procureurs et supposts
de l'Universit de Paris, deffendeurs, d'autre; et encore entre les
dits abb, religieux et couvent de la dite abbaye Saint-Germain,
demandeurs en autre requeste par eux presente  notre dit conseil
le 23 mars 1640,  ce qu'ils soient receus opposans  l'execution
des contracts faits par les dits recteurs, doyens, procureurs et
supposts de la dite Universit de Paris s dits Prez-aux-Clercs et
portion d'iceux contre les dits lieux appartenans  la dite abbaye,
et non  autres, en propriet, censive et directe; ce faisant, sans
avoir egard ny s'arrester aux dits contracts, les fins et conclusions
prises par les dits demandeurs en leur dite requeste du dit jour 13
octobre, comme justes,  eux faites et adjuges, d'une part; et les
dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit,
deffendeurs, d'autre; et encore entre les dits abb, religieux et
couvent de Saint-Germain, demandeurs en lettres en forme de requeste
civile par eux obtenues en nostre chancellerie de Paris le 17 du
present mois, aux fins d'estre restitus et remis en tel estat
qu'ils estoient auparavant les trois arrests y mentionnez de nostre
Parlement de Paris au profit des dits recteur, doyens, procureurs
et supposts de la dite Universit: le premier du 5 aoust 1586, le
deuxime  rencontre de Gabriel le Clerc, bourgeois de Paris, et le
troisime du 2 mars 1636; ce faisant, que leurs fins et conclusions
leur soient faites et adjuges, d'une part; et le dits recteur,
doyens, procureurs et supposts de la dite Universit de Paris,
deffendeurs, d'autre; et encore entre les dits abb, religieux et
convent, demandeurs en autres lettres en forme de requeste civile par
eux obtenues en nostre grand conseil, tenu le 25 des dits presens
mois et an, aux fins d'estre restitus contre les dits arrests;
les dites lettres portant attribution de jurisdiction  nostre dit
conseil d'icelles, et deffendeurs, d'une part; et les dits recteur,
doyens, procureurs et supposts de la dite Universit, deffendeurs
s dites lettres et demandeurs en requeste verbale par eux faite ce
jourd'huy, en l'audience de nostre dit conseil,  ce que, deboutant
les abb, religieux et convent des dites requestes et lettres de
requeste civile, mainleve soit faite aus dits de l'Universit des
saisies faites s mains des sieurs le Coq, Bailly, Tambonneau et
autres; et, en ce faisant, que les deniers deus  cause des arrerages
des rentes, cens et surcens deubs  la dite Universit, leur seront
baillez, d'autre part. Aprs que Bernage pour les dits abb,
religieux et convent de la dite abbaye Saint-Germain; Camus pour les
dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit,
et Basin pour nostre procureur general, ont est ous, iceluy nostre
dit grand conseil, par son arrest sur les requtes et demandes
des dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez, et
lettres en forme de requeste civile par eux obtenues, a mis et
met les parties hors de cour et de procez; et, ayant egard  la
requeste verbale des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de
l'Universit de Paris, leur a fait et fait main-leve des saisies
faites  la requeste des dits abb, religieux et convent, s mains
des dits le Coq, Bailly, Tambonneau et autres debiteurs des dites
rentes; ordonne qu'ils vuideront leurs mains de ce qu'ils doivent des
arrerages d'icelles en celles des dits recteur, doyens, procureurs
et supposts de l'Universit, et, ce faisant, en demeureront bien
et valablement deschargez, sans depens. Si donnons en mandement et
commettons par ces presentes au premier des huissiers de nostre dit
grand conseil, et hors d'icelle  nos dits huissiers ou autres,
nostre huissier ou sergent sur ce requis, que,  la requeste des
dits recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit de
Paris, le present arrest il mette  deue et entire execution de
point en point, selon sa forme et teneur, en ce que l'execution y
est et sera requise, en contraignant  ce faire souffrir et obeir
tous ceux qu'il appartiendra, et qui pour ce seront  contraindre
par toutes voyes deues et raisonnables, nonobstant oppositions ou
appellations quelconques, pour lesquelles et sans prejudice d'icelles
ne voulons estre differ, et faire en outre, pour l'execution du dit
present arrest, toutes significations, assignations, commandemens,
contraintes et autres exploits requis et necessaires; de ce faire
avons,  nostre dit huissier ou sergent donn et donnons pouvoir,
mandons et commandons  tous nos justiciers et officiers et sujets
qu' luy ce faisant, sans pour ce demander placet, visa ne pareatis,
soit obey. En temoin de quoy nous avons fait mettre et apposer nostre
scel  ces dites presentes. Donn et prononc en l'audience de nostre
dit grand conseil,  Paris, le 27e jour de juin, l'an de grace 1645,
et de nostre rgne le 3e. Par le roy,  la relation des gens de son
grand conseil,

                                                           ROGER.


_Autre arrest du grand Conseil, du 20 juillet 1646._

Louis, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre;  tous ceux
qui ces presentes lettres verront salut. Savoir faisons comme par
arrest ce jourd'huy donn en nostre grand conseil, sur la demande
et profit de defaut requis par nos bien-aims les recteur, doyens,
procureurs et supposts de l'Universit de Paris, demandeurs et
requerans, que les contracts et baux  cens et rentes faits par les
religieux et convent de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris,
pardevant Levesque et Boucot, notaires au Chastelet de la dite ville
de Paris, aux sieurs le Cocq, Bailly, Pithou, de Berulles, Tambonneau
et autres, des heritages y mentionns, sis au Pr-aux-Clercs, du
quatorzime jour de may mil six cens quarante, soient declarez nuls
et de nul effet; ordonn que sur les minutes d'iceux il sera fait
mention tant du present arrest que de celuy de nostre dit conseil du
vingt-septime juin mil six cens quarante-cinq, et que, pardevant le
commissaire qui  ce faire sera deput par nostre dit conseil, il
sera proced  la reconnoissance des anciennes bornes et limites du
dit Pr-aux-Clercs, et qu'aux lieux o il s'en trouvera d'ostes et
arraches il en sera mis de nouvelles,  rencontre des dits abb,
religieux et convent de la dite abbaye Saint-Germain-des-Prez,
defendeurs et defaillants. Veu par nostre dit conseil la dite
demande, arrest de nostre dit conseil, par lequel, aprs la
declaration de M. Claude le Brun, procureur au dit conseil, et des
dits abb, religieux et convent, defaut auroit est donn  rencontre
d'eux en la presence du dit le Brun, leur procureur, et ordonn
que le jugement d'iceluy surseoiroit jusques au jeudy ensuivant du
quinzime jour de may mil six cens quarante-six; le dit arrest de
nostre dit conseil du dit jour vingt-septime juin mil six cens
quarante cinq, par lequel, sur les requestes et demandes des dits
abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez, et lettres en
forme de requeste civile par eux obtenues, afin d'estre remis en
tel estat qu'ils estoient auparavant les arrests du parlement de
Paris des cinquime aoust mil cinq cens quatre-vingt-six, et onzime
jour de mars mil six cens trente, les parties auroient est mises
hors de cour et de procs, et ayant egard  la requeste verbale des
dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit,
mainleve leur auroit est faite des saisies faites  la requeste des
dits le Cocq, Bailly, Tambonneau et autres, des arrerages des rentes,
cens, surcens deubs  la dite Universit; ordonne que les dits le
Cocq, Bailly, Tambonneau et autres vuideront leurs mains de ce
qu'ils devoient des arrerages d'icelles en celles des dits recteur,
doyens, procureurs et supposts de la dite Universit; ce faisant,
en demeureront bien et valablement dechargs, sans depens; le dit
arrest de nostre cour de parlement de Paris du dit jour deuxime mars
mil six cens trente, par lequel, sans avoir egard  l'intervention
des dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez,
M. Nicolas le Vauquelin, sieur des Yveteaux, et Claude le Bret le
jeune, auroient est condamns exhiber aux dits de l'Universit les
dits contracts d'acquisition par eux faits de la maison sise au
fauxbourg Saint-Germain, rue des Marais, leur payer chacun d'eux
les lods et ventes du prix de leur acquisition, et le dit Vauquelin
condamn passer titre nouvel et reconnoissance au profit des dits de
l'Universit de deux sols parisis de cens, payer vingt-huit annes
d'arrerages echeus et ceux qui echeroient par aprs; autre arrest
du dit parlement par lequel, en consequence du dit arrest du dit
jour deuxime mars mil six cens trente, du consentement des parties
auroit et ordonn que les dits contracts d'acquisition faits par
les dits le Vauquelin et le Bret seroient reforms, tant s grosses
qu's minutes, et qu'au lieu qu'il estoit port par iceux que la
maison et lieux y mentionnez estoient en la censive des dits abb
et religieux de Saint-Germain, il seroit mis qu'ils estoient en la
censive des dits recteur et Universit de Paris, et  cette fin
que le dit Vauquelin et damoiselle Denise le Vacher, veuve du dit
le Bret, seroient tenus representer la grosse des dits contracts
du 12e jour de juin mil six cens trente-un; procs-verbaux des
commissaires deputs par nostre dite cour de parlement contenant la
reformation des dits contracts, en execution des dits arrests des
onzime novembre mil six cens trente, vingt-cinq, vingt-huit juin et
trois juillet mil six cens trente-un; copie collationne de contract
de bail  cens et rente, par messire Henri de Bourbon, evesque de
Metz et abb de Saint-Germain-des-Prez, et maistre Pierre Pithou,
nostre conseiller au parlement de Paris, d'un morceau de terre sis au
fauxbourg Saint-Germain-des-Prez, proche la Charit, faisant partie
des terres sises au Pr-aux-Clercs appartenant au dit abb, moyennant
la somme de dix livres parisis de cens et quatre cens vingt livres de
rente par chacun an, lesquels cens et rente demeureroient entre les
mains du dit Pithou jusques  ce que le procs d'entre les dits abb
et religieux et les dits recteur et supposts de l'Universit, pour
raison de la propriet des dites places, fust vuid, contenant aussi,
la dite collation, qu' la minute du dit contract sont attaches
autres minutes de semblables contracts faits par le dit abb aux
dits sieurs de Berulles, Tambonneau, Leschassier, de Bragelonne, Le
Vasseur, Seguier, le Cocq et Lhuillier, du dit jour quatorzime may
mil six cens quarante; copie collationne d'arrest dudit parlement
par lequel, entre autres choses, auroit est ordonn qu'aux frais et
depens des dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez
seroient faites tranches  l'entour du grand Pr-aux-Clercs,
selon les limites plantes et bornes mises s endroits et lieux
qui seront ordonns par le commissaire executeur de l'arrest,  la
conservation des droits des dits recteur, doyens, procureurs et
supposts de la dite Universit, du quatorzime jour de may mil cinq
cens cinquante-cinq; conclusions de nostre procureur general; iceluy
nostre dit grand conseil, par son dit arrest, a declar et declare le
dit defaut bien et deuement obtenu, pour le profit duquel a declar
et declare les dits contracts et baux  cens et rentes faits par les
dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez-les-Paris,
des heritages sis au Pr-aux-Clercs, du dit jour quatorzime jour de
may mil six cens quarante, nuls et de nul effet; ordonne que sur les
minutes d'iceux il sera fait mention tant du present arrest que de
celuy du dit jour vingt-septime de juin mil six cens quarante-cinq,
et que, par le rapporteur du procs, en presence du substitut de
nostre procureur general, il sera procd  la reconnoissance des
anciennes bornes et limites du dit Pr-aux-Clercs, et qu'aux lieux o
il s'en trouvera d'arraches il en sera mis de nouvelles; condamne
les dits abb, religieux et convent aux depens du dit defaut, la
taxation d'iceux  nostre dit conseil reserve. Si donnons en
mandement et commettons par ces presentes  nostre et am fal
conseiller  nostre conseil.................. qu' la requeste des
dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit de
Paris, le present arrest il mette et fasse mettre  deue et entire
execution, de point en point, selon sa forme et teneur, contraignant
 ce faire, souffrir et obeir tous ceux qu'il appartiendra, et qui
seront  contraindre, par toutes voies deues et raisonnables, et ce
nonobstant oppositions ou appellations quelconques, pour lesquelles
et sans prejudice d'icelles ne sera differ; de ce faire luy donnons
pouvoir. Mandons en outre au premier des huissiers de nostre grand
conseil ou autre nostre huissier ou sergent sur ce requis, faire
pour l'entire execution dudit present arrest tous exploits de
significations, assignations, commandemens et contraintes requis et
necessaires, sans demander placet, visa ne pareatis. Donn en nostre
dit grand conseil,  Paris, le vingtime jour de juillet l'an de
grace mil six cens quarante six; monstr  nostre procureur general,
prononc les dits jour et an, et de nostre rgne le quatrime.

_Par le roy,  la relation des gens de son grand conseil_,

                                                           ROGER.




_Histoire horrible et effroyable d'un homme plus qu'enrag qui a
esgorg et mang sept enfans dans la ville de Chaalons en Champagne.
Ensemble l'execution memorable qui s'en est ensuivie._

S. L. ni D. In-8.


Une maudicte et execrable creature, voue et destine  Sathan, un
homme scelerat et pire qu'antropophage, s'est trouv dans la ville
de Chaalons en Champagne, faisant profession d'hospitalit et de
loger les pauvres passans allans et venans dans la dicte ville, qui,
pouss d'une furieuse rage et plus qu'un cannibale, sous ce specieux
pretexte de piet et devoir d'humanit, a exerc la plus atroce
barbarie et inhumanit qui se puisse inventer et sortir de la pense
d'un homme raisonnable.

Ce boureau inhumain, par je ne say quelle sorte de friandise,
avoit accoustum d'attirer chez soy les petits enfans de la ville,
qui, surprins par son traitre caquet, se plaisoient d'aller jouer
en sa maison, et par bande et compagnie, comme c'est l'ordinaire
faon de jouer des enfans en bas aage, qui se mnent et se trainent
l'un l'autre en tous lieux pour se recreer ensemble. Par plusieurs
et diverses fois, il les avoit recreez chez soy auparavant qu'il
commenast d'executer sur les pauvres petits son funeste et horrible
dessein; et comme il se mit en fantasie ceste miserable resolution,
il les laissoit entrer et penetrer fort avant dedans son logis sept
 la fois; puis, fermant la porte sur luy, de sept qu'ils estoient,
il en retenoit un et laissoit aller les autres six; et celuy qui
estoit retenu aprs les autres sortis estoit par ce malheureux
homme incontinent esgorg et sur-le-champ hach et mis en pices,
dont partye estoit par luy bouillie, une autre rostie et l'autre
fricasse, se repaissant luy et les siens de ceste cruaut, et en
reservoit quelque reste qu'il faisoit manger le lendemain  la
premire bande de petits enfants qui se venoient jouer en son logis.

Sous ceste friandise, ils se plaisoient  la compagnie de ce cruel
inhumain et ne se pouvoient passer d'y aller et s'y mener l'un
l'autre, comme les enfans s'adonnent volontiers d'aller en lieux o
l'on leur donne quelque chose: si bien que jusques  sept fois ils
se trainent et se portent au malheur en ce maudit logis, et  toutes
les fois il sceust en escarter le plus beau de la compagnie pour le
massacrer et le devorer comme un loup enrag, ou, pour mieux dire,
un vray et parfait loup-garou, de telle sorte qu'il en esgorgea et
devora jusqu' sept. Pendant tout cecy s'estoit vue grande desolation
en la dicte ville de voir les pres et mres chercher, pleurans et
lamentans, leurs pauvres enfans massacrez. On s'enqueste des lieux
o ils ont accoustum d'aller se resjouir ensemble, et ne peut-on
avoir nouvelle de ce qu'ils sont devenus.

Finallement, par le mesme rapport des enfans leurs camarades, on
descouvre le fait, et asseurent qu'entrant six, sept ou huit au
logis de ce faux hospitalier, il en restoit un de leur compagnie qui
se perdoit l dedans, et ne savoient quel il estoit devenu. On le
soubonne du faict et decrette-on aussi tost le coupable, qui est
arrest prisonnier ainsi qu'il se pensoit sauver dedans un cul de
sac. Arrest qu'il est, on prend et saisit ses enfans, l'un desquels,
estant interrog du juge sur le faict que dessus, confessa que la
verit estoit qu'il en avoit esgorg et mang quatre ou cinq, et que
mesme il leur en avoit fait manger. Confrontez devant leur pre,
rendirent mesme tesmoignage, voire, qu'il en avoit esgorg plus
qu'ils ne disoient. Le procs fait et parfait, ce criminel, atteint
et convaincu de telles impietez, est condamn par sentence des juges
des lieux d'estre brusl vif au dit Chaalons.

Appel de ce au parlement de Paris, qui confirme la mesme sentence et
renvoye le prisonnier  son premier jugement. Estant donc de retour
en la dicte ville on procde  l'execution, et est conduit dans la
grande place du March-au-Bled de la dicte ville, et l est attach
avec chanes contre un poteau, despouill nud, fors trois chemises
que les bonnes dames de ce pays-l fournissent ordinairement aux
suppliciez. On commence d'allumer le feu  ses pieds, qui lui brusle
incontinent les entrailles, et, ayant brusl la corde qui luy tenoit
les mains lies, il prend le bois ardant avec les mains et le jette
contre les assistans, faisant des cris et hurlemens horribles comme
d'un homme qui mouroit enrag au milieu des flammes dans lesquelles
il perit, et furent les cendres de son corps dissipes par le vent,
selon la teneur de la sentence.




_L'entre de Gautier Garguille en l'autre monde._

_Pome satyrique._

_A Paris._

M.DC.XXXV[244]. In-8.

          [Note 244: Hugues Gueru, dont les noms de thtre toient
          _Flechelles_ et _Gauthier Garguille_, toit mort depuis
          plus d'une anne, aprs avoir jou pendant quarante ans
          des farces. Il en avoit soixante. Dans les Registres de
          Saint-Sauveur, dit Piganiol (t. 3, p. 386), le convoi de
          Flechel, comdien, est marqu au 10 de dcembre de 1633.]


  Le battelier d'enfer reparoit sa nacelle,
  Rompu sous le faix d'une ame criminelle,
  Lors que Gautier-Garguille, arrivant furibond,
  S'ecria: Passe-moy sans attendre un second,
  Vieillard, et ne permets que deux fois je le die,
  Car je suis de la farce en une comedie
  Qu'on jou chez Pluton. Si tu tardes beaucoup,
  Le moindre des marmots t'y donnera son coup.
  Ce discours depita l'homme  la vieille trongne:
  Tu n'es plus, ce dit-il,  l'hostel de Bourgongne;
  Il ne faut pas tousjours rire et tousjours chanter.
  Icy-bas les esprits ne se pourront flater
  Dans le sot entretien de tes pures fadaises,
  On n'y sert point de noix, de moures[245] ny de fraises,
  Et tu n'y peux tenir un plus insigne rang
  Que de pescher sans fin un grenouiller etang.
  Ne precipite point ta course malheureuse:
  Tu ne saurois manquer cette charge honteuse.
  Gaultier luy repondit: Profane, sais-tu bien
  Que les grands se sont plus  mon doux entretien?
  Un seul ne me voyoit qui ne se prist  rire.
  Ay-je pas mille fois delect nostre Sire?
  Bon Dieu! si tu savois que je suis regret
  Et que l'on a souvent ce propos repet:
  Las! le pauvre Gaultier, h! que c'est de dommage!
  Bref, si je retournois, on me feroit hommage.
  Puis Caron, en riant: Ouy, tu retourneras;
  Cela depend de toy, marche quand tu voudras.
  Il ronfloit en tenant ce discours  Garguille,
  Car il ne laissoit pas de pousser sa cheville
  A l'endroit depec de son basteau fatal.
  Mais Gaultier, en colre: Espres-tu, brutal,
  Que je puisse long-temps tarder en ce rivage?
  Passe-moy vitement, je payeray ton gage;
  Ne te deffie point d'un homme comme moy:
  Je suis tout plein d'honneur, de justice et de foy.
  Lors, entrant au batteau, l'homme  l'orrible face,
  Saisi de ses outils, le conduit et le passe.
  Il demande un denier; mais, montrant ses talons,
  Gaultier dist en riant: Je n'ay que des testons.
  Si tu ne me veux croire, avant que je devale,
  Va-t'en le demander  la trouppe royalle;
  Et cependant, s'il vient quelqu'un mort de nouveau,
  Je le puis bien passer ou le mettre dans l'eau.
  Sinon, viens avec moy chez Pluton et sa garce.
  Tu ne bailleras rien pour entendre la farce.
  Caron, voyant que tout alloit de la faon,
  Jugea qu'il le vouloit payer d'une chanson[246].
  Il dist entre ses dents: Jamais homme du monde
  Sans avancer l'argent ne passera cette onde.
  Garguille, de ce trait tout aise et tout joyeux,
  Le signe en s'en allant et du doigt et des yeux;
  Il l'estime nyais, et, secouant la teste,
  Monstre qu'il duperoit une plus fine beste.
  Cependant il arrive  la porte d'enfer,
  O, frappant comme un sourd, il resonne le fer.
  Il tance le portier, qui rit de sa colre;
  Mais aussi tost qu'il vit l'effroyable Cerbre
  Qui, faisant le custos, y sembloit sommeiller,
  Il passa doucement de peur de l'eveiller:
  Car, n'ayant jamais veu de si terribles suisses,
  Il craignoit d'estre pris aux jambes ou aux cuisses.
  Mais comme il fut devant le palais de Pluton,
  Un huissier rechign luy monstra le baston:
  Quoy! fol outrecuident! quelle effronte escorte
  T'ose bien faire voir le cuivre de la porte?
  Le roy demeure icy; les juges criminels
  N'osent voir sans cong ses louvres eternels,
  Et tu viens hardiment en cette digne place!
  Juge donc le peril o t'a mis ton audace.
  Cela dit, il le chasse, et neantmoins Gaultier
  S'efforce de monstrer des traits de son mestier
  En chantant et dansant, mais enfin se retire,
  Voyant que de ses tours l'huissier ne vouloit rire.
  Aprs avoir err mille detroits nombreux,
  Il se treuve au palais o tous les malheureux
  Vont comparoir devant les majestez sublimes
  De ces trois presidens qui condamnent les crimes.
  Les sergens conduisoient un mechant garnement
  Devant le sieur Minos pour avoir jugement.
  Le fou, qui vit cela, sentit son ame atteinte
  En ce mesme moment de froideur et de crainte,
  Car le juge leur dist: Je croy que vous rvez;
  Pourquoy n'amenez-vous ces autres reprouvez?
  Veux-je pas  chacun prononcer sa sentence
  A la proportion de son enorme offence?
  Ce fut l qu'en fuyant nostre pauvre Gaultier
  Monstra qu'il n'estoit pas le fils d'un savetier.
  Avoit-il pas grand tort de passer les devises,
  Puis que les champs heureux  ses fautes remises
  N'estoient pas deniez? La curiosit
  Apporte bien souvent de l'incommodit:
  Il le reconneut bien, car il jura ds l'heure
  De ne retourner plus o le juge demeure.
  Quand il fut arriv dans ces prez o les fleurs
  Conservent  jamais l'eclat de leurs couleurs,
  O cent flots argentez arrosent les herbages,
  O l'air purifi n'a jamais de nuages,
  Et o l'on ne voit point changement de saison
  Dans l'ordre qu'y fait voir l'eternelle raison,
  Il se coucha tout plat sur l'herbe et les fleurettes,
  Mais il tesmoigna bien, par mille chansonnettes,
  Le plaisir qu'il avoit d'estre hors du danger.
  Tabarin, le voyant, s'en vint le langager[247],
  Jugeant  sa faon que c'estoit un bon drole,
  Et qu'ils avoient t nourris en mesme ecole.
  Je ne m'estonne point s'ils se firent acueil,
  Car toujours le pareil demande son pareil.
  Si tost que Tabarin eut fait la connoissance[248],
  Garguille s'ecria: Que j'ayme ta presence!
  Incomparable esprit, subtil, facetieux,
  Personne ne te hait sous le bassin des cieux;
  Que j'ay pris de plaisir  lire ton beau livre!
  Je n'avois autre soin, autre bien, que de suivre
  Tes beaux enseignemens, qui sont poudrez d'un sel
  Tel que nos devanciers n'en goustrent de tel!
  L'autre,  qui ce discours sentoit comme du baume,
  Et qui n'eust tant pris la lecture d'un pseaume,
  Se voulut informer des bons garons du tans
  Et de ce qui s'est fait depuis vingt ou trente ans;
  Mais Orfe parut marqu de mille playes
  Qui font encore voir si les fables sont vrayes.
  Quand Garguille eut apris que c'estoit ce rimeur:
  Nos potes, dit-il, sont bien d'une autre humeur;
  Ils ne se feront point mettre le corps en pices
  Faute d'aimer la femme: ils ont tous leurs matresses,
  Et plustost deux que trois. A ces mots Tabarin
  Ayant trouv du goust, fist un ris de badin;
  Mais Gautier, s'ennuyant de se voir inutile,
  Dist qu'il vouloit monstrer comme il estoit habile,
  Si tost qu'il auroit sceu les agreables lieux
  O les comediens font admirer leurs jeux.
  Alors, sans differer, il courut sur les friches
  Pour voir en toutes parts s'il verroit des affiches;
  Mais quand il n'en vit point, et qu'il fut asseur
  Que l son bel esprit seroit moins admir
  Que parmy les humains, il se change en tristesse,
  Fasch de n'y voir pas rire de ses souplesses.
  Il court de tous costez, hurlant  tout moment
  Un discours qui ne dit que: Paris! seulement.
  Il se met sur un mont o vainement il tache,
  Plant sur ses orteils, d'aviser sainct Eustache[249].
  Un esprit politique, ayant tout ecout,
  Le voulut faire boire au fleuve de Leth,
  Afin que des humains il perdt la memoire:
  C'estoit vouloir sans soif forcer un asne  boire,
  Car Gautier repondit que seulement aux bains
  On se servoit de l'eau, et pour laver les mains.
  Il s'enfuit sur ce point, dpassant d'une lieue
  L'esprit, qui, moins subtil, est encore  sa queue.
  Je jure mon cornet qu'il aura beau courir,
  Le fou ne boira pas, et deust-il en mourir.
  Il marque de ses piez la terre qui raisonne,
  Et fait voir en sautant qu'un foss ne l'etonne.
  Chacun juge l-bas,  le voir si leger,
  Que son mestier estoit d'apprendre  voltiger.
  Il a jambes de cocq et tout le corps si graisle
  Que le vent pourroit bien l'emporter sur son aisle;
  Mais c'est trop guarguill: si quelqu'un le veut voir,
  Qu'il aille  l'autre monde; il s'y fait prevaloir,
  Ayant enfin guaign l'azile d'une roche
  O je ne pense pas que jamais on le croche.

          [Note 245: De mres.]

          [Note 246: On connot sur cette expression: _payer
          quelqu'un d'une chanson_, le joli conte que Bonaventure des
          Priers a imit du Pogge.]

          [Note 247: Cette rencontre de Gauthier Garguille et de
          Tabarin dans les enfers donneroit  croire que celui-ci
          n'avoit pas longtemps joui de la fortune qu'il s'toit
          faite avec Mondor, son matre, et que sa mort funeste,
          dont nous avons parl dans une note de notre dition des
          _Caquets de l'Accouche_, p. 250, avoit suivi de prs
          l'anne 1630, o nous commenons  voir Padel le remplacer
          sur les trteaux de la place Dauphine. Ce dernier farceur,
          nomm dans une pice de notre tome 3, p. 151, est donn
          comme successeur de Tabarin dans l'avertissement de
          l'_Amphitrite_, pome de nouvelle invention, 5 actes en
          vers, par M. de Monlon, Paris, veuve Guillemot, 1630,
          in-8.]

          [Note 248: Tabarin n'avoit gure besoin d'entrer en
          connoissance avec Gauthier Garguille, s'il est vrai que
          celui-ci et pous sa fille. (Piganiol, t. 3, p. 386.)]

          [Note 249: C'est  la pointe forme par le chevet de cette
          glise, auprs du petit pont jet sur l'gout, et qui
          s'appeloit Pont-Alais, que les comdiens venoient en bande
          faire leur montre. Nous avons dj parl, d'aprs des
          Priers, du farceur qui,  cause de cela, avoit pris le
          surnom de Pont-Alais.]




_Les estrennes du Gros Guillaume  Perrine[250], presentes aux dames
de Paris et aux amateurs de la vertu._

          [Note 250: Ce n'est pas ordinairement avec Gros-Guillaume,
          mais avec Gauthier Garguille, que Perrine est mise en
          scne. Dans les pices o ils figurent ensemble, elle est
          donne pour femme de ce dernier. V. surtout l'une des plus
          curieuses, dj cite par l'abb de Marolles (_Mmoires_,
          1656, in-fol., p. 31), et rimprime par Caron dans son
          recueil de facties: _La farce de la querelle de Gauthier
          Garguille et de Perrine, sa femme, avec la sentence de
          sparation entre eux rendue  Vaugirard, par a, e, i, o, u,
           l'enseigne des Trois-Raves._--V. sur ces farceurs notre
          dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 277-282, notes.]


PERRINE,

Estant ces jours passez proche voisin de nos chenets, croquetant le
marmouset[251], pensant tromper la rigueur de l'hyver par l'humble
radication d'une chaleur igne qui me donnoit sur la place Maubert
(au moins, dis-je,  la Grve[252] de mes jambes), il me souvint
que ceste anne commenoit  prendre fin, et que le dernier jour
d'icelle servoit de veille au premier de l'anne prochaine, et que
pareil jour la coustume, autant ancienne que louable et bonne, estoit
d'estrener ses amis, et qu'entre tous ceux que j'ayme en ce monde tu
as pris le supresme degr; toutefois ces considerations, assembles
comme une botte d'allumettes ou de carottes, m'ont fait resoudre de
t'estreiner  ce beau jour de l'an. Mais ceste resolution ne m'a de
rien servy, d'autant que, quand j'ay song  ce que je te donnerais,
'a bien est le mal: car mon imaginative chancelloit (sans tomber
toutes fois) tantost de tantost del, car je meditois ainsi que de
presenter des poids succrs, du pain d'espice, un petit chou, un pain
de mouton[253], une rissolle, un bissecuit ou un macaron, cela ne te
convenoit point, n'estant point friande.

          [Note 251: Peut-tre est-ce le cas d'adopter, pour la
          locution _croquer le marmot_, dont celle-ci n'est qu'une
          variante, l'tymologie qu'on trouve dans le _Ducatiana_, t.
          2, p. 489. _Croquer le marmot_, ce seroit, d'aprs cette
          explication, charbonner des bonshommes sur les murs en
          attendant quelqu'un, ou par dsoeuvrement. D'autres veulent
          y voir une allusion aux amants morfondus qui, faisant le
          pied de grue  la porte de leurs matresses, se consoloient
           baiser le marteau sculpt en marmot grotesque. Cette
          opinion peut se justifier par la miniature d'un roman du
          XVIe sicle, reproduite dans le _Bibliographical Decameron_
          de Dibdin, t. 1, p. 216, o l'on voit un jeune homme
          _baisant_ ainsi le _marteau de la porte_ de la maison
          o demeure sa dame; et aussi par plus d'un passage des
          auteurs du XVIe et du XVIIe sicle, notamment par une
          phrase de la comdie des _Petits matres d't_ (1696),
          qui nous reprsente ces Narcisses modernes passant l'hiver
           se morfondre sous les fentres des dames et  _baiser
          les marteaux de leurs portes_.--Dans la _Comdie des
          proverbes_ (acte 2, scne 5), Fierabras dit: Je leur feray
          croquer le marmouset.]

          [Note 252: Il n'est pas besoin de faire remarquer le jeu
          de mots qu'il y a ici sur l'espce de grandes bottes, ou
          gutres de cuir, qu'on appeloit _grves_.]

          [Note 253: Le _pain mouton_, dont Le Grand d'Aussy a
          oubli de parler dans le chapitre qu'il consacre au
          _pain_ (_Vie prive des Franois_, 3e section), toit,
          suivant Furetire, une sorte de petits pains saupoudrs
          de grains de bl que les ptissiers faisoient le jour des
          trennes et que les valets donnoient aux petits enfants.
          Les auteurs du _Dictionnaire de Trvoux_ trouvent dans ce
          mot une altration du mot _panis mutuatus_, qui se lit
          dans quelques vieux cartulaires. Ce sont, disent-ils,
          de petits prsents que les pauvres font aux riches, qui
          tiennent moins du don que de l'emprunt. Il (ce pain) est
          sem de petits grains de bl, qui sont le symbole de la
          multiplication, pour figurer le profit qu'on espre d'en
          tirer. L'abb de Marolles, dans sa traduction des _Quinze
          livres des Deipnosophistes_ d'Athne (Paris, 1680, in-4),
          ouvrage o l'on ne s'attendoit certes pas  trouver pareil
          renseignement, parle (p. 39) d'une femme qui couroit de son
          temps les rues de Paris en vendant du _pain mouton_, et qui
          s'toit fait, pour le crier, un air tout particulier.]

De te donner une pirouette de bois, un bilboquet de sureau[254], une
poupe de platre, un chiflet de terre et un demy-seinct de plomb,
rien de tout cela, car tu n'es plus un enfant. De te donner de
l'argent monnoy, non, car c'est en manire d'aumosne  des pauvres
gens.

          [Note 254: Depuis Henri III, dont ce fut, comme on sait, le
          jouet favori (V. Journal de l'Estoille, juillet 1585), le
          _bilboquet_ toit rest de mode, si bien qu'en 1626, le duc
          de Nemours, fort expert en tous les amusements, rgla pour
          les ftes du Louvre un _Ballet des bilboquets_ (_Mmoires_
          de Michel de Marolles, t. 1, p. 134).]

De t'estrener aussi d'abits, demy-ceint d'argent, d'anneaux, de
bagues et joyaux, tout beau! je n'y vois goutte en ceste grande
perplexit d'esprit. Je me suis advis que, si je te faisois
estreine, il falloit qu'elle fust pour toute ta vie, sans recommencer
si souvent: car je te diray en passant que ce n'est gure ma coustume
de donner; toutesfois, ma bource en est toute grasse et use.

Mais aussi de te faire un don si signall que je te donnasse tout ce
que tu aurois besoin tout le long de ta vie, h! il me faudroit aller
aux Indes querir de la terre  Bertran[255] pour y satisfaire. Joint
que, quand j'aurois le Mont-Senis en ma possession aussi couvert d'or
comme est de neige cest yver, cela n'y feroit rien.

          [Note 255: L'or.--Ne l'appeloit-on pas ainsi parceque
          l'Inde, contre de l'or, toit aussi le pays des singes,
          auxquels, selon Mnage, on toit d'usage de donner le nom
          de Bertrand?]

Car pour tout l'or du monde l'on ne peut acheter la sant, le
bonheur, l'amiti et autres choses necessaires  la vie. H! quoy
doncques! seray-je frustr de mon dessein? Non, ce dit ma raison;
d'autant que tout ce qui ne se peut effectuer par nostre pouvoir,
sans le pouvoir d'autruy, se doit parfaire par prires et souhaits.
C'est pourquoy je t'ay compos ceste estreine, toute pleine de
prires, de desirs et souhaits que j'adresse  celuy qui te peut
donner tout ce qu'auras de besoin en toute ta vie. Par ainsi, je
crois avoir satisfait  ma pretention. Que si quelqu'un dit que
cela ne t'enrichira gure, je respons que ce sont les meilleures
estreines: on en void la pratique pour exemple.

On dit au jour de l'an: Bonjour et bon an; esternu-on, Dieu vous
croisse, Dieu vous face bonne fille; au matin, bon jour; la nuict,
bonsoir; aprs midy, bon vespre; au repas, prou-face; aux rencontres,
Dieu te gard; si quelqu'un s'en va, Dieu te conduise, et plusieurs
comme cela. Ce sont les meilleures estrennes.

Il ne reste plus maintenant de te prier de les avoir pour agreables,
et de croire que je les ay faites du mieux qu'il m'a est possible.
Toutesfois, si par la vivacit de ton bel esprit tu recognois quelque
chose y manquer, je te prie d'y suppleer par ta diligence et de
faonner tes desirs  ta volont: car les desirs sont de telle nature
qu'ils prennent telle nature que l'on veut.

Or, ainsi comme je me suis tenu fort heureux depuis le jour que j'eus
fait ta cognoissance, quand tu estois de Barisienne Parisienne, aussi
m'estimerois-je heureux si tu loges ce present seulement dans quelque
trou de soury du cabinet de tes bonnes graces, et, pour me combler de
felicit, de m'accepter  ceste qualit,

                                                  Perrine,

                                      Vostre trs humble serviteur.

                                             GUILLAUME LE GROS.

  Les biens dont le ciel m'a fait part
  Je vous presente en bonne estreine:
  C'est le corps et l'esprit gaillard
  Qui  vous servir prendra peine;
  Quant est de richesse mondaine,
  Sans mentir, ne vous puis faire offre,
  Car ma personne, chose certaine,
  Ne mit jamais escus en coffre.




_La lettre consolatoire escripte par le general de la compagnie des
Crocheteurs de France  ses confrres, sur son restablissement au
dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf, naratifve des causes de son
absence et voyages pendant icelle. Translate de grec en franois par
N. Horry, clerc du lieu de Barges en Bassigny._

1612. In-8[256].

          [Note 256: Ce petit clocheteur, ou _crocheteur_, comme
          le peuple l'appeloit par altration, avoit t enlev du
          sommet de la _Samaritaine_  cause des _pasquils_ qui se
          publioient sous son nom. Concini, ne pouvant dcouvrir le
          vritable auteur de ces libelles, presque tous dirigs
          contre lui, avoit cru bon de s'en prendre  cette petite
          figure, qu'on en faisoit l'diteur responsable. Le coup
          d'tat eut lieu  propos d'un de ces pasquils en forme de
          harangue que le clocheteur toit cens dbiter au peuple.
          V. _Premire continuation du Mercure franois_, in-8,
          1611, p. 37.--On se moqua beaucoup dans le public de cette
          singulire vengeance du ministre. V. plus haut, p. 27, la
          pice qui a pour titre _Songe_. Aussi, l'anne suivante,
          le petit _clocheteur_ toit-il rtabli, et donnoit matire
           la pice, trs rare aujourd'hui, que nous reproduisons.
          Cette affaire a t raconte sommairement par M. Bazin dans
          son petit volume _la Cour de Marie de Mdicis_, p. 100.]


_Hc sunt arma Bacchi._

Messieurs et confrres, je say que ma longue absence, provenue
de la privation et de la cheute du magnifique et honorable sige
auquel j'estois install au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf,
vous a caus une grande tristesse et fascherie, principalement lors
que l'eaue provenante du bois tortu vous a manqu, pour avoir est
egarez comme soldats qui ont perdu leur capitaine, comme brebis
depourveues de pasteur, ne sachans o chercher pasture. Aussi
vous, aprs avoir est privez de ma presence, avez est fourvoyez
de vostre chemin accoustum d'aller sacrifier au dieu Bacchus,
changeans  chacune heure de lieux o se faict ordinairement le
service du vin, selon les recits qui vous estoient faicts des lieux
o gisoit le meilleur de ce qui vous fortifie  porter voz charges
accoustumes, lequel changement vous estoit caus par les porteurs
d'eaue, voz ennemis et malvueillans, en ce que ne mettez point en
oeuvre de leur marchandise, si ce n'est contre vostre volont et
lorsque le pouvoir d'avoir aultre marchandise plus agreable vous
default; pour eviter la compagnie des quelz, ensemble de ceulx qui,
en vertu de certaine ordonnance et reglement faict en ceste ville,
font perquisition et recherche des bourgeois, entre les quelz,
_subauditur_ des cornus, vous tenez les premiers rangs, qui vont aux
cabarets et tavernes pour y travailler des maschoires et arrouser
leur gosier, craincte qu'il ne se desseiche par trop, quittans 
cest effect leurs domicilles, o ilz pourroient faire pareil travail
et arrousement de gousier, vous estes contrainctz de faire le dict
changement  fin de n'estre inquietez en si honorable exercice, tous
les quels troubles et perturbations vous estoient causs par le
moyen de mon absence, qu'estimis debvoir durer jusques aux kalandes
grecques prochaines. Tellement que mon retour vous affranchira de
telles inquietudes et apportera une grande joye et contantement non
seullement  vous, mais aussi  plusieurs marchans qui tiennent
leurs boutiques et vendent leurs marchandises sur le dit Pont-Neuf,
comme vendeurs d'allumettes, arracheurs de dents, crieurs de poudre
pour faire mourir les rats et les souris, venderesses d'herbes,
et aultres marchans de semblable ou plus grande qualit, mesmes 
messieurs les couppeurs de bourses[257], qui me sont desj venus
veoir pour tesmoigner l'aise qu'ils ont de mon restablissement et
la perte qu'ils ont encourue par mon absence, me prians de ne leur
estre contraire, et que, quand je les verray exercer leur mestier,
je n'en dise mot; ce que je leur ay promis, et en recompence m'ont
donn asseurance de ne jamais coupper les vostres, du moings celles
qui vous touchent de plus prs. En sorte que je recognois mon retour
estre applaudi d'un chacun, voyant la grande multitude de peuple
dont je suis accompagn durant le jour, et le grand nombre d'osteurs
de manteaux qui ne m'abandonnent de loing la nuict. Aussi ce m'estoit
chose trs dure d'avoir est sans cause depossed de ce mien trosne
par l'envie et poursuitte de la Samaritaine, sur le donn  entendre
qu'elle auroit faict comme jalouse que j'estois au dessus d'elle,
estant de l'humeur des autres femmes qui vueillent dominer et estre
au dessus des hommes (except au combat de la couche, o elles
souffrent estre au dessoubs, pour leur commodit), ayant propos
et mis en faict que son renom estoit aneanty par le moyen du mien,
qui,  cause de ma grande constance et integrit, estois tousjours
accompagn de plusieurs, mesme de grands seigneurs, en sorte qu'on
ne tenoit plus compte d'elle, laquelle, oultre ce, auroit remonstr,
afin de parvenir  son intention, qu'elle ne pouvoit dormir  seurt,
craincte que je ne luy laissasse tomber sur la teste le marteau que
je tenois entre mes jambes, par le moyen du quel je lui rompois la
teste quand je sonnois les heures[258]; aussi que j'estois illec
inutil, amusant une grande partie de peuple auquel je faisois perdre
temps, joinct que je portois scandal  plusieurs,  cause des plumes
qui estoient et sont encores  present au dessus de mon bonnet, qui
denotoient et signifioient qu'il y avoit bien des oiseaux et cocus
en ceste ville, et portois les armoiries d'iceux et de vous, mes
confrres, derrire mon dos[259], ce qui occasionnoit plusieurs de
ceste qualit de se fascher en eux-mesmes et de battre leurs femmes,
ou les laisser battre par le bas  ceux qui vouloient entreprendre
telle besoigne. Sur lequel donn  entendre j'aurois est desmis
et depossed de l'honnorable charge  laquelle j'avois est esleu,
bien que je m'y sois gouvern avec telle modestie que je ne pense
avoir donn subject  quelque muet que ce soit d'en parler, la
faulte ne debvant estre impute  moy s'il y a eu quelques bourses
couppes  mes spectateurs, m'ayant est impossible,  cause de la
multitude du peuple dont j'ay est tousjours entour, de prendre
garde sur un chascun; aussi que, les appercevant, je n'en osois
dire mot, de craincte qu'ils me jettassent en la rivire, cela leur
estant facille, ou me feissent quelque autre tour irreparable, ce
qui servira de responce aux deux vers suivans, que nos ennemis ont
propos contre mon integrit, qui sont:

  _Aussi qui souffre un crime estre faict par autruy,
  S'il le peut empescher, offence autant que luy._

          [Note 257: Les voleurs toient toujours nombreux autour de
          la Samaritaine,  cause des bons coups qu'ils pouvoient
          faire dans la foule des badauds attirs l par les
          clochettes du Jacquemard mis ici en scne. V. notre t. 3,
          p. 148, note.]

          [Note 258: Ce dtail confirme ce qu'on lit dans la
          _Continuation du Mercure_,  savoir que le petit clocheteur
          toit debout sur une cloche, qu'il frappoit aux heures et
          aux demies avec un marteau plac entre ses jambes.]

          [Note 259: Allusion aux crochets que les crocheteurs
          portent sur leur dos, et dont la forme, assez semblable 
          celle des _ailes_ d'un ange, toit cause qu'on les appeloit
          _Anges de Grve_. V. sur cette expression populaire la
          citation d'un passage de l'_Eugne_ de Jodelle,  la p. 179
          de notre t. 3.]

Car avec raison on ne me peut accuser d'avoir et adherant  leurs
mesfaitz et larcins, puis que la verit est que je n'ay oncques
particip  iceulx, et ne l'eusse voulu faire, ayant mieux aim humer
le vent et me rassasier de la contemplation de ces maquignonnes
de corps humains qui  chasque moment passent devant moy, allans
querir de quoy occuper et mettre en besoigne les racommodeurs de
bas, qui est aujourd'huy un des meilleurs mestiers qui soit dans
Paris[260]: car, bien qu'il en soit en grande foison, si est-ce que
voullans travailler, ilz trouvent de la besoigne suffisante pour
combattre la paresse. Mais, pour continuer mon premier discours et
vous narrer les beaux voyages que j'ay faict pendant mon absence
de ce lieu, vous serez assurez que, me voyant contre tout droict
et equit depossed de mon sige par l'artifice de la Samaritaine
et aultres nos ennemis, et nottamment par les ramasseurs de pices
par les boues, nos adversaires, sur ce qu'ils pretendent que
souventes fois, en exerant vos nobles charges, vous entreprenez sur
leur trafficq, et ramassez comme eux toutes les pices et hardes
que trouvez par les rues, mesme aussi par les maistres escureurs
de privs, qui disent que sans leur sceu et consentement vous
allez ordinairement evacuer lesdits privez, prenans la marchandise
provenante en iceux, que vendez cherement aux vendeurs de moustarde;
sur lequel different ils disent y avoir desj eu sentence  leur
profit, portant permission de faire saisir et arrester entre vos
mains la dite marchandise, et la bailler en garde et senteur  vos
nez. Voyant telles menes et entreprises faictes contre nous et au
prejudice des privilges qui de tout temps, mesmes quinze cens ans
auparavant la creation du monde, ont est accordez  nostre societ,
et desquels elle a tousjours jouy paisiblement ou contentieusement,
j'aurois prins resolution, aprs les protestations par moy faictes
et contenues en la complainte que j'ay ds lors baille par escript,
d'entreprendre quelque voyage lointain, encores que je fusse saisi
d'un grand cathaire qui m'estoit descendu sur le talon gauche, dont
le mal que voyez que j'ay encores  present aux genoulx a pris
origine, et lequel cathaire estoit provenu de colre qui me causoit
une hydropisie, pour laquelle appaiser il failloit qu' chacun quart
d'heure j'avalasse quatre demy-septiers de jus de raisins,  prendre
laquelle medecine si souvent plusieurs damoiselles eussent et bien
empesches. Donc, estant en tel equipage, et voyant qu'il ne m'estoit
possible d'aller  pied, et moins  cheval, veu que l'un des
secretaires du maistre des basses oeuvres[261], qui m'en avoit promis
un, me manqua, je m'advisay de me servir de mes aisles et voller o
le vent me conduiroit; ce qu'ayant faict, et pouss d'un bon vent du
derrire, le destin me favorisa tant qu'en moins de huict jours je
me serois trouv au royaume de Crocambruse, situ dix lieues trois
quards et demye aulne au del du bout du monde, pays fort fertil et
abondant en orties, chardons et espines, sur lesquels croissent des
fruicts admirables et fort rassasians. Me trouvant auquel pays, je
fus fort estonn pour veoir l'estrange et sauvage faon des habitans
d'icelluy, les moindres d'iceux ayans plus de deux cens pieds de
mouches de hauteur, tous vestus de nudit, les femmes portant barbes
comme les hommes, mais plus bas toutes fois, n'estans honteuses
de les monstrer, et les lieux o elles croissent, comme font les
femmes de par de, qui ne les monstrent qu'en cachette; mesme y en
a plusieurs qui vueillent gaigner gros pour les communiquer, comme
si c'estoit chose pretieuse. Neantmoings, je trouvay iceux habitans
fort debonnaires et humains envers les estrangers: car, voyans que
je n'entendois leur langage, et cognoissans  mes habits de quelle
patrie je pouvois estre, me donnrent pour truchement un jeune homme
franois qu'ils disoient y avoir trois cens ans estre venu audit
pays, lequel jeune homme, par sa bienvueillance et peine, m'enseigna
et feist entrer en mon dur cerveau le langage d'icelluy pays; ayant
laquelle science je fus plus joyeux que ne seroit un riche homme qui,
sans y penser, trouveroit une espingle en son chemin: car le roy
dudit pays, sur les recits  lui faicts de mes comportemens et beaux
exploicts de dents, me voulut avoir pour estre le premier intendant
de l'escumerie de ses pots, ayant lequel office je fus chery et
honor de tous ceux de sa cour, et principallement des lacquais et
ratisseurs de navets, qui n'osoient tremper leur pain au pot sans ma
permission. Mais, comme on dit en commun proverbe, _Extrema gaudii
luctus occupat_, car quelqu'un desdits lacquais, auquel j'avois
refus l'entre et l'approche du pot, trouva invention de me faire
desmettre de ceste charge, sur le rapport qu'il feist au roy que
j'estois de mauvaise vie et que j'avois est banny de mon pays avec
privation d'une honorable charge que j'y avois. Ce neantmoings le roy
me voulust bailler un autre office, qui estoit d'estre premier vallet
de pied d'un des commis du principal tournebroche de sa cuisine, ce
que je refusay, obtemperant au desir qui me poignoit de revoir ma
patrie, qui ne se peut jamais oublier, ainsi qu'il se peut cognoistre
par les deux vers suivans du pote Ovide:

  _Nescio qua natale solum dulcedine cunctos
     Ducit et immemores non sinit esse sui._

          [Note 260: Les filles de joie firent de tout temps leurs
          caravanes sur le Pont-Neuf. V. _le Tracas de Paris_ de Fr.
          Colletet. Il avoit hrit pour cela du dicton populaire
          qui, avant sa construction, avoit cours  propos du
          Grand-Pont, ou Pont-au-Change. V. _Description de la
          ville de Paris au XVe sicle_, par Guillebert de Metz,
          publie par M. Le Roux de Lincy, Paris, Aubry, 1856, p.
          55. Chamfort raconte une jolie anecdote au sujet de ce
          dicton, qui veut, comme on sait, que toute personne passant
          sur le Pont-Neuf y rencontre une de ces dames, un moine
          et un cheval blanc. Deux femmes de vertu trs moyenne le
          traversoient. Le cheval passe, puis le moine. L'une des
          deux en fait la remarque.--Mais ce n'est pas assez, dit
          l'autre.--Oh! pour le reste, rplique la premire, nous
          savons toutes deux  quoi nous en tenir. Le proverbe toit
          deux fois vrai ce jour-l.]

          [Note 261: Les _matres des basses oeuvres_ toient ces
          _maistres escureurs de privs_ dont il vient d'tre parl.
          On les appeloit aussi _maistres Fifi_. V. Le Duchat, notes
          sur Rabelais, dit. in-12, 1732, t. 2, p. 197.]

Ayant donc tel desir, et considerant la dignit que j'obtenois en ce
lieu, dont j'avois est contre toute raison deprim, me persuadant
que la longueur du temps auroit faict appaiser la colre et animosit
qu'icelle Samaritaine et autres noz ennemis avoient conceu contre
moy, et ayant eu advis que tous les cabaretiers et taverniers
soustenoient nostre party,  cause que prenez et acceptez plustost
de leur marchandise que de toute autre, je pris resolution de m'en
retourner par de; ayant faict la quelle entreprise et desj faict
une grande partie du chemin, quatre du nombre des Quinze-Vingtz me
rencontrrent, m'aians apperceu et recogneu de loing, les quelz
disoient me cercher et avoir lettres  moy adressantes et escriptes
de la part de la Samaritaine, qu'ilz me baillrent, les quelles ne
pouvant lire, un d'iceulx m'en fit lecture, par les quelles icelle
Samaritaine s'accusoit de perfidie et recognoissoit mon innocence,
me priant de venir reprendre ma place auprs et au dessus d'elle,
m'exprimant les accidents  elle survenus depuis mon absence,
et entre autres, comme l'eau de son puits avoit est saisie, et
arreste fort longtemps au mois de janvier dernier, en sorte qu'elle
n'en pouvoit tirer et avoir aucune goutte[262], lequel arrest elle
estimoit avoir est faict  ma requeste. Ayant entendu la lecture des
quelles lettres, je fus saisi d'une telle allegresse que j'oubliay
une botte d'allumettes que j'avois achepte pour faire present 
quelques uns par de pour procurer mon restablissement, et ds lors
consenty main leve estre faicte  icelle Samaritaine de l'eaue de
son puis, qui luy avoit est arreste; puis je feis en sorte qu'en
peu de temps j'accomplis le voyage de mon retour en ceste ville, o
estant, sur l'instante requeste d'icelle Samaritaine et protestations
par elle faictes de ne me plus inquieter, je me suis reintegr en
mon magnifique sige, n'ayant toutes fois voulu monter si hault que
j'estois, afin d'eviter l'orage des vents et la peine de sonner les
heures, qui m'estoit une grande charge et empesche de pouvoir dormir
 mon aise,  cause qu'il falloit sonner aux heures precises; ayant
choisi le lieu o je suis  present, qui est encores au dessus de la
Samaritaine, mais bien plus proche d'elle que le premier o j'estois,
laquelle, depuis que j'y suis, m'a monstr toute amiti, et confesse
que la raison pour laquelle elle m'avoit faict deposseder n'a est
qu' cause que j'estois trop loin d'elle: car les femmes desirent
estre visites de prs, estant impossible de les contenter de loin;
 la sollicitation de laquelle j'ay mis bas mes aisles en signe de
paix, m'estant content de prendre pour toutes armes la bouteille
que je tiens entre mes mains, sachant bien que chacun de vous est
ordinairement arm d'un verre garny du breuvage qui vous fortifie
le corps et la voix pour porter et crier vos charges, des quelles
estant despetrez, tant vous estes ennemis de paresse, et pour ne
demeurer inutils, vous prenez une charge de vin, qui vous semble
plus facille que celle de cottraicts; de quoy je vous loue, croyant
que les taverniers et cabaretiers en font de mesme, vous enjoignant
de continuer en si bon exercice, et vous asseurer qu'envers tous vos
ennemis je seray d'icy  quinze cens ans, comme je suis  present,

                         Messieurs et confrres,
            Vostre trs-asseur protecteur et defenseur,

                                   JACQUEMART HUMEVENT[263].

          [Note 262: Boisrobert, dans sa charmante pice _l'Hyver de
          Paris_, nous parle ainsi de la Samaritaine, gele par les
          grands froids:

               La Samaritaine, enrhume,
               N'a plus sa voix accoutume;
               Sa cruche, pleine jusqu'au fond,
               Ne verse plus d'eau sur le pont.]

          [Note 263: Plusieurs annes aprs le rtablissement du
          petit clocheteur, mais nous ne savons  quelle poque au
          juste, la Samaritaine perdit encore sa sonnerie. Elle s'en
          plaint ainsi dans les _rimes redoubles_ de d'Assoucy:

               Je n'etois pas si defroque
               Du temps que messieurs les laquais
               Et mes paladins sans haquets
               Pour moi quittaient Margot la fe,
               Cartes, et ds et bilboquets...,
               Les enfants les marionnettes,
               Les polissons les ricochets,
               Les courtisans leurs gaudinettes,
               Et mes filoux leurs tourniquets,
               Et que messieurs portant serpettes,
               Mes valeureux taille-goussets,
               Dont les mains gourdes, en pochettes
               Se rechauffent  peu de frais,
               Venoient our de mes clochettes
               Les tons si doux et si parfaits.]




_Les plaisantes Ephemerides et pronostications trs certaines pour
six annes._

_A Sifla, par Jean Beguin._

1619. In-8.


AUX LECTEURS.

Les amys, je vous ay escrit dernierement par l'ordinaire du monde
o je suis  presant. Je vous donnay advis en partie de ce qui se
passoit de de; mais, n'ayant receu aucune de voz nouvelles, et
craignant, par rencontre, quelques sinistres esprits de contradiction
qui vont errant par les chemins effroyables d'entre vous et cest
autre monde o je reside, j'ay depesch ce courrier d'Eolle, lequel
m'a promis, moyennant salaire, d'aller aussi vite qu'une barque
de sel qui monte de Marseille  Lyon, qui me fait  croire que,
moyennant ces diligences, vous recevrez aussi promptement ces miennes
Ephemerides, autant plaines de verit comme je suis plain d'affection
de vous rendre service et plaisir, tant en ce monde qu'en l'autre; et
si je recognois que vous y preniez plaisir, je continueray  vous
faire part de tout ce qui se passera de de, protestant que je ne
desire autre que d'estre pour jamais vostre plus affectionn,

                                                       RAMONNEAU.


Aprs quelques jours que j'eu demeur en l'autre monde, je fus pri
d'une deesse celeste d'aler faire le promenoir des douze maisons o
les douze signes prennent lougis les uns aprs les autres; mais,
avant qu'aller en ces quartiers, qui sont dangereux, quelque bon
genie me conseilla de prendre de l'essence du mercure bien broye
avec l'huyle de Tipetoto, et le tout destremp avec du nectar et de
l'ambrosie, et m'en froter toutes les extremit des parties de mon
corps, de peur de courir la risque de Phaeton et d'Icare; ce que je
fis, et ay faict un voyage autant admirable que vous sauriez dire,
et avec autant de contentement que jamais j'aye receu tant en ce
monde qu'en l'autre: car je say tout ce qui peut advenir durant six
annes, ayant eu l'heur de voir oeil  oeil tous les signes celestes,
et de savoir au vray ce qui doit arriver durant six revolutions,
qui me fait  croire que ceux qui vous font entendre par la voye
de certaine astrolabe, sphre, globes et mapondes, qui ont en voz
quartiers des predictions frivolles, et cependant ne savent eviter
ce qui leur advient, sont gens plus plein de mensonge que de verit,
et plus enclins  leurs proffits que non pas au vostre; de sorte
qu'il faut dire avec l'Italien: _Non te fida  ne sara inganato._

Sachez doncques que durant six annes consecutive sera plus
d'eclipses de bourses que non pas de lune, dont plusieurs pauvres
gens seront dolents d'estre frustrs du nombre d'or. La conjonction
de Jupiter avec Venus durant l'anne presante, 1619, promet une
certaine pluye d'or amene dans les nues du cost du Peru, qui
doit tumber aux bources de quelques cupides avaritieux, lesquels
souffriront les peynes que justement ils auront merit, et
cognoistront  la fin que chacun doit demeurer en paix: _Et que ben
sta non si mova._

Venus, en la huictiesme, la pluspart du printemps promet qu'une bonne
partie des femmes et filles joueront plustot  l'homme[264] qu'au
vingt-quatre; aussi les bastellires donneront plus de coups de cul
et remuement de fesses pour un liard que les courtisannes de Paris ne
feroyent pour dix escus: _Rencontro di dona, captiva fortuna._

          [Note 264: Le jeu de l'_hombre_, mot qui, en espagnol, veut
          dire _homme_. On a fait sur ce jeu et sur les termes qu'on
          y emploie plus d'une quivoque du genre de celle qui se
          trouve ici. On lit, par exemple, ces six vers, dans une des
          lettres de Boursault (t. 2, p. 76).

                       Une fille jolie et de condition,
               De qui le jeu de l'_hombre_ est l'inclination
               S'crioit l'autre jour d'une voix assez forte:
               Eh! mon Dieu! que je joue avec peu d'agrment!
                       Quoy, faut-il qu'eternellement
                       Rien ne m'entre en ce que je porte!]

La temperature des saisons et temps, durant ces six annes, sera
si bonne et propre pour les biens de la terre, que nous aurons
grandes abondances de bleds, vins, fruicts, legumes et bestail, et
generalement de tout ce qui est pour la nourriture de l'homme,
en manire que toutes sortes de vivres seront  un grand march,
speciallement par la France. Plusieurs usuriers se mettront au
desespoir  l'occasion de l'abondance; mais je voudroy qu'ils fussent
desj _tutti impicata_.

Durant ces six annes, les hopitaux et corps de gardes, et plusieurs
autres endroits, seront remplis des bestes fauves, noires, rousses et
blanches, et sera permis d'y chasser sans reproche. La marchandize
des millorts et maistres aux basses oeuvres sera en rebut et n'aura
point de debitte, de sorte qu'ils seront contraints la porter
de nuict et la getter en la rivire. Il est chose asseure que
plusieurs chambrires aymeront beaucoup plus leurs maistres que leurs
maistresses, et auront plus de desirs de leur rendre courtoisie,
attendu que leurs maistresses sont trop difficilles  servir. Aussi
elles auront du proffit et augmentation de gaige pour devenir de
chambrire nourrice. Plusieurs sortes de gens, durant ces six annes,
sont menacez d'estre engraisss de l'huylle de coteret, comme les
maquereaux, larrons, coupeurs de bource, gens faineant, valets et
laquais qui ne veullent servir leurs maistres. Les hostesses qui
mettent d'eau au vin, vendent de vin bas et sophistiqu et qui
ne veulent faire credit au bon compagnon, sont menassez d'estre
attaintes de la plus fine et resleve verolle que jamais fut dedans
Rouen. Qu'elles y prennent garde,

  _La dona ben rencontrada
  Ne manchera la bona strada._

Aussi courra plusieurs maladies dangereuses qui ataindront quelques
personnes qui s'en treuveront grandement offenc, comme fiebvres
lunatiques et fantastiques, indispositions de cerveaux, brouillement
et embarrassement d'esprit, conversation imaginaire, demangement de
col; mais, pour tous remdes, faudra que maistre Jean Rozeau[265],
ou bien le petit Pennache, fassent les opperations requises, et s'en
trouveront sy bien les patiens que jamais ne s'en ressentiront: _Che
cherche mal anno  lo suo danno._

          [Note 265: C'est le bourreau dont le fameux Jean Guillaume,
          matre des hautes oeuvres de Richelieu, fut le successeur.]

Plusieurs grands dignitez et estats seront suspendus durant ces
annes, speciallement l'estat des moutardiers, qui ne s'exercera
qu' quatre moys,  l'occasion de l'arrest obtenu par maistre
Mitton contre eux, pour raison de ce que la moustarde l'avoit
prins par le nez, et luy avoit fait decroistre son petit bout
andouliq[266]. Aussi, durant ces six annes, sera grand guerre entre
les Topinamboux[267], Ameriquains et Indiens, en manire que leurs
boccans[268] seront ordinairement remply de gariffelles[269] de chair
humaine. Dieu gard la lune des loupz[270]! Les Suysses aymeront
beaucoup mieux leurs brayettes que leurs pennaches, et auront raison,
car vive de conserver le germe dont provient l'humanit! Plusieurs
seront ambitieux des dignitez ou benefices, mais c'est la coustume
du monde; et pour bien voir au vray le theatre d'icelluy, faut voir
jouer au ballon: l'un pousse d'un lieu ceste pelotte de vent, l'autre
de l'autre, les uns se batte, les autres tumbe, les autres courre,
et, aprs avoir bien pen, couru, tempest et se tourment, demande
leurs qu'il ont faict, ils vous diront: _Averno fa corsa congli
vento._

          [Note 266: Il y a sans doute ici une allusion  quelques
          diffrends survenus entre les marchands de moutarde et les
          apothicaires, qui les uns et les autres faisoient partie
          du corps des piciers. Le nom de Mitton doit videmment
          dsigner un de ces pharmacopoles faiseurs d'onguent
          _miton-mitaine_. Ce mot s'employoit dj. V. _Ducatiana_,
          1, 89.]

          [Note 267: Les six sauvages topinamboux que Razilly avoit
          amens  Paris au mois d'avril 1613 avoient rendu trs
          populaire  Paris le nom de leur nation. V. _Lettres de
          Malherbe  Peiresc_, passim.]

          [Note 268: Pour _boucan_, mot par lequel les sauvages de
          l'Amrique dsignoient le gril de bois, lev de quelques
          pieds au dessus du feu, qui leur servoit  faire desscher
          et  enfumer leurs viandes. _Boucaner_ et _boucaniers_ en
          sont les drivs.]

          [Note 269: Mot form sans doute de l'indien _gari_, qui
          signifie petit morceau, fragment.]

          [Note 270: C'est un proverbe qui vient de ce que les loups
          hurlent  la lune sitt qu'elle parot, et semblent vouloir
          la prendre aux dents. Un autre adage dit: _La lune n'a rien
           craindre des loups_ (Quitard, _Dict. des Proverbes_, p.
          509).]

Parquoy, Messieurs mes meilleurs amys, ne vous penez voz esprits
pour les affaires du monde; rejouissez-vous, je vous supplie de le
faire; beuvez tousjours au plus matin et du meilleur; ayez tousjours
ce regime d'estre joyeux; tenez-vous les pieds bien sec et la bouche
souvent arrouse: vous en vivrs davantage,

  _A la matino gli bono vino,
  Remedo contra tutti venino._

Aussi j'ay  vous dire que, durant ces six saisons, il n'y aura
point de nouvelles lunes: car il y a plus de cinq mille ans que la
lune est faicte. Doncques vous estes asseurez qu'il n'y en aura
point d'autre, et qu'elle se porte bien, comme je vy dernierement,
et durera encore beaucoup. Il y aura par toute la France, Dauphin,
Provence et Savoye, beaucoup plus de pierres que non pas des
pistolles d'Espaigne, et plusieurs qui ne sont pas comme les bannis
d'Italie[271] voudroyent bien estre empistolez; plusieurs auront
beaucoup de lardons[272], ne fut-il que les coqs dainde; plusieurs
friants seront plus amateurs des perdrix que non pas ceux de Genve
de la messe; les turbans auront plus de vente  Constantinople
qu' Venise; l'horloge de Fribourg frapera les heures comme de
coustume; les lamproys avec la sausse douce courent fortune d'estre
conduits et menez dans des petits barils en Allemaigne; les chevaux
de relaiz porteront plus des asnes que des muletz; les maquereaux
monteront sur les landiers et seront mangez des filz de putain; les
allumettes feront beaucoup de service  ceux qui se lvent de matin;
de long-temps ne se verra des crocodilz du long de la rivire de
Loyre; au moys d'avril se treuvera plus de maquereaux au march que
non pas de baleyne; aussi durant ces saisons, on ouyra chanter plus
des cocus que des cignes. Si le courrier ne me pressoit de faire fin,
je vous escriroy davantage, et vous asseure que si les vertugalins
des damoiselles savoyent parler, il vous appresteroyent plus  rire
qu' manger. A ce carneval je vous manderay un petit volume compos
par moy et Jean Beguin[273], car nous sommes grand cambrade[274] et
beuvons souvent ensemble. En attendant, _State alegroment, non vo
manchera fastidia_.

          [Note 271: Nous ne pouvons trouver  quoi ce passage fait
          allusion.]

          [Note 272: Le _lardon_ toit la plaisanterie piquante dont
          on cribloit tout homme ridicule ou qu'on vouloit faire
          passer pour tel. Par suite, on appela ainsi les petites
          gazettes qui venoient de Hollande. C'toit l vraiment le
          _lardon scandaleux_ dont Regnard parle dans _le Joueur_,
          acte 3, scne 5.--Voir aussi: _Histoire du journal en
          France_, par Eugne Hatin, p. 22, note.--On peut consulter
          sur ce mot une note de La Monnoye mise au bas de la page
          261 du tome 1er des _Contes_ de des Perriers, Amsterdam,
          1735, in-12, et un passage des _Mmoires_ du marquis de
          Sourches, t. 1er, p. 55.]

          [Note 273: Je n'ai trouv ni imprimeur ni libraire de ce
          nom dans le _Catalogue chronologique_ de Lottin, ni dans
          le livre de La Caille; celui-ci seulement, sous la date de
          1540, nomme Pierre Beguin, libraire.]

          [Note 274: Pour _camarade_. Le mot est crit comme le
          peuple, et surtout les soldats, le prononaient et le
          prononcent encore.]




_Epitaphe du petit chien Lycophagos, par Courtault, son conculinaire
et successeur en charge d'office,  toutes les legions des chiens
academiques, par Vincent Denis, Perigordien._

                         Arrire, pleureux Heraclite!
                         Nous ne pleurons pas comme vous;
                         Nos pleurs sont ris de Democrite,
                         Car pleurer, c'est rire, chez nous.

_A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean-de-Latran._

1613. In-8.


LE LIVRE AU LECTEUR.

  Les censeurs qui seront marris
  De nostre joye et de nos ris,
  Et qui ne daigneront me lire,
  Ne sont pas hommes de raison:
  Car par tout, en toute saison,
  Le propre de l'homme est de rire.
      _In tenui labor at tenuis non gloria._
  La peine en est chose petite,
  Mais l'honneur d'assez grand merite.

       *       *       *       *       *

ADVERTISSEMENT ET SALUT AU LECTEUR.


Amy lecteur, l'assoupissement lethargique qui avoit saisi les
hypocondres de Courtault et sembloit rendre presque inexplicable
la douleur qu'il avoit conceue sur la mort de Lyco-phagos, son
conculinaire, ayant  la parfin ouvert les catadoupes de son cerveau
et donn passage  toutes les cataractes de ses yeulx, leur a faict
debonder un cataclysme de larmes sur le funeste reliquat de sa
desolation. C'est pourquoy il ne se faut pas estonner si ses periodes
ne sont tries, comme l'on dict, sur le volet; si ses pointes sont
grossierement sujettes, le passe-poil de sa subtilit villageoisement
appliqu, ses dispositions mal flanques, ses epiphonmes
entrecoupes, ses inventions decousues, et la tissure de son style
ineptement cadence: car l'estourdissement d'un coup tant inopin
lui a faict perdre sa tramontane. Si que, pour des antonomasies
d'eloquence, il n'a peu rien produire que des pleonasmes de regrets,
metathses de confusion et hyperbates de tristesse, ainsi que le
discours suivant le t'apprendra, si tu daignes y adjouter le jugement
de ton optique et ouvrir les ressorts de ton oreille.

                                                           Adieu.

       *       *       *       *       *

_Epitaphe du chien du Gascon sur la mort de Lyco-phagos._

    Helas! qu'est devenu mon maistre?
  Est-il vray que Lyco-phagos
  Soit attrap par Atropos,
  Ou qu'elle l'aye occis en traistre?

    Je croy que cela ne peut estre,
  Ains pense que, pour son repos,
  Ou pour compliment de son los,
  Au ciel les dieux l'ont voulu mettre.

    Ne craignez plus,  moissonneurs!
  Les insupportables chaleurs
  Dont vostre sein en est brusle:

    Mange-loup, au ciel transport,
  Moderant les chaleurs d'est,
  Doit temperer la canicule.

       *       *       *       *       *

_Complainte de Courtault sur la mort de Lyco-phagos, rotisseur du
collge de Reims, son conculinaire[275]._

    Cy gist soubs ceste motte verte,
  Le dos au vent, le ventre  l'erte[276],
  Mon collgue Lyco-phagos,
  Que la mort a trouss en crouppe[277]
  Pour avoir trop mang de souppe
  Et trop avall de gigos.

    Lyco-phagos, la pauvre beste,
  Qui faisoit sa petite queste
  Dedans le collge de Reims[278],
  Pour renforcer, chose equitable,
  Du seul reliquat de la table
  Ses muscles, ses nerfz et ses reins.

    Lyco-phagos, autant habile
  Que chien qui fust en ceste ville
  A chasser aux rats, aux souris;
  Lyco-phagos, par privilge
  Roy des animaux du collge
  Et doyen des chiens de Paris.

    Lyco-phagos, galant et leste;
  Lyco-phagos, grave et modeste
  Autant qu'on sauroit souhaitter,
  Soit qu'il tnt  mon maistre escorte,
  Soit qu'il conduist  la porte
  Ceux qui le venoient visiter.

    Lyco-phagos, qui souloit estre
  Le contentement de son maistre;
  Lyco-phagos, sage et discret,
  Lorsque d'une mine friande,
  Pour mieux attraper la viande,
  Il luy descouvroit son secret.

    Ou, quand pour plaire  tout le monde,
  Il faisoit  table la ronde,
  Comme un maistre de regiment,
  Puis, d'une trogne politique,
  Mettoit sa science en pratique
  Pour soigner  son aliment.

    Que si mon maistre en compagnie
  N'avoit pas de soin de sa vie,
  Discretement il le frappoit,
  Et de sa patte le bon drolle
  Savoit si bien jouer son rolle,
  Que quelque chose il attrapoit.

    Non qu'il ait faict par imprudence
  A table quelque irreverence;
  Mais c'est qu'il charmoit tellement
  Ceux qu'il regrattoit par derrire,
  Qu'il falloit en quelque manire
  Recognoistre son gratement.

    Qui n'admireroit son adresse,
  Son artifice et sa finesse?
  Quand son maistre vouloit sortir,
  Soit tout seul, soit en compagnie,
  Il couroit  la galerie
  Jusqu' tant qu'il falloit partir.

    L tousjours il l'alloit attendre
  A l'instant qu'il luy voyoit prendre
  Sa grande robbe ou son manteau,
  Et sembloit n pour tousjours suivre
  Celuy qui luy donnoit  vivre,
  Tant par terre que par batteau.

    Or, suivant mon maistre  la ville
  D'une faon plus que civile,
  Vous eussiez dit d'un estaphier
  Ou d'un chien de sommellerie,
  Nourry tout le long de sa vie
  Dans la cuisine de Coueffier[279],

    Chien d'admirable prevoyance,
  Autant que chien qui fut en France,
  Voire plus qu'on ne peut penser,
  Lors qu'au milieu de quatre rues
  Il choisissoit les advenues
  O son maistre devoit passer.

    En ville, il alloit  gambette[280];
  Aux champs, il sautoit sur l'herbette
  Pour les taupes escarmoucher,
  Et puis, leur denonant la guerre,
  Il fouilloit si profond  terre
  Qu'il sembloit y vouloir coucher.

    Il eut jadis pour son mange
  La cuisine de ce collge,
  O dans une roue de bois,
  Tantost  bonds, puis  courbette,
  On a veu ceste pauvre beste,
  Comme moy, tourner mille fois.

    Ores, proche de la marmite,
  Faisant la bonne chatemite,
  Sur la viande il meditoit;
  Puis, soignant  son advantage,
  Il suivoit de prs le potage
  Quand le serviteur le portoit.

    Ores, de sa petite patte
  Grattant et regrattant la natte
  Quand il fleuroit la venaison,
  Il monstroit par experience
  Les beaux effets de sa science
  Par tous les coings de la maison.

    Quelle joye  toy, Trois-Oreilles[281],
  D'ouyr les douleurs nompareilles
  Que je resens de ceste mort!
  Desormais repose  ton aise
  Entre le tison et la braise,
  Puisque Lyco-phagos est mort.

    Lyco-phagos, ton adversaire,
  Ne te sauroit aucun mal faire,
  Comme il faisoit auparavant,
  Lors que, sautant sur ta croupire,
  Il t'attaquoit par le derrire,
  Ou t'assailloit sur le devant.

    O! qu'il serait plus desirable
  Que la mort eust froiss ton rable,
  Ou que la cruelle Atropos
  T'eust occis pour te mettre en paste,
  Que d'avoir est tant ingratte
  A mon pauvre Lyco-phagos!

    Lyco-phagos, chien de police,
  Chien expert en toute malice,
  Chien exempt de tout larrecin,
  Qui ne fist aucune entreprise,
  Sinon sur quelque patte grise
  Ou sur le pied d'un medecin.

    Encor c'estoit par adventure;
  Lors que sa pesante nature
  Le rendoit un peu moins courtois:
  Faute legre et pardonnable!
  Car l'homme qui est raisonnable
  Se courrouce bien quelquefois.

    Toutefois, pour estre sevre,
  Il en porta la folle enchre,
  Cruaut contre un pauvre chien!
  Lors que d'une vieille rapire
  On lui donna dans la visire,
  Croyant qu'il n'y verroit plus rien.

    H! quand je vis par malencontre
  Le desastre de ce rencontre
  O Lyco-phagos fut bless:
  C'est, dy-je  l'instant, un augure
  Qui presage sa mort future
  Devant qu'octobre soit pass.

    Ce malheur me rendit prophte,
  Car, suivant mon maistre une feste,
  Alors qu'il alloit au festin,
  Il reut son dernier supplice
  Chez le cur de Sainct-Sulpice
  Par un inopin destin.

    Qui le croira? par jalousie
  Lyco-phagos, qui dans sa vie
  Eut le coeur noblement plac,
  Mist tant de potage en son ventre,
  Et farcit tellement son centre,
  Que la mort l'a mis _in pace_.

    Mort cruelle et insuportable,
  De l'avoir surpris  la table
  Pour l'estrangler sur la minuit!
  Mort impitoyable et farouche!
  Ainsy faut-il que je t'abbouche,
  Tant ceste trahison me nuit.

    Tu fais voir par ce canicide
  Que tu es bien traistre et perfide,
  Sans reverence et sans amour,
  Quand par des actions funbres
  Ton delict cherche les tenbres,
  Fuyant la lumiere du jour.

    Tu le prens  minuict en traistre,
  Couch soubs le lict de son maistre,
  Luy livrant les derniers assauts.
  Il tesmoigne ta perfidie,
  Au milieu de sa maladie,
  Par mille bons et mille sauts.

    Il monte, remonte et devalle,
  Vient et revient parmy la salle,
  Pour chercher quelque allegement;
  Et lorsque le mal le travaille,
  Ne pouvant vuider sa tripaille,
  Il meurt saoul comme un Allemand.

    Helas! quelle perte et quel dommage!
  Pour avoir mang du potage,
  Faut-il que Mange-loup soit mort!
  Mange-loup, mon conculinaire,
  Mon contentement ordinaire,
  Mon passe-temps, mon reconfort!

    Mange loup, chien academiste[282],
  Chien assez savant alchimiste,
  Soit qu'il soufflast prs du brasier,
  Le nez plat comme une punaise,
  Ou reniflast contre la braise
  Le ventre enfl comme un cuvier.

    Pauvre Courtault, toute esperance
  Est morte pour toy dans la France,
  Puis, helas! que Lyco-phagos,
  Autheur de ta bonne adventure,
  Sert fatalement de pasture
  Aux taupes et aux escargots.

    Tu succdes  son office,
  Mais c'est un petit benefice
  Au prix du mal que tu ressens,
  Ayant perdu (regret extresme!)
  La vraye image de toy-mesme
  Et l'unique objet de tes sens.

    Encor si la soeur filandire
  L'eust ravy d'une autre manire,
  On supporteroit sa rigueur;
  Mais,  crve-coeur! quand je pense
  Qu'elle l'a trahy par la panse,
  Cela me faict fendre le cueur.

    Falloit-il que, sur ta vieillesse,
  Cette maudite piperesse,
  Mange-loup, triomphast de toy!
  Mange-loup, pour ta reverence,
  Digne de quelque recompense
  Au coing de la table du roy.

    Lyco-phagos, je te proteste
  Que pour un acte si funeste
  J'abboyeray incessamment
  Jusqu' tant que le chien Cerbre
  Punisse la Parque sevre
  Qui t'a tromp si laschement.

    Que si mon dueil ne le convie
  A venger l'honneur de ta vie,
  Pour lors, justement irrit,
  Je mettray en fougue et colre,
  A rencontre de ce faux frre,
  Les chiens de l'universit.

    J'en feray moy-mesme justice,
  Et sans crainte d'aucun supplice
  Je descendray dans Phlegeton,
  O, prs de l'infernale forge,
  Je l'estrangleray par la gorge
  A la presence de Pluton.

    Mes discours ne sont point sornettes,
  Car je porte au col des sonettes
  Pour faire entendre ma douleur,
  Et publie, faisant ma ronde
  Par tous les carrefours du monde,
  Les effects d'un si grand malheur.

    C'est donc  toy, race canine,
  Que mon corival[283] de cuisine
  A recours pour estre vang!
  A toy maintenant je desdie
  Les sanglots de ceste elegie,
  Pour estre en mes pleurs soulag.

    Et, fuyant toute ingratitude,
  En qualit de chien d'estude,
  J'ay ces carmes[284] elabour,
  O tu verras la galantise,
  Les moeurs, la mort, la mignardise
  De mon camarade enterr.

    Adieu te dis, mon camerade;
  J'ay peur de devenir malade
  En pleurant ton enterrement.
  Adieu, mon compagnon d'eschole;
  Que pour le dernier coup j'accole
  Le dehors de ton monument.

    Et, si les chiens ont souvenance
  De ceux qui ont leur ressemblance,
  Je te conjure vivement
  D'avoir Courtault en ton ide:
  Car je suis l'image emprunte
  De ton naturel ornement.

    Que si la sterile nature
  M'a form d'une autre figure
  Que tu n'estois, Lyco-phagos,
  Pour le moins j'ay le mesme office
  Et, servant en mesme police,
  Porte un mesme faix, sur mon dos.

    Et qui pis est, cas lamentable!
  Pour me rendre  toy plus semblable,
  Bien que ce fust contre mon gr,
  A cause de mes demerites,
  Me rendant leger de deux pites,
  Aprs ta mort on m'a hongr.

    Je suis courtault  toute outrance,
  Si courtault jamais fut en France;
  Mais ce qui me met en courroux,
  C'est que ma nature infertile
  Faict qu'on me prent souvent en ville
  Pour un chien de Toupinambou[285].

    Mange-loup, donc, je te conjure,
  Par les supplices que j'endure,
  De te souvenir de mes maux,
  Croyant que, si cela peut estre,
  Je me dois dire, sous mon maistre,
  Le plus heureux des animaux.

    Je conjure aussi ta puissance
  De faire aux serviteurs deffence
  De jamais ne me tourmenter
  Par menace ou par bastonnades,
  Quand je viens de mes promenades,
  Car je ne puis les supporter.

    Ainsi puissent prs de ta fosse
  Abboyer les mastins d'Escosse[286]
  Qui sont dans l'Universit,
  Sans rompre desormais ta teste
  Par leur abboyante tempeste
  Dans la ville ou dans la cit!

    Ainsi puissent sur ceste terre
  Japper les dogues d'Angleterre,
  Accompagnez des chiens d'Artois[287],
  Pleurant sans cesse et sans mesure,
  Sur le bord de ta sepulture,
  La mort d'un petit chien franois!

          [Note 275: Cette pitaphe d'un chien de collge, qu'il ft
          ou non tournebroche comme celui-ci, est un genre de factie
          scolastique qui dut souvent se renouveler. Racine, tudiant
           Port-Royal, fit en vers latins une pice de cette espce,
          rappele ainsi par son fils: Je ne rapporterai pas une
          lgie sur la mort d'un gros chien qui gardoit la cour de
          Port-Royal,  la fin de laquelle il promet par ses vers
          l'immortalit  ce chien, qu'il nomme Rabotin:

               Semper honos, Rabotine, tuus, laudesque manebunt;
                 Carminibus vives, tempus in omne, meis.

                   _Mmoires sur la vie de Jean Racine_, in-12, p. 27.

          Ce genre de posie rentre dans la catgorie de celles
          dont parle Furetire dans le _Roman bourgeois_. V,. notre
          dition, p. 145.]

          [Note 276: C'est--dire contre terre, comme gens au guet,
          _faisant sentinelle  l'erte_, ainsi qu'on disoit alors. V.
          plus haut, sur cette expression, p. 42, note 3.]

          [Note 277: On disoit plus communment _trouss en malle_.]

          [Note 278: Le collge de Reims toit rue des Sept-Voies.
          Il devoit son nom  Guy de Roye, archevque de Reims,
          qui l'avoit fond, en 1409, sur l'emplacement d'un htel
          appartenant aux ducs de Bourgogne.]

          [Note 279: Sur ce cabaretier, dont la femme reprit la
          taverne, et qui est souvent cit par Tallemant, V. notre
          _Histoire des htelleries et cabarets_, t. 2, p. 325-326.
          Sur son petit-fils, Jean Coiffier, qui fut matre des
          comptes, V. plus haut, p. 195.]

          [Note 280: _Aller  gambette_, c'est gambader. On avoit
          autrefois le verbe _gambeter_ dans le mme sens.]

          [Note 281: Lapin de M. de Navierre. (_Note de l'auteur._)]

          [Note 282: On sait que ce mot se prit d'abord pour
          _acadmicien_, qui ne le remplaa dans la langue qu'aprs
          1643. Cette substitution, ou plutt cette transformation,
          trouve sa preuve et sa date presque certaine dans le
          titre de la seconde dition d'une comdie clbre de
          Saint-Evremont. Imprime d'abord sous le titre de:
          _les Acadmistes_, en 1643, elle prit celui de: _les
          Acadmiciens_, dans l'dition suivante. Le mot s'toit
          mtamorphos dans l'intervalle.]

          [Note 283: _Confrre, mule._ Regnier l'emploie dans le
          sens de rival:

               Et sans respect des saincts, hors l'Eglise il me porte.
               Aussi froid qu'un jaloux qui voit son _corrival_.

                                         Satire VIII, p. 95.]

          [Note 284: _Carmina_, vers.]

          [Note 285: C'est--dire chien d'Amrique, et comme
          lui n'aboyant plus. C'toit, on le sait, une croyance
          gnralement rpandue que les chiens perdoient la voix rien
          qu'en touchant la terre du Nouveau-Monde. J'ai dit dans
          une note d'une pice prcdente ce qui avoit rendu  cette
          poque le nom des Topinamboux trs populaire  Paris.]

          [Note 286: C'est-a-dire les coliers du collge des
          _Ecossois_, situ rue des Fosss-Saint-Victor, et par
          consquent assez voisin de celui de Reims.]

          [Note 287: Il venoit beaucoup de chiens de l'Artois,
          notamment de Boulogne, qui fournissoit les petits chiens
          de manchon. Pour les empcher de crotre, on leur frottoit
          toutes les jointures avec de fort esprit de vin, pendant
          plusieurs jours de suite, aussitt aprs qu'ils toient
          ns.]


_Fin._

       *       *       *       *       *

_Regret de Picard sur la mort de Lycophagos._

    Pleurez largement,  ce coup,
  La mort du petit Mange-loup,
  Broches, chenets et lesches-frites:
  Car de revoir Lyco-phagos
  Tourner le rost prs des fagos,
  Les esperances en sont frittes.

    Par un detestable moyen,
  La roue perd son citoyen,
  Le collge son commissaire;
  Mon maistre perd son precurseur,
  La cuisine son rotisseur,
  Et Courtault son conculinaire.

    Tant de malheurs en un monceau
  Me font detester le morceau
  Qui mist Mange-loup hors du monde;
  Et, pour la douleur que je sens
  En chaque endroit de mes cinq sens,
  Peu s'en faut qu'en pleurs je ne fonde.

    Si que, redoublant mes ennuits,
  Tous les jours et toutes les nuicts
  Je vay martelant ma poictrine,
  Et prie pour luy Lucifer
  Que, s'il doit servir en enfer,
  Il ne serve qu' Proserpine.




_La grande cruaut et tirannie exerce par Mustapha, nouvellement
empereur de Turquie,  l'endroit des ambassadeurs chrestiens, tant de
France, d'Espaigne et d'Angleterre._

_Ensemble tout ce qui s'est pass au tourment par luy exerc 
l'endroit de son nepveu, luy ayant fait crever les yeux._

_A Paris, chez la veufve du Carroy, demeurant en la rue
Saint-Jean-de-Beauvais, au Cadran._

M.DC.XVIII.

_Avec permission._ In-8.


Chrestiens, lesquels ressentez l'honneur d'o la foy vous oblige
et convie en ce present sicle, lequel nous fait voir une chose
digne de revanche et du tout contraire  Dieu et  la chrestient
par l'ignominie et mauvaise malversation de ce perfide Mustapha,
nouveau empereur des Turcs[288] ce persecuteur des chrestiens et
d'amis de Dieu, lequel nous fait ce jourd'huy voir une infinit de
persecutions par l'entreprise mal'heureuse et abominable de ces
miserables Turcs, ennemis de nostre eglise chrestienne, plutost
enclins  servir le diable que Dieu, lesquels nous monstrent en ceste
presente anne mil six cens dix-huict une chose digne de remarque,
car ces perfides ont os s'attaquer au plus grand de la chrestient,
et leur faire des opprobres dignes de revanche et capables de la
haine de tout cest univers: car, aprs la mort de Hachmet, premier
du nom, dix-huictiesme empereur des Turcs, ayant regn douze ans en
son empire, et deced le quinziesme novembre dernier, laquelle mort
a apport une grande perte et trs grande perte digne de memoire 
la chrestient; car ce grand visir, lequel a toutes les affaires
de ce grand empire, ayant proclam le frre du dit Achmet en ceste
monarchie, et ayant delaiss les enfans du deffunct, pourra bien
avoir pour sa recompence une espe pour luy trencher la teste; car
les bachas, lesquels estoient  la mort du deffunct Achmet, avoient
entendu les supplications du deffunct, suppliant son frre pour ses
enfans; lequel empereur d'Orient, au lieu de les cherir, a faict
crever les deux yeux  son nepveu, fils aisn du dict deffunct
Achmet[289], et puis aprs jetta sa furie sur les chrestiens lesquels
estoient alors en embassades dans Constantinople, et commanda qu'on
les chassast hors de ses terres[290]; mais, par le conseil miserable
de ce perfide empereur, conseil du tout contraire  Dieu et  son
eglise, trouva bon d'en faire mourir une partie, tellement qu'aucuns
disent que la maison de l'ambassadeur de France a est pille, et luy
s'est sauv par industrie; mais, pour le fait des autres chrestiens,
tant Espagnols, Italiens et autres nations, ont est empanez et mis
 mort avec leurs domestiques et grands nombres de chrestiens, se
montans le nombre  plus de trois milles.

          [Note 288: Il commena de rgner en 1617, aprs la mort
          d'Achmet Ier, son frre. C'est la premire fois que cette
          sorte de succession collatrale se rencontroit dans la
          dynastie d'Othman.]

          [Note 289: C'est gratuitement qu'on prte cette cruaut 
          Mustapha: Osman, fils an d'Achmet, n'eut pas les yeux
          crevs, et l'anne suivante il put monter sur le trne que
          Mustapha avoit usurp sur lui, et que sa dchance, aprs
          une meute des janissaires, rendit libre en cette mme
          anne 1618.]

          [Note 290: L'ambassadeur de France, M. le baron de Sancy,
          vque de Lavaur, fut un de ceux qui eurent le plus 
          souffrir dans leur dignit et dans leur personne. Mustapha
          le fit arrter comme accus d'avoir favoris l'vasion
          du prince polonais Koreski. Il le rcompensoit ainsi de
          la part qu'il avoit prise  son avnement. Osman, devenu
          empereur, envoya une ambassade  Louis XIII en rparation
          de l'insulte faite  la France en la personne de M. de
          Sancy.]

O perfide et miserable payen! ne crains-tu pas les forces des
chrestiens? Ne te souvient-il plus de la prophetie que tu dois mourir
de la main du Franois[291]? Ne crains-tu pas que ce grand roy de
France te monstre sa force et sa valeur, qui seul te peut lier et te
rendre esclave et miserable, te desmolir tes forces, avec l'aide de
ses alliez? Ne te souvient-il plus de ce grand duc de Mercoeur[292],
vray imitateur de ces ancestres lorrains, lequel t'a tenu en sa
cordelle, qui sans sa mort te tenoit esclave, et aussi ce brave et
genereux prince le duc de Nevers et de Clves[293], et ce vaillant
prince de Jainville[294], qui, d'une piet chrestienne et d'un
courage martial, ont plant des escadrons au milieu de tes terres,
et, comme princes trs genereux, se sont monstrs vaillans et se sont
mis en teste de leurs armes pour deffendre la foy chrestienne? Tu
trouveras maintenant des princes plus dignes de ton empire que toy,
lesquels te feront paroistre que ton conseil infame et desreigl est
du tout contraire aux commandemens de Dieu.

          [Note 291: Sur cette prophtie, dont ce passage confirme la
          popularit au commencement du XVIIe sicle, V. notre t. 3,
          p. 212, note, et p. 358, note.]

          [Note 292: Il avoit fait en Hongrie une campagne dont les
          succs, entre autres la prise d'Albe-Royale, avoient fort
          inquit les Turcs. V. notre t. 3, p. 212, note, et _les
          Oeconomies royales_ de Sully, coll. Petitot, 2e srie, t.
          4, p. 93.]

          [Note 293: Il toit de la campagne de Hongrie. Il fut
          bless au sige de Bude. (_Oeconomies royales_, id., p.
          161.)]

          [Note 294: Le prince de Joinville, quatrime fils du
          duc de Guise. V. sur lui notre dition des _Caquets de
          l'Accouche_.]

Si les chrestiens estoient vrayement chrestiens, et s'ils avoient
en leurs coeurs leur foy vivement emprainte dans le corps et dans
l'ame, ils devroient maintenant monstrer leur force et leur courage,
ce pendant que le Turc nouvellement proclam leur donne bon subject
de le desplacer de son empire, et que le Persan mesme leur tient la
main, et leur convie de faire voir partout cest univers la vraye
Eglise plante, pour  celle fin que Dieu soit lou et glorifi 
jamais. Dieu leur en face la grace!




_Les Differents des Chapons et des Coqs touchant l'alliance des
Poules, avec la conclusion d'yceux._

_A Paris, chez Pierre Chevalier, au Mont Sainct-Hilaire, en la cour
d'Albret._

In-8.


Jadis, quand les bestes parloient, les unes se contentoient de
leur sexe, et les autres se faschoient des retranchements du leur.
Les Chapons,  quy de jeunesse on avoit coup la crette, soit ou
pour rendre leur voix plus fine et delicatte, ou pour les rendre
plus seurs gardiens des poulles, poussez de quelque reste de leur
premice nature, ou sollicitez des imitations des Coqs, voulurent
faire alliance avec les Poulles; mais, comme ordinairement nous
sommes plustost conduits de l'oeil de nostre contentement que de
celuy de nostre proffit, les poulles, quy les voyoient sans crette,
faisant fort peu d'estime de leurs belles plumes, ne vouloient de
leur association. Les unes, plus scrupuleuses, desiroient des
tesmoings[295]  leur alliance; les autres, moins subtilises,
se contentoient de la parade; toutefois le temps, quy nous faict
desdaigner une mesme viande et apprendre des nouvelles fausses,
faict souvent naistre des repentirs  celles quy ne voyoient point
croistre la creste  leur alli, et que veritablement et d'effect
elles mangeoient leurs poissons sans sauce. Ce repentir engendre
des regrets, ces regrets engendrent des plaintes, et ces plaintes
engendrent des controverses.

          [Note 295: De petits tmoins, sans doute, _testiculi_.]

Mais, comme elles en estoient en ces termes, les Chapons eurent
quelque divorce avec les Coqs, touchant la primaut. Les Coqs,
fondez en bonnes raisons, demandoient la preeminence, et les
Chapons, orgueilliz de quelque vanit, ne vouloient estre seconds
qu' eux-mesmes. Ils vindrent premierement aux reproches, et puis
aux coups; mais les Coqs, comme en mespris des Chapons, faisoient
monstre de leurs crestes, disant que cela leur devoit faire bonne
honte et peur tout ensemble. Les Chapons, se sentant chatouillez
de si prs, commencrent  drapper les Coqs, disant que ce qu'ils
jugeoient l'ornement de leurs testes estoit la defformit de leur
sexe, et qu'on leur en avoit faict une synderze[296] pour embellir
cette laideur, et qu'ils en estoient mieux venuz auprs des Poulles,
leurs becs estans moins rudes. Les Coqs, en contr'echange, les
voulant toucher au vif, amenrent les Poulles en tesmoignage pour
decider cette querelle. Les plus novices remirent cela au conseil des
plus experimentes, tant pour s'instruire de chose qu'importe leur
felicit que pour n'estre deceues  l'election de l'un ou l'autre
party.

          [Note 296: Ce mot de la langue dvote, qui signifie
          reproche secret, remords de conscience, est ici
          singulirement plac. Regnier, satire 13, v. 22, s'en est
          servi; Regnard aussi, dans le _Joueur_, acte 5, scne
          4, mais tous deux de manire  faire voir qu'ils en
          comprenaient le sens.]

Les Coqs, resolus  leur accusation, et les Chapons  leurs defences,
receurent volontairement les Poulles pour arbitres de leur cause. Les
Chapons en avoient une pour leur advocate quy avoit assez de babie,
mais trop peu de constance pour maintenir leur cause bonne; les Coqs
en avoient une quy alleguoit tant d'experience pour preuve qu'elle
confondoit les bastardes raisons des Chapons, disant qu'elle aimeroit
autant estre associe  une poulie, que ses beccades auroient autant
de suc, et que, la creste leur manquant, ils avoient quelque autre
chose de manque quy servoit de joyau  la feste, et qu'elle estoit
delibere, selon sa coustume, de couver au moins une fois l'an, et
qu'elle vouloit un Coq quy put servir de targue[297]  ses poussins
et resister aux ruyneuses escarmouches du mylan; et qu'elles avoient
prins telle habitude d'estre esveilles trois fois la nuict des
chants de son Coq, qu' peine pourroit-elle dormir six ou sept nuicts
entires auprs d'un Chapon quy ne chantoit que peu souvent, encore
avec si peu d'harmonie qu'il donnoit plustot de la fascherie que
du contentement; et que le matin le Coq relevoit sa creste comme
plein de courage et d'envie de continuer tel resveil, o le Chapon,
les aisles baisses, tesmoingnoit sa pusillanimit; enfin, que les
Chapons ne sont bons qu' commencer une alliance o les Coqs la
peuvent achever par effect.

          [Note 297: Pour _targe_, gide, bouclier.]

L'advocate des Chapons alleguoit quelques subterfuges, non tant
pour preuve de sa cause que pour preuve de sa suffisance. Toutes
ces echappatoires ne peuvent renverser le droict des Coqs, car
elle-mesme, range  la raison, tourne sa casaque, et, recognoissant
l'injustice, les invite  quelque appointement par des propos
desguysez, desquels elle en savoit assez. Si les Chapons ne
chantoyent que peu souvent, cela leur apportait du repos, et que,
les Coqs, au contraire, par mauvaise habitude, inquietoyent leur
tranquillit, et que c'estoit des allarmes plus convenables  la
guerre qu'en la paix; et, si le matin ils n'estoyent si rodomonds,
cela tesmoingnoit leur bont naturelle de ne faire aux poulles non
plus que les poulles  eux, et que, si elles ne couvoyent, qu'elles
n'estoyent assujetties aussy de chercher la nourriture  une suitte
de poulets quy leur rongnoient les ongles de si prs qu' peine
pouvoient-elles gratter, et outre tout cela, n'en faisant point
esclore, elles n'en voyoient point ravir.

Ces discours avoient quelque apparence d'aimer les Chapons; mais,
quant  l'intention, elle passoit au party des Coqs. Comme,  la
verit, elle savoit bien que les resveils des Coqs ne se faisoyent
qu' leur advantage et pour les faire aprs dormir de meilleur
courage, et qu'elles ne pouvoyent couver qu'elles ne receussent
pour une heure de mal un sicle de contentement, et qu'aprs un
certain temps les poulets cherchoyent leur vie eux-mmes, puis
leur en faisoient part, que cela leur apportera plus de commodit
que de fascherie; au reste, que telles allarmes n'estoyent jamais
sanglantes; que la guerre en estoit plus desirable, pour estre plus
tost d'amyti que de hayne.

Tout enfin debatu, les Coqs payent les espices, et les Chapons
condamnez par arretz incapables de l'alliance des poulles; et si
quelqu'un trop outrecuidement les acostoit, qu'il faudroit qu'il
amenast deux tesmoings au jeu quy fussent valables et suffisants,
voire d'aage competant; que les poulles ny les poulets n'y
seroyent pas receuz pour juges, ains seullement les Coqs les plus
experiments; et si quelqu'un se laisse corrompre par grain ou autre
moyen, seroit condamn  une amende arbitraire.

Les Chapons, quy avoyent jusqu'icy fait la morgue aux Coqs,
cognoissant qu' faute de crestes ils avoient l'air ridez et presque
endurciz de vieillesse, ne servoyent plus que de Jocriz[298], tant 
taster qu' mener les poulles pisser; ils regrettent leur jeunesse,
quy couvroit aucunement leur perte, disant:

C'est donc  ce coup que nous serons le jouet du monde et que les
Coqs se feront gloire de nostre honte! Helas! falloit-il estre banniz
en temps de nostre prosperit, et la fortune nous devoit-elle eslever
au sommet de sa roue pour aprs nous rabattre  ses pieds! Le ciel
nous devoit-il donner tant de piaffe pour nous faire recevoir un tel
affront! Avoit-il permis nostre advancement pour rechercher notre
ruine? Nous avoit-il embelli le plumage pour estre si peu desirables?
Helas! creste, quel tort t'avons-nous faict, pour nous pourchasser
ce blasme? Malheureuses sont les mains quy sont cause de ce defaut!
Quel proffit recevons-nous d'une voix deslie, puisqu'elle est plus
tost cause de nostre exil que de nostre reception? Quy prendrons-nous
pour tesmoings, puis que les crestes nous les refusent? Et combien
que nous n'ayons faict une longue alliance, si nous ne monstrons
deux tesmoings, ou du moins un quy ait de la creance; et si nous
avons mal us de la jeunesse, elle sera releve  nostre dommage et
confusion. Que ne pouvons-nous emprunter une creste de ces Coqs quy
en ont de surplus! Mais, bien qu'ils soient tant affreux en nostre
endroit, nous ne nous en pourrons servir, non plus qu'ils peuvent
s'en passer; au moins, creste, ne nous rends pas si ridez, afin que,
cachant ta synderze, nous soyons admis au moings pour quelque temps
 l'association des poulles.

          [Note 298: Jocrisse et ses attributions datent de loin,
          comme on voit. Chez les Romains, le type de niaiserie
          auquel il a succd et qu'il remplace chez nous avoit pour
          fonction un peu plus noble celle de traire les poules.
          _Si_, lisons-nous dans le _Satyricon_, _lac gallinaceum
          qusierit, inveniet_. Pour le nom de Jocrisse, nous
          n'accepterons pas la mauvaise tymologie donne par le
          _Ducatiana_, t. 2, p. 509; nous admettrons plutt, avec _le
          Monde primitif_ de Court de Gbelin, qui certes n'toit
          gure attendu en cette affaire, que ce mot est un diminutif
          de l'italien _zugo_; ou bien nous y retrouverons encore
          volontiers une altration transparente du _Joquesus_ du
          moyen ge, dont Coquillart a parl dans son _Monologue
          des perruques_. Ce qui est plus certain, c'est que, ds
          le commencement du XVIIe sicle, Jocrisse toit populaire
          comme type du valet niais, du garon de ferme stupide.
          Il figure comme tel dans le _Ballet des Quolibets, dans
          au Louvre et  la maison de ville par Monseigneur, frre
          du roy, le quatriesme janvier 1627, compos par le sieur
          de Sigongnes_, Paris, Augustin Courb et Anthoine de
          Sommaville, 1627, in-8. C'est, est-il dit dans une note du
          _Catalogue Soleinne_ sur ce ballet, t. 3, p. 91, n 3265,
          la premire apparition de ce type de navet. Ce qui n'est
          pas tout  fait vrai: deux ans auparavant, Jocrisse avoit
          dj paru, et dans une occasion pareille. Il est un des
          personnages dansants et chantants du _Ballet des Fes des
          forts de Saint-Germain_, que le roi dansa le 11 fvrier
          1625. Voici ce que l'auteur lui fait dire:

                   Partout on m'appelle Jocrisse
                   Qui mne les poules pisser.
                   Chres beauts, faites cesser
                   Ce surnom rempli d'injustice;
               Que chacune de vous dessus moi se repose:
                   Je lui ferai faire autre chose.

          Molire a nomm deux fois Jocrisse: dans _Sganarelle_, sc.
          16, et dans les _Femmes savantes_, act. 5, sc. 4. Richer,
          au liv. 4 de son _Ovide bouffon_, l'a mis, comme dans sa
          place naturelle, parmi les _porchers, vachers et bergers_,
          et Furetire, parlant  un matre sot dans son _Eptre_ 
          Cliton, lui dit:

               Apprens-moi.....
               Si tu meines pisser les poules.

                      (_Posies diverses_, 1666, in-12, p. 189.)]

  Bienheureux sont les coqs, les chapons malheureux[299].
  Les chapons font l'amour, les coqs ont la puissance.
  Mais pourquoy n'ont-ils pas aussy bien la puissance
  De prendre sur autruy ce qu'on vient prendre d'eux?

          [Note 299: On dirait que Branger a pris  tche de
          contredire ce vers, dans son fameux refrain:

               Oui, coquettes, j'en rponds,
               Bien heureux sont les chapons.]




_Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses._

_A Anvers, chez Guillaume Colles._

MDCLX.

In-12[300].

          [Note 300: C'est  tort que l'auteur de la _Bibliothque
          du thtre franois_, Dresde, 1768, t. 3, p. 59, a dit que
          cette pice toit de Somaize. Il la confondoit sans doute
          avec les _Prcieuses ridicules_, que cet auteur avoit mises
          en vers et qui avoient paru chez Jean Ribou cette mme
          anne 1660. Le _Rcit de la farce des prtieuses_ est de
          madame de Villedieu (mademoiselle Desjardins). C'est, selon
          Tallemant, dans l'_historiette_ qu'il lui consacre, dit.
          in-12, t. 9, p. 223, une des premires choses qu'on ait
          vues d'elle, au moins des choses imprimes.--Il en courut
          des copies, ajoute-t-il; cela fut imprim avec bien des
          fautes, et elle fut oblige de le donner au libraire afin
          qu'on le vt au moins correct.

          L'Extrait assez long d'une de ces copies se trouve dans le
          manuscrit de Conrart,  la _Bibliothque de l'Arsenal_,
          n 902, in-fol. t. 9, p. 1017. Mademoiselle Desjardins y
          est donne comme tant l'auteur, et madame de Morangis
          comme tant la _dame_  qui la pice est adresse, ce
          qui confirme le dire de Tallemant. M. Clogenson, dans
          sa _notice_, complte et exacte, de madame de Villedieu
          (_Athenum_, 2 Juillet 1853, p. 632), dit que cette
          sorte de scne dialogue en prose et en vers fut crite
          au chteau de Dampierre, chez madame de Chevreuse,  la
          demande de madame de Morangis. Peut-tre se trompe-t-il en
          confondant ce _rcit_ et le _gaillard sonnet_, comme dit
          Tallemant, qui courut  la suite, sous la mme ddicace,
          et qui fut en effet crit  Dampierre aux insinuations
          de madame de Chevreuse et de mademoiselle de Montbazon.
          (Tallemant, _id._ p. 224.) M. Clogenson ne connoissoit que
          l'extrait donn par Conrart; les deux ditions de cette
          pice lui avoient chapp, ainsi qu' M. de Soleinne, et
          mme  M. Monmerqu, qui, annotant dans sa seconde dition
          du Tallemant l'_historiette_ de madame de Villedieu, ne
          put citer que le fragment manuscrit. L'imprim, disoit-il
           la fin de sa note, ne peut manquer de se retrouver;
          la recherche n'en sera pas inutile. Nous avons eu, et
          doublement mme, le bonheur tant dsir par tous ces
          savants amis de Molire et de mademoiselle des Jardins:
          non seulement nous avons eu entre les mains l'dition
          reproduite ici, mais encore nous avons pu consulter la
          premire, celle dont celle-ci n'est que la contrefaon
          exacte. En voici le titre: _Le rcit en prose et en vers de
          la farce des Prcieuses_, Paris, Claude Barbin, 1660, in-12
          de 33 pages. Nous la trouvmes indique sous le n 274
          du _Catalogue des livres de feu M. F. M. M._ (22 octobre
          1849),  la suite du Recueil de _posies de mademoiselle
          Desjardins_, Paris, 1664, in-12, et nous emes le bonheur
          de faire acheter ce prcieux volume par la Bibliothque
          alors nationale. L'dition d'Anvers, que nous n'avons vue
          que bien plus tard, est cite par M. Walckenaer dans ses
          _Mmoires_ sur madame de Svign, t. 2, p. 294. Il est
          vident, par la courte citation qu'il en fait, qu'il la
          connoissoit autrement que par le titre.]

Si j'estois assez heureuse pour estre connue de tous ceux qui liront
le Recit des Precieuses, je ne serois pas oblige de leur protester
que l'on l'a imprim sans mon consentement, et mme sans que je
l'aye sceu; mais, comme la douleur que cet accident m'a cause et
les efforts que j'ay faits pour l'empescher sont des choses dont
le public est assez mal inform, j'ay cru  propos de l'advertir
que cette lettre fut ecrite  une personne de qualit qui m'avoit
demand cette marque de mon obeyssance dans un temps o je n'avois
pas encore veu sur le thtre _les Prcieuses_, de sorte qu'elle
n'est faite que sur le rapport d'autruy, et je croy qu'il est
ais de connotre cette verit par l'ordre que je tiens dans mon
Recit, car il est un peu differend de celuy de cette farce. Cette
seule circonstance sembloit suffire pour sauver ma lettre de la
presse; mais monsieur de Luynes en a autrement ordonn, et, malgr
des projets plus raisonnables, me voil, puisqu'il plaist  Dieu,
imprime par une bagatelle[301]. Ceste adventure est asseurement
fort fascheuse pour une personne de mon humeur; mais il ne tiendra
qu'au public de m'en consoler, non pas en m'accordant son approbation
(car j'aurois mauvaise opinion de lui s'il la donnoit  si peu de
chose), mais en se persuadant que je n'ay appris l'impression de
ma lettre que dans un temps o il n'estoit plus en mon pouvoir de
l'empescher. J'espre cette justice de luy, et le prie de croire que,
si mon age[302] et ma faon d'agir lui estoient connus, il jugeroit
plus favorablement de moy que ceste lettre ne semble le meriter.

          [Note 301: Il est singulier que Molire, dans sa prface
          des _Prcieuses ridicules_, tienne  peu prs le mme
          langage, et prtende aussi avoir t imprim malgr lui.
          Le libraire Guillaume de Luynes, dont madame de Villedieu
          veut avoir l'air de se plaindre ici, et chez lequel _les
          Prcieuses_ avoient paru vers le mme temps, en fvrier
          1660, auroit donc ainsi fait violence  deux auteurs  la
          fois. C'est bien difficile  croire. Molire, dont c'toit
          la premire pice imprime (V. sa prface), et qui devoit
          avoir les craintes dont en pareil cas sont assaillis les
          auteurs, prit sans doute ce faux-fuyant de dfiance et de
          modestie pour dsarmer d'avance les lecteurs qui pouvoient
          dfaire l'immense succs que les spectateurs avoient fait
           sa comdie. Afin qu'on ajoutt foi  la sincrit de
          ce qu'il disoit, tandis qu'en ralit il ne demandoit
          qu' rpandre sa pice de toutes les manires, peut-tre
          s'entendit-il avec mademoiselle Desjardins pour qu'elle
          aussi se prtendt violente par l'avide imprimeur au
          sujet de cette sorte de programme des _Prcieuses_, crit,
          selon moi, non pas sur le rapport d'autrui, comme elle le
          dit, et ce dont Tallemant doutoit dj, mais d'aprs la
          reprsentation mme, et sans doute aussi sur un dsir de
          Molire. Ils se connoissoient de longue date: ils s'toient
          vus  Avignon,  Narbonne, comme on l'apprend par un
          passage de Tallemant (_id._, p. 238); ils avoient eu les
          mmes amis, les mmes protecteurs, M. le duc de Guise et
          M. le comte de Modne, ainsi qu'on le voit par plus d'un
          passage du roman autobiographique de madame de Villedieu:
          _Mmoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molire_,
          Toulouse, 1701, in-12, p. 32, 39, 48, 86. Molire, quand
          elle toit  Paris, la venoit voir  son htel garni:
          c'est encore Tallemant qui nous le dit. Enfin il y avoit
          entre eux une sorte de vieille intimit qui donne toute
          vraisemblance  cette opinion, que le rcit de _la Farce
          des Prcieuses_ ne fut pas crit  l'insu de l'auteur des
          _Prcieuses_ et loin de son thtre, mais bien au contraire
          d'aprs son inspiration mme, et pour lui rendre le service
          que tout programme bien fait rend toujours  l'auteur
          d'une pice. Le fait de la publication des deux brochures
          dans le mme temps  peu prs, chez les mmes libraires,
          de Luynes et Barbin, n'est pas non plus indiffrent comme
          confirmation de ce que nous avanons. De Luynes toit
          l'diteur privilgi, Barbin le vendeur.--Il ne semble
          pas que madame de Villedieu ait eu cette complaisance
          pour d'autres pices de Molire, mais toutefois elle ne
          laissa jamais chapper l'occasion de parler de lui et de
          sa comdie. Ainsi, dans son roman dj cit, elle donne
          plus d'un souvenir flatteur aux _Fcheux_,  la _Princesse
          d'Elide_, etc., etc., p. 70-76. V. aussi son _Recueil de
          posies_, p. 98.]

          [Note 302: Mademoiselle Desjardins toit ne en 1632, et
          non pas en 1640, comme l'ont dit tant de biographes; elle
          avoit donc 28 ans, et n'toit point, par consquent, d'un
          ge aussi respectable qu'elle voudroit le faire croire.]

       *       *       *       *       *

_Recit en vers et en prose de la Farce des Precieuses._


MADAME,

Je ne pretends pas vous donner une bien grande marque de mon esprit
en vous envoyant ce recit des Precieuses, mais au moins ay-je lieu de
croire que vous le recevrez comme un tesmoignage de la promptitude
avec laquelle je vous obeis, puisque je n'en receus ordre de vous
que hier au soir, et que je l'execute ce matin. Le peu de temps que
votre impatience m'a donn doit tous obliger  souffrir les fautes
qui sont dans cet ouvrage, et j'auray l'avantage de les voir toutes
effaces par la gloire qu'il y a de vous obeyr promptement. Je croy
mesme que c'est par cette raison que je n'ose vous faire un plus long
discours. Imaginez-vous donc, Madame, que vous voyez un vieillard
vestu comme les paladins franois[303] et poly comme un habitant de
la Gaule celtique[304],

  Qui d'un sevre et grave ton
  Demande  la jeune soubrette
  De deux filles de grand renom:
  Que font vos maitresses, fillette?

          [Note 303: A la suite de ces mots on lit, dans le fragment
          conserv par Conrart: loyal comme un Amadis.]

          [Note 304: _Var._ du manuscrit de Conrart:

               Qui d'un air d'orateur Breton....

          Je n'ai pas besoin de faire remarquer que le _Rcit_
          n'observe pas ici l'ordre suivi par Molire dans sa
          comdie. La scne de Gorgibus et de la soubrette n'est que
          la 3e dans la pice. Celle de du Croisy et de Lagrange
          ensemble, et celle qui suit entre eux et le pre, sont
          passes par mademoiselle Desjardins. Nous reviendrons plus
          loin sur cette diffrence, l'une de celles dont la prface
          nous avoit prvenus, et nous en chercherons la cause.]

Cette fille, qui sait bien comment se pratique la civilit, fait une
profonde reverence au bonhomme et lui respond humblement:

  Elles sont l haut dans leur chambre
  Qui font des mouches et du fard,
  Des parfums de civette et d'ambre
  Et de la pommade de lard[305].

          [Note 305: V., sur ces artifices de toilette, _medicamenta
          faciei_, comme diroit Ovide, notre t. 1, p. 340. Dans
          _l'Hritier ridicule_, de Scarron, acte 5, sc. 1, se trouve
          sur le mme sujet un curieux passage. C'est Paquette qui
          parle:

                           ... Parmi des damoiselles
               Telles que je puis tre, on en voit d'aussi belles
               Que ces dames de prix, en qui souvent, dit-on,
               Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,
               Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,
               De ttes sans cheveux aussi rases que gogues
               Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas
               Etalent des beauts qu'ils ne possdent pas.
               On les peut appeler visages de mocquette.
               Un tiers de leur personne est dessous la toilette,
               L'autre dans les patins; le pire est dans le lit.
               Ainsi le bien d'autrui tout seul les embellit.
               Ce qu'ils peuvent tirer de leur pauvre domaine
               C'est chair mol, gousset aigre et fort mauvaise haleine.
               Et pour leurs beaux cheveux, si ravissants  voir,
               Ils ont pris leur racine en un autre terroir.]

Comme ces sortes d'occupations n'etoient pas trop en usage du temps
du bonhomme, il fut extremement etonn de la reponse de la soubrette,
et regretta le temps o les femmes portoient des escofions[306] au
lieu de perruques, et des pantouffles au lieu de patins;

  O les parfums estoient de fine marjolaine,
      Le fard de claire eau de fontaine;
      O le talque[307] et le pied de veau
      N'approchoient jamais du museau;
      O la pommade de la belle
      Estoit du pur suif de chandelle.

          [Note 306: C'toit une espce de petite _calle_ ou coiffure
          de paysannes et de femmes du peuple.--Ce passage diffre
          un peu dans la copie de Conrart. On y lit, au lieu de ce
          qui est ici: A ces mots, qui ne sont point agreables 
          l'ancien Gaulois, qui se souvient que du temps de la Ligue
          on ne s'occupoit point  de semblables choses, il allgue
          le sicle o les femmes portoient des _escofions_ au lieu
          de perruques, et des sandales au lieu de patins.]

          [Note 307: Les charlatans vendoient alors une sorte d'huile
          qu'ils prtendoient tire du _talc_, et qu'ils assuroient
          tre un fard merveilleux pour la conservation du teint.
          (_Dict._ de Furetire.)]

Enfin, Madame, il fit mille imprecations contre les ajustements
superflus, et fit promptement appeler ces filles pour leur temoigner
son ressentiment. Venez, Magdelon et Cathos[308], leur dit-il, que je
vous apprenne  vivre. A ces noms de Magdelon et de Cathos, ces deux
filles firent trois pas en arrire, et la plus precieuse des deux luy
repliqua en ces termes:

      Bon Dieu! ces terribles paroles
      Gasteroient le plus beau romant.
      Que vous parlez vulgairement!
      Que ne hantez-vous les ecolles,
      Et vous apprendrez dans ces lieux
  Que nous voulons des noms qui soient plus precieux.
      Pour moy, je m'appelle Climne,
      Et ma cousine, Philimne[309].

          [Note 308: Au lieu de ce nom il y a celui de Margot dans le
          fragment donn par Conrart.]

          [Note 309: Dans _les Prcieuses_, Madelon prend le nom de
          Polixne, et Cathos celui d'Aminte. (V. scne 5.)]

Vous jugez bien, Madame, que ce changement de noms vulgaires en noms
du monde precieux ne pleurent pas  l'ancien Gaulois; aussi s'en
mit-il fort en colre contre nos dames, et, aprs les avoir excites
 vivre comme le reste du monde et  ne pas se tirer du commun par
des manies si ridicules, il les advertit qu'il viendroit  l'instant
deux hommes les veoir qui leur faisoient l'honneur de les rechercher.
Et en effet, Madame, peu de temps aprs la sortie de ce vieillard,
il vint deux gallands offrir leurs services aux demoiselles; il me
semble mesme qu'ils s'en acquittoient assez bien. Mais aussi je ne
suis pas precieuse, et je l'ay connu par la manire dont ces deux
illustres filles receurent nos protestants: elles baaillrent mille
fois; elles demandrent autant quelle heure il estoit, et elles
donnrent enfin tant de marques du peu de plaisir qu'elles prenoient
dans la compagnie de ces adventuriers qu'ils furent contraints de
se retirer trs mal satisfaits de la reception qu'on leur avoit
faitte et fort rsolus de s'en vanger (comme vous le verrez par
la suite[310]). Si tost qu'ils furent sortis, nos precieuses se
regardrent l'une l'autre, et Philimne, rompant la premire le
silence, s'ecria avec toutes les marques d'un grand etonnement:

      Quoy! ces gens nous offrent leurs voeux!
      Ha! ma chre, quels amoureux!
      Ils parlent sans affeteries,
      Ils ont des jambes degarnies,
      Une indigence de rubans,
      Des chapeaux desarmez de plumes,
      Et ne savent pas les coustumes
  Qu'on pratique  present au pays des Romants.

          [Note 310: Cette scne ne se trouve pas dans _les
          Prcieuses_. Elle y est  peu prs remplace par celle qui
          commence la pice, et dont mademoiselle Desjardins n'a
          pas parl. Faut-il croire qu'elle se trompe compltement,
          comme elle s'en excuse dans sa prface, ou qu'elle suit
          le plan que Molire auroit adopt d'abord, et dont il se
          seroit ensuite dparti par crainte des longueurs, aprs la
          premire reprsentation. Cette dernire opinion me sourit
          assez. Il y a en effet, dans la scne esquisse ici, une
          ide comique, un contraste de situation avec l'une des
          scnes suivantes, qui ne devoient pas chapper  l'auteur
          des _Prcieuses_, et que madame de Villedieu n'toit gure
          de force  imaginer toute seule. Je ne trouve qu'un dfaut
           cette scne: c'est que, en raison surtout de celle
          qu'elle amne ensuite, et qu'elle rend presque ncessaire,
          elle allonge trop la pice et la rend languissante.
          Molire, en admettant toujours que l'ide soit de lui,
          aura vu le dfaut ds le premier soir, et il aura chang
          tout aussitt son plan. Madame de Villedieu cependant,
          et sur cette seule reprsentation, aura crit sa lettre,
          l'aura laisse courir, et, quand il aura t question de la
          publier, ne lui aura fait subir aucun des changements que
          Molire avoit faits lui-mme  sa comdie; elle s'en sera
          tenue  la petite phrase d'excuse plutt que d'explication
          qui se trouve dans la prface. Je ne trouve gure que ce
          moyen de m'difier  peu prs sur cette diffrence, la
          seule qui existe rellement entre la pice et le _Recit_,
          dont pour tout le reste l'exactitude est parfaite, souvent
          mme textuelle. Malheureusement les preuves me manquent;
          mais il seroit  dsirer que j'eusse devin juste: nous
          aurions un nouvel exemple des transformations que la
          plupart des comdies de Molire subirent entre ses mains.
          Une autre version seroit peut-tre encore admissible. Pour
          expliquer les divergences de l'analyse et de la pice,
          on pourroit se demander si Molire n'avoit pas fait pour
          les _Prcieuses_ ce qu'il fit pour toutes ses premires
          pices, c'est--dire si, avant de venir  Paris, il ne les
          avoit pas joues en province, notamment  Avignon, o il se
          trouvoit, en 1657, avec mademoiselle Desjardins, et si par
          consquent celle-ci n'avoit pas fait alors le _Recit_, qui
          courut plus tard  Paris lorsque la pice y fut reprise.
          La comdie avoit reu les changements que Molire ne
          manquoit jamais d'apporter  ses pices faites en province,
          lorsqu'il se dcidoit  les offrir au public plus difficile
          de Paris. L'analyse seule toit reste la mme. Un passage
          de la scne 9, relatif au sige d'Arras, qui avoit eu lieu
          en 1654, ne contredit point, loin de l, cette opinion, que
          _les Prcieuses_ pourroient avoir t crites par Molire
          avant 1660. Pour leur donner plus d'-propos lorsqu'il les
          reprit  Paris, il y auroit ajout dans la mme scne un
          mot sur le sige beaucoup plus rcent de Gravelines.]

Comme elle achevoit cette plainte, le bonhomme revint pour leur
tesmoigner son mecontentement de la reception qu'elles avoient faite
aux deux gallands. Mais, bon Dieu,  qui s'adressoit-il?

      Comment! s'ecria Philimne;
      Pour qui nous prennent ces amants,
      De nous compter ainsi leur peine?
  Est-ce ainsi que l'on fait l'amour dans les romants?

Voyez-vous, mon oncle, poursuivit-elle, voil ma cousine qui vous
dira comme moy qu'il ne faut pas aller ainsy de plein pied au
mariage.--Et voulez-vous qu'on aille au concubinage? interrompit le
vieillard irrit.--Non sans doute, mon pre, repliqua Climne; mais
il ne faut pas aussi prendre le romant par la queue. Et que seroit-ce
si l'illustre Cyrus epousoit Mandane ds la premire anne, et
l'amoureux Aronce la belle Cllie? Il n'y auroit donc ny adventures,
ny combats! Voyez-vous, mon pre, il faut prendre un coeur par les
formes, et, si vous voulez m'escouter, je m'en vais vous apprendre
comme on aime dans les belles manires.


_Reigles de l'amour._

I.

    Premierement, les grandes passions
  Naissent presque toujours des inclinations;
  Certain charme secret que l'on ne peut comprendre
  Se glisse dans les coeurs sans qu'on sache comment,
  Par l'ordre du destin; l'on s'en laisse surprendre,
  Et sans autre raison l'on s'aime en un moment.


II.

      Pour aider  la sympathie
  Le hazard bien souvent se met de la partie.
  On se rencontre au Cours, au temple[311], dans un bal:
  C'est l que du romant on commence l'histoire
      Et que les traits d'un oeil fatal
  Remportent sur un coeur une illustre victoire.

          [Note 311: A l'glise. C'est aussi le mot que Molire fait
          dire  Madelon (scne 5 des _Pretieuses_); il convient bien
           ces grandes liseuses de romans payens de _Cllie_ et de
          _Cyrus_.]


III.

      Puis on cherche l'occasion
      De visiter la demoiselle:
      On la trouve encore plus belle
  Et l'on sent augmenter ainsi la passion.
      Lors on cherit la solitude,
      L'on ne repose plus la nuit,
      L'on hait le tumulte et le bruit,
  Sans savoir le sujet de son inquietude.


IV.

  On s'apperoit enfin que cest esloignement,
  Loin de le soulager, augmente le tourment;
  Lors on cherche l'objet pour qui le coeur souspire.
      On ne porte que ses couleurs;
  On a le coeur touch de toutes ses douleurs,
  Et ses moindres mespris font souffrir le martyre.


V.

      Puis on declare son amour,
      Et, dans cette grande journe,
  Il se faut retirer dans une sombre alle,
      Rougir et paslir tour  tour,
      Sentir des frissons, des allarmes,
      Et dire, en repandant des larmes,
  A mots entre couppez: Helas! je meurs pour vous.


VI.

  Ce temeraire adveu met la dame en colre;
  Elle quitte l'amant, luy defend de la voir.
  Luy, que ce proced reduit au desespoir,
  Veut servir par la mort le voeu de sa misre.
  Arrestez, luy dit-il, objet rempli d'apas!
  Puisque vous prononcez l'arrest de mon trepas,
  Je vous veux obeyr; mais aprenez, cruelle,
      Que vous perdez dedans ce jour
      L'adorateur le plus fidelle
  Qui jamais ait senty le pouvoir de l'amour.


VII.

      Une ame se trouve attendrie
  Par ces ardens soupirs et ces tendres discours;
  On se fait un effort pour lui rendre la vie,
  De ce torrent de pleurs on fait cesser le cours,
  Et d'un charmant objet la puissance suprme
  Rappelle du trepas par un seul: Je vous aime.

Voil comme il faut aimer, poursuit cette savante fille, et ce
sont des reigles dont en bonne galanterie l'on ne peut jamais se
dispenser. Le pre fut si espouvent de ces nouvelles maximes qu'il
s'enfuit, en protestant qu'il estoit bien ais d'aimer du temps
qu'il faisoit l'amour  sa femme, et que ces filles estoient folles
avec leurs reigles. Sitost qu'il fut sorty, la suivante vint dire
 ses maistresses qu'un laquais demandoit  leur parler. Si vous
pouviez concevoir, Madame, combien ce mot de laquais est rude pour
des oreilles precieuses, nos herones vous feroient piti. Elles
firent un grand cry, et, regardant cette petite creature avec mepris:
Mal-aprise! luy dirent-elles, ne savez-vous pas que cet officier
se nomme un necessaire? La reprimande faite, le necessaire entra,
qui dit aux Precieuses que le marquis de Mascarille, son maistre,
envoyoit savoir s'il ne les incommoderoit point de les venir voir.
L'offre etoit trop agreable  nos dames pour la refuser; aussi
l'acceptrent-elles de grand coeur, et, sur la permission qu'elles en
donnrent, le marquis entra, dans un equipage si plaisant que j'ay
cru ne vous pas deplaire en vous en faisant la description[312].
Imaginez-vous donc, Madame, que sa perruque estoit si grande qu'elle
balayoit la place  chaque fois qu'il faisoit la reverence, et son
chapeau si petit qu'il estoit ais de juger que le marquis le portoit
bien plus souvent dans la main que sur la teste; son rabat se pouvoit
appeler un honneste peignoir, et ses canons sembloient n'estre faits
que pour servir de cache aux enfants qui jouent  la clinemusette.
Et en verit, Madame, je ne crois pas que les tentes des jeunes
Messagettes[313] soient plus spacieuses que ces honorables canons.
Un brandon de galands luy sortoit de sa poche comme d'une corne
d'abondance, et ses souliers estoient si couverts de rubans qu'il ne
m'est pas possible de vous dire s'ils estoient de roussy de vache
d'Angleterre ou de marroquin; du moins say-je bien qu'ils avoient un
demy-pied de haut, et que j'estois fort en peine de savoir comment
des tallons si hauts[314] et si delicas pouvoient porter le corps du
marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l'importance
du personnage sur cette figure, et me dispensez, s'il vous plaist,
de vous en dire davantage; aussi bien faut-il que je passe au plus
plaisant endroit de la pice, et que je vous dise la conversation que
notre Precieux et nos Precieuses eurent ensemble:

          [Note 312: Ce passage, le plus curieux du _Rcit_,  cause
          des dtails qu'il donne sur le costume de Molire jouant le
          marquis de Mascarille, et par consquent trs prcieux pour
          la tradition du rle, a t reproduit en partie par M. Aim
          Martin, dans sa dernire dition de Molire, comme note de
          la scne 9 des _Prcieuses_, et par M. Jules Taschereau,
          d'une faon plus complte, dans l'un des savants articles
          qu'il a consacrs  l'_Histoire de la troupe de Molire_.
          V. le journal _l'Ordre_, feuilleton du 8 janvier 1850.]

          [Note 313: Voil un souvenir du _Cyrus_, o les Massagtes
          et leur reine tiennent une si belle place, qui n'est pas
          hors de propos dans une pice sur les _prcieuses_.]

          [Note 314: V., sur ces hauts talons, qu'on appeloit _talons
           pont-levis_, une note de notre tome 3, p. 261.]


_Dialogue de Mascarille, de Philimne et de Climne._

    CLIMNE.

  L'odeur de votre poudre est des plus agreables,
  Et votre propret des plus inimitables.

    MASCARILLE.

  Ah! je m'inscris en faux; vous voulez me railler:
  A peine ay-je eu le temps de pouvoir m'habiller.
  Que dites-vous pourtant de ceste garniture?
    La trouvez-vous congrante  l'habit?

    CLIMNE.

  C'est Perdrigeon tout pur.

    PHILIMNE.

                            Que monsieur a d'esprit!
  L'esprit mesme paroist jusque dans la parure.

    MASCARILLE.

  Ma foy, sans vanit, je croy l'entendre un peu.
  Madame, trouvez-vous ces canons du vulgaire?
  Ils ont du moins un quart de plus qu' l'ordinaire;
  Et, si nous connoissons le beau couleur de feu,
  Que dites-vous du mien?

    PHILIMNE.

                            Tout ce qu'on en peut dire.

    CLIMNE.

  Il est du dernier beau; sans mentir, je l'admire.

    MASCARILLE.

  Ahy! ahy! ahy! ahy!

    PHILIMNE.

                      H bon Dieu! qu'avez-vous?
  Vous trouvez-vous point mal?

    MASCARILLE.

                      Non, mais je crains vos coups.
  Frappez plus doucement, Mesdames, je vous prie.
  Vos yeux n'entendent pas la moindre raillerie.
  Quoy, sur mon pauvre coeur toutes deux  la fois!
  Il n'en falloit point tant pour le mettre aux abois.
  Ne l'assassinez plus, divines meutrires.

    CLIMNE.

  Ma chre, qu'il sait bien les galantes manires!

    PHILIMNE.

  Ah! c'est un Amilcar, ma chre, assurement[315].

    MASCARILLE.

  Aimez-vous l'enjou?

    PHILIMNE.

                        Ouy, mais terriblement.

    MASCARILLE.

  Ma foy, j'en suis ravy, car c'est mon caractre;
  On m'appelle Amilcar aussy pour l'ordinaire.
  A propos d'Amilcar, voyez-vous quelque auteur?

    CLIMNE.

  Nous ne jouissons pas encor de ce bonheur,
  Mais on nous a promis les belles compagnies
      Des autheurs des poesies choisies.

    MASCARILLE.

      Ah! je vous en veux amener:
  Je les ay tous les jours  ma table  dner;
  C'est moy seul qui vous puis donner leur connoissance.
  Mais ils n'ont jamais fait de pices d'importance.
  J'aime pourtant assez le rondeau, le sonnet;
  J'y trouve de l'esprit, et lis un bon portrait
  Avec quelque plaisir. Et vous, que vous en semble?

    CLIMNE.

  Lorsque vous le voudrez nous en lirons ensemble;
  Mais ce n'est pas mon goust, et je m'y connois mal,
  Ou vous aimeriez mieux lire un beau madrigal.

    MASCARILLE.

  Vous avez le goust fin. Nous nous meslons d'en faire.
  Je vous en veux lire un qui vous pourra bien plaire:
      Il est joly, sans vanit,
      Et dans le caractre tendre.
      Nous autres gens de qualit
      Nous savons tout sans rien apprendre.
  Vous allez en juger, ecoutez seulement.

           *       *       *       *       *

  _Madrigal de Mascarille._

      Ho! ho! je n'y prenois pas garde:
  Alors que sans songer  mal je vous regarde,
  Vostre oeil en tapinois me derobe mon coeur.
  O voleur!  voleur!  voleur!  voleur[316]!

    CLIMNE.

  Ma chre, il est pouss dans le dernier galant,
  Il est du dernier fin, il est inimitable,
  Dans le dernier touchant; je le trouve admirable.
  Il m'emporte l'esprit............

    MASCARILLE.

  Et ces voleurs, les trouvez-vous plaisans?
  Ce mot de tapinois?

    CLIMNE.

                  Tout est juste,  mon sens.
  Aux meilleurs madrigaux il peut faire la nique,
  Et ce ho! ho! ho! ho! vaut mieux qu'un poeme epique.

    MASCARILLE.

  Puisque cet impromptu vous donne du plaisir,
    J'en vay faire un pour vous tout  loisir:
    Le madrigal me donne peu de peine,
  Et mon genie est tel pour ces vers inegaux
      Que j'ai traduit en madrigaux,
      En un mois l'histoire romaine.

          [Note 315: Amilcar est le personnage plaisant, ou du moins
          prtendant l'tre, du roman de Cllie. On disoit, comme
          ici, _tre un Amilcar_, pour dire _tre enjou_. (_Grand
          Dictionnaire des Precieuses_, Paris, 1660, p. 21.)]

          [Note 316: Il avoit couru dans le commencement du sicle,
          et peut-tre couroit-il encore, une chanson dont Molire
          a bien pu s'inspirer pour ce burlesque madrigal. La voici
          telle que nous l'avons trouve dans la _Fleur des chansons
          nouvelles_, Paris, 1614, in-12, p. 385:

               Ah! je le voy, je le voy;
               Arrestez-le, mes amis.
               Dans ce logis il s'est mis,
               La dame l'aime, je croy.
               Son sein est le receleur
               De ses larcins entrepris.
               O voleur!  voleur!  voleur!
               Rends-moy mon coeur, que tu m'as pris.

               Dame, ne te fie en luy:
               Il te fera comme  moy;
               Un larron n'a point de foy,
               Il ne faut prendre aujourd'huy.
               Rends-le donc pour ton honneur,
               Ou je crierai  hauts cris:
               O voleur!  voleur!  voleur!
               Rends-moy mon coeur, que tu m'as pris.

          Aucun commentateur de Molire n'avoit encore retrouv cette
          chanson, qu'il est si  propos, selon moi, de rapprocher du
          madrigal de Mascarille; aucun non plus n'a rappel certain
          couplet de cantique dans lequel l'abb Pellegrin trouve
          moyen d'tre srieusement, dvotement, plus bouffon que le
          grotesque marquis. Il se chante sur l'air: _Loin de moi,
          vains soupirs_:

                   Au voleur! au voleur!
                 Jesus me derobe le coeur,
                 Et je ne saurois le reprendre.
               Ah! ah! ah! que me sert-il de crier?
                 Il entend si bien son metier
                 Que l'on ne sauroit s'en defendre.

           (_Cantiques_ de l'abb Pellegrin, Lille, 1718, in-8, p. 32.)]

Si les vers ne me coustoient pas davantage  faire qu'au marquis
de Mascarille, je vous dirois, dans ce genre d'ecrire, tous les
applaudissements que les Precieuses donnoient au Precieux. Mais,
Madame, mon antousiasme commence  me quitter, et je suis d'advis de
vous dire en prose qu'il vint un certain vicomte remplir la ruelle
des Precieuses, qui se trouva le meilleur des amis du marquis: ils
se firent mille carresses, ils dancrent ensemble, ils cajollrent
les dames; mais enfin leurs divertissements furent interrompus par
l'arrive des amants mal traittez, qui malheureusement etoient les
matres des Precieux. Vous jugez bien de la douleur que cet accident
causa, et la honte des Precieuses lors qu'elles se virent ainsi
bernes. Suffit que la farce finit de cette sorte, et que je finis
aussi ma longue lettre, en vous protestant que je suis avec tout le
respect imaginable,

                                              Madame,

                      Votre trs humble et trs obeyssante servante,

                                                     DDDDDD.




_Histoire miraculeuse de trois soldats punis diviniment pour les
forfaits, violences, irreverences et indignits par eux commises avec
blasphmes execrables contre l'image de monsieur saint Antoine, 
Soulcy, prs Chastillon-sur-Seine, le 21 jour de juin dernier pass
(1576)._

_Troyes, Nicolas Nuce._ In-8.


L'an mil cinq cens soixante et seize, le vingt-uniesme jour de juin,
Monsieur frre du roy[317] estant  Chastillon-sur-Seine, et la garde
de son infanterie loge au village de Soulcy, distant d'une lieue ou
environ du dict Chastillon, trois soldats de la dicte infanterie,
oysifs, estans prs l'eglise du dict lieu, au devant de laquelle y
avoit une grande image de saint Antoine esleve en pierre, aprs
plusieurs propos scandaleux par eux tenuz de la dicte image par
derision, l'armrent d'un morion et d'une hallebarde, luy disans ces
mots avec grands et execrables blasphmes: Si tu as de la puissance,
monstre la presentement contre nous, et te defends. Et, ce disans,
rurent plusieurs coups des armes qu'ils avoient sur la dicte image;
de quoy non contents, l'un d'eux tira contre icelle image deux ou
trois harquebuzades, de l'une desquelles fut frappe icelle image en
la face, entre la lvre basse et le menton, et au mesme instant le
dict soldat, s'escriant  haute voix, dist ces mots: Je brusle, et
tomba mort en terre, en la face duquel et au mesme endroit que la
dicte arquebuzade avoit atteint ladicte image, apparut le feu qui le
bruloit au dedans de la bouche, qui encore continuait aprs sa mort.

          [Note 317: Le duc d'Alenon, frre de Henri III, dont il
          avoit repris depuis trs peu de temps le titre de duc
          d'Anjou. Il commandoit l'arme catholique, et l'on va voir
          par ce qui est ici racont que les soldats n'toient pas
          des plus dvots pour la foi qu'ils dfendoient. On n'eut
          pas fait pis dans le camp des huguenots.]

Le second desdits soldats s'estant pareillement escri par plusieurs
fois qu'il brusloit, pensant eviter ce tourment par eaue, se seroit
precipit dedans une rivire proche du dict lieu, o incontinent il
auroit est suffoqu et noy.

Le tiers, voyant la persecution de ses deux compagnons, tomba
esvanouy en la place, et fust port en un logis proche du dict lieu,
saisy d'une fiebvre chaude et si violente que ce fut chose admirable
 ceulx qui le voyoient, entre lesquels aucuns des dictes troupes,
ses parents et amis, catholiques, eurent soudain recours  l'eglise,
et, ayant recouvert un prestre, firent chanter une messe devant la
dicte image,  laquelle un peuple infiny assistant, tant soldatz
que habitants du dict lieu, se meirent en devotion et firent tous
unaniment prires  Dieu pour ce pauvre miserable; et, aprs la dicte
messe celebre et autres prires et ceremonies faictes, allrent vers
le patient, o, ayant est dictes aultres prires et oraisons, le
dict prestre luy baillant de l'eaue beniste, soudain iceluy patient
revint  soy, et, recognoissant sa faute, tendant les mains sus,
crioit misericorde  Dieu, accusant sa faute, avec humble requeste
aux assistans d'orer et interceder pour luy; ce qui fut faict, et
par la grace de Dieu reduict en sa premire convalescence, comme il
est encore aujourd'hui. Cest acte veritable, et tesmoign par plus
de trois mille personnes, donne exemple  toutes personnes vivans
soubs la crainte de Dieu et en l'obeissance de son eglise de venerer
et honorer les images des saincts, lesquelles, combien qu'elles ne
soient ce qu'elles representent et que de soy n'ayent divinit,
sinon en tant qu'elles sont dedies et consacres  Dieu, en memoire
du saint qu'elles representent, toutefois servent de memoire et
advertissement, non seulement pour imiter les bonnes oeuvres des
glorieux saints, desquels la vie vertueuse a est agreable  Dieu,
mais aussi pour prier iceux saints d'estre intercesseurs vers Dieu
pour nous; et aussi que le mepris et contemnement d'icelles images ne
peut estre sans grande offense,  cause de la dicte representation,
ainsi que les histoires ecclesiastiques declarent; dont la vindicte
est reserve  la puissance de Dieu.




_Le fantastique repentir des mal mariez._

S. l. n. d. In-8[318].

          [Note 318: Cette pice a t donne par M. G. Duplessis,
          mais avec quelques retranchements, dans le charmant recueil
          qu'il a fait parotre sous le titre de _Petit trsor de
          posie rcrative_, etc., par Hilaire-Le-Gay. Paris,
          Passart, 1850, in-32, p. 150. M. Duplessis n'en a pas
          trouv la date, mais il la place parmi les posies du XVIIe
          sicle.]


    Si tu te plains que ta femme est trop bonne
  L'ayant garde trois semaines en tout,
  Attens un an, et tu perdras  coup
  L'occasion de t'en plaindre  personne.

    Mais, si elle est malicieuse et fire,
  Par bon conseil, ne l'en estime moins:
  Je prouveray tousjours par bons tesmoins
  Que la meschante est bonne mesnagre.

    Si par nature elle est opiniastre,
  Commande-luy toute chose  rebours,
  Et tu seras servy suivant le cours
  De ton dessein, sans frapper ny sans battre.

    Si au bourbier menteur elle se plonge,
  Croy le rebours de ce qu'elle dira,
  Et tu verras qu'elle te servira
  De verit, pensant dire mensonge.

    Si elle dort la grasse matine,
  C'est ton profit, d'autant qu'elle n'a pas
  Tel appetit quand ce vient au repas,
  Et son dormir luy vault demy-disne.

    Si elle faict la malade par mine,
  Va luy percer la veine doucement,
  Droict au milieu, et tu verras comment
  Tel esguillon luy porte medecine.

    Si elle est vieille ou malade sans cesse,
  Tu la sauras sage contregarder,
  Attendant mieux, et si pourras garder
  Pour un besoin la fleur de ta jeunesse.

    Si tu te plains que ta femme se passe
  De faire enfans, par faute d'un seul point,
  Sois patient: mieux vaut ne s'en voir point
  Que d'en avoir qui font honte  leur race.

    Mais, si tu dis que la charge te presse
  D'enfans petits, dont la teste te deult,
  Ne te soucie, il n'en a pas qui veut:
  Ils t'aideront  vivre en ta vieillesse.

    Si quelquefois du vin elle se donne,
  Cela luy faict sa malice vomir;
  C'est un potus[319] qui la faict endormir;
  Femme qui dort ne faict mal  personne.

    Si le ciclope a tasch son visage
  D'une laideur qui ne se peut oster,
  C'est pour du jeu d'amour te desgouter:
  Qui moins le suit est reput pour sage.

    D'autre cost, ne sortant de ses bornes
  En beaux habits, la blancheur de son taint
  Ne te fera de jalousie attaint,
  Ains te rendra franc de porter les cornes.

    Si bien pare elle feint l'amiable[320]
  Sortant dehors, je te diray pourquoy
  C'est pour complaire  autruy plus qu' toy,
  Veu qu'au logis elle ressemble un diable.

    Si tu me dis que toujours elle grongne,
  C'est pour tenir en crainte sa maison;
  Il m'est advis qu'elle a quelque raison,
  Veu qu'en grongnant elle fait sa besongne.

    Si elle est brave et superbe sans honte,
  Tel le dira aujourd'huy et demain:
  Bonjour, Monsieur, le bonnet en la main,
  Qui paravant de toy ne faisoit conte.

    Si, gracieuse en tenant bonne geste,
  Au decouvert son beau sein elle a mis,
  C'est qu'elle veut donner  tes amis
  Opinion trs bonne de son reste.

    Mais, si elle a jou son pucellage,
  N'en sonne mot: celui qui l'a gaign
  Perdant le sien, libre t'a espargn
  Un grand travail; c'est autant d'avantage.

    Si elle faict  tes amis service
  De corps et biens, par liberalit,
  Elle vaut plus que tu n'as merit:
  Elle n'est point subjecte  l'avarice.

    L'avarice est un vice miserable;
  L'on voit souvent qu'un faquin usurier
  Va choisissant tel pour son heritier
  Qui le voudroit voir mort sur une table.

    L'avare encore  un pourceau ressemble,
  Duquel jamais honnestet ne sort
  Pendant qu'il vit; mais, depuis qu'il est mort,
  Tous les voisins en font grand' chre ensemble.

    Si tu me dis qu'elle est insatiable,
  Ne se pouvant d'aucun gain contenter,
  Aprs sa mort tu te pourras venter
  D'avoir trouv le butin amiable.

    Si tu te plains qu'elle a mauvaise teste,
  Il m'est avis que tu te fais grand tort:
  Elle en fera le vinaigre plus fort;
  Au demeurant elle est sage et honneste.

    Si elle court et souvent se pourmeine
  Par cy, par l, n'a-elle pas raison?
  C'est pour laisser la paix en ta maison:
  Quand elle y est, trop de bruit elle y mne.

    Si tu la dis mauvaise mesnagre,
  N'espargnant rien pour faire un hoschepot[321],
  Elle s'adonne  escumer le pot:
  Vive tousjours la bonne cuisinire!

    Si elle a faict voler son mariage
  En gros estat et dissolutions,
  Tu l'as permis par vaine ambition:
  C'est pour te rendre en tes vieux jours plus sage.

    Si ta femme est de pauvre parentage,
  N'en sois fasch, car le riche apparent,
  Prompt au mespris de son pauvre parent,
  Ne luy sert plus que d'un fascheux ombrage.

    Socrates fut homme plein de science,
  Qui, se voyant de sa femme outrag,
  Ne la voulut battre comme enrag,
  Mais fut contrainct de prendre patience.

          [Note 319: _Potus_, potion.]

          [Note 320: Ce mot, qui ne s'emploie plus que dans la langue
          du droit, avoit alors le sens d'aimable, de commode. On
          le rencontre trs frquemment. Au XVIIIe sicle, il toit
          devenu hors d'usage, et on ne s'en servoit plus qu'en le
          soulignant. V. Lettres de Mme du Deffand, t. 2, p. 369.]

          [Note 321: Hachis de boeuf qu'on faisoit cuire dans
          un pot avec des marrons, des navets et toutes sortes
          d'assaisonnement. On l'appeloit aussi _pot-pourri_.
          Rabelais compare  un mets de ce genre l'assemblage des
          moines mendiants de toute robe qui couroient le monde,
          toujours se perptuant, et il place  leur intention,
          dans la _librairie_ de Saint-Victor, le _hochepot des
          perpetuons_.--Le _hochepot_ toit encore une de ces soupes
          au grand pot qui se mettoient sur la table dans le vase
          mme o elles avoient cuit. Elles sont vantes dans un des
          contes d'Eutrapel comme un _vrai restaurant et elixir de
          vie_.]

FIN.

       *       *       *       *       *

_Dixain_[322].

  Souvent flateurs de la bende se tiennent,
  Disant: Monsieur, trs bien est vostre dit,
  Et par flateurs ces gens bendez maintiennent
  Parmy les grands la force du credit.
  Le bon conseil a donc est interdit,
  Car il ne veut en ce point se bender,
  Craignant enfin devant Dieu l'amender,
  Dont luy seclus[323] les bandez de fallace
  Craignant le sort; mais, aprs desbender,
  Dieu remettra le bon conseil en grace.

          [Note 322: Ce dixain, qui est videmment d'une autre poque
          que le reste de la pice, n'a pas t reproduit par M. G.
          Duplessis.]

          [Note 323: _Eloign._]

       *       *       *       *       *

_Le reconfort des femmes qui se plaignent de l'absence et deffaut de
leur mary._

    Si ton mary  et l se pourmeine
  Pour changer d'air, n'en ayez pensement:
  Il faict cela pour ton soulagement
  Et pour dispos te relever de peine.

    Mais, s'il y prend chose que dire il n'ose,
  Pour avoir, sot, en eau trouble pesch,
  Le voil bien puny de son pech!
  Laisse-le  part, sa sant se repose.

    S'il a perdu en son aage d'enfance
  Un grain des siens, tu n'y prens pas plaisir,
  Tu m'entens bien; mais il vaut mieux choisir
  Un bon tesmoing que deux sans souvenance.

    Si ton mary va son argent despendre
  A la taverne, il a quelques raisons:
  On ne despend pas tant  la maison,
  Et l'ordinaire en est quelque peu moindre.

    Si tous les jours comme insenc il crie,
  Tempestatif, cholre, sans repos,
  Faisant mestier de battre  tous propos,
  Endure tout: bien ayme qui chastie.

    Si, charg d'ans, il s'accoustume au jeusne,
  Ne pouvant plus  la chasse trotter,
  Tu sais qu'il faut vieillesse supporter;
  Sois patiente: aprs le vieil un jeune.

    Si  pourvoir sa maison il ne pense,
  En temps et lieu, de charbon et de bois,
  Tu n'en mettras pas tant  chasque fois
  En ton fouyer, pour eviter despense.

    Si tu pretens l'accuser d'avarice,
  D'autant qu'il veut son argent espargner,
  C'est qu'il a eu de peine  le gaigner;
  Ne t'en soucie: espargner n'est pas vice.

    Si, souponneux, il n'a ny goust ny grace,
  Ne s'esmouvant pour gay te caresser,
  De ses faveurs il te convient passer.
  Repose-toy, tu en seras plus grasse.

    Si  jouer son argent il s'adonne,
  Il a desir de riche devenir;
  Mais il ne veut jamais se souvenir
  Que l'homme droict ne fait tort  personne.

    S'il est parfois chagrin et fantastique,
  Il doit avoir quelque perfection
  Pour contre-poids de l'imperfection:
  L'homme d'esprit est souvent lunatique.

    Si de bonne heure en soudaine manire
  Il a son bien et le tien despendu,
  N'en fais semblant, tu n'as pas tout perdu:
  Tu t'es aide  en faire grande chre.

    Si par excs l'humeur froid le tourmente,
  Pour aller doux il laisse le courir,
  Ne te pouvant au besoin secourir:
  Femme d'honneur de bien peu se contente.

    S'il ne faict cas d'ouir ta remonstrance,
  Voulant tousjours  sa teste obeir,
  Si mal luy vient, ne te veuille esbahir:
  Conseil de femme est meilleur qu'on ne pense.

    S'il a est forg du cost gauche,
  Et toy ligne  rebours de raison,
  Vous n'aurez point de bruit en la maison;
  Quant  ce poinct, vous vivrez sans reproche.

    Quand un homme mal plaisant le resveille,
  Luy demandant quelque debte payer,
  S'il est fach, ne t'en veuille esmayer[324]:
  Faute d'argent est douleur non pareille[325]!

    S'il va faignant une folle simplesse
  En tems et lieu, il n'y a nul danger;
  Asseure-toy que, pour s'advantager,
  Il convertit sa folie en sagesse.

    Si sous son ongle un glus tirant s'amasse[326],
  Tu mangeras du gibier apprest,
  Car par malheur l'homme au droict arrest
  Ne prend plus rien s'il ne va  la chasse.

    S'il est un sot superbe sans doctrine,
  Voil le train des jeunes maintenant,
  Il parviendra, mais qu'il soit souvenant
  De parler peu et tenir bonne mine.

    Mais, s'il dispute, il tombera en friche.
  Pauvrette, helas! de quoy te fasches-tu?
  Tout le savoir n'y sert pas d'un festu,
  Il gaignera moyennant qu'il soit riche.

    Si bien pensant[327] il s'adonne  l'estude,
  Il pincera (sans rire) l'argent et l'or;
  Tu garderas la clef de son thresor,
  Prenant repos sans grand'sollicitude.

    S'il est soldat et amy de la guerre,
  Par son respect on te respectera.
  A son retour, brave, il t'apportera
  Quelque joyau venant d'estrange terre.

    Si quelquefois le rheume le tourmente,
  Tel humeur vient ses poulmons arrouser,
  Ce rheume peut  la mort s'opposer,
  Coupant chemin  une fivre ardente.

    S'il est vex d'une morne[328] paresse,
  Il s'en ira de bonne heure coucher:
  Tu ne craindras qu'il te vienne empescher
  Le doux effect d'une libre promesse.

    Si, impudent, sans mesure il se prise,
  Entrant partout comme un audacieux,
  Laisse-luy faire, il n'en vaudra que mieux:
  A telles gens fortune favorise.

    Si, affronteur, il vante sa richesse,
  Il te fera tousjours brave marcher;
  Quand il s'ira par contrainte cacher,
  Tu demeureras du bien d'autruy maistresse.

    Si  mal faire hardy il se dispose,
  N'estant jamais d'aucun bien desireux,
  Pense qu'il n'est homme si malheureux
  Qui, employ, ne serve  quelque chose.


FIN.

          [Note 324: Pour _esmoyer_, mouvoir.]

          [Note 325: Refrain de chanson qui, aprs avoir couru
          pendant le XVe et le XVIe sicles--nous l'avons encore
          trouv jusque dans Rabelais,--finit par rester comme
          proverbe.]

          [Note 326: De la _glu_, de la _poix_, dont il fait bon
          s'enduire les mains quand on veut voler. De l venoit que
          le mot _picare_ signifioit  la fois poisser et voler,
          et que _poissard_ se prit d'abord pour voleur: Poisard
          _pro fure habetur_, dit Jacq. Sylvius dans son _Isagoge_.
          Paris, 1531, p. 4.--C'toit un procd larron renouvel de
          voleurs de l'antiquit. Martial a dit de l'un deux, qu'il
          compare au fils de Mercure, patron de cette industrie:

               Non erat Autolyci tam _piceata_ manus.]

          [Note 327: Var: _Pensatif._]

          [Note 328: Var: Froide.]

       *       *       *       *       *

_Quatrains_[329].

    J'ai attendu, pour avoir mieux,
  A m'enrichir sur mes ans vieux;
  Par Juppiter, moy, mes enfans,
  Vous pouvez voir fort triumphans.

    Puis que je suis o pretendois,
  De Juppiter conduicts les droicts:
  J'ay d'amis plus que d'ennemis,
  Les escus sont mes bons amis.

      M'apporte qui voudra l'escu,
      Au jeu d'amour tout despendu.

          [Note 329: M. G. Duplessis ne les a pas donns.]




_Le grand procez de la querelle des femmes du faux-bourg
Saint-Germain avec les filles du faux-bourg de Mont-marte sur
l'arrive du regiment des Gardes[330]. Avec l'arrest des commres du
faux-bourg Saint-Marceau, intervenu en la dicte cause._

_A Paris, imprim de jour et se vendent en plain midy._

          [Note 330: Aprs ses expditions dans le Midi, Louis XIII
          toit rentr dans Paris avec son rgiment des Gardes, au
          mois de janvier 1623. La pice que nous donnons ici fut
          crite  cette occasion.]

M.DC.XXIII.

In-8.


L'envie apporte de grands maux parmy la socit humaine; c'est une
furie qui est embrasse indifferemment de tout le monde et qui se
laisse tirer  un chacun par la queue, comme le diable d'argent qu'a
fait peindre le cur de Mille-Monts[331] sur son almanach.

          [Note 331: Sur ce faiseur d'almanachs, V. notre dition
          des _Caquets de l'Accouche_, p. 65, 66. L'image grotesque
          dont il _illustroit_ ses prophties, et qui n'est qu'une
          imitation de la dernire figure de certaines _danses
          macabres_, o l'on voit ainsi un musicien tirer le diable
          par son _appendice caudal_, a sans doute t pour quelque
          chose dans la popularit de l'expression qui court encore,
           l'usage des ncessiteux: _tirer le diable par la queue_.
          La gravure d'un almanach du mme temps a peut tre aussi
          contribu  rendre populaire cette autre locution: _prendre
          la lune avec les dents_. Il y est ainsi fait allusion dans
          le _Francion_ de Sorel (1663, p. 254): Imaginez-vous voir
          ces preneurs de lune qui sont en l'almanach de l'anne
          passe, o les uns taschent de l'attraper avec des chelles
          qui s'alongent et s'accourcissent comme l'on veut, et les
          autres avec des crochets, des tenailles et des pincettes.
          Peut-tre s'agit-il encore l d'un almanach du cur de
          Milmont, car plus loin, p. 454, Sorel en parle.]

Tout ne se mne que par l'envie; c'est le ressort de nos affaires;
l'envie nous engendre: car, si une femme n'avoit point d'envie de
multiplier sa race, elle n'engendreroit jamais; l'envie nous nourrit
et alimente: car, si l'on n'avoit envie de manger, en vain la
nature nous auroit donn des dents; et l'envie nous fait mourir, et
toutefois elle ne meurt jamais[332].

          [Note 332: C'est  peu prs, le vers de Molire dans
          _Tartuffe_ (act. V, sc. 2):

               Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

          Il l'avoit trouv tout fait dans la _Comdie des
          Proverbes_.]

C'est ceste envie qui a est cause de ce grand, ce difficile, cet
authentique, superliquoquentieux et estrange procez intervenu entre
les filles du faux-bourg de Montmarte et les femmes du faux-bourg
Sainct-Germain, que nous avons aujourd'huy sur le bureau, et ce 
mesme temps qu'elles ont veu arriver le regiment des Gardes: procs
solemnel, procs qui doit tre jug en robbe jaune, procs o il ne
faut point mander huictaine d'advis; procs qui sera jug sur le
champ, comme appert par l'histoire; procs o les despens seront plus
chers que le fonds dont il s'agit; procs o il fera bon avoir des
espices[333], car plusieurs y seront poivrs; en fin, c'est un procs
dont on n'a jamais ouy parler, et le peut-on nommer le procs des
procs.

          [Note 333: Sur ces _pices_, qui toient alors les
          honoraires de la magistrature, V. notre t. 2, p. 179, note.]

Le mercredy qui estoit le jour dont la veille et le jeudy
estoient distants de deux fois vingt-quatre heures,  laquelle
journe arrivrent  grand foule, le tambour sonnant et les
enseignes desployes, les soldats des Gardes tant dsirs  Paris,
s'assemblrent dans le fauxbourg Sainct-Germain grande quantit de
femmes, soy disant coureuses[334], vagabondes, regratteuses de, etc.,
le tout en trs bel ordre, le cul devant et les mains derrire, les
talons usez[335], la chemise retrousse  l'endroit des manches,
une serviette sous le bras (car c'est maintenant la coustume), les
quelles, aprs avons generallement desplor la triste fortune dont
elles avoient est agites pendant l'absence de l'arme et durant
le froid de l'hiver, que les bleds estoient couppez, une des plus
vieilles se leva, le front rid et la chemise entre les jambes:
C'est assez, dit-elle, c'est assez pleurer; toujours le vent de
bise ne sifle et ne descoche ses froidures; aprs l'hyver vient
le prin-temps. C'est trop semer, il nous faut recueillir: voicy
l'autonne arriv; nous l'avons plustost trouv que le prin-temps.
Courage! nostre gaignage est revenu. Nous avons doresnavant force
besongnes; si nous ne pouvons travailler de la pointe et que
nostre esguille soit rompue, nous travaillerons du cul. Je disois
tousjours bien que ces malheurs ne dureroient pas long-temps, et
qu'enfin nous trouverions le moyen de gagner nostre vie. Il n'y a
icy qu'une chose qui nous peut donner du doubte: peut estre que
les filles du faux-bourg de Montmarte[336] ou celles du faux-bourg
Sainct-Victor[337] voudront avoir part au gasteau; car on m'a donn
advis l'autre jour qu'il y avoit un grand nombre de nostre compaignie
qui y estoient alles louer des chambres (car, pour les boutiques,
elles les portent tousjours quant  elles). Si cela est, c'est un
grand procez que nous allons avoir sur les bras, et,  vray dire, il
nous faudra toutes en cecy contribuer.

          [Note 334: Sur ces _filles_ du faubourg Saint-Germain, V.
          notre t. 1, p. 208, 219, note.]

          [Note 335: On disoit que ces dames avoient les talons
          courts et ne tomboient qu'en arrire:

               Si fait bien Marion qui ne chet qu'en arrire...

             (_Les Satyres_ du sieur du Lorens, 1624, in-8, p. 146.)]

          [Note 336: Elles toient surtout en nombre dans le
          quartier, alors tout neuf et pourtant fort mal habit, de
          la Villeneuve-sur-Gravois, et dans les environs de la rue
          des Fosss-Montmartre, o elles logeoient ple-mle avec
          les gueux. V. Tallemant, dit. in-12, t. 9, p. 23.]

          [Note 337: Dans la rue du Champ-Gaillard et ses environs.
          V. notre t. 3, p. 44, note.]

--Mamie, luy fit une jeune guillerette qui a le visage assez frais,
mais qui a le cul chaud, nous ne devons craindre de ce cost-l.
Voicy la foire qui vient: nous aurons toute la marchandise, la
chalandise, les marchands et les chalans, et le pis sera que nous
ne pourrons trouver de trous assez pour les mettre; et puis, de
toute antiquit, ce faux-bourg n'a-il point cette prerogative par
dessus les autres que d'estre le repertorium des meilleures pices
de Paris? C'est le sige et la demeure ordinaire de Venus, le palais
authentique de la verolle, l'antichambre des chancres, le cabinet des
chaudes pisses, l'estude ordinaire de la cristaline, l'estable des
poulains, l'escurie des morfondus, le retrait des coupeurs de bourses
et le sjour des maquereaux; personne, pour qualit excellente qu'il
aye, ne nous peut oster les advantages.

--Vous dites vray, dit une petite camuse qui est arrive fraischement
de l'arme: mais vous ne parls pas des coups d'espe ny des coups de
baston que nous recevrons si nous envoyons quelque pauvre diable au
royaume de Sude.--Il ne faut pas craindre de ce cost, respondit une
petite brunette qui s'en mesle depuis huict jours: j'ay cinq ou six
laquais de nostre cost, et puis si quelqu'un est attrapp  ce jeu,
et qu'il prenne l'as de trfle pour celuy de pique, c'est sa faute:
il n'a qu' se servir d'une lunette d'Holande[338], et regarder droit
au but.

          [Note 338: Sur ces lunettes, d'invention nouvelle, qu'on
          appeloit aussi lunettes d'Amsterdam, V. notre dition
          des _Caquets de l'Accouche_, p. 253, note.--Dans les
          _Mditations de l'hermite Valrien_ (Recueil de pices
          contre le conntable de Luynes, _Paris_, 1626, in-8, p.
          302), il est parl de _lunettes de Hollande_ dont use
          le duc de Bouillon pour prendre de loin les vises, et
          desquelles monsieur le prince auroit grand besoin de
          s'ayder, encore plus le comte de Soissons.]

--Mais parlons un peu de nostre gaignage, respondit une vieille qui
avoit fait son temps. Pour moy, je demeure auprs de Sainct-Supplice;
mais jusques icy mes chalans ordinaires ne m'ont pas abandonn.
Si les filles du faux-bourg de Montmarte veulent causer, nous
soustiendrons l'effort et l'assaut. Pour moy ny mes compaignes, nous
ne nous rendrons jamais; je me coucheray plus tost que de me rendre.
Si d'adventure on regarde au nombre, nous sommes en plus grande
quantit qu'elles; nous en fournirons toujours six contre une.

--Je vous diray, ma mre, fit une grande Jaqueline qui avoit
demeur durant les troubles au faux-bourg de Montmartre, on y fait
quelquefois des profits; mais pour le jourd'huy le mestier est brav:
nous avons beau coudre et filer,  peine gaignons-nous le louage
de nos chambres; c'est la cause pourquoy je me suis relegue en ce
cartier, pour voir si la fortune ne me sera point plus favorable
durant la foire[339].--Le temps des foires! fait une rieuse: c'est le
temps des vendanges; en toute l'anne, on ne sauroit trouver foire 
meilleur march.--Nous ne sommes pas icy pour rire, ma cousine, fit
une courtisanne  la mode; il nous faut adviser  nous deffendre:
car, comme j'alois hier  la porte Sainct-Anthoine avec les autres,
j'entendis sourdement dire  trois ou quatre bonnes gens que les
filles du faux-bourg Momtmarte avoient envie de nous adjourner, et, 
faute de comparoistre, qu'on nous jugeroit par contumace.

          [Note 339: La foire Saint-Germain, qui s'ouvroit le 3
          fvrier et finissoit la veille du dimanche des Rameaux.
          Il parotroit par ce passage que la publication de cette
          pice suivit de prs le retour du rgiment des Gardes, qui,
          comme nous l'avons dit, avoit eu lieu en janvier. Dans un
          petit pome fort curieux qui, sous ce titre: _Semonce 
          une demoiselle des champs pour venir passer la foire et
          les jours gras  Paris_ (Paris, 1605, in-8), n'est qu'une
          description trs dtaille de la foire Saint-Germain, il
          est parl longuement des filles de joie qui y faisoient
          leurs caravanes.]

Ainsi qu'elle achevoit ces mots, voicy une vieille hipocondriaque de
damoiselle, du quel le n estoit une vraye goutire qui incessamment
couloit ( ce que porte l'histoire), laquelle, ayant lev son masque
 demy pourry, salue l'assistance  la mode des femmes, le cul ouvert
et la bouche ferme. Je suis trs joyeuse (dit elle) de vous trouver
en ce lieu: car je croy qu'il estoit impossible d'aggreger toutes
les coureuses du faux-bourg Sainct-Germain en un corps, pour la
quantit. Toutefois, puisque vous vous estes rencontres si  propos,
je suis venu icy vous apporter un adjournement personnel, pour vous
voir estre condamnes  vous desister et debouter de l'esperance que
vous avez conceue de faire vos jours gras avec les nouveaux venus.
Nos pretensions sont que cela nous appartient, et que, c'est nostre
droict; lequel perdre, ce serait renverser tous nos statuts, et nos
privilges tant anciens que modernes.

Le jour de l'assignation sera sabmedy prochain, par devant les
commres du faux-bourg Sainct-Marceau, o celuy qui aura le droit le
conservera au mieux qu'il pourra.

Ceste harangue estonna de prim'abord la compaignie. Une bossue,
qui avoit est autrefois regrateuse de parchemin, va dire: Mais,
Madamoiselle, vostre ajournement est-il fait  domicile? A quelle
heure faites-vous vos affaires?--Ma mie (fit l'autre), j'ay gard la
coustume: je suis femme d'un sergent de Sainct-Lazare; ce n'est pas
d'aujourd'huy que je dresse des committimus[340], en l'absence de mon
mary; il y a longtemps assez que je savois comment il faut donner
une assignation. Soignez seulement  l'heure que je vous donne.

          [Note 340: Lettre de chancellerie accorde par le roi 
          ceux qui avoient leurs causes _commises_ aux requtes du
          Chtelet.]

Une grande hacquene  toute selle se lve debout: Et bien, voil
bien parl! mercy de ma vie! ouy nous irons. Craigns-vous que nous
n'osions comparoistre? Si nous n'y pouvons aller de front, nous irons
de cul et de teste.

Le jour venu, il fallut comparoistre. Jamais en ma vie je n'avois veu
tant d'avant-coureuses pour un jour; il n'y avoit coin, trou, rue ne
destour, qui ne fust remplie de ceste racaille.

Pleust  Dieu que la rivire des Gobelins qui vient de Gentilly se
fust desborde comme jadis[341]! elle eut fait un grand bien pour
Paris. Il ne me souvient plus bonnement du lieu o se faisoit
l'assemble; toutefois, c'estoit entre la porte Sainct-Jacques et
celle Sainct-Victor, ce me semble. La plus effronte entre, et avec
elle quatre ou cinq des putains, je veux dire deputs du faux-bourg
Sainct-Germain, parlant pour le corps et aggrg dudit faux-bourg,
qui attendoit dans la rue.

          [Note 341: Sur une de ces inondations, qui ne suivit que de
          trop prs ce que dit cette commre, puisqu'elle eut lieu en
          1625, V. notre t. 2, p. 221 et suiv.]

Mes dames, dit-elle, je prens icy le fait et cause de mes compaignes
du faux-bourg Sainct-Germain, qui ont un grand procez contre les
caqueteuses du faux-bourg de Montmartre, soi-disant seules devoir
avoir part  l'allegresse commune que chacun a receu du retour de
l'arme. Je soustiens que cela est faux, nonobstant quelque respect
qu'on puisse admettre, et le prouve parce qu'il y a tantost un an
que nous sommes sans besongnes. Nostre chemine n'a pas est ramone
comme elle souloit; nous avons aprest le corps de garde: le regiment
estant venu, nous demandons qu'il y entre. Secundo, si nostre
moulin, par la longue absence du meusnier, venoit  demeurer oisif,
et que les meules, faute de mouvement, vinssent  s'enrouiller,
quel desastre y auroit-il en la nature! Quel changement et quelle
metamorphose! Nous sommes en un temps que tout se corrompt si on n'y
soigne. Conclusion: nous vous demandons que vous ayez  vous deporter
sur les lieux, visiter et revoir les logis de l'une et l'autre
partie, voir les commoditez, et illec nous juger sur-le-champ et nous
assigner  qui doit demeurer le droict.

Celle qui presidoit va dire: Par la vertu nobis! s'il y a quelque
droit, je ne le veux donner ny  l'un ny  l'autre; j'aime mieux le
garder pour moy. Seroit-il raisonnable que vous fussiez le singe et
nous les levrettes? Vous vous serviriez donc de nous pour attirer
les chataignes hors du feu[342]! Il n'en ira pas ainsi. Mais o est
vostre partie? Parlez bas, appelez procureurs. O est le greffier?
Il est all regratter le parchemin. Voil sans doute. Et donc ma
commre, est-ce vous dont est question? Elle parloit  l'adventure
pour les filles du faux-bourg Montmartre, qui, voulant paroistre de
jour, s'estoit arm la teste d'un vieux haillon qu'elle avoit fait
blanchir depuis peu.

          [Note 342: Allusion  un proverbe cit dans les _Essais
          de Mathurine_, et dont La Fontaine a fait une fable: _Il
          faict comme le singe, qui tire les marrons du feu avec
          la patte du levrier._ V. notre dition des _Caquets de
          l'Accouche_, p. 267, note.--C'est peut-tre de ce proverbe
          que vint l'usage de reprsenter autrefois des _levrettes_
          sur les _garde-feu_ et sur les _chenets_. Ce dernier mot
          drive mme, comme on sait, de _chiennet_ (petit chien), 
          cause des figures sculptes sur les landiers, tymologie
          plus simple qu'elle n'en a l'air, et qui rappelle celle des
          _robinets_ de fontaines, qui vient de ce qu'ils toient
          faits autrefois en ttes de mouton (_robins_). (La Monnoye,
          _Glossaire_ des Nols Bourguignons, au mot _robin_.)]

--Madame, excusez-moy: nous avons maintenant tant de besongnes que
je n'avois peu venir  l'heure; toutefois, je crois avoir aussi
bon droit que nos parties: il est icy question d'une realit. Nous
demandons que seules nous ayons le pouvoir et la puissance de
participer aux bonnes graces de nos serviteurs anciens qui sont
revenus de l'arme; personne ne nous peut oster ce droict; nous en
pretendons de bonnes et belles alliances.

La harangue acheve, on entendit un bruit sourd parmy la chambre,
ainsi que seroit le siflement de sept ou huict tripires quant elles
vont  la chaudire chercher leurs trippes.

La consultation faite de part et d'autre, les advis donns, les
sentences recueillies, celle qui devoit donner l'arrest deffinitif
se va planter sur la bouche d'un retrait qui estoit dans la chambre,
faute de sige, et pronona ces mots:


_Sentence et arrest des Commres du faux-bourg Saint-Marceau._

Attendu que c'est une question de droict, et qu'en cecy plusieurs
femmes, tant de Paris que des faux-bourgs, y pourroient estre
interesses; que, d'autre part, on ne peut plumer la poulle si nous
n'y sommes presentes; aprs avoir le tout veu, releu, corrig et
augment, comme appert par nos registres, contumaces, sentences,
renvois, appels, etc., nous voulons que les parties soyent absous et
contents chacun endroit soy, et ne pourront les dites sus nommes
s'injurier; vivront, traffiqueront et se tiendront paisibles; nous
reservant toutefois une coppie de l'execution de ceste sentence, afin
que chacun cognoisse et soit notoire  tous que nous ne voulons pas
tellement donner le droict  nos voisins que nous ne le gardions pour
nous-mesmes.

Ainsi a est fait, dit, donn, execut, etc. _Habe chabini chabeas._

_Fait le lendemain de la veille du jour que dessus._

_Fin._




_Les Contre-veritez de la Court, avec le Dragon  trois testes._

M. DC. XX.

In-8[343].

          [Note 343: Bien que ce pasquil ait t publi dans le
          _Recueil des pices les plus curieuses qui ont t faites
          pendant le rgne du conntable de Luynes_ (Paris, 1628,
          in-12, p. 65), auquel les _Jeux de la Cour_ (V. plus
          haut) ont dj t emprunts, nous n'hsitons pas  le
          reproduire. Il est rare, le _Recueil_ qui l'a donn
          n'est pas des plus communs, et nous esprons d'ailleurs
          ajouter  l'intrt de la pice par les notes dont nous
          l'accompagnerons. En 1628, quand on la rimprima, l'on
          n'avoit pas besoin de commentaires pour expliquer que tout
          ce qui s'y trouve sur les hommes et les choses de ce temps
          n'toit rellement que _contre-vrits_, comme le dit le
          titre; c'tait chose connue de tout le monde. Aujourd'hui
          le commentaire est aussi indispensable qu'il toit inutile
          alors; nous avons donc tch de le faire complet autant
          que possible. Cette ncessit d'claircir par des notes
          une foule de pices dont on n'a jusqu'ici publi que le
          texte simplement et schement sera notre excuse chaque
          fois que, pour enrichir notre recueil, nous croirons bon
          de nous prendre  des rimpressions anciennes, comme
          celles-ci, ou mme toutes rcentes. C'est le systme suivi
          par M. Anatole de Montaiglon pour ses _Anciennes posies
          franoises_; c'est le bon.--Ces _contre-vrits_ toient un
          genre de plaisanterie satirique, naturellement de mise pour
          toutes les poques; il ne falloit que le trouver une fois,
          l'application en venoit ensuite d'elle-mme. Nous n'avons
          donc pas t surpris de rencontrer parmi les _mazarinades_
          une pice compltement calque sur celle-ci, ayant le mme
          titre, les mmes tours, souvent les mmes rimes, enfin
          identiquement semblable, si ce n'est bien entendu pour les
          personnages, qui ont d y faire place  d'autres, aussi en
          vidence pendant la fronde que ceux rappels ici l'avoient
          t en 1620. Cette pice, dont M. Moreau n'a eu garde
          d'oublier le titre et d'ignorer l'origine, porte le n 788
          dans sa _Bibliographie des mazarinades_ (t. 1, p. 234):
          LES CONTREVRITEZ DE LA COUR. _Quis vetat ridendo dicere
          verum?_ Paris, 1652, in-4.]


  Absent de ma Philis, toute chose me fasche;
  Mes biens sont sans plaisir et mes maux sans relasche;
  Mes sens n'ont plus de sens, et, privez de discours,
  Me font voir leurs objects quasi tout  rebours;
  Allant dedans la Cour, revenant dans les villes,
  Je trouve les plus sots mieux que les plus habiles,
  La cour sans mal contans, le Perou sans escus,
  La faveur sans envie, et Paris sans coqus;
  Les princes sont vallets, et les vallets sont princes;
  Que comme les chevaux on barde les provinces;
  Qu'il n'est auprs du roy que des gens bien hardis;
  Que Thophile va tout droit en paradis[344];
  Qu'on ne prend en l'estat pour despecher affaires
  Que de saint Innocent les fameux secrtaires[345];
  Le president du Vair est marchant de pourceaux[346];
  Vautray est chancelier[347], Marais garde des sceaux[348];
  Pour gouverner Monsieur, et en faire un chef-d'oeuvre,
  On envoye querir le bon marquis de Coeuvre[349];
  Les Juifs prennent la croix et preschent Jesus-Christ,
  Et que le tiers estat porte le Saint-Esprit;
  Monsieur fait ce qu'il veut, et que la royne mre,
  Sur la foi du Guisar se veut mettre en colre;
  L'empereur Ferdinand aime le Palatin[350];
  Le duc de Montbazon ne parle que latin[351];
  Pontchartrain court un cerf[352], et Castille la bague[353];
  Rien de si bien disant que madame d'Entrague[354];
  Que Bassompierre fait l'amour sans dire mot;
  L'evesque de Luon est un pauvre idiot[355];
  Barbier est en faveur[356]; et messieurs de Luynes,
  Tous les jours au lever du marquis de Themines[357],
  Qui font venir en cour le bon duc de Bouillon
  Pour estre gouverneur du comte de Soisson[358];
  Que le due d'Espernon, renonceant  ses forces[359],
  Vient en Cour sur la foy du colonel des Corses[360],
  Et que la royne mre adore Marcillac[361],
  Comme Pocelay[362] le marquis de Rouillac;
  Le cardinal de Retz explique l'Escriture[363],
  Et que le duc d'Usez dit la bonne aventure[364];
  Madame de Sourdis fait des chastes leons;
  Son fils le cardinal n'aime plus les garons[365].
  L'abb de Saint-Victor a la barbe raze,
  Et le duc de Nemours a la teste frise[366];
  Que, pour dniaiser Modne et Deagens[367],
  Chalais et Saint-Brisson sont deux propres agens;
  Le baron de Rabat[368] est enfant legitime,
  Et le pre Joseph est grand joueur de prime[369];
  Que le duc de Rohan est un fascheux jaloux,
  Et que monsieur le Grand est accabl de poux[370];
  On ne fait plus l'amour au quay de la Tournelle;
  Madame de Monglas[371] a la gorge fort belle;
  Que Maillezay n'est plus importun ny cocquet;
  Qu'on souffre sans ennuy son malheureux caquet;
  Que le baron d'Anthon rentre dans Angoulesme;
  Le comte de Grandmont a le visage blesme;
  Sainct-Luc n'est plus roman[372]; Crequy n'est plus caigneux;
  Liencourt est bigot[373], et Bonneuil est hargneux[374];
  Despesses ne sait plus ni le temps ni l'histoire[375];
  Le comte de Limours a fort bonne mmoire;
  Le comte de Chombert est homme de loisir[376];
  Le comte de Carmaing[377] n'aime plus son plaisir;
  Garon est en collre parmi les atheistes[378];
  Servin[379] et du Montier se sont mis Jsuites[380];
  Que le prince Lorrain a soing de son honneur;
  Chaudebonne[381] de gueux est venu grand seigneur,
  Ne porte plus le dueil, et sa muse botte
  Hay les habillemens, et marche sans espe;
  Vitry, le mareschal, n'a plus de vanit[382];
  Et Zamet a perdu sa noire gravit[383];
  Comminges[384] et Botru ont perdu la parole,
  Et le pre Berulle a gaign la verolle;
  Que Rochefort[385] s'estonne et demande  Pattot
  Pourquoy monsieur le prince aime tant Hocquetot[386];
  Que les princes du sang ont la paralysie;
  Le marquis de Sabl redouble sa phtisie[387];
  Le marquis de Mosny[388] est homme de raison;
  Moisset homme de foi, l'argent hors de saison[389];
  Les princes souverains sont des joueurs de farces,
  Et que le pre Arnoul[390] entretient mille garces;
  Boulanger est soldat, et que les favoris
  Ne bougent des festins des bourgeois de Paris;
  Rien de si genereux que le comte de Brayne[391];
  Que le comte de Fiesque est un tireur de leine[392];
  Le comte de Brissac grand abbateur de bois,
  Curson ne parle plus de la maison de Foix;
  Le marquis colonnel sera toujours poltron,
  Comme fut son grand pre et le duc d'Espernon[393].
  Philis, le deplaisir d'une fascheuse absence
  Estouffe en mon esprit l'entire cognoissance,
  Monstrant la verit contraire  la raison;
  Aussi l'extravagance en est la guerison;
  Puisqu'il faut posseder celle qui me possde,
  La cause de mon mal en est le seul remde.

          [Note 344: C'est l'poque o les poursuites diriges contre
          lui pour le crime d'impit et d'athisme commenoient 
          tre le plus actives.]

          [Note 345: On sait que les choppes des crivains publics
          toient nombreuses autour du charnier des Innocents.]

          [Note 346: L'un des hommes les plus vnrables de ce
          temps-l. Il mourut en 1621, peu aprs avoir t fait garde
          des sceaux. V. notre t. 2, p. 133, note.]

          [Note 347: Nous ne savons quel est ce Vautray. Il faut
          peut-tre lire Vautier, ce qui, en faisant disparotre
          l'hiatus, nous donneroit le nom d'un homme qui jouoit un
          certain rle alors. Il toit mdecin de la reine mre
          et se mloit d'intrigues de cour. Il y gagna d'tre mis
           la Bastille, lors de la disgrce de Marie de Mdicis
          (_Mmoires_ de Richelieu, collect. Petitot, t. 26, p. 448,
          466).]

          [Note 348: Marais toit le bouffon de Louis XIII. Dreux du
          Radier, qui a fait l'_Histoire des fous en titre d'office_,
          ignoroit mme son nom. Tallemant (dit. in-12, t. 63, p. 3)
          est le seul qui en ait parl.]

          [Note 349: Franois Annibal d'Estres, marquis de Coeuvres,
          frre de Gabrielle, qui toit alors ambassadeur  Rome. V.
          sur lui notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 149,
          note.]

          [Note 350: Les dmls de Ferdinand II, lu empereur en
          1619, avec l'lecteur Palatin Frdric V,  qui les Etats
          de Bohme s'toient cru le droit de confrer le mme titre,
          furent cause, on le sait, de la guerre de Trente-Ans.]

          [Note 351: Le duc de Montbazon toit un assez pauvre homme.
          On pouvoit sans invraisemblance lui faire endosser toutes
          les navets du sieur de Gaulard. Quoiqu'il st aussi
          peu de latin qu'on le donne  entendre ici, monsieur son
          pre, dans un portrait qui les reprsentoit tous deux,
          lui montroit le ciel du doigt et lui disoit:--_Disce puer
          virtutem._ Or, ce _puer_, crit Tallemant, avoit la plus
          grosse barbe que j'aie connue; il paroissoit richement
          quarante-cinq ans. (dit. in-12, t. 4, p. 136.) Bautru,
          dans l'_Onosandre_, Cabinet Satirique, p. 558, par une
          double allusion  la navet de M. de Montbazon et  la
          situation de son htel, qui toit rue de Bthizy, et le
          mme qu'on vient de dmolir rcemment, l'appelle _Prince de
          Bthizy_. V. le _Borboniana_ dans les _Mmoires_ de Bruys,
          t. 2, p. 312.]

          [Note 352: Secrtaire d'Etat et secrtaire des
          commandements de Marie de Mdicis, il fut l'un des hommes
          les plus srieux de cette poque et l'un de ceux qui par
          consquent se mlrent le moins aux intrigues. On a de lui
          des _Mmoires_ trs intressants, rdigs avec conscience
          et modestie.]

          [Note 353: Fils de P. Castille, qui de marchand de soie
          aux _Trois visages_ dans la rue Saint-Denis, toit devenu
          receveur du clerg et s'toit fort avanc dans les
          affaires. Ce fils avoit encore t plus loin que son pre.
          A la mort de Henry IV, il avoit t fait contrleur gnral
          des finances.]

          [Note 354: Henriette d'Entragues, duchesse de Verneuil,
          qui ne voyoit pas alors trs bonne compagnie,  ce point
          que l'auteur des _Caquets de l'Accouche_ put sans
          invraisemblance la mettre en scne avec ses commres.]

          [Note 355: Si parmi toutes ces _contre-vrits_ il en
          est une bien relle, c'est celle que contient ce vers.
          Richelieu, vque de Luon, futur ministre et cardinal,
          s'toit donc laiss dj deviner, dans sa courte apparition
          aux affaires, pendant la faveur du marchal d'Ancre.]

          [Note 356: Aprs avoir jou un certain rle, il toit tomb
          avec le marchal d'Ancre, dont il toit la crature. V.
          _Baron de Fneste_, liv. 1, chap. 13.]

          [Note 357: La vue de M. de Thmines ne devoit pas tre fort
          agrable  des gens comme les frres de Luynes. Ils le
          savoient homme d'nergie et ne devoient pas avoir oubli
          que, sur un ordre du roi, il n'avoit pas craint d'arrter
          le prince de Cond.]

          [Note 358: Un rapprochement entre le duc de Bouillon et le
          comte de Soissons n'toit que trop  craindre. Il eut lieu
          plus tard, et l'on sait ce qui en rsulta de difficults
          pour Richelieu, jusqu' ce que le jeune comte eut succomb
          dans la lutte. V. _Mm._ de Brienne, collect. Petitot, 2e
          srie, t. 36, p. 72.]

          [Note 359: Il s'toit retir dans son gouvernement de
          Saintonge, o son attitude menaante n'toit pas sans faire
          ombrage au favori. V. plus haut le _Songe_, p. 23, note.]

          [Note 360: A Rome, il y avoit alors une garde corse,
          charge d'accompagner les patients au supplice. Peut-tre y
          fait-on allusion ici, bien qu'il n'existt point pareille
          milice en France. Ce qui nous le fait penser, c'est que M.
          d'Epernon auroit eu en effet beaucoup  craindre s'il toit
          revenu  la cour.]

          [Note 361: Michel de Marcillac, frre du marchal, arrt
          et execut en 1632, par ordre de Richelieu. Il fut garde
          des sceaux de 1624  1630.]

          [Note 362: Il faut lire Rucella. C'tait un abb italien
          de la mme famille qu'un des plus riches partisans de ce
          temps. Le marquis de Rouillac, neveu du duc d'Epernon,
          lui avoit fait donner des coups de bton, dit Tallemant,
          le plus mal  propos du monde. On eut bien de la peine
           accommoder l'affaire. (Edit. in-12, t. 9, p. 6,
          _Historiette_ du marquis de Rouillac.)]

          [Note 363: Le cardinal Henri de Gondi, vque de Paris;
          il fut mis  la tte des affaires avec M. de Schomberg
          en 1621, et mourut l'anne suivante, aprs s'tre occup
          de son piscopat aussi peu que son neveu le guerroyant
          coadjuteur s'en occupa plus tard.]

          [Note 364: Il avoit la mme rputation que le duc de
          Montbazon, et ne la mritoit pas moins,  ce qu'il parot.]

          [Note 365: V. sur les moeurs de ce prlat, _Avis salutaire
          donn au sieur illustrissime cardinal de Sourdis pour
          sagement vivre  l'avenir_. V. aussi _Fneste_, dition de
          M. Mrime, p. 230.]

          [Note 366: V. sur lui les _Caquets de l'Accouche_, p. 162,
          note.]

          [Note 367: Crature du conntable de Luynes, qui, aprs
          avoir t simple commis sous Barbin, devint intendant des
          finances. Aprs la mort de son protecteur, il fut mis  la
          Bastille (_Mm._ d'Arnaud d'Andilly, coll. Petitot, t. 33,
          p. 372).]

          [Note 368: Ce baron de Rabat me semble bien tre le favori
          Barradar, dont on aura corch le nom  plaisir.]

          [Note 369: L'minence grise en effet ne s'amusoit gure 
          ces jeux-l.]

          [Note 370: Le duc de Bellegarde. Il n'y eut jamais un
          homme plus propre, crit Tallemant (dit. in-12, t. 1, p.
          109).]

          [Note 371: Cette maigreur toit de la famille,  ce qu'il
          parot, car nous connoissons des couplets de Bussy o il se
          plaint de l'avoir rencontre chez une dame du mme nom.]

          [Note 372: Lisez _n'est plus romain_, et comprenez n'est
          plus catholique. Il fut charg du commandement de l'arme
          navale contre La Rochelle (_Mm._ de Richelieu, collect.
          Petitot, 2e srie, t. 22, p. 156).]

          [Note 373: Il toit fort brillant et trs batailleur. Il
          perdit la charge qu'il avoit  la Cour pour son duel avec
          d'Halluyn. (_Id._, p. 215.)]

          [Note 374: Il toit introducteur des ambassadeurs. C'est
          lui qui, en 1628, reut le duc de Lorraine lors de son
          voyage  Paris. (Piganiol, t. 2, p. 351.)]

          [Note 375: Avocat au parlement de Paris, trs savant homme,
          trop savant mme, car un jour, je ne sais  quel propos,
          s'tant perdu dans une digression sur l'Ethiopie, il fut
          vivement rappel  la question par son adversaire, et de
          dpit il quitta le Palais et ne plaida plus.]

          [Note 376: Il toit surintendant des finances. V. les
          _Caquets de l'accouche_, p. 57.]

          [Note 377: Le comte de Cramail, auteur des _Jeux de
          l'Inconnu_, de la _Comdie des proverbes_, etc. V.
          l'article que nous lui avons consacr, _Revue franaise_,
          20 mai 1855, p. 481.]

          [Note 378: Sans doute Louis Garon, auteur de l'cole de
          Thophile, de qui l'on a le _Chasse-ennuy, entretien des
          bonnes compagnies_. Lyon, 1628, 2 vol. in-12.]

          [Note 379: L. Servin, l'illustre avocat gnral au
          parlement de Paris.]

          [Note 380: Du Monthier le peintre. Par une anecdote que
          raconte Tallemant; t. 5, p. 59, on voit qu'il n'toit
          jsuite d'aucune manire.]

          [Note 381: Le meilleur ami de Mme de Rambouillet, dit
          Tallemant; c'est lui qui mit Voiture dans le monde et
          l'introduisit chez Monsieur. Il eut le sort des favoris de
          Gaston; Richelieu le fit mettre  la Bastille. V. _Mmoires
          de Richelieu_, collect. Petitot, 2e srie, t. 26, p. 44.]

          [Note 382: Depuis qu'il avoit assassin le marchal
          d'Ancre, il toit en effet d'une vanit insupportable.]

          [Note 383: Zamet le financier, dont nous avons eu dj
          souvent  parler. Sa mine grave et ses rvrences toient
          clbres  la Cour. (Tallemant, III, p. 63.)]

          [Note 384: Capitaine aux gardes qui fut tu plus tard 
          Pignerolles. Quant  Bautru, qu'on lui donne ici pour
          confrre en bavardage, il est assez connu.]

          [Note 385: Favori du prince de Cond, et le mme qui
          fit rouer de coups M. de Marcillac. C'est de lui que de
          Courtils a fait les _Mmoires_.]

          [Note 386: Lisez Hquetot, comme crit Tallemant, ou Ectot,
          selon l'orthographe du pre Anselme (t. 5, p. 152). Il
          toit fils an de M. de Beuvron. (Tallemant, t. IX, p.
          73.)]

          [Note 387: Emmanuel de Laval, fils du marchal de
          Bois-Bauphin, mari de la clbre marquise de Sabl.]

          [Note 388: Nous ne le connoissons que par la mention que
          fait de lui N. Roemond dans son _Sommaire traict du
          revenu_ (1622), pour une pension de 8,000 livres.]

          [Note 389: Moisset, dit Montauban, fameux partisan. V.
          notre dit. des _Caquets_, p. 182, 241, et notre t. 3, p.
          181.]

          [Note 390: Confesseur du roi. V. _id._, p. 166.]

          [Note 391: Henri Robert de la Marck, comte de Brainne.]

          [Note 392: Le comte de Fiesque toit l'honneur et la
          loyaut mmes. Il fut tu au sige de Montauban.]

          [Note 393: Le marquis de Candale, fils du duc d'pernon.]

       *       *       *       *       *

_Le Monstre  trois testes_[394]

          [Note 394: Les trois ttes du monstre, ce sont les trois
          frres, Luynes, Branthe et Cadenet.]

  Ceste lasche et traistre fortune,
  Fille du vent et de la mer,
  Qui ne fut jamais qu'importune,
  Aux gens que l'on doit estimer,
  Qui met au plus haut de la roue
  Ce qu'elle tire de la boue,
  Et puis les laisse choir  bas,
  Qui fait, aveugle en son elite,
  Que la faveur et le merite
  Vont toujours d'un contraire pas;

  Ce monstre pour qui les victimes
  Sont aujourd'huy sur les autels,
  Qui volle les droits legitimes
  Des voeux deubs aux grands immortels;
  Il ne faut point que l'on s'estonne,
  Si, par colre, je luy donne
  La qualit de monstre icy.
  Les raisons y sont toutes prestes:
  Dites-moy, puisqu'il a trois testes,
  Le peux-je pas nommer ainsi?

  C'est elle enfin qui nostre haine
  A voulu prendre pour object;
  Son humeur orgueilleuse et vaine
  Nous en donne assez le suject.
  Quel prodige, au temps o nous sommes,
  Que les plus bas d'entre les hommes
  Aillent de pair avec les dieux,
  Lors que sur des oiseaux de proye[395],
  Ainsi que le mignon de Troye,
  Ils sont montez dedans les cieux?

  Quelle honte  ce grand empire,
  Jadis si fort et si puissant,
  Qu'il se promettoit tout en pire,
  De vaincre celui du Croissant,
  D'estre captif sous un Cerbre,
  Sans qu'un des siens se delibre
  De l'affronter comme autrefois;
  Qu'il ne se trouve plus d'Hercule
  Et que tout le monde recule
  Au moindre echo de ses abois?

  O fortune,  nostre ennemie!
  C'est toy qui cause ces malheurs.
  O France! tu es endormie,
  Pour ne point sentir tes douleurs.
  O! dmon soigneux des coronnes,
  Qui, jour et nuict, les environnes
  De lgions pour les garder,
  Souffriras-tu ceste insolence?
  Vois-tu pas que sa violence
  Voudroit desj te gourmander?

  C'est un hydre espouvantable,
  A qui, quand on coupe le chef,
  Icy la chose est veritable,
  Il en naist plusieurs de rechief.
  C'est la peste des monarchies;
  On ne les peut dire affranchies
  Tant qu'elles portent ces gens-l.
  C'est la ruine des provinces,
  Et le coupe-gorge des princes,
  Qui, sots, endurent tout cela.

  Grand monarque, dont la vaillance
  Ne trouva jamais rien de fort,
  Qui vivez en la bienveillance
  Malgr les sicles de la mort,
  H! que direz-vous  ceste heure,
  Si de la celeste demeure
  Vous voyez avec passion
  Ce qui se fait en nostre monde,
  O tout se gouverne et se fonde
  Sur les pas de l'ambition?

  Mais une ambition de vice,
  Sous qui l'honneur est abattu,
  Et qui ne gage  son service
  Aucun amy de la vertu,
  Une ambition si supreme
  Que la hauteur d'un diadme
  Est basse aux yeux de son desir;
  Une ambition tyranique,
  Qui du moyen le plus inique,
  Tire nos maux et son plaisir.

  Depuis que ce coup parricide,
  Qui vous tuant nous blessa tous,
  Feit trop cognoistre qu'un Alcide
  Pouvoit mourir comme un de nous,
  Nous avons tousjours veu la France
  Assubjettie  la souffrance
  De ces races de champignons,
  Qui, sans prendre garde  leur estre,
  Pensent bien obliger leur maistre,
  De se dire ses compagnons.

          [Note 395: On a dj vu par une note des _Jeux de la
          Cour_ que Luynes devoit sa faveur prs de Louis XIII 
          son adresse  lever les oiseaux de proie.--Le _Mignon de
          Troye_, c'est Ganimde, fils de Tros, roi des Troyens, qui
          fut enlev par l'aigle de Jupiter.]




_Le Cocq- l'asne ou le pot aux roses adress aux financiers._

M.DC.XXIII.

In-8.


  J'aime le roy, j'ayme les princes;
  Je me desplais dans les provinces
  Trop esloignes de la court.
  Il fait bon, pour le temps qui court,
  S'entremettre dans les affaires;
  Les intendants, les secrtaires,
  Les financiers, les partizants,
  Les gens d'estat, les courtizants,
  Sont ceux maintenant qu'on destine
  A conquerir la Valtoline[396];
  Ils ont destourn les malheurs
  Que trainoit la guerre passe
  Par la paix qu'ils en ont trace,
  Et sont disposez maintenant
  A payer force argent comptant
  Au roy pour faire le voyage;
  Mesmes rencontrant Spinola[397],
  Ils l'obligeront au hola;
  Et, nous asseurant les salines,
  Fourniront aux places voisines,
  Pourveu que leurs commissions,
  Leurs brevets et leurs pensions
  Leurs soient remis, rentrants en grace,
  Chassans les nommez en leur place;
  Ainsi purgez de leur larcins,
  Ils esloigneront les mutins,
  Qui vont affligeant nostre France,
  Et qui nous font vivre d'advance.
  On en voit dans les parlements;
  Les conseillers, les presidents,
  S'esmeuvent souvent en collre.
  Et puis on courtise la mre[398],
  Affin de pouvoir parvenir
  Au but de son doux souvenir;
  Par ce moyen, gaignant la fille,
  Un conart en a dans la quille,
  Les pistolles entrent partout,
  Rien n'est  l'espreuve  ce bout
  Affin d'empescher un divorce.
  Mon Dieu! que j'en vois d'empeschez
  A confesser tous leurs pechez,
  O le caresme nous convie,
  Feignant d'amander nostre vie!
  De Picardie et de de Brouage,
  Chacun est du conseil secret;
  On est vain, on fait le discret,
  On murmure un mot  l'oreille;
  Monsieur ne veut pas qu'on l'esveille;
  On a pacquets de tous costez;
  On vient de veoir leurs majestez,
  Et souvent, dans les galleries,
  On s'arreste aux tapisseries,
  Ou bien auprs du cabinet,
  Feignant estre au conseil secret,
  Trompant ainsi la populace,
  Qui croit qu'au conseil ils ont place[399].
  Qu'il est de conseillers d'estat,
  A simple fraize ou bas rabat,
  Qui maintenant, portant calotte,
  Voudroient bien mettre  la pallotte!
  Le roy s'en trouve bien servy;
  Chasque prince a son favory;
  Jupiter avoit Ganimde.
  Verres cassez sont sans remde,
  Et bref, pour le faire plus court,
  Il n'est que de suivre la court.
  En la cour la noblesse abonde:
  C'est le paradis de ce monde.

          [Note 396: La campagne de la Valteline eut lieu l'anne
          suivante, 1624.]

          [Note 397: Il commandoit les troupes espagnoles en Flandre.
          V. notre t. 3, p. 354, note.]

          [Note 398: La reine mre, Marie de Mdicis.]

          [Note 399: Cinq-Mars lui-mme usa de ces feintes pour faire
          croire  sa faveur, alors qu'elle toit tout  fait tombe.
          C'est Louis XIII qui nous l'apprend lui-mme, par l'organe,
          il est vrai, trs mdisant, de Tallemant des Raux: Pour
          qu'on penst qu'il m'entretenoit encore aprs que tout le
          monde toit parti, il demeuroit une heure et demie dans la
          garde-robe  lire l'Arioste. Les deux valets de garde-robe
          toient  sa dvotion. (Tallemant, dit. P. Paris, t. 2,
          p. 64.)]




_Traduction d'une lettre envoye  la royne d'Angleterre par son
ambassadeur, surprise prs le Moy par la garnison du Havre de grace,
15 juin 1591._

_A Lyon, par Jean Pillehotte, libraire de la saincte Union._

1591.

_Avec permission_[400].

In-8.

          [Note 400: Il y eut une autre dition de cette _Lettre_, la
          mme anne,  Troyes, chez J. Moreau. Elle est curieuse,
          et les dtails qui s'y trouvent semblent vrais; je la
          crois pourtant suppose, n'ayant pu dcouvrir quel est le
          Walshingham  qui on la prte. Celui qui fut long-temps
          ambassadeur d'Elisabeth prs du roi de Navarre toit mort
          au printemps de 1590 (Lingard, t. 8, p. 441), et je n'ai
          point de preuves qu'un autre personnage de son nom l'et
          remplac. C'est Unton qui reprsentoit alors la reine
          d'Angleterre prs de Henri IV (_Id._, p. 436).]


Madame, Vostre Majest a est advertie par le milord de Rochestre de
ce qui s'est pass en France jusques  son departement de Dipe, o
il me laissa auprs du roy vostre bon frre. Depuis ce temps-l,
l'evesque de Rome, favorisant le party des rebelles, qui soutiennent
sa marmite, a envoy un nonce au duc de Mayenne avec des bulles
d'excommunication contre tous Estats[401], qui ont faict lever la
teste aux ligueurs plus que jamais, et neantmoins beaucoup advanc
les affaires de nostre religion, car tous les subjets du roy qui
se disent catholiques le pressoyent de se declarer tel; et, pour
maintenir son estat, il eust enfin est contraint d'idolatrer avec
eux et aller  la messe, n'eust et que ces fantastiques bulles et
excommunications imaginaires l'ont remis en son chemin. Le roy a de
bons officiers en ses parlemens qui ont donn des arrests directement
contre la puissance papale[402],  la suscitation et poursuitte des
papistes mesme, qui commencent  se recognoistre. J'espre (contre
l'opinion que j'en avoye) que Dieu fera reluire l'evangile en
ce royaume de France, de long-temps enchant par les sorceleries
papistiques. Madame, vous en verrez la racine morte plus tost que
n'eussiez os esperer. L'on est aprs pour abattre du tout le pouvoir
et credit papal par la creation d'un patriarche,  quoy s'accordent
ceux de l'une et de l'autre religion; c'est tout ce que nous pouvions
desirer. Il se trouve encores parmi nous quelques bigots, lesquels
sont remarquez comme seditieux; mais on les rangera  la raison par
belles promesses, desquelles Vostre Majest ne s'estonnera.

          [Note 401: Par ces _lettres monitoriales_, tous ceux qui
          suivoient le parti du roi toient excommunis s'ils ne
          l'avoient quitt _sous quinze jours_. On en trouve la
          teneur dans le _Recueil des anciennes lois franaises_
          d'Isambert, t. 15, p. 27. Le Parlement de Chlons cassa
          l'excommunication; mais le Parlement de Paris  son tour
          cassa son arrt le 17 juin 1591, et rtablit la bulle. V.
          L'Estoille, dit. Michaud, t. 2, p. 58, 59.]

          [Note 402: V. la note prcdente.]

Louviers a est surpris, et l'evesque d'Evreux, l'un des plus
factieux ligueurs, envoy  Tours, o il ne fait pas trop beau pour
ceste prestraille[403]. Je poursuis sourdement  ce que l'on luy face
son procs, car telles gens que luy sont dangereux par trop; je croy
que la justice ne s'y espargnera. En tout ce qui concerne l'glise
de Christ, les affaires de France succdent merveilleusement bien. Le
roi d'Espaigne, ancien ennemy de Vostre Majest et de la couronne de
France, nous trouble d'autre cost, car il envoye quantit d'argent
et de gens, conduits par le duc de Parme[404], ausquels le roy de
France ne sauroit resister sans le secours que je lui ay promis de
vostre part, suivant la charge que j'avois de Vostre Majest. Le duc
de Mercoeur l'attend au passage[405]; mais le prince de Dombres[406]
luy taillera tant de besongne et donnera-on si bon escorte aux
nostres, qu'ils passeront dessus le ventre de leurs ennemys. Le
prince de Piedmond, avec peu de suitte, est all en Espagne pour
tirer argent, affin de guerroyer noz confrres de Genve[407]; ils
seront secourus de leurs voisins, si l'on y entreprend.

          [Note 403: Le jeudi, 6 de juin, dit L'Estoille, le roi de
          Navarre a surpris le fort de Louviers prs de Rouen. Claude
          de Saintes, vque d'Evreux, qui s'y toit rfugi, a est
          pris comme il vouloit se sauver. Le roy l'a mis entre les
          mains du parlement de Caen, pour avoir fait quelques crits
          o il prtend justifier le parricide commis sur Henri III
          et prouver qu'il est permis d'en faire de mme sur le roy
          de Navarre. (Journal de L'Estoille, dit. Michaud, t. 2,
          p. 57.)--P. Fayet, dans son _Journal historique_, place
          la prise de Louviers sous la date du vendredi 7 juin; il
          ajoute que cette ville n'avoit encore est prise des
          guerres civiles, et que le roi y fit grand butin de
          pillaige et ranons. (_Journal historique_ de P. Fayet,
          publi par M. Victor Luzarche, Tours, 1852, in-12, p. 103.)]

          [Note 404: Il se mit en mouvement au commencement de
          l'anne suivante, et, quoi que pt faire le roi  la
          journe d'Aumale, o il fut assez gravement bless, il
          parvint  dlivrer Rouen et  prendre Caudebec.]

          [Note 405: On sait qu'il commandoit pour la ligue en
          Bretagne.]

          [Note 406: Le roi, dans la crainte qu'il ne pt tenir
          suffisamment tte  M. de Mercoeur, le remplaa par le
          marchal d'Aumont et lui donna en change le gouvernement
          de Normandie, que la mort de son pre, le duc de
          Montpensier, venoit de laisser vacant.]

          [Note 407: Il avoit dj tent deux ans auparavant contre
          Genve l'inutile entreprise qui se trouve raconte dans
          l'une des pices de notre t. 1er, p. 149. En dcembre 1602,
          par une nuit trs sombre, il hasarda une nouvelle attaque,
          reste fameuse sous le nom de l'_escalade_. Une partie de
          ses gens avoit dj franchi les murs, et sans nul doute
          la ville et t  lui, si une servante qui toit sortie
           la recherche d'une sage-femme pour sa matresse, prte
          d'accoucher, ne se ft effraye de voir les rues pleines de
          gens arms et n'et tout  coup donn l'alarme. L'enfant
          qui naquit de cet accouchement sauveur pour Genve toit
          une fille qui devint l'une des femmes les plus charmantes
          du XVIIe sicle: c'est Mme d'Hervart, la protectrice de
          Lafontaine, l'amie de Saint-Evremond. Ce dernier, dans
          l'ptre qu'il lui adressa, rappelle ainsi la singularit
          providentielle de cette naissance:

               Ce ne fut point par un hazard
               Que Genve fut conserve;
               L'etoile de madame Hervart
               De l'escalade l'a sauve.

          (_Oeuvres de Saint Evremond_, Londres, 1706, t. 5, p.
          298.)]

L'indisposition du roy nous a donn  penser; mais, graces  Dieu,
il est hors de danger. Le millord Giffort luy a faict toucher dix
mil angelots, qui ont aussi tost est employez aux frais de la
guerre[408], et despensez en moins d'un jour. Les finances et les
munitions de guerre manquent; faute d'argent, l'on ne peut tirer
secours d'Allemagne pour l'anne prsente. Le duc de Saxe s'est
montr fort froid en la cause de Dieu; les Venitiens nous paissent
de parolles; la charit est refroidie de tous costez. Les fidelles
de la France n'esprent rien que de Vostre Majest, qui commandera,
s'il luy plait,  voz troupes de s'advancer sans aucun retardement;
ce ne vous sera peu d'honneur, Madame, d'avoir march par dessus
le basilic romain et remis l'Eglise gallicane au chemin de verit.
Quant  moy, je m'estimeray  jamais bien heureux d'avoir ce bonheur
que de vous servir d'ambassadeur en une si bonne occasion. Le roy ne
peust estre secouru du Turc, lequel a tenu tel compte des lettres de
Vostre Majest, que sans le Sophy, qui le moleste, il eust envoy
bonne compagnie pour veoir la France[409]. Les Venitiens ont faict
faux bon de ce cost-l, ce qui a d'autant recul les affaires; le
roy neantmoins est aprs pour renouveller la ligue avec le dit Turc,
en esperance d'en tirer beaucoup de faveur: je ne say ce qui en
adviendra. L'on craignoit que les rebelles ne fissent un roy, ce qui
ne nous eust de rien servy; mais la remise des estats qui estoyent
convoquez au mois de may nous laissera encor quelque temps libre pour
pourvoir  l'ayse aux affaires. Je n'escris rien  Vostre Majest
de celuy qui vous porte ceste lettre, parce que j'espre, et m'en
asseure, que vous savez d'ailleurs que moy qu'il n'a perdu temps
pendant qu'il a est par de, et qu'il m'a rendu fort bon compte de
ce que je luy ay baill entre les mains; il dira particulierement 
Vostre Majest l'occasion qui nous esmeut de haster le secours.

Madame,

Je supplie le Createur vous donner en parfaicte sant trs longue et
trs heureuse vie. A Caen, ce XV juin mil cinq cens quatre vingtz et
onze.

Vostre trs humble et trs obeyssant serviteur et subject,

                                                      VALSINGHAN.

          [Note 408: Peu de jours aprs le combat d'Arques, Henri IV
          avoit ainsi reu d'Elisabeth 20,000 livres en or pour la
          solde de ses troupes.]

          [Note 409: Les Turcs toient la grande ressource
          d'Elisabeth pour les princes qu'elle vouloit secourir.
          En mme temps qu'elle prioit le sultan de venir en aide
          aux protestants de France et au roi de Navarre leur chef,
          elle lui demandoit une flotte pour le trs catholique
          don Antonio, que Philippe II avoit dpouill du trne de
          Portugal. V. Hammer, _Histoire de l'Empire ottoman_, t. 7,
          p. 193.]




_Remonstrance aux femmes et filles de la France. Extrait du Prophte
Esaye, au chapitre III de sa prophetie._


    Femmes, filles de France, escoutez la tempeste
  Dont le ciel esclatant menace vostre teste,
  Et, s'il y a encores lieu de conversion,
  Quittez vos vanits et vos bobances folles,
  C'est  vous qu'Esaye adresse ces parolles,
  Si vous estes au moins des filles de Sion.

    Bourgeoises de Salem[410] au superbe parage
  Qui marchez le col droict, l'oeil brillant et volage,
  Et les pieds fretillans maniez par compas,
  Comme le baladin quand la harpe fredonne,
  Ou le jeune poulain que l'escuyer fassonne,
  Les cordes au jarret, aux ambles et au pas,

    Voicy que le grand Dieu vous mande par ma bouche:
  La teigne rongera, dict-il, jusqu' la souche,
  Ces rameaux esgarez de vos perruques d'or;
  Et, de vostre poictrine allongeant l'ouverture,
  Je mettray tout  nud, jusque soubs la ceinture,
  Vostre honte au soleil, s'il vous en reste encor.

    Le temps, le temps viendra, changement bien estrange!
  Qu'on vous verra trotter pieds deschaux par la fange,
  Pour ces grands eschaffaulx de patins hault montez;
  Et lors, sous vos lassis  mille fenestrages[411],
  Raiseuls et poincts coupps[412], et tous vos clairs ouvrages,
  Ne se boufferont plus vos gros seins eshontez.

    Je vous arracheray de la teste pele
  Ces lunettes d'esmail  l'oreille emperle[413],
  Qui vous font rayonner le front de toutes parts;
  Je rompray vos estuis, vos boettes, vos fioles;
  Et la cendre et les pleurs, dont serez toutes molles,
  Seront vos eaux de nafe[414], vos poudres et vos fards.

    L'or qui vous roule sbras en cent tours de chaisnettes,
  Et qui volle sur vous en mille papillettes[415],
  Chass par la cadne[416],  Babel s'enfuira;
  Vos atours les suivront, et vos pendans d'oreilles,
  Et ce qui  Thamar vous faict sembler pareilles:
  Vostre laydeur pour masque assez vous suffira.

    Bourrelets, affiquets, et toutes ces machines
  A ceindre vostre poil et le mettre en crespines,
  Seront pour le vieux fer et pour le vieux drapeau;
  Et, pour l'assortiment de tant d'habits si braves,
  A grand'peine aurez-vous, miserables esclaves,
  Un lambeau deschir qui vous couvre la peau.

    Ces mantelets garnis d'un pied de broderie,
  Bourses et espingliers, flambans de pierreries,
  Seront pour le butin des soldats triomphans;
  Et ces miroirs polis, dont la trompeuse glace
  Brusle si sottement vos coeurs de vostre face,
  Serviront de jouets  leurs petits enfans.

    Ces cofrets diaprez et ces fatras de chambre,
  Toilettes et peignoirs, soufflant le musq et l'ambre,
  Couvre-chefs de fin lin, dentels alentour,
  Et ces coiffes de nuict faictes en diadesme,
  Orgueil demesur! s'en yront tout de mesme:
  Auriez-vous plus la nuict de faveur que le jour?

    Somme, au lieu de parfums, vous aurez pour escorte
  L'horrible puanteur d'une charogne morte;
  Pour ces beaux ceinturons qui vous serrent les reins,
  Le ventre desbraill comme pauvres bargres;
  Vous suivrez le bagaige  grands coups d'estrivires,
  L'injure et le mespris des goujards[417] inhumains.

    Ces tresses, par surtout, sources de vos detresses,
  Qui m'ont tant irrit, trouveront des maistresses
  Qui, rclant jusqu'au test[418], m'en sauront bien venger;
  Ces robes  plain fonds  gros bouffons et manches
  Ne feroient qu'entrapper[419] et vos bras et vos hanches:
  Un sac, pour bien courir, vous sera plus leger.

    Ce visage poupin, qui met en jalousie
  Le lis accompaign de la fleur cramoisie,
  Si bien contregard, si frais, si en bon poinct,
  Sera plus laid qu'un More  la couleur tanne,
  Plus rid qu'une peau seiche  la chemine,
  Et plus rouill qu'un pot que l'on n'escure point.

    Bref, le hasle abattra la fleur de la jeunesse,
  Et, pour tant de muguets qui vous faisoient caresse,
  Brigans  qui auroit le bonheur d'estre  vous,
  Je jure en mon courroux, ce sera bien de grace
  Si  sept d'entre vous, pour en avoir la race,
  Le barbare relasche un captif pour espoux.

          [Note 410: Jrusalem.]

          [Note 411: Le _lacis_ toit une espce d'ouvrage de fil ou
          de soie fait en forme de filet ou de _reseuil_ (rseau),
          dont les brins toient entrelacez les uns dans les autres.
          (_Dict._ de Furetire.) Un certain Frdric Vinciolo,
          Vnitien, avoit patente spciale de la reine, en 1585, pour
          enseigner aux dames l'art de fabriquer ces tissus. On a de
          lui un livre curieux et devenu rare: _Les singularits et
          nouveaux pourtraicts pour les ouvrages de lingerie..._ par
          le sieur Frederic de Vinciolo, Venitien. Paris, 1587, in-4.]

          [Note 412: V., sur cette sorte de dentelle  jour, notre t.
          3, p. 246.]

          [Note 413: Petites rondelles d'mail, pierreries ou
          cames, dont on s'ornoit le front en les attachant avec
          un fil garni de perles. C'est ce que nous appelons une
          _Feronnire_. V. notre t. 3, p. 40, note.]

          [Note 414: Sorte d'eau de senteur dont on ne connot pas
          au juste la composition. Il en est parl dans Boccace
          (_Dcameron_, journe VIII, nouvelle 10), dans Rabelais
          (livre 1er, chap. 55); et, selon Malherbe, dans sa lettre
           Pereisc du 19 dcembre 1626, il parotroit que la
          disgrce de Baradas vint de ce qu'il se fcha trop fort
          pour quelques gouttes de cette eau que Louis XIII lui avoit
          jetes au visage.]

          [Note 415: Paillettes.]

          [Note 416: C'est--dire ignominieusement. _Etre  la
          cadne_ ( la chane), c'toit tre  la peine,  la honte.]

          [Note 417: Pour goujat, valet d'arme.]

          [Note 418: De _testa_, tesson, pot cass.]

          [Note 419: C'est--dire tomber droits et roides comme les
          pans d'un pignon _entrapet_, suivant l'expression des
          architectes.]


FIN DU TOME IV.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


                                                                Pages.

   1 Brief discours de la reformation des mariages.                  5

   2 Les jeux de la cour.                                           17

   3 Songe.                                                         23

   4 Le tableau des ambitieux de la cour, nouvellement trac
     par maistre Guillaume  son retour de l'autre monde.           33

   5 Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en doivent
     jouir.                                                         47

   6 L'estrange ruse d'un filou habill en femme, ayant dupp
     un jeune homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage.    59

   7 Le passe-port des bons beuveurs.                               69

   8 Factum du procez d'entre messire Jean et dame Rene.           75

   9 Le purgatoire des hommes mariez, avec les peines et les
     tourmentz qu'ils endurent incessamment au subject de la
     malice et mechancet des femmes.                               81

  10 Memoire touchant la seigneurie du Pr-aux-Clercs, appartenant
      l'Universit de Paris, pour servir d'instruction  ceux qui
     doivent entrer dans les charges de l'Universit.               87

  11 Histoire horrible et effroyable d'un homme plus qu'enrag
     qui a esgorg et mang sept enfans dans la ville de
     Chaalons en Champagne. Ensemble l'execution memorable
     qui s'en est ensuivie.                                        217

  12 L'entre de Gaultier Garguille en l'autre monde, pome
     satyrique.                                                    221

  13 Les estrennes du Gros Guillaume  Perrine, presentes
     aux dames de Paris et aux amateurs de la vertu.               229

  14 La lettre consolatoire escripte par le general de la compagnie
     des Crocheteurs de France  ses confrres, sur son
     restablissement au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf,
     narratifve des causes de son absence et voyages
     pendant icelle.                                               235

  15 Les plaisantes ephemerides et pronostications trs certaines
     pour six annes.                                              247

  16 Epitaphe du petit chien Lyco-phagos, par Courtault, son
     conculinaire et successeur en charge d'office,  toutes
     les legions des chiens academiques, par Vincent Denis,
     Perigordien.                                                  255

  17 La grande cruaut et tirannie exerce par Mustapha,
     nouvellement empereur de Turquie,  l'endroit des ambassadeurs
     chrestiens, tant de France, d'Espaigne et
     d'Angleterre. Ensemble tout ce qui s'est pass au tourment
     par luy exerc  l'endroit de son nepveu, lui ayant
     fait crever les yeux.                                         273

  18 Le different des Chapons et des Coqs touchant l'alliance
     des Poulles, avec la conclusion d'yceux.                      277

  19 Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses.         285

  20 Histoire miraculeuse de trois soldats punis divinement
     pour les forfaits, violences, irreverences et indignits
     par eux commises avec blasphmes execrables contre l'image
     de monsieur saint Antoine,  Soulcy, prs Chastillon-sur-Seine,
     le 21e jour de juin dernier pass (1576).                     307

  21 Le fantastique repentir des mal mariez.                       311

  22 Le grand procez de la querelle des femmes du faux-bourg
     Saint-Germain avec les filles du faux-bourg de Montmartre,
     sur l'arrive du regiment des Gardes. Avec l'arrest des
     commres du faux-bourg Saint-Marceau intervenu en ladicte
     cause.                                                        323

  23 Les contre-veritez de la court, avec le dragon  trois
     testes.                                                       335

  24 Le coq--l'asne, ou le pot aux roses, adress aux financiers. 349

  25 Traduction d'une lettre envoye  la reine d'Angleterre
     par son ambassadeur, surprise prs le Moy par la garnison
     du Havre de Grce, 15 juin 1521.                              353

    26 Remonstrance aux femmes et filles de la France.
    Extrait du prophte Esaye, au chapitre III de ses propheties.  361

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

--Autre correction effectue:

----Dans la note 252, "Diddin" a t remplac par "Dibdin".

Les lettres suprieures unusuelles sont encadres de parenthses.]





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Tome IV (of 10), by Various

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the terms of this agreement, you must cease using and return or
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possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
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things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
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distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
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version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
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to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
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1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

