Project Gutenberg's L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873, by Various

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Title: L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873

Author: Various

Release Date: December 12, 2014 [EBook #47645]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 1601, 1 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL

31 Anne.--VOL. LXII.--N 1601
SAMEDI 1er NOVEMBRE 1873

[Illustration.]

Prix du numro: 75 centimes
La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr.

Abonnements
Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus.



SOMMAIRE

TEXTE.

Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--
Nos gravures.--La Soeur perdue, une Histoire du Gran Chaco (suite), par
M. Mayne Reid.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection.--Revue
comique du mois, par Bertall.--Les Thtres, par M. Savigny.--Bulletin
bibliographique.

[Illustration: LE COLONEL VILLETTE, aide de camp du marchal Bazaine,
D'aprs la photographie de M. Maunoury.]

GRAVURES

Le colonel Villette, aide de camp du marchal Bazaine.--Le creux
Terrible, le de Jersey.--Le Poisson-tlescope.--Cadavre trouv dans les
fouilles de Pomp.--Le percement de l'Isthme de Panama: une station de
l'expdition scientifique charge d'tudier le terrain.--Procs du
marchal Bazaine: Panorama de la bataille de Borny.--Revue comique du
mois, par Bertall (12 sujets).--Plan du combat naval de Carthagne.--
Rbus.



HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

M. le comte de Chambord publiera-t-il ou ne publiera-t-il pas un
manifeste? Telle est la question que chacun se pose depuis quelques
jours et d'o l'avenir de la France semble dpendre. Plus nous
approchons, en effet, de l'heure fixe pour le dbat solennel qui va
s'ouvrir et moins la clart se fait sur les conditions sur lesquelles
portera ce dbat ainsi que sur ses rsultats probables.--Nous avons
reproduit, dans notre prcdent bulletin, le compte rendu de la runion
du centre droit, dans laquelle M. Chesnelong tait venu rendre compte 
ce groupe parlementaire de sa mission de Frohsdorf. Ce compte rendu
tait  peine publi que l'exactitude en tait conteste de divers
cts: suivant les uns, M. Chesnelong avait altr le sens et les termes
des dclarations  lui faites par M. le comte de Chambord; suivant
d'autres, c'tait le rdacteur du compte rendu qui avait mal rsum le
discours de M. Chesnelong; les journaux lgitimistes, notamment,
dclaraient devoir s'abstenir de reproduire un procs verbal entach
d'erreurs, tandis qu'une autre feuille affirmait, au nom d'un _familier
de Frohsdorf_ tmoin de l'entretien du prince avec les dlgus de la
droite, que sur la question du drapeau, notamment, l'accord n'tait
nullement tabli comme on s'tait plu  le dire. Un nouveau compte
rendu, publi quelques jours aprs par l'_Union_, attnue, en effet,
d'une manire sensible, les dclarations contenues dans le premier; sur
la question du drapeau, par exemple, il y est dit simplement que M. le
comte de Chambord ne demande pas que rien soit chang  ce drapeau avant
qu'il ait pris possession du pouvoir. D'un autre ct, M. Chesnelong
affirme, dans une lettre livre  la publicit, qu'il s'est toujours
entretenu seul et sans tmoins avec le roi,  quoi l'on rpond en
demandant ce que faisait alors  Frohsdorf son compagnon, M. Lucien
Brun. Le mystre n'est pas encore clairci  l'heure o nous crivons;
il ne le sera vraisemblablement, comme nous le disions en commenant,
que par un manifeste de M. le comte de Chamhord, manifeste dont
l'apparition est devenue la question  l'ordre du jour et dont les
journaux fusionnistes eux-mmes ont t amens  reconnatre la
ncessit. En attendant, on annonce le dpart pour Frohsdorf d'un
nouveau mandataire qui serait, dit-on, M. de Falloux, et l'opposition se
compte et se prpare  entrer en lice.

On a remarqu qu' la fin du discours prononc par lui dans la runion
du centre droit, M. le duc d'Audiffret-Pasquier adressait un pressant
appel aux membres du centre gauche et l'on pouvait en conclure que la
majorit royaliste avait compt, pour se complter, sur l'adhsion d'un
certain nombre de dputs de ce groupe. Or, le centre gauche tenait
sance le lendemain mme des runions de la droite, et son attitude
tait loin de rpondre  l'attente de M. le duc d'Audiffret. M. Lon
Say, qui prsidait, est venu exposer qu' la suite de la sance de la
Commission de permanence il avait t abord dans les couloirs par M. le
duc d'Audiffret-Pasquier qui lui avait dit que sans doute il avait d
lire, dans les journaux le dsir o il tait de communiquer au centre
gauche les motifs qui avaient dtermin la conduite du centre droit.
Accepteriez-vous cette communication? avait-il ajout, et de quelle
faon pourrait-elle s'effectuer?--Le prsident du centre gauche, se
conformant rigoureusement  la rsolution qui avait t prise dans la
runion de ce groupe tenue le matin a rpondu  M. le duc
d'Audiffret-Pasquier qu'il le remerciait de sa communication, mais que
le projet du centre droit tait trop public pour n'avoir pas dj t
apprci par le centre gauche.

Nous ne pouvons pas douter, a dit M. Lon Say, que dans les conditions
o la monarchie est impose, elle serait considre par le pays comme
une revanche de 1789, ce qu'elle serait d'ailleurs en ralit. Dans ces
conditions, le centre gauche ne peut accepter de communications
officielles qui ressembleraient  des ngociations qu'il ne veut pas
entamer.

La rponse du prsident du centre gauche  M. le duc
d'Audiffret-Pasquier a t,  plusieurs reprises, couverte d'unanimes
applaudissements par la runion.

M. le prsident fait savoir ensuite qu'il ne croit pas devoir rpter au
centre gauche les paroles par lesquelles M. le duc d'Audiffret-Pasquier
a termin son entretien. Ces paroles ne seront pas livres  la
publicit, a ajout M. le prsident,  moins que M. le duc d'Audiffret
ne le fasse lui-mme.

M. Casimir Prier, qui assistait  la runion et qui la veille avait
publiquement protest de son attachement  la cause rpublicaine, a pris
la parole pour fliciter M. Lon Say des sentiments qu'il venait
d'exprimer et la sance a t close par l'adoption de la rsolution
suivante:

Le centre gauche reste uni dans la conviction que la rpublique
conservatrice est la pins sre garantie de l'ordre comme de la libert,
et que la restauration monarchique dont il est question ne serait pour
la France qu'une cause de nouvelles rvolutions.

Cette attitude rsolue du centre gauche a visiblement dconcert les
journaux royalistes, dont la confiance enthousiaste jusqu'alors a t
mise  une nouvelle preuve par la runion des dputs bonapartistes
dsigne sous le nom de Groupe de l'appel au peuple, et qui s'est
prononce avec non moins d'nergie contre les projets de restauration.
Aussi, la question de la convocation anticipe de l'Assemble nationale
n'a-t-elle mme pas t pose devant la Commission de permanence, comme
elle n'aurait pas manqu de l'tre si la droite et t sre du succs.
On voit combien la situation est encore obscure et  combien de
surprises nous pouvons rester exposs jusqu'au dernier moment. Aussi ne
faut-il pas s'tonner de voir successivement tous les partis faire appel
 M. le comte de Chambord et lui demander de mettre fin  toutes ces
quivoques par des dclarations catgoriques. Ainsi que le disait hier
encore le _Journal des Dbats_, un mot heureux du prince peut
aujourd'hui fout gagner, un mot malheureux, des restrictions
maladroites, perdraient tout  coup sr; un silence imprudent compromet
tout. Les heures sont comptes et bien des consciences sont encore  la
gne lorsqu'elles devraient tre rsolues et fixes.


GRANDE-BRETAGNE

M. John Bright, qu'une longue maladie avait tenu depuis prs de deux ans
loign des affaires, a prononc jeudi dernier,  Birmingham, un
discours qui tait impatiemment attendu et qui a produit dans toute
l'Angleterre un effet considrable. L'opinion publique tait dsireuse
de juger du degr d'influence que la rentre de M. Bright au ministre
exercerait sur la marche de l'administration. Aussi l'affluence des
lecteurs tait-elle considrable, et plus de seize mille personnes se
pressaient dans l'enceinte.

Les dclarations du vieux chef du libralisme anglais, quelque prcises,
quelque nergiques qu'elles soient, laissent dans l'esprit l'incertitude
et le doute sur les intentions du cabinet Gladstone, parce qu'elles ont
un caractre absolument personnel et qu'elles sont mme directement
opposes  l'opinion bien connue de M. Gladstone sur les questions
auxquelles elles ont trait.

Le point le plus important trait dans le discours de M. Bright est le
passage relatif  la loi sur l'ducation. Pour saisir cette importance,
il est indispensable de prsenter rapidement l'historique de cette loi.

En 1870, M. Forster a fait adopter par le Parlement une loi sur
l'instruction lmentaire dont un paragraphe, le vingt-cinquime,
autorise les _School's Boards_, ou conseils locaux d'instruction, 
prlever des impts pour subvenir aux frais de l'instruction, mais
seulement dans les coles o l'lment religieux fait partie de
l'instruction. En d'autres termes, la loi Forster accorde une subvention
aux coles o l'instruction religieuse fait partie du programme de
l'enseignement.

Cet article a toujours soulev une grande opposition chez les
_dissenters_, qui, ne reconnaissant pas l'glise tablie, demandent
qu'on subventionne seulement les coles o aucune espce d'instruction
religieuse n'est donne et o la lecture de la Bible elle-mme n'a pas
lieu. Les _dissenters_ appartiennent au parti libral.

Mais le premier ministre est loin d'avoir les mmes ides qu'eux. Il est
convaincu, ainsi qu'il l'a exprim dans sa rfutation de Strauss et dans
son livre _Ecce homo_, que l'indiffrence religieuse tait le plus grand
danger que pt courir la socit, et que, par consquent, il est de
toute ncessit de donner au peuple l'instruction religieuse.

Cette question est celle que M. Bright s'est attach  traiter le plus
explicitement dans son discours.

La loi sur l'instruction est,  son avis, compltement  refaire, et
l'article 25 sur les _School's Boards_ est  rejeter. Cette dclaration
a videmment d satisfaire les _dissenters_. Mais quel rsultat
aura-t-elle? Rendra-t-elle au parti libral son ancienne unit? Cela
n'est pas probable. Pour qu'il en ft ainsi, il faudrait que M.
Gladstone adhrt aux dclarations de M. Bright. Or, il est manifeste
que non-seulement il ne les approuve pas, mais encore qu'il leur est
oppos de la manire la plus absolue.



COURRIER DE PARIS

Tous les tlescopes de l'observatoire sont, parat-il, comme des
croquets. Rien ne saurait donner une ide de la juste colre qu'ils
prouvent depuis quinze jours. Songez donc! Une comte vient de se
montrer. Elle est peut-tre venue dans la pense de faire une diversion
 nos ternelles et misrables querelles. Eh bien, a t peine perdue.
Nul ne lui a fait l'aumne d'un regard. On a prodigu les rclames 
l'Homme-Chien. Pas un mot n'a t dit sur la comte de 1873. A la
vrit, il ne serait pas difficile d'invoquer en notre faveur le
chapitre des circonstances attnuantes. Cette comte n'est prvue ni sur
le registre des astronomes, ni dans les catalogues, ce qui revient 
dire que c'est une aventurire qui n'a point de pass, une coureuse de
l'ther sans nom. Second point, non moins grave, elle n'a point de
queue. Qu'est-ce qu'une comte sans queue, je vous le demande? Enfin, ne
sachant pas se mettre  la porte des allures du Paris moderne, elle ne
s'est fait voir, assez irrgulirement, que de deux heures  une heure
et demie du matin, quand tout le monde tait couch. Il n'y avait gure
que les marquises de la fourchette et les marachers des environs qui
pussent l'apercevoir. Bref, quoiqu'elle ait,  ce qu'on assure, le
volume d'une toile de premire grandeur, elle a pass inaperue dans
l'ther, filant vers le sud-est. O va-t-elle? Il en est qui supposent
que d'ici  six mois, elle sera visible  Pking. Nous autres, nous ne
lui voulons pas de mal. Bien mieux, nous souhaitons trs-sincrement
qu'elle fasse un peu plus ses frais parmi les Chinois que chez nous.

Au palais des Quatre-Nations,--vieux style,--a eu lieu la sance
annuelle des cinq classes de l'Institut, sous la prsidence de
l'honorable M. Haurau. Il n'y avait pas beaucoup de monde dans
l'auditoire et le peu qu'il y avait paraissait distrait. Peut-tre
l'indiffrence rsultait-elle en partie de ce qu'il tombait de la grle;
peut-tre tait-ce la mme raison que pour la comte, je veux dire parce
que l'attention est tout entire  la comdie ou au drame politique du
moment, comme vous voudrez. Discours, toux, distribution de prix,
crachats, prose, vers, loges, vents coulis, croix d'honneur, tout le
bataclan acadmique connu tait dploy en grand, suivant l'usage. On
rencontre toujours chez nous des fanatiques pour ces choses-l.
Nanmoins la journe n'a pas paru bonne, except peut-tre pour les
marchands de jujubes, car presque tous nos immortels sont mortellement
enrhums. Un point  noter, en passant, le prix biennal de 20,000 francs
fond par Napolon III, a t dcern  Mariette-Bey, l'illustre
gyptologue.

Cette somme de 20,000 francs tant consacre  encourager l'tude de
l'histoire, jamais rcompense n'aura t mieux mrite. Pour ceux de la
galerie qui l'ignoreraient, M. Mariette, ce savant franais si
pleinement _orientalis_, est celui des modernes qui aura arrach le
plus de ses impntrables secrets  l'gypte des Pharaons. Il use de la
faveur du vice-roi uniquement pour grossir les trsors de la science.
C'est grce  son intervention que les Europens qui voyagent aux bords
du Nil peuvent lire couramment dans les rbus dont sont couverts les
ruines et les difices de l-bas. La gographie de cette mystrieuse
contre, son architecture, la thogonie des premires races, les
incroyables dynasties de ses rois, ses arts, ses lettres, sa flore, sa
faune, il tudie tout sans cesse sur les lieux; il nous fait tout
connatre. Il n'a accept le titre de bey, c'est--dire de colonel, que
pour mieux venir  bout de cette tche.

Un des ntres, le directeur mme de l'_Illustration_, a pu, en compagnie
de Thophile Gauthier, visiter aux flambeaux, grce  M. Mariette, le
Srapoeum, ncropole des dieux, cimetire du boeuf Apis, et ce qu'il y a
vu est d'une telle grandeur qu'il a pu se croire en plein dans le
merveilleux.  Paris, dans les cafs littraires, la mode est de se
moquer beaucoup des gyptologues; on se les reprsente invariablement
courbs sur des canards du genre de ceux de l'Oblisque ou entours de
crocodiles empaills, et ce spectacle fait toujours grandement rire. De
tout autres penses viennent  l'esprit quand on se trouve en prsence
du laurat que l'institut vient de couronner. Mariette-Bey est un
orientaliste que l'univers lettr envie  la France.

A cette mme sance a dbut le buste en marbre de feu M. Villemain.
L'ancien secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise n'avait rien d'un
Antinos, on le sait. Un mot fameux, dit il y a vingt-cinq ans  un
bas-bleu, nous a appris qu'il tait le premier  en convenir. Pourquoi
donc toutes les lorgnettes de la salle se braquaient-elles avec tant
d'empressement sur cette image en pierre d'un Armoricain au nez cras
et aux traits incorrects? C'est que cette oeuvre d'art est vivante au
plus haut point. L'intraduisible sourire du railleur reparat sous le
ciseau du statuaire. Voil bien le bossu qui se moquait avec tant de
finesse des autres et de lui-mme. On croirait qu'il va lancer un de ses
mots vifs et acrs comme le vol d'une gupe.

Mais justement, puisque nous voil l-dessus, il faut que je vous conte
un fait que j'ai toute raison de supposer absolument indit. Il s'agit
d'un amateur de littrature, riche et viveur, qui, comme tous les
amateurs, ne doutait de rien. Il y a une vingtaine d'annes, aprs avoir
fait imprimer ses crits  ses frais, il se posait en candidat au
fauteuil. Il y a tout lieu de croire qu'il se prsente encore de nos
jours, car il a surtout le mrite de la persvrance. En 1852 donc, M***
se mit en route pour faire les trente-neuf visites. En homme bien avis,
il jugea  propos de commencer ce chemin de croix par le secrtaire
perptuel qu'on reconnaissait volontiers pour le grand lecteur d'alors.
Ne l'ayant pas trouv chez lui, il lui laissa, en guise de carte, un
double souvenir: une dinde truffe et ses oeuvres compltes.

Le lendemain, notre candidat recevait le billet que voici:

Ce 9 avril 1852.

Cher monsieur ***,

A mon retour des Champs-lyses, o j'tais all prendre l'air, on
m'apprend que vous m'avez fait, l'honneur de venir me voir. Croyez que
je regrette infiniment de ne pas m'tre trouv chez moi au moment o
vous vous tes donn la peine de vous y prsenter. On m'a fait voir
aussi que vous aviez laiss  mon intention une dinde du Prigord et vos
oeuvres. La dinde a fort bonne mine. Je compte bien que vous me ferez le
plaisir de venir en manger votre part bourgeoisement dimanche prochain,
en famille. Quant aux quatre volumes, je ne les ai pas encore ouverts.
Avec votre permission, c'est une imprudence que je ne commettrai que
plus tard.

Agrez, cher monsieur ***, mes salutations empresses.

Villemain.

Du monde littraire au monde gastronomique, il n'y a souvent qu'un pas,
ainsi qu'on vient de le voir. Passons donc un instant de l'Institut  la
cuisine. Tous les cordons-bleus pleurent en ce moment ou peu s'en faut.
C'est  propos de citrons.--Il y a aussi, hlas! une question des
citrons.--Une disette absolue s'est dclare sur la place. La chose
arrivant juste au dbut de la saison des grands dners, jugez de
l'embarras qu'un dficit si peu ordinaire pouvait causer. Point de
citrons. On en cherchait en vain dans les magasins de comestibles, chez
les marchands d'oranges. MM. les piciers en manquaient, les fruitiers
aussi. On est all aux enqutes et l'on a pu savoir que la politique
n'tait pas trangre  l'vnement. Vu ce qui se passe en Espagne
depuis un an, il n'y avait plus d'arrivages, terre et mer, fleurs et
fruits, le jardin des Hesprides est gard aujourd'hui par les
intransigeants d'une part, et de l'autre par les carlistes, deux espces
plus redoutables que le dragon de la fable dont on a parl autrefois. Le
fait est que Paris ne pouvait plus avoir de sauces ni de limonades non
plus. A la fin, on a eu recours  la diplomatie. Messieurs les
ambassadeurs ont, pour le moins, la reconnaissance de l'estomac, ils ont
stipul qu'il y aurait quelque chose comme un armistice  l'effet de
procder  la rcolte des citrons. Des navires partis de Port-Vendres
sont alls  la recherche de cette provende. Un avant-got nous est mme
parvenu cette semaine, mais il n'y a gure  s'en frotter les mains: Ce
ne sont que des citrons verts, trois fois aigres.--Politique, voil de
tes coups!

--Lit-on encore pour se distraire? Lit-on autre chose que des polmiques
de grande et de petite presse?--Mais sans doute.--En tes-vous
sur?--Trs-sr.--La preuve?--Ah! la preuve c'est qu'on fait une seconde
dition d'un joli volume de nouvelles, _la Dame aux palmiers_,
d'Aurlien Scholl. Une seconde preuve, c'est le succs qui vient au
devant d'un tome humoristique de Pierre Vron: _le Carnaval du
Dictionnaire._ Vingt-quatre jolis dessins d'Hadol, correspondant aux
vingt-quatre lettres de l'alphabet, donnent un attrait de plus  ces
trois cents pages o le paradoxe et la fantaisie ont engag une partie
de barres. Les mots fourmillent l-dedans. Tenez, je vais mme en
reproduire quelques-uns en vous recommandant de les dguster comme Mme
de Svign voulait qu'on fit en prenant  mme dans un panier de
cerises.

Cocotte.--D'o vient cette mtaphore du genre _gallinac?_ Est-ce de ce
que les poules se nourrissent dans le fumier?

Apostat.--Teinturier en drapeaux.

Danse.--Chose presque aussi dsagrable  voir qu' recevoir.

Arlequin.--Toutes les couleurs sur son habit, un masque sur le visage.
Le gaillard serait arriv haut, s'il vivait de nos jours.

Carme.--Les truffes de la mortification et le turbot de la pnitence.

En regard de ces fanfreluches de la littrature amusante, la musique
bouffe grle sur nous; elle aussi, trs-bien venue, cherche  lutter
contre la politique. Tout rcemment je vous annonais _la Branche
casse_, de M Gaston Serpette? Voici tout prs de nous _la Quenouille de
verre_ qui, dit-on, doit nous gayer pendant trois mois. Pour le moment,
une polka fait grand bruit sur tous les pianos; c'est _Peau de satin_,
de Klein, l'auteur de _Coeur d'artichaut_. Le rpertoire de l'auteur
reparat en choeur: _Fraises, au champagne, Cuir de Russie, Coeur
d'artichaut_; c'est de la folie en croches et en doubles croches. Mais
_Peau de satin_ l'emporte sur ses ans. On va danser _Peau de satin_
tout cet hiver!

Un contraste  ces mouvements chevels. Dimanche dernier, au palais de
l'Industrie, a eu lieu une fte de charit sous le patronage de la
marchale de Mac-Mahon, donne avec le concours de Roger de l'Opra. La
musique de la garde rpublicaine, dirige par M. Paulus, des solistes
renomms, l'lite des socits chorales et instrumentales de Paris et du
dpartement de la Seine compltaient cet ensemble. On a fait 3,500
francs de recette, une somme qui aidera  soulager bien des misres. La
qute a peu produit, mais on pourra recommencer le concert.

Sous le dernier rgne, aprs le retour du comte de Palikao en France,
l'impratrice, rassemblant ce qu'on avait rapport du palais d't,
avait form au chteau de Fontainebleau un fort joli muse chinois. Par
ordre du ministre de l'intrieur, les porcelaines qui composaient cette
collection sont restitues  l'ex-souveraine. Rien de plus simple. Mais
les motifs qui ont pouss l'honorable M. Beul  prendre cette dcision
ne seraient pas tirs du respect qu'on doit au principe de la proprit.
L'Excellence se serait guide seulement sur ce que des vases de Chine ne
sont pas des objets d'art. Est-ce donc bien vrai? Trois potes, fort
amoureux de l'empire des fleurs, s'insurgeraient pour sr contre les
paroles du ministre, s'ils pouvaient renatre. J'ai nomm Grard de
Nerval, Mry et Thophile Gautier. Les vases de la Chine, des oeuvres de
la barbarie, des conceptions dnues d'art! Un soir, dans son joli
appartement de l'institut, Philarte Chasles faisait devant nous
l'analyse des dessins fantasques dont tait couverte une tasse  th
venue de Pking. On y voyait un tigre rose, arm d'une pe bleue avec
laquelle il coupait en deux un serpent d'un rouge vif qui sortait d'une
tulipe gigantesque. Philarte Chasles prtendait que tout cela tait la
traduction en peinture d'un pome du pays dont il tait sr d'avoir la
clef, et il ajoutait:

--Cette tasse est aussi belle qu'une scne des tragdies de Sophocle.

Mais ne chicanons point M. Roul sur les motifs de son ordonnance. Il
est bien convenu chez nous qu'un ministre n'a jamais tort.

Politique  part, je demande  finir par une lgende du lendemain de la
rvolution de Juillet.

En ce temps-l, il y avait, dans un htel de la rue de Lille, une
vnrable concierge, fort bien pensante.

L'excellente femme nourrissait dans une cage un trs-beau serin des
Canaries auquel elle affirmait avoir inculqu les bons principes.

Cet oisillon, trs-habile tnor, chantait tous les jours. Il excellait
surtout  roucouler la romance fameuse de Chateaubriand:

Combien j'ai douce souvenance.

Un jour, le canon tonne; Paris se couvre de barricades; on se bat tout
le long de la grande ville; le trne est fracass; Charles X et sa
famille prennent  petits pas le chemin de l'exil.

La portire pleurait, disant qu'elle n'avait plus que son serin pour la
consoler.

Dans le mme htel, un artiste, lve du baron Gros, obscur alors,
trs-clbre plus tard (c'tait Henri Monnier), imagina d'aggraver
encore le chagrin de la pauvre femme.

Au moyen d'une supercherie de rapin, il s'empara du serin chanteur et le
remplaa par un serin muet.

Deux jours aprs, ses amis et lui,--cet ge est sans piti!--se
prsentaient  la loge en disant:

--Comment! cet oiseau ne chante plus la romance de Chateaubriand! Il ne
dit plus rien du tout! Qu'a-t-il donc?

--Ce qu'il a? rpondit stoquement la portire, il a, messieurs, que
tout ce qui se passe l'afflige au plus haut point et qu'il ne reprendra
plus la parole qu'au retour du roi.

En voil bien d'une autre! Eh quoi! cette magnifique comte, visible 
l'Orient avant le lever du soleil, plus brillante qu'une toile de
premire grandeur, paraissant d'un rouge vif clatant, dpourvue de
queue, etc., ne serait qu'une illusion! Hlas, notre collaborateur, M.
Camille Flammarion, nous l'affirme, et, profanes que nous sommes,
pouvons-nous faire autrement que de le croire? On peut, il est vrai,
nous dit-il, admirer  cette heure matinale un astre d'un vif clat.
Mais ce n'est autre que l'toile du Berger, Vnus, qu'un observateur
inexpriment n'aura pas reconnue,--ce qui est impardonnable.

Plusieurs personnes lui ont mme crit pour lui avouer qu'elles ont
cherch ladite comte sur la foi des journaux, mais qu'elles ne l'ont
pas trouve, ce qui se comprend. Il n'est donc pas superflu de rectifier
cette erreur, puisque erreur il y a, dans l'intrt de la vrit
d'abord, ensuite pour viter aux amateurs d'astronomie le dsagrment de
se lever inutilement  quatre heures du matin.

Ne rions plus. L'Opra vient de brler. Paris a dcidment le feu pour
ennemi intime.

Philibert Audebrand.



[Illustration: LE CREUX TERRIBLE, ILE DE JERSEY.]

[Illustration: LE POISSON-TLESCOPE.]



NOS GRAVURES

Le Poisson-tlescope

En Europe, nous cherchons, le dahlia bleu et la rose noire; en Chine, la
passion de tourmenter la nature s'tend jusqu'aux animaux. Quels sont
les moins; raisonnables, des Chinois o des Franais? Nous ne saurions
dcider, mais les Chinois ont cet avantage sur nous que, fussent-ils des
monstres horribles, les rsultats de leur fantaisie sont utiliss par
leurs dcorateurs. En effet, ces grotesques, ces tres bizarres, hors
nature, peints sur leurs paravents et leurs ventails, sur leurs
porcelaines et leurs laques, reproduits en bronze, sculpts dans
l'ivoire et le bambou, ne sont pas des rves de leur imagination; ils
existent rellement  l'tat vivant.

Au nombre de ces animaux ainsi dnaturs est la varit de Cyprins qu'un
pisciculteur de Paris expose au Palais de l'Industrie, aprs en avoir
fait l'objet d'une note  l'Acadmie des Sciences et lui avoir donn le
nom de _poisson-tlescope_. Ce poisson, apport en France par un
mcanicien du paquebot l'_Ava_ ne ressemble gure aux habitants de nos
eaux douces et sales. Son corps est une boule, ses nageoires sont
doubles; les anales et les caudales, places tout  fait en arrire du
corps, sont disposes de telle sorte que la marche du poisson ne peut
tre ni facile, ni rapide, ce qui a d contribuer  lui donner la forme
globulaire. Les yeux forment au-devant de la tte une saillie
trs-prononce et l'organe visuel proprement dit parat fix 
l'extrmit de tubes membraneux, d'o le nom de poisson-tlescope donn
 ce cyprin.

Si ces formes sont peu gracieuses, en revanche des couleurs clatantes,
irises, transparentes, constituent  cet animal une riche et admirable
parure, dans laquelle dominent le rouge, le rose, l'or et l'argent.

Les naturalistes ne le connaissent pas vivant  l'tat libre; pour eux,
c'est un poisson modifi, transform, cr pour ainsi dire depuis un
temps immmorial, par des procds d'levage dont nous ne possdons pas
les secrets.

Du reste, il faut bien convenir qu'en modifiant l'oeuvre du Crateur,
l'homme ne l'a nullement amliore, non-seulement au point de vue de
l'aspect, mais aussi sous le rapport des qualits physiques gnrales.

[Illustration: CADAVRE TROUV DANS LES FOUILLES DE POMPI.]

La forme globulaire impose  l'animal lui a communiqu cette proprit
des corps sphriques dite de l'quilibre indiffrent: le
poisson-tlescope se comporte en effet comme une vritable boule;  la
moindre secousse, il perd son quilibre, il roule  droite, roule 
gauche, en avant et en arrire, prouve beaucoup de peine  se remettre
dans sa position normale.

Dans la plupart des cas de monstruosit, les animaux et vgtaux, que
l'on a russi  faire dvier de leur position normale, restent striles,
telles sont certaines fleurs doubles ou triples et les varits animales
dites de mulet. Plus verss que nous dans cet art curieux de se jouer
des lois de la nature, les Chinois ont cr une race complte,
vritable, car, bien que constituant une anomalie, le poisson-tlescope
peut se reproduire pour donner naissance  d'autres poissons de
conformation identique.

On sait que chez les poissons la reproduction s'opre par la ponte que
fait la femelle d'un grand nombre d'oeufs que le mle fconde par le
dpt  leur surface de substance mucilagineuse appele laite. Lorsque
la femelle du poisson-tlescope doit pondre, elle se frotte l'abdomen
sur le sol du fond de l'eau, et cette friction fait sortir les oeufs.
Mais ce n'est pas tout  fait d'elle-mme, parat-il, que cette femelle
se conforme aux lois de conservation de l'espce, et, le cas chant, ce
sont les mles qui se chargent de la rappeler au devoir. M. Carbonnier,
ayant mis plusieurs de ces poissons dans un aquarium afin d'tudier
leurs moeurs et leurs habitudes, vit,  l'poque de la ponte, plusieurs
mles se mettre  la poursuite d'une femelle; ils la poussrent, la
bousculrent  qui mieux mieux, la firent tourner et retourner,
pirouetter sur elle-mme. Cette culbute, sans trve ni merci, dura deux
jours,  la fin desquels la malheureuse femelle, qui avait servi de
balle ou de volant  trois mles sans parvenir un seul instant 
reprendre son quilibre, acheva enfin de se dbarrasser de la totalit
de ses oeufs.

Les petits poissons clos ne ressemblent pas  leurs parents aussitt
aprs leur naissance; ce n'est qu'un peu plus tard et chez un certain
nombre seulement qu'apparaissent les particularits distinctives: forme
globulaire, saillie des yeux, nageoires doubles, etc. Mais alors la
position vicieuse de leurs organes, le manque de dveloppement des
nageoires eu gard au volume du corps, les maintiennent souvent dans une
position verticale, la tte en haut, quelquefois aussi la tte en bas.
Si la main du pisciculteur ou toute autre cause trangre ne vient les
rtablir dans leur position normale, les jeunes poissons ne peuvent
chercher leur nourriture et ne tardent pas  prir.

Le poisson-tlescope est une curiosit, pas autre chose, et ce n'est
qu'en vue de garnir les aquariums ou de peupler les bassins des parcs
que l'on pourra s'occuper d'lever ce monstre exotique, plutt curieux
que gracieux, qui, mme dans son pays d'origine, est un objet de luxe,
nullement d'utilit.

P. L.

Le colonel Villette

Toutes les personnes qui ont assist aux dbats du procs Bazaine
connaissent ce grand officier, un peu chauve,  la tte asctique, aux
longues moustaches, avec une barbiche plus longue encore, qui assiste
Mes Lachaud, pre et fils, dfenseurs du marchal. Le colonel Villette,
aujourd'hui g de cinquante ans, est entr  l'cole militaire de
Saint-Cyr en 1841; dans les dernires annes du rgne de Louis-Philippe
nous tions ensemble  l'cole d'tat-major o tout le monde apprciait
son excellent caractre et son amour du dessin.

Capitaine au commencement de 1852, il devenait en 1858 aide de camp du
marchal Bazaine, qu'il n'a plus quitt depuis cette poque. Il l'a
suivi partout, en Italie, au Mexique,  Nancy,  la garde impriale, 
Metz et en prison. Nomm chevalier de la Lgion d'honneur en 1859,  la
suite du sanglant combat de Melegnano, il tait fait officier en 1803 en
rcompense de sa conduite au combat de San-Lorenzo o Bazaine dfit les
10,000 hommes de Comonfort avec 1,800 Franais.

Notre ami Villette devait enfin trouver une triste occasion de produire
au grand jour tout ce que son coeur possde d'abngation, de stocisme
et de dvouement. Quand le chef dont il avait partag la bonne fortune
se constitua prisonnier  Versailles, il quitta une famille charmante
pour partager la captivit de son gnral. Cet homme  l'apparence
monacale, dont tout le monde contemple la srnit pendant ces dbats
fatigants, est anim d'une passion ardente, celle de sauver le marchal
Bazaine. Lui, la douceur en personne, se met en fureur quand on se
permet la moindre allusion  la possibilit d'une condamnation. Il ne
quitte pas son cher marchal d'une semelle; il ne voit sa femme et ses
enfants qu' de rares intervalles. Un pareil dvouement est bien rare
aujourd'hui, aussi le colonel Villette a-t-il conquis la sympathie
universelle, car amis et ennemis comprennent tout ce qu'il y a de beau
dans ce dvouement absolu, quoique conscient, d'un aide de camp qui
persiste avec un admirable enttement  rester troitement uni  son
chef.

J'oubliais de dire que M. Villette a t nomm chef d'escadron en 1804 
Mexico et lieutenant-colonel en 1870. P. L.


Procs du marchal Bazaine, la bataille de Borny.

Le 14, au point du jour, l'arme franaise, range en bataille sur la
rive droite de la Moselle, avait commenc son mouvement de retraite sur
Verdun. Le 2e corps Frossard et le 6e corps Canrobert taient dj sur
la rive gauche de la rivire, ainsi que la division Lorencez, du 4e
corps Ladmirault; la division de Cissey, du mme corps, tait engage
sur les pentes qui descendent du fort Saint-Julien vers la Moselle. Il
ne restait plus sur la rive droite que le corps Decaen, la garde et la
division Grenier du 4e corps quand, vers trois heures et demie de
l'aprs-midi, les Prussiens attaqurent avec imptuosit les divisions
Metman et Castagny, places au centre des positions franaises.

Les corps Decaen et Ladmirault couvraient l'espace compris entre les
villages de Grigy  droite et de Mey  gauche. Le terrain qu'elles
occupaient forme un plateau  artes indcises lgrement inclin vers
la Moselle; il est protg en avant et sur la droite par le ravin de
Vallires, dont le fond, rempli d'une eau stagnante, constitue un
obstacle d'autant plus srieux que la disposition des pentes y est des
plus favorables  l'action du chassepot et de la mitrailleuse, surtout
dans la zone comprise entre Lauvallire et la Planchette, par laquelle
dbouchent les deux routes de Sarrelouis et de Sarrebruck. Sur la
gauche, occupe par la division Grenier, entre Mey et Nouilly, le
terrain forme un vaste plateau fortement ondul qui s'lve
insensiblement du fort Saint-Julien jusqu'au village de Sainte-Barbe,
situ  six kilomtres plus loin et dont le clocher trs-lev se dresse
comme un oblisque  l'horizon. La position franaise tait coupe
longitudinalement par le ravin escarp de Vallires, qui se bifurque 
hauteur de Mey; l'une des branches se dirige droit sur Nouilly, l'autre
tourne  droite en formant un coude brusque dans la direction du chteau
de Colombey.

La 1re division Montaudon, du 3e corps, avait sa droite  la route de
Strasbourg, en avant du village de Grigy, sa gauche au bois de Borny; la
2e division Castagny, place en arrire du chteau et du bois de
Colombey, avait  sa gauche la 3e division Metman  cheval sur la route
de Sarrelouis, en avant de la ferme de Bellecroix; la 4e division Aymard
occupait les crtes qui dominent le ravin de Vallires en avant de
Vantoux. La division Grenier, du corps Ladmirault, tait place de
l'autre ct du ravin, la droite appuye au village de Mey, la garde
impriale en rserve en arrire de Borny.

Vers deux heures et demie, le gnral de Goltz, commandant l'avant-garde
prussienne du 8e corps, ayant appris que l'arme franaise tait en
pleine retraite, partit rapidement de Laquenexy et se jeta sur Colombey,
en passant entre le village de Coincy et le chteau d'Aubigny. C'tait
un vritable coup de tte, dont l'auteur obtint cependant le rsultat
qu'il dsirait, celui de ralentir le mouvement de l'arme du Rhin afin
de permettre  celle du prince Frdric-Charles de franchir la Moselle
en amont de Metz, de se placer sur la roule de Verdun et de couper ainsi
toute communication entre la France et Metz.

Dans le premier moment de surprise, la brigade de Goltz pntra comme un
coin dans les lignes franaises, si mal claires par leur cavalerie,
que personne ne s'y doutait de l'approche des Prussiens. Les gnraux
Metman et Castagny firent rapidement volte-face avec leurs troupes dj
en marche sur Metz et les formrent en deux lignes, la premire
dploye, la deuxime en colonnes, par division. Le gnral Decaen,
accouru de son quartier gnral de Borny aux premiers coups de canon,
tait all se placer au point le plus menac, sur la grande avenue de
peupliers qui va de la ferme de Belle croix au chteau de Colombey.

Les gnraux allemands, avertis par leur collgue de Goltz de son
attaque si audacieuse, marchrent rsolument  son secours. Le gnral
Manteuffel, commandant le premier corps, lana sa premire division sur
les positions occupes par la division Aymard, entre Vantoux et Nouilly,
et sa deuxime division sur Mey, o, ainsi qu'il a t dit, se tenait la
division Grenier. Le gnral de Ladmirault fit aussitt mettre sacs 
terre  la division de Cissey, dont une partie, tait encore, engage,
sur les pentes du mont Saint-Julien; la division Lorencez, dj arrive
sur la rive gauche, revint galement sur ses pas.

A la gauche des Prussiens, tout le septime corps s'tait engag  la
suite de son avant-garde, commande par le gnral de Goltz, et jusqu'
neuf heures du soir la lutte fut des plus acharnes sur toute la ligne.
Les attaques ritres des Prussiens furent partout repousses, et les
corps Decaen et Ladmirault restrent sur leurs positions. Les corps
Manteuffel et Zastrow se replirent en arrire du ravin de Vallires
sans tre poursuivis, tandis que les Franais reprirent tranquillement
leur mouvement de retraite interrompu par l'attaque du gnral de Goltz.
Le mouvement de ce gnral a t longtemps controvers; son gnral en
chef, M. Steinmetz, avait vertement blm M. de Goltz, mais M. le comte
de Mollke a tranch la question en louant hautement dans son livre
l'intelligente initiative du gnral qui a su retarder de plus de douze
heures la retraite de l'arme franaise et permettre au prince
Frdric-Charles d'arrter Bazaine  Rezonville.

Les Allemands donnent  cette bataille le nom de Colombey-Nouilly; chez
nous on l'a toujours appele bataille de Borny; elle ouvrait la srie
des luttes gigantesques qui ont ensanglant les environs de Metz du 14
au 18 aot.

A Borny, les troupes engages de part et d'autre comprenaient  peu prs
1e mme effectif. Les Franais mirent en ligne six divisions, dont
quatre du corps Decaen et deux du corps Ladmirault, plus quelques
bataillons de la division Lorencez, soit environ 60,000 hommes; la garde
n'a engag qu'un peu d'artillerie en avant du fort Queuleu. Les
Prussiens avaient fait donner les corps Manteuffel et Zastrow, 1er et 7e
un rgiment du 9e corps, Manstein, enfin l'artillerie des 1re et 3e
divisions de cavalerie.

Les pertes des Franais furent de 200 officiers et 3,408 sous-officiers
et soldats; celles des Prussiens de 222 officiers et 4,684 hommes. Les
Allemands s'attribuent  tort la victoire dans cette rencontre;
malheureusement pour nous leur insuccs dans la lutte a t largement
compens par des avantages stratgiques dont M. de Mollke sut profiter
avec une grande habilet, tandis que son adversaire, le marchal
Bazaine, reprenait lentement son mouvement de retraite, qui eut, au
contraire, d tre men avec la dernire clrit.

Notre succs tactique tait chrement pay par la blessure mortelle du
brave gnral Decaen, un des meilleurs manoeuvriers de l'arme du Rhin.
Atteint d'une balle dans le genou, il resta  la tte de ses troupes
jusqu' ce que son cheval tu sous lui l'entrana dans sa chute, et lui
pressait cruellement sa jambe blesse. Par un singulier hasard, les deux
commandants de corps d'arme tus dans la dernire campagne, Decaen et
Renault, ont succomb  une blessure reue  la jambe.

A. Wachter.


Le Creux terrible, le de Jersey

Jersey est la plus grande et la plus jolie des les anglo-normandes de
la Manche, qui appartiennent  l'Angleterre depuis
Guillaume-le-Conqurant.

De cette le, par un temps favorable, on peut apercevoir la cte de
France  l'horizon. L'le de Jersey n'est situe, en effet, qu' six
lieues de notre dpartement de la Manche. Elle a 22 kilomtres de long
sur 15 de large, et renferme une population de 60,000 habitants, dont
2,000 Franais catholiques. Sa capitale, Saint-Hlier, en compte 10,000
pour sa part.

L'intrieur de l'le de Jersey, grce  la douceur de sa temprature
exceptionnelle  cette latitude, offre un coup d'oeil charmant, et le
sjour en est des plus agrables. Son sol montagneux est couvert de
vergers, et de nombreux troupeaux paissent dans ses valles aux prairies
luxuriantes. _L'meraude de l'Angleterre_, tel est, on le sait, le
surnom de l'le de Jersey. Mais ce petit paradis terrestre est dfendu,
du moins sur la plus grande partie de son littoral, par des escarpements
redoutables, de l'effet le plus grandiose et le plus pittoresque. Une
des curiosits de ses ctes est un prodigieux entonnoir ouvert 
l'extrmit de l'le, du ct qui regarde la France. Les Jerseyais
l'appellent le _Creux terrible_. Quelques dchirures de terrain,
quelques roches, sentinelles avances, en trahissent  peine l'approche.

Aux environs, la campagne est riante comme partout ailleurs. Vous
approchez, et, tout  coup, sous vos pieds, s'ouvre l'abme. Il a bien
100 mtres de profondeur. Nous avons dit un entonnoir, et c'est cela
mme. L'orifice en est beaucoup plus large que le fond, auquel nul
chemin ne conduit. Pour y descendre, il faut se risquer le long des
parois vases du gouffre, en s'aidant des anfractuosits du terrain.
Ajoutons que les touristes, dans cette descente prilleuse, s'aident
d'une corde, qui a t Fixe par les gens du pays  l'orifice de
l'entonnoir, pour servir de rampe et de soutien. Une fois parvenu au
fond de cette cuvette gigantesque, on se trouve en face d'une arcade
assez leve, bouche bante d'un long couloir qui s'enfonce
mystrieusement dans le sol et dans les tnbres, o bruissent
d'tranges murmures. Parfois on jurerait entendre des soupirs et des
gmissements. Mais laissons l le fantastique; le couloir, en
s'abaissant progressivement, aboutit  la mer, et c'est le vent qui, en
y circulant, produit ces sons singuliers. A mare haute la mer s'y
engouffre aussi avec fracas et vient mordre de ses vagues furieuses les
basses roches qui tapissent le fond du Creux terrible.

Inutile d'ajouter qu'en prenant certaines prcautions on peut faire sans
danger  mare basse la traverse du redoutable souterrain.


Cadavre trouv  Pomp

On a fait dernirement  Pomp une dcouverte fort curieuse: celle
d'une trs-jolie tannerie et de son outillage.

Les chaudires, les bassins et autres instruments sont d'une telle
ressemblance avec ceux employs dans les tanneries modernes, qu'il n'y a
eu aucun doute ni aucune difficult  reconnatre la destination de cet
tablissement antique.

Au commencement du mois d'octobre, on a trouv prs de cette tannerie le
corps d'un malheureux ouvrier, dont nous donnons un dessin dans ce
numro.

Cet ouvrier, qui devait avoir une cinquantaine d'annes au moment o il
a pri dans le terrible drame du 29 aot de l'an 79, est
trs-vraisemblablement un ouvrier tanneur. Son costume tait celui des
ouvriers de tous les temps, compos d'une blouse serre  la taille par
une ceinture et d'un pantalon court. Il avait le bas des jambes et les
pieds nus.

Il ne se trouvait pas au mme niveau que la tannerie, mais  la hauteur
de son toit, par lequel il a sans doute cherch  s'enfuir, la pluie de
cendres et de pierres lui avant apparemment enlev tout autre moyen de
retraite.

Au moment o on l'a dcouvert, il reposait, la tte appuye sur sa main,
qui contenait, avec quelques menues monnaies, un sesterce, petite pice
d'argent valant alors de vingt-cinq  trente centimes.

Notre dessin ayant t fait d'aprs la premire copie dlivre par le
photographe qui a obtenu la permission de photographier le corps,
l'_Illustration_ est donc le premier journal qui aura mis sous les yeux
du public cette intressante dcouverte.


Le Canal des deux Ocans

Ni Hugo, ni Saadi, ni Byron, ne pourraient rver de contrastes plus
saillants que ceux qui se prsentent  l'esprit chaque fois que l'on se
propose de comparer ces deux frres si dissemblables, L'isthme de Panama
et l'isthme de Suez. L'un, oubli sur un coin du nouveau monde, semble
un morceau de l'Eden, et l'autre un canton dtach de l'enfer.

Le canal de Lesseps traverse une langue de sables abandonns par des
eaux languissantes et paresseuses, brls par les rayons d'un soleil qui
ne pardonne mme point aux Pyramides, car leur base est enfouie par un
ocan toujours croissant de poussire. Avant les crations rcentes du
canal des deux mers, pas une goutte d'eau potable, pas un arbre, pas une
touffe d'herbe, pas un tre vivant pour voir passer la caravane, si ce
n'est le Bdouin qui la guette! On ne sait si le dsert est plus mort du
ct de Port-Sad ou de Suez.

Le canal des deux Ocans traversera une rgion amricaine d'une
fertilit prodigieuse; et le navigateur se demandera tonn s'il ne
trouve pas encore plus de vie parfume et charmante sur les rives du
Pacifique que sur celles du golfe du Mexique. L'isthme du nouveau monde,
dont la longueur dpasse de deux ou trois fois celle de notre France,
est travaill par des feux souterrains, maill de volcans, sem de
lacs, inpuisables rservoirs d'ondes pures.

Deux millions d'hommes y habitent au milieu de monceaux de verdure. Ils
semblent gars dans les profondeurs de cette Thbade tincelante de
vie, o des sites mystrieux sont parfois dcouverts, enfouis depuis des
temps inconnus sous des touffes titanesques de fleurs ravissantes.

Les acajous gigantesques auprs desquels nos grands chnes sembleraient
nains, rabougris, ratatins, servent de point d'appui  des milliers de
lianes, herbes ambitieuses qui voudraient escalader le ciel. De ce tapis
odorant qui recouvre l'corce s'lancent de gracieuses orchides aussi
voluptueuses que les plus thres des hautes terres mexicaines.

Les palmiers voisins talent avec orgueil leurs tiges sveltes, pures,
gracieuses. Ils laissent retomber crnement leurs feuilles panaches
dont les longs replis produisent des ombres curieuses et d'tonnants
jeux de lumire.

Des lgions serres de plantes herbaces, quelques-unes aux formes
abruptes, anguleuses, se foulent, s'touffent, se disputent le sol avec
la rage que peut inspirer la folle ardeur de profiter des moindres
rayons d'un soleil incommensur tombant sur un sol d'une ternelle
fracheur. Car les sources y sont inpuisables et la brise de mer se
plat  y porter tous les soirs les vapeurs des ocans voisins. Peu
importe en effet qu'elle souffle du couchant ou de l'aurore.

Il y a juste trente-trois ans, un homme alors dans la fleur de l'ge,
dj clbre par des entreprises tmraires, portant un nom illustre
dans notre histoire, rva de se faire une nouvelle carrire. Il eut
l'ide de couronner l'difice de sa vie dj agite en donnant le grand
coup de pioche qui devait creuser un foss entre les deux Amriques afin
de rapprocher les deux hmisphres.

Cet homme changea d'ide. Il russit  monter sur le premier trne de la
terre. Il ne parvint qu' fonder un empire,  remplir deux fois le
monde, une premire par l'clat de sa puissance, une seconde par le
retentissement de sa chute!

Combien l'histoire du sicle et t rvolutionne si le prince
Louis-Napolon et persist  creuser le Canal des deux Ocans, s'il eut
cherch  devancer M. de Lesseps au lieu de marcher sur les traces
d'Auguste et de Csar..

Le gouvernement de Washington vota les fonds ncessaires  une
exploration minutieuse en 1870, au milieu de l'anne terrible. Il prit
la rsolution magnifique de faire explorer  la fois tous les tracs qui
au nombre de douze ou quinze dj avaient chacun leurs enthousiastes,
leurs sectaires.

Ce grand travail suppose l'exploration de deux ctes, longues chacune de
2,000 kilomtres; aussi les Amricains ont-ils procd avec des
ressources prodigieuses.

Sur chaque Ocan stationne un navire de guerre servant d'hpital, de
magasin, de quartier gnral. Ce centre est incessamment ravitaill par
des bateaux  vapeur qui y accumulent les provisions, les instruments,
le personnel.

Certains de trouver en tous cas,  l'abri des _Stars sand tripes_, un
lit, des soins empresss, un ravitaillement abondant, les officiers
yankees tudient les deux rives de l'isthme, l'orient et l'occident,
avec une incroyable ardeur.

Le premier acte d'une descente est d'tablir sur le bord de la mer un
observatoire, pourvu d'excellents instruments lectro-photographiques.

L'lectricit n'abandonne pas un seul instant les explorateurs
amricains, car ils ne s'avancent dans l'intrieur que tranant derrire
eux un fil qui les met en communication instantanment avec la cte. A
peine ont-ils ouvert des routes que la poste s'en empare. L'arme
scientifique trane avec elle un monde de curieux, de touristes, de
naturalistes, de reporters. Nous avons essay de reprsenter le _go
ahead_, appliqu au coeur des forts vierges, avec l'enthousiasme sans
lequel on ne peut faire jamais de durables conqutes.

Les ingnieurs, les marins, sont si absorbs par leurs travaux, qu'ils
n'entendent point toujours le frlement du serpent qui s'approche en
rampant sous les lianes. Pour les surprendre, le reptile immonde n'a pas
besoin de rester de longues heures embusqu dans la fange. Le chef de la
premire expdition, le commodore Crossmann, prit ainsi dvor par un
crocodile.

En avant du campement des hommes se trouve l'curie des chevaux. Le toit
est form par des feuilles de palmier places ngligemment les unes sur
les autres. Des ngres non moins actifs que les blancs dressent les
piquets de nivellement ncessaires surtout quand il s'agit de choisir
entre deux directions diffrentes.

Cette fort est place au sud de la ville de Rivas, la plus mridionale
des vieilles cits espagnoles du Nicaragua. C'est sur ce champ de
bataille que le gnie de l'homme remportera sa victoire dfinitive; on
dirait que la nature a tout fait pour faciliter notre tche sans nous
enlever l'honneur du mot de la fin. Ayant creus un magnifique estuaire,
le fleuve Saint-Jean, pour introduire les vaisseaux modernes dans le lac
clbre par les merveilles des galions du roi d'Espagne, cette bonne
mre semble nous dire: Allons, mes enfants, du courage  l'ouvrage,
c'est  vous de complter mon travail.

W. de Fonvielle.


Le combat naval de Carthagne

Carthagne, le 13 octobre 1873.

AU DIRECTEUR

J'ai l'honneur de vous adresser une relation dtaille du combat naval
livr dans les eaux de Carthagne le 11 courant, entre l'escadre des
fdraux et celle du gouvernement central. J'accompagne cette relation
d'un plan indispensable pour comprendre les diffrents mouvements qui
ont t effectus. Je tcherai, dans cette narration, d'viter autant
que possible les termes techniques, de faon qu'elle puisse tre suivie
sans difficult par les personnes trangres  la marine. Inutile de
dire que ce rcit est celui d'une personne prsente  l'affaire.

L'escadre des fdraux tait compose de la _Numancia_, frgate
cuirasse sur laquelle s'tait embarqu le gnral Contreras; le
_Tetuan_, frgate cuirasse; le _Mendez-Nunez_, ancienne frgate en
bois, cuirasse  la flottaison, avec un rduit central cuirass comme
celui de nos corvettes, et le _Despertador_, aviso  roues.

L'escadre centraliste ne comptait qu'un seul cuirass, _la Victoria_,
qui portait le pavillon du contre-amiral Lobo. Elle se composait en
outre de trois frgates en bois: _Carmen, Almanza, Navas-de-Tolosa_, des
deux corvettes, _Diana_ et _Cadix_, et de l'aviso la _Prosperidad._

Au dbut de l'action, les btiments taient ainsi placs: L'escadre
Lobo, en ligne de relvement, le cap au nord-est,  environ 8 milles du
cap Ngrte, l'amiral  droite, ayant  sa gauche _la Carmen, l'Almanza,
las Navas-de-Tolosa, les deux corvette, et l'aviso; l'escadre
fdraliste en carr naval, la _Numancia_ en tte, le _Mendez-Nunez_ 
gauche, le _Tetuan_  droite, et le _Despertador_ en arrire.

Les spectateurs du combat taient: l'escadre anglaise, commande par
l'amiral Yelverton, _l'lisabeth_, frgate allemande, la _Thtis_,
corvette cuirasse franaise et le _San-Martino_, corvette cuirasse
italienne.

La brise soufflait du nord-est et tait  grains,

A midi cinq minutes, la _Numancia_ ouvrit le feu sur l'amiral Lobo, 
une distance d'environ 6,000 mtres. _La Victoria_ riposta immdiatement
et le combat se trouva ainsi engags. La _Numancia_ continua sa route de
faon  contourner l'amiral Lobo, et celui-ci inflchit sa route au
nord-nord-ouest. _Le Tetuan_ piqua droit au milieu de la ligne de
bataille et ouvrit bientt le feu avec ses pices de chasse. Le
_Mendez-Nunez_ obliqua sur bbord (j'ignore absolument pourquoi), et
enfin _le Despertador_ aprs avoir hsit longtemps se borna  suivre de
loin l'action, rduit du reste  ce rle par son infriorit absolue. Le
combat se trouva ainsi engag sur toute la ligne.

A midi cinquante minutes _la Numancia_ avait contourn toute la ligne
centraliste, changeant ses bordes avec les diffrents btiments de
l'amiral Lobo. Une des corvettes  roues, _la Villa-de-Cadix_ ayant reu
un boulet dans ses roues se trouva paralyse, et tablit sa voilure pour
chapper  _la Numancia_ qui menaait de l'amariner. _La Victoria_
suivant la route de _la Numancia_ arriva pour porter secours  la
corvette, et _la Numancia_ se mit  fuir du ct de Carthagne. Un
boulet d'une des frgates, entrant par un de ses sabords, avait emport
la tte  un des membres de la junte de Carthagne qui se trouvait 
bord, et avait mis hors de combat une vingtaine d'hommes, ce qui
dmoralisa le reste de l'quipage. _L'Almanza_ avait imit la manoeuvre
de l'amiral Lobo et poursuivait aussi _la Numancia_. Cependant la
_Carmen_ et _le Tetuan_, faisant tous les deux route au nord-est, se
trouvrent cte  cte pendant prs d'un quart-d'heure et se canonnrent
avec la plus grande vivacit. _La Carmen_ vint alors sur tribord pour
suivre son amiral, tandis que _le Tetuan_ venait sur bbord, ralliait la
terre et se dirigeait du ct de Carthagne en continuant la canonnade
avec les frgates en bois. Pendant ce temps, le _Mendez-Nunez_ suivait
une route parallle  _la Victoria_ et  _l'Almanza_, et se canonnait
vivement avec elles.

Durant les diffrents mouvements, l'escadre anglaise, _l'lisabeth_ et
_le San-Martino_ avaient continu leur route  l'est; mais il n'en tait
point de mme de _la Thtis._ Celle-ci, ayant eu une avarie de machine,
avait tabli sa voilure et pris le plus prs du vent, tribord amures,
pour serrer la cte, et regagner son mouillage d'Escombrera. Pendant ce
temps, _le Mendez-Nunez_ et _le Tetuan_ qui, comme nous l'avons dit,
serraient la cte en se dirigeant sur Carthagne, s'en rapprochaient de
plus en plus, et les boulets commenaient  tomber fort prs de la
corvette franaise. Celle-ci ne pouvait rien faire pour les viter, car
virer de bord, et fuir vont arrire, c'tait se jeter au plus fort de la
bataille; prendre les amures de l'autre bord, n'aurait fait qu'avancer
sa rencontre avec les cuirasss fdralistes. Elle se dcida donc 
mettre en panne pour laisser passer ceux-ci.

[Illustration: LE PERCEMENT DE L'ISTHME DE PANAMA.--Une station de
l'expdition scientifique charge d'tudier le terrain.]

A une heure un quart, _la Victoria_, suivie par _l'Almanza_, qui
n'avait cess de combattre le _Mendez-Nunez_  grande distance,
abandonna la poursuite de _la Numancia_, qui tait presque rendue sous
le canon des forts de Carthagne, et vint sur tribord pour aller couper
la route au _Mendez-Nunez_ et au _Tetuan_ qui, nous l'avons dit,
suivaient la cte, faisant route sur Carthagne. _Le Mendez-Nunez_,
profitant de la prsence de _la Thtis_ qui tait en panne, passa entre
celle-ci et la terre pour s'abriter un instant des feux de _l'Almanza_.
Mais elle avait  peine dpass le cuirass franais, qu'elle vit _la
Victoria_  petite distance, se dirigeant sur elle. Un feu de
mousqueterie s'changea entre les deux btiments et en passant 
contre-bord, _la Victoria_ lui lcha,  moins de 200 mtres, toute sa
borde de bbord. _Le Mendez_, sans riposter, continua sa route. _Le
Tetuan_ le suivait de prs, aussi _la Victoria_ vint sur tribord pour
lui prsenter ses pices qui taient prtes  faire feu. Les deux
btiments se croisrent  bout portant, et, pendant que la mousqueterie
des hunes mettait bon nombre d'hommes hors de combat, se lchrent
simultanment leurs bordes de tribord. Immdiatement aprs _l'Almanza_,
qui suivait de prs _la Victoria_, changea avec _le Tetuan_ un feu des
mieux nourris, sans trop se proccuper de _la Thtis_, o les balles
pleuvaient comme grle, et o les boulets sifflaient dans la mture.
C'est un miracle qu'il n'y ait eu personne de touch  bord du btiment
franais, car  ce moment tout l'quipage tait sur le pont,  la
manoeuvre, et le commandant qui n'avait pas perdu son sang-froid un seul
instant, faisait prendre les amures  bbord pour sortir au plus vite de
cette passe critique. _La Victoria_ et _l'Almanza_, aprs avoir dpass
_le Tetuan_, virrent cap pour cap pour lui donner la chasse, mais
celui-ci parvint  rejoindre _la Numancia_ et le _Mendez-Nunez_ sous le
canon des forts. Le combat se trouva ainsi termin (il tait 2 heures),
et l'escadre de Lobo dfila devant l'entre de Carthagne en ligne de
file. Pendant cette dernire phase, les btiments neutres qui avaient
vir de bord, rejoignirent _la Thtis_ qui avait fini de rparer son
avarie, et tous rentrrent de conserve au mouillage d'Escombrera.

Aprs avoir dcrit succinctement, avec fidlit, les diverses phases du
combat, il serait intressant de l'apprcier au point de vue technique.
J'espre qu'une plume plus autorise que la mienne le fera un jour, et
du reste, le fait est tellement rcent qu'il est difficile de trouver un
juste milieu parmi les exagrations des deux partis en prsence. Ainsi
d'un ct, l'amiral Lobo prtend n'avoir eu ni tu, ni bless, ce qui
est compltement inadmissible, d'autant plus que plusieurs inhumations
ont t faites, dit-on,  Porman, le lendemain de l'action; il dit aussi
n'avoir pas prouv d'avaries srieuses, et cependant, son escadre qui
tait de sept btiments, n'en montre plus que cinq. Les intransigeants,
de leur ct, avouent une quarantaine d'hommes hors de combat, mais ils
prtendent que _la Carmen_ a t au milieu de l'action oblige de mettre
toute son artillerie d'un bord pour viter de couler par une voie d'eau
produite du ct oppos par un obus  la flottaison; ils disent avoir
abim les oeuvres-mortes de _l'Almanza_, ce qui reste  prouver; selon
eux, _la Villa-de-Cadix_ aurait hiss le pavillon parlementaire, pour se
rendre, etc., etc. Laissons de ct toutes ces exagrations videntes,
au milieu desquelles il est difficile de discerner le vrai du faux, et
examinons, en quelques mots, le combat en lui-mme.

Au premier abord, on est tonn que pas un des btiments n'ait tent
l'abordage. Il est cependant parfaitement dmontr que la vritable
force d'un btiment cuirass  peron rside dans le choc qu'il peut
donner au navire ennemi et qui coulera presque toujours ce dernier. Pas
un seul des btiments en prsence, nous le rptons, n'a tent le choc,
et le combat a t exclusivement un combat d'artillerie. Ceci pos,
examinons la conduite de chacun des btiments. _La Numancia_, aprs
avoir dbut brillamment, a pris la fuite vers Carthagne. Il parat
qu'un boulet clatant au milieu de sa batterie y avait occasionn une
panique gnrale. Ce n'est point l une excuse valable, et la junte a
pens comme nous, car elle a destitu le capitaine de _la Numancia_. _Le
Mendez-Nunez_ s'est bien comport dans son duel avec _l'Almanza. Le
Tetuan_ est celui des btiments intransigeants qui a t le mieux
manoeuvr, qui a montr le plus de courage et dont le feu a t le mieux
nourri. L'amiral Lobo a parfaitement manoeuvr sa _Victoria_, et a
montr personnellement le plus grand calme pendant toute l'affaire. Les
frgates en bois _Carmen, Almanza_ et _Navas-de-Tolosa_ mritent les
plus grands loges pour la rsolution avec laquelle elles ont accept le
combat contre des btiments beaucoup plus forts qu'elles, et cuirasss.

Nous ne parlons pas des petits btiments  roues, tels que le
_Despertador, la Villa-de-Cadix, la Diana_, etc., dont nous pensons que
les combattants eussent mieux fait de ne pas s'embarrasser et qui n'ont
rien fait pendant l'action.

Comme force matrielle, les btiments intransigeants taient de
beaucoup suprieurs aux centralistes, mais leurs armements ne pouvaient
tre compars  ceux de ces derniers. Les quipages de l'amiral Lobo
taient en effet les quipages de la marine rgulire, et ils ont une
rputation mrite. Les navires intransigeants au contraire taient
arms de volontaires, de soldats de l'infanterie de marine et
d'artilleurs qui n'avaient probablement jamais mis le pied sur un
btiment (1). Il y avait donc  peu prs compensation. Pour nous
rsumer, nous dirons qu'au point de vue de la tactique, il n'y en a
point eu, les intransigeants ayant attaqu sans ordre bien marqu, et
qu'au point de vue du courage, chacun a bien combattu,  l'exception de
_la Numancia._

      Note 1: Inutile de dire que rien n'est plus erron que les
      assertions de nombreux journaux qui prtendent que les btiments
      fdraux sont arms avec des forats librs.

E. de Montespan



LA SOEUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

Ces noms de Paraguay et de Francia en rappellent un autre qui rsume en
lui toutes les vertus et tous les mrites compatibles avec l'humanit,
celui d'Amde de Bonpland (2).

      Note 2: Aim Bonpland, n  la Rochelle en 1773, mort en 1858 Son
      histoire est raconte plus loin. Outre le Voyage en Amrique de de
      Humboldt dont il rdigea la partie botanique, on lui doit:
      _Description des plantes rares de la Malmaison_ (1813), et _Vues
      des Cordillres et des Monuments indignes de l'Amrique_ (1813).

J'espre que peu d'entre mes lecteurs auront besoin qu'on leur dise qui
tait Amde de Bonpland, ou plutt Aim Bonpland, nom qu'on lui donnait
souvent et qui convenait mieux  cet excellent homme.

Chacun le connat comme l'ami et le compagnon de voyage de de Humboldt,
comme l'auxiliaire de cet homme illustre dans ses recherches
scientifiques si tendues et si exactes, comme le patient investigateur
qui recueillit une grande part de cette savante moisson, comme l'homme
dont la modestie sans gale a laiss souvent attribuer le mrite de ses
propres dcouvertes  son compagnon, beaucoup plus amoureux de la gloire
qu'il ne l'tait lui-mme. Pour moi, aucun nom ne sonne plus doucement 
mes oreilles que celui d'Amde de Bonpland.

Je n'ai pas l'intention d'crire sa biographie; ses ossements dorment
aujourd'hui presque obscurment sur les rives du Parana, au milieu des
scnes qu'il aimait tant. Mais l'histoire impartiale l'associera
toujours  la rputation, aux honneurs qui ont t amoncels sur la tte
de de Humboldt.

Il s'tait retir du monde et avait fix sa rsidence sur les bords du
Parana, non sur le territoire du Paraguay, mais sur celui de la
confdration Argentine, sur l'autre rive du fleuve.

L, dans sa modeste retraite, tout en poursuivant ses tudes d'histoire
naturelle, il s'occupa plus particulirement  cultiver l'herbe du
Paraguay, la _yerba_, qui sert  composer le breuvage si connu sous le
nom de mat (3).

      Note 3: _Mat_ est le nom du vase dans lequel est infus le th du
      Paraguay. La plante qui donne ce produit est la Yerba (illex
      Paraguensis) et le breuvage s'aspire  travers un tube appel la
      bombilla.

Son caractre bien connu attira bientt auprs de lui une colonie de
paisibles Indiens Guaranis qui, se soumettant  sa douce autorit,
l'aidrent  installer un immense Yerbale ou plantation de th.
L'affaire allait devenir profitable et le savant se trouvait, sans
l'avoir prvu, sur le grand chemin de la fortune.

Mais le rcit de sa prosprit parvint aux oreilles de Gaspar Francia,
dictateur du Paraguay. Cet homme, parmi d'autres thories despotiques,
professait l'trange doctrine que la culture de la Yerba tait un
droit appartenant exclusivement  son pays, c'est--dire  lui-mme!

Pendant une nuit obscure, quatre cents de ses soldats traversrent le
Parana, attaqurent la plantation de Bonpland, massacrrent une partie
de ses pons (4) et amenrent le colon prisonnier au Paraguay.

      Note 4: _Pon_. Serviteur indien  gages. Le mot est espagnol et
      s'emploie dans toute l'Amrique espagnole, y compris le Mexique.
      Le _ponage_ n'est en rsum qu'une sorte d'esclavage.

Le gouvernement argentin, affaibli par ses dissensions intestines, se
soumit  l'insulte. Bonpland, qui n'tait qu'un Franais et un tranger,
resta pendant neuf longues annes prisonnier au Paraguay. Ni un charg
d'affaires anglais, ni un commissaire envoy par l'Institut de France ne
purent russir  lui faire rendre la libert.

Il est vrai qu'il ne fut d'abord prisonnier que sur parole et qu'on le
laissait vivre sans le molester, parce que Francia lui-mme tirait
profit de ses admirables connaissances et de sa sagesse.

Mais les succs de Bonpland, au lieu d'apaiser le tyran, ne firent que
hter la ruine de Bonpland. Le respect universel dont l'entouraient les
Paraguayens excita l'envie du despote; une nuit, il lut saisi 
l'improviste, dpouill de ce qu'il possdait sauf des vtements qu'il
portait, et chass du pays!

Il s'tablit prs de Corrientes, o hors de l'atteinte du tyran il
recommena sans se dcourager ses travaux d'agriculture. C'est l
qu'auprs d'une femme ne dans l'Amrique du Sud et entour de ses
nombreux et heureux enfants, il termina, g de plus de quatre-vingts
ans, sa vie utile et sans tache.

Si j'ai introduit ici cette lgre esquisse, c'est parce que la vie
d'Amde Bonpland ressemble sous quelques rapports  celle de Ludwig
Halberger, dont nous crivons l'histoire.

Ce nom d'Halberger semble indiquer une origine germanique. La vrit est
que Ludwig Halberger tait de race alsacienne et Pensylvanien de
naissance, car il avait reu le jour  Philadelphie.

Comme Bonpland, c'tait un amant passionn de la nature; comme le savant
Franais, il tait all dans l'Amrique du Sud pour y trouver un champ
plus vaste, ou tout au moins un pays plus neuf, o il put se livrer 
ses gots pour les sciences naturelles.

Vers l'anne 18...., il s'tablit dans la capitale du Paraguay, qui
devint alors le centre de ses tudes et de son activit. Asuncion tant
comme sa base d'oprations; il se rendait souvent dans la contre
environnante, surtout dans le Gran Chaco. Il tait assur d'y trouver
des espces curieuses, tant du rgne vgtal que du rgne animal, et non
encore dcrites, parce que l toute recherche tait accompagne d'un
danger.

Ce danger tait un attrait de plus pour lui. Avec le courage d'un lion,
le simple naturaliste avait l'habitude d'explorer la solitude  une
distance o pas un seul des cuarteleros (5) de Francia n'et os montrer
le bout de son nez!

      Note 5: Nom donn aux soldats de Francia parce qu'ils habitaient
      dans les casernes ou _cuartele._

Tandis que le fils de la Pensylvanie tait ainsi occup  dcouvrir les
secrets de la nature, le besoin d'aimer, de se constituer une famille,
naquit dans son coeur. Il se maria avec une jeune et belle Paraguayenne
dont les qualits devaient tre pour lui des gages de bonheur.

Pendant dix ans, ils vcurent heureux en effet: un beau et charmant
garon et une fille d'une rare beaut, image de sa mre, vinrent, aprs
quelques annes, embellir de leurs jeux et de leur gai babil la demeure
du chasseur naturaliste. Plus tard la famille s'augmenta par la prsence
d'un jeune orphelin, Cypriano, qui appelait les enfants ses cousins.

L'habitation d'Halberger, situe  environ un mille de la ville
d'Asuncion, tait fort belle. On y trouvait tout ce qui peut rendre la
vie agrable, car le naturaliste avait commenc  vivre dans l'Amrique
du Sud avec autre chose que sa carnassire et son fusil. Il avait
apport des tats-Unis les ressources suffisantes pour s'installer
dfinitivement, et il gagnait largement sa vie au moyen de son filet 
insectes et de son habilet comme taxidermiste. Il envoyait chaque anne
 Buenos-Ayres, pour tre expdi aux tats-Unis, tout un chargement
d'chantillons dont le produit ajoutait  l'aisance de sa maison. Plus
d'un muse, plus d'une collection particulire lui sont redevables d'une
portion de leurs plus prcieux spcimens.

Le naturaliste tait heureux de ses occupations au dehors, et chez lui
la vie n'avait besoin d'aucune autre joie.

Mais  cette poque, comme si un mauvais gnie et jalous cette
innocente existence, un nuage sombre vint tout couvrir de son ombre.

La beaut remarquable de sa femme alors dans tout son clat tait
devenue clbre. Elle eut le malheur d'attirer les regards du dictateur.
La rputation mrite de vertu de la jeune femme et impos le respect 
tout autre, mais Francia tait de ceux que rien n'arrte. Le naturaliste
et sa femme comprirent bientt que le repos de leur foyer domestique
tait en pril, et qu'il ne leur restait qu'un parti  prendre,
abandonner le Paraguay. Mais la fuite n'tait pas seulement difficile,
elle semblait absolument impossible.

Une des lois du Paraguay dfendait  tout tranger mari  une
Paraguayenne de faire sortir sa femme du pays, sans une autorisation
spciale toujours difficile  obtenir. Comme Francia tait  lui seul
tout le gouvernement, il ne faut pas s'tonner que Ludwig Halberger,
dsesprant d'obtenir cette permission, ne penst mme pas  la
demander.

Devant cette inextricable difficult, il songea  chercher un asile dans
le Chaco, et ce fut l, en effet, qu'il se rfugia.

Pour tout autre que lui, une pareille entreprise et t fine folie, car
c'et t fuir Charybde pour se jeter dans les bras de Scylla. En effet,
la vie de tout homme blanc trouv sur le territoire des sauvages du
Chaco devait tre  l'avance considre comme perdue.

Mais le naturaliste avait des raisons pour penser autrement. Entre les
sauvages et le peuple du Paraguay, il y avait eu des intervalles de
paix,--_tiempos de paz_,--pendant lesquels les Indiens qui trafiquaient
des peaux et des autres produits de leur chasse avaient l'habitude de
venir sans crainte se promener et faire leurs changes dans les rues
d'Asuncion.

Dans l'une de ces occasions, le chef des belliqueux Tovas, aprs avoir
absorb du guarap (6), dont il ne souponnait pas les effets
stupfiants, s'tait enivr trs-innocemment. Spar de ses
compatriotes, il avait t entour par une bande de jeunes Paraguayens
qui s'amusaient  ses dpens. Ce chef tait cit pour ses vertus, en
voyant cet estimable vieillard ainsi bafou, Halberger, saisi de piti,
l'arracha du milieu de ses bourreaux et l'amena dans sa propre demeure.

      [Note 6: _Guarap_, boisson enivrante obtenue de la canne 
      sucre.]

Les sauvages, s'ils savent har, savent aussi aimer; le fier vieillard,
touch du service qui lui avait t rendu, avait jur une ternelle
amiti  son protecteur et en mme temps lui avait donn la libert du
Chaco.

Au jour du danger, Halberger se rappela l'invitation. Pendant la nuit,
accompagn de sa femme et de ses enfants, prenant avec lui ses _pons_
et tout le bagage qu'il pouvait emporter avec sret, il traversa le
Parana et pntra dans le Pilcomayo, sur les bords duquel il esprait
trouver la _tolderia_ du chef Tovas.

En remontant le fleuve, il n'eut pas besoin de toucher  un aviron: ses
vieux serviteurs Guanos ramaient, tandis que, assis  l'arrire, son
fidle Gaspardo, qui avait t son compagnon dans mainte excursion
scientifique, gouvernait la _periagna_. Si le canot et t un
quadrupde appartenant  la race chevaline, Gaspardo l'aurait peut-tre
mieux dirig, car c'tait un gaucho dans toute la force du terme. Mais
ce n'tait cependant pas la premire fois qu'il avait eu  lutter contre
le courant rapide du Pilcomayo, et pour cette raison la direction de
l'embarcation lui avait t confie.

Le voyage s'accomplit heureusement. Le naturaliste parvint  atteindre
le village des Indiens Tovas et installa sa nouvelle demeure dans le
voisinage. Il btit une jolie maison sur la rive septentrionale du
fleuve et fut bientt propritaire d'une riche estancia o il pouvait se
considrer comme  l'abri des poursuites des _cuarteleros_ de Francia.

C'est l que, pendant cinq ans, il mena une vie d'un bonheur presque
sans mlange: tout entier  ses tudes favorites, comme autrefois Aim
de Bonpland, il vivait calme et heureux, entour de sa charmante et
dvoue compagne, de ses chers enfants, des serviteurs fidles qui
avaient suivi sa fortune. Parmi ces derniers figurait en premire ligne
le bon Gaspardo, son aide intelligent pendant ses recherches et le
constant compagnon de ses excursions.

On l'a compris, le cavalier qui revenait froid et inanim sur sa selle
tait Ludwig Halberger; c'tait lui que Gaspardo ramenait  sa femme et
 son fils dsesprs.

Mayne Reid.

(_La suite prochainement._)



UN VOYAGE EN ESPAGNE

Pendant l'insurrection carliste

I

Mon dpart pour l'Espagne.--Commencements de l'insurrection.
--Formations des bandes carlistes.--Une runion de _cabecillas_,  Vera.

Vers les premiers jours de janvier de cette anne 1873, les journaux
franais et trangers annonaient qu'une nouvelle insurrection tait
prte  clater en Espagne, et que celle-ci serait bien plus formidable
que les prcdentes. Les feuilles mmes du parti carliste
pronostiquaient, d'avance, que cette fois le trne d'Espagne ne pourrait
manquer d'tre reconquis, en peu de temps, par son lgitime hritier.
Comme j'avais assist  l'insurrection de l'anne dernire, ayant suivi
toutes ses pripties, et que d'aprs ce que j'avais vu j'tais loin de
partager l'enthousiasme des partisans de don Carlos pour cette nouvelle
prise d'armes, je rsolus encore d'aller sur les lieux, cette anne,
afin de m'difier par moi-mme sur l'importance de l'insurrection qui se
prparait.

En consquence, le 20 janvier,  8 heures 15 minutes du soir, je pris le
train-poste qui part de la gare d'Orlans et je me dirigeai vers les
frontires d'Espagne. A Bordeaux o je m'arrtai pendant quelques
heures, l'insurrection carliste faisait bien l'objet des conversations
dans les tablissements publics, mais on n'avait aucune donne certaine
sur ses ressources dont elle disposait et sur les forces qui la
composaient. L'opinion publique en tait encore aux conjectures. A
Bayonne, la nouvelle de l'insurrection tait plus explicite. C'taient
par centaines que les chefs carlistes migrs avaient repass la
frontire pour aller se mettre, disait-on,  la tte des bandes
frmissantes et impatientes de se battre. On m'assura mme que don
Carlos en personne tait dans les environs et qu'il allait galement se
mettre  la tte de ses troupes. On sait que Bayonne a t toujours, en
France, le centre o le parti carliste a prpar tous ses plans
d'insurrection et o il a runi ses principaux lments d'action. A
Saint-Jean-de-Luz et jusqu' la frontire, il n'tait question que de
gnraux et d'migrs qui se rendaient en Espagne; de caisses d'armes et
de munitions qu'on passait en fraude et d'un soulvement gnral des
provinces basques. Les habitants des Basses-Pyrnes sont tellement
infods au parti carliste, et cela par intrt ou par conviction,
peut-tre pour les deux motifs  la fois, que je me suis toujours mis en
garde contre leur enthousiasme politique  l'endroit de la cause du
prtendant  la couronne d'Espagne.

Le 23 janvier,  deux heures du soir, le train-poste que j'avais quitt
et repris sur ma route me dposa  la station d'Irun, petite ville
d'Espagne situe sur la frontire, aux bords de la Bidassoa. Sa
population est d'environ 6,000 habitants, et sa position intermdiaire
sur les routes de Madrid et de Pampelune en fait un sjour
trs-convenable pour le voyageur qui, comme moi, veut se diriger
facilement  pied,  cheval ou en chemin de fer, vers les divers points
o oprent les bandes. Je l'avais choisie, l'anne dernire, comme
centre de mes excursions dans les montagnes du pays insurg, j'ai voulu
lui rester fidle encore, cette anne.

Irun, sans tre prcisment une ville carliste, renferme dans son sein
de nombreux partisans de don Carlos. Elle a conserv surtout un triste
souvenir de la guerre de Sept ans. En 1837, prise d'assaut par les
troupes du gnral Evans, celui-ci y fit massacrer 700 carlistes. On
comprend que par crainte de semblables reprsailles, les libraux et les
carlistes se montrent fort circonspects entre eux.

Ds mon arrive, mon premier soin fut de prendre des informations au
sujet de l'insurrection,  la veille d'clater selon les uns, et qui
avait dj commenc d'clater selon les autres. Les libraux  qui je
m'adressais la dnigraient, tout en avouant que quelques carlistes de la
localit taient alls dans les montagnes, entre autres deux vicaires et
trois chantres de l'glise de Notre-Dame. Les carlistes, au contraire,
me disaient en secret, avec les lans d'une joie contenue, que les
affaires tournaient bien. --On se soulve dans toutes les provinces;
Cabrera va se mettre, cette fois,  la tte de nos troupes; don Carlos
est entr ou va entrer en Navarre. Le triomphe de notre cause est
maintenant assur!

Je me suis toujours mfi et des adversaires de parti pris et des
enthousiastes politiques, lorsque j'ai voulu savoir la vrit. Inform
que les prparatifs de l'insurrection se faisaient  Vera, sous les
ordres du colonel Martinez, avec lequel j'avais li connaissance l'anne
dernire, je rsolus de me transporter dans cette dernire localit. Ce
que j'effectuai le lendemain de mon arrive, tant j'avais le dsir de
voir par moi-mme comment dbute une insurrection.

La distance d'Irun  Vera est d'environ 16 kilomtres. La route de
Pampelune qui y conduit est une des plus belles et des mieux entretenues
de toute l'Espagne. Elle est trace tout le long de la rive gauche de la
Bidassoa qui fait des tours sinueux au milieu de hautes montagnes
boises et couvertes de distance en distance de _caserios_ (fermes),
dont l'clatante blancheur les fait ressembler  des nids au milieu des
feuillages. Depuis Bhobie et sur toute la route jusqu' Vera, on ne
trouve que des habitations qui s'lvent sur les deux rives espagnole et
franaise, car la Bidassoa sert de frontire aux deux pays voisins. Ici
c'est le village franais de Biriatou, bti sur la cime d'un mont, au
pied duquel coule la rivire; l ce sont les fermes du comte de
Villaral qui, de distance en distance, apparaissent sur la rive
espagnole, sous la forme de maisons mauresques; plus loin, c'est le pont
d'Anderlassa o la Bidassoa cesse d'tre frontire de la France, pour
entrer dans la Navarre; aprs le pont, ce ne sont,  droite et  gauche,
que des mines de fer en pleine exploitation et dont le minerai est
transport par la rivire jusqu' son embouchure dans l'Ocan, prs
d'Hendaye. 6 kilomtres aprs Anderlassa, on rencontre le bourg de Vera
qui compte une population d'environ 3,800 mes.

Cette localit a, pendant toutes les insurrections carlistes, jou un
trs-grand rle. Charles V, le bisaeul du prtendant actuel, y fit son
entre en Espagne, en 1833; l'anne dernire et cette anne, don Carlos
y a fait galement ses entres solennelles; les gnraux carlistes font
choisie pour tre le sige de leurs runions militaires, avant, pendant
et aprs la guerre; enfin, sa situation,  peu de distance de la
frontire, sur la route de Pampelune et les bords de la Bidassoa, au
milieu de montagnes qui donnent accs dans toutes les directions vers
les provinces basques; tous ces avantages runis l'ont rendue une
localit trs-importante.

Il tait dix heures du matin quand j'arrivai  Vera, o je descendis 
l'auberge de la _Couronne d'Or_, chez Apestgui, _alcade_ (maire), riche
commerant en vins et l'un des hommes les plus honorables et les plus
obligeants de la contre. C'est chez lui que prennent leurs repas les
officiers carlistes de passage  Vera ou qui y sjournent; c'est
galement  son auberge que j'avais fait connaissance, l'anne dernire,
avec le colonel Martinez. Au moment o j'entrais dans la cour de
l'auberge, il s'y faisait un grand mouvement d'hommes et de chevaux qui
se dirigeaient de tous les cts, J'en demandai la cause  un valet
d'curie qui me rpondit en mauvais espagnol:--Ce sont les envoys de
Sa Majest le roi _Carlos Settimo_ qu'on va recevoir. En effet, un
quart d'heure aprs, de la fentre d'une chambre de l'auberge, je vis
arriver huit chefs (_cabecillas_)  cheval, suivis d'une centaine
d'individus en armes qui les accompagnaient. Parmi ces chefs, je
reconnus,  ma grande satisfaction, le colonel Martinez et le dput
provincial Dorronsoro. J'tais donc servi  souhait pour tre bien
renseign sur l'insurrection si longuement annonce par les journaux
trangers: le colonel Martinez tant le chef nominal de la nouvelle
prise d'armes, et le dput Dorronsoro, le reprsentant civil du roi
Charles VII, pour l'assister dans sa campagne.

[Illustration.]
La Planchette. Lauvallire.
Chteau d'Aubigny. Ferme de Bellecroix.
Saint-Julien.
Sainte-Barbe.
Mey. Vantoux. Nouilly. Vallires. Glatigny.
Montoy.
Coincy. Colombey, Borny,
Pange. Ars. Lanquenexy.
Laquenexy.
Grigy,
Mercay. Queuleu.
Peltre.



LE PROCS DL MARCHAL BAZAINE.--Panorama de la bataille de Borny.



REVUE COMIQUE DU MOIS, PAR BERTALL

[Illustrations.]

--Heureusement, nous avons quelques journaux pour nous clairer sur la
situation, sans cela o en serions-nous! grand Dieu!...

--Ah! en voil un qui m'assure que tout marche  merveille. Ah! tant
mieux!

--Allons bon! en voil un autre qui me certifie que cela ne tourne pas
bien! Ah! tant pis!

--Mais non! celui-ci me dclare que jamais la position ne fut si
parfaite. Bravo!

--Mais sapristi, dit cet autre, jamais on n'a connu de si cruels
dangers! Oh ma tte! ma tte!

--Heureusement en voici un qui constate que tout cela c'est des couleurs
et que jamais on n'aura tant clat de rire.

--Bon! en voil un autre qui prtend que dans quinze jours ou l'on sera
brl par l'inquisition, ou incendi par le ptrole. On a le choix...
vlan! Nous voil fixs! Va te faire fiche!

Jeanne d'Arc  la Gat.

--Mais sapristi, mademoiselle, o allez-vous? --Pardon, M. Offenbach, le
temps d'aller frotter les oreilles  M, Gambetta, le dictateur d'en
face, qui vient de me frire reinter dans son journal, et je reviens.

--Voyons, mon gros, si j'ai russi et que vous ayez fait four, ce n'est
pas une raison pour m'en vouloir. Entre nous, voyons, avouez-le, il vous
manquait bien quelque chose!

--Si l'on demandait  M. Max Diguet, l'auteur des _Amour parisiens_,
quels amours auront les Parisiens dans quinze jours, il serait bien
embarrass; moi aussi.

L'opinion du ramasseur de bouts de cigares. --Quand le cigare va, tout
va.--Il faut des aristos et des trangers roublards pour fumer des
cigares  quinze sous. Avec les cinq centimes, rien  faire!

Chez le restaurateur.

--Nous avons: potage  la Cond, pure d'ananas, aigle en salmis, poule
au pot, gibelotte du centre gauche, bouillabaisse, veau froid, radis,
caille en caisse, salade; demandez, faites-vous servir.

--Si monsieur n'est pas dcid, je repasserai le 5 novembre.]



Les chefs s'tant dbarrasss de leurs montures pour se diriger dans une
des salles du rez-de-chausse de l'auberge, j'abordai le colonel
Martinez qui me fit le plus cordial accueil:

--Vous voil encore, me dit-il, cette anne parmi nous?

--Oui, colonel; je me propose de faire encore cette campagne comme vous;
avec cette diffrence que mon arme ne sera que la plume. Je compte sur
votre obligeance pour rendre ma tche plus facile.

--Soyez le bien-venu, me rpondit-il; et comme vous tenez, sans doute, 
connatre les premiers acteurs de la pice qui va se jouer, je vous
invite  djeuner avec nous. On se mettra  table  midi!

Et me donnant une poigne de main, il me quitta pour aller, sans doute,
donner des ordres aux nouveaux arrivants. Le colonel Martinez est un
homme d'une soixantaine d'annes, d'une taille moyenne et fort gros. Sa
physionomie franche et loyale respire la bont; malgr cela, il se
distingue par une grande nergie de caractre, lorsqu'il s'agit de faire
respecter tout ce qui se rattache au service. Officier sous
Zumalacarrgui, pendant la guerre de Sept ans, il a repris son pe pour
soutenir encore la cause de don Carlos.

L'arrive des huit _cabecillas_ avait excit un grand mouvement de
curiosit parmi les habitants de la localit qui assigeaient l'auberge;
une extrme agitation rgnait galement dans l'intrieur de la _posada_
o l'on se prparait, de tous les cts,  faire honneur aux nouveaux
arrivs: valeureux dfenseurs de la _Cause sainte!_

A midi prcis, les huit convives, le colonel Martinez en tte, entrrent
dans la salle  manger et y prirent chacun leur place; le colonel me fit
asseoir  sa gauche. Avant de commencer le repas, tous se dcouvrirent
la tte et l'un d'eux rcita  haute voix une prire en basque dont la
fin fut rpte en choeur par tous les assistants. C'est l un trait des
moeurs que j'ai pu observer pendant tout mon voyage dans les provinces
insurges du nord de l'Espagne. Je n'ai jamais vu commencer un travail
quelconque et mme un repas, sans que les Basques n'adressent
pralablement une prire  l'ternel.

Le repas fut calme et silencieux, l'Espagnol parle trs-peu  table; il
est aussi sobre de paroles que pour le manger. La conversation entre les
huit officiers ayant lieu en basque, idiome auquel je n'ai jamais pu
comprendre un mot, je me contentai, tout en mangeant, d'observer les
huit chefs que j'avais devant moi et qui passaient pour tre les
organisateurs ou les metteurs en train, si je puis m'exprimer ainsi, de
la nouvelle insurrection. Tous portaient l'uniforme suivant: un bret
blanc orn de passementeries d'or plus ou moins nombreuses, selon le
grade d'un chacun; d'un paletot-vareuse serr  la taille par une
ceinture en cuir  laquelle tait attach un gros sabre de cavalerie;
d'un pantalon de drap bleu avec une bande rouge et d'une paire de bottes
dans lesquelles on renfermait l'extrmit du pantalon.

Quant aux huit _cabecillas_, dont cinq n'avaient pas dpass l'ge de
trente ans, ceux dont les physionomies m'ont le plus fait impression,
furent Dorronsoro, Etchegoyen et Sorota. Dorronsoro, qui ne portail que
la _boina_ (bret blanc) du chef carliste, n'tait pas un _cabecilla_.
Il remplissait les fonctions d'intendant et de gouverneur gnral des
provinces basques pour le compte de don Carlos. Ses fonctions
consistaient  publier ses ordres et  les faire excuter par les
alcades et les autres autorits du pays. Ancien dput de la province,
Dorronsoro est un homme de quarante-cinq ans environ, grand, maigre et
sec, dont la figure austre le fait ressembler assez  un anachorte. Il
cause trs-peu et se borne  faire des rponses brves aux questions
qu'on lui adresse. Etchegoyen est un homme de trente ans, d'une taille
d'hercule; sa figure, hale par le soleil et couverte  demi par une
paisse barbe noire, lui donne un air de frocit. Il est rellement le
type d'un chef de bande, comme on s'imagine qu'il doive tre. Quant 
Sorota, grand et fluet et g  peine de vingt-cinq ans, il est
l'oppos d'Etchegoyen. Sorti du collge de Pampelune et ayant termin
ses tudes  Salamanca, Sorota a les manires nobles et distingues du
gentilhomme castillan. Sa physionomie est franche et ouverte; sa
conversation dnote surtout une grande intelligence, tandis que sur son
large front clatent la rsolution, le courage et l'nergie du
caractre. Les autres _cabecillas_, presque tous jeunes, ne paraissent
pas m'offrir rien de bien remarquable dans leurs personnes.

Le repas termin, on adressa une action de grces au ciel, et chacun se
dirigea du ct o ses affaires l'appelaient.

--Je vous demande bien pardon, me dit le colonel Martinez en me prenant
par le bras et m'emmenant avec lui, de ce qu'en parlant basque vous tes
rest tranger  notre conversation. Il ne s'agissait, au reste, que
d'ordres de service que je vous ferai connatre. En attendant, venez
voir passer la revue de la premire bande qui vient d'tre forme et qui
va ouvrir la campagne!

Nous nous dirigeons vers la place de l'_ayuntamiento_, o la _cornette_
(clairon) appelait les partisans logs chez les habitants. Je les
voyais, le fusil sur l'paule, sauter par les fentres pour tre plus
tt dans la rue, et courir au lieu du rendez-vous. En moins d'un quart
d'heure, trois cents hommes environ taient placs sur deux rangs devant
l'htel de ville.

--Voil notre premire bande! me dit le colonel avec un certain air de
satisfaction; elle laisse encore peut-tre beaucoup  dsirer sous le
rapport de l'armement et de l'quipement; mais on y pourvoira mieux plus
tard. Je vais les inspecter; je vous laisse ici en spectateur.

J'avoue que l'impression produite dans mon esprit par cette bande ne fut
pas bien favorable  la cause de don Carlos. J'avais devant mes yeux
trois cents hommes de tout ge, depuis seize jusqu' quarante ans, qui
offraient, entre eux, d'tranges contrastes. Ils contrastaient bien plus
encore par leurs quipements. Les uns taient en blouse, les autres en
vestes rondes de toutes couleurs; un petit nombre d'entre eux portaient
des habits ou des redingotes; ceux-ci taient tte-nue ou avaient un
mouchoir serr autour du front; ceux-l portaient des casquettes ou des
chapeaux  larges bords; cinq  six avaient des _boinas_ ou brets
blancs qu'ils s'taient achets eux-mmes. L'armement tait plus bizarre
encore que l'quipement. Il se composait de trabucos petits  large
gueule, de trabucos plus longs, mais dont l'ouverture du canon tait
moins grande; de fusils  pierre, la plupart rouills, de fusils 
piston  un ou deux coups, et d'une dizaine de remingtons, tout au plus.
Ceux qui n'avaient pas de fusils, et ils formaient au moins le tiers de
la bande, taient arms de gros btons, les uns emmanchs d'une
baonnette et les autres garnis simplement d'un fer.

Le colonel Martinez parcourut les rangs, et aprs une inspection qui
dura trois quarts d'heure, il fit rompre les rangs aux cris de _Vive
Charles VII_; et tandis que les partisans rentraient dans leurs
logements respectifs, il vint  moi et me serrant la main:

--Adieu, me dit-il, demain matin je vous donnerai des nouvelles
trs-intressantes, et je pense bien que vous ne nous quitterez pas
encore. Adieu! (_A Dios!_)

H. Castillon (d'Aspet).



LES THTRES

Thtre de Cluny. _La Maison du mari_, drame en cinq actes, de MM. X. de
Montpin et V. Kervani.--Thtre-Franais. _Mademoiselle de la
Seiglire._ --Gymnase. _L'cole des femmes._

Si le lecteur avait bien net dans son souvenir le drame: _Le Supplice
d'une femme_, j'aurais vivement rendu compte de la pice de MM. de
Montpin et Kervani, _La Maison du mari_, que le thtre de Cluny vient
de jouer avec un rel succs. Il me suffirait de prendre la comdie
franaise au point o elle finit et de raconter l'pilogue que lui ont
donn les deux auteurs de cette nouvelle pice. Mais _Le Supplice d'une
femme_ n'est pas la loi et nul n'est tenu de le connatre.

Mme Andr Didier a rencontr sur sa route un certain M. de Rieux, qui
n'a du gentilhomme que le nom. L'adultre est entr dans la maison de
Didier, et Marthe, honteuse de sa faute, n'a pas le courage de rester
sous le toit conjugal, dans cette maison du mari que sa prsence
souille et dshonore. Elle prend un courageux parti; elle avou
hautement sa faute en face de tous et fuit avec l'homme qui l'a
entrane dans le crime. La femme s'est fait justice. Qu'elle se perde
donc dans cette vie misrable qu'elle a choisie. Cela ne regarde plus
Andr Didier. Aussi bien si dans la premire heure le coup a frapp au
coeur et si la blessure saigne de temps  autre, Didier,  dfaut de
pardon, cherche  se rejeter dans l'oubli. Mais Marthe n'est pas
seulement une pouse coupable, elle est une mre criminelle, dont un fol
amour a tu l'me maternelle. Son enfant, elle l'a oublie et prive de
sa mre; cette petite fille meurt de consomption. Andr Didier n'a donc
plus  couter une vengeance  satisfaire un homme outrag. Ce qu'il
faut, c'est rappeler prs du lit de l'enfant qui s'teint la femme
adultre, c'est sauver l'enfant innocent par la mre coupable.

Ainsi s'engage le drame, par un dbut des plus touchants et des plus
dramatiques. Il a pour mobile un sentiment dlicat et lev et pour base
le devoir: par malheur, il perd de temps  autre les bnfices d'une
sincre motion sous une phrasologie un peu trop touffue. Il se
compromet  trop parler, c'est le dfaut du jour. Poursuivons.

La maison ne vit pas heureuse, mais du moins elle est en repos, elle
cherche l'oubli du pass, quand tout  coup l'amant reparat et
s'introduit sous un faux nom sous ce toit conjugal qu'il a dshonor et
dans le milieu dont il va troubler la paix si douloureusement acquise au
prix de tant de sacrifices et de pardons. Cet nomme s'impose en vertu
d'un pass coupable. La femme lutte en vain; la complicit antrieure
l'crase; elle devient un droit pour M. de Rieux, et ce gentilhomme
semble avoir reconquis ses droits d'autrefois, qu'il couvre adroitement
par un mensonge.

Un moyen ingnieux et auquel le public a bruyamment applaudi dvoile ce
criminel secret.

L'enfant a appris  lire en assemblant des mots avec des lettres
mobiles. Jeu instructif qu'on met entre les mains des babys. Comme si
elle balbutiait les noms qui lui sont les plus chers, elle transcrit
ceux de son pre, de sa mre Marthe; enfin elle runit les lettres qui
forment le nom de M. Gaston de Rieux. Ce nom, Andr Didier ne le sait
que trop, mais comment Jeanne l'a-t-elle appris.

--D'o connais-tu M. Gaston de Rieux?

--C'est le monsieur qui tait l tout  l'heure.

Et le malheureux Andr Didier, foudroy par une telle rvlation,
retombe dans les doutes les plus affreux. Sa femme, sa maison tout
entire le trompe, tout est complicit autour de lui. Il ne songe plus,
devant une telle conduite plus infme encore que le pass,  des moyens
terribles de vengeance. Pour dernire audace, M. de Rieux veut revoir
Marthe; Andr, invisible, coute leur entretien; heureusement qu'il
retrouve sa femme fidle  ses devoirs et qu'elle n'aime plus que lui;
il n'en peut douter  l'nergie invincible avec laquelle Marthe repousse
la proposition que lui fait M. de Rieux de fuir avec lui, et  l'aveu
que Marthe fait de son amour pour son mari. Andr Didier se montre
alors, provoque M. Gaston de Rieux et le tue.

En fin de compte le drame a bien quelques longueurs, il repasse plus
d'une fois sur des routes rebattues, il nous ramne  des situations
souvent reprises depuis tantt vingt ans, o cette question de
l'adultre a dfray tant de pices, mais il est anim d'un souffle
dramatique et puissant, et il marquera comme un succs dans ce thtre
de Cluny, qui fait tant d'efforts, et parfois des efforts si heureux,
pour se maintenir au rang de thtre littraire. Il a pour lui cette
fois encore des auteurs de talent auxquels viennent en aide des
interprtes de premier ordre. Depuis trente ans que j'entends faire
autour de moi la question que je faisais moi-mme dans ma jeunesse: Quel
ge a donc Laferrire? Je ne sais que rpondre; toujours est-il que
Laferrire est toujours jeune, tant il y a de passion dans son geste,
dans son allure et dans sa voix, tant il est mu et mouvant. Ce rle
d'Andr Didier a t pour lui un triomphe. Mme Lacressonnire violente
par trop ce personnage de Marthe, qu'elle pousse jusqu'au mlodrame.
Quant  M. Acelly, M. Berns et Mlle Alice Rgnault, ils ont tenu fort
convenablement leur rle dans cette interprtation que domine le talent
de M. Laferrire.

Le Thtre-Franais a repris une des meilleures comdies du thtre
moderne: Mademoiselle de la Seiglire. Voil tantt vingt ans, si je ne
me trompe, que nous l'avons applaudie pour la premire fois; que cela
tait gai, et jeune et vivant! que de vrits dans cette comdie de
l'gosme et de l'ingratitude! Quel rle que celui du marquis rentr en
possession de ses domaines par la bienfaisance d'un paysan et surpris
qu'on lui parlt chez lui, sur ses terres, d'un droit d'autrui, d'un
code nouveau et d'une charte. Vieil enfant qui n'avait rien appris et
qui avait tout oubli. Cette oeuvre charmante, toute pleine de la grce
et du talent de Jules Sandeau, allait-elle donc comme tant d'autres
subir l'effet du temps et ne devions-nous pas lui sourire tristement
comme  une vieille amie que n'accepte pas la gnration nouvelle? Eh!
bien non; cette preuve de vingt annes qui fait presque la postrit
pour une comdie, ne lui a pas t fatale, et _Mademoiselle de la
Seiglire_ nous est revenue avec tout l'attrait de sa premire jeunesse.
Elle n'a plus Samson, ce comdien suprieur qui donnait tant de relief
au personnage de M. de la Seiglire, mais elle a Thiron, Thiron gai, de
bonne humeur, avec sa bonhomie et sa franchise enlevant le succs, et
lanant dans tous les coins de la salle le rire joyeux et expansif: un
vrai comdien lui aussi, entranant la salle, non par les qualits de
son clbre prdcesseur, mais par des qualits personnelles, bien 
lui, si bien que je ne saurais dire lequel des deux marquis est
suprieur  l'autre.

M. Montigny, qui jouait Marivaux il y a quelques jours,  son thtre,
en est maintenant  Molire et  _L'cole des Femmes._ Mlle Legaut joue
Agns avec un grand charme et une grande sensibilit, ce qui ne me
parat pas hors de propos avec un tel personnage: c'est Pradeau qui joue
Arnolphe. Quoi Pradeau, ce comdien des petits vaudevilles? Lui-mme. Je
sais qu'il manque de force au cinquime acte et que la porte de ce beau
drame humain lui chappe, mais je sais aussi que dans les deux premiers,
il est plein de vrit scnique, de justesse, d'esprit et de finesse, et
qu'il a jou le troisime avec une franchise rare: Sa scne de dbut
avec Agns est des plus remarquables; et qu'on ne s'y trompe pas, il y a
dans cette bonhomie un vrai comdien de Molire. Pradeau n'aurait-il dit
de la faon dont il l'a dite que cette merveilleuse scne du pote, cela
suffisait au succs que le public n'a pas mnag  ce nouvel interprte
de Molire. Quand je pense  _Pradeau des Deux aveugles!_

Aurai-je devin, quand je l'ai vu petit,

qu'il crotrait pour cela?

M. Savigny.



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Les Roses_, un volume avec planches, chez J. Rothschild. --Il y a des
mots qui sont, pour ainsi dire, odorants, celui-ci entre autres, ce joli
mot, le mot rose. On aime  l'crire. Il voque tout un monde de
souvenirs ensoleills et de parfums. Redoutt, le fameux peintre de
fleurs, aima par-dessus tout les roses. Cette passion se conoit; Quelle
fleur gala celle-ci? Elle a sa lgende: les Grecs voulaient qu'elle ft
devenue vermeille parce qu'elle avait t teinte du sang de Vnus,
disaient les uns, du sang d'Adonis, disaient les autres. Un chrtien,
mieux que cela un saint, s'il vous plat, saint Basile, prtend qu' la
naissance du monde toute rose tait sans pines. Les pines poussrent 
mesure que les hommes eurent ta sottise de mpriser la beaut des roses.

M. J. Rothschild, un diteur artiste entre tous, et qui nous donnait, il
y a quelques annes, de si beaux volumes sur les _Plantes au feuillage
color_, sans compter l'admirable publication de M. Alphand, _les
Promenades de Paris_ et les livres du Dr Hoefer, _le Monde des bois_,
etc, M. Rothschild a publi tout un volume sur _les Roses_ et tout un
volume sur _les Penses_. Je ne sais rien de plus russi que ces
publications qui, par les chromolithographies, mettent sous nos yeux la
nature mme, la fleur, en quelque sorte vivante avec sa couleur. Que
d'espces de roses, fort inconnues, et que nous pouvons admirer ainsi!
De tels livres sont plus que des livres, en vrit, ce sont de
vritables parterres. Je vous garantis que le peintre Redoutt ou
Saint-Jean encore en seraient jaloux.

[Illustration: PLAN DU COMBAT NAVAL DE CARTHAGNE.]

Depuis longtemps je devais signaler ce beau volume  l'attention des
amateurs. Il a fait son chemin et il est devenu quasi clbre sans moi;
mais il est toujours temps de le louer comme il le mrite. Ce n'est
point le seul livre de ce genre qui honore le nom de M. J. Rothschild.
Que de publications  la fois scientifiques et artistiques entreprises
par ce mme diteur! il a une bibliothque _florale_, si je puis dire,
et en mme temps une bibliothque _hippique_. Son livre, _le Cheval_, et
son trs-curieux volume sur _les Haras_, avec les portraits des
leveurs, des entraneurs, des jockeys, sont d'une utilit absolue pour
tous ceux qui, comme moi (je l'avoue  ma honte), sont de purs ignorants
en matire de turf.

Mais je prfre encore ce joli livre _les Roses_, et je le regarderai
longtemps encore lorsque la renomme de _Board_ aura rejoint, parmi les
vieilles lunes, la gloire d'Isabelle la bouquetire et celle de
_Gladiateur._

_Les Amours parisiens_, par M. Ch. Diquet. (1 vol. in-18.
Dentu.)--L'auteur d'un roman dont nous parlions ici nagure, _la Vierge
aux cheveux d'or_, M. Ch. Diquet, vient de publier sous ce titre un
volume orn de gravures, qui ne vaut pas son prcdent rcit. J'aime peu
ce genre de littrature aphrodisiaque, et ces petites historiettes de
boudoir me semblent aujourd'hui des anachronismes. Trop de poudre de riz
et d'eau de Lubin. Ces odeurs de Paris montent  prsent  la tte et
donnent la migraine. M. Biquet a certes assez de talent pour faire autre
chose. Il tait mieux inspir lorsqu'il crivait des vers pour l'Alsace
et la Lorraine. Quelle ide lui a pris de recommencer, sous forme de
dialogue, un roman beaucoup trop clbre de M. Belot, et dont je ne veux
mme point donner le titre? Nous finirions par faire croire que de
pareilles moeurs sont celles de la majorit de Paris. Laissons nos
ennemis nous appeler la moderne Babylone. Il faut en rire, mais ne pas
travailler, je pense,  leur donner un semblant de raison.

_Histoires  sensation_, par M. Pierre Boyer. (1 vol in-18. Lib. de la
Socit des gens de lettres.)--Voici un livre tout spcial et qui dnote
un temprament vigoureux d'observateur. M. Pierre Boyer, qui l'a sign,
nous tait dj connu pour avoir publi, sous ce titre: _Une brune_, des
scnes de la vie d'tudiant ou plutt de carabin, qui ne manquaient pas
du tout de saveur. Ce n'tait pas du Murger, cela tait plus raliste;
ce n'tait pas du Champfleury, cela tait plus artistique. On retrouvera
le mme talent, mais plus prcis peut-tre dans ces _ sensation._
Qu'on n'oublie pas que la plupart du temps c'est un peu un mdecin qui
conte. M. Boyer se dclare partisan de la littrature positive. Ce sont
donc des faits et des choses vues plutt que des choses imagines qu'il
met en scne. En ce genre, je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin,
dans la description de l'horrible, que dans le morceau que l'auteur
appelle _Tableau de famille._ C'est la description d'un amphithtre
d'hpital. Je prfre de beaucoup l'admirable,--je maintiens le
mot,--l'admirable pisode auquel M. Boyer a donn pour titre _Un hros
sans le savoir._ C'est la description d'une opration faite par le
professeur Velpeau sur un homme atteint du _cancer des fumeurs_. Il
s'agit de l'ablation d'une partie de la mchoire. Or l'homme supporte
tout avec une patience incroyable, un sang-froid suprme, et se contente
de dire parfois  Velpeau avec ce qui lui reste de bouche:--_Cela va
bien, continuez!_ La faon dont ce rcit est conduit fait grand honneur
 M. P. Boyer. L'opration littraire est acheve de main de matre et
l'auteur a eu raison de donner ce titre  son livre: _Histoires 
sensation_. Il faudrait tre insensible pour ne pas frissonner en le
lisant.

Jules Claretie.



RBUS

[Illustration.]

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

Les mdecins ne sont point d'accord sur ce qu'est le cholra.










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1873, by Various

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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