Project Gutenberg's Varits Historiques et Littraires (3/ 10), by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.



Title: Varits Historiques et Littraires (3/ 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: November 26, 2014 [EBook #47469]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARITS HISTORIQUES (3/ 10) ***




Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine
P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









  VARITS

  HISTORIQUES

  ET LITTRAIRES,


  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_

  PAR

  M. DOUARD FOURNIER


  TOME III




  A PARIS
  Chez P. JANNET, Libraire

  MDCCCLV




_Placet des amants au Roy contre les voleurs de nuit et les filoux[1]._

     [Note 1: Nous n'avons trouv ce curieux placet et la rponse qui
     le suivit que dans le _Recueil de quelques pices nouvelles et
     galantes tant en prose qu'en vers_, nouvelle dition,  Cologne,
     chez P. du Marteau, MDCLXXXIV, 2e partie, p. 125-128.]


  Prince, le plus aimable et le plus grand des rois,
  Nous venons implorer le secours de vos loix.
  Tous les tendres amants vous adressent leurs plaintes:
  Vous seul pouvez calmer nos soucys et nos craintes;
  Par vous seul nostre sort peut devenir plus doux;
  L'amour mme ne peut nous rendre heureux sans vous.
  La nuit, si favorable aux ames amoureuses,
  A beau nous preparer ses faveurs precieuses,
  Sans respecter ce dieu, les voleurs indiscrets[2]
  Troublent impunement ses mystres secrets;
  Chaque jour leur audace augmente davantage.
  On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage.
   On trompe d'un jaloux les regards curieux,
  Mais du filou cach l'on ne fuit point les yeux.
  Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte
  On ne peut se glisser par une fausse porte,
  Et, seul au rendez-vous si l'on veut se trouver,
  On est deshabill devant que d'arriver.
  La nuit, dont le retour ramenoit les delices
  Des paisibles moments  l'amour si propices,
  Destinez seulement  ses tendres plaisirs,
  Ne peut plus s'employer qu' pousser des soupirs.
  Les maris rassurez, les mres sans allarmes,
  Dans un si grand desordre ont sceu trouver des charmes.
  La nuit n'est plus  craindre  leurs esprits jaloux:
  Ils donnent en repos sur la foy des filoux;
  Ils aiment le peril qui nous tient en contrainte,
  Et la frayeur publique a dissip leur crainte.
  O vous qui dans la paix faites couler nos jours,
  Conservez dans la nuit le repos des amours!
  Que du guet surveillant la nombreuse cohorte
  Nous serve  l'avenir d'une fidelle escorte;
  Qu'il sauve des voleurs tous les amants heureux,
  Et souffre seulement les larcins amoureux;
  Qu'il nous oste la crainte, et qu'en toute assurance
  Nous gotions les plaisirs  l'ombre du silence;
  En faveur de l'amour finissez nostre ennuy
  Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de luy.
  Ce dieu, don le pouvoir domine tous les autres,
  En vous donnant ses loix semble avoir pris les vostres,
  Et garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux;
  Il commande partout et n'obeit qu' vous;
  Il separe de vous l'eclat et les couronnes;
  Il fait qu'on aime en vous vostre sainte personne:
  Plaisir que rarement les rois peuvent goter,
  Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.

                                                1664. B.[3].

     [Note 2: La police toit alors fort mal faite. Le guet,  peu
     prs dsorganis, toit impuissant  garder la ville contre les
     voleurs, dont tous les jours le nombre augmentoit. (V. _Corresp.
     admin. de Louis XIV_, t. 2, p. 605, 691.) L'tablissement des
     lanternes publiques pour l'clairage de Paris devoit tarder
     trois ans encore. (V. notre brochure _les lanternes, histoire de
     l'ancien clairage de Paris_, Jannet, 1854, in-8, p. 24.) Enfin
     tout ce qu'entreprit M. de La Reynie,  partir de 1667, pour la
     sret de la ville, toit on ne peut plus ncessaire.]

     [Note 3: Cette initiale doit certainement dsigner l'abb
     Btoulaud, l'un des beaux-esprits des samedis de Mlle de
     Scudry. Tout ce qu'il crivit donne raison  notre opinion.
     Nous ne connoissons, en effet, de lui, que des vers adresss
      Mlle de Scudry: _Epistre  Mlle de Scudri sur la mort de
     Pellisson_; _le Parnasse_, _la Victoire_, _l'Anneau d'Horace_,
     _pices adresses  Mlle de Scudri_, par M. Btoulaud, avec
     les _Rponses de Mlle de Scudri auxdites pices_, in-4. Il
     fit aussi sur le _Camlon_ de la nouvelle Sapho un pome
     en 4 chants, insr presque en entier dans la _Bibliothque
     potique_. On sait  peu prs la date de la mort du _Camlon_,
     mais on ignore compltement celle de la naissance et de la mort
     de l'abb Btoulaud. (_Annales potiques_, t. 27, p. 154.)]

       *       *       *       *       *

_Reponse des filoux au Placet des amants au Roy_.

  Prince dont le seul nom fait trembler tous les rois,
  Suspendez un moment la rigueur de vos loix;
  Souffrez que des voleurs vous demandent justice
  Contre de faux amants tout remplis d'artifices.
  Si l'on croit leur placet, ils sont fort maltraitiez:
  Nous nous opposons seuls  leur felicitez;
  Nous troublons leur plaisir; les nuits les plus obscures
  N'ont plus pour leur amour de douces aventures.
  O sont-ils, les amants que nous avons volez?
  Commandez qu'on les nomme, et qu'ils soient enrlez.
  Helas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,
  Nous n'avons seu trouver ni galant ni matresse,
  Et, pour notre malheur, nous n'avons jamais pris
  Ni portrait precieux ni bracelet de prix.
  En vain, sans respecter plumes, soutane et crosses,
  Nous savons arrester et chaises et carrosses,
  Nous ne trouvons, partout o s'adressent nos pas,
  Que plaideurs, que joueurs, qu'escroqueurs[4] de repas,
  Que courtisans chagrins, qu'escroqueurs de fortune,
  Dont la foule, grand Roy, souvent vous importune;
  Mais de tendres amants, vrais esclaves d'amour,
  On en trouve la nuit aussi peu que le jour.
  C'estoit au temps jadis que les amants fidelles,
  Pour tromper les argus, montoient par des eschelles,
  Que l'on voloit sans peine au premier point du jour,
  Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.
  Sous vostre grand ayeul, d'amoureuse memoire,
  Les filous nos ayeuls, celbres dans l'histoire,
  Ne passoient pas de nuit sans prendre  des amants
  Des portraits enrichis d'or et de diamants,
  Et chacun, sans placet, sans tant de dolance,
  Rachettoit son portrait et payoit le silence.
  C'est ainsi qu'on aimoit en un sicle si doux,
  Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;
  Mais aujourd'huy qu'amour daigne suivre la mode,
  Que le moindre respect passe pour incommode,
  Nous trouvons tout au plus quelques fameux coquets[5]
  Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets,
  Qui courent nuit et jour, se tourmentent sans cesse,
  Sans enrichir jamais ni voleur ni matresse;
  Qu'ils marchent hardiment: ils font peu de jaloux,
  Et n'ont  redouter ni maris ni filoux;
  Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte,
  Sans besoin de la nuit et de la fausse porte.
  Mais la licence rgne avec un tel excs,
  Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets.
  Ne les ecoutez pas, ils sont pleins d'artifice;
  Prononcez cet arrest tout remply de justice:

      Un amant qui craint les voleurs
      Ne merite point de faveurs.

                                      1664. Mlle DE SCUDRY.

     [Note 4: Ce mot commenoit  avoir cours, tmoin le conte de La
     Fontaine: _A femme avare galant escroc_. On disoit aussi _croc_.
     (_Journal_ de Barbier, t. 2, p. 209.)]

     [Note 5: Mot alors assez nouveau dans la langue. Il ne remontoit
     pas plus loin que le temps de Catherine de Mdicis, de l'aveu de
     Mlle de Scudry elle-mme. (_Nouvelles conversations de morale_,
     t. 2, p. 755; _Hist. de la coquetterie_.)]




_Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps de Nostre
Seigneur Jesus-Christ, entre les mains du Prestre disant la messe,
le lendemain de la Pentecoste, 24e may de cette presente anne 1649,
commis en l'eglise du village de Sannois,  une petite demy-liee
d'Argenteuil, par un grand laquais ag de 26  27 ans._

_A Paris._

M.DC.XLIX. In-4 de 7 pages[6].

     [Note 6: Cette pice, fort rare, nous a t communique par
     notre ami P. Chron, de la Bibliothque impriale, qui l'avoit
     acquise  la vente Coste.]


Entre les passions qui agitent nos esprits et transportent nos ames,
il semble que la curiosit et la religion en soient les fleaux plus
poignants et plus violents, dont l'un nous esmeut et conduit autant
ardamment  nous porter aux recherches et connoissances des choses
incomprehensibles que l'autre nous defend de presomptueusement
vouloir penetrer ce dont la clart nous peut esbloir, d'autant que
la premire, par la science, ne veut autre guide que la raison et
l'experience pour se rendre du tout sensible, et l'autre nous sousmet
 la foy, laquelle que plus nous voulons examiner et penetrer, il
semble que nous interpellons l'obscurit pour les tenbres, et que nous
entreprenons sur la Divinit, et qu'avec les aisles de cette folle de
temerit et ambition nous nous elevons avec Lucifer pour nous abismer
et precipiter dans les peines ternelles.

C'est ce qui a donn sujet d'un scandale public au jour second ou
lendemain de la Pentecoste, vingt-quatriesme may de cette presente
anne mil six cens quarante-neuf, au village de Sanois[7], distant
d'une demye-liee d'Argenteil, commis et perpetr par un grand
laquais d'un bourgeois de Paris[8], ag de 26  27 ans, et qui a
demeur quatorze ou quinze ans au service de son maistre sans qu'il
ait jamais donn soubon d'heresie ou impiet aucune. Lorsqu'il
assistoit  la messe (son maistre ayant une maison proche de l) vers
les sept heures du matin, et que le prestre qui celebroit, aprs la
consecration, vint  elever le trs sainct et trs auguste corps de
Nostre Seigneur Jesus-Christ, ce laquais, qui estoit  genoux, se
leva, et, avec une main sacrilge, vint au point de l'elevation 
arracher la saincte hostie des mains du prestre qui celebroit, et
les assistants, y accourans, l'ont retire de ses mains sans qu'elle
soit rompu ny plie; et, pour si horrible et detestable action, fust
aussitost apprehend. Pendant ce temps, le prestre, qui estoit ravy
d'un estonnement qui le rendoit insensible, comme en extase pour un si
abominable attentat, revenant  soy, reprit le precieux Corps de Nostre
Seigneur, en fit sa communion et acheva sa messe. Le sainct sacrifice
parachev, l'on mit ordre  faire conduire cet abominable  Paris,
dans un carrosse, accompagn du cur et de son vicaire et d'autres
paroissiens, et est en coffre dans les prisons avant qu'il y ait est
consign. Lorsque, comme par compassion, il fut interrog de quelques
uns de sa connoissance comment, de qui et pourquoy il avoit est induit
et pouss  commettre cest autant horrible qu'abominable crime; il a
respondu que c'estoit la curiosit de savoir et de reconnoistre si
celuy que monstroit le prestre en l'autel estoit le Roy des rois; et,
par tel attentat, il le tentoit  ce qu'il se fist paroistre.

     [Note 7: Gui Patin parle de ce sacrilge dans sa lettre  Spon
     du 11 juin 1649: Un jeune pre de l'Oratoire, qui est de la
     maison depuis huit jours, s'est aujourd'hui jett sur celui qui
     disoit la messe, et lui a voulu arracher l'hostie. Le prestre
     s'est deffendu, mais l'autre a t le plus fort, l'a fait choir
     et lui a cass les dents. L'hostie cheute, grand dsordre dans
     l'glise, etc. On dit que ce jeune homme est fol: je le crois
     ainsi. Un laquais fit autant, il y a quinze jours, au cur de
     Sannois, village prs de Saint-Denis, le jour de la Pentecoste.
     Il a t condamn  avoir le poing coup, tre pendu, etrangl
     et brl, par le bailli de Montmorency. Il est encore  la
     Conciergerie par appel. Gui Patin devoit tre bien renseign.
     Il avoit  Cormeille, prs de Sannois, une maison qu'il tenoit
     de sa mre, et dont il ne reste plus qu'une alle de tilleuls.]

     [Note 8: Ce bourgeois avoit une maison de campagne  Cormeille.
     Nous tenons ce fait de M. Chron, qui prpare une histoire de la
     commune de Sannois.]

Ce qui a frapp d'un second estonnement ceux qui ont connu ledit
laquais est qu'ils l'avoient tousjours cy-devant reconnu pour bon et
devot catholique en apparence, et l'avoient vu frequenter la sainte
communion, et regulierement les premiers dimanches des mois.

Les plus judicieux, qui fondent toutes les considerations qui peuvent
eschoir sur ce sujet avec le dioptre de la raison et perspicacit de
leur jugement, avoent qu'il faudroit avoir fait voeu d'ignorance pour
ne connoistre cette verit, que la raison fait evidemment juger aux
capables qu'il n'y a pas de plus notable folie au monde que de ramener
les choses de la foy  la mesure de nostre capacit.

Puis que ce sont des abismes que nos esprits ne sauroient sonder,
mais demeurent si fort estonnez ds l'entre, qu'ils chancellent
et s'esgarent ainsi que les yeux de ceux qui sont sur le bord
d'un precipice ou abisme effroyable, dont nous devons estimer le
presomptueux qui croira penetrer ces hauts mystres estre envelopp
dans une ignorance invincible plustost qu'esclair du flambeau d'une
deu connoissance, puis qu'il croit reduire cette infinie grandeur  sa
petite porte. Que si quelqu'un, aprs avoir admir la toute-puissance
de l'autheur des choses admirables, sent des rayons esclatter dessus
ses esprits pour y penetrer plus avant que le commun, il faut croire
que c'est un pur effet de la grace de celuy qui est le pre de lumire,
dont on ne peut rien voir qu'en luy et par luy.

Quel effort donc d'imagination vaine, penetrant dans les folies
humaines, peut-on appercevoir plus grand que celuy de ce laquais et de
ses semblables qui cherchent quelque chose de grossier et de palpable
en cest haut et incomprehensible mystre du trs auguste sacrement de
l'autel, par une temeraire presomption de vouloir savoir jusques o
s'estend la Puissance divine, puis qu'au bout de la speculation qu'il
poursuit, la pointe de sa curiosit s'esmousse dans les merveilles et
demeure esbloy dans l'esclat de sa majest!

Pour arriver aux raisons accomodantes et necessaires  nostre salut,
mettons-nous  l'abry des preceptes de l'apostre, de nous rendre
savans jusques  la sobrit, et de nous sousmettre au joug de la foy
pour elever nos penses et considerer  travers de quels nuages et
dans quelles obscuritez de l'ignorance humaine nous croyons acquerir
l'avantage d'avoir dans la teste les bornes et les limites de la
volont et de la puissance de Dieu.

C'est une pierre d'achoppement et une taye et glaucome d'aveuglement,
voire une grande stupidit, de chercher des raisons et experiences s
choses de la foy, d'autant que les lumires qu'ils y cherchent sont des
estincelles d'un grand embrasement.

Ce qui nous oblige de juger avec plus de reverence des saincts
Sacremens ou mystres admirables, et d'avoir proportionnement plus
d'aprehension d'y estre trompez pour ne connoistre les embuscades
que nous y dressent nostre ignorance et nostre foiblesse, et nous
sousmettons aux saincts decrets et volont de la saincte Eglise,
puisque ce n'est pas  nous d'establir la part que nous luy devons
d'obeissance et d'admiration aux oeuvres de son espoux.

Ce qui fait voir et reconnoistre avec admiration que, comme catholiques
et apostoliques romains, nos affections et penses nous unissent
en union de sentimens, qu'aussi nos intentions et desseins nous
transportent avec devotion  la vraye science et connoissance de la foy
qui nous unit  Dieu,  l'honneur et gloire duquel tout se rapporte.




_Histoire prodigieuse du fantme cavalier solliciteur, qui s'est
battu en duel le 27 janvier 1615, prs Paris_[9].

     [Note 9: Cette pice est trs rare ou mme inconnue,
     lisons-nous dans le _Catalogue d'une curieuse collection de
     livres... concernant l'histoire de Paris... composant la
     bibliothque de M. F..._ Paris, Delion, 1853, in-8, p. 107, n
     763.]


Il est probable que les duels et les combats estoient frequents et
ordinaires en ces premiers sicles que les hommes vivoient disperss
 et l par les campagnes et dans les deserts, sans conduitte, sans
loix et sans frein, errants et vagabonds comme chevaux eschappez; la
raison cedoit  la force, le pouvoir estoit la seule rgle du devoir et
la cupidit avoit toutes choses  l'abandon, si bien que la bravade et
l'usurpation estoient les seuls tiltres d'honneur et de valleur.

Mais depuis que les hommes, unis et assemblez, ont fond des villes
et des loix pour se defendre de leurs ennemis et d'eux-mesmes, ils
ont commenc de cultiver leur pays et leurs moeurs; ils ont invent
les sciences et les arts et se sont adonnez  la vertu; mesme les
nobles, c'est--dire ceux quy en font profession, desirant s'acquerir
quelque perfection par dessus le vulgaire, ont prefer la demeure
des champs  celle des villes et des citez, comme plus tranquille et
plus propre pour exercer esgallement leurs corps aux travaux et leurs
esprits aux sciences et  la contemplation. Mais comme le naturel des
hommes se glisse facilement du bien au mal, plusieurs d'entre eux ont
degener de ce genereux projet et n'ont embrass que des exercices
d'excs et des contemplations d'un honneur imaginaire, quy les porte 
ceste premire barbarie et cruaut quy divisoit les hommes quand ils
estoient divisez, comme si, en retournant en cette mesme solitude d'o
les premiers hommes sont partis, ils avoient peu reprendre ce premier
naturel insipide et inhumain quy rendoit autrefois les humains capables
et coulpables de la mesme brutalit, si ce n'est que les doemons, se
communiquant plus volontiers en plaine campagne dans les deserts et
lieux solitaires, leur eussent caus ces furieuses impressions de
s'entretuer et coupper la gorge les uns aux autres, jusque l que
quelque fantosme ait servy ces jours passez de second  un gentilhomme
quy s'est battu en duel contre deux siens ennemis, les noms desquels ne
sont que trop cogneus par leurs propres misres et calamitez.

Le faict est estrange et neantmoins veritable, qu'un gentilhomme ayant
deux querelles differentes et autant d'ennemis, et ayant accept de
chacun d'eux en particulier le cartel de deffy, se rendist, il y a
fort peu de temps (comme chacun sait), au lieu assign o l'un de ses
adversaires se devoit trouver; de quoy l'autre, quy estoit  Paris,
estant adverty, fut merveillement indign contre l'ennemy de son
ennemy de ce qu'il le prenoit au combat et le frustroit du fruict de
la victoire qu'il esperoit remporter luy-mesme; si bien que, montant
 cheval et courant  bride abattue au lieu o ils estoient, les
ayant rencontrez en la premire posture que font les combattans quy
commencent  en venir aux mains, il leur feit le hol, et, adressant
incontinent la parole  celuy quy concuroit en haine avec luy, n'ayant
qu'un mesme ennemy, luy dist avec quelque leger blasphme qu'il ne
luy appartenoit pas de vider sa querelle auparavant la sienne, soit
qu'il fust le premier en date, soit que sa querelle fust de plus
grande consequence, soit que, le sort du combat venant  tomber sur
leur ennemy commun, il luy despleut de n'avoir plus qu' combattre les
masnes du deffunct; l'autre, au contraire, desj tout eschauff, tout
ardent au combat encommenc, n'estimant pas bien sceant de quitter
la place  ce dernier venu, ne manquoit pas de vives raisons pour
monstrer qu'il se devoit battre le premier, avec une ferme resolution
d'empescher son dessein au cas qu'il eust voulu entreprendre sur son
march: de sorte que peu s'en fallut que ces deux champions ne fissent
une eternelle paix avec leur ennemy, s'entretenant l'un l'autre sur
leurs differends quy survinrent entre eux, pour ce  quy seroit de se
battre le premier. Mais quoy! le courage ne manquoit pas au troisime
pour les empescher de se battre, parcequ'il les avoit desj devou
tous deux (l'un aprs l'autre toutesfois)  sa dextre. C'est pourquoy
il les prioit de se reserver au sacrifice qu'il en vouloit faire.

Enfin, aprs de grandes altercations, il fut resolust qu'il s'en
iroient tous trois sur le grand chemin passant quy conduit au
Bourg-la-Reine[10], peu esloign du lieu o ils estoient, et que le
premier gentilhomme quy se presenteroit  leurs yeux seroit conjur par
eux d'assister celuy quy estoit seul.

     [Note 10: Ce lieu, ainsi que le carrefour de la Croix-de-Berny,
     qui en est proche, fut souvent choisi pour les duels. Son nom
     lui viendroit mme, selon quelques auteurs, d'un combat livr
     entre deux princes, et dont la main d'une reine  obtenir auroit
     t la cause et le prix. (P. Villiers, _Manuel du voyageur aux
     environs de Paris_, 1804, in-12, t. 1er, p. 127.)]

Ils n'attendirent pas long-temps qu'ils aperceurent un cavalier 
eux incogneu quy venoit  Paris, et auquel l'un d'eux luy demanda
s'il estoit gentilhomme;  quoy ayant fait responce que vraiment il
l'estoit, et d'ancienne extraction, ils luy expliqurent aussy tost
que, puisqu'il estoit tel, il ne les refuseroit pas d'une prire
qu'ils luy vouloient faire, quy estoit de se battre entre eux et
servir de second  ce gentilhomme duquel ils estoient ennemis. Ceste
prire sembla de prime abord deplaire  ce cavalier, quy s'excusa
d'estre de la partie sur ce qu'il disoit estre press d'achever son
voyage et venir  Paris pour un procez de consequence, son procureur
et advocat luy ayant mand que sa personne y estoit requise; mesme
il leur monstroit les armes dont il se devoit battre en ce conflict
judiciaire, quy ny estoit plus expedient que le diabolique auquel
on le vouloit faire entrer. Mais, voyant sa noblesse et son courage
estre revoqus en doute par ces deux jaloux aventuriers d'honneur,
il se sentist vivement piqu de cette pointille de mespris, et leur
dict assez froidement (non toutesfois sans jurer et comme par manire
d'acquit): Pourquoy m'importunez-vous tant? vous voyez qu'il ne m'en
prie pas. A peine eut-il lasch cette parolle, que de la bouche de
ce gentilhomme quy avoit besoin de luy sortirent des prires et
supplications, avec protestations de luy en avoir toute sa vie (s'il en
rechappoit) des ressentiments et obligations infiniment grandes, quy
eussent peu emouvoir un diable mesme  se battre, eust-il est aussy
poltron que celuy de Rabelais[11].

     [Note 11: Au temps que j'estudiois  l'escole de Tolette, dit
     Panurge, le reverend pre en diable Picatris, recteur de la
     facult diabologique, nous disoit que naturellement les diables
     craignent la splendeur des espes aussi bien que la lueur du
     soleil. De faict Hercules, descendant en enfer  touts les
     diables, ne leur feit tant de paour, ayant seullement sa peau de
     lion et sa massue, comme aprs feit Eneas estant couvert d'un
     harnois resplendissant et guarny de son bragmard bien appoinct,
     fourby et desrouill  l'ayde et conseil de la sibylle Cumane.
     C'estoit peult-estre la cause pourquoy le seigneur Jean-Jacques
     Trivolse, mourant  Chartres, demanda son espe et mourut
     l'espe nue au poing, s'escrimant tout autour du lict, comme
     vaillant et chevalereux, et par ceste escrime mettant en fuitte
     tous les diables qui le guettoient au passage de la mort.
     _Pantagruel_, liv. 3, ch. 23.]

Ce cavalier presta donc son consentement  ceste prire, et ne luy
sembla hors de propos de vuider cest incident auparavant que de faire
juger son procez, accompagne ces trois gentilhommes jusques au lieu
assign, et l ces deux valeureux couples de combattants commencrent
avec celuy que chacun d'eux avoit en teste un furieux combat. Le
cavalier incogneu (que les courtisans appellent aujourd'huy le
soliciteur de procez) renverse son homme du premier coup et le tue, et
se joinct en mesme temps avec celuy auquel il servoit de second pour en
faire autant de celuy quy restoit, et en vint  bout aussy facilement
et promptement comme du premier, sans aucun retardement de procedures.
Ce second victorieux, sans vouloir escoutter les remerciements de celuy
pour lequel il s'estoit expos, moins encore descouvrir quy il estoit,
remonte  cheval, advertissant ce gentilhomme qu'il eust  soigner 
ses affaires et obtenir graces pour luy et son compaignon, et, quant 
luy, qu'il alloit faire les siennes; et, disant cela, pique son cheval
vers Paris, laissant ce gentilhomme autant estonn de la rencontre d'un
si brave second comme il estoit content de voir ses ennemis terrassez.

              Tepidumque recenti
  Cde locum...

L'incertitude rend les hommes plus diligents  rechercher la vertu.
Le sicle present n'est pas steril en curieux quy se peuvent enquerir
quel est ce cavalier Solliciteur (ainsy l'appelle-t-on par rise). La
curiosit n'a rien servy jusqu' prsent; son nom, sa demeure, sa
retraicte, sont du tout incogneus; on ne rencontre personne quy luy
ressemble de visage, de parole, ni d'habit. Mais ceux approchent plus
prs de la verit quy croient qu'il est un doemon quy a pris la figure
d'un cavalier, comme il a pu faire, puisque les diables se transforment
quelques fois en anges de lumire. C'est donc ce mesme cavalier quy
monta autrefois sur le dos de saint Hilarion, et qui lui apparoissoit
quelques fois en forme de gladiateur avec autres combattans  outrance,
comme recite sainct Hierosme:

  Psallenti gladiatorum pugn spectaculum prebit[12].

Car, si les demons se delectent  representer entre eux tels combats
de gladiateurs pour tenter les gens de bien, quy doute qu'ils ne
se plaisent beaucoup de venir aux mains avec les hommes pour les
precipiter  la mort? Il est souvent advenu que les desesperez et
ceux quy tentent Dieu, tels que sont ceux quy vont se battre en duel,
ont veu le diable en forme humaine quy les a incitez  se desfaire,
quy d'une faon, quy d'une autre; et quand ce sont personnes quy se
plaisent  manier les armes, il leur persuade de s'exercer au combat
avec luy, comme il advint, il y a quinze ou seize ans,  un pauvre
miserable desesper quy avoit perdu quelque notable somme au jeu. Le
diable etant apparu  luy en la forme d'un soldat de sa cognoissance,
le suivist en sa maison, o estant, il luy persuada de tirer des armes
avec luy, comme par manire de passe-temps et pour se divertir, et
s'exercrent  l'espe nue longtemps, teste  teste, en une chambre,
sans que le diable luy peust faire aucun mal, Dieu ne le permettant
ainsy, jusqu' ce que ce vieux singe, mettant les armes bas, se mit
 faire mille tours de souplesse, et, feignant de luy en vouloir
apprendre quelqu'un, luy fit meltre le col dans un lacs attach
au plancher, dont il eust est estrangl sans le secours d'autres
personnes de la mesme maison quy survinrent  ce dangereux spectacle.
Il n'en est pas ainsy advenu  ces pauvres miserables quy se sont
battus avec ce cavalier, vrayment solliciteur, puisque bien souvent,
pour je ne say quelle frivolle imagination qu'il insinue dans les
esprits de cette courageuse noblesse, il la sollicite et la porte  un
evident et certain desespoir.

     [Note 12: V. _Sancti Hieronymi opera_, Paris, 1706, in-fol., t.
     4, 2e partie, col. 76, _Vita S. Hilarionis Eremit_.]

Chacun sait le conte de ces deux seigneurs quy estoient prets de
s'entrecoupper la gorge parcequ'ils portoient les mesmes armes (
savoir la teste d'un toreau), si le prudent et plaisant jugement
d'un roy d'Angleterre ne fust intervenu, par lequel il ordonna que
l'un porteroit pour ses armes la teste d'un taureau, et l'autre
d'une vache, et, par ce moyen, les rendit differends. Et quy sait
si ces deux grandes querelles, sur le subjet desquelles ces deux
vaillants cavaliers sont demeurez sur la place, ne provenoient point
ou de ce que l'ombre de l'un d'eux s'estoit mesle avec celle de
son adversaire[13], et ce par la faute de l'un ou de l'autre, ou de
ce qu'ils avoient song en dormant des songes desavantageux et qui
touchoient respectivement leur honneur, ou de quelque autre semblable
contention? C'est ainsy qu'il se faut tenir au point d'honneur et ne
prodiguer sa vie et son sang que pour des offres grandes et signales.

     [Note 13: Au temps des raffins, il n'en falloit pas davantage
     pour qu'un duel s'ensuivt. Ecoutez ce que dit, par exemple,
     Mercutio  Benvolio: Tu ressembles  ces hommes qui, en
     entrant dans une taverne, prennent leur pe et la posent sur
     la table en disant: Dieu me fasse la grce de n'avoir pas
     aujourd'hui besoin de toi! Et bientt, au second verre de vin
     qu'ils avalent, les voil aux prises avec le premier venu, sans
     motif et sans ncessit... Tu te prendrois de querelle avec un
     homme pour un poil de plus ou de moins que toi au menton, ou
     parcequ'il casseroit des noix et que tu as les yeux couleur de
     noisette. N'as-tu pas cherch querelle  un homme parce qu'il
     toussoit dans la rue, et que cela veilloit ton chien, qui
     dormoit au soleil?  un artisan, parcequ'il portoit son habit
     neuf avant les ftes de Pques?  un autre encore, parcequ'il
     nouoit d'un vieux ruban ses souliers neufs? (Shakspeare, _Romo
     et Juliette_, acte 3, scne 1re.)]

Courage, vertueuse noblesse! vos armes ont pass par tous les coins du
monde; le reste des hommes ensemble ne peut pas resister  la pointe
trenchante de vos espes. Volontiers, que, ne pouvant trouver ailleurs
au monde de plus braves et courageux guerriers que vous-mesmes, vous
prenez un singulier plaisir, et ce vous est une insigne gloire de vous
esprouver les uns contre les autres; vous l'avez faict et le faictes
encore tous les jours, mais vous voyez  present que les demons veulent
estre de la partie; en voicy un quy a faict paroistre son courage en ce
dernier combat, et a faict acte de gentilhomme.

Souvenez-vous donc, desormais, que vous n'avez plus des hommes 
combattre, mais des diables,

  Nunc etiam manes hc intentata manebat
  Sors rerum...

et que vous vous devez proposer la conqueste des enfers, et non pas
seulement empescher que l'enfer n'entreprenne sur la France.




_La Chasse au vieil grognard de l'antiquit._

1622. In-8.


C'est trop nous reprocher l'antiquit: nous ne faisons, n'operons, ne
disons aucune chose que l'on ne nous mette devant les yeux: J'ay veu
le temps... Nos anciens faisoyent... Comme s'ils avoyent est plus
sages, plus savans, plus vaillans, plus modestes, plus riches et mieux
morigenez que nous! Ces reproches ne nous ont pas tant attrist qu'ils
ont est le subject de nous faire estudier, songer, anquester, lire,
pour faire la comparaison du vieux temps au nostre; et tant plus j'ay
vouleu penetrer avant pour en cognoistre la verit, tant plus j'ay eu
du subject de me resjouir, recognoissant le contraire de ses reproches.

Pour ce faire, j'ay commenc par les rois, quy est la chose la plus
haulte, et suis descendu aux actions des peuples mesmes de plus basse
condition dont j'ay eu la cognoissance, soit par la lecture des livres,
ou par la frequentation des vieux, o j'ay trouv et appris que
l'antiquit estoit une valeur sans conduitte, une simplicit ignorante,
un default de pouvoir, une chetreuse richesse, une resjouissance
mesquine et un contentement vil.

Je ne parle pas ny des Grecs, ny des Latins romains, que nous
savons estre venus au periode de vertu, de richesse, de pompe, de
magnificence, de science, de sagesse et de toutes autres sortes de
contentemens.

Je parle du royaume de France, des bonnes villes, et speciallement de
Paris, quy a acquis et est parvenu, soubs le reigne de ce monarque
Loys XIII,  ce hault degr de perfection, pour estre  present
puissant en tout, florissant en doctrine, en hardiesse, en commoditez,
en sagesse et en toutes autres vertus, et en laquelle l'estranger
s'admire, quittant son pays pour y faire sa retraite, son trafic, ses
estudes, son exercice, comme en un lieu de delices et un paradis du
monde.

Je voy desj un vieux grognart quy n'a pas la patience de lire le
reste, quy dit: Tu t'abuses, c'est un royaume plain d'inegalitez,
de vices, de peschez, o toutes sortes de gens mal vivans abondent,
o l'injustice reigne, o les loix ne sont point observes, o la
superfluit est en abondance? Quelle louange y peut-on apporter?

Bon homme de l'antiquit, quy avez l'esprit moroze, avant que de me
reprendre, monstrez-moy que l'antiquit _caruit vitio_, puis vous
desclarerez tout  vostre ayse et direz que j'ay manty; mais si la
vertu des hommes quy sont  present au respect du temps pass couvrent
le vice, pourquoy m'empescheras-tu de louer le temps, la grandeur,
les richesses, la science, la magnificence et le pouvoir d'un royaume
si riche et si abondant que nous le voyons  present? Est-ce pas
raisonnable que la posterit sache plusieurs particularitez que
l'histoire ne decrit point?

Or escoute doncques, et aye patience.

Quelle comparaison peut-on faire  present de nos anciens rois avec
celuy quy reigne, quoy en grandeur, en conqueste? Sache que sa face,
 l'aage de dix-huict ans[14], a plus espouvant de villes rebelles
dedans son royaume, a plus affermy son estat contre la rage et la furie
d'un peuple mutin, plus difficile  dompter que n'eussent faict 4
royaumes  conquester, tels que le Portugal, la Naple et la Cicille.

     [Note 14: Louis XIII, n le 27 septembre 1601, avoit vingt-un
     ans, et non dix-huit ans, en 1622, ce qui prouveroit que
     l'dition reproduite ici n'est pas la premire qui et paru
     de ce livret, mais qu'une autre, dont celle-ci est la copie
     textuelle, l'avoit prcde de trois ans.]

Nous ne deliberons pas de trouver sa vertu au detriment de la valeur de
nos roys anciens: ce n'est pas nostre subject; nous ne voulons montrer
sinon que la grandeur de nostre temps et que les actions des anciens
estoient en tout pueriles au respect des nostres.

Quand je contemple l'histoire, leurs richesses, leurs bastimens, leur
plaisir  la chasse, leurs revenus, leurs mariages, leurs ordonnances;
et pour les peuples, leurs vestemens, leurs banquets, leurs mariages,
leur science, leur pouvoir, leurs jeux, leurs discours, c'est un vray
miroir pour mepriser l'antiquit.

       *       *       *       *       *

_Des Rois et de la Noblesse._

Je n'oserois mettre par escript ce quy se void par ces anciens
comptes de la maison des rois, de leur argenterie, du miroitement de
leurs vestemens, de leur despense pour la bouche et de leurs dons
et liberalitez, car on ne le pourroit croire; il seroit pourtant
necessaire pour faire ma preuve. Non, je le tairay: je ne veux reciter
que ce que l'histoire m'enseigne.

Par l'histoire comme est decrite, je contemple ces vieux gentilhommes
gauloys, arms de toutes pices, leurs chevaux chargez de caparaons,
le tout  l'espreuve de toutes armes offensives, quy, avec le petit
braquemart[15]  leurs costs, s'en alloient affronter quelque pas
estranger o les peuples, timides de voir tant d'hommes de fer,
fuyoient leur presence. C'est ce que je trouve avoir t le plus grand
subject d'acquerir et de faire parler les histoires.

     [Note 15: Tout le monde sait ce qu'toit cette sorte d'pe
     courte et  large lame, dont le nom, selon Fauchet, n'est que
     les mots grecs [Grec: bracheia machaira] francis; mais ce qu'on
     sait moins, c'est que le diminutif du mot _braquemart_ toit
     _braquet_, que nous trouvons dans _Francion_, 1673, in-8, p.
     299, et qui, sauf une trs lgre altration, est encore le nom
     donn au sabre de nos soldats d'infanterie.]

Tout au contraire en nostre temps nous avons une noblesse allgre,
hardie, combattant  la mode, la picque ou l'espe au poing, legerement
vestus, sans autre couverture que leur habit ordinaire; malgr la
mort, passer victorieux la barricadde, le retranchement, le boulevert,
quoyque munis d'hommes furieux quy devroient plus tost enjandrer
la craincte que la hardiesse. Aussy est-ce ncessaire d'effacer de
l'histoire ceste qualit donne  Loys unze, duquel on dit avoir mis
les roys hors de page, et la transfrer  Louis XIII, quy, sans user
d'astuce et de finesse comme jadis Loys unze, _sed cum manu potenti
et brachio excelso_, a remis en son obeissance six provinces[16] dans
son royaume en deux ans, possedes de force par les rebelles de la
religion, par une authorit suprme et contre l'advis de la plus part
des peuples, qui croyoient qu'il estoit impossible d'executer telle
entreprise.

     [Note 16: Ces six provinces plus ou moins revenues 
     l'obissance du roi sont la Guienne, le Languedoc, le Poitou, la
     Saintonge, qui s'toient souleves pour cause de religion, puis
     l'Anjou ainsi que l'Angoumois, o la disgrce de la reine-mre
     avoit excit des troubles.]

       *       *       *       *       *

_Des Batimens des roys._

Et des bastiments des anciens roys, quoy? Seroit-il besoin de produire
pour preuve de leur petitesse les lettres-patentes d'un roy, donnes
en son chasteau des Porcherons[17], prs Montmartre, quy est une
petite maison  present possede par un bourgeois de Paris? cette
maison royalle de Sainct-Ouyn, prs Sainc-Denys[18], le chasteau de
Bisaistre[19], prs Gentilly, et le chasteau de Vauvert[20], possed
par les Chartreux de Paris, toutes anciennes maisons royalles de Paris?

     [Note 17: Le chteau du _Coq_ ou des _Porcherons_ ne fut jamais
     une rsidence royale. Les rois s'y arrtoient seulement, comme
     fit Louis XI avant son entre  Paris le 15 aot 1461. (_Chron.
     de Jehan de Troyes_, coll. Petitot, 1re srie, t. 13, p.
     260.)--C'est lors d'une halte semblable que furent sans doute
     signes les lettres-patentes dont il est parl ici, et que nous
     n'avons pu retrouver.]

     [Note 18: Saint-Ouen, en effet, se trouvoit, ds l'poque
     mrovingienne, un chteau royal, qu'au moyen ge on appeloit
     la _Noble-Maison_. Les _chevaliers de l'Etoile_, dont l'ordre
     y fut institu en 1351 par le roi Jean, se nommoient pour cela
     _chevaliers de l'Etoile de la Noble-Maison_.]

     [Note 19: Le chteau de l'vque de _Wincester_, dont le
     nom n'est gure reconnoissable dans celui qu'il a conserv,
     appartint, il est vrai,  un fils de France, Jean, duc de Berry,
     mais ne fut jamais pourtant une rsidence royale.]

     [Note 20: Le chteau du _Val-Vert_ ou _Vauvert_, dont le sjour
     de Philippe-Auguste, aprs son excommunication, avoit fait un
     lieu maudit et vou aux dmons, fut donn aux Chartreux, en
     1257, par saint Louis, qui pensoit ainsi le dsensorceler. (Du
     Breul, le _Thtre des antiq. de Paris_, Paris, 1639, in-4,
     p. 345.) Le souvenir diabolique a toutefois tenu bon: il se
     retrouve dans le nom de la rue d'Enfer, voisine du manoir damn,
     et le _diable Vauvert_ est encore fameux.]

Sans nous amuser  descrire les bastimens de nos roys d' present, leur
grandeur et leur magnificence, prenons le plus bas et considerons le
bastiment de la maison de l'hostel de Luxambourg[21], faict par une
royne, de laquelle la conduite et les fontaines des canaux ont plus
coust que toute la despence et le revenu de six de nos autres roys.

     [Note 21: C'tait alors l'admiration de tout le monde. On
     parloit partout du magnifique palais de Marie de Mdicis,
     lequel, commenc ds l'an 1612, est, dit Du Breul (_Id._,
     _Suppl._, p. 43), l'un des plus beaux htels de Paris, contenant
     entre le carr de ses grands bastiments un grand jardin, bois,
     alles, parterres, _fontaines_, cabinets et reposoirs. V.
     l'loge qu'en fait aussi J. Du Lorens dans sa 3e satire, Paris,
     1624, in-8, p. 17.]

       *       *       *       *       *

_De la Chasse._

Et bien! le plaisir de la chasse de nos anciens, quel? De s'egarer dans
les forts,  la course d'un cerf mal accompagn, faire retraite  la
cabane d'un charbonnier, et avec luy se contenter d'un morceau de lard
mal apprest, la nuict se coucher sur la paille pour dormir, non sans
danger des voleurs et malveillans, comme un Franois premier[22];

     [Note 22: On connot l'aventure  laquelle il est fait allusion
     ici, et qui a donn lieu au proverbe: _Charbonnier est matre
     chez lui_. Nous nous contenterons donc de renvoyer au livre 7
     des _Commentaires_ de Blaise de Montluc, o elle se trouve pour
     la premire fois raconte.]

Ou bien d'aller chasser vers la plaine de Chelles avec deux pages,
comme Cilperic, et en chemin estre assassin par un Landry; d'aller au
sanglier avec six gentilshommes comme Charles le sixime, y avoir eu
de la frayeur, quy depuis a faict troubler l'esprit. Ce sont de belles
grandeurs!

A present nostre roy y va en monarque, un capitaine et trente chevaux
casaqus[23], l'oiseau sur le poing, cents gentilshommes  sa suite,
cents chevaux-legers  la teste et pareil nombre  l'arrire-garde.

     [Note 23: Gardes du corps, ainsi appels parcequ'ils portoient
     les _casaques_ les plus riches en broderies. Il n'toit pas rare
     que les soldats dussent le nom par lequel on les dsignoit 
     quelque partie de leur quipement ou de leurs armes. Ainsi les
     soldats bourguignons toient appels _Bourguignons sals_, 
     cause de la _salade bourguignotte_ ou du _morion sal_, comme
     dit Rabelais (liv. 4, ch. 29), dont ils toient coiffs.]

       *       *       *       *       *

_Le Revenu._

Et le revenu du royaume, de leur temps, quel! Je ne veux pas parler de
deux et trois cents ans, car cela est admirable en chetivet, je veux
parler de nostre temps; de l'an 526 seullement, o il appert par un
compte de l'espargne[24] que tout le revenu de la France ne montait
qu' quatre millions deux cents vingt-huict mille livres[25], et 
present, du reigne de nostre grand Louys XIII, en 616, trente-quatre
millions; en 617, trente huict millions[26]; en 618, quarante-quatre
millions[27].

     [Note 24: C'est d'un des premiers comptes de l'pargne qu'il est
     parl ici, puisque la cration de ce trsor central, o les
     receveurs devoient verser, dans le dlai d'un mois, les deniers
     perus sur chaque province, date seulement de cette poque.
     (Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, Paris,
     1855, in-8, t. 1er, p. 156.)]

     [Note 25: Ceci est une erreur vidente, si, comme il faut le
     croire, l'auteur entend par revenu de la France toutes les
     sommes que produisoient les divers impts. Pour la _taille_
     seule, sous Franois Ier, on percevoit neuf millions. (Cheruel,
     _ibid._, p. 154.)]

     [Note 26: Cette date, qui semble tre vraiment celle du livret,
     donne raison  l'une de nos prcdentes notes.]

     [Note 27: Ce chiffre doit tre exact. Dans le _Sommaire traict
     du revenu et despence des finances de France_... par Nicolas
     Remond, Paris, 1622, in-8, nous trouvons indiqus, pour les
     revenus de l'Etat en l'anne 1620, d'une part, 36,926,638
     livres, et, d'autre part, pour la _cree extraordinaire_,
     autrement dite _grande cree des garnisons_, 4,400,000 livres,
     ce qui forme un total assez bien d'accord avec les sommes
     indiques ici comme formant le revenu de l'anne 1618.]

Ce n'est pas  moy  descrire ces dons et liberalitez[28], car chacun
le peut recognoistre par la mesme espargne; suffit seullement de dire
qu'ils sont plus grands en une anne envers la noblesse que n'a est le
revenu de six rois en tout du temps pass.

     [Note 28: Le dtail de ces _dons_ et _liberalitez_ se trouve
     dans la brochure de Nicolas Remond cite tout  l'heure.]

       *       *       *       *       *

_Du Peuple._

Excusez, lecteurs, si par le menu je vous cris l'action et le
vestement des peuples du temps pass; que si je ne le faisois il
seroit impossible de monstrer la grandeur de nostre temps. Conjecturez
doncques que le marchant estoit facile  cognoistre: son habit estoit
un petit bonnet de manton, faict  la coquarde[29], un petit saye[30]
de drap quy ne passoit pas la brayette, une ceinture d'une grosse
lisire, un haut de chausse  prestre avec une brayette[31] quy passoit
le saye de demy-pied; une gibecire pendante  cost; des souliers qui
n'avoient du cuir que par le bout[32]. Et ainsy vestu, avec la barbe
raze, paroissoit un antique en figure.

     [Note 29: Bonnet s'attachant sous le menton, comme les bguins,
     et ayant la _plume de coq_ plante sur le ct, o l'on mit
     plus tard la _cocarde_. Les _coquarts_ ou _coquardeaux_, comme
     ils sont appels dans _le Blazon des faulces amours_, avoient
     t les jeunes gens  la mode de la fin du XVe sicle. V., sur
     le premier de ces mots, _Biblioth. de l'cole des chartes_, 2e
     srie, t. 1er, p. 369.--Les _bonnets  la coquarde_ nomms par
     Rabelais (liv. 4, ch. 30) toient fort pesants. Dans le rebras
     doubl de frise qui se trouvoit derrire, il entroit jusqu' une
     demi-aune de drap. Louis Guyon (_Div. leons_, liv. 2, ch. 6)
     dit qu'il en vit un  Paris qui pesoit quatre livres dix onces.]

     [Note 30: C'toit le justaucorps ou _hoqueton_, comme on disoit
      l'arme.]

     [Note 31: Tout le monde connot, par les images et les tableaux
     du temps et par la description qu'a faite Rabelais de la
     magnifique _braguette_ de Panurge, ce qu'toit cette partie
     saillante du haut de chausses.]

     [Note 32: Ce sont ces _souliers chancrs_, fort  la mode du
     temps de Franois Ier et de Henri II, dont Calvin fit proscrire
     l'usage  Genve en 1555.]

Sa femme, grande et maigre, un long nez, n'ayant aucune dent de
devant, avec un grand chaperon detrouss par derrire jusques  la
ceinture[33], une robbe de drap sceau[34] borde d'un petit bord de
veloux, une cotte de cramoisi[35] rouge et collets jusqu'aux mamelles,
et des souliers pareils  son mary, un demy-cint[36] d'argent,
trente-deux cls pendantes et une bource o dedans il y avoit toujours
du pain benit[37] de la messe de minuict, trois tournois fricasss[38],
une eguille avec son fil, deux dents qu'elle ou ses ayeuls s'estoient
fait arracher, la moiti d'une muscade, un clou de girofle et un billet
de charlatan pour pendre au col pour guarir la fivre.

     [Note 33: Pour ces grands chaperons destrousss  la mode
     ancienne, dont les bourgeoises gardrent l'usage jusqu'au temps
     de Louis XIII, et que les dames nobles du XVIIe sicle portaient
     encore pendant le deuil de leur mari, V. une note de notre
     dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 21.]

     [Note 34: Pour drap _d'Usseau_, petit village de Languedoc
     prs de Carcassonne, o un certain de Varennes en avoit tabli
     les premires manufactures. On disoit ordinairement drap _du
     sceau_, comme fait Regnard dans _le Joueur_ (acte 1er, sc. 1re).
     Mnage lui-mme admit cette mauvaise orthographe, pensant qu'on
     appeloit ainsi ce drap grossier  cause du sceau royal qu'on
     y apposoit autrefois. Furetire rtablit la vrit dans son
     _Dictionnaire_ (art. _Draps_), et, ayant lui-mme  employer le
     mot dans sa satire _les Marchands_, il ne manqua pas d'crire:

       On se vt aussi bien avec du drap d'_Usseau..._]

     [Note 35: Le _cremesin_, dont le nom francis est devenu notre
     mot _cramoisi_, toit une toffe italienne, rouge d'ordinaire,
     qui avoit eu une grande rputation en France  la fin du XVe et
     pendant la plus grande partie du XVIe sicle. V. le _Vasari_ de
     M. Le Monnier, Florence, 1852, in-12, t. 8, p. 73, note.]

     [Note 36: V. sur ce demi-ceint d'argent, qui resta l'une des
     parures les plus envies des chambrires, une note de notre tome
     1er, p. 317.]

     [Note 37: Le pain bnit toit un merveilleux talisman, surtout
     pour empcher les chiens de devenir enrags. (_Les Evangiles des
     Quenouilles_, dit. Jannet, p. 75.) Celui de la messe de minuit
     avoit encore d'autres vertus. Dans quelques provinces, il est
     encore d'usage de garder dans un tiroir les morceaux de pain
     bnit donns  la messe le dimanche.]

     [Note 38: C'est--dire brchs et polis par le frottement,
     _fricass_, dans ce sens, venant du latin _frixus_.]

Si c'estoit un financier, il portoit une calotte  deux oreilles[39],
un bonnet de manton, des chausses  prestres, un manteau  manches, les
bras passs, la cl de son coffre  la cinture et un trebuchet[40] en
sa pochette, et si la monnoie du temps estoit des douzains et pices de
six blancs.

     [Note 39: C'est--dire avec deux bandes pendantes sur le ct,
     comme les portoit Henry Estienne, dont il est dit dans le
     _Scaligerana_: _erat vestitus  la parisienne_ avec des bandes
     de velours pendantes.]

     [Note 40: C'toit une petite balance fort juste et fort
     dlicate, que le moindre poids faisoit _trbucher_. De l
     l'expression de pistoles bien _trbuchantes_ employe par
     Molire.]

Sa femme coiffe sans cheveux, son chaperon de veloux, une robbe de
mieustade[41]  double quue, un cotillon violet de drap, des souliers
 boucles, une vertugalle[42], de longues patenotes blanches faites
comme des petites ruelles de raves[43], avec des grantz poignez fourrez
quy empeschoient qu'ils ne pouvoient mettre la main au plat.

     [Note 41: Je crois qu'il faut lire ici _mustabe_ ou _mistabe_.
     C'toit une sorte d'toffe de laine dont le nom toit arabe, et
     qui se fabriquoit en Espagne et dans le midi de la France. Elle
     fut surtout en usage au moyen ge. (Fr. Michel, _Recherches sur
     le commerce... des toffes de soie_, t. 1er, p. 258, 259.)]

     [Note 42: Elles avoient cess d'tre  la mode vers 1563. V. une
     note de notre tome 2, p. 190.]

     [Note 43: Chapelet  grains plats.]

Pour le mariage de leurs filles, il ne faut que voir les minutes
de _ita est_, on lira un contract portant un douaire de deux cens
couronnes d'or quy valoient trente-cinq sols pices, encore c'estoit 
la charge que le mari donneroit aux pre et mre de la future chacun
une robbe neufve.

Et leurs ceremonies, je n'oserois presque les descrire, pour ce qu'ils
apprestent  rire. L'on voyoit un pre avec son vestement cy-dessus,
un moucheoir et des gants jaunes  la main, roides comme s'ils avoient
est gelez, un bouquet trouv, estoff de lavande, conduire sa fille
au moutier, les fluttes et grands cornetz marchants devant l'espouse,
vestue comme la pucelle Sainct-Georges[44], la vee baisse, une
escarboucle sur le front[45] quy luy battoit jusqu' sur le nez; la
mre et toutes les autres parentes suivantes, avec leurs grandes
vertugalles en cloche et leur poignez fourrez, quy paroissoient comme
poules quy traisnent l'aisle.

     [Note 44: Pour ce qui est de Mademoiselle sa femme, lisons-nous
     dans un passage de _Francion_ excellent  rapprocher de
     celui-ci, elle avoit une juppe de satin jaune toute grasse et
     une robbe  l'ange si bien mise et un collet si bien mont, que
     je ne la puis mieux comparer qu' la pucelle sainct George qui
     est dans les glises, ou  ces poupes que les atourneresses
     ont  leurs portes. (_La Vraye histoire comique de Francion_,
     etc., 1673, in-8, p. 248.)--Cette _Pucelle Saint Georges_
     ne seroit-elle pas la figure de la Cappadoce qui se trouve
     dans toutes les reprsentations de saint Georges combattant
     le dragon? La province de l'Asie Mineure y est toujours
     personnifie sous les traits d'une jeune fille richement pare.]

     [Note 45: C'est l'ornement qui doit de s'appeler encore une
     _ferronnire_  la croyance o l'on a t long-temps que le
     portrait peint par Lonard de Vinci, aujourd'hui au Muse du
     Louvre, reprsentoit la matresse de Franois Ier connue sous
     le nom de _la belle Ferronnire_. On sait maintenant que cette
     figure, qui porte en effet au front un joyau semblable  celui
     dont on parle ici, est celle de Lucrezia Crivelli.]

Au reste, les filles de l'ge de vingt-cinq ans estoient des innocentes
quy jamais n'avoient rien veu ny mesme communiqu avec personne; je
vous laisse  penser quels discours amoureux ils faisoyent!

Pour les garons, ils avoyent l'esprit si grossier que rien plus; ils
ne portoyent de haults de chausse qu'ils n'eussent quinze ans; ils
n'avoient fait leur estude qu' trente-six ans, et n'estoient mariez
qu' quarante-cinq ans, encore n'estoyent-ils pas trs subtilz.

Et leurs plus grandes desbauches, c'estoit que le jour du caresme
prenant ils mettoyent une chemise breneuse avec une bosse devant et
derrire, un masque de papier, du son  la main pour jeter  tous
venants.

Chetivet miserable, de laquelle on se mocque, pour ce que l'on vit
plus honorablement cent fois  present.

Qu'est-ce qu'un marchand  present? Se voit-il rien de plus honorable?
Il n'est plus reconnu que par ses grands biens. Vestu d'un habit de
soye, manteau de pluche[46], communicquant sur la place de grandes
affaires avec toutes sortes d'estrangers, traficquant en parlant et
devisant d'un trafic secret, plein de gain, d'industrie et de hazard
inconnu  l'antiquit, et quy se rendra commun  la posterit.

     [Note 46: V., sur cette mode des _manteaux de pluche_ au
     commencement du XVIIe sicle, _Francion_, p. 219.]

Et du bourgeois de Paris, qu'en peut-on dire? Quand l'Ecriture parle de
l'excellence de l'homme, elle dict qu'il est cre un peu moindre que
les anges; et moy je dis du bourgeois qu'il n'est que un peu moindre
que la noblesse, et si je disois egal, je ne say si je faillerois, veu
que la noblesse,  present, se joint et s'annexe par alliance avec luy,
en telle sorte que ce n'est qu'un corps, une parant, une bource, une
alliance, une consanguinit quy fait perdre ceste qualit de bourgeois
pour la changer en noble.

Et leurs femmes, en quelle comparaison les peut-on mettre, au respect
de l'antiquit. Premirement il n'y a rien de mieux vestu, de plus
propre, de plus honneste, si bien avenantes que la plus part pourroient
plus tost estre recogneus nobles s compagnies, pour estre agreables
dans leurs discours et entretiens, que bourgeoises et marchandes; que
outre que leurs grands biens sont cause qu'elles sont suivies de leurs
filles, quy portent habit d'attente de noblesse, et quy n'esprent
rien moins pour leurs actions et leur gravit. Cela leur est commun, 
aucunes la diversit des langues, presque  toutes la sagesse et le bon
maintien.

Pour les mariages, ils sont tous autres que l'antiquit, soit pour
le douaire ou la ceremonie. A present un simple marchand donne cent
mille livres, tel bourgeois cinquante mille escuz, tel financier deux
cens mille escuz[47], ce quy est cause d'une suitte admirable en
despence extraordinaire, en chevaux, carrosses, serviteurs, et pour
les assembles. Lors que les mariages se font, ce n'est que pompeux
vestements, chanes de diamant et toutes sortes de dorures, non
empruntes ny loues comme  l'antiquit, mais  eux appartenans en
toute propriet; et n'y a qu'une chose fascheuse en cela: c'est que les
honneurs changent les meurs en ceste grande vogue; ils meprisent le
limestre[48], et partant leur parant. Mais quoy! c'est la grandeur du
temps.

     [Note 47: Il n'y a rien ici d'exagr; aussi les gens de cour
     s'accommodoient fort bien,  ce prix, des filles de financiers.
     Le comte de Lude, gouverneur de la personne de Gaston, duc
     d'Orlans, tant blm d'avoir pous une Feydeau, qui lui avoit
     apport cent mille pistoles: Je ne pouvois pas mieux faire,
     disoit-il; poursuivi nuit et jour par mes cranciers, je me suis
     sauv dans une boutique pour n'tre pas tran  l'hpital.
     (Amelot de La Houssaye, _Mmoires hist._, t. 3, p. 8.)--V., sur
     ce mme mariage, notre t. 2, p. 140.]

     [Note 48: Le _limestre_ toit une sorte de serge drape qui se
     fabriquoit  Rouen et  Darnetal. Selon quelques uns, entre
     autres Furetire, cette serge fut ainsi appele du nom de celui
     qui en fabriqua le premier; mais Brossette et Le Duchat y voient
     une altration de _Licestre_ ou _Leicester_, comt d'Angleterre,
     d'o venoient en effet de bonnes serges, ces _balles de
     Lucestre_ dont parle Rabelais, liv. 2, chap. 12. Regnier (sat.
     13, v. 114) dit dans le mme sens qu'ici:

       Combien, pour avoir mis leur honneur en sequestre,
       Ont-elles en velours eschaug leur _limestre_!]

Il faut que tout s'entresuive: la manificence des banquets  six
services[49],  quatre et six pistoles[50] par teste. Je croy que la
France est  sa dernire periode pour sa splendeur, et ne crois pas que
cela ogmente, mais plustot diminue.

     [Note 49: Ce luxe gastronomique avoit commenc sous le rgne
     de Henri III: On ne se contente plus,  un dner ordinaire,
     de trois services, consistant en bouilli, rti et fruit; il
     faut, d'une viande, en avoir de cinq ou six faons: des hachis,
     ptisserie, salmigondis. Chacun veut aller dner chez le Mre,
     chez Samson, chez Innocent, chez Havart. Pice cite par De
     Mayer, _Galerie philosophique du XVIe sicle_, in-8, t. 2, p.
     362.]

     [Note 50: V., sur ces cots si coteux, une note de notre dit.
     des _Caquets de l'Accouche_, p. 28, et notre t. 2, p. 202.]

Je vous defens pourtant, bonhomme de l'antiquit, d'en discourir mal 
propos, et de dire que ces grandeurs et braveries ne font qu'enjandrer
le vice, et que la modeste ancienne valoit mieux. Il n'y a nulle
comparaison. L'antiquit estoit un deffault de pouvoir et une innocente
sagesse pour le monstrer.

Nos anciens, pour estre pauvres et mal accommods, laissoient-ils
d'estre vicieux et debauchez, d'une desbauche publique et mesquine.
Il me souvient de deux rues quy sont encore  Paris: l'une prs de
Saint-Nicolas, appel le Huleu[51], l'autre prs Sainct-Victor, appel
le Champ gaillart[52], o impunement le vice estoit permis avec les
femmes desbauches, et qui plus est, quand on avoit quelque procez ou
querelle contre quelqu'un, en sollicitant ces femmes desbauches, ils
venoient impudemment au son du tambour faire accroire  une honneste
femme bourgeoise qu'elle estoit vicieuse, et qu'elles la vouloient
emmener de force[53] au lieu destin pour les garces[54], ce qui
apportoit un scandale public[55].

     [Note 51: Le _Huleu_, dont le nom altr se retrouve dans
     celui des rues du _Grand_ et du _Petit-Hurleur_, venoit
     dboucher, en effet, rue Saint-Martin, assez prs de
     Saint-Nicolas-des-Champs.--Un arrt du 15 fvrier 1565, rendu
     sur la remontrance d'aucuns voisins habitant aux rues voisines
     de _Hulleu_,  Paris, fit vuider le bordeau accoutum de tenir
     en laditte rue. (Isambert, _Recueil de Lois_, t. 14, p. 176.)]

     [Note 52: Cette rue du _Champgaillard_, qui se trouvoit en
     dehors de l'enceinte de Philippe-Auguste, alloit de la rue
     _Saint-Victor_  la rue des _Fosss_ du mme nom. La partie
     voisine de Saint-Victor s'appeloit rue d'Arras, nom qui lui
     venoit du collge d'Arras, et qu'elle a gard; l'autre partie
     s'appeloit, comme aujourd'hui encore, rue _Clopin_,  cause de
     la grande maison Clopin, qui y avoit t construite au milieu
     du XIIIe sicle.--Le _Huleu_ et le _Champgaillard_ sont nomms
     par Rabelais, entre autres mauvais lieux (liv. 2, chap. 6),
     dans les _Aprs-disnes du seigneur de Cholires_ (Paris, 1588,
     in-12, fol. 43, recto); le second est nomm _Champgaillard des
     bordeleries_.--En se trouvant placs, comme nous venons de le
     voir, l'un prs de Saint-Nicolas, l'autre prs de Saint-Victor,
     le _Huleu_ et le _Champgaillard_ contrevenoient  l'ordonnance
     de dcembre 1254, par laquelle saint Louis avoit dclar (art.
     11) que les filles de joie ne pourroient se loger que loin des
     lieux saints et des cimetires. _Ordonn. des roys de France de
     la troisime race_, t. 1, p. 79, 105.]

     [Note 53: On trouve raconte, dans le _Mnagier de Paris_, t. 3,
     p. 116, et _Additions et corrections_, p. 75, une affaire de ce
     genre.]

     [Note 54: Peu  peu les privilges de ces lieux infmes
     furent abolis. (Sauval, _Antiq. de Paris_, t. 2, p. 108.) Une
     ordonnance de 1697 en fit disparotre les dernires traces. V.
     notre livre _Paris dmoli_, 2e dit., p. 36.]

     [Note 55: Dans les _Statuts_ de la reine Jeanne sur la
     discipline d'un lieu de dbauche dont elle permettoit
     l'tablissement  Avignon, statuts publis par Astruc, _De
     morbis venereis_, on lit, art. 2: Si quelque fille a dj fait
     faute et veut continuer de se prostituer, le porte-clef ou
     capitaine des sergents, l'ayant prise par le bras, la mnera
     par la ville, le tambour battant et avec l'aiguillette rouge
     sur l'paule, et la placera dans la maison, avec les autres;
     lui dfendra de se trouver dans la ville,  peine du fouet en
     particulier pour la premire fois, et du fouet public et du
     bannissement la seconde fois. Ce passage, rapproch de ce
     qu'on lit ici, prouve au moins que, dans ces statuts, tout
     n'est pas, de la part du mdecin Astruc, pure invention et pure
     mystification, comme M. Jules Courtet l'a voulu prouver dans un
     article de la _Revue archologique_, t. 2, p. 158-164.]

Cela ne se voit plus: la modestie et la sagesse ont couvert ceste
coustume; que s'il y a de la desbauche  prsent, ce ne sont ny filles,
ny femmes de maisons, ains de meschantes chambrires vestues en
demoyselles, quy font  croire  la jeunesse qu'ils sont de bon lieu,
et ce ne sont que coquines quy mesprisent tout le corps des honnestes
femmes.

       *       *       *       *       *

_De la Justice._

Pour faire la comparaison de la justice de nos anciens avec celle
d' present, nous n'entendons pas affoiblir leur renomme, car nous
savons bien que ce n'estoit que gravit, que sagesse, science, grands
observateurs de loix et executeurs d'ordonnances, bonnes et simples
ames, authorisez, crains et redoubtez du peuple et de la noblesse, quy
ne faisoient aucune difficult de quitter le chapperon[56] pour ne rien
faire du commandement des roys au prejudice du public. Ce n'est pas
nostre tesme ny ce que nous avons  prouver; nous ne voulons monstrer
que sinon qu'outre que toutes ces qualitez sont aux juges d' present,
ce qu'ils ont d'avantage.

     [Note 56: Le chaperon rouge port sur l'paule, depuis qu'il
     n'toit plus  la mode de s'en coiffer, toit l'insigne de la
     magistrature.]

Je crains de faillir en monstrant l'opulence de nostre temps, pour ce
qu'elle est plus grande que je ne la puis decrire.

O brave senat de Paris, de Rouen, de Toulouze et des autres parlemens!
vous n'estes pas seullement  admirer, possedans toutes ces graves
qualitez de juges et d'avoir de vieux senateurs comme jadis, mais
d'estre accompagnez d'un grand nombre de jeunesse quy,  l'age de
vingt-cinq ans, ont est receus au Parlement, aussy rempliz de science
et de sagesse qu'estoient nos anciens  septante ans, outre la valeur
des offices, quy coustent  present cens mille livres, et le grand
train que vous tenez, au respect du temps pass, o le mulet estoit
aussy empesch  porter le fumier aux vignes qu' mener son maistre au
palais.

Il n'y a juge quy n'ait sa porte cochre[57], un ou deux carosses, six
chevaux  l'etable, double palfermiers, quatre laquais, deux valets de
chambres, un clerc, outre le train de madamoyselle, quy est gal.

     [Note 57: Les procureurs toient logs autrefois en petite
     porte ronde; maintenant, ils ont de grandes portes cochres.
     (_Dict. de Trvoux._) V. notre dit. du _Roman bourgeois_, p.
     264, et notre t. 2, p. 283.]

C'estoit chose rare au temps pass de voir un homme riche, et le plus
riche s'appeloit milsoudier[58], c'est--dire quy pouvoit faire depence
de cinquante livres par jour;  present il n'est pas seulement commun 
la plus part des maisons, mais il passe en despence.

     [Note 58: V., sur ce mot, notre t. 2, p. 279, note.]

On verra bien clair se on lit par les histoires anciennes que les
officiers des cours souveresnes, bourgeois et financiers, ayent, 
la necessit de la guerre, fait toucher  leur roy, en trois mois,
dix millions de livres comptant par l'achat de nouveaux offices[59]
et alination de domaine, comme nous l'avons veu ces jours passs,
par le moyen desquels Sa Majest a restaur son Estat, espouvant ses
rebelles, regaign ses villes et rendu un peuple furieux souple comme
un gant.

     [Note 59: Allusion  ces ventes d'offices que Chalange et les
     autres partisans faisoient dcrter, et dont ils partageoient
     les profits avec les ministres. V. notre dition des _Caquets de
     l'Accouche_, p. 183, 241, 258.]

       *       *       *       *       *

_Des Hommes doctes et de la Religion._

Je suis contrainct de confesser qu'au temps pass il y avoit de doctes
personnages quy ont monstr leur science en public aux concilles.
Je ne pourrois les mespriser sans faillir; mais tout ainsy que les
propositions et allegations contraires  la doctrine de l'Eglise
estoient legres au respect de ce que les heretiques ont invent
depuis et mis par escrit, aussi la solution en estoit plus facile; et
si quelle peyne avoit-on pour trouver ces doctes-l, l'un appel du
Lionnois, l'autre de Paris, l'autre d'Angleterre, quelsques uns tirez
des monastres, et, ainsy assemblez, faisoient une doctrine parfaicte,
selon le temps et les propositions; mais qu'il se soit trouv, au temps
pass, un du Perron pour promptement recognoistre l'erreur et respondre
en public  un Duplessis Mornay[60]; un Draconnis[61] pour chausser
les esperons  un subtil Dumoulin[62]; un Coiffeteau[63] pour faire
la barbe  un Durand[64]; un Cotton pour promptement respondre, par
son livre de l'_Instruction catholique_[65],  toutes les batteries
proposes contre les seremonies de l'Eglise par un Calvin, je n'en ay
point veu.

     [Note 60: Allusion  la confrence publique qui eut lieu 
     Fontainebleau, le 4 mai 1600, entre Du Plessis Mornay et Du
     Perron, dans laquelle celui-ci combattit avec avantage les cinq
     cents erreurs qu'il avoit dcouvertes dans le livre du premier
     sur l'_Eucharistie_.]

     [Note 61: Il s'agit ici, soit du P. Ange de Raconis, qui publia
     vers cette poque _le Petit Anti-Huguenot_ (Paris, 1618), soit
     plutt encore de Ch. Fr. Abra de Raconis, plus tard vque de
     Lavaur, qui venoit de faire parotre _Trait pour se trouver
     en confrence avec les hrtiques_, Paris, 1618, in-12. V.
     _Mmoires_ de l'abb d'Artigny, t. 7, p. 259.]

     [Note 62: C'est le fameux ministre de Charenton dont il fut tant
     question alors. V. notre dition des _Caquets de l'Accouche_,
     p. 88.]

     [Note 63: Comme thologien et controversiste, il s'toit ml 
     la dispute de Du Perron et de Du Plessis Mornay; ses rponses 
     celui-ci comptent parmi ses bons ouvrages.]

     [Note 64: C'est Durand de Saint-Pourain, fameux dominicain du
     XIVe sicle, qui, dans ses livres de thologie, avoit souvent
     combattu saint Thomas d'Aquin. Ses opinions contraires  la
     transsubstantiation avoient t foiblement rfutes par Du
     Perron, dans la confrence cite tout  l'heure. (_Longueruana_,
     p. 11-12.) Coeffeteau les combattit avec plus d'avantage.]

     [Note 65: _L'Instruction catholique_, Paris, 1610, 2 vol.
     in-fol.]

Neantmoins (_excipientur ab hac regula_) sainct Hierosme,
sainct Thomas, sainct Augustin, et les autres anciens docteurs
ecclsiastiques, desquels nous ne voulons point parler, car ils
avoient le Sainct-Esprit et savoient tout et encores plus qu'on ne
sauroit dire, comme vrais pivots sur lesquels tous les docteurs ont
est bastis; et, toutefois, si je disois qu' present il se trouve des
hommes quy savent et peuvent discourir promptement de ce que tous les
doctes de l'Eglise ancienne ont escript, quy n'ignorent rien du contenu
en leurs livres, je croy que je n'en serois pas repris, et parlant, un
ou plusieurs de ce temps savent tout ce que trente de l'antiquit ont
escrit.

Et pour le monstrer, qui a veu et assist aux harangues publiques
faictes par ce docte Mauricius Bressius[66], principal du collge
de Lizieux, quy, sans hesiter, en trois heures, d'un latin esgal 
celuy de Ciceron, disoit en abreg tout ce quy estoit contenu dans
l'impression de quatre cents doctes livres, disoit les meurs et faons
de vivre de toutes les nations du monde, la forme de leurs vestemens,
de leurs combats, de leurs gouvernements, de leurs religions, et de
tout ce quy s'est pass depuis Adam jusqu' notre temps, ce qu'il a
monstr en huict jours et en huict assembles en la presence des plus
doctes de Paris, quy l'admiraient.

     [Note 66: Maurice Bressieu. Ce qu'on en dit ici semble d'autant
     plus surprenant qu'il s'occupoit des sciences plus encore que de
     l'histoire et de la littrature. Il finit par tre _professeur
     royal_ en mathmatiques. Il mourut aprs 1608. V. Goujet, _Mm.
     sur le Collge royal_, in-12, t. 2, p. 95.]

Trouvez-moi de telles gens  l'antiquit; j'en nommerois sans faillir
un cent de pareils, se je ne craignois de faire tort  mille quy
paroissent en public par leurs publications, et en particulier par
la lecture de leurs livres, quy me fait dire, et  bon droict, qu'en
nostre temps nous avons des hommes remplis de toutes sortes de
sciences, de langues, d'arts et de mestiers, speciallement  Paris, o
ils abondent en quantit.

Qu'il vienne un peu de nouveaux Collampades, Calvins et Bezes,
planter leurs nouvelles heresies et faire accroire aux assembles de
Poissy[67] qu'ils ont raison par leurs fardez discours; qu'ils viennent
prescher au Patriarche[68] et  Poupincourt[69] et faire accroire aux
chambrires et aux savetiers que les ceremonies de l'Eglise ne servent
de rien, que les prires n'ont aucune efficacit aprs la mort, que le
purgatoire est une invention du pape, et mille autres allegations que
nos anciens docteurs ont laiss couver cinquante ans durant, faute de
veiller, d'ecrire et prescher.

     [Note 67: Allusion aux assembles dites _colloques de Poissy_,
     qui eurent lieu du 9 au 26 septembre 1561, entre les catholiques
     et les rforms, mais qui n'amenrent aucun rsultat pacifique.]

     [Note 68: Grande maison situe au faubourg Saint-Marcel, qui
     devoit son nom  Bertrand de Chanac, _patriarche_ de Jrusalem,
     et  Simon de Chamault, cardinal et _patriarche_ d'Alexandrie,
     qui l'avoient possde au XIIIe et au XIVe sicle. Les Huguenots
     y avoient tenu quelques unes de leurs premires assembles. En
     1562, la populace catholique s'y rua, et chaires, bancs, etc.,
     tout y fut brl. (Pasquier, _Recherches de la France_, liv. 3,
     chap. 49, et _Lettres_, dit. in-fol., t. 2, p. 451)--Il existe
     encore un passage et un march des _Patriarches_, qui vont de la
     rue d'Orlans-Saint-Marcel  la rue Mouffetard.]

     [Note 69: Pasquier parle aussi (_loc. cit._) des assembles de
     Calvinistes qui se tenoient  _Popincourt_ ou _Pincourt_, alors
     hors des murs de Paris, et qui furent envahies et troubles
     comme celles du _Patriarche_.]

Ils trouveroient  qui parler, ils trouveroient de fermes rochers, qui,
par leur diligence et leurs tudes assidues ont relev ce quy estoit
cheu, reveill ce quy dormoit, et decouvert ce quy estoit cach  nos
anciens; aussy, comme la negligence des docteurs et la simplicit des
hommes estoit lors, l'observation de la religion estoit pareille:
quelle religion paroissoit-il  nos anciens d'aller our une petite
messe les festes, mespriser les vespres, une fois l'an se confesser,
encore falloit-il dire leurs peschs, tirer de leur bource un tournois
fricass pour donner  l'offrande, ne tenir compte des festes, n'aller
au sermon que les bons jours, aller le jour de Noel  la messe de
minuict pour dormir sur la paille que l'on mettait aux glises, chanter
des noels de l'antiquit, qui commenoient: Viens , gros Guillot;
se souler aprs la messe pour dormir le lendemain jusqu' midi, et,
quand on estoit mort, de faire de belles epitaphes, comme il s'en suit:

  Cy dessous gist le grand Pierre,
  Enterr sous ceste pierre,
  Quy s'est toute sa vie
  Mesl de la friperie.

La postrit avoit bien affaire de le savoir! Voil les actions de
l'antiquit, leurs plus grandes observations en la religion, leurs
subtiles poesies et leur grand merite.

       *       *       *       *       *

_Des Delectations du temps pass._

Voyons quel estoit leur plaisir, si c'estoit  voir jouer la comedie.
A la vrit il faisoit bon la voir, car il y avoit anciennement de
certains chartiers et crocheteurs quy, vestuz en apostres, jouoyent la
Passion  l'hostel de Bourgongne, ou la Vie de saincte Catherine[70],
auxquels on souffloit au cul tout ce qu'ils recitoient, o tout le
monde estoit receu  un double pour teste, et la plupart n'y alloit que
pour voir les actions de Judas, dont les uns se rejouissoient et les
autres en pleuroient  chaudes larmes.

     [Note 70: Le mystre de la _Vie de sainte Catherine_, divis en
     trois journes. Il fut jou en 1434. C'est un notaire nomm Jean
     Didier qui jouoit le rle de la sainte.]

Ou bien suivoient pas  pas maistre Gonin[71], quy, avec sa robbe
mi-party, le nez enfarin, jouant de sa cornemuse, faisoit danser son
chien Courtault, ou, par une subtilit de la main, faisoit courir sur
son bras sa petite beste faicte d'un pied de livre, qu'ils croyoient
fermement estre vivant, tant ils avoient l'esprit innocent. C'estoit
l le plesir des bourgeois; et au sortir de l, pour discourir de
ce qu'ils avoient veu, ils s'embarquoyent dans un cabaret, o ils
faisoient un gros banquet  dix-huict deniers l'escot, o la pice de
boeuf aux navets servoit de perdrix.

     [Note 71: C'est le maitre farceur qui gaya si bien la cour de
     Franois Ier. Brantme raconte plusieurs de ses tours (_Hommes
     illustres_, dit. in-12, t. 3, p. 383). Son petit-fils, qui
     vivoit sous Charles IX, fit le mme mtier, mais il l'enjoliva
     de certaines adresses qui le menrent tout droit  la potence,
     en 1570. L, dit Delrio, il fit si bien par son art magique,
     que le bourreau, croyant le pendre, pendit  sa place la mule du
     premier prsident. (_Diquisit. magiq._, liv. 3.)]

Pour le menu peuple et gens de boutique, pour la peyne qu'ils avoient
eue toute la sepmaine  travailler, ils prenoient cong les festes,
pour jouer  la savatte parmy les rues, ou  frappe-main[72], o les
maistres et maistresses prenoient moult grand plesir,  cause de quoy
ils avoient le soir demy-setier par extraordinaire, et non davantage,
encore que le muids de vin ne coustoit lors que cinquante sols[73].

     [Note 72: C'toit en effet l'usage, et l'on sait l'histoire de
     la grande meute souleve  Sens, du temps de Louis XI, par
     un apothicaire qui, aprs s'tre ml dans la rue  l'une de
     ces parties de main-chaude ou de _taquemain_, comme on disoit
     aussi, ne voulut pas consentir  prendre la place du patient. V.
     _Almanach de Sens_ pour les annes 1763, 1764 et an III (1795).]

     [Note 73: Il toit plus cher dj sous Henri lit: il se vendoit
     deux sols la pinte. _L'ordonnance sur le faict de la police
     gnrale du royaume_, qui en rgloit ainsi le tarif, fut mise en
     chanson:

       Le plus cher vin vendu la pinte
       Partout ne sera que deux sols;
       Qui le vendra plus cher, sans feinte,
       Payera l'amende tout son saoul.

        (_La Fleur des chansons nouvelles_, dit. Techener, p. 6-11.)]

Pour les officiers des Cours souveraines et subalternes,  cause de
leur gravit ils n'osoient hanter le menu peuple; leur delectation
estoit de s'assembler l'aprs-dine aux festes pour jouer aux deniers,
 devoir,  trante-et-un, et au trou-madame, une tarte de trois sols,
et, au surplus, grands observateurs des ordonnances de Philippe le
Bel[74], qui dfendoit  ceux qui n'avoient que cinquante livres de
rante de manger du rosty plus d'une fois la sepmaine.

     [Note 74: Sur la teneur de l'ordonnance somptuaire de 1294, o
     se trouvent les prescriptions indiques ici, Voy. une note de
     notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 32.]

Pour les procureurs et advocats du Palais, leur plus grande desbauche
c'estoit de se promener les festes hors les portes, sur le rempart ou
au Pr-aux-Clercs[75], avec la robbe et le bonnet carr et le petit
saye qui ne passoit pas la brayette, disputans et devisant ensemble
de l'appoinctement en droict et du default pur et simple, et par
intervalle juger lequel des Bretons couroit mieux la poulle[76], ou de
celuy qui saultoit le mieux[77] en trois pas le sault.

     [Note 75: Ils alloient aussi, en robe et en bonnet carr, sur
     le quai des Augustins. Tiraqueau et Michel de l'Hospital s'y
     rendoient chaque soir d't, et, ayant le dos tourn vers la
     rivire, ils devisoient familirement avec les passants. V.
     notre _Histoire du Pont-Neuf_, Rev. franoise, 1er oct. 1855, p.
     543.]

     [Note 76: C'toit le prix de la course. L'expression _jouer,
     gagner une poule_, en vient.]

     [Note 77: Les Bretons toient les meilleurs sauteurs parmi les
     coliers. Le _saut breton_ toit clbre. V. notre t. 2, p. 186.]

Puis, estant de retour de ceste delectation, venoient souper ensemble
chacun avec sa parent, o on ne souloit point son hoste, car chacun
faisoit porter son pot  frein et sa vinaigrette, et celuy qui avoit
pri la compagnie avoit une epaule ou une esclanche quy revenoit  deux
carolus, par extraordinaire, avec un plat de carpes.

Je laisse  juger aux lecteurs si ce n'est pas mal  propos nous
reprocher l'antiquit. Et que faict-on  prsent quy ressemble 
cela! Voyez les nobles, les officiers des cours souveraines, les bons
bourgeois, de quoy ils se delectent: ils meprisent ce qui anciennement
estoit le plaisir des roys et des princes: la paume, elle est trop
violente; la comedie, elle est trop commune; la boule, elle est trop
vile; et quoy donc? faut aller aux cours avec le carrosse  quatre
chevaux au petit pas, pour deviser, chanter, rire, conter quelque
nouvelle impression, voir et contempler les actions des hommes qui s'y
trouvent, et,  l'exemple des plus honnestes, se rendre agreable aux
compagnies.

Pour le peuple et les marchands, leur trafic se fait par commis, car,
pour les maistres, ils vivent honorablement: le matin on les void sur
le change, vestuz  l'avantage, incognus pour marchands, ou sur le pont
Neuf, devisant d'affaires[78] sur le palmail[79], communicquant avec un
chacun: si c'est un peuple docte, ils escoutent les leons publiques;
s'ils sont devocieux, ils frequentent mille belles eglises, escoutant
infinis bons predicateurs quy, tous les jours, preschent en quelque
lieu o on faict feste.

     [Note 78: Celles de l'Etat n'y toient pas oublies. Tous s'en
     mloient, jusqu'au savetier. Quand le savetier a gagn, par son
     travail du matin, de quoi se donner un oignon pour le reste du
     jour, il prend sa longue pe, sa petite cotille et son grand
     manteau noir, et s'en va sur la place dcider des intrts
     d'Etat. (_Entretiens du Diable boiteux et du Diable borgne_, p.
     26.)]

     [Note 79: Le _mail_ du quai des Ormes, prs les Clestins. Celui
     qui toit proche de la porte Montmartre, et dont la rue qui en
     a gard le nom ne prit la place que de 1633  1636, toit aussi
     trs frquent.]

Si le roy est  Paris, ils prennent plaisir  voir une acadmie remplie
de jeune noblesse instruicte  picquer, tirer des armes,  combattre
 la barrire,  la bague, et  mille autres exercices qui font honte
 ceux quy, pour les savoir, quitteroient la France, et occuperoient
l'Italie.

       *       *       *       *       *

_Des Batiments et du Plaisir des champs._

Les ignorants et ceux quy ne pentrent point assez avant  la
cognoissance de toutes choses disent que les hommes du temps pass
estoient aussi riches avec leur peu, comme nous avec notre abondance.
Je le nie, car leur contentement estoit born par force, d'autant
qu'ils avoient un default de pouvoir, ou bien ce contentement estoit
mesquin. S'ils avoient de la richesse, pourquoy laissoient-ils nos
villages denuez de belles maisons? Il y a deux cens ans que nos maisons
des champs, mesme des meilleurs bourgeois des villes, n'estoient que
des cabanes couvertes de chaume; leurs jardinages clos de hayes, leurs
compartiments des carreaux de choux, leurs palissades des hortyes,
leurs plus belles vues une ou plusieurs fosses  fumier, et, quand il
estoit question de btir l'estable  cochon de fond en comble, ils
estoient trois ou quatre ans  en faire la despence: autrement ils
eussent est ruinez.

Voyez les plus beaux et les plus anciens bastimens des villes, de
quelle structure ils estoyent! Les architectes estoient de venerables
ingenieurs pour bastir force nids  rats; ils faisoyent une petite
porte; d'autres une petite estable  loger le mulet, de bas planchers,
de petites fentres, des chambres, antichambres et garderobes
estrangles, subjectes les unes aux autres, le priv prs de la
salle, un grand auvan  loger les poulies et une grande cour pour les
pourmener[80].

     [Note 80: V., pour une description  peu prs semblable  celle
     qui est faite ici, et la compltant en quelques dtails, De
     Mayer, _Galerie du XVIe sicle_, t. 2, p. 363.]

Leurs meubles des champs estoient pareils: une grosse couche figure
d'histoire en bosse, un gros ban, un buffet remply de marmousets, une
chaise  barbier de Naples[81], et pour vaisselle des tranchoirs de
bois, des pots de grais, une eclisse  mettre le fourmage sur la table,
un bassin  laver de cuivre jaune, et sur le buffet deux chandelles des
roys riolles, piolles[82], une vierge Marie enchasse et un amusoir 
mouche, le maistre pre et compagnon avec le paysan de la maison, quy
sentoit toujours le bran de vache et la merde de pourceau; au surplus,
ils estoient si pauvres, qu'ils se trouvoient contraincts en hyver de
se chauffer  la fume d'une aiteron pour faute de bois.

     [Note 81: Comme celle du barbier de Pezenas, dans laquelle on
     prtend que s'toit assis Molire, qui se trouve reprsente
     avec son sige et son haut dossier de bois dans le _Magasin
     pittoresque_, t. 1er.]

     [Note 82: Il toit d'usage de se servir, le jour des Rois,
     de chandelles _bariolles_ (rioles) ou seulement mi-parties
     (_pioles_), comme le plumage d'une _pie_. Voil qui est
     _riol, piol_, comme la _chandelle des Rois_, lit-on dans _la
     Comdie des proverbes_, acte 2, scne 5.]

Ainsy nos anciens sculpteurs n'avoient aucun plus beau subject pour
mettre en figure que ceste perspective champestre, o tout ce que
dessus est figur  la rustique et o nous avons cognoissance de ceste
chetivet.

O sicle d'or! mais  present l'on voit nostre campagne enrichie
de superbes edifices, la vue desquels fait abolir la memoire de
l'antiquit, et, outre les maisons bourgeoises quy se voient en
quantit, basties d'une structure admirable, couvertes d'ardoises,
garnies de fontaines et de magnifiques vergers, esloignes des cours
basses o le paysan fait sa retraicte, encores voit-on les superbes
chasteaux des officiers des cours souveraines, nobles et financiers,
quy,  moins d'un an, ont par un nouvel edifice renvers mille maisons
rustiques pour en former une noble.

Et pour les bastiments des villes, quoy? ce sont autant de chasteaux,
et toutefois peu prizs si la despence n'en excde cent mille livres,
fonds quy n'est  rien compt sur le revenu du proprietaire, ny sur les
superbes meubles, tapisseries et vaisselle d'argent dont on se sert
ordinairement.

       *       *       *       *       *

_Des Livres._

Ce sera peut-estre par la composition des livres que l'antiquit l'aura
gaign? Et toutes fois, pourveu que l'on ne mette point en compte
l'antiquit des Grecs et des Latins, dedans l'antiquit de nostre
France je n'y trouve que de la chetivet, quand je me reprsente ces
venerables escrivains qui ont compos le roman de la belle lose, les
valeureux faits de Jean de Paris, la guerre des quatre fils Aymon,
la hardiesse de Reignaud de Montauban et de Richard-sans-Peur, la
folie de Rolant-le-Furieux, la conqueste du roy Artus[83], la gloire
de Morgan[84] et les faicts de Jeanne-la-Pucelle; ce sont livres de
l'antiquit franoise, qui ne ressemblent nullement, ny en discours
ny en subject,  un Bellaut,  un Ronsard,  un Desportes, ni  un
Dubertas, pour la posie;  un de Thou,  un Mathieu, et infinis autres
pour la prose.

     [Note 83: Ce sont  peu prs les mmes livres qui sont indiqus
     par Antoine de Saix (1532) dans son _Esperon de discipline_:

       ..... le livre des Quenoilles,
       Le Testament maistre Franoys Villon,
       Jehan de Paris, Godefroy de Bouillon,
       Artus le Preux, et Fierabras le Quin,
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
       Roland, Maugis d'Ardennes la forest...]

     [Note 84: Sur ce roman, dont Pulci fit son pome en vingt-huit
     chants, V. _Biblioth._ de Du Verdier, p. 899.]

Je ne veux pas pourtant nous tant priser que l'on ne nous reproche
qu'en nostre temps nous n'ayons des plus grands quy ont escrit
obscurement quand ils ont parl d'estre emonds et repurgs, et qui
peut-tre nous diminuroit en gloire; mais il les faut passer comme on
a pass dedans le livre de Tevet[85] Clopinel et Rabelais pour hommes
illustres.

     [Note 85: Andr Thevet, de qui l'on a, entre autres ouvrages,
     une _Histoire des hommes illustres_, dont l'dition donne en
     1671 a 8 vol. in-12.]

       *       *       *       *       *

_Pourquoy plus d'abondance de pauvres qu'au temps pass._

Je ne savois plus par quel endroict on pouvoit me reprendre d'avoir
tant mespris l'antiquit pour nostre temps, si ce n'est que l'on me
mette devant les yeux la grande quantit de pauvres quy sont en ce
reigne mandiant, veu la grande richesse quy y est, au respect du temps
pass, o ils s'en trouvoit fort peu.

S'il en falloit monstrer la source et d'o elle vient, j'auroy trop 
discourir: suffira d'en dire deux ou trois raisons quy monstreront que
c'est la grandeur du royaume quy en est cause.

Comme doncques, au temps pass, les bourgeois et habitants des
villes se contentoient chacun en son pays de trafiquer, vivre et
mourir, faisant mesme difficult de prendre alliance ailleurs, de
peur de perdre la vue de leur heritage et patrimoine, les autres
villes estoient desertes d'estrangers, et Paris, avec sa petitesse,
se contentoit de ne point traficquer ailleurs, et vivoient
escharcement[86]; et de faict, on ne tenoit conte des maisons, quy
lors estoient loues  vil prix faute de peuple[87]; mais depuis
que l'estranger a goust de la grande libert d'y vivre, et on
ne s'enqueste de rien, cela a faict descendre en foule l'Italie,
l'Angleterre, l'Allemaigne, la Flandres, la Hirlande[88], et tous les
religionnaires du royaume, pour y habiter comme en un lieu de refuge
asseur, et, partant, si grande abondance de maneuvres de toutes
sortes, d'ouvriers  mestiers, que les vrais regnicolles ont est
frustrs de leur travail: c'est la premire raison.

     [Note 86: _Mesquinement_, _chichement_. J'en sais, dit
     Montaigne (liv. 3, ch. 9), qui donnent plutt qu'ils ne rendent,
     prestent plutt qu'ils ne payent, font plus _escharsement_ bien
      celuy  qui ils en sont tenuz.]

     [Note 87: Monteil, analysant un manuscrit fait avec des
     _extraits des registres du Chtelet_ des XIVe et XVe sicles,
     etc., dit: Je vois, en suivant successivement les feuillets de
     ce manuscrit, que, sous Charles VI et Charles VII, plusieurs
     quartiers avoient t abandonns, que les maisons crouloient
     ou bien toient croules, et que les propritaires s'en
     disputoient le sol et les ruines. (_Trait de matriaux
     manuscrits_, t. 2, p. 306.)--Comme les maisons inhabites
     devenoient des repaires de voleurs, on foroit le propritaire
     d'y mettre un gardien. V. notre brochure _les Lanternes, hist.
     de l'ancien clairage de Paris_, Jannet, in-8, p. 19.]

     [Note 88: Sur les Irlandais qui encombroient Paris et y
     _blistroient_ de la plus dangereuse manire  la fin du XVIe
     sicle, V. notre _Histoire du Pont-Neuf_, Revue fran., 1er
     octobre 1855.]

La seconde, la permission de tenir boutique sans chef-d'oeuvre et la
trop grande quantit de maistres par lettres[89].

     [Note 89: Les chanceliers Poyet et de l'Hpital avoient essay
     de supprimer les confrries; mais ils n'y toient pas parvenus.
     De leur tentative, toutefois, toient rests quelques abus, que
     signale De Mayer dans sa _Galerie du XVIe sicle_, t. 2, p.
     363. Celui dont il est parl ici, et qui tendoit  exempter du
     chef-d'oeuvre et des autres preuves l'artisan voulant devenir
     matre, toit du nombre. Les matrises, comme on le voit,
     pouvoient s'obtenir par simples lettres.]

La troisime et la plus forte, c'est qu' present il se trouve en
court de petits partisans quy font la fonction et la charge de mille
mestiers: car ils fournissent  la noblesse tous les jours  changer:
chapeau, fraize, colet, chemise, bas de soie et souliers, en rendant
les vieux,  quatre escus par mois[90], et partant ils sont cause du
peu de travail, du labeur et du gain de mille maistres de boutiques.

     [Note 90: Au XVIIe sicle, nous trouvons un trafic de la mme
     espce, une faon pareille de se tenir  la mode par abonnement,
      tant par anne. Le sieur Fournerat, marchand fripier sous
     les piliers des halles, est-il dit dans _le Livre commode des
     adresses_ (1691), entretient bourgeoisement et honntement
     d'habits pour quatre pistoles par an.]

Mais de mepriser notre temps pour cela, tant s'en faut. Cela monstre
l'abondance de toutes choses au royaume, la subtilit des esprits, la
facilit d'avoir ses commoditez sans avoir affaire  tant de personnes,
et si d'avantage et par un bel ordre qu'il est ais d'y apporter, on
peut facilement nourrir les indigents, parceque la richesse y est.

       *       *       *       *       *

_Des Hommes de bonne conscience en notre temps._

Et bien! bon homme de l'antiquit, avec vostre robe courte de marchand,
vostre petit saye de drap, vostre gibecire, vos pantouffles de
pantalons[91] et vostre barbe de Melchisedec, sur quoy fonderez-vous
maintenant vos raisons pour nous reprocher vostre temps? Voulez-vous
que nous soyons, comme vous, chetifs, mesquins et innocens? Ah! je
savois bien que vous avis encore quelque chose  nous reprocher, que
vous aviez meilleure conscience et que vous faisis plus de bien aux
eglises en vostre temps que nous.

     [Note 91: Sorte de _caleons_ ou _hauts de chausses_  pieds
     auxquels tenoient les pantoufles. Le _Pantalon_ des farces
     vnitiennes avoit mis cet habillement  la mode. Il toit
     surann alors, mais nous l'avons remis en usage avec son premier
     nom. Furetire se moque des procureurs qui y toient fidles
     de son temps. Il dit, dans sa satire _le Jeu de boule des
     procureurs_:

       Je vois dans leurs habits les modes surannes.
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
       Tel a le chapeau plat, tel autre l'a trop haut;
       Tel a talon de bois, tel soulier de pitaut;
       Tel haut de chausse bouffe, et tel serre la cuisse;
       L'un tient du _Pantalon_, et l'antre tient du Suisse.]

H! bon homme! vous ressemblez  ceux qui composent les almanachs: 
faute de bien calculer, vous nous predisez de la pluye au lieu de beau
temps. S'il falloit mettre  la balance les gens de bien de vostre
temps avec ceux du nostre, il faudroit, par necessit, pour vous rendre
esgaux, y mestre encore avec vos bons tous les meschans ensemble,
encore vostre cost monteroit.

Si de vostre temps les rois, les princes et la noblesse ont fond de
beaux temples que nous avons encore  present, n'en attribuez point
l'honneur aux peuples, car ils n'y ont jamais song et n'en avoient pas
le moyen; mais  present, combien on a veu de liberalit  nos peuples,
par le moyen de laquelle on a basti tant de nouvelles eglises et tant
de monastres, quy, en moins de deux ou trois ans, d'une structure
admirable, ont est parachevs, et dont la despense d'un seul de ces
monuments a plus coust que six de l'antiquit! Eglises remplies
de religieux, quy, fuyant l'avarice, ont quitt et abandonn leur
patrimoine pour vivre en un lieu de pauvret.

Avez-vous veu en nostre temps des hommes quy, sans quitter leur
vacation ordinaire, continuant dans le monde la fonction de leur
charge, donnent tout ou la plus grande partie de leur gain aux pauvres
en cachette, ne se reservant que le _victum et vestem_?

Avez-vous veu de vostre temps vos temples ornez, decorez et tapissez,
adorez et servis sans discontinuation comme les nostres? Avez-vous veu
en un jour la sanctification de quatre, que saincts, que sainctes,
dont le renom a est esgal  ceux de l'antiquit, sans comter ceux
qui meritent sanctification, dont nous avons ample preuve par leurs
miracles?

Ne parlez plus, et sachez que votre simplicit ancienne est le subject
qu'il faut dire de vous:

  Oderunt peccare boni formidine poen;

et des peuples de maintenant:

  Oderunt peccare boni virtutis amore.




_L'Onophage ou le Mangeur d'asne[92], histoire veritable d'un
Procureur qui a mang un asne._

  Improbius nihil est hac... gula.
                     (Mart., ep. 51, lib. 5.)

_A Paris_, M. DC. XLIX. In-4.

     [Note 92: Cette pice, qui est moins, je pense, la relation
     satirique d'un fait vritable qu'une imitation de la charmante
     pice de Gilles Durant: _A Mademoiselle ma Commre, sur le
     trpas de son asne, regret funbre_, a dj t donne par
     Sautereau de Marsy dans _le Nouveau sicle de Louis XIV_, t.
     1er, p. 229. Elle en inspira une autre, qui est dtestable:
     _l'Asne du procureur ressuscit, en vers burlesques_, Paris,
     1649, 11 pages. (V. Moreau, _Bibliogr. des Mazarinades_, n 84.)]


AUX SAVANTS.

EPIGRAMME.

      Enfans d'Apollon et des Muses,
      Savans dont les doctes ecrits
      Charmeront tous les beaux-esprits,
      Lors que vous decrirez les rases
      De cet affam procureur,
      Ou plustost de cet ecorcheur
      De qui la devorante pance
  Engloutit des vivants l'animal le plus doux,
  Que si de ce baudet vous prenez la defence.
  En ecrivant pour luy vous parlerez pour vous.

       *       *       *       *       *

_L'Onophage ou le Mangeur d'asne._

    Il faut avoer cette fois
  Que Paris estoit aux abois,
  Bien que chacun fist bonne mine,
  Puis qu'un procureur de la cour
  A mang pendant la famine
  L'asne du moulin de la Tour[93].

    Cette ville estoit donc sans pain,
  Et tout le monde avoit grand faim;
  On y faisoit fort maigre chre;
  Enfin tout s'en alloit perir,
  Quand pour vivre on aveu le frre
  Avoir fait son frre mourir.

    Il estoit assez renomm
  D'estre un procureur affam;
  Mais durant la disette extrme
  Il falloit qu'il ft enrag,
  Et, si chacun et fait de mme,
  Paris se ft entremang.

    Que de veufves! que d'orphelins!
  Que l'on auroit veu d'assassins!
  Le fils auroit mang son pre,
  Le cousin meurtry le parent,
  Et je croy mesme que la mre
  Auroit devor son enfant.

    Mais le Ciel, quittant son couroux,
  Nous regarda d'un oeil plus doux:
  Car, s'il n'et appais son ire,
  Tous les baudets estoient peris,
  Et puis aprs on et pu dire:
  Il n'y a plus d'asne  Paris.

    Sauvez-vous, clercs et procureurs;
  Gaignez au pied, soliciteurs;
  Lors qu'il n'aura plus de pratiques,
  Prenez garde  vous, advocats,
  Il vous prendra pour des bouriques
  En vous voyant porter des sacs[94].

    Marchands, bourgeois et artisans,
  Eseoliers, docteurs et pedans,
  Allez nuds pieds, quittez vos chausses,
  Afin d'eviter le trepas;
  Car il vous mangera sans sausses,
  S'il vous rencontre avec des bats.

    Menez vos asnes, plastriers[95],
  Avecque ceux d'Aubervilliers,
  Que ce gourmand ne les attrape;
  Courez viste, et doublez le pas:
  Car, mesme  la mule du pape,
  Il ne luy pardonneroit pas.

    Pauvres meusniers, que je vous plain,
  Puis qu'il faudra dessus vos reins
  Porter le bled et la farine,
  Comme des chevaux de relais!
  Car, si l'on avoit la famine,
  Il mangeroit tous vos mulets.

    Fuyez la rage de ses dents,
  Potes, rimeurs impudents:
  Vostre ignorance vous condamne,
  Vos burlesques n'en peuvent plus,
  Vostre Pegase n'est qu'un asne,
  Et tous ceux qui montent dessus.

    Escrivains dont les sots discours
  Que l'on imprime tous les jours
  Sont temoins de vos asneries,
  L'on vous donnera des licous,
  Et, pour finir vos railleries,
  Ce loup vous egorgera tous.

    Ou bien implorez le secours
  Des mulets d'Auvergne[96] et de Tours;
  Tenez bon, consultez l'oracle;
  Vous n'irez pas tous seuls aux coups,
  Car tous les asnes du Bazacle[97]
  Ont le mesme interest que vous.

    La procureuse est en danger:
  Il la pourroit aussi manger,
  Si la faim quelque jour le presse,
  Excitant ses boyaux goulus;
  Il croira que c'est une asnesse
  Quand il sera mont dessus.

    Parisiens, o est vostre coeur
  De souffrir que ce procureur
  Vous traitte comme des canailles,
  Qu'il ait vos citoyens meurtris?
  Car, estant n dans vos murailles,
  Cet asne est enfant de Paris.

    Prenez les armes, vangez-vous,
  Et luy donnez cent mille coups;
  Despeschez tost, vous l'avez belle,
  Maintenant qu'on est en repos;
  Si la guerre se renouvelle,
  Il vous mangera jusqu'aux os.

    On dit que le brave Samson
  De la maschoire d'un asnon
  A sceu trs vaillamment combattre
  Et defaire les Philistins;
  Mais ce procureur en a quatre,
  Dont il tuera tous ses voisins.

    D'une seule Can cruel
  En assomma son frre Abel,
  Ainsi que disent les histoires;
  Pourquoy faut-il donc que ce chien
  Se soit servy de deux maschoires
  Afin de devorer le sien?

    Partout se trouve des mechans,
  A la ville aussi bien qu'aux champs,
  Qui sont plus malins que le diable
  Pour commettre mille delits;
  Mais pour ecorcher son semblable
  Ce procureur est encor pis.

    On dit qu'il a chang son nom,
  Qu'il n'est plus qu'un pauvre pieton,
  Pour avoir mang sa monture,
  Et que sa femme et Fagotin,
  N'ayans point d'autre nourriture,
  En ont fait bien souvent festin.

    Mais qui l'auroit jamais pens,
  Que ce procureur insens
  Eust fait cet horrible carnage!
  Plaideurs, cessez vos differens,
  Fuyez ce mechant dont la rage
  N'a pas epargn ses parens.

    Sa femme dit qu'il est prudent
  D'avoir serr le curedent,
  Qu'il cherit comme des merveilles,
  Pour faire avec elle la paix,
  Et qu'il a gard les oreilles,
  Qu'il monstre  tous ceux du Palais.

    Du sang il en fit du boudin,
  Qu'il envoya par Fagotin
  A tous ceux de son voisinage,
  Et de la peau un bon tambour,
  Afin d'animer le courage
  De tous les grans clercs de la cour.

    Il est un fort bon menager
  De tout ce qu'il n'a peu manger,
  Mesme des choses les plus ordes;
  Veu que des boyaux les plus longs
  Il en a fait faire des cordes,
  Pour servir  des violons.

    Ce bel asne estoit si parfait,
  Qu'on dit que Midas l'avoit fait.
  Il ne demandoit rien qu' rire,
  Et parloit si haut et si clair,
  Que, s'il et appris  escrire,
  Il et est le maistre clerc[98].

    Dis-moy donc, monstre plein de fiel,
  Procureur barbare et cruel,
  Infame et vilain onophage,
  Loup affam plus que brutal,
  Pourquoy exerce-tu ta rage
  Contre cet aimable animal?

    Tes sens contre toy revoltez
  Te bourellent de tous costez;
  Ta conscience te gourmande,
  Le sang de ton frre epanch
  Demande  tous que l'on te pende,
  Afin de punir ton pech.

    Puis j'ecriray sur un tableau:
  Cy gisent dessous ce tombeau
  Deux gros asnes qui par envie
  Les uns pour les autres sont morts;
  Ils estoient deux pendant leur vie,
  Et maintenant ce n'est qu'un corps.

     [Note 93: Peut-tre faut-il voir ici le moulin des religieuses
     de Montmartre, qui, ayant en effet la forme d'une _tour_,
     avoit fait donner, ds cette poque,  l'une des rues prs
     desquelles il se trouvoit, le nom de _rue de la Tour-des-Dames_.
     Il existoit dj  la fin du XVe sicle, et en 1816, selon
     la Tynna, on en voyoit encore les restes. Le nom cit tout 
     l'heure se dplaa vers 1769; il passa de la rue, qui s'appela,
     ds lors, _rue de La Rochefoucauld_,  la ruelle _Baudin_, qui
     l'a gard. V. le singulier mais trs curieux livre de M. de
     Fortia d'Urban, _Recueil des titres de proprit d'une maison et
     terrain sis  Paris... rue de La Rochefoucauld_, 1812, in-12,
     _passim_.]

     [Note 94: Les sacs de procs que les gens de palais portoient
     toujours  leur ceinture, et d'o est venue la locution que
     nous avons dj fait remarquer dans _le Roman bourgeois_ de
     Furetire: _J'ai votre affaire dans le sac_.]

     [Note 95: Les pltriers de Montmartre.]

     [Note 96: C'toient les plus estims. Dans le conte de Voltaire,
     c'est  vendre des mulets que le pre de Jeannot fait une si
     belle fortune.]

     [Note 97: _Bazacle ou Bazadois_, le pays de Bazas, en Guienne.]

     [Note 98: Ceci fait souvenir des vers de Gilles Durant dans la
     pice cite tout  l'heure:

       Au surplus, un asne bien faict,
       Bien membru, bien gras, bien refaict;
       Un asne doux et debonnaire.
       Qui n'avoit rien de l'ordinaire,
       Mais qui sentoit avec raison
       Son asne de bonne maison.]


AUX LECTEURS.

EPIGRAMME.

  De ce fratricide execrable
  Les vrays temoins sont Fagotin
  Et tous les mangeurs de boudin.
  Ce discours n'est pas une fable:
  C'est pourquoy je croy que mes vers
  Luy mettront l'esprit de travers,
  Car tout le monde le condamne;
  Que si cet ecrit voit le jour,
  Un chacun dira que son asne
  Avoit des amis  la cour.




_Les Regrets des Filles de joye de Paris sur le subject de leur
bannissement[99]._

_A Paris, chez la veuve Jean de Carroy, rue des Carmes,  la Trinit._

In-8.

     [Note 99: Cette pice est de la fin de l'anne 1620, comme nous
     le prouverons dans les notes.]


Tout est perdu, dame Massette[100]! Nos bons amis sont morts: tous les
jours de nostre vie ne seront desormais qu'une continuelle misre.
Nous avions depuis vingt-cinq ans tenu librement nos grands jours dans
cette grande et bonne ville. Les Franois et les estrangers y estoient
accourus de toutes parts pour jouir de nos caresses et embrassemens.
Ce n'estoit que plaisantes festes et agremens entre nous. L'avarice,
l'usure et tant d'autres vices quy ont un merveilleux credit en ce
sicle, estoient bannis de nos compagnies. Que deviendras-tu, dame
Massette, et tant d'autres esprits de ta sorte? Tes inventions s'en
vont estre du tout inutiles. Il ne faut plus esperer de r'abiller et
vendre cinquante fois un pucelage. Les changemens de bourgeoises en
demoiselles et de demoiselles en villageoises ne sont plus de saison.
Les garces du puits Certain[101] ne seront plus femmes de secretaires
au puits de Rome[102], et celles du faubourg Saint Germain ne feront
plus de pelerinage  Charenton pour tenter les braguettes reformes.
Que celles-l sont heureuses quy de bonne heure, ayant pris l'essor
aux extremitez des fauxbourgs, s'estoient accoustumes aux asprets du
soleil et  se retirer dans les masures et cavernes[103] en temps froid
et pluvieux! Elles n'auront pas  combattre les rigueurs auxquelles
elles se sont endurcies. Tant de faces plastres auront bien plus 
souffrir. Quelle peine  tant de visages nourris  l'ombre,  tant de
corps qui ne cheminoient que sur les fesses! Encore si la verole et
ses avant-coureurs n'avoient point min nostre vigueur, si nos forces
estoient entires, il y auroit esperance de faire quelque visage en
attendant le changement que la vicissitude des choses humaines peut
faire esperer! Mais tout manque, au besoin. L'absence de la cour[104]
a fait cesser le trafic ordinaire. Il a cependant fallu vendre et
engager jusques  la chemise: quelle piti! O nos chres compagnes!
que vous avez est bien conseilles  ce printemps dernier de faire le
voyage de Touraine[105]! Vous avez rencontr vos bons amis dans ce beau
jardin de la France, et nous, au contraire, sommes demeures en butte
au malheur et  l'infortune. Quelqu'un de nos entremetteurs, disnant
avant-hyer avec la Samaritaine[106], feit rencontre d'un vieux routier
quy l'assura sur son honneur que, si nous pouvions nous rendre, sur
nos poulains ou autrement, en cinq ou six bonnes villes de ce royaume,
nous pourrions encore, en travaillant (comme il est raisonnable),
remettre nostre train. Un autre nous conseille de nous deguiser, les
unes en nourrices, les autres en servantes, chacune selon l'invention
de son esprit, et en cette sorte il promet de nous faire trouver divers
partis, mesme des mariages heureux, selon la rencontre. Divers advis
nous sont donns de toutes parts, mais nous avons ce malheur qu'ayant
sceu tant de resolutions aux occasions amoureuses, nous ne pouvons
en prendre aucune sur ce subject de nos misres. Rappelle un peu tes
merveilleuses subtilitez, dame Massette, et pense si tu n'as point
autant d'inventions pour nous sauver comme ta malice en a form pour
nous perdre. Du moins, si nous sommes  nostre dernier maistre et que
toute esperance nous soit oste, que nous ayons ce contentement d'avoir
pour compagnes tant d'autres de nostre cabale quy ne sont que par le
nom de maistresses et de garces; nous ne differons que du plus et du
moins, quy ne change point la chose, car la garce particulire est
aussy bien garce que la publique: il n'y a que la rencontre d'une bonne
bource quy empesche l'une de faire comme l'autre, et encore tel pense
bien en avoir seul la jouissance quy se trompe: une beste quy a deux
trous sous la queue est de difficile garde. Nos academies sont autant
frequentes de ces bonnes dames-l que des autres; il est bien ignorant
des pratiques amoureuses dans Paris, quy pense posseder seul une
matresse qu'il a. Elles leur en font bien accroire: tel pense estre
pre quy n'en a que le nom et la despence; au reste un mauvais garon
parisien disoit ce jourd'huy  sa mre:

  J'entends depuis quelques matins
  Qu'on chasse toutes les putains[107];
  Mesme on tient que les maquerelles
  Sont de ce nombre: en bonne foy,
  Ma mre, je suis en esmoy
  Quy lavera nos escuelles.

     [Note 100: C'est encore la Massette de la 13e satire de Rgnier:

       La fameuse Macette,  la cour si connue,
       Qui s'est aux lieux d'honneur en credit maintenue...]

     [Note 101: V. une note de notre dition du _Roman bourgeois_,
     p. 222-223, sur la situation de ce puits banal au mont
     Saint-Hilaire.]

     [Note 102: Il toit trs loin du Puits-Certain,  l'extrmit
     de la rue Frpillon. On en retrouve un souvenir dans le nom du
     _cul-de-sac de Rome_, qui dpend de la mme rue. Une vieille
     enseigne place prs de la rue des Gravilliers reprsente
     encorece _puits de Rome_.]

     [Note 103: Les carrires servoient, en effet, de refuges aux
     filles, alors nombreuses dans le faubourg Montmartre, et surtout
     dans le faubourg Saint-Jacques. Le nom argotique de _pierreuses_
     leur en toit venu. Ds le XVIe sicle, les mauvais garons
     s'toient donn les mmes repaires. V. notre brochure _les
     Lanternes_, etc., page 17.]

     [Note 104: Le roi toit parti en mars 1620 pour aller jusqu'
     Tours au devant de sa mre, avec laquelle on le rconcilioit.]

     [Note 105: Lors de ce sjour du roi dans la capitale de la
     Touraine, il avoit paru un pasquil dans lequel Paris, abandonn
     de la cour, recevoit les condolances de la ville favorise.
     (_Lettre de la ville de Tours  celle de Paris_, Recueil A-Z, E,
     p. 130.)]

     [Note 106: Les filles de joie affluoient le soir autour de la
     Samaritaine du Pont-Neuf, comme on peut le voir dans _le Tracas
     de Paris_ de Fr. Colletet. Dans une chanson qui se fit  propos
     de l'un des embarquements, si frquents au XVIIe sicle, des
     filles de joie pour l'Amrique, on ne manque pas de leur faire
     adresser de tristes adieux  ce rendez-vous de leurs plaisirs:

       Adieu, Pont-Neuf, _Samaritaine_,
       Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
       O nous coulions des jours si beaux.

                  (Bussy-Rabutin, _Amours des Dames illustres de notre
                   sicle_, Cologne, 1681, in-12, p. 374.)]

     [Note 107: C'est de cette chasse donne aux filles de joie que
     veut sans doute parler Saint-Amant, quand il dit, dans _le Pote
     crott_:

       Adieu, maquerelles et garces;
       Je vous prvois bien d'autres farces
       (Potes sont vaticinateurs):
       Dans peu, vous et vos protecteurs,
       Serez hors de France bannies,
       Pour aller planter colonies
       En quelque Canada lointain.
       Le temps est prs et tout certain:
       Ce n'est pas un conte pour rire.]




_Histoire joyeuse et plaisante de Mr de Basseville et d'une jeune
demoiselle, fille du ministre de Sainct-Lo, laquelle fut prise et
emporte subtilement de la maison de son pre par un verrier, dans sa
raffle; ensemble le bien quy en est provenu par le moyen d'un loyal
mariage quy s'en est ensuivy, au grand contentement d'un chacun._

_Prins sur la coppie imprime  Rouen par Jacques de la Place, en
1611. In-8._


STANCES.

    Ce n'est pas un discours de Cour;
  Ce sont parolles bien plus belles,
  Car elles viennent de l'amour:
  Aussy sont elles immortelles.

    Autre que vous n'eust sceu escrire
  Ces belles parolles d'amour
  Si l'amour, quy vous les inspire,
  N'eust rendu parfaict ce discours.

    Beaux esprits  quy les faveurs
  D'Amour et du Ciel sont donnes,
  Puissiez-vous avec cest honneur
  Parachever vos destines!

    Finissant ensemble vos ans
  Unis d'une amour mutuelle,
  De vostre amiti immortelle
  S'engendreront de beaux enfans.

       *       *       *       *       *

Voicy des parolles, mais non telles qu'on les donne en cour; pures,
simples, dont l'art sans fard est le lustre manifeste et l'ornement
principal. A la verit, mon desseing estoit de le marquer en mon
esprit, non de les donner en public pour la vanit. Le los[108] ne
s'acquire  si bons petits traits; mais, regarde le pouvoir des
beautez, quy a forc mon ame  cest entreprise, et tu jugeras que mon
obeissance ne pouvoit refuser  faire le contenu de ce present discours.

     [Note 108: _Los_, louange. Ce mot, qui est purement latin, avec
     une diffrence d'orthographe, est l'un de ceux que regrettoit le
     plus Mnage.]

Comme je vous veux raconter d'un vaillant guerrier nomm le capitaine
Basseville, lequel, traitant l'amour d'une jeune demoiselle, fille de
M. Guiot, bourgeois de la ville de Sainct-L, en Normandie, ministre
et pasteur de l'glise reforme, luy ayant trait l'amour l'espace
d'un an et demy, ne treuvant le moyen de la pouvoir avoir, et estoit en
grand' peine comment il en pourroit venir  bout.

La fortune veut qu'il rencontre un marchand verrier quy venoit de
la ville de Sainct-L, auquel il conta sa fortune et l'amiti qu'il
porioit  cette jeune demoiselle, lequel estoit fort en peine comme
il pourroit trouver le moyen de la voir, d'autant qu'il ne pouvoit
frequenter la maison de son pre si souvent qu'il avoit de coustume,
 cause de la colre qu'il avoit; en quoy le verrier commence 
s'enquester du capitaine de Basseville quy estoit sa maistresse, et luy
respondit que c'estoit la fille de M. Guiot.

Le verrier luy respond qu'il venoit de son logis, et qu'il avoit parl
 elle-mesme, qu'il luy avoit vendu des verres et luy avoit promis d'y
retourner de prs. Le capitaine Basseville luy dit alors que, s'il luy
vouloit faire un plaisir, qu'il regardt qu'il luy donneroit, et luy
dire le jour qu'il y retourneroit.

Alors le verrier luy respond que, si c'estoit chose qu'il peut faire,
qu'il ne s'y refuseroit pas, et chose de quoy il peut venir  bout.
Lors le capitaine luy dict: Ne pourrions-nous point trouver le moyen et
subtilit de la sortir de la maison de son pre?

Le verrier luy respondit: Ouy, moyant[109] qu'il y voulut consentir.
Pour moy, je prendray bien ma raffle[110] et la porteray dans le logis
de M. Guiot cependant que le presche se dira dimanche, et l'emporteray
hors la ville sans que personne s'en donne garde, je vous le promets.

     [Note 109: Pour _moyennant_.]

     [Note 110: Espce de hotte ou de grand panier dans laquelle le
     verrier portoit sa marchandise. On n'appelle plus ainsi qu'une
     sorte de filet.]

Le capitaine luy dit qu'elle le voudroit bien, et qu'il ne desiroit
autre chose que sa compagnie; et, ceste resolution prise, le capitaine
le faict demeurer  un logis hors de la ville, et qu'il fisse bonne
chre cependant qu'il alloit parler  elle. Incontinent le capitaine
Basseville entre dans la maison de sa maistresse sans que personne le
vit, et luy fist la reverence. En la baisant luy dict: Ma mie, si vous
ne me croyez aujourd'huy, vous ne me verrez jamais ceans. Alors elle
se prit  plorer.--Et pourquoy me dictes-vous ces parolles, voyant
l'amiti que je vous porte et que je vous ay toujours port?

Le capitaine luy dict alors qu'il avoit fait une certaine
entreprise.--Hlas! mon Dieu! quelle entreprise avez-vous faicte, mon
amy?--C'est que le verrier quy partit hier d'icy reviendra aujourd'huy,
faignant de vous apporter des verres. Et faut, si vous me portez
amiti, que vous faciez ce que je vay vous dire. Ne faictes faute,
aussy tost qu'il arrivera, de le faire entrer dans la grande salle,
puis aprs vous direz  vos servantes que vous voulez aller voir vostre
commre Mme Daussy, par compagnie avec vostre nice, qui vous attend
l bas  la porte. Alors vous descendrez et vous vous mettrez dans sa
raffle, et ne craingnez rien de luy, car il ne vous fera aucun tort, et
vous apportera droict  la maison de mon fermier des bois, l o vous
me trouvrez, et tiendrai l deux pices de grands chevaux pour aller
o nostre coeur desire.

Alors la jeune demoyselle luy promit de ce faire. Aussy le capitaine,
en la baisant, prit cong d'elle, en soupirant tous deux du regret
qu'ils avoient de se laisser l'un l'autre pour si peu de temps.

Tout aussy tost M. de Basseville s'en va bien rejouy, arrive 
l'hostellerie o estoit le verrier, quy, le voyant entrer, luy demanda:
H bien! Monsieur, quelles nouvelles apportez-vous de bon? Ferons-nous
quelque march nous deux?--Ouy, si vous voulez.--H bien! que me
donnerez-vous, Monsieur, si je vous mets aussy dessus vos affaires?--Je
vous donneray cent escus. Lesquels luy furent accordez vistement, et 
l'instant luy en fit toucher cinquante, et le reste au retour.

Alors le verrier, bien rejouy, charge sa raffle  son col, et s'en va
tout droict au logis de M. Guiot et descharge sa raffle dans la court.
La demoyselle, quy se tenoit sur ses gardes pour quand il arriveroit,
descendit les desgrez et le fit entrer dans la grande salle et lors
jette dix escus en luy disant: Mon amy, je te prie, sauve-moy mon
honneur! ne permect qu'il me soit faict tort! Ce que le verrier luy
promit, et qu'aucun tort ne luy seroit faict, et qu'il la conserveroit
le plus doucement possible. Tout aussy tost elle s'en va en sa chambre,
ouvre son cabinet, prend tous ses thresors, piereries, bagues et
joyaux, et emporta tout dans la raffle du verrier; puis elle monta en
sa haute chambre, et va trouver ses servantes et leur dict qu'elle
alloit voir sa commre Mme Daussy, quy se porte mal, avec sa niepce,
quy l'attendoit en bas. Aussy tost qu'elle fut descendue, elle entre
dans la salle o estoit le verrier et se couche dans sa raffle, si bien
que le monde pensoit que c'estoit des verres; mais le pauvre verrier
ne pouvoit presque aller dessous, tant sa raffle pesoit; neantmoings,
pour mieux jouer son personnage, il se mit  chanter, et fit tant qu'il
arriva au logis du capitaine Basseville, lesquels demenrent[111] une
grande joie, aussitost montrent  cheval et s'en allrent droict au
chasteau de M. de Basseville, qui s'appelle de Mesnil,  deux lieues
de Falaise, l o ils s'allrent retirer pour y faire leurs nopces et
festins.

     [Note 111: Du verbe _demener_, qui se prenoit alors comme ici
     dans le sens actif, on avoit fait le mot _demaine_, mouvement,
     agitation. Ce mot, qui s'emploie encore  Orlans, se trouve au
     premier vers du blason en acrostiche de la ville de Paris, par
     P. Grognet:

       Paisible demaine.....]

Or, laissons un peu cette affaire et retournons  parler de monsieur
Guyot, lequel, arrivant  sa maison, ne treuva que ses servantes,
et leur demanda o estoit Ysabeau, sa fille; les servantes luy
respondirent qu'elle estoit all voir madame Daussy, sa commre, quy
estoit malade. Voyant qu'il estoit tard, il leur commanda d'y aller et
luy dire qu'elle s'en revienne. La servante s'en va droict  la maison
de madame Daussy, la treuva en sa porte et luy dit: Dieu vous doint
le bon soir, Madame; je viens chercher mademoiselle Ysabeau. Elle luy
respond qu'elle ne l'avoit point veue et qu'elle n'estoit point veneue.
La servante, bien etonne, s'en retourne en la maison de son maistre,
et luy dict qu'elle n'y estoit point.

Alors il envoye par toutes les maisons de la ville l o elle avoit
coustume de frequenter, en quoy n'en entendirent aucune nouvelle; s'en
revient vers monsieur Guyot, leur maistre, et luy dict qu'elle ne la
trouvoit point et que personne ne l'a veu aujourd'huy.

Je vous demande en quel tat doit tre un pre  tel accident qui
arrive. Bref, voil monsieur Guyot quy se met  crier d'une voix si
pitoyable que tous les assistans en ploroient. Helas! mon Dieu! ma
fille Ysabeau est perdue! Et il s'evanouit  l'instant. On eut grand
peine  le remettre; les servantes, d'ailleurs, se mirent  crier:
Hlas! mes amis! mademoiselle Ysabeau est perdue! nous ne la saurions
treuver. Incontinent la maison fut pleine de monde, de ses voisins et
parens qui entrrent, faisans plusieurs signes de regrets, demandant:
Mon Dieu! y a-t-il longtemps que vous ne l'avez veue? Les servantes
repondirent: Depuis dix heures du matin. Voyant que Monsieur estoit
fort triste du regret de sa fille, ses parens ne savoient que dyre
ni de quel cost tirer. Neanmoings, monsieur Guillouard et monsieur
de Bordes, oncle de la fille, et plusieurs autres de ses parens,
se depescherent d'envoyer des hommes aprs elle pour chercher de
ses nouvelles; de quoy on partit au nombre de dix, tant  pied qu'
cheval, lesquels sejournrent environ huict journes. Voyant qu'ils
n'en apprenoient aucune nouvelle, ils s'en revinrent les uns aprs les
autres, disant qu'ils n'en avoient point ouy de nouvelles. Ses pauvres
parens, de plus en plus fort tristes, et principalement monsieur
Guyot, lequel se mit  faire une petite requeste  Dieu, le priant de
luy en donner des nouvelles.

Le soir arriva  la ville de Sainct-L un passant, lequel alla loger
 Saincte-Barbe, et, comme le bruict couroit en la ville et qu'on
ne parloit d'autre chose que de cette fille, le passant, entendant
compter cette affaire, aussy tost va dire qu'il savoit bien o elle
estoit, et qu'il l'avoit veue, et que plusieurs personnes de ce pays-l
ne savoient d'o elle etoit venue ni quand elle estoit arrive. Ces
parolles ouyes furent incontinent rapportes  monsieur Guyot et 
tous ses parens, lesquels vistement vinrent trouver ce passant, et luy
demandrent d'o il venoit. Il leur repondit qu'il venoit de Rouen.
Helas! mon Dieu! n'avez-vous pas ouy parler en ce pays-l d'une jeune
demoiselle de cette ville quy a est desbauche depuis dix jours en a?
Avez-vous ouy? dictes-le nous, et nous vous ferons un don de ce que
vous voudrez. Alors il leur dict qu'il venoit de quelque lieu l o il
en avoit ouy parler.

Presentement le menrent au logis de monsieur Guyot et le firent diner
avec eux, en devisant toujours de ceste affaire. Apres le disner faict,
ils luy donnrent dix escuz pour qu'il les menast l o elle estoit.
Incontinent le pauvre passant, bien rejouy, leur respondict qu'il les
meneroit tout droict o elle se treuvoit. Le lendemain monsieur Guyot,
monsieur Guillard, monsieur de Bordes, et plusieurs autres de ses
parens, montrent  cheval au nombre de treize, et le passant avec eux,
et chevauchrent tant qu'ils arrivrent  quatre lieues prs, et firent
ainsy seize lieues. Le lendemain  sept heures furent  la porte du
chasteau de Mesnil. Ils se trouvoient fort empeschs sur le moyen de
parvenir  luy parler, parce qu'ils n'estoient pas asseurez qu'elle
fut audict chasteau, et ils craignoient la fureur de M. Basseville,
d'autant que la fille perdue luy avoit est refuse pour femme, et
mesme qu'il y avoit longtemps qu'on ne l'avoit veu frequenter la maison
de M. Guyot, comme ils pensoient.

Et fortune voulut qu'ils se fussent levez encore plus matin qu'eux, car
ils venoient de l'eglise espouser sa fiance, et estoit le chasteau
tant plein de noblesse que c'estoit merveille  ouyr le bruict du monde
et la musique quy retentissoit dedans, du cost de M. de Basseville,
quy l'assistoient. Au mesme instant sortit du chasteau l'homme de
chambre de M. de Basseville, quy treuva ces seigneurs  la porte,
et leur demanda ce qu'ils demandoient. Ils luy respondirent qu'ils
vouloient parler  mademoiselle Ysabeau, qui estoit en ceste maison. Ce
qu'entendant, l'homme de chambre de la marie, en souspirant, respondit
ouy. Incontinent il monta en haut, o il les treuva qui parloient de
leurs amours. Incontinent, Monsieur luy demande ce qu'il luy vouloit
dire; et fut suivy ledict homme de chambre de plusieurs seigneurs quy
montrent avec luy pour entendre quy estoient ceux quy attendoient  la
porte du chasteau.

Alors il commena  dire: Monsieur, il y a nombre d'honnestes gens
 cheval quy demandent mademoiselle Ysabeau, et quy sont venus
expressement pour luy parler. Se sentant blesse de la faute qu'elle
avoit faicte, alors la demoiselle, entendant ces parolles, se jetta 
l'instant au col de son poux, luy disant: Helas! mon Dieu! mon amy,
que feray-je? C'est M. Guyot, mon pre, quy me vient chercher.--A la
bonne heure, il sera le trs bien venu avec toute sa compagnie: il vous
trouvera en un bon ordre et bonne compagnie. Sur ce, promptement fit
aller ouvrir la porte du chasteau, et allrent les recevoir tous deux
ensemble, baiser les mains de M. Guyot et  toute sa compagnie; ce quy
se fit tant d'une part que d'une autre avec grande rejouissance de M.
Guyot d'avoir retreuv sa fille en si belle assistance de noblesse
et trs belle alliance. Incontinent et  l'heure sortit mademoiselle
Ysabeau de sa chambre et s'alla jeter  genoux devant son pre, luy
demandant mercy de la faute qu'elle avoit commise.

Mais le pardon fut ais  obtenir d'un pre quy ne demandoit que
l'avancement de sa fille, et surtout la voyant en telle pompe et si
bien accompagne, chose quy ne luy estoit pas trop commune.

Ainsy la tristesse et la fascherie se convertirent en joye et en
allegresse pour chacun. De cette faon fut marie et de cette faon fut
assiste la fille de monsieur Guyot.




_L'Ordre du Combat de deux gentilz hommes faict en la ville de
Moulins, accord par le Roy nostre sire[112]._

     [Note 112: Ce duel eut lieu en 1537, le 14 janvier. (Vulson de
     la Colombire, _le Vray thtre d'honneur et de chevalerie_, t.
     2, p. 409.) Il eut alors un long retentissement, parceque c'est
     un des derniers qui furent faits par ordonnance du roi. (Allier
     et Batissier, _Bourbonnois ancien et moderne_, t. 2, p. 46.)
     Brantme en a parl dans son _Discours sur les duels_.]


  Franois fera fermement florir France.
  Raison regnant riche roy regnera,
  Aymant accordz acquerra alliance,
  Nostre noble noblesse nourrira,
  Ostant oultrages, oppressions, offence,
  Incessamment juste justice ira
  Si seront seuls soustenus sans souffrance.

       *       *       *       *       *

Le camp a barrires dedans la court du chastel.

Les deux combattans l'on nomme le seigneur de Sarzay[113], et
l'autre, Franois de Sainct-Julian, seigneur de Denyres[114].

Ledit Sarzay, assaillant; ledict de Denyres, deffendant.

Le seigneur de Dillebon[115], prevost de Paris, parrain dudit Sarzay.

Le capitaine Bonneval, parrain dudit Denyres.

     [Note 113: Hlyon de Barbanois II, seigneur de Sarzay. Il toit
     d'une famille originaire de la Marche, qui, ds le XIIe sicle,
     toit venue habiter, dans le Berry, la terre de Sarzay, dont
     elle avoit pris le nom. (La Thaumassire, _Hist. du Berry_, p.
     602.)]

     [Note 114: La Colombire l'appelle de Veniers, et c'est, en
     effet, son vritable nom.]

     [Note 115: Le seigneur de Villeban ou de Villebon.]

_Maistres du camp_: Monseigneur le connestable[116]; Monseigneur Loys
de Nevers; Monseigneur le conte de Sainct-Pol[117]; Monseigneur le
marechal d'Anebault. Chacun d'eulx une halebarde et vestus de mesme
parure, assavoir: d'une saye de velours figur avec parement et
pourmailleure en plates bordures de fil d'or auxditz connestable et
de Nevers, et de fil d'argent aux deux autres. Deux eschauffaults:
l'ung pour le roy et les princes, et l'aultre pour les quatre herauls
d'armes.

     [Note 116: Anne de Montmorency, qui venoit d'tre fait
     conntable.]

     [Note 117: Le comte de Saint-Pol, duc d'Estouteville.]

       *       *       *       *       *

Le matin, aprs soleil lev, entra ledit Sarzay en la cour, passant par
le camp, allant  la chambre de la retraicte, conduit et accompagn des
tabourins et phiffres du roy et son parrain, avec grosse compaignie
de gentilz hommes, ses parens et amys, et bon ordre, car  la dicte
heure convenoit se comparoir, et devans soleil couchans rendre son
ennemy vaincu. Tantost aprs arrive Denyres, en semblable ordre comme
dessus, avec son parrain;  l'eschauffault des quatre herauls estoient
aux deux coings fichez en deux tableaux les armes des deux combattans;
tost aprs sonnent trompettes et clerons par les quatre herauls par
trois fois, et lors est publi l'arrest du roy par luy donn en son
conseil priv, par lequel le seigneur de Chasteauroux[118], demandeur
en cas d'honneur, est declar et descharg par le roy du faict contre
luy mys en avant, qu'est de la fuyte au roy de la bataille de
Pavie[119] et la querelle demourant  desmesler entre ledict Sarzay
et de Denyres, jusques au combat en quoy le roy, par ledit arrest,
proposoit les recevoir. Aprs vint ledit assaillant, accompaign de
tabourins, phiffres, herauls, et la compaignie devant dicte, arme
de hallecret[120], tassettes[121] et cotte de mailles[122], la teste
descouverte, sans baston nul, faire la monstre  l'entour de la lisire
du camp par le dehors, sans entrer dedans, puis s'en retourne  sa
retraicte. Tantost aprs, autant en faict le deffendeur, et par aprez,
eulz retirez, publie l'edict de par le roy monseigneur le connestable
et mareschauls de France,  tous les assistans pendant le combat, ne
mouvoir, ne faire signes de pieds ne de mains, ne parler, ne tousser,
moucher et cracher, sur peine d'avoir le poing coupp. Aprs revient
l'assaillant, accompaign comme dessus, cabasset[123] en teste, que de
rechief fait monstre, comme dessus, et puis entre dedans le camp en un
carr, o il se assiet dedans une chaire sans baston; aprs vient le
deffendeur, en pareil ordre, et se assiet dedans le camp,  l'autre
carr opposite. Euls l estans, est parlement au roy de la manire
des armes par lesditz quatres maistres du camp, et deux parrains est
trouv, et dict que le deffendeur doit choisir. Le dit deffendeur dit
qu'il veult combattre avec deux espes nues  chacune main nue pour
le premier combat; et, pour le second, une espe  une main et ung
poignard  l'autre. Les deux espes sont parties  l'assaillant et
mises au poing, _idem_ au deffendeur. Cela faict, est publi un autre
edict par les hrauls, de par le roy, et comme dessus, de la permission
du combat, signifiant que les dictes armes du vaincu seroient traines
et villanes, et celles du vainqueur exaltes, et le dit vaincu, mort
ou vif, pugny  la discretion du roy. Le prevost de Paris, parrain
dessus nomm, prent l'assaillant  cost, le meine tournoiant 
l'assaut; _idem_ en fait le dit deffendeur, et cependant crioyt ung
herault par trois fois: Laissez-les aller, les vaillans combatans!
Et tant les laissent aller, et commencent  ruer grands coups; fust
bless le deffendeur au pied gauche, jusques  grant effusion de sang,
un grand coup qui vint cheoir de dessus la teste sur la cuisse et
sur le pied vers le tallon[124]. Le roy, voyant ce, leur cria qu'ils
cessassent, et jetta ung baston qu'il tenoit du camp[125]. A tant se
rapprochrent les quatres maistres du camp et les deux parrains, qui
les departirent et les retirrent en leurs premiers lieux. Aprs le
roy declara qu'il n'y a vaincu ne vainqueur, et les repute gens de
bien tous deux et gentilz hommes; dit qu'il se contente d'euls et leur
deffend ne plus eulx molester. Et  tant sont tous deux mis hors du
camp l'ung quant et l'autre, signifiant egalit; pendant le combat les
archiers estoient  l'entour du camp par le dehors faisant lisire.
Depuis ordonna le roy  monseigneur le connestable mander le dit Sarzay
 son lever le lendemain au matin, et vouloit qu'il luy fust baill
cinq cens escus et autant au dict Denyres[126], et pour ce que les
aucuns disputoient du combat, disant que le dit Denyres estoit vaincu,
et que sur ce dresseroient querelles, le roy le lendemain fist crier et
deffendre  son de trompe, sur grosses peines, de ne blasmer du dict
combat l'ung non plus que l'autre[127].

     [Note 118: Messire Jean de La Tour, seigneur de Chteauroux.]

     [Note 119: L'occasion de leur combat, dit La Colombire, fut
     que Sarzay, parlant du sieur de La Tour, avoit dit qu'il s'en
     estoit fuy de la bataille de Pavie; sur quoy, La Tour l'a fait
     appeler devant le roy, et luy demande s'il a tenu ce discours.
     Il rpond que ouy, et qu'il l'avoit ouy dire  Gaucourt. Il
     semble donc que c'estoit  La Tour  s'en esclaircir avec
     Gaucourt; neantmoins, Gaucourt appel, ce fut Sarzay qui luy
     demanda s'il n'estoit pas vray qu'il luy avoit dit que La Tour
     s'en estoit fui de la bataille. A quoy La Tour respondit sans
     l'advouer ni desadvouer: Vous avez dit vous-mesme que vous le
     teniez de Veniers.--Il est vray, repartit Sarzay; Veniers
     me l'a dit. Alors Gaucourt, ayant remonstr que, puisque
     Sarzay advouoit le tenir de Veniers, il n'estoit plus tenu de
     respondre, fut renvoy, et Veniers incontinent appel, qui donna
     un dementy  Sarzay.

     Pour en connoistre la verit et savoir entre eux qui estoit
     le faux accusateur, le roy ordonna que Veniers et Sarzay
     combattroient en champ clos; et ce qui obligea ce brave et
     vaillant prince  leur donner si facilement le combat, fut
     qu'aucun de ces trois accusateurs ne s'estoient trouvs  la
     bataille de Pavie, mais estoient demeurez  leurs maisons
     bien  leur aise et bien esloignez des coups. Pourtant ils
     s'mancipoient de blasmer ceux qui s'y estoient trouvs,
     quoiqu'ils ne pussent pas bien juger de ceux qui avoient fuy ou
     combattu.]

     [Note 120: Corselet lger fait de mailles.]

     [Note 121: Les _tassettes_ toient le rebord de l'armure,
     rabattus sur les cuissards. Plus tard on appela ainsi les
     basques du pourpoint.]

     [Note 122: Veniers, est-il dit dans _le Vray thtre
     d'honneur_, porta les armes dont on estoit demeur d'accord, 
     savoir: un corcelet  longues tassettes, avec les manches de
     mailles et des gantelets, le morion en teste, une espe bien
     trenchante  la main droite, et une autre plus courte  la
     gauche.]

     [Note 123: Sorte de casque ou de _heaume_.]

     [Note 124: C'est Veniers qui reut ce coup. On ne put tancher
     la plaie, et il en mourut.]

     [Note 125: Ils s'abordrent trs courageusement, dit Vulson
     de La Colombire, et combattirent avec leurs deux espes; mais
     avec si peu d'adresse, comme gens qui n'estoient pas fort usitez
      se servir de telles armes; ce qui les obligea enfin  les
     quitter pour se prendre au corps, et alors, Veniers ayant dj
     le poignard au poing, et Sarzay aussi tirant le sien, le roy, ne
     voulant qu'ils passassent plus avant, jeta son baston entre les
     deux combattans, et tout incontinent ils furent separez par les
     gardes du camp.]

     [Note 126: Ils furent menez devant le roy, qui les mit
     d'accord, remettant en son honneur le sieur de La Tour, Sa
     Majest affirmant devant tous les courtisans qu'il l'avoit
     vu le jour de la bataille faire son devoir prs de lui. (La
     Colombire, _id._)]

     [Note 127: Ce combat, selon La Colombire, se voyoit encore,
     au XVIIe sicle, reprsent dans une galerie de l'htel de
     Montmorency.]




_La Responce des Servantes aux langues calomnieuses qui ont froll
sur l'ance du panier ce caresme; avec l'Advertissement des Servantes
bien maries et mal pourveues  celles qui sont  marier, et prendre
bien garde  eux avant que de leur mettre en mesnage._

_A Paris._

M.D.C.XXXVI. In-8.


Dame Lubine, estant revenue de pasmoison, commence  eslancer un soupir
qui provenoit de son debile estomach; avec un visage pasle et decolor,
elle se force de recognoistre cette assemble et de leur dire: Mes trs
chres soeurs et bien aymes, qui est la cause que l'on nous a tant
couches sur le tapis, n'est-ce point quelque chetif vendeur de gazette
qui auroit prins l'asseurance et qui se seroit mancip de mettre le
pied dans nos fameuses assembles, et de vouloir faire des trophes du
gouvernement de nos assembles?

Elle n'eut pas plustost achev sa harangue, qu'une petite camuze de la
rue Aubry-Boucher, s'effora des premires  dire: La patience surmonte
toute chose. Je cognois bien le personnage; pour mon particulier, je
ne m'en soucie gures, car nos matresses ne sont pas si depourveues
de jugement de croire tout ce qui se publie contre nous, car le
papier est aussi doux qu'une fille de seize  dix-sept ans. Tous ces
discours ne me soucient pas tant que je me soucie que le jour de la
chaire Saint-Pierre je perdy vingt et deux quarts d'escu  la blanque:
j'allois pour acheter du linge et pour me faire une hongreline[128]; je
ne reportay qu'une boete peinte qui vaut bien cinq ou six sols.

     [Note 128: C'toit une camisole  longues basques, comme celle
     que portent les Hongroises.]

Une autre de la rue de la Cossonnerie dit: Il ne faut pas aller si
loin pour perdre son argent. Samedy dernier je passay sur le pont de
bois[129]: un petit fripon disoit avoir trouv une bague d'or avec un
mancheron[130], o il y avoit une blouque de cuivre dor. Je croyois
avoir pris la mre au nid; le tout me couste neuf quars d'escu et demy,
et je refuze douze sols du mancheron et deux carolus de la bague:
n'est-ce pas une bonne journe.

     [Note 129: Sans doute le Pont-Rouge ou Pont-Barbier, qui se
     trouvoit en face de la rue de Beaune. En 1636, il n'toit tabli
     que depuis quatre ans. Sa frle charpente ne rsista pas plus
     d'un demi-sicle. Aprs avoir t souvent branl, et mme 
     demi dtruit, il fut emport par la dbcle de 1684. V. _Lettres
     de Svign_, 1er mars 1684.]

     [Note 130: Sans doute un petit manchon s'attachant par une
     boucle  la ceinture.]

Sur ce propos, vint Marion Souffl, qui demeure en la rue des
Graviliers: J'ay est dix-huit mois  ferrer la mule; mes gaiges et
tous mes profits montoient  trente-sept escus. J'ay achet un demy
ceing qui me coustoit trente et un escus, et demy douzaine de chemizes;
vendredy, allant au cimetire Saint-Jean, l'on a coup mon demy ceing,
et deux pices de cinquante-deux sols, qui faut que je rende  ma
maistresse.

Aprs il vint Alizon Gros-Pet: Je voudrois que l'inventeur de cela fust
en Tartarie, o les chiens pissent le poix. Depuis le commencement
de caresme, je perds plus de six escus, car ma maistresse va tous
les jours  la halle, et moy aprs elle avec un grand panier; je ne
gaigne pas pour faire mettre des bouts  mes souliers depuis que je ne
gouverne plus l'ance du panier.

Il y survint Janneton Boursoufle, qui demeure  la porte Baudets:
Que le grand diable emporte la reformation et ceux qui en ont amen
l'usage! car il faut que je fasse un autre mestier pour gaigner de
l'argent, puisque je ne puis plus ferrer la mule; il faut que je rende
conte jusques  une botte d'alumettes.

Aprs, il vint Nicolle Bec-Gel: Mais d'o est ce malencontreux qui a
fait mettre nostre pauvre compagnie sur le tapis? et que devant hier
ce pauvre miserable faisant ses necessitez  la porte d'un escorcheur
de chiens, une grosse carongne de mal coiffe de servante luy fit un
casque d'un pot plain de merde; voyl la cause de nostre sinistre
affliction.

Aprs, Nicolle Soupe-Tard dit: Falloit-il pour une apprentie servante
nous mettre tous sur le tapis et servir de rise  tout le monde?
Depuis le premier sicle, l'on n'a jamais ouy tant bruire de crier
par les rues: tantost en voyl une qui n'est que trois semaines 
une maison; tantost l'autre est trop salle; tantost l'autre est trop
friande; et tantost l'autre est larronnesse ou est trop gourmande, elle
avalle une andouille tout  la fois; ou l'autre est trop amoureuse,
ou l'autre ne fait que riotter[131] avec les garons et ne fait que
amuzer les serviteurs, ou est trop glorieuse ou trop delicate pour
estre servante, ou est trop rude aux enfants, ou est trop paresseuse,
ou il faut que l'on aille vilotter, tantost voir ma soeur ou ma
cousine. Ont-ils est six mois en une maison, ils font comparaison
avec le maistre et ne tiennent plus conte de rien faire. Si c'est la
fille de quelque meschant savetier, elle a un demy ceing de quarante ou
cinquante francs sur ses costez; la voyez-vous cheminer par les rues!
Voyl madame qui fait piaffe[132], et elle marie  quelque porteur
d'eau. Est-elle dix-huit mois en mesnage, a-elle eu un enfant, voil ma
pauvrette et glorieuse de servante  la merde jusques aux oreilles.

     [Note 131: Quereller, disputer. Je croirois plutt qu'il faut
     lire _rioller_, c'est--dire se mettre en joie. Les ouvriers
     disent encore _tre en riolle_ dans le mme sens.]

     [Note 132: Par ce mot on entendoit l'ostentation dans les habits:

       Le peu qu'ils ont est pour la bonne chre;
       Vaine piaffe emporte le meilleur,
       Et le fripier fait tort aux rtisseurs.
                           (Du Cerceau, _les Bottes de foin_, conte.)]

Si c'est la fille de quelque crocheteur qui serve  quelque bonne
maison, et que de petite marmitonne elle parvienne  estre fille de
chambre, elle se fardera aussi bien que sa maistresse, et elle se fera
croire qu'elle sera la fille de quelque bon marchant; toutefois elles
ont raison, car leur pre sera marchant de paille, de cotterests ou de
fagots; il se trouvera quelque valet de chambre qui aura bonne mine,
et rien plus, croira que ma glorieuse aye force pistoles, et n'aura
que le cul et trois ou quatre paires de meschans habits, la prendra en
mariage. Ont-ils est un an et demy, ont-ils grug leur fait, il n'y a
plus personne au logis, il faut vendre tout pice  pice, et puis mon
cadet se met au regiment des Gardes, et ma glorieuse, toute crotte,
salle, puante de pauvret, sera bien heureuse de trouver quelque maison
de procureur pour estre servante de cuisine.

Si c'est la fille de quelque fruicterie, et que pour l'honneur de Dieu
l'on la prenne en quelque bonne maison pour nettoyer les souliers,
ou bien laver la vaisselle, et qu'elle parvienne  estre servante de
cuisine, a-elle est deux ou trois ans  cet exercice, elle deviendra
glorieuse, sans faire semblant de cognoistre ses parens, voire sa
propre mre, qui demandera un pauvre morceau de pain  la porte du
logis, et elle s'amusera  se faire brave aux despens de l'ance du
panier; aprs, aura-elle ferr la mule, il faut faire l'amour et
attraper le cocher ou le cuisinier du logis; sont-ils mariez, ils
auront soixante ou quatre-vingts escus, il faut faire bonne chre
et ne rien faire tant que l'argent dure; au bout de quatre ou cinq
mois, ils ont un petit Populo, car ils ont commenc de bonne heure 
faire cet enfant; l'argent est-il mang, il faut commencer  vendre la
chaisne des ciseaux[133], et aprs les chaisnes du demy ceing; tout
est-il fripp, il faut vendre le corps, il n'y a plus que le fagot
qui demeure par aprs; tout cela est-il fricass, s'il y a quatre ou
cinq bagues d'or, il les fault aller vendre chez l'orphvre l'une
aprs l'autre, et aprs il en ira acheter  dix-huit deniers ou  deux
carolus la pice soubs les charniers Sainct-Innocent; cela fait, faut
vendre la meilleure des cottes; tout est-il mang, on ne dit plus: ma
fille, ny mon petit coeur, ny m'amour, ny ma mignonne; Martin-Baston
est employ et marche plus souvent que tous les jours.[134] Et puis les
maudissons vont leur train l'un  l'autre tous les jours  la maison:
Et va, carongne!--Tu en as menty, fils de putain! tu as tout mang mon
bien!--Vous avez menty, vesse! vous avez tousjours dormy jusques 
dix ou unze heures; mais, par la serpe-bleu, je vous romperay le col,
double chienne. Et le mary s'en va  la guerre, et ma pauvre diablesse
reduite  la porte d'une eglise, avec trois ou quatre enfans: voyl une
de ces pauvres glorieuses.

     [Note 133: Toute servante un peu huppe s'attachoit ses ciseaux
     sur le ct avec une chanette d'argent. De plus pauvres, comme
     Marinette, se contentoient de la chane de laiton que leur
     donnoit Gros-Rn.]

     [Note 134: V., sur cette parure des servantes, notre tome 1er,
     p. 317-318. C'toit, dit Cotgrave, une sorte de ceinture dont
     tout le devant toit d'or ou d'argent et dont l'autre partie
     toit de soie. On l'enjolivoit encore, comme on le voit ici,
     de chanes et de brimborions. C'toient les premires choses
     vendues dans les temps de dtresse.]

Si c'est la fille de quelque vendeuse de lunettes, et qu'elle demeure
chez quelque bon marchant, elle a bien moyen de ferrer la mule, car
sa maistresse est tousjours au contoir; elle sera six mois  faire
la bonne menagre, aprs elle se frotte au pillier, c'est encore pis
que les filles de chambre et de cuisine; elles s'amuseront  faire
comparaison au maistre du logis, ou bien au fils du logis, ou 
quelques garons de la boutique, et la maistresse, voyant tout cela,
luy donne son sac et ses quilles. Et ma pauvre fretileuse sera deux ou
trois mois sans trouver condition; elle mangera tout son fait jusques
 ses habits. Il faut aller aux recommandaresses[135] pour trouver
condition, quelquefois trois semaines sans rien trouver, et ce passer
 manger pour un sol de pain et boire de l'eau tout le saoul: voil ma
petite trotteuse bien esbahie. Quelquefois elles seront bienheureuses
de demeurer chez quelque cordonnier ou savetier. Ont-elles pass
l'hiver de la faon, ont-elles deux ou trois escus, il faut avoir
une cotte et quelque meschante hongreline  la fripperie, et de l
chercher quelque meilleure condition. Sont-elles r'adresses  quelque
bonne maison, ils ne se souviennent plus du mauvais temps; elles sont
plus glorieuses que jamais, et ferrer la mule comme il faut et amplir
leur bource; aprs il viendra quelque compagnon cordonnier, tailleur,
serrurier, ou savetier, ou marechal, pour luy faire l'amour; vous luy
verrez faire la roue comme un paon, sur l'ombre qu'elle aura soixante
ou quatre-vingts escus; neantmoins l'amour luy commande de se marier;
elle est si transporte qu'elle ne se soucie des moyens ny du travail,
pourveu qu'elle aye un beau polly, et qui luy mange bientost son faict.
Voyl marie, il faut porter le mouchoir de col, les cheveux aux
boufons[136]; il est question d'aller promener  Vanve,  Vautgirard,
 Gentilly,  Belleville-sur-Sablon[137]. A-elle un petit enfant,
l'a-elle nourri quatre ou cinq mois, ont-ils tout grug, il faut que le
pauvre mary s'en retourne travailler chez les maistres, et ma petite
muguette envoye son enfant nourrir au village, et elle est contraincte
d'aller estre nourrice chez madame. Voyl un trs bon menage. Prenez-y
bien garde, mes petites glorieuses.

     [Note 135: V., sur ce mot, notre tome 2, p. 237-238.]

     [Note 136: C'est--dire  coques bouffantes.]

     [Note 137: Ce sont toujours les mmes parties fines o s'en va
     la servante, donnant le bras  quelque soudard, comme on le voit
     dans _l'Apologie des chambrires qui ont perdu leur mariage  la
     blanque_:

       Pour danser pavane et vert gay,
       Le mois de may, au vert boscage,
       Escoutant le pinson ramage
       Et cueillant le gentil muguet.]




_Nouveau Reglement general sur toutes sortes de marchandises et
manufactures qui sont utiles et necessaires dans ce royaume,
represent au roy pour le grand bien et profit des villes et autres
lieux de la France; par M. le M. de la Gomberdire._

_A Paris, chez Michel Blageart, ru de la Calandre,  la Fleur de
lys._

M.DC.XXXIV. In-8.


SIRE,

Dieu a tellement et abondamment vers ses sainctes benedictions
sur vostre royaume, qu'il semble qu'il l'aye design pour avoir de
l'authorit et du commandement sur tous les autres de l'univers,
l'ayant si bien constitu et pourveu de tout ce qui est utile et
necessaire pour la vie et l'entretien de vos peuples, et en telle
abondance, que l'on peut veritablement dire que c'est la seule
monarchie qui se peut passer de tous ses voisins, et pas uns ne se
peuvent passer d'elle.

Par exemple, Sire, il est trs necessaire de considerer le peu de
commoditez que tous vos sujets en general reoivent des estrangers, et
encore de se peu de chose ils peuvent leur en passer.

D'autre part, les grands moyens que nous avons en France de tirer des
nations estrangres leur or et leur argent (et non pas eux le nostre,
comme ils font tous les jours) par les ventes de nos bleds[138],
vins, sels, pastels[139], toilles, draps[140], et d'un nombre infiny
de diverses marchandises et manufactures, desquelles vostre royaume
peut facilement (et sans s'incommoder en aucune faon que se soit)
les secourir, et desquelles marchandises et manufactures ils sont en
necessit.

     [Note 138: Alors la France produisoit assez de bl pour en
     pouvoir exporter  l'tranger. On en a la preuve non seulement
     par ce passage, mais par plusieurs autres crits du temps. Palma
     Cayet, dans sa _Chronologie septennaire_ (1602, dit. Michaud
     et Poujoulat, p. 208), nous montre la France abondant en bls,
     vins, huiles, fruits, lgumes, gudes ou pastels, outre les
     grandes et foisonneuses nourritures de btail et haras. Isaac
     de Laffemas, dans son _Histoire du commerce de France_, est plus
     explicite: Il me semble, quant  moy, dit-il, que nous avons
     icy quantit de fer, de papier, de pastel, de bleds et de vins
     pour envoyer aux pays estranges, et que cela nous peut apporter
     un grand revenu. (_Archives curieuses_, 1re srie, tome 14,
     page 429.)]

     [Note 139: La culture du _pastel_ toit une immense richesse
     pour les environs de Toulouse, et surtout pour le pays de
     Lauraguais. On exportoit chaque anne deux cent mille balles
     de ces _coques_ par le seul port de Bordeaux. Les trangers
     en prouvoient un si pressant besoin, que, pendant les guerres
     que nous avions  soutenir, il toit constamment convenu que ce
     commerce seroit libre et protg, et que les vaisseaux trangers
     arriveroient dsarms dans nos ports pour y venir chercher ce
     produit. Les plus beaux tablissements de Toulouse ont t
     fonds par des fabricants de pastel.

     Lorsqu'il fallut assurer la ranon de Franois Ier, prisonnier
     en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Beruni, fabricant
     de coques, donnt sa caution. (Chapsal, _Chimie applique
      l'agriculture_, t. 2, p. 352.)--Le pays de la richesse
     par excellence, le pays de _Cocagne_, n'toit autre que
     le Lauraguais, l'opulente contre des _coques_ de pastel.
     (Crapelet, _Dictons du moyen ge_, 1re dit., p. 47.) Quand on
     vouloit montrer qu'un homme toit riche et cossu, on disoit
     qu'il toit bien _gud_, c'est--dire semblable  quelque
     marchand de _gude_ ou pastel. Peu  peu l'_indigo_ finit par
     dtrner ce riche produit. (Savary, _Dict. du commerce_, aux
     mots _Cocaigne_, _Pastel_.)]

     [Note 140: Malheureusement, l'exportation des draps toit
     interdite. Il ne nous est permis, dit Montchrestien, de porter
     en Angleterre aucune draperie,  peine de confiscation; au
     contraire, les Anglois, en pleine libert, apportent en France
     toutes telles draperies qu'il leur plaist, voire en si grande
     quantit, que nos ouvriers sont maintenant contraints pour la
     plupart de prendre un autre mestier, et bien souvent de mendier
     leur pain. (_Traict de l'conomie politique_, s. d., in-4, 2e
     partie, p. 92.)]

Neantmoins, depuis quelques annes la grande negligence des Franois
a fait desbaucher les ouvriers, desquels les estrangers se servent
maintenant, comme de la drapperie de laines, toilles, gros cuirs,
cordages[141], bonnetteries et autres diverses manufactures, qu'
present ils nous apportent en telle quantit, qu'ils enlvent la
plus grande partie de l'or et argent de vos subjects, et icelles
marchandises et manufactures se faisoient par cy-devant en vostre
royaume, ce qui maintenoit vos peuples argenteux, faisoit vivre et
employer les pauvres, si bien qu' present il s'en voit une si grande
abondance de toutes parts[142].

     [Note 141: Sous Louis XIV, nous manquions tellement d'ouvriers
     cordiers, dans nos ports, que Colbert fut oblig d'en faire
     venir, ainsi que des tisserands, de Hambourg, Dantzig et Riga.
     (Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, t. 2, p.
     235.)]

     [Note 142: V., dans l'avant-dernire note, ce que dit
     Montchrestien de cette misre des ouvriers sans travail.]

Nous avons les moyens plus faciles que toutes les nations du monde pour
manufacturer toutes sortes d'estoffes et marchandises qu'elles nous
sauroient fournir, et de les rduire  meilleure condition, d'autant
que nous pouvons prendre tout ce qui est necessaire pour cet effet sur
nous, sans les requerir d'aucunes choses, ce qu'elles n peuvent faire.

L'Italie nous envoy et apporte une infinit de diverses sortes
de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent[143], sarges de
Florence[144], et de Rome et autres marchandises, de toutes lesquelles
les Franois se peuvent trs facilement passer.

     [Note 143-144: Ds le rgne de Henri II, des fabriques de
     draps d'or et de soie avoient t tablies  Lyon. (_Anc. lois
     fran._, t. 13, p. 374.)--Mais sous Henri IV,  Paris mme,
     cette industrie avoit pris une bien plus grande extension:
     L'establissement de filer l'or, faon de Milan, qui se void
     introduit en la perfection et en grande quantit dans l'htel
     de la Maque, soubz le sieur Tirato, Milanois, qui faict
     espargner et fournir dans le royaume plus de douze cent mille
     escus par an, qui se transportoient pour avoir dudit fil d'or
     de Milan, pour ce qu'il est plus beau et  meilleur march
     que celui qui se faisoit en France, en ce qu'on y employ la
     moiti moins d'or. (_Recueil prsent au roy de ce qui se
     passe en l'assemble du commerce, au Palais,  Paris_, faict
     par Laffemas, _contrleur gnral dudit commerce_, Paris, 1604,
     in-8,  6.) Palma Cayet (_Chronol. septennaire_, 1603, dit.
     Michaud, p. 253) parle aussi des sieurs Dubourg pre et fils,
     tablis comme Tirato, et pour la mme industrie, dans la Maque.
     Cette immense manufacture toit rue de la Tixeranderie (voy.
     notre _Paris dmoli_, 2e dit., p. 333), et c'est sans doute
     avec intention qu'on avoit tabli dans ce quartier de la misre
     une industrie capable, dit Laffemas le fils, de faire vivre un
     nombre infini de pauvres. (_Hist. du commerce_, loc. cit., p.
     420.)--_La serge de Florence_ toit une sorte d'toffe de soie
     paisse dont on faisoit de grands manteaux et des mantelets.
     Elle toit fort employe sous Henri III. V. L'Estoille, _Journ.
     de Henri III_, 24 juin 1584.]

Dans Paris[145], Tours, Lyon, Montpellier[146], et autres villes de
ce royaume, se trouvent d'aussi bons et meilleurs ouvriers qu'il s'en
puisse rencontrer pour faire des velours, satins, taffetas et autres
marchandises de soye, autant belles et bonnes qu'il s'en puisse faire
dans l'Europe.

     [Note 145: On y fabriquoit, ds 1603, toute espce d'toffes
     de soie, mais surtout des satins, faon de Gnes. (Laffemas,
     _Lettres et exemples de la feue royne mre_, Archiv. cur., 1re
     srie, t. 9, p. 131.) Quant aux villes de Tours et de Lyon, on
     sait de reste que la fabrication des soieries y toit, ds lors,
     trs florissante.]

     [Note 146: C'est vers 1592 qu'on avoit commenc d'y fabriquer
     des velours, satins, taffetas, et autres marchandises de soie.
     (Laffemas, _Rglement gnral pour dresser des manufactures en
     ce royaume_, etc., Paris, 1597, in-8, fol. 25.)]

L'Allemagne nous fait amener des buffles[147], chamois, fustaines[148],
bouccasins[149] et grand nombre de quincaillerie et autres diverses
denres.

     [Note 147: On faisoit avec le buffle tann d'excellents
     justaucorps de guerre. On connot la chanson de Bussy:

       Buffle  manches de velours noir
       Portoit le grand comte de More.]

     [Note 148: Les meilleures se faisoient, en effet, en France.
     Et, quant aux futaines et autres manufactures de cotton, dit
     Laffemas le fils (_loc. cit._), nous ne devons point permettre
     que les estrangers nous en fournissent. Montchrestien dit d'une
     faon plus ferme encore: Toutes les futaines et camelots se
     doivent fabriquer en ce royaume, o l'industrie en est fabrique
     aussi bien et mieux qu'ailleurs, o la commodit est pareille
     et possible plus grande... On parle parmy nous de futaines
     d'Angleterre et de camelots de l'Isle; mais on nous impose le
     plus souvent par l'estranget, car toutes ou la plupart de ces
     estoffes sont de la faon de France, et n'en sont pas pires.
     (_Traict de l'oeconomie polit._, in-4, 1re partie, p. 102-103.)]

     [Note 149: C'toit une espce de camelot, ordinairement noir,
     qu'on employoit comme doublure des manteaux de soie. Cette
     toffe toit dj connue au moyen ge. (Fr. Michel, _Recherches
     sur le commerce..... des toffes de soie_, in-4, t. 2, p. 47.)]

Nous avons dans Poictiers nombre d'ouvriers qui accommodent les peaux
de boeufs, vaches, chvres, moutons et autres en faon de buffles[150]
et chamois[151], qui sont tous bons et de meilleur service que ceux qui
nous viennent d'Allemagne et autres lieux[152].

     [Note 150: Un homme de Nerac, crit Laffemas le fils, a endurcy
     les buffles et chamois a l'espreuve de la pique et de l'espe.
     (_Hist. du commerce_, p. 419.)]

     [Note 151: Ce n'est pas seulement  Poitiers, mais aussi 
     Niort, qu'on faisoit d'excellents chamois. V. Savary, _Dict. du
     commerce_,  ce mot.]

     [Note 152: Laffemas le fils se plaint fort de ce que les cuirs
     de France ont est altrez de leur bont. Montchrestien s'en
     montre plus satisfait: J'oubliois  parler de la tannerie,
     dit-il, art aussi necessaire que commun, lequel, pour le
     grand profit qu'il apporte, ne seroit point demeur entier,
     comme il a fait jusqu' present, en la main des Franois, si
     ceux qui l'exercent n'en avoient retenu, principalement dans
     les principales villes, la proprit libre et franche par le
     moyen de leurs exactes visitations sur les apprests des cuirs
     estrangers. (_Loc. cit._, p. 107.)]

D'autre part, le Limosin et le pays de Forest sont plus que suffisants
 fournir vostre royaume de toutes sortes de quincaillerie aussi
belles, bonnes et bien faictes que l'on nous sauroit apporter. Les
Espagnols (meilleurs mesnagers que nous), pour trouver le bon march,
se viennent fournir de quincaillerie en ces deux provinces, pour porter
aux Indes et autres lieux[153].

     [Note 153: Les Espagnols emportaient des cargaisons de cette
     quincaillerie du Forez, dont le bon march fut toujours
     proverbial, pour faire des changes avec les ngres du Sngal
     et des ctes d'Afrique.]

La Flandre, avec grand profit qu'elle gaigne sur nous par la vente
de ses tapisseries, peintures, toilles, ouvrages et passements, dans
lesquels il se fait une excessive despence ( quoy Vostre Majest
a sagement et prudemment pourveu[154]), camelots, sarges, maroquins
et autres marchandises, toutes lesquelles nous doivent estre comme
indifferents.

     [Note 154: Les marchands de Flandre faisoient avec nous
     de si gros profits que Henri IV avoit defendu, sous peines
     corporelles, toutes relations commerciales avec eux. (Palma
     Cayet, 1604, _loc. cit._, p. 285-287.) Il parot que Louis XIII
     avoit maintenu cette prohibition rigoureuse. C'est surtout
      l'occasion de l'tablissement  Paris de la fabrique de
     tapisserie des sieurs Laplanche et Comans que Henri IV prit de
     svres mesures contre les importations flamandes. (_Extraits
     des registres de l'Htel-de-Ville_, Biblioth. imp., fonds
     Colbert, vol. 252, p. 533-534.) On menaa d'expulsion les
     tuisliers et tapissiers flamands qui ne vouloient laisser le
     secret de leur industrie en France. Ceux qui se soumirent
     obtinrent seuls des lettres de naturalit. (Laffemas, _Recueil
     prsent au roy_, etc.,  10.)]

Paris, dis-je, est maintenant sans pair par la manufacture des plus
belles et riches tapisseries du monde et pour les tableaux les plus
exquis. Nous avons aussi Sainct-Quentin, en Picardie; Laval, au Maine;
Louviers, en Normandie, et autres lieux qui sont remplis d'un nombre
infiny d'ouvriers, autant parfaicts en cet ouvrage qu'il s'en puisse
trouver dans l'Europe, et de present il se fait des toilles aussi
belles, bonnes et fines que celles qu'on apporte d'Hollande et autres
endroits[155], et aussi qu'il y a dans les provinces de vostre royaume
quantit de lins et chanvres plus commodement que dans la Flandre et
Pays Bas.

     [Note 155: Ce passage prouve que ce que Laffemas ne faisoit
     qu'esprer en 1604 s'toit ralis. La manufacture nouvelle
     de toilles fines et faon d'Hollande, et autres semblables,
     qui sont si chres, dit-il, ne s'est faite jusqu' present en
     France, et sommes contraints de les achepter des estrangers,
     o il se transporte une grande quantit d'or et d'argent,
     combien que nous en ayons les lins et autres principales toffes
     abondamment en France plus que lesdits estrangers, qui les
     viennent prendre et achepter de nous pour les nous remettre
     manufacturs incontinent aprs, et y gagnent le quadruple
     et plus; ce qui ne procde que de la seule industrie de les
     blanchir, faonner et polir. Mais il s'est trouv deux riches
     marchandz qui ont entrepris de les faire filer, manufacturer,
     blanchir et faonner dans les faubourgs de la ville de Rouen, en
     telle quantit qu'ils en fourniront la France. Leurs memoires
     et propositions ont est examins et delibers en la compagnie
     desditz sieurs commissaires par commandement et renvoy  eux
     faict par Sa Majest. Ils en ont donn leur advis soubz le bon
     plaisir de sa dite Majest, duquel ils esprent qu'il parviendra
     un grand tresor  la France quand il sera execut. (_Recueil
     prsent au roi..._  24.)]

Pour les ouvrages et passemens, tant de point-coupp[156] qu'autres,
dont l'excessive despence, ainsi que dit est, a port judicieusement
Vostre Majest, pour oster le cours d'icelle (dont la despence
pouvoit avec le temps incommoder plusieurs familles[157]), d'en
deffendre l'usage, par vostre Declaration du dix-huictiesme novembre
1633, verifie en vostre Parlement de Paris le douziesme decembre
ensuivant[158];

     [Note 156: C'toient des passements de fil trs dlicatement
     travaills et fort chers, pour lesquels nous tions encore
     tributaires de la Flandre. (P. Paris, _Manuscrits franois de la
     Biblioth. du roi_, t. 4, p. 379.)]

     [Note 157: Laffemas (_Rglement gnral_, etc.) value  huit
     cent mille cus la dpense annuelle de ces passements de toutes
     sortes, des bas de soie, etc. Monchrestien l'estime plus d'un
     million. (_Traict d'oeconomie polit._, 1re partie, p. 102.)]

     [Note 158: C'est un dit dans le genre de celui prcdemment
     rendu (voy. _Caquets de l'Accouche_, dit. Jannet, p. 181-182)
     et de cet autre qui donna lieu  _la Rvolte des passements_,
     pice que nous avons publie dans notre tome 1er, p. 224.]

Pour empescher icelle despence, il y a toute l'Isle de France[159]
et autres lieux qui sont remplis de plus de dix milles familles dans
lesquelles les enfans de l'un et l'autre sexe, ds l'ge de dix ans,
ne sont instruits qu' la manufacture desdits ouvrages, dont il s'en
trouve d'aussi beaux et bien faits que ceux des estrangers; les
Espagnols, qui le savent, ne s'en fournissent ailleurs[160].

     [Note 159: Il y en avoit surtout un grand nombre  Paris mme,
     dans le faubourg Saint-Antoine. (V. _Rvolte des passements_,
     _loc. cit._, p. 240.) Sous Louis XIV, cette colonie s'augmenta
     beaucoup encore lorsque la nourrice du comte d'Harcourt, Mme
     Dumont, arrivant de Bruxelles avec ses quatre filles, eut
     obtenu par privilge le droit d'tablir dans le mme faubourg
     des ateliers de dentelles. Seize cents filles, dit Voltaire,
     furent occupes des ouvrages de dentelles. On fit venir trente
     principales ouvrires de Venise et deux cents de Flandre, et
     on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.
     (_Sicle de Louis XIV_, ch. 19.)--A Louvres-en-Parisis, 
     Villiers-le-Bel, on faisoit des dentelles de soie. (Savary,
     _Dict. du commerce_, au mot _Dentelle_.)]

     [Note 160: Les Espagnols, on l'a dj vu, se fournissoient de
     beaucoup de choses en France. Les magnifiques _pannes_ dont les
     plus riches se faisoient des manteaux, ils les achetoient 
     Tours. (Richelieu, _Maximes d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]

Amiens peut aussi fournir de camelots[161], serges, toilles, et
d'un grand nombre de diverses sortes de marchandises[162], dont les
manufactures donnent les moyens de vivre  un grand nombre de familles
qui sont residentes dans ladite ville, et fait que les nations
estrangres viennent en icelle faire de grandes emplettes, ce qui rend
ladite ville riche, et seroit  desirer, Sire, que les autres villes de
vostre royaume fissent le semblable.

     [Note 161: Les _camelins_ d'Amiens toient dj clbres au
     moyen ge. (Ducange, au mot _Camelinum_; le _Roman du Renart_,
     dit. Mon, t. 4, p. 56.)]

     [Note 162: Il y avoit aussi d'excellents tisserands et
     _musquiniers_. V. leurs statuts (1502), Aug. Thierry, _Hist. du
     tiers-tat_, t. 2, p. 490-493.]

Dans les villes de Roen et La Rochelle, pour ce qui est des maroquins,
il s'y en fait d'aussi bons et beaux que ceux qui nous viennent de
Flandres, et les pouvons avoir  meilleur march, si les ouvriers qui
sont dans lesdites villes estoient employez[163].

     [Note 163: C'est  peu prs ce que dit Laffemas le fils pour
     tous les cuirs en gnral. Nous avons, crit-il, s'adressant
     au roi, nous avons encore les cuirs, qui s'offrent (si on remet
     les tanneries en leur ancien estat) de rendre une incroyable
     richesse  vos sujets. (_Hist. du commerce_, Arch. curieuses,
     1re srie, t. 14, p. 419.)]

L'Angleterre nous envoy tous les ans plus de deux mille tans navires
que vaisseaux, chargez de diverses marchandises manufactures, comme
draps, estamets, sarges, bas de soye et d'estames, fustaines[164],
burals[165] et autres denres[166].

     [Note 164: Il a dj t parl plus, haut de ces _futaines
     d'Angleterre_. Nous ajouterons ici ce qu'es dit Laffemas: Les
     futaines d'Angleterre sont ainsi appeles, combien qu'elles
     soient manufactures en France, en Italie et en Allemagne en
     bien plus grande perfection qu'audit pays d'Anglelerre, o il ne
     s'en fait quasi point; mais elles y sont toutes portes pour un
     secret qu'ils avoient seuls au pays d'Angleterre de les savoir
     teindre, apprester et friser en perfection; mais ce secret est
     descouvert et introduit en France... (_Recueil prsent au
     roi..._,  23.)]

     [Note 165: _Buraux_, _bures_.]

     [Note 166: Il n'y avoit gure que la moire qu'on ne faisoit
     pas encore aussi belle qu'en Angleterre. (Richelieu, _Maximes
     d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]

Le Berry[167] et la Normandie[168] nous peuvent fournir de draps aussi
fins et de meilleurs services que ceux d'Angleterre.

     [Note 167: A Bourges, avec les laines du Berry, fines et
     luisantes comme de la soye (J. Toubeau, _les Institutes du
     droit consulaire_, 1678), on fabriquoit de fort bon drap, faon
     d'Elbeuf. V. _Dict._ de Savary, art. _Drap_.]

     [Note 168: La rputation des draps d'Elbeuf et de Louviers toit
     dj commence.]

Sommires, Nismes[169], Sainct-Maixant, Chartres, et plusieurs autres
villes de ce royaume, fabriquent des sarges aussi fines et meilleures
que celles que les estrangers nous sauroient fournir, et  beaucoup
meilleur march.

     [Note 169: On y fabriquoit de belle carlate. Monteil possdoit
     l'original d'une ordonnance de l'intendant Baville, commandant
      Fraisse, fabricant de draps  Nmes, deux pices de drap
     carlate pour Louis XIV. (_Hist des Franais des divers tats_,
     3e dit., XVIIe sicle, notes, p. 61, n 43.)]

La duch d'Estampes et pays de Dourdan est remply d'un nombre infiny de
personnes qui s'occupent journellement de mieux en mieux  travailler
en bas de soye et d'estame[170], dont la plus grande partie surpassent
ceux de Milan, de Gennes, d'Angleterre et autres lieux.

     [Note 170: Laffemas, dans le _Rglement gnral four dresser les
     manufactures en ce royaume..._ (1597), parle de ces fabriques
     de _bas de soie et d'estame_, qui, depuis quelques annes,
     s'toient tablies  Dourdan.--Dans le _Recueil prsent au
     roi..._,  5, il rappelle aussi les statutz et reglements
     faictz sur la manufacture des bas d'estame et de soye pour
     arrester les abbus et malversations qui s'y commettoient, et
     donner ordre  l'advenir que le public en soit mieux servy, et
     qu'elle se puisse continuer en la France en telle perfection que
     nous en puissions fournir aux pays estrangers.]

Et ainsi, Sire, de tout ce qui est utile, tant pour les grands que pour
les petits, vostre France est plus que suffisante d'en fournir tous vos
sujets et les estrangers aussi, sans les requerir d'aucunes choses, et
aussi qu'il n'y a ouvrages que ce soit que les Franois (s'ils veulent)
ne contrefacent et rendent plus  la perfection que ne sauroient faire
toutes les nations du monde.

Le commerce ne laisseroit d'aller de part et d'autre; les estrangers
nous apporteroient de leurs marchandises et viendroient prendre en
contreschange des nostres, et, par ce moyen, en chasque chose, chacune
leur prix, nos marchands pourraient gagner reciproquement sur les
marchandises estrangres, comme celles qu'ils auroient fabriques,
et, ce faisant, le tout seroit reduit  meilleure condition, et ne se
verroit des banqueroutes si ordinaires[171].

     [Note 171: Laffemas avoit dj parl, dans son _Recueil
     prsent au roi..._ (1604),  20, des moyens  prendre contre
     les frauduleuses banqueroutes qui se font et desseingnent si
     communement aujourd'hui par la France.]

Mais, Sire, vostre royaume auroit beau estre le plus beau, le plus
fertile et le plus opulent de l'Univers (ainsi que veritablement il
est), si les Franois (vos sujets) ne remettent en valleur les travaux
dans les manufactures, et d'employer eux-mesmes les biens que Dieu leur
donne.

Pour ce faire, il est donc trs-ncessaire de nous passer de tout ce
que nous prenons des estrangers, et les faire fabriquer et manufacturer
parmy nous, ayant (comme dit est) les ouvriers et les matires en
abondance dans vos provinces pour ce faire. Ce faisant, on employra le
pauvre peuple, et le profit de leur employ les retirera de la grande
pauvret qu'ils souffrent, et leur donnera les moyens de subvenir 
leurs necessitez.

Soubs le bon plaisir de Vostre Majest, l'on establira dans les
principales villes et autres lieux de vostre royaume des bureaux et
maisons communes pour y faire travailler continuellement dans les
manufactures, et commencer  celles qui nous sont plus utiles, employer
en icelles nos laines et les soyes que nous peuvent fournir les
provinces de Tourraine, Lionnois, Provence[172], comt d'Avignon[173]
et autres endroits de ce royaume; faire choix des plus capables
ouvriers pour les establir dans lesdits bureaux et maisons communes,
pour que chacun d'iceux puissent monstrer et enseigner leurs arts et
mestiers aux peuples, qui seront destinez selon  quoy on les trouvera
capable d'estre employez.

     [Note 172: L'assemble du commerce de 1604 avoit t saisie
     par homme qualifi et bien cautionn du projet d'establir
     en Provence... l'art de la soye avec cent atelliers des
     principalles manufactures d'icelle. (Laffemas, _Recueil
     prsent au roy..._,  19.) Nous ignorons quelle suite eut ce
     projet.]

     [Note 173: Avignon, en digne ville papale, avoit fabriqu de
     tout temps des ornements d'glise. (J. Chartier, _Hist. de
     Charles VII_, in-fol., p. 83 [1435].)--Sous Henri III, on y
     fabriquoit du velours commun. V. _Archives curieuses_, 1re
     srie, t. 9, p. 211.]

Et, de cette faon, la France (vostre royaume), avec le temps, sera
remply et augment de toutes parts d'ouvriers qui se rendront parfaits
dans les ouvrages et manufactures, ce qui obligera les estrangers 
nous venir revoir (ainsi qu'ils faisoient le pass). En cette sorte,
l'or et l'argent des Franois ne passera les frontires, et demeurera
parmy nous pour subvenir aux necessitez du peuple.

Les villes et autres lieux o seront establis lesdits bureaux
et maisons communes, par le travail et desbit des marchandises,
deviendront riches et oppulents, par le moyen du grand abbord
des peuples qui arrivera de toutes parts pour le trafic desdites
marchandises; l'argent sera commun par tout; les peuples (pauvres par
faute d'employ) seront soulagez, et vivront des travaux qu'ils pourront
faire selon leurs forces et capacits, ainsi qu'il sera advis par
personnes judicieux, qui auront  leur rang l'administration desdits
bureaux.

Si bien, Sire, que cet advis est le seul moyen de ne plus faire sortir
l'or et l'argent de vos sujets hors de vos frontires, de reduire les
estoffes et autres marchandises  bonnes conditions, et aux pauvres
peuples les moyens de leur subvenir, qui seront delivrez des pauvretez
qui les accablent, et tous vos sujets, en general et en particulier,
rendront graces  Dieu de cet heureux establissement, prieront sa
divine bont pour la conservation et prosprit de Vostre Majest et
des ministres de vostre Estat, comme fait de tout son coeur celuy qui
est en toute humilit,

SIRE,

Vostre trs-humble sujet et trs-fidle oblig serviteur,

                                                    DE LA GOMBERDIRE.




_Le Trebuchement de l'Ivrongne._

_A Paris._

M.D.C.XXVII[174]. In-8.

     [Note 174: Cette pice, de Guillaume Colletet, se trouve
     dans les _Posies diverses..._, que son fils publia en 1656,
     Paris, in-12, p. 60-67. Elle y est intitule _le Banquet des
     potes_, titre que l'auteur lui avoit dj donn quand il
     l'avoit rimprime  Paris en 1646, chez Nicolas Boisset, in-8.
     L'dition que nous reproduisons ici est de la plus grande
     raret. Le texte y est tout  fait diffrent de celui des
     autres,  ce point que, dsesprant de pouvoir relever toutes
     les variantes, nous avons pris le parti de n'en donner aucune.
     Le plus court et t non pas de remarquer les diffrences,
     mais les trs rares similitudes de texte. Nous tenons l, en
     pleine verve de jeunesse, la premire pense d'un pote qui
     ne se permit pas souvent, et surtout avec autant de bonheur,
     de pareilles fougues et fantaisies bachiques. Quand il fit ce
     morceau, il toit de la coterie littraire de Salomon Certon,
     du sieur de la Charnaye, etc. (voy. Viollet-Leduc, _Biblioth.
     potique_, p. 452), et ce dut tre le contingent potique auquel
     il toit tenu comme membre de cette assemble.]


  O vous de qui la gloire,  nulle autre seconde,
  Sur l'aisle des beaux vers vole par tout le monde,
  Qui, n'aspirans  rien qu' l'immortalit,
  Ne languissez jamais dedans l'oisivet,
  Quittez un peu ce soin de vouloir tousjours vivre
  Qui vous tient jour et nuit collez dessus un livre.
  Bacchus veut des honneurs aussi bien qu'Apollon
  Une table vault mieux que le sacr vallon,
  Et les charmes d'un luth, ou bien d'une guiterre,
  N'ont rien de comparable aux delices d'un verre,
  De qui la melodie et le doux cliquetis
  Savent l'art d'attirer Juppiter chez Thetis,
  Lors que, sollicit de son humeur plus douce,
  Avecque tous les dieux il veut faire carousse[175].
  Amis, soyons touchez d'un semblable desir;
  Ne mesurons le temps qu'aux rgles du plaisir,
  Et, ne nous plongeans point dans ces vaines penses
  Des choses advenir ny des choses passes,
  Sans que pas un de nous face le suffisant,
  Arretons nos esprits aux choses du present.
  Jouissons du bon-heur que le ciel nous octroye;
  Sacrifions au dieu qui preside  la joye,
  Et, sans parler des roys ou bien des potentats,
  Ny du dereiglement qu'on voit dans leurs estats,
  Ny des divers advis du conseil des notables[176],
  Ne nous entretenons que de mots delectables,
  Et tous expedions en nos particuliers
  Plus de verres de vin qu'ils ne font de cahiers.
  Les sages anciens, dont les academies
  Ont souvent resveill nos ames endormies,
  Ont dit que nous sentions quatre sainctes fureurs
  Agiter nos esprits de leurs douces erreurs:
  Les Muses, Apollon, l'enfant que Cypre adore
  Et le dieu qui dompta les peuples de l'Aurore.
  Qu'aujourd'huy, chers amis, l'amoureuse liqueur
  De ce divin nectar agite nostre coeur!
  Que ce puissant demon qui preside aux bouteilles
  Soit l'unique sujet de nos plus longues veilles!
  Et, quand la soif viendra troubler nostre repos,
  Courons alaigrement l'esteindre dans ces pots
  Plus viste que tous ceux de nostre voisinage
  Ne coururent  l'eau pour appaiser la rage
  De l'infame Vulcan, dont le traistre element
  Embraza de Themis l'orgueilleux bastiment[177].
  Si ces vieux chevaliers qui couroient par le monde
  Ont est renommez pour une table ronde,
  Nous qui suivons l'amour et reverons ses loix,
  Faisons tous aujourd'huy de si vaillans exploits
  Qu'on appelle en tous lieux ceste trouppe honore
  Les braves champions de la table quarre[178].
  Mais c'est trop discourir sur le point d'un assaut;
  Amis, advancez-vous tandis que tout est chaud.
  Voyez-vous point ces plats d'une odeur parfume
  Espandre autour de nous une douce fume,
  Que l'air de nostre haleine eslve dans les cieux
  En guise d'un encens que nous offrons aux dieux?
  Pour moy, qui suis contraire  ceste tirannie
  Qui seconde les loix de la ceremonie,
  Je me sieds le premier en ceste place icy;
  Despeschez, mes amis, asseiez-vous aussi,
  Ou vous irriterez le feu de ma colre,
  Qui ne s'appaisera que dans la bonne chre.
  Que ces mets delicats sont bien assaisonnez!
  Que ce vin est friant! qu'il va peindre de nez
  D'une plus vive ardeur que la plus belle dame
  N'en alluma jamais dans le fond de nostre ame.
  Inspir de Bacchus, qui preside en ce lieu,
  Je vuide ceste tasse en l'honneur de ce dieu.
  Quoy! pour avoir tant beu, ma soif n'est appaise!
  Je la veux rendre encor quatre fois espuise.
  Amis, c'est assez beu pour la necessit:
  Ne beuvons desormais que pour la volupt.
  Que chacun,  ce coup, ses temples environne
  Des replis verdoyans d'une belle couronne
  De pampre, de lierre et de myrthes aussi:
  Il n'est rien de plus propre  charmer le soucy;
  Et, si, malgr l'hyver, qui ravit toutes choses,
  On peut trouver encor des oeillets et des roses,
  Semons-en ceste place, ornons-en ce repas;
  Non pour ce que l'odeur en est plaine d'appas,
  Mais pour ce que ces fleurs n'ont rien de dissemblable
  A la vive couleur de ce vin tant aimable,
  Qui resjouit nos yeux de son pourpre vermeil,
  Et jette plus d'esclat que les rais du soleil.
  Profanes, loing d'icy! que pas un homme n'entre
  S'il est du rang de ceux qui n'ont soin de leur ventre,
  Qui fraudent leur genie, et, d'un coeur inhumain,
  Remettent tous les jours  vivre au lendemain!
  Mal-heureux, en effect, celuy-l qui possde
  Des biens et des thresors, et jamais ne s'en ayde!
  Tandis qu'on a le temps avecque le moyen,
  Il faut avec raison se servir de son bien,
  Et, suivant les plaisirs o l'age nous convie,
  Gouster autant qu'on peut les douceurs de la vie.
  Quand nous aurons faict joug  la loy du trespas,
  Nous ne jouirons plus d'aucun plaisir l-bas;
  Nous n'aurons plus besoin de celliers ny de granges
  Pour enfermer nos bleds et serrer nos vendanges;
  Mais, tristes et pensifs, accablez de douleurs,
  Nous ne vivrons plus lors que de l'eau de nos pleurs.
  Chers amis, laissons l ceste philosophie;
  Que chacun  l'envy l'un l'autre se deffie
  A qui rendra plus tost tous ces vaisseaux taris!
  Six fois je m'en vas boire au beau nom de Cloris[179],
  Cloris, le seul desir de ma chaste pense,
  Et l'unique suject dont mon ame est blesse.
  Lydas, verse tout pur, puisque la puret
  A tant de sympathie avec ceste beaut;
  Et puis, ne sais-tu pas que l'element de l'onde
  Est la marque tousjours d'une humeur vagabonde?
  Si je bois jamais d'eau, qu'on m'estime un oyson;
  Que personne, en beuvant, ne me face raison;
  Que tout autant que l'eau mon vers devienne fade;
  Que mon goust deprav rende mon corps malade;
  Que jamais de beaut ne me face faveur;
  Que l'on me monstre au doigt comme un pauvre beuveur;
  Enfin qu'aux cabarets, pour ma honte dernire,
  On escrive mon nom soubs celuy de Chaudire[180].
  Certes, je hais ces mots qui finissent en _eau_:
  Si j'eusse est Ronsard, j'eusse bern Belleau[181],
  Quand, sobre, il entreprit ceste belle besongne
  D'interpreter le vers de ce gentil yvrongne
  Qui, dans les mouvemens d'un esprit tout divin,
  Honora la vandange et celebra le vin.
  Mais,  propos de vin, Lydas, reverse  boire:
  Aussi bien ce piot rafraischit la memoire;
  Il faict rire et chanter les plus sages vieillars;
  Il leur met en l'esprit mille contes gaillards,
  Et, quoy que l'on ait dit de la faveur des Muses,
  Il inspire le don des sciences infuses,
  Si bien que tout  coup il arrive souvent
  Que l'ignorant par luy devient homme savant:
  Nostre Arcandre le sait, qui, pour aymer la vigne,
  Passe desj partout pour un pote insigne;
  Arcandre, qui jamais ne fait rien de divin
  S'il n'a dedans le corps quatre pintes de vin.
  Ah! que j'estime heureux l'amoureux d'Isabelle!
  Non pour ce qu'il adore une fille si belle,
  Non pour ce que les rais qui partent de ses yeux
  Rendent plus de clart que le flambeau des cieux,
  Non pour ce que dans l'or de sa perruque blonde
  Elle tient enchaisn le coeur de tout le monde,
  Non pour ce qu' Paris elle a tant de renom,
  Mais pour ce qu'elle a tant de lettres en son nom,
  Et que l'affection que cet amant luy porte
  A tant de mouvemens, est si vive et si forte,
  Qu'il ne peut faire moins que de boire huit fois
  Au nom de cet object qui le tient soubs ses loix.
  Pour moy, soit qu'on me blasme, ou bien que l'on me prise,
  Je veux changer le nom de Cloris en Clorise,
  Ou bien prendre Clorinde ou d'autres mots choisis.
  Fais-en, mon cher Aminte, autant de ton Isis:
  Cela luy tiendra lieu d'une nouvelle offrande.
  Ce nom est trop petit et ta soif est trop grande.
  Mais insensiblement je ne m'advise pas
  Que la force du vin debilite mes pas:
  Je sens mon estomac plus chaud que de coustume;
  Je ne say quel brasier dans mes veines s'alume;
  Je commence  doubler de tout ce que je voy;
  La teste me tournoy et tout tourne avec moy;
  Ma raison s'esblouit, ma parolle se trouble;
  Comme un nouveau Penth je vois un soleil double;
  J'entens dedans la nue un tonnerre esclatant;
  Je regarde le ciel et n'y vois rien pourtant;
  Tout tremble soubs mes pieds; une sombre poussire
  Comme un nuage espais offusque ma lumire,
  Et l'ardante fureur m'agite tellement,
  Qu'avecque la raison je perds le sentiment.
  Evo! je fremis; Evo! je frissonne:
  Un vent dessus mon chef esbranle ma couronne,
  Et je me trouve icy tellement combattu,
  Que je tombe par terre et n'ay plus de vertu.
    Puissante deit, mon vainqueur et mon maistre,
  Si tu m'as autrefois advou pour ton prestre,
  Si jamais tu m'as veu, plus qu'aucun des mortels,
  Espandre, au lieu d'encens, du vin sur tes autels,
  Race de Juppiter, digne enfant de Semle,
  Appaise la fureur qui m'accable soubs elle,
  Dissipe les vapeurs de ce bon vin nouveau
  Qui tempeste, qui boult au creux de mon cerveau;
  Rends plus fermes mes pas, modre ta furie;
  Donne-moy du repos,  pre! je t'en prie
  Par ton thyrse, couvert de pampres tousjours vers;
  Par les heureux succs de tes travaux divers,
  Par l'effroiable bruit de tes sainctes orgies,
  Par le trepignement des Menades rougies,
  Par le chef heriss de tes fiers leopars,
  Par l'honneur de ton nom, qui vole en toutes parts;
  Par la solemnit de les sacrez mystres,
  Par les cris redoublez des festes trietres[182],
  Par ta femme qui luit dans l'Olympe estoill,
  Par le bouc qui te fut autres fois immol,
  Par les pieds chancelans du vieux pre Silne;
  Bref, par tous les appas de ce vin de Surne[183].
    Ainsi dit Cerilas d'un geste furieux,
  Roant dedans la teste incessamment les yeux.
  Bacchus, qui l'entendit, d'un bruit espouvantable
  Fit trembler  l'instant les treteaux et la table,
  Sans que les vases pleins de la liqueur du dieu
  Fussent aucunement esbranlez en ce lieu:
  Tesmoignage certain qu'il ne mit en arrire
  De son humble subject la devote prire;
  Et de faict, luy sillant la paupire des yeux,
  Il gousta le repos d'un sommeil gratieux.

                                      G. COLLETET.

     [Note 175: _Faire dbauche._ Rabelais crit faire _carous_.
     C'est une expression qui vient de l'allemand _gar-auss_, tout
     vid, que le Celtophile d'Henry Estienne (_Dial. du nouv.
     lang. fran. italian._) nous reproche d'avoir introduit dans
     notre langue  une poque o l'on se plaisoit non seulement 
     italianiser, mais aussi  hespagnolizer, voire germaniser, ou,
     si vous aimez mieux un autre mot, alemanizer. V. aussi Rgnier,
     dit. elzevir., satire 2, vers 174.]

     [Note 176: Allusion  l'assemble des notables qui s'toit tenue
      Fontainebleau  la fin du mois de septembre 1625.]

     [Note 177: Le pote veut parler de l'incendie du Palais en 1618.
     V. notre tome 2, p. 159.]

     [Note 178: Par opposition  la fameuse table ronde, qu' cette
     poque mme un cabaretier de Paris prtendoit encore possder.
     Il avoit appel pour cela son cabaret _la Table du valeureux
     Roland_ (voy. notre tome 1er, p. 195), et il montroit avec
     orgueil, parmi les titres de noblesse de sa taverne, le dernier
     cot des douze pairs de Charlemagne. V. _les Visions admirables
     du plerin du Parnasse..._, Paris, 1635, in-12.]

     [Note 179: C'toit l'usage antique de boire  la sant d'une
     matresse autant de fois qu'il y avoit de lettres dans son
     nom. Ronsard et toute _la Pliade_, dont Colletet suivoit la
     tradition, avoient repris cette galante coutume:

       Neuf fois, au nom de Cassandre,
           Je vois prendre
       Neuf fois du vin du flacon.
       Affin de neuf fois le boire
           En memoire
       Des neuf lettres de son nom.

            (Ronsard, _les Bacchanales, ou le folatrissime voyage
             d'Hercueil_, strophe 89e)]

     [Note 180: On lui avoit fait la rputation de buveur d'eau;
     mais, dans sa prface des _Oeuvres de M. de Saint-Amant_ (dit
     elzevirienne, t. 1er, p. 10), Faret prtend que c'est un tort,
     aussi bien que de le faire passer, lui, pour un ivrogne: Et
     combien, dit-il de Saint-Amant, qu'il m'ait fait passer pour
     vieux et grand beuveur dans ses vers, avec la mesme injustice
     qu'on a escrit dans tous les cabarets le nom de Chaudire, qu'on
     dit qui ne beut jamais que de l'eau.]

     [Note 181: Belleau avoit donn en 1556 une traduction en vers
     d'Anacron. Ronsard le _berna_ quelque peu  ce sujet:

       Tu es trop sec biberon
       Pour un tourneur d'Anacron.
       Belleau...

     _Belleau_, comme qui diroit _Boileau_, par opposition au
     chantre divin, ainsi que l'a remarqu spirituellement M.
     Sainte-Beuve, ce n'est qu'un jeu de mots; mais  la manire dont
     Ronsard refit plus d'une de ces petites traductions, on peut
     croire qu'il ne jugeoit pas celles de son ami dfinitives.
     (_Tableau historique et critique de la posie franaise... au
     XVIe sicle_, Paris, Charpentier, 1843, in-18, p. 444.)]

     [Note 182: Les _Tritrides_ toient les ftes licencieuses qui
     se clbroient tous les ans dans la Botie et dans la Thrace en
     souvenir de l'expdition de Bacchus dans les Indes.]

     [Note 183: Il faut dire,  la gloire de ces buveurs, qu'il
     ne s'agit point ici du vin de Suresnes prs Paris, mais d'un
     autre,  peu prs du mme nom, dont le Vendmois Musset-Patay
     a expliqu ainsi la faveur assez passagre dans une note de
     sa _Bibliographie agronomique_, 1810, in-8: Il y a, dit-il,
     aux environs de Vendme, dans l'ancien patrimoine de Henri
     IV, une espce de raisin que, dans le pays, on nomme _suren_.
     Il produit un vin blanc trs agrable  boire, et que les
     gourmets conservent avec soin, parcequ'il devient meilleur en
     vieillissant. Henri IV faisoit venir de ce vin  sa cour, et le
     trouvoit trs bon. C'en fut assez pour qu'il part excellent aux
     courtisans, et l'on but, pendant son rgne, du vin de suren. Il
     existe encore, prs de Vendme, un clos de vigne qu'on appelle
     _la Closerie de Henri IV_. Louis XIII n'ayant pas pour ce vin
     la prdilection de son pre, ce vin passa de mode... Un des
     _Annuaires statistiques_ du dpartement de Loir-et-Cher a
     confirm le fait. Ronsard, en bon Vendmois, avoit sans doute
     aid  la renomme de ce vin de _suren_, lui qui, dans l'ode 21e
     de son livre 3, a chant ainsi le vin de _Prpatour_, qui se
     rcolte  peu prs dans les mmes vignobles:

       Que celui dans une coupe
       Toute d'or boive  la troupe
       De son vin de Prpatour,
       A qui la vigne succde,
       Et prs Vendme en possde
       Cinquante arpents en un tour.

     Il convenoit bien  Colletet, cet idoltre de Ronsard, de vanter
     comme il le fait ici un vin de son pays, et qu'il avoit aim.]

       *       *       *       *       *

_Autres gayetez de Caresme prenant, par le mesme autheur[184]._

     [Note 184: Ces _Gayetez_ se trouvent aussi dans l'dition des
     _Posies_ de Colletet donne par son fils.]

       *       *       *       *       *

_Sarabande._

Les parolles ont est accommodes  l'air, qui estoit fait.

_Dialogue d'un Amant et d'un Yvrongne. L'un parle  sa
maistresse, et l'autre  sa bouteille._

L'AMANT.

  Rien ne contente si fort ma vie
  Que le bonheur de voir Silvie.

L'YVRONGNE.

  Rien ne chatouille mon oreille
  Comme le son de ma bouteille.

L'AMANT.

  Chre Silvie, quand je t'accolle,
  L'aise m'estouffe la parole.

L'YVRONGNE.

  Quand je t'embrasse, l'on m'entend dire
  Tousjours mille bons mots pour rire.

L'AMANT.

  Plus je t'adore, ma chre dame,
  Plus j'ay de feu dedans mon ame.

L'YVRONGNE.

  Plus je caresse ton doux breuvage,
  Plus j'ay de feux sur le visage.

L'AMANT.

  Chre Silvie, quoy qu'on dise,
  Aymer tousjours, c'est ma devise.

L'YVRONGNE.

  Chre bouteille, ma douce guide[185],
  Ma devise est: Plus plein que vuide.

L'AMANT.

  Afin, ma belle, que je te berse,
  Laisse-toy choir  la renverse.

L'YVRONGNE.

  Tien-toy, bouteille, tousjours dresse,
  Sinon ma joye est renverse.

L'AMANT.

  Ainsi, sans cesse, ma chre dame,
  Ton beau pourtrait vive en mon ame!

L'YVRONGNE.

  Ainsi sans cesse, qu'autre n'y touche,
  Ta liqueur soit dedans ma bouche!

     [Note 185: _Guide_ toit alors du fminin. Thophile a dit,
     adressant sa _Requeste  Monsieur le premier prsident:_

       Saincte guide de tant de Dieux,
       Qui sur le modle des cieux
       Donnez des rgles  la terre.]

       *       *       *       *       *

_Adieu aux Muses._

Sonnet.

  Certes, il faut avoir l'esprit bien de travers
  Pour suivre en ce temps-cy les Muses  la trace
  Les gueuses qu'elles sont mettent  la besace
  Ceux  qui leurs secrets ont est descouverts.

  Depuis que j'ay trouv la fontaine des vers,
  Le bien s'enfuit de moy, le malheur me pourchasse;
  Je n'ay pour aliment que les eaux de Parnasse,
  Et n'ay pour tout couvert que des feuillages vers.

  Ingrates deitez, cause de mon dommage,
  Le temps et la raison me font devenir sage:
  Je retire aujourd'huy mon espingle du jeu.

  Je prefre  vos eaux un traict de malvoisie;
  Je mets, pour me chauffer, tous vos lauriers au feu,
  Et me torche le cu de vostre poesie.

       *       *       *       *       *

_Remonstrance  un Pote buveur d'eau._

Sonnet.

  En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau
  Pour parvenir au point des choses plus parfaictes:
  Tu ne seras jamais au rang des bons potes,
  Si, comme les oysons, tu ne bois que de l'eau.

  Pren-moy, je t'en conjure, un trait du vin nouveau
  Que le Cormi recelle en ses caves secrettes[186],
  Tu passeras bien-tost ces antiques prophtes
  Qui sauvrent leur nom de la nuit du tombeau.

  Bien que dessus les bords d'une vive fontaine
  Les Muses ay'nt choisi leur demeure certaine,
  Les fines qu'elles sont pourtant n'y boivent pas.

  L, soubs des lauriers verds, ou plutost soubs des treilles,
  Le vin le plus friant preside en leur repas,
  Et l'eau n'y rafraischit jamais que les bouteilles.

     [Note 186: Fameux cabaretier dont Saint-Amant a dit, dans sa
     pice des _Cabarets_:

       Paris, qui possde un cormier
       Qui des arbres est le premier.

     Sa maison, qui avoit pour enseigne parlante l'arbre dont il
     portoit le nom, se trouvoit prs de Saint-Eustache. V. notre
     _Histoire des htelleries et cabarets_, t. 2, p. 322-324.]

       *       *       *       *       *

_Fantasie sur des diverses peintures de Priape._

Sonnet.

  Sur les rives de Seine une jeune Dryade,
  Lasse d'avoir reduit un sanglier aux abois,
  Se reposoit un jour  l'ombrage d'un bois,
  Sans craindre le peril d'une fine embuscade.

  Priape, qui la vid, fut pris de son oeillade,
  L'arreste et veult sur elle attenter ceste fois;
  Mais elle, qui resiste aux amoureuses loix,
  Desdaigne cet amant si laid et si maussade.

  Lors, pensant amolir ceste divinit,
  Il change sa laideur et sa diformit,
  Et prend nouvelle forme, ainsi que fit Prote;

  Mais la nature, en luy plus puissante que l'art,
  Ne se put pas cacher soubs la forme emprunte,
  Car tousjours  la queue on cognut le regnart.

       *       *       *       *       *

_Sur une Cheute cause par un bellier._

Sonnet.

  Transport de plaisir comme un valet de feste,
  Ou comme un qui s'employe  forger un cocu,
  Je pensois  Cloris, de qui l'oeil m'a vaincu,
  M'estimant trop heureux de vivre en sa conqueste,

  Lorsque dans l'Arcenal une puissante beste,
  Qui n'a pour mon malheur que trop long-temps vescu,
  Me vint publiquement planter dedans le cu
  Ce qu'en secret je plante aux autres sur la teste.

  Lycandre, que devins-je  ce puissant effort!
  Soudain je tombe  terre estourdy, demy-mort,
  Ruminant en mon coeur mes sainctes patenostres.

  Alors dit un passant, riant de mon ennuy:
  Faut-il qu'un coup de corne ait fait mourir celuy
  Qui par des coups de corne en fit naistre tant d'autres!




_Lettres nouvelles contenantes le privilge et l'auctorit d'avoir
deux femmes, conced et octroy jusques  cent et ung an  tous
ceulx qui desirent estre mariez deux fois, dates du penultime jour
d'avril mil cinq cens trente six._


Nos trs chiers et amys roys trs chretiens,

Salut et benediction authentique donne par nous et nostre puissance,
et par le conseil de nos amez et feaulx les gens de nostre sang, et
gens de nostre grand conseil.

Vous, messeigneurs[187] les cardinaux du Pontalectz[188], le cardinal
du Plat-d'Argent, de cardinal de la Lune, les evesques de Gayette,
de Joye et de Platebourse[189], les abbez de Frevaulx, de Croullecul
et de la Courtille; Messeigneurs le prince des Sots, le prince de
Nattes, le gneral Defance, le prince de la Coqueluche, l'abb des
Conards[190], le Verdier du Houlx, et plusieurs autres grands et
notables personnages. Et pour ce que aucun cas est advenu  nostre
notice et cognoissance touchant la grande arme et puissance que les
Turcz et ennemys de la foy catholique ont mise sur la mer pour venir
destruire la saincte chrestiennet[191], quy est chose bien doutable,
et pour obvier  la mauvaise volumt et persuasion des dicts Turcz.
Nous avons ordonn et ordonnons que doresnavant tous hommes naturels,
tant mariez que non mariez, tant du royaume de France que d'autres
royaumes, puissent avoir et prendre en mariage deux femmes, si bon
leur semble, pour accomplir le commandement de Dieu, quy a dict de sa
bouche: _Crescite et multiplicamini et replete terram_. Aussy, pour
cause du grand voyage que nous avons entreprins de faire sur la mer,
et pour obvier et resister  la grande malice des dicts Turcz, quy
sont cent contre un seul chrestien, et seroit un trs grand dommaige
et dangier  toute la chrestient, si par nous n'y estoit pourveu de
remde et justice convenable.

     [Note 187: Les personnages dont les noms suivent figurent, pour
     la plupart, dans la farce de Gringore, _le Jeu du prince des
     Sots_. V. l'analyse que le V. Menestrier a faite de cette pice,
     dans son trait des _Reprsentations en musique_, p. 56, etc.]

     [Note 188: Maistre Jean du Pontalais, dont il y a bien peu
     de gens qui n'aient ou parler, comme dit Bonaventure Des
     Periers (_Nouvelles XXII_). Il toit, selon Du Verdier (voy. sa
     _Biblioth._, in-fol., p. 749), _chef et maistre des joueurs de
     moralitez et farces_. Sans rpter tous les contes dbits  son
     sujet, et auxquels La Monnoye a t l'un des premiers  ne pas
     ajouter foi, nous nous contenterons de dire qu'il devoit son nom
     au petit _pont des Alles_ (pont Alais) jet sur l'gout prs de
     la pointe Saint-Eustache, et  deux pas duquel il dressoit ses
     trteaux, et faisoit tapage de paroles grasses et de tambourins,
      la grande indignation des _prcheurs_ de l'glise voisine
     (voy. Des Periers, _id._). Marot, dans son _Coq--l'ne_, Bze,
     dans son _Passavant_ (p. 19), ont parl de lui, et Regnier
     a sign de son nom son pistre IIIe.--La pierre nomme _le
     Pont-Alais_ n'a disparu des halles qu'en 1719.]

     [Note 189: Les dnominations de ce genre toient alors trs
     populaires. Dans le livre d'Henri Estienne, _Dialogues du
     nouveau langage franoys italianis_, etc., se trouvent dj des
     plaisanteries sur M. d'Argencourt, et M. Arnold Morel Fatio a
     trs ingnieusement dcouvert que le nom de seigneur de _Neri en
     Verbos_, pris par l'auteur des _Excellents traits de vrit_,
     n'toit que l'anagramme d'une dnomination pareille: seigneur de
     _rien en bourse_.]

     [Note 190: Sur ce chef d'une des confrries joyeuses les plus
     clbres alors, surtout  Rouen et  Evreux, voy. le _Mercure de
     France_, avril et juin 1725, Thiers, _Trait des superstitions_,
     t. 4, p. 546. Brantme nomme les Conards de Rouen. V. _Oeuvres_,
     dit. du Panthon, I, pag. 301.]

     [Note 191: Soliman menaoit la Hongrie et la flotte de
     Barberousse tenoit la Mditerrane. C'est en France, toutefois,
     qu'on devoit avoir le moins de peur des Turcs, puisqu' cette
     poque mme Franois Ier avoit fait alliance avec eux contre
     Charles-Quint.]

Et pour ce, nous voulons que le dict royaulme de France, auquel nous
avons plus de fiance qu'en nul autre, ne demeure sans multiplication,
laquelle chose ne se peult faire sans avoir compagnie suffisante, avons
ordonn et ordonnons, par le conseil de nos amez et fealx, ainsy qu'il
est de coustume  faire en tel cas. Et pour ce qu'il est plus grand
nombre de femmes que d'hommes aux dictz royaulmes, avons donn et
octroy  tous chacun des hommes des dictz royaulmes plain pouvoir,
auctorit et puissance; du jourd'huy jusques  cent et ung an, que
chacun, sur peine d'encourir nostre malediction, ait  prendre les
dictes deux femmes, afin de multiplier et d'accomplir les commandements
de Dieu, ainsy comme il est escript cy-dessus, et pour ogmenter la
foy catholique et subvenir  l'encontre desdictz Turcz. Et si le cas
advenoit que les dictes deux femmes ne se pussent accorder ensemble,
nous voulons et ordonnons que l'homme ait son arbitre d'expulser hors
de sa compaignie celle quy fera aulcun bruict et la mettre hors de sa
maison et la remettre  ses parents et amys, et qu'il puisse prendre
une autre femme que celle qu'il aura dejecte. Et oultre voulons par
ces presentes, sur peine d'encourir la malediction cy-dessus enonce,
que la dernire venue soit servie par la premire en toutes choses
qu'il appartiendra au faict de la maison.

Et s'il advient qu'il y eust jalousie entre les dictes femmes, voulons
par ces presentes que les curez et recteurs des villes et paroisses
ayent puissance d'excommunier les dictes femmes quy auroyent commis le
dict cas, et soyent maudictes de dame Venus et de Junon, les quelles
soyent dejectes de la compagnie des aultres et mises recluses en une
prison expressement pour elles faicte.

Et pour entretenir paix et concorde entres les dictz hommes en leurs
maisons, voulons et ordonnons, sur peine de la dicte malediction, que
les dictes femmes soyent doresnavant tondues de leurs cheveux de moys
en moys, et les ongles des doyts rongnez de sept jours en sept jours
pour le plus.

Et pour eviter toutes noises et desbatz quy pourroyent survenir
entre elles, et affin qu'elles ne se battent, ne s'esgratignent et se
tyrent par les cheveulx, mandons et commandons  tous nos officiers et
recteurs de nostre grande confrairie, ma dame saincte Souffrete[192],
qu'ils ayent  publier et denoncer les dictes graces et ordonnances
par nous faictes par toutes les villes et citez des dicts royaulmes
chrestiens, et excommunier tous ceulx et celles quy viendront et
murmureront contre le present mandement. Et aussy la femme quy sera
desobeissante  nos dicts mandemens et quy ne fera le commandement de
son mary sera maudicte de Cupidon et Venus, dieux des amoureux. Sauf
l'opposition des dictes femmes contredisantes  ladicte ordonnance, 
laquelle opposition elles seront receues en baillant bonne et seure
caution.

Donn en Papagosse, le penultime jour d'avril 1536.

                                            Ainsy sign: DIROLON[193],

_Conseiller des amoureux_.

     [Note 192: Sainte misre. Borel crit _souffret_ avec le mme
     sens.]

     [Note 193: Pour _Darolon_ ou _Dariolon_, sans doute. Ce seroit
     ainsi le diminutif de _Daron_, mot qui conserva jusqu'au XVIIIe
     sicle (voy. le _Tableau parlant_ d'Anseaume) un sens assez
     deshonnte, et d'accord d'ailleurs avec celui qu'on donnoit 
     _dariolette_, son driv fminin. Regnier mme emploie ce mot au
     masculin avec une acception peu quivoque dans le vers 200 de sa
     5e satyre:

       Doncq' la mesme vertu, le dressant au poulet,
       De vertueux qu'il fut le rend _dariolet_.]

       *       *       *       *       *

_La Complaincte du jeune Mari._

  D'avoir deux femmes je n'ay pas grande envie,
  Car la mienne a trop mauvaise teste:
  Toujours sans fin aprs moy noise[194] et crie;
  Je la crains plus que fouldre ne tempeste.

  Seigneurs, marchantz et gens d'eglise,
    Quy lisez ce petit livret,
  N'adjoustez foy  ma folye:
  Pour courser[195] les femmes l'ay faict.

     [Note 194: Le verbe _noiser_, souvent employ dans les
     _fabliaux_ et dans le _Roman de la Rose_, commenoit  vieillir.
     V. Barbazan, _Fabliaux_, t. 2, Glossaire.]

     [Note 195: Dans le sens de _courroucer_ ou bien encore de
     _poursuivre_. Dans l'Orlanois, ce mot s'emploie encore ainsi.]




_Reigles, Statuts et Ordonnances de la Caballe des filous reformez
depuis huict jours dans Paris, ensemble leur Police, Estat,
Gouvernement, et le moyen de les cognoistre d'une lieue loing sans
lunettes._


Athene, le plus falot des hommes aprs Lucian, dit que de son temps
tous les filous, tire-laines, coupeurs de bourses, destrousseurs de
passans, et autre telle canaille qui ayment autant le bien d'autruy que
le leur, avoient accoustum de s'assembler  Rome aux Ides de juin, et
illec donner ordre au gouvernement et estat de leurs affaires, recevoir
les plaintes, punir les delinquans, c'est--dire ceux qui laissoient
leurs oreilles en chemin ou se laissoient espousseter par le bourreau.

Il semble que tous les frres de la Samaritaine[196], soldats de la
courte espe et gens de telle farine, ayent leu ce passage et en ayent
voulu renouveller la coustume: car jeudi dernier, sur les onze heures
du soir, ils s'assemblrent sur le pont Neuf, du cost de l'escolle,
et, comme chats-huants taciturnes, vindrent  tastons de toutes parts,
pour deliberer de leurs affaires et apporter un nouveau reglement 
l'entretien de leur chetive, pauvre et miserable vie.

     [Note 196: On sait que les abords de _la Samaritaine_ toient le
     quartier gnral des _tire-laine_ et _coupe-bourse_. Maynard a
     dit, dans un de ses sonnets:

       Paul, vous tes le capitaine
       Des voleurs qui toute la nuit
       Courtisent la Samaritaine
       Et font plus de mal que de bruit.

     Et on lit dans la _satire_ 9e de Du Lorens:

       Mon manteau, dieu merci, ne craint pas le serein.
       Je passe hardiment prs la Samaritaine
       Lorsque les assassins courent la tirelaine.]

Fouille-Poche, general de l'assemble, oncle en dernier ressort de
Carfour[197] et proche parent du petit Jacques, comme ayant le plus
d'interest en la conservation de son ancien droit, qui est de prendre
ce qu'il rencontre, s'y trouva le premier; et pour son sige plia
trois ou quatre manteaux en quatre, qu'il venoit de desrober, et qu'il
portoit vendre au frippier Gueulle-Noire[198], maistre recelleur des
halles; et, aprs avoir longtemps attendu ses camarades, voyant que
minuit s'approchoit, il commena ainsi: Mes confrres, il est -propos
de faire un bon reglement pour l'etablissement de nos affaires; je voy
que de jour  jour nostre nombre diminue, et que le plus souvent les
nouveaux receus, pour ne savoir l'art de la vollerie, sont troussez en
malle[199], et sont conduits  Mon-faucon, pour l faire la sentinelle
et faire des cabriolles en l'air. Je suis d'advis, pourveu que me
prestiez l'espaule, de nous exempter de cet affront, et laisser, si
nous pouvons, les eschelles en leurs places, sans aller attaquer ou
prendre le ciel par escalade. Tous les coupeurs de bourses, grands
et petits, trouvrent l'advis trs bon et approuvrent son conseil,
desirans infiniment d'estre exempts d'un tas de coups de baston qui
greslent quelquefois sur leurs espaules.

     [Note 197: Le capitaine Carrefour, fameux voleur de ce temps-l,
     sur les exploits et la _prinse_ duquel nous publierons quelques
     pices curieuses dans nos prochains volumes.]

     [Note 198: Ce n'est point au hasard que ce nom de
     _Gueulle-Noire_ est donn au fripier. Il fait allusion  ces
     huis des caves par lesquels les voleurs, de connivence avec
     leurs recleurs des halles, jetoient ce qu'ils avoient butin
     par la ville. V. notre tome 1er, p. 198.]

     [Note 199: On disoit d'un homme mort en peu de temps qu'il avoit
     t trouss en malle. (_Dict._ de Furetire.) L'expression _tre
     vite trouss_ en est reste.]

Premierement, dit-il (ce qui est bien difficile  faire), il faudroit
que nous puissions faire revivre le legislateur Lycurgue, afin de
persuader aux Franois que le larcin est une trs bonne chose, et qu'on
le doit permettre pour deniaiser le monde; toutesfois, puisque les
machoires luy sont tombes, et que le pauvre hre ne peut plus parler,
je feray mes ordonnances au mieux qu'il me sera possible.

       *       *       *       *       *

_Rgles, Statuts et Ordonnances des coupeurs de bourses._

Premierement, tous novices et apprentifs de nostre estat et mestier
seront tenus d'avoir fortes espaules pour porter les coups de baston
qu'on leur donnera, venant  estre descouverts et pris en deffault.

II.

Voulons et ordonnons que personne ne puisse estre receu maistre
pass en l'art s'il n'a les deux oreilles coupes[200], et quatre ou
cinq estafilades sur le nez; et parce qu'en diverses rencontres ils
pourroient se trouver en lieu dangereux, seront tenus lesdits postulans
de porter des oreilles d'escarlatte dans leurs pochettes, et s'en
servir aux occurrences.

     [Note 200: La punition des filous toit d'avoir les oreilles
     coupes, ou, comme on disoit alors, d'tre essorills. Ces
     excutions se faisoient prs la Grve, au carrefour qui
     s'appeloit pour cela _Guigne-Oreille_, et par altration
     _Guillori_. Brantme nous dit que, de son temps, l'arme toit
     pleine de vagabonds essorills, et qui cachoient les oreilles,
      vray dire, par de longs cheveux hrisss. (Edit. du Panthon,
     t. 1er, p. 580.)]

III.

Voulons que tout homme qui aspire  nostre mestier soit de la famille
des Rougets et des Grisons, autrement descheu de tous privilges,
munitez, exemptions, etc.

IV.

Quiconque postulera pour estre receu maistre de nostre dit office et
estat sera contraint, en entrant en nostre communaut, de bailler son
nom et monstrer les armoiries du roy graves en beau caractre sur ses
epaules.

V.

Entrera ledit supplant en charge, aura son quartier, rendra bon compte
de ses expeditions, ne songera en aucune faon  la paulette[201]:
car sa place, venant  vaquer, par mort civile ou criminelle, galre,
fuitte, exil, bannissement, foet, etc., sera donne au plus vaillant
et plus subtil de la trouppe, sans qu'aucuns de ses heritiers y
puissent prtendre.

     [Note 201: En vertu d'un dit rendu en 1604,  l'instigation du
     secrtaire du roi Charles Paulet, et nomm  cause de lui _la
     Paulette_, les officiers de judicature ou de finance toient
     frapps d'une taxe considrable, payable au commencement de
     chaque anne. Faute de l'acquitter, ils perdoient le droit de
     conserver leur charge  leurs veuves et  leurs hritiers. Sitt
     qu'ils toient morts, elle devenoit vacante au profit du roi.]

VI.

Ordonnons que nostre boutique sera principalement ouverte les
grandes festes et jours solennels, dimanches et autres jours; que
nous dresserons nostre banque dans les assembles, marchs, places
publiques, pour l debiter nostre drogue aussi bien que Padel, et
attraper les marchands.

VII.

Que si quelque pauvre diable, par malheur, est pris sur le fait en
coupant quelque chaisne, tablier, pochette, bourse, sera tenu de jouer,
escrimer, estramaonner de l'espe  deux jambes; laisser plustost 
la pluie toute sorte d'engins, ciseaux, couteaux, tenailles, sur peine
d'estre eslev sur une busche de quinze pieds de haut, et d'espouser
ceste vefve qui est  la Grve[202]. Voulons en outre, quand quelqu'un
s'enfuira et qu'il sera poursuivi par les bourgeois, archers et autres
gens, que trois ou quatre de nos filous arrestent les plus hastez,
fassent passage au delinquant, sous ombre de s'enquerir du fait et de
courir aprs.

     [Note 202: En argot, la guillotine est encore appele _la
     veuve_.]

VIII.

Seront d'ordinaire bien habillez, manteaux de taffetas satin,
pourpoints decoupez, effrontez, hardis  l'entreprise, fins et subtils,
hauts  la main, bonne mine, bon pied, bon oeil, marquent une chasse
pour le lendemain, diligens, actifs, forts et puissants, afin que si,
par cas fortuit, ils sont envoyez  Marseille pour servir le roy, ils
aillent gaillardement avec ceste rodomontade: _Valeamus  galeras por
servir el re nuestro seignor_, et qu'estant l arrivez ils escrivent
dans l'eau avec une plume de quinze pieds de long[203], et tiennent
bonne posture.

     [Note 203: C'est ce qu'on appeloit obtenir un brevet d'espalier.
     Regnard n'a pas craint d'employer cette expression tout
     argotique:

       ... Et l'on ne vous a pas fait prsent en galre
       D'un _brevet d'espalier_...
                                       (_Le Joueur_, acte I, sc. 10.)]

IX.

Lorsqu'on pendra quelqu'un des nostres, les officiers de la Samaritaine
seront tenus d'en faire rapport  l'assemble, afin de le degrader
comme un poltron et un coquin, faineant et inhabile; et neanmoins
deputeront quatre des principaux pour assister  sa mort, voir s'il
n'accuse personne; et dans l'affluence du peuple qui se trouve  telle
deffaite, joueront lesdits deputez des deux mains, qui dea, qui del,
et tascheront  venger la mort du patient sur ceux qui le regardent.

X.

Auront nos dits supots pour attraper les niais des chaisnes en faon
d'or, qu'ils laisseront tomber exprs, afin qu'estant recueillies,
qu'ils en tirent leur part[204]; ne manqueront de lettres feintes,
demanderont le chemin, se feront conduire dans quelque cabaret; l,
detrousseront leur conducteur, contreferont les etrangers, auront deux
ou trois frippiers apostez pour vendre et distribuer leur vol, seront
courtois, et feront la courtoisie entire, c'est--dire osteront le
chapeau et manteau tout ensemble, prendront l'argent sans compter
et l'or sans peser; iront tant de nuict que de jour, sans crainte du
serain; s'il fait froid ne porteront gans, ains eschaufferont leurs
mains dans les pochettes de leurs voisins[205]; ne rendront rien de
ce qu'ils auront pris, fouilleront partout; tiendront d'ordinaire
le gros de leur caballe dans le faux-bourg Saint-Germain, marets du
Temple[206], faux-bourgs Saint-Marcel et Montmartre, sans oublier le
Pont-Neuf.

     [Note 204: Genre de vol pratiqu encore aujourd'hui avec succs.]

     [Note 205: Cette plaisanterie a t reprise bien des fois 
     propos des ministres concussionnaires. M. Scribe ne l'a pas
     oublie dans sa comdie de _l'Ambitieux_,  propos de Walpole,
     qui peut fort bien se passer de manchon, puisqu'il a ses mains
     dans les poches de tout le monde.]

     [Note 206: V., sur ces diverses bandes de voleurs, notre dition
     des _Caquets de l'Accouche_, p. 71, et notre tome 1er, p. 122,
     200.]

XI.

Seront les principaux maistres du mestier subjets un tantinet au
maquerellage, cognoistront tous les couverts de Paris, sauront les
bons lieux, afin d'y mener et conduire les niais et nouveaux venus,
et illec les desplumer comme corneilles d'Esope et chercher la source
de leur fouillouse[207]; que si par copulation, conjonction fminine,
plantation d'homme, quelque pauvre diable va au pas de Sude,
Claquedent, Bavire[208], etc., nos maqueraux et coupeurs de bourse se
donneront garde d'estre recogneus, et fuiront les coups la queue entre
les jambes, comme vieux chiens deratez.

     [Note 207: La bourse, la poche, en argot. Rabelais s'est
     plusieurs fois servi de ce mot.]

     [Note 208: Locutions trop connues pour qu'on prenne la peine de
     dire ici  propos de quel mal on les employoit. Sorel, dans son
     _Francion_, donne une variante de la dernire: C'est assez de
     vous apprendre, fait-il dire par un de ses hros, que j'allois 
     Bavires voir sacrer l'empereur. (Edit. de 1673, in-8, p. 91.)]

XII.

S'il y a quelque foire S.-Germain, Landy[209] ou autre, seront tenus
nos dits supposts de s'y trouver des quatre coins du royaume, et l
attraper les marchands au pige, les affronter, envahir, tromper,
decevoir, seduire tout le monde, et fuir le bourreau comme une peste
trs dangereuse et abominable.

     [Note 209: La fameuse foire de _l'Indict_ annuel, ou, par
     altration, du Landit, qui se tenoit, comme on sait, 
     Saint-Denis.]

Telles sont les loix contenes en nos statuts, que je, Fouillepoche,
veux estre soigneusement gardes par nous, et en partie par un tas de
larrons domestiques et un as de mercadans[210] qui vont parmy le monde
et qui empruntent la faveur de nostre nom.

     [Note 210: _Mercadent_, terme de mpris qui signifie un
     marchand de petites merceries, un marchand ruin. Il est pris de
     l'italien, un _povero mercadente_. (_Dict._ de Trvoux.)]

La compagnie approuva ces statuts comme trs bons et valables, estant
estroictement observez, pour la manutention et entretien de leur estat
et office de coupeurs de bourses.

       *       *       *       *       *

_Le moyen de cognoistre les filous d'une lieue loing sans lunettes._

Premierement, il faut que vous sachiez qu'ils ont un nez, une bouche
et deux yeux comme un autre homme, et partant il n'est point difficile
de les trouver. On en rencontre partout, et ressemblent mieux  un
singe qu' un moulin  vent ou  un fagot: toutes leurs actions sont
vrayes singeries; mais ne leur baillez jamais la bourse  garder, car
ils savent fondre l'or et l'argent, et sont les plus grands alchimistes
du temps present, du pass et de l'advenir. Quand vous verrez un
Allemand contrefaict, un homme bigarr comme un valet de carreau ou
le roy de picque, un maquereau, un minois du Palais, un joueur de
dez, un chercheur de repu franche, un pote qui prend les vers  la
pipe, un entreteneur de dames, un homme de chambre bott, frais
comme un veau, gaudronn comme un singe[211]; un laquais vagabond, un
joueur de tourniquet, un faiseur de passe-passe, Jean des Vignes et
sa sequelle[212], un sauteur, un plaisantin, un Gascon sans argent,
un Normand sans denier ny maille, un visiteur de foires, un courtisan
des halles, un traffiqueur de vieux habits, un receleur frippier,
un traisneur d'espe sans maistre, un capitaine sans compagnie,
imagins-vous de voir autant de filous; et quand vous rencontrerez
telles gens, serrez vostre bourse, et mettez la main dessus avec ces
mots: _Au premier occupant_. Que si vous les voulez voir de loin sans
lunettes, allez vous planter sur la montaigne de Montmartre, et croyez
que la moiti de ceux qui sortent ou entrent dans Paris sont tous
filous, sans en rabattre la quee d'un seul; et si vous en voulez la
raison, c'est le temps qui le porte, et le sicle le requiert ainsi,
dans la corruption o nous sommes. Adieu: souvenez-vous de l'anneau de
Hans Carvel, on ne prendra jamais votre bourse.

     [Note 211: Par raillerie, les montreurs de btes savantes
     habilloient leurs chiens et leurs singes  l'espagnole, avec
     larges fraises _gaudronnes_ (voy., sur ce mot, notre tome 1er,
     p. 163). Une vieille enseigne de Paris reprsentoit un de ces
     magots ainsi accoutr, avec cet affreux calembour pour lgende:
     _Au singe en batiste_.]

     [Note 212: V. sur ce joueur de farces, qui faisoit partie de la
     sequelle de l'htel de Bourgogne, notre dition des _Caquets de
     l'Accouche_, p. 281-282.]




_Privilge des Enfans Sans-Soucy[213] quy donne lettre patente 
Madame la comtesse de Gosier-Sall,  Monsieur de Bricquerazade, pour
aller et venir par tous les vignobles de France avec le cordon de
leurs ordres._

In-8.

     [Note 213: Il ne s'agit point ici des _Enfants sans soucy_,
     joyeux compres et joueurs de farces du XVIe sicle, pour
     lesquels Marot crivit en vers un _cri_ rest clbre; dans
     cette pice, du XVIIe sicle, ce nom n'est pris que par
     souvenir.]


Bacchus, par grce du Destin, empereur des Enfans-sans-Soucy, prince
des Gosiers-Brlans, comte de Bois-sans-Soif, marquis de l'Alteration,
de l'Haleine-Vineuse et Haut-Appetit, commandeur absolu et universel
sur les vignobles de Bacarat, Rheims, Ay, Tesse, Chablis, Tonnerre,
Beaune, Vermanton, Langond, Coulange, Costerotie, l'Hermitage,
Cahors, Medoc, Grave, Saint-Emilion, la Palu, Caberpton, S.-Laurent,
Frontignan, Chambertin, Malvoisie, Canarie, Madre, Port-en-Port[214]
et autres que le soleil eclaire sous la vaste etendue des cieux.

     [Note 214: Ou plutt Port--Port, nom francis de la ville de
     Porto.]

A tous passez, presens et  venir, salut. Ayant remarqu que le plus
sr moen de maintenir nostre monarchie bachique estoit d'establir en
differens endroicts de nostre empire des ordres composs de plusieurs
sortes de dignits, pour recompenser ceux de nos sujets quy auront est
les plus fidles et les plus attachs aux interests de nostre trongne
vineuse, afin qu'en leur donnant par ce moyen esperance d'estre un jour
recompenss sur des services qu'il nous auront rendus, nous puissions
les exciter  la pratique de la vertu, qui se trouve parmi les pots et
les verres, que nous avons toujours possedez  un si sublime degr:

A ces causes, ayant fait mettre cette affaire en deliberation sur
nostre table, aprs avoir bien bu en la compagnie de nostre ancien amy
l'ivrogne Silne et les bacchantes, nos chres nourrices, de leurs
advis et de leurs consentemens, nous avons cre, estably, creons et
establissons par ces presentes, perpetuelles et irrevocables, un ordre
general sous le tiltre de l'ordre du Tonneau[215], que nous voulons
reserver  notre personne; d'un chancelier, d'un secretaire, de quatre
commandeurs et de quatre chanceliers, lesquels officiers cy-dessus,
creez et etablis  perpetuit, jouiront de tous les privilges,
prerogatives, immunitez, franchises et exceptions bachiques, mme du
droit de bourgeoisie, dans tous les cabarets, lieux de bonne chre
de notre obeissance, o nous voulons qu'ils soient reuz gratis sans
qu'on les en puisse chasser, pour quelque chose que ce puisse tre, 
la charge toutefois que tous les aspirants auxdits offices et dignitez
seront tenus de faire preuve de leurs capacits dans l'exercice de la
vendange, en buvant chacun vingt-cinq razades le jour qu'ils voudront
estre admis dans toutes les dignits desdites charges,  la reserve
toutefois de notre chre et bien-ayme la comtesse de Gosier-Sall,
que nous avons gratifi de la charge de chancelier de nostre ordre,
et de nostre bon yvrogne Biguerazade,  qui nous avons aussy donn
celle de secretaire du mesme ordre, lesquels, en consideration des
services qu'ils nous ont rendus en plusieurs occasions et de la
certitude que nous avons de leurs capacitez aussy bien de boire,
nous les avons dechargs de toutes preuves  faire pour parvenir 
la possession desdites deux dignitez de chancelier et de secretaire.
Et tous lesdits officiers releveront de la comtesse de Gosier-Sall,
notre chancelire, et seront tenus de prendre d'elle le cordon de notre
ordre et des lettres-patentes signez et contresignez par Biguerazade,
son secretaire, pour ce quy concerne les affaires dudit ordre, qu'ils
seront tenuz de porter  perptuit, sous peine d'estre declars
incapables de frequenter jamais nos assembles bachiques, et d'y estre
traictez comme infracteurs de nos ordres, rebelles  nostre estat;
defendons  tous les officiers dicts de boire de leur vie goutte d'eau,
de manger aucunes sortes de confitures, fruits, lactage ny autres
choses capables de prejudicier  nos interests, en ce que tous ces
choses peuvent empescher la soif; defendons semblablement de repandre
jamais goutte de vin, si mechant qu'il puisse tre; de casser verres,
bouteilles ny flacons; et enjoignons de faire toujours ruby-sur-l'ongle
aprs avoir beu; de manger force cervelats, fromages, persillages,
harangs sorets, force jambons de Mayence, saucissons de Boulongne,
cuisses d'oyes, gorges de porcs, et generallement tout ce quy pourra
procurer l'alteration[216]; surtout de ne point oublier  mettre dans
leurs sausses nos chers amis le marquis de la Poivrade et le baron de
Salinieri[217] partout comme nos plus intimes bienfaiteurs.

     [Note 215: Nous n'avons pas trouv d'autres traces de cet ordre
     bachique, constitu, sans doute, comme celui de _la Grappe_, que
     Damas de Gravaison tablit  Arles  la fin du XVIIe sicle,
     et dont les statuts et ordonnances furent publis en 1697,
     in-12. On peut trouver, dans le _Glossaire_ du Rabelais de de
     l'Aulnaye, la liste des ordres bachiques institus du XVIe au
     XVIIIe sicle, et dont l'ordre de _la Boisson_, fond en 1700 
     Avignon par de Pesquire, fut l'un des plus clbres.]

     [Note 216: Rabelais appelle tous ces mets _aiguillons de vin_.]

     [Note 217: Ces noms rappellent ceux que prirent les membres
     de l'_Ordre de la Boisson_. La Gazette qu'ils publioient, et
     qui toit rdige en partie par Mogier et l'abb de Charnes,
     avoit pour titre _les Nouvelles de l'Ordre de la Boisson, chez
     Museau-Cramoisi, au Papier Raisin_. Les noms des bachiques
     rdacteurs toient  l'avenant: _Frre des Vignes_, _frre
     Mortadelle_, _natif de Saint-Jean-Pied-de-Porc_; _dom Barriquez
     Caraffa y Fuentez Vinosas_, _M. de Flaconville_, _le sieur
     Villebrequin_...]

Pourra partout notre dict chancellier pourvoir  quy bon luy semblera
de nos officiers de l'ordre, quy porteroient toutefois les noms
suivans, savoir:

Le premier des commandeurs s'appelle Long-Boyaux; le second,
Bequillard[218]; le troisime, Bois-sans-Faon; et le quatrime, de la
Goinfretire.

     [Note 218: C'est aussi un frre Bquillard, et l'on sait ce que
     ce mot signifie en argot, qui rdigea en 1724 les statuts d'un
     autre ordre bachique, dit la _Socit de la Culotte_.]

Les chevaliers s'appellent par les noms suivans, savoir:

Le premier, Longue-Haleine; le second, Large-Avaloire; le troisime,
Pretatrinquer; et le quatrime, Gosier-Coulant.

Et tous les dits officiers par elle pourvus jouiront des privileges
cy-dessus specifiez, sans trouble ny empeschemens, car ainsy nous
l'avons resolu et ordonn.

Si nous donnons en mandement  tous les confrres de la jubilation
et gens tenans nos siges bachiques, cabarets, tavernes, tabagies
et autres qu'il appartiendra, de tenir chacun en droit la main 
l'execution des presentes, sans diminution ny ogmentation que ce puisse
tre,  peine de ne boire que de la lie du vin de Brie: car tel est
notre plaisir.

Donn en notre conseil, sur le cul d'un tonneau, dans notre cave
imperiale, aprs tre bien saol.

_Signez_: BACCHUS, _Dieu des Vendanges_;

                                                          SILNE,

Et sur les replis: Cher Bouchon.

La comtesse de Gosier-Sall, garde des bouteilles, protectrice de
l'universit vineuse et chancelire de l'ordre bachique du Tonneau,
salut: Nous etant entierement fait informer de la capacit de notre bon
amy le sieur de Chifle-Museau, et lui ayant trouv toutes les qualits
requises pour tre de l'ordre excellent du Tonneau, aprs avoir de
lui pris et receu le serment prevu, prealablement faict dessoubz
l'experience au fait bachique, nous l'avons pourvu de la dignit de
commandeur de Bois-Sans-Faon, pour en jouir sa vie durante sans
trouble ny empeschements; pour marque de quoy nous luy avons accord le
cordon de l'ordre du Tonneau, en luy enjoignant d'observer les statuts,
reiglements et privileges portez par ladite creation dudict ordre de la
part du souverain Bacchus,  peine d'estre degrad et declar indigne
de posseder la dite dignit, et comme tel estre dechu du benefice de
ces presentes, aux quelles nous avons grifonn notre signe, aprs y
avoir fait apposer le cachet de nos armes.

Donn en nostre hotel de la Halle-au-Vin, et moy presente,  moiti
grise,

                                          La comtesse de GOSIER-SALL.

_Avec permission._




_La Rencontre merveilleuse de Piedaigrette avec Maistre Guillaume
revenant des champs Elize, avec la Genealogique des Coquilberts,
traduit de chaldeam en franois._

M. VI{c.}VI. In-8.


L'anne mil je say combien aprs le deluge de No, et aprez le
joieux advenement du grand Jubil d'Orlans[219], le Pre aux pieds,
autrement dit Piedaigrette, s'estant remplum des naufrages de milles
et milles taverniers qu'il avoit envoyez avec monsieur de Mouts[220]
en Canadas querir du safran[221]; se resouvenant de noz mal-heurs
derniers, et du voyage qu'il avoit fait avec le pre Gascart  Damery,
et des bons tours qu'ils avoyent faict ensemble, faisant enterrer
avec une magnificque solemnit et pompe funbre la fressure d'un
porceau plus gros et gras que vous, lecteur benevolle, au lieu des
parties nobles d'un gras chanoine de la Saincte-Chapelle, qui estoit
son amy, me raconta un jour, comme  son Acathe, tous les hazards,
crainctes, voyages et inconveniens qui luy estoyent advenus depuis
que les Coquilberts avoyent fait leur entre en France, et le grand
voyage qu'il avoit fait s champs Elize, o il avoit veu et beu avec
plusieurs de ses amis; le sejour qu'il y fit, les plaisirs qu'il y
avoit eus avec ses bons amis qui estoyent partis de ce monde tout 
bon; et comme, ayans rencontr M. Guillaume, qui fait tant parler de
luy, qui revenoit de paradis parler  son oncle No pour les affaires
d'Estat, ils allrent boire ensemble. Mais, me dit-il, mon frre, mon
amy,  nostre rencontre il y eut bien du hasart: car, M. Guillaume
ayans laiss le bon homme No planter sa vigne, et passans par les
champs Elize, il avoit fait une remonstrance aux vieux loups  un
soldat affam qui demandoit la guerre, et n'estant asseur en son ame
quel parti il devoit prendre, ou la paix, ou la guerre (encores qu'il
ne se soucie ny de l'un ny de l'autre), voyans venir  soy Piedaigrette
avec ses jambes de fuzeaux et son ventre creux comme une aulge 
porceaulx, et sa grosse teste de veau sur ses espaules voutes, l'un
devant l'autre,  la porte du canon, ce demandoient: Qui va l? qui va
l? par plusieurs fois. M. Guillaume, qui pensoit que ce fust quelque
diable de soldat, parle le premier fort honnestement, disant ces
mots: C'est moy! Monsieur;--Qui es-tu? dit Piedaigrette.--C'est moy!
Monsieur.--D'o viens-tu? o vas-tu? Es-tu chrestien ou mahometiste?
Ventre sainct Quenet[222]! dis-le moy, ou tu es mort!--C'est moy!
Monsieur, dit maistre Guillaume. Piedaigrette s'aprochant de plus
prs, encore qu'il ne fust pas trop asseur, maistre Guillaume le
recogneut, et, criant comme un veau, luy dit: C'est moy! c'est moy!
de par le diable, mon amy, tes fortes fiebvres quartaines! c'est moy,
Piedaigrette, mon amy. Luy, estonn de ceste rencontre, luy dit:
Eh! c'est donc toy, maistre Guillaume? , , que je t'acolle! H,
h, mon bon amy! qui t'ameine en ces quartiers?--C'est moy-mesme,
dit maistre Guillaume. Mais toy, de quel quartier viens-tu? je te
prie de me le dire. Aprs les acolades et bien venues faictes l'un 
l'autre, Piedaigrette luy dit: En bonne foy, mon amy, je viens des
champs Elize.--Et quoy faire? dist maistre Guillaume.--De veoir le
bon pre Anchises.--Qui t'y a conduict?--La Sibille.--Laquelle?--D'un
pressouer[223].--Ha, ha! et je te prie, conte-moy des nouvelles du
pays, et par quelles contres tu as pass.--Par ma foy! je te le dirai
volontiers, pourveu que tu me veuille escouter.--Je t'escouteray aussi
volontiers comme je fais l'evangile, maistre Guillaume.--Aprs que je
fus lav de tous mes pechez, dit Piedaigrette, par le moyen du grand
jubil d'Orlans, je ne say quels esprits m'aportoient en ces lieux,
o j'ay est et vescu l'espace de long-temps de la manne celeste des
enfants d'Isral, durant lequel temps j'ay veu une partie du pays, qui
est fort bon, Dieu merci. En premier lieu, je me trouvay en un pays
de contracts, duquel pays j'eus grand peine  me desbrouiller, car je
fus li et garott  coups de plume comme un pauvre foraire[224];
et, n'eust est Pajot et Bobie, qui venoient de parler  Matthieu
Aubour pour retirer une minutte, j'estois en grand hazart. Eschap
de ce danger, j'entrai au pays de consultation, o il y a force gens
d'honneur et gens de bien qui gouvernent le pays assez modestement,
comme Messieurs Versoris, Canaye, Dulac[225], et autres gens de palais
dont la renomme vit encores; mais l on n'y boit point, qui est un
grand malheur, et, n'eust est le pays de consignation o j'entray,
j'estois mort de la mort de Roland. O mon amy, quel meschant pays! Tout
le monde y a bon droit, mais il y a toujours quelqu'un qui perd. L'on
me demande: Quoy! Piedaigrette, as-tu affaire de quelque chose? Veux-tu
consigner? Quel chemin veux-tu aller?--Messieurs, je cherche le pays
de Sapience, je vous prie me l'enseigner.--Ha, ha! mon amy, vous aurez
bien de la peine  le trouver, car il vous faut passer par la comt de
Folie, o il y a tant de peuple que rien plus: car tous les sages de
vostre monde et ceux qui le pensent estre y sont habituez.--Encores,
Messieurs, s'il ce peut faire, il faut trouver moyen d'y parvenir.
Ayans pris cong d'eux, je pass une petite contre qui estoit fort
belle et plaisante  voir de loing, o il y a plusieurs belles maisons,
vaste en grosses fermes et bien accommodes; mais je vous asseure
qu'il y faut avoir bon nez: car, tant plus j'approchois, tant plus je
sentois une odeur qui estoit plus forte que musc. Je trouvay un jeune
homme, auquel je demanday: Mon amy, quel pays est-ce icy?--Monsieur,
me dit-il, couvrez-vous, c'est le pays de Medicination. Vous voiez
tous ces beaux lieux-l: croyez, Monsieur mon amy, que toutes les
etoffes et materiaux ont t pris chez les apoticaires de Paris, et des
plus fines rubarbes qu'ils ayent en leurs boutiques, et soyez asseur
que, si ce n'estoit un _remedium contra pestem_[226] que l'on vend au
palais, il y auroit bien du danger  passer par icy. Ayans prins cong
de cestui-l, je passe dans une grande forest brusle, o on ne voyoit
goute,  l'issue de laquelle je trouvay deux venerables vieillards, qui
me demandrent o j'allois; je leur responds: Messieurs, je cherche
le pays de Sapience. L'un commence  rire comme un fol, l'autre 
pleurer comme un veau; je fus tout estonn de cette faon de faire.
Ils me demandrent neanmoins tous deux qui j'etois, et moy je leur
fais la mesme demande. L'un me dit: Je m'appelle Democrite.--Et moy
Heraclite.--Et moy Piedaigrette, leur dis-je.--Or, puis que tu as dit
ton nom, passe maintenant, te voil entr au pays de Folie, par lequel
il te faut passer avant que d'entrer en Sapience. Je ne fus pas une
demi-lieue dans le pays, Monsieur Guillaume, mon ami, que je rencontrai
un grand vieillard, qui, avec une torche ardente, cherchoit le jour en
plein midi. Un peu plus avant, je vis un petit noirault qui aprenoit 
nager sur une rivire avec deux pierres  son col, comme deux vessies
de charcutier, et tant d'autres fols de ce monde que rien plus, qui
briguoient en court pour estre enregistrez pour aller faire la guerre
aux Turqs[227]. Ayans pass tout ce pays du monde, de ce pays-l
j'approchois d'une grande ville pour y entrer, pour me reposer et
loger; mais,  l'entre d'icelle, je rencontray, comme en sentinelle
perdue, un grand vieillard, qui s'appeloit O Sapientia, lequel, avec
cinq ou six autres grands O, alloient chercher Nol[228]. Je m'adresse
 luy, et luy demande assez doucement: Seigneurs, pourray-je bien
loger en vostre cit? Il me respond: Qui es-tu? mon ami.--Helas!
Monsieur, luy dis-je, je suis le pauvre Piedaigrette, qui, ayans pass
la plus grande part de ma vie au pays de Folie, sur mes vieux jours je
desirerois me retirer avec la Sapience. Ha! maistre Guillaume, si tu
savois quelle responce il me fist, tu serois estonn. Il commence 
me dire: Vas-t'en d'icy, affronteur! charlatan! trompeur de marchands!
effront! coquilbardier! mangeur de morue de Flessingue! Vas-t'en 
tous les diables! vas-t'en d'icy! Il n'entre en ce pays que gens
de biens et d'honneur! Moy, estonn comme un fondeur de cloches, au
petit pas je me retire de l, et estois assez fach de n'entrer en
ce pays-l, veu la peine que j'avois eue  le chercher; mais je vis
bien qu'il n'y va pas qui veut. Ayans quitt le pre Sapientia avec
ma courte honte, j'aperceu neantmoins sur les limites du pays le
bon pre et homme de bonne memoire, Monsieur de Chavignac[229], qui
composoit un livre, _De reconciliatione successori suo cum vicario
suo antiquo_, avec la glose de Belin et Sageret; il estoit prest 
l'envoyer  Patisson[230], mais Monsieur de Bonport estoit engren
le premier. Il y avoit trois jours que j'en estois party quand je
t'ay trouv.--Vrayment, dit maistre Guillaume, je ne m'estonne pas de
t'our parler, tu as bien veu du pays. Mais quoy! Piedaigrette, se
resouvenant encores de tous les bons tours, tant bons que mauvais,
qu'il avoit faits, ne pouvoit bonnement faire l'accolade  maistre
Guillaume, lequel, d'un visage  demy fasch, luy dit: Il semble,  te
voir, Piedaigrette, que tu aye le coeur failli; tien une tranche de
ce jambon, que m'a fait bailler Monsieur de Saint-Paul[231], passant
par son cartier. Piedaigrette, revenant comme d'un profond sommeil,
et ses yeux plains de chassie  demi-ouverts, luy dit: Par ma foy!
maistre Guillaume, mon amy, je songeois au bon temps que j'avois lors
que les coquilberts firent leurs entres en France, la guerre cruelle
qu'ils eurent contre les mousches[232], leurs batailles, le nombre
des bons capitaines coquilbardiers, et comme du temps et du rgne du
bon pre Louvet ils vivoyent; et comme aussi, d'autre part, nostre
bon maistre, depuis peu de temps en , a descouvert toutes sortes de
coquilberts, soit ceux de messieurs les petits dieux du monde, soit sur
leurs saincts, et qu' prsent il n'y a qu'un general en matire de
coquilbarderie, qui est cause que les pauvres mousches ne tirent plus
de miel de leurs ruches.

     [Note 219: Le jubil d'Orlans est de 1600. Henri IV y vint en
     personne. L'argent qu'il produisit servit  la reconstruction
     de la cathdrale,  moiti renverse par les calvinistes. Un an
     aprs, le roi put venir en poser la premire pierre, rparant,
     comme roi catholique, le dommage que les huguenots avoient fait
     lorsqu'il toit l'un de leurs chefs. V. notre histoire d'Orlans
     dans l'_Histoire des villes de France_, t. 2, p. 598.]

     [Note 220: L'un des compagnons du commandeur de Chaste
     et de Champlain qui allrent en 1603 fonder les premiers
     tablissements franois sur les bords du fleuve
     Saint-Laurent.--De Mouts eut grande part  la dcouverte des
     ctes de l'Acadie en 1604, puis, en 1605,  l'expdition du cap
     Malebarre.]

     [Note 221: La nouvelle colonie ne s'toit forme que de gens
     sans aveu, et entre autres de marchands ayant fait banqueroute,
     ou _safraniers_, comme on disoit alors, le _jaune_ tant la
     couleur infamante aussi bien pour les banqueroutiers que pour
     les tratres.]

     [Note 222: Ce juron se trouve souvent dans Rabelais. Nous ne
     savons pourquoi le patron breton saint Quenet ou saint Kent y
     est invoqu de prfrence. On juroit aussi par _la dive oye
     Guenet_.]

     [Note 223: Jeu de mot sur la sebille de bois dans laquelle
     s'goutte le pressoir.]

     [Note 224: On avoit d'abord dit _forc_, comme on lit dans les
     premires ditions de Rabelais, puis on dit indiffremment
     _forsaires_ et _forsats_. Nous appelons ces pauvres gens
     attachez  la rame _forsats_, parcequ'ils rament par force.
     (Vincent de La Loupe, _Origine des dignitez et magistrats de
     France_, Paris, 1573.)]

     [Note 225: Il toit conseiller au Chtelet. Le dimanche
     29 (septembre 1596), dit L'Estoille, Du Lac, conseiller en
     Chastelet, mourut  Paris de la maladie qu'on disoit qu'une
     garce avec qui il avoit couch lui avoit donne.]

     [Note 226: Il rgnoit alors  Paris une dangereuse contagion que
     Malherbe appelle _peste  la gorge_. (V. lettre  Peiresc du 10
     octobre 1606.) C'toit une maladie semblable  celle qui ravagea
     Barcelone en 1822. V. _Journal de l'Estoille_ dit. Lenglet, t.
     3, p. 378, 385.]

     [Note 227: Un grand nombre de Franois s'toient enrls sous M.
     de Mercoeur pour combattre les Turcs en Hongrie. V. _Journal de
     l'Estoille_, 3 mars 1601.]

     [Note 228: Le _O Sapientia_ toit, avec _O Adona, O Radix_,
     un des O de Nol, c'est--dire l'une des antiennes ou prires
     ainsi nommes  cause de l'interjection qui en toit le
     commencement.--Il y a ici une quivoque vidente sur le nom du
     marquis d'O, qui, de 1578  1594, c'est--dire jusqu' sa mort,
     fut surintendant des finances. Il fut, fameux par ses exactions.
     Piedaigrette devoit donc rechercher un enrlement chez lui.]

     [Note 229: C'est le docteur en thologie Chevignard ou Chevigny,
     le mme au sujet duquel s'est tromp Du Verdier quand il en
     a fait deux personnes, _Jean de Chavigny_ et _Jean-Aim de
     Chavigny_. Il semble qu'il est fait allusion ici au livre qu'il
     fit sur l'avnement de Henri IV, _Henrici IV fata_, Lyon, 1594.
     Il mourut en 1604, g de plus de 80 ans.]

     [Note 230: Mamert Patisson l'imprimeur.]

     [Note 231: Sans doute le capitaine Saint-Paul, qui commandoit
      Reims, et fut tu par M. de Guise pour quelques paroles trop
     hautaines. V. l'Estoille, 28 avril 1594.]

     [Note 232: Ce mot, d'o est venu celui de _mouchard_,
     s'employoit depuis long-temps dj, et mme bien avant l'entre
     en fonctions de l'inquisiteur de Mouchy (Demochars), pour
     lequel, selon Mnage et le prsident Hnault, on l'auroit
     d'abord cr en quivoquant sur son nom. Il se trouve dj
     dans le pome d'Antoine du Saix, _l'Esperon de discipline
     pour inciter les humains aux bonnes lettres..._, Paris, 1539,
     in-16.--Selon le _Martyrologe des protestants_ (1619, in-8, p.
     530), les espions de l'inquisition d'Espagne s'toient d'abord
     appels _mouches_. Plusieurs de ces mousches, y est-il dit,
     volent si haut et si loin que, passant la mer, ils iront en
     estranges et loingtains pays espier ceux qui, se bannissants
     eux-mesmes d'Espagne, se seront  seuret retirez en quelque
     part.]

Ha! ha! Piedaigrette, mon amy, je te prie me declarer quelles bestes
sont-ce que coquilberts; j'ay veu beaucoup de bestes aprs toy, mais
je n'ay encore point veu de coquilberts. Sont-ils plus grands que les
chameaux de M. de Nevers? Sont-ils de la race de Bucefal ou du cheval
Pegasus? Je te prie de me le dire ou m'en figurer un comme tu sais
bien qu'ils sont, et je te bailleray  boire dans ma gourde de ce bon
vin que l'on m'a baill chez M. Asdrubal. Piedaigrette, ayant fait un
pet, un rot et un siflet, commena  faire un long discours, en disant
en langage commun: Au temps des bons pres Rouselay[233], Sardini[234],
Bonnisi, Cenami et autres pres anciens sortis du fin fond de la
Lombardie, les coquilberts commencrent  naistre en nostre France, et,
faisant des petites legions, s'escartrent par tout nostre royaume.
Douane commena  gouverner  Lyon: traites foraines, partout nouvelles
impositions  Paris; enfin le pre Louvet fut deput pour empescher
les coquilberts de vivre, et fit une arme de mousches pour faire le
degast des vivres des coquilberts, desquelles il fit Benard capitaine,
Molart lieutenant, Honor enseigne, Poupart sergent, et pour le moins
deux cens apointez qui faisoient garde jour et nuit, tellement que
tous les pauvres coquilberts estoient en danger de mourir de faim,
sans l'invention de Greffier de Saint-Lubin, bon soldat coquilbardier,
lequel, voyant les vivres faillir en l'arme, trouva moien et inventa
nouvelles inventions pour vivre, savoit lier les moutons par les
pieds, et cacher derrire les pierres de taille pour passer avec le
gros qui avoit acquitt; fit les metamorphoses de boeufs en vaches, de
porcs gras en truyes maigres, et les bahus pleins de cochenille[235]
pour du vieux linge pour vendre au bout du pont Saint-Michel; et,
tant que dura ceste invention, les mouches mouroient de malle rage de
faim, tellement qu'elles ne pouvoient plus voller, et messieurs les
coquilberts vivoient  discretion.--Mais, Piedaigrette, tu m'as promis
de me figurer un coquilbert, je te prie, fais-le.--Aga, mon amy, je ne
te mentirai d'un seul mot: les coquilberts ont la teste faite comme un
gros boeuf ou une vache; le corps, par les parties de devant, comme un
porc gras; depuis les espaules jusques au train de derrire, comme un
veau; la cuisse droite comme un mouton et la gauche comme un chevreau.
Il a la queue fort grosse et d'une estrange faon, car elle est faite
de mille et mille martres sublimes, de renardeaux, de fouines, de
loutres et de toutes autres sortes de fourrures pour l'hiver. Au temps
pass ils avoient de grandes cornes, sur lesquelles vous eussiez
trouv en toute saison mille hotes de beure, paniers pleins de
poulets, perdris, agneaux, oisons, fsants, et de toutes autres sortes
de volatilles; quand ils sont bastez comme chameaux, leurs bats sont
fort creux: car il y tiendroit bien cent pices de velours, autant de
satin, damars, que taffetas, toilles fines, rubarbes, cochenille, et
de mille sortes de marchandises sujetes  l'imposition. Ils sont 
part soi plus forts que cent boeufs attelez; ils vont jour et nuict,
et aussi asseurement sur eae que sur terre; il n'y a mousches,
mouschars ni mouscherons qui les puissent empescher d'aller o bon
leur semble; ils sont quelquefois comme les cameleons, ils changent
de toutes couleurs; ils font faire plusieurs passages invisibles; ils
font passer la douzaine de boeufs aussi gaillardement sans acquiter
comme moi; ils font les uns de pauvres riches et de riches pauvres;
quand ils dorment, tirez-leur un poil de dessus eux, il vous servira 
vous faire un manteau, un pourpoint, un chapeau, voire, quand il est
bien tir et choisi, il vous servira  faire un habit complet; ils font
porter  madame la controleuse,  madame la garde, la petite cotte de
taffetas, de camelot, de soye ou de telles estoffes qu'elles desirent,
le petit demi-ceint d'argent, la bague mignardelette au doigt, le petit
bas de soye, etc.; tellement, mon bon ami M{e} Guil., les coquilberts
ont de terribles perfections, et, si je l'osois dire, leur eae est
meilleure que le vin de Vaugirard: car il y a plus d'un mois que j'en
boy, je vous en parle comme savant, et si j'en bois encore quelquefois
quand je suis au monde. De la nourriture de tels animaux, je ne t'en
veux rien dire: car tu peux assez juger, estant juge comme tu es,
que, sortant telles eaux de telles chapelles alambiques, que le dedans
n'est que rose et fleurs d'estrange vertu; les bons coquilberts sont
recherchez de toutes sortes de gens de bien, et qui n'ont point l'me
de travers comme toi.

     [Note 233: Il faut lire Ruccella. C'est un de ces Italiens
     qui faisoient alors les grosses affaires de finances. V. notre
     dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 40-41.]

     [Note 234: Scipion Sardin fut le plus fameux de ces Italiens
     enrichis. V., sur lui, le _Journal de l'Estoille_, dit.
     Lenglet-Dufresnoy, t. 1er, p. 102, 485, et t. 2, p. 5.--Il
     possdoit une fort belle maison au faubourg Saint-Marcel, dans
     une rue qui s'appelle encore,  cause de lui, rue Scipion. Sa
     maison, devenue la _manutention_ des hospices de Paris, porte
     aussi ce nom.]

     [Note 235: La cochenille du Mexique toit alors l'objet d'un
     trs grand trafic.]

Je te veux conter, puisque nous sommes  loisir, comme deux honnestes
dames de nostre cartier, s'estant accostes de petis coquilbardeaux, et
coquilbardant avec eux, jouans  frape main, faisoient et engendroient
de gros coquilberts, les envoyans loger  Paris  la place aux Veaux,
chez leurs bons amis.

Un gros, voulans faire son entre  Paris, advertit cinq ou six de
ses amis pour le recevoir  la porte de Bussy le lendemain de Noel M.
V{c.} LXXXXV. C'estoit la bonne anne des coquilberts; ils estoient
en aoust[236] en ce temps-l. Le capitaine la Rue, gouverneur de la
porte de Bussy, fut pri d'assister  sa reception, et moi je le vis
entrer; tu ne croiras l'estrange faon qu'il entra: premirement,
marchoit le pre aux boeufs, en bel ordre et piteux estat, accompagn
de deux cens moutons, tous couverts de laine blanche et noire jusques
aux yeux; aprs cette bande passa quatre-vingt ou cent boeufs conduits
par le jeune Fontaine, qui estoient nouvellement venus de Poissy,
et qui s'estoient reposez en son chasteau de la Bouverie; en aprs,
comme un entremets, entrrent deux cens autres moutons, tout ainsi que
les autres preceds; aprs ceux-ci passrent six autres gras boeufs
malheureux, car ils avoient laiss la peau chez le pre Audouart, et
s'en allrent cacher  Beauvais. Cela fait, monsieur le coquilbert
entra aussi secretement comme une souris, et le receut le capitaine
la Rue avec tant d'amiti que rien plus; et aprs les acolades et
bienvenues faites, allrent boire chez le pre Valenson; mais partout
il y a du malheur et du peril, comme dit le saint aptre: car une
meschante mousche, qui estoit en sentinelle, fut presque cause de
ruiner les coquilberts, et en fut le pre Louvet[237] adverti;
tellement que la paix qui avoit est si longtemps entre les coquilberts
et les mouches fut rompue.

     [Note 236: C'est--dire en temps de moisson.]

     [Note 237: C'est ce grand fermier Louvet dont il est parl
     dans la _premire journe_ des _Caquets de l'Accouche_. (V.
     notre dition, p. 40-41.) Il n'en est nulle part ailleurs parl
     aussi longuement qu'ici.]

Louvet lve une compagnie nouvelle de mousches bovynes, picquantes
et ardentes; il envoie commissions de tous costez, Poupart de ,
Poupart de l, Benard  pied, Benard  cheval, les gardes renforces
 toutes les portes, tellement que jamais la guerre des Guelphes et
Gibelins ni fit oeuvre pareille. On avoit desj le pied dans l'estrier
pour donner le combat, les petites collations estoient cordes, elles
coquilberts, estonnez comme fondeurs de cloches, ne savoient  quel
sainct se vouer; l'on fait plusieurs assembles, le conseil se tient
par plusieurs fois; enfin monsieur du Pied-Fourch[238] envoye 
madame de la Douane la republique de la nouvelle imposition; envoya
ambassadeur  messieurs de la Mare et de la Draperie; monsieur du
Port Saint-Paul  monsieur du Port Saint-Nicolas, anges de grve[239]
 la Tournelle, et le rendez-vous  Malaquest[240], o la paix fut
traicte, Maistre Guillaume, mon amy, et les coquilberts, mouches et
moulcherons s'allirent ensemble par un lien indissoluble d'amiti, et
firent comme les Romains et les Sabins, s'espousans les uns les autres;
tellement que par le moyen de cette alliance le pauvre pre Louvet fut
metamorphos comme Acteon, qui fut mang de ses chiens propres: car
toute son arme de mousches, tant capitaines que soldats, devindrent
coquilberts, et fut traict  la Turque; et, n'eust est Maubuisson
o il se sauva, il eust est mang tout en vie. Ce neantmoins il luy
demeura encore quelques mousches qui estoyent des vieilles bandes,
qui ne se voulurent acorder, comme le capitaine Boucher, le sergent
Poupart et autres capitaines reformez, qui vivent encore en esperance
de remonter au dessus de leurs affaires avec le temps. Comme de fait le
capitaine Boucher surprint un coquilbert qui s'estoit venu loger  la
Nostre-Dame de Mars aux faulxbourgs Saint-Germain, qui fut plum comme
un canart; il s'estoit cach dans les chausses de Gerbault, et s'estoit
rendu invisible  plusieurs mouches durant la guerre; il s'estoit form
en bottes de soye et avoit pass sous cette forme par plusieurs fois,
mais il y vint  la malheure.

     [Note 238: Le _pied fourch_ toit la ferme d'un impt tabli
     aux portes de quelques villes sur les animaux ayant, comme le
     boeuf, le mouton, le porc, la chvre, le pied fourch.]

     [Note 239: Les crocheteurs de la place de Grve. Le nom qu'on
     leur donne ici leur venoit de leurs crochets, simulant des ailes
     sur leur dos. On lit  la scne 3 de l'acte 3 de _l'Eugne_ de
     Jodelle:

         FLORIMOND.

       Laquais, trouve des crocheteurs.

         PIERRE.

       J'y vais, monsieur; et, quant  eux,
       Ils voleront bien tost icy:
       N'ont-ils pas des aisles aussy?]

     [Note 240: Le quai ou plutt le _port Malaquest_, ainsi qu'on
     l'appeloit alors. (_Registres de l'Htel de Ville pendant
     la Fronde_, t. 1er, p. 107.) Ce nom de _Malaquest_, qui n'a
     jamais t expliqu d'une faon satisfaisante, pourroit bien
     trouver son origine dans les assembles de contrebandiers qui
     se tenoient, comme on le voit ici, sur ce port alors dsert,
     et d'autant plus propice  cacher ces bandes et  recler
     leurs vols qu'il toit couvert de piles de bois de chauffage.
     (_Registres de l'Htel de Ville..._, t. 1er, p. 184.)]

Quand il est grand'anne de coquilberts, tu ne vis jamais tant de
fermiers devenir marchands de safran. Il n'est pas les chambrires
de cuisine et filles de chambre qui ne coquilbardent; l'on ne parle
plus de ferrer la mule, il n'y a plus que les coquilberts en campagne:
voil, M. Guil., comme le monde vivoit de ce temps-l et vit encore au
monde.--Escoute, escoute, Piedaigrette, dit M. Guil.: nostre maistre
y prend bien garde, et de prs; allons-nous-en d'icy; as-tu le rameau
d'or d'neus? Allons, allons, voil le pre Caron qui nous attend sur
le bord du Stix pour passer; aussi bien ay-je la teste rompue des cris
et urlements de ces usuriers de l'autre monde et de ces avaricieux qui
sont l-bas dans ces paluz infernaux jugs par Minos et Radamanthe; il
me tarde que je ne sois chez M. Jamet[241].--Allons, dit Piedaigrette,
quand tu voudras, et sortons hors d'ici. Ayant donc pass Stix, nous
beusmes ensemble avec le pre Caron, qui est vrayement bon vieillard,
et, estant sorti des Champs-lises, Piedaigrette dit: Allons par
quelque chemin cart, de peur des mousches de monsieur Largentier de
Troyes[242], qui est venu de nouveau faire la guerre aux coquilberts
de Paris.--Et quelle guerre est-ce? dit monsieur Guil: C'est pis que
celle de Louvet; il s'est empar du chteau des quatre fils Aymon; il
a pris pour maistre mousche le pre Adam; il l'envoye sous terre et
fait plus de trouble au royaume avec son escritoire. Estant doncques
le Pre aux pieds et M. Guil. prests  se separer, Piedaigrette luy
recommanda toutes ses affaires, atendu la faveur qu'il avoit en court,
le pria d'avoir souvenance en son _memento_ des folles enchres d'un
pauvre coquillebardier; et, s'estant dit l'un  l'autre un long _vale_,
et adieu! M. Guil., adieu! Piedaigrette, adieu! adieu! M. Guil. s'en
va au Louvre, et Piedaigrette  la taverne chez le pre Charpin, o
il rencontra le pre Gauderon qui beuvoit demi-setier du muscat de
Vitry, auquel ayant compt plusieurs choses, recommencrent  succer le
tampon, et de l en sa maison, ou  grand'peine ses jambes de fuzeaux
peurent reporter sa teste de veau, et atend au coing de son feu le
paquet pour porter aux Champs-lises.

     [Note 241: Le financier Sbastien Zamet, seigneur de trois cent
     mille cus de rente, comme il s'appeloit lui-mme.]

     [Note 242: G. L'Argentier, administ. du bail des fermes sous
     Henri IV. V. Grosley, _Oeuvres posthumes_, 1, p. 14-19.]

Et quant  maistre Guillaume, estant prs du Louvre, il s'en va
chez M. de Montauban[243], auquel il donna advis de la descente des
coquilberts, qui se preparoient  luy faire la guerre, et qu'il se tint
bien sur ses gardes, qu'il acheptast un resveil-matin[244]  messieurs
ses commis pour n'estre endormis en ses affaires; et que pour luy il
achetast des lunettes pour y voir plus clair, et qu'il advertist en
passant M. de Soisy pour les trente sols; que Marquenat n'oubliast ses
galoches quand il iroit aux portes,  cause des boues, et que, quand il
iroit voir messieurs les receveurs  cause du temps, il les advertist
de ne se point battre et esgratigner, et puis boire  cline-musette,
et qu'il print bien garde que ses mousches ne devinssent coquilberts
comme du temps du pre Louvet, et beaucoup d'autres bons advertissemens
touchant la coquillebarderie, et de l en sa maison, atendant nouvelles
du temps.

  Ne faut-il point parler de rire quelquefois
  Ou dire verit en paroles couvertes,
  Estre toujours cach comme un sauvage aux bois?
  La porte d'un bon coeur a tout bien est ouverte;
  Mais que pourroit-on dire d'avoir ceste arrogance,
  Avoir trac la voye  mille inventions,
  Voire tousjours avoir une vaine esperance,
  Retrouver le chemin de mes conceptions.
  Aprs que mon destin aura repris son cours,
  J'espre que j'auray quelque contentement,
  S'il y a de l'espoir en tous mes vains discours
  Je ne manqueray point  mon avancement;
  Nul ne peut parvenir sans avoir du tourment.

     [Note 243: Moysset, dit Montauban, du nom de sa ville natale,
     toit trsorier de l'pargne. V., sur lui et sur ses manoeuvres
     financires faites de connivence avec M. de Luynes, notre
     dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 184, 241.--V. sur sa
     querelle avec l'Argentier, qu'il fit arrter en 1609, Grosley,
     _ibid._]

     [Note 244: C'toit une invention qui commenoit  tre en usage.
     Quand Henri III, la veille de l'assassinat du duc de Guise, eut
     command  du Halde de le rveiller  quatre heures, celui-ci
     rgla son _rveil_ pour cette heure, et fut exact.]




_Les Ballieux des ordures du monde[245], nouvellement imprim pour la
premire impretion par le commandement de nostre Puissant l'Econome._

_A Rouen, chez Abraham Cousturier, tenant sa boutique prs la grande
porte du Palais, au sacrifice d'Abraham._

In-8.

     [Note 245: Nous connoissons plusieurs ditions de cette pice,
     qui, toutefois, n'en est pas reste moins rare. Une seule porte
     une date: c'est celle o notre pice, ayant pour titre _les
     Bailleurs des ordures du monde_, se trouve  la suite de _la
     Gazette..._, Paris, _jouxte la coppie imprime  Rouen_ par Jean
     Petit, 1609, in-12. (V. Viollet-Leduc, _Biblioth. potique_,
     p. 349-350.) Nous n'avons pu retrouver l'dition originale de
     Jean Petit. En revanche, nous en avons trouv une autre qui
     avoit chapp  tous les bibliographes. Elle a pour titre: _le
     Donnez-vous garde du temps qui court_, s. l. n. d., et est,
     en plusieurs parties, beaucoup plus correcte que celle donne
     par Abraham Cousturier et reproduite ici. Elle nous a donc t
     fort utile pour les corrections. Nous n'indiquerons que les
     principales variantes. On a donn  Chartres, chez Garnier
     fils, en 1833, une rimpression  32 exemplaires de l'dition
     d'Abraham Cousturier.]


  O la vicissitude estrange!
  Toutes choses courent au change;
  Le ferme est fond sur le point;
  Autres fois l'on ne voyoit point
  Tant de crocheteurs par le monde,
  De vigilans faiseurs de ronde,
  De porteurs de paquetz pliez[246].
  De grands faiseurs de bons-adiez[247],
  Tant de faineans par la rue,
  De questeurs de franches repues,
  De sires Jeans escornifleurs,
  De piqueurs de dez, d'enjolleurs,
  De francs taupins, de fripelippes[248],
  De moyne-laiz, de francatrippes[249],
  De bouffons, de sots, de cocus,
  De truchemens, courtiers de culs,
  De charlatens planteurs de bourdes,
  D'ypocrites, de limes sourdes.
  De chicaneurs, de patelins,
  De trompeurs, de maistre Gonnins,
  De r'habilleurs de pucellages,
  De faiseurs de faux mariages,
  De nourrices avant le temps,
  De plaisants, de Rogers Bon-Temps,
  De flannires[250], de macquerelles,
  De faiseurs de laict aux mamelles;
  De faux tesmoins, faux rapporteurs,
  De fabulistes, de menteurs,
  De semeurs de fausses sciences,
  D'escamoteurs de consciences,
  De corrupteurs de magistrats,
  Bref, mille et mille autres fatras,
  Qui, pullulant parmy les hommes
  En ce maudit sicle o nous sommes,
  N'empoisonnoient l'antiquit.
  La Deesse de verit
  Sur son cube estoit toute nue;
  Justice marchoit retenue,
  Sans colre, faveur ne choix,
  Au gouvernement de ses loix;
  L'orrible vipre d'envie
  De l'enfer n'estoit point sortie;
  La noblesse aimoit la vertu;
  Le noble en estoit revestu;
  C'estoit son clinquant, son pennache,
  Son pend'-oreille, sa moustache;
  L'Esglise en sa splendeur estoit,
  Et dedans ses flancs ne portoit
  Tant de serviteurs d'Elise;
  Sa robbe n'estoit divise
  Par ces Simons magiciens[251],
  Et l'on ne donnoit point aux chiens
  Le pain des enfans lgitimes;
  Le pasteur mesnageoit ses dismes,
  Sans les bailler aux hommes lais.
  Mais sus donc, prenons nos balais,
  Balions toutes ces ordures,
  Ostons premier ces charges dures,
  Ces porteurs de nouveaux capots,
  Ces subsides, empruns, impots,
  Fermiers, fermires et monopoles,
  Ces chaudepisses, ces verolles,
  Ces raptasseurs de nez pourris,
  Verds blez, par les camars devis,
  Ces Gilles Jeans, ces carrelages[252],
  Et aultres tels maquerellages,
  Sources de tant de potions,
  De poudres, de decoctions,
  De diettes, de robbes grises,
  Et de semblables marchandises
  Qui purgent la bource et le corps.
  Chassons en mesme temps dehors
  Ces subtilles revenderesses,
  Ces lampronires[253] manieresses,
  Qui, faisant semblant de porter
  A madame pour achapter
  Quelque chaisne d'or singulire,
  Ou luy lever sa penilire,
  Luy racoustrer son bilboquet,
  L'entrefesson et le brisquet,
  (Car ce sont l leurs doctes termes),
  Ces croche-cons  bouches fermes,
  Entremeslent dans leurs discours
  Mille petits propos d'amours,
  Et, mettant la main sur la motte,
  Glissent le poulet soubz la cotte.
  Chassons encor, jetons  l'eau
  Ces vieilles lampes de bordeau,
  Mamelles molles et fanes
  Comme vessies surannes,
  Culs de postillon endurcis,
  Cols de cigoigne restroissis,
  Dents dechausses et pourries,
  Arranges en dants de sies;
  Nez morfondus, yeulx enfoncez,
  Vieils fronts ridez et replissez
  Comme un gardecul de village;
  Vieille perruque  triple estage,
  Vieilles eschines de chameau,
  Poitrines de maigre pourceau,
  Ventres pendants, jambes de lates,
  Croupions pointus, fesses plates;
  Vieils hvres ouverts  tous vents,
  Vieilles lanternes de couvents,
  Vieilles barques abandonnes,
  Vieilles masures ruines,
  Vieilles granges, vieils culs rompus,
  Vieux fleaux de quoy l'on ne bat plus,
  Vieilles brayettes, vieilles bragues[254],
  Fourreaux crevez et molles dagues;
  Vieilles caisses et vieux cabas,
  Viel estalage, vieux haras.
  Videz, sortez, vieille antiquaille;
  Vous ne servez de rien qui vaille.
  Ballayons encor fermement
  Ces revendeurs d'entendement
  De memoire artificielle[255],
  Ces esponges de damoyselles,
  Leurs fards, leurs pignes, leurs miroers,
  Leurs affiquets, leurs esventouers,
  Leurs brusques branslemens de fesses,
  Leurs petits chiens excuse-vesses,
  Leurs cajols[256], leurs attraits charmeurs,
  Ris fards, regars ravisseurs,
  Leurs finesses, leurs pomperies,
  Leurs passe-temps, leurs railleries,
  Leurs secrettes esmotions,
  Leurs desguises passions,
  Leurs soupirs feints, leurs larmes feintes,
  Le flatter de leurs douces plaintes,
  Les bons coups qu'ils font  l'escart,
  Leurs servantes de chambre en quart,
  Leurs bals, festins, et mascarades,
  Leurs masse-pains et marmelades,
  Leur chaud satirion[257] confit,
  Et autres esperons de lict.
  Mais abatons la grande araigne
  Qui chasse aux bidets d'Alemaigne,
  Et cet autre qui en ce coing
  Estend ses voiles de si loing.
  Voyez-vous ces quatre araignes,
  Comme elles sont embesongnes
  A tendre leurs reths au passant!
  Allons donc vivement houssant
  Ceste petite libertine:
  Elle est chaste comme Faustine,
  Et de son venimeux poison
  Gte mainte honneste maison.
  Sus donc, qu'elle soit balloye.
  Cette place est bien nettoye;
  La plus grosse ordure est dehors:
  Allons visiter d'autres bords,
  Et chassons de nos republiques
  Les histrions, les empiriques,
  Les beuveurs de vin par excez,
  Les rajeunisseurs de procez,
  Soliciteurs, faiseurs de clauses,
  Bailleurs d'avis, vendeurs de causes,
  Les Zizames[258], les Arabins,
  Les grands babillards aux festins,
  Les Carneades[259], les sophistes,
  Les sarcophages atheistes,
  Tous ces nouveaux reformateurs,
  Et ces alquimistes souffleurs,
  Qui, pour un lingot soubs la cendre,
  Trouvent un licol pour les pendre.
  Nous voulons aussi baloyer
  Le legiste[260] qui sait ployer,
  Les bergers qui ont deux houlettes,
  Les collations de soeurettes,
  Tant de baiseurs par charit,
  Et petits presens de pit[261],
  Et autres pratiques devotes,
  Les causes de tant de riottes.
  De tant de licts privez d'amour,
  De tant de pains perdus au four,
  De tant de napes adires[262],
  De tant de futailles vides[263],
  De tant de lardiers tous videz,
  De tant de scandalles semez,
  Et qui font rire  plaine gorge
  Les saincts de la nouvelle forge,
  Car, parmy ces devotions,
  L'on voit bien peu d'Estochions[264],
  Paules, Marcelles, Fabiolles,
  Et de semblables christicolles,
  De S. Hierosme encore moins.
  Chassons encor tous faux tesmoins,
  Tous examens signez sans lire,
  Le prescheur qui n'ose tout dire,
  Le pescheur qui  toute main
  Prend tout poisson avec son ain[265],
  Les medecins qui sont trop riches,
  Les pharmacopolles trop chiches,
  Les chirurgiens trop piteux,
  Les pages qui sont trop honteux,
  Une nourrisse trop songearde,
  Une nonnain trop fertillarde,
  Un confesseur trop indulgent,
  Un contable[266] trop negligent,
  Un secretaire trop prolixe,
  Une trop jeunette obstetrice[267],
  Un brasseur prs de mauvaise eau,
  Un paticier prs d'un bordeau[268],
  Un boucher de puante alaine,
  Une servante trop mondaine,
  Un escolier prs d'un tripot,
  Un tavernier auprs du pot,
  Un meusnier prs de sa tremie,
  Un jaloux prs d'une abbaye.
  Nous chassons aussi ces sorciers,
  Nourrissons d'esprits familiers,
  Permutations clericalles,
  Bigamies sacerdotalles,
  Ces aliances de nonnains,
  Advocats prenans des deux mains,
  Procureurs qui sont sans malice,
  Sergeans qui doivent leurs offices,
  Greffiers qui babillent souvent,
  Les commis qui n'ont point d'argent,
  Le juge qui n'a qu'une oreille,
  Celuy qui dit:  la pareille;
  Le regent qui ne fesse pas,
  Valets trop long-temps au repas,
  Laquets cheminans des machoires,
  Tabeillions sans escritoires,
  Le receveur qui s'apauvrit,
  Le financier qui s'enrichit,
  Le pote qui tient de la Lune,
  Le chantre qui tient de Saturne[269],
  Le barguigneur[270] Mercurial,
  Le contemplatif jovial,
  Les enucques qui veulent frire,
  Coquus qui veulent d'autres rire,
  Bgues qui veulent discourir,
  Les boiteux qui veulent courir,
  Aveugles jugeant du visible,
  Savetiers qui lisent la Bible[271],
  Les femmes qui veulent prescher,
  Ladre qui craint l'autre toucher,
  Cordonniers portant les pantoufles,
  Les chats qui veulent porter moufles[272].
  Sur tout gardons-nous aujourd'huy
  De l'envieux qui loue autruy,
  Du loup qui faict du charitable,
  Du pourceau qui dort sous la table,
  De la mouche sur l'elephant,
  Du singe qui berse l'enfant,
  De l'ours qui nous monstre sa patte,
  Du renard qui les pousles flatte,
  Du lion qui a beu du vin,
  Des syrnes du far messin[273],
  Du cancre qui hume les huistres,
  Et des asnes de franc arbitres.
  Il se faut conserver aussi
  Du ris du tiran endurcy,
  Des larmes d'une courtisane,
  Des finesses de la chicane,
  De la baguette d'un huissier,
  De la navette d'un telier[274],
  D'un _et ctera_ de notaire,
  D'un _qui pro co_ d'apotiquaire,
  Des blandices d'un macquereau,
  Des accolades d'un bourreau,
  De l'inquisition d'Espagne,
  Des coupe-bources de Bretaigne,
  D'un _f d de_[275] italien,
  Et d'un _certes_  bon escien,
  D'un _veritablement_ de thraistre
  Et d'un chien qui n'a point de maistre,
  De la main d'un bon escrivain,
  De la cuisine d'un vilain,
  Du couteau du flamen[276] yvrongne,
  Et du _cap de Dious_ de Gascongne,
  Du _sacremente_ d'Allemant[277],
  Et de la fureur du Normant[278],
  De la goittre savoisienne,
  De la crotte parisienne,
  De la verolle de Rouen[279].
  Mais nous voicy  Sainct-Aignan,
  O dieux! que d'ordures estranges!
  Que de culs cachez dans les granges!
  Que de bouteilles, de flacons!
  Que de bons jans, que de jambons!
  Que de fleurettes refoules!
  Que de filles despuceles!
  Que de beaux collets defraisez,
  De buscs rompus, de ceints brisetz!
  Que de mains sous les vertugades!
  Que d'andouilles, que de salades,
  De jonche, de cervelats,
  De tables, de pots et de plats!
  Que de fringuantes damoiselles!
  Quel tintamarre de vielles,
  De violions et de hault-bois!
  Que de putains dedans les bois!
  Que de collerettes rompues!
  Et que de fesses toutes nues!
  Que de beaux tetins descouverts!
  Que d'enfans auront les yeux verts!
  Qu'il faudra eslargir de robbes,
  Et desplisser de garde-robbes!
  Que de matrones empesches!
  Que de gardes! que d'accouches[280]!
  Que de baptesmes clandestins!
  Et que de pres et parrains!
  Balions donc ces villenies,
  Ces dances, ces follastreries,
  Ces blancques, ces jeux de hazart,
  Ces discoureurs d'amour  part,
  Ces vivandiers de foires franches,
  Taverniers pour quatre dimanches,
  Et chassons encore au baley
  Ces beaux tireurs de pape gay[281].
  Que leurs arcs et leurs cordes roides
  Abattent les roupies froides
  Qui pendent aux nez morfondus
  Des enfans de Caulx refondus.
    Or voyl bien des places nettes:
  Nos tasches seront bientost faictes;
  Il ne reste qu' balier
  La loyaut du couturier,
  La paresse du laquais basque,
  Le trop grand courage d'un flasque[282],
  Les gouttes d'un jeune sauteur,
  La grand blancheur d'un ramonneur,
  Le trop grand sillence des femmes,
  Les bastars des chastrez infames;
  Mais du tout dechassons allieurs,
  Ces fols poetastres rimailleurs,
  Dont la rithme est si mal lime
  Et la lime si mal rithme,
  Qu'un bon rithmeur, rime limant,
  Leur rithme relime en rithmant.
  C'est faict, allons, quittons l'ouvrage,
  Ne nous lassons point davantage.
  Hercul bien empesch seroit
  Sy toute la terre il vouloit
  Rendre d'ordure repurge
  Comme il fit l'estable d'Auge.

     [Note 246: On dsignoit ainsi les espions. Plus tard, on
     n'appela _porte-paquets_ que les personnes qui rapportent 
     d'autres le mal qu'on dit d'eux. V. _Dict._ de Furetire.]

     [Note 247: Diseurs de bonjours inutiles, _bona dies_; grands
     faiseurs de protestations, comme le sont les Italiens, auxquels
     ce mot de _bonadi_ est emprunt.]

     [Note 248: _Gourmand._ Le peuple dit encore _frippe-sauce_.
     Leroux _Dict. com._, donne  ce mot un sens obscne.]

     [Note 249: Le _Franca-Trippa_ des farces italiennes. Son nom se
     trouve dj francis dans la 18e _Sere_ de G. Bouchet.]

     [Note 250: _Flneuses_, _coureuses_. Pour toute femme prenant du
     plaisir, on disoit qu'elle toit _flanire_. V. la 132e lettre
     de Voiture,  Mlle de Rambouillet.]

     [Note 251: Simon le Magicien, fameux hrsiarque du premier
     sicle, fut le chef de la secte dite des Simoniaques. V., sur
     lui, _les Actes des Aptres_, liv. 8, ch. 4, et le mmoire de
     M. H. Schlurick, _De Simonis magi fatis Romanis commentatio
     historica et critica_ (Meissen, Klinkicht, 1844, in-4).]

     [Note 252: _Festin_, _ripaille_. Pour une bombance on disoit une
     _carrelure_, un bon _carrelage_ de ventre.]

     [Note 253: Coureuses de nuit, le _lampron_, petite lampe de deux
     sols en main. V. Richelet.]

     [Note 254: Hauts-de-chausses  l'ancienne mode, qui avoient fait
     donner aux _beaux_ de l'autre sicle le nom de _braguards_. Dans
     le patois gascon, ce mot dsigne le pis d'une vache.]

     [Note 255: Depuis le milieu du XVIe sicle, les inventeurs de
     mnmonique avoient t nombreux. Sous Franois Ier, Giulio
     Camillo Delminio ne demandoit que trois mois pour rendre un
     homme capable de traiter en latin quelque matire que ce ft,
     avec une loquence toute cicronienne. Il reut du roi trois
     cents cus pour rdiger son invention en principes, ce qu'il
     n'excuta qu'imparfaitement dans ses deux petits traits: _Idea
     del teatro et Discorso in materia di esso teatro_. Etienne
     Dolet, dans ses lettres et dans ses posies, parle de lui comme
     d'un escroc dont le roi avoit t la dupe. Sous Louis XIII,
     autre systme: on apprit la grammaire  Gaston d'Orlans 
     l'aide d'une mthode qui mettoit en action noms, adjectifs,
     adverbes, etc., et en faisoit comme autant de rgiments, de
     bataillons, s'accordant ou guerroyant entre eux. (V. de Meyer,
     _Galerie du XVIe sicle_, t. 2, p. 177.) Un peu plus tard,
     Sivestius, chanoine de Louvain, enseignoit l'espagnol en huit
     jours au vice-chancelier d'Anne d'Autriche, et en dix au P.
     Oliva,  Rome. Il s'en vante, du moins, dans une lettre crite
     en 1671, et conserve  Mons dans la correspondance de Arnould
     Lewaitte. V. _Nouv. arch. histor. des Pays-Bas_, t. 6, p. 444.]

     [Note 256: On crivoit _cageols_. C'toient de petits piges en
     forme de cages pour prendre les oiseaux. Son driv _cajolerie_
     n'a pas fait beaucoup dvier le mot de son premier sens.]

     [Note 257: La racine de cette plante passoit pour un
     aphrodisiaque nergique.]

     [Note 258: Les _zigannes_ ou _zingari_, bohmiens.]

     [Note 259: On sait qu'il y a un philosophe sceptique de ce nom.]

     [Note 260: Variante: _rigistre_.]

     [Note 261: Variante: _piti_.]

     [Note 262: Variante: _gares_.]

     [Note 263: Variante: _mantes deschires_.]

     [Note 264: Sainte Eustochie ou Eustochium, qui, comme sainte
     Paule, avec laquelle elle se voua  la retraite, et comme les
     autres saintes femmes nommes ici, fut disciple de saint Jrme.]

     [Note 265: Ce mot, qui vient du latin _hamus_ et signifie
     _hameon_, est encore trs en usage dans quelques provinces.]

     [Note 266: Var.: _un conntable ngligent_.]

     [Note 267: _Sage-femme._ C'est le mot latin _obstetrix_.]

     [Note 268: Les ptissiers tenoient cabaret dans leur
     arrire-boutique, et le _bordeau_ n'toit jamais loin du
     cabaret. Il n'y avoit donc que la femme tare qui s'aventurt
     chez le ptissier, et qui mme ost passer sans rougir devant sa
     porte. De l, selon l'abb Tuet, dans ses _Matines snonoises_,
     de l le proverbe: _Elle a honte bue, elle a pass pardevant
     l'huis du ptissier_. V. notre _Hist. des htelleries et
     cabarets_, t. 2, p. 279.]

     [Note 269: C'est--dire qui dvore tout ce qu'il trouve.]

     [Note 270: Le mot _barguigneur_ ou _barquineur_, qui, comme le
     verbe dont il est le driv, venoit d'une mtaphore emprunte
     au jeu de l'oie (voy. _Biblioth. de l'cole des chartes_, 2e
     srie, t. 2. p. 304), signifioit marchander  outrance. Il toit
     ancien dans la langue. (V. _Ducatiana_, t. 2, p. 458-459.)
     Parmi les _ordonnances_ que Monteil possdoit manuscrites,
     il s'en trouvoit une du XVe sicle sur la taxe du bl, par
     laquelle dfense est faite aux _barguigneurs_ de _barguigner_,
     c'est--dire de marchander avant l'ouverture du march. V.
     Monteil, _Trait des matriaux manuscrits_, t. 2, p. 306-307.]

     [Note 271: La profession trs mditative des cordonniers,
     qui produit aujourd'hui tant de socialistes et envoie tant
     de recrues en Icarie, avoit fourni alors un grand nombre
     d'adeptes  toutes les sectes de nouvelle invention. Le
     _New-York-State-Herald_ du mois de septembre 1842 a donn de
     ces savetiers mystiques une longue liste, en tte de laquelle
     se trouvent: Fox, le fondateur de la secte des Quakers; Davis
     Parens, thologien allemand; Roger Sherman, homme d'Etat
     amricain, etc. On nous signale une dissertation publie
     en Allemagne au XVIIIe sicle sous le titre: _De Sutoribus
     fanaticis_. Les livres de religion se ressentaient par leur
     titre du premier mtier de ceux qui les avoient crits:
     c'toient _les Pantoufles d'humilit_, _les Souliers  hauts
     talons pour ceux qui ne sont que des nains dans la saintet_. V.
     Lud. Lalanne, _Curios. bibliogr._, p. 251, 254.]

     [Note 272: _Gants._ V. sur ce mot une curieuse anecdote dans les
     _Varits_ de Sablier, 3, 200.]

     [Note 273: Le dtroit de Messine, qui s'appelle le _phare_.]

     [Note 274: Var.: _tissier_.]

     [Note 275: Var.: _fe de fe_. C'est le _par ma foi_ italien.]

     [Note 276: Var.: _d'un flamand_.]

     [Note 277: Var.: _du sacramenn_. Juron des Allemands.]

     [Note 278: A Paris, on disoit encore, dans la litanie: _A furore
     Normanorum libera nos, Domine_. V. notre tome 1er, p. 97.]

     [Note 279: Un proverbe disoit: Vrolle de Rouen et crotte de
     Paris ne s'en vont jamais qu'avec la pice. (_Francion_, 1663,
     in-8, p. 557.)]

     [Note 280: Ces deux vers manquent dans _le Donnez-vous garde_.]

     [Note 281: C'est l'ancien nom du _perroquet_. Il toit rest
     pour dsigner ces petits oiseaux de carte ou de bois qu'on
     mettoit au sommet d'une perche pour servir de but aux tireurs
     d'arquebuse.]

     [Note 282: Lche, paresseux.]

       *       *       *       *       *

_Aux Dames[283]._

     [Note 283: Cette fin manque dans _le Donnez-vous garde_, etc.]

    Mignonnes, j'ay voulu, excusant vostre amour,
  A visages masquez jouer vos personnages,
  Ce seroit allumer la chandelle en plein jour;
  Aux pelerins cognus, il ne faut point d'image.

    Le pote qui a descouvert vos abus
  A senti la rigueur de vostre ame irrite;
  Mais ne le faictes plus, il n'en parlera plus:
  L'effet cesse  l'instant que la cause est oste.

    S'il vous est malais de quitter ce plaisir,
  Il nous est encor plus malais de nous taire.
  Vous avez trop d'amour, et nous trop de loisir;
  Nous aymons d'en parler, vous aymez de le faire.

    Faictes doncque le voeu de quitter vos amours
  Quand vous aurez perdu vos chaleurs et vos flammes,
  Et nous vous promettons d'en quitter le discours
  Quand ses brusques fureurs auront quit vos ames.

    Mais pourquoy, direz-vous, nous blasmer en jaloux?
  Si nous faisons l'amour, il n'y va que du nostre.
  Mais, si nous en parlons, pourquoy vous fachez-vous?
  Nostre langue est  nous comme le cul est vostre.

    Donc, courtizan, alors qu'on te pique, il te faut
  En cacher l'aiguillon, n'en faire point de compte.
  Le singe, pour cacher sa honte, monte haut;
  Mais plus il est mont, plus il monstre sa honte.




_Discours veritable des visions advenues au premier et second jour
d'aoust dernier 1589  la personne de l'empereur des Turcs, sultan
Amurat[284], en la ville de Constantinople, avec les protestations
qu'il a fait pour la manutention du christianisme, qu'il pretend
recevoir; ensemble la lettre qu'il a envoye au roy d'Espaigne par
le conseil d'un chrestien, et les guerres qu'il a contre ses vassaux
pour ceste occasion, comme verrez par ce discours._

_A Lyon, par Jean Patrasson._

_Avec permission._

In-8.

     [Note 284: C'est Amurat III, successeur de Slim II, son pre,
     et le mme qui, par l'un des pisodes de son rgne, inspira 
     Racine sa tragdie de _Bajazet_. Il rgna de 1574  1595.]


_Les Protestations chrestiennes du grand Empereur des Turcs, envoyes
par lettres au roy d'Espaigne._

Par plusieurs poincts de la saincte Escripture il se verifiera que
souvent Dieu nous advertit des choses qui nous touchent, et nostre
honneur, salut et sant, et de sa volont aussi, par signes, visions,
songes et autres moyens qu'il luy plaist, ausquels, si nous y pensions
bien, nous et nos affaires se porteroient trop mieux qu'ils ne font:
tesmoins les songes de Joseph fils de Jacob, et de Joseph espoux de la
vierge Marie. Sainct Pierre, au second chapitre des Actes des apostres,
recite la prophetie de Joel, par laquelle il desmontre que ce n'estoit
point chose nouvelle si Dieu envoyoit des visions et des songes. Il y
a d'autres passages que je laisse aux theologiens. Quant aux histoires
humaines, on y a veu beaucoup d'issues et experiences, comme de la mre
de Virgile, qui songea, lorsqu'elle estoit enceinte de luy, qu'elle
voioit croistre une branche de laurier, et elle accoucha d'un pote
 qui on a attribu la couronne de laurier. Aussi la mre de Paris,
qui songea qu'elle enfantoit un flambeau ardent qui brusloit tout le
pays; ce qui advint, car Paris, dont elle estoit enceinte, fut cause
de la ruine et destruction de Troye. Le roy Astiages songea, quand sa
fille estoit enceinte, qu'il voioit sortir du corps d'icelle une vigne
croissant si fort que ses rameaux couvroient toutes les regions de son
domaine; ce qui advint: car elle engendra Cirus, roy de Perse, qui
fut maistre et seigneur de tous ses pays. Je pourrois encor alleguer
Philippes de Macedoine, pre du grand Alexandre, dont Aristandre,
philosophe, interpreta le songe, selon laquelle interpretation
advint. Les songes aussi de Ciceron, d'Hannibal, de Calpurnie, mre
de Cesar, et plusieurs autres qui ont eu des visions nocturnes dont
les effects sont advenus. Ce qui m'a emeu (outre l'envie que j'ay de
faire part  tous catholiques de ce qui viendra  ma cognoissance pour
l'augmentation de nostre saincte foy)  mettre en lumire ce present
discours, lequel j'ay recouvr d'un marchant espagnol, et iceluy
traduit de langage espagnol en nostre langue franoise, afin que tout
homme de bien, en lisant iceluy, cognoisse de combien Dieu nous aime
et a souvenance de la chrestient, voulant admettre en icelle pour
renfort le grand empereur de Turquie, qui commence  embrasser la loy
de Dieu et  quitter le paganisme, avec intention de rendre son peuple
chrestien, comme j'espre vous deduire par ceste vraye histoire[285].

     [Note 285: Loin de se relcher de la rigueur des sultans ses
     prdcesseurs contre les chrtiens, et d'avoir les vellits
     de conversion qu'on lui prte ici, Amurat fut l'un de ceux qui
     dployrent le plus de svrit. Il alla jusqu' vouloir changer
     en mosques quelques unes des glises encore consacres au
     culte: Saint-Franois  Galata, Sainte-Anne et Saint-Sbastien.
     Il en avoit dj donn l'ordre, quand l'ambassadeur de France,
     M. de Germigny, intervint et le fit retirer  force de dmarches
     et d'instances. V. Hammer, _Hist. de l'empire ottoman_, t. 7, p.
     139.]

Le grand seigneur turc, tenant sa cour le premier jour d'aoust dernier,
mil cinq cens quatre-vingts-neuf,  Constantinople, ville o il
s'aime et plaist merveilleusement, fait un grand festin, auquel il
convoque et appelle au disner tous les plus apparens seigneurs de la
Turquie et ses autres meilleurs amis, lesquels, receus qu'ils furent
de luy gayement et de bon oeil, ne parlrent en tout le repas que des
diversitez des religions qui courent maintenant par le monde, estonnez
de quoy les rois n'y mettent ordre, et ne font de sorte que, si la
douceur n'y a lieu, par la contrainte tous leurs subjets soient renis
en une seule foy; prisant et estimant le roy d'Espaigne par sus tous
autres rois, en ce qu'il soigne merveilleusement bien  telle chose. Ce
que le grand seigneur escoutoit diligemment et avec une joye indicible,
donnant son advis sur le tout, jusques  ce qu'il fut temps de se lever
de table, o incontinent, au son armonieux de divers instrumens, ils se
mirent  danser  leur mode avec les dames, qui s'estoient ce jour trs
richement pares, chacune d'elles desirant et convoitant grandement
emporter le prix de beaut sur les autres.

Ainsi le jour se passa en toute jouissance et plaisir, et, venu le
soir, le grand seigneur mangea peu  son souper, resvant assiduellement
sur les devis et discours du disner, et se remettant en memoire toutes
les particularitez mises en avant touchant la loy chrestienne; enfin
il se couche tout pensif et s'endort; et, ayant j faict deux sommes
et pass les deux tiers de la nuict, luy fut advis qu'il estoit en son
throsne assis et vestu de ses habits imperiaux, et tout devant luy le
grand pontife de la loi mahommetiste qui lisoit l'Alcoran avec grande
reverence, comme autrefois il avoit accoustum de faire en sa presence.
Lors tout soudainement entre en son palais un grand et espouventable
lion, lequel avoit une croix un peu esleve en l'air sur le chef, et
en l'une de ses pattes un flambeau fort gros allum; ce lion,  son
arrive, faict trois tours  l'entour du palais, puis se jecte sur le
pontife qui lisoit l'Alcoran, et lui arrache icelui et le brule en un
moment, puis prend le pontife, et de ses griffes le met en tant de
pices que l'on ne les eust sceu nombrer. Le grand seigneur, voiant tel
massacre, se lve de son throsne et veut prendre la fuite; mais il est
arrest tout court par le lion, qui de griffes et dents met en pices
tout son habit imperial, jusques  la chemise, de faon qu'il demeure
tout nud, appelant ses gens au secours, mais en vain, car personne ne
se presentoit pour lui aider. Lors, demi-mort de fraieur, il se jecte
 genoux devant le lion, qui, prenant de lui compassion, lui commence
 lecher les mains, et lui pose en icelles la croix qu'il portoit sur
son chef et lui dict en langage sarrazin: Ceci est la croix en laquelle
tu dois cheminer, sinon tu es perdu. Et, aiant le lion profer telles
parolles, il s'esvanouit et laissa le grand seigneur en tel estat,
lequel, estant esveill, demeura si esperdu et espouvent de son songe
qu'il fut longuement sans pouvoir parler. Enfin il appelle ses gens et
se faict habiller soudainement, et, lev qu'il fut, mande le souverain
pontife et les plus grands prestres de sa loy, lesquels, estonnez de
ce que le grand seigneur les envoioit querir si matin, vont en grande
haste vers Sa Majest. Eux arrivez, tout tremblant encor il leur conte
ce songe, leur demandant l'explication d'icelui; mais tous, aprs
l'avoir oui par plusieurs fois discourir, asseurent ce monarque que ce
n'estoit qu'un songe leger et vain, auquel il ne devoit prendre garde,
et que cela procedoit d'une repletion d'humeurs qui lui faisoient faire
telz songes horribles.

L'empereur de Turquie ne se pouvoit contenter de telle response,
soustenant tousjours que cela lui presageoit quelque mal futur.
Toutefois, vaincu de leurs belles remonstrances, il est contrainct
de se contenter pour ceste fois et de les renvoier en leurs maisons.
Ce jour fut pass assez melancoliquement par le grand seigneur, qui
tousjours estoit triste et pensif. Le soir venu, il se coucha comme il
avoit de coustume; et,  pareille heure qu'il avoit faict ce songe le
jour precedent, il en faict ceste seconde nuict encores un semblable,
et y estoit d'abondant adjoust que le lion, aprs l'avoir mis nud,
le foulle aux piedz et lui met la croix en la bouche, puis avec son
flambeau brulle et redige en cendre le palais et le principal temple de
Constantinople, luy redisant les premiers propos,  savoir: Ceci est
la voye en laquelle tu doibs cheminer, sinon tu es perdu. L'empereur
de Turquie, eveill, se lve soudainement, comme il avoit fait le
jour precedent, et envoie de rechef querir le grand pontife et ses
compagnons. Eux venus en toute diligence, il leur reitre ce songe
second, tout ainsi qu'il est cy-devant discouru, dont ils demeurent
grandement emerveillez, doutant que cela signifiast quelque sinistre
malheur  eux ou au pas. Toutes fois, aussi resolus que le jour
precedent, ils taschent d'affronter le grand seigneur par une excuse
semblable  la premire, luy disant d'abondant qu'il ne se devoit
soucier de tels songes ny mettre cela en sa teste; qu'il estoit le
plus grand seigneur de tout le monde, le plus riche, le plus redout,
et pouvant mettre de front deux cens mil hommes pour saccager ses
ennemis, si aucuns s'eslevoient encontre sa grandeur inexpugnable; et
pour autant, qu'il ne se devoit soucier que de faire bonne chre et
se donner du plaisir. Mais toutes ces piperies ne peurent contenter
l'esprit de ce monarque, qui, d'un sourcil refronc, avec fortes
menaces, leur dit qu'il ne failloit point l'ensorceler de telles
parolles follement inventes, et qu'il savoit trs bien que Dieu, par
tels songes, le vouloit advenir de quelque grande chose; au moien de
quoy il les interpelloit de luy dire sur-le-champ l'interpretation,
si mieux n'aimoient perdre la vie. Ces pauvres mahommetistes, voiant
l'empereur en telle collre, commencrent  douter de leurs vies; au
moyen de quoy, pour adoucir son ire, se prosternrent  ses genoux,
et, aprs luy avoir demand misericorde, s'excusrent en ce qu'ils
n'estoient pas bien fondez en l'astrologie, et que la divination leur
estoit cache, pour ne s'estre jamais amusez  telles estudes; mais
que, pour monstrer qu'ils ne desiroient qu' luy porter obeissance
comme  leur souverain seigneur, ils envoiroient querir certains
savans philosophes et magiciens, qui luy interpreteroient de point en
point les dits songes. Le grand seigneur, un peu appais, commande que
deux des dits prestres de la loy iroient querir lesdits philosophes, et
que cependant le grand pontife et les autres demeureroient en ostage
soubs bonne et seure garde. Suivant ceste jussion, deux d'entr'eux
sont deleguez, qui diligentent de telle faon que dans trois heures
aprs ils amnent quatorze philosophes et sages du pas, expers
negromanciens. Ces philosophes arrivez, le grand seigneur leur recite
ses songes de point en point, leur enchargeant, sur peine d'estre
demembrez par les mains des bourreaux (qui est une espce de tourment
invent en la Turquie depuis le rgne dudit empereur), de luy dire
sur-le-champ l'interpretation desdits songes. A ce commandement, les
philosophes s'assemblent et consultent sur cette matire, qui leur
semble si ardue, difficile et haute, qu'ils ne peurent trouver en
toutes leurs explications aucune certitude ny tomber d'accord, occasion
que, pressez de dire ce qu'il leur en sembloit, ils declarrent tout
haut qu'ils cognoissoient bien que cela denotoit quelque malheur futur
 la Turquie; mais de comprendre comment ny le moien de l'eviter, ils
ne le pouvoient; chose qui mist le grand seigneur en telle fureur,
qu'il ordonna que sur l'heure ils fussent livrez s mains des bourreaux
et mis  mort; ce que les bachats alloient faire executer, quand l'un
des dits philosophes se prosterne aux genoux du grand seigneur, et,
lui baisant le soulier, le prie de lui donner audience avant que l'on
procedast  son jugement. L'empereur, vaincu de ses prires, ne lui
voulut denier une si honneste demande; au moien de quoi le philosophe,
d'un visage asseur, lui dit que, s'il lui plaisoit de lui pardonner
une faute assez legre qu'il avoit commise envers Sa Majest, il
lui feroit veoir un homme qui le mettroit hors de peine. Le grand
seigneur, joieux de telle chose, lui replique que non seulement il lui
pardonnoit telle faute, mais cent mille autres (si tant il en avoit
commises), tant grandes fussent-elles, et de ce lui jura et promit.

Lors le philosophe lui usa de tels propos: Monseigneur, il y a environ
quinze ans que j'achetay un chrestien, lequel avoit est pris sur mer
par vostre grand admiral en une rencontre navalle. Cet homme est si
docte et si savant qu'autre qui vive (comme je croy) ne le sauroit
surpasser, et n'y a science dont il n'aie cognoissance, ce que j'ay
esprouv par plusieurs et diverses fois, tant pour moi que pour autrui;
et, pour recompense de ses labeurs, je luy ay permis tousjours de
vivre tacitement en sa religion, sans le molester d'aucune servitude
(chose qui contrevient  vostre edict). Mais, puisqu'il vous a pleu
me pardonner, si me voulez permettre d'aller chez moi, je le vous
ameneray, m'asseurant que par lui vous saurez ce que desirez. Le grand
seigneur, aise outre mesure d'un tel advertissement, lui enchargea
d'aller querir le chrestien duquel il se vantoit; ce que le philosophe
fit incontinent. Or est-il  noter que le chrestien, qui estoit un
homme de soixante ans, avoit eu revelation de ce songe la nuict au
precedent, par une voix divine, qui lui avoit manifest le tout; au
moien de quoy tout aussi tost que le grand seigneur lui eut fait le
discours dudit songe sans attendre aucunement, il lui usa de tel
langage: Excellent monarque des Turcs, puisque tu as desir de tirer
de moy l'explication de ton songe, je te la donneray avec verit,
non que cela vienne de moy, mais de Dieu, qui m'a d'icelle adverti
pour te le communiquer. Croy donc que le lion pourtant une croix
au sommet de la teste et un flambeau allum en l'une de ses pattes,
duquel il brulla l'Alcoran de Mahommet, puis depea en mourceaux le
grand pontife qui le lisoit, ne signifie autre chose que la fureur
espouvantable du Dieu vivant, laquelle mettra en ruine et combustion
ta fausse loy et tous ceux qui te instruisent et maintiennent en
icelle dedans bref temps, et te rendra despouill et denu de tous
les royaumes que tu possdes[286], tout ainsi que le lion t'a mis
nud, ayant lacer tes habits royaux, si le plus tost que tu pourras
tu ne te fais chrestien, establissant la loy de Jesus-Christ en tous
tes pas, ce que te demonstre le lion, en ce qu'il te mist la croix
en la main, puis, au second songe, te la mist en la bouche. Regarde
donc  ce que tu auras  faire pour le mieux, et sauve ton ame et ton
pays. Le chrestien n'eut sitost achev son dire, que le grand pontife,
enrageant de despit, luy donna sur la joue tel soufflet qu'il le
tomba[287]  la renverse, l'appellant faux prophte et seducteur,
soustenant qu'il falloit le faire mourir: de faon qu'il y eut grande
contension de part et d'autre. Pour laquelle appaiser,  cause qu'il
estoit j tard, le grand seigneur remist la solution de tel affaire au
lendemain, et cependant ordonna que tous seroient mis pour la nuit en
bonne et seure garde; ce qui fut fait. L'empereur de Turquie, retir
et couch, sur l'heure de minuict s'esveille et commence  se remettre
devant les yeux de l'esprit l'explication de son songe; et, comme il
estoit  y penser soigneusement pour en tirer quelque commodit de vie
heureuse, une grande lumire se presenta devant son lict qui remplit
toute sa chambre. Lors iceluy, levant les yeux en l'air, entend une
voix qui lui dit: Pauvre homme!  quoy penses-tu? Pourquoy tardes-tu 
prendre ma loy et  rejetter celle en laquelle tu vis diaboliquement?
Saches que, si tu ne fais ce que le chrestien t'a dit, ta ruine est
proche, et t'aviendra comme il t'a denonc, car Dieu l'a ainsi arrest
et determin, de laquelle chose je t'advertis pour la dernire fois.
Tels propos achevez, la voix se teut, et demeura le grand seigneur en
son lict tout perplex et transi jusqu'au jour, qu'il se leva et fist
appeller devant luy les plus grans princes et bachats de sa cour, et
semblablement le chrestien avec les philosophes et les prestres de la
loy de Mahommet, en la presence desquels il declara les propos que
la voix luy avoit revelez pour son salut;  ceste cause, qu'il avoit
deliber de se faire chrestien, et quitter la loi damnable de Mahommet,
desirant se gouverner d'ores en avant par le conseil du chrestien son
fidelle interprte et expositeur de ces songes et visions nocturnes.
A ces mots, le grand pontife et tous ses compagnons demeurent bien
estourdis, se regardans l'un l'autre sans pouvoir dire mot, quand le
grand seigneur commanda qu'ils fussent pris et livrez s mains des
bourreaux et mis en pices,  la mode du pays, puis brullez et mis en
cendre; ce qui fut execut peu aprs,  laquelle execution plusieurs
Turcs, ayans sceu pourquoy on les faisoit mourir, prindrent les armes
et se rurent sur la justice pour les sauver. Mais le grand seigneur,
adverti de tel revoltement, y envoya ses gardes, qui taillrent en
pices tous les contredisans, et rendirent la justice maistresse
jusques  ce que la poudre des corps brullez de ces miserables fut
jette au vent. La justice donc parfaicte, le grand seigneur demande
 ses princes et bachats s'ils vouloient pas comme luy prendre la loy
catholique, apostolique et romaine, qui luy respondirent que ouy,
hormis deux des plus apparens de l'assemble, qui gaignrent la grand
place de Constantinople, tout devant le grand temple de Mahommet, o,
avec une grande partie de mutins illec assemblez, opiniastres en leur
loy mahommetiste, se bandrent contre ceux qui vouloient suivre le
vouloir du grand seigneur, tellement que  grans coups de cimmeterres
et  coups de traicts, furent deffaicts par le tout de la ville
environ huict mil, tant hommes que femmes;  quoy le seigneur remedia
incontinent, car il envoia si bon nombre d'archers et gendarmes, que
tous les rebelles furent deffaits et mis en route[288]. Cela fait,
et le lendemain, le chrestien, par le conseil duquel se gouverne 
present le grand seigneur, supplia ledit empereur d'envoier lettres
au roy d'Espaigne, contenant les adventures susdites, pour lui donner
 entendre son vouloir et faire paix avec luy, esperant avoir des
prestres pour enseigner la loy chrestienne au peuple et le baptiser;
 quoy s'accorda ledit empereur de Turquie, et envoia audit roy
d'Espaigne[289] lettres portant la teneur du present discours, outre
ce qu'il luy fist dire de bouche. Prions Dieu qu'il luy plaise que ce
commencement soit tel que toutes les nations du monde reoivent sa
saincte loy, pour aprs ceste vie temporelle estre participans de la
gloire eternelle.

_Amen._

     [Note 286: Il est certain qu'alors dj il couroit chez les
     Turcs des prdictions qui leur donnoient beaucoup  craindre de
     la part des peuples chrtiens, et surtout des Franois. On le
     sait par un trs curieux passage du _Journal de l'Estoille_,
     qui jusqu'ici n'a pas t assez remarqu. Il y est dit, sous
     la date de mars 1601: En ce mois arriva  Paris, de la
     part de Mahomet, empereur des Turcs, le nomm Barthlemy de
     Cuoeur, natif de Marseille, chrtien reni et mdecin de Sa
     Altesse et son envoy, sans pourtant avoir ni la suite ni le
     titre d'ambassadeur. Il prsenta au roy un cimeterre et un
     poignard dont les gardes et les fourreaux estoient d'or garnis
     de rubis, avec un pennache de plumes de hron dont le tuyau
     estoit couvert de turquoises et autres pierres prcieuses.
     Entre autres choses que cet envoy demanda au roi, fut de
     rappeler le duc de Mercoeur de la Hongrie, qui estoit gnral
     des troupes de l'empereur. Le roy lui demanda pourquoy les
     Turcs craignoient tant ce duc. C'est, respondit-il, qu'entre
     les prophties que les Turcs croyent, il y en a une qui porte
     que l'pe des Franois chassera les Turcs de l'Europe et
     renversera leur empire, et que, depuis que le duc de Mercoeur
     combattoit contre les Turcs, tous les bachas l'apprhendoient.
     Le roy luy dit alors que le duc de Mercoeur estoit  la vrit
     son sujet, mais qu'il estoit prince du sang de la maison de
     Lorraine, qui n'appartient pas  la couronne de France, et que
     les troupes qu'il a en Hongrie n'ont pas t leves en France,
     mais en Lorraine, et qu'il ne fait la guerre que comme vassal
     de l'empire, et qu'estant chrestien, il ne peut pas empescher
     qu'il ne serve l'empereur... (_Supplment au Journal du rgne
     de Henri IV_, 1736, in-8, t. 2, p. 271.)--D'autres prdictions,
     non moins bien dmenties que celle-ci par ce qui se passe
     depuis deux ans, annonoient, au contraire, l'expulsion des
     Turcs par les Russes. La plus curieuse, due  l'astrologue
     arabe Mousta-Eddin, fut imprime a Saint-Ptersbourg en 1789,
     puis  Moscou en 1828. On peut consulter, sur les prophties
     contre les Turcs, _le Tlgraphe de Moscou_ (juin 1828, p. 510)
     et un curieux article de M. Alph. Bonneau (_Presse_, 21 mai
     1854). Nous en finirons avec ces prdictions par celle qui est
     la plus singulire, en raison de ce qui se passe aujourd'hui;
     nous devons de la connotre  M. L. Lacour: ARTICULUS QUARTUS.
     Hoc regnum (Mahometistarum) et secta penitus destructa et
     abolita erunt anno domini 1854 (_sic_) vel 1856. (Fr. Francisci
     Quaresmii _Elucidatio terr sanct historica, theologica,
     moralis_, Antverpi, ex officina Balt. Moreti, 2 vol. in-fol.,
     MDCXXXIX, t. 1er, p. 265.)]

     [Note 287: On voit que l'expression des lutteurs, _tomber_
     quelqu'un, n'est pas nouvelle.]

     [Note 288: _Route_ ou _roupte_, pour droute, de _ruptus_,
     rompu. Pasquier et Cl. Fauchet employent souvent ce mot dans ce
     sens.]

     [Note 289: Philippe II avoit en effet alors un ambassadeur prs
     d'Amurat pour nouer avec lui des relations qui aboutirent  une
     longue trve, puis  une paix dfinitive. V. Hammer, _Hist. de
     l'empire ottoman_, t. 7, p. 52, 140.]




_Le Pasquil du rencontre[290] des Cocus  Fontainebleau[291]._

In-8.

     [Note 290: Ce mot, comme _doute_ et quelques autres, fut du
     masculin jusqu' La Fontaine, qui a dit dans son conte de
     _Richard Minutolo_:

       . . . . . . . . Et les dieux
       En ce rencontre ont tout fait pour le mieux.]

     [Note 291: Dans le _Catalogue de l'histoire de France_ (t. 1er,
     p. 544), cette pice est mise sous le n 2165, avec la date de
     1623, et se trouve ainsi range dans la catgorie de celles qui
     furent faites cette anne-l au sujet d'un assez long sjour de
     Louis XIII  Fontainebleau. V. notre tome 2, p. 134, note.]


  En m'acheminant l'autre jour
  A Fontainebleau, beau sejour,
  Pensant mon voyage parfaire
  Et consulter un mien affaire,
  Je rencontray en mon chemin
  Un subject de rire tout plein:
  Ce fut grand nombre de cocus
  De diverses plumes vestus,
  Les uns grands, les autres bien gros,
  Autres  voler bien dispos;
  Les uns, vestus  la legre,
  Tenoiont la place de derrire:
  Comme les grues, sans desordre
  Ils y voloient tous en bel ordre,
  Faisant, ainsy que fait la foudre,
  De tous cotez voler la poudre.
  D'airondelles si grand ensemble,
  Aucun n'a point veu, ce me semble,
  Soit qu'en voulant la mer passer
  Et nostre climat delaisser,
  Elles aillent en autre contre
  Eviter les coups de Bore,
  Ou soit qu'arrire retournans
  En nostre saison au printemps;
  Au dedans de nos chemines,
  Qui du feu ne sont enfumes,
  Ou bien en quelque autre endroict
  Elles se logent plus  droict.
    Egarez furent mes esprits,
  Me voyant tout  coup surpris
  Et partout d'eux environn;
  Cela me rendit estonn.
  Lors tout pensif je m'arrestay,
  Et les comptemplant m'apprestay
  Pour entendre ce qu'ils vouloyent
  Et pour quelle fin ils m'avoyent
  Ainsy de tout point entour.
  L'un, plus que les autres avanc,
  D'un rouge plumage vestu,
  Commena  chanter: Cocu!
  Je suis vray cocu cocu,
  Car la huppe[292] quy m'a couv
  S'est pos en mon nid le jour,
  Y faisant son plaisant sejour.
  Las! j'ay fait tout ce que j'ai peu
  Pour chasser du nid ce Peu-Peu[293],
  Et, n'en pouvant avoir raison,
  Ce m'a est occasion
  Qu' la justice me suis plainct;
  Mais j'ay est enfin contrainct
  Me contenter de cent escus
  Pour estre du rend des cocus,
  Par la prire des amis
  Qui pour ce en peine se sont mis,
  Et ce quy m'a plus attrist,
  C'est que par aprs j'ay est
  Contrainct de recognoistre un faict
  Qu'en verit je n'ay pas faict.
  Mais, comme font les malheureux,
  Je me conforte que plusieurs
  Sont en ce monde recogneus
  (Comme je suis) pour vrais cocus.
  Les cocus, se sentant picquez
  De ce chant, se sont ecriez
  Aprs luy de confuse voix:
  Pourquoy est-ce qu'avec abois
  Tu nous chante telle chanson?
  Ce n'est maintenant la saison
  Que les cocus doivent chanter.
  Laisse le printemps retourner,
  Car, bien que cocus en tout temps
  Chantent s maisons doucement,
  Chacun sait bien, non par abus,
  Que nous sommes hommes cocus,
  Et si l'on ne le diroit pas:
  Car le cocus a tant d'appas,
  Que, comme dit le bon Pasquin,
  Mieux vaut le cocu que coquin.
  L'un, de la goutte se plaignant,
  S'attristoit d'un aveuglement;
  Mais que pas ne se soucioit
  Si pour cocu l'on le tenoit.
  Un autre, qui est vrai badin,
  Pensant  ses chants mettre fin,
  Chanta: Que pensez-vous, cocus?
  Nul aujourd'hui n'a des escus
  S'il ne donne consentement
  A sa femelle doucement,
  Afin qu'ils soient tous recogneus
  Estre comme moy vrais cocus;
  Pour estre bientost en credit
  Et en tirer un bon profit;
  Pour acquerir un heritage
  Quy entretiendra le mesnage.
  Sus donc, point ne nous soucions,
  Quoy que vrais cocus nous soyons,
  Pourveu que nostre douce mille
  Nous face foncer de la bille[294],
  De rien il ne nous faut challoir[295];
  Il fait toujours bon en avoir.
  Il faut aussy que Landrumelle[296]
  Soit comme la maistresse belle,
  Et que du marpaut[297] le courrier
  Entendent fort bien le mestier;
  Mais il nous faut bien engarder
  Dessus l'endosse les ripper[298]
  Pour n'offencer point le marpaut,
  Afin qu'il ne face deffaut
  De foncer  l'appointement
  En jouissant de leur devant,
  Et pour ne point avoir du riffle[299]
  Sur le timbre[300] ou sur le niffle[301],
  Il nous faut bientost embier[302],
  Et en la taude[303] le laisser,
  En rivant fermement le bis[304]
  A la personne du taudis.
  Si vous n'entendez le narquois[305]
  Et le vray jargon du matois[306],
  Il ne faut pas aller bien loing,
  Mais seullement au port au foing:
  En peu de temps vous l'apprendrez,
  Et vrai narquoy en retiendrez.
    Je fus l longtemps arrest
  Et par ces chansons retard
  De continuer mon chemin,
  Jusques  ce qu'un mien voisin,
  Quy avoit ouy tous ces desbats,
  Me dit: Eh bien! n'es-tu pas las
  De tous ces cocus escouter
  Et leur verit raconter?
  Un vray cocu en cocuage
  Se dit maintenant le plus sage;
  C'est le jouet de maintenant
  Et de plusieurs le passe-avant[307].
  Tu les vois souvent par les rues
  Cheminer hault comme des grues,
  Contrefaisant les gens de bien,
  Car toutes fois ce n'en est rien.
    Lors les cocus, sans plus rien dire,
  Chacun en son nid se retire,
  Se sentant par ces mots taxs,
  Et de mon voisin offenss.
  Pour moy, estant delivr d'eux,
  Je continuray fort joyeux
  Mon chemin  Fontainebleau,
  Pour l apprendre de nouveau
  D'autres cocus que je sauray,
  Et tous leurs noms je vous diray;
  Mais durant ce voyage court,
  Ce bon fripon, ce frippetourt,
  Vous prie boire du matin
  Soit blanc ou cleret de bon vin.
    Toutefois, devant que partir,
  Nouvelles je veux departir,
  Si vos oreilles debouches
  A les our sont disposes;
  Ce qu'en bref  vous je veux dire,
  Ce sera pour vous faire rire:
  C'est que j'ay veu force corneilles
  Quy parloient et disoient merveilles,
  Et, comme apprises elles estoient
  De jeunesse  parler, disoient
  Que, s'estant sur arbres poses
  Et assez longtemps reposes,
  Elles avoient veu par un matin,
  Dessous la treille d'un jardin,
  Donner un barbarin clystre
  Par devant, et non par derrire,
  A quelqu'une que le cujus[308]
  Avoit pris cueillant du vert-jus;
  Mais que, la porte ouverte estant,
  Cela feut sceu tout promptement
  Par une femme de peu de prix
  Qui tiroit de l'eau  un puits,
  Quy dist: Pour moy ne vous ostez,
  Mais vostre besongne achevez.
  Deux bons compagnons rubaniers
  Qui travailloient  leurs mestiers,
  Par la fenestre regardant,
  Veirent bien tout ce mouvement,
  Et d'une trs bonne manire
  Branler les quartiers de derrire,
  Et la femme du loup les branles
  Danser, la queue entre les jambes,
  Faisant  son homme porter
  Les cornes pour son front orner.
  Bien souvent  telle pratique
  Les femmes ouvrent leur boutique
  Pour acquerir  leurs cocus
  Un tresor infini d'escus.
  Bien peu de cocus ont souffrance;
  Cocus ont toujours abondance,
  Jamais ils ne manquent de rien,
  Et si, par un subtil moyen,
  Ils accumulent leurs richesses
  Par le doux mouvement des fesses
  De leurs femmes, quy, en branlant,
  Vont toujours tresors amassant.
  Ce n'est donc pas petite gloire,
  A ces cocus de plume noire,
  D'estre cocus sans s'irriter.
  Puis que nous voyons Jupiter
  En son front des cornes paroistre[309].
  Ne faut-il pas suivre son maistre?
  Ce dieu, qui regit les humains,
  Fait tout par de puissans desseins,
  Et rien de mortel ne respire
  Qui ne cognoisse son empire.
  Vulcain, par Mars rendu cocu,
  S'en est-il pas bien aperceu,
  Et, par sa plus forte vengeance,
  Forgeant des chesnes en diligence,
  Se pleust lui-mesme d'avoir pris
  En ses lacs Mars avec Cypris.
  Ce n'est donc pas sans un subject,
  Si l'amour estendit son traict
  Aux femmes quy font residence
  En la celeste demeurance
  Du fameux sejour de nos roys,
  (O tout ploie sous leurs lois)
  A Fontainebleau, le village
  O l'on ouyt souvent le ramage
  Des cocus, cornards habitans,
  De quy les femmes aux courtisans
  Servent bien souvent de monture,
  Picques d'esperons de nature.
  Ne soyez donc pas trop marris,
  Marchands et bourgeois de Paris,
  Si la court fait sa quarantaine
  En ces bois o la douce haleine
  Des nymphes de Fontainebleau
  Captive les esprits plus beaux.
  Soyez donc cocus volontaires,
  Fort doux  vos bonnes commres,
  Et, lors que vous les trouverez
  Avec leurs amis accouplez,
  Feignez d'avoir, comme escarboucle[310],
  De l'air mauvais la veue trouble.
  C'est un honneur que d'endurer
  Des cornes sur son front germer:
  Rien n'est aussi beau que des cornes.
  Souvent on voit le capricorne
  Toujours quelque bien presager.
  Un autre signe mensonger
  Ne nous predit jamais merveille,
  Et jamais teste sans cervelle
  N'eust la patience de Job.
  C'est trop courre et aller au trot;
  Arrestons-nous vers la demeure
  D'un beau chef-d'oeuvre de nature
  Quy veut donner  son pasant
  Un trs agreable present:
  C'est ceste corne d'abondance
  Qui fait que mon dessein s'avance
  A vous deduire  petit bruict
  Que les clairs astres de la nuict
  Sont obscurcis par la chandelle
  Qu'on offre au temple d'une belle
  Et sur l'autel ores vant
  De la nouvelle deit.
  Mais je veux finir mon voyage,
  Vous apprenant, en homme sage,
  Qu'en ce lieu de Fontainebleau
  On entend partout l'air nouveau
  Du plaisant oiseau le ramage,
  Qui dit Coucou en son langage.
  Je n'ay pas maintenant loisir
  De davantage en discourir.

     [Note 292: On croyoit, d'aprs Aristote, que la huppe ne faisoit
     pas de nid et alloit pondre dans celui des autres oiseaux. Pline
     avoit fait au coucou la mme rputation, et de l toit venu le
     mot de _cocu_, pris, bien entendu, dans l'acception active, et
     non dans le sens passif, qui lui est indment rest. Du temps de
     Henri Estienne, le _cocuant_, aussi bien que le _cocufi_, toit
     appel _cocu_. Le dernier mme ne prenoit ce nom que par pure
     antiphrase. V. _Dial. du nouv. lang. fran. italianis_, 1579,
     in-8, p. 93; les _Epithtes_ de De La Porte, Paris, 1571, p. 69;
     et la brochure de M. de Ptigny, _Dissertation tymologique,
     historique et critique, sur les diverses origines du mot_
     cocu... Blois, 1835, in-18.]

     [Note 293: _Puput_ est le nom onomatopique de la huppe. V.
     _Dict._ de Trvoux.]

     [Note 294: _Argent_, en argot. Il ne se trouve pas dans le
     dictionnaire argot-franois mis  la suite du pome de Grandval,
     _le Vice puni_, 1725, in-8, p. 106.--_Foncer_ pour _donner_ s'y
     trouve.]

     [Note 295: _Il ne faut nous soucier de rien._ L'expression _il
     ne m'en chaut_ est long-temps reste dans le peuple.]

     [Note 296: Nous ne savons quel est ce mot, qui dsigne
     certainement ici une soubrette complaisante, une _dariolette_.]

     [Note 297: _Monsieur_, _matre_. Il se trouve dans le
     _Dictionnaire_ de Grandval. Sorel s'en est servi une fois dans
     _Francion_, dit. de 1663, in-8, p. 490.]

     [Note 298: C'est--dire les _triller_, les _gronder pour leur
     peine_. _Avoir l'endosse_, _jeter l'endosse sur quelqu'un_, pour
     dire qu'on le fait responsable d'une chose, sont des locutions
     qui restrent dans la langue populaire. Marivaux s'est servi de
     la dernire  la scne 15 de _l'preuve_.]

     [Note 299: Dans l'argot moderne, _riffle_ signifie _feu_; mais,
     dans celui du XVIIe sicle, il avoit un sens plus tendu, comme
     on le voit ici. Il s'entendoit pour _rebuffade_, _coup_, etc.]

     [Note 300: _La tte._ D'o le mot _timbr_, dans le sens de
     _fou_. V., dans le _Th. italien_ de Gherardi, _la Prcaution
     inutile_.]

     [Note 301: _Nez._--_Renifler_ est un driv de ce mot, plus
     populaire encore qu'argotique. La _mornifle_ toit un revers de
     main sur le _niffle_.]

     [Note 302: _S'en aller._ Dans le petit glossaire de Grandval,
     _bier_ signifie aller.]

     [Note 303: Le _taudis_, la _maison_.]

     [Note 304: _Far l'atto venereo._]

     [Note 305: On appeloit ainsi l'_argot_ ou _jargon_ des voleurs.
     Un jour qu'on disoit  feu Armentires que M. d'Angoulme
     savoit je ne sais combien de langues: Ma foi, dit-il, je
     croyois qu'il ne savoit que _le narquois_. (Tallemant,
     _Historiettes_, dit. in-12, t. 1er, p. 220.)]

     [Note 306: _Matois_ s'entendoit alors pour mauvais garnement,
     filou, enfant perdu. Mais, lit-on dans les _Contes d'Eutrapel_
     (Disputes entre Leupolde et Eutrapel), depuis que j'eus hant
     les lieux d'honneur, la place Maubert, les Hales..., couru tous
     les basteleurs de la ville et assembles des enfants perdus
     et _Matois_, je fus un maistre galant. V. encore L'Estoille,
     _Journal de Henri IV_, 4 juin 1596. Une pice publie par
     notre ami M. de Montaiglon, dans son recueil de _Posies du
     XVe et du XVIe sicle_, sous le titre de _le Valet  tout
     faire_, est intitule, dans une autre dition, _le Mathois ou
     marchand mesl_. V. Ch. Nodier, _Nouv. mlanges d'une petite
     bibliothque_, n 583.--On appeloit aussi les _matois_ enfants
     de la _mate_. V. Cotgrave, Moizant de Brieux, _Origine de
     quelques coutumes et faons de parler_, p. 15, et _les Aventures
     du baron de Fneste_, liv. 3, ch. 1er.]

     [Note 307: Laisser-passer que les douaniers donnent aux
     marchands et voituriers.]

     [Note 308: Pour le _quidam_.]

     [Note 309: Le Jupiter _Amoun_ toit, en effet, reprsent sous
     la forme d'un homme _criocphale_, ou  tte de blier. V.
     Jacobi, _Dict. mythologique_.]

     [Note 310: Entre autres faits raconts d'aprs Pline au sujet
     de l'_escarboucle_, on disoit que cette pierre lumineuse se
     ternissoit  l'air malsain.]




_Exemplaire punition du violentent et assassinat commis par Franois
de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc, en la garnison de
Mets en Lorraine,  la fille d'un bourgeois de la dite ville, et
execut  Paris le 5 decembre 1607._

M.DC.VII.

In-8.


_Exemplaire punition du violement et assassinat commis par Franois
de La Motte, sieur du dit lieu, et lieutenant de Montestruc, en la
garnison de Mets._

Comme ainsi soit que tous crimes soient poursuivis de la vengeance
divine, si est-ce que le ravissement et le viol en sont talonnez
le plus indefatigablement; la cause en est toute en posture: c'est
qu'estant la virginit le miroir o le grand Dieu et les anges se
mirent, celui qui, par le traict de quelque force et violence,
deshonore et souille un si beau miroer et pourtraict, incite et
excite le grand Dieu et les anges  prendre la raison de sa faute;
faute non, mais forfaict, mais horrible crime, mais sacrilge, mais
parricide, mais execration abominable et abomination execrable. Et
combien qu'ailleurs le grand Dieu marche lentement  la punition du
crime, et se contente de s'eclater d'autant plus asprement sur les
testes criminelles, reparant par la pesanteur du suplice les delais de
la justice trop tardive, si est-ce qu'en ce regard elle ne veut prester
 usure, et veut le principal et l'interest presque sur-le-champ. Les
escritures, tant sacres que profanes, ne sont peintes que de ces
sanglants discours; la justice n'a les oreilles journellement batues
d'autres plaintes, et les roes et potences ne sont accravantes[311]
que du poids de ces charongnes. Mais ce qui rend ce crime de violement
plus detestable, c'est qu'il met le criminel tellement au del de toute
crainte de Dieu et de tous mouvemens et ressentimens d'humanit, qu'il
veut laver sa faute avec des crimes plus enormes et detestables. Voil
comme, voulant fuir la justice, il s'y presente; voulant enterrer sa
faute, il la faict saillir en lumire, et, la voulant supprimer, il la
fait parler et crier plus haut vengeance au ciel. Il n'est icy question
de fouiller les escrits anciens ou modernes pour preuve, veu qu'il ne
faut que les rues et carrefours de Paris pour en faire la leon aux
plus ignorans et grossiers. Aussi ne veux-je toucher qu'un seul de ces
forfaicts, perpetr  Mets en Lorraine, et chasti  Paris devant la
Croix du Tirouer[312] le 5 decembre 1607[313].

     [Note 311: _Accables par le poids._ (_Dict._ de Furetire.)
     C'toit, au XVIIe sicle, un mot trs surann.]

     [Note 312: La petite place qui se trouvoit  la jonction de la
     rue Saint-Honor et de la rue de l'Arbre-Sec, devant la croix
     dite du _trahoir_ ou du _tiroir_, par altration, servoit
     souvent de lieu de supplice; mais on y pendoit seulement. C'est
     par exception qu'on y dcapitoit, comme en cette circonstance.
     Ce supplice des condamns de qualit toit rserv  la place de
     Grve.]

     [Note 313: L'Estoille, qui est d'ordinaire si bien au courant de
     toutes ces excutions, ne parle pas de celle-ci. Malherbe n'en
     fait pas non plus mention dans ses _lettres  Peiresc_.]

Il y avoit un capitaine de la citadelle de Mets, homme preux et
vaillant de sa personne, qui, durant ces dernires guerres, avoit
acquis beaucoup de preuves de sa valeur; mais plus valeureux eust-il
est cent mille fois s'il eut recongneu et bien entendu que la valeur
des valeurs est celle par laquelle nous emportons la victoire sur
nous-mesmes et nos affections, et non pas sur les autres et sur les
places fortes. Comme aussi vrayement n'y a-il de plus glorieux trophes
que ceux que, sans le secours d'autres, nous erigeons nous-mesmes de
nous-mesmes, et  la gloire desquels autre ne peut avoir part que
nous-mesmes. Ce capitaine, jettant et tournant les yeux (esveillez
et hardis) sur les beaux objets et rencontres que la fortune luy
presentoit, allant par la re, avisa une fille d'ge encore tendre et
d'honeste maison, mais de taille releve, et o la grace et la beaut
disputoyent ensemble pour l'honneur et le prix. Aussi ne croi-je que
jamais estocade luy porta plus dangereuse playe dans le corps que
la grace de ceste jeune beaut dedans l'ame. Aussi est-il retourn
de toute autre, mais en celle-cy il y est demour pour les gages. Il
fust donc vaincu de l'amour que la beaut de ceste jeune fille lui
coula dedans l'ame. Je redoute d'appeller amour dont est sorty un
acte de haine si detestable, et d'appeler amant celuy qui a faict tel
traictement  la personne aime.

Tant il y a que, l'esclair de ceste beaut luy avant penetr dedans
l'ame, il soubmist incontinent sa raison  ses sens, et sans coup
destourner ni ferir se donna en proye  ses salles appetits. Miserable!
que de prendre la loy de ceux qui la debvoyent recevoir de lui que
de s'abaisser aux pieds de tels maistres et tirans, suivre des
aveugles pour guides, et de se laisser commander de ceux qu'il debvoit
severement gourmander. Mais c'est un grand plaisir aux mal-heureux que
de se plaire en leurs mal'-heurs, et de n'accuser pour cause de leurs
mal'-heurs qu'eux-mesmes.

Ce pauvre mal-heureux donc, cognoissant que ce tyran d'amour s'estoit
saisi du fort de son coeur, et qu'il y commandoit  baguette, et
n'ayant jamais trouv parmy les rencontres de la guerre place si
bien garde et de si difficile accs et approche que ceste beaut,
se resolut de la marchander au prix de sa reputation, et l'achepter
au peril de sa vie et fortune, la payer de l'usufruict d'icelle et
en recevoir l'acquit des sanglantes mains d'un executeur de justice.
Ha! que l'ombre du plaisir est grande, et ce qu'il a de corps et de
solidit petit! Mais que la fin et commencement des plaisirs font une
estrange Heraclite et Democrite l'un vers l'autre! Il s'accosta pour
surgir au port de ses desirs d'une maquerelle, laquelle lui promet,
quoy qu'il couste, de faire choir le gibier dans ses filets. Pleust 
Dieu que par les royaumes et provinces il y eut de bons limiers pour
courir, eventer et lever ces pestes des monarchies, villes et citez, et
que, les forests estant suffisantes pour leur faire un bucher, un bras
justicier mist le feu au dedans et resjout les cieux de l'odeur de si
belles fumes!

Mais quoy! le mestier en est trop commun! plusieurs en auroient trop
chaud en leur pourpoinct, et puis le bois seroit trop ardamment
recueilli en France.

Quoy qu'il en soit, ce capitaine, sans l'achoison[314] de ceste peste,
verroit encor sa vie et sa valeur debout; ceste jeune et tendre
pucelle, sa vie et son honneur; et ses parens, leur joye, support et
contentement.

     [Note 314: Vieux mot qui s'employoit pour _occasion_, et qui
     drivoit aussi d'_occasio_, selon Huet. V. un article de M.
     Littr, _Revue des Deux-Mondes_, 15 juillet 1855, p. 372.]

Ceste vieille donc (peste de la jeunesse) avisa ceste fille qui
marchandoit des bouquets, et, voyant qu'elle ne se trouvoit d'accord
avec la jardinire, lui dist: Ma fille, venez avecques moy, et je
vous en monstreray de plus beaux, et de plus belles fleurs,  plus
raisonnable prix. Ce jeune tendron, porte de son jeune desir, et
conduite de sa simplesse, se met  la suite de la vieille, comme un
chevreuil qui, sous la conduite du boucher, va droit  la boucherie.
Helas! nous voyons bien le commencement des chemins que nous prenons,
mais nous n'en descouvrons pas les progrs et l'avancement, et moins
encor la fin. Ceste pauvrette s'en va pour trouver quelques bouquets et
fleurettes, et ne pense pas qu'elle va perdre (sou la cruaut d'un bouc
et vrayement boucquin) le bouquet des bouquets et la reine des fleurs,
qui est la rose de sa virginit, voires mesmes sa propre vie.

Elle ne fust donc si tost entre en la maison de ce capitaine, que ce
fust de tirer les portes aprs elle, et d'elle extorquer par force ce
que par voye de consentement et d'honneur l'on ne pouvait impetrer. Icy
donc la simplesse fut opprime par la malice, la trop legre creance
par le mensonge, et la foible pudicit par les efforts ravisseurs de la
lubricit.

Ce miserable donc tient et entretient quelques jours ceste fille en sa
chambre comme esclave,  ses contentemens debordez, et le subjet et
l'object de ses plaisirs non moins desreglez qu'aveuglez. Les parens
cependant font de tous costez recherches de leur enfant, et la justice,
importune de leurs plaintes, faict assemble de ceux sur qui pouvoit
tomber le soupon du crime. Commandemens sur prires, menaces sur
commandemens,  quiconque la tient ou en entend parler, de l'enseigner
ou de la remettre entre les mains des parens. Ce coupable, qui estoit
present en l'assemble,  qui toutes les paroles du juge sembloyent
des coups de tonnerres, toutes ses oeillades des eclairs poignans
comme estocades, et tous ses commandemens et menaces des foudres qui
canonnoient, trononnoient et fouldroioient en sa conscience, rapporte
de ceste assemble mille craintes, terreurs et mortelles frayeurs  la
maison. Seroit-ce pas, dit-il, maintenant que la bont divine seroit
en mon regard parvenue au dernier periode de sa patience? Sens-je pas
les coupables remors qui remuent mesnage et pincettent cruellement ma
conscience? Vois-je pas l'espe, non de Denis[315], mais d'un cruel
executeur, qui pend, attache d'un simple fil, dessus moy, et menace
ma criminelle teste? Quoy! faudra-il que je serve de spectacle  tout
le monde sur un eschafaut, et qu'un glaive public limite et abrge
honteusement le terme de mes jours? Ay-je est tant et tant de fois
prodigue de ma vie, en tant de dangereuses rencontres, pour estre
finalement reserv  ceste honteuse mort? Que ne me rend la fortune les
hazards des alarmes o je me suis tant de fois trouv pour m'y faire
ouvrir l'estomac d'un beau coup de picque au travers des entrailles!
Que ne me fait le ciel plouvoir et gresler des milions de pruneaux
et drages sur la teste, pour perdre en mes armes une vie glorieuse,
plustost que souffrir une mort si vergongneuse[316]!

     [Note 315: L'pe de Denys le Tyran au dessus de la tte de
     Damocls.]

     [Note 316: Ce mot est plus rare que _vergogne_, dont il est
     driv. On le trouve pourtant dans Montaigne et dans ce passage
     du 1er livre des _Pomes_ de Ronsard:

       Ils faisoient bien souvent, sans nulle autre poursuite,
       Tourner les ennemis en vergogneuse fuite.]

Mais que dis-je? o suis-je? Y a-il pas moyen d'esviter ce coup?
Suis-je desj entre les bras de la justice, laquelle peut-estre ne
pense  autre chose qu' me punir? Y a-il pas moyen de derober ce faict
 sa cognoissance, et quant et quant me delivrer de sa puissance?

Comme il estoit en ces altres[317], l'ennemy de nature, qui faict
que les meschancetez servent aux meschants de degrez  plus grandes
meschancetez, et qui, par les crimes execrables, leur en fraye le
chemin, coula ce propos et ceste resolution en sa pense: Que penses-tu
faire? Que servent tant de plaintes et deliberations? Ne voy-tu pas que
les premiers actes de ceste tragedie sont jouez? La beste est prise,
tu en as faict cure et en as assouvi tes appetits; reste seulement la
catastrophe. Estrangle donc celle qui te tient en peine; et, celant ton
faict, tire-toy d'inquietude et tourmens. Toute asseurance est perdue
si tu ne trouves ta vie en sa mort, et si sa ruine ne te sert d'ancre
de salut.

     [Note 317: Inquitudes d'esprit, passions vhmentes. (_Dict._
     de Furetire.) Ce mot toit dj vieux.]

Le miserable remache et embrasse aussitost ce meschant conseil, non
toutes fois sans se sentir merveilleusement esbranl de ces raisons
au contraire: Quoy! de la Motte, pourras-tu concevoir une haine si
mortelle contre celle qui, par le rapt de sa virginit, a commenc
 t'aimer, et qui, par la perte de sa fleur, s'est domestique[318]
en ton amour? H! ne vois-tu pas que ces bourasques et tempestes
t'emportent d'abisme en abisme et de Scille en Caribde! Veux-tu joindre
 ce rapt,  cet inceste,  ce sacrilge abominable, un homicide, un
meurtre, un parricide execrable? Veux-tu amasser le vol sur le viol,
et te rendre voleur de sa vie aussi bien que violateur de sa pudicit?
Quoy! faut-il que les lacs de tes bras, dont tu te pendois  son col,
soyent maintenant deguisez en etoufans licols? Veux-tu changer tes
embrassemens en estranglemens, tes mignardises en cruautez, et ces
mots de: _Mon coeur et ma vie!_ en ces termes: _Meurs! meurs! il faut
mourir?_ Pourras-tu respondre d'une mine farouche et furieuse  ceste
face aprivoise par le temps, et maintenant si gracieuse? Souffriras-tu
d'un oeil renfrongn ceste oeillade, laquelle dissipoit tes ennuis et
mettait la joye et l'allegresse en ton ame?--Que feray-je (repliquoit
 soy-mesme), et quel moyen de cacher ma faute aux hommes?--Miserable!
penses-tu la cacher  celuy qui tout ot et tout voit? Mais penses-tu
de te cacher  toy-mesme, et de faire que tu ne te trouves chez
toy-mesme pour insupportable fardeau de la terre?--Mais il ne m'en
chaud[319], pourveu que je puisse eviter la mort.--Si ne saurois-tu
pourtant eviter les remords, qui te forgeront tous les jours mille
espces de mort en l'ame. Et puis penses-tu que la patience divine
tiendra tousjours la main au sein, et que sa vengeance ne suive  la
trace cette insupportable cruaut? Ces discours et raisons commenoyent
 le fleschir, lorsque quelqu'un, frappant  la porte, luy mist telle
frayeur en l'ame et telle apprehension de la justice, que sans plus
grand delay il estrangle ceste pauvre fille en son estable, et la fait
mettre dans une valise et porter par son serviteur (appel Houppart)
dans la rivire. Ce forfaict fut quelques mois incongnu; mais ce qui
le mist en evidence, ce fut un autre viol que le dit de la Motte fist
en la personne de Nicolle Martel, fille de Claude Martel, soldat de
la citadelle de Mets, lequel en fist sa requeste et sa plainte  M.
d'Arquien, lieutenant pour Sa Majest en la dite garnison. M. d'Arquien
renvoye la cause devant M. de Selve, president de la ville de Mets,
qui, ayant fait informer contre Louyse de la Villette, maquerelle, et
accuse de l'avoir vendue au dit de la Motte, il feit emprisonner le
dit sieur de la Motte, lequel recusant M. de Selve pour son juge, la
cause en fut evoque devant M. de Poisisse, par lequel, finalement,
toutes informations et justifications faictes de part et d'autre, et
la question donne  la dite Louyse de la Villette et  Claudine et
Houppart, serviteur et servante du dit de la Motte, il fut sceu et
confess que le dit de la Motte avoit fait estrangler ceste innocente
fille du ministre de Combes et deflor la dite Louyse Martel.
Occasion pourquoy le dit de la Motte receut l'arrest de sa mort au
fort l'Evesque,  Paris, et fut condamn d'avoir la teste tranche,
et Claudine et Houppart, ses serviteur et servante, condamnez estre
pendus; lesquels furent executez devant la Croix du Tirouer.

     [Note 318: Montaigne s'est servi du mme mot  peu prs dans le
     mme sens: Il faut, dit-il, oster  la mort son estranget et
     la _domestiquer_  force d'y penser.]

     [Note 319: V., sur cette locution, une note de la pice
     prcdente.]

Que peut servir au dit de la Motte d'avoir voulu receler son fait
aux hommes et d'avoir voulu monstrer sa ferocit lors que l'on le
vouloit lier pour le mener au suplice? Car il fust atterr par quatre
crocheteurs dans la prison, et charg  force sur le chariot et conduit
sur l'echafaut, o, aprs avoir differ son supplice le plus qu'il
pouvoit, et attendu en vain sa grace du roy, qu'il pensoit obtenir par
le moyen de la royne Marguerite[320], la grace que le roy lui feist
fust qu'il auroit la teste tranche et recevroit le digne salaire de
sa meschancet. Sur quoy un chacun peut recognoistre que l'homme ne se
doit de la sorte precipiter  ses sensualitez, et que l o la crainte
de Dieu et des hommes ne l'en destourneroit, la crainte du supplice
doit pour le moins estre suffisante pour l'en destourner.

     [Note 320: Elle avoit encore certain pouvoir sur l'esprit de
     Henri IV, son poux divorc. V. notre tome 1er, p. 207.--Au mois
     de juin de cette mme anne, le roi lui avoit encore accord
     une grce. V. L'Estoille,  cette date.]




_Le Satyrique de la Court._

M.DC.XXIIII[321]. In-8.

     [Note 321: Ce n'est qu'une rimpression du _Discours nouveau
     sur la mode_, Paris, Pierre Ramier, rue des Carmes,  l'Image
     Saint-Martin, 1613, in-8, reproduit en 1850 par M. Eus.
     Castaigne dans le t. 4 du _Bulletin archologique et historique
     de la Charente_, et tir  part  100 exemplaires.--Le _Pasquil
     de la cour_, mis  la suite de l'dition reproduite ici, ne se
     trouve pas dans la premire. Il avoit d'abord t publi  part
     sous le mme titre, Paris, 1623, in-8 de 11 pages.]


  Un jour que mon humeur me rendoit solitaire,
  Tout pensif et songeard, contre mon ordinaire,
  Pour m'esgayer un peu et pour passer le temps,
  Je me deliberay d'aller jouer aux champs.
  Mais comme je sortois des portes de la ville,
  Je regarde venir devers moy une fille
  Toute nu de corps, de qui les cheveux blonds
  Voletans descendoient jusques sur les talons,
  Changeante  tout moment la couleur de sa face,
  Et toutes fois tousjours avoit fort bonne grace.
  Dans une de ses mains elle avoit un ciseau,
  Et dans l'autre portoit un taffetas fort beau,
  Afin de s'en vestir; mais pour estre plus belle
  Elle sembloit chercher une forme nouvelle[322].
    Enfin, comme je vis qu'elle approchoit de moy,
  Je luy dis, tout surprins de merveille et d'esmoy:
  A voir vostre faon et vostre beau visage,
  Je croy que vous soyez de divin parentage;
  Vos yeux monstrent assez vostre divinit,
  Et que vous ne tenez rien de l'humanit;
  Mais sans passer le jour  plus long-temps m'enquerre
  Si vous estes des cieux ou fille de la terre,
  Au nom de Jupiter, dites-moy vostre nom,
  Que je fasse partout voler vostre renom.
  Elle, jettant sur moy une oeillade divine,
  Tire ce long discours du fond de sa poitrine:
    Je ne desire pas me faire des autels;
  Je ne suis que par trop cognu des mortels;
  Je ne te cherche pas pour me faire paroistre:
  Ma force et ma vertu me font assez cognoistre.
  Toutes fois, je veux bien, puis que c'est ton plaisir,
  Te disant qui je suis, contenter ton desir.
  Je suis (comme tu dis) de la divine essence,
  Mre du Changement, et fille d'Inconstance.
  Jupin, Mars, Apollon, et le reste des dieux
  Qui ont commandement dedans l'enclos des cieux,
  N'ont pas tant de pouvoir en ceste terre ronde,
  Certainement, qu'en a mon humeur vagabonde.
  Je fais tous les humains sous mes loix se ranger,
  Mais les Franois premier, qui ayment le changer;
  Les Franois, qui leur nom ont rendu redoutable
  Dedans tous les cantons de la terre habitable,
  Viennent s'assubjetir  mon commandement,
  Aimans, comme je fais, beaucoup le changement.
  En leur langue commune ils me nomment la Mode:
  Car ainsi que je veux les hommes j'accommode.
  Je leur ay fait porter, pour commencer au corps,
  La moustache pendante[323] et les cheveux retors.
  La France, en ce temps-l, s'estant accoustume
  Aux faons des bourgeois de la terre Idume[324].
  Aprs, j'ay faict couper ces cheveux qui pendoient
  Et jusques au milieu de leur dos descendoient,
  Et avec le trenchant mis bas leur chevelure,
  Qui peu auparavant leur servoit de parure.
  Mille fois j'ay chang le blondissant coton
  Que l'avril de leurs ans leur fait croistre au menton;
  Fait leur barbe tantost longue, tantost fourchu,
  Tantost large;  present on la prise pointu[325];
  C'est celle maintenant dont plus de cas on fait,
  Qui ne la porte ainsi n'est pas homme bien fait;
  Non plus que l'on ne peut estre de bonne grace
  Si l'on n'a aux sourcils relev la moustasse[326];
  Moustasse qu'on avoit jadis accoustum
  Porter rase, qui lors vouloit estre estim.
  Mais venons aux habits desquels leurs corps je couvre,
  O mon authorit encor mieux se descouvre.
  Quelle nouvellet n'ont souffert les chappeaux!
  Combien leur ay-je fait de changemens nouveaux[327]!
  Je leur ay fait donner la faon albanoise,
  Qui a pour quelque temps eu le nom de franoise,
  Puis je les ay fait plats avec un large bord.
  Ceste faon plaisoit aussi bien  l'abord;
  Mais elle a maintenant perdu toute sa grace;
  On n'en fait plus d'estat, une autre a prins sa place,
  Qui a la teste ronde avec les bords estroits,
  Et semble mieux turban que chappeau de Franois;
  Et comme le chappeau de faon renouvelle,
  Fais-je pas au cordon une forme nouvelle?
  Ne l'ai-je pas fait gros et puis aprs petit?
  Tantost plat, tantost rond, selon mon appetit?
  Je serois trop longtemps si je voulois te dire
  Combien je fais par l ma puissance reluire.
  Depuis deux ou trois ans seulement, les cordons
  Ayans plus de vingt fois rechang de faons,
  Je leur ay pour un temps mis des boucles dores;
  Personne n'en a plus, on les a retires;
  Je les fais maintenant moiti d'un crespe fin
  Bouffant en quatre plis, et moiti de satin.
  Nagures l'on n'osoit hanter les damoiselles
  Que l'on n'eust le colet bien garny de dentelles;
  Maintenant on se rit et moque de ceux-l
  Qui desirent encor paroistre avec cela.
  Les fraizes et colets  bord sont en usage.
  Sans faire mention de tout ce dentellage,
  J'observe tout le mesme  l'endroit des rebras[328],
  Les quels j'ay fait porter tantost haut, tantost bas,
  Tantost pleins de dentelle, et quand je veux j'y prise
  Avec le point coupp[329] l'ouvrage de Venise.
  Mais ces braves rebras ont perdu leurs beautez;
  Ceux a bords maintenant sont les plus usitez.
  A leurs pourpoints je fais tousjours nouvelle forme:
  Ce qui plaisoit hier aujourd'huy est difforme.
  Je les ay fait porter larges, longs, courts, estroits,
  Je les ay fait changer de colet mille fois,
  Tantost faon de dents, maintenant de rondace[330];
  La nouvelle tousjours est de meilleure grace.
  J'ay fait les aillerons larges d'un demy-pi,
  Mesmes souvent pendans du bras jusqu' moiti.
  Pour un temps l'esguillette y a est prise,
  Qui maintenant n'y sert de rien que de rise.
  Les aillerons estroits sont les plus estimez.
  Les busques ne sont plus comme jadis aymez.
  Avec quoy l'on avoit accoustum paroistre,
  Les plus estroits pourpoints sont ceux qui sont en estre.
  J'ay avec le trenchant decoupp leur satin
  Pour monstrer le taftas bleu ou incarnadin
  Qu'ils font mettre dessous ceste large taillure,
  Qui est,  vray parler, vanit toute pure[331];
  Encor cela est-il peu pris si l'on n'a
  Le satin verd aux gans ou velours incarna,
  Ou bien de franges d'or une paire borde[332]
  Qui porte sur le bras une demy-coude.
  Pour se ceindre l'on a quitt le taffetas;
  Personne maintenant n'en fait gure de cas,
  Si ce n'est un qui porte une longue sutenne[333]
  Qui soit ou de damas ou de velours de Genne:
  Car les ceinturons seuls maintenant sont receus
  Qui sont en broderie ou de soye tisseus.
  Je ne pense non plus que maintenant on puisse
  Paroistre avec la chausse estroitte ou  la suisse[334],
  Ou bien toute bouffante  l'entour de gros plis,
  De crains sous la doublure, ou de coton remplis[335],
  Aussi c'est estre fol que de penser paroistre
  Vestu d'une faon qui a perdu son estre;
  Il faut s'accommoder ainsi comme l'on fait,
  Refaire ses habits comme l'on les refait,
  Changer d'accoustrement aussitost que j'allume
  Dans les coeurs le desir de changer de costume:
  Car qui porte la chausse, encor que de velours,
  Qui n'est fronce en haut et dessus les genoux,
  Qui n'a de gros boutons aux costez une voye,
  Ou de rang cinq ou six grands passemens de soye,
  Appreste grand subject de rire  haute voix
  A ceux qui vont suivant mes inconstantes loix;
  On le monstre du doigt, quand mesmes en science
  Il seroit estim des premiers de la France,
  Ainsi qu'un qui voudroit en la sale d'un grand
  Avec un bas de drap tenir le premier rang,
  Ou bien qui oseroit avec un bas d'estame
  En quelque bal public caresser une dame[336]:
  Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,
  Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir,
  Et de large taftas la jartire pare
  Aux bouts de demy-pied de dentelle dore[337],
  N'avoir pas les souliers camus comme autrefois[338],
  Ny plats,  la faon des lourdauts villageois;
  Il les faut faonner d'une juste mesure,
  Le talon eslev et plein de decouppure.
  Qui les porte autrement, il entendra tout haut
  Que quelque courtisan l'appellera maraut;
  Comme qui trop hardy voudroit hanter le Louvre
  N'ayant pas sur le pied une rose qui couvre
  La moiti du soulier[339], ou qui en porte encor
  Qu'il n'y ait  l'entour de la dentelle d'or.
  Mais quiconque, d'honneur desireux, a envie
  Au modelle de court de conformer sa vie,
  Il ne faut pas tousjours estre chauss ainsi;
  Il faut qu'il ait souvent la botte de Roussy[340],
  Et l'esperon aux pieds, encore qu'il ne pense
  Que de passer le jour  l'entour d'une dense;
  Qu'il ait tousjours le dos d'une escharpe couvert
  De taftas de couleur incarnat, bleu et vert,
  Ou d'autre qu'il verra plus propre  sa vesture,
  Aux deux bords enrichy d'or ou bien d'argenture,
  Qui pende pour le moins sur le manteau d'un pi,
  Et couvre du colet une grande moiti;
  Qu'il ait sur le cost pendant un cimeterre[341],
  Comme portoient jadis les Perses  la guerre,
  Court, mais de bonne trempe, inutil toutes fois
  Aux batailles que font maintenant les Franois;
  La garde faite en croix ou en forme aquileine,
  Toute luisante d'or ou d'esmail toute pleine;
  Qu'il ait le manteau court, car d'en porter de longs,
  Comme anciennement, qui battent les talons,
  L'usage en est perdu, si ce n'est quelque prestre
  Sage en thologie ou qui soit s arts maistre,
  Ou quelque conseiller, ou quelque president,
  Ou un qui s'enrichit au Palais en plaidant:
  Car sans risquer l'honneur ceste mode est permise
  Aux hommes seulement de justice ou d'eglise,
  Qui ne vont pas s'ils n'ont la sutenne dessous,
  Qui leur pende beaucoup plus bas que les genous;
  Qu'il l'ait, dis-je, si court que sa longueur ne puisse
  Que couvrir tout au plus la moiti de la cuisse,
  Doubl tout  l'entour d'un velours cramoisy
  Ou d'autre qu'il aura chez un marchand choisy:
  Car par trop  present du taftas on abuse,
  Et chacun pour doublure  son manteau en use.
  Le bourgeois, cy-devant, allant  un festin,
  Avoit sur le manteau deux bandes de satin;
  Mais maintenant il faut, s'il veut estre honneste homme.
  L'avoir plein de taftas comme le gentilhomme;
  Pourquoy d'hanter la cour qui fait profession
  Que l'on ne voit jamais manquer d'invention
  Pour passer en beaut d'habits la populace.
  Qui veut des courtisans tousjours suivre la trace,
  Il lui faut le velours, et sur nostre orizon,
  Quand revient  son tour l'estivale saison,
  Il luy faut, pour servir de legre vesture,
  De simple taffetas un manteau sans doublure;
  Et s'il est quelque fois de chasser desireux,
  Le cerf viste courant, ou le livre peureux,
  Ou bien le loup, terreur de la rustique race,
  L'escarlatte est l'habit ordinaire de chasse,
  Aucune fois de court, pourveu qu'il soit par
  De trois ou quatre rangs de passement dor.
  Mais mon pouvoir s'estend encor plus sur les femmes,
  Soit bourgeoises ou bien damoiselles ou dames:
  C'est moy seule qui fais leurs tresses et cheveux
  Noez, poudrez, frisez ainsi comme je veux:
  Une dame ne peut jamais estre prise
  Si sa perruque n'est mignonnement frize,
  Si elle n'a son chef de poudre parfum[342]
  Et un millier de noeuds, qui , qui l sem
  Par quatre, cinq ou six rangs, ou bien davantage,
  Comme sa chevelure a plus ou moins d'estage,
  Et qui n'a les cheveux aussi longs qu'il les faut;
  Elle peut aisement reparer ce deffaut:
  Il ne faut qu'acheter une perruque neuve[343];
  Qui a de quoy payer facilement en treuve;
  Mais c'est l la faon des dames: le soucy
  Des bourgeoises n'est pas de se coiffer ainsi;
  Leur soin est de chercher un velours par figure[344]
  Ou un velours ros qui serve de doublure
  Aux chaperons de drapt que tousjours elles ont,
  Et de bien ageancer le moule sur le front,
  Luy face aux deux costez de mesure pareille
  Lever la chevelure au dessus de l'oreille.
  Aux dames je fais cas d'un visage fard:
  A la court aujourd'huy c'est le plus regard,
  Car, quand bien elle auroit une fort belle face,
  Si elle n'est pas farde elle n'a pas de grace,
  Et principalement le doit-elle estre alors
  Que la ride commence  luy siller le corps,
  Et que de jour en jour une blanche argenture
  Va se peslemeslant dedans sa chevelure:
  Car c'est alors qu'il faut faire mentir le temps
  Pour se faire honnorer comme en ses jeunes ans;
  C'est lors qu'il est besoin se servir d'artifices
  Afin de rabiller les ordinaires vices
  Que la triste vieillesse ameine pour recors
  Aussi tost qu'elle vient se saisir de nos corps.
  Aussi faut-il, durant le temps de son jeune aage
  Soigneusement garder le teint de son visage;
  Il faut tousjours avoir le masque[345] sur les yeux,
  De peur que peu  peu le clair flambeau des cieux
  De ses traits eslancez ne bazanne la face,
  O de la femme gist la principalle grace:
  Car ny les longs cheveux de son chef blondissant,
  Ni de son large sein le tetin bondissant,
  Ny les luisans esclairs de sa plaisante vee
  Ny son gentil maintien, ny sa forme menee,
  Ne peuvent pas la rendre excellente en beaut
  Si elle a sur le front de la difformit.
  Mais je veux maintenant te dire en quelle sorte
  Une galante femme en habits se comporte:
  Il luy faut des carquans, chaisnes et bracelets,
  Diamans, affiquets[346] et montans de colets,
  Pour charger un mulet, et voires davantage,
  Dont on pourroit avoir aisement un village;
  Et telle bien souvent porte ces ornemens
  Qui n'aura pas cinq sols de rente tous les ans.
  Encor cela est-il aux dames tolerable;
  Mais la bourgeoise fait maintenant le semblable,
  Qui ose bien porter des diamans au doigt
  Qui cousteront cent francs, que peut-estre elle doit,
  Et ayme mieux payer tous les ans une rente
  Que n'avoir pas au col une chaisne pendante,
  Qu'elle acheptera plus beaucoup que ne vaut pas
  Ce que luy a laiss son pre  son trespas.
  Encore n'est-ce rien si elle n'a sur elle
  Coliers et bracelets comme la damoiselle,
  Et ne porte cent mille autres tels ornemens,
  Toy-mesme tu peux bien cognoistre si je mens,
  Qui ne sont en effect qu'une vaine despence,
  Qui donne clairement preuve de ma puissance.
  Et quand bien elle aura cela, ce n'est pas tout:
  Sa vaine ambition n'est pas encore au bout;
  Il luy faut des rabas de la sorte que celles
  Qui sont de cinq ou six villages damoiselles,
  Cinq colets de dentelle haute de demy-pi[347],
  L'un sur l'autre montez, qui ne vont qu' moiti
  De celuy de dessus, car elle n'est pas leste
  Si le premier ne passe une paulme la teste;
  Elle a pour ses rabas ses fraizes eschang,
  Dont elle avoit jadis tousjours le col charg
  Quand elle desiroit avoir belle apparence,
  Ou  quelque festin, ou bien  quelque dance;
  Et lors il n'y avoit que celles qui estoient
  D'une condition honneste qui portoient
  Deux colets joincts ensemble avec doubles dentelles,
  Et les estimoit-on  demy damoiselles.
  L'on ne parloit alors sinon de celles-l
  Qui avoient  l'entour du col ces colets-l.
  Les voil maintenant laissez aux artisannes,
  Et je croy que bien tost aux pauvres paysannes
  La volont viendra de s'en servir aussi,
  Et d'en couvrir leur col de halle tout noircy.
  La femme du bourgeois, qui aime l'inconstance
  Pour le moins tout autant que la dame de France,
  Pour se couvrir le sein la faon a appris
  D'user de points couppez ou ouvrages de pris,
  Et non d'avoir le haut de la robe ferme
  Comme elle avoit jadis de faire accoustume,
  Et comme font encor beaucoup de nations,
  O je ne fais pas tant qu'icy d'inventions;
  Mais les dames, au moins pour la pluspart, n'ont cure
  D'avoir en cest endroit aucune couverture:
  Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert
  Et plus de la moiti du tetin descouvert[348].
  Elles aiment bien mieux de leur blanche poitrine
  Faire paroistre  nud la candeur albastrine,
  D'o elles tirent plus de traits luxurieux
  Cent et cent mille fois qu'elles ne font des yeux.
  Des rebras enrichis d'une haute dentelle,
  La bourgeoise s'en sert comme la damoiselle;
  Mais ceux qui ne vont point jusqu' moiti du bras
  De la dame de court bien venus ne sont pas.
  Aux robes le taftas a perdu son usage
  Envers celles qui sont de noble parentage.
  Il leur faut le satin ou velours figur,
  Autour des aislerons[349] force bouton dor[350],
  La manche detaille  grande chiquetade;
  Le taftas seulement sert dessous de parade,
  Voires le plus souvent les robes de satin
  Qui sont de couleur rouge ou bien d'incarnadin
  Des damoiselles sont les plus chres tenues,
  Et dont journellement on les voit revestues.
  La robe de taftas a prins d'ailleurs son cours:
  La bourgeoise s'en sert maintenant tous les jours;
  Encore, quand il est question d'tre leste
  A quelque mariage ou bien  quelque feste,
  Elle ose bien porter la robe de damas,
  Qui pour se faire voir n'agures n'avoit pas
  Rien que robes de drap, ou bien robes de sarges,
  Avec queu par bas pendante et manches larges:
  Car aux robes alors hautes manches portoient
  Seulement celles qui de noble race estoient;
  Mesmes lors le burail[351] estoit trs rare chose,
  Et le turc camelot, dont la bourgeoise n'ose
  En faire maintenant sa robe seulement
  Qui de son coffre soit le pire habillement.
  Le grand vertugadin[352] est commun aux Franoises,
  Dont usent maintenant librement les bourgeoises,
  Tout de mesme que font les dames, si ce n'est
  Qu'avec un plus petit la bourgeoise paroist:
  Car une dame n'est pas bien accommode
  Si son vertugadin n'est large une coude.
  Les cottes de taftas ont beaucoup de credit;
  La bourgeoise s'en sert, sans aucun contredit,
  Aussi communement qu'elle faisoit nagure
  De drap et camelot, son estoffe ordinaire:
  Car jadis celles qui damoiselles n'estoient
  Aux cottes ny taftas ny damas ne portoient.
  Le burail estoit lors l'estoffe plus commune
  A celles qui avoient  leur gr la fortune;
  Mais desj, quand je dis commune, je n'entends
  Dire l'estoffe dont elle usoit en tout temps.
  Non, ce n'est pas ainsi comme je le veux prendre,
  C'est mon intention autrement de l'entendre:
  Je dis les cotillons qui plus en vogue estoient,
  Et lesquels seulement les plus riches portoient,
  Au lieu du taffetas dont  present chacune,
  Soit qu'elle ait favorable ou contraire fortune,
  Orgueilleuse se sert, enrichy bravement,
  A l'entour, de six rangs de large passement,
  Voire, mais du damas que j'avois en mon ame
  Design de garder pour l'habit de la dame,
  Qui est contrainte avoir la robe de velours,
  Et d'autres de damas et de taftas dessous,
  Des bourgeoises en ce seulement dissemblable,
  Jaoit bien qu'elle porte une estoffe semblable,
  Pour une cotte qu'a la femme du bourgeois,
  La dame en a sur soy l'une sur l'autre trois,
  Que toutes elle fait esgalement paroistre,
  Et par l se fait plus que bourgeoise cognoistre.
  A leur bas l'une et l'autre aime fort l'incarna,
  La bourgeoise l'estame, et si la dame n'a
  Sur les jambes la soye, elle n'est pas pare,
  Bien qu'au reste elle fust richement accoustre.
  Les bourgeoises non plus que les dames ne vont
  Nulle part maintenant qu'avec souliers  pont[353]
  Qui aye aux deux costez une longue ouverture
  Pour faire voir leurs bas, et dessus, pour parure,
  Un beau cordon de soye, en noeuds d'amour li,
  Qui couvre du soulier presques une moiti.
  Tout ordinairement prennent les damoiselles
  L'echarpe de taftas pour paroistre plus belles;
  La bourgeoise s'en sert tant seulement aux champs,
  Soit hiver, soit est, soit automne ou printemps;
  Mesmes quand elle va dedans quelque village,
  D'un masque elle ose bien se couvrir le visage,
  Mais que fais-je? j'oublie  dire le plus beau:
  Mets-je pas sur le dos des dames le manteau
  Tout fourr par dedans, quand la froide gele
  Arreste les sillons de la liqueur sale?
  Ne fay-je pas aussi les enfans des bourgeois
  Aussi braves que ceux des princes et des rois,
  Chargez de carquans d'or, et autour de leurs testes,
  Pleins d'ornemens perleux qu'ils nomment serre-testes[354],
  Avec accoustremens du moins de taffetas,
  Bien souvent de velours ou d'un riche damas?
  Leur fay-je pas tousjours pendre au bas des aureilles
  Quelques perles de prix ou bien choses pareilles?
  La chaisne d'or au col[355], aux mains les bracelets,
  Au doigt les diamans, au front les affiquets,
  Et autres tels fatras qui valent davantage
  Que tout le revenu du bien de leur mesnage;
  Mais je ne monstre pas seulement ma vertu
  Aux faons des habits dont on est revestu:
  C'est moy seule qui fais desguiser leur parole.
  On a beau consommer tout son temps  l'ecolle,
  Il faut, quiconque veut estre mignon de court,
  Gouverner son langage  la mode qui court;
  Qui ne prononce pas _il diset_, _chouse_, _vandre_,
  _Parest_, _contantemans_[356], fut-il un Alexandre,
  S'il hante quelquefois avec un courtisan,
  Sans doute qu'on dira que c'est un paysan,
  Et qui veut se servir du franois ordinaire,
  Quand il voudra parler sera contraint se taire.
  Qui peut trouver un mot qui n'est pas usit
  Est attentivement de chacun escout,
  Et celuy qui peut mieux desguiser son langage
  Est aujourd'huy partout estim le plus sage,
  Encore qu'il ne soit autre qu'un jeune sot,
  Qui de latin ny grec n'ait veu jamais un mot,
  Qui n'ait jamais rien fait que tenir des requestes,
  Hanter les cabarets et faire force debtes.
  Et si quelqu'un prononce ainsi comme il escript,
  Quand de France il seroit le plus galand esprit,
  Qui auroit employ sa jeunesse  apprendre,
  Sans s'exercer  rien dont on l'ait peu reprendre,
  Il sera bafo de quelque jeune veau
  Qui ne prisera rien que ce qui est nouveau.
  Bref, il faut observer, qui veut paroistre en France,
  Au parler aussi bien qu'aux habits l'inconstance.
  Mais pendant que je vay discourant avec toy,
  La court pour mon absence est en un grand esmoy.
  A Dieu! je m'en vay voir s'il faut que je reforme
  Quelque chose aux habits qui paroisse difforme;
  Je voy les courtisans desj las de porter
  Les faons que je viens de te representer.
  Les passemens dorez reviendront en lumire;
  Je m'en vay les remettre en leur vogue premire.
  Les marchands se faschoient de voir si longuement
  Demeurer dans leur coffre un si beau passement:
  Il faut les contenter, et que ceste richesse
  Serve de parement  toute la noblesse.
    Si tost que ceste dame eust cess de parler,
  Soudain s'esvanouit comme fait un esclair,
  Et moy, tout estonn, plus longtemps ne sejourne;
  Mais dedans ma maison soudain je m'en retourne,
  Jugeant bien  par moy que c'estoit verit
  De ce qu'elle m'avoit jusqu'icy recit[357].

     [Note 322: Henri Estienne, dans ses _Deux dialogues du nouveau
     langage franois italianis_,  propos d'une discussion de son
     Celtophile et de son Philausone sur la mobilit perptuelle
     de la mode, raconte l'anecdote de ce peintre qui, ayant 
     reprsenter tous les peuples de l'Europe avec leur costume
     national, n'imagina rien de mieux, pour figurer le Franois, que
     de le peindre nu avec une pice d'toffe sous le bras et une
     paire de ciseaux  la main. C'est certainement  ce tableau,
     ou plutt  cette caricature, que l'auteur fait allusion ici.
     Une autre pice du temps, _le Courtisan  la mode_, etc.
     (1625), p. 9, en parle d'une faon plus directe et avec plus de
     dtails: Il ne faut s'estonner, y est-il dit, si dans Rome,
     dans la gallerie du cardinal Fernze (_sic_), que l'on estime
     estre l'une des plus admirables pour les peintures et autres
     singularitez qui s'en puissent trouver dans l'Europe, o, entre
     autres choses, l'on voit toutes les nations despeintes en
     leur naturel, avec leurs habits  la mode des pays, hormis le
     Franois, qui est despeint tout nud, ayant un roulleau d'estoffe
     soubs l'un de ses bras et en la main droicte des cizeaux, pour
     demonstrer que, de toutes les diversitez de l'univers, il n'y a
     que le Franois qui est seul  changer journellement de mode et
     faon pour se vestir et habiller, ce que les autres nations ne
     font jamais.]

     [Note 323: On sait qu'on appeloit _moustaches_ les cheveux
     tombant sur les cts. Dans _la Mode qui court_, pice du mme
     temps (p. 3), il est parl d'une perruque achepte au Palais,
     garnie de sa moustache derrire l'oreille.]

     [Note 324: Les Juifs portoient toujours les cheveux pendants.]

     [Note 325: Ce fut la mode jusqu'au jour o Louis XIII, s'tant
     ingr du mtier de barbier barbant, coupa, dit Tallemant, la
     barbe  tous les officiers de sa maison, et ne leur laissa qu'un
     petit toupet au menton. Richelieu,  qui l'on ne faisoit pas
     si facilement la barbe, conserva seul la royale pointue. Une
     chanson faite alors, et conserve par Tallemant, disoit:

         Helas! ma pauvre barbe,
       Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?
         C'est le grand roi Louis
         Treizime de ce nom,
       Qui toute a ebarb sa maison.
       . . . . . . . . . . . . . . .
       Laissons la barbe en pointe
       Au cousin de Richelieu,
         Car, par la vertudieu!
         Ce seroit trop oser
       Que de la lui pretendre raser.
                 Tallemant, _Historiettes_, dit. in-12, t. 3, p. 68.]

     [Note 326: C'toient ces moustaches en croc ou recroquilles en
     cerceau dont se moque Naud dans le _Mascurat_, p. 187. La mode
     en venoit des Espagnols. Les courtisans s'en faisoient gloire:
     Ils vous respondront que leur habit, leur desmarche et leur
     barbe est  l'espagnolle. (_Le Courtisan  la mode_, p. 8.)]

     [Note 327: On trouve dans une pice dj cite, _la Mode qui
     court_ (_ibid._), des dtails sur ces diverses formes de
     chapeaux, ronds, pointus, hauts de forme, en _pot  beurre_,
     comme dit G. Naud, ou  _l'albanoise_, comme on dit ici; sur
     les cordons, les panaches, etc. Les chapeliers, y est-il
     dit, se plaignent que tant de chouses (modes) nouvelles leur
     font perdre l'escrime en la fabrique des chappeaux. L'un les
     veut pointus en pyramide,  la faon des pains de sucre, qui
     dansent en cheminant sur la perruque...; d'autres les veulent
     plats  la cordelire, retroussez, en mauvais garon (par signe
     seulement), avec un pennache cousu tout autour, de peur que le
     vent l'emporte; d'autres en veulent en faon de turban, ronds et
     peu de bords... _Le Courtisan  la mode_ (p. 5) parle aussi de
     ces diverses formes, _chapeaux en preneurs de taupes_, _chapeaux
     hors d'escalade_, c'est--dire trs pointus, trs  pic. Dans
     _les Loix de la galanterie_, la mme expression est employe, et
     il y est dit en outre: L'on a port des chapeaux fort hauts, et
     si pointus qu'un teston les et couverts. M. Castaigne cite en
     note sur _ces hauts chapeaux d'Albanois_ un passage des _Oeuvres
     morales, etc._, de Jean des Caurres, fol. 602, verso.]

     [Note 328: _Repli, revers, parement._]

     [Note 329: Le _point-coupp_ toit une dentelle  jour qu'on
     faisoit en collant du filet sur du quintin, et en perant et
     emportant la toile qui toit entre deux. V., sur le commerce du
     _point-coupp_, les notes d'une des pices prcdentes.]

     [Note 330: _Rondache_, bouclier rond.]

     [Note 331: Chouse (_la mode_) a encore fait ceci de bon,
     qu'elle a ramen l'antique origine des Franois, descendus de la
     belliqueuse nation d'Allemagne; car les hommes s'accoustument 
     porter chausses bouffantes de taffetas ou velours sortant par
     fentes dehors. (_La Mode qui court_, etc., p. 6.)]

     [Note 332: Ces _gants  franges_ toient depuis long-temps  la
     mode. Dans une trs curieuse pice parue en 1588, _le Gan de
     Jean Godard, Parisien..._, nous lisons (_ad finem_):

       Les hommes d' present, qui connoissent combien
       Ils (les gants) nous font de profit, de plaisir et de bien,
       Les honorent aussi de mainte broderie
       Faite subtilement de riche orfevrerie,
       De senteurs, de parfums: les uns sont chiquets
       De toutes parts  jour, les autres mouchets
       D'artifice mignard; quelques autres de franges
       Bordent leur riche cuir, qui vient des lieux estranges.]

     [Note 333: _Soutane._]

     [Note 334: Furetire, dans sa satire _le Jeu de boule des
     procureurs_, renvoie le _haut de chausses  la suisse_ aux
     petits praticiens; la braguette y toit trs saillante. V.
     Montaigne, _Essais_, liv. 3, chap. 5, et _Vers  la Fronde sur
     la mode des hommes..._ 1650.]

     [Note 335: Cette manire de _crinoline_ non tissue toit depuis
     long-temps en usage, surtout pour la toilette des femmes:

       Dea des dames plus fines,
       Pour leur grossesse cacher.
       On voit la rue empescher,
       Portant de larges vasquines;
       L marchent  graves pas.
       Renforces par le bas,
       Celles qui deux culs supportent
       Sous les robes qu'elles portent.
       Desquels l'un, de chair, la nuit
       Leur sert  prendre deduict;
       L'autre, de crins et de bourre,
       Autour leurs fesses embourre.

            (P. Le Loyer, _la Nephelococugie_, ou _la Nue des Cocus_,
            comdie. Abel Langelier, 1579, in-12.)]

     [Note 336: Il n'appartenoit qu'aux lourdauds de province de
     parotre au bal avec des bas d'tame. Le bal, dit Scarron, se
     donnoit tous les soirs, ou de trs mchants danseurs dansrent
     de trs mauvaises courantes, et o plusieurs jeunes gens de la
     ville dansrent en bas de drap de Hollande ou d'Ussaa et en
     souliers cirs. (_Le Roman comique_, 2e partie, chap. 17.)]

     [Note 337: Aprs ce que dessus, Chouse (la mode), a invent
     l'usage des jarretires chasse-mouches, larges,  grandes
     franges, pour dfendre  la crotte de toucher au bas, etc. (_La
     Mode qui court_, etc.)]

     [Note 338: Ces souliers camus sont ce que Scarron, dans son
     _Epistre burlesque  madame de Hautefort_, appelle avec tant
     d'esprit:

       Galoches  dormir debout.]

     [Note 339: Mais voicy un autre tintamarre: tous se plaignent
     que les laitues pommes et roses sont fort renchries depuis peu
     de temps. Les jardiniers n'en sont pas marris; ils en rient tant
     qu'ils peuvent, car elles n'estoient en usage il y a environ
     deux ou trois mois qu'en salade; maintenant Chouse (la mode) les
     fait servir en souliers, voire des laquais, palfreniers et gens
     de nant. Je croy que c'est pour tenir le soulier ferme, selon
     l'ordonnance:

       _Ne vagus in laxa pes tibi pelle natet,_

     afin que le soulier ne branle dans le pied. (_La Mode qui
     court_, etc.)]

     [Note 340: Les bottes en cuir de Russie toient alors  la mode.
     Tout le monde en vouloit, vieilles ou neuves, avec perons
     rouills ou fourbis: Les maistres cordonniers sont sur le
     poinct de se battre (quoi qu'il soit defendu) avec les savetiers
     de la Savaterie et de la Potterie, vers les halles; car il n'y
     a qu'eux qui vendent des bottes frippes et des vieux esperons
     de la dernire guerre de Perpignan. Encore une aultre grande
     question s'esmeut entre les maquignons, vendeurs de chevaulx,
     avec les susdits savetiers; car ils veulent savoir _sive jure,
     sive injuria_, d'estoc et de taille en un besoing, pourquoy
     ils vendent tant de bottes, et qu'eux ne vendent point de
     chevaux. La chose ayant est desbattue, _in utramque partem,
     pro et contra_, les savatiers ont fanatiquement reprsent
     que l'incommodit des boues toit vrayement cause d'une telle
     confusion de bottes, mais qu'ils n'en estoient cause; mais
     qu'un homme avoit plus tost trouv vingt sols ou demy-escu pour
     une paire de bottes que vingt escus pour un cheval, joinct que
     les bottes sont fort propres pour espargner les souliers...,
     se garentir de crottes, espargner le foin, l'avoine, qu'il
     fauldroit pour un cheval; et ce qui est plus considrable, c'est
     que, par ce moyen, un homme bott et esperonn est estim homme
     d'honneur et presque gentil homme. Quoy qu'il n'ait pas de
     cheval, c'est tout un; n'importe, l'estable en est plus nette.
     (_La Mode qui court_, etc.) V. dans _Francion_, 1663, in-8, p.
     557-559, l'loge des bottes.]

     [Note 341: Ceste meschante Chouse fait porter aujourd'huy......
     l'escharpe sur l'espaule,  grandes franges pendantes en bas,
     sortant soubs le manteau, qui sert pour porter un petit coutelas
     de paix,  la faon des Arabes et Levantins. (_La mode qui
     court..._)]

     [Note 342: Hommes et femmes s'enfarinoient les cheveux de poudre
     de Chypre parfume. V. _la Dispute et interrogatoire faicte par
     deux potes franois_, 1610, in-12, p. 15; _Francion_, p. 267;
     _Vers  la Fronde, sur la Mode des hommes_..... Scarron, dans
     l'_pistre_ cite, reproche aux jouvenaux:

       Trop de gallons dessus les reins,
       A la tte de trop longs crins,
       Crins o, nonobstant la farine,
       L'humide graisse trop domine.]

     [Note 343: Les perruques commenoient d'tre  la mode pour
     les hommes comme pour les femmes. Les hommes qui les vouloient
     longues et tombantes se les faisoient faire avec des cheveux de
     femme. (Mzeray, _Abrg de l'Hist. de France_, 1698, in-12,
     t. 1, p. 253.) Une perruque blonde du bon _faiseur_ se vendoit
     jusqu' mille cus. Les cheveux propres aux perruques des dames
     valoient 150 livres l'once.]

     [Note 344: C'est--dire assorti  la figure, ce qui toit un
     grand point. L'assortiment des diverses parties de la toilette
     fut une question non seulement de got, mais de biensance,
     pendant tout le XVIIe sicle. V. _l'Extraordinaire du Mercure_,
     janvier 1698, art. _Garde-robe des femmes_.]

     [Note 345: V. sur cet usage des masques notre t. 1, p. 307,
     note, et notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 105.
     Scarron, dans l'_pistre_ cite, parle ainsi des masques 
     dentelle qu'on portoit de son temps:

       Dirai-je comme ces fantasques
       Qui portent dentelle  leurs masques
       En chamarrent les trous des yeux,
       Croyant que le masque en est mieux?]

     [Note 346: Les _affiquets_, qu'on trouve appels _affiques_ dans
     le _Blason des faulses amours_, toient les longues pingles
     fiches (_affix_) dans les cheveux ou la coiffure. Les
     _affiquets_, dit Nicot, s'affichent aux bonnets, aux chapeaux et
     choses semblables. V. aussi Jacq. Bourgoing, _De origine et usu
     vulgarium linguarum_.]

     [Note 347: V. sur ces collets notre dition des _Caquets_, p.
     49 et _passim_. Ce qui est dit ici se retrouve en prose dans
     _la Mode qui court_, etc., page 8. Le col garny d'affiquet, de
     collet  quatre ou cinq estages, d'un pied et demy pour monter
     au donjon de folie, voire telles qui n'ont un seul denier de
     rente; danger mme que les porteuses de laict n'en prennent
     envie, comme elles ont faict autrefois sur le vin muscat; je
     n'en dy mot, puisqu'on en aura toujours des nouvelles  la
     pierre au laict.]

     [Note 348: Parmi les posies qui accompagnent l'_Adonis_,
     tragdie de Guillaume Le Breton, Nivernois, Paris, Ab.
     L'Angelier, 1597, p. ... in-12, s'en trouve une qui a pour
     titre: _Paradoxe que les femmes doivent marcher avec le sein
     dcouvert_. Chouse, est-il dit aussi dans la _Mode qui court_,
     p. 8, a encore invent de reprsenter le teton bondissant et
     relev par engins au dehors,  la vue de quy voudra, pour donner
     passe-temps aux alterez, et suivant cela on dit:

       Jeanne qui faict de son teton parure
       Faict voir  tous que Jeanne veut pasture.

     D'aprs une autre pice du temps, on voit qu' l'glise mme la
     dcence dans la parure n'toit pas mieux observe: Mais encore
     le pire, si vous entrez dans une glise pour ouyr le sermon,
     vous voyrez ces poupines dames le tetin descouvert jusqu'au
     nombril, lequel en vous amusant  regarder, vous perdrez la
     sainte parole. (_La dispute et interrogatoire faicte par deux
     potes franois..._ Paris, 1610, _ad finem_.)]

     [Note 349: Ces _aislerons_, qui n'toient que de gros noeuds de
     ruban largement tals, avoient fait donner  l'ensemble de la
     garniture le nom de _petite oie_. V. une note de notre dition
     du _Roman bourgeois_, p. 70. C'est pour continuer la comparaison
     qu'on avoit appel _jabot_ l'ouverture de la chemise sur
     l'estomach, laquelle il faut toujours voir avec ses ornements de
     dentelle. (_Les Loix de la galanterie_, dit. Aug. Aubry, p.
     16.)]

     [Note 350: Ceste Chouse a apport aussy du pays des Bottonires
     la faon des botons sans usage sur les manches, sur les
     chausses, devant, derrire, de cost et d'aultre, et n'y a moyen
     de paroistre autrement. (_La Mode qui court_,... etc., p. 7.)]

     [Note 351: La _bure_ ou _bureau_. V. plus haut, pag. 120.]

     [Note 352: Les _vertugales_, passes de mode, ainsi que les
     _vasquines_, dans la seconde moiti du XVIe sicle (voy. notre
     tome 2, p. 190), avoient reparu sous Louis XIII, agrandies et
     perfectionnes, avec le nouveau nom de vertugadin.]

     [Note 353: C'est--dire exhausss d'un talon qui leur donnoit,
     poss  terre, la forme d'une arche de pont. Scarron, dans son
     _pistre_ dj cite, parlant de la chaussure des dames, nous
     reprsente

       Leur pied, que grand pont-levis hausse.]

     [Note 354: M. Castaigne a remarqu qu'il s'agit ici de la parure
     de tte dont a parl d'Aubign dans ses _Tragiques_, lorsqu'il
     nous a reprsent Henri III

       De cordons emperlez la chevelure pleine.]

     [Note 355: Entre les femmes, il y a bien d'autres _niveleries_,
     j'entends entre les bourgeoises: celles qui ont les cheveux
     tirez ou la _chaisne sur la robbe_ sont estimes davantage que
     les autres qui ne sont pas ainsi pares. (_Hist. de Francion_,
     1663, in-8, p. 260.)]

     [Note 356: ...Plusieurs de ce sicle... disent  tout propos
     _chouse_, _souleil_, etc. (_Le Courtisan  la mode_,... Paris,
     1625, in-8, p. 4.) V., sur cette prononciation  la mode
     du temps de Louis XIII, _le Banquet des Muses..._ du sieur
     Auvray (_les Nonpareils_), et notre _Essai historique sur
     l'orthographe_, Paris, 1849, in-8, p. 52-53.]

     [Note 357: Dans l'dition qu'a reproduite M. Cassaigne la pice
     se termine par les mots: _A Dieu_.]

       *       *       *       *       *

_Pasquil de la Court pour apprendre  discourir._

  O vous, dames et damoiselles,
  Qui desirez passer pour belles,
  Et que sur vous on ait les yeux
  Comme dessus les demy-dieux,
  Si vous voulez, quoy que l'on gronde,
  Apprendre le trictrac du monde
  Et y vivre morallement
  Sans fausser loy ne parlement,
  C'est pour discourir  la mode,
  Sans le Digeste et sans le Code;
  Et puis, quand vous saurez parler,
  Pour proprement vous habiller,
  C'est une faon trs nouvelle
  Apporte de la Rochelle
  Et reforme plusieurs fois
  Par la marquise de Vallois.
  A vous seule je la dedie
  Avecque mon coeur et ma vie;
  Vous la verrez, par cest escrit,
  Digne de vostre bel esprit.
  Lisez-le d'aussi bon courage
  Que je vous le rends pour hommage.
  Il faut doncques, en premier lieu,
  Apprendre  bien parler de Dieu;
  Et, bien que l'on n'y sache notte,
  Si faut-il faire la devoste,
  Porter le cordon sainct Franois[358],
  Communier  chasque mois,
  Admirer tout, tout veoir, tout faire,
  Aller  vespre  l'Oratoire[359],
  Savoir o sont les stations,
  Que c'est que meditation,
  Visiter l'ordre Saincte-Ursule[360],
  Cognoistre le pre Berulle[361],
  Luy parler de devotion,
  Des soeurs de l'Incarnation,
  Participer  son extase,
  Aller voir le pre Athanase,
  La marquise de Menel[362],
  Jeusner en temps de jubil,
  Savoir o sont les quarante heures[363],
  Ne veoir aucun sans controller.
  Ses moeurs, sa faon de parler,
  Se reserver pour sa conduicte
  Pre Chaillou, un jesuiste;
  Aller conferer avec eux
  Chasque journe une heure ou deux,
  Avoir des tantes et cousines
  Dans le convent des Carmelines[364]
  Pour aller joer en est;
  Veoir madame de Breaut[365],
  Amasser force grains de Rome,
  Avoir veu de prs le sainct homme[366],
  Garder de sa robbe un morceau
  Pour enchasser en un tableau,
  Parler des cas de consciences,
  Selon qu'on voit les occurrences,
  Appeller tousjours  garand
  Arnoux, Granger et Seguerand[367],
  Raconis[368], le petit minime;
  Discourir un peu de la rime,
  Et, si l'esprit n'est trop fasch,
  Songer aux amours de Psich;
  Mettre un petit de sa science
  A bien faire la reverance
  A la Bocane[369] et la Dupont[370],
  Ainsi que les autres la font;
  Et puis, pour ornement de teste,
  Fussiez-vous une grosse beste,
  Il faut faire tenir l'iris[371]
  Sur le poil noir ou sur le gris,
  Et pour cela sur la toilette
  Avoir tousjours la boistelette,
  Plaine de goume[372] de jasmin;
  Visiter madame Gamin[373]
  Avecque la coiffe besse,
  La veue demi renverse,
  Vous fourer dans son amiti,
  Entendre d'elle avec piti,
  Et croire que la romanesque,
  Le corps mort du comte de Fiesque,
  Peut rendre aux aveugles les yeux
  Et la jambe droicte aux boiteux,
  Tout ainsi que faisoient les autres
  Qui estoient du temps des apostres.
  Si on veut la mode imiter,
  Il faut pour habit inventer
  Se coiffer  la culebutte[374],
  Relever ses tetons en butte,
  Encore qu'ils fussent pendans,
  Ou par l'aage ou par accidens;
  Que si l'on a les dents gastes,
  Faut les pommades frequentes,
  L'opiate, le romarin,
  Que l'on trouve chez Tabarin;
  Faire de la petite bouche,
  Savoir friser  l'escarmouche,
  Avoir la poincte sur le front,
  Qui ne s'estonne d'un affront
  Si par hazard quelqu'un arrive,
  L'emplastre paroistre excessive,
  Puis que l'artifice aujourd'huy
  A mis le naturel sous luy;
  Faire des sourcils en arcade,
  Les moustaches  l'estocade,
  Et puis des yeux  l'assassin,
  Pour faire naistre le destin,
  Et, pour prendre l'amour par l'esle,
  Mettre la mouche en sentinelle[375]
  Sur un teint poly et bien net;
  Avoir gands  la Cadenet,
  Ou  la Philis tant aymable,
  Le mouchoir  la conestable,
  Et la chesne d'un bleu mourant
  Qui tue le coeur de l'amant;
  Des perles grosses  la Branthe[376],
  D'une blancheur trs excellente,
  A la Guimbarde le collet[377],
  De la vraye croix au chapelet,
  Du point coupp  la chemise
  Pour parer celle qui l'a mise,
  Et pour plus grande gayet
  La robbe  la commodit,
  Si ce n'est que pour prendre l'aise
  On laisse en arrire la fraise.
  Il faut savoir s'accommoder,
  Aux saisons et leur commander:
  En hiver il faut la ratine[378],
  En est celle de la Chine,
  Et le soulier  la Choisy,
  De satin bleu ou cramoisy,
  Avecques les bas de fiamette[379],
  L'or esmaill  l'esguillette.
  Aprs, il faut de la maison
  Retirer quelque salisson
  Pour en former une servante,
  Qui fera de la suffisante
  Quand son collet sera bien mis;
  Luy monstrer qui sont ses amis
  Qui sont esprouvez  la touche[380],
  Et qui sache, pour tout discours,
  Redire cent fois tous les jours:
  _Asseurement, En conscience_;
  Qui responde quand on la tance,
  Et qui puisse dire: Il est vray;
  Ma foy, Madame, je le croy.
  Bref, ce sera la damoiselle
  Qui aura lav la vaisselle.
  Plus faut un carosse nouveau,
  D'escarlatte ou de drap du sceau[381],
  Avec le cocher  moustache,
  Orn de son petit panache.
  Laisser reposer le velour
  Pour s'aller reposer en cour,
  Et, pour le faire mieux paroistre,
  Luy faut rehausser la fenestre,
  Aprs avoir tout son galant
  Qui contreface le vaillant,
  Encor que jamais son espe
  N'ait est dans le sang trempe,
  Et qu'il n'ait jamais veu Sainct-Jean[382]
  La Rochelle ny Montauban;
  S'il en discourt, sont ses oreilles
  Qui luy ont appris les merveilles.
  Voil, pour le vous faire court,
  La vraye Mode de la court.

     [Note 358: V. notre tome 2, p. 341, note.]

     [Note 359: V. sur ces offices de l'Oratoire, dont l'glise
     venoit d'tre btie, notre dition des _Caquets de l'Accouche_,
     p. 82, note.]

     [Note 360: Les Ursulines s'toient tablies rue Saint-Jacques en
     1612. On achevoit alors de btir leur glise. C'est l que fut
     leve Mlle d'Aubign. V. _Fragm. des mmoires_ du P. Laguille,
     _Archiv. litt. de l'Europe_, n XXXV, p. 370.]

     [Note 361: Fondateur de l'Oratoire en France. V. notre dit. des
     _Caquets_, p. 79-80.]

     [Note 362: Nous n'avons pu trouver de renseignements sur le
     P. Athanase ni sur cette marquise, dont le nom doit tre de
     Maignelay et non Menel.]

     [Note 363: Prires publiques et continuelles faites pendant
     trois jours devant le Saint-Sacrement en des circonstances
     importantes. Il manque un vers  la suite de celui-ci.]

     [Note 364: Les Carmlites de la rue du Bouloi, chez lesquelles
     se faisoient les retraites des dames de la cour. V. _Lettres de
     Svign_, 15 octobre 1677 et 25 mai 1680.]

     [Note 365: Femme d'Adrien de Braut, gentilhomme de la chambre,
     mort en 1610. V. le P. Le Long, t. 3, n 31,885.]

     [Note 366: Le Pape.]

     [Note 367: Le P. Seguirand, confesseur du roi. V. notre tome 2,
     p. 134. Le pre Arnoux l'toit aussi.]

     [Note 368: V. plus haut une note de _la Chasse au vieil grognard
     de l'antiquit_.]

     [Note 369: C'est--dire  la manire de Bocan, le fameux matre
     de danse. V. sur lui une note de notre tome 1, p. 135.]

     [Note 370: Autre matre de danse, dont le nom est rest consacr
     par l'air encore si populaire de _Dupont, mon ami_, sur lequel
     se dansoit, au commencement du XVIIe sicle, cette fameuse danse
     de la guimbarde que ce Dupont avoit peut-tre rgle et mise 
     la mode. V. notre dit. des _Caquets_, p. 59.]

     [Note 371: Poudre d'iris, dont on se blanchissoit et parfumoit
     les cheveux pour corrompre une plus mauvaise odeur... (_La
     Mode qui court_, p. 7.)]

     [Note 372: _Gomme._]

     [Note 373: Espce de devineresse dans le genre de celle dont
     nous avons parl dans notre tome 1er, p. 29, note. Il parot,
     d'aprs ce qui suit, qu'elle avoit rapport d'Italie, entre
     autres philtres, de la _poudre romanesque_ et des reliques du
     comte Jean-Louis de Fiesque, dont elle se servoit pour ses
     enchantements. Ce comte de Fiesque est celui qui mourut en 1547,
      Gnes, dans le plein succs de cette fameuse conspiration dont
     le cardinal de Retz s'est fait l'historien.]

     [Note 374: La _culebutte_ toit un noeud de rubans rejet
     derrire la _coiffe-cornette_. (_Dict._ de Furetire.)]

     [Note 375: V. sur cette mode des _mouches_, qui faisoit alors
     fureur, une pice du _Recueil de pices en prose_ de Ch. Sercy,
     1661, in-12, t. 4, p. 54-55. V. aussi une longue pice de M. L.
     de Laborde, _Palais-Mazarin_, p. 318, note 368.]

     [Note 376: Tous ces mots (_gants  la Cadenet_, _mouchoirs 
     la connestable_, _perles  la Branthe_) prouvent  quel point
     le conntable de Luynes et ses deux frres Cadenet et Branthe
     toient alors les rois de la mode.--Sur le luxe des mouchoirs
     parfums,  glands,  franges, etc., V. _Vers  la fronde sur la
     Mode des hommes_.]

     [Note 377: V. une note de notre dition des _Caquets_, p. 59.]

     [Note 378: Petite toffe de laine  poil fris, dont la
     meilleure venoit de Florence, et qui servoit  doubler les
     habits d'hiver.]

     [Note 379: C'est--dire de couleur rouge clair, comme la flamme.]

     [Note 380: Il manque ici un vers.]

     [Note 381: V. plus haut, sur cette toffe commune, une note de
     _la Chasse au vieil grognard de l'antiquit_.]

     [Note 382: Saint-Jean-d'Angely, que M. de Soubise avoit rendu au
     roi le 25 juin 1621.]




_Les estranges tromperies de quelques Charlatans nouvellement arrivez
 Paris (histoire plaisante et necessaire  toutes personnes pour
s'en garantir), descouvertes aux despens d'un plaideur[383], par C.
F. Dupp._

_A Paris, chez Robert Daufresne, rue S. Jacques, au Petit Jesus._

M.DC.XXIII. In-8.

     [Note 383: A cause de ce mot du titre, M. Leber a plac cette
     pice dans un portefeuille de _facties anciennes sur les
     plaideurs_ (voy. son _Catalogue_, n 2405), bien que rien ne s'y
     rapporte  des affaires de palais, comme on le verra.]


Je ne croy pas que, de tous les proverbes qui ont jamais est inventez
par les hommes, il y en aye un plus veritable que celuy qui dit:

  _Heureux celuy qui, pour devenir sage,
  Au mal d'autruy fait son aprentissage!_

Mais aussi croy-je que celuy que je vay faire et inventer, estant trs
asseur, treuvera son passeport parmi ceux qui ont faict des leons de
sagesse  leurs despens.

Je dy donc que

  _Malheureux est celuy qui fait les autres sages,
  Enseignant des leons par son mauvais mesnage._

Ce que je prouve par ce discours:

Sachez donc, mes frres plaideurs (espce infinie d'hommes distingue
du genre suprme des autres par la difference accidentelle de nos
procez), qu'estant arriv il y a environ trois sepmaines de mon pas
en cette ville (ventre affam de nostre argent) pour y poursuivre et
solliciter quelques procez, comme vous faites, je fis premierement
rencontre d'une hostesse, laquelle, outre le grand argent qu'elle
tiroit de mon giste, ferroit la mule sur tout ce qu'elle m'acheptoit.
Sur cela je pensay  par-moy: Puisqu'on te vole visiblement l'argent
mesme que tu portes sur toy, et que tu mets entre leurs mains, que
fera-t'on de celuy que tu laisses en un buffet dedans ta chambre,
duquel on peut avoir deux clefs? Je me resolus donc  porter tout mon
balot sur moy, joinct aussi qu'il falloit souvent mettre la main  la
bourse pour estre amy de mes advocats, procureurs, clercs, copistes,
etc.

Comme donc un jour, estant quasi estouff de la poussire de la salle
du Palais, je pensois prendre de l'air sur le Pont-Neuf, et aprendre
quelques nouvelles de ce temps, j'en appris,  la verit, de bien
nouvelles pour moy, bien que mon aage, qui excde soixante ans, et la
longue experience des affaires du monde, me deust,  vostre advis,
avoir fait savant de ce que je ne savois pas. Mais aussi croyez
qu'au temps pass et aux lieux o je fay mon sjour ordinaire on use
d'une plus grande franchise et sincerit. Comme donc je fus un peu
au del de la maison qui est sur la rivire (je croy qu'on l'appelle
Seurmitaine[384]), deux hommes me vindrent aborder, l'un desquels
commence  me dire: Mousseur, ce pistole n'est y pas bon? Je regarday
la pistole et dis qu'elle estoit bonne. Ce drole me dit: Moy la baille
 Mousseur pour mener o logis de moy, Polonnois, et perdu le truchement
mien; moy log  trois petits bestes blanches. Je croy qu'il vouloit
dire: Aux trois pigeons blancs. Son compagnon ne faisoit pas semblant
de rien, et monstroit vouloir vistement mener l'estranger en son logis,
lorsque ce franc Polonnois me tira  part et me dit en son jargon qu'il
me bailleroit une pistole si je le voulois aider  conduire, parce
qu'il n'avoit pas beaucoup de fiance  celuy qui le menoit, et qu'il
avoit ouy dire que dans Paris il y avoit force charlatans et trompeurs
(il le savoit bien, car il estoit du nombre); qu'il craignoit que
celui-cy, au lieu de le bien conduire, ne le menast en quelque lieu
pour le devaliser et oster ses pistoles; et en disant cela tira de ses
pochettes ses pleines mains d'or (ce qui m'a consol lorsque depuis
j'y ay pens, disant que je ne suis pas seul et premier dupp). Ce
pauvre estranger me fit quelque piti, joint aussi qu'il se disoit
estre malade, car il en avoit assez la mine,  cause de sa couleur
blesme, et qu'un petit garon l'avoit tromp et emport un quart
d'escu qu'il luy avoit baill pour se faire conduire  son logis.
Moy qui, en mon jeune aage, avois couru le pas, et qui savois la
peine qu'il y a de se voir parmy des gens inconnus, fus tout aussitost
esmeu de compassion, et, me laissant emporter  ses prires, je me
mis en chemin pour le conduire. En marchant il me contoit la fidelit
qu'en son pas on gardoit aux estrangers, et que c'estoit une grande
oeuvre de charit d'oster un homme des mains des voleurs et de le
remettre en son chemin et lieu de seuret. Bref, tous ses discours
m'excitoient  commiseration. Or, voicy, comme il se vit proche d'un
cabaret, qu'ils avoient,  mon advis, atitr, il commence  dire que
le coeur luy faisoit mal, qu'il n'avoit plus la force de se soustenir,
et qu'une foiblesse l'avoit pris, et, se jectant sur moy, me supplia
de ne l'abandonner point. Je fus en grande peine et tout estonn.
Son compagnon, ou plustost le mien pour lors, car il m'aidoit  le
conduire, qui estoit le medecin ordinaire d'une telle maladie, luy
dit: Monsieur, il vous faut icy reposer dans ce cabaret et prendre un
doigt de vin, cela vous passera. Le Polonnois feignoit d'avoir perdu la
parole et ne respondoit point. Le compagnon me dit: De peur qu'il n'y
tombe entre nos mains, menons-le dans ce cabaret. Ce que nous fismes,
et entrasmes dans une petite chambre. Tout aussitost que nous fusmes
dedans, le Polonnois s'appuye sur les coudes et dit que la teste lui
faisoit mal. Son compagnon, qui entendoit le pair et la prze[385],
luy dit: Monsieur, c'est qu'il nous faut resjouyr, chanter, boire un
doigt et prendre quelque recreation; cela ne sera rien: ce n'est que le
changement d'air qui vous cause ceste douleur. Enfin, ces deux droles
jooient si bien leurs personnages que je n'y recognoissois rien de
mauvais. Croy que plus fin que moy y eust est tromp. On nous allume
donc du feu; on mit du vin sur un bout de table, des cartes sur une
autre. Nous luy presentons  boire et luy baillons courage. Ses esprits
luy reviennent; il nous remercie fort honnestement de la peine que nous
avions pris pour luy, disant que veritablement sans nous il fust mort;
et en revanche il dit qu'il nous vouloit faire boire. Les discours
que nous eusmes en beuvant seroient trop longs  raconter. (O! que je
payerai bien tantost mon escot!) Aprs donc que nous eusmes beu, il
prit les cartes, et dit qu'il vouloit monstrer un jeu auquel il avoit
depuis peu perdu cinquante-cinq pistoles; mais il croyoit que c'estoit
contre un magicien: car autrement il ne pouvoit pas perdre, et qu'il
savoit bien le jeu. Aussi vrayment l'entendoient-ils bien tous deux;
mais je ne l'entendois pas. Le Polonnois donc, ayant fait trois piles
ou monceaux de cartes, nous fit regarder la carte du dessus du premier
monceau, puis il nous monstra celle de dessous du second monceau, et
nous fit mettre ce second monceau sur le premier; par ainsi la carte
que nous avions veu la seconde estoit sur celle que nous avions veu la
premire. Il appelloit ceste seconde l'horloge. En troisiesme lieu, il
nous donnoit une carte du troisiesme monceau, et la faisoit mettre o
on vouloit dans le jeu. Or, cela estant fait, il disoit que la premire
carte ne se trouveroit point aprs la seconde, qui estoit l'orloge,
et que neantmoins ce magicien la faisoit tousjours trouver, et luy
gaigna beaucoup d'argent. Mon compagnon de conduite, mais non pas de
fortune, dit qu'il comprenoit bien le jeu et qu'il y joeroit un escu
si monsieur le Polonnois vouloit. Le Polonnois, qui ne demandoit pas
mieux, accepta ceste offre. Ils commencrent donc  joer, et moy 
les regarder et  apprendre le jeu, ce que je fis incontinent,  cause
de sa grande facilit, bien que je n'eusse jamais jou aux cartes.
Tout aussi-tost donc que j'en eus la cognoissance, je vay plaindre
la fortune de ce pauvre estranger, pensant  par moy qu'il perdroit
tout son argent  ce jeu, et croyois qu'il estoit yvre ou insens, et
avois compassion de sa folie[386]. Sur ces entrefaites, deux hommes qui
estoient de leur caballe entrrent dedans la chambre, et avec nostre
permission s'approchrent fort courtoisement de la table et du feu,
faisant semblant de ne se point recognoistre. O! qu'ils jorent bien
tous leurs personnages! Comme ceux-cy eurent veu jouer une partie ou
deux, ils dirent au Polonnois: Monsieur, nous vous conseillons de ne
pas jouer davantage, car vous perdriez tout vostre bien  ce jeu-l. Je
croyois, ayant ouy cela, qu'ils s'estoient emeus de la mesme compassion
que moy, et fus bien aise de ce qu'ils avoient dit, car je ne l'osois
dire. Neantmoins l'estranger franois disoit qu'il savoit bien le
jeu, et qu'il y joeroit trente pistoles, car il estoit picqu. Mon
compagnon, qui avoit demeur long-temps sans me rien dire, commena
 me parler en cette sorte, cependant que l'estranger parloit aux
deux survenus: Si j'avois assez d'argent pour joer tout cela, je le
joerois: car vous voyez combien je suis asseur de gaigner; mais si
vous voulez en mettre la moiti, j'iray vistement emprunter d'un de
mes amis, qui demeure l devant, ce qui me manque pour faire une telle
somme; il fera bon porter chacun un habit aux despens du Polonnois.
Les deux survenus s'offroient  estre de moiti. Moi, voyant que,
puisque cet estranger estoit resolu  joer, il valoit autant que
j'eusse son argent comme les autres, je dis que je mettrois au jeu
tout ce que j'aurois. Incontinent mon compagnon sort de la chambre
et faict semblant d'aller emprunter de l'argent, pour couvrir leur
meschancet. Cependant je foille en un petit recoin de ma pochte,
et descouds un petit sachet dans lequel estoient bien vingt escus.
Mon compagnon, estant venu, jette sur la table quinze pistoles pour
sa part, et moy je dis que je n'avois que vingt escus. Le Polonnois,
aprs avoir fait quelque difficult de jouer si peu, consentit qu'on
ne joeroit que quarante escus de part et d'autre. Il conte donc ses
quarante escus et les met dans un mouchoir, et nous fait mettre nostre
argent dans un autre. C'estoit afin de l'emporter plus aisement. Cela
fait, mon compagnon me dit: Or sus, prenez les cartes, vous joerez
aussi bien que moy: car nous sommes asseurez de gaigner. Moy, qui
pensois ne pouvoir perdre, pris le jeu, et, l'ayant divis en trois et
veu la premire carte, je regarday la seconde, qui estoit l'orloge,
c'est--dire que lorsqu'elle viendroit elle me signifieroit que la
premire ensuiviroit; et, afin de ne l'oublier pas, je la regarday
plus de trois fois. Mon compagnon me dit: Monstrez-moy l'orloge, que
je le recognoisse, afin que quand il viendra je vous en advertisse. En
disant cela il prit les cartes, et, feignant de regarder l'orloge, en
mit une subtilement entre les deux, c'est  savoir entre l'orloge et
la premire, puis me rendit les cartes. Moy qui ne souponnois rien
moins que cela, ne regarday pas aprs luy, et, ayant pris la troisiesme
carte, je la mis bien au dessous de l'orloge, de peur qu'elle ne se
trouvast entre les deux. Alors je commenay  tourner attentivement
les cartes les unes aprs les autres, et frappois deux petits coups
sur chacune, comme il falloit faire, en disant: Ce n'est pas celle-l,
ce n'est pas celle-l, jusqu' ce qu'ayant trouv l'orloge, et mon
compagnon m'ayant adverty, je dis: C'est celle-l, c'est celle-l: car
j'en pensois estre bien asseur. Mais l'orloge fut bien menteur, car
au lieu de sonner une heure il en sonna cinq; d'autant que, pour un as
de coeur que je devois trouver, je rencontray un cinq de carreau. Je
vous laisse  penser si la sueur me monta au visage! Je demeuray aussi
muet et fixe qu'une statu de sel. Le Polonnois, au contraire, se leva
de dessus son sige, prit les deux mouchoirs, fut guery, et trouva
bien le chemin de son logis sans le demander. Ce ne fut pas tout: mon
compagnon commence  crier contre moy, et dire que je luy avois fait
perdre son argent; qu'au lieu de mettre la troisiesme carte au dessous
des autres, je l'avois larde entre les deux (car la troisiesme carte
estoit aussi un cinq de carreau). Neantmoins il me fit plus de peur
que de mal, car il gaigna tout aussi-tost la porte avec les autres, et
je restay seul, estonn comme un fondeur de cloches[387], ayant perdu
le bon droict de mes procez et toute ma sepmaine par un samedy. A la
sortie du cabaret, je pensois conter mon infortune  quelqu'un de mes
amis, mais ils se gaussrent de moy, et me dirent que je n'estois pas
le premier pris, que quelques uns estaient attrapez aux merelles,
d'autres au filou[388], d'autres aux gobelets, d'autres aux dez, et
beaucoup d'autres jeux que je vous conseille de fuyr, et ne practiquer
qu'avec gens de cognoissance. Pour conclusion, la misre et fascherie
o ceste perte m'a reduit m'ont fait avoir piti et compassion de
tous les vrays estrangers qui viennent en ceste ville, principalement
de vous, mes confrres plaideurs, occasion de quoy je vous ay voulu
addresser ce discours pour vous faire riches de ma pauvret et savans
de mon ignorance.

     [Note 384: _Samaritaine._ L'auteur fait exprs mal prononcer par
     son provincial ce nom si connu des Parisiens.]

     [Note 385: Meyer donne ainsi l'origine de l'expression _entendre
     le pair_, qui s'introduisit dans la langue commerciale vers
     le milieu du XVIe sicle: Un si grand concours d'trangers,
     dit-il, et surtout d'Italiens ns dans des souverainets
     diffrentes, dont chacune et mme chaque ville avoit son marc
     diffrent, devoit produire une confusion dans les monnoies en
     France, o tout avoit cours, mme les fausses monnoies. De l
     vint ce proverbe: _Il entend le pair_, quand on vouloit annoncer
     un homme rompu aux affaires et habile; car rien n'toit plus
     difficile que de suivre le cours des changes de toutes les
     monnoies... (_Galerie du XVIe sicle_, t. 1er, p. 147.)--Le mot
     _la preze_ ajout ici, et qui doit venir de l'italien _prezzo_,
     prix, valeur, ne dment pas cette explication.]

     [Note 386: C'toit une manoeuvre de ces fourbes de commencer par
     perdre. Le petit suisse qui gagna tant d'argent au chevalier de
     Grammont se donna aux premires parties une veine d'autant plus
     dplorable qu'il savoit bien qu'il auroit sa revanche. V. _Mm._
     de Grammont, chap. 3.]

     [Note 387: Il faut ajouter: _dont la fonte ne russit pas_. Ce
     proverbe se trouve dans tous les crivains du XVIe sicle. Au
     lieu de _tonn_, on disoit souvent _bahi_, _penaud_, ou bien
     encore _matt_, comme un _fondeur de cloches_.]

     [Note 388: On y jouoit avec un d sexagone nomm _filou_, qui,
     roul sur une table bien unie, gagnoit lorsqu'il ne se posoit
     pas sur celui de ses six pans qui n'toit pas marqu de noir.
     Son nom lui venoit de ce qu'il toit trs facile de tromper 
     ce jeu, soit en chargeant de plomb quelqu'un des endroits du
     d, soit en inclinant un peu le plan sur lequel on le poussoit.
     (_Dict._ de Furetire.)]

_Fin._




_La Pice de cabinet, ddie aux potes du temps._

_A Paris, chez Jean Pasle, au Palais,  l'entre de la salle
Dauphine,  la Pomme d'or couronne._

M. DC. XLVIII.

_Avec permission._ In-4.


_A Messieurs les Potes._

MESSIEURS,

Cette pice de cabinet ne s'estime pas indigne de l'entre des vtres,
et pretend quelque place parmy les curiositez d'esprit dont ils sont
enrichis. C'est une bouteille qui parle et qui raisonne, estant pleine
de ce qui fait faire raison  la sant des plus grands princes d'une
manire bien plus douce que leurs canons, que l'on nomme leur dernire
raison, ne la font faire  leur puissance; et, bien qu'elle ne parle
qu'en gazouillant, elle ne laisse pas d'exprimer assez adroitement
son origine, et les effects de la plus digne liqueur qui luy puisse
acquerir de l'estime, s'en acquittant neantmoins un peu obscurement
pour cacher ses mystres au vulgaire indiscret, qui a coustume de les
profaner. Elle merite singulirement d'estre considere, lorsque, comme
une autre Semel, elle porte dans ses flancs ce gentil dieu de la
joye et de la libert, dont il a tir son nom,  qui les plus sevres
Catons n'ont pas refus leurs hommages, quand ils vouloient delasser
leur esprit du soin des affaires publiques, ou du chagrin d'une trop
profonde meditation. Elle n'a que des charmes innocens pour les
honestes gens qui en usent de mesme, et n'est pas complice des excez
que commettent les brutaux quand ils abusent de ses dons, que l'on
compte entre les principaux lenitifs des misres humaines. L'auteur
de cette pice, qui ne vous est pas inconnu, se promet tant de vos
bontez, qu'il s'asseure que l'adresse qu'il vous en fait ne vous sera
pas desplaisante, et que vous agreerez la veneration qu'il voe  vos
belles qualitez par celle qu'il prend,

Messieurs,

  De vostre trs humble et trs obeyssant serviteur,

                                                         CARNEAU[389].

     [Note 389: Etienne Carneau, n  Chartres en 1610, entr
     dans l'ordre des Clestins en 1630, mort en 1671. Ayant
     t-guri de la fivre par le _vin mtique d'antimoine_, il
     composa en faveur de cette panace, et contre ses ennemis,
     _la Stimmimachie, ou le grand combat des mdecins modernes
     touchant l'usage de l'anti-moine, pome histori-comique_, ddi
      Messieurs les mdecins de la facult de Paris, par le sieur
     C. C. Paris, Jean Pasl, 1656, in-8. M. Viollet-Leduc possdoit
     un exemplaire de _la Stimmimachie_. Il en a parl dans sa
     _Bibliothque potique_, p. 545; mais il ne semble pas avoir
     connu la pice reproduite ici, et qui est une preuve que le got
     du bon Clestin pour le vin ne s'arrtoit pas au vin mtique.
     Quand il mourut, le P. Carneau toit revenu aux ides pieuses.
     On le voit par l'pitaphe qu'il se composa lui-mme en latin et
     en franois. Nous ne l'avons trouve que dans le petit volume de
     Bordelon: _le Livre  la mode, ou Diversitez nouvelles_, Paris,
     1696, in-8, p. 241, o elle est donne d'aprs une histoire
     manuscrite des Clestins. Voici l'pitaphe franoise; nous vous
     ferons grce de la latine, dont celle-ci, du reste, n'est que la
     traduction:

       Ci-gt qui, s'occupant et de vers et de prose,
       A pu quelque renom dans le monde acqurir:
       Il aima les beaux-arts; mais, sur toute autre chose,
       Il mdita de plus celui de bien mourir.]

       *       *       *       *       *

_La Pice de cabinet._

STANCES NIGMATIQUES.

    Vous qui par le nectar de vos doctes merveilles
  Adoucissez le fiel des plus fascheux ennuis,
  Prenez le passe-temps d'entendre qui je suis,
  Et prestez  ces vers le coeur et les oreilles.

    Je nais d'un fort brasier et d'un soufle traitable,
  Et j'enfante sans peine un fruit qui tient du feu,
  Qui par de vifs attraits s'acquiert un doux aveu,
  Pour forcer le donjon de l'ame raisonnable.

    J'ay fort peu de beaut, quoy qu'on me treuve belle,
  N'ayant rien que le ventre, et la bouche, et le cou;
  Toutesfois mon amour rend tant de monde fou,
  Qu'aux plus paisibles lieux il sme la querelle.

    Pour sauver des dangers le tresor que je porte,
  Un art industrieux m'arme jusqu'au gosier;
  Une belle tissure, ou de jonc ou d'osier,
  Compose mes habits de diffrente sorte.

    L'on me void jusqu'au coeur quand je suis toute nue,
  Et l'oeil qui me regarde en moy-mesme se peint;
  Mais, si dans cet estat quelque estourdy m'atteint,
  Souvent du moindre choc il me brise et me tue.

    Je me plais neantmoins o je suis harcele,
  M'y voyant  la fin tout le monde soumis.
  Ceux que je mets  bas sont mes meilleurs amis,
  Et parfois nous tombons ensemble en la mesle.

    Chez eux souvent je meurs, souvent je ressuscite,
  Perdant cent fois mon sang, le recouvrant cent fois;
  En me caressant trop on se met aux abois,
  Et plus je fais de mal, d'autant plus on m'excite.

    Je say, comme Circ, l'art de metamorphose
  Pour transformer l'esprit de tous mes courtisans,
  Les rendant furieux, ou brutaux, ou plaisans,
  Selon que le climat ou l'humeur les dispose.

    J'anime l'eloquence, et n'en suis pas pourveue:
  Si l'on m'entend parler, ce n'est qu'en vomissant;
  Mes trop frequens baisers rendent l'homme impuissant,
  Et font errer ses pas en egarant sa veue.

    D'une humeur sans pareille un dieu m'emplit le ventre,
  Le teignant tour  tour des aimables couleurs
  De la rose et du lys, les plus belles des fleurs,
  Et le rouge et le blanc sont chez moy dans leur centre.

    Le pauvre, me tenant quand je suis ainsi pleine,
  Ne porte point d'envie aux tresors de Croesus,
  Et, traisnant des souliers et des bas descousus,
  Il marche avec orgueil comme un grand capitaine.

    Avec mon elixir le plus lasche courage
  Triomphe quelquesfois des plus braves guerriers;
  J'ay des foudres pour nuire aux plus dignes lauriers,
  Et pour faire un affront  leur illustre ombrage.

    Sans moy, ce dieu fougueux qui preside  la guerre
  Verroit ses gens sans coeur errans  l'abandon,
  Et ce doux assassin qu'on nomme Cupidon
  Verroit ses traits sans moy plus fresles que du verre.

    On void fort peu la joye aux lieux d'o je m'absente,
  Et l'on void la sagesse o je n'excde pas;
  Je preste  celle-cy quelquesfois des appas,
  Animant ses raisons d'une emphase puissante.

    Caton,  ce qu'on dit, recherchant quelque pointe
  Pour attirer les coeurs  suivre ses discours,
  La faisoit mieux paroistre et de mise et de cours
  Quand ma bouche s'estoit  la sienne conjoincte[390].

    Je me fais estimer la dixiesme des Muses,
  Polissant les esprits sans beaucoup de faons;
  Et les moindres bergers font admirer leurs sons
  Quand mon enthousiasme enfle leurs cornemuses.

    Je montre au plus grossiers une amiti prodigue;
  M'admettant  leur table, ils joissent de moy;
  L je leur fais mesler tout  la bonne foy
  Aux gazettes du temps cent contes de la Ligue.

    Je leur fais estaler d'une grace authentique
  Les guerres du pass, les siges du present,
  Et leur fais penetrer, en les subtilisant,
  Les desseins du futur par esprit prophetique.

    Mais les ingrats pour moy n'ont qu'une amiti feinte,
  Puis qu'ayant espuis mon sang et mes espris
  Ils ne me voyent plus qu'avecques du mespris
  Tant que d'un nouveau fruict je redevienne enceinte.

    En effect, sans ce fruict je serois peu de chose,
  Et n'aurois pas sujet de beaucoup me vanter;
  Mesmes il pourroit bien dans mes flancs se gaster
  Si l'on ne m'ordonnoit d'avoir la bouche close.

    Je ne suis que la gaine o ce glaive liquide
  Recle sa valeur et cache sa beaut[391]:
  Tant qu'il loge chez moy, j'ay de la vanit;
  Lors qu'il en sort, je pleure, et deviens toute aride.

    Je porte en le portant poison et medecine,
  Selon que l'abus regne ou la discretion;
  Debitant le remde et la corruption,
  J'offense et je gueris la teste et la poitrine.

    C'est par luy qu'on me loue et que l'on me caresse
  Luy seul fait que mon nom est par tout rever,
  Et que tant de mortels, d'un accent alter,
  M'invoquent au besoin comme quelque deesse.

    Le voyageur lass, l'artisan hors d'haleine,
  Et le soldat recreu[392] s'empressent pour m'avoir,
  Sachans que mon genie a l'excellent pouvoir
  De resveiller la force et d'adoucir la peine.

    S'il faut faire un march, l'on veut que je m'en mesle;
  S'il s'agit d'un contrat, j'en conduis les ressors;
  Si parmi les plaideurs il se fait des accors,
  Pour les mieux affermir il faut que je les scle.

    Le malade en son lict, o la fievre le mate
  Et le tient attach d'un vigoureux lien,
  Souvent pour m'aborder rebute Galien,
  Et prise plus mon nom que celuy d'Hipocrate.

    Plusieurs, pour m'accueillir, me font des sacrifices
  De langues, de jambons, de fromages pourris,
  O l'on n'oit que mots gras entremeslez de ris,
  Et les plus doux encens n'y sont que des espices.

    Tout ce que la debauche a pris pour ses amorces,
  Ces fusils de la soif, ces ragousts parfumez,
  Par qui les intestins sont enfin consumez,
  Donnent  mes attraits de merveilleuses forces.

    J'ay par tout du renom, hormis chez les infames
  Dont l'orgueil s'est arm des cornes du croissant,
  Qui, pour me tesmoigner un coeur mesconnoissant,
  Sont traistres  leurs corps aussi bien qu' leurs ames.

    Je triomphe en ces jours qui rameinent les festes
  De ce folastre Dieu que l'on feint deux fois n,
  Qui, ne portant qu'un dard de pampre environn,
  Fit voir aux Indiens ses premires conquestes.

    Je n'ay pas moins d'honneur lors que la canicule,
  Respandant ses brasiers jusqu'aux lieux plus secrets,
  Fait que Diane sue aux plus fraisches forests,
  Et craint que Cupidon, s'y glissant, ne la brle.

    Alors mes bons amis prennent beaucoup de peines
  Pour eloigner de moy les rayons du soleil,
  Et, pensans m'obliger d'un plaisir nonpareil,
  Ils me font un beau lict du cristal des fonteines.

    Flotant autour de moy, cet element m'agre,
  Mais je souffre  regret qu'il penetre au dedans,
  Parce qu'il rompt la pointe  mes bouillons ardans,
  Dont un coeur abatu s'eveille et se recre.

    Sa froideur, me privant de chaleur naturelle,
  Prive mes nourrissons de mes riches douceurs,
  Qui ravissent la gloire au ruisseau des neuf soeurs
  En eschauffant l'esprit d'une fureur plus belle.

    Mais, quand les intestins, debiles ou malades,
  Se sentent menacez de quelques maux sanglans,
  Pour moderer le dieu que je porte en mes flancs,
  On me contraint par fois d'admettre les nayades.

    Je ne saurois pourtant treuver bon ce meslange,
  Aimant mieux tenir seul ce dieu, qui me cherit
  Et fait qu'en tant de lieux tout le monde me rit,
  Que tous les flots dorez du Pactole et du Gange.

    Son odeur, preferable au doux parfum des roses,
  Sait donner  ma bouche un baume precieux,
  Pour qui les dieux d'Ovide abandonnent les cieux,
  Et font de meilleurs tours qu'en ses Metamorphoses.

    Ils quittent le nectar que verse Ganymde,
  Pour celuy que l'on gouste en mes baisers charmans;
  Mesmes ce Jupiter, le plus chaud des amans,
  Contre le mal d'amour cherche en moy du remde.

    Apollon, degoust des liqueurs du Parnasse,
  Qui n'eurent qu'un cheval pour premier eschanson,
  M'appelle quand il fait quelque bonne chanson,
  Et pour bien entonner ardemment il m'embrasse.

    Cette eau de Castalie o l'on devient pote
  N'inspire  ses poumons qu'un accent enrum;
  Mais quand il me courtise il se sent anim
  D'un air qui rend sa voix plus divine et plus nette.

    Les mignons de ce dieu font par moy des miracles
  Et me doivent l'honneur de leurs plus beaux desseins;
  Ma feconde vertu les produit par esseins,
  Et mon gazouillement leur dicte des oracles.

    C'est erreur de penser que dans la poesie
  L'on puisse reussir  moins que de m'aymer;
  Tous ceux que mes appas ne peuvent enflammer
  N'ont jamais qu'une veine infertile et moisie.

    Ce lyrique excellent de la muse romaine
  Que Mecne appelloit le Pindare latin,
  Eust-il pourveu ses vers d'un si fameux destin
  Si ma douce fureur n'eust enrichy sa veine?

    Sitost que son esprit sentoit la pituite
  Offusquer tant soit peu ses nobles fonctions,
  J'accourois au secours de ses conceptions,
  Dont il m'attribuoit la gloire et le merite.

    Fuyant la medecine et ses plus savans maistres,
  Qui m'esloignoient de luy pour conserver ses yeux[393],
  Il jugeoit leurs avis sots et pernicieux,
  De nuire au bastiment pour sauver les fenestres[394].

    Le copieux Ronsard, l'industrieux Jodele,
  Le grave du Bellay, l'agreable Baf,
  Le tragique Garnier, et Belleau le naf,
  Me consultoient souvent comme oracle fidele.

    Desportes m'invitoit  ses mignards ouvrages;
  J'entretenois Bertaud dans ses divins lans,
  Et, pour faire des vers plus forts et plus coulans,
  Du Perron me mandoit par quelqu'un de ses pages.

    Pour louer un vainqueur tout couvert de trophes,
  Pour descrire un amant nageant dans les plaisirs,
  Et pour sonder un coeur jusqu'aux moindres desirs,
  Mon odeur seulement les rendoit des Orphes.

    Malherbe fut aprs des premiers de la liste
  De ceux que j'ay placez parmy les demi-dieux,
  Et si je ne poussois mon charme dans ses yeuz,
  Il n'en voyoit aucun dans les yeux de Caliste[395].

    Racan, Maynard, Gombault, Saint-Amant, Theophile,
  Corneille, Scudery, Tristan, Metel[396], Rotrou,
  Ont plus puis chez moy de tresors par un trou
  Qu'Ilion n'en perdit cessant d'estre une ville.

    Par moy Faret, Beys[397], Colletet, Bensserade,
  Desmarets, Mareschal[398], Sainct-Alexis, du Rier,
  L'Estoile, Maistre Adam, Robinet[399], Pelletier[400],
  Avoisinent les cieux d'un autre air qu'Encelade.

    Ce malade plaisant, dont la folastre verve
  Dispute le laurier aux plus sages autheurs,
  Cet aimable Scaron est de mes amateurs[401],
  Et pour me courtiser il quitteroit Minerve.

    Lysis, quoyque prelat, et Carneau, quoyque moine[402],
  Lorsque leur veine cde  quelque infirmit,
  Cherchent plustost en moy la perle de sant,
  Qu'aux boutes de sen, de casse et d'antimoine.

    Tous ces heros du temps, dont les rares genies
  Tiennent ce que les arts ont de riche et de beau,
  Ne pourroient pas sauver leurs oeuvres du tombeau,
  Si je ne gouvernois leurs doctes harmonies.

    Je suis une des clefs du temple de Memoire;
  Je l'ouvre aux bons esprits qui m'aiment sobrement,
  Et le ferme aux bruteaux qui vivent salement,
  Comblant ceux-cy de honte, et les autres de gloire.

    Je declare la guerre  la melancolie,
  Et fais lever le siege  ses illusions,
  Pour remplir le cerveau de belles visions
  Qui donnent de l'esclat  ma douce folie.

    Que je suis oblige  cette illustre plante
  Qui me fait renommer par son fruict savoureux,
  Et que je veux de bien  ce pilote heureux
  Qui logea tout le monde en sa maison flotante!

    Ce vieillard fut prudent de le mettre en usage,
  Descouvrant le secret d'en faire une liqueur,
  Pour se vanger des maux d'un element vainqueur
  Et dissiper l'ennuy d'un general naufrage.

    Sans ce fruict, je serois ainsi qu'un corps sans ame,
  Qu'une ame sans esprit, qu'un esprit sans raison,
  Qu'un debile arbrisseau plant hors de saison,
  Et qu'un fidele amant eloign de sa dame.

    C'est par luy que je rgne et regis les puissances
  De l'homme, qui se dit le roy des animaux;
  Par luy je suis l'arbitre et des biens et des maux,
  Des noises et des ris, des combats et des danses[403].

     [Note 390:

       Narratur et prisci Catonis
       Spe mero caluisse virtus.
                                (HORAT.)

     Ce que J.-B. Rousseau paraphrase ainsi, dans son ode  l'abb
     Courtin:

       La vertu du vieux Caton,
       Par les Romains tant prne,
       Etoit souvent, nous dit-on,
       De salerne enlumine.]

     [Note 391: Cette mtaphore nous rappelle un amusant lazzi
     d'Arlequin. Mezetin vient sur le thtre, portant quelque chose
     sous son manteau. Arlequin lui demande: Que portes-tu?--Un
     poignard, dit Mezetin. Arlequin cherche, et voit que c'est une
     bouteille; il la boit, et la rend ensuite  Mezetin en lui
     disant: Je te fais grce du fourreau... (_Biblioth. de cour_,
     1746, in-8, t. 2, p. 177.)]

     [Note 392: Pour _fatigu_, _harass_. Ce mot commenoit 
     vieillir. Racine l'a soulign comme surann dans l'exemplaire du
     _Quinte-Curce_ de Vaugelas (1653, in-4, p. 248) qu'il possdoit,
     et qui est aujourd'hui  la Bibliothque impriale.]

     [Note 393: On sait qu'Horace avoit les yeux malades, _lippi
     oculi_.]

     [Note 394: Ce trait a peut-tre t inspir par cette jolie
     pigramme de Marot:

       Le vin, qui trop cher m'est vendu,
       M'a la force des yeux ravie;
       Pour autant il m'est dfendu,
       Dont tous les jours m'en croist l'envie;
       Mais, puisque luy seul est ma vie,
       Maugr des fortunes senestres!
       Les yeux ne seront pas les maistres:
       J'aime mieux perdre les fentres
       Que perdre toute la maison.]

     [Note 395: Plusieurs stances et sonnets de Malherbe sont
     adresss  cette Caliste, qui n'toit autre que la vicomtesse
     d'Auchy. V. Tallemant, dit. in-12, t. 1er, p. 169; et notre t.
     1er, p. 128.]

     [Note 396: Le fameux Metel de Boisrobert, le pote et le bouffon
     de Richelieu.]

     [Note 397: Charles Beys, le pote ami de Molire.]

     [Note 398: Antoine Marchal, de qui l'on a un grand nombre
     d'oeuvres dramatiques donnes de 1638  1645. V. _Catal. de la
     bibliothque de M. de Soleinne_, n{os} 1045-1048.]

     [Note 399: Ch. Robinet, auteur de _Momus et le Nouvelliste_, et
     continuateur de _la Muse historique_ de Loret.]

     [Note 400: Pierre Le Pelletier, dont s'est tant moqu Boileau.]

     [Note 401: Scarron buvoit bien, en effet. On trouve dans ses
     oeuvres un grand nombre de vers de remercments pour les vins
     fins dont on lui faisoit envoi. Aucun prsent ne lui agroit
     davantage. V., dans notre _Paris dmoli_, le chapitre, _les
     Maisons de Scarron_, p. 338-339.]

     [Note 402: L'auteur, du moins, y met de la franchise. Il ne
     dissimule rien, ni son got bachique, ni son tat. Plus loin il
     mdit de son cher antimoine, et dment sa _Stimmimachie_.]

     [Note 403: Nous dirons, pour en finir avec ce livret, qu'il
     a t mis en prose, sous le titre de la _Pice charmante du
     cabinet dcouverte_. (Moreau, _Bibliographie des Mazarinades_,
     t. 1, p. 15.)]

       *       *       *       *       *

_Sonnet sur le mesme sujet._

    Quand, par un double effort d'adresse et de courage,
  Promethe enleva du haut du firmament
  Ce qu'avoit de plus pur le plus noble element
  Afin de donner vie  sa nouvelle image,

    Il vid proche d'un muid plein de fort bon breuvage
  Bacchus, tout jeune encore, estendu plaisamment,
  Assoupy de vapeurs, ronflant profondment,
  Sans soucy des mortels et sans crainte d'outrage.

    Luy, voyant qu'il pourroit, sans troubler son repos,
  Le prendre adroitement, l'emporta sur son dos;
  Et, pour luy preparer un sejour qui fust leste,

    Il faonna mon corps comme un ciel portatif,
  Clair, poly, transparent ainsi qu'un corps celeste,
  Pour y garder chez luy cet illustre captif.




_Privilges et Reglemens de l'Archiconfrerie vulgairement dicte des
Cervelles emouques[404] ou des Ratiers._

Sans lieu ni date. In-8.

     [Note 404: C'est--dire _mouches_, d'o l'on a chass les
     _mouches_, les _ides noires_. Comme trace de l'existence de
     cette confrrie, nous n'avons trouv que cette seule pice, qui
     suffit du reste pour tmoigner de l'esprit qui y prsidoit.
     Quant au nom de _ratiers_, que se donnoient les membres, il
     est bon de dire qu'au XVIIe sicle ce mot s'entendoit pour un
     homme de folle gat, d'imagination plaisamment extravagante.
     L'expression avoir des _rats_, c'est--dire des ides folles,
     est reste. Elle avoit t consacre sous la Rgence par une
     chanson dont le refrain, encore connu, toit:

               Oui ce sont les rats
       Qui font que vous ne dormez gures, etc...

     et sur l'air de laquelle avoit t rgle la fameuse contredanse
     nomme,  cause d'elle, _contredanse des Rats_.]


Les Capitouls, Consuls et Jurats[405] de l'archiconfrerie des Cervelles
emouques, ou Ratiers, s'estant assemblez au son du timble[406],
suivant l'usage, le syndic d'icelle, surnomm Agoranome[407],
mareschal des logis dans la compagnie des porte-ferule, a remontr 
leurs seigneuries que le defaut de cognoissance des prerogatives et
statuts de l'archiconfrerie estoit cause que plusieurs personnages qui
ont toutes les dispositions requises pour y estre agregs, et mesmes
talens propres  luy attirer de plus en plus l'admiration des sages,
differoient de s'y enroler.

     [Note 405: Ces mots de _Capitouls et Jurats_, qui
     n'appartiennent qu'aux municipalits du midi, de Toulouse,
     Bordeaux, etc., nous indiquent au moins, faute d'autres
     indications locales, dans quelle partie de la France se tenoient
     les assises de la folle confrrie.]

     [Note 406: _Timbre_, _cloche_. L'auteur joue sur les mots
     _timbre_, _timbr_,  cause de leur sens figur, qui convenoit 
     son sujet.]

     [Note 407: Celui qui avoit le soin de la police des marchs.
     Il y avoit dix magistrats de ce nom  Athnes; leurs fonctions
     correspondoient, pour la plupart des attributions,  celles des
     diles curules chez les Romains.]

A quoy il importoit d'autant plus de pourvoir que, l'archiconfrerie
ayant resolu de publier un catalogue exact de tous et un chacun ses
suppots, avec des remarques en forme de glose ou commentaire sur
leurs caractre et exploits particuliers, les sujets en question ne
manqueroient point,  la vue du recueil des privilges et reglements,
de donner au plustost leurs noms et qualits.

Ledit syndic ayant laiss ses conclusions sur le bureau de Dom Cyclope,
greffier en chef des Cervelles emouques ou Ratiers, et la matire
mise en deliberation, tout considr, iceux Capitouls, Syndics et
Jurats, aprs avoir applaudi au zle dudit syndic Agoranome pour la
propagation de l'Archiconfrerie, ont unanimement ordonn et ordonnent
le recueil et publication desdits privilges et reglements,  condition
de n'y inserer que ceux que l'on voit authoriss et maintenus par
l'exemple de quelqu'un des notables d'icelle archiconfrerie, et qu'au
pralable l'original d'iceux soit omologu dans la chancellerie du
pre Aigremine, conservateur desdits privilges, comme aussi que
copies d'yceluy original, duement timbres, soient portes aux bureaux
ordinaires, et notamment rue des Agaches[408], des Gauguiers[409]
et des Baudets  Sainct Andru[410],  la place des jongleurs,  la
fontaine aux Moucrons[411], etc.

     [Note 408: _Agaces_, _pies_.]

     [Note 409: Lisez _goguier_, homme toujours de belle humeur, et
     en ses _gogues_, comme on lit en la 29e des _Cent Nouvelles
     nouvelles_, toujours _goguelu_, comme dit Rabelais, liv. 5,
     chap. 13.]

     [Note 410: Saint-Andr, petite ville du Bas-Languedoc,  peu de
     distance de Clermont, entre Montpellier et Lodve.]

     [Note 411: _Moucherons._]

S'ensuivent les privilges, tant communs que speciaux, de tous et
un chacun des suppots de l'archiconfrerie des Cervelles emouques
ou Ratiers, et tout ensemble les reglemens jugez necessaires pour
fortifier lesdites Cervelles contre tous abus, forfaitures et meschefs
par lesquels elles pourroient deroger aux hauteurs et preeminences de
l'archiconfrerie.

_Prime._--Toutes Cervelles emouques ou Ratiers ont, par especial, le
privilege de la singularit du raisonnement, qui les garantit de la
contusion de se voir jamais ravals jusqu'au sens commun.

_Item._--Icelle archiconfrerie a le droit de s'incorporer personnages
de toute espce, figure et profession, tant laquale qu'ecclesiastique
et monacale, ci: comme porte-robbes, porte-perucques, porte-estolle,
porte-aulmusse, porte-sabots, porte-sandales, porte-corde,
porte-capuce, porte-ferules et porte-barbe.

_Item._--Nuls postulans ne peuvent estre admis qu'ils n'aient souffert
toutes les eclipses de raison  ce suffisantes et pertinentes pour
meriter le susdit privilge fondamental,  savoir la singularit du
raisonnement.

_Item._--Nul acte ecrit, avertissement ou autre pice quelconque,
ne sera approuve par les superieurs et officiers majeurs de
l'archiconfrerie s'il n'est original[412] ou timbr.

     [Note 412: Ce mot commenoit alors  s'employer pour dsigner
     un homme ayant dans l'esprit quelque chose de ridicule et
     d'extravagant. (_Dict._ de Furetires.) V. aussi, sur cette
     expression, un article philologique de l'acadmicien Arnault,
     _Revue de Paris_, 1re srie, t. 9, p. 187.]

_Item._--Tous suppots d'icelle ont privilge, s jours de jeune et de
carme, d'avaler hors du repas toute sorte de liquide, pourveu que
toujours ils rejettent ce quy sera propos de solide; et, advenant le
cas qu'aucun y veuille contredire ou pratiquer le contraire, iceluy
sera condamn au tribunal de l'archiconfrerie, comme fauteur d'une
morale rigoureuse pour lui-mesme.

_Item._--Indulgence en faveur de tout agreg ecclesiastique qui dit
precipitamment son breviaire, et mesme la messe, pourveu qu'il lise
gravement le _Mercure_ et la _Gazette_[413].

     [Note 413: On et pu trouver lecture plus attrayante, comme, par
     exemple, ces contes de _haulte gresse_, dont certain prtre du
     XVIe sicle disoit en soupirant, aprs les avoir lus seulement
     deux ou trois fois: _Que n'est-ce breviaire_?]

_Item._--Indulgence pour les maisons et communauts incorpores en
icelle archiconfrerie qui jugeront de l'importance de leur estat et de
la suffisance de leurs personnes par la grandeur de leurs robes, rabats
et perruques, et regarderont comme vraie bienseance et gravit ce qui
parot  d'autres hauteur et pedenterie.

_Item._--Indulgence pour tous religieux ou autres qui le matin, en vue
de mieux passer la journe, seront attentifs  prendre l'eau bnite
de l'archiconfrerie, c'est  savoir eau-de-vie, fenouillette[414],
ratafiat, rossoly[415], etc.

     [Note 414: Sorte d'eau-de-vie de fenouil, dont la meilleure se
     faisoit avec du fenouil de Florence.]

     [Note 415: Le _rossoli_ se faisoit avec de l'eau-de-vie brle,
     du sucre et de la cannelle. Les Italiens de la cour de Marie
     de Mdicis l'avoient mis  la mode. Le meilleur est celui dont
     le Dictionnaire de Trvoux donne la recette d'aprs Dionis. On
     l'appeloit _rossoli du roy_, parceque Louis XIV en usa pendant
     un temps considrable, et s'en trouva toujours fort bien.]

_Item._--Indulgence pour ceux et celles quy,  la place du Testament,
liront avec foy le supplement de la Gazette de Hollande, comme
l'evangile des archiconfrres.

_Item._--Est permis aux eclesiastiques agregs de publier et debiter
de faux brefs, sans crainte aucune de l'excommunication porte contre
les falsificateurs de lettres apostoliques.

_Item._--Droit de sauvegarde et protection en faveur d'iceux
quy seroient grevs de la meme peine pour avoir su, en matire
spirituelle, dcliner les juges d'eglises nonobstant toutes bulles et
decrets  ce contraires.

_Item._--Droit de franchise pour tous ceux qui tiendront
estaminets[416] et academies de jeu, surtout les dimanches et festes et
pendant le service.

     [Note 416: Ce mot toit alors bien nouveau chez nous. Il y toit
     venu de la Flandre espagnole, o il dsignoit une _runion_,
     un _cercle_, une _assemble_, de mme que le mot _estamiente_,
     dont il toit le driv. V. notre _Histoire des Htelleries et
     Cabarets_, t. 2, p. 166.]

_Item._--Indulgence au religieux confesseur quy, pour avoir l'oeil sur
sa devote, la menera le soir sous le bras  la promenade.

_Item._--Indulgence pour tous ceux quy, n'estant en usage de chanter en
leur eglise les louanges du Seigneur, chanteront sur le theatre celles
de Bacchus ou autres divinits paennes, y feront sonner les violons et
batront la mesure.

_Item._--Indulgence en faveur des religieux quy, ne pouvant recevoir
les honoraires pour la celebration de leurs messes, auront volont
respective de soy respecter et dedommager aux derniers sacrements, en
se faisant constituer heritiers et legataires universels par testamens
et codicilles, et mesme sans le secours d'icelles pices, en emportant
bources, bagues et joyaux.

_Item._--Advenant qu'iceux religieux ne trouvent en icelles bources que
des jetons au lieu de louis, iceux gagneront les pardons de l'ordre, 
condition de ne plus se meprendre.

_Item._--Indulgence pour tous monastres et communauts dont les caves,
refectoires et maisons de campagne[417] seront fournis de vin en
abondance,  effect d'estre plus sobres s maisons d'autruy.

     [Note 417: Pour se faire une ide de l'abondance gastronomique
     des _vill_ monastiques, il faut lire ce que dit, dans ses
     _Mmoires_, l'abb Blache, des immenses provisions entasses
     dans les caves de Montlouis, alors maison de campagne du P.
     La Chaise, aujourd'hui le cimetire auquel le fameux jsuite
     a donn son nom. V. _Revue rtrospect._, 1re srie, t. 1, et
     _Journal des Dbats_, 8 juillet 1836.]

_Item._--Indulgence pour tous prieurs et autres suprieurs de couvents
quy supposent que leurs inferieurs sont en voyage, tandis qu'ils sont
encore dans la ville  boire, manger, jouer, ripailler, le jour et la
nuit.

_Item._--Indulgence pour le religieux quy, voyant demoiselle soy
retirer en abbaye pour y voiler et vouer sa virginit au Seigneur,
luy suggerera le retour au sicle[418] en vue de lui faire preferer
l'alliance d'un homme  celle d'un Dieu.

     [Note 418: Ce mot, d'o drive directement l'adjectif
     _sculier_, se disoit pour monde en morale, par opposition
      _cleste_ et  _spirituel_. (_Dict._ de Trvoux.)--Cette
     expression toit dj employe au XVe sicle. Celle bonne
     dame, lit-on au chapitre 25e du _Livre du chevalier de la
     Tour-Landry_, estoit jeune et avoit bien le cuer au sicle, et
     chantoist et dansoyt voulentiers. (Edition elzevirienne, donne
     par M. de Montaiglon, Paris, 1854, p. 55.)]

_Item._--Indulgence en faveur des religieux lesquels, ayant droit
de dresser theatre pour le divertissement des archiconfrres, le
dresseront en temps de caresme, et mesme de la passion, pour y donner
farces avec dances et chansons bachiques[419].

     [Note 419: On sait que, dans les collges de jsuites, il toit
     d'usage de donner,  certaines occasions, des reprsentations
     dramatiques, des tragdies, des comdies, mme des opras,
     puisque celui de _Jonathas_ fut crit par Carpentier pour le
     collge des jsuites de Paris. C'taient les lves qui jouoient
     et qui chantoient les rles;  chaque distribution, il y avoit
     un prix pour celui qui avoit le mieux fait son personnage. Le
     livre donn en rcompense portoit cette mention: _Alumnus... pro
     bene actam personam... prmium feret_. Il en rsulta que ces
     collges de jsuites furent ce qu'est  peu prs aujourd'hui
     notre Conservatoire. Une foule de bons chanteurs et de bons
     comdiens en sortirent, notamment Molire, Dancourt, Tribou de
     l'Opra, et beaucoup d'autres dont les jsuites du collge de
     Clermont,  Paris, prparrent la vocation, sauf  les faire
     excommunier lorsqu'ils prouvrent trop bien qu'ils toient leurs
     dignes lves.--Il est dit ici que les religieux avoient _droit
     de dresser thtre_, etc., et c'est  tort. La comdie n'toit
     permise chez eux que par tolrance, en depit mme de l'article
     80 d'une ordonnance rendue  Blois en 1579, par laquelle toute
     espce de comdies, mme les petites reprsentations des
     bucoliques et des glogues, leur toient interdites. Il est vrai
     que l'ordonnance ne fut jamais excute. On peut voir, sur ces
     spectacles des collges, les _Mmoires de Bassompierre_, sous
     la date du lundi 7 septembre 1619; _les Aventures de Francion_,
     liv. 4; Lmontey, _Hist. de la rgence_, t. 2, p. 350.]

_Item._--Privilge  iceux religieux d'employer pour ceste bonne
oeuvre les couronnes d'argent  eux legues pour la decoration des
autels et des images.

_Item._--Iceux pres qui n'auront facult de confesser leurs devotes
dans les eglises les pourront confesser sous les moulins champestres.

_Item._--Iceux, nonobstant les bulles qui leur defendent de negocier,
sous peine d'excommunication, pourront s'engager dans quelque commerce
non repugnant  l'exterieur de leur institut, si comme avec marchand de
charbon, etc.

_Item._--Advenant que parmi les confrres se trouve un ecclesiastique
qui n'ose donner sa decision lorsqu'il sera consult, iceluy sera
regard comme l'oracle de l'archiconfrerie.

_Item._--Tous suppots d'icelle, tant ecclsiastiques et religieux,
se contenteront, et pour eux-mmes et pour l'utilit du prochain, de
la science que les docteurs appellent science moyenne[420], hoire
et ayant-cause du feu P. Molina[421], guidon en la compagnie des
porteferules.

     [Note 420: La science troisime ou moyenne, selon les
     thologiens, celle, disent-ils, par laquelle Dieu connot ce que
     les anges et les hommes feroient en certains cas, en certaines
     circonstances, s'il avoit rsolu de les y mettre.]

     [Note 421: le fameux jsuite espagnol Louis Molina, dont
     le livre _De la concorde de la grce et du libre arbitre_
     (Lisbonne, 1588, in-4) suscita les fameuses disputes sur la
     grce et sur la prdestination. Molina, aptre des _Molinistes_,
     toit mort  Madrid le 12 octobre 1600.]

_Item._--Tous clercs et coutres[422] ou beneficiers de paroisse et
autres eglises, sans distinction ny exception quelconque, pourront,
pendant le service divin, se rendre aux porteaux et sacristies
d'icelles pour y apprendre ou debiter nouvelles et y juger le prochain.

     [Note 422: Le _coutre_ ou _coustre_ toit celui qui avoit le
     soin de sonner les cloches et qui toit gardien (_custos_, d'o
     son nom) des clefs de l'glise. V. Mnage, _Hist. de Sabl_,
     liv. 2, chap. 3.]

_Item._--Tout frre questeur et proviseur, de couvent qui soy
advancera de traicter des matires de doctrines les plus releves
dans les boutiques, parloirs et autres lieux, sera escout de tous
archiconfrres et consoeurs ni plus ni moins qu'un lecteur de jubil.

_Item._--Pourront les dames et demoiselles agreges  l'archiconfrerie
aller  la messe poudres et pares ainsy comme au bal, comme aussi
preferer les messes basses aux grandes, et surtout la dernire: le tout
pour le plus d'edification du prochain.

_Item._--Pourront lesdites archiconsoeurs se poster par humilit 
genoux, sur des bancs ou chaises, et prendre sur leurs eventails le
sujet de leurs meditations.

Tous ceux et celles qui, se trouvant s eglises, y auront caus
de nouvelles et d'affaires en attendant le prdicateur, pourront
s'abandonner au sommeil pendant la predication.

_Item._--Y doit avoir en lieux competens inquisiteurs secrets et
censeurs des livres, pour interdire, suprimer, enlever et mme
decacheter tous livres pernicieux  l'archiconfrerie et defendus par
icelle, si comme epitres, evangiles, ordinaires de la messe, etc.

_Item._--Est loisible  tous laques agregs quy se meslent de corriger
ou reprendre ceux qui offencent le Seigneur d'appuier sa reprimande ou
correction de moult maledictions et imprecations.

_Item._--Es lieux de public instruction o les maistres comme les
disciples ne peuvent cacher aux clairvoyans l'insuffisance de leur
doctrine, on pourvoira  l'honneur des escoles dans l'esprit du
bourgeois et pre de famille par l'appareil des thses[423] et
tragedies, et par la beaut des btimens.

     [Note 423: On dployoit une trs grande pompe pour la rception
     des docteurs en toutes sortes de sciences, mdecine, thologie,
     etc. On peut voir par le _Journal du voyage_ de Locke en France
     (18 mars 1676) que l'appareil dont Molire entoure la rception
     d'Argan comme docteur n'a rien d'exagr. (_Revue de Paris_,
     1re srie, t. 14, p. 13-14.) La thse si pompeusement soutenue
     toit elle-mme illustre d'une magnifique gravure. Elle toit
     toujours bonne  prendre pour l'image, comme dit Toinette du
     _Malade imaginaire_.]

_Item._--L'inscription d'iceux btimens designera ceux quy ont receu
l'argent pour les construire, et nullement ceux qui l'ont donn.

_Item._--Tout ecclesiastique meditant l'erection de communaut nouvelle
ne prendra ailleurs qu'au bureau de l'archiconfrerie les bulles et
patentes que les autres vont demander au pape et au prince.

_Item._--Et ceux patriarches de nouvelle espce pourront se faire
baiser les pis, ny plus ny moins que le pape.

_Item._--Advenant qu'aucuns catholiques se fourvoient jusqu' manquer
de respect pour l'archiconfrrie, iceux catholiques seront, par le seul
faict, rputs chimatiques, et jansenistes, qui pis est; voire meme, si
metier est, pendus en effigie aux yeux des souffre-ferules.

_Item._--Au cas qu'iceux catholiques allguent, pour soy justifier,
certains decrets des papes bien et dument approuvs s saints conciles,
suivis et omologus en toutes provinces catholiques, apostoliques et
romaines, sera maintenu par les archiconfrres qu'iceux decrets ne sont
munis de lettre de placet  ce necessaire de par l'archiconfrerie.

_Item._--Tout confrre qui voudra montrer son courage envers iceux
catholiques redoutera leur presence et ne pourra signaler sa bravoure
que par la fuite.

_Item._--Pour lesdits cas d'esclipse et desertion, iceux archiconfrres
tiendront pour certain que le scandale peut tre prefer au danger du
raisonnement et la faveur des ignorans l'emporter sur l'exemple des
sages.

_Item._--Attendu que la science, si elle n'est science moyenne[424],
est le poison le plus funeste, comme est dit cy-dessus, 
l'archiconfrerie, tous suppots et agregs d'icelle mettront en arrire
les saints pres de l'eglise, en leur substituant les saints pres de
la socit, si comme abandonneront saint Augustin pour suivre Escobar
et debusqueront saint Thomas[425] pour subroger  ses droits le
porteferule Francolin.

     [Note 424: V. une des notes prcdentes.]

     [Note 425: La lutte avoit d'abord eu lieu entre les dominicains
     _Thomistes_ et les jsuites _Molinistes_, tant  cause du livre
     de Molina cit tout  l'heure qu'au sujet de ses _Commentaires_
     sur la premire partie de la Somme de saint Thomas.]

_Item._--Nul archiconfrre ne manquera d'observer pour ses demarches et
entreprises les phases de la lune, comme estant l'astre tutelaire de
l'archiconfrerie, et feront eclater leur ferveur surtout au temps de
la premire sve et du renouvellement d'icelle, comme faisant les deux
principales solemnitez des Cervelles emouques ou Ratiers.

_Item._--A eux permis de raper, prendre et donner tabac[426] en leurs
prires, messes et offices, pour eviter plus seurement les distractions.

     [Note 426: Les priseurs rpoient encore leur tabac  chaque
     prise. M. du Sommerard possdoit une de ces _rpes-tabatires_,
     sur laquelle le Sganarelle du _Festin de Pierre_ toit
     reprsent frottant sur sa rpe la carotte de tabac, au moment
     o il entre en scne sur ces vers:

       Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale
       Le tabac est divin, il n'est rien qui l'gale.]

_Item._--Les directeurs et confesseurs agregs se proposeront
soigneusement le bien des familles dans leur ministre.

_Item._--Quiconque s'ingerera de blasmer iceux confesseurs, les
accusant d'avarice, ou qui censurera leur intention  employer pour
des visites les temps destinez  la prire, retraite et silence, sera
defer  l'archiconfrerie comme coupable de violer la charit du
prochain.

_Item._--Tout archiconfrre qui debource pour soy divertir florins,
patacons[427] et ducats, en ne donnant aux pauvres que la plus basse
des espces de monnoie, sera tenu pour aumonier.

     [Note 427: Ou _patagon_, monnoie d'argent qui de 48 sols finit
     par monter  58. L'orthographe employe ici donneroit raison 
     Mnage, qui pense que ce mot venoit de _patac_, ancienne petite
     monnoie d'Avignon.]

_Item._--Les predicateurs religieux prescheront eux-mmes dans leurs
eglises lorsqu'ils voudront critiquer les censeurs de leur morale; mais
ils choisiront des predicateurs estrangers pour en recevoir des eloges
devant le public.

_Item._--Tout religieux quy, se trouvant accompagn d'un sien frre
ou convers, rencontrera un ecclesiastique, iceluy aura soin que le
dit frre salue le premier l'ecclesiastique, afin que iceluy salue le
premier le religieux.

_Item._--Tout chasseur agreg prendra son mousquet pour tuer les
souris, mais doit espargner les rats, comme animaux privilgis par
edits et patentes de l'archiconfrerie.

  _Collationn  l'original par moi_,

                                                      SONGECREUX[428].

     [Note 428: Nom de haute folie consacr par le livre de Gringore,
     _les Contreditz de Songecreux_; par un passage de Rabelais (liv.
     1er, ch. 20), et aussi par _la Prenostication de matre Albert
     Songecreux Biscain_ (1527), fameux almanach dont a parl H.
     Estienne au chapitre 39 de son _Apologie pour Hrodote_.]




_Advis de Guillaume de la Porte, hotteux s halles de la ville de Paris._

Sans lieu ni date, in-8.


Le vaudeville des bouchers et le reglement faict pour la police
publi[429] m'a donn subject de tracer ces lignes, pour vous declarer
que, pensant apporter du remde, vous cours au mal. La raison en est
parceque vous voulez paroistre de grands oeconomes, et vous n'estes
qu'abecedaires de maisons. D'o vient que, voulant retrancher le mal,
vous le foments et le faictes pululler? Que si vous aviez consult
toutes sortes de qualits de personnes, ne vous attachant tant au
pourpre[430], qui n'a le plus souvent que l'apparence ou l'appuy de
l'argent, sans doute vous auris faict tout autre reglement. Qui est
celuy qui ne recognoisse le signal defaut sur le prix du mouton, veu
que chacun sait qu'il y a grande disproportion du moindre au meilleur?
A vostre compte, le plus gras mouton ne vaudroit que seize sols
davantage que le plus chetif[431], veu qu'il y, a mouton de neuf livres
et autres de trois livres. Pour le veau, pareille raison. Ma cousine
la Moignotte, que Dieu veulle conserver et luy restablir la sant!
estant fermire de la grande ferme de Par, elle avoit douze vaches,
dont l'une avoit nom la Bourelire, laquelle faisoit des veaux aussi
puissants que des boeufs du Poitou. Je vous laisse  penser quelle
perte elle eust receu de les vendre  six livres, et le grand profit de
vendre des avortons  pareil prix de six livres. Ces considerations, et
autres que je veux deduire cy-aprs, font que je ne puis approuver ce
reglement. Et d'autant qu'estant bourgeois de Paris, je faicts partie
d'icelle, il me semble qu'au peril de la famine qui nous menace, je
doibs dire mon opinion, pour estre receue ainsi qu'on le verra bon
estre. Que si quelqu'un me debat mon droict de bourgeoisie, Pierre de
la Porte et Guillemette des Rosires, surnomme Dix-sept-demi-septiers,
mes pre et mre, vous leveront ceste difficult et vous diront qu'ils
ont port les crochets et la hoste vingt ans, servants  porter viandes
et fruicts des halles. Je vous laisse  penser si j'ay quelque memoire
du vineux mestier qui fait dire la verit. Ma qualit prouve, venons
au subject qui se presente. Toute ville, republique ou royaume se
maintient principalement de bled, vin, chair et bois: c'est pourquoy
les bien regles ont donn toute libert de trafiquer  toutes sortes
de personnes sans y imposer aucune dace[432] ny impost, afin que
l'affluence y apporte vilit de prix, ce qui est trs certain par
l'abord des marchands, qui ne trafiquent que sur l'esperance du gain.
Je say que le malheur du temps a apport des subsides sur lesdits
vivres; mais lesdits subsides ne sont suffisans pour faire telle chert
qu'on s'en puisse plaindre, et je m'asseure que quelque jour nostre bon
prince et roy retranchera en partie lesdits subsides: car je m'asseure
que, Gondy et Jamet[433]  present estant morts, on ne verra plus tant
de partisans composs d'Italiens et d'Espagnols, que je desirerois les
uns estre placs au pol arctique, les autres au pol antarctique. _Dios
me libre de tal gente!_ Je ne parle des femmes desdits pas, car elles
passent en la famille des maris.

     [Note 429: Nous ne savons quel est ce rglement de police
     concernant la boucherie; peut-tre est-ce celui du 30 mai 1618.
     V. _Trait de la police_, t. 2, liv. 5.--Nous n'en trouvons pas
     qui se rapproche davantage de la date de cette pice.]

     [Note 430: C'est--dire  la puissance.]

     [Note 431: En 1600, le prix d'un beau mouton toit de 4 livres.
     (Dupr de Saint-Maur, _Essai sur les monnaies_, anne 1600.)]

     [Note 432: _Taxe._]

     [Note 433: Partisans italiens qui alors accaparoient toutes les
     affaires. V. la pice prcdente, _Rencontre de matre Gaillaume
     et de Piedaigrette_. Jamet n'est autre que le fameux Zamet, mort
     en 1614.]

Il est donc necessaire de donner libert aux marchands forains de
vendre leurs troupeaux et marchandises le prix qu'ils pourront,
parceque, si vous leur faictes delivrer leur marchandise  perte, sans
doubte ils n'y retourneront pour la seconde fois: je m'en raporte  la
Verdure de Juvisi, s'il veut venir perdre sur chaque charte de veaux
dix-neuf livres qu'il perdit vendredy dernier.

Il est utile de donner permission  tous maistres bouchers et
compagnons ou autres vendre viandes en destail, afin de n'estre subject
 un nombre[434].

     [Note 434: On voit que l'ide de demander la libert du commerce
     de la boucherie n'est pas chose nouvelle.]

Il est  propos de vendre les viandes  la livre, et le prix d'icelles
en soit faict au rabais, ainsi qu'il se practique en Languedoc,
Gascogne et autres provinces.

Davantage (avec permission de MM. les bouchers), parceque je vois
plusieurs bonnes maisons o il faut quantit de moutons, d'autres
familles qui se peuvent passer d'un quartier, et qu'ils se pourroient
plaindre, soit de la maigreur des viandes, soit sur la difficult
d'avoir un quartier de derrire, que l'on appelle, en Musarabie[435],
_trasero_, pour eviter  cet inconvenient, je voudrois faire dresser
des escorcheries au dessus et au dessoubs de nostre ville de
Paris[436], et prs icelles quelques halles, o les marchands forains,
deux fois la sepmaine, pourroient venir vendre leur bestail, les
manants et habitans de nostre ville, ou leurs domestiques pour eux, se
joignant deux, trois, plus ou moins, se transporteroient ausdits lieux
et feroient achapt de leur necessit, et  l'instant feroient tuer leur
mouton ou plusieurs, moyennant trois ou quatre sols qu'ils donneroient
 des compagnons bouchers, qui seroient bien aises de faire ce profict.
En aprs, le mouton pes, l'on regarderoit la montance de chaque livre,
et chacun puis aprs prendroit sa provision. C'est un mesnage qui se
faict en plusieurs endroits de l'Europe, sur lequel vous faictes le
tiers de profict. Je le say par experience. Ma mre Guillemette me
disoit bien qu'en voyant le monde on voit du pays, et qu' ne voir que
des charbons on ne cognoist que des tisons.

     [Note 435: C'est le nom qu'on donnoit  la partie de l'Espagne
     chrtienne place sous la domination des Arabes.]

     [Note 436: L'tablissement des tueries sur la rivire, au
     dessous de Paris, avoit souvent t demand. On l'avoit mme
     ordonn par arrt du 7 septembre 1366 (_Trait de la police_,
     t. 2, liv. 5); mais jamais l'ordonnance n'avoit pu avoir
     d'excution. (_Mlanges d'une grande bibliothque_, Hh., p.
     16-17.)]

Or, d'autant que l'abondance est la mre de vilit, je voudrois, pour y
parvenir, faire defences de tuer des aigneaux, sur peine du fouet[437],
despuis le premier jour de janvier jusques au dernier juillet. Vous
faictes, en ce faisant, profiter les troupeaux, accroistre les fumiers
des laboureurs, qui s'abonissent par la fiante de ces animauls, qui par
aprs multiplient les grains  foison par l'amendement que l'on faict
aux soles et jachres. Vous empeschs les bergers de vendre les dits
agneaux: vous retranchez la perte des troupeaux que l'on donne  moiti.

     [Note 437: Charles IX en 1563, Henri III en 1577, avoient fait
     dfense de vendre la chair des agneaux; mais leurs ordonnances
     ne furent pas excutes, et il fallut les faire revivre en 1714,
     aprs beaucoup de rclamations du genre de celle qu'on formule
     ici.]

Pareil remde sur les veaux et autres espces de vivres, lesquels ne
voyent a peine la lumire par la friandise de ce temps.

Je voudrois faire defenses aux marchands de bled residans  Paris de
serrer du grain dans Paris outre leur provision: car ils enlvent le
bled de deux ou trois marchs  bas pris pour vous le vendre puis aprs
cherement. Je portois un jour  monsieur Criton du pain de la hale, et
il montroit une oraison grecque  ses escoliers, escripte contre des
marchands traficquans en bled, residans  Athnes[438], de la qualit
susdicte; et les dits escoliers,  cause que je portois du pain, ils me
prenoient pour l'un de ces monopolistes, et me vouloient lapider; et
si le dit sieur ne fut venu, leur donnant  entendre que je n'estois
marchand blati grec[439], c'estoit faict de Guillaume de la Porte! Il
sera bien fin qui me fera vivre avec ces toques de malice!

     [Note 438: Ce discours est celui de Lysias _contre les marchands
     de bl_. V., sur cette trs intressante _oraison_, le livre
     d'Auguste Boeckh, _Economie politique des Athniens_, trad. par
     Laligant, t. 1, p. 138-141.]

     [Note 439: Les _blastiers_ toient ces marchands qui alloient
     acheter du bl dans les greniers de la campagne et qui le
     revendoient aux marchs des villes. Il y avoit  Paris une
     communaut de marchands _blastiers_ sous saint Louis, qui leur
     donna des statuts. (_Trait de la police_, t. 2, liv. 5, ch.
     2.) Plus tard, leur commerce dchut, et ils ne furent plus
     considrs que comme simples _regrattiers_ et _grainiers_.
     (_Id._, t. 6, liv. 5.) On agita mme la question de l'utilit de
     leur commerce, et l'on fut sur le point de le dfendre. (_Id._,
     _ibid._)]

Pour le bois, j'observerois les reglements anciens,  peine de
contravention de la perte de la marchandise contre les marchans, et de
privation et de confiscation des offices des officiers, qui, en leur
presence, voyent enfraindre la taxe de la ville;  quoy pour remedier,
il y auroit des poteaux dans lesquels il y auroit une table (ce que les
Arabes appellent _Arauzel_)[440] contenant la taxe de la ville, afin
qu'un chascun fut adverti du prix de la marchandise[441].

     [Note 440: Chez les Chinois il y a une table pareille dresse
     sur la place publique, et indiquant, en outre du prix des
     vivres, celui des remdes qui se vendent chez les apothicaires.]

     [Note 441: On trouve le commencement d'excution d'un projet
     pareil dans l'ordonnance de mars 1577, par laquelle il toit
     ordonn  l'htelier d'crire sur la principale porte de son
     auberge le taux de tout ce qui se prenoit chez lui, le manger,
     le boire et le coucher. Deux ans aprs, une ordonnance du 21
     mars complta la premire en rglant le tarif de toutes les
     denres  consommer. C'est cette ordonnance qui se trouve
     mise en chanson dans la _Fleur des chansons nouvelles_ (dit.
     Techener, p. 6-11).]

Seroit fait defences d'acheter des bois, n'estoit pour estre
promptement coups et vendus  la saison, afin d'eviter aux monopoles.
Il y a plusieurs bourses qui s'assemblent et enlvent les bois, et les
gardent un, deux, trois ans, jusques  chert, et n'en font venir qu'
la derobe. Je vous donne advis qu'il y a un marchand d'Auxerre qui,
sous la bourse d'un nomm Giman, bourgeois de Paris, a enlev tout
le marin[442] du pays de Morvan. Je vous laisse  penser s'il faudra
passer par ses mains si le bois tortu chemine droit[443]; mais je
m'asseure que monsieur le lieutenant general d'Auxerre y donnera bon
ordre. Le commencement de la sant est de cognoistre la maladie, _el
comienso de la salud, es conocer la dolencia del enfermo_.

     [Note 442: Bois _merrain_, bon surtout pour les tonneliers, les
     treillageurs et les menuisiers.]

     [Note 443: Si la vigne donne.]

Messieurs les maistres des forests, vous ne serez negligens de faire
planter  la place des bois de haute futaye que l'on abat.

Je voudrois faire defendre aux cabaretiers d'asseoir en leurs tavernes
fors pain et vin[444], et ce  personnes estrangers seulement.

     [Note 444: C'toit le droit des cabaretiers et taverniers de
     vendre vin, donner  manger ou souffrir qu'on mange dans leur
     maison. Colbert lui-mme n'osa l'enfreindre: V. sa lettre  M.
     de Miromesnil du 16 octobre 1681, _Correspondance administrative
     de Louis XIV_.]

Il y a un tas de gueules enfarines qui n'ont pour leur dieu que la
Pomme de pin, la Croix blanche, le Petit saint Anthoine[445], le
cuisini de monsieur de Bethune, que l'on dit  la Bastille, avec mille
autres de ce poil, sans comprendre les logis o l'on traicte  deux,
trois et quatre escus pour teste. Quelle abysme de despense! Et le vice
chatouille tellement les hommes qu'il n'y a fils de bonne mre qu'il
n'y porte sa chandelle. Si compre Gaultier arrive, il faut le recevoir
en un cabaret. L, on trouve toute sorte de vins d'Orleans, de Beauce,
Gascogne, d'Espagne, de Ciudad Real, Perogomez, Frontignan; l, vous
ne pouvs desirer aucun genre de viande qu'il ne vous soit servi. La
colation ou dessert seconde l'entre, tellement que vous estes servi
plus qu'en roy. Au partir de l, pour faire chre entire, il faut
aller voir les dames, ou plustost la verole.

     [Note 445: On connot la clbrit du cabaret de la
     _Pomme-de-Pin_, situ dans la Cit, prs de l'glise de la
     Madeleine et presqu' l'entre du pont Notre-Dame. Celui de la
     _Croix blanche_ se trouvoit prs du cimetire Saint-Jean, dans
     la petite rue, aujourd'hui dtruite,  laquelle il avoit donn
     son nom. Le cabaret du _Petit-Saint-Antoine_ s'appeloit ainsi 
     cause de la maison de chanoines prs de laquelle, il toit situ
     dans la rue Saint-Antoine. V.; notre _Histoire des htelleries
     et cabarets_, t. 2, p. 304, 333.]

Je me proposois vous toucher quelques remdes, mais il m'est souvenu
que monseigneur de Verdun (que chascun ne sauroit assez admirer, pour
estre les louanges inferieures  ses vertus) est  present premier
president au parlement de Paris, premier parlement de France[446].
Ma plainte suffit; la paix qu'il a establie entre les mondains de
Toulouse, y rendant la justice en qualit de premier president, asseure
qu'il la donnera aux enfans de Paris, ou plustost  la confusion
du sicle corrompu. Nous estions perdus (mes concitoiens) si nous
n'eussions recouvert l'Hercule de nostre pays. Desj j'avois faict
resolution de vendre ma hotte et ma bonne casaque de toille, ayant
perdu l'esperance de gagner ma vie aux halles pour tirer des coups
de pistolets aux portes en tirant pays pour aspirer la qualit de
gondolier  Venise. A Dieu, jusques _al veder_.

  _L'an de grace 1611[447] le 2. jour de may, et de Guillaume de la
  Porte[448], de nostre aage le 27._

     [Note 446: Messire Nicolas de Verdun avoit succd en 1616 
     M. Achille du Harlay dans la charge de premier prsident du
     parlement de Paris, qu'il occupa jusqu'en 1627. V. Blanchard,
     _Eloges de tous les premiers prsidents_, 1645, in-8, p. 81.]

     [Note 447: Il faut lire 1621.]

     [Note 448: Je serois tent de croire que pour cette pice,
     o il est tant question du commerce de la boucherie, le nom
     de Guillaume de la Porte a t pris en souvenir de Guheri
     de la Porte, qui au XIIIe sicle fit don aux religieux de
     Saint-Martin de la maison o fut tablie la grande boucherie de
     l'Apport-Paris.]




_Les Misres de la Femme marie, o se peuvent voir les peines et
tourmens qu'elle reoit durant sa vie, mis en forme de stances par
Madame Liebault_[449].

_A Paris, chez Pierre Menier, demeurant  la Porte Sainct Victor._
In-8.

     [Note 449: Cette madame Libaut, dont les talents potiques nous
     sont ici rvls, est Nicole Estienne, fille de l'imprimeur
     Charles Estienne, et femme du mdecin Jean Libaut, dont on a
     plusieurs ouvrages importants pour l'agriculture et la mdecine.
     Elle toit, dit-on, fort savante; ce qui suit prouve qu'elle
     avoit aussi beaucoup de sens et d'esprit. M. Brunet, dans son
     _Manuel_, t. 3, p. 131, parlant de cette pice, dont il cite
     une autre dition publie  Rouen, donne  l'auteur le nom grec
     d'Olympe, qui convenait assez  la fille d'un Estienne.]


_A Madame de Medine, religieuse aux Ammurez de Rouen._

Madame, les hommes, en general, sont si divers en leurs opinions, que,
par manire de dire, chacun veut maintenir la sienne particulire
avecques des raisons bien souvent qui sont du tout alienes de
raison. Les philosophes du temps pass nous ont laiss  la memoire
que la nature, qui est le Dieu supresme, avoit mis entre mains aux
hommes, pour s'en servir, certaine espce de biens qu'ils appelloient
indifferens, c'est--dire qui n'apportoient ny bien ny mal aux hommes,
si non autant que les hommes les applicquoient  l'usage, fust  bien
ou  mal, comme l'on peut dire de l'or, l'argent, le fer et autres
metaux, et bref de toutes choses inanimes. Ainsi avons-nous en la
police, tant civile que mesme en l'ecclesiastique, certaines choses
qui sont indifferentes, et non pas necessaires du tout, comme, en
celle-cy, nous autres, qui sommes plus zels, ne sommes tenus de croire
outre et pardessus ce qui est comprins dans les tables de la loy que
Dieu nous a donnes par le bon pre Moyse, et ce que l'Eglise nous
commande de croire, le reste demeurant  la discretion d'un chacun.
Que si l'on nous propose quelque chose davantage, c'est plustost par
conseil que par ordonnance et commandement exprs. Tout de mesme en
la police civile, prenant pour exemple le subjet du present livret
que je vous ay adress: car c'est bien une chose que le mariage, qui
demeure entierement  la disposition volontaire des hommes contre les
necessitez qu'y apportoient jadis les anciens ethniques et payens, ne
differans en beaucoup de choses des bestes bruttes que de la seule
parole. Et ce vaisseau d'election, monsieur sainct Paul, en parlant en
ses epistres, dit en ces termes, que qui se marie fait bien, mais qui
ne se marie pont fait encore mieux. Comme s'il vouloit entendre que
l'on s'en abstnt pour vouer  Dieu sa virginit, ce qui ne se peut
toutes fois maintenir aisement ny observer un tel voeu sans y apporter
pour aide et support la prire, le jeusne et la solitude, ainsi que
vous faites, Madame, qui est un genre de vie,  la verit, qui excelle
d'autant le mariage, que la contemplative a tousjours est prefere 
l'active; ce que Dieu mesme confirme de sa propre bouche en son sainct
Evangile, parlant des deux soeurs qui avoient suivy divisement et l'une
et l'autre vie, quand il dit que celle qui avoit delaiss la cure des
choses terriennes pour vacquer  la prire avoit esleu la meilleure
part, sans le prendre au subjet qui est traict dans ce livret, ny
pour les occasions qu'il rapporte concurer souvent avec le mariage,
ce que vous verrez plus amplement comme le permettra vostre loisir,
vous suppliant, au reste, de le prendre en bonne part, et que par la
souvenance que j'ay eue de vous, vous, en pareil, ayez souvenance de
moy en vos bonnes prieres, que Dieu vueille exaucer. Adieu.

  _Votre trs humble et trs affectionn_,

                                                     CLAUDE LEVILLAIN.

       *       *       *       *       *

_Sonnet  la dicte dame._

  Mon Dieu! que l'homme est souvent miserable!
  Souvent je dy, mais, las! c'est pour tousjours,
  Le long des nuicts, tout le long de ses jours,
  Estant debout, ou assis  la table.

  C'est un sablon inconstant et muable
  Comme le vent; c'est un fourneau d'amours,
  Suivant ses veux par mille ordes destours,
  Subjet d'envie et la chasse du diable.

  Que s'il desire arrester ses malheurs,
  Ainsi que toy, qu'il monstre ses douleurs
  Au Medecin et de mort et de vie,

  Disant: Mon Dieu, aye piti de moy;
  Donne-moy paix et me retire  toy,
  Car mon ame est de trop de maux suivie.

       *       *       *       *       *

_Les Misres de la Femme marie_[450].

    Muses, qui chastement passez vostre bel aage
  Sans vous assujettir aux loix du mariage,
  Sachant combien la femme y endure de mal,
  Favorisez-moy tant que je puisse descrire
  Les travaux continus et le cruel martyre
  Qui sans fin nous tallonne en ce joug nuptial.

    Du soleil tout voyant la lampe journalire
  Ne sauroit remarquer, en faisant sa carrire,
  Rien de plus miserable et de plus tourment
  Que la femme subjette  ces hommes iniques
  Qui, depourveuz d'amour, par leurs loix tiraniques,
  Se font maistres du corps et de la volont.

    O grand Dieu tout-puissant! si la femme, peu caute[451],
  Contre ton sainct vouloir avoit fait quelque faute,
  Tu la devois punir d'un moins aigre tourment;
  Mais, las! ce n'est pas toy, Dieu remply de clemence,
  Qui de tes serviteurs pourchasses la vengeance:
  Tout ce malheur nous vient des hommes seulement.

    Voyant que l'homme estoit triste, melancolique,
  De soy-mesme ennemy, chagrin et fantastique,
  Afin de corriger ce mauvais naturel,
  Tu luy donnas la femme, en beautez excellente,
  Pour fidle compagne, et non comme servante,
  Enchargeant  tous deux un amour mutuel.

    O bien heureux accord!  sacre alliance!
  Present digne des cieux, gracieuse accointance,
  Pleine de tout plaisir, de grace et de douceur,
  Si l'homme audacieux n'eust,  sa fantaisie,
  Chang tes douces loix en dure tyrannie
  Ton miel en amertume, et ta paix en rigueur!

    A peine maintenant sommes-nous hors d'enfance,
  Et n'ayons pas encor du monde cognoissance,
  Que vous taschez desj par dix mille moyens,
  Par presens et discours, par des larmes contraintes,
  A nous embarasser dedans vos labyrintes,
  Vos cruelles prisons, vos dangereux liens.

    Et comme l'oiseleur, pour les oiseaux attraire
  En ses pipeuses rhets, sait sa voix contrefaire,
  Aussi vous, par escrits cauteleux et rusez,
  Faites semblant d'offrir vos bien humbles services
  A nous, qui, ne sachant vos fraudes et malices,
  Ne pensons que vos coeurs soient ainsi desguisez.

    Nous sommes vostre coeur, nous sommes vos maistresses[452];
  Ce ne sont que respects, ce ne sont que caresses;
  Le ciel,  vous our, ne vous est rien au pris;
  Puis vous savez donner quelque anneau, quelque chaisne,
  Pour nous reduire aprs en immortelle gesne.
  Ainsi par des appas le poisson se sent pris.

    Mais quelle deit ne seroit point surprise
  En vous voyant user de si grande feintise?
  Et voyant de vos yeux deux fontaines couler,
  Qui penseroit, bon Dieu! qu'un si piteux visage,
  Avec la cruaut d'un desloyal courage,
  Couvassent le poison sous un brave parler?

    Ainsi donc, nous laissons la douceur de nos mres,
  La maison paternelle, et nos soeurs et nos frres,
  Pour  vostre vouloir, pauvrettes, consentir;
  Et un seul petit mot promis  la legre
  Nous fait vivre  jamais en peine et en misre,
  En chagrin et douleur par un tard repentir.

    Le jour des nopces vient, jour plein de fascherie,
  Bien qu'il soit desguis de fraude et tromperie,
  Borne de nos plaisirs, source de nos tourmens.
  Si de bon jugement nos ames sont atteintes,
  Nous descouvrons  l'oeil que ces liesses feintes
  Ne servent en nos maux que de desguisement.

    Le son des instrumens, les chansons nompareilles,
  Qui d'accords mesurez ravissent les oreilles,
  Les chemins tapissez, les habits somptueux,
  Les banquets excessifs, la viande excellente,
  Semblent representer la boisson mal plaisante,
  O l'on mesle parmy quelque miel gracieux.

    Encore maintenant, pour faire un mariage,
  On songe seulement aux biens et au lignage,
  Sans cognoistre les moeurs et les complexions;
  Par ainsi, ce lien trop rigoureux assemble
  Deux contraires humeurs  tout jamais ensemble,
  Dont viennent puis aprs mille discensions.

    On ne sauroit penser combien la jeune femme
  Endure de tourment et au corps et  l'ame,
  Subjette  un vieillard remply de cruaut
  Qui jouit  son gr d'une jeunesse telle
  Pour ce qu'il la veut faire ou dame ou damoiselle,
  Et pour ce qu'il est grand en biens et dignit.

    Luy qui avoit coustume auparavant, follastre,
  De diverses amours ses jeunes ans esbattre,
  Entretenant sa vie en toute oisivet,
  Se sent or' accabl de quelque mal funeste,
  Qui, malgr qu'il en ait, dans son lit le moleste,
  Assez digne loyer de sa lubricit.

    La femme prend le soin d'apprester les viandes
  Qui au goust du vieillard seront les plus friandes,
  Sans prendre aucun repos ny la nuict ny le jour;
  Et luy, se souvenant de sa folle jeunesse,
  Si tant soit peu sa femme aucune fois le laisse,
  Pense qu'elle luy veut jouer un mauvais tour.

    Et lors c'est grand piti: car l'aspre jalouzie
  Tourmente son esprit, le met en frenaisie,
  Et chasse loin de luy tout humain sentiment.
  Les plus aigres tourmens des ames criminelles
  Ne sont pour approcher des peines moins cruelles
  Que ceste pauvre femme endure injustement.

    Aussi voit-on souvent qu'un homme mal-habille,
  Indigne, espouzera quelque femme gentille,
  Sage, de rare esprit et de bon jugement,
  Mais luy, ne faisant cas de toute sa science
  (Comme la cruaut suit tousjours l'ignorance),
  L'en traitera plus mal et moins humainement.

    Au lieu que si c'estoit un discret personnage,
  Qui avec le savoir eust de raison l'usage,
  Il la rechercheroit et en feroit grand cas,
  Se reputant heureux que la grace divine
  D'un don si precieux l'auroit estim digne.
  Mais certes un tel homme est bien rare icy-bas.

    Si le cynique grec, au milieu d'une ville,
  N'en peut trouver un seul entre plus de dix mille,
  Tenant en plain midy la lanterne en sa main,
  Je pense qu'il faudroit une torche bien claire
  En ce temps corrompu, et se pourroit bien faire
  Qu'on despendroit le temps et la lumire en vain.

    Car vrayment c'est l'esprit et ceste ame divine,
  Recognoissant du ciel sa premire origine,
  Qui fait le vertueux du nom d'homme appeller,
  Et non pas celuy-l qui seulement s'arreste
  Au corruptible corps, commun  toute beste
  Qui vit dessous les eaux, sur la terre ou en l'air.

    Il seroit donc besoin de grande prevoyance
  Ains que faire un accord d'une telle importance,
  Qui ne peut seulement que par mort prendre fin,
  Attendu pour certain que ce n'est chose aise,
  A quelque homme que soit une femme espouze,
  De la voir sans ennuy, sans peine et sans chagrin.

    S'elle en espouse un jeune, en plaisirs et liesse,
  En delices et jeux passera sa jeunesse,
  Despendra son argent sans qu'il amasse rien.
  Bien que sa femme soit assez gentille et belle,
  Si aura-il tousjours quelque amie nouvelle,
  Et sera reput des plus hommes de bien.

    Car c'est par ce moyen que l'humaine folie
  A du grand Jupiter la puissance establie,
  Pour ce que, mesprisant sa Junon aux beaux yeux,
  Sans esclaver[453] son coeur sous le joug d'hymene,
  Suivant sa volont lasche et desordonne,
  Il sema ses amours en mille et mille lieux.

    Et quoy! voyons-nous pas qu'ils confessent eux-mesmes,
  Si l'on se sent espris de quelque amour extrme,
  Pour en estre delivre il se faut marier,
  Puis, sans avoir esgard  serment ny promesses,
  Faire ensemble l'amour  diverses maistresses,
  Et non en un endroit sa volont fier.

    Si c'est quelque pauvre homme, helas! qui pourroit dire
  La honte, le mespris, le chagrin, le martyre
  Qu'en son pauvre mesnage il luy faut endurer!
  Elle seulle entretient sa petite famille,
  Eslve ses enfans, les nourrit, les habille,
  Contre-gardant son bien pour le faire durer.

    Et toutes fois encor l'homme se glorifie
  Que c'est par son labeur que la femme est nourrie,
  Et qu'il apporte seul ce pain  la maison.
  C'est beaucoup d'acquerir, mais plus encor je prise
  Quand l'on sait sagement garder la chose acquise:
  L'un despend de fortune, et l'autre de raison.

    S'elle en espouze un riche, il faut qu'elle s'attende
  D'obeir  l'instant  tout ce qu'il commande,
  Sans oser s'enquerir pour quoy c'est qu'il le fait.
  Il veut faire le grand, et, superbe, desdaigne
  Celle qu'il a choisie pour espouze et compaigne,
  En faisant moins de cas que d'un simple valet.

    Mais que luy peut servir d'avoir un homme riche,
  S'il ne laisse pourtant d'estre villain et chiche?
  S'elle ne peut avoir ce qui est de besoin
  Pour son petit mesnage? Ou si, vaincu de honte,
  Il donne quelque argent, de luy en rendre compte,
  Comme une chambrire, il faut qu'elle ait le soin.

    Et cependant monsieur, estant en compagnie,
  Assez prodiguement ses escus il manie,
  Et hors de son logis se donne du bon temps;
  Puis, quand il s'en revient, fasch pour quelque affaire,
  Sur le sueil de son huis laisse la bonne chre[454].
  Sa femme a tous les cris, d'autres le passe-temps.

    Il cherche occasion de prendre une querelle,
  Qui sera bien souvent pour un bout de chandelle,
  Pour un morceau de bois, pour un voirre cass.
  Elle, qui n'en peut mais, porte la folle enchre,
  Et sur elle  la fin retombe la colre
  Et l'injuste courroux de ce fol insens.

    Ainsi de tous costez la femme est miserable,
  Subjette  la mercy de l'homme impitoyable,
  Qui luy fait plus de maux qu'on ne peut endurer.
  Le captif est plus aise, et le pauvre foraire
  Encor en ses mal heurs et l'un et l'autre espre;
  Mais elle doit sans plus  la mort esperer.

    Ne s'en faut esbahir, puis qu'eux, pleins de malice,
  N'ayans autre raison que leur seulle injustice,
  Font et rompent les loix selon leur volont,
  Et, usurpans tous seuls,  tort, la seigneurie
  Qui de Dieu nous estoit en commun departie,
  Nous ravissent, cruels! la chre libert.

    Je laisse maintenant l'incroyable tristesse
  Que ceste pauvre femme endure en sa grossesse;
  Le danger o elle est durant l'enfantement,
  La charge des enfans, si penible et fascheuse;
  Combien pour son mary elle se rend soigneuse,
  Dont elle ne reoit pour loyer que tourment.

    Je n'auray jamais fait si je veux entreprendre,
  O Muses! par mes vers de donner  entendre
  Et nostre affliction et leur grand' cruaut,
  Puis, en renouvellant tant de justes complaintes,
  J'ay peur que de piti vos ames soient atteintes,
  Voyant que vostre sexe est ainsi maltraict.

     [Note 450: Ces stances semblent avoir t faites pour tre la
     contrepartie de celles de Desportes _contre le mariage_.]

     [Note 451: Du latin _cautus_, prenant ses prcautions,
     prvoyant.]

     [Note 452: Ce mot, qui correspond, et, comme dit Henri Estienne
     (_Traict de la conformit du langage franois avec le grec_,
     Paris, 1569, p. 46), qui a convenance avec le latin _domina_,
     n'toit pas d'un usage trs ancien dans le langage des amoureux.
     Brantme, en faisant remarquer que ce mot de _maistresse_ ne
     s'usoit du temps du petit Jean de Saintr, semble indiquer,
     ce qui est probable, qu'il datoit de son temps  lui. (_Dames
     galantes_, disc. 4.)--Il est employ ici dans le vrai sens qu'il
     dut d'abord avoir.]

     [Note 453: Ce vieux mot, dont la perte est trs regrettable, se
     trouve dans Montaigne (_Essais_, liv. 1, ch. 29). Desportes l'a
     employ dans les stances cites plus haut, ainsi que Ronsard
     dans son 49e sonnet:

       Ni ses beauts, en mille coeurs crites
       N'ont esclav ma libre affection.]

     [Note 454: C'est--dire bon accueil, bon visage. _Chre_, qui
     vient de l'italien _chiera_ (mine), ne s'employoit pas alors
     dans un autre sens.]




_Les Privilges et Fidelitez des Chastrez. Ensemble la responce
aux griefs proposez en l'arrest donn contre eux au profit des
femmes_[455].

_A Paris_. In-8.

1619.

     [Note 455: Il s'agit ici de quelque sentence burlesque du genre
     de celle-ci: _Arrest notable donn au profit des femmes contre
     l'impuissance des maris...._ Paris, 1626, in-8; ou bien mme
     d'une sentence srieuse, comme celle qui fut rendue le 8 fvrier
     1659 dans le procs si fameux de Mme de Langey contre son mari.
     V. Tallemant, dit. in-12, t. 10, p. 201.]


Le phylosophe ne dit jamais rien de plus vray, que tout ce quy est fait
au monde a quelque fin ordonne et quelque bien sans apparence auquel
il tend: le feu sert contre le froid, l'eau contre le chaud, le noir
contre le blanc, et tous les deux ensemble meslez pour la fortification
de la veue.

Et comme la nature, voire l'autheur de la nature, ne fait aucune chose
pour neant et quy ne porte avec soy quelque sorte de bien et d'utilit
publique: _Deus et natura nihil faciunt frustra_, aussy les choses
quy semblent inutiles au monde ont toutesfois quelques proprietez
sans lesquelles la commune societ des estres ne se pourroit aisement
conserver.

Il n'y a rien au monde quy semble plus ridicule que la personne d'un
chastr. C'est grande piti d'en entendre parler en l'audience des
lavandires du pav de la Grve et de l'Ecole Sainct-Germain[456],
et principallement quelle melancholie pour une jeune dame quy a tel
mary couch  ses costez! Ce ne sont que regrets, que soupirs, que
larmes et que sanglots; il n'y a que gronderie, que haine et jalousie,
pour ce que la dame desire ce que Monsieur ne luy peut donner, en luy
deffendant de jouer au reversis avec son voisin, sur peine du baston.
Voil une estrange diablerie  l'hostel! La bosse, la peste, la fiebvre
carte, rien n'est oubli en ceste douce musique quy vient de nature
en becarre et de becar en becmol. Il n'y a rien de si fiasque que luy
quand on traite de combattre; la coyonnerie, la poltronnerie s'ensuit,
et le bonhomme s'evanouit  la porte au dedans de laquelle il ne peut
parvenir qu'avec la teste et l'umble grve basse, tant il a les reins
foibles et quy ne peuvent pas le soustenir! Et qu'au diable soit telle
sorte de gens! dit l'adverse partie; au diable les chatrez qui mestent
bien le feu au logis, mais ne le peuvent esteindre! Voil ce que l'on
peut dire et produire contre les chastrez sur la plainte des femmes.

     [Note 456: C'est--dire quai de l'cole de
     Saint-Germain-l'Auxerrois.]

Mais aussy voicy les privilges qu'ont telles manires de gens par
dessus les autres hommes du monde.

En la cour du grand Turc et en la cour du prestre Jan, dit l'empereur
des Abyssins, il n'y a hommes mieux gagez et respectez que les
chastrez; ils sont honorez de ces grands princes pour leur fidelit:
le Turc en fait estat en son serail pour la garde de ses femmes,
le prestre Jan pour la garde des siennes. Les deux empereurs sont
bien asseurez que, de la part desdits eunuques, ils ne seront jamais
cornards.

Le deuxime privilge des chastrez est qu'ils se peuvent resjouir en
asseurance sans courir aucun risque de recevoir des affronts comme
les autres hommes, quy ne se peuvent jouer sans danger et fascherie:
car, pour un pauvre coup fait  la derobe, le tablier lve, un
enfant arrive au bout des neuf mois; il s'envoye  la porte du drle;
les voisins le voyent, les passans le cognoissent: chacun descouvre
le secret du jeu. Voil un pauvre decri, condamn aux frais de
l'accouchement,  la provision de la dame,  reparer son honneur et
 prendre le fruict de son jardin. Or, les chastrez ne sont point en
ceste peine-l; on ne les peut accuser de ces accouchements desrobez,
ny moins encore les condamner aux frais et despens des gardes et sages
femmes, et les femmes ne sont point en danger de perir en travail avec
eux.

Le troisime privilge des chastrez est qu'ils sont fort renommez en
leurs fidelitez en fait de maquerellage: ils font seure garde de
ce qu'ils ont en despot, et livrent fidellement la marchandise sans
effort, sans qu'au moins le fruict y paroisse.

Le quatrime et dernier privilge est que moins que les autres ils
sont subjects  estre jeannins et cornards: car une femme quy espouse
un chastr vend sa libert  vil prix, passe sa libert en douleurs et
regrets, et n'ose jouer avec asseurance, pource que, si une fois les
maux de coeur et d'estomach arrivoient ou quelque colique venteuse et
extraordinaire aux reins, le diable seroit bien au logis. Il n'y auroit
pas moyen de faire croire au maistre de la maison qu'il seroit cause du
bruit.

Voyez quel proffit apporte au mesnage d'espouser un chastr, puis qu'il
rend les femmes femmes de bien, en depit de leur courage et de leur
desir; et, pour ce, c'est  tort qu'elles se plaignent des chastrez,
lesquels,  bon droict, demandent absolution de l'arrest, avec despens.




_Le Pont-Neuf frond_.

_A Paris_.

M.DC.LII[457].

In-4.

     [Note 457: Cette pice est curieuse et rare, selon M. Moreau.
     (_Bibliographie des Mazarinades_, t. 2, p. 364, n 2819.)]


  Mazarins, il faut tous partir;
  Ma muse vous vient advertir
  Que vous couriez comme des Basques
  Deguisez en habits fantasques,
  Pour vous fourer je ne sais o,
  C'est--dire en un petit trou.
  La ville est ores trop suspecte
  Pour des messieurs de votre secte;
  Les cailloux y volent  tas
  Sur tous ceux qui ne crient pas:
  Vive le roy! vive les princes!
  Vive ces apuis des provinces!
  Ils vont recoigner les voleurs,
  Partisans et monopoleurs,
  Et par eux, tous tant que nous sommes,
  Nous aurons pour rien pain et pommes.
  Mais, quand vous diriez tout cela,
  Vous ne mettriez pas le hola:
  On vous connoistroit  la mine;
  Chacun diroit: Eschine! eschine!
  Ce sont pendars de Mazarins.
  Et lors je vous tiendrois bien fins
  Si, par un tour de passe-passe,
  Vous amusiez la populace,
  Qui viendroit  grands coups de poing
  Faire tpe sur vostre groing,
  Sur tout si dans l'autre semaine,
  Auprs de la Samaritaine,
  Dame Anne[458] eust peu vous descouvrir:
  Vous auriez eu bien  souffrir.
  Branquas, qui n'est pas une beste,
  Ne fut jamais  telle feste
  Qu'il se vit, un certain mardy,
  Sur le Pont-Neuf, aprs midy,
  Encore qu'il soit pour la Fronde,
  Comme il le jure  tout le monde.
  Il entendit crier bien fort:
  Assomme! il en veut  Beaufort.
  Lors, estourdy d'un: Tue! tue!
  Il sent que sur luy l'on se rue;
  Il perd de ses cheveux dorez;
  Il voit ses habits deschirez,
  Et, s'il n'eust bien dit: Ouy et voire,
  On l'auroit contraint de trop boire.
  Toutes fois, pour leur peine encor,
  Il donna quelques louys d'or:
  Si bien, pour seuret plus grande,
  Que le battu paya l'amende;
  Encor ne fut-il pas fasch
  D'en estre quitte  ce march[459].
  Ce vacarme cessoit  peine,
  Et l'on alloit reprendre haleine,
  Quand un carrosse orn de vert
  Par fortune fut descouvert.
  Il trainoit avecque vitesse
  Vers le palais de son Altesse
  La mareschale d'Ornano,
  Qui souvent, comme un Godeno,
  Montroit le nez  la portire,
  Et puis se tiroit en arrire.
  A voir son habit un peu neuf,
  On la crut madame d'Elbeuf,
  Qui (cecy dit par parenthse)
  Est dehors de ce diocse[460].
  A l'instant, sans plus consulter,
  Le cocher vint  culbuter,
  Et, frapp de plus d'une pierre,
  Donna bien-tost du nez en terre.
  Les laquais ne furent pas mieux:
  Les rondins volrent sur eux,
  Mais avec tant de violence,
  Que c'est un fort grand coup de chance
  Qu'ils ne furent pas ajustez
  Comme chair  petits pastez.
  La mareschalle, epouvente,
  Fut un peu trop prs visite:
  Un chacun la vint saluer,
  Non pas sans plusieurs coups ruer,
  Et luy faire une reverence
  Qui luy deplut, comme je pense:
  Car, sans qu'elle le treuvast bon,
  On la deschargea d'un manchon,
  Pendant que les pauvres suivantes
  Se laissoient foiller dans leurs fentes,
  Et ne gagnoient rien  crier
  A haute voix,  plein gozier,
  Les meschans ayant peu d'envie
  De leur sauver bagues ny vie.
  Or les anneaux on fricassa,
  Et la vie on ne leur laissa
  Qu'aprs que leur beau corps d'albastre
  Eust est battu comme plastre.
  La populace, aprs cela,
  N'en voulut pas demeurer l:
  De mesme qu'un hidre feroce,
  Elle deschira le carrosse;
  Le cuir n'eut aucune mercy;
  Les essieux sautrent aussy,
  Et les deux rideaux d'escarlatte
  Tombrent encor souz sa pate.
  Les chevaux eurent du bon-heur,
  Car on les mit en lieu d'honneur
  Dans un cabaret assez proche,
  O loge un Suisse sans reproche,
  Qui, de ce gage faisant cas,
  Fit  la trouppe un grand repas,
  Cependant que la mareschalle
  Fut voir son altesse royale
  Sur la mule des cordeliers,
  Aux depens de ses beaux souliers.
  Mais, tandis que je vous amuse,
  J'oy desj, si je ne m'abuse,
  Un bruit de gens determinez
  Dont vous serez fort mal menez.
  Sus, pour sauver vos belles trongnes
  Du baston ferr des yvrongnes,
  De la fronde des escoliers,
  Du tire-pied des savetiers,
  De la griffe des harangres,
  Du croc des dames chifonnires
  Et du levier des porte-fais,
  Dites-nous adieu pour jamais.

     [Note 458: Revendeuse des halles qu'on produisoit comme une
     femme mystrieuse, parcequ'elle toit la plus insolente et
     la plus hardie de son quartier. (_Advis desinteress sur la
     conduite de M. le coadjuteur_... (6 juillet 1651,) _ad finem_.)
     Dans une _mazarinade_ portant la mme date: _Lettre d'un
     marguillier de Paris  son cur sur la conduite de monseigneur
     le coadjuteur_, dame Anne et un nomm Pesche, son compre en
     rbellion, sont reprsents comme tant des enfans de choeur
     elevez par monseigneur le coadjuteur..., l'un et l'autre
     chantant les leons du brviaire qu'il leur avoit enseignes.
     Les leons de ce brviaire, selon Mme de Motteville, toient des
     chansons infmes contre le respect qui toit d  la reine.
     Dame Anne, cette _coureuse_ qui les chantoit, fut arrte. Je
     le dis  la reine, continue Mme de Motteville,  la prire de
     Mme de Brienne, qui ne voulut pas lui en parler, par quelque
     motif que je ne pus savoir. Cette princesse ne me rpondit rien,
     et je ne lui en parlai plus. Quelques jours aprs, la mme Mme
     de Brienne me dit qu'elle avoit t voir cette dame Anne et
     qu'elle ne l'avoit plus trouve dans sa prison, qu'elle toit
     alors dans une chambre voisine, bien servie, bien couche et
     bien nourrie, et qu'on ne savoit pas d'o pouvoit procder cette
     merveille. Nous smes alors que la reine seule avoit fait cette
     belle action, et, quand nous lui en parlmes, elle ne voulut pas
     nous couter. Et l'histoire finit ainsi. (_Mmoires de Mme de
     Motteville_, coll. Michaud, 2e srie, X, 422.)]

     [Note 459: Cette vive algarade faite  M. de Brancas eut lieu,
     en effet, sur le Pont-Neuf, dans la semaine de Pques 1652,
     au moment o tout ce qu'il y avoit de noblesse dans Paris
     se rendoit au devant de M. le Prince, qui revenoit aprs sa
     victoire de Bleneau. Brancas ne fut pas le seul maltrait: la
     duchesse de Chtillon, Fontrailles, le marquis de Mouy, le
     commandeur de Saint-Simon, le prince de Tarente, le commandeur
     de Merc, Mme de Bonnelle, la fille de Bullion, furent aussi
     insults. Mme d'Ornano, comme on va le voir avec plus de dtail,
     fut injurie et vole. C'toit un coup de main dont l'auteur de
     l'_Avis important et necessaire donn aux Parisiens_, qui entre
      ce sujet dans quelques dtails, accuse tout ensemble Mazarin
     et le coadjuteur.]

     [Note 460: Catherine Henriette, fille lgitime de Henri IV et
     de Gabrielle d'Estres, et femme du duc d'Elboeuf, toit en
     Angleterre depuis que ses intrigues contre Richelieu l'avoient
     fait exiler de la cour.]




_La Tromperie faicte  un Marchand par son Apprenty, lequel coucha
avec sa femme, qui avait peur de nuict, et de ce qui en advint; avec
le Testament du Martyr amoureux._

_A Paris, par Franois Du Chesne, imprimeur, demeurant re des
Lavandires, prs la place Maubert; et Anthoine Rousset, libraire,
demeurant en la re Frementel._

_Avec permission._

In-8.


_En ceste histoire vous sera depainte l'esprit d'un homme conduit 
une charnelle affection, lequel, cuidant tromper sa moiti, se trouva
tromp du tout._

En la riche ville de Lyon demeuroit un marchand, lequel avoit
l'entendement plus propre  conduire l'estat de sa marchandise qu'
sagement faire l'amour; et, d'autant qu'il faisoit grand train par
le moyen de son credit, l'un de ses compagnons lui bailla un sien
filz pour apprenty, et de l'aage de dix-huict  vingt ans, march
conclud que, pour le tenir deux ans en sa maison et luy apprendre le
commencement de l'estat qu'il conduisoit, luy forniroit content la
somme de quarante escus d'or. Ce marchand ( grand peine estoient
six mois passez) avoit espous une jeune dame lyonnoise de riche
maison et d'assez passable beaut. Comme advient souvent qu'une jeune
femme, n'entendant les ruses qui despendent d'un mesnage, prend
volontiers servante de son aage, sans soy deffier du changement,
qui plaist souvent aux mariz, le semblable fit cette jeune dame, le
mary de laquelle, dispost et assez bien nourry, devint amoureux de
ceste chambrire[461], jeune, affette[462] et grassette, laquelle il
poursuivit si vivement, tant par belles paroles que promesses, que
ceste garse, ou pour ober au commandement de son maistre, pensant
faire service trs agreable  sa maistresse, ou pour avoir quelquefois
experiment le mal qui fait les filles femmes, ne fut long-temps sans
accorder liberalement la requeste du sire, qui se trouva fort content
d'un si favorable accord; restoit seulement le moyen du joindre, qui
fut tel que, la nuit ensuivant, il iroit coucher avec elle, et luy
donneroit, outre ses gages, un corset[463] du plus fin drap de sa
boutique. La chambrire, tant pour le plaisir qu'elle attendoit que
pour l'esperance du corset, fut contente. Ainsi le marchand, voyant
que son entreprise succedoit selon l'intention de son coeur, bruslant
d'un cost d'une longue attente, d'autre estant envelop d'une crainte
d'estre decouvert de sa femme, ne peut trouver autre remde en sa
lourde teste que de tirer en secret son apprenty, et, se fiant plus en
sa sotte jeunesse qu'en son apparente folie, luy dit: Escoute, j'ay une
entreprinse necessaire o il me faut aller cette nuict pour le fait
de ma marchandise, en laquelle je pourrois avoir grande perte sans ma
presence; mais parce que ta maistresse (craignant qu'il ne survinst
quelque ennuyeuse fortune) ne me voudroit donner cong, au moyen de ce
qu'elle est jeune, craintive de nuict et ne veut coucher seule, pour ce
que je t'ay cogneu fidelle, quasi de son aage, et que tu as bon vouloir
de me servir loyallement pour l'honneur de tes parens, me fiant en
toy, sans luy rien dire, incontinent qu'elle sera couche et endormie,
je te commande, pour l'asseurer, de te coucher en ma place. Mais
donnes-toy garde de parler ou remuer tant soit peu, de peur qu'elle
ne te cognoisse: car tu serois  jamais perdu. Ce lourdaut d'apprenty
(qui n'avoit accoustum telle compagnie  son coucher) pleuroit quasi
de l'excution d'une telle commission; mais, pour ce qu'il avoit receu
exprs commandement de son pre d'obeyr en tout et partout  son
maistre, n'osa contredire, de crainte de quelque plainte qu'eust peu
faire le sire envers son pre: de sorte qu' l'heure qui luy avoit
est ordonne, avec une frayeur, tout tremblant se coucha auprs de la
dame. Le mari, d'autre cost (estimant avoir mis bon escorte pour son
embusche), alla d'une gayet de coeur chercher sa marchandise non plus
loin que le lict de sa chambrire, de laquelle pour bien juger s'il fut
mieux receu qu'attendu, je m'en rapporte  ceux qui se sont trouvez au
labeur et plaisir d'un tel changement. L'apprenty, qui, au commencement
de son coucher, trembloit de froid et de peur, sentant la challeur du
lict et de la femme, commena  s'asseurer quelque peu. La dame, qui,
au milieu de son somme, eut affection de sentir son mary, s'approcha
plus prs, estimant estre celuy duquel, selon Dieu, elle pouvoit
chercher contentement.

     [Note 461: V., sur ces connivences d'amour des matres et des
     chambrires, notre t. 1, p. 315 et suiv., et t. 2, p. 237-247.]

     [Note 462: _Recherche_, _coquette_. Furetire veut que ce
     mot vienne du mot breton _affet_, baiser, ce que les femmes
     coquettes cherchent.]

     [Note 463: Corps de jupe sans manches, que portoient surtout les
     paysannes. Les plus coquettes les vouloient, comme celle-ci, en
     drap fin, en satin ou en damas.]

Ce jeune garon, sentant ses approches, cuide reculer, suivant le
commandement de son maistre; mais plus il fuyoit, plus la dame coulloit
sa cuisse le long de la sienne, tellement qu'en ceste fuitte se
trouva bord  bord du lict sans pouvoir reculer davantage s'il n'eust
voulu tomber. En ses altres[464] demeura quelque temps si passionn
et press, qu'une chaleur autre que la premire luy causa si chaude
fivre, qu'oubliant le commandement du marchand, ne se peust garder
de remuer si dextrement que de la maistresse fut receu pour son mary,
et d'aprenty se fit tel maistre, que pour le bon traitement qu'ilz
receurent l'un de l'autre, ne le print envye de parler un seul mot.
Ainsi, tout estonn de s'estre trouv en si nouveau travail, n'oublia
de soy lever plus matin, de peur d'estre cogneu, et s'en retourna tout
gay en la boutique, sans se vanter de la faveur qu'il avoit receu de
la dame, laquelle, sur les sept heures, prend le chemin du march pour
acheter des vivres, et, retournant en la maison, rencontra son mary,
qui estoit en la bouticque, lequel, apercevant un gras chapon qu'elle
tenoit, luy demanda s'il y avoit quelqu'un de ses parens  disner au
logis. La dame, passant plus outre, lui respond que non. Le mary, qui
n'avoit accoustum de tenir si gras ordinaire, ne fut content de cette
responce, et la poursuyvit l'interrogeant de son march. Sa femme,
hochant la teste, lui replicque: Voire vrayement, un chapon! il me
semble que ne devez point tant faire le courrouc, veu que l'avez si
bien gaign. Je ne say quel gibier aviez mang: ceste nuict vous
estiez quasi enrag. A ce mot d'enrag, le mary fut fort estonn d'une
telle responce, et cogneut par l son evidente sottise; tellement
qu'en ceste extrme cholre, sans plus parler du chapon, rencontrant
ce jeune garson, lequel, voyant les estranges menaces, et craignant
la violence et fureur de son maistre, sort du logis et se retire chez
son pre, qui commena soudain  le reprendre d'une rigoureuse faon,
luy disant que c'estoit un enfant qui estoit perdu, qui ne valoit rien
et qui ne demandoit qu' fuyr la bouticque. Ce pauvre garson, ainsi
chass de tous costez sans savoir o soy retirer, n'osoit retourner 
son maistre, et s'en alloit promenant par la ville pour chercher lieu
seur  se cacher. Mais le pre, allant  ses affaires, le rencontre,
et, voyant que son filz avoit un visage si craintif et piteux, eust
soudain opinion qu'il eust desrob le sire, de quoy voulant savoir
la verit, le rameine en sa maison, o tant d'amour que de rigueur le
contraignit de confesser assez piteusement la verit du premier essay
de sa jeunesse, et que le maistre, par force, l'avoit fait coucher
avecq' la dame, dont depuis il s'estoit si fort courrouc contre
luy qu'il l'avoit voulu tuer. Le pre, ayant entendu un si bon tour
(advenu par la sottise du marchand), s'appaise, et le va au plus tost
chercher jusques en sa maison, o, aprs l'avoir salu, luy demande si
son filz l'avoit desrob, veu qu'il l'avoit chass comme un larron,
ce qu'o il se pourroit trouver veritable, luy-mesme en feroit la
punition si violante qu'elle serait exemplaire  tous, et que, au
surplus, satisferoit entierement au tort et au larrecin. A quoy luy fut
repondu par le sire (ayant encore le cerveau tout troubl de si recente
tromperie) que non, mais que c'estoit un mauvais et affet garson
duquel il ne se serviroit jamais. Donc (dist le pre), rendez-moy le
surplus de mes quarante escuz, et vous payez du temps que l'avez tenu
et qu'il vous a tant bien servy. Le marchand, despit outre mesure
qu'en ce service avoit fait une si facheuse rencontre, ne pensoit 
autre chose qu' se plaindre et courroucer, tellement qu'ilz entrrent
en telles picques, que le pre, ennuy du refus, fit adjourner le
marchand par devant le juge ordinaire de la ville pour luy payer le
reste de l'argent; et fut tellement proced que, la cause playde,
l'aprenty fut interrog, le fait descouvert, et le pauvre sire, avec
une courte honte, condamn.

     [Note 464: Ce mot signifie _inquitudes_, et ne doit pas tre
     pris ici dans le sens que lui donne Rabelais (liv. 1, chap. 23).]

Si tous ceux (mes dames) qui aiment le change estoient punis de
semblable punition, je crois qu'outre que le nombre en seroit grand,
les maris seroient aussi d'autant plus sages  conserver leurs femmes,
des quelles ils peuvent user en pleine libert, et non chercher les
chambrires pour en recevoir une fin si sote et honteuse. Mais o ce
malheureux vice prend une fois racine, il ne cesse de pousser jusques 
ce qu'il ait engendr en nos coeurs une tige si puante et infecte que
le fruict n'en vaut jamais rien.

       *       *       *       *       *

_Le premier Testament du Martyr amoureux._

    Puis qu'en dueil et tourment
  Je meurs par trop aymer,
  Je fais mon testament
  Dolent, triste et amer.
    Je prie  mes amis
  Qu' la fin de mes jours,
  Mon petit coeur soit mis
  Dans le temple d'Amours.
    Douze torches j'auray
  De feu d'Ardent Desir;
  En ce cercueil seray
  Port de Desplaisir.
    Ceux qui me porteront
  Auront chappeaux de saux[465],
  Les quelz demonstreront
  Mes amoureux assaux.
    Les porteurs soyent: Regret,
  Faux-Semblant et Reffus;
  Pour le quart, Dueil secret,
  Pour qui je meurs confus.
    Trois porteront le dueil:
  Rigueur, Ennuy, Soucy,
  Ayans la larme  l'oeil,
  Avecques Sans-Mercy.
    Puis les cloches de pleurs
  En bruit on sonnera.
  Cruaut de sonneurs
  S'il veut ordonnera.
    Mon service fera
  L'aumosnier de Piti;
  Le dyacre sera
  Le prestre d'Amiti.
    Le soubz-diacre aprs,
  Ce sera Bel-Acueil[466],
  Qui ne se mettra prs
  De mon piteux cercueil.
    Noires chappes auront,
  Beau-Parler, Regard-Doux,
  Qui l'office feront
  En larmes sans courroux.
    A la fin, Noble-Cueur,
  D'un cueur bien compass,
  Dira dedans le cueur:
  _Requiescant in pace_.
    Ballades et rondeaux
  D'amours seront donnez
  Aux amoureux loyaux
  Qui sont abandonnez.
    Je fais mes heritiers
  Les habitants d'Honneur,
  Qui aiment volontiers
  Dames sans deshonneur;
    Et l'execution
  Du testament sera
  Dame Compassion,
  Le plus tost que pourra.
    Dessus moy soit escrit:
  Cy gist un douloureux,
  Le quel rendit l'esprit
  Par trop estre amoureux.
    Je vous pry', vrais amans,
  De n'aimer si trs fort
  Que n'en soyez amens
  Et encouriez la mort.

     [Note 465: Fait avec des menues branches de saule. Jusqu'au
     XVIIe sicle on dit _saux_ pour _saule_; mais l'Acadmie rforma
     tout  fait la premire orthographe. Voiture pourtant crit
     encore  Costar: On dit quelquefois au pluriel des _saux_ en
     posie. (Voiture, lettre 125e.)]

     [Note 466: On sait que c'est l'un des personnages allgoriques
     du _Roman de la Rose_.]




_Legat[467] testamentaire du Prince des Sots  M. C. d'Acreigne,
Tullois, advocat en parlement[468], pour avoir descrit la defaite de
deux mille hommes de pied, avec la prise de vingt-cinq enseignes, par
Monseigneur le duc de Guyse._

Sans lieu ni date. In-8.

     [Note 467: _Legs._ Il ne se dit gure en ce sens que dans les
     pays de droit crit. (_Dict._ de Furetire.)]

     [Note 468: On a de ce matre Claude Dacreigne plusieurs pices
     en faveur du parti du roi contre celui des princes: _Tombeau
     des Malcontents, ddi aux bons et fidles Franois..._, 1615,
     in-8; _la Flicit des victoires et triomphes du roi pour
     l'accomplissement de son trs auguste mariage..._, par M. D.;
     Paris, in-8; _Stratagme et valeureuse entreprise du marquis
     de Spinola pour reconnotre les forteresses de la ville de
     Sedan..._, Paris, 1615, in-8.]


Nostre am et feal, sachant qu'il n'y a rien si certain  l'homme que
la mort, ne si incertain que l'heure d'icelle, mesme me recognoissant
debile de corps, pour ma vieillesse, et par la grace de Dieu assez
fortifi d'esprit pour pourvoir  la substitution des honneurs ausquels
pour recognoissance j'ay est promeu, et ne pouvant nommer pour nous
estre substitu aucun plus capable que vous, ayant depuis cinq jours en
 confr avec M. Agnan[469], qui nous est apparu embeguin, enfarin,
tel que les sots de mon royaume l'ont veu et practiqu en nostre hostel
de Bourgongne, et luy, assez instruit de vos merites en ce cas requis,
nous ayant instamment pri de la preference en vostre recommandation,
pour luy complaire et satisfaire au desir que nous avons tousjours
eu de vous advancer, pour l'esperance que vous vous acquitterez bien
et loyaument de la charge  laquelle nous vous voulons appeler, le
cas advenant que Dieu face son commandement de nous, et que vous nous
surviviez, vous avons pour ces causes et autres  desduire cy-aprs
au long et au large, haut et bas, en bloc et en tasche[470], tant en
gros qu'en menu, donn nos lettres de nomination pour exercer icelle
nostre charge plainement et absolument, et en prendre la possession et
jouyssance incontinent aprs nostre trespas; et affin de voue installer
plus facilement en icelle nostre charge, vous avons associ avec nous
aux tiltres et privilges desquels nous jouissons; et, pour eviter
les fraiz qu'il vous conviendroit faire, nous vous en relevons, vous
dispensant de comparoistre, tant en public qu'en priv, en l'estat
que nature vous a relev, sans qu'aucun de nos dits subjects vous en
puisse porter envie, ausquels nous imposons silence, n'entendant qu'ils
se formalisent en aucune manire s'ils ne vous voyent enchaperonn
comme nous, pourveu que vous soyez tousjours en possession de vos
oreilles d'asne, desquelles nature a faict chef-d'oeuvre en vous,
pour admirable eschantillon de vostre future grandeur, et pour rendre
aucunement satisfaicts ceux qui pourroient contester avec vous, bien
que nous ne soyons tenus de raisonner avec nos subjects autrement que
selon nostre plaisir. Donn  Paris, etc. Nous voulons qu'ils sachent
que, pour l'effronterie, vous avez faict merveilles; pour l'ignorance,
vous engendrez des monstres; pour l'estourdissement, vous le mettez en
pratticque autant que les dromadaires que nous avons veu  Paris au
bout du pont Neuf; pour les bourdes, vous en savez compter comme si
vous veniez de loing; pour un parasite et escornifleur, vous y estes
extremement naf; pour le soldat, vous l'estes presque autant que
Thersite; pour enchomiaste[471] et louangeur historiographe, autant que
Cherille[472]; pour capitaine, autant que Crocodile, qui s'esvanouit
sur le tombeau d'une grenouille qui, tombe dans l'embuscade des rats,
fut escorche toute vive[473]; pour frippon, vous en avez est pass
maistre au collge de Lisieux; pour gibier de mouchard, vous en avez
faict chef-d'oeuvre  celui de Mans[474]; vous savez faire le mathois
comme les cappettes de Montaigu[475]; en gourmandise, vous surpassez
les souppiers de Reius.

     [Note 469: Comdien de l'htel de Bourgogne. Nous ne le
     connoissons que par cette phrase de Tallemant, qui est la
     premire de la 349e historiette, _Mondory, ou l'histoire des
     principaux comdiens franois_: Agnan est le premier qui ait eu
     de la rputation  Paris. (d. in-12, t. 10, p. 39.)]

     [Note 470: Expression qui n'avoit cours que dans le peuple de
     Paris, selon le Dictionnaire de Trvoux, et qui correspondoit 
     celle-ci: _en bloc et en tas_.]

     [Note 471: _Faiseur d'loges_, du mot grec [Grec: egkmion],
     louange.]

     [Note 472: Mauvais pote grec qui vivoit au temps d'Alexandre,
     et dont Horace a parl dans l'Art potique et dans la 1re ptre
     du liv. 2.]

     [Note 473: Nous n'avons pu retrouver le passage de la
     _Batrachomyomachie_ auquel ceci semble faire allusion. Crocodile
     doit tre mis ici pour Craugaside.]

     [Note 474: Le collge du Mans, moins clbre que celui de
     Lisieux, toit alors situ rue de Reims. C'est en 1683 seulement
     qu'il fut transport rue d'Enfer, sur l'emplacement de l'htel
     Marillac. Il avoit t fond en 1519 par Philippe de Luxembourg,
     vque du Mans.]

     [Note 475: On appeloit _capettes_,  cause de leur petite _cape_
     trique, les coliers du pauvre collge de Montaigu. V. notre
     _Paris dmoli_, 2e dit., p. 74-75.]

Nous les renvoyons tous, pour estre plus amplement informez de vos
merites, en la lecture de ce recit veritable de la deffaicte des
troupes du prince de Cond par nostre cher et bien-aim cousin le
duc de Guise[476], que vous avez ampliffie, par la reigle de
multiplication arithmetique, de vingt pauvres malotrus  cinq cens
francs-archers, ou francs-taupins, tant  pied qu' cheval: l'un est
aussi vray que l'autre. Ne m'en chaut, pourveu que dans Paris l'on
vende encores les salades en saulce verde[477], pour avaler  petits
morceaux les restes de la vache enrage de patience, expose au collge
de Clermont[478] par les bons pres jesuistes[479], pour amplifier la
martyrologie du nombre des affidez  l'espagnole, en vertu des grains
benists, selon l'invention du pre Ignace, renouvellant les formulaires
prattiqus par les heritiers de Salladin, en Amernie, contre les
princes de l'Europe qui avoient travers l'Asie et vouloient restablir
un nouveau roy en Jerusalem[480]. J'ay veu represent en la sale de
ma principaut par des personnages qui, non tant pour mon plaisir
que pour faire argent, disoient avoir recouvert tous ces mystres de
nostre vieil archive. J'espre que, si vous nous succedez, vous y
serez recogneu franc archier, car vous ne dementirez point vostre mine,
qui ne nous promet rien moins en vous qu'un bon successeur, digne sur
tous les francs sots de tenir les resnes longuement, en tout heur et
felicit. Donn au Landy, le vingt et unziesme de nostre reigne, l'an
present qui suit les autres. Et  vous d'autant escrimez-vous de la
marotte; n'oubliez la bouteille quand vous visiterez les huissiers
de la Samaritaine, qui, attendant les passans pour continuer leurs
exploicts aux assignations quadrifessales, _Amen et sic per omnes
casus, amen_. Si je savois que vous entendissiez mon haut aleman, je
vous en dirois davantage; mais je m'impose silence pour ceste heure,
pour faire ouyr l'harmonie d'une chanson qui prophetise les veritez
passes, pour ne tromper personne  fausses enseignes, comme celles
qu'on porta  Nostre-Dame du temps de la Ligue.

     [Note 476: Il nous a t impossible de dcouvrir la pice
     dont il s'agit, et que Cl. Dacreigne auroit faite  propos de
     quelque avantage,  peu prs imaginaire, du duc de Guise, alors
      la tte de l'arme royale, contre les troupes du prince de
     Cond. Nous ne connoissons, comme se rapportant aux faits dont
     il semble tre ici question, qu'un livret sans nom d'auteur:
     _la Dfaite des reitres et autres troupes de M. le prince de
     Cond, faite par monseigneur le duc de Guise devant la ville
     de Sainte-Foy, assige par les troupes du dit sieur prince_,
     Paris, 1615, in-8.]

     [Note 477: Rgal de pauvres gens dont parle Rabelais, et qui se
     faisoit de bl vert et d'oseille pile.]

     [Note 478: C'est le premier nom du collge de Louis-le-Grand,
     tenu par les jsuites.]

     [Note 479: On disoit indiffremment _jsuite_ ou _jesuiste_,
     _jsuite_ toutefois plus communment, selon Voiture (_lettre
     cite_). Richelet, qui proscrit la seconde de ces deux
     orthographes, donne, pour prouver qu'on doit prfrer l'autre,
     des exemples assez singuliers. V. la premire dition de
     son _Dictionnaire_, si plein, comme on sait, d'allusions et
     d'quivoques satiriques.]

     [Note 480: Ce passage, qui est un spcimen du galimatias du
     sieur Dacreigne, doit avoir trait aux crits qu'il publia pour
     clbrer le mariage du roi avec une princesse espagnole. (V. une
     des notes prcdentes.) Il s'y trouve aussi peut-tre quelque
     allusion  la singulire pice qu'il publia vers le mme temps,
     et dans laquelle il est fort question de Turcs, de Saladin et de
     Jrusalem: _Conclusion de la dernire assemble faite par ceux
     de la religion pretendue reforme dans la ville de Montauban,
     au pays de Quercy, o est contenue la genereuse response de M.
     de Vic, conseiller d'Estat y desput par Sa Majest, avec deux
     predictions qui nous assurent la ruine de l'empire des Turcs en
     l'anne 1616, moyennant une bonne intelligence entre les princes
     chrestiens_, par M. C. D. (M. C. D'Acraigne)..., Paris, 1615,
     in-8.--Nous ajouterons qu'en 1651 parut une pice o il toit
     dit que l'empire ottoman seroit dtruit par un roi de France.
     (Moreau), _Bibliog. des Mazarin_. II, n 1100.]

Ainsi sign: Angoulevent, prince des sots, et scell de cire invisible;
et sur le reply: Par monseigneur le prince des sots.

                                                           BIGOT[481].

  Cet espouvantable carnage
  Qu'on oit publier dans Paris,
  Ce n'est qu'en un nouveau langage
  La mort des rats et des souris.
  D'Acreygne, d'estoc et de taille,
  Jouant  et l des deux mains,
  Donne le gaing de la bataille
  A la vaillance des Lorains.
  Pour avoir descrite l'histoire
  De ces memorables assauts,
  Il joinct  ses tiltres la gloire
  D'estre nomm Prince des Sots.

     [Note 481: Cette pice est trs curieuse en ce qu'elle est, avec
     un sicle tout entier de priorit, compltement semblable  ces
     _calottes_ ou brevets de folie et de sottise que Aymon, et aprs
     lui M. de Torsac, envoyoient  tout personnage de leur temps
     qui s'toit rendu digne, par actions, paroles ou crits, d'tre
     incorpor dans le rgiment de la _calotte_. Ces brevets taient
     en vers, et c'est une de leurs diffrences avec cette pice.
     Gacon les a rims pour la plupart. On en a fait un recueil
     considrable et fort difficile  complter. V. les premires
     livraisons du _Journal de l'Amateur de livres_, le _Magasin
     pittoresque_, t. 9, p. 289-290, et les _Mmoires de Maurepas_,
     t. 3, p. 18-90.]




_Oraison funbre de Caresme prenant, compose par le Serviteur du roy
des Melons andardois_[482].

M.DC.XXIII. In-8.

     [Note 482: C'est--dire _melons d'Angers_, _Andardois_ drivant
     du mot _Andes_, ancien nom des Angevins. Les melons de l'Anjou
     toient clbres au moyen ge,  une poque o cette province
     et mrit de partager le titre de _jardin de la France_,
     donn  la Touraine  cause des progrs qu'y avoit faits
     l'horticulture. V. _Thtre d'agriculture_, in-4, t. 1, p.
     151.--De tout temps on avoit pris le mot _melon_ dans le sens
     burlesque qui lui est donn ici. Thersite, se moquant des Grecs,
     les appelle [Grec: pepnes], melons (_Iliade_, chant 2, vers
     235), et Tertullien reproche  Marcion d'avoir un melon  la
     place du coeur, _puponem loco cordis habere_. Notre expression
     _avoir un coeur de citrouille_ vient de l.]


  Pourquoi, cruelle Mort, trop injuste et sevre,
  Nous oste-tu si tost ce prince debonnaire?
  Pourquoy as-tu chang nostre contentement,
  Nos liesses, nos joyes, en douleurs et tourment,
  Nous privant de celuy dont les graces divines
  Esclattoient tous les jours au milieu des cuisines,
  Qui a fait que les princes ont quitt les combats
  Pour chercher les festins, les dances, les esbats;
  Qui mesme a fait changer aux grands chefs de milice
  La fureur en douceur, et quitter l'exercice
  Des armes pour chercher aux cuisines repos,
  O aux combats des dents ils se monstroient dispos;
  Et, festoyans sans fin de viande assaisonne,
  Comme chapons, poulets, langue de boeuf fume[483],
  Perdris, cailles, faisans, patez de venaison,
  Livres, levraux, lapins, becasses de saison,
  Oys sauvages, canards, pluviers et courlie,
  Vaneaux et pigeonneaux, l'alouette jolie,
  Sans conter le boeuf gras, poulets de fevrier,
  Le veau, dont se traitoit l'artisan roturier,
  Les masques desguisez de diverses manires,
  En boesme,  l'entique, en paisans et bergres,
  Accompagnez les uns de musique de voix,
  Les autres de viollons, flageolets et hautbois,
  Les phifres, les tambours, les trompettes gaillardes,
  Faisoient retentir l'air en donnant les aubades?
  Chacun  qui mieux mieux alloient solemnisant
  De ce prince benin l'heureux advenement.
  Mais, quoy! cela n'est plus: ceste mort trop soudaine
  Finissant nos plaisirs, augmente nostre peine,
  Nous l'oste, meurtrire, aussitost que venu,
  Et quasi mesme avant qu'il fust de nous conu,
  Change tous ces plaisirs en amres tristesses,
  En jenes, en chagrins, en travaux, en angoisses,
  Nos chapons en harans, en febves nos poulets,
  Et nos langues de boeuf en vieux harans sorets,
  Nos perdrix en moulue[484], nos cailles en anguillettes,
  Et nos faisans en rais puantes et infectes.
  Pastez de venaison seront changez en noix,
  Nos livres et levraux et nos lapins en pois;
  Oys sauvages et canards, pluviers et courlies,
  Seront changez aussi pour des seiches pouries[485];
  Et bref, tout le surplus de ces frians morceaux
  Seront changez en raves, eschervises, naveaux;
  Nos dances, nos ballets, mousmons[486] et masquarades,
  Nos musiques de voix, en cris et hurlemant
  Qu'on fera pour la mort de Caresme prenant.
  H! qui sera celuy qui de ses deux paupires
  Ne fera distiler deux coulantes rivires,
  Lorsque, par le deceds de ce prince tant bon,
  Il se verra exclus de manger d'un jambon?
  Pleurez, pleurez, pleurez, pleurez en milles diables;
  H! pleurez pour celuy qui faisoit que les tables
  Estoient toujours remplies de mets delicieux,
  De vins clairets, vins blancs, vins nouveaux et vins vieux;
  Pleurez, broches et landiers[487]; pleurez, vous, lechefrites;
  Pleurez, casse[488] et chaudron; pleurez, grasses marmites,
  Pleurez, pleurez la mort de celuy qui faisoit
  Que servant tous les jours chacun vous cherissoit;
  Pleurez, pleurez aussi, vous, gentille lardoire,
  Et ayez comme nous de ce prince memoire;
  Disons-luy tous adieu, et tous ensemblement
  Faisons-luy de l'honneur  son enterrement;
  Pleurons  qui mieux mieux, jusqu' ce qu'il revienne.
  Cul qui ne pleurera, que la foire le prenne,
  Et, ne le laschant point, aille tousjours foirant
  Jusqu'au nouveau retour de Caresme prenant!

      Puisse l'amour qui vous enserre
      Vous convier d'aimer un Pierre,
      Serviteur du roy des Melons,
      Et que l'astre qui vous void naistre
      Vous puisse; Charles et mon maistre,
      Unir de coeur comme de noms!

     [Note 483: Non seulement les ivrognes se faisoient un aiguillon
     de vin avec ces langues sales et fumes, mais aussi avec de
     longues tranches de boeuf sal nomm communment _brsil_,
     qu'on apprtoit  la vinaigrette. V. un passage du _De re
     cibaria_ de Symphorien Champier, cit par Legrand d'Aussy,
     _Vie prive des Franois_, chap. 2, sect. 1re, et _Thtre
     d'agriculture_, t. 2, p. 624.]

     [Note 484: C'est ainsi qu'on appeloit la _morue_ au XVIe sicle.
     C'estoient moulues au beurre frais, dit Rabelais, liv. 4,
     chap. 32. Le Martinet de la 65e nouvelle de Des Perriers
     prononce aussi de cette manire: Depuis, dit la Monnoye,
     commentant ce passage, on a dit _molue_, et enfin _morue_, qui
     est aujourd'hui le mot d'usage.]

     [Note 485: Long poisson de mer dont la chair est trs mauvaise
      manger, et le mme qui passoit alors pour produire l'encre
     nomme _spia_. V. Lemery, _Trait des alimens_, p. 411.]

     [Note 486: _Momons_, sorte de mascarade qui, par son nom, est un
     souvenir vident du dieu Momus. Quelquefois c'toit une idole
     burlesque ou obscne, comme dans le _Balet des andouilles port_
     (sic) _en guise de momon_, 1628, in-8.]

     [Note 487: Gros chenet de fer. Le vrai mot est _andier_; mais,
     ainsi qu'il arrive souvent, l'article se fondit avec le mot, et
     l'on dit _landier_, de mme que des deux mots _li hardit_, le
     _hardit_ (monnoie valant trois deniers), on a fait le seul mot
     _liard_, et de l'_hierre_ on a fait _lierre_.]

     [Note 488: Mot qui s'emploie encore  Orlans pour une sorte
     de marmite  anse et sans pieds. _Casserole_ n'en est que le
     diminutif.]


FIN DU TOME TROISIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


  1 Placet des amans au roy contre les voleurs de nuit et les
      filoux.                                                        5

  2 Reponse des filoux (par Mlle de Scudery).                        9

  3 Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps de
      N.-S. Jesus-Christ entre les mains du prestre disant la
      messe, le 24 mai 1649, en l'glise de Sannois.                11

  4 Histoire prodigieuse du fantome cavalier Solliciteur qui
      s'est battu en duel le 27 janvier 1615, prs Paris.           17

  5 La Chasse au vieil grognard de l'antiquit. 1622.               27

  6 L'Onophage, ou le mangeur d'asne, histoire veritable
      d'un procureur qui a mang un asne.                           67

  7 Les Regrets des filles de joie de Paris sur le subject de
      leur bannissement.                                            77

  8 Histoire joyeuse et plaisante de M. de Basseville et d'une
      jeune demoiselle, fille du ministre de S.-Lo, laquelle fut
      prise et emporte subtilement de la maison de son pre.       83

  9 L'Ordre du combat de deux gentilshommes faict en la ville de
      Moulins, accord par le roy nostre sire.                      93

  10 La Response des servantes aux langues calomnieuses qui ont
      froll sur l'ance du panier ce caresme; avec l'advertissement
      des servantes bien maries et mal pourveues  celles qui sont
       marier, et prendre bien garde  eux avant que de leur mettre
      en mesnage.                                                  101

  11 Nouveau reglement general sur toutes sortes de marchandises
      et manufactures qui sont utiles et necessaires dans ce
      royaume, par de la Gomberdire.                              109

  12 Le Trebuchement de l'ivrongne, par G. Colletet.               125

  13 Lettres nouvelles contenant le privilege et l'auctorit
      d'avoir deux femmes.                                         141

  14 Rgles, Statuts et Ordonnances de la caballe des filous
      reformez depuis huict jours dans Paris, ensemble leur
      police, estat, gouvernement, et le moyen de les cognoistre
      d'une lieue loing sans lunettes.                             147

  15 Privilges des Enfans Sans-Souci, qui donne lettre patente
       madame la comtesse de Gosier Sall.... pour aller
      et venir par tous les vignobles de France.                   159

  16 La Rencontre merveilleuse de Piedaigrette avec maistre
      Guillaume revenant des Champs-Elize, avec la genealogique
      des coquilberts.                                             165

  17 Le Ballieux des ordures du monde.                             185

  18 Discours veritable des visions advenues au premier et
      second jour d'aoust 1589  la personne de l'empereur
      des Turcs, sultan Amurat, en la ville de Constantinople,
      avec les protestations qu'il a fait pour la manutention du
      christianisme.                                               203

  19 Le Pasquil du rencontre des cocus  Fontainebleau.            217

  20 Exemplaire punition du violement et assassinat commis
      par Franois de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc,
      en la garnison de Metz en Lorraine,  la fille d'un
      bourgeois de ladite ville, et execut  Paris le 5
      dcembre 1607.                                               229

  21 Le Satyrique de la court, 1624.                               241

  22 Les Estranges Tromperies de quelques charlatans nouvellement
      arrivez  Paris, descouvertes aux despens d'un plaideur,
      par C. F. Dupp.                                             273

  23 La Pice de cabinet, dedie aux potes du temps (par
      E. Carneau).                                                 283

  24 Privileges et reglemens de l'Archiconfrerie vulgairement
      dite des Cervelles emouques ou des Ratiers.                 297

  25 Advis de Guillaume de la Porte, hotteux s halles de
      la ville de Paris.                                           311

  26 Les Misres de la femme marie, o se peuvent voir
      les peines et tourmens qu'elle reoit durant sa vie, mis
      en forme de stances par Mme Liebault.                        321

  27 Les Privileges et fidelitez des Chastrez, ensemble la
      responce aux griefs proposez en l'arrest donn contre eux
      au profit des femmes.                                        333

  28 Le Pont-Neuf frond.                                          337

  29 La Tromperie faicte  un Marchand par son Apprenty,
      lequel coucha avec sa femme, qui avoit peur de nuict,
      et de ce qui en advint; avec le Testament du Martyr
      amoureux.                                                    343

  30 Legat testamentaire du Prince des Sots  M. C. d'Acreigne,
      Tullois, pour avoir descrit la defaite de deux mille
      hommes de pied, avec la prise de vingt-cinq enseignes,
      par Monseigneur le duc de Guyse.                             353

  31 Oraison funbre de Caresme prenant, compose par le
      serviteur du roy des Melons andardois.                       361




[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures unusuelles sont entre parenthses.]





End of the Project Gutenberg EBook of Varits Historiques et Littraires
(3/ 10), by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARITS HISTORIQUES (3/ 10) ***

***** This file should be named 47469-8.txt or 47469-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/7/4/6/47469/

Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine
P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

