Project Gutenberg's La maison d'un artiste, Tome 2, by Edmond de Goncourt

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: La maison d'un artiste, Tome 2

Author: Edmond de Goncourt

Release Date: October 22, 2014 [EBook #47171]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1
U
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON D'UN ARTISTE, TOME 2 ***




Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by The Internet Archive/Canadian Libraries)









    Au lecteur.

    Ce livre lectronique reproduit intgralement le texte
    original. Quelques erreurs videntes de typographie ou
    d'impression ont t corriges; la liste de ces corrections
    se trouve  la fin du texte. La ponctuation a t tacitement
    corrige par endroits.

    Les notes de bas de page ont t renumrotes de 1  100 et
    places sous le paragraphe auquel elles se rapportent.

    Les caractres en exposant sont reprsents comme dans
    Mme pour les abrviations courantes, et comme Gab{elle}
    (Gabrielle) pour les autres.




                               LA MAISON

                                  D'UN

                                ARTISTE


                                   II




            EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


                OEUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT


                          GONCOURT (EDMOND DE)

  =La fille lisa=, 37e mille                                     1 vol.
  =Les frres Zemganno=, 8e mille                                 1 vol.
  =La Faustin=, 19e mille                                         1 vol.
  =Chrie=, 17e mille                                             1 vol.
  =La Maison d'un artiste au XIXe sicle=                         2 vol.
  =Les actrices du XVIIIe sicle=: Mme SAINT-HUBERTY              1 vol.
               ----                  Mlle CLAIRON (3e mille)        1 vol.
               ----                  LA GUIMARD                     1 vol.
               ----                  SOPHIE ARNOULD                 1 vol.

  =Les Peintres japonais=: OUTAMARO.--Le Peintre des Maisons
      vertes, 4e mille                                            1 vol.
      --HOKOUSA (peintre), (2e mille)                             1 vol.


                          GONCOURT (JULES DE)

  =Lettres=, prcdes d'une prface de H. CARD (3e mille)       1 vol.


                     GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)

  =En 18**=                                                       1 vol.
  =Germinie Lacerteux=                                            1 vol.
  =Madame Gervaisais=                                             1 vol.
  =Rene Mauperin=                                                1 vol.
  =Manette Salomon=                                               1 vol.
  =Charles Demailly=                                              1 vol.
  =Soeur Philomne=                                                1 vol.
  =Quelques cratures de ce temps=                                1 vol.
  =Pages retrouves=, avec une prface de G. GEFFROY (3e mille)   1 vol.
  =Ides et sensations=                                           1 vol.
  =Prfaces et manifestes littraires= (3e mille)                 1 vol.
  =Thtre= (HENRIETTE MARCHAL.--LA PATRIE EN DANGER)             1 vol.
  =Portraits intimes du XVIIIe sicle.= tudes nouvelles d'aprs
      les lettres autographes et les documents indits            1 vol.
  =La Femme au XVIIIe sicle=                                     1 vol.
  =La duchesse de Chteauroux et ses soeurs=                       1 vol.
  =Madame de Pompadour=, nouvelle dition, revue et augmente
      de lettres et documents indits                             1 vol.
  =La Du Barry=                                                   1 vol.
  =Histoire de Marie-Antoinette=                                  1 vol.
  =Histoire de la Socit franaise pendant la Rvolution=        1 vol.
  =Histoire de la Socit franaise pendant le Directoire=        1 vol.
  =L'Art du XVIIIe Sicle=,
      1re srie (Watteau.--Chardin.--Boucher.--Latour)               1 vol.
      2e srie (Greuze.--Les Saint-Aubin.--Gravelot.--Cochin)        1 vol.
      3e srie (Eisen.--Moreau-Debucourt.--Fragonard.--Prudhon)      1 vol.
  =Gavarni.= L'HOMME ET L'OEUVRE                                   1 vol.
  =Journal des Goncourt.= Mmoires de la vie littraire
      (8e mille)                                                  9 vol.


      Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--13914.




                               LA MAISON

                                  D'UN

                                ARTISTE


                                  PAR

                           EDMOND DE GONCOURT


                              TOME SECOND


                           NOUVELLE DITION


                                 PARIS
                       BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
                       EUGNE FASQUELLE, DITEUR
                        11, RUE DE GRENELLE, 11

                                 1898

                         Tous droits rservs.




                                  LA

                          MAISON D'UN ARTISTE




CABINET DE TRAVAIL

(_Suite_).


Aprs la chemine, le mur reprend avec la littrature, avec la posie.

Avouons-le franchement, la posie du temps ne vaut quelque chose que
par les estampes des dessinateurs qui l'ont illustre. Parlons donc des
potes  images.

C'est en premire ligne Dorat et ses Baisers et ses Fables, et ses
petits pomes, avec ses illustrateurs ordinaires, Eisen et Marillier.

Puis, prenant au hasard dans la range de livres, il nous tombe sous
la main la Pucelle d'Orlans, avec les figures de Gravelot; les
insipides Hrodes de Blin de Sainmore  la pompeuse illustration;
les trois volumes des A-propos de socit, o Moreau a fait tenir
de si charmantes socits dans des carrs, grands comme une carte de
visite; les Saisons de Saint-Lambert, avec les figures de Leprince
et les en-tte de Choffart; Mon Odysse, dcore de dessins de
Desfriches, gravs par Cochin, qui a dessin incontestablement les
figures des dessins; le rare petit pome, intitul: les Bienfaits du
Sommeil, dont les Moreau sont si finement gravs par De Launay; les
Historiettes ou nouvelles en vers, par M. Imbert, dont le titre est
 la fois dessin et grav par Moreau; les Idylles de Berquin, aux
mivres petites images, se payant aujourd'hui un prix si draisonnable;
le Temple de Gnide mis en vers par Colardeau, avec les estampes
d'aprs Monnet; les Amusements d'un Convalescent, dont le frontispice
de Gravelot est la merveille des frontispices passs, prsents et
 venir; les Quatre Heures de la toilette des Dames, pome ddi
 la princesse de Lamballe, et princirement illustr de vignettes
et de culs-de-lampe de Leclerc; enfin un exemplaire des Chansons
de la Borde, en veau, il est vrai, mais pay 25 francs, et chez
Sieurain,--il y a trente ans.

Gardons-nous de passer sous silence, parmi ces livres, l'dition de
1760, des Posies de M. Sedaine, qui renferme le rare et artistique
portrait du pote et de l'ami, grav par Gabriel de Saint-Aubin.

Et n'oublions pas encore les mchants vers badins du JOUJOU DES
DEMOISELLES, aux deux titres dessins par Eisen, et dont chaque
page a un en-tte grav; et les mchants vers polissons du BIJOU
DE SOCIT _ou l'Amusement des Grces_, _A Paphos_, _l'An des
plaisirs_: petits volumes au texte grav, aux eaux-fortes maladroites.

Mais il faut encore donner place ici  ces almanachs chantants,
qui font rage aujourd'hui,  ces almanachs illustrs de minuscules
vignettes anonymes, mais souvent spirituelles, et qui s'appellent de
ce titre: CALENDRIER DE PAPHOS, ou bien de cet autre: LA
FLEUR DES PLAISIRS, _trennes chantantes  la mode, ddies aux
Grces, enrichies de figures, et suivies du gazetier chantant avec
tablettes conomiques, Perte et Gain, petit secrtaire  l'usage des
dames_. Chez le sieur Desnos. L'un de ces petits volumes intitul:
LES DLICES DE CRS, contient des vues de promenades, des
bals de Paris, du Salon de peinture.

Aprs les posies, les romans. Ils sont nombreux, les romans,
et nombreux dans tous les genres. J'en cite, un peu au hasard,
quelques-uns:

LA VIE DE MARIANNE, ou les Aventures de madame la comtesse de ***
par M. de Marivaux: un roman publi en 1731, en ces annes o la
critique professait que, seules, les aventures de la noblesse pouvaient
intresser le lecteur, et o l'auteur avait le courage de dire dans
sa prface: Il y a des gens qui croient au-dessous d'eux de jeter un
regard sur ce que l'opinion a trait d'_ignoble_, mais ceux qui sont un
peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions, que
l'orgueil a mis dans les choses de ce monde, ces gens-l ne seront pas
fchs de voir ce que c'est que l'Homme dans un cocher, et ce que c'est
que la Femme dans une petite marchande.

De Crbillon fils, les ditions originales du HASARD DU COIN DU FEU
et de LA NUIT ET LE MOMENT, ces analyses parles, et dans la langue
la plus subtile qui soit, des mouvements de l'me de l'homme et de la
femme du temps, ces jolies et spirituelles rvlations de l'infiniment
secret des tentations des sens et des caprices de cervelle de la
crature des vieilles civilisations, ces petits romans de gnie qui, un
jour, prvaudront sur tout le fatras officiel du temps, et auxquels M.
Villemain n'a pas mme accord l'honneur de nommer leur auteur, dans
son Cours de littrature du dix-huitime sicle.

Et les romans philosophiques, parmi lesquels est un exemplaire
d'IMIRCE, OU LA FILLE DE LA NATURE, 1764, par Dulaurens, un exemplaire
aux armes et aux initiales de Groubentall, l'ami et le collaborateur de
Dulaurens, avec une grande note de sa main, nous apprenant que l'auteur
du livre tait encore en prison le 5 juillet 1790, et que sa captivit
l'avait rendu fou.

Et les romans historiques ou plutt demi-historiques, dont un des plus
curieux est: MMOIRES DU CHEVALIER DE RAVANNE, page de S. A. le duc
rgent et mousquetaire, Londres 1781, quatre petits volumes Cazin,
relis en maroquin rouge.

Et les romans militaires nous renseignant sur la vie des garnisons et
des camps, et nous initiant aux conqutes du soldat en France et 
l'tranger, comme les: EXPLOITS MILITAIRES ET GALANTS _des officiers
de l'arme de France, en Allemagne_... Amsterdam, 1742, ou comme:
L'ACADMIE MILITAIRE, ou les Hros subalternes, Amsterdam 1777,
quatre volumes orns de vignettes, que je crois de Lepaon.

Et les romans de moeurs, o dans le tas je retire: LE NOVICIAT
DU MARQUIS de ***, ou l'Apprentif devenu matre  Cythre, avec
l'approbation de Vnus, 1747, petit roman rare qui raconte joliment
les timidits et les embarras ingnus d'un premier amour; L'AMOUR
DCENT ET DLICAT, _ou le Beau de la galanterie. A la Tendresse, chez
les Amans, 1760_; LES SPECTACLES NOCTURNES, Londres 1756, donnant des
dtails sur la vie des petites maisons; LE SOUP, ouvrage moral.
Londres, roman qui a toute la charmante dsinvolture d'un style
aujourd'hui perdu; LES DIALOGUES MORAUX d'un petit matre philosophe
et d'une femme raisonnable, Londres 1774, dialogues descendant des
dialogues de Crbillon fils; LES SUCCS D'UN FAT, 1764, pourtraiturant
l'homme auquel les femmes font la cour, et auquel elles sont
reconnaissantes de l'honneur qu'il leur fait de publier, qu'il les a
_conquises_; LA JOLIE FEMME, OU LA FEMME DU JOUR, 1769, avec son coquet
titre, dont l'encadrement enferme une table  toilette; LA PARISIENNE
EN PROVINCE, 1769, petit livre rendant l'tonnement naf de la femme
de la capitale devant cette nature de campagne, o il n'y a pas le
moindre _boulingrin_, et qui dit,  l'aspect de paysans conduisant
une charrue: Ah! ils labourent, je m'en tais un peu doute; voil
donc le labourage! Il y a si longtemps que j'tais curieuse de voir
labourer! LES LAURIERS ECCLSIASTIQUES, ou Campagnes de l'abb T***.
A Luxuropolis. De l'Imprimerie du clerg, 1777, rcit voluptueux et
espigle par un petit-collet, de la dfaite de soubrettes possdant
de l'ducation et l'_ensemble de visage le plus frais_, de marquises
au _pied de la dlicatesse la plus acheve_, de prsidentes bien en
chair, d'adorables duchesses _ayant le diable au corps_; L'ANNE
GALANTE, ou les Intrigues secrtes du marquis de L***, 1785, roman
fabriqu avec les aventures de l'torire, officier aux gardes; LA
MORALE DES SENS, ou l'Homme du sicle. Extrait des Mmoires de M. le
Chevalier de Bar***, rdigs par MM... D. M., Londres, 1792, avec une
prface que Branger semble avoir lue: Un palais succde  ton taudis:
te souviendras-tu alors de nos petits soupers tte  tte, de notre
amour, de nos plaisirs. Je dirai, en voyant ta nouvelle mtamorphose:
Quand j'aimais Babet, nul mortel n'tait plus heureux que moi: nous
ne possdions que notre amour, et nous n'avions rien  dsirer. Quand
sa bouche me disait: Je t'aime, son coeur en palpitant me le jurait
d'une manire plus touchante. Comme tout est chang!... quel luxe! quel
fracas! Dis-moi, friponne, quand tu seras milie, oublieras-tu l'amant
de Babet?

Deux romans se distinguent de tous ces romans. Le premier, c'est
ANGOLA, qui fait deux si ravissants petits volumes, dans l'dition de
1751, orne des vignettes d'Eisen. Indpendamment de son style alerte
et comme pirouettant sur un talon rouge, de sa jolie petite observation
ironique  la faon d'un sourire de grande dame, indpendamment de
ses croquetons smillants, ce livre est un document curieux pour
l'histoire de la langue; le soulignement de son italique nous conserve
tous les nologismes, toutes les phrases que les puristes de 1750 ne
voulaient pas accepter, et qui font aujourd'hui partie de la langue
courante, parle par tous. Les puristes de notre temps croiront-ils
qu'on regardait alors, comme une audace de dire: _chercher chicane_,
raconter d'_un ton lamentable_, _l'air constern_, _chanter  faire
peur_, _caresser_ son jabot, tre _exactement inform_, _une attitude
singulire_, _des devoirs pnibles_, _railler sans misricorde_,
_les fondements d'un difice_, les contes _dont on berce les petits
enfants_, _tourner la cervelle_, _crever des chevaux de poste_,
_toucher cette corde_, langage _entortill_, _cavalirement_, _rompre
la glace_, rien _de si absurde_, _lutiner_, _mauvaise plaisanterie_,
passion _malheureuse_, _prendre comme  tche_, ces _sortes de
conjectures_, _affaire arrange_, _faire la bgueule_, _mange habile_,
_quel enfantillage_, _suer  grosses gouttes_, etc.

Le second roman a pour titre: THMIDORE;  la Haye, aux dpens de la
Compagnie, 1745, attribu  Godard d'Aucour, le fermier gnral: une
peinture vraie du caractre gnral de la fille d'alors, peinture bien
plus vraie que celle de l'abb Prvost dans Manon Lescaut qui a d sa
fortune sans exemple  un ct de sentimentalit moderne, n'existant
pas le moins du monde chez les impures du dix-huitime sicle.

Puis ce sont presque tous les romans de Rtif de la Bretonne, au
milieu desquels se trouve un exemplaire broch de la PAYSANNE PERVERTIE
avec les figures, avant les noms des dessinateurs et graveurs; et un
exemplaire du NOUVEL ABAILARD, sur papier de Hollande, qui serait,
d'aprs M. Paul Lacroix, le seul exemplaire connu d'un roman complet
sur ce papier, du romancier.

Et encore le rarissime roman de Snac de Meilhan, qui a pour titre:
L'MIGR publi par M. de MEILHAN, _ci-devant intendant du pays
d'Aunis de Provence, Avignon et du Hainaut, et intendant gnral de
la guerre et des armes du Roi de France. A Brunswick: Chez P. Fauche
et compagnie, 1797_, roman in-12 en quatre volumes, orns d'estampes
dessines par Du Pr, et graves par Benet, Salomon, Wagner, Dornsted.

Terminons cette bibliographie romancire  vol d'oiseau par la liste
des clbres romans du dix-huitime sicle, avec l'illustration qu'en
ont faite les dessinateurs et graveurs contemporains: l'dition de
1756, de Manon Lescaut avec les vignettes d'Eisen; l'dition de 1764,
de la Nouvelle Hlose, avec les vignettes de Gravelot; l'dition
de 1772 du Diable amoureux de Cazotte, avec les figures o l'habile
Moreau a si bien contrefait le dessin enfantin de l'homme de gnie,
trouv dans une auberge par l'auteur; l'dition grand in-octavo de
1776, des Confessions du comte de *** par Duclos, avec les figures de
Desrais; l'dition de 1796 des Liaisons dangereuses; le terrible
roman de Laclos, avec les estampes de Monnet, de Fragonard fils, de
mademoiselle Grard; l'dition de l'an VI des Amours de Faublas
avec les vignettes de Marillier, de Monnet, de Monsiau, de Dutertre,
de Demarne, de mademoiselle Grard; l'dition de l'an XIII de la
Religieuse avec les cinq figures de Le Barbier.

Quant aux nouvelles et aux contes, je ne citerai que les Contes
moraux de Marmontel, dont l'dition de 1765, est peut-tre,  l'heure
prsente, le moins cher des livres illustrs, quoique ce soit celui qui
contienne les plus charmants et les plus amusants Gravelot, pris sur la
vie contemporaine.

Ici, laissant de ct un certain nombre de sries, je vais droit aux
livres sur les moeurs.

Tout d'abord les ouvrages srieux comme le livre de Toussaint,
intitul: LES MOEURS, 1768, ou comme: L'COLE DE L'HOMME, ou Parallle
des portraits du sicle et des tableaux de l'criture sainte, 1752,
une espce de La Bruyre trs inconnu du dix-huitime sicle, et qui a,
en tte de sa premire partie, une clef de ses portraits.

A la suite de ces deux traits dogmatiques, les ouvrages suivants: LES
MOEURS DE PARIS, par M. L. P. Y. E. Amsterdam, 1747; le TABLEAU DU
SICLE, par un auteur connu. Genve, 1759; ESSAI SUR LE CARACTRE et
les moeurs des Franois compares  celles des Anglois. Londres, 1776.

Puis les petits livres, o la peinture des moeurs est releve d'une
forte pointe d'ironie, petits livres un peu trop mpriss de notre
sicle, et qui contiennent cependant pas mal de l'alerte et vif esprit
franais du temps: l'Apologie de la frivolit, 1750; les Ridicules
du sicle, 1752; le Livre  la mode, 1760, et les autres livres de
Carraccioli; la Berlue, 1760; l'Inoculation du bon sens, 1761; la
Philosophie  la grecque, 1772; le Livre  la mode, dont son auteur,
le chevalier Des Essarts, fait ce piquant portrait de l'officier
petit-matre: Un simple uniforme de drap propre, de grosses bottes
soutenues par un talon de trois bons pouces, des perons aussi clairs
que la garde de l'pe, une chemise  manchettes unies, un chapeau
retap  la militaire, les cheveux en queue et une simple boucle;
ajoutez  tout cela un col noir, et une pe dont la lame est de
dfense. Est-ce l l'habillement, la faon de se mettre d'un officier?
Eh fi! on a l'air trop soldat. Un officier petit-matre a bien plus de
got. Il lui faut autant de papillotes qu'il a de cheveux, une bourse 
la franoise, ou au moins une petite queue ensevelie dans trois livres
de poudre appliques avec art, des manchettes  dentelles, des bas de
soye, des souliers  talon rouge et surtout une pe  la franoise;
le chapeau...! cet article m'embarrasse un peu... ce n'est pas un
chapeau, il n'en a pas la forme; ce n'est pas un bonnet, il n'en a pas
la matire; c'est un zest, un soupon, une ide, un rien fait en forme
de ce je ne sais quoi sur lequel est attach trois petits morceaux de
plumet, et on porte sous le bras cette singulire invention.

Mais parmi tous ces livres et bien d'autres encore, les deux
chefs-d'oeuvre du genre sont: LE PAPILLOTAGE, 1767, et la BIBLIOTHQUE
DES PETITS-MAITRES, _ou Mmoires pour servir  l'histoire du bon ton et
de l'extrmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la petite Lolo,
marchande de galanteries,  la Frivolit, 1762_.

Dans cet ordre d'crits au persiflage quintessenci, au joli babil
littraire, tout plein de tours et de voltes de phrases, excuts avec
une prestesse singulire, un abb, l'abb Coyer, a crit un livre qui
mrite sa place parmi les plus dlicates et les plus incisives ironies:
ce sont les BAGATELLES MORALES, et je ne connais rien, dans notre
langue, d'une impertinence de style plus grand seigneur, que sa Lettre
 une dame anglaise qui, dans l'dition originale publie sparment,
porte le titre: _Lettre  une jeune dame nouvellement marie_.

Vient le tour des petits croquis satiriques d'une maladie du jour, d'un
phmre got de la nation, de n'importe quoi enfin, d'un jeu  la mode
aussi bien que d'un jubil, et aussi bien d'un jubil que de l'approche
d'une comte. Les vapeurs sont prises  partie dans la PHILOSOPHIE DES
VAPEURS, 1774, qui se raille agrablement de la sensibilit vaporeuse,
ne dans ce sicle de philosophie et de sant dlabre, o la Facult
vient de mettre un fort de la Halle au bouillon de poulet et  l'eau
de tilleul. L'anglomanie de nos pres est moque dans le PRSERVATIF
CONTRE L'ANGLOMANIE, 1757, o l'auteur, aprs avoir plaisant un
moment, dclare que nos draps sont de meilleur user et plus maniables
que les draps anglais, et tablit la supriorit de nos teintures,
de nos glaces, de notre argenterie, auprs de laquelle l'argenterie
anglaise n'offre que des morceaux vilainement et archaquement
filigrans.

Y a-t-il un jubil? Voici: les EMBARRAS _du jubil  Paris_, 1751,
brochure qui nous fait assister au rtablissement dans tous les
intrieurs des grands lits de mnage, et au relguement des romans
dans les cabinets, et au travail du convertisseur Doucin, rdigeant un
agenda alphabtique des femmes de condition spares de leurs maris et
de celles qui ont des intrigues rgles sous leurs yeux.

Une comte montre-t-elle un rien de sa queue dans le ciel? Aussitt
la brochure LA COMTE qui entre en matire en ces termes: Aradm,
jolie femme, tenait cercle, et dj l'on avait puis la chronique du
jour, tout le persiflage du temps, tous les _si_ et les _mais_ de la
calomnie, la liste entire des nouveauts du _Petit Dunkerque_, etc.,
lorsqu'on vit arriver subitement certain lettr, ple, essouffl,
oppress, haletant, et ayant l'air de vouloir dire bien des choses,
sans pouvoir en dire une. Ah! Madame, s'cria-t-il enfin; avez-vous
ou parler de la comte?--Monsieur, j'y ai jou quelquefois.--Ceci
n'est point un jeu, Madame, vous ne savez donc pas qu'il nous arrive
une comte?--Elle ne m'a point fait part de son arrive.--Trve de
raillerie, Madame! Apprenez que cette comte est environ dix fois plus
grande que notre terre...

Un jeu, le pauvre quadrille a contre lui le DPIT _du jeu de
quadrille_.

Et sur le jour de l'an, il n'y a pas moins de quatre brochures: LES
INCOMMODITS DU JOUR DE L'AN, 1743; LE JOUR DE L'AN, en vers; LES
VISITES DU JOUR DE L'AN, petite comdie; et LES VISITES DU JOUR DE L'AN
ou trennes de 1788, toutes brochures tournant en ridicule les visites,
et dont la dernire fait ce joli tableau de la visite au Directeur:

    Laquais, vite;  la porte. On frappe. Alerte. Ouvrez.
    Des soeurs du Sacr-Coeur ce sont les tourires.
    Monsieur, permet-il? C'est... de la part de nos Mres
    Toutes en gnral lui font des complimens.
    Et toutes pour Monsieur forment des voeux ardens.
    A son petit papa, notre mre Saint-Ange
    Adresse six gteaux. Ils sont de fleurs d'orange.
    Voici des macarons de soeur Saint-Augustin
    Et voil du sirop de Bonne Saint-Justin.
    .................................................
    Recevez de nos soeurs Barbe, Claire et Marton
    Ces biscuits  la rose et ces coeurs au citron.

Et nous voil aux livres sur les Femmes, l'Amour, le Mariage, dont je
vais donner quelques titres: Rflexions nouvelles sur les femmes par
une dame de la cour de France, 1730; Lettre de M. l'abb d'A***  une
demoiselle de condition, au sujet de la politesse et des devoirs des
jeunes personnes de son sexe, 1737; Lettre sur l'ducation des femmes
et leur caractre en gnral, par le chevalier de Rauto le Laborie,
Saint-Omer 1757; l'Ami des Filles, 1762; les Testes folles, 1753;
Tableau de la Bonne Compagnie, 1787; Tableau de la Vie, ou des
Moeurs du dix-huitime sicle, etc., etc., et encore la Confession
d'une femme qui s'aime uniquement, une assez vraie confession de la
femme du temps.

Dans tout ce fatras qui est norme, deux livres seuls sont dignes
d'attention. Le premier: L'ESSAI SUR LE CARACTRE, LES MOEURS ET
L'ESPRIT DES FEMMES, par Thomas, est un trait, un peu acadmique
et pas assez spcial de la femme du dix-huitime sicle. Le second,
porteur du titre si mchant: PETIT TRAIT DE L'AMOUR DES FEMMES POUR
LES SOTS; A Bagatelle, 1788, doit tre accueilli comme une tude
srieusement psychologique de la femme du sicle, tude entremle de
portraits, sous des noms supposs, de Mmes de la Suze, de Matignon, de
Castellane, de Stal, de la Chtre et de la duchesse de Brancas. Et,
avant d'arriver  la Condition des femmes dans les Rpubliques, par
le citoyen Thremin, arrtons-nous  la PTITION DES FEMMES DU TIERS
TAT, publie en janvier 1789, qui rsume en quelques lignes le triste
tableau de leurs destines:

Les femmes du tiers tat naissent presque toutes sans fortune;
leur ducation est trs nglige ou trs vicieuse: elle consiste 
les envoyer  l'_cole_ chez un matre, qui lui-mme ne sait pas le
premier mot de la langue qu'il enseigne; elles continuent  y aller
jusqu' ce qu'elles sachent lire l'office de la Messe en franais et
les Vpres en latin. Les premiers devoirs de la religion remplis, on
leur apprend  travailler; parvenues  l'ge de quinze  seize ans,
elles peuvent gagner cinq ou six sous par jour. Si la nature leur
a refus la beaut, elles pousent sans dot de malheureux artisans,
vgtent pniblement dans les provinces, et donnent la vie  des
enfants qu'elles sont hors d'tat d'lever. Si, au contraire, elles
naissent jolies, sans culture, sans principes, sans ide de morale,
elles deviennent la proie du premier sducteur, font une premire
faute, viennent  Paris ensevelir leur honte, finissent par s'y perdre
entirement et meurent victimes du libertinage.

Aujourd'hui que la difficult de subsister force des milliers d'entre
elles de se mettre  l'encan, que les hommes trouvent plus commode de
les acheter pour un temps que de les conqurir pour toujours, celles
qu'un heureux penchant porte  la vertu, que le dsir de s'instruire
dvore, qui se sentent entranes par un got naturel, qui ont surmont
les dfauts de leur ducation, et savent un peu de tout sans avoir rien
appris, celles enfin qu'un me haute, un coeur noble, une fiert de
sentiment fait appeler _bgueules_, sont obliges de se jeter dans les
clotres o l'on n'exige qu'une dot mdiocre, ou forces de se mettre
au service; quand elles n'ont pas assez de courage, assez d'hrosme
pour partager le gnreux dvouement des filles de saint Vincent de
Paul.

Quant aux femmes de la socit, parmi tous les documents qui peignent
le dsordre de la vie de la plupart de ces femmes, le relchement des
liens du mariage, la facilit des liaisons phmres, je me bornerai 
donner les titres de ces trois pices runies dans un volume: L'ISLE
DE LA FLICIT, HISTOIRE DE LA FLICIT, FORMULAIRE ET CRMONIAL
_en usage dans l'ordre de la Flicit avec un dictionnaire des
termes de marine, usits dans les escadres et leur signification en
Franois, 1745_: trois pices qui sont l'historique, les statuts et
le vocabulaire d'une _Socit du moment_, dont les affilis faisaient
brusquement l'amour, quand ils se rencontraient.

Et tant de maris tromps pendant tout le sicle, et tant d'enfants
adultrins, amenaient, aux premires annes de la Rvolution, ces
terribles et bien souvent calomnieux dnombrements, imprims et cris
dans la rue, et qui s'appellent: ASSEMBLE _de tous les btards du
royaume_,--PROCS-VERBAL ET PROTESTATIONS _de l'assemble de l'ordre
le plus nombreux du royaume_,--SECOND PROCS-VERBAL _de l'assemble de
l'ordre le plus nombreux du royaume tenue  la plaine de Longs-Boyaux.
A Concornibus, de l'imprimerie Kornemanique, rue des Cornards,
1789_,--et enfin, NOUVELLE ASSEMBLE _des notables cocus du royaume,
en prsence des favoris de leurs pouses. A Paris, l'an premier de la
Libert_, brochure dans laquelle le rdacteur donne la liste de tous
les prtendus amants de la femme, et o, il lui faut rendre cette
justice, il ne mnage pas plus l'honneur du tiers tat que celui de la
noblesse.

A la suite des livres sur la femme et l'amour, les livres sur la
prostitution, dont j'ai fait une collection assez difficile  runir
aujourd'hui.

D'abord les traits du temps, contenant une historique de la
prostitution, comme le CODE DE CYTHRE _ou lit de justice d'amour,
1746_, comme le CODE OU NOUVEAU RGLEMENT _sur les lieux de
prostitution, 1775_, se terminant par une rglementation utopique que
reprendra Rtif de la Bretonne dans son Pornographe. Dans cette
catgorie de livres, il n'y a que les DOLANCES D'UN AMI DES MOEURS,
qui mettent des ides ralisables, pratiques, mais c'est un ensemble
de mesures draconiennes, dont ne pouvait et ne pourra jamais vouloir la
corruption d'une vieille civilisation.

Les ordonnances de police concernant les femmes de dbauche, dont une
 la date du 6 novembre 1778, leur fait trs expresses inhibitions
et dfenses de raccrocher dans les rues, sur les quais, places et
promenades publiques, et sur les boulevards de cette ville de Paris,
mme par les fentres: le tout sous peine d'tre rases et enfermes 
l'Hpital, mme en cas de rcidive, de _punition corporelle_.

Les livres documentaires sur la matire, dans des genres diffrents,
tels que: LES CAUSES DU DSORDRE PUBLIC, _par un vrai citoyen, 1784_,
qui comptent  Paris 60,000 filles de prostitution, auxquelles il faut
ajouter 10,000 privilgies, et tels que: REPRSENTATIONS _ Monsieur
le Lieutenant-Gnral de Police de Paris, sur les courtisanes  la mode
et les demoiselles du bon ton  Paris. De l'Imprimerie d'une socit
de gens ruins par les femmes, 1762_, reprsentations qui disent
qu'au commencement de l'anne 1760, il y avait, chez les notaires de
Paris, vingt-deux mille contrats de rentes constitues, tant petits
que grands, assurant un revenu annuel d'au moins dix millions aux
courtisanes de la capitale.

Les rapports de police, ces morceaux de biographie si exacts, dont
on trouve des fragments dans la Police Dvoile de Manuel, dans la
Chronique Scandaleuse, dans les Souvenirs et Mlanges de M. de
Rochefort, dans la Revue Rtrospective, et dont une partie a t
publie dans le volume ayant pour titre: Journal des Inspecteurs de
M. de Sartine, et encore dans la Revue Anecdotique; ces rapports de
police ont pour complment les deux rares volumes in-octavo, publis en
1790: LA CHASTET DU CLERG DVOILE, _ou Procs-verbaux des sances du
clerg chez les filles de Paris, trouvs  la Bastille_.

Il y a encore un peu de biographie vraie de ces femmes dans la
CHRONIQUE ARTINE, _Capre 1789_, cette collection de scandaleuses
monographies galantes, qui devait comprendre toutes les femmes de la
grande et de la petite prostitution, mais dont seulement une livraison
a paru, contenant les vies de Dervieux, Sainte-Amaranthe, Chouchou,
Leblanc, etc.

Un recueil manuscrit de Lettres secrtes, anne 1783, que je possde,
et sur la premire page duquel il y a crit: Monsieur Naigeon, ami
de Diderot, tenait ce manuscrit de Grimm, renferme nombre de dtails
sur les filles des maisons de prostitution, et particulirement de
la Libaut. Et sous la rubrique Histoire des passions, le gazetier
raconte les singulires amours du fermier gnral Mercier avec Agathe,
de l'architecte Bourgeois avec Euphrosine et Jeannette, et il indique
la maison, rue Maubue, o Rousseau se faisait fouetter pour son petit
cu, et il parle de la manie amoureuse du vieux Beaujon, qui prenait
son plaisir  tre emmaillott, et  prendre la bouillie des mains de
nymphes au jupon court.

Viennent ici les ouvrages _spirituels_, qu'il faut lire cependant:
les LETTRES DE LA FILLON, 1751, la CORRESPONDANCE DE MADAME GOURDAN,
1784, et les CANEVAS DE LA PARIS _ou Mmoires pour servir  l'histoire
de l'htel du Roulle_. Ce dernier in-douze mrite qu'on s'y arrte un
moment. Il nous montre la maison de prostitution de l'aristocratie
et de la finance, avec sa file de carrosses  la porte, sa cour
d'honneur, ses remises, ses curies, son grand salon aux fentres
ouvertes sur un parterre de fleurs, ses boudoirs aux peintures
voluptueuses, ses dgagements, et l dedans la maigre et couperose
Paris[1], ayant  ses cts la Fatime et la Richemont. Il nous
donne aussi une liste curieuse, la liste authentique, des filles
_roulantes_ au Palais-Royal en plein dix-huitime sicle, et qui
taient: la Boismilon, la Dalais, la Mortagne, la Petit, les deux
Raton, la Jacquet, la Boufreville, la Dupont, la Delcluse, la Vitry,
la Blanchard, la Delaunay, la Pichard, la Duvergier, la Deschamps,
la Langlois, la Beaumont, la Dsir, la Dupuis, la Carville, la
Rochebrune, la Valois.

    [1] En 1802 a paru chez Hocquart, en trois volumes, l'ouvrage
    intitul: LES SRAILS DE PARIS, ou Vies et portraits des dames
    Paris, Gourdan et Montigni et autres appareilleuses.

C'est maintenant le tour des petits pomes spciaux, des Rclusires
de Vnus, 1750, des Trs Humbles Remontrances adresses 
Monseigneur le Contrleur Gnral, par les Filles du monde, du
Brevet d'apprentissage d'une fille de mode, 1769, du Testament
d'une fille d'amour mourante, 1769, des Sultanes nocturnes contre
les reverbres, 1788, des Ambulantes  la brune contre la duret des
temps, 1789: mchants pomes, dtestables vers, qui fournissent une
touche de couleur locale, un dtail, une expression: c'est ainsi que
les Ambulantes ont conserv la jolie phrase, avec laquelle les filles
attaquaient dans la rue le passant: _Petit coeur, petit roi_.

Et nous voici arrivs aux romans qui sont tous le mme: le saut d'une
fille de _la bergame_ et de la coiffeuse _au damas_ et au coiffeur,
et dont les moins mauvais sont: MADEMOISELLE JAVOTE, histoire morale
et vritable, HISTOIRE NOUVELLE DE MARGOT DES PELOTONS, 1775,,
l'exemplaire de Pixrcourt, Margot la Ravaudeuse, 1777, et enfin
l'introuvable HISTOIRE DE MADEMOISELLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY,
_honnte P..... Imprime aux dpens de la Socit des filles du bon
ton, 1783_[2].

    [2] A ces romans il faut ajouter les recueils de nouvelles trs
    peu historiques qui suivent: HISTOIRE DES FILLES CLBRES DU
    DIX-HUITIME SICLE, 1781, par Desboulmiers; LE PALAIS-ROYAL,
    1790, par Rtif de la Bretonne; LA CONFESSION GALANTE DE SIX
    FEMMES DU JOUR, 1797, par Rosny.

La Rvolution favorise la publication d'une brochure vraiment
intressante pour l'histoire du personnel du Palais-Royal, et de
la gnration des filles qui succdent aux filles cites dans les
Canevas de la Paris. C'est la REQUTE _adresse  Monseigneur le duc
d'Orlans par les demoiselles de Launay, Latierce, Labacante et autres
pour obtenir l'entre du Palais-Royal qui leur a t interdite_. Cette
brochure nous donne les noms des abbesses en renom, la Langlois, la
Masson, la Labady, le Destival, la Macarre, et, avec les matrones, les
signalements des prostitues populaires. La Latierce: figure fine,
lvres roses, taille svelte, pied pointu, cheveux bruns, front large,
main dlicate. La Bacchante, baptise ainsi  cause de sa ressemblance
avec une figure de bacchante, expose au Salon: figure agaante, jambe
leste, chute de taille admirable. La Saint-Maurice: ton badin, figure
vive, oeil tincelant, voix charmante, dmarche fire. Thvenin, dit
l'As de Pique: oeil bleu, figure large, nez long, gorge plate; et  la
suite de ces coryphes de la prostitution, la Blondy, la Delorme  la
tte de Maure, la Delorme  la tte de mouton, la Duhamel, Victoire
Gobet, la du Have, la _Blonde lance_.

Et, en ces annes rvolutionnaires, avec l'accroissement de la
prostitution amen par la misre, par la ruine de beaucoup de travaux
de femmes, et mme par la fermeture des couvents, Paris est inond de
brochurettes et de feuilles volantes relatives aux filles. Ce sont les:
Dolances des femmes publiques, les Lettres de ces dames  monsieur
Necker, l'Arrt des demoiselles du Palais-Royal, confdres pour le
bien de leur chose publique, la Ressource qui reste aux demoiselles
du Palais-Royal, l'OEuf de Pques des demoiselles du Palais-Royal au
Clerg, les Trs srieuses Remontrances des filles  Messieurs de la
Noblesse; petits factums plaisants, o le monde du Camp des Tartares
pleure la diminution des revenus de la noblesse et du clerg. La
brochurette la plus rare est: LA G..... EN PLEURS, orne d'une figure
libre, et classe comme un pamphlet contre Marie-Antoinette[3], et qui
n'est, dans une langue  la Grcourt, que la lamentation du choeur des
filles du Palais-Royal sur leur dtresse.

    [3] Cette attribution vient sans doute de cette phrase imprime
    au bas du titre: _Et se trouve dans les petits appartements de
    la Reine_.

Le titre de cette dernire brochure vous dit le caractre des brochures
pornographiques du temps, elles n'ont plus le langage, rien que galant,
des livres du dix-huitime sicle, le Pre Duchne a fait son entre
dans la langue de l'amour, et nous avons un terrible spcimen de ce
style, dans DOM B..... AUX TATS GNRAUX o l'auteur, sous le voile
d'un beau zle pour le bien public et l'accroissement de la population,
_bougrifie_ de la manire la plus ordurire. Et c'est la mme langue
dans l'ORDONNANCE DE POLICE _de Messieurs les Officiers et Gouverneur
du Palais-Royal qui fixe le droit et honoraires attachs aux fonctions
de filles de joye de la ville_. Faut-il aussi parler,  propos des
imprims de ce genre, de l'ALMANACH DES HONNTES FEMMES, qui, sous
l'invocation de la fte du Bidet, inscrit des noms de femmes de la
socit  ct de noms de prostitues. Car,  l'heure des haines
politiques, la brochure pornographique devient, des deux cts, une
arme de guerre contre les femmes du parti ennemi, et les six numros
du PETIT JOURNAL DU PALAIS-ROYAL, _ou Affiches et Annonces et Avis
divers_, sont un pouvantable chantillon de cette meurtrire et lche
diffamation. Et pendant la Rvolution ce n'est pas seulement la passion
politique qui a inscrit dans les listes de prostitues des femmes qui
ne le mritaient nullement; 'a t souvent le sale apptit d'un gain
facile, d'un gain meurtrier, ainsi qu'il est arriv pour ces TRENNES
AUX GRISETTES qui ont caus la mort d'une honnte jeune fille du
peuple, _encatalogue_ dans la brochure dshonorante[4].

    [4] Il a paru aussi dans le mme temps un TABLEAU _de toutes
    les jolies marchandes des quarante-huit divisions de Paris,
    leurs qualits physiques et morales, leurs costumes, le nom de
    leurs rues et le n de leur maison_. Mais l'adroit et prudent
    rdacteur de la liste, s'levant contre le dnombrement des
    jolies libertines, dclare qu'il remplit un devoir sacr
    en rendant hommage aux vertus des marchandes de Paris...
    rpublicaines.

Tout en ce temps fournit matire  listes,  catalogues de filles. La
Fdration, la grande fte nationale du 14 juillet 1790, fait paratre
le TARIF _des filles du Palais-Royal et lieux circonvoisins_, petit
journal qui travaille, en plusieurs numros,  empcher le nombre
infini d'trangers attirs par la fte patriotique, d'tre victimes
de la vorace cupidit des filles. Et ce tarif est bientt suivi de
l'immonde pamphlet intitul: LES CONFDRS V..... _et Plaintes de
leurs femmes aux p..... de Paris_, o l'crivain royaliste nomme, parmi
les femmes qui ont gt les dputs provinciaux, les pouses des plus
clbres rvolutionnaires.

L'anne suivante est publi un petit agenda qui a pour titre: ALMANACH
DES ADRESSES _des demoiselles de Paris, ou Calendrier du Plaisir,
contenant leurs noms, demeures, ges, portraits, caractres, talent
et le prix de leurs charmes, 1791_. Ce sont presque tous les noms des
actrices des grands et petits thtres de Paris, mls  des noms de
filles du monde et de prostitues du Palais-Royal, avec des indications
factieuses semblables  celles-ci: Buisson, dite Jeannette, rue de
Richelieu; cette nymphe a les plus jolis yeux du monde, la gorge un peu
basse, mais passablement ferme. Elle joint  tout cela un joli petit
temprament qui a t fort exerc par son Jeannot (Volange): un souper
et 24 livres.--Langlade, Palais-Royal, n 35, faisant la renchrie,
demandant beaucoup, et se rduisant quand on tient bon  6 livres[5].

    [5] On retrouve, sous l'Empire, quelques-unes des femmes
    nommes en ce calendrier du plaisir dans la NOUVELLE LISTE _des
    plus jolies femmes publiques de Paris, 1801_, et la NOUVELLE
    LISTE _des jolies femmes de Paris, ou le petit Lubrico, 1805_.

Le dernier document sur la prostitution est un rarissime journal, 
la date d'octobre et de novembre 1796, journal qui n'a eu que trois
numros, et qui ne figure dans aucune collection de la Rvolution.
Il est intitul: JOURNAL DES FEMMES DU PALAIS _ou tableau de l'tat
physique et moral des femmes publiques_, rdig par Cars, officier de
sant. Le rdacteur dit avoir pour but de tracer une carte fidle de
la sphre picurienne, en prmunissant ses concitoyens des dangers
cachs, pour leur sant, sous les fleurs de la capitale[6]; et commence
une srie de techniques paragraphes sur les charmes de Sainte-Foix,
de Boston, de la novice me, de l'adorable Rolando, de Julienne qui
sort pour la septime fois de l'hospice des Capucins, et de la femme la
mieux faite du Palais, de Fanfan, qui ferait bien de remplacer Julienne
l d'o elle vient.

    [6] En 1769 avait paru une brochure intitule: PROJET RAISONN
    _et moyens immanquables pour arrter les progrs, empcher la
    circulation et dtruire jusqu'au principe des maux vnriens
    dans toute l'tendue du Royaume_. Elle est curieuse, cette
    brochure, en ce qu'elle dit que la maladie vnrienne tait,
    quelques annes avant, compltement inconnue en province.


Il y a chez moi un certain got pour les livres des crivains
 l'imagination drgle, aux concepts extravagants, aux ides
singulires,--pour les livres un peu fous, ces livres o, selon
Montaigne, l'esprit, faisant le cheval chapp, enfante des
chimres,--et j'ai de ces livres, sur les planches de ma bibliothque,
une petite collection, dont la prface de l'un d'eux vaut la peine
d'tre cite:

Un littrateur dont l'me est brlante et le cerveau exalt, doit,
dans la fougue de son dlire, tre incapable de mettre certaine suite
dans ses conceptions, certaine harmonie dans ses discours, comme il
n'crit que par inspiration; quand il a vers sur le papier l'ide qui
l'obsdait, il ne doit plus se rappeler ce qu'il a pens, il ne doit
plus savoir ce qu'il va crire.

       *       *       *       *       *

Si, malgr tous mes aveux et mes protestations, on s'obstine encore
 me dmontrer que mon ouvrage est extravagant, et que je n'aurais
jamais d le mettre au jour, esprits froids, apathiques gomtres,
m'crierai-je, en lanant un regard de colre sur mes perscuteurs
acharns, qui n'avez jamais senti remuer votre tre, tressaillir,
fermenter vos facults, qui n'avez jamais prouv le bouleversement
d'une me imptueuse, accable du poids de ses ides, tourmente par
une excessive nergie et par un besoin d'explosion... Ah! si vous
connaissiez les pnibles convulsions d'un enthousiasme retenu, plus
indulgents, vous me plaindriez et vous applaudiriez aux dbordements
de mon imagination... cruels... vous blmez la ponction salutaire qui
a dgag mon hydropisie, et procur l'coulement des eaux putrides et
corrosives qui minaient et allaient dissoudre mon existence... Oui,
j'ai fait crever l'abcs... J'ai crach un amas prodigieux de glaire et
de bile qui m'aurait infailliblement suffoqu... Dieu, votre coeur se
soulve... eh bien, loignez-vous de la _dgotante_ cuvette o j'ai
vomi, o sont en dpt tant de _matires excrables_... Ne pourrait-on
pas conserver, par une espce de curiosit, ma superftation trange,
comme un mdecin garde, dans un vase d'eau-de-vie, ces mles
prodigieuses dont accouchent certaines femmes. Et le livre qui a cette
prface en tte, s'appelle: CATARACTES DE L'IMAGINATION, _Dluge de la
scribomanie, Vomissement littraire, Hmorragie encyclopdique, Monstre
des Monstres, par pimnide l'Inspir. Dans l'antre de Trophonius,
au pays des Visions, 1779_. Les Cataractes de l'imagination ont
pour voisin: ICOSAMERON, _ou Histoire d'douard et d'lisabeth, qui
passrent quatre-vingt-un ans chez les Mgamires, habitans aborignes
du protocosme dans l'intrieur de notre globe, traduite de l'anglais,
par_ JACQUES CASANOVA DE SEINGALT VNITIEN. _A Prague,  l'Imprimerie
de l'cole normale_, rve en cinq volumes in-octavo, dans lequel
douard et lisabeth, pendant un sjour de quarante ans, en une station
de ce monde sublunaire, laissaient quatre millions de descendants
produits par l'heureuse propagation des quarante filles dont lisabeth
tait accouche depuis douze ans jusqu' l'ge de cinquante-deux ans.
Et de l'autre ct de l'Icosameron, voici: MORALI-PHILOSO-PHYSICO-LOGIE
_des Buveurs d'eaux minrales aux nouvelles sources de Passy, en mai
1787, Divise par matines, par M. Tho. Mineau de la Mistringue, l'un
des buveurs et leur secrtaire perptuel,  la Fontaine Cocquerelle,
1787_; macdoine bizarre, o il est tour  tour question de la fe
Bellie, du dveloppement de la mmoire, grce au sens interne de la
substance _cendre_, du jeu de _corbillon_, des avantages du clibat,
du passage d'un convoi de galriens chantant les litanies de la Vierge,
de la rpartition de l'impt territorial.

Mais le plus fou et le plus rare de tous ces livres, un ouvrage que
je n'ai pas vu repasser une seule fois en vente depuis trente ans,
c'est le: MMORIAL POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA CATINOMANIE... par
l'auteur de _Deux Plaintes_ (M. Buleau) rendues  la fin de 1784, l'une
 M. le Procureur Gnral, l'autre  M. le baron de Breteuil, et d'une
brochure qui fait la troisime partie de ces _Mlanges_, 1787.

Dans ce volume in-quarto, qui n'est rien moins qu'rotique, l'auteur
dbute ainsi:

_Chant premier._

Il y eut une fois chez des Ostrogots, peuple catinomane ou
catinomaniaque, un particulier qui n'tait rien, mais qui ne faisait
de mal  personne... ... Et  la suite de ce dbut, M. Buleau fait
entrer en scne la baronne de Gringole, madame Ftiche, madame Pagode,
mesdemoiselles Bb et Catin Bibi, le baron de l'Allure, le vicomte
des Gilets, le commandeur des Ruines, monsieur des Cheveux-Gras, et
Frtillard et Corniflet, qui se livrent aux digressions les plus
entortilles et les plus abracadabrantes, sur toutes les choses
discutables de ce monde.


L'histoire commence, chez moi, avec les vingt volumes en grand papier
vlin de Saint-Simon, et, continuant dans les journaux et mmoriaux des
ducs de Luynes, de Mathieu Marais, de Barbier, d'Argenson, de Grimm, de
Bachaumont, finit avec la collection des Mmoires sur la Rvolution,
galement en papier vlin.

A la suite des mmoires historiques gnraux, s'allonge sans fin la
range des mmoires et des documents biographiques. 'a t pour
moi un amusement de faire, aussi complte que possible, la srie
des Femmes[7] en groupant autour de noms connus et mme inconnus,
d'abord les livres se rattachant  quelque partie de l'existence de
la femme, puis les actes et les lettres manant de sa main, puis les
pices vritablement historiques, puis enfin les biographies suivies
des pamphlets: le tout termin par les mmoires et correspondances
apocryphes du temps. Du reste, je ne suis pas fch de donner un modle
de ce classement, et je choisis Mme du Barry.

    [7] Dans ma bibliothque, la srie des hommes est encore plus
    nombreuse et plus riche en documents rares.

MADAME DU BARRY, _Constitutions des religieuses de Sainte-Aure
 Paris_. De l'imprimerie de C. Simon, 1786. (Mme du Barry a t
leve dans cette communaut.)

--_trennes de la Cour-Neuve._ A la Cour-Neuve, 1774. (Mme du
Barry a pass quelques annes de sa jeunesse dans cette maison de
campagne.)

--_Procs de M. le comte du Barry avec madame la comtesse de Tournon._
A Amsterdam, 1781. (Procs de la nice de Mme du Barry contenant des
dtails sur la tante.)

--Lettre autographe de Mme du Barry, lettre d'amour adresse  lord
Seymour, ambassadeur d'Angleterre en France.

--_Mmoires de Pajou et Drouais_, pour Mme du Barry. (Extrait des
Mlanges des bibliophiles.)

--_L'galit controuve, ou Petite Histoire de la Protection._
Contenant les pices relatives  l'arrestation de la Du Barry, ancienne
matresse de Louis XV... Ce 31 juillet 1793, l'an deuxime de la
Rpublique une et indivisible. A Paris, chez Galetti... in-8.

--_Acte d'accusation contre Jeanne Vaubernier, femme Dubarry_... De
l'imprimerie du Tribunal rvolutionnaire, in-4.

--_Mmoires historiques de Jeanne Gomart Vaubernier, comtesse Dubarry_,
par de Favrolles (Mme Gunard). Lerouge, 1803, 4 vol. in-18.

--_Madame du Barry_, par J.-A. Le Roy. Versailles, 1858, in-18.

--_Madame la comtesse du Barry_, par Capefigue, Paris, Amyot, 1862,
in-18.

--_La du Barry_, par Edmond et Jules de Goncourt. Charpentier, 1878,
in-18.

--_Mmoires authentiques de la comtesse de Barr_ (sic), matresse
de Louis XV, roi de France. Extraits d'un manuscrit que possde Mme
la duchesse de Villeroy, par le chevalier Fr. N. Londres, 1772 (roman),
in-12.

--_Anecdotes sur madame la comtesse du Barri._ Londres, 1775, in-12.

--_Remarques sur les anecdotes de la comtesse Dubarri_, par madame Sara
G. (Goudar). Londres, 1777, in-12.

--_Prcis historique de la vie de madame la comtesse du Barry avec son
portrait._ Paris, 1774, in-8.

--_Gazette de Cythre, ou Histoire secrte de madame du Barry._
Londres, 1775, in-12.

--_Les Plaisirs de la ville et de la cour, ou Rfutation des anecdotes
et prcis de la vie de madame la comtesse du Barry_, crits par
elle-mme. Londres, 1778 (roman), in-12.

--_Vie de madame la comtesse du Barry_, suivie de ses correspondances
pistolaires et de ses intrigues galantes et politiques. De
l'imprimerie de la Cour, 1790, in-8, avec portrait.

--_Lettres de madame la comtesse du Barry_, avec celles des princes.
Londres, 1779, in-12 (correspondance apocryphe).

Dans cette srie, Marie-Antoinette est reprsente par une centaine de
brochures, de feuilles volantes, de volumes petits ou grands, parmi
lesquels se trouve un exemplaire des Pices du Collier, qui compte
26 factums; Mme de Pompadour y figure avec sa biographie de Mlle
Fauque, imprime, manuscrite et augmente de fragments ajouts,
traduite en anglais, traduite en allemand; Mme d'pinay et Mme
Roland y sont sur papier vlin; Mme du Deffand y a toutes ses
ditions, et dans l'une sont encartes quelques lettres indites de
sa charmante correspondante, la duchesse de Choiseul, dont je dtache
celle-ci, relative aux trennes de porcelaine, qu'elle avait l'habitude
de donner  la chre enfant:

  _Je n'ai pas pu aller souper aujourd'hui chez vous, ma chre
  enfant, et j'en suis bien fche, mais ce qui me fche bien plus,
  c'est que je serai peut-tre encore quinze jours sans vous voir.
  On dit que nous ne sortirons de Versailles qu'aprs les Rois.
  Je vous envoye d'assez vilaines choses pour vous occuper de moi
  en attendant. Je voudrais d'ailleurs que vous le fussiez plus
  agrablement. Je ne mets aucune tournure  mon vilain prsent, il
  n'en vaut pas la peine, puis je suis si bte pour les tournures.
  Je vous ai demand, l'autre jour, bien grossirement ce que vous
  voulis pour vos trennes, vous n'avs jamais eu l'esprit de me
  le dire. Je vois que tout le monde vous donne, tous les ans, des
  porcelaines: c'est  cause de cela que je ne devrois pas vous
  en donner et je vous en donne toujours. Cette anne, elles sont
  affreuses, et je vous en donne plus que jamais, afin que vous
  ays des chantillons de tout, et que vous jugis que, si ce
  que je vous envoie est affreux, c'est qu'il n'y a rien de joli.
  Vous avez une tasse de marbre, une de choux et une cuelle. M.
  de Beauveau ne manquerait pas de dire l-dessus que quand on est
  bte comme choux, on a beau jeter tout par cuelle, cela n'en est
  pas moins froid comme un marbre. Je ne suis pourtant pas froide
  pour vous, ma chre enfant: ainsi, vous ne me trouvers pas si
  bte, car c'est la chaleur qui fait tout, et sans elle il n'est
  rien._

Mme Geoffrin, elle! la placide et apaise bourgeoise, laisse
dborder sa colre, trois pages durant, contre le duc de Montmorency
qui _n'a ni honneur ni bon sens_,  propos de ses intrts dans la
Compagnie des Glaces, o tait place une partie de sa fortune.

Ainsi dfilent toutes les femmes, et toutes sortes de femmes, et
le procs de Louise-Antoine Fontaine, condamne  tre attache au
carcan, _ayant deux chapeaux comme bigame_, voisine avec l'histoire des
Mesdemoiselles de Saint-Janvier, les deux seules blanches sauves du
massacre de Saint-Domingue.

On trouve, en parcourant ces deux longues planches, o les femmes du
pass semblent se tenir, un livre ou un petit bout de papier indit 
la main, on trouve de bien curieux rogatons d'histoire. On trouve le
procs-verbal manuscrit de l'ouverture du corps de la Dauphine, mre
de Louis XVI, par Tronchin; on trouve le prcis en sparation de la
comtesse d'Esparbs, la matresse aux jolis doigts qui pluchait les
cerises de Louis XV; on trouve le fameux pamphlet, imprim  la brosse,
dans une imprimerie secrte: LES DEUX CONVERSATIONS DE MADAME
NECKER, _femme du Directeur-Gnral des Finances de France_.
A Genve, chez Cruchaut, 1781, dont l'dition publie pendant la
Rvolution n'est qu'une rdition; on trouve le testament olographe
de Louise-Marie-Thrse-Bathilde d'Orlans, duchesse de Bourbon; on
trouve l'extrait imprim par l'ordre du dpartement de Paris aprs
l'assassinat de Marat, qui peint Charlotte Corday comme une _virago_
malpropre,  la figure _rsiplateuse_; on trouve la rarissime
affiche sur papier bleu de Throigne de Mricourt aux 48 sections,
demandant la formation d'un tribunal de conciliation entre citoyens,
compos de femmes. On y trouve,--que n'y trouve-t-on pas?-- ct du
billet, o Mme Tallien sollicite l'acteur Mayeur de jouer Dorothe
et Bagnolet, on y trouve: LA LETTRE DU DIABLE _ la plus
grande P..... de Paris. La reconnaissez-vous?_

L je m'arrte, et ne veux pas revenir sur la masse des volumes du
dix-huitime sicle et de la Rvolution, dans tous les ordres et dans
tous les genres, employs par moi, dans l'histoire que j'ai essaye de
ces deux poques.


Un petit panneau, au retour du mur, est presque entirement consacr
aux livres de thtre.

Les almanachs ouvrent la srie thtrale. C'est le rare ALMANACH DES
THATRES pour l'anne bissextile 1744; c'est le CALENDRIER HISTORIQUE
des thtres de l'Opra et de la Comdie Franoise et Italienne,
1751, devenu en 1752 l'ALMANACH HISTORIQUE ET CHRONOLOGIQUE de
tous les thtres, et qui, sous le titre nouveau: LES SPECTACLES DE
PARIS, va de 1752  1815, sauf la lacune de 1794  1801; c'est le peu
commun TABLEAU DES THATRES, almanach nouveau pour l'anne 1748;
c'est l'TAT ACTUEL de la musique de la Chambre du Roi et des trois
spectacles de Paris, qui, sous un titre un peu modifi, parat pendant
quatorze annes; ce sont LES SPECTACLES DES FOIRES ET DES BOULEVARDS
DE PARIS, ou calendrier historique et chronologique des thtres
forains, renseignants petits volumes sur les thtres mpriss par les
autres almanachs, une suite, dit-on, de huit calendriers qui ne s'est
jamais rencontre complte, et dont je ne possde que les annes 1776
et 1777. C'est enfin l'ALMANACH GNRAL de tous les spectacles de
Paris et des provinces, publi en 1791, et o se trouve seulement la
nomenclature des nombreux cafs-concerts de la Rvolution.

A ces almanachs il faut joindre la LETTRE _ madame la duchesse
de ***_, contenant des Observations sur les talens du Thtre...
1745 et LES TRENNES des Acteurs des Thtres de Paris... 1747 et
les TRENNES LOGOGRIPHES du thtre... Sipra, 1746 et encore les
NOUVEAUX LOGOGRIPHES... o l'on trouvera les... danseurs, acteurs et
symphonistes fameux de la France, 1744: mauvaises brochurettes en
vers, qui, en ce temps si pauvre de renseignements sur le thtre,
contiennent au moins des noms.

Dans cette srie d'almanachs rentre galement une runion de petits
livres, almanachs ou autres, o  la nomenclature des noms s'ajoute
un peu de critique ou de mchancet. La Rvolution y est reprsente
par LES MINIATURES, OU RECHERCHES SUR LES TROIS GRANDS SPECTACLES,
1790, et par l'ALMANACH DES GRANDS SPECTACLES DE PARIS, 1792, qui
n'est que la Chronique scandaleuse des thtres, Thalicopolis, parue
l'anne dernire et dont le titre a t chang. Le Directoire grossit
cette srie par ses Critique des Acteurs et Actrices des diffrents
thtres de Paris, ses Melpomne et Thalie venges, ses Revue des
Comdiens, ses Lorgnette de spectacle, ses Espion des coulisses.

A ces almanachs et critiques succdent des journaux, parmi lesquels je
ne mentionnerai que le JOURNAL DES SPECTACLES, 1793-1794 (194 numros),
si curieux pour les reprsentations de la priode rvolutionnaire, et
encore le JOURNAL DES THATRES (95 numros), qui date de la _premire
sans-culottide_, an troisime.

Suit une intressante runion sur les costumes de thtre: RECHERCHES
SUR LES COSTUMES et sur les thtres, tant anciens que modernes, par Le
Vacher de Charnois, 1802, ouvrage orn de planches en couleur; LES
COSTUMES ET ANNALES des grands thtres de Paris, 1786, quatre volumes
qui contiennent de si charmants portraits d'actrices, en les lgers
aquarellages gravs par Janinet; LES MTAMORPHOSES DE MELPOMNE ET DE
THALIE, ou caractres dramatiques des Comdies Franoise et Italienne.
Dessin par Wirsker; COLLECTION DE FIGURES THATRALES, inventes et
graves par Martin, cy-devant dessinateur des habillements de l'Opra.
Chez l'auteur..., un recueil de 20 grandes planches, qui ont reparu
plus tard, en mauvaises preuves, dans l'immense suite des costumes
d'Esnauts et Rapilly.

Au milieu de ces ouvrages  figures, se trouve un manuscrit d'ALCESTE,
_ou Mmoire dtaill sur les dcorations et habits envoys  M. de
Zibel, pour servir  mettre sur le thtre de S. M. le Roy de Sude,
l'Opra du Ch. Gluck, au 15 may 1781_. Ce manuscrit est du plus haut
intrt, en ce qu'il donne la description minutieuse des costumes de
tous les acteurs, actrices, figurants et figurantes de la pice. De ce
mmoire, qui commence par un grave cours sur le _chiton_, l'_exomide_,
le _xistis_, donnons les bons costumes historiques d'Alceste, d'Admte,
d'Hercule, d'une Divinit infernale: _Alceste._ La tunique de dessus
de satin blanc, avec des bordures de satin pourpre, broch d'or, et
des meraudes, ainsi qu'aux bracelets d'or des manches. La tunique de
dessous de satin bleu anglais, avec une bande de pourpre, lisre de
deux filets d'or, garnie d'une frange de soye pourpre, d'une forme
singulire; et dessous, une dernire tunique de gaze d'Italie avec une
petite frange unie de soie blanche. Le voile de gaze trs claire, gorge
de pigeon. Le manteau de velours bleu, brod d'or, avec deux glands
d'or au devant, doubl de taffetas blanc. Le diadme de pourpre avec
franges d'or aux deux bouts. La ceinture de soye verte et or avec des
glands. La chaussure forme par des bandes de pourpre. _Admte._ La
tunique de dessus de satin blanc, avec bordures pourpre, broches d'or.
Le manteau de velours pourpre avec broderie d'or et d'meraudes. Le
diadme de velours pourpre brod et frang d'or. La ceinture aurore,
 filets pourpre, houppe assortie. La culotte taffetas gorge de
pigeon. La chaussure, des bandes de pourpre. _Hercule._ La tunique, la
chaussure, la culotte de satin couleur de feu... _Divinit Infernale._
Un manteau de satin couleur de chair tanne, exprime au dessin, 
prfrer  la couleur rouge employe  Paris.

Du reste, le pauvre diable de costumier fait tous ses efforts pour
arriver  la couleur locale, il supplie M. de Zibel de supprimer les
bas de soie blanche pour les soldats de la suite d'Hercule, et il lui
prche une rvolution, l'engageant  remplacer sur les bras, supposs
nus, les manches de taffetas couleur de chair et attaches avec des
boutons, par un tricot.

Et,  ct de ce manuscrit, voici le Catalogue de vente des
costumes, tableaux, dessins, gravures, composant le cabinet de feu
Franois-Joseph Talma, o nous trouvons son costume de Nron dans
Britannicus: Deux manteaux, l'un pourpre et l'autre bleu de ciel avec
brocarts d'or; deux tuniques bourre de soie blanche brodes en or:
deux mouchoirs blancs et une ceinture bleue rehausse d'or. Le costume
d'Othello tait: un habit de casimir carlate orn de broderies et
velours noir avec dessous en reps blanc enrichi d'or; autre gilet
en drap de castor jaune, une ceinture et sa cordelire en soie avec
brocarts d'or.

Les pices de thtre du dix-huitime sicle ne sont pas nombreuses
chez moi. On y trouve un frais exemplaire du Mariage de Figaro dcor
des figures de Saint-Quentin, un Thtre de Diderot, dont les pices
originales ont t runies, lors de leur apparition, dans un beau
vieux maroquin rouge, un Thtre de Mme de Montesson, galement
en maroquin rouge; deux volumes imprims dans une imprimerie
particulire, et que Qurard croit tirs  douze exemplaires;
enfin, le recueil en 16 volumes des opras, imprims par Ballard,
l'exemplaire de Sophie Arnould avec son _ex libris_ et quelques notes
jetes en marge;--et c'est tout[8]. Cependant j'ai recherch des
pices dans lesquelles taient mis en scne des vivants, et sur les
planches de la bibliothque sont rangs: l'Actrice nouvelle, pice
allusive  la Lecouvreur, qui en fit dfendre la reprsentation et la
publication;--la Facult venge, dont la scne se passe aux coles
de mdecine, rue de la Bucherie, et o la Tulipe est Falconet; Don
Quichotte, Dionis; Sot-en-Ville, Bouillac; Grsillon, Helvtius;
Savantasse, Astruc; Muscadin, Sidobre;--le BUREAU D'ESPRIT, qui
reprsente Mme Geoffrin sous le nom de Mme de Folincourt; Diderot, de
Cocus; le baron d'Holbach, de Cucurbitin; d'Alembert, de Rectiligne;
Condorcet, du marquis d'Orsimont; Thomas, de Thomassin; Marmontel, de
Faribole; La Harpe, de M. du Luth; etc.

    [8] Je possde un Saint-vremont avec le nom de Mlle Clairon
    imprim sur les plats des volumes.

Maintenant passons aux livres, dans tous les genres, consacrs
spcialement  l'Opra,  la Comdie-Franaise,  la Comdie-Italienne.

Je laisse, pour l'Opra, les ordonnances, les rglements, les traits
srieusement historiques, les innombrables brochures sur la querelle de
la musique italienne et franaise, et, dans le tas de papier imprim et
cartonn, je choisis quatre ou cinq plaquettes, qui nous donnent
la vie vivante du tripot lyrique.

Voici les RFLEXIONS D'UN PEINTRE SUR L'OPRA, 1743: une
spirituelle photographie de ce qui se voit, en mme temps qu'une
stnographie de ce qui s'entend  une reprsentation. C'est un baron
tranger qui dit, en prenant place au balcon: Je viens voir ce fcheux
Opra. Au parterre, on n'entend que: Ah! bonjour, vous voil! que
venez-vous faire ici? Le tambourin est manqu, les paroles sont
horribles, et j'ai compt plus de cinq rimes qui ne seroient pas reues
 l'Opra-Comique. Dans un coin, un prneur du pass, un admirateur de
Perrin, s'crie: Oui, messieurs, je le soutiens, oui, je trouve plus
de conduite, plus de dcence, plus de gentillesse dans la pastorale de
Pomone, que dans tous vos pomes alambiqus. Dans une premire loge,
une femme de la cour, nonchalamment couche, dit, en allongeant ses
mots, ngligeant les r, grasseyant par intervalles: Mais, mon Dieu, il
y a ici un monde effroyable. En vrit, il faut avoir perdu l'esprit
pour venir s'ennuyer de ce charivari: c'est de la musique pour les
trangers. Une grosse brune qui remplit la moiti d'une seconde loge,
jette  ses voisins: Cet Opra, il n'a pas quatre reprsentations dans
le ventre: aussi, il le mrite bien, il n'y a pas le moindre chariot
volant! Et, sur le pas de la porte d'un corridor, on entend un jeune
et smillant magistrat lancer  un ami: Adieu, ton opra m'ennuie,
je le sais  prsent par coeur, il y a trop de monde, je m'en
vais  la foire. Cela, pendant que le foyer retentit de cette phrase
adresse  toutes les danseuses et les chanteuses: _Bonjour, la reine:
vous tes adorable, vous avez jou comme mille anges!_

La LETTRE FAMILIRE _de M. le comte d'Albar...  madame la
duchesse de L*** sur l'Opra_, nous montre le comte d'Albaret tenant
sa chaire de musique, au n 12 des premires loges, avec un tel
enthousiasme lyrique, qu'il fait dire  celui-ci: O donc a dn
d'Albaret? Il est sorti trop tard de table, il est venu trop tt 
l'Opra; qu'il fait dire  celui-l: Comment, mon Dieu, d'Albaret
n'est pas mort! Ah! si je l'eusse cru en vie, je ne serais pas venu 
l'amphithtre.

Et la jolie et raillarde mise en scne d'une assemble gnrale des
premiers sujets de l'Opra et de leur plaisante leve de boucliers
contre Devisme, dans la LETTRE _des premiers sujets de
l'Acadmie royale de Musique et de Danse  M. Duval, premier commis
au caf du Caveau, dpartement des Glaces_, o Vestris prend ainsi
la parole: Messioux, vous voyez devant vous oun soujet, qui sert
depouis trente-oun ans l'Acadmie royale de Mousique et de Danse, en
qualit de premier dansour; il ne s'est jamais vou, et ne se verra
peut-tre jamais oun homme conserver si long-temps le bonhour de
plaire au poublic, dans oun premier genre, mais ce qui sera non moins
rare, c'est de voir oun petit souffisant tomber des noues comme oune
masse sur notre tte, vouloir nous traiter comme des poulissons. Par
la chacoune de M. le Brethon, je ne souffrirai pas oune telle
infamie, et j'aimerois mieux que moi et mon fils oussions les gambes
casses, que de danser pour faire oun tel homme riche... Noverre lui
succde et dit: Ce que z'avance est connu de tout le monde; c'est
moi qui menai M. de V*** (de Visme) zs mademoiselle Guimard. Dans ce
temps-l il n'avoit pas les mmes fasons qu'auzourd'hui; il n'avoit
pas ze beau diamant qu'il porte au doigt; il ne parloit pas de mettre
tout le monde au Fort-l'vque ou dans la rue... En revanze, il avoit
d'essellentes qualits; il toit doux poli, rvrenzieux, il faisoit le
punch zs zette aimable demoiselle avec un zle, une perfection  faire
tourner la tte... Et tour  tour parlent Mlle Levasseur, Mlle
Guimard, parodies dans l'emphase de leurs prtentions et le comique
de leur majest. A ces petits livres d'observation ironique, viennent
naturellement se joindre les ironies toutes pures qui ont pour titre:
LE CODE LYRIQUE, _ou Rglement pour l'Opra de Paris, 1743_,
et LA CONSTITUTION DU PATRIARCHE de 1744. Le Code lyrique,
plein de notules instructives, demande qu'on btisse un htel sur le
modle de l'htel des Invalides,  l'effet de servir de retraite aux
pauvres chanteuses et danseuses, aux _ncessiteuses_, que leurs longs
services et l'altration de leur sant ou de leurs talents obligeront
de quitter l'Opra.

Sur la Comdie-Franaise, des livres et des brochures de toutes sortes
et de tout format, des traits _ex professo_ de l'excommunication,
des rglements, des remontrances, des extraits du registre des
dlibrations, des coups d'oeil sur la salle, des mmoires contre
l'entrepreneur du spectacle du faubourg Saint-Antoine et autres, des
observations, des dolances, un procs contre la dame Vestris, la
demoiselle Desgarcins, le sieur Dugazon, le sieur Talma qui ont dsert
la Comdie de la rue Richelieu, etc.

Sur la Comdie-Italienne, des annales du Thtre-Italien, quatre ou
cinq brochures spirituelles parlant des _Bouffons_, et au milieu
d'elles un RGLEMENT POUR LES COMDIENS-ITALIENS ORDINAIRES DU
ROI, 1781, dans une magnifique reliure en maroquin rouge, et
portant dans son cusson autour des trois fleurs de lys: _Menus Plsirs
du Roy_ (sic).

Un thtre, de date plus rcente, a son foyer et son monde peints dans
deux petits livres. C'est le thtre Montansier, sur lequel ont paru:
_l'Optique du jour, ou_ LE FOYER DE MONTANSIER, par Joseph R***
(Rosny), Paris, an VII, et LE TABLEAU COMIQUE, _ou l'Intrieur
d'une troupe de Comdiens, faisant suite  l'Optique du jour. Paris, an
VII_.

Nous voici enfin arrivs  la partie thtrale collectionne avec
amour,  la biographie des acteurs et actrices, qui se divise en
biographies gnrales des trois grands thtres, biographies gnrales
d'un des trois grands thtres, biographies particulires.

Parmi les trois grands thtres, il n'y aura  nommer que la
GALERIE DRAMATIQUE de Saint-Sauveur, petit ouvrage bien mal
fait et dont les figures colories sont du dernier mauvais.

Parmi les biographies gnrales comprenant un thtre, rappelons
pour l'Opra: LE VOL PLUS HAUT, OU L'ESPION DES PRINCIPAUX
THATRES DE LA CAPITALE. _A Memphis, chez Sincre, libraire,
rfugi au puits de la Vrit, 1784._ Ce volume, malgr son titre,
ne concerne que l'Opra, et donne des biographies satiriques et
libertines de Mlles Arnould, Guimard, Duplant, Levasseur, Laguerre,
Saint-Huberty, Thodore, Peslin, Allard, la Prairie, Dervieux, Aurore.
La Comdie-Franaise, elle, a la vie de ses acteurs et des actrices
conte bien succinctement dans la Galerie Historique de Lemazurier et
les Lettres sur l'ancien thtre par un vieil amateur. Il n'existe
pas de biographie gnrale pour les acteurs et les actrices de la
Comdie-Italienne.

Quant aux spectacles des boulevards, c'est une biographie, une
biographie lgrement scandaleuse des acteurs et actrices du thtre
des Varits Amusantes, de l'Ambigu-Comique, du spectacle des Grands
Danseurs, sauteurs, voltigeurs du spectacle des Associs, dans deux
volumes pas assez connus: LE CHRONIQUEUR DSOEUVR, OU L'ESPION
DU BOULEVARD DU TEMPLE, _contenant les annales scandaleuses et
vridiques des directeurs, acteurs et saltimbanques du boulevard,
avec un rsum de leur vie et moeurs par ordre chronologique,
Londres, 1782_, et LE DSOEUVR MIS EN OEUVRE, OU LE REVERS
DE LA MDAILLE 1782, _pour servir d'opposition  l'Espion du
boulevard du Temple et de prservatif  la prvention, Paris, 1782_.
Sur les thtres des boulevards, il existe encore deux petits volumes
ns pendant la Rvolution, et presque introuvables aujourd'hui,
deux petits in-12  la langue obscne comme les estampes qui les
dcorent, mais contenant au fond de leurs ordures quelques lments
de biographie. Ce sont: les PANTINS DES BOULEVARDS OU B... DE
THALIE, _Confessions paillardes des tribades et catins des
trteaux du boulevard, recueillies par le compre Mathieu. A Paris,
de l'imprimerie de Nicodme dans la Lune, 1791._ Cette premire
srie comprend le Thtre Franais et Lyrique, l'Ambigu-Comique,
les Dlassements-Comiques. Cette premire srie a pour suite, la
mme anne, une seconde srie, consacre au thtre de Nicolet, aux
Associs, aux Beaujolais, sous les aimables sous-titres de: _Obscnits
triviales des Danseurs de cordes_, _Trteaux gaillards et crapuleux des
Associs_, _Passe-Temps orduriers des Comdiens de Baujollois_.

C'est en dernier lieu le tour des biographies particulires[9], telles
que l'accumulis, pendant des annes, des lettres autographes, des
manuscrits, des brochurettes peu communes, des procs rares, les ont
faites sur les planches de la bibliothque.

    [9] Je parlerai seulement des femmes, les biographies d'hommes
    me conduiraient trop loin. Et cependant, les curieuses feuilles
    volantes manant d'auteurs mls  la Rvolution! Je ne citerai
    qu'une seule curiosit: le rcit manuscrit d'un voyage dans
    l'intrieur de l'Ile-de-France, en 1779, par Mayeur.


OPRA

Mademoiselle ARNOULD (Sophie).--Fragment de mmoires
autographes que j'ai donns dans ma Sophie Arnould publie chez Dentu
en 1877.

Lettre autographe signe,  la date du 13 floral an IX, o la
chanteuse, dj bien malade, crit gaiement _qu'elle travaille 
raccommoder son cuvier_.

Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporains... Paris, 1813.

Mademoiselle BON[10].--Discours d'un ancien avocat gnral
dans la cause du comte de (Suze) et la demoiselle (Bon), chanteuse de
l'Opra. Lyon, chez Sulpice Grabit, 1772.

Il s'agit d'une obligation contracte en 1761 par le comte de Suze,
au profit de la chanteuse, contrat de 50,000 livres, contre lequel le
comte prenait des lettres de rescision.

    [10] Je ne trouve pas ce nom dans les almanachs de thtre.
    Je crois Mlle Bon tout simplement une chanteuse d'opra de
    province. Serait-elle par hasard la fille d'une Hollandaise
    nomme Gertrude Boon, qui a dans, dans le commencement du
    sicle, aux foires Saint-Laurent et Saint-Germain, et dont je
    possde un mmoire imprim en cassation de mariage avec un
    mauvais chanteur de l'Opra, fils d'un ptissier, nomm Gervais?

Mademoiselle CAMARGO.--loge de mademoiselle Camargo. (Tir
du Ncrologe.)

Mademoiselle CARTOU.--Lettre de M. le Prsident D... 
mademoiselle Cartou au sujet du code lyrique.

Mademoiselle CARVILLE.--Sommaire signifi pour messire
Jean Guillaume de Mazens, comte d'Arquian, chevalier des ordres
royaux, militaires et hospitaliers de Notre-Dame de Mont-Carmel et
de Saint-Lazare de Jrusalem, appelant contre Marie-Louise-Thrse
Carville, ci-devant danseuse  l'Opra, intime.

Rclamation, par voie de rescision, du sieur d'Arquien contre deux
contrats de rentes viagres de 600 livres chacun, arrachs  la
faiblesse du rclamant, dans le temps o la danseuse avait un pouvoir
absolu sur son esprit, dclarant ledit rclamant, que si la
demoiselle Carville a eu des complaisances pour lui, elle a t paye
par l'usage et la consommation de plus de 40,000 livres qu'il avait en
effets.

Mademoiselle COUPE.--Requeste prsente  Momus par les
demoiselles Coupe et Desgranges, actrices de l'Opra, tant pour elles
que pour celles de leurs compagnes, qui se trouvent dans le cas de
l'article XX du code lyrique ou rglement pour l'Opra, imprim au mois
de juin 1743.

Factie faisant allusion au cas des requrantes, et commettant le sieur
Soumain, le seul et unique accoucheur de l'Opra, qui sera appel 
dclarer s'il doit tre sursis aux exercices des requrantes.

Mademoiselle DERVIEUX.--Petite biographie manuscrite trouve
dans les papiers de Sophie Arnould.

--Une lettre autographe signe, adresse  madame Lacoste, dans
laquelle elle dit:

  _Madame et bien bonne amie, votre charmante lettre m'a fait
  prouver le premier sentiment de plaisir que j'ai got depuis
  plus de huit mois. Une longue et cruelle maladie, suite des
  soins et des peines que Bellanger s'est donns  l'occasion du
  mariage de M. le duc de Berry, l'a mis aux portes de la mort. Une
  fivre catharale, bilieuse, quotidienne, etc., lui a fait garder
  le lit pendant trois mois; une rechute trs grave et  sa suite
  une convalescence trs longue, que le temps retardait encore,
  nous donnait encore les plus vives inquitudes. Enfin, le ciel a
  exauc mes voeux et je n'ai plus que des grces  lui rendre
  pour le mieux sensible qu'prouve mon mari..._

Le mari dont elle parle, est l'architecte Bellanger, l'ancien amant de
Sophie Arnould, que la Dervieux lui avait enlev.

La DUTH[11].--Quatre lettres autographes, signes de la Duth
de 1786  1800, au banquier Perregaux.

    [11] Son vrai nom est Catherine-Rosalie Grard. Les _Mmoires
    turcs_ de Godard d'Aucour lui sont ddis dans une ptre
    ironique.

Une danseuse appartenant plus  la grande prostitution qu'
l'Opra[12]; une figure de courtisane dont j'tais tent de faire,
un jour, un mdaillon, et sur laquelle j'avais runi des notes, des
lettres, des fragments de sa vie galante.

    [12] M. Hervey, trs bien renseign sur les choses du thtre,
    la donne dans son catalogue d'autographes comme attache 
    l'Opra; pour moi, je n'ai trouv son nom sur aucun tat.

Un buste de Houdon (vu chez M. Miallet au mois de mars 1865) nous fait
revoir, en un marbre de Paros, ses paupires lourdes, sa petite bouche
en forme d'arc, son ovale grassouillet aux fossettes souriantes, sa
figure ingnieusement _bebte_ sous le dsordre de cheveux, o un
_repentir_ se mle  une coiffure grecque, et encore un bout de sein
s'chappant d'une dentelle de chemise, maintenue par une bandelette, et
un morceau de bras nu, sur lequel le sculpteur a pos un papillon.

Un tableau de la vente de la duchesse de Raguse (dcembre 1857) nous la
reprsente d'une manire plus intime. Prs d'un bonheur du jour, sur
lequel repose un petit Amour en marbre blanc, un doigt sur la bouche,
sur une ottomane bleu de ciel, charge de livres de musique, la Duth
est agenouille d'un genou, en train d'accrocher un tableau sous le
dais d'toffe du canap. La courtisane est toute blanche, un fichu de
gaze autour du cou, et habille d'un pierrot blanc aux petites basques
retrousses et sans manches, et nou lchement par de larges rubans
d'un violet ple, dnous sur la poitrine. Elle a des bas avec deux
raies cerise, et des souliers jaunes aux talons rouges. Ses cheveux,
dans lesquels est piqu un noeud de ruban blanc, libres et flottants,
semblent blonds sous leur oeil de poudre, et on lui voit des sourcils
chtains, des yeux noirs brillants et sourieurs, un petit nez au mplat
charnu, une bouche retrousse, un front trs bas[13].

    [13] La peinture tait attribue  Mme Lebrun, mais je la crois
    plutt d'un peintre anglais. La Duth parle, dans une lettre 
    Perregaux, de l'envoi de son portrait que peint dans le moment
    un peintre anglais. Serait-ce le portrait de Parkes que signale
    plus loin sir Pimberton, et qu'elle se serait dcide  payer?

Or ce portrait de la vente de la duchesse de Raguse venait de son
pre, qui tait le banquier Perregaux, de chez lequel, vendus autrefois
 la livre, sont sortis les seuls documents qu'on ait sur l'existence
de la matresse du comte d'Artois: les lettres que la Duth crivit 
son tuteur pendant son long sjour en Angleterre.

O le curieux contraste entre l'lgante apparition de ce marbre, de
cette toile, et la teneur et l'orthographe des lettres de la femme
reprsente!

  _Ce que vous ne voudrs pas croire_, crit-elle au mois d'avril
  1786, lors de son passage en Angleterre, _c'est que je suis
  viairge, depuis que j'ai quitt Douvre..... Malgr toute la
  foule de courtisans, je suis trs sage, je vous jure, et ne veux
  prendre personne jusqu' nouvel ordre..._

Dans cette traverse, prend cependant naissance la grande liaison de la
Duth avec sir Le, et j'ai eu entre les mains la lettre o elle parle
d'un jeune _bent_ d'Anglais qui lui tient la tte et qu'elle a appris
tre trs riche. Mais, sur cette liaison, donnons les notes que j'ai
pu copier sur un mmorandum, fourni par M. Henry Pimberton, parent de
M. Le:

  _Liaison de la Duth et de Le, ne sur le bateau de Calais 
  Douvres. Le soigne la Duth, quoique malade lui-mme. Liaison
  qui finit deux ans avant le retour de la Duth en France. Sans
  doute, la Duth descendit  Londres chez M. Le qui demeurait
  Dover-Street._

  _Grand train de la Duth. Revenu de non moins de cent soixante
  mille francs. L'clat tait pour elle tout, la simplicit rien.
  Livre bleu et jaune. Toilette extravagante, robes extravagantes,
  jusqu' huit jupes. Recherche de grands laquais,--peu importait
  le service,--mais de six et mme de sept pieds. Son luxe,
  quatre grands escogriffes derrire son carosse; elle! vtue de
  toutes les couleurs de l'arc-en-ciel[14], souriant aux passants,
  ce qui dpitait Le qui tait trs jaloux._

  [14] Cette affirmation est contraire  tous les
  tmoignages franais. L'lgance de sa toilette, la Duth
  la cherchait dans une certaine simplicit, et l'on connat
  la gageure qu'elle fit d'tre la femme la plus remarque 
  Longchamps en la mise la plus simple, et elle gagna avec une
  toilette faite dans de la toile  torchon.

  _Elle voulut recevoir la haute aristocratie, mais certains refus,
  particulirement du duc de Richmond, la dgotrent de la ville,
  et pour la premire fois elle alla passer six mois dans la
  campagne de M. Le, o elle s'ennuya  la mort. Un jeune homme la
  consola; amourettes et rendez-vous pendant la chasse de Le._

  _Elle revint  Londres et se mit en qute d'un autre entreteneur.
  Sduisit Sir Busham, un des plus nobles et des plus lgants
  cavaliers de Londres. Il lui donna une parure de diamants de
  75,000 francs, six grands laquais, voiture, etc. a ne dura pas
  longtemps. Elle se mit  dpenser les restes de la gnrosit de
  Busham, soutenue d'ailleurs par ses revenus de France. Tantt
  caprice avec un grand seigneur, tantt avec un valet, Maison
  Clarges-Street. Grande prodigalit. Logeait dans sa maison trois
  ou quatre compatriotes, particulirement une Mlle Aurore,
  ancienne danseuse. Allait  l'Opra et aux petits spectacles,
  quoiqu'elle ne comprt qu'imparfaitement la langue anglaise. M.
  Parks, peintre anglais distingu, fit son portrait, mais il le
  reprit, n'tant pas pay._

  _Le pied trs mignon. Elle passait pour avoir une dent postiche,
  en ayant perdu une dans une rixe,  la suite d'une orgie, mais
  elle tait si bien mise qu'on ne s'en apercevait pas. Le visage
  assez joli, mais les traits sans mobilit. Pas bte, mais
  l'esprit commun et n'excellant qu' dire des grivoiseries, dont
  aurait rougi une fille du Ranelagh. Elle s'amouracha de Kemble au
  beau profil, qui la ddaigna; alors elle se consola avec un petit
  musicien d'Hay-Market, nomm Lewis._

Ce sjour en Angleterre, la Rvolution et ses terreurs le
prolongrent de longues annes, et, au mois d'aot 1789, la peureuse
courtisane crivait avec une orthographe plus affole que jamais:

  _Mon cher tuteur, malgr le desir que j'ai d'aller vous voir, je
  ne me sens pas ass Brave[15] pour m'i resoudre avant que vous ne
  m'ay assur que je puis m'i rendre sans dang... J'ai mend 
  Sanville que, si l'on trouvois six milles louis de ma maison, je
  la vendrois de bien Bon coeur, c'est-a-dir Argen comtent. Adieu
  mon bon tuteur. Je drsonn  force de peure[16]._

    [15] Dans une autre lettre adresse  Perregaux, le 15 juillet,
    elle crit: _Mon cher tuteur, je comptois partire hier pour
    Paris, mes le couri nous a aport des nouvelles si effreiantes
    que mon dpar est suspendu. Mend-moi, je vous prie, tout de
    suite s'il y a du dang pour les effets qui son dans ma maison.
    A ce cas, vous auris la bont de les mettre en lieux de surte
    inci que mon arjeanterie. Recommand bien  Sanville de ne pas
    trop s'absenter de la maison, et d'avoir soin de faire fermer
    les portes, je ne vous envoi pas aujourd'hui mon sertificat
    de vie, parce qu'on m'a dit que le payements des rente toit
    suspendu..._

    [16] La Duth mourut en France en 1826. (Voir le _Figaro_,
    octobre et novembre 1856.)

Madame GARDEL.--Notice sur madame Gardel, par Amanton. Dijon,
de l'imprimerie de Trautin, 1793.

Mademoiselle DE LCLUSE.--Mmoire pour messire Jean Louis
de Lestandart, chevalier, marquis de Bully, Defendeur. Contre
Edme-lisabeth de Lcluse, dite de Mereuil, ci-devant actrice de
l'Opra. Demanderesse. Un mmoire dans lequel la ci-devant actrice
de l'Opra fait tout  coup apparatre sur la scne un enfant de
dix-huit ans, dont elle rapporte l'honneur de la paternit au
marquis, factum spirituellement trouss, et donnant l'historique
vrai d'une liaison de thtre de ce temps, avec le premier souper,
l'vanouissement feint ou fortuit de la demoiselle, ses apparentes
vellits d'entrer au couvent, et finalement la tromperie de
l'entreteneur avec son intendant.

Mademoiselle LEMAURE.--Manifeste de mademoiselle Lemaure,
pour faire part au public de ses sentiments sur l'Opra et des raisons
qu'elle a de le quitter, manifeste dans lequel elle se plaint de
l'emprisonnement injurieux et tortionnaire de sa personne s-prisons du
Fort-l'vque.

--Lettre au sujet de la rentre de la demoiselle Le Maure  l'Opra,
crite  une dame de province par un solitaire de Paris..... A
Bruxelles, 1740.

La lettre raconte plaisamment la notification de la chanteuse  son
directeur par laquelle elle se consacre  la pit, ses succs aux
Tnbres, sa conversion par l'abb B...., ses combats entre la dvotion
et ses anciens gots, enfin sa dfaite par le diable, et sa rentre
triomphale  l'Opra[17].

    [17] Une note perdue dans le CODE DE CYTHRE dit: La clbre
    et la divine demoiselle M..., cette chanteuse sans parangon
    pour la voix, qui a fait les dlices et l'admiration de tout
    Paris, dont le corps et la taille semblent avoir t mouls
    pour former une actrice inimitable et unique, passe chez elle
    son temps dans son lit; elle y mange, elle y boit, elle y
    gronde, et srement je ne dis pas tout. C'est la Cendrillon de
    M. Perrault.

Mlle PLISSIER.--Mmoires-anecdotes pour servir 
l'histoire de M. Duliz et la suite de ses aventures aprs la
catastrophe de celle de mademoiselle Plissier, actrice de l'Opra
de Paris, Londres, 1739.

Roman peignant, avec des traits connus des contemporains, la rapacit
de la grande chanteuse de l'Opra.

Mademoiselle PETIT.--Recueil de pices pour et contre
concernant l'affaire de mademoiselle Petit, actrice de l'Opra de
Paris. A Cythre, de l'imprimerie de Vnus, 1741.

A propos de la rvocation de cette danseuse, qui s'tait laiss
surprendre dans sa loge par sa camarade, mademoiselle Jaquet, dans
le moment o elle avait des complaisances, _la toile leve_, pour un
quidam.

Mademoiselle PRVOST.--Mmoire pour la demoiselle Prvost
en rponse  celui de M. l'ambassadeur de Malte (copie manuscrite du
temps).

Le premier de ces mmoires, o la verve de style d'un avocat dans
une affaire scandaleuse, commence  amuser la Cour, la ville et les
provinces, et qui nous montre le coup de coeur du chevalier de Mesme
devant la danse de Fanchonette, et son entre dans la pauvre chambre o
errent quatre chaises et une bergame, et son offre de se charger des
mmoires du rtisseur et du cabaretier. Puis changement de dcoration.
Voici le chevalier de Mesme, bailli de Malte, ambassadeur, et aussitt
beaux habits, bijoux, avec meubles et vaisselle plate, et maison
monte, dont un jour Fanchonette, devenue Mlle Prvost, prie, d'un
air digne, le bailli d'en sortir.

SAINT-HUBERTY.--Papiers de famille.

--Recueil de lettres adresses  son amant et plus tard son mari,
le comte d'Antraigues.

Ces papiers et lettres doivent paratre dans une biographie de la
Saint-Huberty, sous presse.


COMDIE-FRANAISE.

Mademoiselle CANDEILLE.--Recueil de lettres du commencement du
XIXe sicle, relative  sa littrature,  ses romans. Une de
ses lettres raconte qu'un moment, les jeunes lves de David ont port
des barbes _postiches_ de philosophes grecs, et cette lettre contient
un post-scriptum de son mari Peri, s'inscrivant, pour son compte,
contre le mot postiche.

Mademoiselle CONTAT.--Lettre autographe, signe de ses
initiales (sans date), dans laquelle elle conjure un homme d'affaires
de lui pargner une saisie _qui ferait un esclandre dans sa maison et
lui causerait un chagrin mortel_.

Mademoiselle CLAIRON.--Ordre de doubler la demoiselle
Dangeville, sign du duc de Gesvres:

  _Nous duc de Gesvres, Pair de France, Premier gentilhomme de la
  chambre du Roi,

  Voulant que chacun des acteurs et actrices de la
  Comdie-Franaise se prte  tout ce qui peut faire le bien
  du service, et connaissant la ncessit d'avoir plus d'une
  actrice pour remplir les rles de soubrette, en expliquant en
  tant que besoin est l'ordre de rception donn  la demoiselle
  Clairon, lui ordonnons de se tenir prte  doubler la demoiselle
  Dangeville dans tous les rles de son emploi.

  Mandons  M. de Bonneval, Intendant des Menus Plaisirs, en
  exercice, de tenir la main  l'excution du prsent ordre.

  Fait  Versaille le 30 dcembre 1743._

--Mmoire pour le sieur de Lanoue, la demoiselle Gaussin et consorts,
opposants  la rception de la demoiselle Clairon.

Ironie moquant les effarouchements de pudeur des vertus de la
Comdie-Franaise: Quelle humiliante rivalit pour la demoiselle
Gaussin! L'innocence de ses moeurs n'aurait-elle pas d la soustraire
 de pareils accidents? Et la brochurette rappelle l'humaine parole
qu'elle avait souvent  la bouche: Et comment en effet est-il possible
de refuser un galant homme, qui se prsente de bonne grce et nous
presse avec instance!

--Histoire de mademoiselle Cronel, dite Fretillon, actrice de la
Comdie de Rouen, crite par elle-mme. La Haye, 1758.

Roman allusif aux commencements de la tragdienne.

--Mmoires de mademoiselle Clairon, actrice du Thtre-Franais,
publis par elle-mme, 1822.

Mademoiselle DANGEVILLE.--Lyce des arts. loge de la
citoyenne Dangeville, ancienne artiste du Thtre-Franais. Fait et
prononc par le citoyen Mol, artiste du mme thtre, et membre du
Directoire du Lyce des Arts, le 20 fructidor an II de la Rpublique
Franaise une et indivisible. De l'imprimerie de Lenormant.

Mademoiselle DE LA MOTTE.--loge de mademoiselle de la Motte,
de la Comdie-Franaise. (Tir du Ncrologe.)

Mademoiselle DUCLOS.--Mmoire pour Marie-Anne de
Chasteauneuf-Duclos. Demanderesse. Contre Pierre Chemin, tuteur de
Pierre-Jacques Chemin, son fils, dfendeur.

C'est une pice du procs de la vieille Duclos, demandant la nullit
de son mariage avec un jeune mari de dix-sept ans, tomb, un jour
d'incendie, dans sa chambre, en chemise.

--Rponse au mmoire intitul: Accusation de bigamie par une seconde
femme contre un mari, dont la premire femme a est enleve et dguise
pendant sept ans sous l'habillement d'homme, et est morte chez
demoiselle Duclos, comdienne, et a t inhume  Saint-Sulpice sous le
nom de Chevalier de Morsan. Paris, 1734.

Trouble et mystrieux procs, qui laisse indcise la question du sexe
de l'individu mle ou femelle, qui se cachait sous le lit ou dans la
ruelle de la comdienne, quand quelqu'un entrait.

Mademoiselle DUMESNIL.--Lettre d'un ngociant de Marseille 
un de ses amis de Paris.

A propos des reprsentations de la Dumesnil, au mois d'aot 1753, 
Marseille, pendant lesquelles le duc de Villars, gouverneur de la
province, avait fait doubler les places, au profit de la tragdienne.

--Mmoires de mademoiselle Dumesnil en rponse aux Mmoires
d'Hippolyte Clairon par Dussault. Paris, 1829.

Mademoiselle DURANCY.--Notice sur Mademoiselle Durancy.
(Tire du Ncrologe.)

Mademoiselle GAUSSIN.--loge de mademoiselle Gaussem, qui
serait le vrai nom de l'actrice. (Tir du Ncrologe.)

--Rponse pour mademoiselle Gaussin  Mademoiselle d'Arimath, de
l'Opra-Comique, en forme d'une lettre, adresse  M. Fagon, sur sa
nouvelle pice, intitule l'Heureux Retour.

Madame JOLY.--Aux Mnes de Marie-lisabeth Joly, artiste
clbre du Thtre-Franais, par Dulomboy, ancien capitaine de
cavalerie, Paris, an VII de la Rpublique.

Joli petit monument typographique, avec les deux figures dessines
par Dugoure, et la musique grave de ses tristes romances, par l'ami,
l'amant, l'poux de l'actrice.

Mademoiselle LANGE.--Lettre autographe signe de son nom de
femme marie: Simon.

      _De Meudon, 18 fructidor._

  _Combien vous devez m'en vouloir! et combien vous avez raison. Je
  n'ai pas d'excuses  mes yeux, jugez aux vtres. Je ne conois
  pas ma ngligence; elle ne vient pas cependant de mon coeur, je
  puis vous l'assurer._

  _Papa se porte  merveille, il est d'une galit tout  fait
  aimable, pas un moment d'humeur, grces vous soient rendues! Il
  me parle beaucoup de vous, ce n'est pas le moment o,  mon
  avis, il parle le moins bien. Je comptois beaucoup sur le plaisir
  de vous voir cette anne, je n'y ai pas encore renonc, mais je
  crains que ce ne soit pas tout de suite. Les plaisirs de Paris
  sont bien monotones: quelques concerts donns dans des cafs en
  plein air, excuts par de malheureux artistes si honteux ou si
  tristes d'en tre rduits l, qu'ils se sont faits mettre en cage
  pour n'tre pas vus. Plus de socit, tout le monde est retir
   la campagne. Moi je suis triste, mais je ne m'ennuie pas, je
  travaille, je chante, Michel m'aime, je le lui rends, et le temps
  passe. Envoyez-moi donc, en parlant chanson, une petite romance
  dont l'accompagnement soit bien facile, afin que je vous montre,
  quand j'aurai le plaisir de vous voir, combien je suis savante.
  Parlez de moi  Pierre, et faites-moi le plaisir de lui dire pour
  moi mille choses. Adieu, Jules. Je ne vous recommande pas de ne
  pas m'en vouloir. Je connais votre coeur et je suis sre que
  l'exorde serait inutile. Je vous embrasse de toute mon me._

      _F. Simon._

Mademoiselle LECOUVREUR.--Lettre  mylord D*** sur Baron
et la demoiselle Lecouvreur o l'on trouve plusieurs particularits
thtrales, par Georges Wink. Paris, 1730.

--Notice sur Adrienne Lecouvreur, par Lemontey, in-4, sans date;
compose pour la Galerie franaise.

Mademoiselle MEZERAY.--Lettre d'amour autographe de Mezeray
avec son original cachet l'annonant ainsi: _C'est de moi_.

  _Si je ne rponds pas  votre lettre aussi bien que je le
  voudrois, c'est  mon esprit qu'il faut le reprocher et non  mon
  coeur qui, je vous jure, n'en mrite aucun. Il ne recle rien
  que je ne puisse vous ouvrir avec plaisir et franchise, et cela
  dans tous les temps de ma vie._
  _Votre lettre m'afflige, je vous dirai en quoi. Je remets  jeudi
   vous dire ce que j'en pense. J'ai trop d'amiti pour vous, pour
  me plaindre du peu de justice que vous rendez  votre amie._

  _Bonjour, je ne puis vous en dire plus, ce qui me fche..... Mais
   jeudi  dner, peut-tre vous verrai-je avant, je l'espre et
  le dsire toujours._

Mademoiselle QUINAULT.--Lettre autographe (sans date)  madame
de Graffigny, qui commence ainsi: _Je ne sais pas si c'est de trop
manger, mais j'ai la valeur de quatre indigestions_, et elle termine en
disant: _Mes chats et moi nous vous baisons les pattes_.

Mademoiselle RAUCOURT[18].--LA LIBERT, OU MADEMOISELLE
RAUCOURT. _A toute la secte anandrine assemble au foyer de la
Comdie-Franaise. Se trouve dans les coulisses de tous les thtres,
1791_, avec une figure libre. Texte diffrent de celui publi dans
l'Espion anglais sous le titre: Apologie de la secte anandryne, ou
Exhortation  une jeune tribade par mademoiselle de Raucourt, prononce
le 28 mars 1778[19].

    [18] La notice la plus complte sur Mlle Raucourt se trouve
    dans un recueil bien inconnu. Ce sont LES DIX MLANGES, _ou
    Mmoires secrets_, par A. Chteauneuf. Premier cahier. Paris,
    chez Ponthieu, 1809.

    [19] Mlle Raucourt n'a point t calomnie. Vignres a vendu,
    il y a une quinzaine d'annes, une collection de lettres de la
    Raucourt adresses  des femmes, qui avaient la tendresse et la
    passion des lettres d'un amant.

Mademoiselle SAINVAL cadette.--Lettres de madame la comtesse
de Mal.....  madame la marquise d'A..... Paris, 10 mai 1779.

--Lettre de mademoiselle Sainval cadette  la Comdie-Franoise,
du 14 janvier 1784.

Deux brochures concernant la querelle de mademoiselle Sainval, soutenue
par le public contre madame Vestris, protge par le marchal duc de
Duras et les gentilshommes de la chambre.

--Lettre autographe signe,  la date du 11 aot 1785, relative au duel
entre les deux femmes qui dure jusqu' la Rvolution.

  _Monseigneur,

  Je suis si touche, si pntre de la manire pleine de bont
  dont vous m'avez reue que je ne puis taire tout le plaisir que
  j'ai eu, que j'ai encore, et que je dis  tout le monde.

  Si les personnes, Monseigneur, qui vous indisposoient sans
  cesse contre moi, qui grossissoient mes torts, m'en donnoient
  toujours et mettoient un voile pais sur mes foibles qualits,
  m'avoient abandonn  votre bont naturelle, les mchants qu'ils
  sont, m'auroient pargn bien des chagrins: puissent-ils tre les
  derniers, et je leur pardonne de bon coeur.

  Vous avez daign, Monseigneur, couter des dtails, que j'ai
  abrgs, parce que je ne les faisois pas pour vous apprendre les
  torts de mes ennemis, mais je vous ai suppli, Monseigneur, de
  me permettre de vous rappeler ma conduite  la Comdie, celle
  que l'on a tenue avec moi, pour vous bien convaincre que je ne
  suis ni folle, ni mchante. Madame Vestris par des procds et
  des vexations insupportables, pendant huit ans, toit parvenue
   me dgoter de mon tat,  me faire dsirer de quitter Paris,
  prfrant ma tranquillit  tout. Elle y a mis le comble en
  faisant  mon insu imprimer une lettre crite, dans un moment de
  douleur,  mes camarades, et qui ne devoit tre connue que d'eux.
  Le libelle qu'elle y joignit, les mensonges qu'il contenoit,
  la cour, la ville, les provinces qui en ont t assaillies!
  Jugez-la, Monseigneur, et jugez-nous. Vous dsirs maintenant
  pour le bien gnral, pour l'intrt particulier, que je sacrifie
  mon juste ressentiment, que je regarde madame Vestris comme une
  femme ordinaire pour moi; je ne la hais plus, Monseigneur, mais
  je me rappelle, malgr moi, tout ce qu'elle m'a fait, tout ce
  qu'elle peut faire, et j'ai toujours peur..... Je vous ai promis,
  Monseigneur, de jouer avec elle, puisque vous le dsirs, et je
  ferai, pour vous seul, ce que la crainte ne pourroit obtenir de
  moi; mais, Monseigneur, que je puisse au moins dire au public:
  J'ai t vaincue par les bienfaits de monsieur le Marchal de
  Duras..._

Mademoiselle DE SEINE.--Lettre de mademoiselle de Seine,
comdienne ordinaire du Roy,  Messieurs de l'Acadmie franoise au
sujet de la lettre de cachet dcerne contre elle, sur la rquisition
de messieurs les premiers gentilshommes de la chambre, 1735. (Copie
manuscrite du temps.)

Pamphlet dans lequel est surtout maltrait le marquis de Nesle, le pre
des soeurs matresses de Louis XV.


COMDIE-ITALIENNE

Mademoiselle CAMILLE.--loge de mademoiselle Camille. (Tir
du Ncrologe.)

Mademoiselle DUFAYEL l'ane.--Mmoire pour la demoiselle
Dufayel l'ane, actrice de la Comdie-Italienne, pensionnaire du Roi.

Brochure dans laquelle l'actrice de la Comdie-Italienne s'indigne
contre le bruit calomnieux qui l'accuse d'avoir essay d'empoisonner sa
soeur cadette dans un verre d'eau, prsent par sa femme de chambre,
pendant un entr'acte de Zmire et Azor.

Madame FAVART.--loge de madame Favart. (Tir du Ncrologe.)

--Manuscrit trouv  la Bastille, concernant deux lettres de cachet
lches contre mademoiselle de Chantilly et M. Favart, par le marchal
de Saxe, 1789.

Mademoiselle MAZARELLI.--Mmoire pour demoiselle Claire
Mazarelli, fille mineure, accusatrice contre le sieur L'Homme, cuyer,
ancien chevin de la ville de Paris, et ses fils et complices, accuss.

Mmoire qui nous a conserv la figure de cette danseuse, qui n'a
dans qu'un an, de cette courtisane bocagre que nous avons peinte
dans la Femme du dix-huitime sicle, se promenant sur son batelet
ou conduisant sa petite chaise et ses deux chevaux, cortge par un
choeur de paysannes, habilles comme elle, par un costumier des Menus.

Mademoiselle RGIS.--Mmoire pour Claude d'Hennequin
d'Herbouville, demoiselle majeure. Contre la Rey ou Rgis.

Expos de fait curieux dans lequel la demoiselle d'Herbouville se
dfend d'tre responsable d'un vol commis chez ladite actrice et se
refuse  payer 1,668 livres que la Rgis lui rclame pour la perte
de 9 corsets, 8 casaquins, 11 fichus, 6 nappes, 3 douzaines de
serviettes, 4 draps de matre, 36 mouchoirs, 14 tabliers de mousseline,
20 jupons, 40 coeffures, 22 chemises, 38 paires de bas, 1 toilette de
mousseline et peignoirs.

--Mmoire pour Antoine Bonaventure Pitrot, matre des ballets de la
Comdie-Italienne. Intim et incidemment demandeur et dfenseur. Contre
Louise Regis sa femme, soi-disante aussi fille majeure, danseuse au
mme thtre, appelante comme d'abus, demanderesse, incidemment en
sparation de corps et d'habitation, dfenderesse.

Mmoire, dans lequel la Rgis appelle comme d'abus de la clbration
de son mariage, au moyen de ce fabuleux rcit: Un beau jour,
dit-elle,--et cela se passe aprs la naissance de deux enfants,--Pitrot
excite la crainte dans mon esprit; il me met la pointe de son pe
sur le coeur, il me dit de marcher  l'autel; une chapelle tait
prpare; il m'y conduit; je n'tois pas revenue de mon saisissement;
je ne sais ni ce que j'ai fait, ni ce que j'ai dit..... Depuis ce
temps, _il assure que de sa matresse je suis devenue sa femme_.

A ces biographies d'actrices des trois grands thtres de Paris,
j'ajouterai la biographie de la Montansier, cette directrice de
thtre, qui a t une des figures parisiennes de la Rvolution.

Mademoiselle MONTANSIER.--Rclamation autographe de
mademoiselle Montansier,  la date de 1770, du montant de 3,550 livres
pour l'entre des pages au thtre de Versailles,  raison de 300
francs par mois.

--Mmoire pour la citoyenne Montansier.--Projet de dcret sur
la liquidation des sommes due aux propritaires et cranciers de
la salle du thtre des Arts, imprim par ordre de la Convention
nationale.--Encore 7 millions pour le Grand Opra. a ne prendra
pas. Rendez la salle  Montansier.--Opinion de Crochon (de l'Eure)
sur un projet de rsolution relatif  une prtendue crance du
citoyen Bourdon-Neuville et de la citoyenne Brunet-Montansier sur la
rpublique, pour la vente et cession du thtre des Arts, etc.

--LA RIBAUDE DU PALAIS-ROYAL, _ou Anecdotes intressantes
et gaillardes tires de la vie libertine de Marguerite Brunet dite
de Montansier, ancienne directrice des spectacles  la suite de la
cour, et maintenant la doyenne des matrones du Palais-Royal. Rdiges
par le sieur Neuville, dit le Rou... A Paris, de l'imprimerie des
Courtisanes, 1790._ Volume illustr de quatre figures libres.


Tout en bas, deux planches sont prises par des livres de bibliographie
et la collection des catalogues d'autographes de Laverdet et des frres
Charavay,--et  leur suite, en cet endroit o, de mon fauteuil, ma
main, en se baissant, peut atteindre, flottent des volumes, qu'en un
moment de paresse, j'attire  moi, des volumes qui ont t, sans que je
m'en doute, des ducateurs de mon got, des conseillers de mon style,
et qui me font prouver aujourd'hui un certain tonnement de
leur assemblage fortuit. C'est un volume dpareill du Virgile latin
le GEORGICON[20], au joli texte grav aux frais de Henri
Justice; c'est un Franois Rabelais du dix-huitime sicle, l'assez
mdiocre Rabelais de 1783; c'est le La Bruyre de 1692, dans sa vieille
reliure de maroquin rouge, avec le nom de _Durival_, imprim sur les
plats; c'est l'dition des MAXIMES du duc de Larochefoucauld
de notre vieille Imprimerie Royale, dans un veau aux armes d'un
descendant de la famille; c'est le RECUEIL DES PENSES de M.
Joubert avec la ddicace: _offert  M. le comte de Portalis par M.
Joubert, conseiller  la cour de cassation_; c'est l'dition, drelie
et en miettes, des CARACTRES ET PORTRAITS de Chamfort; c'est
le NEVEU DE RAMEAU publi par Poulet-Malassis; c'est enfin le
REISEBILDER de Henri Heine, l'dition d'Eugne Renduel.

    [20] Je suis plein d'admiration pour Virgile, et, je l'avoue,
    c'est le seul pote latin que j'aie senti, mais un volume de
    Tacite serait plus justement  sa place ici. Mon frre et moi
    avons fait une tude assidue, continue du bref prosateur latin,
    cherchant  introduire l'os de sa phrase dans notre langue
    un peu molle, un peu fluente. Et, en cela, nous ne faisions
    que marcher  la suite de Bossuet, qui a prch quelque part
    que le latin devait faire l'armature de la langue franaise,
    et dont, au reste, les plus puissantes phrases sont du latin
    translat en franais. Et j'ajouterai encore  Tacite, comme
    nos professeurs de style, le duc de Saint-Simon.

L, les livres sont interrompus par la fentre, qui a pour lambrequin
une broderie japonaise, o d'normes cdrats, ces turgides fruits aux
tentacules cornues, dtachent l'or de leur soie sur du velours noir.

Sous le jour de la fentre s'tend la large table de travail,
une table commande par hasard chez un ex-vassal, chez un homme de
Goncourt, qui m'ignorait du reste absolument, une table  modle qui ne
s'attendait certes pas  voir crire dessus; la table sur laquelle mon
frre et moi, rue Saint-Georges et  Auteuil, sommes rests penchs de
si nombreuses heures du jour et de la nuit. Pauvre table qui a vu le
dsespoir de tant de phrases rebelles, et aussi la joie du mot: _Fin_,
crit au bas de la dernire page de beaucoup de volumes. Vieux morceau
de bois associ  mon existence, et pour laquelle j'ai des regards
amis, quand j'ai t quelque temps absent et sans crire, lui demandant
presque qu'elle me soit favorable et qu'elle me fasse retrouver encore
une fois l'inspiration de l'crivain. Sur cette table un amoncellement,
un entassement, un fouillis de papiers, de livres, de brochures, de
cahiers de papier  cigarettes, de paquets de plumes d'oie au bec
tordu, d'o mergent,  moiti enfouis dessous, deux presse-papiers 
levrettes du dix-huitime sicle, un mchant encrier de trente sous, un
manche de coupe-papier japonais, un essuie-plumes brod par les filles
de madame Camille Marcille, quand elles taient toutes petites filles,
et un cachet de cristal de roche aux initiales maries de _E. J._, un
cachet achet  Rome, du temps de MADAME GERVAISAIS, et qui
est, comme la lumire rose d'une goutte de champagne dans le fond d'un
verre d'eau.

Le panneau entre la fentre et la porte du cabinet de toilette
est rempli par des livres et des brochures sur l'histoire de Paris
au dix-huitime sicle, dans lesquelles se trouvent des centaines de
rarets, apportant chacune un trait, un coup de pinceau, un joli rien,
au tableau mouvant et changeant de la capitale, pendant les cent annes
de sa domination sur le monde.

D'abord les plans: le PLAN DE PARIS commenc en 1734 sous les
ordres de messire Michel tienne Turgot, prvt des marchands, lev
et dessin par Louis Bretez et achev de graver par Claude Lucas,
un grand in-folio transatlantique, dans sa belle reliure en maroquin
rouge, aux armes de la ville de Paris; le petit PLAN TOPOGRAPHIQUE
ET RAISONN DE PARIS, ouvrage utile au Citoyen et  l'tranger...
par les sieurs Pasquier et Denis, graveurs, 1758; le PLAN DE
LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS, divis en 20 quartiers....
par Deharme, topographe du Roi, 1763, un volume in-quarto; la
TOPOGRAPHIE ou Plan dtaill de la ville de Paris et de
ses faubourgs, par Maire, 1808. Et parmi les plans particuliers,
j'appellerai l'attention sur le Plan de la paroisse Saint-Sulpice de
Paris ou du faubourg Saint-Germain, grav en l'anne 1696, par l'ordre
de messire Henri Baudrand, prestre, docteur de Sorbonne et cur de la
dite paroisse, le meilleur plan qui ait t jamais fait de ce quartier
et de ses htels.

Aprs les Plans, les Almanachs. Je ne m'arrterai pas  la collection
de l'Almanach parisien en faveur des trangers et des personnes
curieuses, mais j'indiquerai un Almanach de Paris contenant les
choses les plus singulires qui se passent  certains jours de
l'anne, almanach publi en 1726, qui, avec ses processions, ses
promenades de bacheliers en thologie et de captifs, ses montres
pieuses de tapisseries, vous donne  voir le Paris de la Rgence comme
une autre Rome.

A propos des captifs, voici une pice de 1729: L'ORDRE DE LA
PROCESSION et de la marche des quarante-six captifs rachets
dans les royaumes de Maroc et d'Alger, par les religieux de la Merci,
Rdemption des Captifs qui se fera lundi prochain, 18 du prsent
mois de juillet, et les deux jours suivants: le lundy 18 juillet, en
l'glise de l'Abbaye de Saint-Antoine  Notre-Dame, le mardi 19 du mme
mois, en l'glise de Saint-Sulpice, et le mercredi 20, en l'glise
de Saint-Eustache. Et l'on voit s'avancer dans les rues de Paris
les quarante-six captifs portant des chanes de cuivre pour marquer
leur captivit, et accompagns chacun de deux anges et prcds d'un
timbalier, de quatre trompettes, de quatre hautbois, de deux bassons,
et suivis de quatre rdempteurs tenant chacun une palme  la main.

Une autre pice relative aux expositions de tapisseries est
L'EXPLICATION HISTORIQUE DES TAPISSERIES, ouvrages de la
Couronne, qui seront exposes le jeudi 12 juin 1774, jour de la
Fte-Dieu, et le jeudi suivant, jour de l'Octave, dans les cours de la
Manufacture Royale des Gobelins: explication qui nous montre, de
la Barrire  la grande porte, tendues sous la conduite de M. Cozette,
concierge de la Manufacture, la tenture de sept pices de l'Histoire
d'Esther, la tenture de sept pices de l'Histoire de Mose, puis dans
les cours, une tenture de Scipion l'Africain, la tenture des Quatre
Saisons de Mignard, plusieurs pices des Conqutes de Louis XIV d'aprs
Vander Meulen, la tenture de huit pices du Nouveau Testament d'aprs
Jouvenet et Restout, et enfin quatre pices du Palais du Vatican
d'aprs Raphal.

Mais, dans ces almanachs, j'allais oublier un rarissime petit almanach
qu'ont fait natre les rigueurs de l'hiver de 1784: LA PYRAMIDE DE
NEIGE, almanach nouveau pour l'anne 1785, enrichi de figures en
taille-douce contenant la description du monument lev, pendant
l'hiver de 1784, en l'honneur de Louis XVI et de son auguste pouse.
Ces deux gentilles vignettes vous montrent la pyramide, vue du Louvre
et de la rue Saint-Honor, au milieu d'autres vignettes reprsentant
la Bienfaisance de M. Lenoir et le Verrou de Fragonard, illustres de
petits vers galants.

Ces almanachs parisiens ont pour complment les almanachs d'adresses:
l'ALMANACH DE PARIS contenant la demeure, les noms et qualits des
personnes de condition dans la ville et faubourgs de Paris... pour
l'anne mil sept cent soixante-quinze. Cet almanach, qui n'est pas
le premier, et toutefois bien petit et restreignant ses annonces aux
personnes de condition, ajoute en 1779 aux personnes de condition et
les autres vivant noblement. En 1782, il saute le foss, et se grossit
d'une seconde partie contenant les noms et demeures des diffrents
bourgeois, gens d'affaires, marchands, artistes, etc. Et il va ainsi
jusqu'en 1791 o il s'intitule dmocratiquement: Almanach des Adresses
de Paris et de celles des Dputs de l'Assemble Nationale. En 1792,
c'est l'Almanach des Demeures des ci-devant Nobles et celles des
Avocats, Notaires, Hommes de Loi.

Mais le commerce, besoigneux de publicit, et n'en trouvant pas
d'abord, ou n'en trouvant qu'une trs restreinte dans l'Almanach des
gens de condition, avait, ds 1769, fait les frais d'un gros livre,
ayant en tte une estampe de Marillier, o M. de Marigny, le protecteur
et directeur gnral des Arts et Manufactures de France, distribuait
en empereur romain des prix aux plus clbres artistes. Cet in-octavo
a pour titre: ESSAI SUR L'ALMANACH GNRAL d'indication d'adresse
personnelle et domicile fixe des six corps, Arts et Mtiers, contenant
par ordre alphabtique les noms, surnoms, tat et domicile actuel
des principaux Ngocians, Marchands, Agens d'Affaires, Courtiers
Artistes et Fabricans les plus notables du Royaume. Paris, veuve
Duchesne, 1769. Et ce livre ne suffisant bientt pas, on voyait
paratre les Tablettes de renomme des Musiciens, et les tablettes
de Renomme des principales maisons de commerce d'picerie-Droguerie,
et le Tableau des Matres Distillateurs, Limonadiers, Vinaigriers,
et la Liste des six-vingt seuls Huissiers--Commissaires-priseurs,
vendeurs de Biens Meubles, reus et immatriculs au Chtelet de
Paris, et le Tableau gnral de tous les Matres et Marchands,
Orfvres--Joyailliers--Bijoutiers, Batteurs et Tireurs d'or, suivant
l'ordre de leur rception, et le Catalogue des Matres-Rtisseurs
de la Ville et faubourgs de Paris, et le Catalogue des Matres
Queulx--Cuisiniers--Traiteurs--Rtisseurs--Patissiers, de la ville,
faubourgs et banlieue de Paris.

Les secs almanachs sont suivis des Descriptions, des Tableaux, des
tats de Paris.

Au milieu du sicle, parat en quatre volumes la consciencieuse
DESCRIPTION DE LA VILLE DE PARIS et de tout ce qu'elle contient de
plus remarquable par Germain Brice, nouvelle dition enrichie d'un
nouveau plan et de nouvelles figures dessines et graves correctement.
Paris, chez les librairies associs, 1752. Dans les descriptions, il
faut aussi ranger le MMORIAL DE PARIS et de ses environs publi en
1749.

Les Tableaux dbutrent par le JOURNAL DU CITOYEN, La Haye 1754,
livre embryonnaire suivi en 1760 de L'TAT OU TABLEAU DE LA VILLE
DE PARIS, considre relativement au Ncessaire,  l'Utile, 
l'Agrable: livre dans lequel vous trouvez toute la constitution du
Paris contemporain, et ses marchs et ses hpitaux, et ses collges
et ses acadmies, et ses commissaires, et son guet  pied et 
cheval, et ses bureaux de parchemins timbrs, et ses coches, et ses
baigneurs-tuvistes, et ses htels du faubourg Saint-Germain et ses
htels de la Grve, o la chambre garnie cote de 3  4 livres par
mois, et o les repas vont de 4  8 sols.

Ici, je ne puis rsister au dsir de donner la description d'un de ces
htels-auberges de la Grve, de celui de l'_Image Notre-Dame_, que je
me suis amus  graver d'aprs une peinture de Raguenet, date de 1751.
Cette auberge typique du temps,  l'angle de la rue de la Mortellerie,
et comme enclave dans les constructions de l'Htel de Ville, tait
une maison au pignon pointu, aux quatre tages surplombant ports sur
des poutrelles, au rez-de-chausse dfendu par une grille de fer de la
hauteur d'un homme. Une grande maison de pltras et de bois, rappelant
l'architecture des constructions de la Belgique et de la Hollande, et
qui, sur une console peinte en bleu, avait expose une petite figurine
historie de la Vierge.

Pass l'auberge, la rue de la Mortellerie s'ouvrait noire et fauve,
avec des rayonnements roux  l'intersection des ruelles qui s'y
jetaient, sous un peu de ple soleil, blanchissant au fate des
mansardes: l'clairage d'une sale rue d'alors dans le ciel pluvieux de
Paris. De l'autre ct de la rue de la Mortellerie, en face l'Image
de Notre-Dame, une haute maison recevant la pluie et le vent, par ces
baies sans fermetures, et dont le bas tait occup par un corps de
garde,  la porte duquel un militaire, le mousqueton sur l'paule,
tait en faction, tandis que deux autres assis sur un banc, sous un
dit du Roi frachement placard, regardaient passer les demoiselles du
Port au Bled. Et sur la berge sans quai, une perspective de chemines,
de fentres  guillotine, de volets peints en ocre, de petits carreaux
verdtres, de murailles taches de haut en bas comme de la descente
d'eaux de purin, murailles que rasait un carrosse aux roues rouges, 
la caisse dore.

Ces tableaux de Paris ont pour annexe: LE PROVINCIAL A PARIS, ou tat
actuel de Paris... en quatre volumes in-24 et cinq cartes nouvelles...
chez le sieur Wattin fils, 1787, petit ouvrage rare, indiquant tout ce
que chaque rue renferme d'intressant, et dont cette page, dans un des
volumes que j'ouvre au hasard, peut donner une ide:

  Rue des Fosss Saint-Germain des Prs.

  11, Caf de Procope.
  14, Bureaux de M. Paul, inspecteur de Police.
  18, Cour du commerce.
  38, Poudre de fleur dentifrice par le sieur Courtois,
      dentiste.
  39, Monseigneur le Dauphin et Madame fille du
      Roi, estampes d'aprs madame Lebrun, graves par
      le sieur Blot.
  42, Ancienne salle de la Comdie-Franaise.
  52, cusson de Me Boutet, notaire.

Un autre tat, encore plus rare que celui-ci, et rdig sur le mme
plan, o Paris est divis en quatre grands quartiers, a paru en 1803.
Il a pour titre: TAT ACTUEL DE PARIS. An XI. A Paris, chez l'auteur
le citoyen Prcien, rue Apolline, n 34.

Aprs ces descriptions, ces tableaux, ces tats, la nombreuse srie
des livres dcrivant Paris, sous des titres divers, et dans des annes
diffrentes.

LE GOGRAPHE PARISIEN, ou Conducteur chronologique et historique
des rues de Paris, 1769. RECHERCHES critiques, historiques et
topographiques sur la ville de Paris... par le S. Jaillot 1775;
DICTIONNAIRE historique de la ville de Paris et de ses environs,
par MM. Hurtault et Magny... 1779; DESCRIPTION HISTORIQUE DE PARIS
et de ses plus beaux monuments gravs en taille-douce par Martinet,
ingnieur et graveur du cabinet du Roy... par Beguillet, 1779; VOYAGE
PITTORESQUE DE PARIS, ou indication de tout ce qu'il y a de plus beau
dans cette grande ville en peinture, sculpture et architecture par M.
D. (d'Argenville), 1757; DICTIONNAIRE pittoresque et historique...
par Hbert, 1766; ALMANACH du voyageur  Paris par Thiery, 1784;
ouvrage, qui avait t prcd, en 1780, de l'Almanach pittoresque
et historique et alphabtique des riches monuments que renferme la
ville de Paris; NOUVELLE DESCRIPTION des curiosits de Paris, par
Dulaure, 1786; LE VOYAGEUR A PARIS... par Thiery, 1788; LE VOYAGEUR
A PARIS, tableau pittoresque et moral de cette capitale, 1797; LES
RUINES PARISIENNES depuis la Rvolution de 1789, avec des remarques
historiques sur chacun des tablissements qui ne subsistent plus... an
VII.

Et en dernier lieu, les livres sur les environs de Paris, dont les
monuments sont gracieusement indiqus sur les estampes du temps, non
par des toiles, mais par le vol d'une, deux, trois hirondelles:
livres de Dulaure, de Villiers, de Delort, et livres peu connus parmi
lesquels je n'en citerai que deux: DESCRIPTION d'une partie de la
ville de Montmorency, par M. ***, ancien professeur de grammaire 
l'cole Militaire, Temp 1784, volume o se trouve la description de
la maison de la comtesse d'Houdetot, du parc de Montmorency appartenant
 la duchesse de Luxembourg, de l'habitation du comte de Tressan 
Franconville, et, prs d'Aubonne, du jardin curieux d'Audinot, le
directeur de l'Ambigu, avec sa faisanderie, son temple, et sa rivire
en verre, jouant l'eau aux lumires de la nuit: un exemplaire venant
de Debure et contenant 26 planches au lieu de 19. Le second volume est
intitul: LETTRES A JENNIE sur Montmorency, l'Hermitage, Andilly,
Saint-Leu Chantilly, Ermenonville et les environs, avec des dtails
indits ou puiss aux meilleures sources concernant J.-J. Rousseau,
Saint-Lambert, le marchal de Luxembourg, le prince de Cond, Grtry,
mesdames d'pinay et d'Houdetot par M. FL***. Il nous apprend, ce
livre, une des dernires volonts de la comtesse d'Houdetot, qui
voulait peut-tre se rapprocher, dans la mort, de Rousseau: J'ordonne
que mon coeur soit mis  part et port dans le tombeau ou prs le
tombeau de mon pre et de ma mre  pinay. A ces curiosits sur les
environs de Paris, joignons-y, en fouillant dans le carton des vues de
Paris, deux estampes toutes diffrentes et relatives  ces environs.
L'une qui a pour titre: LE MONT VALRIEN, ou Calvaire  deux lieues de
Paris, fait voir une montagne abrupte, o serpente un chemin montant
entre de petits oratoires, quatorze stations, avec logement pour les
prtres et les trangers. L'autre est le BAL DE VINCENNES qui se tient
toutes les festes et dimanches  une petite lieue de Paris, un bal en
plein air, entour de tribunes claires par des lanternes en barillet,
et o huit couples sont en train de danser.

Faisons suivre ces gnralits sur Paris et sa banlieue des livres, des
cartons de papier, des documents relatifs  des tablissements spciaux.

Sur la Foire Saint-Germain dont une vue d'optique[21] nous a conserv
l'aspect, j'ai eu la bonne fortune d'acqurir  une vente de Charavay,
une collection de pices manuscrites les plus intressantes. Ce
sont des titres anciens, des actes, des lettres concernant la Foire
Saint-Germain de 1654  l'an VI, et entre autres: Assemble gnrale
de MM. les propritaires en la salle du bailliage de l'abbaye de
Saint-Germain, en date du 25 mars 1762; arrt du Parlement concernant
la Foire Saint-Germain et le mode de location, 1766; Mmoire contenant
un historique de la Foire Saint-Germain et sa situation en l'an II de
la Rpublique avec une liste de ses propritaires, leurs noms,
leurs demeures, le numro et le nombre de leurs loges; lettres de
l'architecte Rondelet  propos de la Foire Saint-Germain en l'an III;
copie du bail fait par l'administration du Domaine national au sieur
Quentin, du march Saint-Germain, an IV.

    [21] Cette vue d'optique a pour titre: _Vue de la nouvelle
    dcoration de la Foire Saint-Germain_, avec permission de M. le
    Lieutenant-gnral de la police.

Ces pices manuscrites sont accompagnes de la brochure intitule
L'INCENDIE DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN et sa nouvelle reconstruction,
pome en quatre chants par M. de ***; Paris, chez Langlois fils, 1764,
o le pote dit, en parlant de l'ancien baraquement:

    Sur un terrain des jardins de Navarre,
    On leva cette charpente rare,
    Insigne effort de l'Art industrieux,
    Et qu'admirait l'artiste curieux;
    Le tout fut fait au rgne de Louis onze
    Sans employer ni le fer, ni le bronze,
    Mais bien le bois qu'on nomme chtaignier
    O l'araigne vite de rgner.

Puis il nous dcrit la nouvelle Foire construite par Duchne, qui
avait t, l'anne prcdente, charg de la dcoration de la Foire
Saint-Ovide:

    Comme son plan uniforme, parfait,
    Dans le lointain fait un superbe effet!
    Voyez partout ces riches galeries
    Dont la faade, en arcades bties,
    Est dcore en superbes crystaux
    Enjolivs de brillants chapiteaux.

Et la Foire Saint-Germain sera complte avec deux mmoires imprims,
donnant des dtails sur la reconstruction des loges. Mmoire
pour le sieur tienne Louis de la Garde, les administrateurs de la
Maison des Cent-Filles et autres propritaires des Loges  la Foire
Saint-Germain contre les syndics des propritaires des Loges de ladite
Foire;--Mmoire pour le sieur Charles Joseph Bertrand, ancien garde
du corps de la Mercerie, contre le sieur de la Garde, marchand mercier.

Des cartons de mmoires et factums donnent la fondation du collge
Sainte-Barbe, la Runion des petits collges fonds en l'Universit de
Paris, des Lettres patentes du Roi portant rglement pour le collge
Mazarin, etc.: pices faisant toucher  la vie intrieure des collges
du temps.

Parmi un certain nombre de documents sur les prisons, voici une
brochure: LE RAT DU CHATELET, 1790, une brochure maille de
l'argot des voleurs du temps, et illustre d'une estampe, reprsentant
LA CAPUCINADE, que l'auteur dcrit ainsi: Lorsqu'un nouveau
dbarqu fait son entre dans le grand cachot, on lui demande s'il a
de l'argent. Sur sa rponse qu'il est sans un sol, l'un des anciens
s'tend  terre, et tous les dtenus, la chemise releve par derrire,
et chantant une antienne bizarre, vont tour  tour s'tendre sur le
cadavre du prtendu mort, pour le baiser au front. Quand le tour du
nouveau est venu, l'ancien s'accroche  lui des bras et des jambes,
pendant que deux prvts, arms d'un mouchoir roul et doubl appel
_foutrau_, le fustigent jusqu' ce qu'il dclare o est son argent;
quand il n'en a vraiment pas, on le fait coucher prs de la
_griache_, le tonneau  ordures, jusqu' ce qu'un nouveau venu le
remplace.

Les livres sur les hpitaux sont aussi nombreux, et un exemplaire
des MMOIRES SUR LES HOPITAUX par Tenon, professeur de pathologie au
collge de Chirurgie, reli en maroquin vert myrte, avec des colombes
se becquetant sur le dos, vous fait frissonner, en vous ouvrant ces
lits de l'Htel-Dieu bonds de trois, quatre, cinq et six malades;
heureux encore qu'on ne les mette plus sur le ciel-de-lit, comme cela
se passait quelques annes auparavant.

Et sur les cimetires, le RAPPORT sur les exhumations du cimetire
et de l'glise des SS. Innocens par Thouret nous fait assister au
transfrement des vingt mille cadavres,  la clart des flambeaux et
des cordons de feu, jetant des lueurs funbres sur les croix et les
pierres tombales, au milieu desquelles les ouvriers semblaient se
mouvoir comme des ombres.

Les Almanachs, les Guides, les Indicateurs puiss, au Paris
statistique succde un Paris que j'appellerai le _Paris moral_, un
Paris montr dans ses moeurs, par les livres, les brochures, les
feuilles volantes contemporaines.

Commenons la revue de ces documents par la rare brochure intitule
LETTRE D'UN SILICIEN (_sic_)  un de ses amis, contenant une agrable
critique de Paris et des Franois. A Chambri, Pierre Maubal, 1710. Le
Silicien reprsente les maisons de Paris comme grossires au dehors
et n'ayant de rare au dedans que la magnificence des tapisseries
qui dcorent les murs, les htelleries comme remplissant la ville
de cuisines qui fument toujours, et les femmes toutes entoures de
petits chiens, et les rues pleines de boutiques de fripiers, et le
temps changeant  toute minute; et aprs avoir parl des thtres, du
Pont-Neuf, de la Foire Saint-Germain, de la promenade des Tuileries,
des perruques blondes, des grosses montres, des lettres  trois
cachets, de la chert de sa chambre d'htel, dcore d'un lit, d'une
table, de quelques chaises, d'un miroir, d'un portrait du Roi, il
termine ainsi: J'ai vu un dimanche, dans une seule paroisse, faire
soixante-cinq mariages. On dit qu'il y a ici jusqu' quatre mille
vendeurs d'hutres, que l'on y mange chaque jour quinze cents gros
boeufs et plus de seize mille moutons, veaux ou cochons, outre une
prodigieuse quantit de volaille et de gibier. On compte cinquante
mille maisons, dans chacune desquelles les familles sont si nombreuses,
qu'elles logent depuis le grenier jusqu' la cave; on y compte aussi
cinq cents grandes rues, outre une infinit de petites, dix places,
plusieurs marchs, dix-sept portes, neuf ponts, avec autant de
fauxbourgs, et plus de trente hpitaux. Suit le curieux livre qui
a pour titre: SJOUR DE PARIS, c'est--dire INSTRUCTIONS FIDLES
pour les voyageurs de condition. Comme ils se doivent conduire s'ils
veulent faire un bon usage de leur temps et argent durant leur sjour
 Paris... par le sieur J. C. Nemeitz, conseiller de S. A. S. mon
seigneur le prince de Waldeck... A Leide, 1727. Deux volumes orns
de vues et de plans de Paris. On arrive ordinairement  Paris, dit
notre voyageur, avec le _chariot ordinaire_, qui a ses auberges
particulires, ou bien avec des chevaux de poste; dans ce dernier cas,
il faut se faire conduire Htel Imprial, rue du Four, Htel d'Espagne,
rue de Seine, Htel d'Anjou, rue Dauphine, Htel de Hambourg, rue
de la Boucherie, Htel d'Orlans, rue Mazarine, Htel de Modne,
rue Jacob. Maintenant, au bout du sjour d'une quinzaine ou d'une
huitaine dans l'htellerie, il s'agit du choix d'une chambre meuble
que Nemeitz engage  prendre dans le faubourg Saint-Germain, o l'air
est plus pur que dans les autres quartiers, o se trouvent toutes les
acadmies et manges qui sont  Paris, o l'on a la Comdie-Franaise,
o l'on jouit, au printemps, de la Foire Saint-Germain, et d'o mme
il est trs facile de se rendre  l'Opra de la rue Saint-Honor, en
traversant la Seine dans un esquif. Il indique avant tout, dans la
rue de Tournon, le grand Htel d'Antragues, malheureusement trs cher
et habit par des vques, des princes trangers et autres grands
seigneurs, qui y logent, quand ils ne prennent pas une maison  part,
et,  dfaut de l'Htel d'Antragues, l'Htel de Treville ou le petit
Htel de Bourgogne. Ici une plainte sur la nourriture de tous les
htels meubls, qui est toujours la mme, et qui consiste dans une
soupe, un bouilli, une prtendue entre de ragot, une fricasse
de veau ou de ctelettes, du rti, un peu de lgumes, et pour le
dessert, du lait, du fromage, de petits biscuits et des fruits selon
la saison. Puis les conseils pratiques pour s'habiller: il dissuade
ses compatriotes de faire comme les Anglais, qui gardent leurs courts
justaucorps, leurs petites cravates, leurs petits chapeaux, leurs
perruques trangement faonnes, et qui doivent  leur costume d'tre
la proie des dcroteurs, cochers de fiacre et gueux de tout genre;
donc il les engage  s'habiller lgrement  la franaise et  se
faire faire _un habit chamarr  la mode_, une _veste de drap d'or
ou d'argent_, et un _surtout d'carlate_, bon quand il pleut. Aprs
l'habit, c'est le tour du valet qu'il est tout  fait d'avis de
prendre franais, parce que le valet franais est prompt et alerte,
ce que ne sont pas les Allemands, parce qu'il dfend son matre s'il
a une querelle, et que si par hasard il vole, il est trs facile de
le faire pendre. L-dessus nous arrivons aux spectacles, un morceau
dans lequel heureusement il veut bien ne pas examiner la controverse:
_S'il est permis  un chrtien d'aller voir les jeux publics_, et o il
nous apprend qu'un homme de qualit ne peut prendre place que _sur le
thtre_ ou dans une des premires loges, et non aux secondes, qui sont
pour les bourgeois; il fait toutefois exception pour l'amphithtre de
l'Opra qui a rang de premire loge. A propos des reprsentations de
l'Opra, des Italiens, de la Comdie-Franaise, il ne manque pas de
signaler les coliers des Jsuites jouant au mois d'aot, avec beaucoup
d'appareil, au collge Louis-le-Grand, une tragdie en latin, dont les
actes sont entremls de ballets danss par les premiers sujets, sous
la direction de M. Blondi.

Aprs les thtres, les cafs. C'est une mode presque gnrale  Paris
que de prendre une tasse de caf, aprs son dner, dit Nemeitz, et
il parle des deux endroits  la mode, o on va le prendre alors: le
caf de la veuve Laurent, rue Dauphine, appel le caf des _Beaux
Esprits_ et le caf de Poincelet  la descente du Pont-Neuf, cafs
o l'on ne fume pas, comme dans les cafs de l'tranger: trs peu de
personnes de condition aimant l'odeur du tabac en France. Au chapitre
des cafs succde le chapitre des relations et de la conversation avec
les Dames, que notre astucieux Germain recommande et prconise, en ce
qu'elle vous apprend la langue, vous rend galant, vous fait prendre
insensiblement un bon pli, tout en faisant la remarque que cette
conversation est trs dangereuse pour ceux qui sont de _complexion
amoureuse_. Et aussitt de mettre en garde ses compatriotes contre
certaines maisons, qui ont l'air d'tre de distinction, mais qui
ne sont, dit-il, que de fameux b..... o Madame a sur la paille de
jeunes g....., quelquefois aussi des femmes maries, toutes prtes
pour de l'argent. Et aprs le chapitre des relations, le chapitre
des promenades  pied et en carrosse, et des promenades  la foire
Saint-Laurent, la foire des campagnards et des petites gens, des
promenades  la foire Saint-Germain, la foire du grand monde, o il
voit la _Tourneuse anglaise_, une jeune femme tournant comme une
toupie, avec six pes nues dans les mains, les pointes tournes contre
elle.

Dans son Sjour de Paris, Nemeitz signale les tragdies latines
mles de ballets du collge Louis-le-Grand. Je possde un recueil
factice de ces reprsentations de 1737  1755. Et voici: LE POUVOIR
DE LA FABLE, _ballet qui sera dans au collge de Louis-le-Grand
et servira d'intermde  la tragdie de_ MAURICE MARTYR, _pour la
distribution des prix fonds par Sa Majest, le mercredi deuxime jour
d'aot mil sept cent cinquante,  midi prcis_. La premire entre
figure les Dangers de la volupt pour la jeunesse. Tlmaque est jet
par la tempte dans l'le de Chypre. Les habitants s'empressent de le
couronner de roses et de myrte. Leur parure et leur dmarche, leurs
amusements et leurs maximes respirent un air empoisonn. Tlmaque
est d'abord saisi d'horreur, mais il s'accoutume insensiblement aux
douceurs de ce funeste sjour. Le sage Mentor parat. Sa prsence
carte les plaisirs sducteurs. Il ordonne  Tlmaque de fuir
promptement ce lieu dangereux, o tous les plaisirs se runissent pour
aveugler la Raison et pour sduire l'Innocence.

_Tlmaque_: M. de Choiseul.

_Habitans de l'Isle de Chypre_, MM. Duclusel, Massigni, Dupr,
Vauzelet, Carvaille, la Martinire, Barrau, Radix, Mercier, Chavannes,
Deludre, Chaalons de la Rivire, Dalban, Geoffroi, Bonvoust.

_Jeunes gens avec des guirlandes_: MM. Hennequin Duplessis, Lebreton,
Sainte-Colombe, Grandpr, Lablache, Desmazure, de Ris.

_Mentor_, M. Palasne.

_Danseront ensemble_: MM. Carvaille, Radix.

_Danseront seuls_: MM. Bonvoust, Feuillade.

La seconde entre reprsente les cueils de l'Ambition pour l'Age
Mr, la troisime les Tourments de l'Avarice pour la Vieillesse. Il
y a trois parties, et un Ballet gnral, o doivent danser seuls MM.
Desplaces, Vestris, de Vis, et le programme du spectacle se termine
par cette phrase: _Fermera le thtre par l'loge du Roi_.

LA RELATION de l'ambassade de Mhmet-Effendi  la cour de France en
1721 et publie en 1757 contient quelques dtails sur le Paris de la
Rgence.

Des brochures et des livres connus, je n'indiquerai que les titres.

PARIS vu tel qu'il est, 1781; LE PETIT TABLEAU DE PARIS, 1783;
LE TABLEAU DE PARIS, par Mercier, 1783-1788; PARIS EN MINIATURE
d'aprs les dessins d'un nouvel Argus, 1784; LES NUMROS, 1784;
L'OBSERVATEUR DE PARIS, 1785, par M. Mercier, auteur du Tableau de
Paris; DIOGNE A PARIS, 1787; LE TABLEAU NOUVEAU DE PARIS, ou Varits
amusantes, ouvrage enrichi de notes historiques et critiques et mis
au jour par Nougaret, 1786; LETTRES de d'E.....me..... de B...on
La....c...be (Mlle Boudon), ou Journal d'un voyage  Paris en 1789,
Troyes, 1791, tir  petit nombre; UN PROVINCIAL A PARIS, pendant une
partie de l'anne 1789. A Strasbourg. De l'imprimerie de la Socit
typographique; LE NOUVEAU TABLEAU DE PARIS, ou la capitale de France
dans son vrai point de vue, ouvrage destin  servir de supplment
au Tableau de Paris. A Paris, de l'imprimerie de la Vrit, 1790;
LE TRIOMPHE DE LA CAPITALE, par l'auteur du Fanal, qui fte en ces
termes la Rvolution: Adieu les barbiers, perruquiers, tuvistes;
adieu les chapeliers; adieu les coiffeurs, coiffeuses et les marchandes
de modes par contre-coup; adieu toutes les fabriques de gazes et de
linons, adieu toutes les manufactures de drap et de soie et tous
les hommes qu'elles occupent, adieu les horlogers, les plumassiers,
les ventaillistes, les fondeurs, les doreurs, les tapissiers, les
miroitiers, les orfvres, les joailliers, les peintres, les sculpteurs,
les bnistes, les papetiers, les enlumineurs, les tireurs d'or et les
graveurs..... et les carrossiers, les selliers, les bourreliers, les
charrons, les vernisseurs, les serruriers; les marchaux fermeront
boutique et les autres marchands ne vendront rien, et ils feront
banqueroute, et on verra de tous cts: _Chambres garnies  louer_,
_maison  louer ou  vendre_; et les propritaires seront ruins, et
les architectes, les matres maons, les tailleurs de pierres, les
manoeuvres, les goujats, les charpentiers, les menuisiers, les carriers
mettront leurs dents au croc, et l'herbe crotra dans les rues.
L'auteur d'un pain mixtionn se rendra fermier de tout le quartier
Saint-Honor jusqu' la plaine des Sablons pour exciter la culture des
pommes de terre. Le quartier Saint-Germain produira de la luzerne;
celui Saint-Jacques et de Sainte-Genevive des vignes; le Marais des
fves et des haricots; Saint-Antoine, des melons; Saint-Martin des
choux de Hollande et de Milan; Montmartre, des chardons.

Et sur la Rvolution et le Directoire, ce sont encore: PETITE HISTOIRE
DE FRANCE, ou Revue polmique d'un grand historien..... Chez Garnerey,
le 2e mois de la Rpublique, racontant un sjour de Paris en 1790;
LE NOUVEAU PARIS, par le citoyen Mercier; LES SEMAINES CRITIQUES de
Lavalle; le joli petit volume de Ripault, intitul: UNE JOURNE DE
PARIS, Paris, an cinquime; une infiniment petite plaquette qui,
avec les Semaines critiques et le Nouveau Paris, sont les trois
ouvrages  consulter, pour qui veut apprendre les moeurs du Directoire;
les FRAGMENTS SUR PARIS par Meyer, traduits de l'allemand par le
gnral Dumouriez, Hambourg, 1798; LE NOUVEAU DIABLE BOITEUX, tableau
philosophique et moral de Paris, mmoires mis en lumire et enrichis
de notes par le docteur _Dicaculus_ de Louvain. Paris, an VII de la
Rpublique, avec deux estampes d'aprs Garnerey, graves par Delignon;
LES MATINES A PARIS, voyage d'un Allemand  Paris. Lausanne, 1800;
PARIS AU XVIIIe SICLE, par Pujoulx, 1801; LE PRUVIEN A PARIS, par
Joseph Rosny, 1801; LETTRE D'UN MAMELUCK, ou Tableau moral et critique
de quelques parties des moeurs de Paris, par J. Lavalle, 1803.

De ces livres qui visent  la peinture d'ensemble de Paris, descendons
 des livres moins ambitieux, et dont la prtention est seulement d'en
esquisser un petit coin. Commenons par le coin, qu'on appelait alors
la capitale de Paris: le Palais-Royal, et sur lequel il y a tant de
brochurettes que leur bibliographie pourrait faire un volume.

ALMANACH DU PALAIS-ROYAL pour l'anne 1785; Paris, chez Royez. On
trouve dans le Palais-Royal aux trois arcades nouvellement bties,
les spectacles des Varits et des Petits Comdiens du duc de
Beaujolais, le caf de Foy, le caf du Caveau, le caf Mcanique, le
caf de Beaujolais, le caf de Valois, le caf Polonois, les htels
garnis de la Reine, de l'Empereur, d'Orlans, de Chartres, de Vauban,
de Montpensier, les restaurateurs Hur, de Labarrire, Gautier,
Pottel, des bains tablis au n 63, deux gaufriers, un confiseur, un
distillateur, un bureau de vin qui se charge d'approvisionner les
maisons de vins bourgeois, six marchands de draperies et soieries,
huit marchands tailleurs, deux marchandes de modes, deux fleuristes,
quatre marchandes-couturires, douze bijoutiers, trois libraires,
deux marchands de musique, un marchand de tableaux, quatre marchands
d'estampes, deux boutonniers, trois opticiens, trois horlogers, deux
tabletiers et marchands de cannes, un marchand de papiers peints, deux
chapeliers, et Curtius offrant ses talents aux personnes dsireuses
d'avoir leur portrait en cire.

Un almanach plus curieux et qu'aucun amateur n'a rencontr complet
jusqu'ici, est un almanach dont je possde seulement quatre petites
vignettes colories: _le Marchand de marrons_, pl. 3; _les Ombres
chinoises_, pl. 12; _les Boutiques de Bois_, pl. 53; _Vue gnrale du
Jardin_, pl. 62.

TABLEAU DU PALAIS-ROYAL, chez Maradan, 1787: une description
dtaille en place de la sche nomenclature de l'almanach, avec les
changements apports par les trois annes qui se sont coules. On y
voit le caf du Caveau peint avec ses glaces refltant le jardin, et
son pourtour de bustes de Gluck, de Sachini, de Piccini, de Grtry,
sous lesquels se juge tout ce qui parat ou se joue  Paris. Le caf
Foy se dveloppe dans l'tendue de ses sept arcades, avec ses murs
revtus d'une boiserie prcieusement sculpte: le caf frquent par
les gens du bel air, le caf qui a la renomme pour les glaces; puis
c'est le caf Mcanique, o le service se fait au moyen de pieds de
tables creux et d'une soupape par laquelle monte une servante  double
tage; le caf Italien qui a un pole, en forme de globe arostatique,
surmont d'un Gnie; le caf de Chartres, le rendez-vous des gens
d'affaires; le nouveau caf de la Grotte Flamande, o l'on commence
 venir boire de la bire le soir. Parmi les restaurateurs en vogue,
le plus frquent est Beauvilliers dont les salons sont dcors d'un
papier chinois, et o la bouteille de vin le plus ordinaire cote
vingt sols. L mangent les riches militaires, les jeunes gens les
plus qualifis, les gros joueurs en compagnie de filles lgantes. Et
ce sont des descriptions des Varits, des Ombres Chinoises et des
modistes et des bijoutiers et de tout le peuple marchand du Palais.

La LETTRE CRITE DU PALAIS-ROYAL aux quatre Parties du Monde, 1785
s'exprime en ces termes: Ni les vignes de Rome, ni les jardins du
Grand-Seigneur, ni les ventes de l'Orient, ni les foires de Beaucaire,
ni celles de Sigaglia, n'ont rien qu'on puisse comparer aux varits
de ce Palais vraiment dlicieux. Les chagrins y sont suspendus, les
haines engourdies, les plaisirs toujours renaissants, les objets varis
comme les fleurs d'un parterre, les tableaux mouvants comme ceux d'une
optique. Lieu ravissant! Voit qui veut, achte qui peut. Que de jolies
marchandises exposes aux regards des promeneurs! Que de prcieux
colifichets proposs par les femmes les plus engageantes! Que de modes
qui naissent et vieillissent dans vingt-quatre heures! Que d'appts
dlicatement prpars pour les amateurs et les curieux! Chaque boutique
est la niche de l'lgance et du got.

Si nous remontons un peu en arrire, nous trouvons cette brochure au
joli titre: LES SOIRES DU PALAIS-ROYAL, _ou les Veilles d'une jolie
femme contenant quatre lettres  une amie, avec la conversation des
chaises du Palais-Royal, sous l'arbre de Cracovie, 1762_; et cette
autre brochure: OBSERVATIONS sur la destruction de la promenade du
Palais-Royal, 1781, et qui commence ainsi: Milord, vous me demandez
s'il n'y a plus de promenade publique dans le jardin du Palais-Royal?
Hlas! non. Cette grande alle faite en berceau, la plus belle de
l'univers, ce rendez-vous gnral de Paris et de tous les trangers,
cette salle d'audience que le ciel lui-mme avait tapisse de verdure,
n'est plus. Des mains sacrilges, armes de scies, ont dtruit, dans
quelques jours, un ouvrage que la nature avait mis un sicle  former.
M. le duc de Chartres a vendu, pour 1,800 livres, la destruction d'une
alle que le public aurait achete vingt millions. Et une estampe
montre l'alle tombant sous la cogne, dans les pleurs des petites
filles et la consternation des nouvellistes.

A la suite, les livres et les brochures de toutes sortes: L'HAMADRYADE
DU PALAIS-ROYAL, par M. de Longueville, tenant un bureau d'crivain
public, dans la galerie communiquant de la Cour des Fontaines  la
rue Saint-Honor, et qui, aprs avoir rdig son Hamadryade en 1777,
1778, 1779, 1780, finit par se jeter  l'eau en 1786; LES ENTRETIENS
DU PALAIS-ROYAL, 1786, par un missionnaire du _Camp des Tartares_
(Premire partie). A Gattires, 1788; EXTRAIT des nouvelles  la
main du 12 juillet 1787, ou prservatif contre les escroqueries
faites ou  faire aux locataires des boutiques du Palais-Royal.
Berne, 1788: brochure dans laquelle il est question de filouteries
faites par un sieur Boileau, au dtriment du mnage Cuisinier tenant
le caf du Caveau; RCLAMATIONS pour les principaux locataires et
sous-locataires des btiments du Palais-Royal contre M. d'Orlans,
factum in-4; ATHENUM, ou ides d'un citoyen sur le nouvel difice,
construit dans l'enceinte du Palais-Royal, 1789; LISTE DES MAISONS
DE JEUX, _Acadmies_, _tripots_, banquiers croupiers, bailleurs de
fonds, joueurs de profession, honntes ou fripons, grecs ou demi-grecs,
racoleurs de dupes, avec le dtail de tout ce qui se passe dans ces
maisons, les ruses qu'on y emploie, et le nom de femmes que l'on met
en avant pour amorcer les dupes, par un joueur ruin. De l'imprimerie
de Biribi, 1791; L'COUTEUR, ou une soire au Palais de Philippe
par l'auteur des Mille et une fadaises,  Cocopolis, l'an III de la
Papirocratie; APPARITION de l'ange consolateur  un moribond au
ci-devant Palais-Royal, chez les marchands de nouveauts, an III;
DTAIL exact du terrible incendie arriv au Palais-Egalit dans le
Lyce des Arts. Destruction de ce superbe difice.--La cause de cet
vnement malheureux.--Trait hroque d'un membre du conseil des
Cinq-Cents qui a sauv des flmes une jeune personne de dix-sept
ans.--Courage des pompiers...; RVOLUTION EN VAUDEVILLE des jolies
femmes de Paris contre les costumes des Merveilleuses et Incroyables
du Palais-Royal, canard contenant une chanson sur l'air des
Visitandines, surmonte d'une mauvaise imagerie d'pinal, reprsentant
des Incroyables et des Merveilleuses; VOYAGE autour des Galeries du
Palais-galit, par S....e, chez Maller, an VIII, avec une vignette
reprsentant la promenade des filles dans les galeries; LE GROS LOT,
ou une journe de Jocrisse au Palais-galit, par Hector Chaussier, an
IX, illustr en tte d'une figure d'Incroyable colorie; LE CENSEUR,
ou Voyage sentimental autour du Palais-Royal, par Joseph Rosny, an
XI.[22]

    [22] Je renvoie les curieux du Palais-Royal aux aspects
    diffrents prsents dans l'HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
    PENDANT LA RVOLUTION, et dans la Monographie de De Bucourt.

Du Palais-Royal rayonnons sur le reste de la ville,  l'aide de
ces courtes moqueries, de ces petits in-douze ironiques, croquant
spirituellement les endroits de Paris, o la vie de la capitale se
rpand et s'agite dans le mouvement, la gaiet, le plaisir. Et au
besoin recourons mme  quelques rares imageries du temps.

Si nous allons au Pont-Neuf, nous avons ces brochurettes, appeles
RCLAMATION DE LA SAMARITAINE, DERNIERS MOTS DE LA SAMARITAINE,
les ADIEUX DE LA SAMARITAINE aux bons Parisiens, et qui racontent
plaisamment ce que la Samaritaine a entendu depuis deux cents ans,
qu'elle demeure dans son chteau du Pont-Neuf. Et le voisin du
Pont-Neuf, le quai de Gesvres vous raconte sa grandeur et sa dcadence
dans les derniers ADIEUX DU QUAI DE GESVRES  la bonne ville de
Paris. Des prsidentes  vertugadins, des petits matres aux bas 
fourchettes d'or, des financiers aux larges galons, l'avaient trouv
ravissant, cet honnte, ce vertueux quai, o les plaideuses des
provinces, arpentant Paris en noir, venaient acheter un mantelet, une
coiffure, un fichu pour leur fille, chez cette madame Rasatin, la
marchande attitre de toutes les _hirondelles de carme_, la marchande
de modes qui ne vendait rien de _profane_,--ce quai enfin, dont les
libraires dbitaient: le Pistolet sacr pour casser la tte au pch
mortel; la Volire des Dsirs privs de leurs ailes et gmissants dans
la captivit; la Courtisane fanfreluche de tous les vices du temps
et coiffe de tous les ridicules. Pauvre antique quai, qu'on regarde
aujourd'hui avec ses constructions, ses habitants, ses commerces, comme
dparant le jeune et lgant Paris! Et c'est entre les marchandes:
Allons donc vite, voici les charrettes, qu'on prenne garde surtout
 ce petit miroir... Misricorde! le chausse-pied de Mlle Niaulin
qu'on vient de mettre en pice... Oh! si l'on me reprend jamais sur
un quai... Juste ciel! n'ont-ils pas abm la robe de ma soeur! Et ce
paquet d'ventails, o l'as-tu mis?... Eh! nos brochures, gage qu'elles
seront encore ici  minuit... Que voulez-vous que j'y fasse, s'ils
s'amusent  boire?... Ma commre, je crois que nous allons avoir de la
pluie, cela va bien nous accommoder... A mon ge dcamper, c'est bien
douloureux... Je te vas taper si tu parles. Peste soit des enfants!...
Eh bien, ne voil-t-il pas la charrette qui transporte les effets de ma
voisine, la ntre ne vient pas, et la nuit qui va nous surprendre!

Si nous nous dirigeons du ct des Boulevards, nous tombons, pour nous
faire l'honneur de la promenade, sur deux petits livres au style coquet
et joliment railleur.

Le premier, la CRITIQUE SUR LA FOLIE DU JOUR, ou la Promenade des
Boulevards, 1754, est une dploration de l'abandon des promenades
royales du Petit-Cours, des Champs-lyses, des Tuileries. Et l'auteur
se demande la cause de ce got tonnant, qui peut engager un marquis
 un pareil rendez-vous, o il trouve la confusion d'une multitude de
carrosses mls  _la remise_ et mme au fiacre, un peuple ivre de
vin  quatre sous, vous dbitant de mchants propos, un marais, une
_gadoue_ jetant dans l'air une puanteur insupportable, des marchands de
mauvaise bire, des charlatans, des jeux de chiens, un arlequin muet
et sans culotte. Le second livre, qui a pour titre: DCLARATION DE LA
MODE _portant rglement sur les Promenades du Boulevard, l'an 52 des
bilboquets, 8 des pantins, et 1 des navets_. dbute ainsi: Girouette
lgantine des Grces, Princesse de frivolit, Duchesse de Bagatelle et
Souveraine de l'Empire des Modes. A tous Ducs, Marquis, Comtes, Barons,
Petits-Matres, Gens du Bel Air, Plaisans, Gens oisifs, Persifleurs,
Chevaliers, Militaires, Abbs, Robins _grands et petits_, Financiers,
Duchesses, Comtesses, Marquises, Baronnes, Petites-Matresses, Femmes
du bon ton, Bourgeoises  la mode, Prcieuses, Minaudires... et
autres nos sujets: _Salut_. Et aussitt commence un tableau anim,
tapageur de ces boulevards des Remparts, que, mieux que l'estampe
de Saint-Aubin, vous font voir les vues d'optique, reprsentant les
boulevards de Paris prs le caf du Grand Alexandre, les boulevards de
Paris prs la porte du Temple, la vue des boulevards de Paris, prise
du premier caf prs le Rservoir d'eau, les boulevards de Paris prs
la porte Saint-Antoine. Et dans la brochure on entend, pour ainsi dire,
le bruit de tous ces boulevards: le son des trompettes, le fracas des
tambours, l'corchante harmonie des vielleuses, les claquements des
fouets des cochers des _Allemandes_, des _Diligences_, des _Dormeuses_,
des _Vis--vis_, des _Soli_, des _Paresseuses_, des _Cabriolets_, des
_Sabots_, des _Gondoles_, des _Berlines  cul de singe_, des _Haquets_,
des _Diables_, et les brouhahas rpts des amateurs de parades, et
encore le grommellement bourdonnant des buveurs, et le sifflement
sduisant des marchandes de nougat et des bouquetires[23].

    [23] Des statuts des matresses-bouquetires et chapelires
    en fleurs, en date de 1748, numrant les dsordres et les
    attroupements de soldats et de gens sans aveu, amens par les
    colporteuses et les regrattires, rtablit les bouquetires
    dans leurs privilges d'aot 1697, dclarant que si une
    matresse, apprentisse ou compagne est reconnue avoir _fait
    faute en son honneur_, elle perdra son privilge.

Puis la vie de Paris descendant  la fin du sicle vers les quartiers
neufs, on aura la petite chronique moqueuse des boulevards, dans
LES SOIRES DU BOULEVARD DE COBLENTZ.

Si nous quittons le centre de la ville, et que nous poussions  la
place Louis XV, laissant, au Pont-Tournant des Tuileries, le _carabas_,
l'immense panier, la grande voiture en osier, qu'une petite estampe
de Mlle Ozanne nous montre attele pour Versailles, nous voici 
la promenade du Cours la Reine,  la promenade qu'on appelait alors
du nom de Petit-Cours. La belle heure est de cinq  six heures;
c'est l'heure o la noblesse se promne dans tout son faste, l'heure
des gorges blanches  demi dcouvertes, l'heure des bouches vermeilles,
jetant d'un carrosse mille petits compliments riants[24].

    [24] LA CRITIQUE DE LA FOLIE DU JOUR, 1754.

Un moment dans les Champs-lyses: le Colyse, dont l'ingnieur Le
Rouge a laiss une description, orne d'un plan de l'difice, attire
tout Paris avec ses ftes, ses expositions se dveloppant sur seize
arpents; mais ces ftes, ces expositions ne durent que quelques annes,
et il ne reste d'ternel, en ce lieu, que la promenade de tous les ans
de Longchamps.

Et le petit pome intitul LONGCHAMPS (1788) nous peint
l'alle ombreuse o la noblesse est seule assemble, puis le dfil, et
la baronne de B... et son cocher d'or massif, et la belle Contat suivie
de Chaussade, son chirurgien accoucheur, et la voluptueuse Adeline, et
Carline et Lescot, et Gontier et Chron, et Saint-Huberty  qui l'on
donne pour cocher Camerani, et Sophie Arnould en son cabriolet, coiffe
d'un chapeau blanc  la plume clatante. En 1789, LONGCHAMPS,
satire adresse par le Tiers tat aux Nobles;  Verax, chez Mordant
et Compagnie, demande la suppression de cet impur Longchamps,
fourmillant d'abbs, de coiffeurs, de fats de toute espce, de danseurs
d'opras, de grisettes et ctera. Une dernire brochure publie sous
le Directoire, mais sans date, et qui a pour titre: LE DPART
DES BELLES FEMMES DE PARIS en grand costume pour embellir
Long-champ pendant trois jours, se termine par une liste des beauts
qui ont paru  la promenade, parmi lesquelles je relve les noms de
Mmes de Noailles, de Fleurieu, Tallien, de Puysgur, de Chauvelin,
Ducos-Fonfrde, Rcamier, Molinos, d'Ormesson, de Valence, de Beaumont,
de Saint-Hilaire, de Nanteuil, et des demoiselles de Malingant et de
Nicola.

Aprs les Champs-lyses, le bois de Boulogne et ce qui s'y
passait d'ordinaire, racont villageoisement dans L'HISTORIEN
VILLAGEOIS, ou la Promenade du Bois de Boulogne, 1749.

Est-ce l tout le Paris moral, ainsi que je l'appelle? Non; il faut
encore parler des petites maisons, de ces boudoirs d'amours, de ces
_buen retiro_ de dbauches d'esprit, qui sont en train de
s'lever dans tous les endroits, rests campagne en la grande enceinte
de Paris, ces endroits que Watteau peignait, au commencement du sicle,
sous le nom du Marais. Nous avons, pour nous y servir de _cicerone_,
un roman, oui, un roman particulier, qui s'appelle: LA PETITE
MAISON. Le marquis de Trmicour a dfi Mlite de venir dans sa
petite maison. Mlite lui a rpondu que, l ou ailleurs, elle ne le
redoutait pas. Ils ont fait une gageure, et Mlite s'est rendue  la
petite maison de Trmicour. Mais l'intrt du roman n'est point dans la
peinture du caprice amoureux de Trmicour, dans la dfense de Mlite;
il est dans la description de ce lieu unique, de ce lieu qui n'a pas
de pareil pour la galanterie, et qui m'apparat comme l'idal du
luxe le plus dlicat et le plus voluptueux, et ainsi que le rsum des
perfections de toutes les petites maisons de Paris, runies en une
seule par l'auteur.

Une avenue, conduisant  une patte d'oie, amne  la porte d'une
jolie avant-cour, tapisse de verdure, et qui,  droite et  gauche,
communique avec une basse-cour, dans laquelle se trouvent une mnagerie
peuple d'animaux rares et familiers, et une jolie laiterie orne de
marbres et de coquillages, o les eaux temprent la chaleur du jour.

Dans l'autre basse-cour sont placs une curie double, un joli mange,
et un chenil o sont renferms des chiens de toute espce.

Les murs de ces btiments, dans leur simplicit, cherchent la nature,
le caractre pastoral et champtre, et des perces ingnieusement
mnages laissent apercevoir des vergers et des potagers constamment
varis.

De la cour d'honneur entoure de murailles revtues de palissades
odorifrantes, Trmicour fait passer Mlite dans un salon donnant sur
le jardin: un salon si voluptueux, dit l'auteur, qu'on y prenait des
ides de tendresse en y entrant. Il est de forme circulaire, vot en
calotte peinte par Hall, le plus habile des peintres, aprs Boucher,
pour les sujets de la Fable. Les lambris, imprims lilas, enferment de
superbes glaces, et des sujets galants ornent le dessus des portes.
Une sculpture de got, releve d'or, des toffes assorties  la
couleur du lambris, en font un salon digne d'avoir t ordonn par Le
Carpentier, qui entend le mieux la dcoration des dedans, et qui a
fait le petit chteau de M. de la Boissire et la maison de M. Bouret.

Le jour finissait; un ngre vint allumer les trente bougies que portait
un lustre et des girandoles de porcelaine de Svres, et Mlite se
met  admirer la lgret du ciseau du sculpteur Pineau,  vanter le
talent avec lequel le peintre Dandrillon avait mnag les finesses les
plus imperceptibles de la sculpture et de la menuiserie:--Dandrillon,
l'admirable Dandrillon qui a trouv le secret de peindre les lambris
sans odeur, et d'appliquer l'or sur la sculpture sans blanc d'apprt!

Trmicour et Mlite passent dans la chambre  coucher. Elle est de
forme carre et  pans, avec des glaces dans les quatre angles. Un lit
d'toffe de pkin jonquille, chamarr des plus belles couleurs, se voit
dans une niche. Le plafond se termine en voussure, et contient dans un
cadre circulaire un tableau, o Pierre a peint Hercule, dans les bras
de Morphe, rveill par l'Amour. Les lambris sont imprims couleur
de soufre tendre, les marbres bleu turquin, le parquet en marqueterie
mle de bois d'amarante et de cdre. De jolis bronzes, des porcelaines
garnissent les tables de marbre en consoles, distribues au-dessous des
quatre glaces.

Mais le boudoir, c'est une autre merveille! Les murs ici ont un
revtement complet de glaces, dont les joints sont masqus par
des troncs d'arbres artificiels, sculpts, masss, feuills avec un
art admirable. Ces arbustes, disposs en quinconces, sont jonchs de
fleurs et chargs de girandoles, dont les lumires gradues, grce 
des gazes tendues sur les glaces du fond, vous donnent l'illusion d'un
vritable bosquet illumin. La niche, o est place l'ottomane, a un
parquet de bois de rose  compartiments, avec un pourtour et un plafond
de la niche revtus de glace,  l'encadrement de crpines d'or. Enfin
la peinture de la menuiserie et de la sculpture a t applique par
Dandrillon, de manire qu'elle exhale la violette, le jasmin, la rose.

Trouble, mue par une musique, que Trmicour a fait cacher dans un
corridor entourant le boudoir, Mlite se sauve dans la pice voisine.
Elle est dans l'appartement de bains, une salle toute de marbre, de
porcelaine, de mousseline, avec des lambris excuts par Perrot sur
les dessins de Gillot, encadrs de plantes marines, montes en bronze
par Caffieri; au milieu un dcor ferique de cristaux, de pagodes de
coquillages d'o se lvent une baignoire et un lit de mousseline des
Indes brode et orne de glands en chanette. Une porte entr'ouverte
lui laisse entrevoir le cabinet de toilette dont les lambris sont
peints par Huet qui y a reprsent des fruits, des fleurs, des oiseaux
trangers, entremls de guirlandes et de mdaillons, dans lesquels
Boucher a peint en camaeu de petits sujets galants, ainsi que dans
les dessus de portes. Au milieu, des jattes de porcelaine gros bleu
rehausses d'or, remplies de fleurs naturelles, de petits meubles
d'toffe de la mme couleur, et dont les bois sont d'aventurine
applique par Martin, et sous un plafond  campane sculpte, contenant
une mosaque en or, gaye de fleurs peintes par Bachelier, se dresse
une toilette d'argent cisele par Germain.

Mlite commence  avoir l'admiration attendrie, quand elle est sauve,
pour le moment, par une illumination de Tremblin, combine avec des
jets d'eau et des transparents, suivie d'un joli feu d'artifice prpar
par Carle Ruggieri.

A demi vaincue, Mlite se laisse entraner dans la salle  manger,
aux murs de stuc colors par Clrici, qui a fait le salon de Neuilly
pour le comte d'Argenson et celui de Saint-Hubert pour Sa Majest. Des
bas-reliefs de mme matire, dus  Falconet, reprsentent les ftes
de Comus et de Bacchus au milieu de trophes de chasse, de pche et
d'amours sculpts par Vass, et qui sont au nombre de douze, et d'o
jaillissent autant de torchres portant des girandoles  six branches.

Et ainsi continue l'originale sduction du marquis, qui ne fait grce 
Mlite, dans sa maison, ni du cabinet de jeu revtu de laque de Chine,
aux meubles d'toffe des Indes brode, aux plus belles porcelaines du
Japon et de Saxe placs sur des culs-de-lampe dors d'ors de couleur,
ni du cabinet  prendre le caf dont les lambris sont peints en
vert d'eau, parsems de sujets pittoresques rehausss d'or, et dont
les meubles sont en moire brods en chanettes, ni mme du cabinet
d'aisance, avec sa cuvette de marbre  soupape, sa charmille feinte,
son ciel peupl d'oiseaux, ni enfin du boudoir aux gravures, tmoin de
la dfaite de Mlite.


Enfin, voici la paroi du cabinet qui fait face  la chemine, et
qu'emplissent deux portes, et un grand meuble  livres  figures, en
poirier noirci, fabriqu sur un dessin de mon frre, et o se marie le
style Louis XV avec le style Louis XVI.

Sur les portes descendent deux lourdes portires faites de tapis
d'Orient, dans l'un desquels domine la nuance abricot, et dans l'autre
le violet bleuissant et diapr de la prune, de ces tapis tisss d'une
laine incompltement dgraisse, et o la teinture dans le _suint_
animal, que la toison garde encore de la bte, prend ce _velout_ que
n'ont jamais les tapis de l'Europe. Ces tapis qu'on ne peut comparer
en rien aux persans du seizime sicle, mais tout charmants en
leurs soyeuses et floches couleurs, sont appels vulgairement tapis
de Caramanie. Renan, qui sait infiniment de choses, croit que la
fabrication a lieu surtout dans la petite ville d'Oucha, l'ancienne
capitale de la Phrygie, et il suppose que, l, s'est conserve la
fabrication des tapis de l'ancienne Babylone. En ces pays, point de
manufactures, mais chaque maison un atelier, o la femme et la fille,
avec les yeux de coloriste de ces populations, deux ou trois fleurs
places dans une poterie, qu'elles regardent de temps en temps pour
se maintenir dans la douce chromatique, travaillent dans un coin de
chambre ensoleill. Et j'ai donn, dans un de mes romans, ce joli
dtail fourni par l'tude d'un tapis possd par un de mes amis: une
petite mche de cheveux de femme perdue, de distance en distance, dans
le tissage de la laine, et marquant la tche de chaque journe de
l'ouvrire. Au-dessus du meuble, sous le pastel de Perronneau du vieux
comte de Goyon, dont l'habit de velours noir et le cordon de soie rouge
tuaient toutes les peintures de la vente Aussant, s'tagent des bronzes
du Japon et de la Chine, aux deux cts d'un ancien cloisonn.

Sur les coins, deux jardinires quadrangulaires, aux pans courbes,
et sur la patine fauve desquelles se dtache chevel, avec des
tortillages de queue qui ressemblent  des droulements de serpents,
l'oiseau de paradis chimrique, appel _Fong-hoang_ en Chine, _Fo_
au Japon: l'oiseau des Impratrices de l'Extrme-Orient. Puis deux
cornets, dont l'un est form d'une feuille de latanier, serre dans un
noeud fait par le corps ornemental d'un dlicat dragon, accompagnent la
pice du milieu. Quel charme a ce bleu des vieux cloisonns, ce bleu
qui n'est  la fois ni du bleu ni du vert, ce bleu o il y a un peu
des ciels qu'a peints Vronse, ce bleu o, en la sertissure du cuivre
dor, des fleurs rouges, couleur de cire  cacheter, et des fleurs
blanches, couleur de grs, clatent dans une sourde richesse. M. de
Balloy, qui a pass de longues annes en Chine, comme secrtaire de
la lgation, me racontait, un jour, sur les bords du lac de Constance,
la primitive fabrication de ces maux cloisonns. On ne connat pas
l-bas tout notre outillage d'Europe. L'mailleur, sa carcasse faite,
ses cloisons soudes, et cela avec les doigts et deux ou trois mchants
petits instruments, est assis devant le pas de sa porte, ayant devant
lui un _plat de feu_, une espce de four de campagne, et l il cuit et
recuit, une trentaine de fois, ses maux, soufflant son feu  grands
coups d'ventail. M. de Balloy disait que la lucidit des cloisonns
chinois tient  ce que, avant que l'mail n'y soit vers, on argente
l'intrieur des cloisons, dont les artes extrieures sont seules
dores, aprs l'achvement de la pice.

Trois bronzes japonais sont poss sur la tablette infrieure: un petit
faucon, le corps aplati sur des serres normes avec un redressement
goulu de la tte; un phbe japonais, au bonnet de laque,  la robe
dcollete, aux formes effmines, chevauchant une mule rtive, un
_Kirin_, l'animal fabuleux par excellence. Tte de dragon surmonte
d'une corne, crte de crocodile sur le dos, corps de cheval avec
des ailes membraneuses de chauve-souris, pieds de daim, tel est cet
animal, dont l'apparition annonce la venue au monde d'un homme d'une
intelligence et d'une bont divines. Et l'animal lui-mme, en dpit
de son apparence monstrueuse, est si humain pour les cratures, qu'au
milieu de la vitesse effroyable de sa course, il s'applique  ne point
fouler un vermisseau.

Ces bronzes  figurations d'animaux sont tous, quadrupdes, oiseaux,
poissons, reptiles, des brle-parfums,  petite plaque mobile
s'enlevant pour laisser monter l'encens. Car les parfums jouent un
grand rle dans l'Extrme-Orient. Les Chinois en ont, de tout temps,
fait venir de l'Arabie et de l'Inde, dont ils fabriquent des btonnets,
des pastilles odorifrantes travailles et sculptes avec le plus grand
art. Nous trouvons, dans le catalogue de M. de Sall, des paquets de
_hiang_, ou mches d'odeur, les unes  la senteur de camphre, les
autres  la senteur de safran, et une bote d'tain remplie de bois de
_calamba_, bois trs rare qui ne se recueille que sur la cime des plus
hautes montagnes, et dont la livre, au dire de l'expert, se vendait
jusqu' deux cents ducats. Dans la vente de Guignes, notre ambassadeur
en Chine sous le Directoire, il tait offert, aux enchres parisiennes,
un flacon de poudre jaune odorifrante, venant du Thibet,--de celle
que le grand lama envoyait tous les ans  l'Empereur du cleste Empire
pour fabriquer les chandelles aromatiques que l'on brlait devant
les idoles: chandelles faites, avec ce parfum, de la sciure de bois
de santal, de la gomme. Le parfum, l-bas, n'est pas seulement une
jouissance pour un odorat plus sensuel que le ntre; il est, en mme
temps, un acte d'adoration de la divinit, poursuivie et atteinte par
la fume lgre et pntrante, dans ses reculements les plus lointains
de l'humanit, et sous ses avatars les plus excentriques. C'est
l'origine de ces bouteilles qui servent  l'vaporation d'eau parfume,
et de ces _ting_, ou assemblage de trois pices de bronze: le vase 
brler le parfum, le vase  contenir des fleurs, le vase  placer la
pelle et les pinces pour remuer les cendres. Du reste, j'ai l, sous la
main, un petit plateau, dont la dcoration est faite d'une inscription,
qui tmoigne de l'importance donne dans les pays bouddhiques au
brlement des parfums, et  la volupt, que cet embaumement factice
de l'air procure  l'homme et au dieu. Ce plateau coul pour l'usage
spcial de la maison de l'Empereur, pour le _Yuen Ming Yuan_, le palais
des femmes, et sur lequel on apporte les btonnets parfums, a pour
inscription une posie de l'empereur Kien-Long commentant les prceptes
canoniques du livre intitul TSIN-TS, et dont voici la traduction:

  _La fume de l'encens monte jusqu' la troisime vote du ciel,
  et se rpand de l vers les points cardinaux. Chaque molcule
  arrivant aux nobles narines du prince, de la transformation, lui
  fera oublier toutes les calamits de la terre.

  La fume montant en spirale est l'image figure des dix mille
  bonheurs._

Sur la planche suprieure du grand meuble sont les grands livres, les
grands manuscrits de toutes les paroisses, que leur format expulse des
rayons de la bibliothque. Je n'en cite que quelques-uns: LA SUITE
D'ESTAMPES GRAVES PAR MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR; avec la planche
de Rodogune;--les deux cahiers d'LMENTS d'ORFVRERIE de Germain,--les
TUDES d'ANATOMIE, fac-simils  la sanguine par Demarteau d'aprs les
dessins de Monnet, et o le squelette, le coude appuy  une console,
pose en _agrable_ du temps;--LA MASCARADE A LA GRECQUE, dans laquelle
des femmes et des hommes, habills de motifs d'architecture, moquent,
en 1771, le retour du got  l'antique;--LA CARAVANNE (sic) DU SULTAN
A LA MECQUE, improvise par les pensionnaires de l'Acadmie de France
pendant le carnaval de 1748;--la collection des dessins de Watteau,
publie en deux volumes, sous le titre de FIGURES DE DIFFRENTS
CARACTRES _Dessines d'aprs nature, d'aprs Antoine Watteau_;--LA
GALERIE DES MODES ET COSTUMES FRANAIS, _d'aprs nature, d'aprs les
plus clbres artistes en ce genre et colors avec le plus grand soin
par madame Lebeau... chez les sieurs Esnauts et Rapilly_, un recueil
fait dans le temps avec un titre spcial, des cent meilleures planches
des six cents et plus dites: collection que personne ne possde en
France, et dont Rapilly n'a vu qu'une seule fois un exemplaire complet,
qui s'est vendu sous ses yeux en Angleterre. Et encore des livres
pour leurs reliures: une DESCRIPTION HISTORIQUE ET GOGRAPHIQUE DE LA
FRANCE ANCIENNE ET MODERNE, aux armes du Dauphin, pre de Louis XVI; et
la partition de ZMIRE ET AZOR, dans la plus splendide reliure _ la
fanfare_, en maroquin rouge.

Parmi ces grands livres, un in-folio et deux in-quarto vous donnent la
collection des Cris de Paris pendant tout le dix-huitime sicle,
de ses premires  ses dernires annes: ce sont le recueil des 12
planches de Boucher, le recueil des 60 planches de Bouchardon et le
recueil rarissime des 12 cahiers de 6 petites estampes colories qui a
pour titre: CRIS DE PARIS, _dessins d'aprs nature par M. Poisson_.
Avec ces trois volumes, vous n'avez pas seulement la figuration de
toutes les petites industries ambulantes, vous avez dans l'oreille le
bruit de la rue d'alors, et comme le prolongement de l'cho des voix
sonores assourdissant, du matin au soir, la grande ville. Et voici
d'abord ce beau et original cri, pour le dbit dans les carrefours
des petits verres d'eau-de-vie, ressuscitant un moment l'homme et la
femme du peuple, de leurs mortelles fatigues: _La Vie, la vie_, puis
tous les autres: _A racomoder_ (_sic_) _les vieux soufflets.--Balais,
balais.--Du mouron, du senon pour les p'tits oiseaux.--A ramoner du
haut en bas.--Talmouses toutes chaudes.--Au vinaigre.--A la frache,
 la chaude qui veut boire.--Carpe vive.--Huistres  l'caille.--Mon
bel oeillet.--Encre luisante, encre  crire.--La lanterne en hiver,
l'eau en t.--La liste des gagnans  la loterie.--Du grs, du
sablon.--Pleurez petits enfants, pleurez vous aurez des moulins 
vent.--Caff, caff.--D'l'anis toute sucre.--Achetez mes belles
estampes.--Parapluie l.--Marrons rtis, marrons boulus.--Cannes 
la mode, achetez mon beau jet.--Rgals-vous, mes dames, v'l le
plaisir.--Maquereau, monsieur, v'l le maquereau.--Mottes  brler,
mes dames, belles mottes.--Vieux habits, vieux chapeaux.--Couteaux,
ciseaux  repasser.--Mes bons colifichets.--Ah la lanterne magique,
la pice curieuse.--Voil le bon pain d'pice de Rheims.--Allumettes,
bonne amadoue, pierres  fusil et briquets.--A la crme.--A la
mre.--De gros gobets  la courte queue.--De gros cerneaux, les
gros.--Du beau chasselas  la livre.--Almanach de Lige,  deux sols
la pice.--Pierre  dtacher sans mouiller, sans eau.--A 6 sols, le
marchand qui se ruine.--A 50 sols l'aulne, trois quarts de perte.--A
la barque,  la barque.--Pois rams, pois cosss.--Belle figue, pche
au vin.--Ha ma belle herbe, ma belle herbe.--Cartons, mes dames, voil
de bons cartons.--Petits serins, achets mes petits oiseaux.--V'l
du cresson, la sant du corps.--A la flotte,  la flotte, mes beaux
rubans.--pingles noires  1 sol le cartron, les blanches  2 sols le
cent.--La mort aux rats, mes dames.--Achets mes petits chiens, mon
bel angola.--Curedents  la Carmlite, les beaux curedents.--L'Oraison
de sainte Brigitte.--dit du Roi donn de tout--l'heure, de
tout--l'heure._

Aux livres sont mls quelques manuscrits, je parlerai seulement de
deux. L'un est, en l'anne 1787, l'_tablissement de_ LA MAISON ET DE
LA GARDE-ROBE _de Monseigneur le dauphin_, montant  59,842 livres.
On y trouve cet article: Au S. Cordier, joaillier, pour fourniture
faite  Monseigneur le Dauphin d'une montre, d'un cordon, d'une clef,
d'un cachet et d'un oeuf garnis en diamants, du choix de M. le duc
d'Harcourt, suivant le mmoire du S. Cordier..... 5,500. Un second
article fait mention d'une somme de 177 liv. 11 s. 3 d.  payer au
S. Auguste, orfvre du Roi, pour fourniture d'un gobelet d'argent
avec couvercle et anses, gobelet  l'usage du Dauphin. Dans un autre
article, il est question d'une somme de 433 liv. 10 s.  payer au S.
Foucard pour livraison de drap anglais, casimir et camelot de soie pour
quatre habits et deux redingotes faites  l'enfant. Enfin, le mmoire
se termine par une note du S. Richard, s'levant  748 livres pour
fourniture de bonnets de coton, bas de soie, cordons des ordres et
autres objets pour la garde-robe du prince.

L'autre manuscrit est plutt un livre de dessins. Sur la premire
page, deux amours droulent le plan d'un palais qu'on voit au fond du
feuillage d'un jardin franais. En bas est crit: RECUEIL DES PLANS
DE LA MAISON DE M. DE CASSINI, _situe rue de Babylone, excute en
1768 sur les desseins de Bellisard_. Et dans des cadres prcieusement
dessins et surmonts de cartouches soutenus par des amours  la Eisen,
dfilent sur douze feuilles les aspects, les profils, les coupes de
la maison, que termine un charmant dessin reprsentant la rotonde du
salon et son plafond peupl d'amours. C'est, en son maroquin rouge, un
curieux et rare spcimen de l'album que les seigneurs btisseurs du
dix-huitime sicle faisaient excuter de leur htel.

Tout en bas du meuble, serrs les uns contre les autres, sont tasss
les portefeuilles ventrus qui contiennent la collection d'estampes
du sicle pass. Moins riche, moins prcieuse, moins unique dans
son genre que la collection de dessins, cette runion de gravures
contient cependant le plus grand nombre des belles et rares pices du
dix-huitime sicle en des tats dignes d'envie, et dans une fracheur,
et avec une virginit de marges introuvables: telles enfin que les
rapportait Clment des cartons de l'Allemagne et de la Hollande,
il y a une vingtaine d'annes. La France, elle, au sicle dernier,
encadrait ses estampes, faisait pis, s'il est possible, coupait les
marges au cadre de la gravure pour enfermer l'image dans des filets
olive, en sorte qu'avant 1850,  moins de dcouvrir une preuve venant
de l'oeuvre d'un graveur, c'tait une bonne fortune de rencontrer une
estampe franaise qui ne ft pas rogne, mouille d'humidit et brle
par le soleil. Et ce n'est vraiment qu' partir de cette poque qu'ont
apparu sur le march ces belles estampes qui semblent, au bout de cent
ans, sortir de chez l'imprimeur,--et cela avec ce rien de jaunissement
chaud et harmonieux, cette sorte de patine, que seul le temps donne
au beau, solide, sonore papier d'alors. Une particularit qui la fait
aujourd'hui inestimable, cette runion d'estampes, c'est le got que
j'ai eu des tats d'eaux-fortes, au moment o personne n'en voulait, et
qui m'a pouss  faire presque la collection de Watteau, de Chardin, de
Baudouin, en ces esquisses, en ces souffles spirituels de gravures.

Mais commenons ce dnombrement des gravures du dix-huitime sicle
par une division qui devrait toujours faire l'en-tte des catalogues
d'estampes: _Eaux-fortes de Matres et d'amateurs_.

BOUCHER.--La collection rarissime, avant toute adresse, des quatre
eaux-fortes ayant pour titre: LE SOMMEIL, LES PETITS BUVEURS DE LAIT,
LE PETIT SAVOYARD, LA TOURTERELLE, quatre preuves dcouvertes par
le fureteur Robert-Dumesnil, dont elles portent la petite lentille
imprime  froid et provenant de la vente Leblond. Et encore de
Boucher le non moins rarissime tat d'eau-forte qu'il a grav de son
ANDROMDE, comme dessous et prparation de la planche termine au burin
par Aveline. Une eau-forte qui montre, dans l'interprtation lgre
et spirituelle d'un corps de femme, toute l'habilet de pointe de
l'aquafortiste, et son gras pointill, et ses courbes hachures brises,
et le pittoresque ragot du travail, et l'indication ressautante des
contours. Une preuve peut-tre unique, que je me rappelle avoir vu
vendre, il y a une trentaine d'annes,  une vente de Defer, et que
j'ai retrouve dans la petite suite d'estampes de haut got de M.
Villot.

Madame BOUCHER.--De la jolie femme du peintre, devenue, aux cts de
son mari, une artiste, et qui a peint de lumineuses miniatures et
gratign quelques cuivres, un cartouche surmont de trois coeurs
enflamms, que soulvent en l'air de leurs bras et de leurs jambes de
gras amours, un cartouche sign: _Jane Boucher_.

COCHIN.--La libre et croquante eau-forte de ce beau marquis contourn,
lorgnant avec un verre grossissant les femmes sculptes de Goujon, et
qui a pour titre: LA FONTAINE DE St-INNOCENT.

DEBUCOURT.--La seule eau-forte qu'on connaisse de lui, est l'tat
d'eau-forte du JUGE ou LA CRUCHE CASSE qu'il s'est amus  faire pour
la gravure qu'en a excute Leveau. Une curiosit, mais rien qu'une
curiosit.

FRAGONARD.--La grande planche de l'ARMOIRE, avant toute lettre, et
les quatre chefs-d'oeuvre de son merveilleux _grignotis_: ses quatre
bas-reliefs de satyres, choisis, tris, changs et rechangs, et dont
maintenant quelques preuves sont avant la planche nettoye.

Mademoiselle GRARD.--De la belle-soeur de Fragonard, au travail de
laquelle on sent toujours mari le travail du beau-frre, les rares
planches de la femme mettant  cheval un enfant sur le dos d'un gros
chien, et de la petite fille couche sur un escalier avec un petit
chien emmaillott dans ses bras, et sur laquelle on lit: _Premire
planche de mademoiselle Grard, ge de dix-huit ans_, 1778. Enfin de
l'eau-forte de FANFAN j'ai deux tats; et l'tat le moins avanc est
sign  la fois  la pointe des noms de Fragonard et de Mlle Grard
avec la mention: _preuve avant la lettre_.

GRAVELOT.--L'lgante eau-forte signe _H. Gravelot_ toute gribouille
de croquetons, et du milieu desquels se dtache cet tui, cette petite
merveille de dessin rocaille, si prestement enleve sur le cuivre.

LOUTHERBOURG.--La Boutique du barbier, excute avec ce trait
humoristique qui a t repris servilement par les illustrations
anglaises, et accept comme une originalit de date rcente.

OLIVIER.--Deux de ses femmes en costume du temps, des livres de musique
 la main, assez rares mais assez mchantes eaux-fortes.

PAROY (le chevalier de).--La Marchande de chtaignes. Brillante
petite eau-forte,  laquelle Augustin de Saint-Aubin n'a pas que fourni
le dessin, mais bien encore le badinage de son habile aiguille.

PATER.--L'unique eau-forte qu'ait grave le petit matre. C'est
une halte  la manire de Watteau, o des soldats, des femmes, des
vivandiers groups, couchs autour du chaudron qui bout en plein air,
sont bravement griffonns, et traits avec un faire plus large que
celui de ses dessins, de sa peinture.

RUE (de la).--La suite en premires preuves de ses six bacchanales,
six eaux-fortes d'un mtier tout plein de ressouvenirs de Tipolo.

SAINT-AUBIN (Gabriel).--La collection presque complte de
l'aquafortiste qui a clair les lgances de dessin de son temps avec
les effets de lumire de Rembrandt, et en premire ligne, une preuve
du SALON DU LOUVRE venant de la vente de la Beraudire, une preuve
du second tat qui est le bon, et non encore entirement barbe, et
tout obscure de tranes d'un beau noir velout, et des preuves
merveilleuses du SPECTACLE DES TUILLERIES, du BAL D'AUTEUIL, des
NOUVELLISTES, de LA FOIRE DE BESONS, du CHARLATAN, de l'ADRESSE DE
PERIER, _marchand quincaillier_, etc.

Parmi les eaux-fortes indites qui ont chapp aux recherches de M. de
Baudicour, indpendamment des deux planches dj signales dans les
Rpertoires des bals par le S. de la Cuisse, j'indiquerai chez moi
trois pices:

1 Une petite eau-forte reprsentant un cabinet d'histoire naturelle,
au milieu duquel se dresse une figure d'Isis, que dsigne un gnie
aux grandes ailes. Elle dcore l'almanach historico-physique ou _la
Phisiosophie des dames_, 1763.

2 Une pice singulire clbrant le renvoi des Jsuites et compose de
deux mdaillons: l'un qui reprsente un homme jetant au feu les livres
de Molina, Mariana, Suarez; l'autre, une sortie gaminante d'coliers de
la haute porte d'un collge. Sur le rebord de la tablette qui devait
servir  contenir l'inscription, se sauve un renard  la queue coupe.
La planche, non termine, est reprise dans certaines parties  l'encre
et au bistre.

3 L'ALMANACH DES DIEUX _pour l'anne 1768_. Un grand almanach,
dessin dans une architecture ressemblant au portail de Saint-Sulpice,
et o chaque mois est surmont d'un cartouche, renfermant, grav
 l'eau-forte, un croqueton de figure mythologique. Longtemps je
ne donnai mon attention qu' la singularit de l'almanach, quand
un jour, regardant attentivement les petites figures, tout  coup
j'eus la certitude qu'elles ne pouvaient avoir t dessines que par
Saint-Aubin, et que peut-tre elles taient graves par lui: je prenais
une loupe, et bientt je dcouvris  et l, sous les mythologies,
d'imperceptibles _S. A._

SAINT-NON (l'abb de).--Quelques eaux-fortes d'aprs _Frago_, o l'abb
attrape presque le ptillant faire du peintre.

SCHENAU.--La srie de ses douze eaux-fortes, assez balourdes de
dessin, mais d'une morsure savante et dont la premire reprsente une
petite marchande d'images qui a crit sur son ventaire: _Achetter mes
pettites eaux forttes 1 a la 12me_ (sic).

WATTEAU.--L'preuve d'eau-forte de LA TROUPE ITALIENNE qui porte en bas
de l'estampe _Peint et grav  l'eau-forte par Watteaux_: une preuve
que je crois unique, et que je regarde comme la pice la plus prcieuse
de ma collection. A cette eau-forte sans prix, j'ai eu le bonheur de
joindre l'eau-forte de la RECRUE ALLANT IOINDRE LE REGIMENT, pice
aussi de la plus grande raret, et qu'on a cru un moment de Boucher,
sur l'affirmation de Robert-Dumesnil, mais qu'une note dcouverte par
moi, dans l'_Abecedario_ de Mariette, attribue de la manire la plus
positive  Watteau: Recrue de soldats allant joindre le rgiment,
_grav  l'eau-forte par Watteau_, et termin par Thomassin.

Et parmi les anonymes, je ne citerai que l'eau-forte singulire qui
reprsente Voltaire comparaissant devant les juges de l'Enfer, avec au
bas cette objurgation:

    O mes amis, vivez en bons chrtiens.
    C'est le parti, croyez-moi, qu'il faut prendre.


Nous arrivons aux gravures, aux burins cherchs par moi surtout parmi
les planches de moeurs, et dont nous allons faire la revue en courant.

AUBERT.--L'estampe du BILLET DOUX[25], cette estampe
o se trouve l'lgante silhouette du _grison_, de ce messager grivois
de l'amour taill sur le patron d'un Lafleur de thtre ou plutt de
l'Azolan des Liaisons dangereuses.

    [25] Depuis la rdaction de mon catalogue de dessins, j'ai
    trouv deux croquis pour la composition du BILLET DOUX, l'un
    reprsente la tte du domestique, porteur du poulet, l'autre
    le bas de la robe de la femme, ses deux pieds dont l'un est
    dchauss, et une tude trs tudie de six mules dans des
    positions diverses, mules parmi lesquelles le peintre a choisi
    celle qui trane sur le sopha. Ces deux dessins sont pastells.

BOUCHER.--Les deux amusantes estampes de la vie prive de son temps,
chappes au peintre mythologique: LA MARCHANDE DE MODES, grave
par Gaillard, et le DJEUN, grav par Lpici, dont une tude du
domestique versant le chocolat est dans la collection de la baronne de
Conantre.

BAUDOUIN.--Les tats avant la lettre des pices intitules: LE CHEMIN
DE LA FORTUNE, LE MODLE HONNTE, LE LEVER, LE DANGER DU TTE-A-TTE,
L'ENLVEMENT NOCTURNE, LE CONFESSIONNAL, LE CATCHISME, LE CURIEUX, LE
FRUIT DE L'AMOUR SECRET.

Les tats d'eau-forte du MODLE HONNTE, du CURIEUX, du CARQUOIS
PUIS, de l'POUSE INDISCRTE, de la SOIRE DES THUILERIES. Et l'on
comprendra le got des eaux-fortes de Baudouin, quand on saura que
ces eaux-fortes seules conservent et l'esprit de la touche, et les
ptillements de lumire et les transparences des ombres de sa peinture
entirement reflte.

CANOT.--L'estampe du MAITRE DE DANSE, dans laquelle le joli coureur de
cachets, sa pochette  l'paule, apprend  une petite fille  faire la
rvrence.

CARMONTELLE.--Le trait  l'eau-forte de son estampe de LA FAMILLE
CALAS, dont les mains sont ombres  la sanguine et les robes et les
habits couverts en partie du travail le plus menu  la mine de plomb,
indiquant la besogne du graveur.

CHARDIN.--Les tats avant la lettre des pices intitules: LE
BNDICIT, L'TUDE DU DESSIN, LE DESSINATEUR, LA MRE LABORIEUSE,
L'CONOME, la Jeune Fille  la raquette. Les tats d'eau-forte du
DESSINATEUR, de la Jeune Fille  la raquette, de L'AVEUGLE, de
l'Ouvrire en tapisserie de L'CUREUSE, du GARON CABARETIER, de la
DAME PRENANT SON TH, des AMUSEMENTS DE LA VIE PRIVE, de l'ANTIQUAIRE,
de _Sans-Soucis sans chagrin_, de _Simple en mes plaisirs_, de la
BLANCHISSEUSE, de LA FONTAINE, cette admirable eau-forte de Cochin,
qui, mieux que tous ses contemporains, joue de la morsure, met dans
son travail des choses qui accrochent l'oeil, est l'artiste dont
l'eau-forte ressort le plus sur l'_aplat_ des fonds. Et c'est tout
l'OEuvre, de ce Matre que j'aime et j'admire, fait avec des premiers
tats  grandes marges, et dont les preuves de telle ou telle pice
ont t changes deux ou trois fois pour arriver  la plus belle.

COCHIN.--L'tat d'eau-forte du TAILLEUR POUR FEMME, et l'tat
d'eau-forte,--celui-ci une merveille de spirituelle et argentine
gravure,--du CONCOURS _pour l'tude de la_ TTE D'EXPRESSION.

COLSON.--L'estampe d'aprs ce petit matre inconnu, ayant pour titre:
LE REPOS, le sommeil d'une jeune fille dans un fauteuil prs du feu,
dont la peinture fluide et laiteuse est aujourd'hui conserve au Muse
de Dijon.

COYPEL (Charles).--La belle estampe,  l'aspect svrement jansniste,
et qui s'appelle: L'DUCATION SCHE ET REBUTANTE DONNE PAR UNE PRUDE,
estampe grave par Desplace, que je n'ai jamais vue passer en vente, et
dont le croqueton de la premire ide est au Louvre.

DEBUCOURT.--Les estampes en couleur de ses trois promenades, de LA
MAIN, de LA ROSE, des DEUX BAISERS, des BOUQUETS, du COMPLIMENT,
du MENUET DE LA MARIE, de L'OISEAU RANIM. Il faut y joindre deux
rares estampes du temps de la Rvolution. L'une, en noir, est la
reprsentation donne  un grand-pre, en ce temps de militarisme
national, de sa petite-fille coiffe d'un bonnet  poil, tandis qu'un
garonnet, affubl d'un immense sabre, fait l'exercice avec un petit
fusil. L'autre estampe, imprime en couleur, montre galement un
grand-pre tirant par la bride un cheval de bois sur lequel est juch
un petit enfant agitant un tambour de basque, entre deux jeunes soeurs
qui le soutiennent, surveill en ses bats par une jeune femme au grand
fichu menteur qui le regarde avec des yeux de mre. Cette planche
en couleur a pour titre L'HEUREUSE FAMILLE, chez Depeuille, rue des
Mathurins, avec au bas: _Debucourt pinxit et sculpsit_.

EISEN.--Parmi ses trois ou quatre grandes planches de moeurs, l'estampe
de L'AMOUR EUROPEN, o le vignettiste montre une grandeur de dessin
inattendu, et fait rondir le plus somptueux sopha, o jamais une femme
du dix-huitime sicle ait tal ses coquetteries. Je citerai une autre
estampe qui n'est pas commune et dans laquelle un bossu est surpris par
le guet chez une fille. Cette gravure a pour titre: LE VIEUX DBEAUCH
(_sic_).

FRAGONARD.--L'tat avant la lettre de LA GIMBLETTE, l'tat d'eau-forte
des HASARDS HEUREUX DE L'ESCARPOLETTE, et une preuve trs brillante
de LA CHEMISE ENLEVE, cette potique et rotique image, si
voluptueusement grave par Massard, d'un corps de femme couche, 
laquelle l'Amour enlve son dernier voile.

FREUDEBERG.--La suite des douze estampes excutes par l'artiste pour
le Monument du Costume avec la tablette blanche et avant que les
lgendes ne soient ombres.

GRAVELOT.--La grande planche tranquille et recueillie du LECTEUR, dont
mon ami Burty a vu la peinture en Angleterre; l'eau-forte par Moreau
de son dessin de la FONDATION POUR MARIER DIX FILLES par le marquis
de l'Hpital, enfin une rarissime planche grave par Marchant et
publie de l'autre ct du dtroit. Ce sont les DIVERTISSEMENTS DE LA
LOTERIE o le dessinateur, dans un encadrement ronflant, turgescent
et contourn, a distribu, en six cartouches, les divers pisodes se
rattachant au tirage de la loterie  Londres, dans le sicle dernier.

JEAURAT.--Les tats avant la lettre du TRANSPORT DES FILLES DE JOIE A
L'HOPITAL et du CARNAVAL DES RUES DE PARIS, de la PLACE MAUBERT, et
une belle preuve du JOLI DORMIR, et presque tout entire la srie des
planches de moeurs du peintre parisien, nous donne  voir, dans le
FIACRE, la tenue guenilleuse du pauvre diable de cocher du temps, dans
les CITRONS DE JAVOTTE, un de ces djeuners d'hutres que l'on faisait
 l'_Auberge du Bout du Monde_, au coin de la rue de ce nom et de la
rue des Petits-Carreaux.

LANCRET.--L'tat avant la lettre, et le seul que je connaisse, du
GLORIEUX, cette riche mise en scne  la Comdie-Franaise d'une
comdie bourgeoise: un tat de la planche grave par Dupuis, d'un
velout dans les noirs tout  fait extraordinaire. C'est ce qu'on
appelle, en langage moderne, une planche _retrousse_, par un tour de
main qui est d'un emploi ordinaire dans le tirage des eaux-fortes d'
prsent, mais qui tait d'un usage trs restreint dans le tirage des
planches au burin du dix-huitime sicle. La planche, encre et essuye
avec la paume de la main, est aprs cela poussete, fouette avec un
chiffon qui fait sortir l'encre des tailles, et donne  l'impression
des ombres, ces tendues de noir o il n'y a pas de petits points
blancs.

LA TOUR.--Les tats avant la lettre des portraits de PARIS de
MONTMARTEL, de RESTOUT, de VICENTINI dit THOMASSIN.

LAWREINCE.--Les tats avant la lettre de _Qu'en dit l'Abb_, du BILLET
DOUX et des deux planches de l'INDISCRTION et de l'AVEU DIFFICILE,
graves par Janinet, et fraches comme si elles sortaient de la presse.

Les tats avant la ddicace de L'COLE DE DANSE, du COUCHER DES
OUVRIRES EN MODES, du LEVER DES OUVRIRES EN MODES, DE L'ASSEMBLE AU
SALON.

Les tats d'eau-forte de _Qu'en dit l'Abb_, du BILLET DOUX, du ROMAN
DANGEREUX, de l'ASSEMBLE AU SALON, de l'ASSEMBLE AU CONCERT.

LECLERC.--L'estampe curieuse de l'ABB EN CONQUESTE, reprsentant sous
l'ombre d'arbres rameux un galant et poupin abb filant au fuseau aux
pieds d'une lectrice distraite.

MOREAU LE JEUNE.--Les tats avant la lettre de ses gracieux cadres pour
l'annonce des spectacles de la cour  Fontainebleau, et la rarissime
planche de LA CINQUANTAINE, et malheureusement une seule suite des deux
sries excutes par l'artiste pour le Monument du Costume, mais de
l'exemplaire de souscription, sur ce solide papier lisse o la fleur
de la gravure vient dans le moelleux d'une impression sur peau vlin.
Je possde encore de lui le tombeau de Rousseau  Ermenonville, une
preuve, avant que n'ait t efface sur le cuivre la vieille femme
agenouille, dont l'agenouillement fut jug impie par la Sorbonne.

PATER.--L'tat avant la lettre de la grande composition du peintre qui
a pour titre: L'ESSAI DU BAIN, et au bas de laquelle sont crites  la
plume trois pices de vers par Savary, pour le choix de l'une tre fait
par l'diteur.

SAINT-AUBIN (Gabriel).--La rare estampe non termine de la Parade des
boulevards et qui porte  l'encre, sur l'exemplaire du cabinet des
Estampes, le nom de Duclos comme graveur. Et voici une planche encore
plus rare: un ventail fait pour le mariage de Marie-Antoinette et de
Louis XVI, reprsentant les deux nations ftant l'alliance, le verre
en main, pendant que des Amours roulent le plan de la dernire guerre;
c'est un tat d'eau-forte trs lgrement indiqu, et entirement
retravaill et accentu au crayon par Gabriel de Saint-Aubin qui a
crit dans le demi-rond blanc de l'ventail: _Je prie M. Duclos de me
conserver cette preuve retouche avec le plus grand soin._ La planche
a t termine, j'en ai vu une preuve chez Gosselin, mais c'est la
seule preuve que j'aie vue pendant toute ma carrire d'amateur et
de chercheur. Aux passionns de Gabriel, j'indiquerai galement deux
autres pices graves d'aprs lui: une vue de la statue questre de
_Louis le Bien-Aim_ en empereur et que dessine un homme assis sur
une chaise: une estampe format grand in-8, ayant l'air de faire partie
d'un livre et qui est grave en 1763 par Laroque. Une autre pice,
toute petite et toute couverte de l'criture de Gabriel de Saint-Aubin,
qui en a longuement crit le titre, est le frontispice d'un almanach de
Bourgogne pour l'anne 1755, o l'on voit le buste du prince de Cond
couronn par des Amours, et au bas duquel se lit: _G. Aubin in. del.
Fessard sculp. 1754_.

SAINT-AUBIN (Augustin).--Les tats avant la lettre de la PROMENADE
DES REMPARTS DE PARIS, des PORTRAITS A LA MODE, de _Au moins soyez
discret_; les tats avant la rduction des planches du CONCERT et du
BAL PAR, l'tat d'eau-forte de la PROMENADE DES REMPARTS DE PARIS,
et d'un certain nombre de portraits de femmes, et encore l'tat
d'eau-forte de la petite estampe qui, si je me rappelle bien, a pour
titre le Jour de l'an et qui, sans tre signe, est signe partout
Augustin de Saint-Aubin; puis les deux rares petites suites de six
planches, l'une imprime en noir, l'autre imprime en rouge, qui ne
sont pas dans l'oeuvre d'Augustin du cabinet des Estampes, etc. DE
MES GENS ou _commissionnaires ultramontains_ j'ai pu runir des sept
planches, y compris le veilleur du Pont-Neuf, plusieurs tats d'avant
la lettre, de remarque pour le graveur, d'eau-forte, dont le plus grand
nombre sont repris de blanc de gouache et de crayon par le dessinateur
graveur.

TOUZ.--L'tat avant la lettre de l'estampe intitule: ZMIRE ET AZOR.

TROY (de).--Les deux estampes, dans des premiers tats, de la TOILETTE
POUR LE BAL et du RETOUR DU BAL, graves par Beauvarlet, ces deux
planches d'une si puissante rocaille dans les bronzes, les meubles
ventrus, les plis des amples dominos, au milieu d'ombres et de lueurs
faites par les grosses bougies de cire jaune.

WATTEAU.--Les tats avant la lettre de la SAINTE FAMILLE, de l'ESCORTE
D'QUIPAGES, une preuve entirement reprise au crayon par Cars, des
COMDIENS ITALIENS, preuve venant de la vente de M. Thiers, de la
FINETTE, d'HARLEQUIN JALOUX, de la DISEUSE D'AVENTURE, du RENDEZ-VOUS
DE CHASSE, de la PERSPECTIVE avec quelques dtails non termins et
l'enfermement de la poitrine d'une petite fille dans un corsage indiqu
par un trait de plume.

Les tats d'eau-forte de l'EMBARQUEMENT POUR CYTHRE, de la LEON
D'AMOUR, des ENTRETIENS AMOUREUX, de l'ASSEMBLE GALANTE, de la
CONTRE-DANSE, des CHARMES DE LA VIE, des AGRMENTS DE L'T, des
PLAISIRS PASTORAL (_sic_), de la CONVERSATION, de l'OCCUPATION SELON
L'AGE, de l'INDIFFRENT, de la RCRATION ITALIENNE, des FTES
VNITIENNES, de l'ILE ENCHANTE, du BOSQUET DE BACCHUS, du TRIOMPHE
DE CRS, des COMDIENS FRANOIS, de l'AMOUR AU THATRE-FRANOIS,
de l'AMOUR AU THATRE-ITALIEN, du DPART DES COMDIENS ITALIENS,
du CAMP-VOLANT, du RETOUR DE CAMPAGNE, des FATIGUES DE LA GUERRE,
du MARAIS, de l'ABREUVOIR, de J.-B. REBEL, d'ANTOINE DE LA ROQUE:
une vingtaine d'eaux-fortes de ces grands graveurs, appels Cochin,
Lpici, Cars, Le Bas, Aveline, Scotin, qui, sous leur apparence
d'esquisses, de gravures croques, conservent les dlicatesses du
dessin presque toujours alourdi par le burinage dfinitif, reproduisent
le charmant _aigu_ des profils, des mains, le zbr des toffes
_zinzolin_, gardent l'ensoleillement de la composition en des travaux
de lumire, et dont le _bris_ des petites lignes ondulantes dans le
lointain des ciels, fait, pour ainsi dire, clapoter le vague des fonds
paradisiaques du Matre.

Dans le dnombrement rapide de mes gravures, je veux faire une pause,
une station aux portraits de femmes du dix-huitime sicle gravs, et
les tudier non pas seulement sous le rapport de la gravure, mais au
point de vue de leur beaut vraie, de leur caractre physiologique,
des dtails techniques de leur costume et des _fanfioles_ de leur
toilette, m'efforant, avec un rien d'histoire, avec une anecdote
tenant dans une ligne, de faire faire au public la connaissance des
inconnues, des femmes dont le bruit de la vie s'est teint avec le
sicle. Dans cette srie, je joins aux portraits les estampes se
rapportant  la biographie intime de la femme, les gravures satiriques,
les caricatures, les _memento_ historiques de certaines particularits
de la vie, et mme, quand cela existe, la planche qui nous ouvre la
chambre  coucher de la femme, la planche qui nous donne l'effigie des
animaux aims avec lesquels s'est passe son existence.

Madame ADLADE DE FRANCE.--Peinte par Nattier, en 1756, sous
l'allgorie de l'Air, grave par Beauvarlet.--La troisime fille de
Louis XV, la faiseuse du ministre Maurepas, la femme personnifiant la
politique anti-autrichienne, la dnonciatrice des amusements frivoles
de Marie-Antoinette, est reprsente dans la beaut imprieuse de ses
vingt-quatre ans, trane sur les nuages par un paon qui fait la roue.

Barbe Cochoy, marquise d'ARGENS.--Petite eau-forte anonyme qui se
trouve tre  la fois un des plus rares et des plus pouvantables
portraits de femme du dix-huitime sicle, avec son nez en pied de
marmite et ses rares cheveux ramens sur le front  la faon d'un
toupet d'homme. C'est cette Cochoy, cette actrice attache au thtre
de Berlin, dont Mainvilliers a racont les amours, dans les Mmoires
d'un petit-matre philosophe, et qu'pousa le chambellan du roi de
Prusse  l'ge de soixante ans.

Marie-Thrse, princesse de Savoie, comtesse D'ARTOIS, ne le 31
janvier 1756, marie  Versailles le 16 novembre 1773.--Peinte par
Drouais, grave par Cathelin.--Des yeux d'une ingnuit charmante avec
un grand nez termin par un mplat des plus bizarres. Nous retrouvons
la comtesse d'Artois dans un autre singulier portrait, o, derrire
elle, est un berceau contenant deux de ses enfants, et o, sur ses
genoux, son dernier-n tout nu, et dans une forme embryonnaire, foule
un carreau de velours. Cette estampe est grave par Ingouf, _d'aprs
la bote donne par cette princesse  M. Busson, son premier mdecin_.

Anne-Charlotte Gauthier de Loiserolle, femme d'AVED, peintre du
Roy.--Peinte par Aved, grave par Balechou, son ami.--La rude compagne
du peintre de portraits: une ttonnire  la tignasse noire, aux
sourcils charbonns, au visage verruqueux, au triple menton; les
robustes paules couvertes d'un manteau qui fronce.

Magdeleine-lisabeth Bailleu, femme de Nicolas BAILLET, compagnon
serger  Beauvais, afflige depuis huit ans d'une nphrite trs
douloureuse qui la rendoit percluse de la moiti du corps, gurie 
Paris, en l'glise de Saint-Germain-des-Prs, pendant les SS. Mystres,
 l'invocation de saint Maur, le mardi de la Pentecte, 12 juin 1764.
Une tte de paysanne macie, sous un bguin, avec une croix au cou sur
son fichu blanc.

Madame la comtesse du BARRY.--Peinte par Drouais, grave par
Beauvarlet.--C'est le portrait en habit de cheval montrant la matresse
de Louis XV dans toute la sduction mutine de sa beaut de trente ans,
et qu'il faut avoir, comme je l'ai, avant la lettre.

Un portrait plus rare, grav  Londres, d'aprs une peinture de Cosway,
par Cond, nous reprsente Mme du Barry  quarante ans, peut-tre plus
charmante encore avec ses grands yeux en coulisse, les mille boucles de
sa chevelure blonde, le charme amoureusement mourant de sa personne
d'alors.

La Chasseuse aux coeurs (Mlle DE BEAUJOLAIS, d'aprs l'attribution
des catalogues d'estampes).--Peinte par Nattier, grave par
Henriquez.--La princesse, trs mal grave par parenthse, la princesse,
une paule sortant de sa courte chemise de desse, essaye du bout d'un
de ses doigts le dard d'une flche tire d'un carquois d'amour.

Madame DU BOCAGE.--Peinte par Mlle Loir, grave par Tardieu le
fils.--L'auteur du Paradis terrestre, dont une branche de laurier
passe en bandoulire sur la robe, a de beaux grands yeux souriants et
une bouche finement dcoupe.

Les catalogues de vente font de la FLORE A SON LEVER, le portrait
anonyme de Nattier, grav par Maleuvre, une Mme du Bocage, mais
je crois l'attribution errone. Nattier est, par excellence, le
portraitiste des femmes de race princire et ne descendait pas aux
bourgeoises, aux _littratrices_.

Marie-Gab{elle}-L{ise} de la Fontaine Solare DE LA BOISSIRE.--Peinte
par La Tour, grave par Petit.--Sous une coiffure basse, une courte et
ramasse figure, au nez charnu,  la grande bouche arque, aux yeux
velouts et souriants,  la physionomie sensuelle et ironique, et
au cou gras coup par un ruban noir. Accoude de face sur le rebord
de pierre d'une terrasse que balayent les amples dentelles de ses
_engageantes_, Louise de la Boissire a les deux mains enfonces dans
un manchon, le blanc de sa poitrine un peu dcouverte, apparaissant
dans le dtortillement d'une fourrure jete sur sa robe de velours.

Marie-Franoise Perdrigeon, pouse d'tienne-Paul BOUCHER, secrtaire
du Roy, dcde le 30 janvier 1734, ge de 17 ans 3 mois et 16
jours.--Peinte par Raoux, en 1733; grave par Dupuis, en 1736.--Mme
Boucher, habille de satin blanc, et soulevant un voile qui couvre
sa jeune tte, en son costume de prtresse de Vesta,--une allgorie
affectionne par le dix-huitime sicle pour le portrait de ses jeunes
mortes,--dpose un sarment enflamm sur un autel au pied duquel est une
magnifique aiguire, enguirlande de fleurs.

Louise-Marie-Thrse-Bathilde d'Orlans, duchesse DE BOURBON, ne 
Saint-Cloud, le 9 juillet 1750.--Peinte par Le Noir, grave par Le
Beau, en 1774.--De petits traits peu rguliers dans une figure poupine.

Louise-Adlade DE BOURBON, fille du prince de Cond. La tendre et pure
pistolaire d'amour qui crivit les lettres  M. de la Gervaisais, et
qui devint plus tard la mystique soeur Marie-Joseph de la Misricorde,
n'a pour portrait qu'une petite image de mode, bien plus proccupe
de la reprsentation du bonnet au _parterre galant_ que porte la
princesse, que de la vraie figure de Mademoiselle de Cond.

Stphanie-Louise de BOURBON.--Dessine par Fouquet, grave au
physionotrace, par Chrtien.--La fausse fille naturelle du prince du
Conti qui a crit deux volumes sur sa prtendue lgitimation. Un profil
aigu, un nez pointu, un chignon lche rattach au haut de la tte, un
maigre cou auquel pend une mdaille.

J. A. Poncet de la Rivire, comtesse DE CARCADO.--Grave par
Maradan.--Une femme dont la douceur des yeux, dit la gravure, ne peut
tre exprime par l'art, dans une robe de femme du monde qui a quelque
chose de claustral, et qui porte sur la poitrine un ordre o il y a une
croix.

Marguerite de Valois, comtesse DE CAYLUS, morte  Paris, le 15 avril
1729, ge de cinquante-sept ans.--Peinte par Rigaud, grave par
Daull, en 1743.--L'auteur des Souvenirs, publis par Voltaire, est
reprsente dans l'ouverture d'une baie de fentre, avec sa fine,
intelligente et pensive figure de vieille femme, sous l'envolement d'un
petit bonnet de dentelle, un camail de taffetas noir au gros noeud,
bouffant, jet sur les paules.

Fra.-Marg. Pouget, femme de M. CHARDIN, peintre du Roy, conseiller et
trsorier en son Acadmie.--Dessine par Cochin, grave par Cars, en
1755.--Une bonne et honnte tte sous un bonnet de linge, un collier de
ruban au cou, en un propret costume bourgeois.

Louise-Marie-Adlade de Bourbon-Penthivre, duchesse DE
CHARTRES.--Peinte par Duplessis, grave par Henriquez.--Dans un costume
moderne, o ses pieds nus sont traverss de bandelettes, la duchesse
de Chartres est tendue sur une grve, regardant sur la mer la flotte
qui emporte son mari au combat d'Ouessant, avec ses yeux profonds et
rveurs.

Nous retrouvons le charme candide des yeux de la duchesse et de son
dlicat ovale dans une autre estampe grave par Saint-Aubin et Helman,
d'aprs une peinture de Lepeintre, o l'artiste a montr l'pouse
souriant  l'entre de Philippe-galit, un enfant dans des langes de
dentelle sur ses genoux, un plus grand appuy contre elle, et qui sera
un jour Louis-Philippe.

Madame la duchesse DE CHATEAUROUX.--Peinte par Nattier, grave par
Pruneau.--C'est la reproduction du buste avec changements et un peu
d'alourdissement dans les traits de la grande Matresse dclare, dans
l'allgorie de la FORCE.

A ces deux portraits bien incontestables, il faut joindre la figure
allgorique de Nattier, grave par Maleuvre, qui a pour titre: _la
Nuit passe, l'Aurore parot_, et que les catalogues d'estampes donnent
gnralement pour une Mme de Mailly, tandis que c'est une Chteauroux,
 n'en pas douter, d'aprs les Mmoires indits des Membres de
l'Acadmie, qui mentionnent ce portrait de la duchesse sous la
dsignation du Point du Jour. En revanche, je ne crois pas que la
planche de LA BELLE SOURCE, grave par Melliny, soit une Chteauroux;
elle serait plutt une Mme de Pompadour d'aprs le catalogue du Muse
de Limoges, o la peinture originale est conserve. Et je n'ai pas mme
une trs grande confiance en ce baptme.

Gabrielle-milie de Breteuil, marquise DU CHATELET.--Peinte par
Marie-Anne Loir, grave par Langlois, en 1780.--Une grce un peu
grimaante sur de grands traits, sans moelleux, sans ce _fondant_ exig
par les amateurs du beau sexe du temps, et dont la charpente osseuse
se lit encore mieux dans la gravure de Lempereur, excute d'aprs une
peinture de Monnet. Reconnaissons toutefois un lgant et distingu
got de toilette chez la mathmaticienne amie de Voltaire, dont voici
la jolie coiffure basse termine par un _repentir_ floconneux derrire
une paule, et l'troit collier, qu'on dirait fait de petites plumes
noires, attach par un noeud de diamant, et le bout de dentelle
ressorti d'entre ses deux seins et pendillant sur le sillon d'une
fourrure rche bordant une ample robe.

Fortune-Marie d'Este, princesse DE CONTI.--Dessine par Cochin et
grave par Augustin de Saint-Aubin, en 1781, comme pendant d'une vue
intrieure de la nouvelle glise de Saint-Chaumont.--Sous un bonnet de
femme, une forte figure d'homme, au nez bourbonien. C'est la princesse
qui avait conserv l'habitude de traiter de Mademoiselle les femmes
maries de la bourgeoisie, et cela lors mme qu'elles taient enceintes.

La Jeunesse peinte sous les habillements de la Dcrpitude (Mme
COYPEL, d'aprs une note d'une vieille criture sur l'preuve conserve
au Cabinet des Estampes).--Peinte par Charles Coypel, grave par
Rene-lisabeth Marli Lpici, 1751.--Assise dans un tonneau d'osier,
l'aimable vieille, au visage tout jeune, encapuchonne et collete, a
le cordon d'une bquille passe autour d'un bras et des besicles dans
une main. Est-ce en ralit la femme de Charles Coypel? Il me reste
dans le souvenir,--l'ai-je lu? me l'a-t-on dit?--que Lpici avait une
femme ou une fille infirme, et que ce portrait serait le portrait de
cette femme ou de cette fille, de la graveuse peut-tre?

Trait de gographie ddi  Mlle CROZAT, et dont le frontispice
reprsente son portrait.--Peinte par Paoli, grave par Langlois.--La
fillette est coiffe et drape  l'antique dans un mdaillon que
soutiennent des amours estropis. N'est-ce pas la riche hritire qui
deviendra la duchesse de Choiseul?

Marguerite-Claude DENIS, ne de Foissy.--Grave au bistre, en manire
de crayon, par Franois.--Une longue figure avec un reste de beaux
traits dans une physionomie bate, au regard clignotant.

Madame la marquise DU DEFFAND.--Dessine par Carmontelle _ad
vivam_, grave par Forshel.--Le maigre profil de l'aveugle sort de
l'embguinage de ses coiffes chaudes et ouates  peu prs comme
sortirait, par un temps de gele, un profil d'une gurite, et elle
parle en remuant des doigts crochus semblables  ceux d'une Chinoise.

Une estampe qui se rattache  la femme est la petite planche de Cochin
ayant pour titre: _Les Chats angola de Mme la marquise du Deffant_.
Dans cette image intime, Cochin nous introduit dans la chambre 
coucher de la marquise, nous fait voir son ample bergre  coussins
mollets, sa charpagne  laines, sa petite tagre-bibliothque, son
encoignure de porcelaines, son lit couvert d'une perse  ramages: une
chambre qui a pour matres deux chats, deux chats aux normes colliers
de faveurs, les chats adors que Mme du Deffand faisait graver en or
sur le dos de ses reliures.

Anglique-Marguerite DUCOUDRAY, pensionne et envoye par le Roy pour
enseigner l'art des accouchements dans tout le royaume.--Grave par
Robert.--Une corpulente matrone, dont le bonnet forme comme deux vents
autour de sa face rjouie, et qui a entre les seins un bouquet qui est
tout un arbuste.

Mademoiselle DU T*** (Mlle DUTH).--Peinte par Lemoine, grave par
Janinet, en 1779.--L'impure, aux harnais de marcassite, est reprsente
dans la charmante impression en couleur, accoude  sa toilette, un
bouquet de roses dans une main, une lettre ouverte dans l'autre, et
tout habille de tulle et de satin bleu de ciel. Le peintre l'a peinte
de manire que son joli minois minaudier, qu'on voit de trois quarts,
soit reproduit de profil par la glace de la toilette, en sorte que l'on
a deux fois le portrait de la courtisane illustre.

Madame Louise-LISABETH DE FRANCE, duchesse de Parme.--Peinte par
Nattier en 1750 sous l'allgorie de la Terre, grave par Balechou.--La
premire fille de Louis XV, celle qui lui ressemblait davantage, celle
qu'il aimait le plus, est reprsente avec ses durs yeux noirs, son
petit nez carr, sa mchoire lourde, en desse de la Terre, un coude
sur une sphre, une main perdue dans des fleurs et des fruits.

F. B. G. Joly de Fleury, marquise D'ESTAMPES.--Dessine par Fouquet,
grave par Chrtien, inventeur du physionotrace, 1790.--Une vieille
femme poudre, aux traits nergiques, le cou et les paules envelopps
d'un grand fichu blanc. Un des rares portraits, parmi les centaines
de portraits de Chrtien, qui porte le nom du personnage en haut du
mdaillon.

Madame la marquise DE LA FERT-IMBAULT.--Dessine par Quenedey, avec le
physionotrace. C. 85.--L'enjoue _Souveraine de l'Ordre incomparable
des Lanturelus, protectrice de tous les lampons, lampones, lamponets_,
cette femme qui parlait comme un livre compos par un homme ivre et
dont Mme Geoffrin tait aussi tonne d'tre la mre qu'une poule qui
aurait couv un oeuf de cane, a dans son portrait une grande figure
_louis-quatorzienne_, surmonte d'une haute coiffure bouriffe qui
rappelle la perruque du grand roi.

Stphanie-Flicit Ducrest, marquise de Sillery, ci-devant C{sse}
DE GENLIS, gouvernante des enfants de S. A. S. Monseig{r} le duc
d'Orlans.--Peinte par Miris, grave par Copia; rduction d'un plus
grand portrait grav en Angleterre.--On la voit, un lgant chapeau
de paille garni de gaze en pouf sur ses cheveux poudrs, assise  un
petit bureau tout charg de papiers, et crivant ses Annales de Vertu
sur une feuille que recouvre  demi son Thtre d'ducation. Mais o
l'on se fait une meilleure ide de la tourmente mauvaise de ses petits
traits de travers dans leur court ovale, de la fausset, je dirai mme
de la coquinerie de sa physionomie, c'est dans un portrait grav 
Londres, par Meyer, en 1819, o elle semble coiffe des noirs tortils
de serpents d'une tte de Mduse, sous un turban rvolutionnaire  la
faon d'une coiffure de Throigne, un jour de prise des Tuileries.

Madame GEOFFRIN, ne le 2 juin 1699, morte  Paris le 6 octobre
1777.--Grave par Miger.--Un vrai portrait de femme affichant
bravement la vieillesse et se donnant  voir avec ses rides, le
dcharnement de ses traits, le rentrant d'une bouche dmeuble, et tout
simplement vtue d'un manteau de lit, mais cela dans l'emmitouflement
de ce beau linge, le linge le plus uni et le plus fin, qu'admirait
un jour Diderot  un piquet au Grandval, et qui tait le luxe de la
vieille femme, portant, depuis des annes, des robes gris de fer.

Madame DE GRAFIGNY.--Grave par Levque.--De grands, de gros et d'assez
btes traits disent que l'auteur des Lettres pruviennes n'a jamais
t jolie, et que tous les aimables portraits,  l'huile, au pastel,
au crayon, sans attribution, et dont les catalogues de vente font des
Grafigny, ne sont point le portrait de la portraitiste de Voltaire en
dshabill.

La Philosophie endormie. (Portrait de madame GREUZE.)--Dessine par
Greuze, grave par Aliamet.--La facile pouse, dont les nombreuses
fragilits sont racontes tout au long dans un mmoire du mari, est
reprsente sommeillante sur un oreiller jet sur le dossier d'un
fauteuil, un _battant l'oeil_ sur la tte, un gilet  grandes basques,
dboutonn  la gorge, un carlin pos sur les genoux, une main lche
tombante sur un livre entr'ouvert. Elle dort, la molle Babuty, au
milieu des toffes affaisses; elle dort comme pourrait dormir la
Volupt. Et ses yeux, cette fois veills, ses yeux  l'hypocrisie
anglique d'une Ccile de Volange, sa bouche humide, son petit nez
veill, Massard nous les fait voir dans une autre estampe, la
dlicieuse petite estampe de la tte de la Dame de Charit.

LISABETH-PHILIPPINE-MARIE-HLNE DE FRANCE, ne  Versailles le 3
may 1764 et morte  Paris le 10 may 1794.--Grave d'aprs le tableau
de Mme Guyard, du cabinet de M. de Francheville.--Madame lisabeth,
la soeur de Louis XVI, la pieuse princesse, sous une haute coiffure
que surmonte un pouf aux grandes plumes, la poitrine battue, masque
de larges dentelles, a une douce figure bourbonienne, aux yeux tout
remplis de bont.

Madame Marie-HENRIETTE DE FRANCE.--Peinte par Nattier sous l'allgorie
du Feu en 1750, grave par Tardieu.--La seconde fille de Louis XV,
ne jumelle, et morte fille  Versailles, le 10 fvrier 1752, dans
la composition allgorique de Nattier, se montre accoude  un autel
allum, sa srieuse figure appuye sur une main, pendant que l'autre
est pose sur un grand volume fleurdelis dont le titre porte:
Histoire des Vestales.

MARIE-JOSPHE DE SAXE, Dauphine de France, ne  Dresde, le 4 novembre
1731.--Peinte par La Tour, grave par Aubert.--La princesse tient  la
main un livre ouvert, dans une riche et sobre toilette, sous un svre
bonnet de vieille. On la voit en sa jeunesse srieuse, et avec sa
large figure, dont nous retrouvons le gros nez et les bajoues dans le
portrait peint par Klein et grav par Wille pre.

Marie-Thrse-Louise de Savoie-Carignan, princesse DE LAMBALLE, ne
 Turin en 1749 et massacre  Paris, le 3 septembre 1792.--Dessine
par Danloux en 1791, grave en couleur par Ruotte.--Je ne mets pas en
doute que ce portrait ne soit une affreuse calomnie, mais vraiment
la princesse de Lamballe tait-elle aussi jolie que je l'ai peinte
moi-mme dans mon Histoire de Marie-Antoinette? Il y a dans ce
portrait de Danloux un tout petit oeil et un trs gros nez savoisien,
qui, je le veux bien, peuvent tre exagrs, mais devaient avoir un
rien de ralit. Moi qui ne crois pas du tout  la dlicieuse fantaisie
de Gabriel, grave par Porreau,  ce portrait dessin, _quatre heures
avant la mort_ de la princesse, je serais maintenant dispos  croire
que la beaut de la malheureuse femme tait toute, ainsi que le donne 
entendre Mme Lebrun, dans la clart de son teint blouissant et dans
l'abondance de ses cheveux blonds.

Marguerite-lisabeth DE LARGILLIRE, fille de Nicolas de Largillire,
directeur et recteur et chancelier de l'Acadmie royale de peinture et
de sculpture.--Peinte par de Largillire, grave par Wille pre.--La
fille du peintre est dans une de ces draperies aux beaux plis casss
dont son pre a l'habitude de faire des robes  ses femmes; et sa
petite tte coiffe de tortillons _oeil de queue de paon_, et au milieu
desquels se joue une perle baroque, apparat jeune et dure ainsi qu'une
troite tte d'impratrice romaine de la dcadence.

Sophie V. LA ROCHE.--Portrait dessin sans conteste par
Carmontelle.--Petit profil qui se dessine en ombre chinoise sur un
mdaillon blanc entour de lauriers et de fleurs. C'est un portrait
qui doit avoir t fait par le lecteur du duc d'Orlans, en ces annes
o il s'tait enamour de lanterne magique, dont il donnait des
reprsentations au Palais-Royal avec des verres dessins par lui.

Mademoiselle LAVERGNE, nice de Liotard.--Peinte par Liotard, grave
par Daull et Ravenet.--Un des plus rares portraits de femme et du
plus grand format. Les cheveux nous au haut de la tte par un ruban,
un cordon de cou auquel est attach un petit crucifix, un corsage
brod de grandes fleurs,  l'chancrure en triangle lace, ainsi qu'en
un corsage de Suissesse, la belle jeune fille lit de ses grands yeux
baisss une lettre qu'elle tient des deux mains.

Louise-lisabeth VIGE-LEBRUN, de l'Acadmie royale de
peinture.--Peinte par Mme Vige-Lebrun, grave  Stuttgart par
Muller.--Mme Lebrun s'est peinte coiffe d'un chapeau de paille
surmont d'une grande plume appele _follette_, habille d'un peignoir
sur lequel s'parpille le tuyautage d'un fichu de linge, et qu'entoure
 demi dnou un mantelet noir. Elle tient de la main droite sa
palette, et dans l'lgant manirisme de sa pose, et de sa grce un
peu anmique, elle regarde le public avec ses yeux clairs et limpides
d'enfant.

Marguerite LE COMTE, des Acadmies de peinture et de belles-lettres
de Rome, de Bologne, de Florence.--Dessine par Watelet, grave par
Lempereur.--La matresse de Watelet, la meunire du Moulin-Joli, avec
son nez pointu, ses traits sans distinction, son air un peu campagnard,
n'a rien en elle qui explique la vive et longue passion de l'ancien
fermier gnral. Elle est peut-tre mieux dans un autre portrait
dessin par Cochin, et o l'amant-graveur, avec une pointe amoureuse,
a rendu le frisotis de ses cheveux, le sourire de son oeil et les
fanfreluches d'une chelle de rubans sur sa poitrine.

_La maison de Marguerite le Comte, meunire du Moulin-Joli_, grave
par Watelet, a eu plusieurs fois les honneurs de la gravure, et
l'abb de Saint-Non a fait de la pittoresque habitation un cahier de
six eaux-fortes qu'il a intitul: _Varie vedute del gentile mulino
disegnate d'appresso natura dal principe ed intagliate dal abbate di
Sannone. Dedicate al amabile e leggiadra Mulinaia 1755._

Marie (LECKZINSKA), princesse de Pologne et de Navarre.--Peinte par
Nattier, grave par Tardieu.--C'est la grande et magnifique planche, o
la Reine est peinte, selon sa volont, en nglig, sans dcolletage
et avec sa coiffure d'habitude appele un _papillon noir_, et qui
tait en gnral la coiffure des veuves. De dessus un rideau attach
aux colonnes d'un palais, Marie Leckzinska se dtache avec sa bonne et
vertueuse figure, au milieu de flots de dentelles et de noirs pis, que
font dans les fourrures les lourdeurs des brocarts de son royal nglig.

Mais o vous vous rendrez mieux compte du charme enjou de sa figure,
c'est dans la gravure de Petit, d'aprs le pastel du Louvre qui
reprsente la Reine tenant un ventail ferm, le plus fort, selon moi,
de tous les pastels de La Tour, et bien suprieur  celui de Mme de
Pompadour.

_Elle n'est plus, hlas! O Regrets!  Tristesse_! (Portrait de Mme
LEDAULCEUR.)--Sans nom de dessinateur ni de graveur.--La spirituelle
graveuse  l'eau-forte, en un oeil-de-boeuf enfermant dans un pli de
rideau une tige de rose, montre sa mine rondelette aux yeux noirs.

Madame LEGROS.-Dessine par Pujos, grave par Clment.--La protectrice
de Latude, une interminable, sche et noirtre vieille femme qui a
l'air de Madame J'ordonne.

Genev{e}-liz{th} Visinier, v{ve} de Jean-Baptiste-Ren LE LONG, matre
ordinaire en la chambre des Comptes du Roi.--Dessine par de Bondy,
grave par Miger en 1774.--Le plus laid et le plus ratatin portrait de
femme qui se puisse voir, mais dont le pote de l'image dit:

    _Des Fleurs de la gaiet sa Raison embellie
    Intresse le Coeur en amusant l'Esprit._

CATHERINE TAPPERAIST V{ve} LESCOMBAT, ge d'environ 28 ans. _Dessine
d'aprs nature dans son dshabill, par F. Dalberati, peintre italien,
pendant son sjour en la prison de la Conciergerie du Palais 
Paris, au mois de may 1755. Grav d'aprs le dessin original de mme
grandeur._ La femme qui a fait assassiner son mari par son amant,
la galante  l'oeil noir,  la peau d'un blanc  blouir, le peintre
italien la donne  voir essayant sur sa main, avec toutes sortes de
coquetteries insouciantes, le bonnet de l'enfant dont elle est grosse,
et auquel elle doit le prolongement de ses jours.

_Tendre, sensible, heureuse mre..._ Portrait de Mme LETINE,
belle-mre de M. de la Live, attribution du catalogue d'Augustin de
Saint-Aubin, qui dit ce portrait grav, en 1765, par M. de la Live et
Saint-Aubin.--Peinte par Bernard, grave par La Live.--Une eau-forte
qui est l'idal de la gravure de femme, et qui vous fait regretter
qu'il n'y ait qu'un portrait de femme du dix-huitime sicle ainsi
excut, et encore un portrait de vieille femme. Le gras modelage des
traits replets dans le doux pointill, et le joli chiffonnage des
dentelles, et le bel hrissement des fourrures, et la libert et la
lgret et l'esprit de cette claire image, autour de laquelle court
un encadrement de fleurs, largement croqu  la pointe! Je n'ai pas
besoin de dire aux gens, qui ont la moindre connaissance des estampes
du temps, que cette eau-forte est d'un bout  l'autre d'Augustin de
Saint-Aubin qui en a fait cadeau  son riche lve, de Saint-Aubin
dont, un jour ou l'autre, une loupe entte retrouvera la signature
discrte en quelque coin, sous quelque ptale de fleur.

_Mes yeux dans ce portrait admirent le pinceau._ Portrait de Mlle
DE LOISEROLLE.--Peinte par Aved, grave par Balechou.--La belle-soeur
d'Aved, brune et hommasse comme sa soeur, file au rouet, dans une
opulente robe blanche, un chapeau de paille doubl de soie, aux
immenses bords retrousss, pos sur ses cheveux poudrs.

Alex{ine} Fatio, veuve de M. le Sindic Pierre LULLIN, ne le 28
janvier 1659 (vieux style), morte le 14 novembre 1762 (nouv. style),
_dessine d'aprs nature par M. J. E. Liotard en avril 1762 et grave
par un de ses arrire-petits-neveux en Janv{r} 1763_. Un portrait de
centenaire aux traits crouls, dans un bonnet de la campagne, une
espce de limousine sur les paules, une bavette sur l'estomac.

P. B. H. de Ltancourt, comtesse DE MAREILLES.--Dessine par Eisen en
1764, grave par de Longueil en 1765.--Des yeux vifs de souris, en un
minois tout lumineux et poudr  blanc. Ce portrait est dans un cadre,
au haut duquel une des plus gracieuses figures allgoriques qu'ait
dessines Eisen, attache une rose.

MARIE-ANTOINETTE, reine de France et de Navarre: la planche en couleur
de Janinet, publie en 1777, montrant la reine de France dans sa robe
de velours bleu fleurdelise, au milieu de ce somptueux encadrement de
lauriers et de lis imprims en or; une planche qui se payait 20 francs
autrefois, et qui vaut de 4  500 francs aujourd'hui. J'ai t assez
heureux de pouvoir joindre au portrait de Janinet une preuve avant la
lettre du petit portrait, imitation de pastel, de la Marie-Antoinette,
archiduchesse d'Autriche: le portrait de Bonnet d'aprs Krausinger, un
portrait peut-tre encore plus rare que celui de Janinet.

Madame Louise-MARIE DE FRANCE, ne  Versailles, le 13 juillet 1737,
religieuse carmlite sous le nom de Ste-Thrse de St-Augustin au
couvent de St-Denis en 1770.--Dessine par Queverdo, grave par Le
Beau.--C'est la cinquime fille de Louis XV, connue sous le nom de
Madame Louise, et qui en 1772, du fond de son parloir, fut au moment de
faire renvoyer Mme du Barry. Assise sur une chaise de bois, un livre de
prires  la main, il sort de l'embguinement de la carmlite, un gros
nez et deux yeux trs vivants.

Sophie le Couteulx DU MOLEY.--Dessine par Cochin, grave par Augustin
de Saint-Aubin en 1776.--La financire, aux lundis o l'on ne recevait
que des hommes  dentelles, l'inspiratrice des _Jardins_ de l'abb
Delille, dont une partie du pome a t crite sur les patrons de
broderie de la chtelaine, est encore sduisante en ce portrait qui
n'est plus celui de sa premire jeunesse. Un autre portrait beaucoup
plus rare, dessin galement par Cochin et grav par Nicolet, alors
qu'elle n'tait qu'une simple chanteuse, nous donne, en toute leur
fracheur, ses petits et mignards traits, dans un mdaillon entour
de muses et d'amours jouant d'instruments, au son desquels sa voix se
faisait entendre: un charmant cul-de-lampe qui a t fait pour six
sonates, avec accompagnement de forte-piano.

Sophie (DE MONNIER).--Dessine par Borel, grave par Delignon. La
matresse de Mirabeau sur une toile, dont un amour soulve la draperie,
dans son voluptueux arrangement  l'antique, avec le bandeau qui court
dans ses cheveux friss, et avec ses petits traits charnus en sa figure
rondelette, prend l'aspect d'un Cupidon joufflu.

_Docile enfant de la nature._ (Portrait de la MORENCY.)--Dessine et
grave par Canu.--La femme galante de la Rvolution, la romancire, est
reprsente en tte de son roman d'Illyrine avec une vraie figure
d'oiseau, sous la broussaille de cheveux dsordonns, et vtue, pour
ainsi dire, d'un corset et d'un boa.

Un autre portrait de la Morency, qui dcore les trennes aux Dames,
1808, dessin par Roy et grav par Bonvallet, nous montre le costume,
la coiffure, les traits mmes de la bacchante, tranquilliss et
apaiss: de petits traits  la sche et nerveuse dcoupure.

Madame DE*** _en habit de bal_ (Mme DE MOUCHY, d'aprs la
liste gnrale et alphabtique des portraits gravs par le P.
Lelong).--Peinte au pastel par Coypel, grave par Surugue en
1746.--Assise de ct sur une chaise, la tte de face et un peu
incline en avant, les bras mollement croiss, elle tient du bout des
doigts d'une main, un masque du temps qui n'est pas un loup, mais un
masque de tout le visage. De sa coiffure basse, o s'lve sur le ct
un petit pouf de plume noire, descend, de derrire son paule, une
longue natte, qui lui tombe sur la poitrine, et dont les cheveux tordus
sont entremls de grosses perles;  ses oreilles pendent d'normes
pendeloques; et le satin blanc de son habit de cour ouvert est garni
d'un large soutachement brod, se terminant par des glands floches.

Marie-Antoinette de Rosset de Fleury, vicomtesse de NARBONNE-PELET,
ne  Narbonne, le 6 avril 1721, morte au chteau de Fontans en
Languedoc, le 27 juillet 1754.--Peinte par Lattinville, grave par
Daull en 1756.--La morte charmante et accomplie, doue de toutes
les vertus, orne des plus rares qualits de l'esprit et du coeur, 
qui Rome paenne et la Grce savante eussent dress des autels,...
que la Religion chrtienne et la voix des peuples canonisent, est
reprsente dans l'estampe, qui dit tant de bien d'elle, en vestale de
la Rgence, dposant une urne enflamme sur un autel.

Madame NECKER.--Grave par Lips.--De chastes paules voiles d'un
fichu de gaze, o court le zigzag d'un ruban de satin blanc, des yeux
pleins d'une ingnuit charmante, de petits traits tiraills, joliment
souffreteux, presque angoisseux, et racontant l'tat nerveux de la
dlicate agite, qui avait perdu le sommeil, et qui, toujours debout,
ne pouvait demeurer assise.

Marie Ang{e} Bern{d} de Rasoir, baro{ne} DE NOYELLE, dame et vicomtesse
hrditaire du pays de Langle, dame de Cherens, Briatre, le Hove
Rasoir.--Peinte par de Pasche, peintre du roi de Danemarck, grave par
Gaucher en 1781.--Une femme d'un certain ge,  la figure cabosse,
aux prunelles de velours noir dans des carnations blondes. Sous un
encrier est une lettre portant pour souscription: _A mon fils l'abb
Carondelet, en Sorbonne_.

lisabeth-Charlotte, Palatine du Rhin, duchesse D'ORLANS.--Peinte par
Rigaud, grave par Marie Horthemels.--La mre du Rgent, l'Allemande 
la figure et au rustre d'un Suisse, dit Saint-Simon, tale sa large
face, son sourire scatologique, ses fanons mollasses, dans l'hermine
d'un manteau brod de fleurs de lis, une plantureuse main pose sur une
couronne.

Louise-Henriette de Bourbon-Conty, duchesse D'ORLANS, ne  Paris
le 20 juin 1726.--Peinte par Pottier, grave par Petit.--La belle
et galante princesse, mre de Philippe-galit, et  laquelle le
Palais-Royal, publi  Hambourg en 1806, donne pour premier amant le
peintre Boucher, dans une sance o le modle posait en dshabill
mythologique, n'a rien dans ce portrait des grands yeux vifs et du
petit nez polisson du portrait de la suite de Desrochers, o en son
dcolletage, coup par une guirlande de roses, elle ressemble  une
humaine divinit d'Opra.

La duchesse d'Orlans serait aussi anonymement peinte avec un nez
busqu, qui n'existe en aucun de ses autres portraits, dans la
composition de Nattier grave par Hubert et qui a pour titre Mme LA
DUCHESSE DE *** EN HB.

_Sous le riant aspect de Flore._ (Portrait de Mme de PARABRE
dsigne seulement par des vers qui clbrent la blancheur de son
teint: le beau morceau de chair frache qu'elle tait, selon
l'expression de la princesse palatine).--Peinte par Rigaud, grave
par Valle.--La matresse du Rgent, son _petit Corbeau noir_ ainsi
qu'il l'appelait, est reprsente cueillant une tige d'oeillet, dans
une campagne claire par un soleil levant, et o un ngrillon lui
tend une corbeille de fleurs. De la dlicatesse cisele de ses traits,
de la nature frle de la grande dame galante aux nerfs d'acier pour
le plaisir et l'orgie, Valle n'a rien conserv, ainsi que l'tablit
la comparaison de sa gravure avec la peinture originale de Rigaud,
conserve au chteau de Boran chez Mme de Parabre-Sancy.

_Portrait de feu madame la duchesse_ DE POLIGNAC.--Fait de mmoire par
Mme Lebrun, grav  Vienne par Fisher en 1794.--De grands yeux bleus
profonds et expressifs, un petit nez termin par un mplat moqueur,
une bouche ravissamment dcoupe et entr'ouverte sur de petites dents
blanches d'enfant: ainsi apparat Mme de Polignac, coiffe de ses
touffus cheveux bruns aux petites boucles folles, sous un bonnet
de linge ruch, attach sous le menton, les paules et la poitrine
couvertes d'un grand fichu _menteur_, nou _ la petite fille_ derrire
le dos.

LA BELLE JARDINIRE. Portrait de Mme la marquise de POMPADOUR.--Peint
par Vanloo, grav par Anselin.--Le portrait officiel de la vraie reine
de France, de 1750  1764, de la femme  la beaut sans traits,
selon l'expression du temps, mais faite d'un sourire tout  elle, du
blanc blouissant de sa peau de lymphatique, du charme mystrieux de
ses yeux qui n'taient ni noirs, ni bleus, ni gris, et qui avaient la
finesse des yeux gris, la langueur tendre des yeux bleus, l'clat des
yeux noirs. A ce portrait qui est chez moi avant la lettre, avec des
travaux manquant sur la chemisette,  l'ovale grassouillet de Vanloo,
je prfre le petit profil de Cochin, grav par Augustin de Saint-Aubin
en 1764, et reproduisant la favorite, le chignon lche et les cheveux
crps en accommodage du matin, et les ruches d'un manteau de lit
jouant autour de sa gorge. C'est le portrait qui donne le mieux l'ide
de la grce spirituelle de la physionomie de Mme de Pompadour et du
sourire dlicieux dont parle Leroy, le lieutenant des chasses de
Versailles.

On veut encore voir une Mme de Pompadour dans LA JARDINIRE grave
en manire de pastel par Bonnet. Ce n'est pas impossible, mais c'est
une Pompadour bien peu dniaise. Disons toutefois que cette planche
est une merveille d'excution et d'un art tout  fait perdu, et que
le velout, le plucheux des crayons de pastel, y est imit  passer
le doigt dessus pour s'assurer si c'est vraiment de la gravure. Le
malheur, qu'avec un procd pareil, Bonnet n'ait pas choisi, pour ses
reproductions, des peintures plus srieuses! Songe-t-on ce que serait
une collection des prparations de La Tour ainsi excutes?

Je ne veux pas abandonner Mme de Pompadour sans parler d'une petite
estampe qu'il faut joindre  ses portraits: l'estampe dessine et
grave par Cochin sur un bruit de la convalescence de la favorite
pendant sa dernire maladie, et abandonne sur la nouvelle de sa mort.
C'est un cartel reprsentant, sous un soleil voil, les Muses de la
peinture et de la Musique suppliantes, pendant que la Mdecine arrte
la Parque, au moment o elle va couper le fil de vie de la marquise,
cartel que devait remplir cette chanson de Favart, faisant allusion
 une clipse de soleil, qui avait concord avec la maladie de la
Pompadour:

    Le soleil est malade
    Et Pompadour aussi.
    Ce n'est qu'une passade,
    L'un et l'autre est guri.

_Sur votre belle main ce captif enchant._ Portrait d'Agns Berthelot
de Pleneuf, marquise DE PRIE, d'aprs la liste gnrale et alphabtique
des portraits gravs par le P. Lelong.--Peint par Vanloo, grav par
Chereau le jeune.--La matresse du duc de Bourbon, celle que d'Argenson
appelait la fleur des pois du sicle, est reprsente, une perruche
sur un doigt, avec ses yeux un peu chinois, mais vifs et gais, avec ce
qu'on appelait alors tous les je ne sais quoi qui enlvent, avec ses
cheveux cendrs, avec son air de nymphe claire par un clair de lune.

Marie-Josphine-Louise de Savoie, comtesse DE PROVENCE, marie
 Versailles, le 14 mai 1771.--Peinte par Drouais, grave par
Cathelin.--Altire figure de Junon auvergnate aussi bien dans ce
portrait que dans celui qui porte le nom de Madame, grav par Marie
Boizot d'aprs un dessin de Boizot.

Marie-lisabeth Denis, femme de M. RADIX.--Dessine par Cochin, grave
par Augustin de Saint-Aubin en 1765.--Une belle vieille femme  l'oeil
noir, au nez aquilin,  la noble ligne d'un profil qui sort des barbes
d'un bonnet de dentelles, serr dans une marmotte de soie noire.

_Dernire heure de la baronne_ DE REBECQUE, _morte  trente-six
ans_.--Grave par Augustin de Saint-Aubin.--L'ardente et maladive
ennemie des encyclopdistes, celle qui, mourante, dictait  Palissot sa
comdie des Philosophes, lui donnait l'ide de la scne capitale,
est reprsente sur son lit de mort, la tte pose sur un oreiller
de dentelles, d'o sortent d'un bonnet de linon, envelopp d'une
_calche_, la maigre figure de la femme, et ses grands yeux mystiques 
la pupille rtracte.

Madame RCAMIER.--Grave en manire de crayon par Charles Silesien.--La
beaut du Directoire est habille d'une de ces robes flottantes et
collantes sur les formes,  la ceinture remonte sous les seins. Elle
a la tte  demi cache dans un voile transparent qu'elle relve,
laissant voir un de ces longs et purs ovales  la Grard: un portrait
qui pourrait tre aussi bien celui de Mlle Georges ou de Mme la baronne
Regnault Saint-Jean d'Angely.

M. J. Phlipon, F{me} ROLAND.--Dessine et grave par Bonneville.--Un
grand oeil noir au regard hardi, un long nez de soubrette, une bouche
aux coins remontants, un menton de volont, telle est sous une coiffure
aplatie et mangeant le front, et qui a l'air d'une perruque d'homme, le
portrait que Bonneville nous donne de l'grie de la Gironde.

_Qu'un timide artisan lve du scrupule._ (Portrait de Mme DE SABRAN,
d'aprs la liste gnrale et alphabtique des portraits gravs du P.
Lelong et d'aprs l'indication du second tat qui porte au lieu des
vers: Louise-Charlotte de Foix-Rabat, marquise de Sabran.)--Peinte par
Vanloo, grave par Chereau le jeune.--Cette matresse du Rgent qui se
permettait de dire  son amant que l'me des princes lui paraissait
faite d'une boue  part, de celle qui sert pour l'me des laquais, est
reprsente en chemise tombante, d'o sortent une paule et un sein, et
tenant des deux mains, avec toutes sortes de tendresses, une colombe
pose sur un coussin, pendant que, la tte dtourne, elle regarde  la
cantonade avec des yeux immenses et qui attendent.

Madame la marquise DE SABRAN, tire du cabinet de Son Altesse royale
Monseigneur le prince Henri de Prusse.--Peinte par Mme Vige-Lebrun,
grave par Berger en 1787.--L'pistolaire dont on vient de publier
de si adorables lettres, est assise sur un sofa, les bras croiss,
les cheveux bouriffs et friss autour d'une tte  la physionomie
toute ptillante d'intelligence et d'esprit. Elle est vtue d'une
robe de linon  la grande plerine enveloppant sa poitrine de son
tuyautement lche et de flots de linge, au milieu desquels sa taille
se dessine avec les souplesses nonchalantes d'une taille de crole. La
marquise de Sabran tenait au dix-huitime sicle un salon mi-politique,
mi-littraire, o M. de Sgur lisait son Art de plaire, o M. de
Boufflers cousait des scnes d'-propos au Bourgeois gentilhomme,
quand la marquise donnait la comdie au prince Henri de Prusse, chez
lequel elle se retira pendant la Rvolution[26].

    [26] Dans la galerie des Dames franaises, o la comtesse de
    Sabran figure sous le nom de Sapho, le pamphltaire dit d'elle:
    Sapho ferait aimer l'indiffrence, tant elle imite bien son
    attitude, ses regards, son langage. Et il ajoute plus loin:
    Sapho ne nglige aucune des ressources de la parure. Son art
    consiste  rejeter tout ce qui brille, et  employer avec une
    adresse infinie les ornements les plus simples; elle a l'air
    de ne rien ajuster et de tout jeter au hasard; mais quand on
    l'examine, on voit que rien n'a t oubli.

L'HOMMAGE RCIPROQUE. (Portrait de Mme AUGUSTIN DE
SAINT-AUBIN.)--Dessine par Augustin de Saint-Aubin, grave en noir
et en couleur par Gaultier.--La belle et jolie femme qui a servi si
souvent de modle aux compositions amoureuses d'Augustin, l'adorable
crature au moelleux profil,  l'oeil noir et velout par de longs
cils, aux cheveux blonds frisots, dont le chignon lche _ la Daphn_
tombe sur les paules en grosses torsades, la femme  la voluptueuse
gorge, apparat dans la douce impression en couleur, ainsi que dans
le rien rose de chair pme, que son mari met dans ses crayonnages.
On la voit assise, le fichu tomb, et tenant dans une de ses mains un
porte-crayon avec lequel elle dessine un portrait d'homme pos sur
un chevalet. Et c'est sans doute un portrait d'elle encore, cette
sduisante L{ouise}-{milie}, _baronne de_ ***, et un portrait d'elle
encore, cette coquette A{drienne}-S{ophie} _marquise de_ *** coiffe
d'un _chapeau noir  la mode_, deux portraits qu'on donne gnralement
pour des portraits de Mme de Boufflers et de Luxembourg. Et ici mon
opinion est confirme par le souvenir d'avoir vu sur le dessin original
d'un des deux portraits, vendus chez Renouard, et achets, je crois,
par M. de Janz, le nom de Mme Augustin de Saint-Aubin crit en bas.
Disons que ces deux portraits, quels qu'ils soient, sont des bijoux,
surtout lorsqu'ils sont avant l'adresse et avec le nom du graveur 
la pointe; et ajoutons que les deux eaux-fortes de ces portraits, que
j'ai eu la bonne fortune de trouver dans le temps chez Sieurin, sont
rarissimes, et n'existent pas dans l'oeuvre d'Augustin de Saint-Aubin
du Cabinet des estampes[27].

    [27] Le catalogue de Saint-Aubin, rdig avec beaucoup de
    soin et qui donne les anonymes, se contente, pour ces deux
    portraits, de dire qu'ils ont t gravs en 1779, sur un dessin
    fait d'aprs nature.

L'innocence reconnue de Marie-Franoise-Victoire SALMON. Portrait en
couleur chez les Campions frres.

    DDI AUX AMES SENSIBLES ET BIENFAISANTES

    Un coeur gnreux fut touch de mes peines,
    Aux pieds du trne il porta la voix;
    Un monarque juste brisa mes chanes,
    Et mon innocence triompha par le Cauchois.

Claudine-Alexandrine Gurin DE TENCIN, ne en 1681, morte en
1749.--Peinte par de Troy, grave par de Launay.--La meilleure
connaisseuse de l'humanit de son temps a des traits fins, finauds, des
yeux  l'interrogation perante, et avec cela une longue physionomie,
ple, trange, nbuleuse.

Mademoiselle TROUENE.--Estampe en manire noire, sans nom de
dessinateur et de graveur.--Dans ce portrait, qui pourrait bien tre
un portrait de pure imagination, Throigne de Mricourt, les cheveux
pars sous une espce de grand bonnet rouge, la poitrine sortant d'un
_pierrot_ dbraill, apparat avec la robuste et rude beaut d'une
harangre-Gorgone.

Anne VALLAYER-COSTER, de l'Acadmie royale de peinture et de sculpture,
en 1770.--Dessine par elle-mme, grave par Letellier.--Elle s'est
expose au public avec sa figure maigre, son mince nez courbe, le petit
air altier de sa tte, firement rejete en arrire.

Mademoiselle VANLOO.--Dessine par Carle Vanloo, grave par Basan.--Une
fillette au visage veill, le chignon retenu par une grande pingle,
tenant dans sa chemise retrousse et dcouvrant son petit ventre, une
grosse grappe de raisins.

Dame Julie de Villeneuve, VENCE DE St-VINCENT.--Peinte par Berthelemy,
grave par Romanet.--Des yeux aux paupires lourdes, un nez tourn  la
friandise, une bouche sensuelle; ainsi se montre la petite fille de Mme
de Svign, avec une chevelure dpeigne, et l'outrageant dcolletage
d'une robe qui laisse voir et l'ombre de son aisselle et plus que la
moiti de ses deux seins.

Marie-lisabeth-Jean-Baptiste Guyard, pouse de messire Charles-Paul
de Bourgevin, de Moligny, DE VIALART.--Peinte par Martin, grave
par Fessard.--Un rare portrait d'une brune aux noirs sourcils,  la
coiffure en langues de flammes, couverte d'un voile de veuve.

Madame Marie-Louise-Thrse VICTOIRE DE FRANCE.--Peinte par Nattier en
1755, grave par Gaillard, sous l'allgorie de l'Eau.--La quatrime
fille de Louis XV, la grasse princesse que le Roi appelait _Coche_, la
bonne et paresseuse personne qui disait en montrant sa bergre: Voil
un fauteuil qui me perd, Nattier l'a montre avec sa douce, sereine
et pleine figure, en naade, accoude sur une urne qui s'panche, les
roseaux d'une rivire derrire elle. Remarquons que c'est presque
l'arrangement de la figure mythologique de Nattier, grave par Melliny
et qui a pour titre: la Belle Source.

Madame la marq{se} DE V*** (la marquise DE VILLETTE).--Dessine par
Pujos, grave par Linge.--La femme nomme Belle et Bonne par
Voltaire, donne  voir une assez laide et brune figure de petite
Savoyarde.

Cette tude des portraits de femmes franaises du dix-huitime sicle
que je fais aujourd'hui, je voudrais la voir refaire un jour par un
jeune rudit, qui, consacrant des annes  cette monographie, et lisant
tous les livres, et regardant toutes les gravures, et consultant tous
les portraits conservs dans les familles historiques, apporterait la
certitude  tant d'attributions douteuses, baptiserait d'une manire
incontestable les portraits allgoriques de Nattier; dvoilerait
peut-tre le mystre des deux charmants portraits de Saint-Aubin,
dsigns par des toiles; donnerait de vrais noms aux centaines de
portraits de Chrtien et de Quenedey dont les rpertoires doivent
exister quelque part[28]; ferait la lumire dans ces anonymes, comme la
petite femme de Boucher qui lit les lettres d'Hlose et d'Abailard,
la femme de Carmontelle qui brode au tambour, et cette autre du mme
qui est enfonce dans les aphorismes d'Hippocrate, comme la femme de
Cochin qui fait un mdiateur; retrouverait enfin, avec la connaissance
de toutes les pices de vers du temps ddies au Beau Sexe, le nom de
telle ou telle femme, ainsi que pour tel portrait de Houel et de tant
d'autres.

    [28] Me trouvant aux Riceys, j'ai essay, mais inutilement,
    de retrouver, chez un descendant de Quenedey, le rpertoire
    du portraitiste au physionotrace. M. Richard, l'ancien
    conservateur de la Bibliothque, et le gendre de Quenedey,
    possdait une copie de ce rpertoire, mais il n'a pas t
    publi, et je ne sais ce qu'il est devenu aprs sa mort.

Compltons cette tude des portraits des femmes du temps par un travail
sur les portraits d'actrices, et commenons par l'Opra, en faisant
suivre le Chant par la Danse.

Sophie ARNOULD, actrice de l'Acadmie royale de Musique dans le rle
Zyrph du ballet de Zlindor.--Peinte par La Tour, grave par la
Richardire.--La spirituelle chanteuse est reprsente avec l'clair
de ses beaux yeux implorants, dirigs vers le ciel, avec cette bouche
entr'ouverte et douloureuse sur laquelle meurt une dernire prire.

H{te}-A{de} BEAUMENIL, de l'Acadmie royale de Musique, pensionnaire
du Roi.--Dessine _ad vivum_ par Pujos, grave par Vidal en manire
noire.--Elle a de jolis yeux tonns, un petit nez pointu, une bouche
aux coins relevs, une physionomie fute o rit une gaiet maligne,
sous une haute coiffure aux coques crpeles et couronne d'une
guirlande de roses. Et Mlle Beaumenil se voit ainsi dans un mdaillon
entour du serpentement de brindilles de lierre, avec au bas de son
portrait la partition ouverte de l'opra de Tibulle et Dlie, et ces
vers:

        Est-ce une Muse, est-ce une Grce,
        Qui tient la lyre d'Appollon?
    C'est toutes deux. Tibulle en instruit le Parnasse
      Et Beaumesnil leur a prt son nom.

Rosalie DUPLANT, de l'Acadmie royale de Musique, reue en
1762.--Dessine par Leclerc, grave par Elluin.--Un long cou, un long
nez busqu, une longue figure qui a quelque chose d'une tte de cheval,
telle apparat, malgr sa rputation de beaut, le premier sujet 
baguette de l'Opra, en l'estampe qui la montre sous le costume qu'elle
portait dans l'opra de Pyrame et de Thisb, vtue d'un vestinquin
bord de fourrure, dans un mdaillon, o un masque tragique est pos
sur une torche enflamme.

La D{lle} LEMAURE[29]. _Problme d'opra_, 1740. C'est une rare estampe
satirique, inspire par les accs de religiosit de la libertine
chanteuse. Elle est dessine  moiti vtue en reine d'opra,  moiti
vtue en religieuse, et d'un ct un homme d'glise la dshabille de
sa robe de thtre, et de l'autre Thuret, le directeur de l'Acadmie
lyrique, et un galant, sa bourse  la main, la dshabillent de sa robe
de nonne. Et dans l'appartement, sont mls et confondus les opras de
Pancrace Plerin et les Hymnes de l'abb Bizot, et en dpit d'un grand
tableau qui montre un diable perant de sa fourche la Luxure terrasse,
sur la toilette dont le tapis est relev par un bidet, s'talent les
Posies gaillardes de l'abb de la Garde. A cette imagerie est jointe
une lettre crite  Mlle Lemaure par un abb de ses amis, qui, lue,
plie en deux, au moyen de la dernire syllabe de la demi-page et de la
premire syllabe de la ligne suivante, prend le sens le plus obscne.

    [29] Teint noir, grosses lvres, dents blanches, dit de la
    Lemaure son logogriphe de 1745.

Mademoiselle Rosalie LEVASSEUR, de l'Acadmie royale de Musique,
pensionnaire du Roi, ne  Valenciennes.--Dessine et grave par
Pruneau d'aprs le buste de Dumont de Valenciennes.--Un front
extraordinairement bomb, un oeil impudent, un rictus ddaigneux de
la bouche, un ensemble de traits populaciers  l'image de sa voix,
ainsi caractrise par la mchante langue de Sophie Arnould: c'est le
portrait de la toute-puissante matresse de Mercy-Argenteau, devenue
baronne du Saint-Empire, puis femme de l'ambassadeur.

Mademoiselle MAILLARD, de l'Acadmie royale de Musique.--Dessine et
grave en couleur par Coutellier.--La jolie femme dont un tat de
l'Opra dit: sujet trs utile, mais qui malheureusement se laisse
faire des enfants; ce qui prive le public d'un grand nombre d'opras;
la future desse de la Libert est reprsente avec son petit profil
fard, les belles lignes de sa gorge, dans une robe rose, sous
l'chevellement blanc de son abondante coiffure poudre  frimas.

Mademoiselle PLISSIER.--Peinte par Drouais, grave par Daull, avec
l'adresse de Drouais.--La rivale de Lemaure, la chanteuse de laquelle
on a dit que les opras sans elle n'taient plus que des concerts,
figure dans une grande composition  la Nattier, habille plutt d'une
draperie que d'une robe. Elle a des yeux noirs en coulisse, des joues
troues de fossettes, une bouche sensuelle qui retrousse aux coins, une
mignonne chair toute pleine de dlicatesses finement sculptes.

Madame de St-HUBERTI, de l'Acadmie royale de Musique.--Dessine par
Le Moine, grave en couleur par Janinet.--La sublime chanteuse, qui,
un jour, fit un pote du lieutenant d'artillerie devenu Napolon Ier,
est peinte sous la blondasserie de ses cheveux alsaciens, avec sa
grande bouche, son nez de soubrette, un ensemble de petits traits bas
et bourgeois. A ce portrait rel de Le Moine, qui fut rpt de toutes
les sortes, il faut joindre un portrait idalis, le portrait de la
chanteuse telle que le public la voyait au thtre, un portrait d'aprs
une peinture de Reynolds, et qui a pour titre: La Musique, ou Mlle
Saint-Huberty inspire par Apollon.

PAS DE DEUX _tir du second acte de Silvie_, excut par M. Dauberval
et Mlle ALLARD.--Dessine par de Carmontelle, grave par Tilliard.--La
danseuse, la seule danseuse qui et le privilge de composer ses
entres, danse aux cts de Dauberval, dans son trange robe, traverse
de barrires de perles, au retroussis de peau de bte sauvage, son
profil  la fois voluptueux et moqueur pench en arrire dans un coquet
mouvement de retraite.

Mademoiselle CAMARGO.--Peinte par Lancret; rduction de la grande
planche grave par Cars.--La desse des tambourins, celle dont la
jambe tait, avec la voix de Lemaure, le jarret de Dupr, les trois
merveilles de l'Opra, celle dont le pied fit la fortune du cordonnier
Choisy, est reprsente, se dployant au milieu d'un orchestre cach
dans la feuille, avec dans le corps quelque chose de l'envole d'une
sylphide, avec sur la figure quelque chose de l'animation chaude et
brune d'une Mridionale.

LA FLORE DE L'OPRA. (Portrait prsum de LA GUIMARD.)--Peinte par
Roslin, grave par Basan. La danseuse sans gale dans les ballets
anacrontiques est montre par le peintre, avec son _visage parlant_,
le coude appuy sur un nuage, la gorge sortant d'une chemisette, en
train d'assembler de ses longs doigts une guirlande de fleurs.

La maigreur de la sche danseuse, aux membres d'araigne, et qu'on
appelait le _Squelette des Grces_[30], a t caricature en 1789,
dans une rare estampe publie  Londres et qui a pour titre: _The
Celebrated G....rd or Grimhard from Paris_. Sous l'empanachement de
grandes plumes, et dans le rose et le bleu tendres d'une robe de
danseuse, on voit la Guimard avec un visage qui a le dcharnement d'une
tte de mort, agiter des bras et des mains, qui sont les bras et les
mains d'une ostologie.

    [30] Dans un duel  coups de rimes satiriques, dont les traits
    ont t fournis par les tenants des danseuses Dervieux et
    Guimard, voici le portrait physique de Guimard:

        Elle a la taille de fuseau,
        Le teint couleur de noisette
        Et l'oeil perc comme un pourceau.
        Ventre  plis, coeur de macreuse,
        Gorge dont nature est honteuse:
        Sa peau n'est qu'un sec parchemin
        Plus raboteux que le chagrin;
        Sa cuisse est flasque et hronnire,
        Jambe taille en chalas,
        Le genou gros sans tre gras;
        Tout son corps n'est qu'une salire.
        ....................................

Mlle HLIGSBERG dans le ballet du Jaloux puni.--Dessine par de
Janvry, grave par Cond.--Cette danseuse qu'on trouve, sur les tats
de l'Opra, attache aux choeurs de la Danse pendant les annes 1783
et 1784, est reprsente en habit d'homme, glissant sur la pointe
d'un pied, ses gracieuses et sveltes formes modeles avec amour dans
un collant, et ses beaux grands yeux en son petit minois chiffonn,
ressortant de dessous les bords relevs d'un grand chapeau de
montagnard.

Mademoiselle LA CHANTERIE, de l'Opra.--Dessine par Pierre, grave en
manire de sanguine par Gilsberg.--Cette danseuse trs inconnue, dont
un rapport de police nous raconte les amours scandaleuses, avait les
traits purs d'une belle statue, des traits qui ont valu  la femme
cette grande tude qui a le caractre d'une tte d'expression. C'est 
propos de Mlle La Chanterie qu'un Anglais fort maltrait dans sa sant
par ses faveurs, retrouvant son portrait dans une Immacule Conception
d'une glise de Paris, s'cria: Voil la vierge qui m'a donn la ch...
p...

THODORE DAUBERVAL.--Dessine par Lefvre, grave par Legoux.--La
tte de la danseuse philosophe, qui demandait  Rousseau un cours
d'instruction pour se conduire  l'Opra, apparat dans un mdaillon
grand comme un dessus de bonbonnire, semblable  un came mutin de
l'antiquit.

Louise-Magdeleine LANY, pensionnaire du Roi, ne  Paris le 19 novembre
1733, reue  l'Acadmie royale de Musique en novembre 1748 et retire
en avril 1767.--Dessine par de Carmontelle.--Une nerveuse femme au
grand nez aquilin, aux traits _marqus_, faisant des lvations dans
des souliers de satin blanc, au haut talon.

Mademoiselle Marie SALL, la Terpsichore franoise.--Peinte par
Fnouil, grave par Petit.--Sall, la Grce et la Dcence du ballet,
est reprsente tenant une colombe dans ses mains. Une figure plate,
un long nez droit, une grande bouche sardonique, des traits o il y a
comme la masculinit fade d'un abb blondin.

Passons  la Comdie-Franaise en donnant le pas  la Tragdie.

Hippolyte de la Tude CLAIRON, comdienne franoise, pensionnaire du
Roi, a dbut le 19 septembre 1743 dans le rle de Phdre, reue le
22 octobre suivant.--La tragdienne d'art,  la tte de grisette,
au mouvement lascif de la bouche, est reprsente dans la Mde de
Longepierre en sa _jolie_ dramatisation, les narines dilates, les yeux
carquills.

On retrouve la Clairon-Mde dans une autre estampe non termine[31],
en son char aux enroulements de serpents, la tte de Mduse sur la
poitrine, chevele, et brandissant d'une main une torche, d'une autre
main un poignard, et dclamant:

      A tes deux fils, j'ai su percer le flanc,
    Regarde ce poignard et cette main sanglante.

    [31] C'est l'estampe d'aprs Vanloo, o la tte est grave par
    Beauvarlet et le fond par Cars.

Charlotte DESMARES.--Peinte par C..., grave par Lpici en 1733.--La
nice de la Champmesl, une grosse et grasse femme,  la figure
joufflue,  la petite bouche en cul de poule, aux yeux pleins d'une
gaiet, la faisant quelquefois clater de rire en scne; qui,
touchante dans les pleurs, piquante dans les ris, tient d'une main un
masque comique pass dans un poignard: allusion  son double talent de
tragdienne et de comdienne.

_Qui mieux que toy_, DUCLOS, _actrice inimitable_.--Peinte par de
Largillire, grave par Desplaces.--Dans cette immense et somptueuse
estampe, la Duclos apparat en la majest, la pompe, le grandiose des
reines de thtre d'autrefois, sous l'aspect imposant que seul peut
rendre le mot latin _portentosa_. L'Ariane abandonne, sous sa coiffure
en diadme, avec l'ample nudit de sa poitrine, parmi les lambrequins
de brocart se cassant en lourds plis autour de son corps, au milieu de
l'clairage d'apothose du fond, o se voient vaguement une cohorte
de faunes brandissant des thyrses, et un puissant amour qui tient une
couronne d'toiles au-dessus de la tte de la tragdienne;--l'Ariane
du Thtre-Franais prend des proportions extra-humaines, une espce
de matrialit pique. Non, jamais actrice n'a eu un si grand et si
triomphant ouvrage de burin consacr  conserver ses traits aux sicles
futurs, et ce portrait vous fait prendre en mpris la pauvret de nos
portraits modernes de clbrits dramatiques.

Marie DUMESNIL, de la Comdie-Franaise, reue en 1737.--A Paris, chez
Elluin, graveur.--Voici la tragdienne de temprament, qui a peut-tre
pouss le plus loin les effets des rles de fureur et de terreur, la
voici dans sa laideur, avec sa figure plate et osseuse, son grand
nez dcharn, ses yeux d'aigle qui devenaient effrayants  certains
moments. Elle est reprsente dans le rle d'Athalie, le corps habill
d'une robe  glands et  pompons, la tte coiffe d'un _repentir_, se
droulant  la dix-huitime sicle sur son paule.

Adrienne LE COUVREUR, morte  Paris, le 20 mars 1730, ge de
trente-sept ans.--Peinte par Charles Coypel, grave par Drevet.--La
premire actrice, qui dans la tragdie, ait rompu avec le chant
dont Racine n'avait jamais pu compltement gurir la Champmesl,
la matresse du marchal de Saxe, la comdienne vivant avec les
duchesses est peinte tenant dans ses mains l'urne des cendres de
Pompe. Un rle et un portrait o la sensibilit du jeu de la Le
Couvreur, le touchant de son visage, la douleur de ses beaux grands
yeux, sont rendus merveilleusement par le peintre et le graveur, sous
la robe de veuve de Cornlie.

Un autre portrait vous fait faire connaissance avec les traits de la
ville de l'actrice, vous dtaille ses yeux tendrement expressifs,
son nez dlicatement aquilin, sa bouche spirituelle: c'est le petit
portrait de la suite d'Odieuvre, peint par Fontaine, grav par Schmidt.

F{se} A. M. DE RAUCOURT, ne  Paris, le 3 mars 1756, dbute  la
Comdie-Franaise le 13 dcembre 1772, reue le 23 mars 1773.--A Paris,
chez Bligny, lancier du Roi.--Mlle Raucourt, appele mchamment, 
propos de son got pour son sexe, l'_enfant gt_ de la nature, et dont
la beaut fit une sorte de rvolution  son dbut, n'a gure dans ce
portrait de cette beaut si vante que de gros traits impudents.

Catherine de Seine, pouse du Sr DUFRESNE.--Peinte par Aved, grave
par Lpici.--La seule actrice dont Mlle Clairon ait fait l'loge sans
restriction, est reprsente avec ses beaux yeux, ses traits mdiocres,
le noble et vrai abandon de tout son tre dans le rle de Didon,
montrant au public un sein perc et sanglant.

Mademoiselle CONTAT, de la Comdie-Franaise, jouant le rle de
Suzanne dans le Mariage de Figaro.--Dessine par Desrais, grave
par Dupin fils.--La grande coquette qui a port sur la scne la femme
du grand monde, la comdienne qui a eu une manire  elle sans imiter
personne, la prsidente du foyer du Thtre-Franais pendant toute la
fin du dix-huitime sicle, la femme aussi jolie qu'il est possible de
l'tre, nous est donne dans ce portrait, dont elle nomma le bonnet,
avec quelque chose d'une rude et joyeuse commre, qui ne peut tre
ni le visage ni la physionomie de celle dont M. de Narbonne et M. de
Talleyrand faisaient leur socit[32].

    [32] Nous devons cependant avouer qu'il y a un peu du profil
    protubrant du dessin de Desrais, dans le portrait en couleur
    de Janinet, grav d'aprs une peinture de Dutertre.

Marie-Anne Botot DANGEVILLE, comdienne franoise.--Peinte par Pougin
de Saint-Aubin.--La soubrette  la physionomie piquante, raillarde,
trange, et qui, dans une prparation de La Tour, ressemble  une
Joconde du ruisseau, la comdienne dont la retraite inspira le tableau
de Thalie plore, est dessine en manteau volant, sous une coiffure
plate orne de fleurettes, dans un mdaillon au bas duquel, une marotte
de fou fait pendant  un flambeau d'amour.

Portrait de Mlle D'OLIGNY.--Peinte par Vanloo, grave par Huber
d'Augsbourg.--La comdienne qui joua d'original le rle de Rosine
du Barbier de Sville, et dont l'pigraphe de son portrait est:
_La Pudeur fut toujours la premire des Grces_, Mlle d'Oligny est
reprsente toute riante du sourire d'une bouche innocente et de la
malice d'yeux ingnus, et joliment enguirlande de rameaux de lierre
en passementerie dans les cheveux, au bord de la peau de son corsage,
sur ses manches, et qui l'entourent de leurs lgres et volantes
dchiquetures. C'est un des plus charmants portraits d'actrice avec son
mdaillon tranquille sur un fond plat, d'o se dtache en haut, comme
l'cusson en bosse d'un cadre, un masque comique entre un rameau de
laurier et une branche de roses.

Mademoiselle Anglique DROUIN, femme du Sr Prville, comdienne
franoise, a dbut en dcembre 1753 et reue en janvier 1757.--Peinte
par Colson, grave par Michel.--Des traits un peu vieillots, mais
espigles, un sourire avenant qui fait de jolis petits creux dans sa
joue, telle est la physionomie de la grande coquette.

Une autre estampe, dessine par Simonet, grave par Devaux, donne
en pied Anglique Drouin dans la comdie de l'cossaise, o elle
transporte, sur la scne franaise, les ariennes modes de l'Angleterre
du dix-huitime sicle et le dlicieux petit chapeau rustique  la
Clarisse.

Alexandrine FANIER, ne  Cambrai, reue  la Comdie-Franaise en
1766.--Dessine par Moreau le jeune en 1773, grave par Saugrain.--Des
cheveux o serpente un liseron, et dont un flot tombe dpeign
sur l'paule, des yeux noirs d'une vivacit extrme, une bouche
sarcastique, et l'adorable petit nez retrouss qu'a chant Dorat,
sont les traits de la soubrette dont les grands succs furent: le
Dissipateur et le Prjug vaincu.

Marie-lisabeth JOLY, du Thtre-Franais, morte  Paris en l'an VI,
ge de trente-sept ans.--Dessine par M***, grave par Langlois.--Peu
jolie, mais doue d'une figure expressive et releve de petits grains
de beaut, la premire des servantes de Molire est pleure au bas de
l'estampe par ces deux vers de Lebrun:

    teinte dans sa fleur, cette actrice accomplie,
    Pour la premire fois a fait pleurer Thalie.

Mademoiselle OLIVIER, de la Comdie-Franaise.--Dessine et grave en
couleur par Coutellier.--L'actrice jolie comme un ange, frache comme
une rose, est reprsente dans le travesti de Chrubin, ce rle dans
lequel elle fit tourner la tte  toutes les femmes et  tous les
hommes. On voit la charmante jeune femme, sous le costume indiqu par
Beaumarchais lui-mme, dans les _Habillements de la pice_: vtement
d'un page de cour espagnole blanc et brod d'argent, le lger manteau
bleu sur l'paule, et un chapeau charg de plumes.

Terminons par la Comdie-Italienne.

Mademoiselle CAMILLE.--Peinte par de l'Orme, grave par
Pelletier.--Jacqueline-Antoinette Vronse, ne  Venise en 1735 et
qui dbuta en 1744, pour la danse, avec un feu, une grce, une lgret
admirables, a une figure grosse comme le poing, o sont d'normes yeux
et une petite bouche spirituelle. Elle est coquettement coiffe d'un
fichu jet sur la tte et nou sous le menton, et elle porte un corsage
galonn aux manches  crevs, un corsage ouvert sur son corset comme un
gilet d'homme.

Mademoiselle COLOMBE l'ane. Pensionnaire du Roy, ne  Venise en
1754 et reue  la Comdie-Italienne en 1773.--Dessine et grave par
Patas.--La chanteuse et la jolie femme est reprsente en pied dans le
premier acte de la Colonie. La magnifique et rare estampe montre Mlle
Colombe chantant: _Ciel, o suis-je_... dans une robe  barrires de
bouillons, qui est certes la robe la plus richement bouillonne qui ait
t jamais faite.

Mademoiselle CORALINE.--Peinte par Allais, grave  l'aquatinte par
Vispr.--La soeur de Camille, qui dbuta  quatorze ans dans le rle
de Colombine, et qui baptisa de son nom tant de pices: Coraline
Jardinire, Coraline Esprit Follet, Coraline Arlequin et Arlequin
Coraline, se voit, dans ce rare portrait, bovine et joufflue, avec de
gros yeux saillants aux cils durs, les paules couvertes d'une peau de
froce, noue sur la poitrine par un noeud d'o ressortent les griffes
de la bte.

Madame CRTU, actrice du thtre de Bordeaux.--Dessine et grave par
Pallire  Bordeaux. Cette actrice de la Comdie-Italienne, puis du
thtre Favart, et  laquelle la chronique scandaleuse des thtres
de 1793 reproche son universalit, et qui loge rue Montorgueil,  la
Vanit, est une brune piquante avec quelque chose de simiesque dans
les traits qui s'accentue avec l'ge, et la fait ressembler, dans la
lithographie de Singry,  un vieux singe phtisique.

Mademoiselle DESBROSSES, actrice de la Comdie-Italienne. Dessine et
grave par Le Beau. Une rivale, pour la finesse du jeu et le got du
chant dans certains rles, de la Dugazon, et qui, dans son costume
paysanesque, sous son petit chapeau de paille, offre les traits menus
et ingnus d'une petite fille.

Madame DU GAZON, reue  la Comdie-Italienne en 1776.--Grave par Le
Beau.--La Lisette au jeu comique et fin, et possdant le nez le plus
relev de tous les nez de soubrettes qui ont paru au thtre, ainsi
qu'on peut le vrifier en son profil, dans le rle de Marine, de la
Colonie.

_Par ses talents, sa grce naturelle._ (Portrait de Mme
FAVART.)--Dessine par Garaud, grave par Chenu.--La matresse du
marchal de Saxe, la grande actrice de la Comdie-Italienne, et qui
osa jouer dans Bastien et Bastienne, avec l'habit de serge, la croix
d'or au cou, la coiffure villageoise et les sabots, a son portrait  la
plume ainsi trac dans les Deux lettres de cachet contre la demoiselle
Chantilly: Petite, mal faite, sche, les cheveux bruns, le nez
cras, les yeux vifs, la peau assez blanche. Et c'est la figure qu'on
retrouve dans les portraits de Garaud et de Cochin, avec un rien dans
les yeux du clignotement d'une myope.

Madame GAVAUDAN dans Joconde.--Peinte par Jacques, grave par A.
de Saint-Aubin.--Un sourire charmeur, la physionomie anime la plus
sduisante qui se puisse voir au milieu des frisons qui l'encadrent, et
mme sous le ridicule bonnet de linge termin par un bret, la coiffure
_couleur locale_ du temps[33].

    [33] EUGNIE D'HANNETAIRE, dans _les Sultanes_, acte
    II.--Peinte par Legendre, grave par Chevillet.--On voit
    la descendante de Servandoni, vtue d'un de ces costumes
    sillonns de fourrures, mis  la mode par les tableaux
    russes de Le Prince, pincer de la guitare, avec de grands
    yeux caressants. Cette actrice, qui n'a jamais fait partie
    de la Comdie-Italienne de Paris, tait sans doute la fille
    de Servandoni d'Hannetaire, qui fut directeur du thtre de
    Bruxelles de 1752  1780.

Madame JULIEN, reue  la Comdie-Italienne en 1781.--Grave en couleur
chez Mandhare et Jean.--On voit Mme Julien dans la Veuve du Cancale,
sous un bonnet blanc lisr de noir, jet sur le haut de la tte, une
croix sur sa poitrine dbraille, et dont les deux boutons de seins
traversent de leur rose le tulle de son fichu; et au milieu du noir
de sa robe, du blanc de sa guimpe, et avec son teint allum, elle
ressemble  une nonne en goguette.

Mademoiselle LESCOT, reue  la Comdie-Italienne en 1780.--A Paris,
chez Esnauts et Rapilly.--Mlle Lescot, une transfuge du thtre de
Rouen, une chanteuse  la voix joliment articule, montre dans son
portrait un profil tout droit, et o le front, comme dans une tte
antique, passe au nez sans rentrant, sans inflexion, une belle tte sur
laquelle sont pandues les ondes de ses cheveux parmi lesquels court
une guirlande de fleurs.

MARIE-THRSE VILLETTE, F. LA RUETTE, de la Comdie-Italienne, reue en
1761.--Dessine par Le Clerc, grave par Elluin.--La chanteuse aime du
public, et dont la rentre dans la Servante matresse et le Tableau
parlant fut accueillie par des transports d'enthousiasme, est un des
plus remarquables laiderons qui aient t jamais portraiturs, avec ces
petits traits malingres et chafouins.

_Du jeu de Sylvia la nave loquence._ Portrait de Mlle
SYLVIA.--Peinte par la Tour, grave par Surugue fils.--Jeanne Benozzi,
la comdienne suprieure par l'art naturel de son jeu, est reprsente
dans le beau portrait de La Tour, en coiffure basse, au haut de
laquelle se recroqueville une petite plume blanche, un noeud de ruban
au cou, un _parfait contentement_ au corsage; et elle est habille
d'une de ces somptueuses robes, aimes par Marie Leckzinska, toute
couverte, toute filigrane, toute passemente de cannetille, et de ce
qu'on appelait alors des _sourcils de hannetons_. La comdienne a un
front lumineux, des yeux pntrants, un grand et fin nez renarr, une
bouche  la Voltaire: une physionomie de vieux diplomate.


Maintenant, avant de terminer, il me plat de m'arrter encore un
moment  ces feuilles volantes dont il ne reste bien souvent que
l'preuve unique conserve par le graveur dans son OEuvre,  ces
fragiles et prissables monuments de la vie prive d'une poque, et
qu'on appelle: Adresses, Billets, Avis, Factures, Lettres de faire
part, etc., en un mot,  tout le papier ornement que le dix-huitime
sicle a fait  son image, et qu'aucun peuple de la terre, en aucun
temps, n'a fabriqu avec le got qui en est le signe et la marque.
Oui, ces riens, ces _passes_ de circulation, touches et retouches
par des mains d'autrefois, et qui ont de la crasse d'une humanit
disparue, me parlent plus haut que les documents de la froide et grande
Histoire, et si mon frre et moi, avons fait revivre un peu de la vie
du pass dans nos livres historiques, nous le devons  l'tude de ces
infiniment petits, mpriss jusqu' nous... Et le joli art qui se joue
autour de ces documents intimes, et les ingnieuses imaginations, et
les heureuses combinaisons de lignes, et la galante originalit d'une
ornementation qu'on ne reverra plus, et  laquelle ont pris part, tout
le long du sicle, les plus illustres artistes de la vieille France,
depuis Boucher qui a dessin l'adresse de Gersaint, le marchand de
curiosits, jusqu' Prud'hon qui dessina les deux adresses du bijoutier
Merlen et de sa veuve.

La srie dbute par une petite eau-forte de Cochin, la premire estampe
que, encore tout _jeunet_, le dessinateur invente, et o, dans un
encadrement de roseaux et de madrpores, des Nrides dposent dans
le giron d'une Vnus, grande comme l'ongle, les coraux, l'ambre, les
perles. C'est l'adresse de Stras, l'inventeur du faux diamant qui porte
son nom:

  STRAS

  _Marchand Joyalier du Roy, demeurant  Paris, quay des Orfvres,
  au Duc de Bourgogne. Avertit Messieurs les Metteurs en oeuvre
  de tout Pays, Provinces et Nations qu'il possde dans la dernire
  perfection le secret de bien faire les Feuilles blanches, comme
  aussi celles de toutes autres couleurs. Peint toutes sortes de
  pierres trs avantageusement gales  celles d'Orient. Vend de
  la Poudre d'or parfaite, et enverra  condition  quiconque
  souhaitera Diamans et autres Pierreries prcieuses, en oeuvre
  et hors d'oeuvre, en gros et en dtail. Le tout  trs juste
  prix._

Eisen a sa belle et grande adresse du Sr MAGNY, _Ingnieur pour
l'Horlogerie, les Instruments de Mathmatiques et de Physique, ainsi
qu'en Mcanique_, une adresse foisonnante d'amours, jouant avec des
montres, des thermomtres, des astrolabes. Moreau, lui, a jet le nom
de LA VILLE, Entrepreneur de btiments, au milieu de lourds camions,
de musculeux limousins, et de crics montant d'normes pierres. Boquet,
le dessinateur des Menus-Plaisirs, s'est charg, avec le concours de
Le Bas, de l'adresse de NOVERRE, _le distillateur du Roy_, demeurant
dans l'abbaye Saint-Germain, Cour des Moines, et qui _vend toutes
sortes de liqueurs et d'eaux de senteurs_: une adresse,  l'entourage
compos de Chinoises dansant au son du tam-tam, des clochettes,
des triangles, et que surplombe, dans le paysage carillonnant, un
poussah grotesque. L'adresse de PERIER, marchand quincaillier du quai
de la Mgisserie: _A la Teste noire_, et qui montre au comptoir un
gentilhomme marchandant, tout en courtisant la femme du quincaillier,
est une des plus introuvables eaux-fortes de Gabriel de Saint-Aubin. De
son frre Augustin, je possde l'adresse grave par lui-mme, avec un
amour perdu dans les in-folio, de JACQUES-FRANOIS-GUILLAUME, libraire,
rue Christine, qui _Vend, Loue et Achte des livres tant anciens
que nouveaux sur toutes sortes de matires_; et encore l'adresse de
COUSINEAU, luthier, demeurant rue des Poulies: _A la Victoire_, o,
d'un adroit groupement d'instruments de musique, s'envole dans le ciel
une coquette Renomme, tenant dans une main des palmes, dans l'autre
des couronnes. A ces deux adresses d'Augustin de Saint-Aubin succde
une adresse de Choffard, l'ornemaniste par excellence de ces sortes
de _jolits_, qui des tortils et des chutes d'une simple guirlande de
lauriers, surmonte d'une tte d'Apollon rayonnante, faonne le plus
gracieux encadrement  la carte de l'orfvre VALLAYER, _Brevet du
Roy exclusivement pour la fabrication gnrale de toutes les croix de
l'Ordre Royal de Saint-Louis et de celles du Mrite militaire_.

Et combien en ce temps d'adresses, de charmantes adresses qui ne sont
pas signes par un nom connu, qui sont mme anonymes!

Et la curieuse adresse se dveloppant au milieu d'une dgringolade
de masques tragiques et comiques, d'o s'lvent les torses nus de
deux sirnes soutenant une banderole, sur laquelle est crit: _A la
Folie_; cette adresse de HALL, _dit_ MERCIER, _Peintre et Modeleur,
successeur du Sr Bignon, M{d} fabricant de casques et de masques des
Menus-Plaisirs du Roi, de l'Opra, et des autres spectacles, tient
toutes sortes de casques, grecs, romains, et dans tous les genres, et
autres accessoires pour le thtre, comme cabochons de toutes formes et
de toutes grandeurs pour faire des coiffures. Frontons de diables pour
furies, Mascarons de Lyon, paulettes, Caduces, Marottes, Carquois
d'amours et de sauvages, Flambeaux d'amours et de furies, Serpents de
toutes grosseurs, Ttes d'animaux en tous genres pour les pantomimes,
Boucliers de toutes formes et trophes, et tout ce qui peut servir
au spectacle. De plus, entreprend les dcors en carton pour thtre,
appartements et boudoirs, comme figures, chapiteaux, corniches,
cariatides et autres. L'on trouve aussi dans son magasin toutes sortes
de masques fins de Venise de la premire qualit, tant doubls en
soie qu'en batiste, pour les bals, toutes sortes de masques pour le
thtre. Masques de velours pour les traneaux, pour les chymistes, et
pour poudrer d'un nouveau genre. Fait des envois en province. Rue de
l'Arbre-sec, n 19, au troisime_.

Et l'aimable adresse, surmonte des deux ttes accoles de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, finement retouches au crayon par le dessinateur
inconnu: cette adresse du DPT DE LYON, _Magasin d'toffes de soye or
et argent en tous genres. A la Bienfaisance, rue Saint-Honor, prs
celle des Bourdonnais_. Et l'amusante adresse o l'on voit l'exercice
command  un bataillon de petits amours nus, arms de mousquets,
par un guerrier romain assis sur un canon: cette adresse de SERGENT,
_l'Imprimeur en taille douce de la Guerre et des fortifications de Sa
Majest_. Et l'adresse, si gentiment enrubanne et fleurie, de LORAUX,
 l'enseigne de _Sainte Genevive, tenant magasin de toutes sortes de
Dentelles, Toiles, Mousselines, Linge de table et gnralement tout
ce qui concerne la Lingerie_. Et la renseignante adresse o, dans une
salle d'armes, un lve fait assaut devant une compagnie, dont se
dtache un acadmicien de l'endroit, plastronn d'un plastron au coeur
rouge, avec la rue regardant par les baies de la salle; cette adresse
au bas de laquelle on lit dans un cartouche: _Acadmie pour les Armes,
tenue par le sieur Motet, rue de Seine_.

En ces jours, les plus humbles professions, les plus misrables
industries se saignent pour avoir, prs des yeux du public, une
recommandation d'art, et je me rappelle une adresse qui m'a chapp,
une adresse de marchande de vieux habits de la place de Grve, qui
tait un chef-d'oeuvre de dessin et de gravure.

Des adresses, j'en rencontre toujours dans mon carton: adresse de
HENRY, _Matre tailleur de leurs Altesses Srnissimes Messeigneurs
les ducs de Valois et de Montpensier_, s'annonant sur le flottement
d'une draperie surmonte de l'cusson barr des d'Orlans; adresse
du perruquier Bouchot, dont un _Avis pour les personnes qui portent
perruque_, groupe autour d'un pidestal portant une tte antique,
deux amours rbls  la Boucher, dont l'un sonne de la trompette,
dont l'autre prend, avec un compas courbe, la mesure d'une perruque
sur la tte de pltre; adresse de l'htel de l'Empereur Joseph II,
rue de Tournon, o descendaient tous les princes, et o les romans du
dix-huitime sicle logent les gros milords bards de guines. Pauvre
grand htel, qui donne une ide assez mesquine des grands htels
d'alors, par cette rclame rdige en trois langues:

  _Tout prs du Luxembourg et de la Comdie-Franaise, trs beaux
  appartements meubls et orns, grande cour, remise pour sept
  voitures, curie pour douze chevaux. Les trangers trouveront
  dans cet htel toutes les commodits convenables. On y parle
  allemand, anglais et italien._

  _Le traiteur et le caf dpendent du mme htel dans lequel ils
  ont une entre. On peut s'y procurer aussi les Papiers anglais._

Et les serpentements et les contournements du dessin des adresses,
chez les pharmaciens et les apothicaires trs enamours de rocaille,
descendent  enguirlander les tiquettes. CASSAIGNE, _apothicaire du
Roy_, commande  Choffard, pour ses crats et ses onguents, seize
modles d'une fantaisie adorable; LE LIVRE, _distillateur ordinaire
du Roy_, fait faire, pour ses juleps et ses sirops, les cartouches les
plus rocailleux; enfin le clbre CADET dlivre ses produits, avec des
formules enfermes en des enroulements de serpents d'pidaure, dans
des avalanches de fleurs.

Tout l'imprim, et l'imprim destin aux usages les plus vulgaires,
semble avoir horreur d'une marge blanche, et qui le croirait! la
pancarte des COCHES D'EAU faisant le service de Choisy,
sous le rgne de Mme de Pompadour, donne ses heures de dpart et
d'arrive dans un entourage de Babel, o des plantes d'eau, entremles
de conglations, se nouent autour de quatre rames, dignes d'tre les
rames d'une galre de Cloptre.

Mais peut-tre la merveille de ce papier _vignettis_ est une facture,
une simple facture, la facture d'un marchand d'instruments de musique,
 l'enseigne du ROY DAVID, qui figure, dans un mdaillon
au-dessus d'un entablement aux rinceaux superbes, le roi-musicien
jouant de la harpe, et dont les commandes ont leur place dans des
compartiments de lignes de fleurettes, qui ressemblent  de brins de
lierre pendillant au milieu des rigoureuses et prosaques additions[34].

    [34] Une autre tte de facture curieuse est celle du Petit
    Dunkerque. Un rideau retrouss laisse voir une mer charge de
    vaisseaux, avec cette rclame en bas: AU PETIT DUNKERQUE, _quai
    de Conti, au coin de la rue Dauphine, Grandchez tient le grand
    magasin curieux de marchandises franaises et trangres, et
    tout ce que les arts produisent de plus nouveau, et vend sans
    surfaire en gros et en dtail_.

Les grces du dessin, l'esprit et le brillant de la gravure, ce n'est
pas cependant le papier du commerce seul qui les rclame; ce sont, en
ces annes, tous les actes de la vie civile, religieuse, mondaine.
Des lettres de faire part de mariage nous prsentent le fianc et
la fiance, en tunique, des bandelettes  leurs jambes nues, allumant
leurs deux flambeaux  la torche du Gnie de l'Hymne; d'autres
lettres ont pour en-tte l'agenouillement du jeune mari et de sa
jeune femme, toujours en costumes mythologiques, au pied d'un autel
de l'Amour, dans une composition qui rappelle une scne rotique de
Fragonard. Des convocations  la bndiction nuptiale ont suspendu,
au-dessus de l'italique de l'imprim, un mdaillon o se becqutent
des colombes. Dans une lettre, qui annonce _l'heureux accouchement de
mon pouse_, on voit un petit enfant nu, dans une corbeille de fleurs,
au milieu d'un paysage illumin par un soleil qui merge de la mer. Et
qu'elles sont nombreuses, les illustrations des vnements de la vie
mondaine, et des morceaux de papier qui servent  ses plaisirs! Voici,
de Cochin, la carte d'entre du BAL PAR  Versailles _pour
le mariage de Monseigneur le Dauphin, le mercredi 24 fvrier 1745_.
Voici, de Moreau, la carte d'entre _pour la Fte de M. l'Ambassadeur
de France qui se donnera le...._ Voici, pour un monde plus bourgeois,
des invitations  dner, qui peuplent une galerie de nombreux invits,
et font manoeuvrer, sous un Bacchus tenant dans le ciel une coupe
pleine, un essaim d'amours-marmitons dbouchant des bouteilles, et
montant le dessert sur le buffet de l'office. Voici des invitations de
bal, et parmi celles-ci une invitation pour le monde des impures.

      MADEMOISELLE ROEELL

  _Est prie de faire l'honneur aux Dames Directrices de la Redoute
  et aux Messieurs de la souscription des Bals de venir danser_ 
  la Redoute, mardy 22 fvrier.

      _A 5 heures._

Cette invitation est une ravissante petite carte, au haut de laquelle
danse un couple, aux sons d'un orchestre ml au monde d'un salon,
clair _ giorno_. Et tire-t-on un feu d'artifice, place de Grve?
voici un billet dans la valve godronne et festonne d'une coquille,
dessine et grave par Laurent Cars, le billet d'une place  l'Htel
de Ville, _en la Chambre de MM. les Conseillers de Ville pour le feu
qui se tirera le...._ Et un ballon s'enlve-t-il? voil, de Moreau,
la carte de l'admission dans l'enceinte, au milieu d'un entourage de
nuages o se perd une montgolfire, qui a une nacelle ressemblant
 un char d'Opra, et au bas duquel on lit: _Exprience du Globe
arostatique de MM. Charles et Robert_, 1783.

Ce rehaussement de l'imprimerie par l'imagerie, vous le trouverez sur
toutes les lettres de convocation, et aussi bien sur les lettres de
convocation pour des choses srieuses. Vous le trouverez sur cette
convocation de l'acadmie de Saint-Luc _pour assister aux premires
vespres qui se diront en la chapelle Saint-Luc,  quatre heures du
soir_, une lettre tout entoure de torses et de ttes antiques que
dessinent des amours, et que domine, en haut d'un chevalet, la
tte penche d'un boeuf sur la peau duquel est crite la convocation.
Vous le trouverez mme sur des lettres de francs-maons, sur la lettre
qui invite Joseph Rulliez  se trouver  dix heures prcises, le 8
du mois d'avril 1773, _rue des Cultures Saint-Gervais, au-dessus de
l'got de la vieille rue du Temple, entre un marchand de tabac et
le menuisier_, en la L. D. L'AMITI, une lettre o, sous un
triangle rayonnant au fond d'un temple, Marillier a reprsent une
vestale, agrablement dcollete, prs de la flamme d'un autel.

Enfin le sicle a l'ambition du _joli_ tellement en tout, que j'ai l,
sous la main, un passeport dlivr au nom de Louis-Marie-Gabriel-Csar,
baron de Choiseul, qui commande, au milieu d'une page pareille  la
page d'un livre illustr, _de laisser passer librement M***, sans
donner ni souffrir qu'il soit donn aucun trouble, ni empchement, mais
au contraire toute l'aide et toute l'assistance dont il aura besoin_.

De ces bouts de papier rarissimes, et chapps, par quelque heureux
hasard,  la mort des riens de la vie journalire, et que froisse et
que rejette et dtruit la main de l'homme, sans y faire attention,
je finirai la nomenclature par deux billets de thtre, un billet
pour la Comdie-Franaise, un billet pour la Comdie-Italienne;--de
billet pour l'Opra, jusqu' prsent, on n'en connat pas. Celui de la
Comdie-Italienne, grav par Augustin de Saint-Aubin, en 1788, et qui
porte pour exergue: _Sublato jure nocendi, castigat ridendo
mores_, donne  voir sous son cusson fleurdelys deux groupes
d'amoureux, l'un sous le fantaisiste costume  la Henri IV du temps,
l'autre sous les jolis habits du jour[35].

    [35] Je me rappelle avoir vu un autre billet de la
    Comdie-Italienne, dont l'illustration tait diffrente, et qui
    a d prcder le billet d'Augustin de Saint-Aubin.

Le billet de la Comdie-Franaise, d'une vingtaine d'annes antrieur,
et dont l'invention et le burinage appartiennent  Lemire, et qu'on
prendrait pour le plus dlicieux des Cochin, montre sous un hros
casqu de tragdie, et sous une Muse, la flamme au front, de petits
amours en tricornes de marquis, de petits amours, la seringue de la
crmonie du Malade imaginaire en main, de petits amours, la calotte
ecclsiastique au-dessus de leurs cheveux boucls, et le manteau d'abb
flottant sur leurs paules nues. Au milieu du billet-image on lit:

    COMDIE-FRANOISE

    DEUX PLACES

    _ l'Amphithtre_.

    _Ce_           17




CABINET DE TOILETTE


Moi! c'est particulier  ma nature, quand je me peigne ou que je
me brosse les dents, j'aime  avoir au mur, pendant ces oprations
ennuyeuses, un morceau de papier colori ou un tesson de poterie, qui
chatoie, qui claire, qui reflte de la lumire dans des couleurs de
fleurs.--Et voil pourquoi mon cabinet de toilette est littralement
couvert de porcelaines et de dessins  la gouache.

D'abord, au plafond, c'est une copie agrandie d'une page de l'album
japonais qui a pour titre: LES OISEAUX ET LES FLEURS DES QUATRE
SAISONS, de l'illustre Takeoka, une copie excute  l'huile par
mon Anatole de MANETTE SALOMON. Car Anatole Bazoche n'a pas
termin son existence au Jardin des Plantes, ainsi qu'il finit dans le
roman. Il est, je crois, bien vivant encore, et mme le malheureux,
aprs la Commune, sans qu'il et rien fait pour cela, a pass, sur les
pontons, un temps assez long, pour, au jour de sa dlivrance, avoir
eu,  son premier repas  terre, un moment d'hsitation devant une
fourchette et l'usage qu'on en fait.

Les murs disparaissent sous des nattes tendues dans des
compartiments de bambous, et les portes, la fentre et la glace sont
laques en rouge, comme on fabrique ici le laque rouge, et de ce
vermillon triste qui ressemble un peu au montant d'une guillotine.
Bref, en Europe, il faut se contenter de cela!

Les dessus de portes sont faits d'acadmies de femmes couches de
Boucher, et sur chaque porte pend, frissonnant sous les courants d'air,
un _kakemono_: l'un, qui est comme une fuse de coquelicots, de pavots,
de roses trmires dans un tendre feuillage aux nervures d'or; l'autre,
montrant un coq, la queue en faucille, le plumage effarouch, et
semblable  un fantastique paraphe de calligraphe, lav d'une encre de
Chine qui rappelle les bistres noys de Fragonard.

Ici, au milieu d'un mur, est accroche la petite polissonnerie  la
gouache de Mallet, reprsentant un peintre du Directoire tenant sur
ses genoux son modle nu, et que surmonte un des plus beaux dessins de
DBARDEUSES de Gavarni, de sa puissante et solide facture de
Londres.

L, sur le mur qui fait face, des deux cts d'un petit miroir du
dix-huitime sicle,  la rocaille finement sculpte, les deux fonds
de parcs franais  la gouache de Moreau, de la vente Carrier,
sous lesquels, contraste bizarre, se voit un panneau japonais, o
se dtache, sur le laque noir du fond, un poisson sch en nacre,
qu'enroule une algue aux boutons de corail.

Au fond, une grande tablette de marbre blanc, portant une toilette
de cristal d'Allemagne, o le soleil jette des lueurs de rubis dans des
irisations laiteuses.

Et autour de ces objets, du plancher au plafond, sur la natte qui
disparat sous elle, des assiettes, des assiettes, des assiettes
mettant  la muraille leurs disques maills.

Ce ne sont pas des assiettes aux _sept bordures_, et qui cotent 
l'heure qu'il est dix-huit cents francs pice; ce sont tout simplement
d'honntes assiettes de la Chine, aux maux un peu brutaux, mais qui
font sur le blanc de la porcelaine des taches si gaies, si riantes,
si amusantes. Dans le nombre, quelques-unes cependant mritent d'tre
classes comme des pices de collection. Il y en a une de la priode
Yung-tching (1723-1736), aux rinceaux d'une puret et d'une nettet
extraordinaires, une assiette _rouge de fer_ glac, et les cramistes
connaissent la difficult du glaage du rouge de fer. Il y en a une
autre de la Compagnie des Indes, au rebord pourpre bruntre, dont les
arabesques bleu et or fourniraient un original modle  un fabricant
moderne. Il y en a une dernire de fine porcelaine, reprsentant un
moineau pos sur une branche fleurie, au plumage de l'oiseau et au
feuillage de l'arbuste bleus,  la fleur dchiquete couleur de lie de
vin: une assiette d'une harmonie adorable. Il y en a deux encore, deux
petites assiettes  manger le riz,  la marque du brle-parfums, et aux
riches maux transparents, dont les iris d'eau et les fleurs de
pcher sont entremls de posies, dont chaque lettre est trace sur
une pastille d'mail.

L'assiette aux iris d'eau dit: _Tourment par les effluves du
printemps, je ne suis pas encore rveill de mon ivresse, lorsque le
soleil parat  l'horizon, car je pense  la belle Kiun-Wang, qui passe
ses journes, le sourire sur les lvres, dans son pavillon en bois de
cdre._

L'assiette aux fleurs de pcher dit: _Les fleurs du pcher se fanent
et laissent tomber leurs ptales pour former les fruits. L'arbre tout
entier se dpare de ses belles couleurs, les feuilles tombent  leur
tour: c'est l l'ordre naturel des choses; n'en accusez pas la brise du
matin_[36].

    [36] Je dois la traduction de ces deux posies  l'obligeance
    de M. Frandin, interprte attach  la lgation de France 
    Pkin.

Au milieu de ces assiettes est une grande plaque de porcelaine, sans
doute un de ces carreaux employs pour la dcoration des paravents et
des lits, dans le bois desquels on les encastre: une plaque fleurie de
larges pivoines cheveles de toutes les couleurs. Et je ne veux pas
oublier non plus un petit plateau, dont le fond blanc mat, grummeleux,
 dessins vermiculs, et la coloration lgre, fouette, volante des
bouquets de fleurs, donnent  croire que cette porcelaine est un
plateau de cuivre maill.

Et les assiettes de la Chine s'entre-croisent avec des assiettes du
Japon, talant, sur la faence de Satzuma, des vols de grues, des vols
de rouge-gorge, et sur de la grosse porcelaine de Kaga,  l'entour
rouge, des grappes de petits fruits mi-violets, mi-dors, dans un
feuillage d'un vert dur.

De toutes ces choses plates se dtachent du mur, de distance en
distance, places sur des portoirs, des potiches de la Chine et
du Japon et notamment des bouteilles de Kioto, au col lanc de
gargoulettes,  la dcoration or, bleu, cendre verte, sur le craquelage
bis et gris de la couverte, et qui semblent de rudimentaires produits
de l'Orient des tats barbaresques, toutefois d'un got plus pur,
plus raffin, plus Extrme-Orient.

Mais, au milieu de cette poterie de l'Asie, voici quelques porcelaines
de l'Europe. Voici ce Saxe, la statuette du petit Chinois, aux
pommettes  peine roses dans sa blanche figure, aux babouches jaunes,
 la robe  fleurettes, et auquel un balancier fix  un collier de
bronze dor fabriqu au dix-huitime sicle, fait la tte branlante:
joli joujou de ce vieux Saxe aux ples colorations des chairs, et qui
se trouve tre le premier bibelot achet par mon frre[37]. Voici une
pipe de Saxe trouve dans un voyage d'Allemagne,  Nuremberg, et forme
par une tte d'homme moiti satyre, moiti hulan, et dont la cadenette
poudre s'entortille autour de la rocaille fourchue de ses oreilles,
une merveille de modelage. Voici encore une veilleuse tout enguirlande
d'oeillets, de clochettes, de _vergissmeinnicht_ en relief, et qui
clairait, de sa douce lueur opaline, le sommeil indigestionn du
bourgeois, dont la laideur crouelleuse a t immortalise par le
crayon de Daumier. Oui, cette veilleuse est la veilleuse du docteur
Vron!

    [37] Dans les exemplaires modernes, la tte rase du petit
    Chinois est coiffe d'une feuille de chou.

Svres, notre vieille et glorieuse fabrique nationale, figure aussi
dans ce petit muse de porcelaines. Parmi les cannes de ce cannier,
regardez cette bquille bleu turquoise, toute seme de fleurs de lys
d'or: c'est une bquille sur laquelle a d s'appuyer une vieille main
royale. Et regardez encore ces deux pices de blanc _pte tendre_,
ce compotier  feuilles de choux, et cette assiette festonne de
Duplessis  la bordure d'or  dents de loup. Le dlicat modeleur que
cet ornemaniste, orfvre de son tat et porcelainier par occasion,
et les miraculeux bouquets en relief nous d'un ruban dont il relve
le marli d'une assiette: lgers gaufrages qui semblent repris et
parachevs par le ciseau d'acier d'un ciseleur, par la pointe avec
laquelle le sculpteur _Nini_ retouchait ses terres cuites.

Pleurons, pleurons cette porcelaine tendre, au charme indicible, 
la pte onctueuse, mlange de tout, et de je ne sais quoi, et mme
d'une partie de savon[38],  la couverte faite comme de la glaure
transparente d'une feuille de verre; car elle est morte, cette
porcelaine lgendaire, tue par un savant, par l'illustre Brongniart.
Il a voulu, le savant, une porcelaine rsistante, inrayable, et
dont les pices fussent toutes uniformment parfaites, en un mot
une porcelaine de commerce suprieure. Et tout d'abord pour que la
porcelaine dure ne rencontrt plus  l'avenir d'objet de comparaison,
le nouveau directeur,--dtail inconnu,--faisait, par un coup d'autorit
directoriale, enfouir, dans le quinconce de Svres, toute l'ancienne
provision de pte tendre. Cela fait, Brongniart se mettait  appliquer
 sa _porcelaine naturelle_ cette couverte dans laquelle on pulvrise
du biscuit, cette couverte en vigueur depuis, une couverte exempte
de _tressaillures_ dans les tournants, mais opaque, et qui empte et
englue le modelage du dcor, et qui rend  tout jamais impossible le
refaonnage des assiettes de Duplessis. C'tait logique, car il est
une loi rigoureuse qui veut que l o le savant entre dans une chose
d'art, il fasse de la chose d'art une chose d'industrie. Et savez-vous
ce qui est arriv? C'est que, quoiqu'on ait la recette de l'ancienne
pte tendre, fabrique  Svres, on n'a jamais russi  la refaire:
dans tous les essais de rcration de la pte, il a toujours manqu
un certain _tour de main_ inattrapable[39]? Et avec quoi ont t
fabriques les quelques pices en pte tendre du second Empire?--Le
public ne s'en doute gure,--avec un barillet de la pte tendre de la
vieille manufacture, chappe  la destruction commande par Brongniart!

    [38] Regnault, l'ancien directeur de Svres, aprs avoir pris
    connaissance des choses htrognes entrant dans la pte
    tendre, aurait dit: a, ce n'est pas de la chimie, c'est de la
    cuisine! Il a fait quelques fournes d'une porcelaine tendre
    vitreuse qui n'a rien de l'ancienne porcelaine tendre.

    [39] On a continu  faire de la pte tendre  Saint-Amand et 
    Tournai, mais c'est une autre fabrication que celle de Svres;
    et si la porcelaine est aussi bonne pour la dcoration, elle
    est loin d'tre aussi belle dans le blanc. Trs achete par le
    bas commerce, qui avait le placement assur des garnitures de
    chemines sortant des deux fabriques, cette porcelaine tendre,
     l'tat de pice blanche, a t surtout, entre les mains des
    _truqueurs_, une source de fraudes et de tromperies. Ils la
    faisaient dcorer et la vendaient comme vieux Svres. On cite
    notamment plusieurs pices d'un service du Barry, dcores par
    un vieux peintre de Svres, fils d'un dcorateur du temps de
    Louis XVI.




CHAMBRE A COUCHER


Un lit, un immense lit, un lit prenant toute la chambre, un de ces lits
monumentaux dans lesquels le dix-huitime sicle mettait  l'aise et la
naissance et la mort de l'homme.

Et la merveille de sculpture que ce lit, avec son ample impriale
surmonte d'une couronne de roses, avec ses dossiers du chevet et du
pied aux noeuds de rubans faisant onduler leur lger chiffonnage
 travers une avalanche de lilas, de volubilis, de marguerites aux
ptales mous et frips, avec son bateau sur l'enchevtrement stri
duquel se dtache au milieu un listel enfermant un bouquet-miniature
si bien fouill! Et le joli plafond ovale du couronnement dont les
baguettes enrubannes courent  travers l'toffe, faisant les plus
heureux compartiments sur les plans en retraite du ciel de lit! Et
le got de l'architecture gnrale du meuble, et les ingnieuses
combinaisons des oves, des perles, des raies de coeur, des modillons,
des palmettes, des cannelures, et l'habile mariage des lignes droites
avec les lignes courbes, et la savante opposition des parties
plates et tranquilles, o la sculpture n'est pour ainsi dire qu'
l'tat de gravure auprs des parties charges et dtaches en plein
relief! Dans cette mise en oeuvre de la richesse et de la sobrit
du dcor sculptural, et qui sort ce meuble du dessin du mobilier banal
et courant du temps, vous reconnaissez le caractre du lit de grande
maison du dix-huitime sicle, du lit tout simplement peint en blanc,
et dont toute la dorure tait la discrte feuille d'or, applique
sur les boulons de fer. Ce lit, provenant du chteau de Rambouillet,
passait pour le lit o couchait la princesse de Lamballe, pendant ses
sjours chez son beau-pre.

Les tentures du lit, d'un satin bleu ple aux dessins brochs en
blanc, reprsentaient des branchages auxquels taient suspendus des
lambrequins retrousss par des glands, avec, de distance en distance,
un vase Louis XVI, o se dressaient trois tulipes, et autour de la
draperie flottait une grande frange de cannetille parseme de petits
glands en forme de fleurs de fuchsia. Mais malheureusement les soieries
taient en trop mauvais tat, et elles n'ont pu resservir.

Deux fauteuils en tapisserie, une console Louis XVI d'une forme rare,
une commode-tombeau dont le sombre bois sanguin disparat sous les
dorures des ferrures, des poignes, des coins, des sabots; c'est, avec
le lit, tout le mobilier de la chambre, o l'heure sonne  une petite
pendule du temps, entre deux flambeaux-carquois, cisels par un ciseau
digne de Gouthire, et dors comme des louis.

J'oublie une cassette en marqueterie, fabrique de ces beaux bois
onds et satins des les, recherchs par le sicle dernier. C'est
la cassette o mon lgante grand'mre enfermait ses plus beaux
cachemires, car elle en avait tant et tant... que je me rappelle,
lors de sa mort, mon tonnement d'enfant  entendre, dans l'escalier
de la maison, les marchandes  la toilette appeler la vente: la vente
de l'_Indienne_. Aujourd'hui, de ma grand'mre, tout ce qu'il reste
dans la cassette, est un curieux carnet de comptes sous le Directoire,
au moment de la dprciation des assignats, en des mois o un dindon
cotait 600 livres; et ce carnet se trouve au milieu de traits
littraires, de titres de valeurs, de factures de bibelots, de papiers
de famille, de tout le fouillis des srieuses archives de l'individu
vivant, mles aux reliques qu'il garde de ceux qui ne sont plus, et o
parfois mes doigts touchent la croix d'officier de mon pre, l'anneau
de mariage de ma mre, une blonde boucle de cheveux de ma petite
soeur _Lili_, tue par le foudroyant cholra de 1832, morte sur nos
genoux dans un compartiment de diligence, en l'affreuse incertitude
de ne pas savoir si nous devions descendre dans les villages que nous
traversions, ou s'il ne valait pas mieux attendre notre arrive dans
une grande ville.

Et quoi encore dans la chambre? Quatre grands rouleaux de la porcelaine
cladon, collectionne par Mme de Pompadour, se dressant aux deux
extrmits de la chemine, aux deux cts de la commode, et, pose
sur la console, une glacire de Saxe, aux six coquilles, mouchetes de
bouquets de petites fleurs. Un ensemble d'objets qui, le matin, lorsque
j'ouvre les yeux, me donne l'impression de me rveiller, non dans mon
temps que je n'aime pas, mais bien dans le temps qui a t l'objet
des tudes et des amours de ma vie: en quelque chambre d'un chteau
d'une _Belle au Bois dormant_ du temps de Louis XV, pargne par la
Rvolution et la mode de l'acajou.

Mais ce qui complte l'illusion, ce qui fait de cette chambre une
chambre du sicle pass, c'est l'enfermement de ce lit, de ces meubles,
de ces bronzes, de ces porcelaines entre quatre murs de tapisserie 
fond blanc.

Au bout de rubans bleus, aux gros choux friss, des mdaillons 
personnages, sous lesquels sont suspendues des corbeilles de fleurs,
remplissent la claire tenture de notes gaies et pimpantes, clatant
comme dans une poussire de pastel. Les Fables et les Contes de La
Fontaine ont fourni  la fois les sujets des mdaillons: on y voit
Perrette pleurant chevele sur son pot au lait cass, avec des
douleurs de chanteuse d'opra comique, et une femme renverse par un
galant sur un cuveau, dans le fond duquel travaille son mari, vous
donne une mise en scne fragonardesque du _Cuvier_. Ces scnes sont
alternes de trophes, o sur des arcs et des carquois de Cythre,
dans l'enroulement de trompes de chasse, se becqutent des
colombes roucoulantes, au-dessus de l'panouissement de gerbes de
pavots, de roses trmires, de soleils, d'immenses fleurs dchiquetes
que viennent rejoindre des chutes de fleurettes serpentant par tout
le fond. Les personnages sont assez mdiocres, et les bergres ont
parfois les yeux trop rapprochs des oreilles; mais les trophes sont
si charmants, et la flore de ce vieil Aubusson offre une sduction
si grande: la sduction d'une esquisse de peintre largement brosse,
excute et tisse dans de la laine.

Le charme qu'ont dans la chambre o l'on couche des murs de
tapisseries! le joli veil de l'aube sur le velout de ces couleurs,
qu'on dirait des couleurs de fleurs lgrement malades, et le doux
et imperceptible allumement, dans la blancheur gorge de pigeon de la
trame, des tendres nuances, des tons coquets; et comme, dans le premier
rayon de soleil, ce qui n'tait tout  l'heure que taches diffuses
et riantes, se profile en des corps lancs de chasseurs  l'habit
rouge et culotts de jaune, en des silhouettes de bergres poudres,
au corsage bleu de ciel, assises sur des tertres, dans de la verdure
blonde.

Toutefois, la vraie, la bonne, et, le dirai-je? la mystrieuse
reprsentation donne par des tapisseries, c'est celle de la nuit, sous
la danse tremblotante des lueurs d'un feu qui meurt dans la chemine.
Pourquoi la peinture est-elle une cration sans magie, une figuration
d'tres, auxquels l'imagination de l'enfance ne prte jamais, sous
leur vernis, une existence extra-naturelle, tandis qu'elle est dispose
 nourrir un commerce de curiosit, de foi, d'affection avec les
personnages de tapisserie au milieu desquels s'endort son sommeil?--Et
d'o viennent parfois,  de certaines heures, et sous de bizarres
clairages, les sillonnements de vie humaine qui semblent parcourir et
gonfler l'immobilit de ces plates cratures de soie et de laine?

Mais la voici teinte, la lampe!... et tout d'un coup le dtail et le
dessin du mobilier de la chambre, noys dans de transparentes tnbres,
o le bleu et le rouge des tapisseries au milieu de la pleur dore
du fond, ressemblent, au bout de quelques instants, aux coquelicots
et aux bleuets d'un champ de bl mr, enseveli dans l'paisseur d'un
brouillard. En les profondeurs livides de la glace obscure, en son
luisant de perle noire, au-dessous du baldaquin blanc et de son bouquet
 jour, le portrait de Jules se reflte,--tout lointain. Des filets de
clart lignent la boiserie, des scintillements dors courent sur les
baguettes de la corniche, jouent autour des poignes de bronze de la
commode ventrue, pendant que le ruban sculpt du pied de mon lit se
colore, en son dcoupage intrieur, d'une espce de vernis de feu, d'un
reflet brlant de la braise du foyer assoupi.

Peu  peu l'obscurit se fait plus profonde, l'ombre remuante du dessus
de la chemine grandit gigantesque au plafond, et les colorations de
la tapisserie, comme retournes contre le mur, semblent montrer
l'cheveau brouill de leur envers. A ce moment du foyer qui crpite,
s'chappe un clair qui parcourt la pice d'une raie flamboyante,
semblable au tortil colre de la mche d'un coup de fouet, un second
dans lequel s'entrevoit, un instant parmi l'invisible, une corbeille de
fleurs, un troisime qui montre une jupe de femme se dessinant comme
sous un courant de vaguettes roses, et d'autres clairs encore, qui
jettent, en une langue de flammes, sur le torse svelte ou le jarret
nerveux d'une figure d'ombre, la lumire allonge et la tromperie d'un
mouvement de danse ou de marche qui commence... C'est alors, coup
sur coup, une succession de fulgurations, des tressaillements et des
battements de lueurs ignes, des vanouissements et des rallumements
d'incendies, un _tremolo_ saccad sur la muraille, de nuit et de jour,
et o, dans l'ternel tressautement lumineux, pareil  une agonie de
lumignons, la pastorale galante, avec ses visages de femmes, couleur
de pches vertes, semble s'animer d'une trpidation humaine dans du
fantomatique souriant,--et que vos yeux regardent avec un peu un rve
qu'ils ont dj sous leurs paupires demi-fermes. Puis, un silence
dans la chemine, et une grande ombre tranquille qui monte dans la
pice, et qui a l'air de recouvrir d'une housse grise les tapisseries,
et leur vie de minuit... et aprs quelques minutes, en l'effacement
gnral de tout, revient doucement un ton argent dans le ciel des
mdaillons, avec le dessin,--le dessin qu'y voit votre mmoire.

Jeune, il est loisible de coucher dans un chenil. Vous avez autour
de vous la bonne odeur de votre sant, et l'illumination de votre
jeunesse. Mais  l'heure o l'on devient vieux, malingre, souffreteux,
il faut songer  meubler pour la maladie un coquet logis, o elle sera
moins laide pour les autres et pour soi-mme, et se prparer, au milieu
d'lgances,  accueillir la Mort en dlicat!




CABINET DE L'EXTRME-ORIENT


Contre la porte, c'est une petite vitrine en bois de poirier noirci,
semblable  un grand cadre, et qui contient des _netsks_.

Les netsks sont de petites sculptures d'ivoire ou de bois, perces de
deux trous, au moyen desquels le Japonais retient par un cordonnet, 
sa ceinture, la bote  mdecine, la blague  tabac, l'tui de pipe
qu'il porte sur lui.

C'est pour ainsi dire une breloque-bijou,  la confection de laquelle
travaille toute une classe de fins et dlicats artistes, gnralement
des spcialistes, qui se consacrent exclusivement  la reprsentation
d'un objet ou d'une crature: ainsi l'on parle d'une famille qui,
depuis trois gnrations, sculpte, au Japon, des souris, rien que
des souris. A ct de ces artistes professionnels, dans ce peuple
manuellement adroit, il y aurait des sculpteurs de netsks amateurs,
s'amusant  sculpter pour eux-mmes un petit chef-d'oeuvre. Un jour,
M. Philippe Sichel, s'approchant d'un Japonais qui entaillait, sur
le pas de sa porte, un netsk dj trs avanc, lui demandait s'il
voulait le lui vendre, quand il l'aurait fini. Le Japonais se mettait
 rire, et finissait par lui dire qu'il en avait bien encore pour
dix-huit mois, en lui en montrant un autre  sa ceinture, qui lui avait
cot plusieurs annes de travail. Et la conversation s'engageait
entre les deux hommes: l'artiste-amateur avouait  M. Sichel qu'il ne
travaillait pas comme cela tout d'une haleine... qu'il avait besoin
d'tre en train... que c'tait seulement certains jours... des jours
o, aprs avoir fum une ou deux pipettes, il se sentait dispos, gai;
enfin lui laissait entendre qu'il avait besoin, pour ce travail,
d'heures d'inspiration.

A l'poque de la fabrication soigne des netsks, les ivoiriers
japonais employaient le plus bel ivoire, cet ivoire laiteusement
transparent qui prend avec le temps cette belle patine, ce doux
jaunissement, cette chaude pleur qu'il ne faut pas confondre avec
le _saucement_ des netsks modernes, fabriqus avec les qualits les
plus infrieures de la dent d'lphant, de la dent de morse, d'os mme
de poissons,--netsks ayant quelque chose, dans les sbiles o ils
sont amoncels, de vieilles molaires dans un crachoir de dentiste.
Mme comme l'ivoire fut toujours un objet d'importation au Japon, et
par consquent a t toujours assez cher, la forme bizarre, trange,
extravagante d'un netsk ancien vous est explique par le dsir de
l'ivoirier d'utiliser toute sa matire premire; mais, il faut le dire,
'a t souvent pour l'artiste l'occasion de trouver les conceptions
les plus ingnieuses et les combinaisons de lignes les plus imprvues.

Les anciens ivoires sont en gnral laisss  leur couleur naturelle,
sauf une discrte teinte de rouille dans des parties fuyantes; seuls
les animaux sont presque toujours teints du fauve de leurs poils ou de
leurs plumes. Chez les personnages, les cheveux, la barbe, les poils,
les dtails d'armures, de costumes, etc., tout trait d'ombre, enfin,
est grav en noir, les yeux quelquefois sont excuts en mail, la
bouche parfois est colore en rouge, des barbes blanches aussi sont
faites en pierre dure, et il arrive, mais trs rarement, que quelque
ornement a t fait d'un grain de corail, d'un rien de verre color.

Tous les netsks, sauf de bien rares exceptions, sont signs du
sculpteur, en quelque coin de l'ivoire ou sur une petite tablette
minuscule de burgau, incruste dans la sculpture.

Essayons le catalogue descriptif de ces petites sculptures, en
commenant par les Dieux, les gnies, les personnages saints, les
personnages hroques et lgendaires.

L'Olympe du Japon, ivoire o sont groups Benten, Bishamon, Daikoku,
Ybisu, Fukuroku-ju, Hote, Juro, les sept _Kamis_, objet d'un
culte spcial de la part des Japonais: Benten, la desse des arts
et de l'habilet manuelle, la tte ceinte d'une couronne d'or, et
qui joue ordinairement du _biwa_, de la mandoline  quatre cordes;
Bishamon, le dieu et le patron des soldats, cuirass et casqu, et
tenant d'habitude, dans sa main gauche, une petite pagode o sont
enfermes les mes des dvots qu'il a mission de dfendre; Daikoku,
dieu de la richesse, un maillet  la main, assis sur un sac de riz;
Ybisu, dieu de la mer et patron des pcheurs, reconnaissable  sa
ligne o pend un _ta _, le poisson prfr du Japonais; Fukuroku-ju,
dieu de la longvit, vieillard  barbe blanche, au front conique et
dmesurment lev par sa mditation continuelle, appuy sur un bton
de voyage; Hote, dieu de l'enfance, portant sur le dos un barillet
rempli de friandises pour les enfants qui sont sages, et qui est
quelquefois figur avec des yeux tout autour de la tte,  l'effet de
voir les enfants mchants; enfin Juro, dieu de la prosprit, le plus
souvent mont sur un cerf, et qui est l sculpt sous un bonnet carr,
droulant un grand rouleau, un dit de bonheur gnral. Dans cette
sculpture, ainsi que dans les nombreuses reprsentations et images
de l'Olympe, l'ironie du peuple japonais, son athisme instinctif et
naturel[40], ridiculisent de la manire la plus irrvrencieuse, ses
patrons religieux, les incarnant dans l'humanit la plus triviale.
Benten, avec ses airs et ses attitudes de courtisane, n'est au fond
qu'une fille de _yoshivara_. Bishamon, le Mars japonais, offre tous
les caractres outrs et grotesquement fanfarons d'un Tranche-Montagne
de thtre. Daikoku et Ybisu prsentent l'aspect physique de Sancho
Pana. On croirait vraiment que l'imagination des artistes japonais
prenne un malin plaisir  montrer leurs dieux sous la reprsentation
la moins divine, et  faire voir leur Olympe, dans le gaudissement
d'une matrielle sant et de grosses joies[41]. Cet ivoire est sign:
_Ono-Massa-Tami_[42].

    [40] La religion, c'est des btises, rpondait un Japonais au
    baron Hubner l'interrogeant sur la religion de son pays.

    [41] Une caricature donne  voir les dieux de l'Olympe japonais
    en histrions ambulants. Benten raccommode les loques de la
    troupe pendant les intermdes, et dans les reprsentations
    joue du luth. Daikoku l'accompagne de son maillet, et les rats
    de ses sacs de riz, dresss  des tours de saltimbanques,
    montent autour du bton de voyage de Fukuroku-ju qui fait le
    _boniment_.

    [42] Je dois la traduction des signatures d'artistes japonais 
    l'obligeance de M. T. Otsouka, l'auteur d'un important travail,
    encore indit, sur les lgendes mythologiques et historiques
    de son pays, reproduites par les objets d'art: travail qu'un
    diteur parisien devrait bien publier!

Ybisu, le pre nourricier du Japon avec les centaines de poissons, de
crabes, de mollusques, d'herbes marines comestibles de ses mers et ses
vingt-six espces de moules et coquillages[43]. Jet  plat ventre sur
le dos d'un norme poisson, il tale le large rire de son visage de
polichinelle osque, et le volume de son gros fessier dans un pantalon 
damier.

    [43] Le peuple japonais est presque absolument ichthyophage, et
    l'introduction des boucheries est de date toute rcente.

Fuzn, le dieu des vents. Le vieillard,  la barbe et aux sourcils
blancs friss, est en train de charger sa sacoche d'ouragans, sous
le poids de laquelle s'affaisse et flchit sa robuste chine, et sa
terrible musculature toute faite de nodosits, bossuant la maigreur de
son vieux corps. Cet ivoire est sign _Id mitzou_.

Une petite figurine de femme assise, les jambes croises sur un
dragon, auquel un Japonais agenouill offre  manger. La femme est
la souveraine de l'le de Liou Gou, une le sous la mer, habite
seulement par des dragons et des femmes. L'homme est le pcheur
Kawara-Toda-Fide-Sato, dont la reine est devenue amoureuse, et a gard
des annes prs d'elle, et lui a donn, quand il l'a quitte, une
grande cloche, encore conserve dans le temple de Isi Yama.

Une petite figurine de femme, jouant d'une grande harpe pose sur les
replis d'un dragon, dont la tte se soulve au-dessus du kot, comme
charm par son harmonie. C'est une seconde reprsentation de la reine
de l'le de Liou Gou.

Une _apsara_, une de ces divinits volantes communes  la Perse et
au Japon. La figure, avec quelque chose dessus, de la placidit des
visages de Boudha, les cheveux ceints d'une guirlande de fleurs et
dnous sur le dos, et tenant contre sa poitrine, de ses deux mains,
une tige de lotus, l'apsara flotte dans l'envolement des toffes, et
ses pieds qu'on ne voit pas, se relvent vers le ciel en le soulvement
d'une jupe, qui se profile comme une queue de carpe.

Le chasseur Nitau-Nosiro, clbr par le roman et par le thtre. Mont
 califourchon sur le dos d'un sanglier, qui foule et crase sous ses
pieds un de ses compagnons, d'une main il se retient  sa queue, de
l'autre il s'apprte  lui enfoncer dans le flanc son court sabre,
retrouss derrire lui. Les exploits des princes japonais contre les
sangliers sont nombreux, et, dans la Salle des Lions du corps de garde
imprial, tait conserv un sabre  la poigne garnie de nacre, avec
laquelle un djogoun avait fendu un sanglier en deux.

Dans une sorte de _djinriksha_, un personnage, tenant, devant sa
figure, un ventail de plumes, est tran par trois farouches
guerriers, portant des fauchards, le fer en bas. C'est un sujet
lgendaire chinois, ainsi qu'il s'en trouve beaucoup dans les
sculptures japonaises. Le personnage tran dans la voiture est le
clbre stratgiste K Me, et les trois guerriers attels  sa voiture
sont les gnraux Quan On, Shin So, Tyo hi, qui se rendirent clbres
dans la guerre des Trois Contres. Cet ivoire est sign: _Sakou E Sa_.

Shi Gui, accroupi  terre, et occup  repasser un sabre sur une
pierre, sa grande barbe noire rpandue autour de lui. Ivoire exprimant
suprieurement la calme violence d'une action, o se lit la sauvage
concentration d'une vengeance. Cet ivoire est sign: _Jugio Joudyo_.

Un sennin, un personnage saint,  la grande barbe grise, au haut front
semblable au front du dieu de longvit, drap, encapuchonn, et tenant
une lanterne.

Un ascte. Assis  terre, la loque qui l'habille coule de la courroie
l'attachant au-dessus d'une de ses paules, de grandes boucles
d'oreilles pendant au bout de ses oreilles avachies, des anneaux
serrant ses biceps atrophis, il tient de la main droite un petit bton
de cdre, surmont d'une touffe de rubans de papier, avec lequel les
personnages saints et les prtres font des exorcismes et purifient
l'air des influences diaboliques. C'est un triomphe pour les ivoiriers
japonais de rendre l'tisie de la saintet de l-bas, et de reproduire
l'maciement de ces membres et le parcheminage de ces visages. Et
vraiment il n'est gure possible de mieux et plus savamment sculpter
une ostologie, recouverte d'une peau dessche et ride, que dans
cette figurine. Mais l'ivoirier a fait plus, il a donn au visage
l'expression morale de l'hbtement snile; d'un rien mme d'mail
coul sous les paupires, il a fait  ce vieillard, je ne sais comment,
le regard de la vieillesse avec sa bue. Il n'y a pas  dire, c'est de
l'art, s'il n'tait pas japonais, que le public franais trouverait
de l'ordre le plus lev;--et, chose curieuse, la draperie, avec
ses petits plis frips, n'est pas sans analogie avec les draperies
italiennes d'albtre du quatorzime sicle. Cet ivoire est sign:
_Shisa-Kazou_.

Maintenant des scnes de moeurs et d'intrieur:

Un armurier assis sur une natte, forgeant  grands coups de marteau une
lame de sabre pose sur une enclume. Ses bras sortent des amples plis
d'une longue robe, et il a sur la tte le bonnet de la noblesse. C'est
la mise en scne, dans une amusante sculpture, de l'anecdote donne par
M. Mitford dans ses Tales of Old Japan. L'armurier, chappant au
mpris des professions d'art et d'industrie, profess par l'ancienne
socit fodale, a seul le droit, quand il arrive  l'opration
dlicate de souder et d'acirer sa lame, de fermer le devant de sa
boutique et de s'affubler d'un costume de cour. Cet ivoire est sign:
_Sho wonsa_.

Trois prtres de la desse Benten tournoyant dans une danse circulaire,
en jouant du tambourin, dont les interminables batteries ont pour but,
dit M. Aim Humbert, d'loigner les malignes influences des mchants
esprits. Cet ivoire est sign: _F-Mn_.

Un vieux peintre accoud  une petite table  crire, o sa main
repose sur un rouleau  demi ferm. De son pinceau, il montre derrire
lui un cran sur lequel est reprsente une tige de prunier sauvage.
Et derrire l'cran est grave la posie, inspire par les fleurs
du prunier, et dont le sens est  peu prs celui-ci: _Les fleurs de
prunier, amies de la neige, tombent comme la neige_.

Un jeune garon, en costume sacerdotal, un enfant de choeur des sept
sages, droule de ses deux mains,  la hauteur de sa poitrine, un
rouleau d'criture sacre, semblable  un phylactre. Ivoire aux
draperies du plus beau style. Cet ivoire est sign: _Sho ming_.

Un jongleur japonais, tout en dansant, fait tomber  terre, d'une
gourde tenue au-dessus de sa tte, les grands ds triangulaires d'un
jeu de ch-ghi. Cet ivoire est sign: _Tom tada_.

Shidouka, matresse de Yossi Tsoun, clbre guerrier, danse devant
Yoritomo, frre de Yossi Tsoun. Shidouka mime une _no_, une de ces
danses de cour tombes en dsutude, une sorte de pantomime aux
mouvements lents, cadencs, indolents. Elle est coiffe du bonnet en
forme de cne et attach par de longs cordons, spcial  ces danses,
et son corps se perd noy dans des toffes, souleves en de lourdes
ondes qui ont une grce srieuse, svre. D'une main elle s'vente, et
l'autre, retourne derrire sa tte, disparat dans l'ampleur d'une
manche retombante. Sous les plis de la robe se recroquevillent de
petites plantes de pied voluptueuses.

Une Japonaise, tout en mordillant un bout flottant de son _kirimon_,
de sa robe, se pique une pingle dans les cheveux; un petit Japonais,
blotti dans sa jupe, touche avec une palette d'ivoire le _sam-sim_, la
guitare nationale  trois cordes.

Une Japonaise au long profil en lame de couteau, ayant  ses pieds
un de ces petits chiens de graisse, truffs de deux ou trois grandes
taches noires, tient contre elle son fils, une main sur sa tte, une
main enfermant la petite main de l'enfant.

Quelques enfants sont reprsents dans l'occupation de leurs jeux[44].
On les voit, ces enfants, avec leurs grosses ttes rases et roses,
leurs houppettes noires sur le front et les tempes, leurs yeux brids
et brillants, leur nez camus, leurs joues  fossettes, leur menton
dessin par une ride vieillotte, on les voit avec le rire perptuel de
leurs traits grassouillets et boursoufls, en ce pays appel le Paradis
de l'enfance.

    [44] Un livre avec illustrations tires d'albums japonais a t
    publi en Angleterre sur la vie des enfants au Japon. Il a pour
    titre _Child-Life in Japan_, by M. Chaplin Ayrton. London, 1879.

Un garonnet japonais, sautillant, tout en soutenant sur son bras,
retourn derrire son dos, un petit frre, moiti sur son paule,
moiti sur sa tte, et qu'il amuse avec une branche de pcher en fleurs.

Un enfant assis  terre, la figure heureuse du bruit qu'il fait en
jouant d'un petit tambour pris entre ses deux pieds. Cet ivoire est
sign: _Itsko Sa_.

Un enfant couch,  plat ventre, sur un cerf volant o est peint un
Japonais grotesque, et se grattant la tte de son peloton de ficelle.

Un enfant accroupi prs d'une colombe  roulettes, tenant suspendu
au-dessus de sa tte juvnile, rieuse,--et prt  l'en recouvrir,--une
effrayante tte en carton attache  un simulacre de peau de bte, sous
laquelle il va courir et imiter la danse du lion de Core, qu'il a vu
excuter dans la rue par des saltimbanques.

Puis des sujets comiques, rotiques, philosophiques:

Un garonnet agenouill un genou en terre, dans un mouvement qui
se gracieuse, prs d'une fillette debout, la tte prtentieusement
penche, une main pose sur la poitrine: deux cratures
tortillardes et boscotes, deux laiderons du Nipon, faisant des grces
et du ddain, avec de petits gestes manirs et comiques  mourir de
rire. Cet ivoire est sign: _Ru-Sen_.

Une Japonaise enveloppe par un poulpe. La bte fluente,  laquelle
les ivoiriers japonais donnent une tte de caricature humaine, entoure
de ses tentacules et de ses ventouses la femme qui, la rsistance
lche, la bouche entr'ouverte, une surprise presque heureuse sur la
figure, ne tmoigne aucune frayeur. Il semble que dans les nombreuses
reprsentations que j'ai vues de ce motif, l'artiste caresse dans
l'ivoire une imagination polissonne. Cet ivoire est sign: _Hiro Tada_.

Une Japonaise joufflue et mafflue,  la coiffure gigantesque, 
_l'obi_, au noeud de ceinture monstrueux, une petite crature  la
tournure falote et bouffe, tient d'une main, le nez de carton d'un
masque de thtre, et la pense que ce nez amne dans la cervelle de la
fillette, lui fait recouvrir la moiti de son visage d'une manche de sa
robe,--le symptme ordinaire de pudeur des dames japonaises,--tandis
que ses petits yeux disparaissent dans une hilarit, rien moins
qu'innocente.

Un paysan japonais, joyeux et dbraill, assis, une jambe replie sous
lui, parmi les tortils d'une branche d'arbustes  fleurs. Il tient dans
sa main tendue un crapaud avec lequel il semble confabuler. Le crapaud
est-il assez souvent l-bas reproduit en ivoire, en bronze, en
porcelaine? Pourquoi cette affinit de l'homme de l'Extrme-Orient
pour le paria des animaux? Pourquoi cette espce de culte de l'art en
faveur de ce disgraci de la nature? Il y a l des choses mystrieuses
et secrtes, que les livres ne disent pas. Cet ivoire est sign: _Tomo
Tada_.

Maintenant des figurations de la mort, du squelette.

Un squelette[45]  demi couch  terre, le crne mditativement appuy
sur les osselets de sa main, et se penchant en avant, pour considrer
sous une feuille de lotus, que soulve son autre main, un serpent
enroul. Un des plus beaux et des plus parfaits ivoires japonais, o
l'trange curiosit de la Mort est rendue avec un naturel, une vie,
si l'on peut dire, un peu effrayante. Ce netsk servait  la fois
d'attache et de cachet. M. Otsouka n'a pu lire l'inscription du cachet,
qu'il croit en caractres boudhiques.

    [45] L'emploi du squelette est trs frquent dans les netsks.
    J'en possde un autre qui reprsente un squelette jouant de
    l'ventail. Remarquons la perfection savante de l'imitation, en
    ce pays, o les tudes anatomiques taient dfendues.

Parmi ces netsks, il existe une assez nombreuse runion de singes,
de ces animaux de grimaces, dont les Japonais ont fait une affectueuse
tude anatomique et psychologique.

Un petit singe, grimp sur le dos d'un gros singe accroupi, tire  lui
un crabe au bout d'un cordage.

Un singe, gros comme un grain de riz, et mobile, monte et descend
le long d'une tige de bambou. Cet ivoire est sign: _Se shi_.

Un singe,  demi soulev sur une coquille, se frotte le dos, avec un de
ces gestes vagues et le regard anxieux des singes qui se grattent.

Un singe,--celui-ci est un chef-d'oeuvre--furieux d'avoir mordu en
vain dans un coquillage, montre la petite colre animale de sa face,
dans l'entre-billement de ct de sa gueule, dans l'effacement de son
nez pliss, dans l'ouverture et la dilatation de ses yeux, en lesquels,
tout en bas, la pupille n'est plus qu'un imperceptible point noir qui
louche. Il n'est pas possible, dans une tte de deux centimtres, de
rendre un dpit rageur de bte d'une manire plus expressive, plus
saisissante, plus comique. Et ce n'est pas seulement la tte qui est
une merveille, c'est le corps, et les attaches des paules, et les
rondeurs du dos, et le flottement des reins sous la peau, et l'embryon
solide de la queue: toute l'lasticit et la force du quadrumane
traites dans l'infiniment petit, de cette manire large, carre,
rudimentaire, avec laquelle Barrye tablissait ses froces sur leurs
jarrets. Cet ivoire est sign: _Tada moun_.

Un autre singe est curieux comme parodie et caricature du guerrier
japonais. C'est un singe qui a endoss la cotte d'armes, la cuirasse,
le pantalon en forme de jupon, les sandales de bois d'un samourai,--et
il est en train d'assujettir son casque sur sa tte de filou. Un ivoire
d'une grande finesse de travail avec toutes les arabesques de la
cuirasse dlicatement ciseles. Cet ivoire est sign: _Shesa_.

D'autres animaux ont pris place sur les tablettes de la vitrine, aux
cts des singes.

Deux poussins se disputant un ver. On ne peut trouver un plus
heureux emprunt  la nature, et  la fois une plus jolie imagination
dcorative, que le groupement autour des tortils du ver vivace, de ces
deux petits corps dodus d'oiseaux, qui n'ont encore de plumes qu'aux
ailerons des ailes. Cet ivoire est sign: _Ran te_.

Un rat cherchant  sortir d'un sac de riz dgonfl, o le retient, par
le milieu du corps, une bande de l'toffe incompltement ronge.

Un petit chien japonais, au mufle de carlin, le cou serr dans un
collier, entour d'une frange d'toffe.

Une caille sur une tige de millet, un grain dans le bec.

Un boeuf couch  terre avec l'anneau dans le mufle, et prt  tre
attel  l'paule, ainsi qu'on les attelle au Japon.

Trois tortues s'escaladant et faisant une de ces petites montagnes que
l'on voit dans les parcs de tortues, en un rayon de soleil tomb 
terre.

Un tigre saut sur un tronc de bambou et ramass dans un souple
ramassement. Cet ivoire est sign: _Jou Gun_.

Un serpent gliss par la dchirure d'une grande feuille de nnuphar et
saisissant, sur le bord de la feuille, une grenouille, au moment
o elle saute  l'eau.

Une cigale, grosseur nature, prte  prendre son lourd vol. Travail
d'une admirable perfection, o la toile d'araigne membraneuse des
ailes, en train de se soulever et de battre, est comme tisse dans la
matire solide.

Une grenouille portant sur son dos toute sa petite famille, dans une
hotte faite d'une feuille de nnuphar. La hotte est lie par un petit
cble de verdure au corps de la grenouille, qui prend son point d'appui
sur un bouton de lotus. Petit ivoire spirituel de la srie des Scnes
d'animaux inventes par les Japonais bien avant notre Grandville. Cet
ivoire est sign: _Guokou-Sen_.

Des animaux fantastiques, quelques crations hybrides, des visions et
des cauchemars de la nuit, sont en compagnie des animaux rels.

Il s'y rencontre surtout une srie d'tres embryonnaires, au milieu
d'une ornementation faite d'apparences de nuages et de flots, de dcors
informes et comme fluents, qui nous semble l'ornementation voulue de ce
temps, que la Gense du Japon nous peint dans ces lignes:

Au commencement il n'y avait ni ciel ni terre.

Les lments de toutes choses formaient une masse liquide et trouble,
semblable au contenu de l'oeuf embryon, o le blanc et le jaune sont
encore mls, masse liquide et trouble, qui jetait des vagues comme une
mer agite.

Un monstre en forme de chien, recouvert d'une peau faite de
pustules et de verrues.

Un monstre  griffes et  crocs, brisant la coquille d'un oeuf dont
il sort.

Et encore toutes sortes d'objets divers et htroclites, transforms en
des motifs d'ornementation et en des agrafes de got. Je n'en citerai
qu'un:

Une cosse de haricot, ploye en deux, sur laquelle une araigne de
jardin poursuit une mouche.

A ces petites sculptures en ronde bosse, il faut joindre une srie
de boutons, o la sculpture est en demi-relief ou en creux, avec des
parties qui ne sont gure qu'une gravure.

Un personnage lgendaire, assis dans une anfractuosit de roche, la
tte et le corps envelopps d'une peau de loup, et tirant de son
fourreau une lame de sabre, sa rouge bouche entr'ouverte par des
exclamations de colre. Ivoire de coloriste et d'un beau caractre
sauvage.

Un guerrier arc-bout sur le pied droit, son sabre tir, tenant en
l'air par ses petits pieds un diablotin qu'il s'apprte  tuer. Ivoire
d'un grand style et d'une charmante finesse de gravure, se rapportant 
une lgende chinoise, excute sur une garde de sabre, et dont je donne
l'explication plus loin. Ce bouton est sign: _Souzou ki Ksa_.

Une Japonaise aux cheveux dnous sous un chapeau de jonc, les deux
mains drapes dans sa robe, et appuye debout sur un long bton;  ses
pieds deux autres femmes, l'une qui se repose, son chapeau dpos sur
ses genoux, l'autre qui rit derrire ses mains poses sur sa bouche,
dans un geste enfantin. Ivoire d'un relief dlicat.

Un enfant pench sur une toupie qu'il fouette avec rage. Bouton de
forme carre.

Sept masques d'hommes et de femmes ricanantes, dont les grimaces
ressemblent  ces dpressions que les doigts obtiennent en s'enfonant
dans des ttes-joujoux en caoutchouc.

Une abeille butinante sur une tige de chrysanthme, les ailes
frmissantes.

Un coq pos sur un treillage, o courent des feuilles de vigne. Ivoire
dont le mince relief est peint et laqu en or. Bouton en forme de
petite planchette rectangulaire.

Un fabricant de meules, pour rduire le th en poudre[46], les jambes
nues croises sous lui, le _fundoshi_, la ceinture qui habille
le Japonais  la maison, dnoue autour des reins, son marteau
pos sur son enclume qui repose, fume une pipette dont il envoie
bienheureusement la fume au ciel. Petite scne de nature, dont
l'entaille profonde, la coupe grasse de l'ivoire, font un morceau
d'art, qui ne ressemble en rien  l'art de l'ivoirerie de Dieppe. Ce
bouton est sign: _Fo jtson, d'aprs le dessin de Ye itcho_.

    [46] Ce broyage du th au Japon a lieu seulement pour certaines
    crmonies.

Aprs les netsks en ivoire, les netsks en bois, d'un travail
peut-tre plus prcieux, plus caress que les premiers, et
fouills dans le coeur de ces belles essences ligneuses grenues et
serres que possde le Japon[47]. Parfois ces bois ont des parties
excutes en ivoire, parfois ils sont entirement laqus.

    [47] Ils sont cependant gnralement faits en cerisier.

Un prtre du culte _Kami_, sous un bonnet de papier laqu noir, en
forme d'un immense bonnet de police, et habill d'une robe seme
de branches de pin, dont le derrire, fendu sous les aisselles, se
dtache de son dos comme une chasuble. Un bouquet d'une main, un
ventail de l'autre, il danse, portant attach sur la figure un vrai
masque d'Arlequin: le masque derrire lequel abritent leur incognito
ces prtres sauteurs, dans les pantomimes tires de la vie d'un hros
saint, qu'ils excutent en plein air. Bois dont les pieds sont en
ivoire.

La potesse mendiante Onono-Komatch, qui est comme la personnification
de cette tendre et mlancolique posie de l'anthologie japonaise,
intitule: l'Injustice d'ici-bas.

Dans ce monde il n'y a point de voie... je songe  me retirer dans la
profondeur de la montagne, et l encore, le cerf pleure.

Elle est en haillons, les cheveux pars, au dos un chapeau de jonc
mang par les rats, et se tient appuye, sur un bton de plerine,
que le caprice du sculpteur a fait d'caille. A son bras pend un
panier d'o s'chappent des critures mles  des herbages. Dans
une rptition en ivoire que je possde, on voit Onono-Komatch
tendant ses vers aux passants. Dans les deux reprsentations, c'est la
hideuse et macabre figuration de la vieillesse et de la misre de la
femme, avec l'dentement de sa bouche, le lacis des rides de sa figure,
la dessiccation de son pauvre tre, et ses jambes de phtisique. Et
cependant cette pauvresse, elle tait une noble demoiselle de Kioto,
qui, tombe en disgrce, se mit  vagabonder par l'empire du Lever du
Soleil[48], semant ses inspirations potiques, le long des chemins et
des routes, et apprenant, dans un langage lyrique, aux enfants, sur le
seuil des temples, les magnificences de la cration. Quelquefois, nous
apprend M. Aim Humbert, la vieille potesse est reprsente devant un
bassin, au-dessus duquel elle efface,  grande eau, ce qu'elle vient
d'crire,--amoureuse de la perfection littraire.

    [48] M. Burty s'est occup avec prdilection de cette figure,
    trs populaire au Japon.

Un petit enfant, les jambes allonges de ct  terre, et tout
empaquet et tout encapuchonn, en un mouvement de mignardise frileuse,
pareil  ces poses d'amours de notre dix-huitime sicle aux cts
d'une acadmie mythologique du vieil Hiver. La figure de l'enfant est
en ivoire et la houppe de son capuchon est en corail. Ce bois est
sign: _T fu_.

Un Japonais prostern, les mains  plat, sur ses genoux, faisant le
_kow tow_, la rvrence o le front touche presque la terre. La tte
mobile du vieillard, au moindre remuement, a, au bout de son cou de
tortue, des branlements ankiloss tout  fait drolatiques.

Deux hommes, une main appuye sur un long bton, sont  cheval sur un
camarade tomb  terre. L'un d'eux, riant d'un rire qui fait tressauter
sa joyeuse bedaine, relve la robe du pauvre diable qu'il chevauche,
et montre son derrire au public. C'est la lgende chinoise des trois
pcheurs qui ont t  la pche, et dont un seul a pris un poisson.
Alors les deux autres se sont runis contre lui, lui ont pris son
poisson, l'ont bafou, l'ont frapp. Mais ne voil-t-il pas, plus tard,
le battu qui devient empereur de la Chine, et son premier acte est de
nommer ministres ses deux anciens compagnons de pche. Bois d'une fine
et large facture, o rgne la jovialit et mme un rien du dessin d'un
tableau d'Ostade. Cet ivoire est sign: _Mitsou masa_.

Autour d'une cloche est entortille une femme au corps de dragon, 
la tte de harpie, et sur laquelle deux petites cornes sparent des
cheveux, qui s'parpillent derrire elle en une paisse et farouche
crinire. Une femme, amoureuse d'un prtre qui l'avait abandonn, dit
une lgende japonaise, a suivi, jusque dans son temple, le prtre qui
s'est cach dans une cloche, et, ne pouvant le trouver, elle passe sa
vie  tourner autour de cette cloche schant de dsespoir. L'allgorie
se mle ici  la lgende, et la composition cherche  rendre la laideur
physique et morale que produit la jalousie chez une femme. Une femme
jalouse, les Japonais l'appellent une _hanggia_, dmon fminin.
Rien de plus souple que l'treinte de ce corps humain de serpent
autour de cette cloche, dans ce bois qui ne semble pas un bois, tant
la sculpture en est floue, tant cela ressemble  une maquette de cire
pour la fonte d'un petit bronze. Ce bois est sign: _Itchi Bou_.

Un rat, pelotonn en boule, faisant sa toilette. Une tonnante saisie
sur le vif du petit animal dans le frottement de son museau et de son
oreille, avec des indications du dessous des pattes de la plus savante
myologie, et o se mle je ne sais quoi d'ornemental, apport par
l'artiste japonais au dessin rigoureux de la nature. Ce bois est sign:
_Masanawo_.

Un marron, oui, un marron! Le dernier mot, de l'imitation d'une chose
morte. Un vieux marron ratatin avec sa partie de bois lisse et sa
partie de bois rugueuse, et o deux fausses piqres de ver font les
deux trous, par lesquels passe le cordonnet. Ce bois est sign comme le
prcdent: _Massanawo_.

Gun Tokou, chapp de la maison de Li-o-Fou, et galopant  bride
abattue dans les flots du fleuve de Tanke. L'lancement du petit
guerrier, une main tenant la bride de son cheval, pose sur la hanche,
une autre main ramenant son fouet de tout derrire lui, le flottement
et l'envole des vtements du cavalier, la rapidit arienne qui
emporte, sur l'cume de la mer, l'homme et la bte souds l'un 
l'autre; toute la perfection des dtails et le travail microscopique
de la selle, des harnais, des triers, font de ce bois le plus parfait
netsk que j'aie vu parmi les netsks venus en France,--une
sculpture qui peut tenir  ct de tous les bois sculpts du Muse
Sauvageot. Ce bois est sign: _Shin Getsu sakau_.


Aprs cette vitrine qui a son pendant  l'autre extrmit, vient une
grande armoire vitre qui prend tout le fond du mur, et qui est presque
entirement remplie de porcelaines de la Chine.

La porcelaine de la Chine! cette porcelaine suprieure  toutes les
porcelaines de la terre! cette porcelaine qui a fait depuis des
sicles, et sur tout le globe, des _passionns_ plus fous que dans
toutes les autres branches de la curiosit! cette porcelaine dont les
Chinois attribuaient la parfaite russite  un Esprit du fourneau
protgeant la cuisson des cramistes qu'il affectionnait! cette
porcelaine translucide compare au jade! cette porcelaine bleue, selon
l'expression d'un pote, bleue comme le ciel, mince comme du papier,
brillante comme un miroir! cette porcelaine blanche de _Chou_, dont un
autre pote, Tou-chao-ling, dit que l'clat surpasse celui de la neige,
et dont il vante la sonorit plaintive! ce produit d'un art industriel
chant par la posie de l'extrme Orient, ainsi qu'on chante chez nous
un beau paysage, un morceau de cration divine! enfin cette matire
terreuse faonne par des mains d'homme en un objet de lumire, de
doux coloris dans un luisant de pierre prcieuse!--je ne connais rien
de comparable  cela pour mettre sur un mur de l'enchantement pour les
yeux d'un coloriste. Et les jolies imaginations de couleurs en
cette patrie des dlicatesses quintessencies de la coloration, et des
recherches infinies des dgradations de la palette de l'univers! Et o
a-t-il rgn un empereur assez artiste pour dire, un jour, comme l'a
dit l'empereur Chi-tsong: Qu' l'avenir les porcelaines pour l'usage
du palais soient bleues comme le ciel qu'on aperoit aprs la pluie,
dans l'intervalle des nuages? Et o, sur un tel dsir et sur une telle
commande, s'est-il trouv un potier pour livrer aussitt la poterie
_Yu-kouo-thien-tsing_ (bleu du ciel aprs la pluie)[49]?

    [49] Ces porcelaines fabriques au dixime sicle firent
    tellement fureur que, dans les sicles suivants, les plus
    petits tessons qu'on pouvait trouver, devenaient des ornements
    que les Chinois portaient  leur bonnet de crmonie ou
    attachs au cou par un cordonnet de soie; aussi furent-elles
    imites par tous les habiles contrefacteurs, et notamment par
    Tchou  la fin du seizime sicle, et par le fameux Thang-Kong
    au dix-huitime sicle.

Je catalogue les pices de la vitrine, en y ajoutant quelques
porcelaines rpandues dans la maison, et rentrant dans les sries
dcrites:

FLACON  pans carrs, au goulot et au pied cylindriques. Ce grs  la
couverte, couleur mastic, et o il y a des filtres de bleu, et qu'on
appelle en Chine _clair de lune_, serait un vase de la plus haute
antiquit et qu'on trouve dans les spultures de la dynastie des Thang.

M. Frandin me disait qu'on lui avait demand  Pkin, d'un vase  peu
prs pareil, 600 taels (4,800 fr.). M. Bracquemond le croit recouvert
d'une couche d'mail stanifre, l'mail des premires faences aussi
bien de l'Orient que de l'Italie et de Rouen, et reconnaissable aux
tressaillures et aux picots qu'il dtermine  la cuisson.

POTICHE. Fond blanc, le col entour d'une large bordure mosaque au
fond d'or, aux rserves blanches, o sont des feuilles aux nervures
noires, des fleurs aux ptales ligns de rouge; sur la panse est jet
un oiseau perch sur une branche. Pice curieuse o la branche de
l'arbre, des fleurs de chrysanthme, une partie du plumage de l'oiseau,
sont excuts avec un or glac de brun, et o, dans la dcoration
assoupie, clate une tache de vert semblable  une grande meraude.

Cette potiche qui porte le _nien-hao_ de l'empereur Tching-hoa, de
la dynastie des Ming (1465-1488), a, crite en lettres d'or, au dos,
cette inscription bizarre: _Dans ma maison o l'on cultive le bambou,
l'automne est  l'oeil ce que la plante de Chouen est au got, et le
vent qui, de son souffle, fait panouir les fleurs, revient  des
poques aussi rgulires que le passage des oies sauvages._

GRAND VASE. Forme cylindrique. Dcor  prdominance des maux verts.
Une large bordure, d'un violet ple, pointill de noir, et sur laquelle
courent des feuilles vertes, parmi lesquelles sont panouies des
fleurs rouges, forme quatre compartiments o se dessinent, sur les
rserves blanches, des tiges de fleurs peintes avec le beau vert de la
bordure, le rouge de fer, le violet manganse, le _jaune d'anguille_,
particuliers  cette dcoration. Sur le tournant de la gorge,
au-dessous d'une grecque verte, dans les rserves d'une mosaque
galement verte, sont peints des _koue_, des pierres honorifiques, que
M. Jacquemart croit placs sur les vases destins aux magistrats, aux
dignitaires de l'Empire.

CORNET au col cylindrique vas, au rebord intrieur sans couverte. Sur
la gorge de ce vase de la plus fine porcelaine blanche, est un dessin
de fleurs et de branchages rserv sur un fond rouge de fer, et dans
quatre compartiments, sous des vols de papillons, des gramines aux
fleurettes rouges, bleues, jaunes, violettes, s'lancent de la rocaille
tourmente de petits rochers, du plus bel mail vert tendre. Cornet
aux maux les plus frais et que fait encore ressortir l'original dcor
rouge de la gorge.

POTICHE. Porcelaine  mandarins. Le peintre a reprsent, sur le fond
blanc de la porcelaine, un personnage boudhique mont sur un cerf
axis, accompagn d'une Chinoise, et d'un homme charg d'une corbeille
de fleurs suspendue au bout d'un bton. Il est prcd d'un garonnet
tenant entre ses bras un rouleau d'criture. Sur le col de la potiche,
c'est un Chinois, un grand bton  la main, se retournant vers un
enfant qui porte  deux mains une norme pche de longvit. Je ne puis
donner une ide de l'esprit de la touche de ce vase, datant de Khang-hi
ou de Yung-tching, qu'en disant que, pour la facture, elle ressemble 
celle de nos plus modernes aquarellistes; et il y a des roses effacs
de pantalons, des bleus passs de robes, des jaunes de soufre de
casaques, et encore des brouillements de pourpre et d'azur sur des
rochers et des _ling chi_ (cryptogames), excuts avec des maux si
translucides, si aqueux, que c'est tout  fait la fracheur des tons
d'aquarelle,--mais d'une aquarelle qui n'a pas encore sch sur le
papier.

FLACON  quatre pans carrs. Porcelaine blanche, lgrement grumeleuse,
dont deux pans reprsentent des pivoines jaunes et roses, deux pans
des rameaux de pchers en fleurs, sur chacune desquelles est pos un
oiseau. Bouchon dcor de fleurettes, et surmont d'une rosace rose,
enferme dans un cercle jaune. Ce flacon d'une qualit exceptionnelle,
aux roses les plus doucement roses, a le charme d'une franche et riante
aquarelle sur une feuille de papier torchon.

POTICHE. Fond blanc, sur lequel se dtache une pivoine panouie au
milieu de chrysanthmes entours de vols de papillons. Dcoration d'une
finesse extrme et faisant merveille dans les ailes des papillons:
dcoration, o dominent de charmants tons carmins, mlangs de
jaune, excuts toutefois avec des maux moins translucides et plus
_gouacheux_ que ceux des tasses et compotiers coquille d'oeuf.

PETIT ROULEAU au col rtrci, au goulot vas. Fond blanc, gaufr de
grandes fleurs ornementales dans des rosaces. Il est dcor d'un ct
d'une grue bleue volant dans le ciel, de l'autre d'une tige de bambou
qu'effleure le vol d'un dragon rouge. Ce vase, dont la dcoration
gaie, rouge, bleue, verte et or, a t imite par le Meissen, serait,
d'aprs les uns, de fabrication corenne; d'aprs M. du Sartel, une
porcelaine de Chine, surdcore  Delft: moi j'y verrais un chantillon
d'_ancienne premire qualit colorie du Japon_.

CORNET au col resserr, au rebord vas. Fond blanc, recouvert d'un
dessin coquillageux bleu, o sont mnags deux mdaillons octogones
et deux mdaillons carrs, dans les rserves desquels sont peints
galement en bleu, ici des bouquets de chrysanthmes, l des pitong
 pinceaux, des livres chinois et des espces de grosses perles
enrubannes, qui sont un des attributs des porcelaines destines aux
lettrs.

VASE en forme de grand flacon  quatre pans carrs. Fond blanc, sur
lequel sont figures en bleu et en violet (rouge de fer manqu) des
tiges d'iris d'eau, d'oeillets, de chrysanthmes, de fleurs de pcher,
au-dessus de rochers recouverts d'un pais mail cladonn. Ce vase
porte le _nien-hao_ de l'empereur Khang-hy, de la dynastie des Tsing
(1662-1723).

VASE en forme de grand flacon, aux quatre pans vass en haut, au petit
col carr. Fond blanc dcor sur chaque pan en bleu et en violet d'une
branche tombante, sortant du touffu d'un arbre, et sur laquelle sont
perchs un ou deux oiseaux pris dans le mouvement de leur balancement.
Pice du plus grand style ornemental.

GRAND ROULEAU au col lgrement rtrci. Porcelaine blanche au dcor
richement polychrome. Au-dessus d'un rocher que surmonte un pcher
fleuri, un fong-hoang, l'oiseau de paradis chimrique des Chinois,
tale dans le ciel bleu sa queue de paon.

GRAND ROULEAU au col lgrement rtrci. Dcor bleu sur fond blanc.
Prs d'une touffe de nnuphars et de grandes plantes aquatiques, une
oie sauvage s'apprtant  prendre son vol et  regagner dans le ciel
deux autres oies, dj volantes. Bordure grave sous couverte  la
gorge et au pied du rouleau.

PETITE BOUTEILLE au long col troit. Dcor souffl. Fond blanchtre,
que recouvrent des nuages violacs, piquets de quelques petits points
noirs, produits par le rouge de cuivre volatilis en minerai.

PETITE BOUTEILLE. Grs recouvert d'un mail rouge brun, dans lequel
sont pratiques au col deux taches vert de gris.

BOUTEILLE en forme de coloquinte avec une ouverture de tirelire, et sur
laquelle retombe une branche de feuillage charge de gourdes, modele
en relief. Grs recouvert d'un mail gris o il y a des coules d'mail
bleu.

PETIT VASE cylindrique. Fond bronz avec une pluie aventurine sur la
gorge et le goulot.

GRAND PLAT. Fond blanc, sur lequel s'enlve un fong-hoang au milieu
d'un enroulement de lianes vertes, enfermes dans un mdaillon qui
se dtache sur les branches d'un sapin. Marli du plat aux grands
compartiments bleus et rouges, o sont mnages des rserves blanches
dcores de petits paysages polychromes. Sur le rebord extrieur un
enroulement ornemental excut en bleu. Ce plat porte le _nien-hao_ de
l'empereur des Ming, Tching-hoa (1405-1488).

GRAND PLAT. Fond blanc, sur lequel s'lve un arbre au tronc et aux
rameaux dors, fleuri de petites toiles rouges, bleues, vertes.
Bordure mosaque rouge de fer, o des rserves allonges renferment des
fleurettes polychromes.

GRAND PLAT. Fond blanc, sur lequel se dresse une tige de fleurs,
excute en bleu ple, dans une bordure  l'or et au rouge clatants,
et dont se dtachent et se dversent, sur le marli du plat, quatre
bouquets polychromes.

PLAT. Sur le fond blanc, rondissant en une demi-couronne, deux rameaux
d'arbustes fleuris de grosses fleurs, et portant un oiseau  la huppe
verte, au ventre rose. Petite bordure rouge de fer. Porcelaine chinoise
aux riches et pais maux qui a quelque chose d'un dessin japonais.
Numro 190, grav  la meule, d'une vente faite par Dresde de ses
doubles.

GRANDE JATTE. Fond rouge de fer, contourn d'une large guirlande de
rinceaux maills en vert  grandes fleurs d'un bleu vitreux. Pice
curieuse par la parfaite cuisson au feu de moufle d'une surface rouge
de fer si tendue. En dessous, une marque imprime en rouge.

PLATEAU en forme d'ventail. Fond form d'un petit carrelage vert 
fleurettes roses dans des encadrements octogones d'or. Sur ce fond
sont jetes une pivoine et une branche de pcher. Bordure extrieure,
mme mosaque que le fond. Le dessous, bleu de ciel avec fleurs roses
et violettes, est enferm dans une large bordure jaune o courent des
rinceaux polychromes. Ce plateau, de la plus riche ornementation, et
qui doit tre cuit  un trs doux feu de moufle, a son revtement
suprieur d'un ton mat, non brillant, non porcelaineux, et sa pivoine
ressemble  une fleur peinte  la gouache sur une feuille de vlin.

UN PETIT PLATEAU ou plutt une assiette dont le rebord a t coup,
reprsentant une Chinoise assise sur un escabeau de porcelaine, une
main tombe sur un album ferm, une main portant  ses narines une
fleur odorante; prs d'elle sont deux enfants. Ce petit plateau est de
la plus belle qualit d'maillure, avec ses tendresses de tons, ses
carnations de rose mourant des premires porcelaines de Saxe, avec ses
toffes qui ne sont, pour ainsi dire, colores que dans le sillonnement
renfl des plis, profondment inciss. Ce plateau porte le n 150 de la
collection de Mme Mallinet, o cette pice, parfaitement chinoise, a
t classe par M. Jacquemart dans la famille rose japonaise.

TASSE ET SOUCOUPE cteles et festonnes. Sur la blancheur de la tasse
et de la soucoupe court, modele en relief et dore, une vigne charge
de raisins, o sont blottis deux cureuils. Une fleurette rouge et or
est rpte au fond de la tasse et de la soucoupe, dont le ctelage,
entre-crois et superpos, cherche l'imitation d'un coeur de fleur
panouie.

TASSE ET SOUCOUPE. Dcor form, sur le blanc de la porcelaine, par des
bouquets d'un mail bleu opaque faisant presque un relief. Bordure de
la tasse et de la soucoupe du mme mail bleu, sem de petites rosaces
dores et de fleurettes en mail blanc. Au fond de la tasse, fleurette
bleue et or.

COUPE LIBATOIRE[50]. Fond blanc  bordure verte pointille de noir,
et sur laquelle est un semis de fleurettes rouges. Autour de l'anse,
et au-dessous de la partie de rebord en gouttire o l'on boit, deux
petites chimres modeles en relief: l'une verte, l'autre violette.

    [50] Coupe qui sert galement pour le vin des noces.

PETITE BOITE A ROUGE pour cachet. Porcelaine dcore en bleu
d'un paysage. Sur le pourtour, nuages et paysages. Belle qualit de
bleu agatis.

BOITE A CANTHARIDES. Forme ronde et aplatie d'une bonbonnire.
Fine porcelaine blanche, dcore  l'extrieur de fleurettes bleues; 
l'intrieur sous le couvercle de chacune des deux botes, une peinture
libre, du genre de celles appeles Jeux secrets et dont la vritable
traduction est: Ce que l'on fait au printemps.

BOUQUINS de porcelaine pour les longues pipes en roseaux, que
fument les femmes du Yuen Ming Yuan, bouquins aux tendres maux dans
un relief dlicat. L'un est couvert d'arabesques, l'autre montre une
fleurette jaune panouie dans le blanc de la porcelaine, au-dessus de
palmettes roses et vert tendre.


BLANC

Le blanc de Chine, cette qualit prfre par les vieux connaisseurs
espagnols, cette belle matire crmeuse et transparente, diffrente
des blancs de Svres et de Saxe, par un je ne sais quoi de gras, de
coulant, pour ainsi dire, et qu'un peintre, de mes amis, comparait,
dans son parler pittoresque,  du blanc-manger non solidifi sous une
couverte glaceuse.

PETIT CRAN servant  la dcoration des autels boudhiques.
Blanc de Chine. C'est, monte sur un coquillage, une figurine de svelte
Chinoise se dtachant presque en plein relief de la plaque. Au revers
un escargot. Blanc le plus rapproch du coeur d'une fleur de magnolia
avec des translucidits de jade.

PETIT BOL. Blanc de Chine. Porcelaine opaque de la pte la
plus onctueuse, la plus savonneuse et la plus translucide dans son
opacit; elle est dcore de caractres chinois gravs en creux.

TASSE-GOBELET. Blanc de Chine. La porcelaine, trs blanche et
coquille d'oeuf, est dcore de fleurs et de branchages models en
relief, avec une pte mate pose aprs la cuisson grand feu, sur la
couverte brillante. Au fond de la tasse une fleurette excute par le
mme procd. Petite bordure extrieure dore. Cette tasse, dont le
dcor est d'une grande distinction, provient de la vente du baron de
Monville.

TASSE ET SOUCOUPE. Blanc de Chine. Dans la dlicate pte
de la tasse et de la soucoupe, est dessine, grave et gaufre, une
fleur d'hibiscus. Bords dents et dors avec une fleurette d'or au fond
de la tasse. Numro 245 de la collection de Mme Mallinet.

POTICHE. Blanc de Chine. Pte un peu grise, mais d'un engluage
bien gras, et o sous la couverte est model un rocher surmont d'un
pcher en fleur; au dos du vase, un iris d'eau.

VASE de forme aplatie  quatre pans. Blanc de Chine. Sur
les pans latraux trs troits, des mufles d'o pendent des anneaux
auxquels sont attachs des rouleaux de papier par une cordelette aux
longs glands, forment les anses. Les deux autres pans contiennent
des scnes de moeurs chinoises modeles sous la couverte dans un
trs lger relief. Sur l'un est reprsente, au pied d'un arbre, une
divinit chinoise debout, donnant un ordre  un animal dont on ne voit
que la tte; sur l'autre une Chinoise prend le frais,  la baie d'un
balcon,  ct d'une compagne qui lui fait un geste de moquerie. Dcor
charmant avec ses silhouettes de personnages  l'apparence plate de
came dans la belle architecture trapue du vase blanc.


JAUNE

La couleur rserve pour les porcelaines servant  l'Empereur, le
_kui-hoang-yeou_, l'mail jaune d'or, la resplendissante couleur si
longtemps repousse par les timidits coloristes de l'Occident, et
qui ne commence  faire son entre dans la dcoration des choses
europennes qu' partir de l'exposition du rideau de la Salom de M.
Henri Regnault.

PETITE BOUTEILLE. Fond jaune imprial  dessins vermiculs gravs sous
la couverte, sur laquelle est peinte une tige de chrysanthmes violets.

VASE-APPLIQUE. Jaune imprial,  surface granuleuse, appele _peau
d'orange_, imitant l'corce de l'orange douce, nomme _kio_. Grecque
et rinceau festonn, bleu et or. Sur le renflement du vase, prs d'un
arbuste fleuri de rose, un chien de F maill bleu et or.

BOL. Jaune imprial, fond jaune citron sur lequel se tordent des
dragons verts. Ce bol, de la pte la plus fine et la plus transparente,
porte une marque imprime en rouge.

BOL. Jaune imprial, fond mat  dessins vermiculs rouges et rinceaux
polychromes. Quatre mdaillons ronds, dans la rserve blanche desquels
sont peintes des tiges d'arbustes  fleurs. A l'intrieur, dcor bleu.
Bol portant le _nien-hao_ de l'empereur Kien-Long.

TASSE. Jaune imprial. Fond nankin, sur lequel sont gravs deux dragons
verts, avec un signe de bonheur  l'intrieur de la tasse. Tasse
portant le _nien-hao_ de l'empereur Kien-Long.

PLAT. Jaune imprial. Sur le fond sont jets des rameaux de fleurs et
des fruits du nflier, rpts sur le rebord jaune extrieur. Ce plat
porte le _nien-hao_ de l'empereur des Ming, Tching-toung (1436-1450).

PLAT. Jaune imprial. Fond nankin sur lequel, de stratifications
rocheuses _vert grenouille_, se lve un bouquet archaque de
chrysanthmes violets, jaunes, rouges, au-dessous du vol de deux
papillons aux ailes bigarres. Ce plat porte le _nien-hao_ de
l'empereur Khang-hi, de la dynastie des Tsing (1662-1723).

PETITE CUELLE  pans festonns. Fond extrieur jaune imprial. Six
grues volent au milieu de petits nuages forms par des concrtions
blanches et bleues. Bordure  petites rosaces bleues et violettes.
Intrieur et dessous de l'cuelle maille vert d'eau. Elle porte le
_nien-hao_ de l'empereur Kien-long.

GODET  laver les pinceaux. Jaune imprial. Petite porcelaine
bombe  huit pans, surmonte prs de son ouverture suprieure d'un
dragon-salamandre, noir tach de jaune.


BLEU

Couleur obtenue en plongeant le vase dans du _liao_, ou azur dlay,
mais le plus souvent en soufflant l'azur le plus pur sur le vase, au
moyen d'un petit tube recouvert d'une gaze, et produisant une pluie
qu'on renforce dans les manques; puis, quand elle est sche, on
recouvre ce souffl, appel _tsoui-yeou_, de la couverte.

VASE ovode au col cylindrique, au goulot vas. Fond bleu fouett,
souffl. Dcor dor reprsentant d'un ct un oiseau pos sur une tige
de bambou, de l'autre un rameau d'arbuste en fleurs: oiseaux et fleurs
apparaissant sur le lapis agatis  l'tat de lger frottis, de vague
nuage d'or. Ce petit vase porte dessous le rond bleu de l'empereur
Khang-hi.

GRAND PLAT. Gros bleu. Sur le fond est rserve en blanc, avec nervures
des feuilles et dessins des ptales gravs en creux, une tige de
nflier. Sur le marli sont alterns des rameaux de groseillier et
de nflier. Une guirlande de fleurs court le long du rebord bleu
extrieur. Ce plat porte le _nien-hao_ de l'empereur des Ming,
Souan-te (1426-1436).

PETIT VASE. Gros bleu  surface granuleuse, sur laquelle est maill,
en ses couleurs naturelles, un bouquet de pivoines. Intrieur et
dessous vert d'eau. Porte un cachet imprim en rouge.

PETIT POT en forme de barillet. _Bleu du ciel aprs la pluie._ Bleu
intense _vibrant_, lign de raies et sem de papillons, lgrement
enlevs  la pointe sous la couverte. Ce petit pot porte le _nien-hao_
de l'empereur de la dynastie des Ming, Tching-hoa (1465-1488).
C'est une imitation de la fameuse porcelaine _Yu-kouo-thien-tsing_,
fabrique au dixime sicle sous l'empereur Chi-tsong. Est-ce mme une
fabrication du quinzime sicle? On sait que les potiers chinois ne se
sont pas fait faute d'antidater, souventes fois, leurs produits.


BLEU TURQUOISE

Cette couleur, appele par le dix-huitime sicle _bleu cleste_, et
dont la base est un ivoire fossile color par l'oxyde de cuivre, est
la couleur par excellence de la Chine, qui en a fait ces vases d'un
bleu ple si charmant et si inimitable, que les Japonais eux-mmes,
avec toute leur habilet, n'ont jamais pu imiter qu'avec un bleu dur,
un bleu de verre. Il est reconnaissable, le beau bleu turquoise,
indpendamment de la qualit de sa nuance,  un truit trs fin, que
les Europens ne sont jamais arrivs  contre-faonner,  un truit
ressemblant au chagrin cras des tuis de galuchat de nos grand'mres.

VASE  quatre pans carrs et vids au pied, d'une forme sveltement
lance. Anses formes d'anneaux attachs  des mufles. Pice de bleu
turquoise, du bleu le plus clestement bleu, sans mlange d'aucune
nuance verdtre.

PETITE THIRE en forme d'une petite caisse allant en se rtrcissant,
avec un goulot d'arrosoir, et surmonte d'une poigne entre deux anses
 oreilles. Pice de la forme la plus originale, et d'une qualit de
turquoise exceptionnelle.

PLATEAU aux bords recroquevills et festonns. C'est l'imitation d'une
molle feuille de nnuphar, et sur laquelle sont models en plein relief
un escargot, une sauterelle, un crabe. Bleu qui semble l'eau vertement
azure que, sous les cieux du Midi, gardent les creux de rocher, quand
la mer s'est retire.

ARRTE-PINCEAUX, appel en Chine _py-tia_. Bleu turquoise. Un
morceau de porcelaine  l'extrmit suprieure mamelonne et ayant
les saillants et les rentrants d'un poignet ferm. Dans la partie
infrieure, une bordure  jour forme de ronds vids entrant l'un
dans l'autre.


VIOLET

Le violet, le _vieux violet_, arriv au ton chaud, velout, sans tomber
dans le purpurin bruntre, le beau violet _aubergine_, est une des
couleurs  la fois les plus triomphantes et les plus rarement russies
de la cramique chinoise. On le trouve trs souvent mari au bleu
turquoise, sur les porcelaines, o le mlange des deux harmoniques
colorations produit les plus heureuses et les plus riches marbrures.
Le dix-huitime sicle payait fort cher ce mlange contrast, sur
les chimres, les carpes, les perroquets, les singes et mme sur des
vaches,  l'affreuse anatomie baroque.

THIRE en forme de pche de longvit. Vieux violet. Cette thire
 l'usage des peintres, qui n'a pas de couvercle et se remplit par
un trou-tube plac sous le pied, a un goulot maill jaune couleur
bois, et une anse maille en turquoise; et du goulot et de l'anse
se projettent, sur la pointe du fruit, des feuilles lancoles
mi-turquoises, mi-jaunes, refltes dans l'mail profond du fruit.
Pice hors ligne du plus puissant violet qui soit.

GRANDE POTICHE au long col lanc,  la panse renfle au-dessous des
anses et finissant en s'amincissant au pied. Fond violet jasp, sur
laquelle s'panouit une grande pivoine aux folioles bleu turquoise,
au coeur d'un blanc jauntre, une pivoine qui n'est ligne par aucun
contour, et dont le dessin est, comme un accident, le hasard heureux
de couleurs fortuites. Les anses, formes de rinceaux cryptogamiques
teints en bleu turquoise, sont trs originales: au lieu d'tre
accoles latralement au vase, elles tombent, l'une devant, l'autre
derrire, ainsi que des chutes de fleurs pousses en sens contraire.

JARDINIRE en forme de petite caisse vase. Vieux violet mlang de
bleu turquoise sur lequel il est rpandu en coules paisses.

PLAT. Fond violet sur lequel sont jetes deux grosses fleurs
ornementales bleu turquoise. La brutalit du dcor, l'opacit du bleu
turquoise, le jasp purpurin du violet, me font supposer que c'est une
fabrication japonaise.


VERT

La couleur verte, parmi laquelle la nuance la plus recherche est le
beau vert intense et lucide de la feuille de camlia. On sait le prix
norme qu'a atteint la petite urne ovode, feuille de camlia, de la
vente Barbet de Jouy.

PETIT VASE  quatre pans de forme pansue et aplatie. Vert olive appel
_Long-thsiouen-yao_. Les artes du vase, et les mufles et les anneaux
formant les anses, sont ligns d'un jaune verdtre, imitant les
lumires qui filent sur les saillies uses d'un bronze vert.

JARDINIRE en forme de petite caisse aux pans bombs, aux angles
arrondis et festonnants. Grs  la couverte _vert grenouille_, orn sur
quatre cts dans la rocaille d'un large cadre maill blanc et noir,
de caractres chinois, de fruits, de coquillages, models en terre de
boccaro. Vase d'une dcoration originale et rappelant les contours
ronflants de nos commodes-tombeaux du dix-huitime sicle. En dessous,
un cachet.

COUPE vase, au rebord dprim. Fond vert tendre camlia  reflets
iriss. Bordure forme d'une grecque grave, rpte quatre fois sur
le bas de la coupe, et d'o se dtache en relief une chimre faite
d'une grecque fantastique. Cette coupe de forme lgante,  la gravure
la plus nette, au tournage le plus parfait, porte le _nien-hao_ de
l'empereur Yung-tching, de la dynastie des Tsing (1723-1736), sous le
rgne duquel la fabrication de la porcelaine a jet un grand clat.

TASSE-GOBELET. Vert camlia. Cette tasse au bord rserv blanc, aux
reflets mtalliques, au craquel profond et noirtre, est de ce
beau vert,  la fois intense et gaiement lumineux, que la cramique
europenne ne peut russir, ne peut obtenir de l'oxyde de cuivre qui
fait tous nos verts en cramique.


CLADONS

La porcelaine ambitieuse de ressembler au jade, la porcelaine
collectionne par Mme de Pompadour--et dont le tendre ou le blafard
vert d'eau serait, au dire de M. Jacquemart, obtenu par la coloration
d'une pierre ferrugineuse inconnue de l'Europe.

GRAND FLACON carr  quatre pans. Cladon olivtre. Sur les quatre
pans est rpt le mme dragon. Travail grossier et rudimentaire qui a
quelque chose de l'ornementation lourde d'un bronze primitif. Est-ce
bien l un de ces vieux cladons  la pte de grs? Ne serait-ce pas
plutt une imitation assez moderne, soit chinoise, soit japonaise?

PETITE POTICHE ctele. Cladon  maux verts. Color d'une trs lgre
teinte vert d'eau de mer, plus apparente dans les rentrants des ctes,
ce vase est dcor au col d'une premire bordure vert fonc, o court
une grecque, d'une seconde bordure encastrant dans de petits hexagones
des rosaces rouges, d'une troisime bordure violette  lambrequins. Ces
trois bordures sont rptes en bas par un dessin qui en reproduit les
couleurs. Sur la panse renfle jouent, avec des sphres attaches par
de longs cordons, trois chiens de Core, dont l'un est vert, l'autre
jaune, le dernier violet. Cette pice  la douce harmonie des maux
porte le _nien-hao_ de l'empereur Hiouan-tsoung, de la dynastie des
Ming (1426-1436).

GRAND VASE au long col vas,  la panse sphrique. Cladon cisel. Ce
vase est entirement incis de fleurs de pivoines dans des feuillages,
dont les rinceaux couvrent le col et la panse. Voici ce que disent les
annales de Feou-liang  propos de cette fabrication: Sur toute espce
de porcelaine crue, on cisle, avec une longue pointe, des dragons,
des phnix, des fleurs, des plantes. On y ajoute par dessus de l'eau
d'mail et une couche de chaux pure, et on met le vase au four. Ce
vase porte le _nien-hao_ de l'empereur Siouan-te, de la dynastie des
Ming (1426-1436).

BOUTEILLE  la panse orbiculaire, au pied carr, au col cylindrique,
aux anses dont le bout se relve en forme d'un ptale de fleur.
Cladon bleu d'empois, o se voient, sur chaque face, trois pches de
longvit, entoures du vol de cinq chauves-souris.

PETITE CUELLE carre aux angles arrondis et rentrants. Cladon fleuri.
Dcor extrieur, une grecque ligne d'or et dont les compartiments
gaufrs forment des dessins gomtriques  ttes de dragons. Dcor
intrieur, btonnets de bambous en relief et dors, se coupant  angles
droits. Cette cuelle porte imprim en or le _nien-hao_ de l'empereur
Kien-long.

GRAND VASE au renflement cylindrique commenant au col. Cladon vert
d'eau. Un de ces vases que le dix-huitime sicle appelait _porcelaines
 modles_, et qui reprsente, dans un relief blanc dor, des potiches,
des brle-parfums, des pitong, des rouleaux d'criture. Il porte le
_nien-hao_ de l'empereur Kien-long. Ce _nien-hao_, imprim en or
gaufr, comme celui de la petite cuelle, semble annoncer que c'est une
porcelaine sortant d'une manufacture impriale.

GRANDE BOUTEILLE de forme persane, au long col vas,  la large panse.
Cladon fleuri. Porcelaine toute gaufre d'ornements gomtriques
termine par une grecque  ttes d'animaux chimriques, une dcoration
qui revient souvent dans les cladons. Cette bouteille porte, imprime
en bleu, le _nien-hao_ de l'empereur Kien-long.

PETITE BOUTEILLE forme de l'enroulement d'une feuille de nnuphar
autour de laquelle commencent  s'ouvrir deux autres feuilles. Cladon
vert d'eau prsum japonais.

GOURDE aplatie  double renflement. Cladon bleu d'empois. Cladon
d'un uni de ton et d'une glaure de pierre prcieuse ralisant presque
le jade, dans une des plus lgantes montures de bronze dor du
dix-huitime sicle.


CRAQUELS

Une combinaison de gnie et un tour de main, par lesquels le cramiste
chinois a dompt, dans la cuisson, les aventures et les hasards
malheureux de la tressaillure, et est arriv  l'asservir et  la
forcer  devenir la dcoration rgulire d'une pice de porcelaine.
Il y a le craquel  grandes craquelures, le craquel  petites
craquelures, et enfin le truit, ainsi baptis par l'abb Raynal,
comparant les infiniment petits segments du fendillement universel de
la couverte aux cailles de la truite.

PETITE POTICHE aux anses formes d'un mufle. Craquel bleutre, une
nuance qui indique d'ordinaire une origine ancienne.

POTICHE  la forme cylindrique un peu renfle  la gorge. Les anses
sont formes de chauves-souris aux ailes ployes, et au cou desquelles
pendent des rouleaux d'criture, nous  un cordon termin par deux
glands. Ancienne porcelaine truite  la nuance jaune rouille d'une
toile qui n'a pas pass au blanchissage.

GRANDE JATTE aux bords dcoups en festons. Craquel ventre de biche,
sur lequel,  l'intrieur et  l'extrieur, sont jetes des branches de
sapins, des tiges de roseaux mailles en vert, au milieu de corolles
de fleurs mailles en rose, en violet, en jaune bord de rouge.
Pice o le dcor prend, sur la pte de grs agatise, l'aspect d'un
mail cloisonn. Cette jatte a pour marque une tortue faite avec un
pointill, grav en bleu.

POTICHE aux anses formes par des mufles de lion. Craquel caf au
lait, cercl d'une bordure  oves, d'une zone  entrelacs de rubans,
d'une seconde bordure  palmettes, fabriques ainsi que les anses d'un
boccaro bruntre; ayant l'aspect de fer rouill et faisant comme une
svre monture au craquel. Vritable craquel ancien, prcieux en ce
temps o l'imitation est pousse trs loin.

PETITE BOUTEILLE plate  quatre pans, aux anses faites de trompes
d'lphant. Porcelaine d'un blanc gris, d'un blanc de riz, dcore,
sur ses deux faces, d'une branche fleurie, au-dessus d'un rocher,
excute en bleu, et traverse par un grand craquelage, sur une
couverte d'un poli gras au toucher, tout particulier  certaines
porcelaines d'Orient.

Ici,  propos du poli, de la douceur, de l'onctueux pour ainsi dire,
des choses parfaites dans les mains: un aphorisme. Le toucher, c'est
la marque  laquelle se reconnat un amateur. L'homme qui prend un
objet avec des doigts indiffrents, avec des doigts _btes_, avec des
doigts qui n'ont pas l'enveloppement amoureux, cet homme n'est pas un
passionn d'art.


COQUILLE D'OEUF

J'arrive  la porcelaine que j'aime,  la _coquille d'oeuf_[51], 
cette matire industrielle, dlicate et transparente, o le dcor
cramique a t pouss  la perfection la plus extraordinaire et dont
la blanche surface est gaye de l'clair tendre des maux les plus
doux. C'est l'poque de la prdominance de l'mail rose[52] tir de
l'or, et de son rehaut enchanteur autour de figurines de femmes d'un
manirisme voluptueux.

    [51] Cette porcelaine, sauf quelques exceptions, date de
    Yung-Tching (1723-1736), J'ai relev le nien-hao de cet
    empereur sur quelques compotiers de la collection particulire
    de M. Mallinet.

    [52] Je n'aime pas les dsignations de famille verte et de
    famille rose, inventes par M. Jaquemart, que je considre
    cependant comme le fondateur de la science de la porcelaine
    de l'Extrme-Orient. Ces dsignations, je les trouve trop
    gnrales, trop synthtiques et dsignant des produits trop
    diffrents de qualit. C'est ainsi que, pour la famille
    rose, l'historiographe de la porcelaine runit, sous une
    mme qualification, et les roses sur coquille d'oeuf et les
    roses les plus commerciaux, les plus ordinaires. C'est une
    classification  refaire.

PETITE TASSE. Coquille d'oeuf fond blanc, sur lequel se
dtachent, au milieu de petites feuilles  l'mail vert des seizime
et dix-septime sicles, des fleurs rouges et bleues aux colorations
intenses. Cette tasse porte un _nien-hao_  trois caractres.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'oeuf. Premire bordure de la
soucoupe  petits rinceaux dors, seconde bordure carrele en encre
de Chine, avec des rserves de fleurettes blanches peintes sur le
fond de la soucoupe; au-dessus d'une branche de pivoines, deux coqs
s'attaquant. Le pourtour de la tasse, au-dessous d'une bordure noire et
or, est recouvert d'une mosaque carrele  l'encre de Chine avec des
rserves pareilles  celles de la soucoupe. A l'intrieur de la tasse
une bordure rose, et au fond la rptition des deux coqs.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'oeuf. Sur le fond rouge d'or
de la tasse, deux mdaillons et deux cartouches  rserves blanches;
dans les mdaillons un dragon dor, dans les cartouches au milieu de
fleurettes jaunes et violettes, une pivoine rose vers laquelle se
dirige un crabe. Mme dcor en plus grand sur la soucoupe, qui a au
fond une fleurette d'or rpte dans l'intrieur de la tasse.

Tasse aux plus jolis maux translucides, dont la tendresse lumineuse
est en quelque sorte augmente par ce beau fond de pourpre de Cassius,
qui a toutefois le dfaut d'tre un ton un peu mat, et de ne jamais
arriver  l'unit de l'mail dans toutes les parties d'une pice.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'oeuf. Bordure de la
soucoupe mosaque carrele rose avec trois petites rserves o sont des
fleurettes dores. Seconde bordure mosaque natte (clathre); elle se
termine par un cadre rocaille sur lequel court une branche de pivoine
dore. Dans la rserve blanche du fond est excute  l'encre de Chine
une Chinoise tenant un _jou-y_, sceptre honorifique, et  laquelle une
suivante tend une corbeille de fruits. Les deux femmes sont rptes
spares sur la tasse, qui est dcore,  l'intrieur de la bordure
rose de la soucoupe et au fond d'une fleur dore.

Ce dcor, que j'ai retrouv en grand sur un compotier, est d'une
charmante originalit, et les figures noires font le plus joli effet au
milieu de la douce et riante varit des maux qui les entourent.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'oeuf. Premire bordure de la
soucoupe verte  losanges. Seconde bordure carrele rose, et contenant,
en des rserves blanches, des fleurettes peintes dans des encadrements
bleus. Troisime bordure natte et se terminant par un filet d'or 
festons. Dans la rserve du cartouche faisant le fond de la soucoupe,
un barillet de porcelaine plein de pivoines,  ct d'une coupe o sont
des cdrats digits. La tasse a une bordure carrele verte, et, sur le
pourtour natt bleu, se dtachent des mdaillons remplis d'une mosaque
rose, surmonte d'une astragale d'or. Au fond de la tasse qui a une
bordure intrieure bleu ple, une rptition en petit du fond de la
soucoupe.

Une tasse au dcor tout semblable a t grave dans la planche
VIII de l'HISTOIRE DE LA PORCELAINE de M. Jacquemart, qui la
classe dans la famille rose japonaise. En attendant que la question
des porcelaines du Japon et de la Chine de mme famille soit lucide,
cette tasse, je la tiens, pour une tasse chinoise.

TASSE. Coquille d'oeuf. Fond blanc, dont se dtache une
Chinoise  la robe rose, un sceptre honorifique  la main, tandis
qu'au revers une autre Chinoise porte sur l'paule un instrument
de jardinage, dans lequel est pass un panier de fleurs. Nuages
concrtionns, terrains stratifis. Mosaque intrieure carrele en
encre de Chine, avec quatre rosettes dores. Au fond, une fleurette de
ssame pourpre.

Tasse, o l'lancement et la sveltesse des petites femmes du Cleste
Empire voque dans l'esprit le nom que leur a donn la Hollande:
_lang-lysen_, les longues demoiselles.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'oeuf. Bordure de la soucoupe
forme des stries de deux cordelettes enroules, l'une noire, l'autre
dore. Entourage de mosaque carrele en encre de Chine, et finissant
en un cartouche rocaille, au cadre form d'un rinceau d'or, d'o pend,
attach par un anneau, un bouquet de pivoines, au bout duquel se
balance une cordelire aux glands flottants. Sous le bouquet, trois
personnages: un Chinois assis tenant  la main une tasse dore; tout
contre lui, une Chinoise  demi couche, le coude pos sur un
barillet de porcelaine; plus loin, une autre femme accroupie sur ses
pieds, et ayant une main appuye sur le goulot d'une gargoulette,
reposant sur un genou. Sur la tasse dont le dcor est le mme, le
bouquet suspendu est dans un cartouche, les personnages dans un autre.
Sous la tasse une fleurette peinte en or et en encre de Chine.

Cette tasse est la plus merveilleuse tasse qui se puisse voir, et
suprieure  toutes celles que j'ai rencontres dans les collections.
Le petit bouquet de pivoines, avec sa lgre et charmante excution,
fait prendre en mpris toutes les porcelaines de fleurs de l'Europe,
et il y a dans la minuscule petite femme  la robe rose, au profil
tonn, qui tient la gargoulette, des dlicatesses spirituelles, un art
de touche dans l'infiniment petit, que vous pouvez chercher, sans le
trouver, sur toutes les botes peintes par Blarenberghe.

ASSIETTE. Coquille d'oeuf. Une Chinoise  la robe de dessus
vert d'eau,  la robe de dessous jaune, tendue sur un tapis aux
rosaces bleues, et le coude appuy sur une pile de livres, faisant lire
un enfant accroupi devant elle. Dans un coin de l'assiette, un petit
cachet rouge.

ASSIETTE. Coquille d'oeuf. Sous un arbre, une Chinoise  la
robe de dessus bleue,  la robe de dessous jaune, regardant, un enfant
sur l'paule, l'eau d'un tang couvert de fleurs de nlumbo.

DEUX COMPOTIERS. Coquille d'oeuf. Sur le fond blanc un
bouquet de pivoines ml  une tige de pcher en fleur.

COMPOTIER. Coquille d'oeuf. Sur le fond blanc, une tige
de chrysanthmes noue  un rameau de rosier jaune, o au milieu du
violac ple des chrysanthmes et du vert bleutre des feuilles, le
nankin d'une rose fait un dlicieux contraste. Au revers de l'assiette
est grav le numro 176, le numro d'une vente faite par Dresde de ses
doubles. Cette assiette provient de la vente Guntzberger.

COMPOTIER. Coquille d'oeuf. Une branche de magnolia fleuri
sur laquelle est perche une msange; en bas, une touffe de fleurs de
pivoine. Au revers, trois rameaux de magnolia, de pivoine, et d'un
arbuste aux pois noirs dans une gousse rouge.

Ce compotier, avec sa fine blancheur traverse par cette branche de
fleurs serpentante, surmonte d'un oiseau, je le regarde comme le
spcimen idal du dcor sur porcelaine. Il provient des ventes Poinsot
et Barbet de Jouy (n 111) et a t rachet par moi 700 francs chez
Mallinet[53].

    [53] L'art nouveau du Japon n'est peut-tre pas si fort
    redevable  O-Kou-sai de son affranchissement et de son retour
     la nature. Les peintures chinoises sur coquille d'oeuf au
    dix-huitime sicle montrent des oiseaux peints avec l'art et
    le naturel des oiseaux qu'on retrouve sur les japonaiseries. Et
    le jour o sera faite une tude trs tendue des poques et des
    phases de l'art chinois, on sera peut-tre tonn de tout ce
    qu'on retrouvera dans l'art moderne du Japon, appartenant  la
    Chine.

DEUX BOLS hmisphriques aux bords dcoups en festons.
Coquille d'oeuf. Le pourtour extrieur du bol est dcor de
feuillages aquatiques, formant des encadrements aux dcoupures
zigzagantes d'une grande aile de papillon. Dans les deux rserves
blanches, sur lesquelles pendillent de roses nlumbos, se voit nageant
un canard mandarin dor. Bordure intrieure du bol verte, accompagne
d'une seconde bordure plus large carrele rose, sur laquelle sont
jetes trois petites rosaces bleues, qu'on dirait des morceaux de lapis
incrusts, et o sont mnages des rserves blanches imitant dans leurs
chancrures des fonds d'crans gays de fleurettes. Au fond, une fleur
de pivoine avec un bouton qui s'entr'ouvre.

Ces bols aux verts les plus gais, aux verts humides de la plante
d'eau, aux roses arrivs  la perfection du rose,--qui devient violet,
lorsqu'il est trop cuit, et briqu, lorsqu'il ne l'est pas assez,--sont
des chantillons, sur lesquels s'ple le mieux la diffrence de
la porcelaine de l'Orient avec celle de l'Occident. Chez nous, les
porcelainiers peignent avec les procds de l'aquarelle. C'est de la
peinture tendue au pinceau. En Chine et au Japon, tout autre chose.
Rien que des tons poss avec une matire colorante toujours pntre de
fluide vitreux: en un mot, de la peinture avec des maux et non avec
des couleurs. Et tout ce que cette peinture, cependant si fondue et
si harmonieuse, accorde  la fonte et  l'harmonie gnrale, consiste
seulement dans une dgradation des paisseurs de l'mail. C'est ainsi
que, dans ces deux pices, les nlumbos carmins, les fleurettes
jaunes, les rosaces bleues du marli, arrivent presque  un relief,
tandis que le feuillage, la verdure des plantes n'est enduite que
d'une eau d'mail. Au fond, cette peinture, la vraie peinture de la
porcelaine, est, pour ainsi dire, de la _gouache translucide_.

Ces deux bols,--et on sait, dans les porcelaines  prdominance
de l'mail rose, que c'est surtout aux bols qu'ont travaill avec
prdilection les grands cramistes chinois,--ces deux bols que, pendant
un quart d'heure, M. Barbet de Jouy retournait entre ses mains, en
disant mlancoliquement: Je n'ai pas une pice comme cela chez moi,
ces deux bols,  la si parfaite transparence opaline, ont t achets
dans ma jeunesse 60 francs, chez le chapelier Bandoni qui avait alors,
rue Vivienne, une petite vitrine de curiosits, trs artistement
choisies.

Quelques objets prcieux de matires diverses se trouvent mls aux
porcelaines.

En premire ligne, une pice exceptionnelle, un objet chinois qui est
un miracle de sculpture microscopique. C'est une grande et troite
lamelle d'ivoire (26 centimtres de hauteur sur 6 de largeur) imitant
une tranche de bambou coupe entre deux noeuds, et dans le creux
de laquelle descend du ciel vers la terre la chevauche, sur des
_kilin_, des chiens de F, des axis, des chevaux sacrs, des sept
dieux de la religion chinoise. Cheou-lao, le dieu de la longvit,
au front dmesurment lev, ferme la marche sur son cerf blanc. Il
est prcd de Pi-cha-moun[54], le dieu des Honneurs, caressant
sa longue barbiche, de Ta-he-tien, le dieu de la Richesse. Des
servants les accompagnent  pied, en leur prsentant, en des attitudes
rvrencieuses, des fleurs et des fruits. Le farouche Tao-ss, avec
ses traits contracts, et sa gourde  ses pieds, est au milieu d'eux.
Pou-ta, le dieu du Contentement, au rire ternel secouant ses trois
mentons, crase sa monture de son obsit, et, tout en tte, galope
sur un chevreuil la longue et svelte desse Kouan-in, tenant  la
main sa tige de lotus. Il y a, dans ces figurines questres d'un
pouce, des mouvements de nature admirables, des expressions de visages
extraordinaires, et le gaudissement bat et panoui de Pou-ta est
vraiment surprenant dans cette tte grosse comme un pois. Le fini
du travail dans les dtails dpasse tout ce qu'on peut imaginer, et
les petites ttes par un doux polissage, par un _us_ obtenu avec un
frottement qu'on pourrait appeler artistique, ont quelque chose du
porcelaineux de certains blancs de Chine. Derrire la cavalcade qui
est presque en ronde bosse, se dtachent,  et l, de petites langues
de flots servant de supports aux personnages reprsents,--minces et
dtaches comme les languettes d'un papier soulev et recroquevill par
le vent dans la dchirure d'une tenture. Cette espce de planchette
convexe sert  soutenir l'avant-bras de l'homme qui crit  main leve.

    [54] On voit que l'Olympe chinois ressemble beaucoup  l'Olympe
    japonais.

C'est un cornet  pinceaux, un PITONG en ivoire, de cette
forme ronde un peu rentre en dedans, que les Chinois nomment
ceinture comprime, et o sur la dfense de l'lphant tourne une
danse grave. En une campagne de fte et de plaisir du Japon, en
quelque _Bon Odori_, des jeunes femmes s'amusent  faire danser un
aveugle, ivre de saki, qui se livre  une espce de danse de l'ours,
les deux mains poses  plat sur un bton qui lui passe derrire le
cou, et tout le monde pris d'une folie ballante, et les jeunes femmes,
et les petites filles, et les petits garons, frappent la terre du
pied, en agitant des crans, avec des envoles de robes autour des
corps retourns, qui ont quelque chose des thories trusques sur
les vases rouges. Un large dessin volant; un art admirable de la
dgradation des reliefs, par une simple gravure ici, par de profonds
creux l; et dans toute la sculpture doucement teinte de noir, rien
qu'un petit morceau d'or, de pierre verte, de pierre rouge, qui fait
une tte d'pingle, un peigne, un coulant de blague  tabac. Pied en
bois brut. Ce pitong est sign: _Itsko-Sa Takasan_.

Un autre PITONG en bambou, et d'un bambou particulier et
joliment ray, figure, sur le tronc noueux de l'arbuste, des tigettes
de bambou en ivoire colori, aux grandes feuilles lancoles manges
par des insectes. Et sur ces feuilles sont une araigne, une grosse
mouche, des fourmis, imites  s'y tromper, dans leur relief et leurs
couleurs naturelles.

Un dernier PITONG, galement en bambou et tout couvert de
motifs divers et de caractres gravs et sculpts,  des profondeurs
diverses, avec des entailles, tantt mousses, tantt aigus, et
teints dans les creux, comme du ton obtenu par un fer chaud sur
le bois, est un objet d'une qualit de got comme on n'en fabrique
pas en Europe. Et au milieu de jardinires, de ceps de vigne, de
martins-pcheurs, de grenouilles, se voit une espce de cosse de
pois de senteur, o sur l'enveloppe perce la molle rondeur des pois,
excute avec la religion du _d'aprs nature_, qui n'existe qu'au
Japon. Le curieux de cet objet d'art, c'est qu'il est le produit de
la runion de sept artistes, qui, chacun, a sign le petit morceau de
sculpture incis sur le bambou. C'est ainsi que le cep de raisins est
sign: _Liuti Kene Kiyo Nao_, et que la cosse du pois est signe:
_Ganzoui Shiu_.

Ici se trouve encore une thire en jade, au petit goulot carr sortant
d'une gueule de monstre, un vrai bijou, une thire ctele  huit pans
bombs, toute couverte de caractres finement dtachs en relief. Cette
thire qui a des parties ptrifies, et d'un ton mat joliment bleut
au milieu de la transparence grise, serait, au dire du Chinois Tien Pao
et de M. Frandin, non de la racine de jade, mais un jade brl pendant
l'incendie au Palais d't. Elle porte en dessous un cachet.

Et comme dernier objet divers de la grande vitrine, voici un morceau de
banquier.

GRAND FLACON de cristal de roche, sculpt en forme de
balustre, au bouchon form d'une chimre couche, au col entour de
deux chimres se poursuivant. Un de ces beaux cristaux orientaux qui
ont l'air d'enfermer en leurs clarts la chaleur d'un orage, et
dans lesquels les coups de lumire mettent des reflets d'amthyste. La
taille est curieuse, en ce qu'elle donne l'illusion d'un restant d'eau
demeur au fond du vase.

Le cristal de roche, ce sublim de la matire lumineuse, c'est
peut-tre la dernire et suprme passion du bibeloteur qui a assouvi
son got parmi toutes les nuances et de tous les clats des choses de
l'art industriel. Et je suis heureux d'avoir joint ces jours-ci, au
flacon  chimres, un sceptre de commandement en cristal de roche,
form d'un rameau de sapin fleuri, semblable  un morceau de glace
sculpt et vid  jour.

Sur les planches infrieures de la vitrine sont les bronzes, dont nous
commencerons le catalogue par les bronzes chinois.

PETIT VASE  quatre pans. Bronze incrust d'or. Le couvercle 
jour est surmont d'un d, o est figure la conjonction de l'_Ing_, le
principe mle, et du _Yang_, le principe femelle.

Cette rencontre du principe mle et femelle, qui ornemente si souvent
les objets anciens, sous la forme d'une espce de ttard dans un
cercle, est ainsi raconte dans une lgende nave de l'Extrme-Orient:

Le gnie mle marcha du ct gauche, et le gnie femelle suivit
le ct droit. Ils se rencontrrent  la colonne de l'Empire, et,
s'tant reconnus, l'esprit femelle chanta ces mots: Je suis ravie
de rencontrer un si beau jeune homme. Le gnie mle rpondit
d'un ton fch: Je suis un homme; ainsi il est juste que je parle
le premier: comment toi, qui es une femme, oses-tu commencer? Ils
se sparrent et continurent leur chemin. Se rencontrant de nouveau
au point d'o ils taient partis, le gnie mle chanta le premier
ces paroles: Je suis fort heureux de trouver une jeune et jolie
femme. Et il lui demanda: As-tu  ton corps quelque chose de propre
 la procration? Elle rpondit: Il y a dans mon corps un endroit
d'origine fminine. Alors le gnie mle rpliqua: Et mon corps a
galement un endroit d'origine masculine, et je dsire joindre cet
endroit  celui de ton corps. Ce fut l'origine de l'accouplement des
mles et des femelles.

PETITE BOUTEILLE en forme de burette sans anse. Bronze niell
d'argent dcor d'ventails, de sabres, de rouleaux d'criture. Ce vase
 la forme sous laquelle les Chinois voient la poche  fiel, qui est
pour eux le rceptacle de l'_audace_ et de la _tmrit_, a derrire
une longue inscription incruste en argent, que m'a bien voulu traduire
M. Frandin, interprte de la lgation chinoise:

  _Ton pinceau a le charme d'une fleur et ton audace est sans
  bornes. Si tu trempes ton pinceau dans ce vase, c'est comme si tu
  faisais prendre l'lgance d'une fleur  ta tmrit._

  _Es-tu crivain de talent? Nous serons amis comme deux fleurs
  exhalant le mme parfum dlicieux._

GRAND BRLE-PARFUMS en forme d'cuelle. Bronze de diverses
patines. Pieds, anses, bouton de couvercle, forms de bambous
contourns; pourtour, de feuilles de bambous demi-reliefs; couvercle,
de ces feuilles dcoupes. Modle du plus grand got. Il porte le
_nien-hao_ de l'empereur Siouan-te, de la dynastie des Ming (1426-1436).

PETITE VASQUE  la panse turgide et ctele. Bronze jaune
niell d'argent. Au-dessous d'une grecque, un enroulement de pivoines.
Porte le _nien-hao_ de Siouan-te.

PETIT POT  la panse renfle. Bronze fauve martel d'or.
C'est ce tour de main, inconnu de l'Europe, qui clabousse la surface
d'un bronze de petites scories d'or amalgames dans la fonte. Porte le
_nien-hao_ de Siouan-te.

PETITE JARDINIRE rectangulaire de forme basse  anses
dtaches et surplombant. Bronze jaune martel d'or. Porte le
_nien-hao_ de Siouan-te.

BUIRE au col lanc avec des mufles de lion figurant des
anses. Belle patine briquete.

Petit vase de forme ovode, surmont d'un anse mobile, et ressemblant 
un trusque. Bronze  l'paisse patine verte formant crote. Je vois,
dans ce bronze, un vase pour le baptme boudhique, pour la _rose
douce_ qui remet les pchs.

PETITE JARDINIRE  quatre pans carrs au rebord droit
dbordant. Le rebord dcor en dessous d'une grecque et de nuages.
Les quatre pans couverts de vermicellures, au milieu desquelles sont
pratiqus quatre mdaillons ronds, o se dtachent une tortue, un
lphant, un oiseau dragon, deux colombes qui se becqutent. Sous
le pied orn, un cachet.

PETIT VASE  six pans. Au col, une large zone forme de
petits hexagones sur lesquels s'enlvent des anses en queue d'oiseau.
Sur les six pans, une tortue chevelue. Ce vase porte le _nien-hao_ de
Siouan-te, mais je le crois d'une fabrication beaucoup plus rcente,
d'une fabrication mme japonaise dont les bronziers ne se gnent pas
pour mettre les anciennes marques chinoises sur leurs produits.

THIRE de forme cylindrique  anse et  goulot d'aiguire
persane. Bronze Tonkin. Sur les pans bombs, o courent des dessins
dcouvrant le cuivre dans le noir mail, sont encastrs quatre longs
cartouches de bronze dor reprsentant, en un fin et dlicat travail,
des tiges d'arbustes fleuris. Le couvercle dor, comme le goulot, comme
l'anse, est surmont d'un tortil de fleurs. Pice d'une charmante
richesse.

Les bronzes japonais compars aux vieux bronzes chinois sont d'une
matire moins srieuse, moins profondment belle, moins savamment
amalgame. Un bronze japonais, vous arrive-t-il de le casser? vous vous
trouvez trs souvent en prsence d'un alliage d'tain et de plomb, qui
n'est pas vritablement du bronze. C'est un amalgame fait beaucoup 
la diable, et un peu d'instinct, et tel que l'a vu faire M. Bousquet
au vieil Obata dans son atelier. Mais,  ce bronze dfectueux, non
compact, non dense, les Japonais mettent de si sduisantes enveloppes
et l'habillent de patines si charmantes, patines imitant les
rayures du marbre, patines imitant le satinage des bois, patines de
toutes sortes, et jeunes patines simulant les plus vieilles patines.
On a vu,  l'Exposition universelle, ce tableau d'chantillons, o il
y avait une centaine de patines diffrentes et toutes dissemblables.
Et n'ai-je pas chez moi un petit vase reprsentant un tronc d'arbuste,
montrant toutes les colorations ligneuses et jusqu'au _ligeux_ du
vieux bois dans les creux de branches mortes coupes. Puis les Japonais
ont une plus grande et une plus riche imagination des formes: ils vous
enchantent, dans l'architecture et la conjonction des lignes d'un
vase, par un imprvu, un renouveau, une fantaisie que n'ont pas les
Chinois. Enfin peut-tre mme la prdominance du plomb et de l'tain
dans le bronze japonais donne  ce bronze une souplesse, un flou, un
gras, en fait un mtal dont la duret n'a rien  l'oeil du cassant
europen, et semble l'onctueuse solidification de la cire, qui tout 
l'heure emplissait le moule. Qui ne s'est arrt devant les bronzes 
_cire perdue_[55] de To-oun, l'artiste unique, le crateur, pour ainsi
dire, du bronze mou? To-oun, le grand animalier! qui nous a donn,
avec la lgion innombrable de ses confrres, toute cette animalit
vivante en bronze, et ces monstres fabuleux, et ces carpes dresses
sur leurs puissantes queues, et ces chassiers, sans socles, poss sur
la dcoupure d'une feuille qui se creuse et se redresse sous le
ressort de leurs pattes nerveuses.

    [55] C'est le procd habituel au fondeur de l-bas, qui perd
    son moule  la fonte, en sorte que presque tous les bronzes
    japonais sont des exemplaires uniques.

VASE A EAU. Forme de potiche. Ce bronze japonais a pour
toute dcoration une inscription chinoise en grands caractres de
bronze dor. Cette inscription, M. Frandin n'a pu la dchiffrer
qu'incompltement; elle ferait allusion au dluge, ou du moins  un
dluge japonais.

PETITE BOUTEILLE, de forme aplatie, aux anses formes par des
mufles. Bronze  cire perdue. Il est dcor d'un revtement de petites
coquilles, sur lequel se dtachent les poissons  la queue dresse,
que l'on voit aux angles des toits des habitations japonaises. Pice
envoye dans le temps  M. Decelle, comme un morceau rare.

PETIT CRAN. Bronze  cire perdue. De dessus la dchiqueture
dcoupe des nuages, s'enlve dans le ciel, sur le dos d'une grue, un
sennin lisant un rouleau d'criture. Pieds forms de deux chiens de
Core accroupis, du dos desquels s'lve une tige fleurie. Bronze d'une
belle vieille fonte.

CORNET au rebord vas en forme d'une fleur de _datura_.
L'enroulement de la tige est resserr au milieu par un anneau form du
contournement d'un petit dragon trs finement cisel. Bronze jaune.

PETIT VASE. Dans quatre compartiments lancols est rpte
une apparition boudhique, au-dessus d'un chien de F; sur la panse se
retrouve galement, quatre fois, un prtre de Boudha en prire; et sur
le pied le mme rameau se dtache encore, quatre fois, d'un fond
de petits ronds au striage de coquilles.

PETIT CORNET au col et aux pieds resserrs. Une grecque
dessine le cadre de deux compartiments remplis par des dragons. Les
deux anses sont formes par deux petites tortues appliques au col.

PETIT CORNET carr et coup au milieu par une panse
hmisphrique, o deux dragons nagent au milieu des flots. Dcor de la
partie plate, grecque et grands trfles de forme ogivale. Bronze, que
la beaut et la lourdeur du mtal pourraient faire croire d'origine
chinoise[56].

    [56] On sait toute la difficult qu'il y a  discerner
    des bronzes pour ainsi dire de la mme famille, et dont
    l'ornementation est toute semblable.

VASE de forme trapue, et sur la panse duquel sont pratiqus
trois cartouches, o s'apprte le combat en ronde bosse de deux
panthres, de deux chiens de Core, de deux _kirin_. Pieds forms de
trompes d'lphants sortant de la gueule de monstres.

VASE en forme de losange coup par des bandes horizontales
ornementes d'arabesques  reliefs diffrents. Patine superbe.

PETIT VASE au rebord vas, aux anses formes d'un feuillage
de coloquinte et de sa gourde. D'un ct, un dragon descendant du ciel,
de l'autre un flteur charmant le dragon.

PETITE BOUTEILLE au col dcor de flots sur lesquels deux
carpes se dtachent en anses. Au bas de la panse, la volute d'une
vague, o flottent quatre ou cinq coquilles.

BOUTEILLE  six pans avec collerette ornemente dont la
saillie des deux cts forme les anses. Original modle.

BOUTEILLE dcore de zones de flots et d'arabesques, aux anses
formes par deux crevettes grimpant contre le col.

BOUTEILLE au long col. Bronze fauve tout uni, sur lequel est
pose une mouche, avec ce mouvement de compression des ailes d'une
abeille dans une fleur.

PETITE BOUTEILLE, brode d'arabesques. Patine verte imitant le
vert d'une matire vitreuse.

GRAND TUBE. Bronze frott d'or. Tortues dores nageant dans un
cours d'eau, sur une patine semblable au bois d'acajou.

GRAND TUBE. Trois grues faisant leur toilette, graves en
creux, avec des parties dores et argentes sur une patine pareille 
celle du tube prcdent.

PETIT CORNET en forme de bambou. Bronze o sont encastres,
sur toute la ronde surface, de petites sculptures en bronze argent et
dor, provenant de manches d'anciens sabres.

PETIT VASE-APPLIQUE en forme d'un fruit oblong, recouvert de
feuilles de vigne, au milieu desquelles repose une grosse cigale. Ce
vase-applique porte un cachet derrire.

VASE A JOUR, form de l'entrelacs de tiges de bambous sur
lesquels courent quelques fleurettes. Fonte d'une difficult extrme.

PANIER DE JONC TRESS  la panse cabosse par un renfoncement.
Encore une merveille de fonte, et o l'imitation de la nature va
jusqu' la reprsentation d'un accident, qui lui donne, aux yeux de
l'artiste, un caractre pittoresque.

PETITE LAMPE A SUSPENSION. Elle est fabrique de
compartiments, s'accrochant l'un dans l'autre, et figurant d'troits
cadres de bambous, o sont dcoups  jour des rameaux d'arbustes
fleuris, des tiges de roseaux, des souches de champignons. Le fumivore
et le godet, dcors d'une grecque.

GODET. Bronze jaune incrust. Sur le pourtour, un paysage aux
arbres finement inciss, et parmi lesquels est un pcher aux fleurs
d'argent.

POSE-PINCEAU. Bronze compos de trois longues feuilles de
bambou, au milieu desquelles est pratiqu un petit trou dans le
pdoncule de la branchette.

BRASERO-CHAUFFERETTE. Forme ovale et festonne. Sur le
bronze imitant la laque aventurine, court, tout autour d'un couvercle
treilliss et dor, le sillon argent d'un flot recourb battant des
troncs d'arbustes, avec des parties brunies dans l'argent au pointill.
Rien ne ressemble plus  une vieille pice d'argenterie de notre
rocaille, que ce bronze  l'argenture rondissante et contourne.

THIRE de forme ronde,  l'anse et au goulot forms d'un cep
de vigne, dont les raisins et les feuilles s'pandent sur sa rondeur.
Bronze  cire perdue d'une charmante imagination.

PETIT BRLE-PARFUMS en forme de _cocotte_[57]. Bronze o
les yeux de l'oiseau rudimentaire sont argents, et dont le dcoupage
de la partie infrieure est dcore d'une bordure, reprsentant un
quadrupde fantastique galopant  travers des rinceaux de fleurs
de la plus dlicate ciselure, et qui n'est pas sans analogie avec
l'ornementation des poires  poudre europennes du seizime sicle.

    [57] J'ai relev ce modle sur un album  l'usage des tisseurs
    d'toffes.

PETITE COUPE en forme d'hutre pineuse, et dont le creux est
enguirland de fleurs de pivoine dtaches en plein relief. Bronze 
cire perdue de la plus douce fonte.

PETITE JARDINIRE rectangulaire. Bronze  cire perdue. Bordure
forme d'ornements toils appels _singh_ et qu'on compte comme des
grains de chapelet. Au milieu des flots figurs sur les quatre pans
de la jardinire, apparat, disparat, le relief tordu d'un corps de
dragon,  la queue et aux ailerons membraneux, dors d'or mat. Un des
bronzes les plus gras que j'aie jamais vus: une vraie cire. Ce bronze
porte l'inscription suivante: _D'aprs la commande de Sho Gakou Sa,
amateur de bronzes, a t fait  l'poque de Tempo_ (il y a environ 50
ans) _par Tanko Sa-Jo Kakou_.

CHIEN DE CORE. La gueule ouverte, et lanc et aplati sur ses
pattes de devant, la queue flamboyante, il s'arc-boute d'une patte de
derrire sur une sphre vide. Porte une marque sur la cuisse gauche.
Vieux bronze.

FONG-HOANG. L'oiseau de paradis chimrique, l'oiseau de la
prosprit et du bonheur, est reprsent avec sa tte de hocco, sa
queue de paon, ses hautes pattes d'chassier.

LPHANT. Bronze jaune. Agenouill  terre, l'lphant de
convention, aux formes aplaties et dprimes, et qui forme un brasero,
a le dos recouvert d'un caparaon-couvercle, o figure, dcoup  jour,
l'enroulement d'un dragon.

OIE. Bronze avec des parties frottes d'or. Beau travail aux
formes un peu archaques. Ce brle-parfums porte en dessous un cachet
dont les caractres sont persans.

CANARD MANDARIN. Il est reprsent _cacardant_ avec
l'avancement tortillard de son cou. Une imitation de la nature qui a le
charme d'un croquis en bronze.

CAILLE. Une caille, pose sur une tige de millet, dont les
enroulements herbacs et les graines font un encadrement, en forme
d'cran,  l'oiseau brle-parfums.

CIGOGNE. La tte enfonce dans son jabot, elle mdite perche
sur ses longues pattes. Spirituelle tude d'chassier.

TORTUE. Petit bronze d'une excution extraordinaire dans
le travail de la carapace, le chagrin du cou et des pattes, le
retournement du col tors de l'animal, sa marche clopinante. Cette pice
porte en dessous le cachet de _Se Mn_, le fameux modeleur de tortues,
 la reprsentation desquelles s'tait voue sa famille depuis deux
gnrations. Une merveille et le spcimen d'un art d'observation qui
n'appartient qu'au Japon.

CRABE. Bronze moderne d'une imitation de la nature qui
ferait croire  un moulage.

Ici une grosse question. Les Japonais moulent-ils les objets de la
nature qu'ils reprsentent? Un Japonais devant lequel on hasardait
cette question, s'criait: Mais nous n'avons pas de pltre au Japon!
Puis, lorsqu'on lui eut fait observer qu' la rigueur on pouvait mouler
avec une autre matire, il reprenait, avec un certain emportement, que
dans son pays un artiste qui serait convaincu de cette supercherie,
serait dshonor, ne pourrait plus vendre ce qu'il ferait dornavant.
Et voici un tmoignage en faveur de l'affirmation de notre Japonais:
Je faisais voir  Georges Pouchet ce crabe moderne, ce crabe qui, de
tous les bronzes d'animaux de ma collection, prte le plus au soupon
du moulage, et Pouchet, qui le croyait d'abord moul, fut frapp,  la
naissance intrieure des pattes du crustac, de l'absence des appareils
de la gnration trs diviss et trs essaims chez ces animaux. Il en
conclut que le crabe n'tait pas moul. Les Japonais ne moulent pas,
mais ils copient comme s'ils moulaient.


De l'autre ct de la grande armoire aux porcelaines et aux bronzes,
se trouve, faisant pendant  la vitrine aux netsks, une vitrine
uniquement remplie de bols de Satzuma.

Une dlicate pte, compose de nombre de matires premires, passes
au tamis de soie, jusqu' ce qu'elles soient rduites en une
poussire impalpable, merveilleusement concrtionne; une couverte qui
va du ton de l'ivoire  la nuance de la toile crue, tantt fendille
des craquelures du craquel, tantt du plus microscopique truit;
l-dessus une dcoration tendre et gaie excute avec des couleurs de
verre pulvris, des bleus lapis, des verts cendre verte, des roses
d'aquarelles, des violets ples, des rouges cire  cacheter un peu
briqu,--le rouge des anciens Satzuma,--le tout relev d'un or, 
l'paisseur des reliefs, comme nous en trouvons seulement sur le _bleu_
de Vincennes: c'est l la faence de Satzuma, une faence qui semble
avoir t cre pour la joie des artistes, et qui apparat dans sa
libre excution comme une riante et claire esquisse sur le fond non
recouvert d'une toile. Elle a encore, cette faence, une particularit
charmante. Sa dcoration semble excute sous l'influence de l'art
arabe, de l'art turc, et l'on dirait que les potiers corens, pris de
ces petits coquetiers filigranes o l'Orient prend son caf, ont voulu
transporter sur leurs produits porcelaineux ces rsilles d'or enrichies
de cabochons. Et c'est vraiment miraculeux comme, sur ces faences,
l'paisse petite gouttelette d'mail translucide, tombe du pinceau,
joue dans les trfles d'une bordure, le grenat, dans les ptales d'un
chrysanthme, l'opale, et comme cette bise porcelaine est joliment
scintillante d'une poussire de pierre prcieuse!

Ces bols donnent  voir, sur leur tournant, des oiseaux bleu et or au
milieu de fleurs roses, qu'on dirait modeles dans une couche de
verre color, des mdaillons forms de deux rameaux runis en couronne
et ressemblant aux rocailleuses armoiries du prince de Sagami, des
carquois dors de fleurs, dont le gaufrage de l'or imite le travail de
la plus fine bote de laque d'or, des dessins gomtriques enchevtrs
les uns dans les autres et mosaqus des maux les plus clatants. Sur
ce bol, une vigne court qui se rpand dans l'intrieur par le tortil le
plus lgant; sur cet autre est une vraie broderie d'or comme incruste
de petites pierres vertes et rouges. Et voici un cladonn vert d'eau,
tout parsem de sauterelles, de crapauds, de crabes, imits dans leurs
couleurs naturelles. Et dans l'ornementation de ces bols, toutes les
imaginations! C'est ainsi que celui-ci est dcor de gardes de sabre
de mtaux divers, mles  des coquilles laques. Le plus beau, le
plus riche de tous reprsente, encore gaufr, l'animal fabuleux appel
_Kirin_, au milieu de fleurettes clatant dans leur mail translucide
comme un bouquet de feu d'artifice.

Au milieu de ces bols se rencontre une thire charmante, dont la
couverte seulement, nuage de quelques pointillages d'or, montre dans
un coin deux petits cartouches accols: l'un rempli d'une tige de
chrysanthme, l'autre d'un bord de rivire fleuri d'iris d'eau.

Quelques bonbonnires auxquelles les faenciers de Satzuma semblent
apporter tous leurs soins, mritent d'tre signales. J'en dcrirai une
seule. Le pourtour vert clair de la petite bote ronde et plate est
sem de blanches fleurs de cerisiers, et sur le couvercle se dresse
une haie feuillage d'or et coupe par deux ou trois bambous verts du
vert du pourtour. Rien de plus distingu que ce paysage d'or  moiti
visible,  moiti perdu dans le craquelage de la couverte grise.

Dans l'tude que j'ai faite des faences de Satzuma, je suis arriv
 croire que les Satzuma relativement anciens sont reconnaissables 
une peinture fluide, o l'mail coulant prend l'aspect d'une larme
dbordant un peu le dessin;  la transparence du feuillage, colori de
tons rompus et trs lgrement glac d'mail et dont toute l'paisseur
est garde pour les fleurs;  un certain vert qui n'est jamais une
plaque de vert cendr opaque, mais un vert clair et iris qui cherche
le vert du nlumbo des porcelaines chinoises de la famille rose sur
coquille d'oeuf;  des blancs dont l'mail a, pour ainsi dire, la
carie de la vieille nacre;  un emploi discret de l'or, dont les filets
ont l'ambition d'imiter les fines artes d'un cloisonn, et enfin
surtout  un truit presque imperceptible dans une pte ivorenne.

Terminons cette tude des Satzuma de la vitrine par la description de
deux pices hors ligne:

CAISSE  quatre pans carrs au bord suprieur form de quatre
baguettes plates coupes, et faisant les petites saillies tronques
des cadres de bambous japonais. Sur le truit des quatre pans, dans
lesquels sont gravs en creux des btons de roseaux sont peintes des
tiges de chrysanthmes roses et violets, avec des feuillages
mi-vert tendre, mi-dors, aux coeurs pointills d'or en relief, aux
vrilles jouant le filigrane d'or. Une large bordure intrieure faite de
pivoines, et de ce vert tendre et de cet or pais du feuill. Le vase
est recouvert d'un couvercle laqu en dessous, et imitant en dessus le
vieux bois pourri et fendill, o une hirondelle, en _shakudo_, couche
 terre sur une aile et battant l'air de l'autre, guette, dans une
fente, un crabe en fer microscopique. Cette pice, connue au Japon, a
t reconnue par les Japonais comme une des seules pices anciennes
existant  Paris.

PETITE CAISSE  quatre pans carrs. Bordure suprieure forme
de ronds rouges contenant des fleurettes d'or. Sur le truit presque
imperceptible de la porcelaine d'un blanc d'mail, des pivoines roses.
Petit couvercle de bois naturel laqu, au bouton de corne et de nacre.
Cette pice a t raccommode au Japon, avec le filet d'or, qui est la
signature des raccommodages de la faence et de la porcelaine l-bas.

Ces deux pices, aux roses ples de l'azale, aux colorations cherchant
le ton effac, dlav, un ton qui ressemble  une espce d'_embue_
de tendres couleurs, sont curieuses en ce que toutes deux semblent
fabriques, avec une autre matire que les bols,--d'une matire
porcelaineuse qui ne se laisse pas entamer par l'acier.


Au retour de la vitrine commence le panneau du fond, o sur
une table est pose une critoire japonaise: le meuble  la fois de
l'crivain et du peintre de l'Extrme-Orient, et pour la fabrication
duquel il est presque toujours fait un choix de belles matires,
runies dans une ornementation originale. Un pied en bois de fer,
dcoup en crtes de vagues; l-dessus la pierre  user l'encre de
Chine, avec sa petite cuvette intrieure forme d'un morceau de
porphyre rouge, et dont la pittoresque taille donne  l'critoire
sur son pied l'aspect d'un rocher battu par la mer. Et le riche
et dcoratif objet est termin par une plaque en bois noir, o, 
travers les flots en colre, apparat le dragon des typhons, en ivoire
sculpt aux parties laques du plus beau et du plus tourment travail.
Cette critoire me mne  en dcrire une autre, dans la dcoration
de laquelle l'art chinois semble s'tre associ  l'art japonais.
Cette critoire, qui a la forme d'un grand tamis, et est du plus beau
bois brun  reflets de racine d'acajou, et tout sculpt de papillons
sur son pourtour, a pour revtement une plaque, o trois perruches
blanche, verte, rouge, excutes en pierre dure, sont perches, au
milieu de pivoines en nacre, et au feuillage d'or, d'caille, d'ivoire
colori, d'un _faire_ tout chinois. L'intrieur bien japonais est
en laque mouchet d'aventurine, sur lequel se dtachent de grands
papillons en ors de tous les tons. L se trouve runi tout l'attirail
pour l'criture et le dessin: une pierre  encre de Chine faite
d'une ronde pierre de touche, le rservoir  eau qui est un papillon
d'argent, et dans deux petits tuis pas plus gros que les pailles
au moyen desquelles on aspire les boissons amricaines glaces, les
pinceaux que les Japonais fabriquent en poils de loutre, de blaireau
et surtout de renard, et que les Chinois prfrent en poils de lapin
et de livre blanc[58]. Il ne faut oublier non plus les vieux btons
d'encre de Chine, pour lesquels il y a l-bas des collectionneurs, les
btons d'encre de Chine  la perle, les beaux btons  cinq griffes,
 l'usage de l'Empereur, avec l'inscription: _Tien-tse-ouan-nien_,
qui est un souhait de dix mille annes au Fils du Ciel, enfin les
grands pains entirement dors et dcors de dragons en relief et de
caractres chinois tracs en creux et coloris en bleu, semblables 
celui qui s'est vendu  la vente de Guignes, en 1845, et dont la date
de fabrication correspondait  l'anne 1403 de notre re.

    [58] Voici la description des pices d'une critoire de
    mandarin, qui a pass  la vente de M. Salle, en 1826, et qui
    tait considre comme la pice de ce genre la plus riche et
    la plus complte qui existt alors  Paris. Outre la pierre 
    encre, le pain d'encre et son chevalet, le rservoir d'eau,
    les pinceaux-plumes, l'critoire contenait, poss sur un
    plateau peint en marbre avec galerie de bois, un _py-tia_ ou
    arrte-pinceau en cristal de roche, une feuille avec insectes
    en porcelaine, servant  laver les pinceaux, un presse-papier
    figurant une femme endormie, un couteau  papier en caille,
    un cachet en pierre de lard, et enfin un _souan-pan_ imitant
    l'opale.


Au-dessus de l'encrier japonais se dploie une panoplie de sabres.

Le Japonais Kachi (_sic_), se croyant au moment de mourir, d'aprs
le rcit de Ricord, remet  ses domestiques son sabre, le sabre
_paternel_, ainsi qu'il l'appelle pour le porter  son fils. Au Japon,
dans ce pays des samourais, des chevaliers aux deux sabres, le sabre,
la lame du moins, est l'hritage le plus prcieux du mort, l'objet
transmissible de pre en fils, et mme, dit-on, un objet inalinable.
Le vice-daysanji, qui faisait les honneurs de Kioto au baron de Hbner,
lui montrait, avec orgueil, un sabre appartenant  sa famille depuis le
rgne de Taiko-sama. Et, au Japon, offrir  quelqu'un ses deux sabres
est la plus grande preuve d'estime et d'affection qu'un homme puisse
donner, ainsi qu'on peut le voir dans l'histoire de Sibata, que raconte
M. Titsingh.

C'est, parmi les choses prcieuses, la chose par excellence pour ce
peuple guerrier. Un samourai met un peu de sa fortune dans un beau
sabre, et des documents anciens font mention de lames nues payes
500 ducats d'or. Il y a dans les Mmoires des Djogouns, une curieuse
anecdote  propos du prix des sabres. Le prince Todo-isoumo-no-ka-mi
achte 100 kobans (2,400 francs) un sabre merveilleux. Il court le
montrer  son pre, qui lui dit: Je ne comprends pas de quel puits
vous avez tir ce sabre.--C'est l'expression japonaise pour exprimer
l'achat d'un objet  vil prix. Mais vraiment sied-il au prince d'Iz
qui jouit d'un revenu de trente-six-mille _kokf_ (86,400 francs) de
profiter ainsi du malheur d'autrui? Et le ton des paroles du pre fut
si svre, que le fils se mit de suite  la recherche de son vendeur
et doubla la somme paye. Le sabre a une telle importance en ce
pays, joue un si grand rle dans toutes les affaires de la vie, que les
biographies de l-bas sont pleines d'histoires de sabres, pareilles 
celles du sabre de Toqui xiro (_sic_), que raconte la Relation des
guerres civiles du Japon publie par Pierre Witte en 1722. Le sabre
prend enfin au Japon une espce de caractre sacr[59], devient un
objet qui ne doit tre touch par des mains trangres qu'avec respect,
et pour lequel, fait curieux, il y a un crmonial  l'effet d'en
dbarrasser son matre, quand il franchit le seuil d'une maison de
th. La plus jeune des sommeillres, se gantant la main d'un mouchoir
de soie, prend le sabre par l'extrmit du fourreau, et le porte ainsi
dress droit contre sa poitrine, jusqu' ce qu'elle l'ait dpos sur le
rtelier de laque du vestiaire.

    [59] Nous avons vu, il est vrai, ces annes dernires,  Paris,
    l'hritier d'une illustre famille japonaise se servir du
    sabre _paternel_, pour couper les fils de fer des bouchons de
    bouteilles de Champagne.

Du reste, ces sabres seraient les armes blanches les mieux trempes
de toute la terre, et dont l'acirage surpasserait l'acirage des
lames de Tolde et des fameux damas. Ils coupent de gros clous sans
que le tranchant soit brch. Ils pourfendent des hommes, s'il faut
s'en rapporter aux albums d'impressions; et des missionnaires ont t
jusqu' affirmer avoir vu, dans l'Inde, un boeuf coup en deux par un
sabre japonais. De ces sabres japonais, il y en a qui avaient jusqu'
la longueur de neuf ventails (90 pouces). De trs estims anciennement
taient des sabres de 23 pouces, appels _bizen-kouni-miets_, du
nom du fabricant. Et les noms des clbres armuriers et fourbisseurs de
Kioto, de Yedo, d'Osaka sont dans la bouche de tous les samourais, et
deviennent souvent entre eux le sujet de confrences, semblables aux
conversations d'artistes s'entretenant religieusement de vieux matres.

Les sabres japonais, dcors avec de l'or, de l'argent, du bronze, du
cuivre, une composition connue sous le nom de _mtal de Sawa_, ont en
gnral une poigne faite en peau de requin (de _hay_, dit Thunberg),
sur laquelle s'entre-croise un treillis de cordonnet de soie. La
poigne est arrte par une garde ou coquille de mtal ouvrag. Les
fourreaux sont en laque ou en bois, choisis parmi les essences les plus
rares. Sur le plat extrieur est pratique une rainure o se glisse un
petit couteau; sur le plat oppos, une seconde rainure contient une
fiche se divisant en deux, destine, disent les uns,  reconnatre,
sur les champs de bataille, les ttes coupes par le possesseur du
sabre qui y plante la moiti de sa fiche, destine, disent les autres,
 devenir tout bonnement les btonnets au moyen desquels le guerrier
mange son riz. Un demi-anneau, enserrant la fiche, s'ouvre au passage
et  l'attache d'une tresse de soie presque toujours jaune et verte ou
noire.

Des deux sabres qu'un Japonais porte, le plus grand est son _sabre
d'office_, le plus petit qui ressemble plus  un poignard qu' un
sabre, est son arme particulire, son _waki-zashi_.

Je n'ai fait que la collection des petits sabres et je donne la
description de quelques-uns.

PETIT SABRE au manche en corne, imitant le tressage d'un
cordonnet de soie, sur lequel se dtache une pivoine d'or. Fourreau
en bois noir aux mandres blancs. Garde, manche du couteau, fiche,
demi-anneau d'attache, pommeau de la poigne et bout du fourreau,
dcors de chrysanthmes cisels et argents avec parties dores.
Tresse de soie bleu et jaune.

PETIT SABRE au manche en peau de requin, envelopp dans un
entre-croisement de cordonnet de soie, enfermant de chaque ct un
petit cochon d'or en demi-relief. Fourreau en laque aventurine, sur
lequel sont jetes des feuilles toiles de _momidi_. Garde, manche
du couteau, fiche, demi-anneau d'attache, pommeau de la poigne, bout
du fourreau, dcors de feuilles de _momidi_, dores sur fond bronz.
Cette ornementation d'un sabre, avec un seul motif rpt par des
matires diffrentes, est une dcoration typique du got japonais,
et je me rappelle avoir vu un sabre  la garde reprsentant, cisele
dans le fer, une araigne dvorant une mouche, et dont la toile se
continuait, perle de rose, tout le long du laque du fourreau. Tresse
bleue et verte avec caractres japonais. Le manche du couteau au
travail semblable  celui de l'ornementation en mtal de tout le sabre,
est sign: _Yastsou gou_.

PETIT SABRE au manche en bois brun imitant le cuir, sur lequel
se dtache une pivoine d'argent. Fourreau en laque, aux raies
mordores. Garde, manche du couteau, fiche, demi-anneau d'attache,
pommeau de la poigne, bout du fourreau, en argent cisel reprsentant
des tiges de bambou. Tresse violette et blanche.

PETIT SABRE au manche en bois brun, imitant un tressage de
cordonnet de soie sur un fond de galuchat. Fourreau en bois noir,
garde en argent figurant des vagues sculptes. Manche de couteau et
fiche avec flots et dragons en or. Pommeau de la poigne, demi-anneau
d'attache, bout du fourreau en fer dcoup, incrust d'or et d'argent.
Tresse violette.

PETIT SABRE au manche de corne imitant un tressage de soie,
dont un cordon enserre un chien de F en argent. Fourreau en bois
bruntre et rugueux. Manche de couteau et fiche en argent ou en mtal
blanc de la Chine, et portant une tige de millet avec ses deux pis
barbus en or, demi-anneau d'attache en argent. Pommeau de la poigne et
bout du fourreau en argent vid en coeur. Tresse noire.

PETIT SABRE  la poigne tresse de soie noire sur dessous de
peau de requin, et enserrant d'un ct un petit Daikoku en bronze et
en or, de l'autre un couple d'amoureux enlacs. Fourreau en bois noir
stri. Garde, manche du couteau, demi-anneau d'attache, pommeau de la
poigne en fer incrust de petits maux cloisonns. Tresse blanche et
violette.

PETIT SABRE  la poigne en bois couleur palissandre, sur
lequel se dtache, d'un ct, un tambourin en bronze, une tige de
lotus en ivoire, une bote en laque de Pkin, et de l'autre ct une
minuscule anguille de bronze se tortillant sur une feuille d'ivoire
colori. Le fourreau, du mme bois que la poigne, renferme dans une
petite cavit, sculpte comme dans le creux d'une vague, une divinit
 la draperie flottante et volante, frappant avec un marteau sur
un tympanon, tandis que le revers du fourreau n'a pour dcoration
que trois petites coquilles verte, blanche, rouge. La garde, trs
dlicatement cisele, montre un Daikoku et un Yebis en gogaille, avec
pour dessous une ligne d'or tombe sur un tay rose. Le manche du
couteau en bois noir, ce qui n'est pas ordinaire, porte en relief un
pinceau et une critoire en pierre dure. Le demi-anneau d'attache, fait
d'un monstre mordant une boule, est en laque d'or mat. Sur le pommeau
en fer de la poigne se trouve sculpt, dans un mdaillon grand comme
un bouton de chemise, un terrible Bishamon, et sur le bout de fer bruni
et chagrin du fourreau se soulvent des tiges de roseau de l'or le
plus fin.

Une arme de luxe qui n'a rien de voyant, de tirant l'oeil, et o
seulement, en la regardant de tout prs, et de tous les cts, et dans
ses petits recoins cachs, apparat une perfection qui se dissimule et
semble ne vouloir se dvoiler qu' son possesseur et manieur intime.
Et, ma foi, je ne serais pas loign de croire que cette perfection
discrte est un des buts que poursuivent, dans leurs oeuvres, les
parfaits artistes du pays. Ce sabre porte trois signatures: la garde
du sabre est signe: _Itchi jo Sa firo fisa_; le manche du
couteau: _Le Kisa_; le bout du sabre: _Goto mitru ioshi_.

Ces dlicieux petits sabres, qu'on pourrait appeler les bijoux du
suicide, sont les sabres avec lesquels les Japonais s'ouvrent le
ventre, font _hara-kiri_ ou _seppuku_.

Le noble condamn ou simplement offens, et dans l'impossibilit de
tirer vengeance de l'offense, fait tablir une estrade dans le jardin
de son habitation, et, aprs l'avoir fait couvrir des plus riches
tapis, monte sur l'estrade et s'accroupit sur les talons. Alors il
adresse un petit discours d'adieu  ses _kra_, prend sur une petite
table place  ct de lui son _waki-zashi_, qui est entour presque
jusqu' la pointe de papier, de manire  ne pouvoir faire qu'une
entaille peu profonde[60]. Et aussitt, du petit sabre, il se fait de
gauche  droite, au-dessus du nombril, une blessure n'entamant gure
que la peau, puis courbe la tte qu'il penche lgrement  droite.
C'est le moment o son second, plac  sa gauche, et qui a fait ses
tudes du code d'honneur du _hara-kiri_, lui fait sauter la tte,
soucieux de ne pas laisser le temps  son ami de montrer un signe de
dfaillance[61].

    [60] _Le Japon de nos jours_, par Georges Bousquet; Hachette,
    1877.

[61] Le second, dans le _hara-kiri_, me semble une
introduction moderne. Les annales des empereurs du Japon sont remplies
de daimios et de samourais qui se _coupent_ pour de bon le ventre et
meurent sans le secours d'un intermdiaire. Il y a mme l'anecdote de
Nori-Sane, qui avait commenc  s'ouvrir le ventre, et dont le sabre
lui est arrach des mains par ses gens, et qu'on panse et qui gurit.

Mais le _hara-kiri_ est presque de l'histoire ancienne, en ces
jours, dans lesquels l'on voit, sur le thtre japonais, une parodie
de la terrible coutume, o le second, le daimio, la femme cause de la
mort, et le suicid mme, tout barbouill de sang, se livrent, dans le
rire du public,  un _vertigineux_ cancan.

Au milieu de ces sabres sont accroches des gardes de sabre isoles,
ces gardes que les nobles japonais font excuter, aussitt que se
fonde la rputation d'un nouvel armurier, et que ces nobles ont comme
rechange  la lame antique, imitant en cela un peu nos femmes, quand
elles font changer la monture de leurs diamants.

Dans ces petits ouvrages de fer,--le mtal, par parenthse, le plus
rare du Japon,--il y a des chefs-d'oeuvre de ciselure, des tours
de force d'amollissement de la dure et rebelle matire. Je voudrais
l-dessus, pour le public, un livre fait par mon ami Burty qui possde
la plus remarquable collection de gardes existant en Europe, et qui
a fait sur le sujet des tudes plus compltes que les miennes. En
attendant cette monographie qui ne peut tarder, voici la revue courante
de quelques gardes qui ne sont pas des plus ordinaires:

GARDE DE SABRE.--Fer.--Dans le rond de la coquille, trois
ventails dcoups et repercs dans la masse, montrant sur leurs
feuilles  demi dployes des peintures nielles en or de divers tons.

GARDE DE SABRE.--Bronze jaune.--La dcoupure dans le mtal
de l'chancrure de deux nuages, avec au-dessous la dcoupure de
la silhouette d'un lapin, regardant la lune, les oreilles dresses.
A ct, une touffe d'herbes  la tige d'or, aux grandes feuilles,
mailles rouge et noir. Cette originale garde de sabre est signe:
_Yassou Tika_.

GARDE DE SABRE. L'enroulement, la mle, le culbutis d'une
centaine de petits singes, faisant autour du trou de la garde, comme
un soleil de gambades et de grimaces. Cette garde de sabre en bronze
jaune est signe: _Mitsou Hiro n en la province de Hizen_, et porte
l'inscription suivante: _Fait avec du bronze chinois_.

GARDE DE SABRE.--Bronze jaune.--Dans une rondelle de glace,
vide au milieu, un Japonais  la tte mobile, tendu  terre, sous
une tige de bambou couverte de neige, figure en argent, lit un livre,
le coude accot  une petite table. Un chef-d'oeuvre d'agencement,
et une tude pleine de naturel, donnant  voir, au revers, l'abandon
souple d'un dos d'homme plong dans une lecture attachante. Cette garde
de sabre est signe: _Sei Zon_. Le livre que le Japonais lit, ne
contient que des caractres chinois sans signification.

GARDE DE SABRE.--Acier.--Au pied d'un arbuste fleuri d'or et
d'argent, un faisan maill en ses couleurs naturelles. Une garde d'un
travail, d'un prcieux, d'un coloris, si l'on peut dire, qui dfie
toute notre armurerie moderne. Cette garde est signe: _Mikami Yashi
Hid_.

GARDE DE SABRE.--Bronze jaune.--De la fine vermicellure
du fond se dtache un roseau sur lequel pose un martin-pcheur,  la
tte d'argent, au bec d'or. Au revers, et sur le ct, et coup par le
trou trilob du couteau, rien qu'une tige de roseau dessche.

GARDE DE SABRE.--Shakudo[62], mtal au ton bleutre violac
d'une prune de Monsieur, et dans la composition duquel il entre,
dit-on, une quantit notable d'or et d'argent.--Un guerrier, la main
sur la garde de son sabre, est prt  frapper un diablotin qui,
s'lanant par le trou du couteau, a dj, dans son saut horizontal,
la tte de l'autre ct. Cette composition se rapporte  une lgende
chinoise. Un empereur de la Chine avait toutes les nuits un cauchemar,
dans lequel il tait tourment par un diablotin. Une de ces nuits
d'obsession, l'ombre d'un frre, mort depuis des annes, apparut
costume en guerrier, et mit en fuite le petit diablotin qui ne revint
plus. Et le dessin et la sculpture de cette lgende sont considrs
par les Japonais comme un excellent spcifique contre l'apparition des
mchants esprits. Cette garde est signe: _Lifou D Se Zoni_.

    [62] Est-ce le _mtal de Sawa_ dont parle Thunberg?

GARDE DE SABRE.--Acier.--Sur cette garde, qui est carre, se
trouvent une grande feuille de nnuphar frotte d'or et un nlumbo 
demi panoui en argent. Au revers, trois grenouilles coassent, leurs
yeux ronds au ciel.

GARDE DE SABRE.--Acier.--Laizn[63], le Dieu du tonnerre,
les cheveux hirsutes, les carnations couleur de cuivre, pench dans
sa grande robe dore sur le haut d'un rocher, au milieu de l'Ocan,
et lanant la foudre sur des flots qui ont des griffes de monstres.
Au revers, des zigzags d'clairs sur le ressac de la mer autour d'un
cueil. Cette garde de sabre est signe: _O o mori Yosi fide_.

    [63] Laizn ou Raden est le plus souvent reprsent d'une
    manire grotesque, et battant d'un maillet, dans chaque main,
    une demi-douzaine de cymbales disposes en nimbe autour de sa
    tte.

GARDE DE SABRE.--Fer.--Un pcheur, la plante d'un pied en
l'air, et dansant, et sa ligne dcrivant dans le ciel un joyeux
paraphe, devant la venue  lui sur la plage molle, d'une tortue
chevelue. Cette garde de sabre est signe: _Tourneda Ito Kiu_.

GARDE DE SABRE.--Fer.--Au-dessous du vol d'un papillon, une
pivoine panouie  la fleur d'argent, aux boutons d'or, au feuillage
maill, et qui se rpte avec des diffrences au revers. Une
petite merveille que cette fleur de mtal avec sa dchiqueture, son
effeuillement.

GARDE DE SABRE.--Fer.--Un serpent d'argent se droulant le
long d'un arbre; au revers, une grenouille sautant  l'eau.

GARDE DE SABRE.--Acier.--Un coq et une poule picorent dans
une tige de bambous; au revers, un poussin. Cette garde de sabre est
signe: _Yoshi Kyo_.

GARDE DE SABRE.--Acier.--Sur le tronc d'un sapin entour d'une
vigne d'or, un faucon aplati, prt  s'lancer sur sa proie. Un travail
de la plus fine ciselure, et digne d'tre mis  ct de la ciselure
des plus dlicats bijoux de l'Occident. Cette garde est signe:
_Jukakousei Ishigouro Kor Yashi_.

GARDE DE SABRE.--Bronze jaune.--Sur une rouelle de bois
figure au naturel, un couple de canards mandarins, au plumage dor
et bronz de diffrents tons, au milieu de plantes d'eau mailles,
claires par une lune d'argent.

GARDE DE SABRE.--Bronze rouge.--Une cigogne dans l'eau, pose
sur un seul pied, la tte penche en avant, avec un bout de queue, et
un bout de la patte releve, retombant de chaque ct du trou de la
lame du sabre. Une silhouette  peine entaille dans le mtal marron,
et que ne relve aucune niellure, mais la plus heureuse adaptation d'un
mouvement d'animal  l'ornementation.

GARDE DE SABRE.--Fer.--Au-dessous d'une roche tapisse de
plantes, un guerrier agenouill retire des flots, par un pan de
vtement, un homme qui se noie, tandis que, sur une minence, une
petite divinit, un lotus  la main, regarde le sauvetage. C'est la
lgende japonaise, dans laquelle le messager de la divinit Foudo
secourt Mongakou Shyo Nn. Un travail de fer, excut avec une richesse
d'or et d'argent, avec un relief, avec une profondeur d'entaille tout
 fait extraordinaires. La garde porte, sur deux lamelles d'or et
d'argent, la signature: _Itsoup Sa Massa yoshi_.

GARDE DE SABRE.--Fer.--Un motif galement emprunt aux fables
mythologiques du Nipon. Le dieu So san no o-no descendu du ciel sur la
terre aux bords de la rivire Firo Kaiva, dans la province d'Idzoumo,
rencontre un couple de vieilles gens dsoles, entre lesquelles
marchait une jeune fille, nomme Ina da fime. Le dieu demande au mari
et  la femme, la cause de leur douleur. Ils lui rpondent qu'ils
avaient huit filles, dont sept ont t manges par un terrible serpent,
ayant huit ttes et huit queues, et que le mme jour, ils craignent 
chaque instant qu'il ne revienne pour dvorer la dernire de toutes. So
san no o-no demande leur fille en mariage, et, sur le consentement des
parents, il fait prparer huit grands vases de saki, lve une espce
d'chafaudage  huit ouvertures, dans chacune desquelles il place un
vase, et se masque derrire, attendant le serpent, aux yeux rouges
ainsi que du soya ml de vinaigre, au dos o croissent des pins et
des cyprs,  la marche laissant, derrire lui, comme le lit de huit
valles entre huit ranges de collines[64]. Et debout, le corps effac,
le visage intrpide, le sabre lev, le jeune dieu, sur la garde de ma
collection, attend le sommeil du monstre, qui a plong chacune de ses
ttes dans un vase de saki.

    [64] _Aperu de l'histoire mythologique des Japonais_, par
    Klaproth.

L'assouplissement du fer dpasse tout ce qu'on peut imaginer dans cette
garde belle, comme les plus beaux travaux de ferronnerie du seizime
sicle, et la noble petite silhouette du dieu guerrier, pos sur un
pied, vous fait involontairement penser  une figurine de Mdor, au
moment de dlivrer Anglique de son monstre. Cette garde est
signe: _Fetson Gendo O Ramoto fisa_.

GARDE DE SABRE.--Acier.--Deux noirs grillons s'chappant d'une
cage au treillis bris. Elle a pour revers, cette garde, un grand ciel
triste, o brille l'argent d'un quartier de lune chancr par un nuage,
et o voltent deux feuilles rouilles de l'automne, parmi l'espace
vide.

Cette garde, ce revers, ne dirait-on pas un de ces pomes de
l'anthologie japonaise, une de ces imaginations potiques tenant dans
quelques vers, et les artistes de l-bas ne sont-ils pas, outre des
ouvriers inimitables, des ciseleurs de quatrains dans le cuivre, le
bronze, le fer. Cette garde de sabre est signe: _Sn-P-Sa_.

Pour en finir compltement avec les sabres, disons encore un mot
des _hosukas_, dtachs d'anciens sabres, dont les Japonais avec
leur talent d'adapter l'ornementation  toutes les formes, et
avec l'assemblage et l'opposition de tous les mtaux, et avec le
pointillage, le vermicellage, le chagrinage des surfaces, et avec la
gravure et l'entaille, et avec la niellure en or et en argent, et
encore avec l'maillure de toutes les couleurs, ont fait des couteaux
non pareils. Et ce sont, sur la surface troite du manche de couteau,
de petits paysages aux maisons de cuivre, aux arbres d'or, sur un fond
de mtal natt; des bienheureux, dont la contemplation renverse a pour
dossier le ventre d'un tigre; des oiseaux en plein relief guettant, du
haut d'une branche, un poisson qui n'est qu'une lueur argente
dans l'eau sombre de bronze. Celui-ci est sign: _Date Shin Sa_. Voici
le jeune flteur  califourchon sur le cou d'un boeuf, sign: _Itino
Miya Navo hide_. Voil une tige de chrysanthmes aux fleurs d'or,
signe: _Tanagawa Massa Harou_. Sur ce manche de couteau, c'est un
Ainos,  l'anatomie macabre, regardant stupidement une boule de cristal
entre son pouce et son index, et son manche est sign: _Kama Moura Hisa
Yoshi_, et sa lame, o sont graves deux grues: _Massa Yoshi_. Et ce
manche reprsentant une grue d'argent volant  tire-d'aile, est sign:
_Hama no Kizoui_, et sa lame, _Tasima no Kani Kane Mitsou_. Et encore
ce manche, figurant, avec un art admirable, un coq de combat dplum,
est sign: _Itchi, jo sa firo fisa_, le nom de l'artiste qui a cisel
la garde de mon plus beau sabre, et sa lame porte le nom de: _Sitsou
Sabouro Minamoto no kane Utchi_.

Enfin un dernier manche de couteau, qui montre un Japonais se
dsaltrant  une source avec une expression de bonheur indicible,
offre une dcoration du fer charmante et dlicate, et o l'or rouge et
l'or vert sont employs dans un pointill discret. Il est sign _Joi_,
avec la signature suivie d'un cachet d'or illisible.


L'espace du mur compris entre la panoplie de sabres et la glace est
rempli par deux panneaux de laque. Le premier est un grand panneau de
laque noir d'un poli admirable, et qui reprsente, sur le miroir
de sa surface, un coffret  armure, surmont d'une cuirasse dont
le _hakama_, le rouge jupon, retombe sur le coffret, contre lequel
s'appuie un long fauchard. Il est impossible, dans n'importe quelle
matire, de russir mieux un trompe-l'oeil des travaux de ciselure
et de damasquinure de la cuirasse, des revtements de bronze des pieds
du meuble avec leurs petits clous, de la bijouterie de fer dor dont
est cercle la hampe aventurine du fauchard; et mme, le dirai-je, du
bleutre acirage de sa tranchante lame.

Le second, un petit panneau laqu en bois naturel, et sur un bois jaune
et fruste qui ressemble  une planchette de nos botes  cigares[65],
reprsente deux chiens de Core aux yeux de nacre ros, se disputant
une boule sculpte: la sphre vide sur laquelle on les voit, une
patte pose, dans leur inaction rageuse. L'paisseur des reliefs,
jointe  la finesse des dtails, fait de cette pice un des plus
parfaits morceaux de laque que j'aie vus. Cette planchette serait un
_ex-voto_ de laqueur, par lui attach aux murs d'un temple. Ce panneau
est sign: _Kakou sen_.

    [65] C'est du bois de kiri (pawlonia imperialis).


Au milieu de la chemine, au-dessous d'une glace  compartiments
dessins par les rinceaux d'un cadre rocaille, est pos un grand
vase de jade verdtre, aux anses formes par des ttes de dragons
aux yeux en cristal de roche, et sous lesquels se dtachent des
anneaux mobiles. La panse de ce vase aplati, forme un damier losang
aux dessins gravs et dors, relev d'un cloutis dont chaque tte de
clou est un petit morceau de corail. Ce vase, de 36 centimtres de
hauteur, form d'un seul morceau, et avec son dcor d'une opulence un
peu barbare, avait t l'objet de ma convoitise le jour de l'ouverture
de l'Exposition. On me l'avait fait 2,000 francs. Mais, au moment de
retourner dans son pays, son possesseur, Tien-Pao, le Chinois  demi
dcapit par les Tai-ping, le dvt musulman qui passa six mois 
Paris, sans manger de viande, faute de trouver un boucher tuant les
btes selon le rite de sa religion, Tien-Pao me laissait son vase de
jade  800 francs.

Le complment de la garniture de la chemine est fait avec des
_flambs_. Cette poterie  l'aspect de porphyre, d'agate, de jade,
je l'avoue, est une de mes passions. Un singulier phnomne qui se
passe au dedans d'un collectionneur de porcelaines, et mon histoire
est celle de beaucoup d'amateurs. Nous commenons par aimer les
porcelaines dcores, puis peu  peu le got se dplace et va  des
porcelaines, qui n'ont pour elles que la beaut de la matire. On
s'prend alors des _blancs_ pte tendre, des _bleus turquoise_, des
_violets aubergine_, et, de l, il n'y a qu'un pas pour se passionner 
l'endroit de ces porcelaines ou de ces faences qui semblent enfermer
le marbr d'un papier _peigne_ dans une gemme. Les Chinois, ces curieux
de pierres dures, sont trs sensibles  ces fabrications appeles
_yao-pien_ (transmutations),  ces mtamorphoses d'une porcelaine
en un semblant de matire prcieuse: mtamorphoses obtenues par des
combinaisons hasardeuses de feu, de flambage, de courants d'oxygne
faisant passer le rouge de cuivre par le violet, par le bleu, par le
vert, en des colorations chatoyantes et voltigeantes, et d'autant plus
apprcies par les collectionneurs de l'Empire du Milieu, me disait
M. Frandin, qu'elles ressemblent aux langues de feu qui ont lch le
vase pendant la cuisson. Et remarque qui a son intrt: les Chinois
ne se sont pas contents de copier les vrais porphyres, les vraies
agates, les vrais jaspes; avec leur aptitude  trouver leur _beau_ dans
toutes les choses de la nature, et les plus loignes de celles qui
nous fournissent des modles, et que n'aurait jamais song  copier un
potier de l'Occident, ils ont tent dans le jaspe, l'agate, le porphyre
de leurs porcelaines, de rendre le _foie de porc_, le _poumon de
mulet_, le _mucus_ du nez, autrement dit la morve.

Je me trouve possder quelques _flambs_ d'une qualit exceptionnelle.
C'est d'abord une grande coupe,  la forme d'une pche de longvit,
et dont la dominante est une pourpre vineuse, dans laquelle se voient
changeant de couleurs, sous les jeux de la lumire, des coules de
vert-de-gris, de grandes macules jaunes noyes dans du violet, des
gouttelettes figes de vert meraude, des agatisations de bleu lapis
en de sombres rouges, veins comme de la racine d'acajou; le tout
clabouss d'une poussire de lumire qu'on dirait souffle. Et toutes
ces couleurs  l'assemblage  la fois heurt et harmonique,
ressemblent  la palette d'un coloriste montre sous un morceau de
glace. Puis c'est une jatte, o l'mail se rpand et se dverse en
ondes violettes, vertes, bleutres, s'arrtant comme des conglations
au bas d'une fontaine, ou mourant, avec, au bout de chacune, un peu de
blanc floconneux, pareil  l'cume d'un flot qui se brise, et cela sur
un fond sale couleur de l'eau verdtre et bruntre du purin. Dans cette
jatte, on croirait que les ondes qui la recouvrent, ont t poses
aprs une premire cuisson de la pice sous couverte, couverte qui est
irrgulirement craquele et dont le craquelage est peut-tre d au
_tsoui-yeou_, au clbre mail craquelant? C'est encore un petit godet
 laver les pinceaux, de forme carre, et dcor d'un dragon, qui est
une imitation complte de lapis-lazuli, avec, sur le bleu fonc de la
masse, les vermicellures bleu tendre de la pierre, et mme les taches
bruntres et pourpres des corpuscules de terre incorpors  la surface.

Les quatre _flambs_ qui garnissent les deux cts de la chemine sont:

Un grand flacon  pans carrs, o sur un fond de pourpre bruntre,
passant dans de certaines parties  de l'azur, est rpandue toute une
fine poussire vert-de-grise.

Une gargoulette  trois goulots d'un bleu lapis profond  veinules
bleues claires, et seme de taches mordores.

Une bouteille o le violet aubergine se dgrade en pourpre,
traverse de fumes agatises de couleur bleue. Un cornet octogone,
dont le fond blanc jauntre est sillonn de lavures bleues, violettes,
roses couleur rubis, qui s'arrtent en _gouttes de suif_ sur le pied.

Les beaux, les vieux _flambs_, vous ne vous tromperez pas  leur
apparence marmorenne qui n'a rien de l'aspect _carton_ des modernes.
Et je ne m'y trompais gure, quand M. du Sartel m'a donn un moyen
mcanique de les reconnatre  quelques exceptions prs, car il y a
en ces choses toujours des exceptions. Le craquel dans les flambs
modernes est  fleur de couverte, il a le fendillement vitreux,
l'toilement d'un carreau frachement cass, tandis que, dans les
_flambs_ anciens, la craquelure est profonde et noirtre.


De l'autre ct de la chemine, sur un tabouret en bois de fer, est
pos un _chibatchi_ (le brasero pour fumeur), ce petit meuble d'usage 
toute minute, et l'objet aim qu'avant tout autre, dans un incendie, un
pauvre diable de Japonais se met  emporter.

Le couvercle  jour, avec un passage pour la pipette japonaise, est
form par le dcoupage sculpt d'un fong-hoang dans un morceau de
cuivre rouge, de ce cuivre dont Thunberg attribue l'clat exceptionnel
au coulage du mtal dans l'eau, procd qui n'appartient qu'au fondeur
de cuivre japonais. Le rebord du couvercle o sont gravs des nuages,
est sem de distance en distance de trois fleurettes d'argent
en relief. La panse du chibatchi, qui est de bronze, reprsente,
dans une grecque, de grands arbres dessins par un ton de rouille,
avec feuillage en toiles nielles d'argent, et sous lesquels errent
des daims fantastiques qui voquent l'ide des daims familiers de
Kin-kwa-san, parmi les grands _sugni_ de cette le-fort, apparaissant
comme un bateau charg de verdure, tant son feuillage, dit un voyageur,
la recouvre jusqu'aux pieds. Ce brasero, auquel est fix un pied de
laque rouge, vient de la vente du duc de Morny.

Je possde quelques autres chibatchi: l'un, en bronze jaune, a une
anse mobile forme d'un dragon  la colreuse tourmente du corps,
se dressant au-dessus d'un couvercle ajour de fleurs ornementales.
Il offre un charmant contraste: tandis que la partie suprieure est
toute sculpte, cisele, les huit pans de sa partie infrieure sont
compltement planes et nues.

Et c'est un autre chibatchi fait d'un bois rare et dont la blonde
nuance de citronnier est flamme de grandes taches naturelles qui
ressemblent  des parties brles. Son revtement de cuivre intrieur
est surmont d'un couvercle en bronze figurant un fouillis de roseaux
dlicatement vids, avec des parties frottes d'or.

Un brasero plus prcieux que celui-ci, et dont on a enlev le rcipient
de mtal, est une sorte de petite cage carre, forme par une palissade
de planchettes, plaques du plus beau bois tigr et satin, sur
lesquelles sont jets, moiti  jour, moiti appuys aux planchettes,
des rameaux d'arbustes  fleurs, des bouquets de chrysanthmes, de
petites raves en nacre, aux feuilles en ivoire colori en vert. On ne
peut se faire une ide du soin et de la perfection du travail: les
plats et le haut de chacune de ces petites planchettes ingales et
formant des compartiments  jour varis, sont dcors d'une grecque
incruste en ivoire, et le fond qui s'enlve, est recouvert d'une
marqueterie d'hexagones en bois brun, rouge et bois mordor, d'une
perfection qui rappelle les petites tables  ouvrage de Riesener.

Au-dessus du chibatchi de bronze se trouve, appliqu contre le mur, un
grand plat de laque rouge du Japon, sur lequel sont models, avec des
ptes de couleur au milieu de chauves-souris aux ailes dployes, des
chrysanthmes d'or: les chrysanthmes qu'on effeuille sur le saki des
libations, et dont l'effeuillement doit allonger la vie des buveurs.

Au Japon, le saki chauff au bain-marie dans des flacons de porcelaine,
on le boit chez tout le monde dans de petites coupes de laque rouge,
reprsentant les paysages et les villes les plus remarquables du
Tokado, on le boit chez les gens riches dans des coupes faites de la
nacre, de l'hliotis monte en filigrane d'argent, mais on le boit
encore, certains jours, dans d'immenses coupes, en forme de boucliers,
et tout semblables  mon plateau, et qu'on passe autour de la table,
en se portant des dfis, et en chantant des rondes qui remontent au
huitime sicle, et surtout la ronde de Danagong Ootomo, le
clbrateur du saki et du vin doux d'Osaka:

Dites-moi quel tait le sage qui a dclar que le vin tait une sainte
chose?

Combien il a dit vrai! Y a-t-il rien de plus prcieux au monde?

Si je n'tais un homme, je voudrais tre un tonnelet!

Et des deux cts de la fentre, donnant sur le boulevard Montmorency,
et sur la muraille en retour, faisant face  la chemine, des foukousas
aux riches broderies sur les nuances les plus tendres.


Au milieu de ce dernier panneau, un meuble dont la partie suprieure
forme une longue et troite vitrine, renferme la fleur de la curiosit,
le dessus du panier que MM. Sichel et Bing reoivent depuis cinq ou six
ans: petits objets prcieux de matire dure, d'or, d'argent, d'ivoire,
d'caille,--tris au dballage des caisses.

D'abord c'est une runion de tabatires chinoises en forme de flacons,
dont le bouchon est adapt  une petite spatule,  l'aide de laquelle
le priseur retire une pince de tabac, qu'il renifle dans le creux
form au-dessus de son poignet par son pouce raidi.

Ces tabatires-flacons sont trs apprcies  Pkin, o M. de Butsow,
ministre de Russie, et M. Von Brandt, ministre d'Allemagne, ont form
des collections, dont la dernire, estime 30,000 francs, est
aujourd'hui au Muse de Berlin. Ces tabatires sont gnralement
en porcelaine dcore, reprsentant des bouquets de pivoines, des
gros-becs dans des pchers en fleurs, des jeux d'enfants, etc.
Quelques-unes, galement peintes, ont des reliefs colors figurant des
papillons, des chelles de crabes attachs  cette plante marine, au
bout de laquelle on les porte au march, figurant l'enguirlandement
d'un feuillage de calebasse aux petites gourdes, etc. Les plus estimes
de ces tabatires, tailles dans la pierre dure, sont en cornaline
avec des caractres porte-bonheur sculpts, en jade incis de rouleaux
d'criture attachs par des cordelires, en cristal de roche imitant le
clissage d'un petit flacon d'osier, en pierre schisteuse onyx, nuance
des plus belles marbrures, en agate, o le got baroque du lapidaire
trouve dans une tache le dessin d'un canard mandarin[66].

    [66] Il y a des tabatires anciennes en cristal de roche
    agatis, o sont des herborisations en forme de poils; des
    faussaires chinois en font maintenant de modernes o ces
    herborisations sont faites avec de vrais poils d'animaux colls
     l'intrieur, et qui se dcollent quand on lave la tabatire 
    l'eau chaude.

Mais il est surtout une matire commune, vile, sans valeur, dont les
Chinois ont tir un parti merveilleux: je veux parler du verre. Ils
ont fabriqu en verre des tabatires qui imitent,  s'y tromper, la
pierre prcieuse, et qui demandent l'essayage d'une pointe d'acier pour
avoir la certitude qu'on n'a pas affaire  une sardoine ou  un jaspe.
Ils sont mme les inventeurs, les crateurs d'un travail particulier
dont les amateurs du Cleste Empire se montrent fous: la sculpture en
manire de came d'une tabatire compose de deux, trois, quatre, et
mme cinq couches de verre superposes, de couleurs diffrentes dans le
rejet, le creusement, la ciselure desquelles l'ouvrier trouve le moyen
de faire un bas-relief colori. Ces tabatires, qui se payent de 4 
500 francs  Pkin, sont trs rares en Europe, o l'on ne trouve gure
que des tabatires travailles dans deux couches de verre.

Les Chinois, ces porcelainiers par excellence, sont galement, on le
voit, de trs grands artistes dans la fabrication du verre color, et
ce qu'on ne sait pas, c'est qu'ils ont, dans ces tabatires, ralis
toutes les irisations _arcencieles_ de la verrerie de Venise, et
qu'ils sont encore arrivs  des nuances tendrement impossibles que
jamais n'a pu russir l'Europe: je possde ainsi une tabatire du rose
savoureux de l'intrieur d'un quartier de pche, qui est bien la chose
la plus douce  regarder.

A ces tabatires sont mls quelques bibelots de la Chine, mais en trs
petit nombre.

Voici seulement deux petits objets en _yu_, en jade, la pierre de
prdilection des Chinois, la _pierre d'amour_ ainsi qu'ils l'appellent,
la pierre qu'ils comparent  la pense du sage, la pierre qu'ils
portent sur eux comme une amulette sacre et un prservatif des
coliques nphrtiques, la pierre  demi transparente, si laiteusement
blanche, si limpidement vert d'eau de mer, et dont la varit jaune
orange est la plus estime des pierres dures de l'Empire du
Milieu. Le premier de ces objets est une plaque de ceinturon en jade
gris, o, dans l'videment de la matire si difficile et si longue 
fouiller, des oiseaux d'eau pitinent au milieu de fleurs de nnuphar.
Le second est un petit tui de jade vert meraude, perc de deux
ouvertures dans le fond, et portant une inscription sur son couvercle.

En cristal de roche, un seul objet: un crapaud renfermant,--allante
et venante,--une goutte d'eau antdiluvienne, emprisonne dans la
formation de la pierre.

Une petite casserole pour brler des pastilles parfumes, et que les
Chinoises portent  la ceinture, est un chantillon curieux de ces
ivoires sculpts et coloris qui ont apparu aux ventes de MM. Titzingh
et Sall, et o se vendait une merveille, une corbeille qu'on a
l'habitude de servir en Chine au dessert, toute pleine des fruits du
_focheou_ au milieu des fleurs odorantes de _kouei_. La petite bote de
la vitrine, compltement vide, est entoure d'anses  la faon des
cuelles d'argent du dix-huitime sicle, des anses plates et vases
formes de feuilles et de fleurs de nnuphar finement sculptes  jour,
et doucement teintes de vert et de rose violac.

Un autre objet en ivoire est une lgante petite cuiller en ivoire,
forme d'une longue feuille lancole un peu recourbe, tandis que
l'autre feuille, rabattue sur la tige noueuse du bambou, forme le
manche. Est-ce une cuiller semblable  celle qui figurait  la
vente de M. Sall, et qui est la cuiller avec laquelle les Chinoises
jettent de l'eau sur le poisson qu'elles pchent  la ligne?

Parmi les curiosits de la Chine, il se trouve encore un objet
charmant. C'est une pche en boccaro jaune  l'extrmit du fruit
seulement tiquete de pourpre. Sur la pche pendille et se rpand le
feuillage de la branchette  laquelle elle tait attache, et dans
l'intrieur est figur, en sa couleur naturelle, le noyau. C'est un
produit, au dire du catalogue du consul gnral en Chine, de Guignes,
des fabriques de Vou-sse-hien dans la province de Kiang-nou, o se
fabriquaient seulement, en terre nankin, en terre violette, en terre
brune, en terre rouge, en terre grise, les vases  chauffer le vin, les
thires: des poteries qui conservent, pour ainsi dire, la mollesse
d'une terre encore humide, et o l'admirable modelage du feuillage et
des fruits a le gras d'une chose qui sort du ptrissage des doigts d'un
modeleur, et comme une empreinte anime que n'a pas durcie et fait
disparatre la dessiccation du four.

La vritable richesse de la vitrine est en objets japonais et
principalement en pices de laque[67].

    [67] Les Chinois font du laque. On connat leur laque dit de
    Pkin, laque rouge de couleur cire  cacheter, quelquefois
    dcor de feuillages en relief, teints en nuance verdtre
    et jauntre, mais c'est un laque trs infrieur aux laques
    japonais, et l'on peut considrer cette industrie d'art comme
    appartenant uniquement au Japon.

Quel est le peuple du monde ancien ou moderne qui a invent une
industrie o la main-d'oeuvre soit pousse  un fini qui parat
irralisable par des mains humaines? Dans quel pays a-t-on trouv une
matire  meubles et  bimbeloterie d'une perfection si merveilleuse?
O a-t-on cr une chose d'un si beau poli que, dans l'orgueil de la
puret de son travail, l'artiste laqueur n'y veut point d'ornement,
satisfait d'avoir russi un _laque-miroir_? Et quand, ce laque, les
Japonais l'ont dcor, l'artistique imagination que celle de cette
nation, imaginant de faire, sur une couche de gomme durcie, de petits
tableaux  moiti bas-reliefs, qui, par des saillies, des oppositions,
des contrastes d'ors divers, se trouvent  la fois peints et sculpts,
dans la riche monochromie du plus beau mtal de la terre. Et le choix
et le got et la distinction, avec lesquels le Japonais associe au
laque le jade, la nacre, le burgau, l'ivoire, les microscopiques
ciselures du fer et de l'or. Et dans le laque qu'on appelle laque d'or,
l'tonnante transformation de cette couche de poudre d'or applique
sur un cartonnage, et qui prend l'intensit sourde et profonde d'une
paisse surface de vieux mtal.

M. Mada, le commissaire gnral du Japon  l'Exposition universelle,
nous a racont la fabrication du laque[68]. Il nous a montr ces
escouades d'inciseurs du _rhus vernicifera_, la figure et les
mains enduites de graisse, les dfendant contre la pntration du
poison par les pores. On les voit, de la fin de juillet au
15 septembre, rpandus dans toutes les campagnes[69], pratiquer
leurs incisions horizontales sur ces arbres qu'une ordonnance de
Mommu-Tenn, quarante-neuvime empereur du Japon, et qu'un dit de Uda,
cinquante-neuvime empereur, contraignent les paysans  cultiver. On
les voit recevoir dans leurs spatules le vernis blanc assez semblable 
de la crme, et qui se colore en brun et finit par devenir presque noir.

    [68] _Le Japon  l'Exposition universelle_, deuxime partie;
    Paris, 1878.--_Les Laques japonais au Trocadro_, par Charles
    phrussi; Quantin, 1879.

    [69] Le meilleur vernis est recueilli dans un endroit appel
    Yosi-no ou _la plaine heureuse_, situe dans la province de
    Yamato.

Le vernis ainsi obtenu et remu au soleil dans une grande cuvette en
bois, pour le dbarrasser, par l'vaporation, de son excdent d'eau,
le laqueur prpare l'_me_ de sa bote, de son petit cabinet, avec
des planchettes d'une minceur extrme, des planchettes de l'paisseur
d'une carte de visite: la lgret tant toujours dans les botes de
laque une annonce de la beaut, de la perfection du travail. Puis le
laqueur bouche les interstices de l'embotage avec une pte compose
de froment, de sciure de bois, de vernis brut, recouvre le tout d'un
enduit d'argile calcine, enferme quelquefois cette carcasse dans un
morceau de toile de Boehmeria, colle sur l'argile avec le mlange de
froment et de sciure de bois dj cits. Alors seulement s'applique
la premire couche de vernis que suit un polissage avec la pierre 
aiguiser.

C'est le moment des successifs schages de l'objet dans la fameuse
armoire noire, appele _furo_, et construite dans de certaines
proportions, et lave d'avance  grandes eaux, et o le laque durcit
et sche dans une moite obscurit. Le laque n'est sec que lorsque
l'humidit de l'haleine laisse une bue sur sa surface. Le schage
demande un jour, deux jours, trois jours, et mme autrefois, d'aprs
des traditions conserves chez les vieux Japonais, le schage tait
beaucoup moins htif et durait des mois,--et des botes demandaient
des annes pour tre termines. On pose jusqu' dix-huit couches de
vernis sur une bote, et dix-huit fois la bote rentre dans l'armoire,
et dix-huit fois elle en sort pour tre polie,  sa sortie, avec du
charbon de bois de _camelia japonica_ et de la corne de cerf pulvrise.

Pour les dessins qui sont de deux sortes, dessins unis, dessins en
relief, ils s'obtiennent ainsi: Pour les dessins unis, on trace le
dessin sur le recto d'une feuille de papier dit _kin-yoshi_, on
retourne la feuille et on enduit  l'envers le dessin d'un mlange
de vermillon et de vernis chauff sur un feu doux. Puis on frotte
l'endroit avec un morceau de bambou, et au moyen d'un petit sac de
soie, rempli de poudre de pierre  aiguiser, rduite en poussire
impalpable, en frappant lgrement, on fait ressortir le laque de
la partie calque. Et le relief aplani avec du charbon de bois de
Hnoki, et le dessin recouvert d'une couche de vernis pour faciliter
l'adhsion, on le recouvre de poudre d'or, tantt  l'aide d'un petit
tube, tantt au moyen d'un pinceau fait de poil de cheval ou de
cerf.

Pour les dessins en relief, et spcialement pour les dessins de laque
d'or, l'paisseur en est faite par un mlange des plus clbres
vermillons, nomms _San Yoshu_ et _Komioshu_, avec un vernis dont une
moiti est cuite, et sche plus lentement que l'autre; en sorte que les
poudres d'or, d'argent, de bronze, sont appliques dans une matire
solide encore  l'tat de liqufaction, et arrivent  former une pte
presque mtallique.

Je ne ferai pas une longue histoire du laque. Les _Annales_ du Japon
disent: Vers cette poque (sous Teiko-Tenno, le douzime empereur
qui rgna de 71  130 de l're chrtienne), le prince O-usu, ayant
dcouvert l'urushi, _rhus vernicifera_, ordonna  Toko-Hiva-no-sukume
de faire fabriquer des objets recouverts de la laque de cet arbre et
lui donna le titre de Nuribe (directeur de la fabrique de laques)[70].
Des botes destines  contenir des livres de prires conserves dans
le temple de Todaij  Nara, province de Yamato, passent pour avoir t
fabriques au troisime sicle. Le mmorial intitul ENGISHIKI
mentionne, en 380, des laques rouges et des laques d'or. Le livre
qui a pour titre UTSUBO MONOGATARI cite, en 410, sous le
nom de _nashiji_, des laques orange parsems de paillettes, qui
dsignent trs clairement les laques aventurine. Enfin la lettre
Mura-Saki Shikibu relate, en 480, l'invention d'un nouveau genre de
laque incrust de nacre[71]. Et cependant, en dpit de ces documents
irrcusables, je me demande si ces laques ne sont pas de rudimentaires
antiquailles, et si les parfaits laques ne sont pas du dix-septime et
mme du dix-huitime sicle. Je n'ai qu'une trs mdiocre confiance
dans les attributions des exposants japonais, dotant telle ou telle
pice de 1100, de 450, de 300 ans. Ce que je puis dire, c'est qu'un
jour Wakai, visitant la collection de mon ami Burty, parmi les trs
charmants laques qu'il possde, souleva, avec des mains religieuses,
une trs mdiocre bote, qu'il affirma avoir 400 ans. Quant  moi, et
je crois que Burty est tout  fait dans mes ides, si les beaux laques
taient ceux-l, je n'aurais pas la moindre tentation de me ruiner
pour les possder, et je regarde comme seulement dsirables les pauvres
petits laques, vieux d'un sicle ou de deux, pareils  ceux de la
collection de Marie-Antoinette[72].

    [70] Nous devons dire qu'un livre historique japonais parle
    de meubles de laque employs  la cour, 180 ans avant l're
    chrtienne.

    [71] La fabrication des objets de laque, appels au Japon
    _Jidaimono_, interrompue par les guerres civiles de 664 
    910, reprit avec clat de 910  1650. Les Japonais des hautes
    classes se montrrent toujours trs jaloux de la possession de
    ces produits, et seuls, les princes de Kaga et d'Oji avaient le
    droit de donner des coupes  saki. Les Hollandais, les membres
    de la factorie de Dezima qui,  titre de cadeaux, reurent
    quelques laques, n'en reurent que de seconde qualit, et quand
    par hasard un laque de premire qualit leur tait offert 
    vendre, il l'tait  des prix inabordables. coutons Thunberg:
    On voulut ici vendre  l'ambassadeur un petit meuble garni de
    plusieurs tiroirs, haut d'un quart d'aune et large d'une demie,
    en vieux laque bien suprieur  celui qu'on fait aujourd'hui
    (1776) tant pour le vernis que pour l'uni des fleurs, qui
    taient bien releves en bosse. Mais le prix tait aussi bien
    diffrent, il nous parut mme exorbitant. On ne voulait pas
    le donner  moins de soixante-dix kobans ou quatre cent vingt
    rixdales. En dpit de la chert et de la prohibition de sortie
    des laques, quelques-uns cependant taient parvenus en Europe,
    et n'est-ce pas curieux d'en trouver un dans l'inventaire de
    Molire?

    [72] Ils sont conservs au Louvre, et sont dcrits dans
    l'inventaire des effets curieux qui sont dposs dans la maison
    des citoyens Daguerre et Lignereux, marchands bijoutiers, rue
    Saint-Honor, 85, par les ordres de la ci-devant reine, le 10
    octobre 1789,... inventaire que vient de publier M. Charles
    phrussi.

Donnons une description raisonne des principales pices de laque de la
vitrine.

CABINET  laque couleur olive, sabl d'or avec de profonds
reliefs dans les terrains, et dont les arbustes de laque d'or de divers
tons portent des fleurs d'or, d'argent, de burgau, de cornaline. Une
merveille de travail compliqu et dlicat que ce petit cabinet, avec
son panneau minuscule reprsentant, sous des iris fleuris, une troupe
de lapins, aux oreilles peureusement dresses, et au milieu desquels
est un lapin d'argent, qui s'apprte  boire dans l'eau d'un tang.
Le meuble, qui a une hauteur de 7 centimtres sur 6 de largeur,
contient dans l'intrieur six tiroirs, dont l'un renferme un petit
plateau dcor d'un bouquet de fleurs de mtal et de pierre dure sur
un fond de laque d'or qui est le plus extraordinaire travail dans
l'infiniment petit. Et l'un des six tiroirs du cabinet renferme trois
petites botes, des chefs-d'oeuvre de fabrication lilliputienne, des
botes qui ont une largeur de 2 centimtres sur une profondeur d'un
demi-centimtre.

PETITE CRITOIRE en laque d'or. Forme quadrangulaire. Sur
le couvercle des tiges de chrysanthmes fleuries, au-dessus desquelles
volent deux papillons; sur le pourtour des ttes d'oiseaux termins par
une accolade. A l'intrieur, la pierre pour l'encre de Chine avec le
petit rservoir d'eau form par une grue, les ailes ployes, de mtal
blanc. Dessous de l'critoire, laque noir sabl d'or.

Le laque d'or n'a jamais t commun. Le Pre Amyot, faisant, en 1786,
un envoi de botes de laque au ministre Bertin, lui crivait: Elles
sont  fond noir, on n'en trouve plus ici  fond d'or.[73]

    [73] Catalogue de la collection chinoise... composant le
    cabinet de M. Sall, avril 1826.

GRANDE CRITOIRE en laque rouge sur un bois ond. Forme
carre. Le couvercle enferm dans un filet noir comme sem de ftus
de paille d'or; aux quatre angles, des coins en cuivre cisel o sont
dcoups des papillons en mail cloisonn. Pourtour, laque rouge.
Intrieur et dessous de l'critoire, laque aventurine.

GRANDE CRITOIRE en bois naturel, forme carre. Sur le
couvercle des buffles paissent dans une prairie aux fleurettes de
corail rose, sous un ciel aux nuages de nacre. Pourtour et dessous,
bois naturel. Intrieur de l'critoire, laque aventurine.

BOUTEILLE A SAKI en laque marron. La partie suprieure,
ferme par un petit bouchon d'argent, est dcore d'un semblant de
recouvrement excut en laque d'or mat avec fleurs rouges et vertes, et
qu'attache en passant, autour du goulot, une cordelire en laque
d'or bronze.

GRANDE BOITE A GATEAUX en bois naturel,  quatre compartiments
superposs. Forme carre aux angles arrondis[74]. Sur le couvercle
est reprsent un guerrier japonais, couvert d'un manteau de jonc,
traant des caractres sur le tronc d'un arbre. Voici la traduction
de ces caractres: _Kosen, pendant la guerre de sept provinces, a t
battu. Hanl n'abandonnera pas Kosen._ Cette composition se rapporte
 un vieil pisode de l'histoire du Japon, trs souvent rpt pour
la sculpture des objets usuels. L'empereur Goda Go Tenno, bloqu
dans Kassaki, pris et emmen en une province des plus lointaines, le
guerrier Kosima Nori de Bingo, revtant un costume de paysan, alla seul
jusqu' Massagari, o tait relgu l'empereur. L, pendant la nuit,
il entra secrtement dans la rsidence de l'empereur, et ne pouvant
pntrer dans la maison, il arracha un morceau d'corce de cerisier, et
grava sur le bois mis  dcouvert, la posie traduite plus haut, et qui
est quelquefois rdige ainsi: _Dieu ne vous abandonnera jamais, mais
vous trouverez un homme qui vous sauvera et vous protgera facilement,
comme autrefois le roi de Hetzou, dans son embarras, rencontra un
homme, appel Haure, par qui il apprit que son pays tait presque
entirement devenu la proie du roi de G._ Les gardiens, n'ayant pas
compris cette posie, avertirent l'empereur qui prouva une grande
joie, mais se garda bien de la montrer. La figure de Kosima Nori de
Bingo est en ivoire colori, et ses vtements en nacre, en caille, en
laques de diffrentes nuances, avec des incrustations en corail, en
serpentine verte; et des cloutis d'or donnent les infiniment petits
dtails de son armure et de ses chaussures. Sur la laque aventurine
du dessous du couvercle, sont jets trois masques de thtre en laque
d'or et en ivoire teint. Le pourtour de la bote est sem de bonnets
de fonctionnaires, d'crans, de coffrets, de fltes, d'oreillers,
d'ventails, excuts en laque mlang de nacre, de burgau. Intrieur
de la bote, laque aventurine.

    [74] M. Humbert fait la remarque qu'on ne trouve pas, pour
    ainsi dire, d'objets parfaitement quadrangulaires, que
    l'ouvrier japonais a horreur de l'angle aigu, et qu'il le rabat
    et l'arrondit presque toujours.

BOITE A FICHES en bois naturel. Forme hexagone. Sur le
couvercle et les six pans de la bote, serpente une vigne aux feuilles
laques d'or, aux grappes de raisin laques de couleur pourpre.
Intrieur de la bote, laque aventurine.

BOITE en bois naturel, sur le couvercle de laquelle est
laque, couleur or et acier, une scie  poigne. Cette bote est pleine
de petits carrs reprsentant des armoiries de prince japonais laques
en or, et servant, je crois, de fiches pour le jeu.

PETIT VASE  brler des parfums en forme de pot. Recouvrement
de laque aventurine sur lequel se dtachent, en laque d'or, des sapins,
des arbustes fleuris, des rochers aux pais reliefs et aux petits trous
qui ont l'air des enfoncements de clous tombs d'une feuille de
mtal, applique sur le laque. Ce vase a deux fois rptes sur la
panse et le couvercle les armoiries du taikoun: trois feuilles de mauve
dans un cercle. Doublure intrieure de vermeil.

PETIT CHIBATCHI. Forme festonne  six lobes. Couvercle en
bronze avec ouverture pour allumer la pipe, et dcor de palmettes
de sapin incises et dores, et termines par de petits bourgeons
en trfles repercs  jour. Le pourtour du brasero minuscule est en
laque noir mouchet d'or, sur lequel sont jetes des feuilles en laque
d'or, et d'o se dtachent des caractres japonais cisels en argent.
Intrieur doubl de mtal. Dessous du chibatchi, laque noir mouchet
d'or.

BOITE en laque d'or. Forme quadrangulaire. Le couvercle et
le pourtour dcors d'ventails, tantt  la peinture, tantt aux
panaches, faits d'or vert; l'un de ces ventails montre un cureuil
mangeant un melon. Un petit plateau renferm dans la bote reprsente
un chariot de fleurs. Intrieur de la bote et dessous, laque
aventurine.

BOITE en laque d'or. Forme hexagone. Sur le couvercle des
cryptomerias et des pchers fleuris; le terrain et les fleurs or vert.
Le pourtour form de carrs d'or rouge dans des cadres d'or vert. Sur
deux des pans sont attachs deux petits anneaux d'argent. Intrieur de
la bote et dessous, laque aventurine mordore. Bote de la plus grande
lgret. L'or a dans cette bote ce bel aspect du vieil or, et non du
cuivre, que l'on trouve dans les botes modernes o la poudre d'or
est remplace par des poudres de bronze.

BOITE en laque aventurine. Forme d'cran. Sur la laque
aventurine du couvercle se dtachent en relief des bambous et des
arbustes fleuris. Petit plateau intrieur o volent deux fong-hoang,
mme laque. Pourtour de la bote, un quadrille pav de fleurettes d'or
vert. Le dessus, le dedans, le dessous de la bote, laque aventurine
orange du plus merveilleux poudroiement: c'est le laque appel au
Japon, d'aprs Thunberg, _salpiquat_, par Humbert _salvocat_.

BOITE dont la forme est celle de deux bonbonnires accoles
et entres l'une dans l'autre. Sur le couvercle de laque d'or de la
bote entire, deux cercles avec trfles en or vert; mme dcor sur le
couvercle de la bote entame, recouverte en partie par le pli d'une
toffe  petites fleurettes d'or et d'argent, tenant  une cordelire
rubanne rouge et or. Le pourtour d'une trs grande saillie est une
merveilleuse imitation d'un bas-relief de fer cisel, reproduisant des
paysages montagneux traverss de cascade. Intrieur et dessous de la
bote, laque aventurine.

BOITE dont la forme est celle de trois petites botes carres
enchevtres l'une dans l'autre. Le couvercle de l'une figure,
au-dessus d'une haie de bambous, des arbustes d'or aux fleurs d'argent
bruni. Sur le dessus d'or mat de la seconde sont jets des nuages d'or
poli et des caractres japonais; sur la troisime, dont on ne voit
gure que l'paisseur d'un ct, se dessine un damier aux nuances
changeantes, fait de petits carrs d'or vert et de petits carrs
teints de rouge. Le pourtour est alternativement de laque aventurine
pour la premire bote, de laque d'or pour la seconde bote, de laque
d'or vert et rouge pour la troisime bote. Intrieur de la bote,
laque aventurine; dessous, laque d'or mat.

BOITE en forme de deux crans dont une partie de l'un a
disparu sous l'autre. Le dessus de l'cran entier reprsente, sur
laque d'or, un damio entour de ses femmes  la chevelure de laque
noire; le dessus de l'autre cran, une javelle surmonte d'un bouquet
de feuillage sur un fond de laque aventurine. Le pourtour est, pour le
premier cran, un fond de laque d'or sur lequel se trouve jete une
arabesque fleurie de chrysanthmes, pour le second cran, un dessin
de sparterie  bambous rompus. Le dedans de la bote est en laque
aventurine; toutefois sous le couvercle est figur, dans des espces
d'ondes de laque, un vol d'oies sauvages qui s'aperoit comme une vague
et bizarre bauche dans les miroitements d'un or glac de brun.

BONBONNIRE. Forme ronde et surbaisse ressemblant  la
juxtaposition de deux soucoupes l'une sur l'autre. La partie suprieure
en laque d'or vert us, figurant une fleur ouverte de chrysanthme; la
partie infrieure, en laque aventurine de la qualit la plus fine et
la plus brillante, est recouverte de branchages de chrysanthme en or
vert et de fleurs  demi ouvertes en or glac couleur olive. Intrieur
et dessous de la bote, laque aventurine.

BONBONNIRE en laque d'or de mme forme, dont le couvercle
montre des flots de laque d'argent bruni submergeant une grande fleur
de chrysanthme.

BOITE en laque noire bruntre. Forme festonne  cinq lobes.
Bote d'une grande distinction, o sur le laque noir se dresse une
tige de bambou en laque jaune verdtre. Intrieur de la bote, laque
aventurine contenant, sous le couvercle, un paysage en laque d'or.

BOITE en laque d'or. Forme zigzaguante. Le couvercle figure
une branche d'arbuste en fleurs d'or vert, pose sur trois palissades
de bambou jetes l'une sur l'autre; le pourtour, des sillonnements de
flots roulant des fleurettes. Intrieur et dessous de la bote, laque
aventurine.

BOITE en laque d'or, en forme de fruit oblong, autour duquel
s'enroule le feuillage d'une liane, seme d'un cloutis d'argent. Sur
les cts du fruit, une broderie de fines arabesques. Intrieur et
dessous de la bote, laque aventurine.

BOITE en forme de cylindre. Sur le couvercle au fond d'or
vert, un sennin chevauchant, un sceptre  la main, un poisson en
laque noir d'un ton mat. Le pourtour  l'intrieur de la bote, laque
aventurine mordore.

Sous le couvercle est une inscription disant qu'il a t excut
une dizaine de cette bote. Remarquons que les botes en laque ne
sont presque jamais signes, tandis que les botes  mdecine le sont
presque toujours.

BOITE, forme losange. Le couvercle  reflets changeants,
et travers de nuages d'or glac en vert, et parsem, de distance en
distance, d'arabesques de laque d'or, fleuries d'une fleurette d'or
vert. Intrieur de la bote et dessous, laque aventurine.

BOITE en piqu d'or. Forme festonne  quatre lobes. Le piqu
d'or est recouvert de tiges d'herbaces sur le couvercle, et sur le
pourtour de branchages en laque d'or. Intrieur de la bote et dessous,
laque aventurine.

BOITE en forme d'enveloppe de paquet, que les Japonais font
si dextrement d'une feuille qu'ils ferment par un vritable noeud
d'art. Recouvrements de laque d'or vert, sur lesquels sont jetes
des branchettes de sapin en or rouge, aux bourgeons en argent bruni.
Intrieur de la bote et dessous, laque aventurine mordore.

PETITE BOITE en bois naturel,  stries ombres et satines
couleur d'caille. Bote  quatre compartiments superposs de forme
carre, aux angles arrondis et rentrants. Le couvercle et les quatre
cts sont orns de cerisiers fleuris, dont les troncs sont en laque
d'or fait avec ce petit pavage d'or, ressemblant aux imbrications
d'une peau de lzard, et les fleurs, de dlicates ciselures d'argent.
L'intrieur de la bote et le dessous, laque aventurine.

BOITE en forme de calebasse et qui offre, sur son couvercle
et son pourtour festonns, la runion et l'assemblage de tous les
laques: laque d'or, laque aventurine, laque couleur de bronze, piqu
d'or, piqu d'argent; le tout relev par un cloutis d'argent
qui, avec ses ttes d'pingles, imite sur les feuilles les gouttes de
rose. L'intrieur de la bote sabl d'or et sem de petites parcelles
brillantes, semblables  celles qui se voient amalgames sur les
bronzes martels d'or, montre, en son fond, des canards mandarins en
laque d'or qui voguent sur des flots d'or vert et d'or bronz. Le
dessous, laque aventurine avec semis de parcelles brillantes.

BOITE, dont le contenu festonn a le dcoupage accident et
plein de saillies et de rentrants, d'une silhouette de femme  la
grande jupe tale autour d'elle. La femme, agenouille devant un
album, est excute en laque d'or avec mlange d'ors divers, et avec la
figuration de la chevelure en noir. Le pourtour en laque avec bordure 
petits rinceaux. L'intrieur de la bote galement en laque aventurine,
sillonn de branchages d'or, et parsem de petits ronds noirs o sont
des bouquets de fleurettes, alterns or et argent.

Cette bote, indpendamment de la dchiqueture de son dcoupage, est
curieuse en ce qu'elle reprsente une femme de la cour de Kioto aux
sourcils rass et remplacs par deux grosses mouches, peintes au milieu
de son front[75], et dont la coiffure,--coiffure qui se rencontre
souvent dans les albums,--montre une paisse et plate chevelure aplatie
avec quelques petites mches, semblables  des cordelettes, se
dtachant sur les tempes, les joues, les paules, pendant que le
restant, runi en masse compacte, lui flotte au dos, disparaissant et
reparaissant parmi les plis de sa robe[76].

    [75] C'est la description exacte que M. Humbert en donne dans
    son livre du _Japon illustr_.

    [76] Je citerai encore, comme superbe chantillon de laque
    moderne, une grande bote en laque noir portant sur son
    couvercle deux moineaux sculpts en ivoire colori, et o la
    sculpture, rpe par place, joue le plumetis et le duvet de
    l'oiseau. Le pourtour, trs original, imite l'assemblage d'une
    srie de bambous de tons et de _tigrages_ divers.

Cabinets, critoires, bouteilles et coupes  saki, coffrets 
gteaux, bonbonnires, botes  parfums, botes  jeux, botes 
flicitations et  compliments: ce sont l les objets en laque dcrits
jusqu'ici. Il nous reste  parler des botes, pots, rcipients, qui
ont pour spcialit la toilette et le maquillage de la femme et qui
sont en partie fabriqus en laque de la plus belle qualit, et que
l'on rencontre contenant encore un rien color de ce qui sert aux
coquetteries de la femme de l'Extrme-Orient. Il y a l les petites
botes orbiculaires servant  renfermer les cardes ou ouates  farder;
les petites botes plates  blanc pour le visage et pour le cou; les
botes  rouge; les botes  poudre pour les dents, qui renferment
l-bas de l'ivoire rp[77]; les botes  or pour faire purpurines les
lvres, dores avec cet or particulier[78]; les botes  _ha-guro_,
ou noir  laquer les dents, botes  l'usage des femmes maries et des
veuves; enfin les flacons  huile rose pour les cheveux. M. le comte
de Beauvoir nous donne, sur cette huile, un dtail intressant. Elle
est fournie par des iris bleus, que l'on trouve, au Japon, poussant sur
une couche de terre tendue sur toutes les toitures. Au sujet de ces
iris, il y aurait un dit particulier d'un ancien mikado dont voici 
peu prs les termes:

La desse du Soleil nous a donn la terre, pour la labourer et
l'ensemencer...

Quant aux iris qui sont l'emblme du luxe des femmes, la desse vous
dfend de les cultiver sur le sol sacr; mais semez-les sur le sommet
de vos maisons en une place impropre  tout autre usage, et l, de mme
qu'ils donnent la beaut des cheveux de la femme, ils seront comme la
chevelure vivante de votre toit paternel.

    [77] Les Japonaises se servent de brosses  dents fabriques
    avec un arbuste que Thunberg appelle _lindera_ et dont le bois
    tendre n'corche pas les gencives. Ces brosses  dents ont
    l'apparence des morceaux de bois de rglisse mchs par les
    enfants.

    [78] L'or dont les Japonais se fardent les lvres, n'est
    purpurin qu' la condition d'tre mouill: aussi voit-on les
    coquettes de l-bas se passer,  tout instant, la langue sur
    les lvres!

PETITE BOITE  double fond en laque aventurine. Forme carre. Sur
le couvercle, paysage de laque d'or en relief, avec dans un coin un
mdaillon, au milieu duquel est un bouquet de fleurs de pcher et de
palmettes de sapin. Pourtour et intrieur de la bote laque aventurine.
Dessous du premier compartiment et dessous de la bote, laque noir
sabl d'or.

PETITE BOITE en forme d'ventail. Le couvercle moiti laque glac
couleur olive, moiti laque sabl d'or, maill de petites parcelles
d'or brillantes. Sur ce sabl, le vol de deux fong-hoang. Pourtour
intrieur et dessous de la bote, laque aventurine.

PETITE BOITE en forme d'cran. Le couvercle laqu glac couleur olive
avec un bouquet de fleurs de diffrents laques, et dont les fleurs sont
excutes en nacre, en corail, en ivoire, en or et en argent cisel.
Pourtour, mme laque avec une broderie laque d'or. Intrieur de la
bote et dessous, laque aventurine.

PETITE BOITE en forme de coquille. Le couvercle, laque glac couleur
bronze, nu, sabl d'or, est recouvert de petites coquilles sculptes
en corail, en nacre, en argent. Pourtour, intrieur et dessous de la
bote, laque aventurine.

PETITE BOITE. Forme carre aux angles arrondis et lgrement bombe.
Dessous et dessus, laque d'or, sillonn de nuages bronzs, et recouvert
de petits bouquets au feuillage d'or vert, aux fleurettes d'or rouge.
Pourtour et intrieur de la bote, laque d'or mat.

PETITE BOITE, laque aventurine. Forme carre. Sur le couvercle, branche
de chrysanthme en laque d'or, d'o se dtachent deux chrysanthmes
cisels dans le mtal, l'un en or, l'autre en argent. L'intrieur de la
bote, laque aventurine sur laquelle est jete, sur la plaque du dessus
et du dessous de la bote, une palissade de bambous en laque d'or.

PETITE BOITE en laque d'or. Forme quadrangulaire. Le couvercle
reprsente une tige de bambou entremle de roses qui se rpandent sur
le pourtour. Intrieur de la bote et dessous, laque aventurine.

Une merveille de forme, de dcoration, d'excution, un miracle de
jointoiement dans l'infiniment petit que cette bote qui n'a pas un
centimtre d'paisseur, indpendamment de la beaut du laque qui joue
absolument le mtal.

Au nombre des objets de toilette de la femme japonaise, il ne faut pas
oublier les peignes, ces peignes coquets, dont on retrouve des dessins
si varis dans les albums des laqueurs, et dont voici un spcimen fait
d'un semis de ptales de fleurs excutes en or de diffrents tons sur
un fond laque d'or.

Parmi ces laques, il est chez moi une curieuse collection. C'est la
runion d'une vingtaine de ces botes  mdecine, que tout Japonais
porte  sa ceinture accroche par un cordon de soie  un netsk[79], et
dans ses quatre compartiments[80], au dire de M. Humbert, renfermant
des pilules opiaces, de la thriaque, de la poudre d'huile de menthe,
de la poudre de sucre blanc.

    [79] Le cordon lche et flottant qui passe dans les rainures
    pratiques aux deux cts de la bote, et qui est termin
    gnralement par un netsk, quelquefois par une boule d'ambre,
    quelquefois par un disque d'mail cloisonn, est orn d'un
    coulant de matires diverses, mais trs souvent fait d'argent
    bruni avec niellures d'or. Dans ces coulants, on trouve des
    modles de bijouterie exquise, entre autres de petites feuilles
    chiffonnes et recroquevilles se contournant autour de la
    soie, de la manire la plus naturelle.

    [80] Les compartiments vont de trois  sept et mme  plus.
    Les botes qui n'ont qu'une ouverture au milieu, et qui ont
    l'apparence de botes  mdecine, sont en gnral des botes 
    cachet. J'en possde une, o sous le tiroir du cachet se trouve
    encore du rouge d'impression.

Ces botes, qui sont en quelque sorte avec les deux sabres, la
pipe, la blague  tabac, les bijoux que les riches japonais talent sur
eux, et qui ont t choisies parmi plus de douze cents, sont des plus
belles qui soient venues  Paris.

Sur l'une, des fleurs de chrysanthmes entremles de caractres
japonais font toute la dcoration; sur l'autre, ce sont des zones de
fleurs de pcher et de palmettes de sapin, excutes avec de l'or
vert et de l'or rouge; sur le bois naturel de celle-ci, figure tout
simplement la palissade de bambous d'un jardin; sur le fond d'or de
celle-l, se dressent des iris d'eau aux fleurs en laque d'argent
oxyd; sur le fond d'or de cette autre, se dveloppe, dans sept
mdaillons, tout l'Olympe japonais, peint avec des laques de tons
divers; enfin, sur cette dernire bote  mdecine,  la rondeur trs
aplatie,--signe d'anciennet,--des albums entr'ouverts montrent des
dessins, dont les infiniment petits dtails sont rendus par le plus
dlicat rehaut d'or, dans le rien d'paisseur de la gomme du _rhus
vernicifera_.

Mais avant tout ces botes  mdecine, et plus que tous les autres
ouvrages de ce genre, sont des morceaux de laque, o l'artiste se plat
 dtacher, sur les ors du fond, des reliefs en porcelaine, en ivoire,
en jade, en argent, en or, en fer, sur lesquels, en un mot, il met sa
gloire  faire oeuvre de laqueur-mosaste.

Et voici, sur un sabl d'or, une tige de pavot,  la fleur et aux
boutons de porcelaine de Satzuma, et voil, sur un fond noir, un faucon
blanc tout en nacre.

La bote  mdecine, au faucon blanc, porte deux signatures: la
signature du laqueur: _Nagataka_; la signature de l'incrusteur: _Kazou
Yossi_.

Deux de ces botes  mdecine, dont l'une, est signe: _Yu toku sa
Yokou K_, reprsentent, avec quelques changements, un jeune Japonais,
tendant, agenouill, un soulier  un personnage qui passe  cheval sur
un pont. Ko Sekko, un savant qui s'tait occup de science militaire et
qui tait possesseur du fameux livre de stratgie, crit par Taik-bo,
et intitul: LU KOUTO SAN RIA KOU, en passant sur un pont, fit
la rencontre d'un jeune Japonais, dont la physionomie intelligente lui
plut. Il laissa tomber son soulier dans la rivire et pria le jeune
homme de le repcher. Et cela  trois reprises diffrentes, sans que le
jeune Japonais montrt de la mauvaise humeur, quoiqu'il dt chaque fois
arracher le soulier  un dragon. Le lendemain, Ko Sekko, rencontrant
encore une fois Tcho rio, lui donna rendez-vous, le jour suivant, dans
un certain endroit, et il manqua trois fois de suite au rendez-vous
donn, pour prouver la patience du jeune homme qui y vint chaque
jour. Alors seulement, assur du caractre de Tcho rio, Ko Sekko lui
donna son livre, et le jeune Japonais, aprs l'avoir tudi, se mit en
rapport avec le prince Kanno Ko So, et, par sa valeur et par sa science
militaire, dlivra son pays rduit en servitude.

Et, sur toutes ces botes  mdecine, la lgende, sans s'occuper du
tournant de l'objet, se droule sur les deux plats avec des choses
 moiti commences d'un ct et qui finissent de l'autre, ainsi que
ce sanglier, que j'ai sur une bote d'ivoire, et dont la tte est sur
la face et le train d'arrire sur le revers. L'artiste est guid dans
son travail par ces albums de laqueur, dont M. Haviland possde une si
intressante collection et o les pures des botes, cabinets, objets
quelconques  pans coups, sont prpares comme si elles devaient tre
excutes sur des surfaces absolument planes.

Une bote  mdecine, o Fukuroku-ju, au crne conique, est figur
assis, les jambes croises, sur un rocher, au milieu de daims
familiers, avec un revers reprsentant un admirable vol de grues.

Cette autre bote  mdecine nous fait voir, sur un fond d'or, un Yebis
et un Daikoku, reprsents avec des visages et des mains d'ivoire,
verdtrement teints de ces colorations, rappelant les petits portraits
en cire du seizime sicle.

Sur cette autre encore  fond d'or, c'est une socit de Japonais et
de Japonaises, parmi lesquels on distingue Komati qu'on voit jeune
et belle, et parlant, la figure  moiti masque par un ventail.
Dans cette bote  mdecine, les vtements sont en laque noir et
rouge, les mains et les ttes en ivoire, mais le travail offre cette
particularit, que les ttes de second plan sont laisses  l'tat
d'bauche, de croquis d'un modelage.

L'une des plus riches de la collection est une bote d'une forme
lgrement ovode, au fond d'caille incrust d'une vermicellure
d'or, et sur laquelle se dtache cette inscription: _Bote destine
 tre porte  la ceinture pour conserver les mdecines_, une
inscription forme de lettres en nacre de la plus fine dcoupure. Cette
bote  mdecine porte  la fois la signature du laqueur _Hassgama_ et
de l'incrusteur _Takyama_, dont la signature est suivie de ses deux
cachets.

Mais la plus extraordinaire de ces botes est une bote  mdecine o,
sur un fond bronz au semis d'or, des grues grandes comme des insectes,
formes de pierre dure, volent au milieu de fleurs de cognassiers en
corail et de pivoines en nacre, dont la nacre est rose par des dessous
de mtal. Il y a sur cette bote des diaprures d'ailes de minuscules
papillons, obtenues avec des parcelles de poussire brillante, qui
sont de la grosseur d'une pointe d'aiguille. La splendeur, le fini, le
got de cette incrustation dpassent tout ce qu'on peut imaginer. C'est
un bijou d'art qui peut tenir sa place  ct d'un bijou de Cellini.
Cette bote  mdecine est signe, sur une petite bande de burgau, du
nom de l'incrusteur _Shibayama_, qui jouit d'une grande rputation au
Japon.

A ces laquages sur bois il faut joindre les laquages sur caille et
ivoire, o des fleurs et des rinceaux prennent ces pais reliefs, qui
font croire  l'application d'une feuille de mtal. Je citerai, parmi
ces botes, une bote portant la fleur de pawlonia, les armoiries du
mikado et contenant encore de l'or  farder les lvres.

Un des plus tonnants laquages sur ivoire est un netsk, un bouton
de la largeur d'une pice de quarante sous, enfermant, sur sa petite
surface, les sept dieux et desse de l'Olympe japonais, laqus en or
et argent bruni, avec des fruits en burgau poss sur un plateau, de la
grosseur d'un grain de millet. Ce bouton est sign: _Shti foukou jn_.

Et nous retrouvons encore dans la vitrine quelques objets des sries
dcrites, mais en d'autres matires que le laque.

Pour les botes  mdecine, ce sont:

Une bote  mdecine en porcelaine gros bleu, toute couverte de
libellules aux ailes dores, et dont la tte  facettes est faite de
nacre fixe dans la porcelaine.

Une petite bote  mdecine en fer, d'une excution trs soigne,
montrant la reine Otohim, souveraine de l'le de Liou Gou, prenant
cong du pcheur Ourashima, que l'on voit, sur le revers de la bote,
naviguant sur un gros poisson d'or, la ligne sur l'paule. Cette bote
 mdecine me vient de la vente du graineur italien Meazza.

Une petite bote  mdecine en ivoire sculpt, reprsentant d'un ct
deux Japonais, mesurant de leurs bras tendus le tronc du fameux pin
d'Ono, de l'autre une Japonaise en promenade, la pipette  la main.
Cette bote  mdecine est signe: _Shn iou Ma Min gokou_.

Pour les peignes, ce sont:

Un peigne en bois avec le btonnet horizontal pour soutenir
l'chafaudage des cheveux et le btonnet transversal pour le
couronnement[81]. Ce peigne, mi-bois brun, mi-ivoire, est sem de
jouets d'enfants, toupies, oiseaux en carton, poupes, figurs en
nacre, en caille, en serpentine, en corail, en laque aventurine.

    [81] Jusqu' Temmu-Tenn, quarantime empereur du Japon
    (673-686), les femmes et les hommes laissaient pousser leurs
    cheveux naturellement; alors seulement un dit les fora 
    relever leur chevelure.

Un peigne en ivoire, sur le haut duquel court une grappelette de
raisins, faite dans une matire qui imite la transparence du raisin
ambr, et qui s'chappe de dessous la feuille d'une vigne automnale, en
ivoire colori. Ce peigne est sign: _Kouai gio Kou_.

Nous arrivons maintenant  quelques petits objets isols.

Une ancienne pingle  cheveux de femme, en fer, reprsentant une
dgringolade microscopique de singes. Cette pingle est signe: _Yatsou
Sluro_[82].

    [82] Les femmes ne portent pas dans leur chevelure que des
    pingles; j'ai vu un petit tube de verre, aux trois quarts
    rempli d'un liquide contenant des paillettes d'or, semblables 
    l'eau-de-vie de Dantzig, que les Japonaises s'amusent  agiter
    sur leurs ttes.

Une bote en fer cisel, dcor, en relief d'or et d'argent, d'une
orange, d'une langouste, d'un morceau de charbon, accompagns d'un
toron de paille de riz: les trennes que les Japonais ont l'habitude de
s'envoyer au jour de l'an. Cette bote est signe: _Its tyo Sa Harou
Hissa_.

Une bote  pinceaux, dont le bois disparat sous la sculpture de
fleurs de cerisier la recouvrant intrieurement. Intrieur, laque noir,
dans lequel est pratiqu un systme de jointoiement des plus simples,
au moyen de deux trous et deux encoches.

Une bote  parfums en joli bois stri, sur le couvercle de laquelle
est reprsent en nacre et en ivoire et en corne, au milieu de deux
oiseaux qui s'envolent, l'appareil qui les chasse des arbres fruitiers:
de petits morceaux de bambou cliquetant sur une planchette de bois.

Un bouton en fer, o sont ciseles deux poupes dores, sous une
branche de cerisier en fleurs, d'o pend une banderole sur laquelle
est grave une posie de femme, reconnaissable  sa maigre et lgre
criture. Ce bouton, qu'on expose sur de petits reposoirs, dresss  la
porte des maisons, le 3 mars, le jour de la fte des filles, est sign:
_Be Koua_.

Un encrier de voyage en forme de petit marteau et qui se porte attach
 la ceinture, un encrier de bronze enguirland d'une liane de
coloquinte aux feuilles d'or, aux gourdes d'argent. Je possde un autre
encrier portatif, fabriqu d'un petit bambou contenant le pinceau et
li  une rondelle de bois plus grosse formant le rservoir  encre
de Chine. Ces deux morceaux de bambou sont dcors de jeux d'enfants,
inciss et teints en noir. Il est sign ainsi: _A t fait la 3me
anne de Tn Wa, par l'artiste Otoka Noboukyo, sujet du prince Akao_
(province de Harima). M. Otsouka croit que ce travail est du seizime
sicle.

Au milieu de ces pierres dures, de ces laques, de ces ivoires, est
perdu un petit rond d'argent bruni du diamtre d'un d  coudre, sur
lequel est sculpt, dans un bouquet d'arbres, un kiosque vers lequel
se dirige un personnage d'or de la grosseur et de la grandeur d'une
puce. Un volet ferm qui s'ouvre, quand on fait tourner au bout de son
cordonnet de soie le petit rond, laisse voir dans l'intrieur deux
points brillants d'argent, que la loupe fait reconnatre pour deux
joueurs de dames.

Les ouvriers japonais ont eu, comme les ouvriers de l'antiquit grecque
et romaine, l'imagination des bijoux-joujoux lilliputiens. Un de ces
joujoux d'art, achet par un voleur, cent kobans, au clbre Fakeda et
donne par lui  la prostitue Otone, jouit, au Japon, d'une certaine
clbrit. C'taient deux petites figures, dont l'une reprsentait
une jeune fille, et l'autre un serviteur tenant un parasol: les deux
figures construites de manire que, lorsqu'on les faisait flotter
sur une coupe de saki, le domestique ouvrait le parasol et le tenait
au-dessus de la tte de sa matresse marchant devant lui. Et l'on suit
un moment dans une chronique l'histoire du bijou. La fille Otone,
trs amoureuse du comdien Sakaki-hama-siro-taro, et quitte par
lui, vendait ses robes et tout ce qu'elle possdait pour payer une
dette qu'elle avait contracte  l'effet de donner de l'argent  son
amant, puis se pendait dans le grand salon de Tomonya-Grobe. Parmi les
objets qu'elle avait vendus, se trouvaient les deux petites figures de
Fakeda, dont la malheureuse n'avait pu obtenir que six kobans, et les
deux petites figures taient passes,  la suite de cette vente, entre
les mains de la femme du musicien Toyo-Taki[83].

    [83] _Mmoires et anecdotes des Djogouns_, par Titsingh, publi
    par Abel de Rmusat. Nepveu, 1820.

Dans les objets en argent, rentrent les pipes d'homme et de femme, ces
pipettes dont le fourneau est si petit, qu'on les prend pour des pipes
 opium[84], pipettes tout entires faites d'un morceau d'argent ou
bien d'un bout de bambou, enferm dans des enveloppes d'argent, aux
deux extrmits. Sur celle-ci sont sculpts deux faisans au plumage
mi-dor, mi-argent; sur celle-l se dtache, au milieu d'une tige de
pivoines, un paon excut de la mme manire que les faisans.

    [84] On fume au Japon le tabac coup trs fin et qu'on humecte
    parfois de saki. Ricord dit que le meilleur tabac est celui
    de la province de Satzuma. Aprs le tabac de Satzuma vient le
    tabac de Nagasaki, o fut introduite la culture de cette plante.

Cette autre pipette, un chef-d'oeuvre de ciselure, du fourneau 
l'embouchure, est toute couverte de fleurs de chrysanthme fouilles et
dtaches dans la masse.

Enfin cette dernire, une pipe de lutteur, et qui reprsente un
combat entre deux terribles dragons, se distingue par une grosseur
particulire aux objets possds par cette classe d'hommes normes,
amants de l'normit. On dirait la pipe d'un ogre.

La description des pipes amne naturellement  la description de
leurs tuis,  cette bimbeloterie d'art, o sur toutes les matires,
mais principalement sur le bambou, les Japonais se sont montrs
des ouvriers-artistes incomparables. C'est chez eux une spcialit
de dcorer le bois naturel en introduisant, dans la sculpture, la
pierre dure, la nacre, le jade, l'caille, l'ivoire colori, avec une
fantaisie adorable, et avec, je le dis bien haut, la sobrit et la
retenue du got le plus pur en la richesse de l'ornementation. Les
Japonais font enfin de ces bois, sculpts et mosaqus en relief, des
choses qui n'ont d'quivalent chez aucune nation.

TUI en bois noir, sur lequel se dtachent, en argent dor et
maill, un enfant et deux petites figures de femmes.

TUI en bois brun, aux fendillements en forme de stalactites,
dcor de papillons en pierre dure et en nacre, dans des feuillages en
ivoire colori, portant des fleurs d'or et d'argent.

TUI en corne de cerf, reprsentant un vieux plerin en
extase devant une vision dans le ciel, vers laquelle monte l'adoration
murmurante de ses lvres, en une espce de phylactre.

TUI en bambou, de forme ronde, figurant, profondment
entaill dans le bois jaune et fibreux, un tigre aux yeux de nacre.
L'attache et le couvercle et le revtement infrieur en fer, finement
damasquin d'or.

TUI en bambou  six pans, o se voient des tortues faites
en ivoire colori, avec carapaces d'caille. Rien de plus heureux que
l'agencement de ces tortues surprises dans le naturel de leurs poses,
et rien de plus ingnieusement charmant que le couvercle compos
d'une tortue aplatie dans le repos, ses pattes replies sous elle. Cet
tui est sign: _Ikko_.

TUI en bambou,  la rondeur aplatie, couverte de _dragons
volants_ (de libellules) aux ailes d'mail cloisonn, aux ttes et
aux corselets d'ivoire colori et d'caille. La libellule ou la
demoiselle, appele, au Japon, dragon volant, est un insecte presque
lgendaire, et qui revient souvent dans la dcoration. On raconte que
Jimmu-Tenn, fondateur de la monarchie japonaise, tant mont sur une
haute colline, la forme du Japon lui parut ressembler  celle du dragon
volant, ce qui lui fit donner le nom de cet insecte  son empire. Le
travail de cet tui est d'un luxe, d'une beaut, d'une originalit
tout extraordinaire, avec des dgradations et des loignements de
second plan, obtenus par l'opposition de libellules seulement sculptes
dans le bois un peu teint, et de la libellule d'mail et de nacre du
premier plan. Ce porte-pipe est sign: _Itsko_.

TUI fait d'un ivoire particulier, d'un ivoire fossile de
Sibrie peut-tre, ou plutt d'un ivoire ordinaire rendu transparent
par un procd inconnu, et appartenant aux seuls Japonais. Il est
dcor de rinceaux de feuillages, comme lgrement teints de rouille
dans les rentrants de la sculpture. Au milieu des rinceaux, le guerrier
Kosima Taka Nori de Bingo, cisel en or, trace, sur le tronc du
cerisier, l'avertissement donn  son prince, et que nous avons dj
trouv sur le couvercle de la bote  gteaux. Le travail de l'ivoire
n'est pas sign, mais sur un petit cartouche d'or est grav: _L'or
fait par Tatt utchi_.

TUI en shakudo. Le seul que j'ai vu fabriqu de ce mtal,
employ en gnral pour de petits objets. Sur le beau bleu violac de
l'tui, sont nielles des fleurettes en argent, en or, en mail rouge
brique.

A la description de ces tuis de pipes, je joindrai la description d'un
attirail complet de fumeur assez ancien, compos d'un tui de pipe et
d'une blague  tabac. L'tui de pipe est en une imitation de peau de
serpent, appele au Japon _indn_, et dcor d'une libellule de mtal
avec des parties bronzes et vermeilles. A cette libellule se rattache
la blague par un petit anneau, auquel sont souds deux mdaillons de
bronze gravs, reprsentant l'Olympe japonais en caricatures. Sur la
blague en cuir dor, argent, mordor, pourpr, un morceau de cuir,
dit le Japonais Otsouka, fabriqu  l'imitation d'anciens cuirs
chinois, un morceau de cuir que je croirais plutt de cuir de Cordoue
ou peut-tre de Venise et que les Japonais recherchaient et achetaient
aux Portugais,--un morceau de cuir qui a les riches et sourds tons
de hareng saur, affectionns par les coloristes fauves,--se dtache
dans un relief de demi-ronde bosse, un corps de jeune enfant, dont
la chair potele a quelque ressemblance avec les contours enfls des
amours de Boucher. La serrure extrieure est faite de deux petits
bronzes-appliques, l'un Laizn, le dieu du tonnerre, sous sa patine
florentine, l'autre Fouzn, le dieu du vent, sous sa patine d'acier.
La serrure intrieure, qui se ferme au moyen d'un petit bouton en
forme d'ventail, est forme d'une plaque d'acier raye d'clairs d'or
et de trombes d'argent, se croisant sur la crte de flots courroucs
et cumeux. Cette plaque porte deux signatures _Korusa_ et _Thiojou_,
et sur le bronze dor de la charnire intrieure, se trouve encore la
signature de _Djindasha_, l'ouvrier ciseleur de la garniture et des
deux petits mdaillons de bronze.


Est-ce ancien? dit presque chaque personne, dans les mains de
laquelle vous mettez un objet japonais, toute prte  vous le rendre
sans le regarder, si vous ne mentez pas un peu. Eh bien, il faut avoir
le courage de dire la vrit: l'art japonais n'a pas d'antiquit.
En Chine, les mandarins amateurs ont un certain droit  ne vouloir
possder que des objets de _mille ans_,  prfrer le travail original
des anciennes dynasties aux Kien-Long. Au Japon, rien de pareil. Tout
l'art ancien du Japon est une pauvre et servile imitation de l'art
chinois, tout vient du Cleste Empire, tout, jusqu'aux couturires,
qu'envoie chercher au troisime sicle l'empereur Ojiu-Tenn[85].
Les porcelainiers, les bronziers, les peintres sont des Chinois, ou
des Japonais, retour de la Chine. Ce sont des potiers corens qui
fabriquent les premires porcelaines japonaises et c'est en Chine
que Gorodayu Shonsui, le crateur de la porcelaine d'Imari, va
apprendre la construction des fours. C'est le peintre Douch, de l'tat
de Koma, qui au huitime sicle, enseigne aux Japonais et le dessin
et la fabrication de l'encre et du papier. C'est le prtre Sesshiu
qui, au quinzime sicle, aprs avoir tudi en Chine, devient un
des plus grands peintres du Japon. Et les peintres Kudara, Kawanari,
Kos-Kanaoka, le prtre Meich, ainsi que les deux familles Tosa et
Kano, illustres par les artistes qu'elles ont produits, semblent avoir
t chercher leur talent dans le Cleste Empire. Le croirait-on enfin?
la musique et la danse japonaises n'appartiennent pas mme au Japon,
elles sont chinoises, et furent apportes par Minashi, originaire de
Kudara qui se fit naturaliser au Japon! Et les Japonais reconnaissent
si bien cette vrit, ont tellement pris l'habitude de considrer
l'Empire du Milieu comme la patrie de leur art, comme le lieu de
provenance des belles choses, comme leur Grce, que Narushima, auquel
je demandais, un jour, s'il y avait des collectionneurs parmi ses
compatriotes, me rpondait: Oui, oui, certainement; puis ajoutait
avec une nuance de mpris intraduisible pour son art national: Oui,
mais les collectionneurs chez nous n'ont que des objets de la Chine.

    [85] _Le Japon  l'Exposition universelle_, premire partie;
    Paris. 1868.

Du reste, l'on peut se rendre compte du nombre d'objets chinois que
contenait, que contient une collection japonaise, par ce curieux
inventaire d'objets d'art possds au dix-septime sicle par
Yodoya-Fatsgro, l'un des plus riches marchands d'Osaka, inventaire
si renseignant sur les gots d'un bibeloteur exotique.


EFFETS PRCIEUX.

Un coq d'or pur, apport de la Chine qui avait appartenu  l'empereur
Genso-Kot (Han-kao-tsou).

Un tableau peint par l'empereur Kiso-Kot, reprsentant un coq et une
poule, et jug hors de prix.

Une natte pour servir de jalousie faite de corail rouge[86].

    [86] Ces jalousies, qu'on place, en Chine et au Japon, devant
    les portes et les fentres pour empcher les insectes d'entrer,
    et qu'on appelle _lien-tse_, sont fabriques souvent de
    matires prcieuses. Dans la collection envoye du Japon
     l'Exposition universelle de 1867, il y avait une de ces
    jalousies en perles de cristal taill de diverses couleurs,
    formant un paysage.

Deux tuiles du palais de l'empereur Kan.

Quatre tuiles du palais de l'empereur Koo-ko-te (Soung-Kao-tsou).

Trois lettres de l'officier du Dari, le fameux crivain Teka[87].

    [87] La beaut de l'criture a une trs grande importance
    au Japon, et quand on reconstruisit, en 977, le palais du
    Dari, entirement dtruit par un incendie, le mmorialiste
    japonais rappelle que les _gakf_, les inscriptions sur les
    planchettes au-dessus des portes, ont t traces au pinceau
    par Fousiwara-no-Soukemasa, clbre en Chine mme pour sa belle
    criture.

Un poids en or, pesant sept cent cinquante taels, que Tako avait donn
en prsent  un de ses parents.

Un encensoir d'or en forme de chariot.

Seize figures de moineaux d'or et d'argent.

Treize petites idoles d'or.

Un chaudron d'or.

Un vase d'or pour faire bouillir l'eau.

Deux tasses  th en or.

Trois botes  th en or.

Un chapelet de cent vingt-huit grains de corail rouge, dont cent huit
de la grosseur d'un oeuf de pigeon et vingt de moindre grosseur.

Dix branches de corail.

Cinq tasses  th en argent.

Sept soucoupes faites du bois de _calamback_ (bois d'aigle, que les
Japonais tirent du Cambodge et de la Cochinchine et qu'ils payent au
poids de l'or)[88].

    [88] Voici une note curieuse sur l'importance du bois de
    calambac: Selon la tradition, une grosse pice de bois de
    calambac fut jete, pendant une tempte, sur le rivage de
    Saka, bourg situ  peu de distance d'Osaka. On la conserve
    dans le temple de T-da-si. Lorsque le Shogun dsire en avoir
    un morceau, il s'adresse au Dari, qui lui en accorde un de la
    grosseur d'un pouce carr. Il y envoie deux officiers de sa
    cour, sous les yeux desquels le morceau est sci, et inscrit
    sur les registres du temple.

Un damier avec les dames d'or et d'argent dans une caisse de bois
d'bne.

Un grand encrier chinois enrichi d'une pierre prcieuse.

Un magnifique pot  l'eau chinois.

Vingt-huit fermiers  carreaux.

Quarante-huit tapis ayant chacun trente pieds de long et dix-huit pieds
de large.

Cinq cents tapis plus petits.

Trois cent trente tableaux japonais diffrents.

Cent soixante-dix sabres de toutes longueurs.

Trente-sept piques ou sabres.

Trois harnais de cheval[89].

    [89] _Mmoires et anecdotes des Djogouns_, par Titsingh,
    publis par Abel de Rmusat, 1820.

Au fond, parmi les vieilles choses du Japon qui ne sont pas des objets
chinois ou des imitations imparfaites de chinoiseries, qu'est-ce que
vous trouvez? Des bronzes, sans conteste, infrieurs aux bronzes
chinois, des peintures d'un primitif baroque, des laques que je
crois, jusqu' preuve du contraire, infrieurs aux laques de choix
des dix-sept et dix-huitime sicles, et en dernire ligne cette
porcelaine or, rouge et gros bleu, ce _vieux Japon_ qui n'est pas
sans mrite, mais d'une monotonie dsesprante[90]. Mais tout ce que
j'aime, tout ce que je vois aimer par ceux dont j'estime le got:
les bronzes qui ont la mollesse de la cire, les peintures au dessin
de nature, les broderies qui sont de tendres et chatoyants tableaux,
les dlicates ciselures du fer, la dcoration enchanteresse des
Satzuma, les jolis travaux d'incrustations dans le bois, tout cela,
 l'exception des laques, est moderne, oui moderne, n'a pas plus de
quatre-vingts ans, appartient enfin au dix-neuvime sicle. Les plus
souples bronzes sont de bronziers morts il y a vingt, trente, quarante
ans. Et  quelle poque remonte la statue de Ban Kurobio par Murata
Shosaburo Kunihissa, possde par M. Cernuschi, la seule pice de
bronze qui puisse entrer en comparaison avec la grande sculpture
de notre antiquit? A la fin de Louis XVI, peut-tre  la priode du
Directoire. Combien de gardes de sabres,  la rondissante facture,
aprs le dchiffrage de la signature de l'armurier, se sont trouves
des ciselures ne remontant pas  plus de vingt-cinq ans! Qui oserait
affirmer que les plus vieux foukousas ont plus d'un demi-sicle? Et
les bols de Satzuma achets par les amateurs les plus difficiles, 
quelle date remontent-ils? Enfin mme, les botes  mdecine et les
tuis de pipes  luxueuse ornementation, seraient, au dire de certaines
personnes bien renseignes, de cration assez rcente. En un mot,
l'objet d'art original, l'objet d'art bien japonais ne semble n l-bas
qu' la suite de la rvolution introduite dans le dessin par O-kou-sai,
et de son affranchissement de l'art chinois[91], et de son retour  la
nature, vue pour la premire fois par un oeil japonais.

    [90] Il y a bien encore l'ancien Japon _premire qualit
    colorie_; mais est-ce bien sr que ce vieux Japon ne soit pas
    une imitation d'un plus vieux Chine?

    [91] A la note envoye par le Japonais Narushima  M. Bergerat,
    un livre tout rcemment publi en Angleterre: Fuyaku
    Hiyokukei: A hundred views of Fuji (Fusi-yama) par E. Dickins,
    London 1880, ajoute quelques renseignements sur la vie et
    l'oeuvre d'O-kou-sai.

    O-kou-sai serait n en 1760, et aurait eu pour pre un
    fabricant de miroirs de mtal, nomm Nakajima Is. On trouve,
    dans le travail de M. Dickins, la confirmation des nombreux
    changements de noms de l'artiste, et entre autres de son
    premier nom d'Hotteyimon Miuraya, venant de la maison de Honjo,
    le quartier de Ydo, o il tait n, et encore de son nom de
    Sait, sous lequel il est dsign dans le quatrime cahier
    du MANGUWA. Le livre anglais parle galement des nombreuses
    illustrations des romans de son ami Bakin, le Walter Scott du
    Japon, et dont il illustra le Satomi Hakenden en quarante
    volumes. O-kou-sai serait mort, d'aprs M. Anderson, en
    1849,  l'ge de quatre-vingt-neuf ans, mais la publication
    du _Fusi-yama_ en 1834, annonce comme une publication de
    _feu_ O-kou-sai, dment cette assertion, et doit faire
    adopter la tradition qui le fait mourir en 1834,  l'ge de
    soixante-quatorze ans.

    O-Kou-sai est le fondateur de l'cole de Katsushika, dont les
    productions _ukijo-y_ peuvent se traduire par les peintures
    du monde passant. L'oeuvre capitale d'O-kou-sai, publie entre
    1810 et 1820, est sa suite des quinze cahiers (n'est-ce pas
    quatorze?) portant pour titre: MANGUWA, ou Esquisses de premier
    coup.

    Les prfaces en tte de chacun de ces cahiers sont curieuses,
    et je vais en donner quelques extraits. Voici la prface du
    premier cahier: L'apparence extrieure et les gestes des
    hommes rendent abondamment l'expression de leurs sentiments de
    joie et de dsappointement, de souffrance et de rjouissance.
    Les collines et les torrents, et les arbres et les herbes,
    ont galement chacune une nature particulire. Et en mme
    temps, les btes, les oiseaux de l'air, les insectes, les
    reptiles, les poissons, contiennent tous en dedans d'eux une
    essence vitale, propre  chacun d'eux, qui rjouit nos coeurs,
    lorsque nous reconnaissons une telle abondance de joie et de
    bonheur dans le monde. Cependant, avec les changements de
    lieux et de saisons, tout s'vanouit, tout disparat. Comment
    donc transmettre aux ges futurs, et porter  la connaissance
    des hommes, loigns par des milliers de lieues, l'esprit
    et la forme de toute la joie et le bonheur que nous voyons
    remplissant l'univers? L'art seul peut perptuer la ralit
    vivante des choses du monde, et le vrai art, le seul qui habite
    les hauteurs du gnie! Le rare talent d'Hokusai est connu par
    tout le pays. Cet automne, pendant son voyage vers l'Ouest, le
    Matre, par une bonne fortune inespre, a visit notre ville,
    et l, pour le dlice des deux hommes, a fait la connaissance
    de Bokusen de Gekko (Maison du clair de lune), sous le toit
    duquel plus de 300 compositions furent projetes et excutes.
    Les choses du ciel et de Boudha, la vie des hommes et des
    femmes, oui mme les oiseaux et les btes, les herbes et les
    arbres, tout fut essay, et le pinceau du matre retraa
    toutes les phases et toutes les formes de l'existence. Depuis
    quelque temps le talent de nos artistes diminuait, la vie et
    le mouvement manquaient  leurs productions, et leur excution
    tait de beaucoup infrieure  leurs conceptions. On ne
    manquera pas de reconnatre l'admirable puissance des esquisses
    prsentes ici, toutes bauches qu'elles soient. Le Matre
    a essay de donner la vie  tout ce qu'il a peint, et son
    succs clate dans la joie et le bonheur qu'il a si fidlement
    exprims. Qui pourra ajouter  son oeuvre? Pour l'tudiant
    aspirant  l'art, cette collection est un guide, un instrument
    inestimable. Le titre de _Manguw_, esquisses de premier coup,
    a t choisi par le Matre lui-mme. _crit par Keijin de la
    maison Hanshu  Beroka en Owari_ (dans l'anne 1812) pendant la
    priode _Bankuwa, au temps o les lettres florissaient_.

    Le prfacier du cinquime cahier dit: La fleur des jardins de
    pruniers, la fleur de cerisier de Sudadzutsumi, les festons de
    fuji (wistaria) de Kamedo, les fleurs de hadji (lespedeza) de
    Yanagishima (l'le des Saules), les asters et les chrysanthmes
    de Tarashima (l'le des Temples), ces cinq lieux de plaisance
    bien connus  Katsushika, sont visits par des foules, dans
    les saisons de floraison du printemps et de l'automne, qui
    remplissent les chemins, discutant, par petits groupes, les
    beauts qu'ils viennent de contempler. Par l demeure le Matre
    Hokusai, depuis son enfance; et sa renomme est maintenant
    tellement rpandue que sa gloire est arrive  surpasser
    celle de toute la fragrance des cinq jardins dans toute leur
    floraison.

    Le prfacier du septime cahier dit: Ils me disent comme quoi
    ils ont travers hier le Fukagava  Hirohata, o les hommes
    prient le dieu Tametomo, comme quoi ils sont alls aujourd'hui
    couter le coucou, s'battant parmi les arbustes de Asaji-hara
    et Hashiba, et me parlent de beaucoup d'autres choses
    agrables. Et maintenant mes amis voudraient bien que je me
    lve de mon sige prs de la fentre, o j'ai paress toute la
    journe, pour m'en aller avec eux..... Doucement, doucement...,
    je suis debout et parti... Je vois les innombrables feuilles
    vertes trembloter  la cime des arbres feuillus, j'observe
    les nuages floconneux dans le ciel bleu, se groupant
    fantastiquement en toutes sortes de formes dchires... Je
    marche, de-ci de-l, indolemment, sans volont et sans but...
    A prsent je traverse le pont des Singes, et j'coute comme
    l'cho renvoie les cris sauvages des grues... Me voici dans
    le champ de cerises d'Owari... A travers les brouillards qui
    tranent sur les rivages de Miho, je vois les clbres pins de
    Suminoye... Maintenant je suis debout en tremblant sur le pont
    de Kameji, et je regarde avec tonnement la gigantesque plante
    de fuki (ptasites)... Ceci est le rugissement de la cataracte
    vertigineuse d'Ono... Un frisson me traverse. Ce n'est qu'un
    rve que j'ai rv, couch prs de la fentre, avec ce volume
    du Matre, comme oreiller sous ma tte.

    Enfin, dans le huitime cahier du MANGUWA, le prfacier fait
    dire, par Hokusai,  ses lves qui lui demandaient de publier
    ses croquis pour leur instruction: On n'enseigne pas l'art,
    vous n'avez qu' copier la nature pour devenir un artiste.

Et pour moi, c'est seulement en toutes les dernires annes du sicle
dernier, et dans les cinquante premires annes du sicle actuel,
qu'ont t fabriques, toujours  l'exception des laques, les
originales japonaiseries o l'lment europen n'a pas eu encore le
temps de s'introduire, et qui ont eu la fortune d'tre excutes et
parfaites par la vieille gnration d'ouvriers anciennement aux
gages des princes[92], et qui ont mis au service d'O-kou-sai et du
groupe d'artistes dans tous les genres, voluant autour du novateur,
une main-d'oeuvre qui ne s'est jamais peut-tre rencontre chez
aucune nation.

    [92] Cette gnration, dont il reste encore quelques
    octognaires, est en train de s'teindre tous les jours;
    et quand elle sera compltement enterre, la main-d'oeuvre
    _artiste_ n'existera plus au Japon.

Maintenant ces objets de 40, de 50, de 60 et bien rarement de 100
ans, ces objets choisis, tris, et qu'il est mme bon de payer cher,
ces objets qui possdent une qualit que n'a pas l'objet chinois,
_l'amusant_, ces objets, il faut le dire bien haut, sont merveilleux,
uniques, incomparables, et tels qu'ils doivent sortir de l'imagination
et des doigts de ce peuple artiste jusqu'au dernier des hommes, et o
le paysan n'ayant pas que des yeux comme le ntre pour sa rcolte, avec
deux ou trois pierres, se cre dans son champ une cascatelle, y plante
un abricotier  fleurs doubles[93], et jouit, des heures entires, de
la floraison de son arbuste au-dessus de la musique de l'eau, ainsi
qu'un peintre et un pote.

    [93] _Promenade autour du monde_, par le baron de Hbner,
    Hachette, 1873.




BOUDOIR


A droite, au fond du cabinet de japonaiseries, une porte enleve
livre passage dans un petit boudoir pas beaucoup plus large que la
porte-fentre ouvrant sur le balcon du boulevard Montmorency. Le
boudoir est laqu en noir, et au plafond sur un carr de soie jaune, la
princesse Mathilde a jet des oiseaux et des fleurs aquarells dans le
got japonais. Une robe de crpe de Ydo, brode en or et en soie, au
fond gorge de pigeon et commenant et mourant dans du violet, recouvre
un petit divan appuy au mur. Sur les parois sombrement luisantes,
entre de gaies et claires porcelaines de la Chine, provenant des ventes
de doubles qu'a faites le Muse de Dresde, sont accrochs seulement
trois objets de haut got.

Le premier est un immense _foukousa_ reprsentant, sur un morceau de
velours noir, une double et noueuse tige de bambou brode en or: une
broderie, dont l'originalit distingue est due  la grandeur du dessin
et  l'opposition  peine sensible de l'or vert des feuilles et de l'or
rouge des tiges. Il est sign: _Kakou-Le_.

Le second figure sur un panneau de laque une branche de magnolia
en fleurs, dans un vase de bronze vert, fouett d'or. Les fleurs sont
sculptes en ivoire, et les boutons en formation sont composs de
fragments de jade un peu transparents, pris dans les tons les plus
frais de la nature, et le vase en bronze vert, le sculpteur a su en
faire, au moyen de matires ignores, un trompe-l'oeil qui pose, en
sa lgre saillie, sur un vrai pied de bois de fer. D'un ct, il y a
une grenade entr'ouverte sous son semblant d'corce de carton pourpr,
et dont le rose aqueux, o baignent ses ppins, est rendu avec un art
inimitable par de la nacre. De l'autre ct sont une petite thire
en boccaro, une tasse de faence de Satzuma sur sa soucoupe en bateau
de mtal, obtenus avec le boccaro, la faence, le mtal ou je ne sais
quoi. Ce tableau sculpt est intressant comme un spcimen du soin, de
la perfection, de la menue et infinie imagination d'art apports par
l'artiste  tous les dtails de son oeuvre. C'est ainsi que le cadre
en bambou, excut l-bas, montre, prs de l'intersection des noeuds,
de petites pousses, des folioles en ivoire dcoup, et colories, et
jouant les jeunes pousses, et qu'un escargot, d'un glaireux  jeter par
la fentre, monte, les cornes rigides, le long du cadre du bas-relief.
Ce tableau porte deux cachets que n'a pu dchiffrer M. Otsouka.

Le troisime objet est un tapis de soie persan du seizime sicle, le
_desideratum_ des peintres-banquiers, la chose d'industrie artistique
qui vous laisse hsitant, si elle n'est vraiment pas de l'art, et
si elle ne vaut pas le plus beau tableau de fleurs, enfin la loque
_radieuse_ par excellence. N'ayant jamais pu runir assez d'argent
pour acheter _de a_, je m'tais ddommag en en crant un, dans
LES FRRES ZEMGANNO, quand un de ces hasards tranges m'a mis face
 face avec l'original du tapis de fantaisie, que j'avais invent
pour les siestes de la Tompkins. C'tait bien le morceau de velours
ras, tiss dans le lumineux et la tide tendresse de l'or bruni, de
l'argent teint, du bleu lapis-lazuli. Et elle tait si sduisante,
la bordure de ce tapis au vert, qui tait  la fois une couleur de
mousse et d'meraude, et o couraient des branchages d'un ple et
presque imperceptible violet d'amthyste! Et le fond talait un si
harmonieux ton d'or de paille, d'or chaud de nattes de Manille, avec
dessus des rinceaux si maladivement bleus, blancs, jaunes! Et chaque
secousse de la main du marchand, dans le tapis de soie, glaait d'un si
blouissant givre les douces colorations se cassant avec des brillants
micacs! Je ne pus rsister. Au fond, si mon tapis, je l'ai pay cher,
fort cher, j'ai, pour me consoler, la croyance, l'illusion, si l'on
veut, que tout au plus une soixantaine de ces tapis,--on les dit tous
venir d'une bataille dans laquelle les bagages du shah auraient t
pris par les Turcs,--oui, tout au plus une soixantaine sont disperss
en Europe. Pourquoi n'tais-je pas  Constantinople, le lendemain
de l'incendie du vieux Srail? J'aurais pu aussi bien que M. Gutun,
parmi les objets jets la veille par les fentres, acheter au bazar,
moyennant 112 francs, soit 56 francs pice, les deux merveilleux tapis
aux suaves couleurs, entremles de vers d'argent chantant la femme
et le vin,--ces tapis dont on demanderait de chacun 25,000 francs,
aujourd'hui?


A l'heure prsente, c'est bizarre, quand je me prpare  crire un
morceau, un morceau quelconque, un morceau o il n'entre pas le moindre
bric--brac, pour m'entraner, pour me monter, pour faire jaillir le
styliste, de l'crivain paresseux et rcalcitrant  l'arrachement
douloureux du style, j'ai besoin de passer une heure dans ce cabinet
et ce boudoir de l'Orient. Il me faut me remplir les yeux de la patine
des bronzes, des ors divers des laques, des irisations des flambs,
des clairs des matires dures, des jades, des verres colors, des
chatoiements de la soie des foukousas et des tapis de Perse, et ce
n'est que par cette contemplation d'clats de couleur, par cette vision
excitante, irritante pour ainsi dire, que peu  peu, et,--je le rpte
sans que cela ait aucun rapport avec le sujet de ma composition,--je
sens mon pouls s'lever, et tout doucement venir en moi cette petite
fivre de la cervelle, sans laquelle je ne puis rien crire qui vaille.
Mais l'excitation produite par le bibelot de lumire obtenue, et le
moment arriv pour me mettre au travail, j'ai besoin pour crire de me
trouver dans une pice qui n'ait rien aux murs, et que j'aimerais toute
nue et blanchie  la chaux.




SECOND TAGE


L'escalier tourne et monte, du premier au second tage, toujours entre
des dessins de l'cole franaise et des _kakemonos_ japonais.

Le _kakemono_ est une bande longitudinale de gaze peinte 
l'aquarelle[94], colle sur un morceau de soie qui la marge tout autour
d'un dessin de fleurs, gnralement tisses en or ou en argent, et
que tient tendu un petit rouleau de bois, termin par deux rondelles
d'ivoire pendant en bas. C'est le tableau du Japon, la seule peinture
que les amateurs de l-bas[95] et le commun des martyrs accrochent
 ses cloisons. Dans ces aquarelles toujours troites, mais d'une
longueur qui va d'un  deux,  trois mtres, il est des oeuvres
d'art qui font l'bahissement de nos aquarellistes, en prsence de
ces immenses machines peintes  l'eau. Devant un de ces kakemonos, de
Nittis[96], qu'on sait n'tre pas un maladroit, dclarait qu'il n'y
avait pas d'Europen capable d'excuter ces tonnantes dcorations.
Dans l'atelier du peintre Hirsch est suspendue une grue parmi les
roseaux d'un marais, la nuit, sous une lune voile d'un nuage. Dans
le gris perle des tnbres, c'est un chef-d'oeuvre que l'chassier
blanc, en son arrt suspendu, avec l'interrogation de sa petite tte
dresse et retourne, de son oeil qui veille  travers le fouillis
obscur,--l'chevellement des lances de roseaux, d'abord jaunes d'or,
puis noires, puis couleur des choses vues dans le lointain de la
nuit. Un modelage dsesprant des dtails, d'une science de procds
incroyable, avec des oppositions singulires, et qu'on n'ose pas en
Europe: ainsi, dans cette aquarelle dlave et sans aucune paisseur
de couleur, la patte releve de la grue est empte de gouache, et
de toute la peinture seule ressort en relief, absolument comme si
elle tait brode. Chez moi, dans mon escalier, battent contre le
mur des tortues jouant sur une grve  la mer basse, d'un matutineux
extraordinaire[97], et une tige de pavots violets entrelace dans un
rameau d'arbuste aux fleurs cerise d'un charme tout rjouissant, et
bien encore une demi-douzaine reprsentant des oiseaux de rivire au
milieu de plantes aquatiques. Toutefois la merveille est une guenon
tenant son petit dans ses bras. Il est vraiment impossible de rendre,
par une coloration plus vraie, le rose violac de la face et des bouts
de sein de la singesse, de la face et des callosits ischiatiques du
petit, au milieu de l'envole fauve du pelage, o,  et l, se voient
des aplatissements, de lumineux versements de poils faits d'un ton
bleutre indescriptible. Ce kakemono est sign: _Le Me Wan Sossen_.
Sossen, au Japon, est reconnu comme le grand peintre du singe, et ne
peint uniquement que le singe.

    [94] Il y en a de peints sur soie, sur papier, il y en a de
    brods, quelques-uns mme ne sont qu'un tissage d'or dans la
    soie. C'est ainsi que, chez moi, deux kakemonos reprsentent
    des vases de fleurs, encastrs dans des zones o volent des
    grues hiratiques aux couleurs qu'on dirait cherches dans
    les mosaques de Saint-Marc. Mon ami, le pote de Heredia, en
    possde dans ce genre deux trs suprieurs. C'est un canevas
    blanc, entour d'une premire bande amarante sur lequel courent
    des branchages d'or, d'une seconde bande rsda sur laquelle
    sont jetes galement en or des armoiries de prince. Le canevas
    blanc est brod d'une paonne et d'un paon, la queue dploye.
    Ces deux broderies, sur cette trame  jour, ont  la fois des
    tons assoupis de tapisseries passes et de vieilles orfvreries
    mailles.

    [95] Car il faut que l'Europe sache que le Japon a ses curieux
    de peinture, et des curieux maniaques comme les ntres. M.
    Ral, l'associ des Sichel, achetant des kakemonos au Japon,
    et s'tonnant de la diffrence du prix entre deux kakemonos,
    dont le faire lui paraissait identique, le marchand lui disait:
    Oui, tous les deux sont du mme, mais celui-ci est du temps o
    sa clbrit tait faite.

    [96] De Nittis a achet le beau et grand kakemono de
    l'Exposition, reprsentant une vingtaine de pigeons s'battant
     la margelle d'une vasque en pierre. Il l'avait achet pour
    le copier et avoue modestement y avoir renonc devant la
    difficult. Il me faisait toucher, avec l'enthousiasme qui
    jaillit de son individu en prsence d'une vraie chose d'art,
    tous les dtails de l'excution, et ces contours dans l'ombre,
    et qui sont faits simplement du balayage et du rebroussage lav
    des teintes de la pleine lumire.

    [97] D'aprs une inscription trace au pinceau, ce kakemono
    ne serait qu'une rptition par un lve d'un clbre dessin
    du dessinateur spcialiste des tortues. Voici l'inscription:
    _Copie de Oh-kio_.

Donnons ici un rapide historique des anciens peintres du Japon d'aprs
la grande encyclopdie, intitule: WA-KAN-SANZAI DZUY, dont un
fragment a t traduit par M. Dickins dans son livre sur le Fusi-yama.

Mih-Hi (2697 avant Jsus-Christ) dessina, le premier, les diagrammes
au lieu de les crire. Ce fut l'origine du dessin.

Tsao-fuh-hing, le premier, dessina les choses appartenant aux hommes.

Shi-tao-shih dessina, le premier, des oiseaux et des btes.

Quelques-uns des vieux matres possdaient une puissance miraculeuse:
l'un ayant dessin un dragon, aussitt qu'il eut termin l'oeil, le
dragon s'envola; un autre, nomm Han kan, ayant dessin un cheval, un
dmon l'enfourcha, tromp par la ressemblance.

Les peintres clbres des poques postrieures sont innombrables. Il y
eut d'abord Kose no Kanaoka, aprs vint Fujihara no Takayoshi qui fut
suivi par Takuma Temeyuki et Tosa Tsun taka.

Dans la succession des plus renomms des poques postrieures, se
trouvent Tsunemori, Tosa Mitsunobu, Sesshiu, Josetsu, Oguri Sotan,
Schiubun, Sesson et le plus clbre de tous, Kano Motonobu.

Tsunemori s'est illustr par ses _oiseaux sur l'aile_, oiseaux volants.

Tosa Mitsunobu, qui a t surintendant de la peinture, est le fondateur
de l'cole de Tosa, dont les lves peignent avec un pinceau fin comme
un cheveu, et affectionnent la feuille d'or.

Sesshiu, qui avait t prtre dans sa jeunesse, tait un disciple des
coles de Josetsu et de Shiubun. Sa renomme arriva jusqu' l'empereur
de la dynastie des Ming rgnante alors en Chine, qui le dcida  se
charger de la dcoration du palais imprial. Son dbut fut celui-ci:
Sesshiu remplissant un balai d'encre de Chine, sans que sa main hsitt
une minute, dessina un dragon, claboussant l'encre autour de lui; et
l'admirable vigueur de l'esquisse fit bientt que son nom et sa gloire
se rpandirent dans tout l'Empire du Milieu. Il tait habile  retracer
les paysages, les fleurs, les oiseaux, les quadrupdes, les hommes.
Il travaillait avec une grande rapidit, et, pour ainsi dire, d'un
seul trait courant, avait une prfrence marque pour les tons gris
clair, vitait le rouge et les verts. Il est le fondateur de l'cole de
Sesshiu, l'cole du noir et du blanc, une cole de grisaille distincte
de l'cole de Tosa, l'cole coloriste du pays, et de l'cole clectique
de Kano, qui cherchait  fondre les deux coles.

Sesson tait un fameux peintre pour les effets de clair de lune en
automne.

Kano Motonobu, le prince des peintres chinois et japonais, a t appel
aussi souvent Kohgen.

Les principales couleurs, employes autrefois par les peintres
japonais, taient pourpre clair, jaune et rouge, gris brun d'corce
d'arbre, couleur de pche, bleu vert, jaune vert, gris de th, gris
de souris, brun jaune, feuille morte. Les matires colorantes servant
 la composition de ces couleurs taient l'ocre, la terre d'ombre, le
cinabre, l'orpiment, l'airo, sorte de pigment bleu, le _nakuroku_, vert
form d'un pigment arsnieux, le noir de fume, le charbon ou la cendre
de laine de coton.

Dans le livre chinois RUI-YEN (Jardin des Miscellanes), on raconte
une curieuse anecdote sur un procd de peinture japonaise. Nous y
lisons qu'un nomm S-Nogh dessina, dans un tableau, un taureau qui
quittait, le jour, la toile, pour aller pturer, et revenait prendre
sa place dans la peinture le soir. Ce tableau arriva dans les mains de
l'empereur Ta-Tsung (976-998), qui demanda  ses courtisans, mais en
vain, une explication de ce prodige. A la fin, cependant, un certain
prtre rvla que les Japonais trouvaient une substance nacreuse dans
la chair d'une espce d'hutre qu'ils ramassaient sur les rochers  la
mare basse, et que cette substance broye en une matire colorante
faisait des tableaux invisibles le jour, visibles la nuit.

Mais il nous a t donn de surprendre un peu du secret de ces
peintures, de ces aquarelles pendant l'anne de l'Exposition, aux trois
soires du commissaire gnral Matzugata, de l'diteur Charpentier,
de Burty, ces trois soires o les japonisants de Paris ont pu
regarder travailler des artistes japonais. Chez Matzugata, nous avons
vu un Japonais, debout devant une table, sans l'aide d'un fusinage,
d'un crayonnage, attaquer du premier coup, et  main leve, avec un
pinceau, des dessins, sur des morceaux de mousseline, retenus par les
deux bougies qui clairaient le peintre, et les commencer par un bec
d'oiseau, par une queue de poisson; et des extrmits de l'ensemble, de
fragments de dessin se rejoignant  la fin bout  bout, raliser, dans
l'tonnement de tous, un tre de l'air ou de l'eau qui semblait dessin
d'aprs nature.

Chez Charpentier, un autre peintre japonais, la joue laboure par une
contraction du muscle zygomatique, sa grosse bouche srieuse gonfle et
avance, et le front peinant, comme si sa mmoire cherchait  refaire
identiquement un dessin dj fait, tenait le pinceau entre la premire
phalange du pouce et l'index, et, pour ainsi dire,  pleine main. Je
me rappelle un surprenant dessin de trois corbeaux, et l'adresse avec
laquelle, de son pinceau cras et aux poils presque secs, dans une
teinte plate d'encre de Chine encore humide, l'artiste _facsimila_ le
duveteux de la poitrine d'un des noirs oiseaux.

Mais jusque-l, rien que des improvisations, rien que des croquis 
l'encre de Chine; chez Burty, nous avions la reprsentation dans les
coulisses, de l'laboration, pleine de _ficelles_, d'un grand panneau
 l'aquarelle, pouss au dernier fini: d'un vritable kakemono. Disons
d'abord qu'un dessin, pour tre prcieux au Japon, doit tre dessin
sans aucune reprise du trait, sans aucun _repentir_. On attache mme
une certaine importance  la rapidit du faire, et le compagnon
du peintre alla regarder l'heure  la pendule, quand il commena.
L'artiste japonais s'tait muni cette fois d'un coupon de soie gomme
presque transparent, se fabriquant pour cet usage au Japon seulement,
et le coupon de soie tait tendu sur un chssis de bois blanc. Sauf
deux ou trois btons de couleur, parmi lesquels il y en avait un de
gomme-gutte et un autre d'un bleu verdtre, l'aquarelliste se servait
de couleurs au miel, de couleurs europennes. D'abord, pour commencer,
ce fut au milieu du panneau comme toujours un bec d'oiseau devenant un
oiseau, puis encore trois autres becs, trois autres oiseaux: le premier
gristre; le second au ventre blanc, aux ailes vertes; un troisime
ayant l'apparence d'une fauvette  tte noire; le quatrime avec du
rouge dans le cou d'un rouge-gorge. Il ajouta  la fin, au haut de son
panneau, un cinquime grimpereau, un calfat au bec de corail. Ces cinq
oiseaux furent excuts avec le travail le plus prcieux, et presque
avec le _froufrou_ rvolt de leurs plumes. Et c'tait charmant de voir
notre Japonais travailler, tenant deux pinceaux dans la mme main: l'un
tout fin, et charg d'une couleur intense, et filant le trait; l'autre
plus gros et tout aqueux, largissant la linature et l'estompant; tout
cela, avec des prestesses d'escamoteur debout devant sa petite table
aux gobelets.

Les oiseaux paraissant termins, Watanob Se S a jet dans un coin
des feuilles, des bouts de branchages, sans le dessin des branches. A
ce moment, d'un gros pinceau sans couleur et tremp d'eau, il a mouill
le fond rest vierge de toute coloration, en pargnant, autour des
oiseaux, de petites dchiquetures, laisses par lui sches, dans le
papier mou. Le panneau a t sch, un moment,  la flamme d'un journal
dans la chemine, et retir lorsqu'il conservait un rien d'humidit.
Alors brutalement, et comme sans souci de la dlicatesse de son dessin,
il a laiss pleuvoir, sur tout son panneau, de gros pts d'encre de
Chine, qui, tendus avec un blaireau, ont tout  coup mis la plus douce
demi-teinte autour des branchages et des oiseaux, enferms dans une
couche de neige faite miraculeusement par les espces d'archipels,
gards secs dans le papier. Puis, quand le panneau a t ainsi prpar,
ainsi avanc dans certaines parties, ne voil-t-il pas que notre
peintre japonais s'est mis  le laver  grandes eaux, donnant, sur la
tte colore des oiseaux, de petits coups de pouce amortissants et ne
laissant sur le papier que la vision efface de ce qui y tait tout
 l'heure. Et le panneau est encore une fois remis au feu et retir
mollet, et l'artiste indique le tronc tortueux par un large appuiement,
mais interrompu, mais cass, et pique avec la plus grande attention,
dans le vide et l'effacement, les petites fleurs rouges d'un cognassier
du Japon, ne plaant qu'au dernier moment la valeur noire de son
dessin, la tache intense  l'encre de Chine du tronc de l'arbuste. Et
'a t encore des lavages, des schages, des reprises, des relavages,
au bout desquels le lumineux et moelleux dessin tait parachev, tirant
de tout ce travail dans l'humide quelque chose du joli flottement des
contours que l'on voit en un dessin baignant dans l'eau d'une cuvette
de graveur, et sans que,--selon l'expression d'un peintre,--dans cette
chose _souffle_ se sentt la moindre fatigue.

Je revoyais ces jours-ci ce kakemono, dont Watanob Se S a fait
cadeau  Burty, et j'admirais l'art doux et dlicat de ce dessin noy
dans un si charmant brouillard gris, et o cependant tout est dessin,
achev, fini. La merveille de nature, que ces cinq grimpereaux, et la
perfection et la vie de leur plumage, et l'intelligente opposition,
au milieu de la sautillante allure des quatre bien portants, de la
pose frileuse et ratatine du petit malade, la tte rentre dans le
soulvement de ses plumes en boule. Du reste, le dessin a t enlev
avec amour: l'artiste japonais tait vritablement exalt par le
plaisir admiratif qu'il nous voyait prendre  son travail, et le
lendemain il disait  son compagnon que c'tait la seule soire en
France qui lui et rappel une soire de dessin du Japon.


Sur le palier s'ouvrent des chambres inhabites, ensevelies dans la
poussire des capharnams, o tout bibeloteur emmagasine et entasse
les choses boiteuses et estropies, les choses achetes les jours
d'erreur, o le got est _embourgeois_, et les choses pour lesquelles
une inexplicable indiffrence est venue. Il y a l, ple-mle, dans
le fouillis pittoresque d'un grenier du bric--brac, des porcelaines
gueules, des grues de bronze aux frles et longues pattes casses
par la trpidation du chemin de fer, des cadres ddors qui doivent
aller en visite chez le doreur, des dessins chasss de l'entresol et
du premier tage par des acquisitions rcentes, des piles de cuirs
japonais destins  fabriquer des reliures de livres orientaux, des
objets de toutes sortes et de toutes formes, dont la mmoire est
comme perdue, et dont le regard se dtourne, ainsi que d'achats dont
on rougit: cela au milieu de paquets intacts de fiches commandes
pour rdiger des catalogues, qui ne seront jamais faits. Et ce sont
des cabinets de laque dlabrs, aux ferrures arraches, dont la
restauration ruineuse est indfiniment ajourne; des tapis persans qui
ne sont plus que la trame de lumineuses couleurs,--revivront-elles?--Et
 ct de vieilles malles, couchs sur le plancher, de gras amours en
bronze du dix-huitime sicle, qui, le lendemain d'un gain inespr en
littrature, feront, avec une tablette de marbre bleu turquin, un royal
buffet de salle  manger.

Au milieu de cet amoncellement de choses, disparates et htroclites,
des armoires entre-billes laissent voir des ranges interminables de
livres modernes.

Et tout d'abord de Chateaubriand, le crateur de la langue littraire
d'aujourd'hui, l'dition de 1809 d'_Atala_, avec son titre rococo:
ATALA, OU LES AMOURS DE DEUX SAUVAGES DANS LE DSERT.--Et de Hugo,
presque toute sa prose et sa posie dans ces lgants in-octavo
d'Eugne Renduel, et au milieu desquels se trouve la petite dition
de 1829, orne de son fac-simil, de la complainte en argot du livre
enfanteur, qui a pour titre: LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMN.--Et de
Musset et de Mme Sand et de Sainte-Beuve, les ditions originales de
la CONFESSION D'UN ENFANT DU SICLE, de LLIA, de VOLUPT: les trois
romans, les trois livres documentaires sur l'tat d'me inassouvi
et splnetique des romantiques de 1830; et encore de Mme Sand, la
romancire si peu relle, la premire et belle dition de l'HISTOIRE
DE MA VIE, o la faiseuse de mmoires rencontre des pages si vraies,
pareilles  la page, o elle raconte la mort de sa mre, cette
Parisienne pur sang, ne voulant pas mourir dans son lit, mais dans un
fiacre qui la roule agonisante parmi le bruit et l'animation joyeuse
de Paris, montant l'avenue des Champs-lyses.--Et de Mrime, l'homme
sec, l'auteur sec, la DOUBLE MPRISE, le joli volume typographi
par Fournier en 1833, un exemplaire sur chine de la CHAMBRE BLEUE,
et la sceptique notice sur Beyle, publie  Eleutheropolis en 1854,
avec une figure rotique.--Et de Stendhal, malheureusement un si
pauvre styliste, les ditions originales DE L'AMOUR, et du roman bien
humain: LE ROUGE ET LE NOIR.--Et de Janin, l'habile quilibriste
de phrases impossibles, l'minent jongleur de mots, peut-tre trop
ddaign  l'heure prsente, L'ANE MORT ET LA FEMME GUILLOTINE, avec
l'illustration du _Bon Lapin_ par le talent ingnu de Tony Johannot, et
le pimpant et casseur petit volume de DEBURAU, HISTOIRE DU THATRE A
QUATRE SOUS.

Mais arrivons aux livres des amis morts ou vivants, donns par eux, ou
achets par moi sur des papiers durables.

C'est de Michelet, le sublime visionnaire de l'histoire, l'artiste en
style par excellence, de Michelet qui m'a fait l'honneur de me signer,
dans une de ses prfaces, un brevet d'historien, la vieille dition de
sa monumentale _Histoire de France_, publie par la librairie classique
de Hachette.--De mon cher _Tho_, indpendamment de presque tous ses
livres dans les premires ditions, l'exemplaire d'MAUX ET CAMES, o
Jacquemard l'a grav en pote olympien, et qui a en tte la dernire
ddicace, que l'crivain, dj bien malade et cherchant ses ides et
ses mots, ait crite:

    _Aux graveurs sur pierre fine de la prose,
    Edmond et Jules de Goncourt.
    Un maintenant, mais toujours double._

    _Leur ami_

    THOPHILE GAUTIER.

--De Feydeau, un des cent exemplaires du tirage in-octavo de FANNY.--De
Fromentin, un exemplaire sur papier Whatman, avec une affectueuse
ddicace de l'auteur, du SAHARA et d'UN T DANS LE SAHEL.--De
Monnier, l'dition embryonnaire,  la date de 1830, de ses SCNES
POPULAIRES, un mince volume avec ses petites vignettes  l'encre
lithographique, et l'apparition pour la premire fois du profil et
de la signature de M. Prudhomme; et encore le volume des BAS-FONDS
DE LA SOCIT,--imprim on n'a jamais su pourquoi en caractres
elzviriens,--volume dans lequel il n'est demeur que bien peu de la
froce ralit, que le soir, au coin d'une chemine, le raconteur,
avec sa tte d'un Tibre au Caf Turc, et tout en somnolant, fumant,
ructant, jetait dans ses admirables et cruelles et toujours
nouvelles improvisations.--De mon vieux Flaubert, l'dition, en un
seul volume, de MADAME BOVARY, et une SALAMMB, pour laquelle j'ai
invent une vraie reliure carthaginoise, faite d'un cuir japonais
bruntre, qui a l'air d'une peau humaine sortie de la tannerie de
Meudon, et de gardes fabriques d'une soie barbare, reprsentant des
chouettes tisses d'or sur un fond de sang.--De Chennevires, les
CONTES NORMANDS, qui contiennent le chef-d'oeuvre mu de _Georgine_,
en cette dition aux petites imageries enfantines, imprime avec des
ttes de clous sur du papier de journal de sous-prfecture, cette
dition agrablement provinciale, sortie de l'imprimerie de Hardel,
de Caen.--De Banville, du pote, de l'homme d'esprit et de coeur, un
exemplaire, des ODES FUNAMBULESQUES, de l'dition de Poulet-Malassis,
l'diteur-artiste.--De Barbey d'Aurevilly, UNE VIEILLE MATRESSE, le
chaud et verveux roman, et  l'tat de premier jet, que renferment les
trois volumes publies par Cadot en 1853.--De Tourguneff, tous ses
livres, toutes ces dlicates et intimes tudes de nature humaine, en
des paysages si profondment sentis par le rveur, en des dessous de
bois si frachement peints par le chasseur.--De Claudius Popelin, ses
CINQ OCTAVES DE SONNETS, aux originaux encadrements dessins par le
gentil rimeur, et, s'il vous plat, un des deux exemplaires sur chine,
avec un envoi dans une branche de fleurs  l'aquarelle, et encore du
pote et de l'crivain d'art, un exemplaire sur peau vlin, de son
savant livre sur LES VIEUX ARTS DU FEU.--De Renan, l'aimante notice
ncrologique, consacre par le frre  sa soeur bien-aime: HENRIETTE
RENAN.--De la princesse Mathilde, deux rarets bibliographiques, une
biographie de sa dame lectrice, ARMANDE DIEUD-DEFLY, une charmante
vieille femme du bon vieux temps, et une monographie du blanc _Didi_,
sous le titre d'une HISTOIRE D'UN CHIEN: une plaquette pour laquelle
l'auteur a bien voulu me broder le morceau de soie qui lui servira de
reliure.--De d'Hervilly, MESDAMES LES PARISIENNES, o nos Parisiennes
de l'heure actuelle sont croques dans une prose  talon rouge.--De
Cladel, ses robustes paysanneries, toutes ensoleilles du soleil de la
Provence.--De Jules Valls, JACQUES VINGTRAS, cette autobiographie 
la grande et rageuse ironie, avec des coins de style si dlicats.--De
Burty, son excellent livre des MATRES ET PETITS MATRES, o il a
insr une amicale notice sur mon frre, et un des deux exemplaires
sur Whatman, de la curieuse correspondance qu'il a publie de
Delacroix.--De Zola, L'ASSOMMOIR, NANA, ces vivaces et plantureux
romans, ces pousses de 550 pages d'impression, qui font de vrais blocs
en papier de Hollande.--D'Alphonse Daudet, les FEMMES D'ARTISTES,
FROMONT JEUNE ET RISLER AN, JACK, le NABAB, les ROIS EN EXIL, tous
en papier de choix, avec, dans l'exemplaire du _Nabab_, la ddicace
si glorieuse pour la femme de l'auteur, ddicace tire seulement 
quelques exemplaires pour les amis intimes du mnage.--Les _jeunes_
aussi sont sur ces planches, en beau papier,  ct de leurs ans, et
il y a l les livres du pote Jean Richepin,  la prose si vivante,
d'Huysmans, de Liesse, de Guy de Maupassant, d'Hennique, de Paul
Alexis; et bientt, j'espre, un livre d'Henry Card.

Mais de tous les crivains modernes, l'auteur collectionn avec le plus
d'amour, de passion, de persvrance, de recherches dans les catalogues
de vente et  prix marqus, de furetage chez les libraires: c'est
Balzac, dont l'OEuvre, sauf quelques brochurettes, est dans une armoire
tout entier en ditions originales. Les voil, ces beaux vilains livres
de cabinet de lecture, sous leurs couvertures  peine dfrachies,
avec leur texte si lisible, en leurs grandes marges pas bien blanches
et peu satines. Cela commence par le CODE DES GENS HONNTES dont je
rappelle la premire phrase de l'avant-propos, dat de 1825: L'argent,
par le temps qui court, donne le plaisir, la considration, les amis,
les succs, les talents, l'esprit mme; ce doux mtal... Cette longue
phrase, et, pour ainsi dire, la premire phrase du dbut de l'crivain,
n'est-elle pas typique chez l'homme qui, quelques annes aprs,
fera de l'Argent le nouveau ressort dramatique du roman moderne. Et
l'OEuvre continue l'anne suivante par l'in-24, qui a pour titre: LE
PETIT DICTIONNAIRE _critique et anecdotique des Enseignes de Paris_,
par un _batteur de pav_. Puis ce sont: LES DERNIERS CHOUANS, les
quatre volumes in-12 publis en 1829, chez Urbain Canel. Enfin toute
la titanesque srie de l'pope bourgeoise, publie et chez Werdet et
chez Hippolyte Souverain et chez Charles Gosselin et chez Chlendowski
et chez de Potter, et qui se termine par LES PARENTS PAUVRES, LES
PAYSANS, LE DPUT D'ARCIS[98].

    [98] On ne sait pas si le _Dput d'Arcis_ a t compltement
    termin par Balzac, mais l'on sait que les dernires parties
    des _Paysans_ ont t crites par Rabou.

A ces ditions de Balzac, sont mles quelques plaquettes faites
d'preuves, ainsi que l'article de LA FEMME COMME IL FAUT, o l'on
retrouve en marge sa lisible et ronde criture d'expditionnaire, son
imprieux _deleatur_, et son bon  tirer fait d'un _B_, suivi d'un
paraphe, qui a quelque chose du serpent se tortillant sur la couverture
de LA PEAU DE CHAGRIN. Une de ces plaquettes qui vient de la vente
Dutacq, et qui contient les MARTYRS IGNORS, une de ces crations les
plus gniales, a un petit intrt: dans les corrections, le Courlandais
Grodninski passe _lithuanien_ en marge, et Balzac change en _blonds_
les cheveux noirs de Raphal, et  la place de son oeil d'merillon
lui donne tout bonnement un oeil _bleutre_, etc., etc. Le curieux,
c'est que ces corrections n'ont point t faites dans la rdition de
l'opuscule,  la suite de LA DERNIRE INCARNATION DE VAUTRIN, publie
en 1848.

Dans la mme armoire, Gavarni voisine avec Balzac, et les lithographies
du dessinateur avec les livres du romancier. C'est l'armoire, je ne
crains pas de le dire bien haut, des deux grands gnies du sicle, des
talents les plus originaux de l'art et de la littrature, des deux
hommes sans prdcesseurs.

De Gavarni, je n'ai pas tout  fait les trois mille planches
catalogues par MM. Mahrault et Bocher; mais j'en ai beaucoup,
beaucoup, beaucoup, et surtout des _avant la lettre_, de ces preuves
dont Gavarni faisait tirer six sur chine et six sur papier blanc[99],
preuves auxquelles ne ressemblent en rien les feuilles du tirage
courant. Car, sous quelques coups de presse, bien vite s'en va le
lger velout de la pierre lithographique avec son joli ton de mine de
plomb dans les demi-teintes. Et c'est tt fini des noirs brillants,
qui deviennent des taches boueuses, de la douceur nourrie des gris qui
se mettent  ressembler  du pointill o il y a des manques, et de
l'troite rserve des blancs dans la cerne enveloppante et voltigeante
d'une lgre estompe. Et vous n'avez plus qu'une lithographie, dont le
travail  fleur de pierre a disparu, une preuve  la fois charbonne
et dpouille, o les caresses infinies du model s'en sont alles,
et o, dans une froideur bleutre, n'apparat plus, pour ainsi dire,
que le squelette du coup de crayon lithographique. Je voudrais, par
exemple, qu'on pt comparer du n 8 des IMPRESSIONS DE MNAGE, une
preuve avant la lettre avec mme une bonne preuve ordinaire, je
voudrais qu'on vt  ct l'une de l'autre, dans les deux tats, cette
jeune femme vue de dos, en robe d't, la nuque, les paules, les bras
 l'air, et qui, toute lumineuse, n'a de noir sur elle que ses longues
papillotes et l'envole de son petit tablier de soie: on verrait que
le clair ensoleillement et de la blanche peau et du blanc linon s'est
envol dans le second tat. Et la mme chose est  rpter pour toutes
les planches, et surtout pour ce chef-d'oeuvre du clair-obscur, qui a
pour titre: _Monsieur  la cuisine, Madame au piano_. Un jour, Gavarni,
me parlant de cette lithographie, me disait: J'ai trouv pour cette
planche un certain noir qu'il m'a t impossible de retrouver jamais!

    [99] Ce tirage n'a rien d'absolu: il y a certaines
    lithographies, dont il y a eu tout au plus deux ou
    trois preuves avant la lettre, tandis que d'autres, et
    particulirement celles des derniers temps de la vie de
    Gavarni, ont de beaucoup dpass le nombre douze.

Beaucoup de ces avant la lettre sont amusantes par les recommandations,
les confidences au crayon ou  la plume jetes en marge: celle-ci,
en haut de laquelle est crit le nom de M. Ricourt, le fondateur de
l'Artiste porte: _Un peu--trs peu plus de ton_; celle-l, faite
pour la srie indite, qui a pour titre LES CARACTRES, a inscrit en
dessous: _Il faudra mettre ces titres petits et bien gris_; cette
autre, qui est un travestissement, est pleine de renvois, indiquant
dans le blanc du fond les infiniment petits dtails de couleur du
costume; cette autre de D'APRS NATURE est toute contourne de
chiffres mathmatiques; cette dernire enfin m'a t envoye, avec la
suscription: _A mes Goncourt_.

Et les curieuses et les rarissimes planches dans les indites, et
surtout dans les procds, dans ce temps o Gavarni tait en qute d'un
moyen d'intercaler ses dessins en pleine impression d'un volume, sans
recourir  la traduction d'un graveur. Je vois encore ce petit homme
sec, nerveux, silencieux, nomm Jacquin, cet avocat devenu inventeur,
se glissant, sans qu'on l'annont, dans l'atelier de Gavarni, lui
mettant, sans mot dire, sur son chevalet, une planche de mtal, sur
laquelle aussitt l'artiste crayonnait un bonhomme,--puis disparaissant
comme il tait venu. Du procd qui n'tait jamais trouv satisfaisant,
une, deux preuves revenaient, et c'tait tout. Dans ces rares petits
bouts de papier, que Gavarni ne jugeait pas dignes d'entrer dans son
OEuvre, il en est deux bien intressants pour moi. L'un est une tte
de vieillard aux cheveux et  la barbe blanche, autour de laquelle
Gavarni, que cela ennuyait d'en faire plus, pria mon frre de mettre
quelque chose de son cru; et mon frre y a dessin une tte de femme de
profil en madras, et deux ttes de drolatiques de carnaval, dont l'un
porte sur le nez de grandes besicles. L'autre est une tte d'homme,
de face,  la barbe et aux cheveux incultes, au front pliss par la
contention d'un regard appliqu et clignotant, au mplat charnu du bout
du nez;--le portrait le plus ressemblant qui ait t jamais fait, et
sans le vouloir, de Gavarni, du vrai Gavarni,--par Gavarni.


Parmi ces chambres, il en est une, o il y a un lit aux rideaux ferms,
et sur les murs, deux ou trois eaux-fortes, signes _J. G._, au milieu
desquelles est accroch l'original et macabre dessin d'UNE PARISIENNE,
portant cette ddicace de Rops: _A MM. Edmond et Jules de Goncourt,
aprs Manette Salomon_.

C'est la mansarde d'tudiant, o mon frre aimait  travailler, la
chambre choisie par lui pour mourir, et demeure telle qu'elle tait
le lendemain de sa mort, avec le fauteuil-balanceur dans lequel il se
plaisait  fumer aprs un morceau de style. Au milieu se trouve encore
cette grande table en bois blanc, o, sa faible tte appuye sur les
deux mains, il me lisait, trs malade, une page de son livre prfr,
une page des MMOIRES D'OUTRE-TOMBE, quand il bgaya un mot, le rpta,
sans pouvoir bien le dire, et plusieurs fois avec colre,--se leva le
front ple, chancela.

De certains anniversaires et des jours de tristesse, o le long pass
inoubliable de notre vie  deux me revient au coeur, je monte dans
cette chambre, je m'assois dans le grand fauteuil prs du lit vide, et
dans le recueillement de la demi-obscurit, et parmi ce que gardent
et vous font retrouver d'un mort bien-aim les choses de sa chambre
mortuaire, je me donne la douloureuse jouissance de me ressouvenir.

Et je le revois, mon bon et joli frre, quand je le relevai, et que
je l'interrogeai, et que je lui parlais sans qu'il et l'air de
m'entendre, et que je lui demandais s'il ne me reconnaissait pas, et
enfin qu'il me rpondait par un gros rire moqueur, qui semblait dire:
Crois-tu cela possible?

Puis quelques instants aprs, ce cri qui n'avait rien d'humain, et ces
convulsions pendant deux heures, o la sueur froide de sa tte appuye
contre ma poitrine traversa mes habits, ma chemise.

Et enfin cette agonie de cinq jours sans reprendre connaissance.

C'taient des lancements qui ressemblaient  des tentatives
d'envoles d'oiseau bless; c'taient, sous ses draps, des
blottissements pouvants devant des visions, auxquelles, une fois, il
cria, de sa parole retrouve: Va-t'en! c'taient des tendresses de
corps pour d'autres visions qu'il appelait de ses mains tendues, leur
envoyant des baisers; c'taient des sonorits de phrases tumultueuses,
jetes avec l'air de tte, le ton ironique, le sifflant mpris d'une
intelligence hautaine qui lui tait particulier, quand il entendait une
stupidit ou l'loge d'une chose infrieure. Un suprme rve dlirant,
dans lequel revenaient, par moments, la mimique de son existence
vcue, l'action de soulever des haltres, avec lesquels je fatiguais
ses derniers jours, le geste de mettre son lorgnon, et le simulacre de
faire son mtier, d'crire sur une feuille de papier.

Et  mesure que les jours, les heures passaient,--encore vivant, dj
il n'tait plus mon frre,--ses yeux profonds, larmoyants, tnbreux,
son teint enfum et dor, le sourire indfinissable de ses lvres
violettes, lui donnaient une ressemblance troublante avec une figure
mystrieuse et non humaine du Vinci, que j'avais vue en Italie, dans un
coin noir, de je ne sais quel tableau, de quel Muse.

Le pauvre cher enfant mort, cette expression disparut; il lui remonta
alors sur la figure une tristesse terrestre que je n'ai encore vue sur
la face d'aucune personne morte. Sur ce jeune visage, on croyait voir,
au del de la vie, le dsol regret de l'OEuvre interrompu.




JARDIN


Quelques centaines de mtres  soi, o des choses de nature poussent,
verdissent, fleurissent: l'intime et particulire jouissance pour un
vieux Parisien, pour un homme d'appartement! Et la _passionnette_ qui
vous prend pour ce coin de terre, et les folies qu'on y fait!

Que de journes de novembre, pendant lesquelles, lev avec le jour, je
battais les horticulteurs et les ppiniristes de la grande banlieue,
pataugeant ds dix heures dans la boue de mauvais chemins, revenant
dans la nuit, mouill, gel, harass, affam! Et que de journes
encore de ce mme mois de novembre, passes  voir planter,  planter
moi-mme, les arbustes arrivant par charretes; et o, le soir venu, la
fatigue de tout le jour dans la bise et le vent, l'heureuse et immense
lassitude du plein air, me faisaient bien souvent coucher sans dner!

Et la Providence, qu'est vraiment un jardin, au milieu des grands
chagrins, quand toutes les volonts d'un homme sont brises, quand il
n'a plus le courage du travail, quand il a horreur de la socit des
heureux de la terre, et lorsque la vie lui pse dans la solitude et
l'inaction de la pense! A cet homme qui ne veut pas de distraction, le
discret et insensible dtournement de sa douleur que cette occupation,
qu'il croit n'tre qu'un moyen mcanique d'user le temps, et comme
en se mettant  aimer les plantes et les fleurs, il se reprend tout
doucement, et sans qu'il s'aperoive,  _raimer_ la vie!

Le jardin que j'avais achet avec ma maison, plant d'arbustes communs,
vulgaires, bourgeois, possdait cependant une beaut. C'tait au fond,
une superbe troche d'immenses arbres de l'ancien parc Montmorency,
tout habills de lierre, et dessinant, au-dessus d'un petit rocher,
un de ces grands ventails de verdure dont Watteau abrite le repos
et la sieste de ses socits galantes. Il fallait garder cela, en
arrachant tout le reste, et mettre ce bouquet de grands arbres dans
un milieu d'arbustes  feuilles persistantes, d'arbres restant verts
toute l'anne, et qui vous jouent un jardin d't par un coup de
soleil d'hiver;--et ces arbustes, les choisir parmi les arbustes
rares, car le rare en tout, quoi qu'on _die_, est presque toujours le
beau. Il y avait plus, avec les recherches et les progrs actuels de
l'horticulture, et son retravail et son recoloriage _artiste_ de la
verdure naturelle, il y avait pour un homme de lettres coloriste, 
faire un _jardin de peintre_, et  se mettre en grand, sous les yeux,
une palette des verts, allant des verts noirs aux verts tendres, en
passant par les verts bleutres des genvriers, les verts mordors
des cryptomerias, et par toutes les panachures varies des houx, des
fusains, des aucubas, qui, dans l'absence des fleurs, font l'illusion
de fleurs avec la pleur de leurs feuilles. Disons-le, dans ce got
de jardinage o se mle un peu de bibeloterie, l'arbuste lgamment
branch, joliment architectur, coquettement tachet, devient une
espce d'objet d'art qu'on revoit les yeux ferms, auquel on rve dans
son lit, et qu'on songe  conqurir dans tel jardin priv de grand
horticulteur, tout comme une raret cache sur une tablette de la
collection particulire d'un marchand de curiosits. Et l'arbuste enfin
obtenu, on le place dans son jardin, absolument comme un meuble de
got, qu'on poserait dans sa chambre.

Mais des arbustes, et des plus rares et des plus chers, ce n'tait pas
assez. L'Italie avec ses villas, m'avait donn le got des jardins
meubls, de ces jardins o, de tous cts, apparaissent, dans le vert
du feuillage, des morceaux de bronze, de marbre, de terre cuite, de
faence. A dfaut d'antiques, qui taient tout  fait au-dessus de mes
moyens,  la sortie d'une porte de jardin, je faisais poser contre un
treillage, excut sur un modle du dix-huitime sicle, deux termes
de faence, termins par des gorges de femmes et de petites ttes
riantes portant des corbeilles. A la descente d'un escalier, aux
rampes et aux dessous de marche tapisss de lierre, je plaais deux
amours de bronze, provenant d'une vente de Monbro, deux amours d'une
excution imparfaite, mais d'un manirisme plaisant. En tte de la
petite pelouse, je dressais une grande grue japonaise,  la marche
lance en avant,  la tte retourne en arrire, et si vivante sur sa
feuille de nnuphar, qu'une fois un chien est tomb, une seconde, en
arrt sur l'chassier de bronze. Dans un cippe de pierre, enguirland
de plantes grimpantes, je faisais encastrer une terre cuite,--elle
s'effrite, hlas! un peu  l'air,--un bas-relief d'amours d'Angelo
Rossi, le puissant et gras sculpteur des anges de Saint-Pierre de Rome,
et qui,--remarque que n'a faite personne,--est le vrai pre de notre
Clodion, mais un pre  la Michel-Ange.

Enfin, j'enfermai mes massifs dans un encadrement de porcelaine, de
_biscuit_, dont je crois tre l'inventeur, et form des ronds  jour
sur lesquels on cuit les soupires, et qui,  moiti enfoncs en terre,
 moiti croiss l'un sur l'autre, forment un enchevtrement tout 
fait ornemental.

Pour mon coin aim, pour mon petit rocher sous les grands arbres, et
aprs lesquels j'ai fait monter des rosiers grimpants, maintenant aussi
hauts que les arbres, je sacrifiais une porcelaine de blanc de Saxe,
un dauphin au corps, au mufle, aux nageoires models dans la tourmente
d'une gracieuse rocaille, et qui fait, dans la verdure mouille de la
fontaine, la plus heureuse tache blanche.

L dedans, un scateur  la main, les longues heures qui paraissent si
courtes, et o l'on se dit, toutes les cinq minutes: Allons, il faut
remonter, et o l'on ne remonte pas;--continuant  monder,  couper,
 tailler.

Tous les mois, le jardin a son spectacle; mme l'hiver, il a des
fleurissements de nature,  vous tenir plant sur les deux pieds,
devant un arbuste, dans cette pose  la fois imbcile et bate, si
bien rendue par l'amateur des jardins, Gavarni, faisant sa propre
caricature. N'ai-je pas, dans mon jardin, un certain jasmin jaune, qui
fleurit en plein dcembre, une bruyre paradoxale qui fleurit avec les
lauriers-tin, tout le mois de janvier, un chvrefeuille printanier, qui
met sa fragrance de fleurs d'oranger dans l'air humidement glac de
fvrier?

Mais le premier mois, o vraiment le jardin vous prend, vous retient,
vous garde, vous fait paresseux  revenir  votre table de travail:
c'est le mois d'avril, ce mois dans lequel vos yeux, sur ce bois
qui vous parat mort, ont chaque jour la surprise de la revie verte
de l'arbre et de l'arbuste. Alors, sur les sarments desschs du
_deutzia_, l'arbuste symbolisant le printemps de l'Extrme-Orient, en
ces endroits qui ont quelque chose d'une aisselle humaine, commencent
 jaillir de petites feuilles frises. Alors les boutons gonfls des
cognassiers du Japon montrent une pointure de rouge, sous le coup de
soleil pluvieux d'une giboule, qui suspend au bout de chaque brindille
une perle de cristal. Alors le vert naissant des clmatites du Japon se
recouvre d'un poilu argent. Alors les mahonias du Japon,  la feuille
de cuir, entr'ouvrent un peu du jaune de leurs graines d'immortelles.
Alors les azales de pleine terre, en leurs extrmits rondissantes,
prennent une teinte praline. Alors les magnolias  feuilles caduques,
au milieu de leur squelette rameux, laissent percer, au travers des
enveloppes brunes de leurs fleurs, un peu de blanc verdtre, s'ils sont
blancs, et du blanc o s'allonge une tache violace, s'ils sont mauves.
Et dj parmi les aucubas, dont les graines rouges ressemblent en ce
moment  des cerises, le groseillier de la Californie tale ses longues
grappelettes roses,  moiti fleuries.

Au Japon, on se rend solennellement, en mars, dans les vergers de
Mumyashi, sur le Tokado, pour regarder fleurir les pruniers _mum_;
au mois d'avril, on se rend  Muko-sima,  Tlno,  Oj, pour regarder
neiger les cerisiers[100]; moi qui suis un amoureux des floraisons
d'arbres, je descends tous ces mois, en pantoufles, dans mon jardin,
pour voir fleurir les pruniers _triloba_, et les gents blancs, dont
le blanc frapp par le soleil est comme de l'argent en fusion parmi
des ombres d'argent bruni, et les bniers avec leurs grandes grappes
jaunes, et les cognassiers du Japon qui paraissent constells de
rosettes d'officier de la Lgion d'honneur, et les magnolias pourpres,
aux larges coupes entr'ouvertes dans l'ther, et qui ont l'air de ces
roses bols de porcelaine, imitant un sein de femme, dans lequel le
dix-huitime sicle buvait son lait. Et, quoique je ne sois pas encore
assez Japonais pour attacher aux branches de l'arbre admir un sonnet
commmoratif, il m'arrive de demeurer un long temps  jouir de la vue,
dans le ciel bleu, de ces tendres et riants bouquets, sur lesquels, 
tout moment, les vols rapides des oiseaux qui font leurs nids, laissent
tomber de grands ftus de paille, trop lourds pour leurs petits becs.

    [100] On lit dans les Annales des Empereurs du Japon: Le
    deuxime mois de la troisime anne (812 de J.-C.), le Dari
    alla au jardin de Sin-yeu-sen (le jardin de la source des
    gnies) pour s'amuser  y contempler des fleurs et  faire des
    vers. C'est  cette poque que commence au Japon le got pour
    les fleurs. Et depuis ce temps les Empereurs qui se succdent
    ne manquent pas de venir, dans ce jardin, voir fleurir les
    arbustes  fleurs, voir rougir  l'automne les feuilles des
    arbres.

Voici juin avec la floraison des rhododendrons, et le chiffonnage
de leur tulle rose et mauve, qui veille des ides de robes de bal,
et leurs belles macules fauves ou noires, simulant des bourdons
endormis dans le coeur de la fleur; et voici, avec la floraison des
rhododendrons, la floraison des rosiers grimpants, monts aprs les
grands arbres et perdus dans le lierre. Des fuses, des guirlandes, des
chutes aussi bien disposes que celles des anciens matres vnitiens
autour de la panse de leurs aiguires: des chutes de roses blanches,
jaunes, roses, qui illuminent, du soleil enferm en leurs ptales
translucides, la verdure noire. Et, le soir venu, des journes qui
finissent dans des senteurs de poivre mles  des odeurs de parfumerie
d'Orient, dans des chants lentement moduls d'oiseaux las, et o,
dans un jour sans lucidit, un ton de soleil disparu fait jaune,
encore  huit heures, le vert de la pelouse. C'est le moment, parmi le
crpuscule, des bats de jeunes et imprudentes merlettes, encore sans
queue, surveilles par un vieux merle grave et trs noir. Et au milieu
de l'endormement des couleurs, o le blanc d'un viorne macrocphale, le
jaune d'un bouquet d'iris, le cerise d'un rhododendron Broughton, ne
sont plus que des fantmes du blanc, du jaune, du cerise, des zigzags
de petites chauves-souris effaces qui ne semblent plus des vols, mais
des ombres de vols. Enfin, dans le brouillard des choses et le jardin
obscurci, plus rien que la pleur presque spectrale d'un _negundo_
panach, dont le feuillage argent et ros, sous la lune qui se lve,
me fait penser  un arbre enchant de minuit, o va venir battre des
entrechats, dans un linceul de satin blanc, une svelte trpasse de
l'ancienne Comdie-Italienne.

Le mois de juillet, encore tout un mois de roses, et tout un mois dans
le feuillage, de rouge corail, de rouge groseille, de rouge cramoisi,
de rouge nuanc de ponceau, de rouge amarante, _d'carlate velout, de
pourpre noirtre, illumin de feu_, et de rose vif et de rose tendre
satin, et de rose carmin et de rose lilas, et de rose saumon, et de
rose _velout de violet d'vque_, et de rose _carn virginal_... Puis
c'est le mois, o l'arbre au pied duquel Chateaubriand dormit toute une
nuit, la tte des deux Floridiennes sur sa poitrine, l'arbre d'amoureux
souvenir, soign par lui avec tant d'affection dans sa _Valle aux
loups_, o le magnolia dtache, sur le lustre bomb de ses feuilles, le
blanc de moelle de ses grandioses fleurs odorantes, en leur dessin de
force, en leur contournement turgide et crisp.

Aot est arriv: un ruissellement d'une lumire comme mouille sur le
recroquevillage luisant des houx, d'une lumire ptillante et micace
sur le frisotis des genvriers, d'une lumire mtallique sur le lisse
des magnolias, des lauriers, des _crategus_ dont la tte semble
laque de rouge. Tout luit, tout brille, tout claire. L'incendie du
soleil met sur toute cette verdure exotique un vernissage aveuglant,
et moi  qui on reproche d'aimer les arbres de zinc, je regarde
cela parfaitement heureux, d'une petite alle  l'ombre parfume,
au cailloutis de rivire si joliment blanc aprs une onde, et qui
serpente entre des troncs d'arbres habills de lierre, et qui est
borde de petits arbustes baroques, un peu parents des chnes en pot
de la Chine. Souvent, de cette alle qui serpente autour du rocher,
o se dresse mon dauphin de Saxe, j'ai l'amusante reprsentation d'un
oiseau venant prendre son bain dans la vasque, du barbotage tapageur et
presque colre avec lequel il s'inonde d'eau, et dont il sort, le vol
lourd et secouant des gouttelettes de pluie.

Puis septembre, o dans l'affolement de la feuille, dans les
projections dsordonnes d'une verdure dlustre, et qu'on ne sent plus
parcourue par la vie humide de la sve, apparaissent quelques roses
aux maigres folioles et qui ne sont plus doubles, quelques incompltes
clmatites du Japon, quelques tardives fleurs de magnolias au milieu
de feuilles qui se bronzent. Et c'est encore l'heure du fleurissement
fris des _altha_ au coeur mauve, et l'heure dans l'chevellement des
fuchsias, des mille petites fleurs aux longs pistils, toutes semblables
 de petits glands de passementerie rouge, accrochs  un arbuste. Et
parmi les derniers rouges de la flore, dans le jardin dfleuri, l'heure
de la note intense, brutale, massacrante des graniums, ces fleurs qui
semblent peintes avec le _minium_ dont on enduit le fer.

Octobre! les rhododendrons gripps jusqu' midi par la gele blanche
des matines, les grandes feuilles caduques des magnolias, au vert
mang par les limaces, et dont le rseau textile,  jour, ressemble 
une toile d'araigne perle de rose, le feuillage des azales devenu
pourpre; et sur le pourpre, le roux, le jaune, et sur le noir des
ramilles et des branchettes des grands arbres  moiti dpouills, et
sur la constriction des dernires feuilles, et sur ce violet de l'hiver
qui commence  se glisser dans les fourrs, d'troits coups de soleil
borns par de l'ombre froide.

Novembre. Une lumire d'clipse, dans laquelle vole la rouille des
dernires feuilles.

Dcembre. De la neige, partout de la neige. Un jardin disparu, abm,
o de temps en temps, de dessous la blancheur, merge un rameau vert
aux feuilles contractes et colres, tandis qu'un gros flocon descend
 terre, en se balanant  la faon d'une plume tombe d'une aile. Et
dans le jardin peu  peu rapparaissant, les deux amours de bronze du
perron, gardant des jours entiers sur leur tte, un monceau de neige
qui leur fait d'normes perruques blanches, au-dessus de leurs mignons
petits corps.

Ou bien si ce n'est pas de la neige, c'est la vue, dans un bain de
lumire jaune, des grands arbres filigrans de grsil, et faisant
l'effet de gigantesques madrpores de cristal, aperus dans l'eau sale
d'un aquarium abandonn.


Infortun jardin, qui peut-tre est mort, tu par la gele de cet
hiver, au moment o j'en fais la description, bien souvent au retour
d'un dner d'hommes de lettres, les yeux pleins des reflets brlants du
gaz, la cervelle encore chauffe du capiteux des ides, des paradoxes,
des paroles de tout  l'heure, j'ouvre une fentre sur la nuit, et
m'appuyant  la barre, la tte avance dans le noir, le silence, la
senteur de bois montant d'en bas, en ce grand calme de la nature, o ne
se peroit plus que _pianissimo_ le choeur coassant des grenouilles de
la mare d'Auteuil, j'prouve comme une jouissance de me sentir,  la
fois, si prs et si loin de Paris.




TABLE


                                                                 Pages

  CABINET DE TRAVAIL (_les Livres, les Manuscrits, les Lettres
    autographes sur la Littrature, les Moeurs, la Prostitution,
    le Thtre, la Ville de Paris. Les Eaux-Fortes, les Burins,
    les Portraits de femmes, les Adresses du_ XVIIIe _sicle_).      1

  CABINET DE TOILETTE (_les Porcelaines de Saxe et de Svres_).    189

  CHAMBRE A COUCHER (_Bois de lit sculpt. Tapisseries
    d'Aubusson_)                                                   197

  CABINET DE L'EXTRME-ORIENT (_les Netsks, les Cristaux
    de roche, les Porcelaines de la Chine, les Faences de
    Satzuma, les Bronzes, les Sabres et les gardes, les
    Flambs, les Tabatires en pierre dure et en verre, les
    Laques, les Botes  mdecine, les Pipes d'argent, les
    tuis de pipes incrusts_)                                     205

  BOUDOIR (_Tapis persan_)                                         346

  SECOND TAGE (_les Kakemonos. Les Livres modernes. Balzac
    et Gavarni_)                                                   350

  JARDIN                                                           376


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.


       *       *       *       *       *


  Corrections.

  Page   3: es remplac par les (Ils sont nombreux, les romans).
  Page   4: colloborateur remplac par collaborateur (l'ami et le
              collaborateur de Dulaurens).
  Page  12: montre-elle remplac par montre-t-elle (Une comte
              montre-t-elle).
  Page  51 (note 14): a remplac par la (mise la plus simple).
  Page  91: terms remplac par termes (s'exprime en ces termes).
  Page 105: placs remplac par places (deux ou trois fleurs
              places dans une poterie).
  Page 113: inprimeur remplac par imprimeur (sortir de chez
              l'imprimeur).
  Page 130: charm remplac par charme (le charme amoureusement
              mourant).
  Page 156: de de remplac par de (Monseigneur le prince Henri
              de Prusse).
  Page 164: nne remplac par une (un portrait d'aprs une
              peinture de Reynolds).
  Page 169: insr si (jamais actrice n'a eu un si grand).
  Page 195: gendaire remplac par lgendaire (cette porcelaine
              lgendaire).
  Page 208 (note 40): ds remplac par de (la religion de son
              pays).
  Page 213: Japon remplac par Japan (Tales of Old Japan).
  Page 217 et  plusieurs autres endroits: nestk remplac par
              netsk (Ce netsk servait  la fois d'attache et
              de cachet).
  Page 223: appuy remplac par appuye (et se tient appuye).
  Page 226: flou remplac par floue (tant la sculpture en est
              floue).
  Page 228: empe eur remplac par empereur (Et o a-t-il rgn
              un empereur assez artiste).
  Page 255: nou remplac par noue (une tige de chrysanthmes
              noue  un rameau de rosier).
  Page 261: ravi remplac par ravie (Je suis ravie de
              rencontrer).
  Page 273: cr remplac par cre (une faence qui semble
              avoir t cre pour la joie des artistes).
  Page 282: chysanthmes remplac par chrysanthmes (dcors de
              chrysanthmes cisels).
  Page 285: sembleu ne remplac par semble une (me semble une
              introduction moderne).
  Page 286: lequels remplac par lesquels (en ces jours, dans
              lesquels l'on voit).
  Page 312: bufles remplac par buffles (Sur le couvercle des
              buffles paissent).
  Page 328: papillon remplac par papillons (des diaprures
              d'ailes de minuscules papillons).
  Page 342: wiews remplac par views (A hundred views of Fuji).
  Page 349: rancs remplac par francs (soit 56 francs pice).
  Page 360: qiu remplac par qui (qui a pour titre).
  Page 371: altres remplac par haltres (l'action de soulever
              des haltres).
  Page 375: ou remplac par on (sur lesquels on cuit les
              soupires).





End of the Project Gutenberg EBook of La maison d'un artiste, Tome 2, by 
Edmond de Goncourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON D'UN ARTISTE, TOME 2 ***

***** This file should be named 47171-8.txt or 47171-8.zip *****
 This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/7/1/7/47171/

Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by The Internet Archive/Canadian Libraries)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
