The Project Gutenberg EBook of Contes de Restif de la Bretonne, by 
Restif  de la Bretonne

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Title: Contes de Restif de la Bretonne
       Le Pied de Fanchette ou le Soulier couleur de rose

Author: Restif  de la Bretonne

Release Date: October 16, 2014 [EBook #47133]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE RESTIF DE LA BRETONNE ***




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Note sur la transcription: L'orthographe trs spciale d'origine (voir
l'ESQUISSE LITTRAIRE ci-aprs") a t conserve et n'a pas t
harmonise.
Cette version comporte trois genre de notes: celles prcdes par la
lettre U sont d'Octave UZANNE dans l'Esquisse Littraire, celles
prcdes par les lettres A  I sont de Restif, puis il y a les NOTES
 la fin numrotes de 1  45.




    _CONTES_
    de Restif
    De La Bretonne




TIRAGE A PETIT NOMBRE

[Illustration: RESTIF DE LA BRETONNE

T de Mare sc.

Imp. A. Quantin]




    _CONTES_
    DE
    Restif
    De La Bretonne

    LE PIED DE FANCHETTE

    _ou le Soulier couleur de rose_

    Avec une Notice bio-bibliographique

    PAR

    OCTAVE UZANNE

    [Illustration]

    PARIS
    A. QUANTIN, IMPRIMEUR-DITEUR
    7, RUE SAINT-BENOIT, 7
    1881


[Illustration]




ESQUISSE LITTRAIRE

SUR RESTIF DE LA BRETONNE

    Les moeurs sont corrompues; puis-je peindre
    le sicle d'Astre?

    RESTIF.




Zphire, _fils d'ole et de l'Aurore--qui prta son nom  l'une des
plus mignonnes et singulires matresses de Monsieur Nicolas--Zphire
est la seule divinit qu'il nous convienne d'invoquer au dbut de
cette tude d'essayiste. C'est,  vrai dire, avec une lgret de
papillon butinant et foltrant au milieu des innombrables documents
amasss par d'rudits et curieux chercheurs que nous allons effleurer
les reliefs extravagants et si multiples de cette physionomie
changeante du plus fcond conteur  la mode au dernier sicle. Selon
le rite antique, nous sacrifions donc trs volontiers au petit dieu,
poux de Chloris, une des blanches brebis du potique troupeau de Mme
Deshoulires; puisse cette offrande si peu onreuse nous rendre
propice le_ favonius _des Latins; puisse ce mme Zphire soutenir
notre plume comme une houlette enrubanne, au cours de cette analyse;
puisse-t-il enfin voiler de ses ailes et couvrir des tendres roses
dont il fut si prodigue les mille et un dtails cyniques que la vrit
historique va placer sur notre route._

_Restif de la Bretonne--dont nous venons de nous approprier, en
quelque manire, le style imag dans ce prambule--est aujourd'hui
recherch, prn, sinon trs lu dans certains milieux d'enthousiastes.
On l'a plac dans une chapelle comme une puissante statue de Bouddha,
dit un savant psychologue[U-1] dans une tude sur notre illumin; on
l'a redor  nouveau aprs un sjour d'un demi-sicle dans quelque
fosse humide, et maintenant ce n'est plus qu'hymnes et oraisons parmi
les flots d'encens. Le bon got en gmit; mais sait-on encore ce que
sont le got et les traditions franaises en fait de littrature?_

  [U-1] tudes de psychologie, _Portraits du_ XVIIIe _sicle_, par
  Jules Soury. Paris, Charpentier, 1879.

_Ceux qui le savent, poursuit le mme pessimiste, ne comptent plus
gure dans une socit affaire et distraite, avide d'motions
violentes et de spectacles nouveaux. Ce qu'on appelait jadis le culte
des belles-lettres est une religion disparue. Ce n'est qu' cet
affaissement des moeurs et des habitudes littraires qu'un crivain
comme Restif doit un regain de clbrit; ajoutons que ses oeuvres
sont fort rares et nous aurons le mot de l'nigme._

_Les bibliophiles, en effet, passent aujourd'hui pour des lettrs;
ils donnent le ton aux personnes du monde qui se piquent de
littrature, l'engouement de quelques riches amateurs suffit pour
faire une rputation. On ne lit pas, mais on montre dans sa
bibliothque tel volume de Restif ainsi que de vieux laques de Chine
ou du Japon... A en juger par le nombre des curieux, l're de la
curiosit sera longue; mais quelle erreur de confondre le lettr et le
collectionneur et de prendre pour arbitre du got, du talent et de
l'esprit des amateurs de belles reliures!_

_Nous ne saurions adhrer entirement au sentiment des lignes qui
prcdent, bien qu'elles refltent assez fidlement une opinion
courante dans un groupe trs nombreux de littrateurs; la_
Restifomanie, _si nous pouvons employer ce mot, ne provient point
seulement de la vogue soudaine qui s'attacha il y a quelques annes
aux ditions diverses de l'auteur des_ Ides singulires, _et aux prix
fabuleux qu'ils ont acquis dans les ventes clbres depuis dix ans
environ; les bibliophiles en gnral ne mnent pas grand tapage dans
la littrature militante et ne se montrent gure aux avant-gardes de
l'arme des belles-lettres. Un bibliophile--et par l nous entendons
un amateur clair--ne se pique aucunement de donner le ton aux gens
du monde ou de provoquer un appel  la postrit en faveur de ses
lus; il n'a point la faconde du bibliographe, se montre assez sobre
de ses jugements et aime  voyager en goste dans sa bibliothque,
comme ces heureux philosophes qui se cachent dans une retraite bien
loin des vanits mondaines. Pour les bibliomanes spculateurs et
autres courtiers marrons de la curiosit, leur rle se borne  suivre
les mouvements de hausse, mais point, que nous sachions,  faire
oeuvre de rhabilitation littraire._

_La vogue renaissante des ouvrages de Restif de la Bretonne est due 
l'excentricit mme de leur contenu,  la puissante originalit de
l'crivain, aux intressants matriaux et documents qu'il fournit pour
les moeurs et aussi  ce ragot de libertinage,  cette soif
perptuelle de la femme,  cette sentimentalit raisonneuse et
pleurarde qui se heurte le plus singulirement du monde aux
dbordements de luxure de ses conceptions. Pendant la premire moiti
de ce sicle, celui qu'on nomma un peu sans faon le_ Rousseau des
Halles _fut oubli compltement d'une gnration peu soucieuse
d'tudier les moeurs de la veille. Cependant les pirates du feuilleton
et les corsaires du drame se mirent  flairer ce grand cadavre et  le
dpouiller aussi paisiblement que possible; les_ Nuits de Paris, les
Contemporaines, les Franaises, les Parisiennes _et_ Monsieur Nicolas
_inspirrent plus de romans, de comdies et de mlo-drames qu'on ne le
saurait croire; ce fut  qui butinerait dans le lourd bagage laiss
par Restif et toute une cohue de vieux_ Jeunes France _s'y vautra, se
donnant  peine le souci du dmarquage_.

_Qui songeait alors  tout ce fatras? On se disait que le gnie
assassine ceux qu'il pille, et la prtention au gnie enlevait tout
remords  la conscience. Tous ces prvaricateurs littraires avaient
un double intrt  laisser l'oubli couvrir de son ombre la mmoire de
l'auteur des_ Posthumes; _une enqute tait ncessaire, et c'est en
essayant d'en suivre les diffrentes phases que nous pourrons nous
rendre compte de l'engouement excessif dont les oeuvres de Restif
sont l'objet depuis ces dernires annes._

_L'oeuvre de Restif de la Bretonne, oeuvre norme et mouvemente, eut
la destine la plus bizarrement accidente que livres puissent rver;
glorieuse au dbut, discrdite hier, en pleine vogue aujourd'hui, son
sort futur ne nous parat gure mieux assur[U-2]._

  [U-2] Voyez nos _Caprices d'un bibliophile_, in-8, Paris,
  Rouveyre, 1878. Nous nous empruntons  nous-mme les quelques
  pages qui suivent.

_Restif, ce grand prodigue de sa vitalit, aprs avoir surmen sa vie
et dispers en menue monnaie son incontestable talent, expira  Paris
le 3 fvrier 1806,  l'ge de soixante-douze ans. Ses propres
contemporains commenaient dj  l'oublier, et il fallut que sa mort
vnt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indiffrence gnrale dont
ses derniers jours taient envelopps._

_Ses obsques furent pompeusement clbres; l'Institut y envoya une
dputation, les journaux honorrent Restif ainsi que ses ouvrages, et
plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetire
Sainte-Catherine[U-3] o il fut inhum._

  [U-3] Aujourd'hui cimetire du Mont-Parnasse.

_Sa tombe  peine ferme, l'motion du moment passe, Paris qui comble
si htivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sche
ses pleurs par un clat de rire; Paris, tout entier aux passions de la
politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes o
l'me, disons plutt la faconde du pauvre romancier tait toute seme,
furent englobs dans la plus profonde insouciance._

_Le glorieux crivain de la veille tait dchu! Ses ouvrages ornrent
ple-mle les parapets des quais; ils furent vilipends, rejets avec
mpris, exposs aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent,
hlas! abandonns  l'picerie, ce prosaque Montfaucon des volumes
infortuns._

_L'poque, il est vrai, ainsi que les vnements, prtaient assez peu
 la bibliomanie; la vie fivreuse de chacun ne laissait gure de
loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais
sages, durent attendre une re de paix et de science pour enseigner de
nouveau leur morale si varie et souvent si contraire._

_Restif, au demeurant, ne semble avoir crit spcialement que_: ad
posteros _et son oeuvre est de celles qui ne peuvent mourir
entirement. En s'attachant  peindre son sicle avec le coloris
raliste qu'il puisait sous ses yeux, en traant les silhouettes
nettement accuses des moeurs au milieu desquelles il se mouvait, en
calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage
exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour
viendrait o les savants et les curieux se montreraient dsireux de
reconstituer son poque dans ses moindres dtails et d'analyser les
modes et la vie intime du Paris d'alors.--Ce temps est venu, et tous
ses volumes, fidles reprsentants, pour la plupart, de la seconde
moiti du_ XVIIIe _sicle, sont recherchs et hors de prix
aujourd'hui_.

_Restif de la Bretonne est  l'ordre du jour et c'est  M. Charles
Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhum et rendu  la
vogue, avec l'expression de leur originalit et d'une manire aussi
complte qu'intressante, les oeuvres de ce fcond littrateur[U-4]._

  [U-4] Qurard dans _la France littraire_, Didot, 1835; M. Eusbe
  Girault dans _la Revue des romans_ (2 vol. in-12, 1839, tome II,
  pages 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le
  fouririsme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850),
  avaient dj rdig de curieuses notices sur Restif de la
  Bretonne.

_Dans les numros du_ Constitutionnel _des 17, 18 et 19 aot 1849, le
spirituel auteur_ de Monsieur de Cupidon _consacra  Restif de longs
articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il
publia cinq ans plus tard_[U-5].

  [U-5] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par
  _Charles Monselet_, avec un beau portrait grav par Nargeot.
  Paris, Alvars fils, diteur, 1854.

_Dans l'intervalle, en 1850, la_ Revue des Deux Mondes _fit paratre
une analyse de_ Monsieur Nicolas, ou le coeur humain dvoil[U-6].

  [U-6] _Histoire d'une vie littraire au_ XVIIIe _sicle_.--_Les
  Confidences de Nicolas_ (Restif de la Bretonne), par Grard de
  Nerval, _Revue des Deux Mondes_, nos des 15 aot, 1er et 15
  septembre 1850.--_Monsieur Nicolas, ou le coeur humain dvoil_,
  fait partie des _Illumins ou les Prcurseurs du socialisme_,
  Rcits et portraits, par Grard de Nerval, dont la premire
  dition fut donne par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.

_Cette tude, fort bien crite et prsente par Grard de Nerval,
montre l'homme plutt que l'crivain; c'est la biographie de Restif,
ses aventures amoureuses, ses misres et ses folies, c'est, en un mot,
le romancier envisag et remis en roman par un rare pote._

_Ces deux bio-bibliographies, traites de manire toute diffrente,
mais de main de matre, suffirent pour ramener l'attention vers les
livres de Restif de la Bretonne, car l'individualit, l'originalit,
voire une pointe de folie, donnent aux oeuvres littraires le plus sr
passeport  la curiosit de l'avenir. On commena  rechercher les_
Restif, _on y dcouvrit des gravures prcieuses, tant pour la finesse
d'excution que pour la fidlit des modes qu'elles reproduisent;
bref, les chercheurs et les lettrs s'aperurent que l'oeuvre entire
du polygraphe tait intressante  plus d'un titre et digne de servir
de documents prcis aux tudes rtrospectives, digne aussi, par
consquent, de figurer dans une bibliothque d'rudit_.

_L'orthographe varie et singulire, le piquant des confessions de
l'auteur, l'tranget de ses romans, composs pour la plupart avant
d'tre crits, et qui semblent prter  Restif le spirituel mot de
Rivarol_: L'imprimerie est l'artillerie de la pense; _les formats
mme de ses volumes et la difficult de les runir en oeuvre complte,
tout contribua  faire briller, avec un nouvel clat, la renomme un
moment ternie et compromise du pre des_ Parisiennes.

_Ce fut bien vite une fureur parmi les hommes de lettres et
collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir
Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses catalogues, un
libraire en renom mit en vente un Restif de la Bretonne dans les
conditions suivantes_:

   OEUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. _Deux cent douze
   parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12,
   in-8 et in-fol.--maroquin, dos orn  petits fers, fil. tr.
   dore (Chambolle-Duru), superbe exemplaire, richement reli, lav
   et encoll.--Prix:_ VINGT MILLE FRANCS.

_20,000 francs!!! il est juste d'ajouter qu'on ne connat en France
qu'une dizaine de collections compltes des oeuvres de Restif de la
Bretonne: la Bibliothque nationale en possde une, le libraire
Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent  MM.
le duc d'Aumale, au baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et
autres bibliophiles aussi froces que riches[U-7]._

  [U-7] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif,
  possde aussi au grand complet et dans un trs bel tat les
  oeuvres de son grand parent.

_L'engouement acquit des proportions si normes que le savant
bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et,
avec une science tonnante et un travail d'investigation des plus
remarquables, il fit paratre_ LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de
tous les ouvrages de Restif de la Bretonne[U-8]. _Cet ouvrage colossal,
outre_ la description raisonne des collections originales, des
rimpressions, des contrefaons, des traductions, des imitations,
_contient les notes historiques, critiques et littraires les plus
curieuses et les mieux tudies qui nous guideront plus d'une fois au
cours de cette tude._

  [U-8]--1 vol. in-8 de XV-510 p. Paris, Auguste Fontaine, 1875.

_Aprs cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on et pu croire que
tout avait t dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume
parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de
pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable
manire[U-9]; il jugea l'homme, l'oeuvre, la destine d'icelle, et ses
bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'tre inutile, est
un excellent complment d'ensemble sur tout ce qui a t fait et crit
sur l'crivain du_ Paysan perverti.

  [U-9] _Restif de la Bretonne_,  Toulouse, et  Paris chez
  Daffis, in-8, 1877.

_M. Firmin Boissin ne clt pas la srie des Restifographes. M. J.
Assezat, un sympathique rudit trop tt enlev  ses travaux, en tte
d'une rimpression_ d'un choix des Contemporaines[U-10], _fit une
notice annote traitant de Restif, de son oeuvre et de sa porte, et
dernirement, M. Jules Soury publiait dans_ le Temps _la trs curieuse
tude psychologique, insre par la suite dans un ouvrage que nous
avons mentionn plus haut._

  [U-10] _Les Contemporaines_, ou aventures des plus jolies femmes
  de l'ge prsent. (Choix des plus caractristiques de ces
  nouvelles pour l'tude des moeurs  la fin du XVIIIe sicle.)
  Notices par J. Assezat, 3 vol.: les _Contemporaines mles_, les
  _Contemporaines gradues_ et les _Contemporaines du commun_.
  Paris, Alphonse Lemerre 1875 (De la collection Jannet-Picard).

_L'oeuvre de Restif ne saurait tre rimprime ni entirement, ni en
majeure partie; cependant il n'est point tmraire de penser que
quelques-unes de ses oeuvres seront un jour publies  nouveau. Dj
plus d'un essai de publication des crits de ce monstre d'originalit
a t tent avec succs en France et  l'tranger, et nous croyons
qu'un choix judicieux fait parmi les principaux ouvrages de son
immense bagage d'crivain serait favorablement accueilli du public._

_Dans les_ Nuits de Paris, _dans les_ Parisiennes, _les_ Franaises,
_dans les_ Annes des Dames nationales, _on arriverait  glaner des
mlanges remarquables et dignes de l'intrt des lecteurs curieux et
lettrs.--Si jamais il nous tait loisible de publier_ Monsieur
Nicolas, ou le coeur humain dvoil, _livre tonnant entre tous, nous
osons dire qu'il nous serait agrable de nous mettre  la tte d'une
telle entreprise et de prsenter alors Restif en une longue tude o
les faits se presseraient, o les documents et les notes
s'accumuleraient dans un travail d'ensemble qui formerait assurment
plus d'un volume. Mais  cette poque de vie htive, il ne faut point
se consumer  des tches qui risquent de demeurer striles, ni mettre
sur la table de l'rudition aimable des mets trop lourds ou trop
complexes pour la rapidit des repas du jour. Puisque l'on ne sait
plus dner, ni souper ni lire, dans toute l'acception exquise de ces
doux plaisirs d'antan, allons au buffet de la bibliographie lgre et
curieuse, et rsumons, rsumons, rsumons notre tude sur l'homme et
l'oeuvre; dosons le tout pour la mmoire comme les traitements faciles
 suivre de ce sicle de progrs._

_Entre le dictionnaire et la terrible et ennuyeuse prface grave et
embroussaille de notes en manchettes et en bas de pages, prenons le
juste milieu. Un prodigieux vivant aussi hbleur, aussi fanfaron de
vices et aussi infatu de vertus intimes que Restif de la Bretonne
serait intressant  fouiller,  dchiffrer,  dpister dans tous les
coins o se masque sa vie; mais cet intrt de chercheur serait bien
goste et tous les rudits, comme les collectionneurs et autres sages
monomanes, on ne l'a point assez remarqu, sont de purs gostes. Ils
ne font grce d'aucun dtail aux malheureux lecteurs qui n'ont point
vcu dans leur atmosphre de recherches, avec leurs alternatives de
joie et de prostration; ils sont semblables  ces voyageurs qui
cherchent  tonner des auditeurs indiffrents par le rcit de leurs
voyages, et ils ne se doutent point de l'ennui qu'ils causent et de
leur incommensurable gosme, comme ces hommes du monde dont parle
Chamfort, qui ignorent le monde par la raison qui fait que les
hannetons ne connaissent point l'histoire naturelle._

_Concluons donc par cette simple esquisse littraire de
Restif--biographie au trait, tude linaire et concise au possible._


_II_

_Restif de la Bretonne, en exposant une de ses thories familires sur
la faon de doter les enfants_ ab initio, _crivit  son sujet: Je
fus sans doute conu dans un embrassement chaud qui me donna la base
de mon caractre: s'il et t accompagn de dispositions vicieuses,
j'tais un monstre; la preuve de la puret du coeur de mes parents,
c'est ma candeur native. Cet aveu mrite d'tre enregistr au dbut
d'une biographie aussi complique et aussi exceptionnelle que celle
que nous avons  poursuivre, car il est hors de doute qu'avec son
temprament essentiellement sensuel et rotique, l'auteur du_ Pied de
Fanchette _et t un monstre mille fois plus pernicieux que le
clbre marquis de Sade, si ses instincts d'imptueux gipan n'avaient
t traverss par un courant contraire et adoucis par une sensiblerie
gnreuse qui font de lui un tre  part, quelque chose de bizarre et
d'extravagant comme un marchal de Retz au pays d'_Astre.

_Nicolas-Edme Restif naquit  Sacy, prs de Vermenton, dans cette
contre des lurons de basse Bourgogne, entre Auxerre et Avallon, le 23
octobre 1734[U-11]._

  [U-11] La date de la naissance de Restif a t certifie par la
  communication de l'acte de baptme de l'auteur, conserv dans les
  registres de la paroisse de Sacy et dont M. Sylvain Puychevrier a
  fourni copie dans un numro du _Bulletin du Bouquiniste_ (8e
  anne, Ier semestre 1864, p. 492). Tous les biographes commettent
  l'erreur (propage par Restif lui-mme) de faire natre l'auteur
  de la _Fille naturelle_ le 22 novembre 1734. Cette date, en
  effet, se trouve consigne dans les premires lignes de _Monsieur
  Nicolas_.

  Voici cet acte: Le vingt-trois octobre mil sept cent
  trente-quatre, nous, cur de Sacy, avons baptis NICOLAS-EDME,
  fils de matre Edme Restif, marchand, et de honneste femme Barbe
  Ferlet, les pre et mre, _n le mme jour_ et de lgitime
  mariage, lequel a eu pour parrain M. Restif _minore_ (le frre de
  Restif, qui se prparait dans les ordres mineurs  devenir prtre)
  et pour marraine honneste fille Anne Restif qui ont sign avec
  nous et les tmoins: Restif; Anne Restif; E. Restif; Foudriat,
  cur de Sacy.

  Quant  l'orthographe mme du nom de Restif, bien que dans
  l'-propos de la _Vie de mon pre_ il soit dit: Notre nom s'crit
  indiffremment _Rtif_, _Rectif_ ou _Restif_, nous adoptons, avec
  M. Assezat, l'orthographe rgulire avant la rforme du XVIIIe
  sicle et crivons _Restif_, ainsi que l'auteur signait
  couramment, comme on peut s'en convaincre dans un fac-simil de
  petit trait qui figure dans la monographie de Restif par Charles
  Monselet. (M. Charles Monselet a cependant adopt _Rtif_).

_Son pre, aprs avoir vcu quelques annes  Paris en qualit de
clerc d'homme d'affaires, tait venu se donner  la culture  la ferme
de la Bretonne. Il s'tait mari deux fois et avait eu sept enfants
d'un premier lit. Nicolas-Edme fut le premier-n d'un second mariage
avec Barbe Ferlet de Bertro qui devait doter la Bourgogne de six
autres petits Restifs. On voit que l'crivain des_ Gynographes _tait
d'une famille qui savait suivre les prceptes de la Bible et qu'il
devait chasser de race._

_L'enfance de Nicolas ressembla  celle des autres petits paysans,
dit M. J. Soury dans une charmante page de son tude remarquable; tout
le jour il courait dans les prs et dans les bois de Nitry et de Sacy,
il cherchait les nids, menait au champ et sur les collines prochaines,
o l'air est trs vif, les troupeaux de son pre, et quand, le soir
venu, il distinguait les murs blanchis de la petite ferme de la
Bretonne, il htait le pas, trop lent  son gr, de ses moutons et de
ses chvres. C'tait l'heure du souper: le pre, la mre, les enfants
et tous les gens de la ferme, les garons de charrue, les vignerons,
les servantes, s'asseyaient  la mme table._

_Aprs le repas, le pre de famille ouvrait sa Bible et en expliquait
tout haut quelques chapitres. Quoiqu'on songe encore involontairement
au tableau clbre de Greuze, il n'y a pas moyen de rvoquer en doute
cette coutume dans la maison paternelle de Restif. Bien avant d'avoir
lu la Bible, Nicolas la savait par coeur, surtout le_ Pentateuque, _et
il la mettait en action_.

_Aussi, vers sa dixime anne, il lve un autel de pierre dans une
solitude sauvage et y offre en holocauste des oiseaux, comme un grand
prtre juif. Je voyais, dit-il, avec des lans de dvotion
tourbillonner la fume de mon sacrifice que j'accompagnais de quelques
versets de psaumes[U-12]._

  [U-12] _Monsieur Nicolas_, page 172 et _passim_.

_Ce grand prtre juif tait alors un enfant fort doux, trs bon et
d'une timidit presque maladive. Comme il avait la plus jolie figure
du monde, les filles couraient aprs, l'embrassaient malgr lui,  la
sortie de la messe, aux heures o les garons de son ge jouaient
devant les mtairies ou dans les granges; Nicolas ne savait comment
chapper  ses perscutrices. Il fuyait, plus lger qu'un jeune faon,
sans prendre garde aux rieuses qui criaient: V'la qui monsieur
Nicolas! V'qui l' sauvge!--C' in chevreu, disaient les hommes;
il t drat, rpondaient les femmes. A le voir, au moindre mot,
baisser en rougissant ses grands yeux aux longs cils, les parents
disaient au pre et  la mre: C'est une fille modeste que votre
fils; tes-vous srs de son sexe?_

_Lui-mme avoue qu'il tait femme par la sensibilit, l'excitabilit
de son imagination._

_Encore quelques jours et, ds onze ans, M. Nicolas deviendra un
embrasseur redoutable qui,  son tour, mettra en droute les folles
embrasseuses. Il ne fera pas bon pour elles de le rencontrer sur les
chemins, surtout les jours de fte, avec son chapeau neuf, sa chemise
 manchettes, son habit rouge, sa veste et sa culotte bleu cleste,
chauss de fins bas de coton, avec des escarpins aux boucles fort
antiques et trs blouissantes._

_Le sensible Restif, en dpit de la frquente cole buissonnire qu'il
faisait aux beaux jours d't, tudiait de son mieux pendant l'hiver 
l'cole de matre Jacques  Vermenton. A peine sut-il lire couramment
qu'il fut pris d'une fivre intense de savoir, et comme les braves
femmes du village, les ouvriers de la ferme s'extasiaient devant la
facilit et l'ardeur savante du petit Nicolas qui rcitait tout haut
ses lectures au premier venant, son pre le mit en pension  Joux o
il ne resta que peu de temps, y ayant pris la petite vrole dont il
faillit mourir._

_A peine rtabli, il fut dcid qu'un cousin de Nicolas, Jean Restif,
avocat  Noyers, une des lumires de la famille, viendrait interroger
l'enfant et dciderait de sa vocation d'aprs les aptitudes qu'il lui
reconnatrait. Ce Jean Restif, homme respectable et d'une austre
vertu (selon les termes mmes de M. Nicolas), arriva pour la fte de
Sacy, mis plus que simplement, un vieil habit de drap gris, ses
souliers coups  cause des cors aux pieds, et il se prit aussitt 
interroger son petit cousin: Que lisez-vous?--La Bible, monsieur
l'avocat, et mon pre nous la lit tous les soirs[U-13]. Et voici le
jeune homme bavardant avec son grand cousin Jean, lui faisant part de
ses remarques sur la Bible, contant ses autres lectures, mettant ses
ides avec timidit d'abord, puis avec une grande assurance, tant et
si bien que lorsque le brave pre de Restif demanda  l'austre
examinateur: Que pensez-vous... en ferai-je un laboureur? celui-ci
rpondit: Non!--En ferai-je un prtre comme son an?--Moins
encore, rpondit le juge, il aime les femmes; comme la pauvret, qui
n'est pas vice, tient les pauvres toujours  la veille d'tre fripons,
ce penchant  l'amour peut devenir nfaste; donnez une solide
instruction au petit cousin, puis aprs nous verrons._

  [U-13] Les Restif (d'aprs une note de M. Assezat) avaient, lors
  de la Rforme, embrass la religion protestante. Une partie de la
  famille s'tait expatrie lors de la rvocation de l'dit de
  Nantes; l'autre,  laquelle appartenait la branche dont sortait
  notre auteur, tait revenue au catholicisme lors des Dragonnades.
  On y avait cependant conserv, comme on le voit, l'une des plus
  caractristiques habitudes du protestantisme, la lecture de la
  Bible.

_Nicolas fut, en consquence, conduit par le coche  Paris, chez l'un
de ses frres d'un premier lit, l'abb Thomas, prcepteur chez les
jansnistes de Bictre; il y fut nomm frre Augustin et porta la
soutane et le camail comme tous les_ petits curs _de l'endroit. Le
voici donc au sortir de la vie ensoleille des champs, claustr dans
la monotonie des exercices religieux, n'ayant pour toute lecture que
des oeuvres jansnistes telles que les_ Provinciales, _les_ Essais _de
Nicole_, _la_ Vie _et les_ Miracles du diacre Pris, _ouvrage d'une
gaiet douteuse pour un adolescent plein de ptulance et
d'imagination. Par bonheur,  ce qu'il raconte, quelques soeurs firent
tout au monde pour perdre son me, et il laisse sous-entendre qu'il
put prendre sa revanche des coups de frule de l'abb Thomas en
gotant le bonheur dans les bras des tendres Mres.--L'exil de Nicolas
dura peu, les jansnistes de Bictre furent perscuts et disperss et
l'ex-petit prtre Augustin revint en Bourgogne chez son autre frre,
le cur de Courgis, un brave et saint homme ador de ses ouailles._

_Restif de la Bretonne approchait alors de sa quinzime anne et ds
ce moment nous voyons les vnements de sa vie se prcipiter et ses
aventures amoureuses natre et se succder avec une rapidit qui
semble dfier l'analyse, tant ces amours et amourettes innombrables
foisonnent de dtails. Restif a tiss avec sa propre existence le
canevas de plus de cent romans et crit un millier de contes et
nouvelles, vcues par lui-mme, selon le mot du jour. Qu'on juge de la
discrtion qui nous est recommande, de la concision dont il nous faut
faire preuve dans ce modeste avertissement au_ Pied de Fanchette _qui
ne peut tre qu'une brve causerie familire._

_Voici d'abord Jeannette Rousseau, la fille du notaire de Courgis, le
grand amour idal qui poursuit Nicolas  toutes les tapes de son
existence passionne; cette Jeannette dont il rvait encore avant de
mourir et sur laquelle il crivit ces lignes: Jeannette Rousseau, cet
ange sans le savoir, a dcid mon sort. Ne croyez pas que j'eusse
tudi, que j'eusse surmont toutes les difficults parce que j'avais
de la force et du courage. Non! je n'eus jamais qu'une me
pusillanime, mais j'ai senti le vritable amour. Il m'a lev
au-dessus de moi-mme et m'a fait passer pour courageux, j'ai tout
fait pour mriter cette fille dont le nom me fait tressaillir 
soixante ans aprs quarante-six ans d'absence... Oh! Jeannette, si je
t'avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire
et j'aurais laiss Rousseau loin derrire moi, mais ta seule pense
m'agrandissait l'me, ce n'tait plus moi-mme, c'tait un homme
actif, ardent, qui participait au gnie de Dieu._

_Aprs cette Jeannette tant chante, voici Marguerite, la servante de
son frre le cur, puis la cleste Colette, la Mme Parangon, femme de
l'imprimeur d'Auxerre[U-14], o Restif fit son apprentissage vers la
seizime anne, et plus tard la clbre Septimanie, comtesse d'Egmont,
Zphire la charmante grisette, tour  tour vtue d'indienne et de
taffetas rose, Sara, Suadle, Henriette et tant d'autres, sans compter
les msaventures du mariage de notre hros avec Agns Lebgue. Comment
narrer une existence si pleine d'pisodes et d'aventures incroyables,
si remplie, si touffue! Ce serait refaire les_ Confidences de Nicolas
_ou dpasser en tendue et en intrt peut-tre les_ Mmoires _du
charmant aventurier Casanova; mais reprenons notre rcit htif._

  [U-14] La famille de cet imprimeur existe encore  Auxerre, et il
  y aurait ici indiscrtion  rvler le nom de Mme Parangon.

_Restif ne resta pas de longues annes chez son frre le bon cur de
Courgis. En juillet 1751, il fut reu comme apprenti chez un grand
imprimeur d'Auxerre dont il dguisa le nom  l'aide d'un terme
typographique en l'appelant M. Parangon. Cette priode de sa vie, de
1751  1755, o il vint  Paris, reste assez obscure; sa passion pour
Mme Parangon et ses amourettes avec quelques belles filles
auxerroises semblent remplir ces quatre annes. Dans le_ Coeur humain
dvoil, _le jeune typographe trouve le moyen de nous attendrir durant
de longs chapitres sur Edme Svign, Manon Prudhot, Madelon Baron,
Marianne Tangis, Rose Lambelin, Fanchette, sa fiance et autres
aimables damoiselles dont nous ne saurions compter ici les aventures.
Il vint  Paris par le coche en 1755 et le pauvre Nicolas commena une
lutte terrible contre l'adversit, les tentations et la misre de la
grande ville. Il tait entr comme ouvrier compositeur  l'imprimerie
du Louvre; mais la corruption des milieux qu'il frquentait le soir
aprs le travail ne tardrent pas  le gangrener dans l'me. Selon son
biographe Monselet, on le rencontrait dans les caves du Palais-Royal,
repaire des militaires et des comdiens de province, contant fleurette
aux nymphes de comptoir, ou bien joyeusement assis au cabaret de la_
Grotte Flamande, _mangeant une fricasse de petits pois entre Aline
l'Araigne et Manette Latour. Il faudrait, s'crie l'auteur de la_
Lorgnette littraire, _la plume d'Homre pour tracer le dnombrement
des matresses de l'inconstant Bourguignon; avec lui les aventures
galantes se succdent sans intervalle; son coeur n'est jamais vide, et
la blonde s'y rencontre souvent en mme temps que la brune. Sur la fin
de sa vie, lui-mme s'est mis  faire son calendrier amoureux, une
patronne par jour, trois cent soixante-cinq au dernier dcembre et les
plus belles filles du monde, des marchandes, des grisettes,
quelquefois mme des grandes dames; puis, une fois son calendrier
termin, voil que Restif se trouve sur les bras un excdent de
soixante et quelques femmes._

_Aprs des dboires sans nombre, et en dernier lieu accabl par la
rupture de son mariage fictif avec une Anglaise, Henriette Kircher,
qui s'tait fait passer  ses yeux lui pour une riche hritire,
Restif revint  Auxerre,  Courgis,  la Bretonne; puis il part pour
Dijon o il travaille dans une imprimerie, revient  Paris et se marie
enfin, srieusement cette fois,  Auxerre avec Agns Lebgue, le 22
avril 1760._

_J'tais beau ce jour-l, crit-il en voquant ses souvenirs; j'tais
beau ce jour de ma mort morale; on loua ma figure en disant qu'Agns
ne me mritait point. Arriv  l'glise, le fatal serment du mariage
fut prononc. Un mot frappa mon oreille au moment o, levant les yeux
sur ma cousine Edme, je la voyais en prire  l'cart: Enfin la
voil_ donc marie! _et moi je pensais tristement: Infortun! te
voil donc li!... Je revins de l'glise avec le sentiment que j'tais
perdu et je l'tais_...

_Restif mari, c'tait l'enfer. Aprs avoir pay les dettes criardes
de sa femme, il s'tablit de nouveau  Paris, o il reprit du travail
chez la veuve Quillau,  l'imprimerie Royale._

_Nous laisserons sous silence les discordes du nouveau mnage, le mari
inconstant, la femme infidle et de plus bel esprit, les luttes
infinies et nous comprendrons que M. Nicolas ait abandonn pour une
certaine Rose Bourgeois l'infme Agns, comme il la nomme. Aussitt
libre, ses amours reprennent, l'incroyable satyre ne se lasse pas ou
plutt c'est  croire avec un de ses biographes qu'il ne pouvait voir
aucune femme sans s'imaginer qu'elle l'aimait et sans crire une
relation imaginaire de ses amours. Selon M. Jules Soury, avec lequel
nous serions volontiers d'accord, notre romancier, qui finit par
tomber dans le dlire des perscutions, fut toute sa vie un de ces
alins que le docteur Lasgue appelle_ exhibitionniste; _il exhibait
plus ou moins toute sa personne devant les devantures des marchandes
de modes ou dans les escaliers obscurs des maisons o il poursuivait
ses singulires bonnes fortunes._

_En 1767, Restif se rvle littrateur et publie_ la Famille
vertueuse, _le premier ouvrage de cette srie d'oeuvres incroyables
qui devaient se succder avec une si grande rapidit, que nous sommes
forcs ici d'abandonner l'crivain pour terminer  bon terme la
biographie de l'homme mme. Ce premier essai n'avait pas t heureux,
mais il put se rattraper vers la quarantime anne par le_ Pied de
Fanchette, _le_ Paysan perverti _et les_ Contemporaines, _qui lui
acquirent toute sa clbrit. Recherch avec curiosit de tous cts,
invit partout, Restif n'en devint que plus misanthrope._

_C'tait alors, crit M. Soury, un homme de taille moyenne et un peu
courb, d'allure timide et rserve, presque clricale, car l'ancien
enfant de choeur de Bictre avait gard le pli et les manires de sa
premire ducation; les yeux et les sourcils fort longs, qui, dans la
vieillesse lui donnrent l'aspect d'un hibou, taient encore noirs; la
bouche charmante et fine, avec le nez aquilin des Restif. A le voir
dans ses habits d'ouvrier, les bras nus, la poitrine velue, on
admirait un torse d'une rare puissance et qui et pu convenir  une
statue d'Hercule. Sa capacit de travail tait prodigieuse: en six
ans, il imprima quatre-vingt-cinq volumes dont il lut trois fois les
preuves. De 1767  1802, Restif a publi deux cents volumes; il
pouvait donc crire un demi-volume par jour._

_Ce n'tait pas seulement le descendant d'une forte race de paysans,
c'tait un sobre et vigoureux athlte, qui sans un point vulnrable
et t un anachorte. Il mangeait peu et ne buvait jamais de vin.
En toute ma vie, a-t-il crit, un repas, quel qu'il fut, n'a jamais
troubl ma tte au point de m'ter le got du travail. Il lui est
arriv de mettre vingt ans le mme vtement; on lui voyait toujours
une vieille redingote bleue l'ane de ses habits; pour courir les
rues, il se couvrait d'un lourd manteau  collet de trs gros drap
noirtre, qui lui descendait  mi-jambes; il se sanglait au milieu du
corps comme une bte de somme; un grand chapeau de feutre  larges
bords, comme on le voit aux estampes de ses_ Nuits de Paris, _lui
couvrait toute la figure. D'ailleurs peu de chemise et point de soins
de toilette. Cubires-Palmaiseaux raconte qu'il rencontra Restif avec
une barbe extrmement longue et inculte: Elle ne tombera, dit l'homme
aux ides singulires, que lorsque j'aurai achev le roman auquel je
travaille.--Et si ce roman est en plusieurs volumes?--Il sera en
quinze!_

_Tout Restif est l, volontaire et ddaigneux comme Rousseau._

_Nous voudrions suivre Restif dans ses relations mondaines et
littraires, le surprendre dans ses logis divers, le montrer pendant
la Rvolution o il joua un rle curieux et dploya un grand
enthousiasme rpublicain; prsenter ses retours conjugaux vers Agns
Lebgue et son divorce prononc pendant la Terreur, le juger pendant
sa vieillesse; mais la place nous manque, quelque succinct que nous
puissions nous montrer et nous voici contraint d'enregistrer la date
de sa mort en regrettant de n'avoir pu compltement effleurer le rcit
de sa vie._

_Restif de la Bretonne mourut  l'ge de soixante-douze ans, le 8
fvrier 1806 vers midi, dans une maison de la rue de la Bcherie.
Cubires-Palmaiseaux, un honnte crivain prud'homme, fit sur l'auteur
de tant d'oeuvres singulires ce quatrain de mirliton funbre._

          Pntr d'ardeur pour le bien,
          Et brlant d'amour pour la gloire,
    Il monta, non sans peine, au temple de Mmoire,
    Fut bon ami, _bon pre_ et sage citoyen.

_Restif avait eu, en effet, deux filles de son dplorable mariage_;
Agns _et_ Marie-Jeanne, _la premire fut marie  un sieur Aug, puis
 Louis Vignon; la seconde pousa un de ses cousins et conserva ainsi
le nom de Restif_.


_III_

LE PIED DE FANCHETTE _fut le premier succs littraire de Restif_.--La
Famille vertueuse _et_ Lucile ou le progrs de la vertu,
_prcdemment publis, n'avaient rapport  leur auteur ni honneur ni
profit. Dans la_ Revue _de ses ouvrages[U-15], l'historien de_
Fanchette _s'exprime ainsi  son sujet: Ce petit roman qui eut
beaucoup de succs est l'histoire de la jeune marchande de la rue
Saint-Denis (Mme Lvque)  laquelle il est ddi.--Il est inutile de
rien dire de l'intrigue: elle est fort commune; mais ce qui la
singularise, c'est que tous ces vnements sont occasionns par le
joli pied de l'hrone et ces vnements sont trs multiplis. Les
trois premiers chapitres, qui sont une espce de prface, ont t trs
gots. Cependant feu M. Frron refusa de l'annoncer comme tant un
peu libre. On l'a plusieurs fois contrefaite en province._

  [U-15] _Revue des ouvrages de l'auteur_, 1784. Cette revue aurait
  pu tre faite par Grimod de la Reynire fils, comme le pense M.
  Paul Lacroix, d'aprs les notes fournies par Restif.

_On voit que Restif ne se faisait aucune illusion sur la valeur
littraire de son ouvrage; bien plus, d'aprs une rponse  un
littrateur allemand qui lui mandait le succs de ses livres en
Allemagne, il se montre juge de lui-mme encore plus svre dans ce
passage d'une lettre date du mois d'aot 1778[U-16]: Je vous avoue_
qu'il est des oeuvres que je suis fch qu'on ait traduites; le Pied
de Fanchette _est un ouvrage manqu depuis le quatorzime chapitre; le
succs qu'il a eu ici et quatre ditions ne m'en font pas accroire...
J'ai fait une seconde dition du_ Pied de Fanchette _un peu meilleure
que la premire, en deux volumes au lieu de trois, mais sans avoir
rien retranch; au contraire, elle commence par un Avertissement d'une
page qui n'est ni dans la premire, ni dans la seconde dition, ni
dans les contrefaons._

  [U-16] Cette lettre se trouve  la fin du tome XIX de la seconde
  dition des _Contemporaines_ (1781 et annes suivantes);  la fin
  de ce tome XIX se trouvent 55 feuillets non chiffrs qui
  renferment des correspondances particulires d'un grand intrt.
  La lettre qui nous intresse est adresse  M. J.-A. Engelbrecht
  et porte le no 19 de ce dossier pistolaire.

_La premire dition du_ Pied de Fanchette ou l'orpheline franaise
_parut en 3 volumes petit in-12, en 1769 sous cette rubrique: Imprim
 la Haie (sic) et se trouve  Paris chez Humblot, libraire, rue
Saint-Jacques, prs Saint-Ivs.--Quillau, imprimeur-libraire, rue du
Fouarre. Cette dition, tire  mille exemplaires avec ddicace,
tables et notes imprimes en rouge, est celle qui a servi de copie,
comme tant la plus intressante,  la rimpression que nous donnons
aujourd'hui._

_La seconde dition, deux parties en deux volumes, parue cette mme
anne 1769,_  Francfort et  Leipzig en Foire, _ne doit tre
considre que comme une contrefaon imprime en Suisse, et ce n'est
gure qu'en 1776 que nous retrouvons le_ Pied de Fanchte (_sic_) ou
le soulier couleur de rose (_variante _ l'Orpheline franaise) _en
dition nouvelle (2 parties en 1 volume), revue par l'auteur.--Dans
cette dition les changements sont assez nombreux. Outre les trois
parties runies en deux, les intituls des chapitres diffrent
entirement de l'dition primitive, et ces chapitres ne sont plus
qu'au nombre de 52 au lieu de 53.--A la fin de la prface, Restif a
ajout, aprs s'tre excus sur ses chagrins domestiques des fautes de
l'auteur dans la premire dition_:

_Trs indulgents lecteurs et trs aimables lectrices, ce fut  la
veille du mariage de Fanchette que l'diteur de la vridique histoire
que vous achevez entrevit cette belle chez la marchande de modes et
que son joli pied, chauss d'un soulier rose  talon vert, fut pour
lui la divine Clio: on essayait  la fiance sa parure pour le
lendemain et celle qui nomma Fanchette tait Agathe.--La clart est le
premier devoir d'un crivain; j'y ai satisfait. Adieu._

_Une quatrime dition, imprime  la Haye en 1786, n'offre, en dehors
des gravures, aucune autre diffrence avec la seconde, que cette
particularit du nom de Mme Lvque imprim en toutes lettres dans la
ddicace; quelques corrections et suppressions  signaler et un
extrait du_ Tableau du Sicle, _de Nolivos de Saint-Cyr, ajout  la
note 61._

_Il faut prter quelque attention  une note publie il y a quelques
annes par M. Assezat au sujet de cette dition[U-17], qui reconnat 
des indices certains, mais trop longs  numrer ici, que cette date
de 1786 est fautive et que cette rimpression n'a pu tre faite qu'en
1794._

  [U-17] Voir _Intermdiaire des chercheurs et des curieux_, 7e
  anne, no 152, 5 septembre 1874, p. 517. Cet article est sign
  Aszt, lire: Assezat.

_La cinquime et dernire dition du roman de_ Fanchette _que nous
puissions enregistrer fut donne par_ Cordier et Legras, _rue Galande,
no 50, en 1801, 3 volumes in-18 avec le titre correct et le
sous-titre_: Cinquime dition, revue, corrige et augmente _de_
plusieurs anecdotes curieuses et amusantes.--_Pougens rendit compte de
cette rimpression dans sa_ Bibliothque franaise (_1re anne; no 6,
p. 190)._

_Lorsque nous aurons parl d'une comdie intitule_ Marianne _dont le
sujet est tir du_ Pied de Fanchette _et qui fut reprsente sur un
petit thtre de la rue de Provence le 5 fvrier 1776, que nous aurons
ajout qu'une traduction allemande parut  Hambourg en 1777, in-8, et
que nous aurons enfin mentionn la traduction espagnole:_ El pi de
Franquita, _Paris, Rosa, 1834, 2 volumes in-18, nous penserons avoir
puis la nomenclature historique de l'ouvrage dont nous donnons une
dition qui sera sans doute dfinitive et qui n'aurait point sa raison
d'tre si elle ne rentrait dans le cadre de nos_ Petits conteurs du
XVIIIe sicle.


_IV_

_La passion de Restif pour les pieds mignons et les jolies petites
chaussures bien cambres et  hauts talons fut un de ses gots
esthtiques les plus singuliers, et c'est assurment la hantise la
plus persistante dont il fut obsd au cours de sa vie aventureuse et
galante. Binet avait beau s'vertuer  trouver des chaussures
impossibles, des mules d'une dlicatesse inoue, des coquets souliers
d'une grce adorable dans les dessins qu'il destinait  l'illustration
de ses livres, jamais il ne parvint  raliser l'idal du pied rv
par l'ardent romancier. Restif retouchait lui-mme ses dessins jusqu'
leur enlever toute proportion d'ensemble pour mieux arrter l'exigut
des petits pieds de ses hrones; cette passion dgnre en ide
fixe, en monomanie incurable, le poussait  s'emparer des mules
charmantes qu'il rencontrait, avec la pense d'augmenter une
collection dj considrable qu'il et voulu voir mettre avec lui au
tombeau. Dans ses courses  travers les rues et les faubourgs de
Paris, il tenait toujours les yeux en veil sur la dmarche des
grisettes, des nymphes ou des moindres trottins de modistes et c'est
ainsi qu'il trouva le sujet du_ Pied de Fanchette _dans une de ses
promenades d'amateur passionn._

_Je passais un dimanche matin dans la rue Tiquetonne, raconte-t-il
dans_ Monsieur Nicolas[U-18], _j'aperus une jolie fille en jupon
blanc, encore en corset, chausse en bas de soie avec des souliers
roses  talons hauts et minces, genre de chaussure qui faisait
infiniment mieux la jambe aux femmes que la mode actuelle. Je fus
enchant; je m'arrtai, la bouche bante,  la considrer... En chemin
je fis le premier chapitre de l'ouvrage:_ Je suis l'historien
vridique des conqutes brillantes du pied mignon d'une belle, _etc.
Je mis la main  la plume ds le lendemain. Mon imagination se
trouvant un peu refroidie, je sortis pour revoir ma muse... Dans la
rue Saint-Denis, vis--vis la fontaine des Innocents, j'aperus une
femme dont le pied tait un prodige de mignonnesse. Aussi tait-il
chauss d'une jolie mule d'toffe d'or faite par le plus habile
artiste de la capitale... Je la suivis jusqu' l'glise du Spulcre,
o elle entra, et je revins chez moi plein de verve. J'allai en
deux jours au quatorzime chapitre. Et dix jours aprs, et pu
ajouter Restif, le volume tait termin et ddi  Mme Lvque, femme
du marchand de soieries dont l'enseigne tait_ la Ville de Lyon,
_vis--vis des Innocents. La belle Mme Lvque avait, si nous en
croyons la chronique du temps, le plus joli pied de Paris._

  [U-18] T. X, p. 2716 et suivantes.

_On ferait, comme le remarque fort bien l'rudit bibliophile Jacob, un
ouvrage entier et des plus singuliers en se bornant  extraire des
livres de Restif tout ce qui concerne son got, sa passion pour les
jolis pieds et les jolis souliers de femmes. Il suffirait de lire
quelques-unes des notes qui se trouvent  la fin de ce livre pour
convaincre le lecteur du sentiment profond qu'prouvait notre auteur
au sujet de ces souliers hauts qui affinent la jambe et_ sylphisent
_tout le corps, selon son mot. Dans les_ Nuits de Paris (IVe _partie_,
LXXIe _nuit, pages 779 et suivantes_), _nous recommandons le chapitre
intitul la_ Mule enleve _qui se rapproche assez, par certains cts,
du roman que nous publions._

_Le_ Pied de Fanchette, _qui parut anonyme, fut le premier ouvrage de
Restif qui commena sa rputation, et, bien que les journaux aient
ddaign de s'occuper de cette nouveaut non signe, elle fit grand
bruit dans les salons et dans tous les cercles littraires de Paris o
on s'ingniait  en dcouvrir l'auteur. Il se vendit plus de
cinquante exemplaires par jour de cette premire dition qui fut
bientt puise. Pour l'poque o il parut, ce livre tait prsent
sous une forme nouvelle, avec une orthographe bizarre, dans un style
original qui rompait avec les traditions  la mode. Restif, nous
l'avons vu plus haut, ne fut pas gris par ce succs et il fut le
premier  reconnatre les nombreuses imperfections de son oeuvre. Mon
but dans cet ouvrage, dit-il en note, n'est pas de peindre en grand;
je laisse  mes matres, aux hommes clbres, les grands tableaux; je
vole terre  terre; mes hros sont pris dans la mdiocrit._

_Pour nous, le_ Pied de Fanchette _ne vaut gure mieux que
quelques-uns des sombres et ridicules romans de Ducray-Duminil, de
Corbire ou de Mme Cottin, et si, dans nos publications de_ Petits
Conteurs, _nous nous sommes souvent laiss entraner  rimprimer
certains ouvrages par un sentiment littraire de grande sympathie ou
mme d'enthousiasme sincre, tel n'est point ici notre cas. Nous avons
jug cependant que Restif de la Bretonne mritait une place dans notre
galerie et nous n'avons point trouv, dans son bagage immense, une
seule oeuvre d'honnte dimension qui reprsentt mieux que le_ Pied de
Fanchette _l'originalit mme de l'auteur, et peignt en mme temps
cette singulire cole fantastique, fausse et sentimentale de la fin
du_ XVIIIe _sicle sur l'imagination de laquelle nos dramaturges ont
effrontment vcu en faisant pleurer nos pres et, ne craignons pas
d'ajouter, nos contemporains par la mise en scne de mlodrames tels
que la_ Grce de Dieu _et, plus rcemment, les_ Deux Orphelines. _Le
roman de_ Fanchette _se rapproche du roman de_ Justine; _ce sont les
mmes malheurs de la vertu, moins les monstruosits sanguinaires du
vicieux marquis de Sade. C'est bien le type du roman et de
l'affabulation maladive qu'on retrouve partout vers la fin du dernier
sicle; c'est le chef-d'oeuvre, si l'on veut, d'une cole de mauvais
got, mais encore,  tous ces titres, il rentrait dans notre programme
de le ranger dans une collection o nous prtendons apporter tous les
genres d'invention littraire au_ XVIIIe _sicle et chantillonner, en
quelque sorte, les diffrentes manires de conter et les coloris
divers du style dans ce domaine des petits romans allgoriques,
satiriques ou ralistes, clos en pleine fantaisie._

_On pourra juger de nos petits conteurs lorsqu'ils seront au complet
et prsenteront dans leur ensemble une surface assez large  la
critique._

_Nous avons apport peu de changements  l'orthographe insense de
l'homme aux ides singulires, rveur d'un_ Glossographe _ou la langue
rforme; nous eussions craint, en agissant autrement, de porter
atteinte  l'originalit de l'crivain compositeur et prote, et de
diminuer la saveur et la curiosit d'une oeuvre pour ainsi dire
photographie sur l'dition originale. L'orthographe et le style de
Restif se tiennent et sont des signes typiques de cet ingnieux
rformateur. Si l'on peut faire, d'aprs Buffon, le diagnostic moral
de l'homme par le style, l'orthographe et le style de Restif de la
Bretonne ne peuvent que prter doublement  la constatation de sa
folie particulire et l'on ne saurait les dsunir._

_On pourra donc, en lisant cette rimpression textuelle, suivre et
comprendre les excentricits calcules du systme d'orthographe de M.
Nicolas; systme trs compliqu, o le_ cicro, _la_ gaillarde, _le_
petit-romain, _l'_F _remplaant le_ PH, _le_ C _cdant la place  l'_S
_et l'accent aigu foisonnant, hrissent son texte d'imprvu, droutent
un instant le lecteur et finissent presque par l'accoutumer, sinon par
le convaincre au dsordre magistral de cet crivain-typographe, dont
quelques innovations eussent mrit d'tre mises en pratique par une
majorit trop routinire._

_Nous avons plac en tte de cette dition un portrait indit de
Restif,  l'ge de ses amours les plus folles, avant l'apparition de
ces rides et de cette alopcie frontale qui font de son visage, dans
les gravures connues, une tte de fauve oiseau de proie. Il fallait
prsenter l'auteur du_ Pied de Fanchette, _l'amoureux des tailles
gupes et des souliers aux fines cambrures sous un aspect moins
sinistre. Le portrait que nous donnons est trs authentique; il est
tir d'une des nombreuses compositions de Binet, qui, on le remarquera
en contemplant avec attention les suites de gravures destines 
l'oeuvre de l'auteur des_ Contemporaines, _excellait  mettre en scne
assez frquemment le romancier en personne et  le reprsenter dans
l'action qu'il dcrit._

_Si nous avons donn peu de dveloppement  cette esquisse littraire,
c'est, nous le rptons, en raison du rle si mouvement de ce remuant
remueur d'ides, qu'on a peine  suivre dans l'action terrible de sa
vie, qui a consacr prs de seize volumes  dvoiler son tre, sans
parvenir  anatomiser son moral au complet et qui enfin termina
l'introduction de ses confessions par ces mots qui finiront cette
manire de prface:_ Ulciscetur, si perficitur, omnia damna nostra!
Quando veniet? Nescio: Sua cuique vita obscura est.

    OCTAVE UZANNE.
    Paris, le 10 mai 1879.


[Illustration]




    LE PIED
    DE
    FANCHETTE,

    ou

    L'ORFELINE
    FRANAISE;

    _HISTOIRE INTRESSANTE ET MORALE_.

    Une jeune chinoise avanant un bout du pied
    couvert et chauss, fera plus de ravage 
    Pkin, que n'et fait la plus belle fille du
    monde dansant toute nue au bas du tazgte.

    _OEuvres de J.-J. Rousseau, t. IV, p. 268._




Si je n'avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage
aurait t diffrent: Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec
un hypocrite, suffisaient pour l'intrigue; le premier amant de
Fanchette se ft trouv fils de cet oncle; la marche aurait t plus
naturelle, le dnoment plus saillant et plus vif: MAIS IL FALLAIT
DIRE LA VRIT.




A MADAME L***

FEMME D'UN MARCHAND


    _Madame,_

_En vous ddiant cet ouvrage, c'est aux grces que je le consacre. Ne
dans l'tat le plus proche du bonheur, vous joignez au charme
sduisant d'une figure aimable, les vertus et les talens: chrie,
adore de tout ce qui vous environne, vous tes heureuse par les
sentimens que vous inspirez: ils ne sont point tyranniques comme ceux
de l'amour; ils n'ont pas la froideur du respect; ils sont doux et
flateurs comme ceux de l'amiti. Voil le prcieux avantage dont les
grands ne jouissent presque jamais; belle L***, la fortune vous a
mieux traite qu'eux. On les honore, et l'on vous aime: quelle
diffrence!_

_Ce n'est pas, Madame, que je veuille, comme tant d'autres, ravaler la
noblesse du sang, regarder tous les rangs comme gaux, et me parant
d'une fausse indiffrence pour la fortune, insulter de loin  ses
favoris: non: je reconnais tous leurs avantages: je confesse qu'ils
sont grands, et qu'ils mritent qu'on les envie: Quel bonheur de
pouvoir servir efficacement l'tat, d'approcher le pre de la patrie,
de prtendre quelquefois  sa confiance, de tendre aux malheureux une
main secourable, non pas  la manire de ceux qui n'ont que des moyens
borns, mais en soulageant des provinces entires! Est-il un coeur que
de si glorieuses prrogatives ne trouvent que de glace!_

_Ne croyez pourtant pas, Madame, que de ce ct-l mme, le ciel vous
ait moins avantage qu'eux; Dans ce sicle clair, le ngociant jouit
de l'estime gnrale: Comme les grands il sert les tats et l'humanit
toute entire, mais d'une manire diffrente: ce n'est point en
remportant des victoires, en gouvernant des provinces, en administrant
la justice ou les finances: C'est en fournissant aux hommes
l'agrable, l'utile et le ncessaire. Quels biens ses immenses travaux
ne procurent-ils pas  la socit! Il fait jouir ses concitoyens des
productions des deux mondes, et raproche les peuples les plus
loigns: C'est lui qui fait que des nations autrefois barbares,
connaissent les commodits de la vie, et se polissent par degrs: ce
sera par lui qu'elles deviendront  leur tour l'azile des arts et des
sciences: Sans lui, l'agriculture, cette premire source de tous nos
biens, demeurerait languissante et dcourage: D'un bout du monde 
l'autre, obi comme un monarque, sans troupes, sans l'effrayant
apareil des combats, sa probit lui donne toute sa puissance._

_Madame, en quoi donc ceux que distingue une naissance illustre
peuvent-ils se flater de l'emporter sur votre condition? Ah! s'il est
quelque avantage, c'est chez vous que je le vois: Quels biens sont
prfrables  cette vie douce que l'aisance procure? on ne tremble pas
devant vous; l'on vous considre, et cela suffit. Qu'est-ce, pour la
plupart des hommes, que le bonheur si vant d'tre puissant, sinon la
triste prrogative de pouvoir assouvir des dsirs drgls, ausquels
une plus humble fortune aurait mis un frein? Oui, Madame, soyez fire
de votre tat: il est utile, il est ncessaire: les ducs et les lords
n'ont pas de plus nobles titres._

_Fanchette, ainsi que vous, Madame, est ne dans l'ordre de citoyens
respectables qui s'apliquent au commerce: cet attrait qui lui soumit
tous les coeurs, vous le possdez: Daignez l'introduire dans le monde:
Elle ne peut y paratre sous une plus charmante et plus vertueuse
conductrice._

    _J'ai l'honneur d'tre avec le plus profond respect,
      Madame,
        Votre trs-humble et trs-obissant serviteur
          R. D. L. B._




[Ornement]

LE

PIED DE FANCHETTE

_HISTOIRE INTRESSANTE ET MORALE_




CHAPITRE PREMIER

PRFACE

_Parturient montes, nascetur ridiculus mus[1]._


JE suis l'historien vridique des conqutes brillantes du Pied mignon
d'une belle. O vous! l'tonnement et la terreur de l'univers,
conqurans clbres, Ninus, Ssostris, Alexandre, Csar, Charlemagne,
Gengiskan, vertueux Henri IV, fougueux Charles XII, et toi-mme, le
hros de mon pays, immortel Louis XIV, pavillon bas. Vous avez rgn
sur des hommes que fit trembler votre redoutable puissance; et
Fanchette, jeune, sans nom, sans naissance; mais avec un minois
sduisant, des yeux pleins de douceur, un pied... ah ciel! un pied...
comme on n'en vit jamais, tant il est joli, rgne, par l'amour sur
tous les coeurs. Son triomphe est bien plus doux que ceux que vous
procurrent tant de victoires: Pour conserver les sujets qu'elle a
soumis, il ne lui faut que paratre et _faire un pas_. Telle autrefois
cette fameuse Smiramis, en montrant aux peuples mutins ses beaux
cheveux pars et sa gorge nue, calma la rvolte des sditieux
enchants. Ou plutt: Telle on voit de nos jours l'aimable L***,
chausse d'une mule mignone, attirer sur son petit pied[2] les yeux
d'une foule d'admirateurs: Il n'est pas un jeune-homme qui n'envie le
sort de son heureux poux: Si d'un sourire, cette belle encourageait
ceux qu'elle a charms, du militaire, elle ferait un COND; du pote,
un Voltaire; du prosateur, un Rousseau; du musicien, un Rameau; du
peintre, un Boucher; de tous les artistes, de grands hommes; et de
tous les hommes, des amans.

Quelle emphse, aprs un tel ttre, dira-t-on?... Mais, cher lecteur,
c'est l'usage, lorsqu'on crit l'histoire de personnes vivantes, ou
dont la famille est en crdit: on emploie de grands mots, de grandes
phrases, pour dire de trs-petites choses. D'ailleurs, mon sujet n'est
pas aussi mince qu'on pourrait se le figurer. L'attention des femmes
de nos jours  relever les grces d'un joli pied, et notre exprience,
semblent nous indiquer que seul il peut faire natre des passions.
Mais que dis-je? pourquoi me borner  notre sicle, et ne former que
des conjectures, tandis que l'histoire nous fournit des exemples?
L'_clat de la chaussure_ de la belle Judith _blouit Holoferne_,
avant que _sa beaut rendt captive l'me_ du gnral assyrien[3]. Le
pre du farouche Vitellius ne put voir sans motion le joli pied de
l'impratrice Messaline; _il obtint la permission de la dchausser,
s'empara d'une de ses MULES, qu'il porta toujours avec lui, et que
souvent il baisait_[4]. Serait-ce parce que dans les femmes, ces tres
charmans destins  plaire, la nature a voulu que tout ft enchanteur
et sduisant? Il le faut bien. Ces magiciennes aimables font de toutes
les choses  leur usage un talisman vainqueur: tout devient flche de
l'amour ds qu'elles l'ont touch.




CHAPITRE II

_Trs-singulier._


SUR les quatre heures du soir, un jeudi, je traversais la rue
_montorgueil_ pour enfiler celle de la _comdie italienne_. On donnait
la vingt-quatrime reprsentation des _moissonneurs_: Une multitude de
chars brillans, qui touchaient  peine le pav, roulans avec fracas,
claboussaient les filles sages, les hommes  talens, et le reste de
cette populace utile, dont (heureusement pour elle) on ne saurait se
passer. Moi, pauvre hre, hritier du cynisme de Mzerai[5] (mais non
de son avarice), crot jusqu' l'chine, je me _gare_ sur la porte
d'une marchande de modes. Ma figure, htroclitement pare, excita
dans un essaim de jeunes filles qui la remplissaient, ce _rire
inextinguible_[6] des dieux d'Homre. Je me retournai sans courroux
(car j'ai la modestie de me croire ridicule). Je voulais regarder
toutes ces jolies rieuses: je n'en vis qu'une, et mon coeur en
tressaille encore. On la parait. O dieu! qu'elle tait belle! Ses
cheveux, plus noirs que l'bne, contrastaient avec les lis de sa
peau: Sa cofure lui donnait un petit air lutin: Sa vive et noire
prunelle lanait les flmes; son tendre regard demandait les coeurs:
les oeillets et les roses ont moins d'clat que le coloris de ses
joues: On entrevoyait deux globes d'une blancheur blouissante, que
son corset ne pressait point encore: Une jupe courte laissait 
dcouvert le commencement d'une jambe...  quoi la comparer?  tout ce
que l'on peut imaginer de plus sduisant: Son pied, ce pied mignon,
qui fera tourner tant de ttes, tait chauss d'un soulier rose, si
bien fait, si digne d'enfermer un si joli pied, que mes yeux, une fois
fixs sur ce pied charmant, ne purent s'en dtourner... Beau pied!
dis-je tout bas, tu ne foules pas les tapis de perse et de turquie; un
brillant quipage ne te garantit pas de la fatigue de porter un corps,
chef-d'oeuvre des grces; _tu marches en personne_: mais tu vas avoir
un trne dans mon coeur.

L'pouvantable vacarme des carosses commenait  cesser; les rues
devenaient libres, et je restais immobile. Une des compagnes de la
belle aux souliers roses, presqu'aussi jolie qu'elle, et qu'un jeune
homme charmant caressait, me donna son attention: J'entendis qu'elle
disait: Ah Fanchette, comme il te regarde! Ces mots me tirrent de
ma rverie: je m'criai, dans un entousiasme plus que potique: Oui,
Fanchette, divine Fanchette, dans les provinces,  la ville,  la
cour; ni reines, ni princesses, ni duchesses, ni marquises, ni les
fastueuses pouses des hros de finance; aucunes des beauts
anciennes, modernes, prsentes et futures, ne vous ont valu, ne vous
valent, ni ne vous vaudront jamais.

Aprs cette incartade, j'allais m'loigner, lorsqu'un vieillard de ma
connaissance, que depuis longtems j'avais perdu de vue, m'aborda: il
me reconnat: je l'embrasse: il me prend la main; m'entrane; entre
chez la marchande; et la belle Fanchette lui fit l'accueil le plus
flateur.




CHAPITRE III

_Qui n'en imposera pas au lecteur._


KATHGTES (c'est le nom du vieillard) parla quelque tems  la fille
charmante, dont le joli pied m'avait si vivement frap: Leur entretien
me parut court. Tel, nouvellement arriv de province, un spectateur 
l'_opra_, devient tout yeux et tout oreilles: tantt les dcorations,
les instruments, la musique, les machines: tantt les acteurs, et
surtout les actrices; la lgret, les gracieuses volutions, les
attitudes voluptueuses, ces mouvemens des danseuses o l'art
disparat, et que le sentiment semble nuancer, l'occupent, l'enlvent:
le spectacle est fini, la toile est baisse, qu'il regarde et qu'il
coute encore: Et moi, ravi d'admiration, je considrais Fanchette et
sa jeune compagne, que le vieillard tait dj sorti: je m'en aperu,
et me htai de le suivre.

J'allais lui faire des questions: il me prvint. Vous, me dit-il, qui
ne vous repaissez que de chimres, auteur infortun de romans plus
malheureux encore, je veux vous procurer les moyens de dire vrai au
moins une fois dans votre vie. Des affaires importantes m'occupent
aujourd'hui. Il s'agit de rendre  son amant,  sa famille,  la
patrie une jeune personne, que des voeux involontaires ensevelissent
toute vive dans un couvent, et de marier mon lve. Dans huit jours
venez me trouver. J'ai des mmoires... Vous y verrez une histoire
tonnante: des faits... Cela fera du bruit...

--Huit jours! le terme est bien long, intrompis-je, pour l'impatience
que vous venez de faire natre. Le vieillard allait me rpliquer: son
lve parat; il me quitte et le joint. Je vais instruire mes lecteurs
de ce que c'tait, et de l'accident qu'occasionna ce retard.

A peine le huitime jour commenait  poindre, que je sors du lit en
tressaillant. Je vole chez monsieur Kathgtes; il n'est pas lev; on
l'veille: j'entre; il s'habille: il cherche le manuscrit, ne le
trouve pas, apelle un garon qui le sert, gros rustaud nouvellement
dbarqu, lui fait une question, dont la rponse fut pour moi, cher
lecteur, un coup de poignard: ce malheureux avait donn notre
histoire pour en faire des papillotes! Nous nous crions tous deux, le
vieillard et moi. Le valet de chambre accourt: il avait encore  la
main quelques dplorables fragmens de l'ouvrage, triangulairement
taillads. Il est ais de s'imaginer quelle fut ma douleur, en les
lisant. Prtendant me consoler, le vieillard me raconta les faits en
gros. Il ne fit qu'accrotre ma douleur: c'tait l'histoire de la
jolie Fanchette!... Mais des dtails hchs, pouvaient-ils remplacer
ce que j'avais perdu? J'tais venu rempli des plus hautes esprances:
je m'en retournai vide, triste, ananti.

Quinze jours s'coulrent: J'oubliais dj que j'avais t sur le
point de porter le titre glorieux d'historien, et prt  devenir
l'mule des R..., des F..., des V..., et surtout des T..., dont les
hros sont plus raprochs de ceux que je devais clbrer; lorsqu'en
entrant au CAF o _virtus bellica gaudet_, j'entendis deux jeunes
officiers disputer aussi chaudement que de jeunes bacheliers de la
facult des _dpches_[A] sur l'inoculation. Je m'approche: ils
parlaient d'un manuscrit. Ce mot est intressant pour un auteur.
J'coute. L'un en niait l'autenticit, l'autre la dfendait: On me
prend pour arbitre: Je demande ( l'imitation des gens de loi) qu'on
_me saisisse de la chose contentieuse_, et quelques jours pour donner
ma dcision.

  [A] C'est un nom fort _dsignatif_ pour la _facult de mdecine_.

Cher lecteur, quelle dut tre ma surprise, lorsqu'en jetant les yeux
sur le manuscrit, je reconnus ds les premires lignes, l'histoire
qu'un malheureux valet de chambre mit en lambeaux! l'histoire du pied
de Fanchette!

... Le maroufle avait entendu mes regrets et ceux du vieillard, ils
lui suggrrent l'ide d'une friponnerie: il fut adroitement s'emparer
de ce qu'il nous avait montr, et dont nous fesions peu de cas, cacha
les feuilles encore entires, courut  tous ceux qu'il avait friss,
les dpapillota, rajusta le tout comme il put, et fit copier. Le
manuscrit ainsi recomplet,  peu de chose prs, il alla le vendre 
l'abb .. qui, dit-on, achte des ouvrages tout faits, dont il a le
front de se donner ensuite pour l'auteur. Suivant sa mthode, ce
fameux crivain avait defigur celui-ci sous prtexte de le corriger,
de manire  le rendre mconnaissable. Un petit-matre entra comme il
achevait. Encore un ouvrage, dit-il d'un ton railleur?--Hom... Hom...
c'est une bagatelle.--Voyons... l'on peut voir, mon cher?--Oui, cette
note.--L'auteur a ma foi! raison; rien de plus sot et de plus ignare
qu'un petit-matre. Tout en lisant, le petit-matre remarqua les
ratures,--qui seules taient de la main de l'abb. Certains bruits
courans dans le public augmentrent ses soupons; la fin de cette note
qu'il venait de lire, et d'autres endroits rays, les confirmrent;
il saisit le moment d'une visite qui survient, s'empare du manuscrit,
court le montrer pour perdre de rputation son ami: il a mme
l'infidlit d'en faire une nouvelle copie corrige, mutile,
augmente, afin de la rendre plus diffrente de celle de
l'auteuromane. Il prta ce nouvel exemplaire  une femme  vapeurs,
qui le lut en entier sans biller, le trouva dlicieusement crit, et
cependant raya, restitua, embellit, et laissa le manuscrit pur sur
sa toilette, o l'officier le trouva. Celui-ci me le remit, comme je
viens de le dire: je lui fis connatre mes droits, qu'il ne disputa
pas. C'est ainsi que par un coup du sort, l'ouvrage revint  son
lgitime propritaire. Heureux le public et moi-mme! si l'absence du
vieillard Kathgtes ne l'et empch de le revoir.


FIN DE LA PRFACE.

[Ornement]


[Ornement]

PREMIRE PARTIE




CHAPITRE IV

Qui devrait tre le premier.

_O l'on fait connatre Fanchette._


UN riche marchand de draps de cette capitale, nomm _Florangis_,
habitant des rues saint-denis ou saint-honor (peu nous importe) avait
une vaste boutique; o l'on ne dcouvrait que les quatre murs; en
rcompense, on voyait dans le fond un large escalier, sur lequel vingt
personnes pouvaient aller de front sans se coudoyer. On parvenait par
cette belle route dans un magasin obscur, dont les croises garnies
d'abajours ne donnaient qu'un faible crpuscule. Toutes les tofes,
tant de nos manufactures, que d'angleterre et des indes s'y
trouvaient, on n'avait qu' choisir. Outre ce beau magasin, cette
grande boutique, et cet escalier commode, ce marchand avait une femme,
jolie comme une paysanne irlandaise[B], coquette comme une _fille
d'affaire_[C], aimant le jeu, la table etc..........[D].

  [B]: L'abb Prvt dit que ce sont les plus belles personnes de
  l'Europe.

  [C]: Un grand homme (_monsieur de Voltaire_) vient de donner un
  petit ouvrage (_la princesse de Babylone_) dans lequel il prouve
  qu'on peut nommer ainsi les filles de l'_opra_.

  [D]: La dame _ vapeurs_ a malicieusement laiss dans cet endroit
  une petite lacune, que les scholiastes des races futures ne
  manqueront pas de remplir par des sotises.

Malgr les moyens de fixer la fortune qu'on vient de lire, le marchand
se ruina. Mais auparavant sa femme eut une fille. On crut pendant
quelques annes que la jeune personne serait riche, et son ducation
fut conforme  cette fausse ide. Fanchette (c'est son nom) avait
douze ans, lorsqu'elle perdit sa mre, qui ne put survivre au dsastre
de sa maison, qu'elle avait caus. A quinze ans, elle prouva un
malheur plus grand encore: Son pre, honnte-homme, mais qui n'avait
pu, comme tant d'autres, rsister  sa femme, tomba malade: il sentit
que sa fin tait proche; et sa fille qu'il abandonnait dans l'ge des
passions et de la sduction, fit couler des pleurs bien amers. Il
l'apela, la baigna longtems de ses larmes, et lui tint un discours
aussi tendre que sage, qu'on lira dans le chapitre suivant.




CHAPITRE V

_Instructions places  propos._


CHRE enfant, qu'allez-vous devenir, lorsque vous n'aurez plus de
pre! Si je vous faisais passer ma fortune telle que je l'ai reue de
mes parents, je ne serais pas sans craindre la sduction, quoiqu'il me
ft alors facile de vous trouver un asile; mais je ne laisse  ma
fille, pour hritage, que ma misre et sa beaut, deux sources
d'garements et de crimes[7]... O Fanchette! c'est pour vous seule que
je dsirais de vivre, depuis que j'ai perdu celle que j'aimais... trop
peut-tre; mais qui d'un coup-d'oeil et d'un sourire, ramena toujours
dans mon coeur l'amour et la tranquillit. Dieu tout-puissant,
disais-je dans toutes mes prires, permets que j'lve ma fille; que
je sois son guide, jusqu' ce que je l'aie remise entre les bras de
l'poux que tu lui destines!... Le ciel ne le veut pas: ds
aujourd'hui peut-tre il va terminer une carrire... Hlas! elle fut
longtems heureuse... Je te loue, grand dieu! des biens dont j'ai joui:
loigne, je t'en conjure, de ma chre enfant, les malheurs de sa
mre... et ceux que j'prouvai...

Fanchette! fille chrie, coutez un pre expirant: Vous tes belle,
vous tes pauvre; vous tes innocente: Souvenez-vous de votre beaut,
pour tre toujours en garde contre les sducteurs: vous les verrez, ma
chre fille, attachs sur vos pas, ne vanter vos attraits, que pour
vous rendre vile et coupable. Oh! si vous saviez avec quel mpris un
homme riche regarde une fille sans bien, lorsqu'il l'a sduite!... Que
ne puis-je vous faire passer cette ide comme je la sens!... Comment
se trouve-t-il des femmes qui consentent  laisser ravir des faveurs
au tyran superbe qui voit leur dfaite d'un air insolent et
ddaigneux!... Ma fille, la pudeur et l'innocence sont de tendres
fleurs, qu'un souffle endommage, qu'un attouchement ternit, et qu'une
imprudence dtruit irrparablement[8]. Souvenez-vous-en, ma fille, de
cette innocence, trsor que vous possdez, pour en connatre le prix
inestimable, et trembler au moindre danger d'y donner la plus lgre
atteinte. Que votre pauvret n'abaisse point votre me: conservez, 
ma chre Fanchette, cette noble fiert, qui voit le comble de
l'avilissement dans le dsordre, et non dans l'indigence. Soyez
modeste: prenez des sentimens conformes  votre fortune: ces arts
amusans qu'on vous enseigna, ne les oubliez pas: Les talens semblent
faits pour donner un nouveau lustre  la vertu comme  la beaut; mais
qu'ils n'occupent dsormais dans votre esprit que la seconde place; un
travail lucratif et dont le produit puisse subvenir  vos besoins,
voila maintenant l'essenciel pour vous: vous n'avez plus que cette
source, ma chre fille, o vous puissiez vous desaltrer sans
deshonneur. Regardez, chre Fanchette, ah! regardez toujours avec
horreur, ces femmes lgantes, que le crme charge de brillans et de
colifichets, bandelettes profanes, destines  parer les victimes
qu'on immole  la dbauche: ces infortunes n'ont pas un diamant, pas
un bijou, qui n'affiche leur encan, et qui ne les avilisse aux yeux
mme des libertins. Elles passent une vie ignominieuse dans
l'apparence des plaisirs, mais dans une calamit relle. Dites-moi, ma
fille, regarderez-vous comme heureuse, celle qui ne parat nulle part
sans exciter le murmure de l'indignation parmi les gens senss, les
mordantes pigrammes des petits-matres, et le ddain de son sexe?
Quel sort!... Et ce n'est-l qu'une partie des angoisses qu'elles
prouvent, et peut-tre la plus lgre. Ah ma fille! la possession de
tous les biens du monde pourra-t-elle jamais payer l'honneur[9]!...

Hlas! ma chre enfant!... le ciel nous a tout enlev... Votre mre
avait un frre, longtems mon premier et mon meilleur ami: ma ruine
entrana la sienne. Il ramassa quelques dbris, et quitta sa patrie,
avec sa femme et un fils au berceau, pour aller tenter la fortune sous
un autre hmisphre. Soit que son malheur, que nous avions caus,
l'ait aigri; soit que la mort l'ait enlev, il ne nous est rien
parvenu qui nous instruise de son sort. Si pourtant il vivait, et
qu'il revnt un jour ce serait un pre que tu recouvrerais... Mais
peut-tre qu'alors sans azile... O malheur! tes suites sont encore
plus cruelles que toi-mme: Tu dtruis jusques aux liens qui
runissent les socits et les familles: Tu jettes l'homme, aprs la
tempte, sur des rives desertes et sauvages, o personne ne le connat
plus... Chre Fanchette! le ciel y pourvoira sans doute... Il changea
son nom de Rosin, pour acqurir un nouveau crdit: c'est ce que j'ai
su par hazard; mais ce nom qu'il a pris, je l'ignore... Ma fille,
recevez ce bijoux: l'infortune n'a pu m'obliger  le dpouiller des
diamans qui l'embellissent: c'est le portrait de votre mre...
Joignez-y cet crit, qu'elle traa pour son frre, lorsqu'elle tait
prte  rendre le dernier soupir. S'il nous avait has, il ne pourra
rsister aux tendres sentimens que cette lettre renferme; et s'il
nous aime encore, vous lui serez plus chre: conservez soigneusement
ces dons prcieux, les derniers prsens d'un pre qui vous aime...

De tant d'amis qui m'accablrent des tmoignages de leur affection
dans des tems plus heureux, il ne me reste qu'un homme, qui veut bien
s'intresser  vous. Quoiqu'excessivement riche, il vit sans faste. Je
ne lui connais qu'un dfaut; c'est d'avoir trop de cette dvotion
minucieuse qui se charge de pratiques, bonnes peut-tre, mais qui loin
d'tre essencielles et ncessaires, emportent un tems qu'on pourrait
mieux employer: A cela prs, la voix du public lui donne sans partage
le ttre d'honnte homme. C'est entre ses mains que je vais te
remettre,  toi! chre enfant, le seul bien dont la perte fait en ce
moment couler mes larmes. Obis, ma Fanchette, comme  moi-mme,  ce
nouveau pre que je te donne en mourant.

Le bon marchand s'arrta: Fanchette fondait en larmes: Elle couvrit de
baisers les mains de son pre, qui lui dit d'une voix entrecoupe par
les sanglots: Ma fille, assure-moi que je vivrai dans ton coeur...
que mes leons rgleront ta conduite, et...--Cher papa! s'crie
imptueusement la jeune fille: ah! quelle me me croyez-vous donc,
pour demeurer insensible  vos bonts!... Mon pre!... jamais... non
jamais votre nom chri, vos avis, votre tendresse ne sortiront de ma
mmoire, ni de mon coeur... Les yeux du moribond s'animrent; le
sourire de la satisfaction vint encore se tracer sur ce visage hideux
et dcharn: son coeur paternel palpita: il dut  sa fille le bonheur
de ses derniers momens. Bnis-la, mon dieu! dit-il  demi-bas: mon
dieu! bnis-la, cette chre enfant, le plus prcieux des dons que tu
m'as faits; car elle a rpandu de la douceur jusque sur les angoisses
de la mort. Ces mouvemens taient trop vifs et trop doux; des organes
dbilits, un corps abattu, ne purent les soutenir: une faiblesse
survint  Florangis: Celui dont il venait de parler  sa fille entre
dans ce moment; il donna quelques secours  son malheureux ami; qui
r'ouvrant ses yeux teints, l'aperut, et montra de la joie.
Fanchette, ajouta-t-il, d'une voix tombante, voila... celui... qui
veut bien... te servir de pre... En achevant ces mots, prononcs
avec peine, ses yeux se refermrent; on n'entendit plus que quelques
soupirs, impuissans efforts de la nature qui lute encore contre la
destruction... On arracha Fanchette d'auprs du corps de son pre,
qu'elle arrosait seule de ses larmes: Les yeux de son ami (la jeune
fille le remarqua) restrent toujours secs.




CHAPITRE VI

_Aparences trompeuses._


BELLE Fanchette, calmez une douleur trop vive; ces soupirs et ces
sanglots ne vous rendront pas votre pre: J'aurai pour vous la mme
tendresse; mes soins, mes attentions  prvenir non-seulement vos
besoins, mais vos dsirs, surpasseront tout ce qu'il aurait pu faire
pour vous. Je ne desire que de vous voir heureuse: comptez sur moi:
disposez en matresse absolue de ma maison et de moi-mme. C'est
ainsi que s'exprimait monsieur _Apaton_[10], pour consoler Fanchette,
huit jours aprs la mort de son pre.

Les effets suivirent les paroles: La jeune Florangis n'tait plus mise
avec la mme lgance que dans ses premires annes; son pre ne lui
donna que des tofes grossires, et conformes  sa fortune: En huit
jours elle vit reparatre son ancienne magnificence: outre un deuil
parant, elle eut des bijoux, une montre enrichie de brillans, les
tofes du meilleur gout, les modes les plus syantes et les plus
nouvelles. Malgr la lgret de son ge, ces belles choses
n'effacrent pas du coeur de Fanchette la mmoire d'un pre qui la
chrissait, et n'affaiblirent point les regrets que lui causait sa
perte. Elle n'tait pas ingrate non plus; elle tait pntre de
respect pour monsieur Apaton; mais elle se disait quelquefois: Ah!
si je tenais tout cela de mes parens! si c'tait mon vertueux pre,
que je dusse accompagner ce soir  la promenade, sous cet apareil
blouissant, que je serais heureuse! Et la jeune fille pleurait. Je
ne prtens pas nier qu'un petit levain d'orgueil ne contribut  faire
natre ces regrets, peut-tre autant que la tendresse: mais l'orgueil
est une vertu, s'il lve l'me, et nous montre de la bassesse 
recevoir, lorsqu'il nous est impossible de rendre de la mme manire.

Chaque jour monsieur Apaton procurait  sa pupille de nouveaux
amusemens. Il passait auprs d'elle les journes entires. La musique,
les instrumens, la danse, la promenade, les spectacles, les soupers
fins se succdaient. A la vrit, Fanchette ne voyait d'hommes que ses
matres; c'tait avec monsieur Apaton qu'elle dansait. Mais l'aimable
fille tait bien loin de s'en plaindre: elle goutait un genre de vie
dont le tumulte tait banni, et que des plaisirs innocens variaient.
Tout le monde dans la maison baissait les yeux devant elle, et ne lui
parlait qu'avec respect. Monsieur Apaton soupait tte--tte avec
elle; mais ds qu'on avait quitt la table, il laissait Fanchette en
libert. Que j'ai de grces  rendre au ciel, disait quelquefois la
jeune Florangis de ce que cet ami de mon pre ne l'a pas abandonn!
qu'il est digne de mon respect, de mon estime et de ma reconnaissance!

En se levant le matin, c'est--dire  dix heures, monsieur Apaton,
rafrachi par un sommeil long et paisible, s'informait si sa pupille
tait habille: elle ne se faisait pas attendre: ils sortaient tous
deux et se rendaient dans un temple, o le dvot personnage donnait
l'exemple d'une pit fervente. Il ramenait ensuite Fanchette au
logis: l'on djenait; les matres de danse et de musique arrivaient:
aprs les leons, on se mettait  table pour dner: on se promenait
ensuite dans un jardin presqu'aussi dlicieux que celui d'_den_,
jusqu'aux vpres, qu'on allait entendre chez des religieuses: s'il
fesait beau, les tuileries, le luxembourg, les boulevards, taient
durant une heure le thtre des triomphes de Fanchette: ensuite l'on
allait au spectacle, ou l'on rentrait.

J'oubliais de faire le portrait de monsieur Apaton. C'tait un petit
homme d'environ cinquante ans; ni beau ni laid; d'un embonpoint plus
que mdiocre; au teint frais et fleuri; aux yeux doux et benins; aux
regards en-dessous; fin sans le paratre; aimant la mollesse, la bonne
chre; ayant toujours, en parlant, un air de bonhommie qui lui gagnait
les coeurs. Il nageait dans la joie, lorsqu'aux promenades publiques,
il entendait louer Fanchette de la tte aux pieds: il laissait alors
tomber en tapinois ses regards sur le pied mignon de sa pupille, et
par distraction il disait tout haut: Qu'il est charmant! Il avait un
soin particulier d'orner cette partie des attraits de la jeune
Florangis, par la chaussure la plus lgante: il ne trouvait jamais
qu'une boucle ft assez galante et d'assez bon gout; aprs avoir couru
successivement tous les bijoutiers, il finit par en dessiner lui-mme
d'une forme nouvelle que tout PARIS admira: Car pour la parure du beau
sexe, monsieur Apaton s'y entendait mieux que personne au monde: On
dit que dans sa jeunesse, il avait invent les mantelets, pour cacher
un petit dfaut dans la taille d'une jolie matresse, dont il tait
fou: les calches, dans une autre occasion, furent encore une
manation de son cerveau: la jolie Nic* ayant touch son coeur, il lui
fit porter des jupes tranantes, parce que cette belle n'avait pas la
jambe fine: et pour Fanchette, il ordonna toujours qu'on les lui fit
si courtes, que rien ne drobt la vue de son joli pied.




CHAPITRE VI

_Danger qu'on aura prvu._


FANCHETTE, jeune, innocente et vertueuse, tait tranquille chez son
bienfaiteur Apaton. Souvent elle s'tait aperue qu'en lui parlant,
il rougissait et lui pressait la main: quelquefois, comme sans y
penser, il achevait de boire ce qu'elle avait laiss: lorsqu'ils
revenaient ensemble, au lieu de lui donner la main pour descendre de
la voiture, il la prenait dans ses bras et la portait jusqu'
l'escalier: en montant, ses pieds touchaient  peine  terre;
l'obligeant vieillard la soulevait, et parvenait hors d'haleine  la
porte de son apartement: sous prtexte qu'une chaussure trop juste
pouvait la gner, ds qu'ils taient rentrs, lui-mme prsentait 
Fanchette des mules lgantes, tombait  ses pieds pour l'empcher de
se baisser, et la dbarassait de son joli soulier. La jeune fille
sentait au fond de son coeur une vraie reconnaissance de tous ces
soins; cependant quelquefois ils la firent rougir: mais elle regarda
ce mouvement de pudeur comme un commencement d'ingratitude; elle en
eut horreur.

Un jour qu'il faisait trs-chaud, le vieillard eut des affaires:
Fanchette, reste seule, se mit  lire les _lettres rcratives et
morales de C***_. Cette lecture l'assoupit: Elle tait sur un sopha,
un de ses pieds apuy sur un sige, et l'autre tombant sur le parquet.
On dcouvrait le commencement de sa jambe, et ce joli pied sur-tout,
chef-d'oeuvre des grces, tait parfaitement en vue. Le bon monsieur
Apaton revient, et vole o tendent tous ses dsirs. On entrait de son
apartement par une porte secrette, dans celui de la belle Florangis.
Il aperoit sa pupille qui sommeillait. Le coeur du papelard battit
avec violence: il s'aproche, en tressaillant de plaisir: il
s'agenouille: il baise mille fois ce pied charmant. Il ne voulait pas
s'en tenir-l: la jambe de l'aimable fille le tentait; mais une
secousse que le mouvement de sa lourde masse donne au plancher,
veille Fanchette. Elle voit monsieur Apaton la bouche colle sur sa
mule. Elle se lve en rougissant. Le vieillard  genoux et confus,
prit sur le champ son parti, et poussant un gros soupir, il dirige
langoureusement ses regards sur une image place vis--vis de lui:
Grande sainte, s'crie-t-il, protge cette fille aimable, dont je
viens de baiser les pieds avec humilit; que sa belle me soit inonde
des grces qui donnent le salut comme son corps a toutes celles qui
font natre l'admiration. Lou soit le crateur, qui la fit si
charmante... et si sage! Il se relve en achevant ces mots, et baise
avec feu la main de Fanchette, qui la retire vivement. Je vous aime
en dieu, ma chre fille, lui dit Apaton. Nous ne sommes pas comme ces
athes, qui n'ont en aimant, que des vues illicites; ne craignez rien
d'un homme, qui n'adore en vous que le crateur lui-mme. Ensuite il
s'assit auprs de sa pupille, qui n'avait rien compris  son action et
 ses discours: il prenait de tems-en-tems ses belles mains, les
pressait; quelquefois il passait son bras autour d'une taille swelte
et lgre; il hazarda mme de lui drober un baiser. Fanchette, sans
dfiance, souffrait cependant: elle ne sentait plus son coeur
s'panouir: la prsence de monsieur Apaton la rjouissait dans
d'autres tems;  prsent elle le souhaiterait bien loin. Elle pensait
tout cela mais elle n'en tmoignait rien. Apaton crut son triomphe
facile: cependant il ne voulut rien hazarder: il remit  la nuit
suivante l'excution d'un projet, form depuis que Fanchette tait en
sa puissance.




CHAPITRE VIII

_Par bonheur!_


A SOUPER, le sensuel Apaton fit  sa pupille une chre plus dlicate
encore que de coutume: il voulut l'engager  boire,  son exemple, de
ces dlicieux breuvages, qui portent le feu dans les veines, et dans
le coeur les dsirs imptueux: Ma chre fille, disait le dvot,
toutes les choses d'ici-bas sont faites pour les lus[11]; elles ne
les corrompent pas; au contraire, ce sont eux qui les sanctifient.
Mais Fanchette ne savait pas sanctifier la dbauche; elle n'avait
appris de son pre qu' aimer la sobrit. Elle associa, suivant sa
coutume, les naades  bacchus, le vieillard ne put rien gagner sur
son esprit. Ce jour-l, il ne se retira point aussitt aprs l'avoir
remise dans son appartement: il voulait l'aider  se dshabiller.
Fanchette tait bien innocente; mais une lumire naturelle indique 
son sexe les rgles de la biensance: la jeune fille sentit qu'il
fallait mettre un terme  ses complaisances pour monsieur Apaton;
elle ne voulut jamais y consentir; le vieillard fut oblig de lui
cder.

Reste seule, Fanchette voulait rflchir; mais il ne se prsenta
devant elle qu'un cahos impntrable  dbrouiller: au fond de son
coeur, elle prouva des mouvemens de crainte: pour la premire fois,
cette porte qui donnait de son appartement dans celui du vieillard, et
qui souvent l'avait rassure contre mille petites frayeurs enfantines,
lui donna de l'inquitude. Elle alla trouver dame Nn, gouvernante
sexagnaire de monsieur Apaton. Il est bon de dire, que dame Nn,
fille de la nourrice de la mre de Fanchette, avait toujours
tendrement aim la marchande, et que son affection rejaillissait sur
sa fille. La pupille de monsieur Apaton pria dame Nn de coucher
dans sa chambre. Pourquoi, mademoiselle?--C'est que j'ai peur.--Vous
avez peur! Eh! de quoi?--Je ne sais.--Je le crois bien, mais
n'importe; tout ce qu'il vous plara; j'y consens.--Ma bonne?--Eh
bien!--Vous viendrez?--Oui.--Sans manquer au moins?--Je vous le
promets.--Ma bonne?...--Vous pleurez, mademoiselle?... Ma chre fille,
qu'avez-vous?...--Hlas! j'ai perdu mes parens... Mon pre... il
n'est plus!--La pauvre enfant!... elle me fend le coeur!...
Paix, paix, ma mignone: monsieur a des bonts pour vous, et
quant  moi...--Ah! ma bonne!--Comment! cesserait-il...--Non;
mais...--Mais?...--Il n'est pas mon pre!--L'aimable petite! qu'elle
sent bien ce qu'elle a perdu!... Il faut se faire une raison, ma chre
fille...--Je voudrais... que monsieur Apaton et moins de
bonts.--Vous m'tonnez, mademoiselle, en tenant ce langage!--Il me
rend confuse. Par exemple, je ne sais pourquoi, lorsqu'il me porte
dans ses bras, qu'il me baise la main, j'prouve une peine... une
peine que je ne saurais vous comparer  rien. Une pauvre orfeline ne
peut, sans honte, penser qu'il lui rend des services qu'elle ne
recevrait d'une domestique qu'avec rpugnance. La vieille gouvernante
se frotait les yeux, et prtait toute son attention. Elle se fit
expliquer ce que c'tait que ces services, et son tonnement redoubla.

Dame Nn connaissait les hommes; mais l'extrieur difiant de son
matre lui en avait toujours impos. Elle se rendit dans l'apartement
de Fanchette, et se mit dans un petit lit qu'elle aprocha de celui de
la jeune personne. Toutes deux parlrent trs-bas: Je suis tranquille
 prsent, dit l'aimable Florangis: tantt il m'a surprise;
j'tais endormie; il me baisait le pied, lorsque je me suis
veille...--Vraiment! vraiment! le pied!  vous!... il s'y connat...
Mais comment ne l'avez-vous pas entendu? votre porte est rude, et fait
du bruit.--Il n'est pas entr par-l.--Eh! par o donc, si ce n'est
par la porte?--Par celle qui donne de cet apartement dans le
sien.--Que voulez-vous dire?--Ce que vous devez savoir.--Une porte de
son apartement dans le vtre!... voila la premire fois que j'en
entens parler.--Rien n'est plus vrai cependant; et ds demain, si
vous le voulez, vous pourrez la voir. Elles entendirent du bruit, et
se turent.

Depuis longtems, elles taient tranquilles: le sommeil venait de
rpandre ses pavots sur la jeune Florangis[12], et la vieille
s'assoupissait[13], lorsqu'Apaton, qui ne souponnait rien de
l'arrangement de sa pupille, se glissa dans son apartement. Il
s'avance avec prcaution, et retient son haleine: il touche un lit: il
s'aperoit qu'il est occup: mille fois ses mains errantes et perfides
s'avancrent pour violer le dpt sacr qu'un ami rendant le dernier
soupir, confia  sa bonne-foi; et mille fois la crainte, non du crme,
mais d'chouer, le retint. Enfin, il entend soupirer; il ne se possde
plus: sa bouche cherche celle de Fanchette: ses mains pressent... O
ciel! s'crie-t-il, en reculant d'horreur! que viens-je de toucher-l!
Ce n'est pas ma jolie Fanchette, c'est un monstre qui la remplace! La
vieille, qui venait de s'veiller, grommle d'un ton rauque entre ses
dents je ne sais quoi, qui mit en fuite le satyre impur. Ma fille!
dit la gouvernante, en veillant Fanchette, j'en sais trop: mais
j'tais ici, par bonheur!




CHAPITRE IX

_Par hazard._


QUI l'aurait pens, disait en elle-mme la vieille gouvernante, le
matin en s'habillant! Il y a vingt ans que je suis au service de
monsieur Apaton: Je n'en avais que quarante, lorsque j'entrai chez
lui, et cependant jamais il ne m'a dit une parole libre, et fait un
attouchement qui rpugnt  la pudeur, si ce n'est cette nuit... Comme
les hommes changent! et qu'il faut peu de chose pour faire chouer une
vertu que, peut-tre, les plus rudes preuves n'avaient point encore
branle!... Oh! il n'en est pas o il pense... Le bon monsieur
Florangis pensait bien juste: hlas! il savait que nos meilleurs amis
nous trompent... Mais voyez un peu ce monsieur Apaton, avec sa mine
doucerette! Il lui faut une fille de seize ans, au teint de lis et de
roses, faite au tour,  la jambe fine, au pied le plus mignon que l'on
puisse voir en france!... Il n'en ttera brin, sur ma foi.

En s'entretenant ainsi, la vieille se trouve habille, et Fanchette
s'veille. Ma bonne, dit la jeune Florangis, vous avez dit tantt que
vous en saviez trop?--Eh-bien, mademoiselle, je me trompais: j'ai
voulu dire que j'en savais assez.--Mais! c'est la mme chose... Que
savez-vous?... dites-moi?--Ce que je sais?... Je sais que, pour vous
rassurer, il est absolument ncessaire que je couche toujours ici, et
que durant le jour, il ne sera pas mal que votre porte ne soit jamais
ferme.--Ah! ma bonne!... Mais vous voyez donc bien, que je n'ai pas
de vaines terreurs, et de petites peurs d'enfant? aussi ce ne sont pas
des frayeurs que j'prouve, c'est une inquitude, un...
je-ne-sais-quoi, ma bonne, lorsque monsieur Apaton est auprs de
moi.--L'aimable enfant! c'est son pre tout revenu... Tenez,
mademoiselle Fanchette, je vous aime cent fois plus que jamais...
Oh!... vous me... Tenez, je pleure, mais c'est de joie... Ah! que
toutes ces jeunes filles  minois fripon ne lui ressemblent-elles!
nous ne verrions pas tant de vauriens et de dvergondes!... Je m'en
vais prparer le djener de monsieur; il faut de ces choses qui
flatent une sensuelle voracit, et provoquent l'aptit en dpit de la
nature. Ne vous habituez pas, ma chre fille,  cette excessive
dlicatesse; car cela ne durera pas toujours... Et s'il vous parle
d'un ton... vous entretienne de fariboles... qu'il vous prenne la
main, et veuille se regaillardir; l, ferme, retirez-moi votre main,
et le regardez noir: car... il a surement dessein de vous prouver.
Bon-jour, mademoiselle: n'oubliez pas ce que je vous dis, et comptez
toujours sur moi.

La gouvernante, en courant  la cuisine, disait: Il en aura ma foi!
le dmenti, le pnard rus! et Fanchette rflchissait. Il est
impossible d'exprimer combien il serait divertissant de lire dans
l'intrieur d'une fille de seize ans, innocente, vertueuse, mais
surtout ignorante: Tout ce qu'enfante son imagination ressemble aux
contes des fes; sa confiance s'apuie sur tout; et cependant ses
craintes lui font voir des monstres par-tout; un rien les dissipe, et
la srnit renat sans cause, comme elle s'est vanouie sans raison.
Du reste, indcise et timide, elle a trembl longtems avant de
hazarder un pas: elle n'est pourtant pas dfiante; elle ne le devient
qu'aprs avoir t trompe: elle pense bien de tout le monde qu'elle
voit; et si quelquefois elle souponne des mchans, elle les supose
presque toujours parmi ceux qu'elle ne connat pas. Oui, les hommes
n'aperoivent,  la vue des attraits d'une jeune personne, que la
moiti la plus faible de ce qui devrait les toucher: elle deviendrait
bien plus intressante, si l'on pouvait lire dans son coeur; y
dcouvrir ces trsors d'innocence, de franchise, d'une aimable
candeur. Mais cet ge heureux passe vite: Environne de tratres et de
perfides, sa jeune me en prend les vices, et parvient quelquefois ds
l'adolescence,  ce point de dpravation, qu'elle ne croit pas mme la
vertu ncessaire. Et voila l'ouvrage des hommes... Que dis-je! ah
pardon! Je ne suis point de ces misantropes attrabilaires qui
cherchent  dgrader le genre humain: non; je me trompais: les hommes,
mes semblables, que je chris, que je rvre, ne sont pas capables de
chercher  dtruire la vertu dans leurs aimables, leurs charmantes,
leurs divines compagnes! c'est l'ouvrage de ces petits-matres, de ces
agrables qui portent par-tout leur inutilit et leur corruption; de
ces poupes, successeurs des _galles_[14], non moins drgls, et plus
dangereux; de ces vieillards, qui, l'or  la main, tranent avec eux
le dgout et le libertinage; et tous ces misrables sont indignes du
nom d'hommes.

L'esprit de Fanchette s'garait dans un labyrinthe d'ides creuses:
Pour s'arracher  cette situation gnante, elle s'aprocha de son
clavessin, et lui fit rendre les sons les plus touchans. Quand on est
mlancolique, qu'on a beaucoup pens, l'me est remplie, et cherche 
s'pancher: Fanchette unit sa jolie voix  l'instrument: elle suivit
ce que son coeur lui dictait, et ses chants ne respirrent que la
douleur: le nom de ses parens s'y mlait; des larmes coulaient le long
de ses belles joues en le prononant.

Cette occupation avait des charmes pour la belle Florangis; un rien
amuse une jeune fille; Fanchette oubliait l'univers: Et monsieur
Apaton, rempli de l'ide des attraits naissans de sa pupille, fort
inquiet cependant sur ceux qu'il avait palps durant la nuit, se
levait. Ds que sa toilette fut acheve, il se rendit dans
l'apartement de Fanchette: il la considra longtems avant de
l'intrompre. Elle tait en deshabill galant: jamais sa taille ne fut
si bien dessine: elle avait un soulier blanc comme la neige, bord
d'un cordonnet d'argent; son joli pied batait la mesure, et chaque
mouvement qu'il faisait, portait de nouveaux desirs dans l'me de
monsieur Apaton. Il tait hors de lui, lorsqu'il s'aprocha de
Fanchette; il la prit dans ses bras, et voulut lui ravir un baiser. La
jeune fille dtourna la bouche; le vieillard cola la sienne sur les
plus beaux cheveux du monde, et crut ne perdre pas beaucoup au change.
Le feu de la volupt circulait imptueusement dans ses veines. Il
enlve Fanchette, la porte sur une bergre: l'aimable Florangis ne
sait ce qu'il prtend; mais elle se dfend comme si l'exprience l'et
instruite: Apaton, vieux routier, la laisse quelque tems se dbattre;
gagne un poste, puis un autre; enfin... perdue, respirant  peine, et
s'efforant en vain d'apeler, l'innocente orfeline allait peut-tre
prouver un malheur, dont jamais elle ne se ft console, lorsque la
gouvernante accourut, pour avertir monsieur Apaton, que le djener
courait le plus grand risque du monde de se refroidir. Elle ne le
trouve pas dans son apartement: elle cherche la porte ignore, la
dcouvre, et voit le tartuffe infme attach sur sa proie timide. En
femme prudente, elle sort; court, plus vite qu'elle n'avait fait
depuis trente ans,  la porte de Fanchette, et frape  coups
redoubls.

Il tait tems. Apaton presque vainqueur, craint qu'on ne le
surprenne; il abandonne Fanchette; lui recommande le secret en
menaant, et s'lance chez lui par la porte drobe. La jeune fille
puise et tout en eau cria d'entrer. Qu'avez-vous, mademoiselle, dit
Nn?--Hlas! repond Fanchette en pleurant...--Ma chre fille, reprend
la vieille, dites-moi... expliquez-moi... que s'est-il pass?--Je ne
sais ce que me veut monsieur Apaton; il vient de me tourmenter... Il
voulait, ma bonne... Je n'en saurais douter; il n'est pas ce qu'il
parat... Je rougirais trop de vous dire ce qu'il voulait...--Ne
l'a-t-il que voulu?...--Si vous n'eussiez frap...--Ah! ma chre
fille!... Et cependant, je ne suis venue que par hazard.




CHAPITRE X

_Ressource inattendue._


ON djena. Apaton baissa d'abord les yeux; l'ingnue Fanchette le
mit bientt  son aise. Cette aimable fille tait loin d'avoir l'ide
du but o tendait son tuteur. Elle avait seulement pens qu'il
voulait faire une chose contre la dcence: il n'en tait pas venu 
bout; elle tait satisfaite, et se promettait bien de se mfier 
l'avenir de pareilles entreprises. Apaton (qui, de mme que mon
lecteur, avait cru les lumires de Fanchette plus tendues) en la
voyant agir comme de coutume, conut de nouvelles esprances, qui lui
rendirent son hypocrisie et sa gat.

Mais la gouvernante, qui la nuit en avait apris trop,  laquelle le
jour en fit connatre davantage encore, avait heureusement toute
l'exprience qui manquait  la jeune Florangis. Elle vit que tt ou
tard son matre triompherait de l'innocence de Fanchette; elle avait
prouv plus d'une fois, qu'en bravant le pril, on y succombe; en
consquence, elle rsolut d'y soustraire une fille, sur laquelle elle
avait plus d'autorit qu'on ne pense.

Il est trs-naturel que mon lecteur ignore, puisque je ne l'ai pas
dit, que le pre de Fanchette mourant, ne s'tait pas tellement fi 
son ami monsieur Apaton, qu'il n'et pris d'ailleurs des prcautions
pour prserver sa chre fille des embuches d'un sducteur. Il savait
que de tout tems, la gouvernante du dvot Apaton avait tendrement
affectionn son pouse: il lui connaissait des sentimens d'honneur: ce
fut en consquence, qu'il lui remit une somme, produit de tout ce
qu'il avait sauv de son desastre; de quelques bijoux et des habits
de madame Florangis; des siens mme, qu'il fit vendre, ds qu'on
l'assura qu'il ne devait plus esprer de vivre: le tout formait
environ deux mille cus. Par un codicile, qui devait tre secret, il
chargea la gouvernante d'employer cette somme  placer sa fille chez
une matresse ouvrire  l'insu de monsieur Apaton, si sa bonne
volont se refroidissait, ou que d'autres choses, qu'il n'exprimait
pas, et qui justement arrivrent, l'y contraignaient. Le mme crit
portait, que si l'oncle de Fanchette venait  reparatre un jour, il
reprendrait sur sa nice tous les droits confis  d'autres.

On tait revenu de l'glise; on avait chant, dans, dn; on allait
aller  vpres; la bonne Nn dit adroitement  l'oreille de
Fanchette, de feindre une indisposition pour rester. La jeune fille ne
savait pas feindre[15]: elle dit tout uniment  monsieur Apaton,
qu'elle le priait de sortir seul pour ce jour-l, parce qu'elle
n'avait pas envie de l'accompagner. Le vieillard insista sur la
ncessit d'aller  vpres; on le pria d'en dispenser; il tait
complaisant; il se rend, et sort.

Ds que la gouvernante s'aperut que Fanchette tait seule, elle
courut  son apartement, et, sans perdre le tems en de vaines paroles,
elle lui donne cet crit qui contenait les dernires volonts de
monsieur Florangis. L'aimable fille le lut en sanglotant, et le rendit
 Nn, qui le renferma prcieusement dans la bote d'o elle l'avait
tir. Eh bien, mademoiselle, auriez-vous le courage de reprendre les
habits que vous aviez en entrant ici; ces habits, tristes preuves de
votre infortune, et de quitter l'aisance dont vous jouissez chez un
suborneur?--Un suborneur!--Oui, mademoiselle; celui qui vous a reue
des mains de son ami; pour qui vous devriez tre le plus sacr des
dpts, mrite ce nom que vous venez de lire dans l'crit de votre
pre: Il veut vous deshonorer et vous perdre. Il n'est qu'un moyen
d'chaper... Votre bon pre! oh! quelle serait sa douleur!... Il
l'avait prvu... Que dcidez-vous?--Qu'il faut obir  mon pre. Ah!
ma bonne! je ne tiens donc plus  rien! Personne ne va plus
s'intresser  mon sort! Si monsieur Apaton voulait me tromper, tout
le monde me trompera.--Chre Florangis! je ne suis qu'une pauvre
femme: mais un jour vous connatrez mon zle; combien je vous aime...
Ma chre fille! je ferai l'impossible pour vous. Ne perdons pas de
tems; quittez ces colifichets et ces bijoux; ils sont, sur une fille
pauvre, de tristes enseignes, qui disent qu'elle est  vendre, ou que
dj peut-tre ils ont t le prix infme mis  son innocence;
reprenez vos habits: les voila; je viens de les aproprier; de parler 
la plus honnte marchande de modes de Paris, chez laquelle vous allez
entrer; de placer chez un notaire la somme que me confia votre pre:
mademoiselle, tous les Apatons du monde n'empcheront pas qu'une
femme indigente, sujette, comme d'autres,  mille dfauts, ne mette
son bonheur  vous tre utile.--Vous allez donc me servir de mre, lui
dit Fanchette d'un ton caressant?--Ah! belle Florangis, un jour vous
ne douterez pas que je n'en aye pris les sentimens. Par un
commencement de bonheur, ma chre fille, ajouta Nn, la marchande,
sans vous tre parente, porte votre nom: ce trait vous rend chre 
cette femme estimable avant mme de vous avoir vue; et, pour viter
toutes les questions sur votre famille, vos connaissances, elle vous
fera passer pour sa nice.--Tout en causant, Fanchette se trouva
vtue des modestes habits que lui fit quitter Apaton, et n'en fut pas
moins belle: ils devenaient troits et courts; mais qu'importe? elle
ne les devait  personne: l'aimable fille tait contente. On sort par
une porte du jardin sans tre vues des gens de la maison: on se rend
chez la marchande de modes: Nn prsente Fanchette, ne dit qu'un mot,
et se hte de retourner. Elle arrivait  peine, que le dvot Apaton
rentra.




CHAPITRE XI

_Reviendra-t-il?_


VENEZ, mademoiselle, dit la marchande  Fanchette: Je sais qu'il ne
faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra
compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais
vous donner. En mme tems la jeune Agathe se lve, et court, d'un air
enjou, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait
instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette
femme honnte un dpt plus prcieux.

Agathe tait une blonde, touchante, tendre, sincre; mais vive,
smillante: elle n'avait que quatorze ans. Ds la premire vue,
Fanchette la charma: elle prit pour elle un gout vif, qui fut suivi
d'une amiti constante, et les rendit toujours inseparables. Fanchette
fit, sous les yeux de sa jeune amie, des progrs rapides: elle avait
pour le travail un gout dcid; l'on aprend toujours bien vite ce que
l'on aime. De son ct, la bonne gouvernante tcha de lui procurer
tous les amusemens qui dpendirent d'elle. Comme je l'ai dit, elle
avait plac les deux mille cus, que lui remit en mourant le pre de
Fanchette; elle joignit  cette somme ce qu'elle avait amass depuis
quarante ans: le tout formait un fonds qui composait huit cens livres
de rente: elle avait en outre gard de quoi payer l'aprentissage de
Fanchette, et pour son entretien durant trois ans qu'il devait durer,
afin que la jeune personne et toujours de rserve quelques annes de
son revenu:  soixante ans, l'on est conome et prvoyant. Nn lui
fit prsent d'un clavessin, lui donna les livres qu'elle demandait; en
un mot, elle avait promis de lui servir de mre, et lui tint parole.
Ma chre Fanchette, lui disait-elle quelquefois, j'avais des parens
dans la misre, mais tous, avant moi, ont pay le tribut  la nature;
vous tes  prsent la personne qui devez m'intresser le plus:
recevez les bagatelles que je vous donne, comme les prsens de
l'amiti; ils n'avilissent personne.

Oh! que j'aime cette bonne Nn! Elle tait fille d'un laboureur: ds
sa jeunesse, elle vint  la ville, et servit. Elle aporta de son
village de la pudeur, un coeur tendre, une figure aptissante et
beaucoup de bonne foi: un garon de boutique, un clerc de procureur,
un valet-de-chambre, un matre-d'htel, etc., la tromprent
tour--tour, en lui promettant de l'pouser, et ne lui tinrent jamais
parole: elle aima le plaisir, mais elle eut toujours horreur du crme:
elle devint sage  force de manquer  l'tre. Ds que le feu des
passions fut teint, elle respira: Heureuse tranquillit, se
disait-elle, que vous avez tard longtems! pourquoi ne futes vous pas
la compagne de ma jeunesse, ainsi que de la maturit! Son coeur
n'tait cependant pas moins sensible: elle aima madame Florangis,
ensuite Fanchette, autant qu'elle tait capable d'aimer: Eh! qui peut
mesurer le sentiment dans une me tendre! La jeune personne tait pour
elle un trsor. vitons, se disait-elle,  ma chre fille, les
dchiremens auxquels je fus en proie, lorsque je me trouvais la dupe
d'un perfide: qu'elle ressente au fond de son coeur l'inexprimable
douceur d'avoir toujours t vertueuse: hlas! je ne puis me le cacher
 prsent: je ne pouvais tre heureuse qu'avec le premier amant que
j'ai favoris: j'eusse rougi devant tous les autres.

Cette fille simple, ignorante, savait placer ses bienfaits: elle
aurait pu rpandre des dons insuffisans sur une centaine d'orfelins,
et ne faire le bonheur d'aucun: elle s'attache  Fanchette, et l'on
verra ce qu'il en fut. O vous! qu'une me bienfesante et gnreuse
porte  soulager l'indigent, retenez cette leon que vous donne la
conduite de Nn: Adoptez une famille pauvre; rendez la seule 
l'tat, si votre fortune ne vous permet de soulager qu'elle: toute
autre manire de faire l'aumne est vicieuse: vous pouvez donner des
moeurs  cette famille que vous releverez; vous ne ferez que des
vagabonds de mendians  qu vous procurerez des secours trop
mdiocres, pour qu'ils ne dpendent que de vous.

Fanchette descendait rarement dans la boutique: encore tait-elle
vole de manire qu'on n'aurait pu la reconnatre. Un jour elle y
parut un moment, pour montrer son ouvrage  la marchande: une calche
lui couvrait le visage: mais ses habits courts laissaient voir le bas
d'une jambe fine et son joli pied: Un jeune homme, en grand deuil,
entre avec son gouverneur, pour faire quelques achats: ses yeux se
fixent sur Fanchette: sa taille dgage, cette jambe, et ce pied
surtout le fraprent. Il s'efforait de voir son visage: l'aimable
Florangis s'en aperut: elle se hta de demander l'avis de sa
matresse, et remonta dans sa chambre avec Agathe. Les grces de sa
dmarche achevrent d'enchanter le jeune homme. Ah! qu'elle est bien,
madame, dit-il  la marchande!--Vous ne pouvez que le conjecturer,
monsieur, lui rpondit-elle.--L'on ne saurait tre laide avec... non,
madame, jamais femme laide n'eut autant de grces:... un si joli pied
ne peut soutenir que la beaut mme. Cela n'tait pas tout--fait
exact; mais ce jeune-homme commenait  devenir amoureux, et l'on ne
doit pas chercher l'exactitude et la modration dans les expressions
des amans. Il fit encore quelques questions, auxquelles la marchande
(qui, pour le babil ne le cdait nanmoins  personne) ne rpondait
que par des monosyllabes. Le gouverneur acheta, paya, sortit; son
lve parut ne le suivre qu' regret. Et Fanchette disait  la jeune
Agathe: Mon amie, le connais-tu? Aparemment que c'est ici qu'il
achte?... Reviendra-t-il?




CHAPITRE XII

_Nouvelle conqute: S'en rjouira-t-on?_


FANCHETTE est disparue!... On ne l'a pas vu sortir!... On ne sait ce
qu'elle est devenue!... Ah sclrats! vous me la rendrez!... Mais que
la foudre m'crase, si... Je veux qu'on me la trouve, ou, je jure...
Fanchette!... Elle tait si mignone, si sage, si... Je perdrai
l'esprit, si l'on ne me la ramne... Un galant peut-tre me l'enlve!
et moi, nigaud! depuis six mois je soupire... Il fallait, morbleu!
brusquer l'aventure... Il aurait t si doux de passer dans ses
bras... Je l'esprais: je me suis tromp. Ah! si je la retrouve!...
Jolie, dlicate Fanchette, quel mortel  prsent savoure sur tes
lvres de rose, des baisers... des baisers... ah! toutes les dlices
dans lesquelles je nage ne valent pas un de ces baisers-l!... Elle ne
serait pas sortie seule: on me l'enlve: mes gens sont du complot...
Hola! tratres! par la mort! si vous ne m'avouez la vrit, je vous
fais tous pendre... Comme elle tait modeste!... Mais o donc tait
Nn!... Lorsque sa jolie main se promenait sur les touches de ce
clavessin; que son pied sduisant batait la mesure; que sa voix si
douce, si touchante... J'aurais du la croquer mille fois... Maudit
djener! sans toi... Imbcile que je suis! je me consolerais du moins
aujourd'hui: un autre ne cueillerait pas une rose que j'ai si
longtemps couve des yeux... Ah!... C'est ainsi que s'exprimait
monsieur Apaton, aprs qu'il se fut aperu de l'vasion de Fanchette;
qu'il eut grond Nn,  laquelle cependant il n'osa faire de
questions sur la vision de la nuit prcdente; qu'il eut mis tous ses
gens en campagne pour ratraper sa jolie proie: et son monologue finit
par un cri de fureur. Tous les mouvemens qu'il se donna furent
longtems inutiles: une pauvre femme, une jeune fille tromprent, avec
succs, un tartufe!

Fanchette vivait heureuse et tranquille: ds le premier jour, elle
avait oubli l'abondance et la dlicatesse; comme ds le premier
instant, ces bijoux, ces ajustemens, idoles cruelles auxquelles tant
de femmes sacrifient l'honneur et les moeurs, ne lui cotrent pas un
soupir. Les avis de son pre se retracrent  son souvenir: Je
travaille, se disait-elle; je remplis les vues du cher auteur de mes
jours: le ciel me bnira. Et le ciel la bnissait.

La marchande avait un neveu, nomm _Dolsans_, jeune-homme qui
promettait beaucoup; disciple des _Michel-Ange_, des _Raphal_, des
_Lebrun_; mule des _Vanloo_, des _Vernet_. Il revenait de rome; ds
la premire visite qu'il rendit  sa tante, il vit la belle Florangis.
Il tait fte: Fanchette avait une robe neuve, peu riche, mais
extrmement parante: c'tait un prsent de la bonne Nn: la beaut de
sa chevelure tait releve par une frisure de gout: son joli bonnet
paraissait mont de la main des grces, c'est--dire, par elle-mme
sous la direction d'Agathe. Un soulier vert orn d'une fleur en or,
enfermait son pied mignon. Elle tait assise, le dos tourn, et lisait
_mile_, lorsque le jeune Dolsans entra. Le premier objet qui frapa sa
vue fut le joli pied de Fanchette, pos sur un petit tabouret. Son
coeur palpita. En embrassant sa tante, il le regardait: en rpondant 
toutes ses questions, il le regardait encore. Qu'avez-vous vu
de curieux  rome?--Bien des choses, ma tante.--Faites-moi
quelque dtail.--Ah! que ce que j'en dcouvre est sduisant!--Vous
autres, peintres, vous vous passionnez pour cette ville comme
pour une matresse: tout vous y parat merveilleux: ma foi,
je n'ai jamais vu votre rome: mais paris est bien aussi
sduisant qu'elle--Ma tante!...--Oui, mon cher neveu, ne vous
en dplaise; je le soutiendrai contre tous les romains.--C'est une
merveille!...--Merveille tant qu'il vous plaira. Elle a son glise de
saint-pierre,  ce qu'on m'a dit; mais paris a son louvre et ses
tuileries: des connaisseurs ont assur devant moi, qu'aucun difice
dans le monde n'galerait le louvre, s'il tait achev.--Je ne parle
pas d'difices, ma tante.--Pour les chefs-d'oeuvres de la peinture,
l'on voit dans le salon...--Eh mon dieu! ni de peinture.--Le caractre
de la nation, les moeurs des habitans? ah! pour le coup, mon neveu,
tout l'univers doit mettre _pavillon bas_ devant notre patrie. Quelle
_amnit_, quelle lgance dans les ntres! Je vois le monde, mon cher
Dolsans; j'entens dire  des gens de poids, que notre _urbanit_
prsente servira de modle  toutes les races futures.--Je vous
accorde tout cela, ma tante, j'enchrirai, s'il le faut: paris
renferme des merveilles qui surpassent tout ce que j'ai jamais
vu.--Vous voila raisonnable. Nous aurons bientt de vos ouvrages: vous
serez sans doute devenu parfait?... Vous ne me rpondez rien! (Il
s'avanait pour regarder Fanchette, qui ne s'tait pas encore
retourne.)--Quelquefois j'embellis la nature; mais ce que je viens de
voir est fait pour desesprer, ou pour lever au-dessus de lui-mme
l'artiste le plus habile.--Mon neveu, reprit la marchande, en lui
parlant  l'oreille; restez-en l: vous me connaissez: malgr la
tendresse que j'ai pour vous, une imprudence vous excluerait de chez
moi.

Dolsans entendit ce qu'on voulait lui dire: il baissa les yeux: au
bout d'un moment, il les leva sur le pied de Fanchette, et dans son
coeur il disait: Ah! ft-elle aussi laide qu'elle m'a paru belle, ce
charme inexprimable me la ferait adorer.

Quelques-unes des compagnes de Fanchette entrrent: sa lecture fut
intrompue: elle se leva: Dolsans, interdit, immobile, la regardait;
il s'ennivrait du plaisir de la regarder. Chaque pas de la belle
Florangis fesait clore de nouveaux charmes; tout s'embellissait sous
ses pieds: Telle la divine Cypris marche prcde des desirs brlans,
accompagne des grces, et suivie des plaisirs. Dolsans voulut lui
faire un compliment: il ne trouva rien qui pt exprimer ce qu'il
sentait. Il garda le silence; ses yeux seuls parlrent: et Fanchette
peut-tre n'entendit que trop ce langage.

Jeunes et touchantes beauts, toutes les conqutes flatent votre coeur
novice encore; vous ne voyez que votre triomphe: mais le pige est
cach sous des fleurs; trop souvent hlas! il en est qui ne devraient
exciter que des larmes amres.




CHAPITRE XIII

_C'en est trop d'un._


   PARDON, _mademoiselle, si j'ose vous crire avant de m'tre fait
   connatre: mais je suis si peu matre de mon impatience; les
   occasions de vous voir natraient si difficilement, qu'il m'est
   impossible de les attendre. A peine vous ai-je entrevue: vous
   tiez comme voile: l'envie que je montrai de lire mon sort dans
   vos regards ne servit qu' me priver plutt du plaisir que me
   causait votre prsence: et cependant je sens que mon coeur est 
   vous pour jamais. Je n'ai pas l'injustice de me plaindre de votre
   fuite: elle ne vous rend  mes yeux que plus digne du don que je
   prtens vous faire de ma foi, de ma tendresse et de tout
   moi-mme. Oui, je le jure, par le saint auteur de la nature, je
   n'aurai jamais d'autre pouse que vous. Je suis riche, et je m'en
   rjouis depuis que je vous aime; auparavant, je n'y pensais
   seulement pas: je ne suis point d'une naissance illustre; ma
   famille est de finance; je m'en rjouis encore: nos conditions
   sont gales, et la distance imaginaire des rangs, d'autant plus
   tyrannique, qu'elle est moins relle, ne nous sparera pas._

   _Je vous avoue que vos grces seules m'ont touch; j'ignore si
   vous tes aussi belle que tout le reste l'annonce. Oui,
   mademoiselle; je ne sais quoi me fit tressaillir en vous voyant.
   Vous tes faite au tour: cependant ce n'est pas votre taille:
   vous avez la main belle; des bras arrondis d'une blancheur de
   lait; une jambe... ce n'est pas encore cela qui m'a charm: mes
   yeux se sont fixs sur le plus joli pied que j'eusse encore vu;
   je ne pouvais les en dtourner, et mon coeur battait avec
   violence. Pour achever l'enchantement, vous avez parl: dieu!
   quel son de voix sduisant! Non, non, il est impossible qu'avec
   cette voix touchante, l'on n'ait pas dans l'me un fond
   d'inaltrable douceur, d'innocence, de candeur; et voila ce qu'il
   faut pour rendre un poux heureux..... Ah mademoiselle! si vous
   consentez que mon bonheur soit votre ouvrage, croyez que je ne
   ngligerai rien pour faire le vtre. Un homme estimable par ses
   moeurs, qui s'offre en qualit d'poux, ne doit pas tre
   ddaign: ses vues sont pures; il prsente le don le plus
   prcieux pour une jeune fille, en mme-tems qu'il demande pour
   lui le bien qui donne le prix  tous les autres, une compagne
   aimable et vertueuse. Rflchissez sur ce que je me permets de
   vous crire aujourd'hui: Je n'ai plus de parens: je dpendrai
   d'un tuteur durant quelque tems encore:  vingt ans je serai
   matre de moi: telle fut la volont de mon pre: Je puis donc
   vous donner un terme fixe pour tenir ma parole. Recevez la
   promesse que je vous fais de n'tre qu' vous. J'irai le plutt
   qu'il me sera possible savoir mon sort et votre rponse._

   _Je suis, mademoiselle, avec un attachement qui ne se dmentira
   jamais,_

   _Votre, etc._

    DE LUSSANVILLE.

C'est ainsi qu'crivait  Fanchette le jeune homme qui ne l'avait
qu'entrevue, et qui fut oblig de s'loigner, lorsque son gouverneur
sortit. Ce billet fut remis, par un laquais,  la marchande qui, le
donnant  la jeune Florangis, lui dit: Ma fille, voyez ce qu'on vous
crit: si c'est ce que je souponne, j'espre que vous ne ferez rien,
sans avoir pris mes avis et ceux de madame Nn. Fanchette avait bris
le cachet et lisait: son teint qui s'anima, dcelait l'motion de son
coeur. Tenez, madame, dit-elle en finissant. La marchande fut
touche de la confiance que lui marquait la jeune Florangis, elle lut
 son tour. Ma Fanchette, reprit-elle, que pensez-vous de tout
ceci?--Que les hommes emploient pour nous tromper, des stratagmes
toujours nouveaux; qu'il faut ne rien rpondre  ce jeune-homme, et
l'viter.--Belle Florangis! que j'aime  vous voir penser de la
sorte! Cependant, ma chre fille, si c'tait un tablissement solide,
il ne faudrait pas le manquer par sa faute. Ce jeune homme est
aimable: ne l'avez-vous pas trouv tel? Il ne serait pas si dangereux,
s'il m'avait paru moins digne de plaire.--Vous seriez donc charme
qu'il dt vrai?--Oui, madame: mais je suis presque sure qu'il est un
trompeur.--(Elle est sincre au moins). Ma fille, vous en
raporterez-vous  tout ce que je ferai?--Oui, pourvu que ma bonne soit
de concert avec vous.--Elle aprouvera tout; je puis vous en rpondre.
Et la marchande quitta Fanchette, qui dit  sa chre Agathe: Il me
semble, ma bonne amie, que mon coeur prend le parti de ce jeune homme
contre moi: j'entens une voix secrette qui me dit qu'il est sincre,
tendre, et qu'il fera mon bonheur. Que j'aurai de plaisir  lui tout
devoir!

La marchande de modes regardait la jeune Florangis comme digne de son
neveu. Une fille honnte, et si sage, se disait-elle souvent,
rendrait Dolsans le plus heureux des poux: elle n'est point riche;
mais elle est vertueuse, modeste; elle sera dans son mnage, conome,
rgle; c'est une belle dot que cela. Quand elle joint  la beaut, la
sagesse et la douceur, une fille a plus que la naissance et les
richesses: ses attraits retiennent le coeur de son poux, sa douceur
le captive, et sa conduite fait prosprer sa maison.

Voila comme on raisonne parmi les gens du commun: chez les grands,
c'est autre chose: ces vertus que la bonne marchande estimait tant,
sont devenues trop roturires: et c'est ainsi que tout a son fort et
son faible dans le monde: Ah! si le bonheur, la vertu, les talens ne
vengeaient la mdiocrit les puissans du sicle jouiraient d'un sort
trop digne d'envie!

La gouvernante de monsieur Apaton venait rarement. Elle craignait
d'tre observe. La marchande quittait  peine Fanchette, lorsqu'elle
entra. La touchante Florangis fut enchante de la voir: son coeur la
desirait: la lettre de Lussanville l'avait mue: elle trouvait du
plaisir  la relire: elle venait d'embrasser sa bonne; elle allait la
lui montrer, lorsque Dolsans parut: Sa tante elle-mme le conduisait.

Cette joie pure, ce sourire de la satisfaction, cette rougeur timide,
cette agitation dlicieuse, que cause la vue de ce qu'on aime, on vit
se peindre tout cela sur le visage de Dolsans. Fanchette baissait les
yeux. Enhardi par sa tante, encourag par la prsence de la bonne Nn
dont il tait connu, le jeune homme parla: il fit avec grce  la
jeune Florangis les complimens les plus flateurs: jamais il n'avait eu
tant d'esprit et ne s'tait exprim avec autant d'aisance: l'amour
rendait ses discours touchans; le desir d'en inspirer leur donnait un
air de vrit: ils rapelrent  la gouvernante ses premires annes;
elle desira pour sa chre fille un poux si parfait. De concert avec
la marchande on les laissa seuls un moment. Agathe mme que Fanchette
voulait retenir, suivit sa mre et la bonne. Ma belle demoiselle, dit
le jeune peintre, en tombant  ses genoux, vous voyez un amant qui
vous adore: une flicit sans bornes, ou le comble des malheurs, voila
ce que peut lui faire prouver votre rponse. Si vous me laissez me
flater de l'esprance de vous toucher un jour, il n'est personne dans
le monde  qui je porte envie: si vous me l'tez, je suis le plus 
plaindre des mortels: que faut-il que j'espre? Fanchette rougissait.
Elle cherchait, suivant sa coutume, au fond de son coeur la rponse
qu'elle devait faire, lorsqu'on frapa: Dolsans se relve, la porte
s'ouvre, et Lussanville, le jeune, l'aimable Lussanville parat.




CHAPITRE XIV

_O tout le monde est content, sans en avoir sujet._


SI j'avais prvu, mademoiselle, que le hazard me procurt aujourd'hui
le bonheur de vous voir, je n'aurais pas crit: je viens vous demander
pardon de ma tmrit... l'obtiendrai-je? les sentimens que j'ai
montrs dans mon billet, dicts par l'honneur et par l'amour, me
rendront-ils excusable? Pour vous prouver combien ils sont sincres,
je consens  ne plus vous parler jusqu' leur excution. Permettez
seulement que je m'offre quelquefois devant vous, soit aux temples,
soit  la promenade; et daignez me dire, si je puis esprer de voir un
jour couronner ma constance!... Je suis injuste de demander que vous
vous expliquiez; je le sens: Eh-bien! permettez seulement que
j'interprte votre silence. Deux annes seront un terme bien long;
mais si l'impatience que cette attente me causera, tait partage, que
je serais heureux!... Vous ne rpondez rien... Je me retire; et ce
gage, que je vous laisse de ma foi, vous prouvera...--Je ne puis le
recevoir, monsieur, intrompit Fanchette... Et dans le moment la
bonne et la marchande rentrrent.

Leur surprise fut extrme, en apercevant le jeune-homme, qui, sans
leur donner le tems de se remettre, rpte ce qu'il venait de dire 
la belle Florangis, remet entre les mains de la gouvernante une bote
fort riche, baise la main de sa matresse, drange quelque chose sur
une comode, et disparat comme l'clair, avant que Nn songe 
refuser son prsent, ou du moins  le lui rendre.

Dolsans ne savait si ce qu'il venait de voir et d'entendre, tait un
songe ou la ralit. Fanchette, dit la bonne, comment ce jeune-homme
vous connat-il? La marchande expliqua tout; la jeune Florangis
donna la lettre, qui ne fut pas lue sans tonnement: la gouvernante
ouvre sans hsiter la bote de Lussanville:  l'entre, l'on trouve
une promesse de mariage bien signe, ensuite une bague, un fort beau
diamant, des boucles d'oreilles, un colier, et tout le reste de la
parure, le tout bien choisi, et plus beau que les bijoux qu'Apaton
lui-mme avait donns. Il n'tait plus possible de rien renvoyer,
puisqu'on ignorait la demeure du jeune homme. La marchande tait
inquite; Dolsans paraissait desespr; Fanchette rflchissait; la
bonne se dterminait. Ouais, se disait Nn, voyons ceci: Fanchette
est assez belle pour faire natre une passion durable: ce jeune homme
sera dans peu matre de lui-mme: il est riche: d'ailleurs il se fera
connatre: ma chre fille aurait un rang digne de son mrite: quelle
gloire pour elle! quelle joie pour moi! quel crve-coeur pour monsieur
Apaton!... Mais hlas! les hommes sont si trompeurs! ne m'en ont-ils
pas tous promis autant?... Bon! valais-je Fanchette, jeune, bien
leve, sage?... De son ct, la marchande disait: Mon neveu peut en
trouver une plus riche, aussi vertueuse et qui ne balancera pas. Et
Dolsans: L'univers entier ne m'offrira jamais une fille si touchante
et si belle.

Oh a! ma chre Fanchette, dit la bonne, il s'agit ici d'un choix
qui doit dpendre de vous seule: ni madame, ni moi, ne devons parler
pour ou contre aucun des deux...--C'est bien mon sentiment, intrompit
la marchande.--Dcidez-vous vous-mme, reprit Nn, l'inclination ne
doit point tre gne: vos amans sont tous deux galement aimables;
ils paraissent tous deux guids par l'honneur: prononcez.--Ma bonne,
rpondit Fanchette, vous me tenez lieu de mre; je vous obirai.
Cependant...--Parlez.--Pourquoi m'obliger de prendre, si jeune encore,
un parti d'o dpend le bonheur de mes jours? Souffrez qu'auparavant
la raison m'claire: la lumire de son flambeau est encore en moi
faible et tremblante: un gout imprudent pourrait me dcider, un faux
brillant me dcevoir, et me prparer d'ternels regrets. On convint
que Fanchette avait raison. Dolsans mme l'aprouvait au fond de son
coeur. Il esprait beaucoup de ses soins, de la protection de sa
tante, et plus encore de son amour. La bonne, la marchande et Dolsans
sortirent. La premire, ravie de joie emportait la bote de bijoux,
dont l'aimable Florangis l'avait prie de se charger; la seconde
savait bien lequel de ses amans Fanchette prfrait; et le jeune homme
s'abandonnait  l'esprance.

Dolsans paraissait vingt-quatre ans. Il tait brun, grand; ses yeux
avaient quelque chose de trop vif; sa dmarche tait aise: il avait
la main belle, et se tenait bien. Sa physionomie tait spirituelle;
son air fin et pntrant humiliait ceux qui l'approchaient: sa
conversation tait amusante et fleurie: il savait beaucoup, et
paraissait s'en targuer un peu, quoiqu'il affectt d'tre fort
modeste. Son caractre le portait  la tendresse; mais son sjour en
Italie l'avait rendu jaloux et dfiant.

Lussanville, plus jeune, plus beau, plus riche, et non moins tendre,
tait fait pour aimer, et pour l'tre  son tour. On voyait peintes
sur son visage la franchise et la candeur; ses traits taient mles;
son regard noble et doux: de longs cheveux chtains lui descendaient
au-dessous de la ceinture; il avait le nez aquilin; la bouche
aptissante et vermeille; le teint dlicat; la jambe fine et faite au
tour. Son me tait grande et gnreuse; l'honneur et l'amour avaient
seuls du pouvoir sur elle: il ne manqua jamais  sa parole donne: il
fut ami constant; amant respectueux, soumis; quelquefois malheureux,
mais toujours fidle.




CHAPITRE XV

_Comme Fanchette introge son coeur._


O mon pre! jamais votre fille n'eut un plus grand besoin de vos
lumires et de votre tendresse!... Hlas mon digne pre aujourd'hui
choisirait un poux  sa fille. Il n'est plus... Infortuns enfans,
qui perdez les auteurs de vos jours, ah! quels malheurs vous sont
rservs! Sans guides, sans amis, vous vous garerez; il ne se
trouvera pas une main gnreuse qui daigne vous ramener. Mpriss,
avilis, ce n'est pas encore l pour vous le comble de la misre: si
vous avez quelque beaut, des sclrats jettent sur vous de criminels
regards; ils vous parent pour vous immoler, et deshonorer la cendre de
vos vertueux et tendres parens. Oh! quelle douleur, s'ils en taient
les tristes tmoins! mais l'ternelle nuit leur drobe votre ignominie
et le tombeau devient pour eux un azile... Et voil quel tait mon
sort, sans une pauvre femme, ne dans la bassesse, et qui coula ses
jours dans la servitude! O ciel!  dieu, qui m'avez servi de pre!
quelles grces ne dois-je point vous rendre! ne permettez pas, grand
dieu! que je manque jamais de respect  cette bonne femme que vous
m'avez donne pour mre: celui qu'elle choisira, sera mon poux.

Si tous deux galement perfides cherchaient  me tromper!... mais
pourquoi Lussanville serait-il un sducteur? Il ne me rendra plus de
visites, jusqu' l'instant o je verrai l'effet des sermens qu'il
vient de me renouveler... Comme mon coeur s'est mu, lorsqu'il est
entr! j'prouvais une satisfaction inexprimable, tandis que le son de
sa voix frapait mon oreille... Il ne me pressait pas de lui
rpondre... Avec quelle adresse il a fait parler jusqu' mon
silence!... Et ces prsens?... Il ne me les fait pas comme monsieur
Apaton; il n'xige pas que je m'en pare pour lui; que... Il ne veut
me voir, sans m'aborder, que dans des lieux, o l'innocence et la
pudeur n'ont rien  craindre... Qu'il parat tendre! Ah! mon pre sans
doute l'aurait aim; il l'et destin pour sa fille... Et pourquoi
donc mon coeur se trouble-t-il seulement de songer  lui?...
L'aimerais-je? est-ce-l ce qu'on nomme de l'amour?... Je ne le crois
pas, mais je voudrais bien l'aimer, et qu'il me ft toujours fidle...
Il ne le sera pas: mille autres beauts plus sduisantes que la mienne
le toucheront; des filles adroites m'enlveront son coeur. Il
m'oubliera... Que j'en serai fche!

Dolsans... Il ne saurait tre aussi tendre que Lussanville... Aimable
Lussanville!... Dolsans dit qu'il m'aime... Et s'il m'aimait de tout
son coeur; que Lussanville m'oublit, ne serais-je pas toujours
heureuse?... Mon coeur ne me rpond rien... Ah Lussanville! soyez
constant!... Mais, s'il ne l'tait pas?... Je sens... je crois sentir
que je serais malheureuse... Pauvre orfeline, abandonne, ou plutt,
oblige de fuir comme un monstre, le seul ami qui restt  mon pre,
il me sied bien, de prfrer le plus aimable, et le plus riche, qui
peut tre... que sait-on?... est un fourbe. O Dolsans! la raison du
moins est pour vous, et mon coeur ne mprisa jamais ses conseils...
Irrsolutions que les sages avis de mon pre feraient cesser, vous me
tourmenterez longtems encore! Ciel! fais-moi connatre le plus digne,
et s'il se peut, que ce soit Lussanville!

Agathe revint. Profondment ensevelie dans ces ides, Fanchette
oubliait qu'elle avait promis d'accompagner la marchande et sa fille
dans une visite: la prsence de sa jeune compagne l'en fit
ressouvenir: elle se prpare, et veut prendre ce joli soulier vert que
Dolsans avait vu: elle cherche, ne trouve rien, n'y fait pas grande
attention, et sort avec Agathe.




CHAPITRE XVI

_O le pied de Fanchette soumet tout._


APRS le bonheur de voir et d'entretenir ce que l'on aime, il n'est
rien de si doux que de recevoir de sa main l'image de ses attraits: si
ce soulagement  l'absence manque encore, l'amant bien pris revoit sa
matresse dans ce qui fut  son usage; une pice de son ajustement lui
rapelle tous les charmes de celle qu'il adore. Ce qu'il touche n'est
rien, mais son amante l'a consacr, c'est un trsor  ses yeux.

En jurant  sa belle matresse de l'aimer toujours, Lussanville avait
aperu sur une comode sa jolie chaussure; en sortant il s'en tait
adroitement empar; en se levant le lendemain, il crivit ce billet.

   BILLET

   DU JEUNE LUSSANVILLE A MADEMOISELLE FANCHETTE

   _Je vous adore; et pour vous le prouver, je me condanne au
   suplice le plus cruel pour un amant,  l'absence; mais hier, je
   volai l'ornement de ce joli pied, qui fut le premier de vos
   attraits qui frapa ma vue: ce n'est pas que j'aie besoin de
   quelque chose pour me rapeler mon vainqueur; mais ce que je tiens
   a port la divinit qu'adorera toujours Lussanville, c'est le
   plus prcieux de tous ses biens[16]. Il ne le rendra qu'en
   recevant votre foi. L'excuserez-vous, mademoiselle?... Non; si
   vous le hassez et qu'un autre... Mais si votre coeur vous parle
   pour moi, vous ne verrez, dans cette action trop libre, que le
   plus ardent amour._

    LUSSANVILLE.

Fanchette, dit la marchande, aprs que la belle Florangis eut lu ce
billet, l'excusez-vous?--Oui, madame, rpondit la jeune personne. Et
rien moins que contente, la bonne matresse descendit dans sa
boutique.

Monsieur Apaton tait malade de rage de n'avoir pu retrouver
Fanchette: la gouvernante vint le jour mme aprendre  sa pupille
cette intressante nouvelle. L'aimable Florangis parla de Lussanville,
et montra son billet. Un billet encore, dit la bonne Nn! Eh
mais!... Comment!... En vrit... j'ai la meilleure opinion
du monde de ce jeune Lussanville.--Parlez-vous tout de bon, ma
bonne?--Oui, mais ne m'en croyez pas si vite: les hommes...--Eh
bien! les hommes?--Si vous saviez combien ils ont de finesses
diffrentes!--Ressemblent-ils tous  monsieur Apaton?--Ah! vraiment,
ce ne serait que demi-mal, s'ils se ressemblaient tous: mais l'un
fait la sainte-nitouche: l'autre parat tendre, sincre, de la
meilleure foi du monde; vous pouvez vous fier  lui; il ne veut
rien... et prtend tout. Celui-ci va se pendre, si vous ne l'aimez, se
jeter dans la rivire, ou tout au moins mourir en langueur, qui...
huit jours aprs qu'il ne desire plus rien, vous regarde avec
indiffrence. Celui-l traite l'amour cavalirement; mais il pie
l'occasion comme le chat fait la souris. L'on en voit jouer les grands
sentimens, fulminer contre les trompeurs de filles, et cela, ma chre
Fanchette, pour les mieux tromper. Il en est qui donnent brusquement
l'assaut, et vous disent pour la premire fois qu'ils vous aiment, en
montrant une audace qui prouve tout le contraire. Enfin l'on trouve
quelquefois un amant qui prend notre rle, et fait le prcieux; il met
adroitement sous nos yeux tout ce qu'il vaut, et bien davantage
encore; c'est une coquette en pourpoint: croiriez-vous que ces vils
originaux ont l'art d'attirer dans leurs filets: Hlas! ma chre
enfant, je ne le croirais pas sur le rapport d'autrui; mais on
s'instruit  ses dpens[17]: tous ces gens-l m'ont trompe.

La gouvernante avait les yeux humides, en achevant ces mots, et jurait
au fond de son coeur qu'ils ne tromperaient pas la jeune Florangis.
Ensuite elles sortirent ensemble pour quelques emplettes que la bonne
Nn voulait faire pour sa chre fille. Un long mantelet, une immense
calche ensevelissaient la jeune personne, de sorte qu'elle tait
vole comme une femme turque qui sort pour aller au bain: cependant
Fanchette attirait les regards; tous les yeux se fixaient sur son joli
pied: elle ne rencontra pas un homme dont il ne toucht le coeur; pas
une femme dont il n'mt la bile; personne dont il n'excitt
l'admiration.

Lorsqu'elles furent chez le marchand, les garons, au lieu d'couter
la vieille Nn, regardaient le pied de Fanchette, et si les ordres du
matre de la maison ne les eussent tirs de leur extase, peut-tre la
bonne et sa chre fille n'auraient pas obtenu sitt qu'on leur vendt
de l'tofe. Lorsqu'ils virent les traits de l'aimable Florangis leur
admiration n'augmenta pas: ils se disaient: Qu'elle est belle!.....
mais elle n'en avait pas besoin.

C'tait chez un vieillard voisin du pre de Fanchette, que la bonne
achetait. Il n'tait pas moins frap que les jeunes-gens des grces de
cette aimable personne. Nn lui dit qu'il voyait la fille de son
ancien confrre. Le vieillard surpris, l'examine de plus prs, dit
qu'il la remet, et veut l'embrasser: Fanchette vita l'accolade: mais
il s'empara de sa main; il la pressait assez rudement, en lui disant
tout bas, tandis que la gouvernante choisissait, rebutait,
bouleversait, et ne trouvait rien digne de sa pupille: Ma belle
voisine, je vous ai vue toute enfant; je me sens pour vous une
affection que vous pouvez mettre  l'preuve; toute ma maison est 
vous, et je ne desire autre chose que de vous servir de pre et
d'ami. Fanchette se rapela monsieur Apaton, fit au marchand une
profonde rvrence, et le remercia. Il faut accepter mes offres, ma
belle enfant, vous serez chez moi comme ma fille, et je vous
marierai. Ici Fanchette fut en dfaut: jamais Apaton n'avait parl
de la marier: elle aurait t bien charme qu'on l'et marie avec
Lussanville; avec cet amant si tendre, qui regardait comme un trsor
ce qu'elle avait touch: mais comme elle tait prudente, elle remercia
de nouveau le marchand, et s'aprocha de sa bonne.

Tandis qu'elles se fesaient montrer des tofes, deux jeunes cavaliers
qui les avaient suivies, ds leur sortie de chez la marchande de
modes, en fesaient aussi dployer  ct d'elles: dans le magazin du
marchand rien n'tait  leur gout que Fanchette; aussi ne
regardaient-ils qu'elle. Si Fanchette restait en place, ils admiraient
son blouissante beaut; si l'aimable personne fesait un pas, leurs
yeux se fixaient sur son pied mignon: ils voulurent plusieurs fois
lier avec elle un entretien: Fanchette rpondait avec modestie, mais
elle ne rpondait qu'un mot et s'loignait.

Enfin la bonne Nn se dtermina pour un satin, que le vieillard avait
lui-mme t chercher dans un cabinet spar. Jamais on ne vit rien
de si bon gout: sur un fond blanc-perle, courait un dessin vert et
rose, d'o s'chapaient des fleurs argent et lilas. Le prix qu'on
demanda parut si mdiocre, que la belle Florangis et sa bonne crurent
que le marchand se trompait; elles le lui firent remarquer. Mais il
les assura qu'il y gagnait encore. Les deux jeunes-gens et les garons
s'crirent comme de concert: Oh! que cette tofe aura de grce,
lorsqu'elle l'embellira!




CHAPITRE XVII

_Qui doit avoir de grandes suites._


JAMAIS Nn n'avait t si contente: elle paya, se chargeait de
l'tofe; Fanchette avait d'autres bagatelles: mais soit qu'un
coup-d'oeil du vieillard les et instruits; soit d'eux-mmes, les
garons les en dbarassrent malgr elles, et leur offrirent leur bras
pour les remener. Que vous tes charmante, mademoiselle, disait le
plus aimable des deux, qui conduisait Florangis! je m'estimerais
heureux, si vous me permettiez de vous rendre quelques visites, et de
me faire connatre: Je suis riche; de bonne famille; mes anctres
sont commerans en draps depuis plus d'un sicle: On m'a plac chez
monsieur Delaunage, parce qu'on marchande son fonds pour moi: Vous
voyez que c'est un tablissement avantageux et tout form: Ma mre
m'adore: toutes mes volonts seront une rgle pour elle; d'ailleurs
votre nom est connu; monsieur votre pre se ruina, mais il ne fit tort
d'un sou  personne; son honneur est entier dans le corps des
marchands: Consentez  devenir ma compagne,  rentrer dans un tat
pour lequel vous tes ne.

Ce jeune garon parlait bien raisonnablement, et Fanchette aimait la
raison. Dolsans n'avait pas un moment balanc Lussanville: Satinbourg
(c'est le nom du jeune marchand) pensa l'emporter, non par
l'inclination; mais par la convenance, la douce galit, l'amour d'un
premier tat. La jeune fille rpondit sagement: Monsieur, je suis
reconnaissante des sentimens que vous me montrez; mais je crains un
engagement, et des raisons fortes me font une loi de n'y pas songer
encore: vous ne pouvez me rendre de visites; cela ne serait pas sant:
mais voyez ma bonne. Ces derniers mots satisfirent le jeune garon
marchand.

Celui qui conduisait la gouvernante ne s'oubliait pas. Cette jeune
demoiselle dpend de vous, madame, lui disait-il: vous ne seriez pas
fche de lui trouver un tablissement honnte; et je suis votre
affaire. Un frre an que j'avais, vient de mourir: mon pre, chez
lequel je vais retourner, demeure rue saint-antoine. Sa boutique vaut
au moins celle de M. Delaunage: il est g, infirme, veut se retirer,
et va tout me remettre: voyez, informez-vous; il se nomme Damasville:
je prfre mademoiselle Florangis au parti le plus riche, et je ferai
mon possible pour la rendre heureuse.--Vous tes bien honnte,
monsieur, rpondit la bonne Nn. Et l'on arrive.

Tandis que la gouvernante rendait compte  sa pupille des propositions
de Damasville, les deux jeunes cavaliers, de retour avant elles,
parlaient  la marchande de modes. L'un tait le comte d'A***, et
l'autre le marquis de C***; charmans, riches, matres d'eux-mmes.
Leurs vues n'taient pas honntes comme celles de Lussanville, mais
ils taient puissans; ils offrirent tout-d'un-coup  la marchande, de
faire la fortune de sa nice et de la rendre une fille de consquence:
Il ne s'agissait, disaient-ils, que de perdre un honneur de prjug,
pour en avoir un autre infiniment plus commode, et plus considr dans
le monde. La marchande (et de modes encore!) leve chez les
ostrogoths, ne connaissait pas cet honneur-l; elle les assura que
jamais elle ne consentirait  l'change, et les pria srieusement de
n'y plus songer.




CHAPITRE XVIII

_Foule d'amans._


DURANT la maladie de monsieur Apaton, qui fut longue, Fanchette et sa
bonne sortirent quelquefois. Nn crut bien faire de conduire sa
pupille chez celles des connaissances de ses parens inconnues 
monsieur Apaton, et qu'elle estimait le plus; afin qu' son retour,
l'oncle de la belle orfeline et moins de peine  la retrouver. Les
malheurs de monsieur de Florangis avaient fait des ingrats de tous ses
amis; le joli pied de sa fille les rendit tous criminels. Il n'y eut
pas un vieillard qui ne tcht de la sduire, pas un jeune-homme qui
n'entreprt de la toucher.

Lussanville n'avait pas manqu une seule occasion de voir sa matresse
lorsqu'elle sortait: mais il tait impossible, de la manire dont
Fanchette tait vole, qu'il en ft remarqu. Un jour il ne put
rsister  l'envie de lui dire quelques mots: il aborde timidement la
bonne, et salue son amante: le coeur de Fanchette tressaille, en
entendant sa voix; elle rougit en le regardant. Le jeune Lussanville
parla de sa tendresse; il tait si vrai, si persuasif; il s'exprimait
d'une manire si touchante, que Nn prenait plaisir  l'couter. Il
offrit de les aider  marcher: la bonne accepta: pour la premire fois
cet amant passionn toucha le beau bras de Fanchette: il osa lui
presser la main: la jeune fille tait vivement mue, ses genoux
tremblaient, et son coeur disait: Cher amant! seras-tu fidle? mais sa
bouche gardait le silence. Quel heureux tat! si l'on en bannissait la
crainte, il serait moins dlicieux.

Dolsans, non moins amoureux, voyait tous les jours Fanchette chez sa
tante: le nom de parent qu'il prenait avec elle, semblait lui donner
des droits  sa familiarit: cependant il ne put jamais obtenir de
l'accompagner. Il ne pouvait douter de la passion de Lussanville: la
marchande ne lui cacha pas les propositions du marquis de C***: le
jeune peintre frissonna: il rsolut de suivre sa matresse ds qu'elle
sortirait, pour la secourir dans le besoin. Tant qu'il n'avait entendu
louer Fanchette que par des inconnus, son humeur jalouse l'avait fait
souffrir beaucoup moins, que son amour n'avait t flat: mais
lorsqu'il reconnut Lussanville, il ne se possda plus. En le voyant
aborder Fanchette et sa bonne, qui le recevait d'un air familier et
content, il lui passa dans l'esprit mille projets funestes. Insens!
ignorait-il qu'on ne doit disputer le coeur d'une belle, qu'en
s'efforant de surpasser son rival, en vertus, en talens, en amour!
Dolsans se proposait d'attaquer Lussanville, ds qu'il aurait quitt
la belle Florangis et Nn: mais, pour combler sa douleur et sa
jalousie, le jeune-homme entra dans la maison avec elles.

C'tait chez une parente de la mre de Fanchette, que Nn conduisait
sa pupille. Cette femme les reut froidement d'abord; mais lorsque
Lussanville eut dit en confidence  la bonne dame ce qu'il sentait
pour sa petite cousine, et qu'il l'eut instruite du dessein form de
l'pouser, elle changea de ton, et lui fit mille caresses: la future
compagne de monsieur de Lussanville tait tout autre chose  ses yeux,
que la jeune et pauvre Fanchette. La bonne exigea, lorsqu'elles
voulurent se retirer, que Lussanville restt; elles s'en retournrent
seules, malheureusement.

En arrivant chez la marchande de modes, elles trouvrent un essaim
d'amans, qui semblaient s'tre donn le mot. Satinbourg et Damasville
accoururent les premiers audevant de Fanchette. Ils la prirent de
dcider entr'eux. La jeune Florangis venait de voir Lussanville: elle
les assura tous deux qu'elle voulait rester libre longtems encore, et
les pria de cesser leurs visites. La bonne et la marchande, de leur
ct, congdiaient un jeune avocat qui commenait  se distinguer au
palais, par des plaidoyers fleuris, en stile de ruelle: un jeune
procureur, qui se sentait la conscience charge, parce que son pre
avait accabl de frais injustes celui de Fanchette, pour avoir  vil
prix une jolie maison de l'infortun marchand, voisine de la sienne;
un neveu d'Apaton, qui desirait ardemment la mort du vieillard
voluptueux, mais qui paya plutt que lui le fatal tribut  la nature;
un commis, qui voulait se donner une jolie compagne, pour l'employer 
faire sa cour  ses protecteurs, et parvenir plus rapidement; et vingt
autres, tous enfans de ceux qui virent d'un oeil indiffrent ou
satisfait la ruine de monsieur Florangis. La bonne Nn nageait dans
la joie. Ma chre fille, disait-elle, voici de quoi choisir; mais
n'coutez votre coeur, que lorsqu'il vous parlera de concert avec la
raison.--Ma bonne?... Lussanville?--Voila celui que vous prfrez; il
le mrite, chre Fanchette, s'il est fidle; mais le sera-t-il?--Je le
crois, ma bonne.--Il ne faut rien croire, et douter de tout.--A
l'exception de mon parfait dvoment, madame, dit le marquis de C***
qui s'tait aproch sans qu'elles l'aperussent: J'ai un rang, des
titres, des parens puissans, je suis sincre, jeune, tendre; je ne
vous dis pas que j'pouserai mademoiselle, je serais un menteur; mais
hors cela qu'elle forme des voeux, je vais les remplir, sans hsiter,
sans diffrer; sa fortune ne lui cotera qu'un signe de tte, ses
gouts, ses fantaisies, ses caprices seront des loix; un quipage
brillant, des diamans, des bijoux, une petite maison dlicieuse, cent
autres choses dont je ne parle pas, tout cela n'est pas indiffrent,
un mot, elle va l'avoir: Il en est mille qui ne se le feraient pas
rpter deux fois; mais vous, c'est autre chose; on attendra vos
rsolutions; huit jours suffiront-ils? parlez? on pourrait aller
jusqu' quinze: ne vous prparez pas un repentir, en refusant un homme
aimable et l'aisance, qui viennent vous chercher... Je ne demande pas
de rponse aujourd'hui; je reviendrai. Adieu, mon adorable, jusqu'au
revoir. Tout cela fut prononc avec tant de volubilit, qu'il avait
t impossible de l'intrompre. Eh! ne vous donnez pas la peine de
revenir, monsieur, lui cria la gouvernante, en le voyant disparatre:
je vous dclare ds aujourd'hui, qu'une couronne, au prix que vous
nous offrez vos dons, ne nous tentera jamais. Le marquis feignit de
n'avoir pas entendu, et s'loigna.

Un quipage s'arrte  la porte en ce moment: Il en sort un gros homme
court. Fanchette fit un cri de frayeur; elle le crut monsieur Apaton.
Il s'aproche; jette un regard protecteur sur tout ce qui l'environne,
et s'assid en soufflant. C'est donc  vous cette belle enfant,
dit-il  la marchande? Elle est assez bien, ajouta-t-il, en regardant
la jeune Florangis d'un air effront. Dites-moi, ma fille, ne vous
ai-je pas vue quelque part?... Fanchette baissait les yeux en
rougissant. En vrit, je lui trouve un air d'innocence... je m'en
accommoderai... Ah! ciel!... eh! ma belle pouponne! quel joli bijou
vous avez l?... Non, je me trompe, vous n'tes pas celle que je
croyais avoir dja vue au bal de saint-cloud: j'aurais remarqu ce
joli pied-l. Il est plus vrai qu'il ne le fut jamais que 3 et 3 font
six, plus 4 font dix, que vous tes une perfection... Mais, o
va-t-elle?... coutez, coutez, la petite! on vous veut du bien...
Rapelez-la donc; elle ne m'entend pas. La gouvernante n'avait jamais
eu d'amant financier;  peine comprenait-elle quelque chose  ce qu'il
venait de dire. La marchande, plus connaisseuse, rpondit d'un air
froid: Monsieur, on vous aura tromp ce n'est pas chez moi qu'on vous
aura dit. Voyez ailleurs.--Si fait, parbleu! je vous trouve plaisante:
mon agent m'aurait tromp! moi! Cette jeune personne ne se
nomme-t-elle pas Fanchette? ne l'avez-vous pas en aprentissage?
n'est-elle pas jolie, orfeline, et pauvre? et par consquent ce que je
cherche.--Eh! pourquoi, monsieur, la cherchez-vous, dit bonnement la
gouvernante?--Belle demande! parce qu'elle est jolie; que j'aime les
jolies femmes, et que je les paye.....--Allez, monsieur, reprirent 
la fois la marchande et Nn; sortez; je ne pourrais commander
davantage  mon indignation: cherchez autre part les malheureuses
victimes de vos dbauches.....--Adieu, mes belles dames, adieu: la
jeune fille sera peut-tre plus traitable: adieu. Vous enragez: mais,
vous voyez bien que l'on ne saurait plus s'adresser  vous: votre tems
est fait. Adieu. Il part, en achevant ces mots, et laisse la bonne
Nn trs-scandalise de sa grossiret brutale.




CHAPITRE XIX

_O Fanchette est modeste et gnreuse._


LA pudeur venait d'obliger Fanchette de fuir: elle s'tait enferme
dans sa chambre avec la jeune Agathe. L'aimable fille rflchissait
sur cette foule d'amans qui demandaient sa main: pour les autres, tels
que l'impudent financier, le comte, le marquis, etc., elle ne leur
fesait pas l'honneur de s'en occuper. Elle reprit son ouvrage, et
travaillait. Mritons d'tre l'pouse de Lussanville, se disait-elle:
je n'ai pas de bien; je ne puis devenir son gale que par la vertu.
Mon pre me traa la route que je dois suivre: ce n'est qu'en
excutant avec fidlit ses derniers ordres, que je serai digne de mon
amant. Un tendre soupir suivit cette rflexion modeste.

Fanchette tait tranquille: un cri perant, pouss par la marchande,
la tira de sa douce rverie: les deux jeunes filles frissonnent, et
volent auprs d'elle. Quel spectacle s'offre  leurs yeux! Dolsans,
port par quatre hommes: son sang coule d'une large blessure:
Lussanville, fondant en larmes, le suit! Vous voyez un coupable,
mademoiselle, dit le jeune peintre  Fanchette, ds qu'il l'aperut,
que le ciel punit: je vous aimai, je vous adore encore  mon dernier
moment... mais j'tais indigne de vous... puisque j'ai pu devenir
criminel... Je viens d'attaquer un homme que vous me prfrez... Je
lui aurais arrach la vie sans remords peut-tre, et je le vois donner
des larmes au sort que je mrite... Il se tut: et les sanglots
toufaient l'aimable Florangis. Ah madame! dit-elle  la marchande,
c'est donc moi qui suis la cause de son malheur!... Dolsans! puis-je
racheter vos jours aux dpens de mon bonheur et de ma vie... Oui,
madame, ajouta-t-elle, en regardant sa matresse, qu'il vive...
employez tout pour le sauver; et... s'il faut ma main... s'il ne peut
suporter le jour qu' ce prix, je n'couterai point mon coeur qui me
parle pour son rival; je la promets, et je la donnerai.

Lussanville entendit ce cruel arrt. Ah! Fanchette! lui dit-il 
demi-bas, vous m'aimiez!... et je vous perds! Si j'avais su qu'il n'y
avait point de milieu pour moi, entre la mort et ce revers, je
n'aurais pas dfendu ma vie, qu'on attaquait avec fureur... Mon sort
est donc dcid... Une main teinte de sang ne se joindra jamais avec
la vtre... Adieu. Je vais mourir.--Ne me rendez pas plus malheureuse
encore... Je vous aimais; je vous aime: mais il ne me sera plus permis
de vous le dire, ni de vous voir... Si vous tiez  la place de
Dolsans, je ne vivrais plus...--O ciel! qui l'et pens, que je serais
infortun en entendant cet aveu flateur! Accabl de douleur,
desespr, le jeune amant s'loigne en pleurant.

La blessure de Dolsans n'tait pas aussi dangereuse qu'on l'avait cru:
sa tante, rassure, caressait Fanchette, en lui rptant, que bien
loin de l'accuser du malheur de son neveu, elle allait lui devoir son
bonheur et sa vie. La jeune Agathe se joignait  sa mre: elle
embrassait l'aimable Florangis: Que j'aurai de plaisir  vous nommer
alors tout-de-bon ma cousine, lui disait-elle! Fanchette versait des
pleurs: mais elle ne se repentait point du sacrifice: son me
gnreuse fesait une bonne action, sans se mettre en peine d'en
savourer la douceur.




CHAPITRE XX

_Le pied lui glisse: elle va tomber._


KATHGTES, ce vieillard respectable, gouverneur de Lussanville, fut
frap de l'air de tristesse de son lve. Mais il avait pour maxime,
de ne faire jamais de questions: il prit seulement un air de douceur
et de bont, plus marqu qu' l'ordinaire, afin d'exciter la
confiance. Il fut plus surpris encore de la rserve de Lussanville, et
de se voir press d'accomplir un dessein form depuis longtems, de
visiter les principaux tats de l'europe: le jeune-homme semblait
auparavant n'envisager ce voyage qu'avec rpugnance, et l'avait
entirement rompu, depuis qu'il connaissait la belle Florangis.
Monsieur Kathgtes sentit bien qu'il y avait quelque chose
d'extraordinaire: il remarqua que tout ennuyait Lussanville; qu'il ne
se trouvait bien nulle part. Il aime, disait le bonhomme... mais il
veut fuir! je voudrais bien connatre celle qu'un amant si bien fait a
trouve cruelle. La curiosit l'emporta sur ses principes.
Qu'avez-vous? dit-il un jour  l'aimable jeune-homme.--Ah!
mon papa!... j'aime, je suis aim... et pourtant, je suis
malheureux!--Vous m'tez un sujet d'tonnement pour en faire natre
un autre...--Ne m'en demandez pas davantage; ce serait aigrir mes
maux. Et le vieillard se tut. Son lve se tourmentait; il se
rpandait dans les assembles: puis tout--coup prenant d'autres
dispositions, s'enfonait dans une solitude absolue: mais le trait
tait dans son coeur; sa douleur le suivait par-tout[18]. Il rendait
souvent des visites  la bonne Nn, qui tchait de le consoler, en
lui disant de ne pas dsesprer encore. Il la pria d'accepter pour sa
pupille le prsent qu'il avait fait: elle rsista d'abord; ensuite
elle se laissa toucher, et le tendre jeune-homme se crut moins
malheureux.

Les autres amans de Fanchette ne se dcouragrent pas: monsieur
Delaunage envoyait tous les jours de nouveaux dons qu'on refusait;
Satinbourg et Damasville ne pouvaient obir  l'ordre de ne plus
revenir: Le marquis et le comte fesaient toujours des promesses
blouissantes; mais le financier prenait une autre route. Un jour
l'aimable Florangis sortait d'une glise: un carosse barrait la porte.
Fanchette se prsente pour passer: deux grands laquais la prennent
entre leurs bras, l'y placent malgr elle, ferment les portires, et
le char vole. Lorsqu'il s'arrta, la jeune personne se trouva dans la
cour d'une maison superbe: on la porte dans un apartement
somptueusement meubl: elle y tait  peine qu'elle vit entrer
l'individu massif et rond, qui lui parla si cavalirement chez sa
matresse. Ma reine, lui dit-il en l'abordant, ne craignez rien: vous
tes libre ici; ce n'est pas mon usage d'employer la violence avec les
belles.--Pour me prouver que vous dites vrai, monsieur, permettez que
je me retire sur le champ.--Mon coeur! pas sitt: il faut du moins
m'couter auparavant. Pourquoi faire la bgueule et la sauvage? En
vrit, mon enfant, si vous conservez cette manie-l, vous ne percerez
jamais, et, jolie comme vous tes, ce serait rellement dommage: vous
pourriez prtendre  tout... Voulez-vous, par un mariage lgitime et
crmonieux, vous ensevelir avec un maltru? ma foi! ce n'est pas mon
avis. Je veux vous donner des lumires, des conseils; vous parler en
ami... Allons, petite... Mais pourquoi!... Voyez qu'on lui fait grand
mal!... soyez moins farouche. Assyez-vous.--Non, monsieur; je veux
m'en aller.--Ah! belle pouponne, un moment... Eh! laissez-nous donc
voir ce petit pied, il est si joli! pourquoi le cacher!...--Je ne suis
point faite, monsieur, non, je ne le suis point, pour cette
humiliation.--Eh! qui prtend vous humilier!... coutez, ma fille: cet
agrment l peut seul faire votre fortune, et je vous avouerai, moi,
que c'est ce qui me plat davantage en vous. Mon aimable enfant, ne
croyez pas que je veuille vous faire vieillir avec moi: je change
souvent: j'ai des trsors; je les partage avec celles que je quitte:
on sait que je suis de bon got: m'avoir eu, c'est un titre pour
trouver un autre amant.--Je ne veux, monsieur, ni de vos richesses, ni
d'amant.--Je suis plus instruit de vos affaires que vous ne pensez,
belle Fanchette; vous allez pouser un maladroit que vous n'aimez pas,
et vous vous arrachez  l'amant que vous prfrez: Je sais tout cela:
voici la proposition que je vous fais: Dans huit jours vous pouserez
Lussanville fils de ma soeur et mon pupille; je vous doterai
richement: cela n'a-t-il rien qui vous tente?--Hlas!... Monsieur,
j'ai promis d'pouser Dolsans, de me sacrifier, pour lui sauver
la vie, et je tiendrai ma promesse.--Ah! pour le coup, ma belle,
je ne vous conois plus. Quoi!... Vous n'aimiez donc pas
Lussanville?--Pardonnez-moi.--Et vous le refusez?--Oui, monsieur.--La
raison, s'il vous plat, de ce procd rare?--C'est que tt ou tard
j'occasionnerais la mort de Dolsans, ou la sienne, et je ne crois pas
acheter trop une si chre vie aux dpens mme de mon bonheur.--Mais o
donc a-t-elle vcu? Ma foi, ma mignonne, les romans vous ont tourn la
tte. Il faut la gurir. De sorte que, sous le sceau du plus
inviolable secret, vous seriez bien loin de me rien accorder, pour
recevoir la main de mon neveu, et l'assurance de succder  toutes mes
richesses.--Ah ciel! quelle horreur!...--Elle s'effraye! ah! je veux
la gurir! rptait-il en riant.

Pour russir  cette cure, merveilleuse, selon lui, le financier
accable Fanchette de sa lourde masse, et se met en devoir de ravir des
faveurs, dont la moindre tait d'un prix au-dessus de tous ses
trsors[19]. L'aimable fille, comme tant d'autres, aurait pu cder 
la violence[20]; mais elle tait vertueuse tout-de-bon: elle s'chape:
le pesant _midas_ la poursuit: telle autrefois Syrinx fuyait devant le
dieu inventeur des chalumeaux. Fanchette, hors d'haleine, apelait de
toutes ses forces: mais quels secours esprer dans une maison vendue
au crime? puise de lassitude, tremblante, le pied lui glisse, elle
va tomber; le financier avance un canap, qui la reoit. Avant qu'elle
puisse se relever, il est  ses pieds; il s'en empare; il les baise un
million de fois: Tous les efforts de Fanchette pour se dbarrasser,
sont inutiles. Elle fond en larmes. O! mon pre! s'crie-t-elle,
votre fille touche  sa perte; mais elle n'est pas ici par son
imprudence... Eh! quoi! un sclrat peut donc souiller l'me la plus
pure!... Elle finissait  peine ces mots, qu'on frape rudement: le
financier se relve: il hsite, mais enfin, voyant qu'on redoublait,
il ouvre lui-mme: c'est Lussanville qui parat: Fanchette s'lance
dans ses bras. Sauvez celle que vous avez aime, s'crie-t-elle;
arrachez-la des mains d'un barbare, que mes larmes ne touchaient
pas... Dans ce moment d'indignation et de douleur, Lussanville cola
sa bouche sur celle de Fanchette, qui ne la dtourna pas; il
l'emporte; et l'loigne de la demeure d'un infme.




CHAPITRE XXI

_Fanchette perd une de ses mules._


PLUS lger que zphyre, lorsque de son haleine, il agite doucement les
tiges des fleurs, Lussanville avec son prcieux fardeau, gagnait sa
voiture: l'air effray de Fanchette fut remarqu par deux inconnus,
qui dans ce moment se trouvrent vis--vis la demeure du financier.
L'un d'eux sur-tout, vivement frap des traits de la jeune personne,
la considrait avec intrt. Ses regards vont se fixer sur un petit
pied, qu'une mule mignone contenait  demi. L'motion que lui causent
ce pied sduisant et cette mule dlicate fait palpiter son coeur.
galement touchs pour une fille jeune et belle,  laquelle ils
croient qu'on fait violence, tous deux se disposent  la secourir: ils
accourent. La belle Florangis, qui les prit pour des satellites du
financier, s'lance prcipitamment dans la voiture de Lussanville: les
deux inconnus, qui s'imaginent qu'elle est contrainte, la saisissent
par sa robe: Cher ami! s'crie Fanchette! et ses bras ceignent
Lussanville. Au nom si doux qu'elle vient de donner au charmant
jeune-homme, les librateurs s'arrtent, se regardent, et conviennent
qu'avec cette figure, on n'est jamais rduit  forcer les filles. Mais
la jolie mule de Fanchette avait tent le plus aparent des deux
inconnus[21]: dans le mouvement prcipit que fit l'aimable fille pour
se dbarrasser de ses mains, son pied s'embarrassa; l'inconnu sut
profiter de son trouble pour faire glisser le bijou qui l'avait
charm; il s'en empare adroitement, fait un compliment flateur  la
jeune beaut, explique quelles ont t leurs vues en s'aprochant: on
leur rpond par une inclination profonde, et la voiture part comme
l'clair.

Les deux inconnus paraissaient trangers: En effet, l'un tait un
riche habitant des colonies franaises en asie; l'autre, le gouverneur
d'un fils unique que ce particulier avait renvoy en france il y avait
plusieurs aes. Le jeune-homme tait disparu tout--coup dans un tems
o il tait procup d'une passion violente: son gouverneur s'puisa
vainement en recherches: rebut, dsespr, il avait t lui-mme
porter au pre de son lve la nouvelle d'un si grand malheur. Ils
taient de retour depuis quelques jours seulement.

Quel trsor! disait l'asiatique  l'instituteur. Dans la position, o
je me trouve, une fille si belle pourrait seule adoucir l'amertume
rpandue sur le reste de ma vie: oui, je bnirais le ciel de l'avoir
rencontre, si je ne lui croyais un mari... Mais, que sait-on?
peut-tre n'est-elle que sa matresse?... Malheureusement tous les
moyens de nous en assurer nous manquent.--De toutes manires,
rpondait le gouverneur, vous devez en abandonner la poursuite; cette
jeune personne tant ou marie, ou indigne de vous fixer.--Indigne de
me fixer!... Voyez, mon vieux ami, voyez cette mule, et
reprsentez-vous les traits de celle qui l'a porte... mais voyez-la
donc!--A quarante ans rvolus, vous! sduit par un pied mignon! ah!
ah!...--Eh! vous mme, qui riez de si bonne grce, y rsisteriez-vous?
Le parti en est pris: il faut dcouvrir son nom, sa fortune: nous
avons tout employ pour retrouver une malheureuse famille que j'ai
laisse... dans la misre: il ne restait qu'une fille; on vous a dit 
vous-mme qu'on ignore ce qu'elle est devenue... Et voil ce qu'a
caus sans doute la malheureuse ncessit o je me suis vu de faire
croire ici ma mort. Mon fils se croyant matre de lui-mme, aura
mpris votre autorit, donn dans le dsordre, et se sera perdu...
Mes parens n'ont plus compt sur moi... Nous allons faire de nouveaux
efforts: si tout est inutile... que cette jeune beaut soit libre...
quelle qu'elle ait t, je n'hsiterai pas. Combien en est-il, dans ce
sexe enchanteur, qui, sduites par un perfide, entranes par
l'exemple, souvent livres par celle qui devait les protger, sont
vertueuses au sein du libertinage! car, vous le savez, sans doute, la
vertu ne consiste pas  garder une fleur que l'honnte-femme a du
donner: tout git donc dans la manire de la perdre: eh! que
reprochera-t-on  celles dont je parlais? Non, je ne leur fais pas un
crme d'un tat qu'elles n'auraient pu viter, non... et je n'en
estimerai pas moins la jeune personne qui vient de me charmer: ma
main, ma fortune, j'offrirai tout, je donnerai tout: son empire sur
mon coeur est absolu... il l'est, ami, il l'est... et si
malheureusement elle se trouve marie... je n'ai jamais prouv ce que
je ressens pour elle... je ne sais si je rpondrais de ma vertu.

En s'entretenant de la sorte, les deux amis suivaient la route
qu'avait prise la voiture de Lussanville. Ils s'arrtent par hazard
devant la maison qu'il occupait, et reconnaissent un des domestiques
qui venait d'accompagner le jeune amant de Fanchette. Ils l'abordent
pour l'introger: mais Lussanville tait aim de ses gens; ils ne
s'entretenaient de leur matre que pour en dire du bien, et jamais
pour mdire de ses actions: celui-ci leur tourna le dos, sans leur
rpondre.

Les inconnus n'aprirent rien dans ce moment: mais l'un d'eux ne
pouvait dissimuler la joie qu'il ressentait d'avoir trouv la demeure
de l'heureux amant avec lequel il ne doutait pas que ne vct la jeune
fille au pied mignon. Il se retira, dans la rsolution de ne rien
ngliger pour dcouvrir quel est le sort de la belle dont il a ravi la
jolie mule (et rien de plus galant que cette mule; elle tait bleu
cleste, garnie d'un rzeau en argent), il ne pouvait se lasser de
considrer ce bijou, dont la vue allait jusqu'au fond de son coeur
rveiller les desirs.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE.

[Ornement]


SECONDE PARTIE




[Ornement]

SECONDE PARTIE




CHAPITRE XXII

_Prsens qui deviendront fameux._


LUSSANVILLE, transport de joie d'avoir garanti son amante de l'audace
cynique d'un libertin opulent, la pressait dans ses bras, et lui
disait: Chre Fanchette, sans le malheur qui me bannit loin de vous,
vous tiez perdue. Prt  partir, j'ai voulu ce matin vous revoir une
fois encore: j'ai remarqu que vous sortiez seule: si votre bonne, ou
votre jeune compagne eussent t avec vous, je n'aurais pas hsit de
vous aborder; mais vous tiez seule; j'ai craint de vous dplaire. A
l'glise, j'tais derrire vous. Heureusement, j'ai reconnu l'infme
agent de mon oncle, lorsqu'on vous a enleve. J'ai vol sur vos pas:
il a fallu faire violence  la valetaille qui le sert et l'imite dans
ses vices, avant de parvenir jusqu' ses apartemens secrets, consacrs
 la sduction et  la dbauche. Je bnis mon infortune, qui sauve ce
que j'aime. Mais, hlas! faudra-t-il vous fuir?--Mon coeur en gmit,
partez: oui, cher amant, puisque vous l'avez rsolu; je l'exige; mais
ne desesprez plus.....--Ciel! qu'entens-je! Belle Fanchette! vous me
rendez la vie..... Sa bouche se colla sur la main de son amante:
ensuite, il leva les yeux sur elle: ils ne parlrent plus; mais ils se
regardrent... si tendrement!... Lussanville essuya les larmes qui
coulaient encore. On arrive chez lui. Fanchette craignait d'entrer
dans la maison de son amant: mais sa mule tait gare, et sa parure
dans un trange dsordre; elle redoutait de paratre ainsi chifonne
aux yeux du jaloux et pntrant Dolsans: elle dit  Lussanville: Je
me fie  votre bonne foi; et lui donna la main. La belle Florangis
n'eut pas lieu de s'en repentir. Le tendre Lussanville nageait dans la
joie de voir chez lui la souveraine de son me. Pourquoi devez-vous
en sortir, lui disait-il, de ces lieux o vous rgnerez un jour!
divinit de mon coeur! c'est ici que vous serez chrie, adore du
plus tendre des poux. Fanchette sourit: la joie commenait  ranimer
son me abatue. Elle avait son portrait, que Dolsans venait de finir
durant sa convalescence, et qu'il se flatait de recevoir de la main de
Fanchette; il tait dans la mme bote que celui de sa mre; elle y
joignit un brasselet, qu'elle-mme avait tissu de ses beaux cheveux;
et ce prsent fut pour Lussanville. Elle lui redemanda sa jolie
chaussure, mais ce ne fut que pour la lui rendre. Lussanville, de son
ct, la pria de recevoir des mules magnifiquement brodes, faites sur
le modle qu'il avait entre les mains: ce prsent tait ncessaire 
Fanchette; mais il lui plut indpendamment de cela; elle ne le dguisa
point: elle accepta de mme la bote de bijoux que son amant avait
pri la bonne Nn de garder; elle lui promit de se parer de ses dons.
Faveurs innocentes et prcieuses! ah que vous avez de charmes pour les
coeurs tendres!... L'aimable jeune homme, pntr de reconnaissance,
disait  sa charmante matresse: Mon adorable pouse, nous devrons le
plus grand de nos biens  nos malheurs.

Aprs avoir examin le portrait de Fanchette, Lussanville jeta les
yeux sur celui de madame Florangis; il fut surpris de le trouver si
richement orn: Il allait le baiser; il pousse un cri: Quoi! dit-il 
son amante, voila l'image de celle qui vous a donn le jour!... 
ciel!... Mais vous m'en devenez plus chre... Oui, divine Fanchette,
et le pre, et le fils... le mme pouvoir les a soumis. Mais la
passion de mon pre tait illgitime, et fut aussi malheureuse
qu'extrme. S'il avait t tmoin de la ruine de celle qu'il adorait,
il l'et rpare... son fils va le faire... Belle Florangis! quelles
nouvelles chanes ne formerait pas cette dcouverte, si quelque chose
pouvait augmenter mon attachement pour vous. Lussanville baisa le
portrait: Aimable mre de mon pouse, disait-il, oui, je vous adore:
on vous accuse de m'avoir ravi mon pre; mais vous me donnez une
compagne qui fera ma flicit. Fanchette coutait Lussanville avec
tonnement: mais elle ne l'introgea pas. Ils se regardrent, et
s'attendrirent sur le sort de leurs parens; ils se dirent combien ils
les avaient aims, et connurent que leurs coeurs honntes et sensibles
se ressemblaient.

Enfin l'aimable Florangis, remise du cruel assaut qu'elle venait
d'essuyer, suivie de son amant, retourna chez sa matresse: sa
prsence calma les vives inquitudes de la marchande de modes, et fit
cesser les alarmes de la jeune Agathe.




CHAPITRE XXIII

_Toutes vrits ne sont pas bonnes  dire._


DOLSANS tait rtabli; et, pour obir  son amante, Lussanville
s'tait loign. Fanchette, en revoyant sa bonne, lui fit part de ses
nouvelles dispositions. La gouvernante aimait Lussanville; elle avait
t cruellement peine, lorsqu'elle avait apris la rsolution
gnreuse de sa pupille, mais elle ne la combatit pas: Elle fit alors
clater toute sa joie: ensuite l'horrible danger que Fanchette avait
couru la fit trembler. Cependant monsieur Apaton commenait  se
montrer. Il tait ncessaire que la jeune Florangis ne sortt plus
qu'avec prcaution.

Le peintre se promettait un bonheur sans mlange. Si Fanchette le
recevait avec froideur, il esprait tout d'une me si belle, lorsqu'il
pourrait faire parler le devoir. Il pressa son union: la marchande
secondait son neveu, et la jeune Florangis se crut perdue: elle
ignorait que monsieur Apaton tant son tuteur, nomm par le testament
de son pre, et la gouvernante substitue par un codicile secret, on
ne pouvait rien faire que de leur consentement: elle ne vit d'autre
moyen d'viter un malheur irrparable, que l'imprudent aveu de son
engagement avec Lussanville: elle le fit avant de consulter sa bonne.
Dolsans devint furieux. Fanchette connut alors de quelles violences
rend capable un caractre jaloux: elle fut obsde, tourmente jusqu'
l'instant o Nn, instruite de tout, sut parler  la marchande avec
fermet, en la menaant d'ter Fanchette de chez elle, si l'on ne
voulait pas la dlivrer des perscutions de Dolsans. Quoi! maman,
disait la jeune Agathe, mon cousin serait cause que je perdrais mon
amie! si je le croyais, je ne l'aimerais plus.

Si les fautes que fait commettre un amour malheureux n'taient
excusables, Dolsans serait un monstre. Il se persuada, que s'il
parvenait  ravir  Fanchette la fleur de l'innocence, il obtiendrait
sa main facilement: il l'adorait; il se dguisait  lui-mme
l'atrocit de l'action, par le motif qui la lui ferait commettre. Ds
qu'il se fut arrt  ce coupable dessein, il parut tranquille: Il
voyait Fanchette, mais sans l'entretenir de son amour; il le
renfermait dans son coeur, et ses desirs contraints n'en acquraient
que plus de violence.

Un dimanche, Dolsans ne paraissait pas: Fanchette charme de son
absence, mit pour la premire fois la robe achete chez monsieur
Delaunage, se para plus qu' l'ordinaire, saisit cette occasion de
remplir la promesse faite  Lussanville, releva sa beaut par les
diamans qu'elle tenait de lui, chaussa cette jolie mule, dont
lui-mme avait imagin les ornemens[22], et commit une nouvelle
imprudence. Elle nageait dans la joie:  chaque pas, elle se rapelait
son cher Lussanville. Pour la premire fois, elle-mme admira les
grces de son joli pied. Ah! si Lussanville tait encore ici, se
disait-elle, que je serais flate! Cher amant! puiss-je n'tre vue de
personne, puisque je ne le serai pas de vous! je ne veux plaire qu'
vous; comme mon coeur n'aime et ne desire que vous! Ensuite elle
marchait; son coeur tressaillait. Je suis toute  Lussanville, se
disait-elle; c'est ce cher objet de ma tendresse qui m'embellit. Ces
agrables ides rpandaient sur le visage de Fanchette un air
d'enjoment, qui rendait sa beaut plus blouissante encore, lorsque
Dolsans parut.

Il voit les dons de son rival: il plit: il dissimule sa rage (c'tait
encore un dfaut qu'il avait aport d'Italie, que la dissimulation:
hlas! nous prenons les vices de nos voisins, et nous laissons leurs
vertus: voila le triste fruit qu'une infinit de jeunes-gens retirent
de leurs voyages) et jure que Fanchette ne l'chapera pas. Cependant
au fond de son coeur n vertueux, cette beaut si touchante excitait
ses remords: il se retire  l'cart: Que prtens-tu, malheureux
Dolsans, se disait-il? et pourquoi vouloir contraindre un coeur qui ne
se donne pas? Elle est belle, tendre; je l'adore: tout doit-il donc
tourner contre elle? rendons-nous  la raison: cedons-la: mritons son
estime et son amiti... C'en est fait: je vais... Un autre,  mes
yeux, jouira d'un bien qui m'est plus cher que la vie!... qui me fut
promis!... Elle ne le veut plus... elle s'immolait; je n'tais pas
aim... La vertu l'emportait: ses yeux se fixent sur ce pied
sduisant, embelli de nouveau par un chef-d'oeuvre de l'art; cette vue
drange sa raison. Eh! je la cderais, s'crie-t-il! Non; le sort en
est jet. Je serai coupable, mais je serai moins malheureux,
peut-tre.

La marchande et les filles devaient aller prendre l'air  la campagne:
des voitures les attendaient; on allait partir, lorsque la gouvernante
arriva. Son admiration,  la vue de sa chre fille, clata de mille
manires: d'imprudens loges achevrent de porter le poison dans l'me
de Dolsans. On sort: Agathe est dja partie: Fanchette, qui voit que
le jeune peintre doit les accompagner, prie sa bonne de la dispenser
d'tre de la promenade: et Nn feint une affaire importante, o la
prsence de sa pupille est ncessaire. Elles rentrent toutes deux.
Dolsans,  qui sa jalousie donnait des yeux de lynx, lance sur la
jeune Florangis, en s'loignant, un regard furieux, suivi d'un souris
amer.




CHAPITRE XXIV

_Pril qui fera trembler._


DS que Fanchette fut seule avec sa bonne, Lussanville devint le sujet
de leur entretien: l'aimable fille parlait du jeune homme avec
modestie: La gouvernante souriait; et dans l'instant o Fanchette s'y
attendait le moins, elle lui rend un billet qu'elle venait de recevoir
de cet amant chri.

   BILLET

   DE LUSSANVILLE A FANCHETTE.

    De Bayonne, 30 mars 1768.

   _Vous l'avez voulu, mon adorable pouse... (oui, je me crois
   permis de vous donner ce nom, depuis que vous-mme tes venue
   vous jeter entre mes bras) je quitte les lieux que vous
   embellissez: mais j'ai lu dans votre coeur; je suis aim; je
   jouis du bonheur qu'aucune expression ne peut rendre, d'tre aim
   de la divine Fanchette: quel sort enchanteur! Elle souffre autant
   que moi d'une absence qu'elle ordonne. Je ne murmure point de la
   ncessit que vous m'en avez faite, ma belle amante; j'en connais
   le motif; qu'il vous rend chre  mon coeur!... Ah ma Fanchette!
   ma charmante pouse! rapelez auprs de vous un homme, dont le
   secours vous sera peut-tre ncessaire encore... Je ne sais; mais
   je frissonne quelquefois, sans sujet: les songes vous offrent en
   pleurs  ma vue: je vous vois tremblante, perdue, desespre,
   lever vers le ciel vos belles mains... Fanchette! cette nuit
   encore, je croyais voir un tratre, le poignard  la main,
   demander votre coeur. Vous pleuriez; je voulais aller  vous: un
   invincible obstacle me retenait. Je pousse un cri de fureur et je
   m'veille... Ce n'est qu'un songe, il est vrai, mais un amant,
   qui ne respire que pour vous, est effray de la moindre
   chose[23]: Au nom de notre amour; au nom du lien sacr qui doit
   nous unir, chre pouse, permets  ton mari de jouir de ta
   prsence: Il ne peut te rpondre de vivre, s'il n'obtient cette
   grce. Adieu._

    DE LUSSANVILLE.

En achevant la lecture de ce billet, Fanchette lve sur Nn ses
yeux humides: Il est donc parti, ma bonne? il est loin de moi!
Il le faut, et du moins, je ne crains plus des malheurs... Que
lui rpondrons-nous, ma bonne?--Ce que vous dictera votre
coeur.--Ah!... mon coeur ne desire que lui.--Marquons-lui qu'il
revienne.--Eh! mais!... si Dolsans... Cependant je voudrais bien le
revoir.--Dcidez-vous: je rpons  ce qu'il m'crit en particulier:
ajoutez seulement deux mots de votre main.


   BILLET DE FANCHETTE

   au bas de la lettre de la gouvernante

   POUR LUSSANVILLE.

   _Je prens la plume en tremblant: ma bonne conduit ma main... Si
   vous me jurez d'viter toujours Dolsans, revenez... Que je
   crains! hlas! peut-tre la dmarche que je fais sera fatale 
   mon amant! mais il m'en presse... revenez... Cher Lussanville! en
   vous crivant, votre pouse est pare de vos dons: elle a refus
   de sortir, pour ne point tre avec votre rival: toutes mes
   compagnes, ma chre Agathe surtout, ma bonne, ma matresse, m'ont
   trouve belle: Je me disais: Je dois mon clat  Lussanville:
   Pourquoi ce cher amant ne jouit-il pas de son ouvrage?... Quel
   plaisir je goute,  me renfermer,  me cacher  tous les yeux! je
   ne veux tre belle que pour mon poux... Revenez; mais auparavant
   crivez  ma bonne, et jurez-nous  toutes deux de vous drober
   toujours aux yeux de Dolsans. C'est un furieux; je le crains
   autant que je vous aime. Je suis toute  vous._

    FANCHETTE FLORANGIS.

Il tait l'heure  laquelle monsieur Apaton rentrait. On cacheta
cette lettre: la gouvernante la prit pour l'envoyer, et quitta sa
chre fille, en lui promettant de revenir ds que le vieillard
n'aurait plus besoin d'elle. Fanchette ne pouvait se lasser de relire
le billet de Lussanville: elle le tenait encore  la main: on frape;
elle vole  la porte, croyant ouvrir  sa bonne, et c'est  Dolsans.
L'aimable fille plit, et veut cacher l'crit de son amant. Vous tes
seul de retour, monsieur, dit-elle au jeune peintre toute
trouble?--Oui, cruelle, rpond cet amant furieux, qui venait
d'couter la conversation de Fanchette avec sa bonne. J'ai su rendre
inutile votre attention  me fuir. En parlant de la sorte, il eut
l'audace d'arracher des mains de la jeune Florangis le billet de
Lussanville. Indigne d'une tmrit si grande, elle le lui redemande
d'un ton ferme; mais en vain; il l'a dja lu: il le dchire avec
fureur.

A la merci d'un amant jaloux jusqu' la rage, l'aimable fille
frissonna. Nous sommes seuls ici, continua Dolsans: choisissez ou ma
main, ou... Je me punirais du crime auquel vous me contraindriez:
mais qu'importe? Il m'est plus doux de vous suivre dans le tombeau,
que de vous voir dans les bras de mon rival.--Eh bien! lui dit
Fanchette, en pleurant, arrachez-moi la vie.--O ciel! elle aime mieux
mourir que d'tre  moi! Malheureux que je suis!... Belle Fanchette,
ajouta-t-il en tombant  ses genoux, ne pourrai-je vous toucher? Vous
garez ma raison... Ah! quand je serai votre poux, vous ne verrez
plus dans ces transports qui vous sont odieux  prsent, que l'excs
de mon amour... Mais non, cruelle, tu prfres ton amant  la vie...
Ne crois pas qu'il m'chape: ft-il au bout du monde, ma main teinte
de ton sang, vengera sur lui ton malheur et mon forfait.--Ciel!...
arrtez, Dolsans!... (Eh! voila donc ce malheur que mon amant
pressentait!) Comment pouvez-vous penser  de telles horreurs!...--Vous
le demandez, Fanchette! l'amour, l'amour seul que vous outragez,
me rend coupable...--L'amour!... le tendre amour! Eh! que feriez-vous,
si vous aviez de la hane!--Je serais assez gnreux pour
l'touffer.--Vous voulez mon malheur, ou ma mort.--Votre malheur!
Non, belle Fanchette. Vous verrez comme je sais aimer! Reine de mon
coeur, daignez seulement exercer votre empire, et je jure de
vous rendre heureuse.--Je mourrai de douleur, si je perds
Lussanville.--C'en est trop, cruelle; et ce mot me trace la route que
je dois suivre: le fer, le poison, peu m'importe: il ne saurait
m'chaper...--Mon me m'abandonne: inhumain!... Va, tu me fais
horreur; le ciel sauvera mon amant, et je lui demande qu'il
te punisse.--Ce ne sera du moins qu'aprs que je me serai
veng.--coutez, Dolsans: la raison n'a-t-elle plus...--Il vous sied
bien de me parler de raison, vous qui ne suivez pas ce qu'elle vous
dicte dans ce danger pressant; vous qui manquez  ces promesses, qui
m'ont flatt de l'espoir le plus doux. Fanchette, jeune, sans
exprience, crut son amant perdu, si dans ce moment elle ne renonait
encore  l'espoir d'tre  lui: elle crut devoir cder. Eh! bien,
dit-elle  Dolsans, il faut se rendre: mais je dpens de monsieur
Apaton et de ma bonne: je ne puis tre  vous, sans leur aveu.--Dja
tromp, reprit Dolsans, comment voulez-vous que je vous croye? Il me
faut un gage qui me rponde de vous, et m'assure le consentement de
ceux dont vous me parlez.--Que voulez-vous, dit Fanchette, avec le ton
de l'ingnuit?--Une preuve que vous ne vous rtracterez
point.--Exigez-la.--Vous y consentez?--Il le faut bien. (Elle ne
savait pas ce qu'on lui demendait.) Dolsans veut la prendre dans ses
bras; la jeune fille le repousse. Il a recours  la violence. O
perfide! s'crie Fanchette, je t'abhorre, et plutt tous les malheurs,
que de te nommer mon poux. Dolsans (il faut l'avouer) n'avait pas
dessein de se rendre coupable des forfaits horribles dont il menaait
la belle et timide Florangis; il ne voulait que l'effrayer et
l'obliger  se rendre. Sa main s'arme d'un fer: il l'apuie sur le sein
de Fanchette, qui dit en fermant ses yeux remplis de larmes: Je ne
demande de toi que la mort... Oh! Lussanville! si tu voyais ton
amante! Ces mots irritrent Dolsans: il regarde Fanchette: il
s'crie: Et cette parure mme, prsent de mon rival, augmentera le
prix de ma victoire! Perfide! vous n'avez pas craint de paratre trop
belle: vous relevez tous vos attraits, et vous voulez que je renonce 
l'espoir d'en tre l'heureux possesseur! Non, je le jure, rien ne peut
m'arrter. Transport d'amour et de fureur, il menace; Fanchette,
glace par la frayeur, reste immobile et desespre[24].




CHAPITRE XXV

_vnement fatal._


C'EN tait fait sans doute, et l'occasion, sa rage, la rsistance de
sa matresse allaient porter Dolsans  consommer un crime affreux, si
dans ce moment la gouvernante ne ft revenue. Elle apelle sa chre
fille. Ah! ma bonne! s'crie Fanchette,  mon secours! Hors
d'elle-mme, Nn fait retentir la maison de ses cris. Deux jeunes
gens qui cherchaient l'occasion de voir la belle Florangis, accourent
en mme tems: l'un tait le comte d'A***, l'autre, l'amoureux
Satinbourg. La porte ne put rsister  leurs efforts; elle s'enfonce:
mais Dolsans, l'pe  la main, forme une seconde barrire, plus
difficile  forcer: la foule environne la maison: le comte d'A***
s'avance, Dolsans recule; il veut prir; mais il ne peut suporter
l'ide que Fanchette vivra pour un autre. L'aimable fille, mourante,
perdue, tend les bras vers sa bonne, qui bravant les menaces d'un
forcen, s'lance, parvient  sa pupille, et la presse contre son
coeur. Le courage de la vieille Nn sauva Fanchette: Dolsans, par un
crme (involontaire sans doute) l'aurait peut-tre immole;
puisqu'ayant frap la gouvernante, il s'offrit ensuite aux coups du
comte d'A***, de la main duquel il reut une blessure mortelle.

Fanchette, couverte du sang de sa bonne, tait vanouie; Satinbourg,
effray, les secourait toutes deux: le comte d'A*** exposait les
raisons de sa conduite au commandant de la garde  cheval; et la
marchande, suivie d'Agathe, arrivait chez elle. Lorsque Fanchette
refusa de les accompagner, elle avait remarqu de l'altration sur le
visage de son neveu. A la promenade, elle le perdit de vue quelques
momens: on se divertissait: de jeunes filles, vives et foltres,
longtems renfermes, bondissent comme des agneaux, qu'on envoie
broter l'herbe fleurie dans un beau jour de printems. Ce spectacle
d'une joie nave, le plus charmant de tous, occupait agrablement la
marchande: Agathe seule, qui n'avait pas son amie, paraissait triste,
et s'carta: elle aperut Dolsans, qui retournait  paris. Elle en
avertit sa mre. En aprenant l'loignement de son neveu, la marchande
fut surprise; elle ressentit des mouvemens de crainte: son coeur se
serra: elle voulut le suivre. Comment peindre quel fut son desespoir,
en rentrant dans la maison! Elle voit son neveu, et sur son
front la pleur de la mort... Elle pousse un cri perant: ses
regards se dtournent et vont tomber sur Fanchette. Tous deux!
s'crie-t-elle... Et ses forces l'abandonnent: elle tombait: le comte
d'A*** la soutint. Et la jeune Agathe, plus morte que vive, se
prcipite sur son amie.

Cependant les disciples d'esculape accouraient par les soins du jeune
Satinbourg. Leurs secours sont inutiles  Dolsans; ce malheureux jeune
homme vient de terminer une carrire, que son dernier jour seul avait
souille. La bonne tait blesse lgrement au bras; Fanchette rouvre
ses beaux yeux et rpond aux touchantes caresses de la jeune Agathe;
la marchande revient  elle. Toutes se regardent en soupirant. O! ma
fille! dit la gouvernante, comment donc faire, pour tre
vertueuse!--Ma bonne, rpondait Fanchette, quelle fatale
journe!--Vous vivez, chre Fanchette!... s'cria la marchande, ah! ma
chre fille! on vous avait confie  ma vigilance!... celui que
j'aimais, qui devait me tenir lieu de fils... on m'aprend que par le
plus odieux des forfaits... Il mrite son sort funeste: mais moi,
avais-je donc mrit le malheur qui m'accable! Ah! cruel Dolsans! vous
tiez perdu pour moi, avant de recevoir le coup mortel!...

Le comte d'A*** et Satinbourg paraissaient galement ravis de voir
Fanchette et sa bonne hors de danger: Le jeune marchand sentait au
fond de son coeur la joie d'avoir servi l'objet de sa tendresse: On
enlve Dolsans: Satinbourg et la bonne elle-mme rassurent l'aimable
Florangis. Qu'elle tait touchante dans ce dsordre, o venait de la
mettre l'attentat du peintre, et que sa douleur la rendait
intressante! Le comte d'A*** jura de tout entreprendre pour s'assurer
de la possession d'une fille si belle et si sage; Satinbourg se promit
de l'aimer ternellement. Heureux! se disaient-ils en eux-mmes,
celui qui tarira ces larmes! qui fera reparatre sur ce minois
sduisant les ris et les amours!... La gouvernante ne pouvait se
rsoudre  quitter Fanchette: cependant l'heure la rapelait. Allez,
ma bonne, lui dit l'aimable fille; et pour me consoler, rptez-moi
mille fois, que bientt je le verrai. Nn seule entendit ce que sa
pupille voulait lui dire. Elles se quittrent: Le comte d'A*** sortit,
et Satinbourg remena la gouvernante.




CHAPITRE XXVI

_Rflexions._


HLAS! qu'une fille est insense de sourire  ses attraits,
lorsqu'une parure lgante en double l'clat! Elle excite contre son
innocence une foule d'ennemis: La finesse, la douceur, la violence,
l'amour, ils vont tout employer pour la perdre. Faible et sans
exprience, elle succombe, et devient un objet de mpris pour ceux qui
l'ont sduite. O! mon pre, que vous tiez sage, lorsque vous
couvrites votre fille d'tofes grossires! vous la drobiez, sous
cette corce dsagrable, aux regards hardis des sducteurs. Ils
ddaignent souvent une victime qui n'a rien de brillant: si l'on n'est
pas admire, fte, poursuivie, l'on n'a rien de piquant pour eux.
Heureuse mille fois la jeune fille, que n'abandonne jamais une mre
prudente et chrie! Elle coule, au sein de l'innocence, des jours
fortuns et tranquilles: sa maman voit pour elle; elle lui fait viter
le danger, elle la prserve des discours trompeurs; elle la dfend
contre les tmraires: le vieillard hypocrite, et le jeune-homme
fougueux n'osent l'aprocher: lorsqu'il en est tems, cette mre sage
conduit elle-mme par la main auprs de sa fille, l'aimable poux
qu'elle lui destine. Lui seul a le privilge de l'entretenir: elle
peut ne jamais couter que lui seul... Et moi... triste objet de
coupables desirs, j'ai vu le crime audacieux, pouvantable, prt 
m'arracher le seul bien qui me soit rest!... Pauvre Fanchette!...
hlas!... Ne suis-je pas bien  plaindre, ma chre Agathe?

Telles taient les rflexions de la belle Florangis, le lendemain de
ce jour de trouble et d'alarmes, en ployant cette robe qui la parait
si bien; en serrant ses jolies mules; en remettant dans leur bote les
bijoux de son amant. Et sa jeune compagne, en pleurant, lui donnait
mille baisers.

Lorsque Fanchette eut t tous ces objets de devant ses yeux, la
gouvernante arriva. Cette bonne femme profitait du premier moment de
libert, pour accourir auprs de sa pupille. Ah! ma bonne, lui dit
l'aimable Florangis, qui l'aurait pens! j'tais si contente le matin!
j'avais eu tant de plaisir  me parer! Je le fesais pour Lussanville,
qui ne devait pas me voir, mais qui toujours est prsent  mon esprit:
et peu s'en est fallu, que ces dons si chers de celui que j'adore,
n'aient t les tmoins de ma honte.--Ma chre fanfan, lui rpondit
la bonne en la caressant, j'en frissonne encore. Aimable petite! quel
malheur! et qui l'aurait prvu! Mais ton amant va revenir: nos lettres
sont parties... il ne faut pas qu'il attende les deux annes: je veux,
crainte de nouveaux malheurs, vous voir maris ds qu'il sera de
retour. Il pourra gagner son tuteur.--Ma bonne, il ne le gagnera
pas.--Il le faudra bien cependant: mille raisons m'engagent  presser
votre union: l'accident d'hier a fait du bruit: monsieur Apaton
ignore la part que j'y prens: il m'a parl de manire  me faire
penser, qu'il souponne ma chre Fanchette d'tre l'hrone de cette
tragique avanture: on vous a dpeinte: vous tes si belle, qu'on ne
peut gures s'y mprendre; et ce pied charmant, que tout le monde
regarde comme unique, on ne l'a pas oubli; monsieur Apaton l'aura
reconnu. Je viens de prvenir votre matresse: elle ne doit plus
souffrir que personne vous voie, pas mme les femmes: Cependant nous
en exceptons le jeune Satinbourg, auquel le service qu'il nous rendit
hier, son empressement  nous secourir, et son zle doivent faire
accorder cette distinction. Sans attendre la rponse de Fanchette, la
gouvernante se hta de la quitter, pour retourner chez le voluptueux
vieillard.

Ma bonne est imprudente, disait Fanchette, en la voyant sortir:
Hlas! ne voit-elle pas que tous les hommes deviennent auprs de moi
tmraires ou furieux.--Ah! mon amie, lui dit vivement la jeune
Agathe, Satinbourg ne leur ressemblera pas.--Tu ne les connais pas,
mon Agathe, ces hommes... Et le jeune-homme se prsente.

La prsence d'Agathe rassurait Fanchette. Me sera-t-il permis,
mademoiselle, dit le jeune garon marchand, de montrer tout l'intrt
que je prens  ce qui vous touche. Ne voyez en moi qu'un homme qui
vous est entirement dvou: Non, mademoiselle, tous vos amans ne sont
pas tmraires: il en est  qu vous inspirez le plus profond respect,
aussi bien que le plus violent amour: Tel est celui qui maintenant a
l'honneur de se prsenter devant vous. Vous tes la fille d'un
confrre; je vous ai offert de vous rendre  l'tat de vos parens: Je
vous fais encore la mme proposition; mais, si vous refusez d'tre mon
pouse, j'ose esprer que vous me permettrez de vous regarder comme
une soeur chrie: et ce qui ne me serait pas permis au premier titre,
je vous conjure de me l'accorder au second. Fanchette ne fut jamais
insensible aux bons procds. Celui de Satinbourg la toucha. Elle lui
dcouvrit l'tat de son coeur, et l'honnte jeune-homme n'en parut pas
refroidi. Si jamais, ajouta-t-il, mademoiselle, le sort vous
empchait d'tre  ce mortel heureux, souvenez-vous alors qu'il est un
homme au monde qui vous adore, dont la flicit dpend de vous
seule. Et sans insister davantage, il se retira.

Il est bien estimable, s'il est sincre, dit la jeune Agathe.
Fanchette lui rpondit: Ah! si tu voyais Lussanville!... comme il est
tendre, respectueux, fidle, gnreux! et si tu savais tout ce que je
lui dois! Et l'aimable fille se retraait la conduite de son jeune
amant, lorsqu'il l'avait arrache des mains du brutal financier.

Jeunes-gens, ah! daignez m'en croire; ce sexe charmant, injustement
mpris, plus qu'on ne le croit est ami de la vertu: pour une
messalline, qui cherche, par une feinte modestie,  faire natre
l'audace, et qui mprise quiconque n'est pas tmraire, il s'en trouve
mille dont un procd dcent nous acquiert l'estime, et captive le
coeur[25].




CHAPITRE XXVII

_Danger plus grand que tout ce qu'on a vu._


EN recevant la lettre de son amante, Lussanville quitte bayonne, et
reprend  la hte la route de paris. Il courait nuit et jour: mais
occup des ides les plus riantes, il ne sentait pas la fatigue. Je
vais donc revoir ma divine Florangis, se disait-il  tout moment, et
ce nom de la beaut qu'il aime lui rend toute sa vigueur. Quelquefois,
il tire le portrait de Fanchette; ses yeux, qui s'y fixent avidement,
y semblent colls; ils se remplissent de larmes dlicieuses: il porte
 sa bouche le tissu des cheveux de sa belle matresse: Quelquefois
aussi l'autre prsent de cette amante fidelle l'occupe  son tour.
Ah! que tout est prcieux, lorsqu'il vient de ce que l'on aime,
s'criait-il. Adorable Fanchette, ces bijoux t'ont donc embellie!
prcieux gages vous avez port celle que j'adore: vous avez press le
pied mignon de la divinit de mon coeur; quelle volupt de vous
toucher!... quelle grce ils ont[26]!... Ah! c'est de Fanchette qu'ils
la tiennent.

C'est ainsi que Lussanville passa trois jours et autant de nuits. De
son ct la belle Florangis ne s'occupait que de ce tendre amant. Nn
venait en passant de lui remettre ce court billet,

   _Divine Fanchette, votre poux vole  vos pieds, le 15 il verra
   tout ce qu'il aime._

    DE LUSSANVILLE.

(et c'tait ce jour-l mme) lorsqu'un homme charg d'une lettre pour
Fanchette la donne  la marchande: celle-ci la remet  la jeune
Florangis, qui ne put cacher sa joie, en reconnaissant la main de
Lussanville. Il l'instruisait qu'il venait d'arriver, mais qu'une
indisposition subite l'empchait de voler auprs d'elle. Il la
conjurait de vouloir bien lui rendre une visite avec sa bonne.
L'aimable fille mue, trouble, croit la maladie de son amant plus
srieuse qu'il ne le dit, et ses larmes coulent. L'embarras tait de
faire avertir la bonne qui venait de retourner chez monsieur Apaton.
L'aimable Agathe s'offrit de lui rendre adroitement ce service. La
jeune fille part; et dans un instant, elle revient avec la
gouvernante, qui fut de l'avis de Fanchette, de ne pas diffrer un
moment de se rendre auprs de Lussanville. Florangis tait pare comme
le jour de la cruelle catastrophe de Dolsans; Agathe et la bonne
avaient eu la prcaution d'amener une voiture: elles y montent; la
jeune amie de Fanchette sentait une envie dmesure de les
accompagner; mais elle n'osa leur en faire la proposition: elle ne les
vit s'loigner qu'avec une douleur secrette.

Elles avaient  peine travers deux rues, qu'un embarras les arrta;
les cochers jurent, descendent, et se battent: au milieu d'un vacarme
propre  rendre les gens sourds, un inconnu ouvre la portire de la
voiture o Fanchette tait avec sa bonne, l'en arrache, malgr les
cris qu'elles poussaient toutes deux, s'lance avec elle vers un
quipage leste dans lequel un jeune-homme les attendait, l'y place, et
dans un clin-d'oeil le vacarme cesse, l'embarras se dissipe, l'homme
et le carosse disparaissent.

Cet indigne raviseur tait le marquis de C***; Fanchette dsespre
veut se jeter hors de la voiture au risque d'tre brise sous les
roues. Le marquis la retenait, et tchait de l'adoucir par les plus
tendres discours: mais tout aigrissait la douleur d'une amante fidelle
et passionne, qu'il arrache au plaisir de revoir celui qu'elle adore.
Bientt on gagne la campagne, et Fanchette se trouve dans la solitude,
 la merci d'un homme assez peu dlicat pour employer l'enlvement.
Pour augmenter sa terreur on arrive devant une maison jolie, vaste,
isole, et l'on arrte: on puisa vainement les raisons et les
prires, pour engager Fanchette  descendre; il fallut encore employer
la violence: En se dbattant, une des mules de la belle Florangis
sortit de son pied, et personne ne s'en aperut. On la porta dans
l'apartement le plus recul de la maison. La, son tonnement fut
extrme, en apercevant ce mme portrait dont elle avait fait prsent 
son amant; la lettre qu'elle lui avait crite, et l'autre don qu'elle
avait voulu qu'il tnt de sa main. Dans ce premier moment de surprise
elle crut qu'elle allait le voir lui-mme, et cet espoir et quelque
chose de flatteur: mais elle ne le garda gure.

Le marquis reparut: il s'aproche d'un air soumis, et lui prsentant un
papier, il la prie de le lire. Un coup de foudre et t moins
sensible pour Fanchette que ce funeste crit. Son amant la _cdait au
marquis, et lui promettait de la tromper par un billet de sa main,
pour l'engager  sortir et faciliter l'enlvement: il ajotait, que
pour preuve d'une parfaite indiffrence, il lui remettait les prsens
qu'il tenait d'elle. Il lui parlait ensuite des plaisirs qu'il goutait
avec une autre matresse, et finissait par l'exhorter  ne pas
soupirer trop long-tems._ Les larmes de la tendre Florangis inondrent
ses belles joues: Le cruel! dit-elle en sanglotant, m'te son coeur,
et du mme coup, il veut m'arracher l'innocence!... Eh voil donc les
hommes! Le seul que j'ai cru pouvoir aimer, devient le plus
criminel!... O malheureux Dolsans tu fus moins coupable! Une si rude
atteinte tait au-dessus de ses forces: sa tte se pancha sur son
sein; ses beaux yeux s'teignirent; la pleur dcolora ses joues de
rose... Et dans cet tat, elle tait belle encore.

On s'empresse autour de la belle Florangis; les cruels qui causaient
sa douleur ne purent lui refuser des larmes. On s'aperut, en la
secourant, qu'il lui manquait une de ses mules. Le marquis la fit
chercher, mais inutilement. Fanchette rouvre enfin ces yeux dont les
regards touchans eussent attendri les plus froces de tous les hommes:
mais ds qu'elle a reconnu ses ravisseurs, elle les referme
tristement, et demande au ciel que ce soit pour toujours.

Quel monstre, qu'un homme qui s'abandonne  des passions effrnes! O
svrit sainte de nos loix! sans vous l'univers ne serait qu'un
coupe-gorge. L'infme de C*** craint que la mort ne lui ravisse sa
victime. Il ordonne qu'on la mette au lit: des femmes se prsentent
pour deshabiller Fanchette. Ne l'esprez pas, leur dit l'aimable
fille, tant qu'il me restera quelque force pour me dfendre. En
prononant ces mots, elle aperoit un cabinet, dont la porte tait
entr'ouverte: sans qu'on prvt son dessein, elle s'y jette, et
parvient  s'y renfermer. De C*** ordonne qu'on brise cette porte: ses
ordres ne peuvent tre excuts sur le champ; mais enfin ce dernier
refuge est enlev  la malheureuse Fanchette. Sans avoir gard aux
prires qu'elle lui fait d'une voix teinte, sans tre touch de ses
larmes, qu'il brave par un sourire... oh! que de vices dvola ce
cruel sourire!... le marquis emporte la jeune Florangis dans son
apartement, et tous ses gens se retirent.




CHAPITRE XXVIII

_Nouveau dsespoir._


FANCHETTE ne fut pas longtems seule avec le marquis. Le barbare se
disposait  satisfaire sa brutale passion, lorsqu'un bruit
pouvantable se fit entendre dans la cour, dont on venait d'enfoncer
les portes. Des gardes saisissent les domestiques du marquis; il
accourt; on l'arrte lui-mme: La vieille gouvernante parat: elle
nomme sa pupille; la demande  grands cris; s'lance de la voiture;
parcourt les apartemens. Et Fanchette, qui ne sait pas la cause du
tumulte qu'elle entend, tche de rapeler ses forces, et de profiter de
la libert qu'on lui laisse, pour fuir, et se drober  ses
ravisseurs. Elle sort heureusement, et quoiqu'il fasse une nuit
obscure, prend au hazard la route de paris. Elle n'avait pas fait cent
pas, qu'elle aperoit de loin deux hommes, qui quittent leurs chevaux:
ils les remettent  un troisime qui les clairait, et s'avancent 
pied vers la maison, afin de ne pas tre entendus. Tout effrayait
Fanchette; elle veut se dtourner, pour n'tre point remarque; mais
elle marchait difficilement, ses pieds dlicats taient sans
chaussure, et les deux hommes l'avaient entrevue. Quelle fut leur
surprise et leur joie, en l'aprochant, de reconnatre la belle
Florangis! qui, de son ct, remettant Satinbourg et son camarade, les
conjure de la sauver. Satinbourg tait aux genoux de la souveraine de
son coeur. Adorable Fanchette, lui disait-il avec attendrissement,
vous, que tout l'univers devrait respecter, adorer! est-ce vous qu'on
rduit  fuir!... Quoi! mon bonheur permet que je vous serve! Sans
perdre de tems les deux jeunes garons font un brancard de leurs mains
qu'ils joignent, et plus lgers que les vents sous ce fardeau
prcieux, ils regagnent leurs chevaux; Satinbourg prend Fanchette sur
le sien et la tient dans ses bras; les deux amis regagnent paris, et
remettent la jeune fille chez la marchande.

L, Satinbourg aprit  Fanchette qu'un billet de la bonne venait de
l'instruire de son malheur, en indiquant la maison devant laquelle une
de ses mules avait t trouve. J'ai vol, continua-t-il, dans la
rsolution de prir ou de vous sauver. Damasville, aussi touch que je
l'tais, a voulu m'accompagner; et, par un bonheur dont nous
n'eussions os nous flater, nous vous avons rencontre. Fanchette
avait besoin de repos: Satinbourg et Damasville, contens de la voir en
suret, prirent cong d'elle.

Ma chre Florangis, dit la marchande, ds qu'ils furent sortis, quel
nouveau malheur! sans monsieur de Lussanville, qui vient d'arriver,
et qui, par hazard, a trouv votre mule  la porte de l'infme
retraite de vos ravisseurs, jamais peut-tre nous ne vous aurions
revue.--N'achevez pas de me percer le coeur, madame, reprit Fanchette:
ah! voila ce qui met le comble  mon infortune! Lussanville l'a
cause!... Pourquoi l'ai-je connu!... Il n'est donc point de marques
pour distinguer les perfides!... Qui l'et pens!... il paraissait si
sincre, si tendre!... En mme tems, d'une voix entrecoupe de
sanglots, elle raconte  la marchande ce qu'elle vient de voir...
Fanchette, pntre de douleur, accable de la perfidie d'un ingrat,
fit couler les larmes de sa matresse sur son dplorable sort.
Lussanville! vous m'avez trahie, disait-elle, inhumainement livre,
vous que j'aimais!... Ah j'tais trop faible pour vous! une fille ne
doit jamais abandonner entirement son coeur qu' son poux... C'tait
une faute, et le ciel m'a punie! O comble d'anantissement et de
douleur! Je croyais, il y a quelques jours, avoir puis les coups du
sort... et je perds aujourd'hui autant que l'honneur et plus que la
vie; je cesse d'estimer ce que j'aime; celui dont je croyais tre
l'pouse. Et la jeune Agathe arrive: elle se prcipite vers son amie;
la presse dans ses bras; la couvre d'un million de baisers; et lui
dit: Ma Fanchette, tout ce que j'aime au monde aprs maman, c'est
vous!... vous! ma charmante amie!... ah! c'est vous!... j'ai pens
mourir de douleur... Si je vous eusse accompagne, j'aurais poignard
ces infames!... Si vous aviez vu les transports de monsieur
Lussanville!... Mais d'o vient? ne le vois-je pas?... Quel bonheur!
qu'il vous ait arrache des mains de ces sclrats! L'infortune
Florangis soupirait: cependant ces tmoignages sincres de l'amiti la
plus tendre soulageaient son amre douleur.

La marchande et sa fille mettaient Fanchette au lit: des voitures
s'arrtent devant la boutique: la gouvernante plore, monsieur
Apaton et le comte d'A*** en sortent. Heureusement la marchande eut
la prudence de dire tout bas  Nn: Nous avons Fanchette. La bonne
retint  peine un cri de joie, et fit signe de garder le secret.
Apaton dclamait beaucoup contre les moeurs dpraves du sicle;
s'informait de la marchande comment Fanchette avait vcu chez elle;
demandait qui l'y avait place? Celle-ci lui rpondait: Honntement,
monsieur, et comme la fille la plus aimable, la plus modeste et la
plus sage: C'est d'une dame ge que je la tiens. Et monsieur Apaton
s'criait: Quel dommage!... O la trouver  prsent? et dans quel
tat sera-t-elle? En prononant ces mots, il s'en allait. Le comte
d'A***, les yeux fixs contre terre, disait tout haut, pour qu'on
l'entendt: Le tratre de C***! il faut avoir bien peu de mrite,
pour recourir  de tels moyens! Que sera-t-elle devenue? Il n'est pas
un coin dans la maison du marquis que je n'aie tenu: Je vais avec mes
gens, passer la nuit  la chercher.

Lorsqu'on fut dbarrass d'Apaton et du comte, Nn vole auprs de sa
chre Florangis. Elle ne fut d'abord sensible qu' la joie de la
revoir. Mais bientt le malheur de Lussanville et l'impression qu'il
allait faire sur Fanchette s'offrit  son esprit. Les sanglots
l'touffrent. Ah! ma bonne, lui dit l'aimable fille, l'eussiez-vous
pens, qu'il tait un monstre, plus dangereux pour moi que
les Apatons, les financiers, Dolsans, et le cruel marquis
lui-mme?--Qui?... que voulez-vous me dire, ma chre enfant?--Hlas!
celui que j'aimais uniquement, et que j'aime encore peut-tre...--Ah!
qu'il en tait digne!...--Lui!...--Pauvre Fanchette!...--Ma
bonne!...--Il n'est plus.--Il n'est plus!...--Il a pri pour vous
sauver.--Lui, qui me livrait!...--Ah! malheureuse amante! on nous
avait trompes! le billet n'tait point de lui: un faussaire avait
imit son criture: l'indigne marquis vient de l'avouer lui-mme, en
remettant  monsieur Apaton les prsens qu'il avait eu l'adresse de
faire voler  votre amant. Lussanville est mort en voulant vous venger
tous deux. Fanchette n'entendait plus la fin de ce terrible
claircissement: perdue, anantie, son me l'abandonnait. Eh!
pourquoi lui dire  prsent tout cela, s'criait la jeune Agathe en
pleurant! voulez-vous donc la faire mourir? L'vanouissement de la
tendre Florangis dura longtems: ce ne fut qu'avec beaucoup de peine,
et par des soins multiplis, qu'on put la rapeler  la vie.

Cher amant, s'cria-t-elle, en reprenant ses esprits! que je suis
coupable! Ah Lussanville! mon amant, mon poux, toi, qui rgnes sur
mon coeur, je t'outrageais; j'avais l'injustice de croire tes ennemis,
et de t'accuser! Il ne me reste plus qu' mourir. Fondantes en
larmes, la vieille gouvernante et la sensible Agathe, la conjuraient
de modrer sa douleur. Aye piti de ma vieillesse, ma chre fille,
lui disait Nn: n'empoisonne pas mes derniers jours.




CHAPITRE XXIX

_Il y a du remde  tout._


UN rcit, quelque triste qu'il soit par lui-mme, suspend toujours un
peu le sentiment de ses maux dans celui qui l'coute et dans celui qui
le fait. Nn sans doute ignorait cette maxime: cependant elle agit
comme si elle l'avait connue[27].

Fanchette sanglotait, et gardait le silence: Agathe la caressait; et
la bonne commena de raconter ce qui s'tait pass. Lussanville
accourait  paris, ma chre fille; il n'en tait plus qu' quatre
lieues: le marquis, depuis la proposition, qu'il fit  votre
matresse, de concert avec le comte d'A***, piait toutes nos
dmarches; il dcouvrit que monsieur de Lussanville tait aim: il
entretenait  la suite de votre amant un homme qui suivait ses
dmarches, et ce malheureux l'instruisait de tout, de manire que le
marquis n'ignorait pas mme l'heure  laquelle monsieur de Lussanville
devait arriver  paris. Il fut l'attendre dans une terre  quatre
lieues; et lorsqu'on l'avertit qu'il passait, il le fit environner par
ses gens dguiss, qui lui volrent les prsens qu'il tenait de vous
et jusqu' vos lettres: il leur tait ordonn de remettre le tout dans
la maison du marquis o l'on vous a conduite, et de retarder
Lussanville durant quelques heures. Ce sclrat profitait de
l'intervalle pour se rendre  paris, nous attirer hors de chez votre
matresse par un faux billet, et s'emparer de sa proie. Il n'a russi
que trop facilement, hlas!

Vous tiez entre les mains du perfide marquis, et le tems fix pour
laisser chaper Lussanville tait coul. Il fit tant de diligence,
lorsqu'il se vit libre, que peu s'en fallut qu'il ne se rencontrt
avec vos ravisseurs  la porte de la maison de campagne. Il avait
aperu de loin beaucoup de monde en ce lieu; un mouvement de
curiosit fit qu'en passant, il jeta les yeux sur cet difice
lgamment bti: il dcouvre  terre quelque chose qui brillait;
c'tait la broderie de la mule que vous aviez perdue. Lussanville la
fait ramasser; il la reconnat, et ne sait que penser: mais il vole
toujours vers paris. En arrivant, sans descendre de sa chaise, il
ordonne qu'on le conduise ici. Il m'y trouve noye dans mes larmes, et
traant d'une main tremblante un billet pour monsieur Satinbourg: Je
l'instruis en deux mots: il est hors de lui; m'aprend  la hte ce que
je viens de vous raconter; et cet indice qu'il avait entre les mains
devient une certitude ds que je l'assure que vous tiez sortie avec
ce prsent qu'il vous a fait. Il me promet de me reprendre, va
chercher main-forte, revient, et lorsque nous montions en voiture,
j'aperois monsieur Apaton. Je n'tais plus  moi-mme: Suivez-nous,
monsieur, lui criai-je, on vient d'enlever Fanchette! Nous allons 
toutes brides: Et le comte d'A***, qui par hazard m'avait entendue,
nous suivait aussi.

Nous arrivons: l'on frape vainement: l'on enfonce les portes: je
m'lance la premire dans la maison: je vous y cherche sans succs, et
je m'arrache les cheveux: monsieur de Lussanville, l'hypocrite
Apaton, le comte, tous paraissent dsirer galement de vous
retrouver. Inutile empressement! Le marquis lui-mme est surpris: il
se figura pouvoir nier qu'il vous et vue: on l'aurait peut-tre cru:
mais Lussanville trouva votre autre mule en prsence de tout le monde
dans l'apartement du marquis. Il devient furieux: C'est fait de ta
vie, s'crie-t-il, en s'lanant sur de C***, si tu ne rens celle que
tu as indignement ravie, et que tu nous caches encore. Le marquis le
regarde avec un souris amer. Il convient de son forfait, brave
Lussanville, en fesant  monsieur Apaton l'aveu de ses fourberies, et
dit  demi-bas  votre amant: Viens me la disputer, cette fille si
belle. Apaton seul entendit ce mot fatal, et n'en prvint pas
l'effet! Tous deux s'loignent, et dans le moment le comte d'A***
s'crie qu'il vient de voir Lussanville tomber. Nous accourons tous:
son sang... ah ma chre fille! j'en frissonne encore... son sang
rougissait la terre: mais les gens du marquis (aparemment pour drober
la preuve du crime de leur matre) les ont fait disparatre tous deux;
nous n'avons pu retrouver ni Lussanville ni son ennemi. Je me
dsespre, je cours, je reviens: je trouve monsieur Apaton et le
comte dans l'apartement du marquis, tranquillement occups  lire les
billets qu'on avait vols  Lussanville. Le vieux tartufe reprenait
votre portrait et les autres gages que votre amant tenait de vous. Il
considrait votre mule: Ah la petite coquette! disait-il au comte
d'A***: voyez comme elle connat tous ses avantages! elle ne trouve
rien de trop galant, pour orner ce qu'elle a de plus sduisant et de
plus mignon!--Il est bien question, monsieur, de ces plates remarques,
dans ce sjour d'horreur, ai-je dit avec indignation! La pauvre enfant
n'est peut-tre plus!.. Le compos vieillard a rougi, et nous vous
avons cherche de nouveau tous deux. Enfin rebuts, accabls de
lassitude, nous avons donn des gardes aux gens du marquis, et nous
sommes revenus, en nous promettant de retourner le lendemain.

Ma Fanchette, quelle joie pure j'eusse ressentie, lorsque je vous ai
retrouve dans cette maison, si Lussanville... Hlas! chre Fanchette,
vous tes tout pour moi; et je vous retrouve... Au fond de mon coeur,
j'prouve une satisfaction... Ma fille! si tu le voulais, je pourrais
la gouter quelques momens... Modre ces larmes, mon adorable fille, et
daigne vivre pour celle qui t'a servi de mre... Ma chre pouponne,
quelle main bienfesante t'a ramene dans cet asile?--Satinbourg et
Damasville, ma bonne.--Satinbourg!... ah! raconte-moi, chre fanfan,
comment... par quel bonheur... L'aimable Florangis fit  sa bonne le
rcit de tout ce qui s'tait pass, et la vieille Nn bnit cent fois
le ciel qui sauve l'innocence. Ce pauvre Satinbourg, s'criait-elle!
ah! Fanchette!... mais je ne vous dis rien encore... ma chre
Fanchette, le ciel ne vous destinait pas  Lussanville... Allons... ma
fille, il faut se soumettre. Combien en est-il de plus malheureuses
que vous! on dit bien vrai qu'il y a du remde  tout, hors  la
mort...--Ah! ma bonne, laissez-moi pleurer, gmir,... j'ai tout
perdu!--Oui, ma chre fille; affligeons-nous toutes deux: jamais l'on
n'eut de sujet plus lgitime.




CHAPITRE XXX

_Ce qui console les amans affligs._


Y PENSEZ-VOUS, madame, dit la jeune Agathe  la bonne Nn? au lieu
de la consoler, aprs l'avoir dsespre, vous lui montrez toute votre
douleur! n'a-t-elle pas assez de la sienne?--Hlas! ma chre Agathe,
elle n'est que trop vive: et je la partage pour la modrer.--Ah
plt--dieu que je pusse la diminuer par l; bientt ma tendre amie
n'en prouverait plus! Et le jour les retrouva toutes trois
gmissantes et dsoles.

Satinbourg, inquiet du sort de sa belle matresse, tait ds le matin
dans la boutique de la marchande: mais il n'osait se prsenter  la
porte de Fanchette: monsieur Apaton et le comte d'A*** retournaient 
la maison du marquis de C***; et la gouvernante sortait pour se rendre
chez elle. Elle fut charme de trouver le jeune garon marchand;
c'tait sur lui qu'elle fondait ses esprances et la consolation de
Fanchette, depuis la perte de Lussanville. Elle le conduisit elle-mme
auprs de la belle Florangis. Le sensible jeune homme fut effray de
l'tat dans lequel il la trouva. Il fit connatre toute la bont de
son coeur, en donnant des larmes sincres au sort funeste de son
rival, dont Nn l'instruisit. Divine Fanchette, disait-il, j'aprouve
vos regrets, quoiqu'ils me dchirent le coeur: non, je vous en
conjure, ne voyez plus en moi l'amant le plus tendre, et ne craignez
pas que je vous montre un amour indiscret: vous perdez le seul homme
qui ft digne de vous, je ne crois pas mriter de le remplacer jamais:
je n'y prtens plus: mais souffrez que je vous laisse voir d'autres
sentimens, non moins sincres et non moins vifs: c'est au titre
glorieux de votre ami que je prtens: belle Florangis, c'est un homme
qui ne veut obtenir de vous que votre estime, qui vous conjure de
vivre, ft-ce pour un autre. Je vous l'ai dit, mademoiselle, vous avez
un frre dans Satinbourg: il ne vous offre pas la moiti de sa
fortune, que vous refuseriez, mais quelque chose de plus prcieux:
c'est un parfait dvoment; un respect qui ne se dmentira jamais; un
attachement qu'il aura soin de ne pas rendre incommode, et tous les
sentimens que vous mritez. La gouvernante attendrie, se jette sans
faon au cou de Satinbourg, et l'embrasse de tout son coeur.
Fanchette, toute accable, toute anantie, sentit au fond de son me
un mouvement de reconnaissance, et laissa voir dans ses yeux au jeune
homme, qu'elle tait touche de sa gnrosit.

C'en tait beaucoup pour une premire vue, et dans un moment si cruel.
La gouvernante et Satinbourg le sentirent: ils quittrent l'aimable
Florangis, l'une en concevant quelques ides de consolation, et
l'autre un rayon d'esprance.

Mon cher fils, disait la bonne  Satinbourg, en s'en retournant, je
n'espre qu'en vous; si vous parvenez  l'attendrir, ma fille est
sauve... et vous la mritez bien: honnte, tendre, fidle, gnreux,
vous venez de montrer des sentimens qui ne peuvent manquer leur effet
sur une me comme celle de Fanchette. Je dsire  prsent autant que
vous de la voir votre pouse: que vous serez heureux ensemble!... Vous
voyez comme elle est sage... comme elle sait aimer!... Ah! mon cher
fils! Lussanville hier perdit un bien... plus prcieux que la
vie.--Croyez vous qu'un jour mon amour la touchera, rpondait le jeune
homme? Si j'osais le croire!... Oui, madame, je vous le jure, si je ne
puis obtenir sa main, mon parti est pris, je renonce  tout
engagement, et je ne vivrai jamais pour une autre que pour elle. ...
Quel bonheur pourtant ce serait de passer auprs de l'adorable
Florangis tous les momens du jour! de la voir sourire  d'innocentes
caresses!... Hier j'aperus un voisin qui depuis deux ans est
l'heureux possesseur d'une jeune beaut, qu'il n'a obtenue qu'en
surmontant mille obstacles: ils taient seuls: ils se parlaient, et se
disaient aparamment les choses les plus tendres: La jeune pouse tait
assise; son mari debout: il se panche vers elle, et lui ravit un
baiser: elle le regardait en souriant, d'un air!... ah madame! est-il
des termes qui puissent rendre cet air enchanteur! Son poux revient:
il rend hommage  mille apas: successivement ses lvres brlantes
parcourent un front, des yeux... Elle tait palpitante de plaisir: sa
bouche demi-close semblait attendre avec impatience celle de son
bien-aim, qui vint enfin s'y coller: elle le ceignit alors de ses
beaux bras... Cet tat heureux a fait mille fois tressaillir mon
coeur. Belle Florangis! me suis-je dit  moi-mme, ah! si j'tais 
vous!.... plus tendre encore, s'il est possible; plus... Vous seriez
pour moi plus qu'une pouse et qu'une amante, vous seriez la divinit
mme. Je m'gare, madame; mais l'expression me manque, sitt que je
veux peindre comme je chrirais, comme j'adorerais la belle
Fanchette. Et la gouvernante se trouve chez monsieur Apaton. Elle
apprend que le dvot personnage aprs avoir entendu la messe,
amplement djen, venait de sortir avec le comte d'A***. Nn veut
profiter de l'occasion: elle cherche dans l'apartement du vieillard,
trouve le portrait de Fanchette, sa jolie chaussure, ses lettres, et
s'empare du tout: ne consultant que son coeur, elle veut donner 
Satinbourg les prsens qui furent entre les mains de Lussanville: mais
le dlicat jeune homme la pria de les rendre d'abord  mademoiselle
Florangis. Que je possde ces trsors de son aveu, lui dit-il, et je
suis heureux. La bonne convint qu'il avait raison, et Satinbourg la
quitta.

La gouvernante mit  la hte ordre aux affaires de la maison: tous ses
dsirs la rapelaient auprs de Fanchette: cette fille charmante en
tait chrie avec la mme passion que le furent autrefois les amans.
Il est bon de remarquer en passant, que c'est un trsor qu'un coeur
trop tendre pour celui qui l'a trouv, et souvent un fardeau pour
celui qui l'a: si l'on ignore l'art d'en contraindre quelquefois les
doux panchemens, l'amour en abuse, et l'amiti mme s'endort. L'envie
de servir Satinbourg auprs de Fanchette, tait encore un motif qui
pressait Nn. Lussanville n'tait plus; la bonne en tait bien
fche; mais enfin sa douleur n'tait pas comme celle de la jeune
Florangis; elle desirait ardemment de le voir remplac, et de marier
avantageusement sa pupille. En arrivant auprs d'elle, elle lui remit
ce qu'elle avait repris  monsieur Apaton, et dbuta par le rcit de
ce que le jeune garon marchand venait de lui dire. Fanchette
l'coutait; mais la plaie saignait encore: de sitt cette amante
dsole ne pouvait songer  former de nouvelles chanes. Cependant,
sans qu'elle s'en doutt, les larmes qu'elle rpandait en abondance
devenaient moins amres,  mesure qu'on l'assurait qu'il se trouvait
une main toute prte  les essuyer. Lussanville! mon cher
Lussanville! disait-elle, je vous ai donc perdu! Non, cher amant,
qu'on ne me parle plus d'amour, de mariage; je n'aimai jamais que toi;
je te serai fidelle, mme au-del du tombeau. Et ses larmes
recommenaient. Et cet tat avait une douceur sombre, cache... Qui la
mlait donc  de si sincres regrets? Mon cher lecteur, c'tait
l'amour du jeune Satinbourg: cet amour tendre et gnreux, qui disait
 Fanchette qu'elle tait adore d'une manire digne d'elle; et qui la
frapait aussi vivement peut-tre qu'elle ressentait la perte de son
amant. Sans connatre tout cela, la gouvernante disait comme sa chre
fille: car cette bonne me ne contredit jamais personne.




CHAPITRE XXXI

_Qui surprendra._


MONSIEUR Apaton et le comte d'A*** arrivaient  la maison du marquis
de C***. Ils en trouvent les portes ouvertes, les meubles enlevs, et
les postes abandonns par les gardes: un spectacle aussi peu attendu
rendit immobile le dvot Apaton: le comte tche de ne paratre pas
moins surpris: ils visitent, cherchent, examinent: tout a disparu: on
a saccag jusqu'aux fleurs qui dcoraient le jardin. Il ne leur reste
 prendre d'autre parti que de s'en retourner, pour demander aux
gardes compte de leur conduite, et les faire punir, s'ils taient
coupables: mais on leur montra ces malheureux briss de coups et
demi-morts. Apaton se rendit ensuite chez la comtesse de C***. La
mre du marquis, coquette autrefois, s'efforce aujourd'hui de rparer
par une dvotion hautement affiche, une conduite plus que libre; mais
sa pit toute extrieure ressemble  celle d'Apaton; au lieu
d'difier, elle donne un scandale nouveau. Apaton fut d'abord trs
mal reu de Mme de C***: lorsqu'il parla de petite-maison, de fille
enleve,  peine l'coutait-on: on se contenta de lui rpondre qu'on
ne savait ce qu'il voulait dire: mais  peine et-il dclin son nom,
ce nom fameux dans l'hypocrite sequelle des dvots, ce fut autre
chose: la vieille coquette joue la surprise, lorgne du coin de l'oeil
l'air vigoureux et prdestin de frre Apaton, promet de lui donner
satisfaction du marquis, le prie de la suivre dans le voluptueux
boudoir qui lui sert d'oratoire... Cette bonne fortune n'tait pas de
celles aprs lesquelles courait Apaton; mais il fallut se rsigner...
Le soir, le pauvre homme trs-fatigu retourna chez lui, avec moins
d'esprances que jamais de dcouvrir sa jolie pupille. Et de son ct,
le comte d'A***, plus inquiet qu'on ne pense, cherchait de nouveaux
claircissemens.

Durant plusieurs jours toutes les peines qu'il se donna furent
inutiles. Mais en attendant qu'il soit instruit du sort de Fanchette,
et qu'il nous laisse pntrer ses desseins, disons que cette aimable
fille recouvre insensiblement ses forces, et nanmoins ne
s'entretenait avec la jeune Agathe que de son cher Lussanville. Un
jour la gouvernante entre auprs d'elle d'un air effray. Ma chre
fille! lui dit-elle, nous sommes perdues: monsieur Apaton, qui sans
doute aura lu la lettre que j'crivais  Lussanville, ne m'en avait
rien tmoign: mais il vient de dcouvrir qu'on lui a repris votre
portrait et le reste; il est furieux: et pour comble de malheur, il
est instruit, je ne sais comment, que vous tes dans paris: point de
milieu; ou retomber entre ses mains, ou bien pouser l'aimable
Satinbourg. Il feint de ne me pas souponner: il m'a confi qu'il
allait tout employer pour vous ravoir en sa puissance; et s'il ne peut
en venir  bout, il doit... Ma chre fille, ce mot me fait frmir...
vous faire regarder comme une fugitive, une... Le sclrat!... je
dvolerais sa conduite, s'il osait le faire: mais il n'a parl de la
sorte que pour m'pouvanter... Chre Fanchette, dterminez-vous:
donnez la main  Satinbourg: il vient d'instruire sa mre, de la
gagner: elle consent  tout. Je leur ai montr l'crit dont votre pre
me fit dpositaire dans sa dernire maladie: la bote qui le renferme,
faite de la forme et de la petitesse du soulier de votre mre,
lorsqu'elle avait votre ge, a frap madame Satinbourg; elle l'a
reconnue: dans leur jeunesse, la plus tendre amiti les unissait, elle
tait de tous ses secrets: Elle nous a racont comment votre pre
ayant vu ce joli soulier chez celui qui le fesait, demanda le nom de
la jeune personne qui devait le porter: il l'aprit, vit la belle
Fanchette Rosin, brla pour elle, et rsolut de tout faire pour
obtenir sa main. Ce fut lui, qui pour conserver toujours l'image de ce
soulier dlicat, qui fut l'occasion de son amour, fit faire cette
bote parfaitement semblable. Voil comme l'avait mademoiselle Rosin,
a-t-elle ajot: et la fille?...--Ah! maman, a vivement interrompu
Satinbourg, elle est plus belle encore: si vous voyiez le sien!
Madame Satinbourg a souri: elle ne s'est plus fait presser. Nous avons
consult sur la dernire disposition de votre pre: les _conseils_ ont
dit qu'elle tait suffisante pour rendre votre mariage valide, sans
l'aveu de monsieur Apaton. Venez, ma fille, dans les bras de votre
poux... Vous hsitez, Fanchette!... Ah! quels malheurs mon aimable
fille, tu vas attirer sur toi!... Vien, ma chre fanfan... Ton amant
m'aurait suivie, si je ne l'en avais empch; mais je n'ai pas voulu
qu'il ft tmoin de ce premier moment. Fanchette trouble, mue,
indcise, donnait des larmes  Lussanville, et tchait de se
dterminer pour Satinbourg. Elle avait ces mules, prsent de son
premier amant; la jeune fille trouvait  s'en parer une inexprimable
volupt. Elle se lve; peut-tre allait-elle accompagner sa bonne: ses
yeux se fixent sur ce don de Lussanville: son coeur se serre: elle
frissonne. Eh! c'est donc pour un autre, cher amant, s'crie-t-elle,
que tu voulus m'enbellir!... Non, non, ma bonne...--Ma fille, tu veux
donc m'accabler?--Qu'il espre, s'il le faut, mais il n'est pas tems
encore de me donner.

Tout ce que la gouvernante put ajouter ne fit point changer de
rsolution  la belle Florangis. Le tems se consumait: Satinbourg,
inquiet de ne pas les voir arriver, craint quelqu'accident: il se
rend chez sa matresse; il trouve la gouvernante  ses pieds, qui la
conjurait de se laisser persuader. La jeune fille embrassait sa bonne,
et la priait  son tour de lui donner quelques jours encore pour se
dterminer. Tout ce que mademoiselle voudra, dit Satinbourg: pourquoi
la mortifier en la pressant trop? Adorable Florangis, continua-t-il,
puis-je du moins concevoir quelqu'esprance? Fanchette le regarda
d'un oeil serein. Eh-bien! pour toute rponse, ajouta-t-il, j'ose
demander une faveur: ce prcieux portrait que votre bonne vous a
rendu... Fanchette baissa les yeux en rougissant. Je ne veux plus
rien, s'cria Satinbourg: mon adorable matresse, je m'en remets 
vous pour mon bonheur: vous disposerez de mon sort; il ne saurait tre
en de meilleures mains.--Je rougis, monsieur, rpondit l'aimable
fille, de faire si peu pour mriter les sentimens que vous me montrez:
mais j'ose vous assurer, que s'il est quelque moyen d'occuper dans mon
coeur une seconde place, aprs la mmoire de monsieur de Luss... de
celui que je regardais comme mon poux, c'est la route que vous
prenez.--Je suis trop heureux, reprit le jeune homme. Allons, madame,
dit-il  la gouvernante, porter cette rponse  ma mre: elle lui fera
connatre tout le prix du coeur de mademoiselle: et nous, prenons
d'ailleurs toutes les prcautions pour la prserver des malheurs qui
la menacent. En sortant, Satinbourg remarqua que la jeune Agathe
avait les yeux humides.

Ah mon amie! dit cette fille  Fanchette, je ne suis pas tonne que
vous aimiez si tendrement encore votre cher Lussanville: si monsieur
Satinbourg m'avait recherche, que je l'eusse perdu, je ne m'en
consolerais jamais. Heureuse celle dont il sera l'poux!--Ma chre
Agathe, rpondit l'aimable Florangis, l'aimerais-tu?--Non... car l'on
n'aime pas lorsque l'on est sans esprance.--Mais si tu pouvais
esprer?--Si je pouvais esprer?... je prfrerais monsieur Satinbourg
 tout l'univers.--(O ciel! dit Fanchette, tu m'offres un moyen de
rester libre, sans tre ingrate et dure. C'en est fait, je suis
dcide). coute-moi, mon Agathe; par reconnaissance envers ce
jeune-homme, par respect et par dfrence pour ma bonne, j'allais me
donner: mais il sera plus heureux avec toi, qu'en pousant une fille,
dont le coeur est rempli... Si j'ai quelque pouvoir sur Satinbourg...
La marchande qui monta, intrompit cette conversation, qui fut suivie
de ce qu'on verra dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XXXII

_Comme un dvot oprime l'innocence._


DES gens environnent la maison, ma chre Fanchette, dit la marchande,
et le tartufe Apaton les conduit. Tchons, ma fille, de nous drober
 ce nouveau danger. La jeune Florangis se lve; elle allait suivre
sa matresse: Apaton, escort de quelques estafiers, se prsente.

Doucement, lui dit-il, doucement, ma chre fille... Mais ne vous
effrayez pas. Je bnis le ciel, qui permet que je vous revoye, et que
je prenne encore le soin de vous diriger dans un chemin sr, loin des
embuches des sducteurs,  l'abri des cueils de ce monde
corrompu.--Je vous remercie de vos soins, monsieur, reprit Fanchette
d'un ton ferme, et je vous dispense de me prodiguer vos bonts.--Ah!
ah! ma chre fille, point d'humeur: vous avez l'exprience que vous
n'tes pas ici srement; et de petites avantures assez bruyantes pour
scandaliser le prochain, me font un devoir de vous en ter... Ne
m'intrompez pas, je vous prie... Et comme j'ai prvu que l'habitude
d'une vie libre dans cette maison, vous la rendrait plus agrable que
la mienne, o rgne une rgularit peut-tre gnante; o l'on est
oblig d'aller aux offices, de faire de bonnes oeuvres, de se
mortifier; que j'ai jug que vous pourriez tmoigner quelques petites
repugnances  vous remettre sous ma conduite: pour obvier  tout, et
trancher une multitude de difficults, de dbats, de menus dtails,
qu'occasionnerait l'esprit de contention et d'indocilit que l'on
contracte en frquentant les gens du monde, de quelque bon caractre
que l'on soit dou, naturellement et par l'aide d'en haut, je me suis
muni; non par des vues de mchancet, ou que je l'aie cru ncessaire;
mais, comme je vous l'ai fait sentir, pour oprer votre bien d'une
manire plus prompte, plus efficace pour vous, moins sujette  exciter
chez moi le trouble et l'motion que produisent invitablement les
altercations, les petites difficults; et, que sait-on? une rsistance
absolue: Je me suis, dis-je, muni d'un petit ordre, en bonne forme, du
magistrat, et me suis fait accompagner de ces messieurs, pour que les
choses se fassent sans tumulte; et que si quelques-uns de ceux
auxquels vos dangereuses beauts inspirent des desirs criminels,
avaient dessein de me troubler, dans l'oeuvre pieuse et charitable que
je fais, ils en fussent dtourns par la crainte de dieu et celle des
hommes. Vous voyez que les retards seraient inutiles; il faut me
suivre.

Que mon lecteur ne s'en prenne point  moi, si le discours de ce
sclrat le rvolte: tel est le langage de tous ceux qui couvrent
leurs injustices du vole de la religion. Apaton fait enlever
Fanchette malgr sa rsistance. La jeune Agathe s'attache  son amie;
on ne peut les sparer. Laissez, laissez, dit Apaton, d'un ton
benin, ravi de joie d'en empaumer deux au lieu d'une: la bonne oeuvre
sera double. La marchande dsespre, s'crie qu'on lui ravit sa
fille. Mais on ne l'coute pas: l'officier qui commandait les
satellites, est persuad qu'elle sera mieux entre les mains de
monsieur Apaton, que chez sa mre. Une voiture attendait. Le sensuel
vieillard y monte avec Fanchette et sa compagne.

Dans ce moment, les deux inconnus dont j'ai parl, et qui par hazard
traversaient la rue o demeure la marchande de modes reconnaissent
monsieur Apaton et la belle Florangis: ils veulent les aborder: mais
les gardes qui sont aux portires les repoussent, donnent le signal du
dpart; on court  toutes brides. L'asiatique et le gouverneur de son
fils ne pouvaient revenir de leur tonnement: ils retrouvent la jeune
beaut qu'ils ont vainement cherche: ils la revoient avec Apaton,
leur ancien ami, environne de sbires comme une prisonnire: ils se
regardent: Est-ce un songe, se disent-ils, ou sommes-nous dans le
pays des fes?

Si des raisons particulires, qu'on saura quelque jour, n'avaient
empch l'inconnu que le petit pied de Fanchette charma, de revoir les
connaissances qu'il avait  Paris, que de courses pour lui, de transes
 Nn, de prils  Fanchette, n'aurait-il pas vits!

Cependant le dvot Apaton et les deux jeunes beauts qu'il a ravies,
arrivent le soir dans une jolie maison  7 lieux de la capitale.




CHAPITRE XXXIII

_Le succs ne suit pas toujours le crime._


'AURAIT t manquer son but que de se dmasquer sur le champ.
Apaton, quoique sr d'tre connu de Fanchette, se conduisit  son
gard de la mme manire, que s'il et espre de pouvoir en imposer
encore.

Il plaa d'abord les deux jeunes filles dans une mme chambre, dont il
prit la clef. Ensuite il congdia son escorte: soupa sobrement avec
deux perdreaux, une douzaine d'alouettes, ortolans, cailles en pt,
filets de passereaux en salade, deux bouteilles de vin bonnois:  son
dessert, compos d'excellentes compotes, et de toutes les confitures
imaginables, on dit qu'il ne sabla qu'une bouteille d'a: en quittant
la table, il alla respirer dans un vaste parterre le parfum des
fleurs, et mditer en digrant sur ce qu'il ferait des deux pouponnes
qu'il avait eu l'adresse d'enlever sous la protection des loix.

Fanchette lui tenait furieusement au coeur. En voyant la lettre de la
gouvernante  Lussanville et le billet de Fanchette, il s'tait assur
de deux choses galement importantes: que sa pupille avait t
sensible; et que Nn seule avait favoris l'vasion de la jeune
Florangis; mais comme il tait content du service de la bonne, il
rsolut de n'en tirer aucune vengeance: (quel sacrifice pour un
dvot!) et de se contenter  l'avenir de lui cacher soigneusement sa
jolie pupille, en la conduisant dans cette maison, inconnue  sa
vieille gouvernante.

Il comprit bientt combien il lui serait difficile de rduire
Fanchette: il n'ignorait aucun des assauts que l'aimable fille avait
essuys: mais cette opinitre rsistance augmentait ses charmes aux
yeux du luxurieux dvot. Il fit servir somptueusement les deux amies;
leur permit de se promener dans le jardin; affecta beaucoup de douceur
et de bonhommie:  l'exception du premier soir, il mangea toujours
avec elles. Si Fanchette avait encore eu sa premire ignorance, elle
aurait t la dupe de ce rus vieillard. Ds le lendemain, il lui fit
rendre tous ses atours, et pour la forcer  s'en servir, il fit
disparatre les habits qu'elle portait lorsqu'on l'avait enleve. Il
eut les mmes soins et les mmes gards pour Agathe; plusieurs jours
se passrent sans qu'il y et aucun changement dans la conduite
d'Apaton et dans leur sort.

L'tat de l'aimable Florangis n'avait rien de pnible: elle se
promettait bien que le vieillard ne gagnerait rien auprs d'elle par
la ruse, et donnait  la jeune Agathe de sages conseils. D'un autre
ct, le souvenir de son cher Lussanville l'occupait: elle n'tait pas
fche de se drober, au moins pour quelque tems,  l'empressement de
Satinbourg, et mme aux importunits de sa bonne. Tout, jusqu' leurs
traverses mme, tourne  l'avantage des vrais amans. La jeune Agathe
rpandait aussi dans le sein de son amie, les secrets de son coeur.
Plut--dieu (lui disait-elle quelquefois, sans prendre garde qu'elle
dchirait l'me de Fanchette) que vous pussiez encore tre  votre
cher Lussanville, et que moi j'eusse touch Satinbourg! La belle
Florangis regardait son innocente et nave amie, et, les yeux remplis
de larmes, souriait pourtant encore  son ingnuit.

Cependant la tranquillit dont elles jouissaient, tait un calme
trompeur. Un soir qu'elles prenaient le frais dans le jardin, elles
aperurent en l'air les fuses d'un feu d'artifice qu'on tirait dans
la cour. Curieuses, comme le sont toutes les jeunes filles, Fanchette
et la vive Agathe courent vers un balcon, pour jouir plus  leur aise
d'un spectacle inattendu. Mais  peine Fanchette y met le pied, que
tout s'enfonce: elle fait un cri perant: Agathe au dsespoir,
s'lance pour se prcipiter aprs son amie: Apaton tait derrire
elle; il la retint, et la laisse entre les mains de ses gens, qui
l'loignrent.

Apaton fut bientt de retour auprs de la jeune compagne de
Fanchette: il se flatait de rparer avec elle l'affront qu'il venait
d'essuyer ailleurs: il prend un air afflig, soupire, et dit: Aimable
Agathe! hlas! votre amie n'est plus: sa chute est galement funeste
pour tous trois; jamais je ne m'en consolerai. Je l'aimais si
tendrement! Le ciel m'est temoin que je ne cherchais qu' la ramener
dans la voie du salut, et que le plus doux de mes desirs tait de la
voir heureuse. Ah pourquoi l'ai-je arrache des lieux qu'elle avait
choisis! Malheureux... C'est ainsi qu'il cherchait  s'insinuer dans
l'esprit de la jeune fille, aprs avoir quitt Fanchette, qu'il venait
de faire conduire dans un apartement secret. Le desespoir d'Agathe
tait trop violent pour se modrer. Infme, rpondit-elle, c'est
vous, qui causez sa mort! vous... elle ne m'a que trop apris  vous
connatre... sclrat!... je vais faire retentir ces lieux de mes
cris... Je veux tre libre: qu'on me laisse aller auprs de mon amie,
que je l'arrose de mes larmes, et que je meure avec elle, plutt que
de vivre  la merci d'un monstre tel que vous, hypocrite abominable!
Apaton employa vainement les caresses; rien ne put modrer
l'affliction de la jeune Agathe; elle s'arrachait les cheveux, se
meurtrissait le sein et le visage. Le vieillard, qui vit que tout de
bon elle voulait mourir, pour la premire fois prouva des remords; il
venait de commettre un forfait inutile: Son me dure s'mut: il
appelle ses gens; fait lier Agathe; et s'apercevant que sa prsence
l'irritait de plus en plus, il sortit.

Mais tandis que cet hypocrite infme, au lieu des plaisirs dont il se
promettait de jouir dans sa petite maison avec sa belle proie,
n'prouve que des chagrins, la gouvernante, Satinbourg et la marchande
taient au dsespoir. Ils se tourmentaient en vain, pour dcouvrir
quelle route avait prise Apaton. La marchande recourait aux
magistrats; la bonne sondait les connaissances des gens de la maison;
et Satinbourg se mettait en campagne.




CHAPITRE XXXIV

_Qui n'est pas inutile._


REVENONS  l'amoureux inconnu, qui s'est trouv tmoin de deux scnes
frapantes arrives  Fanchette, et que le prompt dpart de Lussanville
pour bayonne, avait priv des claircissemens qu'il esprait? il lui
restait d'autres moyens de s'instruire, mais il n'en souponnait pas
mme l'efficacit.

Le hazard, ce mot vague, pre putatif des vnements auxquels on n'en
connat point d'autre, le lendemain de l'enlvement de Fanchette, par
Apaton, conduisit l'asiatique chez le financier oncle de Lussanville.
En cherchant les papiers qu'il voulait montrer, il ouvrit la bote qui
renfermait la jolie mule de la jeune Florangis. Le financier l'avait
vue de trop prs pour ne la pas reconnatre. Il tmoigna sa surprise:
et l'asiatique qui se rapela que la jeune beaut sortait de chez cet
homme, lorsqu'il la vit pour la premire fois, lui parla de celle
qu'il aimait. Il ne tiendrait qu' elle d'tre une fille charmante,
reprit le financier; mais elle est bgueule et sote: elle a la manie
de la vertu... elle donne dans le sentiment. Cependant avec tous ces
beaux semblans et ces grimaces, il en cote la vie  Lussanville, 
mon pauvre neveu, qui en tait fou...--Que m'aprenez-vous,
monsieur?...--Une fcheuse nouvelle, trs-fcheuse... car quoique mon
neveu fut un imbcile, qui... le sang parle, etc... que faire? la
famille de son ennemi a le pouvoir en main: et puis lui rendrions-nous
la vie? Il est impossible de dcrire ce qui se passa dans l'me de
l'inconnu pendant ce discours: une joie vive, pure, inprouve, et la
douce esprance remplirent son coeur: il fit des questions au
financier, qui le mit au fait de mille choses, toutes  l'honneur de
Fanchette. Elle a perdu son amant, se disait l'asiatique; je me
prsenterai pour rparer ce malheur: je tarirai ses larmes: quel
bonheur! je trouve dans ma patrie une fille vertueuse et belle!
Instruit par le financier, il sortit, alla trouver l'instituteur de
son fils, pour se rendre ensemble chez la matresse de la jeune
Florangis.

La marchande, aprs avoir fait d'inutiles dmarches pour recouvrer sa
fille et Fanchette, rentrait chez elle. On venait de lui dire, que
monsieur Apaton tait un saint-homme, qui n'enlevait les filles que
pour mettre leur honneur en suret. La marchande de modes avait de
bonnes raisons pour n'en rien croire; elle commenait  dvoler la
conduite du dvt personnage: mais l'officier subalterne auquel elle
s'tait adresse, aprs lui avoir fait entendre, qu'il n'tait pas de
sa charge d'our du mal d'un homme riche et considr, l'avait
congdie, sans lui laisser concevoir une lueur d'esprance.

C'est dans cet instant de chagrin que l'asiatique l'aborde, pour
s'informer plus particulirement de celle dont il a rsolu de faire sa
compagne. La bonne marchande tait peu dispose  lui donner
satisfaction: elle ne doute point que ce ne soit un nouvel adorateur,
aussi dangereux pour Fanchette que tous les autres: elle congdie
brusquement l'asiatique et son ami, sans leur rien aprendre.
L'amoureux inconnu ne fut pas moins surpris de cet accueil que de tout
le reste: il rencontrait des difficults, o naturellement il ne
devait point s'en trouver. Les raisons qui l'avaient empch de voir
ses anciennes connaissances  son arrive  paris, subsistaient
encore: cependant il rsolut d'aller chez monsieur Apaton: un
malheureux engagement que Nn venait de contracter, loignait cette
femme de la maison; il ne trouva que le nouveau domestique que le
dvot avait laiss: ce garon ne savait rien, et ne put lui rien dire.
L'asiatique ne comprenait pas grand'chose au dernier enlvement de
Fanchette,  la conduite mystrieuse d'Apaton; seulement il
commenait  entrevoir que la beaut de celle qu'il adorait, la
mettait quelquefois dans des positions fcheuses.

Les rflexions qu'il fit  ce sujet, le peu de succs des peines
qu'il s'tait donnes pour retrouver son fils, et les restes de sa
famille, le confirmrent plus que jamais dans la rsolution de se
donner  Fanchette: il ne voyait qu'elle qui pt rparer ses pertes en
s'unissant  lui: mais il fallait la trouver.

Un jour qu'il tait sorti seul pour respirer hors de la ville un air
plus pur, sa rverie fit qu'il suivit au hazard un chemin de traverse:
il s'carta plus qu'il ne pensait; il tait tard lorsqu'il s'aperut
qu'il s'tait gar: une jolie maison frape sa vue; il s'en aproche
pour demander o il est? deux hommes en sortent qui ne l'apercevant
pas, s'entretiennent assez haut. D'A*** va nous l'amener, disait l'un
d'eux: il l'arrache  ce bltre d'Apaton. Ce serait en vrit
dommage que ce vieux tartufe jout d'un triomphe si beau... A ce nom
d'Apaton, l'asiatique tressaille: il aurait bien voulu en entendre
davantage; mais il se trouva si prs d'eux, qu'ils l'aperurent. Il
les pria de lui indiquer le chemin le plus court pour retourner chez
lui. De C*** (car c'tait le marquis lui-mme) voyant un homme de
bonne mine, lui dit qu'il tait bien tard; qu'il se trouvait  deux
lieues de paris: et tout de suite, il le pria d'entrer dans sa maison.
Vous serez surpris, dit l'obligeant jeune-homme, de l'air de
dlbrement o tout est ici: on n'a pas encore arrang dans les
apartemens: nous habitons le rs-de-chausse. On descend dans une
grande salle, bien claire, somptueusement meuble: celui qui
paraissait le matre l'engage  se mettre  table, d'un air si poli,
si franc, si ouvert, qu'il n'aurait pu s'en dfendre, quand d'autres
raisons ne l'eussent pas dtermin  rester; car il esprait
d'aprendre quelque chose de sa matresse. Mais on ne dit pas un mot de
ce qu'il desirait ardemment de savoir. En sortant de table, l'inconnu
fut conduit dans un petit apartement fort propre, o tout se
ressentait du bon gout du marquis; tableaux, ameublemens, rien qui ne
respirt la volupt.

Le lendemain, l'inconnu pensait  s'en retourner: son jeune hte lui
fit tant d'instances qu'il demeura. Il prit du gout aux manires du
marquis: il le trouva gnreux, obligeant, honnte, d'un commerce
agrable... Et voil comme sont faits les hommes: justes dans tout ce
qui ne blesse pas leur passion favorite, ils croient racheter leurs
carts, et mriter le titre d'honnte-homme, en pratiquant des vertus
qui ne les gnent pas: mais ce sont des sclrats ds qu'il s'agit de
leur panchant chri. Le marquis tait un aimable, un galant, un
dlicieux malhonnte homme, dont l'inconnu fut enchant.

Il ne lui fut pas difficile de s'apercevoir, qu'il se trouvait dans un
de ces agrables rduits, o _bacchus et cypris_ tiennent le sceptre
tour--tour: Ses moeurs n'taient pas des plus rgles: il tait de
ces gens qui cherchent le plaisir, et qui sont toujours contens d'eux,
lorsqu'ils l'ont trouv: Il vit des femmes qui se vendaient
elles-mmes; de jeunes tendrons que l'on vendait; des filles abuses,
trompes, sduites: il profita de tout: mais il esprait toujours
d'acqurir des lumires sur l'objet de son amour.




CHAPITRE XXXV

_trange convention._


SI le zle le plus ardent, l'amiti la plus active ne font pas viter
les fausses dmarches,  dieu! dans quels carts ne donneront pas de
tides conducteurs! de quelles horreurs ne se rendront pas coupables,
des mres voluptueuses, avares[28], corrompues!

Un matin le comte d'A*** tait venu trouver Nn. Je connais la
retraite de monsieur Apaton, lui dit-il; je puis vous l'indiquer, et
tirer Fanchette de ses mains: mais vous sentez combien il serait
ridicule  un homme comme moi, de ne travailler que pour votre petit
Satinbourg: la jeune Florangis est trop belle, pour qu'on l'oblige
sans intrt... Vous m'entendez... Je ne m'opose pas qu'il l'pouse:
on peut s'arranger de faon qu'il n'en sera pas moins heureux...
Rflchissez-y... Apaton la tient bien; et sans moi, je doute que
jamais vous puissiez la revoir... Je vous dirai de plus que je
n'aurais pas besoin de votre aveu pour enlever Fanchette: mais j'ai
horreur d'un procd semblable  celui du marquis de C***: je ne veux
que ce que l'on me donne: j'espre tout du pouvoir que vous avez sur
l'esprit de votre pupille: vous lui ferez aisment envisager, que dans
la vie il se trouve des circonstances, o l'on cde une partie, pour
sauver le tout. Je vous donne un jour pour vous dcider: demain 
pareille heure, je viendrai savoir votre rsolution. Il sort en
achevant ces mots. Et qui fut bien embarrasse, c'tait la bonne
gouvernante. Ma chre Fanchette! disait-elle en pleurant, quel
prsent fatal le ciel vous a fait, en vous formant si belle!...
Cependant Apaton va ravir ce que nous refuserons au comte, et cela,
sans fruits pour elle que la douleur... Qu'os-je penser,
malheureuse!... Et les voil tous ces hommes cruels! ils sont
parjures, perfides, ou nous vendent leurs services au prix de ce que
nous avons de plus prcieux... je n'en connais qu'un qui mrite d'tre
aim; et c'est celui-l que l'on veut que je trompe... Ah! quand je
m'y rsoudrais, l'aimable Florangis, plus vertueuse encore qu'elle
n'est belle, prfrerait la mort au deshonneur. Agite de mille
penses diffrentes, Nn sort, pour aller consulter Satinbourg
lui-mme, et prendre ensemble des mesures pour adoucir le comte,
tcher de le piquer de gnrosit, ou prvenir l'effet de ses mauvais
desseins. Elle ne le trouva pas. On lui dit qu'il tait parti de la
veille  cheval: et la pauvre gouvernante, dpourvue de conseil,
l'esprit troubl par la crainte, l'me accable par la douleur, se
trouve dans un embarras plus grand encore.

Le comte ne manqua pas de paratre le lendemain  l'heure marque: il
presse la bonne de prendre un parti; il lui fait craindre pour
Fanchette des malheurs inattendus... Il lui rpte sur-tout, que ce
n'est que par dlicatesse, qu'il veut devoir  son consentement les
faveurs de mademoiselle Florangis. Et pour lui prouver qu'il sait
parfaitement les moyens de parvenir jusqu' elle, il lui montre une de
ses jolies mules, en l'assurant qu'il s'en est empar durant le
sommeil de Fanchette. A cette vue,  ce rcit, la tte tourne  la
gouvernante. Je vous promets tout ce qui dpendra de moi,
s'crie-t-elle, en fondant en larmes: mais jurez-moi sur votre honneur
une discrtion  toute preuve. Le comte s'engagea par mille sermens.
Et rien n'empche de croire qu'ils ne fussent sincres.




CHAPITRE XXXVI

_Secours dangereux._


IL n'est rien  prsent que je ne surmonte, dit le comte tout hors de
lui, puisqu'il embrassa la vieille Nn. Nous partirons ce soir, et
demain  pareille heure, l'aimable Florangis sera dans vos bras, pour
se disposer  passer dans les miens. Cette dernire expectative
n'avait rien de flateur pour la gouvernante: ses pleurs recommencrent
 couler plus abondamment que jamais.

Nous avons laiss la jeune Agathe, perdue, gmissante, lie, enferme
seule par les ordres d'Apaton. Elle se desesprait: Ma chre
Fanchette, disait-elle, mon aimable, mon unique amie, nous sommes donc
spares pour jamais... Et le dlire s'emparant de son imagination
trop vivement frape, elle croyait la voir, voulait l'embrasser et
s'criait: Attens-moi, ma Fanchette, attens, je vais te suivre; je
vais descendre avec toi dans ce goufre... Ah!... Fanchette! tu tombes
sans moi!... Je te suivrai... je te suivrai, malgr tous ces cruels
qui me retiennent, et malgr toi-mme. Un tat si violent puisa
bientt les forces d'une fille jeune, dlicate: elle tomba dans un
tat d'anantissement semblable  la mort. Ce fut alors qu'Apaton
osa rentrer auprs d'elle.

Si l'me d'un homme accoutum  se jouer de la divinit mme,  braver
les loix,  tromper les hommes, n'avait acquis un degr de dpravation
sans remde, l'infme Apaton aurait frissonn, en revoyant Agathe. Il
en fut bien autrement: le desespoir et la douleur lui parurent un
assaisonnement de plus... Mais tirons le vole, et que mon lecteur
aprenne seulement, que le ciel n'abandonna pas entirement
l'innocence... Non, il ne le permit pas.

Tout le monde le dit; l'amour et la vengeance trouveraient les objets
qui les excitent, fussent-ils au centre de la terre. Satinbourg, sans
guides, sans indices, parvient, aprs trois jours de recherches,  la
maison du tartufe Apaton. Harass, n'en pouvant plus, il la
considre, sans pourtant connatre encore que c'est l l'objet de ses
recherches. Il veut s'informer: il heurte  diverses reprises:
personne ne rpond: il la croit inhabite, et va se retirer: mais
auparavant il en fait curieusement le tour. Il monte sur une petite
bute, et dans l'loignement sur le rebord d'une croise, le
jeune-homme aperoit quelque chose qui ressemblait  une chaussure de
femme. Il ne sait encore ce que c'est; seulement il prsume par l que
quelqu'un habite dans ce rduit solitaire. Il tait difficile
d'aprocher de l'objet qu'il avait vu: la fentre donnait sur un jardin
troit, qu'environnaient des murs plus levs que ceux du reste de
l'enclos. Il tche de nouveau de se faire ouvrir, mais sans succs; et
les soupons naissent au fond de son coeur. Le jour baissait: ds que
l'obscurit lui permit d'escalader le mur sans tre aperu, Satinbourg
y grimpe, saute dans le jardin et va droit  la croise: il y touche 
l'aide d'un espalier, et s'empare de ce qu'il avait aperu. Quelle fut
sa surprise, de reconnatre une de ces mules de son amante, dont
Lussanville lui fit prsent! Il ne doute plus qu'il ne soit chez
Apaton. Il fait de nouveaux efforts pour parvenir jusqu' la fentre;
mais en vain: d'ailleurs elle tait garnie de barreaux qui l'eussent
empch de s'introduire par l. Il ne savait  quoi se dterminer,
lorsqu'il entendit quelque mouvement au dehors de la maison. Il craint
qu'on ne le dcouvre, et de se perdre, sans dlivrer Fanchette: il
remonte sur le mur, sort du jardin, s'aproche avec prcaution, pour
reconnatre ce qui cause ce bruit sourd; il voit deux chaises, des
chevaux, et des gens arms, qui semblaient n'attendre plus que les
ordres: La voix du comte d'A*** le frape; il le remet parfaitement,
mais il a la prudence de ne se pas dcouvrir. Son me fut agite de
mille ides diffrentes; il se demandait: Que prtend le comte? Il ne
fut pas longtemps dans le doute.

Ds que d'A*** eut donn le signal en frapant trois fois dans ses
mains, tous ses gens s'aprochrent de la maison. Satinbourg, sans
tre connu, se mle avec les autres. En un clin d'oeil les portes sont
ouvertes; l'on entre et le jeune garon marchand, guid par ce qu'il
avait vu, cherche  pntrer dans l'apartement dont la croise donnait
sur le petit jardin.

Heureusement Satinbourg n'avait pas aperu la gouvernante, que d'A***
avait amene: Car ignorant combien les secours du comte taient
dangereux, sans doute il se ft fait connatre. De son ct, d'A***
voyant que tout avait russi et qu'il allait enfin tre le matre
d'emmener la belle Fanchette, s'aprocha de la vieille Nn. Ah a, ma
bonne, lui dit-il, vous touchez au moment de voir votre chre pupille:
songez  nos conventions: il y aurait trop de danger pour vous et pour
elle  vouloir me jouer... A ce prix, je lui rends la libert; elle
pousera Satinbourg quand elle voudra: je tiendrai mes promesses et
mes sermens: mais vous, morbleu! soyez fidelle aux vtres. Aprs
cette exhortation, malheureusement trop nergique, le comte rendit 
la gouvernante la mule de Fanchette. Je ne fais que changer ceci pour
quelque chose de plus prcieux, lui dit-il: annoncez  cette belle
enfant, que celui qui l'a sauve, veut tenir de sa main, son portrait
et l'autre prsent qu'eut Lussanville; qu'en outre, il attend avec
impatience le don qu'elle doit lui faire, lorsqu'il la pressera dans
ses bras. Ensuite le comte prit Nn par la main, et la conduisit
sans bruit par un corridor secret; toutes les portes lui furent
ouvertes par un tratre, qui trompait Apaton, comme son matre
voulait en imposer  dieu, et dupait effectivement les hommes.

La malheureuse gouvernante suivait son guide en tremblant. Qu'ai-je
promis, se disait-elle, et quel sera le desespoir de Fanchette! La
pauvre enfant aimera mieux mourir... On arrive  la porte d'une
chambre recule: mais ciel! quel tonnement pour le comte! il n'y
trouve personne! celui qu'il avait gagn est lui-mme dans la
consternation. On cherche, on regarde: mais ce ne fut qu'au bout d'une
heure qu'on s'aperut que deux barreaux de la croise taient mobiles:
la jeune Florangis s'tait-elle chape par l; et comment avait-elle
fait?




CHAPITRE XXVII

_O les morts ressuscitent._


APATON, au milieu du silence de la nuit, tourment du dmon de la
luxure, tait auprs de la jeune Agathe: il osait, d'une main
sacrilge, toucher ce temple de la vertu la plus pure, et de la timide
innocence. Tout--coup un bruit sourd se fait entendre: il frissonne;
et le lche, croyant que ce sont des voleurs, ne tremble que pour sa
vie. Sa terreur redouble au bout d'un moment; on aproche: des gens en
tumulte attaquent la porte de ce cabinet o vient de le conduire son
got pour les jeunes tendrons et pour le crme. Elle s'enfonce: l'on
arrache Agathe de ce sjour d'horreur.

Le comte d'A*** et la bonne Nn, dans la premire surprise que leur
causa l'absence de Fanchette, souponnrent de l'avoir conduite auprs
d'Agathe, dont le domestique gagn leur peignit le desespoir; ils y
volent, heureusement pour la fille de la marchande de modes. Aprs
l'avoir dlivre, le comte la remit entre les mains de la gouvernante.
Cette aimable fille crut recevoir une nouvelle vie, en revoyant la
bonne de sa chre Fanchette: mais bientt, se rapelant l'accident
cruel qui la privait de son amie, elle s'abandonna de nouveau  toute
sa douleur, et racontait en sanglotant  la vieille Nn le malheur de
la belle Florangis. Elle vit, ma chre Agathe, lui rpondit la
gouvernante: c'tait un tour du cruel Apaton pour vous sparer, dont
on vient de nous instruire: une machine descend et remonte le balcon,
assez vite, pour faire croire qu'il s'abme: Mais Fanchette...
hlas... dois-je m'en affliger ou m'en rjouir?... n'en est pas moins
perdue pour nous: on ne saurait la retrouver.

Agathe ouvrait des yeux que la nature avait fait honntement grands,
et l'on voyait se peindre sur son visage cet embarras, cette heureuse
perplexit que l'on prouve, lorsque l'on commence  douter d'un
irrparable malheur. Oui, ma fille, continua Nn, nous venons
d'aprendre que le feu d'artifice tait fait exprs pour vous attirer
l l'une ou l'autre: l'accident qui vous spare tait mnag;
Fanchette en fut quitte pour la peur; mais on voulait par l vous ter
toute esprance de vous revoir. Apaton croyait tirer parti de l'tat
d'abandonnement o vous vous trouveriez. Eh! qui sait si ma chre
fille aura pu, comme vous, viter son malheur! nous ignorons ce
qu'elle est devenue, et quelle est la main qui nous l'enlve... Et la
bonne Nn pleurait  chaudes larmes.

Le comte, sr que la belle Florangis n'est plus chez Apaton, rentre
auprs de la gouvernante et d'Agathe, qui dans ce moment taient dans
la chambre que Fanchette avait occupe. Il tenait un jeune homme par
la main, que mon lecteur ne connat pas: le comte lui-mme ne le
connaissait pas davantage: la gouvernante se rapela de l'avoir vu;
mais occupe de Fanchette, rien ne l'intressait: on saura mon secret
lorsqu'il en sera temps. Je n'ai pas trouv celle que je cherchais,
dit-il: et voil monsieur  qu surement je ne songeais pas; qui m'a
pri de le tirer d'ici, mais Fanchette ne saurait tre loin: Courons.
Nn disait: O dieu! fais que ma chre fille soit en de bonnes mains:
conduis-la chez sa matresse; je ne serai plus tenue de rien faire
pour le comte, et ds demain elle pousera Satinbourg.

Le ciel n'exauait que la moiti de cette prire[29]. Le comte part,
emmenant avec lui la jeune Agathe et la vieille Nn. Apaton se remet
d'abord un peu de sa frayeur, et se croit trop heureux de ce qu'on n'a
pas malmen son prcieux individu: ensuite il s'encourage; reprend un
peu d'audace; regrette la belle Florangis et sa jeune amie; rassemble
gravement ses domestiques pouvants, et songe  la vengeance. Et mes
lecteurs par la suite seront surpris de voir, qu l'hypocrite
disculpera, sur qu sa fureur s'exercera.

Il se disposait  retourner dans la capitale, pour noircir
l'innocence; il mditait sur les moyens qu'il devait employer pour
tromper encore les magistrats, et leur faire oprimer sa pupille,
lorsqu'il reut une lettre du nouveau domestique laiss  paris: ce
garon mandait  son matre, qu'un homme, qui se disait connu de lui,
tait venu plusieurs fois. Cet homme s'tait nomm. Le dvot plit, et
s'crie: Ah ciel! quel contretems je l'avais cru mort!... Ces
nouvelles rglrent ses dmarches; il diffra son dpart de quelques
jours; et lorsqu'il se rendit ensuite  la ville, ce fut secrettement:
pour tout le monde, il tait encore  la campagne. Mais laissons ce
sclrat, en proie aux craintes et aux remords, mditer de nouveaux
crmes pour couvrir les anciens, et retournons  l'aimable,  la
touchante Florangis.

Non loin de ce bourg fameux o la belle d'Estres reut dans ses bras
le meilleur et le dernier des HENRIS, le jeune Satinbourg, ayant en
croupe la dlicate Fanchette, fut contraint de mettre pied--terre.
L'aimable fille, accable de fatigue, ne pouvait plus la suporter,
elle tait prte  s'vanouir. Il tait muni de quelques
rafrachissemens: il les offre  la souveraine de son me. Belle
Florangis, lui disait-il, c'est une main amie qui vous les prsente:
respirez enfin: vous tes avec un homme qui vous adore, mais dans qu
le respect gale l'amour[30]; qui, prt  vous immoler jusqu' sa vie
mme, ne veut d'autre prix en vous servant que le plaisir de vous tre
utile, et la certitude de vous voir heureuse,--Monsieur, lui rpondit
Fanchette, vous venez de me le prouver.

Le jour commenait  devenir grand: l'aimable Florangis achevait 
peine ces mots, qui firent briller la joie sur le visage de
Satinbourg, qu'ils aperurent une troupe qui venait droit  eux.
Bientt ils reconnurent le comte d'A***[manque un point] Satinbourg
ressentit un mouvement de crainte: Fanchette frissonna: mais dans le
moment Agathe et la gouvernante s'tant montres, ils se rassurrent,
et se levrent mme pour aller au devant d'elles. La jeune Agathe se
prcipite de la voiture et court  son amie; la vieille Nn la suit.
Toutes trois s'embrassent et se serrent: mais la gouvernante inondait
sa chre Fanchette de ses larmes; Satinbourg les regardait avec
satisfaction; et le comte d'A*** songeait  la promesse de la bonne.

La vue de Fanchette rendait les desirs plus ardens: sous les habits,
dont autrefois Apaton l'avait pare, ses charmes avaient un nouvel
clat; son air d'abattement et d'une douce langueur, la rendait mille
fois plus touchante; son pied tait chauss de ce joli soulier blanc
qui causa des desirs si vifs au lascif Apaton, lorsqu'elle touchait
du clavessin; _vnus_ et les _grces_ eussent envi ce soulier
charmant: les yeux du comte se fixaient sur le pied mignon de
Fanchette, toujours la premire cause des conqutes, des malheurs et
de la dlivrance de la belle orfeline. Les retards le peinaient: il
pressa le dpart et fit mettre seules dans une chaise l'objet de ses
criminels desirs et la bonne: en y plaant cette dernire, il lui
signifia qu'il fallait se disposer  tenir sa parole. Pour en
commencer l'excution, il demanda le portrait de Fanchette, et les
autres bijoux si chers  Lussanville, d'un ton qui marquait qu'il ne
fallait pas le refuser. La belle Florangis se dfit en pleurant de ces
choses, devenues prcieuses pour elle, depuis qu'elles avaient t
entre les mains de son amant. La jeune Agathe et Satinbourg occupaient
l'autre voiture. Le comte, sur un superbe coursier, caracole autour
de la chaise de Fanchette. Tout le reste du cortge tait  cheval:
l'on part et lorsqu'on eut march quelque tems, l'on s'aperut que le
comte quittait la route de paris.

Hlas! c'en est fait, disait la gouvernante en elle-mme; nous
n'chaperons pas de ce dernier pril, o j'ai moi-mme prcipit ma
chre Fanchette. Et les yeux remplis de larmes, elle allait commencer
l'explication du terrible mystre, lorsque Satinbourg s'cria d'une
voix forte: Comte, o nous conduisez-vous? n'tes-vous aussi
vous-mme qu'un vil ravisseur! coutez-moi: mademoiselle Florangis
mriterait une couronne, si la vertu et la beaut la donnaient: Je
conviens que votre rang vous lve au-dessus de moi: Si vous l'aimez,
et que vous prtendiez  sa possession par une voie lgitime... son
bonheur m'est plus cher que le mien... je vous la cde... Mais si...
vous m'entendez... il faut auparavant d'aller plus loin m'arracher la
vie. D'A*** ne peut commander  sa colre: il descend de cheval, les
deux rivaux s'avancent: le comte retient ses gens qui voulaient
accabler Satinbourg. Laissez, leur dit-il, et ne me deshonorez pas,
en voulant me servir: mon bras suffit. Tremblantes, perdues,
Fanchette, sa bonne, et la jeune Agathe se jettent entre les
combattans. Le comte n'coutait rien; il allait percer Satinbourg,
qu'Agathe retenait dans ses bras. Des inconnus accourent. L'un d'eux,
qu'une barbe affreuse et ses cheveux en desordre rendait
mconnaissable, s'crie: Arrte, perfide, et tremble. Dans ce
moment, le jeune-homme que le comte avait trouv chez Apaton, arrive
sur le champ de bataille: il vole  l'adversaire du comte: Ah mon
ami! lui dit-il, en voulant l'embrasser!... Le terrible inconnu, qui
ne le remet pas, le repousse; et se jetant sur d'A***, tous deux
commencent  se charger avec furie. Les gens de l'inconnu mettent en
fuite ceux du comte; les dames remontent dans leur voiture: et
Satinbourg, voyant que son librateur a le dessus, reprend  la hte,
 la prire de Fanchette elle-mme, le chemin de paris... Hlas! elle
fuyait... qui l'et pu croire!... celui qu'elle adorait. La belle
Florangis s'loignait, sans le savoir, de son cher Lussanville.




CHAPITRE XXXVIII

_Le calme suit la tempte._


AGATHE et Fanchette furent reues de la marchande avec des transports
inexprimables; la gouvernante ne se sentait pas d'aise; elle pestait
contre les usages et les loix, qui ne lui permettaient pas de conduire
sur le champ Fanchette et Satinbourg  l'autel pour les unir. Ne
faites plus la renchrie, ma chre fille, lui disait-elle; vos retards
ont manqu de nous perdre tous. L'aimable Florangis regardait Agathe
en souriant, et semblait lui dire: Ne crains rien. Et la bonne Nn
prit ce sourire pour un consentement. Aprs qu'on se fut caress,
ft, la marchande fit observer que le tmoignage de deux jeunes
filles ne suffirait pas pour dmasquer Apaton; que ce moyen les
deshonorerait plutt elles-mmes, dans un pays o les hommes _dors_
ont toujours raison. (Elle pouvait ajouter, et _les jolies femmes_:
mais peut-tre savait-elle qu'une jeune beaut, pour rtablir sa
rputation d'une manire clatante, et prouver sa vertu, doit
commencer par la perdre plusieurs fois avec les... avec le... et mme
quelquefois avec l'... quoi qu'il en soit, elle ne dit rien des
femmes.) Elle parla de la visite des deux inconnus, qui s'taient
informs de Fanchette; comuniqua ses craintes  la gouvernante, et
conclut  ce que la jeune Florangis allt secrettement dans un
couvent, qui ne serait connu que de sa bonne et de Satinbourg, dont
elle ne sortirait que le jour o elle pouserait ce vertueux
jeune-homme. Pour viter de nouveaux revers, on excuta cette
rsolution sur le champ; la jeune Agathe pria sa maman de ne la point
sparer de sa chre Florangis: toutes deux furent conduites au b... de
la r... v... par la marchande et la gouvernante, qui prescrivirent la
conduite qu'on devait tenir,  l'gard de ceux qui demanderaient 
parler aux jolies recluses.

Ds que les deux amies furent seules, elles se racontrent
mutuellement ce qui leur tait arriv depuis leur sparation. A la
peinture que la jeune Agathe fit de son affreux desespoir, l'aimable
Florangis fondait en larmes. Ensuite la fille de la marchande parla de
l'attentat du perfide Apaton, et lui dit comment, lorsque sans
forces, sans mouvement et presque sans vie, elle allait devenir la
victime de sa brutalit, le comte, la gouvernante et leurs gens
taient venus  son secours. Fanchette  son tour fit son rcit:
Lorsque le balcon s'crola, ma chre, disait-elle  la jeune Agathe,
la frayeur me fit vanouir: je revins entre les bras de ceux qui me
portaient. Apaton les prcdait. Je refermai les yeux, et me doutai
de quelque supercherie de la part de ce monstre: on me mit sur un lit
de repos: tout le monde sort, et lui seul reste auprs de moi... Ma
chre petite... cet abominable homme, plus mchant encore que je ne
l'aurais pens, me croyait hors d'tat de me dfendre... J'eus bientt
recouvr mon courage, et me saisissant du couteau-de-chasse d'Apaton,
je le menaai de le plonger dans son indigne coeur, s'il osait
m'aborder. Il sortit. Je passai le reste du jour et la nuit dans la
plus vive douleur. Le matin, accable, dans un tat qui tenait plus 
la mort qu' la vie, je sentis mes yeux s'apesantir; je m'endormis.
Lorsque je m'veillai, il tait une heure aprs-midi: je trouvai que
l'on m'avait t l'une de mes mules: je frissonnai: Qui peut tre
entr dans ce lieu, me disais-je, si ce n'est Apaton? L'infme aura
profit d'un sommeil qui ne me parat pas naturel, pour m'aprocher...
Cette rflexion me donna de mortelles inquitudes, que ma bonne seule,
 qu je les ai confies, a su calmer. Elle m'a dit de plus que ce
n'tait pas lui, mais le comte, qui, second d'un domestique, parvint
jusqu' moi. Je ne revis plus Apaton: le ciel m'inspira la pense de
mettre sur la croise de la chambre la mule qui me restait. Si
quelqu'un de ceux qui pourraient me chercher aperoivent cet indice,
me disais-je, ils connatront o je suis: c'est un prsent de mon cher
Lussanville, qui m'a dj sauve; j'en espre tout encore. Je ne me
trompai pas: au milieu de la nuit et du tumulte, j'entends heurter 
ma porte. Belle Florangis, disait-on, est-ce vous? Je rpons: On
ouvre, et je vois Satinbourg, qui me montre ce qui l'avait guid pour
me trouver. Je crus pouvoir m'abandonner  la foi de cet estimable
jeune homme: Il est dangereux de retourner sur mes pas, me dit-il;
voyons si cette fentre peut nous donner une issue. Je ne sais comme
il fit; mais il eut bientt branl deux barreaux; il me descendit la
premire  l'aide d'une chelle de corde; il me suit; cherche la porte
du jardin: celle qu'il trouve donnait sur la campagne; son cheval
l'attendait; nous partons. Tu sais le reste, mon aimable Agathe. Et
les deux amies se caressrent de nouveau, comme si cet instant et t
le premier o elles chapaient au pril.

Au sortir du tumulte des enlvemens, Fanchette transporte
tout-d'un-coup dans le calme des monastres, crut trouver dans ces
maisons une image du bonheur promis aux lus. Ah! ma chre Agathe,
disait-elle  sa compagne, que ce sjour est charmant! et pourquoi ma
bonne ne m'y plaa-t-elle pas, lorsqu'on m'eut dlivre des mains du
marquis de C***? La jeune Agathe s'en tonna comme Fanchette.

Soeur Rose, jeune professe de dix-huit ans, au teint de lis,  la
taille lgante, et dont le coeur tait encore plus tendre qu'elle
n'tait belle; soeur Rose avait t charge ds le premier jour par la
mre suprieure, de tenir compagnie aux deux nouvelles pensionnaires.
Que vous tes heureuse, ma soeur, lui dit Fanchette, aprs qu'elles
eurent eu quelque entretiens! vous voil dans le port. Ce monde
corrompu, qui souille, en dpit d'elle, l'innocence la plus pure,
n'aura plus de pouvoir surs vous...--Hlas! ajouta-t-elle, en
regardant Agathe, ma chre petite, je crois que c'est ici que le ciel
m'apelle: Satinbourg, s'il veut m'en croire, cherchera le bonheur en
s'attachant  toi: et moi, occupe de l'amant que j'ai perdu, je
passerai dans cet azile salutaire, une vie, dont les plus beaux jours
furent trop souvent obscurcis par le nuage du malheur.--Non! s'cria
la jeune Agathe, non! jamais je ne veux vous quitter; vous m'tes plus
chre que tout au monde. Soeur Rose soupira; et laissant tomber sur
la belle Florangis et sur son innocente compagne un regard de piti:
Que je vous trouverais  plaindre, leur dit-elle, si comme nous, vous
tiez dans ce port qui vous parat si tranquille, sans en pouvoir
sortir! Jeunes imprudentes! n'allez pas vous laisser sduire! Nous le
crmes ainsi que vous, lorsque n'tant pas encore engages, tout  nos
yeux, dans le monastre se peignait en beau. Cependant, je n'aurais
jamais pris le parti de m'y renfermer de moi-mme: la hane,
l'ambition, une injuste prfrence dans une mre dnature tint lieu
de vocation  sa fille... Mais il est inutile de vous entretenir de
mes infortunes.--Hlas! reprit Fanchette, je ne suis donc pas la seule
malheureuse! Ma soeur, si cela ne vous fait pas trop de peine. Ah!...
racontez-nous ce qui fait couler ces larmes que vous rpandez...
aimable soeur! Agathe et moi, nous savons compatir aux chagrins
d'autrui: vous, surtout, m'inspirez un panchant... je sens tant de
douceur  m'y livrer... Ne me refusez pas...--Je consens  ce que vous
exigez, reprit soeur Rose. Je viens d'exciter votre curiosit; il est
juste de la satisfaire.


FIN DE LA SECONDE PARTIE.




TROISIME PARTIE


[Ornement]


TROISIME PARTIE




CHAPITRE XXXIX

_Nouveaux personnages._


ON me donne ici le nom de soeur _Rose_: dans le monde je portais celui
d'_Adlade_. Sans tre d'un rang bien relev, mes parens taient
riches; ils avaient trois enfans; un garon mon an, une soeur ma
cadette, et moi. Ds l'enfance, j'eus le malheur de dplaire  celle
qui m'avait donn la vie. En quittant ma nourrice, j'entrai dans un
couvent, et n'en sortis qu' quinze ans. Un accident funeste venait
de m'enlever mon pre: et l'amour, qui le causa, semblait par-l
donner le signal de tous les maux qu'il me prparait. Le caractre
imprieux de ma mre, avait alin son poux ds les premiers tems de
leur mariage: l'exigeance est le poison de l'amour; et mon pre ayant
bientt senti le vide de son coeur, il voulut le remplir. Fait pour
plaire, il ne tarda pas  trouver ce qu'il cherchait: une femme 
laquelle son extrme beaut donnait une foule d'amans, le captiva; il
expliqua ses sentiments, et fut pay de retour. Mais cette passion,
galement criminelle pour tous deux (puisqu'il s'attachait  une femme
engage, comme lui, par des liens sacrs avec un autre) ne pouvait
avoir que des suites funestes... Aim, prfr, les apparences le
tromprent; il se crut trahi de celle qu'il adorait, qu'il chrissait
uniquement: il lui crivit une lettre de reproches, attaqua son rival;
aveugl par la fureur, son pistolet part en vain; et lui, reoit dans
la poitrine le plomb fatal... Sa matresse accourait: il n'tait plus
tems: mais il la reconnut encore: elle le convainquit de son
innocence; il expira dans ses bras, en paraissant ne s'occuper que
d'elle et de sa douleur. On dit que depuis la fin tragique de son
amant, cette infortune ne fit que languir.

A la mort de mon pre, on me rapela dans la maison. Le sjour que j'y
fis, fut accompagn de tant de mortifications, que je ne puis me
rapeler encore ce que j'ai souffert, sans ressentir pour une mre
injuste, toute la hane que mritaient ses inhumains procds. Je vis
chrir mon frre; je n'en tais pas jalouse; je sentis quel devait
tre le faible d'une mre pour un fils qui donnait les plus heureuses
esprances; d'ailleurs ce cher frre adoucissait ce que la prfrence
pouvait avoir d'odieux, en me marquant une affection et une tendresse,
qui ne se sont jamais dmenties. Pour ma soeur Bibi, je vous avouerai
que je ne me sentis pas,  son gard, les mmes sentimens: elle tait
ma cadette; sa figure et son caractre n'avaient rien qui la
rendissent recommandable: il n'y avait qu'une prvention aveugle dans
ma mre, qui pt la lui faire prfrer  moi. Joignez  cela que ma
soeur se prvalant d'attentions qui devaient nous tre galement
partages, me regardait comme une trangre dans la maison paternelle.

Telle tait ma situation, lorsque ma mre se lia particulirement
avec un voisin, qui, sous le masque de la dvotion, menait une vie
sensuelle et dborde. Ce fut ce misrable qui combla mon infortune.
J'eus le malheur de ne pas dplaire  monsieur Apaton (c'est ainsi
qu'il se nommait). Et Fanchette et la jeune Agathe de faire un cri.
Le connatriez-vous, dit l'aimable religieuse?--Hlas! oui, rpondit
Fanchette, et c'est pour me drober  ses perscutions que je suis
ici: mais continuez, ajouta-t-elle: nous vous instruirons, lorsque
vous aurez achev votre histoire.

--J'tais jeune, sans exprience, reprit soeur Rose, ce sducteur,
avant que je songeasse  me dfier de ses maximes quivoques, avait
insensiblement subjugu mon esprit, en m'aveuglant sur mes vritables
devoirs. Dans le mme temps, un objet digne de moi m'offrit son coeur.
C'tait un jeune homme aimable, fils d'un riche ngociant de
_pondichery_, qui l'avait envoy de bonne heure en france, o lui-mme
comptait se fixer bientt, si la mort ne l'et enlev. Pour la
naissance et la fortune, ce parti me convenait: mais l'amour sut
encore mieux nous assortir. Il fut introduit chez nous par mon frre
dont il tait ami. Quoique je fusse toujours obsde, soit par ma
mre, ou par le dvot qui ne la quittait plus, mon amant trouva
quelquefois l'occasion de m'entretenir sans tmoin: il sut me plaire,
me persuader; ds la seconde entrevue, il obtint la permission
d'informer ma mre de sa recherche. Malheureusement pour nous, il prit
le moment o l'hypocrite Apaton tait auprs d'elle. Plusieurs fois
ce mchant homme intrompit mon amant avec aigreur; et ds qu'il se
vit seul avec ma mre, il eut la bassesse et l'inhumanit de profiter
de la hane qu'il avait remarqu qu'elle avait pour moi, afin de se
satisfaire aux dpens de mon innocence: il sut lui faire entendre,
que ce jeune homme tant riche et ne dpendant de personne, c'tait
une occasion favorable pour tablir ma soeur, dont il exalta les
sublimes qualits. L'avis de monsieur Apaton parut merveilleux: mais,
par son conseil, on se garda bien de me donner la moindre dfiance.

Cependant ce sclrat, lorsque nous nous trouvions seuls, ne cessait
de me faire valoir les peines qu'il disait se donner, pour amener ma
mre  consentir  mon mariage avec le jeune _Valincourt_ (c'est le
nom de mon amant). (Et c'est aussi, cher lecteur, le jeune homme que
l'on trouva renferm dans la maison de campagne du dvot Apaton, qui
lui fesait apparemment faire l quelque retraite pour le salut de son
me: c'est encore ce fils de l'asiatique, inutilement cherch, et qui
retrouvera son pre, lorsque tous deux y penseront le moins.) Il me
nommait sa chre fille, me pressait dans ses bras. Moi qui le croyais
mon protecteur, mon ami, et qui d'ailleurs n'entendais pas finesse 
tout cela, je ne rsistais que faiblement. Bien loin d'tre touch de
mon innocence, il ne vit que la facilit d'en triompher, et ne
s'occupa plus que du soin de faire natre bientt une occasion
favorable  son dessein.

Ma mre tait trop impatiente, pour suivre  la lettre les conseils
d'Apaton: elle gouta si fort l'avis qu'il lui avait donn, d'offrir
la main de sa chre fille  Valincourt au lieu de la mienne, et
d'user d'un stratagme qui l'engaget de manire  ne pouvoir reculer,
qu'elle ne put se rsoudre  suivre tous les biais et tous les retards
qu'il lui prescrivait. Elle voulut tout-d'un-coup brusquer l'avanture.
Un matin, ayant su que son amant venait de paratre, quoiqu'elle ft
encore au lit, elle le fit introduire dans son apartement; aprs avoir
fait dire  ma soeur de se parer, et de venir auprs d'elle. Bibi,
quoique nonchalante et sans gout ne fut qu'un moment  sa toilette,
parce que j'avais cru lui devoir aider: elle en sortit assez brillante
pour faire une conqute. Tandis que je donnais  celle que j'tais
bien loin de regarder comme une rivale, les grces factices d'une
parure lgante, ma mre fesait  Valincourt les plus tendres
caresses. Il ne savait ce qu'il en devait penser, et peu s'en fallut
qu'il ne crut avoir fait tourner la tte  celle qu'il se proposait de
nommer sa mre. Il fut bientt dtromp, lorsqu'il l'entendit l'apeler
son cher fils. Ce nom si doux et qu'il dsirait si vivement de porter,
l'attendrit au point, qu'il laissa couler des larmes de joie, et
pressa ma mre dans ses bras. Le bruit de la marche d'une jeune fille
se fait entendre en ce moment: la chambre ne recevait qu'un jour
faible[31]: Bibi passe  la ruelle: Voil celle que je te donne, mon
cher fils, dit ma mre  Valincourt, en mettant sa main dans celle de
Bibi. Mon amant ne pouvait souponner la noire et bizarre supercherie
qu'on lui fesait; il prit ma soeur pour moi et baisa mille fois cette
main. Plt--dieu, s'cria ma mre, que ce moment ft celui de la
consomation d'une union qui ferait le bonheur de ma fille et le mien!
Ces mots portrent dans l'me de Valincourt une hardiesse... Que vous
dirai-je, mes charmantes compagnes?... Il m'aimait perdment: il
croit s'lancer dans mes bras... sur ce lit...  ct d'une mre...
(dont le ciel sans doute avait renvers le jugement)... ma soeur...
Bibi ne rsista pas... ma mre le souffrit...

Mon amant, ivre d'amour et de joie, s'puisait en tmoignages de
reconnaissance, lorsque le grand jour venant  lui dcouvrir son
erreur, il resta ptrifi, confondu. Sans lui donner le tems de se
remettre, ma mre lui fit (il faut le dire) avec impudence, l'loge du
rare trsor dont il venait de se rendre matre: elle vanta sa chre
fille, auprs de laquelle elle disait que je n'tais qu'une imbcille,
une idiote, opinitre, coquette, revche, capricieuse, qui rendrait un
mari malheureux. Indignement tromp, Valincourt avait la rage dans le
coeur. Mais ce qui venait de se passer le rendit circonspect; il eut
la prudence de dissimuler. En sortant il me fit adroitement entendre
qu'il allait dans le jardin. Je m'y rendis sans affectation. Ce fut l
qu'il m'instruisit les larmes aux yeux, de tout ce que je pouvais
alors aprendre de cette avanture. Il me promit de m'tre fidle
jusqu'au tombeau C'tait  vous que je jurais ma foi, disait-il:
c'est vous qui venez de m'tre donne; au-lieu de me tromper, votre
mre et votre soeur se trompent cruellement elles-mmes. Je pleurais
avec lui: car, connaissant la hane de ma mre, je prvis une foule de
perscutions. Valincourt me rassurait; et pour me garantir des mauvais
traitemens que je redoutais, il consentit  feindre quelques
complaisances pour ma soeur, en attendant qu'il pt me dcouvrir un
projet d'o dpendait notre flicit.

Avant de m'en instruire, Valincourt voulut savoir quelles suites
aurait ce qui s'tait pass dans l'apartement de ma mre avec Bibi. Il
se crut au comble de ses voeux, lorsqu'il se fut assur qu'il n'y en
avait aucunes  craindre. Ce fut alors que par un billet qu'il me
rendit lui-mme, il me mit au fait de tout. Je frissonnai d'horreur et
de jalousie: ma mre m'en parut plus injuste; ma soeur m'en devint
plus odieuse. Mon amant lisait dans mes yeux tout ce qui se passait au
fond de mon coeur: mais nous n'tions jamais seuls; il ne pouvait
m'entretenir; le hazard nous favorisa. Dans un moment o je m'tais
aproche d'une croise, il me joignit. Chre Adlade, me dit-il, si
vous le vouliez, je serais votre poux... Il allait s'loigner aprs
ce peu de mots: mais s'apercevant que ma mre venait de passer dans
son cabinet avec monsieur Apaton, et que ma soeur s'amusait 
regarder sa petite chienne, qui cdait aux caresses d'un amant que le
bnigne Apaton lui mme avait complaisamment aport; il continua: Il
ne s'agit que d'un peu de rsolution, et de beaucoup d'amour. Le
gouverneur qui remplace ici le tendre pre que j'ai perdu, aprouve ma
passion; il a pour vous les mmes yeux que moi: de concert, nous avons
arrang qu'il s'oposerait  mon mariage avec Bibi: votre mre, 
laquelle j'ai fait part des dispositions du sage vieillard, esprait
de l'y contraindre par ce que vous savez: elle ne saurait plus y
compter; elle est inconsolable de ce qui ferait la joie d'une autre,
et je suis sr qu'il ne tiendrait qu' moi de me retrouver avec Bibi
dans le mme cas. Trompons-les  notre tour. Vous sentez-vous assez
d'amour pour cela?--Pour de l'amour, lui rpondis-je, vous connaissez
mes sentimens envers vous: il n'en est pas de mme de la rsolution;
j'en ai peu: ma mre me fait trembler. Il ne me rpliqua rien, parce
que ma soeur nous aborda.

Le lendemain, il revint de trs-bonne heure: il pntra jusqu' la
chambre que j'occupais avec Bibi, sans tre remarqu. J'tais dj
leve. Mon aimable Adlade, me dit-il fort bas, de crainte
d'veiller ma soeur; venez recevoir ma foi dans les bras de votre
mre: ne craignez rien: j'ai tout dispos... et sans me donner le
tems de lui rpondre, il s'loigne. Mon coeur palpita: je ne savais 
quoi me dcider. Mais enfin l'amour l'emporta sur ma timidit.
J'entrai dans l'apartement de ma mre; il rgnait une parfaite
obscurit: Valincourt vient  moi: il me presse dans ses bras...
Apaton m'avait tant de fois rpt qu'on ne doit rien refuser  qui
nous aime vritablement... J'tais bien sre que Valincourt m'aimait
de la sorte... Je ne sais si je lui disputai seulement la victoire...

En reprenant mes esprits, je le sentis  mes genoux: Adorable Bibi,
me disait-il, assez haut pour tre entendu de ma mre, qui feignait de
dormir, je suis le plus heureux de tous les hommes; un obstacle
insurmontable me spare de votre soeur en mme temps que le lien le
plus sacr, la double chane du plaisir et de l'amour, m'attache 
vous pour jamais. Je ne comprenais pas trop ce que tout cela voulait
dire, mais enfin il me jurait tout bas de m'pouser bientt, et
j'tais contente.

Je le quittai. En rentrant, je trouvai ma soeur Bibi qui s'veillait:
elle regarde l'heure, s'habille  la hte, et je m'aperus qu'elle se
rendait dans l'apartement de ma mre, o mon amant tait encore. Cette
vue me peina, sans que je pusse m'en dire la raison  moi-mme. Mais
Valincourt fit vanouir mon inquitude, en sortant sur le champ.

Il semblait que l'amour, depuis que je lui avais abandonn mon coeur,
voult nous favoriser: quelques jours aprs ce que je viens de vous
raconter, ma mre sortit avec monsieur Apaton: le dvot paraissait
vouloir profiter de son absence, pour m'entretenir; il ne lui donna la
main qu' regret: ma soeur les accompagna. Valincourt qui ne
s'occupait que de moi, saisit ce moment prcieux. C'tait le premier
o il me revoyait depuis notre aventure et son triomphe. Il m'aprit
qu'il avait jou son rle, lorsque ma soeur avait paru, de manire 
pouvoir en imposer  ma mre. Dans cet instant, nos regards se
rencontrrent: le desir brillait dans les yeux de Valincourt! les
miens, sans que je m'en doutasse, leur rpondaient: il me ravit un
baiser: j'tais aime: j'avais tout accord: pouvais-je me fcher? mon
amant, attentif  ne pas me dplaire, observe ses progrs: il voit ma
bouche humide encore, baucher un doux sourire: c'en fut assez... Il
s'enivra dans mes bras de ces plaisirs dlicieux qu'il ddaignait avec
Bibi.

Nous ne fumes pas moins heureux le lendemain: on me laissa seule
encore: Valincourt revint: il se comporta comme la veille... Mes
aimables amies, le lendemain... le surlendemain... une semaine
entire... dont le souvenir me cause aujourd'hui des regrets
dchirans, s'coula dans les plaisirs les plus doux. Un jour (ce fut
le premier de mes malheurs) j'attendais mon amant: ma mre et Bibi
sont sorties: il ne vient pas. Un billet, qui me fut rendu par une
main sure, m'aprend que nous ne pourrons nous entretenir. En sa place,
je vois paratre monsieur Apaton. J'avais du respect pour lui: je lui
sus bon gr de se trouver l si  propos pour m'aider  suporter
l'absence de mon amant. Votre mre et votre soeur sont loin d'ici:
c'est la huit ou dixime course que je leur cause, et la premire dont
j'ai voulu profiter, pour ne leur faire natre aucune dfiance. Nous
allons causer ensemble, et nous entretenir en libert sur les moyens
d'assurer votre mariage avec le jeune Valincourt. Je puis le hter...
Insense! je le remerciais! Il m'intrompit: Tout dpend
de vous, belle Adlade... si je pouvais compter sur votre
reconnaissance...--Ah! comptez que jamais, intrompis-je vivement, je
ne cesserai de respecter en vous un second pre.--Il me rendit compte
de ce qu'il feignait d'avoir fait: je l'coutais d'un air de
satisfaction: son bras se passait autour de moi: je souriais  ses
caresses comme une fille tendre  celles d'un pre chri. Que j'tais
loin d'en concevoir de l'ombrage!... Le perfide, mes amies, osa
profaner le titre sacr que je lui donnais, et fesant succder la
violence  l'adresse, il me rendit indigne de Valincourt...

Et jugez quelle tait mon innocence! dans ce premier moment, je ne
sentais pas moi-mme combien j'tais souille! Je contai navement le
lendemain  mon amant, comment monsieur Apaton, profitant de
l'absence de ma mre, avait excit ma confiance pour s'en prvaloir;
comme il s'tait dmasqu; comment, indigne de son audace, et voulant
recueillir mes forces pour m'y oposer, je m'tais trouve la plus
faible, et m'tais... vanouie. Valincourt m'coutait, immobile, les
yeux attachs  la terre. Des larmes inondrent bientt ses joues:
deux fois je le vis, prt  s'lancer dans mes bras, et reculer avec
horreur. Enfin, sans prononcer un mot, il me quitte, et me laisse
pouvante des signes qu'il donne du plus affreux dsespoir... Hlas
le lendemain, je reus de sa part ce funeste billet, qui m'claira
trop tard:

   _Puisque l'infme qui vous deshonore, et qui m'outrage, est le
   seul coupable, pourquoi m'avoir instruit, imprudente Adelade?...
   Le ciel nous punit d'un crime involontaire; il nous spare: Je
   vais vous venger et prir. Vivez, chre et malheureuse amante,
   que trop d'innocence a rendue criminelle._

Apaton entra comme je lisais ce billet: il le voit, plit, sort,
vole; et deux heures aprs, j'aprens que mon amant est mort...

Je n'entreprendrai point de vous dpeindre quels furent mes
transports de fureur et de dsespoir: Je voulus mourir...

J'tais encore dans cet tat affreux, lorsque Apaton eut
l'impudence de me proposer d'entretenir avec moi un criminel commerce.
Je lui rpondis avec toute l'indignation qu'il mritait. Ce sclrat
alors employa la menace; il jura de me perdre. Il n'a que trop bien
tenu le serment.

Lorsque je lui eus t toute esprance de me sduire, il n'eut pas de
peine  faire entendre  ma mre, que deux filles diminueraient trop
la fortune de son fils[32], et qu'il serait  propos d'en faire une
religieuse. Il connaissait ma rpugnance pour cet tat malheureux; il
ne doutait pas non plus que le choix ne tombt sur moi. En effet, ma
mre aigrie par le malheur de Valincourt, et par ses craintes pour sa
chre fille (qui pourtant taient vaines) en parut plus cruelle  mon
gard. Elle me signifia sur le champ, que je rentrerais au couvent
dans huit jours pour y prendre l'habit. J'employai vainement les
prires et les larmes. Elle fut inexorable[33]. La veille de mon
entre, Apaton, le cruel auteur de tous mes maux, vint faire de
nouvelles tentatives. Vous allez vous rendre malheureuse, me
disait-il... un mot et votre sort est chang... Je le puis,
continua-t-il (voyant que je ne rpondais rien). Venez rgner sur mon
coeur, et nager dans les plaisirs: J'ai la science (assez ordinaire)
de les faire natre: l'art (plus difficile) de les varier; et le
secret (bien rare) de prvenir le dgout. Un silence ddaigneux fut
ma rponse. Il ne se rebutait pas. Je lui dis alors avec fermet, en
lui lanant un regard accablant, que non seulement le couvent, mais la
mort mme m'inspiraient moins d'horreur, que l'insuportable pense
qu'il pouvait disposer de mon sort.

J'entrai dans cette maison, mes jeunes amies; une anne de noviciat
et deux de profession s'y sont coules dans la douleur. Je ne trouvai
plus, aprs m'tre engage, dans ce sjour qui me parut autrefois si
paisible, que le pnible ennui de son existance, l'odieuse privation
des plaisirs les plus innocens, une triste prison; la desunion parmi
les malheureuses victimes qui la remplissent, les petites intrigues,
l'esprit curieux, troit, remuant, ddaigneux... Je ne suis pas
injuste; je ne fais pas  mes compagnes un crime de leurs dfauts;
c'est le vice insparable d'un tat que rprouve la raison. O vous,
qui jouissez encore du bien que j'ai perdu pour toujours, de votre
libert, filles aimables, voyez mes regrets, et qu'ils vous
instruisent. Croyez-en ma fatale exprience; il serait trop tard,
lorsque vous seriez instruites par la vtre[34].

Le ciel punit une mre injuste: j'avais  peine prononc mes voeux,
que la petite-vrole enleva Bibi. Ma mre avait fait tenter sur moi
l'essai d'une pratique utile, et qui par cette raison mme doit avoir
des contradicteurs: l'effet rpondit aux vues de l'habile praticien
qui prit soin de moi: mais durant quelques jours l'on me crut en
danger: c'en fut assez pour que ma mre ne voult plus entendre
parler de faire inoculer ma soeur. Cette tendresse pusillanime pour
Bibi, lui fut fatale, la petite-vrole naturelle l'ayant surprise 
l'improviste deux ans aprs[35]. Ma mre ne put survivre  cette idole
de son coeur...

Il me restait un frre; son amiti, sa tendresse, de frquentes
visites qu'il me fesait, me consolaient: et depuis quelques jours je
ne le vois plus. Son gouverneur vint hier; il paraissait avoir quelque
grand chagrin. Je tremble que ce frre chri ne soit,  ce moment
peut-tre, la victime de malheurs que je redoute et que je ne connais
pas.




CHAPITRE XL

_O l'on ne trouve rien de ce que l'on attend._


FANCHETTE et sa jolie compagne remercirent la jeune religieuse de ses
avis, en promettant d'en profiter. Elles lui firent  leur tour le
rcit des nouvelles noirceurs d'Apaton; et tandis qu'elles
s'entretenaient, on vint dire qu'un jeune-homme et la vieille Nn
demandaient au parloir la belle Florangis et sa chre Agathe.

Tout est prt, ma chre fille, dit la gouvernante: nous avons des
consentemens, des dispenses: je me suis dite votre tutrice; on ne
connat pas monsieur Apaton; on a seulement parl de votre oncle:
Venez: je n'aurai pas de repos que je ne vous voie la femme de cet
aimable jeune-homme. Satinbourg prit la parole: Je touche  mon
bonheur, si vous le voulez, mademoiselle: daignez l'assurer; j'ose
vous en presser pour la premire fois.... Je serais cependant au
desespoir que vous vous contraignissiez: belle Fanchette, s'il vous
parat plus convenable d'attendre quelques jours encore, je souscris 
tout, plutt que de vous mortifier. Content de vous voir en suret
dans cette maison, le premier de mes desirs est rempli.--Ma bonne, dit
Fanchette attendrie, je voudrais entretenir un moment Satinbourg en
particulier. Agathe et la gouvernante s'loignent, et se mettent 
causer avec soeur Rose. La conversation roula sur monsieur Apaton.

Quoi! madame, vous le connaissez aussi, disait la bonne Nn?
Croiriez-vous bien qu'il a su m'en imposer jusqu'au tems o
mademoiselle Florangis a demeur chez lui? Cet homme a deux faces
galement oposes: avec ceux qu'il n'a point intrt de duper, il est
constamment honnte homme, porte la dcence et la dvotion jusqu'au
scrupule: bien diffrent des autres hypocrites, qui se donnent
rarement la peine de l'tre gratuitement. Avec celles qu'il veut
faire tomber dans ses filets, il change plus imperceptiblement que
l'aiguille d'une montre ne parcourt son cadran: avant qu'une jeune
fille songe  s'en dfier, il a su lui faire trouver blanc, ce que
d'abord elle trouvait noir; il a l'art de l'aveugler; il l'empche de
s'apercevoir qu'il s'est fait un changement dans ses ides. Pour moi,
qui fus constamment sa dupe de la premire faon, parce que mon ge me
met dans le cas de ne pas l'tre de la seconde, je me disais bien
quelquefois, que pour un dvot, il mangeait des morceaux trop
dlicats, avait des meubles trop voluptueux, dormait trop tard,
alliait quelquefois l'opra, la comdie avec les sermons: mais lorsque
ces penses m'occupaient  un certain point, je m'efforais de les
loigner, en me rapelant que l'on ne doit pas lgrement critiquer la
conduite des suprieurs, qui peut avoir des motifs inconnus qui la
rendent innocente.--Hlas! dit soeur Rose, en soupirant, voila comme
il fit avec moi: j'ai conu, lorsqu'il n'tait plus tems, tout ce que
vous venez de dire: J'tais trop ignorante: leve dans ce monastre,
je ne connaissais le crme et la vertu que de nom: il lut au fond de
mon coeur; il n'y trouva pas mme de prjugs  combattre: il profita
de cette dcouverte, pour me dbiter une morale, qu'il me dit tre
celle de la nature... Un amant que j'adorais en profita: Apaton lui
mme... Si j'avais connu ce qu'une fille doit craindre des attentats
des hommes l'aurait-il pu!..--Ils ne me tromperont jamais, intrompit
la jeune Agathe, et j'aurai tir ce fruit de la mchancet d'Apaton,
qu'il m'inspire une dfiance (que l'on ne saurait trop outrer) envers
tous les hommes.

L'entretien de la belle Florangis et de Satinbourg venait de finir: on
trouvait  ce dernier un air pensif, rveur, indcis; ses regards se
fixaient sur Agathe: le teint de Fanchette tait anim; il rgnait sur
son visage une sorte de satisfaction, qui temprait la tristesse dont
elle tait accable depuis la perte de Lussanville. Tout est dcid
entre nous, ma bonne, dit-elle  la gouvernante: monsieur vient de me
donner la plus grande preuve que je pusse desirer de son attachement:
demain nous terminerons. Nn ne pouvait contenir sa joie: elle la
tmoignait  sa jolie pupille par les expressions les plus tendres,
lorsqu'on vint dire  soeur Rose que le gouverneur de son frre la
demandait  un autre parloir.

Tandis qu'elle y vole, Satinbourg, avant de prendre cong de Fanchette
et de sa compagne, leur aprit qu'il venait d'acqurir le fonds de
monsieur Delaunage. Et ses yeux s'attachaient encore sur la jeune
Agathe, que l'aimable Florangis caressait: il soupira. La gouvernante
lui dit qu'ils n'avaient pas de tems  perdre; et tous deux sortirent.




CHAPITRE XLI

_O l'on trouve ce qu'on n'attend pas._


JOUIS du sort que je t'ai prpar, mon aimable Agathe, si tu veux
diminuer ma douleur: Je trouve  t'aimer presqu'autant de plaisir que
m'en fesait prouver ma tendresse pour Lussanville. Chre petite!
Satinbourg et toi, vous tes dignes l'un de l'autre: il ne pourrait me
rendre heureuse, parce qu'il n'est plus d'homme au monde que je puisse
aimer; non, Satinbourg lui mme ne le ferait pas[36]. Ton inclination
pour ce vertueux jeune-homme, va lui faire prouver un sort bien plus
doux: il sera chri; tu l'aimeras comme il est digne de l'tre. Car,
mon amie, je ne m'aveugle pas sur son mrite; il en a beaucoup, et je
lui rens autant justice que toi-mme. Mais j'aimai Lussanville: Cette
passion m'est si chre, que je ne puis me rsoudre  l'immoler 
personne. C'est ainsi que dbuta la belle Florangis avec la jeune
Agathe, en quittant le parloir, pour retourner dans leurs chambres.

Lorsqu'elles furent rentres: Je vais t'aprendre ma chre poupone,
continua Fanchette, ce qui vient de se passer entre Satinbourg et moi.
Tu sais comme est ma bonne: cette femme estimable m'aime avec excs:
elle ne tremble que pour moi, et ne songe pas seulement aux dangers
auxquels elle s'expose en me servant: elle voulait me voir en suret:
je m'y crois ici: mais j'ai form le dessein de me dlivrer d'un seul
coup de ses obligeantes perscutions, et de faire ta flicit. Lorsque
je me suis aperue que vous ne pouviez plus nous entendre, j'ai
commenc mon entretien avec monsieur Satinbourg en ces termes: Vous
voulez que je sois heureuse, monsieur, je le sais; et je suis pntre
de la plus vive reconnaissance pour tous vos soins gnreux: vous
voulez de mme assurer votre bonheur: Quel pensez-vous qu'en soit le
moyen le plus sr et le plus efficace?.. Et je me suis tue.
Satinbourg me regardait interdit. Je l'ai press de me rpondre.
Vous obtenir pour ma femme, m'a-t-il dit; vous aimer, vous
adorer...--Monsieur, ai-je repris, vous m'tes cher; je vous fais cet
aveu sincre avec plaisir. Ce que je vais vous dire vous paratra
bisarre; mais je vous proteste d'avance, que l'amiti la plus tendre,
une parfaite estime, et tous les sentimens que vous devez souhaiter de
ma part, me l'ont dict. Vous vous abusez, si vous croyez tendre au
bonheur en m'pousant, n'est-il pas vrai que dans votre femme, l'amour
seul, mais un amour vif, sans partage, tel que le vtre enfin, est
capable de vous satisfaire?... Rpondez-moi.--J'en conviens,
mademoiselle, m'a-t-il dit.--Eh bien, je puis vous accorder tous les
sentimens du coeur, hors cet amour, que vous mritez: mais je sais une
jeune personne, charmante, vertueuse, tendre, qui ne connat que vous
au monde digne de son attachement. Tels sont les sentimens que vous
inspirez  la touchante Agathe, mon aimable compagne. Elle m'est bien
chre, vous le savez; si vous le voulez, vous pouvez la rendre
heureuse; je vous jure de l'tre autant qu'elle, et par vous. Une me
aussi gnereuse que la vtre, monsieur, ne sera pas insensible  ces
motifs: Agathe vous aime; je ne puis jamais avoir d'amour pour
personne; son bonheur et le vtre me sont aussi prcieux que ma
tranquilit mme. Voil tout...--Ah! mademoiselle, qui s'y serait
attendu! Pouvez-vous...--J'espre de vous bien davantage, ai-je
ajout: c'est que vous ne parlerez de rien  ma bonne, que vous ne
soyiez l'poux d'Agathe, afin de nous pargner  toutes deux mille
petites mortifications... Que te dirai-je, mon unique amie? Il a fait
quelques difficults: je les ai combattues: j'ai dit que j'exigeais
cette marque de son attachement pour moi: j'ai tout obtenu, et
Satinbourg en ce moment instruit ta mre de ce projet. Tu ne doutes
pas qu'il n'en soit gout: elle estime l'aimable jeune homme, elle
sera ravie. Quel bonheur pour moi, chre Agathe! je ne formerai plus
de voeux, lorsque je te verrai la compagne chrie de ton amant, et que
je pourrai me dire  moi-mme, que je rens  ta mre un fils au lieu
de Dolsans... La jeune Agathe, mue, pntre, tait pendant ce
discours dans les bras de Fanchette; elle levait sur elle ses yeux
chargs de larmes dlicieuses; elle allait lui parler, lorsque soeur
Rose ariva dans la chambre des jeunes pensionnaires, en donnant les
signes de la joie la plus vive.

Mon frre, leur dit-elle... ce frre que je chris...--Eh-bien, dit
l'aimable Fanchette?...--chap de mille prils... Ds ce soir, au
plus tard demain, je pourrai le revoir!... Concevez-vous, mes amies,
quelle perte c'tait que celle d'un frre, l'unique personne au monde
qui s'intresst au sort d'une infortune... On a voulu me cacher le
danger auquel ses jours vienent d'tre exposs, tant qu'on n'a pas t
sr de l'en pouvoir dlivrer... On avait raison: j'aurais succomb
sous ce dernier coup du sort: au lieu qu'en l'aprenant aujourd'hui,
tout, jusqu' ses malheurs, augmente la joie de savoir qu'il va m'tre
rendu... Ah! partagez-la, mes amies; mon frre est digne d'intresser
toutes les femmes: c'est l'amant le plus fidle et le plus tendre; il
joint aux grces de la figure, tous les talens, toutes les vertus.
Quel bonheur pour celle qu'il aime! C'est pour elle qu'il vient de
tant souffrir, et c'est elle qui sera sa rcompense! Que j'envie un
sort si beau!--Et celle qu'il aime en est-elle digne, dit la jeune
Agathe?--Je ne la connais pas, reprit soeur Rose: le gouverneur de
mon frre dit qu'elle est belle et sage.

L'office du soir sonna: soeur Rose les quitte, et les deux jeunes
amies continurent  s'entretenir. Je ne sais, disait la belle
Florangis; mais cette jeune soeur m'intresse vivement: Je lui trouve
des traits... Je me trompe sans doute: une illusion trop chre me
montre des ressemblances qui n'existent que dans mon imagination...
Parlons de toi, ma fille.--Mon adorable amie, disait la tendre Agathe,
recevez l'hommage d'un coeur que vous venez de remplir d'un sentiment
inconnu, dlicieux, inexprimable: je le sens palpiter: un trouble...
une chaleur... un plaisir... Je m'gare, chre Fanchette, mais dans
cet garement mme, voyez ma reconnaissance.




CHAPITRE XLII

_Qui doit instruire de bien des choses._


OU SUIS-JE, et que viens-je d'entendre! dans ce souterrein, une
voix... Mes entrailles en sont encore mues... J'ai cru reconnatre la
voix de mon fils... Ciel! des cris!... le cliquetis des pes!... Je
frissonne: mes cheveux se hrissent: de l'pouvante s'empare mon
coeur...

Et l'asiatique, que nous avons laiss dans la maison du marquis de
C***, s'lance hors du lit. Il ne sait plus ce qu'il doit penser du
jeune-homme dont l'accueil flateur l'a sduit. Il veut sortir: il
s'aperoit qu'il est inutile de le tenter, et son trouble augmente.
Tandis qu'agit de mille penses, il s'accuse lui-mme d'imprudence,
son tonnement redouble: un inconnu prononce ces mots:

Redoutez le chtiment que mritent des crmes multiplis! Infmes!
votre honneur dpend de celui que vous avez lchement opprim, 
l'gard duquel vous avez indignement viol les droits des citoyens et
de l'humanit... Rendez-le moi, perfides: htez-vous... O mon fils!
cher objet de mes soins, le ciel permet que je vous serve... Que
vois-je!... et vous aussi monsieur! vous que tout le monde a cru mort!
 malheureux amant! que Lussanville et moi, nous vous avons souvent
pleur!

Au nom de Lussanville, qu'il venait d'entendre, la surprise de
l'asiatique cessa: il comprit que c'tait le gouverneur du jeune
Lussanville qui dlivrait son lve. Il attendait impatiemment le
moment d'tre instruit de ce qui l'intressait le plus.

Cependant le vieillard Kathgtes, aprs avoir accabl de reproches le
marquis de C*** et le comte d'A*** (qui toujours avaient agi de
concert) se htait d'loigner son lve et Valincourt de ces lieux
dtests. Et c'tait le matin du jour mme o la bonne Nn croyait
que Fanchette deviendrait femme de Satinbourg; o ce jeune homme
devait pouser Agathe; o soeur Rose attendait son frre. L'aimable
Lussanville, ds qu'il fut hors du souterrein, se prcipite dans les
bras de son gouverneur, et lui dit: Ah mon papa! qu'est devenue mon
adorable Florangis? Laissons  leurs remords le comte et le marquis:
parlons de mon amante.--Sortons d'ici, lui rpond le respectable
vieillard; nous en aurons bientt des nouvelles.

--Comment avez-vous pu me dcouvrir, disait en chemin Lussanville 
son instituteur?--Le ciel, mon cher fils, rpondit le vieillard, se
sert de tous les moyens, pour sauver l'innocent et punir le coupable.
Lorsqu'en cherchant votre amante chez le marquis, vous disparutes
tout--coup, je fus tonn; mais je ne crus point votre mort. Je
courus solliciter des ordres pour faire arrter votre ennemi. Malgr
tout son crdit, hier ils me furent expdis. Mais tandis que je
fesais agir les amis de votre famille, on m'aprit votre rencontre avec
le comte d'A***; je me vis dans un nouvel embarras: qu'tiez-vous
devenu? Durant quelques jours, mes recherches ont t inutiles. Mes
inquitudes s'accrurent. J'avais toujours des soupons sur le marquis,
quoique depuis l'enlvement de mademoiselle Florangis, le comte et lui
parussent brouills. Comme je retournais hier sur le soir  la ville,
je vis qu'on fesait des embellissemens  une maison voisine de celle
du marquis d'o nous sortons. Je m'en aproche, et dcouvrant un jardin
qui me parat beau, j'y pntre: une solitude absolue rgne partout.
Je parviens  des bosquets charmans; je m'introduis dans des
labyrinthes et des routes tapisses de verdure, endroits dlicieux,
s'ils n'taient souills par la dbauche. J'entens dans l'loignement
parler d'un ton anim. Je marche avec prcaution, et lorsque je ne fus
plus spar de ceux qui s'entretenaient, que par une haie de lilas, je
dtournai quelques branches, et j'aperus le matre de la maison avec
deux inconnus.

Si l'on en peut juger par ce portrait et la petitesse de ce soulier,
c'est elle-mme, disait-il. Qu'elle est belle!--Lorsque d'A*** montra
ce portrait chez la baronne de V***, intrompit un jeune homme, toutes
les femmes ont dit qu'il tait flat: le comte jurait qu'il tait
audessous de l'original: ce fut bien pis, quand il fit voir la
chaussure de cette jolie persone; les dames se rcrirent; le comte
fesait des sermens, qui n'taient pas couts: mais s'tant avis de
dire que la fille de la baronne avait un soulier aussi mignon que
celui qu'il leur prsentait, toutes ces folles changrent subitement
de langage: il ne s'en trouva pas une qui ne prtendt pouvoir s'en
servir, et pas une seule pourtant qui ost l'essayer toutes, jusqu'
la jeune agns, qui n'tait sortie du couvent que depuis huit jours,
s'en dfendirent en rougissant. Quel dsespoir pour l'amant chri de
cette belle, lorsqu'il aura vu entre des mains trangres ces dons
prcieux qu'il tenait d'elle!

Jugez de mon tonnement et de l'esprance que je conus, mon cher
Lussanville, en me rapelant que durant notre voyage de Bayonne, vous
aviez un jour entre les mains un soulier tout semblable  celui qu'on
admirait! Et je redouble d'attention.

Tandis que le jeune homme avait parl, le matre du jardin examinait
curieusement le portrait, la chaussure mignone, et la bote d'o l'on
avait tir tout cela. Son amant respire! s'crie-t-il avec
tonnement... Et connat-on bien les parens de cette jeune fille?--La
belle Fanchette est, dit-on, la nice d'une marchande de modes, qui se
nomme, comme elle, Florangis.--Fanchette! Florangis! (J'ai cru le voir
plir.)--Oui, reprenait le jeune homme, elle fut leve par celle que
je vous dis. Et l'inconnu considrait de nouveau le portrait. Nice
de la marchande de modes, reprit-il!... Apaton l'enlve, par des
ordres du magistrat sans doute, puisque...--Apaton est son
tuteur.--Qu'entens-je!... Ces traits... ce nom... le petit pied
qu'indique cette chaussure... pupille de monsieur Apaton...
Qu'est-elle devenue?--Nous le saurons bientt: mais nous l'ignorons 
prsent... Vous y prenez beaucoup d'intrt!--Une jeune personne que
je vis un jour, belle comme l'original de ce portrait, et dont cette
mule quitta le pied dans une singulire avanture, m'inspire les
sentimens les plus vifs, et j'ai rsolu de l'pouser.--pouser est
bon!... Mais oui, cette mule est  elle... Vous la vites?--Au faubourg
saint germain.--C'est o demeure son amant, un jeune langoureux, qui,
comme vous, veut pouser, et que nous retenons chez moi jusqu' ce que
son coeur ou son cerveau soient guris.--Et quel est le but d'un
attentat...--De lui souffler sa matresse: d'honneur, c'est l tout.
Il sortira de nos mains quand il en sera tems.--Mais de quel
droit...--Bon! ce n'est qu'un roturier[37].--J'entens.--Sa jolie
matresse est un peu revche; nous la lui rendrons souple, aguerrie...
Si pourtant c'tait la _vtre_... on pourrait...

Le matre de la maison a paru indign: il s'est lev sans repliquer,
et s'est tourn vers un vieillard qui n'avait pas ouvert la bouche.
Ils se sont aprochs l'un de l'autre, et se sont dit quelques mots,
que le marquis n'a pas entendus.

La chaussure de votre amante me fit comprendre que le jeune homme
possesseur de la bote qui la renfermait, tait le marquis de C***; je
jugeai que vous ne pouviez tre que chez lui. Je me htai de me
retirer. Le marquis et les deux inconnus gagnrent ensemble la maison
du premier, qui conservait encore l'air de solitude qu'il lui donna
lorsqu'il vous eut fait disparatre. Je prsumai que cette mystrieuse
conduite couvrait une trame odieuse. En arrivant chez vous, je
trouvais les ordres que j'attendais. Je n'ai pas perdu un moment. Je
vous ai trouv. Le reste vous est connu. Mais vous, mon cher fils,
aprenez-moi ce qui vous est arriv tandis que vous avez t retenu par
des sclrats, dont vous ddaignez de vous venger.

--Vous vous rapelez, dit l'amant de la belle Florangis, que de C***
m'ayant provoqu au combat, je le suivais. En traversant une petite
cour, je voulus mettre l'pe  la main: tout--coup je chancelle; un
pistolet part; la terre s'entr'ouvre; couverts d'une pluie de sang,
nous enfonons tous deux... parce que nous tions sur une trape
recouverte de gazon, et que l'on voulait persuader que nous tions
blesss. Je fus conduit dans une salle souterreine, o l'on
distinguait  peine les objets  la triste lueur d'une lampe
spulcrale. Durant plusieurs jours je ne savais ce qu'tait devenu de
C***. Enfin il reparut. Ton amante a pri, malheureux, me
dit-il[38]. Un coup de poignard m'et t moins sensible. Je pousse
un cri de fureur et de dsespoir, auquel le marquis rpondit par de
longs clats de rire. Mais auparavant, a-t-il continu, le comte
d'A*** et moi, nous avons satisfait les desirs qu'elle nous avait
inspirs. Vis avec cette affreuse connaissance: rien ne peut
t'arracher d'ici, mes prcautions sont prises pour que l'on ne te
dcouvre jamais.--Et la foudre ne t'crase pas, indigne! m'criai-je:
elle ne renverse pas ces lieux abominables o tu me retiens, o la
vengeance m'est impossible! De C*** me rpondit, avec un sourire
amer: Sans ton impuissante rage, je ne serais veng qu' demi. Il me
quitte. A sa place, une jeune fille dresse  tout le mange de la
dbauche, fut introduite auprs de moi.

La conduite du marquis  mon gard tait bisarre: il s'efforait de
me rduire au dsespoir, en m'annonant des horreurs, et la mort de
mademoiselle Florangis; et cependant ma table tait servie avec
profusion et dlicatesse: il allait jusqu' vouloir me procurer ces
plaisirs licencieux si fort de son got. La dangereuse syrne qu'il
avait mise auprs de moi, ayant vainement employ toutes ses
agaceries, elle fut remplace par une autre, plus jeune, plus jolie,
plus retenue. Dans toute autre circonstance, je n'aurais pas rpondu
de moi; mais je pleurais une amante adore; mon coeur tait ferm aux
plus douces amorces de la volupt. Je pris nanmoins du gout 
l'entretien de la jeune fille,  laquelle j'inspirais les sentimens
qu'elle demandait de moi. Mais il faut craindre jusqu'aux dons d'un
ennemi[39]: cette rflexion ne fut quelquefois pas inutile pour
affermir ma confiance.

La passion que j'excitai dans cette me avilie, lui donna du ressort,
et la rendit capable de gnrosit. Elle me dit un jour: Je suis
heureuse avec vous dans cette prison: mais vous ne l'tes pas: vous
allez me devoir votre libert, des nouvelles de votre amante, et
l'occasion de la sauver. Elle respire; un certain Apaton l'a enleve:
le comte d'A*** et le marquis la lui doivent arracher; ce soir elle
arrive ici: la maison du vieil Apaton est sur la route de bourgogne,
 quelques lieues de celles-ci: courez  son secours pour toute
reconnaissance, un jour souvenez-vous de moi tous deux. J'tais hors
de moi, durant ce discours: j'embrassai la petite Lolote, qui sans
perdre de tems m'ouvrit une porte drobe. Je me trouvai dans le
jardin. Je vole  Paris. Je comptais vous y trouver: mais vous etiez
alors occup  me servir ailleurs. Je me fis accompagner de tous les
gens de la maison, et de quelques hommes qu'ils engagrent  me
suivre. J'attendis le comte dans un lieu par o ncessairement il
devait passer pour entrer dans la maison du marquis. Nous tinmes ce
poste durant toute la nuit: le jour devenait grand, et nous
commencions  dsesprer, lorsque je dcouvris le comte d'A***. Et
dans le moment, je le vis aux mains avec un jeune homme que sa fureur
allait immoler. Cet inconnu doit tre estimable, puisqu'il se
montrait ennemi du comte. Suivi de nos gens, je cours sur le plus
mprisable des hommes. J'avais aperu mon adorable matresse; mais je
voulais la venger, avant de lui montrer celui dont elle est adore.
Valincourt vint  moi: je le mconnus:  peine le regardai-je: le
combat commence, et mon ami me seconde: les gens du comte abandonnent
lchement leur matre: je l'pargnai, parce que j'tais le plus fort.

Cependant le jeune homme que j'avais dlivr s'loignait avec
Fanchette et sa bonne. Le perfide comte feignant d'tre touch de ma
gnrosit, me tend la main: Valincourt, que je venais de reconnatre
avec la mme surprise que vous avez montre, se joint  lui, et
m'aprend qu'il lui doit sa libert. Je ne pus rsister  ce bienfait.
Je vois sans dfiance revenir les gens du comte. Ils taient en
beaucoup plus grand nombre, et le marquis, que je ne remarquai pas,
les accompagnait. Ds qu'ils se furent aprochs, on se jette sur moi;
on saisit Valincourt; on nous dsarme; on nous entrane; nos gens sont
disperss, et nous tombons tous deux dans le cachot o j'avais dj
langui.

Je ne retrouvai plus l'obligeante Lolote. Tous nos efforts pour nous
procurer la libert furent inutiles. Cependant mon sort tait bien
moins affreux que durant ma premire dtention: j'tais avec mon ami:
je lui disais: L'aimable Florangis connat leurs desseins: elle
saura se garantir de leurs embches.

Valincourt me fit alors un rcit que je souhaiterais de pouvoir
oublier: il me raconta des malheurs... des crimes... J'en frmis
encore... O fille infortune!...

On entrait dans paris, lorsque Lussanville cessa de parler. Mais
tandis qu'il vole chez la marchande pour revoir sa chre Florangis, ou
tout au moins s'informer des lieux qu'elle habite; que le marquis
humili, rougit devant l'asiatique de l'affront qu'il vient de
recevoir, et de la gnrosit de l'amant de Fanchette; que l'tranger
et l'instituteur aplaudissent tout bas au gouvernement sage qui
protge galement la noblesse et la roture; retournons au couvent, o
se passent de nouvelles scnes.




CHAPITRE XLIII

_O la mule de Fanchette fait un beau rle._


ZLE comme elle l'tait pour sa pupille, la bonne Nn souffrit
beaucoup de ne pouvoir quitter qu' neuf heures monsieur Apaton.
L'motion de toutes les passions, et surtout la frayeur que lui
causait le retour inattendu de l'asiatique, avaient rendu le dvot
srieusement malade, depuis la dlivrance de la belle Florangis: il
gardait le lit et tous les soins de ses domestiques n'aprochaient pas
de ceux que, par habitude, la gouvernante prenait encore de lui. Ds
qu'elle fut libre, elle accourt auprs de sa chre Fanchette. Son
coeur batait d'avance: Je vais la voir marie, se disait-elle: ma
chre fille n'aura plus rien  redouter dans les bras d'un
honnte-homme: je vais quitter ce vilain Apaton; demeurer avec elle:
ce sera moi qui prendrai soin de ses enfans! Dja peut-tre son
imagination qui s'chauffait, en reprsentait cinq  six  la bonne.
Elle arrive, sonne: et soeur Rose, dans le mme moment, sortant du
choeur, venait auprs des deux jeunes pensionnaires.

C'est aujourd'hui, mes bonnes amies, leur dit en entrant la jeune
religieuse, que je dois voir mon frre. Que cet heureux instant tarde
au gr de mes dsirs!... Mais je vais vous perdre, ajouta-t-elle, en
versant quelques larmes... Je n'ai trouv que vous dans cette maison,
depuis trois ans, que je pusse aimer: je serais morte d'ennui, si mon
frre ne m'tait rendu. Et l'on vient demander Fanchette et sa
compagne de la part de la gouvernante. Monsieur Satinbourg n'est pas
encore ici, dit la vieille Nn!--Non, ma bonne.--Non!... Mais vous!
comme vous voil! une robe commune! des mules[E]! Eh! ma fille! de
grce, allez donc vous mettre  votre toilette. Un jour comme
aujourd'hui! C'est bien assez que l'on n'ait pu faire de prparatifs;
il faut du moins profiter de ce qu'on a. Voyez mademoiselle Agathe
comme elle est pare. Et c'est pour vous seule cependant! Et
Fanchette de sourire. Et la bonne de n'y rien comprendre. Heureusement
Satinbourg arriva.

  [E]: Chers lecteurs et trs chres lectrices, Fanchette avait mis
  ce jour l pour la six ou septime fois ces mules clbres,
  mignonnes, brodes, brillantes, prsent que l'amiti fit 
  l'amour, et l'amour  Fanchette, le jour que Lussanville la
  garantit d'tre tout au moins touffe par le brutal financier,
  et que l'asiatique, plus dlicat, ne put rsister  l'envie de la
  dchausser.

Il est bon de prvenir mes lecteurs que le jeune marchand tant venu
le matin avec sa mre chez celle d'Agathe, il y avait apris le retour
de l'amant de la belle Florangis: dans la conjoncture o il se
trouvait, cet vnement lui fit un double plaisir: il cdait
Fanchette; mais il allait la voir heureuse; par un autre,  la vrit;
mais qui la mritait  tous les titres: joignez  cela qu'une jeune
amante dont le coeur avait prvenu le sien, adoucissait bien le
sacrifice. Il sortit sans rien dire, et vola, pour prcder
Lussanville, au couvent de sa matresse, afin d'engager la bonne et sa
pupille  sortir avant que cet amant part. Son but tait de la lui
rendre encore plus chre, par la crainte o il serait de la perdre, en
aprenant qu'elle n'est partie de l que pour aller  l'autel.
Satinbourg, aprs avoir essuy quelques petits reproches, et reu
beaucoup de caresses de la bonne gouvernante, pria qu'on le laisst un
moment seul avec Fanchette. Je dois vous instruire de ce que j'ai
fait, mademoiselle, lui dit-il. Hier, ds que je vous eus quitte,
l'envie de vous obliger (que de nouveaux motifs viennent de redoubler)
me fit tout mettre en oeuvre pour devenir ds aujourd'hui l'poux
d'Agathe: J'allai trouver sa mre; je lui fis part de notre
conversation, et j'obtins son aveu: Je gagnai la mienne un peu plus
difficilement; elle vous aime dja: vous devez le jour  sa premire
amie; elle s'tait flate de l'esprance de vous nommer sa fille; elle
n'y renonce que pour ne pas vous dsobliger vous-mme. En quittant ma
mre, je courus auprs de mon cur; le bon homme ne vous a jamais vue,
non plus que l'aimable Agathe Florangis: par une petite finesse, que
la bont du motif rend excusable, je fis substituer au vtre le nom de
baptme d'Agathe[40]: le notaire ce matin a form le contrat civil; il
n'y manque plus que la signature de votre amie: sortons, et
rendons-nous chez sa mre, pour que l'aimable pouse que je reois de
votre main remplisse cette formalit. De l, nous irons  l'autel. Je
sens, mademoiselle, dans ce moment mieux que jamais, que vous ne
pouviez tre  moi: Je vous jure, en mme tems, qu'aprs vous, il
n'est point de femme qui pt m'tre chre, que votre jeune amie.
Fanchette tmoigna sa reconnaissance dans les termes les plus
flatteurs, que sa bonne entendit; ne demanda qu'un moment, et courut
avec Agathe embrasser soeur Rose.

Fanchette disait  la jeune religieuse: Hlas! nous perdons toutes
deux cette chre Agathe: car, pour moi, ds aujourd'hui, je dois
revenir avec vous. Et soeur Rose, immobile, la regardait sans lui
rpondre. Ses yeux parcouraient toute sa personne. Ciel!
s'crie-t-elle tout  coup, se pourrait-il!... Mademoiselle,
souffrez... Oui... je les reconnais... voila cette broderie que mon
frre me pria d'y faire... c'est mon ouvrage... Chre Florangis,
dites-moi, de qu tenez-vous ces mules?... Fanchette trouble, lui
rpond en rougissant: De l'amant que j'adore, de monsieur de
Lussanv... Prcipite dans ses bras, Rose collait sa bouche sur la
sienne avant qu'elle et achev de prononcer ce nom si cher  toutes
deux. Eh! c'est mon frre, s'criait-elle!.... C'est ton amant, ma
Florangis!... Tu vas tre ma soeur!... Il vit pour toi! il va
paratre; t'pouser... Et l'aimable Fanchette, rendue  l'esprance,
transporte, nageant dans une mer de dlices, respirant  peine, lve
vers le ciel ses beaux yeux remplis des larmes de la reconnaissance,
presse Rose contre son sein, tend la main  la jeune Agathe, et dit:
Lussanville!... l'unique et cher objet de la plus vive tendresse!...
Ah! dieu!... Non! je ne me plaindrai plus du sort: je vais revoir
Lussanville, je serai trop heureuse.--Mon adorable amie, lui rpondit
Agathe, que nous allons tre tous contens!




CHAPITRE XLIV

_Scnes frapantes._


QU'ELLES tardent long-tems, disait la gouvernante  Satinbourg! voil
prs d'un grand quart d'heure... Enfin je crois les entendre. Elle ne
se trompait pas.

Lussanville, son gouverneur, et Valincourt, avaient vu la mre
d'Agathe. L'honnte marchande ne croyait pas aux revenans; l'on tait
en plein jour: vingt jeunes filles, pares pour la noce l'entouraient;
cependant elle avait fait un cri perant,  l'aspect de l'ombre de
Lussanville. (Plus d'une jeune fille dira: L'aimable spectre! un
pareil,  minuit, dans ma chambre, ne me ferait pas peur.) Eh quoi,
madame! je vous effraye!... Remettez-vous... De grce, dites-moi...
conduisez-moi sur le champ auprs de mademoiselle de Florangis...--Ah
monsieur! est-ce bien vous!...--On vous a cru mort, dit le gouverneur;
voila, mon cher Lussanville, ce qui cause cet effroi qui vous
surprend.--Eh! rassurez-vous, madame: je vis, je mange, je bois, je
parle: ce ne sont point mes mnes que vous voyez; c'est moi-mme, qui
meurs d'impatience de revoir celle que j'adore.--Modrez-vous, reprit
le vieillard Kathgtes; et...--Et que voulez-vous que je fasse?... Je
ne puis... Je ne sais... Je ne sens rien que le desir de revoir la
divine Fanchette... et mon amour[41]. La marchande revint de sa
premire surprise: mais elle sentait trop de choses encore, pour qu'il
lui ft possible de parler. Dans un mme moment elle se reprsentait,
et le bonheur d'Agathe, que cet vnement assurait; et celui de
Fanchette, qu'elle aimait presqu'autant que sa fille; et le penchant
de Satinbourg qui cesserait; et la joie de la bonne Nn; et mille
autres choses. Enfin il lui fut possible de s'expliquer. Mademoiselle
Fanchette n'est pas ici...--Ciel!...--Attendez!... Elle est avec ma
fille dans un monastre, o toutes deux n'ont rien  craindre des
financiers, des libertins, et des dvots. Et tout de suite, elle
nomma cette maison. Lussanville tait hors de lui. Ma Florangis, ma
divine pouse, rptait-il mille fois... Allons: volons. Il n'couta
pas la marchande, qui sans doute allait lui faire part du mariage de
sa fille et de tout le reste. Il fesait prendre le chemin du couvent.
Un moment! lui dit le gouverneur: passons du moins chez vous; changez
d'habits et de linge: vous pourriez effrayer tout le monde, et votre
matresse elle-mme, comme vous venez de faire la mre d'Agathe.

--Mon cher Valincourt, disait Lussanville en s'en allant, admires-tu
que mon amante est dans le couvent de ma soeur? Peut-tre dja se
connaissent-elles: les belles se recherchent; les mes tendres aiment
 s'pancher l'une dans l'autre: Si nous allions les trouver amies?...
Avez-vous travaill, mon papa, dit-il au vieillard Kathgtes,  ce
que nous avions projet ds le moment o j'eus perdu ma mre?--Oui,
mon bon ami, et votre soeur sera bientt libre.--Que dites-vous,
intrompit Valincourt?--Ah mon cher! reprit Lussanville, si tu
connaissais tout le prix de son coeur!... Une faute involontaire ne me
rendra pas son amiti moins prcieuse... Et l'on arrive. Les deux
amis se mettent  leur toilette; ils en sortent pars: et l'amour mme
leur et dans ce moment, cd son bandeau, son arc, ses flches, et
peut-tre sa _Psych_. Un lgant cabriolet les attend: ils partent:
et dans les rues, pas un vieillard qu'ils ne rjoussent; pas une
femme qu'ils ne tentassent; pas un jeune-homme qui ne leur portt
envie; pas une jeune fille qu'ils ne fissent soupirer. Tandis qu'ils
volent au couvent, le vieillard Kathgtes va d'un autre ct.

Le bon gouverneur sortait  peine, qu'un domestique du financier oncle
de Lussanville, l'aborda. Voila dix fois que je viens, lui dit-il,
sans vous trouver: et jamais rien ne fut si press. On verra bientt
ce que c'tait.

Fanchette, Agathe et Rose taient au tour: les deux jeunes
pensionnaires embrassent l'aimable religieuse, et sortent, sans
achever de l'instruire de ce qui s'allait passer: mais la suprieure
pense qu'on va marier Fanchette. Et la bonne ne savait que dire, en
voyant sa pupille avec les mmes habits que lorsqu'elle l'avait
quitte. Enfin, vous le voulez ainsi, ma chre fille, lui dit-elle:
c'est peu de chose: le mariage n'en sera pas moins bon. Fanchette,
dans ce moment, s'attendrit jusqu'aux larmes; elle vient dans les bras
de sa bonne, et la caresse tendrement; elle veut lui parler,
l'instruire: Nn ne peut souffrir de retardemens: elle remet sa
pupille  Satinbourg; se jette dans une autre voiture. Partons,
s'crie-t-elle. Et l'on part.

Dj l'on tait au pied des autels: le ministre parat: Satinbourg et
la jeune Agathe se lvent: Fanchette les suivait. Misricorde! dit
Nn, va-t-il donc en pouser deux! Une courte exhortation prcde,
le serment qui deux ne fait plus qu'un va se prononcer: lorsqu'on
entendit un grand bruit. Deux jeunes gens percent la foule, et
l'cartent avec violence: Que faites-vous, ah ciel! s'crie l'un
d'eux... arrtez... Il se prcipite aux genoux de son amante, et lui
dit: Chre Fanchette! j'allais donc vous perdre!... Et sans
s'embarrasser de la prsence d'un peuple entier, il exhale son me
embrase sur deux lvres de rose. Tout est d'abord suspendu. Ensuite
il se fit un bourdonnement semblable au murmure des flots de la mer
agite. Que risque-t-elle, se disaient un essaim de filles aimables,
en comparant les trois charmans jeunes hommes? elle ne peut que bien
tomber. Nn se frote les yeux, reconnat Lussanville, court  lui,
serre troitement la belle Florangis et son amant. Et c'tait moi qui
vous sparais mes chers enfans, leur dit-elle! Je l'ai presse,
conjure: elle ne se rendait qu' mes larmes: (ce n'est pourtant pas
l ma plus haute sottise; mais Dieu est bon; il pardonne tout).--Le
mal n'est pas si grand que vous le croyez, madame, dit Satinbourg en
souriant: remettez-vous; voyez jusqu' la fin. Et laissant Fanchette
dans les bras de son amant, il se rapproche du ministre avec Agathe.
Continuez, monsieur, lui dit-il; tout ceci n'est qu'un malentendu.
La crmonie s'achve. La mre de Satinbourg et la marchande riaient
sous cap; et la bonne Nn n'y comprit pas davantage, que les romains
aux oracles des _sybilles_; les scandinaves  l'_edda_, les turcs 
leur _alcoran_; et nos petits vieillards politiques aux affaires
d'tat.




CHAPITRE XLV

_Qui pouvait mener loin._


GRAND nombre de mes lecteurs pourraient ne pas se rappeler tout d'un
coup, qu'Apaton tait instruit de la part qu'avait eue la gouvernante
 la premire vasion de Fanchette, et qu'il avait dissimul. Depuis
qu'il tait de retour  Paris, il fesait clairer toutes ses
dmarches. Cependant il n'avait pu rien dcouvrir qui et quelque
rapport  sa jolie pupille, si ce n'est le matin o Satinbourg
pousait Agathe. Ce jour l Nn s'observa moins: elle ne prit point
de dtours, et courut droit au couvent: l'espion du dvot ne surprit
que le secret de la bonne: comme elle, il pensa que le jeune marchand
allait devenir l'poux de Fanchette: il se hta de porter cette
nouvelle  son matre.

Un vnement qu'il attendait si peu surprit trangement Apaton, et
dissipa sa langueur. Il se fait habiller, suivre de ses gens,
accompagner de ses satellites, et vole au temple. Il arrive comme on
en sortait. Sa prsence ptrifia Nn: Apaton fut ptrifi de celle
de Valincourt: la vue de Lussanville, et d'une foule de gens bien
rsolus, qu'il rangeait autour de son amante, ptrifia les lches
satellites. Mais les deux jeunes amis et Satinbourg, apparement peu
disposs  la ptrification, sentirent la plus violente dmangeaison
de s'agiter,  la vue du monstre humble, furieux et modeste. Brl de
la soif de la vengeance, Valincourt s'crie: Tout l'univers ne te
sauverait pas. En mme tems il veut l'atteindre. L'amant de la jeune
Adlade se trompait cependant: un mauvais carosse et deux bons
chevaux sauvrent Apaton: les satellites et les domestiques du
tartufe, malheureux pitons, ne couraient pas si vite: ils reurent en
quelques minutes, autant de coups de canne qu'on en dlivre par an aux
filous dans _Fs_, _Maroc_, _Alger_ et _Tunis_.

Enfin l'aimable et tendre Lussanville vit Fanchette en suret. Ils
montrent dans la voiture des nouveaux poux. Ce fut l que cet
heureux jeune homme apprit combien il tait aim, et que la constance
de sa belle matresse ne s'tait pas un instant dmentie, mme depuis
qu'elle avait cru son trpas: il connut tout ce qu'il devait au
gnreux Satinbourg, ainsi qu' la jeune Agathe, dont la vive amiti
pour Fanchette avait rendu supportables  cette vertueuse fille des
preuves trop rigoureuses. Florangis, embellie par la prsence de ce
qu'elle aime, ne fut jamais si sduisante: Lussanville tait ivre
d'amour et de plaisir: et l'heureuse Agathe, qui croyait retourner
chez sa mre, s'crie avec surprise: Mon amie! nous sommes  la porte
de notre couvent!--Cher amant, dit Fanchette  Lussanville, vous
devez la visite que je vous fais rendre: c'est l'aimable Adlade,
votre soeur et mon ami, qui ce matin m'a la premire annonc votre
retour et mon bonheur.--Ma soeur!... vous la connaissez!... vous vous
aimez!... divine Florangis!... Eh! voil ce que je brlais d'envie qui
arrivt, lorsque j'ai su que vous tiez dans son monastre. Et l'on
entre, et soeur Rose vient, et l'on n'entend que des cris de surprise
et de joie. Pourquoi, dit Lussanville, ne vois-je pas Valincourt? A
ce nom si cher et si funeste pour l'aimable religieuse, elle pousse un
profond soupir; prononce d'une voix tombante: Il respire!... et
s'vanouit. Hlas! dit Fanchette, quel malheur d'aimer, lorsqu'on est
spar par d'ternels obstacles! Tandis qu'on secourt sa soeur,
Lussanville rpondait: Nous saurons peut-tre les faire cesser.

Tout le monde avait suivi les jeunes poux et Fanchette: on les
pressait de se rendre dans les lieux destins  se rjouir. Rose
revint  elle: la tendre Florangis, en la quittant, lui promit d'tre
de retour dans peu d'heures; et l'on s'loigna.

A peine l'on commenait  se livrer  ces divertissemens que les
grands laissent au peuple, parce qu'ils rougiraient d'tre heureux 
sa manire: (car ces fiers dominateurs du genre humain ont bien
d'autres amusemens: corrompre les mres de famille, sduire les filles
et les prcipiter dans le dsordre; tandis que l'on contracte d'un
air triste et morne le plus saint, le plus doux des engagemens; qu'on
en abolit les solennits, pour s'en cacher  soi-mme, autant qu'il
est possible, tous les devoirs, voil des moeurs!... O peuple! tu
serais perdu, s'ils passaient jusqu' toi! danse, foltre dans tes
mariages; que tes jeunes filles apprennent que c'est  ces ftes
seulement qu'il est permis de souffrir que la main d'un jeune homme
presse leur main dlicate... Mprise et le dvot atrabilaire, caffard,
hypocrite, intolrant, jaloux; et le libertin ddaigneux; sois
peuple... O nom sacr que Louis, le plus aim des rois n'a jamais
prononc sans s'attendrir!... Mais, o m'garai-je?)...[F] Je disais
qu' peine l'on comenait  se divertir: Agathe, Satinbourg,
Fanchette, Lussanville, quittaient la table, et la marie allait
danser un menuet, lorsqu'on vit entrer un de ces hommes prposs pour
faire rgner le bon ordre parmi les citoyens. Tout le monde se
trouble: les tapageurs de la noce courent  leurs pes; leurs soeurs,
leurs matresses les retiennent: le nouvel poux, Lussanville,
Valincourt se lvent, et reoivent avec considration cet officier.

  [F]: Ce chapitre est un de ceux qui furent conservs en entier,
  et que le vieillard Kathgtes avoue.




CHAPITRE XLVI

_Comme se venge un tartufe._


NE craignez pas qu'on vous manque, monsieur, dit Lussanville; faites
retirer vos gardes: nous respectons en vous non-seulement le magistrat
dont vous tenez votre pouvoir, mais notre souverain lui-mme, dans
lequel nous en voyons la source et la plnitude: parlez: nous irons
avec confiance rendre compte de notre conduite aux ministres des
loix.

Vous tes, messieurs, reprit l'homme _noir_, tels que j'esprais de
vous trouver. Le magistrat, fatigu par un certain monsieur Apaton,
lui fit expdier il y a quelque tems un ordre pour faire arrter un
jeune homme, qu'il accusa de mditer des _adultres_ et des
_sductions_ chez d'honntes gens dont il s'est dit l'ami. Il ajoutait
que ne cherchant que le bien de ce jeune homme, il le retiendrait chez
lui jusqu' ce qu'il et instruit ses parens, et pris leurs ordres.
Dernirement il a sollicit pour faire revenir auprs de lui sa
pupille, que de mauvais conseils, insinuait-il, avaient aline. La
manire dont tout cela s'est excut, a paru mriter quelqu'attention.
Aujourd'hui c'est une plainte beaucoup plus grave: la pice est
singulire: ces dames, et vous, messieurs, voudrez bien en entendre la
lecture.


_A MONSEIGNEUR, etc._

   _Supplie trs-humblement Philots-Philogunes-Thophile-Benigne
   Job-Bonaventure-Thodore-Dieudonn-Clment-Simplicien-Boniface
   -Nicaise-Bon-Gilles-Blaise-Nabuchodonosor_ APATON, _bourgeois de
   paris, ancien marguiller de sa paroisse, des confrries du...
   etc., etc., etc._

   _Disant: que s'tant parci-devant muni de vos ordres, pour
   ramener dans la droite voie une fille, pauvre orfeline, qui lui
   fut confie par le pre d'icelle, avant d'aller rendre compte
   devant le grand juge, il aurait effectivement de nouveau reu ce
   petit serpent dans son sein: Qu'il l'aurait mme conduite dans
   une solitude, distante de quelques lieues de cette capitale, afin
   de couper tout-d'un-coup racine, par cette salutaire retraite,
   aux mauvaises habitudes et frquentations de la susdite pauvre
   orfeline: Qu'il y aurait t durant plusieurs jours avec elle:
   Que par pure bont, et dsir de la gagner  dieu, il aurait
   souffert qu'une de ses compagnes, trop jeune pour tre
   dangereuse, l'accompagnt: Que malgr cette indulgence, et
   d'autres bonts, capables de toucher le coeur le plus endurci,
   cette petite impudente ayant aparemment trouv le moyen de faire
   parvenir de ses nouvelles aux jeunes libertins que peut-tre elle
   avait favoriss (ce que la charit chrtienne empche seule
   d'assurer), il se serait vu subitement attaqu au milieu de la
   nuit, par une troupe de gens arms, qui non contens d'enfoncer
   ses portes, piller sa maison, enlever la susdite pauvre orfeline
   et sa jeune compagne, auraient de plus si grivement et si
   felonement maltrait, lui, susdit Philots-Philogunes, etc._
   APATON, _qu'il en serait encore retenu dans son lit: Que par un
   effet de la plus noire perfidie et monstrueuse ingratitude, il
   aurait entendu la susdite pauvre orfeline, lors de son
   enlvement, exciter ses ravisseurs  l'emmener aussi, lui_
   APATON; _ce qu'il souponnerait avoir t dit dans l'intention
   de l'exposer  des suplices cruels, et peut-tre de le tuer, s'il
   n'tait retenu par la maxime sainte, qui ordonne de croire le
   bien, et jamais le mal: Qu'heureusement pour lui, vieillard
   infirme, homme considr dans son quartier, et qualifi comme
   dessus, il se serait trouv, par hazard, que monsieur le comte
   d'A** passait auprs de sa maison; lequel ayant entendu
   l'horrible tumulte qu'on y fesait, serait entr, dans le dessein
   de le secourir; mais que ce seigneur ne se trouvant pas assez
   fort pour rsister  une troupe de sclrats, il se serait
   retranch seulement  obtenir par ses remontrances, qu'on
   laisserait chez lui le suppliant: Qu'il aurait apris qu' une
   certaine distance, ledit sieur comte d'A** ayant rejoint ses
   gens, qui l'avaient devanc, il avait entrepris de donner la
   chasse aux susdits ravisseurs: Que l'un d'eux, qu'il ne connat
   pas, aurait profit du dsordre que causait l'attaque, pour faire
   disparatre la susdite pauvre orfeline et sa compagne: que le
   mme comte d'A**, s'tant empar de quelques-uns des ravisseurs,
   les aurait fait conduire dans une maison apartenant  monsieur le
   marquis de C**, afin de tirer d'eux les lumires ncessaires sur
   leur forfait, ainsi que le nom de leurs complices: Que ceux qui
   avaient employ ces gens, ayant apris leur dtention, auraient
   surpris un ordre pour les dlivrer, et que par l le supliant se
   serait vu priv des claircissemens qu'il attendait: Que le
   supliant dsesprait de jamais rien aprendre de sa pupille,
   lorsque le matin de cejourd'hui, dieu, qui ne permet pas que le
   crme triomphe, avait voulu qu'il dcouvrt que la susdite pauvre
   orfeline contractait un mariage clandestin, avec un_ quidam, _
   lui Philots-Philogunes, etc._ APATON, _parfaitement inconnu:
   Qu'tant charg par le pre de la susdite pauvre orfeline, de la
   pourvoir; et le voulant faire, par amour de dieu, comme aussi en
   mmoire du dfunt son ami, malgr les frquentes incartades (si
   ce terme suffit) de la susdite pauvre orfeline, il se serait,
   dans son tat de faiblesse et de maladie, transport pour former
   l'oposition lgale  la clbration, laquelle se serait trouve
   paracheve: Que sa prsence ayant pouvant la susdite pauvre
   orfeline, elle aurait probablement excit trois_ quidams _
   l'injurier et menacer,  telle outrance, que lui supliant, ancien
   marguiller, etc. aurait t contraint de chercher son salut dans
   une prompte fuite_.

   _De tous lesquels faits le supliant offre preuve et conviction;
   vous requiert droit et justice, monseigneur; demande que
   provisoirement la susdite pauvre orfeline, comme ayant contract
   mariage illgalement, et clandestinement  l'gard de son tuteur,
   soit conduite s salutaires retraites convenables  celles qui
   doivent pleurer toute leur vie d'avoir forfait  leur vertu. Et
   vous ferez bien._

    Sign: _Philots-Philogunes, etc._

    APATON.


A tant d'hypocrisie, de noirceurs, de calomnies, un mlange d'horreur
et d'indignation se peignit sur tous les visages. Je ne veux point
troubler votre joie, continua l'officier de justice. Dictez-moi
seulement vos principaux moyens de dfense; je les prsenterai au
magistrat, qui dja s'est fait instruire, et devant lequel il suffira
que vous paraissiez demain. C'est vous en dire assez.

Ce fut alors que, malgr l'aimable Fanchette, Lussanville et
Valincourt, assez gnreux pour avoir form le dessein de ne jamais
rclamer la protection des lois, contre les attentats du marquis C**,
du comte d'A** et de l'indigne Apaton, firent un dtail complet de
toutes les indignits dont ces trois hommes s'taient rendus
coupables. L'officier souriait en crivant leurs dpositions.
Lorsqu'ils eurent achev, la bonne Nn voulut aussi dicter  son tour
quelque chose; mais elle demanda que l'article demeurt secret. Elle
avait raison: sa convention avec le comte d'A**, quoiqu'extorque, est
une tache  son histoire, dont elle aura toujours  rougir. L'officier
montra beaucoup d'tonnement, lorsqu'il sut que la belle Florangis
n'tait pas celle qui venait de s'unir  Satinbourg, et que c'tait M.
de Lussanville qu'elle devait pouser: il ajouta cette circonstance et
se retira fort satisfait.

Tout le monde continua de se rjouir. Et Fanchette, accompagne de son
cher Lussanville, des nouveaux poux, de Valincourt lui-mme qu'on
entrana, retourna dans le couvent, o l'aimable Rose devait attendre
impatiemment son amie.




CHAPITRE XLVII

_Qui fera plaisir._


TOUTE cette aimable jeunesse tait au parloir, lorsque soeur Rose
parut. Valincourt se tenait derrire les autres. Chre amie, levez ce
voile, dit la jeune Agathe: mon poux et monsieur (ajouta-t-elle, en
montrant Valincourt) sont des frres aussi tendres pour vous, que
monsieur de Lussanville. Et soeur Rose, qu'on ne nommera plus
qu'Adlade, se prte au dsir de la jeune pouse de Satinbourg. Le
premier objet qui s'offrit  ses regards, ce fut son amant. Ses yeux
se remplissent de larmes: elle plit; et sentant que ses genoux se
drobent sous elle, elle s'assied. Le coeur de Valincourt se dchira:
il s'approche. Mais tous deux interdits, retenus par les motifs les
plus puissans, n'osent prononcer un seul mot: ils ne s'introgrent et
ne se rpondaient que par des soupirs. Lussanville les regardait,
pressait dans les siennes les mains de Fanchette, et l'entretenait
tout bas, lorsque le vieillard Kathgtes arriva.

J'ai d'tranges choses  vous communiquer, dit-il en prenant  part
son lve: Votre oncle le financier, en retournant hier  la nuit
d'un vide-bouteille  demi-lieue de la ville, fut attaqu par un
homme, dont il venait de dbaucher la femme: il a reu deux coups
mortels: on l'a raport chez lui baign dans son sang. A force de
soins, il a recouvr pour quelques momens la connaissance. Comme il
vous croyait perdu, il a dispos de tout son bien en faveur de votre
soeur; ajoutant  son testament, qu'_il assurait dans sa conscience,
que les voeux de sa nice n'avaient pas t libres; que sa soeur, en
mourant, avait tmoign des remords de l'avoir contrainte; et qu'elle
n'aurait dsir de vivre que pour rparer son crime: il prie les juges
ecclsiastiques et sculiers d'avoir gard au tmoignage d'un
moribond, qui ne le rendait qu' la vrit_. Il n'a survcu que
quelques minutes  cette dclaration. On est venu ce matin m'annoncer
tout cela, un instant aprs que je vous eus quitt. Comme on devait
juger l'affaire de la cassation des voeux de votre soeur dans la
matine, j'ai couru chez son dfenseur,  qui j'ai communiqu le
testament. Jamais rien ne pouvait se trouver plus  propos: votre
tendresse pour votre soeur; votre dsintressement, que l'avocat a
fait valoir, joint  ce tmoignage de votre oncle, ont excit
l'admiration de vos juges, et les ont attendris: votre soeur est
libre: lisez; voil le prononc que l'on vient de me remettre.

Lussanville, quoiqu'il ressentt vivement la triste fin de son oncle,
ne pouvait contenir sa joie de voir les liens de sa soeur briss: et
lorsqu'on se fut assur qu'on ne pouvait tre entendu de personne du
monastre, il tint ce discours  l'aimable Adlade: Chre soeur, tu
sais quels ont toujours t mes sentimens pour toi: ce fut avec un
sensible regret que je te vis faire le sacrifice de ta libert, et
t'enchaner par des sermens que ton coeur n'avouait pas. Mais, que
pouvais-je faire?... Le ciel nous a privs de notre mre: je dois
chrir son souvenir; elle m'aima... trop, peut-tre, et ne fut pour
toi qu'une martre. Tu te rappelles que le lendemain de ce jour
funeste, je feignis d'avoir besoin de ta signature: je te priai de
mettre ton nom sur plusieurs feuilles de papier blanc. Muni de ces
choses ncessaires, mon gouverneur et moi nous agimes en ton nom, avec
tant de secret, que nous avons fait casser tes voeux par un arrt
authentique, sans que personne s'en doute encore dans cette
maison[42].--Ciel! quel bonheur! s'crirent  la fois Fanchette,
Agathe et Satinbourg.--Dans cette affaire, je pouvais seul tre ta
partie; et je n'ai pris que la qualit de tmoin en ta faveur: tes
blancs-signs sont devenus entre mes mains et celles de monsieur
Kathgtes, des rclamations, des requtes aux suprieurs
ecclsiastiques, aux cours souveraines: j'ai mme, avant que je fusse
dtenu par de C**, su toucher notre prlat, et le disposer  me rendre
ma soeur. Tout a russi. Notre oncle, qu'un accident tragique vient de
nous enlever, a contribu, dans ses derniers momens,  ta libert; il
a dvoil les sentimens de ma mre, ses remords, l'aveu de la
contrainte qu'elle avait exerce; par le mme acte, il teste en ta
faveur. J'ose entrevoir pour toi dans l'avenir une perspective
heureuse. Cette fille charmante qui veut bien consentir  ma flicit,
va rentrer auprs de toi: tout se prpare pour notre union; et le jour
auquel j'pouserai mon amante, nous ferons signifier l'arrt: vous
sortirez toutes deux en mme tems; nous serons insparables.

Ce ne fut pendant longtems que des flicitations  la tendre Adlade,
qui cherchait  lire son sort dans les yeux de Valincourt. Le
malheureux jeune homme tait dans un tat pnible, qui ne devait pas
finir encore. Il se fesait tard; on se spara. Fanchette, baigne des
larmes d'Agathe, rentra dans son couvent. Lussanville s'loignait 
regret, suivi de son gouverneur et de Valincourt. Les nouveaux poux,
ports sur les ales des dsirs, volrent dans le temple de l'amour et
de l'hymen; et la bonne Nn se garda bien de retourner chez Apaton.




CHAPITRE XLVIII

_O les atrocits retombent sur leurs auteurs._


DE LUSSANVILLE et tous ses amis se levrent de grand matin,
sans en excepter Satinbourg lui-mme. Cet heureux poux de la
jeune Agathe, que l'amour venait de combler de ses faveurs
dlicieuses, ne comprenait rien  la froideur de Valincourt.
Vous tes surpris, lui dit sa jolie compagne: mais vous ne
savez pas tout. Apaton--Comment!--Oui.--Serait-il possible, grand
Dieu!--Malheureusement. Si mon lecteur n'tait instruit, cette
conversation ne serait pas des plus claires: mais c'est ainsi que
s'expliquent les nouvelles maries; elles sont laconiques: la matire
leur est prsente: elles croient que tout le monde doit comprendre 
demi-mot. Hlas! rpliquait le jeune marchand, que je les plains!...
Cependant cela ne m'arrterait pas.

Bientt on se rassemble: on devait aller se prsenter devant le
magistrat; on vole au couvent de Fanchette. On la trouve pare des
mains de sa chre Adlade. Jamais elle ne fut si touchante. Ses beaux
cheveux, qui recevaient d'une frisure _assortissante_ les plus
gracieux contours, n'taient point dguiss par des poudres rousses:
on les voyait tels qu'ils taient, parsems de fleurs, retenus par
l'ivoire et les diamans, formans de longues tresses, qui recouvrent
son chignon: Sur un corset qui pince la taille la plus fine, elle
avait une robe dont le tissu, argent et soie, blouissait la vue,
lgamment garnie, syante, et de la meilleure feseuse: son joli pied
tait chauss d'un soulier de perles, qu'attachait une boucle
brillante, oblongue, en lacs-d'amour[G], du dernier gout.

  [G]: Ce sont celles que monsieur Apaton avait imagines.

Et d'o Fanchette avait-elle cette parure?... Lussanville, avant son
voyage de bayonne, l'avait command, de concert avec Nn:  son
retour, tout cela se trouva fait, et des l'instant qu'il fut libre, il
fit porter ces belles choses au couvent de Fanchette. Et pourquoi se
parait-elle?... Cher et curieux lecteur, les mmoires o j'ai puiss
ne disent rien de ses motifs: Mais, si vous le voulez, je ferai comme
les autres historiens mes confrres, je vous donnerai mes conjectures
pour des ralits: et je vous dirai, Que toutes les femmes, mme les
plus honntes et les plus sages, tant un peu coquettes, Fanchette ne
voulait paratre devant le magistrat qu'avec tous ses avantages: _Ou_,
qu'indigne contre de C** et d'A**, qui n'avaient jamais eu de vues
lgitimes, elle voulait montrer qu'ils auraient pu s'honorer d'un si
beau choix: _Ou_, qu'elle se parait pour faire mourir de rage
monsieur Apaton, qu'elle allait braver: _Ou_, pour faire envier 
tout le monde le sort d'un amant qu'elle adorait. _Ou..._ Cher
lecteur, imaginez  votre tour des motifs, je vous donne carrire; ils
seront bien peu fonds, s'ils ne le sont autant que les miens.

On ne pouvait se lasser d'admirer la belle Florangis: Agathe, avec des
transports plus vifs, un air plus mignard, plus fin et plus tendre que
la veille, lui donnait mille baisers; Lussanville tressaillait; et la
bonne Nn balbutiait entre ses dents: _Je me poignarderais  prsent,
si le comte_... L'on part. En chemin, Satinbourg disait  l'amant
d'Adlade: Non, je n'hsiterais pas: vous tes sr d'tre aim: la
faute fut involontaire: l'audace d'un sclrat doit-elle donc rendre
malheureux deux jeunes amans faits l'un pour l'autre? Je dis plus: Si
la belle Adlade s'tait oublie, et que sduite par le gout d'un
moment, ou bien entrane par... qu'elle et consenti: mais que
bientt le repentir succdant, elle vous et rendu son coeur, il
serait dur et cruel de ne pas se laisser toucher. Vous tes dans un
cas bien diffrent; elle est innocente; vous n'en pouvez douter.
Valincourt, sans rpondre, baissait les yeux. Mes lecteurs sauront
bientt le dnouement de son avanture. Et l'on arrive.

Lussanville et la belle Florangis entrrent les premiers; Agathe et
Satinbourg les suivaient; le gouverneur et la bonne Nn; la marchande
de modes, avec une douzaine de ses filles; Valincourt, l'air agit,
morne, les yeux colls  terre, la rougeur sur le front, terminait la
marche. Le magistrat les reut avec cette honnte affabilit qui ne
l'abandonne jamais. Il avait  la main l'crit de la veille, dont il
venait d'achever la lecture. Il fit de nouvelles questions  chacun
d'eux,  l'exception de la belle Florangis,  laquelle il n'adressa
que des complimens flateurs, sans lui dire un mot de l'affaire que
l'on traitait. Malgr lui ses regards allrent chercher ce pied
charmant, que ses conqutes avaient rendu clbre: il sourit. Ensuite
il tint ce discours:

Vos adversaires vont paratre: Croyez que sous le gouvernement sage
qui nous rgit, il est impossible au crme de se cacher longtems.
J'tais parfaitement instruit, avant mme que monsieur Apaton me
prsentt sa dernire requte; et l'on me rendait un compte exact de
toutes ses dmarches, depuis que la premire m'avait fait concevoir
quelques soupons... Vous, dit-il  Nn, montrez-moi l'crit que vous
avez du pre de mademoiselle Florangis. Et la bonne le prsente. Cet
acte autorise, continua-t-il, tout ce que vous avez fait: Je loue vos
soins. Et vous, dit-il au vieillard Kathgtes, d'o vient ne vous
adressates-vous pas  moi, ds la premire fois que votre lve
disparut? les magistrats sont les pres et les dfenseurs-ns de tous
ceux que l'on oprime. Vous, monsieur de Lussanville, vous avez commis
des imprudences, qui seraient punissables, si vos adversaires
n'avaient toujours t les agresseurs; ou si mme vous n'aviez t
trop grivement outrag, pour que vous pussiez rgler vos dmarches
suivant les rgles de la modration: Desormais, vitez les mchans: la
vertu la plus pure se tache avec eux, et l'on doit plutt les fuir que
de les combattre. Pour monsieur Valincourt, son affaire est
embrouille: il voudra bien me donner des claircissemens plus amples
en prsence de son adversaire. Le magistrat parla de Dolsans  la
marchande de modes; on vit qu'il n'ignorait rien. Enfin il vint 
Fanchette: il aprouva sa conduite en tout: Vous ferez, mademoiselle,
lui dit-il, un modle pour votre sexe, et tous les parens doivent
demander au ciel des filles qui vous ressemblent.

Ces mots taient  peine achevs, que l'on annona le comte d'A**, le
marquis de C** et le _modeste_ Apaton. Leur tonnement ne fut pas
mdiocre, lorsqu'ils aperurent, en entrant, la nombreuse assemble
qui les attendait. Apaton, surtout, voyait dans chacune des filles
que la marchande avait amenes, des tmoins de la violence qu'il avait
faite  la jeune Agathe. Le magistrat entretint quelque tems en
particulier les trois coupables: on les vit rougir et plir tour 
tour. Mais surtout rien n'galait le comique de la rampante figure
d'Apaton, lorsqu'il vit toutes ses noirceurs dvoles, et prtes 
tre exposes au grand jour: Il avait les mains jointes; le corps
panch; le regard perdu; poussait de douloureux soupirs; levait les
yeux au ciel avec l'expression de la rage et du desespoir; les
ramenait tristement sur Fanchette; retenait ses larmes; rpondait en
s'inclinant jusqu' terre le plus benignement qu'il tait possible:
Mais toutes ses grimaces devenaient inutiles; il tait dmasqu.

Fanchette entendit avec autant de satisfaction que de surprise, le
magistrat ordonner au marquis de C** de remettre  Lussanville le
portrait, et l'autre prsent qu'il avait ravi. Ces choses,
imprudemment montres  l'asiatique, servirent  donner des lumires
au magistrat lui-mme: il le fit entendre  la jeune Florangis; mais
sans entrer dans aucun dtail. L'tonnement de Fanchette augmenta bien
davantage, lorsqu'elle aperut  ses genoux ses deux fiers ravisseurs,
qui la priaient de choisir l'un d'eux, et de recevoir sa main et sa
foi. Ils n'avaient pu revoir ce pied enchanteur, et tous les attraits
de Fanchette, auxquels sa parure donnait un clat qui les blouit,
sans brler de nouveaux feux. Une pauvre orfeline, leur rpondit la
jeune personne, ne porte pas ses vues si haut, messieurs. Et
prsentant la main  Lussanville: Voila celui qui m'a choisie
le premier, et que je prfre  tout l'univers: il m'aime,
j'en suis sure; il m'estime, et surtout il est vertueux.
Et le pauvre Philoths-Philogunes Apaton pleurait  chaudes
larmes. Qu'exigez-vous d'eux, mademoiselle, dit le judicieux
magistrat?--Qu'ils m'oublient, monsieur, rpondit Florangis: Je leur
pardonne: puissent-ils changer; choisir parmi leurs gales une
compagne aimable, et vivre heureux avec elle! Pour monsieur Apaton,
je me rapelerai toujours qu'il fut l'ami de mon pre, et qu'il eut des
bonts pour moi. Quel est l'homme qui peut dire, au bout d'une longue
carrire, que sa vertu ne s'est jamais dmentie! Je me trouve
heureuse, puisse-t-il l'tre aussi! Le magistrat donna de grandes
louanges  des sentimens si gnreux, et congdia la belle Florangis,
Lussanville et leurs amis, aprs s'tre fait donner des lumires sur
ce qui concernait Valincourt.




CHAPITRE XLIX

_Fanchette recouvre sa mule bleu-cleste._


ON se rappelle sans doute que l'asiatique avait t tmoin de la
dlivrance de Lussanville. A peine eut-il parfaitement connu que le
marquis et le comte, fiers de leur crdit et de leur naissance,
substituaient au devoir, le plaisir; au juste et  l'honnte, la
satisfaction de leurs passions effrnes; qu'il forma le dessein de
rompre avec eux: il vendit la petite maison que son amiti naissante
lui avait fait acqurir, enjoliver, habiter dans le voisinage de celle
de monsieur de C**, et revint  paris.

Toujours occup de Fanchette, qu'il ne pouvait dcouvrir; sr,
d'ailleurs, que Lussanville est en libert, il souhaita d'teindre un
amour sans esprance. Telles taient ses dispositions, lorsqu'il reut
en un mme jour, de pondicheri, la nouvelle, impatiement attendue, que
le gouverneur, auprs duquel il tait injustement accus de faire un
commerce illicite, et d'avoir entretenu, avec le commandant de
madrass, une intelligence dangereuse, avait reconnu son innocence,
crit en cour des lettres qui dtruisaient les accusations qu'il avait
portes contre lui; rtabli son honneur dans la colonie, et permis
l'embarquement de toutes ses richesses: de l'orient, l'avis que trois
de ses vaisseaux, richement chargs, venaient d'entrer dans le port:
de son procureur  paris, que toutes les affaires qu'il y avait
laisses  son dpart taient enfin accommodes, les saisies leves,
les decrets purgs, et que l'assurance d'un entier paiement, qu'ils
n'eussent os demander, lui fesait des amis de tous ses cranciers.
Tant de bonheur aurait t bien plus doux, s'il et eu, pour le
partager, son fils, sa malheureuse famille, ou cette jolie Florangis,
qu'il croyait nice de la marchande de modes; mais il ne laissa pas
de s'en rjouir beaucoup avec le bon instituteur.

Les raisons qui lui firent publier sa mort, il y avait trois ans;
cacher  ses anciennes connaissances son arrive  paris, et changer
son nom, venaient de cesser; il sortit pour se montrer  ceux qui
furent autrefois lis avec lui. Sa premire visite fut chez monsieur
Delaunage, ce vieillard voisin du pre de Fanchette; qui voulait la
rendre matresse chez lui et la marier; qui fit des prsens qu'on
renvoya; qui venait de vendre son fond  Satinbourg. La surprise du
vieux marchand fut extrme; dans le premier moment, il ne voulait en
croire ni ses yeux ni son ami. Enfin, convaincu qu'il voyait monsieur
Rosin, il l'embrasse tendrement, lui demande des nouvelles de sa
femme, de son fils...

Elle est morte, intrompit Rosin; et mon fils est
perdu.--Perdu!--Oui, perdu dans paris, o je l'avais envoy. Hlas!
toutes mes recherches et celles de son gouverneur, ont jusqu' prsent
t vaines.--Mais on ne se perd pas de la sorte: vous le retrouverez.
Par le bon ordre qui rgne dans cette grande ville, on dcouvre ce qui
s'y passe de plus secret.--Vous me rendez un peu d'esprance.--Votre
nice a du montrer bien de la joie de votre retour?--Ma nice! eh!
pouvez-vous m'en donner des nouvelles?--Vous ne l'avez pas encore
vue!--Et ne sais o la prendre.--Ah! quel plaisir pour tous deux!
c'est une merveille que votre nice: une fille... Si le jeune
Satinbourg tait ici... Il ne tarit pas sur son loge: demain...--Et
si vous voulez m'obliger, que ce soit ds aujourd'hui.--Ainsi que
vous, je ne sais plus o la prendre: on parle d'un couvent...
Satinbourg dira tout cela; et nous ne pouvons le voir que demain. Mais
votre nice va vous offrir l'image vivante de votre soeur, lorsque,
dans son printems, ses grces, son blouissante beaut lui
soumettaient tous les coeurs.--Vous loignez le moment de la voir, et
vous augmentez l'envie que j'en ai. Elle est, dites-vous, belle comme
sa mre?--Je crois qu'elle la passe. Et Rosin tressaille. Il se dit 
lui-mme: Ma nice ressemble  la belle Fanchette... elle a tous les
traits de ma soeur: elle me tiendra lieu de fils, de matresse... et
puisque dans le monde, il existe une puissance qui rendra lgitimes
les sentimens qu'elle m'inspire, je suis riche, j'en profiterai. A
demain, monsieur Delaunage?--Ds le matin nous irons ensemble chez
Satinbourg; une jeune pouse, je m'en souviens encore, fait dormir
tard; nous le surprendrons au lit; vous vous ferez connatre...--Ce
Satinbourg est mari?--Il vient d'pouser l'amie de votre nice.--Ah!
cela me soulage.--Vraiment ce n'est qu' son corps dfendant...

Une visite survint au vieillard: et Rosin, transport de joie, le
quitta.

Le lendemain, la nuit n'avait pas encore fait place au jour, que
Rosin s'veille, s'habille, prend la jolie mule bleu-cleste qu'il
avait enleve  Fanchette, et vole chez Delaunage. Le vieillard fut
surpris de le voir si matin. Voulez-vous donc intrompre, lui dit-il
en riant, de jeunes poux lorsqu' peine ils commencent  gouter un
sommeil bienfesant, qui rpare leurs forces puises? Il n'est pas
tems encore. Attendons.--Que voulez-vous? rpondit Rosin: je brle
d'impatience: j'ai perdu tout ce qui m'est cher, un fils mon unique
esprance; une matresse toute belle, sage au milieu des enlvemens;
le vrai phnix en un mot; si sduisante... cette jolie chaussure l'a
pare...--Mademoiselle Florangis, dit froidement Delaunage, ne le cde
pas encore  votre phnix pour cet attrait-l... Vous allez en juger.

Les deux amis s'entretinrent durant quelque tems de leurs affaires, de
la fortune de Rosin, de ses avantures. Vous ne donnates point de vos
nouvelles  ce pauvre Florangis? disait Delaunage.--J'crivis
plusieurs fois; mais je ne reus jamais de rponse: ce fut
indirectement que j'apris leur mort. J'ai su depuis que, de plusieurs
vaisseaux qui portaient de mes lettres, le premier fit naufrage,
et les autres furent pris par les anglais.--Il me parat que
dans ces climats loigns, la fortune s'est lasse de vous tre
contraire?--Comme vous le savez, je quittai paris avec quelques
dbris de ma premire fortune: ce fut un crme aux yeux de mes
correspondans: on m'accusa de mauvaise-foi: on tcha de fltrir ma
rputation: on fit des poursuites; et tout le poids de la hane tomba
sur moi: je l'avais prvu et souhait: Florangis tait vertueux, mais
pusillanime; ma soeur s'affectait trop; j'aurais voulu, au prix de la
moiti de mon sang, leur pargner les maux qu'ils ont soufferts. Je
plaai avantageusement mes fonds et j'eus un emploi d'crivain sur le
vaisseau qui me transportait. Arriv  pondicheri, je tins les livres
d'un fameux ngociant, et j'eus en mme-tems la libert de trafiquer
pour mon compte. Tout me russit: je gagnai la bienveillance de mon
commettant, pour le bon ordre que je mis dans ses affaires: les
miennes florissaient: au bout de quelques annes il m'associa avec
lui. Tout n'en alla que mieux; parce que je devins plus hardi, et que
le bonheur continuant  me seconder, notre fortune doubla en trs-peu
de tems. Mon associ mourut: les anglais prirent pondicheri: j'avais
rendu des services d'importance, avant la dclaration de guerre, 
divers commerans de cette nation; ils m'en tmoignrent leur
reconnaissance, dans la desolation publique, en me fesant rendre
toutes mes richesses: je fus le seul  qu la guerre, pour le moment,
ne fit point de tort. Mais cette faveur pensa causer ma perte dans la
suite. Ds que la paix fut rtablie entre les deux nations, les
envieux que mon bonheur m'avait faits, ne manqurent pas de me
noircir auprs du nouveau gouverneur. L'orage de jour en jour
grossissait sur ma tte: le danger devenait pressant: je songeai 
mettre en suret ma vie avec une partie de mon bien; et craignant que
mon fils, que je venais d'envoyer  paris, ne ft arrt, je
renouvelai  son gouverneur la dfense de paratre parmi nos
connaissances. La hane de mes ennemis s'envenima au point, que pour
m'y soustraire entirement, je fis publier ma mort; tout le monde la
crut jusqu' mon fils; son guide savait seul mon secret. Valincourt
(c'est le nom que je lui fais porter) aimait lorsqu'il aprit cette
nouvelle: il disparut quelque tems aprs, et l'objet de sa tendresse
mme ignora quel tait son sort. Le conducteur que je lui avais donn,
me rejoignit, m'aprt cette fcheuse nouvelle: je fus au desespoir.
Nous revnmes tous deux en france, avec ce que je pus emporter de mes
richesses. Aujourd'hui tout a chang; on me rend justice  pondicheri;
et si je retrouvais mon cher Valincourt, aussi-bien que ma nice, je
n'aurais plus rien  desirer.

Lorsque Rosin eut fini son rcit, il tait l'heure de se rendre chez
Satinbourg; il part avec Delaunage. Mais les jeunes poux sont dj
sortis: on nomme le couvent de Fanchette; ils viennent de s'y rendre.
Les deux amis y volent. L'aimable Adlade parat seule, pour leur
apprendre que Satinbourg et sa jeune compagne n'ont fait que passer.
Delaunage demande Fanchette. La jeune religieuse crut la devoir celer.
Rosin tait vivement frap des grces de la charmante soeur:
son coeur facile  s'enflmer s'intressa pour elle: il
l'entretint quelques momens, et lui dit des douceurs. Adlade
le considrait; quelques traits, un son de voix qu'elle crut
reconnatre, fixaient son attention. Rosin, charm, lui dit:
Comment a-t-on pu se rsoudre, madame,  ensevelir tant d'attraits
dans un clotre?--Ensevelie! moi!... j'en serais au desespoir.--Vous
n'tes pas...--Si.--Et...--Dans deux jours... Vous connaissez monsieur
Satinbourg; dans deux jours vous saurez tout.--Ah ciel!... Madame,
j'aimais une jeune personne toute belle que j'ai vue deux fois... j'en
devins perdment amoureux ds la premire... mais vous l'galez.
Cette mule fut  elle.--Voyons... Mais... Je crois...--Il faut me la
rendre?--Venez la reprendre demain. Rosin fut ravi que ce bijou lui
fournt un prtexte de revoir la jolie clotre: il y consent, et sort
avec le vieux marchand.

Adlade, en voyant la mule mignone, prsuma qu'elle ne pouvait
apartenir qu' Fanchette. Mais comment se trouvait-elle entre les
mains d'un homme connu de Satinbourg? Elle vole auprs de son amie,
qu'elle ne nomme plus, que son aimable soeur: elle lui rend compte de
ce qui vient de se passer, et lui prsente la mule: Fanchette la
reconnat avec surprise; raconte comment et dans quelle occasion elle
l'a perdue, cherche la semblable, la retrouve, et les chausse. Les
deux tendres amies s'puisrent en conjectures. Deux heures aprs le
mme sujet les occupait encore; et la jeune Agathe parat.




CHAPITRE L

_Nouvel enlvement._


MA CHRE Florangis, voici bien d'autres embarras: un oncle,
dont jamais je n'avais entendu parler, tombe des nues pour
venir nous tourmenter...--Que m'aprens tu, chre Agathe!--Oui,
votre oncle, un monsieur Rosin: monsieur Delaunage qui nous
quitte, vient de nous aprendre cette nouvelle.--Ciel! quel bonheur
inattendu!--Rjouissez-vous!... vous ne savez pas encore...--Ah! que
je le voie seulement.--Gardez-vous en bien!... Aprenez ses desseins,
et que sa venue qui devrait nous causer  tous la joie la plus vive,
ne nous aporte que de la tristesse. Votre oncle brle d'envie de vous
revoir: il a tout pouvoir sur vous: il ne consentira jamais  votre
union avec monsieur de Lussanville...--Ah! dieu!...--Non: il a perdu
sa femme et son fils unique, raport des richesses immenses; il veut
vous rendre matresse de toute sa fortune en vous pousant. Tels sont
ses desseins.--Ma tendresse et mes larmes les feront changer.--Ne vous
en flattez pas: il vous a vue, nous ne savons comment; il vous aime
sans vous connatre. Il n'est qu'un moyen de vous dlivrer
tout-d'un-coup de mille tracasseries: monsieur de Lussanville ignore
tout ceci: allons l'instruire: nous resterons chez lui tout le jour:
cette nuit vous vous pouserez: demain nous irons voir votre oncle,
qui n'ayant pas publi son retour assez tt, n'aura rien  dire.
Fanchette, trouble, hsitait: Adlade se joignit  l'aimable Agathe,
pour la dterminer.

Les deux amies sortaient pour se rendre chez la marchande de modes,
d'o l'on devait faire avertir Lussanville et la bonne Nn: A la
porte du couvent, un homme s'entretenait avec une jeune fille, qui
pronona le nom de Valincourt: Fanchette et l'pouse de Satinbourg
s'arrtent, fixent la jeune personne: elle leur parut une de ces
infortunes, qui se privent elles-mmes du titre de citoyennes, et
font  part une classe avilissante, exhalaison impure de la corruption
des grandes villes: Agathe et Fanchette dtournent la vue en
rougissant pour elle. Cette fille tait la petite Lolote, qui venait
de reconnatre Rosin. Dans ce moment, les yeux du pre de Valincourt
rencontrent la belle Florangis. Oui... c'est elle-mme, s'crie-t-il,
elle a... voila cette jolie mule que je viens de remettre  l'aimable
religieuse... Je n'ai pas encore examin ses traits avec autant
d'attention: quelle image ils me retracent!... si 'allait tre... Je
ne laisserai pas chaper cette occasion de m'en claircir. Ces
dernires paroles frapent l'oreille de Fanchette: elle remet l'inconnu
qui voulut un jour la secourir; se hte de monter dans le carosse de
place qu'Agathe avait amen; lve les portires, et par-l se livre
elle-mme. Le cocher,  qu Rosin eut le tems de dire un mot, suivit
les ordres qu'il lui donna.

On arrte aprs un trajet fort court: la portire s'ouvre, et Rosin
prsente la main  Fanchette, qui se voyant dans une maison inconnue,
fait un cri, et se jette entre les bras d'Agathe.




CHAPITRE LI

_Obstacle qu'on n'attendait pas._


PARDONNEZ, mademoiselle, dit Rosin, une petite tromperie, que
l'impatience de vous connatre a seule suggre... Calmez cette
frayeur qui m'est injurieuse, mesdames: il n'est personne au monde qui
plus que moi rende hommage  la vertu unie  la beaut. Fanchette se
sentit rassure par ce discours: l'inconnu lui prit la main; elle ne
la retira pas: il lui sembla que dans son coeur cet tranger occupait
une place  ct de Lussanville: elle fut la premire  presser Agathe
de se rendre aux instances qu'il leur fesait d'entrer chez lui: la
jeune Satinbourg ne pouvait revenir de son tonnement; mais le nom de
Valincourt qu'elles avaient entendu donner  l'inconnu, excitait sa
curiosit; elle se rendit.

Si j'en crois mon coeur, lui dit Rosin avec attendrissement, vous
tes celle que j'ai desespr de trouver. Le sort m'a priv d'une
soeur chrie.--D'une soeur, intrompit Fanchette!... Et cette
soeur?...--Je retrouve ses traits en vous. Elle se nommait Florangis;
je suis Rosin.--Vous! mon oncle, vous!... C'est lui, chre Agathe!
Fanchette portait toujours avec elle la bote qui renfermait le
portrait de sa mre, et cette lettre qu'en mourant elle crivit  son
frre. Voila, dit-elle  Rosin, l'image de celle  qu je dois le
jour. A peine il l'aperoit, que ses yeux se remplissent de larmes:
O ma fille! s'crie-t-il, en la pressant dans ses bras, ce n'est que
de cet instant que le sort cesse de me perscuter: il m'a ravi mon
fils, mais il rend  mes voeux le seul objet qui pt me consoler d'une
perte si grande...--Je retrouve un pre, chre Agathe... Je vais vous
adorer: vous aurez un fils dans Lussanville: tous deux...--Ah! ma
fille!... Quel est ce papier?--Il est pour vous. J'ai toujours
respect cette dfense de l'ouvrir, que vous voyez trace de la main
de mon pre. Rosin baise l'crit de sa soeur, et lit:

   _Dans quelqu'endroit du monde que tu respires, cher Rosin,
   indiffrent ou tendre encore, il est un coeur qui t'aime, qui te
   desire, qui songe avec tressaillement, mme dans ce moment
   affreux, que les mmes flancs nous ont ports. Combien de fois la
   diffrence de nos noms ne nous fit-elle pas prendre pour de
   tendres amans!... Tems heureux!... O mon frre! le sang qui
   t'anime coule dans mes veines, mais il n'y circule plus qu'avec
   lenteur... Une cruelle ennemie, l'pouse, ou plutt la mgre, de
   cet amant pour qui je t'avouai ma faiblesse, ne s'est pas crue
   assez venge par nos malheurs qu'elle a tous causs; elle y joint
   le poison... c'est elle, je n'en saurais douter... dans quelques
   heures, je ne serai plus: ma fille perd une mre, instruite par
   l'exprience... Oh! que n'es-tu prs de moi! tu recevrais mon
   dernier soupir; tu consolerais, tu soutiendrais mon malheureux
   poux; tu recueillerais ma fille, tu me remplacerais auprs de
   Fanchette... de Fanchette!... Mon frre, mon ami, conois-tu
   toute l'horreur de la situation de la pauvre Fanchette?... Je
   frmis, quand je songe qu'elle est belle, innocente; que je la
   laisse, comme je fus laisse, au milieu d'un monde corrompu,
   sducteur, et qu'elle peut perdre bientt son pre, dont la sant
   chancelante s'affaiblit de jour en jour... Au nom de dieu, des
   droits du sang, de notre tendre et constante amiti, cher Rosin,
   si tu reviens un jour, reois dans tes bras ma fille comme ton
   fils; si tu le peux, fais son bonheur; protge-la du moins,
   dfens-la contre les meurtriers de sa mre, prserve-la
   d'garemens... Rosin! tu me connais: je fus insense... mon ami,
   si ma fille s'tait gare, ce serait ma faute: dans ce cas mme,
   pardonne-lui, ramne-la: ni le vice, ni le crme ne doivent nous
   faire har nos parens ou nos amis: c'est le lche prtexte des
   coeurs durs, que de se prvaloir de leurs dfauts pour ngliger
   ceux qu'ils doivent aimer... Mon frre, je te recommande le
   bonheur de ma fille: je te prie de le faire par tous les moyens
   possibles... je te l'ordonne; l'tat d'anantissement o je me
   trouve, m'en donne le droit: songe que cette me immortelle, qui
   te fut attache, que le poison n'atteindra pas, aura les yeux
   ouverts sur Fanchette et sur toi... elle lira dans ton coeur tes
   plus secrtes penses... Mes douleurs cessent: une lumire
   surnaturelle semble m'clairer... Mes forces s'puisent...
   Rosin... Fanchette... ma fille... mon frre, qu'elle soit la
   tienne... et....._

Il tait impossible de lire les caractres demi-forms qui suivaient.
Fanchette et son oncle rpandaient des larmes. Que de penses les
agitaient! Rosin lui dit:

Eh! c'est toi, ma fille! toi! l'amante de ce Lussanville, dont la
mre... Toi! qui devrais dtester tout ce qui tient  cette femme
abominable!... Et je me croyais injuste, lorsque le jour o je le vis
te drober au danger, je sentis que je le hassais. Cependant, ma
fille, ton bonheur est tout ce que je veux: ma soeur l'ordonne: aux
dpens de mon coeur, plus  toi que tu ne penses, je le ferai.
Fanchette perdue, immobile, soupirait et garda durant quelques momens
le silence. Ensuite levant timidement les yeux sur son oncle: Si vous
le connaissiez! lui dit-elle: ah! si vous le connaissiez!--Toutes ses
vertus, s'il en a, ne sont plus rien: ma fille, ce billet que toi-mme
viens de me remettre, les doit toutes anantir  tes yeux, et vous
sparer pour jamais.--Ah! dieu! plutt la mort!... Lussanville est-il
donc criminel, pour tre n d'une mre coupable! il a tant de
vertus!... Chre Agathe, cris  ma bonne: qu'elle vienne: son
tmoignage sera moins suspect que le mien.--Quoi! le fils de celle qui
te priva d'une mre t'est si cher! un sang odieux...--Arrtez! Ah! mon
oncle! mon pre! je l'aime; mais il en est si digne!... et la soeur,
et le frre, l'une par l'amiti, l'autre par l'amour, ont tout pouvoir
sur mon coeur: faut-il donc briser des liens si doux!--Ta mre ne vit
plus! que de prils, que de malheurs celle qui t'en prive ne
t'a-t-elle pas causs! fille infortune!--Je les pardonne  mon plus
cruel ennemi: et mon amant... Nous esprions jouir d'une flicit si
pure! Sa soeur, que vous avez vue... dont les voeux sont
dissous.--Cette fille aimable  laquelle j'ai parl?--Elle-mme. Sa
soeur et le jeune Valincourt...--Le jeune Valincourt!--Vous vous
troublez! on vous a donn ce nom lorsque nous sortions du couvent: le
connatriez-vous? un jeune homme (continua vivement Fanchette) que
depuis trois ans l'on croyait perdu, fils d'un riche ngociant de
pondicheri, l'ami de mon amant, qui...--Et c'est mon fils! et c'est
toi qui me l'aprens!  ma chre Fanchette!... O le verrai-je?

Rosin achevait  peine ces mots, qu'on vit paratre Lussanville,
Valincourt et l'poux d'Agathe.

Ah! mon cousin, s'crie Fanchette, en allant au devant de Valincourt!
votre pre... mon oncle... Le gouverneur du jeune homme entrait: il
aperoit son lve, il s'lance vers lui, et le porte dans les bras de
son pre. Que ce moment eut de douceur! O dieu! quel heureux jour,
dit Rosin, qui me runit  ce que j'ai de plus cher!... Mon fils! mon
cher fils! qui t'a donc spar de l'ami que je t'avais donn?

Le jeune Valincourt allait instruire son pre; lui parler de la
mchancet d'Apaton; de son amiti pour Lussanville, et peut-tre
d'Adlade: un envoy du magistrat se prsente, et l'invite  le
suivre. Rosin lance un regard jaloux sur Lussanville, prie Fanchette
de faire les honneurs de sa maison, et sort avec son fils.

Tandis qu'ils s'loignent, Fanchette demandait  Lussanville pourquoi
sa bonne n'tait pas avec eux. Je l'ignore, rpondit l'aimable
jeune-homme: mais c'est elle qui m'a fait remettre le billet
d'Agathe. Et la tendre Florangis n'est pas rassure: elle veut
absolument la voir, et prie qu'on la fasse chercher.




CHAPITRE LII

_Bibi._


ROSIN reut chez le magistrat de nouvelles preuves que ses malheurs
taient cesss; des assurances de la protection du monarque pour
continuer son commerce; des lumires sur les crmes d'Apaton. Au
retour, l'amant d'Adlade pancha son me dans le sein paternel.
Rosin, surpris de l'embarras avec lequel il s'exprimait au sujet
d'Adlade, arracha son secret  demi: il ne put se dfendre de
ressentir au fond de son coeur une joie secrte, et des esprances.

Lorsqu'il rentra, Fanchette venait d'accompagner Agathe chez sa mre.
[Et ce fut ce jour-l, cher lecteur, que l'diteur de cette vritable
histoire vit Fanchette chez la marchande de modes, et que son joli
pied fut pour lui la divine Clio. On essayait  cette belle fille sa
parure pour le lendemain: celle qui nomma Fanchette tait la jeune
Agathe; celui qui la caressait, monsieur Satinbourg.] Rosin ne pouvait
plus vivre sans elle; il y vole avec son fils. En la voyant si belle,
son coeur palpita de plaisir. Ah! mon fils! dit-il bas  Valincourt,
voila l'objet qui devait te charmer: faut-il que Lussanville te
l'enlve! Le jeune-homme surpris, rpondit en soupirant: C'est assez
d'un malheureux! faites la flicit de ma cousine. J'aime, vous le
savez... Mon pre! je vous ai dcouvert mon secret: tout dpend de
vous...--Comment!--Quel autre que mon pre aurait pu me forcer d'tre
heureux? Rosin l'entendit, et tous ses projets s'vanouirent. Vous
le serez, mes enfans, s'crie-t-il... Et dans le moment, Lussanville,
que Fanchette avait pri de s'informer de Nn, vint lui dire que
lui-mme et ses gens n'avaient encore pu la dcouvrir.

Fanchette,  cette nouvelle, ne put retenir ses larmes... O quel prix
la sensibilit, la tendre reconnaissance donnent  la beaut!... Rosin
disait: Comme elle aurait aim sa mre! Lussanville: Comme elle
aimera son poux! Rien ne put la consoler. Mais on n'avait garde de
trouver la gouvernante; qui, dans les lieux o elle tait, ne
s'occupait que des intrts de sa chre Florangis, que son amant, son
oncle et Valincourt reconduisirent  son couvent.

La vue de la belle Adlade, qui vint recevoir Fanchette, diminua dans
Rosin son antipatie pour Lussanville. Il aurait t flat de la double
alliance, sans le crme d'une mre odieuse. Car, dans ses principes,
le malheur d'Adlade tait moins que rien, et les perplexits de son
fils un enfantillage: mais madame Lussanville lui fesait horreur.
Cependant, touch de l'amiti que lui montrait le jeune-homme, press
du desir de faire le bonheur de sa nice; de donner  son fils une
pouse toute belle, et aussi riche qu'il avait apris que le serait la
jeune religieuse, il signa, quoiqu'avec rpugnance, le contrat de
Fanchette, que le notaire venait d'aporter. L'aimable fille lui
montrait combien elle tait touche de sa bont. Il soupira: il cdait
deux objets qui l'avaient charm: tant de gnrosit ne demeura pas
sans recompense.

Tous trois, aprs avoir pris cong des deux jeunes amies, sortaient du
couvent: le jour finissait, et les rues desertes, voisines de ce
monastre, n'taient point encore claires: deux femmes, qui
marchaient fort vite et d'un air effray, passent tout prs d'eux.
L'une heurta violemment Lussanville qu'elle ne voyait pas: A peine
l'amant de Fanchette eut ouvert la bouche, pour lui faire quelques
excuses, que la jeune personne se jette dans ses bras, en s'criant:
Ah! mon frre! Lussanville et Valincourt mme demeurent immobiles
d'tonnement, en reconnaissant la voix de Bibi, que Lolote
accompagnait.

Est-il possible!--Mon frre!--Qui l'aurait pens!--Un perfide...--Tu
respires!...--abusant de ma confiance...--Apaton!--Lui-mme. Il me
persuada de feindre une agonie, et tandis qu'il loignerait ma mre,
de me laisser enlever.--Qu'esprais-tu, grand dieu!--D'tre runie 
Valincourt: il m'en avait flate... le tratre!... il m'a cruellement
trompe... il ne travaillait que pour lui: mais le sclrat n'a rien
obtenu: ensevelie toute vivante, mon desespoir mme m'a soutenue.
Aujourd'hui, je ne sais par quel coup du sort, je me suis vue
abandonne d'un vieux geolier qu'il m'avait donn: je l'ai attendu
jusqu'au soir inutilement: je me suis cru condanne  prir de faim.
Je vais  la porte de ma prison: je vois avec surprise qu'elle n'est
point ferme: je sors; rien ne s'opose  ma fuite: parvenue dehors,
j'ai aperu cette jeune personne, et l'ai prie de me conduire au
couvent de ma soeur.

Mes lecteurs sentiront quel effet dut produire cet tonnant rcit sur
Lussanville et Valincourt. On rentre dans le couvent avec Bibi et
Lolote mme, que Lussanville reconnut avec plaisir. La surprise
d'Adlade et de Fanchette ne se peut dcrire. La joie succda: Bibi
trouva deux tendres soeurs. Cette jeune personne, en croissant, tait
embellie: et Rosin se dit en lui-mme: Pour le coup, celle-ci n'a
point d'amant; elle sera pour moi. Cependant il n'ignorait pas ce qui
s'tait pass: mais on a du s'apercevoir qu'il estimait la vertu, la
beaut, et non des chimres: ce fut une raison de plus pour offrir sa
main  Bibi. Il tressaillit: puis tout--coup, l'ide de sa soeur
expirante vint modrer sa joie. Lussanville, de son ct songeait 
s'acquitter avec Lolote: il offrit de payer sa pension dans le
couvent, au cas qu'elle voult y rester, et de l'tablir un jour.

Mais l'instant o tous ne doivent plus rien avoir  desirer,
s'aproche. Le vole va tomber, et dja le sclrat est puni.




CHAPITRE DERNIER

_Plus heureux qu'on ne pense._


TROIS jours s'taient couls depuis le triomphe de Fanchette chez le
magistrat. Ils se passrent comme on l'a vu; et furent employs aux
prparatifs du mariage de Fanchette avec Lussanville;  tout disposer
pour la sortie d'Adlade;  s'inquiter, se chercher, se retrouver,
se reconnatre;  s'aimer,  se le dire,  se rpter mille fois qu'on
s'aimerait toujours;  caresser Agathe;  l'entendre vanter son
bonheur;  faire mille questions  Bibi,  la consoler, en lui
promettant un mari; et cent autres choses qu'il serait trop long de
raporter.

Enfin l'on vit paratre le quatrime (c'tait celui de l'union
desire) et Lussanville, Rosin, Valincourt, suivis d'un nombreux
cortge, se prsentent  la porte du couvent. La suprieure amne
Fanchette richement pare, blouissante comme le soleil, et plus
touchante, plus belle encore que brillante. Elle la remet entre les
bras de son poux. L'aimable jeune-homme donna quelques momens  jouir
de sa dlicieuse situation. Ensuite se tournant vers la religieuse:
Madame, lui dit-il, ce n'est pas encore tout, je vous prie de lire
ceci (un huissier prsenta l'arrt) et de me rendre ma soeur. Je
laisse  votre maison tout ce qu'elle aporta lors de son entre chez
vous: je ne veux qu'elle. La suprieure ne pouvait revenir de son
tonnement: elle demanda du tems pour dlibrer avec les anciennes:
Lussanville tait press; il ajouta, que le jour mme, il ferait
remettre  la suprieure le fonds des 1000 l. de pension dont la soeur
devait jouir. On se consulte; l'article de la pension touche ces
bonnes filles; on dcide qu'Adlade sortira sur le champ. Lorsqu'on
fut l'avertir, elle avait dj repris les habits de son vritable
tat. Les religieuses l'accompagnent jusqu'au tour: Bibi la suit: on
les embrasse: elles sortent. Et nulle expression ne peut rendre quelle
fut la joie de Rosin, lorsqu'il pressa la main de la jolie Bibi.

L'on venait d'arriver chez l'oncle de l'aimable Florangis, d'o l'on
devait se rendre au pied des autels: Fanchette demandait sa bonne, et
montrait la plus vive inquitude, lorsqu'on entendit dans la cour le
bruit d'une voiture: c'tait celle de monsieur Apaton: on en voit
descendre Nn: Et vite, mes chers enfans, dit-elle  l'aimable
Florangis,  Lussanville,  Rosin, qu'elle reconnut, qu'elle embrassa,
mais qu'elle n'avait pas le tems d'introger: Et vite; il n'y a pas un
moment  perdre: venez tre tmoins des derniers instans d'un
malheureux que les remords dchirent. Et tout de suite elle leur
aprend que la veille Apaton l'avait envoy chercher: qu'elle n'avait
pu le voir sans tre touche jusqu'aux larmes. Il est bless, mes
enfans, ajouta-t-elle: les sclrats auxquels il s'tait associ pour
vous perscuter, et qu'il voulait justifier  vos dpens, l'en ont
puni: le comte d'A** et lui se sont fait des reproches devant le
magistrat: en sortant, d'A** et le marquis de C** se sont runis
contre un vieillard trop ami de son corps pour s'tre jamais battu, et
qui refusait de mettre l'pe  la main: ces deux misrables, non
contens de l'assommer  coups de canne, ont eu la lchet de se servir
de leurs armes contre un homme qui demandait la vie  genoux. Les
coupables sont arrts; il faudra tout leur crdit pour les tirer de
l. J'ai pass la nuit  consoler le moribond: il se reproche des
crmes affreux, qu'il veut avouer devant vous: Courons, ma chre
fille: je lui crois des desseins favorables pour votre fortune: il
vous demande... L'aimable Florangis caressait sa bonne: dans ce
moment, elle n'tait sensible qu'au plaisir de la revoir. Ensuite elle
s'attendrit sur le sort d'Apaton, et donna des larmes  son infme
perscuteur. O vertu des coeurs tendres, prcieuse sensibilit, doux
apanage d'un sexe enchanteur, une larme que tu fais rpandre, est
au-dessus des victoires des hros... Lussanville et Valincourt
lui-mme sont mus: Rosin, que son fils avait instruit des forfaits du
dvot, bnit le ciel qui s'est charg de le venger, prsente la main 
Bibi d'un air satisfait; l'on part, l'on vole, et l'on arrive.

Quel spectacle, grand dieu! que celui qu'offre un mourant, dont la vie
fut un tissu d'horreurs, qui n'a, pour se rassurer contre un avenir
terrible, pas mme le triste avantage de l'incrdulit! auquel sa
conscience ne prsente que des jeunes filles forces, trompes,
sduites, abandonnes au desordre; des innocens oprims, et tous les
crmes! Le dcouragement, l'effroi, le desespoir le tourmentent plus
que sa maladie mme: il souffre des maux infinis. Tel tait Apaton.

Aprochez, Fanchette, dit-il, d'une voix teinte,  vous que j'ai tant
offense... plus que vous ne le croyez encore... Quoi! Adlade!... sa
soeur!... Rosin!... Je bnis l'tre suprme de ce que vous tes tous
ici:... ma confusion en sera plus grande... mais peut-elle galer mes
forfaits?... Fanchette, et vous-mme, Lussanville, venez... Mes chers
enfans, je vous ai fait prier de me rendre cette visite, pour vous
demander pardon... Vous allez frmir... Mais voyez ma douleur, mes
remords et mes larmes; et si quelque jour le vice se prsentait  vos
yeux sous une forme sduisante,... rapelez-vous ma funeste fin... Je
fus vertueux tant qu'un pre sage guida mes premires annes. Je le
perdis... H! que ne le suivis-je au tombeau[43]!... de faux amis, de
pernicieux conseils me corrompirent: en peu d'annes je surpassai mes
matres... Mais comme mon extrieur avait toujours t rgl, je n'en
changeai pas: j'en imposais aux hommes; j'entrais ainsi dans
d'honntes familles, o je portais le desordre et ma corruption... Que
de filles prcipites dans le crme presque sous les yeux de leurs
mres! enleves, entretenues, dans des maisons que mes richesses me
permettaient d'avoir!... Tant que je fus jeune, inconstant et volage,
je gardais peu la mme matresse: alors ces malheureuses passaient en
d'autres mains, et souvent de l, au dernier degr du vice, 
l'affreuse prostitution... Cependant le ciel ne permit pas toujours
que je souillasse l'innocence: j'chouai auprs de vous, Adlade...
vous vous tes faussement cru la victime de ma brutalit... vous vous
troublates... vous perdites l'empire sur vos sens gars; revenue 
vous-mme, vous vous crutes avilie... Il n'en est rien, croyez-moi,
quoique j'en sois indigne; la vrit seule demeure[44]. Et
Valincourt, dans ce moment terrible, poussant un cri de joie, est aux
genoux de son amante, sur laquelle auparavant il n'osait lever les
yeux. Je t'adorais et je t'estimais, ma chre Adlade, lui dit-il:
mais en me nommant ton poux, je t'aurais vue rougir...--Relve-toi,
pauvre imbcile! intrompit Rosin: ne vois-tu pas que tu dis des
sotises?--Belle et vertueuse Florangis, continua Apaton, vous, qui
durant un tems me crutes votre protecteur, aprenez... je vais vous
faire horreur... C'est moi, qui n'ayant pu me faire couter de votre
mre, donnai des avis anonymes  monsieur de Lussanville, que je crus
mon rival, et le combatis sans pril, second que j'tais du
malheureux qui le suivait et que j'avais gagn... Je ne m'en tins pas
l; j'occasionnai la ruine de vos parens, pour obliger votre mre  se
livrer  moi, je n'y pus parvenir; de rage, j'avanai ses jours... et
fus tourner les soupons sur madame de Lussanville...--O monstre!
s'crient Rosin et l'amant de Fanchette! et cette aimable fille dans
les bras de Nn fondait en larmes: Valincourt regardait Adlade, en
soupirant. Ce n'est pas tout, reprit Apaton: Je m'introduisis chez
madame de Lussanville: j'y reconnus le jeune Rosin: je rsolus de le
perdre adroitement; et je n'aurais que trop facilement russi, si le
vertueux magistrat devant lequel nous avons paru, n'et t aussi bon
que j'tais mchant... Je voulus sduire Adlade; j'enlevai Bibi; je
vis sans piti mourir leur mre de regret d'avoir fait le malheur de
l'une de ses filles, et perdu l'autre... O Fanchette! le crme affreux
qu'il me reste  confesser fut inutile: j'abusai de votre confiance,
de mon pouvoir, de votre jeunesse, de votre heureuse innocence: le
ciel sauva votre vertu comme par miracle; Nn ne fut que son
instrument... n'oubliez jamais cette grce... Pour rparer mes crmes,
autant qu'il est en moi, je vous laisse tout mon bien: recevez, je ne
dis pas un don, mais la restitution trop due de ce que je vous ai fait
perdre.--Oui, monsieur, rpondit vivement Nn (transporte de plaisir
de voir Fanchette plus riche que son amant lui-mme), elle le reoit.
Ah! je le vois bien, vous tiez bon, ce sont les mchans qui vous ont
gt. C'est ainsi qu'un trait de gnrosit captive les mes simples
et droites. Apaton rpondit en sanglotant: Mais qui lui rendra son
pre, que je lui ravis, lorsque ses attraits naissans eurent excit
mes criminels desirs!...

L'ange de la mort semblait attendre l'aveu de ce dernier forfait, pour
fraper sa victime: une faiblesse survint  l'infme, dans laquelle il
expira; bien moins malheureux sans doute qu'il ne le mritait. Tous
taient saisis d'horreur. Qui l'aurait dit, s'cria Nn! Rosin vint
embrasser Lussanville, et lui ouvrit son coeur sur son injuste hane
qui venait de cesser, sur les sentiments que lui inspirait Bibi: le
mme jour fut pris pour cette union et celle de Valincourt avec
Adlade: on essuie les larmes de la belle Fanchette, et l'on sort
pour se rendre au temple.

       *       *       *       *       *

Enfin il s'accomplit cet hymen, dont un vertueux amour alluma le
flambeau: des sermens sacrs unirent Fanchette  Lussanville: cette
fille charmante donna ce que tant de fois on voulut lui ravir.
Quelques jours aprs Adlade pousa son amant, et Bibi s'unit avec
Rosin. On partagea galement la succession du financier: celle
d'Apaton fut  Fanchette, qui reut encore de son oncle un prsent
considrable. La jeune Agathe et son poux ne furent pas oublis; mr
et mme de Lussanville leur abandonnrent quelques-uns des biens
d'Apaton: exemple rare dans tous les sicles, o chacun garde ce
qu'il a! Mr Kathgtes, touch de la conduite de Nn, voulut la tirer
de l'oprobre du clibat, et lui fit porter son nom: Tout le monde
nagea dans la joie[H]. C'est ainsi que l'amour et la fortune se
runirent pour recompenser la vertu[45].

  [H]: Fanchette prit soin de Lolotte, qui, docile aux leons de
  son aimable bienfaitrice, aime toutes les vertus qu'elle lui voit
  pratiquer.

[Ornement]




NOTES


PREMIRE PARTIE.

On ne traduira pas le latin lorsque le texte indiquera le sens.

  [1] Une montagne en mal d'enfant
      Jetait une clameur si haute,
      Que chacun, au bruit accourant,
      Crut qu'elle accoucherait sans faute
      D'une cit plus grosse que Paris;
      Elle accoucha d'une souris.

  Mon but, dans cet ouvrage, n'est pas de peindre en grand; je
  laisse  mes matres, aux hommes clbres, les grands tableaux. Je
  vole terre  terre: mes hros sont pris dans la mdiocrit. Nos
  voisins  blonde (et souvent rousse) crinire, peuple que les
  clabaudeurs nomment _froce_, et les gens senss _magnanime_, les
  Anglais en un mot, traitent dans leurs ouvrages toutes les
  conditions avec un gal respect. Je sais qu'en France, sjour de
  la politesse et de l'urbanit, de la saine philosophie et de gens
  qui font de tres beaux discours sur la dignit de l'homme, on
  n'crit sur le peuple, on ne l'introduit sur la scne que pour le
  ridiculiser. M. de Voltaire, dit le sage de notre sicle (J.-J.
  Rousseau), a le premier rendu respectable un vieux soldat dans
  _Nanine_. M. Sedaine n'a pas fait un personnage bassement plaisant
  de son _Antoine_, dans _le Philosophe sans le savoir_. Ce sont ces
  exemples que je suis. Quoi donc! ceux qui constituent la nation
  seront la fable du petit nombre d'ingrats qu'ils nourrissent!
  Quelle indignit! Aprs le roi, dans une monarchie; avant tout
  dans une rpublique, ce qu'il y a de plus sacr, de plus
  respectable, de plus saint, c'est essentiellement le peuple et ses
  droits.

  _Cette note est du vieillard Kathgtes. Elle avait t raye par
  l'auteuromane; la petite-matresse la restitua, pour se donner le
  ton philosophe._

  [2] Un pied peut tre beau, lorsqu'il est bien fait, sans tre
  petit: beaucoup de femmes l'ont trs joli, quoique grand. Il se
  trouve mme des nations qui prfrent les grands pieds, ils
  taient en honneur chez les Cappadociens, et de nos jours ils
  sont estims en Perse. La petitesse du pied, telle qu'on l'exige
  en Chine, serait un dfaut.

  On connat des peuples, tels que les _Sriens_ (dont le pays est
  entre le mont Imas et la Chine), qui prfrent les pieds presque
  ronds.

  Un petit pied, nu, blanc comme la neige, tait un des charmes
  sduisants que les belles Grecques offraient aux regards d'un
  amant heureux.

  Les Romains avaient les mmes ides que nous sur la beaut de
  cette partie. Ovide dit  une matresse infidle: Quoique
  perfide, tu n'en es pas moins belle; ton PETIT PIED n'en est pas
  moins mignon.

    Pes erat exiguus; pedis est aptissima forma.
      AMOR., l. III, eleg. 3.

  [3] Judith, chap. XVI, v. 9. (C'est, je crois, remonter assez
  haut, pour prouver qu'en tout temps, on eut le mme got qui fait
  dire aujourd'hui:)

    Corset et jupons blancs, bas toujours bien tirs,
          PETITPIED DANS MULE GENTILLE
    Sont plus aptissans qu'un objet dcor
        De tout ce qui frape et qui brille;
    Non, non, l'ajustement avec art arrang,
    Les plus beaux ornemens, la plus riche parure
    N'ont pas l'attrait friand d'un joli nglig
    O la propret semble embellir la nature.

    M. PANARD.

  [4] Sutone, livre VII, _A. Vitellius_, chap. II. C'est de
  _Lucius Vitellius_, qu'est ce trait. J'y joindrai celui de la
  fameuse Dorique, courtisane grecque qui vivait du temps de Sapho:
  un pied mignon lui procura le double honneur d'avoir un roi pour
  amant, et pour tombeau une pyramide, qu'on voyait encore du temps
  de Strabon:

   Une avanture extraordinaire fesait l'objet de l'attention
   publique. Une aigle avait enlev le soulier de Dorique, qui
   prenait le bain  Naucrate, ville situe sur une des embouchures
   du Nil, prs de Canope, et elle l'avait transport dans le palais
   de Sas, alors capitale d'gypte, o elle le laissa tomber sur
   les genoux du roi Psammis. Ce prince fut tonn du prodige et de
   la propret du soulier; il en admira le got et la petitesse,
   demeurant persuad qu'un pied si bien fait devait tre celui de
   la plus belle personne du monde.

   Le voluptueux Psammis, curieux d'ailleurs de tout ce qui avait
   l'air mystrieux, voulut approfondir ce prodige et savoir d'o
   lui venait ce soulier: il proposa des rcompenses  ceux qui lui
   en apprendraient des nouvelles. Plusieurs femmes de la cour
   l'essayrent, mais il ne se trouva propre  aucune: enfin cette
   avanture pntra dans les provinces, et le bruit en vint jusqu'
   Naucrate: Dorique fut tonne que son soulier et t port si
   loin, et elle en conut de grandes esprances. Elle se dclara
   elle-mme; le gouverneur en donna aussitt avis  Psammis, et il
   y joignit un portrait si flatteur des charmes de cette Grecque
   que le roi eut envie de la voir: il envoya ordre qu'on l'ament 
   Sas: il se sentait mu au rcit de tant d'attraits: comme
   l'avanture avait quelque chose de miraculeux, il ne douta point
   que le dnouement n'en ft merveilleux. Il fallut obir; Dorique
   partit de Naucrate, et elle prit le chemin de Sas.

       *       *       *       *       *

   Psammis ne fut pas longtemps sans devenir perduement amoureux
   de Dorique: il avait fait faire l'essai du soulier mystrieux
   avec beaucoup de pompe; il ordonna pour cela une fte galante,
   qui fut appele la FTE DU SOULIER: Dorique, pare des riches
   habits dont le roi lui avait fait prsent, fit envier ses charmes
    toutes les femmes de Sas, inspira de l'amour  tous les
   hommes; mais un amant couronn satisfit son ambition: il fut seul
   heureux.

  [5] Cet historien avait la premire des qualits,
  l'_impartialit_. Il tait toujours fort mal vtu. On le trouva
  mort de froid dans sa petite chambre,  ct d'une somme
  considrable, que probablement il s'occupait  compter. Mais
  l'avarice est un dfaut qui ne diminue pas son mrite comme
  auteur.

  [6] (Grec: Asbestos d' ar' anrto gels makaressi rgeoisin,
             hs idon Hphaiston dia dmata poipnyonta.)

  [7] Lis est cum forma magna pudiciti.
        OVID. epist. XV.

  On citera presque toujours Ovide, ce pote tant de tous les
  anciens celui qui a su le mieux parler au coeur: il n'est pas une
  situation qu'il n'ait rendue, pas un sentiment qu'il n'ait
  exprim. Le dtracteur de ce pote charmant, quoiqu'il nous
  l'assure dans un nouvel art d'aimer, ne peut avoir l'me sensible:
  le pote du coeur intresse tous les coeurs tendres; et c'est
  peut-tre la raison pour laquelle l'abb Desfontaines l'a mal
  dfendu.

  [8] ..... Nulla reparabilis arte
      Lsa pudicitia est; deperit illa semel.
       OV. _Herod._

  [9] Turpiter ingenuum munera corpus emunt.
       OV. _Herod._

  [10] Il est du devoir d'un historien de faire connatre l'origine
  de ceux dont il doit beaucoup parler, lorsque leur famille est
  ancienne et fameuse. Celle des _Apatons_ runit ces deux
  qualits. Sans remonter trop haut, et pour ne rien dire
  d'_Ulysse_ le fripon et de _Sinon_ le fourbe, il suffira
  d'avancer que Philippe de Macdoine, pre d'Alexandre le Grand,
  en tait un rejeton, ainsi que le dissimul Tibre, le pape
  Sixte V, et beaucoup d'autres seigneurs, princes, rois,
  empereurs, czars, pontifes, califes, etc. Celui dont il est ici
  question descendait en ligne directe d'un fils d'Alexandre VI et
  de Lucrce, qui ne fut jamais connu, et qu'on se contenta
  d'envoyer en France avec de grands trsors. Quant au nom, pris
  grammaticalement, il est grec: [Grec: Apaten], _trompeur_.

  [11] C'tait autrefois le sentiment des manichens. C'est encore
  de nos jours celui de nos chanoines, de nos prieurs, et mme de
  nos prlats, qui cependant ne sont pas manichens.

  [12] _C'est ainsi que l'lgant Ovide a dit_:
        ...... Subit furtim lumina sessa sopor...

  [13] Sed movet obrepens somnus anile caput.

  Un historien peut montrer de l'rudition: on en dispense un feseur
  de romans: mais nous autres auteurs graves, nous devons gagner la
  confiance de nos lecteurs, voil l'unique raison des citations que
  l'on trouvera dans cet ouvrage; car

    _Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sentiat alter._
      PERS. sat. I.

  [14] GALLI, prtres de Cyble. Leurs moeurs taient extrmement
  corrompues, et quoiqu'ils fussent eunuques, ils se livraient aux
  plus infmes dbauches; on avait pour eux  Rome un souverain
  mpris. Martial, dans une de ses pigrammes, attaque leurs
  dbordements; voici les expressions dont il se sert, que je me
  dispenserai de traduire:

    Quid cum foemineo tibi, Btice galle, barathro?
        Hc debet medios lambere lingua viros.
    Abscissa est quare sami tibi mentula test,
        Si tibi tam gratus, Btice, cunnus erat?
    Castrandum caput est; nam sis licet inguine gallus,
        Sacra tamen Cybeles decipis; ore vir es.

    L. III, ep. LXXXI.

  Ce vers fameux, appliqu par le peuple romain au plus heureux des
  Csars,  cet Auguste lche et rus, avait pour objet les moeurs
  des _galles_:

    Videsne ut _cinoedus_ orbem digito temperet?
      SUTONE.

  (Cette note et ce qui l'occasionne avaient t rays par l'abb;
  le petit-matre restitua les deux endroits.)

  [15] (Grec: Harcha megalas apets nass altheia,
              M ptaiss eman synthesin trachei pote pseudei.)

  Le fondement le plus solide de la vertu, c'est,  souveraine
  vrit, la candeur et la sincrit, auxquelles on ne doit jamais
  donner atteinte par le moindre mensonge. _Stobe, fragm. de
  Pindare._

  Heureux le genre humain si sa plus belle moiti voulait bien
  retenir cette maxime!.... Un sage a dit que l'astuce et la finesse
  dans les femmes sont des dons de la nature, qu'il faut cultiver.
  La vrit morale, ajoute-t-il, n'est pas ce qui est, mais ce qui
  est bien; ce qui est mal ne devrait point tre, et ne doit point
  tre avou, surtout quand cet aveu lui donne un effet qu'il
  n'aurait pas sans cela.

  [16] Do vestibus oscula quas tu... ponis.
         OVIDE.

  _Il faut avoir une me aussi dlicate que sensible, pour concevoir
  quelle volupt c'est, pour un tendre amant, de toucher les habits,
  la jolie chaussure de ce qu'il aime. Madame_ Benot _a rendu avec
  beaucoup de chaleur l'intressante situation d'un amant qui palpe
  le pied mignon de sa matresse_:

  Le vritable amour est muet dans ses premiers ravissements; 
  peine laisse-t-il chapper un soupir. La crainte, une douce
  confusion d'une part; le silence, les timides regards de l'autre,
  voil son langage le plus nergique.... _Isidore_ oublie de
  s'acquitter du ministre pour lequel il a t mand. La _marquise_
  l'en fait souvenir en bgayant.... _Isidore_ cherche ses
  mesures... il ne trouve rien; il ne sait ce qu'il fait; il plie un
  genou. Son procd n'en exige pas davantage; mais ce n'est point
  assez au gr de la vnration qui lui inspire une personne qu'il
  regarde comme une divinit; il se prosterne  ses pieds. La
  _marquise_ ne s'y oppose point; elle n'est plus en tat de juger;
  elle n'ose le regarder; elle ne voit pas ce qu'il fait. Cependant
  elle decouvre son pied, le prsente, non sans hsiter, sans le
  retirer plusieurs fois. Une pudeur divine, vraie fille du
  sentiment, lui fait craindre que la palpitation qu'elle prouve ne
  se transmette jusqu' ses extrmits, et ne dcle au trop heureux
  _Isidore_ l'ouvrage de ses charmes. Il lui semble accorder une
  faveur de se laisser toucher le pied par un homme qui lui fait
  tant d'impression. Elle balance; elle se croit mme oblige de lui
  refuser cette douceur, malgr le prtexte qui l'autorise. Le cas
  o se trouve son amant la rend aussi scrupuleuse que la plus
  svre Espagnole. Elle se dtermine enfin  drober le charmant
  extrait de toutes ses autres beauts; mais la mule qui renferme
  cet abrg des grces est si mignonne, si petite qu'elle chappe 
  des yeux occups de tout autre objet. Pendant cette vaine
  recherche, le calme revient un peu. Madame d'_Olfond_ se rappelle
  qu'elle est trs presse des souliers qu'elle demande. _Isidore_
  procde; on voit ses mains trembler. On sent des torrents de
  flamme qui s'en chappent. Il laisse des traces de feu  tout ce
  qu'il touche; il brle, il consume partout o son heureuse main
  s'imprime. Il ignore son triomphe; perdu d'amour et de volupt
  pure, il ne forme aucun dsir, et jouit de toutes les dlices sans
  rien possder. Moment fortun! bonheur digne des dieux! pourquoi
  tes-vous si rares! _Agathe et Isidore_, Ire partie, pages 292 et
  suiv.

  [17] ..... Mea cymba.....
       Illum, quo lsa est, horret adire locum.
         _Trist._ eleg. I, v. 83.

  _Note de la page 129, aprs le mot_ rapidement.

    Possesseur d'une aimable femme
    Aux grands yeux noirs,  la belle me,
    A taille fine, aux PIEDS MIGNONS,
    A longue et brune chevelure,
    Et de la plus charmante allure
    De la tte jusqu'aux talons:
    Esprit juste, humeur gaillarde,
    Disant bien, et non babillarde,
    Bref en tout point de bon aloi,
    Faite  croquer, morceau de roi;
    Voil, je crois, suffisant titre
    Pour obtenir place au chapitre
    Des dons gratuits de notre loi.

  _Cette strophe fait partie d'une trs jolie pice, intitule_:
  Requte d'un mari polonais, propritaire d'une jolie femme, au
  prince de REPNIN, ambassadeur, etc.

  [18] Post equitem sedet atra cura.
        HOR. l. III, od. I.

      _Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui._
        BOIL.

  [19] Nec pretium stupri gemmas, aurumque.
        OVID.

  [20] Cmque ita pugnaret, tanquam qu vincere nollet.
         AMOR. l. I, eleg. 5.

  [21] Une femme estimable de cette capitale, tendrement aime
  d'un jeune officier, avait toujours su le contenir dans les
  bornes du respect: sa passion, loin de diminuer,  la longue
  s'pura; il aurait prfr la mort  la perte d'un sentiment
  dlicieux qui fesait son bonheur, et ce bonheur mme tait moins
  cher  son coeur que l'honneur de sa belle matresse. On raconte
  qu'un jour il la trouva sommeillant sur un lit de repos. Elle
  n'tait vtue que d'un dshabill fort leste: sa jupe courte et
  sa situation dcouvraient la moiti d'une jambe tourne par
  l'amour; une mule dlicate contenait le bout d'un petit pied 
  croquer; sa gorge, lgrement gaze, montrait une agitation
  voluptueuse. D'abord il fut trs peu matre de ses sens; un
  frmissement tumultueux annona les dsirs; mais bientt ses
  principes prirent le dessus, il se dit  lui-mme:--Voil l'heure
  du berger; je triompherai peut-tre; mais voudrais-je ter  mon
  amie la douce confiance qu'elle a prise en moi? et pour un
  plaisir le plus sduisant de tous, il est vrai, le plus vivement
  dsir, mais que le mme instant voit natre et mourir, la priver
  de son bien le plus prcieux?--Il remportait la victoire, lorsque
  ses yeux venant  se fixer sur cette mule mignone, il sentit
  renatre des transports si vifs.... Il les vainquit; mais ce ne
  fut pas sans les plus terribles combats.... Il sort et rentre
  avec bruit; la belle s'veille; il ne fit pas difficult de lui
  tout confier; et depuis ce moment l'estime qu'elle lui tmoigne
  l'a bien ddommag du sacrifice. Mais cet homme, vainqueur de
  dsirs si pressants, ne put rsister  l'envie de possder cette
  mule perfide, qui faillit perdre celle qu'elle embellissait; il
  l'obtint aprs quelque rsistance. En lui permettant de la
  prendre, cette vertueuse femme lui dit:--Puisque c'est une faveur
   laquelle vous donnez un prix et que je puis vous accorder sans
  manquer  mon devoir, j'y consens avec plaisir; gardez-la pour
  vous applaudir d'avoir prfr votre amie  vous-mme; je ne puis
  me rappeler sans frmir l'tat o j'tais lorsque vous m'avez
  surprise: il est presque sr que vous auriez subjugu mes sens;
  mais il est plus certain encore que si vous eussiez abus de
  l'occasion, je vous mpriserais, et ne vous aurais revu de ma
  vie.

  (Note du jeune officier auquel je dois cet ouvrage. On m'assure
  que ce trait est de lui-mme avec la jeune veuve sur la toilette
  de laquelle il le trouva; et je le crois bien, ce n'est pas la
  premire fois qu'une petite-matresse et un jeune militaire ont
  donn des exemples de vertu.)


  DEUXIME PARTIE.

  [22] Dans le livre de Beaudoin, _Des Chauss. ancienn._, on voit
  que de tout temps les hommes et les femmes ont t recherchs
  dans leur chaussure. On alla jusqu' en porter d'or ou d'argent,
  enrichies de pierreries, selon Plaute, Quinte-Curce, Snque,
  Eutrope, Lampride, Spartien; en parlant d'Alexandre, de Caligula,
  de Diocltien et d'Hliogabale. Pline dit la mme chose des
  particuliers. _Gemmas non tantm crepidarum obstragulis, sed et
  totis socculis addunt._ Plinii, I. IX.

  [23] Omnia sed vereor (quis enim securus amavit?)

  [24] Ipsa nihil (dixit), pavido lingua retenta metu.
        AMOR. l. I.

  [25] J'ai connu particulirement un jeune homme subjugu par une
  passion violente qui l'a rendu malheureux, et qui peut-tre fut
  la seule cause de sa mort prmature. La manire dont il fit
  connaissance avec sa matresse, la force que prit sur-le-champ
  son amour, tout est galement singulier. Voici comme lui-mme m'a
  racont son histoire.

   Je suis d'une petite ville du Nivernois; j'en sortis ds
   l'enfance, et je fus lev  Paris:  dix-huit ans, je revins
   dans la maison paternelle. On comptait me fixer dans ma patrie;
   en peu de temps je fus li avec tous les jeunes gens de mon ge;
   mais un seul devint mon ami; nous tions insparables. Il avait
   une soeur de seize ans, faite au tour, avec un de ces minois que
   les ris et les grces accompagnent toujours. Je l'avais vue
   quelquefois en passant, et je n'avais ressenti pour elle rien de
   plus que pour les autres jeunes beauts de ma ville. Un jour, mon
   ami manquait  une partie que j'avais forme avec d'autres; je
   n'aurais pas eu de plaisir sans lui; je courus le chercher; il
   tait sorti, mais sa jeune soeur me reut. Elle me fit des
   questions plaisantes; ce que j'y rpondais la fit rire  son
   tour, mais avec tant de grces... le coloris qui vint nuancer ses
   joues de lis la rendit ravissante... je voulus lui drober un
   baiser; elle se dfendit en riant toujours; je le lui ravis; ses
   ris redoublrent; je recommenai; elle rit encore... je fus
   tmraire... elle tait innocente; j'osais en douter... ses sens
   s'murent... elle s'gare, et je triomphe... Elle tait si
   belle!... je sentis natre au fond de mon coeur cet amour dont
   rien n'a pu jusqu' prsent diminuer la violence. Que ce moment
   fut heureux! mais 'a t le seul dont j'aie joui. En revenant 
   elle, ses larmes coulrent; je m'y tais attendu; je voulus la
   consoler, en lui jurant une constance ternelle et l'assurant que
   ds le jour mme j'allais travailler  notre union. Quel fut mon
   tonnement, lorsque, s'tant un peu remise, elle me dit du ton de
   l'indignation:--Monstre, sors de ma prsence! toi! devenir mon
   poux et mon matre! ah ciel! plutt la mort: sois, tu m'as
   avilie; mais je t'abhorre: je ne refuserai pas la main d'un
   autre; je ne le tromperai pas non plus... mais toi!... Un torrent
   de larmes lui coupa la voix. J'tais  ses genoux durant ces
   cruels reproches: ni ma soumission ni ma douleur ne purent la
   toucher; je fus contraint de sortir. J'esprais cependant;
   j'instruisis son frre; je fis parler mes parens: nous tions
   parfaitement assortis; on compta pour rien la rpugnance qu'elle
   montrait; tout fut conclu en quelques semaines. Les familles
   taient assembles; on dressait les articles; la jeune personne
   entre, demande qu'on l'coute, tonne tout le monde par le rcit
   circonstanci qu'elle ose faire de ce qui s'est pass, embrasse
   les genoux de sa mre, et la conjure de la garantir du malheur de
   voir  tout moment le cruel ennemi qui souilla son innocence. On
   voulut savoir si elle avait un amant aim; mais elle assura
   qu'elle hassait tous les hommes en moi, et qu'aucun ne lui avait
   encore plu. On dissimula, pour ne pas l'aigrir, mes parens et les
   siens desiraient cette union; ils diffrrent. Adroitement, on me
   procurait mille occasions d'tre utile ou ncessaire  ma jeune
   matresse; je faisais natre les plaisirs sous ses pas; elle s'y
   livrait, tant qu'elle en ignorait la source: la connaissait-elle;
   on la voyait fuir avec horreur. Malgr ces rigueurs, tant que ses
   parens ont vcu, l'esprance me soutint. J'essayai, pour gurir
   sa haine, le remde de l'amour; je m'loignai: on me rappela,
   lorsqu'on s'aperut qu'elle avait repris sa premire gaiet, que
   la nouvelle de mon retour fit vanouir. Je perdis alors l'espoir
   de la toucher. Ses parens moururent: devenue matresse
   d'elle-mme, elle consentit d'pouser un homme qu'elle n'avait
   jamais vu, qui la recherchait prcisment  cause de l'ide
   bizarre qui l'avait porte  me dtester. Ce coup fut le dernier,
   mais il tait terrible.... Je quittai ma patrie pour toujours...

Cette note est de l'auteuromane.

  [26] Les gots sont partags sur ce qui rend le soulier d'une
  femme plus agrable  la vue. L'auteur d'MILE (VIe partie, p.
  155 et 297) prtend qu'un talon lev fait paratre le pied
  petit, et l'importance de l'observation fait qu'il y revient deux
  fois. Il s'ensuivrait de l que, les petits pieds tant les plus
  jolis, le got gnral devrait tre pour les talons levs; car
  les femmes dont le pied est petit voudront le faire paratre
  encore plus mignon, et celles qui l'ont un peu grand seront
  charmes de faire clipser ce dfaut. Cependant nos
  petites-matresses portent souvent des talons bas: il serait
  absurde de dire qu'elles sont insensibles au prcieux avantage
  dont cette chaussure les prive. Qu'elles savent habilement
  regagner d'un ct ce qu'elles semblent abandonner de l'autre! La
  dmarche devient plus lgre, le port plus gracieux et plus
  dgag, l'action plus libre. Mais ce n'est pas tout; on donne aux
  tendrons de treize  quinze ans des talons bas; les tendrons plus
  gs, avec un regard timide, une adroite navet et des talons
  bas, ne se flatteraient-ils pas de prolonger l'ge de
  l'innocence? (Jeunes gens, dfiez-vous de toute femme qui, vivant
  dans le monde, veut paratre Agns  vingt ans!) Quand il faut
  opter entre deux avantages, on choisit le plus grand: l'on
  prfre un air enfantin aux grces d'un petit pied. A-t-on raison
  ou tort? Je ne dcide rien. Je dirai seulement qu'un talon haut
  va bien aux grandes femmes, est avantageux  celles d'une taille
  mdiocre, ncessaire aux petites, et ridicule seulement pour les
  naines. En gnral, il donne trop de grces, pour ne le pas
  conseiller. Mais soit que l'on porte talon haut ou bas, il faut
  donner toute son attention  ne se pas dformer le pied par une
  chaussure gnante.

  NOTA.--Tout ce qu'on vient de lire s'est trouv dans les papiers
  du dvot Apaton.

  [27] VIRGILE, dans l'_nide_, en fait un usage admirable; ce
  pote inimitable a bien senti que le seul moyen de soulager la
  douleur de son hros et de le prparer  se livrer bientt aux
  douceurs de l'amour tait de faire couler ses larmes, par le
  rcit de ses malheurs: c'est par l qu'il va le disposer 
  rpondre  la tendresse de Didon.

    Infandum, regina, jubes renovare dolorem...
    Quis, talia fando, temperet  lacrymis?

  [28] Combien ne se trouve-t-il pas de nos jours, et dans tous les
  tats, de mres semblables  celle que Ptrone a peinte dans la
  mordante satire qu'il a faite des moeurs de son siecle, de la
  cour et de l'empereur! (Ptrone, tome II, pages 277 et suiv.)

  [29] (Grec: T d'eteron men edke patr, heteros d'aneneuse.)
          _Il._ (Grec: p. u.) 260.

    Audiit, et voti Phoebus succedere partem
    Mente dedit, partem volucres dispersit in auras.
      _nid._ l. XI, v. 794-795.

  [30] ........ O when meet now,
       ..... in love, and mutual honor join'd!
         Milton's book VIII, v. 58-59.


  TROISIME PARTIE.

  [31] Ubi nox abiit, nec tamen orta dies.
         AMOR. l. I.

  [32] On dit que la petite-matresse, auteur en partie de cet
  ouvrage, fut vivement frappe  la lecture de ce rcit de soeur
  Rose, et qu'il lui donna la pense de faire confidence au public
  d'une petite tourderie de sa jeunesse, qui n'eut que d'heureuses
  suites. J'ai conserv son style et jusqu' son orthographe: dans
  notre langue, elle devient de jour en jour si arbitraire, que
  chacun peut avoir la sienne. Ce serait mme un bien. Quel
  avantage et quelle grce n'aurait pas une manire d'crire, qui
  peindrait aux yeux l'agrable grasseyement des auteurs femelles:
  la prononciation volubile et prcipite de l'auteur petit-matre:
  le ton grave, pdantesque, ou boursoufl des feseurs de
  dissertations, de pangyriques, d'histoires modernes, d'loges,
  ou d'oraisons funbres! On pourrait, ce me semble, inventer
  quatre nouvelles ponctuations, qui faciliteraient infiniment
  cette utile mthode: le point _prcipitatif_, le _ralentissant_,
  l'_indignatif_, l'_attendrissant_[I]. Quelle clart ne
  rpandraient-ils pas dans le discours! et surtout que de
  parenthses ils remplaceraient dans nos comdies nouvelles, nos
  romans du jour et nos opras-bouffons!... Mais je m'aperois que
  je disserte... Qu'on me pardonne la digression; on en fait
  quelquefois de moins utiles. J'avertis seulement encore que,
  partout o l'auteur prononce la lettre _r_ avec grce, il a eu
  soin de la mettre double.

    [I] Joignez-y des demi-virgules ou soupirs, qui serviraient
    dans mille occasions o la virgule est trop forte.

Z'us dans ma zeunesse le sorrt de prresque toutes les filles des zans
aises, ausquelles les merrcenairres institutrrices des couvans
serrvent de mrres. Ze fus confie  des bndictines, dont la maison
t tout prroe d'une terrre o aque ane mes parrans venaient passer
la belle saison. Oh! c't une sote ose que l'ducation de couvant!
Mon Dieu! come on devient, dans ces maisons, bgueules, imperrtinantes
et vaines! An vrrit, z'ai u toutes les peines du monde  me
garrantirr de ces dfauts-l. Mais ce n't pas ce que ze veus dirre.
Ze ne m'i dplus pas, tant que mon me, brrute ancorre, anferrine
dans la maine come une crrisalide dans son cocon, n'ut point prrouv
cette douce flme que prroduit le oc des passions. Ze crrois que ce
fut-l le feu dont se serrvit Prromte pourr animer sa statue.
Zusqu' l'ze heurreus o se fait le dvelopemant de nos facults,
nous vztons, nous grrandissons sotemant; nous fesons des poupes et
des apelles. C't aussi come ze vcus zusqu' prrs de douze ans,
qu'un zeune ab, cousin de notrre prrieurre, me dona bien d'autrres
ides. Sa vue me fit harr un lieu o des barrreaux nous sparraient,
o des surrveillans nous clairraient touzourrs. Ze ne saurais mieus
fairre son porrtrrait, qu'an disant qu'il tait hardi come un paze,
entrreprrenant come un mousquetairre, hipocrrite en public come un
ignacien, impudant dans le parrticulier come tous ses parreils, et
beau come l'amourr:  toutes ces brrillantes calits, azouts qu'il
n'avait que vingt ans. Ze le vis souvant au parrloirr, o
z'acompagnais prresque touzourrs la prrieurre lorrsqu'elle rrecevait
ses visites. Il me convint; ze lui plus; nous lumes dans les ieus l'un
de l'autrre que nous dsirrions de nous antrretenir sans tmoin. Un
zourr, on m'averrtit qu'une de mes parrantes que z'aimais beaucoup
m'atand au parrloirr; z'y courrs; et ma parrante, c'tait... monsieur
l'ab dguis an fille; mais si arrmant sous cet habit, avec notrre
rrouze, notrre blanc, nos pompons et nos moues, qu'on voyait bien
qu'il tait plus fait pourr tout cela que nous-mmes. Il prrvint
adrroitemant ma surrprrise, et me dit des oses que ze trrouvai les
plus zolies du monde. Cet entrretien me fit bien rrver lorrsque ze
fus seule!... Mais laissons l'aimable ab, que trrois anes de
dguisemans, de prropositions et de soupirrs n'avaient pas plus avanc
que le prremier zourr.

Z'tais la plus zeune de trrois filles: ds l'anfance on me destina 
fairre  la forrtune de mes anes le sacrrrifice de ma liberrt et de
mon bonheurr. On atandait impaciamant que z'usse ateint l'ze
prrescrrit: il arrriva: z'tais devenue plus belle, plus nemie d'une
terrnelle clturre, plus amourreuse du zeune ab. On me fit antandrre
qu'il falait prrandrre l'habit de novice. Ze ne conaissais pas le
monde; et ze l'aimais! comant a se faisait-il? Ze n'an sais rrien;
mais a tait. Ze rrpugnai; on me prressa: z'averrtis l'ab par un
billet, il vint: ze pleurrais; il sourriait, an me trraitant d'anfant.
Z'atandais ce momant, me dit-il, pourr vous mettrre  la rraison, et
vous prroposer un arrranzemant que ze mdite depuis longtams.--Eh!
quel t-il?--C't un prrozet qui vous garrantirra de ce que vous
rredouts.--Expliqus-vous donc vite.--Z'ai pans qu'il falait sorrtir
de votrre monastrre, et...--Le pourrrais-ze!--Oui, si vous le
vouls.--Oh! de tout mon coeurr.--C't au mieus: tens-vous prrte ce
soirr: gagns le zarrdin: trrouvs-vous  onze heurres et demie
prrcises  la porrte qui done sur la campagne: soys atantive au
signal... Ze fis ce qu'il me disait: on vient me prrendrre: et voil
mon tourrdie, qui se laisse enlever, et s'abandone  la discrrtion
d'un home, pour se drroberr  la barrbarrie de ses parrans... Mais...
(Admirrs un peu ce coup du sorrt!) dans le momant que l'on me
porrtait dans la aise, mon prre, accompagn d'un vieil officier de
ses amis, venait de souper dans un teau voisin, et s'avise de se
trrouver l. Ils ont vu escalader le murr du couvant: ils ne doutent
pas que ce ne soit une expdition amourreuse; d'avance ils an rrient
de tout leurr coeurr: ils s'aprroent sans brruit: ils ne voulaient
que s'amuserr un momant de la frrayeurr qu'ils allaient causer... La
zoie n fut pas de longue durre: mon prre surrtout, an me
rreconnaissant, fit une exclamacion qui me fait encorre frrissoner. Ce
n'tait pourrtant rrien que a. Quand,  trraverrs son dguisemant,
mon prre rreconut l'ab, sa furrreurr n'eut plus de borrnes; c'tait
fait de notrre vie, si son vieil ami ne l't modrr. Cet honte-home
tait veuf depuis trrente ans: ds qu'il sut que la hane du clotrre,
plutt que l'amourr, m'avait dterrmine  prrandrre la fuite, il
s'offrit de rrparrer le mal: il tait bien srr qu'il ne pouvait
ancorre m'trre rrien arrriv: ze lui parrus zolie: il me rrandit le
serrvice de m'pouser, sans dot, et de m'avantazer considrrablemant.
Il ne s'en tint pas l: durrant sa vie, z'an fut bien trraite, mieus
encorre  sa morrt, qui me laissa rie et matrresse de moi-mme au
bout de deux ans. Pour le pauvrre ab, ze le crois au sminairre.

Voil come une inzuste contrrainte faillit de me perrdrre de deux
manirres, dont z'avais cepandant oisi la moins irrrparrable. Mais
que serrais-ze devenue, sans le vieil officier?...

  [33] Les parents qui contraignent leurs enfants  se marier
  contre leur inclination commettent une imprudence qui peut avoir
  de trs fcheuses suites: mais ceux qui les condamnent  entrer
  de sang-froid dans un tat dont le pre fut l'enthousiasme, et la
  mre la stupidit, sont des monstres plus excrables que les
  adorateurs de SATURNE et de MOLOCH. Cet abus abominable de leur
  autorit brise les liens des enfants, et les dispense de ce
  qu'ils leur devaient: c'est  la nature rvolte de venger la
  nature outrage. (_M. Kathgtes._)

  [34] Effugium reperire alterius qure malo.

  [35] Nous somes dans un tams o l'on crrit beaucoup surr la
  petite-vrrole, o l'on dispute pour et contre l'inoculation. Des
  deux cts, c't moins la vrrit que l'on rreerre, qu' zeter
  un rridicule sur les adversaires. Dt le zanrre humain trre
  prrive d'un secourrs utile, qui le garrantirrait d'un flau
  destrructeurr de ses deus plus prrcieus avantazes, la vie et la
  beaut, l'anti-inoculateurr voudrrait anantirr l'inoculacion.
  Pourr moi, ze ne parrle que d'aprrs mon exprriance; z'ai t
  inocule, et ze m'an suis trrouve forrt bien... A prropos
  d'inoculation, ze me rrapelle que mon mdecin me laissa, il i a
  quelques zourrs, une lettrre de l'_orracle de notre
  littrrature_. Ce grrand home, orrizinal an tout, sugzerre un
  moyen nouveau pourr extirrper une maladie l'effrroi du beau-sexe
  et des petits-matrres; parr la mme occasion, il panse qu'on
  pourrrait aussi doner la asse  la _grrosse soeurr_... On
  zuzerra mieus de tout a en lisant sa lettrre mme.


    Au chteau de Ferney, le 22 avril 1768.

   Je crois, monsieur, que don Quichotte n'avait pas lu plus de
   livres de chevalerie, que j'en ai lu de mdecine. Je suis n
   faible et malade, et je ressemble aux gens qui, ayant d'anciens
   procs de famille, passent leur vie  feuilleter des
   jurisconsultes, sans pouvoir finir leurs procs. Il y a environ
   soixante-quatorze ans que je soutiens, comme je peux, mon procs
   contre la nature. J'ai gagn un grand incident, puisque je suis
   encore en vie, mais j'ai perdu tous les autres, ayant toujours
   vcu dans les souffrances.

   De tous les livres que j'ai lus, il n'y en a point qui m'ait
   plus intress que le vtre. (_L'Histoire de la petite vrole,
   par m._ P***.) Je vous suis trs oblig de m'avoir fait faire
   connaissance avec le _Rhazs_. Nous tions de grands ignorants et
   de misrables barbares, quand ces arabes se dcrassaient. Nous
   nous sommes forms bien tard en tout genre, mais nous avons
   regagn le temps perdu. Votre livre surtout, monsieur, en est un
   bon tmoignage; il m'a beaucoup instruit: mais j'ai encore
   quelques petits scrupules sur la patrie de la petite vrole.
   J'avais toujours pens qu'elle tait native de
   l'_arabie-dserte_, et cousine germaine de la lpre, qui
   appartenait de droit au peuple juif, peuple le plus infect en
   tout genre qui ait jamais t dans notre malheureux globe.

   Si la petite vrole tait native d'_gypte_, je ne vois pas
   comment les troupes de Marc-Antoine, de Csar, d'Auguste et de
   ses successeurs ne l'auraient pas aporte  rome. Presque tous
   les romains eurent des domestiques gyptiens, _vernanopi_; ils
   n'en eurent jamais d'arabes. Les arabes restrent presque
   toujours dans leur grande presqu'le jusqu'au tems de Mahomet. Ce
   fut dans ce tems que la petite vrole commena  tre connue.
   Voil mes raisons; mais je me dfi d'elles, puisque vous pensez
   diffremment.

   Vous m'avez convaincu, monsieur, que l'extirpation serait
   trs-prfrable  l'inoculation. La difficult est de pouvoir
   mettre une sonnette au cou du chat. Je ne crois pas les princes
   de l'europe encore assez sages, pour faire une ligue offensive et
   dfensive contre ce flau du genre humain. Mais si vous obtenez
   des parlemens du royaume qu'ils rendent quelques arrts contre la
   petite vrole, je vous prierais aussi (sans aucun intrt) de
   prsenter requte contre sa grosse soeur. Vous savez que le
   parlement de paris, en 1497, condamna tous les vrols qui se
   trouveraient dans la banlieue,  tre pendus. J'avoue que cette
   jurisprudence tait fort sage, mais elle tait un peu dure, et
   d'une excution difficile, sur-tout avec le clerg, qui en aurait
   apel _ad apostolos_.

   Je ne sais laquelle de ces deux demoiselles a fait le plus de
   mal au genre humain; mais la grosse soeur me parat cent fois
   plus absurde que l'autre. C'est un si norme ridicule dans la
   nature, d'empoisonner les sources de la gnration, que je ne
   sais plus o j'en suis quand je fais l'loge de cette bonne mre.
   La nature est trs-aimable et trs respectable sans doute, mais
   elle a des enfans bien infmes.

   Je conois bien que si tous les gouvernemens de l'europe
   s'entendaient ensemble, ils pourraient  toute force diminuer un
   peu l'empire des deux soeurs. Nous avons actuellement en europe
   plus de douze cens mille hommes qui montent la garde en pleine
   paix. Si on les employait  extirper les deux virus qui dsolent
   le genre humain, ils seraient du moins bons  quelque chose. On
   pourrait mme leur donner encore  combattre le scorbut, les
   fivres pourpres et les autres faveurs de ce genre que la nature
   nous a faites.

   Vous avez dans paris un hteldieu, o rgne une contagion
   ternelle; o les malades, entasss les uns sur les autres, se
   donnent rciproquement la peste et la mort. Vous avez des
   boucheries dans de petites rues sans issue au milieu de la ville,
   qui rpandent en t une odeur cadavreuse, capable d'empoisonner
   tout un quartier. Les exhalaisons des morts tuent les vivans dans
   vos glises, et les charniers des _innocens_, ou
   _saint-innocent_, sont encore un reste de barbarie, qui nous met
   fort au-dessous des _hottentots_ et des _ngres_.

   Cependant personne ne pense  remdier  ces abominables abus.
   Une partie des citoyens ne songe qu' l'_opra-comique_; la
   _Sorbonne_ n'est occupe qu' condanner _Blizaire_ et  danner
   l'empereur _Marc-antonin_. Nous serons longtemps fous et
   insensibles au bien public. On fait de tems en tems quelques
   efforts, et on s'en lasse le lendemain; la constance, le nombre
   d'hommes ncessaires et l'argent manquent pour tous les grands
   tablissemens; chacun vit pour soi. _Sauve qui peut_ est la
   devise de chaque particulier. Plus les hommes sont inattentifs 
   leur plus grand intrt, plus vos ides patriotiques m'ont
   inspir d'estime.

   J'ai l'honneur d'tre, etc. V. g. o. d. l. c. d. R.

  [36] O constance! tu suffirais seule pour le bonheur des humains!
  Pourquoi n'es-tu pas fille de la nature?... Mais que dis-je! la
  constance est la vertu des dieux. Mortel, elle peut te rapprocher
  de la divinit: conois quel est son prix! (_Le vieillard
  Kathgtes._)

  [37] Ceux qu'on avait dclars nobles d'origine, et surtout les
  _grands mandarins_, allrent s'imaginer que leur sang tait plus
  pur, plus analogue aux grandes vertus, etc.

  [38] Ce discours ne sent pas trop le marquis franais.

  [39] ... Timeo Danaos et dona ferentes.
         _neid_, l. II, v. 49.

  [40] Je ne suis pas garant de ce fait.

  [41] Quid faciam? superest prter amare nihil.
         OV. _Herod._

  [42] La vraisemblance est si visiblement viole, que je ne
  saurais me taire sans me faire souponner d'ignorance. L'homme a
  bien du got pour l'_absurde_, ou, si l'on veut, le
  _merveilleux_! Cette histoire extrmement rcente en est dj
  remplie: au bout d'un mois, j'en suis rduit  l'excuse de
  _Virgile_, PRISCA FIDES, etc. ON DIT. L'ignorant abb et le
  petit-matre auront fait tout le mal. Ces aimables gens savent
  par coeur les doucereux et libres propos des toilettes,
  connaissent les modes, le ton, les manires, et rien du tout des
  loix de leur pays.

  [43] Tunc potui Medea mori bene...
        OVID.

  [44] Nam ver voces tum demum pectore ab imo.
       Ejiciuntur, et eripitur persona: manet res.
         LUCR. II, v. 57.

  [45] Je crois faire plaisir  mes lecteurs, de leur aprendre, que
  celle  qui le petit-matre confia cet ouvrage, vient d'pouser
  le jeune officier de qui je le tiens, et que depuis son mariage
  elle n'a plus de vapeurs, devient de jour en jour plus
  raisonnable, et se propose mme de fixer son sjour dans la
  principale de ses terres, pour tre plus  porte de faire du
  bien  ses vassaux.


  _Fin des notes._

  [Illustration]




  TABLE DES MATIRES


                                                                 Pages

    ESQUISSE LITTRAIRE                                              1


    CHAPITRE IER.--_Prface_                                         7

    CHAP. II.--_Trs-singulier_                                     10

    CHAP. III.--_Qui n'en imposera pas au lecteur_                  12

    CHAP. IV.--_Qui devrait tre le premier. O l'on fait
                connatre Fanchette_                                17

    CHAP. V.--_Instructions places  propos_                       19

    CHAP. VI.--_Aparences trompeuses_                               25

    CHAP. VII.--_Danger qu'on aura prvu_                           29

    CHAP. VIII.--_Par bonheur!_                                     32

    CHAP. IX.--_Par hazard_                                         36

    CHAP. X.--_Ressource inattendue_                                41

    CHAP. XI.--_Reviendra-t-il?_                                    46

    CHAP. XII.--_Nouvelle conqute: S'en rjouira-t-on?_            50

    CHAP. XIII.--_C'en est trop d'un_                               55

    CHAP. XIV.--_O tout le monde est content, sans
                 en avoir sujet_                                    60

    CHAP. XV.--_Comme Fanchette introge son coeur_                 65

    CHAP. XVI.--_O le pied de Fanchette soumet tout_               68

    CHAP. XVII.--_Qui doit avoir de grandes suites_                 73

    CHAP. XVIII.--_Foule d'amans_                                   76

    CHAP. XIX.--_O Fanchette est modeste et gnreuse_             82

    CHAP. XX.--_Le pied lui glisse: elle va tomber_                 85

    CHAP. XXI.--_Fanchette perd une de ses mules_                   90

    CHAP. XXII.--_Prsens qui deviendront fameux_                   97

    CHAP. XXIII.--_Toutes vrits ne sont pas bonnes  dire_       101

    CHAP. XXIV.--_Pril qui fera trembler_                         105

    CHAP. XXV.--_vnement fatal_                                  111

    CHAP. XXVI.--_Reflexions_                                      115

    CHAP. XXVII.--_Danger plus grand que tout ce qu'on a vu_       119

    CHAP. XXVIII.--_Nouveau dsespoir_                             125

    CHAP. XXIX.--_Il y a du remde  tout_                         130

    CHAP. XXX.--_Ce qui console les amans affligs_                135

    CHAP. XXXI.--_Qui surprendra_                                  141

    CHAP. XXXII.--_Comme un dvot oprime l'innocence_              147

    CHAP. XXXIII.--_Le succs ne suit pas toujours le crime_       150

    CHAP. XXXIV.--_Qui n'est pas inutile_                          155

    CHAP. XXXV.--_trange convention_                              160

    CHAP. XXXVI.--_Secours dangereux_                              163

    CHAP. XXXVII.--_O les morts ressuscitent_                     167

    CHAP. XXXVIII.--_Le calme suit la tempte_                     174

    CHAP. XXXIX.--_Nouveaux personnages_                           183

    CHAP. XL.--_O l'on ne trouve rien de ce que l'on attend_      198

    CHAP. XLI.--_O l'on trouve ce qu'on n'attend pas_             202

    CHAP. XLII.--_Qui doit instruire de bien de choses_            206

    CHAP. XLIII.--_O la mule de Fanchette fait un beau rle_      216

    CHAP. XLIV.--_Scnes frapantes_                                221

    CHAP. XLV.--_Qui pouvait mener loin_                           226

    CHAP. XLVI.--_Comme se venge un tartufe_                       230

    CHAP. XLVII.--_Qui fera plaisir_                               236

    CHAP. XLVIII.--_O les atrocits retombent sur leurs auteurs_  240

    CHAP. XLIX.--_Fanchette recouvre sa mule bleu-cleste_         246

    CHAP. L.--_Nouvel enlvement_                                  254

    CHAP. LI.--_Obstacle qu'on n'attendait pas_                    256

    CHAP. LII.--_Bibi_                                             262

    CHAPITRE DERNIER.--_Plus heureux qu'on ne pense_               266

    NOTES                                                          275




    _Achev d'imprimer_

    par

    [Ornement]

    LE 15 MAI 1881


    PETITS CONTEURS DU XVIIIe SIECLE

    Publis avec notices bio-bibliographiques

    PAR OCTAVE UZANNE


  _EN VENTE_:

    CONTES DE L'ABB DE VOISENON, 1 VOL.

    CONTES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS, 1 VOL.

    FACTIES DU COMTE DE CAYLUS, 1 VOL.

    CONTES DIALOGUS DE CRBILLON FILS, 1 VOL.

    CONTES DE PARADIS DE MONCRIF, 1 VOL.

    CONTES DU CHEVALIER DE LA MORLIRE, 1 VOL.

    CONTES DE PINOT DUCLOS, 1 VOL.

    CONTES DE JACQUES CAZOTTE, 1 VOL.


  _SOUS PRESSE_:

    CONTES DU BARON DE BESENVAL.


  _EN PRPARATION_:

    FROMAGET,--GODARD D'AUCOURT.


  _Cette collection formera douze volumes._

   NOTA.--Six planches  l'eau-forte, pour l'illustration de chacun
   de ces ouvrages, paratront successivement.--En vente:
   _Voisenon_, _Boufflers_, _Caylus_ et _Crbillon fils_.





End of the Project Gutenberg EBook of Contes de Restif de la Bretonne, by 
Restif  de la Bretonne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE RESTIF DE LA BRETONNE ***

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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