Project Gutenberg's Le petit vieux des Batignolles, by mile Gaboriau

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Title: Le petit vieux des Batignolles

Author: mile Gaboriau

Release Date: October 4, 2014 [EBook #47042]
[Last updated: March 21, 2015]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES ***




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                            LE PETIT VIEUX

                                  DES

                              BATIGNOLLES

                                  PAR

                            MILE GABORIAU

                       [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                           E. DENTU, DITEUR

              LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

               PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS




                            LE PETIT VIEUX

                            DES BATIGNOLLES

EN VENTE A LA LIBRAIRIE DE E. DENTU

OUVRAGES DU MME AUTEUR

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  LA CLIQUE DORE. 4e dit. 1 vol. gr. in-18           3 fr. 50
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                   F. AUREAU.--Imprimerie de Lagny.




                                  LE

                              PETIT VIEUX

                            DES BATIGNOLLES

                                  PAR

                            MILE GABORIAU

                       [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                           E. DENTU, DITEUR

              LIBRAIRIE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

               PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

                                 1876

                         Tous droits rservs.




LE PETIT VIEUX

DES BATIGNOLLES

UN CHAPITRE

DES

MMOIRES D'UN AGENT DE LA SURET




J.-B. CASIMIR GODEUIL


Il y a de cela trois ou quatre mois, un homme d'une quarantaine
d'annes, correctement vtu de noir, se prsentait aux bureaux de
rdaction du _Petit Journal_.

Il apportait un manuscrit d'une criture  faire pmer d'aise l'illustre
Brard, le prince des calligraphes.

--Je repasserai, nous dit-il, dans une quinzaine, savoir ce que vous
pensez de mon travail.

       *       *       *       *       *

Religieusement le manuscrit fut plac dans le carton des ouvrages 
lire, personne n'ayant eu la curiosit d'en dnouer la ficelle...

Et le temps passa...

Je dois ajouter qu'on dpose beaucoup de manuscrits au _Petit Journal_,
et que l'emploi de lecteur n'y est pas une sincure.

       *       *       *       *       *

Le monsieur, cependant, ne reparut pas, et on l'avait oubli, quand un
matin celui de nos collaborateurs qui est charg des lectures, nous
arriva tout moustill.

--Par ma foi! s'cria-t-il en entrant, je viens de lire quelque chose de
vritablement extraordinaire.

--Quoi donc? lui demandmes-nous.

--Le manuscrit de ce monsieur, vous savez, tout de noir habill... Ah!
il n'y a pas  m'en dfendre, j'ai t empoign!...

Et comme nous le raillions de son enthousiasme, lui qui par tat ne
s'enthousiasme gure, il jeta le manuscrit sur la table en nous disant:

--Lisez plutt!...

       *       *       *       *       *

C'en tait assez pour nous intriguer srieusement.

L'un de nous s'empara du manuscrit, et  la fin de la semaine il avait
fait le tour de la rdaction.

Et l'avis unanime fut:

--Il faut absolument que le _Petit Journal_ publie cela.

       *       *       *       *       *

Mais ici une difficult se prsenta que personne n'avait prvue:

Le manuscrit ne portait pas de nom d'auteur. Une carte de visite
seulement y tait jointe, o on lisait: _J.-B.-Casimir Godeuil_.

D'adresse, point.

Que faire? Publier le travail sans en connatre l'auteur?... C'tait
scabreux. Pour chaque ligne imprime, il faut un homme qui en endosse la
responsabilit.

Il fut donc convenu qu'on rechercherait ce trop modeste auteur, et
durant quelques jours la direction du _Petit Journal_ s'informa et
envoya aux renseignements de tous cts.

Rien... Personne ne connaissait J.-B.-Casimir Godeuil.

       *       *       *       *       *

C'est alors, et en dsespoir de cause, que furent apposes les
nigmatiques affiches qui, pendant une semaine, ont tant intrigu
Paris--et aussi un peu la province.

--Qui peut tre, se demandait-on, ce J.-B.-Casimir Godeuil qu'on rclame
ainsi?

Les uns tenaient pour un enfant prodigue enfui de la maison paternelle,
d'autres pour un introuvable hritier, le plus grand nombre pour un
caissier envol...

Mais notre but tait rempli.

La colle des affiches n'tait pas sche encore, que M. J.-B.-Casimir
Godeuil accourait, et que le _Petit Journal_ traitait avec lui pour la
publication du drame intitul _le Petit Vieux des Batignolles_ qui
commenait la srie de ses mmoires[A].

 [A] Malheureusement J.-B.-Casimir Godeuil, qui avait promis d'apporter
 la suite de son manuscrit, a compltement disparu, et toutes les
 dmarches tentes pour le retrouver sont restes infructueuses. Nous
 nous sommes nanmoins dcid  publier son unique rcit qui contient
 un drame des plus mouvants.

 (_Note de l'diteur._)

Ceci dit, nous laissons la parole  J.-B.-Casimir Godeuil. Il avait fait
prcder son rcit de la courte prface suivante que nous avons cru
devoir conserver parce qu'elle fait connatre ce qu'il tait et quel but
trs-louable il poursuivait en crivant ses souvenirs.




AVANT-PROPOS


On venait d'amener un prvenu devant le juge d'instruction, et malgr
ses dngations, ses ruses et un alibi qu'il invoquait, il fut convaincu
de faux et de vol avec effraction.

Accabl par l'vidence des charges que j'avais runies contre lui, il
avoua son crime en s'criant:

--Ah! si j'avais su de quels moyens disposent la justice et la police,
et combien il est impossible de leur chapper, je serais rest honnte
homme.

C'est en entendant cette rponse que l'ide me vint de recueillir mes
souvenirs.

--Il faut qu'on sache!... me disais-je.

Et en publiant aujourd'hui mes mmoires, j'ai l'esprance, je dirai
plus, j'ai la conviction d'accomplir une oeuvre morale d'une haute
utilit.

N'est-ce pas tre utile, en effet, que de dpouiller le crime de sa
sinistre posie, et de le montrer tel qu'il est: lche, ignoble, abject,
repoussant?...

N'est-ce pas tre utile que de prouver qu'il n'est pas au monde d'tres
aussi misrables que les insenss qui ont dclar la guerre  la
socit?

Voil ce que je prtends faire.

J'tablirai irrcusablement qu'on a tout intrt--et je dis un intrt
immdiat, positif, mathmatique, escomptable mme,  tre honnte.

Je dmontrerai clair comme le jour qu'avec notre organisation sociale,
grce au chemin de fer et au tlgraphe lectrique, l'impunit est
impossible.

Le chtiment peut se faire attendre... il vient toujours.

Et alors, sans doute, il se rencontrera des malheureux qui rflchiront
avant de s'abandonner...

Plus d'un, que le faible murmure de sa conscience n'et pas retenu, sera
arrt par la voix salutaire de la peur...

Dois-je expliquer maintenant ce que sont ces souvenirs?

J'essaye de dcrire les luttes, le succs et les dfaites d'une poigne
d'hommes dvous chargs d'assurer la scurit de Paris.

Combien sont-ils pour tenir en chec tous les malfaiteurs d'une capitale
qui, avec sa banlieue, compte plus de _trois millions_ d'habitants?

Ils sont deux cents.

C'est  eux que je ddie ce livre.

Et ceci dit, je commence.




LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES




I


Lorsque j'achevais mes tudes pour devenir officier de sant,--c'tait
le bon temps, j'avais vingt-trois ans,--je demeurais rue
Monsieur-le-Prince; presque au coin de la rue Racine.

J'avais l, pour trente francs par mois, service compris, une chambre
meuble qui en vaudrait bien cent aujourd'hui; si vaste que je passais
trs-aisment les manches de mon paletot sans ouvrir la fentre.

Sortant de bon matin pour suivre les visites de mon hpital, rentrant
fort tard parce que le caf Leroy avait pour moi d'irrsistibles
attraits, c'est  peine si je connaissais de vue les locataires de ma
maison, gens paisibles tous, rentiers ou petits commerants.

Il en est un, cependant, avec qui, peu  peu, je finis par me lier.

C'tait un homme de taille moyenne,  physionomie insignifiante,
toujours scrupuleusement ras, et qu'on appelait, gros comme le bras,
monsieur Mchinet.

Le portier le traitait avec une considration toute particulire, et ne
manquait jamais, quand il passait devant sa loge, de retirer vivement sa
casquette.

L'appartement de M. Mchinet ouvrant sur mon palier, juste en face de la
porte de ma chambre, nous nous tions  diverses reprises trouvs nez 
nez. En ces occasions, nous avions l'habitude de nous saluer.

Un soir, il entra chez moi me demander quelques allumettes; une nuit, je
lui empruntai du tabac; un matin, il nous arriva de sortir en mme temps
et de marcher cte  cte un bout de chemin en causant...

Telles furent nos premires relations.

Sans tre ni curieux ni dfiant,--on ne l'est pas  l'ge que j'avais
alors,--on aime  savoir  quoi s'en tenir sur le compte des gens avec
lesquels on se lie.

J'en vins donc naturellement, non pas  observer l'existence de mon
voisin, mais  m'occuper de ses faits et gestes.

Il tait mari, et madame Caroline Mchinet, blonde et blanche, petite,
rieuse et dodue, paraissait adorer son mari.

Mais la conduite de ce mari n'en tait pas plus rgulire. Frquemment
il dcampait avant le jour et souvent le soleil tait lev quand je
l'entendais regagner son domicile. Parfois il disparaissait des semaines
entires...

Que la jolie petite madame Mchinet tolrt cela, voil ce que je ne
pouvais concevoir.

Intrigu, je pensai que notre portier, bavard d'ordinaire comme une pie,
me donnerait quelques claircissements.

Erreur!... A peine avais-je prononc le nom de Mchinet qu'il m'envoya
promener de la belle faon, me disant, en roulant de gros yeux, qu'il
n'tait pas dans ses habitudes de moucharder ses locataires.

Cet accueil redoubla si bien ma curiosit que, bannissant toute
vergogne, je m'attachai  pier mon voisin.

Alors, je dcouvris des choses qui me parurent normes.

Une fois, je le vis rentrer habill  la dernire mode, la boutonnire
endimanche de cinq ou six dcorations; le surlendemain, je l'aperus
dans l'escalier vtu d'une blouse sordide et coiff d'un haillon de drap
qui lui donnait une mine sinistre.

Et ce n'est pas tout. Par une belle aprs-midi, comme il sortait, je vis
sa femme l'accompagner jusqu'au seuil de leur appartement, et l
l'embrasser avec passion, en disant:

--Je t'en supplie, Mchinet, sois prudent, songe  ta petite femme!

Sois prudent!... Pourquoi?... A quel propos? Qu'est-ce que cela
signifiait?... La femme tait donc complice!...

Ma stupeur ne devait pas tarder  redoubler.

Une nuit, je dormais profondment, quand soudain on frappa  ma porte 
coups prcipits.

Je me lve, j'ouvre...

M. Mchinet entre, ou plutt se prcipite chez moi, les vtements en
dsordre et dchirs, la cravate et le devant de sa chemise arrachs,
la tte nue, le visage tout en sang...

--Qu'arrive-t-il? m'criai-je pouvant.

Mais lui, me faisant signe de me taire:

--Plus bas!... dit-il, on pourrait vous entendre... Ce n'est peut-tre
rien quoique je souffre diablement... Je me suis dit que vous, tudiant
en mdecine, vous sauriez sans doute me soigner cela...

Sans mot dire, je le fis asseoir, et je me htai de l'examiner et de lui
donner les soins ncessaires.

Encore qu'il y et eu une grande effusion de sang, la blessure tait
lgre... Ce n'tait,  vrai dire, qu'une raflure superficielle partant
de l'oreille gauche et s'arrtant  la commissure des lvres.

Le pansement termin:

--Allons, me voil encore sain et sauf pour cette fois, me dit M.
Mchinet. Mille remerciements, cher monsieur Godeuil. Surtout, de grce,
ne parlez  personne de ce petit accident, et... bonne nuit.

Bonne nuit!... Je songeais bien  dormir, vraiment!

Quand je me rappelle tout ce qu'il me passa par la cervelle d'hypothses
saugrenues et d'imaginations romanesques, je ne puis m'empcher de rire.

M. Mchinet prenait dans mon esprit des proportions fantastiques.

Lui, le lendemain, vint tranquillement me remercier encore et m'invita 
dner.

Si j'tais tout yeux et tout oreilles en pntrant dans l'intrieur de
mes voisins, on le devine. Mais j'eus beau concentrer toute mon
attention, je ne surpris rien de nature  dissiper le mystre qui
m'intriguait si fort.

A dater de ce dner, cependant, nos relations furent plus suivies.
Dcidment, M. Mchinet me prenait en amiti. Rarement une semaine
s'coulait sans qu'il m'emment manger sa soupe, selon son expression,
et presque tous les jours, au moment de l'absinthe, il venait me
rejoindre au caf Leroy, et nous faisions une partie de dominos.

C'est ainsi qu'un certain soir du mois de juillet, un vendredi, sur les
cinq heures, il tait en train de me battre  plein double-six, quand un
estafier, d'assez fcheuse mine, je le confesse, entra brusquement et
vint murmurer  son oreille quelques mots que je n'entendis pas.

Tout d'une pice et le visage boulevers, M. Mchinet se dressa.

--J'y vais, fit-il; cours dire que j'y vais.

L'homme partit  toutes jambes, et alors me tendant la main:

--Excusez-moi, ajouta mon vieux voisin, le devoir avant tout... nous
reprendrons notre partie demain.

Et comme, tout brlant de curiosit, je tmoignais beaucoup de dpit,
disant que je regrettais bien de ne le point accompagner:

--Au fait, grommela-t-il, pourquoi pas? Voulez-vous venir? Ce sera
peut-tre intressant...

Pour toute rponse, je pris mon chapeau et nous sortmes...




II


Certes, j'tais loin de me douter que je hasardais l une de ces
dmarches insignifiantes, en apparence, qui ont sur la vie entire une
influence dcisive.

--Pour le coup, pensais-je  part moi, je tiens le mot de l'nigme!...

Et tout plein d'une sotte et purile satisfaction, je trottais comme un
chat maigre aux cts de M. Mchinet.

Je dis: je trottais, parce que j'avais fort  faire pour ne pas me
laisser distancer par le bonhomme.

Il allait, il allait, tout le long de la rue Racine, bousculant les
passants, comme si sa fortune et dpendu de ses jambes.

Place de l'Odon, par bonheur, un fiacre nous croisa.

M. Mchinet l'arrta, et ouvrant la portire:

--Montez, monsieur Godeuil, me dit-il.

J'obis, et il prit place  mes cts aprs avoir cri au cocher, d'un
ton impratif:

--Rue Lcluse, 39, aux Batignolles... et, bon train!

La longueur de la course arracha au cocher un chapelet de jurons.
N'importe, il trilla ses rosses d'un matre coup de fouet et la voiture
roula.

--Ah! c'est aux Batignolles que nous allons? demandai-je alors avec un
sourire de courtisan.

Mais M. Mchinet ne me rpondit pas; je doute mme qu'il m'entendt.

Une mtamorphose complte s'oprait en lui. Il ne paraissait pas mu,
prcisment, mais ses lvres pinces et la contraction de ses gros
sourcils en broussaille trahissaient une poignante proccupation. Ses
regards, perdus dans le vide, y semblaient tudier les termes de quelque
problme insoluble.

Il avait tir sa tabatire, et incessamment il y puisait d'normes
prises, qu'il ptrissait entre l'index et le pouce, qu'il massait,
qu'il portait  son nez et que pourtant il n'aspirait pas.

Car c'tait chez lui un tic que j'avais observ et qui me rjouissait
beaucoup.

Ce digne homme, qui avait le tabac en horreur, tait toujours arm d'une
tabatire de financier de vaudeville.

Lui advenait-il quelque chose d'imprvu, d'agrable ou de fcheux, crac,
il la sortait de sa poche et paraissait priser avec fureur.

Souvent, la tabatire tait vide, son geste restait le mme.

J'ai su, plus tard, que c'tait un systme  lui, pour dissimuler ses
impressions et dtourner l'attention de ses interlocuteurs.

Nous avancions, cependant...

Le fiacre remontait non sans peine la rue de Clichy... Il traversa le
boulevard extrieur, s'engagea dans la rue de Lcluse, et ne tarda pas 
s'arrter  quelque distance de l'adresse indique.

Aller plus loin tait matriellement impossible, tant la rue tait
obstrue par une foule compacte.

Devant la maison portant le numro 39, deux ou trois cents personnes
stationnaient, le cou tendu, l'oeil brillant, haletantes de curiosit,
difficilement contenues par une demi-douzaine de sergents de ville, qui
multipliaient en vain et de leur plus rude voix leurs: Circulez,
messieurs, circulez!...

Descendus de voiture, nous nous approchmes, nous faufilant pniblement
 travers les badauds.

Dj, nous touchions la porte du numro 39, quand un sergent de ville
nous repoussa rudement.

--Retirez-vous!... On ne passe pas!...

Mon compagnon le toisa et, se redressant:

--Vous ne me connaissez donc pas? fit-il. Je suis Mchinet, et ce jeune
homme,--il me montrait,--est avec moi.

--Pardon!... Excusez!... balbutia l'agent en portant la main  son
tricorne, je ne savais pas... donnez-vous la peine d'entrer.

Nous entrmes.

Dans le vestibule, une puissante commre, la concierge videmment, plus
rouge qu'une pivoine, prorait et gesticulait au milieu d'un groupe de
locataires de la maison.

--O est-ce? lui demanda brutalement M. Mchinet.

--Au troisime, cher monsieur, rpondit-elle; au troisime, la porte 
droite. Jsus mon Dieu! quel malheur!... dans une maison comme la ntre!
Un si brave homme!

Je n'en entendis pas davantage. M. Mchinet s'tait lanc dans les
escaliers, et je le suivais, montant quatre  quatre, le coeur me
battant  me couper la respiration.

Au troisime tage, la porte de droite tait ouverte.

Nous entrons, nous traversons une antichambre, une salle  manger, un
salon, et enfin nous arrivons  une chambre  coucher...

Je vivrais mille ans, que je n'oublierais pas le spectacle qui frappa
mes yeux... Et en ce moment mme o j'cris, aprs bien des annes, je
le revois jusqu'en ses moindres dtails.

A la chemine faisant face  la porte, deux hommes taient accouds: un
commissaire de police, ceint de son charpe, et un juge d'instruction.

A droite, assis  une table, un jeune homme, le greffier, crivait.

Au milieu de la pice, sur le parquet, gisait dans une mare de sang
coagul et noir le cadavre d'un vieillard  cheveux blancs... Il tait
tendu sur le dos, les bras en croix.

Terrifi, je demeurai clou sur le seuil, si prs de dfaillir que, pour
ne pas tomber, je fus oblig de m'appuyer contre l'huisserie.

Ma profession m'avait familiaris avec la mort; depuis longtemps dj
j'avais surmont les rpugnances de l'amphithtre, mais c'tait la
premire fois que je me trouvais en face d'un crime.

Car il tait vident qu'un crime abominable avait t commis...

Moins impressionnable que moi, mon voisin tait entr d'un pas ferme.

--Ah! c'est vous, Mchinet, lui dit le commissaire de police, je
regrette bien de vous avoir fait dranger.

--Pourquoi?

--Parce que nous n'aurons pas besoin de votre savoir faire... Nous
connaissons le coupable, j'ai donn des ordres et il doit tre arrt 
l'heure qu'il est.

Chose bizarre! Au geste de M. Mchinet, on et pu croire que cette
assurance le contrariait...

Il tira sa tabatire, prit deux ou trois de ses prises fantastiques, et
dit:

--Ah! le coupable est connu!...

Ce fut le juge d'instruction qui rpondit:

--Et connu d'une faon certaine et positive, oui, M. Mchinet... Le
crime commis, l'assassin s'est enfui, croyant que sa victime avait cess
de vivre... il se trompait. La Providence veillait..., ce malheureux
vieillard respirait encore... Rassemblant toute son nergie, il a tremp
un de ses doigts dans le sang qui s'chappait  flots de sa blessure, et
l, sur le parquet, il a crit avec son sang le nom de son meurtrier, le
dnonant ainsi  la justice humaine... Regardez plutt.

Ainsi prvenu, j'aperus ce que tout d'abord je n'avais pas vu.

Sur le parquet, en grosses lettres mal formes et cependant lisibles, on
avait crit avec du sang: MONIS...

--Eh bien?... interrogea M. Mchinet.

--C'est l, rpondit le commissaire de police, le commencement du nom
d'un neveu du pauvre mort... un neveu qu'il affectionnait, et qui se
nomme Monistrol...

--Diable!... fit mon voisin.

--Je ne suppose pas, reprit le juge d'instruction, que le misrable
essaye de nier... les cinq lettres sont contre lui une charge
accablante... A qui, d'ailleurs, profite ce crime si lche?... A lui
seul, unique hritier de ce vieillard qui laisse, dit-on, une grande
fortune... Il y a plus: c'est hier soir que l'assassinat a t commis...
Eh bien! hier soir, personne n'a visit ce pauvre vieux que son neveu...
La concierge l'a vu arriver vers neuf heures et ressortir un peu avant
minuit...

--C'est clair, approuva M. Mchinet, c'est trs-clair, ce Monistrol
n'est qu'un imbcile.

Et, haussant les paules:

--A-t-il seulement vol quelque chose, demanda-t-il; a-t-il fractur
quelque meuble pour donner le change sur le mobile du crime?...

--Rien, jusqu'ici, ne nous a paru drang, rpondit le commissaire...
Vous l'avez dit, le misrable n'est pas fort... ds qu'il se verra
dcouvert, il avouera.

Et l-dessus, le commissaire de police et M. Mchinet se retirrent dans
l'embrasure de la fentre et s'entretinrent  voix basse, pendant que le
juge donnait quelques indications  son greffier.




III


Dsormais, j'tais fix.

J'avais voulu savoir au juste ce que faisait mon nigmatique voisin...,
je le savais.

Maintenant s'expliquaient le dcousu de sa vie, ses absences, ses
rentres tardives, ses soudaines disparitions, les craintes et la
complicit de sa jeune femme, la blessure que j'avais soigne.

Mais que m'importait ma dcouverte!

Je m'tais remis peu  peu, la facult de rflchir et de dlibrer
m'tait revenue, et j'examinais tout, autour de moi, avec une pre
curiosit.

D'o j'tais, accot contre le chambranle de la porte mon regard
embrassait l'appartement entier.

Rien, absolument rien, n'y trahissait une scne de meurtre.

Tout, au contraire, dcelait l'aisance et en mme temps des habitudes
parcimonieuses et mthodiques.

Chaque chose tait en place; il n'y avait pas un faux pli aux rideaux,
et le bois des meubles tincelait, accusant des soins quotidiens.

Il paraissait vident, d'ailleurs, que les conjectures du juge
d'instruction et du commissaire de police taient exactes, et que le
pauvre vieillard avait t assassin la veille au soir, au moment o il
se disposait  se coucher.

En effet, le lit tait ouvert, et sur la couverture taient tals une
chemise et un foulard de nuit. Sur la table,  la tte du lit,
j'apercevais un verre d'eau sucre, une bote d'allumettes chimiques et
un journal du soir, la _Patrie_.

Sur un coin de la chemine brillait un chandelier, un bon gros et solide
chandelier de cuivre... Mais la bougie qui avait clair le crime tait
consume, le meurtrier s'tait enfui sans la souffler, et elle avait
brl jusqu'au bout, noircissant l'albtre d'un brle-tout o elle tait
fixe.

Ces dtails, je les avais constats d'un coup, sans effort, sans pour
ainsi dire que ma volont y ft pour rien.

Mon oeil remplissait le rle d'un objectif photographique, le thtre
du meurtre s'tait fix dans mon esprit comme sur une plaque prpare,
avec une telle prcision, que nulle circonstance n'y manquait, avec une
telle solidit qu'aujourd'hui encore je pourrais dessiner l'appartement
du petit vieux des Batignolles, sans rien oublier, sans oublier mme
un bouchon  demi recouvert de cire verte qu'il me semble voir encore
par terre, sous la chaise du greffier.

C'tait une facult extraordinaire, qui m'a t dpartie, ma facult
matresse, que je n'avais pas encore eu l'occasion d'exercer, qui tout 
coup se rvlait en moi.

Alors, j'tais bien trop vivement mu pour analyser mes impressions.

Je n'avais qu'un dsir, obstin, brlant, irrsistible: m'approcher du
cadavre tendu  deux mtres de moi.

Je luttai d'abord, je me dfendis contre l'obsession de cette envie.
Mais la fatalit s'en mlait... je m'approchai.

Avait-on remarqu ma prsence?... je ne le crois pas.

Personne, en tout cas, ne faisait attention  moi.

M. Mchinet et le commissaire de police causaient toujours prs de la
fentre; le greffier,  demi-voix, relisait au juge d'instruction son
procs-verbal.

Ainsi, rien ne s'opposait  l'accomplissement de mon dessein.

Et d'ailleurs, je dois le confesser, une sorte de fivre me tenait qui
me rendait comme insensible aux circonstances extrieures et m'isolait
absolument.

Cela est si vrai, que j'osai m'agenouiller prs du cadavre, pour mieux
voir et de plus prs.

Loin de songer qu'on allait me crier: Que faites-vous l?...
j'agissais lentement et posment, en homme qui, ayant reu une mission,
l'excute.

Ce malheureux vieillard me parut avoir de soixante-dix  soixante-quinze
ans. Il tait petit et trs-maigre, mais solide certainement et bti
pour passer la centaine. Il avait beaucoup de cheveux encore, d'un blanc
jauntre, boucls sur la nuque. Sa barbe grise, forte et drue,
paraissait n'avoir pas t faite depuis cinq ou six jours; elle devait
avoir pouss depuis qu'il tait mort. Cette circonstance que j'avais
souvent remarque chez nos sujets de l'amphithtre ne m'tonna pas.

Ce qui me surprit, ce fut la physionomie de l'infortun. Elle tait
calme, je dirai plus, souriante. Les lvres s'entr'ouvraient comme pour
un salut amical.

La mort avait donc t terriblement prompte, qu'il conservait cette
expression bienveillante!...

C'tait la premire ide qui se prsentait  l'esprit.

Oui, mais comment concilier ces deux circonstances inconciliables: une
mort soudaine, et ces cinq lettres: _Monis_... que je voyais en traits
de sang sur le parquet?

Pour crire cela, quels efforts n'avait-il pas fallu  un homme
mourant!... L'espoir seul de la vengeance avait pu lui prter une telle
nergie... Et quelle rage n'avait pas d tre la sienne, de se sentir
expirer avant d'avoir pu tracer en entier le nom de son assassin...

Et cependant le visage du cadavre semblait me sourire.

Le pauvre vieux avait t frapp  la gorge et l'arme avait travers le
cou de part en part.

L'instrument du crime devait tre un poignard, ou plutt un de ces
redoutables couteaux catalans, larges comme la main, qui coupent des
deux cts et qui sont aussi pointus qu'une aiguille...

De ma vie, je n'avais t remu par d'aussi tranges sensations.

Mes tempes battaient avec une violence inoue, et mon coeur, dans ma
poitrine, se gonflait  la briser.

Qu'allais-je donc dcouvrir?...

Pouss par une force mystrieuse et irrsistible, qui annihilait ma
volont, je pris entre mes mains, pour les examiner, les mains roides et
glaces du cadavre...

La droite tait nette... c'tait un des doigts de la gauche,
l'indicateur, qui tait tout macul de sang.

Quoi! c'tait avec la main gauche que le vieillard avait crit!...
Allons donc!...

Saisi d'une sorte de vertige, les yeux hagards, les cheveux hrisss sur
la tte, et plus ple assurment que le mort qui gisait  mes pieds, je
me dressai en poussant un cri terrible.

--Grand Dieu!...

Tous les autres,  ce cri, bondirent, et surpris, effars:

--Qu'est-ce? me demandrent-ils ensemble, qu'y a-t-il?...

J'essayai de rpondre, mais l'motion m'tranglait, il me semblait que
j'avais la bouche pleine de sable. Je ne pus que montrer les mains du
mort en bgayant:

--L!... l!...

Prompt comme l'clair, M. Mchinet s'tait jet  genoux prs du
cadavre. Ce que j'avais vu, il le vit, et mon impression fut la sienne,
car se relevant vivement:

--Ce n'est pas ce pauvre vieux, dclara-t-il, qui a trac les lettres
qui sont l...

Et comme le juge et le commissaire le regardaient bouche bante, il leur
expliqua cette circonstance de la main gauche seule tache de sang...

--Et dire que je n'y avais pas fait attention! rptait le commissaire
dsol...

M. Mchinet prisait avec fureur.

--C'est comme cela, fit-il... les choses qui crvent les yeux sont
celles qu'on ne voit point... Mais n'importe! voil la situation
diablement change... Du moment o ce n'est pas le vieux qui a crit,
c'est celui qui l'a tu...

--videmment! approuva le commissaire.

--Or, continua mon voisin, peut-on imaginer un assassin assez stupide
pour se dnoncer en crivant son nom  ct du corps de sa victime? Non,
n'est-ce pas. Maintenant, concluez...

Le juge tait devenu soucieux.

--C'est clair, fit-il, les apparences nous ont abuss... Monistrol n'est
pas le coupable... Quel est-il?... C'est affaire  vous, monsieur
Mchinet, de le dcouvrir.

Il s'arrta... un agent de police entrait, qui, s'adressant au
commissaire, dit:

--Vos ordres sont excuts, monsieur... Monistrol est arrt et crou
au dpt... Il a tout avou.




IV


D'autant plus rude tait le choc qu'il tait plus inattendu.

Peindre notre stupeur  tous est impossible.

Quoi! pendant que nous tions l, nous vertuant  chercher des preuves
de l'innocence de Monistrol, lui se reconnaissait coupable!

Ce fut M. Mchinet qui le premier se remit.

Vivement, cinq ou six fois, il porta les doigts de sa tabatire  son
nez, et s'avanant vers l'agent:

--Tu te trompes ou tu nous trompes, lui dit-il, pas de milieu.

--Je vous jure, monsieur Mchinet...

--Tais-toi! ou tu as mal compris ce qu'a dit Monistrol, ou tu t'es gris
de l'espoir de nous tonner en nous annonant que l'affaire est
rgle...

Humble et respectueux jusqu'alors, l'agent se rebiffa.

--Faites excuse, interrompit-il, je ne suis ni un imbcile ni un
menteur, et je sais ce que je dis...

La discussion tournait si bien  la dispute que le juge d'instruction
crut devoir intervenir.

--Modrez-vous, monsieur Mchinet, pronona-t-il, et avant de porter un
jugement, attendez d'tre difi.

Puis se tournant vers l'agent:

--Et vous, mon ami, poursuivit-il, dites-nous ce que vous savez et les
raisons de votre assurance.

Ainsi soutenu, l'agent crasa M. Mchinet d'un regard ironique, et avec
une nuance trs-apprciable de fatuit:

--Pour lors, commena-t-il, voil la chose: M. le juge et M. le
commissaire ici prsents nous ont chargs, l'inspecteur Goulard, mon
collgue Poltin et moi, d'arrter le nomm Monistrol, bijoutier en faux,
domicili rue Vivienne, 75, ledit Monistrol tant inculp d'assassinat
sur la personne de son oncle.

--C'est exact, approuva le commissaire  demi-voix.

--L-dessus, poursuivit l'agent, nous prenons un fiacre et nous nous
faisons conduire  l'adresse indique... Nous arrivons et nous trouvons
le sieur Monistrol dans son arrire-boutique, sur le point de se mettre
 table pour dner avec son pouse, qui est une femme de vingt-cinq 
trente ans, d'une beaut admirable.

En nous apercevant tous trois en rang d'oignon, mon particulier se
dresse.--Qu'est-ce que vous voulez? nous demande-t-il. Aussitt, le
brigadier Goulard tire de sa poche le mandat d'amener et rpond: Au nom
de la loi, je vous arrte!...

M. Mchinet semblait sur le gril.

--Ne pourrais-tu te hter! dit-il  l'agent.

Mais l'autre, comme s'il n'et pas entendu, poursuivit du mme ton
calme:

--J'ai arrt quelques particuliers en ma vie; eh bien! jamais je n'en
ai vu tomber en dcomposition comme celui-l.--Vous plaisantez, nous
dit-il, ou vous faites erreur!--Non, nous ne nous trompons pas.--Mais
enfin, pourquoi m'arrtez-vous?

Goulard haussait les paules.

--Ne faites donc pas l'enfant, dit-il, et votre oncle?... Le cadavre
est retrouv et on a des preuves accablantes contre vous...

Ah! le gredin, quelle tuile!... Il chancela et finalement se laissa
tomber sur une chaise en sanglotant et en bgayant je ne sais quelle
rponse qu'il n'y avait pas moyen de comprendre.

Ce que voyant, Goulard le secoua par le collet de son habit, en lui
disant:

--Croyez-moi, le plus court est de tout avouer.

Il nous regarda d'un air hbt et murmura:

--Eh bien! oui, j'avoue tout!

--Bien manoeuvr, Goulard! approuva le commissaire.

L'agent triomphait.

--Il s'agissait de ne pas moisir dans la boutique, continua-t-il. On
nous avait recommand d'viter tout esclandre, et dj les badauds
s'attroupaient... Goulard empoigna donc le prvenu par le bras, en lui
criant: Allons, en route! on nous attend  la prfecture! Monistrol,
tant bien que mal, se dressa sur ses jambes qui flageolaient, et du ton
d'un homme qui prend son courage  deux mains, dit: Marchons!...

Nous pensions que le plus fort tait fait; nous comptions sans la femme.

Jusqu' ce moment, elle tait reste comme vanouie sur un fauteuil,
sans souffler mot, sans paratre seulement comprendre ce qui se passait.

Mais quand elle vit que bien dcidment nous emmenions son homme, elle
bondit comme une lionne et se jeta en travers de la porte en criant:
Vous ne passerez pas! Parole d'honneur, elle tait superbe, mais
Goulard en a bien vu d'autres. Allons, allons, ma petite mre, fit-il,
ne nous fchons pas; on vous le rendra, votre mari!

Cependant, bien loin de nous faire place, elle se cramponnait plus
fortement au chambranle, jurant que son mari tait innocent; dclarant
que si on le conduisait en prison, elle le suivrait, tantt nous
menaant et nous accablant d'invectives, tantt nous suppliant de sa
voix la plus douce...

Puis, quand elle comprit que rien ne nous empcherait de remplir notre
devoir, elle lcha la porte, et, se jetant au cou de son mari: O cher
bien-aim, gmissait-elle, est-ce possible qu'on t'accuse d'un crime,
toi... toi!... Dis-leur donc,  ces hommes, que tu es innocent!...

Vrai, nous tions tous mus, mais lui, plus insensible que nous, il eut
la barbarie de repousser sa pauvre femme si brutalement qu'elle alla
tomber comme une masse dans un coin de l'arrire-boutique...

C'tait la fin heureusement.

La femme tant vanouie, nous en profitmes pour emballer le mari dans
le fiacre qui nous avait amens.

Emballer est bien le mot, car il tait devenu comme une chose inerte, il
ne tenait plus debout, il fallut le porter... Et pour ne rien oublier,
je dois dire que son chien, une espce de roquet noir, voulait
absolument sauter avec nous dans la voiture, et que nous avons eu mille
peines  nous en dbarrasser.

En route, comme de juste, Goulard essaya de distraire notre prisonnier
et de le faire jaser... Mais impossible de lui tirer une parole du
gosier. Ce n'est qu'en arrivant  la prfecture qu'il parut reprendre
connaissance. Quand il fut bien et dment install dans une cellule des
secrets, il se jeta sur son lit  corps perdu en rptant:

--Que vous ai-je fait,  mon Dieu, que vous ai-je fait!...

A ce moment Goulard s'approcha de lui, et pour la seconde fois:--Ainsi,
interrogea-t-il, vous vous avouez coupable!--De la tte, Monistrol fit:
Oui, oui!... puis d'une voix rauque: Je vous en prie, laissez-moi
seul! dit-il.

C'est ce que nous avons fait, aprs avoir eu soin, toutefois, de placer
un surveillant en observation au guichet de la cellule, pour le cas o
le gaillard essayerait d'attenter  ses jours...

Goulard et Poltin sont rests l-bas, et moi, me voil!...

--C'est prcis, grommela le commissaire, c'est on ne peut plus prcis...

C'tait aussi l'opinion du juge, car il murmura:

--Comment, aprs cela, douter de la culpabilit de Monistrol?

Moi, j'tais confondu, et cependant mes convictions taient
inbranlables. Et mme, j'ouvrais la bouche pour hasarder une objection,
quand M. Mchinet me prvint.

--Tout cela est bel et bon!... s'cria-t-il. Seulement, si nous
admettons que Monistrol est l'assassin, nous sommes aussi forcs
d'admettre que c'est lui qui a crit son nom, l, par terre... et dame!
a, c'est roide...

--Bast! interrompit le commissaire, du moment o l'inculp avoue,  quoi
bon se proccuper d'une circonstance que l'instruction expliquera...

Mais l'observation de mon voisin avait rveill toutes les perplexits
du juge. Aussi, sans se prononcer:

--Je vais me rendre  la prfecture, dclara-t-il, je veux interroger
Monistrol ce soir mme.

Et aprs avoir recommand au commissaire de police de bien remplir
toutes les formalits et d'attendre les mdecins mands pour l'autopsie
du cadavre, il s'loigna, suivi de son greffier, et de l'agent qui tait
venu nous annoncer le succs de l'arrestation.

--Pourvu que ces diables de mdecins ne se fassent pas trop attendre!
gronda le commissaire, qui songeait  son dner.

Ni M. Mchinet ni moi ne lui rpondmes. Nous demeurions debout, en face
l'un de l'autre, obsds videmment par la mme ide.

--Aprs tout, murmura mon voisin, peut-tre est-ce le vieux qui a
crit...

--Avec la main gauche, alors?... Est-ce possible!... Sans compter que la
mort de ce pauvre bonhomme a d tre instantane...

--En tes-vous sr?...

--D'aprs sa blessure, j'en ferais le serment... D'ailleurs, des
mdecins vont venir, qui vous diront si j'ai raison ou tort...

M. Mchinet tracassait son nez avec une vritable frnsie.

--Peut-tre, en effet, y a-t-il l-dessous quelque mystre, dit-il... ce
serait  voir...

C'est une enqute  refaire... Soit, refaisons-la... Et pour commencer,
interrogeons la portire...

Et courant  l'escalier, il se pencha sur la rampe, criant:

--La concierge!... H! la concierge! montez un peu, s'il vous plat...




V


En attendant que montt la concierge, M. Mchinet procdait  un rapide
et sagace examen du thtre du crime.

Mais c'est surtout la serrure de la porte d'entre de l'appartement qui
attirait son attention. Elle tait intacte et la clef y jouait sans
difficult. Cette circonstance cartait absolument l'ide d'un
malfaiteur tranger s'introduisant de nuit  l'aide de fausses clefs.

De mon ct, machinalement, ou plutt inspir par l'tonnant instinct
qui s'tait rvl en moi, je venais de ramasser ce bouchon 
demi-recouvert de cire verte que j'avais remarqu  terre.

Il avait servi, et du ct de la cire, gardait les traces du
tire-bouchon; mais, de l'autre bout, se voyait une sorte d'entaille
assez profonde, produite videmment par un instrument tranchant et aigu.

Souponnant l'importance de ma dcouverte, je la communiquai  M.
Mchinet, et il ne put retenir une exclamation de plaisir.

--Enfin! s'cria-t-il, nous tenons donc enfin un indice!... Ce bouchon,
c'est l'assassin qui l'a laiss tomber ici... Il y avait fich la pointe
fragile de l'arme dont il s'est servi. Conclusion: l'instrument du
meurtre est un poignard  manche fixe, et non un de ces couteaux qui se
ferment... Avec ce bouchon, je suis sr d'arriver au coupable quel qu'il
soit!...

Le commissaire de police achevait sa besogne dans la chambre, nous
tions, M. Mchinet et moi, rests dans le salon, lorsque nous fmes
interrompus par le bruit d'une respiration haletante.

Presque aussitt, se montra la puissante commre que j'avais aperue
dans le vestibule prorant au milieu des locataires.

C'tait la portire, plus rouge, s'il est possible, qu' notre arrive.

--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-elle  M.
Mchinet.

--Asseyez-vous, madame, rpondit-il.

--Mais, monsieur, c'est que j'ai du monde en bas...

--On vous attendra... je vous dis de vous asseoir.

Interloque par le ton de M. Mchinet, elle obit. Alors lui, la fixant
de ses terribles petits yeux gris:

--J'ai besoin de certains renseignements, commena-t-il, et je vais vous
interroger. Dans votre intrt, je vous conseille de rpondre sans
dtours. Et d'abord, quel est le nom de ce pauvre bonhomme qui a t
assassin?

--Il s'appelait Pigoreau, mon bon monsieur, mais il tait surtout connu
sous le nom d'Antnor, qu'il avait pris autrefois, comme tant plus en
rapport avec son commerce.

--Habitait-il la maison depuis longtemps?

--Depuis huit ans.

--O demeurait-il avant?

--Rue Richelieu, o il avait son magasin... car il avait t tabli, il
avait t coiffeur, et c'est dans cet tat qu'il avait gagn sa fortune.

--Il passait donc pour riche?

--J'ai entendu dire  sa nice qu'il ne se laisserait pas couper le cou
pour un million.

A cet gard, la prvention devait tre fixe, puisqu'on avait inventori
les papiers du pauvre vieux.

--Maintenant, poursuivit M. Mchinet, quel espce d'homme tait ce sieur
Pigoreau, dit Antnor?

--Oh! la crme des hommes, cher bon monsieur, rpondit la concierge...
Il tait bien tracassier, maniaque, grigou comme il n'est pas possible,
mais il n'tait pas fier... Et si drle, avec cela!... On aurait pass
ses nuits  l'couter, quand il tait en train... C'est qu'il en savait
de ces histoires! Pensez donc, un ancien coiffeur, qui avait, comme il
disait, fris les plus belles femmes de Paris...

--Comment vivait-il?

--Comme tout le monde... Comme les gens qui ont des rentes, s'entend, et
qui cependant tiennent  leur monnaie.

--Pouvez-vous me donner quelques dtails?

--Oh! pour cela, je le pense, vu que c'est moi qui avais soin de son
mnage... Et cela ne me donnait gure de peine, car il faisait presque
tout, balayant, poussetant et frottant lui-mme... C'tait sa manie,
quoi! Donc, tous les jours que le bon Dieu faisait,  midi battant, je
lui montais une tasse de chocolat. Il la buvait, il avalait par-dessus
un grand verre d'eau, et c'tait son djeuner. Aprs il s'habillait, et
a le menait jusqu' deux heures, car il tait coquet et soigneux de sa
personne plus qu'une marie. Sitt par, il sortait pour se promener
dans Paris. A six heures, il s'en allait dner dans une pension
bourgeoise, chez les demoiselles Gomet, rue de la Paix. Aprs son dner
il courait prendre sa demi-tasse et faire sa fine partie au caf
Guerbois... et  onze heures il rentrait se coucher. Enfin, il n'avait
qu'un dfaut, le pauvre bonhomme... Il tait port sur le sexe. Mme
souvent, je lui disais:--A votre ge, n'avez-vous pas de honte!...
Mais on n'est pas parfait, et on comprend a d'un ancien parfumeur, qui
avait eu dans sa vie des tas de bonnes fortunes...

Un sourire obsquieux errait sur les lvres de la puissante concierge,
mais rien n'tait capable de drider M. Mchinet.

--M. Pigoreau recevait-il beaucoup de monde? continua-t-il.

--Trs-peu... Je ne voyais gure venir chez lui que son neveu, M.
Monistrol,  qui, tous les dimanches, il payait  dner chez le pre
Lathuile.

--Et comment taient-ils ensemble, l'oncle et le neveu?

--Comme les deux doigts de la main.

--Ils n'avaient jamais de discussions?

--Jamais!... sauf qu'ils taient toujours  se chamailler  cause de
madame Clara.

--Qui est cette madame Clara?

--La femme de M. Monistrol, donc, une crature superbe... Dfunt le pre
Antnor ne pouvait la souffrir. Il disait que son neveu l'aimait trop,
cette femme, qu'elle le menait par le bout du nez, et qu'elle lui en
faisait voir de toutes les couleurs... Il prtendait qu'elle n'aimait
pas son mari, qu'elle avait un genre trop relev pour sa position, et
qu'elle finirait par faire des sottises... Mme, madame Clara et son
oncle ont t brouills,  la fin de l'anne dernire. Elle voulait que
le bonhomme prtt cent mille francs  M. Monistrol pour prendre un
fonds de bijoutier au Palais-Royal. Mais il refusa, dclarant qu'on
ferait de sa fortune ce qu'on voudrait, aprs sa mort, mais que
jusque-l, l'ayant gagne, il prtendait la garder et en jouir...

Je croyais que M. Mchinet allait insister sur cette circonstance, qui
me paraissait trs-grave... point. En vain, je multipliais les signes,
il poursuivit:

--Reste  savoir par qui le crime a t dcouvert?

--Par moi, mon bon monsieur, par moi! gmit la portire. Ah! c'est
pouvantable! Figurez-vous que ce matin, sur le coup de midi, comme 
l'ordinaire, je monte au pre Antnor son chocolat... Faisant le mnage,
j'ai une clef de l'appartement... J'ouvre, j'entre, et qu'est-ce que je
vois... Ah! mon Dieu!...

Et elle se mit  pousser des cris perants...

--Cette douleur prouve votre bon coeur, madame, fit gravement M.
Mchinet... Seulement, comme je suis fort press, tchez de la
matriser... Qu'avez-vous pens, en voyant votre locataire assassin?...

--J'ai dit  qui a voulu l'entendre: c'est son neveu, le brigand, qui a
fait le coup pour hriter.

--D'o vous venait cette certitude?... car, enfin, accuser un homme d'un
si grand crime, c'est le pousser  l'chafaud...

--Eh! monsieur, qui donc serait-ce?... M. Monistrol est venu voir son
oncle hier soir, et quand il est sorti il tait prs de minuit... mme,
lui qui me parle toujours, il ne m'a rien dit ni en arrivant ni en s'en
allant... Et depuis ce moment, jusqu' celui o j'ai tout dcouvert,
personne, j'en suis sre, n'est mont chez M. Antnor...

Je l'avoue, cette dposition me confondait.

Naf encore, je n'aurais pas eu l'ide de poursuivre cet interrogatoire.
Par bonheur, l'exprience M. Mchinet tait grande, et il possdait 
fond cet art si difficile de tirer des tmoins toute la vrit.

--Ainsi, madame, insista-il, vous tes certaine que Monistrol est venu
hier soir?

--Certaine.

--Vous l'avez bien vu, bien reconnu?...

--Ah! permettez... je ne l'ai pas dvisag. Il a pass trs-vite, en
tchant de se cacher, comme un brigand qu'il est, et le corridor est mal
clair...

Je bondis,  cette rponse d'une incalculable porte, et m'avanant vers
la concierge:

--S'il en est ainsi, m'criai-je, comment osez-vous affirmer que vous
avez reconnu M. Monistrol?

Elle me toisa, et avec un sourire ironique:

--Si je n'ai pas vu la figure du matre, rpondit-elle, j'ai vu le
museau du chien... Comme je le caresse toujours, il est entr dans ma
loge, et j'allais lui donner un os de gigot quand son matre l'a
siffl.

Je regardais M. Mchinet, anxieux de savoir ce qu'il pensait de ces
rponses, mais son visage gardait fidlement le secret de ses
impressions.

Il ajouta seulement:

--De quelle race est le chien de M. Monistrol?

--C'est un loulou, comme les conducteurs en avaient autrefois, tout
noir, avec une tache blanche au-dessus de l'oreille; on l'appelle
Pluton.

M. Mchinet se leva.

--Vous pouvez vous retirer, dit-il  la portire, je suis fix.

Et, quand elle fut sortie:

--Il me parat impossible, fit-il, que le neveu ne soit pas le coupable.

Cependant, les mdecins taient arrivs pendant ce long interrogatoire
et, quand ils eurent achev l'autopsie, leur conclusion fut:

La mort du sieur Pigoreau a certainement t instantane. Donc, ce
n'est pas lui qui a trac ces cinq lettres: _Monis_ que nous avons vues
sur le parquet, prs du cadavre...

Ainsi, je ne m'tais pas tromp.

--Mais si ce n'est pas lui, s'cria M. Mchinet, qui donc est-ce?...
Monistrol... Voil ce qu'on ne me fera jamais entrer dans la cervelle.

Et comme le commissaire, ravi de pouvoir enfin aller dner, le raillait
de ses perplexits; perplexits ridicules, puisque Monistrol avait
avou:

--Peut-tre en effet ne suis-je qu'un imbcile, dit-il, c'est ce que
l'avenir dcidera... Et en attendant, venez, mon cher monsieur Godeuil,
venez avec moi  la prfecture...




VI


De mme que pour venir aux Batignolles, nous prmes un fiacre pour nous
rendre  la prfecture de police.

La proccupation de M. Mchinet tait grande: ses doigts ne cessaient de
voyager de sa tabatire vide  son nez, et je l'entendais grommeler
entre ses dents:

--J'en aurai le coeur net! Il faut que j'en aie le coeur net.

Puis il sortait de sa poche le bouchon que je lui avais remis, il le
tournait et le retournait avec des mines de singe pluchant une noix et
murmurait:

--C'est une pice  conviction, cependant... il doit y avoir un parti 
tirer de cette cire verte...

Moi, enfonc dans mon coin, je ne soufflais mot.

Assurment ma situation tait des plus bizarres, mais je n'y songeais
pas. Tout ce que j'avais d'intelligence tait absorb par cette affaire;
j'en ruminais dans mon esprit les lments divers et contradictoires, et
je m'puisais  pntrer le secret du drame que je pressentais.

Lorsque notre voiture s'arrta, il faisait nuit noire.

Le quai des Orfvres tait dsert et silencieux: pas un bruit, pas un
passant. Les rares boutiques des environs taient fermes. Toute la vie
du quartier s'tait rfugie dans le petit restaurant qui fait presque
le coin de la rue de Jrusalem, et sur les rideaux rouges de la
devanture se dessinait l'ombre des consommateurs.

--Vous laissera-t-on arriver jusqu'au prvenu? demandai-je  M.
Mchinet.

--Assurment, me rpondit-il. Ne suis-je pas charg de suivre
l'affaire... Ne faut-il pas que selon les ncessits imprvues de
l'enqute, je puisse,  toute heure de jour et de nuit, interroger le
dtenu!...

Et d'un pas rapide, il s'engagea sous la vote, en me disant:

--Arrivez, arrivez, nous n'avons pas de temps  perdre.

Il n'tait pas besoin qu'il m'encouraget. J'allais  sa suite, agit
d'indfinissables motions et tout frmissant d'une vague curiosit.

C'tait la premire fois que je franchissais le seuil de la prfecture
de police, et Dieu sait quels taient alors mes prjugs.

--L, me disais-je, non sans un certain effroi, l est le secret de
Paris...

J'tais si bien abm dans mes rflexions, qu'oubliant de regarder  mes
pieds, je faillis tomber.

Le choc me ramena au sentiment de la situation.

Nous longions alors un immense couloir aux murs humides et au pav
raboteux. Bientt mon compagnon entra dans une petite pice o deux
hommes jouaient aux cartes pendant que trois ou quatre autres fumaient
leur pipe, tendus sur un lit de camp. Il changea avec eux quelques
paroles qui n'arrivrent pas jusqu' moi qui restais dehors, puis il
ressortit et nous nous remmes en marche.

Ayant travers une cour et nous tant engags dans un second couloir,
nous ne tardmes pas  arriver devant une grille de fer  pesants
verrous et  serrure formidable.

Sur un mot de M. Mchinet, un surveillant nous l'ouvrit, cette grille;
nous laissmes  droite une vaste salle o il me sembla voir des
sergents de ville et des gardes de Paris, et enfin, nous gravmes un
escalier assez roide.

Au haut de cet escalier,  l'entre d'un troit corridor perc de
quantit de petites portes, tait assis un gros homme  face joviale,
qui certes n'avait rien du classique gelier.

Ds qu'il aperut mon compagnon:

--Eh! c'est M. Mchinet! s'cria-t-il...

Ma foi! je vous attendais... Gageons que vous venez pour l'assassin du
petit vieux des Batignolles.

--Prcisment. Il y a-t-il du nouveau?

--Non.

--Cependant le juge d'instruction doit tre venu.

--Il sort d'ici.

--Eh bien?...

--Il n'est pas rest trois minutes avec l'accus, et en le quittant il
avait l'air trs-satisfait. Au bas de l'escalier, il a rencontr M. le
directeur, et il lui a dit: C'est une affaire dans le sac; l'assassin
n'a mme pas essay de nier...

M. Mchinet eut un bond de trois pieds, mais le gardien ne le remarqua
pas, car il reprit:

--Du reste, a ne m'a pas surpris... Rien qu'en voyant le particulier,
quand on me l'a amen, j'ai dit: En voil un qui ne saura pas se
tenir.

--Et que fait-il maintenant?

--Il geint... On m'a recommand de le surveiller, de peur qu'il ne se
suicide, et comme de juste, je le surveille... mais c'est bien
inutile... C'est encore un de ces gaillards qui tiennent plus  leur
peau qu' celle des autres...

--Allons le voir, interrompit M. Mchinet, et surtout pas de bruit...

Tous trois, aussitt, sur la pointe des pieds, nous nous avanmes
jusqu' une porte de chne plein, perce  hauteur d'homme d'un guichet
grill.

Par ce guichet, on voyait tout ce qui se passait dans la cellule,
claire par un chtif bec de gaz.

Le gardien donna d'abord un coup d'oeil, M. Mchinet regarda ensuite,
puis vint mon tour...

Sur une troite couchette de fer recouverte d'une couverture de laine
grise  bandes jaunes, j'aperus un homme couch  plat ventre, la tte
cache entre ses bras  demi replis.

Il pleurait: le bruit sourd de ses sanglots arrivait jusqu' moi, et par
instants un tressaillement convulsif le secouait de la tte aux pieds.

--Ouvrez-nous, maintenant, commanda M. Mchinet au gardien.

Il obit et nous entrmes.

Au grincement de la clef, le prisonnier s'tait soulev et assis sur son
grabat, les jambes et les bras pendants, la tte incline sur la
poitrine, il nous regardait d'un air hbt.

C'tait un homme de trente-cinq  trente-huit ans, d'une taille un peu
au-dessus de la moyenne, mais robuste, avec un cou apoplectique enfonc
entre de larges paules. Il tait laid; la petite vrole l'avait
dfigur, et son long nez droit et son front fuyant lui donnaient
quelque chose de la physionomie stupide du mouton. Cependant, ses yeux
bleus taient trs-beaux, et il avait les dents d'une remarquable
blancheur...

--Eh bien! monsieur Monistrol, commena M. Mchinet, nous nous dsolons
donc!

Et l'infortun ne rpondant pas:

--Je conviens, poursuivit-il, que la situation n'est pas gaie...
Cependant, si j'tais  votre place, je voudrais prouver que je suis un
homme. Je me ferais une raison, et je tcherais de dmontrer mon
innocence.

--Je ne suis pas innocent.

Cette fois, il n'y avait ni  quivoquer ni  suspecter l'intelligence
d'un agent, c'tait de la bouche mme du prvenu que nous recueillions
le terrible aveu.

--Quoi! exclama M. Mchinet, c'est vous qui...

L'homme s'tait redress sur ses jambes titubantes, l'oeil inject, la
bouche cumante, en proie  un vritable accs de rage.

--Oui, c'est moi, interrompit-il, moi seul. Combien de fois faudra-t-il
donc que je le rpte?... Dj, tout  l'heure, un juge est venu, j'ai
tout avou et sign mes aveux... Que demandez-vous de plus? Allez, je
sais ce qui m'attend, et je n'ai pas peur... J'ai tu, je dois tre
tu!... Coupez-moi donc le cou, le plus tt sera le mieux...

Un peu tourdi d'abord, M. Mchinet s'tait vite remis.

--Un instant, que diable! dit-il; on ne coupe pas le cou aux gens comme
cela... D'abord, il faut qu'ils prouvent qu'ils sont coupables... Puis,
la justice comprend certains garements, certaines fatalits, si vous
voulez, et c'est mme pour cela qu'elle a invent les circonstances
attnuantes.

Un gmissement inarticul fut la seule rponse de Monistrol, et M.
Mchinet continua:

--Vous lui en vouliez donc terriblement  votre oncle?

--Oh! non!

--Alors, pourquoi?...

--Pour hriter. Mes affaires taient mauvaises, allez aux
informations... J'avais besoin d'argent, mon oncle, qui tait
trs-riche, m'en refusait...

--Je comprends, vous espriez chapper  la justice...

--Je l'esprais.

Jusqu'alors, je m'tais tonn de la faon dont M. Mchinet conduisait
ce rapide interrogatoire, mais maintenant je me l'expliquais... Je
devinais la suite, je voyais quel pige il allait tendre au prvenu.

--Autre chose, reprit-il brusquement; o avez-vous achet le revolver
qui vous a servi  commettre le meurtre?

Nulle surprise ne parut sur le visage de Monistrol.

--Je l'avais en ma possession depuis longtemps, rpondit-il.

--Qu'en avez-vous fait aprs le crime?

--Je l'ai jet sur le boulevard extrieur.

--C'est bien, pronona gravement M. Mchinet, on fera des recherches et
on le retrouvera certainement.

Et aprs un moment de silence:

--Ce que je ne m'explique pas, ajouta-t-il, c'est que vous vous soyez
fait suivre de votre chien...

--Quoi! comment!... mon chien...

--Oui, Pluton... la concierge l'a reconnu...

Les poings de Monistrol se crisprent, il ouvrit la bouche pour
rpondre, mais une rflexion soudaine traversant son esprit, il se
rejeta sur son lit en disant d'un accent d'inbranlable rsolution:

--C'est assez me torturer, vous ne m'arracherez plus un mot...

Il tait clair qu' insister on perdrait sa peine.

Nous nous retirmes donc, et une fois dehors, sur le quai, saisissant le
bras de M. Mchinet:

--Vous l'avez entendu, lui dis-je, ce malheureux ne sait seulement pas
de quelle faon a pri son oncle... Est-il possible encore de douter de
son innocence!...

Mais c'tait un terrible sceptique, que ce vieux policier.

--Qui sait!... rpondit-il... j'ai vu de fameux comdiens en ma vie...
Mais en voici assez pour aujourd'hui... ce soir, je vous emmne manger
ma soupe... Demain, il fera jour et nous verrons...




VII


Il n'tait pas loin de dix heures lorsque M. Mchinet, que j'escortais
toujours, sonna  la porte de son appartement.

--Je n'emporte jamais de passe-partout, me dit-il. Dans notre sacr
mtier, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Il y a bien des gredins
qui m'en veulent, et si je ne suis pas toujours prudent pour moi, je
dois l'tre pour ma femme.

L'explication de mon digne voisin tait superflue: j'avais compris.
J'avais mme observ qu'il sonnait d'une faon particulire, qui devait
tre un signal convenu entre sa femme et lui.

Ce fut la gentille madame Mchinet qui vint nous ouvrir.

D'un mouvement preste et gracieux autant que celui d'une chatte, elle
sauta au cou de son mari, en s'criant:

--Te voil donc!... je ne sais pourquoi, j'tais presque inquite...

Mais elle s'arrta brusquement: elle venait de m'apercevoir. Sa gaie
physionomie s'assombrit, et elle se recula; et s'adressant autant  moi
qu' son mari:

--Quoi! reprit-elle, vous sortez du caf,  cette heure!... cela n'a pas
le sens commun!

M. Mchinet avait aux lvres l'indulgent sourire de l'homme sr d'tre
aim, qui sait pouvoir apaiser d'un seul mot la querelle qu'on lui
cherche.

--Ne nous gronde pas, Caroline, rpondit-il, m'associant  sa cause par
ce pluriel, nous ne sortons pas du caf et nous n'avons pas perdu notre
temps... On est venu me chercher pour une affaire, pour un assassinat
commis aux Batignolles.

D'un regard souponneux, la jeune femme nous examina alternativement,
son mari et moi, et quand elle fut persuade qu'on ne la trompait pas,
elle fit seulement:

--Ah!...

Mais il faudrait une page pour dtailler tout ce que contenait cette
brve exclamation.

Elle s'adressait  M. Mchinet et signifiait clairement:

--Quoi! tu t'es confi  ce jeune homme, tu lui as rvl ta situation,
tu l'as initi  nos secrets!

C'est ainsi que je l'interprtais, ce ah! si loquent, et mon digne
voisin l'interprta comme moi, car il rpondit:

--Eh bien! oui. O est le mal? Si j'ai  redouter la vengeance des
misrables que j'ai livrs  la justice, qu'ai-je  craindre des
honntes gens?... T'imaginerais-tu, par hasard, que je me cache, que
j'ai honte de mon mtier...

--Tu m'as mal compris, mon ami, objecta la jeune femme...

M. Mchinet ne l'entendit mme pas.

Il venait d'enfourcher--je connus ce dtail plus tard--un dada favori
qui l'emportait toujours.

--Parbleu! poursuivit-il, tu as de singulires ides, madame ma femme.
Quoi! je suis une des sentinelles perdues de la civilisation, au prix de
mon repos et au risque de ma vie, j'assure la scurit de la socit et
j'en rougirais!... Ce serait par trop plaisant. Tu me diras qu'il
existe, contre nous autres de la police, quantit de prjugs ineptes
lgus par le pass... Que m'importe! Oui, je sais qu'il y a des
messieurs susceptibles qui nous regardent de trs-haut... Mais
sacrebleu! je voudrais bien voir leur mine si demain mes collgues et
moi nous nous mettions en grve, laissant le pav libre  l'arme de
gredins que nous tenons en respect!

Accoutume sans doute  des sorties de ce genre, madame Mchinet ne
souffla mot, et bien elle fit, car mon brave voisin ne rencontrant pas
de contradiction, se calma comme par enchantement.

--Mais en voici assez, dit-il  sa femme. Il s'agit pour l'instant d'une
chose bien autrement importante... Nous n'avons pas dn, nous mourons
de faim, as-tu de quoi nous donner  souper?...

Ce qui arrivait ce soir devait tre arriv trop souvent pour que madame
Mchinet se laisst prendre sans vert.

--Dans cinq minutes, ces messieurs seront servis, rpondit-elle avec le
plus aimable sourire.

En effet, le moment d'aprs, nous nous mettions  table devant une belle
pice de boeuf froid, servis par madame Mchinet qui ne cessait de
remplir nos verres d'un excellent petit vin de Mcon.

Et moi, pendant que mon digne voisin jouait de la fourchette en
conscience, considrant cet intrieur paisible qui tait le sien, cette
jolie petite femme prvenante qui tait la sienne, je me demandais si
c'tait bien l un de ces farouches agents de la sret qui ont t
les hros de tant de rcits absurdes.

Cependant la grosse faim ne tarda pas  tre apaise, et M. Mchinet
entreprit de raconter  sa femme notre expdition.

Et il ne racontait pas  la lgre, il descendait dans les plus menus
dtails. Elle s'tait assise  ct de lui, et  la faon dont elle
coutait, d'un petit air capable, demandant des explications quand elle
n'avait pas bien compris, on devinait l'grie bourgeoise habitue 
tre consulte et qui a voix dlibrative.

Lorsque M. Mchinet eut achev:

--Tu as fait une grande faute, lui dit-elle, une faute irrparable.

--Laquelle?...

--Ce n'est pas  la prfecture qu'il fallait aller, en quittant les
Batignolles...

--Cependant, Monistrol...

--Oui, tu voulais l'interroger... Quel bnfice en as-tu retir?

--Cela m'a servi, ma chre amie...

--A rien. C'est rue Vivienne, que tu devais courir, chez la femme... Tu
la surprenais sous le coup de l'motion qu'elle a ncessairement
ressentie de l'arrestation de son mari, et si elle est complice, comme
on doit le supposer, avec un peu d'adresse tu la confessais...

J'avais bondi sur ma chaise  ces mots.

--Quoi, madame, m'criai-je, vous croyez Monistrol coupable!...

Aprs un moment d'hsitation, elle rpondit:

--Oui.

Puis trs-vivement:

--Mais je suis sre, entendez-vous, absolument sre, que l'ide du
meurtre vient de la femme. Sur vingt crimes commis par les hommes,
quinze ont t conus, rumins et inspirs par des femmes... demandez 
Mchinet. La dposition de la concierge et d vous clairer. Qu'est-ce
que cette madame Monistrol? Une personne remarquablement belle, vous
a-t-on dit, coquette, ambitieuse, ronge de convoitises et qui mne son
mari par le bout du nez. Or quelle tait sa position? Mesquine, troite,
prcaire. Elle en souffrait, et la preuve c'est qu'elle a demand  son
oncle de lui prter cent mille francs. Il les lui a refuss, faisant
ainsi avorter ses esprances. Croyez-vous qu'elle ne lui en a pas voulu
mortellement!... Allez, elle a d se rpter bien souvent: S'il
mourait, cependant, ce vieil avare, nous serions riches, mon mari et
moi!... Et quand elle le voyait bien portant et solide comme un chne,
fatalement elle se disait: Il vivra cent ans... quand il nous laissera
son hritage, nous n'aurons plus de dents pour le croquer... et qui sait
mme s'il ne nous enterrera pas!... De l  concevoir l'ide d'un
crime, y a-t-il donc si loin?... Et la rsolution une fois arrte dans
son esprit, elle aura prpar son mari de longue main, elle l'aura
familiaris avec la pense d'un assassinat, elle lui aura mis, comme on
dit, le couteau  la main... Et lui, un jour, menac de la faillite,
affol par les lamentations de sa femme, il a fait le coup...

--Tout cela est logique, approuvait M. Mchinet.

Trs-logique, sans doute, mais que devenaient les circonstances releves
par nous?

--Alors, madame, dis-je, vous supposez Monistrol assez bte pour s'tre
dnonc en crivant son nom...

Elle haussa lgrement les paules, et rpondit:

--Est-ce une btise? Moi, je soutiens que non, puisque c'est votre
argument le plus fort en faveur de son innocence.

Le raisonnement tait si spcieux que j'en demeurai un moment interdit.
Puis, me remettant:

--Mais il s'avoue coupable, madame, insistai-je.

--Excellent moyen pour engager la justice  dmontrer son innocence...

--Oh!

--Vous en tes la preuve, cher monsieur Godeuil.

--Eh! madame, le malheureux ne sait pas comment son oncle a t tu!...

--Pardon, il a paru ne pas le savoir... ce qui n'est pas la mme chose.

La discussion s'animait, et elle et dur longtemps encore, si M.
Mchinet n'y et mis un terme.

--Allons, allons, dit-il bonnement  sa femme, tu es par trop
romanesque, ce soir...

Et s'adressant  moi:

--Quant  vous, poursuivit-il, j'irai vous prendre demain, et nous irons
ensemble chez madame Monistrol... Et sur ce, comme je tombe de sommeil,
bonne nuit...

Il dut dormir, lui, mais moi, je ne pus fermer l'oeil.

Une voix secrte s'levait du plus profond de moi-mme, qui me criait
que Monistrol tait innocent.

Mon imagination me reprsentait avec une vivacit douloureuse les
tortures de ce malheureux, seul dans sa cellule du dpt...

Mais pourquoi avait-il avou?...




VIII


Ce qui me manquait alors--cent fois, depuis, j'ai eu l'occasion de m'en
rendre compte--c'tait l'exprience, la pratique du mtier; c'tait
surtout la notion exacte des moyens d'action et d'investigation de la
police.

Je sentais vaguement que cette enqute avait t mal, ou plutt
lgrement conduite, mais j'aurais t bien embarrass de dire pourquoi,
de dire surtout ce qu'il et fallu faire.

Je ne m'en intressais pas moins passionnment  Monistrol.

Il me semblait que sa cause tait la mienne mme. Et c'tait bien
naturel: ma jeune vanit se trouvait en jeu. N'tait-ce pas une
remarque de moi qui avait lev les premiers doutes sur la culpabilit
de ce malheureux?

--Je me dois, me disais-je, de dmontrer son innocence.

Malheureusement, les discussions de la soire m'avaient tellement
troubl, que je ne savais plus sur quel fait prcis chafauder mon
systme.

Ainsi qu'il arrive toujours quand on applique trop longtemps son esprit
 la solution d'un problme, mes ides se brouillaient comme un cheveau
aux mains d'un enfant. Je n'y voyais plus clair, c'tait le chaos.

Enfonc dans mon fauteuil, je me torturais la cervelle, lorsque sur les
neuf heures du matin, M. Mchinet, fidle  sa promesse de la veille,
vint me prendre.

--Allons! allons! fit-il, en me secouant brusquement; car je ne l'avais
pas entendu entrer; en route!...

--Je suis  vous, dis-je en me dressant.

Nous descendmes en hte, et je remarquai alors que mon digne voisin
tait vtu avec plus de soin que de coutume.

Il avait russi  se donner ces apparences dbonnaires et cossues qui
sduisent par-dessus tout le boutiquier parisien.

Sa gaiet tait celle de l'homme sr de soi, qui marche  une victoire
certaine.

Bientt nous fmes dans la rue, et tandis que nous cheminions:

--Eh bien! me demanda-t-il, que pensez-vous de ma femme?... Je passe
pour un malin,  la prfecture, et cependant je la consulte,--Molire
consultait bien sa servante,--et souvent je m'en suis bien trouv. Elle
a un faible: pour elle, il n'est pas de crimes btes, et son imagination
prte  tous les sclrats des combinaisons diaboliques... Mais comme
j'ai justement le dfaut oppos, comme je suis un peu trop positif,
peut-tre, il est rare que de nos consultations ne jaillisse pas la
vrit...

--Quoi! m'criai-je, vous pensez avoir pntr le mystre de l'affaire
Monistrol!...

Il s'arrta court, tira sa tabatire, aspira trois ou quatre de ses
prises imaginaires, et d'un ton de vaniteuse discrtion:

--J'ai du moins le moyen de le pntrer, rpondit-il.

Cependant nous arrivions au haut de la rue Vivienne, non loin de
l'tablissement de Monistrol.

--Attention! me dit M. Mchinet; suivez-moi, et, quoi qu'il arrive, ne
vous tonnez de rien.

Il fit bien de me prvenir. J'aurais t sans cela singulirement
surpris de le voir entrer brusquement chez un marchand de parapluies.

Raide et grave comme un Anglais, il se fit montrer tout ce qu'il y avait
dans la boutique, ne trouva rien  sa fantaisie et finit par demander
s'il ne serait pas possible de lui fabriquer un parapluie dont il
fournirait le modle.

On lui rpondit que ce serait la chose la plus simple du monde, et il
sortit en annonant qu'il reviendrait le lendemain.

Et, certes, la demi-heure qu'il avait passe dans ce magasin n'avait pas
t perdue.

Tout en examinant les objets qu'on lui soumettait, il avait eu l'art de
tirer des marchands tout ce qu'ils savaient des poux Monistrol.

Art facile, en somme, car l'affaire du petit vieux des Batignolles, et
l'arrestation du bijoutier en faux avaient profondment mu le quartier
et faisaient le sujet de toutes les conversations.

--Voil, me dit-il quand nous fmes dehors, comment on obtient des
renseignements exacts... Ds que les gens savent  qui ils ont affaire,
ils posent, ils font des phrases, et alors adieu la vrit vraie...

Cette comdie, M. Mchinet la rpta dans sept ou huit magasins aux
environs.

Et mme, dans l'un d'eux, dont les patrons taient revches et peu
causeurs, il fit une emplette de vingt francs.

Mais aprs deux heures de cet exercice singulier, et qui m'amusait fort,
nous connaissions exactement l'opinion publique. Nous savions au juste
ce qu'on pensait de M. et madame Monistrol dans le quartier o ils
taient tablis depuis leur mariage, c'est--dire depuis quatre ans.

Sur le mari, il n'y avait qu'une voix.

C'tait, affirmait-on, le plus doux et le meilleur des hommes,
serviable, honnte, intelligent et travailleur. S'il n'avait pas russi
dans son commerce, c'est que la chance ne sert pas toujours ceux qui le
mritent le plus. Il avait eu le tort de prendre une boutique voue  la
faillite, car depuis quinze ans quatre commerants s'y taient couls.

Il adorait sa femme, tout le monde le savait et le disait, mais ce grand
amour n'avait pas dpass les bornes convenues; il n'en tait rejailli
sur lui aucun ridicule...

Personne ne pouvait croire  sa culpabilit.

--Son arrestation, disait-on, doit tre une erreur de la police.

Pour ce qui est de madame Monistrol, les avis taient partags.

Les uns la trouvaient trop lgante pour sa situation de fortune,
d'autres soutenaient qu'une toilette  la mode tait une des
obligations, une des ncessits du commerce de luxe qu'elle tenait.

En gnral, on tait persuad qu'elle aimait beaucoup son mari.

Car, par exemple, il n'y avait qu'une voix pour clbrer sa sagesse,
sagesse d'autant plus mritoire qu'elle tait remarquablement belle et
qu'elle tait assige par bien des adorateurs. Mais jamais elle n'avait
fait parler d'elle, jamais le plus lger soupon n'avait effleur sa
rputation immacule...

Cela, je le voyais bien, droutait singulirement M. Mchinet.

--C'est prodigieux, me disait-il, pas un cancan, pas une mdisance, pas
une calomnie!... Ah! ce n'est pas l ce que supposait Caroline...
D'aprs elle, nous devions trouver une de ces boutiquires qui tiennent
le haut du comptoir, qui talent leur beaut encore plus que leurs
marchandises, et qui relguent  l'arrire-boutique leur mari--un
aveugle imbcile ou un malpropre complaisant...--Et pas du tout!

Je ne rpondis pas, n'tant gure moins dconcert que mon voisin.

Nous tions loin, maintenant, de la dposition de la concierge de la rue
Lcluse, tant il est vrai que le point de vue varie selon le quartier.
Ce qui passe aux Batignolles pour une damnable coquetterie, n'est plus
rue Vivienne qu'une exigence de situation.

Mais nous avions employ trop de temps dj  notre enqute, pour nous
arrter  changer nos impressions et  discuter nos conjectures.

--Maintenant, dit M. Mchinet, avant de nous introduire dans la place,
tudions-en les abords.

Et rompu  la pratique de ces investigations discrtes, au milieu du
mouvement de Paris, il me fit signe de le suivre sous une porte cochre,
prcisment en face du magasin de Monistrol.

C'tait une boutique modeste, presque pauvre, quand on la comparait 
celles qui l'entouraient. La devanture rclamait le pinceau des
peintres. Au-dessus, en lettres jadis dores, maintenant enfumes et
noircies, s'talait le nom de Monistrol. Sur les glaces, on lisait: _Or
et imitation_.

Hlas! c'tait de l'imitation, surtout, qui reluisait  l'talage. Le
long des tringles pendaient force chanes en doubl, des parures de
jais, des diadmes constells de cailloux du Rhin, puis des colliers
jouant le corail, et des broches, et des bagues, et des boutons de
manchettes rehausss de pierres fausses de toutes les couleurs...

Pauvre talage en somme, je le reconnus d'un coup d'oeil, et qui ne
devait pas tenter les voleurs  la vrille.

--Entrons!... dis-je  M. Mchinet.

Il tait moins impatient que moi, ou savait mieux contenir son
impatience, car il m'arrta par le bras en disant:

--Un instant... Je voudrais au moins entrevoir madame Monistrol.

Mais c'est en vain que, durant plus de vingt minutes encore, nous
demeurmes plants  notre poste d'observation; la boutique restait
vide, madame Monistrol ne paraissait pas...

--Dcidment, c'est assez faire le pied de grue, exclama enfin mon digne
voisin: arrivez, monsieur Godeuil, risquons-nous...




IX


Pour tre au magasin de Monistrol, nous n'avions qu' traverser la
rue...

Ce fut fait en quatre enjambes.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, une petite servante de quinze 
seize ans, malpropre et mal peigne, sortit de l'arrire-boutique.

--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs? demanda-t-elle.

--Madame Monistrol?

--Elle est l, messieurs, et je vais la prvenir, parce que,
voyez-vous...

M. Mchinet ne lui laissa pas le loisir d'achever.

D'un geste passablement brutal, je l'avoue, il l'carta du passage et
pntra dans l'arrire-boutique en disant:

--C'est bon, puisqu'elle est l, je vais lui parler.

Moi, je marchais sur les talons de mon digne voisin, persuad que nous
ne sortirions pas sans connatre le mot de l'nigme.

C'tait une triste pice, que cette arrire-boutique, servant tout  la
fois de salon, de salle  manger et de chambre  coucher.

Le dsordre y rgnait, et plus encore cette incohrence qu'on remarque
chez les pauvres qui s'efforcent de paratre riches.

Au fond tait un lit  rideaux de damas bleu, dont les oreillers taient
garnis de dentelles, et devant la chemine se trouvait une table tout
encombre des dbris d'un djeuner plus que modeste.

Dans un grand fauteuil, une jeune femme blonde tait assise, ou plutt
gisait une jeune femme trs-blonde, tenant  la main une feuille de
papier timbr...

C'tait madame Monistrol...

Et certes, quand ils nous parlaient de sa beaut, tous les voisins
taient rests bien au-dessous de la ralit... je fus bloui.

Seulement une circonstance me dplut: elle tait en grand deuil, vtue
d'une robe de crpe lgrement dcollete qui lui seyait
merveilleusement...

C'tait trop de prsence d'esprit pour une si grande douleur. Il me
sembla voir l l'artifice d'une comdienne revtant d'avance le costume
du rle qu'elle doit jouer.

A notre entre, elle se dressa, d'un mouvement de biche effarouche, et
d'une voix qui paraissait brise par les larmes:

--Que voulez-vous, messieurs? interrogea-t-elle.

Tout ce que j'avais observ, M. Mchinet l'avait remarqu comme moi.

--Madame, rpondit-il durement, je suis envoy par la justice, je suis
un agent du service de la sret.

A cette dclaration, elle se laissa d'abord retomber sur son fauteuil
avec un gmissement qui et attendri un tigre...

Puis, tout  coup, saisie d'une sorte d'enthousiasme, l'oeil brillant
et la lvre frmissante:

--Venez-vous donc pour m'arrter!... s'cria-t-elle. Alors soyez bni...
Tenez, je suis prte, emmenez-moi... Ainsi, j'irai rejoindre cet honnte
homme, que vous avez arrt hier soir... Quel que soit son sort, je
veux le partager... Il est innocent, comme je le suis moi-mme...
n'importe!... S'il doit tre victime d'une erreur de la justice humaine,
ce me sera une dernire joie de mourir avec lui!...

Elle fut interrompue par un grognement sourd, qui partait d'un des
angles de l'arrire-boutique.

Je regardai, et j'aperus un chien noir, les poils hrisss et les yeux
injects de sang, qui nous montrait les dents prt  sauter sur nous...

--Taisez-vous, Pluton! fit madame Monistrol; allons, allez vous coucher,
ces messieurs ne me veulent pas de mal.

Lentement, et sans cesser de nous fixer d'un regard furieux, le chien se
rfugia sous le lit.

--Vous avez raison de dire que nous ne vous voulons pas de mal, madame,
reprit M. Mchinet, nous ne sommes pas venus pour vous arrter...

Si elle entendit, il n'y parut gure.

--Dj ce matin, poursuivit-elle, j'ai reu ce papier que je tiens, et
qui me commande de me rendre ce tantt,  trois heures, au
Palais-de-Justice, dans le cabinet du juge d'instruction... Que veut-on
de moi, mon Dieu!... que veut-on de moi?...

--Obtenir des claircissements qui dmontreront, je l'espre,
l'innocence de votre mari... Ainsi, madame, ne me considrez pas comme
un ennemi... ce que je veux, c'est faire clater la vrit...

Il arbora sa tabatire, y fourra prcipitamment les doigts, et d'un ton
solennel, que je ne lui connaissais pas:

--C'est vous dire, madame, reprit-il, de quelle importance seront vos
rponses aux questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser...
Vous convient-il de me rpondre franchement?

Elle arrta longtemps ses grands yeux bleus noys de larmes sur mon
digne voisin, et d'un ton de douloureuse rsignation:

--Questionnez-moi, monsieur, dit-elle.

Pour la troisime fois, je le rpte, j'tais absolument inexpriment.
Et cependant, je souffrais de la faon dont M. Mchinet avait entam cet
interrogatoire.

Il trahissait, me paraissait-il, ses perplexits, et au lieu de
poursuivre un but arrt d'avance, portait ses coups au hasard.

Ah! si on m'et laiss faire!... Ah! si j'avais os!...

Lui, impntrable, s'tait assis en face de madame Monistrol.

--Vous devez savoir, madame, commena-t-il, que c'est avant-hier soir,
sur les onze heures, qu'a t assassin le sieur Pigoreau, dit Antnor,
l'oncle de votre mari...

--Hlas!...

--O tait  cette heure-l M. Monistrol?

--Mon Dieu!... c'est une fatalit...

M. Mchinet ne sourcilla pas.

--Je vous demande, madame, insista-t-il, o votre mari a pass la soire
d'avant-hier.

Il fallut  la jeune femme du temps pour rpondre, parce que les
sanglots semblaient l'touffer. Enfin, se matrisant:

--Avant-hier, gmit-elle, mon mari a pass la soire hors de la maison.

--Savez-vous o il tait?

--Oh! pour cela oui... Un de nos ouvriers, qui habite Montrouge, avait 
nous livrer une parure de perles fausses et ne la livrait pas... Nous
risquions de garder la commande pour compte, ce qui et t un dsastre,
car nous ne sommes pas riches... C'est pourquoi, en dnant, mon mari me
dit: Je vais aller jusque chez ce gaillard-l!... Et, en effet, sur
les neuf heures, il est sorti, et mme je suis alle le conduire jusqu'
l'omnibus, o il est mont devant moi, rue Richelieu...

Je respirai plus librement... Ce pouvait tre un alibi, aprs tout.

M. Mchinet eut la mme pense, et plus doucement:

--S'il en est ainsi, reprit-il, votre ouvrier pourra affirmer qu'il a vu
M. Monistrol chez lui  onze heures...

--Hlas! non...

--Comment!... Pourquoi?...

--Parce qu'il tait sorti... Mon mari ne l'a pas vu.

--En effet, c'est une fatalit... Mais il se peut que la concierge ait
remarqu M. Monistrol...

--Notre ouvrier demeure dans une maison o il n'y a pas de concierge.

Ce pouvait tre la vrit... C'tait  coup sr une terrible charge
contre le malheureux prvenu.

--Et  quelle heure est rentr votre mari? continua M. Mchinet.

--Un peu aprs minuit.

--Vous n'avez pas trouv qu'il tait bien longtemps absent?

--Oh! si... et mme je lui en ai fait des reproches... Il m'a rpondu
pour s'excuser, qu'il avait pris par le plus long, qu'il avait fln en
chemin et qu'il s'tait arrt  un caf pour boire un verre de bire...

--Quelle physionomie avait-il, en rentrant?

--Il m'a paru contrari, mais c'tait bien naturel...

--Quels vtements avait-il?

--Ceux qu'il portait quand on l'a arrt.

--Vous n'avez rien observ en lui d'extraordinaire?

--Rien.




X


Debout, un peu en arrire de M. Mchinet, je pouvais  mon loisir
observer le visage de madame Monistrol et y surprendre les plus
fugitives manifestations de ses impressions.

Elle paraissait accable d'une douleur immense, de grosses larmes
roulaient le long de ses joues plies, et cependant il me semblait par
moments dcouvrir au fond de ses grands yeux bleus, comme un clair de
joie.

--Serait-elle donc coupable!... pensais-je.

Et cette ide qui dj m'tait venue, se reprsentant plus obstinment 
mon esprit, je m'avanai vivement, et d'un ton brusque:

--Mais vous, madame, demandai-je, vous, o tiez-vous, pendant cette
soire fatale,  l'heure o votre mari courait inutilement  Montrouge,
 la recherche de son ouvrier?...

Elle arrta sur moi un long regard plein de stupeur, et doucement:

--J'tais ici, monsieur, rpondit-elle; des tmoins vous l'affirmeront.

--Des tmoins!...

--Oui, monsieur... Il faisait si chaud, ce soir-l, que j'eus envie de
prendre une glace... mais la prendre seule m'ennuyait. J'envoyai donc ma
bonne inviter deux de mes voisines, madame Dorstrich, la femme du
bottier dont le magasin touche le ntre, et madame Rivaille, la gantire
d'en face... Ces deux dames acceptrent mon invitation, et elles sont
restes ici jusqu' onze heures et demie... Interrogez-les, elles vous
le diront... Au milieu des preuves si cruelles que je subis, cette
circonstance fortuite est une faveur du bon Dieu...

tait-ce bien une circonstance fortuite?...

Voil ce que d'un coup d'oeil plus rapide que l'clair, nous nous
demandmes, M. Mchinet et moi.

Quand le hasard est si intelligent que cela, quand il sert une cause
avec tant d'-propos, il est bien difficile de ne point le souponner
d'avoir t quelque peu prpar et provoqu.

Mais le moment tait mal choisi de dcouvrir le fond de notre pense.

--Vous n'avez jamais t souponne, vous, madame, dclara effrontment
M. Mchinet. Le pis qu'on puisse supposer c'est que votre mari vous ait
dit quelque chose du crime avant de le commettre...

--Monsieur... si vous nous connaissiez...

--Attendez... Votre commerce ne va pas trs-bien, nous a-t-on dit, vous
tiez gns...

--Momentanment, oui, en effet...

--Votre mari devait tre malheureux et inquiet de cette situation
prcaire... Il devait en souffrir surtout pour vous, qu'il adore, pour
vous, qui tes jeune et belle... Pour vous, plus que pour lui, il devait
dsirer ardemment les jouissances du luxe et les satisfactions
d'amour-propre que procure la fortune...

--Monsieur, encore une fois, mon mari est innocent...

D'un air rflchi, M. Mchinet parut s'emplir le nez de tabac, puis tout
 coup:

--Alors, sacrebleu! comment expliquez-vous ses aveux!... Un innocent qui
se dclare coupable au seul nonc du crime dont il est souponn, c'est
rare, cela, madame, c'est prodigieux!...

Une fugitive rougeur monta aux joues de la jeune femme.

Pour la premire fois, son regard, jusqu'alors droit et clair, se
troubla et vacilla.

--Je suppose, rpondit-elle d'une voix peu distincte, et avec un
redoublement de larmes, je crois que mon mari, saisi d'pouvante et de
stupeur, en se voyant accus d'un si grand crime, a perdu la tte.

M. Mchinet hocha la tte.

--A la grande rigueur, pronona-t-il, on pourrait admettre un dlire
passager... mais ce matin, aprs toute une longue nuit de rflexions, M.
Monistrol persiste dans ses premiers aveux.

tait-ce vrai? Mon digne voisin prenait-il cela sous son bonnet, ou
bien, avant de venir me chercher, tait-il all prendre langue au dpt?

Quoi qu'il en soit, la jeune femme parut prs de s'vanouir, et cachant
sa tte entre ses mains, elle murmura:

--Seigneur Dieu!... Mon pauvre mari est devenu fou.

Ce n'tait pas l, il s'en faut, mon opinion.

Persuad, dsormais, que j'assistais  une comdie et que le grand
dsespoir de cette jeune femme n'tait que mensonge, je me demandais si,
pour certaines raisons qui m'chappaient, elle n'avait pas dtermin le
parti terrible pris par son mari, et si, lui innocent, elle ne
connaissait pas le vrai coupable.

Mais M. Mchinet n'avait pas l'air d'un homme qui en cherche si long.

Aprs avoir adress  la jeune femme quelques consolations trop banales
pour l'engager en quoi que ce soit, il en tait venu  lui donner 
entendre qu'elle dissiperait bien des prventions en se prtant de bonne
grce  une minutieuse perquisition de son domicile.

Cette ouverture, elle la saisit avec un empressement qui n'tait pas
feint.

--Cherchez, messieurs, nous dit-elle, examinez, fouillez partout...
C'est un service que vous me rendrez... Et ce ne sera pas long... Nous
n'avons en nom que la boutique, l'arrire-boutique o nous sommes, la
chambre de notre bonne au sixime, et une petite cave... Voici les
clefs de partout.

A mon vif tonnement, M. Mchinet accepta, et il parut se livrer aux
plus exactes comme aux plus patientes investigations.

O voulait-il en venir?... Il ne pouvait pas n'avoir pas quelque but
secret, car ces recherches, videmment, ne devaient aboutir  rien.

Ds qu'en apparence il eut termin:

--Reste la cave  explorer, fit-il.

--Je vais vous y conduire, monsieur, dit madame Monistrol.

Et aussitt, s'armant d'une bougie allume, elle nous fit traverser une
cour o l'arrire-boutique avait une seconde issue, et nous guida 
travers un escalier fort glissant, jusqu' une porte qu'elle nous ouvrit
en nous disant:

--C'est l,... entrez, messieurs.

Je commenais  comprendre.

D'un regard prompt et exerc, mon digne voisin avait examin la cave.
Elle tait misrablement tenue et plus misrablement monte. Dans un
coin tait debout un petit tonneau de bire, et juste en face,
assujettie sur des bches, se trouvait une barrique de vin, munie d'une
cannelle de bois pour tirer  mme. A droite, sur des tringles de fer,
taient ranges une cinquantaine de bouteilles pleines.

Ces bouteilles, M. Mchinet ne les perdait pas de vue, et il trouva
l'occasion de les dranger une  une.

Et ce que je vis, il le remarqua: pas une d'elles n'tait cachete de
cire verte.

Donc, le bouchon ramass par moi, et qui avait servi  garantir la
pointe de l'arme du meurtrier, ne sortait pas de la cave des Monistrol.

--Dcidment, fit M. Mchinet, en affectant un certain dsappointement,
je ne trouve rien... nous pouvons remonter.

C'est ce que nous fmes, mais non dans le mme ordre qu'en descendant,
car au retour je marchais le premier...

Ce fut donc moi qui ouvris la porte de l'arrire-boutique, et tout
aussitt le chien des poux Monistrol se prcipita sur moi en aboyant
avec tant de fureur que je me jetai en arrire.

--Diable! il est mchant votre chien! dit M. Mchinet  la jeune femme.

Dj, d'un geste de la main elle l'avait cart.

--Non, certes, il n'est pas mchant, fit-elle; seulement il est bon de
garde... Nous sommes bijoutiers, plus exposs aux voleurs que les
autres, nous l'avons dress...

Machinalement, ainsi qu'on fait toujours quand on a t menac par un
chien, j'appelai celui-ci, par son nom, que je savais:

--Pluton!... Pluton!...

Mais lui, au lieu d'approcher, reculait en grondant, montrant ses dents
aigus.

--Oh! il est inutile que vous l'appeliez, fit tourdiment madame
Monistrol, il ne vous obira pas.

--Tiens!... pourquoi cela?

--Ah! c'est qu'il est fidle, comme tous ceux de sa race, il ne connat
que son matre et moi...

Ce n'tait rien en apparence, cette phrase.

Elle fut pour moi comme un trait de lumire... Et, sans rflchir, plus
prompt que je ne le serais aujourd'hui:

--O donc tait-il, madame, ce chien si fidle, le soir du crime?
demandai-je.

Tel fut l'effet que lui produisit cette question  brle-pourpoint,
qu'elle faillit lcher le bougeoir qu'elle tenait encore.

--Je ne sais pas, balbutia-t-elle, je ne me rappelle pas...

--Peut-tre avait-il suivi votre mari...

--En effet, oui, il me semble maintenant me le rappeler...

--C'est donc qu'il est dress  suivre les voitures, car vous nous avez
dit avoir conduit votre mari jusqu' l'omnibus!

Elle se taisait, et j'allais poursuivre, quand M. Mchinet
m'interrompit. Bien loin de profiter du trouble de la jeune femme, il
parut prendre  tche de la rassurer, et aprs lui avoir bien recommand
d'obir  la citation du juge d'instruction, il m'entrana.

Puis, quand nous fmes dehors:

--Perdez-vous donc la tte? me dit-il.

Le reproche me blessa.

--Est-ce donc perdre la tte, fis-je, que de trouver la solution du
problme?... Or, je l'ai, cette solution... Le chien de Monistrol nous
guidera jusqu' la vrit.

Ma vivacit fit sourire mon digne voisin, et d'un ton paternel:

--Vous avez raison, me dit-il, et je vous ai bien compris... Seulement,
si madame Monistrol a pntr vos soupons, avant ce soir, le chien sera
mort ou aura disparu.




XI


J'avais commis une imprudence norme, c'est vrai...

Je n'en avais pas moins trouv le dfaut de la cuirasse, ce joint par o
on dsarticule le plus solide systme de dfense.

Moi, conscrit volontaire, j'avais vu clair l o le vieux routier de la
sret s'garait  ttons.

Un autre peut-tre et t jaloux et m'en et voulu. Lui, non.

Il ne songeait qu' tirer parti de mon heureuse dcouverte, et comme il
le disait, ce ne devait pas tre la mer  boire, maintenant que la
prvention s'appuyait sur un point de dpart positif.

Nous entrmes donc dans un restaurant voisin pour tenir conseil tout en
djeunant.

Et voici o en tait le problme, qui, l'heure d'avant, semblait
insoluble.

Il nous tait prouv jusqu' l'vidence que Monistrol tait innocent.
Pourquoi il s'tait avou coupable? nous pensions bien le deviner, mais
la question n'tait pas l pour le moment.

Nous tions galement srs que madame Monistrol n'avait pas boug de
chez elle le soir du meurtre... Mais tout dmontrait qu'elle tait
moralement complice du crime, qu'elle en avait eu connaissance, si mme
elle ne l'avait conseill et prpar, et que par contre elle connaissait
trs-bien l'assassin...

Qui tait-il donc, cet assassin?...

Un homme  qui le chien de Monistrol obissait comme  ses matres,
puisqu'il s'en tait fait suivre en allant aux Batignolles...

Donc, c'tait un familier de la maison Monistrol.

Il devait har le mari, cependant, puisqu'il avait tout combin avec une
infernale adresse pour que le soupon du crime retombt sur cet
infortun.

Il fallait, d'un autre ct, qu'il ft bien cher  la femme, puisque le
connaissant elle ne le livrait pas, lui sacrifiant sans hsiter son
mari...

Donc...

Oh! mon Dieu! la conclusion tait toute formule. L'assassin ne pouvait
tre qu'un misrable hypocrite, qui avait abus de l'affection et de la
confiance du mari pour s'emparer de la femme.

Bref, madame Monistrol, mentant  sa rputation, avait certainement un
amant, et cet amant, ncessairement tait le coupable...

Tout plein de cette certitude, je me mettais l'esprit  la torture pour
imaginer quelque ruse infaillible qui nous conduist jusqu' ce
misrable.

--Et voici, disais-je,  M. Mchinet, comment nous devons, je pense,
oprer... Madame Monistrol et l'assassin ont d convenir qu'aprs le
crime ils resteraient un certain temps sans se voir; c'est de la
prudence la plus lmentaire... Mais croyez que l'impatience ne tardera
pas  gagner la femme, et qu'elle voudra revoir son complice... Placez
donc prs d'elle un observateur qui la suivra partout, et avant deux
fois quarante-huit heures l'affaire est dans le sac...

Acharn aprs sa tabatire vide, M. Mchinet demeura un moment sans
rpondre, mchonnant entre ses dents je ne sais quelles paroles
inintelligibles.

Puis tout  coup, se penchant vers moi:

--Vous n'y tes pas, me dit-il. Le gnie de la profession, vous l'avez,
c'est sr, je ne vous le conteste pas, mais la pratique vous fait
dfaut... Je suis l, moi, par bonheur... Quoi! une phrase  propos du
crime vous met sur la piste, et vous ne poursuivez pas...

--Comment cela?

--Il faut l'utiliser, ce caniche fidle.

--Je ne saisis pas bien...

--Alors sachez attendre... Madame Monistrol sortira vers deux heures,
pour tre  trois au Palais-de-Justice, la petite bonne sera seule  la
boutique... vous verrez, je ne vous dis que cela!...

Et en effet, j'eus beau insister, il ne voulut rien dire de plus, se
vengeant de sa dfaite par cette bien innocente malice. Bon gr mal gr,
je dus le suivre au caf le plus proche, o il me fora de jouer aux
dominos.

Je jouais mal, proccup comme je l'tais, et il en abusait sans
vergogne pour me battre, lorsque la pendule sonna deux heures.

--Debout, les hommes du poste! me dit-il en abandonnant ses ds.

Il paya, nous sortmes, et l'instant d'aprs nous tions de nouveau en
faction sous la porte cochre, d'o nous avions tudi les abords du
magasin Monistrol.

Nous n'y tions pas depuis dix minutes, quand madame Monistrol apparut
sur le seuil de sa boutique, vtue de noir, avec un grand voile de
crpe, comme une veuve.

--Jolie toilette d'instruction! grommela M. Mchinet.

Elle adressa quelques recommandations  sa petite domestique et ne tarda
pas  s'loigner.

Patiemment, mon compagnon attendit cinq grandes minutes, et quand il
supposa la jeune femme dj loin:

--Il est temps, me dit-il.

Et pour la seconde fois nous pntrmes dans le magasin de bijouterie.

La petite bonne y tait seule, assise dans le comptoir, grignotant pour
se distraire quelque morceau de sucre vol  sa patronne.

Ds que nous parmes, elle nous reconnut, et toute rouge et un peu
effraye, elle se dressa.

Mais sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche:

--O est madame Monistrol? demanda M. Mchinet.

--Sortie, monsieur.

--Vous me trompez... Elle est l, dans l'arrire-boutique.

--Messieurs, je vous jure que non... Regardez-y, plutt.

C'est de l'air le plus contrari que M. Mchinet se frappait le front,
en rptant:

--Comme c'est dsagrable, mon Dieu!... comme cette pauvre madame
Monistrol va tre dsole...

Et la petite bonne le regardant bouche bante, l'oeil arrondi
d'tonnement:

--Mais au fait, continua-t-il, vous, ma jolie fille, vous pouvez
peut-tre remplacer votre patronne... Si je reviens, c'est que j'ai
perdu l'adresse du Monsieur qu'elle m'avait pri de visiter...

--Quel Monsieur?...

--Vous savez bien, Monsieur... Allons, bon, voici que j'oublie son nom,
maintenant!... Monsieur... parbleu! vous ne connaissez que lui... Ce
monsieur  qui votre diable de chien obit si bien...

--Ah! M. Victor...

--C'est cela, juste... Que fait-il ce Monsieur?

--Il est ouvrier bijoutier... C'est un grand ami de Monsieur... Ils
travaillaient ensemble, quand Monsieur tait ouvrier bijoutier avant
d'tre patron, et c'est mme pour cela qu'il fait tout ce qu'il veut de
Pluton...

--Alors, vous pouvez me dire o il demeure ce M. Victor...

--Certainement. Il demeure rue du Roi-Dor, numro 23.

Elle paraissait toute heureuse, la pauvre fille, d'tre si bien
informe, et moi, je souffrais, de l'entendre ainsi dnoncer, sans s'en
douter, sa patronne...

Plus endurci, M. Mchinet n'avait pas de ces dlicatesses.

Et mme, nos renseignements obtenus, c'est par une triste raillerie
qu'il termina la scne...

Au moment o j'ouvrais la porte pour nous retirer:

--Merci, dit-il  la jeune fille, merci! Vous venez de rendre un fier
service  madame Monistrol, et elle sera bien contente...




XII


Aussitt sur le trottoir, je n'eus plus qu'une ide.

Ajuster nos fltes et courir rue du Roi-Dor, arrter ce Victor, le vrai
coupable, bien videmment.

Un mot de M. Mchinet tomba comme une douche sur mon enthousiasme.

--Et la justice! me dit-il. Sans un mandat du juge d'instruction, je ne
puis rien... C'est au Palais-de-Justice qu'il faut courir...

--Mais nous y rencontrerons madame Monistrol, et si elle nous voit, elle
fera prvenir son complice...

--Soit, rpondit M. Mchinet, avec une amertume mal dguise, soit!...
le coupable s'vadera et la forme sera sauve... Cependant, je pourrai
prvenir ce danger. Marchons, marchons plus vite.

Et de fait, l'espoir du succs lui donnait des jambes de cerf. Arriv au
Palais, il gravit quatre  quatre le raide escalier qui conduit  la
galerie des juges d'instruction, et, s'adressant au chef des huissiers,
il lui demanda si le magistrat charg de l'affaire du _petit vieux des
Batignolles_ tait dans son cabinet.

--Il y est, rpondit l'huissier, avec un tmoin, une jeune dame en noir.

--C'est bien elle! me dit mon compagnon.

--Puis  l'huissier:

--Vous me connaissez, poursuivit-il... Vite donnez-moi de quoi crire au
juge un petit mot que vous lui porterez.

L'huissier partit avec le billet, tranant ses chausses sur le carreau
poussireux, et ne tarda pas  revenir nous annoncer que le juge nous
attendait au n 9.

Pour recevoir M. Mchinet, le magistrat avait laiss madame Monistrol
dans son cabinet, sous la garde de son greffier, et avait emprunt la
pice d'un de ses confrres.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il d'un ton qui me permit de mesurer l'abme
qui spare un juge d'un pauvre agent de la sret.

Brivement et clairement, M. Mchinet exposa nos dmarches, leurs
rsultats et nos esprances.

Faut-il le dire, le magistrat ne sembla gure partager nos convictions.

--Mais puisque Monistrol avoue!... rptait-il avec une obstination qui
m'exasprait.

Cependant, aprs bien des explications:

--Je vais toujours signer un mandat, dit-il.

En possession de cette pice indispensable, M. Mchinet s'envola si
lestement que je faillis tomber en me prcipitant  sa suite dans les
escaliers... Un cheval de fiacre ne nous et pas suivis... Je ne sais
pas si nous mmes un quart d'heure  nous rendre rue du Roi-Dor.

Mais une fois-l:

--Attention! me dit M. Mchinet.

Et c'est de l'air le plus pos qu'il s'engagea dans l'alle troite de
la maison qui porte le numro 23.

--M. Victor? demanda-t-il au concierge.

--Au quatrime, la porte  droite dans le corridor.

--Est-il chez lui?

--Oui.

M. Mchinet fit un pas vers l'escalier, puis semblant se raviser:

--Il faut que je le rgale d'une bonne bouteille, ce brave Victor,
dit-il au portier... Chez quel marchand de vin va-t-il, par ici?...

--Chez celui d'en face.

Nous y fmes d'un saut, et d'un ton d'habitu M. Mchinet commanda:

--Une bouteille, s'il vous plat, et du bon... du cachet vert.

Ah! par ma foi! cette ide ne me ft pas venue, en ce temps-l! Elle
tait bien simple, pourtant.


La bouteille nous ayant t apporte, mon compagnon exhiba le bouchon
trouv chez le sieur Pigoreau, dit Antnor, et il nous fut ais de
constater l'identit de la cire.

A notre certitude morale, se joignait dsormais une certitude
matrielle, et c'est d'un doigt assur que M. Mchinet frappa  la porte
de Victor.

--Entrez! nous cria une voix bien timbre.

La clef tait sur la porte, nous entrmes, et dans une chambre fort
propre, j'aperus un homme d'une trentaine d'annes, fluet, ple et
blond, qui travaillait devant un tabli.

Notre prsence ne parut pas le troubler.

--Que voulez-vous? demanda-t-il poliment.

M. Mchinet s'avana jusqu' lui, et le saisissant par le bras:

--Au nom de la loi, dit-il, je t'arrte!

L'homme devint livide, mais ne baissa pas les yeux.

--Vous moquez-vous de moi?... dit-il d'un air insolent. Qu'est-ce que
j'ai fait?...

M. Mchinet haussa les paules.

--Ne fais donc pas l'enfant! rpondit-il, ton compte est rgl... On t'a
vu sortir de chez le pre Antnor, et j'ai dans ma poche le bouchon dont
tu t'es servi pour empcher ton poignard de s'pointer...

Ce fut comme un coup de poing sur la nuque du misrable... Il s'crasa
sur sa chaise en bgayant:

--Je suis innocent...

--Tu diras cela au juge, fit bonnement M. Mchinet, mais je crains bien
qu'il ne te croie pas... Ta complice, la femme Monistrol, a tout
avou...

Comme s'il et t m par un ressort, Victor se redressa.

C'est impossible!... s'cria-t-il. Elle n'a rien su...

--Alors tu as fait le coup tout seul?... Trs-bien!... C'est toujours
autant de confess.

Puis s'adressant  moi en homme sr de son fait:

--Cherchez donc dans les tiroirs, cher monsieur Godeuil, poursuivit M.
Mchinet, vous y trouverez probablement le poignard de ce joli garon,
et trs-certainement les lettres d'amour et le portrait de sa dulcine.

Un clair de fureur brilla dans l'oeil de l'assassin et ses dents
grincrent, mais la puissante carrure et la poigne de fer de M. Mchinet
teignirent en lui toute vellit de rsistance.

Je trouvai d'ailleurs dans un tiroir de la commode tout ce que mon
compagnon m'avait annonc.

Et vingt minutes plus tard, Victor, proprement emball,--c'est
l'expression--dans un fiacre, entre M. Mchinet et moi, roulait vers la
prfecture de police.

--Quoi, me disais-je, stupfi de la simplicit de la scne,
l'arrestation d'un assassin, d'un homme promis  l'chafaud, ce n'est
que cela!...

Je devais plus tard apprendre  mes dpens qu'il est des criminels plus
terribles...

Celui-ci, ds qu'il se vit dans la cellule du dpt, se sentant perdu,
s'abandonna et nous dit son crime par le menu.

Il connaissait, nous dclara-t-il, de longue date le pre Pigoreau et en
tait connu. Son but, en l'assassinant, tait surtout de faire retomber
sur Monistrol le chtiment du crime. Voil pourquoi il s'tait habill
comme Monistrol et s'tait fait suivre de Pluton. Et une fois le
vieillard assassin, il avait eu l'horrible courage de tremper dans le
sang le doigt du cadavre pour tracer ces cinq lettres: _Monis_, qui
avaient failli perdre un innocent.

--Et c'tait joliment combin, allez, nous disait-il avec une cynique
forfanterie... Si j'avais russi, je faisais d'une pierre deux coups: je
me dbarrassais de mon ami Monistrol que je hais et dont je suis jaloux,
et j'enrichissais la femme que j'aime...

C'tait simple et terrible, en effet.

--Malheureusement, mon garon, objecta M. Mchinet, tu as perdu la tte
au dernier moment... Que veux-tu! on n'est jamais complet!... Et c'est
la main gauche du cadavre que tu as trempe dans le sang...

D'un bond, Victor se dressa.

--Quoi! s'cria-t-il, c'est l ce qui m'a perdu!...

--Juste!

Du geste du gnie mconnu, le misrable leva le bras vers le ciel.

--Soyez donc artiste! s'cria-t-il.

Et nous toisant d'un air de piti, il ajouta:

--Le pre Pigoreau tait gaucher!

Ainsi, c'est  une faute de l'enqute qu'tait due la dcouverte si
prompte du coupable.

Cette leon ne devait pas tre perdue pour moi. Je me la rappelai, par
bonheur, dans des circonstances bien autrement dramatiques, que je dirai
plus tard.

Le lendemain, Monistrol fut mis en libert.

Et comme le juge d'instruction lui reprochait ses aveux mensongers qui
avaient expos la justice  une erreur terrible, il n'en put tirer que
ceci:

--J'aime ma femme, je voulais me sacrifier pour elle, je la croyais
coupable...

L'tait-elle, coupable? Je le jurerais.

On l'arrta, mais elle fut acquitte par le jugement qui condamna Victor
aux travaux forcs  perptuit.

M. et madame Monistrol tiennent aujourd'hui un dbit de vins mal fam
sur le cours de Vincennes... L'hritage de leur oncle est loin; ils sont
dans une affreuse misre.

J.-B.-CASIMIR GODEUIL.




BONHEUR PASSE RICHESSE




I

UN VICOMTE

    L'ennui, monsieur, l'ennui, voil,
    soyez-en sr, la vritable plaie du
    sicle.
                    ANONYME.


Il tait six heures du matin, tout tait silencieux encore dans le vaste
htel de Tressang, l'une des princires demeures du faubourg
Saint-Germain: et cependant, chose inoue, le vicomte Max tait dj
lev. Accoud  sa fentre, il fumait et rflchissait, chose bien plus
fabuleuse que son lever matineux.

Le vicomte avait vingt-cinq ans  peine; il passait pour un des beaux
hommes des salons de l'aristocratie, il passait pour avoir beaucoup
d'esprit; seulement, sur ses traits fatigus, sur ses lvres fltries,
dans ses yeux rougis par les veilles, l'orgie avait laiss sa brlante
empreinte.

Maxime de Tressang, ou Max, comme l'appelaient ses amis, avait t, en
effet, l'un des plus frntiques viveurs de Paris; en moins de trois
ans, il avait gaspill, jet au vent ses illusions, sa belle jeunesse et
cinq cent mille francs  peu prs qu'il tenait du chef de sa mre, morte
alors qu'il n'tait qu'un enfant.

Mais aprs trois ans d'ivresse, le rveil tait venu, des cranciers
habilement temporiss avaient fini par crier si haut que leurs clameurs
taient arrives jusqu'aux oreilles du comte de Tressang, lequel avait
signifi  son fils, dj en perspective de Clichy, qu'il fallait payer
et tout payer, dut-on pour cela vendre jusqu'au manoir de Tressang,
ruine imposante et lzarde, qui croule  demi dans une plaine de
Champagne.

Max s'tait rsign.

Tout son patrimoine y avait  peine suffi.

Adieu prs, vignes, vallons, blanches mtairies, bois verdoyants, tout,
tout. Il est vrai de dire que le comte de Tressang, dont la fortune
personnelle tait fort considrable, avait tout rachet sans que Max
s'en doutt.

Enfin la ruine tait complte.

Le brillant vicomte Max, le roi du turf, le dmon du tapis vert, l'idole
des emprunteurs, le prince chri des lorettes de haut parage, rduit 
la portion congrue avait d se rsigner et courber sa tte altire sous
les fourches caudines de la volont paternelle.

De ce jour Max renona  ses habitudes et parut fort rsign  sa
position.

Abandonnant brusquement le tourbillon dor dont il tait le parangon, il
avait pris le masque trompeur de l'homme grave et dsabus; ne pouvant
plus  son aise boire  la coupe, il avait dclar sa soif assouvie;
blas maintenant, il haussait les paules au rcit des exploits de ses
anciens compagnons, riant quand un infortun nophite faisait quelque
plongeon sinistre, ou qu'un nouveau venu brlait ses ailes  la flamme
de cet enfer immense qu'on appelle Paris.

Pauvre Max, il ne songeait que trop encore  ses ailes,  lui, qui
sentaient si fort le roussi!

Et pourtant ce qu'il appelait sa portion congrue, c'et t la fortune,
une grande fortune pour bien d'autres.

--Mon fils, avait dit, en effet, le vieux comte de Tressang, vous voici
sur la paille; cela devait tre, je m'y attendais. J'eusse pu
l'empcher, je ne l'ai pas voulu; les hommes de notre maison ont
l'habitude de payer leur dette  la jeunesse; n'y pensons plus. Votre
mre tait pauvre; ce qu'elle vous avait laiss a t fondu en moins de
rien; heureusement pour vous, moi, je suis riche. Mais, comme malgr le
repentir de vos erreurs passes, vous pourriez fort bien faire prendre 
ma fortune le chemin qu'a pris celle de votre mre, j'y mets bon ordre;
vous aurez ma maison, ma table, mes domestiques, mon curie et, de plus,
je vous compterai mille francs par mois; tes-vous content?

--Oui, dit le vicomte au dsespoir, oui, je suis trs-content... Ce que
j'ai de mieux  faire, avait-il pens d'abord, est de me faire sauter la
cervelle.

Mais la nuit aidant de ses conseils, il avait rsolu d'accepter pour le
moment, se rservant d'attendre, sans la dsirer, la mort du comte.

On avait bien essay de railler Max, mais il tait, on le savait fort
bien, homme  se fcher; puis, il avait si bien fait, lui-mme, les
honneurs de sa noyade, comme on disait, que rellement rire et t de
mauvais ton.

Il restait encore un modle du genre. Respect, donc, aux vaincus, c'est
la devise de la chevalerie franaise.

Le premier moment pass, notre vicomte tait devenu respectable aux yeux
de tous, mme de ses anciennes matresses qui, toutes, plus ou moins
avaient mis  la caisse d'pargne, sur les fantaisies qui avaient ruin
le plus gnreux des lions.

Elles avaient mis  la caisse d'pargne... qui n'y met pas en effet? Se
ruiner aujourd'hui est devenu mauvais genre; chacun sent le prix de
l'argent, on le garde pour soi et bien on fait. La pauvret est 
l'index, maintenant; notre sicle ne sait qu'une chose, mais il la sait
fort bien, il compte comme Barme... on n'enseigne plus que cela... les
potes, eux-mmes, jouent  la hausse. Il n'y a plus que les niais qui
ne gagnent pas d'argent.

Heureux sicle!

Or, le vicomte de Tressang, tout en fumant un dlicieux panatellas plus
jaune que l'ambre, et respirant la fracheur embaume des grands arbres
du jardin de l'htel, s'ennuyait et rflchissait fort.

Il rflchissait sur un livre que, par hasard, il avait ouvert la veille
et qu'il n'avait pas compris du tout.

Ce livre c'tait _l'Amour_, de Stendhal.

Max avait t frapp par quelques-unes des penses qui lui taient
tombes sous les yeux, et tout en les commentant avec lui-mme, il en
tait arriv au titre du livre, _l'Amour_, et se demandait avec toute la
bonne foi qu'on se doit  soi-mme,  quoi s'en tenir sur l'existence de
ce sentiment dont tout le monde parle, que chacun commente et que bien
peu cependant ont rellement connu.

--C'est un fait douloureux  constater, se disait notre vicomte, mais en
vrit je suis tent de croire que le nom seul existe. Aujourd'hui, tout
homme de vingt-cinq ans est plus ou moins blas, suivant son milieu; 
vingt-cinq ans, on a eu d'innombrables matresses, brunes ou blondes,
btes ou spirituelles, jolies ou laides, vtues de cotonnade ou de soie,
le tout suivant ses moyens.

Si bien, que lorsque vient  sonner la trentaine, que l'existence de
garon est devenue intolrable ou impossible, que l'on est aux trois
quarts ruin, l'on prouve le besoin d'unir sa destine  quelque jeune
vierge, le plus riche possible; on fait alors un mariage de raison, de
convenance ou d'argent, les trois mots sont synonymes, et, ma foi! l'on
met bravement sa petite opinion sur la femme et sur l'amour.

Or, je me demande en quoi l'on voit la femme dans tout ceci? Est-ce la
courtisane effronte qui se donne et vous trompe pour de l'argent, ou la
pauvre fille que vous prenez et que vous trompez pour le mme motif? Je
ne vois qu'un march, l dedans, et aussi infme des deux cts.

Il est vrai que la socit a normment gagn  cette faon de voir.

Notre sicle offre la plus riche collection de jeunes vieillards aux
lvres pendantes, aux yeux hbts, lions reints et sans crinires qui
tranent, au soleil du boulevard, leur existence fltrie (sans compter
ceux qui prfrent un coup de pistolet), et qui, rendus fous par la
satit, l'impuissance et le dsir, feront faire un pas de plus  la
civilisation du vice.

Et des filles, donc!... quelle varit trange, infinie, depuis la
malheureuse en haillons, jusqu' l'impure de haut parage, depuis celle
qui a faim, quelquefois, jusqu' celle qui dvore des millions!

       *       *       *       *       *

Max en tait l de ses rflexions, lorsqu'il en fut tir par un lger
cri pouss par une voix jeune et frache. Le cri paraissait venir de
l'extrmit du jardin.

Le vicomte s'ennuyait horriblement ce matin-l.

--Allons voir, se dit-il, et il descendit.




II

LA FENTRE DU CINQUIME

    Sa beaut tient du prodige.
         FANNY FERN.


Les jardins de l'htel de Tressang taient entours, vers le fond, par
des maisons dont le comte avait  prix d'or fait boucher les ouvertures
de ce ct;  l'une des maisons cependant, presque sous les toits, une
fentre tait reste dominant les grands arbres; c'est de l que partait
la voix.

Lorsque Max arriva, il aperut, imprudemment penche, une jeune fille
d'une admirable beaut; les soyeuses boucles de sa chevelure blonde
s'chappaient  profusion d'un petit bonnet de percale bleue entour
d'une petite dentelle: elle cherchait  apercevoir un objet que les
arbres lui cachaient sans doute; ses grands yeux taient pleins de
larmes.

La beaut de cette jeune fille blouit le vicomte un moment.

--Auriez-vous, mademoiselle, dit-il, laiss chapper quelque chose?

--Oh! monsieur, oui, rpondit-on; soyez bien bon, regardez par-l, sous
les arbres, j'ai laiss tomber la cage de mon chardonneret et il est
dedans, encore!

Max rentra sous les arbres et regarda vainement de tous cts. Il revint
 l'endroit d'o il pouvait apercevoir la jeune fille.

--Je n'ai rien vu, mademoiselle.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu! la cage sera reste accroche dans les
branches, mon pauvre oiseau sera mort, bien sr!...

--Croyez-vous que la cage soit rellement dans les branches?

--Mais j'en suis sre.

--Alors, je vais y regarder.

--Je suis bien fche de la peine que vous prenez, monsieur, mais
puisque vous avez cette complaisance, tenez, il doit tre dans le grand
tilleul.

Max montra un arbre.

--L? dit-il.

--Non, non, l'autre,  ct, oui, celui-l!

--Alors, mademoiselle, je vais tcher de me procurer une chelle et
je.....

--Une chelle!...

Et, malgr la distance, le vicomte vit trs-bien un sourire  travers
les larmes de la belle enfant.

--Au fait, pensa-t-il, en riant, je puis bien grimper  cet arbre, cette
jeune fille est charmante, mon action n'en sera que plus mritoire.

Et Max, au dtriment de ses mains blanches, escalada l'arbre, dcouvrit
la cage, et toucha bientt terre avec le prcieux fardeau. La jeune
fille avait pu suivre ses mouvements.

--Je le tiens! cria joyeusement le vicomte.

--Et mon chardonneret est-il vivant?

--Voyez: et Max reculait en levant la cage; tenez, le voici qui mange.

--Oh! mille fois merci, monsieur.

--Je vais aller vous le porter, mademoiselle; dites-moi o je dois me
prsenter.

--Ne vous donnez pas cette peine, monsieur; j'ai de la corde, je vais
dtendre mon linge.

--Mais, mademoiselle, il me semble...

--Ce sera l'affaire d'une minute.

Et la jeune fille disparut.

--C'est qu'elle est admirablement belle, pensait Max. Quels cheveux! et
ses yeux!...

Il tait tout  l'admiration; mais l'instinct reprit le dessus:

--Chardonneret, mon ami, je voudrais tre  ta place... et
involontairement il mesurait la hauteur de la fentre.

La jeune fille reparut.

--Monsieur, monsieur, voici la corde.

--Bien, laissez-la descendre.

--Attachez la cage solidement, faites plusieurs noeuds.

--Oui, oui, soyez tranquille.

Max attacha la cage, la jeune fille hissa avec des prcautions infinies
l'oiseau chri et sa prison; enfin il toucha le bord de la fentre, quel
bonheur, alors!

--Merci, monsieur, cria-t-elle, merci de votre bont, merci! merci!

Et la vision disparut.

Max se frotta les yeux.

--Est-ce bien moi, se dit-il, qui viens de grimper  cet arbre pour
dnicher un chardonneret? (Son pantalon raill, une de ses mains
corche, taient l comme preuves). Et la petite qui ne m'a pas dit son
nom... Je me suis conduit comme un lycen; enfin je le saurai. Car il
est impossible d'tre plus jolie.

Il s'assit et resta longtemps sur un banc de gazon. La fentre restait
toujours dserte.

--Allons, ce sera pour demain, dit-il, et il remonta  sa chambre; on
commenait  s'veiller dans l'htel.

Le vicomte alluma encore un cigare, s'tendit sur son divan, et finit
par s'endormir. Il rva qu'il avait un million de rente, et se promenait
dans une calche d'or massif, trane par six chevaux d'un prix
fabuleux, avec la jeune fille au chardonneret.




III

UN BOHME

    Pour l'honneur de la littrature et
    des arts, il me faut cinq francs.
             L. LEOZOU.


--Monsieur, dit un domestique en entrant, il y a en bas, un monsieur
assez mal mis, qui, malgr l'heure, insiste pour tre introduit prs
monsieur le vicomte; il se nomme M. Clodomir.

--Faites monter bien vite; et Max s'avana rapidement vers la porte.

Htons-nous d'excuser le vicomte, l'homme impassible, aux motions
teintes. Clodomir, ou plutt Horace Maisans, tait son meilleur ami;
enfants, ils avaient jou ensemble; au collge, ils s'taient assis sur
les mmes bancs, partageant toutes leurs penses; puis, malgr la
diffrence de fortune, ils s'taient vus souvent  Paris. Clodomir, en
dpit de toute sa famille, se destinait  la littrature et, abandonn
de son pre, subissait  Paris toutes les rigueurs de la plus horrible
des misres, celle de l'artiste. Tandis que le pre Maisans, riche et
entt bourgeois de Mcon, se plaignait  tout venant des dbordements
de son fils, qui avaient ht la chute de ses cheveux, et devaient tt
ou tard, disait-il, le conduire  l'hpital.

Un jeune homme aux traits fatigus, aux formes grles, aux mains
amaigries, mais  la physionomie noble et intelligente, parut sur le
seuil et serra cordialement les mains de Max.

--Pardieu! s'cria celui-ci, c'est fort heureux enfin, que tu daigns me
venir voir! mais cela va changer: d'abord, o demeures-tu?

--Ma foi! nulle part pour le moment; c'est mme, je dois l'avouer, ce
qui m'amne; je viens t'emprunter quarante francs.

--Tu ne demeures nulle part, tu viens m'emprunter quarante francs...
que diable vas-tu faire avec cela? partage ce qui me reste, au moins.

--Merci, cher ami, j'ai dit quarante francs, c'est juste ce qu'il me
faut, et Dieu seul sait quand je pourrai te les rendre!

--Me les rendre!... mais crois-tu donc...

--Pardon, pardon! Tiens-tu  mon amiti?

--Quelle question!

--Alors, prte-moi ce que je te demande, rien de plus, et laisse-moi te
dire que je te le rendrai.

--Mon cher, en vrit, je ne vois pas le rapport...

--Mais, ne ft-ce que pour pargner mon amour-propre;... puis, pour
conserver un ami, on doit lui avoir le moins d'obligations possible.

--Quelle dplorable thorie, comme si les devoirs de l'amiti...

--Oh! le joli mot.

--Ah a, tu ne crois donc  rien?

--A peu de choses du moins; mais srieusement, puisque tu parles de
thorie, veux-tu la mienne?

--Expose...

--Eh bien, admets que l'amiti soit un lien trs-fort, j'y consens;
mais, pour briser ce lien, il suffit de bien peu de chose, d'un rien;
je vais plus loin: sans galit, pas d'amiti possible. Dans le sens
vrai du mot, moi ton oblig, je ne suis plus ton gal; je n'ai plus mon
franc-dire; mon opinion, ma pense, tombent sous ta dpendance...

--Quel ridicule orgueil!

--C'est comme cela pourtant... Puis un jour, que sais-tu? je puis aller
trop loin,  ton avis; un ami, c'est un tyran parfois... il est des
circonstances o votre meilleur ami devient inexorable comme un remords,
et il le doit, c'est dans son rle. Si j'en venais l, un jour, moi, ton
oblig; moi, pauvre hre, vis--vis de toi, grand seigneur, que
dirais-tu? T'en doutes-tu, seulement? Tu dirais: ce rimailleur insipide,
que jadis je tirai de la crotte...

--Mais, Clodomir, tu es insultant, ce matin.

--Non, mon cher, ami; seulement ton point de vue n'est pas le mien, tu
es plus jeune, encore; attends quelques annes... Mais, veux-tu? parlons
d'autre chose.

--Volontiers; mais avant, voici ma bourse,--Max ouvrit son
secrtaire,--puise. Maintenant, dis-moi comment il se fait que tu ne
loges nulle part?

--Ah! tu rouvres ma plaie; si je ne loge nulle part, c'est que nous
sommes au 15 juillet.

--Eh bien?

--Le 8 juillet, c'est le jour du terme...

--Alors?...

--Ce jour-l, les propritaires ont la plate coutume d'exiger le
payement du terme.

--De sorte?...

--De sorte que, comme je devais dj la moiti d'un terme, un huissier,
moyennant cinq francs, est venu me prier poliment de chercher asile
ailleurs.

--Comment! mais tes meubles, tes effets?

Clodomir se mit  rire de bon coeur.

--Mes meubles! je les laisse volontiers en gage: un lit de sangle et une
paillasse, c'tait mon mobilier... Quant  mes effets, examine ces
vtements dont la coupe lgante fait ressortir encore l'toffe.

--Oui, la coupe me semble originale.

--Eh bien, tu as vu mes effets. Mais sois sans peur, j'ai sauv les
papiers, un drame romantique dont chaque scne exige un nouveau dcor;
le premier acte commence sur le Mont-Blanc et le neuvime et dernier
finit dans une mine de Sibrie!... Le tout en vers, orn de calembours
et autres jeux d'esprit, avec danses au troisime acte et une charade
offerte au public au quatrime. Est-ce neuf, cela?... Le spectateur qui
aura devin, recevra quelque chose en prime, un rien, un volume de mes
vers, en ajoutant seulement quatre francs de retour. Que dis-tu de mon
ide?

Clodomir, tout en dbitant cette tirade avec une volubilit de
saltimbanque, avait gard un si profond srieux, que Max tait au comble
de la stupfaction. Il en tait  se demander si ce pauvre Clodomir
n'avait pas quelque peu l'esprit drang; le bohme, heureusement,
clata de rire.

--C'est fort joli, dit Max, mais enfin o logeais-tu quand tu avais un
logement?

--Quand j'avais un logement,  mon ami le cher vicomte, je n'avais pas
d'habits.

--Pas d'habits!... scanda Max qui tombait de surprise en surprise.

--Pas assez, du moins, pour te venir voir. Je ne t'ai pas pri de passer
chez moi, parce que je n'avais pas de chaise o te faire asseoir; voil
le vrai. Si tu tiens maintenant  savoir o je demeurais, c'est ici tout
contre: je pouvais mme apercevoir tes jardins de la fentre d'un
voisin.

--Comment, cette petite fentre ici au bout?

--Prcisment.

--Mais c'est une jeune fille qui y demeure, une ravissante crature,
mme.

--Ah! dit le bohme quittant son air railleur, tu la connais?

--Oui et non. C'est une pastorale dont je puis te rgaler aprs
djeuner, car tu djeunes avec moi, n'est-ce pas?

--Je n'y vois pas d'inconvnient.

Le vicomte sonna pour djeuner, quoiqu'il ne ft que dix heures et
demie, puis Clodomir se mit  raconter ses aventures depuis un an qu'il
n'avait vu Maxime de Tressang.




IV

    Ils ne craignent qu'une chose: le ridicule.
            STENDHAL.


On venait de servir le caf. Max, tout en offrant d'excellents cigares 
son ami, lui disait:

--Maintenant je vais tenir ma promesse, puisque tu insistes tant, et te
faire, en prose, par exemple, le rcit de mon glogue.

       *       *       *       *       *

--C'est trs-potique, en effet, racont par toi surtout; mais y
aurait-il indiscrtion  te demander tes intentions au sujet de cette
jeune fille?

--Pardieu non, c'est bien simple...

--Que vas-tu faire?

--Tout bonnement lui donner un appartement assez gentil pour lui servir
de cadre, puis une voiture; et dans trois mois, si elle est aussi
spirituelle que jolie, elle me quittera un beau matin, moi, pauvre
vicomte en tutelle, pour quelque autre plus fortun que ton serviteur,
un prince russe, par exemple... Mais au moins, je l'aurai lance, je lui
aurai rendu service...

--Il est joli le service!... Mais c'est tout simplement une infamie que
tu mdites, Max!

Le vicomte se prit  rire, mais  rire!...

--Oui, une infamie. Qui te dit, d'abord, que cette jeune fille ne
rejettera pas tes offres avec indignation?

--Elle ne les refusera pas.

--Qui te dit qu'elle n'est pas laborieuse et sage, tenant autant  son
honneur que la plus altire duchesse de ton noble faubourg?

--Quoi! vraiment, mon pauvre Clodomir? reprit le vicomte d'un air de
compassion; toi le sceptique de tout  l'heure, tu as encore la
faiblesse de croire  ces choses-l!

--Oui, j'y crois, et fermement encore; puis d'ailleurs, que
t'importe?... vertueuse ou non, de quel droit viendrais-tu troubler son
existence... Si elle est sage, pourquoi jouer le rle du tentateur?
pourquoi la faire dchoir, pourquoi dsirer une malheureuse de plus?...
Si elle ne l'est pas, tu n'auras mme pas le plaisir de la nouveaut.

Max souriait d'un air fin.

--Je comprends, dit-il.

--Que comprends-tu?

--Dis-moi combien de temps tu es rest le voisin de cette voisine?

--Un an et demi environ.

--Et alors tu redoutes que je n'aille sur tes brises...

--Moi, je te jure...

--Ne jure pas.

--Je te donne ma parole d'honneur que je ne lui ai pas parl dix fois,
et qu'une seule fois, par hasard et en son absence, je suis entr chez
elle.

--Mais alors ce fougueux intrt?...

--J'ai pour elle l'intrt que mrite une pauvre fille sage, laborieuse,
sans amis, sans soutiens.

--Mais, Clodomir, pourquoi ne pas dire tout simplement?...

--Eh! mon Dieu, mon cher, je n'ai rien  dire.

--Prends garde, tu me laisses le champ libre; allons, avoue-le-moi, tu
l'aimes?...

--Mais pas du tout!... Voil comme sont bien des hommes, toujours un
intrt cach fait agir, n'est-ce pas?... Eh bien, non, je t'ai dit 
propos de Louise...

--Ah! elle se nomme Louise.

--Ou Jeanne ou Julie, je ne sais trop, dit Clodomir d'un air
trs-impatient qui amusait beaucoup Max... Je t'ai dit,  propos de
cette jeune fille, ce que je t'aurais dit de tout autre en pareil cas:
une action semblable est une infamie... Ris tant que tu voudras, c'est
une tache  ton blason.

--Allons, Clodomir, c'est ta matresse...

--Non, sur l'honneur!

--Alors, c'est bien, rappelle-toi que je t'ai averti.

Quelques amis du vicomte vinrent  entrer. Max, sans leur dire son
expdition du matin, leur raconta comme quoi il tait amoureux, et les
fit rire prodigieusement en leur faisant part des vertueux scrupules de
Clodomir.

Les nouveaux venus regardaient avec surprise le bohme, dont la mise
nglige ressortait davantage encore, au milieu des toilettes soignes
qui l'entouraient.

Chacun voulut prendre part  la discussion morale qui s'leva au sujet
de la jeune fille. C'tait  qui placerait un mot spirituel ou profond,
suivant son caractre.

Clodomir, seul de son opinion, tenait tte  tous.

La discussion s'anima, on en vint aux personnalits.

--C'est votre matresse, dcidment.

--Comptez-vous l'pouser, que vous revendiquez le droit de dfendre sa
vertu?

--C'est votre soeur peut-tre, que vous n'osez avouer? s'cria tout 
coup le chevalier de Castelmoron, une espce de fat, dont le pre, nomm
Trippard, tait marchand de chevaux.

--Comme vous l'entendez, non, s'cria Clodomir, la joue empourpre et la
voix tremblante... comme vous l'entendez, non, monsieur, ce n'est pas ma
parente, mais elle est ma soeur au nom de l'humanit que vous
oubliez...

--Bravo, bravo! continuez...

--Et c'est une parent que je ne veux pas renier, dont je ne rougis pas.
Elle est ma soeur, parce que, pauvre et isole, le travail de ses
jours et de ses nuits lui suffit  peine; parce que sa beaut n'est
qu'un malheur de plus, puisqu'elle l'expose  toutes les sductions...
elle est ma soeur, parce que, dans notre socit, elle n'a personne
pour la dfendre, personne!... sa seule sauvegarde, c'est la conscience
du devoir, c'est la vertu,--et savez-vous ce que peut la voix de la
conscience, quand on a faim, qu'on n'a qu'un mot  dire, pour accepter
une honte dore?

Personne ne riait plus, sauf le chevalier de Castelmoron, qui, profitant
d'une pause, s'cria:

--Ah a! c'est dcidment l'aptre d'une religion nouvelle...

Clodomir irrit, sortit brusquement sans saluer.

--Ah a! Max, comment s'appelle cet original?

--C'est un de mes amis d'enfance, il se nomme Horace Maisans.

Puis, comme Max n'avait pu aller la veille  Chantilly, on lui raconta
les dtails de la journe, et les exploits de Miss Betsy, de
Tambour-Major et de Pudding, le magnifique cheval anglais, qui tous les
ans trouve assez de force pour faire six kilomtres au galop et que son
dernier possesseur a pay 45,000 francs.




V

    Je rougis, et je rougis d'avoir rougi.
              SILVIO PELLICO.


Lorsque Clodomir fut dans la rue, il fut trs-mcontent tout d'abord de
lui-mme.

--Quel plaidoyer en faveur d'une femme que je connais  peine!...
Suis-je donc un niais?... Tous ces beaux jeunes gens se sont
horriblement moqu de moi... avaient-ils raison? peut-tre bien, et
cependant non, j'ai bien agi. Puis, cette jeune fille, je la connais:
pendant deux ans, ne l'ai-je pas vue sage, laborieuse... Au fait, elle
m'inspire un singulier intrt... serais-je amoureux? Quelle folie! il
ne me faudrait plus que cela: cela ne peut, cela ne doit pas tre. Je ne
puis seulement subvenir  mes besoins  moi; mes moyens ne me
permettent donc pas... Et pourtant, si je suis au dsespoir d'avoir t
mis  la porte de mon ancien domicile, c'est  cause d'elle,
uniquement... Je me dois de la prvenir des intentions de mon ami Max;
la mettre en garde... Oui, pour qu'elle se moque de moi, elle aussi!...
Allons, dcidment Max a raison, et ses amis aussi.

Si bien que, le soir arriv, Clodomir se prouva  lui-mme qu'il serait
bon de se promener dans la rue de Lille, et qu'il passa la soire 
rder dans les environs de son ancien domicile.




VI

TENTATIVES


Le lendemain Max ne pouvait dtacher sa pense de la jeune fille, qu'un
instant il avait aperue  la petite fentre. Ses informations lui
avaient appris ceci:

Elle se nommait Louise Blain, n'avait point de parents, vivait
compltement seule, ne recevait personne et ne sortait que pour aller
chercher ou reporter de l'ouvrage: elle tait repriseuse de dentelles.

Notre vicomte tait loin d'tre timide, et cependant un sentiment tout
nouveau pour lui l'empchait de se prsenter chez la jeune fille.

Il passait, tout comme un tendre berger, ses journes entires au fond
du jardin, assis sur le banc de gazon, piant la fentre de Louise; il
coutait avec ravissement sa voix gauche et sans mthode, mais
harmonieuse et pure. Cette voix lui semblait plus belle que celle de
toutes les cantatrices en vogue, et cependant, elle ne chantait que des
refrains populaires, corchs chaque jour par des orgues de Barbarie.

--Dcidment, se dit Max, cet tat de choses ne peut durer, il faut
prendre un parti.

Le lendemain, un domestique se prsentait chez Louise avec la lettre
suivante, dont le laconisme tait destin  faire entrevoir bien des
choses:

      Mademoiselle,

     Vous voir, c'est vous aimer; je vous ai vue. D'un mot, vous pouvez
     me rendre le plus heureux des hommes: ce mot, dites-le: _Votre_
     appartement est prt, _votre_ voiture attend  votre porte une
     rponse.

Louise replia la lettre aprs l'avoir lue:

--Cette lettre ne peut tre pour moi, dit-elle, au domestique,
reprenez-la, vous vous trompez.

--Cependant, mademoiselle!...

La jeune fille ouvrit la porte d'un air significatif, le domestique
s'inclina et sortit.

--Bien, se dit le vicomte, elle ne m'aura pas compris, ou elle aura cru
que je me moquais d'elle; le point le plus important est de la
convaincre de la ralit de mes offres.

C'est pourquoi, ds le lendemain, Max entassa dans une magnifique
corbeille tout ce qu'il put trouver de plus blouissant: toffes,
dentelles, chles, bijoux.

Il y en avait pour une dizaine de mille francs, c'tait tout ce que le
vicomte avait pu se procurer d'argent comptant.

Le lendemain, en l'absence de Louise, le concierge de la maison, que
quelques louis avaient rendus d'une rare souplesse, introduisit dans la
chambre de la jeune fille la magique corbeille.

Max guettait du jardin l'effet que produirait tout cet attirail de
tentation.

--Elle se mettra certainement  la fentre, pensait-il, alors je
paratrai.

Mais en vain il fuma un nombre infini de cigares sous les grands
tilleuls, Louise ne parut pas.

Seulement son domestique vint le prvenir qu'on venait de lui apporter
un volumineux paquet, c'tait la corbeille.

Le vicomte fut stupfi.

--Une femme jeune, admirablement belle, pauvre et vertueuse! C'est un
miracle, Clodomir avait raison, mais que faire? car dcidment je suis
amoureux, comme un fou, de cette jeune fille.

Que faire?... et le vicomte se creusait la tte pour inventer quelque
chose de neuf; en pareille matires ses ressources taient  bout, ses
moyens de sduction puiss.

En peu de jours sa passion (c'tait devenu une passion) prit d'normes
proportions.

Tout lui tait devenu indiffrent, il avait dlaiss son club chri, ne
passait plus ses soires  jouer quelque whist nerveux ou quelque
bouillotte corse.

Lui, l'homme  la mode, le viveur, le superbe insolent, il en tait,
tout comme au sortir de sa philosophie,  se proposer les problmes les
plus saugrenus.

Il et presque effeuill des marguerites.

Peut-tre et-il rougi, si, mis en prsence de Louise, il lui et fallu
lui parler.

Par une sorte d'intuition, il avait devin le caractre de Louise; il
comprenait que la moindre dmarche audacieuse le perdrait  tout jamais.

Dsormais il passait sa vie au jardin ou dans les alentours de la
demeure de Louise, esprant voir de loin sa taille svelte et gracieuse,
puisqu'il ne pouvait plus la voir  la fentre.

Un soir pourtant, il la vit mettre  la hte son chapeau et son chle;
il sortit en courant.

Il arriva trop tard, elle tait partie.

--Au moins, je la verrai rentrer, dit-il.

Et pendant toute la soire il resta en vedette; la pluie tomba en
abondance, il ne quitta point son poste. Elle rentra enfin, mais si
vite, qu'il la devina plutt qu'il ne la vit; il tait tremp jusqu'aux
os; il retourna chez lui tout joyeux.




VII


Pendant ce temps, le Pactole coulait chez Clodomir, c'taient tous les
bonheurs  la fois; son pre lui avait envoy cinq cents francs, il
avait russi  faire reprsenter un drame au boulevard, qui avait failli
lui rapporter quarante cus, enfin il tait employ srieusement dans un
journal, pas mchant, mais assez _rel_ pour lui compter cent cinquante
francs par mois.

Clodomir avait une vraie chambre, un vrai lit; il tait mis avec grce
et distinction, disait-il, et faisait trois repas par jour pour
rattraper le temps perdu.

Mais,  surprise! Clodomir avait paru se ranger, il n'avait point
convoqu le ban et l'arrire-ban de ses connaissances, ainsi qu'il le
faisait en cas de bonne aubaine,  venir partager un pantagrulique
repas.

Il avait mme eu l'ide de songer  payer ses dettes.

--C'est l'effet de l'ge, se disait-il, je deviens bourgeois.




VIII

    Tout d'abord c'est un brouillard,
    puis une ombre confuse.
            LOPE DE VEGA.


Louise, nous devons le dire, s'tait trs-bien aperue de l'amour de son
voisin le vicomte. Tout d'abord, en refusant ses offres brillantes, elle
avait agi sans arrire-penses: il m'oubliera demain, pensait-elle;
maintenant, la persistance trange et la timidit du vicomte la
surprenaient au possible.

Max, sans s'en douter le moins du monde, agissait avec la plus grande
habilet; il tait loin d'tre un grand grec en amour; notre gnration
entend assez peu le sentiment que l'on a, depuis quelques annes, rduit
 la simplicit d'une affaire d'argent: Max, en offrant de l'or 
pleines mains et des cachemires, avait cru prendre la grande route du
coeur, il se trompait.

Son indcision le sauva. En restant dans l'inaction, se contentant d'une
admiration passive mais obstine, il tait rentr dans le vrai.

Louise, surprise d'abord, s'tait bientt indigne des dmarches du
vicomte. Peu  peu elle prouva un charme secret, une douce habitude,
que son inexprience ne lui permettait pas de dfinir exactement, mais
maintes fois, son coeur avait battu.

Qui et rsist?

Elle voyait ce jeune homme riche, noble, puissant  ses yeux, d'une
hardiesse qui avait t jusqu' l'insolence, passer maintenant des
journes entires  pier le moment o il pourrait seulement
l'entrevoir. Souvent elle quittait son mtier pour venir le contempler
en se dissimulant derrire le petit rideau de sa fentre. Elle lui
trouvait un air de distinction et de douceur. Peu  peu elle cessa de se
cacher et son sourire rpondait  la muette extase de Max.

Un jour le vicomte se frappa le front, il venait de lui surgir une
pense.

Se dfiant des domestiques, lui-mme fut son ouvrier.

Il lia ensemble quatre ou cinq longues gaules, destines  faire des
tuteurs aux arbustes du jardin, et muni de cet instrument, par une belle
nuit d't, aprs des peines inouies et maint essai infructueux, il
parvint  dposer un gros bouquet de roses sur la fentre de Louise.

O bonheur! le lendemain, le bouquet de roses gracieusement dispos,
s'panouissait dans un grand vase de faence bleue attach  l'troit
rebord de la fentre.

Max tait au comble de la joie.

Louise le remercia d'un gracieux sourire.

Dsormais, chaque matin, sur sa fentre, elle trouvait un bouquet
semblable. Puis un matin, en changeant les fleurs, elle laissa tomber
celles du vase, Max les ramassa avec empressement et s'enfuit, plus
joyeux qu'un fianc de village avec un gros baiser.

Dsormais Louise aimait le vicomte, toutes ses craintes avaient disparu,
elle se laissait aller sur cette douce pente, trouvant la vie plus
facile, sans se demander jamais o la conduirait cet amour.

Un jour enfin, Max osa lui crire.

Avec cette lettre, bien respectueuse cependant, toutes les craintes de
la jeune fille reparurent. Une ide, terrible pour elle, surgissait sans
cesse dans son esprit: serait-elle jamais la matresse de Max?

Alors, elle se faisait une hideuse peinture de ce que la dbauche offre
de plus rpugnant. Les pauvres filles qui n'ont ni pre ni mre, ni
parents ni amis pour les protger et les dfendre, sont obliges de
connatre le danger pour pouvoir le combattre; pour elles, l'on n'a pas
cart tout ce qui pourrait ternir la virginit de leurs penses, le
vice grouille autour d'elles; effront, cynique, ne respectant rien, ni
jeunesse ni beaut, elles le coudoient tous les jours et savent au juste
quel est le sort qui les attend un jour si elles succombent; les
exemples sont l, sous leurs yeux.

Voil pourquoi Louise tait si fort pouvante et pourquoi la lettre de
Max lui ouvrit son propre coeur qu'elle n'avait os jusque-l
interroger.

Elle voulait fuir, quitter l'htel de Tressang...

Elle resta pourtant, mais se jurant bien de combattre cet amour,
d'viter Max, de fuir jusqu' son regard, et certes, en se faisant cette
promesse, elle tait de bonne foi.




IX


Les jours se passaient, Louise tenait inexorablement son serment.

Max tait au dsespoir.

Les plus belles fleurs du parterre se fanaient, abandonnes sur la
fentre, ou tombaient repousses au pied de la muraille...

La voir tait impossible. Un grand rideau masquait maintenant la
fentre.

Nous devons dire pour tre franc, que Louise souffrait autant que Max.

Un matin, Louise reut une lettre dont elle crut reconnatre l'criture.

--Je ne devrais pas la lire, pensait-elle.

Mais elle voulait bien savoir ce que pouvait contenir cette lettre:
ensuite, qui le saura? se dit-elle.

La lettre n'tait pas de Max, elle tait de l'ancien voisin de Louise,
Clodomir.

      Mademoiselle,

     Hier encore j'tais trop pauvre pour faire la dmarche que je fais
     aujourd'hui; je vous aime, voulez-vous accepter ma main?...

     Ma demande n'ayant rien que d'honorable, permettez-moi de venir
     demain chercher la rponse.

Cette lettre jeta Louise dans une profonde surprise. Que faire?
accepter; d'un mot, dsormais, elle djouait les tentatives de sduction
de Max, si telles taient ses intentions, et de plus sa solitude
cessait, elle n'aurait plus cette crainte horrible de la vieillesse, de
la maladie, de la misre...

Louise tait la fille d'un entrepreneur nomm Blain.

Cet homme actif, laborieux, intelligent, avait acquis une certaine
aisance, qui lui avait permis de donner quelque ducation  sa fille.

Un jour la faillite frauduleuse d'un fripon lui enleva tout.

Le chagrin le prit, il mourut, laissant  sa veuve le soin de Louise,
alors ge de quinze ans, et les dbris de son aisance passe.

Sa veuve ne lui survcut que trois ans.

A dix-huit ans, Louise resta donc seule; les frais de la maladie de sa
mre une fois pays, elle ne possdait plus rien qu'un petit mobilier
dont elle vendit une partie... Pour vivre elle avait son travail,
quarante sous par jour en prenant sur ses nuits.

Et, pour avenir, elle avait la misre, ou l'hospice.

Toute la journe Louise ne put travailler, la nuit se passa en
incertitudes.

Oh! si Max lui avait crit cette lettre... mais non, l'amour de Max ce
serait le luxe, une existence dore, mais la honte! la honte! puis il ne
l'aimerait pas toujours, pas longtemps peut-tre, et alors la solitude
reviendrait, plus affreuse encore avec le remords.




X


Enfin le lendemain arriva, l'indcision de Louise durait toujours.

On frappa  sa porte.

--Mademoiselle, dit Clodomir, je viens connatre ma destine.

Le bohme tait ple et mu.

Louise fit un effort pour parler.

--Croyez, monsieur,  la grandeur de ma reconnaissance pour l'offre
inespre que vous avez daign me faire. Mais, je ne dois, je ne puis...
et des larmes arrivrent  ses yeux.

--C'est--dire, mademoiselle, que vous refusez.

--Monsieur, de grce, croyez...

--Ah! s'cria Clodomir, orgueil stupide, fausse honte petite et
misrable! pourquoi ai-je tard? Je le sens, aujourd'hui vous en aimez
un autre. Et comme Louise se taisait: Oui, j'en tais sr, et moi,
pourtant, depuis longtemps je vous aime. Mon offre est celle d'un
honnte homme qui vous offre de partager ses heureux et ses mauvais
jours, et l'autre!...

--Oh! monsieur, pargnez-moi!...

--Peut-tre, mademoiselle, ai-je t trop brusque, trop pressant,
peut-tre voudriez-vous rflchir?

--Non, monsieur, non, c'est dsormais impossible, lui dit Louise, plus
froide et plus ple qu'un marbre, c'est impossible, reprit-elle plus
bas, adieu...

--J'obis, mademoiselle, mais avant, et pardonnez ce que je vais vous
dire... peut-tre un coeur, un bras dvou vous seront ncessaires...
alors souvenez-vous de moi.

Et laissant une carte sur le bord du mtier de Louise, il s'enfuit; les
larmes le suffoquaient.

--Oh! s'criait-il, cette femme que j'aimais, dont je voulais faire ma
femme.... elle est la matresse de Max, il en a fait son jouet dans un
jour de caprice. Ah! je me vengerai.

Max, durant ce temps, assis sur un des bancs du jardin, avait aperu
Clodomir. Lui aussi, il crut deviner.

--Niais, cent fois niais, se dit-il, elle se joue de moi et je l'aime,
je l'aime!... alors ses poings se crispaient de colre, elle aime
Clodomir, le vertueux dfenseur de la vertu outrage.

Ils doivent bien rire de moi.

A cette ide, le vicomte furieux, courut chez Clodomir. Il entra dans
l'appartement comme un fou. Le bohme venait de rentrer. Tous deux se
continrent. Car  tous les deux la mme ide leur vint de se prcipiter
sur l'autre.

--Clodomir, dit le vicomte, Louise est ta matresse, elle t'aime, tu
l'as ni jadis, aujourd'hui je sais tout, et son geste tait menaant.

--Tiens, dit le bohme en jetant sur la table sa lettre que Louise lui
avait rendue, lis, et vois lequel de nous deux...

--Je te le jure, sur la mmoire de ma mre, dit Max, elle n'est pas
matresse.

--Alors, coute bien ceci: de cette jeune fille j'ai voulu faire ma
femme, une fausse honte m'empcha de l'avouer; depuis longtemps je
l'aime, dsormais elle ne peut tre  toi qu' la condition de
l'pouser; elle ne sera jamais ta matresse, moi vivant.

Maintenant, adieu, en te trouvant sur ma route, tu as bris le rve le
plus cher de ma vie.

Fais Louise heureuse et honore, alors je puis tre encore ton ami.

Max regagna l'htel tout pensif.




XI

LES PROJETS.

    Tout n'est qu'heur et malheur.


Ainsi, pour la premire fois, dans l'esprit de Max, l'ide de Louise se
trouva rapproche de l'ide de mariage.

Le coeur du vicomte avait fait tant de chemin en moins de six mois que
cette ide, qui autrefois lui et sembl la plus bouffonne du monde, lui
paraissait maintenant presque naturelle.

Il en tait  peser les difficults,  chercher un moyen de les
vaincre.

Son plus grand embarras tait de faire accepter son mariage par ses
amis, par ses connaissances,  se sauver du ridicule, la seule chose
vraiment redoutable.

--L'originalit me tirera de l, pensait-il, je m'afficherai autant que
possible, ce sera un esclandre; mais, au bout de huit jours, personne
n'en parlera plus. Maintenant on ne se marie plus que pour de l'argent;
j'aurai pour moi les gens exalts et les jeunes femmes sentimentales.

Quant  son pre, le svre comte de Tressang, Max ne doutait pas
d'avoir son consentement, en lui prsentant la chose d'une certaine
faon.

Restaient encore quelques scrupules, quelques vieux prjugs, l'absence
de Louise les dissipa tous.

Le vicomte se rsolut donc  une grande dmarche. Un beau jour il se
prsenta chez Louise:

--Mademoiselle, dit-il sans prambule, je viens vous demander si vous
voulez tre ma femme.




XII

LA PLUS RICHE HRITIRE DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN.


Le rve de tous les lions ruins tait  cette poque mademoiselle
Henriette de Chevonceux.

C'tait une grande jeune fille aux cheveux d'un blond fade, aussi
acaritre que riche, et qui, pour surcrot d'agrments, possdait une
bosse que toute l'habilet de ses couturires pouvait  peine
dissimuler.

Mademoiselle Henriette avait vingt-trois ans et rgnait en despote 
l'htel de sa mre, vieille femme qui cherchait encore  rparer des
ans l'irrparable outrage, ruine respectable sur laquelle se lisaient
les injures du temps sous une formidable couche de carmin et de blanc.

Cette respectable marquise professait pour sa fille une idoltrie qui
tenait du prodige pour tous ceux qui connaissaient, et par consquent
avaient eu  en souffrir, l'horrible caractre de mademoiselle de
Chevonceux.

--L'aveuglement maternel, disait-on.

Il est vrai que cette affectueuse indulgence, cette admiration
passionne, cette inaltrable tendresse, avaient une source moins noble.

Feu le marquis de Chevonceux, joueur affrn, viveur mrite, avait
laiss  sa femme une fortune plus que compromise; il ne resta presque
rien  la noble veuve, quelque quinze mille livres de rentes,  peu
prs, la misre, pour elle.

Heureusement, un vieux parent de madame de Chevonceux, gentilhomme
campagnard, avare et colossalement riche, avait dispos en faveur
d'Henriette de toute sa fortune, value par les plus modrs  cinq ou
six millions.

Henriette, majeure et fille de tte, tenait les clefs du coffre-fort;
c'tait elle qui dfrayait le train princier de la maison, tenant
compte des recettes et des dpenses avec autant d'exactitude qu'un
procureur, rognant sur les mmoires, mais jetant l'or au moindre de ses
caprices, fournissant  ceux de la marquise.

Elle ne rclamait en change de ses largesses qu'indulgence pour toutes
ses fantaisies, amiti et surtout obissance aveugle.

Faute de quoi, elle l'avait nettement expliqu  la vieille marquise,
elle se mariait, se sparait d'elle, sans lui faire la plus lgre
pension, ne lui laissant pour vivre que les maigres restes du patrimoine
des Chevonceux.

C'tait l l'pouvantail de la marquise, la source o elle puisait son
affection.

Un matin, Henriette se prsenta chez sa mre, il tait neuf heures 
peine; la marquise, qui avait pass une partie de la nuit  jouer au
wisth avec Mgr l'archevque d'Araria, dormait encore d'un profond
sommeil.

Sa fille l'veilla brusquement.

--Ma mre, je voudrais vous parler de suite, s'il est possible. La
marquise, terriblement contrarie, se souleva lgrement sur ses
coussins.

--Est-il bien ncessaire que ce soit de suite?

--De suite, ma mre.

--Alors, je vous coute; cependant je ne vous dissimulerai pas,
Henriette, que je suis bien fatigue ce matin.

--J'aurai fini en un instant, ma mre; je suis venue vous dire que j'ai
enfin trouv un mari de mon got, et que je veux me marier.

La marquise se laissa retomber sur son oreiller en joignant les mains
d'un air pouvant.

--Mais, ma fille... essaya-t-elle.

--Oh! soyez sans crainte, ma mre, continua l'impassible Henriette, vous
demeurerez avec nous, et comme je serai toujours la matresse, vous
serez toujours chez vous. Ne croyez-vous donc pas  mon affection?

La marquise respira un peu:--J'ignorais, Henriette, qu'un nouveau parti
se ft prsent; quel est ce jeune homme?

--Il ne s'est pas prsent du tout, il n'y a peut-tre mme jamais
song, ajouta Henriette pensive.

--Comment! mais alors, et les convenances?

--J'ai compt sur vous, ma bonne mre.

--Sur moi? et pour quoi faire?

--Mais pour aplanir les difficults, l'homme que je veux pour mari est
M. de Tressang.

--Oh! Henriette! un homme ruin.

--Raison de plus, il me devra tout; puis, j'en ai assez pour deux, et,
d'ailleurs, son pre est riche.

--Un dbauch!

--Gage de sagesse pour l'avenir.

--Un joueur, un joueur!

--C'est faux, ma mre, c'est faux.

--On le dit, ma fille.

--Oui, les envieux, les mchants, car enfin, ma mre, le vicomte est
certainement l'homme le plus distingu que nous ayons reu cet hiver.

--Il a bien des envieux alors.

--Eh bien! quand tout cela serait, je le corrigerai, et puis il me
plat.

La marquise ne rpondit plus. Comme d'ordinaire, elle subissait
l'influence; cependant une ide la prit, qui lui fit faire un soubresaut
sur ses oreillers.

--Mais ce jeune homme, Henriette, tu le connais  peine.

--Assez pour l'aimer.

--Mais, ma fille, ce n'est pas une raison, cela.

--C'est une raison, ma mre.

--Cependant je ne puis pas aller le demander en mariage, moi, cela
n'est pas reu. Te connat-il? t'a-t-il remarque? t'a-t-il fait
pressentir?....

--Absolument, rien.

--Eh bien, alors?

--Mais, ma bonne mre, dit Henriette avec un geste d'impatience,
comprenez donc que c'est pour cela, prcisment, que j'ai compt sur
vous, sans cela.... Pensez donc, je vieillis, il faut me marier; le
vicomte sera, j'en suis sre, un excellent mari, si j'allais plus tard
pouser un homme tyrannique qui voult nous sparer... Oh! je serais
bien malheureuse, et vous, ma mre?

Toutes les terreurs de la marquise revinrent; elle se voyait, seule,
avec ses douze mille livres de rente, sans train de maison, sans ftes,
sans voiture....

--Non, mon Henriette, tu ne seras pas malheureuse, ta mre ne te fera
pas dfaut, ta volont sera faite, je vais rflchir.

--Ah! merci, ma mre, je suis rassure maintenant; je compte sur vous,
et Henriette sortit.

--Comment faire? mon Dieu, pensait la marquise, comment faire? Le monde,
les convenances! Ah! cette enfant ne respecte rien. Si j'tais la
matresse!




XIII


Max avait disparu.

C'est en vain que ses amis s'taient prsents chez lui; la rponse
avait t invariable:

--Monsieur le vicomte est sorti, rpondait le domestique. On se livrait
aux plus singulires conjectures.

tait-il  Paris?

Son pre l'avait exil dans une terre.

Il tait aux eaux avec une de ses tantes.

Mais non, la saison tait passe.

Il tait en Italie alors.

Il avait t enlev par une danseuse.

Tous ces bruits contradictoires avaient t longuement discuts, mais
l'opinion publique n'avait pas dcid encore.

Qui donc et pu se douter que Max, pris follement d'une ouvrire,
passait ses journes, ses soires, tout son temps, proccup sans cesse
de cet amour.

Heureux seulement quand il voyait Louise, quand il pouvait rester
quelques heures avec elle.

Car, maintenant, il allait souvent chez Louise; leur mariage tait bien
convenu, Max n'attendait qu'une occasion pour obtenir le consentement de
son pre.

Et Max tait plus heureux qu'il ne l'avait jamais t, mme dans ces
jours de folie o, puisant sans compter, il jetait  pleines mains l'or
et sa belle jeunesse.

Louise tait heureuse aussi, l'avenir maintenant c'tait l'amour de Max,
le bonheur au lieu de la misre et du dsespoir.




XIV


La marquise, cependant, tournait et retournait en sa tte tous les
moyens possibles pour amener le mariage tant dsir par sa fille, de la
faon la plus convenable et qui ne pt prter le flanc au ridicule.

--Si encore je connaissais le comte de Tressang, pensait-elle, tout
s'arrangerait, mais  peine si je lui ai parl quatre fois en ma vie.

Grandes taient donc les perplexits de la vieille marquise, lorsqu'un
hasard des plus heureux vint la servir.

Comme elle cherchait  se rappeler toutes les circonstances qui
l'avaient mise parfois en relations avec le comte de Tressang, elle se
souvint qu'une de ses terres de Bourgogne tait voisine d'une des
proprits du comte. De voisinage  procs le chemin tait court, le
procs amnerait ncessairement une transaction qui exigerait absolument
des entrevues, une rconciliation. Alors, avec un peu d'adresse, il
serait facile d'amener le comte  prsenter son fils.

Mademoiselle Henriette, consulte, daigna donner son approbation.

Trois jours aprs, l'intendant de mademoiselle de Chevonceux faisait
abattre, sans rien dire, quelques peupliers appartenant au comte de
Tressang, indment plants, disait-il, sur le talus d'un foss par ledit
comte de Tressang.

Lequel,  la nouvelle de cet acte, d'arbitraire et de cette exorbitante
violation, entra dans une pouvantable colre.

Ce que la marquise avait prvu arriva.

Un procs s'entama.

La marquise blma fort son intendant.

On parla de conciliation.

Le comte, touch des regrets de la marquise, se prta de bonne grce 
un arrangement.

Le comte, homme d'esprit, n'eut besoin que de voir trois fois la
marquise pour tre sur la voie.

Une conversation habile qu'il eut avec Henriette rvla au rus
vieillard ce qui devait s'tre pass.

D'un coup d'oeil il vit pour Max une superbe position.

Il rentra chez lui tout joyeux de cette dcouverte et se rsolut de
demander promptement la main de mademoiselle de Chevonceux pour le
vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang, son fils.




XV


Louise brodait  son mtier.

Max tait assis prs de la fentre et jetait  la jeune fille de doux
regards; il disait:

--Nous aurons sur les bords de la Loire... entre Montcoreau et Candes,
le plus dlicieux pays de la terre, une ravissante maison de campagne.

Notre maison est btie aux flancs d'un coteau que couronne un bois de
chtaigniers au feuillage sombre, les jardins sont tags en terrasses
et traverss par un ruisseau que l'on a dirig habilement au milieu des
massifs; tous les murs sont tapisss de roses ou d'arbres fruitiers, ou
bien encore de jasmins et de chvrefeuilles.

Plus bas est un petit bois avec des sentiers fleuris tout bords de
fraisiers et de violettes; les pervenches s'enroulent au tronc des
jeunes arbres et leur petite fleur bleue se dtache, comme une toile
dans l'azur, sur le vert sombre du feuillage.

Puis est une prairie en pente douce avec de grands peupliers et des
saules qui baignent dans la Loire leurs feuilles glauques et plores...

--Il faudra, disait Louise, que nous ayons une laiterie et une volire,
surtout mon chardonneret, que j'aime encore plus, ne restera pas
tristement tout seul dans sa petite cage.

--Nous aurons des oiseaux de toute sorte.

--Et une basse-cour.

--Certainement, et des pigeons...

--Quelles bonnes promenades le matin!

--A cheval.

--Et le soir?

--Oh! le soir, nous aurons un canot bien lger, bien rapide, la Loire
est si belle, l't, quand la lumire de la lune dcoupe les
fantastiques silhouettes des peupliers et des grands bois, des coteaux
et des maisons..........

       *       *       *       *       *

Le mariage de Max avec mademoiselle de Chevonceux tait une affaire
dcide entre le comte et la marquise, nous ne parlons pas d'Henriette.

Les conditions pralables avaient t rgles.

Mademoiselle de Chevonceux apportait deux cent mille livres de rentes en
biens fonds, le surplus tait laiss  la marquise; le comte donnait
cinq cent mille francs  son fils, et les jeunes futurs se mariaient
sous le rgime de la communaut.

Chose singulire! le comte avait presque dict les conventions, pas un
mot n'avait t mis par la marquise; Henriette avait ordonn
positivement d'acquiescer  tout.

Tout tait donc convenu, consenti.

Il ne restait plus qu' prsenter le vicomte qui serait immdiatement
admis  faire sa cour.

Le mariage aurait lieu au printemps.

--Demain, se dit le comte, j'apprendrai  Max sa bonne fortune.

En bon pre, il ne doutait pas que Max ne ft transport. Deux cent
mille livres de rente!

       *       *       *       *       *

--Notre position respective ne peut durer davantage, ma chre Louise.

Demain je demande le consentement de mon pre; peut-tre hsitera-t-il
d'abord, mais je le convaincrai et, au pis aller, nous nous passerons
de ce consentement.

--Non, Max, je n'entrerai pas ainsi dans votre famille, mais vous direz
 votre pre combien nous serons heureux ensemble, combien il sera
heureux lui-mme; tenez, Max, je l'aime dj votre pre, il remplacera
le mien. Oh! non, il n'hsitera pas.

--Non, non, disait Max.

Le non, non, du vicomte tait franc, il s'attendait bien  quelque
rsistance, mais il se croyait sr de l'emporter:

--Oui, demain, je parle  mon pre.

       *       *       *       *       *

Le pre et le fils avaient chacun leur plan bien arrt.

Par un hasard singulier, tous deux avaient choisi, pour parler, le mme
jour, la mme heure (l'heure du dner).

Tous deux attendaient avec impatience.

Le comte avait eu quelques rflexions qui le faisaient douter de la
russite: Max, pensait-il, ne tient point  l'argent; et, sans sa
fortune, il est certain que mademoiselle de Chevonceux ne serait point
un parti fort dsirable.

Enfin il faudra bien qu'il m'obisse; je suis le matre aprs tout,
c'est mon fils.

--Que dira mon pre? pensait Max; une jeune fille sans nom, sans
parents, sans fortune, une ouvrire; n'importe, je le veux. De la
fermet, il cdera, il ne peut vouloir mon malheur.

Il est mon pre aprs tout!




XVI

RALIT

    L'homme propose, Dieu dispose.
           --
    Il y a loin de la coupe aux lvres.


Quand arriva l'heure du dner, Max descendit tout plein de ses
rsolutions.

Contre l'ordinaire, le comte tait d'une charmante humeur.--Je joue de
bonheur, pensa Max; de l'adresse, de l'loquence, de la persuasion, de
l'nergie, mon procs est gagn; abordons l'ennemi de front.

Il ouvrait bravement la bouche, le comte l'interrompit.

--Vous n'tes pas, mon cher Max, sans avoir entendu parler de
mademoiselle Henriette de Chevonceux.

--Certes, mon pre.

--C'est une bien charmante personne, reprit le comte.

--Charmante, fit Max comme un cho et attendant le moment favorable.

--Elle est excellente musicienne.

--Excellente.

--Elle peint, dit-on,  ravir.

--A ravir.

--Vous vous tes mme, il me semble, extasi trs-fort devant un album
qu'elle avait rapport d'Italie, l'an pass.

--Je voulais vous dire, mon pre... essaya Max.

Le comte ne le laissa pas achever.

--Elle est fort riche, cette demoiselle de Chevonceux.

--Oui, fort riche.

--Un des beaux noms de France.

Max ne rpondait mme plus.

--Rcapitulons: talents, position, fortune colossale; certes, celui qui
l'pousera sera un homme heureux.

--Trs-heureux.

--Rjouissez-vous, alors, mon cher Max.

--Moi, me rjouir, mais... pourquoi?

--Parce que,  partir de ce moment, c'est une affaire conclue.

--Hein! quoi? fit le vicomte tout surpris.

--Mais oui, et le comte se frottait joyeusement les mains; ne venez-vous
pas de me dire que le mari d'Henriette serait un homme heureux?

--Mais, mon pre...

--Vous venez de me le dire, n'est-ce pas?

--Cependant...

--Eh bien, c'est vous qui serez cet homme heureux; il ne manquait que
votre consentement, vous le donnez; mademoiselle de Chevonceux sera
votre femme.

La foudre tombant sur la table et moins pouvant Max.

--Mais c'est impossible, mon pre.

--Et pourquoi, monsieur, s'il vous plat?

--Pourquoi?

--Oui, pourquoi?

--Mais, d'abord, mademoiselle Henriette est bossue.

--C'est faux.

--J'en suis sr.

--C'est un bruit que ses ennemis font circuler.

--Oh! par exemple.

--Oui, ses ennemis. Est-ce la seule impossibilit?

--Ensuite chacun connat son dplorable caractre; nul, except sa mre,
ne peut la supporter, sa volont est tyrannique.

--Vous serez le matre chez vous; est-ce tout?

--Mon chez moi ne peut tre un enfer; enfin, elle me dplat.

--C'est fcheux.

--C'est ainsi, cependant.

--Vraiment?... dit le comte d'un air goguenard.

--Oui, elle me dplat... horriblement.

--Alors, je vous le rpte, c'est fcheux, parce que... Le comte
s'arrta.

--Parce que?... fit Max.

--Parce que j'ai donn ma parole  la marquise de Chevonceux.

Max fit un bond.

--Il me semble qu'on devait s'assurer de mon consentement.

--Aussi m'en suis-je assur.

--Je le refuse.

--On s'en passera.

--Ce serait par trop fort! Nous verrons.

--Oui, nous verrons, dit le comte, dont la colre clata, nous verrons
si je suis le matre, et lequel de nous deux devra cder.

Le courage de Max redoubla avec la menace.

--coutez-moi bien, mon pre: je le jure devant Dieu, jamais
mademoiselle de Chevonceux ne sera ma femme.

--Ne jurez pas.

--Je le jure sur l'honneur.

--C'est bien, mon fils; nanmoins vous avez un mois de rflexion. Nous
sommes au 25 octobre; le 25 novembre, vous me ferez connatre vos
intentions. Songez seulement que vous me devez tout, que vous n'avez
plus rien que ce que je veux bien vous donner; d'ici  l'poque fixe
qu'il n'en soit plus question.

--Je n'ai pas besoin de rflexions.

--Si, si, rflchissez.

Et le comte se leva de table.

--Je vais toujours, ajouta-t-il tout haut, achever de rgler une clause
du contrat avec la marquise.

Et il sortit.

--Morbleu! s'cria Max, nous verrons bien! me marier avec cette horrible
fille, jamais!

Et le vicomte assura son serment d'un coup de poing sur la table,
renversant une partie de ce qui tait dessus.

Le domestique, que l'on avait fait sortir, accourut.

--Monsieur le vicomte a sonn?

--Oui, dit Max, pour ramasser ceci. Et il sortit.




XVII


--Eh bien? demanda la marquise de Chevonceux au comte qui venait de se
jeter dans une bergre.

C'tait le lendemain de la conversation entre le pre et le fils.

--Eh bien, avez-vous parl au vicomte?

--Je ne me suis pas encore nettement expliqu avec Max, il est un peu
souffrant ces jours-ci et garde la chambre.

--Alors, vous n'avez rien dit?

--Peu de chose, j'ai laiss entrevoir.

--Et qu'a-t-il rpondu?

--Entre nous, marquise, je le crois ravi.

--Vraiment.

--Oui, et cependant j'ai t fort circonspect  cause de l'tat dans
lequel il est.

La marquise jeta un coup d'oeil en dessous au comte de Tressang, le
bon pre tait impassible.

--Ma fille ne sait rien encore, dit la marquise (Henriette, en effet,
tait cense tout ignorer); puis-je en dire quelques mots.

--Oh! pas encore, dit le comte; dans quelques jours.

--Comte, vous me cachez quelque chose.

--Marquise...

--Soyez franc.

--Eh bien, tenez, je vais l'tre.

--Il y a donc quelque chose?

--Je n'en suis pas sr, je le crains seulement.

--Et ce serait?....

--Dois-je tout dire?

--Dites.

--Eh bien, je crois qu'il y a une amourette sous jeu. Je n'en suis pas
certain cependant, mais demain je saurai au juste  quoi m'en tenir.

--Alors je ne dirai rien  Henriette.

--Non, d'ici quelques jours, ce serait plus prudent; mais soyez sans
crainte, vous avez ma parole, marquise, mon fils ne m'y fera pas
manquer.

--Oh! alors j'en parlerai  Henriette.

--Tu veux savoir de quoi il retourne, vieille ruse? pensait le comte,
tu ne sauras rien.

--Au fait, oui, dit-il, il n'y a nul inconvnient.

--Je me suis trompe, pensa la marquise, il m'a dit la vrit, je vais
tout dire  Henriette.




XVIII


Max, en quittant son pre, se rendit prcipitamment chez Louise qui
attendait avec impatience le rsultat de la dmarch du vicomte.

Celui-ci rentra la figure bouleverse.

--O Louise, Louise, s'cria-t-il, je suis bien malheureux!

La jeune fille tait toute tremblante.

--Qu'arrive-t-il, mon Dieu?

--Je n'ai pu parler  mon pre, c'est lui qui vient de me dclarer qu'il
voulait me marier.

Louise avait presque devin ds l'entre de Max, aussi le coup fut moins
terrible,--elle semblait avoir tout son sang-froid.

--Oui, reprit Max, me marier malgr moi, avec mademoiselle Henriette de
Chevonceux, une horrible bossue du plus affreux caractre.

--Votre pre y voit sans doute quelque avantage pour vous.

--Mon pre voit qu'elle est colossalement riche, qu'elle porte un des
beaux noms de France, mais tout cela, Louise, tout cela peut-il donner
un jour de bonheur?

--Vous tes franc en parlant ainsi, Max, je le sais, mais demain vos
ides peuvent changer.

--Moi, jamais! et dt mon pre me dshriter, me maudire!...

--Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.

--Pourquoi? Mon pre peut-il tre l'arbitre de ma destine? sa volont
doit-elle ternellement peser sur mon existence?... Que m'importent 
moi les arides satisfactions des honneurs ou de la fortune! Je prfre
cent fois un rayon de soleil dans mon existence, le parfum d'une fleur,
le sourire de la femme que j'aime.

--Tout cela est bien, quand on est jeune, mais plus tard, plus tard...

--Plus tard, il en sera toujours de mme; je suis exalt, c'est vrai,
mais je ne suis plus un enfant; mes dsirs ne sont pas confus, mes
penses ne sont plus indcises; je suis  un ge o l'homme doit savoir
choisir sa route dans la vie... Cette route, je la choisis...

--Max, avez-vous bien rflchi?

--Croyez-vous donc que je sois venu vous dire  l'tourdie: Louise,
voulez-vous tre ma femme? Non, j'avais bien rflchi avant; lorsque je
suis venu  vous, je savais bien que je rencontrerais des obstacles,
mais si vous m'aimez, que m'importe!

--Je vous aime, Max, et je vous aime assez pour faire taire mon amour
s'il devait faire plus tard votre malheur.

--Oh! merci, Louise, merci cent fois. Que m'importe dsormais tout le
reste! La volont de mon pre, qu'est-ce pour moi? Rien! D'ailleurs,
pour moi, un obstacle est un attrait de plus.

--Max, on doit toujours obir  son pre.

--Je dis cela, Louise, parce que cela est. Mais enfin, qu'avez-vous?
pourquoi, au lieu de m'encourager, de me soutenir...

--Je vous dois, et je dois  moi-mme de vous dire la vrit; je vous la
dis.

--Vous ne m'avez jamais aim.

--Ce ne serait pas le cas de vous le dire, Max.

--Parce que?... Rpondez-moi franchement.

--C'est que, Max, vous jouez en ce moment et votre existence et la
mienne, parce qu'aujourd'hui vous pouvez reculer, il en est temps
encore; parce que vous devez vous habituer  la lutte et que le vicomte
de Tressang se prpare de cruelles dceptions, de poignants soucis, en
pousant Louise Blain, la dentellire.

--Je vous aime, Louise, tout est l; qui donc oserait me braver, me
railler? Je ne suis pas de ceux que fait reculer la vaine opinion du
monde, quand je remplis un devoir; je vais droit mon chemin sans
m'inquiter des grenouilles qui coassent dans les fosss.--Je vous l'ai
offert, Louise, vous avez accept, vous serez ma femme.

--Rflchissez encore, Max, l'avenir, l'avenir!...

--Toujours, toujours cette crainte d'un lendemain que nous n'atteindrons
pas peut-tre; demain, que m'importe, si j'ai aujourd'hui!

Louise gardait le silence.

Max se retira fort mcontent du peu de gr qu'elle lui savait de sa
rsistance; il s'tait attendu  des tmoignages de reconnaissance, il
avait t reu presque froidement.

Il ne comprenait pas toute la dlicatesse de la conduite de Louise.




XIX

    Un peu d'or, c'est un remde hroque.


Le lendemain, Max, encore mcontent, n'alla point chez Louise.

Le lendemain, le comte avait fait prendre des informations.

--J'avais devin juste, dit-il, une amourette. Nous allons le gurir...

Un valet en grande livre frappa ce jour-l chez Louise, dans
l'aprs-midi.

La jeune fille fut ouvrir.

--Voici une lettre que M. le comte de Tressang envoie  mademoiselle,
j'attendrai la rponse.

Louise dcacheta la lettre en tremblant et lut:

      Mademoiselle,

     Vous tes jeune, vous tes belle,  l'ge de mon fils, moi aussi,
     je vous eusse adore comme lui; mais vous tes, m'a-t-on dit, aussi
     sage que belle; vous comprendrez ce que je vais vous dire. Mon fils
     arrive  l'ge o, avec un nom comme le sien, un mariage est
     ncessaire, indispensable; depuis longtemps son mariage est arrt
     avec une femme qui l'aime et lui assure un heureux avenir; vos
     relations doivent donc cesser, pour quelque temps, au moins... Plus
     tard, si vous l'aimez toujours...

     En attendant, je vous prie de recevoir, comme tmoignage de
     l'estime que je fais de votre caractre, le coupon de rente que je
     vous envoie, esprant que vous mettrez mon fils dans
     l'impossibilit de vous revoir, et de briser par l son existence.

      J'ai l'honneur d'tre, etc.



Un coupon de rente de 1,200 francs tait, en effet, renferm dans la
lettre.

Louise ployait la lettre lentement, sans songer au domestique. Celui-ci
lui dit:

--On m'a charg, mademoiselle, d'attendre une rponse.

--Remettez simplement ceci  M. le comte, et Louise tendit au valet le
coupon de rente.

A peine seule, la jeune fille fondit en larmes.

--O ma mre! ma bonne mre! quelle humiliation! s'cria-t-elle, et, se
jetant  genoux prs de son lit, elle serrait sa tte entre ses mains,
il lui semblait qu'elle devenait folle.

Mais cet accablement dura peu; elle se leva bientt, la rsolution
brillait dans ses yeux.

--Oui! s'cria-t-elle, le comte a raison; pour Max, si jamais j'tais sa
femme, je serais un malheur, je le vois bien par cette lettre que le
comte m'a adresse sans penser qu'il me jetait  la face une horrible
injure; voil donc ce que penseraient de moi les gens auxquels Max
voudrait prsenter sa femme...

Non, ce mariage est impossible. C'est un beau rve que j'ai caress trop
longtemps, une douce illusion qu'il faut voir s'envoler.--J'tais trop
heureuse aussi, un tel bonheur n'tait pas fait pour durer
longtemps.--Ah! que Max, au lieu d'tre riche et noble, n'est-il un
pauvre ouvrier, sage et travailleur!

Elle donna quelques minutes  cette douce ide, son coeur
s'panouissait  ce rve de bonheur.

Mais le souvenir poignant de sa situation lui revint bien vite.

--Allons, se dit-elle, il me faut du courage, que mon amour soit assez
grand, assez gnreux, pour accomplir sans murmure un grand sacrifice.

Elle prit son chapeau, un chle et sortit.

Le soir mme, elle avait vendu  vil prix son petit mobilier qu'elle
aimait tant, et s'installait dans un de ces infimes htels qui cachent
leur entre repoussante au fond des ruelles populeuses qui aboutissent 
la rue Saint-Denis.

Elle songea alors  crire  Max.

--Mais non, non! se dit-elle, que le sacrifice soit complet, qu'il
ignore toujours et mon amour et mon dvouement.

Et lui! puisse-t-il tre heureux! Puisse cette femme riche, noble, belle
sans doute, l'entourer de tout l'amour dont j'aurais, moi, entour sa
vie.

Et Louise resta de longues heures accoude  sa petite table, elle
pleurait.




XX


Lorsque, le lendemain, Max retourna chez Louise, il fut stupfait en
apprenant qu'elle tait partie; le concierge ne put donner aucun
claircissement.

--Un valet est venu, dit-il au vicomte, un bel homme, avec une livre
superbe, il apportait une lettre, il est rest l-haut assez longtemps;
quand il a t parti, mademoiselle Louise est descendue, elle a amen un
marchand de meubles, a vendu toutes ses affaires, puis a mis le reste
dans un fiacre et est partie sans dire o elle allait.

--Niais! cent fois niais j'tais! s'cria Max, et je croyais  son
amour! quelle leon! Un autre, je le vois, aura t moins respectueux et
plus adroit que moi. N'importe, je veux la retrouver.

Et le vicomte, pendant huit jours, se livra  toutes les investigations
possibles.

Peines perdues, Louise tait introuvable.

Deux ou trois agents qu'il avait mis en campagne furent obligs d'avouer
leur impuissance.

Alors le dcouragement le prit.

Il se fit toute sorte de raisonnements plus spcieux les uns que les
autres, pour se prouver qu'il n'aimait pas Louise. Il n'y put parvenir.

Il finit par se laisser entraner par son pre chez la marquise de
Chevonceux.

Henriette, qui un moment avait trembl, tait au comble de la flicit.
L'orgueilleuse hritire, dont l'esprit lunatique et railleur, le
superbe ddain et le mle aplomb effrayaient les plus braves, fut
charmante pour Max.

Elle l'aimait, le regard du vicomte la dominait. Elle et trouv du
bonheur  lui obir, elle qui avait toujours domin. Pour lui, elle eut
cette timide gaucherie d'une pensionnaire, cette frache candeur d'une
jeune fille.

Max s'en revint tout surpris et dans un tat d'esprit tout diffrent.

--M'aimerait-elle? pensait-il. Pourrai-je tre heureux avec elle? Et
puis, deux cent mille livres de rente!...

Pourtant cette ide de n'pouser que de l'argent lui fit honte, il ne se
sentait aucun amour pour Henriette.

Le comte jouissait avec dlices de l'embarras de Max, qui se lisait sur
sa figure; il se flicitait de son adresse.




XXI


--Il faut avouer que mon aventure est singulire, se dit Max, je
consulterai deux de mes amis.

Il tait encore parfaitement indcis; il prenait conseil afin de pouvoir
faire tout l'oppos.

Max choisit en consquence deux amis, parmi les soixante ou
quatre-vingts qu'il dcorait de ce titre.

--Il m'arrive, dit-il..........

--Parbleu! s'cria le comte Lon de Chaussey, l'ide est excellente,
pouser une ouvrire, c'est par trop troubadour.

--Bon d'en faire sa matresse! pensa tout haut Julien de Vol.

--Encore!

--Si, du moment qu'elle est jolie.

--Et voil qu'elle s'enfuit avec un autre.

--C'est un tort qu'elle a eu; car, enfin, jamais elle ne retrouvera la
chance que lui offrait Max: tre sa femme.

--De plus belles esprances, non, mais ce n'taient que des esprances,
elle aura trouv du comptant.

--Mais, messieurs, dit Max, elle a refus pour plus de vingt mille
francs de bijoux, de cachemires, etc.

--Raison de plus, un autre aura doubl l'offre.

Cette conversation impatientait horriblement le vicomte; sans se
l'avouer, il avait foi en Louise.

--Tout cela, messieurs, ne m'apprend pas ce que vous feriez  ma place.

--Moi, dit Lon de Chaussey, j'pouserais tout d'abord Henriette.

--Moi, dit le baron de Vol, je refuserais premptoirement, sans
arrire-pense, la main de cette acaritre hritire.

--J'pouserais, parce qu'elle a deux cent mille livres de rente, ce qui
est un revenu assez honnte pour picer convenablement les fadeurs de
l'hymne; puis, qui empche de dcouvrir l'adresse de cette
dentellire, aussi vertueuse que belle; ce serait le bon moment de
l'enlever  son sducteur.

--Moi, je refuserais, parce que: 1 Max est assez riche pour ne pas
faire un mariage d'argent; 2 parce qu'il est encore trop jeune pour se
mettre la corde au cou; 3 parce qu'il doit montrer du caractre et ne
pas se laisser forcer la main.

--Fort bien! dit Max, maintenant quel avis  suivre?

--Le mien, parbleu!

--Que non pas, ce sera le mien, j'espre.

--Alors, buvons! dit Max.

Et l'on se mit  boire prodigieusement, tout en raisonnant  perte de
vue.

Lorsque les deux amis se retirrent:

--Marie-toi, dit Lon, et de suite.

--Sur ta vie! refuse carrment, dit Julien.

--J'en suis juste au mme point qu'avant, se disait Max, j'aurais d
inviter trois amis, il y et eu majorit.

--Max est encore bon, disaient les deux amis en rentrant chez eux; voil
donc la cause vritable de sa disparition soudaine, Max tait amoureux.

--Je trouve, moi, que Max baisse considrablement.

--C'est aussi mon avis. C'tait cependant un homme trs-fort, jadis, je
l'ai bien connu lorsqu'il mangeait le patrimoine de sa mre.

--L'ge, mon cher, l'ge!

--Et puis son pre y est bien pour quelque chose.

--Non, non, il baisse dcidment; pense donc, mon cher! deux cent mille
livres de rente.

Et le lendemain, tous les nombreux amis de Max riaient au possible des
singulires ides de ce pauvre vicomte. Il y eut mme des paris
d'ouverts.

Il est vrai que Max avait recommand le secret.




XXII


Cependant les jours se passaient et les irrsolutions de Max taient
toujours les mmes; l'poque fixe par M. de Tressang arriva, le vicomte
demanda quelques jours de rpit; le comte, qui tait un habile homme et
qui connaissait fort bien le caractre de Max, consentit  attendre
encore; il est vrai que Max allait frquemment chez madame de
Chevonceux.

--Oublions, se disait-il parfois, oublions un beau rve, tre aim.
Adieu, projets chris, chimres longtemps caresses, douce existence que
j'ai cru entrevoir! Et le souvenir de Louise envahissait son coeur et
le remplissait de tristesse. Puis, sans savoir au juste le march
honteux propos par son pre, march qui devait le faire l'poux
heureux de la riche hritire, tous ses instincts se rvoltaient 
l'ide d'tre le mari de mademoiselle de Chevonceux.

--Si je savais o est Louise, disait-il, si je n'avais pas ce doute
affreux, cette inquitude incessante, eh bien! mon malheur serait moins
grand, je me dirais: Tout est perdu, oublions. Mais je ne sais rien,
rien!

--Je suis un niais, pensait-il  d'autres moments, je cherche  dorer ma
lchet de prtextes fallacieux, je suis comme les autres, la fortune me
tente.--Non, cependant. J'aimerais bien mieux l'amour de Louise.




XXIII


C'tait une chambre obscure et malsaine situe au quatrime tage de la
rue Sainte-Foy; la fentre ouverte sur un puits ftide, qu'on dsignait
sous le nom de cour, ne laissait pntrer qu'une lumire ple et des
miasmes pestilentiels. Misrable tait le mobilier de cette chambre: le
lit de bois, plaqu jadis, ne laissant plus voir que la colle,
supportait deux minces matelas de varech; une commode raille, dont
l'un des pieds tait remplac par une brique de champ; deux chaises
dpailles; une table dont le marbre avait t enlev, et un fauteuil
diapr de toutes les couleurs, si crasseux et si sale que plusieurs
gnrations devaient s'y tre assises; sur la chemine, une petite glace
malpropre dont le tain tait  moiti enlev, compltait l'ameublement.

L, demeurait Louise; couche sur le triste grabat de cette chambre,
elle pleurait et souffrait depuis un peu plus d'un mois, depuis le jour
o elle avait quitt sa petite chambre.

La fivre avait gonfl ses traits si beaux, si rguliers jadis, marbr
cette peau si blanche; ses yeux demesurment ouverts, mais fixes et
mornes, exprimaient le plus horrible dsespoir.

Bientt entra une grosse femme  la voix rauque, aux traits pais,  la
dmarche crapuleuse;  sa vue, Louise eut un tressaillement.

--Eh bien, ma fille, dit cette femme, tes-vous dcide?

--Oh! madame, rpondit la malheureuse enfant, je souffre tant!

--Raison de plus, petite, on est bien mieux soign  l'hpital que dans
un garni, et puis un malade, c'est gnant; d'ailleurs a abme mes draps
et mes matelas, d'avoir toujours quelqu'un dessus. Comme cela enfin,
votre quinzaine finit demain, avez-vous de l'argent? Il n'y en a plus
dans la petite bote.

--Comment, plus rien?

--Dame! presque; trois ou quatre francs, je crois,  peine.

--Mais pourtant, madame, il me semble qu'il n'y a pas huit jours encore
il y avait quarante francs.

--Il y a huit jours, je ne dis pas, mais, dame! v'l ce que c'est les
maladies, a cote cher.

--Mais qu'ai-je donc pris?

--Comment! ce que vous avez pris?

--Oui, il me semble que cette tisane et le peu de bouillon que je bois
ne doivent pas coter si cher.

--Alors, je te vole, n'est-ce pas, espce de petite mijaure, bonne 
rien! hurla la grosse femme; je te vole, n'est-ce pas? soyez donc bonne!
eh bien, puisque je te vole, tu n'as qu' t'habiller et tu vas filer, et
plus vite que a. Allons, debout, ou de l'argent!

--Madame, de grce! murmura Louise.

--Non, de l'argent, aprs je verrai; d'abord, c'est neuf francs pour la
quinzaine et de suite.

--Mais, madame, je vous payerai.

--Quand?

--Demain, quand je pourrai sortir, j'ai quelques conomies.

--O?

--A la caisse d'pargne.

--Vrai! et les yeux de la mgre exprimrent une si froce cupidit que
Louise eut vraiment peur.--Alors, o est le livret?

--Pas ici, madame.

--Allons, bon! dit la mgre furieuse, des blagues! a ne prend pas,
faut filer, et elle porta la main sur Louise pour l'arracher de dessus
le lit.

Louise eut une inspiration.--Madame, j'ai un parent riche, portez-lui un
mot de moi, il viendra.

Et Louise, d'une main mal assure, crivit deux lignes  Clodomir.

Une demi-heure aprs le jeune homme tait agenouill et pleurait prs du
lit de Louise.

--Et Max, dit-il, se remettant un peu, il vous a donc abandonne? Oh!
s'il en est ainsi....

--Non, il ne m'a pas abandonne; il m'a bien cherche sans doute, j'ai
fui sans rien dire.

--Mais pourquoi, pourquoi?

--Je l'aimais bien pourtant... Et Louise lui raconta son histoire, sa
maladie; depuis un mois, elle souffrait, seule, sans amis, sans secours,
sans une goutte d'eau souvent pour tancher sa soif; avec une femme qui
lui faisait peur et qui la volait.

--Surtout, ajouta-t-elle en terminant, j'ai eu confiance en vous, je me
suis souvenue de vous  l'heure du danger; pas un mot  Max, jurez-le
moi.

Clodomir promit tout...

--Vous ne pouvez rester ici, ajouta-t-il, je vais parler  la matresse
de l'htel et je ne serai pas longtemps absent.

Louise, le soir mme, tait couche dans une petite chambre bien propre,
prs des boulevards extrieurs, une garde-malade tait  son chevet.

--Maintenant, dit Clodomir,  demain, Louise, je viendrai de bonne
heure. Il se fit immdiatement conduire  l'htel de Tressang.

--Le vicomte Max?

--Monsieur le vicomte est sorti et ne rentrera sans doute que fort tard.
Il tait neuf heures du soir.

--J'attendrai alors, il faut absolument que je lui parle.

Le domestique, qui avait reconnu un ami de son matre, le conduisit  la
chambre de Max.




XXIV


Ce jour-l, prcisment, il y avait un grand dner suivi d'un bal chez
la marquise de Chevonceux.

Les intimes de la maison qui avaient flair le mariage de Max, taient
ravis de leur pntration, et, quoique cela ne ft pas officiel, ils
allaient de groupe en groupe annonant que c'tait un dner de
fianailles, en grand secret, toujours.

Deux heures du matin venaient de sonner.

Le silence se rtablissait dans les vastes salons tout  l'heure encore
si tumultueux, on n'entendait plus que par moments les voix de quelques
joueurs retardataires.

Le vicomte de Tressang et son pre vinrent prendre cong de madame et
mademoiselle de Chevonceux.

Henriette tait radieuse.

Elle tendit sa main  Max en lui jetant un tendre regard. Mais au moment
o le vicomte s'inclinait pour baiser la main qu'on lui prsentait, le
souvenir de Louise l'envahit si fort, que laissant tomber la main
d'Henriette, il s'inclina froidement et sortit, indign contre lui-mme,
contre ses irrsolutions et sa lchet.

Le comte ne s'tait aperu de rien.

--Quoi! se disait Max, tandis que la voiture roulait rapidement vers
l'htel; quoi! j'pouserais, parce qu'elle est riche et que je n'ai
rien, cette grande fille qui me dplat, qui achte en moi un esclave,
tandis que j'aime une autre, une pauvre jeune fille que mon amour a
perdue peut-tre, pour laquelle j'ai t comme un mauvais gnie!

Non, je le sens, ce mariage ne se peut; j'ignore ce qui a pu loigner
Louise, mais le motif doit tre honorable; elle m'aimait. Je la
chercherai mieux que je n'ai fait jusqu' ce jour, je la retrouverai,
elle sera ma femme.

Et cependant je me suis laiss malgr moi engager si avant qu'une
rupture dsormais est un clat, un ridicule.

Qu'importe, l'existence que je mne est affreuse, et demain, oui,
demain elle aura un terme,  tous risques.

Il tait dans cette disposition d'esprit en descendant de voiture. Un
domestique le prvint qu'un de ses amis l'attendait depuis neuf heures
du soir.

Max franchit rapidement les degrs. En apercevant Clodomir, il devina.

--O est Louise? s'cria-t-il.

--Elle est bien malade, dit Clodomir.

--Mais o, o?

Clodomir raconta ce qu'il avait vu et ce qu'il avait fait.

--Oh! tu es un noble coeur, toi, dit Max en lui serrant nergiquement
la main; moi, je ne suis qu'un lche; mais je vais tout rparer.

--Que veux-tu faire?

--Tu le sauras aprs; attends-moi ici, ce ne sera pas long.

Et Max courut vers l'appartement de son pre.

Le comte de Tressang, avant de se coucher, tait en train de combiner
pour Max une affaire avantageuse qui devait lui rapporter au moins
quinze ou vingt pour cent.

--Mon pre, dit Max d'une voix ferme malgr son motion, mon pre, je
vous ai tromp.--Je ne puis tre le mari de mademoiselle de Chevonceux.

--Monsieur, monsieur, dit le comte en se levant livide de colre, il est
trop tard maintenant pour rflchir, vous tes engag maintenant, il
faut marcher en avant.

--Mon pre, c'est impossible.

--Prenez garde, dit le comte, prenez garde! je puis, monsieur, vous
briser comme un verre si vous refusez de m'obir.

--Croyez bien, mon pre, ce n'est pas sans un profond chagrin que je
brise tous vos projets d'avenir; mais, je dois  l'honneur, je me dois 
moi-mme d'pouser la femme que j'aime, et quoi qu'il arrive je
l'pouserai.

--Et quelle est cette femme?

--Une jeune fille belle et vertueuse.

--Son nom, son nom?

--Elle vous est inconnue, mon pre, c'est une ouvrire.

--Louise Blain?

--Ah! dit Max indign, vous la connaissiez?

--Oui, je la connaissais.

--C'est vous alors, mon pre, c'est vous?...

--C'est votre matresse, alors, que vous voulez pouser.

--Je vous jure, mon pre...

--C'est bien, dit le comte dont la colre croissante ne se contenait
plus, vous tes dcid  ne pas m'obir!

--Croyez, mon pre....

--Alors, monsieur, sortez, sortez de mon htel; je vous chasse, je vous
renie, vous n'tes plus mon fils; vous tes ruin, vous n'avez rien,
entendez-vous, plus rien. N'attendez rien de moi, vivez comme bon vous
semble; mais, avant tout, oubliez que vous avez pour pre le comte de
Tressang.--Avez-vous rflchi? est-ce un parti bien pris?

--Je suis dcid, mon pre.

--Alors, quittez l'htel  l'instant, vocifra le comte menaant.

Max s'inclina et sortit.

Une heure aprs, il quittait l'htel avec tout ce qui lui appartenait;
Clodomir l'accompagna.




XXV


Les domestiques de l'htel de Tressang ignoraient compltement ce qui
s'tait pass entre le pre et le fils; le lendemain matin le comte, en
apprenant le dpart de son fils, feignit une profonde surprise, mais
nanmoins laissa entendre  son valet de chambre que Max tait parti
pour ses terres de Bourgogne.

Tout fut donc pour le mieux durant quelques jours.

Mais la livre est indiscrte, la livre veut savoir ce que cache le
matre, la livre ne prend pas toujours pour vrai ce qu'on veut bien lui
dire et devine souvent.

Des circonstances furent rapproches; l'arrive de Clodomir, son
insistance, un nom de femme prononc trs-haut, entendu par le groom du
vicomte, quelques paroles recueillies auparavant par les valets qui
servaient  table, le bruit d'une discussion violente qui tait arrive
aux oreilles de la lingre.

La vrit fut  peu prs connue, le reste devin; de maison en maison,
le bruit du dpart de Max arriva aux oreilles d'Henriette, qui
commenait  trouver au moins singulire l'absence prolonge de Max.

Mademoiselle de Chevonceux entra d'abord dans une horrible colre dont
la pauvre marquise eut  supporter tout le poids; puis elle se livra au
dsespoir, dsespoir si violent qu'elle ne songea mme pas au ridicule,
qu'elle oublia que ce dsespoir faisait la joie de tous ses ennemis, et
Dieu sait si elle en avait!

Pour la premire fois de sa vie, la riche hritire connut un vritable
malheur; la mort lui paraissait le seul refuge digne d'elle et de sa
douleur, d'autres fois elle songeait  aller finir ses jours dans un
couvent.

Quant  la marquise, elle avait consign sa porte  tout le monde.




XXVI


--Que va faire mon fils? pensait le comte, pouser cette fille? non,
cette ide chez lui ne peut tre srieuse; d'ailleurs, que peut-il
esprer? La misre me le ramnera bientt; je lui donne, voyons... deux
mois pour tre dgot de sa matresse, deux autres mois pour puiser
toutes ses ressources, un mois en combats d'amour-propre, total cinq
mois.

Mademoiselle Henriette est fille de sens, certainement elle saura
prendre patience, Max n'est pas perdu pour elle, les difficults
vaincues seront un charme de plus.

Cette dernire ide dcida le comte de Tressang.

--Je ne dois point perdre la tte, dit-il, c'est sur moi que repose
toute cette affaire. Max s'enfuit, mademoiselle de Chevonceux est au
dsespoir, la vieille marquise a la tte perdue.

C'est bien de la besogne pour moi.

Et il se transporta, la figure toute soucieuse, chez la marquise de
Chevonceux.

Henriette l'accueillit avec bonheur, elle allait donc enfin savoir la
vrit.

Le comte ne cacha rien.

Mais, en mme temps, il releva toutes les esprances
d'Henriette.--Plaignez-le, disait le comte  la jeune fille, mais ne lui
retirez pas votre affection, il vous reviendra repentant.

Et Henriette esprait encore.




XXVII


Louise revenait  la vie, avec le bonheur. Aprs de si cruelles preuves
renaissait la sant.

Max avait utilis les ressources dont il pouvait disposer encore et
avait achet le mobilier ncessaire  un jeune mnage; aid de Clodomir
dont le coeur s'intressait  une femme jadis aime, dont un instant
il avait voulu faire la sienne, le vicomte ne tomba point dans des
dpenses inutiles.

En peu de jours tout fut prt et Louise put s'installer dans le nouvel
appartement, prs de la rue de Fleurus. Max, en attendant son mariage,
avait lou un petit cabinet  deux pas.

--Je vais, dit-il  Clodomir, me trouver un emploi qui nous permette de
vivre, et aussitt je me marie.

--Que cela ne t'arrte pas, avait dit Clodomir, tout en faisant les
dmarches ncessaires pour ton mariage, rien ne t'empche de chercher ce
que tu dsires; puis, remarque bien ceci,  la certitude de ton mariage,
la colre de ton pre cdera, hte-toi donc.

Max suivit ce conseil.

Trois jours aprs, le comte de Tressang, qui avait dclar formellement
refuser tout consentement  ce mariage, recevait de son fils une
premire sommation respectueuse.

Au premier mot de cet acte que pronona le notaire, le comte entra dans
une fureur insense.

--Jamais, s'cria-t-il, jamais, je l'empcherai.

Et comme le notaire lui expliquait que rien au monde ne pouvait empcher
Max, Franais et majeur, d'user de son droit, le comte, en grand
seigneur qu'il tait, menaa l'officier ministriel de le faire jeter
dehors.

Mais le notaire expliqua si bien et en si peu de mots,  son noble
client, tout le dsagrment qui pouvait rsulter de cet acte de
violence, que le comte, rduit  dvorer sa colre, s'en prit  tous les
objets de son cabinet, et rduisit en moins de rien, en morceaux, pour
plus de trois mille francs de coteuses fantaisies, amasses jadis avec
amour.

--Et dire, s'criait-il, aprs le dpart du notaire, qu'il n'y a plus de
Bastille, de lettres de cachet ni de For-l'vque! Avec quelle facilit
j'eusse fait enfermer monsieur mon fils, et fait prir cette fille de
rien dans un cul de basse-fosse!

Oh! la rvolution! la rvolution! qui nous a tout enlev, tout, tout!

Et le comte, puis, se laissa tomber dans son fauteuil.

Une deuxime sommation suivit la premire.

Le comte protestait toujours.

Enfin une troisime...

Enfin Max envoya  toutes ses connaissances une lettre de faire part
ainsi conue:

Monsieur le vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang a l'honneur de
vous faire part de son mariage avec mademoiselle Louise Blain.

Max s'tait mari  Saint-tienne-du-Mont,  six heures du matin.

Deux de ses amis d'autrefois lui avaient servi de tmoins; pour ce
jour-l Clodomir avait disparu.

Ce jour-l le comte faillit mourir d'une attaque d'apoplexie.

La hardiesse de Max, son mpris du qu'en-dira-t'on, le sauvrent; son
mariage fut un clat, un scandale, mais le ridicule ne l'atteignait
pas.




XXVIII


--Ma mre, dit Henriette, le comte est un homme infme, il nous a joues
toutes deux, je veux me venger.

Heureusement la marquise parvint  prouver  sa fille qu'un clat de
plus la perdrait  tout jamais.

--Je n'en veux pas  Max, ma mre; tout ceci ne ft point arriv, si le
comte nous et dit ce qu'il en tait; je sentais que Max ne pouvait
m'aimer. Qu'y faire maintenant? Rien, et cependant, ma mre, si j'eusse
t sa femme, il et t heureux, je le crois, il me dominait.

Madame de Chevonceux et sa fille partirent pour l'Allemagne, o la
marquise avait une branche de sa famille.

Henriette avait prfr ce voyage au clotre, dont l'ide lui tait
venue tout d'abord.




XXIX


Cependant, malgr toute l'conomie de Louise, les ressources du jeune
mnage s'puisaient peu  peu.

Max n'avait pas trouv l'emploi qu'il esprait. Telle est en effet, 
notre poque, l'ducation des gens du monde, qu'on leur apprend juste ce
qu'il faut pour ne rien savoir qui leur puisse tre utile  un moment
donn.

Max, dont l'ducation avait t soigne, Max qui, dans la premire
socit du monde, avait pass pour un gentilhomme accompli, pour un
homme d'esprit, de fond mme, Max qui avait t dans la diplomatie, qui
tt ou tard, avec les influentes connaissances de sa famille, devait
tre ambassadeur, Max ne pouvait trouver  gagner 1,200 francs par an.

Mettant de ct tout orgueil, humblement, il avait t de porte en porte
demander  employer ce qu'il avait de courage et d'intelligence; partout
il avait essuy des refus dcourageants.

En attendant mieux, il faisait des critures pour un avou.

Mais cette ressource manqua aussi.

Peu  peu on s'tait dfait de tout dans le pauvre mnage.--D'abord,
quelques pices d'argenterie: quatre couverts que Max avait dposs dans
la modeste corbeille de mariage; puis les bijoux y avaient pass.

Enfin, le reste prit la mme route, tout s'en alla peu  peu, pice 
pice, emportant un souvenir, un regret, une larme: les livres, le
linge, les vtements...

Alors Max eut une ide de la misre, non cette misre que l'on rencontre
chaque jour, insoucieuse, vivante, qui cherche sa vie au grand jour, le
front haut et le rire aux lvres, acceptant sans souci, talant au
soleil sa nudit et ses ulcres.

Mais, cette misre dcente, honteuse, rserve, qui dissimule et se
cache, misre en habit noir et en cravate blanche, qui dne pour dix
sous, grelotte l'hiver dans une chambre glaciale et nue, mais qui porte
des gants, et dissimule encore; luxe mal pltr, qui laisse trop souvent
s'entr'ouvrir le manteau sous lequel essaye de se cacher le malheureux!
La plus horrible des misres, en un mot, qui meurt de faim en criant 
l'indigestion, toujours pour garder le dcorum.

Un jour, Max changea sa dernire pice de vingt francs.

Quelques jours aprs, le pain manqua  la maison, il n'y avait plus rien
 vendre ni  engager; le propritaire, qui craignait pour ses termes,
ne voulait laisser sortir aucun meuble. Il n'y avait plus rien.

Et il n'y avait pas de pain!

Max sortit  moiti fou, il fut chez Clodomir.

--As-tu de l'argent, mon pauvre ami? lui dit-il.

--Oui! rpondit le jeune homme. Comme toi, jadis, je te dirai puise...
Mais, j'ai mieux que cela, j'ai une place pour toi.

--O cela? Mon Dieu! est-ce bien sr?

--Oui, c'est sr, mais cela ne te conviendra pas, peut-tre.

--Mais, malheureux! tout me conviendra.

--C'est dans un roulage.

--Et je gagnerai?

--Quinze cents francs par an.

--Oh! quel bonheur, et que ne te dois-je pas, mon ami? Quand y aller?

--Demain mme, tu prendras ton poste; un de mes amis qui a parl pour
toi a tout arrang, tu seras pay  l'avance.

Max prit l'adresse.

--Je te quitte, mon ami; ma pauvre Louise doit tre bien inquite; 
demain.

Louise fut en effet bien heureuse.

--Quinze cents francs, disait Max, comme c'est peu.

--Mais songe donc, mon ami, quinze cents francs, c'est presque
l'opulence, avec ce que je puis gagner. Car je veux me remettre 
travailler, je le veux absolument.

--Soit, ma bonne Louise, travaillons tous les deux.

--Nous allons pouvoir commencer  faire des conomies pour notre
charmante maison, tu sais, sur les bords de la Loire.




XXX


Depuis cinq mois que Max travaillait, l'aisance et le bonheur taient
rentrs sous son toit....

Un jour, le comte de Tressang apprit que son fils unique, son hritier,
le seul qui portt le noble nom de Tressang, tait commis quelque part.

Il sentit s'agiter en lui toutes les fibres de l'orgueil nobiliaire
d'abord, de l'amour paternel ensuite.

Il n'y put tenir davantage.

Et, un matin, le vieux gentilhomme se prsenta dans l'appartement de ses
enfants.

Tout y avait un air propre, riant, coquet mme, malgr la plus grande
simplicit.

On tait au printemps.

Un joyeux rayon de soleil dansait sur les rideaux, d'une clatante
blancheur.

Il y avait une volire; trois compagnons que l'on avait donns au
chardonneret chri.

Des fleurs, dans une petite jardinire prs de la fentre.

Louise chantait.

La porte tait ouverte.

Sur le seuil, le comte s'arrta bloui, fascin, contemplant la
ravissante figure de Louise,  laquelle le bonheur donnait comme une
aurole.

Le remords le saisit.

Son coeur, bronz par l'ambition et les chagrins, son coeur fut mu
et sa voix trembla en demandant si M. Max de Tressang tait chez lui.

--Mon mari est  son bureau, dit Louise qui ne connaissait pas le comte.

--Il faudrait, madame, l'envoyer chercher pour une affaire pressante.

--C'est que, monsieur, son patron est exigeant.

--Son patron, rpta le comte, comme si ce mot lui avait corch le
gosier, son patron ne dira rien; d'ailleurs il faut qu'il vienne
absolument. Veuillez, madame, me donner son adresse, je vais y envoyer
de suite.

--C'est bien loin d'ici, monsieur, c'est  la Villette.

--Et il y va tous les jours?

--Oui, monsieur.

--A pied?

--Mais oui, monsieur. Et la jeune femme se mit  rire.

Le comte tait dcidment trs-honteux et trs-embarrass.

Louise reprit:

--C'est bien loin, c'est vrai, mais il prtend que l'exercice lui fait
du bien et puis, peut-tre, au mme prix, ne trouverions-nous pas un
semblable logement.

Le comte descendit, fit chercher un commissionnaire et donna ses ordres;
il remonta bien vite, voulant profiter de l'absence de Max. Il s'assit
donc prs de la jeune femme.

--Et vous tes heureux, madame? dit-il.

--Oui, monsieur, nous sommes heureux, rpondit Louise simplement. Quand
on est jeune, quand on s'aime, qu'on n'a rien  dsirer...

--Comment, madame, rien, rien?....

--Rien, monsieur.

--Pas mme la fortune? Monsieur de Tressang tait riche ce me semble,
autrefois.

--Il ne s'en souvient plus; il ne regrette, nous ne regrettons qu'une
chose: le chagrin que notre mariage a pu causer  son pre.

Le comte n'osa plus parler, il se ft trahi.

Max arriva.

--Mon fils, dit le comte en lui prenant la main, votre appartement est
prt  l'htel, je venais vous chercher.--Pardonnez  votre pre, il ne
savait pas o retrouver le bonheur.

       *       *       *       *       *

Il y a dix ans de cela. Max est heureux! Le vieux comte est presque
rajeuni.

Clodomir, qui a illustr un autre nom que celui sous lequel on le
dsigne dans cette histoire, me racontait tout ceci l'an pass; nous
tions sur les bords de la Loire, couchs  l'ombre de vieux saules qui
baignaient au courant leurs longues branches.

Au-dessus de nous tait btie,  mi-cte, une charmante maison,
semi-cache dans un nid de verdure et de fleurs.

Le rve de Louise et de Max tait ralis.




LA SOUTANE DE NESSUS




I


Depuis cinq minutes  peu prs, nous longions un grand mur  la crte
hrisse de verres casss d'un aspect peu encourageant, enceinte plus
triste cent fois que celle d'une prison cellulaire, lorsqu'enfin nous
arrivmes devant une petite porte surmonte d'une croix de bois noir
fiche dans la pierre. Un troit judas, grill  triple ferrure,
clignait au milieu de la porte son oeil sournois et inquisiteur.

Mon pre, qui me donnait la main, s'arrta.

--M'est avis, gars, me dit-il, que ce doit tre ici.

--J'en suis sr, rpondis-je, l'an dernier, je suis venu ici avec M. le
cur et il m'a montr cette entre, ainsi que la grande qui est au bout
du mur, mais par o on ne passe presque jamais.

--C'est bon, c'est bon, reprit mon pre en hochant la tte, reste 
savoir si tu es toujours dcid. Tu n'es pas de trop  la maison, mon
gars, et ta place ne sera jamais prise ni  table ni sous le manteau de
l'tre. Si tu avais rflchi en route, si tu sentais le coeur te
faillir de nous quitter, ta mre et moi, il faudrait le dire, il n'y a
pas de honte  a. Nous retournerions comme nous sommes venus, ensemble.
Et, par ma grande foi! ce n'est pas moi qui m'en plaindrais.

Visiblement mon pre tait trs-mu, moi je crus devoir faire meilleure
contenance, et c'est d'une voix ferme que je rpondis:

--Je suis bien dcid.

Mon pre alors, lentement et comme  regret, souleva le marteau qu'un
piton retenait  demi dans sa charnire, sans doute pour qu'une main
indiscrte ne put frapper trop bruyamment.

Nous entendmes un grincement lger de verrous soigneusement humects
d'huile. On retirait le volet du judas. Une face ple se colla le long
de la grille, des yeux inquiets se fixrent sur nous. Je crus qu'il
allait falloir parlementer, je me trompais. La porte s'ouvrit, mais 
demi, nous laissant juste assez d'espace pour pntrer en nous effaant
bien le long du mur, puis aussitt, trs-vite, sans bruit, elle se
referma. On et dit la trappe d'une souricire. Sans doute en laissant
l'huis plus longtemps entre-bill, le portier et craint de donner
accs au souffle empest du monde qui se dchane autour des asiles
pieux et des saintes demeures.

Ds le seuil, la physionomie du portier me mit assez mal  l'aise.
C'tait cependant un bon gros petit homme, court, gras, dodu, propret, 
figure presque imberbe. Sa lvite de coupe clricale, de couleur fonce,
lui seyait  merveille. Il avait l'air idiot et satisfait. Ses cheveux,
d'un jaune sale, plats, coups en rond autour du cou, colls le long des
tempes, s'harmonisaient parfaitement avec son teint blafard. Un sourire,
grimace bate, errait sur ses lvres paissies par l'habitude de
marmotter des _oremus_. Ses joues flasques et pendantes eussent fait
dire  un campagnard: En voil un qui a une mauvaise graisse! Quant 
ses yeux, ternes,  demi-voils, ils ne rvlaient rien, absolument
rien, sinon cette inquitude oblique du chat qui guette. Il tenait un
livre  la main et un bout de chapelet sortait comme une pieuse breloque
de la poche de son gilet.

Eh bien, malgr sa tournure grotesquement plate, dvotement servile, ce
portier eut avec nous des airs importants. Enfant, je me l'expliquai par
la diffrence de nos costumes, j'tais dans le vrai. Sa lvite tait
luxueuse prs de nos vestes de bure.

Il nous examina bien pendant une bonne minute au moins, puis, satisfait
sans doute:

--Que voulez-vous? nous demanda-t-il.

--Remettre une lettre  M. le suprieur du petit sminaire, rpondit mon
pre, elle lui est adresse par le recteur de chez nous.

--Donnez, dit l'homme.

Mon pre posa son chapeau  terre, et s'aidant de ses deux mains,
parvint  extraire des profondeurs de la poche de son gilet la prcieuse
missive, recommandation qui  elle seule me semblait une fortune, et
quelle fortune! mon admission gratuite au petit sminaire.

Le portier prit la lettre, et sans mot dire la remit  un homme qui
semblait son vivant dcalque, puis il s'assit et reprit sa lecture.
L'autre domestique s'loigna sans bruit, glissant comme une ombre, sans
que ses pas assourdis par des chaussons de lisire, veillassent le
moindre cho.

Mon pre se tint debout, immobile dans un coin. La louche apparence du
portier lui imposait beaucoup, et aussi l'aspect austre du parloir. Il
n'avait pas os reprendre son chapeau.

Pour moi, j'osai examiner la pice o nous nous trouvions.

Ce devait tre le sjour de l'ennui, ou plutt c'tait l'ennui mme.
L'atmosphre y affadissait le coeur, une tristesse lourde tombait sur
les paules comme un pais brouillard. On se sentait pris d'envies de
biller. Rien de piteusement nu, de mesquinement froid comme cette salle
peinte d'un gris morne et faux, lambrisse jusqu' hauteur d'appui de
bois blanc, jouant au chne cir. Les meubles, rares et anguleux,
taient symtriquement aligns et avaient ce vernis de propret
frotteuse et soigneuse, qui donne le mme et indlbile cachet  toutes
les habitations ecclsiastiques. L'oeil n'et su o se reposer, sans
un grand Christ clou  sa croix, qui tirait les regards ds l'entre,
barbouill qu'il tait des couleurs les plus criardes et les plus
invraisemblables. C'tait une lamentable bauche, sans forme, sans nom,
honteuse profanation de la majest divine, raillerie de l'art chrtien,
sortie des mains audacieuses de quelque vitrier des environs.

Les paroles divines du Sauveur:--_Sinite parvulos ad me venire_--taient
crites entre les bras de la croix.

Les autres inscriptions, et il y en avait bon nombre sur les murs,
taient toutes en franais, et choisies habilement pour le lieu profane
o on les avait places:--Le temps donn au monde est perdu pour le
ciel;--les lvres du juste ne s'ouvrent que pour louer le
Seigneur;--Dieu est partout, il voit tout, il entend tout.

Au-dessous de cette dernire maxime, je remarquai un petit guichet,
sorte de pavillon d'un cornet acoustique, et je restai convaincu que si
Dieu entendait tout ce qui se disait dans le parloir, ses ministres
l'entendaient aussi.




II


Je mditais cette muette et loquente leon de prudence, lorsque le
domestique charg de notre lettre reparut. Il nous fit signe de le
suivre.

Il nous prcda dans un long corridor tapiss de cartes de gographie
peintes  la dtrempe, des vitres dpolies y mesuraient
parcimonieusement le jour. On y respirait une odeur fade d'encens et de
cire. Et toujours le mme silence pnible. Le bruit de nos pas nous
troublait  ce point que nous osions  peine avancer sur la pointe du
pied.

Enfin, nous atteignmes un large escalier de pierre, et, aprs quelques
marches, notre guide nous introduisit dans une antichambre dont les
splendeurs me frapprent. Jamais je n'avais rv rien d'aussi
magnifique. Une vaste bibliothque occupait entirement un des cts,
d'pais rideaux de velours sombre habillaient les fentres, il y avait 
terre un tapis si somptueux, que l'ide me vint d'ter mes gros souliers
dont les clous pouvaient gter ces belles fleurs aux couleurs si
fraches.

Le domestique nous indiqua deux chaises, avant de se retirer. Nous
n'osmes nous asseoir. Intrieurement,  l'aspect de ces richesses, je
sentais redoubler mon dsir d'tre prtre. Quoi! tant de belles choses
chez un simple suprieur de petit sminaire! Que devait donc tre le
palais d'un prince de l'glise!

Le bruit d'une conversation dans la pice voisine, que je devinais tre
le cabinet du suprieur, m'arracha  mes rves.

Une simple portire de velours, pareille aux rideaux, nous sparait de
ce sanctuaire, et les moindres paroles arrivaient jusqu' nous. Je
distinguais parfaitement deux voix, l'une de femme, l'autre d'homme;
cette dernire si douce, si harmonieuse, si persuasive, qu'elle devait
aller droit  l'me de ceux qui l'entendaient. Ainsi devaient parler les
Pres de l'glise, ces hommes inspirs de l'Esprit-Saint, dont la
parole enflamme fondait les glaces qui entourent le coeur de l'impie,
ces saints aptres, dont l'loquence entranait des peuples entiers. Ce
devait tre la voix du suprieur, et cette certitude m'arracha presque
des larmes d'attendrissement. Je brlais de m'lancer vers ce prtre qui
allait devenir mon pre spirituel, j'aspirais au moment de me jeter 
ses pieds.

Malgr moi cependant, j'coutais; le suprieur disait:

--C'est le bonheur de votre fils, madame la comtesse, c'est son salut
que vous assurez en le conduisant dans notre sainte maison.

--Je le sais bien, monsieur, rpondait la comtesse, et cette ide m'a
soutenue dans la lutte, et quelle lutte! Depuis plus d'un an, la paix de
mon intrieur en est trouble, notre mnage tait devenu un enfer. Il y
a trois mois encore, le comte ne voulait pas entendre parler de mettre
son fils au sminaire; il prtendait le faire entrer au lyce.

Le suprieur poussa un gros soupir.

--Au lyce! reprit-il, au lyce! hlas! c'est qu'il ne sait pas ce que
sont ces maisons d'ducation qu'infecte l'athisme! L, on enseigne aux
enfants le mpris de la justice de Dieu et de la justice des hommes.
Vritables coles de perdition o l'immoralit est  l'ordre du jour, o
les matres professent ouvertement le plus perfide libralisme...

--Hlas! je savais tout cela, moi, interrompit la comtesse, le rvrend
pre Catulle avait eu soin de me prvenir.

--Il n'a fait que son devoir; que deviendraient la religion et la bonne
cause, si ceux-l mme qui sont intresss  les dfendre, mettent aux
mains de leurs enfants des armes pour les combattre?

--Oserais-je vous le dire, monsieur, reprit la comtesse; mon mari
prtend que les tudes sont moins fortes au sminaire qu'au lyce.

--Prjugs! madame la comtesse, inventions perverses! calomnies ourdies
par les ennemis de la religion! Mais, lors mme que cela serait,  quoi
bon une science vaine, d'inutiles tudes?

--Monsieur le comte craignait aussi que son fils, entran par de saints
exemples, ne songet un jour  renoncer au monde. Oh! j'en serais bien
heureuse! Mais c'est notre an, l'hritier du nom, et, autorise par le
pre Catulle, j'ai pris sur moi de promettre  mon mari...

--Soyez sans inquitude, madame, nous tiendrons votre promesse. Nous
savons lever nos enfants selon le sort qui les attend  la sortie du
sminaire. Et d'ailleurs, Dieu a besoin de serviteurs partout, dans le
monde aussi bien qu'au pied des autels; peut-tre un jour viendra, o
tous runissant leurs efforts...

Les interlocuteurs se mirent  parler bas. Je n'entendis plus rien qu'un
chuchotement vague, et de temps  autre quelques mots que je ne
comprenais pas, qui pour moi, ignorant encore le monde--et
l'histoire--ne reprsentaient aucune ide.

Cependant les chaises remurent, je compris que la visite touchait  sa
fin.

--Il faut pourtant, monsieur, dit la comtesse, que je vous entretienne
d'un point essentiel sur lequel j'ai trouv mon mari inflexible. Vos
lves ne sortent jamais, m'a-t-on dit.

--Jamais, madame.

--Et cependant monsieur le comte a dclar qu'il voulait que son fils
vnt passer tous les dimanches  la maison.

Le suprieur ne rpondit pas tout d'abord, sans doute il rflchissait.

--Soit, dit-il enfin, notre rgle est fixe, mais non immuable. Nous
accordons cette faveur  quelques familles, et vos efforts l'ont bien
mrite. Votre fils sortira autant que vous l'entendrez.

--Alors, monsieur, je ne vois plus d'obstacle. Dieu a bni mon
entreprise. Lundi, je vous amnerai mon fils. Maintenant, pour le prix
de la pension...

--Oh! madame, ceci n'est pas une question, et encore, je dois vous
avouer que ce n'est pas de mon ressort...

--Pardon, monsieur, mais comme je ne sais pas...

--Sur ces dtails, madame, mon ignorance gale la vtre, j'ai si peu de
temps  moi! C'est affaire de notre digne conome, je vais avoir
l'honneur de vous conduire prs de lui.

La portire se souleva sur ces mots et donna passage  une belle jeune
femme superbement vtue. Le suprieur apparaissait derrire elle,
soutenant la tapisserie.

Je n'avais pas ide d'un prtre aussi digne, aussi noble. Il tait de
haute stature, et portait avec une inimitable grce le costume
ecclsiastique. Sa figure tait belle et prvenait en sa faveur. Des
cheveux noirs, trs-soigns, faisaient ressortir la blancheur mate de
son front et la pleur d'ivoire de son visage. Ses yeux bleus, dont les
cils trs-longs voilaient la vivacit, semblaient rayonner d'une
mansutude vanglique; ils devaient tre le miroir d'une belle me.

Il dtaillait  la comtesse tous les avantages du petit sminaire. Il
vantait l'exposition au midi, la disposition des salles d'tude, la
propret des dortoirs, l'tendue des cours, l'excellence de la
cuisine... l'eau m'en venait  la bouche. Puis il ouvrit la fentre et
fit admirer  la mre du futur lve les grands arbres du prau, et le
grand jardin o les professeurs, dans l'aprs-midi, vont lire leur
brviaire.

Avant de sortir, il nous fit, de la tte et de la main, un signe
affectueux, et tandis que nous nous inclinions jusqu' terre, je
l'entendis murmurer  l'oreille de la comtesse:

--Les enfants des pauvres aussi viennent  nous, et nous les
accueillons. Ils viennent, ceux-l, entrans par la vocation
irrsistible, et nous bnissons Dieu, lorsque, grce aux dons de ceux
que favorise la fortune, nous pouvons former un ouvrier de plus pour la
vigne du Seigneur.

J'eus quelque peine  reconnatre M. le suprieur lorsqu'il reparut,
tant tait grande la mtamorphose opre en lui. Le sourire si doux, si
bienveillant, qui clairait sa physionomie mobile, s'tait teint. Son
regard tait froid, incisif, presque mchant, sa bouche svre. Sa voix
n'avait plus rien de la voix charmeresse qui m'avait sduit, lorsqu'il
nous dit d'un ton bref:

--Suivez-moi.

Lorsque la portire retomba sur nous, il tait dj install devant un
grand bureau couvert de papiers. Il ne nous invita pas  nous asseoir.
Il relisait une lettre que je reconnus pour celle que m'avait remise le
cur de chez nous. L'interrogatoire commena:

--Quel est votre nom?

--Flix, rpondis-je en tremblant.

--Votre ge?

--Quatorze ans.

--Quatorze ans, murmura-t-il, se parlant  lui-mme. Mieux vaudrait deux
annes de moins. Le caractre est dj form, peut-tre que de mauvais
plis dsormais ineffaables; il les faut jeunes, trs-jeunes, l'enfant
est une cire molle; pourtant, on peut essayer, il est peut-tre temps
encore.

Il y eut un moment de silence qui me sembla un sicle, enfin il reprit
tout haut:

--Monsieur le cur de Larocheptour est convaincu que vous souhaitez
embrasser le plus saint des tats, il me l'crit. Mais avez-vous bien
rflchi? votre vocation est-elle sincre? sera-t-elle durable?

--J'ai dit la vrit  M. le cur, rpondis-je.

--En tes-vous bien sr? Qui me l'affirmera? Et vous, demanda-t-il  mon
pre, croyez-vous  la vocation de votre fils?

--Dame!... le gars n'est pas menteur.

La rponse du suprieur ne semblait pas s'adresser  nous, directement,
au moins. Il reprit son monologue  haute voix, sans doute pour notre
plus grande dification.

--La vocation, la vocation, disait-il; tous, ils ont la mme rponse.
Que croire,  qui se fier? Leur vocation... c'est ambition qu'il faut
entendre. Ils aspirent  changer d'tat, ils veulent sortir de leur
condition, et c'est  nous qu'ils s'adressent pour cela. La religion est
leur prtexte, le monde leur but. Le sminaire est pour eux une preuve
ncessaire, c'est l'acheminement. S'ils viennent  nous cuirasss
d'impudence et draps d'hypocrisie, le mensonge aux lvres, c'est
qu'ils veulent faire leurs tudes sans bourse dlier, pour rien. Voil
la vrit. Et souvent, les parents pervers sont d'accord avec eux. Nous,
cependant, faciles et crdules, toujours nous nous laissons prendre au
mme pige. Cent fois dups, nous ouvrons nos bras  celui qui se
prsente; nous lui faisons place entre nous  notre pauvre banquet, et
nous lui donnons la nourriture du corps et celle de l'esprit. Pour lui,
nous prodiguons le trsor trois fois sacr de l'glise, qui est le
trsor des pauvres, c'est--dire le trsor de Dieu mme. Et
qu'arrive-t-il? c'est qu'un jour il jette le masque; et quel jour? Celui
o nous allions rcolter ce que nous avions sem. Sans pudeur, il nous
abandonne, son baiser tait baiser de Judas. Il tait venu comme un
voleur, _ut fur_, il s'enfuit riche des aumnes voles, et pour nous
renier, il n'attend pas que le coq ait chant trois fois. Si c'tait
tout, encore! Mais non. En ce monde, nous n'avons pire ennemi que
celui-l, que nous avons combl de nos richesses temporelles et
spirituelles. Il nous doit tout, il faut qu'il se venge. Sa bouche en
tous lieux vomira l'invective et la calomnie. Il se vantera d'avoir
surpris nos secrets, comme si nous avions des secrets, et il cherchera
 nous noircir dans des libelles infmes, et les mchants d'applaudir;
et il dira que nous lui avons livr notre mot d'ordre, comme si chacun
ne savait pas que notre seul mot d'ordre est: _Amour et charit_. Et il
mettra notre honneur  l'encan, comme la tunique immacule du Christ, et
chaque impie d'en arracher un lambeau. Malheureux! il sait pourtant que
s'attaquer aux ministres de Dieu, c'est s'attaquer  Dieu mme qui a
dit: Ne touchez pas l'oint du Seigneur. Et cependant, le mal qu'il fera
est incalculable, car ceux-l s'enfuient surtout qui avaient t nos
fils bien-aims, _dilectissimi_, ceux dont l'intelligence nous faisait
esprer de remarquables ouvriers dans la vigne du Seigneur. Ce dernier,
comme les autres, a jet l'outil au jour de la moisson. Inquitudes
vaines, soins inutiles! Et l'argent perdu, l'argent... Car vous tes
pauvres, n'est-ce pas? c'est une bourse que vous voulez, vous ne pouvez
payer votre pension?

Cette apostrophe si brusque, aprs ce long discours entreml
d'exclamations, et dont alors je ne compris pas l'norme porte; ce
rappel  la ralit fut pour nous comme un coup de foudre. Le rouge de
l'indignation me monta au front. C'tait la premire humiliation. Mon
pre se redressa comme sous une injure, un clair brilla dans ses yeux,
mais ce ne fut qu'un clair. Est-ce qu'un prtre peut vouloir humilier
un pauvre?

--J'ai quelque argent, monsieur, balbutia mon pre.

--C'est vraiment fort heureux. Voyons, que pouvez-vous faire?

--Dame!... si cinquante cus par an.

--C'est peu. Ce n'est pas le prix des seuls djeuners.

--En nous privant bien  la maison, la mre et moi, peut-tre irons-nous
 soixante.

Le suprieur fit un geste d'indcision. Il y eut ensuite une lgre
discussion. On marchandait. Mon pre dut mettre  nu sa position. Nous
venions de subir trois mauvaises rcoltes successives, et le bail de la
ferme tait dsavantageux. Il avait bien  lui un petit coin de vigne,
en bon air, mais il avait emprunt dessus pour acheter des bestiaux, et
l'intrt de l'argent dpassait le produit. Tout son revenu, il le
tirait de quelques terres que lui avait donnes-- moiti--le marquis de
Gublan-Vaucourt.

--Ah! dit le suprieur, vous tes un des mtayers du marquis de Gublan.

Et il ajouta une note au crayon, en marge de ma lettre de
recommandation.

Enfin, on tomba d'accord  soixante cus, et encore il fut bien convenu
que mon pre ferait davantage si sa position s'amliorait.

Et vous, mon fils, ajouta le suprieur en s'adressant  moi, n'oubliez
jamais que c'est  la charit des mes pieuses que vous devrez de servir
Dieu selon votre coeur. Que cette pense, toujours prsente  votre
esprit, soit votre guide dans le sentier pnible o marche le prtre et
vous empche de vous en carter jamais. Vous tiez  Dieu par la
vocation, la reconnaissance vous lie doublement  lui.

Alors on parla du trousseau. Je ne pouvais rester vtu au sminaire
comme je l'tais  Larocheptour. Le cur nous avait prvenus, et mon
pre s'tait, en partant, muni de toutes ses conomies.

Tandis que un  un il sortait de sa poche ces vieux louis, vnrables
mdailles sanctifies par le travail, dont chacun reprsentait des mois
entiers de labeur, le suprieur, une liste  la main, faisait
l'numration de tous les objets ncessaires.

Une timbale et un couvert d'argent.

Un rond de serviette--au numro de l'lve.

Deux paires de draps.

Douze serviettes de toile.

Douze chemises.... etc., etc.

Mon pre n'avait pas beaucoup plus de trois cents francs.

--Allons, c'est bien, dit le suprieur, la somme est insuffisante, mais
le sacrifice sera compt. Nous complterons le reste, envoyez-lui le
linge, ce sera toujours autant.

Et il remit une petite liste imprime.

--Maintenant, je vais faire habiller votre fils. On va lui prendre
mesure  l'instant, tout sera prt pour la rentre, nous avons encore
quatre jours, et maintenant vous pouvez vous retirer.

Alors, je sentis le coeur me faillir, et c'est en fondant en larmes
que je me jetai dans les bras de mon pre.

--Pauvre gars, me disait-il en sanglotant, je comptais bien que la
conscription te prendrait, mais pas celle-l, et encore j'conomisais
pour t'acheter un homme.

Enfin il s'essuya les yeux, et s'adressant, au suprieur:

--Ne viendra-t-il jamais nous voir? demanda-t-il.

--Aux vacances, pas avant, la rgle est immuable, jamais de sortie. En
un jour, un enfant perd le fruit d'un mois de sagesse et de travail.

--Mais nous, nous pourrons le venir voir?

--Le moins sera le mieux.

--Oh! ma mre, m'criai-je, ma pauvre mre!

Le suprieur frona le sourcil.

--On ne peut, dit-il d'une voix svre, tre  la fois  Dieu et au
monde. Celui qui se destine aux autels doit sans murmure arracher de son
coeur tous les sentiments qui agitent les autres hommes, tous....

--Hlas! murmura mon pre, le bon Jsus aimait pourtant bien sa mre, la
vierge Marie!

Et il sortit.




UNE DISPARITION




I


Il y a bien peu de temps de cela, c'tait autant dire hier, un dimanche,
sur les quatre heures du soir, tout le quartier du Marais tait en moi.

On racontait qu'un des plus honorables ngociants de la rue du
Roi-de-Sicile avait disparu et que toutes les recherches faites pour le
retrouver restaient infructueuses.

Dans toutes les boutiques des environs, on commentait cet vnement
bizarre; il y avait des groupes sur la porte de toutes les fruitires;
 chaque moment, quelque mnagre arrivait, effare, apportant de
nouveaux dtails.

L'picier du coin avait, ce jour-l, les meilleures et les plus fraches
nouvelles, les plus exactes aussi, les tenant de la propre bouche de la
cuisinire de la maison.

--Donc, disait-il, c'tait hier soir aprs le dner, M. Jandidier, notre
voisin, est descendu  sa cave pour chercher une bouteille de vin, et on
ne l'a plus revu: disparu, vanoui, vapor!

Il arrive comme cela, de temps  autre, qu'on entend parler de
disparitions mystrieuses, le public s'meut et les gens prudents
achtent des cannes  pe.

La police entend ces bruits ridicules et elle hausse les paules. C'est
qu'elle connat l'envers de ces canevas si bien brods. Elle cherche, et
elle trouve, au lieu de nafs mensonges, la vrit; au lieu de romans,
de tristes histoires.

Cependant, jusqu' un certain point, l'picier de la rue Saint-Louis
disait vrai.

En effet, depuis tantt vingt-quatre heures, M. Jandidier, fabricant de
bijoux faux, n'avait pas reparu  son domicile.

M. Thodore Jandidier tait un homme de cinquante-huit ans, trs-grand,
trs-chauve, d'assez bonnes manires, qui avait fait dans le commerce
une fortune considrable. Il avait de ct, disait-on, en actions ou en
rentes, une vingtaine de mille livres de revenu et sa maison lui
rapportait bon an mal an cinquante mille francs. Il tait aim et estim
dans son quartier, et justement, sa probit tait au-dessus du soupon,
ses moeurs taient svres. Mari tard avec une de ses parentes sans
fortune, il l'avait rendue parfaitement heureuse. Il possdait une fille
unique, jolie et gracieuse, nomme Thrse, qu'il adorait. Elle avait d
pouser le fils an du banquier Schmidt,--de la maison Schmidt,
Gubenheim et Worb,--M. Gustave; mais ce mariage avait manqu sans qu'on
st pourquoi, car les jeunes gens s'aimaient perdment. On prtendait,
dans le cercle des Jandidier, que le papa Schmidt, qui tondrait sur un
oeuf, c'est connu, avait exig une dot bien au-dessus des moyens du
ngociant.

Prvenu par la rumeur publique, qui allait grossissant d'heure en heure,
le commissaire de police dut se transporter au domicile de celui qu'on
appelait dj la victime, afin d'avoir des renseignements certains.

Il trouva madame et mademoiselle Jandidier plonges dans une telle
douleur, qu' grand'peine, il put recueillir la vrit. Enfin, voici ce
qu'il apprit:

La veille, un samedi, M. Jandidier avait dn comme d'ordinaire avec sa
famille, sans grand apptit toutefois, ayant, disait-il, un assez
violent mal de tte.

Aprs le dner, il tait descendu dans ses magasins, avait donn
quelques ordres et s'tait mis  son bureau.

A six heures et demie, il tait remont et avait annonc  sa femme
qu'il allait faire un tour de promenade.

Et il n'avait pas reparu!...

Ces dtails nots soigneusement, le commissaire pria madame Jandidier de
vouloir bien l'entendre seule quelques minutes. Elle fit un signe
d'assentiment, mademoiselle Thrse sortit.

--Vous me pardonnerez, madame, dit alors le commissaire de police, la
question que je vais vous adresser. Savez-vous si votre mari n'avait
pas, hors de chez lui... encore une fois, excusez-moi!... quelque
liaison?

Madame Jandidier se dressa tout d'une pice, la colre schait ses
larmes.

--Il y a vingt-trois ans, monsieur, que je suis marie; mon mari n'est
jamais rentr aprs dix heures.

--Votre mari, madame, reprit-il, avait-il l'habitude d'aller  quelque
cercle,  quelque caf?

--Jamais, je ne l'aurais pas souffert.

--Portait-il ordinairement des valeurs sur lui?

--Je ne sais; je m'occupais de mon mnage et non des affaires...

Impossible de rien tirer de plus de cette altire bourgeoise qu'garait
sa douleur.

Sa mission remplie, le commissaire crut devoir adresser  la pauvre
femme quelques banales consolations.

Mais en se retirant, aprs une enqute dans la maison, il tait fort
inquiet et commenait  souponner un crime.

Le soir mme, le parquet tait saisi de l'affaire, et un des plus
adroits agents de la police de sret, Rtiveau, plus connu rue de
Jrusalem sous le nom de matre Magloire, tait lanc sur les traces de
M. Jandidier, muni d'une excellente photographie du ngociant.




II


Le lendemain mme du jour o avait disparu M. Jandidier, matre Magloire
se prsentait au Palais de Justice afin de rendre compte de ses
dmarches au juge d'instruction charg de l'affaire.

--Vous voil, monsieur Magloire, dit le magistrat; vous avez donc appris
quelque chose?

--Monsieur, je suis sur la piste.

--Parlez!

--Pour commencer, monsieur, ce n'est pas  six heures et demie que M.
Jandidier est sorti de chez lui, mais bien  sept heures juste.

--Juste!

--Parfaitement. J'ai t renseign par un horloger de la rue
Saint-Denis, qui a une certitude, parce qu'en passant devant son magasin
M. Jandidier a tir sa montre pour voir si elle marchait exactement
comme le cadran qui est au-dessus de la porte. Il avait  la bouche un
cigare non allum. Cette dernire circonstance connue, je me suis dit:
Je le tiens! il allumera bien son cigare quelque part. Je raisonnais
juste; il est entr prendre du feu chez une dbitante du boulevard du
Temple qui le connat bien. Ce qui fixe les souvenirs de cette femme,
c'est que lui qui fume toujours des cigares d'un sou, il a achet des
londrs.

--Quelle tait son attitude?

--Il avait l'air proccup, m'a dit la marchande. C'est par elle que
j'ai su qu'il allait souvent au caf Turc. J'y suis entr et on m'a
affirm l'y avoir vu samedi soir. Il a pris deux petits verres et s'est
entretenu avec des amis. Il paraissait triste. Ces messieurs, m'a dit le
garon, ont caus tout le temps d'assurances sur la vie. A huit heures
et demie, notre homme a quitt le caf avec un de ses amis, ngociant du
quartier, M. Blandureau. Vite, je me suis transport chez ce monsieur,
qui m'a rpondu avoir remont le boulevard avec M. Jandidier, lequel
l'a quitt au coin de la rue Richelieu, prtextant une affaire. Il
n'tait pas dans son assiette et semblait assig des plus tristes
pressentiments.

--Jusqu'ici, trs-bien! murmura le juge.

--En quittant M. Blandureau, je suis all rue du Roi-de-Sicile, pour
savoir, de quelqu'un de la maison, si M. Jandidier n'a pas des clients,
des amis, une matresse; rue Richelieu, il n'y a que son tailleur. A
tout hasard, je me suis prsent chez ce tailleur. Il a vu notre homme
samedi. M. Jandidier est mont chez lui aprs neuf heures, pour se
commander un pantalon. Pendant qu'on lui prenait mesure, il s'est aperu
qu'un des boutons de son gilet allait tomber, et il a demand qu'on le
recoust. Pour cette petite rparation, il a d ter son paletot, et
comme en mme temps il retirait ce qui se trouvait dans la poche de
ct, le tailleur a distingu plusieurs billets de banque de cents
francs.

--Ah! voil un indice! Il avait une somme importante sur lui.

--Importante, non; mais assez forte. Le tailleur l'value  douze ou
quatorze cents francs.

--Poursuivez, fit le juge d'instruction.

--Pendant qu'on rparait son gilet, M. Jandidier s'est plaint d'une
indisposition subite et a envoy un petit garon qui se trouvait l,
chercher une voiture. Il avait, disait-il,  aller chez un de ses
ouvriers qui demeurait fort loin, prs de la halle aux vins.
Malheureusement le petit bonhomme avait oubli le numro de la voiture.
Il se souvenait seulement qu'elle avait les roues jaunes et tait
attele d'un grand cheval noir. Cela se retrouve. Une circulaire
expdie  tous les loueurs m'a remis sur la trace. J'ai su ce matin que
la voiture portait le n 6,007. Le cocher interrog se souvient fort
bien avoir t arrt samedi soir, vers neuf heures, rue Richelieu, par
un petit garon et avoir attendu dix minutes devant la maison Gouin. Le
signalement du bourgeois qui l'a pris est celui de notre homme et il a
reconnu la photographie entre cinq diffrentes que je lui prsentais.

Matre Magloire s'arrta. Il voulait jouir de la satisfaction
approbative qu'il lisait sur la figure du magistrat.

--M. Jandidier, reprit-il, s'est fait conduire en effet prs de la halle
au vins, rue d'Arras-Saint-Victor, 48. Dans cette maison demeure un
ouvrier qui travaille pour M. Jandidier, un nomm Jules Tarot.

La faon dont matre Magloire pronona ce nom devait veiller et veilla
l'attention du juge d'instruction.

--Vous avez des soupons? demanda-t-il.

--Pas prcisment, mais enfin voil la chose. M. Jandidier a renvoy sa
voiture rue d'Arras et est mont chez Tarot vers dix heures. A onze
heures, le patron et l'ouvrier sont sortis ensemble. L'ouvrier n'est
rentr qu' minuit, et moi je perds ici la trace de mon homme.
Naturellement je n'ai pas interrog Tarot dans la crainte de le mettre
sur ses gardes.

--Qu'est-ce que ce Jules Tarot?

--Un ouvrier nacrier, c'est--dire qui polit des coquilles  la meule
pour leur donner une irisation parfaite. C'est un garon habile, et aid
par sa femme,  laquelle il a appris son tat, il peut gagner jusqu'
cent francs par semaine.

--Ce sont des ouvriers aiss, alors?

--Eh! non. Ils sont jeunes tous les deux, ils n'ont pas d'enfants, ils
sont Parisiens, et dame! ils s'amusent. Le lundi emporte rgulirement
tout ce qu'apportent les autres jours.




III


Deux heures aprs le rapport de matre Magloire, la police se
transportait chez Jules Tarot pour procder  une perquisition.

A l'aspect des agents, l'ouvrier nacrier et sa femme devinrent plus
ples que des morts et furent pris d'un tremblement nerveux qui ne
pouvait chapper  l'oeil exerc de matre Magloire. Cependant les
plus minutieuses recherches n'ayant rien fait dcouvrir de suspect, la
police allait se retirer, lorsque l'agent de la sret surprit le regard
de la femme Tarot arrt plein d'anxit sur une cage suspendue prs de
la fentre.

Ce fut un trait de lumire. En moins de rien Magloire eut dcroch et
dmont la cage. Entre les planches du fond se trouvaient douze billets
de 100 francs.

Cette dcouverte parut atterrer l'ouvrier. Quant  sa femme, elle se mit
 pousser des cris terribles, affirmant qu'elle et son mari taient
innocents.

Arrts et conduits au Dpt, ils furent le jour mme interrogs par le
juge d'instruction. Leurs rponses furent absolument identiques.

Ils reconnaissaient avoir reu dans la soire de samedi la visite de
leur patron. Il leur avait paru si souffrant qu'ils lui avaient offert
de prendre quelque chose, ce qu'il avait refus. Il tait venu, leur
dit-il, pour une commande importante, et pour proposer  Tarot de s'en
charger seul, en prenant des ouvriers. Tarot et sa femme avaient rpondu
qu'ils ne le pouvaient faute d'avances. Alors le patron avait
dit:--Qu' cela ne tienne, je vous fournirai de l'argent;--et aussitt
il avait dpos sur la table douze billets de cent francs.

A onze heures, M. Jandidier demanda  son ouvrier de le reconduire; il
devait se rendre, disait-il, au faubourg Saint-Antoine. Et, en effet,
Tarot l'avait accompagn jusqu' la place de la Bastille, en traversant
la passerelle de Constantine et en longeant le canal.

Au mari comme  la femme, le juge d'instruction posa cette question si
naturelle:

--Pourquoi aviez-vous cach cet argent?

Ils eurent la mme rponse.

Le lundi matin, ayant appris la disparition de M. Jandidier, ils avaient
t saisis d'effroi. Tarot avait dit  sa femme:

--Si on sait que le patron est venu, que j'ai travers la passerelle et
suivi le bord du canal avec lui, je serai compromis. Si jamais on
trouvait cet argent entre nos mains, nous serions perdus.

La femme alors avait voulu brler les billets, mais Tarot s'y tait
oppos, se proposant de les rendre plus tard  la famille.

Cette explication tait raisonnable et plausible, sinon probable, mais
ce n'tait qu'une explication. L'arrestation de Tarot et de sa femme fut
maintenue.




IV


Huit jours plus tard, le juge d'instruction tait dans les plus grandes
perplexits. Trois nouveaux interrogatoires n'avaient pas form sa
conviction.

Tarot et sa femme taient-ils innocents? S'taient-ils simplement
merveilleusement entendus pour soutenir une fable probable?

Le magistrat ne savait quel parti prendre, lorsqu'un matin un bruit
trange lui arriva. La maison Jandidier venait de suspendre ses
payements. Un agent, mis en campagne, rapporta les plus singuliers
renseignements.

M. Jandidier, qu'on croyait si riche, tait ruin, mais ruin
absolument, et depuis trois ans il ne soutenait son crdit qu' force
d'expdients. On n'avait pas trouv mille francs chez lui, et son
chance de fin de mois s'levait  soixante-sept mille cinq cents
francs.

L'austre ngociant jouait  la Bourse, le mari vertueux avait une
matresse.

Le juge d'instruction achevait de prendre connaissance de ces dtails,
lorsque matre Magloire apparut, ple, tout essouffl:

--Vous savez, monsieur, cria-t-il ds le seuil.

--Tout!

--Tarot est innocent!

--Je le crois, et cependant, cette visite..... comment expliquez-vous
cette visite?

Magloire hocha tristement la tte.

--Je ne suis qu'un sot, dit-il, et Lecoq vient de me le prouver. Au caf
Turc, M. Jandidier parlait d'assurances sur la vie. L tait le noeud
de l'affaire. Jandidier tait assur pour 200,000 francs, et les
compagnies, en France, ne payent pas aprs un suicide; monsieur le juge
comprend-il?




V


Grce  M. Gustave Schmidt, qui pousera le mois prochain mademoiselle
Thrse Jandidier, la maison Jandidier n'a pas t mise en faillite.

Tarot et sa femme, remis en libert, ont t tablis par le mme M.
Gustave, et ne font plus le lundi.

Mais qu'est donc devenu M. Jandidier? Mille francs de rcompense  qui
donnera de ses nouvelles.




=MAUDITE MAISON=




I


Mdisance ou calomnie, voici des annes qu'on dit pis que pendre des
propritaires.

Il est temps d'essayer de les rhabiliter s'il se peut.

En somme, de quoi les accuse-t-on? D'augmenter sans cesse et sans raison
leurs loyers.

Eh bien! il en est un qui ne les augmente pas.

Positivement, il existe en chair et en os; donner son adresse serait
facile.

Et voici son histoire.




II


Le vicomte de B..., un homme jeune, aimable, charmant, jouissait en paix
d'une trentaine de mille livres de rentes, lorsque dernirement--il y a
de cela six mois--son oncle, un avare de la pire espce, mourut en lui
laissant tout son bien, prs de deux millions.

En parcourant les papiers de la succession, le vicomte de B... constata
qu'il se trouvait propritaire d'une maison, rue de la Victoire.

Il constata aussi que ce magnifique immeuble, achet 300,000 francs en
1849, rapportait quitte net d'impts 82,000 francs par an.

--Vrai, c'est trop, pensa le gnreux vicomte; mon oncle tait aussi par
trop dur; louer  ce prix, c'est de l'usure, on ne saurait le nier;
quand on porte un grand nom comme le mien, on ne se livre pas  une
pareille exploitation; je veux ds demain diminuer mes loyers, et mes
locataires me bniront.

Sur cette bonne pense, le vicomte de B... mande le portier de la maison
en question.

Ce portier se prsente l'chine arrondie en cerceau.

--Bernard, mon ami, lui dit le vicomte, vous allez, de ma part, prvenir
tous vos locataires que je diminue leur loyer d'un tiers.

Ce verbe inou, fantastique diminuer tombe comme une tuile norme sur
la tte de Bernard. Mais il se remet vite, il doit avoir mal entendu,
mal compris.

--Diminuer!... balbutie-t-il, monsieur le vicomte daigne plaisanter.
Diminuer!... C'est augmenter, que monsieur veut dire.

--De ma vie je n'ai parl plus srieusement, mon ami; j'ai dit et je le
rpte: di-mi-nu-er.

Cette fois, le portier est  ce point surpris, tourdi, renvers, qu'il
s'oublie, qu'il perd toute retenue.

--Monsieur n'a pas rflchi, insiste-t-il; monsieur ds ce soir sera aux
regrets. Diminuer des locataires! cela ne s'est jamais vu et ne se
verra plus jamais. Si cela vient  se savoir, que pensera-t-on de
monsieur? Que dira-t-on dans le voisinage? Car enfin il est clair...

--Monsieur Bernard, interrompit le vicomte, j'aime quand j'ordonne 
tre obi sans rplique. Vous m'avez entendu? Allez.

C'est du pas chancelant d'un homme ivre que M. Bernard sortit de l'htel
de son propritaire.

Toutes ses ides taient renverses, bouleverses, confondues.
N'tait-il pas le jouet d'un songe, d'un ridicule cauchemar? Il en tait
 se demander s'il veillait ou s'il dormait.

--Diminuer ses loyers, pensait-il, c'est  n'y pas croire! Si encore les
locataires se plaignaient! Mais ils ne se plaignent pas, au contraire.
Tous bons payeurs! Ah! si dfunt monsieur voit cela du fond de sa tombe,
il doit tre content! Son neveu devient fou, c'est sr. Diminuer ses
loyers! On devrait pourvoir ce jeune homme d'un conseil de famille, il
finira mal. Aprs cela, qui sait? il avait peut-tre trop bien djeun
ce matin.




III


Cet honorable Bernard tait ple d'motion lorsqu'il rentra dans sa
loge; si ple et si dfait, qu'en l'apercevant sa femme et sa fille
Amanda lui demandrent en mme temps:

--Qu'as-tu? Qu'y a-t-il?

--Rien, rpondit-il d'une voix altre, absolument rien.

--Tu me trompes, insista Mme Bernard, tu me caches quelque chose;
voyons, parle, je suis forte; que t'a dit le nouveau propritaire?
Songerait-il  nous remplacer.

--Si ce n'tait que cela! Mais, voyez-vous, il m'a dit de sa propre
bouche, parlant  ma propre personne, il m'a dit... Ah! vous ne me
croirez pas.

--Parleras-tu!

--Vous le voulez!... Eh bien! l, il m'a ordonn de prvenir tous les
locataires qu'il les diminue d'un tiers; vous m'entendez, n'est-ce pas?
il les di-mi-nue...

Mais ni madame ni mademoiselle Bernard n'entendaient, elles riaient  se
tordre.

--Diminuer, rptaient-elles, ah! la bonne farce, c'est trop drle, en
vrit! Diminuer...

Et mademoiselle Bernard courant  son piano,--car elle a un piano, en
qualit d'lve du Conservatoire,--se mit  chanter le grand air de
Verdi:

    trange aventure,
    Bizarre imposture,
    Jamais, je le jure,
    On ne te croira,
    Nous fais-tu l'injure...

Mais Bernard prtendait tre pris au srieux dans sa loge, il se fcha
tout rouge, son pouse s'emporta et une querelle s'ensuivit.

Madame Bernard accusait M. Bernard d'avoir pris cet ordre fantastique au
fond d'un litre chez le marchand de vin du coin.

Sans mademoiselle Amanda, le couple en serait venu aux coups. Tant et
si bien que madame Bernard, qui ne voulait pas en avoir le dmenti, jeta
son chle sur ses paules et courut chez le propritaire.

Bernard avait dit vrai, elle ne le vit que trop. De ses deux oreilles
ornes de pendants d'or, elle entendit le mot invraisemblable.

Seulement, comme c'est une femme forte et prudente, elle demanda un mot
d'crit, voulant mettre sa responsabilit  couvert.

Ce mot d'crit le propritaire le lui octroya en riant.

Elle aussi, elle rentra abasourdie. Et toute la soire, dans la loge, le
pre, la mre et la fille dlibrrent.

Fallait-il obir? Devait-on prvenir quelque parent du jeune homme, dont
la sagesse s'opposerait  tant de folie?

Aprs mres rflexions, il fut convenu qu'on obirait.




IV


Le lendemain, Bernard, endossant sa plus belle lvite, fit sa fourne
chez les vingt-trois locataires, annonant la grande nouvelle.

Dix-minutes aprs, la maison de la rue de la Victoire tait un dans tat
d'agitation impossible  dcrire.

Des gens qui, depuis quatre ans qu'ils demeuraient sur le mme palier,
ne s'taient pas honors d'un coup de chapeau, s'abordrent et se
parlrent.

--Vous savez, Monsieur?

--C'est bien extraordinaire!

--Dites que c'est inou.

--Le propritaire me diminue.

--D'un tiers, n'est-ce pas? Moi aussi.

--C'est tourdissant.

--Il doit y avoir erreur.

En dpit des affirmations du couple Bernard, en dpit de l'ordre
crit, il se trouva des locataires saint Thomas qui doutrent.

Il y en eut trois qui crivirent au propritaire pour le prvenir de ce
qui se passait et l'avertir charitablement que son portier avait
absolument perdu la raison.

Le propritaire rpondit  ces sceptiques. Il confirmait le dire des
Bernard. Impossible de douter dsormais.

Alors commencrent les rflexions et les commentaires:

--Pourquoi le propritaire diminue-t-il ses loyers?

--Oui, pourquoi?

--Quelles raisons, disait-on, font agir cet homme bizarre? Pour sr, il
doit avoir des motifs trs-graves. Un homme intelligent qui jouit de son
bon sens ne se prive pas de bons gros revenus bien assurs pour le seul
plaisir de s'en priver. On ne se conduit pas ainsi sans y tre
dtermin, contraint par des circonstances puissantes, terribles.

Et chacun de rpter:

--Il doit y avoir quelque chose l-dessous.

Mais quoi?

Du premier au sixime, on cherchait, on supposait, on conjecturait, on
se creusait la cervelle. Chaque locataire avait l'air proccup d'un
homme qui veut  toute force dchiffrer un rbus impossible. Partout on
commenait  tre vaguement inquiet, comme il arrive, quand on se trouve
en prsence d'un mystre.

Quelques-uns hasardaient:

--Cet homme doit avoir commis quelque grand crime rest secret; le
remords le pousse  la philanthropie.

--Ce n'est pas gai de vivre ainsi cte  cte avec un sclrat... car
enfin.. il a beau se repentir... il y a des rechutes dans ce mtier-l.

--La maison est-elle bien solide? se demandait-on d'autre part.

--Hum! comme cela, tout juste.

--Elle n'est cependant pas trs-vieille.

--C'est vrai; mais il a fallu l'tanonner, lorsqu'on a creus l'gout
l'anne dernire au mois de mars.

Quelques-uns supposaient que le danger venait de la toiture.

D'autres prtendaient avoir de fortes raisons de croire qu'il se
fabriquait de la fausse monnaie dans les caves, et prtendaient entendre
parfois, la nuit, le bruit sourd et profond du balancier.

On tait d'avis au second qu'il devait loger quelques espions russes ou
prussiens dans la maison.

Le monsieur du premier inclinait  croire que le propritaire se
proposait de mettre sournoisement le feu  son immeuble,  la seule fin
de tirer de grosses sommes des compagnies d'assurances, lesquelles sont,
chacun le sait, ravies de payer des sinistres.

Puis, il se passait, affirmait-on, des choses extraordinaires et mme
effrayantes. Au sixime, dans les mansardes, on entendait, parat-il,
des bruits tranges et absolument inexplicables. Plusieurs assurrent
avoir vu des fantmes qui tranaient des chanes par les escaliers.

La bonne de la vieille demoiselle du quatrime rencontra un soir, en
allant voler du vin  la cave, le spectre de l'ancien
propritaire,--mme, il tenait  la main une quittance de loyer.

Et le refrain tait:

--Il y a quelque chose l-dessous.




V


De l'inquitude on en tait venu  la frayeur, de la frayeur on passa
vite  l'pouvante. Si bien que le monsieur du premier, qui avait des
valeurs chez lui, donna cong par huissier.

Bernard alla prvenir le propritaire, qui rpondit:

--Eh bien! qu'il s'en aille, cet imbcile!

Mais ds le lendemain, le pdicure du second, bien que n'ayant point 
craindre pour ses valeurs, imita le monsieur du premier.

Les rentiers du second et les petits mnages du cinquime suivirent
bravement cet exemple.

De ce moment, ce fut une droute gnrale. A la fin de la semaine tout
le monde avait donn cong. Chacun s'attendait  quelque catastrophe
pouvantable. On ne dormait plus. On organisa des patrouilles.

Les domestiques terrifis voulaient absolument quitter cette maudite
maison, ils demandaient pour rester qu'on triplt leurs gages.

Bernard n'tait plus que l'ombra de lui-mme, la fivre de la peur
l'avait maigri. Mademoiselle Bernard dlaissa son piano.

--Non, rptait la portire  chaque cong nouveau, non, ce n'est pas
naturel!

Cependant, vingt-trois criteaux se balanant  la faade de la maison,
amenrent des amateurs en qute d'un logement.

Bernard, sans maugrer, montait les escaliers et faisait visiter les
appartements.

--Vous pouvez choisir, disait-il aux gens qui se prsentaient, la maison
entire est vacante. Tous les locataires ont donn cong, en masse,
comme un seul homme. On ne sait rien au juste, mais il se passe des
choses, oh! mais des choses!... Un mystre, quoi! une histoire comme on
n'en a jamais vue!... Pour tout dire, le propritaire diminue ses
loyers!

Et les chalands venus pour louer s'enfuyaient pouvants.

Le terme arriva. Vingt-trois voitures Bailly emportrent les meubles des
vingt-trois locataires. Tout le monde partit. Des fondations aux combles
la maison resta vide.

Les rats eux-mmes, n'y trouvant plus  vivre, l'abandonnrent.

Seul le portier restait, verdissant de peur dans sa loge. Des visions
effroyables hantaient ses nuits. Il lui semblait our de lugubres
hurlements. A certains murmures sinistres ses dents claquaient de
terreur, et ses cheveux se dressaient  renverser son bonnet de coton.
Madame Bernard ne fermait plus l'oeil.

Dans son effroi, Amanda, renonant aux gloires du thtre, pousa, rien
que pour quitter la loge paternelle, un jeune perruquier qu'elle ne
pouvait souffrir.

Enfin, un matin, aprs une insomnie plus pouvantable que les autres,
Bernard prit une grande rsolution.

Il alla trouver le propritaire, lui rendit son cordon et dguerpit.




VI


Et maintenant, si vous passez rue de la Victoire, vous verrez une maison
abandonne, c'est celle dont je viens de dire l'histoire. La poussire
s'amasse sur les volets clos, l'herbe crot dans la cour.

Nul locataire ne se prsente plus, et dans le quartier la _maudite
maison_ a une si funbre rputation que les immeubles voisins en perdent
quelque chose de leur valeur.

Diminuez donc vos loyers!!!




CASTA VIXIT




I


Pour jolie, elle l'tait. Jamais les Saumurois ne purent prendre sur eux
de l'appeler autrement que la belle Aurlie. On se mettait aux portes
quand elle traversait la rue Saint-Jean pour gagner la place de la
Billange.

Le sous-prfet lui trouvait un port de reine, et le vieux docteur
Bclard admirait--en latin--sa dmarche de desse.

Elle avait des cheveux noirs qui n'en finissaient pas, fins et pourtant
onds, de grands yeux profonds et avec cela une peau si fine et si
transparente, qu'on voyait le sang courir dessous.

On lui prtait beaucoup d'esprit; elle tait noble par sa mre, une La
Palissadire, s'il vous plat. Enfin son pre, en plein cercle
littraire, avait dclar qu'il donnait 250,000 francs de dot, trousseau
non compris.




II


Riche de tant d'avantages, elle devait tre et fut fort recherche en
mariage. L'aurole de sa fortune et de sa beaut attirait les
prtendants comme la chandelle attire les papillons.

Il est constant que dans la seule anne 1860, elle repoussa onze partis,
dont deux inesprs, trois brillants et six des plus sortables.

A chaque refus nouveau, elle disait en pinant ses jolies lvres:

--Quand on est jeune, riche et belle, on a le droit d'tre difficile.

Elle usait et abusait de ce droit.




III


Entoure de plus d'adorations qu'une madone espagnole, rassasie autant
qu'une impratrice d'hommages et d'adulations, Aurlie tait bien prs
de se croire d'une essence suprieure.

Elle se disait ds lors que, pour une fille comme elle, Dieu, dans sa
prvoyance, avait d faire natre quelque part un homme exceptionnel
qu'un jour ou l'autre elle verrait  ses pieds.

Souvent, le soir, avant de s'endormir dans sa jolie chambre tendue de
cachemire blanc, elle avait cru, aux lueurs tremblantes de sa veilleuse,
entrevoir cet lu de son orgueil et de ses esprances. Son ombre, le
long des rideaux, glissait fugitive comme le dsir. Il avait une main
sur son coeur et portait l'autre  ses lvres pour envoyer des
baisers.

Elle le parait, cet tre surnaturel, des qualits inoues qui font les
hros des romans d'amour. Elle lui donnait la beaut qui frappe au
premier abord, la force qui domine, l'esprit qui sduit, la passion qui
entrane.

Le malheur est qu'il tardait bien  se prsenter.

Imprudente fille! Elle avait si fort dcourag les pouseurs  vingt
lieues  la ronde, que nul ne se risquait plus.

Et un soir, comme elle se mirait aprs s'tre dshabille, la glace lui
dcouvrit des symptmes alarmants.

Sa gorge, qu'on jugeait divine sous ses guimpes, menaait de rompre la
sobre ligne sculpturale.

--Vierge Marie! pensa-t-elle, j'engraisse!...

Et sur le moment, elle se jura, elle, la fire, la ddaigneuse Aurlie,
qu'elle pouserait le premier chien coiff,--c'est l'expression
angevine,--qui se dclarerait.




IV


Il se dclara, ce chien coiff.

Il tait notaire et s'appelait Ernest Dubocage.




V


C'tait, il est vrai, un notaire rare, la perle des officiers
ministriels. Outre qu'il venait d'acheter la meilleure tude de la
ville, il tait bien de sa personne et jouissait de la rputation d'un
esprit suprieur. Pas un confrre ne pouvait se vanter de tourner un
menton mieux ras sur une cravate plus blanche. Il tait grave, content
de soi, intraitable sur les moeurs et plaait  cinq.

Son succs ne surprit personne en ville, et lui-mme, ayant la
conscience de sa valeur, n'en fut point tonn. Pourtant il aimait la
belle Aurlie  en perdre la tte. On parle encore  Saumur de la
corbeille qu'il alla, de sa personne, chercher  Paris.

Ce qui n'empche que le jour de la noce, Me Dubocage tait dans un
pitoyable tat.

Le bal finissait; la jeune marie venait de disparatre, entrane par
sa mre et plusieurs vieilles dames; rfugi au fond d'un couloir, le
pauvre poux attendait qu'on lui livrt la clef du paradis nuptial.

Il avait froid et il suait  grosses gouttes; il ne cherchait mme plus
 rallier ses ides en droute; il parlait seul, tout haut, comme un
fou.

--Quel moment, disait-il,  moi tant de perfections!... Suis-je digne
d'elle?... Ah! je voudrais tre  cent lieues... Mais non, elle m'aime,
elle m'aime!...

Il chancelait comme un ivrogne en suivant la mre de sa femme, qui enfin
tait venue le chercher et qui lui adressait, en fondant en larmes, un
long discours qu'il n'entendait pas.




VI


Positivement, la belle Aurlie s'tait imagine qu'elle aimait celui qui
allait tre son mari.

Le lendemain mme de son mariage, elle reconnut avec horreur qu'elle
s'tait trompe.

Son front tait rouge encore de toutes les pudeurs offenses de la
vierge, que dj son coeur tait plus glac que celui de la veuve qui
se remarie en troisimes noces. C'est qu'elle avait trop vcu avec ses
rves. C'est que l'espoir est un usurier qui ruine sans piti tous ceux
qui lui escomptent les joies de l'avenir. La terre ne pouvait plus lui
offrir d'enchantements,  elle qui tant de fois s'tait lance vers le
ciel sur la croupe radieuse des chimres. A l'pre brise de la ralit,
toutes ses illusions en un instant s'parpillrent comme les feuilles
d'un arbre au premier ouragan de novembre.

Bientt le tumulte qui suit un mariage s'tait apais, et les jeunes
poux se trouvrent seuls dans une ravissante maison achete prs du
Pont-Fouchard par l'amoureux notaire.

C'est alors que vraiment la belle Aurlie sentit ce qu'elle appelait
l'horreur de sa situation.

S'en prenant  son mari d'une erreur funeste dont seule elle tait
coupable, elle le jugeait avec la dernire svrit. Il lui semblait que
jamais elle n'avait rencontr d'homme  la fois si prtentieux et si
nul, si absolument ridicule. Elle ne pouvait s'expliquer son influence
en ville. En lui, elle hassait tout, mme les meilleures qualits. Il
avait pour elle les attentions les plus dlicates et elle lui en voulait
de ses prvenances. Elle tait agace de le sentir continuellement
autour d'elle, l'enveloppant de sa sollicitude inquite, l'admirant et
le lui disant, piant du matin au soir le prtexte d'un baiser.

Elle s'tait promis de planer dans l'azur et elle en tait rduite 
traner pniblement la lourde charrue d'un mariage de raison.

Et pas de terme, mme lointain,  l'horrible supplice. Rien qu'
interroger l'avenir, elle se sentait prise de nauses comme celui qui
regarde longtemps le monotone balancement d'une mer calme.

Mais elle tait bien trop fire pour rien laisser deviner de ce qui se
passait en elle. Jamais une larme ne monta de son coeur  ses yeux.
Aprs avoir dit: la belle, on disait: l'heureuse Aurlie.




VII


Ainsi que tout le monde, Me Dubocage fut pris aux apparences. Pendant
que les voix mauvaises de la solitude soufflaient  sa femme les pires
insinuations, il promenait en tous lieux le rayonnant visage de l'homme
qui se sait ador.

Hlas! aprs trois mois de mariage, la chaste jeune fille en tait
arrive  se demander froidement si elle serait ou non fidle  son
mari.

La vertu, c'tait l'estime de tous. Oui, mais un amant, c'tait
peut-tre la ralisation du rve.

Le hasard se chargea de mettre fin  ses hsitations.




VIII


Elle tait au bal lorsque tout  coup, au milieu du salon, elle aperut
celui que si longtemps elle avait espr en vain, le fantastique hros
de ses insomnies. Oui, c'tait bien lui, elle n'en pouvait douter 
cette voix mle et vibrante qui remuait tout son tre,  ces yeux dont
la flamme devait amollir et fondre les plus solides rsolutions. Il
parlait et il semblait  Aurlie que les autres hommes, debout prs de
lui, comme des courtisans autour d'un prince, l'coutaient avec une
respectueuse dfrence.

C'tait un soldat, un chef d'escadron de dragons; il n'avait pas trente
ans, et son riche uniforme faisait valoir l'nergie de sa figure
martiale et accusait les magnificences de son buste.

Elle eut un blouissement. Qui tait-il? Jamais elle ne l'avait
rencontr. Comment se trouvait-il l?

Justement, prs d'elle, une vieille dame disait l'histoire de l'inconnu.

Il tait frre du receveur particulier et arrivait d'Algrie. On
racontait de lui des choses surprenantes, de ces traits d'hrosme pour
lesquels le premier empire n'avait ni assez de titres ni assez de
dotations.

Tout dernirement, pendant une expdition, il s'tait trouv spar de
ses soldats et entour par un groupe d'Arabes; on le croyait perdu, mais
il avait russi  se dgager en sabrant et en tuant une douzaine
d'ennemis.

Elle coutait de toute son me, surprise, mue, ravie, aussi fire
intrieurement que si quelque chose et rejailli sur elle de la gloire
de ce vaillant soldat. N'est-ce pas ainsi qu'elle l'avait voulu?

Cependant l'orchestre prludait; il s'avana vers elle,--la devinait-il
donc?--Et il lui demanda de valser avec lui.

Sans rpondre, elle se leva, ple, les dents serres, les yeux noys,
elle prit son bras et il l'entrana. Mais, au deuxime tour, son motion
fut si forte qu'elle faillit s'vanouir, et il dut la ramener  sa
place.

Me Dubocage, prvenu, accourait tout inquiet.

--Qu'as-tu, disait-il, qu'as-tu, chre amie? Tu es souffrante, viens,
partons.

Et il l'emmena, malgr ses protestations.




IX


Elle se leva tard le lendemain. On tait au mois de dcembre, il faisait
froid, il neigeait.

Paresseusement renverse sur une chaise longue, au coin de son feu, elle
s'efforait de ressaisir quelque chose des enivrantes motions de la
veille.

La nuit tait venue. Seule, la flamme capricieuse du foyer clairait la
chambre.

Elle prouvait une cre et malsaine jouissance  savourer l'amertume de
ses dsillusions. Ainsi donc ses rves ne l'avaient pas trompe! Il
existait vraiment, cet tre extraordinaire par de toutes les
perfections terrestres. Ah! que n'avait-elle eu plus de courage et de
patience! Que n'tait-elle jeune fille encore et libre, pour s'lancer
vers lui, pour lui crier: Viens, me voici, je suis  toi, je
t'attendais!

Celui-l tait un de ces hommes que toutes les femmes envient, qui
inspirent ces passions folles, ces dvouements idiots qui stupfient les
autres hommes. Combien il devait tre beau, sur son cheval de bataille,
entour d'ennemis, agitant son sabre sanglant! Elle se le reprsentait
ainsi, et si nettement, si distinctement, qu'il lui semblait entendre le
cliquetis des armes.

Puis, tout  coup, la scne changeait, et il arrivait vers elle au grand
galop; il la saisissait par la taille, comme au bal pour la valse, il
l'enlevait, il la couchait en travers sur le cou de son cheval, et il
l'emportait  toute vitesse, loin, bien loin, vers des pays inconnus.
Elle frissonnait, mais c'tait de joie, et  demi-pme, elle se
laissait aller sur le bras du robuste cavalier.

Si intense tait la sensation, il lui semblait si bien percevoir la
pression des mains, le vent de la course sur son visage, qu'elle ouvrit
les yeux pour se prouver qu'elle ne rvait pas.

Dubocage, entr  pas de loup, tait tendu sur le tapis devant elle,
la tte sur ses genoux, un bras pass autour de sa taille.

Elle faillit jeter un cri, comme la femme prise en faute. Et bien vite
elle referma les yeux, perdue, folle, doutant du tmoignage de ses
sens; si bouleverse, que tout dans son esprit se confondait, le sommeil
et la veille, le prsent et le pass, la ralit et le songe; si gare
qu'elle n'aurait su dire avec certitude o elle se trouvait ni ce qui se
passait, si elle tait l dans sa chambre, prs de Me Dubocage, ou
emporte au galop du cheval de son amant...




X


Vers la fin de la semaine, une de ses amies, qui lui rendait visite, lui
apprit le dpart du brillant chef d'escadron. Elle n'en prouva ni
chagrin, ni regret.

C'est qu'elle avait rflchi. C'est qu'ayant pel une  une toutes les
lettres de ce mot terrible: Adultre! elle avait eu peur.

C'est qu'elle s'tait dit que toujours et quand mme, le rve est
suprieur  la ralit; c'est qu'elle avait compris qu'il n'est d'idoles
ternellement adores que les idoles de l'imagination, dont la dorure ne
reste pas aux doigts. Il pouvait partir, ce soldat  peine entrevu, elle
gardait dans son esprit son radieux souvenir.

Mais tout en se jurant de rester fidle  Me Dubocage, la belle
Aurlie se promettait bien de l'assouplir  ses caprices, de le faonner
selon ce qui lui semblait l'idal. Sre de son empire absolu, elle se
dit qu'il serait pour elle quelque chose comme ces pauvres modles que
les peintres couvrent des plus riches draperies et qui, tour  tour,
selon la fantaisie du matre, peuvent tre des hros, des guerriers ou
des rois.

C'est vers ce temps, qu' la grande stupeur de tout Saumur, le grave
Dubocage coupa ses favoris et laissa pousser ses moustaches, il se
montra au cercle avec de grandes bottes  l'cuyre, ornes de
formidables perons.

Et  ceux que surprenait sa tournure militaire, il rpondait:

--Que voulez-vous, les femmes!




XI


Dubocage serait devenu un cuyer, car il apprenait  monter  cheval, si
Aurlie lui en et laiss le temps. Mais peu  peu le souvenir du chef
d'escadron s'effaait et devenait moins distinct.

D'ailleurs, il venait d'arriver en ville un pote presque clbre. Il
portait de longs cheveux plats et une barbe un peu en dsordre. Invit
dans quelques salons, il daigna rciter d'une voix mlancolique des vers
dsols qui firent pleurer les femmes.

En voyant le pote, Aurlie comprit et aima la posie.

C'est pourquoi les bottes molles de Dubocage furent relgues au
grenier, et trois semaines plus tard, il publiait dans l'_cho
Saumurois_, sous un pseudonyme des plus transparents, une nouvelle
plore qui obtint un lgitime succs.




XII


Il tait destin  de bien autres mtamorphoses. Pareil  ces infortuns
comdiens qui, sous le nom d'utilits, sont engags pour jouer tous les
rles, il fut le hros oblig de tous les romans dont se plut  vivre la
belle Aurlie.

Ils furent nombreux et divers, ces romans, et comme pour leur donner
plus de ralit,  mesure qu'elle les suivait, elle les crivait  ses
heures de solitude, sur un gros livre qu'elle cachait au fond de son
bureau.

Et pendant qu'elle s'abandonnait  tous les rves d'une imagination en
dlire, tout Saumur chantait ses louanges et clbrait ses vertus; les
maris la proposaient comme modle  leurs femmes, les hommes enviaient
l'heureux notaire.

Mais le bonheur ici-bas ne saurait durer.

Un soir de mai, la belle Aurlie fut prise d'un malaise subit, et
vingt-quatre heures plus tard elle tait morte sans avoir eu le temps
de se reconnatre.




XIII


Dubocage, fou de douleur dans les premiers jours de son veuvage, ne
serait peut-tre pas consol  cette heure, si une fois, cherchant par
hasard dans ce bureau qui servait  Aurlie, il n'et trouv ce fameux
manuscrit qu'elle appelait ses Mmoires.

C'est en poussant de vritables cris de rage qu'il les lut.




XIV


Cependant, au cimetire, par del Nantilly, sur la tombe de madame
Dubocage, on lit: _Casta vixit_.

Et, dans le fait, c'est vrai.

FIN




TABLE DES MATIRES


Le petit vieux des Batignolles 1

Bonheur passe richesse       117

La soutane de Nessus         235

Une disparition              257

Maudite maison               273

Casta vixit                  289

F. AUREAU.--Imprimerie de Lagny.








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agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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