The Project Gutenberg eBook, Gabriel Lambert, by Alexandre Dumas


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Title: Gabriel Lambert


Author: Alexandre Dumas



Release Date: September 1, 2014  [eBook #46747]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GABRIEL LAMBERT***


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GABRIEL LAMBERT

PAR

ALEXANDRE DUMAS

NOUVELLE DITION







PARIS
MICHEL LEVY FRRES, DITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
1875



TABLE

Gabriel Lambert
La pche aux filets
Invraisemblance
Une Ame  natre





GABRIEL LAMBERT



I


LE FORAT.


J'tais vers le mois de mai de 1835  Toulon.

J'y habitais une petite bastide qu'un de mes amis avait mise  ma
disposition.

Cette bastide tait situe  cinquante pas du fort Lamalgue, juste en
face de la fameuse redoute qui vit, en 1793, surgir la fortune aile de
ce jeune officier d'artillerie qui fut d'abord le gnral Bonaparte,
puis l'empereur Napolon.

Je m'tais retir l dans l'intention louable de travailler. J'avais
dans la tte un drame bien intime, bien sombre, bien terrible, que je
voulais faire passer de ma tte sur le papier.

Ce drame si terrible c'tait le _Capitaine Paul_.

Mais je remarquai une chose: c'est que, pour le travail profond et
assidu, il faut les chambres troites, les murailles rapproches, et
le jour teint par des rideaux de couleur sombre. Les vastes horizons,
la mer infinie, les montagnes gigantesques, surtout lorsque tout cela
est baign de l'air pur et dor du Midi, tout cela vous mne droit  la
contemplation, et rien mieux que la contemplation ne vous loigne du
travail.

Il en rsulte qu'au lieu d'excuter _Paul Jones_, je rvais _Don Juan
de Marana_.

La ralit tournait au rve, et le drame  la mtaphysique.

Je ne travaillais donc pas, du moins le jour.

Je contemplais, et je l'avoue, cette Mditerrane d'azur, avec ses
paillettes d'or, ces montagnes gigantesques belles de leur terrible
nudit, ce ciel profond et morne  force d'tre limpide.

Tout cela me paraissait plus beau  voir que ce que j'aurais pu
composer ne me paraissait curieux  lire.

Il est vrai que la nuit, quand je pouvais prendre sur moi de fermer mes
volets aux rayons tentateurs de la lune; quand je pouvais dtourner
mes regards de ce ciel tout scintillant d'toiles; quand je pouvais
m'isoler avec ma propre pense, je ressaisissais quelque empire
sur moi-mme. Mais, comme un miroir, mon esprit avait conserv un
reflet de ses proccupations de la journe, et, comme je l'ai dit, ce
n'taient plus des cratures humaines avec leurs passions terrestres
qui m'apparaissaient, c'taient de beaux anges qui,  l'ordre de
Dieu, traversaient d'un coup d'aile ces espaces infinis; c'taient
des dmons proscrits et railleurs, qui, assis sur quelque roche nue,
menaaient la terre; c'tait enfin une oeuvre comme la _Divine Comdie,_
comme le _Paradis perdu_ ou comme _Faust_, qui demandait  clore, et
non plus une composition comme _Angle_ ou comme _Antony_.

Malheureusement je n'tais ni Dante, ni Milton, ni Gothe.

Puis, tout au contraire de Pnlope, le jour venait dtruire le travail
de la nuit.

Le matin arrivait. J'tais rveill par un coup de canon. Je sautais en
bas de mon lit.

J'ouvrais ma fentre, des torrens de lumire envahissaient ma chambre,
chassant devant eux tous les pauvres fantmes de mon insomnie,
pouvants de ce grand jour. Alors je voyais s'avancer majestueusement
hors de rade quelque magnifique vaisseau  trois ponts, le _Triton_ ou
le _Montebello_, qui, juste devant ma villa, comme pour ma rcration
particulire, venait faire manoeuvrer son quipage ou exercer ses
artilleurs.

Puis il y avait les jours de tempte, les jours o le ciel si pur se
voilait de nuages sombres, o cette Mditerrane si azure devenait
couleur de cendre, o cette brise si douce se changeait en ouragan.

Alors le vaste miroir du ciel se ridait, cette surface si calme
commenait  bouillir comme au feu de quelque fournaise souterraine. La
houle se faisait vague, les vagues, se faisaient montagnes. La blonde
et douce Amphitrite comme un gant rvolt, semblait vouloir escalader
le ciel, se tordant les bras dans les nuages, et hurlant de cette voix
puissante qu'on n'oublie pas une fois qu'on l'a entendue.

Si bien que mon pauvre drame s'en allait de plus en plus en lambeaux.

Je dplorais un jour cette influence des objets extrieurs sur mon
imagination devant le commandant du port, et je dclarais que j'tais
tellement las de ragir contre ces impressions, que je m'avouais
vaincu, et qu' partir du lendemain j'tais parfaitement dcid, tout
le temps que je resterais  Toulon,  ne plus faire que de la vie
contemplative.

En consquence, je lui demandai  qui je pourrais m'adresser pour louer
une barque: une barque tant la premire ncessit de la nouvelle
existence que, dans sa victoire sur la matire, l'esprit me forait
d'adopter.

Le commandant du port me rpondit qu'il songerait  ma demande et qu'il
aviserait  y satisfaire.

Le lendemain, en ouvrant ma fentre, j'aperus  vingt pas au-dessus de
moi, se balanant prs du rivage, une charmante barque, pouvant marcher
 la fois  la rame et  la voile, et monte par douze forats.

Je rflchissais  part moi que c'tait justement l une barque comme
il m'en faudrait une, lorsque le garde-chiourme, m'apercevant, fit
aborder le canot, sauta sur le rivage, et s'achemina vers la porte de
ma bastide.

Je m'avanai au devant de l'honorable visiteur.

Il tira un billet de sa poche et me le remit.

Il tait conu en ces termes:

        Mon cher mtaphysicien,

        Comme il ne faut pas dtourner les potes de leur
        vocation, et que jusqu' prsent vous vous tiez,  ce
        qu'il parat, mpris sur la vtre, je vous envoie la
        barque demande; vous pourrez, tout le temps que vous
        habiterez Toulon, en disposer depuis l'ouverture jusqu'
        la fermeture du port.

        Si parfois vos yeux, lasss de contempler le ciel,
        tendaient  redescendre sur la terre, vous trouverez
        autour de vous douze gaillards qui vous ramneront
        facilement, et par leur seule vue, de l'idal  la
        ralit.

        Il va sans dire qu'il ne faut laisser traner devant
        eux ni vos bijoux, ni votre argent.

        La chair est faible, comme vous savez, et comme un
        vieux proverbe dit a Qu'il ne faut pas tenter Dieu, 
        plus forte raison ne faut-il pas tenter l'homme, surtout
        quand cet homme a dj succomb  la tentation.

        Tout  vous.

J'appelai Jadin, et je lui fis part de notre bonne fortune. A mon
grand tonnement, il ne reut pas la communication avec l'enthousiasme
auquel je m'attendais: la socit dans laquelle nous allions vivre lui
paraissait un peu mle.

Cependant, comme aprs un coup d'oeil jet sur notre quipage il
aperut, sous les bonnets rouges dont elles taient ornes, quelques
ttes  caractre, il prit assez philosophiquement son parti, et,
faisant signe  nos nouveaux serviteurs de ne pas bouger, il porta une
chaise sur le rivage, et, prenant du papier et un crayon, il commena
un croquis de la barque et de son terrible quipage.

En effet, ces douze hommes qui taient l, calmes, doux, obissans,
attendant nos ordres et cherchant  les prvenir, avaient commis chacun
un crime:

Les uns taient des voleurs; les autres, des incendiaires; les autres,
des meurtriers.

La justice humaine avait pass sur eux; c'taient des tres dgrads,
fltris, retranchs du monde: ce n'taient plus ces hommes, c'taient
des choses; ils n'avaient plus de noms, ils taient des numros.

Runis, ils formaient un total: le total tait cette chose infme qu'on
appelle le bagne.

Dcidment le commandant du port m'avait fait l un singulier cadeau.

Et cependant je n'tais pas fch de voir de prs ces hommes, dont le
titre seul, prononc dans un salon, est une pouvante.

Je m'approchai d'eux, ils se levrent tous et trent vivement leur
bonnet.

Cette humilit me toucha.

--Mes amis, leur dis-je, vous savez que le commandant du port vous a
mis  mon service pour tout le temps que je resterai  Toulon?

Aucun d'eux ne rpondit, ni par un mot, ni par un geste.

On et dit que je parlais  des hommes de pierre.

J'espre, continuai-je, que je serai content de vous; quant  vous,
soyez tranquilles, vous serez contens de moi.

Mme silence.

Je compris que c'tait une chose de discipline.

Je tirai de ma poche quelques pices de monnaie, que je leur offris
pour boire  ma sant, mais pas une seule main ne s'tendit pour les
prendre.

--Il leur est dfendu de rien recevoir, me dit le garde-chiourme.

--Et pourquoi cela? demandai-je.

--Ils ne peuvent avoir d'argent  eux.

--Mais vous, dis-je, ne pouvez-vous leur permettre de boire un verre de
vin, en attendant que nous soyons prts?

--Ah! pour cela, parfaitement.

--Eh bien! faites venir  djeuner de la guinguette du Fort, je paierai.

--Je l'avais bien dit au commandant, fit le garde-chiourme en secouant
d'un mme mouvement la tte et les paules, je l'avais bien dit que
vous me les gteriez....

Mais enfin, puisqu'ils sont  votre service, il faut bien qu'ils
fassent ce que vous voulez....

Allons, Gabriel.... un coup de pied jusqu'au fort Lamalgue.... Du
pain, du vin et un morceau de fromage.

--Je suis au bagne pour travailler et non pour faire vos commissions,
rpondit celui auquel cet ordre tait adress.

--Ah! c'est juste, j'oubliais que tu es trop grand seigneur pour cela,
monsieur le docteur; mais comme il s'agissait de ton djeuner aussi
bien que de celui des autres....

--J'ai mang ma soupe, et je n'ai pas faim, rpondit le forat.

--Excusez....

Eh bien! Rossignol ne sera cas si fier.... Va, Rossignol, va, mon
fils.

En effet, la prdiction du vnrable argousin se ralisa. Celui auquel
il adressait la parole, et qui sans doute devait son nom  l'abus
qu'il avait fait de l'instrument ingnieux  l'aide duquel on est
parvenu  remplacer la clef absente, se leva, et tranant aprs lui son
camarade, car, ainsi qu'on le sait, tout homme au bagne est riv  un
autre homme, il s'achemina vers le cabaret qui avait l'honneur de nous
alimenter.

Pendant ce temps je jetai un coup d'oeil sur le rcalcitrant, dont la
rponse mdiocrement respectueuse n'amenait,  mon grand tonnement,
aucune suite fcheuse; mais il avait la tte tourne de l'autre ct,
et, comme il gardait cette position avec une persvrance qui semblait
le rsultat d'un parti pris, je ne pus le voir.

Cependant je le remarquai  ses cheveux blonds et  ses favoris
roux.... Je rentrai dans la bastide en me promettant de l'examiner dans
un autre moment.

J'avoue que la curiosit que j'prouvais  l'endroit de mon rpondeur
me fit hter le djeuner.

Je pressai Jadin, qui ne comprenait rien  mon impatience, et je revins
au bord de la mer.

Nos nouveaux serviteurs n'taient pas si avancs que nous. Du vin du
fort Lamalgue, du pain blanc et du fromage formaient pour eux un extra
auquel ils n'taient point habitus, et ils prolongeaient leur repas
en le savourant.

Rossignol et son compagnon surtout paraissaient apprcier au plus haut
degr cette bonne fortune.

Ajoutons que le garde-chiourme, de son ct, s'tait humanis au point
de faire comme ses subordonns: seulement ses subordonns avaient une
bouteille pour deux, tandis que lui avait deux bouteilles pour un.

Quant  celui que l'argousin avait dsign sous le nom potique de
Gabriel, sans doute son compagnon de boulet, qui n'avait pas voulu
renoncer au repas, l'avait forc de s'asseoir avec les autres; mais,
toujours en proie  son accs de misanthropie, il les regardait
ddaigneusement manger sans toucher  rien.

En m'apercevant, tous les forats se levrent, quoique, comme je l'ai
dit, leur repas ne ft point achev; mais je leur fis signe de finir ce
qu'ils avaient si bien commenc, et que j'attendrais.

Il n'y avait plus moyen pour celui que je voulais voir d'viter mes
regards.

Je l'examinai donc tout  mon aise, quoiqu'il et videmment rabattu
son bonnet jusque sur ses yeux pour chapper  cet examen.

C'tait un homme de vingt-huit  trente ans  peine; au contraire de
ses voisins, sur la rude physionomie desquels il tait facile de lire
les passions qui les avaient conduits o ils taient, lui avait un de
ces visages effacs dont,  une certaine distance, on ne distingue
aucun trait.

Sa barbe, qu'il avait laiss pousser dans tout son dveloppement, mais
qui tait rare et d'une couleur fausse, ne parvenait pas mme  donner
 sa physionomie un caractre quelconque.

Ses yeux, d'un gris ple, erraient vaguement d'un objet  l'autre sans
s'animer d'aucune expression; ses membres taient grles et semblaient
n'avoir t destins par la nature  aucun travail fatiguant; le
corps auquel ils s'attachaient ne paraissait capable d'aucune nergie
physique.

Enfin, des sept pchs capitaux qui recrutent sur la terre au nom de
l'ennemi du genre humain, celui sous la bannire duquel il s'tait
enrl devait tre videmment la paresse.

J'eusse donc dtourn bien vite mes regards de cet homme, qui, j'en
tais certain, ne pouvait m'offrir pour tude qu'un criminel de second
ordre, si un vague ressouvenir n'avait murmur  ma mmoire que je ne
voyais pas cet homme pour la premire fois.

Malheureusement, comme je l'ai dit, c'tait une de ces physionomies
dans lesquelles rien ne frappe, et qui,  moins de raisons
particulires, ne peuvent produire en passant devant nous aucune
impression.

Tout en demeurant convaincu que j'avais dj vu cet homme, ce que sa
persistance  fuir mes regards me dmontrait encore, il m'tait donc
impossible de me rappeler o et comment je l'avais vu.

Je m'approchai du garde-chiourme, et lui demandai le nom de celui de
mes convives qui faisait si mal honneur  mon repas.

Il s'appelait Gabriel Lambert.

Ce nom n'aidait en rien  ma mmoire: c'tait la premire fois que je
l'entendais prononcer.

Je crus que je m'tais tromp, et, comme Jadin apparaissait sur le
seuil de notre villa, j'allai au-devant de lui.

Jadin apportait nos deux fusils, notre promenade n'ayant pas d'autre
but ce jour-l que de faire la chasse aux oiseaux de mer.

J'changeai quelques paroles avec Jadin; je lui recommandai d'examiner
avec attention celui qui tait l'objet de ma curiosit.

Mais Jadin ne se rappelait aucunement l'avoir vu, et, comme  moi, ce
nom de Gabriel Lambert lui tait parfaitement tranger.

Pendant ce temps nos forats venaient d'achever leur collation, et
se levaient pour reprendre leur poste dans la barque; nous nous en
approchmes  notre tour.

Et comme, pour l'atteindre, il fallait sauter de rochers en rochers, le
garde-chiourme fit un signe  ces malheureux, qui entrrent dans la mer
jusqu'aux genoux, afin de nous aider dans le trajet.

Mais je remarquai une chose, c'est qu'au lieu de nous offrir la main
pour point d'appui, comme auraient fait des matelots ordinaires, ils
nous prsentaient le coude.

tait-ce une consigne donne d'avance?

tait-ce dans cette humble conviction que leur main tait indigne de
toucher la main d'un honnte homme?

Quant  Gabriel Lambert, il tait dj dans la barque avec son
compagnon,  son poste accoutum, et tenant son aviron  la main.




II


HENRY DE FAVERNE.


Nous partmes; mais, quel que ft le nombre de mouettes et de golands
qui voltigeaient autour de nous, mon attention tait attire vers un
seul but. Plus je regardais cet homme, plus il me semblait que, dans
des jours assez rapprochs, il s'tait d'une faon quelconque ml  ma
vie.

O cela? comment cela? voil ce que je ne pouvais me rappeler.

Deux ou trois heures se passrent dans cette recherche obstine de ma
mmoire, mais sans amener aucun rsultat.

De son ct, le forat paraissait tellement proccup d'viter mon
regard, que je commenai  tre pein de l'impression que ce regard
paraissait produire sur lui, et que je m'attachai  essayer de penser 
autre chose.

Mais on connat l'exigence de l'esprit lorsqu'il veut s'attacher  un
homme; malgr moi, j'en revenais toujours  cet homme.

Et, chose qui m'affermissait encore dans cette conviction que je ne me
trompais pas, c'est que, chaque fois qu'aprs avoir dtourn les yeux
de dessus lui j'avais pris sur moi de les fixer d'un autre ct et que
je me retournais vivement vers cet homme, c'tait lui  son tour qui
me regardait.

La journe s'coula ainsi: deux ou trois fois nous prmes terre.
J'tais occup  cette poque  coordonner les derniers vnemens
de la vie de Murat, et une partie de ces vnemens s'tait passe
sur les lieux mmes o nous nous trouvions; tantt c'tait un dessin
que je dsirais que Jadin prt pour moi, tantt c'tait une simple
investigation des lieux que je voulais faire.

A chaque fois je m'approchais du garde-chiourme avec l'intention de
l'interroger; mais  chaque fois je rencontrais le regard de Gabriel
Lambert si humili, si suppliant, que je remis  un autre moment
l'explication que je voulais demander.

A cinq heures de l'aprs-midi nous rentrmes.

Comme le reste de la journe devait tre pris par le dner et par le
travail, je congdiai mon garde-chiourme et sa troupe, en lui donnant
rendez-vous pour le lendemain matin  huit heures.

Malgr moi, je ne pus penser  autre chose qu' cet homme. Il nous est
arriv parfois  tous de chercher dans notre souvenir un nom qu'on ne
peut retrouver, et cependant ce nom on l'a parfaitement su. Ce nom
fuit pour ainsi dire devant la mmoire;  chaque instant on est prt 
le prononcer, on en a le son dans l'oreille, la forme dans la pense;
une lueur fugitive l'claire, il va sortir de notre bouche avec une
exclamation, puis tout  coup ce nom chappe de nouveau, s'enfonce plus
avant dans la nuit, arrive  disparatre tout  fait; si bien qu'on se
demande si ce n'est point en rve qu'on a entendu ce nom, et qu'il
semble qu'en s'acharnant davantage  sa poursuite l'esprit va se perdre
lui-mme dans l'obscurit, et toucher aux limites vie la folie.

Il en fut ainsi de moi pendant toute la soire et pendant une partie de
la nuit.

Seulement, chose plus trange encore, ce n'tait pas un nom,
c'est--dire une chose sans consistance, un son sans corps, qui me
fuyait: c'tait un homme que j'avais eu cinq ou six heures sous les
yeux, que j'avais pu interroger du regard, que j'aurais pu toucher de
la main.

Cette fois, au moins, je n'avais pas de doute: ce n'tait ni un rve
que j'avais fait, ni un fantme qui m'tait apparu.

J'tais sr de la ralit.

J'attendis le matin avec impatience.

Ds sept heures, j'tais  ma fentre pour voir venir la barque.

Je l'aperus qui sortait du port pareille  un point noir, puis 
mesure qu'elle s'avanait sa forme devint plus distincte.

Elle prit d'abord l'aspect d'un grand poisson qui nagerait  la surface
de la mer; bientt les avirons commencrent  devenir visibles, et le
monstre parut marcher sur l'eau  l'aide de ses douze pattes.

Puis on distingua les individus, puis les traits de leur visage.

Mais, arriv  ce point, je cherchai vainement  reconnatre Gabriel
Lambert; il tait absent, et deux nouveaux forats l'avaient remplac,
lui et son compagnon.

Je courus jusqu'au rivage.

Les forats crurent que j'avais hte de m'embarquer, et sautrent 
l'eau afin de faire la chane; mais je fis signe  leur gardien de
venir seul me parler.

Il vint: je lui demandai pourquoi Gabriel Lambert n'tait point avec
les autres.

Il me rpondit qu'ayant t pris pendant la nuit d'une fivre violente,
il avait demand  tre exempt de son service; ce qui, sur le
certificat du mdecin, lui avait t accord.

Pendant que je parlais au garde-chiourme, par-dessus l'paule duquel je
pouvais voir la barque et les hommes qui la montaient, un des forats
sortit une lettre de sa poche et me la montra.

C'tait celui qu'on avait dsign sous le nom de Rossignol.

Je compris que Gabriel avait trouv le moyen de m'crire, et que
Rossignol s'tait charg d'tre son messager.

Je rpondis par un signe d'intelligence au signe qu'il m'avait fait, et
je remerciai le gardien.

--Monsieur dsirerait-il lui parler? me demanda-t-il; en ce cas, malade
ou non, je le ferais venir demain.

--Non, rpondis-je; mais sa figure m'avait frapp, et, ne le voyant
pas aujourd'hui au milieu de ses camarades, je m'informais des causes
de son absence. Il me semble que cet homme est au-dessus de ceux avec
lesquels il se trouve.

--Oui, oui, dit le garde-chiourme, c'est un _de nos messieurs;_ et il a
beau faire, cela se voit tout de suite.

J'allais demander  mon brave argousin ce qu'il entendait par un _de
ses messieurs_, lorsque je vis Rossignol qui, tout en tranant son
compagnon de chane aprs lui, levait une pierre, et cachait la lettre
qu'il m'avait montre sous cette pierre.

Ds lors, comme on le comprend bien, je n'eus plus qu'un dsir, c'tait
de tenir cette lettre.

Je congdiai le garde-chiourme par un mouvement de tte qui signifiait
que je n'avais pas autre chose  lui dire, et j'allai m'asseoir prs de
la pierre.

Il retourna aussitt prendre sa place  la proue du canot.

Pendant ce temps, je levai la pierre et je m'emparai de la lettre, et,
chose trange, non pas sans une certaine motion.

Je rentrai chez moi. Cette lettre tait crite sur du gros papier
colier, mais plie proprement et avec une certaine lgance.

L'criture tait petite, fine, d'un caractre qui et fait honneur  un
crivain de profession.

Elle portait cette suscription:

_A monsieur Alexandre Dumas._

Cet homme, de son ct, m'avait donc aussi reconnu.

J'ouvris vivement la lettre, et je lus ce qui suit:

        Monsieur,

        J'ai vu hier les efforts que vous faisiez pour me
        reconnatre, et vous avez d voir ceux que je _faisait_
        pour ne pas tre reconnu.

        Vous comprenez qu'au milieu de toutes les humiliations
        auxquelles nous sommes en butte, une des plus grandes
        est de se trouver face  face, dgrads comme nous le
        sommes, avec un homme qu'on a rencontr _dans le monde_.

        Je me suis donc _donn_ la fivre pour m'pargner
        aujourd'hui cette humiliation.

        Maintenant, monsieur, s'il vous reste quelque piti
        pour un malheureux qui, il le sait, n'a mme plus
        droit  la piti, n'exigez point que je rentre  votre
        service; j'oserai mme vous demander plus: ne faites
        aucune question sur moi. En change de cette grce, que
        je vous supplie  genoux de m'accorder, je vous donne
        _ma parole d'honneur_ qu'avant que vous ne _quitti_
        Toulon je vous ferai connatre le nom sous lequel vous
        m'avez rencontr. Avec ce nom, vous saurez de moi tout
        ce que vous dsirez en savoir.

        Daignez prendre en considration la prire de _cellui_
        qui n'ose pas se dire

        Votre bien humble serviteur,

        GABRIEL LAMBERT.

Comme l'adresse, la lettre tait crite de la plus charmante criture
anglaise qui se pt voir; elle indiquait une certaine habitude de
style, quoique les trois fautes d'orthographe qu'elle contenait
dnonassent l'absence de toute ducation.

La signature tait orne d'un de ces paraphes compliqus comme on n'en
trouve plus qu'au bout du nom de certains notaires de village.

C'tait un mlange singulier de vulgarit originelle et d'lgance
acquise.

Cette lettre ne me disait rien pour le prsent; mais elle me promettait
pour l'avenir tout ce que je dsirais savoir. Puis je me sentais pris
de piti pour cette nature plus leve, ou, comme on le voudra, plus
basse que les autres.

N'y avait-il pas un reste de grandeur dans son humiliation?

Je rsolus donc de lui accorder ce qu'il me demandait.

Je dis au garde-chiourme que, loin de dsirer qu'on me rendt Gabriel
Lambert, j'eusse t le premier  demander qu'on me dbarrasst de cet
homme, dont la figure me dplaisait.

Puis je n'en ouvris plus la bouche, et personne ne m'en souffla le mot.

Je restai encore quinze jours  Toulon, et pendant ces quinze jours la
barque et son quipage demeurrent  mon service.

Seulement j'annonai d'avance mon dpart.

Je dsirais que cette nouvelle parvnt  Gabriel Lambert.

Je voulais voir s'il se souviendrait de la _parole d'honneur_ qu'il
m'avait donne.

La dernire journe s'coula sans que rien m'indiqut que mon homme se
dispost le moins du monde  tenir sa promesse; et, je l'avoue, je me
reprochais dj ma discrtion, lorsqu'en prenant cong de mes gens, je
vis Rossignol jeter un coup d'oeil sur la pierre o j'avais dj trouv
la lettre.

Ce coup d'oeil tait si significatif que je le compris  l'instant mme;
je rpondis par un signe qui voulait dire: C'est bien.

Puis, tandis que ces malheureux, dsesprs de me quitter, car les
quinze jours qu'ils avaient passs  mon service avaient t pour eux
quinze jours de fte, s'loignaient de la bastide en ramant, j'allai
lever la pierre, et sous la pierre je trouvai une carte.

Une carte crite  la main, mais qu'on et jur tre grave.

Sur cette carte, je lus:

        _Le vicomte_ HENRY DE FAVERNE.




III


LE FOYER DE L'OPRA.


Gabriel Lambert avait raison, ce nom seul me disait, sinon tout, du
moins une partie de ce que je dsirais savoir.

--C'est juste, Henry de Faverne! m'criai-je, Henry de Faverne, c'est
cela! Comment diable ne l'ai-je pas reconnu!

Il est vrai que je n'avais vu celui qui portait ce nom que deux
fois, mais c'tait dans des circonstances o ses traits s'taient
profondment gravs dans ma mmoire.

C'tait  la troisime reprsentation de _Robert le Diable;_ je me
promenais pendant l'entr'acte au foyer de l'Opra, avec un de mes amis,
le baron Olivier d'Hornoy.

Je venais de le retrouver le soir mme, aprs une absence de trois ans.

Des affaires d'intrt l'avaient appel  la Guadeloupe, o sa famille
avait des possessions considrables, et depuis un mois seulement il
tait de retour des colonies.

Je l'avais revu avec grand plaisir, car autrefois nous avions t fort
lis.

Deux fois, en allant et en venant, nous croismes un homme, qui 
chaque fois le regarda avec une affectation qui me frappa.

Nous allions le rencontrer une troisime fois, lorsque Olivier me dit:

--Vous est-il gal de vous promener dans le corridor au lieu de vous
promener ici?

--Parfaitement, lui rpondis-je; mais pourquoi cela?

--Je vais vous le dire, reprit-il.

Nous fmes quelques pas et nous nous trouvmes dans le corridor.

--Parce que, continua Olivier, nous avons crois deux fois un homme.

--Qui vous a regard d'une singulire faon, je l'ai remarqu.
Qu'est-ce que cet homme?

--Je ne puis le dire prcisment, mais ce que je sais, c'est qu'il a
l'air de chercher  avoir une affaire avec moi, tandis que moi je ne me
soucierais pas le moins du monde d'avoir une affaire avec lui.

--Et depuis quand donc, mon cher Olivier, craignez-vous les affaires?
Vous aviez autrefois, si je me le rappelle bien, la fatale rputation
de les chercher plutt que de les fuir.

--Oui, sans doute, je me bats quand il le faut; mais, vous le savez, on
ne se bat pas avec tout le monde.

--Je comprends, cet homme est un chevalier d'industrie.

--Je n'en ai aucune certitude, mais j'en ai peur.

--En ce cas, mon cher, vous avez parfaitement raison; la vie est
un capital qu'il ne faut risquer que contre un capital  peu prs
quivalent; celui qui fait autrement joue un jeu de dupe.

En ce moment la porte d'une loge s'ouvrit, et une jeune et jolie femme
fit coquettement signe de la main  Olivier qu'elle dsirait lui parler.

--Pardon, mon cher, il faut que je vous quitte.

--Pour longtemps?

--Non, continuez de vous promener dans le corridor, et avant dix
minutes je vous rejoins.

--A merveille.

Je continuai de me promener seul pendant le temps indiqu, et je me
trouvais du ct oppos  celui o j'avais quitt Olivier, lorsque
j'entendis tout  coup une grande rumeur, et que je vis les autres
promeneurs se porter du ct o cette rumeur tait ne; je m'avanai
comme tout le monde, et je vis sortir d'un groupe Olivier qui, en
m'apercevant, s'lana  mon bras en me disant:

--Venez, mon cher; sortons.

--Qu'y a-t-il donc? demandai-je, et pourquoi tes-vous si ple?

--Il y a que ce que j'avais prvu est arriv; cet homme m'a insult,
et il faut que je me batte avec lui; mais venez vite chez moi ou chez
vous, je vous conterai tout cela.

Nous descendmes rapidement l'un des escaliers; l'tranger descendait
l'autre; il tenait son mouchoir sur son visage, et son mouchoir tait
tach de sang.

Olivier et lui se rencontrrent  la porte.

--Vous n'oublierez pas, monsieur, dit l'tranger  haute voix, de
manire  tre entendu de tout le monde, que je vous attends demain 
six heures au bois de Boulogne, alle de la Muette.

--Eh! oui, monsieur, dit Olivier en haussant les paules; c'est chose
convenue.

Et il fit un pas en arrire pour laisser passer son adversaire, qui
sortit en se drapant dans son manteau, et avec la prtention visible de
faire de l'effet.

--Oh! mon Dieu! mon cher, dis-je  Olivier, qu'est-ce que ce monsieur?
Et vous allez vous battre avec cela?

--Il le faut, pardieu! bien.

--Et pourquoi le faut-il?

--Parce qu'il a lev la main sur moi, parce que je lui ai envoy un
coup de canne  travers la figure.

--Vraiment?

--Parole! une scne de crocheteur, tout ce qu'il y a de plus sale: j'en
ai honte; mais que voulez-vous? c'est ainsi.

--Mais qu'est-ce que c'est donc que ce manant-l, qui croit qu'on est
oblig de donner  des gens comme nous des soufflets pour les faire
battre?

--Ce que c'est? c'est un monsieur qui se fait appeler le vicomte Henry
de Faverne.

--Henry de Faverne? je ne connais pas cela.

--Ni moi non plus.

--Eh bien! comment avez-vous une affaire avec un homme que vous ne
connaissez pas?

--C'est justement parce que je ne le connais pas que j'ai avec lui une
affaire: cela vous parat trange; qu'en dites-vous?

--Je l'avoue.

--Je vais vous raconter cela. Tenez, il fait beau, au lieu de nous
enfermer entre quatre murailles, voulez-vous venir jusqu' la Madeleine?

--Jusqu'o vous voudrez.

--Voici ce que c'est: ce monsieur Henry de Faverne a des chevaux
superbes et joue un jeu fou, sans qu'on lui connaisse aucune fortune au
soleil; au reste, payant fort bien ce qu'il achte ou ce qu'il perd: de
ce ct il n'y a rien  dire. Mais comme il est,  ce qu'il parat, sur
le point de se marier, on lui a demand quelques explications sur cette
fortune dont il fait un usage si blouissant; il a rpondu qu'il tait
d'une famille de riches colons qui avait des biens considrables  la
Guadeloupe.

Alors, justement comme j'en arrive, on est venu aux informations prs
de moi, et l'on m'a demand si je connaissais un comte de Faverne  la
Pointe--Pitre.

Il faut vous dire, mon cher, que je connais,  la Pointe--Pitre, tout
ce qui mrite d'tre connu, et qu'il n'y a pas, d'un bout de l'le 
l'autre, plus de comte de Faverne que sur ma main.

Vous comprenez, moi j'ai dit tout bonnement ce qu'il en tait, sans
attacher  ce que je disais d'autre importance. Puis, au bout du
compte, comme c'tait la vrit, je l'eusse dite dans tous les cas.

Or, il parat que mon refus de reconnatre ce monsieur a mis
obstacle  ses projets de mariage. Il a cri bien haut que j'tais un
calomniateur, et qu'il me ferait repentir de mes calomnies. Je ne m'en
suis pas autrement inquit; mais, ce soir, je l'ai rencontr comme
vous avez vu, et j'ai senti, vous savez, on sent cela, que j'allais
avoir une affaire avec cet homme.

Au reste, mon cher ami, vous tes tmoin que, cette affaire, je l'ai
vite tant que j'ai pu; mais, que voulez-vous? je ne pouvais pas faire
davantage. J'ai quitt le foyer, j'ai pris le corridor; en m'apercevant
qu'il nous avait suivi dans le corridor, je suis entr dans la loge de
la comtesse M...., qui, elle-mme, comme vous le savez, est crole, et
qui n'a jamais entendu parler de ce monsieur ni de quelque Faverne que
ce soit.

Je croyais en tre quitte; baste! il m'attendait en face de la porte
de la loge; vous savez le reste: nous nous battons demain, vous l'avez
entendu.

--Oui,  six heures du matin: mais qui donc a rgl cela?

--Mais voil encore ce qui prouve que j'ai affaire  je ne sais quel
croquant.

Est-ce que c'est jamais aux adversaires  rgler ces choses-l? Que
restera-t-il  faire aux tmoins, alors? Puis, se battre  six heures
du matin, comprenez-vous cela? Qui est-ce qui se lve  six heures?

Ce monsieur a donc t garon de charrue dans sa jeunesse; quant 
moi, je sais que je vais tre demain matin d'une humeur massacrante, et
que je me battrai trs-mal.

--Comment, vous vous battrez trs-mal?

--Sans doute; c'est une chose srieuse que de se battre, que diable! On
prend toutes ses aises pour faire l'amour, et on ne s'accorde pas la
plus petite fantaisie en matire de duel! Moi, je sais une chose, c'est
que je me suis toujours battu  onze heures ou midi, et qu'en gnral
je m'en suis trs bien trouv.

A six heures du matin, je vous demande un peu, au mois d'octobre! on
meurt de froid, on grelotte, on n'a pas dormi.

--Eh bien! mais rentrez et couchez-vous.

--Oui, couchez-vous, c'est facile  dire; on a toujours, quand on se
bat le lendemain, quelque chose comme un bout de testament  faire,
une lettre  crire  sa mre ou  sa matresse; tout cela vous prend
jusqu' deux heures du matin.

Puis on dort mal; car, voyez-vous, on a beau dire, si brave qu'on
soit, c'est toujours une mauvaise nuit que la nuit qui prcde un
duel. Et se lever  cinq heures, car pour se trouver au bois de
Boulogne  six heures, il faut se lever  cinq, se lever  la bougie,
connaissez-vous rien de plus maussade que cela?...

Aussi qu'il se tienne bien, ce monsieur; je ne le mnagerai pas, je
vous en rponds. A propos, je compte sur vous comme tmoin.

--Pardieu!

--Apportez vos pes, je ne veux pas me servir des miennes, il pourrait
dire qu'elles sont  ma garde.

--Vous vous battez  l'pe?

--Oui, j'aime mieux cela; cela tue aussi bien que le pistolet, et cela
n'estropie pas. Une mauvaise balle vous casse un bras, il faut vous le
couper, et vous voil manchot. Apportez vos pes.

--C'est bien, je serai chez vous  cinq heures.

--A cinq heures! Comme c'est amusant pour vous aussi de vous lever 
cinq heures!

--Oh! pour moi, cela m'est  peu prs indiffrent; c'est l'heure o je
me couche.

--C'est gal, lorsque les choses se passeront entre gens comme il faut,
et que vous serez mon tmoin, faites-moi battre comme vous l'entendrez,
mais faites-moi battre  onze heures ou midi, et vous verrez; parole
d'honneur! il n'y aura pas de comparaison, j'y gagnerai cent pour cent.

--Allons donc, je suis sr que vous serez superbe.

--Je ferai de mon mieux; mais, d'honneur! j'aurais mieux aim me battre
ce soir sous un rverbre, comme un soldat aux gardes, que de me lever
demain  une pareille heure; ainsi, vous, mon cher, qui n'avez pas de
testament  faire, allez vous coucher; allez, et recevez mes excuses au
nom de ce monsieur.

--Je vous quitte, mon cher Olivier, mais c'est pour vous laisser tout
votre temps  vous mme. Avez-vous quelque autre recommandation  me
faire?

--A propos, il me faut deux tmoins: passez au club, et prvenez Alfred
de Nerval que je compte sur lui; cela ne le drangera pas trop, il
jouera jusqu' cette heure-l, et tout sera dit. Puis il nous faut,
je ne sais pas, parole d'honneur! o j'ai la tte, il nous faut un
mdecin; je n'ai pas envie, si je lui donne un coup d'pe, de lui
sucer la plaie,  ce monsieur; j'aime mieux qu'on le saigne.

--Avez-vous quelque prfrence?

--Pour qui?

--Pour un docteur.

--Non; je les redoute tous galement.

--Prenez Fabien; n'est-ce pas votre mdecin? c'est le mien aussi; il
nous rendra se service avec grand plaisir.

--Soit. A moins cependant qu'il ne craigne que cela lui fasse tort
prs du roi, car vous savez qu'il vient d'tre attach  la cour par
quartier.

--Soyez tranquille, il n'y songera mme pas.

--Je le crois, car c'est un excellent garon; faites-lui toutes mes
excuses de le faire lever  pareille heure.

--Bah! il y est habitu.

--Pour un accouchement, pas pour un duel.

Mais avec cela je bavarde comme une pie, et je vous tiens l dans la
rue, sur vos jambes, tandis que vous devriez tre dans votre lit. Allez
vous coucher, mon cher ami, allez vous coucher.

--Allons, bonsoir et bon courage!

--Ah! ma foi! je vous jure que je n'en sais rien, dit Olivier en
billant  se dmonter la mchoire; car, en vrit, vous ne vous faites
point ide combien cela m'ennuie de me battre avec ce drle-l.

Et sur ces paroles, Olivier me quitta pour rentrer chez lui, tandis que
j'allais au club et chez Fabien.

Je lui avais donn la main en le quittant, et j'avais senti sa main
agite d'un mouvement nerveux.

Je n'y comprenais plus rien. Olivier avait presque la rputation d'un
duelliste; comment donc un duel l'impressionnait-il  ce point-l?

N'importe, je n'en tais pas moins sr de lui pour le lendemain.




IV


PRPARATIFS.


Je courus chez le docteur, et de l au club.

Alfred promit de ne pas se coucher et Fabien d'tre lev  l'heure
convenue: tous deux devaient se trouver chez Olivier  cinq heures
moins un quart.

J'y arrivai  quatre heures et demie, pour lui dire que tout tait
rgl  sa convenance.

Je le trouvai assis devant sa table et achevant d'crire quelques
lettres.

Il ne s'tait pas couch.

--Eh bien! mon cher Olivier, lui demandai-je, comment vous trouvez-vous?

--Oh! trs mal  mon aise; vous voyez l'homme le plus fatigu de la
terre.

Comme je m'en doutais, je n'ai pas eu le temps de dormir une minute.
Vous voyez le feu qu'il y a, eh bien! je n'ai pas pu me rchauffer.
Est-ce qu'il fait froid dehors?

--Non, le temps est humide; il tombe du brouillard.

--Vous verrez que nous serons assez heureux pour qu'il tombe de l'eau 
torrens.

Se battre par la pluie, les pieds dans la boue; comme c'est amusant!

Si cet homme n'tait pas un goujat, on aurait remis la chose  plus
tard, ou l'on se serait battu  couvert; aussi il peut tre tranquille,
son affaire est claire, et je le gurirai de l'envie de venir me
chercher une seconde fois dispute, je vous en rponds.

--Ah ! mais vous en parlez, mon cher, comme si vous tiez sr de le
tuer.

--Oh! vous comprenez, on n'est jamais sr de tuer son homme; il n'y a
que les mdecins qui puissent rpondre de cela.

N'est-ce pas, Fabien? ajouta Olivier en souriant et en tendant la main
au docteur, qui entrait; mais je lui donnerai un joli coup d'pe,
voil tout.

--Dans le genre de celui que vous avez donn, la veille de votre dpart
pour la Guadeloupe,  cet officier portugais que j'ai eu toutes les
peines du monde  tirer d'affaire, n'est-ce pas? dit Fabien.

--Oh! celui-l c'est autre chose: celui-l, il avait choisi le mois de
mai; puis, au lieu de me jeter brutalement son heure au nez, il m'avait
poliment demand la mienne.

Mon cher, imaginez-vous, c'tait une partie de plaisir; nous nous
battions  Montmorency, par une charmante journe,  onze heures du
matin.

Vous rappelez-vous, Fabien? il y avait dans le buisson qui se trouvait
 ct de nous une fauvette qui chantait; j'adore les oiseaux. Tout en
me battant j'coutais chanter cette fauvette; elle ne s'envola qu'au
mouvement que vous ftes en voyant tomber mon adversaire.

Comme il tomba bien, n'est-ce pas? en me saluant de la main; c'tait
un homme trs comme il faut, ce Portugais; l'autre tombera comme un
boeuf, vous verrez, en m'claboussant.

--Ah ! mon cher Olivier, lui dis-je, vous tes donc un Saint-Georges
pour parler comme cela d'avance.

--Non, je tire mme assez mal, mais j'ai le poignet solide, et, sur le
terrain, un sang-froid de tous les diables; d'ailleurs, cette fois-ci,
j'ai affaire  un lche.

--A un lche ... qui est venu vous provoquer?

--Cela ne fait rien; au contraire, cela vient  l'appui de mon
assertion.

Vous avez bien vu qu'au lieu de m'envoyer tranquillement ses tmoins,
comme cela se fait en bonne compagnie, il a voulu se monter la tte
en m'insultant lui-mme; et encore a-t-il pass prs de moi deux fois
sans faire autre chose que me regarder, puis il m'a vu me dtourner de
mon chemin, il a cru que j'avais peur, et il a fait le crne; c'est un
homme qui a besoin de se battre avec quelqu'un de bien plac dans le
monde pour se rhabiliter. Ce n'est pas un duel qu'il me propose, c'est
une spculation qu'il entreprend.

Au reste, vous verrez tout cela sur le terrain....

Ah! voil enfin Nerval: j'ai cru qu'il ne viendrait pas.

--Ce n'est pas ma faute, mon cher, dit en entrant le nouvel arrivant;
d'ailleurs je ne suis pas en retard. (Il tira sa montre.) Cinq heures.
Imagine-toi que je gagnais quelque chose comme une trentaine de
mille francs  Valjuson, et qu'il m'a fallu lui donner revanches sur
revanches, jusqu' ce qu'il n'en perde plus que dix mille. Ah ! tu te
bats donc?

--Oh! mon Dieu! oui.

--Alexandre est venu me dire cela au moment o je venais d'tre dcav
de deux cents louis, de sorte que j'ai assez mal cout.

Est-ce que tu n'aurais pas tenu, toi, vingt-neuf par la retourne et
premier en main?

--Certainement j'aurais tenu.

--Eh bien! je trouve cinq trfles; cet imbcile de Larry, qui avait
battu les cartes, s'en tait donn trois pour lui seul, et btement,
comme tout ce qu'il fait, en donnant l'as et le roi  un autre.

J'y tais dj de dix mille francs quand j'ai eu la bonne ide de me
rattraper  l'cart avec Valjuson, de sorte que je ne perds ni ne
gagne. Vous ne jouez pas, vous, Fabien?

--Non.

--Vous avez bien raison: je ne connais rien de stupide comme le jeu;
c'est une mauvaise habitude que j'ai prise et que je voudrais bien
perdre. Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque remde, docteur, mais un
remde agrable, un remde moral joint  un bon rgime hyginique?

A propos de cela, mon cher, o diable d'Harville a-t-il pris son
abominable cuisinier? chez quelque ministre constitutionnel. Il nous
adonn hier un dner que personne n'a pu manger. Tu t'es dout de cela,
toi, tu n'es pas venu; tu as bien fait. Ah ! o se bat-on?

--Au bois de Boulogne, alle de la Muette.

--Oh! les traditions classiques. Mon cher, depuis que tu es  la
Guadeloupe on ne se bat plus l: on se bat  Clignancourt ou 
Vincennes.

Il y a des endroits charmans que Nestor a dcouverts; tu sais, lui,
c'est le Christophe Colomb de ces mondes-l: ils se sont battus l avec
Gallois; un duel charmant!

Tu sais comme ils sont braves tous deux; ils se sont donn trois coups
d'pe chacun, et se sont quitts contens comme des dieux:

_Numero Deus impare gaudet._

Tu vois, hein! comme je tiens mon latin. Et quand je pense qu'on a t
donner,  mon dtriment, le prix de thme  cet imbcile de Larry, qui
m'a fait perdre, avec ses trois trfles, un coup de deux cents louis!...

--Tu lui revaudras cela ce soir. Mais je crois, messieurs, continua
Olivier, qu'il est temps de partir; il ne faut pas nous faire attendre.

--Comment allons-nous l-bas?

--J'ai une espce de landau avec des pes dedans, repris-je; une
voiture qui a un air tout  fait honnte: on ne se doutera jamais de ce
qu'elle renferme.

--Trs bien! descendons.

Nous descendmes; nous prmes place, et nous ordonnmes au cocher de
nous conduire au bois de Boulogne, alle de la Muette.

--A propos, dit Alfred quand la voiture commena de rouler, je vais
peut-tre avoir une affaire, moi aussi.

--Et comment cela?

--A cause de toi.

--A cause de moi?

--Oui. Tu sais que tu as dit l'autre jour, chez madame de Mranges, que
tu ne connaissais  la Guadeloupe aucun monsieur de Faverne.

--Oui, parfaitement.

--J'ai entendu cela tout en faisant un wisth: a m'tait entr par une
oreille, a ne m'tait pas sorti par l'autre, quand, avant hier, qui
propose-t-on au club?...

Un monsieur Henry de Faverne, qui se fait appeler vicomte, et qui
n'est rien du tout, j'en suis sr. Alors, j'ai dit qu'il tait
impossible d'admettre cet homme, que les Faverne n'existaient pas, que
tu connaissais la Guadeloupe comme ta poche, et que tu n'avais jamais
entendu parler de ces gens-l; de sorte qu'il a t refus.

C'est fcheux, au reste, parce qu'il est beau joueur; voil toute
l'affaire: il parat qu'il a su que je m'tais prononc contre lui et
qu'il m'en veut.

A son aise! Quand il sera las de m'en vouloir, il viendra me le dire;
je l'attends.

A propos! et toi, avec qui te bats-tu?

--Avec lui.

--Qui, lui?

--Avec ton monsieur Henry de Faverne.

--Comment! c'est  moi qu'il en veut, et c'est avec toi qu'il se bat?

--Oui; il aura su que les renseignemens venaient de moi, et il se sera
tout naturellement adress  moi.

--Oh! un instant! un instant! s'cria Alfred, c'est que je vais lui
dire....

--Tu ne diras rien. Ce monsieur est un manant  qui on ne parle pas;
d'ailleurs ton affaire n'a aucun rapport avec la mienne; il m'a
insult, c'est  moi de me battre: voil tout. Aprs moi tu auras ton
tour.

--Ah! oui, avec cela que tu les arranges bien quand tu t'en mles. Mais
celui-l, je t'en prie, ne me le tue pas tout  fait; ce n'est qu'
cette condition-l que je te le laisse. Veux-tu un cigare?

--Merci.

--Tu ne sais pas ce que tu refuses; ce sont de vritables cigares du
roi d'Espagne, que Vernon a rapports de la Havane.

--Vous ne fumez pas, docteur?

--Non.

--Vous avez tort.

Et Alfred alluma son cigare, s'accouda dans un coin de la voiture, et,
tout entier  l'agrable occupation qu'il venait de se crer, s'abma
dans la volupt de la fume.




V


L'ALLE DE LA MUETTE


Pendant ce temps-l, un jour ple et maladif venait de se lever, et
l'on commenait d'apercevoir le bois de Boulogne perdu au milieu du
brouillard.

Une voiture marchait devant la ntre, et, comme elle prit la porte
Maillot, nous ne doutmes plus que ce ft celle de notre adversaire;
nous ordonnmes donc  notre cocher de la suivre. Elle se dirigea vers
l'alle de la Muette, au tiers de laquelle elle s'arrta; la ntre la
joignit, et s'arrta  son tour; nous descendmes.

Ces messieurs avaient dj mis pied  terre.

Je jetai alors un coup d'oeil sur Olivier.

Un changement complet s'tait opr en lui; le mouvement nerveux qui
l'agitait la veille avait compltement disparu, il tait calme et
froid; un sourire de suprme ddain arquait sa bouche, et un lger pli
entre les deux sourcils tait la seule contraction qu'on pt remarquer
sur son visage; pas un mot ne sortait de sa bouche.

Son adversaire prsentait un aspect tout oppos; il parlait haut, riait
avec clat, gesticulait avec force; mais, avec tout cela, son visage
grimaant tait ple et contract; de temps en temps un spasme nerveux
lui serrait la poitrine et le forait de biller.

Nous nous approchmes de ses deux tmoins, qui furent forcs de lui
dire de s'loigner.

Alors il fit en arrire quelques pas en sifflant, et se mit  piquer si
violemment dans la terre la badine qu'il tenait qu'il la brisa.

Les prparatifs du combat taient faciles  rgler. Monsieur de Faverne
avait indiqu l'heure, Olivier avait choisi les armes, tout arrangement
tait impossible.

La question tait donc purement et simplement de savoir si l'on
arrterait le combat aprs une premire blessure, ou si on lui
laisserait telle suite qu'il plairait aux combattans de lui donner.

Olivier s'tait prononc  ce sujet, c'tait un droit de sa position
d'offens: rien ne devait arrter les pes que la chute d'un des deux
adversaires.

Les tmoins discutrent un instant, mais furent obligs de cder; nous
ne les connaissions ni l'un ni l'autre; c'taient des amis de monsieur
Henry de Faverne; et,  part leur tranchant et leurs manires de
sous-officiers, nous les trouvmes assez au fait des fonctions qu'ils
remplissaient.

Je leur prsentai les pes, qu'ils examinrent.

Pendant cet examen, je revins vers Olivier.

Il tait occup  faire remarquer une faute hraldique qui s'tait
glisse dans le blason, sans doute improvis, de son adversaire: le
vicomte portait couleur sur couleur.

En me voyant, il me prit  part.

--Tenez, me dit-il, voici deux lettres, l'une pour ma mre, l'autre
pour....

Il ne pronona point le nom, mais me montra ce nom crit sur la lettre:
c'tait celui d'une jeune personne qu'il aimait et qu'il tait sur le
point d'pouser.

On ne sait pas ce qui peut arriver, continua-t-il; s'il m'arrivait
malheur, faites porter cette lettre  ma mre; quant  l'autre, cher
ami, ne la remettez qu'en main propre.

Je lui promis.

Puis, voyant que, plus le moment du combat approchait, plus son visage
devenait calme:

--Mon cher Olivier, lui dis-je, je commence  croire que ce monsieur a
eu tort de vous insulter, et qu'il va payer cher son imprudence.

--Oui, dit le docteur, surtout si votre sang-froid est rel.

Un sourire effleura les lvres d'Olivier.

--Docteur, dit-il, dans l'tat de sant ordinaire, combien de fois le
pouls d'un homme qui n'a aucun motif d'agitation bat-il  la minute?

--Mais, rpondit Fabien, soixante-quatre ou soixante-cinq fois.

--Ttez mon pouls, docteur, dit Olivier en tendant la main  Fabien.

Fabien tira sa montre, appuya son doigt sur l'artre, e; au bout d'une
minute:

--Soixante-six pulsations, dit-il; c'est miraculeux d'empire sur
vous-mme; ou votre adversaire est un Saint-Georges, ou c'est un nomme
mort.

--Mon cher Olivier, dit Alfred en se retournant, es-tu prt?

--Moi? dit Olivier, j'attends.

--Eh bien! alors, messieurs, dit-il, rien n'empche que l'affaire se
vide?

--Oui, oui, s'cria monsieur de Faverne; oui, vite, vite, sacrebleu!

Olivier le regarda avec un lger sourire de mpris; puis voyant qu'il
jetait bas son habit et son gilet, il ta les siens.

C'est alors qu'apparut une nouvelle diffrence entre ces deux hommes.

Olivier tait mis avec une coquetterie charmante: il avait fait
toilette complte pour se battre; sa chemise tait de la plus fine
batiste, frache et soigneusement plisse; sa barbe tait nouvellement
faite, ses cheveux ondulaient comme s'ils sortaient du fer de son valet
de chambre.

Tout au contraire, la chevelure de monsieur de Faverne dnonait une
nuit agite.

On voyait qu'il n'avait pas t coiff depuis la veille, et que cette
coiffure avait t fort drange par l'agitation de la nuit; sa barbe
tait longue, et sa chemise de jaconas tait videmment la mme que
celle avec laquelle il avait couch.

--Dcidment cet homme est un manant, murmura Olivier.

Je lui remis une des epes, tandis qu'on remettait l'autre  son
adversaire.

Olivier la prit par la lame et eut  peine l'air de la regarder: on et
dit qu'il tenait une canne.

Monsieur de Faverne prit au contraire la sienne par la poigne,
fouetta deux ou trois fois l'air avec la lame; puis il s'enveloppa la
main avec un foulard, afin d'assurer d'autant mieux l'pe dans sa main.

Olivier seulement alors ta ses gants, mais jugea inutile d'user de la
prcaution que venait de prendre son adversaire; seulement alors je
remarquai sa main: elle avait la blancheur et la dlicatesse d'une main
de femme.

--Eh bien! monsieur, dit monsieur de Faverne; eh bien?

--Eh bien! j'attends, rpondit Olivier.

--Allez, messieurs, dit Alfred.

Les adversaires, qui taient  dix pas l'un de l'autre, se
rapprochrent alors; je remarquai que plus Olivier se rapprochait, plus
sa figure devenait douce et souriante.

Tout au contraire, la figure de son adversaire prit un caractre de
frocit dont j'aurais cru ses traits incapables; son oeil devint
sanglant et son teint couleur de cendre.

Je commenai  tre de l'avis d'Olivier: cet homme tait un lche.

Au moment o les pes se touchrent, ses lvres s'entrouvrirent et
montrrent ses dents convulsivement serres.

Tous deux tombrent en garde en face l'un de l'autre; mais autant la
pose d'Olivier tait simple, facile, lgante, autant celle de son
adversaire, quoique dans toutes les rgles de l'art, tait raide et
anguleuse.

On voyait que cet homme avait appris  faire des armes  un certain
ge, tandis que l'autre, en vrai gentilhomme, avait depuis son enfance
jou avec des fleurets.

Monsieur de Faverne commena l'attaque: ses premiers coups furent
vifs, serrs, prcis; mais, ces premiers coups ports, il s'arrta
comme tonn de la rsistance de son adversaire. En effet, Olivier
avait par ses attaques avec la mme facilit qu'il et fait dans un
assaut de salle d'armes.

Monsieur de Faverne en devint plus livide encore, si la chose tait
possible, et Olivier plus souriant.

Alors monsieur de Faverne changea de garde, plia sur ses genoux,
carta les jambes  la manire des matres italiens, et recommena les
mmes coups, mais en les accompagnant de ces cris qu'ont l'habitude de
pousser, pour effrayer leurs adversaires, les prvts de rgiment.

Mais ce changement d'attaque n'eut aucune influence sur Olivier: sans
reculer d'un pas, sans rompre d'une semelle, sans prcipiter un seul de
ses mouvemens, son pe se lia  celle de son adversaire ou la prcda
alternativement, comme s'il et pu deviner les coups que celui-ci
allait lui porter.

Il avait vritablement, comme il l'avait dit, un sang-froid terrible.

La sueur de l'impuissance et de la fatigue coulait sur le front
de monsieur de Faverne; les muscles de son cou et de ses bras se
gonflaient comme des cordes; mais sa main se fatiguait visiblement, et
l'on comprenait que si l'pe n'tait maintenue  son poignet par le
foulard,  la premire attaque un peu vive de son adversaire, son pe
lui tomberait des mains.

Olivier, au contraire, continuait djouer avec la sienne.

Nous regardions en silence ce jeu terrible, dont il nous tait facile
de deviner le rsultat d'avance. Comme l'avait dit Olivier, on pouvait
deviner que monsieur de Faverne tait un homme perdu.

Enfin, au bout d'un instant, un sourire plus caractris se dessina sur
les lvres d'Olivier;  son tour il simula un ou deux coups, puis un
clair passa dans ses yeux; il se fendit, et d'un simple dgagement,
mais si serr, si vif que nous ne pmes pas le suivre des yeux, il lui
passa son pe au travers du corps.

Puis, sans prendre la prcaution d'usage en pareil cas, c'est--dire
de se rejeter en arrire par un pas de retraite, il abaissa son pe
sanglante et attendit.

Monsieur de Faverne jeta un cri, porta la main gauche  sa blessure,
secoua sa main droite pour la dbarrasser de l'pe, qui, lie  son
poignet, lui pesait comme une masse, puis, passant d'une pleur livide
 une pleur cadavreuse, il chancela un instant et tomba vanoui.

Olivier, sans le perdre tout  fait de l'oeil, se retourna vers Fabien.

--Maintenant, docteur, dit-il de son son de voix habituel, et sans que
la trace de la moindre motion se ft reconnatre, maintenant, docteur,
je crois que le reste vous regarde.

Fabien tait dj prs du bless.

Non-seulement l'pe lui avait travers le corps, mais elle avait
encore t trouer la chemise flottante, tant le coup avait t profond;
le sang remontait  plus de dix-huit pouces sur la lame.

--Tenez, mon cher, me dit Olivier, voici votre pe; c'est tonnant
comme elle est monte  ma main. Chez qui l'avez-vous achete?

--Chez Devismes.

--Ayez donc la bont de m'en commander une paire pareille.

--Gardez celles-ci; vous vous en servez trop bien pour vous les
reprendre.

--Merci, a me fera plaisir de les avoir.

Puis, se retournant vers le bless:

--Je crois que je l'ai tu, dit-il; j'en serais fch; je ne sais
pourquoi il me semble que ce malheureux-l ne doit point mourir de la
main d'un honnte homme.

Puis, comme nous n'avions plus rien  faire l, que monsieur de Faverne
tait entre les mains de Fabien, c'est--dire d'un des plus habiles
docteurs de Paris, nous remontmes dans notre voiture, tandis qu'on
portait le bless dans la sienne.

Deux heures aprs, je reus une magnifique pipe turque qu'Olivier
m'envoyait en change de mes pes.

Le soir, j'allai en personne prendre des nouvelles de monsieur de
Faverne; le lendemain, j'envoyai mon domestique; le troisime jour, ma
carte; puis comme, ce troisime jour, j'appris que, grce aux soins de
Fabien, il tait hors de danger, je cessai de m'occuper de lui.

Deux mois aprs,  mon tour, je reus sa carte.

Puis je partis pour un voyage, et je ne le revis plus que le jour o je
le retrouvai au bagne.

Olivier ne s'tait pas tromp sur l'avenir de cet homme.




VI


LE MANUSCRIT.


On devine alors combien je fus curieux de connatre les vnemens
qui avaient conduit aux galres cet homme, que, comme il le disait
lui-mme, j'avais rencontr dans le monde.

Je songeai alors tout naturellement  Fabien, qui, l'ayant soign de la
terrible blessure que lui avait faite Olivier, devait avoir recueilli
sur cet homme de curieux dtails.

Aussi ma premire visite,  mon retour  Paris, fut-elle pour lui. Je
ne m'tais pas tromp; Fabien, qui a l'habitude d'crire jour par jour
tout ce qu'il fait, alla  son secrtaire, et, parmi plusieurs cahiers
de papier spars les uns des autres, en chercha un qu'il me remit.

--Tenez, mon ami, me dit-il, vous trouverez l dedans tous les
renseignemens que vous dsirez avoir; je vous les confie, faites-en ce
que vous voudrez, mais ne les perdez pas; ce cahier fait partie d'un
grand ouvrage que je compte faire sur les maladies morales que j'ai
traites.

--Ah, diable! mon cher, lui dis-je, il y aurait l un trsor pour moi.

--Aussi, cher ami, soyez tranquille; si je meurs d'un certain anvrisme
qui de temps en temps murmure tout bas aux oreilles de mon coeur
que je ne suis que poussire, et que je dois m'attendre  retourner
en poussire, ces cahiers vous sont destins, et mon excuteur
testamentaire vous les remettra.

--Je vous remercie de l'intention, mais j'espre ne jamais recevoir le
cadeau crue vous me promettez; vous avez  peine trois ou quatre ans de
plus que moi.

--D'abord vous me flattez, j'en ai douze ou treize, si je ne me trompe;
mais que fait l'ge en pareille circonstance? Je connais tel vieillard
de soixante-dix ans qui est plus jeune que moi.

--Allons donc! vous, docteur, vous avez de pareilles ides?

--C'est justement parce que je suis docteur que je les ai. Tenez,
voulez-vous voir la maladie que j'ai?... la voil.

Il me conduisit devant un dessin parfaitement fait; il reprsentait
l'anatomie du coeur.

J'ai fait faire ce dessin sur mes renseignemens et pour mon usage
particulier, continua-t-il, afin de juger matriellement, si je puis
parler ainsi, ma situation. Vous le voyez, c'est un anvrisme. Un jour,
ce tissu-l crvera; quand? je n'en sais rien; peut-tre aujourd'hui,
peut-tre dans vingt ans; mais ce qu'il y a de sr, c'est qu'il
crvera; alors en trois secondes ce sera fini.

Et un beau matin, en djeunant, vous entendrez dire:

--Tiens, ce pauvre Fabien, vous savez?

--Oui. Eh bien?

--Il est mort subitement.

--Bah! Et comment cela?

--Oh, mon Dieu! en ttant le pouls  un malade. On l'a vu rougir, puis
plir; il est tomb sans pousser un seul cri; on l'a relev: il tait
mort.

--Tiens! c'est trange!

On en parlera deux jours dans le monde, huit jours  l'cole de
Mdecine, quinze jours  l'Institut, et tout sera dit. Bonsoir, Fabien!

--Vous tes fou, mon cher.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

Mais, mille fois pardon; il faut que je vous quitte, mon hpital
m'attend; voil votre cahier, prenez-en copie et faites-en ce que vous
voudrez. Adieu.

Je serrai une dernire fois la main de Fabien en signe de remercment,
et je pris cong de lui, tout joyeux et tout attrist  la fois: tout
attrist de la prdiction qu'il venait de me faire, et tout joyeux des
renseignemens que son cahier allait me donner.

Aussi je rentrai chez moi, je consignai ma porte, je mis ma robe de
chambre, je m'tendis dans un grand fauteuil, j'allongeai mes pieds sur
les chenets, et j'ouvris mon prcieux mmoire.


Je copie littralement, sans rien changer  la rdaction de Fabien.




VII


Ce octobre, 18....

Cette nuit j'ai t prvenu,  une heure du matin, qu'un duel devait
avoir lieu entre monsieur Henry de Faverne et monsieur Olivier
d'Hornoy, et que ce dernier me faisait prier de les accompagner sur le
terrain.

Je me rendis chez lui  cinq heures prcises.

A six heures nous tions alle de la Muette, lieu du rendez-vous.

A six heures un quart, monsieur Henry de Faverne tombait bless d'un
coup d'pe.

Je m'lanai aussitt vers lui, tandis qu'Olivier et ses tmoins
remontaient en voiture et reprenaient le chemin de Paris; le bless
tait vanoui.

Il tait vident, en effet, que la blessure tait sinon mortelle du
moins des plus graves: la pointe du fer triangulaire entrait, du ct
droit et tait sortie de plusieurs pouces du ct gauche.

Je pratiquai  l'instant mme une saigne.

J'avais recommand au cocher de prendre, en revenant, l'avenue de
Neuilly et les Champs-Elyses, d'abord parce que cette route tait
la plus courte, mais surtout parce que la voiture, pouvant rouler
continuellement sur la terre, devait moins fatiguer le bless.

En arrivant  la hauteur de l'Arc-de-Triomphe, monsieur de Faverne
donna quelques signes de vie; sa main s'agita et, paraissant chercher
le sige d'une douleur profonde, s'arrta sur sa poitrine.

Deux ou trois soupirs touffs, qui firent jaillir le sang par sa
double plaie, s'chapprent pniblement de sa bouche. Enfin il
entr'ouvrit les yeux, regarda ses deux tmoins; puis, fixant son regard
sur moi, me reconnut, et, faisant un effort, murmura:

--Ah! c'est vous, docteur? Je vous en supplie, ne m'abandonnez pas; je
me sens bien mal.

Puis, puis par cet effort, il referma les yeux, et une lgre cume
rougetre vint humecter ses lvres.

Il tait vident que le poumon tait offens.

--Soyez tranquille, lui dis-je; vous tes gravement bless, il est
vrai, mais la blessure n'est pas mortelle.

Il ne me rpondit pas, n'ouvrit pas les yeux, mais je sentis qu'il me
serrait faiblement la main avec laquelle je lui ttais le pouls.

Tant que la voiture roula sur la terre, tout alla bien; mais en
arrivant  la place de la Rvolution, le cocher fut oblig de prendre
le pav, et alors les soubresauts de la voiture parurent faire tant
souffrir le malade, que je demandai  ses tmoins si l'un d'eux ne
demeurait pas dans le voisinage, afin d'pargner au bless le chemin
qui lui restait  faire jusqu' la rue Taitbout.

Mais  cette demande que, malgr son insensibilit apparente, monsieur
de Faverne entendit, il s'cria:

--Non, non, chez moi!

Convaincu que l'impatience morale ne pouvait qu'ajouter au danger
physique, j'abandonnai donc ma premire ide, et laissai le cocher
continuer sa route.

Aprs dix minutes d'angoisses, et pendant lesquelles je voyais  chaque
cahot se contracter douloureusement la figure du bless, nous arrivmes
rue Taitbout, n 11.

Monsieur de Faverne demeurait au premier.

Un des tmoins monta prvenir les domestiques, afin qu'ils vinssent
nous aider  transporter leur matre: deux laquais en livre clatante
et galonne sur toutes les coutures descendirent.

J'ai l'habitude de juger les hommes noti seulement par eux-mmes, mais
encore par ceux qui les entourent; j'examinai donc ces deux valets: ni
l'un ni l'autre ne montra le moindre intrt au bless.

Il tait vident qu'ils taient au service de monsieur de Faverne
depuis peu de temps, et que ce service ne leur avait inspir pour leur
matre aucune sympathie.

Nous traversmes une suite d'appartemens qui me parurent somptueusement
meubls, mais que je ne pus examiner en dtail; et nous arrivmes  la
chambre  coucher; le lit tait encore dfait, comme l'avait laiss son
matre.

Le long de la tenture, du ct du chevet,  la porte de la main,
taient deux pistolets et un poignard turc.

Nous tendmes le bless sur son lit, les deux domestiques et moi, car
les tmoins, jugeant leur prsence inutile, taient dj partis.

Voyant que la blessure ne voulait pas saigner davantage, j'oprai alors
le pansement.

Le pansement fini, le bless lit signe aux valets de se retirer, et
nous restmes seuls.

Malgr le peu d'intrt que j'avais pris jusque-l  monsieur de
Faverne, pour lequel j'prouvai alors je ne sais quelle rpulsion,
l'isolement o j'allais le laisser m'attrista.

Je regardai autour de moi, fixant particulirement mes yeux sur les
portes, et m'attendant toujours  voir entrer quelqu'un, mais mon
attente fut trompe.

Cependant je ne pouvais rester plus longtemps prs de lui, mes
occupations journalires m'appelaient: il tait sept heures et demie,
et  huit heures je devais tre  la Charit.

--N'avez-vous donc personne pour vous soigner? lui demandai-je.

--Personne, rpondit-il d'une voix sourde.

--Vous n'avez pas un pre, une mre, un parent?

--Personne.

--Une matresse?

Il secoua la tte en soupirant, et il me sembla qu'il murmura le nom de
Louise, mais ce nom resta si inarticul que je demeurai dans le doute.

--Je ne puis pourtant pas vous abandonner ainsi, repris-je.

--Envoyez-moi une garde, balbutia le bless, et dites-lui que je la
paierai bien.

Je me levai pour le quitter.

--Vous vous en allez dj?... me dit-il.

--Il le faut, j'ai mes malades; si c'taient des riches, peut-tre
aurais-je le droit de les faire attendre; mais ce sont des pauvres, je
dois tre exact.

--Vous reviendrez dans la journe, n'est-ce pas.

--Oui, si vous le dsirez.

--Certainement, docteur, et le plus tt possible, n'est-ce pas?

--Le plus tt possible.

--Vous me le promettez?

--Je vous le promets.

--Allez donc!

Je fis deux pas vers la porte, le bless fit un mouvement comme pour me
retenir et ouvrir la bouche:

--Que dsirez-vous? lui demandai-je.

Il laissa retomber sa tte sur son oreiller sans me rpondre.

Je me rapprochai de lui.

--Dites, continuai-je, et s'il est en mon pouvoir de vous rendre un
service quelconque, je vous le rendrai.

Il parut prendre une rsolution.

--Vous m'avez dit que la blessure n'tait pas mortelle?

--Je vous l'ai dit.

--Pouvez-vous m'en rpondre?

--Je le crois; mais cependant, si vous avez quelque arrangement 
prendre....

--C'est--dire, n'est-ce pas, que d'un moment  l'autre je puis mourir?

Et il devint plus ple qu'il n'tait, et une sueur froide perla  la
racine de ses cheveux.

--Je vous ai dit que la blessure n'tait pas mortelle, mais en mme
temps je vous ai dit qu'elle tait grave.

--Monsieur, je puis avoir confiance en votre parole, n'est-ce pas?

--Il ne faut rien demander  ceux dont on doute....

--Non, non, je ne doute pas de vous. Tenez, ajouta-t-il en me
prsentant une clef qu'il dtacha d'une chane pendue  son col; ouvrez
avec cette clef le tiroir de ce secrtaire.

Je fis ce qu'il demandait; il se souleva sur le coude; tout ce qui lui
restait de vie semblait s'tre concentr dans ses yeux.

--Vous voyez un portefeuille? dit-il.

--Le voici.

--Il est plein de papiers de famille qui n'intressent que moi;
docteur, faites-moi le serment que, si je mourais, vous jetteriez ce
portefeuille au feu.

--Je vous le promets.

--Sans les lire?

--Il est ferm  clef.

--Oh! une serrure de portefeuille est si facile  ouvrir....

Je laissai retomber le portefeuille.

Quoique la phrase ft insultante, elle m'avait inspir plus de dgot
que de colre.

Le malade vit qu'il m'avait bless.

--Pardon, me dit-il, cent fois pardon; mais c'est le sjour des
colonies qui m'a rendu dfiant. L-bas on ne sait jamais  qui l'on
parle. Pardon, reprenez ce portefeuille, et promettez-moi de le brler
si je meurs.

--Pour la seconde lois, je vous le promets.

--Merci.

--Est-ce tout?

--N'y a-t-il pas dans le mme tiroir plusieurs billets de banque?

--Oui, deux de mille, trois de cinq cents.

--Soyez assez bon pour me les donner, docteur.

Je pris les cinq billets et les lui remis, il les froissa dans sa main,
et en fit une boule ronde qu'il poussa sous son oreiller.

--Merci, dit-il, puis par l'effort qu'il venait de faire....

Puis, se laissant aller sur son traversin:--Ah! docteur, murmura-t-il,
je crois que je meurs! Docteur, sauvez-moi, et ces cinq billets de
banque sont  vous, le double, le triple s'il le faut. Ah!...

J'allai  lui, il tait vanoui de nouveau.

Je sonnai un laquais, tout en faisant respirer au bless un flacon de
sels anglais.

Au bout de quelques instans, je sentis au mouvement de son pouls qu'il
revenait  lui.

--Allons, murmura-t-il, ce n'est pas encore pour cette fois; puis
entr'ouvrant les yeux et me regardant: Merci, docteur, de ne pas
m'avoir abandonn, dit-il.

--Cependant, repris-je, il faut enfin que je vous quitte.

--Oui, mais revenez au plus tt.

--A midi je serai ici.

--Et d'ici l, croyez-vous qu'il y ait quelque danger?

--Je ne crois pas; si le fer avait touch quelque organe essentiel vous
seriez mort  prsent.

--Et vous m'envoyez une garde?

--A l'instant mme; en l'attendant votre domestique peut ne pas vous
quitter.

--Sans doute, dit le laquais, je puis rester prs de mon sieur.

--Non, non! s'cria le bless, allez prs de votre camarade; je dsire
dormir, et en restant l vous m'en empcheriez.

Le laquais sortit.

--Ce n'est pas prudent de rester seul, lui dis-je.

--N'est-il pas bien plus imprudent encore, me reprit-il, de rester avec
un drle qui peut m'assassiner pour me voler? Le trou est tout fait,
ajouta-t-il  voix basse; et en introduisant une pe dans la blessure,
on peut trouver le coeur que mon adversaire a manqu.

Je frmis  l'ide qui avait travers l'esprit de cet homme;
qu'tait-il donc lui-mme pour qu'il lui vint de pareilles ides?

--Non, ajouta-t-il, non, au contraire, enfermez-moi; prenez la clef,
donnez-la  la garde, et recommandez-lui de ne me quitter ni jour ni
nuit; c'est une honnte femme, n'est-ce pas?

--J'en rponds.

--Eh bien! allez; au revoir ...  midi.

--A midi.

Je sortis; et, suivant ses instructions, je l'enfermai.

--A double tour, cria-t-il,  double tour!

Je donnai un autre tour de clef.

--Merci, dit-il d'une voix affaiblie.

Je m'loignai.

--Votre matre veut dormir, dis-je aux laquais qui riaient dans
l'antichambre; et comme il craint que vous n'entriez chez lui sans
tre appels, il m'a remis cette clef pour la garde qui va venir.

Les laquais changrent un regard singulier, mais ne rpondirent rien.




VIII.


LE MALADE.


Je sortis.

Cinq minutes aprs j'tais chez une excellente garde-malade,  qui je
donnai des instructions, et qui s'achemina  l'instant mme vers la
demeure de monsieur Henry de Faverne.

Je revins  midi, comme je le lui avais promis.

Il dormait encore.

J'eus un instant l'ide de continuer mes courses et de revenir plus
tard.

Mais il avait tant recommand  la garde qu'on me prit, si je venais,
d'attendre son rveil, que je m'assis dans le salon, au risque de
perdre une demi-heure de ce temps toujours si prcieux pour un mdecin.

Je profitai de cette attente pour jeter un coup d'oeil autour de moi, et
pour achever, s'il m'tait possible, par la vue des objets extrieurs,
de me taire une opinion positive sur cet homme.

Au premier abord, tous les objets revtaient l'aspect de l'lgance, et
ce n'est qu'en examinant l'appartement en dtail qu'on y reconnaissait
le cachet d'une somptuosit sans got: les tapis taient d'une couleur
clatante, et des plus beaux que puissent fournir les magasins de
Sallandrouze, mais ils ne s'harmoniaient ni avec la couleur des
tentures ni avec celle des meubles.

Partout l'or dominait: les moulures des portes et du plafond taient
dores, des franges d'or pendaient aux rideaux, et la tapisserie
disparaissait sous la multitude de cadres dors qui couvraient les
murailles et qui contenaient des gravures  20 francs, ou de mauvaises
copies de tableaux de matres qu'on avait d vendre  l'ignorant
acqureur pour des originaux.

Quatre tagres s'levaient aux quatre coins du salon, mais au milieu
de quelques chinoiseries assez prcieuses se pavanaient des ivoires
de Dieppe et des porcelaines modernes si grossirement travailles
qu'elles ne laissaient pas mme la chance de croire qu'elles s'taient
glisses l comme des figurines de Saxe.

La pendule et les candlabres taient dans le mme got, et une table
charge de livres magnifiquement relis compltait l'ensemble, en
offrant un prospectus assez mdiocre du matre de la maison.

Le tout tait neuf et paraissait achet depuis trois ou quatre mois au
plus.

J'achevais cet examen, qui ne m'avait rien appris de nouveau, mais
qui m'avait confirm dans l'opinion que j'tais chez quelque nouvel
enrichi, au got dfectueux, qui tait bien parvenu  runir autour de
lui les insignes mais non la ralit de la vie lgante, lorsque la
garde entra, et me dit que le bless venait de se rveiller.

Je passai aussitt du salon dans la chambre  coucher.

L, toute mon attention fut absorbe par le malade.

Cependant, au premier coup d'oeil, je m'aperus que son tat n'avait
point empir; au contraire, les symptmes continuaient d'tre
favorables.

Je le rassurai donc, car ses craintes continuaient d'tre les mmes,
et la fivre qui l'agitait leur donnait un certain degr d'exagration
pnible  voir dans un homme. Maintenant, comment cet homme si faible
avait-il accompli cet acte de courage d'insulter un homme connu comme
Olivier pour sa facilit  mettre l'pe  la main, et comment, l'ayant
insult, s'tait-il conduit sur le terrain comme il avait fait.

C'tait un mystre dont le secret devait tre l'objet d'un calcul
suprme, ou, au contraire, d'une colre incalcule. Je pensai, au
reste, que quelque jour tout cela s'claircirait pour moi, peu de
secrets demeurant cachs obstinment aux mdecins.

Moins proccup de son tat, je pus alors examiner sa personne;
c'tait, comme son appartement, un compos d'anomalies.

Tout ce que l'art avait pu aristocratiser en lui avait pris un certain
caractre d'lgance; ses cheveux d'un blond fade taient coups  la
mode, ses favoris rares taient taills avec rgularit.

Mais la main qu'il me tendait pour que je lui ttasse le pouls tait
commune, les soins qu'il en avait pris depuis quelque temps n'avaient
pu en corriger la grossiret native; ses ongles taient mal faits,
rongs, vulgaires; et, prs de son lit, des bottes qu'il avait quittes
le matin mme indiquaient que son pied tait, comme la main, d'origine
toute plbienne.

Comme je l'ai dit, le bless avait la fivre, et cependant cette
fivre, quoique assez forte, avait peine  donner de l'expression 
ses yeux, qui,  ce que je remarquai, ne se fixaient presque jamais
directement ni sur un homme ni sur une chose; en change, sa parole
tait d'une agitation et d'une volubilit extrmes.

--Ah! vous voil donc, mon cher docteur, me dit-il; eh bien! vous le
voyez, je ne suis pas encore mort, et vous tes un grand prophte; mais
suis-je hors de danger, docteur? Ce maudit coup d'pe! il tait bien
appliqu. Il passe donc sa vie  faire des armes, ce spadassin, ce
calomniateur, ce misrable Olivier?

Je l'interrompis.

--Pardon, lui dis-je, je suis le mdecin et l'ami de monsieur d'Hornoy;
c'est lui que j'ai suivi sur le terrain, et non pas vous.

Je vous connais de ce matin, monsieur; et lui, je le connais depuis
dix ans.

Vous comprenez donc que, si vous continuez  l'attaquer, je serai
forc de vous prier de vous adresser  quelqu'un de mes confrres.

--Comment, docteur, s'cria le bless, vous m'abandonneriez dans l'tat
o je suis? ce serait affreux. Sans compter que vous trouverez peu de
pratiques qui paieront comme moi.

--Monsieur!

--Oh! oui, je sais, vous faites tous semblant d'tre dsintresss;
puis quand vient, comme on dit, le quart d'heure de Rabelais, vous
savez bien prsenter votre mmoire.

--C'est possible, monsieur, qu'on ait ce reproche  faire 
quelques-uns de mes confrres, mais je vous prouverai, quant  moi, en
ne prolongeant pas mes visites au-del du terme strictement ncessaire,
que l'avidit que vous reprochez  mes collgues n'est pas mon dfaut
dominant.

--Allons, voil que vous vous fchez, docteur?

--Non, je rponds  ce que vous me dites.

--C'est qu'il ne faut pas trop faire attention  ce que je dis; vous
savez, nous autres gentilshommes, nous avons quelquefois la parole un
peu leste; pardonnez-moi donc.

Je m'inclinai, il me tendit la main.

--J'ai dj tt votre pouls, lui dis-je, il est aussi bon qu'il peut
l'tre.

--Allons, voil que vous me gardez rancune parce que j'ai dit du mal
de monsieur Olivier; il est votre ami, j'ai eu tort; mais il est tout
simple que je lui en veuille,  part le coup d'pe qu'il m'a donn.

--Et que vous tes venu chercher, rpondis-je, d'une faon  ce qu'il
ne vous la refust point, vous en conviendrez.

--Oui, je l'ai insult; mais je voulais me battre avec lui, et quand on
veut se battre avec les gens il faut bien les insulter.

Pardon, docteur, voulez-vous me rendre le service de sonner?

Je tirai le cordon de la sonnette, un des valets entra.

--Est-on venu s'informer de ma sant de la part de monsieur de Macartie?

--Non, monsieur le baron, rpondit le laquais.

--C'est singulier, murmura le malade, visiblement fch de ce manque
d'intrt.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel je fis un mouvement pour
prendre ma canne.

--Car vous savez ce qu'il m'a fait, votre ami Olivier?

--Non. J'ai entendu parler de quelques mots dits sur vous au club,
n'est-ce point cela?

--Il m'a fait, ou plutt il a voulu me faire manquer un mariage
magnifique: une jeune personne de dix-huit ans, belle comme les amours,
et cinquante mille livres de rente, rien que cela.

--Et comment a-t-il pu vous faire manquer ce mariage?

--Par ses calomnies, docteur: en disant qu'il ne connaissait personne
de mon nom  la Guadeloupe; tandis que mon pre, le comte de Faverne,
possde l-bas deux lieues de terrain, une habitation magnifique avec
trois cents noirs. Mais j'ai crit  monsieur de Malpas, le gouverneur,
et dans deux mois ces papiers seront ici; on verra lequel de nous deux
a menti.

--Olivier pourra s'tre tromp, monsieur, mais il n'aura pas menti.

--Et, en attendant, voyez-vous, il est cause que celui qui devait tre
mon beau-pre n'envoie pas mme demander de mes nouvelles.

--Il ignore peut-tre que vous vous tes battu?

--Il ne l'ignore pas, puisque je le lui avais dit hier.

--Vous le lui avez dit?

--Certainement. Lorsqu'il m'a rapport les propos que monsieur Olivier
tenait sur moi, je lui dis: Ah! c'est comme cela! eh bien! pas plus
tard que ce soir, j'irai lui chercher une querelle,  ce beau monsieur
Olivier, et l'on verra si j'en ai peur.

Je commenai  comprendre le courage momentan de mon malade. C'tait
de l'argent plac  cent pour cent; un duel pouvait lui rapporter une
jolie femme et cinquante mille livres de rente; il s'tait battu.

Je me levai.

--Quand vous reverrai-je, docteur?

--Demain je viendrai lever l'appareil.

--J'espre que si l'on parle de ce duel devant vous, docteur, vous
direz que je me suis bien conduit.

--Je dirai ce que j'ai vu, monsieur.

--Ce misrable Olivier, murmura le bless, j'aurais donn cent mille
francs pour le tuer sur le coup.

--Si vous tes assez riche pour payer cent mille francs la mort d'un
homme, rpondis-je, vous devez moins regretter votre mariage, qui
n'ajoutait que cinquante mille livres de rente  votre fortune.

--Oui; mais ce mariage me plaait, ce mariage me permettait de cesser
des spculations hasardeuses; un jeune homme, d'ailleurs, n avec des
gots aristocratiques, n'est jamais assez riche. Aussi je joue  la
Bourse; il est vrai que j'ai du bonheur: le mois pass j'ai gagn plus
de trente mille francs.

--Je vous en fais mon compliment, monsieur. A demain.

--Attendez donc ... je crois qu'on a sonn!

--Oui.

--On vient?

--Oui.

Un domestique entra.

Pour la premire fois, je vis les yeux du baron s'arrter fixement sur
un homme.

--Eh bien?... demanda-t-il, sans donner le temps au valet de parler.

--Monsieur le baron, dit le valet, c'est monsieur le comte de Macartie
qui fait demander de vos nouvelles.

--En personne?

--Non, il envoie son valet de chambre.

--Ah! fit le malade, et vous avez rpondu?...

--Que monsieur le baron tait grivement bless, mais que le docteur
avait rpondu de lui.

--Est-ce vrai, docteur, que vous rpondez de moi?

--Eh! oui, mille fois oui, repris-je;  moins cependant que vous ne
fassiez quelque imprudence.

--Oh! quant  cela, soyez tranquille. Dites-moi, docteur, puisque
monsieur le comte de Macartie envoie demander de mes nouvelles, cela
prouve qu'il ne croit pas aux propos de monsieur Olivier.

--Sans doute.

--Eh bien! alors gurissez-moi vite, et vous serez de la noce.

--Je ferai de mon mieux pour arriver  ce but. Je saluai, et je sortis.




IX.


LE BILLET DE CINQ CENTS FRANCS.


Une fois dehors, je respirai plus librement. Chose singulire, cet
homme m'inspirait une rpulsion que je ne pouvais comprendre, et qui
ressemblait au dgot qu'on prouve  la vue d'une araigne ou d'un
crapaud; j'avais hte de le voir hors de danger pour cesser toute
relation avec lui.

Le lendemain, je revins comme je le lui avais promis; la blessure
allait  merveille.

Le propre des plaies faites par les coups d'pe est de tuer raide ou
de gurir vite.

La blessure de monsieur de Faverne promettait une gurison radicale.

Huit jours aprs, il tait hors de danger.

Selon la promesse que je m'tais faite, je lui annonai alors que mes
visites devenant parfaitement inutiles, j'allais les cesser  compter
du lendemain.

Il insista pour que je revinsse, mais mon parti tait pris, je tins bon.

--En tout cas, dit le convalescent, vous ne me refuserez pas de me
rapporter vous-mme le portefeuille que je vous ai remis: il est d'une
trop grande valeur pour le confier  un domestique, et je compte sur
ce dernier acte de votre complaisance.

Je m'y engageai.

Le lendemain, je rapportai effectivement le portefeuille; monsieur de
Faverne me fit asseoir prs de son lit, et, tout en jouant avec le
portefeuille, l'ouvrit. Il pouvait contenir une soixantaine de billets
de banque, la plupart de mille francs; le baron en tira deux ou trois,
et s'amusa  les chiffonner.

Je me levai.

--Docteur, reprit-il, n'y a-t-il pas une chose qui vous tonne comme
moi?

--Laquelle? demandai-je.

--C'est qu'on ait le courage de contrefaire un billet de banque.

--Cela m'tonne, parce que c'est une lche et infme action.

--Infme, peut-tre, mais pas si lche. Savez-vous qu'il faut une main
bien ferme pour crire ces deux petites lignes:

    LA LOI PUNIT DE MORT
     LE CONTREFACTEUR...

--Oui, sans doute, mais le crime a son courage  lui. Tel qui attend un
homme au coin d'un bois pour l'assassiner a presque autant de courage
qu'un soldat qui monte  l'assaut, ou qui enlve une batterie; cela
n'empche pas que l'on dcore l'un et qu'on envoie l'autre  l'chafaud.

--A l'chafaud!... Je comprends qu'on envoie un assassin  l'chafaud,
mais ne trouvez-vous pas, docteur, que guillotiner un homme pour avoir
fait de faux billets, c'est bien cruel?

Le baron dit ces mots avec une altration de voix et de risage si
visible, qu'elle me frappa.

--Vous avez raison, lui dis-je; aussi sais-je de bonne source que l'on
doit incessamment adoucir cette peine, et la borner aux galres.

--Vous savez cela, docteur? s'cria vivement le malade; vous savez
cela.... En tes-vous sr?

--Je l'ai entendu dire  celui-l mme dont la proposition viendra.

--Au roi. Au fait, c'est vrai, vous tes mdecin par quartier du roi.
Ah! le roi a dit cela! Et quand cette proposition doit-elle tre faite?

--Je ne sais.

--Informez-vous, docteur, je vous en prie; cela m'intresse.

--Cela vous intresse, vous? demandai-je avec surprise.

--Sans doute. Cela n'intresse-t-il pas tout ami de l'humanit
d'apprendre qu'une loi trop svre est abroge?

--Elle n'est pas abroge, monsieur; seulement les galres remplaceront
la mort; cela vous parat-il une bien grande amlioration au sort des
coupables?

--Non, sans doute, non! reprit le baron embarrass; on pourrait mme
dire que c'est pis; mais au moins la vie et l'espoir restent; le bagne
n'est qu'une prison, et il n'y a pas de prison dont on ne parvienne 
se sauver.

Cet homme me rpugnait de plus en plus; je fis un mouvement pour m'en
aller.

--Eh bien! docteur, vous me quittez dj? dit le baron en roulant avec
embarras deux ou trois billets de banque dans sa main, avec l'intention
visible de les glisser dans la mienne.

--Sans doute, repris-je en faisant un nouveau pas en arrire;
n'tes-vous pas guri, monsieur? A quoi donc pourais-je vous tre bon
maintenant?

--Comptez-vous pour rien le plaisir de votre socit?

--Malheureusement, monsieur, nous autres mdecins, nous avons peu de
temps  donnera ce plaisir, si vif qu'il soit. Notre socit,  nous,
c'est la maladie, et ds que nous l'avons chasse d'une maison, il faut
que nous sortions derrire elle pour la poursuivre dans une autre.
Ainsi donc, monsieur le baron, permettez que je prenne cong de vous.

--Mais n'aurai-je donc pas le plaisir de vous revoir?

--J'en doute, monsieur; vous courez le monde, et moi j'y vais peu; mes
heures sont comptes, et chacune d'elles a son emploi.

--Mais si cependant je retombais malade?

--Oh! ceci est autre chose, monsieur.

--Ainsi dans ce cas je pourrais compter sur vous?

--Parfaitement.

--Docteur, votre parole.

--Je n'ai pas besoin de vous la donner, puisque je ne ferais
qu'accomplir un devoir.

--N'importe, donnez-la-moi toujours.

--Eh bien! monsieur, je vous la donne.

Le baron me tendit de nouveau la main; mais comme je me doutais que
cette main renfermait toujours les billets de banque en question, je
fis semblant de ne pas voir le geste amical par lequel il prenait cong
de moi, et je sortis.

Le lendemain, je reus sous pli, et avec la carte de monsieur le baron
Henry de Faverne, un billet de banque de mille francs et un de cinq
cents.

Je lui rpondis aussitt:

        Monsieur le baron,

        Si vous aviez attendu que je vous prsentasse mon
        mmoire, vous auriez vu que je n'estimais pas mon faible
        mrite si haut que vous voulez bien le faire.

        J'ai l'habitude de fixer moi-mme le prix de mes
        visites; et, pour mettre en repos votre gnrosit, je
        vous prviens que je les porte avec vous au plus haut,
        c'est--dire  vingt francs.

        J'ai eu l'honneur de me rendre dix fois chez vous,
        c'est donc deux cents francs seulement que vous me
        devez: vous m'avez envoy quinze cents francs, je vous
        en renvoie treize cents.

        J'ai l'honneur d'tre, etc., etc.

        FABIEN.

En effet, je gardai le billet de cinq cents francs, et renvoyai
au baron de Faverne celui de mille francs avec trois cents francs
d'argent; puis je mis ce billet dans un portefeuille o se trouvaient
dj une douzaine d'autres billets de la mme somme.

Le lendemain, j'eus quelques emplettes  faire chez un bijoutier. Ces
emplettes se montaient  2,000 francs, je payai avec quatre billets de
banque de cinq cents francs chacun.

Huit jours aprs, le bijoutier, accompagn de deux exempts de police,
se prsenta chez moi.

Un des quatre billets que je lui avais donns avait t reconnu faux 
la Banque, o il avait un paiement  faire.

On lui avait alors demand de qui il tenait ces billets, il m'avait
nomm, et l'on venait aux enqutes auprs de moi.

Comme j'avais tir ces quatre billets d'un portefeuille o, comme je
l'ai dit, il y en avait une douzaine d'autres, et que ces billets me
venaient de diffrentes sources, il me fut impossible de donner aucun
renseignement  la justice.

Seulement, comme je connaissais mon bijoutier pour un parfait honnte
homme, je dclarai que j'tais prt  rembourser les cinq cents
francs si l'on me reprsentait le billet; mais on me rpondit que ce
n'tait point l'habitude, la banque payant tous les billets qu'on lui
prsentait, fussent-ils reconnus faux.

Le bijoutier, parfaitement lav du soupon d'avoir pass sciemment un
faux billet, sortit de chez moi.

Aprs quelques nouvelles questions, les deux agens de police sortirent
 leur tour, et je n'entendis plus parler de cette sale affaire.




X.


UN COIN DU VOILE.


Trois mois s'taient couls lorsque, dans ma correspondance du matin,
je trouvai le petit billet suivant:

        Mon cher docteur,

        Je suis vraiment bien malade, et j'ai srieusement
        besoin de toute votre science; passez donc aujourd'hui
        chez moi, si vous ne me _gard_ pas _rancune_.

        Votre tout dvou,

        HENRY, BARON DE FAVERNE, rue Taitbout, n 11.

Cette lettre, que je rapporte textuellement avec les deux fautes
d'orthographe dont elle tait orne, confirma l'opinion que je m'tais
faite du manque d'ducation de mon client. Au reste, si, comme il le
disait, il tait n  la Guadeloupe, la chose tait moins tonnante.

On sait en gnral combien l'ducation des colons est nglige.

Mais, d'un autre cot, le baron de Faverne n'avait ni les petites
mains, ni les petits pieds, ni la taille svelte et gracieuse, ni
le charmant parler des hommes des tropiques, et, pour moi, il tait
vident que j'avais affaire  quelque provincial dgrossi par le sjour
de la capitale.

Au reste, comme il pouvait effectivement tre malade, je me rendis chez
lui.

J'entrai et le trouvai dans un petit boudoir tendu de damas violet et
orange.

A mon grand tonnement, cette espce de rduit tait d'un got
suprieur au reste de l'appartement.

Il tait  demi couch sur un sofa, dans une pose visiblement tudie,
et vtu d'un pantalon de soie  pieds et d'une robe de chambre
clatante; il roulait entre ses gros doigts un charmant petit flacon de
Klagman ou de Benvenuto Cellini.

--Ah! que c'est bon et gracieux  vous d'tre venu me voir, docteur,
dit-il en se soulevant  demi et me faisant signe de m'asseoir. Au
reste, je ne vous ai pas menti; je suis horriblement souffrant.

--Qu'avez-vous! lui demandai-je; serait-ce votre blessure?

--Non; grce  Dieu, il n'y parat pas plus maintenant que si c'tait
une simple piqre de sangsue. Non, je ne sais pas, docteur; si je ne
craignais pas que vous vous moquiez de moi, je vous dirais que je crois
que j'ai des vapeurs.

Je souris.

--Oui, n'est-ce pas, continua-t-il, c'est une maladie que vous rservez
exclusivement pour vos belles malades. Mais le fait est qu'il n'en est
pas moins vrai que je souffre beaucoup, et cela sans savoir dire ce
dont je souffre, ni comment je souffre.

--Diable! a devient dangereux. Serait-ce de l'hypocondrie?

--Comment dites-vous cela, docteur?

Je rptai le mot; mais je vis qu'il ne prsentait aucun sens 
l'esprit du baron de Faverne; en attendant je lui pris la main et posai
les deux doigts sur l'artre.

Il avait, en effet, le pouls nerveux et agit.

Pendant que je calculais les battemens de l'artre, on sonna; le baron
bondit, et les pulsations se htrent.

--Qu'avez-vous? lui demandai-je.

--Rien, rpondit-il, seulement c'est plus fort que moi, quand j'entends
une sonnette je tressaille; et puis, tenez, je dois plir. Ah! docteur,
je vous le dis, je suis bien malade.

En effet, le baron tait devenu livide.

Je commenai  croire qu'il n'exagrait point, et qu'en ralit il
souffrait beaucoup; seulement j'tais convaincu que cet branlement
physique avait une cause morale.

Je le regardai fixement, il baissa les yeux, et  la pleur qui lui
avait couvert le visage succda une vive rougeur.

--Oui, lui dis-je, c'est vident, vous souffrez.

--N'est-ce pas, docteur? s'cria-t-il. Eh bien! j'ai dj vu deux de
vos confrres; car vous avez t si singulier avec moi que je n'osais
vous envoyer chercher. Les imbciles se sont mis  rire quand je leur
ai dit que j'avait mal aux nerfs.

--Vous souffrez, repris-je, mais ce n'est point une cause physique qui
vous fait souffrir; vous avez quelque douleur morale, une inquitude
grave peut-tre.

Il tressaillit.

--Et quelle inquitude voulez-vous que j'aie? tout, au contraire, va
pour le mieux.

Mon mariage.... A propos, vous savez? mon mariage avec mademoiselle de
Macartie, que votre monsieur Olivier avait failli faire rompre....

--Oui, eh bien?

--Eh bien, il aura lieu dans quinze jours; le premier ban est
publi.... Au reste, il a t bien puni de ses propos, et il m'en a
fait ses excuses.

--Comment cela?

--Germain, dit le baron, donnez-moi ce portefeuille qui est sur le coin
de la chemine.

Le domestique obit, le baron prit le portefeuille et l'ouvrit.

--Tenez, dit-il avec un lger tremblement dans la voix, voici mon acte
de naissance: n  la Pointe--Pitre, comme vous voyez; puis voici le
certificat de monsieur de Malpas, constatant que mon pre est un des
premiers et des plus riches propritaires de la Guadeloupe.

On a fait voir ces papiers  monsieur Olivier, et, comme il connaissait
la signature du gouverneur, il a t oblig d'avouer que cette
signature tait bien la sienne.

Tout en poursuivant cet examen, le tremblement nerveux du baron
augmentait.

--Vous souffrez davantage? lui dis-je.

--Comment voulez-vous que je ne souffre pas! on me poursuit, on me
perscute, la calomnie s'attache  moi. Je ne sais pas si d'un jour 
l'autre on ne m'accusera pas de quelque crime. Oh! oui, oui, docteur,
vous avez raison, continua le baron en se raidissant, je souffre, je
souffre beaucoup.

--Voyons, il faut vous calmer.

--Me calmer, c'est bien ais  dire! Parbleu! si je pouvais me calmer
je serais guri.

Tenez, il y a des momens o mes nerfs se raidissent comme s'ils
voulaient se rompre, o mes dents se serrent comme si elles voulaient
se briser, ou j'entends des bourdonnemens dans ma tte comme si toutes
les cloches de Notre-Dame tintaient  mon oreille; alors, continua-t-il
il me semble que je vais devenir fou.

Docteur, quelle est la mort la plus douce?

--Pourquoi cela?

--C'est qu'il me prend parfois des envies de me tuer.

--Allons donc!

--Docteur, on dit qu'en s'empoisonnant avec de l'acide prussique, c'est
fait en un instant.

--C'est effectivement la mort la plus rapide que l'on connaisse.

--Docteur,  tout hasard, vous devriez me prparer un flacon d'acide
prussique.

--Vous tes fou.

--Tenez, je vous le paierai ce que vous voudrez, mille cus, six mille
francs, dix mille francs: si toutefois vous me rpondez qu'on meurt
sans souffrir.

Je me levai.

--Eh bien, quoi? me dit-il en me retenant.

--Je regrette, monsieur, que vous me disiez sans cesse de ces choses,
qui non seulement abrgent mes visites, mais qui encore rendent de plus
longues relations avec vous presque impossibles.

--Non, non, restez, je vous prie; ne voyez-vous pas que j'ai la fivre,
et que c'est cela qui me fait parler ainsi.

Il sonna, le mme valet reparut de nouveau.

--Germain, j'ai bien soif, dit le baron; donnez-moi quelque chose 
boire.

--Que dsire monsieur le baron?

--Vous prendrez bien quelque chose avec moi, n'est-ce pas?

--Non, merci absolument, rpondis-je.

--C'est gal, continua-t-il, apportez deux verres et une bouteille de
rhum.

Germain sortit.

Germain rentra quelques instans aprs avec un plateau o taient les
objets demands; seulement je remarquai que les rcipiens, au lieu
d'tre des verres  liqueur, taient des verres  vin de bordeaux.

Le baron les remplit tous les deux; seulement sa main tremblait si fort
qu'une partie de la liqueur, au moins gale  celle que contenaient les
verres, tomba sur le plateau.

--Gotez cela, dit-il, c'est d'excellent rhum que j'ai rapport
moi-mme de la Guadeloupe, o votre monsieur Olivier d'Hornoy prtend
que je n'ai jamais t.

--Je vous rends grce, je n'en bois jamais.

Il prit un de ces deux verres.

--Comment, lui dis-je, vous allez boire cela?

--Sans doute.

--Mais si vous continuez cette vie-l, vous brlerez jusqu'au gilet de
flanelle qui vous couvre la poitrine.

--Est-ce que vous croyez qu'on peut se tuer en buvant beaucoup de rhum?

--Non, mais on peut se donner une gastro-entrite, dont on meurt un
beau jour aprs cinq ou six ans d'atroces douleurs.

Il reposa le verre sur le plateau; puis laissant retomber sa tte sur
sa poitrine et ses mains sur ses genoux:

--Ainsi, docteur, murmura-t-il avec un soupir, vous reconnaissez donc
que je suis bien malade?

--Je ne dis pas que vous soyez malade, je dis que vous souffrez.

--N'est-ce pas la mme chose?

--Non.

--Et que me conseillez-vous, enfin? Pour toute souffrance la mdecine
doit avoir des ressources; ce ne serait pas la peine alors de payer si
cher les mdecins.

--Ce n'est pas pour moi que vous dites cela, je prsume? rpondis-je en
riant.

--Oh non! vous tes un modle en toute chose.

Il prit le verre de rhum et le but sans songer  ce qu'il faisait. Je
ne l'arrtai point, car je voulais voir quelle sensation cette liqueur
brlante produirait sur lui.

La sensation parut tre nulle; on et dit qu'il venait d'avaler un
verre d'eau.

Il tait vident pour moi que cet homme avait souvent cherch 
s'tourdir par l'usage des boissons alcooliques.

En effet, au bout d'un instant, il parut reprendre quelque nergie.

--Au fait, dit-il, interrompant le silence et rpondant  ses propres
penses, au fait, je suis bien bon de me tourmenter ainsi! Bah! je suis
jeune, je suis riche, je jouis de la vie, cela durera tant que cela
pourra.

Il prit le second verre et l'avala comme le premier.

--Ainsi, docteur, dit-il, vous ne me conseillez rien?

--Si fait, je vous conseille d'avoir confiance en moi et de m'annoncer
ce qui vous tourmente.

--Vous croyez donc toujours que j'ai quelque chose que je n'ose pas
dire?

--Je dis que vous avez quelque secret que vous gardez pour vous.

--Important! dit-il, avec un sourire forc.

--Terrible.

Il plit et prit machinalement le goulot de la bouteille pour se verser
un troisime verre.

Je l'arrtai,

--Je vous ai dj dit que vous vous tueriez, repris-je.

Il se laissa aller en arrire en appuyant sa tte au lambris.

--Oui, docteur, oui, vous tes un homme de gnie; oui, vous avez devin
cela tout de suite, vous, tandis que les autres n'y ont vu que du feu;
oui, j'ai un secret, et, comme vous le dites, un secret terrible, un
secret qui me tuera plus srement que le rhum que vous m'empchez de
boire, un secret que j'ai toujours eu envie de confier  quelqu'un, et
que je vous dirais,  vous, si, comme les confesseurs, vous aviez fait
voeu de discrtion, mais jugez donc, si ce secret me tourmente si fort
lorsque j'ai la conviction que moi seul le connais, ce que ce serait si
j'avais l'ternel tourment de savoir qu'il est connu par quelque autre.

Je me levai.

--Monsieur, lui dis-je, je ne vous ai pas demand d'aveu, je ne vous
ai pas fait de confidence; vous m'avez fait venir comme mdecin, et je
vous ai dit que la mdecine n'avait rien  faire  votre tat.

Maintenant, gardez votre secret, vous en tes le matre, que ce secret
pse sur votre coeur ou sur votre conscience.

Adieu, monsieur le baron.

Et le baron me laissa sortir sans me rpondre, sans faire un mouvement
pour me retenir, sans me rappeler; seulement, en me retournant pour
fermer la porte, je pus voir qu'il tendait une troisime fois la main
vers cette bouteille de rhum, sa fatale consolatrice.




XI


UN TERRIBLE AVEU.


Je continuai mes courses; mais malgr moi je ne pus chasser de ma
pense ce que j'avais vu et entendu, tout en conservant pour ce
malheureux le dgot moral et instinctif que j'ai avou.

Je commenais  prouver cette piti physique, si l'on peut s'exprimer
ainsi, que l'homme destin  souffrir ressent pour tout tre qui
souffre.

Je dnais en ville, et comme une partie de ma soire tait consacre 
des visites, je ne rentrai chez moi que pass minuit.

On me dit qu'un jeune homme, qui tait venu pour me consulter,
m'attendait depuis une heure dans mon cabinet; je demandai son nom; il
n'avait pas voulu le dire.

J'entrai, et je reconnus monsieur de Faverne.

Il tait plus ple et plus agit que le matin; un livre qu'il avait
essay de lire tait ouvert sur le bureau. C'tait le trait de
toxicologie d'Orfila.

--Eh bien! lui demandai-je, vous sentez-vous donc plus mal?

--Oui, me rpondit-il, trs mal; il m'est arriv un vnement affreux,
une aventure terrible, et je suis accouru pour vous raconter cela.
Tenez, docteur, depuis que je suis  Paris, depuis que je mne la vie
que vous connaissez, vous tes le seul homme qui m'ayez inspir une
confiance entire; aussi, vous le voyez, j'accours vous demander, non
pas un remde  ce que je souffre; vous me l'avez dit, il n'y en a pas,
et tout en vous envoyant chercher, je le savais bien, moi, qu'il n'y en
a pas; mais un conseil.

--Un conseil est bien autrement difficile  donner qu'une ordonnance,
monsieur, et je vous avoue que j'en donne rarement. On ne demande en
gnral de conseil que pour se corroborer soi-mme dans la rsolution
qu'on a dj prise; ou si, indcis encore de ce que l'on fera, on
suit le conseil donn, c'est pour avoir le droit de dire un jour au
conseilleur: C'est votre faute!

--Il y a du vrai dans ce que vous dites l, docteur; mais, de mme que
je crois qu'un mdecin n'a pas le droit de refuser une ordonnance, je
ne crois pas qu'un homme ait le droit de refuser un conseil.

--Vous avez raison, aussi je ne refuse pas de vous le donner; seulement
vous me ferez plaisir de ne pas le suivre.

Je m'assis alors prs de lui; mais au lieu de me rpondre il laissa
tomber sa tte dans ses mains, et demeura comme ananti dans ses
propres penses.

--Eh bien? lui dis-je au bout d'un instant de silence.

--Eh bien! rpondit-il, ce que je vois de plus clair dans tout cela,
c'est que je suis perdu.

Il y avait un tel accent de conviction dans ces paroles, que je
tressaillis.

--Perdu, vous? et comment? demandai-je.

--Sans doute, elle va me poursuivre, elle va dire  tout le monde qui
je suis, elle va crier sur les toits mon vritable nom.

--Qui cela?

--Elle, parbleu!

--Elle? qui, elle?

--Marie.

--Qu'est-ce que Marie?

--Ah! c'est vrai, vous ne savez pas, vous; une petite sotte, une petite
drlesse dont j'ai eu la bont de m'occuper, et  qui j'ai eu la
sottise de faire un enfant.

--Eh bien! mais si c'est une de ces femmes qu'on dsintresse avec de
l'argent, vous tes assez riche.

--Oui, reprit-il en m'interrompant; mais ce n'est malheureusement point
une de ces femmes-l: c'est une fille de village, une pauvre fille, une
sainte fille.

--Tout  l'heure vous l'appeliez drlesse.

--J'avais tort, mon cher docteur, j'avais tort, c'tait la colre qui
me faisait parler ainsi; ou plutt, tenez, tenez, c'tait la peur.

--Cette femme peut donc influer d'une manire fatale sur votre destine?

--Elle peut empcher mon mariage avec mademoiselle de Macartie.

--Comment?

--En disant mon nom, en rvlant qui je suis.

--Vous ne vous nommez donc pas de Faverne?

--Non.

--Vous n'tes donc pas baron?

--Non.

--Vous n'tes donc pas n  la Guadeloupe.

--Non. Tout cela, voyez-vous, tait une fable.

--Alors Olivier avait raison?

--Oui.

--Mais alors comment monsieur de Malpas, le gouverneur de la
Guadeloupe, a-t-il pu certifier?...

--Silence, dit le baron en me serrant violemment la main, cela c'est
mon secret, le secret qui me tue, vous savez.

Nous restmes un instant muets l'un et l'autre.

--Eh bien! mais cette femme, cette Marie, vous l'avez donc revue?

--Aujourd'hui, docteur, aujourd'hui, ce soir.

Elle a quitt son village, elle est venue  Paris, et elle a tant fait
qu'elle m'a dcouvert, et que ce soir, sans me dire qui elle tait,
elle s'est prsente chez moi avec son enfant.

--Et vous, qu'avez-vous fait?

--J'ai dit, reprit monsieur de Faverne d'une voix sombre, j'ai dit que
je ne la connaissais pas, et je l'ai fait jeter  la porte par mes gens.

Je me reculai involontairement.

--Vous avez fait cela, vous avez reni votre enfant, vous avez fait
chasser sa mre par vos laquais!...

--Que vouliez-vous que je fisse?

--Ah! c'est affreux.

--Je le sais bien.

Et nous retombmes tous les deux dans le silence. Au bout d'un instant,
je me levai.

--Et qu'ai-je  faire dans tout cela? demandai-je.

--Ne voyez-vous pas que j'ai des remords?

--Je vois que vous avez peur.

--Eh bien, docteur ... j'aurais voulu que vous la vissiez, cette femme.

--Moi!

--Oui, vous; rendez-moi le service de la voir.

--Et o la trouverai-je?

--Un instant aprs l'avoir chasse, j'ai cart le rideau de ma
fentre, et je l'ai vue assise sur une borne avec son enfant.

--Et vous croyez qu'elle y est encore?

--Oui.

--Vous l'avez donc revue?

--Non, je suis sorti par une porte de derrire, et je suis accouru chez
vous.

--Et pourquoi n'tes-vous pas sorti tout bonnement par la grande porte,
et dans votre voiture?

--J'ai eu peur qu'elle ne se jett sous les pieds des chevaux.

Je frissonnai.

--Que voulez-vous que je fasse dans tout cela?  quoi puis-je vous tre
bon?

--Docteur, rendez-moi un service; voyez-la, arrangez la chose avec
elle; qu'elle retourne  Trouville avec son enfant; je lui donnerai ce
qu'elle voudra, dix mille francs, vingt mille francs, cinquante mille
francs.

--Mais si elle refuse tout cela?

--Si elle refuse, si elle refuse; eh bien! alors ... nous verrons.

Le baron pronona ces dernires paroles d'un ton tellement sinistre,
que je tremblai pour la pauvre femme.

--C'est bien, monsieur, rpondis-je, je la verrai.

--Et vous obtiendrez ... qu'elle parte?

--Je ne puis rpondre de cela; tout ce que je puis vous promettre,
c'est de lui parler le langage de la raison, c'est de lui faire
envisager la distance qu'il y a de vous  elle.

--La distance?

--Oui.

--Vous oubliez que je vous ai avou que je n'tais pas baron; je suis
un paysan, monsieur, un simple paysan, qui, par mon ... intelligence,
me suis lev au-dessus de mon tat; seulement, silence, je vous en
supplie. Vous comprenez que si monsieur de Macartie savait que je suis
un paysan, il ne me donnerait pas sa fille.

--Vous tenez donc normment  ce mariage?

--Je vous l'ai dit, c'est le seul moyen de me faire cesser les
spculations hasardeuses auxquelles je suis forc de me livrer.

--Je verrai cette jeune fille.

--Ce soir?

--Ce soir. O la retrouverai-je?

--L o je l'ai vue.

--Sur cette borne?

--Oui.

--Elle y est encore, vous croyez?

--J'en suis sr.

--Allons.

Il se leva vivement, s'lana vers la porte, je le suivis.

Nous sortmes.

Je demeurais  cinq cents pas  peine de chez lui; en arrivant au coin
de la rue Taitbout et de celle du Helder, il s'arrta, et me montrant
du doigt quelque chose d'informe que l'on distinguait  peine dans
l'ombre.

--L, l, dit-il.

--Quoi, l?

--Elle.

--Cette jeune fille?

--Oui. Moi je rentre par la rue du Helder. La maison, comme vous le
savez,  une double entre.... Allez  elle.

--J'y vais.

--Attendez. Un dernier service, je vous prie.

Il me semble que je deviens fou; j'ai le vertige; tout tourne autour
de moi.... Votre bras, docteur; conduisez-moi jusqu' la petite porte.

--Volontiers.

Je lui pris le bras; il chancelait vritablement comme un homme ivre.
Je le conduisis jusqu' la porte.

--Merci, docteur, merci; je vous suis bien reconnaissant, je vous jure;
et si vous tiez un de ces hommes qui font payer les services qu'ils
rendent, je vous paierais celui-ci ce que vous voudriez.

Bien! nous voil; vous viendrez demain, n'est-ce pas, me rendre
rponse?

J'irais bien chez vous; mais dans la journe je n'oserais sortir,
j'aurai peur de la rencontrer.

--Je viendrai.

--Adieu, docteur.

Il sonna, on ouvrit.

--Un instant, dis-je en le retenant, le nom de cette femme?

--Marie Granger.

--Bien.... Au revoir.

Il rentra, et je remontai la rue du Helder pour rentrer dans la rue
Taitbout.

En arrivant  l'angle des deux rues, l o j'avais entrevu cette femme,
j'entendis une rumeur, et je vis un groupe assez considrable qui
s'agitait dans l'ombre.

Je courus.

Une patrouille qui passait avait aperu cette malheureuse, et comme,
interroge sur ce qu'elle faisait l  deux heures du matin, elle
n'avait pas voulu rpondre, cette patrouille la conduisait au corps de
garde.

La pauvre femme marchait au milieu des gardes nationaux, portant entre
ses bras son enfant qui pleurait; mais elle ne versait pas une larme,
elle ne poussait pas une plainte.

Je m'approchai aussitt du chef de la patrouille.

--Pardon, monsieur, lui dis-je, mais je connais cette femme.

Elle leva la tte vivement et me regarda.

--Ce n'est pas lui, dit-elle; et elle laissa retomber sa tte.

--Vous connaissez cette femme, monsieur? me rpondit le caporal.

--Oui ... elle se nomme Marie Granger, et elle est du village de
Trouville.

--C'est mon nom, c'est celui de mon village. Qui tes-vous, monsieur?
au nom du ciel, qui tes-vous?

--Je suis le docteur Fabien, et je viens de sa part.

--De la part de Gabriel?

--Oui.

--Alors, messieurs, laissez-moi aller, je vous en supplie laissez-moi
aller avec lui!

--Vous tes bien le docteur Fabien? me demanda alors le chef de la
patrouille.

--Voici ma carte, monsieur.

--Et vous rpondez de cette femme?

--J'en rponds.

--Alors, monsieur, vous pouvez l'emmener.

--Merci.

Je prsentai le bras  la pauvre fille; mais, me montrant d'un geste
son enfant qu'elle tait oblige de porter.

--Je vous suivrai, monsieur, dit-elle. O allons-nous?

--Chez moi.

Dix minutes aprs elle tait dans mon cabinet, assise  la place mme
o une demi-heure auparavant tait assis le prtendu baron de Faverne.
L'enfant, couch sur une bergre, dormait dans la chambre  ct.

Il se fit entre nous un long silence, qu'elle interrompit la premire.

--Eh bien! monsieur, dit-elle, que voulez-vous que je vous raconte?

--Ce que vous croirez ncessaire que je sache, madame. Remarquez que je
ne vous interroge pas, j'attends que vous parliez, voil tout.

--Hlas! ce que j'ai  vous dire est bien triste, monsieur, et
cependant cela n'a aucun intrt pour vous.

--Toute douleur physique ou morale est de mon ressort, ainsi ne
craignez donc pas de me confier la vtre, si vous croyez que je puisse
la soulager.

--Ah! pour la soulager il n'y a que lui, dit la pauvre femme.

--Eh bien! puisque c'est lui qui m'a charg de vous voir, tout espoir
n'est pas perdu.

--Alors, coutez-moi; mais songez, en m'coutant, que je ne suis qu'une
pauvre paysanne.

--Vous me le dites et je vous crois, cependant  vos paroles on
pourrait vous croire d'une condition plus leve.

--Je suis fille du matre d'cole du village o je suis ne, cela vous
expliquera tout.

J'ai donc reu un semblant d'ducation, je sais lire et crire un peu
mieux que ne le font les autres paysannes, voil tout.

--Alors vous tes du mme pays que Gabriel?

--Oui, seulement j'ai quatre ans ou cinq ans de moins que lui. Aussi
loin que je puis me le rappeler, je le vois assis, avec une vingtaine
d'autres garons du village que runissait mon pre, au bout d'une
longue table toute dchiquete par les noms et les dessins qu'y
traaient avec leurs canifs les coliers auxquels mon pre apprenait 
lire,  crire et  compter. C'tait le fils d'un brave mtayer dont la
rputation d'honntet tait proverbiale.

--Son pre vit-il encore?

--Oui, monsieur.

--Mais il a cess de voir son fils, alors?

--Il ignore o il est, et le croit parti pour la Guadeloupe. Mais
attendez, chaque chose viendra  son tour. Excusez mes longueurs, mais
j'ai besoin de vous raconter les choses en dtail pour que vous nous
jugiez tous deux.

Gabriel, quoique grand pour son ge, tait faible et maladif, aussi
tait-il presque toujours menac, mme par des enfans plus jeunes que
lui. Je me rappelle alors qu'il n'osait plus sortir avec les autres 
l'heure o les coliers retournent chez leurs parens, et que presque
toujours mon pre le trouvait sur l'escalier, o il s'tait rfugi de
peur d'tre battu, et o l'on n'osait le venir chercher.

Alors mon pre lui demandait ce qu'il faisait l, et le pauvre Gabriel
lui rpondait en pleurant qu'il avait peur d'tre battu.

Aussitt mon pre m'appelait et me donnait pour escorte au pauvre
fugitif, qui, sous ma protection, revenait chez lui sain et sauf, car
devant moi, la fille du matre d'cole, nul n'osait le toucher.

Il en rsulta que Gabriel parut me prendre dans une grande affection,
et que nous contractmes l'habitude d'tre ensemble: seulement, de sa
part, cette affection tait de l'gosme, et de la mienne de la piti.

Gabriel apprenait difficilement  lire et  calculer, mais pour
l'criture il avait une trs grande facilit; non seulement il
possdait en propre une criture magnifique, mais encore il avait la
singulire aptitude d'imiter les critures de tous ses camarades, et
cela  tel point que l'imitation rapproche de l'original rendait
l'auteur mme indcis.

Les enfans riaient et s'amusaient de ce singulier talent; mais mon pre
secouait tristement la tte et disait souvent:

--Crois-moi, Gabriel, ne fais pas de ces choses-l ... cela tournera
mal.

--Bah! comment voulez-vous que a tourne, monsieur Granger? disait
Gabriel. Je serai matre d'criture, quoi! voil tout, au lieu d'tre
garon de charrue.

--Ce n'est pas un tat que d'tre matre d'criture dans un village,
disait mon pre.

--Eh bien! j'irai exercer  Paris, rpondait Gabriel.

Quant  moi, qui ne voyais pas le mal qu'il pouvait y avoir  imiter
l'criture des autres, ce talent, qui chaque jour faisait chez Gabriel
de nouveaux progrs, m'amusait beaucoup.

Car Gabriel ne se bornait plus  imiter les critures seules, Gabriel
imitait tout.

Une gravure lui tait tombe entre les mains, et, avec une patience
miraculeuse, il l'avait copie ligne pour ligne, avec une telle
exactitude, que n'et t la grandeur du papier et la couleur de
l'encre, il et t difficile de dire,  l'inspection de l'original et
de la copie, quelle tait l'oeuvre de la plume et quelle tait l'oeuvre
du burin. Le pauvre pre, qui voyait dans cette gravure ce qu'elle
tait rellement, c'est--dire un chef-d'oeuvre, la fit encadrer par le
vitrier du village, et la montra  tout le monde.

Le maire et l'adjoint la vinrent voir, et le maire s'en alla en disant
 l'adjoint:

--Ce garon-l a sa fortune au bout des doigts.

Gabriel entendit ces paroles.

Mon pre lui avait appris tout ce qu'il pouvait lui apprendre; Gabriel
rentra dans sa mtairie.

Comme il tait l'an de deux autres enfans, et que Thomas n'tait pas
riche, il lui fallut commencer  travailler.

Mais le travail de la charrue lui tait insupportable.

Tout au contraire des paysans, Gabriel aurait voulu se coucher et se
lever tard; son grand bonheur tait de veiller jusqu' minuit, et de
faire avec sa plume toutes sortes de lettres ornes, de dessins et
d'imitations: aussi l'hiver tait-il son temps heureux, et les veilles
ses heures de fte.

D'un autre ct, son dgot pour les travaux de l'agriculture faisait
le dsespoir de son pre. Thomas Lambert n'tait pas assez riche pour
garder chez lui une bouche inutile. Il avait cru que la prsence de
Gabriel lui pargnerait un garon de charrue. Il vit,  son grand
regret, qu'il s'tait tromp.




XII


DPART POUR PARIS.


Un jour, heureusement ou malheureusement, le maire, qui avait prdit
que Gabriel avait une fortune au bout des doigts, revint faire une
visite au pre Thomas, et lui proposa de prendre Gabriel comme son
secrtaire,  raison de cent cinquante francs par an et la nourriture.

Gabriel accueillit la proposition comme une bonne fortune; mais le pre
Thomas secoua la tte en disant:

--O cela te mnera-t-il, garon?

Tous deux n'en acceptrent pas moins l'offre du maire, et Gabriel
quitta dfinitivement la charrue pour la plume.

Nous tions rests bons amis, Gabriel paraissait mme avoir de l'amour
pour moi: quant  moi, je l'aimais de tout mon coeur.

Tous les soirs, comme c'est l'habitude dans les villages, nous allions
nous promener ensemble, tantt sur les bords de la mer, tantt sur les
rives de la Touque.

Personne ne s'en tourmentait; nous tions pauvres tous deux, nous nous
convenions donc parfaitement.

Seulement Gabriel semblait avoir un ver rongeur dans l'me; ce ver
rongeur, c'tait le dsir de venir  Paris; il tait convenu que s'il
venait  Paris il y ferait fortune.

Paris tait donc pour nous le fond de toute conversation. Paris tait
la ville magique qui devait nous ouvrir  tous deux la porte de la
richesse et du bonheur.

Je me laissais aller  la fivre qui l'agitait, et je rptais de mon
ct:

--Oh! oui, Paris! Paris!

Dans nos rves d'avenir, nous avions toujours si bien enchan l'une
 l'autre nos deux existences, que je me regardais d'avance comme la
femme de Gabriel, quoique jamais un mot de mariage n'et t chang
entre nous: quoique jamais, je dois le dire, aucune promesse n'et t
faite.

Le temps s'coulait.

Gabriel,  mme de se livrer  son occupation favorite, crivait toute
la journe, tenait tous les registres de la mairie avec une propret et
un got admirables.

Le maire tait enchant d'avoir un tel secrtaire.

L'poque des lections arrivait: un des dputs qui devaient se mettre
sur les rangs tait dj en tourne; il vint  Trouville; Gabriel tait
la merveille de Trouville; on lui montra les registres de la mairie, et
le soir Gabriel lui fut prsent.

Le candidat avait rdig une circulaire, mais il n'y avait d'imprimerie
qu'au Havre; il fallait envoyer le manifeste  la ville, et c'tait
trois ou quatre jours de retard.

Or, la distribution du manifeste tait urgente, le candidat ayant
rencontr une opposition plus grande qu'il ne s'y attendait.

Gabriel proposa de faire, dans la nuit et dans la journe du lendemain,
cinquante circulaires. Le dput lui promit cent cus s'il lui livrait
ces cinquante exemplaires dans les vingt-quatre heures. Gabriel
rpondit de tout, et, au lieu de cinquante manifestes, il en livra
soixante-dix.

Le candidat, au comble de la joie, lui donna cinq cents francs au lieu
de trois cents, et lui promit de le recommander  un riche banquier
de Paris qui, sur sa recommandation, le prendrait probablement pour
secrtaire.

Gabriel accourut, ce soir-l, ivre de joie.

--Marie, me dit-il, Marie, nous sommes sauvs; avant un mois, je
partirai pour Paris. J'aurai une bonne place, alors je t'crirai, et tu
viendras me rejoindre.

Je ne pensai mme pas  lui demander si c'tait comme sa femme, tant
l'ide tait loin de moi que Gabriel pt me tromper.

Je lui demandai alors l'explication de cette promesse, qui tait encore
une nigme pour moi. Il me raconta tout, me dit la protection du
banquier, et me montra un papier imprim.

--Qu'est-ce que ce papier? lui demandai-je.

--Un billet de cinq cents francs, dit-il.

--Comment!... m'criai-je, ce chiffon de papier vaut cinq cents francs?

--Oui, dit Gabriel, et si nous en avions seulement vingt comme
celui-l, nous serions riches.

--Cela nous ferait dix mille francs, repris-je.

Pendant ce temps, Gabriel dvorait le papier des yeux.

--A quoi penses-tu, Gabriel? lui demandai-je.

--Je pense, dit-il, qu'un pareil billet n'est pas plus difficile 
imiter qu'une gravure.

--Oui ... mais, lui dis-je, cela doit tre un crime?

--Regarde, dit Gabriel.

Et il me montra ces deux lignes crites au bas du billet:

LA LOI PUNIT DE MORT
 LE CONTREFACTEUR.

--Ah! sans cela, s'cria-t-il, nous en aurions bientt dix, et vingt,
et cinquante.

--Gabriel, repris-je toute frissonnante, que dis-tu donc l?

--Rien, Marie, je plaisante.

Et il remit le billet dans sa poche.

Huit jours aprs, les lections eurent lieu.

Malgr les circulaires, le candidat ne fut point nomm. Aprs son
chec, Gabriel se prsenta chez lui pour lui rappeler sa promesse; mais
il tait dj parti.

Gabriel revint au dsespoir. Selon toute probabilit, le dput manqu
oublierait la promesse qu'il avait faite au pauvre secrtaire de la
mairie.

Tout  coup une ide parut germer dans son esprit, il s'y arrta en
souriant; puis, au bout d'un instant, il dit:

--Heureusement que j'ai gard l'original de cette bte de circulaire.

Et il me montra cet original crit et sign de la main du candidat.

--Et que feras-tu de cet original? lui demandai-je.

--Oh! mon Dieu! rien du tout, rpondit Gabriel; seulement dans
l'occasion ce papier pourrait me rappeler  son souvenir.

Puis il ne me parla plus de ce papier, et parut avoir oubli jusqu'
l'existence de la circulaire.

Huit jours aprs, le maire vint trouver Thomas Lambert, une lettre  la
main. Cette lettre tait du candidat qui avait chou.

Contre toute attente, il avait tenu sa promesse, et crivait au maire
qu'il avait trouv chez un des premiers banquiers de Paris une place de
commis pour Gabriel. Seulement on exigeait un surnumrariat de trois
mois. C'tait un sacrifice de temps et d'argent ncessaire, aprs quoi
Gabriel toucherait dix-huit cents francs d'appointemens.

Gabriel accourut me faire part de cette nouvelle; mais en mme temps
qu'elle le comblait de joie, elle m'attristait profondment.

J'avais bien parfois, excite par les rves de Gabriel, dsir Paris
comme lui, mais pour moi Paris tait seulement un moyen de ne pas
quitter l'homme que j'aimais; toute mon ambition,  moi, se bornait
 devenir la femme de Gabriel, et la chose me paraissait bien plus
assure avec l'humble et monotone existence du village que dans le
rapide et ardent tourbillon de la capitale.

A cette nouvelle, je me mis donc  pleurer.

Gabriel se jeta  mes genoux, et essaya de me rassurer par ses
promesses et par ses protestations; mais un pressentiment profond et
terrible me disait que tout tait fini pour moi.

Cependant le dpart de Gabriel tait dcid.

Thomas Lambert consentait  faire un petit sacrifice. Le maire,
moyennant hypothque, bien entendu, lui prta cinq cents francs; et,
comme personne ne savait la libralit du candidat, Gabriel se trouva
possesseur d'une somme de mille francs.

Il fut convenu pour tout le monde qu'il partirait le mme soir pour
Pont-l'Evque, d'o une voiture devait le conduire  Rouen; mais entre
nous deux il fut arrt qu'il ferait un dtour, et reviendrait passer
la nuit auprs de moi.

Je devais laisser la croise de ma chambre ouverte.

C'tait la premire fois que je le recevais ainsi, et j'esprais tre
aussi forte, dans cette dernire entrevue, contre lui et contre mon
coeur, que je l'avais toujours t.

Hlas! je me trompais! Sans cette nuit, je n'eusse t que malheureuse.
Par cette nuit, je fus perdue.

Au point du jour, Gabriel me quitta; il fallait nous sparer. Je le
reconduisis par la porte du jardin qui donnait sur les dunes.

L, il me renouvela toutes ses promesses; l, il me jura de nouveau
qu'il n'aurait jamais d'autre femme que moi, et il endormit du moins
mes craintes, s'il n'endormit point mes remords.

Nous nous quittmes. Je le perdis de vue au coin du mur, mais je courus
pour le revoir encore; et, en effet, je l'aperus qui suivait d'un pas
rapide le sentier qui conduisait  la grande route.

Il me sembla qu'il y avait dans la rapidit de ce pas quelque chose qui
constrastait singulirement avec ma douleur  moi.

Je le rappelai par un cri.

Il se retourna, agita son mouchoir en signe d'adieu, et continua son
chemin.

En tirant son mouchoir, il fit, sans s'en apercevoir, tomber un papier
de sa poche.

Je le rappelai, mais, sans doute de peur de se laisser attendrir, il
continua son chemin; j'accourus aprs lui.

J'arrivai jusqu' la place o le papier tait tomb, et je le trouvai 
terre.

C'tait un billet de cinq cent francs; seulement il tait sur un autre
papier que celui que j'avais vu. Alors je rassemblai toutes mes forces,
et j'appelai Gabriel une dernire fois; il se retourna, me vit agiter
le billet, s'arrta, fouilla dans toutes ses poches, et, s'apercevant
sans doute qu'il avait perdu quelque chose, revint vers moi en courant.

--Tiens, lui dis-je, tu avais perdu ceci, et j'en suis bien heureuse,
puisque je peux t'embrasser encore une dernire fois.

--Ah! me dit-il en riant, c'est pour toi seule que je reviens, chre
Marie, car ce billet ne vaut rien.

--Comment, il ne vaut rien?

--Non, le papier n'est point pareil  celui-ci.

Et il tira l'autre billet de sa poche.

--Eh bien! qu'est-ce que ce billet alors?

--Un billet que je me suis amus  imiter, mais qui n'a aucune valeur;
tu vois bien, chre Marie, c'est pour toi seule que je reviens.

Et, comme pour me donner une dernire preuve de cette vrit, il
dchira le billet en petits morceaux, et abandonna les morceaux au vent.

Puis, il me renouvela encore une fois ses promesses et ses
protestations, et comme le temps pressait et qu'il sentait que je
n'avais plus la force de me tenir debout, il m'assit sur le bord du
foss, me donna un dernier baiser, et partit.

Je le suivis des yeux, et les bras tendus vers lui tant que je pus le
voir; puis, lorsqu'un dtour du chemin me l'eut drob, je cachai ma
tte entre mes deux mains et je me mis  pleurer.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi concentre et perdue dans
ma douleur.

Je revins  moi au bruit que j'entendais autour de moi. Ce bruit tait
occasionn par une petite fille du village qui faisait patre ses
brebis et qui me regardait avec tonnement, ne comprenant rien  mon
immobilit.

Je relevai la tte.

--Tiens, dit-elle, c'est vous, mademoiselle Marie; pourquoi donc que
vous pleurez?

J'essuyai mes yeux en tchant de sourire.

Et puis, comme pour me rattacher  lui par les choses qu'il avait
touches, je me mis  ramasser les morceaux de papier qu'il avait jets
au vent; enfin, songeant que mon pre pouvait se lever et s'inquiter
o j'tais, je repris htivement le chemin de la maison.

J'avais fait vingt pas  peine que j'entendis qu'on m'appelait: je me
retournai, et je vis que la petite bergre courait aprs moi.

Je l'attendis.

--Que me veux-tu, mon enfant? lui demandai-je.

--Mademoiselle Marie, me dit-elle, j'ai vu que vous ramassiez tous les
petits papiers, en voil un que vous avez oubli.

Je jetai les yeux sur ce que l'enfant me prsentait: c'tait en effet
un fragment du billet si habilement imit par Gabriel.

Je le pris des mains de la petite fille, et je jetai les yeux dessus.

Par un hasard trange, c'tait la portion du billet sur laquelle tait
crite cette fatale menace:

LA LOI PUNIT DE MORT
 LE CONTREFACTEUR.

Je frissonnai sans pouvoir comprendre d'o me venait la terreur qui
instinctivement s'emparait de moi. A ces deux lignes seules peut-tre
on et pu s'apercevoir que le billet tait imit. Il tait visible
que la main de Gabriel avait trembl en les crivant ou plutt en les
gravant.

Je laissai tomber tous les autres morceaux et je ne conservai que
celui-l.

Je rentrai sans que mon pre m'apert.

Mais en entrant dans cette chambre o Gabriel avait pass la nuit, tout
en moi veilla un remords. Tant qu'il avait t l, la confiance que
j'avais en lui m'avait soutenue; lui absent, chacun des dtails qui
devaient attnuer cette confiance revenait  mon souvenir, et je me
sentis vritablement isole avec ma faute.




XIII


CONFESSION.


Huit jours s'coulrent sans que j'eusse aucune nouvelle de Gabriel;
enfin, le matin du huitime jour amena une lettre de lui.

Il tait arriv  Paris, avait t install, disait-il, chez son
banquier, et demeurait, en attendant, dans un petit htel de la rue des
Vieux-Augustins.

Puis venait une description de Paris, de l'effet que la capitale avait
produit sur lui.

Il tait ivre de joie.

Un _post-scriptum_ m'annonait que dans trois mois je partagerais son
bonheur.

Au lieu de me tranquilliser, cette lettre m'attrista profondment; et
cela sans que je pusse comprendre pourquoi.

Je sentais qu'un malheur planait au-dessus de ma tte et tait prt 
s'abattre sur moi.

Je lui rpondis cependant comme si j'tais joyeuse de sa joie; j'avais
l'air de croire  cet avenir qu'il me promettait, et qu'une voix
intrieure me criait n'tre point fait pour moi.

Quinze jours aprs, je reus une seconde lettre. Celle-l me trouva
dans les larmes.

Hlas! si Gabriel ne tenait pas sa promesse envers moi, j'tais une
fille dshonore: dans huit mois j'allais tre mre.

Je balanai quelque temps pour savoir si j'annoncerais cette nouvelle 
Gabriel.

Mais je n'avais que lui au monde  qui je pusse me confier. D'ailleurs
il tait de moiti dans ma faute, et si quelqu'un me soutenait il tait
juste que ce ft lui.

Je lui rpondis donc de hter autant qu'il le pourrait l'instant de
notre runion, en lui disant qu' l'avenir ses efforts auraient pour
but non-seulement notre bonheur, mais encore celui de notre enfant.

Je m'attendais  recevoir une lettre poste pour poste, ou plutt, 
peine cette lettre envoye, je tremblais de n'en plus recevoir du tout:
car, ainsi que je l'ai dit, un sourd pressentiment me criait que tout
tait fini pour moi.

En effet, ce ne fut pas  moi que Gabriel rpondit, mais  son pre:
il lui annonait que le banquier chez lequel il tait plac, ayant
des intrts majeurs  la Guadeloupe, et ayant reconnu chez lui
plus d'intelligence que chez ses compagnons de bureau, venait de le
charger d'aller rgler ces intrts, lui promettant,  son retour,
de l'associer pour une part dans ses bnfices. En consquence, il
annonait qu'il partait le jour mme pour les Antilles, et qu'il ne
pouvait fixer l'poque de son retour.

En mme temps, sur l'argent que le banquier lui avait donn pour son
voyage, il renvoyait  son pre les cinq cents francs qu'il avait
emprunts pour lui.

Cette somme tait reprsente par un billet de banque.

Un _post-scriptum_ disait de plus  son pre que, n'ayant pas le temps
de m'crire, il le priait de m'annoncer cette nouvelle.

Comme on le comprend bien, le coup fut terrible.

Cependant, n'ayant jamais reu de Gabriel aucune rponse poste pour
poste, j'ignorais le nombre de jours qu'employait une lettre pour aller
 Paris, et par consquent en combien de temps on pouvait recevoir sa
rponse.

J'avais donc encore un espoir, c'est que sa lettre  son pre avait
probablement t crite avant qu'il et reu la mienne.

J'allai chez le maire sous un prtexte quelconque, et lui demandai des
informations  ce sujet. Je le trouvai tenant  la main le billet que
venait de lui rendre le pre Thomas.

--Eh bien, Marie, dit-il en me voyant, ton amoureux est donc en train
de faire fortune.

Je ne lui rpondis qu'en fondant en larmes.

--Eh bien! quoi, me dit-il, cela te fait de la peine que Gabriel
s'enrichisse? Moi, je l'avais toujours dit, ce garon-l a sa fortune
au bout des doigts.

--Hlas! monsieur, lui dis-je, vous vous mprenez sur mes sentimens;
je remercierai toujours le ciel de toute chose heureuse qui arrivera
 Gabriel; seulement, j'ai peur qu'au milieu de son bonheur il ne
m'oublie.

--Ah! quant  cela, ma pauvre Marie, me rpondit le maire, je ne
voudrais pas en rpondre, et si j'ai un conseil  te donner, vois-tu,
l'occasion se prsentant, c'est de prendre les devans sur Gabriel. Tu
es une fille laborieuse, range, sur laquelle il n'y a jamais eu rien
 dire, malgr ton intimit avec Gabriel, eh bien, ma foi! le premier
beau garon qui se prsentera pour le remplacer, je l'accepterais;
et tiens, pas plus tard qu'hier, Andr Morin le pcheur, tu sais, me
parlait de cela.

Je l'interrompis.

--Monsieur le maire, lui dis-je, je serai la femme de Gabriel, ou je
resterai fille; il y a entre nous des promesses qu'il peut oublier,
lui, mais que moi je n'oublierai jamais.

--Oui, oui, dit-il, je connais cela; voil comme elles se perdent
toutes, ces pauvres malheureuses; enfin, fais comme tu voudras, mon
enfant, je n'ai aucun pouvoir sur toi, mais si j'tais ton pre, je
sais bien ce que je ferais, moi.

Je pris prs de lui les informations que je venais y chercher, et je
revins chez moi en calculant le temps coul.

Gabriel avait crit  son pre aprs avoir reu ma lettre.

J'attendis vainement le lendemain, le surlendemain, pendant toute la
semaine, pendant tout le mois; je ne reus aucune nouvelle de Gabriel.

Un espoir m'avait d'abord soutenue, c'est que, n'ayant pas eu le temps
de m'crire de Paris, il m'crirait du port o il s'embarquerait, ou,
s'il ne m'crivait point de ce port, il m'crirait au moins de la
Guadeloupe.

Je me procurai une carte gographique, et je demandai  l'un de nos
marins, qui avait fait plusieurs voyages en Amrique, quelle tait la
route que suivaient les btimens pour se rendre  la Guadeloupe.

Il me traa une longue ligne au crayon, et j'eus au moins une
consolation, ce fut de voir quel chemin suivait Gabriel en s'loignant
de moi.

Il fallait trois mois pour que je reusse de ses nouvelles. J'attendis
avec assez de calme l'expiration de ces trois mois, mais rien ne vint,
et je restai dans cette demi-obscurit terrible qu'on appelle doute et
qui est cent fois pire que la nuit.

Cependant le temps s'coulait, toutes ces sensations intimes qui
annoncent en soi l'existence d'un tre qui se forme de notre tre
se faisaient ressentir. Sensations dlicieuses, sans doute, dans
l'tat ordinaire de la vie, et quand l'existence de cet tre est le
rsultat des conditions de la socit; sensations douloureuses, amres,
terribles, quand chaque tressaillement rappelle la faute et prsage le
malheur.

J'tais enceinte de six mois. Jusque-l, j'avais cach avec bonheur
ma grossesse  tous les yeux, mais une ide affreuse me poursuivait:
c'est qu'en continuant  me serrer ainsi, je pouvais porter atteinte 
l'existence de mon enfant.

La Pque approchait. C'est, comme on le sait, dans nos villages,
l'poque des dvotions gnrales. Une jeune fille qui ne ferait pas ses
pques serait montre au doigt par toutes ses compagnes.

J'avais au fond du coeur des sentimens trop religieux pour m'approcher
du confessionnal sans faire une rvlation complte de ma faute, et,
cependant, chose trange! je voyais approcher l'poque de cotte
rvlation avec une certaine joie mle de crainte.

C'est que notre cur tait un de ces braves prtres, d'autant plus
indulgens pour les fautes des autres, qu'ils n'ont point  leur faire
expier leurs propres pchs.

C'tait un saint vieillard aux cheveux blancs,  la figure calme et
souriante, dans lequel le faible, le malheureux ou le coupable sentent
 la premire vue qu'ils trouveront un appui.

J'tais donc d'avance bien rsolue  tout lui dire, et  me laisser
guider par ses conseils.

La veille du jour o toutes les jeunes filles devaient aller 
confesse, je me prsentai donc chez lui.

Ce fut, je l'avoue, avec un terrible serrement de coeur que je portai
la main  la sonnette du presbytre. J'avais attendu la nuit, pour que
personne ne me vt entrer  la cure, o, dans d'autres temps, j'allais
ouvertement deux ou trois fois par semaine; sur le seuil, le coeur me
manqua, et je fus oblige de m'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Cependant, je repris mes forces; et, par un mouvement brusque et
saccad, je sonnai.

La vieille servante vint aussitt m'ouvrir.

Comme je l'avais pens, le cur tait seul, dans une petite chambre
retire, o,  la lueur d'une lampe, il lisait son brviaire.

Je suivis la vieille Catherine, qui ouvrit la porte et m'annona.

Le cur leva la tte. Toute sa belle et calme figure se trouva alors
dans la lumire, et je compris que s'il y a au monde une consolation
pour certains malheurs irrparables, c'est de confier son malheur  de
pareils hommes.

Cependant, je restais prs de la porte et n'osais avancer.

--C'est bien, Catherine, dit le cur, laissez-nous; et si quelqu'un
venait me demander....

--Je dirai que monsieur le cur n'y est pas? rpondit la vieille
gouvernante.

--Non, dit le cur, car il ne faut pas mentir, ma bonne Catherine; vous
direz que je suis en prires.

--Bien, monsieur le cur, dit Catherine.

Et elle se retira en fermant la porte derrire elle.

Je restai immobile et sans dire un mot.

Le cur me chercha des yeux dans l'obscurit, o la lumire
circonscrite de la lampe me laissait; puis, m'ayant aperue, il tendit
la main de mon ct et me dit:

--Viens, ma fille ... je t'attendais.

Je fis deux pas, je pris sa main et je tombai  ses genoux.

--Vous m'attendiez, mon pre, lui dis-je; mais vous savez donc alors ce
qui m'amne?

--Hlas! je m'en doute, rpondit le digne prtre.

--Oh! mon pre, mon pre, je suis bien coupable, m'criai-je en
clatant en sanglots.

--Dis, ma pauvre enfant, rpondit le prtre, dis que tu es bien
malheureuse.

--Mais, mon pre, peut-tre ne savez-vous pas tout; car, enfin, comment
auriez-vous pu deviner!

--coute, ma fille, je vais te le dire, reprit le prtre; car aussi
bien c'est t'pargner un aveu, et, mme avec moi, n'est-ce pas, cet
aveu te serait pnible.

--Oh! je sens maintenant que je puis tout vous dire; n'tes vous pas le
ministre du Dieu qui sait tout?

--Eh bien! parle, mon enfant, dit le prtre; parle, je t'coute.

--Mon pre, lui dis-je, mon pre!...

Et ma voix s'arrta dans ma poitrine; j'avais trop prsum de mes
forces; je ne pouvais pas aller plus loin.

--Je me suis dout de tout cela, dit le prtre, le jour mme du dpart
de Gabriel. Ce jour-l, ma pauvre enfant, je t'ai vue sans que tu me
visses.

J'avais t appel dans la nuit pour recevoir la confession d'un
mourant, et je revenais  quatre heures du matin lorsque je rencontrai
Gabriel, que tout le monde croyait parti de la veille au soir.

En m'apercevant, il se jeta derrire une haie, et je fis semblant de
ne pas le voir: cent pas plus loin, sur le bord d'un foss, je trouvai
une jeune fille assise, la tte dans ses mains; je te reconnus, mais tu
ne levas pas la tte.

--Je ne vous entendis pas, mon pre, rpondis-je, j'tais tout entire
 la douleur de le quitter!

--Je passai donc. D'abord j'avais eu envie de m'arrter et de te
parler. Cependant cette ide me retint, que tu m'avais peut-tre
entendu, mais que, comme Gabriel, tu esprais sans doute te cacher:
je continuai donc mon chemin. En tournant le coin du mur du jardin de
ton pre, je vis que la porte tait ouverte; alors je compris tout:
Gabriel, que tout le monde croyait parti, avait pass la nuit prs de
loi.

--Hlas! hlas! mon pre, c'est malheureusement la vrit.

--Puis tu cessas de venir  la cure comme tu y venais, et je me dis:
Pauvre enfant! elle ne vient pas parce qu'elle craint de trouver en moi
un juge, mais je la reverrai au jour o elle aura besoin du pardon.

Mes sanglots redoublrent.

--Eh bien! me demanda le cur, que puis-je faire pour toi? voyons, mon
enfant.

--Mon pre, lui dis-je, je voudrais savoir si Gabriel est bien
vritablement parti ou s'il est toujours  Paris.

--Comment, tu doutes....

--Mon pre, une ide terrible m'est passe dans l'esprit, c'est que
c'est pour se dbarrasser de moi que Gabriel a crit qu'il partait.

--Et qui peut te faire croire cela? demanda le prtre.

--D'abord son silence; si press qu'il ft au moment du dpart, il
avait toujours le temps de m'crire un mot; si ce n'tait point de
Paris, du moins du lieu o il s'est embarqu, puis de l-bas, s'il y
tait. Ne m'et-il pas donn de ses nouvelles? ne sait-il pas qu'une
lettre de lui c'est ma vie, et peut-tre la vie de mon enfant?

Le cur poussa un soupir.

--Oui, oui, murmura-t-il, l'homme en gnral est goste, et je ne
veux calomnier personne; mais Gabriel, Gabriel! Ma pauvre enfant, j'ai
toujours vu avec peine ton grand amour pour cet homme-l.

--Que voulez-vous, mon pre! nous avons t levs ensemble, nous ne
nous sommes jamais quitts; que voulez-vous! il me semblait que la vie
continuerait comme elle avait commenc.

--Eh bien! tu dis donc que tu dsires savoir....

--Si Gabriel est bien rellement parti de Paris.

--C'est facile, et il me semble que par son pre.... coute,
m'autorises-tu  tout dire  son pre?

--J'ai remis ma vie et mon honneur entre vos mains, mon pre,
repris-je, faites-en ce que vous voudrez.

--Attends-moi, ma fille, dit le prtre, je vais chez Thomas Lambert.

Le prtre sortit.

Je restai  genoux comme j'tais, appuyant ma tte sur le bras du
fauteuil, sans prier, sans pleurer, perdue dans mes penses.

Au bout d'un quart d'heure, la porte se rouvrit.

J'entendis des pas qui se rapprochaient de moi et une voix qui me dit:

--Relve-toi, ma fille, et viens dans mes bras.

Cette voix tait celle de Thomas Lambert.

Je relevai la tte, et je me trouvai en face du pre de Gabriel.

C'tait un homme de quarante-cinq  quarante-huit ans, renomm
pour sa probit, un de ces hommes qui ne connaissent qu'une chose,
l'accomplissement de la parole donne.

--Mon fils t'a-t-il jamais dit qu'il t'pouserait, Marie? me
demanda-t-il; voyons, rponds-moi comme tu rpondrais  Dieu.

--Tenez, lui dis-je; et je lui prsentai la lettre de Gabriel, o
il me promettait que dans trois mois j'irais le rejoindre, et dans
laquelle il m'appelait sa femme.

--Et c'est dans la conviction qu'il serait ton mari que tu lui as cd?

--Hlas! je lui ai cd, rpondis-je, parce qu'il allait partir et
parce que je l'aimais.

--Bien rpondu, dit le prtre, en secouant la tte en signe
d'approbation; bien rpondu, mon enfant.

--Oui, vous avez raison, monsieur le cur, dit Thomas, bien rpondu.
Marie, reprit-il, tu es ma fille, et ton enfant est mon enfant; dans
huit jours nous saurons o est Gabriel.

--Comment cela? demandai-je.

--Depuis longtemps j'avais l'intention de faire un voyage  Paris pour
rgler certains intrts avec mon propritaire en personne. Je partirai
demain. Je me prsenterai chez le banquier, et partout o sera Gabriel
je lui crirai au nom de mon autorit de pre pour le sommer de tenir
sa parole.

--Bien, dit le cur, bien, Thomas; et moi je joindrai une lettre  la
vtre, dans laquelle je lui parlerai au nom de la religion.

Je les remerciai tous deux, comme Agar dut remercier l'ange qui lui
indiquait la source o elle allait dsaltrer son enfant.

Puis, comme je me retirais, le cur me reconduisit.

--A demain, me dit-il.

--O mon pre, rpondis-je, je puis donc encore me prsenter  l'glise
avec mes compagnes?

--Et pour qui donc l'glise garderait-elle ses consolations, dit le
prtre, si ce n'est pour les malheureux? Viens, mon enfant, viens avec
confiance; tu n'es ni la Madeleine ni la femme adultre, et Dieu leur a
pardonn  toutes deux.

Le lendemain je me confessai et reus l'absolution.

Le surlendemain, jour de Pques, je communiai avec mes compagnes.




XIV


SUITE DE LA CONFESSION.


Ds la veille, comme il l'avait annonc, Thomas Lambert tait parti
pour Paris.

Huit jours s'coulrent pendant lesquels chaque matin j'allai voir chez
le cur s'il avait reu des nouvelles du pre Thomas; pendant ces huit
jours aucune lettre n'arriva.

Le soir du dimanche qui suivait celui de Pques, je vis entrer vers les
sept heures du soir la vieille Catherine; elle venait me chercher de la
part de son matre.

Je me levai toute tremblante et je me htai de la suivre; cependant je
n'eus point le courage de franchir la distance qui sparait la maison
de mon pre du presbytre sans l'interroger.

Elle me dit que le pre Thomas venait d'arriver de Paris  l'instant
mme. Je n'eus pas la force de lui en demander davantage.

J'arrivai.

Tous deux taient dans le petit cabinet o avait dj eu lieu la scne
que je viens de raconter. Le cur tait triste, et le pre Thomas tait
sombre et svre.

Je restai debout contre la porte; je sentais que ma cause tait juge
et perdue.

--Du courage, mon enfant, me dit le prtre; car voil Thomas qui nous
apporte de mauvaises nouvelles.

--Gabriel ne m'aime plus, m'criai-je.

--On ne sait pas ce qu'est devenu Gabriel, me dit le cur.

--Comment cela? m'criai-je; le vaisseau qui le portait est-il perdu?
Gabriel est-il mort?

--Plt au ciel, dit son pre, et que toute la fable qu'il nous a faite
ft une vrit!

--Quelle fable? demandai-je effraye, car je commenais  tout voir
comme  travers un voile.

--Oui, dit le pre, je me suis prsent chez le banquier; le banquier
n'a pas su ce que je voulais lui dire, il n'a jamais eu de commis
appel Gabriel Lambert, il n'a aucun intrt  la Guadeloupe.

--Oh! mon Dieu! mais alors il fallait aller chez celui qui lui a
procur cette place, le candidat, vous savez....

--J'y ai t, dit le pre.

--Eh bien?

--Eh bien! il n'a jamais crit ni  mon fils ni  moi.

--Mais la lettre!

--La lettre, je l'avais, et je la lui ai montre; il a parfaitement
reconnu son criture; mais cette lettre, ce n'est pas lui qui l'a
crite.

Je laissai tomber ma tte sur ma poitrine.

Thomas Lambert continua:

--De l j'allai rue des Vieux-Augustins,  l'htel de Venise.

--Eh bien! demandai-je, y avez-vous trouv trace de son passage?

--Il est rest six semaines dans l'htel, puis il a quitt en payant sa
dpense, et l'on ne sait pas ce qu'il est devenu.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! m'criai-je, que veut dire tout cela?

--Cela veut dire, murmura Thomas Lambert, que de nous deux, ma pauvre
enfant, le plus malheureux, c'est probablement moi.

--Ainsi, vous ignorez compltement ce qu'il est devenu?

--Je l'ignore.

--Mais, dit le cur, peut-tre qu' la police vous auriez pu savoir....

--J'y ai bien pens, murmura Thomas Lambert; mais  la police j'ai eu
peur d'en trop apprendre.

Nous frissonnmes tous, et moi surtout.

--Et maintenant, que faire? dit le cur.

--Attendre, rpondit Thomas Lambert.

--Mais elle, dit le prtre en me montrant du doigt, elle ne peut pas
attendre, elle.

--C'est vrai, dit Thomas Lambert. Qu'elle vienne demeurer chez moi;
n'est-elle point ma fille?

--Oui; mais comme elle n'est point la femme de votre fils, dans trois
mois elle sera dshonore.

--Et mon pre! m'criai-je; mon pre, que cette nouvelle fera mourir de
chagrin!

--On ne meurt pas de chagrin, dit Thomas Lambert; mais on souffre
beaucoup, et il est inutile de faire souffrir le pauvre homme: sous
un prtexte quelconque, Marie ira demeurer un mois chez ma soeur, qui
habite Caen, et son pre ne saura rien de ce qui sera arriv pendant ce
temps-l.

Tout s'accomplit comme il avait t convenu.

J'allai passer un mois chez la soeur de Thomas Lambert, et, pendant ce
mois, je donnai le jour au malheureux enfant qui dort sur ce fauteuil.

Mon pre ignora toujours ce qui m'tait arriv, et le secret me fut si
bien gard, que tout le monde dans le village l'ignora comme lui.

Cinq ou six mois s'coulrent sans que j'entendisse parler de rien;
mais enfin un matin le bruit se rpandit que le maire arrivait de
Paris, et que pendant ce voyage il avait rencontr Lambert.

On racontait,  l'appui de cette rencontre, des choses si singulires,
que c'tait  douter de la vracit de ce rcit.

Je sortis pour aller m'informer chez Thomas Lambert de ce qu'il pouvait
y avoir de vrai dans les bruits qui taient parvenus jusqu' moi; mais
j'eus  peine fait cinquante pas hors de la maison que je rencontrai
monsieur le maire lui-mme.

--Eh bien! la belle, me dit-il, cela ne m'tonne plus que ton amoureux
ait cess de t'crire: il parat qu'il a fait fortune.

--Oh! mon Dieu! et comment cela? demandai-je.

--Comment? je n'en sais rien; mais le fait est que, comme je revenais
de Courbevoie, o j'avais dn chez mon gendre, j'ai rencontr un beau
monsieur  cheval, un lgant, un dandy, comme ils disent l-bas, suivi
d'un domestique  cheval aussi. Devine qui cela tait?

--Comment voulez-vous que je devine?

--Eh bien! c'tait matre Gabriel. Je le reconnus, et je sortis 
moiti de mon cabriolet pour l'appeler; mais sans doute il me reconnut
aussi, lui, car avant que j'eusse eu le temps de prononcer son nom, il
piqua des deux et partit au galop.

--Oh! vous vous serez tromp, lui dis-je.

--Je le crus comme toi, rpondit-il; mais le hasard fit que j'allai
le soir  l'Opra, au parterre, bien entendu. Moi, je suis un paysan,
et le parterre est assez bon pour moi; mais lui, comme c'est un grand
seigneur,  ce qu'il parat, il tait aux premires loges, et dans une
des plus belles encore, entre deux colonnes, causant, faisant le joli
coeur avec des dames, et ayant  la boutonnire un camlia large comme
la main.

--Impossible! impossible! murmurai-je.

--C'est pourtant comme cela; mais moi aussi j'en doutais, et je voulus
en avoir le coeur net. Dans l'entr'acte, je sortis et j'allai me poster
prs de la loge; bientt la porte s'ouvrit, et notre fashionable passa
prs de moi.

--Gabriel! dis-je  mi-voix.

Il se retourna vivement et m'aperut; alors il devint rouge comme
carlate, et s'lana dans l'escalier avec tant de rapidit, qu'il
pensa renverser un monsieur et une dame qui se trouvrent sur son
chemin. Je le suivis, mais lorsque j'arrivai sous le pristyle, je le
vis qui montait dans un coup des plus lgans; un valet en livre
referma la portire sur lui, et le coup partit au galop.

--Mais comment voulez-vous, demandai-je, qu'il ait une voiture et des
domestiques en livre? Vous vous serez mpris; assurment ce n'tait
pas Gabriel.

--Je te dis que l'ai vu comme je te vois, et que je suis sr que c'est
lui; je le connais bien, peut-tre, puisque je l'ai eu trois ans pour
secrtaire de ma mairie.

--Avez-vous dit cela  d'autres qu' moi, monsieur le maire?

--Pardieu, je l'ai dit  qui a voulu l'entendre. Il ne m'a pas demand
le secret, puisqu'il ne m'a pas fait l'honneur de me reconnatre.

--Mais son pre? dis-je  demi-voix.

--Eh bien! mais son pre ne peut qu'tre enchant; qu'est-ce que cela
prouve? que son fils a fait fortune.

Je poussai un soupir, et je m'acheminai vers la maison de Thomas
Lambert.

Je le trouvai assis devant une table, la tte enfonce entre les deux
mains; il ne m'entendit pas ouvrir la porte, il ne m'entendit pas
m'approcher de lui. Je lui posai la main sur l'paule; il tressaillit
et se retourna.

--Eh bien! me dit-il, toi aussi tu sais tout.

--Monsieur le maire vient de me raconter qu'il avait rencontr Gabriel
 cheval et  l'Opra; mais peut-tre s'est-il tromp.

--Comment veux-tu qu'il se trompe? ne le connat-il pas aussi bien que
nous? Oh! non, tout cela, va, c'est la pure vrit.

--S'il a fait fortune, rpondis-je timidement, il faut nous en
fliciter; au moins il sera heureux, lui.

--Fait fortune! s'cria le pre Thomas; et par quel moyen veux-tu
qu'il ait fait fortune? est-ce qu'il y a des moyens honorables de
faire fortune en un an et demi? est-ce qu'un homme qui a fait fortune
honorablement ne reconnat pas les gens de son pays, cache son
existence  son pre, oublie les promesses qu'il a faites  sa fiance?

--Oh! quant  moi, dis-je, vous comprenez bien que s'il est si riche
que cela, je ne suis plus digne de lui.

--Marie, Marie, dit le pre en secouant la tte, j'ai bien plutt peur
que ce soit lui qui ne soit plus digne de toi.

Et il alla au petit cadre qui renfermait le dessin  la plume qu'avait
fait autrefois Gabriel, le brisa en morceaux, froissa le dessin entre
ses mains, et le jeta au feu.

Je le laissai faire sans l'arrter, car je pensais, moi,  ce fragment
de billet de banque qu'avait, le matin de son dpart, ramass la petite
bergre, fragment que j'avais conserv, et sur lequel taient crits
ces mots:

    LA LOI PUNIT DE MORT
     LE CONTREFACTEUR.

--Que faire? lui dis-je.

--Le laisser se perdre s'il n'est pas dj perdu.

--Ecoutez, repris-je, tchez de m'obtenir de mon pre la permission
d'aller passer de nouveau quinze jours chez votre soeur.

--Eh bien?

--Eh bien! c'est moi qui irai  Paris  mon tour.

Il secoua la tte, et murmura entre ses dents:

--Course inutile, crois-moi; course inutile.

--Peut-tre.

--S'il me restait quelque espoir, moi, crois-tu que je n'irais pas?
d'ailleurs nous ne savons pas son adresse; comment le retrouver sans
nous informer  la police, et, si nous nous informons  la police, qui
sait ce qu'il arrivera?

--J'ai un moyen, moi, rpondis-je.

--De le retrouver?

--Oui.

--Va donc alors! c'est peut-tre le bon Dieu qui t'inspire. As-tu
besoin de quelque chose?

--J'ai besoin de la permission de mon pre, voil tout.

Le mme jour, la permission fut demande et obtenue; quoique avec plus
de difficult que la premire fois. Depuis quelque temps mon pre tait
souffrant, et moi-mme je sentais que l'heure tait mal choisie pour le
quitter; mais quelque chose de plus fort que ma volont me poussait.




XV


LA BOUQUETIRE.


Trois jours aprs, je partis, mon pre croyant que j'allais  Caen, et
Thomas Lambert et le cur sachant seuls que j'allais  Paris.

Je passai par le village o tait mon enfant, et je le pris avec moi.
Pauvre folle que j'tais de ne pas songer que c'tait dj trop de moi!

Le surlendemain j'tais  Paris.

Je descendis rue des Vieux-Augustins,  l'htel de Venise: c'tait le
seul htel dont je connusse le nom. C'tait celui o il tait descendu,
o je lui avais crit.

L, je demandai des informations sur lui; on se le rappelait
parfaitement: il vivait toujours enferm dans sa chambre, et
travaillant sans cesse avec un graveur sur cuivre, on ne savait pas 
quoi.

On se rappelait parfaitement que quelque temps aprs son dpart de
l'htel, un homme d'une cinquantaine d'annes, et qui avait l'air d'un
paysan, tait venu faire les mmes questions que moi.

Je m'informai o tait l'Opra. On m'indiqua le chemin que je devais
suivre, et je me lanai pour la premire fois dans les rues de Paris.

Voici quel tait le plan que j'avais arrt dans mon esprit. Gabriel
venait  l'Opra; j'attendrais devant l'Opra toutes les voitures
qui s'arrteraient. Si Gabriel descendait de l'une d'elles, je le
reconnatrais bien; je demanderais son adresse au valet, et le
lendemain je lui crirais pour lui dire que j'tais  Paris, et lui
demander  le voir.

Ds le soir de mon arrive, je mis ce plan  excution. C'tait il y a
eu mardi huit jours. J'ignorais que l'Opra ne jouait que les lundis,
mercredis et vendredis.

J'attendis donc vainement l'ouverture des portes. Je m'informai des
causes de cette solitude et de cette obscurit. On me dit que la
reprsentation tait pour le lendemain seulement.

Je revins  mon htel, o je restai toute la journe du lendemain,
seule avec mon pauvre enfant; je l'avais si peu vu que j'tais heureuse
de cet isolement et de cette solitude. A Paris, inconnue comme je
l'tais, j'osais au moins tre mre.

Le soir vint, et je sortis de nouveau.

Je croyais que je pourrais attendre sous le pristyle, mais les sergens
de ville ne me le permirent pas.

Je vis deux ou trois femmes qui circulaient librement: je demandai
pourquoi on leur permettait  elles ce qui n'tait pas permis  moi; on
me rpondit que c'tait des bouquetires.

Au milieu de toute cette proccupation, beaucoup de voitures
arrivrent, mais je ne pus voir ceux qui en descendaient, peut-tre
Gabriel tait-il parmi eux.

C'tait une soire perdue, c'tait encore deux jours  attendre;
j'tais rsigne; je rentrai  l'htel avec un nouveau projet.

C'tait, le surlendemain, de prendre un bouquet de chaque main et de me
faire passer pour une bouquetire.

J'achetai des fleurs, je fis les deux bouquets, et j'allai reprendre
mon poste: cette fois on me laissa circuler librement.

Je m'approchais de toutes les voitures qui s'arrtaient et j'examinais
avec attention les personnes qui en descendaient.

Il tait neuf heures  peu prs, et tout le monde semblait tre arriv,
lorsqu'une dernire voiture en retard apparut  son tour et passa
devant moi.

A travers l'ouverture de la portire je crus reconnatre Gabriel.

Je fus prise d'un si grand tremblement que je m'appuyai contre une
borne pour ne pas tomber. Le laquais ouvrit la portire; un jeune
homme, qui ressemblait  Gabriel, s'en lana; je fis un pas pour aller
 lui, mais je sentis que j'allais tomber sur le pav.

--A quelle heure? demanda le cocher.

--A onze heures et demie, dit-il en montant lgrement les escaliers.

Et il disparut sous le pristyle tandis que la voiture s'loignait au
galop.

C'tait son visage, c'tait sa voix: mais comment ce jeune homme
lgant et aux manires aises pouvait-il tre le pauvre Gabriel? La
mtamorphose me semblait tout  fait impossible.

Et cependant,  l'motion que j'avais prouve, je comprenais qu'il
tait impossible que ce ft un autre que lui.

J'attendis.

Onze heures et demie sonnrent. On commena de sortir de l'Opra, puis
les voitures s'avancrent  la suite les unes des autres.

Un groupe, qui se composait d'un homme de cinquante ans  peu prs,
d'un jeune homme et de deux femmes, s'approcha d'une des voitures: le
jeune homme tait Gabriel, il donnait le bras  la plus ge des deux
femmes: la plus jeune me parut charmante.

Cependant, il ne monta pas avec elle dans la voiture. Il les accompagna
seulement jusqu'au marche-pied; puis, aprs les avoir salues, il fit
quelques pas en arrire, et attendit sur les marches que sa voiture le
vnt prendre  son tour.

J'eus donc tout le temps de l'examiner, et je ne conservai aucun doute:
c'tait bien lui; il donnait de bruyans signes d'impatience, et quand
le cocher s'approcha, il le gronda pour l'avoir fait attendre ainsi
cinq minutes.

tait-ce bien l l'humble et timide Gabriel? l'enfant que je protgeais
contre les autres enfans?

--O va monsieur, demanda le laquais en fermant la portire.

--Chez moi, dit Gabriel.

La voiture partit aussitt, gagna le boulevard et tourna  droite.

Je rentrai  l'htel, ne sachant point si je dormais ou si je veillais,
et croyant quelquefois que tout ce que j'avais vu tait un rve.

Le surlendemain mme chose arriva: seulement, cette fois, au lieu
d'attendre le dpart du coup  la sortie de l'Opra, je l'attendis
au coin de la rue Lepelletier; le coup passa  minuit moins quelques
minutes; il suivit quelque temps le boulevard, et entra dans la seconde
rue  ma droite; j'allai jusqu' cette rue pour savoir comment elle se
nommait: c'tait la rue Taitbout.

Le surlendemain j'attendis au coin de la rue Taitbout. De cette faon,
je pensais que j'arriverais  voir o s'arrterait la voiture.

En effet, la voiture entra au numro onze, preuve de plus qu'il
habitait l.

J'arrivai devant la porte au moment o le concierge en refermait les
deux battans.

--Que voulez-vous? me dit-il.

--N'est-ce point ici, demandai-je d'une voix  laquelle j'essayais
inutilement de donner un accent de fermet, n'est-ce point ici que
demeure monsieur Gabriel Lambert?

--Gabriel Lambert? reprit le concierge, je ne connais pas ce nom-l; il
n'y a personne de ce nom dans la maison.

--Mais ce monsieur qui rentre, comment rappelez-vous donc?

--Lequel?

--Celui dont voici la voiture.

--Je l'appelle le baron Henry de Faverne, et non pas Gabriel Lambert;
si c'est cela que vous voulez savoir, ma belle enfant, vous voil au
courant de la chose.

Et il referma la porte sur moi.

Je revins  l'htel, incertaine sur ce que je devais faire. C'tait
bien Gabriel, il n'y avait pour moi aucun doute, mais c'tait Gabriel
enrichi, cachant son vritable nom, et auquel, par consquent, ma
visite devait tre deux fois dsagrable.

Je lui crivis. Seulement, sur l'adresse, je mis A monsieur le baron
Henry de Faverne, pour faire passer  monsieur Gabriel Lambert.

Je lui demandais une entrevue et je signai: MARIE GRANGER.

Puis, le lendemain, j'envoyai la lettre par un commissionnaire en lui
ordonnant d'attendre la rponse.

Le commissionnaire revint bientt en me disant que le baron n'tait pas
chez lui.

Le lendemain, j'y allai moi-mme; sans doute j'tais consigne  la
porte, car les valets me dirent que monsieur le baron n'tait pas
visible.

Le surlendemain, j'y retournai. Les valets me dirent que monsieur le
baron avait rpondu qu'il ne me connaissait pas et dfendait de me
recevoir davantage.

Alors je pris mon enfant dans mes bras et vins m'asseoir sur la borne
en face de la porte.

J'tais dcide  rester jusqu' ce qu'il sortt.

J'y restai toute la journe, puis la nuit vint.

A deux heures du matin une patrouille passa et me demanda qui j'tais
et ce que je faisais l.

Je rpondis que j'attendais.

Le chef de la patrouille m'ordonna alors de le suivre.

Je le suivis sans savoir o il me conduisait.

C'est alors que vous tes venu et que vous m'avez rclame.

Et maintenant, monsieur, vous savez tout; vous veniez de sa part, je
n'ai d'autre appui  Paris que vous. Vous paraissez bon; que faut-il
que je fasse? dites, conseillez-moi.

--Je n'ai rien  vous dire ce soir, rpondis-je, mais je le verrai
demain matin.

--Et avez-vous quelque espoir pour moi, monsieur?

--Oui, rpondis-je, j'ai l'espoir qu'il ne voudra pas vous revoir.

--Oh! mon Dieu! que voulez-vous dire?

--Je veux dire, ma chre enfant, que mieux vaut tre, croyez-moi, la
pauvre Marie Granger que la baronne Henry de Faverne.

--Hlas! vous croyez donc comme moi que c'est....

--Je crois que c'est un misrable, et je suis  peu prs sr de ne pas
me tromper.

--Ah! ma fille, ma fille, dit la pauvre mre en allant se jeter 
genoux devant le fauteuil de son enfant et en le couvrant de ses deux
bras, comme si elle et pu le protger contre l'avenir qui l'attendait.

Il tait trop tard pour qu'elle retournt  son htel de la rue des
Vieux-Augustins.

J'appelai ma femme de charge, et je la remis, elle et son enfant, entre
ses mains.

Puis, j'envoyai un de mes domestiques annoncer  la matresse de
l'htel de Venise que mademoiselle Marie Granger, s'tant trouve
indispose chez le docteur Fabien, o elle dnait, ne pouvait pas
rentrer avant le lendemain.




XVI


CATASTROPHE.


Le lendemain, ou plutt le mme jour, mon valet de chambre entra chez
moi  sept heures du matin.

--Monsieur, me dit-il, un domestique de monsieur le baron Henry de
Faverne est l et attend dj depuis une demi-heure; mais comme
monsieur s'est couch  trois heures, je n'ai pas voulu le rveiller.

J'eusse mme tard encore, s'il n'en tait arriv un second plus
pressant que le premier.

--Eh bien! que demandent ces deux domestiques?

--Ils viennent dire que leur matre attend monsieur. Il parat que le
baron est trs souffrant et ne s'est pas couch de la nuit.

--Rpondez que j'y vais  l'instant mme.

En effet, je m'habillai en toute hte, et je courus chez le baron.

Comme me l'avaient dit ses domestiques, il ne s'tait pas couch, mais
seulement il s'tait jet tout habill sur son lit.

Je le trouvai donc avec son pantalon et ses bottes, envelopp d'une
grande robe de chambre en damas. Son habit et son gilet taient
suspendus sur une chaise, et tout annonait dans l'appartement le
dsordre d'une nuit d'agitation et d'insomnie.

--Ah! docteur, c'est vous, me dit-il; qu'on ne laisse entrer personne.

Et, d'un signe de la main, il congdia le valet qui m'avait introduit.

--Pardon, lui dis-je, de ne pas tre venu plus tt. Mon domestique n'a
pas voulu m'veiller, je m'tais couch  trois heures du matin.

--C'est moi qui vous prie d'agrer mes excuses; je vous ennuie,
docteur, je vous fatigue, et avec vous la chose est d'autant plus
terrible qu'on ne sait comment vous ddommager de vos peines; mais vous
voyez que je souffre rellement, n'est-ce pas? et vous avez piti de
moi.

Je le regardai.

Il tait en effet difficile de voir une figure plus bouleverse que la
sienne: il me fit piti.

--Oui, vous souffrez, lui dis-je, et je comprends que pour vous la vie
soit un supplice.

--C'est--dire, voyez, docteur, c'est--dire qu'il n'y a pas une de ces
armes, poignard ou pistolet, que je n'aie appuy deux ou trois fois sur
mon coeur ou sur mon front! Mais, que voulez-vous?

Il baissa la voix en ricanant.

--Je suis un lche; j'ai peur de mourir.

Croyez-vous cela? vous, docteur, vous qui m'avez vu me battre;
croyez-vous que j'aie peur de mourir?

--Au premier abord, j'ai jug que vous n'aviez pas le courage moral,
monsieur.

--Comment, docteur, vous osez me dire  moi, en face....

--Je vous dis que vous n'avez que le courage sanguin, c'est--dire
celui qui monte  la tte avec le sang. Je vous dis que vous n'avez
aucune rsolution; et, la preuve, c'est qu'ayant eu dix fois l'envie de
vous tuer, comme vous le dites, c'est qu'ayant sous la main des armes
de toute espce, vous m'avez demand du poison.

Il poussa un soupir, tomba dans un fauteuil et garda le silence.

--Mais, lui dis-je au bout d'un instant, ce n'est pas pour soutenir une
thse sur le courage physique ou moral, sanguin ou bilieux, que vous
m'avez fait venir, n'est-ce pas? c'est pour me parler d'_elle?_

--Oui, oui, vous avez raison, c'est pour vous parler d'elle. Vous
l'avez vue, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! qu'en dites-vous?

--Je dis que c'est un noble coeur, je dis que c'est une sainte jeune
fille.

--Oui, mais en attendant elle me perdra, car elle n'a voulu entendre
 rien, n'est-ce pas? elle refuse toute indemnit, elle veut que je
l'pouse, ou elle ira crier sur les toits qui je suis, et peut-tre ce
que je suis.

--Je ne dois pas vous cacher qu'elle tait venue  Paris dans cette
intention.

--Et en aurait-elle chang depuis? docteur, seriez-vous parvenu  l'en
faire changer?

--Je lui ai dit du moins, ce que je pense, qu'il valait mieux tre
Marie Granger que madame de Faverne.

--Qu'entendez-vous par l, docteur? voudriez-vous dire?...

--Je veux dire, monsieur Lambert, repris-je froidement, qu'entre le
malheur pass de Marie Granger et le malheur  venir de mademoiselle de
Macartie, je prfrerais le malheur de la pauvre fille qui n'aura pas
de nom  donner  son enfant.

--Hlas! oui, oui, docteur, vous avez raison, c'est un nom fatal que le
mien. Mais, dites-moi, mon pre vit-il toujours?

--Oui.

--Ah! Dieu soit lou! je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis plus de
quinze mois.

--Il est venu  Paris pour vous y chercher, quand il a su que vous
n'tiez pas parti pour la Guadeloupe.

--Grand Dieu!... et qu'a-t-il appris  Paris?

--Il a appris que vous n'aviez jamais t chez le banquier, et que la
lettre qu'il avait reue de votre prtendu protecteur n'avait jamais
t crite par lui.

Le malheureux poussa un soupir qui ressemblait  un gmissement; puis
il porta les mains  ses yeux.

--Il sait cela, il sait cela, murmura-t-il aprs un instant de silence.
Mais enfin, qu'y a-t-il  dire? cette lettre tait suppose, c'est
vrai, cela ne faisait de tort  personne. Je voulais venir  Paris;
je serais devenu fou si je n'y tais pas venu. J'ai employ ce moyen,
c'tait le seul; n'en eussiez-vous pas fait autant  ma place, docteur?

--Est-ce srieusement que vous me demandes cela monsieur? lui
demandai-je en le regardant fixement.

--Docteur, vous tes l'homme le plus inflexible que je connaisse,
reprit le baron en se levant et en se promenant  grands pas. Vous
ne m'avez jamais dit que des durets et cependant, comment cela se
fait-il? vous tes le seul homme en qui j'aie une confiance sans
bornes. Si un autre souponnait la moiti des choses que vous savez!...

Il s'approcha d'un pistolet pendu  la muraille, et porta la main sur
la crosse avec une expression de frocit qui appartenait plutt  une
bte sauvage.

--Je le tuerais!

En ce moment un valet entra.

--Que voulez-vous? demanda brusquement le baron.

--Pardon, si j'interromps monsieur malgr son ordre, mais monsieur a
remont ses curies il y a trois mois, et c'est un commis de la Banque
qui vient pour toucher un des billets que monsieur a faits.

--Et de combien est le billet? demanda le baron.

--De quatre mille francs.

--C'est bien, dit le baron allant  son secrtaire, et, retirant du
portefeuille qu'il m'avait donn autrefois  garder quatre billets de
banque de mille francs chacun; tenez, les voil, et rapportez-moi le
billet.

C'tait une action toute simple que de prendre dans un portefeuille des
billets de banque et de les remettre  un domestique.

Cependant le baron accomplit cette action avec une hsitation visible,
et son visage ordinairement ple devint livide lorsqu'il suivit d'un
regard inquiet le domestique qui sortait avec les billets.

Il y eut entre nous deux un moment de silence sombre, pendant lequel le
baron remua deux ou trois fois les lvres pour parler; mais  chaque
fois les paroles expirrent sur les lvres.

Le domestique ouvrit la porte de nouveau.

--Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda le baron avec une vive
impatience.

--Le porteur dsirerait dire un mot  monsieur.

--Cet homme n'a rien  me dire! s'cria le baron; il a son argent,
qu'il s'en aille.

Le porteur apparut alors derrire le domestique, et se glissa entre lui
et la porte.

--Pardon, dit-il, pardon; vous vous trompez, monsieur, j'ai quelque
chose  vous dire.

Puis d'un bond s'lanant au collet du baron,

--J'ai  vous dire que vous tes un faussaire! s'cria-t-il, et qu'au
nom de la loi je vous arrte.

Le baron jeta un cri de terreur et devint couleur de cendre.

--A moi, murmura-t-il;  moi, docteur; Joseph, appelle mes gens;  moi,
 moi!

--A moi! cria aussi d'une voix forte le prtendu porteur de la Banque;
 moi, les autres!

Aussitt la porte d'un escalier secret s'ouvrit, et deux hommes se
prcipitrent dans la chambre du baron.

C'taient deux agens de la police de sret.

--Mais qui tes-vous? s'cria le baron en se dbattant; qui tes-vous,
et que me voulez-vous?

--Monsieur le baron, je suis V..., dit le faux employ de la Banque,
et vous tes pinc; ne faites donc pas de bruit, pas de scandale, et
suivez-nous gentiment.

Le nom que venait de prononcer cet homme tait si connu que je
tressaillis malgr moi.

--Vous suivre, continua le baron, tout en se dbattant; vous suivre, et
o cela vous suivre?

--Pardieu! o l'on conduit les gens comme vous; vous n'tes pas  vous
en informer, j'en suis sr, et vous devez le savoir ... au dpt de la
police, pardieu!

--Jamais! s'cria le prisonnier, jamais. Et, par un violent effort, se
dbarrassant des deux hommes qui le tenaient, il s'lana vers son lit,
et saisit un poignard turc.

Au mme instant, le faux porteur de la Banque tira, d'un mouvement
rapide comme la pense, deux pistolets de poche qu'il dirigea contre le
baron.

Mais il s'tait mpris aux intentions de celui-ci: ce fut contre
lui-mme qu'il tourna l'arme.

Les deux agens voulurent se prcipiter sur lui pour la lui arracher.

--Inutile! dit V..., inutile! Soyez tranquilles, il ne se tuera pas;
je connais messieurs les faussaires de longue date: ce sont des
gaillards qui ont le plus grand respect pour leur personne. Allez, mon
ami, allez, continua-t-il en se croisant les bras et en laissant le
malheureux libre de se poignarder; ne vous gnez pas pour nous; faites,
faites.

Le baron sembla vouloir donner un dmenti  celui qui venait de lui
porter cet trange dfi; il rapprocha vivement sa main de sa poitrine,
se frappa de plusieurs coups, et tomba en poussant un cri. Sa chemise
se couvrit de sang.

--Vous le voyez bien, lui dis-je en m'lanant vers le baron, le
malheureux s'est tu.

Il se mit  rire.

--Tu, lui! ah! pas si bte! Ouvrez la chemise, docteur.

--Docteur! repris-je tonn.

--Pardieu! reprit V..., je vous connais: vous tes le docteur Fabien.
Ouvrez sa chemise, et si vous trouvez une seule blessure qui ait plus
de quatre ou cinq lignes de profondeur, je demande  tre guillotin 
sa place.

Cependant je doutais, car le malheureux tait vritablement vanoui et
sans mouvement.

J'ouvris sa chemise et je visitai ses blessures.

Il y en avait six; mais, comme l'avait prdit V..., c'taient de
vritables piqres d'pingle.

Je m'loignai avec dgot.

--Eh bien! me dit V..., suis-je bon physiologiste, monsieur le
docteur? Allons, allons, continua-t-il, mettez-moi les poucettes  ce
gaillard-l, ou sans cela il frtillera tout le long de la route.

--Non, non, messieurs, s'cria le baron tir de son vanouissement par
cette menace; pourvu qu'on me laisse aller en voiture, je ne dirai pas
un mot, je ne ferai pas une tentative d'vasion, je vous en donne ma
parole d'honneur.

--Entendez-vous, mes enfans, il donne sa parole d'honneur; c'est
rassurant, hein? Que dites-vous de la parole d'honneur de monsieur?

Les deux agens se mirent  rire, et s'avancrent vers le baron avec les
poucettes.

J'prouvais une impression de malaise que je ne puis rendre. Je voulus
me retirer.

--Non! non! s'cria le baron en se cramponnant  mon bras; non, ne vous
en allez pas. Si vous vous en allez, ils n'auront plus aucune piti de
moi; ils me traneront dans les rues comme un criminel.

--Mais  quoi puis-je vous tre bon, moi, monsieur? demandai-je. Je
n'ai aucune influence sur ces messieurs.

--Si, si, vous en avez, docteur; dtrompez-vous, dit-il  demi-voix, un
honnte homme a toujours de l'influence sur ces gens-l. Demandez-leur
de m'accompagner jusqu' la police, et vous verrez qu'ils me laisseront
aller en voiture et qu'ils ne me garrotteront pas.

Un sentiment de profonde piti me serrait le coeur, et l'emportait sur
le mpris.

--Monsieur V..., dis-je au chef des agens, ce malheureux me prie
d'intercder en sa faveur; il est connu dans tout le quartier, il a t
reu dans le monde.... Eh bien! je vous en supplie, pargnez-lui les
humiliations inutiles.

--Monsieur Fabien, me rpondit V... avec une politesse exquise, je n'ai
rien  refuser  un homme comme vous.

J'ai entendu que cet homme vous priait de l'accompagner jusqu' la
police. Eh bien! si vous y consentez, je monterai avec vous dans la
voiture, voil tout, et les choses se passeront en douceur.

--Docteur, je vous en supplie, dit le baron.

--Eh bien! dis-je, soit, j'accomplirai ma mission jusqu'au bout.
Monsieur V..., ayez la bont d'envoyer chercher un fiacre.

--Et faites-le approcher de la porte qui donne dans la rue du Helder!
s'cria le baron.

--Fil-de-soie, dit V... avec un ton d'ironie impossible  rendre,
excutez les ordres de monsieur le baron.

L'individu dsign sous le nom de Fil-de-soie sortit pour excuter la
mission dont il tait charg.

--Pendant ce temps, dit V..., avec la permission de monsieur le baron,
je ferai une petite perquisition dans le secrtaire.

Gabriel ft un mouvement vers le secrtaire.

--Oh! ne vous drangez pas, monsieur le baron, dit V... en tendant le
bras. Quand nous en trouverions quelques-uns l-dedans, il n'en serait
ni plus ni moins: nous en avons dj une centaine au moins qui sortent
de votre fabrique.

Le prisonnier tomba assis sur une chaise, et celui qui l'avait arrt
procda  la perquisition.

--Ah! ah! dit-il, je connais ces secrtaires-l, c'est de la faon
de Barthlmy. Voyons d'abord les tiroirs, nous verrons les secrets
ensuite.

Et il fouilla dans tous les tiroirs, o, except le portefeuille dont
nous avons dj parl, il n'y avait rien que des lettres.

--Maintenant, dit-il, voyons les secrets.

Gabriel le suivait des yeux en plissant et en rougissant tour  tour.

Ce fut alors que j'admirai la dextrit de cet homme. Il y avait dans
le secrtaire quatre secrets diffrens; non-seulement aucun ne lui
chappa, mais encore,  l'instant mme, sans ttonner,  la simple
inspection, il en dcouvrit le mcanisme.

--Voil le pot aux roses, dit-il en runissant une centaine de billets
de cinq cents francs et de mille francs. Peste! monsieur le baron, vous
n'y alliez pas de main-morte: quatre gaillards comme vous seulement, et
au bout de l'anne la Banque sauterait.

Le prisonnier ne rpondit que par un gmissement profond, et en cachant
sa tte entre ses deux mains.

En ce moment Fil-de-soie, l'agent, rentra.

--Messieurs, le fiacre est  la porte, dit-il.

--En ce cas, dit V..., partons.

--Mais, interrompis-je, vous voyez que monsieur est en robe de chambre;
vous ne pouvez l'emmener ainsi.

--Oui, oui, s'cria Gabriel, il faut que je m'habille.

--Habillez-vous donc, et faites vite. J'espre que nous sommes gentils,
hein?... Il est vrai que ce n'est pas pour vous ce que nous en faisons,
c'est pour monsieur le docteur.

Et il se retourna de mon ct et me salua.

Mais au lieu de profiter de la permission qui lui tait donne, Gabriel
restait immobile sur sa chaise.

--Eh bien! eh bien! remuons-nous donc un peu, voyons, et plus vite que
a! Nous avons  neuf heures un autre monsieur  pincer, et il ne faut
pas que l'un nous fasse manquer l'autre.

Gabriel ouvrit l'armoire o taient pendus ses habits; mais il en
dtacha cinq ou six avant de s'arrter  l'un d'eux.

--Avec la permission de monsieur le baron, dit V..., nous lui servirons
de valets de chambre.

Et il fit un signe aux agens, qui tirrent d'une commode un gilet et
une cravate, tandis que lui choisissait dans l'armoire une redingote.

Alors commena la plus trange toilette que j'eusse vue de ma vie.
Debout et vacillant sur ses jambes, le prisonnier se laissait faire,
fixant sur chacun de nous un oeil tonn.

On lui noua sa cravate au cou, on lui passa son gilet, on lui mit son
habit comme on et fait  un automate, puis on lui posa son chapeau sur
la tte, et on lui glissa dans la main une badine  pomme d'or.

On et dit que si on ne le soutenait pas, il allait tomber.

Les deux agens le prirent chacun sous une paule, et c'est alors
seulement qu'il sembla se rveiller.

--Non, non, s'cria-t-il en se cramponnant  mon bras; ainsi, ainsi!
vous me l'avez promis, docteur.

--Oui, repris-je; mais venez.

--Monsieur le baron, dit V..., je vous prviens que si vous faites un
mouvement pour fuir, je vous brle la cervelle.

Je sentis tout son corps frissonner  cette menace.

--Ne vous ai-je pas donn ma parole d'honneur de ne point chercher 
m'chapper? dit-il, essayant de couvrir sa lchet sous un sentiment
d'honorable apparence.

--Ah! c'est vrai, dit V..., en armant ses pistolets, je l'avais oubli.
Marchons.

Nous descendmes l'escalier, le malheureux appuy sur mon bras et suivi
par le chef et ses deux alguazils.

Arrivs dans la cour, un des deux agens courut au fiacre et en ouvrit
la portire.

Avant d'y monter, Gabriel jeta un regard effar  droite et  gauche,
comme pour voir s'il n'y avait pas moyen de fuir.

Mais en ce moment il sentit qu'on lui appuyait quelque chose entre les
deux paules; il se retourna: c'tait le canon du pistolet.

D'un seul bond il se prcipita dans le fiacre.

V... me fit signe de la main de monter et de prendre le fond. Ce
n'tait pas l'occasion de faire des crmonies. Je me plaai au poste
qui m'tait dsign.

Il dit alors en argot  ses deux agens quelques paroles que je ne pus
comprendre; et, montant  son tour, il s'assit sur le devant.

Le cocher ferma la portire.

--A la prfecture de police, n'est-ce pas, mon matre, dit-il.

--Oui, rpondit V...; mais comment savez-vous o nous allons, mon ami?

--Chut! je vous ai reconnu, dit le cocher; c'est dj la troisime fois
que je vous mne, et toujours en compagnie.

--Eh bien! dit V..., fiez-vous donc  l'incognito!

Le fiacre se mit  rouler du ct du boulevard; puis il prit la rue de
Richelieu, gagna le pont Neuf, suivit le quai des Orfvres, tourna 
droite, passa sous une vote, enfila une espce de ruelle, et s'arrta
devant une porte.

Alors, seulement, le prisonnier parut sortir de sa torpeur; pendant
toute la route il n'avait pas dit un seul mot.

--Comment! s'cria-t-il, dj! dj! dj!

--Oui, monsieur le baron, dit V..., voil votre logement provisoire; il
est moins lgant que celui de la rue Taitbout; mais, dame! dans votre
profession, il y a des hauts et des bas, faut tre philosophe.

Ce disant, il ouvrit la portire et sauta hors du fiacre.

--Avez-vous quelque recommandation  me faire avant que je vous quitte,
monsieur? demandai-je au prisonnier.

--Oui, oui; qu'elle ne sache rien de ce qui est arriv.

--Qui, elle?

--Marie.

--Ah! c'est vrai, rpondis-je; pauvre femme! je l'avais oublie. Soyez
tranquille, je ferai ce que je pourrai pour lui cacher la vrit.

--Merci, merci, docteur. Ah! je le savais bien que vous tiez mon seul
ami.

--Eh bien! j'attends, dit le chef de la brigade.

Gabriel poussa un soupir, secoua tristement la tte, et s'apprta 
descendre.

Comme pour l'aider, V... le prit par le bras; tous deux s'approchrent
de la porte fatale, qui s'ouvrit d'elle-mme et comme si elle
reconnaissait son grand pourvoyeur.

Le prisonnier me jeta un dernier regard de dtresse, et la porte se
referma sur eux avec un bruit sourd et retentissant.

Le mme jour, Marie quitta Paris et retourna  Trouville.

Comme je l'avais promis  Gabriel, je ne lui avais rien dit; mais elle
se doutait de tout.




XVII


BICTRE.


Six mois s'taient couls depuis les vnemens que je viens de
raconter, et plus d'une fois, malgr les efforts que j'avais faits pour
les oublier, ils s'taient reprsents  ma mmoire, lorsque, vers les
six heures du soir, comme j'allais me mettre  table, je reus cette
lettre.

        Monsieur,

        Au moment de paratre devant le trne de Dieu, o va
        le conduire une condamnation capitale, le malheureux
        Gabriel Lambert, qui a conserv un profond souvenir
        de vos bonts, voudrait rclamer de vous un dernier
        service; il espre que vous voudrez bien obtenir du
        prfet la permission de le voir, et descendre une
        dernire fois dans son cachot. Il n'y a pas de temps
         perdre: l'excution a lieu demain,  sept heures du
        matin.

        J'ai l'honneur d'tre, etc., etc.

        L'abb...,

        Aumnier des prisons.

J'avais deux ou trois personnes  dner.

Je leur montrai la lettre; je leur expliquai en quelques mots ce dont
il tait question, je constituai l'un d'eux mon reprsentant, je le
chargeai de faire en mon absence les honneurs aux autres.

Je montai en cabriolet et je partis tout de suite.

Comme je l'avais prvu, je n'eus aucune peine  obtenir mon
laissez-passer, et j'arrivai  Bictre vers les sept heures du soir.

C'tait la premire fois que je franchissais le seuil de cette prison,
qui, depuis qu'on n'excutait plus sur la place de Grve, tait devenue
la dernire habitation des condamns  mort.

Aussi ce ne fut pas sans un profond serrement de coeur, et sans une
espce de crainte personnelle dont le plus honnte homme n'est point
exempt, que j'entendis les portes massives se refermer sur moi.

Il semble que l o toute parole est une plainte, tout bruit un
gmissement, on respire un autre air que l'air destin aux hommes; et
certes, lorsque je montrai au directeur de la prison la permission que
j'avais de visiter son commensal, je devais tre aussi ple et aussi
tremblant que les htes qu'il est habitu  recevoir.

A peine eut-il lu mon nom, qu'il s'interrompit pour me saluer une
seconde fois.

Puis, appelant un guichetier.

--Franois, dit-il, conduisez monsieur au cachot de Gabriel Lambert;
les rgles ordinaires de la prison ne sont point faites pour lui, et
s'il dsire rester seul avec le condamn, vous lui accorderez cette
libert.

--Dans quel tat trouverai-je ce malheureux? demandai-je?

--Comme un veau qu'on mne  l'abattoir,  ce qu'on m'a dit, du moins;
vous verrez, il est si abattu qu'on a jug inutile de lui mettre la
camisole de force.

Je poussai un soupir. V... ne s'tait pas tromp dans ses prvisions,
et en face de la mort le courage ne lui tait pas revenu.

Je fis de la tte un signe de remercment au directeur, qui se remit 
la partie de piquet que mon arrive avait interrompue, et je suivis le
guichetier.

Nous traversmes une petite cour; nous entrmes sous un corridor
sombre; nous descendmes quelques marches.

Nous trouvmes un second corridor dans lequel veillaient des geliers
qui, de minute en minute, allaient attacher leur visage  des
ouvertures grilles.

Ces cellules taient celles des condamns  mort, dont on surveille
ainsi les derniers momens, de peur que le suicide ne les enlve 
l'chafaud.

Le guichetier ouvrit une de ces portes; et comme, par un dernier
sentiment d'effroi, je demeurais immobile:

--Entrez, dit-il, c'est ici. Eh! eh! jeune homme, ajouta-t-il,
gayez-vous donc un peu, voil la personne que vous avez demande.

--Qui? le docteur? demanda une voix.

--Oui, monsieur, rpondis-je en entrant, je me rends  votre
invitation, me voici.

Alors je pus embrasser d'un coup d'oeil la misrable et sombre nudit de
ce cachot.

Au fond tait une espce de grabat, au-dessus duquel de gros barreaux
indiquaient qu'il devait exister un soupirail.

Les murs, noircis par le temps et par la fume, taient rays de tous
cts par les noms que les htes successifs de cette terrible demeure
avaient inscrits  l'aide de leurs fers peut-tre. Un d'eux, d'une
imagination plus capricieuse que les autres, y avait trac l'image
d'une guillotine.

Prs d'une table claire par une mauvaise lampe fumeuse, deux hommes
taient assis.

L'un d'eux tait un homme de quarante-huit  cinquante ans, auquel ses
cheveux blancs donnaient l'apparence d'un vieillard de soixante-dix ans.

L'autre tait le condamn.

A mon aspect, celui-ci se leva, mais l'autre resta immobile comme s'il
ne voyait ou n'entendait plus.

--Ah! docteur, dit le condamn en s'appuyant de la main sur la table,
afin de se tenir debout, ah! docteur, vous avez donc consenti  me
venir voir.

Je connaissais bien votre excellent coeur, et cependant je doutais, je
l'avoue.

Mon pre, mon pre, dit le condamn en frappant sur l'paule du
vieillard, c'est le docteur Fabien dont je vous ai tant parl....
Excusez-le, continua le jeune homme, en revenant  moi et en me
montrant Thomas Lambert, mais ma condamnation lui a port un tel coup
que je crois qu'il devient fou.

--Vous avez dsir me parler, monsieur, lui rpondis-je, et je me
suis empress de me rendre  votre invitation. Dans mon tat la
condescendance pour de pareilles prires n'est pas une affaire de
bont, mais de devoir.

--Eh bien! docteur ... vous savez, dit le condamn, c'est ... pour
demain.

Et il retomba assis sur son escabeau, pongea son front mouill de
sueur avec un mouchoir tout humide, porta  ses lvres un verre d'eau,
dont il but quelques gouttes, mais sa main tait tellement tremblante
que j'entendis le verre claquer contre ses dents.

Pendant le moment de silence qui se fit alors, je l'examinai avec
attention.

Jamais la plus douloureuse maladie n'avait produit, je crois, sur un
homme un plus terrible changement.

Faux et ridicule sous son costume de dandy, Gabriel, sous la livre
de l'chafaud, tait redevenu une crature digne de piti. Son corps,
toujours trop grle pour sa longue taille, tait encore amaigri. L'orbe
de ses yeux caves semblait nager dans le sang. Sa figure tire tait
livide, et la sueur avait coll  son front des mches de cheveux
devenues solides.

Il portait le mme habit, le mme gilet et le mme pantalon que le jour
ou on l'avait arrt; seulement, tout cela tait sale et dchir.

--Mon pre, dit-il, en secouant le vieillard toujours immobile et muet,
mon pre, c'est le docteur.

--Hein? murmura le vieillard.

--Je vous dis que c'est le docteur, continua-t-il en haussant la voix,
et je voudrais lui parler.

--Oui, oui, murmura le vieillard. Eh bien! parle.

--Mais lui parler seul. Vous ne comprenez pas que je dsire lui parler
 lui seul. Eh! mon Dieu, s'cria-t-il avec impatience, nous n'avons
cependant pas de temps  perdre!... Levez-vous, mon pre, levez-vous,
et laissez-nous.

Alors il passa sa main sous l'paule du vieillard et essaya de le
soulever.

--Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il? dit le vieillard, est-ce qu'ils viennent
dj te chercher? Il n'est pas encore temps; ce n'est que pour demain
six heures?

Le condamn retomba sur son escabeau, en poussant un profond
gmissement.

--Tenez, docteur, dit-il, faites-lui entendre raison, dites-lui que je
dsire rester seul avec vous; quant  moi, j'y renonce, mes forces sont
brises.

Et il se laissa aller en sanglotant, les bras tendus et la face contre
la table.

Je fis signe au guichetier de m'aider. Il s'approcha avec moi du
vieillard.

--Monsieur, lui dis-je, je suis une ancienne connaissance de votre
fils. Il a un secret  me confier, seriez-vous assez bon pour nous
laisser seuls?

En mme temps nous le soulevmes, chacun par un bras, pour le conduire
dans le corridor.

--Ce n'est pas l ce qu'on m'a promis, s'cria-t-il. On m'a promis
que je resterais avec lui jusqu'au dernier moment. J'en ai obtenu la
permission; pourquoi veut-on m'emmener? Oh! mon fils, mon enfant, mon
Gabriel!

Et le vieillard, rappel  lui par l'excs mme de sa douleur, se jeta
sur le jeune homme tendu sur la table.

--Il ne s'en ira pas, murmura le condamn, et cependant il doit
comprendre que chaque minute est plus prcieuse pour moi qu'une anne
dans la vie d'un autre.

--On ne veut pas vous arracher  votre fils, monsieur, lui dis-je,
entendez bien cela; c'est votre fils, au contraire, qui dsire rester
un instant seul avec moi.

--Est-ce bien vrai, Gabriel? demanda le vieillard.

--Eh! mon Dieu! oui, puisque je vous le rpte depuis une heure.

--Alors, c'est bien, je m'en vais; mais je veux rester tout prs de son
cachot.

--Vous resterez l dans le corridor, dit le gelier.

--Et je pourrai rentrer?

--Aussitt que votre fils vous redemandera.

--Vous ne voudriez pas me tromper, docteur; ce serait affreux de
tromper un pre.

--Je vous donne ma parole d'honneur que, dans un instant, vous pourrez
rentrer.

--Alors je vous laisse, dit le vieillard; et, mettant  son tour ses
mains sur ses deux yeux, il sortit en sanglotant.

Le gelier sortit en mme temps que lui et referma la porte.

J'allai m'asseoir  la place que le vieillard avait quitte.

--Eh bien! monsieur Lambert, lui dis-je, nous voil seuls, que puis-je
faire pour vous? parlez.

Il souleva lentement la tte, se raidit sur ses deux mains, jeta tout
autour de lui des yeux gars; puis, ramenant sur moi un regard qui,
peu  peu, prit une fixit effrayante.

--Vous pouvez me sauver, dit-il.

--Moi, m'criai-je en tressaillant, et comment cela?

Il saisit ma main.

--Silence, me dit-il, et coutez-moi.

--J'coute.

--Vous rappelez-vous un jour que nous tions assis rue Taitbout, comme
nous le sommes, et que je vous montrai, crits sur un billet de banque,
ces mots: LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR?

--Oui.

--Vous rappelez-vous que je me plaignis alors de la duret de cette
loi, et que vous me dites que le roi avait intention de proposer aux
Chambres une commutation de peine?

--Oui, je me le rappelle encore.

--Eh bien! je suis condamn  mort, moi; avant-hier, mon pourvoi en
cassation a t rejet; il ne me reste d'espoir que dans le pourvoi en
grce que j'ai adress hier  Sa Majest.

--Je comprends.

--Vous tes toujours le mdecin du roi par quartier?

--Oui, et mme dans ce moment-ci je suis de service.

--Eh bien! mon cher docteur, en votre qualit de mdecin du roi, vous
pouvez le voir  toute heure; voyez-le, je vous en supplie, dites que
vous me connaissez, ayez ce courage, et demandez-lui ma grce; au nom
du ciel! je vous en supplie.

--Mais cette grce, repris-je, en supposant mme que je puisse
l'obtenir, ne sera jamais qu'une commutation de peine.

--Je le sais bien.

--Et cette commutation de peine, ne vous abusez pas, ce sera les
galres  perptuit.

--Que voulez-vous, murmura le condamn avec un soupir, cela vaut
toujours mieux que la mort!

A mon tour je sentis une sueur froide qui perlait sur mon front.

--Oui, dit Gabriel en me regardant, oui, je comprends ce qui se passe
en vous: vous me mprisez, vous me trouvez lche, vous vous dites
que mieux vaut cent fois mourir que traner  perptuit, quand on a
vingt-six ans surtout, un boulet infme.

Mais que voulez-vous? depuis que cet arrt a t rendu, je n'ai pas
dormi une heure; regardez mes cheveux ... il y en a la moiti qui ont
blanchi.

Oui, j'ai peur de la mort, sauvez-moi de la mort, c'est tout ce que je
demande; ils feront ensuite tout ce qu'ils voudront de moi.

--Je tcherai, rpondis-je.

--Ah! docteur, docteur, s'cria le malheureux en saisissant ma main
et en appuyant ses lvres sur elle avant que j'eusse eu le temps de
la retirer; docteur, je le savais bien que mon seul, mon unique, mon
dernier espoir tait en vous.

--Monsieur! repris-je, honteux de ces humbles dmonstrations.

--Et maintenant, dit-il, ne perdez pas une minute, allez, allez; si
par hasard quelque obstacle s'opposait  ce que vous vissiez le roi,
insistez, au nom du ciel! Songez que ma vie est attache  vos paroles;
songez qu'il est neuf heures du soir, et que c'est demain  six heures
du matin.

Neuf heures  vivre, mon Dieu! Si vous ne me sauvez pas, je n'ai plus
que neuf heures  vivre.

--A onze heures, je serai aux Tuileries.

--Et pourquoi  onze heures, pourquoi pas tout de suite; vous perdez
deux heures, ce me semble.

--Parce que c'est  onze heures que le roi se retire ordinairement
pour travailler, et que, jusqu' cette heure, il demeure au salon de
rception.

--Oui, et ils sont l une centaine de personnes qui causent; qui rient,
qui sont srs du lendemain, sans songer qu'il y a un homme, un de leurs
semblables, qui sue son agonie dans un cachot,  la lueur de cette
lampe, en face de ces murs, couverts de noms de gens qui ont vcu comme
il vit en ce moment, et qui le lendemain taient morts. Ils ne savent
pas tout cela, eux, dites-leur que c'est ainsi et qu'ils aient piti de
moi.

--Je ferai ce que je pourrai, monsieur, soyez tranquille.

--Puis, si le roi hsitait, adressez-vous  la reine: c'est une sainte
femme, elle doit tre contre la peine de mort! Adressez-vous au duc
d'Orlans, tout le monde parle de son bon coeur. Il disait un jour,  ce
qu'on m'a assur, que s'il montait jamais sur le trne, il n'y aurait
pas une seule excution sous son rgne. Si vous vous adressiez  lui au
lieu de vous adresser au roi?

--Rassurez-vous, je ferai ce qu'il faudra faire.

--Mais esprez-vous quelque chose, au moins?

--La clmence du roi est grande, j'espre en elle.

--Dieu vous entende! s'cria-t-il en joignant les mains. Oh! mon Dieu!
mon Dieu! touchez le coeur de celui qui d'un mot peut me tuer ou me
faire grce.

--Adieu, monsieur.

--Adieu? que dites-vous l? ne reviendrez-vous point?

--Je reviendrai si j'ai russi.

--Oh! dans l'un ou l'autre cas, que je vous revoie! Mon Dieu!
que deviendrais-je si je ne vous revoyais pas? Jusqu'au pied de
l'_chafaud_ je vous attendrais, et quel supplice qu'un pareil doute.
Revenez, je vous en supplie, revenez.

--Je reviendrai.

--Ah, bien! dit le condamn, que ses forces semblrent abandonner du
moment o il eut obtenu de moi cette promesse; bien, je vous attends!

Et il se laissa retomber lourdement sur sa chaise.

Je m'avanai vers la porte.

--A propos, s'cria-t-il, envoyez-moi mon pre, je ne veux pas rester
seul; la solitude, c'est le commencement de la mort.

--Je vais faire ce que vous dsirez.

--Attendez. A quelle heure croyez-vous tre de retour?

--Mais, je ne sais ... cependant je crois que vers une heure du
matin....

--Tenez, voil neuf heures et demie qui sonnent; c'est incroyable comme
les heures passent vite, depuis deux jours surtout! Ainsi, dans trois
heures, n'est-ce pas?

--Oui.

--Allez, allez, allez; je voudrais  la fois vous garder et vous voir
partir. Au revoir, docteur, au revoir. Envoyez-moi mon pre, je vous
prie.

La recommandation tait inutile: le pauvre vieillard ne m'et pas plus
tt vu apparatre  la porte qu'il se leva.

Le guichetier qui me faisait sortir le fit entrer, et la porte se
referma sur lui.

Je remontai, le coeur serr. Je n'avais jamais vu si hideux spectacle,
et certes, cependant, la mort nous est familire,  nous autres
mdecins, et il y a peu d'aspects sous lesquels elle ne nous soit
connue; mais jamais je n'avais vu la vie lutter si lchement contre
elle.

Je sortis en prvenant le directeur que je reviendrais probablement
dans le courant de la nuit.

Mon cabriolet m'attendait  la porte; je revins chez moi et trouvai mes
amis qui faisaient joyeusement une bouillotte, et je me rappelai ce que
m'avait dit ce malheureux.

Il y a dans ce moment-ci des hommes qui rient, qui s'amusent, sans
songer qu'il y a un de leurs semblables qui sue son agonie.

J'tais si ple qu'en m'apercevant ils jetrent un cri de surprise et
presque de terreur, et qu'ils me demandrent tous ensemble s'il m'tait
arriv quelque accident.

Je leur racontai ce qui venait de se passer, et,  la fin de mon rcit,
ils taient presque aussi ples que moi.

Puis, j'entrai dans mon cabinet de toilette, et je m'habillai.

Lorsque je sortis, la bouillotte avait cess.

Ils taient debout et causaient: une grande discussion s'tait engage
sur la peine de mort.




XVIII


UNE VEILLE DU ROI.


Il tait dix heures et demie. Je voulus prendre cong d'eux, mais
tous me rpondirent qu'avec ma permission, ils resteraient chez moi 
attendre l'issue de ma visite  Sa Majest.

J'arrivai aux Tuileries. Il y avait cercle chez la reine.

La reine, les princesses et les dames d'honneur, assises autour d'une
table ronde, travaillaient selon leur habitude  faire de la tapisserie
destine  des oeuvres de bienfaisance.

On me dit que le roi s'tait retir dans son cabinet et travaillait.

Vingt fois il m'tait arriv de pntrer avec Sa Majest dans ce
sanctuaire. Je n'eus donc pas besoin de me faire conduire: je
connaissais le chemin.

Dans la chambre attenante, travaillait un des secrtaires particuliers
du roi, nomm L.... C'tait un de mes amis, et de plus un de ces hommes
sur le coeur duquel on peut toujours compter.

Je lui dis quelle cause m'amenait, et le priai de prvenir Sa Majest
que j'tais l et que je sollicitais la faveur d'tre admis prs
d'elle.

L.... ouvrit la porte, un instant aprs j'entendis le roi qui rpondait.

--Fabien, le docteur Fabien? eh bien! mais qu'il entre.

Je profitai de la permission, sans mme attendre le retour de mon
introducteur. Le roi s'aperut de mon empressement.

--Ah! ah! dit-il, docteur, il parat que vous coutez aux portes;
venez, venez.

J'tais fortement mu.

Jamais je n'avais vu le roi dans une circonstance pareille, un mot de
lui allait dcider de la vie d'un homme.

La majest royale m'apparaissait dans toute sa splendeur, son pouvoir
en ce moment participait du pouvoir de Dieu.

Il y avait alors sur le visage du roi une telle expression de scurit,
que je repris confiance.

--Sire, lui dis-je, je demande mille fois pardon  Votre Majest de
me prsenter ainsi devant elle sans qu'elle m'ait fait l'honneur de
m'appeler; mais il s'agit d'une bonne et sainte action, et j'espre
qu'en faveur du motif, Votre Majest me pardonnera.

--En ce cas, vous tes deux fois le bienvenu, docteur; parlez vite. Le
mtier de roi devient si mauvais par le temps qui court, qu'il ne faut
pas laisser chapper l'occasion de l'amliorer un peu. Que dsirez-vous?

--J'ai souvent eu l'honneur de dbattre avec Votre Majest cette grave
question de la peine de mort, et je sais quelles sont sur ce sujet les
opinions de Votre Majest; je viens donc  elle avec toute confiance.

--Ah! ah! je me doute de ce qui vous amne.

--Un malheureux, coupable d'avoir fabriqu de faux billets de banque, a
t condamn  mort par les dernires assises; avant-hier, son pourvoi
en cassation a t rejet, et cet homme doit tre excut demain.

--Je sais cela, dit le roi, et j'ai quitt le cercle pour venir
examiner moi-mme toute cette procdure.

--Comment, vous-mme, sire?

--Mon cher monsieur Fabien, continua le roi, sachez bien une chose,
c'est qu'il ne tombe pas une tte en France que je n'aie acquis par
moi-mme la certitude que le condamn tait bien vritablement coupable.

Chaque nuit qui prcde une excution est pour moi une nuit de
profondes tudes et de rflexions solennelles.

J'examine le dossier depuis sa premire jusqu' sa dernire ligne, je
suis l'acte d'accusation dans tous ses dtails.

Je pse les dpositions  charge et  dcharge; loin de toute
impression trangre, seul avec la nuit et la solitude, je m'tablis
en juge des juges. Si ma conviction est la leur, que voulez-vous? le
crime et la loi sont l en face l'un de l'autre, il faut laisser faire
la loi; si je doute, alors je me souviens du droit que Dieu m'a donn,
et, sans faire grce, je conserve au moins la vie. Si mes prdcesseurs
eussent fait comme moi, docteur, peut-tre eussent-ils eu, au moment
o Dieu les a condamns  leur tour, quelques remords de moins sur la
conscience, et quelques regrets de plus sur leur tombeau.

Je laissais parler le roi, et je regardais, je l'avoue, avec une
vnration profonde cet homme tout-puissant, qui, tandis qu'on riait
et qu'on plaisantait  vingt pas de lui, se retirait seul et grave, et
venait incliner son front sur une longue et fatigante procdure pour
y chercher la vrit. Ainsi, aux deux extrmits de la socit, deux
hommes veillaient, occups d'une mme pense: le condamn, c'est que le
roi pouvait lui faire grce;--le roi, c'est qu'il pouvait faire grce
au condamn.

--Eh bien! sire, lui dis-je avec inquitude, quelle est votre opinion
sur ce malheureux.

--Qu'il est bien vritablement coupable; d'ailleurs il n'a pas ni un
seul instant; mais aussi que la loi est trop svre.

--Ainsi, j'ai donc l'espoir d'obtenir la grce que je venais demander 
Votre Majest?

--Je voudrais vous laisser croire, monsieur Fabien, que je fais quelque
chose pour vous; mais je ne veux pas mentir: quand vous tes entr, ma
rsolution tait dj prise.

--Alors, dis-je, Votre Majest fait grce?

--Cela s'appelle-t-il faire grce, dit le roi.

Il prit le pourvoi dploy devant lui, et crivit en marge ces deux
lignes:

_Je commue la peine de mort en celle des travaux forcs  perptuit_.

Et il signa.

--Oh! dis-je, cela serait, sire, pour un autre, une condamnation plus
cruelle que la peine de mort; mais pour celui-l, c'est une grce,
je vous en rponds ... et une vritable grce. Votre Majest me
permet-elle de la lui annoncer.

--Allez, monsieur Fabien, allez, dit le roi. Puis appelant L...? Faites
porter ces pices chez monsieur le garde des sceaux, dit-il, et
qu'elles lui soient remises  l'instant mme; c'est une commutation de
peine.

Et me saluant de la main, il ouvrit un autre dossier.

Je quittai aussitt les Tuileries par l'escalier particulier qui
conduit du cabinet du roi  l'entre principale; je retrouvai mon
cabriolet dans la cour, je m'y lanai et je partis.

Minuit sonnait comme j'arrivais  Bictre.

Le directeur faisait toujours sa partie de piquet.

Je vis que je le contrarierais beaucoup en le drangeant.

--C'est moi, lui dis-je; vous avez permis que je revinsse prs du
condamn, j'use de la permission.

--Faites, dit-il; Franois, conduisez monsieur.

Puis, se tournant vers son partner avec un sourire de profonde
satisfaction.

--Quatorze de dames et sept piques sont-ils bons? dit-il.

--Parbleu! rpondit le partner d'un air on ne peut plus contrari; je
le crois bien, je n'ai que cinq carreaux.

Je n'en entendis pas davantage.

Il est incroyable combien une mme heure, et souvent un mme lieu,
runissent de proccupations diffrentes.

Je descendis l'escalier aussi vivement que possible.

--C'est moi! criai-je de l'autre ct de la porte, c'est moi!

Un cri rpondit au mien.

La porte s'ouvrit.

Gabriel Lambert s'tait lanc de son sige.

Il tait debout au milieu de son cachot, ple, les cheveux hrisss,
les yeux fixs, les lvres tremblantes, n'osant risquer une
interrogation.

--Eh ... bien? murmura-t-il.

--J'ai vu le roi; il vous fait grce de la vie.

Gabriel jeta un second cri, tendit les bras comme pour chercher un
appui, et tomba vanoui prs de son pre, qui s'tait lev  son tour,
et qui n'tendit mme pas les bras pour le soutenir.

Je me penchai pour secourir ce malheureux.

--Un instant! dit le vieillard en m'arrtant; mais  quelle condition?

--Comment! comment!  quelle condition?

--Oui, vous avez dit que le roi lui faisait grce de la vie;  quelle
condition lui fait-il cette grce?

Je cherchais un biais.

--Ne mentez pas, monsieur, dit le vieillard;  quelle condition?

--La peine est commue en celle des travaux forcs  perptuit.

--C'est bien! dit le pre; je me doutais que c'tait pour cela qu'il
voulait vous parler seul, l'infme.

Et, se redressant de toute sa hauteur, il alla d'un pas ferme prendre
son bton, qui tait dans un coin.

--Que faites-vous? lui demandai-je.

--Il n'a plus besoin de moi, dit-il. J'tais venu pour le voir mourir,
et non pour le voir marquer. L'chafaud le purifiait, le lche a
prfr le bagne. J'apportais ma bndiction au guillotin, je donne ma
maldiction au forat.

--Mais, monsieur, repris-je.

--Laissez-moi passer, dit le vieillard en tendant le bras vers moi
avec un air de si suprme dignit, que je m'cartai sans essayer de le
retenir davantage par une seule parole.

Il s'loigna d'un pas grave et lent, et disparut dans le corridor, sans
retourner la tte pour voir une seule fois son fils.

Il est vrai que lorsque Gabriel Lambert revint  lui, il ne demanda pas
mme o tait son pre.

Je quittai ce malheureux avec le plus profond dgot qu'un homme m'ait
jamais inspir.

Je lus le lendemain, dans le _Moniteur_, la commutation de peine.

Puis je n'entendis plus parler de rien, et j'ignore vers quel bagne il
a t achemin.

L se terminait la narration de Fabien.




XIX


LE PENDU.


En revenant, vers la fin du mois de juin 1841, de l'un de mes voyages
d'Italie, je trouvai, comme d'habitude, une masse de lettres qui
m'attendaient.

En gnral, et pour l'dification de ceux qui m'crivent, j'avouerai
qu'en pareil cas le dpouillement est bientt fait.

Les lettres dont je reconnais l'criture pour venir d'une main amie
sont mises  part et lues; les autres sont impitoyablement jetes au
feu.

Cependant une de ces lettres, timbre de Toulon, et dont l'criture
ne me rappelait aucun souvenir, obtint grce, m'ayant frapp par sa
singulire suscription.

Cette suscription tait ainsi conue:

_Monsieur Alexandre Dumas, hoteur drammatique an Europe, uoire an
passan  l'htel de Paris syl n'y serait pas_.

Je dcachetai la lettre et cherchai le nom du flatteur qui me l'avait
crite. Elle tait signe _Rossignol_. Au premier abord le nom me resta
aussi inconnu que l'criture.

Mais en rapprochant ce nom du timbre, je commenai  voir clair dans
mes souvenirs; les premiers mots, au reste, fixrent tous mes doutes.

Elle venait de l'un des douze forats qui avaient t  mon service
lorsque j'habitais ma petite bastide, au fort Lamalgue. Comme
cette lettre a non seulement rapport  l'histoire que je viens de
raconter, mais encore en est le complment, je la mettrai purement et
simplement sous les yeux du lecteur, en lui faisant grce des fautes
d'orthographe, dont il a vu un chantillon dans l'adresse, et qui en
dpareraient le style.

Monsieur Dumas,

Pardonnez  un homme que ses malheurs ont momentanment spar de la
socit (je suis ici  temps, comme vous savez) l'audace qu'il prend
de vous crire; mais son intention lui servira d'excuse prs de vous,
je l'espre, attendu que ce qu'il fait en ce moment, il le fait dans
l'esprance de vous tre agrable.

(Comme on le voit, la prface tait encourageante, aussi je continuai.)

Il n'est pas que vous vous rappeliez Gabriel Lambert, celui qu'on
appelait le docteur, vous savez bien; le mme qui n'a pas voulu aller
chercher au cabaret du fort Lamalgue le fameux djeuner que vous avez
eu la bont de nous offrir.

L'imbcile!

Vous devez vous le rappeler, car vous l'aviez reconnu pour l'avoir
vu autrefois dans le beau monde, et lui aussi vous avait reconnu, que
vous en tiez si fort proccup que vous en avez cras de questions ce
pauvre pre Chiverny, le garde-chiourme, qui, avec son air mchant, est
un brave homme tout de mme.

Eh bien, donc! voil ce que j'avais  vous dire sur Gabriel Lambert;
coutez bien.

Depuis son arrive  l'tablissement, Gabriel Lambert avait pour
camarade de chane un bon garon, nomm Accacia, qui tait chez nous
pour une fadaise.

Dans une dispute qu'il avait eue avec des camarades, il avait donn,
sans le faire exprs, en gesticulant, un coup de couteau  son meilleur
ami, ce qui lui en a fait pour dix ans, attendu que son meilleur ami en
tait mort, ce dont le pauvre Accacia n'a jamais pu se consoler.

Mais les juges avaient pris en considration son innocence, et, comme
je vous l'ai dit, quoique son imprudence et caus la mort d'un homme,
ils lui avaient donn un bonnet rouge seulement.

Quatre ans aprs votre passage  Toulon, c'est--dire en 1838, Accacia
nous fit donc un beau matin ses adieux.

Justement, la veille, mon camarade de chane avait _claqu_.

Il rsulta de ce double vnement de dpart et de mort que, Gabriel et
moi nous trouvant seuls, on nous accoupla ensemble.

Si vous vous en souvenez, Gabriel n'avait pas l'abord gracieux. La
nouvelle que j'allais tre riv  lui ne me fut donc agrable que tout
juste, comme on dit.

Cependant je rflchis que je n'tais pas  Toulon pour y avoir toutes
mes aises, et, comme je suis philosophe, j'en pris mon parti.

Le premier jour il ne m'ouvrit pas la bouche, ce qui ne laissa pas
de m'ennuyer fort, attendu que je suis causeur de mon naturel: cela
m'inquitait d'autant plus, qu'Accacia m'avait dj plus d'une fois
parl de l'infirmit qu'il avait d'tre accoupl  un muet.

Je pensai que moi qui y suis pour vingt ans, et qui, par consquent,
avais encore dix ans  faire,--mon jugement, jugement bien injuste
allez, et que j'aurais bien certainement fait casser si j'avais eu des
protections, tant du 24 octobre 1828,--j'allais passer dix annes peu
recratives.

Je m'ingniai donc pendant la nuit sur ce que je devais faire, et me
rappelant le moyen qu'avait employ le renard pour faire parler le
corbeau.

--Monsieur Gabriel, lui dis-je quand le jour fut venu, me
permettez-vous de m'informer ce matin de l'tat de votre sant?

Il me regarda avec tonnement, ne sachant pas si je parlais
srieusement ou si je me moquais de lui.

Je conservai la plus grande gravit.

--Comment, de ma sant? rpondit-il.

C'tait, comme vous le voyez, dj quelque chose. Je lui avais fait
desserrer les dents.

--Oui, de l'tat de votre sant, repris-je; vous m'avez paru passer une
mauvaise nuit.

Il poussa un soupir.

--Oui, mauvaise, reprit-il, mais c'est comme cela que je les passe
toutes.

--Diable! repris-je.

Sans doute il se trompa au sens de mon exclamation, car, aprs un
instant de silence, il reprit:

--Cependant, rassurez-vous, quand je ne dormirai point, je tcherai de
me tenir tranquille et de ne point vous rveiller.

--Oh! ne vous donnez pas tant de peine pour moi, monsieur Lambert,
repris-je; je suis si honor d'tre votre camarade de chane, que je
passerai volontiers par-dessus quelques petits inconvniens.

Gabriel me regarda avec un nouvel tonnement.

Ce n'tait point ainsi que s'y tait pris Accacia pour le faire parler:
il l'avait battu jusqu' ce qu'il parlt; mais quoiqu'il fut arriv 
un rsultat, ce rsultat n'avait jamais t bien satisfaisant, et il y
avait toujours eu du froid entre eux.

--Pourquoi me parlez-vous ainsi, mon ami? me demanda Gabriel Lambert.

--Parce que je sais  qui je parle, monsieur, et que je ne suis point
un goujat, je vous prie de le croire.

Gabriel me regarda de nouveau d'un air dfiant; mais je lui souris avec
tant d'amabilit, qu'une partie de ses doutes parut s'vanouir.

L'heure du djeuner arriva. On nous servit, comme d'habitude, notre
gamelle pour deux; mais au lieu de plonger  l'instant mme ma cuillre
dans la soupe, j'attendis respectueusement qu'il et fini pour
commencer. Cette dernire attention le toucha au point qu'il me laissa
non-seulement la plus grosse part, mais encore les meilleurs morceaux.

Je vis qu'il y avait tout  gagner dans ce monde  tre poli.

Bref, au bout de huit jours,  part un certain air de supriorit qui
ne le quitta jamais, nous tions les meilleurs amis du monde.

Malheureusement, je n'avais pas beaucoup gagn  faire parler mon
compagnon; sa conversation tait des plus mlancoliques, et il fallait
vritablement toute la gat naturelle dont la Providence m'a dou pour
que je ne me perdisse pas moi-mme  une pareille cole.

Je passai deux ans ainsi, pendant lesquels il alla toujours
s'assombrissant.

De temps en temps je m'apercevais qu'il voulait me faire une confidence.

Je le regardais alors de l'air le plus ouvert que je pouvais prendre,
afin de l'encourager; mais sa bouche,  moiti ouverte, se refermait,
et je voyais que la chose tait encore remise  un autre jour.

Je cherchais quelle sorte de confidence cela pouvait tre, et c'tait
toujours une occupation qui me distrayait un peu, lorsqu'une fois
que nous marchions cte  cte d'une voiture charge de vieux canons
qu'on enlevait pour la refonte et qui pesait bien dix mille, je le vis
s'approcher d'elle et regarder la roue d'une certaine faon qui voulait
dire:

Si je n'tais pas un poltron, je mettrais ma tte l-dessous, et tout
serait dit.

De ce moment je fus fix. Le suicide est chose commune au bagne.

Aussi, un jour que nous travaillions sur le port, et que, profitant de
son isolement, je le vis me regarder de sa faon accoutume, je rsolus
d'en finir cette fois-l avec ses scrupules. Il faut vous dire qu'au
bout du compte il tait assommant, et que je commenais  en avoir
par-dessus les oreilles; de sorte que je n'aurais pas t fch de m'en
trouver dbarrass d'une faon ou de l'autre.

--Eh bien! lui dis-je, voyons, qu'avez-vous  me regarder ainsi?

--Moi? rien, me rpondit-il.

--Si fait, lui dis-je.

--Tu te trompes.

--Je me trompe si peu que, si vous le voulez, je vous te dirai, moi, ce
que vous avez.

--Toi?

--Oui, moi.

--Eh bien! dis!

--Vous avez que vous voudriez bien vous dtruire, seulement vous avez
peur de vous faire du mal.

Il devint blanc comme linge.

--Et qui a pu te dire cela?

--Je l'ai devin.

--Eh bien! oui, Rossignol, tu as raison, et c'est la vrit; je
voudrais me tuer, mais j'ai peur.

--Allons donc, nous y voil. a vous ennuie donc, le bagne?

--J'ai regrett vingt fois de ne pas avoir t guillotin.

--Chacun son got. Moi, j'avoue que, quoique les jours qu'on passe
ici ne soient pas fils d'or et de soie, j'aime encore mieux cela que
Clamart.

--Oui, mais toi!

--Je comprends, vous vous trouvez dplac, vous. C'est juste: quand on
a eu cent mille livres de rentes ou  peu prs, quand on a roul dans
de beaux quipages, qu'on s'est habill de drap fin et qu'on a fum des
cigares  quatre sous, c'est vexant de traner la chane, d'tre vtu
de rouge et de chiquer du caporal; mais, que voulez-vous? faut tre
philosophe dans ce monde-ci, quand on n'a pas le courage de se signer 
soi-mme son passeport pour l'autre.

Gabriel poussa un soupir qui ressemblait  un gmissement.

--N'as-tu donc jamais eu l'envie de te tuer, toi? me demanda-t-il.

--Ma foi! non.

--Alors, tu n'as jamais song, parmi les diffrens genres de mort, 
celle qui devait tre la moins douloureuse?

--Dame! il y a toujours un moment qui doit tre dur  passer; cependant
on dit que la pendaison a ses charmes.

--Tu crois?

--Sans doute que je le crois; on dit mme que c'est pour a qu'on a
invent la guillotine. Un pendu, dont la corde avait cass, en avait
racont,  ce qu'il parat, des choses si agrables, que les condamns
avaient fini par aller  la potence comme s'ils allaient  la noce.

--Vraiment?

--Vous comprenez que je n'en ai pas essay, moi; mais enfin, ici, c'est
une tradition.

--De sorte que, si tu avais rsolu de te tuer, tu te pendrais?

--Certainement.

Il ouvrit la bouche; je crois que c'tait pour me demander de nous
pendre ensemble; mais, sans doute, il vit sur mon visage que je n'tais
pas dispos  cette partie de plaisir, car il garda un instant le
silence.

--Eh bien! lui dis-je, tes-vous dcid?

--Pas encore tout  fait, car il me reste un espoir.

--Lequel?

--C'est que je trouverai un de nos camarades qui, moyennant que je lui
laisserai tout ce que j'ai et une lettre constatant que je me suis
dtruit moi-mme, consentira  me tuer.

En mme temps il me regardait comme pour me demander si cette
proposition ne m'allait pas.

Je secouai la tte.

--Oh non! lui dis-je, je ne donne pas l-dedans, moi, et le raisin
me fait peur; il fallait demander cela  Accacia; c'tait pour un coup
dans le genre de celui-l qu'il tait ici, et, peut-tre qu'en prenant
bien toutes ses prcautions, il et accept; mais, avec moi, cela est
impossible.

--Au moins une fois que je serai bien dcid  me tuer, tu m'aideras
dans mon projet?

--C'est--dire que je ne vous empcherai pas de l'accomplir, voil
tout. Diable! je ne suis qu' temps, moi, et je ne veux pas me
compromettre.

Nous en restmes l de la conversation.

Prs de six mois s'coulrent encore, pendant lesquels il ne fut plus
un instant question de rien entre nous.

Cependant je voyais Gabriel de plus en plus triste, et je me doutais
qu'il essayait de se familiariser avec son projet.

Quant  moi, comme ses rflexions ne m'gayaient pas le moins du monde,
j'avais hte, je l'avoue, qu'il prt un parti.

Enfin, un matin, aprs une nuit passe tout entire  se tourner et
 se retourner, il se leva plus ple encore que d'habitude; et comme
il ne touchait pas  son djeuner, et que je lui demandais s'il tait
malade.

--Ce sera pour aujourd'hui, me dit-il.

--Ah! ah! lui rpondis-je, dcidment?

--Sans remise.

--Et vous avez pris toutes vos prcautions

--N'as-tu pas vu qu'hier j'ai crit un billet  la cantine?

--Oui, mais je n'ai pas eu l'indiscrtion de regarder.

--Le voil.

Il me donna un petit papier pli. Je l'ouvris, et je lus:

        La vie du bagne m'tant devenue insupportable, je suis
        dcid  me pendre demain, 5 juin 1841.

        GABRIEL LAMBERT.

--Eh bien! me dit-il, comme satisfait de la preuve de courage qu'il me
donnait, tu vois bien que ma dcision est prise, et que mon criture
n'est pas tremble.

--Oui, je vois bien cela, rpondis-je; mais avec ce billet-l vous m'en
donnez au moins pour un mois de cachot.

--Pourquoi?

--Parce que rien ne dit que je ne vous ai pas aid dans votre projet,
et que je ne vous laisserai vous pendre, je vous en prviens, qu' la
condition qu'il ne me reviendra point de mal,  moi.

--Comment faire, alors? me dit-il.

--Ecrire un autre billet autrement conu, d'abord.

--Conu en quels termes?

--Dans ceux-ci,  peu prs, tenez:

        Aujourd'hui, 5 juin 1841, pendant l'heure de repos que
        l'on nous accorde, tandis que mon camarade Rossignol
        dormira, je compte excuter la rsolution que j'ai prise
        depuis longtemps de me suicider, la vie du bagne m'tant
        devenue insupportable.

        J'cris cette lettre afin que Rossignol ne soit
        aucunement inquit.

        Gabriel LAMBERT.

Gabriel approuva la rdaction, crivit la lettre, et la mit dans sa
poche.

Le mme jour, en effet, et comme midi venait de sonner, Gabriel, qui ne
m'avait pas dit un mot depuis le matin, me demanda si je connaissais un
endroit propre  mettre  excution le projet qu'il avait arrt. Je
vis bien qu'il barguignait, et que a ne serait pas encore pour tout de
suite si je ne l'aidais pas.

--J'ai votre affaire, lui dis-je en faisant un signe de la tte. Aprs
cela, si vous n'tes pas encore bien dcid; remettez la chose  un
autre jour.

--Non, dit-il en faisant un violent effort sur lui-mme; non, j'ai dit
que ce serait pour aujourd'hui; ce sera pour aujourd'hui.

--Le fait est, rpondis-je ngligemment, que lorsqu'on a pris ce
parti-l, plus tt on l'excute, mieux cela vaut.

--Conduis-moi donc, dit Gabriel.

Nous nous mmes en route; il se faisait traner; mais je n'avais pas
l'air d'y faire attention.

Plus nous approchions de l'endroit, qu'il connaissait aussi bien que
moi, plus il faisait le clampin. Je n'avais l'air de rien voir, je
marchais toujours.

--Oui, c'est bien l, murmura-t-il quand nous fmes arrivs.

Preuve qu'il avait vu, comme moi, que l'endroit tait bien gentil pour
la chose.

En effet, prs d'une de ces grandes piles de planches carres que vous
connaissez, poussait un mrier magnifique.

Je pouvais avoir l'air de dormir  l'ombre de la pile de bois, et lui,
pendant ce temps, pouvait se pendre au mrier.

--Eh bien! lui dis-je, que pensez-vous de l'endroit?

Il tait ple comme la mort.

--Allons, repris-je, je vois bien que a ne sera pas encore pour
aujourd'hui.

--Tu te trompes, rpondit-il; ma rsolution est prise; seulement il me
manque une corde.

--Comment, lui dis-je, vous ne connaissez pas l'endroit?

--Quel endroit?...

--L'endroit o vous avez cach ce bout de fil de carret que vous aviez
mis dans votre poche, un jour que nous traversions la corderie.

--En effet, dit-il en balbutiant, je crois que c'est ici que je l'avais
dpos.

--Tenez, l, lui dis-je en lui montrant du doigt l'endroit de la pile
de bois o je lui avais vu, quinze jours auparavant, fourrer l'objet
demand.

Il s'inclina, introduisit sa main dans une des ouvertures.

--Dans l'autre, lui dis-je; dans l'autre.

En effet, il fouilla dans l'autre, et en tira une jolie petite corde de
trois brasses de long.

--Sacristi! lui dis-je, voil qui ferait venir l'eau  la bouche.

--Maintenant, que faut-il que je fasse? me demanda-t-il.

--Priez-moi tout de suite de vous prparer la chose, ce sera plus tt
fait.

--Eh bien! oui, dit-il, tu me ferais plaisir.

--Je vous ferais plaisir, en vrit?

--Oui.

--Vous m'en priez?

--Je t'en prie.

--Allons, je n'ai rien  refuser  un camarade.

Je fis  la cordelette un joli petit noeud coulant, je l'attachai  une
des branches les plus fortes et les plus leves, et j'approchai du
tronc du mrier une bche que je mis debout, et qu'il n'avait plus qu'
pousser du pied pour mettre deux pieds de vide entre lui et la terre.

C'tait certes plus qu'il n'en fallait  un honnte homme pour se
pendre.

Pendant tout ce temps, lui me regardait faire.

Il n'tait plus ple; il tait couleur de cendre.

Quand ce fut achev:

--Voil, lui dis-je; la grosse ouvrage est faite; maintenant, avec un
brin de rsolution, ce sera fini en une seconde.

--Cela est bien ais  dire, murmura-t-il.

--Aprs a, repris-je, vous savez bien que ce n'est pas moi qui vous
y pousse; au contraire, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous en
empcher.

--Oui ... mais moi je le veux, dit-il en montant rsolument sur sa
bche.

--Eh bien! mais attendez-donc, attendez-donc que je me couche, moi.

--Adieu, Rossignol, me dit-il.

--Couche-toi, me dit-il.

Je me couchai.

Et il passa la tte dans le noeud coulant.

--Eh bien! tez donc votre cravate, lui dis-je; vous allez vous pendre
avec votre cravate. Eh bien! bon, a sera du nouveau.

--C'est vrai, murmura-t-il.

Et il ta sa cravate.

--Adieu, Rossignol, reprit-il une seconde fois.

--Adieu, monsieur Lambert, bien du courage; je vais fermer les yeux
pour ne pas voir cela.

En effet, c'est terrible  voir ...

Dix secondes s'coulrent pendant que je fermais les yeux; mais rien ne
m'indiquait qu'il se passt quelque chose de nouveau.

Je les rouvris. Il avait toujours le cou pass dans le noeud coulant;
mais ce n'tait dj plus un homme pour la couleur, c'tait un cadavre.

--Eh bien! lui dis-je.

Il poussa un soupir.

--Le pre Chiverny! m'criai-je en fermant les yeux et en faisant un
mouvement qui, je crois, fit tomber la bche.

--A l'aide! au se... essaya de s'crier Lambert; mais la voix
s'teignit trangle dans son gosier.

Je sentis des mouvemens convulsifs qui faisaient trembler l'arbre,
j'entendis quelque chose comme un rle ..., puis au bout d'une minute
tout s'teignit.

Je n'osais pas bouger, je n'osais pas ouvrir les yeux, je faisais
semblant de dormir; j'avais vu le pre Chiverny, vous savez bien le
garde-chiourme, venir de mon ct; j'entendais le bruit des pas qui
s'approchait; enfin je sentis qu'on me donnait un violent coup de pied
dans les reins.

--Eh! qu'est-ce qu'il y a, les autres? dis-je en me retournant et en
faisant semblant de m'veiller.

--Il y a que, pendant que tu dors, ton camarade s'est pendu.

--Quel camarade?... Tiens, c'est vrai! fis-je, comme si j'ignorais
compltement tout ce qui s'tait pass.

Avez-vous jamais vu un pendu, monsieur Dumas? c'est fort laid. Gabriel
surtout tait affreux. Il faut croire qu'il s'tait fort dbattu; car
il tait tout dfigur, les yeux lui sortaient de la tte, la langue
lui sortait de la bouche, et il se tenait cramponn de ses deux mains 
la corde, comme s'il et essay de remonter.

Il parat que ma figure exprima un tel tonnement, que l'on crut  mon
ignorance de la chose.

D'ailleurs on fouilla dans la poche de Gabriel, et on y trouva le petit
papier qui me dchargeait entirement.

On dpendit le cadavre, on le mit sur une civire, et on nous ramena
l'un et l'autre  l'infirmerie.

Puis, on alla prvenir l'inspecteur. Pendant ce temps, je restai prs
du corps de mon compagnon, auquel j'tais enchan.

Au bout d'un quart d'heure, l'inspecteur entra; il examina le cadavre,
couta le rapport du pre Chiverny, et m'interrogea.

Puis, recueillant toute sa sagesse pour porter un jugement,

--L'un au cimetire, l'autre au cachot.

--Mais, mon inspecteur, m'criai-je.

--Pour quinze jours, dit-il.

Je me tus.

J'avais peur de faire doubler la peine, ce qui arrive ordinairement
quand on rclame.

On me driva et l'on me mit au cachot, o je restai quinze jours.

En sortant, on m'appareilla avec Perce-Oreille, un bon garon que vous
ne connaissez pas, et qui cause, au moins, celui-l.

Voil, monsieur Dumas, les dtails que j'avais bien respectueusement
l'intention de vous donner, persuad qu'ils devaient vous tre
agrables. Si j'ai russi, crivez, je vous prie,  notre bon docteur
Lauvergne, de me donner, de votre part, une livre de tabac.

J'ai l'honneur d'tre avec un trs profond respect, monsieur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

ROSSIGNOL,

En rsidence  Toulon.




XX


PROCS-VERBAL.


Au mois d'octobre mil huit cent quarante-deux, je repassai  Toulon.

Je n'avais pas oubli l'trange histoire de Gabriel Lambert, et
j'tais curieux de savoir si les choses s'taient passes comme mon
correspondant Rossignol me les avait crites.

J'allai faire une visite au commandant du port.

Malheureusement il avait t chang sans que j'en susse rien.

Son successeur ne m'en reut pas moins  merveille, et comme dans la
conversation il me demandait s'il pouvait m'tre bon  quelque chose,
je lui avouai que ma visite n'tait pas tout  fait dsintresse,
et que je dsirais savoir ce qu'tait devenu un forat nomm Gabriel
Lambert.

Il fit aussitt appeler son secrtaire; c'tait un jeune homme qu'il
avait amen avec lui, et qui n'tait  Toulon que depuis un an.

--Mon cher monsieur Durand, lui dit-il, informez-vous si le condamn
Gabriel Lambert est toujours ici; puis revenez nous dire ce qu'il fait,
et quelles sont les notes qui le concernent.

Le jeune homme sortit, et dix minutes aprs rentra avec un registre
tout ouvert.

--Tenez, monsieur, me dit-il, si vous voulez prendre la peine de lire
ces quelques lignes, vous serez parfaitement satisfait.

Je m'assis devant la table o il avait pos le registre, et je lus:

Cejourd'hui cinq juin mil huit cent quarante et un, moi, Laurent
Chiverny, surveillant de premire classe, faisant ma tourne dans le
chantier, pendant l'heure de repos accorde aux condamns  cause de la
grande chaleur du jour, dclare avoir trouv le nomm Gabriel Lambert,
condamn aux travaux forcs  perptuit, pendu  un mrier,  l'ombre
duquel dormait ou faisait semblant de dormir son compagnon de chane,
Andr Toulman, surnomm Rossignol.

A cet aspect, mon premier soin fut de rveiller ce dernier, qui
manifesta la plus grande surprise de cet vnement, et affirma n'en
tre aucunement complice. En effet, aprs qu'on eut dtach le cadavre,
on le fouilla, et l'on trouva un billet qui disculpait compltement
Rossignol.

Cependant, comme le condamn tait connu pour son excessive lchet,
et qu'il parat difficile qu'il se ft pendu sans l'aide de son
compagnon, auquel il tait attach par une chane de deux pieds et
demi seulement, j'ai l'honneur de proposer  monsieur l'inspecteur
d'envoyer, pour un mois, Andr Toulman, dit Rossignol, au cachot.

Laurent CHIVERNY,

Surveillant de premire classe.

Au-dessous taient crites, d'une autre criture, et signes d'un
simple paraphe, les deux lignes suivantes:

Faire enterrer ce soir le nomm Gabriel Lambert, et envoyer, 
l'instant mme, et pour un mois, le nomm Rossignol au cachot.

V. B.

le pris copie de ce procs-verbal, et je le mets, sans y changer
un mot, sous les yeux de mes lecteurs, qui y trouveront, avec la
confirmation de ce que m'avait crit Rossignol, le dnouement naturel
et complet de l'histoire que je viens de leur raconter.

J'ajouterai seulement que j'admirai la perspicacit de l'honorable
surveillant matre Laurent Chiverny, qui avait devin qu'au moment
o l'on retrouva le cadavre de Gabriel Lambert, son compagnon, Andr
Toulman, paraissait dormir, mais ne dormait pas.




LA PCHE AUX FILETS



I


Lorsque j'avais le bonheur de demeurer  Naples, place de la Vittoria,
htel de monsieur Martin Zirr, au troisime, vis--vis le Chiatamone et
le chteau de l'OEuf, tous les matins, en m'veillant, je m'accoudais
 ma croise, et, jetant au loin mes regards sur ce miroir clatant
et limpide de la mer Tyrrnenne, je me demandais,  part moi, d'o
pouvait venir un si triste proverbe, dans le pays le plus gai, le
plus insouciant et le plus heureux qui soit au monde: _Voir Naples et
mourir!_

A force de rflchir, je crois pourtant avoir trouv l'origine de ce
rapprochement bizarre et sinistre: c'est qu'il n'est pas une seule
poque de l'histoire napolitaine o, par une cruelle ironie de la
nature, cette ville, si heureuse en apparence, n'ait t dsole par
quelque terrible flau; ce peuple, si paisible et si calme, n'ait
t agit sourdement par l'meute et la guerre civile; ces eaux, si
transparentes et si pures, n'aient t rougies par le sang.

Remontez seulement de quelques annes: c'est Caracciolo pendu au mt
d'un vaisseau, au milieu d'une flotte pavoise des plus brillantes
couleurs.

Remontez encore: c'est Masaniello empoisonn aux acclamations du
rivage, cribl de balles au pied de l'autel.

Remontez toujours, et l'imagination reculera pouvante devant les
luttes des Anjou et des Duras, devant les meurtres et les crimes des
deux Jeanne, sombres constellations qui ont laiss sur ce beau ciel de
l'Italie un long sillon de sanglans souvenirs.

Arrtons-nous l, et dchirons une ou deux pages de cette affreuse
histoire: c'est un rcit que personne encore n'a fait, que nous
sachions; c'est un drame simple et terrible qui se droule au milieu
des incidens les plus rians et les plus pittoresques; c'est un lugubre
tableau, aux personnages sombres et muets, au fond joyeux et splendide.

Nous sommes en 1414, le 25 juillet, par une des plus brillantes soires
de ce mois, dont la chaleur est d'habitude touffante  Naples, et qui,
dans cette nfaste anne o se place notre histoire, dpassa tous les
degrs de temprature que la nature humaine peut supporter.

Le soleil, entour d'une aurole de vapeurs, rouge comme un fer
sortant de la fournaise, s'tait plong avec impatience dans une mer
de plomb fondu; on et dit que l'astre du jour, dont l'apparition est
ordinairement salue par des chants d'allgresse et le dpart est
accompagn tristement par le son des cloches plaintives, ce jour-l
s'tait ht de se drober au spectacle des souffrances et aux
maldictions des hommes.

Mais la nuit, si vivement dsire, n'avait apport aucun soulagement 
la population affaiblie; une brise, imperceptible et lgre, qui avait
err  et l pendant la fin du jour, pareille au souffle du mourant,
venait de s'teindre tout  fait, et la nature gisait haletante,
immobile, puise, comme une vierge antique au pouvoir d'un dieu
impitoyable et vainqueur.

Le golfe, si azur, si bruyant, si anim dans des jours meilleurs,
ressemblait  un de ces lacs plombs et maudits, tels que l'Averne, le
Fucinus et l'Agnano, qui couvrent d'un immense linceul mortuaire les
volcans teints.

Pas une voile, pas un flambeau, pas une chanson de pcheur attard
n'effleuraient l'impassible surface; le silence de la mort rgnait sur
la ville et sur la mer comme aux portes d'une autre Pompea. Le Vsuve
grondait sourdement dans ses immenses profondeurs, prt  vomir sa
lave dvorante sur la campagne dj  moiti embrase. Dans les vastes
plaines lysennes les mnes des anciens semblaient se rjouir de cette
atmosphre de fume infernale, que bientt nul mortel ne pourrait plus
respirer. La Margelina se couvrait d'un voile, le Pausilippe n'osait
plus se mirer dans les eaux qui l'entourent, et la belle et voluptueuse
Sorrente, symbole de posie et d'amour, la mre du Tasse, la nourrice
de Virgile, paraissait rendre le dernier soupir, semblable  Proserpine
se dbattant en vain dans les bras de Pluton.

Au fur et  mesure que la nuit avanait, une torpeur irrsistible
gagnait de plus en plus les habitans de Naples. Tout le monde avait
cd  une lassitude qui tenait encore moins du sommeil que de la
lthargie; on et dit que les toiles craignaient de montrer leur face
souriante et sereine, et peraient faiblement l'pais rideau de vapeurs
comme les rayons d'une lampe agonisante  travers un double rempart
d'albtre. Une lueur incertaine et blanchtre clairait confusment les
objets, et le seul bruit vivant, au milieu de ce calme universel, tait
le son lent et monotone de la cloche qui marquait l'heure  l'horloge
du chteau.

Cependant, malgr la prostration gnrale, un homme veillait. La haine
et l'ambition avaient chass  jamais la fatigue de ses membres, le
sommeil de ses paupires, le repos de son coeur. Debout et immobile
derrire la croise d'une petite maison de Chiatamone, il fixait
obstinment ses yeux sur un point de l'horizon du ct de Capre.

Tout  coup son jeune front de vingt-cinq ans s'claircit, ses noirs
sourcils froncs se dtendirent, un sourire de satisfaction erra sur
ses lvres contractes. C'est qu'il avait aperu au loin, sur le golfe,
une faible lumire qui avait un moment brill  l'horizon, et s'tait
promptement vanouie comme ces feux follets qui ne laissent aucune
trace de leur passage.

C'tait apparemment un signal convenu, car au mme instant le jeune
homme tressaillit, se dtacha promptement de la croise prs de
laquelle il veillait, s'enveloppa d'un long manteau noir, passa 
sa ceinture une corde, prit dans sa main une torche de rsine et
un stylet, et s'avana d'un pas lent et discret vers la jete de
Santa-Lucia.

L'horloge de Pizzo-Falcone sonnait lentement le douzime coup de
minuit. Le phare nocturne que l'inconnu avait paru attendre avec tant
d'impatience, brilla de nouveau  une distance plus rapproche, et
disparut la seconde fois comme la premire.

Malheureusement, notre jeune homme eut beau jeter ses regards sur
toute l'tendue du rivage, il ne vit pas une barque, pas un seul
bateau amarr  la rive. Les pcheurs et les mariniers, chasss par
le _sirocco_, avaient t chercher sous des grottes ou derrire les
cueils un abri et un peu de fracheur.

Au reste, en supposant qu'il et rencontr quelqu'un dans cette nuit
de malheur, ce n'et pas t chose facile de dterminer, de gr ou
de force, cette personne  se mettre  la mer. Le pcheur napolitain
craint le sirocco presqu'autant que le lazzarone les sbires; par un
temps pareil, un descendant de Masaniello n'aurait pas touch  une
rame pour tout l'or du monde. Bien plus, se ft-il agi de chasser le
diable, personne n'aurait port la main  son front pour faire le signe
de croix.

Absorb par sa proccupation profonde, le jeune seigneur n'avait
pas rflchi  un obstacle bien facile  prvoir dans cette saison
brlante, et d'aprs la paresse naturelle des gens du pays. Que faire?
se mettre  la recherche des absens? qui sait jusqu'o l'aurait men
une telle expdition? et il aurait risqu  la fin d'tre reconnu.
Attendre sur le port et rendre de l le signal au bateau mystrieux
qui venait  sa rencontre; c'tait un parti auquel il ne savait se
rsoudre, car l'entretien qu'il devait entamer ne pouvait avoir pour
tmoin que le ciel et la terre.

Tandis qu'il arpentait le rivage, en proie  la plus grande agitation,
en tournant par hasard un pilier auquel on attachait d'ordinaire
quelque gros galion dmt, en tat de rparation, il aperut une
barque  moiti engrave dans le sable, et au fond de cette barque un
jeune batelier de dix-huit  vingt ans, profondment endormi.

Ce qu'on pouvait voir de ses traits et de sa figure,  travers la
lueur phosphorescente de cet air embras, respirait l'intrt et la
sympathie. De son long bonnet rouge s'chappait une chevelure noire,
paisse et boucle; une petite image de Sainte-Marie du Carmel, brode
sur un morceau d'toffe noire, pendait  son cou robuste et bien
model. Son costume se composait en tout d'une espce de gilet de
drap rouge et d'une large braie de toile raye qui lui venait un peu
au-dessous du genou; les bras, la poitrine et les jambes du pcheur
taient entirement nus.

 cette rencontre inattendue et miraculeuse, l'homme au manteau noir,
quel que ft son dsir de s'entourer de silence et de mystre, poussa
une acclamation de joie. Il tait temps, la barque trangre qui menait
vers lui le messager attendu, arrive  la moiti du golfe, avait fait
un troisime signal.

L'inconnu doubla le pas, se courba  la hte vers le batelier endormi,
et le secoua fortement par le bras.

--Excellence, murmura le pcheur machinalement, me voici! je suis prt,
excellence!

Et, aprs deux ou trois essais galement infructueux pour ouvrir
les yeux et pour se tenir sur ses jambes, accabl de fatigue et de
sommeil, il chancela et retomba au fond de sa barque.

--Debout, mon garon, j'ai besoin de ton bateau, fit l'inconnu en le
soulevant par la taille; je n'ai pas de temps  perdre, vite la rame 
l'eau et partons.

--Vous parlez bien, monsieur, rpondit le pcheur qui commenait 
s'veiller et  arrter les yeux sur son interlocuteur, lequel ne lui
paraissait dj plus mriter le titre d'excellence; vous parlez bien
pour vos affaires; mais avant de m'veiller si brusquement, il me
semble que vous eussiez bien fait de vous informer si j'tais dispos 
travailler par une nuit pareille, o mme les mes du Purgatoire, qui
pourtant doivent tre faites  la chaleur, n'oseraient quitter leur
four, ft-ce pour s'en aller en paradis.

--Et comment, drle, pouvais-je deviner tes intentions sans t'veiller?
dit le jeune seigneur se contenant avec peine?

--Alors, il valait mieux me laisser dormir.

--Par la mort-Dieu! s'cria l'inconnu en frappant du pied, n'est-tu pas
l, _brigante_, pour servir le public?

--Le jour, c'est possible; mais la nuit je suis libre. Ainsi donc, si
_tu_ n'as plus rien  me dire, conclut le pcheur tout  fait veill,
et passant, sans trop de crmonie, de l'excellence au tutoiement le
plus simple, tu peux bien t'en aller  tous les diables!

--Allons, allons, reprit l'inconnu en voyant qu'il n'tait pas prudent
d'irriter un homme dont il avait si grand besoin, rends-moi ce petit
service, et je te payerai ta course tout ce que tu voudras.

--Mme une once d'or? demanda le pcheur d'un ton goguenard.

--Mme deux, pourvu que tu te dpches.

--Alors c'est diffrent, rpondit le batelier en attachant son regard
fixe et pntrant sur l'inconnu; nous pouvons nous entendre.

Et il ajouta tout bas:

--Ou cet homme est un prince dguis, ou un galerien qui s'chappe.

--Voyons, dit l'inconnu en sautant dans le bateau, en finiras-tu,
malheureux?

--Un moment, _signor mio_; irons-nous bien loin? car, en vrit, cette
nuit, avec la meilleure volont du monde, je ne puis remuer les bras.

--Deux milles tout au plus.

--Deux milles  aller et deux milles  revenir ... a fait quatre;
laissez-moi chercher un compagnon.

--C'est inutile, je t'aiderai moi-mme, dit le jeune seigneur
saisissant une rame et faisant d'un seul coup voler le bateau comme une
flche.

--Et vous me donnerez, comme nous en sommes convenus, deux onces d'or?

--En voici quatre, rpondit l'inconnu en lui jetant sa bourse avec
mpris, et je t'en promets trois fois autant lorsque nous serons de
retour; silence et courage.

--Pardonnez-moi, excellence, reprit le pcheur en rougissant de honte,
d'tonnement, et mme d'un certain dpit. Vraiment, j'tais encore
endormi ... je ne sais plus o j'avais la tte ... j'ai eu tort.
Reprenez votre or, j'ai plaisant. Mais je vais vous montrer que je
sais bien servir mon monde et faire mon devoir. (Et en parlant ainsi,
il ramait de toutes ses forces.) Que diable! je ne suis pas un juif, et
je tiens beaucoup  sauver mon me. Une piastre c'est assez ... c'est
mme trop. Il est vrai qu' la nuit il n'y a point de tarif; mais je
ne surfais personne. Et, si ce n'tait que demain c'est jour de fte,
qu'on annone de grandes rjouissances publiques, une procession, des
courses, une belle pche aux filets, je ne vous aurais demand qu'un
carlin par mille, le prix ordinaire.... Mais je suis  sec, j'ai tout
donn  mon pre et  mon jeune frre ... un gamin paresseux dont vous
ne vous faites pas une ide ... tout ce que j'avais.

Mais l'inconnu n'coutait plus son bavardage. Se voyant  deux ou trois
portes d'arbalte du point qu'il voulait atteindre, il battit son
briquet, alluma sa torche, et l'agita au-dessus de sa tte. Aussitt
on vit flamboyer,  deux ou trois cents pas, un second _fanal_; et
une barque, pousse par de vigoureux rameurs, franchit rapidement la
distance qui sparait les deux personnages mystrieux de ce rendez-vous
nocturne.

Alors on put apercevoir, sur la poupe du bateau qui venait de Capre,
un vieillard d'une soixantaine d'annes,  la barbe et aux cheveux
blancs, au dos vot, revtu d'une espce de froc et coiff d'un long
chaperon.

--Eteins ton flambeau, dit le vieillard  voix basse, on ne saurait
avoir trop de prudence.

--Je ne serais pas fch d'examiner tes traits, dit le jeune homme, et
de voir d'abord  qui j'ai affaire.

--A quoi bon? puisque tu ne me connais pas; avant toute explication,
je te dirai mon mot d'ordre, et si tu ne me rponds pas le tien, nous
briserons l, et je m'en retournerai comme je suis venu.

--C'est juste, dit le jeune homme en jetant sa torche  la mer; voil
pourtant l'inconvnient de ne pas connatre les gens qu'on emploie, et
de choisir des agents par procuration.

--Mon Dieu! rpliqua le vieillard avec un sourire d'ironie, cela nous
arrive assez souvent de ne connatre ni nos amis, ni les gens qui
nous servent, ni ceux qui nous desservent. Malheureusement on n'a pas
toujours un mot d'ordre pour se tirer d'embarras.

--Dis-moi donc le tien, astrologue.

--Le voici, chanson: _Aut Csar, aut nihil;_  ton tour....

---_Trois fois maudit, une fois damn!_

--C'est bien; et sautant d'un bond dans le bateau du jeune homme, avec
une lgret et une force qu'on n'aurait pas d attendre d'un homme de
cet ge, le vieillard ft signe  ses deux matelots de s'loigner sur
le champ et de revenir auprs de lui lorsqu'il les sifflerait.

Lorsque la barque qui avait amen l'tranger fut hors de la porte
de la voix, le vieillard fit un geste significatif pour indiquer la
prsence du batelier qui tait de trop dans l'entretien qui allait
suivre.

--Parle avec assurance, dit  demi-voix le jeune seigneur, je rponds
de la discrtion de cet homme.

Si le pauvre pcheur avait pu entendre ces paroles ou voir le sourire
fatal qui les accompagnait, il et pass le peu de moments qui lui
restaient  vivre  recommander son me  Dieu; mais il avait vingt
ans, se sentait fort de son innocence, et aimait la plus jolie
lavandire de Nsida; si bien que dans cet instant terrible, au lieu de
songer  son me, il pensait tranquillement  sa belle fiance.

--Parle, rpta le jeune homme d'un ton imprieux, quelles nouvelles
m'apportes-tu de notre conqurant.

--Monseigneur, murmura le vieillard d'une voix lente et lugubre, depuis
que l'envoy de votre excellence est venu m'engager  votre service, je
n'ai jamais cess d'observer le cours des astres pour....

--Je t'ai pris pour observer les actions du roi et non pas le cours des
toiles.

--Mais, monseigneur, je m'appelle Galvano Pedicini, je suis mdecin et
astrologue.

--Et je te paye, moi, comme espion et empoisonneur.

--Pardonnez-moi, excellence, vous me faites honneur de la moiti;
jusqu' prsent j'ai consenti  vous tenir au courant des progrs de
Ladislas dans la guerre de Toscane; quant  l'autre point, il n'en a
jamais t question dans vos lettres et dans vos messages.

--C'tait sous-entendu.... Mais voil pourquoi, avant de te donner mes
dernires instructions, j'ai voulu te parler moi-mme et ne plus me
fier  des intermdiaires.

--Me voici prt  recevoir les ordres de votre excellence, mais je
dois dire  monseigneur que si les services qu'il attend de moi sont
de nature  porter le trouble dans ma conscience, alors ma probit
m'impose....

--De demander un double prix: c'est trop juste. Voyons d'abord comment
tu t'es acquitt de ma premire commission. Que vous ont appris les
constellations jusqu'ici, messire astrologue?

--Hlas! monseigneur, continua le magicien d'une voix dolente,
les astres m'ont tromp encore une fois, ou plutt, puisque les
constellations sont infaillibles, moi-mme, dans mon empressement
 scruter l'avenir, j'ai d commettre une erreur dans mes calculs,
et je vous avais prdit que l'orgueil et la puissance de Ladislas
se briseraient contre les murs de Bologne. L'clipse totale de Mars
n'admettait pas de doutes  cet gard.... Eh bien! malgr l'clipse,
j'ai la douleur de vous annoncer que le roi....

--A pris non-seulement Bologne, mais Sienne galement....

--Sienne aussi! s'cria l'astrologue avec tonnement et terreur, et qui
a pu vous dire?...

--Qui m'a dit qu'il avait pris Bologne?...

--Vous saviez donc?...

--Que les vents te servent aussi mal que les astres.

--Pas possible.

--Si tu un doutes encore, entre demain dans la ville, et si un homme
qui a vendu comme toi son me  Satan, ne craint pas d'entrer dans une
glise, tu verras que moi et la princesse rgente nous irons rendre
grce, avec toute la cour,  Santa-Maria-del-Carmine, pour la double
victoire qu'elle a bien voulu octroyer  Sa Majest hrtique, notre
auguste matre, trois fois excommuni.

--Patience, murmura le sorcier pris en faute, si je suis en retard
envers vous de deux victoires, vous aussi, monseigneur, vous tes en
retard envers moi de deux mois de paye.

--Oui, mais moi, dit le jeune homme en lui montrant une bourse d'or, je
viens rparer ma ngligence.

--Et moi aussi j'espre me faire pardonner la mienne

--Voyons.

--Monseigneur, qui est si bien inform des progrs du roi Ladislas,
sait-il que le roi Ladislas, immdiatement aprs cette campagne,
renonant  ses vastes desseins de conqute, a le projet de retourner
 Naples au moment o l'on s'y attendra le moins? N'est-ce pas que
monseigneur ne savait pas cela?

--Non, mais je le suppose.

--Monseigneur ne suppose pas qu'aussitt son retour, le roi confiera
le gouvernement  un homme ferme et dvou, et ordonnera  son auguste
soeur, Jeanne de Duras, de ne plus se mler de politique?

--Non, mais je le crains.

--Et monseigneur ne craint pas que le roi ne commence par le faire
pendre?

--Non, mais en tous cas je le prviendrai.

--Et comment, excellence

--coute: tes remdes sont infaillibles?

--Bien plus que les toiles.

--Ton mtier d'astrologue te donne un libre accs auprs du roi?

--Le jour comme la nuit.

--Quel prix demandes-tu pour te charger du roi Ladislas? Tu m'entends?

--Je ne demande que de remplir auprs de Votre Majest, lorsqu'elle
aura pu s'asseoir  ct de Jeanne sur le trne de Naples, le mme
emploi d'astrologue que je remplis maintenant auprs de Ladislas.

--Oui, mais non pas celui de mdecin, ajouta le jeune homme en souriant.

Le vieillard tendit sa main dcharne, prit la bourse qu'on
s'empressait de lui remettre, et aprs avoir siffl ses deux matelots,
prit cong de son interlocuteur.

--Adieu, Galvano, dit celui-ci en le voyant s'loigner.

--Au revoir, Pandolfello, murmura le sorcier avec un accent tranger et
un sourire diabolique.

Le jeune seigneur se tourna tout  coup vers ce magnifique amphithtre
de maisons, de jardins, de villes et d'glises qui s'tend de Portici
au Pausilippe, et l'embrassant tout entier d'un regard ambitieux et
cupide:

--A moi Naples! dit-il, _h_ moi la reine!  moi le royaume!

Puis, se souvenant que tout n'tait pas fini et qu'il y a un homme de
trop parmi les vivans, il frappa doucement sur l'paule du batelier,
qu'il avait presque oubli au fond de sa barque et qui paraissait
plong dans un profond sommeil:

--Assez dormi, mon garon! s'cria le jeune favori d'une voix sinistre.
Prends la rame et retournons au rivage.

Le pcheur n'avait pas ferm l'oeil un seul instant. Au ton dont ces
paroles furent prononces par son trange passager, il comprit qu'il
n'avait plus aucun espoir de salut. Quoiqu'il et fait tout son
possible pour qu'aucun mot de ce terrible entretien ne parvnt jusqu'
lui, il sentit que, ds le moment que la fatalit l'avait choisi
pour tre tmoin d'un secret de mort, il tait perdu. Aussi ne se
laissa-t-il pas tromper un seul instant  la douceur hypocrite de son
compagnon.

Il reprit donc tristement ses rames, jetant  et l un regard  la
drobe pour voir s'il n'apercevait pas une barque, une lumire, un
cho lointain. Rien! tout tait silence et solitude. Il pia un moment
favorable pour se jeter tout  coup sur son homme et essayer une
rsistance dsespre, ou bien pour s'lancer  la mer et se sauver 
la nage; mais le favori le serrait de prs, et il voyait briller dans
sa main un long stylet qu'il lui et enfonc dans la gorge au moindre
mouvement. Tout ce qu'il aurait tent pour se dfendre n'aurait donc pu
que hter le moment fatal.

Le pcheur adressa  Dieu une prire muette et suprme, continua 
ramer, et quand il s'aperut que la terre approchait sans qu'aucun
signe d'me vivante part sur la jete, il tendit sa poitrine  son
compagnon de voyage, et lui dit d'une voix mue:

--Je sais, monseigneur, quelle rcompense m'attend pour vous avoir
conduit  votre rendez-vous; seul et sans armes, je ne puis rsister ni
me dfendre. J'ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, pour
ne rien savoir; mais je n'ai d que trop comprendre qu'il s'agit d'un
secret terrible. Je vous jure, sur la mmoire sacre de ma pauvre mre,
sur Dieu et sur tous les saints du paradis, je vous jure, seigneur,
que je ne chercherai jamais  pntrer les mystres de cette nuit, et
que pas un mot ne sortira de mes lvres qui puisse vous compromettre,
dt on me briser les os sous la roue! Je ne crains pas la mort, mais
je vous prie de me faire grce, non point  cause de moi, mais de
mon pre, dont je suis le seul soutien; c'est un vieux soldat mutil,
qui a dj perdu deux enfans au service de sa patrie et qui n'a plus
de bras pour gagner son pain. Grce pour lui et pour mon jeune frre,
monseigneur! et Dieu,  son tour, vous fera misricorde dans ce monde
et dans l'autre, et il y aura trois coeurs qui prieront pour vous nuit
et jour, car vous les aurez sauvs, vous aurez cout la voix de
l'innocent, vous vous serez fi  la parole du pauvre batelier.

--Qui est donc ton pre? demanda le favori s'approchant de plus en plus
du pcheur.

--Giordano Lancia.... Vous avez peut-tre entendu prononcer son nom?

--Lancia! s'cria le jeune homme avec un accent de haine et de colre.
Si je le connais! je le crois bien! il m'a sauv la vie....

--En ce cas je suis mort! s'cria le pcheur avec un soupir.

Et, en effet, avant qu'il et eu le temps de pousser un cri, l'inconnu
lui avait plong son poignard dans le coeur.

Puis, le faisant glisser dans la mer, il ramena promptement son bateau
dans un endroit solitaire et gagna sa maison pour se prsenter le
lendemain de bonne heure, comme il en avait l'habitude, au lever de la
rgente.




II


Seize heures et demie venaient  peine de sonner  l'glise de
l'_Inconorata_, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers
la fin de juillet,  l'heure de midi. A l'instant mme et comme pour
attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit
clater tout  coup le carillon immense, universel, pouvantable,
des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles
napolitaines, et surtout  l'poque assez recule o se passe cette
histoire.

Aprs une nuit telle que nous venons de la dcrire, on peut imaginer
quel jour intolrable et brlant lui avait succd. Cependant, dans
les quartiers situs sur les bords de la mer, la chaleur tait moins
suffoquante. Une brise presque insensible et n'ayant pas assez de force
pour rider la surface du golfe, paraissait suffire aux poumons de ces
hommes habitus  une temprature littralement infernale. Le plus
mince filet d'ombre projet par le ft d'une colonne ou par le rebord
d'une fentre, un ventail improvis avec quelques branches de laurier
rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur
avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette, c'tait
plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour dfier la canicule et
prendre la vie en patience.

Au reste, on avait pris toutes les prcautions d'usage dans nos grandes
solennits pour garantir une partie de la ville contre cette pluie
de feu que le lion cleste laisse tomber sur les peuples abattus, en
secouant sa crinire. Toutes les rues qui s'tendaient de la royale
demeure de Castel-Nuovo jusqu' l'glise du Carmine, taient abrites
par d'normes tentes carreles de mille couleurs; des fleurs et des
arbustes jonchaient le pav sur lequel, par une recherche tout  fait
sybaritique, on avait tendu une double couche de sable fin et humide;
des fontaines bcles  la hte,  l'aide de trois ou quatre tonneaux
superposs soufflaient, par la bouche de leurs tritons de pltre, une
cascade argente, et remplissaient le double office de rafrachir
l'atmosphre et d'arroser les passans.

Tous ces apprts annonaient videmment quelque fte extraordinaire,
quelque rjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir imprieux
et solennel qu'on n'avait pas jug  propos de diffrer  un moment
plus propice. En effet, la rgente Jeanne de Duras, nice de la
terrible Jeanne Ire, d'homicide et adultre mmoire aprs
avoir reu  son lever les grands-officiers de la couronne et les
principaux barons du royaume, s'tait rendue, en grande pompe et suivie
de toute sa cour,  l'glise de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel, pour
remercier l'effigie miraculeuse qu'on y vnre de la double victoire
remporte par son frre et seigneur, Ladislas Ier, roi de
Hongrie, de Jrusalem et de Sicile.

La nouvelle n'tait arrive que la veille, et aussitt l'ordre avait
t donn d'en instruire le peuple par une fte improvise, et d'en
rendre grce  Dieu par une crmonie pieuse et solennelle, ce
qui prouvait  la fois la dvotion de Jeanne et son immense amour
fraternel.

Le cortge avait dj, une premire fois, travers les quais pour se
rendre  la place du march; et la foule, dont la curiosit tait loin
d'avoir t satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment
le retour de la brillante cavalcade.

Cependant quelques groupes, plus insoucians ou ddaigneux, se
dtachaient de la masse des spectateurs et vaquaient  leur besogne,
compltement trangers  tout le bruit qui se faisait autour d'eux,
exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la
curiosit gnrale. C'tait un _ parte_ dans ce choeur de cris de toute
espce, un horizon de tableau en dsaccord avec les premiers plans,
contre toutes les rgles de l'art, et, disons mieux, de la nature.

Un de ces groupes tait form par une douzaine de pcheurs qu'on
reconnaissait aisment  leur teint bruni par le hle,  leurs longs
bonnets rouges, et  la mlodie douce et monotone dont ils se beraient
lentement en tirant leurs filets de la mer.

Ils se tenaient  l'cart sur un petit coin du rivage, et, pour
diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'taient
partags en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart
d'heure en quart d'heure. Ceux des pcheurs qui avaient droit au
repos venaient s'asseoir  l'ombre, sous l'arche d'un pont  moiti
croul, et formaient cercle autour d'un personnage qui semblait gayer
singulirement leur rcration.

C'tait un vieux soldat d'Avellino, aux traits durs et bronzs, aux
cheveux blancs et crpus,  la poitrine vaste et musculeuse. Il
suffisait d'un seul regard jet  la hte sur cet homme pour se
convaincre qu'il avait d prendre une part active et glorieuse  toutes
les guerres qui agitaient depuis plus d'un demi-sicle son malheureux
pays, convoit comme une proie par tant de princes et de peuples
divers. Le nombre de cicatrices qui se croisaient en tous sens sur
le corps du vieillard tait vraiment prodigieux. Il y en avait de si
profondes, qu'elles montraient s'tre ouvertes plusieurs fois, comme
si le fer de l'ennemi, ne trouvant plus d'autre place, et t oblig
de se plonger dans la mme blessure. Ses bras, ses jambes, dont les os
fracturs avaient t remis ensemble tant bien que mal, ressemblaient
aux rameaux noueux et briss d'un vieux tronc ravag par la foudre.

Par quels liens mystrieux et inconnus l'me d'un chrtien pouvait-elle
tenir  cet amas de membres mutils,  ce dbris de charpente humaine,
 cette ruine vivante?

C'tait le secret de la Providence.

Ce qui est incontestable, c'est qu'il marchait, parlait, grondait,
accusait tout le monde avec une colre impuissante et risible. Depuis
quelques jours la haine et l'emportement du vieillard taient arrivs
 un tel degr d'exaspration, que le plus g des enfans qui lui
restaient, le batelier, hlas! avait de la peine  le calmer.

tait-ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la
cause?

tait-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et
incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?

Personne n'en savait rien.

La dernire de ces deux conjectures tait nanmoins la plus probable,
car toutes les fois que le batelier s'loignait pour aller  sa pche
ou pour conduire ses passagers, le pre, irrit, laissait tomber un
regard de courroux ou de mpris sur le dernier et le plus indigne de
ses fils.

Quoi qu'il en ft, les propos du soldat devenaient tellement violens,
que tout autre que lui et pay bien cher ses paroles. Mais la seule
vengeance qu'on daignt tirer de ses plaintes striles, c'tait de le
livrer comme un jouet  la populace ameute, qui profitait souvent de
l'absence du batelier ou de la faiblesse du lazzarone pour exciter les
grognemens du bonhomme et couter en riant ses bravades.

En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'tait lui) tait donc
sans dfense. Son fils Lorenzo, tel tait le nom du batelier, absent
depuis la veille, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui
arrivait souvent, attendu qu'il tait oblig de travailler pour trois,
pouvant ainsi suffire  peine  l'entretien de son jeune frre et de
son pre infirme.

Inquiet, maussade et soucieux plus qu' l'ordinaire, le vieux Lancia
reportait de la mer au rivage, et du rivage  la mer, le seul oeil qui
lui restait, depuis qu'un grand coup de pertuisane l'avait rduit 
l'tat de cyclope.

Assis sur un banc de chne vermoulu et boiteux, digne pidestal d'un
tel dbris, le soldat ne prtait aucune attention aux railleries et aux
provocations des gens qui l'entouraient. Absorb tout entier par son
ide, il semblait oublier le lieu o il tait, la cause qui l'y avait
amen, et les paroles qu'il venait d'changer avec quelques-uns des
pcheurs qui tiraient les filets.

Enfin, aprs plusieurs questions demeures sans rponse, aprs
plusieurs minutes de cette inspection continuelle et muette, Lancia
laissa chapper un cri de satisfaction, et presque au mme instant
un petit lazzarone de douze  treize ans, dont les traits dlicats,
le sourire panoui et la tournure presque fminine contrastaient
compltement avec la physionomie dure et courrouce du soldat, arriva
prs de lui en quatre bonds, et se coucha  ses pieds comme un levrier
essouffl de sa course.

--Eh bien? fit le vieillard d'un ton svre.

--Je ne l'ai pas trouv; mais j'ai rencontr sa fiance, la belle
lavandire, qui l'a vu hier au soir. Lorenzo tait gai et bien portant,
comme  l'ordinaire, et il comptait travailler beaucoup dans la
matine, parce que....

Ici l'enfant s'arrta timide et interdit.

--Parceque?... interrompit le pre d'une voix farouche.

--Parce qu'il m'a promis un bonnet neuf pour aujourd'hui que tout le
monde se fait beau pour la fte.

--Malheureux vaurien, c'est toujours  cause de toi que ce pauvre
garon se tue de fatigue. Tu le feras mourir  la peine.

--Mon pre....

--Tais-toi, lche, paresseux, incapable.

--Mais, mon pre, est-ce ma faute  moi si je ne puis gagner ma vie.
Personne ne veut de moi ni pour ramer ni pour tirer le filet. Les plus
vigoureux n'ont pas d'emploi ni de travail, et pourrissent sur le pav
ou se font tuer  la guerre. Et puis, si je m'loignais de vous, qui
soutiendrait vos pas, qui vous dfendrait contre les insolens qui vous
manquent de respect?

Un rire bruyant et universel accueillit la dernire excuse de
l'enfant. Ses joues se couvrirent de pourpre; il se leva chancelant
de honte et de colre, et montra les poings aux railleurs, qui
ne daignrent pas faire un seul geste pour repousser sa vaine
dmonstration de fureur.

--Couche-toi, misrable! s'cria le pre d'une voix de tonnerre,
couche-toi, mauvais chien, o tu rampais tout  l'heure. Voil l'appui
que tu me donnes: jolie dfense!

--Mais, mon pre ... balbutia l'enfant, se laissant couler  terre par
un mouvement convulsif.

--Silence!... Veux-tu que je leur raconte ton dernier trait de bravoure?

--Grce! mon pre, murmura le lazzarone d'une voix suppliante, et il se
mit  lui baiser les genoux pour l'attendrir.

--Voyons, voyons, pre Lancia, s'crirent les pcheurs en s'approchant
du vieillard; laissez donc tranquille ce pauvre Peppino, et parlons de
notre affaire; ce qui est convenu est convenu.

--Vous avez ma parole, reprit le soldat gravement et s'apaisant par
degrs, quoique  vrai dire, ajouta-t-il en tournant son regard dans la
direction de l'glise o la cour venait de se rendre, il vaudrait mieux
remettre le march  un autre moment. Aujourd'hui le diable prie.

Les pcheurs se regardrent en souriant.

--Ah! ah! mon matre, voici que a vous reprend: faites votre signe de
croix, et le diable n'aura rien  dmler dans vos affaires.

--Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes
amis, et je n'ai que des moignons. Aussi me contenterai-je de prier
mentalement le Seigneur d'envoyer,--pas plus que trois minutes,--un
bon tremblement de terre lorsque le cortge viendra  passer sous la
campanille du Carmine.

--Ceci n'est pas d'un bon chrtien, et encore moins d'un bon soldat:
revenons, s'il vous plat,  notre march; voulez-vous en courir la
chance?...

--Je vous ai dit que vous aviez ma parole.

--Tout ce que nous prendrons de poisson dans le filet que nous venons
de jeter, soit vingt _rotoli_, soit deux livres, est  vous, vous avez
le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins
de votre monnaie. Si nous ne prenons que des cailloux, le prix sera le
mme. a va-t-il?

--Touchez-l, s'cria vivement le vieillard, en tendant son bras mutil.

--Vous oubliez, mon brave, que vous n'avez plus de mains. Cela ne fait
rien, votre parole est bonne, et puis c'est aujourd'hui jour de paie
pour les vtrans, vous devez vous trouver en fonds. Aussi, continua le
pcheur en jetant un petit coup d'oeil  ses camarades, toute la pche
contre six beaux carlins  l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que
Dieu ait son me dans son repos ternel.

Et il appuya malicieusement sur ces dernires paroles.

--L'me de Charles est en lieu sr, reprit le vieillard avec un rire
ironique, et j'espre que toute sa race ira bientt le rejoindre.

--Oh! oh! rptrent plusieurs voix, ceci nous parat louche.

--Voil bien les soldats! fit le pcheur qui avait pris le premier la
parole: vous n'allez jamais au sermon, pre Lancia, et vous ne vous
tes jamais trouv al Molo un dimanche aprs vpres, lorsque le pre
Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tte, vient nous raconter
tant de belles choses sur ces bons matres que Dieu nous a envoys du
fond de la Provence, de vrais saints de pre en fils, quoi!

--Oui, oui, c'est vrai, murmura le soldat d'une voix sourde, le roi
Charles tait un grand roi! Un roi de la branche cadette, comme ils
disent. Il protgeait les pauvres, mais il maltraitait leurs filles
en secret; il crait des nobles, mais il les dpouillait de leurs
privilges; il fondait des couvens, mais il emprisonnait saint Thomas
d'Aquin; oui, il a lev deux glises magnifiques: celle du Carmine, 
la mme place o il avait fait dcapiter Conradin, le roi lgitime, et
celle de San-Lorenzo, o se rassemblaient autrefois les nobles et le
peuple dans le vieux palais communal; oui, le pre Girolamo a raison,
voil deux htels qui font bnir la mmoire de leur saint fondateur;
voil deux chapelles prpares d'avance avec un soin tout paternel
pour les deux derniers descendans de ce bon roi, Jeanne et Lasdislas;
aujourd'hui la soeur est alle prier al Carmine: la fille de l'assassin
sur le tombeau de la victime; demain peut-tre le frre ira prier 
San-Lorenzo: le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la libert!

Les rires et les chuchottemens s'arrtrent et le cercle se resserra
autour du vieillard.

--Oui, continua-t-il, ce sont de nobles rois, de pre en fils.... En
effet, Charles II, ce maudit boiteux....

--Oh! quant  a, vous boitez aussi, pre Lancia.

--Moi, j'ai boit pour la premire fois en me relevant du champ de
bataille sur lequel j'tais couch tout sanglant. Mais lui, c'est Dieu
qui l'a marqu de naissance. Ce maudit boiteux  tellement opprim le
peuple, que le peuple, pouss  bout, s'est lev comme un seul homme et
a extermin jusqu'au dernier de ses oppresseurs.

--Le peuple a eu raison! s'cria l'auditoire.

--Et Robert,  son tour, n'a-t-il pas usurp le royaume qui appartenait
 son frre an l n'a-t-il pas attir la guerre, la dsolation, la
misre sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante
de cette autre qui porta son nom et qui l'a dj surpasse en vertus,
n'a-t-elle pas trangl son mari? Et lorsque le pauvre Andr, la voyant
tout occupe  tisser un cordon de soie et d'or, lui demanda  quoi
pouvait servir ce cordon, ne rpondit-elle pas avec une infernale
impudence: C'est pour vous pendre, monseigneur!

--Horreur! fit le cercle atterr.

--Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils
adoptif, le pre des princes qui nous gouvernent touffa Jeanne  son
tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir
sauv la vie tout enfant et de lui avoir donn un royaume. Mais, que
voulez-vous, la reconnaissance est hrditaire dans cette famille.
Aussi Charles III n'a-t-il pas tard non plus  recevoir la rcompense
de sa belle action. La veuve d'Andr lui avait fait prsent de la
couronne de Naples, la veuve du frre d'Andr lui fit prsent de la
couronne de Hongrie. Mais il n'eut pas le temps de payer ce second
bienfait comme il avait pay le premier, car un moment aprs qu'il eut
port sa sant  la reine Elisabeth et  sa fille Marie, les deux
femmes soulevrent  la fois leur verre, et  ce signal, un soldat qui
s'tait tenu cach derrire lui, leva la hache et lui fendit le crne.
Puis, comme il ne mourait pas assez vite au gr de ses parens, on le
trana dans un cachot et on empoisonna sa blessure. N'est-ce pas, mes
enfans, que la gnalogie de nos bons princes ne saurait tre plus
difiante, et que je connais notre histoire un peu mieux que le pre
Girolamo? J'en ai t, voyez-vous; et tout ce que je vous dis l vaut
bien au moins deux livres de poisson par tte, mais je suis un pauvre
soldat et je me contente d'acheter le poisson que je mange.

Les pcheurs qui avaient trouv plaisant d'exciter le vieillard pour
s'amuser de ses folles menaces, demeuraient immobiles et clous par
l'tonnement et par la terreur. Mais le quart d'heure du repos tait
pass, il fallait relever la premire troupe et retourner aux filets.
Ils se levrent donc proccups des graves paroles qu'ils venaient
d'entendre, et reprirent lentement leur travail et leur chanson
monotone.

Les nouveaux venus s'installrent sur le sable, et la conversation, un
moment interrompue, continua sur un autre ton:

--Eh bien! mon illustre Lancia, quel chien vous a mordu? Je vous
entends gronder sourdement comme le Vsuve au moment d'une ruption. Y
a-t-il quelques dangers pour ceux qui vous entourent?

--Je sais d'o lui vient ce nouveau surcrot d'amnit, dit un pcheur
qui n'avait pas encore parl, en essuyant du revers de sa main la sueur
qui ruisselait  larges gouttes de son front.

--Vraiment! fit le soldat d'un ton goguenard.

--Depuis cinq ou six jours, il n'est plus reconnaissable. D'abord il
ressemblait  un dogue qui n'aurait pas d'os  ronger, et maintenant on
dirait un ours qu'on aurait fait jener une semaine.

--Et aprs? continua le vieillard en regardant fixement son
interlocuteur.

--Aprs,--si tu ne finis pas de grogner,--je vais conter une histoire
que nul ne sait ici,--vieux conteur,--et dont j'ai t tmoin lundi
pass ...  la nuit tombante.

--Parle, que l'enfer t'crase! dit le vieillard tremblant de colre et
de crainte.

L'enfant tressaillit et tourna un regard pouvant vers le pcheur.

--Eh bien! messieurs, j'tais lundi, vers le soir, tapi dans un coin
de la petite rue de Santa-Maria-Nera, o je m'abritais de la pluie
qui tombait  verse. Personne ne marchait par ce beau temps, except
le brave Lancia, qui, en sa qualit de hros, ne craint ni l'eau ni
le feu, et le garon que voil, qui est  son pre ce que la bquille
est au perclus, ce que le chien est  l'aveugle. Le vieux Lancia
tenait le milieu du pav, comme un marguillier allant en procession,
ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout  coup le grand
chambellan, dbouchant de la rue, le heurta de son cheval et le
renversa sur le pav, sans le moindre respect pour ses glorieux
services.

--Maldiction! s'cria le vieillard. Tout est dit; je perdrai mon
troisime fils, mon pauvre Lorenzo!

--Il devient fou! firent les pcheurs en haussant les paules, tandis
que Lancia, accabl de dsespoir et de honte, rptait des mots sans
suite et de terribles menaces.

--Je n'tais pas seul.... Malheur! Un autre a t tmoin de
l'insulte.--Oh! cette fois-ci, je ne puis plus le cacher  Lorenzo, mon
dernier, mon seul fils! Il me vengera! et puis la mort! C'est clair. On
le tuera, lui aussi.... Mes cheveux blancs! mes blessures! ma gloire!
infme!...

Puis, reprenant tout  coup son nergie et sa lucidit de raison
ordinaires, et s'adressant aux pcheurs tonns de sa brusque sortie:

--Oui, messieurs, s'cria-t-il, ce que cet homme vient de vous dire est
vrai. Le grand-camerlingue m'a jet dans la boue, et je n'en ai rien
voulu dire  Lorenzo, car je le connais, celui-l, il est mon digne
fils, il est le digne frre de mes deux enfans tombs  mes cts sur
le champ de bataille; il aurait veng mon honneur au prix de la vie,
tandis que ce malheureux poltron que vous voyez  mes pieds....

--Tiens! dit le plus jeune pcheur, ce n'est pas sa faute,  lui, si ce
pauvre Peppino a eu peur....

Peur! peur! rpta le vieillard avec une terrible explosion de colre,
l'entends-tu, misrable? l'entends-tu? on a insult ton pre devant
toi, on t'appelle lche devant ton pre, et tu ne bouges pas de ta
place! Mais tu n'es donc pas mon fils, malheureux?

Le regard de l'enfant tincela comme un clair, mais il ne fit pas un
mouvement.

--Calmez-vous, calmez-vous, pre Lancia, reprirent les pcheurs d'un
ton srieux et attendri. Voyons, nous avons eu tort de plaisanter, et
vous avez eu plus tort que nous de vous faire de la peine pour des
enfantillages. C'est fort heureux que Lorenzo ne soit pas l; c'est un
digne garon et qu'il ne faut pas exposer sans motif. Songeons  notre
pche, voil notre tour de tirer les filets ... nous n'en avons plus
que pour un quart d'heure. Bonne prise, pre Lancia, et laissons l le
grand camerlingue et le diable qui le protge. D'ailleurs, on le sait,
les nobles sont toujours les nobles.

Et les pcheurs s'loignrent sur ce consolant axiome.

--Lui, noble! rpondit le vieux soldat sans s'apercevoir que le cercle
venait de changer encore une fois et que ses auditeurs n'taient plus
les mmes. Lui, noble! Mais savez-vous quel est ce Pandolfo Alopo, ce
puissant feudataire qui marche firement  la tte de l'aristocratie
napolitaine, ce brillant cavalier qui foule aux pieds les passants?

--Ah ! qu'est-ce qu'il nous veut,  prsent, avec son Pandolfo? Oh!
Lancia! Giordano! Messire! Matre! vous nous prenez pour d'autres.

--Savez-vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi,
le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi
l C'est un btard qui n'a jamais connu ni son pre ni sa mre, un
mendiant rong de vermine, un vagabond expuls de son village comme
une bte immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce btard, qui a fait
la premire aumne  ce mendiant, qui a plac ce vagabond dans les
curies du roi? C'est moi! moi qu'il a lchement outrag. C'tait un
enfant frle, tiol, maladif. Grce  moi, il reprit peu  peu  la
vie et  l'esprance; grce  moi, l'adolescent ple et chtif devint
un jeune homme robuste et bien tourn. Ce fut alors que la princesse
le dcouvrit dans son humble costume et en fit d'abord son chanson,
ensuite son favori, comme elle en fera bientt votre roi. Oui,
messieurs, un garon d'curie!

--C'est impossible! s'crirent les pcheurs.

--Oh! ce que je vous dis l est bien la vrit, et je n'eusse pas
craint de la lui jeter  la face; mais je n'ai pas de bras, mais je
n'ai plus de jambes, je ne pouvais courir aprs lui, je ne pouvais
l'arracher de sa selle, je ne pouvais graver sur son front le talon de
mon soulier, comme il avait fltri ma poitrine du sabot de son cheval.
Honte et misre!

--Lancia, dirent les pcheurs  voix basse, il ne fait pas bon de
parler ainsi du grand chambellan. Parlez des morts tant que vous
voudrez, personne ne se lvera pour les dfendre; parlez de la rgente,
parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-tre. Mais pas un mot sur
Pandolfello, ou prenez garde  vous, prenez garde  vos enfans, prenez
garde  Lorenzo!

Cependant la pche touchait  son terme, et les filets devenaient si
lourds que ceux qui tiraient la corde se virent obligs de demander un
renfort de bras. Tous les pcheurs se mirent  la chane, et on oublia
bientt le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue
d'une toute autre nature.

--Par la Madone! fit l'homme qui avait propos le march, voil une
belle affaire! Il y a l pour deux cents livres de poisson, peut-tre,
et nous venons de le laisser  ce vieux diable enrag pour six carlins.

--Tu n'en fais jamais d'autres, dit son voisin en frappant le sable du
pied; avant hier tu as refus trois ducats de la pche, et nous n'avons
pris qu'un manche  balai.

--Et pourtant j'avais consult saint Pascal, continua l'homme au march
en s'adressant  lui-mme; ce n'est pas bien, cela! A la premire
qute, je me souviendrai de ce tour.

--Dites donc, l'Avellinois, voulez-vous me cder votre poisson pour une
piastre?

--J'en donne deux.

--J'en donne trois.

Et les pcheurs poussaient les enchres  mesure que les filets
approchaient du rivage. Mais le vieillard, distrait et comme hbt, ne
semblait rien comprendre aux propositions qui se pressaient de toutes
parts.

--Le bonheur le rend idiot, se disaient les pcheurs.

--Je crois bien, c'est norme.

--Les filets auraient d se rompre.

--Je parie pour un thon.

Et tous ces hommes au visage enflamm, aux bras tendus, aux yeux
tincelans se serraient autour de la prise avec une curiosit haletante
et cupide, lorsque tout  coup un seul cri s'chappa de leurs
poitrines, et ils reculrent d'effroi  la vue d'un cadavre.

--C'est un homme poignard!

--Un jeune homme!

--Un pcheur!

Ces mots sinistres circulaient dans la foule, attre et tremblante,
lorsque Lancia, bondissant sur son sige et dominant le tumulte d'une
voix forte et brve:

--Un cadavre! dit-il; c'est quelque nouvelle victime de nos tyrans.
Ecartez-vous, messieurs! il est  moi, il m'appartient, je l'ai pay,
c'est ma pche!

Et marchant d'un pas ferme et sr au milieu du peuple qui se rangeait
en silence, il arriva aux filets, se baisse lentement pour regarder le
corps de plus prs, et  son tour, l'infortun vieillard poussa un cri
soudain, dsespr, terrible:

--Lorenzo! mon fils!

Il ne put en dire davantage et roula sur le sable,  ct du cadavre de
son enfant.

Mais le petit lazzarone, qui tait rest jusqu'alors dans une attitude
nonchalante et impassible, coutant, sans rpondre un seul mot, les
reproches de son pre et les insultes de la foule, se leva avec la
rapidit de l'clair, prit son pre dans ses bras avec une force dont
personne ne l'et cru capable, le posa doucement sur son banc de chne,
et sans profrer un cri, sans jeter un regard sur le corps de son
frre, il disparut du ct de l'glise.

Au mme instant, le royal cortge parut  l'angle de la rue, prcd de
plusieurs rangs d'enfants, d'hommes et de femmes, tous presque nus, et
disposs par ordre d'ge et de haillons. Les vocifrations sinistres
parties du groupe des pcheurs se perdirent au milieu des acclamations
frntiques de cette masse nombreuse et compacte, qui ouvrait la marche
en poussant des cris sauvages. Au reste, les soldats de l'escorte
jouaient si bien du plat de leurs pes et du bois de leurs lances, que
la foule se rangea sur deux ailes et laissa dfiler la procession en
silence.

Les chevaliers, les barons, le clerg, les hauts dignitaires suivis
d'cuyers, de valets et de pages, rivalisaient par le luxe de leurs
costumes, par la beaut de leurs chevaux, par l'clat de leur armure.
Les aigrettes de diamants, les casques d'or, les cuirasses d'argent
tincelaient au soleil et foraient le peuple bloui de baisser le
regard.

Jeanne de Duras, rgente du royaume, montait un cheval arabe plus blanc
que la neige, couvert d'une housse de soie et d'or, borde de perles 
la manire orientale. La soeur de Ladislas, dont le souvenir est rest
dans la tradition populaire comme un type de toutes les perfections
que la nature puisse accorder  une femme, tait alors dans tout le
dveloppement de sa magnifique beaut. Quoiqu'elle et dj dpass
sa trentime anne, il tait impossible en regardant l'exiguit de sa
taille, la puret de son front et l'clat velout de ses cheveux, de
lui donner plus de vingt ans. L'extrme rgularit de son profil et
de ses sourcils noirs, noblement arqus, donnaient  sa figure un air
imposant, tempr par la douceur de ses regards humides et voils. Une
sduction irrsistible, un charme imprieux, semblaient enchaner  ses
pieds les volonts les plus rebelles, les orgueils les plus indompts.
Jamais femme n'a inspir plus de respect et plus d'amour; jamais reine
n'a possd une grce plus svre, une plus sduisante majest.

A la droite de Jeanne, Pandolfello, qui, aprs son meurtre infme,
avait  peine eu le temps de changer de costume pour se prsenter au
chteau, faisait caracoler avec une noble aisance un coursier calabrois
d'un noir d'bne, qui, pour la perfection de ses formes et pour la
souplesse de ses mouvemens n'avait pas d'gal dans les curies du roi.
Pandolfo Apollo tait  peine g de vingt-cinq ans; mais cet espace de
temps, si court qu'il puisse paratre, lui avait suffi pour s'lever
de la plus vile condition  une fortune presque royale. Admirablement
beau, mais d'une beaut mle et fire, il dominait de sa tte hardie
cette brillante cohue de barons et de princes, assez misrables pour
l'envier dans le coeur, assez lches pour prosterner huit sicles de
noblesse aux pieds d'un btard.

Ses cheveux s'chappaient en boucles paisses et parfumes d'une riche
barette de velours, orne d'une agrafe de diamant et d'une seule plume
noire. Son regard s'arrtait sur Jeanne, avec cette expression d'empire
irrsistible qui avait forc la princesse  lui livrer en un seul jour
les faveurs de la cour et les destines d'un royaume. Sa taille tait
serre d'un pourpoint d'une trs-grande richesse, dont le fond noir
disparaissait sous l'or et les pierreries, et on voyait briller sur sa
poitrine les insignes de l'ordre de la Nef, singulire et classique
dcoration invente par le roi Ladislas en l'honneur des Argonautes, et
qui a peut-tre donn l'origine  l'ordre de la Toison-d'Or.

Au moment o le noble couple passait devant la jete, sur laquelle les
pcheurs avaient expos le cadavre de Lorenzo, le vieillard, que les
cris du peuple avaient tir de sa torpeur, leva ses bras mutils et
lana sur son ennemi une maldiction foudroyante. Hlas! il ne savait
pas encore que c'tait le mme homme qui, non content d'avoir outrag
le pre, venait d'assassiner le fils! Il le maudissait cependant par
haine, par instinct, par pressentiment peut-tre! Puis, voyant que
sa voix, affaiblie par la douleur et perdue dans les acclamations
gnrales, n'arrivait pas jusqu'au chambellan, il voulut porter les
yeux sur son jeune enfant pour lui reprocher une dernire fois sa
lchet: mais, nous l'avons dit, l'enfant n'tait plus l pour couter
ses reproches.

Mesurant d'un regard aussi rapide que sr la distance qui le sparait
du cortge, Peppino avait ramp comme une couleuvre,  plat ventre,
au risque d'tre cras sous les pieds des chevaux. Puis se dressant
soudain, comme une apparition sinistre, entre Jeanne et son favori,
il avait frapp ce dernier d'un coup de poignard. Pandolfo tomba sans
pousser un seul cri, tellement le choc avait t subit et violent, et
la princesse ne s'tait encore aperue de rien que dj tout le monde
se ruait sur le petit lazzarone.

Lancia ne voyant pas son fils  sa place ordinaire, avait tout devin.
Reprenant tout  coup sa force, sa sant, sa jeunesse, il s'avana sans
guide, sans appui, sans douleur, et se plaant devant Jeanne:

--Grce! s'cria-t-il en sanglotant, grce pour mon dernier enfant!

--Je ne suis plus enfant, je vous ai veng, mon pre, rpondit Peppino
d'une voix ferme; je suis un homme, et je saurai mourir en homme.

--Grce pour lui, madame! rptait le vieillard avec des cris
dchirans. J'ai perdu deux enfans  la guerre, le troisime, on vient
de me le tuer; que me restera-t-il si vous me prenez mon dernier?

--Point de grce pour l'assassin! s'cria Jeanne, les traits contracts
par la douleur et par le dsespoir.

--Prenez ma vie, mais sauvez mon enfant.

--Que veux-tu que je fasse de ta vie,  toi, misrable vieillard? te
l'arracher serait une rcompense.

--Alors, madame, je demanderai justice au roi!

--Va te traner jusqu' lui si tu le peux; en attendant, ton fils
expirera dans les tourmens.

--Hlas! madame, si je ne puis aller jusqu'au roi, Dieu l'enverra
peut-tre jusqu' moi.

--Emparez-vous de l'assassin, dit Jeanne  ses soldats, et qu'on jette
ce vieillard  la mer.

--Et moi je demande leur grce! s'cria en se relevant Pandolfo, qui
avait t renvers par le choc et non par la blessure. La Providence a
sauv mes jours, et les reliques du bienheureux saint Janvier, que j'ai
toujours portes sur mon coeur, ont mouss le poignard des assassins.

--L'infme avait une cuirasse! murmura Peppino en jetant  son pre un
regard dsespr.

La rgente ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie, et, dans
son dlire, elle se ft jete au cou de son amant en prsence du
peuple entier, si le grand protonotaire, qui occupait par son grade la
deuxime place dans le cortge, ne l'et arrte d'un regard. Puis,
s'approchant de Pandolfello, il lui dit  l'oreille:

--Vous savez, mon cher seigneur, que je remplis les fonctions de
premier juge du royaume. Mon dvouement vous est connu. Que votre
seigneurie ordonne de quelle mort il lui serait agrable de voir mourir
ce misrable. Pendu, cartel, brl, rompu vif; votre volont sera ma
loi. Attenter aux jours de votre excellence! mais c'est porter un coup
 la sret de l'Etat! C'est presque un crime de lse-majest!

--Merci, mon noble seigneur, rpondit le chambellan  voix basse; je
sais gr  votre excellence de cette offre amicale et m'en souviendrai
en temps et lieu. Mais la mort de ce manant m'est tout  fait
inutile; qu'on le jette dans un cachot, et toutes les fois qu'un homme
nous gnera, nous le ferons passer pour son complice. Lorsque nous
aurons besoin de ses aveux, il suffira de quelques traits de corde:
recommandez-le  vos tourmenteurs ordinaires: c'est un sujet prcieux.

Les deux grands officiers de la couronne se sparrent avec les marques
d'une dfrence mutuelle, et Pandolfo s'approcha de Jeanne pour la
remercier, par un tendre regard, de l'intrt qu'elle venait de lui
montrer. Le cortge reprit sa marche.

Quant au peuple, il tait venu pour, voir une fte, et il assistait 
une tragdie. C'tait deux spectacles pour un. Aussi criait-il de toute
la force de ses dix mille poumons:

--Vive saint Janvier! vive le grand chambellan!




III


Le lendemain de sa visite au Carmine, qui avait failli lui devenir si
fatale, Pandolfo Alopo respirait l'air, dj sensiblement rafrachi,
sur une des terrasses du Chteau-Neuf,  demi couch sur des coussins
de velours cramoisi, les paupires closes et sa belle tte appuye aux
genoux de la rgente,  qui le danger qu'il venait de courir le rendait
plus cher que jamais.

Il pouvait tre de neuf  dix heures au matin. Une brise lgre et
parfume, sur laquelle personne n'et os compter la veille, se
jouait dans les cheveux du jeune homme et les soulevait si doucement
que Jeanne n'avait qu' se pencher un peu pour les rencontrer, 
moiti chemin, sous ses baisers. Un large et pais berceau de jasmins
protgeait la princesse et son favori des rayons du soleil et des
regards des hommes.

Les pcheurs avaient repris leurs chansons et leurs occupations de tous
les jours; le vieillard avait emport le cadavre de son fils, soutenu
par une force surhumaine, l'avait couch pieusement sur son pauvre
grabat, comme s'il n'et t qu'endormi, avait ferm la porte  double
tour, et tait all s'asseoir sur la jete, sans plus verser une larme,
sans prononcer une seule plainte. A voir cet homme si grave, si muet,
si impassible, on et dit qu'il tait fou ou qu'une voix intrieure lui
criait au fond de l'me d'esprer en Dieu et d'attendre.

Rien ne troublait donc le repos de Pandolfo et de Jeanne, et le calme
qui rgnait au palais n'tait, du reste, qu'un reflet de celui que
respirait en mme temps le royaume. Naples jouissait alors d'une paix
profonde. Personne n'osait plus attaquer un peuple dont le roi, loin
d'attendre la guerre chez lui, la portait chez les autres avec une
telle promptitude, que son bras, pareil  la foudre, frappait souvent
l'ennemi avant qu'il et eu le temps de se mettre en garde. L'ambition
de Ladislas n'avait pas de bornes; son nom glorieux et redoutable au
dehors couvrait de son clat les honteux mystres de sa cour; les
exploits du frre faisaient oublier les drglemens de la soeur; la boue
disparaissait sous le sang.

Ladislas avait dompt la rbellion de Hongrie  l'ge o les autres
n'ont pas la force de porter une lance; il avait battu deux fois Louis
d'Anjou, deux fois les Florentins, trois fois le pape, ce qui, par
parenthse, lui valut ses trois excommunications;--il tait matre de
Fanza, Forli, Vrone, Sienne, Arezzo, et  l'poque o se passe notre
histoire, sa confiance en lui-mme tait si grande, son orgueil si
absolu, que, ne croyant plus avoir aucun mnagement  garder, il avait
fait broder sur son manteau royal ces paroles: _Aut csar, aut nihil_,
empereur ou rien!

Aprs les succs de Toscane, ses projets de conqute devaient
naturellement devenir plus vastes, et quoiqu'il fit annoncer souvent
entre deux victoires qu'il allait rentrer dans son royaume pour goter
quelques instans de repos et se prparer  de nouvelles campagnes, il
lui arrivait bien rarement d'interrompre le cours de ses triomphes et
de quitter l'arme pour revoir ses sujets.

Aussi la vritable reine tait Jeanne; le roi de fait, sinon de droit,
tait Pandolfello. Qu'avait-elle  craindre? que pouvait-il souhaiter
davantage? Et cependant, voyez le terrible enchanement du crime et
l'infernale logique des passions!

Cet homme, dont personne n'et troubl peut-tre le coupable bonheur,
pouss par une ncessit fatale, entassait meurtre sur meurtre,
trahison sur trahison, parjure sur parjure; il ne vivait qu'au milieu
des sicaires, des espions, des empoisonneurs; il ne tramait que des
conspirations, il ne rvait que l'assassinat!

Cette femme, aime par son frre, adore par le peuple, belle sur
toutes les belles, puissante sur tous les puissans, passait sa vie dans
des transes perptuelles, ne fermant jamais les yeux que pour les
rouvrir en sursaut, ne regardant jamais son favori sans trembler pour
sa tte.

Comme nous l'avons dit, Pandolfello tait plong dans un lger
assoupissement, moiti ralit, moiti rve. Il ne songeait dj plus
au meurtre qu'il avait commis et au meurtre qu'il avait ordonn. Les
remords n'allaient jamais chez lui au del de quelques heures, et deux
nuits taient dj passes sur son double crime.

Le rve du grand chambellan tait tout d'or et d'ivoire; il se
voyait assis sur un trne de velours cramoisi, lev  la droite
du matre autel de Santa-Chiara, le manteau royal sur l'paule, le
cercle fleurdelis sur la tte, ayant Jeanne  gauche et les sept
grands officiers de la couronne, sur diffrens gradins,  ses pieds,
tandis que le cortge funbre de Ladislas dfilait silencieusement
vers l'glise de San-Giovanni  Carbonara, o le monument tait dj
bauch, par les soins de la rgente, sous la forme de trois statues,
l'une assise, l'autre couche, et la troisime  cheval.

Pandolfello s'enivrait des applaudissemens de la foule et des parfums
mystiques dont quatre jeunes thurifraires, en surplis blanc,
l'encensaient  tour de bras, le front courb jusqu' terre.

Comme il en tait l de son rve, un navire parut  l'horizon.

Jeanne tressaillit vivement, et, touchant l'paule de son favori,
l'appela avec une motion dont elle ne pouvait se rendre compte.

--Pandolfello, une voile du ct de Capre!

--Est-ce une raison, ma belle souveraine, pour m'veiller si
brusquement? dit le jeune homme avec une douce nonchalance et sans
ouvrir les yeux.

--Je tremble malgr moi, si c'tait une flotte ennemie.

--Mon Dieu, Jeanne, lit le grand chambellan en soulevant sa tte 
regret, quel est l'ennemi qui oserait traverser notre golfe tant que le
drapeau de Ladislas flottera sur la tour de ce chteau? et quel danger
pouvez-vous craindre, ma noble souveraine, lorsque, entre ce danger et
vous, il y a les poitrines de tous vos sujets?

--Je ne sais, Pandolfello, je ne puis me dfendre d'une vague terreur.
Un pressentiment sinistre me dit qu'en ce moment notre sort se dcide.
Vois, dans la direction de ma main, deux, trois, quatre galres. Le
vent les pousse rapidement vers nous. Dans une heure, nous ne pourrons
peut-tre plus chapper au malheur qui nous menace.

--En effet, dit le jeune homme, se penchant sur le bord de la terrasse;
nous ne pouvons pas tarder  recevoir des nouvelles des voyageurs qui
nous arrivent. Rassurez-vous, madame, c'est probablement le message
d'une nouvelle victoire. Le roi mon matre et votre auguste frre nous
a habitus  une telle suite de triomphes qu'il ne nous est permis de
douter d'aucun prodige. Peut-tre encore a-t-il besoin de nouveaux
renforts pour tendre sa domination au del de la Toscane, et la flotte
que nous voyons est-elle destine  transporter de nouvelles troupes de
Naples  Livourne. Mais, quoi qu'il arrive, ma belle princesse, je ne
veux pas que vous restiez plus longtemps dans le doute.

--Hol! ajouta-t-il en frappant trois fois dans ses mains, et aussitt,
deux pages, qui se tenaient discrtement dans le salon contigu  la
terrasse, s'avancrent avec respect pour recevoir les ordres du matre
du palais. Qu'on aille s'enqurir  l'instant mme des nouvelles que
nous apportent ces navires qui voguent  pleines voiles sur le golfe.

Jeanne voyait approcher la flotte avec une anxit croissante, malgr
les efforts que faisait Pandolfello pour lui prouver, par les raisons
les plus concluantes et par les plus tendres expressions, l'absurdit
de ses craintes.

Tout  coup le regard de la rgente devint fixe, sa paupire se dilata
affreusement, un frisson mortel courut dans ses membres et elle s'cria
en joignant les mains:

--Dieu de justice! le pavillon royal  la galre qui aborde avant les
autres!

Le grand chambellan plit comme un coupable  la vue de l'chafaud. Sa
conscience charge de crimes lui reprsentait ce brusque retour comme
une punition foudroyante. Mais la rflexion lui fit bientt esprer que
le roi, absorb comme toujours par ses projets et par ses plaisirs,
n'aurait ni le temps, ni l'envie d'couter des plaintes et de punir des
mfaits. Il matrisa son trouble, et, offrant sa main  Jeanne pour
rentrer au salon, lui dit d'un air assur:

--Eh bien! qu'avons-nous  craindre, madame? Il s'agit de commander
immdiatement une fte royale et splendide, et, comme cola rentre dans
les fonctions spciales du grand chambellan, je vais immdiatement
donner des ordres pour que la rception soit digne du vainqueur
d'Italie, et pour que le triomphe que nous allons lui improviser
surpasse en magnificence et en clat tout ce qu'on a vu jusqu'ici dans
le royaume.

Et posant respectueusement les lvres sur la main de la princesse, il
s'loigna, comme il l'avait dit, pour veiller aux prparatifs d'une de
ces gigantesques saturnales qui avaient le double avantage d'endormir
le roi et d'apaiser le peuple.

Cependant des matelots, des pcheurs, des soldats, des lazzaroni
s'assemblaient tumultueusement sur le port pour assister au
dbarquement de la flotte.

Les bruits les plus contradictoires et les plus invraisemblables
circulaient dans la foule. Des groupes nombreux et anims se formaient
sur le mle.

Le grand snchal accourait  la hte pour disposer ses officiers et
ses hommes d'armes en une double haie, depuis le dbarcadre jusqu'au
chteau.

Les uns regardaient ce retour inattendu et soudain comme le prsage
de nouvelles luttes et de nouveaux malheurs qui allaient fondre sur
ce pauvre pays, remis  peine de ses guerres trangres et de ses
discordes civiles; les autres y voyaient au contraire un secours du
ciel et un chtiment providentiel qui punirait bientt l'insolente
tyrannie du favori et mettrait un frein aux dbauches de la cour.

Tout le monde s'tonnait que ni Jeanne, ni Pandolfello, dont on
connaissait l'astuce et la prvoyance, et qui entretenaient visiblement
 leur service une arme d'agens et d'espions, n'eussent reu aucun
avertissement de cette brusque arrive, et que le messager qui devait
apporter la nouvelle de la victoire clbre publiquement la veille,
n'et pas annonc aux personnes qui avaient le plus d'intrt  le
savoir qu'il prcdait Ladislas seulement de quelques heures.

Il tait sr que le roi n'tait pas attendu.

Le trouble des courtisans, la surprise des officiers du palais qui
arrivaient par petits groupes et en dsordre, la confusion qui rgnait
au chteau, dans les vues, sur le port, ne laissaient pas de doute 
cet gard.

Tandis que le peuple se pressait en masse sur la jete, un seul homme
paraissait tranger  tout le tumulte et  tout le bruit qui se faisait
autour de lui.

Cet homme tait Lancia.

Le vieux soldat mutil, accroupi sur le sable au soleil, la tte cache
dans ses genoux, songeait  ses deux fils, dont l'un tait couch sur
le grabat de sa chambre, sans aucun espoir de se rveiller jamais, et
l'autre plong dans les cachots de Castel-Nuovo pour subir les affreux
supplices qu'on lui prparait, et, ce qui navrait encore plus le
vieillard, succomber probablement  la torture et dshonorer le nom de
sa famille par des aveux arrachs  la faiblesse et  la peur.

Comme il sanglotait sourdement, en proie  cette double douleur,
quelqu'un lui frappa sur l'paule.

Giordano Lancia souleva la tte, et vit  ct de lui un homme debout
et masqu, qui le regardait  travers les deux trous de son capuchon
rouge avec une attention muette et bienveillante.

Le vieillard, sans sortir de son garement, fixa pendant quelques
secondes ses yeux sur l'inconnu, comme s'il avait voulu lui demander
de quel droit il venait l'arracher ainsi  ses penses; mais, oubliant
aussitt les paroles qu'il voulait prononcer, et la cause qui les
motivait, il s'affaisat de nouveau sur lui-mme, et retomba dans ses
funbres rveries.

--Lancia! cria l'inconnu se baissant jusqu' l'oreille du soldat.

--Que me veux-tu? rpondit le vieillard sans changer de position.

--Rveille-toi, Lancia.

--Je ne dors pas, je pleure.

--Il n'est plus temps de pleurer.... L'heure de la vengeance est sonne.

--Vengeance! murmura le vieillard sans quitter sa sombre attitude; je
n'ai plus de bras, je n'ai plus de fils!

--Le dernier de tes enfans vit encore!

--Hlas! je le sais. On n'a pas voulu en finir trop vite avec lui, pour
le rserver  une mort plus cruelle,  une plus longue agonie. Pauvre
Peppino, auras-tu la force de pouvoir souffrir? auras-tu le courage de
ne pas me dshonorer? Les infmes!

--Console toi, Lancia, ton fils a souffert comme un homme, et sa
constance a lass les bras de ses tourmenteurs.

--Que dis-tu? s'cria le vieillard en se dressant d'un seul bond, qui
a pu t'apprendre ces terribles dtails? Comment as-tu pu pntrer les
sanglans mystres de Castel-Nuovo?

--Je te dis que cette nuit on a longuement tourment ton fils pour lui
faire avouer ses complices et compromettre aussi le nom de plusieurs
innocens. Je te dis que j'ai t tmoin du long supplice et du courage
de ton enfant, auquel on n'a pu arracher un seul mot de faiblesse ou
de prire. Je te dis que lorsque la torture a t finie, il s'est
approch de moi et a prononc ces propres mots d'une voix ferme:

--Au nom de la misricorde divine qui descend sur tout homme quelque
bas qu'il soit tomb, va chercher mon pre et si la douleur ne l'a pas
tu, apprends-lui ce que tu viens de voir. Je prierai pour ton me.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! pourquoi ne me rendez-vous pas mon enfant!
Faudra-t-il donc douter de votre puissance!

--Ne blasphme pas, vieillard.

--Non, il n'y a pas de Providence, il n'y a plus de justice.

--Regarde devant toi.

--Quelle est cette foule?

--C'est un peuple qui vient au devant d'un roi qui arrive tout exprs
pour te venger.

--Mne-moi jusqu' lui; car je ne suis plus qu'une masse inerte et
immobile, la douleur a achev de dtruire le peu de forces et de vie
que m'avaient laiss mes blessures.

--Je ne le puis, Lancia, ma prsence souillerait le cortge.

--Qui es-tu donc, grand Dieu?

--Le bourreau.

A ces mots, l'homme au capuchon rouge disparut comme par enchantement,
et le pre infortun ne pouvant faire un pas, malgr tous ses efforts,
leva ses bras mutils vers le roi, et, au moment o le roi passait
devant lui, recueillant tout ce qui lui restait de force dans l'haleine
et de voix pour ce moment suprme, il s'cria d'une voix dchirante:

--A moi, Ladislas! grce, justice!

--Quel est l'homme qui m'appelle par mon nom? dit le roi en se
dirigeant vers lui et cartant du geste les gardes qui l'entouraient.

--Sire, continua le vieillard en tombant sur ses genoux, c'est un
soldat qui vous demande justice.

Comment t'appelles-tu?

--Giordano Lancia.

--Fais-nous grce des victoires, reprit Ladislas d'une voix svre, je
les connais; et d'ailleurs, si je venais  les oublier, il ne manque
pas de flatteurs qui m'en feraient souvenir. Mais quels sont les crimes
auxquels tu as assist, dis-tu, et dont tu n'aies pas vu en mme temps
la punition?

--Puis-je parler librement, sire?

--Par le pape! ne me fais pas attendre, si tu ne veux pas te repentir
d'avoir commenc.

--J'ai vu assassiner Tommaso, comte de Monte-Scaglioso.

--Aprs? dit le roi d'une voix sombre.

--Vinceslas, duc d'Amalfi.

--Aprs?

--Hugues, comte de Potenza.

--Aprs?

--Luigi, comte de Mlito; Henri, comte de Terranova; Gasparo, comte de
Matera....

--Assez! Que me veux-tu donc, vieillard, avec cette longue et terrible
liste de victimes? Les morts t'ont-ils charg de rclamer leur
vengeance?

--Et que me font  moi tous les Sanseverini massacrs dans un foss et
jets aux chiens du chteau! Que me font  moi tous les nobles dont la
tte  roul sur l'chafaud! Que me fait  moi tout le sang vers par
son ordre! s'cria le vieillard perdant tout  fait la raison. On m'a
tu un fils on m'en torture un autre, entends-tu, Ladislas? et cela
par les ordres de Pandolfo Alopo, et cela avec la permission et le
consentement de ta soeur!... Voil mes griefs,  moi! voil les crimes
dont je demande justice!

--Prends garde! rpondit le roi d'un air terrible, tant que tu m'as
accus, moi, je t'ai laiss parler; mais tu accuses Jeanne, ma soeur
bien-aime, tu accuses les plus grands personnages de la cour;
malheur  toi, vieillard, si tu n'as pas de preuves pour soutenir ton
accusation!

--Des preuves! N'est-il pas  la connaissance de la ville entire
qu'il ne manque plus  Pandolfello que le titre de roi pour rgner 
ta place? Ne m'a-t-il pas renvers dans la boue, ce lche btard qui
me doit la vie et la faveur dont il jouit au chteau? N'a-t-on pas
repch ici, au mme endroit que tu foules de ton pied, le cadavre de
mon fils? Des preuves! Fais-toi donc ouvrir les portes de la prison, et
si on ne s'est pas empress de l'assassiner lorsque ta galre  paru,
pour se dfaire d'un tmoin dangereux, tu verras mon pauvre enfant, mon
dernier, mon seul espoir, les pieds rivs dans des entraves, les bras
chargs de fer, les membres briss par la torture.

Tout cela constitue des prsomptions graves, dit le roi d'un air
glacial, mais rien ne me prouve encore que ce soit Pandolfo Alopo qui
s'est rendu coupable de l'assassinat de ton fils.

Puis, se tournant vers sa suite, que tant d'audace de la part d'un
pauvre soldat avait rendue immobile et muette de stupeur:

--Qu'on s'empare de cet homme, dit-il, et surtout qu'on lui prodigue
tous les soins que son tat rclame. Et maintenant, messieurs, 
Castel-Nuovo.

Arriv au palais, Ladislas s'enferma chez lui avec cinq ou six
barons des plus fidles et qui ne l'avaient jamais quitt un instant
pendant le cours de ses longues et dangereuses expditions. Le grand
chambellan, comme sa charge lui en donnait le droit, fut le premier
qui se prsenta dans les appartemens du roi et demanda  lui baiser
la main. Ladislas lui fit rpondre par le comte d'Avellino qu'il
ne verrait personne avant la rgente, et qu'on ferait prvenir la
princesse lorsque le roi serait en tat de la recevoir.

Ce premier chec, joint au rcit qu'on venait de lui faire au mme
instant de l'trange scne du vieux soldat, n'tait pas de nature 
calmer les inquitudes et l'apprhension de Pandolfo. Il se rassura
nanmoins, songeant qu'en dfinitive, et comme il venait de prendre
toutes les prcautions ncessaires pour faire disparatre jusqu'
la dernire trace de ses derniers crimes, personne ne pouvait le
convaincre devant le roi. Il s'agissait donc tout au plus d'une
disgrce momentane et passagre; mais Pandolfo comptait trop sur ses
moyens de sduction et sur la passion aveugle qu'il avait inspire  la
soeur, pour craindre srieusement la svrit du frre. Il s'en remit
donc au hasard, ou, comme on disait alors,  son heureuse toile, qui
l'avait favoris jusqu'alors; et modifiant un peu la rponse du roi, il
annona  la princesse que Sa Majest se prparait  la recevoir avec
tous les gards qu'une si haute dame mritait, et qu'il faisait taire
son affection fraternelle devant l'inflexible tiquette de la cour.

Jeanne qui, comme toutes les personnes doues d'une vive imagination
et d'une grande mobilit d'ides, passait facilement de la crainte 
l'espoir, ajouta une foi entire aux paroles de son favori et voulut
se parer,  son tour, pour paratre aux yeux du roi avec tous ses
avantages et effacer jusqu'aux moindres soupons qu'on aurait pu faire
natre contre elle ou contre son conseiller dans l'esprit de son frre,
par cette fascination irrsistible qu'elle exerait galement sur ceux
qui ne l'avaient jamais vue comme sur ceux qui la connaissaient ds sa
plus tendre enfance.

Le soir venu, et lorsque les appartemens de Castel-Nuovo furent
splendidement illumins, le comte d'Avellino fit savoir  la princesse
et aux sept grands officiers de la couronne que le roi les attendait.

Alors la porte de la chambra  coucher de Ladislas s'ouvrit  deux
battans, et,  la place qu'occupait ordinairement le lit royal, on
vit une estrade drape de velours noir sur laquelle deux hommes,
entirement couverts de leur armure, se tenaient silencieux et debout
comme deux fantmes vengeurs.

Jeanne recula de trois pas et jeta un cri de terreur  la vue de cet
trange spectacle. Ple, tremblante, agite d'un frisson convulsif,
elle se tourna vers son frre et lui demanda, moins de la voix que du
geste, ce que signifiaient ces deux terribles personnages.

--Ce sont les juges, madame, fit Ladislas en fronant le sourcil.
Asseyez-vous, princesse, ici,  ma droite. Quant  vous, messeigneurs,
dit-il en s'adressant aux grands dignitaires, tenez-vous chacun  la
place que votre rang vous assigne, et prtez bien attention  ce qui va
se passer. Qu'on amne l'accusateur.

Aces mots, quatre cuyers transportrent dans la chambre du roi le
vieux Lancia assis sur un large fauteuil, et l'ayant pos  gauche de
l'estrade, se retirrent en silence.

--Parle, dit le roi, sans crainte et sans mnagemens pour personne.

Le vieillard fixa sur Pandolfello un regard terrible, et pronona
lentement ces paroles, dont chacune pntra le coeur de Jeanne comme un
coup de poignard:

--J'accuse le comte Pandolfo Alopo, grand chambellan du palais, de
m'avoir indignement maltrait en me foulant aux pieds de son cheval;
je l'accuse d'avoir poignard mon fils Lorenzo et de l'avoir jet  la
mer; je l'accuse d'avoir tortur mon fils Peppino, pour le forcer 
dnoncer des innocens dont il voulait se dfaire.

--Qu'avez-vous  rpondre, Pandolfo? dit le roi en se tournant vers le
grand chambellan.

--Cet homme est fou, rpondit le jeune homme avec un sourire de mpris.

--Vous niez donc

--Je m'tonne, sire, qu'on puisse me croire capable de telles infamies.

--Faites avancer les tmoins, dit Ladislas sans que sa voix traht la
moindre motion.

Alors il se passa dans les quatre murs de Castel-Nuovo un drame affreux
et terrible. Peppino, plutt tran qu'escort par les soldats, entra
dans l'appartement, se soutenant  peine sur ses genoux. Le pauvre
enfant, bris par la torture de la veille, portait encore les traces de
ses atroces souffrances; mais son visage ple et rsign tait empreint
d'un courage hroque, d'une noble fermet. Arriv en la prsence du
roi, il jeta d'abord un regard indfinissable d'amour, de compassion
et de tendresse  son pre, puis il voulut parler.... Mais tout 
coup la langue se colla sous son palais, ses lvres se blmirent, une
convulsion mortelle agita ses membres. Il tendit la main vers son pre
en signe d'adieu, et tomba raide mort aux pieds de Ladislas.

--C'est bien, pensa Pandolfello, le grand protonotaire ne m'a pas
tromp.

--Mon fils! s'cria le vieillard, mon pauvre fils! ils l'ont empoisonn!

Et Lancia retomba sur son fauteuil, sans mouvement et sans voix.

--Qu'avez-vous  dire, Pandolfo? demanda le roi avec le mme sang-froid.

--Monseigneur, je suis innocent, je ne suis pour rien dans la mort de
cet enfant. La frayeur l'a tu. D'ailleurs il a voulu m'assassiner aux
yeux de la ville entire, et je lui ai fait grce.

--Au roi seul appartient le droit de faire grce, messire, s'cria
Ladislas d'une voix foudroyante.

--Pardon, sire, le trouble m'gare, j'ai voulu dire que j'avais
intercd en faveur du coupable auprs de votre auguste soeur, qui, en
votre absence, exerait les droits de la royaut.

--Est-ce vrai, Jeanne?.

--C'est bien vrai, mon frre; Pandolfello est un digne et loyal sujet,
et rien ne prouve qu'il ait commis les crimes dont l'accusent ces
manans.

--Rien ne le prouve en effet, continua Ladislas avec lenteur; mais,
comme il y a assez de graves prsomptions contre l'accus, on va
sur-le-champ l'appliquer  la torture.

--Moi, sire! s'cria le grand chambellan avec indignation. Je suis
comte et baron, j'occupe la premire place  la cour, et je ne dois
tre jug que par les nobles, mes pairs!

--Tu mens! rpondit Ladislas, dont la colre clata devant l'audace
indomptable du meurtrier, tu mens devant ton souverain et tes juges; tu
n'es qu'un misrable btard, qu'un valet d'curie qui n'a pas craint
d'abuser des faveurs dont on l'a combl pour commettre les actions les
plus lches, les crimes les plus odieux. Nous verrons si ton assurance
sera la mme tout  l'heure. Faites entrer les valets du bourreau.

A ces mots, deux hommes  physionomie sinistre, les bras nus, arms de
tous les instrumens de la torture, entrrent dans la chambre.

Pandolfo plit lgrement. Jeanne joignit ses mains suppliantes et
s'cria avec un mouvement d'effroi indicible:

--Mais c'est affreux, monseigneur! Grce pour lui, ayez piti
d'une pauvre femme. Je ne pourrai jamais supporter un si horrible
spectacle....

--Vous avez t jusqu'ici le _roi_ de Naples, ma soeur, dit Ladislas,
appuyant sur ce mot cruel, et un roi doit savoir administrer la justice
sans partialit et sans faiblesse.

En un clin d'oeil une poulie fut fixe au plafond, les poignets du
favori furent serrs derrire son dos par des noeuds troits, et il jeta
un cri de douleur.

On l'avait hiss,  l'aide d'une corde,  six pieds du sol. Cependant
il supporta avec courage ce premier degr de question ordinaire, et
rpondit d'une voix ferme:

--Je suis innocent!

On le descendit  terre; puis, sur un nouveau signe de Ladislas, les
tourmenteurs, se suspendant tous deux  la corde, soulevrent le
malheureux jusqu'au plafond, et, le lchant tout  coup, le firent
retomber de tout son poids  trois pieds de hauteur. Cette douloureuse
opration fut rpte trois fois, et  chaque fois Pandolfo rpondit
d'une voix touffe:--Je suis innocent!

Alors on l'tendit sur un chevalet, les tourmenteurs attachrent  ses
pieds et  ses mains quatre normes poids de fer. Les os du patient
craqurent, ses jointures se disloquaient, le sang jaillissait en
abondance.

--Grce! s'cria le tortur, grce, monseigneur, je suis innocent!

On suspendit les tourments. L'accus n'avait pas avou.

--Est-il coupable? demanda le roi aux deux juges, couvers de pied en
cap de leur armure.

--Non, rpondirent-ils d'une voix caverneuse.

Pandolfo respira. Un rayon d'espoir brilla sur le front de Jeanne; elle
crut que son amant tait sauv.

--Eh bien! dit le roi, il ne se trouve plus personne ici qui veuille
tmoigner contre l'accus?

--Personne, rpondirent les assistans.

--Alors, c'est moi qui remplirai cet office.

Un silence d'tonnement et de terreur accueillit les paroles du
roi. Cet trange procs commenait  prendre les proportions d'une
rvlation fantastique et surnaturelle.

--Rponds-moi, Pandolfo Alopo; o as-tu pass la nuit du 26 juillet?

--Dans une petite maison de Chiatamone.

--Tu mens; tu tais dans une barque, en pleine mer.

Pandolfo regarda le roi d'un air gar.

Ladislas continua froidement son interrogatoire.

--Qui as-tu rencontr dans ta promenade nocturne?

--Personne, rpondit le jeune homme, de plus en plus renvers par cet
accablant tmoignage.

--Tu mens; tu as rencontr un vieillard qui venait au devant de toi sur
une autre barque conduite par deux rameurs, et ce vieillard se nommait
Galvano Pedicini.

--Il sait tout! pensa Pandolfo attr.

--Et qu'as-tu dit  Galvano Pedicini?

--Rien, monseigneur ... des choses indiffrentes....

--Tu mens! tu l'as pay pour m'assassiner.

Un cri d'horreur s'leva dans la chambre.

--Jamais! sire, balbutia l'accus frissonnant de tous ses membres;
c'est Galvano qui a menti, qui m'a calomni faussement.

--Tratre et lche!--s'cria Ladislas d'une voix de tonnerre,--voici
ta bourse,--et il la lui jeta  la face;--voici les deux hommes qui
taient dans la barque du vieillard qui t'a parl,--et il montra les
deux hommes couverts de leurs armures;--Galvano, c'tait moi.

Pandolfo tomba la face contre terre, foudroy par ces terribles paroles.

--Est-il coupable? demanda de nouveau le roi.

--Oui, rpondirent les assistans d'une voix unanime.

Quant  Jeanne, elle avait perdu connaissance.

Alors le roi se leva et pronona ainsi l'arrt qui condamnait Pandolfo:

--Moi, Ladislas 1er, roi de Hongrie, de Jrusalem et de Sicile, je
dclare Pandolfo Alopo coupable de lse-majest. J'ordonne qu'on lui
attache sur le front un criteau infme; qu'on le lie sur une charrette
et qu'on le trane ainsi dans tous les quartiers de Naples, que des
bourreaux lui arrachent les chairs avec des tenailles rouges, qu'on le
roue sur des rasoirs, et qu'on le jette sur un bcher de bois vert pour
qu'il soit brl lentement, jusqu' ce que mort s'en suive.

Cette horrible sentence fut excute littralement. Aprs le supplice,
le peuple se rua sur le bcher, et s'empara des os de Pandolfello pour
en faire des sifflets et des manches de fouet.

Un homme avait assist  cette scne affreuse, hiss pniblement sur
le parapet d'un pont et soutenu par un groupe de pcheurs. L'oeil fixe,
la bouche entr'ouverte, la poitrine haletante, il n'avait pas perdu un
seul dtail de l'horrible excution.

Cet homme, c'tait Giordano Lancia.

Lorsque tout fut fini, le pauvre vieillard, dont la raison avait dj
reu de si rudes atteintes, saisit un moment o personne ne faisait
attention  lui et s'lana d'un seul bond  la mer, s'criant avec un
immense clat de rire:

--Mes amis, venez me repcher  mon tour!




INVRAISEMBLANCE


Un matin,  peine tais-je rveill que mon domestique entra dans ma
chambre, m'apportant une lettre sur laquelle il y avait _press_. Il
ouvrit le rideau; le jour, qui s'tait probablement tromp, tait
beau, et le soleil entra chez moi splendide comme un conqurant. Je me
frottai les yeux pour voir de qui pouvait venir cette lettre, tout en
m'tonnant de n'en recevoir qu'une. L'criture m'tait compltement
inconnue. Aprs l'avoir longtemps retourne pour deviner la signature,
je l'ouvris, et voici ce qu'il y avait:

Monsieur,

J'ai lu les _Trois Mousquetaires_, car je suis riche et j'ai beaucoup
de temps  moi....

--Voil un monsieur bien heureux! me dis-je, et je continuai:

Je vous avouerai que cela m'a assez amus; mais j'ai eu la curiosit
de savoir, ayant beaucoup de temps devant moi, si vous les aviez
rellement pris dans les _Mmoires de M. de La Fre_. Comme j'tais 
Carcassonne, j'crivis  l'un de mes amis demeurant  Paris d'aller 
la Bibliothque, de demander ces Mmoires, et de m'crire si rellement
vous leur avez emprunt ces dtails. Mon ami, qui est un homme
srieux, me rpondit que vous les aviez copis mot  mot, et que, vous
autres auteurs, vous n'en faisiez jamais d'autres. Je vous prviens
donc, monsieur, que j'ai dit cela  Carcassonne, et que nous nous
dsabonnerons au _Sicle_ si cela continue.

J'ai l'honneur de vous saluer.

D *** B

Je sonnai.

--S'il me vient des lettres aujourd'hui, vous les garderez, dis-je au
domestique, et vous ne me les donnerez que le jour o vous me verrez
trop gai.

--Les manuscrits en sont-ils, monsieur?

--Pourquoi cela?

--C'est qu'on vient d'en apporter un  l'instant.

--Bien; il ne manquait plus que cela! Mettez-le dans un endroit o il
ne puisse pas se perdre, mais ne me montrez pas cet endroit.

Il le mit sur la chemine, ce qui me prouva que, dcidment, mon
domestique tait plein d'intelligence.

Il tait dix heures et demie; je me mis  la fentre: le jour, comme je
l'ai dit, tait superbe; le soleil semblait pour jamais vainqueur des
nuages. Tous les gens qui passaient avaient l'air heureux ou du moins
contents.

J'prouvai, comme tout le monde, le dsir de prendre l'air autre part
qu' ma fentre, je m'habillai et je sortis.

Le hasard fit, car lorsque je prends l'air, peu m'importe que ce soit
dans une rue ou dans une autre, le hasard fit, dis-je, que je passai
devant la Bibliothque.

Je montai; je trouvai, comme toujours, Pris qui vint  moi avec un
sourire charmant.

--Donnez-moi donc, lui dis-je, les _Mmoires de La Fre._

Il me regarda un instant, comme s'il et eu  rpondre  un fou; puis,
avec le plus grand sang-froid, il me dit:

--Vous savez bien qu'ils n'existent pas, puisque c'est vous qui avez
dit qu'ils existaient!

Ce discours, tout concis qu'il tait, me parut plein de sve; et, pour
remercier Pris, je lui fis don de l'autographe que j'avais reu de
Carcassonne.

Quand il eut fini de lire:

--Consolez-vous, me dit-il, vous n'tes pas le premier qui venez
demander les _Mmoires de La Fre;_ j'ai dj vu au moins trente
personnes qui ne sont venues que pour cela, et qui doivent vous har de
les avoir dranges pour rien.

J'avais besoin d'une nouvelle, et, puisque j'tais  la Bibliothque,
et qu'il y a des gens qui affirment qu'on y trouve des romans tout
faits, je demandai le catalogue.

Il n'y avait rien, bien entendu.

Le soir, quand je rentrai, je trouvai, au beau milieu de ma table et
de mes papiers, le manuscrit du matin. Puisque c'tait une journe
perdue, j'ouvris ce manuscrit.

Il y avait une lettre qui l'accompagnait. C'tait le jour aux lettres
anonymes; mais celle-l tait encore plus trange que les autres.

        Monsieur,

        Quand vous lirez ces quelques feuilles, celui qui les a
        crites aura pour jamais disparu. Je ne laisse rien que
        ces pages, et je vous les donne: faites-en ce que vous
        voudrez....

C'tait intitul: _Invraisemblance._

Je ne sais si c'est parce qu'il faisait nuit, mais la premire chose
que je lus me frappa; et voici ce que je lus:

HISTOIRE D'UN MORT

RACONTE PAR LUI-MME.

Un soir de dcembre, nous tions trois dans l'atelier d'un peintre. Il
faisait un temps sombre et froid, et la pluie battait les vitres de son
bruit continuel et monotone.

L'atelier tait immense et faiblement clair par la lueur d'un pole
autour duquel nous tions groups.

Quoique nous fussions tous jeunes et gais, la conversation avait pris
malgr nous un reflet de cette soire triste, et les paroles joyeuses
avaient t vite puises.

L'un de nous irritait sans cesse une belle flamme de punch bleue qui
jetait sur tous les objets environnants une clart fantastique. Les
grandes bauches, les christ, les bacchantes, les madones semblaient se
mouvoir et danser contre les murs, comme de grands cadavres confondus
dans le mme ton verdtre. Cette vaste salle, rayonnante, dans le jour,
des crations du peintre, toile de ses rves, avait pris, ce soir-l,
dans l'obscurit, un caractre trange.

Chaque fois que de la cuiller d'argent retombait dans le bol plein
de la liqueur allume, les objets se dessinaient sur les murailles
avec des formes inconnues, avec des teintes inoues, depuis les vieux
prophtes  la barbe blanche, jusqu' ces caricatures dont les murs des
ateliers se peuplent, et qui semblaient une arme de dmons comme on
en voit en rve, ou comme en groupait Goya. Enfin le calme brumeux et
frais du dehors compltait le fantastique du dedans.

Ajoutez  cela que chaque fois que nous nous regardions  cette clart
d'un moment, nous nous apparaissions avec des figures d'un gris vert,
les yeux fixes et brillants comme des escarboucles, les lvres ples
et les joues creuses; mais ce qu'il y avait de plus affreux c'tait un
masque en pltre, moul sur un de nos amis, mort depuis quelque temps,
lequel masque, accroch prs de la fentre, recevait aux trois quarts
le reflet du punch, ce qui lui donnait une physionomie trangement
railleuse.

Tout le monde a subi comme nous l'influence des salles vastes et
tnbreuses, comme les dpeint Hoffmann, comme les peint Rembrandt;
tout le monde a prouv, au moins une fois, de ces peurs sans cause, de
ces fivres spontanes  la vue d'objets  qui le rayon blafard de la
lune ou la lumire douteuse d'une lampe prtent une forme mystrieuse;
tout le monde s'est trouv dans une chambre grande et sombre,  ct de
quelque ami, coutant quelque conte invraisemblable, prouvant cette
terreur secrte que l'on peut faire cesser tout  coup en allumant une
lampe ou en causant d'autre chose: ce qu'on se garde bien de faire,
tant notre pauvre coeur a besoin d'motions, qu'elles soient vraies ou
fausses.

Enfin, ce soir-l, comme nous l'avons dit, nous tions trois. La
conversation, qui ne prend jamais la ligne droite pour arriver  son
but, avait suivi toutes les phases de nos penses de vingt ans: tantt
lgre comme la fume de nos cigarettes, tantt joyeuse comme la flamme
du punch, tantt sombre comme le sourire de ce masque de pltre.

Nous tions arrivs  ne plus causer du tout; les cigares, qui
suivaient le mouvement des ttes et des mains, brillaient comme trois
auroles voltigeant dans l'ombre.

Il tait vident que le premier qui allait ouvrir la bouche et qui
troublerait le silence, ft-ce mme par une plaisanterie, causerait un
effroi d'un moment aux deux autres, tant nous tions enfoncs, chacun
de notre ct, dans une rverie peureuse.

--Henri, dit celui qui brlait le punch, en s'adressant au peintre,
as-tu lu Hoffmann?

--Je crois bien! rpondit Henri.

--Et qu'en penses-tu?

--Je pense que c'est tout bonnement admirable, et d'autant plus
admirable que celui qui crivait cela croyait videmment  ce qu'il
crivait. Et je sais, quant  moi, que, comme je le lisais le soir, je
suis all me coucher bien souvent sans fermer mon livre et sans oser
regarder derrire moi.

--Ainsi tu aimes le fantastique?

--Beaucoup.

--Et toi? dit-il en s'adressant  moi.

--Moi aussi.

--Eh bien! je vais vous raconter une histoire fantastique qui m'est
arrive.

--Cela ne pouvait pas finir autrement; raconte.

--C'est une histoire qui t'est arrive  toi-mme? repris-je.

--A moi-mme.

--Eh bien! raconte; je suis dispos  tout croire aujourd'hui.

--D'autant plus que, sur l'honneur, je vous garantis que j'en suis le
hros.

--Eh bien! va, nous t'coutons.

Il laissa tomber la cuiller dans le bol. La flamme s'teignit peu 
peu, et nous restmes dans une obscurit complte, ayant les jambes
seules claires par le feu du pole.

Il commena.

...Un soir, voil  peu prs un an, il faisait exactement le mme
temps qu'aujourd'hui, mme froid, mme pluie, mme tristesse. J'avais
beaucoup de malades, et aprs avoir fait ma dernire visite, au lieu
d'aller un instant aux Italiens, comme j'en ai l'habitude, je me fis
ramener chez moi. J'habitais une des rues les plus dsertes du faubourg
Saint-Germain. J'tais trs-fatigu, et je fus bien vite couch.
J'teignis ma lampe, et pendant quelque temps je m'amusai  regarder
mon feu, qui brlait et faisait danser de grandes ombres sur le rideau
de mon lit; puis enfin mes yeux se fermrent et je m'endormis.

Il y avait environ une heure que je dormais quand je sentis une main
qui me secouait vigoureusement. Je me rveillai en sursaut, comme un
homme qui esprait dormir longtemps, et je remarquai avec tonnement
mon nocturne visiteur. C'tait mon domestique.

--Monsieur, me dit-il, levez-vous tout de suite, on vient vous
chercher pour une jeune dame qui se meurt.

--Et o demeure cette jeune dame? lui dis-je.

--Presque vis--vis; du reste, il y a l celui qui vient vous demander
qui vous y conduira.

Je me levai et m'habillai  la hte, pensant que l'heure et la
circonstance feraient excuser mon costume; je pris ma lancette et
suivis l'homme qu'on m'avait envoy.

Il pleuvait  torrents.

Heureusement je n'avais que la rue  traverser, et je fus tout de
suite chez la personne qui rclamait mes soins. Elle habitait un
htel vaste et aristocratique. Je traversai une grande cour, montai
quelques marches d'un perron, passai par un vestibule o se trouvaient
des domestiques qui m'attendaient; on me fit monter un tage et je
me trouvai bientt dans la chambre de la malade. C'tait une grande
pice toute meuble de vieux meubles en bois noir sculpt. Une femme
m'introduisit dans cette chambre o personne ne nous suivit. J'allai
droit  un grand lit  colonnes tendu d'une ancienne et riche toffe de
soie, et je vis sur l'oreiller la plus ravissante tte de madone qu'ait
jamais rve Raphal. Elle avait des cheveux dors comme un flot du
Pactole, se droulant autour de son visage d'un galbe anglique; elle
avait les yeux  demi-ferms, la bouche entr'ouverte et laissant voir
une double range de perles. Son cou tait blouissant de blancheur,
pur de lignes; sa chemise entr'ouverte laissait voir une poitrine belle
 tenter saint Antoine; et quand je pris sa main, je me rappelai ces
bras blancs qu'Homre donne  Junon. Enfin, cette femme tait le type
de l'ange chrtien et de la desse paenne; tout en elle rvlait la
puret de l'me et la fougue des sens. Elle et pu poser  la fois pour
la Vierge sainte ou pour une bacchante lascive, donner la folie  un
sage et la foi  un athe; et quand je m'approchai d'elle, je sentis 
travers la chaleur de la fivre ce parfum mystrieux fait de tous les
parfums de fleurs qui mane de la femme.

Je restais oubliant quelle cause m'avait amen, la regardant comme une
rvlation, et ne retrouvant rien de pareil ni dans mes souvenirs ni
dans mes rves, lorsqu'elle tourna la tte vers moi, ouvrit ses grands
yeux bleus et me dit:

Je souffre beaucoup.

Elle n'avait cependant presque rien. Une saigne, et elle tait
sauve. Je pris ma lancette; mais au moment de toucher ce bras si blanc
et si beau, ma main tremblait. Cependant le mdecin l'emporta sur
l'homme. Ds que j'eus ouvert la veine, il en coula un sang pur comme
du corail en fusion, et elle s'vanouit.

Je ne voulus plus la quitter. Je restai auprs d'elle. J'prouvais un
secret bonheur  tenir la vie de cette femme entre mes mains; j'arrtai
le sang, elle rouvrit peu  peu les yeux, porta la main qu'elle avait
libre  sa poitrine, se tourna vers moi, et me regardant d'un de ces
regards qui damnent ou qui sauvent:

--Merci, me dit-elle, je souffre moins.

Il y avait tant de volupt, d'amour et de passion autour d'elle, que
j'tais clou  ma place, comptant chaque battement de mon coeur aux
battements du sien, coutant sa respiration encore un peu fivreuse, et
me disant que s'il y avait quelque chose du ciel sur cette terre, ce
devait tre l'amour de cette femme.

Elle s'endormit.

J'tais presque agenouill sur les marches de son lit, comme un prtre
 l'autel. Une lampe d'albtre, suspendue au plafond, jetait une clart
charmante sur tous les objets. J'tais seul auprs d'elle. La femme qui
m'avait introduit tait sortie pour annoncer que sa matresse allait
bien et n'avait plus besoin de personne. En effet, sa matresse tait
l, calme et belle comme un ange endormi dans sa prire. Quant  moi,
j'tais fou....

Cependant je ne pouvais demeurer dans cette chambre toute la nuit. Je
sortis donc  mon tour sans faire de bruit, pour ne pas la rveiller.
J'ordonnai quelques soins en m'en allant, et je dis que je reviendrais
le lendemain.

Quand je fus rentr chez moi, je veillai avec son souvenir. Je
comprenais que l'amour de cette femme devait tre un enchantement
ternel fait de rverie et de passion; qu'elle devait tre pudique
comme une sainte et passionne comme une courtisane; je conus qu'au
monde elle devait cacher tous les trsors de sa beaut, et qu' son
amant elle devait se livrer nue et tout entire. Enfin sa pense brla
ma nuit, et lorsque vint le jour j'en tais amoureux fou.

Cependant, aprs les penses folles d'une nuit agite vinrent les
rflexions: je me dis que peut-tre un abme infranchissable me
sparait de cette femme, quelle tait trop belle pour ne pas avoir un
amant; qu'il devait tre trop aim pour qu'elle l'oublit, et je me
mis  le har sans le connatre, cet homme a qui Dieu donnait assez
de flicit dans ce monde pour qu'il pt souffrir, sans murmurer, une
ternit de douleurs.

J'attendais impatiemment l'heure  laquelle je pouvais me prsenter
chez elle, et le temps que je passai  l'attendre me parut un sicle.

Enfin l'heure vint, et je partis.

Quand j'arrivai, on me fit entrer dans un boudoir d'un got exquis,
d'un rococo enrag, d'un pompadour tourdissant; elle tait seule, et
lisait: une grande robe de velours noir l'enfermait de toutes parts, ne
laissant voir, comme aux vierges du Prugin, que les mains et la tte;
elle tenait coquettement en charpe le bras que j'avais saign, talait
devant le feu ses deux petits pieds, qui ne semblaient pas faits pour
marcher sur notre terre; enfin cette femme tait si compltement belle,
que Dieu semblait l'avoir donne au monde comme une esquisse de ses
anges.

Elle me tendit la main et me fit asseoir  ct d'elle.

--Si tt leve, madame, lui dis-je, vous tes imprudente.

--Non, je suis forte, me-dit-elle en souriant, j'ai fort bien dormi,
et d'ailleurs je n'tais pas malade.

--Vous disiez souffrir, cependant.

--Plus de la pense que du corps, fit-elle avec un soupir.

--Vous avez un chagrin, madame?

--Oh! profond. Heureusement que Dieu est mdecin aussi, et qu'il a
trouv la panace universelle, l'oubli.

--Mais il y a des douleurs qui tuent, lui dis-je.

--Eh bien! la mort ou l'oubli, n'est-ce pas la mme chose? l'une est
la tombe du corps, l'autre la tombe du coeur, voil tout.

--Mais vous, madame, dis-je, comment pouvez-vous avoir un chagrin?
Vous tes trop haut pour qu'il vous atteigne, et les douleurs doivent
passer sous vos pieds comme les nuages sous les pieds de Dieu;  nous
les orages,  vous la srnit!

--C'est ce qui vous trompe, reprit-elle, et ce qui prouve que toute
votre science s'arrte l, au coeur.

--Eh bien! lui dis-je, tchez d'oublier, madame! Dieu permet
quelquefois qu'une joie succde  une douleur, que le sourire succde
aux larmes, c'est vrai; et quand le coeur de celui qu'il prouve est
trop vide pour se remplir tout seul, quand la blessure est trop
profonde pour se fermer sans secours, il envoie sur la route de celle
qu'il veut consoler une autre me qui la comprend; car il sait qu'on
souffre moins en souffrant  deux; et il arrive un moment o le coeur
vide se remplit de nouveau, et o la blessure se cicatrise.

--Et quel est le dictame, docteur, me dit-elle, avec lequel vous
panseriez une pareille blessure?

--C'est selon le malade, lui rpondis-je; aux uns, je conseillerais la
foi; aux autres, je conseillerais l'amour.

--Vous avez raison, me dit-elle; ce sont les deux soeurs de charit de
l'me.

Il se fit un silence assez long pendant lequel j'admirai ce visage
divin, sur lequel le demi-jour qui filtrait  travers les rideaux de
soie jetait des teintes charmantes et ces beaux cheveux d'or, non plus
drouls comme la veille, mais lisss sur les tempes et s'emprisonnant
eux-mmes derrire la tte.

La conversation avait pris, ds le commencement, cette tournure
triste; aussi cette femme m'apparaissait-elle plus radieuse encore que
la premire fois, avec sa triple couronne de beaut, de passion et de
douleur. Dieu l'avait complte par le martyre, et il fallait que celui
 qui elle donnerait son me acceptt la double mission, doublement
sainte, de lui faire oublier le pass et de lui faire esprer l'avenir.

Aussi restai-je devant elle, non plus fou comme je l'tais la veille
devant sa fivre, mais recueilli devant sa rsignation. Si elle se ft
donne  moi dans ce moment, je serais tomb  ses pieds, je lui aurais
pris les mains, et j'aurais pleur avec elle comme avec une soeur,
respectant l'ange, consolant la femme.

Mais quelle tait cette douleur  faire oublier, qui avait fait cette
blessure saignante encore, c'est ce que j'ignorais, c'est ce qu'il
fallait deviner, car il y avait entre la malade et le mdecin assez
d'intimit dj pour qu'elle m'avout un chagrin, mais il n'y en avait
pas encore assez pour qu'elle m'en dt la cause. Rien autour d'elle
ne pouvait me mettre sur la voie: la veille, personne n'tait venu 
son chevet s'inquiter d'elle; le lendemain, personne ne se prsentait
pour la voir. Cette douleur devait donc dj tre dans le pass, et se
reflter seulement dans le prsent.

--Docteur, me dit-elle tout  coup en sortant de sa rverie, je
pourrai bientt danser?

--Oui, madame, lui dis-je un peu tonn de cette transition.

C'est qu'il faut que je donne un bal depuis longtemps attendu,
reprit-elle; vous y viendrez, n'est-ce pas? Vous devez avoir bien
mauvaise opinion de ma douleur qui, tout en me faisant rver le jour,
ne m'empche pas de danser la nuit. C'est que, voyez-vous, il est des
chagrins qu'il faut refouler au fond de son coeur pour que le monde n'en
apprenne rien; il est des tortures qu'il faut masquer d'un sourire,
pour que personne ne les devine: et je veux garder pour moi seule ce
que je souffre, comme un autre garderait sa joie. Ce monde, qui me
jalouse et m'envie en me voyant belle, me croit heureuse, et c'est
une conviction que je ne veux pas lui retirer. C'est pour cela que je
danse, risque  pleurer le lendemain, mais  pleurer seule.

Elle me tendit la main avec un regard indfinissable de candeur et de
tristesse, et me dit:

--A bientt, n'est-ce pas?

Je portai sa main  mes lvres, et je partis.

J'arrivai chez moi stupide.

De ma fentre je voyais les siennes; je restai tout le jour  les
regarder, tout le jour elles furent sombres et silencieuses. J'oubliais
tout pour cette femme; je ne dormais plus, je ne mangeais plus: le
soir, j'avais la fivre, le lendemain matin le dlire, et le lendemain
soir j'tais mort.

--Mort! nous crimes-nous.

--Mort, reprit notre ami avec un accent de conviction qu'on ne peut
rendre, mort comme Fabien, dont voici le masque.

--Continue, lui dis-je.

La pluie battait toujours contre les vitres. Nous remmes du bois dans
le pole, dont la flamme rouge et vive clairait un peu l'obscurit
dans laquelle l'atelier disparaissait.

Il reprit:

A partir de ce moment, je n'prouvai plus rien qu'une commotion
froide. Ce fut sans doute le moment o l'on me jeta dans la fosse.

J'ignore depuis combien de temps j'tais enseveli, quand j'entendis
confusment une voix qui m'appelait par mon nom. Je tressaillis de
froid sans pouvoir rpondre. Quelques instans aprs, la voix m'appela
encore; je fis un effort pour parler, mais mes lvres, en remuant,
sentirent le linceul qui me recouvrait de la tte aux pieds. Cependant
je parvins  articuler faiblement ces deux mots:

--Qui m'appelle?

--Moi, rpondit-on.

--Qui, toi?

--Moi.

Et la voix allait s'affaiblissant comme si elle se ft perdue dans la
bise, ou comme si ce n'et t qu'un bruissement passager des feuilles.

Une troisime fois encore mon nom frappa mes oreilles, mais cette fois
ce nom sembla courir de branche en branche, si bien que le cimetire
tout entier le rpta sourdement, et j'entendis un bruit d'aile, comme
si ce nom, prononc tout  coup dans le silence, et fait envoler une
troupe d'oiseaux de nuit.

Mes mains se portrent  mon visage comme mues par des ressorts
mystrieux. J'cartai silencieusement le linceul dont j'tais
recouvert; et je tchai de voir. Il me sembla que je me rveillais d'un
long sommeil. J'avais froid.

Je me rappellerai toujours l'effroi sombre dont j'tais entour. Les
arbres n'avaient plus de feuilles et tordaient douloureusement leurs
branches dcharnes comme de grands squelettes. Un rayon faible de la
lune, qui perait  travers de longs nuages noirs, clairait devant moi
un horizon de tombes blanches qui semblaient un escalier du ciel, et
toutes ces voix vagues de la nuit qui prsidaient  mon rveil taient
pleines de mystre et de terreur.

Je tournai la tte et je cherchai celui qui m'avait appel. Il tait
assis  ct de ma tombe, piant tous mes mouvements, la tte appuye
sur les mains avec un sourire trange, avec un regard horrible.

J'eus peur.

--Qui tes-vous? lui dis-je en runissant toutes mes forces; pourquoi
m'veiller?

--Pour te rendre un service, me rpondit-il.

--O suis-je?

--Au cimetire.

--Qui tes-vous?

--Un ami.

--Laissez-moi mon sommeil.

--coute, me dit-il, te souviens-tu de la terre?

--Non.

--Tu ne regrettes rien?

--Non.

--Depuis combien de temps dors-tu?

--Je l'ignore.

--Je vais te le dire, moi. Tu es mort depuis deux jours, et ta
dernire parole a t le nom d'une femme au lieu d'tre celui du
Seigneur. Si bien que ton corps serait  Satan, si Satan voulait le
prendre. Comprends-tu?

--Oui.

--Veux-tu vivre?

--Vous tes Satan?

--Satan ou non, veux-tu vivre?

--Seul?

--Non, tu la reverras.

--Quand?

--Ce soir.

--O?

--Chez elle.

--J'accepte, fs-je en essayant de me lever. Tes conditions?

--Je ne t'en fais pas, me rpondit Satan; crois-tu donc que de temps
en temps je ne sois pas capable de faire le bien? Ce soir elle donne un
bal, et je t'y mne.

--Partons, alors.

--Partons.

Satan me tendit la main, et je me trouvai debout.

Vous peindre ce que j'prouvai serait chose impossible. Je sentais un
froid terrible qui glaait mes membres, voil tout ce que je puis dire.

--Maintenant, continua Satan, suis-moi. Tu comprends que je ne te
ferai pas sortir par la grande porte, le concierge ne te laisserait pas
passer, mon cher; une fois ici, on ne sort plus. Suis-moi donc: nous
allons chez toi d'abord, o tu t'habilleras; car tu ne peux pas venir
au bal dans le costume o te voil, d'autant plus que ce n'est pas un
bal masqu; seulement enveloppe-toi bien dans ton linceul, car les
nuits sont fraches, et tu pourrais avoir froid.

Satan se mit  rire comme rit Satan, et je continuai de marcher auprs
de lui.

--Je suis sr, continua-t-il, que, malgr le service que je te rends,
tu ne m'aimes pas encore. Vous tes ainsi faits, vous autres hommes,
ingrats pour vos amis. Non pas que je blme l'ingratitude: c'est un
vice que j'ai invent, et c'est un des plus rpandus; mais je voudrais
au moins te voir moins triste. C'est la seule reconnaissance que je te
demande.

Je suivais toujours, blanc et froid comme une statue de marbre qu'un
ressort cach fait mouvoir; seulement, dans les moments de silence, on
et entendu mes dents se heurter sous un frisson glacial, et les os de
mes membres craquer  chaque pas.

--Arriverons-nous bientt? dis-je avec effort.

--Impatient! fit Satan. Elle est donc bien belle?

--Comme un ange.

Ah! mon cher, reprit-il en riant, il faut avouer que tu manques de
dlicatesse dans tes paroles; tu viens me parler d'ange,  moi qui
l'ai t; d'autant plus qu'aucun ange ne ferait pour toi ce que je
fais aujourd'hui. Je te pardonne encore; il faut bien passer quelque
chose  un homme mort depuis deux jours. Puis, comme je te le disais,
je suis fort gai ce soir; il s'est fait aujourd'hui dans le monde
des choses qui me ravissent. Je croyais les hommes dgnrs, je les
croyais devenus vertueux depuis quelque temps, mais non: ils sont
toujours les mmes, tels que je les ai crs. Eh bien, mon cher, j'ai
rarement vu des journes comme celle-ci: j'ai eu depuis hier soir six
cent vingt-deux suicides en Europe seulement, parmi lesquels il y a
plus de jeunes gens que de vieillards, ce qui est une perte, parce
qu'ils meurent sans enfants; deux mille deux cent quarante-trois
assassinats, toujours en Europe seulement; dans les autres parties
du monde, je ne compte plus: je suis pour celles-l comme les riches
capitalistes, je ne peux pas numrer ma fortune. Deux millions six
cent vingt-trois mille neuf cent soixante-quinze adultres nouveaux;
ceci est moins tonnant  cause des bals; douze cents juges qui se sont
vendus; ordinairement j'en ai davantage. Mais ce qui m'a fait le plus
de plaisir, ce sont vingt-sept jeunes filles, dont l'ane n'avait pas
dix-huit ans, qui sont mortes en blasphmant Dieu. Compte, mon cher,
cela me fait une rentre d'environ deux millions six cent vingt-huit
mille mes en Europe seulement. Je ne compte pas les incestes, les
fausses monnaies, les viols: ce sont les centimes. Ainsi, calcule, en
tablissant une moyenne de trois millions d'mes qui se perdent par
jour, dans combien de temps le monde tout entier sera  moi. Je serai
forc d'acheter le paradis  Dieu pour agrandir l'enfer.

--Je comprends ta gaiet, murmurai-je en htant le pas.

--Tu me dis cela, reprit Satan, d'un air sombre et douteux; as-tu donc
peur de moi parce que tu me vois en face? Suis-je donc si repoussant?
Raisonnons un peu, je te prie: Qu'est-ce que deviendrait le monde sans
moi; un monde qui aurait des sentiments venus du ciel, et non des
passions venues de moi? Mais le monde mourrait du spleen, mon cher!
Qui est-ce qui a invent l'or? c'est moi; le jeu? c'est moi; l'amour?
c'est moi; les affaires? c'est encore moi. Et je ne comprends pas les
hommes, qui semblent tant m'en vouloir. Vos potes, par exemple, qui
parlent d'amour pur, ne comprennent donc pas qu'en montrant l'amour qui
sauve, ils inspirent la passion qui perd; car, grce  moi, ce que vous
recherchez toujours, ce n'est pas la femme comme la Vierge, c'est la
pcheresse comme ve. Et toi-mme, dans ce moment, toi que je viens de
tirer d'une tombe, toi qui as encore le froid d'un cadavre et la pleur
d'un mort, ce n'est pas un amour pur que tu vas chercher prs de celle
 qui je te conduis, c'est une nuit de volupt. Tu vois bien que le mal
survit  la mort, et que si l'homme avait  choisir, il prfrerait
l'ternit des passions  l'ternit du bonheur, et la preuve, c'est
que, pour quelques annes de passions sur la terre, il perd l'ternit
du bonheur dans le ciel.

--Arriverons-nous bientt? dis-je; car l'horizon allait toujours se
renouvelant, et nous marchions sans avancer.

--Toujours impatient, rpliqua Satan, et cependant je tche d'abrger
la route le plus que je peux. Tu comprends que je ne puis pas passer
par la porte, il y a une grande croix, et la croix c'est ma douane.
Comme je voyage ordinairement avec des choses dfendues par elle, elle
m'arrterait, je serais forc de me signer; et je puis bien faire un
crime, mais je ne ferais pas un sacrilge; et puis, comme je t'ai dj
dit, on ne te laisserait pas partir. Tu crois qu'on meurt, qu'on vous
enterre, et qu'un beau jour on peut s'en aller sans rien dire; tu te
trompes, mon cher: sans moi il t'aurait fallu attendre la rsurrection
ternelle, ce qui aurait t long. Suis-moi donc, et sois tranquille,
nous arriverons. Je t'ai promis un bal, tu l'auras: je tiens mes
promesses, et ma signature est connue.

Il y avait dans toute cette ironie de mon sinistre compagnon quelque
chose de fatal qui me glaait; tout ce que je viens de vous dire, je
crois l'entendre encore.

Nous marchmes encore quelque temps, puis nous arrivmes enfin  un
mur devant lequel taient amonceles des tombes formant escalier. Satan
mit le pied sur la premire, et, contre son habitude, marcha sur les
pierres sacres, jusqu' ce qu'il ft au sommet de la muraille.

J'hsitais  suivre le mme chemin, j'avais peur.

Il me tendit la main en me disant:

--Il n'y a pas de danger; tu poux mettre le pied dessus, ce sont des
connaissances.

Quand je fus auprs de lui:

--Veux-tu, me dit-il, que je te fasse voir ce qui se passe  Paris?

--Non, marchons.

--Marchons, puisque tu es si press.

Nous sautmes du mur  terre.

La lune, sous le regard de Satan, s'tait voile, comme une jeune
fille sous un regard effront. La nuit tait froide, toutes les
portes taient closes, toutes les fentres sombres, toutes les rues
silencieuses; on et dit que personne, depuis longtemps, n'avait foul
le sol sur lequel nous marchions; tout, autour de nous, avait un aspect
fatal. Il semblait que quand le jour allait venir, personne n'ouvrirait
les portes, qu'aucune tte ne sortirait aux fentres, qu'aucun pas ne
troublerait le silence: je croyais marcher dans une ville morte depuis
des sicles, et retrouve dans des fouilles; enfin la ville semblait
s'tre dpeuple au profit du cimetire.

Nous marchions sans entendre un bruit, sans rencontrer une ombre; le
chemin fut long  travers cette ville effrayante de calme et de repos:
enfin nous arrivmes  notre maison.

--Te reconnais-tu? me dit Satan.

--Oui, rpondis-je sourdement; entrons.

--Attends, il faut que j'ouvre. C'est encore moi qui ai invent le vol
avec effraction: j'ai une seconde clef de toutes les portes, except de
celle du paradis, cependant.

Nous entrmes.

Le calme du dehors se continuait au dedans; c'tait horrible.

Je croyais rver; je ne respirais plus. Vous figurez-vous rentrant
dans votre chambre o vous tes mort depuis deux jours, retrouvant
toutes choses telles qu'elles taient pendant votre maladie, empreintes
seulement de cet air sombre que donne la mort; revoyant tous les objets
rangs comme ne devant plus tre touchs par vous. La seule chose
anime que j'eusse vue depuis ma sortie du cimetire fut ma grande
pendule  ct de laquelle un tre humain tait mort, et qui continuait
de compter les heures de mon ternit comme elle avait compt les
heures de ma vie.

J'allai  la chemine, j'allumai une bougie pour m'assurer de la
vrit, car tout ce qui m'entourait m'apparaissait  travers une clart
ple et fantastique qui me donnait pour ainsi dire une vue intrieure.
Tout tait rel; c'tait bien ma chambre; je vis le portrait de ma
mre, me souriant toujours; j'ouvris les livres que je lisais quelques
jours avant ma mort; seulement le lit n'avait plus de draps, et il y
avait des scells partout.

Quant  Satan, il s'tait assis au fond, et lisait attentivement la
Vie des Saints.

En ce moment, je passai devant une grande glace, et je me vis dans mon
trange costume, couvert d'un linceul, ple, les yeux ternes. Je doutai
de cette vie que me rendait une puissance inconnue, et je me mis la
main sur le coeur.

Mon coeur ne battait pas.

Je portai la main  mon front, le front tait froid comme la poitrine,
le pouls muet comme le coeur; et cependant je reconnaissais tout ce
que j'avais quitt; il n'y avait donc que la pense et les yeux qui
vcussent en moi.

Ce qu'il y avait d'horrible encore, c'est que je ne pouvais dtacher
mon regard de cette glace qui me renvoyait mon image sombre, glace,
morte. Chaque mouvement de mes lvres se refltait comme le hideux
sourire d'un cadavre. Je ne pouvais pas quitter ma place; je ne pouvais
pas crier.

L'horloge fit entendre ce ronflement sourd et lugubre qui prcde
la sonnerie des vieilles pendules, et sonna deux heures; puis tout
redevint calme.

Quelques instants aprs, une glise voisine sonna  son tour, puis une
autre, puis une autre encore.

Je voyais dans un coin de la glace Satan qui s'tait endormi sur la
Vie des Saints.

Je parvins  me retourner. Il y avait une glace en face de celle que
je regardais, si bien que je me voyais rpt des milliers de fois avec
cette clart ple d'une seule bougie dans une vaste salle.

La peur tait arrive  son comble: je poussai un cri.

Satan se rveilla.

--Voil pourtant avec quoi, me dit-il en me montrant le livre, on veut
donner la vertu aux hommes. C'est si ennuyeux que je me suis endormi,
moi qui veille depuis six mille ans. Tu n'es pas encore prt?

--Si, rpliquai-je machinalement, me voil.

--Hte-toi, rpliqua Satan, brise les scells, prends tes habits et de
l'or surtout, beaucoup d'or; laisse tes tiroirs ouverts, et demain la
justice trouvera bien moyen de condamner quelque pauvre diable pour
rupture de scells; ce sera mon petit bnfice.

Je m'habillai. De temps en temps je me touchais le front et la
poitrine; tous deux taient froids.

Quand je fus prt, je regardai Satan.

--Nous allons la voir? lui dis-je.

--Dans cinq minutes.

--Et demain?

--Demain, me dit-il, tu reprendras ta vie ordinaire; je ne fais pas
les choses  demi.

--Sans conditions?

--Sans conditions.

--Partons, lui dis-je.

--Suis moi.

Nous descendmes.

Au bout de quelques instans nous tions devant la maison o l'on
m'avait fait appeler quatre jours auparavant.

Nous montmes.

Je reconnus le perron, le vestibule, l'antichambre. Les abords du
salon taient pleins de monde. C'tait une fte blouissante de
lumires, de fleurs, de pierreries et de femmes.

On dansait.

A la vue de cette joie, je crus  ma rsurrection.

Je me penchai  l'oreille de Satan, qui ne m'avait pas quitt.

O est-elle? lui dis-je.

Dans son boudoir.

J'attendis que la contredanse fut finie. Je traversai le salon; les
glaces aux feux des bougies me renvoyrent mon image ple et sombre.
Je revis ce sourire qui m'avait glac; mais l ce n'tait plus la
solitude, c'tait le monde; ce n'tait plus le cimetire, c'tait un
bal; ce n'tait plus la tombe, c'tait l'amour. Je me laissai enivrer,
et j'oubliai un instant d'o je venais, ne pensant qu' celle pour qui
j'tais venu.

Arriv  la porte du boudoir, je la vis; elle tait plus belle que
la beaut, plus chaste que la foi. Je m'arrtai un instant comme en
extase; elle tait vtue d'une robe d'une blancheur blouissante, les
paules et les bras nus. Je revis, plutt en imagination qu'en ralit,
un petit point rouge  l'endroit que j'avais saign. Quand je parus,
elle tait entoure de jeunes gens qu'elle coutait  peine; elle leva
nonchalamment ses beaux yeux si pleins de volupt, m'aperut, sembla
hsiter  me reconnatre, puis, me faisant un sourire charmant, quitta
tout le monde et vint  moi.

--Vous voyez que je suis forte, me dit-elle.

L'orchestre se fit entendre.

--Et pour vous le prouver, continua-t-elle en me prenant le bras, nous
allons valser ensemble.

Elle dit quelques mots  quelqu'un qui passait  ct d'elle. Je vis
Satan auprs de moi.

--Tu m'as tenu parole, lui dis-je, merci; mais il me faut cette femme
cette nuit mme.

--Tu l'auras, me dit Satan; mais essuie-toi le visage, tu as un ver
sur la joue.

Et il disparut, me laissant encore plus glac qu'auparavant. Comme
pour me rendre  la vie, je pressai le bras de celle que je venais
chercher du fond de la tombe, et je l'entranai dans le salon.

C'tait une de ces valses enivrantes o tous ceux qui nous entourent
disparaissent, o Ton ne vit plus que l'un pour l'autre, o les mains
s'enchanent, o les haleines se confondent, o les poitrines se
touchent. Je valsais les yeux fixs sur ses yeux, et son regard, qui
me souriait ternellement, semblait me dire: Si tu savais les trsors
d'amour et de passion que je donnerais  mon amant! si tu savais ce
qu'il y a de volupt dans mes caresses, ce qu'il y a de feu dans mes
baisers! A celui qui m'aimerait, toutes les beauts de mon corps,
toutes les penses de mon me, car je suis jeune, car je suis aimante,
car je suis belle!

Et la valse nous emportait dans son tourbillon lascif et rapide.

Cela dura longtemps. Quand la mesure cessa, nous tions les seuls 
valser encore.

Elle tomba sur mon bras, la poitrine oppresse, souple comme un
serpent, et leva sur moi ses grands yeux, qui semblrent me dire, 
dfaut de la bouche: Je t'aime!

Je l'entranai dans le boudoir, o nous tions seuls. Les salons
devenaient dserts.

Elle se laissa tomber sur une causeuse, fermant  demi les yeux sous
la fatigue, comme sous une treinte d'amour.

Je me penchai sur elle, et lui dis  voix basse:

--Si vous saviez comme je vous aime!

--Je le sais, me dit-elle, et je vous aime aussi, moi.

C'tait  devenir fou.

--Je donnerais ma vie, dis-je, pour une heure d'amour avec vous, et
mon me pour une nuit.

--coute, fit-elle en ouvrant une porte cache dans la tapisserie,
dans un instant nous serons seuls. Attends-moi.

Elle me poussa doucement, et je me trouvai seul dans sa chambre 
coucher, claire encore par la lampe d'albtre.

Tout y avait un parfum de mystrieuse volupt impossible  dcrire. Je
m'assis prs du feu, car j'avais froid; je me regardai dans la glace,
j'tais toujours aussi ple. J'entendais les voitures qui partaient
une  une; puis, quand la dernire eut disparu, il se fit un silence
morne et solennel. Peu  peu mes terreurs me revinrent; je n'osais plus
me retourner, j'avais froid. Je m'tonnais qu'elle ne vnt pas: je
comptais les minutes, et je n'entendais aucun bruit. J'avais les coudes
sur les genoux et la tte dans mes mains.

Alors je me mis  penser  ma mre, ma mre qui pleurait  cette heure
son fils mort, ma mre dont j'tais toute la vie, et qui n'avait eu
que ma seconde pense. Tous les jours de mon enfance me repassrent
devant les yeux comme un riant songe. Je vis que partout o j'avais eu
une blessure  panser, une douleur  teindre, c'tait toujours  ma
mre que j'avais eu recours. Peut-tre,  l'heure o je me prparais
 une nuit d'amour, se prparait-elle  une nuit d'insomnie, seule,
silencieuse, auprs des objets qui me rappellent  elle, ou veillant
avec mon seul souvenir. Cette pense tait affreuse; j'avais des
remords; les larmes me vinrent aux yeux. Je me levai. Au moment o je
regardais la glace, j'aperus une ombre ple et blanche derrire moi,
me regardant fixement.

Je me retournai, c'tait ma belle matresse.

Heureusement que mon coeur ne battait pas, car, d'motion en motion,
il et fini par se briser.

Tout tait silencieux, au dehors comme au dedans.

Elle m'attira prs d'elle, et bientt j'oubliai tout. Ce fut une nuit
impossible  raconter, avec des plaisirs inconnus, avec des volupts
telles, qu'elles approchent de la souffrance. Dans mes rves d'amour je
ne retrouvais rien de pareil  cette femme que je tenais dans mes bras,
ardente comme une Messaline, chaste comme une madone, souple comme une
tigresse, avec des baisers qui brlaient les lvres, avec des mots qui
brlaient le coeur. Elle avait en elle quelque chose de si puissamment
attractif, qu'il y avait des moments o j'en avais peur.

Enfin la lampe commena  plir quand le jour commena  poindre.

--coute, me dit cette femme, il faut partir; voici le jour, tu ne
peux rester ici; mais le soir,  la premire heure de la nuit, je
t'attends, n'est-ce pas?

Une dernire fois je sentis ses lvres sur les miennes, elle pressa
convulsivement mes mains, et je partis.

C'tait toujours le mme calme dehors.

Je marchais comme un fou, croyant  peine  ma vie, n'ayant mme pas
la pense d'aller chez ma mre ou de rentrer chez moi, tant cette femme
entourait mon coeur.

Je ne sais qu'une chose qu'on dsire plus qu'une premire nuit 
passer avec sa matresse: c'est une seconde.

Le jour s'tait lev, triste, sombre, froid. Je marchai au hasard
dans la campagne dserte et dsole, pour attendre le soir.

Le soir vint de bonne heure.

Je courus  la maison du bal.

Au moment o je franchissais le seuil de la porte, je vis un vieillard
ple et cass qui descendait le perron.

--O va monsieur? me dit le concierge.

--Chez madame de P..., lui dis-je.

--Madame de P..., fit-il en me regardant tonn et en me montrant
le vieillard, c'est monsieur qui habite cet htel; il y a deux mois
qu'elle est morte.

Je poussai un cri et je tombai  la renverse.

--Et aprs? dis-je  celui qui venait de parler.

--Aprs? dit-il en jouissant de notre attention et en pesant sur ses
mots, aprs je me rveillai, car tout cela n'tait qu'un rve.




UNE AME A NAITRE


Il y a six mille ans  peu prs....

Le monde tait cr depuis un demi-sicle. Dieu avait dj chass
Adam et ve du paradis terrestre. Il n'y avait donc dans le ciel
que les mes qui devaient descendre un jour sur la terre, et animer
successivement les corps qui natraient.

La premire qui revint  Dieu fut celle d'Abel, et les chants des
archanges et la bndiction du Seigneur accueillirent le retour de
l'me exile et martyre qui dut le jour  une faute et l'amour  un
crime.

La seconde fut celle d've, et lorsque les portes du ciel s'taient
rouvertes devant cette me pcheresse, fltrie par le pch, mais
pure par la douleur, toutes les mes de l'avenir s'taient presses
autour d'elle pour apprendre quelque chose de la terre.

ve s'tait contente de rpondre: J'ai pch, j'ai souffert, j'ai
pri; la vie a beaucoup de passions, beaucoup de douleurs et bien peu
de joies. Puis elle s'tait retire  la droite de Dieu, pour achever
auprs de lui sa prire commence ici-bas.

Pour toutes ces mes qui ne connaissaient que le ciel, c'taient
deux mots bien inconnus que les passions et les douleurs. Elles ne
comprenaient qu'une ternit de calme, comme elles ne voyaient qu'une
tendue de srnit; aussi se promenaient-elles toutes rveuses dans
les jardins d'toiles que Dieu fit clore sous leurs pas, se demandant
les unes aux autres ce que pouvaient tre les choses ignores au ciel
qu'on appelait sur la terre passions et douleurs.

Alors elles s'loignaient quelquefois du groupe que forment les lus
auprs du Seigneur, et suivaient mystrieusement une route isole,
jusqu' ce qu'arrives dans un endroit o nulle autre ne les avaient
suivies, elles pussent se pencher sur la voute du ciel, et chercher 
voir ce qui se passait parmi les hommes; mais les tnbres des passions
restaient aussi impntrables  leurs yeux clestes que les lueurs de
l'ternit  notre science humaine.

Or, parmi toutes ces mes curieuses de cette terre nouvelle, il y en
avait une  qui son bon ange avait dit: Tu natras un jour du sein
d'une femme, tu quitteras ta forme immortelle pour le monde que le
Seigneur vient de faire.

--Et quand dois-je natre? avait demand l'me.

--Attends et prie en attendant, avait rpondu l'ange.

Et il s'tait envol  l'orient du ciel, laissant la pauvre me encore
plus curieuse qu'auparavant.

Un jour, le soleil se voila dans les cieux, une autre me venait
de quitter la terre, et quand elle s'tait prsente  la porte du
Seigneur, l'ange de justice l'en avait chasse.

Tout le cortge radieux du Seigneur s'tait mis  genoux, redoublant de
louanges et de prires, et demandant ce qu'avait fait celui que Dieu
chassait.

Dieu rpondit

--Il se nommait Can, et il a tu Abel.

Et le ciel se voila pour le premier crime comme il s'tait voil pour
la premire faute.

--Que peut-il y avoir dans le monde, se demandait l'me qui devait
natre, pour qu'un frre tue son frre?

Et elle attendait toujours, et elle priait en attendant.

Cependant, la premire faute et le premier crime avaient excit la
colre de Dieu, si bien que les morts se succdaient avec rapidit, et
qu'il revenait au ciel bien moins d'mes qu'il n'en tait parti. Mais
chaque fois qu'il en arrivait une, on lui demandait des nouvelles de la
terre; ce  quoi elle rpondait: Devant Dieu l'on perd le souvenir des
hommes; mais tout ce que Dieu fait est beau, et la terre, au milieu de
ses douleurs, a bien des joies.

Et elle allait rendre compte au Seigneur de ce qu'elle avait de
douleurs et de prires  opposer  ce qu'elle avait de fautes.

Les sicles se passaient, et l'me attendait toujours.

Un jour, les anges, courbs devant le trne ternel, virent, non pas de
la colre, mais une larme dans les yeux du Seigneur, et cette larme fit
le dluge.

Quarante jours le ciel pleura sur les fautes de la terre, et la terre
disparut.

Du haut de la vote cleste, les anges suivaient du regard et de la
prire, comme d'ici-bas nous suivons une toile, quelque chose qui
glissait sur les eaux: c'tait l'arche de No.

La pauvre me qui attendait sa naissance avait cru un moment que le
monde tait effac pour l'ternit, et qu'elle ne natrait jamais;
l'arche lui rendit l'espoir: le monde se refit.

Chaque fois qu'une me quittait le ciel pour la terre, celle qui
attendait l'accompagnait le plus loin possible et lui disait:

--Ma soeur, au retour tu me raconteras ce qu'on fait dans le monde.

Et elle disparaissait.

Chaque fois qu' l'heure de la prire l'me de l'avenir se trouvait
auprs de son bon ange, elle lui disait:

--Natrai-je bientt?

--Attends et prie.

Et les sicles passaient.

Cependant le monde se faisait tout  fait mchant. Les louanges
redoublaient au ciel  mesure que le culte se perdait sur la terre. A
peine si de temps en temps il revenait une me exile, mais celle-l
tait reue avec des chants et des fleurs, et Dieu la bnissait.

Comme le chtiment n'avait pas arrt les crimes, Dieu voulut essayer
du pardon. Il fit une me  l'image de sa puret, et il l'envoya sur
la terre. Les anges l'accompagnaient en chantant, et ils restrent
longtemps agenouills derrire elle quand ils l'eurent perdue de vue.

A peine cette me,  qui Dieu avait donn le nom de son fils, et 
qui la terre avait donn le nom de Jsus, eut elle pass trente ans
dans son exil, que les mes commencrent  revenir au ciel pures par
cet homme divin. Chaque jour c'tait fte, chaque jour l'ternit de
bonheur recommenait radieuse et splendide, et chaque jour le ciel se
peuplait de vierges et de martyrs.

Enfin le fils de Dieu reparut aprs sa mission, tenant  ses mains
dchires sa couronne d'pines.

Dieu lui dit:

--Viens, mon fils, tes pieds se sont meurtris aux pierres de la route,
mais ton coeur est rest pur devant les tentations.

Et il le fit asseoir  sa droite.

--Quel peut tre ce monde, se disait l'me rveuse, o l'on ose faire
mourir le fils de Dieu!

Il n'tait bruit au ciel que d'une grande pcheresse que le Christ
avait convertie, et que l'on attendait avec impatience.

Elle arriva.

La premire me qui vint au devant d'elle fut celle qui attendait
toujours sa naissance. Elle lui dit:

--Ma soeur, quel tait ton nom?

--Magdeleine, rpondit la pcheresse.

--Et la terre, a-t-elle bien des joies?

--Oui; mais elles sont passagres, et celles du Seigneur sont
ternelles.

Et Magdeleine alla s'agenouiller aux pieds de Dieu.

L'me continuait d'attendre; elle avait entendu le Seigneur dire 
Magdeleine: Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aim.
Et elle se demandait ce qu'tait cet amour, dont on ne savait rien au
ciel, qui avait perdu ve et qui sauvait Magdeleine.

Aussi devenait-elle de plus en plus impatiente de se voir rvler les
mystres de ce monde o Dieu exilait tant d'mes; de ce monde loign
et inconnu, o pour quelques annes de passions on sacrifiait une
ternit de bonheur. Ce n'tait pas du dsir, sa nature lui dfendait
d'en avoir, c'tait de l'esprance. Peut-tre voulait-elle subir
comme les autres son martyre, pour revenir  Dieu ceinte d'une double
couronne; peut-tre, aprs tout, tait-elle d'une essence moins divine
que ses soeurs, et avait-elle ressenti le souffle de colre qu'en
quittant le paradis l'ange tomb jeta sur elles. Toujours est-il qu'au
milieu de la batitude immense, c'tait cette joie temporelle qu'elle
attendait.

Et chaque fois qu'elle rencontrait son ange, elle lui faisait la mme
question,  laquelle il faisait la mme rponse.

Les nouvelles qu'on recevait de la terre n'taient cependant pas bien
entranantes pour une fille du ciel. Les aptres avaient suivi de prs
le Christ, et, s'ils arrivaient l'me pure, ils taient bien dfigurs
quant au corps. Les hommes ne paraissaient pas vouloir suivre le
chemin trac par la main divine. Les vierges qui revenaient au ciel
remerciaient Dieu de les avoir dpouilles de leur enveloppe terrestre,
et quand elles parlaient de la terre, elles parlaient sans regrets.

L'me attendait toujours.

Les sicles passaient.

Enfin la loi du Seigneur reprit le dessus. La lumire avait d'abord
t trop forte, si bien qu'au lieu d'clairer elle avait aveugl;
c'tait un moment charmant pour venir sur la terre. Il n'y avait plus
d'empereurs cruels; il n'y avait plus d'aptres martyrs; tout semblait
marcher selon la volont ternelle, et pour l'me solitaire qui se
serait contente d'ombre et d'amour, la terre aurait eu bien des joies;
c'est du moins ce que disaient certaines mes dont le premier soin, en
arrivant au ciel, tait de chercher celles qu'elles avaient perdues sur
la terre, et de continuer, sous le regard de Dieu, l'amour commenc
parmi les hommes.

--Il n'y a que l-bas qu'on trouve cet amour, se disait l'me. Quand
donc natrai-je?

--Attends et prie, rpondait l'ange.

C'tait dsolant, d'autant plus que le ciel s'tait tout  coup
illumin d'un astre merveilleux, qu'on appelait une comte, qui tait
encore ignore des hommes, et que l'me craignait que ce ne ft pour la
destruction du monde que Dieu et fait ce nouvel instrument de justice,
puisqu'il avait dit que le monde prirait par le feu.

L'me comprit qu'il fallait se hter. Elle alla trouver son ange et lui
dit:

--Dieu permettra-t-il bientt ma naissance?

--Bientt, reprit l'ange.

--Et quand?

--Dans un sicle, un sicle et demi,  peu prs.

O serait-on patient, si l'on ne l'tait au ciel? L'me attendit.

Dcidment le monde devenait heureux et semblait retourner  l'ge
d'or. Le Christ s'tait servi de l'amour terrestre pour arriver  la
foi. Il avait mis une rvlation dans ce premier pch de la premire
femme, et grce  cela, on pouvait passer quelques mois sur la terre
sans se compromettre.

Cependant l'me comprenait que cette esprance d'un autre monde que
celui de Dieu tait dj un pch, et qu'elle y arriverait souille
d'une faute originelle d'autant plus grande qu'elle tait commise au
milieu de l'innocence ternelle. Aussi, lorsqu'elle priait pour les
autres, elle priait un peu pour elle.

Le temps marchait rapidement, car, devant les yeux du Seigneur et
devant l'ternit, chaque sicle ne met pas plus de temps  passer que
le grain de sable qui tombe du sablier.

L'me voyait arriver avec bonheur le moment tant attendu. Plus il
approchait, plus elle questionnait celles qui revenaient de notre
monde, plus elle avait soif de cet amour terrestre et presque de ces
douleurs qui rompraient la monotonie de la batitude.

Aussi se promenait-elle,  l'heure o la nuit descend sur la terre,
dans les chemins les plus cachs du ciel, tchant de soulever un coin
du voile diamant que chaque soir Dieu tend sur le ciel. Elle suivait
en rvant la voie lacte, se disant: Quelle punition Dieu me fera-t-il
subir pour la faute que je commets auprs de lui quand je ne devrais
avoir qu'un dsir, sa vue; qu'un bonheur, la prire; qu'une joie,
l'ternit?

De temps en temps l'ange passait auprs d'elle et lui disait:
Patience!

L'me attendait.

Enfin un soir qu'elle rvait, comme de coutume, en regardant une
rvolution qui s'oprait dans une toile, l'ange s'approcha d'elle:

--Ta mre est ne aujourd'hui, lui dit-il.

--Ma mre! s'cria l'me.

--Oui.

--Alors je n'ai gure plus de dix-huit ans  attendre; car j'espre
qu'elle se mariera jeune, ma mre.

--Attends, et prie en attendant.

L'me tait triomphante. Elle quitta sa solitude, elle oublia la
rvolution de son toile, et vint se mler aux autres, faisant part de
tous cts de la naissance de sa mre.

Maintenant qu'elle avait la certitude de natre, une chose l'inquitait
encore: c'tait de savoir si elle natrait homme ou femme. Mais, pour
ceci, les mystres de l'avenir taient impntrables: il fallait
attendre.

Chaque jour elle demandait  l'ange:

--Comment va ma mre aujourd'hui?

--Elle vient de faire sa premire dent.

--Quel bonheur! disait l'me.

Et le lendemain elle recommenait ses questions.

Cependant chaque jour elle entrait de plus en plus dans son pch;
avant mme de natre, elle avait dj  expier.

Un matin l'ange vint au devant d'elle et lui dit:

--Ta mre s'est marie aujourd'hui.

--Ma mre s'est marie!

--Il y a une heure.

--Et je n'ai plus  attendre?...

--Que neuf mois, dit l'ange.

L'me alla faire part du mariage de sa mre, comme elle avait fait part
de sa naissance et de sa premire dent. Elle reut les flicitations de
tout le ciel. La chronique dit mme qu'elle reut des commissions de
celles qui avaient oubli ou laiss quelque chose sur la terre.

Du reste, comme un pch ne va jamais sans l'autre, elle devenait
d'une fiert insupportable; il n'y avait plus moyen de l'approcher,
et depuis qu'elle devait aller sur la terre, cela lui avait tellement
tourn la tte qu'elle s'tait fait beaucoup d'ennemis, et elle tait
compltement brouille avec deux prophtes et cinq martyrs.

Quel chtiment Dieu rservait-il  cette me qui troublait ainsi la
srnit ternelle du firmament?

Plus elle approchait du moment tant attendu depuis six mille ans, plus
elle voulait savoir quelque chose du monde qu'elle allait habiter;
mais on et dit qu' mesure qu'elle approchait de sa naissance, elle
avanait dans l'ombre: si bien qu'elle ne se doutait pas de ce qu'elle
allait trouver.

Sur ces entrefaites elle rencontra fange.

--Eh bien? lui dit-elle.

--Eh bien! ta mre est enceinte

--De moi?

--De toi.

L'me poussa une exclamation qui sur la terre serait un pch, et qui
dans le ciel serait un crime.

Jamais on n'avait vu une me plus occupe et plus dsireuse de la
vie corporelle; aussi celles qui n'avaient d'autre amour que Dieu la
laissaient  ses amours terrestres, et l'on commenait  prier pour
elle.

Sa joie augmentait donc  mesure que le temps passait, et un jour
qu'elle tait plus joyeuse, parce qu'elle venait de calculer qu'elle
n'avait plus que quelques jours  attendre, l'ange vint  elle.

--Eh bien? dit l'me.

--Hlas! fit l'ange, ta mre est morte en couches.

--Et moi? s'cria l'me goste.

--Toi, tu es morte en venant au monde.

La punition suivit de prs la faute.

L'me sentit que le ciel manquait sous ses pieds: elle tait prcipite
dans les limbes.



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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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