The Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence, tome
1/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac

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Title: Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8
       Recueil des vnements les plus tragiques;...

Author: J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac

Release Date: August 25, 2014 [EBook #46683]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME ***




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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.

Il y a un problme de numrotation de pages dans ce projet. Aprs
renseignement pris auprs la Bibliothque Nationale, il s'avre que
le document numris visible dans Gallica est conforme au document
papier cote F-31228: dans l'exemplaire papier, on passe galement de
la page 384 (comportant en bas de page la mention Fin du premier
volume),  la page 393 (qui est le dbut de la table du premier
volume).

Cette numrotation a t prserve.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE.




    IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
    rue de la Harpe, n. 90.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE;


  Recueil des vnemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,
    Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis le
    commencement de la monarchie jusqu' nos jours, disposs dans l'ordre
    chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de l'Histoire
    gnrale de France, de l'Histoire particulire de chaque province, des
    diffrentes Collections des Causes clbres, de la Gazette des
    Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.


    PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.


    Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
      C. DELAVIGNE, _cole des Vieillards_.


    Tome Premier.


    Paris.

    CHEZ MNARD, LIBRAIRE, PLACE SORBONNE, No 3.

    1833.




AVANT-PROPOS.


Aimer  lire, disait Montesquieu, c'est faire un change des
heures d'ennui, que l'on doit avoir en sa vie, contre des heures
dlicieuses.

Cette pense de l'un des plus puissans gnies du dernier sicle ne
saurait rencontrer beaucoup de contradicteurs dans le ntre. La
lecture est devenue une des passions de notre poque. On en peut
juger, non seulement par les feuilles sans nombre et de toute espce
qui alimentent priodiquement le public, mais encore par cette foule
de livres nouveaux qui semblent se disputer une petite place sur
les faades de nos cabinets littraires, comme les tableaux de nos
artistes au salon.

Toutefois, parmi toutes ces productions nouvelles, objets de
l'empressement gnral, il est des genres privilgis qui attirent
plus particulirement l'attention, et que l'on recherche avec une
sorte de friandise. La lecture a ses modes changeantes, comme la
toilette; du temps de madame de Svign, on se laissait _prendre
comme  la glu_ par les romans de la Calprende; on se plaisait
aux sentimens exalts et aux grands coups d'pe des hros de
mademoiselle de Scudry. Les moeurs de la licencieuse Rgence firent
clore en foule des livres licencieux comme elle. Les ouvrages
philosophiques leur succdrent, et ds lors, l'instruction gagnant
de proche en proche, les lectures instructives ramenrent la nation
aux choses srieuses de la vie. Au commencement de ce sicle, les
victoires de l'empire et son inexorable censure imposrent un pnible
rgime  la classe des lecteurs: grce aux bulletins de nos armes
triomphantes, il fallait,  toute force, ne se repatre que de gloire.

Aujourd'hui, convenons-en, c'est toute autre chose; jamais revanche
ne fut si complte; nous nous ddommageons largement de notre longue
abstinence. Mais le got du public a chang. Le genre qu'il aime,
qu'il affectionne par-dessus tout, c'est l'horrible, genre  part,
que d'Arnaud-Baculard, il y a soixante ans, voulait impatroniser sur
la scne franaise, et qu'il regardait comme une source d'intrt
non moins fconde que la terreur et la piti classiques. Que
demande-t-on  prsent  la lecture comme au thtre? De fortes
secousses nerveuses, des palpitations quasi-anvrismales, des
motions spasmodiques; on se plat  passer par tous les effrayans
prestiges du galvanisme; on veut des peintures sanglantes jusqu'
l'horreur, des caractres monstrueux jusqu'au dgot; et, comme
le disait dernirement un journal: Depuis quelques annes, nous
avons une soif croissante de connatre l'histoire des crimes et des
calamits humaines.

C'est dans le but de rpondre  cette ncessit du moment, c'est dans
l'espoir de plaire  la majorit des lecteurs, que nous publions
la CHRONIQUE DU CRIME ET DE L'INNOCENCE. Il nous a paru curieux,
intressant, et mme instructif, de prsenter, comme dans un vaste
panorama, les actions les plus criminelles dont la France fut le
thtre.

C'est un spectacle bien affreux sans doute, mais aussi bien digne
de rflexion, que celui du crime dans toutes ses mtamorphoses les
plus hideuses, tour--tour et quelquefois en mme temps assassin,
empoisonneur, incendiaire, parricide; tantt chappant, comme un
Prote,  toutes les investigations de la justice; tantt faisant
tomber sur l'innocence le glaive de la loi lev sur lui; trop souvent
mme assez audacieux pour venir siger parmi les juges.

Le titre dtaill de notre ouvrage fait suffisamment connatre
la marche que nous avons suivie. C'est l'histoire  la main, que
nous avons rdig toute la portion de notre travail qui traite des
temps reculs. Quelques vieilles chroniques, l'histoire gnrale
de France, l'histoire particulire de chaque province, celle d'un
grand nombre de villes, des mmoires historiques, telles sont les
principales mines que nous avons exploites. Ce n'est pas que
nous ayons la prtention d'avoir tout mentionn. Plus d'une fois
l'absence totale de dtails nous a forc de ngliger des faits
susceptibles d'tre de notre domaine. Dans ces temps d'ignorance
et de barbarie, on n'enregistrait pas, comme  prsent, presque
jour par jour, les actions des hommes; souvent dans les chroniques
et autres monumens historiques de ces sicles de rouille, les
vnemens sont  peine indiqus sommairement; encore n'est-il jamais
mention que des hommes du plus noble lignage. L'histoire alors,
essentiellement aristocratique, crite par des moines, courtisans
intresss du pouvoir et de la richesse, prive d'ailleurs du secours
de l'imprimerie, ne tenait note que des faits et gestes des nobles
seigneurs, qui taient tout dans la nation, et gardaient le silence
sur ce qui concernait les gens du peuple, qui n'taient rien. C'est
pourquoi, ne pouvant avoir prise que sur ces hauts personnages, nous
nous sommes attachs  eux, comme aux reprsentans de leur poque.

Mais,  partir du dix-septime sicle, l'abondance des matriaux,
progressivement croissante, nous a mis plus  l'aise. Les divers
recueils de _causes clbres_ nous ont ouvert une source fconde. La
collection de Gayot de Pitaval, celle de Richer, celle de Dessessarts
et plusieurs autres du mme genre ont t fouilles avec soin. Rien
de ce qu'elles offrent de curieux, d'extraordinaire, de monstrueux,
n'a t omis. Plus occups des faits que des procdures auxquelles
ils ont donn lieu, nous les avons dgags des plaidoiries et des
dissertations juridiques qui les touffaient et qui embarrassaient la
marche du rcit. Enfin nous avons fait tous nos efforts pour donner
 nos analyses une forme piquante et dramatique, sans altrer la
vrit.

L'ordre chronologique gnralement adopt pour cet ouvrage, comme
plus favorable au droulement du tableau moral que nous voulions
prsenter, n'a pas toujours t scrupuleusement observ. On y a
drog quelquefois, quand l'intrt et la varit le demandaient,
mais en veillant toujours  ce qu'il n'y et jamais confusion entre
les diverses priodes de la monarchie.

Quant aux nombreux emprunts que nous avons faits pour
l'enrichissement de notre CHRONIQUE DU CRIME, il ne nous serait
nullement pnible de les signaler. C'est quelquefois un moyen sr de
se donner  bon march un air tout poudreux d'rudition. Mais notre
livre n'ayant d'autre ambition que d'offrir une lecture intressante,
nous n'avons pas cru devoir le hrisser de notes et de renvois. Un
_index_ sommaire, plac  la fin de l'ouvrage, mentionnera les livres
qui nous ont t le plus utiles, et dclera par consquent les
sources de nos larcins.

Mais, dira-t-on peut-tre,  quoi bon exhumer tant de forfaits et
tant d'horreurs? Pourquoi ne pas les laisser enfouis? Ne doit-on
pas craindre que cette lecture n'exerce une funeste influence sur
quelques esprits faibles ou enclins au mal?

A quoi bon, rpondrons-nous, l'histoire du Bas-Empire, long et
monotone rcit d'assassinats, d'empoisonnemens, de strangulations?
A quoi bon l'histoire de tous les peuples d'Europe, au moyen-ge,
poque si riche en atrocits, si savante en barbaries? A quoi bon
ce livre, premire lecture de l'enfance, _l'Ancien Testament_, qui
dbute presque par le meurtre d'Abel; qui montre Joseph vendu par ses
frres prts  l'assassiner; qui narre les impudicits de plusieurs
rois cruels, et les massacres de tant de nations innocentes?

Notre livre mriterait sans doute la rprobation universelle, si, par
une inspiration satanique, nous cherchions, comme on ne le fait que
trop souvent sur certains thtres,  plaisanter cruellement avec les
droits les plus sacrs de la nature,  badiner avec les violations
faites aux lois de la socit. Mais la _Chronique du Crime_ est d'un
bout  l'autre une protestation contre le crime. Le vernis odieux
dont nous avons colori tout forfait, le dtail des punitions qui les
accompagnent presque toujours, prouvent assez que nous avons pris 
tche d'inspirer de l'horreur pour tout ce qui est criminel. N'est-ce
pas implicitement faire le plus bel loge de la vertu?

En dire davantage sur ce sujet, ce serait prcher de vieux convertis.
Si, malgr nos bonnes intentions, nous sommes coupables en quelque
point, nous avons le public pour complice et pour instigateur; c'est
lui, c'est son got dominant qui nous a fait concevoir l'ide de cet
ouvrage; et, comme nous l'avons aussi pour juge, nous osons compter
sur sa bienveillante indulgence.




CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.




FRDGONDE ET BRUNEHAUT.


Les premiers temps de notre vieille monarchie franaise ne furent
que trop tristement fconds en forfaits et en cruauts, dplorables
fruits de l'ignorance et de la barbarie qui rgnaient alors.
L'histoire des cours de cette poque (on n'crivait pas celle des
peuples) n'offre, en masse, qu'un tissu d'horribles atrocits,
rapportes vaguement, sans dtails et presque toujours avec
partialit. De tels rcits, fatigans par leur affreuse monotonie,
n'inspireraient que de l'horreur sans intrt. Toutefois, deux
figures terribles, imposantes, apparaissent avec un sombre clat au
milieu de toutes ces scnes de meurtre et de carnage, et doivent
fixer l'attention. Frdgonde et Brunehaut ou Brunichilde, toutes
deux reines, toutes deux rivales de gloire, d'ambition et de crimes,
reprsentent, pour ainsi dire, leur sicle, et tiennent avec
Clovis la plus grande place dans nos premires chroniques. Il leur
appartient donc de figurer en premire ligne dans ce livre d'horreurs.

Frdgonde, femme ambitieuse, belle, fire, adroite et dissimule,
qui  toutes les grces de son sexe joignait la volont d'un tyran,
l'esprit d'un rhteur et le courage d'un homme, commena sa carrire
par supplanter la reine Andovre, femme de Chilpric, et en la
faisant relguer dans un monastre.

Sigebert, frre de Chilpric et roi d'Austrasie, avait pous la
belle Brunehaut, fille d'Athanagilde, roi des Visigoths. Chilpric,
sachant que cette princesse avait apport de grands biens  son
frre, feignit d'abandonner Frdgonde, afin d'pouser Galsninde,
soeur de Brunehaut. Cette femme infortune quitta sa patrie; belle
mais triste et baigne de pleurs, elle fit son entre en France sur
un char d'argent tran par des taureaux blancs. Le cruel Chilpric
lui jura d'ternelles amours, mais bientt cette princesse fut
trouve trangle dans son lit. A cette mort inattendue, la cour de
Chilpric fut indigne et tous les yeux accusrent Frdgonde qui se
rassurait en pensant que le roi tait son complice.

Ds ce moment, Brunehaut rva la vengeance. Aussi belle que
Frdgonde, elle avait, comme elle, une nergie peu commune  son
sexe; si, plus tard, elle l'gala en cruaut, il faut peut-tre
en chercher la cause dans le malheur qui bouleversa sa destine.
Entoure d'ennemis qu'elle abhorrait, sa haine la rendit barbare et
elle franchit tous les degrs du crime.

Cependant Chilpric, pouss par l'avidit, se jeta sur les terres
de Sigebert, alors triomphant hors de France. Ce dernier reparut,
repoussa son frre et lui pardonna; trait sublime  cause des temps.
Mais Chilpric, tranger  la bonne foi, viola la paix  plusieurs
reprises et fut vaincu et pardonn autant de fois par son frre.
Enfin, Chilpric, ayant lass sa patience, est oblig de se renfermer
dans Tournai avec sa famille. Il courait le plus grand danger.
Sigebert, partout vainqueur, assigeait Tournai; mais Frdgonde
que rien ne pouvait effrayer, plus audacieuse, surtout depuis que
Chilpric avait os la proclamer reine, sduisit par ses charmes et
ses promesses deux habitans de Tervana, et leur donna une mission
digne d'elle, celle d'assassiner Sigebert. Quelques heures aprs
l'attentat tait consomm.

Ce crime dlivra Tournai et fit rentrer Chilpric dans ses
possessions. Il envoya aussitt  Paris des satellites pour y
arrter Brunehaut et son jeune fils, hritier de l'Austrasie. Un des
officiers de cette reine parvint  sauver son enfant de sa prison,
et, le descendant du haut des remparts dans une corbeille de jonc, il
arriva, par des chemins dtourns, dans la ville de Metz o il fit
proclamer cet hritier de Sigebert.

Chilpric et Frdgonde revinrent  Paris, o tait encore Brunehaut.
Cette reine dans les fers, n'en tait que plus sduisante. Chilpric
avait un fils de la reine Andovre, appel Mrove. Ce prince vit
Brunehaut, l'aima, en fut aim; cet amour fut malheureux. Le jeune
Mrove poursuivi par les gardes de Frdgonde et craignant de tomber
entre les mains de cette forcene, mit fin  ses jours. Des trois
fils de la reine Andovre, il ne restait plus que le jeune Clovis,
dsormais l'obstacle unique aux projets ambitieux de Frdgonde, qui
portait dans son sein l'esprance d'un hritier auquel elle rservait
en secret la couronne.

Grgoire de Tours raconte que le jeune Clovis ayant parl
indiscrtement sur la conduite de sa belle-mre, elle s'en plaignit
au roi qui fit dsarmer et couvrir de haillons ce jeune prince.
Conduit en cet tat vers Frdgonde, cette martre impitoyable
ordonna  ses gardes de le massacrer, puis publia qu'il s'tait tu
lui-mme, et le fit enterrer sous la gouttire d'une chapelle; mais
craignant ensuite que le corps ne ft dcouvert et qu'on ne lui fit
des obsques honorables, elle ordonna l'exhumation du cadavre et
le fit jeter dans la Marne. Cet assassinat fut commis  Noisy prs
Nogent-sur-Marne, dans une maison de campagne que Chilpric habitait
souvent avec sa cruelle Frdgonde.

Un pcheur, en retirant ses nasses sur les bords de la rivire,
trouva le corps du malheureux prince. Il reconnut le fils des rois
aux longues tresses de sa chevelure, et couvrit ses restes d'un peu
de gazon.

La fureur de Frdgonde n'tait point assouvie par la mort des
fils d'Andovre; la vie de cette reine l'importunait, quoiqu'elle
s'achevt tristement au fond d'un clotre; elle la fit trangler, et
livra sa fille Basine aux dsirs odieux d'une horde de satellites,
afin de fltrir  jamais cette jeune princesse.

Frdgonde ne borna pas l ses coups. Noisy fut encore le thtre
d'un autre crime. Chilpric, avant de partir pour la chasse,
tant venu voir la reine qui achevait sa toilette et avait le dos
tourn, la frappa lgrement d'une houssine qu'il tenait  la main.
Frdgonde, le prenant pour un seigneur, nomm Landry, avec qui elle
entretenait une liaison adultre, s'expliqua de manire  ne laisser
 son mari aucun doute sur sa conduite. Chilpric se retira, et
partit pour chasser dans les bois de Chelles aujourd'hui fort de
Bondi, o il fut assassin par les ordres de Frdgonde qui redoutait
les effets de sa colre.

Le cadavre de ce monarque fut trouv dans la fort, o
l'abandonnaient aux corbeaux ceux qui avaient t ses courtisans
et ses flatteurs. Ce crime excita l'horreur et l'indignation, mais
Frdgonde aussi adroite que sclrate, eut l'art d'apaiser les
esprits, gouverna au nom de son jeune fils Clotaire et reprit chaque
jour une attitude plus menaante; mais ses habitudes de crimes la
suivaient partout; elle voulut faire assassiner Gontran, lui tendit
des embches, aposta des meurtriers. Celui-ci, pour se mettre 
l'abri de ses coups, l'exila prs de la ville de Rouen, o l'vque
Prtextat, ami dvou de Brunehaut, prit bientt sous les coups
dirigs par elle. Frdgonde, outre de voir chaque jour ce prlat,
se fait un complice, et le dispose si bien que ce forcen frappe
Prtextt  l'autel mme o il clbrait les saints mystres au
milieu des fidles. Tandis qu'on l'emportait mourant dans sa demeure,
Frdgonde osa se mler  la multitude consterne; et cachant le
forfait sous l'audace, elle demanda quel bras avait rpandu le sang
qu'elle voyait; alors l'vque, couvert de ses habits sacerdotaux que
souillait le meurtre, se souleva avec effort, et regardant firement
Frdgonde, il lui dit: Athalie, ne reconnais-tu pas  ma blessure
la main qui a tu les rois? Voyant qu'elle feignait de ne pas le
comprendre, il lui rappela tous ses attentats; mais elle l'entendit
sans s'mouvoir, et s'tonna seulement qu'un coup si bien frapp le
laisst parler plus long-temps. Prtextat rendit bientt le dernier
soupir, et Frdgonde s'en revint avec tranquillit. Un seigneur,
ami de Prtextat, irrit plus que tous les autres spectateurs,
la suivit jusque dans son palais, en l'accablant de reproches et
d'imprcations. Frdgonde vint  lui, le sduisit en peu de paroles
et le fit asseoir tout enchant  sa table o elle lui versa avec
grce une coupe de vin empoisonn qui le fit mourir  l'instant.
Cependant il lui faut des victimes moins vulgaires, c'est pour
Childebert, Brunehaut et Gontran, qu'elle prpare pendant la nuit des
sucs mortels.

Elle chargea un ecclsiastique d'aller assassiner la reine Brunehaut.
Le projet de cet missaire ayant t dcouvert, il fut battu de
verges par ordre de Brunehaut, et de retour auprs de Frdgonde,
cette dernire lui fit couper un pied et une main. Ainsi, puni pour
avoir tent le crime, il le fut encore plus gravement pour ne l'avoir
pas consomm. Grgoire rapporte que Frdgonde avait un clerc ou
ecclsiastique au rang de ses domestiques, et qu'elle s'en servait
pour assassiner ses ennemis. Le mme historien l'accuse d'avoir tent
d'trangler sa fille Rigonthe; voici comment il rapporte le fait: Ces
deux princesses vivaient entre elles en fort mauvaise intelligence;
toujours en querelle, elles se battaient  coup de poings. Un jour,
la mre, battue, dit  Rigonthe: Fille, pourquoi me maltraites-tu?
Voil les richesses que ton pre a mises  ma disposition; prends-les
et fais-en ce que tu voudras. Elle entre dans un cabinet, ouvre un
coffre, en tire divers ornemens prcieux; puis elle dit  sa fille:
Je suis lasse; tire toi-mme de ce coffre tout ce qu'il contient.
Rigonthe se penche dans l'intrieur du coffre; aussitt la mre en
fait tomber le couvercle sur le cou de sa fille, le presse avec
effort, l'trangle, de sorte que les yeux de la patiente taient
prs de lui sortir de la tte. Une des suivantes de Rigonthe voyant
le danger, s'crie: Au secours! accourez vte! on trangle ma
matresse; c'est sa mre qui l'trangle! On accourt, on enfonce
les portes du cabinet, on dlivre Rigonthe prs d'expirer. Cette
scne fut suivie de plusieurs autres semblables. Ces deux princesses
s'injuriaient, se battaient continuellement, et leur animosit avait
pour cause les dbauches de Rigonthe.

Aprs la mort de Gontran qui mourut de mort naturelle, chose
tonnante pour un ennemi de Frdgonde, Childebert, fils de
Brunehaut, arma de concert avec sa mre, contre ce monstre couronn.
Mais Childebert fut vaincu et mourut peu aprs. Brunehaut se saisit
avidement de la tutelle de ses enfans, mditant toujours de se venger
de son ennemie. Ses longs malheurs et les crimes toujours nouveaux
de Frdgonde, avaient tellement aigri son coeur, nagure pur et
gnreux, qu'elle y sentait fermenter les fureurs de l'ambition et de
la vengeance; elle s'tait insensiblement dgote de la vertu, et
les assassins commenaient  lui paratre de bons serviteurs.

Elle rassembla les troupes de ses deux petits-fils et les deux armes
se rencontrrent  Luco-Fao, marchant toutes les deux sous les
ordres de leurs reines. La victoire se dclara pour Frdgonde et peu
de temps aprs, cette femme, qui avait rpandu le sang d'une famille
entire de rois, qui avait pay tant de meurtres et distribu tant de
poisons, mourut, sans remords, paisiblement, dans son lit.

Clotaire, son fils, hrita de toute sa haine pour Brunehaut, et
celle-ci reporta sur lui celle qu'elle avait jure  Frdgonde. Elle
mne contre lui Thodebert et Thierry, ses petits-fils, le bat 
plusieurs reprises, et resserre son royaume en d'troites limites.

Brunehaut tait devenue si dure, si imprieuse, que la cour de
Thodebert, o elle rsidait, tait rvolte de ses injustices et de
ses excs. Un matin, les seigneurs austrasiens l'ayant surprise dans
son palais, lui commandrent de quitter sa parure et de prendre des
vtemens grossiers, et la conduisirent en cet tat aux frontires de
l'Austrasie et de la Bourgogne, et l, l'abandonnrent seule. Elle
fut recueillie par un ptre, qui lui donna asyle dans sa chaumire.
Brunehaut passa la nuit au coin de son foyer, et le lendemain se fit
conduire  Chlons, o son fils Thierry, roi de Bourgogne, la reut
en mre et en reine.

Brunehaut chercha de nouveau  s'emparer des rnes du gouvernement,
et, selon quelques historiens, elle endormit Thierry sur le trne
dans les langueurs de la mollesse et de la volupt et s'offrit 
lui pare pour l'inceste. Quoiqu'il en soit, elle alluma la guerre
entre Thierry et Thodebert, qui l'avait laiss chasser de sa cour.
Thodebert fut vaincu, et s'tant retir dans Cologne, les citoyens
de cette ville, assigs par Thierry, voulant s'pargner les horreurs
d'un long sige, jetrent par-dessus leurs murailles la tte de
Thodebert, qui vint rouler aux pieds de son frre. Les enfans de ce
prince infortun tant tombs entre les mains de leur oncle Thierry,
furent crass sur la pierre.

Thierry mourut, laissant quatre enfans; mais les Austrasiens,
indigns du meurtre de leur roi Thodebert, et redoutant surtout
la rgence de Brunehaut, refusrent de se donner  la postrit de
l'assassin de leur ancien matre, et reconnurent pour souverain
Clotaire, fils de Frdgonde et ennemi jur de Brunehaut.

Une nouvelle guerre clate. Brunehaut est trahie par Varnachaire,
maire de Bourgogne,  qui elle avait confi la conduite de la guerre.
Les quatre fils de Thierry, livrs par le perfide maire, sont
massacrs par les ordres de Clotaire. Brunehaut fuit; elle se rfugie
dans le chteau d'Orbe, prs du lac de Neufchtel; elle tombe enfin
au pouvoir de Clotaire, qui se montra digne fils de Frdgonde.

Il ordonna que Brunehaut ft amene au milieu de son camp; et, plac
sur un trne, il se constitua l'accusateur de cette reine, lui
reprochant le meurtre de dix rois, et comprenant dans ce nombre ceux
que Frdgonde et lui-mme avaient fait assassiner. Cette accusation
tait mensongrement atroce; car il l'accusait d'avoir fait prir
les enfans de Thierry, dont lui-mme avait ordonn le massacre.
Mais, comme le remarque l'auteur de la _Gaule potique_, toute
accusation tait bonne au milieu d'une arme assemble en tumulte
pour condamner, et o l'on comptait plus de bourreaux que de juges.
Un murmure sourd se fait entendre au loin; une pleur mortelle couvre
les traits de la souveraine dtrne; la soldatesque insolente
prononce qu'elle a mrit la mort.

Alors tout fut fini pour Brunehaut; il ne lui resta plus qu'
mourir: c'est le seul exemple que donne l'histoire d'une femme juge
militairement. L'artiste ne pourrait donc trouver ailleurs un sujet
de tableau plus original que le moment o Brunehaut entend prononcer
sa sentence. Dj ses mains sont enchanes; prs d'elle, deux
robustes guerriers ont peine  contenir le cheval indompt auquel la
malheureuse princesse doit tre attache. Mais avant de subir cet
horrible supplice, elle est promene sur un chameau dans les rangs
de l'arme; les longues rises et les clameurs la suivent dans cette
marche douloureuse. Bientt ses cheveux, que pendant si long-temps
avait couronns le diadme, servent de liens pour l'attacher au
coursier, qui l'emporte en se cabrant  travers les pierres et les
ronces. L'animal fougueux, dont le sang et les lambeaux marquent
la trace, s'arrte enfin au bout de son horrible carrire, et y
laisse quelque chose d'immobile et dfigur, qui avait t la grande
Brunehaut. On livra son corps aux flammes, et ses cendres furent
portes  une abbaye qu'elle avait fonde. Son tombeau ayant t
ouvert dix sicles aprs, on y vit la poussire de l'infortune
mle  quelques charbons. On trouva aussi parmi ces tristes
dbris l'peron qu'on avait attach aux flancs du coursier pour le
rendre plus furieux, et qui, tomb par hazard dans les vtemens de
Brunehaut, fut jet avec elle dans le bcher, et recueilli avec ses
restes.

Ce nouveau genre de supplice eut lieu en 613. Brunehaut tait alors
octognaire. L'horrible mort qui termina sa longue et orageuse
vie, les crimes royaux que nous venons de passer en revue, peuvent
donner une ide de ce que pouvaient tre ceux des particuliers. On
ne connaissait ni droit des gens, ni humanit: le plus fort tuait le
plus faible; le plus faible tendait des embches  son oppresseur.
C'tait un cercle de sang humain, rempli des forfaits les plus
abominables, et dans lequel les malheureux peuples furent parqus
long-temps encore.




LA COMTESSE DE GATINAIS.


Sous le rgne de Louis-le-Bgue, roi de France, et vers l'an 878, le
comt de Gtinais, donna lieu  un vnement qui mrite de prendre
rang dans ce recueil. Geoffroy, comte de Gtinais, avait laiss en
mourant une fille unique dont l'histoire n'a pas conserv le nom.
Louis-le-Bgue voulut donner la main de cette jeune comtesse  l'un
de ses principaux favoris, nomm Ingelger, qu'il avait lev  la
dignit de grand snchal du palais. Le monarque porta lui-mme
les premires paroles de ce mariage  la comtesse; mais celle-ci
lui rpondit avec respect qu'Ingelger tant n son vassal, les
biensances lui dfendaient de le prendre pour mari. Je laisse 
penser aux dames d'-prsent, dit la chronique, si cela leur serait
un suffisant prtexte pour ne point espouser un favori de roy.

Aprs cette rponse, Louis-le-Bgue, loin de vouloir user de
contrainte, remit son projet  un autre temps; seulement, pour
mieux y disposer l'esprit de la comtesse, il lui donna une place
parmi les dames d'honneur de la reine; puis ayant appris, au bout
de quelque temps, que la jeune demoiselle tait devenue beaucoup
plus traitable dans la socit des dames de la cour, il manda et
convoqua les seigneurs et feudataires du comt de Gtinais, et quand
ils furent arrivs, il les entretint du projet qu'il avait form de
marier leur comtesse, leur demandant quel seigneur leur pourrait
agrer davantage. Ceux-ci rpondirent, par dfrence, qu'ils s'en
rapportaient au choix de sa majest, bien plus capable que personne
de donner un mari convenable  leur dame et comtesse.

Le roi leur apprit alors qu'il la destinait  Ingelger, son grand
snchal. Les seigneurs lui rpondirent que sa volont ft faite,
pourvu que leur matresse y donnt son consentement. La comtesse,
aprs quelques difficults, crut devoir satisfaire au voeu du
monarque; et le mariage fut clbr avec pompe et magnificence.

Cette union ne fut pas heureuse: pendant dix annes qu'elle dura,
Ingelger fut toujours malade. Enfin un matin, la comtesse, en se
rveillant, le trouva mort  ses cts.

Aussitt de violens soupons planrent sur elle; on l'accusa de
poison et mme d'adultre; parce qu'en matire de femme, dit
l'historien, ces deux crimes ne vont gure l'un sans l'autre.
Gontran, brave et hardi chevalier, cousin du dfunt, accuse
formellement la comtesse, en prsence du roi, de toute la cour de
France et des barons du comt de Gtinais; il jette son gant au
milieu de l'assemble et dfie au combat quiconque osera prendre
la dfense de la comtesse. Grandes taient les prsomptions de
culpabilit contre elle; et ce qui leur donnait encore plus de
vraisemblance, c'est qu'on se rappelait qu'elle n'avait pous
Ingelger que par contrainte. Aussi, le roi et tous les seigneurs de
sa cour jugrent-ils qu'il y avait lieu  la preuve du duel, selon
l'usage du temps. Nanmoins, soit que l'on craignt le roi, soit que
chacun se dfit de l'innocence de la comtesse, il ne se prsenta
aucun de ses parens ni de ses vassaux pour prendre sa dfense.

Elle se trouvait ainsi abandonne  elle-mme dans son infortune,
lorsque la Providence lui envoya un dfenseur. Tout--coup, au refus
de tous les autres, un jeune homme,  peine g de seize ans, se
lve, s'avance d'un pas ferme et assur, relve le gant avec joie et
dclare qu'il accepte le combat, pour soutenir contre tous l'honneur
de sa dame et matresse. Ce jeune homme tait page et filleul de la
comtesse, et se nommait Ingelger, comme son dfunt mari.

Le roi ordonne le combat, et quand le jour fix par lui est arriv,
on dresse les lices, on pose les barrires, et les champions sont
amens en champ-clos. Le roi s'y trouvait, environn des princes et
seigneurs de sa cour. Un spectacle si trange avait attir une grande
affluence de peuple. La comtesse tait  peu de distance des deux
combattans, dans un charriot couvert d'toffe de deuil, suivant la
mode de cette poque.

La trompette donne le signal; soudain les deux champions s'lancent
et se ruent l'un sur l'autre. Gontran, fort et puissant chevalier,
porte  Ingelger un coup de lance terrible qui traverse son bouclier
et son bras, et lui fait une lgre blessure au ct. Cependant
le jeune page n'en ft point dsaronn; au contraire, redoublant
de courage, il brandit sa lance, et en frappe si rudement son
adversaire, qu'il l'arrache de dessus son cheval, et lui fait mesurer
la terre. Alors profitant de ce moment de relche, il coupe avec son
pe le tronon de lance qui tenait son bras attach  son bouclier,
et descendant de cheval, il va trancher la tte  Gontran, toujours
tendu sur la poussire.

De grands applaudissemens, des battemens de mains, de vives
dmonstrations de joie accueillirent cette victoire. Ingelger et
la comtesse en rendirent grce  Dieu. Le roi dclara celle-ci
innocente, et elle recouvra ainsi son honneur qui venait de courir un
si grand hasard.

Quand tout le bruit des acclamations eut cess, la comtesse vint se
jeter aux pieds du roi, et lui fit entendre que, puisque sa mauvaise
toile avait voulu que son honneur ft entach, il n'y avait plus
rien qui pt la retenir dans le monde, et qu'elle avait rsolu de
se confiner dans un monastre; seulement elle suppliait le roi de
considrer qu'il n'tait pas juste que ses parens et ses vassaux
eussent son hritage, eux qui l'avaient abandonne sans dfense au
moment du pril; qu'il tait bien plus quitable que le comt de
Gatinais ft donn  cet adolescent, qui, surpassant son ge en
valeur et en magnanimit, avait donn, au risque de sa propre vie,
une si grande preuve de son dvoment et de sa fidlit  sa dame et
marraine.

Le roi et tous les seigneurs, d'un avis unanime, rpondirent que
l'quit et l'intrt public voulaient que le comt appartnt 
Ingelger; ce qui fut proclam sur-le-champ, et ds lors le monarque,
estimant singulirement le mrite d'Ingelger, l'honora de grandes
dignits, et mme le fit comte d'Anjou.




ASSASSINAT DE GUILLAUME DIT LONGUE PE, SECOND DUC DE NORMANDIE.


Guillaume, second duc de Normandie, prince trs-pieux en son temps,
prit d'une manire tragique, qui donne une ide des moeurs de cette
poque.

Arnoul, comte de Flandre, avait surpris par intelligence la ville
de Montreuil, qui appartenait  Hersuin, comte de Ponthieu. Hersuin
s'adressa, pour avoir du secours,  Guillaume, duc de Normandie, qui
alla sur-le-champ reprendre Montreuil, passa tous les habitans de
cette ville au fil de l'pe, la munit de nouvelles fortifications,
et la rendit  son matre, en 941.

Le comte de Flandre, piqu d'un semblable affront, et ne pouvant s'en
venger  force ouverte, eut recours  la trahison.

Il envoya au duc Guillaume, une ambassade charge de l'excuser
d'avoir attaqu Hersuin, et d'allguer qu'il ignorait l'alliance et
l'amiti qui unissait ce comte au duc de Normandie. Les ambassadeurs
d'Arnoul avaient aussi mission de remettre  l'arbitrage du duc
Guillaume, le diffrent qui existait entre Hersuin et lui. Guillaume
acquiesa  toutes leurs demandes; et comme le comte Arnoul tait
goutteux, et ne pouvait chevaucher, le duc de Normandie se rendit
jusqu' Amiens, accompagn d'Hersuin, seigneur de Montreuil, de
Beranger et Alain, comtes de Bretagne, et d'autres seigneurs.

Hersuin avertit Guillaume de se tenir en garde contre le comte de
Flandre. Celui-ci se fondant sur ses forces, tint peu de compte de
cet avertissement, pour son malheur. Arnoul invita Guillaume  se
rendre  Pecquigny, au-dessous d'Amiens; chacun s'y rendit avec sa
suite; Arnoul tait d'un ct de la Somme, Guillaume de l'autre. Au
milieu de cette rivire tait une le dans laquelle les deux princes
devaient confrer ensemble, accompagns chacun de douze chevaliers.
Le comte de Flandre, pour mieux marquer au duc la confiance qu'il
avait en lui, ne se fit accompagner que de quatre chevaliers, et de
deux domestiques sur lesquels il marchait appuy, sous prtexte de
sa goutte. Tous les articles de paix arrts, chacun remonta dans
son bateau, aprs avoir chang les protestations de la plus sincre
amiti. Mais  peine le duc et-il dmarr le sien (car il tait
seul dans un bateau, et ses chevaliers dans un autre), un chevalier
normand, nomm Bause-le-Court, neveu de Rioul, comte de Cotentin,
accompagn de plusieurs soldats d'Arnoul, rappela le duc Guillaume,
lui disant: Monseigneur, le comte Arnoul veut encore parler  vous;
il a oubli quelque chose  vous dire qui vous sera agrable; sortez
du bateau, laissez passer vos gens, le bateau vous reviendra qurir.
Guillaume, plein de confiance dans les semblants d'amiti d'Arnoul,
ne souponnant aucune trahison, commanda au batelier de retourner 
l'le qu'ils venaient de quitter. Mais sitt qu'il eut fait quelques
pas dans l'le, Bause-le-Court, haussant un aviron qu'il tenait, en
assna un grand coup sur la tte de Guillaume, et l'abattit sans
mouvement. A l'instant les autres complices s'lancrent sur le
duc, et le frapprent de tant de coups d'pe et de dague, qu'ils
le mirent  mort; puis ils allrent rejoindre le comte Arnoul qui
avait dj travers la rivire. Les gens du duc Guillaume, placs
 l'autre rive, eurent la douleur de voir massacrer leur prince,
sans pouvoir lui porter secours assez  temps. Ils se htrent
nanmoins de traverser la Somme, et trouvrent Guillaume encore tout
palpitant, qui rendit le dernier soupir entre leurs bras. Son corps
fut transfr  Rouen, et inhum dans l'glise de Notre-Dame de cette
ville. Cet vnement arriva en l'an 942.




ROI DE FRANCE, VOLEUR DE GRANDS CHEMINS.


Philippe Ier, roi de France, reut une ducation vicieuse. Il n'avait
que sept ans, lorsqu'il succda, en 1060,  son pre Henri Ier.
Il rgna d'abord sous la tutelle de sa mre, puis sous celle de
Baudouin V, comte de Flandre. Ce fut sous son rgne que s'tablit,
 Paris, une nouvelle magistrature,  la fois fiscale, judiciaire
et militaire, et qui fut nomme _Prvt_. On croit que le premier
prvt fut tienne, homme rapace, de mauvais conseil, trs-indigne en
tout point de remplir ces fonctions dlicates.

tienne dtermina le roi Philippe, encore jeune,  piller l'glise
de Saint-Germain-des-Prs. L'or, l'argent, les pierreries des
reliquaires, devaient tre la proie du prince et de son prvt. Tout
tait dispos pour ce projet sacrilge, mais un miracle, disent
les lgendaires, vint  propos en arrter l'excution. L'audacieux
prvt qui convoitait surtout la prcieuse croix que Childebert avait
apporte d'Espagne, sur le point de porter la main sur cet objet
sacr, devint subitement aveugle. Effray de cet accident, le roi ne
voulut point passer outre, il se retira.

C'est sans doute par suite des mauvais conseils de ce prvt, que
l'on vit ce roi adopter les habitudes des seigneurs de son temps,
et guetter les marchands sur les chemins pour les voler. Le pape
Grgoire VII adressa, sous la date du 10 septembre 1074, une lettre
 tous les vques de France, dans laquelle il donnait une esquisse
des brigandages de ce prince. Il y signale les dsordres de toute
espce qui dsolaient la France  cette poque, puis continuant:
Votre roi, dit-il, ce roi que l'on doit plutt qualifier de votre
tyran, inspir par le diable, est le principal auteur de ces
dsordres. Il a souill de dbauches et de crimes tout le cours de sa
vie. Ce misrable a pris les rnes du gouvernement sans savoir les
tenir: il a, par sa trop grande faiblesse, favoris la dpravation de
ses sujets, et, par ses exemples, les a autoriss aux attentats que
je viens de signaler..... De plus, lui qui devrait tre le dfenseur
des lois et de la justice, n'a pas eu honte d'agir comme un chef de
voleurs. Dernirement des marchands de divers pays se rendaient  une
foire qui se tient en France, lorsque ce roi, en vrai brigand, les
arrta et leur enleva une somme considrable d'argent.

Dans une autre lettre adresse  Guillaume, comte de Poitou et duc
d'Aquitaine, le mme pontife retrace les mmes excs. Pouss par
une cupidit que rien ne peut excuser, dit-il, il n'a pas rougi de
souiller la majest du trne, en pillant des marchands d'Italie, qui
se rendaient dans votre pays.

Dgot de sa premire femme, Philippe enleva avec violence, en
1092, Bertrade, femme du comte d'Anjou, et trouva un archevque et
deux vques qui consacrrent ce rapt, en bnissant cette alliance
criminelle.

Philippe fut le premier roi franc qui altra les monnaies; il fit
frapper des pices d'argent o il entrait un tiers d'alliage en
cuivre. Il fit, comme son pre, un trafic scandaleux des bnfices
ecclsiastiques, et donna l'exemple de plusieurs crimes.

Un de ses plus puissans vassaux, le duc de Bourgogne, Odon ou Eudes
Ier, surnomm le _Boucher_ ou le _Bourreau_, ne rougissait pas non
plus d'arrter et de dpouiller les passans. Instruit qu'Anselme,
archevque de Cantorbry, traversait ses tats pour se rendre 
Lyon, et qu'il portait avec lui de grandes richesses, il vint avec
une force suffisante s'embusquer sur son passage. L'archevque,
avec ceux de sa suite, s'tait arrt dans un lieu commode pour se
rafrachir; le duc, escort d'un grand nombre de chevaliers arms,
fond brusquement sur ces voyageurs, en disant: Lequel de vous est
l'archevque? Le prlat monte aussitt sur son cheval, s'avance
vers le duc, et d'un air fier et imposant, lui dit: _C'est moi!_
Alors le duc, saisi de confusion, rougit, baisse la tte, reste
interdit. Anselme profitant de son embarras, lui dit: Seigneur duc,
vous plat-il que je vous embrasse? Le duc entran par l'accueil
de l'archevque, y rpond par ces mots: Seigneur, je suis prt 
vous embrasser et  vous servir, et me rjouis de votre arrive. Le
duc et le prlat se sparrent bons amis en apparence. Ce dernier,
content d'avoir chapp au danger, donna sa bndiction au prince, et
se hta toutefois d'aller coucher  Clugny.




CRIMES ET CRUAUTS DE GUILLAUME TALVAS, COMTE D'ALENON ET DE BELESME.


Suivant les chroniques de Normandie, cette famille de Belesme, sembla
traner  sa suite la cruaut, l'impit, la tyrannie. Guillaume
Talvas, _ours en cruaut, mais timide comme un livre_, et qui
n'avait rien d'humain que la face, voyant que le duc de Normandie,
encore trop jeune, ne pouvait songer  tenir la loi en vigueur, fit
deux actions qui prouvaient sa sclratesse et sa lchet.

Il avait pous Hildeburge, fille d'un noble et vertueux chevalier,
nomm Arnulphe; cette femme runissait toutes les qualits
ncessaires pour se faire aimer. Nanmoins, comme sa grande pit la
poussait trop frquemment  blmer son mari de ses actions perverses
et dnatures, et que ses reproches l'importunaient, il rsolut
de s'en affranchir. Un matin qu'elle se rendait  la messe, il la
fit prendre par deux de ses brigands solds et leur ordonna de
l'trangler, au milieu de la rue, en prsence de tout le peuple.

Cette action, digne des antropophages, ne tarda pas  tre suivie
d'une autre qui semble encore plus cruelle. Peu de jours aprs
cet assassinat, Talvas demanda en mariage la fille du vicomte de
Beaumont. Cette demande fut agre dans l'esprance que Talvas ne
traiterait pas sa seconde femme comme il avait fait la premire.
Le jour arrt pour la clbration des noces, il invite tous les
seigneurs ses amis et voisins, entr'autres Guillaume Giroye comte
de Montreuil et baron d'Eschauffou, auquel il avait de grandes
obligations, pour en avoir t secouru en plusieurs circonstances. Or
ce Giroye avait un frre, nomm Raoul, et surnomm Malle-couronne,
parce qu'il avait quitt la clricature pour la carrire des
armes. C'tait un homme trs-lettr et singulirement vers dans
la connaissance des secrets de l'astrologie judiciaire. Le jour
que Talvas avait invit son frre  venir  ses noces, Raoul avait
dcouvert, par la puissance de son art, que le comte de Montreuil
tait menac d'un grand malheur qu'il ne pourrait viter, s'il
assistait aux noces de cet homme dnatur. Il conjura donc son frre,
de ne pas s'y rendre. Mais ses avis et ses prires furent inutiles.
Guillaume Giroye, au-dessus de la crainte, partit pour Alenon,
accompagn seulement de douze de ses serviteurs. Talvas lui fit une
flatteuse rception et le traita splendidement pendant plusieurs
jours: puis il le fit secrtement arrter,  l'insu de tous ceux qui
assistaient aux noces, et le fit emprisonner troitement. Aprs un
banquet magnifique, il emmena toute la compagnie  la chasse, moins
pour le plaisir lui-mme, que pour donner le temps  ses satellites
d'excuter ses ordres  l'gard du comte de Montreuil. Ces bourreaux
que la cruaut avait allaits de sang et nourris de carnage, obirent
ponctuellement  leur matre; ils conduisirent le prisonnier innocent
hors du chteau; et l, sous les yeux du peuple d'Alenon fondant
en pleurs, et maudissant leur seigneur, ils crevrent les yeux au
malheureux comte de Montreuil, et lui couprent le nez, les oreilles
et les parties gnitales.

Ainsi mutil et dfigur, Guillaume Giroye s'alla rfugier dans le
monastre du Bec, et se fit moine sous le vnrable abb Hessoin,
vers l'an 1045. Plusieurs gentilshommes touchs de l'injure qu'il
avait reue, se joignirent  ses deux frres, Raoul Malle-couronne
et Robert, et vinrent ravager, piller, incendier sur les terres de
Talvas, esprant le forcer de se mettre en campagne; mais celui-ci,
aussi lche que cruel, renferm dans un chteau fortifi, n'et
jamais le courage d'en sortir; et ses crimes seraient rests impunis,
si son propre fils, digne en tout de son origine, ne se fut charg de
son chtiment. Ce fils nomm Arnulphe, arma toute la noblesse contre
son pre et le chassa honteusement de ses villes et chteaux, le
forant de traner une vie misrable et vagabonde.

Si la cruaut de Guillaume Talvas fut grande, dit le chroniqueur
normand, l'impit de son fils la passe de bien loin, et Dieu ne
laissa ni l'un ni l'autre impuni. Un jour comme Arnulphe tait  la
picore, il prit le petit cochon d'une religieuse qui vivait dans la
forest Utique prs St.-Euroult, et importun de le lui rendre, il
commanda  son cuisinier de le tuer et l'apprester pour son souper;
ce fut son dernier repas; car soit pour punition du sacrilge, ou
pour tout autre sujet inconnu, il fut la nuit mme trouv trangl
dans son lit.

Mabile de Talvas, qui pousa le comte de Montgommery, vicomte
d'Hyesme, ne dmentit nullement sa race et causa la mort de plusieurs
de ses proches, en leur administrant des poisons qu'elle prparait
elle-mme.




GABRIELLE DE VERGY, OU VENGEANCE ATROCE DU CHATELAIN AUBERT DE FAYEL.


Voici un fait du douzime sicle qui peut soutenir la comparaison
avec l'horrible festin d'Atre. Il appartient peut-tre moins aux
moeurs de cette poque chevaleresque quoique barbare encore, qu' une
passion qui est capable de tous les excs de violence, la jalousie.

Raoul ou Renaud, chtelain de Coucy, fut pris des charmes de
Gabrielle de Vergy, femme du chtelain Aubert de Fayel. Le chteau de
Coucy tait voisin de celui de Fayel et situ  peu de distance de
la ville de Saint-Quentin. La belle chtelaine ne fut pas insensible
 l'amour de Raoul; et leur passion mutuelle donna bientt lieu 
des rendez-vous secrets. On redoutait la jalousie de Fayel; mais ces
alarmes semblaient rendre leur flamme encore plus vive; nos deux
amans savouraient  longs traits le bonheur d'aimer et d'tre aim,
lorsque la croisade vint appeler Raoul en Palestine. Il balana
un moment entre l'amour et l'honneur, mais en noble chevalier,
il prfra l'honneur pour ne pas se montrer indigne de l'amour;
toutefois avant son dpart, il composa une chanson qui peignait bien
vivement l'tat de son coeur. Amour, amour, dit-il dans un couplet,
il n'y a plus  balancer; il faut partir. J'ai tant fait, qu'un plus
long dlai m'est impossible. Si ce n'tait la crainte de m'avilir en
restant et de m'attirer un reproche, j'irais demander  ma Dame, la
permission de retourner sur mes pas; mais la noblesse des sentimens
qu'on prise en elle, s'oppose  une complaisance qui ferait manquer
 l'honneur son ami. Dans un autre couplet, il exprime ainsi ses
regrets: Jamais tourterelle qui perd son tourtereau ne fut plus
dsole. On pleure en quittant le pays et les foyers qui nous ont vus
natre; on pleure ses amis quand on s'en spare; mais il n'est point
de sparation plus douloureuse que celle de deux vrais amans.

Raoul part, s'embarque  Marseille avec le roi Richard, arrive en
Palestine et trouve la ville d'Acre dj au pouvoir des Chrtiens.
Dans un combat, il est bless d'une flche empoisonne; et malgr les
soins du mdecin, sa blessure devient incurable. Alors languissant,
sans espoir de gurison, il s'embarque pour la France. Quelques
jours aprs, sentant les approches de la mort, il appelle son fidle
cuyer, lui remet une bote d'argent contenant les prsents qu'il
avait reus de sa matresse, lui recommande de placer son coeur dans
cette mme bote quand il aura rendu le dernier soupir, et de porter
le tout  la dame de Fayel. Ce triste prsent tait accompagn d'une
lettre, qu'il eut  peine la force de signer. Il expire.

L'cuyer, fidle aux dernires volonts de son matre, arrive
auprs du chteau de Fayel: mais le seigneur du lieu le reconnat,
souponne qu'il est porteur d'une lettre pour son pouse, l'arrte,
le fait dpouiller, et trouve sur lui le dernier don et les dernires
expressions de l'amour de Raoul.

Transport de jalousie et de fureur, il ne se calme que pour mditer
une vengeance de tigre. Il ordonne  son cuisinier d'apprter le
coeur de Raoul et de le faire servir  table  la chtelaine.

Gabrielle ne souponnant rien, le mange. Avez-vous trouv cette
viande bonne? lui dit Fayel, avec un sourire satanique.--Je l'ai
trouve excellente, rpond l'infortune.--Je le crois bien, rplique
le sclrat; elle doit tre dlicieuse pour vous, car c'est le coeur
du chtelain Coucy. Il lui jeta en mme temps la lettre que Raoul
lui avait crite en mourant, et se plut  repatre ses yeux du
spectacle du dsespoir de cette femme malheureuse. Aprs cet horrible
repas, Gabrielle n'en voulut plus faire d'autres, et se laissa mourir
de faim et de douleur.




HLOISE ET ABAILARD. ATTENTAT DU CHANOINE FULBERT.


Il y a un si grand charme attach aux noms d'Hlose et d'Abailard,
leurs intressantes amours ont obtenu une clbrit si populaire,
que, mme sans connatre le fond de leur histoire, on prouve une
douce motion, seulement  les entendre nommer. Ces deux tres
dlicats, ingnieux et sensibles, contrastaient singulirement avec
le douzime sicle qu'ils ont illustr; sicle barbare, de moeurs
obscnes et de grossire ignorance. Nos deux amans sont presqu' eux
seuls toute la posie de ces temps d'obscure mmoire.

Abailard, issu d'une noble famille de Bretagne, manifesta, ds
l'enfance, un got dclar pour l'tude. A seize ans, sa science
tait prodigieuse; il avait lu tous les orateurs et les potes
grecs et latins, et tous les docteurs de l'glise; il savait les
principales langues des anciens, et toutes celles de l'Europe
moderne, et possdait la logique et la jurisprudence. Tourment du
besoin de connatre et d'tre connu lui-mme, il cde  ses frres
ses droits d'anesse, et parcourt les villes et les monastres de
France, cherchant de doctes personnages, pour jouter avec eux de
savoir et d'loquence. Il devint bientt le plus vigoureux athlte
dans les luttes thologiques, luttes qui souvent dgnraient en
haine forcene, en combats sanglans. Toutefois, si Abailard n'et eu
que ce mrite, il serait oubli comme tous ses antagonistes. C'est 
l'amour et  l'infortune qu'il doit sa clbrit.

Aprs avoir visit les provinces de la France, Abailard vint  Paris,
et suivit les leons de Guillaume de Champagne, qui reconnaissant
dans son nouvel colier, un rival qui lui tait suprieur, et jaloux
de son tonnant mrite, ne tarda pas  lui susciter des embches.
Contraint de quitter Paris, Abailard parcourut successivement
plusieurs villes, et partout surpassant ses matres et ses
concurrens, il s'en fit d'implacables ennemis qu'il aigrissait encore
par son orgueil ddaigneux.

Il revint  Paris o la principale chaire d'enseignement tait
vacante; il l'obtint et excita l'enthousiasme de ses lves par son
locution, sa grce et son esprit.

Sa rputation s'tendit jusqu'en Angleterre et en Allemagne, d'o
l'on venait en foule pour l'couter. Mais au milieu de sa gloire,
il apprend que dans Paris habite une jeune beaut qui, du fond de
sa retraite modeste, partage avec lui l'admiration publique; on
la disait la plus belle des Franaises; mais on vantait surtout
son esprit et ses connaissances. On la nommait Hlose. Son oncle,
le chanoine Fulbert la retenait prs de lui, dans le clotre de
la cathdrale, l'loignant avec un soin jaloux, des ftes et des
relations du monde dont elle eut t l'ornement.

Abailard, sur les simples rcits qu'il en entendait, conut pour
Hlose qu'il ne connaissait pas, une passion pleine d'enthousiasme.
Par une merveilleuse sympathie, celle-ci prvenue par la rputation
du jeune docteur, ne voyait que lui, sur la terre, digne de plaire
et d'tre aim. Elle se le reprsentait sous les formes les plus
sduisantes; heureusement qu'Abailard avait un extrieur propre 
raliser les illusions d'Hlose. Les auteurs de sa vie s'accordent
 dire qu'il tait le plus bel homme de son temps. Hlose et
Abailard se virent enfin. Bientt l'oncle Fulbert eut l'imprudence
de seconder les mutuels dsirs des deux amans au del mme de leur
espoir, en souhaitant que sa nice reut des leons d'Abailard. Pour
voir son lve avec plus de libert, le matre prtexta que ses
travaux et ses occupations le retenaient tout le jour loin d'elle,
et qu'il ne pouvait lui consacrer que les heures de la soire. Au
moyen de cet arrangement, ces visites nocturnes n'avaient rien de
surprenant, et il trouvait ainsi l'occasion d'entretenir Hlose
sans tmoins, dans ce clotre paisible. Anim par la prsence de
sa matresse, Abailard se surpassait lui-mme dans ses leons
mystrieuses et enivrait Hlose de savoir, d'loquence et d'amour.
C'est dans les lettres originales de ces deux amans, crites en
latin, qu'il faut lire les dtails pleins de charme et de passion de
ces dlicieuses soires, o l'amour finit par tenir beaucoup plus de
place que l'tude.

Abailard composa un pome sur la rose, emblme ingnieux et dlicat,
sous lequel il clbrait Hlose. Ces vers furent bientt appris de
tous les amans de la capitale, qui les rptaient tous les soirs prs
des puits d'amour.

Cependant, grce  ce pome et  quelques chansons rotiques que
composait Abailard, les amours du clotre Notre-Dame n'taient pas
restes secrtes. Hlose, aveugle par son imprudente passion, loin
de s'alarmer, tait fire de voir toutes les dames de la ville et
de la cour envier, comme elle le dit elle-mme, et sa joie et son
lit. Tout Paris s'entretenait ouvertement de l'union des deux amans;
Fulbert fut le dernier  la connatre, mais son courroux n'en fut que
plus terrible. Abailard redoutant les effets de sa fureur pour son
amante adore, la conduisit dans la Bretagne, o elle mit au jour un
fils que sa grande beaut fit nommer Astralable, c'est--dire astre
brillant.

Cependant Abailard tenta de flchir le chanoine Fulbert; fort de
son amour et se fiant aussi sur le pouvoir de son loquence, il osa
affronter la colre de ce vieillard vindicatif; il lui demanda la
main de sa nice et pupille; cette demande parut adoucir le chanoine,
mais l'tonnement d'Abailard fut extrme quand Hlose, se refusant
 ce mariage, lui tint ce discours extraordinaire, comme l'atteste
la correspondance de nos deux amans. Vous esprez vainement de
flchir l'irascible Fulbert, en me faisant le sacrifice de votre
libert. Il est inexorable et dur; sa rconciliation apparente n'est
qu'un pige artificieux o sa vengeance vous attend. Mais dut cette
rconciliation tre sincre, ne croyez pas que j'achte mon pardon
et mon repos au prix de votre gloire qui m'est plus chre que la
vie. Vous le savez, mon ami, la pauvret, l'exil, me paraitraient
plus doux avec vous, qu'une couronne avec un autre..... Si je
refuse l'engagement que vous vous rsignez  former, ce n'est donc
pas dans la crainte de m'unir avec vous..... Peut-tre croyez-vous
concilier vos importans travaux avec les soins obscurs d'un mnage;
dtrompez-vous; votre me, absorbe par les ides grossires d'un
amour sensuel, par les dtails indiscrets d'une vie domestique et
minutieuse, saisira avec moins d'audace les conceptions suprieures.
Comment accorder les devoirs de votre tat avec l'embarras d'une
famille?... Aimez-moi parce que l'amour est une des plus douces
rcompenses de la gloire; mais qu'une femme ne soit pour vous qu'une
matresse toujours passionne, et sans cesse occupe  vous tresser
des couronnes,  vous prparer des parfums,  vous enchanter par la
douceur de sa voix et la volupt de ses caresses; que rien de ce
qui est commun aux liaisons vulgaires, ne vienne ravaler nos divins
transports, faire un pacte d'un sentiment, et substituer peut-tre le
dgot, la satit, la langueur aux rves de notre imagination et aux
ardeurs de nos dsirs toujours renaissans.

Abailard tonn de cet trange discours, mais non persuad, insista
pour pouser Hlose, il ne l'y dtermina qu'avec peine, et 
condition que leur mariage serait secret. Cette condition dplut 
Fulbert; ce chanoine en prit occasion d'associer  sa vengeance tous
les parens d'Hlose; il gagna par argent le valet d'Abailard, et
s'tant introduit pendant la nuit dans la chambre o il couchait, les
barbares le mutilrent. Le chanoine Fulbert fut arrt, dpouill de
ses bnfices et condamn  l'exil; deux de ses gens qui avaient aid
 consommer ce crime, furent jugs et subirent la peine du talion.

Abailard, vanoui, baign dans son sang, ne recouvre ses sens que
pour reconnatre sa honte et ses outrages. Il va cacher son dsespoir
dans le clotre de Saint-Denis; mais avant de prononcer ses voeux
qui doivent lever une barrire ternelle entre le monde et lui, il
souhaite qu'Hlose, fuyant elle-mme le monde, se consacre  Dieu
dans le monastre d'Argenteuil.

Age de vingt-deux ans, pleine d'attraits, entoure des hommages
publics, Hlose n'hsite pas  consommer ce sacrifice, et malgr
les prires de ceux qui l'entourent, elle court s'enfoncer dans le
clotre dsign.

Cependant Abailard languissait dans l'abbaye de Saint-Denis; la
licence et les dbordemens de cette maison le rendaient encore plus
malheureux. Ses remontrances irritrent ses confrres, qui lui
suscitrent des dsagrmens et mme des perscutions. Alors il quitta
leur abbaye et revint professer  Paris. Ses succs rveillrent
les envieux que ses malheurs et son absence avaient assoupis. Ils
l'accusrent d'hrsie: il fut cit au concile de Soissons o il
faillit tre lapid par les habitans de cette ville, aveugls par le
fanatisme. Les pres du concile le condamnrent  tre renferm dans
le couvent de Saint-Mdard.

De nouvelles accusations l'atteignirent dans ce clotre. On le
considra mme comme atteint du crime de lse-majest. Dj les
bruits les plus sinistres circulaient autour de lui, lorsque des
religieux, touchs de son infortune, le firent vader. Errant
pendant la nuit, redoutant le jour et l'approche des hommes, il
suit les chemins les moins frays, et arrive enfin sur les bords de
l'Ardusson, non loin de Nogent-sur-Seine, dans un dsert qui, par
son aspect strile et sauvage, lui parut un sjour convenable  son
existence proscrite. Il ne fut pas long-temps inconnu dans cette
retraite, o il vivait d'herbes et de fruits pres. Des disciples
vinrent en foule, et il y fonda avec eux un monastre, qu'il nomma
_le Paraclet_. Cette dnomination, o l'on prtendit trouver la
matire d'une hrsie, lui attira une nouvelle perscution.

Cependant Hlose, lue par ses compagnes prieure de l'abbaye, est
expulse avec ses religieuses de la maison d'Argenteuil. Elles errent
de village en village, rduites  implorer la charit publique.

Abailard apprend ce nouveau malheur; il va au-devant d'Hlose, et
aprs douze ans d'absence et d'infortune, ils se rencontrent sur le
chemin de l'exil et de la pauvret. Abailard conduit Hlose et ses
compagnes dans son nouveau sjour, dont il leur fait l'abandon, et
leur apprend qu'il se nomme le _Paraclet_, ou le consolateur.

Peu aprs, Abailard reut des dputs du monastre de Saint-Gildas,
qui lui apprirent que leur chapitre l'avait lu abb de cette maison.
Les moines de Saint-Gildas vivaient dans le dsordre et les excs les
plus scandaleux. Abailard rforma leurs moeurs, et il s'attira leur
haine. On prpara plus d'une fois contre lui le fer et le poison.
Les moines allrent mme jusqu' empoisonner le vin du calice dont
le malheureux Abailard devait se servir dans la clbration des
mystres, et plusieurs fois ils armrent contre lui des assassins.
Leurs complots furent dcouverts: les plus criminels furent dgrads;
mais ils parvinrent  corrompre les autres, et tous ensemble, le
poignard  la main, ils entrrent dans la chambre d'Abailard, qui
n'chappa  leur rage que par miracle. Enfin, ses derniers crits
ayant t dnoncs au pape, le souverain pontife les fit brler, et
donna l'ordre d'emprisonner leur auteur.

Abailard vint, en cette extrmit, demander un asyle au monastre
de Cluny, o il trouva des consolations et un appui dans les bras
de Pierre-le-Vnrable. Un ami d'Abailard, que le sort n'avait pas
non plus pargn, lui ayant crit pour pancher ses douleurs et lui
demander des conseils, l'amant d'Hlose ne crut pas pouvoir mieux
faire que de lui adresser le rcit fidle de ses maux. Cette lettre
touchante parvint jusqu' la tendre Hlose, dont les chagrins, les
larmes et l'absence n'avaient pas diminu la constance et l'amour. Ce
fut alors qu'elle crivit  Abailard ces lettres latines dont nous
avons parl, modle de sentiment et de chaleur.

Dans ces lettres loquentes et passionnes, Hlose fait l'aveu de la
persvrance opinitre de son amour, de ses dsirs, des premiers feux
de sa tendresse. Le souvenir, crit-elle  Abailard, le souvenir
de ces plaisirs dlicieux auxquels nous nous abandonnmes l'un et
l'autre est si prsent  ma mmoire, que je ne puis l'en carter un
seul instant; partout il me suit, il m'obsde, et la nuit il revient
troubler mon sommeil avec des illusions et des songes. Au milieu des
solennits et des mystres de l'glise, alors que la prire doit tre
plus pure, que l'me, plus dgage de la terre, doit, libre de ses
liens, s'lancer vers l'ternel, ces dsirs sditieux me captivent
tout entire; je n'entends plus la pieuse oraison et les hymnes des
choeurs sacrs; je ne vois plus les feux de l'autel, ni l'encens qui
fume autour de moi; pouse adultre de Jsus-Christ, loin de gmir
sur ma faute, j'ose regretter de ne pouvoir plus en commettre.

Aprs de nouveaux malheurs, Abailard mourut dans l'abbaye de
Saint-Marcel, g de soixante-trois ans. Hlose tait spare de
lui depuis vingt ans, et pourtant cette nouvelle la plongea dans un
affreux dsespoir. Le corps d'Abailard fut reu au Paraclet au son
des instrumens religieux et des chants lugubres d'un clerg nombreux.
Hlose resta vanouie une journe entire, et elle ne recouvra ses
sens que pour tomber dans une morne stupeur. Ds lors, et jusqu'
la fin de sa vie, une pleur mortelle couvrit ses traits, et elle
ne sortait de son appartement que pour aller gmir sur la tombe de
son cher Abailard, ou prier pour lui aux autels. Elle s'teignit
ainsi dans les pleurs, et les derniers mots qui sortirent de sa
bouche furent pour supplier ses compagnes de l'inhumer avec son
poux. Il existe une tradition merveilleuse, fonde sur la constance
inaltrable de ces deux amans, qui rapporte qu'Abailard parut se
ranimer au moment o l'on ouvrit sa tombe, et qu'il ouvrit les bras
pour recevoir son Hlose.

Le lecteur nous pardonnera sans doute tous ces dtails sur les amours
d'Hlose et d'Abailard, et sur les malheurs qui en furent la suite.
Cette marche nous a un peu loign du plan que nous nous sommes
trac; mais il nous a sembl que toutes ces circonstances, d'ailleurs
si intressantes, tenaient si troitement au crime de Fulbert,
qu'il tait impossible de les en sparer sans attnuer de beaucoup
l'impression du rcit.




MORT TRAGIQUE DE RAYMOND TRENCAVEL, VICOMTE DE BZIERS ET DE
CARCASSONNE.


La vengeance exerce par les bourgeois de Bziers, au XIIe sicle,
contre Raymond Trencavel, leur seigneur et souverain, est un
tmoignage de la barbarie des moeurs de cette poque.

Le gouvernement fodal tait alors en vigueur dans presque toute
l'Europe, et les lois de la chevalerie partout  peu prs les mmes.
Les grands vassaux faisaient la guerre  leur suzerain toutes les
fois qu'ils se sentaient assez forts pour une telle entreprise; et,
par une consquence toute naturelle, les petits vassaux guerroyaient
aussi contre les grands.

Raymond Trencavel, vicomte de Bziers et de Carcassonne, venait de
rompre la paix qu'il avait conclue avec le comte de Toulouse, son
seigneur, pour se tourner du ct du roi d'Aragon, son ancien alli.
Bernard-Aton, vicomte de Nmes, son neveu, avait aussi embrass le
parti de ce dernier prince. Trencavel, ayant rassembl les milices de
Bziers et de Carcassonne, et s'tant mis en marche avec la noblesse
de ses domaines pour aller rejoindre son neveu, Bernard-Aton, il
s'leva une querelle trs-vive entre un bourgeois de Bziers et un
chevalier de la suite du vicomte. Le bourgeois enleva au chevalier
un cheval de charge, et refusa obstinment de le lui rendre. Le
chevalier, vex de cette offense, et excit par les discours des
autres chevaliers, porta ses plaintes  Raymond Trencavel, lui
demandant qu'il lui ft faire rparation de cette injure. Ces
plaintes, appuyes par les murmures des autres chevaliers, qui
menaaient d'abandonner la bannire du vicomte s'il dniait justice 
leur frre d'armes, dterminrent Raymond Trencavel  leur accorder
satisfaction. Il eut la faiblesse de leur abandonner le malheureux
bourgeois, et les chevaliers le mutilrent d'une manire dshonorante
pour le reste de ses jours.

Cependant les bourgeois de Bziers conurent un vif ressentiment de
cette barbare punition, et mditrent une vengeance plus barbare
encore. Quand la campagne fut termine, ils allrent prier Trencavel
de rparer la honte qui rejaillissait sur tous leurs compatriotes. Le
vicomte, qui tait naturellement d'une humeur douce et conciliante,
fit tous ses efforts pour calmer leur exaspration et les ramener 
des sentimens plus modrs; mais ce fut inutilement: ils restrent
sourds  tous les conseils de douceur et de paix; et Trencavel fut
oblig de leur promettre de les satisfaire en voquant cette cause
 son conseil, qui reut l'ordre de s'assembler  cet effet dans
l'glise de la Madelaine de Bziers le 15 octobre 1167.

Au jour fix, les principaux bourgeois de Bziers se rendirent de
leur ct  l'assemble, arms de cuirasses et de poignards cachs
sous leurs vtemens. Les conseillers, barons et autres gens de la
cour, prirent place dans l'glise, selon leur rang et leur crdit. Le
vicomte, prsident de l'assemble, fit ouvrir la sance.

Alors le bourgeois qui tait le sujet des dolances de la
bourgeoisie de Bziers s'avanant le premier vers Trencavel: Tu as
eu la lchet, lui dit-il, de permettre  tes chevaliers de fltrir
l'honneur des bourgeois de Bziers dans ma personne, notre honte ne
peut tre lave que dans ton sang. Et en mme temps les conjurs,
levant le masque, tirent leurs armes de dessous leurs habits, et
assassinent cruellement le vicomte devant l'autel de l'glise, avec
un de ses fils, plusieurs de ses barons et des gens de sa suite.
L'vque, effray de cet attentat sacrilge, fit d'inutiles efforts
pour arrter le carnage; et son caractre sacr ne le mit pas
lui-mme  l'abri des coups, car il reut plusieurs blessures au
visage. Telle fut la mort misrable de Raymond Trencavel. Il prit de
la main de ses sujets, en punition de ce qu'ils appelaient dni de
justice.




CRIME HORRIBLE ATTRIBU A DES JUIFS DE BRIE-COMTE-ROBERT.


Par suite des prjugs religieux qui, comme chacun sait, ne sont
ni moins haineux, ni moins intolrans, ni moins menteurs que les
autres prjugs, les chrtiens, et particulirement les catholiques,
se plurent long-temps  calomnier les juifs,  leur imputer les
actions les plus atroces, les abominations les plus rvoltantes. La
cupidit avait souvent plus de part  ces accusations que le zle
pour la foi. Les juifs, quoique sans patrie, formaient, au moyen ge
comme aujourd'hui, une nation industrieuse et commerante; beaucoup
d'entre eux taient possesseurs de grandes richesses; mais malheur 
eux si quelque seigneur ou quelque autre personnage influent venait
 convoiter une part de leurs trsors; soudain les crimes de magie,
de sacrilge ou d'homicide leur taient imputs; la haine qu'on
leur portait faisait croire sans peine  leur culpabilit; on les
saisissait, on les jugeait, on les condamnait, et l'on confisquait
leur or. De l tant de mensonges, tant d'histoires calomnieuses et
absurdes qui long-temps trouvrent crance dans les esprits crdules
et prvenus des peuples.

Comme l'opprim cherche toujours  se venger, les juifs durent
exercer parfois de cruelles reprsailles, quand l'occasion s'en
prsentait. Mais, dans ce cas encore, une partie de l'odieux devait
retomber sur les oppresseurs, puisque ces actes de cruaut taient
presque toujours le rsultat de leur tyrannie.

Ces rflexions pourront expliquer le fait suivant, qui parat moins
apocryphe que tant de fables dbites sur les juifs.

En 1191, Agns de Branie, veuve de Robert, comte de Dreux, frre
du roi Louis VII, faisait sa rsidence  Braye, aujourd'hui
Brie-Comte-Robert, petite ville situe  quelques lieues sud-est de
Paris. Cette princesse avait attir dans ce canton un grand nombre
de juifs commerans. Ceux-ci accusrent un chrtien des crimes de
vol et d'homicide, et obtinrent qu'on le leur livrt. En ralit,
ce malheureux n'avait commis d'autre crime que celui de leur avoir
emprunt des sommes d'argent qu'il ne pouvait leur rendre. Les juifs,
le jour du vendredi saint, dpouillrent cet homme, lui lirent les
mains derrire le dos, lui mirent une couronne d'pines sur la tte,
et le conduisirent dans toutes les rues du bourg, en l'accablant de
coups de fouet. Enfin ils l'attachrent  une croix avec des clous,
et lui percrent le ct d'un coup de lance.

Philippe-Auguste, instruit de cet attentat inhumain et sacrilge,
punit cette cruaut avec une justice non moins barbare. Il fit brler
quatre-vingts juifs.

On sait que cette nation, dit l'abb Leboeuf en rapportant ce fait,
tait accoutume  crucifier un enfant chrtien dans le temps de
notre semaine sainte, lorsqu'elle pouvait en attraper un. Cette
assertion ainsi gnralise pourrait bien n'avoir d'autre fondement
et d'autres preuves que les croyances populaires dont nous avons
parl plus haut. De ce qu'un fait est peut-tre arriv une ou mme
plusieurs fois, doit-on en conclure que c'tait une coutume?




LE TROUBADOUR CABESTAING.


On trouve dans l'histoire gnrale de Provence un fait qui, par
quelques dtails, rappelle l'aventure tragique de Gabrielle de Vergy.
Toutefois ce rcit, dont plusieurs circonstances offrent une peinture
nave des moeurs de ces temps encore barbares, ne laissera pas
d'intresser vivement nos lecteurs.

Le troubadour Cabestaing tait n en Provence de parens nobles, mais
si pauvres qu'il fut oblig de quitter de bonne heure la maison
paternelle. Au douzime sicle, les jeunes gentilshommes, ns sans
fortune, trouvaient une ressource assure, pour leur ducation, dans
les maisons des seigneurs, soit de la cour, soit des provinces. Ils y
taient levs en qualit de varlets, c'est--dire de pages.

Cabestaing vint se prsenter  Raymond de Roussillon pour tre varlet
de sa cour. Raymond l'accueillit avec bont, et le prit  son
service. Une physionomie spirituelle, un maintien noble, des manires
polies, prvinrent tout le monde en faveur du jeune page, qui sut
se faire aimer des grands et des petits, sans exciter la jalousie
de ses gaux. Raymond lui-mme l'honora bientt d'une affection
toute particulire; et pour se l'attacher par un emploi permanent,
il rsolut d'en faire l'cuyer de sa femme. Cabestaing, lev  un
emploi qui parat avoir t la plus haute rcompense des pages, ne
s'occupa plus que du soin de se rendre agrable  dame Marguerite,
femme du seigneur Raymond. Aux grces de sa figure, le nouvel cuyer
joignait toutes celles que donnent la gat du caractre, la vivacit
de l'imagination et la galanterie de l'esprit. Il plut  Marguerite,
et cette dame se dfia d'autant moins des premiers mouvemens de son
coeur, que l'extrme disproportion des rangs semblait devoir toujours
la mettre  l'abri d'une faiblesse. Elle vit bientt que l'amour
rapproche les distances.

Il advint un jour, dit l'auteur de la vie de ce troubadour, que la
dame, l'ayant tir  l'cart, lui dit Dis-moi, t'es-tu encore aperu
si mon semblant est vrai ou faux?--Ainsi m'aide Dieu, rpondit
Cabestaing, depuis l'heure bienheureuse que je me suis attach 
votre service, je vous ai regarde comme la meilleure dame qui ft
jamais ne, et la plus vraie dans vos dits et dans vos manires.
Certes je vous crois telle, et telle vous croirai toute ma vie.--Et
moi, reprit la dame, ainsi Dieu me garde, je te dis que j par moi
ne seras tromp, et que je ne fausserai la premire opinion que tu
as conue de moi. En disant ces mots elle l'embrasse, et ce fut l
la premire poque de leur engagement. Peu de temps s'tait coul,
continue l'auteur, et voil que les mdisans, que Dieu confonde! en
parlrent assez haut, prenant, ainsi qu'il arrive, leurs soupons
pour vrits. Tant allrent en disant de toutes les espces, que ces
discours en vinrent aux oreilles de monseigneur Raymond, qui en fut
vivement touch.

Un jour que Cabestaing tait all  la chasse  l'pervier, Raymond
demanda o il tait, et l'ayant su, il prend aussitt ses armes qu'il
cache sous ses habits, se fait amener son cheval, et suit tout seul
le chemin qu'on lui avait montr. Il rencontre Cabestaing: celui-ci,
l'apercevant, se trouble, parce qu'il eut quelque pressentiment
des soupons de son matre. Aprs les complimens ordinaires de
bienvenue, Raymond lui demande s'il n'y a pas quelque dame qui soit
l'objet de ses chansons, et s'il ne pourrait pas en savoir le nom.
Cabestaing s'en dfend d'abord, sous prtexte que, suivant les lois
de la galanterie, on ne peut pas sans perfidie nommer celle que l'on
aime. Vous savez, ajoute-t-il, que la fidlit qu'on doit  sa dame
consiste  lui tout dire et  ne rien dire d'elle. Raymond insista
d'une manire si pressante, et avec tant d'honntet apparente, que
Cabestaing, forc de s'expliquer, mais voulant lui faire prendre le
change, dclara qu'il aimait Agns, femme de Robert de Tarascon, et
soeur de la dame Marguerite. Raymond ne put cacher la joie que lui
faisait cet aveu, et serrant la main du troubadour, il lui promit ses
bons offices, et lui proposa d'aller voir avec lui la dame Agns,
car sa jalousie inquite lui laissait encore quelques doutes sur la
passion de Cabestaing. Agns acheva de les dtruire lorsque Raymond
lui demanda quel tait son amant. Comme elle vit,  l'air embarrass
du jeune cuyer, de quoi il s'agissait, elle rpondit que c'tait
Cabestaing qu'elle aimait; et la conduite qu'elle tint pendant tout
le temps que les deux htes demeurrent dans son chteau tendit  le
faire croire.

Cependant cet heureux stratagme eut un effet auquel il semble
qu'on n'aurait pas d s'attendre, s'il n'y avait pas des occasions
o la vanit d'une femme peut l'entraner  d'aussi grandes fautes
que l'amour. Marguerite crut que Cabestaing aimait effectivement
sa soeur, et dans son dpit elle accabla de reproches sanglans ce
malheureux cuyer, qui eut beau se justifier par le rcit de ce qui
s'tait pass. Marguerite exigea de lui qu'il dclart dans une
chanson qu'il n'en aimait pas d'autre qu'elle. L'cuyer obit; et la
manire dont il s'y prit pour dissiper les inquitudes de cette dame
n'tait que trop capable de rveiller les anciens soupons du mari.

En effet, lorsque Raymond eut connaissance de cette chanson, il
en pntra facilement le sens. Alors le dpit et la jalousie
s'emparrent de lui, et il conut une horrible vengeance. Ayant
conduit un jour Cabestaing hors du chteau, il fondit sur lui comme
un furieux, le tua, lui coupa la tte, lui arracha le coeur, et mit
l'un et l'autre dans un carnier. tant ensuite revenu au chteau,
il manda le cuisinier, et lui donna le coeur de Cabestaing comme un
morceau de venaison, lui enjoignant de le faire cuire, et d'y mettre
un assaisonnement convenable. Ses ordres furent excuts. Marguerite
aimait la sauvagine, et mangea comme sauvagine ce qu'on lui servit.
Puis Raymond lui dit Dame, savez-vous de quelle viande vous venez
de faire si bonne chre?--Je n'en sais rien, rpondit-elle, si
non qu'elle m'a paru exquise.--Vraiment, je le crois volontiers,
rpliqua le mari, aussi est-ce bien chose que vous avez le plus
chrie; et c'tait raison que vous aimassiez mort ce que tant aimtes
vivant. A quoi la femme tonne repartit avec motion: Comment?
que dites-vous? Alors montrant la tte sanglante de Cabestaing:
Reconnaissez, ajouta le farouche Raymond, reconnaissez celui
dont vous avez mang le coeur. A ce spectacle, Marguerite tombe
vanouie, et peu aprs reprenant ses sens: Oui, dit-elle, d'une
voix o la tendresse perait  travers le dsespoir, oui, je l'ai
trouv tellement dlicieux, ce mets dont votre barbarie vient de me
nourrir, que je n'en mangerai jamais d'autre pour ne pas perdre le
got qui m'en reste;  bon droit m'avez rendu ce qui fut toujours
mien. Raymond, transport de fureur, court l'pe  la main sur sa
femme. Celle-ci chappe  ses coups par la fuite, va se prcipiter
d'elle-mme par la fentre, et meurt de sa chute.

La nouvelle de ce funeste vnement se rpandit bientt dans toute la
contre et dans toutes les terres d'Alphonse, roi d'Aragon, et elle
y causa une consternation gnrale. Les parens de Marguerite et de
Cabestaing, tous les comtes, tous les chevaliers des environs, tous
les amans se ligurent et dclarrent  Raymond une guerre sanglante.
Alphonse tant venu lui-mme sur les lieux, pour s'informer plus
exactement de ce fait, fit arrter Raymond, ravagea ses terres,
dtruisit son chteau, et ordonna que les corps de Cabestaing et
de sa dame fussent mis, aprs de magnifiques funrailles, dans le
mme tombeau, devant la porte de l'glise paroissiale; leur aventure
fut reprsente sur leur tombe. L'histoire a plac cet vnement 
l'anne 1181.




PIERRE DE LA BROSSE ET MARIE DE BRABANT.


Il n'est pas de spectacle plus touchant que celui de l'innocence aux
prises avec le crime et la calomnie. La force des motions qu'on
prouve est en raison du pril du personnage qui nous intresse: nous
le suivons des yeux avec inquitude, nous partageons ses angoisses,
nous voudrions pouvoir le dfendre ou du moins l'avertir des piges
qui lui sont tendus; nous passons enfin par toutes les pripties
du drame. Mais si l'innocence triomphe de son calomniateur; si ce
calomniateur tait lui-mme l'auteur du crime qu'il voulait faire
peser sur un autre, alors on ressent une vritable joie, le coeur
satisfait se dilate, s'panouit; et l'on ferait volontiers le voeu de
ne voir jamais que de semblables dnomens, surtout dans l'histoire,
c'est--dire dans les choses relles de la vie.

Pierre de la Brosse, premier ministre de Philippe-le-Hardi, avait
t barbier de Saint-Louis; et c'est en rasant ce vaillant prince
qu'il avait commenc sa fortune. Dou d'un esprit fcond, il s'en
tait servi pour amuser le roi par ses propos factieux. D'ailleurs
trs-habile dans les oprations manuelles de la chirurgie, il s'tait
acquis une rputation qui lui donnait un certain crdit dans ces
temps d'ignorance (13e sicle).

Philippe-le-Hardi, fils du roi, se l'attacha particulirement et
se laissa tellement sduire par ses manires, son langage et ses
petits talens, qu'il en fit son commensal et son favori. Quand
Philippe, aprs la mort de Saint-Louis, parvint au trne, il crut,
fascin qu'il tait par cet homme, devoir lui accorder toute sa
confiance et l'lever aux plus hautes dignits. Il le promut au rang
de grand chambellan et de premier ministre. Dans le premier moment,
cette lvation fut un scandale pour la cour; mais bientt tous les
courtisans ramprent aux pieds du nouveau parvenu.

Ce ministre jouissait de la plus solide faveur; mais le mariage de
son matre avec Marie, soeur du duc de Brabant, et l'ascendant marqu
que cette belle et jeune reine conquit ds l'abord sur le coeur de
son poux causrent bientt de l'ombrage  l'ancien barbier. Marie,
dans ses entretiens avec le roi, dmasquait la turpitude de ce vil
usurpateur de la confiance royale. Pierre de la Brosse s'aperut
qu'on l'accueillait plus froidement, que les courtisans n'pargnaient
sur son compte ni la satire, ni les bons mots; il entrevit sa
prochaine disgrce, et songea au moyen de la prvenir.

Dans le mme temps, le jeune Louis, fils an du mariage de Philippe,
mourut presque subitement dans d'affreuses convulsions. Aussitt
Pierre de la Brosse vient trouver le roi, et aprs une foule de
circonlocutions insidieuses, il accuse Marie de Brabant d'avoir fait
prir le prince du premier lit pour assurer  ses enfans la couronne
qui lui appartenait. A cette accusation, Philippe tombe dans une
cruelle perplexit; son coeur est combattu par des sentimens divers;
il hsite  croire la femme charmante qui le sduit, capable du
forfait qu'on lui impute.

Vous doutez que votre fils ait t victime du poison, lui dit
La Brosse, et il l'entrane vers le lit du prince expir: l, lui
montrant les symptmes du poison: voyez-vous, lui dit-il, ces taches
livides, ces lvres violettes, ces membres contourns et tordus par
les convulsions et la lutte d'une douleur violente? remarquez-vous
ces yeux dont la prunelle s'est clipse dans un orbite sanglant? O
vrit! continua-t-il, vrit, qu'il est cruel de te faire arriver
aux pieds des rois!.... Jamais je ne l'prouvai mieux qu'en ce jour
o mon devoir me force  dnoncer un crime. Paraissez donc, tmoin
irrcusable, tmoin oculaire de ce crime avr, venez clairer mon
matre qu'une passion funeste aveugle encore.

A ces mots, La Brosse introduit en prsence du roi un homme qui
dclare avoir vu Marie de Brabant, la nuit, aprs le tintement du
couvre-feu, distiller des plantes vnneuses et en composer un mets
excrable, la veille de la mort du jeune prince. Il rapporte ensuite
plusieurs autres circonstances qui ne laissent aucun doute sur la
culpabilit de la reine. Le tmoin affirme sa dposition par serment.

Bientt cette affaire s'bruite, agite les esprits; la populace si
crdule crie  haute voix que la reine a empoisonn le jeune prince,
qu'il faut que justice soit rendue.

Cependant le duc de Brabant, frre de la belle Marie, apprend
l'accusation d'empoisonnement imput  sa soeur; il ne peut y croire
et s'indigne contre les infmes calomniateurs qui la perscutent; il
prend la rsolution de la venger. Il part arm de pied en cap; il
arrive  la cour de France et demande  combattre l'accusateur. Le
tmoin produit par Pierre de La Brosse s'avance; le duel juridique
a lieu devant la cour et le peuple; le tmoin est perc d'outre en
outre par le duc de Brabant.

D'aprs les ides de ce sicle, cette victoire prouvait l'innocence
de Marie. Le peuple applaudissait; mais Pierre de La Brosse,
exploitant la crdulit superstitieuse des esprits, en appelle du
duel qui souvent fait tomber l'innocent sous les coups du coupable,
et propose d'aller consulter plusieurs saints personnages qui, dans
ce sicle, prononaient de pieux oracles.

Il y avait en effet dans ce temps-l, trois imposteurs qui, par de
feintes extases, la singularit de leur vie et les exercices d'une
pit hypocrite, avaient acquis une autorit surprenante.

La bguine de Nivelle tait une des trois et la plus clbre. Elle
tait somnambule, et durant ce sommeil veill, elle faisait des
rvlations et des prophties que le peuple recueillait avidement;
elle se tenait dans un clocher ouvert aux quatre vents, et prtait
l'oreille aux cris des corneilles et aux roucoulemens des ramiers qui
voltigeaient autour de sa demeure arienne.

Philippe, aussi crdule que son peuple, envoya trois ambassadeurs
vers cette prophtesse; l'un d'eux tait l'vque de Bayeux,
beau-frre de Pierre de La Brosse. Cette ambassade ne rapporta qu'une
rponse ambigu qui ne servait qu' appesantir le soupon sur la
malheureuse accuse.

Une autre ambassade fut envoye vers la sainte Pythonisse qui, cette
fois, rpondit:

Le roi ne doit point ajouter foi  ceux qui lui parlent mal de son
illustre pouse; elle est innocente du crime qu'on lui impute; il
peut compter sur sa fidlit tant pour lui que pour les siens.

Cette rponse rvolta toute la France contre le ministre La Brosse.
On demanda son supplice et le roi allait l'ordonner, lorsque le
favori fit un dernier effort pour gagner sa cause. Il rappela que la
bguine de Nivelle avaient rendu deux rponses, l'une dfavorable,
et l'autre favorable  la reine, et soutint qu'il tait de toute
injustice de s'en tenir  la dernire. L'adresse du ministre
produisit encore son effet sur le roi dont les esprits taient
toujours flottans.

La situation de Marie de Brabant devenait de jour en jour plus
pnible, elle ne voyait que des regards dfians s'arrter sur elle;
son poux n'tait pas convaincu de son innocence. Elle ne trouvait
de consolation qu'aux pieds des autels; ses prires ferventes furent
exauces.

Un soir, un solitaire vnrable se prsente aux portes du palais et
demande une audience du roi; introduit prs de Philippe, il lui remet
un paquet scell des armes du grand chambellan Pierre de La Brosse,
en apprenant au prince qu'un religieux prt  mourir, l'avait pri
d'aller porter au roi le paquet renfermant la preuve des trahisons du
premier ministre.

En effet, ce misrable, dpositaire des secrets de l'tat, les avait
vendus au roi de Castille, et il rsultait en outre de ces pices
secrtes, que la perte de la reine tait une machination politique
dont il s'avouait l'instrument.

Cette dcouverte leva tous les doutes. On apprit que La Brosse avait
empoisonn lui-mme le prince Louis, afin d'imputer cet attentat  la
reine et de la perdre. On sut aussi que le tmoin qu'il avait produit
n'tait qu'un misrable gagn  force d'or et de promesses.

L'innocence de Marie de Brabant parut dans tout son clat. Quant 
Pierre de La Brosse, il fut trangl et son corps resta suspendu aux
fourches patibulaires.




PROCS DES TEMPLIERS, LEUR INNOCENCE ET LEUR CONDAMNATION. HROISME
DE JACQUES MOLAY, LEUR GRAND-MATRE.


Le procs des Templiers est une de ces iniquits qui font poque dans
l'histoire d'une nation. L'illustration des accuss, la rapacit
et la mauvaise foi des accusateurs, l'absurdit des accusations,
les motifs odieux et vils qui dictrent la sentence des arbitres
suprmes, ont imprim  cette cause un intrt puissant et qui sera
toujours insparable du souvenir glorieux de ces illustres victimes.

On sait que les Templiers avaient rendu d'minens services  la
chrtient pendant les croisades. Lorsque, par suite des succs des
armes chrtiennes, ces expditions pieuses furent regardes comme
n'tant plus ncessaires, les Templiers revinrent jouir en occident
des biens immenses qu'ils avaient conquis sur les infidles, 
la pointe de leur pe. Leur faste, les moeurs orientales que la
plupart d'entre eux avaient contractes taient peu conformes aux
rgles des religieux. L'glise censura la conduite des Templiers qui
repoussrent ddaigneusement ses remontrances.

Philippe-le-Bel, extrmement jaloux de son autorit qu'il
avait dfendue avec opinitret et succs contre des vassaux
rebelles, conut quelque ombrage de l'attitude altire de l'ordre
des Templiers, dj si formidable; il crut qu'il aspirait 
l'indpendance et se refuserait dsormais  plier sous la volont
royale. Cette crainte aigrit son esprit, et des courtisans envieux ne
manqurent pas d'entretenir ses terreurs. On lui disait que cet ordre
devait finir avec les causes qui l'avaient fait natre; qu'il fallait
redouter une milice religieuse qui ne professait ni la soumission des
guerriers, ni la vie claustrale et pacifique des cnobites.

Mais la crainte que ces chevaliers inspiraient tait encore moins
forte que le dsir que l'on avait de les dpouiller de leurs
immenses trsors. Pour assurer cette spoliation et lui donner
une couleur lgale, il fallait juger l'ordre tout entier, et
par consquent lui trouver des crimes. Ds-lors les courtisans
commencrent  les dcrier et  dclamer partout contre leur orgueil,
leurs dbauches et leur impit. Ces bruits trouvrent de l'cho
parmi le peuple qui, selon sa coutume, exagra encore les rcits
qu'il entendait faire  l'occasion des Templiers.

Voici ce qui servit de fondement  l'accusation juridique intente
bientt aprs contre cet ordre clbre.

Un chevalier apostat, Florentin de nation, nomm Noffodei, ayant t
arrt pour un crime qui provoquait la peine capitale, fut renferm,
dans un cachot, avec un autre misrable nomm Squin de Florian qui
tait rserv au mme supplice. Ils se prparrent mutuellement 
la mort, en se confessant l'un  l'autre, suivant l'usage de la
primitive glise. La confession du Templier tait un dbordement
d'aveux pouvantables; Squin de Florian en profita; il se persuada
qu'en chargeant tout l'ordre des crimes dont il venait d'entendre
le rcit, il pourrait tre graci, mme rcompens. Il demanda donc
aux magistrats  leur rvler un secret important; on l'couta,
et sa dposition, quoique ignore du peuple, suggra d'avance les
commentaires les plus tranges, les plus rvoltans.

Les Templiers, disait-on, avaient, par un pacte secret avec les
Sarrasins, promis de renier leur dieu et d'adorer Molock et
Belzbuth. La rception de leurs novices, ajoutait-on, offrait des
actes d'impit et d'indcence. Le blasphme et le parjure taient
au nombre de leurs prceptes tnbreux. On prtendait aussi que
la sodomie tait recommande comme un point de rgle dans leurs
abominables initiations; et l'on ajoutait qu'ils gorgeaient les
enfans qui naissaient de leurs liaisons clandestines avec les filles
et les femmes.

Voici ce que dit  leur sujet M. de Chteaubriand, dans ses _tudes
historiques_: Neuf gentilshommes franais tablirent, en 1118,
l'ordre des Templiers  Jrusalem. Cet ordre acquit d'immenses
richesses, et devint suspect aux peuples et aux rois. Les Templiers
taient accuss de se vouer entre eux  d'infmes volupts, de
renier le Christ, de cracher sur le crucifix, d'adorer une idole 
longue barbe, aux moustaches pendantes, aux yeux d'escarboucle, et
recouverte d'une peau humaine, de tuer les enfans qui naissaient d'un
Templier, de les faire rtir, de frotter de leur graisse la barbe et
les moustaches de l'idole, de brler les corps des Templiers dcds,
et de boire leurs cendres, dtrempes dans un philtre. On peut
toujours deviner les sicles, au genre des calomnies historiques;
brutales et absurdes dans les temps de grossiret et de foi,
raffines et presque vraisemblables dans les temps de civilisation et
de doute.

Philippe apprenait avec une secrte joie toutes ces exagrations
calomnieuses, parce qu'elles favorisaient ses desseins. Il concerta
avec ses conseillers l'arrestation subite de tous les Templiers, le
mme jour et par toute la France. Aussitt leurs biens, cause de
leur perte, furent confisqus, et le roi vint, sans pudeur, prendre
possession de leur palais du Temple, qu'il avait remplac pour eux
par d'obscures prisons.

Clment V, crature de Philippe, venait de succder  Boniface VIII.
Il devait tout  Philippe, il lui promit de seconder toutes ses
volonts.

Philippe-le-Bel tait implacable et expditif dans ses vengeances.
On commena l'instruction du procs des Templiers, et, pour leur
arracher des aveux, on dploya dans leurs cachots tout l'appareil des
tortures les plus affreuses. Ceux qui refusaient de confesser les
faits dont on leur donnait lecture, taient mis sur des chevalets
et livrs aux bourreaux; leurs membres disloqus, leurs os broys,
le sang qui ruisselait sur leurs corps, les cris arrachs par la
douleur, faisaient frmir leurs compagnons, qui, privs  dessein
de sommeil et de nourriture, avaient perdu cette mle nergie, ce
courageux stocisme, qui nous font triompher de la douleur. Ce qui
motive ce beau vers de la tragdie des _Templiers_:

    La torture interroge et la douleur rpond.

Un grand nombre de ces religieux rvlrent donc quelques fautes,
qu'un greffier vendu aux juges avait la perfidie de travestir en
crimes excrables.

Non-seulement les Templiers furent arrts en France: l'implacable
Philippe et Clment V les firent saisir dans toute la chrtient.
Toutes les prisons regorgeaient de ces malheureux, entasss comme
de vils troupeaux. Mais en France, ceux  qui la torture avait fait
trahir la vrit, revenus de leur premier effroi, et reprenant cet
air hroque qui nagure bravait la mort des batailles, se prsentent
devant leurs juges, protestent que les aveux qu'ils ont faits leur
ont t arrachs par la violence et la douleur, qu'ils les rtractent
publiquement, et qu'ils veulent mourir pour expier cette honte.

Les juges, surpris de cette fermet, semblent eux-mmes des accuss.
Ils balancent, ne savent  quel parti s'arrter; mais les instrumens
pervers des cours de France et de Rome, veulent qu'on les condamne
pour avoir trahi la vrit, la premire ou la seconde fois. Ils
gagnent la majorit, et cinquante-neuf de ces chevaliers furent
dgrads, comme relaps, et jugs dignes du dernier supplice. Leurs
bchers sont allums; ils y montent avec calme et srnit; ils
chantent les louanges de Dieu, au milieu des tourbillons de flammes
qui vont les dvorer. Le peuple ne put voir un trpas aussi hroque
sans reconnatre aussitt l'innocence de ces illustres chevaliers.
Dj la superstition dbite une foule de miracles faits  l'honneur
de ces martyrs; dj les murmures clatent de toutes parts contre
les inquisiteurs et les autres juges chargs de ce procs. Le roi de
France et le pape auraient bien voulu ds-lors assoupir cette affaire
et suspendre l'instruction commence; mais il importait de prouver 
l'Europe la culpabilit de l'ordre mis en cause.

Jacques Molay, grand-matre, vieillard vnrable et courageux, fut du
nombre de ceux qui comparurent devant les commissaires dsigns par
le pape. Sa dignit de grand-matre l'levait au rang des princes;
son ge mritait des gards. Il fut traduit devant les juges, charg
de fers et trait avec inhumanit. On lui demanda s'il avait quelque
chose  allguer pour sa dfense; il rpondit que, n pour le mtier
des armes, il tait tranger  l'art de la parole, et demandait
un conseil clair. On lui rpondit qu'en matire d'hrsie, on
n'accordait pas de dfenseur; que d'ailleurs il devait se souvenir
qu'il avait avou tous les crimes imputs.

A ces mots, Jacques Molay est saisi, frapp d'tonnement. Il demande
lecture de sa dposition; il l'entend avec une profonde indignation.
Non, dit-il, jamais ces atroces impostures n'ont souill mes lvres;
j'ai pu, dans un instant de faiblesse que ma mort seule peut expier,
j'ai pu rvler quelques fautes; mais ces aveux, je dois l'affirmer,
 la honte des hommes, ont t dnaturs par ceux qui les ont
recueillis. Je mconnais donc cette dposition, oeuvre tnbreuse de
la fraude, de l'artifice et d'une collusion coupable. Je proteste
contre elle, et puisqu'on me refuse un conseil, je bornerai ma
dfense et celle de mes chevaliers  ce peu de mots, dont l'histoire
reconnatra la vrit:

Nul ordre religieux ne pria plus que le ntre avec ferveur et pit;
nul autre ne fit rgner plus de recueillement et de magnificence dans
la maison du Seigneur, ne rpandit plus d'aumnes parmi les pauvres,
n'essuya plus de larmes et ne gurit, par plus de soins et de zle,
les malades et les infirmes.

Nulle milice chevaleresque ne combattit avec plus d'avantage que la
ntre, contre les Sarrasins, les Turcs et les Maures; ne supporta,
avec plus de courage, pour la dlivrance de la ville sainte, les feux
du ciel africain, les pestes d'Antioche et de Tunis, les naufrages,
les privations, l'exil, la captivit, tous les flaux et toutes les
vicissitudes de la fortune....

Un des accusateurs interrompant alors le grand-matre: Tout cela,
dit-il, n'est compt pour rien sans la foi.--Et sans la foi, reprit
Molay, rien de tout cela ne peut se supporter. Pour quel intrt
d'ici-bas, pour quelle rcompense mondaine aurions-nous pu combattre
et souffrir comme nous l'avons fait?

Philippe ne savait comment sortir de cette grande procdure, o ses
passions l'avaient engag. Pour paratre plus lgal, il permit  tous
les Templiers d'occident de venir plaider la cause de leur ordre.
Plusieurs parlrent avec une courageuse loquence; quand ils eurent
cess de parler, les commissaires dsigns dlibrrent long-temps,
et la majorit se refusait  la condamnation. Mais le pape, indign
de tant de rsistance, s'cria que si l'on ne prononait pas
judiciairement contre les Templiers, la plnitude de la puissance
pontificale supplerait  tout, et qu'il les condamnerait par voie
d'expdient, plutt que de scandaliser son cher fils le roi de France.

Le souverain pontife l'emporta, et la sentence fut prononce.

Mais Jacques Molay et plusieurs autres chefs de l'ordre n'taient pas
encore jugs; on esprait leur arracher des rvlations qui pussent
justifier cette odieuse procdure. On offrit  Jacques Molay et 
ses compagnons la libert et des pensions; mais ils repoussrent
ces offres perfides avec indignation. On les menaa du bcher.
Apportez-y la flamme, dit le grand-matre; j'y vais monter comme
dans une chaire de vrit, o je rpterai: _Nous sommes innocens!
Tout ce dont on accuse les Templiers est calomnie: je le jure  la
face du ciel et devant Dieu, qui va me juger bientt._

Les lgats, embarrasss, ne savaient  quel parti s'arrter. Enfin,
ils livrrent au prvt Jacques Molay et Guy, frre du dauphin
d'Auvergne. Le roi assembla son conseil, et ds le soir les hros
condamns furent conduits  la mort. Leur bcher tait lev dans une
petite le de la Seine,  la pointe occidentale de la Cit, non loin
de l'emplacement qu'occupe la statue questre de Henri IV.

Les chevaliers entrrent dans les flammes avec une fermet admirable.
Jacques Molay fit entendre alors ces mots prophtiques: _Pontife
calomniateur, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne 
comparatre dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.
Et toi, Philippe, je t'ajourne devant lui  un an de ce jour._

Aprs cette imposante assignation, le grand-matre et ses frres
moururent en chantant de saints cantiques.

Quarante jours aprs, le pape mourut; au bout d'un an, Philippe
descendit aussi au tombeau, et l'on se rappela les dernires paroles
du dernier grand-matre des Templiers.

Philippe-le-Bel se fit donner deux cent mille livres, et Louis Hutin,
son fils, prit encore soixante mille livres sur les biens des
Templiers. Ce qui prouve assez quel tait le principal motif de la
condamnation de cet ordre clbre.

Le Parlement, dit Voltaire, n'eut aucune part  ce procs
extraordinaire, tmoignage ternel de la frocit o les nations
chrtiennes furent plonges jusqu' nos jours.




ENGUERRAND DE MARIGNY.


Enguerrand de Marigny, ministre sous le rgne de Philippe-le-Bel,
tait issu d'une famille ancienne et illustre. Il avait reu de la
nature tous les dons qui relvent encore l'clat de la naissance.
Figure remarquable, esprit aimable, manires lgantes et gracieuses,
connaissances vastes et profondes; il runissait tout ce qui peut
faire russir dans les cours. Aussi sa fortune fut-elle rapide;
Philippe-le-Bel le combla de bienfaits, le fit chambellan, comte de
Longueville, chtelain du Louvre, surintendant des finances; enfin
Enguerrand de Marigny, devint son principal ministre et son intime
confident. Tant de faveurs ne manqurent pas d'exciter l'envie des
courtisans; et de l'envie  la haine, la transition est si facile!

A la tte de ces envieux tait le comte de Valois, frre du
monarque, prince orgueilleux, dissimul, vindicatif. Valois
s'indigna de l'ascendant que Marigny exerait sur le monarque. Il
conut ds lors pour le ministre une aversion insurmontable. Plus
tard, la contestation qui eut lieu entre les sires d'Harcourt et
de Tancarville, vint augmenter encore son ressentiment. Marigny,
n'coutant que sa conscience, ne craignit pas de se dclarer contre
le protg de Valois; et une explication extrmement violente clata
entre le frre du roi et le premier ministre.

Nanmoins l'animosit de Valois fut tempre long-temps par l'immense
crdit de Marigny. Mais Philippe-le-Bel tant mort, Louis-le-Hutin,
son fils et son successeur, voulut prendre connaissance de l'tat des
finances du royaume. Valois jugea le moment favorable pour perdre
Marigny.

Les malheureuses expditions de Flandre avaient appauvri le
gouvernement sous le rgne prcdent; on avait cru combler le
deficit en altrant les monnaies et en chargeant le peuple d'impts
exorbitans. Mais ces ressources avaient t insuffisantes, de manire
qu' l'avnement du nouveau monarque, on n'avait pu trouver dans
l'pargne royale de quoi subvenir aux frais du couronnement.

Le roi demanda, en plein conseil, quel usage on avait fait des impts
considrables qui avaient t levs sur le peuple et sur le clerg.
Alors, Valois, inspir par sa haine, s'cria: _Sire, Marigny eut
l'administration des fonds que rclame avec raison votre Majest,
ordonnez que ce ministre vous en rende compte._

Marigny qui n'avait rien  craindre d'une enqute sur sa conduite
publique, offrit au roi de rendre ce compte quand il l'ordonnerait.
_Que ce soit  l'instant mme_, s'cria le comte de Valois,
avec l'impatience de la vengeance. Le jeune roi n'osa rprimer
les emportemens de son oncle, mais Enguerrand fut d'autant plus
irrit, que son accusateur lui-mme, s'tait fait remettre une
partie des deniers dont il voulait rendre le ministre responsable.
Il rpondit au comte: _Vous qui demandez que je rende compte sur
l'heure, je vous ai donn une portion de ces fonds, le reste a libr
l'tat_.....--_Vous en avez menti_, rpliqua le prince.--_C'est
vous-mme_, reprit Marigny, _qui vous rendez coupable de mensonge,
et j'en atteste le ciel_. Alors Valois n'coutant plus que sa
fureur, et foulant aux pieds toutes les convenances, tira son pe
en prsence du roi et s'lanant sur Marigny, il voulait le tuer sur
la place. Tous les membres du conseil se prcipitrent entre eux,
et le roi leva la sance. Le comte cumait de rage au milieu de ses
nombreux partisans, tous ennemis dclars de Marigny. Celui-ci sortit
seul et tranquille.

Cependant le faible monarque est circonvenu par son oncle et par
tous les envieux du ministre. On lui persuade que le peuple impute
 Marigny les guerres qui avaient ruin l'tat, et l'altration des
monnaies; qu'on accuse ce ministre de trahison et de concussion et
que sa mort seule peut touffer la sdition qui menace de toutes
parts.

Marigny, au lieu de se tenir en garde contre ses accusateurs et
contre leurs sourdes manoeuvres, conservait toute sa scurit au
milieu de l'orage qui s'amoncelait autour de lui. Sa longue habitude
des cours aurait d lui apprendre qu'il est des accusations sous
lesquelles succombe l'innocence la mieux prouve. Il n'hsite pas
un instant  se rendre au conseil o l'appellent les devoirs de son
ministre. Agite par un pressentiment sinistre, Alix de Mons, son
pouse, s'efforce de le dtourner de son dessein et d'veiller sa
dfiance. Trois fois elle s'enlace dans ses bras, il insiste, elle
redouble de prires et de caresses. La soeur de Marigny vient aussi
le conjurer avec larmes de rester. Marigny embrasse l'une et l'autre
et se drobant  leurs efforts pour l'arrter, il se rend au palais
du roi. Tandis qu'il en montait les degrs, des agens aposts par
Valois, arrtent Marigny au nom du roi, lui demandent son pe et le
conduisent dans la tour du Louvre; de l ses perscuteurs le firent
transporter  Vincennes dans un cachot o l'air et la lumire ne
pntraient qu'avec peine.

Enguerrand de Marigny avait un ami, un vritable ami; trsor bien
rare, surtout dans les cours. C'tait Raoul de Presle, l'un des
hommes les plus doctes et les plus savans de son sicle. Valois
et ses adhrens craignaient beaucoup qu'il ne lui ft permis de
plaider la cause de son ami et qu'il ne leur arracht la victime
qu'ils convoitaient depuis si long-temps. Ils lui intentrent 
lui-mme un procs, afin d'avoir un prtexte pour le faire mettre en
prison. On l'accusa donc, au hasard, d'avoir conspir contre la vie
du feu roi; et sans autres formalits, on ordonna son arrestation
et la confiscation de ses biens. Toutes les autres personnes
recommandables, attaches  Marigny devinrent aussi, de la part du
prince Valois, les objets des plus iniques et des plus arbitraires
perscutions.

Il fallait donner  ce procs une forme juridique. L'implacable
Valois voulait non seulement immoler son ennemi, mais encore le
diffamer par une sentence ignominieuse, le fltrir par un supplice
infamant et rendre sa mmoire  jamais odieuse.

La seule chose qui embarrassa le dnonciateur; c'est qu'une
instruction et une procdure lgale taient indispensables. Il fit
publier dans toutes les provinces de France que tous les individus
qui avaient  se plaindre du ministre et qui savaient quelque chose
contre lui, taient engags  se prsenter devant le tribunal charg
de le juger. On promettait bon accueil et protection  ceux qui
voudraient dposer dans ce sens. Mais l'espoir de Valois fut du;
il ne se prsenta personne; et ce silence, en une telle conjoncture,
tait, ce semble, une clatante justification.

Valois ne pouvait produire ni tmoins, ni preuves; cependant il fit
poursuivre le procs de son ennemi, et sigea lui-mme sans pudeur
parmi les juges. Il avait choisi pour accusateur public un homme
entirement dvou  sa vengeance.

Cet orateur mercenaire,  travers un dluge de comparaisons bizarres
et ridicules dont nous faisons grce aux lecteurs, numra les
prtendus crimes imputs  Marigny. Il l'accusa d'abord d'avoir
altr les monnaies, accusation inique et absurde, puisque l'on
savait que cette fraude avait t conseille au roi par deux
intrigans florentins.

On lui reprocha ensuite d'avoir excit des soulvemens parmi
le peuple, d'avoir dtourn  son profit des sommes que l'tat
rservait  la cour de Rome; d'avoir eu des intelligences secrtes
avec les ennemis de la patrie; d'avoir extorqu au chancelier
plusieurs lettres scelles en blanc. Toutes ces imputations
taient calomnieuses, et l'accus avait entre les mains des pices
authentiques capables de confondre ses calomniateurs.

On lui fit ensuite un crime d'avoir reu des bienfaits du roi, comme
si les rcompenses du souverain n'taient point honorables pour
celui qui en est l'objet; on le taxa d'orgueil et de tmrit, parce
qu'il avait rig sa propre statue dans le palais du roi. La statue
d'Enguerrand de Marigny tait en effet place sur l'escalier du
palais, mais aux pieds de celle de son souverain.

Marigny eut pu, d'un seul mot, rduire au nant tous ces diffrens
chefs d'accusation, mais quand il se leva pour parler, on lui
commanda le silence, et, chose inoue, on lui refusa tout moyen de
justification.

Des hommes recommandables par le rang qu'ils occupaient, par leur
mrite, par leur caractre, vinrent se jeter aux pieds du roi et lui
demander justice pour un infortun que l'on privait d'un droit dont
jouissent les plus insignes sclrats, le droit de se dfendre.
Louis accueillit ces plaintes avec bienveillance; mais, trop
faible pour oser s'opposer aux vengeances de son oncle, il proposa
de commuer en un exil temporaire, dans l'le de Chypre, la peine
capitale qui menaait Marigny.

Mais cette sentence tait loin de pouvoir satisfaire Valois; il
frmit en apprenant les intentions du roi. Ne pouvant toutefois
combattre ouvertement le dessein de son royal neveu, il eut recours
 la dissimulation, et, sous prtexte de rassembler des preuves,
il demanda que le jugement fut diffr de quelques jours, esprant
trouver jusque-l un stratagme propre  assurer sa vengeance.

Valois, le lche Valois, sut profiter du dlai qui lui tait accord.
Les ides de magie, qui prenaient racine en France  cette poque,
furent une ressource dont il usa largement.

Sous le rgne de Louis X, on croyait faire dprir de langueur et
lentement trpasser ceux dont on imitait les traits en cire, et sur
les images desquels on faisait certaines conjurations enseignes par
l'art cabalistique.

Valois accusa la femme et la soeur de Marigny d'avoir fait faire
la figure du roi et des princes du sang, pour attirer sur eux la
maigreur, la maladie et la mort. L'tat de faiblesse o se trouvait
alors Louis, donnait quelqu'apparence de vrit  cette ridicule
assertion. Le roi en fut frapp. Il crut que la famille de Marigny
attentait  sa vie, et voulant la punir dans la personne de son chef,
il donna libre carrire au sanguinaire Valois.

Celui-ci matre enfin de son ennemi, fit acclrer le procs, dicta
la sentence de mort, ordonna le supplice et fit dresser l'infme
gibet ou fut attach Enguerrand de Marigny, comte de Longueville,
premier ministre de France.

Aprs cette excution, le royaume ayant t dsol par des pidmies,
la guerre, la disette, le peuple attribua ces malheurs  la
condamnation d'un ministre innocent, et la cour, partageant cette
opinion, en ordonna dans toutes les provinces des prires expiatoires
pour l'me d'Enguerrand de Marigny.

Dix ans aprs, le comte de Valois, aussi malade d'esprit que
de corps, fit faire des aumnes publiques; et ceux qui les
distribuaient, disaient de sa part  chaque pauvre, _Priez Dieu pour
M. de Marigny et pour M. de Valois_. Le confesseur de ce prince,
sollicit secrtement par l'vque de Beauvais et l'archevque
de Sens, frres de Marigny, avait alarm sa conscience sur la
condamnation de ce ministre.

Des crivains ont affirm que ce ministre avait t un des plus
ardens promoteurs de la proscription des templiers. Cette assertion
n'est pas prouve. Quoiqu'il en soit, il fut, comme ces illustres
chevaliers, victime de l'iniquit des hommes.




LE FAUX BAUDOUIN.


Les histoires de presque tous les peuples font mention d'imposteurs
qui,  l'aide d'une certaine ressemblance, ont quelquefois russi 
se faire passer momentanment pour de grands personnages et n'ont pas
laiss de causer bien des troubles, non seulement dans les familles,
mais mme dans les tats ou ils se prsentaient.

En 1225, Bernard de Rains, ermite champenois, qui vivait dans les
bois de Glanon, entreprit de se donner pour Baudouin, neuvime
comte de Flandre et empereur de Constantinople. Ce prince avait t
couronn le 16 mai 1204. Le 15 avril de l'anne suivante, ayant t
attaqu, devant Andrinople, par Joannice, roi des Bulgares, que les
grecs avaient appel  leurs secours, pour chasser les franais de
la capitale et du trne de l'empire d'Orient, Baudouin fut battu, et
pendant plus d'une anne, on ne sut pas positivement s'il avait t
tu dans la bataille ou fait prisonnier.

Bernard de Rains s'tait instruit, dans le plus grand dtail, de tout
ce qui concernait Baudouin; et  l'aide d'un peu de ressemblance avec
ce prince et de l'incertitude o l'on tait sur sa mort il russit,
par son effronterie,  tromper une partie de la noblesse et du peuple
de Flandre qui lui donnaient dj les titres de comte et d'empereur,
et lui rendaient tous les hommages ds  ces hautes dignits.

Jeanne, fille de Baudouin, et hritire de ses tats de Flandre,
refusa constamment de voir cet homme dont elle souponnait
l'imposture. Elle envoya cependant sur les lieux Jean de Mutelan et
Albert, tous deux bndictins et Grecs d'origine, pour prendre des
informations certaines sur la mort de son pre.

Bientt elle apprit que l'on ne doutait nullement que Baudouin n'et
t fait prisonnier et qu'il passait pour constant que Joannice,
aprs l'avoir tenu prs d'un an dans les fers, lui avait fait couper
les bras et les jambes et jeter le tronc dans un prcipice o il
tait mort au bout de trois jours, dvor par les oiseaux de proie.

Jeanne, instruite de tous ces dtails, s'adressa  Louis VIII, roi de
France, et le pria d'intervenir dans cette affaire qui pouvait avoir
des suites fcheuses.

Louis VIII se rendit  Pronne, d'o il manda au prtendu Baudouin
qu'il dsirait le voir et l'entretenir. Bernard de Rains se prsenta,
vtu de pourpre, devant le roi, et le salua d'un air fier et
majestueux. Louis VIII lui adressa, sur la gnalogie des comtes de
Flandre, plusieurs questions auxquelles il rpondit avec beaucoup de
justesse, ainsi qu' plusieurs autres demandes sur diffrens sujets.

Bernard de Rains tait sur le point de sortir de cette preuve  son
avantage, mais l'vque de Beauvais vint mettre  nu son imposture.

Ce prlat suggra au roi de demander  cet homme: 1 En quel lieu il
avait rendu hommage  Philippe-Auguste pour le comt de Flandre? 2
par qui, et en quel lieu il avait t fait chevalier? 3 en quel lieu
il avait pous Marguerite de Champagne?

A ces trois questions auxquelles il n'tait pas prpar, Bernard de
Rains fut dconcert et demanda du temps pour rpondre.

A cette dfaite, toute l'assemble fut convaincue de l'imposture de
l'ermite. Le roi lui fit une verte rprimande et le chassa de sa
prsence.

Bernard de Rains s'enfuit en Bourgogne o il se tint cach pendant
quelque temps. Ayant t dcouvert par Errard de Cartinac,
gentilhomme Bourguignon, celui-ci l'arrta, le chargea de fers et le
mena  Lille, o il fut battu de verges, aprs avoir t appliqu 
la question, et promen, couvert de haillons, dans toutes les villes
de la Flandre et du Hainaut.




CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.


Il y a de fort bons argumens  faire valoir en faveur des croisades
faites, au nom de la religion, pour l'affranchissement des lieux
saints. On peut affirmer que ces courses belliqueuses et lointaines,
ont t d'un grand avantage pour la civilisation. Mais que
pourrait-on allguer pour justifier la croisade contre les Albigeois?
Ce massacre de chrtiens par d'autres chrtiens, n'avait d'autre
cause, d'autre motif que l'intolrance et la cruaut des hommes.

Les Albigeois, ainsi que les Vaudois, les protestans et tant d'autres
hrtiques qui furent perscuts comme eux, n'avaient d'autre tort
que d'avoir des opinions  part sur les dogmes du christianisme; du
reste, bons et paisibles citoyens, industrieux, actifs, attachs et
soumis  leur chef, Raymond VI, comte de Toulouse.

Cette croisade impie commena en 1206. Le pape Innocent III, Saint
Dominique, Raymond comte de Toulouse, Simon comte de Montfort,
furent les principaux personnages de cet abominable pisode de notre
histoire.

Simon de Montfort tait  la tte de cette ligue. C'tait un homme
dissimul et ambitieux, vaillant du reste, rgl dans ses moeurs,
ayant comme tous les hommes  part, commandement sur la fortune.

Cette guerre, ou plutt cette tuerie, vit natre l'inquisition et se
distingua par des auto-da-f. On jetait les femmes dans des puits; on
gorgeait sans merci, et, pendant les massacres, les prtres du comte
de Montfort chantaient le _Veni creator_; horrible profanation des
hymnes destins  clbrer la gloire du Trs-Haut.

Bziers fut emport d'assaut par les massacreurs de la croisade L,
dit un chroniqueur, se fit le plus grand massacre qui se fut jamais
fait dans le monde entier, car on n'pargna ni vieux ni jeunes, pas
mme les enfans qui ttaient; on les tuait et faisait mourir. Voyant
cela, ceux de la ville se retirrent, ceux qui le purent, tant hommes
que femmes, dans la grande glise de Saint-Nazaire. Les prtres de
cette glise devaient faire tinter les cloches quand tout le monde
serait mort; mais il n'y eut son de cloche, car ni prtre, vtu de
ses habits, ni clerc ne resta en vie.

Toulouse dont toutes les maisons taient fortifies et dont les
bourgeois se dfendirent de rue en rue, fut prise et reprise, inonde
de sang,  moiti brle.

Le principal motif de cette croisade que l'on couvrait du manteau de
la religion, tait de dpouiller le comte de Toulouse de ses tats.
Outre le prtexte des Albigeois, on avait eu encore celui de la
mort d'un moine de Cteaux, nomm Pierre Castelnau, l'un des lgats
du pape en France. Ce moine avait t tu dans une querelle par un
inconnu; aussitt on avait accus le comte de Toulouse de ce meurtre,
sans en avoir la moindre preuve. Le pape en avait us alors comme il
le faisait si souvent  cette poque  l'gard de presque tous les
princes de l'Europe. Il avait donn au premier occupant les tats
du comte de Toulouse, l'un des descendans de Charlemagne. Celui-ci
avait d'abord t oblig de conjurer l'orage. Il fut assez faible
pour cder au pape sept chteaux qu'il avait en Provence. Puis
s'tant rendu  Vienne, il fut men nu en chemise devant la porte de
l'glise: et l il fut battu de verges comme un vil sclrat et fit
amende honorable.

Long-temps aprs, les ossemens du vieux Raymond, comte de Toulouse,
qui ne furent jamais inhums, se montraient dans un coffre tout
_profans et  moiti mangs des rats_, chez des frres hospitaliers
de Saint-Jean-de-Toulouse.

Les Albigeois furent perscuts  plusieurs reprises, mais jamais
avec la mme fureur que lors de cette horrible croisade dont, selon
l'expression brve du prsident Hnault, le pape Innocent III fut
l'me, Dominique l'aptre, le comte de Toulouse la victime, et Simon
comte de Montfort, le chef.




ACTE DE JUSTICE DE LA REINE BLANCHE, MRE DE SAINT-LOUIS.


Le rgime fodal enfanta une foule de crimes que la puissance des
coupables touffait dans le silence du despotisme. L'habitude
d'envahir, d'usurper, tait si gnrale parmi les laques et les
ecclsiastiques, qu'ils prenaient les uns envers les autres les
prcautions les plus scrupuleuses. Si des infrieurs, des habitans
d'un village, pour obtenir la bienveillance de leurs suprieurs,
s'avisaient de leur rendre un service, de leur faire un prsent; ces
habitans, ainsi que toute leur postrit, recevaient, au lieu de
preuves de reconnaissance, un chtiment presque semblable  celui
des Danades. Ce service ou ce prsent tait, par la suite, converti
en redevance annuelle et perptuelle, et les seigneurs foraient 
payer toujours ce qu'on leur avait librement donn une fois. En cas
de refus, il n'tait pas de cruauts qu'ils n'employassent pour se
faire obir.

Voici un trait que nous trouvons dans l'_Histoire de Paris_ de M.
Dulaure, et qui pourra donner une ide de l'tat de servitude dans
lequel les vques et les moines tenaient les habitans des villages
dont ils taient seigneurs.

Vers l'an 1252, le chapitre de Notre-Dame de Paris imposa sur
plusieurs villages dont il tait seigneur, une contribution nouvelle;
les habitans de Chtenai refusrent de la payer; alors le chapitre
fit arrter, traner  Paris, et jeter dans une prison trs-troite,
tous les hommes de ce village; ils pouvaient  peine s'y mouvoir,
manquaient de tout, mme de l'air respirable.

La reine Blanche, mre de Saint-Louis, instruite de l'tat des
prisonniers, envoya auprs des chanoines pour les prier de mettre
ces malheureux en libert, et s'offrit mme de les cautionner. A
cette demande, les chanoines rpondirent firement que personne
n'avait droit de se mler des intrts de leurs sujets, qu'ils
pouvaient les faire mourir s'il leur plaisait, et, pour braver la
reine, avec laquelle ils taient en procs, ils ordonnrent aussitt
l'arrestation des femmes et des enfans des prisonniers, et les firent
entasser dans la mme prison.

Comprims les uns par les autres, extnus par la chaleur, la soif et
la faim, empoisonns par leurs propres exhalaisons, ils prissaient,
lorsque la reine, instruite de ce nouvel acte de cruaut, pntre
d'indignation, arrive, suivie de quelques serviteurs,  la porte de
la prison, et ordonne qu'elle soit enfonce. On n'ose lui obir, on
craint de porter atteinte _aux droits de l'glise_; on redoute ses
censures. La reine impatiente et violente par caractre, frappe d'un
coup de canne cette porte si respecte: le prestige est dtruit; on
imite la reine, et bientt la porte est brise.

Aussitt, de cet affreux rduit, on voit s'lancer une foule
d'hommes, de femmes, d'enfans, ples, dfigurs, tombant d'inanition,
accabls par la souffrance, et qui, craignant d'tre encore exposs
au mme supplice, se jettent aux pieds de la reine et implorent sa
protection. Leur libratrice les rassura, et parvint dans la suite 
les affranchir des chanes de ce hideux esclavage.




L'INQUISITION A TOULOUSE.


L'inquisition n'a jamais eu, en France, ce pouvoir redoutable, cette
omnipotence spirituelle et temporelle qui, en Espagne et en Portugal,
firent trembler long-temps les peuples et les rois. Nanmoins elle
est parvenue  s'implanter dans quelques-unes de nos provinces
mridionales; et plus d'une fois elle y eut ses beaux jours ou plutt
ses stupides et hideuses saturnales.

On lit dans l'histoire gnrale du Languedoc, par D. Vaissette, la
relation d'une crmonie solennelle qui et lieu  Toulouse, dans
la cathdrale de Saint-tienne, le dimanche 30 septembre de l'an
1319, pour le jugement de tous ceux qui taient accuss d'hrsie et
dtenus dans les prisons de l'inquisition.

Cette crmonie, que l'on appelait pieusement dans le pays _Sermon
public_, et qu'on nommait en Espagne _Acte de foi_ (_Auto-da-f_),
tait dj en usage dans cette province avant 1276, et il est
constant qu'elle fut pratique presque tous les ans depuis 1307,
jusqu'en 1316. On pourra juger de la saintet, de la charit qui
prsidaient  ces divers actes de foi, par celui du 30 septembre,
dont nous allons parler.

D'abord frre Bernard Guidonis, et frre Jean de Beaune, inquisiteurs
de l'hrsie dans le royaume de France, par l'autorit apostolique,
se rendirent en grand cortge dans la cathdrale de Toulouse, o l'on
avait amen tous les prisonniers de l'inquisition. Un grand nombre de
prtres de divers diocses, et une affluence considrable de peuple
remplissaient l'glise.

Le snchal, le juge-mage, et le viguier de Toulouse, les autres
juges royaux, et les douze consuls de cette ville, prtrent serment
de conserver la foi de l'glise romaine, de poursuivre et de dnoncer
les hrtiques, de ne confier aucun office public  des gens suspects
ou diffams pour cause d'hrsie, enfin d'obir  Dieu,  l'glise
romaine, et  l'inquisition. Ce serment fut suivi d'une sentence
d'excommunication lance par l'archevque de Toulouse et les
inquisiteurs, contre tous ceux qui mettraient obstacle directement ou
indirectement  l'exercice de l'inquisition.

Aprs ces prliminaires, les inquisiteurs lurent publiquement
les noms de vingt personnes prsentes qui avaient t condamnes
prcdemment  porter des croix sur leurs habits pour fait d'hrsie,
et  qui on permettait par grce de les quitter. Vinrent ensuite les
noms de cinquante-six _emmurs_, ou prisonniers pour le mme crime,
tant hommes que femmes, auxquels on faisait grce de la prison, 
la condition de porter des croix sur leurs habits, de faire divers
plerinages, d'accomplir d'autres pnitences avec privation d'office
public. Ils devaient porter deux croix cousues, l'une sur le devant,
l'autre sur le derrire de leurs habits, entre les paules. Ces croix
devaient tre sur tous les habits, except sur la chemise; et elles
devaient tre de feutre, de couleur jaune. Ceux qui taient condamns
 les porter, taient tenus de les refaire toutes les fois qu'elles
se dchiraient. Les inquisiteurs reurent ensuite l'abjuration de
ces cinquante-six personnes, et leur donnrent l'absolution de
l'excommunication lance contre elles; d'autres individus furent
ensuite condamns  porter des croix pour avoir seulement frquent
des hrtiques; d'autres qui avaient favoris les hrtiques, furent
condamns  une prison perptuelle, au pain et  l'eau,  avoir les
fers aux pieds et aux mains; mais comme ils avaient abjur leurs
erreurs, on leur donna l'absolution.

On donna lecture de la confession faite par neuf accuss morts dans
les prisons, qui sans cela auraient t dtenus perptuellement,
except un seul qui aurait t livr au bras sculier. Les biens de
ces neuf personnes taient confisqus.

Les inquisiteurs publirent ensuite la sentence d'un autre accus,
mort _croyant_ des hrtiques; on dclara ses biens confisqus, et
s'il eut t encore vivant, et qu'il et refus de se convertir,
on l'aurait abandonn au bras sculier. Une autre sentence rendue
contre un homme mort fauteur des hrtiques, portait que ses
ossemens seraient exhums, sans cependant tre brls, et que ses
biens seraient confisqus. Un homme mari qui avait dit la messe
sans avoir t ordonn, et une femme relapse, morts l'un et l'autre
dans l'impnitence finale, furent condamns  avoir leurs ossemens
dterrs et brls.

On gardait pour la fin les grands coupables. La crmonie tait
prpare avec art; c'tait un vritable _crescendo_ de sottises et
de cruauts. Un prtre bourguignon, qui avait embrass l'hrsie
des Vaudois, et qui tait relaps, fut condamn  tre dgrad et
abandonn au bras sculier; on lui permit seulement, en cas qu'il ft
repentant, de recevoir les sacremens de pnitence et d'eucharistie.
On abandonna aussi au bras sculier deux Vaudois; et l'on condamna 
tre brl vif, un accus qui, aprs avoir t convaincu d'hrsie
en jugement, soit par sa propre confession, soit par tmoins, avait
rtract ensuite sa confession; prtendant qu'il l'avait faite par
la force de la torture; on lui donna cependant quinze jours pour se
reconnatre, et l'on dclara qu'en cas qu'il avout son crime dans
cet intervalle, on ne le condamnerait qu' une prison perptuelle.

Ainsi finit cette longue, humiliante et sacrilge crmonie: nous
disons sacrilge, car c'est insulter, c'est outrager la divinit, que
faire, en son nom, d'horribles parades de ce genre.




ISARDE DES BAUX.


Le Dauphin fut, au quatorzime sicle, le thtre d'un crime qui
fit d'autant plus d'impression sur les esprits, que la femme qui le
commit tait d'une naissance et d'un rang trs-levs.

C'tait en l'anne 1346. Le dauphin Humbert II qui rgnait alors sur
cette province, tait parti pour une croisade contre les Turcs et
avait laiss pour gouverner en son absence, l'archevque de Lyon,
Henri de Villars, avec le titre de rgent.

Isarde des Baux, de l'illustre maison de ce nom, tait soeur de
Bertrand des Baux, pre de la dauphine. Elle avait pous le seigneur
de Penne, et jouissait de la plus haute considration dans le pays.
Cette femme tait d'un naturel jaloux et vindicatif. Soit que la
conduite de son mari lui eut donn lieu de souponner sa fidlit,
soit que sa jalousie naturelle lui et fait prendre les chimres de
son imagination malade, pour des ralits, et se ft presque change
en dmence, elle conut l'horrible projet d'assassiner son mari, et
se chargea elle-mme du soin de le mettre  excution, craignant sans
doute que la main d'un tranger ft moins sre que la sienne.

Le retour d'une chasse longue et pnible  laquelle s'tait trouv
le seigneur de Penne, fut le moment que choisit Isarde des Baux pour
consommer son infernal dessein.

Fatigu de sa chasse et du poids de la chaleur de juin, le seigneur
de Penne se couche sans le plus lger soupon du malheur qui le
menace. Pouvait-il en effet ne pas tre dans une parfaite scurit,
puisque sa compagne allait veiller prs de lui pendant son sommeil?
L'infortun.....! elle allait veiller, oui, mais pour l'immoler 
sa jalouse vengeance. Le seigneur de Penne s'endort d'un sommeil
profond. Isarde loigne ses gens de son appartement, et quand elle
est bien certaine d'tre seule avec sa victime, un sourire froce
contracte ses traits, ses yeux sont ceux d'une furie; elle lance
des regards terribles sur son poux endormi, comme pour prluder
et s'enhardir  l'assassinat qu'elle va commettre. Puis elle va
prendre, dans le fond d'une armoire obscure, une hache, instrument de
sa rage, qui tait soigneusement enveloppe de linge pour que son fer
brillant ne la ft pas dcouvrir dans le lieu o elle tait cache;
Isarde prend cette hache, en examine le tranchant avec soin; son air
annonce qu'elle est satisfaite; elle soulve cette arme, et simule
l'action de frapper. Cet essai lui prouve que son bras ne la trahira
pas. Plus de retard, il faut porter le vritable coup.

Elle s'approche du lit, place une lampe auprs d'elle pour diriger
sa main, saisit la hache, la lve au-dessus de sa tte; elle va
frapper..... mais le repentir traversant subitement son coeur, ses
bras retombent et refusent de la servir. En ce moment, le seigneur
de Penne, agit sans doute par quelque songe, balbutiait quelques
mots; quelques expressions de tendresse s'chappent de ses lvres.
C'en est fait: il vient de prononcer son arrt de mort. Isarde, un
moment dsarme, sent renatre toute sa rage; elle lve sa hache avec
ses deux mains, et cette fois la hache ne retombe pas sans frapper.
Le sang jaillit sur Isarde, le sang de son poux! Celui-ci, frapp
comme d'un coup de foudre, crie au meurtre; il veut s'lancer du lit,
il retombe sous un nouveau coup de hache. Ses yeux s'ouvrent encore
une fois pour reconnatre son bourreau. Alors, runissant le peu de
force qui lui reste: Comment! c'est vous, Isarde? lui dit-il d'une
voix mourante; que voulez-vous de moi?--Que tu meures! rpond le
monstre, en assnant un dernier coup de hache.

Cependant les cris plaintifs du seigneur de Penne expirant ont frapp
les oreilles de quelques domestiques vigilans: ils accourent alarms;
Isarde, pouvante de son crime, refuse d'ouvrir; ils enfoncent
les portes, et reculent d'horreur au spectacle qui s'offre  leurs
regards. La hache sanglante, leur matre gorg, Isarde couverte de
sang, tout leur indique l'auteur du crime. Ils saisissent Isarde
malgr ses menaces; malgr ses efforts pour leur chapper, ils la
gardent  vue jusqu'au point du jour.

Bientt le rgent, instruit de cet attentat, donna des ordres
pour qu'Isarde des Baux ft remise entre les mains de la justice
et conduite au chteau de Vals, o le juge-mage de Viennois se
transporta pour lui faire son procs. Franois de Cagni, qui
exerait cette charge, rgla la manire dont elle devait tre garde
dans ce chteau. Ses gardiens furent obligs de s'engager, par
serment,  empcher que la prisonnire communiqut avec qui que ce
ft, sans la permission expresse du rgent. Toute contravention  cet
gard devait tre punie de mort. Mais cet ordre fut chang par Henri
de Villars, au mois de septembre suivant. Il chargea le lieutenant du
chtelain de veiller sur la prisonnire et sur ceux qui la servaient.
Le procs fut instruit les jours suivans; et sans aucun gard  la
parent d'Isarde des Baux avec la dauphine, cette misrable fut
mise  la question, quoique son crime ne ft pas douteux. Enfin,
convaincue d'avoir assassin le seigneur de Penne, son mari, elle fut
condamne  tre brle; et la sentence fut excute le 6 fvrier
1347, entre Saint-Paul et Romans, en prsence d'une grande affluence
d'habitans des contres voisines.




HISTOIRE DU JEUNE COMTE DE FOIX.


Gaston III, comte de Foix, vicomte de Barn, tait l'un des plus
illustres seigneurs franais, au XIVe sicle. Recommandable par sa
valeur, son affabilit, son esprit, sa sagesse et d'autres grandes
qualits, il jouissait de l'estime universelle. Il tait d'ailleurs
un des princes les mieux faits de son temps, et c'est ce qui lui
avait fait donner le surnom de Gaston-Phoebus. Il se distinguait
aussi par son got pour les arts, par sa magnificence et par les
btimens qu'il fit construire. Il passait pour le plus riche comte
du royaume, et les trsors qu'il avait dans ses coffres faisaient
croire, dans ces temps d'ignorance, qu'il tait ncromancien.

Ce prince avait pous Agns de Navarre, soeur du roi
Charles-le-Mauvais. Un fils tait n de ce mariage, Gaston, jeune
prince d'une grande esprance, et tendrement aim de son pre. Ce
jeune homme croissait en perfections de tout genre, et devait servir
de lien de rapprochement aux deux maisons de Foix et d'Armagnac, si
long-temps rivales; car il tait dj le fianc de Batrix, fille
du comte d'Armagnac; et la crmonie de leur mariage n'avait t
renvoye qu' une poque peu loigne.

L'humeur inconstante et volage de Gaston-Phoebus avait depuis
long-temps oblig la princesse Agns, sa femme,  se retirer auprs
du roi de Navarre, son frre. Elle n'avait pu se rsigner  voir
chaque jour les matresses et les btards de son mari. Son frre,
appel si justement Charles-le-Mauvais, n'tait pas d'humeur  faire
renatre la paix dans ce mnage. Il n'avait jamais de plaisir qu'
troubler le repos d'autrui; il n'prouvait de contentement qu'en
mcontentant tout le monde; son plus grand bonheur tait de voir
couler le sang de toutes parts, et d'apprendre le saccagement des
villes et des tats de ses voisins. Le rle qu'il va jouer dans cette
histoire ne sera pas au-dessous de l'ide que nous venons de donner
de lui.

Le jeune Gaston, dsirant vivement revoir sa mre, depuis long-temps
absente du Barn, pria son pre de lui permettre de se rendre 
cet effet dans la Navarre. Le comte aurait bien voulu que son fils
n'entreprt pas ce voyage: il redoutait, avec raison, les artifices
de la perfidie de son beau-frre; mais,  la fin, vaincu par les
raisons du jeune homme, il consentit  son dpart, se rservant de
lui faire quelques recommandations. Je ne trouve pas mauvais, mon
ami, lui dit-il, que vous ayez de l'affection pour la comtesse, car
elle est votre mre, et, comme telle, vous lui devez respect et
hommage; mais, je ne vous le dissimule pas, j'aimerais mieux que vous
eussiez  la visiter partout ailleurs que dans la Navarre,  cause
du roi son frre, mon ennemi et le vtre. C'est pourquoi je vous
recommande de ne voir Charles de Navarre que le moins que vous le
pourrez; sa socit ne pourrait que vous tre funeste.

Aprs avoir ainsi admonest son fils, il lui donna un train digne
de sa maison, lui renouvela ses avis, et reut ses adieux avec une
tendresse toute paternelle. Du Barn  la Navarre le trajet n'est
pas long; le jeune prince fut bientt dans les bras de sa mre. Le
roi de Navarre, le plus dissimul des hommes, reut son neveu avec
toutes les dmonstrations de l'affection la plus sincre; comme
dit la chronique, il entendait l'art de _pigeonner_ les hommes et
d'attraper ceux qui taient  poils follets, tel qu'tait le fils
de Gaston-Phoebus. Il n'y eut attentions ni gracieusets qu'il
n'employt pour s'emparer de l'esprit de ce jeune homme, et il y
parvint: l'adolescence ne croit pas facilement qu'on puisse vouloir
la tromper.

Cependant ce monstre mditait le crime le plus abominable: il voulait
se dfaire de son beau-frre par le poison, et c'tait le jeune
prince qui, sans s'en douter, devait tre le bourreau de son pre.

Aprs avoir pass plusieurs jours auprs de sa mre et de son oncle
dans des ftes et des divertissemens de tous genres, le jeune prince
de Foix vint prendre cong pour retourner en Barn. Ce furent alors
de nouvelles caresses de la part du roi de Navarre; il fit de beaux
et riches prsens  Gaston,  son gouverneur et aux gentilshommes
de sa suite; puis tirant son neveu  l'cart, il lui parla, avec
un air chagrin, de la msintelligence qui divisait son pre et sa
mre, des motifs qui l'avaient fait natre, des moyens de la faire
cesser; il attribuait les inconstances amoureuses du comte  des
charmes magiques employs contre lui par des femmes artificieuses et
perfides, et disait qu'il avait un secret merveilleux pour dtruire
l'effet de ce sortilge. J'ai, lui dit-il, une poudre si subtile et
d'un effet si prompt, que si le comte, votre pre, en avait got,
soudain il prouverait pour la comtesse votre mre l'affection qu'il
lui portait autrefois, et il ne serait plus possible de sparer 
l'avenir ces deux poux, redevenus des amans. Je veux donc vous
donner de cette poudre, afin que vous en mettiez sur les mets que le
comte mange le plus volontiers. Mais surtout gardez-vous que personne
ne puisse s'en apercevoir, car autrement vous gteriez tout; la
poudre perdrait sa force et sa vertu naturelle.

Le jeune homme, qui ne se doutait nullement de la mchancet de son
oncle, et qui ajoutait foi  ses avis comme  ceux d'un ami, accepta
le prsent qu'il lui faisait, et promit de suivre son conseil. Aussi,
ds qu'il fut retourn auprs de son pre, il ne s'occupa que des
moyens de le mettre  excution; mais son projet fut dcouvert avant
qu'il et pu le mettre  fin.

Le comte avait deux btards, qu'il aimait beaucoup; l'un se nommait
Josseran, l'autre Gratian; Josseran tait de mme ge et de mme
grandeur que Gaston, l'enfant lgitime; de telle sorte que le comte
voulait qu'ils eussent des vtemens tout--fait semblables; qu'ils
fussent toujours ensemble,  table, dans les rcrations, et mme
au lit. Seulement le gouverneur tait charg d'apprendre au btard
 reconnatre le fils lgitime comme son seigneur. Ces deux jeunes
gens tant donc couchs ensemble, il advint qu'un matin le btard,
soit pour badiner, soit par inadvertance, prit le pourpoint du prince
Gaston, auquel tait attache une petite bourse qui contenait la
poudre merveilleuse, prsent digne de Charles-le-Mauvais. Gaston
voulut lui retirer cette bourse des mains; Josseran demandait qu'on
lui apprt  quel usage elle tait destine; il en rsulta une
altercation assez vive entre les deux frres, qui se refroidirent
beaucoup l'un pour l'autre,  tel point, que quelque temps aprs,
jouant  la paume, Gaston s'emporta jusqu' frapper sur la joue
Josseran, qui, ne pouvant se venger sur son seigneur, alla se
plaindre, les larmes aux yeux, au comte Gaston-Phoebus, ajoutant
qu'il savait encore autre chose du prince, qui tait bien plus digne
encore de chtiment.

Le comte, naturellement souponneux, voulut avoir sur-le-champ
l'explication de ces dernires paroles. Alors Josseran lui apprit que
Gaston portait au cou une bourse,  laquelle il attachait un grand
prix; qu'il ne l'avait que depuis seulement qu'il tait de retour de
Navarre, et qu'elle tait pleine de poudre; qu'il ignorait l'usage
qu'on en pouvait faire,  moins toutefois qu'elle ne servt  faire
rentrer la comtesse dans les bonnes grces du comte, ainsi que le
prince se vantait d'y russir.

Le comte ne douta plus que quelque trahison bien noire ne ft
cache sous ce mystre: il fit venir son fils Gaston. Celui-ci, ne
se doutant de rien, s'avana tout prs de son pre, qui, au grand
tonnement de tous ceux qui taient prsens, ouvrit le pourpoint
de son fils, et avec un couteau coupa les cordons auxquels tait
suspendue la bourse suspecte. Le prince, aussi confus, aussi perdu
que s'il et entendu son arrt de mort, devint aussi ple, aussi
tremblant que le pauvre criminel prt  monter  l'chafaud. Ce fut
alors que ses yeux commencrent  s'ouvrir sur la perversit de son
oncle.

Cependant le comte ouvre la bourse, en tire un papier, qu'il dploie
la poudre qu'il contenait tait le plus subtil de tous les poisons.
On en mit quelques grains sur un morceau de viande, que l'on jeta
 un chien; au mme instant, ce pauvre animal tomba, en proie 
d'horribles convulsions.

A cette vue le comte, transport d'une violente colre, changea
plusieurs fois de couleur, et, apostrophant son fils avec
indignation, il lui jura qu'il paierait son attentat de sa vie.
En mme temps, sa fureur tant au comble, il allait se prcipiter
sur lui, un couteau  la main; mais les barons et autres seigneurs
qui taient l prsens s'opposrent  l'action du comte, les uns
se mettant  genoux, demandant merci pour le prince, les autres le
retenant pour l'empcher de tremper sa main dans le sang de son
enfant. Le comte tait furieux de cette rsistance; mais son frre
btard, messire Pierre de Barn, parvint  le calmer, ou du moins
le fit renoncer  massacrer son fils sur l'heure; mais il n'en
persista pas moins dans le dessein de le faire mourir, et le fit
renfermer dans une des tours de son chteau, jusqu' ce qu'il et
prononc dfinitivement sur son sort. Puis il fit arrter la plupart
des gentilshommes qui avaient accompagn son fils dans la Navarre,
au nombre de quinze, tous dans la fleur de la jeunesse, tous d'une
naissance illustre, et les fit mourir cruellement, sans vouloir
rien entendre pour leur justification. Aprs cette sanguinaire et
inique excution, il convoqua ses tats de Foix et de Barn, pour les
consulter sur la conduite qu'il devait tenir  l'gard de son fils.
Il ne dissimula point que son intention tait de punir de mort cet
enfant dnatur, qui avait voulu empoisonner son pre. Cette cruelle
rsolution du comte ne fut pourtant point une loi pour les membres
des tats; ils dirent qu'ils ne souffriraient point que l'hritier
et successeur du comt de Foix mourt ignominieusement. Le comte
persistait nanmoins dans sa rsolution, quand un ancien gentilhomme
du Barn s'cria que, s'il tait si dsireux de la mort de son fils,
il fallait nommer des juges pour lui faire son procs, et non faire
tout  la fois les fonctions d'accusateur, de juge et de partie en sa
propre cause; qu'au reste le prince, comte hritier de Foix, tait
justiciable du roi de France, devant lequel ils iraient demander
justice, si le comte s'obstinait  la leur dnier; que c'tait un
fait de mauvais exemple de ne vouloir pas entendre un prisonnier, ni
en ses aveux, ni en ses moyens de dfense.

A ces mots, prononcs avec l'nergie de la justice, Gaston-Phoebus se
radoucit, promit que son fils serait garanti de mort, mais que les
tats ne trouvassent pas trange qu'il le gardt quelque temps en
prison pour lui faire expier sa faute.

Cependant le jeune prince gisait tristement dans la tour; une noire
mlancolie s'tait empare de son coeur gnreux, qui ne pouvait
supporter l'ide de l'infamie. Il rsolut donc de se laisser mourir
de faim. Il ne touchait aux alimens qu'on lui apportait que pour les
jeter secrtement dans un coin de la chambre obscure qu'il habitait,
trompant ainsi ceux qui lui apportaient sa nourriture.

Le gelier ayant dcouvert que le prince ne mangeait rien des mets
qu'on lui servait, et s'apercevant qu'il dprissait de jour en
jour, crut devoir en avertir le comte, de peur qu'on ne s'en prt
 lui s'il venait  mourir prochainement, comme tout l'annonait.
Il peignit  Gaston le triste tat de son fils, le lui reprsentant
comme un cadavre ambulant. A cette nouvelle, le comte, partag entre
sa tendresse paternelle et sa colre, alla droit  la prison, pour
engager ou pour contraindre son fils  prendre quelque nourriture. Il
tenait par malheur un petit couteau dont il se servait habituellement
pour rogner ses ongles. Voyant que le jeune prince s'obstinait 
ne vouloir point manger, et transport de fureur, il le saisit
violemment, mais de manire que cet instrument tranchant qu'il avait
dans la main blessa le pauvre prisonnier  la gorge; puis il sortit
de sa prison sans se douter de ce qu'il venait de faire.

Mais il tait  peine rentr dans ses appartemens qu'on vint lui
annoncer la mort de son malheureux fils. Il venait de succomber 
la blessure que lui avait faite son pre; soit par le saisissement
que lui avait caus la fureur du comte, soit par la perte de son sang
dans l'tat de faiblesse o il se trouvait, soit enfin que la veine
jugulaire et t coupe.

Quoiqu'il en soit, le dsespoir du comte fut inexprimable; la
nature reprit alors tous ses droits sur son coeur. Il se reprocha
amrement sa conduite envers son fils, et l'expia dans de longs
remords. Quoiqu'il pt, pour s'excuser  ses propres yeux, allguer,
comme premire cause de son crime, la sclratesse consomme de
Charles-le-Mauvais, son beau-frre, il n'en est pas moins vrai
qu'abusant inhumainement de cette omnipotence dont jouissaient les
princes  cette poque d'ignorance, il avait commis un forfait
pouvantable, celui de condamner son fils innocent sans vouloir
l'entendre, sans chercher des preuves videntes de sa culpabilit;
bien plus odieux en cela que le stoque Brutus, qui, s'il fut pre
dnatur, se montra du moins juge quitable.




LE PREVOT TAPERET.


Le prevt Taperet est loin d'tre aussi connu que le fameux Tristan,
le compre et le familier du roi Louis XI. Il avait pourtant une
me digne de rivaliser de sclratesse avec celle de cet excuteur
d'atrocits royales. Il ne lui manqua qu'un thtre aussi vaste pour
exercer en grand, comme le prevt de Louis XI, sa barbarie et sa
perversit.

En l'an 1320, ce Taperet donna lieu  un horrible vnement qui
arracha des pleurs de piti  tous les habitans de Paris. Un criminel
renomm par ses brigandages tomba sous la main de la justice, et
fut condamn  mort. Ses crimes lui avaient procur des richesses
immenses qu'il avait enfouies dans un lieu connu de lui seul. Ce
sclrat, jet dans les cachots du Chtelet, ne devait en sortir que
pour tre tran  l'chafaud.

Le matin du jour qui devait tre le dernier de sa vie, des pas se
font entendre dans l'escalier de sa prison; nul doute qu'on vient
le chercher, que sa dernire heure va bientt sonner. Comment se
fait-il que des assassins, qui ont donn de sang-froid la mort 
tant d'individus, puissent ainsi la redouter pour eux? Le condamn
frissonne, l'ide seule de son supplice fait dresser ses cheveux sur
sa tte.

On ouvre les verroux, c'tait le prevt, l'infme Taperet, homme
avare et cupide, capable de tout pour gagner de l'or. Plus coupable
que la plupart des prisonniers, il en avait la surveillance et les
tenait sous sa responsabilit. Il savait que le condamn avait enfoui
des trsors, il venait lui proposer la libert en change de ses
richesses. Surpris, enchant de cette proposition inattendue, le
criminel accepte avec empressement, avec reconnaissance; il assure sa
fortune au prvt, et va, par de nouveaux crimes, travailler  s'en
faire une nouvelle.

Mais comment Taperet mettra-t-il sa responsabilit  couvert? l'heure
est fixe pour l'excution; l'chafaud est dress; le bourreau attend
une victime, la populace un spectacle. Le croira-t-on? le monstre
substitue  la place du prisonnier qu'il vient de faire vader un
pauvre pre de famille, honnte et bon artisan, dont les traits, pour
son malheur, avaient quelque ressemblance avec ceux du condamn.
Taperet le fait saisir par ses archers, et, sans piti pour les
protestations de l'innocent infortun, il touffe ses plaintes et ses
sanglots dans les murs de l'obscure prison.

Ce pauvre malheureux n'en sortit que pour monter sur le tombereau
fatal o la sentence tait attache. Personne ne put souponner
l'affreuse substitution qui venait d'avoir lieu. Le peuple,
d'ailleurs, si facile  tromper, crut reconnatre dans l'homme
qu'on menait au supplice le sclrat, auteur de tant de crimes
pouvantables; pendant tout le chemin, il l'invectiva, le chargea
d'imprcations, et le couvrit de boue et d'immondices.

Vainement la victime proteste de son innocence, vainement l'infortun
se nomme, indique sa demeure, ses voisins, ses amis; on ne lui rpond
que par des hues qui couvrent sa voix; on est sourd  ses plaintes,
sans piti pour ses pleurs. Voyant alors qu'il faut renoncer  tout
espoir du ct des hommes, il s'arme de rsignation, et se tourne
du ct de Dieu, il demande un confesseur; cette consolation lui
est refuse. Ce ne fut que quelques annes plus tard, en 1396, sous
Charles VI, qu'on permit aux condamns de recourir  la confession.
L'innocent fut excut: son corps fut tran sur une claie, et
demeura sans spulture, expos aux insultes des passans. Sa fille,
orpheline  jamais digne de compassion, tant venue la nuit pleurer
prs des restes mutils de son pre, fut honnie et chasse comme
infme.

Aprs ce forfait, qui le mettait en possession de grandes richesses,
le prevt Taperet commena  mener un train qu'on ne lui avait pas
connu jusqu'alors. Bientt il tala un luxe effront, qui veilla
les soupons et fit ouvrir les yeux. On voulut remonter  la source
de cette opulence si rapidement acquise. Six mois s'taient  peine
couls depuis l'excution de l'honnte artisan; on se rappela ses
protestations d'innocence, les rclamations de sa fille; on fit une
enqute, et l'horrible substitution, le trafic sanglant faits par
Taperet, furent enfin dvoils: ce misrable fut jug et pendu,
punition bien douce d'un si grand crime, mais qui du moins avait
l'avantage d'empcher qu'il ne se renouvelt.




JOURDAIN DE LISLE.


Sous le rgne de Charles-le-Bel, prince svre et justicier, les
criminels de tous genres, mme les financiers, que l'on respecte tant
de nos jours, taient poursuivis avec vigueur, sans aucun mnagement.
L'un des plus riches seigneurs de la Gascogne, Jourdain de Lisle,
homme d'un naturel arrogant, cruel, vindicatif, fut accus et
convaincu de dix-huit crimes capitaux; il avait dix-huit fois mrit
la mort. Mais comme il avait trouv le moyen de se faire craindre,
et mme de s'attacher des partisans qui lui faisaient une escorte
en public, il semblait, comme un autre Catilina, braver la justice
et les lois jusque dans leur sanctuaire. Ce qui ajoutait encore 
l'impudente insolence de ce malfaiteur titr, c'est qu'il avait
pous la nice du pape, et qu'il pensait que cette alliance devait
lui assurer l'impunit de ses crimes. Quoi qu'il en soit, les juges,
dtermins sans doute par la terreur que leur inspiraient son crdit
et son audace, eurent la criminelle faiblesse de l'absoudre.

Jourdain de Lisle, aprs cet acquittement, redoubla d'arrogance; il
ne connut plus de bornes dans ses attentats, et se fit un passe-temps
de commettre des meurtres.

Mais un jour ayant tu, avec sa masse d'armes, un sergent royal,
le mcontentement gnral clata en plaintes et en murmures. A
l'occasion de ce nouveau crime, on rappelait tous ceux dont on lui
avait fait grce; on criait  l'injustice. Le roi, inform de ce qui
se passait, et regrettant un acquittement qui n'avait produit que de
nouvelles sclratesses au lieu du repentir, fit arrter Jourdain
de Lisle, et ordonna qu'il ft jug une seconde fois. L'arrogant
gentilhomme se prsenta, suivant sa coutume, avec son escorte de
spadassins, croyant, par cet appareil, intimider encore la justice et
lui arracher un arrt favorable.

Son esprance fut due; ds le dbut, les juges montrrent une
contenance ferme et assure qui imposa aux sicaires de Jourdain; et
bientt, lorsqu'il fut question de rechercher ses adhrens et ses
complices, craignant pour eux-mmes, ils abandonnrent leur patron
aux rigueurs de la justice.

Jourdain de Lisle fut condamn  tre tran  la queue d'un cheval,
et  tre pendu.




INIQUITS DE BTISAC, PUNIES PAR LE ROI CHARLES VI.


La dmence de Charles VI fut un grand flau pour la France; les
premires annes du rgne de ce monarque avaient donn de belles
esprances. Il s'occupait sincrement et activement de la rforme
des abus et des injustices. Dans un voyage qu'il fit en Languedoc,
en 1389, il s'appliqua  purger le pays de divers tyrans qui
l'opprimaient; et aprs les avoir fait citer, il ordonna qu'on les
juget, et les fit condamner sans misricorde. Il jugea lui-mme
une partie des affaires, et se rserva la connaissance des autres,
qu'il n'eut pas le temps de terminer. Afin d'arrter le cours des
concussions et des vexations des financiers, des juges, et des
autres officiers du pays, qui avaient ruin les meilleures familles,
fait dserter les villes, et dsol les campagnes, il les destitua
tous, et nomma  leur place des gens d'honneur et de probit.

Jean Btisac, natif de Bziers, secrtaire du duc de Berri, qui
l'avait tir de la lie du peuple pour lui donner toute sa confiance,
commettait,  l'ombre de cette protection, une infinit de vexations
et de brigandages dans la province, et principalement dans sa ville
natale. On en fit des plaintes au roi, qui donna sur-le-champ des
ordres pour qu'on informt contre cet officier.

Charles VI donna encore en cette circonstance une preuve de svrit
et de son amour pour la justice. Jean de Btisac fut trouv coupable
d'avoir rduit une infinit de familles de la province  la mendicit
par ses extorsions. Il avait lev injustement plus de trois millions
de livres sur le peuple, et avait amass, par des moyens iniques, des
trsors immenses. Btisac, pour sa justification, allgua les ordres
qu'il avait reus du duc de Berri, son matre, qui prit hautement
sa dfense, et envoya le sire de Nantouillet, et Pierre Mespin,
chevaliers, pour avouer toutes les leves qu'il avait faites, et
demander son largissement.

Cette dmarche du duc de Berri jeta les juges dans un grand embarras,
parce que le roi avait donn au duc une autorit presque absolue dans
le Languedoc. Heureusement que, dans l'intrt de l'quit, Btisac
fut trouv coupable d'autres crimes qui le firent condamner.

Le roi, aprs son arrive  Toulouse, avait fait dlivrer de prison
Oudard d'Attainville, juge de cette ville, qui gmissait depuis
deux ans sous le poids d'une fausse accusation. Oudard tait un
homme probe, qui ne devait son emploi qu' son mrite; aprs son
largissement, il supplia le roi de faire revoir ce procs. Le roi
accueillit sa requte, et nomma des commissaires pour y faire droit;
on trouva que cet officier avait t accus de malversation dans sa
charge par des faux tmoins, qui furent arrts; ils avourent qu'ils
avaient t gagns par Btisac, qui avait conjur la perte de ce juge.

Btisac, interrog, confessa qu'il avait suborn des tmoins, parce
que Oudard d'Attainville ayant condamn au feu un jeune gentilhomme,
son complice, coupable du crime de sodomie, il voulait par l se
drober lui-mme au supplice.

Indign de ces actions infmes, le conseil du roi condamna Btisac 
tre brl vif, et l'excution eut lieu  Toulouse, le 22 dcembre
1389.




MARGUERITE DE BELLEVILLE, OU LA MAGICIENNE DE PARIS.


La superstition, qui a tant de prise sur le coeur de l'homme, fit
long-temps croire aux oprations magiques. Jusque sous le rgne de
Louis XIV, on vit des parlemens, composs d'hommes graves et plus
instruits que le vulgaire, condamner, de bonne foi, de prtendus
sorciers au supplice du feu. Quelle devait tre la crdulit,  cet
gard, dans les sicles antrieurs?

Lorsqu'on voulait estropier, faire languir ou mourir un individu
dont on ne pouvait facilement approcher, on composait un _voeu_
ou _volt_, et on l'_envoultait_. Voici en quoi consistait
l'_envoultement_: on fabriquait une image en terre, le plus souvent
en cire, et autant que possible, on la faonnait  la ressemblance de
la personne  laquelle on voulait nuire; de plus, on donnait  cette
image le nom de cette personne, en lui faisant administrer par un
prtre et avec les crmonies et prires de l'glise le sacrement de
baptme; on l'oignait aussi du saint-chrme; on profrait ensuite sur
cette image certaines invocations ou formules magiques.

Toutes ces crmonies termines, la figure de cire ou le _volt_
se trouvant, suivant l'opinion de ceux qui l'avaient fabrique,
en quelque sorte identifie avec la personne dont elle avait la
ressemblance et le nom, tait  leur gr torture, mutile, ou bien
ils lui enfonaient un stylet  l'endroit du coeur. On tait persuad
que tous les outrages faits, tous les coups ports  cette figure,
taient ressentis par la personne dont elle portait le nom.

Les registres criminels du parlement de Paris qui ont t explors
par M. Dulaure, que nous copions presque textuellement, parlent
d'une affaire curieuse relative  cette sorte d'enchantement.

En 1319, Marguerite de Belleville, magicienne de Paris, dite la _sage
femme_, dclara au parlement qu'une demoiselle (femme noble) nomme
Mline la Henrione, veuve de Henrion de Tartarin, pouse en secondes
noces de Thevenin de la Lettire, chevalier, tait venue lui demander
_une chose_ pour faire prir son mari. Marguerite de Belleville lui
rpondit qu'elle s'en occuperait, et que son mari, qui allait aux
jotes et tournois, tomberait mort de son cheval; elle ajouta que
cette _demoiselle_, surprise par son valet, fut effraye et jeta _la
chose_, ce qui l'empcha d'en faire usage.

Quelque temps aprs, la demoiselle Mline vint de nouveau s'adresser
 Marguerite de Belleville; elle s'tait adjoint un prtre nomm
Thomas, chapelain en Marcilly. Tous trois composrent contre le
mari de Mline un _volt_. Le prtre baptisa ce volt, et lui oignit
le front avec du saint-chrme; il dclara que le _volt_ ne vaudrait
rien si on ne l'oignait trois fois du saint-chrme. Cette mme Mline
revint une autre fois chez la magicienne Marguerite de Belleville;
elle y parut accompagne de plusieurs personnes: d'un ermite, appel
frre Regnaud, demeurant  l'ermitage de Saint-Flavy, prs Villemort
en Champagne; d'un religieux jacobin du couvent de Troyes, nomm Jean
Dufay, et d'une femme, dite Perrotte la baille de Poissy, ou femme du
bailli de ce lieu. Tous les cinq, d'aprs la demande de Guischard,
vque de Troyes, concoururent  la composition d'un _volt_ dans
le dessein de faire mourir la reine Jeanne de Bourgogne, femme de
Philippe-le-long, dont nous rapporterons les impudicits  l'article
des _trois reines adultres_.

Le _volt_ achev, le frre jacobin le baptisa, et lui donna le nom de
Jeanne: la femme Perrotte fut la marraine.

La magicienne Marguerite de Belleville dclara dans son
interrogatoire qu'elle ignorait d'abord le nom de la personne contre
laquelle se faisait le _volt_, qu'elle n'en fut instruite que quinze
jours aprs. Elle dclara aussi qu'elle tait _charmeresse_, qu'avec
certaines paroles elle faisait retrouver les objets perdus. Elle fut
mise dans les prisons du Chtelet. On ignore quel fut son chtiment.




TENTATIVE D'HOMICIDE DE PIERRE DE CRAON SUR LE CONNTABLE DE CLISSON.


Pierre de Craon, seigneur trs-riche et d'une ancienne famille de
l'Anjou, avait dj mrit le dernier supplice, et n'avait d qu'
sa naissance et  ses richesses la grce qu'on lui avait accorde,
lorsqu'il se fit connatre par un nouveau crime qui rveilla le
souvenir du premier.

Le duc d'Orlans, frre de Charles VI, tait fort amoureux d'une
juive qu'il allait voir secrtement. Ayant eu des raisons de
souponner que Pierre de Craon, son chambellan et son favori, avait
plaisant de cette intrigue avec la duchesse d'Orlans sa femme, il
le chassa honteusement de sa maison.

Le duc d'Orlans, qui ne portait alors que le titre de duc de
Touraine, avait pous la clbre Valentine de Milan, qui l'aimait
avec passion, quoiqu'elle st bien qu'il lui tait infidle; mais
elle ne connaissait point l'objet de ses secrtes amours. Pierre
de Craon, pour qui le duc n'avait rien de cach, avait eu un jour
l'indiscrtion, pendant un bal, de nommer  Valentine la personne
que le prince son poux aimait et entretenait comme sa matresse.
La duchesse, qui depuis long-temps cherchait  pntrer ce mystre,
ne put contenir les mouvemens imptueux de sa jalousie; elle envoya
aussitt dire  cette jeune personne que si elle avait le malheur de
revoir davantage le duc son mari, elle lui ferait couper le nez; et
elle l'aurait fait, car les grands avaient alors  leurs gages des
gens toujours prts  excuter leurs volonts.

Lorsque ensuite le duc se prsenta chez sa matresse, celle-ci, tout
plore, vint  la porte le prier de se retirer, en lui apprenant que
Valentine tait instruite de leur liaison, et qu'elle ne manquerait
pas de s'en venger comme elle l'en avait menace, s'il entrait
seulement dans sa maison.

Le duc ne put souponner que Pierre de Craon de l'avoir trahi,
puisque lui seul tait le confident de ses amours. Ce fut ce qui
causa la disgrce de ce seigneur. Celui-ci, qui non seulement
ignorait quelles avaient t les suites de son indiscrtion, mais qui
l'avait oublie lui-mme, fut bien tonn de recevoir l'ordre de ne
plus paratre  la cour et de se retirer dans ses terres. Vainement
il sollicita une audience de cong; il fallut partir sur-le-champ,
sans voir ni le roi ni son frre. Il se persuada, dans son dpit,
qu'Olivier de Clisson, depuis long-temps son ennemi personnel, tait
l'auteur de sa disgrce; et dans l'espoir de se venger de lui et
de son souverain, il se dcida  quitter la France pour passer en
Bretagne, dont il savait que le duc avait aussi  se plaindre de
Clisson, l'un de ses plus grands vassaux.

Pierre de Craon tait parent du duc de Bretagne; aprs lui avoir
racont ce qui venait de lui arriver  la cour de France, il lui fit
une vente simule des biens qu'il possdait en Anjou, afin de les
soustraire par ce moyen  la confiscation qu'encourait un vassal
coupable de flonie, et il lui rendit ensuite foi et hommage comme 
son nouveau souverain.

La vengeance que Craon prparait contre Olivier de Clisson occupait
tous ses soins. Il avait un htel  Paris prs le cimetire de
Saint-Jean en Grve. Des gens qui lui taient dvous y conduisirent
secrtement tout ce qui tait ncessaire pour armer et faire vivre
pendant quelques jours quarante  cinquante hommes; ceux-ci s'y
rendirent au nombre de deux ou trois au plus  la fois et la nuit,
dans la crainte d'veiller les soupons des voisins. Enfin, lorsque
tout fut prt, Pierre de Craon y vint aussi, et s'y tint renferm
quelque temps, c'est--dire jusqu' la Fte-Dieu (1391), qui arriva
trois ou quatre jours aprs. Il savait qu' cette solennit le roi
donnait un grand festin aux principaux seigneurs de sa cour, au
nombre desquels serait Olivier de Clisson, conntable de France.

Le roi occupait alors l'htel Saint-Paul, quartier Saint-Antoine.
Cette maison tait spcialement destine aux banquets royaux. Celui
que Charles VI donna le 13 juin se prolongea fort avant dans la nuit.
Pierre de Craon avait apost des gens, tant  pied qu' cheval,
sur le chemin que devait prendre le conntable pour retourner chez
lui. Il tait trois heures du matin, lorsque Olivier de Clisson
sortit de l'htel Saint-Paul,  cheval, accompagn seulement
de huit de ses gens sans armes. Quand il fut arriv dans la rue
Culture-Sainte-Catherine, o l'attendait Pierre de Craon, celui-ci se
prsenta, l'pe  la main, devant Clisson, tandis que ses satellites
teignaient les flambeaux des gens du conntable, et les mettaient en
fuite. Olivier de Clisson prit cette rencontre pour une plaisanterie
des convives sortis avant lui, mais il fut bientt dsabus,
lorsqu'il entendit le baron de Craon lui crier d'une voix terrible:
A mort,  mort, Clisson, cy vous faut mourir.--Qu'es-tu? dit le
conntable.--Je suis Pierre de Craon, ton ennemi. Clisson avait sous
son pourpoint une cotte de mailles; il se dfendit long-temps contre
ses assassins; mais enfin un grand coup d'pe l'ayant atteint, il
tomba de cheval dans la boutique d'un boulanger, dont la porte brise
transversalement, comme c'est encore l'usage dans quelques endroits,
tait ferme par le bas et ouverte par le haut. Les assassins,
n'osant descendre de cheval, portrent encore un grand nombre de
coups au conntable; mais la plupart ne purent l'atteindre  cause
de la porte infrieure; cependant ils le laissrent pour mort, et
partirent en toute hte pour se rendre  Chartres, o d'autres
chevaux les attendaient, et de l  Sabl, d'o Pierre de Craon tait
parti pour faire cette expdition.

La nouvelle de cet assassinat parvint aussitt aux oreilles du roi,
qui s'allait mettre au lit. _Il se vtit d'une houppelande_, et _il
courut  l'endroit o l'on disait que son conntable venait d'tre
occis_. Il le trouva dans la boutique du boulanger, baign dans
son sang. Aprs qu'on eut visit ses blessures, qui n'taient pas
dangereuses: _Conntable_, lui dit le roi, _oncques chose ne fut
telle, ni ne sera si fort amende_. Il manda aussitt le prevt de
Paris, et lui donna l'ordre de poursuivre promptement l'auteur de ce
meurtre ainsi que ses complices. Un des cuyers et un des pages du
baron de Craon furent arrts et dcapits aux halles: le concierge
de son htel fut aussi mis  mort pour n'avoir point fait connatre
l'arrive de son matre  Paris. Un chanoine de Chartres, chez qui
le baron avait log, fut priv de ses bnfices et renferm pour le
reste de ses jours. Tous les biens que Pierre de Craon possdait en
France furent confisqus et donns au duc d'Orlans, frre du roi,
dont il avait t le favori; son htel fut ras, l'emplacement
donn  la paroisse Saint-Jean-en-Grve pour en faire un cimetire;
et la rue de Craon, o tait l'htel, prit le nom de rue des
Mauvais-Garons, qu'elle conserve encore aujourd'hui.

Ne se croyant pas en sret dans son chteau de Sabl, quoiqu'il
ft trs-bien fortifi, le baron de Craon se retira auprs du duc
de Bretagne, qui lui dit, ds qu'il le vit arriver: Vous avez fait
deux grandes fautes; la premire d'avoir attaqu le conntable, et la
seconde de l'avoir manqu. Cependant il l'assura de sa protection,
et l'invita  rester prs de lui, lui promettant de prendre parti
dans cette affaire, selon les circonstances.

Richard II, roi d'Angleterre, demanda la grce de Craon quelque temps
aprs et l'obtint. Pierre de Craon revint  la cour et s'y montra
hardiment, tandis que Clisson venait d'en tre banni.




DUEL JUDICIAIRE DE CARROUGES ET LEGRIS.


Le sieur Jean de Carrouges, gentilhomme de la maison du duc
d'Alenon, partant, vers la fin du quatorzime sicle, pour un
voyage en la Terre-Sainte, laissa sa femme en la ville d'Argentan
en Normandie, ou, selon d'autres, en sa maison de Carrouges, situe
 environ quatre lieues de cette ville. Un de ses amis, le sieur
Jacques Legris, galement gentilhomme de la maison du duc d'Alenon,
profita de l'absence de Carrouges pour aller courtiser sa femme. Un
jour entre autres, il entra en matire avec la jeune dame, et usant
de tous les artifices  l'usage des amans en semblable circonstance,
il fit la dclaration formelle de son amour, et, comme le dit
navement le narrateur des _Annales de Paris_, des propos il en vint
aux offres de service; mais la dame, fidle  son mari, repoussa
honntement ses attaques; de sorte qu'il s'avisa de gagner, par des
dons ou des promesses, une servante de la dame de Carrouges, qu'il
jugeait propre  seconder ses projets. La servante en effet consentit
 le favoriser selon son dsir. Les moyens furent donc concerts
entre eux, et le jour fix.

Le soir du jour convenu, le sieur Legris tant oblig, par sa charge,
de servir  table le duc d'Alenon, se voyait avec impatience empch
de se rendre au rendez-vous. Mais les amans ont le gnie inventif. Il
laissa tomber  dessein la coupe pleine de vin qu'il prsentait  son
matre; et feignant d'tre tout honteux de sa maladresse, il sortit,
monta  cheval, et courut  toutes brides  la maison de la dame de
Carrouges. Une chelle prpare par la perfide servante l'attendait;
 l'aide de cette chelle il s'introduit dans la chambre de la dame
endormie, lui fait violence, sort de la maison, remonte  cheval, et
arrivant au lever du duc son matre, laisse tomber le bassin qu'il
lui prsentait pour laver, de mme qu'il avait fait pour la coupe.

La dame de Carrouges cla soigneusement cet outrage jusqu'au retour
de son mari. Celui-ci, indign en apprenant cet affront, alla porter
sa plainte au duc d'Alenon, le suppliant avec instance d'en faire
justice, ou de lui permettre le combat contre Legris, au cas qu'il
nit son crime. Mais le duc, se rappelant que Legris l'avait servi
le jour mme de l'attentat qu'on lui imputait, s'imagina que c'tait
pour se venger d'une autre injure que Carrouges voulait se battre
avec lui, et refusa la permission qu'il sollicitait.

Carrouges, ne pouvant obtenir justice du duc d'Alenon, s'adressa au
parlement de Paris qui,  dfaut de preuves, assigna jour et camp
aux deux parties. Comme la dame de Carrouges avait dress elle-mme
l'accusation, et avait press son mari d'en demander et faire
justice, la cour ordonna qu'elle assisterait elle-mme au combat,
et que, si son mari n'tait pas vainqueur, elle serait sujette  la
peine des calomniateurs et faux accusateurs, qui tait de souffrir
semblable peine  celle encourue par l'accus s'il venait  tre
condamn. Cette dame se soumit volontiers  cette condition, forte
de la justice de sa cause. Ce combat eut lieu en champ clos  Paris,
par autorit de justice, en 1386. Carrouges fut d'abord bless 
la cuisse par Legris: mais, quoique dj trs-malade d'une fivre
quarte, il rassembla toutes ses forces, et s'lanant imptueusement
sur son adversaire, il le terrassa, lui fit confesser son crime,
puis lui enfona son poignard dans le coeur, laissant le cadavre au
bourreau, qui le trana au gibet. Le roi Charles VI, prsent  ce
combat, fit don au vainqueur de mille livres d'argent comptant et
d'une pension annuelle de deux cents livres.

Le sieur Legris, si l'on en croit le Laboureur, tait innocent du
crime qu'on lui imputait; et il paya, dit-il, de son honneur et de
son sang, le crime d'un malheureux qui fut depuis excut  mort
pour d'autres mfaits; et qui s'accusa de ce viol. Tous les autres
historiens que nous avons pu consulter  ce sujet gardent le silence
sur ce point, et laissent croire que Legris tait vritablement
coupable.

Gabriel Dumoulin, annaliste de Normandie, rapporte que sous
Guillaume-le-Conqurant, trois ans avant la bataille du
Val-des-Dunes, il y eut un duel entre Jacques du Plessis et Thomas
de l'Espinay, seigneur du Neubourg. La cause de combat fut,
dit-il, que du Plessis avait publi que la femme de Jean, comte de
Tancarville, soeur dudit de l'Espinay, avait fait banqueroute  sa
pudicit, se prostituant  un nomm Edmond. Mais du Plessis, mourant
en ce combat, fit revivre la bonne renomme de cette dame.

Cette coutume barbare de juger des procs par un combat juridique, ne
fut connue que des chrtiens occidentaux. Il est vident, par ces
lois, dit Voltaire, qu'un homme accus d'homicide tait en droit d'en
commettre deux. On pouvait se battre aussi par procuration. C'est
des lois de ces combats que viennent les proverbes: les morts ont
tort; les battus paient l'amende.

Pour complter autant que possible l'ide que nous avons voulu donner
de la coutume barbare appele _jugement de Dieu_, nous ajouterons,
avec Brantme: Celui qui avait t tu dans nos duels ou combats
judiciaires n'tait nullement reu de l'glise pour y tre enterr;
et les ecclsiastiques allguaient, pour raison, que sa dfaite tait
une sentence du ciel; et qu'il avait succomb par la permission de
Dieu, parce que sa querelle tait injuste.




ABUS DES ASILES ET LIEUX DE REFUGE POUR LES CRIMINELS.


La religion chrtienne, ou plutt le clerg du moyen ge, avait
emprunt au paganisme l'usage de ne pas toucher  un criminel, du
moment qu'il s'tait mis sous la protection d'une chapelle ou d'une
glise. Dans l'antiquit, un homme poursuivi qui se retirait prs
d'un autel, ou dans un temple, devenait ds lors inviolable, quelque
sclrat qu'il ft d'ailleurs. En rtablissant cette coutume, le
clerg chrtien songeait sans doute davantage  tendre sa domination
qu' la gloire de la religion. Il se constituait le protecteur de
l'assassinat et de l'empoisonnement; ce qui est tout--fait contraire
 la loi de Dieu, qui porte: Si quelqu'un a tu son prochain de
dessein prmdit, vous l'arracherez de mon autel, afin qu'il soit
puni.

En 1358, Perrin Mac, garon changeur, assassina, dans la rue
Neuve-Saint-Merry, Jean Baillet, trsorier des finances. Le
dauphin, depuis le roi Charles V, rgent du royaume pendant la
captivit du roi Jean, son pre, ordonna  Robert de Clermont,
marchal de Normandie, d'aller enlever ce sclrat de l'glise
Saint-Jacques-la-Boucherie, o il s'tait rfugi, et de le faire
pendre; ce qui fut excut. Mais Jean de Meulan, vque de Paris,
cria aussitt  l'impit, prtendit que c'tait violer les immunits
ecclsiastiques, envoya ter du gibet le cadavre de cet assassin, et
lui fit faire, dans cette mme glise de Saint-Jacques-la-Boucherie,
d'honorables funrailles, auxquelles il voulut assister.

Quelques jours aprs, Robert de Clermont, ayant t tu dans une
sdition en soutenant les intrts de son roi, croirait-on que ce
Jean de Meulan dfendit qu'on lui donnt la spulture dans une glise
ou dans un cimetire, disant qu'il avait encouru l'excommunication,
en faisant enlever Perrin Mac d'un lieu saint, et qu'un excommuni
ne devait pas tre inhum parmi les fidles?

Voici un autre exemple de l'abus de ces asiles. En 1365, Guillaume
Charpentier assassina sa femme. Son crime tait public, prouv,
avr; il convenait lui-mme qu'il s'en tait rendu coupable. Des
sergens l'arrachrent de l'Htel-Dieu, o il s'tait rfugi, et
le tranrent en prison. Il prsenta sa plainte, sur laquelle le
parlement condamna les sergens  l'amende, et ordonna que Guillaume
Charpentier serait rtabli dans son asile; ce qui fut excut
ponctuellement. Je ne sais pas ce qu'il devint, ajoute Saint-Foix,
et s'il se remaria; mais il est certain qu'il ne fut pas puni.

Louis XII abolit entirement ce droit absurde, dont jouissaient
plusieurs glises et couvens de Paris.




TRANGE PROCS ENTRE DEUX JUIFS.


Les _registres criminels_ du Parlement fourniraient de nombreuses
pages pour remplir les lacunes que l'on rencontre souvent dans
l'histoire des moeurs. M. Dulaure, qui parat avoir explor cette
mine fconde, en a extrait beaucoup de faits neufs et curieux, dont
il a enrichi son histoire de Paris. Tel est celui que nous allons
rapporter d'aprs lui.

En 1364, un procs s'leva entre deux juifs de Paris, Jacob de
Saint-Maxence, et Manasss de Vierzon. Ce dernier avait obtenu
du roi la facult de lever une imposition de six gros sur chaque
juif, pour payer ce que le fisc exigeait. Jacob s'opposa sans
doute  cette perception. Les autres Juifs, et surtout Manasss,
s'irritrent contre lui, le firent accuser par de faux tmoins,
le battirent, le chassrent de leur synagogue; et, sur quinze
cents francs qu'ils devaient payer, Jacob seul fut impos  deux
cents francs. De plus, ils dfendirent  leurs coreligionnaires de
communiquer avec lui, refusrent de faire circoncire deux de ses
enfans. Enfin, Jacob accusait Manasss d'avoir conspir sa mort, ou
au moins d'avoir charg un particulier de lui crever les yeux, de lui
couper la langue, de lui rompre les bras, de lui couper les jambes,
enfin _d'avoir employ, pour commettre ces atrocits, un chevalier
chrtien_.

Le 11 fvrier 1364, Manasss fut condamn, par le parlement de Paris,
 faire sans chaperon, sans ceinture, amende honorable au roi,  la
cour du parlement, et  Jacob; aux dpens et  la somme de cinq cents
livres tournois, et en celle de mille livres envers le roi; de plus,
 tenir prison jusqu' l'acquittement de ces sommes.




LE CHIEN VENGEUR DE SON MAITRE, OU LE JUSTE JUGEMENT DE DIEU.


Tout le monde connat l'histoire touchante du chien de Montargis. Le
thtre en a popularis la mmoire. Nous lui donnons place ici, non
seulement parce qu'elle mrite d'tre conserve  cause de l'intrt
qui s'y rattache, mais encore parce qu'elle est un monument des
moeurs du temps. Le fait eut lieu sous Philippe-Auguste ou sous Louis
VII, suivant Saint-Foix.

Guillaume Morin, dans son histoire gnrale du pays de Gtinais,
dit trs-formellement que le combat du chien et de l'assassin eut
lieu en prsence du roi Charles VIII. Quoi qu'il en soit, ce trait
historique est rapport par beaucoup d'auteurs, entre autres Expilly,
avocat-gnral au parlement de Grenoble; Olivier de la Marck, dans
son _Trait des duels_, et Jules-Csar Scaliger.

Aubry de Montdidier, traversant seul la fort de Bondi, fut
assassin et enterr au pied d'un arbre. Son chien resta plusieurs
jours sur sa fosse, et ne la quitta que press par la faim. Il vint 
Paris chez un ami du malheureux Aubry, et par ses tristes hurlemens,
sembla vouloir lui annoncer la perte qu'il avait faite. Aprs avoir
mang, il recommence ses cris plaintifs, va  la porte, tourne la
tte pour voir s'il est suivi, revient  l'ami de son matre, et
le tire par son vtement, comme pour l'inviter  venir avec lui.
La singularit de tous les mouvemens de ce chien, sa venue sans
son matre, qu'il ne quittait jamais, ce matre qui ne parat pas,
et peut-tre ce hasard, ou plutt cette juste Providence, qui ne
permet gure que le crime demeure impuni, firent que l'ami d'Aubry
conut quelque soupon sinistre, et suivit le chien. Ds que ce
pauvre animal fut arriv au pied de l'arbre, il redoubla ses cris en
grattant la terre, comme pour indiquer qu'il fallait creuser en cet
endroit; on y fouilla, et l'on y trouva le corps du malheureux Aubry.

Quelque temps aprs, le chien reconnat, dans une foule, l'assassin
de son matre, que tous les historiens nomment le chevalier Macaire;
il lui saute  la gorge, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on
lui fait lcher prise. Chaque fois qu'il le rencontre, il l'attaque
et le poursuit avec le mme acharnement. On remarque la fureur de cet
animal, naturellement doux,  la seule vue de Macaire; on se rappelle
l'attachement qu'il avait montr pour son matre; on rapproche de ces
faits plusieurs circonstances o ce chevalier Macaire avait manifest
de la haine et de l'envie  l'gard d'Aubry de Montdidier. D'autres
particularits viennent encore fortifier les soupons.

Le roi, inform de tous les discours qui se tenaient  cette
occasion, fait amener ce chien, qui parat tranquille jusqu'au moment
o, apercevant Macaire au milieu d'une troupe de courtisans, il
tourne, aboie, et cherche  se jeter sur lui.

Dans ces temps-l, on ordonnait le combat entre l'accusateur et
l'accus, lorsque les preuves du crime n'taient pas convaincantes.
On nommait ces sortes de combats _jugemens de Dieu_, parce qu'on
tait persuad que le ciel aurait plutt fait un miracle que de
laisser succomber l'innocence. Le roi, frapp de tous les indices
qui se runissaient contre Macaire, jugea _qu'il chait gage de
bataille_, c'est--dire qu'il ordonna le duel entre le chevalier et
le chien. L'le Notre-Dame, terrain alors vague et inhabit, fut
indique pour servir de champ clos. Macaire tait arm d'un gros
bton; le chien avait un tonneau pour sa retraite et ses relancemens.
On le lche; aussitt il s'lance, tourne autour de son adversaire,
vite ses coups, l'attaque tantt d'un ct, tantt de l'autre, le
fatigue, et enfin le saisit  la gorge, le renverse, et l'oblige de
faire l'aveu de son crime en prsence du roi et de toute la cour.

D'aprs Saint-Foix, qui nous a fourni tous ces dtails, un monument
de cette aventure a subsist long-temps sur une des chemines de la
grande salle du chteau de Montargis.

On ne sera point tonn, ajoute Saint-Foix, que ce chien ait rest
plusieurs jours sur la fosse de son matre, ni qu'il ait marqu de
la fureur  la vue de son assassin: mais la plupart des lecteurs
ne voudront pas croire qu'on ait ordonn le duel entre un homme et
un chien; il me semble cependant que, pour peu qu'on ait parcouru
l'histoire et vcu dans le monde, on doit tre tout au moins aussi
persuad des travers de l'esprit humain que du bon coeur des chiens.

L'attachement du chien  son matre est attest par une foule
d'aventures tonnantes. L'histoire de ce fidle animal s'est
quelquefois mle  l'histoire mme de l'homme. Homre ne ddaigne
pas de parler, dans _l'Odysse_, du chien d'Ulysse, qui fut le
premier  reconnatre son matre; et l'criture-Sainte parle du chien
de Tobie.

M. Bodin, dans ses _Recherches historiques sur l'Anjou_, parle d'un
monument que le marchal de Gi avait lev en mmoire d'un chien. Le
marchal avait fait autrefois, dit-il, un plerinage  Saint-Jacques
en Galice, et il y avait men un chien qu'il aimait beaucoup, mais
il le perdit en revenant. Dj plusieurs mois s'taient couls
depuis le retour du seigneur du Verger, lorsqu'un jour, se promenant
sur l'ancienne grande route de Paris  Angers, il aperut son chien
accourant vers lui. Le fidle barbet saute au cou de son matre,
lui lche les mains, et tombe aussitt  ses pieds, o il expire
de fatigue et de joie. Le marchal fut trs-sensible  la perte de
ce bon animal, et ce fut pour en perptuer le souvenir qu'il fit
construire l'oblisque dont on voit encore les ruines,  l'endroit
mme o il avait reu ses derniers tmoignages d'attachement et de
fidlit.

Les annales de notre rvolution offrent aussi de nombreux exemples
de fidlit donns par des chiens. Delille, dans son pome de _la
Piti_, clbre le dvouement de cet intressant animal. Tout Paris
a pu voir, aprs les journes de juillet 1830, un pauvre chien qui
stationnait jour et nuit sur la tombe des combattans morts inhums
en cet endroit. On ne pouvait entendre sans attendrissement les
hurlemens plaintifs de ce pauvre chien demandant son matre  tous
les passans.




LES TROIS REINES ADULTRES.


Les moeurs dissolues du quatorzime sicle se trouvent pour ainsi
dire rsumes dans l'histoire des trois princesses qui pousrent
les trois fils de Philippe-le-Bel; Marguerite de Bourgogne, femme de
Louis dit le Hutin, fille de Robert II, duc de Bourgogne; Jeanne de
Bourgogne, femme de Philippe-le-Long, fille d'Othon IV, comte palatin
de Bourgogne; et Blanche sa soeur, qui pousa le comte de la Marche,
depuis roi de France sous le nom de Charles-le-Bel.

La cour de France tait alors le thtre des plus hideuses dbauches;
on y affichait le mpris des biensances, et les dames se faisaient
gloire de se dpouiller du plus bel ornement de leur sexe, la pudeur.
Les trois princesses dont nous venons de parler taient belles,
jeunes, sensibles  l'aiguillon de la volupt; elles suivirent
le torrent, et donnrent bientt des exemples scandaleux dans un
temps o on ne scandalisait pas facilement. C'tait  l'abbaye de
Maubuisson que se passaient les scnes du libertinage des princesses.
Marguerite et Blanche furent convaincues d'adultre avec deux frres,
Philippe et Gaultier d'Aulnay. Ils avaient intress dans leurs
dbauches l'huissier de la chambre de la reine de Navarre, confident
et complice de ces dsordres. Philippe passait pour l'amant de
Marguerite, Gaultier pour celui de Blanche, comtesse de la Marche.

Louis-le-Hutin, qui venait de monter sur le trne, leur fit faire
leur procs comme  des tratres et  des sclrats coupables du
crime de lze-majest. L'huissier, entremetteur de ces criminelles
galanteries, fut condamn  tre attach au gibet; mais Philippe et
Gaultier furent traits plus cruellement. Ils furent tous les deux
mutils et corchs vifs. Ils eurent ensuite la tte coupe, et leurs
corps furent pendus par dessous les bras, leurs ttes places sur des
piliers. Cette excution eut lieu  Pontoise. Exemple terrible, dit
Dreux du Radier, qu'il et peut-tre t plus sage de ne pas donner,
mais qu'on crut ncessaire pour arrter l'audace de quiconque serait
capable de se porter  un pareil attentat contre la majest du trne
et l'honneur de son souverain.

On fit des recherches svres sur la conduite de tous ceux qui
avaient t dans la familiarit de Marguerite, de Blanche et de
Jeanne de Bourgogne, et plusieurs personnes furent arrtes ou sur
des preuves ou sur des soupons, et condamnes  la torture. Parmi
les coupables se trouva un moine de l'ordre des frres prcheurs qui
fut accus de distribuer de ces remdes qui, en dtruisant les fruits
malheureux de l'incontinence par un plus grand crime, invitent au
dsordre celles qui n'en apprhendent que les suites visibles. Ce
moine fut d'abord conduit  Avignon, o l'on informa contre lui; il
fut ensuite condamn  mort et excut.

Quant  Marguerite et aux princesses ses belles-soeurs, elles furent
renfermes; Marguerite et Blanche au Chteau-Gaillard, et Jeanne au
chteau de Dourdan. Soit que Marguerite ft la plus coupable, soit
que Louis-le-Hutin ft le plus svre, Marguerite fut trangle avec
une serviette en 1315; elle avait vingt-cinq  vingt-six ans. Selon
quelques historiens, cette reine avait un _temprament si emport_,
que quand elle voyait un homme de bonne mine elle le faisait mener
dans son appartement, d'o il ne sortait que pour tre prcipit dans
la Seine, afin qu'il ne publit pas ses dbordemens.

Blanche de Bourgogne, qui, au jugement de Froissard, _fut l'une des
plus belles dames du monde_, demeura renferme au Chteau-Gaillard
jusqu'en 1325;  cette poque, elle obtint la permission de prendre
le voile dans l'abbaye de Maubuisson, o elle acheva d'expier ses
fautes passes par une austre pnitence; elle y mourut en 1326.

Jeanne trouva dans son poux moins d'emportement, plus de penchant 
la clmence. Philippe, prince srieux, appliqu aux affaires, tait
d'ailleurs d'un caractre doux et plein d'affabilit. Il fit d'abord
relguer sa coupable pouse au chteau de Dourdan, et environ un an
aprs il lui pardonna, la reprit, et vcut avec elle sans qu'il part
avoir conserv aucun souvenir du pass. Cette bonne intelligence dura
jusqu' la mort du roi, qui arriva le 3 janvier 1321.

Cette reine, pendant les huit annes de son veuvage, sjourna au
fameux htel de Nesle qui lui appartenait. L'histoire l'accuse
d'horreurs semblables  celles que l'on impute  Marguerite de
Bourgogne. Elle appelait les jeunes coliers qui avaient le malheur
de passer sous ses fentres, et aprs avoir assouvi avec eux sa
luxure effrne, elle les faisait jeter du haut de la tour de Nesle
dans la Seine.

Voici ce que dit Brantme  ce sujet: Elle se tenait  l'htel de
Nesle  Paris, laquelle faisait le guet aux passans, et ceux qui lui
revenaient et agraient le plus, de quelque sorte de gens que ce
fussent, les faisait appeler et venir  soi, et, aprs en avoir tir
ce qu'elle en voulait, les faisait prcipiter du haut de la tour qui
parat encore, en bas, en l'eau, et les faisait noyer. Je ne veux pas
dire que cela soit vrai, mais le vulgaire, au moins la plupart de
Paris, l'affirme; et il n'y a si commun, qu'en lui montrant la tour
seulement et en l'interrogeant, qui de lui-mme ne le die.

Le pote Villon, qui crivait au quinzime sicle, dans un temps plus
rapproch de l'vnement, donne quelques autres dtails, et nous
apprend que les malheureuses victimes de la luxure de cette princesse
taient renfermes dans un sac, puis jetes dans la rivire.

Jeanne de Bourgogne mourut  Roye le 20 janvier 1329.




ASSASSINATS DES DUCS D'ORLANS ET DE BOURGOGNE.


Une haine hrditaire divisait, au quinzime sicle, les deux
puissantes maisons d'Orlans et de Bourgogne. Elle tait
continuellement alimente par une passion qui dans tous les temps
a fait couler des flots de sang humain, l'ambition. Philippe de
Bourgogne en mourant lgua son inimiti  son fils Jean-sans-Peur.
Celui-ci, non moins ambitieux que son pre, mais ne possdant
aucune de ses vertus, se jouait de la morale, de la religion et de
l'humanit. Il attaqua le duc d'Orlans, dont la conduite ne donnait
que trop de prise aux accusations de ses ennemis.

Jean-sans-Peur caressa le peuple en affectant de le plaindre, de
gmir sur l'normit des impts dont il tait accabl. C'est le rle
de tous les factieux. Jean-sans-Peur devint l'idole de la populace.
Certain de l'attachement des Parisiens, il va rassembler une arme
pour combattre le duc d'Orlans; celui-ci lve galement des troupes
pour faire tte  son rival.

Cependant, au moment d'en venir aux mains, les deux ducs se
rconcilirent. Chacun d'eux s'y prta d'autant plus volontiers que
son hypocrisie voyait dans cette feinte rconciliation un moyen de
mieux tromper son ennemi. Ils se prodigurent les marques du plus
vritable attachement. Jean-sans-Peur coucha avec le duc d'Orlans,
communia avec lui, but dans sa coupe, contracta avec ce prince une
fraternit d'armes, et peu de temps aprs avoir difi le public et
la cour par ces perfides dmonstrations, il le fit assassiner, dans
la rue Barbette, par des sicaires qui, pour protger leur fuite,
allumrent derrire eux un incendie. Le 21 novembre 1407, vers sept
heures et demie du soir, le duc d'Orlans, n'ayant avec lui que deux
cuyers monts sur le mme cheval, un page et trois valets de pied
qui marchaient devant pour l'clairer, fut investi par dix-huit
hommes arms,  la tte desquels tait un gentilhomme de Normandie,
nomm Raoul d'Ocquetonville: ce sclrat, d'un coup de hache
d'armes, lui coupa la main dont il tenait la bride de sa mule, et de
deux autres coups lui fendit la tte. Le page, nomm Jacob de Merre,
voulant couvrir son prince de son corps, fut tu sur lui. On remarqua
que le dernier coup fut port au duc d'Orlans par un homme qui tait
sorti brusquement d'une maison voisine, arm d'une massue, la tte
enveloppe de son chaperon; et le bruit courut que c'tait le duc de
Bourgogne lui-mme.

Le lendemain, Jean-sans-Peur assista aux funrailles de sa victime,
la plaignit et la pleura; mais voyant qu'on allait faire une enqute,
que la veuve et le fils du prince assassin demandaient vengeance, il
s'enfuit en Flandre. Bientt il revint, escort de mille partisans,
et osa faire trophe de son attentat.

La chambre des pairs le cita  comparatre devant la table de marbre:
il parut arm de pied en cap et entour de ses satellites, devant la
cour intimide. Il osa plaider sa cause et s'honorer de l'assassinat
d'un prince qui dvorait la fortune de l'tat et sapait les fondemens
du trne. Le cordelier Jean Petit, son avocat, non seulement
justifia le meurtre du duc d'Orlans, mais encore tablit la doctrine
de l'homicide, qu'il fonda sur l'exemple de tous les assassinats dont
il est parl dans les livres de l'criture-sainte. Ce Jean Petit,
dans l'intrt de son client, osait faire un dogme de ce qui n'est
crit dans ce livre que comme un vnement, au lieu d'apprendre
aux hommes, comme on l'aurait toujours d faire, qu'un assassinat
rapport dans l'criture est aussi dtestable que s'il se trouvait
dans les histoires des cannibales.

Le peuple, bloui par ce discours qui flattait ses passions,
applaudit l'avocat, et porta en triomphe l'accus.

Cette apologie monstrueuse, et l'ovation populaire qui l'avait
suivie, n'empcha pas que le duc de Bourgogne n'eut  soutenir,
pendant sept ans, une guerre civile contre les frres et les
partisans de son ennemi. Sa faction s'appelait les _Bourguignons_,
et celle d'Orlans s'intitulait les _Armagnacs_, du nom du comte
d'Armagnac, beau-pre du duc d'Orlans. La faction qui dominait
faisait conduire au gibet, assassiner, brler ceux de la faction
contraire. Les bouchers de Paris, arms par Jean-sans-Peur, jourent
un rle bien sanglant, dans cette guerre civile.

Jean-sans-Peur ayant surpris Paris, en 1418, fit un massacre horrible
des Armagnacs, et s'empara de la personne du roi et de toute
l'autorit.

Les satellites de Jean-sans-Peur se prcipitrent dans la ville,
reus par les bouchers et par les corcheurs, qui  leur tte avaient
le bourreau et ses aides. Ils se rpandent dans les divers quartiers,
pillent, brlent, dmolissent les maisons des Armagnacs. On signale
comme suspects les gens les plus paisibles, on les met dans les fers,
on les trane  l'chafaud. Les hommes connus par leur attachement
au roi, sont jets du haut des tours sur les lances des Bourguignons
ou par dessus les parapets dans les flots de la Seine. Les voleurs,
profitant de l'occasion, se rangeaient parmi les factieux, et se
faisaient assassins pour mieux exercer leur infme mtier. Les
Armagnacs taient surtout l'objet de vengeances atroces. Aprs les
avoir mis  mort, ces cannibales tailladaient leur peau, mordaient
dans leur coeur, mutilaient leurs membres, et les jetaient  la
voirie. Les femmes n'taient point pargnes: les dtails de leur
mort font frmir; on les gorgeait, on leur arrachait jusqu' leurs
derniers vtemens, et les femmes enceintes taient ventres,  la
rise froce de toute une populace stupide.

Le malheureux Charles VI, priv de sa raison, trahi par sa femme,
l'infme Isabeau de Bavire, cette nouvelle Messaline, qui passait
de la couche incestueuse du duc d'Orlans aux bras ensanglants du
duc de Bourgogne, tranait une existence pire encore que celle de
ses malheureux sujets. Tandis que sa criminelle pouse ruinait le
trsor de l'tat, il manquait de linge et d'alimens. Relgu dans
un appartement dont on avait arrach la tenture et enlev les plus
beaux meubles, il restait des semaines entires sans voir d'autres
personnes que la femme qui le servait. Souvent la dmence de cet
infortun prenait un caractre sombre: il errait dans son palais en
profrant des mots entrecoups. Un jour qu'il tait dans un de ces
sombres accs, il surprit la reine en tte  tte avec un de ses
amans furieux, il fit saisir cet homme, le fit coudre dans un sac et
jeter dans la rivire, avec un criteau portant: _laissez passer la
justice du roi_.

Ce n'tait pas un semblable roi qui pouvait comprimer les factions
puissantes sous lesquelles gmissait la France. Le trne tait
sans force, sans appui; la nation abattue, courbe sous le poids
d'une affreuse misre. Le duc de Bourgogne, qui briguait en secret
l'autorit suprme, crut les circonstances propices  son usurpation;
tranant  sa suite un ramas de sditieux et une soldatesque souille
des plus infmes brigandages, il entretenait toujours allums les
brandons de la discorde.

Cependant Tannegui du Chtel, lors de la dernire invasion des
Bourguignons dans Paris, avait sauv le dauphin, en l'enveloppant
dans son manteau, et l'avait conduit  Melun.

Soit dgot, soit repentir, soit dissimulation, le duc de Bourgogne
parut fatigu de ses excs; il tmoigna le dsir de s'entretenir
avec le dauphin (depuis Charles VII), et de tenter un accommodement.
Le dauphin y consentit: on construisit pour cette entrevue une
cabane sur le pont de Montereau. Agit sans doute par un funeste
pressentiment, le duc de Bourgogne hsita un moment: il se prsenta
enfin sur le pont avec dix de ses chevaliers, comme on en tait
convenu. Mais  peine y tait-il arriv qu'il tomba sous le fer
des assassins. Suivant Voltaire, le coup fut port par Tannegui du
Chtel, aux yeux mme du dauphin. Ainsi, ajoute-t-il, le meurtre du
duc d'Orlans fut veng par un autre meurtre, d'autant plus odieux
que l'assassinat tait joint  la violation de la foi publique.
Cependant on accusa le dauphin d'avoir ordonn ce meurtre. La reine
Isabeau, mre du jeune prince, pleura la mort du duc de Bourgogne
son complice, et traita son fils d'assassin: elle ajouta  tous ses
crimes le trait de la plus excrable des trahisons, elle appela les
Anglais dans Paris, et donna la couronne de France  leur roi Henri V.

Philippe, fils de Jean-sans-Peur, fit demander solennellement
justice de l'assassinat de son pre. Le parlement s'assembla,
l'avocat-gnral prit des conclusions contre l'hritier de la
couronne, comme s'il parlait contre un assassin vulgaire. Il fit
citer le dauphin  la table de marbre, et le condamna par contumace.
Sa sentence portait la peine de mort contre lui, et dliait les
Franais de toute obissance et fidlit  son gard.

On sait que ce prince, grce  l'hroque Jeanne d'Arc, recouvra sa
couronne, et repoussa les Anglais.

Quelques historiens croient que le dauphin tait innocent, non
seulement de l'assassinat prmdit, mais mme du meurtre du duc
Jean. Il est croyable, suivant eux, qu'il n'y eut rien de prmdit
dans cet assassinat, qui n'eut pour cause que l'imprudente trahison
du duc de Bourgogne, qui voulait profiter de la faiblesse du dauphin
pour le forcer de le suivre, et la haine violente que lui portaient
d'anciens serviteurs du duc d'Orlans, qui saisirent ce prtexte pour
le tuer.

Ce duc de Bourgogne, d'odieuse mmoire, tait le fils de Philippe,
qui avait mrit,  l'ge de quatorze ans, le surnom de _Hardi_,
pour la valeur qu'il avait montre  la bataille de Poitiers. Mais
je ne conois pas, dit Saint-Foix, pourquoi l'on donna le surnom
de Jean-sans-Peur au duc de Bourgogne son fils, dont le coeur,
inaccessible aux remords, tait sans cesse agit par la crainte
qu'on attentt sur sa vie. Aprs l'assassinat du duc d'Orlans,
il fit btir  son htel de Bourgogne une tour, et dans cette tour
une chambre sans fentre, et dont la porte tait trs-basse; il la
fermait le soir et l'ouvrait le matin, avec toutes les prcautions
que la frayeur inspire aux sclrats. Il ne se familiarisait qu'avec
les bouchers; le bourreau tait un de ses courtisans, allait  son
lever, et lui touchait dans la main. Les massacres que cet indigne
prince fit commettre dans Paris, ses trahisons envers la France, et
ses liaisons avec l'Anglais, rendront  jamais sa mmoire excrable.




DUEL DU CHEVALIER CLARY.


Le sire de Clary, au quatorzime sicle, faillit monter sur
l'chafaud, pour avoir fait preuve de bravoure contre un Anglais sans
l'autorisation du roi.

Pierre de Courtenay, chevalier anglais, tait venu  Paris
pour dfier,  la lance et  l'pe, Guy de La Trmouille,
porte-oriflamme, qui passait pour un des hommes de France des plus
braves et des plus adroits. Lorsqu'ils eurent rompu plusieurs lances
l'un contre l'autre, en prsence de toute la cour, le roi ne voulut
pas permettre qu'ils se battissent  l'pe, puisqu'il n'y avait
entre eux qu'une mulation de gloire, et qu'aucun sujet de querelle
ne leur avait mis les armes  la main. Courtenay, en s'en retournant,
passa chez la comtesse de Saint-Pol, soeur du roi d'Angleterre; il
y rpta plusieurs fois qu'aucun Franais n'avait os _s'prouver_
contre lui. Le sire de Clary, dit la _Chronique de Saint-Denis_,
crut qu'il tait de son honneur de faire sa querelle de l'injure que
ce bravache faisait  sa nation, et lui proposa, du consentement
mme de la comtesse, le champ clos pour le lendemain, et s'y porta
si vaillamment, qu'il le mit hors de combat tout charg de coups.
Il n'y a personne, ajoute la _Chronique_, qui n'estime cette action
digne d'un parfait chevalier, et qui ne demeure d'accord qu'il
chtia justement l'orgueil de cet Anglais; mais les jugemens de la
cour ne s'accordent pas toujours avec le mrite des personnes; il y
a des intrts particuliers qui en dcident tout autrement que le
public. Le duc de Bourgogne, qui enviait au sire de Clary la gloire
qu'il avait enleve  La Trmouille, son favori, changea l'espce de
l'affaire; il dit que c'tait un crime impardonnable  un particulier
d'avoir os _prendre une journe_ sans la permission du roi, et le
fit poursuivre avec tant de rigueur, que ce brave chevalier fut
long-temps en peine; et je l'ai vu chercher sa sret tantt de ,
tantt de l, de crainte que ce qu'il n'avait entrepris que pour la
gloire de l'tat ne ft expi dans son sang, comme s'il avait trahi
la patrie.

La soeur de Guillaume Fouquet, cuyer de la reine Isabeau de Bavire,
osa faire mettre sur sa maison,  la gloire du sire de Clary, son
parent, un monument de deux pieds en carr, o l'on avait grav
diffrentes figures; les principales taient celles d'un homme
renvers de cheval, et d'un autre  qui une dame mettait sur la tte
_un chapeau de roses_. On lisait au haut ces mots: _Au vaillant
Clary_; et au bas: _En dpit de l'envie_. Ce monument subsista
long-temps sur la porte de la maison qui fait le coin de la rue
Zacharie et de la rue Saint-Severin.




PROCS INIQUE DE JACQUES COEUR.


Jacques Coeur, fils d'un ngociant de Bourges, fut d'abord matre des
monnaies de cette ville; il devint ensuite argentier du roi Charles
VII, c'est--dire trsorier de l'pargne.

Cet habile homme servit aussi bien le roi dans les finances que les
Dunois, les Lahire, et les Saintrailles, par les armes. Il prta deux
cent mille cus d'or  Charles VII pour entreprendre la conqute de
la Normandie, que ce monarque n'aurait jamais reprise sans le secours
de Jacques Coeur.

Il avait tabli le plus grand commerce qu'aucun particulier ait
jamais embrass; son ngoce s'tendait dans toutes les parties du
monde, en Orient avec les Turcs et les Persans, en Afrique avec les
Sarrasins. Ses vaisseaux sillonnaient les mers dans tous les sens;
trois cents facteurs, tablis en divers lieux, recevaient ses envois
et ses commandes, et le secondaient dans ses oprations immenses. Il
n'y eut, depuis lui, que le seul Cosme de Mdicis qui l'galt.

Ce grand citoyen, par ses travaux, soutenait la gloire du trne, et
prparait la prosprit du pays. Mais les immenses richesses qu'il
avait acquises excitaient l'envie d'un grand nombre de courtisans
qu'importunait aussi le crdit dont Jacques Coeur jouissait auprs du
roi.

Charles VII l'ayant choisi, en 1448, pour faire partie des
ambassadeurs envoys  Lausanne pour terminer le schisme de Flix
V, ses ennemis profitrent de cette absence pour le perdre. Le roi,
aussi lchement ingrat  l'gard de Jacques Coeur, qu'il l'avait t
pour Jeanne d'Arc, prta l'oreille aux accusations diriges contre
cet illustre citoyen, et l'abandonna  l'avidit des courtisans qui
voulaient se partager ses dpouilles.

Au retour de son ambassade, il fut mis en prison. Le parlement lui
fit son procs, et le condamna  l'amende honorable, et  payer
quatre cent mille cus, indpendamment de la confiscation de ses
biens et du bannissement perptuel. On l'accusa de concussion; on
osa mme lui attribuer la mort d'Agns Sorel, qui, disait-on, avait
t empoisonne. Mais on ne put rien prouver contre lui, sinon qu'il
avait fait rendre  un Turc un esclave chrtien, lequel avait quitt
et trahi son matre, et qu'il avait fait vendre des armes au soudan
d'gypte. Ce fut sur ces deux actions, dont l'une tait permise et
l'autre vertueuse, que les juges prononcrent sa condamnation.

Jacques Coeur trouva dans ses commis une droiture et une
reconnaissance qui font l'loge de son caractre, et qui furent pour
lui un ddommagement des perscutions intresses des courtisans, et
de l'injuste oubli de son roi. Ils se cotisrent presque tous pour
l'aider dans sa disgrce. L'un d'entre eux, nomm Jean de Village,
qui avait pous sa nice, l'enleva du couvent des cordeliers de
Beaucaire, o il avait t transport de Poitiers, et lui facilita
les moyens de se sauver  Rome. Le pape Calixte III, qui connaissait
son rare mrite, lui ayant donn le commandement d'une partie de la
flotte qu'il avait arme contre les Turcs, Jacques Coeur mourut en
arrivant  l'le de Chio, sur la fin de l'anne 1456. Dans la suite
une partie de ses biens fut restitue  ses enfans.

Je ne pense point, dit Pasquier, que la France ait jamais port
homme qui, par son industrie, sans faveur particulire du prince,
soit parvenu  de si grands biens comme Jacques Coeur. Il tait roi,
monarque, empereur en sa qualit..... Or, quant  son procs, si les
juges n'y eussent pass, je dirais presque que c'tait une calomnie;
mais je ne mentirai point quand je dirai que la jalousie des grands
qui taient prs de Charles septime, lui trama cette tragdie.




PROCS DE JEANNE D'ARC.


Notre intention n'est pas de retracer ici les circonstances
merveilleuses de la vie de cette illustre hrone. Il nous faudrait
rapporter tous les faits qui se rattachent  cette poque de notre
histoire. Il nous suffira de dire que Jeanne, bergre de Vaucouleurs,
tant  garder ses moutons, fut saisie d'un enthousiasme surnaturel,
vint combattre sous la bannire de Charles VII, et sauva la France,
tombe presque tout entire au pouvoir des Anglais.

Beaucoup d'esprits sceptiques se refusent  croire aux choses
prodigieuses accomplies par l'intervention de cette fille sublime.
Cela ne doit pas tonner par le temps qui court; nous sommes
habitus depuis notre enfance  douter de tout,  mettre tout en
question. Pour nous, plus de certitude en rien, plus de croyance,
plus de foi, except pour les formules mathmatiques. Certes, les
auteurs de l'Encyclopdie sont  l'abri du reproche de crdulit, et
cependant nous trouvons dans leur ouvrage cet aveu bien remarquable:
Ce que nous avons rapport de Jeanne d'Arc, disent-ils, et des
rsultats de son procs, combin avec le rcit des historiens, se
sent srement beaucoup de l'enthousiasme qu'inspira cette fille
singulire. La philosophie peut en retrancher ce qu'elle voudra.....
Cet instrument fut du moins bien actif et bien efficace: peut-tre en
tout ce phnomne historique est-il inexplicable. La condition, le
sexe, l'ge, les vertus, la pit, la valeur, l'humanit, la bonne
conduite, les succs de ce vengeur inattendu de Charles VII, offrent
un ensemble o le merveilleux domine, quelque effort que l'on fasse
pour l'carter ou l'affaiblir.

Aprs qu'elle eut repouss les Anglais et assur la couronne sur
le front du jeune roi de France, Jeanne voulait retourner dans le
village qui avait vu crotre son enfance: elle semblait tourmente
par un secret pressentiment de son tragique avenir: _Ma mission est
termine, disait-elle; plt  Dieu que j'eusse la libert de renoncer
aux armes et de me retirer auprs de mes parens, pour les servir et
garder leurs troupeaux avec ma soeur et mon frre!_

On trouve dans le caractre de Jeanne d'Arc, dit M. de
Chateaubriand, la navet de la paysanne, la faiblesse de la femme,
l'inspiration de la sainte, le courage de l'hrone.

Lorsqu'elle eut conduit Charles VII  Reims et l'eut fait sacrer,
elle voulut retourner garder les troupeaux de son pre; on la retint:
elle tomba aux mains des Bourguignons, dans une sortie vigoureuse
qu'elle fit  la tte de la garnison de Compigne. Le duc de Bedfort
ordonna de chanter un _Te Deum_, et crut que la France entire tait
 lui. Les Bourguignons vendirent la pucelle aux Anglais pour une
somme de dix mille francs. Elle fut transporte  Rouen dans une
cage de fer, et emprisonne dans la grosse tour du chteau. Son
procs commena: l'vque de Beauvais et un chanoine de Beauvais
conduisirent la procdure. _Cette fille si simple_, disent les
historiens, _que tout au plus savait-elle son Pater et son Ave, ne se
troubla pas un instant, et fit des rponses sublimes_. Condamne 
tre brle vive comme sorcire, la sentence fut excute le 30 mai
1431.

Un bcher avait t lev sur la place du Vieux-March  Rouen,
en face de deux chafauds o se tenaient des juges sculiers et
ecclsiastiques, ou plutt les assassins dans les deux lois. Jeanne
tait vtue d'un habit de femme, coiffe d'une mitre o taient
ces mots: _Apostate, relapse, idoltre, hrtique_. Jeanne n'avait
pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la
soutenaient; elle tait garotte: les Anglais avaient fait lier par
leurs bourreaux ces mains que n'avaient pu enchaner leurs soldats.

Jeanne pronona  genoux une courte prire, se recommanda  Dieu,
 la piti des assistans, et parla gnreusement de son roi qui
l'oubliait. Les juges, le peuple, le bourreau, et jusqu' l'vque de
Beauvais, pleuraient.

La condamne demanda un crucifix; un Anglais rompit un bton dont
il fit une croix: Jeanne la prit comme elle put, la baisa, la pressa
contre son sein, et monta sur le bcher: Bayard voulut expirer pench
sur le pommeau de son pe, qui formait une croix de fer.

Le second confesseur de la pucelle rachetait par ses vertus
l'infamie du premier; il tait auprs de sa pnitente. Comme on avait
voulu la donner en spectacle au peuple, le bcher tait trs-lev,
ce qui rendit le supplice plus douloureux et plus long. Lorsque
Jeanne sentit que la flamme l'allait atteindre, elle invita le frre
Martin  se retirer avec un autre religieux, son assistant. La
douleur arracha quelques cris  cette pauvre et glorieuse fille. Les
Anglais taient rassurs; ils n'entendaient plus cette voix que sur
le champ des martyrs. Le dernier mot que Jeanne pronona au milieu
des flammes fut _Jsus_, nom du consolateur des affligs et du Dieu
de la patrie.

Quand on prsuma que la pucelle avait expir, on carta les tisons
ardens afin que chacun la vt: tout tait consum hors le coeur qui
se trouva entier.

Le procs de cette femme  jamais clbre offrit une foule de
particularits qui tournent  sa gloire aussi bien qu' la honte de
ses juges. On ne peut se faire une ide des questions insidieuses,
des menaces, des mensonges, des faux matriels qui furent mis en
usage pour donner  son innocence toutes les couleurs du crime;
mais l'nergie, la justesse et la dignit des rponses de l'accuse
confondirent plus d'une fois ses accusateurs. Elle subit plusieurs
interrogatoires o elle montra un courage inbranlable, joint  la
plus touchante douleur. Elle se soumit  l'examen des matrones pour
qu'on n'et point  douter de sa virginit; mais le rapport de ces
femmes lui ayant t favorable, on se garda bien d'en faire mention
au procs, parce qu'il et ananti le principal chef d'accusation,
celui de magie et de sorcellerie.

Bien loin de nier qu'elle et fait des prdictions, elle dit  ses
juges qu'avant sept ans les Anglais ne possderaient plus rien en
France. Dans le cours de cette infme procdure, Jeanne en appela au
jugement du pape. Mais Cauchon, vque de Beauvais, qui joua le rle
le plus odieux dans toute cette affaire, fit supprimer cette demande
au procs-verbal; sur quoi Jeanne lui dit: _Vous ne voulez crire que
ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas faire mention de ce qui
est pour moi._ Interroge pourquoi elle avait os assister au sacre
de Charles avec son tendard, elle rpondit: _Il est juste que qui a
eu part au travail, en ait  l'honneur._ Rponse digne d'une mmoire
ternelle, selon l'expression mme de Voltaire.

Lorsqu'on lui signifia sa sentence de mort, elle fondit en larmes,
et s'cria: _J'en appelle  Dieu, le grand juge des grands torts et
ingravances qu'on me fait._

Le croira-t-on? Charles VII, qui lui devait la conqute de ses tats
et la conservation de sa couronne, ne fit rien pour venger la mort
de cette hrone. En 1455, on s'adressa au saint-sige pour la
rvision du procs de cette grande victime, et son innocence fut
facilement constate. Le pape Calixte III rhabilita sa mmoire, et
la dclara martyre de sa religion, de sa patrie et de son roi.

On conserve encore  Domremy la chaumire des parens de Jeanne d'Arc.
Des Anglais avaient voulu l'acqurir pour la faire transporter dans
leur le, mais le propritaire, quoique trs-pauvre, repoussa leurs
offres qui auraient pu l'enrichir, et aima mieux conserver  son pays
ce monument de sa vieille gloire.




RPARATION D'UN MEURTRE COMMIS DANS LE COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS
DE PARIS.


C'est avec raison que l'on a dit que les monumens des arts sont les
conservateurs les plus curieux des faits historiques, des moeurs et
des coutumes des peuples. On voyait, avant la destruction de l'glise
des Augustins de Paris, au coin de la rue et du quai du mme nom, un
bas-relief gothique dont les figures reprsentaient une satisfaction
publique qui fut faite  la justice, aux Augustins et  l'Universit,
pour rparation d'un crime commis sur la personne de deux religieux
dans l'intrieur de ce couvent.

En 1440, Jean Boyard, Colin Feucher et Arnoult Pasquier, tous
trois sergens  verge, accompagns de Gilet Rolant, meunier, et de
Guillaume de Besanon, faiseur de cadrans, entrrent dans le couvent
des Augustins sous le prtexte de quelque exploit. Leur vritable
motif tait de tirer vengeance d'un affront que le pre Nicolas
Aimeri, matre de thologie, avait fait  l'un d'entre eux. Ils
s'emparrent violemment de la personne de ce religieux, et voulurent
l'entraner hors du couvent: le religieux opposa une vive rsistance,
ce qui occasionna un grand tumulte; d'autres augustins accoururent en
foule pour dfendre leur confrre; et dans la mle, Pierre Gougis,
religieux de la maison, fut tu par un des huissiers.

Les augustins portrent aussitt leur plainte de cet attentat;
le recteur de l'Universit et le procureur du roi au Chtelet se
joignirent  eux.

Le prevt de Paris, faisant droit  ces plaintes, rendit sa sentence
le 13 septembre, de la mme anne, par laquelle les huissiers
furent condamns  aller en chemise, sans chaperon, nu-jambes et
nu-pieds, tenant chacun en sa main une torche ardente du poids de
quatre livres, faire amende honorable au Chtelet, en prsence du
procureur du roi;  aller faire galement amende honorable au lieu o
la violence et le meurtre avaient t commis; et pareille crmonie
 la place Maubert ou en un autre lieu dsign par l'Universit.
De plus, ils furent condamns  faire lever une croix de pierre
de taille prs du lieu o le meurtre avait eu lieu, avec images,
c'est--dire bas-reliefs reprsentant ladite rparation; en outre,
tous leurs biens, meubles et immeubles furent confisqus au profit du
roi, avec injonction de prlever sur eux une somme de mille livres
parisis pour tre employe en messes, prires et oraisons pour l'me
du dfunt, et une somme semblable pour tre applique au profit du
religieux Nicolas Aimeri, de l'Universit, du prieur et des religieux
augustins, et de ceux qui avaient poursuivi les susdites rparations.
Enfin, par la mme sentence, les coupables furent bannis du royaume
de France  perptuit.




CRIMES ET PUNITION DU MARCHAL DE RETZ.


Les cruauts commises au nom de la religion et de la politique ne
sont que trop communes dans les histoires de toutes les nations.
Souvent elles tiennent si troitement  l'esprit des temps, elles
comptent de si nombreux complices, qu'elles n'offrent aucun des
caractres qui distinguent les crimes isols. Elles n'en feront pas
moins partie du cadre que nous nous sommes trac. Dj plusieurs
traits de ce genre ont pass sous les yeux du lecteur. Mais des
sacrifices de victimes humaines, faits en l'honneur du dmon, pour
en obtenir des richesses, quoique marqus du signe d'une crdule
superstition, mritent d'tre signals  part comme de tristes
preuves des atrocits auxquelles peuvent pousser l'intrt et la
cupidit.

Gilles de Laval, seigneur de Retz et d'un grand nombre d'autres
terres et seigneuries, tant en Anjou qu'en Bretagne, tait marchal
de France sous le rgne de Charles VII, dans la premire partie du
quinzime sicle. Il tait un des plus riches seigneurs du royaume;
mais ayant eu le malheur de perdre son pre  l'ge de vingt ans,
et se trouvant, si jeune encore, matre d'une aussi grande fortune,
il fut bientt entour d'une foule de flatteurs, de parasites, qui
excitrent son got naturel pour le faste et les dpenses excessives
ou mme ridicules. Rien n'galait la magnificence de sa maison, qui
tait compose de plus de deux cents hommes  cheval, non compris sa
chapelle, dont il avait dcor le premier aumnier du titre d'vque.
Les villes d'Angers et d'Orlans furent plus particulirement tmoins
de ses prodigalits et de ses folies. Les jours de grandes ftes,
telles que l'Ascension et la Pentecte, il faisait jouer des mystres
sur des thtres levs  ses frais sur les places publiques, et
ses gens distribuaient en abondance aux spectateurs toutes sortes de
rafrachissemens. Mais ses revenus, quoique trs-considrables, ne
pouvant nanmoins suffire  tant de dpenses, il fallut emprunter
d'abord, et ensuite vendre les chtellenies, les baronnies, pour
rembourser les prteurs.

Ainsi toutes ces belles et grandes proprits furent dissipes en
peu de temps. Gilles de Laval, se voyant ruin et ne voulant rien
retrancher de ses folles dpenses, se livra  des charlatans qui lui
promettaient les moyens de trouver des trsors, et par consquent de
recouvrer sa fortune. Il s'adonna  ce qu'on appelait alors la magie.
Un mdecin poitevin et un Florentin, nomm Prelati, qui prtendaient
avoir commerce avec le diable, se chargrent de l'endoctriner: ils
lui firent avoir des visions; mais on dcouvrit par la suite que ces
visions taient un jeu de ces empiriques. On ajoute qu'il signa de
son sang une promesse au dmon de lui livrer tout ce qu'il exigerait,
except sa vie et son me. Il n'excuta que trop fidlement sa
promesse. Les deux charlatans qui avaient entrepris de l'exploiter,
n'avaient qu' lui demander, au nom du diable, une certaine quantit
de sang humain: aussitt il faisait enlever et renfermer dans les
chteaux de Machecoul et de Chantoc les plus jolis enfans des deux
sexes, pour les faire mourir dans d'horribles tourmens, et faire
servir leur sang aux vocations et autres oprations alchimiques
et magiques. On rpugne  rapporter les dtails des sacrifices
abominables qu'il fit  la prtendue divinit infernale avec laquelle
il avait fait pacte. Cet homme froce et crdule avait recours 
plusieurs prservatifs lorsqu'il s'exposait aux apparitions du
dmon, prpares par les intrigans qui se jouaient de lui. Tantt il
rcitait une prire  la Vierge, ou faisait le signe de la croix;
il avait aussi l'intention secrte de se convertir et d'aller  la
Terre-Sainte; mais ce qui est le plus caractristique pour l'poque,
c'est qu'il traitait quelquefois les diables de _vilains_, croyant
ainsi placer un homme de grande qualit comme lui au-dessus de leurs
atteintes. Il avait en outre un prservatif plus puissant que tous
les autres, c'est qu'il tenait son pe en main, et les diables
savaient qu'il la maniait avec autant d'habilet que de vigueur.

Trop lev, selon lui, au-dessus du vulgaire pour se croire oblig
de cacher ses folies et ses crimes, le marchal de Retz les laissa
en peu de temps parvenir  la connaissance de toute la province.
Depuis long-temps la clameur publique dnonait ses rapts d'enfans,
les supplices atroces qu'il leur faisait subir, et l'usage horrible
auquel il rservait le sang de ces malheureuses victimes, mais
c'tait vainement que ses vassaux, sur lesquels il prlevait de force
cet affreux tribut, versaient des larmes sur le sort de leurs enfans
immols de la sorte, et dont le nombre s'levait  plus de cent;
c'tait vainement qu'ils faisaient entendre partout, dans les villes,
dans les campagnes, les sanglots du dsespoir; le nom, le rang de
l'accus, sa fortune, qui avait t si considrable, imposaient
 la justice, et jusqu'alors l'avaient rendue sourde et aveugle.
Mais enfin les attentats de ce monstre devinrent si rvoltans, si
excrables, la voix publique s'leva si haut contre lui, que l'vque
de Nantes et le snchal de Rennes, juge gnral du pays, furent
obligs de l'entendre; et craignant peut-tre que les Bretons et
les Angevins, exasprs par une si cruelle tyrannie, ne se fissent
eux-mmes justice, ils le traduisirent devant un tribunal.

La lecture des pices de ce procs si long-temps diffr fait
frmir d'indignation. On y voit que le marchal se prsenta devant
le tribunal avec une fiert, un ddain qui pouvaient rappeler que
pour lui les diables n'taient que des _vilains_, et qu'il croyait
ne voir dans ses juges que des gens de cette classe. Dans un de ses
interrogatoires, ce sclrat eut l'audace de rpondre d'un trs-grand
sang-froid qu'il avait commis plus de crimes qu'il n'en fallait
pour faire condamner  mort _dix mille hommes_! Quel temps, ajoute
l'historien qui me fournit ce rcit, quel temps que celui o la
justice pouvait, ou plutt devait attendre une aussi longue srie de
forfaits pour oser en arrter le cours et punir un grand coupable,
lorsqu'il tait protg par un grand nom et de nobles aeux!

Le marchal de Retz fut condamn  tre brl vif dans la prairie de
Nantes, ce qui fut excut le 23 dcembre 1440.




CRIMES DE LOUIS XI, ROI DE FRANCE. SUPPLICE DE JACQUES D'ARMAGNAC,
DUC DE NEMOURS.


Le rgne de Louis XI ne rappelle partout que de tristes et pnibles
souvenirs. Les temps prcdens, dit Voltaire, avaient inspir des
moeurs fires et barbares dans lesquelles on vit clater quelquefois
de l'hrosme. Le rgne de Charles VII avait eu des Dunois, des La
Trmouille, des Clisson, des Richemont, des Saintrailles, des Lahire,
et des magistrats d'un grand mrite; mais sous Louis XI pas un grand
homme. Il avilit la nation. Il n'y eut nulle vertu; l'obissance tint
lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille comme les forats
le sont dans une galre. Ce coeur artificieux et dur avait pourtant
deux penchans qui auraient d mettre de l'humanit dans ses moeurs:
c'tait l'amour et la dvotion. Il eut des matresses, il eut trois
btards; il fit des neuvaines et des plerinages. Mais son amour
tenait de son caractre, et sa dvotion n'tait que la crainte
superstitieuse d'une me timide et gare. Toujours couvert de
reliques et portant  son bonnet sa Notre-Dame de plomb, on prtend
qu'il lui demandait pardon de ses assassinats avant de les commettre.
Il donna par contrat le comt de Boulogne  la sainte Vierge. La
pit ne consiste pas  faire la Vierge comtesse, mais  s'abstenir
des actions que la conscience reproche, que Dieu doit punir, et que
la Vierge ne protge point.

Louis XI, fils de Charles VII, fut le premier roi absolu en Europe
depuis la chute de l'empire de Charlemagne. Sa vie fut une longue
trame de perfidies et de crimes. Fils dnatur, frre barbare,
mauvais pre, despote sanguinaire, il sut runir dans son coeur tous
les penchans les plus pervers.

Il remplit d'amertume les dernires annes de la vie de son pre:
il fut l'auteur de sa mort. Le malheureux Charles VII mourut par
la crainte que son fils n'attentt  ses jours; le poison qu'il
redoutait fit qu'il se laissa mourir de faim. Une telle crainte de la
part d'un pre prouve suffisamment contre le caractre du fils.

Parjure  tous ses sermens,  moins qu'il ne jurt par un morceau de
bois qu'on appelait la vraie croix de Saint-Laud, on le vit, aprs le
trait de Conflans, faire jeter dans la Seine plusieurs bourgeois de
Paris qu'on souponnait d'tre attachs  la _ligue_ dite du _bien
public_ qui s'tait forme contre lui. On liait ces malheureux deux 
deux dans un sac, et on les plongeait ainsi dans le fleuve.

Comme il redoutait son frre, le duc de Guienne, il ne balana pas
 s'en dfaire; il le fit empoisonner presque en sa prsence par un
moine bndictin, nomm Favre Vesois, confesseur de ce prince. Cet
empoisonnement n'est point un de ces prtendus crimes qu'invente
souvent la malignit humaine, surtout  l'occasion de la mort des
grands. Le duc de Guienne avait pour matresse la comtesse de
Montsoreau, une des plus belles et des plus aimables femmes de son
temps. Le prince soupait un jour entre cette dame et son confesseur;
 la fin du repas, le moine prsenta au duc une pche dont on admira
la grosseur et la beaut; elle tait empoisonne. Presque aussitt
aprs en avoir mang, la comtesse de Montsoreau mourut, et le prince
tomba dans d'affreuses convulsions, auxquelles il succomba peu de
temps aprs. Odet Daidie, brave seigneur, fidlement attach au duc
de Guienne, voulut faire punir l'empoisonneur. Il se saisit de la
personne du moine, et le conduisit loin de Louis, en Bretagne, pour
qu'on lui ft son procs. Mais le jour qu'on devait prononcer la
sentence de ce moine, on le trouva mort dans son lit. Pour imposer
 la clameur publique qui l'accusait de ce crime, Louis XI se fit
apporter les pices du procs, et nomma des commissaires; mais
ceux-ci, fidles observateurs de leurs instructions secrtes, ne
dcidrent rien, et furent combls de bienfaits par le monarque.

Ce qui prouve la bassesse de son me, c'est qu'il prenait
ordinairement dans la fange ses confidens les plus intimes, ses
ministres les plus importans. Ainsi Olivier-le-Daim ou le Diable,
son barbier, tait en mme temps l'homme le plus puissant et le
plus redout de la cour; et Louis XI appelait son compre le trop
fameux Tristan, grand prevt des archers, dont il faisait sa
socit habituelle. Ces deux misrables, complaisans ministres
des vengeances de leur matre, taient en horreur  tous les gens
de bien. Ce Tristan ne se contentait pas d'obir quand on lui
commandait d'ter la vie  des hommes qui n'avaient t convaincus
d'aucun crime, mais encore il le faisait avec une prcipitation
singulirement barbare. Il arrivait souvent de l que, afin de
rparer ses mprises, il fallait qu'il tut deux personnes au lieu
d'une.

Louis XI fut un des plus cruels tyrans des temps modernes. Il y
en a peu qui aient fait prir plus de citoyens par les mains des
bourreaux et par des supplices plus recherchs. On a valu 
quatre mille le nombre de ses sujets mis  mort par ses ordres,
soit publiquement, soit en secret. Philippe de Comines a donn une
effrayante description des prisons qu'il avait fait construire,
espces de cages de fer qu'il appelait _ses fillettes_. Cet historien
rapporte qu'elles _taient de bois, couvertes de pattes de fer; qu'il
avait fait faire  des Allemands des fers trs-pesans et terribles
pour mettre au pied, et y tait un anneau pour mettre au pied, fort
malais  ouvrir comme un carcan, la chane grosse et pesante, et
une grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesantes que n'tait
de raison, et les appelait-on les fillettes du roi_. Ce monstre se
plaisait souvent  tre spectateur des supplices qu'il ordonnait.
La plupart des victimes taient excutes sans forme de procs,
plusieurs noyes une pierre au cou, d'autres prcipits en passant
sur une bascule d'o elles tombaient sur des roues armes de pointes
et de tranchans, d'autres touffes dans les cachots; Tristan, son
_compre_, tait lui seul le juge, les tmoins et l'excuteur. Les
avenues de son chteau de Plessis-les-Tours offraient un spectacle
bien digne de repatre ses yeux. On y voyait un grand nombre de gens
pendus aux arbres, et les maisons circonvoisines taient autant de
prisons d'o sortaient nuit et jour les cris et les gmissemens de
malheureux prisonniers en proie aux plus cruelles tortures.

Mais le supplice le plus mmorable dont Louis XI ft l'ordonnateur,
est celui de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, descendant reconnu
de Clovis.

Les circonstances et l'appareil de sa mort (1477), le partage de ses
dpouilles, les cachots o ses jeunes enfans furent enferms jusqu'
la mort de Louis XI, sont, dit l'auteur de l'_Essai sur les moeurs_,
de tristes et intressans objets de la curiosit. On ne sait point
prcisment quel tait le crime de ce prince. Il fut jug par des
commissaires, ce qui peut faire prsumer qu'il n'tait pas coupable.
Quelques historiens lui imputent vaguement d'avoir voulu se saisir
de la personne du roi et faire tuer le dauphin. Une telle accusation
n'est pas croyable; un petit prince ne pouvait gure, du pied des
Pyrnes o il tait rfugi, prendre prisonnier Louis XI, en pleine
paix, tout-puissant et absolu dans son royaume. L'ide de tuer le
dauphin encore enfant, et de conserver le pre, est encore une de ces
extravagances qui ne tombent point dans la tte d'un homme d'tat.
Tout ce qui est bien avr, c'est que Louis XI avait en excration la
maison des Armagnacs; qu'il fit saisir le duc de Nemours dans Carlat,
en 1477; qu'il le fit enfermer dans une cage de fer  la Bastille;
qu'ayant dress lui-mme toute l'instruction du procs, il lui envoya
des juges parmi lesquels tait ce Philippe de Comines, clbre
tratre, qui, aprs avoir long-temps vendu les secrets de la maison
de Bourgogne au roi, passa enfin au service de la France, et dont on
estime les mmoires, quoique crits avec la retenue d'un courtisan
qui craignait encore de dire la vrit, mme aprs la mort de Louis
XI.

Le roi voulut que le duc de Nemours ft interrog dans sa cage
de fer, qu'il y subt la question et qu'il y ret son arrt. On
le confessa ensuite dans une salle tendue de noir. La confession
commenait  devenir une grce accorde aux condamns; l'appareil
noir tait en usage pour les princes. C'est ainsi qu'on avait excut
Conradin  Naples, et qu'on traita depuis Marie Stuart en Angleterre.
On tait barbare en crmonie chez les peuples chrtiens occidentaux,
et ce raffinement d'inhumanit n'a jamais t connu que d'eux; toute
la grce que ce malheureux prince put obtenir, ce fut d'tre enterr
en habit de cordelier, grce digne de la superstition de ces temps
atroces qui galait leur barbarie.

Mais ce qui ne fut jamais en usage, et ce que pratiqua Louis XI, ce
fut de faire mettre sous l'chafaud, dans les halles de Paris, les
jeunes enfans du duc, pour recevoir sur eux le sang de leur pre.
Ils en sortirent tout couverts; et en cet tat on les conduisit 
la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, o la gne
que leurs corps prouvaient tait un continuel supplice. On leur
arrachait les dents  plusieurs intervalles. Ce genre de tortures
aussi petit qu'odieux tait en usage..... Le dtail des tourmens
inous que souffrirent les princes de Nemours serait incroyable
s'il n'tait attest par la requte que ces princes infortuns
prsentrent aux tats, aprs la mort de Louis XI, en 1483.

Pendant le cours du procs du duc de Nemours, si toutefois on doit
appeler procs cet horrible assassinat, Louis XI avait chang
plusieurs fois les juges et mme le lieu des sances. Aprs le
jugement, il cassa quatre conseillers au parlement qu'il avait
trouvs disposs  adoucir la peine, et il crivit au parlement tout
entier en ces termes: Je pensais, vu que vous tes sujets de la
couronne de France et y devez votre loyaut, que vous ne voulussiez
approuver que l'on ft si bon march de ma peau, et parce que je vois
par vos lettres que si faites, je connais clairement qu'il y en a
encore qui volontiers seraient machineurs contre ma personne; et afin
d'eux garantir de la punition, ils veulent abolir l'horrible peine
qui y est: par quoi sera bon que je mette remde  deux choses; la
premire, expurger la cour de telles gens; la seconde, faire tenir le
statut que j une fois en ai fait, que nul en a ne puisse allger
les peines de crime de lze-majest. Cette lettre porte avec elle
son commentaire; elle semble avoir t crite par une plume altre
de sang humain.

M. Casimir Delavigne, dans sa tragdie de _Louis XI_, a donn un
tableau remarquable du supplice de l'infortun Jacques d'Armagnac.
Comines exhorte le jeune Nemours  renoncer  son ressentiment, 
rconcilier Louis XI avec le duc de Bourgogne dont il est l'envoy.
Cdez, lui dit-il,

    Cdez, le roi pardonne, et va tout oublier.

Nemours lui fait cette rponse du pathtique le plus touchant:

    Oublier! lui! qu'entends-je? oublier! quoi? son crime,
    Ce supplice inconnu, l'chafaud, la victime?
    Quoi! trois fils  genoux sous l'instrument mortel,
    Vtus de blancs tous trois comme aux pieds de l'autel?
    On nous avait pars pour cette horrible fte.
    Soudain le bruit des pas retentit sur ma tte.
    Tous mes membres alors se prirent  trembler,
    Je l'entendis passer, s'arrter, puis parler.
    Il murmura tout bas ses oraisons dernires;
    Puis prononant mon nom et ceux de mes deux frres:
    Pauvres enfans! dit-il, aprs qu'il eut pri;
    Puis, plus rien. O moment d'ternelle piti!
    Tendant vers lui mes mains pour l'embrasser sans doute,
    Je crus sentir des pleurs y tomber goutte  goutte;
    Les siens... Non, non, ses yeux teints dans les douleurs,
    Ses yeux n'en versaient plus, ce n taient pas des pleurs,
        C'tait du sang, du sang, celui d'un pre.

Louis XI, ce roi assassin de ses sujets, plac au-dessus de la
justice des hommes, commena  expier en partie ses forfaits ds
cette vie, par les maux qui assaillirent sa vieillesse. Renferm
au chteau du Plessis-les-Tours, inaccessible  ses sujets, dvor
d'ennui, d'inquitudes, de remords et de craintes, il n'offrait plus
aux yeux de ses gardes que le spectacle d'un spectre ambulant. La
terreur de la mort le poursuivait sans cesse, et pour ranimer les
restes de sa vie presque teinte, il s'abreuvait du sang qu'on tirait
 des enfans, dans la fausse esprance de corriger l'cret du sien.

Tel est, en raccourci, le tableau des crimes de ce monarque qui, le
premier des rois de France, prit toujours le nom de trs-chrtien, et
qui appelait la sainte Vierge sa PETITE MAITRESSE, sa GRANDE AMIE.




LE CARDINAL DE BALUE.


On vient de voir que Louis XI choisissait presque toujours ses
ministres et ses plus intimes confidens parmi les hommes de la plus
basse extraction. Un des favoris de ce monarque, trs-digne valet
d'un tel matre, fut Jean Balue, fils d'un pauvre meunier du Poitou.
Dvor d'ambition, d'un caractre bas et rampant, Jean Balue avait
embrass l'tat ecclsiastique comme tant le moyen le plus sr de
s'insinuer auprs des grands, et de parvenir plus tt aux honneurs et
 la fortune.

Il s'tait attach pendant quelque temps  Juvnal des Ursins,
vque de Poitiers, qui l'avait fait son excuteur testamentaire,
et dont il trouva le moyen de s'approprier une grande partie de
la succession. Jean Balue, aprs cette premire forfaiture, vint
 Angers, trouver Jean de Beauvau, qui en tait vque. Celui-ci,
tromp par les manires insinuantes et par le langage patelin de
Balue, le prit en affection, le nomma son grand-vicaire, et lui
donna un canonicat dans son glise. L'extrieur modeste et simple de
ce tartufe en imposait  tout le monde. Il capta la bienveillance
de Charles de Melun, grand-matre de France, qui, tromp comme les
autres, le prsenta au roi Louis XI, comme un sujet d'un mrite
distingu, et capable de servir utilement l'tat.

Par analogie de caractre, Jean Balue plut au monarque, qui
bientt le fit son aumnier, le gratifia de plusieurs riches
abbayes, le nomma ensuite vque d'vreux, puis enfin le fit son
premier ministre, et le chargea de la distribution des bnfices
ecclsiastiques.

Si, du point o il tait parvenu, Balue avait voulu regarder en
arrire, et considrer celui d'o il tait parti, il aurait pu se
croire arriv au fate des grandeurs. Mais son insatiable ambition
tait loin d'tre satisfaite; il tait devenu l'gal de ceux qui
l'avaient protg, et il ne voulait point d'gaux; la vue de ses
protecteurs tait un affront pour cet homme pervers; il rsolut de
les perdre.

Jean de Beauvau, son bienfaiteur, appartenait  l'illustre maison
d'Anjou; et  ce titre il tait suspect  Louis XI. Balue n'eut
pas de peine  persuader  ce prince souponneux que Beauvau avait
conspir contre lui. Par ses accusations, il parvint  faire dposer
ce prlat, et s'empara de son vch d'Angers, dont le sjour tait
plus  sa convenance que celui d'vreux.

Son ingratitude infernale ne s'en tint pas l; le grand-matre,
Charles de Melun, qui l'avait introduit  la cour, devait aussi
prouver sa reconnaissance. Balue lui fit perdre la confiance du
monarque, l'accusa d'avoir entretenu des liaisons secrtes avec
le duc de Bretagne, et  force d'intrigues, de mensonges et de
perfidies, il parvint  faire monter sur l'chafaud, et  faire
tomber sous la hache du bourreau la tte de l'homme qui avait le plus
contribu  son lvation.

Louis XI, qui ne savait rien refuser  ce sclrat mitr, avait
demand et obtenu pour lui, quoique avec peine, le chapeau de
cardinal. Cette nouvelle dignit augmenta encore sa faveur et son
insolence; rien ne pouvait plus augmenter son audace. Seul, il
voulait gouverner le monarque et son royaume; il se trouvait aux
revues des troupes, en faisait dresser les contrles sous ses yeux,
et payait les soldats lui-mme. Malgr le mcontentement gnral, sa
faveur fut longue; mais enfin Louis XI, qui, tt ou tard, finissait
par souponner tout ce qui l'approchait, lui retira sa confiance.
Le cardinal, irrit, se ligua avec les ennemis de son prince,
principalement avec le duc de Bourgogne. Le but de ses intrigues
tait d'arrter le roi et son frre, le duc de Guyenne,  Pronne;
le duc de Bourgogne esprait, par l, se faire roi, et le cardinal
pape. Ce projet audacieux fut dcouvert; les lettres de Balue ayant
t interceptes, son crime fut avr: on l'arrta; tout autre que
lui, aux yeux de Louis XI, et mrit mille fois la mort; mais, par
une sorte de courtoisie que les plus grands malfaiteurs observent
souvent entre eux, le roi fit commuer la peine en celle d'une prison
perptuelle.

Le cardinal Balue fut enferm dans le chteau d'Angers, dans une
de ces cages dont nous avons dj parl, et dont l'invention lui
appartenait. Celle de Balue existe encore, et mrite d'tre conserve
comme un des monumens du rgne de Louis XI. Jean Balue resta onze
ans renferm dans cette cage, et n'en sortit, au bout de ce temps,
que par les instances et les sollicitations ritres du pape, qui
le rclamait comme membre du sacr collge. Ainsi, tandis que tant
d'innocentes victimes de l'arbitraire prissaient dans ce supplice
d'invention satanique, un homme qui ne reconnaissait ni souverain,
ni patrie, ni religion; un homme qui tait le type de la trahison et
de la perfidie; qui ne s'tait lev aux honneurs que par les degrs
du crime, qui avait dpouill l'un de ses bienfaiteurs, et fait
couler le sang de l'autre, obtint grce, recouvra sa libert, et alla
intriguer  Rome, o il obtint des dignits et des biens qu'il ne
mritait pas. Il mourut  Ancne, en 1491. Sa vie, comme on le voit,
tait un appendice oblig du rcit des crimes de son matre Louis XI.




HISTOIRE DE LA COMTESSE DE CHATEAUBRIANT, JUGE ET CONDAMNE A MORT
PAR SON MARI.


Cette histoire, dont la catastrophe ressemble beaucoup  la scne
horrible qui forme le dnoment de celle de Gabrielle de Vergy, est
encore un triste monument de la jalousie et de la vengeance.

Mademoiselle de Foix, fille de la clbre maison de ce nom, et
soeur du fameux Lautrec, tait d'une beaut accomplie; son esprit
facile et dlicat avait une tournure srieuse et mlancolique. Ds
l'ge de douze ans, elle fut recherche en mariage par le comte de
Chteaubriant, de la maison de Laval, qui la demanda  sa famille, et
l'obtint.

En consentant  cette union, la jeune comtesse obit  sa famille,
mais non  son coeur. Elle n'prouvait aucun penchant pour son mari.
Celui-ci tait bizarre et jaloux; ds qu'il fut en possession de
sa jeune pouse, la regardant comme un trsor qu'on pouvait lui
enlever, il s'enferma avec elle dans son chteau, en Bretagne. Il eut
d'elle une fille qui ne fit que redoubler sa passion jalouse et sa
surveillance tyrannique.

Un procs l'appela  la cour chevaleresque et galante de Franois
Ier. Ce monarque, adorateur idoltre de la beaut, runissait 
sa cour les femmes les plus remarquables par leurs attraits. Il
invita le comte de Chteaubriant  y prsenter la sienne, qu'il
savait devoir en tre un des plus beaux ornemens. Le comte, dont la
prvoyante jalousie avait pressenti cette invitation, avait exig de
la comtesse qu'elle ne viendrait point  la cour, quelque instance
qu'il lui ft,  moins qu'il ne lui envoyt un petit bracelet
qu'elle lui avait fait de ses cheveux blonds. Il promit au roi qu'il
manderait  sa femme de venir, mais qu'il n'esprait pas russir,
parce qu'elle hassait le grand monde et chrissait la solitude.

Plusieurs seigneurs, pour faire leur cour au roi, se ligurent
contre le comte, pour le dterminer  prendre les mesures propres 
satisfaire le dsir du monarque. Lautrec souhaitait ardemment voir
sa soeur; il entretenait une liaison galante avec une demoiselle
charmante qui vivait auprs de la comtesse, et lui servait
d'intendante et de compagnie. Cette demoiselle apprit  Lautrec la
convention faite entre la comtesse et son mari, et lui envoya en mme
temps un bracelet qu'elle avait fait des cheveux de sa matresse,
pareil  celui que le comte avait entre les mains. Lautrec n'eut pas
plus tt le secret du comte, qu'il en fit part au roi, qui engagea
les seigneurs qui devaient agir auprs du comte  lui demander une
lettre pour sa femme, o il lui ordonnerait de venir  la cour.

Le comte, ne pouvant souponner le pige qui lui tait tendu, fit
ce qu'on lui demanda. Mais quelle fut sa surprise, lorsque, peu
de jours aprs, la comtesse de Chteaubriant parut devant lui. Sa
colre fut d'abord sur le point d'clater; mais Lautrec prvint cet
orage en confessant au comte la supercherie dont on avait us  son
gard. Le comte fut convaincu que sa femme avait t surprise; mais
cette croyance ne le rassura pas sur les craintes que lui inspirait
l'air de la cour. Un noir chagrin s'empara de lui; il regarda
comme invitable, comme certain, le malheur qu'il avait toujours
redout; et, de dsespoir, il se retira brusquement dans son chteau,
abandonnant son procs et sa femme.

Alors le roi, de qui le coeur avait t profondment touch des
charmes de la comtesse, mit tout en oeuvre pour russir  faire
partager le violent amour qu'il prouvait. La comtesse tait nave
comme une recluse qui n'a jamais vu le monde; son amour-propre
tait flatt des hommages que toute la cour lui rendait: elle ne se
dissimulait pas les sductions, les prils qui l'entouraient, mais
elle avait la fausse confiance que sa vertu la ferait triompher de
tout: elle s'abusait cruellement elle-mme. D'un autre ct, son
ambitieuse confidente travaillait  la pousser dans l'abme, en lui
mettant incessamment sous les yeux la fortune qui venait s'offrir 
elle.

Le roi prouva d'abord les rigueurs de la comtesse; mais, loin de
se rebuter, il dispensa des grces  ses trois frres, qu'il mit
au niveau des plus grands seigneurs de France, et lui fit gagner 
elle-mme le grand procs peut-tre injuste qui avait attir son mari
 la cour, et sur lequel reposait toute sa fortune.

Cependant le coeur de la comtesse s'engageait insensiblement, et mme
 son insu. Sa vertu combattit long-temps; enfin elle succomba.....
Le dfaut d'exprience, la faute que son mari avait faite en
l'abandonnant  elle-mme, sa trop grande prsomption, l'avaient
conduite  sa perte.

Elle ne tarda pas  tre la matresse en titre de Franois Ier, et
cette particularit de la cour fut bientt connue de tout le royaume.
Le comte ne tarda pas non plus  tre instruit de son infortune. Son
chagrin n'en devint que plus poignant encore. Il refusa avec hauteur
les dignits que le monarque lui fit offrir. Plus scrupuleux que tant
d'autres, il ne voulait pas qu'on pt dire qu'il donnait volontiers
les mains  son dshonneur puisqu'il en acceptait le prix. Dans sa
douleur, il querellait tout le monde.

Un jour qu'il faisait sentir, d'une manire mortifiante,  un
officier subalterne l'infriorit de son grade, il reut cette
rponse: Nous sommes, vous et moi, ce que le roi nous a faits.
C'est ainsi qu'en mettant en parallle son grade avec la disgrce
du comte, il lui faisait sentir son dshonneur pour se venger de son
mpris.

La comtesse se fut bientt faonne  sa nouvelle condition; elle fit
pleuvoir les faveurs sur ceux qui s'attachaient  elle.

Le moment du repentir approchait; la guerre appela Franois Ier
en Italie: la dfaite de Pavie le fit tomber entre les mains de
Charles-Quint, son rival de puissance et de gloire.

La comtesse avait perdu son protecteur: tous ses flatteurs
l'abandonnrent; elle resta en proie  toute la haine de la duchesse
d'Angoulme, mre du roi, rgente du royaume. Abreuve de chagrins,
elle ne vit d'autre refuge que le chteau de son mari. Elle lui
demanda la permission d'aller se jeter  ses pieds. Il consentit
 son retour. A peine entre dans le chteau, il la fit conduire,
sans la voir, dans un appartement tendu de noir, d'o elle n'aurait
pas la libert de sortir. Rien ne put le flchir. Elle sollicita
vainement la grce de le voir; mais lui, se dfiant de l'amour qui
tait au fond de son coeur, demeura inflexible. Enfin elle lui
crivit une lettre extrmement touchante, dans laquelle, aprs avoir
numr toutes les raisons qui pouvaient, sinon la justifier, mais
la faire excuser, elle continuait: Mais je ne veux chercher aucune
excuse, je vous confesse mon crime, pntre de toute l'horreur
qu'il m'inspire. Je vous ai offens cruellement; je vous en demande
pardon, en embrassant vos genoux, les yeux baigns de larmes: je suis
indigne du titre de votre pouse; regardez-moi comme votre esclave,
faites-moi subir le traitement le plus dur, je l'ai mrit, mais
ne me confondez pas avec ces femmes nes, ce semble, pour le crime
qu'elles commettent sans aucun remords, etc.

Cette lettre n'amollit pas le coeur du comte; ce coeur tait consum
par le dsir de la vengeance. Plus d'une fois il aurait tremp ses
mains dans le sang de la comtesse, s'il n'et t retenu par la
prsence de sa fille, qui le dsarmait lorsqu'il s'abandonnait aux
transports de sa rage.

L'infortune captive demanda plusieurs fois la grce de voir,
d'embrasser sa fille. Cet enfant, qui avait prs de huit ans,
tait le portrait frappant de sa mre. Le comte se refusa  cette
entrevue. Mais un jour on trompa sa vigilance; on amena l'enfant prs
de sa mre. Celle-ci l'arrosa de ses larmes, et ne put lui dire que
ces mots entrecoups de sanglots: Aimez votre pre, n'ayez pas pour
moi de l'horreur, et ne m'imitez pas.

Ce fut la seule entrevue qu'elle eut avec cet enfant. Le comte,
d'un endroit o il ne pouvait tre vu, venait voir quelquefois la
comtesse; sa beaut, qui tait encore dans tout son clat, loin de
l'attendrir, redoublait sa fureur, quand il pensait que tant de
charmes avaient t possds par un amant.

Deux vnemens vinrent dcider du sort de la comtesse. Sa fille,
dont les caresses enfantines avaient le don de calmer le comte, fut
atteinte d'une maladie qui la mit au tombeau. D'un autre ct, le roi
Franois Ier recouvra sa libert. Le comte craignit que ce prince
ne rappelt la comtesse  sa cour. Rien ne retint plus sa jalouse
frnsie.

Il entre dans l'appartement de sa femme avec six hommes masqus,
et lui dit, l'oeil en feu: _Meurs pour expier ton infamie et la
mienne._--Satisfaites votre fureur, lui dit-elle avec une tendre
srnit, mais ne vous en prenez pas  moi, si l'ide de mon
supplice vous perscute aprs ma mort. Depuis quelques jours, j'ai
dsespr de vous flchir, vous prvenez ma prire! Toute la grce
que je voulais vous demander tait une prompte mort.

Elle cessa de regarder le comte, et se livra aux ministres de sa
cruaut; quatre la tinrent pendant que les deux autres lui ouvrirent
les veines des bras et des jambes. Le comte eut l'inhumanit de
rester prsent jusqu' ce que les veines de la comtesse fussent
taries et qu'elle et ferm les yeux.

Ce monstre de jalousie se retira ensuite en Angleterre, afin d'tre
 l'abri des poursuites de la maison de Foix. Plus tard il s'attacha
au conntable de Montmorency, qui eut le crdit de faire taire la
justice; et Franois Ier, entre les bras d'une nouvelle matresse,
oublia sans peine la vengeance que lui demandait la mort de la
comtesse de Chteaubriant.

Cette tragique histoire a t rvoque en doute par plusieurs
historiens. D'autres auteurs l'ont donne comme vraie. Il ne nous
appartient pas de dcider ce point. Les faits sont intressans; nous
avons cru ne pas devoir en priver nos lecteurs. Les dtails contenus
dans ce rcit sont extraits d'un manuscrit tir des archives de
Chteaubriant. Ce manuscrit, crit en latin, en lettres gothiques,
avait t confi  Guyot de Pitaval, qui en donna une traduction dans
ses _Causes clbres_.




LE BARON DE SAMBLANAY, SURINTENDANT DES FINANCES SOUS FRANOIS Ier.


Jacques de Beaune, baron de Samblanay, surintendant des finances
sous Franois Ier, est un terrible exemple de l'inconstance de la
faveur des rois.

Il jouissait d'un immense crdit  la cour; depuis long-temps il
administrait les finances  la satisfaction de Franois Ier; ce
prince aimait ce vieillard, il l'appelait son pre. Tout--coup
Lautrec laisse perdre le Milanais, et allgue, pour se justifier,
qu'il a manqu d'argent, qu'il n'a pas touch les sommes qui lui
avaient t destines.

Ces plaintes retombent sur Samblanay; le roi lui en fait de vifs
reproches; Samblanay s'excuse en disant que, le mme jour que les
fonds avaient t prpars, la reine-mre tait venue elle-mme 
l'pargne, pour lui demander tout ce qui lui tait d de ses pensions
et des revenus du Valois, de la Touraine et de l'Anjou, dont elle
tait douairire, l'assurant qu'elle avait assez de crdit pour le
sauver s'il la contentait, et le perdre s'il la dsobligeait. Le
roi ayant mand sa mre, elle avoua qu'elle avait reu de l'argent,
mais elle nia qu'on lui et dit que c'taient les fonds destins au
Milanais.

Alors le malheureux Samblanay fut sacrifi. La haine que lui portait
le chancelier Duprat, fortifie de celle de la reine-mre, consomma
sa perte. Il fut jug par des commissaires, forme de procdure
ordinairement usite quand on voulait immoler des innocens.

Samblanay fut condamn  tre pendu au gibet de Montfaucon, en 1527,
pour crime de pculat. Il fut long-temps  l'chelle avant d'tre
excut, esprant toujours sa grce, mais il l'attendit en vain.
Lorsqu'on lui annona qu'il fallait mourir, il s'cria J'ai bien
mrit la mort pour avoir plus servi les hommes que Dieu.

Le public, cette fois, fut moins crdule qu' l'ordinaire. On regarda
gnralement la mort de Samblanay comme le rsultat d'une intrigue
de cour.

On lit dans les mmoires d'Amelot de la Houssaie, que Rn Gentil,
premier commis de l'pargne, avait rendu  la reine-mre les
quittances qu'elle avait remises  Samblanay, en recevant l'argent
de l'arme d'Italie. Ce fut l peut-tre une des causes de son
malheur. Du reste, ce Gentil fut puni de cette insigne prvarication;
quinze ans aprs il fut pendu  son tour.

La mmoire de Samblanay fut rhabilite quelque temps aprs sa mort;
preuve tardive, mais irrcusable, de son innocence.




LE PRSIDENT MEYNIER D'OPPDE ET L'AVOCAT-GNRAL GURIN, OU
MASSACRES JURIDIQUES DE CABRIRES ET MRINDOL.


Les Vaudois, sectaires dont la doctrine avait beaucoup de points
de ressemblance avec celle qui fut professe plus tard par les
chefs de la rformation, occupaient, depuis le douzime sicle, des
valles situes entre la Provence et le Dauphin. Leurs terres,
d'abord en friche et striles, devinrent productives et fcondes
sous leurs mains laborieuses. Leur nombre, trs-petit dans les
commencemens, s'tait multipli jusqu' prs de dix-huit mille.
Leurs moeurs taient douces et paisibles; ils dcidaient entre eux
leurs diffrens. Leurs seigneurs, qu'ils enrichissaient par leurs
travaux, loin de se plaindre d'eux, taient trs-satisfaits de les
avoir pour vassaux. Enfin, pendant plus de deux sicles, malgr
la diffrence de leur culte, ils jouirent du bonheur qui devrait
toujours accompagner une innocente existence. Mais tout--coup, au
commencement du seizime sicle, la rforme prche par Luther vint
tirer les Vaudois de l'obscurit qui faisait leur bonheur. Les dits
rendus par plusieurs gouvernemens contre les nouveaux hrtiques
les condamnaient au feu; les Vaudois furent envelopps dans cette
proscription. Le parlement de Provence, pour manifester son zle,
dcerna la peine du bcher contre dix-neuf des habitans les plus
notables du bourg de Mrindol, tous Vaudois, et ordonna que leurs
bois seraient coups et leurs maisons dmolies. Cette sentence jeta
l'pouvante parmi tous leurs coreligionnaires. Ils dputrent vers le
cardinal Sadolet, vque de Carpentras, pour le conjurer d'intercder
pour eux. Ce digne prlat, dont l'humanit galait les lumires,
plaida leur cause avec tant de zle, qu'il fit surseoir l'excution
de la sentence. Le roi Franois Ier leur pardonna, mais  condition
qu'ils abjureraient; condition qui ne fut pas, qui ne devait pas tre
remplie, parce qu'aucun pouvoir sur la terre, except celui de la
force brutale, n'avait le droit de l'imposer. On ne dracine pas 
volont une croyance dans laquelle on est n.

Irrit de l'opinitret des Vaudois, que le jsuite Maimbourg appelle
_une canaille rvolte_, le parlement de Provence, compos d'esprits
ardens et fanatiques, rsolut de continuer la procdure. Jean Meynier
d'Oppde, alors premier prsident, se distingua surtout par son
acharnement.

Les Vaudois s'attrouprent pour dlibrer sur le parti qui leur
restait  prendre. D'Oppde, dans de faux rapports adresss au
roi, donna  leurs runions le caractre d'une sdition, et obtint
permission d'excuter l'arrt qui tait suspendu depuis cinq annes.
Second par l'avocat-gnral Gurin, homme d'une cruaut froide et
rflchie, d'Oppde songea  excuter sans dlai la _sainte_ mission
qu'il s'tait donne; il fallait des troupes pour cette expdition.
D'Oppde et Gurin en prirent, et se mirent  leur tte. Cependant
les Vaudois n'taient point disposs  la rvolte, puisqu'ils
n'opposrent aucune rsistance et prirent la fuite de tous cts.

Ayant runi toutes leurs troupes, les deux magistrats guerriers
fondirent en mme temps sur tous les villages vaudois, turent tout
ce qu'ils rencontrrent, et brlrent les maisons, les granges, les
rcoltes, les arbres. Les fugitifs taient poursuivis  la clart de
l'embrasement gnral. Il ne restait dans le bourg de Cabrires que
soixante hommes et trente femmes. Ils se rendent, sous la promesse
qu'on leur pargnera la vie; mais  peine se sont-ils rendus qu'on
les massacre.

Quelques femmes, rfugies dans une glise, en sont tires par
l'implacable d'Oppde; il les enferme dans une grange  laquelle
il fait mettre le feu. Lorsqu'elles se prsentaient  la fentre
pour se jeter en bas, dit le continuateur de Fleury, on les
repoussait avec des fourches, ou on les recevait sur les pointes des
hallebardes. Ceux qui se sauvrent sur les montagnes ne furent pas
plus heureux: la faim et les btes sauvages les firent prir, parce
qu'on leur coupa tous les chemins. On dfendit, sous peine de la
vie, de leur donner aucun aliment. Ces misrables dputrent vers
d'Oppde, pour obtenir de lui la permission d'abandonner leurs biens,
et de se retirer la vie sauve dans les pays trangers. Le baron de
la Garde, quoique aussi cruel que l'autre (d'Oppde), paraissait
y consentir; mais le prsident lui rpondit brusquement _qu'il les
voulait tous prendre sans qu'aucun s'chappt, et les envoyer habiter
aux enfers_. Huit cents personnes prirent dans cette action. On alla
ensuite  Lacoste, dont le seigneur avait promis aux habitans qu'il
ne leur serait fait aucun dommage, pourvu qu'ils portassent leurs
armes dans le chteau, et qu'ils abattissent les murailles de la
ville en quatre endroits. Ces bonnes gens firent ce qui leur tait
ordonn; mais  l'arrive du prsident, les faubourgs furent brls
et les habitans taills en pices, sans qu'il en restt un seul. Les
femmes et les filles, qui, pour se drober  la premire furie du
soldat, s'taient retires prs du jardin, dans un chteau, furent
toutes violes et si cruellement traites, que plusieurs moururent
de faim, de tristesse, ou des tourmens qu'on leur fit souffrir. Ceux
qui taient cachs dans Mussi ayant enfin t dcouverts, prouvrent
le mme sort que les autres; et ceux qui erraient dans les forts
et sur les montagnes dsertes cherchaient plutt la mort que la vie
dans leurs retraites, ayant perdu leurs biens, leurs femmes et leurs
enfans. Il y eut vingt-deux bourgs ou villages saccags ou brls.

L'avocat-gnral Gurin ne fit pas de moindres exploits. Il fit tuer
tout ce qu'il rencontra. Un jeune homme de Mrindol ayant excit la
compassion des soldats, qui demandaient sa grce, le sanguinaire
magistrat s'cria: _tolle, tolle_; et ce malheureux fut arquebus.

Le peu de Vaudois qui chappa  la fureur des bourreaux se sauva
vers le Pimont. Lorsque les flammes furent teintes, la contre,
auparavant florissante et peuple, ne prsenta plus qu'une solitude
affreuse jonche de cadavres.

Franois Ier eut horreur de cette pouvantable excution. L'arrt
auquel il avait donn son consentement portait la mort de dix-neuf
hrtiques; et d'Oppde, assist de Gurin, en avait fait prir plus
de quatre mille, hommes, femmes et enfans. Les seigneurs dont les
villages et les chteaux avaient t la proie des flammes demandrent
justice au roi, qui, en mourant, recommanda expressment  son fils,
Henri II, de faire punir les auteurs de cette barbarie.

Ces scnes d'horreur avaient eu lieu en 1545. Le parlement de
Paris fut charg, en 1551, d'examiner cette affaire, qui fut
solennellement plaide, pendant cinquante sances conscutives. Le
prsident d'Oppde plaida lui-mme sa cause, et le fit d'une manire
remarquable. Le crdit de ses nombreux protecteurs fit le reste. Il
fut absous.

Il protestait qu'il n'avait fait qu'excuter les ordres du roi; mais
cependant on le souponna d'avoir des motifs personnels de haine
contre les Vaudois. Un de ses fermiers, dit Garnier, lui avait
drob le prix de sa terre, et s'tait cach parmi eux. La comtesse
de Cental, qui n'tait devenue riche que parce qu'elle avait peupl
ses terres d'habitations vaudoises, avait rejet avec mpris l'offre
de sa main. Ce ressentiment secret, qu'il se dissimulait  lui-mme,
put bien le porter aux atrocits dont il se souilla.

Quant  l'avocat-gnral Gurin, il ne fut pas aussi heureux que son
complice d'Oppde: traduit aussi devant le parlement de Paris, on
lui chercha des crimes, et l'on n'eut pas de peine  lui en trouver.
Il fut condamn  tre pendu, non pour le massacre de Cabrires et de
Mrindol, mais pour plusieurs faussets, calomnies, prvarications,
abus et malversations des deniers du roi et d'autres particuliers,
sous couleur et titre de son tat de procureur du Roi. Son arrt fut
excut  Paris, en 1554,  la grande satisfaction des bons citoyens.




LE COMTE SBASTIEN MONTCUCULLI, CONDAMN COMME EMPOISONNEUR DU
DAUPHIN, FILS DE FRANOIS Ier.


Ce procs funeste, dit Voltaire, peut tre mis dans la foule des
cruauts juridiques que l'ivresse de l'opinion, celle de la passion,
et l'ignorance, ont trop souvent dployes contre les hommes les plus
innocens.

Le dauphin Franois, fils de Franois Ier, jouait  la paume,
 Lyon; il but beaucoup d'eau frache dans une transpiration
abondante; il en rsulta une pleursie, ou une autre maladie du mme
genre, qui causa la mort du prince. Soudain le vulgaire, toujours
crdule et souvent atroce dans ses conjectures, imputa sa mort  un
empoisonnement. La cour adopta aussi cette prsomption, soit par
crdulit, soit par d'autres motifs encore moins excusables.

Bientt les soupons s'arrtrent sur le comte de Montcuculli,
gentilhomme italien, chanson du dauphin, qui jouissait d'une grande
faveur, et qui, par cela mme, devait avoir beaucoup d'ennemis parmi
les courtisans. C'tait lui qui avait vers l'eau frache qu'avait
bue le prince; on l'accusa de l'avoir empoisonn. Ce comte tait
n sujet de Charles-Quint; il lui avait parl avant de venir  la
cour de France; c'en tait assez pour btir un complot. On arrta
Montcuculli, et on le mit  la torture.

Ce malheureux, vaincu par la douleur, avoua le crime qu'on lui
imputait, et dclara qu'Antoine de Lve et Ferdinand de Gonzague,
attachs tous deux  Charles-Quint, l'avaient port  le commettre.

Outre la nullit d'un aveu arrach dans les tourmens de la question,
si l'on apporte sur ce fait historique quelque esprit d'examen, on
verra que ce prtendu crime est tout--fait dnu de fondement.
D'abord Charles-Quint,  qui l'on n'a jamais pu reprocher aucune
action qui ressemblt  une telle atrocit, n'avait aucun intrt
 commander l'empoisonnement du dauphin. Outre ce prince, Franois
Ier avait deux autres fils, tous deux en ge de lui succder, et il
tait lui-mme dans la vigueur de l'ge. L'accusation tait absurde:
Montcuculli n'avait pas plus d'intrt  la mort du dauphin; il
tait aim de ce jeune prince, et attendait de son matre une grande
fortune.

Les juges ne voulurent entrevoir aucune de ces raisons: ils avaient
mission de trouver un empoisonneur et non de justifier l'accus: ils
condamnrent Montcuculli. L'arrt portait que le comte Sbastien
Montcuculli, _convaincu_ d'avoir empoisonn Franois, dauphin et
duc propritaire de Bretagne, fils an du roi, avec de la poudre
d'arsenic sublim, et de s'tre mis en devoir d'empoisonner le roi
lui-mme, serait tran sur la claie jusqu'au lieu de la Grenette,
o il serait tir et dmembr  quatre chevaux.

Cet arrt infme fut excut  Lyon en 1536.

On prtendit que, lors de la visite des papiers de Montcuculli, on
avait trouv un trait de l'usage des poisons crit de sa main, de
la poudre d'arsenic sublim, et le vase de terre rouge dans lequel
il avait prsent au dauphin le breuvage qui lui avait donn la
mort. Ces allgations aprs coup ne prouvent rien, surtout quand
on sait que de pareils procs se faisaient  huis-clos et par des
commissaires dont les noms taient souvent ignors du public.




SUPPLICE D'ANNE DUBOURG, CONSEILLER AU PARLEMENT DE PARIS.


Sous le rgne de Henri II, lorsque la France tait gouverne par
les Guises, on nomma des inquisiteurs qu'on admit pour juges dans
les procs extraordinaires que l'on faisait  ceux de la religion
prtendue rforme; ces inquisiteurs taient des prtres. L'un d'eux,
le fameux Mouchy, pour qui l'on inventa le sobriquet de _mouchards_
donn aux espions, suborna deux jeunes gens pour dposer que les
prtendus rforms avaient fait, le jeudi saint, une assemble dans
laquelle, aprs avoir mang un cochon en drision du sabbat, ils
avaient teint les lampes et s'taient abandonns, hommes et femmes,
 une prostitution gnrale. Sur cette dposition, les protestans
furent en proie  toutes les rigueurs de la justice ecclsiastique,
on institua des chambres ardentes pour les juger, et les flammes des
bchers excutaient les jugemens.

Ces supplices excitrent enfin la piti, et quelques membres du
parlement pensrent que l'glise devait plutt rformer ses abus que
faire brler des hommes.

Au mois d'avril 1559, dans une assemble qu'on nomme _mercuriale_,
les plus savans et les plus modrs du parlement proposrent d'user
de moins de cruauts, et de chercher  rformer l'glise. Anne
Dubourg appuya surtout cet avis avec chaleur. Un de leurs confrres,
sans respect pour son serment de conseiller, qui est de tenir
secrtes les dlibrations de la cour, sans gards pour l'honneur et
l'quit, les dnona au roi.

Henri II, excit par les Guises qui rgnaient sous son nom, se
rendit au parlement sans tre attendu, le 15 juin 1559. Il tait
accompagn du cardinal Bertrandi, garde des sceaux, du conntable de
Montmorency, et de plusieurs autres grands officiers de la couronne.
Instruit que la dlibration roulait sur la conduite  tenir 
l'gard des rforms, le roi voulut que l'on continut  parler en
sa prsence: c'tait un pige tendu  la loyaut des conseillers:
plusieurs y tombrent. Dubourg parla avec plus de vhmence que ses
confrres; il montra combien il tait affreux de voir rgner  la
cour l'adultre, la dbauche, la concussion, l'homicide, tandis qu'on
livrait  la mort des citoyens qui servaient le roi selon les lois,
et Dieu selon leur conscience.

Dubourg tait un magistrat intgre, homme d'une vie irrprochable, et
bon citoyen. Il tait diacre, et ses tudes thologiques l'avaient
conduit  adopter l'opinion des rformateurs.

Le roi donna au conntable l'ordre de l'arrter ainsi que plusieurs
autres conseillers qui avaient parl dans le mme sens. Les prsidens
aux enqutes, Saint Andr et Minard, tant pour prouver leur zle que
pour satisfaire leur haine personnelle, poursuivirent la mort d'Anne
Dubourg. Comme ce conseiller tait diacre, il fut d'abord jug par
l'vque de Paris du Bellai, assist de l'inquisiteur Mouchi. Il
appela comme d'abus de la sentence de l'vque, et rclama la facult
d'tre jug par ses pairs. Cette justice lui fut refuse. Il fut jug
successivement  l'officialit de Paris,  celle de Sens et  celle
de Lyon, et condamn par toutes les trois  tre dgrad et  tre
livr au bras sculier comme hrtique.

On le mena d'abord  l'officialit; l, tant revtu de ses habits
sacerdotaux, on les lui arracha l'un aprs l'autre. Aprs cette
crmonie, on le ramena  la Bastille, et des commissaires du
parlement que ses perscuteurs avaient choisis, le condamnrent 
tre trangl et brl.

Il entendit son arrt avec rsignation et courage, et dit  ses
juges: teignez vos feux, renoncez  vos vices, convertissez-vous
 Dieu. Ce malheureux, victime du fanatisme et de l'iniquit, fut
pendu et brl dans la place de Grve. Il dclara,  la potence,
qu'il mourait serviteur de Dieu, et ennemi des abus de l'glise de
Rome.

Le supplice d'Anne Dubourg fit plus de proslytes protestans en un
jour que les livres et les prdications n'en avaient fait pendant
plusieurs annes.




SAINT-JEAN DE LIGOURE, GENTILHOMME LIMOUSIN, MEURTRIER DE SA FEMME ET
DE SES ENFANS.


De toutes les passions humaines qui enfantent des crimes, la plus
vile, la plus ignoble, la moins digne d'excuses, c'est la cupidit.
Que d'attentats, que de forfaits inous ont t suggrs par la soif
de l'or! Elle rend capable de tous les genres de barbarie, touffe
les plus doux sentimens de la nature, en un mot sacrifie tout 
elle-mme. L'histoire suivante fournira un exemple de plus des
tranges excs auxquels peut s'abandonner le coeur humain guid par
l'intrt.

Au seizime sicle, sous le rgne de Henri II, un gentilhomme
Limousin, nomm Saint-Jean de Ligoure, jouissait d'une excellente
rputation et vivait heureux au sein de sa famille, lorsque le got
de l'alchimie vint tout--coup dtruire son bonheur domestique et
ouvrir la porte de sa maison aux plus grands malheurs; bientt,
par suite de ses spculations mtallurgiques, il fut souponn
de fabriquer de la fausse monnaie. Ce soupon donna lieu  des
poursuites; le beau-pre du gentilhomme fut mme arrt et conduit
prisonnier au Chtelet d'Angoulme.

A la nouvelle de l'emprisonnement de son beau-pre, Ligoure, en proie
 de vives inquitudes, ne savait  quelle rsolution il devait
s'arrter. Il s'adressa au marchal de Saint-Andr, comme faisant
partie de sa suite, et lui demanda sa protection. Le marchal la lui
promit, s'il tait innocent; mais il ajouta que, s'il tait coupable
du crime de fausse monnaie qu'on lui imputait, il l'abandonnerait 
toute la svrit des lois; cette promesse n'avait rien de rassurant
pour Ligoure; elle ne faisait mme qu'aggraver sa position. Tortur
par l'inquitude, il alla trouver un prtre de sa connaissance, et
lui fit part du danger qu'il courait.

Ce prtre tait un homme abominable, tout  fait indigne de son
ministre; comme complice de Ligoure pour l'affaire de la fausse
monnaie, il tait personnellement intress  trouver des moyens
de soustraire Ligoure aux mains de la justice. On va voir l'infme
projet que conut son me horrible. Il conseilla d'abord  Ligoure
de passer en pays tranger; mais, pour mettre sa fuite  l'abri de
toutes recherches, il fallait, disait ce monstre, que le gentilhomme
se dbarrasst auparavant de tous ceux de sa famille et de sa maison
que les tortures de la question pouvaient forcer de dposer contre
lui. Votre avis me parat concluant, dit Ligoure; mais, pour le
mettre  excution, il faudrait que je consentisse  massacrer tout
ce que j'ai de plus cher au monde.--Et quelle chose y a-t-il sur la
terre qui doive nous tre plus chre que nous-mmes? Ne vaut il pas
mieux que votre femme et vos enfans meurent innocens, que d'tre
exposs  causer votre ruine, en vous accusant devant la justice?
Vous en ferez ce que bon vous semblera, mais, s'ils demeurent en vie,
vous aurez beau quitter la France, vos biens seront confisqus, et
vous-mme serez livr  la justice en pays tranger, par suite des
rvlations de votre femme, de vos enfans ou de vos domestiques.

Ces raisons monstrueuses frapprent l'esprit de Ligoure, et le
prtre, l'peronnant par d'autres paroles astucieuses, le dcida au
forfait horrible qu'il venait de lui conseiller. Le gentilhomme donna
les mains  tout ce que cet affreux dmon lui inspirait, et celui-ci
se chargea de l'excution du meurtre projet. En consquence, il se
rendit au chteau, accompagn d'un individu aussi pervers que lui,
et qui tait un des domestiques du gentilhomme. Un peu auparavant
leur arrive, les enfans de Ligoure tant occups  jouer, le plus
petit d'entre eux ramassa quelques petites bchettes, et comme il
avait vu que l'on prsentait la croix aux mourans, il fit de ses
bchettes autant de croix qu'il y avait de personnes dans la chambre,
et les distribua  chacune d'elles; sa mre tonne de cette ide,
lui demanda ce qu'il fallait faire de ces croix. Gardez-les, dit
l'enfant, pour les tenir en main, parce que la mort va bientt vous
assaillir, ainsi que moi et toute la compagnie.

Cette sorte d'avertissement fit peu d'impression sur la mre;
mais elle ne tarda pas  reconnatre tout ce qu'il renfermait de
prophtique. Les bourreaux venaient d'entrer dans le chteau; ils
demandent  un petit laquais o se trouve la matresse de la maison,
lui commandant de se tenir  la porte et de ne laisser entrer
personne. Ils montent dans l'appartement, trouvent la mre et les
enfans tenant encore  la main les croix de bois, ferment la porte de
la chambre, massacrent les enfans en prsence de leur mre plore:
puis le prtre, s'lanant sur cette malheureuse femme, lui pera le
coeur d'un violent coup de dague, et tua aussi une demoiselle qui se
trouvait en leur compagnie. Les meurtriers cherchrent ensuite le
petit laquais pour lui faire subir le mme sort; mais cet enfant,
effray des cris qu'il avait entendus, s'tait sauv dans la cave et
cach sous un muid. Le ciel semblait le rserver pour servir d'indice
d'un si grand forfait et pour dvoiler les circonstances d'un crime
aussi pouvantable. Les meurtriers, fchs que ce petit laquais leur
et chapp, mais certains d'ailleurs qu'il n'tait point hors du
logis, sortirent, fermrent la porte et mirent le feu  la maison.

Cependant les paysans du voisinage, apercevant les flammes et la
fume qui sortaient du chteau de Saint-Jean de Ligoure, accourent
de tous cts. On trouve les portes closes, on heurte, on crie;
mais, ne recevant aucune rponse, on enfonce aussitt les portes.
Quel spectacle horrible se prsente  tous les regards! Les cadavres
des enfans et de leur mre sont l gisans  moiti consums par
les flammes; pour comble d'atrocit, la mre tait enceinte, et en
dcouvrant son ventre, on y voit une pauvre crature suffoque par
les flammes. Le petit laquais, entendant le bruit du peuple, et bien
sr du dpart des meurtriers, se mit  appeler  son aide; aussitt
la multitude courut  l'endroit d'o partaient ces cris; on rompit la
porte de la cave, et l'on mit en libert ce pauvre enfant plus mort
que vif.

Quand il fut un peu revenu de sa terreur, il raconta les principales
circonstances de la tragdie qui avait eu lieu dans le chteau.

On le conduisit ensuite  Limoges, o il fut nourri et entretenu aux
frais de la justice, jusqu' ce que les auteurs d'un tel attentat
fussent arrts. Le prtre et son complice n'chapprent pas
long-temps aux recherches de la police; on leur fit leur procs, et
ils prirent sur la roue. Quant au gentilhomme, il s'tait sauv 
Genve en Suisse, croyant de l braver le glaive de la loi. Mais
le roi de France, instruit du crime de Ligoure et du lieu de sa
retraite, le rclama au snat de Berne, qui donna des ordres pour le
faire arrter et chargea de cette commission un sieur la Renoudie,
fugitif de France.

La Renoudie fit si grande diligence et procda si adroitement, qu'il
vint arrter Ligoure  Lausanne, tout en ayant l'air de venir tout
simplement lui faire visite. Le criminel fut incontinent conduit 
Berne, d'o l'on envoya en Limousin des magistrats pour faire une
enqute  son sujet.

Le roi de France fit plusieurs fois demander par son ambassadeur
l'extradition de Ligoure; mais ses dmarches  ce sujet furent
inutiles. Le snat de Berne ne voulut pas condescendre  cette
demande. Il fit lui-mme le procs du criminel, et le condamna 
avoir la tte tranche publiquement.

L'arrt fut excut peu de temps aprs  Berne, et les pices du
procs furent envoyes au roi de France.




MASSACRE DE LA SAINT-BARTHLEMY.


Notre langue manque d'expressions pour caractriser ce monstrueux
attentat, qui heureusement est unique dans l'histoire. Quoi de plus
horrible, en effet, que de voir un roi faire lchement assassiner,
la nuit,  un signal convenu, une partie de ses sujets qui vient de
se ranger sous son obissance? On conoit, bien qu'en frmissant
d'horreur, l'pouvantable catastrophe connue sous le nom de _Vpres
siciliennes_; c'taient des vaincus opprims qui voulaient, d'un seul
coup, se dbarrasser d'orgueilleux conqurans. Mais qu'un roi qui
devrait tre le pre de tous ses sujets ose, en pleine paix, mditer
la mort d'un grand nombre d'entre eux, parce qu'ils n'ont pas la mme
religion que lui; qu'il emploie la plus perfide dissimulation pour
les attirer dans un pige infme; qu'il s'efforce d'endormir leur
dfiance par de faux semblans d'amiti; et que, profitant de l'heure
du sommeil, il lance dans leurs maisons fermes ses satellites avides
de carnage; qu'il seconde lui-mme leur fureur, en versant de ses
mains royales le sang des malheureux protestans; on ne peut attribuer
de tels excs qu' la plus furieuse dmence ou  la plus profonde
sclratesse.

Les protestans de France venaient de faire leur paix avec Charles
IX. Ce jeune roi, soumis  toutes les volonts de sa mre, Catherine
de Mdicis, n'opposa aucune rsistance au projet infernal qu'elle
avait form de dtruire les chefs de ce parti redoutable. Tout fut
concert, les piges furent tendus; on proposa aux protestans des
conditions avantageuses. L'amiral de Coligny, fatigu de la guerre
civile, les accepta avec autant de confiance que d'empressement.
Charles IX, pour ter tout sujet de soupon, donna sa soeur en
mariage au jeune Henri de Navarre. Trompe par des apparences aussi
sduisantes, Jeanne d'Albret vint  la cour, avec son fils, l'amiral
de Coligny, et tous les chefs des protestans. Le mariage fut clbr
avec pompe; toutes les manires obligeantes, toutes les assurances
d'amiti, tous les sermens furent prodigus par le roi et par son
astucieuse mre; on ne s'occupa pendant plusieurs jours que de ftes,
de jeux et de mascarades.

Enfin une nuit, la veille de la Saint Barthlemy, au mois d'aot
1572, l'ordre du massacre fut donn  minuit. On fit sonner le
tocsin  Saint-Germain l'Auxerrois; et, peu aprs, la grosse cloche
du Palais, que l'on ne sonnait que dans les grandes rjouissances,
rpondit  ce signal horrible. Toutes les maisons des protestans
furent forces et ouvertes en mme temps.

Quelques jours auparavant, Coligny sortant du Louvre avait reu un
coup d'arquebuse qui l'avait bless au bras gauche et  la main
droite. Voil, s'tait cri l'amiral, voil le fruit de ma
rconciliation avec le duc de Guise. Le roi de Navarre, le prince
de Cond, se plaignirent au roi de cet attentat. Charles IX affecta
une douleur extrme, fit rechercher les coupables, et donna le nom de
pre  Coligny. Mon pre, lui dit-il, la blessure est pour vous, et
la douleur pour moi. Tel tait le langage qu'il tenait  la veille
du massacre des protestans.

L'amiral tait log dans la rue de Btizi, dans une maison qui depuis
fut une auberge sous le nom d'htel Saint-Pierre.

Une troupe d'assassins,  la tte desquels tait un certain Besme,
bohmien, domestique de la maison de Guise, entra l'pe  la main
et trouva l'amiral de Coligny assis dans un fauteuil. Il lui dit:
Est-ce toi qui es Coligny?--C'est moi-mme, rpondit l'amiral.
Jeune homme, poursuivit le hros, d'un air calme et tranquille, et
lui montrant ses cheveux blancs, tu devrais respecter mes cheveux
blancs: mais fais ce que tu voudras, tu ne peux m'abrger la vie que
de quelques jours. Besme Bianowitz plongea son pe dans le sein de
l'amiral, et lui donna un coup de revers sur le visage. On rapporte
que Coligny, se sentant frapp, s'cria: Au moins, si je prissais
par la main d'un homme de coeur, et non par celle d'un misrable
valet!

Les lecteurs, amis des beaux vers, nous sauront gr de leur remettre
sous les yeux ceux de la Henriade o se trouve si bien peinte
l'hroque mort de Coligny:

    Le hros malheureux, sans armes, sans dfense,
    Voyant qu'il faut prir et prir sans vengeance,
    Voulut mourir du moins comme il avait vcu,
    Avec toute sa gloire et toute sa vertu.
    Dj des assassins la nombreuse cohorte
    Du salon qui l'enferme allait briser la porte!
    Il leur ouvre lui-mme et se montre  leurs yeux
    Avec cet oeil serein, ce front majestueux,
    Tel que, dans les combats, matre de son courage,
    Tranquille, il arrtait ou pressait le carnage,
    A cet air vnrable,  cet auguste aspect,
    Les meurtriers surpris sont saisis de respect,
    Une force inconnue a suspendu leur rage.
    Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,
    Et de mon sang glac souillez ces cheveux blancs,
    Que le sort des combats respecta quarante ans;
    Frappez, ne craignez rien; Coligny vous pardonne;
    Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne...
    J'eusse aim mieux la perdre, en combattant pour vous.
    Ces tigres,  ces mots, tombent  ses genoux;
    L'un, saisi d'pouvante, abandonne ses armes;
    L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes,
    Et de ses assassins ce grand homme entour
    Semblait un roi puissant de son peuple ador.
    Besme, qui dans la cour attendait sa victime,
    Monte, accourt, indign qu'on diffre son crime;
    Des assassins trop lents il veut hter les coups;
    Aux pieds de ce hros il les voit trembler tous.
    A cet objet touchant lui seul est inflexible,
    Lui seul,  la piti toujours inaccessible,
    Aurait cru faire un crime et trahir Mdicis
    Si du moindre remords il se sentait surpris.
    A travers les soldats il court d'un pas rapide:
    Coligny l'attendait d'un visage intrpide;
    Et bientt dans le flanc ce monstre furieux
    Lui plonge son pe en dtournant les yeux,
    De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage,
    Ne ft trembler son bras et glat son courage.
    Du plus grand des Franais tel fut le triste sort,
    On l'insulte, on l'outrage encore aprs sa mort;
    Son corps, perc de coup, priv de spulture,
    Des oiseaux dvorans fut l'indigne pture;
    Et l'on porta sa tte aux pieds de Mdicis,
    Conqute digne d'elle et digne de son fils.

Le jeune Henri, duc de Guise, qui fut depuis assassin  Blois, tait
 la porte de la maison de Coligny, attendant la fin de l'assassinat,
et cria tout haut: _Besme, cela est-il fait?_ Besme jeta le corps de
l'amiral par la fentre aprs l'avoir tran jusque l par les pieds.
Coligny tomba aux pieds du duc de Guise, qui et l'infamie de frapper
du pied le corps de ce grand homme expirant, et de le livrer  la
populace, qui le mit en pices. Besme, lui ayant march sur le corps,
dit  la troupe d'assassins qu'il avait sous ses ordres: C'est bien
commencer; allons continuer notre besogne!

Le cadavre de l'amiral fut expos pendant trois jours  la fureur
populaire, et enfin pendu par les pieds au gibet de Montfaucon, o
Charles IX alla le voir, rptant, dit-on, le mot de Vitellius,
Qu'un ennemi mort n'a rien d'horrible, et ne sent pas mauvais. Un
Italien ayant coup la tte de l'amiral, pour la porter  Catherine
de Mdicis, cette princesse la fit embaumer et l'envoya  Rome.

Cependant tous les amis de Coligny taient attaqus dans Paris,
hommes, enfans, tout tait massacr sans distinction; toutes les
rues taient jonches de corps morts. Quelques prtres, tenant un
crucifix d'une main et une pe de l'autre, couraient  la tte des
meurtriers, et les encourageaient au nom de Dieu,  n'pargner ni
parens, ni amis.

Le marchal de Tavannes, soldat ignorant et superstitieux, qui
joignait le fanatisme religieux  la haine politique, courait 
cheval dans Paris, criant aux soldats: Du sang! du sang! La saigne
est aussi salutaire dans le mois d'aot que dans le mois de mai.

Le palais du roi fut un des principaux thtres du carnage, car
le prince de Navarre logeait au Louvre et tous ses domestiques
taient protestans. Quelques-uns d'entre eux furent tus dans leurs
lits avec leurs femmes; d'autres s'enfuyaient tout nus, et taient
poursuivis par les soldats sur les escaliers de tous les appartemens
du palais, et mme jusqu' l'antichambre du roi. La jeune femme
de Henri de Navarre, veille par cet affreux tumulte, craignant
pour son poux et pour elle-mme, saisie d'horreur et  demi morte,
sauta brusquement de son lit pour aller se jeter aux pieds du roi
son frre. A peine eut-elle ouvert la porte de sa chambre, que
quelques-uns de ses domestiques protestans coururent s'y rfugier.
Les sicaires entrrent sur leurs pas, et les poursuivirent en
prsence de la princesse. Un d'eux, qui s'tait cach sous son lit,
y fut tu, deux autres furent percs de coups de hallebarde  ses
pieds; elle fut elle-mme couverte de sang.

Laissons parler cette princesse elle-mme. Voici ce qu'elle
dit, dans ses mmoires, sur les horreurs de la nuit de la
Saint-Barthlemy: Lorsque j'tais le plus endormie, voici un homme
frappant des pieds et des mains  la porte, criant: _Navarre,
Navarre!_ Ma nourrice, pensant que c'tait le roi mon mari, court
vitement  la porte; c'tait un gentilhomme, nomm M. de Tjan, qui
avait un coup d'pe dans le coude, un coup de hallebarde dans le
bras, et qui tait encore poursuivi par quatre archers, qui entrrent
tous aprs lui dans ma chambre. Lui, voulant se garantir, se jeta sur
mon lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenaient, je me jette  la
ruelle; et lui, aprs moi, me tenant toujours au travers le corps,
nous crions tous les deux et tions aussi effrays l'un que l'autre.
Enfin Dieu voulut que M. de Nanai, capitaine des gardes, y vint,
qui, me trouvant en cet tat, encore qu'il y et de la compassion,
ne put se tenir de rire. Ayant chang de chemise, parce que j'tais
toute couverte de sang, et m'tant fait jeter un manteau de nuit, je
passai  l'appartement de madame de Lorraine, ma soeur. Entrant dans
l'antichambre, un gentilhomme nomm Bourse, se sauvant des archers
qui le poursuivaient, fut perc d'un coup de hallebarde  trois pas
de moi.

Un jeune gentilhomme, favori de Charles IX, le comte de La
Rochefoucauld, avait pass la soire avec le roi. Celui-ci prouva
quelques remords, et fut touch d'une sorte de compassion pour lui;
il lui dit deux ou trois fois de ne point retourner chez lui, et de
coucher dans sa chambre. Mais La Rochefoucauld rpondit qu'il voulait
aller trouver sa femme. Le roi ne l'en pressa pas davantage, et dit:
Qu'on le laisse aller; je vois bien que Dieu a rsolu sa mort. Ce
jeune homme fut massacr deux heures aprs.

Le comte de Tligny, qui venait d'pouser la fille de l'amiral,
prit aussi sous les coups des assassins. Il avait un visage si
agrable et si doux, que les premiers qui taient venus pour le tuer
s'taient laisss attendrir  sa vue; mais d'autres plus froces le
massacrrent. Antoine de Clermont-Resnel, se sauvant en chemise, fut
gorg par le fils du fameux baron des Adrets, et par son propre
cousin Bussy-d'Amboise. Le marquis de Pardaillan tomba  ct de
lui. Guerchi se dfendit long-temps dans la rue, et tua plusieurs
meurtriers avant de succomber sous le nombre; mais le marquis de
Lavardin n'eut pas le temps de tirer l'pe.

Parmi les autres victimes notables de la Saint-Barthlemy, on doit
citer le clbre sculpteur et architecte Jean Goujon, protestant,
qui fut tu d'un coup de carabine, pendant qu'il travaillait aux
magnifiques bas-reliefs dont il a orn le Louvre. Le savant Ramus ou
La Rame, professeur distingu au collge royal, fut jet par une
fentre du collge de Presle, dont il tait principal.

Il y en eut fort peu qui chapprent  ce massacre gnral. Parmi
ceux-ci, la dlivrance du jeune La Force a quelque chose de
miraculeux. C'tait un enfant de dix ans. Son pre, son frre an et
lui, furent arrts en mme temps par les soldats du duc d'Anjou. Ces
meurtriers tombrent sur tous les trois  la fois, et les frapprent
au hasard. Le pre et les enfans, couverts de sang, tombrent 
la renverse les uns sur les autres. Le plus jeune, qui n'avait
reu aucun coup, contrefit le mort, aprs avoir eu la prudence de
s'crier: _Je suis mort._ Il se laissa tomber entre son pre et
son frre, dont il reut les derniers soupirs. Les meurtriers, les
croyant tous morts, s'en allrent en disant: Les voil bien tous
trois. Quelques malheureux vinrent ensuite dpouiller les corps;
il restait un bas de toile au jeune La Force; un marqueur du jeu
de paume du Verdelet voulut avoir ce bas de toile; il s'amusa 
considrer le corps de ce bel enfant: Hlas! dit-il, c'est bien
dommage, celui-l n'est qu'un enfant, que peut-il avoir fait? Ces
paroles de compassion engagrent le petit La Force  lever doucement
la tte et  lui dire  voix basse: Je ne suis pas encore mort. Ce
pauvre homme lui rpondit: Ne bougez, mon enfant; ayez patience.
Sur le soir, il le vint chercher, et lui dit: Levez-vous, ils n'y
sont plus. Puis il lui mit sur les paules un mchant manteau. Comme
il le conduisait, quelqu'un des bourreaux lui demanda: Qui est
ce jeune garon?--C'est mon neveu, rpondit-il, qui s'est enivr;
vous voyez comme il s'est accommod! Je m'en vais bien lui donner
le fouet. Enfin le pauvre marqueur le mena chez lui et lui demanda
trente cus pour sa rcompense. De l le jeune La Force se fit
conduire, dguis en gueux, jusqu' l'arsenal, chez le marchal de
Biron, son parent, grand-matre de l'artillerie; on le cacha quelque
temps dans la chambre des filles; enfin, sur le bruit que la cour
le faisait chercher pour s'en dfaire, on le fit sauver en habit de
page sous le nom de Beaupin. Cet enfant fut depuis le marchal de La
Force, et vcut quatre-vingt cinq ans.

Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, depuis marchal de France,
tait all passer la nuit avec la veuve d'un conseiller, bonne
catholique et dame de charit de sa paroisse; il resta cach chez
elle pendant trois jours, au bout desquels elle l'emmena habill en
fille et comme sa chambrire,  sa terre situe  douze lieues de
Paris.

Cependant plusieurs de ces infortunes victimes, chappes au fer
des bourreaux, fuyaient du ct de la rivire. Quelques-uns la
traversaient  la nage pour gagner le faubourg Saint-Germain. Charles
IX les aperut de sa fentre qui avait vue sur la rivire, et ce
jeune monstre tira sur eux avec une carabine. Voici ce que Brantme
ne fait pas difficult d'avouer dans ses Mmoires: Quand il fut
jour, le roi mit la tte  la fentre de sa chambre, et voyant aucuns
dans le faubourg Saint-Germain qui se remuaient et se sauvaient, il
prit une grande arquebuse de chasse qu'il avait, et en tirait tout
plein de coups  eux, mais en vain, car l'arquebuse ne tirait pas
si loin; incessamment criait: _Tuez, tuez._ Catherine de Mdicis,
conservant un front calme au milieu de ce carnage, regardait du haut
d'un balcon ces scnes d'horreur, enhardissait les assassins et riait
d'entendre les cris des mourans. Ses filles d'honneur descendirent
dans la rue avec une curiosit effronte, digne des abominations de
ce sicle; elles contemplrent le corps dpouill d'un gentilhomme
nomm Soubise, qui avait t souponn d'impuissance, et qui venait
d'tre massacr sous les fentres de la reine.

Pour justifier cet horrible massacre, le roi alla au parlement
accuser l'amiral de Coligny d'une conspiration, et le parlement
rendit un arrt contre le mort, par lequel il ordonna que son
cadavre, aprs avoir t tran sur une claie, serait pendu en
Grve, ses enfans dclars roturiers et incapables de possder
aucune charge, sa maison de Chtillon-sur-Loing rase, les arbres
coups, etc., et que tous les ans on ferait une procession le jour
de la Saint-Barthlemy, pour remercier Dieu de la dcouverte de
la conspiration,  laquelle l'amiral n'avait pas song. Malgr cet
arrt, la fille de l'amiral, veuve de Tligny, pousa peu de temps
aprs le prince d'Orange.

Quelques annes auparavant, le parlement avait mis  prix la tte de
Coligny. Il est impossible de savoir, dit Voltaire, s'il est vrai
que l'on envoya la tte de l'amiral  Rome. Ce qu'il y a de bien
certain, c'est qu'il y a  Rome, dans le Vatican, un tableau o est
reprsent le massacre de la Saint-Barthlemy avec ces paroles: _Le
pape approuve la mort de Coligny._

Le jeune Henri de Navarre, depuis Henri IV, fut pargn, moins par
compassion que par politique; il fut retenu prisonnier jusqu' la
mort du roi, comme caution de la soumission des protestans. Quelque
temps avant la Saint-Barthlemy, Jeanne d'Albret, mre d'Henri IV,
tait morte presque subitement. Le bruit courut alors qu'elle avait
t empoisonne par l'odeur d'une paire de gants de senteur, que lui
avait vendue Rn, Italien, grand sclrat, et parfumeur attach 
la cour de Catherine de Mdicis. Quoique cette opinion ne ft pas
ridicule, il parat qu'elle tait fausse. Le corps de la princesse
fut ouvert, et les chirurgiens rapportrent qu'ils n'y avaient point
trouv de marques de poison.

Le massacre de la Saint-Barthlemy ne se borna pas  la ville
de Paris. Les mmes ordres de la cour furent envoys  tous les
gouvernemens des provinces de France. Le massacre s'excuta dans
plusieurs villes, entre autres  Lyon et  Toulouse, o le parti des
Guises dominait. Dans cette dernire ville, le 3 septembre, on fit
arrter tous les religionnaires qui n'avaient pas pris la fuite,
et on les entassa dans les prisons de la Conciergerie; sur des
ordres secrets de la cour, sept  huit assassins, arms de haches
et de coutelas, furent introduits dans les prisons, le 4 octobre,
avant le lever du soleil, se firent amener, l'un aprs l'autre,
tous les prisonniers qui y taient rassembls, et les massacrrent
impitoyablement sur les degrs du palais, au nombre de trois
cents environ, parmi lesquels se trouvaient trois conseillers au
parlement, deux conseillers au snchal et plusieurs autres personnes
de distinction. Aprs cette sanglante excution, on dpouilla
entirement les cadavres des malheureuses victimes, et on les laissa
tout nus pendant deux jours, exposs  la vue du peuple, except les
trois conseillers au parlement, qui, revtus de leurs robes rouges,
furent pendus  l'ormeau du palais. Deux jours aprs on creusa des
fosses dans la cour de la snchausse, situe dans le voisinage,
et on y jeta ple-mle toutes les victimes, aprs qu'on eut saccag
leurs maisons et celles des autres religionnaires.

Mais, dans un grand nombre de villes, les chefs catholiques
s'opposrent  l'excution de ces ordres sanguinaires. Parmi ces
hommes courageux, on doit citer le comte de Tende, en Provence;
Gordes, de la maison de Simiane, en Dauphin; Saint-Hrem, en
Auvergne; Charni, de la maison de Chabot, en Bourgogne; La Guiche, 
Mcon; le brave d'Ortez,  Bayonne; Villars, consul de Nmes.

On attribue communment les forfaits de Catherine de Mdicis, dit
Saint-Foix,  l'ambition de gouverner, et  l'embarras o elle se
trouvait entre les Guises et les chefs du parti calviniste; pour
moi, continue-t-il, aprs avoir lu, examin et discut tout ce qui
a t crit pour et contre, je pense que, forme pour brouiller et
dtruire, il en tait de son me comme d'un tre infect dans son
germe, et qui devint un flau; qu'une autorit sans trouble ne l'et
point flatte; qu'elle ne se plaisait qu'au milieu des orages, et
qu'elle aurait sem la discorde et la division dans la cour la plus
tranquille et la plus soumise. Rien ne dvoile mieux toute l'horreur
de son caractre, que l'ducation de ses enfans. Elle voulait que des
combats de coqs, de chiens et d'autres animaux, fussent une de leurs
rcrations ordinaires. S'il y avait quelque excution considrable
 la Grve, elle les y menait. Et, pour les rendre aussi lascifs que
sanguinaires, elle donnait de temps en temps de petites ftes, o ses
filles d'honneur, les cheveux pars, couronnes de fleurs, servaient
 table  demi nues. Charles IX, avec le caractre le plus imptueux,
avait d'ailleurs de grandes qualits; l'ducation le pervertit
entirement. Papire Masson rapporte qu'un des grands plaisirs de ce
prince tait de montrer son adresse  abattre d'un seul coup la tte
des nes et des cochons qu'il rencontrait dans son chemin, en allant
 la chasse; et qu'un jour, Lansac, un de ses favoris, l'ayant trouv
l'pe  la main contre son mulet, lui demanda gravement: Quelle
querelle est donc survenue entre sa majest trs-chrtienne et mon
mulet?

Catherine de Mdicis, les Guises, le chancelier de Birague et
les Gondis taient des trangers qui gouvernaient le royaume:
ils formrent et dirigrent le complot du massacre de la
Saint-Barthlemy. Il me semble, ajoute Saint-Foix, qu'on doit en
reprocher un peu moins l'horreur  notre nation, que celle des
proscriptions aux Romains; Sylla et Auguste taient Romains.

Quoi qu'il en soit, environ soixante-dix mille Franais furent
gorgs au sein de la capitale, sans compter ceux qui furent
assassins dans les provinces, ceux qui prirent les armes  la main,
et les protestans immols au massacre de Vassy, qui avait t comme
le prlude de celui de la Saint-Barthlemy.

Enfin, quoique de fanatiques historiens aient t les apologistes de
cette infernale journe, quoiqu'on ait lou  Rome le zle pieux de
Charles IX, et le terrible exemple qu'il avait fait, disait-on, des
hrtiques; quoique le cardinal Baronius ait dit que cette action
tait ncessaire; quoique le parlement de Paris ait ordonn alors une
procession annuelle en mmoire de cette excution; quoique le pape
Grgoire XIII (Buoncompagno) ait t transport de la joie la plus
vive lorsqu'il en reut la nouvelle, et en ait fait rendre grce 
Dieu; il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui il n'est plus qu'une
opinion sur cette infme journe; on ne se la rappelle qu'avec une
horreur profonde; l'on s'indigne, et l'on tremble pour l'humanit,
quand on voit la dissimulation, jointe au fanatisme et  la cruaut,
produire de si grands attentats.

Cette Saint-Barthlemy, au moyen de laquelle on croyait extirper
toutes les causes de troubles, n'eut pas mme l'avantage de produire
l'effet qu'on s'en tait promis. La guerre civile clata de nouveau
avec plus de fureur; les protestans chapps au massacre coururent
 la vengeance. Ils combattirent avec ce dsespoir qui fait acheter
chrement le triomphe aux vainqueurs.




ANNIBAL COCONAS.


Cet Annibal Coconas, gentilhomme pimontais, exera les plus
affreuses cruauts sur les calvinistes, pendant l'horrible massacre
de la Saint-Barthlemy. Voici ce qu'en disait Charles IX, peu de
jours avant de mourir:

Coconas tait un gentilhomme railleur et brave, mais mchant, voire
un des plus mchans qui fust en mon royaume. Il me souvient lui avoir
ou dire entre autres choses, se vantant de la Saint-Barthlemy,
qu'il avait rachet des mains du peuple jusqu' trente huguenots,
pour avoir le contentement de les faire mourir  son plaisir, qui
tait de leur faire renier leur religion, sous la promesse de leur
sauver la vie; ce qu'ayant fait, il les poignardait et faisait
languir et mourir  petits coups, cruellement.

Coconas ayant t accus d'avoir voulu, avec La Mole, enlever le
duc d'Alenon, pour le mettre  la tte des rebelles, fut mis
en jugement et condamn  avoir la tte tranche; ce qui fut
excut  Paris en 1574. Sa mmoire fut rhabilite deux ans aprs,
circonstance qui semblerait prouver que son crime n'tait pas bien
avr.

Saint-Foix rapporte, d'aprs les _Mmoires de Nevers_, que Henriette
de Clves, femme de Louis de Gonzague, duc de Nevers, alla elle-mme
enlever de nuit la tte de Coconas, son amant, qu'on avait expose
sur un poteau dans la place de Grve, et la porta  l'htel de Nesle,
o elle faisait sa rsidence; qu'elle la fit soigneusement embaumer,
et la garda long-temps dans l'armoire d'un cabinet, derrire son
lit. Ce mme cabinet fut arros des larmes de sa petite-fille,
Marie Louise de Gonzague de Clves, dont l'amant, le grand-cuyer
Cinq-Mars, eut la mme destine que Coconas.




ASSASSINAT DES GUISES.


Dans les guerres civiles, il est bien rare que les bourreaux ne
deviennent victimes  leur tour. Le parti le plus puissant commence
par dcimer tous les autres, et lorsque son triomphe est assur,
il finit par se dcimer lui-mme. L'histoire de nos longs troubles
rvolutionnaires en est une preuve encore toute palpitante.

Les Guises avaient t les plus ardens promoteurs de la
Saint-Barthlemy: ils devaient prir sous les coups de l'un de leurs
complices, le duc d'Anjou, depuis Henri III. Dj Franois de Guise
avait succomb devant Orlans sous le poignard de Poltrot. Son fils
Henri de Guise, quoique appel  jouer un plus grand rle, lui fut
nanmoins infrieur; mais, comme son pre, il prit par un lche
assassinat.

Henri de Guise, chef de la Ligue, tait  l'apoge de sa puissance,
et touchait peut-tre au moment de placer sur son front la couronne
de France.

Voici quel tait son plan: offrir au roi sa dmission de
lieutenant-gnral du royaume; demander  se retirer, afin d'obtenir
des tats l'pe de conntable; alors, devenu matre de toutes les
forces du royaume, dposer Valois et l'enfermer dans un couvent. Le
cardinal de Guise, son frre, jurait qu'il ne voulait pas mourir
_avant d'avoir mis et tenu la tte de ce tyran entre ses jambes,
pour lui faire la couronne avec la pointe d'un poignard_. C'tait
un propos de famille, dit M. de Chateaubriand. Madame de Montpensier
portait suspendus  son ct des ciseaux d'or _pour faire_,
disait-elle, _la couronne monachale  Henri, quand il serait confin
dans un clotre_. Cette femme ne pardonna jamais  Henri III, ou des
faveurs offertes et ddaignes, ou quelques paroles chappes  ce
monarque sur des infirmits secrtes. Ces petits dtails seraient peu
dignes de la gravit des fastes de l'espce humaine, si, en France,
l'histoire de l'amour-propre n'tait trop souvent lie  celle des
crimes.

Au moment o ce projet allait recevoir son excution dans les tats
assembls  Blois, Henri III se rveilla. Mais laissons parler le
grand crivain qui vient d'tre cit; il peint cette priode de
notre histoire comme s'il l'et vue de ses propres yeux. Henri
III, dit-il, se conduisit avec une profondeur de dissimulation qui
ne semblait plus possible dans une me aussi nerve et un homme
aussi avili. Il commena par habituer le cardinal de Guise  venir
frquemment au chteau, sous le prtexte de lui parler du marchal
de Matignon. Le roi voulait maintenir ce marchal en sa charge de
lieutenant-gnral en Guyenne; le cardinal de Guise, qui dsirait
obtenir cette charge pour lui-mme, poussait les tats  demander
le rappel de Matignon. Le roi flattait doublement les passions du
cardinal, en s'adressant  lui pour modrer les tats, et en lui
laissant l'esprance d'obtenir la place qu'il ambitionnait.

Henri feignit ensuite un redoublement de ferveur; il fit construire
au-dessus de sa chambre de petites cellules, afin d'y loger des
capucins, rsolu qu'il tait, disait-il, de quitter le monde et de
se livrer  la solitude. _En un temps o il s'agissait de sa vie et
de sa couronne, il paraissait  vue presque priv de mouvement et
de sentiment._ Il crivit de sa propre main un mmoire _pour faire
dpcher des paremens d'autels et autres ornemens d'glise aux
capucins_. Le duc de Guise fut tellement tromp  ces marques d'une
imbcile faiblesse, qu'il ne voulait croire  aucun projet du roi.
_Il est trop poltron_, disait-il  la princesse de Lorraine; _il
n'oserait_, disait-il  la reine-mre, qui semblait l'avertir, en
conseillant peut-tre sa mort.

Henri rgla d'avance tout ce qu'il ferait dans la semaine de
Nol, semaine qu'il avait fixe pour la catastrophe, y compris le
vendredi, jour auquel il annonait un plerinage  Notre-Dame de
Clry. Les plus zls serviteurs de ce prince, le voyant se livrer
 ces soins, et le croyant sincre, dsespraient de sa sret. De
mme que le duc de Guise recevait de continuels renseignemens des
desseins du roi, Henri ne cessait d'tre averti des machinations
du duc de Guise: le duc d'pernon lui en mandait les dtails dans
ses lettres, et ce qu'il y a de plus trange, le duc de Mayenne et
le duc d'Aumale taient au nombre des dnonciateurs; l'un dpcha
 Blois un gentilhomme, et le second sa femme, pour instruire le
roi de tout. On ne saurait douter de ce fait, puisque Henri III le
relate dans sa dclaration publique de fvrier 1589 contre le duc
de Mayenne. Il affirme que ce duc lui avait fait dire que, s'il ne
venait pas lui-mme rvler le crime projet de son frre, c'est
qu'tant  Lyon, il craignait de ne pouvoir arriver assez tt; ce
fait est encore confirm par le duc de Nevers, dans son trait _de la
prise des armes_. Et pourtant, malgr la dclaration d'Henri III, la
ligue, faute de mieux, mit Mayenne  sa tte. Ce mme Mayenne avait
refus d'entrer dans les complots contre la vie du roi, notamment
dans celui qui devait tre excut le jour du service funbre de la
reine d'cosse, et il avait voulu une fois se battre contre son frre
le duc de Guise.

Quant  la duchesse d'Aumale, elle s'tait engage, ds la naissance
de la ligue,  avertir le roi de tout ce qui se tramerait contre lui;
malheureusement Villequier, qui trahissait Henri III, avait souvent
reu les confidences de cette femme. Le 10 de novembre 1588, elle
crivit  la reine-mre; Catherine envoya chercher son fils, qui lui
dpcha Miron, son mdecin, pour prendre ses ordres. Dites au roi,
rpondit-elle, que je le prie de descendre dans mon cabinet, pour ce
que j'ai chose  lui dire qui importe  sa vie,  son honneur et 
son tat. Le roi descendit, accompagn d'un de ses familiers et de
Miron. Catherine et son fils se retirrent dans l'embrasure d'une
fentre; quand le roi sortit, les deux tmoins, qui se tenaient
 l'cart  l'autre bout du cabinet, entendirent la reine-mre
prononcer distinctement ces paroles: Monsieur mon fils, il s'en faut
dpcher; c'est trop long-temps attendre; mais donnez si bon ordre
que vous ne soyez plus tromp comme vous le ftes aux barricades de
Paris....

On remarqua que le duc, qui avait eu connaissance de la confrence,
se promena plus de deux heures  pas agits, en donnant des marques
d'impatience, au milieu des _pages_ et des _laquais_, sur la terrasse
du donjon du chteau, appele la Perche-au-Breton.

Ce chteau de Blois tait joint  la ville par un chemin pratiqu
dans le roc, vaste difice o tait empreinte la main de divers
sicles, depuis les btisses fodales des Chtillons et la tour du
Chteau-Renaud, jusqu'aux ouvrages demi-grecs et demi-gothiques de
Louis XII, de Franois Ier et de ses successeurs; c'est l qu'eut
lieu une des catastrophes les plus tragiques de l'histoire.

Trois jours avant, le _Balafr_ avait invit  souper le cardinal
son frre, l'archevque de Lyon, le prsident de Neuilly, La
Chapelle-Marteau, prevt des marchands de Paris, et Mendreville,
tous de sa faction. Le duc, par un de ces pressentimens vagues qui
avertissent du pril, avait quelque intention de faire un voyage 
Orlans; il dit  ses convives qu'on l'avertissait d'une entreprise
du roi sur sa personne, et il leur demanda conseil.

L'archevque de Lyon s'leva avec force contre tout projet de
retraite; c'tait, selon lui, manquer une occasion qui ne se
retrouverait jamais, aprs avoir eu le bonheur d'avoir fait convoquer
les tats, et d'y avoir runi tant de membres de la Sainte-Union;
il soutint que le duc de Guise disposait du tiers-tat, du clerg
et de plus du tiers des membres de la noblesse. Le prsident de
Neuilly tait tout alarm; La Chapelle-Marteau prtendait qu'il n'y
avait rien  craindre; mais Mendreville dclara, en jurant, que
l'archevque de Lyon parlait du roi comme d'un prince sens et bien
conseill; mais que le roi tait un fou, qu'il agirait en fou; qu'il
n'aurait ni apprhension, ni prvoyance; que s'il avait conu un
dessein, il l'excuterait mal ou bien; qu'ainsi il se fallait lever
en force devant lui, ou qu'autrement il n'y avait nulle sret.

Le duc de Guise trouva que Mendreville avait plus raison qu'eux
tous, mais il ajouta: Mes affaires sont rduites en tels termes,
que, quand je verrais entrer la mort par la fentre, je ne voudrais
pas sortir par la porte pour la fuir.

Le roi, de son ct, avait assembl son conseil, compos des
seigneurs de Rieux, d'Alphonse Ornano et des secrtaires d'tat. Il
y a long-temps, leur dit-il, que je suis sous la tutelle de messieurs
de Guise. J'ai eu dix mille argumens de me mfier d'eux, mais je n'en
ai jamais eu tant que depuis l'ouverture des tats. Je suis rsolu
d'en tirer raison, mais non par la voie ordinaire de justice, car M.
de Guise a tant de pouvoir dans ce lieu, que si je lui faisais faire
son procs, lui-mme le ferait  ses juges. Je suis rsolu de le
faire tuer prsentement dans ma chambre; il est temps que je sois
seul roi: qui a compagnon a matre. (_Pasquier_). Le roi ayant cess
de parler, un ou deux membres du conseil proposrent l'emprisonnement
lgal et le procs en forme; tous les autres furent d'une opinion
contraire, soutenant qu'en matire de crime de lze-majest la
punition devait prcder le jugement.

Le roi confirma cette opinion: Mettre en prison le _Guisard_,
dit-il, ce serait mettre dans les filets le sanglier qui serait plus
puissant que nos cordes. (_L'Estoile_).

On dlibra sur le jour o le coup serait frapp; le roi dclara
qu'il ferait tuer le duc de Guise au souper que l'archevque de
Lyon lui devait donner le dimanche avant la saint Thomas; ensuite
l'excution fut retarde jusqu'au mercredi suivant, jour mme de la
saint Thomas, et enfin renvoye au 23, avant-veille de Nol.

Le 22, le duc de Guise, se mettant  table pour dner, trouva sous
sa serviette un billet ainsi conu: Donnez-vous de garde; on est sur
le point de vous jouer un mauvais tour. Il crivit au bas au crayon:
On n'oserait. Et il jeta le billet sous la table. Le mme jour,
le duc d'Elbeuf lui dit qu'on attenterait le lendemain  sa vie. Je
vois bien, mon cousin, rpondit le Balafr, que vous avez regard
votre almanach, car tous les almanachs de cette anne sont farcis de
telles menaces. (_L'Estoile_).

Le roi avait annonc qu'il irait, le lendemain 23,  La Noue, maison
de campagne au bout d'une longue alle sur le bord de la fort de
Blois, afin de passer la veille de Nol en prires. Rassur par le
projet de ce prtendu voyage, le cardinal de Guise pressa son frre
de partir pour Orlans, disant qu'il tait assez fort, lui, cardinal,
pour enlever Henri et le conduire  Paris. Une fois remis aux mains
des Parisiens, les tats l'auraient dpos, comme incapable de
rgner, puis confin dans un chteau avec une pension de deux cent
mille cus, le duc de Guise et t proclam roi  sa place. C'tait
le dernier plan, car les plans variaient. Catherine avait elle-mme
song  priver son fils de la couronne, mais en lui donnant dans sa
retraite des femmes au lieu d'or comme chanes plus sres; elle et
alors demand le trne pour le duc de Lorraine, son petit-fils par
sa fille. Deux grands conspirateurs cherchaient donc  se devancer
pour s'arracher mutuellement le pouvoir et la vie; leurs complots
respectifs taient connus de l'un et de l'autre. Le plus dissimul
l'emporta sur le plus vain.

Le 22, le roi, aprs avoir soup, se retira dans sa chambre, vers
les sept heures; il donna l'ordre  Liancourt, premier cuyer, de
faire avancer son carrosse  la porte de la galerie des cerfs, le
lendemain matin, 23 dcembre,  quatre heures, toujours sous prtexte
d'aller  La Noue. En mme temps, il envoya le sieur de Marle inviter
le cardinal de Guise  se rendre au chteau  six heures, parce
qu'il dsirait lui parler avant de partir. Le marchal d'Aumont, les
sieurs de Rambouillet, de Maintenon, d'O, le colonel Alphonse Ornano,
quelques autres seigneurs et gens du conseil, les quarante-cinq
gentilshommes ordinaires furent requis de se trouver  la mme heure
dans la chambre du roi.

A neuf heures du soir, le roi mande Larchant, capitaine des
gardes-du-corps; il lui enjoint de se tenir le lendemain,  sept
heures du matin, avec quelques-uns des gardes sur le passage du duc
de Guise quand celui-ci viendrait au conseil. Larchant et les siens
prsenteraient  ce prince une supplique tendant  les faire payer
de leurs appointemens. Aussitt que le duc serait entr dans la
chambre du conseil, qui formait l'antichambre de la chambre du roi,
Larchant se saisirait de la porte et de l'escalier, ne laisserait ni
entrer, ni sortir, ni passer personne. Vingt autres gardes seraient
placs par lui, Larchant,  l'escalier du vieux cabinet, d'o l'on
descendait  la galerie des cerfs.

Tout tant dispos de la sorte, Henri rentra dans son cabinet avec
de Termes; c'tait Roger de Saint Lary de Belgarde, si connu depuis.
A minuit, Valois lui dit: Mon fils, allez vous coucher, et dites
 Duhalde qu'il ne faille de m'veiller  quatre heures, et vous
trouvez ici  pareille heure..... Le roi prend son bougeoir, et va
dormir avec la reine.

Le duc de Guise veillait alors auprs de Charlotte de Beaune,
petite-fille de Samblanai, marie d'abord au seigneur de Sauve,
et en secondes noces  Franois de la Trmoille, marquis de
Noirmoutiers. Aussi belle que volage, elle allait, selon l'expression
libre du Laboureur, coucher d'un parti chez l'autre. Lie jadis avec
le duc d'Alenon et le roi de Navarre, les secrets qu'elle drobait
au plaisir, elle les redisait  Catherine de Mdicis et au duc de
Guise. Cette fois elle essaya de l'clairer sur les dangers qu'il
courait: elle le conjura de fuir; mais il crut moins  ses conseils
qu' ses caresses, et il resta; il ne rentra chez lui qu' quatre
heures du matin; on lui remit cinq billets qui tous l'admonestaient
de se prcautionner contre le roi. Le duc mit ces billets sous son
chevet. Le Jeune, son chirurgien, et beaucoup d'autres cliens qui
l'environnaient, le suppliaient de tenir compte de cet avis Ce
ne serait jamais fini, dit-il; dormons, et vous, allez coucher.
(_Miron._)

Le 23,  quatre heures du matin, Duhalde vint heurter  la porte de
la chambre de la reine; la dame Piolant, premire femme de chambre,
accourt au bruit Qui est l? dit-elle.--C'est Duhalde, rpond
celui-ci; dites au roi qu'il est quatre heures.--Il dort, et la reine
aussi, rpliqua la dame de Piolant.--veillez-le, dit Duhalde, ou je
heurterai si fort que je les rveillerai tous deux.

Le roi ne dormait point, ses inquitudes taient trop vives. Ayant
appris la venue de Duhalde, il demande ses bottines, sa robe de
chambre et son bougeoir; il se lve, et laissant la reine tout mue,
se rend dans son cabinet, o l'attendaient dj de Termes et Duhalde.
Il prend les clefs des cellules destines aux capucins; il monte
clair par de Termes, qui portait le bougeoir devant lui; il ouvre
une cellule et y enferme Duhalde effray; il redescend, et  mesure
que les quarante-cinq gentilshommes de sa garde se prsentent, il les
conduit aux cellules, dans lesquelles il les incarcre un  un, comme
Duhalde. Les personnages convoqus au conseil commenaient d'arriver
au cabinet du roi; on y pntrait  travers un passage troit et
oblique qu'Henri avait fait pratiquer exprs dans un coin de sa
chambre  coucher, laquelle prcdait ce cabinet. La porte ordinaire
de la chambre avait t bouche. Lorsque les ministres et les
seigneurs sont entrs, le roi va mettre en libert ses prisonniers,
les ramne en silence dans sa chambre, leur recommandant de ne faire
aucun bruit  cause de la reine-mre, qui tait malade et loge
au-dessous.

Ces prcautions prises, le roi revient au conseil, et redit aux
assistans ce qu'il leur avait dj dit sur la ncessit o il se
trouvait rduit de prvenir les complots du duc de Guise. Le marchal
d'Aumont hsitait, parce que le roi avait promis et jur, le 4
dcembre, sur le saint sacrement de l'autel, parfaite rconciliation
et amiti avec le duc de Guise. Mon cousin, lui avait-il dit,
croyez-vous que j'aie l'me si mchante que de vous vouloir mal?
Au contraire, je dclare qu'il n'y a personne en mon royaume que
j'aime mieux que vous, et  qui je sois plus tenu, comme je le ferai
paratre par bons effets, d'ici  peu de temps.

On calma les scrupules du marchal d'Aumont en s'efforant de lui
prouver que le duc de Guise avait manqu le premier  sa parole.

Le roi passa du cabinet du conseil dans la chambre o taient
assembls les gentilshommes, et il leur parla de la sorte:

Il n'y a aucun de vous qui ne soit oblig de reconnatre combien
est grand l'honneur qu'il a reu de moi, ayant fait choix de vos
personnes sur toute la noblesse de mon royaume, pour confier la
mienne  leur valeur, vigilance et fidlit. Vous avez t mes
obligs, maintenant je veux tre le vtre en une urgente occasion, o
il y va de mon honneur, de mon tat et de ma vie. Vous savez tous les
insultes que j'ai reues du duc de Guise, lesquelles j'ai souffertes,
jusqu' faire douter de ma puissance et de mon courage, pensant par
ma douceur allentir ou arrter le cours de cette violente et furieuse
ambition. Il est rsolu de faire son dernier effort sur ma personne,
pour disposer aprs de ma couronne et de ma vie. J'en suis rduit 
telle extrmit qu'il faut que je meure ou qu'il meure, et que ce
soit ce matin. Ne voulez-vous pas me servir et me venger?

Tous ensemble s'crirent qu'ils taient prts  tuer le rebelle; et
Sariac, gentilhomme gascon, frappant de sa main la poitrine du roi,
lui dit: _Cap de Diou! sire, iou lou bous rendis mort!_

Henri les pria de modrer les tmoignages de leur zle, de peur
d'veiller la reine-mre: Voyons, dit-il ensuite, qui de vous a des
poignards? Huit d'entre eux en avaient; le poignard de Sariac tait
d'cosse. Ces huit gentilshommes, pourvus de l'arme des assassins,
furent particulirement choisis pour demeurer dans la chambre et
porter les premiers coups; le roi leur adjoignit un autre garde nomm
Loignac, qui n'avait qu'une pe; douze autres des quarante-cinq
furent placs dans le vieux cabinet, o le roi devait mander le duc:
ils reurent l'ordre de le tuer ou de l'achever de tuer  coups
d'pe, lorsqu'il lverait la portire de velours pour entrer dans le
cabinet. Le reste des gardes prit poste  la monte qui communiquait
du cabinet  la galerie des cerfs. Nambu, huissier de la chambre,
ne devait laisser entrer ni sortir personne que par le commandement
exprs du roi. Le marchal d'Aumont s'assit au conseil pour s'assurer
du cardinal de Guise et de l'archevque de Lyon, aprs la mort du duc.

Le roi se retira dans un appartement qui avait vue sur les jardins,
ayant tout ordonn avec le sang-froid d'un gnral qui va donner une
bataille dcisive; il ne s'agissait que de l'assassinat et de la mort
d'un homme; mais cet homme tait le duc de Guise. Henri, demeur
seul, ne garda pas cette tranquillit; il allait, venait, ne pouvait
demeurer en place, se prsentait  la porte de son cabinet; plein
d'intrt et de piti pour les meurtriers, il les invitait  bien
se prmunir contre le courage et la force de cet autre Henri qu'ils
taient chargs d'immoler. Il est grand et puissant, leur disait-il,
s'il vous endommageait, j'en serais marri. On lui vint apprendre
que le cardinal de Guise tait entr au conseil; mais son frre
n'arrivait pas, et le roi tait cruellement travaill de ce retard.

Le duc dormait; il cherchait dans le sommeil le renouvellement de
ses forces puises aux volupts de cette mme nuit qui vit prparer
sa mort: il allait entrer dans une nuit plus longue o il aurait le
temps de se reposer, prt  tomber qu'il tait des bras d'une femme
entre les mains de Dieu. Ses valets de chambre ne l'veillrent qu'
huit heures, en lui disant que le roi tait prs de partir. Il se
lve  la hte, revt un pourpoint de satin gris, et sort pour se
rendre au conseil.

Arriv sur la terrasse du chteau, il est accost par un gentilhomme
d'Auvergne, nomm Lasalle, qui le supplie de ne passer outre: Mon
bon ami, lui rpondit-il, il y a long-temps que je suis guri
d'apprhensions. Quatre ou cinq pas plus loin, il rencontre un
Picard appel d'Aubencourt, qui cherche  le retenir; il le traite de
sot. Le matin mme, il avait reu neuf billets qui lui annonaient
son sort, et il avait dit, en mettant le dernier dans sa poche:
Voil le neuvime. Au pied de l'escalier du chteau, le capitaine
Larchant lui prsenta, comme il en tait convenu avec le roi, une
requte, afin d'obtenir le paiement des gardes; et c'taient ces
mmes gardes qui allaient assassiner celui dont ils imploraient la
bont: on profitait du gnreux caractre du duc pour lui ter les
soupons qu'il et pu concevoir  la vue des soldats.

Arriv dans la chambre du conseil, il parut cependant tonn de
la prsence du marchal d'Aumont, car on ne devait traiter que de
matire des finances. Il s'assit, et dit un moment aprs: J'ai
froid, le coeur me fait mal, qu'on fasse du feu. Quelques gouttes de
sang lui chrent du nez, et quelques larmes des yeux; affaiblissement
qu'on attribua plutt  une dbauche qu' un pressentiment. S'tant
tabli devant le feu, il laissa tomber son mouchoir, et mit le pied
dessus, comme par mgarde. Fontenai ou Mortefontaine, trsorier de
l'pargne, le releva; sur quoi le duc de Guise pria Fontenai de le
porter  Pricart, son secrtaire, pour en avoir un autre, et de
dire en mme temps  ce secrtaire de le venir promptement trouver.
C'tait, comme plusieurs ont cru, dit Pasquier, afin d'avertir ses
amis du danger o il pensait tre. Saint-Prix, premier valet de
chambre du roi, prsenta au duc quelques fruits secs qu'il avait
demands au moment de sa dfaillance.

Henri, ayant appris l'arrive du duc de Guise, envoya Rval
l'inviter  lui venir parler dans le vieux cabinet. L'huissier de
la chambre, Nambu, refusa, d'aprs sa consigne, le passage  Rval;
celui-ci revint vers son matre avec un visage effar: Mon Dieu!
qu'avez-vous? dit le roi; qu'y a-t-il? Que vous tes ple! vous
me gterez tout. Frottez vos joues; frottez vos joues, Rval. La
cause du retour de Rval explique, Henri ouvre la porte du cabinet,
ordonne  Nambu de laisser passer Rval.

Marillac, matre des requtes, rapportait une affaire des gabelles,
quand Rval parut dans la salle du conseil: Monsieur, dit-il au duc
de Guise, le roi vous demande, il est en son vieux cabinet; et
Rval se retire. Le duc de Guise se lve, enferme quelques fruits
secs dans un drageoir, rpand le reste sur le tapis, en disant: Qui
en veut? Il jette sur ses paules son manteau, qu'il tourne comme en
belle humeur, tantt d'un ct, tantt de l'autre; il le retrousse
sous son bras gauche, met ses gants, tenant son drageoir de la main
du bras qui relevait son manteau: Adieu, messieurs, dit-il aux
membres du conseil, et il heurte aux huis de la chambre du roi; Nambu
les lui ouvre, sort incontinent, tire et ferme la porte aprs lui.

Guise salue les gardes qui taient dans la chambre; les gardes se
lvent, s'inclinent, et accompagnent le duc comme par respect. Un
d'eux lui marcha sur le pied. tait-ce le dernier avertissement d'un
ami?

Guise traverse la chambre; comme il entrait dans le corridor troit
et oblique qui menait  la porte du vieux cabinet, il prend sa barbe
de la main droite, se retourne  demi pour regarder les gentilshommes
qui le suivaient. Montlry l'an, qui tait prs de la chemine,
crut que le duc voulait reculer pour se mettre sur la dfensive: il
s'lance, le saisit par le bras, et lui, enfonant le poignard dans
le sein, s'crie: Tratre, tu en mourras. Effranats se jette  ses
jambes, Sainte-Malines lui porte un autre grand coup de poignard de
la gorge dans la poitrine, Loignac lui enfonce l'pe dans les reins.

Le duc,  tous ces coups, disait: _Eh! mes amis! eh! mes amis!_
Frapp du stylet de Sariac, par derrire, il s'crie  haute
voix: _Misricorde!_ Et, bien qu'il et son pe engage dans
son manteau, et les jambes saisies, il ne laissa pourtant de les
entraner, tant il tait puissant, d'un bout de la chambre  l'autre.
Il marchait, les bras tendus, les yeux teints, la bouche ouverte,
comme dj mort. Un des assassins ne fit que le toucher, et il tomba
sur le lit du roi. Jamais lit plus honteux ne vit mourir tant de
gloire. Le cardinal de Guise, assis au conseil avec l'archevque de
Lyon, entendit la voix de son frre qui criait: Merci  Dieu! Ah!
dit-il, on tue mon frre! Il recule sa chaise pour se lever; mais le
marchal d'Aumont, la main sur son pe: _Ne bougez pas, morbleu!
monsieur, le roi a affaire de vous!_ L'archevque de Lyon, joignant
les mains, s'cria: Notre vie est entre les mains de Dieu et du
roi. Le cardinal et l'archevque furent d'abord enferms dans les
cellules des capucins, et de l transfrs  la tour de Moulins.

Henri, inform que la chose tait faite, sortit de son cabinet pour
voir la victime; il lui donna un coup de pied au visage, comme le duc
de Guise en avait donn un  l'amiral de Coligny, lors du massacre de
la Saint-Barthlemy. Il contempla un moment le Lorrain, et dit: Mon
Dieu, qu'il est grand! il parat encore plus grand mort que vivant.
Derechef il le poussa du pied, et parlant  Loignac: Te semble-t-il
qu'il soit mort, Loignac? Alors Loignac, le prenant par la teste,
rpondit  Henri de Valois: Je crois qu'ouy, car il a la couleur de
mort, sire. (_L'Estoile._)

Deux heures aprs, le corps du duc de Guise fut livr  Richelieu,
prvt de France, aeul de ce cardinal qui n'pargna pas les grands,
mais qui les fit mourir par la main du bourreau.

Le lendemain, le cardinal de Guise fut tu dans la tour du Moulin, 
coups de hallebarde. Il se mit  genoux, se couvrit la tte, et dit
aux meurtriers: Faites votre _commission_. Ils taient quatre au
salaire de cent cus, chaque.

Le jour et le lendemain de la mort des Guises, Henri III fit arrter
le cardinal de Bourbon, la duchesse de Nemours, le duc de Nemours son
fils, le prince de Joinville, le duc d'Elbeuf, et l'archevque de
Lyon. Les autres seigneurs de la ligue, qui se trouvaient  Blois,
se sauvrent de vitesse. Toutes les boutiques furent fermes; il
tomba des torrens de pluie. Les corps du duc et du cardinal de Guise,
transports dans une des salles basses du chteau, furent dcoups
par le matre des hautes-oeuvres, puis brls en lambeaux pendant
la nuit, et leurs cendres, enfin, jetes dans le fleuve. Un roi de
France couchait au-dessus de cette boucherie; il pouvait entendre
les coups de hache qui dpeaient les corps de ses grands sujets, et
sentir l'odeur de la chair des victimes.

Tel est le rcit dtaill de ce crime horrible, chef-d'oeuvre
de dissimulation et de perfidie. Nous avons cru faire plaisir 
nos lecteurs, en leur donnant, au lieu d'une narration sche et
rapide, ce morceau historique de M. de Chteaubriand, espce de
procs-verbal solennel, rdig sur les dpositions des historiens
contemporains, par la premire plume de notre sicle.

Ce forfait de Henri III fut commis le vendredi 23 dcembre 1588.




LE BARON DES ADRETS.


Le baron des Adrets fut un des hommes les plus sanguinaires du
seizime sicle. Il se livrait aux actes de frocit, par got, par
temprament; on ne peut,  son sujet, allguer pour excuse, ni le
fanatisme, ni son opinion politique; car il tenait peu  son parti et
 sa religion. Ayant eu  se plaindre des Guises, il se jeta dans la
religion rforme, et se signala, en 1562,  la tte des protestans
du Dauphin, par sa cruaut et sa barbarie. Lamotte-Gondrin,
lieutenant du duc de Guise, fut assassin dans sa maison, et des
Adrets fut seul accus de ce meurtre.

Des pillages, des massacres, des incendies, taient ses exploits
ordinaires. Dans plusieurs villes de la Provence et du Dauphin, il
commit des cruauts qui firent horreur dans un temps o les actes
de cruaut taient fort communs. Il recherchait, il inventait les
supplices les plus bizarres, et gotait la barbare satisfaction de
les faire endurer  ceux qui tombaient entre ses mains. A Montbrison
et  Mornas, les soldats qu'on fit prisonniers furent obligs de se
jeter, du haut des tours, sur la pointe des piques de ses satellites.
Ayant os reprocher  un de ces malheureux de s'tre dj prsent
deux fois, et d'avoir recul au lieu de faire le saut: Monsieur le
baron, lui dit le soldat, tout brave que vous tes, je vous le donne
en dix. Cette rponse plaisante dsarma cet homme froce, et sauva
la vie  ce malheureux soldat.

Ce monstre, voulant rendre ses enfans aussi cruels que lui, les
fora, dit-on, de se baigner dans le sang des catholiques dont il
venait de faire un carnage effroyable. De quelque fureur que fussent
anims les gens de son parti, ils ne purent approuver toutes ses
barbaries. L'amiral de Coligny crivait qu'il fallait se servir de
lui comme d'un lion furieux.

Ayant t dpouill du gouvernement du Lyonnais, des Adrets piqu,
voulut se refaire catholique; mais on le fit saisir  Romans, et,
sans la paix qui fut conclue  cette poque, il aurait pri par le
dernier supplice.

Des Adrets ayant envoy un cartel  Franois de la Baume, comte de
Suze, pour se battre trois contre trois; celui-ci lui rpondit qu'il
n'exposerait jamais personne que pour le service du roi; mais que
s'il voulait se rendre seul  l'endroit indiqu dans son cartel, il
l'y trouverait seul. Des Adrets accepta; ils se battirent. De Suze
l'ayant renvers  ses pieds de deux coups d'pe, lui demanda: _Que
ferais-tu de moi, si tu m'avais mis dans l'tat o te voil?--Je
t'achverais_, rpondit des Adrets.--_J'en suis persuad_, rpondit
de Suze, _comme tu dois l'tre, que je n'ai jamais tu, et que je ne
tuerai jamais un ennemi  terre_. Il le fit porter dans la maison la
plus voisine, et ne le quitta pas qu'on n'et pans ses blessures qui
n'taient pas dangereuses.

Quelque temps avant sa mort, des Adrets s'tant rendu  Grenoble, o
tait alors le duc de Mayenne, voulut se venger de Pardaillan, qui
l'avait accus du meurtre de son pre. Il rpta plusieurs fois en
public: Qu'il avait quitt sa solitude pour faire savoir  ceux qui
auraient  se plaindre de lui, que son pe n'tait pas si rouille
qu'il ne pt leur rendre raison. Pardaillan ne crut pas devoir faire
attention  cette bravade d'un ferrailleur octognaire, et des Adrets
s'en retourna, content de son impudente rodomontade.

Cet homme, noir de crimes, qui avait dcim par ses barbares
excutions la plupart des familles, se promenait seul, dans sa
vieillesse, comme s'il n'et eu rien  redouter de la vengeance des
enfans de ses nombreuses victimes. L'ambassadeur de Savoie l'ayant
rencontr un jour sur un grand chemin, et lui ayant demand de ses
nouvelles: Je n'ai rien  vous dire, rpondit froidement des Adrets,
sinon que vous rapportiez  votre matre, que vous avez trouv le
baron des Adrets, son trs-humble serviteur, dans un grand chemin,
avec un bton blanc  la main et sans pe, et que personne ne lui
dit rien.

Cet homme cruel mourut en 1587, mpris et abhorr des deux partis
qu'il avait servis tour  tour.




LE MARCHAL DE MONTLUC.


Blaise de Lasseran-Massencome, seigneur de Montluc, fut, pour la
bravoure et la cruaut, le digne pendant du baron des Adrets. Sa
valeur lui mrita le bton de marchal de France en 1574; et sa
mmoire et pass avec honneur  la postrit, s'il ne l'et pas
souille par des actes de frocit qui la rendent  jamais odieuse.

Il avait t nomm, le 9 juillet 1564, lieutenant-gnral au
gouvernement de Guienne, mais il tait bien loign d'avoir les
qualits qu'exigeaient d'aussi importantes fonctions; car, comme il
le dit lui-mme dans ses _Commentaires_, son naturel tendait plus 
remuer les mains qu' pacifier les affaires; aimant mieux frapper et
jouer des couteaux que faire des harangues. Les troubles occasions
par la diversit des opinions religieuses et par l'ambition de
quelques courtisans, exaltrent ses dispositions  la cruaut. Il
abusa de l'autorit que la cour lui avait confie, en se livrant 
des actes sanguinaires qui ne firent qu'allumer, au lieu d'teindre
le feu de la guerre civile.

Au reste, il s'est peint lui-mme sous les couleurs les plus
odieuses, et il n'est pas probable qu'il se soit plu  se calomnier.
Il ne s'accuse pas, mais il se vante de plusieurs actes d'injustice
et de cruaut qui font horreur, et rend croyable tout le mal que ses
ennemis ont racont de lui.

Un jour ayant appris que quelques protestans avaient parl avec
irrvrence du roi Charles IX, il les fit attacher dans un cimetire.
Voici son rcit  ce sujet: J'avais les deux bourreaux derrire moi,
bien quips de leurs armes, et surtout d'un marassan bien tranchant.
De rage, je sautai au cou de ce Verdier (l'un des protestans), et
lui dis: _O meschant paillard, as-tu bien os souiller ta meschante
langue contre la majest du roi?_ Il me rpondit: _Ha! monsieur, 
pcheur misricorde!_ Alors la rage me prit plus que devant, et lui
dis: _Meschant, veux tu que j'aye misricorde de toi, et tu n'as
point respect ton roi?_ Je le poussai rudement en terre, et dis au
bourreau: _Frappe, vilain._ Ma parole et son coup fust aussitt l'un
que l'autre....... Je fis pendre les deux autres  un orme qui tait
tout contre. Il en restait un quatrime, Montluc ne voulut pas le
faire mourir, parce qu'il n'avait que dix-huit ans. Mais, dit-il, je
lui fis bailler tant de coups de fouet par les bourreaux, qu'il me
fust dit qu'il en tait mort; et voil la premire excution que je
fis au sortir de ma maison, sans sentence ni escriture.

Les protestans de Cahors, autoriss par les dits de pacification,
s'taient assembls dans une maison pour clbrer leur culte. Les
catholiques mirent le feu  cette maison. Plusieurs protestans
prirent dans les flammes, et ceux qui cherchaient  s'chapper,
taient massacrs au-dehors. La cour nomma des commissaires pour
informer  l'occasion de ce massacre, et en punir les auteurs.
Plusieurs chanoines de la cathdrale, et surtout l'archidiacre Viole,
en furent dclars coupables. Montluc, instruit que la sentence
allait tre prononce, arrive  Cahors, entre dans la salle des
commissaires au moment o le prsident allait lire la sentence. Il
le menace de le tuer, s'il en commence la lecture. Ds le premier
mot qu'il ouvrira la bouche, je le tuerai. Il lui dit ensuite: Je
te pendrai moi-mme de ma main; car j'en ai pendu une vingtaine de
plus gens de bien que toi. Je te pendrai toi et tes compagnons aux
fenestres de cette maison. Et dit  M. de Burie: Laissez-moi tuer
tous ces meschants traistres au roi. Sur quoi je tirai mon pe, et
les eusse bien gards de faire sentence ni arrest; mais M. de Burie
me sauta au bras, et me pria de ne le point faire, et alors tous
gagnrent la porte, et se mirent en fuite...... Je voulais aller
aprs les tuer.... Je crois que j'en aurais trangl quelqu'un.
Quelque temps aprs, il fit pendre aux fentres de la maison de ville
de Villefranche deux protestans que les mmes commissaires avaient
dclars absous. Il ne marchait qu'accompagn de deux bourreaux.
Je recouvrai, dit-il, deux bourreaux, lesquels, depuis, on appela
mes laquais, parce qu'ils taient souvent avec moi. Un ministre
protestant vint un jour implorer sa justice. Je commence  jurer,
dit Montluc, et l'empoignai au collet, lui disant: Je ne sais qui me
tient que je ne te pende moi-mme  cette fenestre, paillard; car
j'en ai trangl de ma main une vingtaine de plus gens de bien que
toi.

Autant de protestans il rencontrait, autant il en faisait pendre ou
poignarder. Il en dcouvrit qui s'taient rfugis  Gironde. Je les
fit attraper, dit-il, et pendre soixante-dix aux piliers des halles,
sans autre crmonie. Sa route tait marque par les nombreux
cadavres de ceux qu'il faisait pendre aux arbres. C'est encore
lui-mme qui se glorifie de cette cruaut. On pouvait connatre par
l o j'tais pass, car, par les arbres sur le chemin, on trouvait
les enseignes.

Il serait trop long de rapporter tous les traits qui, dans ses
propres Mmoires, caractrisent dfavorablement l'me de Montluc. Il
apprenait, dit un historien,  ses enfans  tre tels que lui, et
 se baigner dans le sang, dont l'an ne s'pargna pas  la saint
Barthlemy.

Cet homme farouche fut bless  l'assaut de Rabasteins, d'une
arquebusade qui lui pera les deux joues, et lui enleva une partie du
nez; il cacha sous un masque, le reste de sa vie, ses traits dchirs
 la guise de ses victimes; il eut l'intention de finir ses jours
dans un ermitage, au haut des Pyrnes, comme les ours. Il mourut en
1577, g de 77 ans.

Le fameux conntable de Montmorency avait aussi beaucoup de cette
frocit, mle  une grande dvotion. On disait aux armes qu'il se
fallait garder des patentres de M. le conntable, car en les disant
en murmurant, il disait: Allez-moi prendre un tel; attachez celui-l
 un arbre; faites passer celui-l par les picques tout  cette
heure, ou les arquebusez tous devant moi; taillez-moi en pices tous
ces marauds qui ont voulu tenir et clocher contre le roy, brlez-moi
ce village; boutez-moi le feu partout  un quart de lieue  la ronde.

Telles taient, en gnral, les moeurs des prtendus grands hommes de
cette poque. C'tait le temps de l'apprentissage des massacreurs de
la saint Barthlemy.




CRUAUTS POPULAIRES, COMMISES A TOULOUSE, PENDANT LES TROUBLES DE LA
LIGUE.


La ligue, prtendue sainte, forme par les Guises, s'tait propage
dans toutes les provinces de France, et couvrait ce beau royaume
comme d'un immense rseau. Le Languedoc, o le nombre des protestans
tait considrable, fut surtout le thtre des crimes de cette
association rebelle envers le roi. Aprs le meurtre du duc de Guise
et du cardinal son frre, le fanatisme des partisans de la ligue, 
Toulouse, prit un caractre de fureur qu'il n'avait pas eu jusque
l. Ils firent tous leurs efforts pour entraner toutes les autres
villes de la province, et dputrent un ancien capitoul  Paris pour
y jurer l'union. Le parlement de Toulouse et le conseil des dix-huit,
manoeuvrrent aussi dans le mme sens, et parvinrent,  l'aide de
leurs missaires,  gagner quelques villes importantes; puis le
parlement et le corps de ville de Toulouse crivirent sparment
au pape, pour lui rendre compte de leurs dmarches, demander sa
protection, et le consulter pour savoir si Henri de Valois (c'est
ainsi qu'ils appelaient le roi), ayant t frapp d'excommunication,
avait toujours droit  leur obissance.

Cependant le premier prsident Duranti, fidle  l'autorit du
souverain, lui rendit compte de ces dsordres. Le roi l'exhorta
 ramener les factieux par la prudence. Les troubles nanmoins
croissaient de jour en jour. Des prdicateurs furibonds ne cessaient
d'ameuter le peuple contre le roi et contre ceux qui lui restaient
attachs; le prsident Duranti tait surtout le sujet de leurs
saintes fureurs; tous les jours de fte, on affichait, soit aux
portes des glises, soit dans les carrefours, des libelles infmes
contre ce respectable magistrat.

Le duc de Montmorency, averti du pril o se trouvait l'autorit
royale  Toulouse, crivit aux habitans pour les faire rentrer dans
le devoir; mais les conjurs, loin de lui obir, firent assembler le
conseil de ville et dclarrent que Duranti devait tre loign de
toute administration publique. Le prsident Bertrand, qui prsidait
l'assemble, imposa silence aux factieux, malgr les plaintes d'un
avocat, nomm Grgoire, qui criait  l'oppression des suffrages.
Les factieux, qui taient en majorit, firent confrer la garde de
la ville au conseil des dix-huit, qui s'empara aussitt de toute
l'autorit. Le conseil de ville, qui ne devait tre compos que
d'un certain nombre des plus notables habitans de Toulouse, fut
aussitt envahi par six cents autres qui avaient t aposts, et qui,
arms pour la plupart, prtendirent avoir part aux dlibrations.
Le tumulte devint si grand que les capitouls furent obligs de
rompre l'assemble, sans qu'aucune dtermination et t prise;
plusieurs furent d'avis d'appeler  l'avenir le premier prsident aux
dlibrations, pour que sa prsence impost aux chefs des factieux.

Duranti, malgr le pril minent dont sa personne tait menace,
ne balana pas  se rendre  l'htel-de-ville. Il s'y rendit sans
gardes, avec une contenance ferme et assure, assista aux sances
pendant trois jours conscutifs, et tcha de calmer, par son
loquence, cette populace effrne. La paix et la tranquillit
semblaient prtes  renatre  Toulouse, lorsque, le troisime jour,
une question incendiaire vint enflammer de nouveau les esprits. On
demanda s'il fallait obir au roi ou se soustraire  son autorit,
et s'il ne convenait pas d'exiler ou d'emprisonner tous ceux qu'on
appelait politiques et qui persistaient dans leur fidlit au roi.
Cette proposition excita de violens dbats. Pendant la dispute, un
avocat nomm Tournier se leva, et soutint avec vhmence qu'on ne
devait plus l'obissance au roi, et qu'on tait dli du serment de
fidlit qu'on lui avait prt. Un autre membre, nomm Chapelier,
se retournant vers le portrait du roi, s'cria qu'il fallait le
faire disparatre de la salle. Jacques Daffis, beau-frre du premier
prsident Duranti, et avocat-gnral au parlement, s'leva avec force
contre de pareilles propositions, et soutint avec beaucoup de courage
les droits du roi. Duranti, voyant cette contestation, fit enfin
consentir l'assemble  s'en rapporter  la dcision du parlement.

L'avocat-gnral Daffis, dsesprant de faire entendre raison  ce
peuple mutin, prit le parti de se retirer  sa maison de campagne,
situe  deux lieues de Toulouse.

Comme Duranti ne se pressait pas d'assembler le parlement pour lui
demander sa dcision, le peuple s'attroupa autour de sa maison le 29
janvier 1589, et l'obligea, soit par prires, soit par menaces, 
convoquer extraordinairement les chambres. Les avis furent partags,
et Duranti rompit l'assemble sans que rien ft dcid. Un grand
nombre de gens arms avaient entour le palais, en attendant le
rsultat de la dlibration; et la plupart, qui taient missaires
des principaux ligueurs, avaient rsolu d'assassiner le premier
prsident. En effet, ce magistrat ne fut pas plus tt mont dans
son carrosse, qu'on l'assaillit de plusieurs coups d'pe et de
hallebarde, qui percrent les mantelets du carrosse en divers
endroits; mais ayant eu la prcaution de se tapir dans le milieu de
la voiture, Duranti n'eut aucun mal. Son cocher lana ses chevaux
 toutes brides, et il tait dj arriv prs de la maison du
magistrat, lorsque le carrosse heurta contre la margelle d'un puits
avec tant de violence qu'il en fut renvers.

Oblig de descendre, Duranti se rfugia  l'htel-de-ville, o il
demeura cinq jours, et o peu de ses amis osrent l'aller visiter.
Les habitans de Toulouse rests fidles au roi prirent la fuite ou se
cachrent; on ferma toutes les boutiques; on tendit les chanes des
rues, et l'on fit des barricades.

Le parlement ordonna, le 1er fvrier, la translation de Duranti au
couvent des jacobins. Duranti s'y rendit le jour mme, accompagn des
vques de Comminge et de Castres, de deux capitouls et d'une troupe
de gardes. On tablit  la porte du couvent un corps de garde, avec
consigne de ne permettre  personne de voir le prisonnier, pas mme 
sa fille unique. On permit seulement  Rose de Caulet, sa femme, et
 deux domestiques, de se renfermer avec lui,  condition de ne pas
sortir et de ne communiquer avec personne. On fit une perquisition
minutieuse dans la maison et dans les papiers du premier prsident,
on ne put rien y dcouvrir qui lui ft prjudiciable.

Mais les factieux ayant rsolu de se dfaire de ce magistrat, dont
la prsence gnait l'excution de leurs desseins, et voyant qu'ils
ne pouvaient que trs-difficilement consommer leur complot dans le
couvent des jacobins, proposrent de le transfrer dans la grosse
tour de Saint-Jean, comptant bien que la populace se jetterait sur
lui dans le march et le tuerait. Mais Duranti tant tomb malade,
il ne fut pas en tat d'tre transport. Sur ces entrefaites, on
intercepte, le 2 fvrier, des lettres que l'avocat-gnral Daffis
crivait  Bordeaux pour demander du secours; on va aussitt enlever
ce magistrat de sa maison de campagne, on le conduit aux prisons de
la conciergerie et on l'interroge. Il soutient, dans sa rponse,
qu'il n'a fait que remplir les fonctions de son ministre, en
crivant ces lettres; et comme ces lettres portaient, entre autres
choses, que le premier prsident n'tait pas encore mort, les
conjurs prennent la rsolution de le faire mourir sur-le-champ, de
crainte qu'il ne s'vadt et ne ruint leurs desseins.

Le 10 fvrier 1589, vers quatre heures du soir, des assassins
aposts, suivis d'une vile populace, au nombre de deux mille, tant
hommes que femmes, aveugle multitude,  qui on avait insinu que
Duranti voulait remettre Toulouse aux hrtiques, se rendent devant
la porte des jacobins, et essaient d'abord de l'enfoncer; ne pouvant
y russir, ils y mettent le feu, et entrent librement dans le
couvent, sans que les gardes fassent la moindre rsistance.

Chapelier, l'un des chefs de cette tourbe effrne, aborde le premier
prsident, et lui dit que le peuple le demande; Duranti se met
aussitt  genoux, et, voyant qu'il allait  la mort, il fait ses
adieux  sa femme, en termes pleins de fermet, de courage et de
soumission  la volont de Dieu. Chapelier l'entrane avec violence
sur la porte qui vient d'tre brle, et dit au peuple, en levant
la voix: _Voil l'homme!_--Oui, ajoute Duranti, qui tait en robe
et qui montrait un visage tranquille, me voici: mais quel est donc
le grand crime que j'ai commis, qui puisse m'attirer une haine aussi
implacable que celle que vous faites paratre contre moi? Ces
paroles, prononces d'une voix ferme et d'un ton grave, contiennent
un moment la fureur du peuple; et un reste d'autorit rpandu sur
le visage de Duranti, soutenu du tmoignage de sa conscience, fait
succder  la tempte quelques instans de silence. Mais l'un des
ligueurs, que rien ne pouvait mouvoir, l'ajuste avec son mousquet,
l'atteint au milieu de la poitrine et le renverse, tandis que ce
magistrat, levant les mains au ciel, demandait  Dieu la grce de ses
assassins. Aussitt le peuple, comme une bte froce, se prcipite
sur lui, le perce de coups, assouvit sa rage sur son cadavre,
puis l'attache avec une corde par les pieds, et le trane ainsi
tout ensanglant au milieu de la place de Saint-George, au bas de
l'chafaud de pierre, o l'on avait coutume d'excuter les criminels;
comme il n'y avait pas de potence dresse, on le met sur ses pieds
et on l'attache au pilori, o il demeure expos toute la nuit, ayant
derrire lui l'effigie du roi Henri III. Les uns lui arrachent la
barbe, les autres le suspendent par le nez, en disant: Le roi
t'tait si cher; te voil  prsent avec lui.

Aussitt aprs cette scne sanglante, les assassins, suivis de la
populace, accourent  la conciergerie, arrachent l'avocat-gnral
Daffis de sa prison, se jettent sur lui, le massacrent impitoyablement,
et laissent son cadavre sur la place. En mme temps on met la maison
du premier prsident au pillage; une riche bibliothque, que Duranti
avait forme  grands frais, fut entirement dtruite. Le peuple, ou
plutt la tourbe de la populace, court  l'htel-de-ville, arrache le
portrait du roi qui dcorait l'une des salles, l'attache  une corde,
et le trane dans la rue, en criant, comme s'ils l'avaient mis  l'encan:
_A cinq sous le roi tyran, pour lui acheter un licou._ Le lendemain
l'un des capitouls fit mettre le corps de Duranti dans un drap avec
le portrait du roi, et le fit porter, sans autre crmonie, aux
Cordeliers du grand couvent, o il fut inhum. On enleva le mme jour
le corps de Daffis, et on l'inhuma dans l'glise des Cordeliers de
Saint-Antoine.

Ainsi prirent ces deux courageux magistrats, ces deux vertueux
citoyens, aussi recommandables par l'intgrit de leur vie et
par leurs lumires que par leur zle pour le bien public et leur
attachement  leur roi. Zls et sincres catholiques, ils avaient
t partisans de la ligue, tant qu'elle eut le roi pour protecteur,
et qu'ils ignorrent les projets ambitieux de ceux qui en taient
les chefs. Mais ds qu'ils avaient vu que les princes de la maison
de Guise songeaient moins au soutien de la religion qu'aux intrts
de leur maison, et qu'ils avaient os aspirer au trne, ils taient
alors devenus les ennemis de tous les ligueurs ennemis du roi, et
avaient t leurs premires victimes.

Le roi, indign de ce double assassinat et des circonstances qui
l'avaient accompagn, fit transfrer le parlement  Carcassonne, et
les autres cours et juridictions de Toulouse dans d'autres villes.

Telle est la justice populaire, dans les temps de crise politique ou
religieuse; elle peut bien faire le pendant de la justice despotique.




ASSASSIN TU PAR SA VICTIME.


Lors des troubles de la ligue, la Provence fut loin d'tre exempte
des fureurs de la guerre civile. Les catholiques et les protestans
rivalisrent d'acharnement et de cruaut. Henri, btard de Valois,
comte d'Angoulme, grand-prieur de France, tait gouverneur de cette
province. Il poursuivit les ligueurs avec fermet, et se fit un
assez grand nombre d'ennemis. Soit que sa conduite ne ft point 
l'abri de la censure, soit que la calomnie chercht  le perdre, on
fit contre lui des plaintes qui parvinrent jusqu'au trne: les plus
vives furent celles de Philippe Altovitis, capitaine des galres.

Ce gentilhomme, originaire de Florence, tait mari de Rne de
Rieux, surnomme la belle de Chteauneuf, qui avait t matresse du
roi Henri III, et qui n'avait consenti  cette alliance que parce
qu'elle n'en avait point trouv de plus brillante. Cette femme
avait tu de sa propre main son premier mari, nomm Antinotti. Elle
tait alors  la cour, o elle conservait par sa beaut, encore
plus que par sa naissance, le crdit qu'elle y avait acquis par ses
criminelles faiblesses. Elle voyait souvent la reine, qui n'aimait
point le grand-prieur, parce qu'il tait ennemi de la faction qu'elle
protgeait.

Altovitis crivant un jour  sa femme, lui mandait que ce gouverneur
opprimait le pays par ses exactions, et que, pour se rendre
ncessaire, il prolongeait une guerre qu'il tait en son pouvoir de
terminer.

Altovitis tait alors  Aix pour l'assemble des tats. Sa lettre
tomba entre les mains du roi ou du ministre, et fut renvoye au
grand-prieur, qui, aprs en avoir pris lecture, ne put matriser sa
colre.

Dans son premier transport, oubliant ce qu'il devait  son rang et 
sa naissance, ce qu'il se devait  lui-mme, il court, l'air effar,
tout bouillant de fureur,  l'auberge o logeait Altovitis: il entre
prcipitamment dans sa chambre, et, lui lanant un regard foudroyant,
il lui crie en lui montrant sa lettre: _As-tu crit cela?_ Altovitis
n'a pas le temps de se remettre, de rpondre un seul mot. Le
grand-prieur fond sur lui l'pe  la main, et lui en porte deux
coups. Altovitis, aussi effray que surpris, lui demande la vie. Le
grand-prieur redouble; alors Altovitis, rassemblant le peu de force
qui lui restait, et pouss par le dsespoir, frappe le gouverneur
d'un coup de poignard dans le ventre: celui-ci, se sentant grivement
bless, s'crie en tombant: _Je suis mort, Altovitis me tue._

A ces cris quelques gentilshommes de sa suite, qui taient  porte
de l'entendre, accourent, et, voyant le grand-prieur baignant dans
son sang, se prcipitent, transports de rage, sur Altovitis, qui
perdait le sien par ses blessures, achvent ce malheureux et jetent
son cadavre par la fentre.

Le grand-prieur ne survcut pas long-temps  sa victime. Il ignorait
que sa blessure ft mortelle; on lui en dissimulait mme le danger;
mais un cordelier qui lui servait de confesseur lui ayant dit
nettement qu'il ne fallait plus songer  la vie, le grand-prieur lui
rpondit sans motion: _Il ne faut plus songer  vivre? Eh bien!
pensons donc  mourir._ Il expira le lendemain 2 juin 1586, ayant
terni par un indigne assassinat une vie qu'il aurait pu illustrer par
ses brillantes qualits.

Suivant Anselme, ce prince avait t un de ceux qui avaient assist 
l'affreuse rsolution de la journe de la Saint-Barthlemy, et fut,
avec le duc de Guise, celui qui donna les ordres pour cette horrible
boucherie. Nous apprenons mme du prsident de Thou que, pour tre
bien assur du meurtre de l'amiral de Coligny, il lui essuya le
visage avec un mouchoir, et que, l'ayant reconnu, il lui donna un
coup de pied, en ajoutant  cette barbare action ces mots qu'il
adressait  ceux qui taient avec lui: _Courage, mes amis, nous avons
bien commenc, finissons de mme._




HENRI III ET JACQUES CLMENT.


Henri III avait apost des sicaires pour faire lchement assassiner
le duc de Guise; la duchesse de Montpensier, soeur de cette illustre
victime, eut recours au fanatisme de la religion et  celui de
l'amour pour trouver  son frre un vengeur. Cette fire princesse ne
craignit pas de se livrer  un moine pour lui mettre le poignard  la
main.

Ce moine, de l'ordre des dominicains, se nommait Jacques Clment. Il
tait n  Sorbon, village de Champagne,  trois lieues de Rhtel,
et tait g de vingt-quatre ans et demi lorsqu'il se chargea de
cet horrible message. Sa farouche pit et son esprit noir et
mlancolique le rendaient propre  cet attentat. Il se crut appel 
devenir le librateur et le martyr de la sainte ligue. Ses amis et
ses suprieurs l'encouragrent et le canonisrent d'avance.

Clment se prpara  son rgicide par des jenes et par des prires
continuelles pendant des nuits entires. Il se confessa, reut
les sacremens, puis acheta un bon couteau. Les armes combines
de Henri III et du roi de Navarre taient en ce moment campes
dans les environs de Paris. Henri III avait pris son logement 
Saint-Cloud dans la maison de Gondy. Jacques Clment sortit de Paris
le dernier juillet 1589, et fut men  Saint-Cloud par La Guesle,
procureur-gnral. Celui-ci, qui souponnait un mauvais coup de la
part de ce moine, l'envoya pier pendant la nuit dans l'endroit o
il tait retir. On le trouva plong dans un profond sommeil; son
brviaire tait auprs de lui, ouvert et tout gras au chapitre du
meurtre d'Holopherne par Judith.

Le lendemain, Clment, arriv au quartier du roi, demanda  tre
prsent  ce prince, sous prtexte de lui rvler un secret dont il
lui importait d'tre promptement instruit. Ayant t conduit devant
le roi, il se prosterna avec une modeste rougeur sur le front, et
il lui remit une lettre qu'il disait tre crite par Achille de
Harlay, premier prsident. Tandis que le roi lit, le moine le frappe
dans le ventre et laisse le couteau dans la plaie; ensuite, avec
un regard assur et les mains sur sa poitrine, il lve les yeux au
ciel, attendant paisiblement les suites de son assassinat. Le roi se
lve, arrache le couteau de son ventre, et en frappe le meurtrier au
front. Plusieurs courtisans accoururent au bruit. Vous pouvez juger,
monsieur, crit La Guesle, tmoin oculaire, quel tait ce piteux et
misrable spectacle de voir, d'un ct, le roi ensanglant tenant
ses boyaux entre ses mains, de l'autre, ses bons serviteurs qui
arrivaient  la file, pleurant, criant, se dconfortant. Le devoir
des gens du roi tait d'arrter le moine pour l'interroger et tcher
de dcouvrir ses complices; mais ils le turent sur-le-champ avec une
prcipitation qui les fit souponner d'avoir t trop instruits de
son dessein.

Cependant Henri fit dresser un autel vis--vis de son lit; son
chapelain y dit la messe. Au moment de l'lvation, le roi pronona
ces paroles: Seigneur Dieu, si tu connais que ma vie soit utile et
profitable  mon peuple et  mon tat, conserve-moi et me prolonge
mes jours; sinon, prends mon corps et sauve mon me; ta volont soit
faite.

Le roi de Navarre arriva, Henri III lui tendit la main: Mon frre,
lui dit-il, vous voyez comme vos ennemis et les miens m'ont trait;
il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant.
Puis il dclara le roi de Navarre son lgitime successeur, et invita
les seigneurs prsens  le reconnatre en cette qualit.

Henri III expira le mercredi 2 aot, deux heures aprs minuit, ayant
pardonn  ceux qui _avaient pourchass sa blessure_. Cette nouvelle
se rpandit bientt dans Paris, et remplit les ligueurs d'une folie
joie. Madame de Montpensier sauta au cou du premier qui vint la
lui apporter. Ah! mon ami, soyez le bien-venu, lui dit-elle; mais
est-il vrai, au moins? Ce mchant, ce perfide, ce tyran est-il mort?
Dieu, que vous me faites aise! Je ne suis marrie que d'une chose,
c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moi qui l'ai fait
faire. Elle courut chez madame de Nemours, sa mre, monta avec elle
en carrosse, et s'en alla distribuant de rue en rue des charpes
vertes, couleur d'une espce de deuil drisoire consacr aux fous.
Bonne nouvelle, mes amis, s'criait-elle, bonne nouvelle! le tyran
est mort; il n'y a plus de Henri de Valois en France.

Madame de Nemours, du haut des degrs du grand htel des cordeliers,
harangua le peuple; on fit des feux de joie; les prdicateurs
canonisrent Jacques Clment; on publia les _actes du martyre de
frre Jacques Clment, de l'ordre de Saint-Dominique_. On vendait 
la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du hros:

    Un jeune Jacobin, nomm Jacques Clment,
    Dans le bourg de Saint-Cloud, une lettre prsente
    A Henri de Valois, et vertueusement
    Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.

L'attentat de Clment fut approuv  Rome. Le pape Sixte-Quint,
en plein consistoire, dclara que le rgicide Jacques Clment
tait comparable pour le salut du monde  l'incarnation et  la
rsurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassait celui
d'lazar et de Judith. Ce pape, dit M. de Chteaubriand, avait trop
peu de conviction politique et trop de gnie pour tre sincre dans
ces comparaisons sacrilges; mais il lui importait d'encourager des
fanatiques prts  tuer des rois au nom du pouvoir papal.

Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle aurait
lieu, tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. Telle est la
folie du fanatisme en tous les genres, qu'il est toujours prt 
difier les crimes qu'il suscite et ceux qui les commettent.




LA BELLE ANGEVINE; HISTOIRE DU JEUNE PRTRE CONDAMN A TRE PENDU, OU
A L'POUSER.


La singularit de cette histoire, les circonstances intressantes qui
s'y rattachent, lui assignent une place dans ce recueil, quoi qu'elle
n'offre ni coups de poignard, ni coupe empoisonne, ni aucun autre
des instrumens de l'assassinat. Ici les principaux personnages ne
sont pas  l'abri de tout reproche; mais le crime est tout entier
du ct de la justice, qui, au seizime sicle, et bien plus tard
encore, se montrait si prodigue de bchers et de potences.

Rne Corbeau, fille d'un simple bourgeois de la ville d'Angers,
tait d'une si grande beaut, qu'on l'avait surnomme la belle
Angevine; les glises, les promenades publiques o l'on savait
qu'elle devait se trouver, attiraient toujours une affluence
considrable, curieuse de la voir et de l'admirer. Son esprit, son
caractre, le doux son de sa voix, n'taient pas moins sduisans que
son visage et les grces de sa personne. Son amour-propre tait sans
doute agrablement flatt de tant d'empressement, mais son coeur
restait indiffrent au milieu d'une foule d'adorateurs, qui lui
offraient en vain leur fortune en sollicitant sa main.

L'universit d'Angers tait alors trs-florissante; un jeune
gentilhomme de Sez y arriva en 1594. La prsence de cet tudiant
produisit sur les dames le mme effet que celle de Rne faisait sur
les hommes. Sa beaut devint le sujet de toutes les conversations;
tout le monde voulait voir le beau Normand, et pendant quelque temps
il partagea avec la belle Angevine l'attention de la ville. Cependant
le public, toujours avide de sensations nouvelles, dsirait les
voir ensemble pour dcider lequel des deux emportait le prix de la
beaut. Ils ne le dsiraient pas moins vivement eux-mmes, mais cette
curiosit devait troubler pour long-temps le repos de leur vie. Ds
qu'ils se virent, ils sentirent au mme instant, elle qu'il tait le
plus beau des hommes; lui, qu'elle tait la plus accomplie des femmes.

L'amour ne tarda pas  succder  leur admiration mutuelle. Rne,
sensible pour la premire fois, se livra  ce sentiment nouveau
avec toute la nave ardeur d'une jeune fille; elle prenait plaisir
 entendre louer celui que tout le monde vantait, et nommait dj
son amant celui que toutes les femmes admiraient d'autant plus qu'il
rpondait avec froideur aux avances de la coquetterie; enfin tout,
jusqu'aux voeux du public qui se prononait hautement pour l'union
d'un si beau couple, tout concourut  sduire Rne,  l'enivrer
d'amour.

Bientt les deux amans, malgr la surveillance des parens de Rne,
se donnrent de secrets rendez-vous, o les sermens de fidlit
ternelle ne furent pas pargns. La suite de cette liaison est
facile  deviner; le beau Normand, dont le nom ne nous est pas
parvenu, fit  la belle Angevine une promesse de mariage, et se mit
pralablement en jouissance des droits d'poux.

Cette union clandestine ne put tre long-temps un mystre. Les parens
de Rne, instruits de l'tat de leur fille chrie, surprirent
dans sa chambre le jeune homme, qui s'y rendait secrtement toutes
les nuits. Il ne fallut employer ni menaces ni contrainte pour
l'obliger  rparer l'honneur de sa matresse; il dit qu'il la
regardait dj comme sa femme, et qu'il tait prt  l'pouser. On
dressa sur-le-champ le contrat de mariage, qu'il signa avec un vif
empressement.

Cette formalit remplie, le jeune homme partit pour son pays, afin de
solliciter le consentement de ses parens; mais ils le lui refusrent.
Soit inconstance de sa part, soit dfrence pour sa famille, qui
regardait ce mariage comme une msalliance, soit peut-tre aussi
dsespoir, le jeune gentilhomme entra dans l'tat ecclsiastique, et
reut bientt aprs les ordres sacrs.

Le pre de Rne, inform de cet abandon qu'il considrait comme
une perfidie, se pourvut en accusation de rapt devant le lieutenant
criminel d'Angers, et fit informer et dcrter contre le sducteur de
sa fille. Celui-ci en appela au parlement de Paris, qui confirma la
procdure criminelle, et rendit un arrt qui le condamnait _ tre
pendu, si mieux n'aimait pouser la fille_.

Cet arrt tait pour le beau Normand le cercle de Popilius: de
quelque ct qu'il se tournt, il rencontrait la mort. Le parlement
n'ignorait pas qu'un obstacle absolu s'opposait  ce que le condamn
pt choisir l'une des deux peines que le jugement lui infligeait;
son intention tait qu'il mourt en punition de la violation de
son contrat de mariage, et surtout pour avoir trahi tout  la fois
Dieu et les hommes, en abusant d'un sacrement pour luder l'autre.
Aujourd'hui que la peine de mort, mme  l'gard des plus grands
criminels, trouve de si nombreux adversaires parmi les publicistes
et dans tous les chos de l'opinion publique, l'arrt du parlement,
quelque fond qu'il soit sur la saintet de la morale et de la
religion, ne nous en parat pas moins d'une svrit inique et
rvoltante. Mais tel tait l'esprit du temps.

Le jeune condamn, loin de chercher  pallier sa faute, reconnat
lui-mme qu'il mrite la mort, et l'attend avec rsignation. On
le conduit  la chapelle du Palais-de-Justice, o il trouve un
confesseur; l'instrument de son supplice est dress sur la place
publique, et dj l'infortun est au pouvoir de l'excuteur.

A cette nouvelle, la belle Angevine devint ple comme la mort;
l'amour si violent qu'elle avait prouv se ranime plus violent
encore dans son coeur dchir. Le dsespoir exalte ses forces; son
amant, celui qu'elle a si tendrement aim, va prir du dernier
supplice; elle ne balance plus; guide par son amour, elle se fraye
un passage  travers les archers, et hors d'elle-mme, plore, dans
le plus grand dsordre, elle pntre dans la salle o la cour tait
assemble, se jette aux pieds des juges, et les conjure dans les
termes les plus touchans, d'avoir piti de deux malheureux.

Je viens offrir  vos yeux, leur dit-elle, l'amante la plus
infortune qui ait jamais paru  la face de la justice. En condamnant
mon amant, vous avez cru que je n'tais pas coupable, ou du moins que
mon crime pouvait s'excuser, et cependant vous me faites mourir du
mme coup qui lui donnera la mort; vous me faites souffrir la plus
cruelle de toutes les destines, puisque l'infamie de la mort de mon
amant rejaillira sur moi, et que je mourrai dshonore aussi bien
que lui. Vous avez voulu qu'il rpart l'outrage qu'il a fait  mon
honneur; et le remde que vous apportez au mal me rend l'opprobre
de tout le monde. Ainsi, malgr l'opinion o vous tes que je suis
plus malheureuse que criminelle, vous me punissez de la plus horrible
de toutes les peines. Comment accordez-vous avec votre quit le
sort que vous me faites subir? Vous ne pouvez pas ignorer, puisque
vous tes hommes avant d'tre juges, et que vous avez prouv les
lois de l'amour, quels tourmens souffre une personne qui aime bien,
lorsqu'elle peut se reprocher d'tre la cause de la mort, et d'une
mort infme, de celui qui est l'objet de son amour. Y a-t-il un
supplice qui puisse galer cette ide insupportable? La mort qui la
termine n'est-elle pas un prsent du ciel?

Rne Corbeau cherche ensuite  excuser son amant en rejetant sur
elle-mme, sur sa propre faiblesse, le crime de sduction. Si vous
voulez punir une faute,  laquelle entrane un sentiment trop vif,
s'crie-t-elle, mais qui est aussi celle d'un ge o la raison se
fait  peine entendre, c'est sur moi que la vengeance des lois doit
tomber; si vous ne pardonnez pas  mon amant, que je subisse la mme
peine, je suis la plus coupable. Mais si vos coeurs peuvent s'ouvrir
 la piti, ils trouveront le moyen de satisfaire  la justice
et d'apaiser mes parens offenss. Dieu, dans sa misricorde, ne
semble-t-il pas avoir envoy exprs le lgat pour concilier ce qui
parat si oppos? Il doit arriver dans peu de jours avec tous les
pouvoirs de Sa Saintet, et il pourra, par des dispenses, mettre le
malheureux condamn en tat d'opter, suivant votre arrt, et rparer
mon honneur. Mais si vous tes tous inflexibles, ne me refusez pas du
moins la grce de mourir avec mon amant, du mme supplice.

Jusqu' ce moment, Rne Corbeau avait paru la plus belle des femmes,
mais ses larmes, ses sanglots, son loquence, ses traits anims de
tous les sentimens qu'elle exprimait, semblaient lui communiquer
quelque chose de suprieur  la beaut terrestre. Les juges, les
assistans, tous sont profondment mus et frapps d'admiration
par cette scne aussi attendrissante qu'inattendue. Accoutums 
rester froids et impassibles sur leur tribunal, les magistrats
tonns se regardent les uns les autres; tous cdent spontanment
au sentiment qui les domine, et ils ordonnent aussitt qu'il sera
sursis  l'excution, afin que le condamn puisse se pourvoir devant
l'autorit ecclsiastique.

Le lgat, qui depuis fut pape sous le nom de Lon XI, tant arriv 
Paris, prit connaissance de cette affaire, et, aprs en avoir confr
avec les prlats et docteurs de sa suite, il jugea le condamn
indigne d'aucune grce, et il lui refusa les dispenses ncessaires
pour le mariage, quoiqu'il ft sollicit  cet gard par les plus
grands seigneurs du royaume.

Il restait encore aux malheureux amans un moyen de salut; c'tait de
recourir  la clmence royale. Le trne de France tait alors occup
par le bon Henri,

    Le seul roi dont le peuple ait gard la mmoire.

Ce prince connaissait par exprience toutes les fautes que peut faire
commettre l'amour; et, contre l'ordinaire des autres hommes, surtout
de ceux qui peuvent tout impunment, cette connaissance du coeur
humain le disposait  l'indulgence. Aussi reut-il avec une bont
infinie la requte des deux infortuns, et il sollicita lui-mme le
lgat, qui, ne pouvant rsister aux vives et pressantes instances du
monarque, accorda enfin les dispenses demandes.

Le mariage des amans ne tarda pas  tre clbr, et la belle
Angevine suivit son mari en Normandie, o ils vcurent dans une union
digne de servir de modle.

De nos jours, la mmoire de la belle Angevine, si clbre de son
temps, est presque entirement oublie, mme en Anjou; ce n'est que
dans la poussire du greffe d'Angers que l'on retrouve des traces de
son existence.




CAUSE DE MEURTRE PLAIDE DEVANT HENRI IV


Un jeune homme, nomm Jean Prost, avait t envoy  Paris par sa
mre pour y faire ses tudes en droit. Il se logea en chambre garnie
chez un nomm Boulanger. Ce jeune homme, ayant reu de sa mre une
somme assez considrable, disparut tout--coup. La justice, informe
de cette disparition, se transporta dans la chambre de Prost, trouva
ses coffres enfoncs et l'argent enlev; on arrta Boulanger et on
instruisit son procs. A l'interrogatoire il soutint toujours qu'il
ignorait ce que Prost tait devenu, et qu'il n'avait eu aucune part
au vol de son argent. Les enfans de Boulanger furent aussi arrts;
ils dposrent que, le lendemain de la disparition de Prost, ils
avaient vu deux inconnus s'introduire dans sa chambre; le plus jeune
ajouta que le mme jour Boulanger, son pre, avait enlev l'argent
de Prost, et l'avait port chez son beau frre, qui l'avait cach
dans un endroit qu'il indiqua. Tous ces faits se trouvrent conformes
 la vrit; Boulanger fut condamn  la question ordinaire et
extraordinaire; il la soutint sans faire aucun aveu, et fut mis en
libert,  la charge de se reprsenter en justice toutes les fois
qu'il en serait requis.

A quelque temps de l, trois Gascons, voleurs de profession, furent
arrts dans Paris. La justice les condamna  tre pendus pour un
vol fait avec effraction. Celui qui devait tre excut le dernier,
voyant son tour arriv, dclara, avant de monter au gibet, que
Boulanger tait innocent du meurtre de Jean Prost; que c'tait lui
qui avait commis ce crime, de concert avec l'un de ses deux camarades
que l'on venait d'excuter. Ils avaient appris que la mre du jeune
Prost lui avait envoy de l'argent, et s'taient promis de se rendre
matres du numraire en question. Mais comme en assassinant Prost
dans sa chambre, le bruit qu'il aurait fait en se dfendant aurait pu
les dceler et les faire prendre en flagrant dlit, ils rsolurent
de l'attendre le soir dans la rue et de le tuer; le voleur ajouta
que s'tant dfait du jeune homme comme ils l'avaient projet, ils
taient monts, sans bruit, dans sa chambre dont ils avaient pris
la clef dans sa poche; qu'ils avaient forc les coffres, mais que
l'argent qu'ils y cherchaient, n'y tait dj plus.

On lui demanda ce qu'il avait fait du cadavre de Prost. Il rpondit
que son camarade et lui l'avaient jet dans les latrines de la maison
qu'ils habitaient ordinairement. On fit perquisition dans le lieu
indiqu et l'on y trouva en effet les restes d'un cadavre.

Instruit de cette rvlation, Boulanger prsenta sa requte  la
cour, par laquelle il demandait qu'on le dclart innocent de
l'assassinat et que la mre de Jean Prost, qui l'avait poursuivi
comme assassin de son fils, ft condamne  lui faire rparation
d'honneur, avec dpens, dommages et intrts.

Cette affaire fut plaide vers le commencement de 1600. Le roi
Henri IV et le duc de Savoie, qui se trouvait en France au sujet du
marquisat de Saluces, assistaient  l'audience. Henri IV, aprs avoir
entendu les plaidoyers des deux avocats adverses, fut si satisfait de
leurs raisonnemens, que, dans l'incertitude o ils l'avaient jet,
il ne put que leur dire qu'ils avaient raison tous deux.

Par arrt du 27 janvier 1600, Boulanger fut dclar absous de
l'assassinat; et sur la demande en dommages et intrts, les parties
furent mises hors de cour, sans dpens.




PUNITION D'UN FRRE INCESTUEUX.


Le sieur Gaultier de Bermondet, lieutenant-gnral au sige prsidial
de Limoges, avait huit enfans, quatre fils et quatre filles. L'an
des fils, qui portait le nom de son pre, devint matre des requtes;
le second, Jean de Bermondet, doit jouer le principal rle dans
cette histoire; le troisime prit le nom de baron de Duradour, et le
quatrime celui de baron de Langeat. Les filles taient Marguerite,
Suzanne, Lone et Franoise. Marguerite pousa, en 1551, le sieur
Singareau, chevalier de Pressac; Lone fut marie au sieur de
Lamothe, et Suzanne  M. de Marignac, conseiller au parlement de
Bordeaux. Cette nomenclature est ncessaire  l'intelligence des
faits.

Le sieur de Bermondet portait une affection toute particulire 
Jean, le second de ses fils. Il le fit recevoir avocat  Bordeaux,
o il l'envoya pour suivre le barreau, et en 1558 il lui fit une
donation d'une partie de ses biens. Jean de Bermondet ne se servit
de ces libralits paternelles que pour se plonger dans la dbauche
et dans toutes sortes de dsordres. Le pre crut qu'en le rappelant
auprs de lui, il le ramnerait  des sentimens plus honorables. Mais
le malheureux ne revint que pour porter l'opprobre au sein de sa
famille.

Une liaison criminelle s'tablit entre sa soeur Franoise et lui;
et bientt il devint impossible de cacher les suites de ce commerce
incestueux.

Les autres enfans du sieur de Bermondet, jaloux de la prfrence
marque dont jouissait Jean auprs de leur pre, profitrent de
cette circonstance pour s'en venger. Loin de prendre les mesures
ncessaires pour ensevelir dans le plus profond secret la honte de
leur maison, ils la rvlrent avec clat  ce malheureux pre, qui
chassa le criminel de chez lui.

Jean, dnu des ressources ncessaires pour fournir  ses
dbordemens, pilla, ravagea les fermes de son pre, et mit les
fermiers  contribution. A la nouvelle de ces nouveaux attentats,
le sieur de Bermondet dsavoua par un acte authentique ce misrable
pour son fils, et fit publier ce dsaveu dans toutes ses proprits.
Celui-ci, qu'aucun frein ne pouvait retenir, et dont l'me paraissait
faite pour le crime, loin de renoncer  sa liaison incestueuse, ne
songea qu' l'entretenir. Il gagna une domestique de la maison de son
pre, et se mnagea ainsi le moyen de s'introduire secrtement auprs
de sa soeur Franoise, qui ne tarda pas  devenir enceinte pour la
seconde fois.

Outr de colre, hors de lui, en apprenant ce nouveau malheur, le
pre porta plainte devant le lieutenant du snchal du Limousin, et
dclara, dans sa plainte, qu'il dsavouait le frre et la soeur pour
ses enfans, et qu'il les dshritait.

L'accus fut constitu prisonnier  Saintes, et condamn  la
question. La violence des tortures lui arracha l'aveu de son crime;
il confessa que sa soeur avait deux fois port dans son sein les
fruits de leur inceste commun. Mais dans l'interrogatoire qu'il subit
le lendemain, il rtracta cette dclaration, et dit qu'elle ne lui
avait t arrache que par la force des tourmens.

Franoise, ayant t interroge, convint qu'elle tait accouche deux
fois par suite de sa liaison avec son frre; mais elle refusa de
signer cet interrogatoire.

Avant que l'on procdt au jugement dfinitif, Jean trouva le moyen
de sortir de prison, et recommena aussitt  ravager les biens de
son pre. Ce vieillard ne put rsister  tant de peines multiplies;
il mourut bientt aprs de chagrin.

Par son testament dat de 1566, poque de sa mort, il rvoquait la
donation qu'il avait faite au profit de son second fils, confirmait
l'exhrdation des deux coupables, et instituait l'an de ses fils,
le matre des requtes, hritier de tous ses biens, et en cas qu'il
dcdt sans enfans, il lui substituait le baron de Langeat.

Le matre des requtes, en vertu de ce testament, se mit en
possession de la succession, et donna  ses deux frres les portions
qui leur taient rserves. Jean acquiesa  ces arrangemens et 
son exhrdation; il se rconcilia mme avec ses frres, et vcut en
bonne intelligence avec eux.

Les barons de Duradour et de Langeat tant morts peu de temps aprs,
on prtendit que, sous le voile d'une rconciliation apparente,
Jean avait empoisonn ses deux frres. Mais cette accusation parat
n'avoir eu d'autre fondement que la croyance fermement tablie qu'il
n'tait pas de crime dont Jean ne ft coupable. Ce qui est certain,
c'est que l'histoire du procs ne prsente aucune trace de ce crime,
et qu'il n'est nonc que comme une simple allgation qui ne donna
lieu  aucune instruction.

Franoise, complice de l'inceste de son frre, mourut en 1569, aprs
avoir institu le matre des requtes son hritier universel; et
celui-ci se mit en possession de ses biens.

Enfin le matre des requtes mourut aussi, et l'on trouva un
testament dat du 18 fvrier 1573, par lequel Jean, son frre, tait
institu hritier. On soutint dans la suite que ce dernier s'tait
introduit chez le mourant, accompagn de plusieurs personnes; qu'il
l'avait voulu forcer  faire un testament en sa faveur; et que,
n'ayant pu y parvenir, il avait fabriqu celui qu'on avait trouv.

Ce testament, quel qu'il ft, reut nanmoins son excution; et Jean
transigea avec sa soeur de Marignac pour la portion qu'elle avait
 prtendre dans cette succession collatrale. Il pousa ensuite
Marguerite de la Jomont.

Cependant la femme du sieur de Singareau, soeur de Jean, qui avait
obtenu, ds le vivant de son pre, des lettres de rescission
contre la renonciation porte en son contrat de mariage  toutes
successions, tant directes que collatrales, voyant son frre Jean
possesseur de tous les biens, rsolut de se les faire restituer, et
se dtermina  reprendre la poursuite de l'inceste, prtendant que ce
crime excluait le coupable de toutes successions.

L'affaire fut voque au parlement de Paris. Singareau, pour craser
son beau-frre sous le poids des accusations, fit instruire en
mme temps du bris de prison dont on prtendait qu'il s'tait
rendu coupable. Il y joignit une plainte en violences exerces par
l'accus contre son frre, le matre des requtes, et s'inscrivit en
faux contre le testament de ce magistrat. Il est facile de voir que
Singareau tait plutt mu par l'amour de l'or que par celui de la
justice.

Un double procs s'engagea: l'un criminel relativement  l'inceste,
l'autre civil pour le testament du matre des requtes, attaqu
comme faux et suppos, par Singareau et sa femme. Jean de Bermondet
fut oblig de se constituer prisonnier, et reut dfense de vendre
ou aliner aucun des biens provenant de la succession de son frre.
L'instruction dura six annes, pendant lesquelles l'accus obtint
quelques mains-leves sur ses revenus et sur ceux de la succession de
son frre.

Cependant la dame Singareau tant tombe malade, ses fils
poursuivirent le procs contre leur oncle. Celui-ci les attaqua
comme coupables de l'assassinat commis sur la personne d'un nomm
Cerbier, qui tait occup  solliciter pour lui. Ils soutinrent que
c'tait lui-mme qui avait ajout ce crime aux autres crimes dont
il tait dj coupable, et qu'il n'avait eu d'autre but que de se
dfaire d'eux en les faisant monter  l'chafaud par suite de cette
accusation calomnieuse. Quoi qu'il en soit, ils se justifirent et
obtinrent des dommages et intrts.

Enfin un arrt du dernier jour de juillet 1585 dclara bonne et
valable la premire procdure, faite  Saintes; confirma le testament
du sieur de Bermondet pre; annula celui du matre des requtes, et
rejeta la requte civile obtenue par Jean de Bermondet.

Jean fut dclar atteint et convaincu d'inceste avec sa soeur,
d'exactions et de violences, et en consquence condamn  avoir
la tte tranche en place de Grve; ses biens situs en pays de
confiscation furent dclars confisqus. Il fut excut le jour du
jugement; et l'on voit dans le journal de _l'Estoile_ qu'il soutint
jusqu' la mort qu'il tait innocent de l'inceste pour lequel on
l'avait condamn; mais qu'il reconnaissait le juste jugement de Dieu,
qui le punissait d'avoir t trois ans sans le prier et sans dire
seulement une _patentre_.

La mort de ce misrable ne rtablit pas la paix au sein de cette
famille; sa succession, qui n'tait point sujette  confiscation, fut
un nouveau brandon de discorde entre ses parens, qui se disputrent
sa dpouille avec l'acharnement de la haine et de la cupidit.




LE FAUX MARTIN GUERRE.


Cette histoire singulire fera voir jusqu' quel point un imposteur
effront peut,  l'aide de quelques traits de ressemblance, en
imposer, pendant long-temps,  toute une famille,  toute une
population.

Un nomm Martin Guerre, n au village d'Artigues en Biscaye, tant
g d'environ onze ans, avait pous, en janvier 1534, une fille 
peu prs de son ge et d'une famille de mince bourgeoisie comme la
sienne. Les deux jeunes poux jouissaient d'une honnte aisance. Ils
vcurent ensemble huit  dix ans, au bout desquels ils eurent un
fils, qui fut nomm Sanxi.

Vers ce temps, Martin Guerre, craignant d'tre maltrait par son
pre,  qui il avait drob du bl, s'absenta de sa maison, et se mit
 voyager. Il partit, et pendant dix ans on n'entendit plus parler de
lui.

Il y avait dj quelques annes qu'il avait quitt le pays, lorsqu'un
jeune homme dont le vrai nom tait Arnauld du Tilh, dit Pansette, du
village de Sagias, entreprit de se faire passer pour Martin Guerre.
Il se prsente tout--coup  la famille de l'absent, ainsi qu' celle
de sa femme; et, grce  une parfaite ressemblance, tous les parens
l'accueillent comme tant Martin Guerre. La femme elle-mme y est
trompe, et reoit l'imposteur comme son vritable mari; circonstance
bien surprenante, et qui pourrait donner matire  plus d'une
rflexion maligne.

Arnauld du Tilh tait entreprenant, et avait tout l'esprit ncessaire
pour jouer son nouveau rle. Ayant d'ailleurs connu Martin Guerre
dans ses voyages, il avait appris de lui jusqu'aux plus petits
dtails de famille, jusqu'aux plus lgres particularits, mme
entre mari et femme; il pouvait soutenir son personnage dans tous
les cas possibles, et par l, se procurer un tablissement et des
proprits. Il s'imaginait aussi que l'on n'entendrait plus parler
du vritable Martin Guerre, et qu'il pourrait jouir paisiblement
des fruits de son habilet; il se flattait d'ailleurs que, si le
vritable mari se reprsentait, il lui serait facile de le faire
passer pour un imposteur.

Il vcut donc ainsi en famille pendant trois ans, sans trouble, sans
inquitude; il avait la jouissance pleine et entire des biens; il
vendit mme plusieurs hritages, et devint pre de deux enfans. Mais
s'tant brouill,  l'occasion de quelques dbats d'intrt, avec
un oncle de Martin Guerre, les yeux commencrent  se dessiller;
toute la famille souponna vhmentement la supercherie, et les plus
proches parens persuadrent  la femme, qui selon toute apparence
tait facile  persuader, que son prtendu mari n'tait qu'un fourbe.

Celle-ci,  leur sollicitation, se dtermina  former sa plainte en
justice devant le juge de Rieux, demandant que le prtendu Martin
Guerre ft, comme criminel de faux, condamn  une amende de deux
mille livres et  tous les dpens, dommages et intrts; le tout 
son profit.

Arnauld du Tilh rpondit  cette plainte par des invectives contre
toute la famille, accusant plusieurs parens d'obsder sa femme pour
raisons d'intrt, et demandant  son tour qu'elle ft mise  l'abri
de leur subornation.

Cependant il subit un interrogatoire dtaill, auquel il rpondit
 merveille sur toutes les circonstances. Chose fort singulire et
surtout embarrassante pour la justice, les rponses de la femme,
qui fut interroge sparment, se trouvrent parfaitement conformes
aux siennes: de sorte que les juges, aprs quelque hsitation, lui
accordrent ce qu'il avait demand, le squestre de sa femme, et
lui permirent de publier un monitoire pour avoir rvlation de ceux
qui l'avaient suborne. On reut nanmoins la dposition de cent
cinquante tmoins environ, dont une partie le reconnaissait pour
Martin Guerre. Cependant le plus grand nombre soutenait qu'il tait
Arnauld du Tilh; d'autres tmoins, dans le doute, s'abstinrent de
prononcer. Enfin le juge de Rieux s'tant persuad qu'il n'tait
pas le vrai Martin Guerre, trancha la question par une sentence
dfinitive qui condamnait l'imposteur  avoir la tte tranche et son
corps spar en quatre quartiers.

Arnauld du Tilh ne resta pas oisif sous le coup de cette
condamnation; il en appela au parlement de Toulouse, qui fit
recommencer la procdure pour procder  un examen approfondi de
cette affaire. On confronte sparment l'accus et la femme de
Martin Guerre; mme rsultat qu'au premier procs. Les tmoins,
entendus de nouveau, se trouvent encore partags comme  la premire
enqute; les uns reconnaissent Martin Guerre dans la personne de
l'accus, d'autres ne le reconnaissent pas; d'autres se bornent
 douter. Nouvelles perplexits de la part des juges. L'affaire
tait on ne peut plus pineuse; cette parfaite ressemblance, ces
rponses circonstancies et conformes  la vrit; l'air de candeur
et d'assurance que montrait l'accus; tout tendait  confondre les
juges, les tmoins et les parens eux-mmes; il paraissait impossible
que cet homme ne ft pas Martin Guerre. Il tait donc sur le point de
sortir victorieux de ce procs.

Mais une priptie inattendue vint amener un autre dnoment.
Tout--coup le vritable Martin Guerre se prsente, revenant
d'Espagne avec une jambe de bois. Dans ce pays, il s'tait mis au
service du cardinal de Burgos, d'o il tait pass  celui du frre
du prlat, qui l'avait emmen en Flandre: oblig de suivre son matre
 la bataille de Saint-Laurent, il s'tait trouv malgr lui au
milieu des combattans, et avait eu une jambe emporte.

Le nouveau venu ayant appris ce qui s'tait pass en son absence, se
hta de prsenter sa requte  la cour, qui ordonna l'interrogatoire
dans lequel il fut confront avec l'imposteur qui, beaucoup plus
ferme que lui dans ses rponses, poussa l'audace jusqu' le traiter
d'homme apost par son oncle. La confrontation eut lieu ensuite avec
la soeur, la femme et les principaux tmoins on ajourna aussi les
frres d'Arnauld du Tilh, qui ne voulurent jamais paratre; tous
enfin reconnurent avec affirmation le nouveau venu pour le vritable
Martin Guerre. Ainsi Arnauld du Tilh fut  la fin compltement
dmasqu, et convaincu de sept crimes capitaux, fausset de noms,
supposition de personne, adultre, rapt, sacrilge, larcin et
plagiat. Sur quoi la cour pronona l'arrt, qu'elle renvoya au juge
de Rieux, pour tre mis  excution.

Cet arrt, dat du 12 septembre 1560, condamnait Arnauld du Tilh 
faire amende honorable devant l'glise d'Artigues;  tre conduit
dans tous les carrefours de Rieux; enfin  tre pendu devant la
maison de Martin Guerre.

Avant de subir son arrt, le coupable avoua tous ses crimes.




BENIGNA OU VANINA ORNANO.


Benigna Ornano tait fille unique et hritire de Franois Ornano,
l'un des plus riches seigneurs de l'le de Corse. Cette dame avait
pous Sanpietro, soldat de fortune, n  Basilica. Sanpietro, par
sa naissance, ne pouvait pas aspirer  une alliance aussi illustre;
mais en lui le dfaut de noblesse tait compens par une grande
bravoure et par des talens militaires qui lui avaient valu, au
service de la France, le grade de colonel. Son ambition tait de
soustraire la Corse, sa patrie,  la domination des Gnois, et pour y
parvenir, il avait fait des prodiges de valeur pendant tout le temps
que la rpublique avait t en guerre avec la France.

La paix entre ces deux puissances ayant mis un terme aux exploits
de Sanpietro, n'en mit point  la haine qu'il portait aux Gnois.
Il chercha d'abord  soulever contre eux le grand duc de Toscane,
qui refusa d'entrer dans ses projets; il se tourna ensuite du
ct des Turcs, dont la puissance navale tait formidable dans la
Mditerrane. Les Gnois n'oublirent rien pour neutraliser les
efforts de ce dangereux ennemi; ils rsolurent mme d'attirer  Gnes
sa femme et ses enfans, bien convaincus que quand ils les auraient en
leur pouvoir, ils forceraient Sanpietro  cesser ses menes, par la
crainte qu'il aurait de les perdre.

Benigna et ses enfans, qui avaient t bannis de Corse avec Sanpietro
par un arrt du snat de Gnes, taient alors (1563)  Marseille.
Les Gnois cherchrent  gagner les domestiques de cette malheureuse
exile, entre autres un prtre nomm Michel,  qui Sanpietro,  son
dpart, avait confi l'ducation de ses deux fils. Ce prtre et les
domestiques persuadrent  Benigna qu'il tait de son intrt de se
rendre  Gnes; que l il lui serait facile, soit par elle-mme, soit
par le crdit de ses parens, d'obtenir la grce de son mari et la
restitution de tous ses biens. Benigna tait attache  sa famille,
 son pays; elle n'tait pas moins fatigue de l'esclavage o la
rduisait l'humeur sombre et farouche de son mari, et elle dsirait
passionnment pouvoir rendre un jour  ses enfans leur patrie et les
biens de ses pres. Il ne fut donc pas difficile de la persuader, et
le moment du dpart fut fix.

Elle envoya  bord ses meubles et ses bijoux, et s'embarqua avec un
de ses fils et le prtre Michel, qui tait charg de la conduire.
Mais  peine avait-elle mis  la voile, qu'Antoine de Saint-Florent,
l'ami et le confident de Sanpietro, instruit de sa fuite, partit
sur un brigantin, et fit tant de diligence qu'il la joignit prs
d'Antibes, et la mit entre les mains du comte de Grimaldi, seigneur
du lieu. Celui-ci, n'osant ni la garder dans son chteau, ni la
mettre en libert, l'envoya au parlement de Provence, juge et
protecteur naturel de ces fugitifs.

Sanpietro arrive peu de temps aprs  Marseille; inform de ce qui
venait de se passer, il vole  Aix, se rend  la maison o est sa
femme, et demande  la ramener chez lui. Le parlement, avant de la
lui rendre, envoie des commissaires  Benigna pour savoir si elle
consentait  retourner vers son mari. Benigna avait un courage
au-dessus de son sexe, et dans cette circonstance, quoiqu'elle
connt le danger dont elle tait menace, elle crut qu'il tait de
son devoir de reprendre les liens qui l'attachaient  son mari.
Elle rpondit donc affirmativement, et la cour, aprs avoir attest
l'innocence de cette femme, la remit  Sanpietro le 15 juillet 1563,
et lui enjoignit de la traiter avec tous les gards qu'elle mritait.

Arriv  Marseille, Sanpietro sentit se rallumer toute sa colre,
quand il vit sa maison dpouille de tous ses meubles. Ce spectacle
lui rappela avec encore plus de force que sa femme s'tait enfuie
pour s'aller jeter dans les bras des Gnois ses ennemis dclars.
Alors n'tant plus matre de son ressentiment, il rsolut de lui ter
la vie; mais comme il n'avait jamais perdu pour elle ce respect dont
il s'tait fait une longue habitude, par suite de la diffrence que
la naissance mettait entre elle et lui, il lui parla encore cette
fois la tte dcouverte et dans une contenance respectueuse; ce qui
ne l'empcha pourtant pas de lui reprocher sa perfidie, et de lui
dire que sa faute ne pouvait s'expier que par la mort. Aussitt il
ordonna  deux esclaves d'excuter cet arrt barbare.

Benigna, qui connaissait le caractre cruel et inflexible de son
mari, n'essaya pas de l'attendrir par ses prires et par ses larmes;
seulement elle le conjura avec instance, puisque sa mort tait
irrvocable, de lui pargner la honte de mourir sous les coups de
vils esclaves. Que je reoive au moins la mort, lui dit-elle, de la
main de l'homme que j'ai choisi pour poux  cause de sa valeur et de
son courage! Cet autre Othello, sans tre mu par ces paroles, fait
retirer ses bourreaux, se jette aux pieds de Benigna, lui demande
pardon en termes respectueux et soumis, passe  son cou le cordon
fatal, et l'trangle sans piti. Le monstre fit ensuite subir le mme
supplice  deux filles qu'il avait eues de Benigna.

Ce qui ne paratra pas moins inconcevable, c'est qu'il eut
l'audacieuse barbarie de se vanter publiquement  Marseille de ces
horribles assassinats. Le procureur-gnral du parlement en porta
plainte le 19 aot de la mme anne. Sanpietro, effray, vint en
toute hte  Paris pour justifier son crime. Il y trouva tous les
esprits remplis d'horreur,  l'occasion du meurtre de l'intressante
Benigna. Les femmes surtout, qui redoutaient les suites d'un si
dangereux exemple, firent clater toute leur indignation. La reine
refusa de le voir. On rapporte que cet homme, ayant un jour dcouvert
sa poitrine, cicatrise pour le service de l'tat, s'cria avec
fiert: Qu'importe au roi, qu'importe  la France, que Sanpietro ait
bien ou mal vcu avec sa femme?

Ces paroles, prononces d'un ton ferme et par un homme froce, mais
qui avait rendu de trs-grands services  la couronne, firent
impression, et le roi lui pardonna ses crimes. Pour concevoir une
pareille grce accorde par un souverain  un sclrat de cette
trempe, il faut songer que c'tait dans un sicle o le courage
brutal tenait lieu, pour ainsi dire, de toutes les vertus.

Ce Sanpietro succomba sous les coups de la trahison, le 17 janvier
1566, dans une rencontre avec les Gnois; il fut lchement assassin
par derrire d'un coup d'arquebuse que lui donna un de ses capitaines
nomm Vitetto.

Son fils, Alphonse Ornano, qui devint marchal de France, excutait
lui-mme les sentences de mort qu'il rendait contre les soldats. Un
de ses neveux, ayant manqu  quelque devoir militaire, vint pour
dner avec son oncle; Alphonse se leva, le poignarda, demanda  laver
ses mains, et se remit  table.




PUNITION ABSURDE ET IMMORALE.


J'ai parl, dit M. Dulaure, des processions o figuraient,  Paris,
des personnes _entirement nues_. De pareilles nudits taient
ordonnes par les tribunaux; ils condamnaient les accuss des deux
sexes  suivre les processions presque nus, et  porter dans leurs
chemises, leur unique vtement, des pierres enchanes. Quelquefois
on les condamnait  paratre en public entirement nus. Je ne citerai
qu'un seul exemple qui n'a jamais t publi.

Agns Piedeleu, femme publique, tenant un lieu de dbauche dans la
rue Saint-Martin, indisposa contre elle les bourgeois de cette rue;
ils s'en plaignirent au prevt de Paris, qui ordonna  cette femme
de dloger de la rue Saint-Martin, et d'aller habiter dans un autre
quartier.

Cette femme, furieuse, voulant se venger du prevt, l'accusa de
plusieurs crimes, et produisit mme  l'appui de son accusation de
faux tmoins reconnus pour tels. Le parlement, au mois de fvrier
1573, sur les conclusions de l'avocat du roi, condamna Agns Piedeleu
 tre mene par la ville _toute nue_, et n'ayant qu'une couronne
de parchemin sur la tte. Sur cette couronne tait crit ce mot,
_faussaire_. Elle fut en cet tat conduite au pilori, situ aux
Halles, y resta pendant deux heures expose aux regards du public, et
puis fut bannie de Paris et du royaume.




D'ARCONVILLE JUSTIFI DU MEURTRE DE PLUSIEURS PERSONNES.


Dans des cas d'assassinats, des innocens ont t plus d'une fois
condamns, ou menacs de l'tre, uniquement parce que, par droit de
succession ou de contrat, ils avaient un intrt sensible  la mort
des personnes assassines. Heureux quand la lumire de la vrit
vient frapper les yeux de la justice, et dsarmer son bras prt 
svir.

Charles du Moulin, l'un des oracles du barreau franais, n'ayant
aucun dessein de se marier, et voulant procurer  son frre, Ferri du
Moulin, avocat au parlement comme lui, un tablissement avantageux,
lui avait donn, lors de son mariage, en 1537, la seigneurie de
Mignaud en Beauce. Dans le contrat, on avait stipul un douaire de
deux cents livres de rente, rachetable moyennant trois mille livres,
en cas qu'il ne vnt pas d'enfans.

Charles du Moulin s'tant mari lui-mme en 1538, avait voulu faire
annuler la donation qu'il avait faite au profit de son frre, et pris
en consquence des lettres de rescision. Il avait perdu sa cause aux
requtes du palais; mais sur l'appel en la grand'chambre, il avait
t ordonn qu'il rentrerait dans la terre de Mignaud, sans cependant
prjudicier au douaire qui tait assign  la belle-soeur sur la
seigneurie.

Les deux frres plaidrent long-temps encore sur l'excution de cet
arrt; mais enfin ils transigrent en 1543, et vcurent depuis en
parfaite harmonie.

Ferri du Moulin laissa une fille pour unique hritire. La succession
n'tant pas, sans doute, trs-claire, le tuteur jugea  propos
d'attribuer  sa pupille mineure la qualit d'hritire par bnfice
d'inventaire. La fille de Ferri n'tait donc, par ce moyen, tenue
de payer les dettes de ses pre et mre qu'autant que la succession
pourrait y suffire, mais elle ne pouvait pas exiger le douaire; et
comme la terre de Mignaud n'tait charge des deux cents livres de
rente qu' cause de ce douaire, du moment qu'il n'avait plus lieu,
Charles du Moulin ou ses hritiers se trouvaient librs de cette
charge.

Tel tait l'tat des choses lorsque le sieur d'Arconville, jeune
gentilhomme, alli de M. le chancelier de L'Hpital, pousa
l'hritire de Ferri. Il comprit que la qualit d'hritire par
bnfice d'inventaire, attribue  sa femme, lui tait onreuse.
Leurs dettes liquides, il restait beaucoup moins de bien que les
deux cents livres de rente du douaire, qu'elle ne pouvait plus exiger
comme hritire. On lui conseilla de profiter de la minorit de sa
femme, et de prendre des lettres de rescision contre cette qualit
d'hritire. Ces lettres remettaient les choses dans leur premier
tat.

Sur ces entrefaites Charles du Moulin tait mort, laissant une fille
unique, marie  un sieur Bobie, avocat au parlement, et bailli de
Coulommiers. Cet homme tait d'un caractre singulier, vivant mal
avec sa femme, et la maltraitant quelquefois au point de scandaliser
le voisinage.

D'Arconville, ayant obtenu ses lettres de rescision, alla voir son
beau-frre Bobie, le pria de ne point mal interprter son procd,
et l'assura qu'au surplus il ne voulait pas plaider, qu'il dsirait
que l'affaire pt se terminer  l'amiable, moyennant l'arbitrage
de quelques personnes notables. Bobie trouva cette proposition
trs-raisonnable, et y acquiesa.

D'Arconville avait deux terres, celle d'Arconville, situe en Beauce,
et celle de La Chtre, en Brie. Au mois d'aot 1570, il donna la
premire  ferme, et fixa sa rsidence  La Chtre. Au commencement
de 1571, il fit plusieurs voyages, tant pour prendre des arrangemens
avec son nouveau fermier que pour aller  Vigner, maison de campagne
de M. le chancelier de L'Hpital, et ensuite chez le sieur de
Bellesbat, gendre de ce magistrat, qui demeurait dans le mme canton.

Dans le mme temps, Bobie avait reu quatre mille huit cents livres
pour le remboursement d'une rente appartenant  sa femme. Il laissa
cette somme dans sa maison, sans prendre la prcaution d'en drober
la connaissance  ses domestiques; ngligence bien coupable, qui
causa le malheur de toute une famille.

Un samedi du mois de janvier 1571, Bobie parle d'aller  Coulommiers,
change trois fois d'avis, et part enfin, laissant dans sa maison sa
femme, deux enfans, l'un g de huit ans et l'autre de vingt-deux
mois, son laquais et une servante.

Le dimanche et le lundi se passent sans que la porte de la maison
s'ouvre, sans qu'on y entende le moindre mouvement. L'inquitude
s'empare des voisins; ils avertissent le lieutenant-criminel.
Celui-ci envoie sur-le-champ un commissaire, qui, accompagn de
plusieurs notables tmoins, fait ouvrir la porte en sa prsence.
Que voit-on en entrant? Un spectacle horrible, pouvantable! quatre
cadavres baigns dans leur sang! la mre, les deux enfans, la
servante, avaient t gorgs. Le laquais avait disparu. Les buffets
avaient t forcs, cependant toute l'argenterie s'y trouva; mais
tout l'or et tout l'argent monnay avaient t enlevs. On trouva au
fond des latrines quelques bagues, quelques chandelles, et le manteau
du laquais. Le crime avait t commis la nuit mme qui avait suivi le
dpart du matre de la maison.

Un voisin de Bobie dclara qu'il avait entendu quelque bruit; mais
qu'ignorant le dpart de son voisin, il avait dit de bonne foi
 ses gens que c'tait sans doute querelle de mari  femme, qui
s'apaiserait d'elle-mme sans qu'on s'en mlt.

Cependant Bobie ignorait le malheur qui venait de lui arriver. Il
revient le jeudi; la nouvelle qui l'attendait le consterne; il songe
 tirer vengeance de ce meurtre; mais par une proccupation trange,
au lieu de poursuivre son valet qui s'tait vad, il rend plainte
contre d'Arconville son beau-frre, comme tant le plus intress 
la mort de sa belle-soeur et de ses neveux, contre lesquels il se
disposait  plaider. Sur cette plainte, le sieur d'Arconville est
dcrt de prise de corps.

Dj d'Arconville, mu par un sentiment bien naturel, s'tait mis en
chemin pour venir  Paris se joindre  Bobie, afin de poursuivre la
vengeance du crime; il avait mme eu la prcaution de se munir de
quatre cents livres pour fournir aux frais de la poursuite.

Le lieutenant-criminel de robe-courte, charg de l'arrter, le
rencontre au village de Laqueue en Brie, le fait saisir, lier et
garrotter sur un cheval, et conduire en cet tat  Paris. Les archers
qui l'accompagnaient disaient sur leur chemin que cet homme tait
l'assommeur. Le lieutenant-criminel envoya ensuite  La Chtre, o il
fit arrter la dame d'Arconville et tous ses domestiques: ils furent
tous amens  Paris dans des charrettes; et la dame d'Arconville
tait pareillement dsigne aux passans par les archers comme la
femme de l'assommeur.

Les prisonniers furent mis dans des cachots diffrens; les biens
meubles et immeubles des deux poux furent saisis. On fit une enqute
sur les lieux touchant la vie et la moralit du sieur d'Arconville.
Ces recherches n'apprirent rien qui ne ft  l'avantage de l'accus.

Le mari fut interrog le lendemain de son emprisonnement. Il se
dfendit contre l'accusation en justifiant que, lors du crime
commis, il tait en voyage dans la Beauce. Les rponses de la femme,
interroge de son ct, se trouvrent parfaitement conformes  celles
du mari.

Aprs six semaines de prison, la femme et ses domestiques furent mis
en libert, mais d'Arconville demeura sous la garde d'un commissaire.

Les deux poux cependant interjetrent appel au parlement du dcret
de prise de corps prononc contre eux, de leur emprisonnement, de
la saisie de leurs biens. Ils dnoncrent cet appel  Bobie, et
le sommrent de soutenir contre eux la validit et la justice des
jugemens qu'ils attaquaient.

Mais Bobie refusa de se constituer partie civile, et se contenta du
rle d'accusateur, sans vouloir se charger de la poursuite du procs,
qu'il abandonna au procureur-gnral.

Le clbre tienne Pasquier se chargea de la dfense de d'Arconville.
Il avait vu dans les regards, dans les gestes, dans le maintien de
son client, qu'il avait l'assurance d'un homme innocent. Il n'y
avait pas de charges testimoniales contre lui; le crime qu'on lui
imputait n'tait appuy que par des conjectures. Mais pour faire
proclamer l'innocence de d'Arconville, il y avait un grand obstacle
 surmonter. Les juges et le public, qui prit beaucoup d'intrt 
cette cause, taient fortement prvenus contre l'accus.

Au dbut de son plaidoyer, Pasquier fut accueilli par des hues
universelles. Mais sans se dconcerter, et soutenu par la justice de
sa cause, il parla avec tant d'loquence, dploya avec tant de clart
ses moyens de justification, que les applaudissemens succdrent aux
hues, et que d'Arconville fut dcharg de l'accusation, et Bobie
condamn en tous les dpens et  trois mille francs de dommages et
intrts.

Il tait bien constant que le valet de Bobie tait le meurtrier. Sa
disparition subite le prouvait suffisamment. Ce laquais tait un
Gascon que Bobie avait pris  son service sans le connatre, sans
prendre d'informations. Le clerc de Bobie avait appris  son patron
que, depuis qu'il avait reu le remboursement de quatre mille huit
cents livres, le Gascon se levait toutes les nuits, rdait dans la
maison, et se remettait dans son lit tout transi de froid; et Bobie,
pour son malheur et celui de son beau-frre, n'avait tenu aucun
compte de cet avis.

On ignore si cet assassin reut plus tard la peine due  son forfait.




LES DEUX BELLES-SOEURS VICTIMES DE LA JALOUSIE DE LEURS MARIS.


Louis d'Ongnies, comte de Chaulnes, gouverneur de Montdidier, Pronne
et Roye, tait d'une famille originaire de Flandre. Son pre avait
pous Anne Juvenel des Ursins. Louis d'Ongnies tait n de ce
mariage, ainsi que deux filles, Madeleine dont nous allons parler, et
Louise d'Ongnies qui, par la mort de son frre et de sa soeur, devint
l'hritire de sa maison. Louis d'Ongnies avait t promu chevalier
de l'ordre du Saint-Esprit en 1597.

Il pousa Anne d'Humires, et vcut quelque temps heureux de cette
union; mais soit que la calomnie, qui se mle  tout pour tout
empoisonner, et fait parvenir  son oreille des rapports outrageans
pour un mari; soit que la conduite d'Anne d'Humires prtt
rellement aux propos malicieux de la mdisance; soit enfin que le
caractre du comte ft naturellement port  cette jalousie sombre et
fantasmagorique qui donne une existence relle aux choses tout--fait
imaginaires, et qui fait le tourment de ceux qui en sont atteints;
Louis d'Ongnies conut de violens soupons sur la fidlit de sa
femme, et ds lors son coeur couva en silence le dsir de s'en venger.

La dissimulation vint au secours du sinistre projet dont il prparait
l'excution. Il feignit d'avoir oubli les motifs du ressentiment
qu'il avait fait d'abord clater, et prodigua  la comtesse les
marques d'un vritable attachement. L'infortune s'applaudissait
de cette heureuse mtamorphose; elle voyait avec joie se dissiper
les nuages qui avaient quelque temps obscurci son bonheur; elle se
croyait revenue aux premiers jours de son mariage; elle s'endormait
au sein d'une perfide scurit.

Un jour que le comte s'tait montr encore plus affectueux que de
coutume, il proposa sur le soir  sa femme de venir respirer le frais
dans le jardin du chteau. La comtesse y consentit avec empressement.
La nuit tait sombre, la temprature lourde et touffante annonait
un orage prochain; le silence n'tait troubl que par le coassement
des grenouilles et les cris aigus et tristes de quelques oiseaux
de nuit. Le comte et la comtesse se promenaient lentement au bord
des fosss du chteau; leur conversation tait languissante et sans
suite le coeur de Louis d'Ongnies tait en proie aux dchiremens
du crime. Tout--coup l'orage clate; l'clair fend la nue  coups
redoubls; la foudre remplit les chos de ses roulemens terribles.
La comtesse veut rentrer dans le chteau; elle veut fuir effraye...
Mais son barbare poux vient de prononcer sur son sort... Sans
profrer un seul mot, sans lui adresser le moindre reproche, il la
saisit dans ses bras, la porte prs du parapet, la prcipite et la
noie dans les fosss. Le bruit continu du tonnerre droba le bruit de
sa chute; et les cris plaintifs que l'on entendit quelques instans
aprs passrent sans doute auprs des gens du chteau pour le chant
sinistre de quelque chouette du donjon.

La puissance absolue dont jouissaient encore les seigneurs de cette
poque put seule soustraire Louis d'Ongnies au chtiment qu'il
mritait. Mais il prouva par sa conduite que le crime fltrit l'me,
et que, dpouille de cette force qui donne le courage, elle devient
insensible aux affronts. Quelque temps aprs son excrable action,
cet homme, qui avait montr de la bravoure en plusieurs occasions,
se laissa provoquer, et refusa le combat dans un dml qu'il eut
avec La Baume-Montrevel. Toute sa vaillance s'tait puise dans
l'assassinat de sa femme.

Sa soeur, Madeleine d'Ongnies, trouva un mari aussi barbare
dans Charles d'Humires, marquis d'Ancre, lieutenant-gnral au
gouvernement de Picardie. D'aprs les mmoires du temps, il parat
vraisemblable que la jalousie du marquis d'Humires eut pour cause
la dcouverte d'une correspondance qui existait entre sa femme et le
duc de Longueville. Il surprit plusieurs lettres, et ds lors trop
certain de la perfidie, il jura d'en tirer vengeance.

Quelque temps aprs le duc de Longueville, faisant son entre 
Dourlens, en avril 1595, reut un coup de mousquet dans la tte,
dans une salve de mousqueterie qu'on lui faisait par honneur, et ne
survcut que deux jours  cette blessure. On souponna le marquis
d'Humires d'avoir apost l'homme qui avait commis cet assassinat.

Mais ce qu'il y a de bien certain, c'est qu' peu prs  la mme
poque, ce mari, qui devenait furieux au moindre sujet de jalousie,
mditait le meurtre de sa femme. Cet homme, au rapport des historiens
du temps, s'tait appliqu  l'anatomie, au point qu'il y tait
devenu trs-expert: Il me semble, dit Saint-Foix en rapportant ce
trait, que la pratique de cet art dcle je ne sais quoi de barbare
dans un homme dont la profession n'est pas de l'exercer.

Charles d'Humires, pour consommer sa criminelle vengeance,
s'adjoignit deux hommes qu'il connaissait propres aux coups de
main de ce genre; et tous trois masqus, ils allrent attendre
leur victime dans le parc du chteau. La marquise s'y promenait
seule ordinairement. Elle y vint  l'heure accoutume. Les trois
meurtriers se prcipitrent sur elle, la saisirent, et Charles
d'Humires trangla sa femme avec ses propres cheveux.

Ce meurtre dut le rendre d'autant plus odieux que le trouble dont son
esprit tait souvent agit, aprs ce crime horrible, ne paraissait
point caus par ses remords, mais semblait tre plutt la suite de
la fureur jalouse qui le lui avait fait commettre. Ses domestiques
l'entendaient la nuit s'crier, se lever, et le trouvaient, un
poignard  la main, courant dans sa maison, injuriant et croyant
poursuivre le fantme de la malheureuse Madeleine d'Ongnies. Il prit
peu aprs, le 19 juin 1595,  la reprise de Ham sur les Espagnols.

Ce marquis d'Humires avait de grands talens pour la guerre, et
la plupart des historiens parlent avec loge des services qu'il
rendit  Henri IV. On ajoute mme qu'il cultivait les lettres et les
arts. Cette culture ne lui avait donc pas donn une forte dose de
philosophie, et n'avait eu aucune prise sur son me froce.




L'ERMITE IMPOSTEUR.


Pendant l'horrible peste qui ravagea la Provence en 1582, le peuple,
frapp de terreur, s'imagina que ce grand flau devait avoir une
cause extraordinaire; il l'attribua  la malice d'un ermite dont les
historiens de Provence racontent des faits que l'ignorance seule de
ce temps-l pouvait accrditer.

Cet ermite, natif de Sainte-Colombe, diocse de Lodi, cachait,
disait-on, l'me d'un sclrat sous l'extrieur d'un pnitent. Il
s'appelait frre Valre-des-Champs, et, suivant les historiens, il
avait t condamn pour ses crimes  tre pendu; mais il avait obtenu
sa grce  condition qu'il servirait d'espion au roi d'Espagne.

Cet homme tait vtu d'un habit de bure grossire, sans manches,
ceint d'une corde  laquelle pendaient un crucifix et des chapelets.
Il marchait pieds nus. Le vulgaire croyait qu'en voyant un malade
il distinguait au premier aspect le genre de maladie dont il tait
atteint, et s'il en mourrait ou s'il en gurirait. On s'imaginait
mme qu'il tait en son pouvoir de donner la vie ou la mort. Cette
croyance lui attirait des prsens de la part d'un grand nombre de
personnes. Il se fit une si grande rputation de saintet que l'on
vendait publiquement son portrait grav avec cette inscription _le
saint Ermite_; et c'et t rendre sa foi suspecte que n'avoir pas
 ct de son lit cette image devenue l'objet de la vnration
populaire. Cette espce de culte s'introduisit sous les yeux des
magistrats, des curs et des vques, sur lesquels cet ermite avait
pris le plus grand ascendant, autant par l'austrit de ses moeurs
que par la vhmence de ses discours; car on assure qu'il avait une
loquence naturelle, quoiqu'il ne st ni lire ni crire. L'empire
qu'il exerait sur les esprits tait tel, qu'un jour il arracha des
mains du bourreau, sans que personne ost s'y opposer, un criminel
que l'on menait au supplice. Toutes les classes de citoyens taient
dupes de ce jongleur: les procureurs lui offrirent cinquante cus
d'or au soleil pour sa dpense, lorsqu'il feignit de vouloir
faire un voyage  Rome; il n'en accepta que douze, et les tats
ratifirent ce don au mois de fvrier 1583, comme un hommage rendu 
la vertu.

Cependant il tait difficile de soutenir bien long-temps ce rle
de saint: les passions de l'hypocrite percrent  travers le voile
mystrieux dont il les couvrait. On s'aperut qu'il entretenait
une femme de mauvaise vie, et que, pour soutenir sa rputation
de prophte, il empoisonnait ceux dont il avait prdit la mort.
Sur cette horrible donne, le peuple fit une foule de fables plus
absurdes les unes que les autres. On disait que l'ermite portait la
peste et la faisait porter par ses disciples dans les endroits qu'il
voulait affliger; qu'il la communiquait aux maisons dont il voulait
faire mourir les habitans, en graissant le marteau des portes avec un
ingrdient contagieux, comme si un homme pouvait communiquer la peste
de la manire et autant de fois qu'il veut, sans en tre atteint
lui-mme.

L'ermite se trahit d'abord par le relchement qu'il mit dans sa
manire de vivre. Il quitta ses habits grossiers pour prendre la robe
de cordelier  la grande manche; il porta des bas, des souliers, et
s'carta de cette austre frugalit qui avait t le fondement de
sa rputation de saintet. Pour justifier ce changement de conduite,
il disait qu'il n'avait embrass son premier genre de vie que pour
accomplir un voeu; mais que le temps de sa pnitence tant pass, il
croyait pouvoir user des mmes douceurs que le reste des fidles.
Parmi ces douceurs il comprenait l'infme privilge d'avoir une
concubine.

Le parlement avait enfin ouvert les yeux sur cet imposteur: il
rsolut donc de le faire arrter; mais il y avait de grands
mnagemens  prendre: le prestige n'tait pas encore dissip;
l'arrestation publique de cet homme, qui avait t si vnr du
peuple, aurait pu exciter une sdition. On prit la rsolution de le
faire prendre secrtement.

En consquence, on ordonna au gelier de l'arrter quand il viendrait
visiter les prisons, ce qu'il faisait frquemment, et avec une
ostentation vraiment ridicule. L'ordre ne tarda pas  recevoir son
excution. Alors ceux que la crainte ou une pusillanime superstition
avait retenus clatrent; on dcouvrit des crimes secrets que jusque
l personne n'avait eu le courage de rvler.

Le coupable fut condamn, le 23 dcembre 1588,  tre brl vif, et
la sentence fut excute. On infligea la peine du fouet pendant trois
jours  sa concubine.

Telle fut la fin de ce personnage, qui ne dut la facilit qu'il eut
de commettre ses crimes qu' l'ignorance superstitieuse du sicle;
car dans un temps plus clair, ou il n'aurait pas conu le projet
d'une semblable imposture, ou il n'aurait pas trouv les moyens de la
soutenir.




REN DE VILLEQUIER ASSASSINE SA FEMME, ET RESTE IMPUNI.


Ren de Villequier, baron de Clairvaux, d'Aubigny et d'vry,
chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, tait un des favoris de Henri
III, auquel il ne resta pas toujours fidle; car on prtend qu'il
devint ligueur et qu'il favorisait le parti des Guises. Les mmoires
du temps le reprsentent comme un homme perdu de dbauche, et lui
reprochent des raffinemens outrs de luxe et de plaisir. Il fut le
premier qui fit servir sur sa table une omelette saupoudre de fines
perles broyes.

Cet homme, vrai sybarite, se rendit coupable d'un crime qui dcelait
une me froce. Il avait pous Franoise de la Marck. Soit que cette
femme et imit les dsordres de son mari, soit qu'elle lui ft de
trop frquens reproches de ses nombreuses infidlits, il rsolut de
s'en dfaire. tant, en septembre 1577, dans la ville de Poitiers
et dans le logis mme du roi, il poignarda sa femme ainsi que sa
suivante qui voulait la dfendre.

Franoise de la Marck tait enceinte lorsqu'elle reut le coup
mortel. Ce meurtre, dit _L'Estoile_, fut trouv cruel comme commis
en une femme grosse de deux enfans, et trange comme fait au logis du
roi, sa majest y tant, et encore en la cour o la paillardise est
publiquement pratique entre les dames qui la tiennent pour vertu;
mais l'issue et la facilit de la rmission qu'en obtint Villequier
sans aucune difficult, firent croire qu'il y avait en ce fait un
secret commandement du roi, qui hassait cette dame pour un refus en
cas pareil.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Ren de Villequier, loin de
recevoir le chtiment d  son crime, continua  jouir de la faveur
du roi, et ne mourut qu'en 1570, en son chteau d'vry en Brie.

Au reste, il est bon de remarquer qu' cette poque fconde en
dsordres, de tout genre, rien n'tait plus commun que de voir des
assassinats excuts par suite de haines particulires ou quelquefois
par des ordres secrets du roi; et ces crimes demeuraient toujours
impunis.




ASSASSIN SOUSTRAIT A LA VINDICTE DES LOIS PAR LA PRESCRIPTION.


Il paratra peut-tre tonnant qu'il puisse y avoir, en justice,
prescription pour des crimes tels que l'assassinat, l'empoisonnement,
et autres attentats qui ne portent que trop souvent la dsolation
dans les familles, l'effroi dans la socit. On se demande s'il n'est
pas toujours temps de chtier un coupable, s'il est bien juste que
l'assassin obtienne, pour ainsi dire, sa grce par le bnfice des
annes.

Mais la loi en a ordonn autrement, et ceux qui l'ont faite n'ont pu
agir lgrement dans une matire aussi importante, aussi dlicate.
Ainsi tout crime qui n'a point t poursuivi pendant vingt ans est
prescrit; on ne peut, aprs ce laps de temps, inquiter en aucune
faon celui qui en est coupable. C'est une maxime puise dans la
jurisprudence romaine.

Le crime mrite,  la vrit, toute la haine et toute la svrit
de la justice. Lorsque le crime lui est dfr dans un temps o les
preuves sont faciles  produire, et o l'accus peut galement faire
valoir tous ses moyens de dfense, alors la justice le poursuit avec
rigueur. Mais si plusieurs annes s'coulent sans que le crime soit
constat publiquement et juridiquement, alors cette mme justice
favorise l'accus; parce que, comme l'humanit veut que l'on prsume
toujours pour l'innocence, elle suppose que la longueur du temps
a fait prir les preuves que l'accus aurait pu fournir pour sa
justification. On verra l'application de cette jurisprudence dans le
fait qu'on va lire.

Andr du Sarron, cuyer, avait pous Antoinette de Saint-Priest. Il
eut de ce mariage Pierre du Sarron, qu'il dshrita par suite de son
indigne conduite et des outrages qu'il en avait reus. Il institua
donc, par son testament, la demoiselle de Saint-Priest, son pouse,
son hritire universelle.

Devenue veuve, la dame du Sarron convola en secondes noces. Le
sieur Pierre du Perrier, son nouvel poux, prit en amiti le jeune
du Sarron, son beau-fils, et ne ngligea rien pour achever son
ducation. Mais, loin de rpondre aux soins de son beau-pre, du
Sarron le chasse violemment, ainsi que sa mre, de leur maison de
Forges, et s'en met en possession. Ceux-ci portent plainte de ces
violences en la snchausse de Lyon,  l'effet d'tre rintgrs
dans leur bien.

Pendant la poursuite du procs, la dame de Perrier mourut, laissant
quatre enfans de son second lit. Le sieur du Perrier reprit le
procs, tant en son nom que comme tuteur de ses enfans.

Du Sarron, dj consomm dans le crime, en apprenant que son procs
prend une tournure dfavorable pour lui, se dtermine  faire
assassiner son beau-pre. Ce monstre d'ingratitude et de sclratesse
charge de l'excution du crime son domestique nomm Escofier, et six
soldats qui lui vendent leur service. Ils s'apostent, au mois de mai
1578, sur un grand chemin o devait passer la victime dsigne 
leurs coups, et, cachs derrire une masure, ils tuent du Perrier, en
prsence de du Sarron, qui feignait de chasser. Celui-ci fit ensuite
cacher Escofier dans la citadelle de Mcon, o il demeura pendant
plusieurs annes.

Le fils du sieur du Perrier tait mineur. Les troubles de la
ligue bouleversaient alors tout le royaume. Ce jeune enfant avait
d'ailleurs tout  redouter des fureurs de son frre utrin. Il fut
mme oblig pour s'en garantir de se retirer  Bourges. Ce ne fut
qu'en 1588, qu'ayant recueilli les circonstances de l'assassinat de
son pre, il en fit informer la snchausse de Lyon.

La mort tragique de Henri III redoubla les troubles qui dchiraient
la France; ces calamits ne cessrent que lorsque Henri IV eut
reconquis son royaume. Pendant tout ce temps du Perrier fut oblig
d'interrompre ses poursuites, qu'il ne reprit que quand la paix eut
rendu  la justice son cours rgulier. Il fit informer de nouveau par
autorit du prevt du Beaujolais, et sur les informations il obtint
un dcret de prise de corps contre Escofier.

Escofier fonda sa dfense principalement sur les vingt ans couls
depuis le crime commis.

L'affaire fut porte au parlement de Paris par suite d'un appel
interjet par Escofier; et par arrt du 18 dcembre 1599 le
parlement, jugeant conformment aux lois romaines dont nous avons
parl, dclara du Perrier non recevable dans la poursuite du crime en
question, et fit sortir Escofier des prisons.


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DU PREMIER VOLUME.

                                                                  Page

    AVANT-PROPOS.                                                    v

    Frdgonde et Brunehaut.                                         1

    La comtesse de Gtinais.                                        16

    Assassinat de Guillaume, dit Longue-pe, second
     duc de Normandie.                                              22

    Roi de France; voleur de grands chemins.                        25

    Crimes et cruauts de Guillaume Talvas, comte
     d'Alenon et de Belesme.                                       30

    Gabrielle de Vergy, ou vengeance atroce du chtelain
     Aubert de Fayel.                                               34

    Hlose et Abailard. Attentat du chanoine Fulbert.              38

    Mort tragique de Raymond Trencavel, vicomte de Bziers et
     de Carcassonne.                                                51

    Crime horrible attribu  des juifs de Brie-Comte-Robert.       55

    Le troubadour Cabestaing.                                       58

    Pierre de La Brosse et Marie de Brabant.                        65

    Procs des Templiers, leur innocence et leur condamnation.
     Hrosme de Jacques Molay, leur grand-matre.                  73

    Enguerrand de Marigny.                                          85

    Le faux Baudouin.                                               95

    Croisade contre les Albigeois.                                  99

    Acte de justice de la reine Blanche, mre de Saint-Louis.      103

    L'inquisition  Toulouse.                                      106

    Isarde des Baux.                                               111

    Histoire du jeune comte de Foix.                               116

    Le prevt Taperet.                                             128

    Jourdain de Lisle.                                             132

    Iniquits de Btisac, punies par le roi Charles VI.            134

    Marguerite de Belleville, ou la magicienne de Paris.           137

    Tentative d'homicide de Pierre de Craon sur le conntable
     de Clisson.                                                   141

    Duel judiciaire de Carrouges et Legris.                        148

    Abus des asiles et lieux de refuge pour les criminels.         153

    trange procs entre deux juifs.                               156

    Le chien vengeur de son matre, ou le juste jugement de Dieu.  158

    Les trois reines adultres.                                    163

    Assassinats des ducs d'Orlans et de Bourgogne.                169

    Duel du chevalier Clary.                                       178

    Procs inique de Jacques Coeur.                                 181

    Procs de Jeanne d'Arc.                                        184

    Rparation d'un meurtre commis dans le couvent des
     Grands-Augustins de Paris.                                    191

    Crimes et punition du marchal de Retz.                        194

    Crimes de Louis XI, roi de France. Supplice de Jacques
     d'Armagnac, duc de Nemours.                                   200

    Le cardinal de Balue.                                          211

    Histoire de la comtesse de Chteaubriant, juge et condamne
      mort par son mari.                                          216

    Le baron de Samblanay, surintendant des finances sous
     Franois Ier.                                                 225

    Le prsident Meynier d'Oppde et l'avocat-gnral Gurin, ou
     massacres juridiques de Cabrires et Mrindol.                228

    Le comte Sbastien Montcuculli, condamn comme empoisonneur
     du dauphin, fils de Franois Ier.                             235

    Supplice d'Anne Dubourg, conseiller au parlement  de Paris.    238

    Saint-Jean de Ligoure, gentilhomme limousin, meurtrier de sa
     femme et de ses enfans.                                       242

    Massacre de la Saint-Barthlemy.                               249

    Annibal Coconas.                                               269

    Assassinat des Guises.                                         271

    Le baron des Adrets.                                           295

    Le marchal de Montluc.                                        299

    Cruauts populaires, commises  Toulouse pendant les troubles
     de la ligue.                                                  305

    Assassin tu par sa victime.                                   315

    Henri III et Jacques Clment.                                  319

    La belle Angevine; histoire du jeune prtre condamn   tre
     pendu, ou  l'pouser.                                        324

    Cause de meurtre plaide devant Henri IV.                      334

    Punition d'un frre incestueux.                                337

    Le faux Martin Guerre.                                         345

    Benigna ou Vanina Ornano.                                      351

    Punition absurde et immorale.                                  358

    D'Arconville justifi du meurtre de plusieurs personnes.       359

    Les deux belles-soeurs victimes de la jalousie de leurs maris.  368

    L'ermite imposteur.                                            374

    Ren de Villequier assassine sa femme, et reste impuni.        378

    Assassin soustrait  la vindicte des lois par la
     prescription.                                                 380


  FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence,
tome 1/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME ***

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