The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rpublique de Venise (Vol. 1), by 
Pierre Daru

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Title: Histoire de la Rpublique de Venise (Vol. 1)

Author: Pierre Daru

Release Date: August 19, 2014 [EBook #46631]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA RPUBLIQUE

DE VENISE.

_Tome I._




DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT.




HISTOIRE

DE LA RPUBLIQUE

DE VENISE.




PAR P. DARU,

DE L'ACADMIE FRANAISE.


SECONDE DITION, REVUE ET CORRIGE.


TOME PREMIER.




 PARIS,

CHEZ FIRMIN DIDOT, PRE ET FILS

LIBRAIRES, RUE JACOB, N 24.

1821.


[Illustration: Carte de l'ancienne Venise]




HISTOIRE

DE

LA RPUBLIQUE DE VENISE.


LIVRE PREMIER.

     Description gographique. -- Origine des Vnitiens. -- De
     l'tat des Ventes sous les Romains. -- Invasion des Goths, des
     Huns, des Hrules, des Ostrogoths, Fondation de Venise, 421. --
     Expulsion des Ostrogoths; tablissement des Lombards en Italie,
     553. -- Cration, abolition et rtablissement du dogat  Venise,
     697-742. -- Huit doges dposs. -- Guerre de Ppin contre
     Venise, 743-809. Premiers doges de la famille Participatio. --
     Arrive du corps de Saint-Marc  Venise, 810-829.


[Note en marge: I. Introduction.]

Une rpublique fameuse, long-temps puissante, remarquable par la
singularit de son origine, de son site et de ses institutions, a
disparu de nos jours, sous nos yeux, en un moment. Contemporaine
de la plus ancienne monarchie de l'Europe, isole par systme et
par sa position, elle a pri dans cette grande rvolution, qui a
renvers tant d'autres tats. Un caprice de la fortune a relev les
trnes abattus; Venise a disparu sans retour; son peuple est effac
de la liste des nations; et, lorsqu'aprs ces longues temptes,
tant d'anciens possesseurs se sont ressaisis de leurs droits, il
ne s'est point trouv d'hritier pour un si riche hritage. Depuis
sa catastrophe, livre, rendue, reprise et asservie pour toujours,
 peine a-t-elle entendu de faibles voix rclamer pour elle cette
piti, dernier droit du malheur.

Quelque proccups que fussent les spectateurs de cette grande
infortune, honore de si peu de regrets, ils ont demand comment
avait pu se dissoudre un gouvernement rput jusqu'alors
inbranlable; ils se sont informs des causes qui avaient d prparer
une si subite et si complte rvolution.

L'histoire, qui doit son tmoignage  ceux qui ne sont plus,
consignera les souvenirs que nous a laisss ce peuple, que son
anciennet place  la tte des nations modernes, qui les prcda
toutes dans les arts de la civilisation, et qui mrita leur envie par
ses prosprits. Parmi les guerres, les conqutes, les dsastres, les
conjurations, elle aura  tracer la marche de l'industrie humaine,
 dvoiler les ressorts inconnus jusqu' ces derniers temps d'un
gouvernement mystrieux, tour--tour l'objet de l'admiration et de
la satire; mais  qui ses plus grands ennemis n'ont pu contester du
moins sa stabilit.

Il doit y avoir quelque fruit  tirer de l'tude d'un systme
d'organisation sociale, qui n'avait pas eu de modle; et, aprs
avoir remarqu cette constance dans les maximes et dans les efforts,
qui leva la rpublique  un si haut degr de puissance et de
splendeur, il ne sera pas moins instructif d'observer comment les
vices intrieurs de cet tat l'ont conduit  cette existence isole,
languissante et passive, qui explique l'indiffrence avec laquelle
ses contemporains ont vu sa catastrophe.

Il fallait que cette rvolution arrivt, pour que ce gouvernement
impntrable n'et plus de mystres. Il fallait qu'il ne pt plus
tre ha, craint ni flatt, pour qu'il ft possible d'crire et de
lire son histoire avec quelque confiance.

Il n'est pas rare de voir de grandes migrations de peuples
inonder un pays, en changer la face et ouvrir pour l'histoire une
re nouvelle; mais qu'une poigne de fugitifs, jete sur un banc
de sable de quelques cents toises de largeur, y fonde un tat
sans territoire; qu'une nombreuse population vienne couvrir cette
plage mouvante, o il ne se trouve ni vgtation, ni eau potable,
ni matriaux, ni mme de l'espace pour btir; que de l'industrie
ncessaire pour subsister, et pour affermir le sol sous leurs pas,
ils arrivent jusqu' prsenter aux nations modernes le premier
exemple d'un gouvernement rgulier, jusqu' faire sortir d'un marais
des flottes sans cesse renaissantes, pour aller renverser un grand
empire, et recueillir les richesses de l'Orient; qu'on voie ces
fugitifs tenir la balance politique de l'Italie, dominer sur les
mers, rduire toutes les nations  la condition de tributaires, enfin
rendre impuissants tous les efforts de l'Europe ligue contre eux:
c'est l sans doute un dveloppement de l'intelligence humaine qui
mrite d'tre observ; et si l'intrt qu'il inspire fait dsirer
de connatre quelle fut la part de gloire, de libert, de bonheur,
dvolue  cette nation, on jettera peut-tre les yeux sur le tableau
de ses progrs et de ses disgrces.

[Note en marge: II. Description des lagunes de l'Adriatique.]

Les montagnes qui environnent l'Italie septentrionale forment une
espce d'amphithtre; toutes les eaux qui en descendent courent vers
le mme point. Le Lizonzo, le Tagliamento et la Livenza, qui sortent
des Alpes Juliennes, la Piave, le Musone, la Brenta, l'Adige, que
forment les neiges du Tyrol, enfin le P, grossi de toutes les eaux
des Alpes et de l'Apennin, arrivent  l'angle occidental du golfe
Adriatique, amenant avec eux les terres qu'ils ont entranes sur une
pente fort rapide, et qu'ils n'ont pas eu le temps de dposer dans un
trajet assez court. C'est peut-tre  ce concours de tant de rivires
vers l'embouchure du P, qu'un pote de l'antiquit a d l'ide de
peindre tous les fleuves rassembls autour de l'ridan.

En arrivant dans la mer, leur impulsion s'amortit, les sables dont
ils sont chargs se prcipitent, les eaux deviennent moins profondes,
les courants moins rapides, et ces torrents grossis par la fonte des
neiges, voulant se jeter tous -la-fois dans le bassin qui doit les
recevoir, sont forcs de se rpandre dans la campagne, de se diviser
en une multitude de bras, et de former des marais. En avanant dans
la mer, ces eaux qui chassent devant elles une masse de sables,
trouvent deux obstacles, les courants opposs et le vent du midi,
qui, parcourant dans toute sa longueur le bassin de l'Adriatique,
abrit de trois cts par d'assez hautes montagnes, a d retenir,
amonceler au fond du golfe, les terres que tant de fleuves ne cessent
d'y apporter. Elles s'arrtent ncessairement au point o les
courants des fleuves se rencontrent.

Le banc qu'elles forment, trs-troit, puisqu'il est entre deux
courants, a cd, dans quelques parties,  l'imptuosit des fleuves,
ou aux vagues de la mer, et est devenu une chane d'les spares par
de petits passages, dont le fond s'exhausse ou s'abaisse au gr du
caprice des eaux. Telle est la thorie qui explique la configuration
des ctes de l'Adriatique. On y remarque d'abord des marais dans
les terres; puis, le long du rivage, des bas-fonds plus ou moins
navigables; enfin la mer au-del. La ville d'Adria, autrefois situe
sur cette mer,  qui elle a donn son nom, s'en trouve maintenant
loigne d'un quart de degr[1]. L o l'impulsion des eaux ne
se trouve point en opposition avec d'autres courants, on voit des
les disposes en demi-cercle vis--vis l'embouchure du fleuve, qui
marquent le point o la rsistance de la mer a oblig les terres de
se prcipiter; ainsi le Lizonzo, le Tagliamento, et tous les torrents
intermdiaires qui descendent du Frioul, ont couvert la cte de cette
province d'une vingtaine d'les, dont Grado est la principale, et en
arrire de ce groupe d'les s'tendent les marais de Marano.

[Note 1: M. Forfait, dans un mmoire sur la marine de Venise, o
je me suis permis de puiser quelques dtails, et M. Cuvier, dans
le discours prliminaire de ses Recherches sur les Fossiles, ont
expliqu la formation des lagunes de l'Adriatique; voici quelques
passages de l'ouvrage de ce dernier.

Venise a peine  maintenir les lagunes qui la sparent du continent,
et malgr tous ses efforts, elle sera invitablement un jour lie 
la terre-ferme. On sait, par le tmoignage de Strabon, que, du temps
d'Auguste, Ravenne tait dans les lagunes, comme y est aujourd'hui
Venise, et -prsent, Ravenne est  une lieue du rivage. Adria, qui
avait donn son nom  la mme mer, dont elle tait il y a vingt et
quelques sicles le port principal, en est maintenant  six lieues.
Fortis a mme rendu vraisemblable qu' une poque plus ancienne les
monts Euganens pourraient avoir t des les. M. de Prony a constat
que depuis l'poque o l'on a enferm le P de digues, cette rivire
a tellement lev son fond, que la surface de ses eaux est maintenant
plus haute que les toits des maisons de Ferrare. En mme temps,
ses atterrissements ont avanc dans la mer avec tant de rapidit,
qu'en comparant d'anciennes cartes avec l'tat actuel, on voit que
le rivage a gagn plus de 6000 toises depuis 1604, ce qui fait 150
ou 180 pieds, et en quelques endroits 200 pieds par an. L'Adige et
le P sont aujourd'hui plus levs que tout le terrain qui leur est
intermdiaire, et ce n'est qu'en leur ouvrant de nouveaux lits, dans
les parties basses qu'ils ont dposes autrefois, que l'on pourra
prvenir les dsastres dont ils les menacent maintenant.]

En suivant la plage vers l'occident, on trouve, aux bouches de la
Livenza, les les de Caorlo, d'Altino et quelques autres.

Les torrents qu'on rencontre ensuite, courent vers la mer dans une
direction presque perpendiculaire aux lignes que dcrivent le Musone,
le Bacchiglione, la Brenta et l'Adige: les courants se rencontrent 
peu de distance de la cte; les terres apportes par les fleuves qui
viennent de l'occident, forces de s'arrter, ont form un banc que
les courants venant du nord travaillent sans cesse  aligner dans la
direction du nord au sud. Ce banc, coup en plusieurs endroits par
les eaux, est devenu une chane de longues les, qui touche presque
au continent par ses deux extrmits, et qui ferme un bassin dont la
plus grande largeur n'est aujourd'hui que de trois lieues[2].

[Note 2: La laguna nella quale  posta la cit di Venezia nel mezzo
dell' aque salse, fondata e tutta cinta da un lito quasi perpetuo, il
quale per spazio di trenta miglia dalla foce del Adice fin  quella
della Piave stendendosi, rende del impeto del mare sicuro tutto quel
seno che dentro si chiude, che nella sua maggiore larghezza non
eccede ora cinquo miglia, benche anticamente per spazio di pi di
trenta fino alle radici de' monti Euganei s'allargasse.

(Historia della guerra di Cipro, di P. Paruta, _lib._ 2.)]

C'est ce golfe que l'on dsigne par le nom de lagune, et qui reoit
une multitude de rivires. Cette masse d'eau, ne trouvant, vers la
mer, que d'troites issues, a dpos dans cette enceinte des sables
qui en ont lev le fond. C'est dans cette enceinte que la nature a
form un groupe de soixante et quelques lots. Il y en avait un plus
lev, et apparemment plus ancien que les autres, qu'on appelait
Rialte; c'tait un point assez commode pour les pcheurs: ils s'y
trouvaient en sret dans le voisinage de la haute mer, et en mme
temps au centre du bassin, c'est--dire  porte de toutes les ctes.

Ce groupe d'les est devenu la ville de Venise, qui a domin
l'Italie, conquis Constantinople, rsist  une ligue de tous les
rois, fait long-temps le commerce du monde, et laiss aux nations le
modle du gouvernement le plus inbranlable que les hommes aient su
organiser.

[Note en marge: III. Opinions diverses sur l'origine des Vnitiens.]

Les Romains donnaient le nom de Ventie  une province septentrionale
de l'Italie, situe sur le bord de la mer Adriatique, entre les Alpes
Juliennes et le P[3]. Les habitants de ce territoire portaient le
nom de Ventes. Ce nom rappelle une ville fort ancienne, qui existait
sur la cte mridionale de l'Armorique; et, en effet, on voit
parmi plusieurs migrations des peuples des Gaules, une expdition
 laquelle les habitants de Vannes prirent part, qui se dirigea
au-del des Alpes et se rpandit dans toute la partie suprieure de
l'Italie. Justin en a fait mention, et on cite[4] plusieurs auteurs
qui attestent cette tradition.

[Note 3: Venetia est omnis ora circa sinum maris post Hystriam usque
ad Padi ostia. (Caton., Origines.)

Sub Veneti nomine comprehenditur omnis regio ab Hystri secundum
maritimam oram usque ad Ravennam. (Pline, liv. 3.)]

[Note 4: Pasquier, Recherches sur la France, liv. Ier chap. III. 
manire, dit-il, que les Ventiens mesme prindrent leur nom de ceste
flotte, c'est--dire du peuple de Vannes, de laquelle gloire, combien
que quelques Italiens (comme Marc-Antoine Sabellic) veulent frustrer
nostre Gaule, pour la rapporter  quelques Enetiens, peuples forgs
 crdit, et qu'ils veulent tirer du pays de Paphlagonie, si est-ce
que Polybe, autheur ancien, attestait par le confrontement et rapport
des moeurs des Ventiens d'Italie avec les citoyens de Vannes,
qu'ils avaient pris leur ancienne origine de nous, chose  laquelle
condescend volontairement Strabon.]

Sabellicus, l'un des plus anciens historiens de Venise, expose
que[5], selon les uns, les anciens Vnitiens venaient d'un peuple
des Gaules appel Ventes; ils n'en avaient pas seulement conserv
le nom, mais les habitudes, le got de la mer et du commerce. Polybe
remarque entre ces deux peuples diverses ressemblances dans les
usages, et jusques dans la manire de se vtir; mais leur langue
n'tait pas la mme[6]. D'autres soutiennent que les Vnitiens
vinrent de la Paphlagonie. Tite-Live confirme cette opinion; il dit
qu'aprs la perte de Pylmnes, leur chef, qui mourut au sige de
Troie, les dbris de ce peuple vinrent s'tablir en Italie, sous la
conduite d'Antnor. Caton fait aussi descendre les Vnitiens des
Troyens. Cornelius-Nepos trouve l'tymologie de leur nom dans celui
des Hentes. L'existence d'un ancien bourg appel Troye, au fond du
golfe Adriatique, vient  l'appui de ces conjectures[7].

[Note 5: Histoire de Venise, dcade 1, livre 1.]

[Note 6: Voici les expressions de Polybe (liv. II, chap. III).
Auprs de la mer Adriatique taient les Ventes, peuple ancien, qui
avait -peu-prs les mmes coutumes et le mme habillement que les
autres Gaulois, mais qui parlait une autre langue. Ces Ventes sont
clbres chez les potes tragiques qui en ont dbit force prodiges.]

[Note 7: L'origine des Ventes est discute dans un Mmoire de
Frret, dont on trouve l'analyse dans le tome XVIII de l'Acadmie
des Inscriptions, il se borne  dire que les Ventes taient venus
de l'Illyrie s'tablir sur le bord de l'Adriatique, o ils fondrent
Padoue. Voyez aussi le chap. 5 du 1er livre de l'ouvrage de Merula
sur l'origine des Gaulois cisalpins.]

L'opinion qui fait venir les Ventes de la Paphlagonie, a trouv de
nombreux partisans. Ils racontent que cette province, situe sur
la cte septentrionale de l'Asie mineure, tait habite par un
peuple appel les Hentes, ce qui est incontestable, car Homre les
comprend dans le dnombrement de l'arme troyenne, et Homre fait
autorit[8]. Tous les historiens parlent de la colonie d'Antnor[9].
Les Hentes existaient dans la Paphlagonie, voil ce dont on ne peut
douter; ils migrrent vers l'Italie, cela n'est pas moins constant:
une autre autorit en fait foi. L'empereur Justinien dit, dans ses
Constitutions, que les Paphlagoniens, nation ancienne et qui n'tait
pas sans gloire, avaient envoy de nombreuses colonies en Italie,
dans le pays connu sous le nom de Ventie[10].

[Note 8: Pylmnes, au coeur intrpide, conduit les guerriers de
Paphlagonie; ils ont quitt la contre des Hentes, fameuse par ses
haras de mules, Citore, Sesame, et les belles cits qui s'lvent sur
les rives du Parthnius. _Iliade_, liv. II, v. 851.]

[Note 9: Strabon, livre XII, cite un passage d'une tragdie de
Sophocle, qui n'est pas venue jusqu' nous, et dans laquelle ce
pote fait migrer Antnor d'abord dans la Paphlagonie, puis  la
tte des Hentes dans la Thrace, et enfin en Italie sur les bords
de l'Adriatique. _Hrodote_, livre V; _Justin_, liv. XX, chap. 2;
_Tite-Live_, 1re dcade, livre 1er.]

[Note 10: Paphlagonum gens antiqua neque ignobilis olim extitit in
tantum quidem ut et magnas colonias deduxerit et sedes in Venetiis
Italorum fixerit. (_Novelle_ 29.)]

On oppose  ceux qui veulent que les Ventes soient venus de
l'Armorique, une objection qui est de quelque poids. Les Ventes se
montrrent constamment les allis de Rome, contre la colonie gauloise
tablie dans leur voisinage: or, dans la supposition qu'on veut faire
adopter, cette inimiti n'aurait pas t naturelle; si ces deux
peuples eussent eu une origine commune, il est vraisemblable qu'ils
se seraient aids mutuellement  se maintenir dans leurs conqutes.

Les traditions qui donnent aux Ventes une origine asiatique, ne
sont pas nouvelles pour les amateurs de l'antiquit. Ils ont dans la
mmoire ces beaux vers:

  Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,
  Illyricos penetrare sinus, atque intima tutus
  Regna Liburnorum, et fontem superare Timavi,
  Unde per ora novem, vasto cum murmure montis,
  It mare proruptum, et pelago premit arva sonanti.
  Hc tamen ille urbem Patavi sedesque locavit
  Teucrorum, et genti nomen dedit, armaque fixit
  Troa.[11]

[Note 11:

  Trompant le fer des Grecs, cherchant une patrie,
  Antnor fuit aux mers qu'enferme l'Illyrie;
  Des bords liburniens, en naufrages fameux,
  Sa nef sillonne en paix les canaux sinueux;
  Il franchit le Timave, et ces grottes profondes
  D'o le fleuve en grondant va refouler les ondes,
  Donne des noms chris  des peuples nouveaux;
  Et, dans Padoue enfin, terme de ses travaux,
  Ses compagnons lasss, dsormais sans alarmes,
  Ont retrouv Pergame, et suspendu leurs armes.]

On voit que les crivains latins adoptent gnralement l'opinion qui
donne aux Ventes une origine troyenne. Le gographe Strabon[12]
les fait venir de l'Armorique. Dion Chrysostome[13] veut que leur
tablissement en Italie soit antrieur mme  la prise de Troie. Un
savant moderne a entrepris de substituer un nouveau systme  ces
diverses traditions[14]. L'abb Denina a ouvert un vaste champ aux
conjectures, lorsqu'il nous a appris que les Anciens appelrent
tantt Sarmates, tantt Scythes, quelquefois Ventes; puis Slaves,
Esclavons, tous les peuples qui ont habit les vastes rgions qui
s'tendent depuis le Tanas jusqu' la Vistule, entre le Danube
et la mer Baltique. Selon lui, on appelait en gnral Ventes les
peuples qui en occupaient la partie occidentale, sur-tout la Prusse.
Ensuite les mmes Ventes et les Flamands furent appels Slaves
ou Esclavons; et c'est plus particulirement de ceux-ci que les
Polonais, les Russes et une partie des Bohmiens seraient descendus.
Mais tous ces peuples, Ventes, Slaves, Sarmates, taient de race
Scythe[15]. La plupart des historiens Vnitiens ont adopt la
tradition consacre par Virgile, et tch de lier l'histoire de leur
patrie  celle de ces illustres vaincus, dont tous les peuples ont la
vanit de vouloir descendre.

[Note 12: C'est de ces peuples que sont sortis les Ventes du Golfe
Adriatique qu'on n'a regards comme originaires de Paphlagonie qu'
cause de la ressemblance du nom avec un des peuples de cette dernire
contre. Au reste, je n'avance pas cette opinion comme certaine. En
pareille matire on se dcide sur les probabilits. STRABON, liv. 4,
chap. 3.]

[Note 13: Orat. II de _Ilio non capto_.]

[Note 14: _Memorie storiche de' Veneti primi e secondi_ del conte
Giacomo FILIASSI. Venetia 1791.]

[Note 15: _Mmoires sur les traces anciennes du caractre des nations
modernes qui comprend les peuples descendants des Sarmates et des
Scythes._ (Dans les Mmoires de l'Acadmie de Berlin. 1801.)]

Toutes ces origines sont incertaines: on ne peut gure esprer de
parvenir  la dmonstration de faits qui remontent presque au-del
des temps historiques.

Quoi qu'il en soit, des trangers chassrent ou soumirent les
Euganens, qui habitaient entre la mer et les Alpes, et fondrent
Padoue. Avec le temps, ils agrandirent leur territoire. Caton, dans
ses Origines, rapporte qu'ils s'emparrent de trente-quatre villes
ou bourgs, et d'une partie du pays o est aujourd'hui Brescia; de
sorte que leurs possessions finirent par avoir pour limites l'Adda,
le P, le lac de Garde, et la mer. Ces rivages taient alors bien
plus couverts par les eaux, qu'ils ne le sont aujourd'hui. Le P, la
Brenta, l'Adige, la Piave, dont l'homme n'avait pas encore entrepris
de diriger le cours[16], inondaient de vastes prairies, qui se
refusaient  la culture, et o les habitants levaient une grande
quantit de chevaux. De-l un nouveau trait de ressemblance qu'on a
remarqu entre ces peuples et les Hentes de Paphlagonie, dont Homre
vante les haras[17].

[Note 16: Dal Chiesio alle lagune spessi sono i fiumi ed aque copiose
et correnti, le quali ingombrano tutto quello spazio e vi produssero
grandi alterazioni. Il grosso e rapido Adige, dodici secoli f,
correva per altro letto presso le mura di Este, ove si divideva in
due rami. Uno di essi, internandosi nei colli Euganei, s'impaludava
nella valle sulfurea chiamata Calaona; l'altro portava al mare.
(SILVESTRI, _Paludi Atriane_.)]

[Note 17: STRABON, liv. 5, chap. 2.]

Les inconvnients attachs  la situation marcageuse de la Ventie,
furent compenss par un grand avantage, ils la prservrent
long-temps,  ce qu'il parat, des invasions des Gaulois. Mais si
ce pays tait sans culture, on est fond  douter qu'il ft couvert
d'une nombreuse population, comme quelques historiens ont voulu le
faire croire.

[Note en marge: IV. De l'tat des Ventes sous les Romains, jusqu'
la translation de l'empire en orient.]

Les Ventes, dont l'origine est si peu connue, sont rests ignors
pendant -peu-prs dix sicles. On ne trouve quelques traces de
l'histoire des peuples qui ont exist dans ces ges reculs,
qu'autant qu'ils se lient par leurs malheurs  l'histoire du peuple
dominateur.

Les Romains ne passrent le P que vers la fin du troisime sicle de
leur ville.  mesure qu'ils s'avancrent dans l'Italie suprieure,
ils fondrent des colonies  Bologne,  Parme,  Plaisance et 
Crmone. Ces tablissements taient des postes avancs contre les
Gaulois, qui occupaient dj le pays appel depuis la Lombardie.
Il serait difficile de dire exactement quelles taient, dans ce
temps-l, les relations des Ventes avec Rome; il fallait que ce
fussent des relations de dpendance ou d'amiti; car ils marchrent
pour sa dlivrance, lors de l'invasion des Gaulois[18], et ils
renouvelrent cette diversion toutes les fois que ces barbares
attaqurent les Romains[19].

[Note 18: Polybe, liv. 2, chap. 4, attribue la retraite des Gaulois 
cette diversion.]

[Note 19: MAFFEI, _Verona illustrata_. Sur toutes ces relations
des Ventes avec les Romains, on peut consulter le 8e livre _della
Felicit di Padova_, dont l'auteur, Ange Portenari, entreprend de
prouver que les Ventes ne furent point sujets, mais amis de Rome.]

Ce secours fut encore rclam, lorsque Rome fut menace par les
Boens, les Insubres et les Gaulois transalpins. Le snat envoya une
ambassade aux Ventes, pour obtenir qu'ils fissent une irruption sur
les terres de l'ennemi; irruption qu'ils oprrent avec une arme de
vingt mille hommes[20].

[Note 20: POLYBE, liv. 2, chap. 5.

Au nord des Ventes (dit Strabon, liv. 5) taient les Carniens,
les Cnomaniens, les Abduaces et les Insubres. Quelques-uns de ces
peuples furent les ennemis des Romains: mais les Cnomaniens et les
Ventes unirent toujours leurs armes  celles de Rome, et cela ds
avant l'expdition d'Annibal.]

Ce fait prouverait que ce peuple tait alors non-seulement
indpendant, mais assez puissant.

Cependant, soixante et quelques annes aprs, on voit Rome dfendre
le territoire des Ventes comme une de ses provinces, et la Ventie
fournir un contingent  l'arme que les Romains opposaient 
Annibal[21].

[Note 21: SILIUS ITALICUS, liv. 8. Dnombrement de l'arme romaine,
avant la bataille de Cannes.

  Tum Trojana manus, tellure antiquitus orti
  Euganea, profugique sacris Antenoris oris
  Necnon cum Venetis Aquileia superfluit armis.]

Aucun monument ne rend tmoignage de la conqute de ce pays; aucun
historien, parmi ceux qui sont parvenus jusqu' nous, ne fait
mention de sa runion  l'empire. Il parat qu'elle eut lieu dans
les dernires annes qui prcdrent la seconde guerre Punique. Les
Romains n'tablirent des colonies au-del de la Chiesa que cent
trente ans aprs cette runion; enfin ils n'envoyrent des magistrats
dans la Ventie que temporairement, et lorsque des circonstances
extraordinaires rclamaient leur prsence. Par exemple, en 577 (de
Rome), Padoue tant en proie  des factions, milius Lepidus y fut
envoy momentanment, pour rtablir le bon ordre.

Cet tat de choses parat avoir dur jusque vers le milieu du VIIe
sicle de Rome.  cette poque, les Cimbres se prsentrent sur
les frontires de l'Italie; battus d'abord par le consul Papirius
Carbon, ils pntrrent ensuite jusque dans le pays de Vrone, o ils
dfirent Catulus. Marius accourut pour rparer ce dsastre. Cicron
loue les habitants de Padoue pour avoir embrass la cause du Snat
dans la guerre contre Marc-Antoine, et pour avoir fourni de l'argent,
des armes et des soldats[22]. Depuis, la Ventie fut dcidment
rduite en province et soumise au gouvernement d'un prteur.

[Note 22: Patavini alios excluserunt, alios ejecerunt missos ab
Antonio; pecuni, militibus, et, quod maxim decrat, armis, nostros
duces adjuverunt. (_Philippique_ 12e.)]

Dans cette nouvelle condition, elle partagea la destine de l'empire.
Ses villes furent admises au rang des villes municipales, elles
participrent au privilge de voter dans les comices. Les superbes
monuments qui en dcorent quelques-unes, notamment Vrone, attestent
encore la prsence et la domination des Romains. Les colonies de
soldats se multiplirent dans le pays, et le snat de Rome se
remplissait de Ventes[23].

[Note 23: TACITE, _Annales_, liv. II.]

Une nouvelle irruption des barbares eut lieu de ce ct, sous le
rgne de Marc-Aurle. Il livra bataille, prs d'Aquile, aux Cattes,
aux Quades et aux Marcomans, qu'il obligea de se retirer.

Les barbares, revenus une autre fois, pntrrent jusqu' Ravenne.
L'empereur Claude-le-Gothique les dfit entirement dans la Ventie,
et les fora de repasser les monts; mais ces irruptions, si souvent
renouveles, dcidrent les empereurs  entretenir constamment des
armes sur cette frontire de leurs tats, plus expose qu'une autre
aux invasions.

Tels sont les principaux vnements qui intressent le pays des
Ventes, jusqu' la translation de l'empire romain en Orient.  cette
poque, Constantin divisa l'empire en dix-sept provinces; la Ventie
en tait une.

[Note en marge: V. Invasion des Goths, sous la conduite d'Alaric. Ils
prennent Rome. Les Ventes cherchent un asyle dans les lagunes. An
400.]

Les irruptions des barbares devaient devenir plus frquentes et plus
dangereuses, depuis que le sige de l'empire n'tait plus en Italie.
Les Goths, peuple septentrional, sortis, dit-on, de la Sude, et qui,
aprs avoir occup les plaines qui sparent la Vistule de l'Oder,
s'taient avancs jusques sur le Danube, firent une irruption en
Italie, sous la conduite d'Alaric, leur roi, vers l'an 400 de l're
chrtienne. Ils ravagrent cette belle province, toujours expose la
premire aux incursions de l'tranger.

Enhardis par l'impunit, ils revinrent quelques annes aprs, et
partagrent leur armes en deux corps. L'un, que l'on disait fort
de deux cent mille hommes, se porta sur la Ligurie, franchit les
Apennins, et pntra en Toscane; tandis qu'Alaric, avec le reste de
ses troupes, se tenait  l'embouchure du P.

La cour d'Honorius tait en alarmes. Stilicon,  la tte de l'arme
impriale, surprit et dtruisit entirement celle qui tait prs de
se rendre matresse de Florence. De l, il marcha contre Alaric, qui
l'attendait prs de Ravenne, et remporta sur ce prince une victoire
long-temps dispute. Malgr ce double succs, Stilicon fut accus de
n'avoir pas mis, dans la poursuite des barbares, toute l'activit
ncessaire pour en dlivrer l'Italie. On attribua cette mollesse 
des vues ambitieuses; des soldats qu'on lui envoyait pour renfort,
eurent ordre de l'assassiner, et le lche empereur se fit dcerner le
triomphe par un snat aussi lche que lui.

[Note en marge: 409.]

Alaric, dlivr de cet habile adversaire, reprit tous ses avantages,
poussa les vainqueurs jusqu' Rome, et emporta d'assaut la capitale
du monde, en 409. La mort le surprit au milieu de ses conqutes.
Ataulphe, son beau-frre, et son successeur, continua ses ravages
dans l'Italie, pendant trois ans, et se dcida enfin  repasser les
monts.

Ces deux invasions si voisines l'une de l'autre, et la longue
occupation de la Ventie pendant la dernire, laissaient prvoir
une nouvelle irruption, et dcidrent quelques habitants de ce pays
 chercher un asyle dans ce groupe d'les que les fleuves avaient
formes  quelque distance de la cte. Il y en avait une qui servait
de port et d'entrept au commerce de Padoue, et qui par consquent
devait avoir dj quelques tablissements maritimes, c'tait Rialte.
Les autres taient dsertes, incultes, et mme peu susceptibles de
culture. Ce fut l que les Ventes effrays vinrent transporter leurs
richesses, ou sauver leurs familles et leurs vies, mais ces tristes
plages ne pouvaient leur faire oublier le pays charmant qu'ils
avaient abandonn aux barbares. Aussitt que ceux-ci se retiraient,
les exils repassaient la mer, pour retrouver au moins ce que la
rapacit des Goths leur avait laiss.

[Note en marge: 421.]

Cependant ces migrations avaient procur quelque population 
Rialte. On commenait  y btir: un incendie qui dvora vingt-quatre
maisons, fut l'occasion d'un voeu[24], et on y leva, en 421, une
glise ddie  saint Jacques. La ville de Padoue y envoya des
magistrats annuels, avec le titre de consuls. On trouve, dans un
vieux manuscrit[25], le plus ancien monument de l'histoire de Venise;
c'est un dcret du snat de Padoue, sous la date de 421, qui ordonne
la construction d'une ville  Rialte, pour y rassembler, en une seule
communaut, les habitants rpandus sur les les environnantes, afin
qu'ils puissent y tenir une flotte arme, parcourir la mer avec plus
de sret, et se dfendre avec plus d'avantage dans leur asyle. Tels
furent les commencement de la superbe Venise.

[Note 24: SABELLICUS, dcade 1, liv. 1er.]

[Note 25: De la bibliothque des camaldules du Couvent de
Saint-Michel, prs Venise, n. 541, page II. Ce manuscrit est
intitul _Varie notizie appartenenti alla origine di Venezia_. C'est
un recueil qui avait t form par un abb des camaldules, appel
Fulgence Tomasellus. Le P. Mitarelli, qui a fait le catalogue de
cette bibliothque, transcrit cette pice, ou du moins ce qu'on a
pu en lire: Anno a nativitate Christi CCCCXXI in ultimo anno pap
Innocentii primi..... Aponencis, regno Pataviencium feliciter et
copiose florenti, regentibus rempublicam Galiano de Fontana, Simeone
de Glausonibus, et Antonio Calvo, dominis consulibus, imperante
Honorio cum Theodosio filio Archadii, decretum est per consules
et senatum Pataviencium ac delectos primores popularium dificari
urbem circa Rivoaltum, et gentes circumstantium insularum congregari
ibidem, ad habitandam potius terram unam, quam plures portuales
habere, classem paratam tenere, exercere et maria perlustrare, et
si casus bellorum accideret, ut hostium impotentia sociorum cogeret
habere refugium...... Nam Gothorum multitudinem et instantiam
verebantur et recordabantur quod anno Christi CCCCXIII ipsi Gothi
cum rege eorum Alarico venerant in Italiam, et ipsam provinciam
igne et ferro vastatam reliquerant et ad urbem processerunt, eam
spoliantes......

Le bibliographe ajoute: Reliquum legere non potui.]

[Note en marge: VI. Invasion des Huns sous Attila. 452.]

Un nouvel orage se formait; on apprit qu'Attila, roi des Huns, sorti
du fond de la Scythie, et dont le nom avait rempli de terreur la
Mysie, la Macdoine, la Germanie et les Gaules, s'avanait vers
les Alpes Juliennes, tranant  sa suite divers peuples barbares,
et menaait de nouveau les belles contres de la Ventie. Aquile,
Concordia, Padoue virent encore leurs citoyens fugitifs se jeter dans
Rialte, ou sur les plages de Grado, de Caorlo, de Malamocco et de
Palestrine. Les exils d'Altino donnrent  leur asyle le nom de Port
de la Cit perdue[26].

[Note 26: SABELLICUS, dcad. 1, liv. 1er.]

L'ennemi parut devant Aquile en 452. Cette place, qui tait une
colonie romaine, entreprit de se dfendre[27]; mais elle fut emporte
et livre au pillage et aux flammes. Concordia, Oderso, Altino,
Padoue, voyant l'incendie de si prs, se dpeuplrent, et subirent
le mme sort qu'Aquile. Le torrent des barbares se dborda dans
l'Italie.

[Note 27: Le mme auteur place le commencement de ce sige en 450, et
prtend qu'il dura trois ans.]

Attila tait aux portes de Rome: il vit le pape saint Lon et le
snat, prosterns devant lui, implorer sa clmence; et ce conqurant,
satisfait d'en exiger un tribut, consentit  ne pas pousser plus
avant, soit que le gnie de Rome ft encore assez imposant pour
remporter cette victoire, soit que l'me d'Attila ne ft pas
incapable de gnrosit, soit enfin que ce barbare n'et pas mme la
curiosit de voir la capitale du monde. Il ramena bientt aprs son
arme dans la Pannonie. Ce dpart parut si extraordinaire, qu'on et
recours pour l'expliquer  une vision miraculeuse, qu'il n'est pas de
la gravit de l'histoire de rapporter.

[Note en marge: VII. Premire organisation de la nouvelle colonie.]

Les villes de la terre ferme avaient t dvastes; beaucoup de
leurs citoyens, fatigus de ces fuites continuelles, n'ayant plus
d'habitation sur le continent, se fixrent dans les les. Les autres
sortirent des eaux pour aller voir s'il existait quelques dbris de
leurs anciennes demeures; mais il n'tait pas naturel qu'galement
pauvres, ceux-ci cherchassent  dominer les insulaires,  qui
peut-tre bientt ils allaient avoir  demander encore un asyle.
Les anciennes villes ne rclamrent aucune autorit sur la nouvelle
colonie, et les rfugis, runis par le malheur, organisrent leur
socit. Les diverses les s'tant plus ou moins peuples, il fut
rgl que chacune lirait un magistrat, qui, sous le nom de tribun,
serait charg de l'administration et de la justice. Ces tribuns
devaient tre renouvels tous les ans. Ils taient comptables de leur
gestion  l'assemble gnrale de la colonie[28], qui avait seule le
droit de prononcer sur les affaires de la communaut. On voit que le
gouvernement de Venise a commenc par une dmocratie[29].

[Note 28: SABELLICUS, dcad. 1, liv. 1er.]

[Note 29: Le cavalier Soranzo, dans son _Trait du Gouvernement
de Venise_, le dit formellement: Prima se deve avvertire che la
repubblica nacque nella popularit nella sua constitutione, e per
molti centinaia d'anni si mantenne assolutamente vera democratia; e
ci sin all'anno 1310. (_Il Governo delle stato Veneto._ Manuscrit
de la bibliothque de Monsieur, n. 54).

Cet auteur se trompe, en prolongeant la dure de la dmocratie
jusqu' la rvolution opre au commencement du quatorzime sicle;
car il y eut, dans l'intervalle, une suite de doges qui jouirent du
pouvoir souverain.]

La pauvret et le malheur ramnent  l'galit. La nouvelle
habitation de ce peuple transfuge ne lui offrait que du sel 
recueillir. La pche et le commerce taient ses seules ressources.
Ces professions conseillent l'conomie et la simplicit des moeurs.
Ces nouveaux concitoyens taient de conditions fort diffrentes sans
doute, mais tous n'avaient sauv que des dbris; aussi les anciens
historiens font-ils un tableau touchant de cette socit. Dans Venise
naissante, disent-ils[30], les aliments taient les mmes pour tous,
les habitations semblables.

[Note 30: SABELLICUS, dcade 1, liv. 1er.]

Ces peuples avaient embrass ds long-temps le christianisme: leurs
calamits les y attachrent, et comme les Goths, premiers auteurs de
leurs dsastres, professaient l'hrsie d'Arius, les Ventes durent
avoir horreur de ces nouvelles opinions.

[Note en marge: VIII. Invasion des Hrules sous Odoacre. 476.]

Les pays que traverse le Danube semblaient tre le dpt des barbares
qui devaient venir dvaster la Ventie. Odoacre, roi des Hrules,
envahit cette province en 476; battit l'arme que l'empereur
Augustule avait envoye contre lui, brla Pavie, fit passer les
lgions au fil de l'pe, et tua de sa propre main leur gnral, qui
tait en mme temps le pre de l'empereur. Celui-ci courut de Ravenne
 Rome, o il abdiqua sa dignit, et cette abdication mit fin 
l'empire d'Occident.

On ne saurait dire avec prcision quels avaient t jusques-l les
rapports du nouvel tat de Venise avec cet empire. Ce pays avait t
province romaine, rien ne l'avait affranchi de cette dpendance;
mais la translation du sige de l'empire  Constantinople, la
faiblesse des empereurs qui occuprent le trne d'Occident depuis
Honorius jusqu' Augustule, les invasions des barbares, le pillage
des provinces, l'incendie des villes, la fuite de la population,
relchrent ncessairement les liens qui attachaient les provinces au
gouvernement d'une mtropole qui ne les protgeait pas, et l'empire
dissous, les Ventes rfugis dans leurs les, durent bientt leur
indpendance  leur pauvret,  leur obscurit, et sur-tout au bras
de mer qui les sparait du continent[31]. Voyant dans les conqurants
de l'Italie leurs ennemis les plus dangereux, ils devinrent les
allis naturels, ou, si l'on veut, les clients des empereurs d'Orient.

[Note 31: His igitur omnibus manifest apparet insulanos his primis
temporibus sub nullius imperium ac dominationem subjectos, non plures
quidem respublicas particulares, sed unius tantum habuisse reipublic
formam. (_De form reip. Venet, liber Nicolai Crassi._)]

[Note en marge: IX. Invasion des Ostrogoths sous Thodoric. 493.]

Dans leur isolement, ils taient presque trangers aux rvolutions
qui se passaient en Italie. Odoacre avait dtrn Augustule; il fut
 son tour attaqu, battu, pris et assassin par Thodoric, roi des
Ostrogoths, aprs un rgne de dix-sept ans.

Le passage de ces nouvelles troupes, les combats qu'elles se
livraient, procuraient tous les jours de nouveaux citoyens  la
rpublique naissante. Elle n'avait pas encore un sicle d'existence,
et dj son industrie, son commerce, sa modration, lui avaient
acquis la considration de ses voisins.

[Note en marge: X. Lettre de Cassiodore, ministre de Thodoric, aux
habitants des lagunes.]

Il nous reste un monument qui donne une ide assez exacte de l'tat
de Venise  cette poque. C'est une lettre que Cassiodore, ministre
du roi Thodoric, eut occasion d'crire aux magistrats de la nouvelle
colonie, pour les inviter  faire effectuer le transport d'un
approvisionnement d'huile et de vin, qu'il s'agissait de faire venir
de l'Istrie  Ravenne. Cette lettre a t conserve[32]; on ne peut
mieux faire que de rapporter les expressions d'un contemporain:

[Note 32: CASSIODORI, _variar._ lib. 12, 24.]

Cassiodore, snateur et prfet du prtoire, aux tribuns maritimes.

La rcolte des vins et des huiles ayant t abondante en Istrie,
des ordres viennent d'tre expdis pour en faire arriver  Ravenne.
Vous avez un grand nombre de vaisseaux dans ces parages. Mettez
de l'empressement  faire effectuer ce transport. Ce trajet vous
doit tre facile, par l'habitude que vous avez des voyages de long
cours. La mer est votre patrie; vous tes familiariss avec ses
dangers. Quand les vents ne vous permettent pas de vous loigner,
vos barques dfient les temptes en rasant la cte, ou en parcourant
les embouchures des fleuves. Si le vent leur manque, les matelots
descendus  terre les tirent eux-mmes. On dirait,  les voir de
loin, qu'elles glissent sur les prairies. J'en ai t tmoin, et
je me plais  rappeler ici combien l'aspect de vos habitations m'a
frapp. La louable Venise[33], pleine autrefois d'une illustre
noblesse, a pour confins au midi le P et Ravenne: elle jouit de
l'aspect de l'Adriatique vers l'orient. La mer, qui tantt s'lve et
tantt se retire, couvre et dcouvre alternativement une partie de la
plage, et montre tour--tour une terre contigu et des les coupes
par des canaux. Comme des oiseaux aquatiques, vous avez dispers
vos habitations sur la surface de la mer. Vous avez uni les terres
parses, oppos des digues  la fureur des flots. La pche suffit 
la nourriture de tous vos habitants. Chez vous le pauvre est l'gal
du riche: vos maisons sont uniformes; point de diffrence entre les
conditions; point de jalousie parmi vos citoyens. Cette galit les
prserve du vice. Vos salines vous tiennent lieu de champs: elles
sont la source de vos richesses, et assurent votre subsistance. On ne
peut pas se passer de sel, on peut se passer d'or. Soyez diligents 
tenir vos btiments prts pour aller chercher les huiles et les vins
en Istrie, aussitt que Laurentius vous en aura donn avis.

[Note 33: Veneti prdicabiles, quondam plen nobilibus. L'auteur
de la chronique attribue  Sagornino, et publie par Zanetti, dit:
neti vero, licet apud latinos una littera addatur, grc laudabiles
dicuntur.]

Cette lettre d'un ministre du roi des Ostrogoths aux magistrats d'une
rpublique de pcheurs, est crite en style de rhteur, mais elle
peint la simplicit, la sagesse, l'industrie et la prosprit de cet
tat naissant. On en a comment les expressions avec beaucoup de
soin, pour savoir ce qu'on devait en conclure pour la dpendance ou
l'indpendance de Venise, relativement au matre de l'Italie[34].

[Note 34: Voyez _De forma reipub. Venet, liber Nicolai Crassi_, et
sur-tout le livre _De l'Examen de la Libert de Venise_, chap. 2.]

Quoique pleine d'urbanit, elle contient videmment un ordre. Les
formules en sont imprieuses. Ce n'est pas ainsi que l'on demande un
service  qui ne nous le doit pas. Il n'y est fait mention ni d'un
paiement, ni d'un ddommagement quelconque. Dans un autre passage des
lettres du mme ministre, on voit le roi des Ostrogoths pourvoir aux
besoins des insulaires dans un temps de disette[35].

[Note 35: CASSIODORUS, _variarum_ lib. 10, 26; lib. 12, 27.]

Il serait difficile de croire que le conqurant, qui prtendait
srement succder  tous les droits d'Augustule, et reconnu
formellement l'indpendance d'un tat si nouveau, si faible et si
voisin; et il est plus que probable que cet tat, qui devait tre
alors plus jaloux de sa libert relle que de son indpendance
politique, ne se refusait pas  payer quelques tributs au nouveau
matre de l'empire d'Occident, ou  s'en acquitter par quelques
services.

Les Vnitiens ont beaucoup crit pour prouver l'indpendance absolue
et immmoriale de leur patrie. Cette prtention a t vivement
attaque[36], probablement avec raison. Il n'est pas dans la nature
des choses qu'une ville naissante, situe si prs d'un tat puissant,
ait t indpendante dans l'origine. Mais cela n'intresse nullement
la gloire de Venise. On sait bien qu'il n'y a d'indpendants que les
forts. La gloire vritable est de l'tre devenu.

[Note 36: Notamment dans le _Squittinio della libert Veneta_.]

[Note en marge: XI. Premire guerre des Vnitiens. Ils ont  se
dfendre contre les pirates de la cte oppose de l'Adriatique.]

Ce peuple eut bientt aprs l'occasion de faire un acte de
souverainet. Il tait oblig  la guerre. De nouveaux barbares,
connus sous le nom d'Esclavons, le menacrent sur son propre lment.
Ils s'taient rpandus sur les ctes de l'Adriatique. Matres de
l'Istrie, tablis dans la valle de Narenta, au fond du golfe de ce
nom, ces brigands devinrent des pirates fort incommodes pour leurs
paisibles voisins. Il fallut armer des vaisseaux pour les punir; et
cette guerre, qui accoutuma la rpublique  l'essai de ses forces,
la mit en tat de repousser par la suite des ennemis plus dangereux.
Venise ne fut dlivre des Esclavons que long-temps aprs.

Protge par des vaisseaux arms, jalouse de son commerce, elle fit
un nouvel acte d'indpendance, en interdisant la navigation de ses
lagunes aux peuples du continent voisin, et mme  ceux de Padoue,
son ancienne mtropole.

[Note en marge: XII. Modification dans le gouvernement de la colonie
naissante et sa prosprit.]

On conoit facilement que, pour faire la guerre, pour donner de la
vigueur au gouvernement, il fut ncessaire de resserrer les liens de
l'administration, et de diminuer le nombre des chefs qui y prenaient
part. Chacune des les avait eu d'abord son magistrat, et ces
magistrats, gaux entre eux, ne relevaient que du conseil gnral de
la nation. Mais ces les n'taient pas toutes de la mme importance.
Il parat qu'on accorda un pouvoir plus tendu, d'abord  un tribun,
en 503, ensuite  dix en 574, puis  douze en 654, enfin  sept[37].
Les magistrats des les principales furent appels tribuns majeurs;
les autres, tribuns mineurs: ceux-ci relevaient des premiers. On ne
sait pas si l'assemble gnrale se formait des uns et des autres,
ou des tribuns majeurs seulement; mais il est probable que ceux qui
avaient dj exerc cette magistrature, et les citoyens les plus
considrables avaient le droit d'y siger.

[Note 37: _De form reip. Venet, Nic. Crassi lib._--_Chronica
Veneta_, de Franois SANSOVINO.]

On est rduit  des conjectures sur l'organisation politique de cet
tat naissant. Les notions sur ses moyens de prosprit ne sont
gures plus positives.

Cette peuplade de fugitifs, qui s'tait jete prcipitamment dans
des les dsertes, ne pouvait y avoir apport de grands moyens
d'industrie; mais elle sortait de villes nagure florissantes par le
commerce.

Strabon vante les manufactures de Padoue, qui fournissaient  Rome
une grande quantit de draps et d'autres toffes. Aquile faisait
un commerce considrable avec la Pannonie, et l'on prtend que les
marchandises qu'elle expdiait descendaient, par le Danube, jusque
dans la mer Noire[38]. Ces deux villes recevaient, par l'Adriatique,
les productions de tout le littoral de la Mditerrane.

[Note 38: _Storia civile e politica del commercio de' Venitiani_, da
Carlo Antonio MARIN, tom. I, lib. 1, cap. 5.]

Il tait naturel que les exils portassent dans leur nouvel asyle
quelques notions commerciales; mais leur industrie n'y trouvait qu'un
petit nombre d'objets sur lesquels elle pt s'exercer. Les bancs
de sable o ils venaient de s'tablir taient peu susceptibles de
culture. Tout le sol qui n'tait pas absolument ingrat fut sollicit
par la main de l'homme, et fournit quelques plantes lgumineuses,
qui alimentrent les marchs de la cte voisine. Les plages
striles taient disposes pour recevoir les eaux de la mer, qui,
en s'vaporant, y dposaient un sel recueilli sans travail, et par
consquent susceptible d'tre donn au plus bas prix. Les barques
des insulaires le transportaient le long des divers fleuves qui
sillonnent le continent d'Italie.

La pche fournissait une grande abondance de poisson: on ne dut pas
tarder  s'apercevoir qu'il tait possible d'en tendre le commerce
dans les pays plus loigns, en conservant ce poisson  l'aide du sel
que la nature semblait offrir d'elle-mme.

Tels furent les premiers objets que les habitants des lagunes eurent
 fournir en change de tout ce qui leur manquait. Tant que cette
population fugitive ne fut qu'une colonie de Padoue, gouverne par
les magistrats de la mtropole, elle ne dut trouver dans ce commerce
que de faibles avantages: mais ds que les exils furent devenus une
nation, il y eut deux Venties, la Ventie du continent et la Ventie
maritime. Celle-ci, matresse de l'embouchure des fleuves, usa de
son indpendance pour rclamer la navigation exclusive des lagunes,
et ds-lors le commerce de Padoue et d'Aquile dut dchoir au profit
de la nouvelle colonie. Les ports de Grado, de Concordia, puis ceux
d'Hracle, de Caorlo, de Malamocco, enfin celui de Rialte, devinrent
ncessairement les entrepts de tout ce qui descendait des fleuves
pour entrer dans l'Adriatique; et, d'un autre ct, les habitants
de la Ventie maritime firent tout le bnfice du transport sur les
objets que la Ventie de terre-ferme tirait d'outre-mer. Le continent
se voyait sans cesse expos  de nouveaux ravages; les lagunes
taient l'asyle de la libert; c'tait encore une circonstance qui
accroissait de jour en jour la prosprit des insulaires.

Ils eurent  craindre non-seulement pour leur commerce, mais pour
leur indpendance, lorsque le roi des Ostrogoths, Thodoric, aprs
avoir dtrn Odoacre, choisit pour sa rsidence une ville de leur
voisinage, en fixant le sige de son empire  Ravenne. Cette capitale
devint tout--coup le principal march de l'Italie. Heureusement
pour les Vnitiens, elle n'avait pas une marine proportionne  ce
nouveau commerce, ils en devinrent les facteurs[39], et Thodoric
les mnagea, parce que, plus d'une fois, il eut besoin d'avoir
recours  eux pour l'approvisionnement de Ravenne. Mais cette ville
se vit bientt dchue du rang o la fortune sembloit l'appeler.
La rvolution qui expulsa les Ostrogoths de l'Italie, dlivra la
nouvelle rpublique des inquitudes que la puissance et la prosprit
de Ravenne devaient lui donner. Attache aux empereurs d'Orient par
la crainte que lui inspiraient les conqurants de l'Italie, elle dut
 cette liaison, conseille par la politique, quelques occasions
de frquenter les ports du Levant, et son commerce y obtint des
concessions qui devinrent la source de sa richesse.

[Note 39: _Ibid._ lib. 2, cap. 2.]

[Note en marge: XIII. Expulsion des Ostrogoths par Blisaire et par
Narss. 553.]

C'est  l'poque o nous sommes arrivs qu'il faut rapporter la
guerre par laquelle les Ostrogoths furent chasss de l'Italie.
Cette guerre, qui dura prs de trente ans, illustra les noms de
Blisaire et de Narss; mais les campagnes de ces grands capitaines
perdraient trop sous la plume d'un abrviateur. Cette rvolution
est du nombre de ces tableaux que l'historien ne doit prsenter que
dans les proportions convenables, pour en faire juger toute la
grandeur. Cette guerre d'ailleurs, qui dcida du sort de l'Italie,
n'intressait pas immdiatement la rpublique de Venise; ce nouvel
tat n'y prit aucune part. Seulement Narss, arriv devant Aquile,
jugea ncessaire de faire transporter son arme  Ravenne par mer,
et demanda  cet effet des vaisseaux aux Vnitiens, qui les lui
fournirent avec zle; car ils taient intresss  voir l'Italie sous
le gouvernement des empereurs d'Orient, plutt que sous la domination
des Ostrogoths.

Narss passa par Rialte. Pendant son sjour, les habitants de Padoue
lui envoyrent une dputation pour se plaindre des insulaires, qui
leur avaient interdit la navigation des lagunes. Padoue demandait
en mme temps  tre remise en possession de son ancien droit de
souverainet sur ces les. Cette demande prouve que l'on ne mettait
pas en doute la suprmatie ou au moins la juridiction de l'empereur;
mais le moment n'tait pas favorable pour accueillir ces plaintes
contre un tat qui venait de rendre un grand service  l'empire.
Narss luda la ncessit de prononcer et exhorta les deux parties
 la paix ou  porter leurs diffrends  la cour de Constantinople.
Bientt les Padouans devaient aller demander un asyle  ceux qu'ils
voulaient traiter en sujets.

Narss, aprs des succs mmorables, prouva le sort rserv 
tous ceux qui servent au loin une cour souponneuse. Il fut accus,
devint suspect, et se vit rappel d'une manire outrageante; car on
lui annonait, dit-on, que pour ne pas le laisser sans occupation
dans le palais, on lui donnerait le soin de distribuer le fil aux
femmes. Indign de ces mpris, il licencia la plus grande partie de
ses troupes, ne remit  Longin, son successeur, qu'une arme peu
considrable, et appela en Italie Alboin, roi des Lombards.

[Note en marge: XIV. tablissement des Lombards en Italie. 665.]

Cette nouvelle irruption spara pour toujours l'Italie de l'empire
d'Orient. Les Lombards, qui venaient de la Pannonie comme tous les
autres barbares, commencrent leurs ravages par la Ventie. Ce fut
une nouvelle cause d'accroissement de population pour la rpublique
insulaire[40].

[Note 40: Igitur Alboin Vicentiam Veronamque et reliquas Veneti
civitates, exceptis Patavio et Montesilicis et Mantu, cepit. Venetia
enim non solm in paucis insulis, quas nunc Venetias dicimus,
constat; sed ejus terminus a Pannoni finibus usque Adduam fluvium
protelatur. Probatur hoc annalibus libris, in quibus Pergamum civitas
legitur esse Venetiarum: nam et de lacu Benaco in historiis ita
legimus, Benacus lacus Venetiarum, de quo Mintius fluvius egreditur;
neti enim, licet apud latinos una littera addatur, grc laudabiles
dicuntur. Veneti etiam Histria connectitur et utrque pro un
provinci habentur. Histria autem ab Histro flumine cognominatur, qu
secundum romanam historiam, amplior qum nunc est fuisse perhibetur.
Hujus Veneti Aquileja civitas extitit caput, pro qu nunc forum
Julii ita dictum qud Julius Csar negotiationis forum ibi statuerat,
habetur.

Ce passage de l'Histoire des Lombards, par Paul Warnefride, plus
connu sous le nom de Paul Diacre (_De gestis Longobardorum_, lib. II,
cap. 14), explique fort bien ce qu'on entendait par la Ventie au
milieu du VIIe sicle.]

Les habitants d'Oderzo se rfugirent  Jzulo, o ils fondrent la
ville d'Hracle. Ceux d'Altino se jetrent dans Torcello, ceux de
Concordia  Caorlo, et Padoue qui, aprs tre sortie de ses ruines,
venait d'tre dtruite une seconde fois, vit ses citoyens contraints
d'aller implorer un asyle  Rialte.

Il n'y eut plus d'espoir de retour. Les Lombards s'tablirent dans le
pays qu'ils venaient d'envahir. Les petites les qui environnaient
Rialte se peuplrent. La religion catholique tant perscute par les
Lombards, qui taient ariens, plusieurs vques allrent s'tablir
dans les les.

[Note en marge: XV. tablissement  Grado du patriarche fugitif
d'Aquile. 605.]

Le patriarche d'Aquile s'tait rfugi  Grado: le roi des Lombards
voulut qu'Aquile et un patriarche, ce qui produisit un schisme, et,
vingt-cinq ans aprs, en 630, le patriarche de terre-ferme fit une
descente  Grado, tua ce qui lui rsista, pilla la cathdrale, et
revint  Aquile charg de butin. C'tait une guerre de pirate, et
cette haine entre les deux archevques devait durer plus de six cents
ans.

Ces Lombards n'avaient aucune habitude du commerce ni de la
navigation. L'industrie vnitienne tenait  quelques gards ces
conqurants dans la dpendance de la rpublique. La mme diffrence
se remarqua entre les Vnitiens et les Francs, qui renversrent
bientt aprs le trne des rois lombards. Un historien, contemporain
de Charlemagne[41], compare les vtements grossiers de ce monarque et
de ses courtisans avec la pourpre de Tyr, les toffes de soie, les
plumes que les marchands de Venise apportaient des ports de Syrie, de
l'Archipel et de la mer Noire.

[Note 41: ginard.]

Les vnements qui pouvaient intresser particulirement la nouvelle
rpublique, pendant les deux ou trois premiers sicles de son
existence, n'ont pas t recueillis. Une ville naissante, pauvre,
toujours dans les alarmes, ne devait pas attirer l'attention des
historiens trangers, et ne pouvait pas en trouver parmi ses
habitants[42].

[Note 42: Ce sont -peu-prs les expressions de Bernard Justiniani.
(_Hist. de Venise_, lib. 5.)]

[Note en marge: XVI. Changement dans la forme du gouvernement;
cration d'un doge  vie. 697.]

Cependant l'accroissement de la nation avait amen une diversit
d'intrts. Il avait augment l'importance des magistrats; ceux-ci
en abusrent, le mcontentement clata, les partis se formrent,
et ces divisions menaaient d'entraner la perte de la rpublique.
L'assemble de la nation fut convoque  Hracle pour remdier 
ce danger. On tait gnralement irrit contre les tribuns, qui
administraient les affaires de l'tat depuis prs de trois sicles.
Un pouvoir divis entre tant de mains se trouva trop faible  une
poque o la rpublique s'tait accrue, o sa prosprit lui avait
fait des ennemis, et o l'approche du danger, l'ingalit des
richesses, la rivalit des ambitions, faisaient fermenter tant de
passions. On tait bien dcid  changer cette forme de gouvernement.
Elle maintenait la libert, mais elle compromettait l'indpendance
nationale. Christophe, patriarche de Grado, ouvrit l'avis de
concentrer le pouvoir dans la main d'un chef unique,  qui on
donnerait, non le titre de roi, mais celui de doge, c'est--dire duc.
Cette proposition fut vivement accueillie, et on procda sur-le-champ
 l'lection de ce chef. On verra que le dogat sauva l'indpendance,
et compromit la libert. C'tait une vritable rvolution; mais nous
ne savons point par quelles circonstances elle fut amene. Plusieurs
historiens disent que ce changement n'eut lieu qu'aprs que les
Vnitiens en eurent obtenu la permission du pape et de l'empereur.
Les suffrages se runirent sur Paul-Luc Anafeste, d'Hracle, l'an
697 de l're chrtienne[43]. On dit que le choix fut fait par
douze lecteurs, dont il est juste de rapporter les noms, parce
que plusieurs sont devenus illustres: Contarini, Morosi, Badoaro,
Tipolo, Michieli, Sanudo, Gradenigo, Memmo, Falieri, Dandolo, Polani
et Barozzi. Ainsi Venise passa en un jour de l'tat de rpublique
dmocratique,  celui de monarchie lective. Le doge tait  vie. Il
avait des conseillers, mais il les nommait; il pourvoyait  toutes
les charges, prenait la qualit de prince, et dcidait seul de la
paix et de la guerre. Les historiens vnitiens se sont fait un point
d'honneur de prouver que, par ce changement, Venise n'avait perdu
ni son titre de rpublique, ni sa libert. Ceci ne serait qu'une
dispute de mots; qui gouverne seul est un monarque; la libert n'est
pas impossible dans la monarchie ni la tyrannie dans la rpublique:
Venise elle-mme nous fournira l'un et l'autre exemple. Pour se faire
une ide assez exacte de la puissance du doge au moment de cette
cration, il suffit de jeter les yeux sur ce passage d'Andr Dandolo,
au sujet des prrogatives ducales[44]: On dcrta unanimement que
le duc gouvernerait seul: qu'il aurait le pouvoir de convoquer
l'assemble gnrale dans les affaires importantes, de nommer les
tribuns, de constituer des juges, pour prononcer dans les causes
prives, tant entre les laques qu'entre les clercs, except dans
les affaires purement spirituelles. C'tait devant le doge qu'on en
appelait lorsqu'on se croyait ls. C'tait par son ordre que les
assembles ecclsiastiques avaient lieu. L'lection des prlats se
faisait par le concours du clerg et du peuple, mais ils recevaient
l'investiture du duc et n'taient introniss que sur son ordre.

[Note 43: Je trouve dans une notice que M. le conservateur de la
bibliothque Riccardi a eu la bont de m'envoyer sur un manuscrit
intitul: _La Cronica della magnifica cit di Venezia, et come f
edificata, ed in che tempo, e per chi_, in-f, n 1835, le passage
suivant qui est le sommaire de l'un des chapitres de cette chronique,
_dell' universal conseglio che f fatto per voler far officiali,
rectori, zudeci, et uno che sia capo de tutte le XII provincie, e
mesegli nome M. lo Dose, e f questo del 440_.

Il rsulterait de ce passage, 1 que l'tat de Venise se composait
 cette poque de douze provinces, c'est--dire de douze les
principales; 2 que, ds l'an 440 on avait cr un magistrat suprme,
un chef du gouvernement pour toutes les les, avec le titre de
_Messer le Doge_.

Je ne m'arrterai pas  la division de ce petit tat en douze
provinces. Le nombre des les tait beaucoup plus considrable; et
nous avons vu que les chefs des principales formaient un conseil
qui gouvernait la rpublique. Leur nombre varia suivant le degr
d'importance que les diverses les acquirent.

Quant  la cration du doge en 440, elle est plus difficile 
admettre. D'abord nous voyons par un document cit ci-dessus, qu'en
l'an 421 la rpublique insulaire tait encore sujette de Padoue.
Il n'est gure vraisemblable qu'entre cette poque et celle de
l'invasion d'Attila, qui eut lieu en 452, les habitants de la cte,
rfugis dans les les, aient imagin de se donner un gouvernement
central; aussi les historiens nous apprennent-ils que chacune avait
son magistrat ou ses magistrats. Vinrent ensuite les Hrules en 476,
et les Ostrogoths en 493. On dit qu'en 503 les Vnitiens imaginrent
de confier momentanment l'autorit principale  un de leurs tribuns;
mais ensuite on en appela dix, douze, sept,  en partager l'exercice.

Tous les historiens, except celui-ci, dont nous ne savons pas le
nom, placent la cration du dogat  la fin du VIIe sicle. Il est
naturel de penser que les Vnitiens furent dtermins  resserrer
le lien politique qui les unissait, par le danger que leur faisait
courir l'tablissement des Lombards en Italie, lequel date de 665.
Enfin l'auteur de cette chronique se trompe videmment lorsqu'il dit
qu'on donna  ce premier magistrat le titre de _Messer Le Doge_. Ce
titre ne fut imagin qu' la fin du XIVe sicle, quand on voulut
amoindrir le pouvoir et la considration du chef de la rpublique.]

[Note 44: Unanimiter decreverunt solum ducem presse, qui quo
moderamine populum gubernaret et jus atque potestatem haberet in
publicis causis generalem concionem advocandi, tribunos etiam et
judices constituendi, qui in privatis causis, exceptis in his
spiritualibus, tam clericis quam lacis, quabiliter jura tribuerent,
ita tamen quod paratis quandocumque libeat ducis remedium implorare.
Ejusque jussione clericorum concilia et electiones prlaturarum a
clero et populo debeant inchoare, et electi ab eo investitionem
accipere et ejus mandato inthronisari.]

Ce passage ne parle point du droit de faire la paix et la guerre;
mais les exemples ne nous manqueront pas pour prouver que les doges
en jouissaient, et nous en verrons plusieurs engager, sans son aveu,
la rpublique dans une guerre pour leurs intrts de famille.

Sans doute il n'tait pas naturel que des hommes sages, courageux,
voulussent se donner un matre. Quand on a joui de l'indpendance,
on n'en peut plus faire volontairement le sacrifice. Mais il y avait
dsordre dans l'tat, haine contre les magistrats actuels, rivalits
d'ambition, menaces de l'tranger, pril imminent; et les passions
conseillent toujours des partis extrmes.

On ne voit pas comment les lois taient dlibres, comment les
impts devaient tre tablis. Ces thories n'avaient pas encore t
analyses. Il est probable que le peuple concourait plus ou moins
immdiatement  ces dlibrations. Mais, quoiqu'il en soit, l'excs
de la confiance accorde au dpositaire du pouvoir ne fut que trop
prouv, dans la suite, par les tentatives de beaucoup de doges pour
rendre cette dignit hrditaire dans leur famille, par la mort
violente de plusieurs, et par les changements que subit enfin la
forme de l'autorit.

[Note en marge: XVII. Rgne de Paul-Luc Anafeste, premier doge.
Trait avec les Lombards.]

Il est ordinaire que ceux que la fortune appelle les premiers 
gouverner un tat soient de grands hommes. Le premier duc de Venise
russit  faire cesser les divisions qui dchiraient la rpublique.
Hracle tait alors le centre du gouvernement et la rsidence du
prince. Paul-Luc Anafeste fit construire des arsenaux, s'assura
d'un nombre de vaisseaux suffisant pour carter les pirates, et,
dans la vue d'obtenir une entire scurit du ct du continent,
conclut avec le roi des Lombards un trait par lequel les Vnitiens
conservrent la possession de la cte qui s'tend entre la grande
et la petite Piave[45]. On ajoute mme que ce trait renfermait des
clauses favorables au commerce des Vnitiens, et leur assurait dj
des privilges dans la Lombardie[46]. Le doge fit btir des forts
 l'embouchure de ces fleuves, et, aprs vingt ans d'un rgne dont
rien ne troubla la paix, il laissa Venise tranquille, florissante et
respectable.

[Note 45: Muratori, dans la seconde de ses savantes dissertations
(tom. I, pag. 56), parle de ce trait en cherchant  dterminer
quelles taient les limites du royaume de Lombardie. Voici ses
expressions: Avant Charlemagne, le royaume des Lombards touchait,
par le duch du Frioul, aux limites de la Pannonie, et de l'autre
ct  l'Istrie qui alors appartenait  l'empire grec. On parvint,
aprs de longues guerres,  une dmarcation de frontires entre les
deux tats, et, sous le rgne de Luitprandt, Paul Luc, duc de Venise,
et Marcel, matre de la milice, portrent leurs limites jusqu' la
Ville-Neuve, o devait aboutir le royaume des Lombards, c'est--dire
jusqu' la Piave, que quelques-uns ont prise mal--propos pour
l'Anassus. Cela se voit dans les traits qui furent faits en 983
entre l'empereur Othon II et le duc de Venise Tribuno. Othon
s'exprime ainsi: Nous avons tabli la limite  la Ville-Neuve comme
elle avait t marque autrefois entre le roi Luitprandt, et le duc
Paul Luc et le matre de la milice Marcel, c'est--dire de la grande
Piave  la Piave sche.

Les mmes expressions se retrouvent dans d'autres diplmes signs
par les rois d'Italie ou les empereurs, d'une part, et par les
ducs de Venise d'autre part. Andr Dandolo nous l'avait appris ds
long-temps dans sa chronique, o il dit: Le duc Paul Luc fit un
trait d'amiti avec le roi Luitprandt, par lequel les Vnitiens
obtinrent plusieurs immunits sous le matre de la milice Marcel.
Leurs frontires furent marques  Hracle qui, ayant t ruine,
est devenue ensuite la Ville-Neuve, c'est--dire de la grande 
la petite Piave. Cependant il se pourrait que cette dmarcation
des limites n'et t tablie que pour la partie de la terre-ferme
aboutissant  la mer; car il serait facile de prouver par d'autres
tmoignages qu'Opitergium, aujourd'hui Oderzo, Cividad, et d'autres
villes au-del de la Piave, taient soumises aux Lombards.

 partir de l'Histrie, et en tirant vers le sud-ouest, tout le
littoral de l'Adriatique jusqu' Ravenne, y compris Commacchio,
appartenait aux rois de Lombardie, sauf quelques ports et quelques
lagunes; mais il est certain que la ville de Venise et les les
adjacentes ne faisaient point partie de ce royaume.]

[Note 46: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, da
Carlo Antonio MARIN, tom. I, lib. 3, cap. 5.]

[Note en marge: Marcel Tegaliano, doge. 717.]

Marcel Tegaliano d'Hracle lui succda, en 717, dans sa dignit et
dans ses sages maximes. Aucun vnement mmorable n'illustra son
administration[47]. Il laissa le trne ducal en 726  Urse.

[Note 47: SABELLICUS, _Hist. Venet._ dcad. I, liv. 1.]

[Note en marge: Urse, doge. 726.]

Celui-ci tait d'un caractre entreprenant, belliqueux. Il exera la
jeunesse vnitienne aux armes, et chercha l'occasion de lui faire
faire l'essai de son courage. Cette occasion se prsenta bientt.

[Note en marge: XVIII. Entreprise des Vnitiens contre les Lombards,
pour rtablir l'exarque de Ravenne.]

Le roi des Lombards, Luitprandt, s'tait empar de Ravenne. Cette
ville tait gouverne sous l'autorit de l'empereur d'Orient, par
un ministre qui prenait le titre d'exarque. L'exarque se rfugia 
Venise. Le duc l'y accueillit; et le pape, qui avait un grand intrt
 empcher les progrs des Lombards, crivit au prince pour rclamer
ses secours en faveur de l'illustre exil. Cette lettre tait
adresse au duc des Vnitiens:

[Note en marge: Lettre du pape  ce sujet.]

Le Seigneur a permis,  cause de nos pchs, disait le pape, que
l'infidle nation des Lombards s'empart de la cit de Ravenne, si
minente entre les glises. Nous avons appris que notre cher fils,
le seigneur exarque, s'tait rfugi  Venise: nous exhortons votre
noblesse  adhrer  sa demande[48], et  prendre les armes en
notre considration; afin de rendre  son ancien tat la ville de
Ravenne, si recommandable par son zle pour notre sainte foi, et de
la rtablir sous la puissance de nos chers fils et seigneurs[49], les
grands empereurs Lon et Constantin.

[Note 48: _Debeat nobilitas tua ei adhrere._ La Chronique attribue
 Sagornino, rapporte cette lettre; mais, dans cette Chronique, la
lettre est adresse au patriarche de Grado, et non au doge. On peut
fort bien supposer que le pape avait crit  l'un et  l'autre.]

[Note 49: Dominorum filiorumque nostrorum.]

On voit que le pape ne suppose point que le concours des Vnitiens
dans cette affaire ft un devoir envers l'empire, et qu'il s'adresse
directement au duc, au duc seul, sans faire mention d'aucune autre
autorit.

Urse ne demandait pas mieux que de se rendre  cette prire;
cependant la circonstance tait dlicate. D'un ct on tait en
paix avec les Lombards; on avait trait rcemment avec eux; on
devait craindre de s'attirer, par une agression injuste, l'inimiti
de voisins si puissants; de l'autre, ces voisins taient dj des
ennemis; si on les laissait matres de Ravenne, ils n'en taient
que plus dangereux. On ne leur avait pas promis de voir leur
usurpation sans en prendre de l'ombrage; et il tait utile, instant,
de les obliger  se renfermer dans leurs limites. L'occasion tait
favorable, leur roi Luitprandt tait occup ailleurs; Ravenne tait
mal garde, sans dfense du ct de la mer; le pape et les empereurs
sauraient gr aux Vnitiens de cette entreprise, dont le succs
n'tait pas douteux.

Ces raisons furent exposes dans une assemble o on fit lecture de
la lettre du pape, o l'exarque se prsenta lui-mme pour solliciter
les secours; et il fut rsolu qu'on les lui accorderait. On arma
diligemment une flotte, et pour donner le change, on rpandit de faux
bruits sur sa destination. L'exarque feignit d'tre chass par les
insulaires. Il se retira vers Imola o il rassembla quelques troupes,
comme pour attaquer cette dernire ville. Tout--coup il se prsenta
devant Ravenne, presque au mme instant o les Vnitiens, sortis
la veille de leur port, jetaient l'ancre  la vue de la place. Le
dbarquement s'opre. Les Lombards surpris ne savent de quel ct
faire face. Tandis que l'exarque s'avance, les Vnitiens appliquent
leurs chelles aux murailles, enfoncent une porte voisine de la mer;
les troupes de l'exarque pntrent aussi; des deux chefs lombards,
l'un est tu, l'autre tombe vivant au pouvoir des assaillants;
Ravenne est reconquise. Ce fut par ce coup de main que les Vnitiens
firent le premier essai de leurs forces. Il est probable que ce fut 
cette occasion, et en rcompense de ce service, que leur doge reut
de l'empereur d'Orient le titre d'Hypate, titre qui rpondait  celui
de consul, mais qui ne dsignait cependant qu'une charge du palais.

[Note en marge: XIX. Rvolution dans l'tat; le doge Urse est
massacr; abolition du dogat; cration d'un magistrat annuel sous le
nom de matre de la milice. 737.]

Urse conut un tel orgueil de cette victoire, que les peuples furent
bientt rvolts de ses caprices et de sa hauteur. Les dignits
nouvellement tablies sont toujours un poste difficile et prilleux.
Hracle fut trouble pendant deux ans par les partisans et les
ennemis du doge. Enfin le peuple assaillit son palais, et l'gorgea.
Il avait rgn onze ans.

L'exprience que l'on venait de faire des inconvnients de la
puissance ducale, inspira de nouvelles ides. On sentait bien la
ncessit de mettre un magistrat  la tte des affaires de la
rpublique; on ne diminua point sa puissance, mais on en limita la
dure, et on voulut que le chef de l'tat fut renouvel tous les
ans. Les noms de tribun et de duc tant devenus galement odieux, on
choisit, pour dsigner cette nouvelle dignit, le titre de _matre de
la milice_.

On lut successivement  cette charge, Dominique Leo, Flix Cornicula
et Theodat Urse, fils du dernier doge. Il fut rappel de l'exil
pour venir gouverner sa patrie. Ce choix prouve que cette famille
avait encore un parti; et ce qui confirme cette opinion, c'est
que l'exercice de Theodat fut prolong d'un an. Julien Cepario le
remplaa, et eut pour successeur Jean Fabriciatio.

[Note en marge: XX. Nouvelle rvolution; rtablissement du dogat.
Theodat Urse, doge. 742.]

Ces magistratures temporaires ncessairement faibles, ces lections
qui revenaient si souvent, n'taient pas propres  calmer les
factions qui divisaient la rpublique. Le parti qui avait fait
rappeler le fils du dernier doge, ne cessait de faire des efforts
pour reconqurir l'autorit. Il parat que ce parti conservait une
grande influence dans Hracle. On ne sait pas quelles taient les
raisons de mcontentement que l'on avait contre le matre de la
milice Jean Fabriciatio, mais un jour le peuple, ou des factieux
l'assaillirent avec fureur, lui crevrent les yeux, et le dposrent.

Hracle tant en proie aux discordes, on convoqua l'assemble de
l'tat  Malamocco, ce qui indique qu'on cherchait  diminuer
l'influence du parti de Theodat. Cependant cette faction russit 
faire rtablir l'autorit ducale, et  en faire investir ce mme
Theodat Urse, fils du dernier duc, en 742. Il y a apparence qu'il
tait protg par la cour de Constantinople, car il tait revtu du
titre d'Hypate, comme son pre.

Theodat Urse, soit qu'il juget le sjour d'Hracle trop dangereux,
soit qu'on lui et impos cette condition en le nommant, fixa sa
rsidence  Malamocco. Il renouvela les traits d'alliance avec
les Lombards, qui n'avaient pas jug  propos de tmoigner leur
ressentiment de l'entreprise de son pre sur Ravenne. Ils s'en
taient vengs sur l'exarque, avaient repris cette place, et pouss
leurs conqutes en Italie. Le nouveau doge ne prit aucune part 
cette guerre. Un rgne de treize ans, assez tranquille, semblait
devoir calmer les factions, lorsqu'une circonstance, qui n'avait rien
en soi de remarquable, leur fournit une nouvelle occasion d'clater.

Le dernier trait avec les Lombards avait procur aux Vnitiens
la possession de quelques ctes qui s'tendaient jusqu' l'Adige.
Theodat crut qu'il tait ncessaire de faire fortifier un point 
l'embouchure de ce fleuve, et il ordonna d'lever une forte tour
dans l'le de Brondolo. Ses ennemis feignirent d'en prendre de
l'ombrage. Ils rpandirent que cette fortification n'avait pas tant
pour objet de repousser les trangers, que d'opprimer le peuple.
Un sditieux, nomm Galla, ameuta ceux chez qui ces imputations
pouvaient trouver quelque crance; et un jour que Theodat revenait de
visiter les travaux, il fondit sur lui avec une troupe de gens arms,
et lui fit subir le sort de Fabriciatio, son prdcesseur. Cette
cruaut devint un usage, et plusieurs doges furent, comme celui-ci,
privs de la vue en mme temps que de leur dignit.

[Note en marge: Galla, doge. 755.]

Par un autre acte de violence, Galla s'empara de la dignit ducale;
mais, ne s'y croyant pas solidement affermi, il fit procder 
l'lection, et inspira assez de terreur pour se faire confirmer.
Il usa de son pouvoir aussi indignement qu'il l'avait acquis. Son
insolente tyrannie devint bientt insupportable. Il n'y avait pas
encore un an qu'il rgnait: on se saisit de lui, et il prouva  son
tour la bont de la dposition, le malheur de la ccit et de l'exil.

[Note en marge: Cration, de deux tribuns.]

L'atrocit des remdes faisait juger de l'normit du mal. On
sentit la ncessit d'apporter quelques tempraments  une autorit
jusque-l trop peu dfinie, et on adjoignit au doge deux tribuns,
sans l'avis desquels il lui fut interdit de rien entreprendre.
Malheureusement on fit en mme temps un choix qui ne permettait pas
d'esprer que ces deux conseillers pussent jouir d'aucune influence.

[Note en marge: Dominique Monegario, doge. 756.]

Dominique Monegario, qui venait d'tre lu doge (en 756), tait un
homme froce, persuad qu'il est de l'essence d'un prince d'tre
absolu. Il semblait qu'on lui et fait une injure en limitant
l'autorit qu'on lui donnait. Il affecta le plus grand mpris pour
les conseils. Pendant huit ans, il fatigua les Vnitiens de la
tyrannie la plus capricieuse: enfin on s'en dlivra, comme de ses
prdcesseurs, et avec la mme cruaut.

[Note en marge: Maurice Galbaio, doge. 764.]

Le doge, qui lui succda, avait la qualit la plus dsirable dans
ceux qui sont revtus du pouvoir, la modration.

[Note en marge: Il associe au dogat son fils Jean.]

Maurice Galbaio, citoyen d'Hracle, fut de ces princes dont la
mmoire ne s'est point conserve par des faits clatants, mais par
les bndictions des peuples. La douceur de ses moeurs, et la sagesse
de son administration, les lui mritrent pendant vingt-trois ans.
L'vnement le plus important de son rgne, fut l'rection d'un
sige piscopal, qui fut plac dans la petite le d'Olivolo, l'une
de celles qui entourent Rialte. Rien ne prouve mieux le mrite de ce
doge, et la justice que lui rendaient les Vnitiens, que la faute
politique que la confiance leur fit commettre. Il y avait quatorze
ans qu'il rgnait: il avait un fils qu'il aimait tendrement, dont il
cultivait les dispositions, et qui annonait les qualits les plus
heureuses. Il eut la faiblesse, bien excusable dans un pre, et bien
ordinaire dans le chef d'une illustre maison, de dsirer que ce fils
lui ft associ de son vivant. Les Vnitiens s'empressrent de donner
cette marque de leur reconnaissance  ce prince si vertueux. Il vit
son fils Jean associ  sa dignit, et pendant neuf ans encore il
partagea avec lui les soins du gouvernement.

[Note en marge: XXI. Expulsion des Lombards par les armes de
Charlemagne. 774.]

Sous le rgne du pre, la colonie avait t tranquille et heureuse;
elle avait mme obtenu place dans un trait conclu entre Ppin
et l'empereur d'Orient, o il avait t stipul qu'elle serait
indpendante de l'un et de l'autre empire[50]. Ainsi la libert de
Venise s'affermissait, pendant que l'Italie et le monde changeaient
de face, que les armes de Charlemagne passaient les Alpes, et que
le trne des Lombards s'croulait. Il y a mme des historiens[51]
qui prtendent que ce prince avait rclam le secours des barques
vnitiennes, pour acclrer la reddition de Pavie. La conduite du
nouveau doge attira sur la rpublique un terrible orage.

[Note 50: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 1.]

[Note 51: Trovandosi in detto tempo Carlo r di Francia all'assedio
della citt di Pavia, ed essendo stato all'assedio alcuni mesi, mand
a domandare ajuto al doge al suo consiglio. Dove che furono armate
molte barche, le quali furono mandate in P ed in Tesino. Col quale
ajuto il detto r Carlo ebbe Pavia e prese il r Desiderio con tutta
la Lombardia. Per la qual vittoria il detto r Carlo concedette a'
Veneziani molto degni privilegj e don loro molte ville sul Padovano
e Trevisano: le quali possessioni pagavano certo tributo al vescovo
di Torcello, di Treviso, etc. _Hist. Veneziana_ da Andrea NAVAGIERO.]

Jean tait de ces caractres d'autant plus affermis dans le vice,
qu'ils sont plus dissimuls. Il avait tromp son pre et ses
concitoyens: affranchi de cette retenue que la vertu de Maurice lui
imposait (en 787), on ne trouva plus en lui qu'un prince avide,
insolent, violent et livr aux plus infmes dbauches. Il fit
pourtant confirmer par le nouveau conqurant de la Lombardie, le
trait de limites conclu par ses prdcesseurs[52].

[Note 52: Il en est fait mention dans un diplme de l'empereur
Frdric Ier, adress  l'vque de Torcello: _Quo statutus est
terminus tempore Caroli inter Venetos et Longobardos unum caput
exiens in fluvium Scile et alterum in fluvio Jario._ (_Codex Itali
diplomaticus Johanis Christiani Lunig_, tom. 2, pars 2, sectio 6,
VIII.)]

[Note en marge: Jean Galbaio s'associe son fils Maurice.]

Aprs neuf ans de tyrannie, Jean trouva le moyen de rendre son
autorit encore plus insupportable, en demandant  la partager avec
Maurice, son fils. Soit qu'on n'ost lui rien refuser, soit qu'on
crt impossible de voir empirer le gouvernement, les Vnitiens y
consentirent, et eurent  gmir, pendant une longue oppression, de
la fatale condescendance qui tendait  rendre le dogat hrditaire
dans cette famille. Comme son pre, le jeune Maurice avait commenc
par dissimuler ses vices. Assis tous les deux sur le trne, ils
rivalisrent d'infamie et de cruauts; les biens, les femmes et les
filles des citoyens taient frquemment l'objet de leurs violences.
Tout tremblait d'irriter des matres  qui le pouvoir paraissait
assur pour si long-temps.

[Note en marge: Attentat de Maurice contre le patriarche de Grado.]

Sur ces entrefaites l'vch d'Olivolo, c'est--dire de Rialte,
vint  vaquer. Jean fit choix d'un Grec pour remplir ce sige, ce
qui devait scandaliser et blesser le clerg vnitien. Le patriarche
de Grado refusa de sacrer le nouvel vque qu'il regardait comme
intrus. Le doge, courrouc de cette rsistance, chargea son fils de
la punir. Maurice se rendit  Grado, et fit prcipiter le patriarche
du haut d'une tour. Un pareil attentat, commis sur un personnage
galement vnrable par ses vertus et par le caractre dont il tait
revtu, ne pouvait qu'exciter l'indignation du peuple. Telle tait
cependant la terreur que le doge avait su inspirer qu'on se borna 
des murmures. Il donna le patriarchat  Fortunat, neveu du prlat
assassin, qui l'accepta sans renoncer  la vengeance.

Des calamits publiques vinrent se joindre  des malheurs privs dj
si dplorables. Les eaux des fleuves s'levrent  une hauteur, qui
menaa les les des lagunes d'une entire submersion, et un vent du
sud, qui refoula vers le fond du golfe les flots de l'Adriatique,
couvrit toutes les terres  plusieurs pieds de hauteur. Deux villes,
voisines l'une de l'autre, Hracle et Equilo, eurent des diffrends
dont on ignore le sujet; les deux partis en vinrent aux mains et la
rpublique vit dans son sein une guerre civile.

[Note en marge: XXII. Conspiration du nouveau patriarche contre le
doge.]

[Note en marge: Les conjurs attirent sur leur patrie les armes de
Charlemagne et de Ppin, nouveau roi des Lombards.]

Fortunat, le nouveau patriarche de Grado, crut que ce temps marqu
par des dsastres tait favorable  l'excution de ses projets contre
les assassins de son oncle. De concert avec Obelerio, citoyen de
Malamocco, tribun actuel, issu d'une famille tribunitienne, Demetrius
Marmano et George Foscaro, il conspira contre le doge et son fils;
mais la conspiration ayant t dcouverte, les conjurs se sauvrent.
Ils se partagrent les rles: Obelerio se tint  Trvise, pour y
tre  porte de conserver des correspondances avec les mcontents:
Fortunat alla  la cour de France avec le dessein d'inspirer 
Charlemagne des soupons ou de la jalousie contre le gouvernement de
Venise[53].

[Note 53: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani di_
Carlo Antonio MARIN, tom. II, lib. 1, cap. 2.]

Ces manoeuvres furent secondes par tous les ennemis que la
rpublique pouvait avoir  la cour de Ppin, assis depuis peu sur
le trne des rois lombards, et Venise se vit menace par toutes les
forces qui venaient de conqurir l'empire d'Occident. Charlemagne
ordonna que tous les Vnitiens tablis  Ravenne en fussent
expulss; ils frquentaient cette ville depuis deux cents ans; ils y
avaient des magasins, des comptoirs. Le pape Adrien Ier seconda le
ressentiment de l'empereur, en bannissant du territoire de l'glise
tous les sujets de la nouvelle rpublique[54].

[Note 54: L'abb Tentori, dans son _Essai sur l'Histoire civile,
politique et ecclsiastique de Venise_, rapporte la lettre du pape 
Charlemagne, tom. II, dissert. 19.]

Selon quelques historiens, Charlemagne alla plus loin: il donna
Venise au saint-sige. Si la pice connue sous le nom de donation de
Charlemagne  l'glise tait de quelque authenticit, nous aurions
 examiner ici comment cet empereur avait pu comprendre dans ses
libralits envers le sige apostolique, la Corse, la Sardaigne, la
Sicile, Venise, et plusieurs autres pays qui ne lui appartenaient
pas; mais il est bien reconnu que toutes ces donations, dont on
n'a jamais produit ni les originaux ni les copies, sont des pices
supposes. On n'a commenc  parler de celle de Charlemagne qu'un
sicle aprs la mort du donateur; et l'histoire est sans doute
dispense d'expliquer un fait dont elle n'admet pas l'existence[55].

[Note 55: Voyez l'_Essai sur la puissance temporelle des papes_, tom.
1er de la 3e dition.]

De sa retraite, Obelerio n'avait pas cess d'entretenir des
intelligences dans Venise, en mme temps qu'il correspondait avec
Fortunat. Une nouvelle conjuration se forma. Tout--coup les
partisans d'Obelerio le proclamrent doge;  ce signal le peuple se
souleva; Jean et Maurice effrays ne durent leur salut qu' la fuite,
et se rfugirent  Mantoue, en 804.

[Note en marge: Obelerio, l'un des conjurs, doge. 804.]

[Note en marge: Il s'associe ses frres Bat et Valentin.]

Du fond de son exil, Obelerio rentra dans sa patrie pour la
gouverner. Il suivit le funeste exemple trac par ses deux
prdcesseurs.  peine parvenu  la dignit ducale, il se fit donner
pour collgue son frre Bat, et mme dans la suite son second frre
Valentin[56]; tant on tait impatient d'assurer le pouvoir dans sa
famille. Parvenu au trne, il s'aperut qu'en invoquant les secours
de l'tranger il s'tait priv de l'espoir de rgner tranquille, et
crut assurer son repos en soumettant sa patrie  payer un tribut au
roi d'Italie[57]. Mais ses intrigues et celles de Fortunat, dont
l'objet tait de tirer vengeance du crime de Jean et de Maurice,
avaient appel les armes de Ppin contre la rpublique.

[Note 56: SABELLICUS, dcade 1, livre 2.]

[Note 57: F forza di riconoscer detto r e di darle per obbedienza
lire 10 all'anno a lui e sui successori de censo e tributo
perpetuo.--(_Sommario de diverse cose notabili concernenti la
repubblica._--Manuscrit de la Bibliothque du Roi, n 10124.)]

[Note en marge: XXIII. Guerre de Ppin contre Venise. 809.]

Jean et Maurice taient dposs, exils; ils ne se trouvaient plus
dans les les vnitiennes. Comme ce n'tait pas pour les punir que
Ppin avait arm, il ne renona point  ses projets. Ainsi sont
toujours tromps dans leur espoir ceux qui appellent l'tranger
pour venger leur injure personnelle. On raconte fort diversement
les circonstances qui amenrent cette guerre. Les uns disent que
Obelerio, chass du trne par son frre Bat, se rfugia  la cour
de Charlemagne, dont il pousa la fille et dont il attira la colre
sur sa patrie. D'autres, et ceci est plus vraisemblable, racontent
que Ppin, aprs s'tre rendu matre de l'Istrie et du Frioul, voulut
pousser ses conqutes vers la Dalmatie[58]. La coopration des
Vnitiens lui et t d'un grand secours. Il la rclama: Obelerio fit
tout ce qu'il put pour les y dterminer; mais une saine politique ne
leur conseillait pas de faciliter, sur la rive orientale du golfe,
les progrs d'un conqurant qui en occupait dj la rive occidentale.
Ils s'excusrent de leur mieux; Ppin, irrit de ce refus, les traita
en ennemis.

[Note 58: 806. Statim post natalem Domini, venerunt Willeric et
Beatus duces Veneti, nec non et Paulus dux Jader, atque Donatus
ejusdem civitatis episcopus, legati Dalmatorum, ad prsentiam domini
imperatoris, cum magnis donis, et facta est ordinatio ab imperatore
de ducibus et populis tam Veneti quam Dalmati.

Annales regum francorum a tempore quo, Carolo Martello defuncto,
Carlomanus et Pippinus fratres regnum adepti sunt, usque ad annum
Christi 872.

Man. de l'abbaye de Saint-Bertin, insr par Muratori dans ses _Rerum
Italicarum scriptores_, tom. II, 1re partie, p. 506.]

Son arme attaqua vivement Hracle et Equilo, les emporta d'assaut,
les livra aux flammes. Les Vnitiens pouvants se tournrent vers
le doge, lui demandant quel usage il comptait faire du crdit qu'il
se vantait d'avoir auprs de Ppin. N'taient-ils pas assez chtis
de n'avoir pas concouru, comme Obelerio le voulait,  livrer  ce
conqurant toutes les ctes de l'Adriatique? Le doge sollicita le
roi des Lombards de retirer ses troupes et l'obtint; mais Hracle
et Equilo taient dtruites, et leurs habitants furent obligs de se
disperser sur les autres les.

Cependant le dernier doge, quand il s'tait vu menac d'une attaque
de la part du fils de Charlemagne, avait demand des secours 
l'empereur d'Orient[59]. Nicphore, qui occupait alors le trne de
Constantinople, avait senti combien il lui importait de s'opposer
aux progrs des nouveaux matres de l'Italie. Une flotte, sous les
ordres de Nictas, tait partie dans ce dessein. Elle arriva dans le
golfe. Obelerio ne put empcher que les Vnitiens n'y joignissent
leurs vaisseaux. La flotte combine se montra sur divers points de
la cte, pour disperser, en les attirant, les forces de l'ennemi;
et tout--coup vint jeter l'ancre devant Comacchio, que Nictas ne
croyait pas en bon tat de dfense. Les troupes attaqurent la ville,
et la trouvrent pourvue d'une forte garnison. Cette garnison fit
une sortie et tua beaucoup de monde  Nictas, qui se vit oblig
de se rembarquer prcipitamment. La flotte, aprs avoir manqu son
expdition, se retira  Malamocco.

[Note 59: C'est probablement  cette circonstance que le prsident
Hnault fait allusion dans son _Abrg chronologique_, lorsqu'il dit
(an 803): L'tat de Venise avait alors deux ducs, qui tous deux
relevaient des deux empires; la rpublique ne pouvait pas avoir deux
princes -la-fois, et relever de deux empires diffrents.]

On ne pouvait pas douter que Ppin ne chercht  tirer vengeance
de cette attaque. Venise fut dans la plus grande agitation, quand
on apprit que le roi des Lombards assemblait  Ravenne des troupes
et des vaisseaux. On venait d'prouver combien les armes de Ppin
taient redoutables. Quelle honte pour le doge d'tre rduit 
proposer  ses concitoyens des soumissions, afin de conjurer l'orage
que lui-mme avait attir sur eux! C'est une grande faute dans
un chef de ne pas prsumer assez du courage de son peuple. Cette
circonspection l'expose  encourir le mpris. Les Vnitiens ne virent
plus dans Obelerio qu'un prince qui trahissait la patrie. Ils le
chassrent, et, de peur qu'il n'allt encore les desservir auprs de
Ppin, on le conduisit  Constantinople, et on relgua ses frres 
Zara.

La rpublique se trouvait sans chef. Le pril tait imminent; les
soldats de Ppin avanaient, ils avaient emport la tour de Brondolo,
les les de Chiozza, de Palestrine; ils entrrent dans Albiola; et
Malamocco, la capitale des Vnitiens, le sige de leur gouvernement,
ne voyait plus entre elle et l'ennemi qu'un troit canal qui ne
pouvait les arrter[60].

[Note 60: SABELLICUS, dcad. I, lib. 2.]

C'est dans ces moments extrmes qu'il appartient aux hommes d'un
grand caractre de s'emparer d'une noble influence. Ange Participatio
ouvrit l'avis de jeter toute la population de Malamocco dans Rialte,
qui, spare de l'ennemi par un bras de mer plus considrable,
offrait plus de sret, et de se dterminer dans cette dernire
retraite  une courageuse dfense. C'tait la neuvime ou dixime
fois[61] que cette population fugitive abandonnait son asyle, se
rfugiant d'une le sur une autre, tantt dans Aquile, tantt
dans Rialte, dans Concordia, deux fois  Grado, puis  Albiola, et
successivement  Torcello, Hracle et Malamocco.

[Note 61: _pitome de l'origine et succession de la duch de
Ferrare._--_L'origine et les faits de Venise_, par Gabriel SYMON.]

On se prcipita dans des barques; et, lorsque Ppin, aprs avoir
jet un pont sur Malamocco, entra dans cette ville, il la trouva
dserte. Le passage jusqu' Rialte tait plus difficile. Il y avait
peu d'espoir d'affamer dans cette position un peuple qui avait tant
de vaisseaux. Le roi fit sommer les Vnitiens de se rendre. Soit
pour gagner du temps, soit pour viter une action trop hasardeuse,
ils lui envoyrent des dputs chargs de traiter  des conditions
raisonnables. Ppin les reut avec hauteur et exigea que Rialte se
rendt  discrtion.

On dit qu'il essaya de jeter un pont de bateaux que les vaisseaux
des Vnitiens dtruisirent. Ils avaient pour commander leur flotte
un homme d'une grande exprience, Victor, citoyen d'Hracle. Le roi
des Lombards se dcida  forcer le passage avec ses vaisseaux. Ces
btiments, rassembls de divers ports de la cte, taient beaucoup
plus grands que ceux des Vnitiens, construits pour naviguer dans les
bas-fonds des lagunes.

Lorsque Victor vit la flotte de Ppin s'avancer, au lieu d'aller
 sa rencontre, il se rapprocha de la terre pour l'y attirer. Les
vaisseaux des Lombards le poursuivirent vivement; mais la mare qui
baissait les laissa bientt dans l'impossibilit de manoeuvrer.
Alors les navires vnitiens, voltigeant autour de ces btiments
immobiles, les attaqurent avec avantage; tout ce qui se prsentait
sur le pont tait accabl d'un dluge de traits. Des matires
enflammes atteignirent plusieurs vaisseaux et les embrasrent. Un
vent qui s'leva vint favoriser l'incendie et augmenter le dsordre.
Pendant tout le temps que les eaux restrent basses, la flotte de
Ppin demeura expose  des attaques qu'elle ne pouvait repousser,
et lorsque le flux vint relever les btiments que le feu n'avait pu
atteindre, ces dbris se rfugirent prcipitamment dans le port de
Malamocco.

Telle fut l'issue de cette entreprise du roi des Lombards. Il se
vengea de ce mauvais succs, sur les les vnitiennes qu'il occupait;
et, aprs les avoir inutilement saccages, il se retira avec son
arme sur le continent.

L'anne suivante, en 810, un trait de paix fut conclu entre
Charlemagne et l'empire d'Orient, et il y fut stipul que Venise
continuerait de faire partie de celui-ci. On voit que ce trait
est contradictoire avec celui que j'ai cit plus haut, et que la
rpublique ne jouissait pas encore d'une indpendance politique
absolue. Les deux grands empires semblaient ne pouvoir souffrir dans
leur voisinage aucun tat indpendant. Mais Venise devait prfrer
de relever de l'empereur de Constantinople, qui tait moins  porte
de l'opprimer et qui pouvait lui accorder tant de faveurs pour le
commerce qu'elle faisait dj dans tout le Levant.

Les historiens franais ont pass sous silence ou travesti cette
expdition de Ppin. Ils disent qu'il chtia les Vnitiens, qu'il
s'empara de leur capitale. Cela est vrai, puisqu'il pntra jusqu'
Malamocco; mais il fallait ajouter que les Vnitiens battirent sa
flotte et l'obligrent  repasser la mer[62].

[Note 62: L'auteur incertain du _Squitinio della libert Veneta_,
s'attache  prouver que cette victoire sur Ppin n'a jamais eu lieu;
mais d'abord son impartialit est plus que suspecte, puisque cet
ouvrage n'est qu'un pamphlet, fort spirituel  la vrit, contre la
rpublique de Venise; en second lieu, ses raisons paraissent tires
de fort loin, et peu solides. L'auteur des _Rvolutions d'Italie_,
Denina, se borne  dire au sujet de ce fait: _Tratto famoso e non ben
sicuro della storia Veneta._

Muratori, (2e dissertation, p. 61) a discut ce fait avec sa
sagacit et son rudition ordinaires. Il reconnat que, dans les
premires annes du IXe sicle, les Franais, dj tablis en
Lombardie, portrent leurs armes dans l'Istrie, dans la Dalmatie,
et s'emparrent de quelques les voisines de Venise. Il indique les
auteurs franais qui ont racont la conqute de Venise par Ppin, et
notamment les annales de St.-Bertin, rapportes par Duchesne, dont
voici le passage: Eodem anno classis a Niciphoro imperatore, cui
Niceta patricius prerat, ad recuperandam Dalmatiam mittitur. Anno
proxim sequenti, 807, Nictas, qui, cum classe Constantinopolitan,
sedebat in Veneti, pace fact cum Pippino rege, et induciis usque
ad mensem augustum constitutis, Constantinopolim regressus est. Tm
anno 809, classis de Constantinopoli missa prim Dalmatiam deinde
Venetiam appulit. Itaque anno sequenti, 810, Pippinus rex perfidi
ducum veneticorum incitatus, Venetiam bello terrque marique jussit
appetere; subjectque Veniti, ac ducibus ejus in deditionem
acceptis, eamdem classera ad Dalmati litora vastanda misit.

Que rsulte-t-il de ce passage? que le duc tait all  la cour de
Charlemagne, et y avait fait des soumissions  cet empereur. En
effet nous savons qu'Obelerio s'tait rendu  la cour de ce prince;
mais pour implorer sa protection contre les Vnitiens qui l'avaient
chass. D'o il suit que les soumissions qu'il peut avoir faites, ne
doivent pas tre regardes comme des soumissions du peuple vnitien.
Les Franais avaient envahi l'Istrie et la Dalmatie. La flotte
grecque vint pour leur disputer cette conqute. Cette flotte fut
accueillie dans les ports des Vnitiens; de-l, le ressentiment de
Ppin contre ce peuple; il saccagea leurs les.

L'historien franais ajoute, qu'il soumit Venise, et reut la
soumission des ducs: _Subject Veneti ac ducibus ejus in deditionem
acceptis_; mais  cette poque, il n'y avait pas encore d'le, de
ville, que l'on appelt Venise. Ce nom tait alors gnrique, et
dsignait tout le territoire de ce nouvel tat. Il n'y avait pas
plusieurs ducs, ou, pour mieux dire, il n'y en avait plus; car
Obelerio et ses frres avaient t chasss une seconde fois. Les
expressions de l'annaliste sont donc inexactes.

Voici maintenant la conclusion de Muratori, qui parat fort
judicieuse: Il se peut que les armes victorieuses de Ppin l'aient
rendu matre de quelques-unes des les qui constituaient la province
maritime appele Ventie; mais non de la ville qui, depuis, a t
nomm Venise, et qui, ds ce temps-l, ne consistait peut-tre que
dans l'le de Rialte. Peu importe que les Franais aient pntr dans
les autres les: il est certain que la ville de Venise n'appartnt
jamais au royaume de Lombardie.

Les traditions de la posie ne sont point  ddaigner pour
l'histoire; voici un passage de l'Arioste o l'enchanteur Merlin
retrace les guerres des Franais en Italie, (Chant 33):

  Lor mostra appresso un giovane Pipino,
  Che con sua gente, par che tutto copra
  Dalle fornaci al lito Palestino,
  E faccia con gran spese, e con lung' opra
  Il ponte a Malamocco; et che viccino
  Giunga a Rialto, e vi combatta sopra,
  Poi fuggir sembra e che suoi la sei sotto,
  L'aque che'l ponte, il vento, e'l mar li an rotto.]

[Note en marge: XXIV. Rgne du doge Ange Participatio. 809.]

Ange Participatio, que d'autres appellent Particiatio, avait sauv sa
patrie par sa fermet et son activit. De tels services lui donnaient
 la dignit ducale des droits que tous ses concitoyens reconnurent.
Un dcret solennel pronona pour toujours l'exclusion d'Obelerio.

Le nouveau doge tait de la maison de Badovaro, que nous prononons
Badouer, originaire d'Hracle. Il prenait les rnes du gouvernement
au sortir d'une guerre terrible; une multitude de familles restaient
sans fortune et sans asyle, plusieurs les taient dsertes, beaucoup
de villes taient dtruites. Nous verrons pourtant ce prince,
pendant une administration de dix-huit ans, ajouter  la splendeur
de sa patrie, comme s'il et reu la couronne dans un temps de
prosprit.

En lui confiant le gouvernement, on lui donna pour conseil deux
tribuns qui se renouvelaient par lection d'anne en anne.

[Note en marge: Le sige du gouvernement est fix  Rialte.]

Les vnements venaient de prouver que le sige du gouvernement tait
mal plac  Hracle, qui avait t dtruite plusieurs fois, et 
Malamocco, qui venait d'tre prise par les Lombards. Il semblait
que les habitants des lagunes attendissent cette exprience pour
s'occuper de l'embellissement de leur capitale. Rialte offrait plus
de sret; elle avait t l'asyle de la libert vnitienne; le
gouvernement s'y trouvait transport; les fugitifs y affluaient, et
beaucoup projetaient de s'y fixer, pour tre  l'abri de nouveaux
dangers.

Il y avait autour de Rialte une soixantaine de petites les que le
doge fit joindre l'une  l'autre par des ponts. Elles se couvrirent
bientt de maisons. On les environna d'une enceinte, et ce fut alors
que les descendants de cette peuplade de fugitifs donnrent  cette
ville naissante, qu'ils venaient de fonder au milieu d'un marais, le
nom de _Venetia_, en mmoire des belles contres d'o leur pres
avaient t forcs de s'expatrier. La province a perdu son nom et
est devenue sujette de la nouvelle Venise. Participatio fit btir
une glise cathdrale  Olivolo et un palais ducal sur le mme
emplacement qu'occupe celui d'aujourd'hui.

Ses soins pour la capitale ne l'empchrent pas de veiller aux
intrts des villes que la guerre avait dtruites. Malamocco,
Palestrine, Chiozza, sortirent de leurs ruines, et Hracle,
la patrie du doge rgnant, entirement rebtie, prit le nom de
_Citta-Nuova_[63].

[Note 63: C'est ainsi que s'expriment la plupart des historiens;
cependant on voit que la ville neuve existait antrieurement;
puisqu'il en est fait mention dans un trait que j'ai cit ci-dessus,
et qui est du commencement du VIIIe sicle.]

La paix de ce rgne ne fut trouble que deux fois. Le patriarche
d'Aquile, second par les nobles de Frioul, fit une descente
 Grado, et vint attaquer le patriarche de cette le. L'arme
vnitienne accourut au secours de celui-ci, battit les ennemis, et
mit les ctes du Frioul  feu et  sang.

Le second vnement dont nous avons  parler fut une conspiration
trame contre le doge, par Jean Jarrolico, Bon Bragadino, et
Moneterio. Le doge, aprs l'avoir dcouverte par sa vigilance, la
punit avec une juste svrit. De ces trois chefs de conjurs, le
dernier chappa par la fuite, les deux autres furent mis  mort.

[Note en marge: Participatio associe au dogat son fils Jean et
ensuite son fis Justinien.]

Jean Participatio, dont la conduite fut d'ailleurs si louable, ne
rsista pas plus que ses prdcesseurs  l'ambition de perptuer sa
dignit dans sa famille.

Il avait deux fils, Justinien et Jean. L'an avait t envoy par
son pre auprs de l'empereur de Constantinople. Pendant son absence,
le pre s'adjoignit le cadet; et, ce qu'il y a de plus remarquable,
c'est qu'il se l'adjoignit,  ce qu'il parat, de sa propre autorit.
Justinien,  son retour, tmoigna un vif ressentiment de cette
exclusion injurieuse pour lui. Le doge, pour prvenir la discorde
de sa famille, et peut-tre les dsordres de l'tat, se dtermina 
reconnatre ce que son fils an appelait dj ses droits.

Jean consentit  renoncer  l'association au dogat; Justinien prit
sa place, et il y a mme des auteurs qui ajoutent que cette faveur
s'tendit jusques sur un petit-fils, Ange, fils de Justinien[64].
De sorte que ce petit-fils se trouva -la-fois le collgue de son
pre et de son grand-pre, et que la dignit ducale semblait assure
dans cette famille pendant trois gnrations. Mais il parat que ce
petit-fils mourut le premier.

[Note 64: Angelus Participatius Justinianum filium et Angelum ex
eodem nepotem collegas sibi adscivit. _Series ducum Venetorum ex
Justiniano et aliis collecta._

SABELLICUS, _Hist. Venet._, dcad. I, lib. 2.]

[Note en marge: Justinien Participatio, doge. 827.]

Justinien succda  son pre en 827. Ce prince tait faible par
caractre et d'une sant dbile. Il rappela son frre Jean au partage
de l'autorit. L'histoire n'a conserv aucun des vnements de son
rgne, qui dura -peu-prs deux ans, si ce n'est l'envoi qu'il fit
d'une flotte, sur la demande de l'empereur Michel, dans les eaux
de la Sicile, pour y combattre les Sarrasins, qui commenaient 
infester les ctes de la Mditerrane; mais cette flotte rentra dans
les lagunes sans avoir combattu.

[Note en marge: XXV. Translation du corps de l'vangliste saint
Marc, d'Alexandrie  Venise.]

Un vnement d'un autre genre se passa pendant la vie de ce doge
obscur, ce fut la translation du corps de l'vangliste saint Marc 
Venise. Comme ce fait sert  faire connatre les moeurs du temps, je
ne puis que traduire ici le rcit naf d'un ancien historien[65].

[Note 65: SABELLICUS, _Hist. Venet._, dcad. 1, liv. 2.--Les
historiens ecclsiastiques d'gypte, parlent de cette translation. On
peut en voir la citation dans Renaudot, _Hist. patriarch. Alexand._,
pap. 577.]

Le roi d'Alexandrie, faisant btir un magnifique palais, avait
ordonn qu'on chercht par-tout, pour cette construction, les marbres
les plus prcieux, et qu'on en dpouillt mme les glises. Celle
de Saint-Marc, l'une des plus belles, n'en tait pas excepte:
deux saints prtres grecs prposs  la garde de cette glise,
Stauratius et Thodore, gmissaient de cette profanation. Il y
avait alors dans le port d'Alexandrie dix vaisseaux vnitiens. Bon
de Malamocco et Rustic de Torcello, tant venus dans cette glise
pour y faire leurs dvotions, furent frapps de la tristesse des
desservants et leur en demandrent la cause: l'ayant apprise, il les
pressrent avec de grandes promesses de leur livrer le corps de saint
Marc, les assurant que les Vnitiens en conserveraient une grande
reconnaissance. Les deux prtres s'y refusrent d'abord, craignant
de commettre un sacrilge, en dplaant les restes du saint patron.
Mais, ainsi le voulut la divine providence, pendant cet entretien,
ceux que le roi avait chargs de la recherche des marbres prcieux
se prsentrent dans l'glise, et, sans respect du lieu, se mirent
en devoir d'emporter ce qu'ils jugeaient propre  la construction du
palais du roi. L'glise, entirement btie de marbres rares, allait
tre dmolie; les desservants effrays se rendirent aux instances
des deux Vnitiens. Cependant il fallait viter qu'on ne s'apert
de l'enlvement des restes du saint vangliste, pour lesquels le
peuple avait une grande vnration,  cause des miracles qu'ils
opraient tous les jours. Ils couprent avec soin, et dans l'endroit
le moins apparent, l'enveloppe qui enfermait ces vnrables restes,
et substiturent  leur place le corps de saint Claudien. Un tel
parfum se rpandit  l'instant dans l'glise, et mme dans les lieux
voisins, que la foule accourut auprs des saintes reliques. Les
cachets du linge qui enveloppait le corps taient intacts: on ne
s'aperut point du pieux larcin. Il fallut encore tromper le peuple
et les infidles, pour pouvoir emporter, sans pril, ces prcieux
restes jusqu'au vaisseau.

On n'en croirait pas les historiens si on ne voyait encore, dans
notre glise de Saint-Marc, une image merveilleuse qui atteste le
fait. Pour mettre ceux qui devaient porter le corps  l'abri des
recherches et des mauvais traitements trop ordinaires chez cette
nation barbare, on plaa le corps dans un grand panier environn de
beaucoup d'herbes et couvert de chair de porc, dont on sait que les
Musulmans ont horreur. On fit donc venir ceux qui devaient porter le
panier, et on leur recommanda de crier _Khanzir_  tous ceux qui se
prsenteraient pour faire des recherches. _Khanzir_, dans la langue
de ces barbares, signifie porc. De cette manire ils arrivrent
jusqu'au vaisseau. Le corps fut envelopp dans des voiles, attach 
une antenne et suspendu au grand mt jusqu'au moment du dpart; car
il fallait encore drober la connaissance de ce prcieux larcin 
ceux qui viendraient visiter le navire en rade.

Enfin les Vnitiens quittrent le rivage pleins de joie.  peine
taient-ils en pleine mer qu'il s'leva une grande tempte. On assure
que saint Marc apparut alors  Bon de Malamocco, et l'avertit de
faire baisser  l'instant les voiles, pour viter que le navire,
chass par la force du vent, n'allt se briser contre les cueils
cachs sous les eaux; ils durent leur salut  ce miracle.

Lorsqu'ils prirent terre  Venise, toute la ville fut dans
l'allgresse: on se disait de toutes parts que la prsence du saint
assurait la perptuelle splendeur de la rpublique, ce qui confirmait
bien l'ancienne tradition connue de tout le monde, que saint Marc,
durant sa vie, ayant navigu sur la mer d'Aquile, et ayant touch
ces les, avait eu une vision cleste, qui lui avait prdit que ses
os reposeraient un jour sur cette terre alors inhabite.

Ce ne furent que ftes, chants, musique et prires dans toute la
cit; on invoquait le saint, pour qu'il prt sous sa protection la
ville, qui dsormais devait tre ternelle. Quand le corps vnrable
fut dbarqu, tout le peuple alla au-devant de lui jusqu'au fort,
avec le clerg qui chantait des hymnes et qui faisait fumer l'encens.
On reut ce noble prsent avec toute la dvotion possible; il fut
dpos dans la chapelle ducale, et le doge, qui mourut peu de temps
aprs, laissa, par son testament, une somme pour btir une glise 
saint Marc.[66]

[Note 66: Bernard Justiniani a compos un petit ouvrage sur la vie de
saint Marc, la translation de son corps, d'Alexandrie  Venise, et
l'authenticit de ses reliques.]

Cet vnement est plus considrable qu'il ne le parat au premier
aspect. Il n'est pas seulement un trait du caractre national, il se
lie aux institutions fondamentales de ce nouvel tat. Le peuple, dans
sa confiance, dans son enthousiasme pour le patron de la rpublique,
s'accoutuma  confondre l'ide du protecteur avec la patrie
elle-mme, et le cri de Vive saint Marc, devint le cri de guerre,
l'expression d'un sentiment civique, qui fut le signal de ralliement
dans les dangers, et qui, aux jours de deuil, fit couler des larmes
des yeux des patriotes.

[Note en marge: XXVI. Relations commerciales  cette poque.]

On voit par ce rcit qu' cette poque il y avait, -la-fois, dix
vaisseaux vnitiens dans le port d'Alexandrie. Cette circonstance
peut donner quelque ide de l'importance du commerce que ce peuple
faisait dans le Levant. On a vu qu'il en rapportait des objets de
luxe inconnus alors aux cours des princes les plus puissants de
l'Europe. Mais les avantages qu'il en retirait ne se bornaient pas
aux bnfices du trafic. En parcourant les ctes occupes par les
Sarrasins, en frquentant la capitale de l'empire d'Orient, les
voyageurs vnitiens prenaient une ide des arts de ces peuples;
ils voyaient des difices somptueux; ils avaient occasion de
pntrer dans les ateliers, o se fabriquaient les tissus que
l'Occident enviait sans savoir les imiter; ils perfectionnaient leur
architecture navale,  l'cole des Grecs, qui taient alors les
matres dans cet art. Bientt les btiments vnitiens eurent, dans la
mer Adriatique, la mme rputation de supriorit que les vaisseaux
liburniens y avaient eue autrefois.

L'mulation sollicitait l'industrie; les ides et les spculations
s'tendaient; le courage devenait plus entreprenant,  mesure qu'il
trouvait plus d'occasions de s'exercer; la cupidit savait se crer
des moyens de bnfice; par exemple, on voyait ces insulaires sans
territoire, acheter des troupeaux dans le continent voisin, et les
lever dans des pturages dont ils obtenaient la cession sur les
montagnes du Frioul et de l'Istrie, pour les vendre ensuite avec
avantage dans les marchs des villes populeuses[67].

[Note 67: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani, di_
Carlo-Antonio MARIN, tom. I, lib. 4, cap. 3.]

Les rivalits commerciales ne furent pas trangres aux discordes
civiles dont j'ai eu  faire le tableau. Grado, Malamocco, Rialte,
Torcello, ne voyaient pas sans envie les prosprits d'Hracle,
enrichie des trsors sauvs d'Aquile et des dpouilles de Ravenne.
Quand cette malheureuse ville d'Hracle se vit noye dans le sang de
ses citoyens, les cits rivales conurent l'esprance d'hriter de
son commerce[68]. Grado devint  son tour l'objet de leur jalousie,
lorsque Charlemagne accorda l'exemption de toutes sortes de pages 
quatre vaisseaux du patriarche de cette ville dans tous les ports de
son empire.

[Note 68: _Ibid._ cap. 4.]

Ces discordes, qui durrent quatre-vingts ans, firent sentir les
avantages de l'unit et de la stabilit du gouvernement. La guerre
de Ppin fora les Vnitiens  oublier momentanment leurs jalousies
pour repousser l'ennemi commun et leur fit former de nouveaux liens
avec l'empire d'Orient, dont le commerce leur tait d'autant plus
profitable qu' cette poque, ils n'avaient point de rivaux. Sienne,
Pise, Florence, taient encore dans l'obscurit; Amalfi, peuple de
fugitifs comme Venise, commenait  peine  tendre sa navigation
vers les mers de la Grce. Gnes prsentait dj l'aspect d'une cit
industrieuse et puissante, mais elle avait  combattre les Sarrasins,
qui taient  ses portes. Ceux-ci, quoique polics, n'taient point
navigateurs. Les peuples septentrionaux plongs dans la barbarie ne
connaissaient encore que les armes.




LIVRE II.

     Divisions intestines. -- Entreprise de Jean Participatio sur
     le comt de Comacchio. La flotte vnitienne battue par les
     Sarrasins  Crotone, et par les Narentins  Micolo. Invasion
     des Hungres: ils attaquent Venise. Leur dfaite (830-900). --
     Doges de la maison Candiano. Pierre Candiano IV, massacr.
     Abdication de quatre doges (901-991). Rgne de Pierre Urseolo
     II. Runion de la Dalmatie  l'tat de Venise (991-1006).
     Sdition. Usurpation du dogat par Dominique Urseolo. Expulsion
     de cette famille. Rvolte de Zara. Guerre contre les Normands
     (1006-1096). -- Premire croisade. Expdition en Calabre.
     Guerre contre les Padouans. Incendie de Venise. Guerre contre
     les Hongrois (1096-1117). -- Rgne de Dominique Michieli.
     Nouvelle expdition en Syrie, ou deuxime croisade. Prise de Tyr
     (1117-1130). -- Prise de Corfou. Expdition de Sicile. Dogat
     de Vital Michieli II. Singulier tribut impos au patriarche
     d'Aquile. Guerre contre l'empereur d'Orient. Dfaite de
     l'arme. Peste  Venise. Le doge assassin (1130-1173). --
     Changement dans la constitution de l'tat. lection de Sbastien
     Ziani (1173).


[Note en marge: I. Jean Participatio dfait Obelerio, son
comptiteur, et brle la ville de Malamocco. 830.]

Jean Participatio se trouvait seul en possession du trne ducal, par
la mort de son frre. Il eut d'abord  rprimer quelques entreprises
des pirates narentins.  peine cette affaire tait-elle termine
qu'un bruit se rpandit que l'ancien doge Obelerio avait rompu son
ban et tait descendu dans l'le de Veglia. Jean accourut pour
arrter les progrs de ce comptiteur; mais, au moment o il allait
combattre, le doge se vit abandonn par une partie de ses troupes
leves  Malamocco, pays d'Obelerio. Il revient sur ses pas, entre
dans Malamocco; et, pour punir cette ville de l'infidlit des
soldats qu'elle lui avait fournis, la rduit en cendres. Aussitt
aprs, il marche de nouveau contre son comptiteur, l'attaque, le
dfait, s'empare de sa personne, et le livre  la main du bourreau.
Ce ne fut point assez pour satisfaire le ressentiment populaire
que l'ancien doge s'tait attir. Son corps fut l'objet de mille
insultes, on alla jusqu' lui dchirer les entrailles avec les
dents[69].

[Note 69: SABELLICUS, _Hist. venet._ dc. I, lib. 2.]

[Note en marge: II. Conjuration contre le doge. Il est oblig de
fuir. Carossio s'empare du pouvoir. Le doge est rappel et dpos.]

De la fureur contre le vaincu on passa en un instant  la haine
contre celui par qui Venise en avait t venge. Jean Participatio,
surpris dans son palais par des conjurs, eut  peine le temps
d'chapper pour se rfugier en France. Cette conjuration avait pour
chef un certain Carossio, fils de Bonico[70], que cette violence
plaa  la tte du gouvernement. La rvolution fut si subite qu'elle
ne trouva aucune rsistance; il fallut concerter secrtement des
mesures contre l'usurpateur. Les principaux de la rpublique taient
les plus intresss  le renverser. Trente conjurs,  la tte
desquels taient Basile Trasimondo, Jean Marturio, et Dominique
Ortianico, fondirent  l'improviste sur Carossio et l'exilrent aprs
lui avoir fait crever les yeux.

[Note 70: Les historiens ne le dsignent pas autrement.]

Le doge, rappel pour reprendre l'exercice de sa dignit, en usa de
manire  faire beaucoup de mcontents; les factions divisrent la
ville; mais celle de Jean Participatio n'tait pas la plus forte. Un
jour, dans la cathdrale mme, pendant l'office divin, ses ennemis
l'assaillirent, le dposrent, lui couprent la barbe et les cheveux,
et le relgurent  Grado, dans un monastre. On procda sur-le-champ
 l'lection d'un nouveau doge; les suffrages se runirent sur Pierre
Tradenigo, originaire de Pola (836).

[Note en marge: III. Pierre Tradenigo doge. 836.]

L'un des premiers actes de ce nouveau doge fut de s'adjoindre son
fils Jean, qui ne lui survcut pas.

Il envoya ce fils contre les pirates narentins, avec lesquels
la rpublique tait dans un tat de guerre habituel, mais cette
expdition n'eut point de rsultat.

La guerre avait lieu entre les habitants des bords du lac de Garde
et ceux de Vrone. Les Vronais demandrent du secours aux Vnitiens.
Il parat que ceux-ci leur en fournirent, et leur facilitrent
des succs contre leurs ennemis, car Vrone envoya de magnifiques
prsents  Venise.

L'historien du commerce de Venise[71] attribue cette guerre 
quelques contrarits que les Vronais et les Vnitiens prouvaient
pour le transport de leurs marchandises dans la valle suprieure
de l'Adige: on ajoute que tous les prisonniers faits dans cette
expdition furent compris dans le partage des Vnitiens, et destins
 peupler l'le de Poveglia, alors dserte[72]; ce qui autoriserait
 penser que la rpublique, aprs quatre cents ans d'existence,
n'avait pas encore une population suffisante pour couvrir son petit
territoire.

[Note 71: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani, di_
Carlo-Antonio MARIN, tom. II, liv. I, cap. 6.]

[Note 72: Note marginale de la chronique de Dandolo.--Manuscrit de la
bibliothque Ambrosienne.]

[Note en marge: IV. Guerre contre les Sarrasins tablis en Sicile. La
flotte vnitienne battue  Crotone. 837.]

Les peuples des ctes de l'Italie, toujours insults par les pirates
de la Mditerrane, n'ont jamais su les punir, ni mme les repousser.
 cette poque c'taient les Sarrasins qui dsolaient la Pouille,
la Calabre, et les environs de Rome[73]. Ils s'taient mme tablis
dans la Sicile. Les Italiens implorrent le secours de l'empereur
grec Michel, qui  cet effet arma une flotte. Mais cette flotte
n'tait pas suffisante pour attaquer les Sarrasins; Thodose, qui la
commandait, vint solliciter les Vnitiens de se joindre  lui. Le
doge cda  cette demande et mit en mer soixante btiments, qu'il
voulut commander en personne.

[Note 73: On dit qu'ils pntrrent jusqu'au Vatican, et le
pillrent.]

Michel rcompensa le dvouement de Tradenigo en lui donnant le
titre de protospataire, c'est--dire de grand-cuyer de l'empire.
Ceci constate encore la suprmatie que conservaient les empereurs
d'Orient. Les doges s'honoraient d'tre revtus d'une des grandes
dignits de la cour et souvent les sollicitaient. Nous en avons vu
plusieurs dcors du titre d'hipate, c'est--dire de consul.

La flotte combine rencontra l'ennemi devant Crotone, dans le golfe
de Tarente. Le commandant de l'arme des Sarrasins se nommait Sabba.
S'il faut en croire les historiens de Venise, la flotte grecque plia
ds le commencement de l'action et prit la fuite, de sorte que tout
l'effort de l'ennemi tomba sur les Vnitiens. Presque tous leurs
vaisseaux furent pris ou submergs; ce fut un dsastre gnral.
Les dbris de cette arme furent poursuivis par les vainqueurs
jusqu' l'entre du port. Une flotte marchande, qui revenait de
Syrie, tomba entre leurs mains, et tous ceux qui la montaient furent
impitoyablement massacrs. Les infidles, matres de l'Adriatique, en
ravagrent tous les rivages. Venise tait en alarmes.

Ds que les Sarrasins eurent quitt cette mer, les Narentins,
enhardis par la dfaite des Vnitiens, recommencrent leurs
excursions, et vinrent piller la ville de Caorlo. Le reste de la
marine vnitienne fut envoy contre eux et russit  les contraindre
de rentrer dans leur port.

[Note en marge: V. Discordes civiles. Le doge massacr.]

Ces malheurs publics avaient amen des divisions intestines. Six
familles considrables taient  la tte de plusieurs factions. D'un
ct on voyait les Justiniani, les Polani, les Basi; de l'autre,
les Barbolani, les Selii et les Sevoli. Venise eut le dplorable
spectacle de rixes continuelles et toujours sanglantes; le doge, qui
n'eut pas la force de les rprimer, finit par en tre victime. Un
jour qu'il se rendait  l'glise, accompagn de tout son cortge, il
fut assailli par des furieux, qui appartenaient, dit-on,  la faction
Barbolani, et massacr. Les gardes du doge firent d'inutiles efforts
pour le dfendre. Presss par les conjurs, ils se rfugirent dans
le palais ducal, o ils soutinrent un sige de trente jours. Ils se
rendirent enfin sous la condition qu'ils auraient la vie sauve. Le
peuple, revenu de son effroi, sentit toute l'normit de l'attentat
commis contre le chef de la rpublique; on en poursuivit les auteurs:
les uns s'exilrent, d'autres furent mis  mort, et la famille des
Barbolani fut chasse de Venise; mais, dans la suite, elle obtint son
retour, par la protection de l'empereur d'Occident.

[Note en marge: VI. Urse Participatio doge. 864.]

Le trne ducal fut rempli en 864 par Urse Participatio, qui se montra
le digne successeur du premier doge de son nom. Il se ligua avec
l'empereur Charles-le-Chauve, pour repousser les Sarrasins, dont
les armes faisaient de rapides progrs sur le continent. Mais il
n'eut qu'une occasion d'essayer les siennes contre eux. Ils vinrent
avec une flotte mettre le sige devant Grado. Le doge fit partir
aussitt la flotte vnitienne sous le commandement de son fils Jean.
Les Sarrasins n'acceptrent point le combat, se retirrent, Grado
fut dlivr; et Jean, de retour  Venise, fut associ au dogat,
en rcompense de cette expdition. Le doge excuta lui-mme une
entreprise heureuse contre les corsaires de la Dalmatie; mais ce qui
lui fit encore plus d'honneur ce fut d'avoir teint les factions qui
dsolaient Venise, et d'avoir procur  sa patrie dix-sept ans de
prosprit.

[Note en marge: VII. Jean Participatio doge. 881.]

[Note en marge: VIII. Pierre Candiano, doge. 887.]

[Note en marge: Guerre contre les pirates de Narenta. La flotte
vnitienne est battue.]

Son fils Jean, qui lui tait adjoint depuis long-temps, lui succda
en 881. Il donna une marque d'ambition que Venise n'avait pas encore
eue  reprocher  ses princes. Le comt de Comacchio, fief relevant
du saint-sige, tait une espce de principaut, qui lui parut un
tablissement convenable pour sa famille. N'osant en demander au
pape l'investiture pour lui-mme, il la fit solliciter par son frre
Badouer; mais le comte Marin, alors en possession de Comacchio,
averti de ce projet, enleva le comptiteur, qui venait le supplanter,
et le blessa mortellement. Il fallut que l'arme de Venise servt 
venger cette injure personnelle, et le pays de Comacchio fut ravag,
parce que celui qui avait voulu l'usurper n'avait pu y russir.
Comme presque tous ses prdcesseurs, Jean voulut associer un de
ses parents  sa dignit, mais son frre Pierre qu'il y appelait
mourut avant d'en tre revtu. Le doge, accabl d'infirmits,
dsespr de n'avoir russi dans aucune de ses entreprises, dclara
son intention d'abdiquer le pouvoir; il l'avait exerc pendant six
ans. Pierre Candiano, lu pour lui succder, vint au palais recevoir
en crmonie, des mains mmes de son prdcesseur, les marques
de sa dignit. Mais la fortune trompa toutes les esprances qu'on
avait fondes sur le choix d'un homme dans la force de l'ge et
dj illustre par d'minentes qualits. Cinq mois s'taient  peine
couls qu'il entreprit de dtruire les pirates de Narenta, arma
contre eux douze galres, dont il prit lui-mme le commandement,
atteignit l'ennemi et l'attaqua avec une imptuosit qui annonait
l'intention de le dtruire. Dj il avait pris ou brl une partie de
la flotte des Narentins lorsqu'il reut un coup mortel. Ce malheur
mit le dsordre et le dcouragement dans la flotte vnitienne; elle
cda  son tour; les pirates la poursuivirent, en dtruisirent une
partie et le reste se rfugia  Grado, o l'on rendit les honneurs
de la spulture au premier doge que la rpublique et vu mourir en
combattant pour elle.

[Note en marge: Jean Participatio exerce momentanment le dogat.]

Dans la confusion qui fut la suite de ce dsastre, on ne put
s'accorder pour faire l'lection du successeur de Candiano.
Jean Participatio, vivement sollicit de reprendre les rnes du
gouvernement, prouva combien son abdication avait t sincre. Aprs
avoir rsist long-temps aux voeux de ses concitoyens, il n'y cda
qu'avec rpugnance, revint habiter le palais ducal pendant six mois,
et,  l'expiration de ce terme, renouvela ses instances pour obtenir
qu'on procdt  l'lection d'un nouveau doge.

Venise, dans l'intervalle de soixante ans, avait eu trois doges
massacrs[74], et un dpos[75], deux guerres civiles[76], deux
flottes dtruites. Pour que tant de plaies pussent se fermer, elle
soupirait aprs quelques annes d'un rgne doux et tranquille, et
cependant elle avait besoin aussi d'une guerre qui rtablt l'honneur
de ses armes. Ce double succs tait rserv au nouveau doge, Pierre
Tribuno.

[Note 74: Obelerio, Carossio, et Pierre Tradenigo.]

[Note 75: Jean Participatio.]

[Note 76: Celle d'Obelerio, et celle des Barbolani.]

[Note en marge: IX. Pierre Tribuno, doge. 888.]

Son rgne fut de plus de vingt ans. Les douze ou quinze premires
annes en furent paisibles. Il dirigea vers les soins de
l'administration intrieure un gnie qui n'tait pas moins propre 
briller dans les grands dangers, Venise rparait ses pertes et sa
marine par le commerce. Elle s'entourait de quelques fortifications;
le port tait ferm par de fortes chanes; le quartier d'Olivolo,
devenu une espce de citadelle, prenait le nom de Castello. Mais
de nouvelles guerres s'taient allumes en Italie. Branger, duc
de Frioul, et Guy, duc de Spolette, se disputaient les dbris du
royaume que les faibles descendants de Charlemagne n'avaient pas su
conserver, lorsque tout--coup un nouvel essaim de barbares vint
fondre sur ces belles contres.

[Note en marge: X. Invasion des Hungres. 900. Victoire navale des
Vnitiens.]

Ceux-ci se nommaient les Hungres. Ils sortaient encore de la
Pannonie, inpuisable source de torrents dvastateurs. Ce fut vers
l'an 900 qu'ils forcrent le passage des Alpes et parvinrent aux
bords de l'Adriatique. La rputation de Venise et l'espoir d'un riche
butin ne pouvaient manquer de les attirer. Ils se jetrent dans des
barques. Citta-Nuova, Equilo, Capo-d'Argere, Chiozza, furent le
thtre de leurs rapines et de leurs fureurs. Cette chane d'les,
qui forment une espce de jete dont les deux extrmits touchent
presque au continent, tait envahie. Il ne restait plus  traverser
que le bras de mer qui spare Venise de Malamocco. Le dsordre et
la terreur taient dans la capitale. Le doge arma la flotte avec
activit, rappela aux Vnitiens leur victoire sur Ppin, dans les
mmes lieux, dans une extrmit semblable, et les conduisit 
l'ennemi.

Il est difficile de penser que les barbares, trangers  l'art de
la navigation, arrivs depuis peu sur ces ctes, embarqus  la
hte sur tous les btiments qu'ils avaient trouvs dans les ports,
eussent une flotte bien organise; mais enfin c'taient des furieux
qui touchaient  leur proie. Ils coururent au-devant de la flotte
vnitienne. Celle-ci profita de tous les avantages que lui donnaient
la connaissance parfaite des lieux et un long exercice de l'art;
elle les mit en dsordre et les dfit compltement. Ils quittrent
cette mer couverte de leurs dbris, et allrent se venger sur
l'Italie, tandis que le doge, ramenant sa flotte victorieuse dans
Venise qu'il avait sauve, venait jouir, pendant les dernires annes
de son rgne, de la reconnaissance de ses concitoyens. L'empereur
d'Orient, en le flicitant de ses succs, lui envoya le diplme de
protospataire de l'empire.

[Note en marge: XI. Urse Participatio, doge. 912.]

Urse Participatio, qui succda  Pierre Tribuno, tait le septime
doge de son nom, mais il est plus souvent dsign sous celui de
Badouer. C'tait un prince sage, plein de douceur et de pit, qui
gouverna la rpublique pendant vingt ans avec prudence et modration.
Son rgne ne fut point marqu par des vnements mmorables; mais
il est juste de lui tenir compte de l'exemple qu'il donna, en ne
faisant point, de son vivant, investir son fils de la dignit ducale.
Presque tous ses prdcesseurs, depuis Maurice Galbaio, avaient eu
cette faiblesse, et mme les derniers s'taient arrog le droit
de se donner un adjoint sans consulter le peuple, disposant ainsi
arbitrairement d'une dignit lective.

Urse Participatio n'attendit point que la mort vnt le surprendre sur
le trne. Il abdiqua vers l'an 932 pour embrasser la vie monastique.

[Note en marge: XII. Pierre Candiano II, doge. 932.]

Pierre Candiano II, son successeur, tait le fils de celui qui avait
perdu la vie en combattant les Narentins. Ces pirates taient les
ennemis les plus constants de la rpublique; ce doge eut plusieurs
fois  les combattre et le fit toujours avec succs. Il imposa un
tribut de cent cruches de vin  Capo-d'Istria[77], alla reprendre
dans le port de Comachio des barques vnitiennes dont ceux de cette
ville s'taient empars, et eut bientt une nouvelle occasion de
montrer toute sa prsence d'esprit et tout son courage.

[Note 77: Voyez sur ce trait l'_Histoire du commerce de Venise_, par
MARIN, tom. II, liv. 2, ch. 6.]

[Note en marge: Entreprise des pirates.]

Il tait d'usage dans ce temps-l que les mariages des citoyens
considrables se clbrassent tous -la-fois,  la mme messe, dans
l'glise cathdrale, la veille de la fte de la Purification. On
portait  la suite des maries des cassettes contenant la dot et
les prsents qui leur taient donns. Des corsaires entreprirent
de s'emparer d'un si riche butin. Ils arrivent la nuit prs du
rivage sans tre aperus, et le lendemain pendant la crmonie ils
se prcipitent dans l'glise le sabre  la main, n'y trouvent aucune
rsistance, s'emparent des poux et de leurs richesses, et se jettent
dans leurs barques avec leurs captifs.

La consternation tait gnrale dans Venise. Aussitt que le doge
fut inform de cet attentat, il rassembla quelques btiments, courut
aprs les pirates, les atteignit dans les lagunes de Caorlo, sur la
cte de Frioul, en fit un carnage presque gnral et rentra dans le
port ramenant les jeunes poux qu'il avait sauvs. Cet vnement fut
l'origine d'une fte que les Vnitiens clbrent annuellement[78].

[Note 78: _La Chronique vnitienne_, de Franois Sansovino, rapporte
cet vnement au rgne de Pierre Candiano III, et  l'an 944. Paul
Morosini, dans son _Histoire de Venise_, liv. 1, ch, 7, le place 
l'anne 668, et dit que les corsaires taient des Triestains. Presque
tous les historiens l'attribuent au mme peuple; mais il est dmontr
qu'on ne peut le placer qu'au Xe sicle. L'auteur de l'_Histoire de
Trieste_, le pre Irne della Croce, a consacr le ch. 4 de son 8e
liv.  la discussion de ce fait et de sa date, qu'il place en 930.]

[Note en marge: XIII. Pierre Badouer, doge. 939.]

[Note en marge: Trait avec le roi d'Italie.]

Pierre Candiano tant mort aprs sept ans d'exercice, les Vnitiens
firent choix, pour lui succder, de Pierre Badouer, fils d'Urse
Participatio. On ne cite rien de remarquable sous son administration,
qui dura deux ou trois ans. Quelques crivains rapportent  cette
poque un trait fait avec le roi d'Italie, Rodolphe, ou Branger
II, par lequel le roi accordait aux Vnitiens la libre entre dans
les rivires de ses tats moyennant un droit, et s'engageait 
ne permettre sur ses terres le passage  aucune troupe pour agir
hostilement contre la rpublique.

Il est question aussi dans ce trait du droit de battre monnaie,
qui est reconnu par le roi d'Italie[79]. Mais il est incontestable
que Venise n'tait,  l'gard de ce prince, dans aucun rapport de
dpendance. Comment aurait-elle eu besoin d'une concession de sa part
pour battre monnaie? Comment un tat, qui armait des flottes, qui
faisait des traits avec les empereurs et avec les rois, aurait-il
attendu si tard pour avoir une monnaie? On a conjectur que le
sens de cet article pouvait tre que le roi d'Italie permettait la
circulation de la monnaie de Venise dans ses tats. Cette explication
parat assez naturelle. Quoi qu'il en soit, il existe encore des
monnaies vnitiennes de ce temps-l, et il est remarquable qu'elles
ne portent ni l'effigie ni le nom des doges rgnants[80].

[Note 79: Andr Dandolo dit formellement: Rodulfus regni sui
anno quarto immunitates Venetorum in regno italico ab antiquis
imperatoribus et regibus concessas per privilegium renovavit et
in eodem declaravit ducem Venetiarum potestatem habere fabricandi
monetam, quia ei constitit antiquos duces hoc continuatis temporibus
perfecisse.

Muratori rapporte deux vers qu'on avait crits sous le portrait du
doge Pierre Candiano III:

  Multa Berengarius mihi privilegia fecit:
    Is quoque monetam cudere posse dedit.]

[Note 80: Un manuscrit anonyme des vies des doges, conserv dans
la bibliot. de la maison d'Este, contient un passage rapport par
Muratori: (Antiquitates italic medii vi. Dissertation 27e, p. 646),
qui confirme cette conjecture: Berengarius rex Venetorum antiqua
jura confirmavit et cudendi monetam auri et argenti, ut sub imperio
Grcorum habuerant, potestatem dedit.

Muratori ajoute que l'on croit mme que les Vnitiens avaient frapp
des monnaies grossires ds le temps que les Goths occupaient
l'Italie. Ce savant rapporte la description et l'empreinte de
plusieurs monnaies vnitiennes.

Charles Marin, dans son _Histoire du commerce de Venise_, prouve,
tom. II, liv. 2, chap. 4, que les monnaies vnitiennes taient plus
anciennes que ce trait. Dans le chapitre suivant, il donne des
renseignements sur leur poids, et sur le rapport de la valeur de l'or
et de l'argent avec les denres.]

[Note en marge: XIV. Pierre Candiano III, doge. 942.]

Un troisime Pierre Candiano fut lev au dogat  la place de
Pierre Badouer en 942. Il tait le troisime fils de Pierre
Candiano II. Quoique sa jeunesse et t fort orageuse, sa conduite,
comme prince, fut fort respectable. Son premier soin fut d'armer
contre les Narentins, qui dsolaient le commerce de Venise et
infestaient la mer, o la rpublique avait remport de si brillantes
victoires. Effrays d'un appareil menaant, les pirates en vinrent
 des soumissions, restiturent le butin qu'ils avaient pris, et
s'engagrent  payer un tribut.

[Note en marge: Pierre, son fils, qu'il associe au dogat, est banni
pour ses excs.]

Le nouveau doge avait trois fils; l'an tait engag dans les
ordres sacrs. Il appela le second, nomm Pierre, au partage de
son autorit; mais ce jeune homme, peu touch des exemples et des
conseils de son pre, se conduisait moins en prince qu'en brigand,
dont les fureurs devaient alarmer tous les citoyens. Ou ne put
se rsoudre  tolrer ses excs. Le pre se mit en devoir de les
rprimer: le fils entreprit de rsister  l'autorit paternelle et
 la puissance publique,  l'aide d'une troupe d'hommes corrompus
comme lui; et on aurait vu peut-tre le palais ensanglant, si
l'indignation gnrale ne se ft souleve pour punir la tmrit de
ce sditieux. Il fut saisi, garrott, jug, condamn  perdre la
tte. Les larmes de son pre lui sauvrent la vie; on commua sa peine
en un bannissement perptuel, et tous les citoyens s'engagrent par
serment  ne jamais souffrir sa prsence sur le territoire de la
rpublique.

La cour des voisins jaloux est toujours un asyle ouvert aux
mcontents. Celui-ci se retira  Ravenne, o il arma quelques
vaisseaux avec lesquels il se mit  faire la course contre les
btiments de sa nation. Son respectable pre, au dsespoir de voir
cet indigne fils finir par le mtier de pirate, le plus odieux de
tous aux yeux des Vnitiens, en mourut de chagrin dans la onzime
anne de son rgne.

[Note en marge: XV. Pierre Candiano IV, doge. 952.]

trange mobilit des passions humaines! Ce pirate, ce furieux, cet
exil, dont on avait jur de ne jamais souffrir le retour, fut celui
que, dans la nouvelle lection, les suffrages appelrent au trne.
Trois cents barques allrent le chercher  Ravenne et son entre dans
Venise fut un triomphe et un scandale.

Le royaume d'Italie venait de changer de matre. Othon en avait
chass Branger. Il importait  la rpublique que cet empereur voulut
bien s'en tenir avec elle aux termes des anciens traits qu'elle
avait faits successivement avec les divers possesseurs de l'Italie
suprieure. Le nouveau doge lui envoya une ambassade  Rome et les
traits furent renouvels.

Pendant que Venise consolidait ses relations de bon voisinage
avec l'empereur d'Occident, elle n'oubliait pas que c'tait dans
l'Orient qu'taient ses relations de commerce et son alli naturel.
Ses vaisseaux frquentaient les ports du Levant et fournissaient
les Musulmans nouvellement tablis sur ces ctes de tout ce que
l'Europe offrait  leurs commodits ou  leurs besoins. L'esprit de
trafic s'tendait sur tout, mme sur le commerce des armes et des
esclaves[81]. Mais l'empereur grec, qui mditait des projets contre
ses nouveaux voisins, exigea que le doge dfendt aux Vnitiens, sous
les peines les plus svres, de fournir aucun secours aux infidles.

[Note 81: Parmi les prsents que Luitprandt, ambassadeur de Branger,
offrit  l'empereur de Constantinople, en 948, il y avait des
esclaves, dont quatre taient entirement mutils, sorte d'eunuques
de trs-grand prix. La ville de Verdun tait alors en possession de
cette branche de commerce.]

Tels sont les actes extrieurs du gouvernement de Pierre Candiano IV.
 l'intrieur, son administration fut tyrannique. Il donna un exemple
jusque alors inoui. Il rpudia sa femme, dont il avait un fils,
relgua la mre dans un couvent, fora le fils  entrer dans les
ordres sacrs, se remaria avec une petite-fille de Hugues, roi des
Lombards, et comme elle avait quelques droits sur certaines villes
d'Italie, il fit la guerre pour les soutenir.

Les Vnitiens ne pouvaient voir qu' regret le sang de leurs
concitoyens rpandu pour les intrts privs de leur doge. Celui-ci,
qui craignait les suites d'un mcontentement qu'il avait fait natre,
s'avisa de prendre des prcautions contre le peuple et d'introduire
une garde dans son palais, ce qui tait sans exemple. Cet acte
de prudence ne fut jug que comme un trait d'orgueil. La hauteur
indispose peut-tre encore plus que la tyrannie.

[Note en marge: Il est massacr.]

Une foule immense se porte vers le palais. La garde repousse les
assaillants. Dsesprant de le forcer, on met le feu  tous les
btiments qui l'environnent; l'glise de Saint-Marc, plusieurs autres
difices, trois cents maisons, sont en flammes. L'incendie gagne le
palais, toutes les issues sont assiges par une populace furieuse.
Le doge, poursuivi par les flammes, veut s'chapper; il tient dans
ses bras un jeune fils qu'il avait eu de sa seconde femme. Par-tout
il trouve les passages ferms. Il implore la piti de ses ennemis,
rappelle les services de son pre, prsente son fils, rclame
l'humanit en faveur de cet innocent, demande  tre jug, se soumet
 tout. Il n'tait plus temps, le peuple furieux se prcipite sur
lui, le massacre impitoyablement ainsi que l'enfant, et jette leurs
corps  la voirie.

[Note en marge: XVI. Pierre Urseolo I, doge. 676.]

[Note en marge: Victoire sur les Sarrasins.]

Les excs qu'on avait eus  reprocher  ce doge dterminrent tous
les suffrages en faveur d'un homme d'un caractre tout oppos. Pierre
Urseolo, qui fut lu, n'accepta cette dignit qu'avec la plus sincre
rpugnance. Sa pit tait minente, sa libralit digne de sa
fortune. Il fit rebtir  ses frais le palais et l'glise Saint-Marc,
dtruits dans la dernire sdition. Ces soins pieux ne l'empchrent
pas de marcher en personne au secours des habitants de la Pouille,
attaqus par les Sarrasins, et il remporta une victoire clatante
sur ces infidles. De retour  Venise, il continua de gouverner avec
beaucoup de sagesse; mais les entretiens d'un moine franais, que la
dvotion avait conduit  Venise, lui firent croire qu'il tait un
spectacle plus agrable  Dieu que celui d'un prince qui travaille au
bonheur de ses sujets par son administration et par ses exemples; il
finit par se dterminer  abandonner sa femme, son fils et le soin de
l'tat pour embrasser la vie contemplative.

[Note en marge: Le doge s'vade pour embrasser la vie monastique.]

La nuit du 1er septembre 978, il s'vada furtivement de son palais,
o il devait craindre en effet d'tre retenu par l'amour de son
peuple, et se sauva dans une abbaye voisine de Perpignan, pour y
finir ses jours sous l'habit monastique. Venise, aprs l'avoir chri
comme prince, l'invoqua dans la suite parmi les bien-heureux[82].

[Note 82: S'il faut en croire la vie des saints de l'ordre de
Saint-Benot, sect. 5, p. 885, Urseolo se repentit de son abdication,
ou au moins de sa fuite; car un jour il vint s'accuser  son
suprieur de ne pas savoir rsister assez fortement aux tentations de
l'esprit malin qui l'excitait  retourner dans sa patrie, et le prier
de chtier sa faiblesse. Il mourut en 997, prcisment l'anne o son
fils, dont il avait prdit la gloire, fit la conqute de la Dalmatie.]

C'est  ce rgne qu'on rapporte le plus ancien document qui constate
l'existence d'un impt sur les fortunes. Mais on ne peut pas douter
que cette contribution n'et t leve dans des temps antrieurs.
Il parat qu'elle tait fixe au dixime du revenu dclar par le
contribuable sous la foi du serment, et que cette taxe, au lieu
d'tre annuelle, ne se levait que dans les cas de ncessit. Ce
dcime, les produits de quelques cens, les douanes et droits de port,
les droits sur le sel et les amendes judiciaires, composaient dans ce
temps-l tout le revenu de la rpublique[83].

[Note 83: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_ di
Carlo-Antonio MARIN, tom. II, liv. 3, cap. 4.]

[Note en marge: XVII. Vital Candiano doge. 978.]

Vital Candiano, frre du doge massacr, fut lev  la suprme
magistrature. Ce retour frquent des mmes noms, malgr ce que
plusieurs princes avaient pu faire pour les rendre odieux, prouve
l'existence continue de diverses factions qui survivaient aux doges
et s'attachaient  leurs familles. Le rgne de Vital n'offrit rien
de digne de mmoire. Il n'y avait gure qu'un an qu'il tait sur
le trne lorsqu'une maladie vint mettre ses jours en pril. Il fit
voeu de se consacrer  Dieu s'il en rchappait, et en effet aprs sa
gurison, il se retira dans un monastre.

[Note en marge: XVIII. Tribun Memmo, doge. 979.]

L'aveugle populace, dit un historien[84], proclama Tribun Memmo,
pour succder  Vital Candiano. C'tait un homme d'un caractre nul,
d'une incapacit absolue; mais recommand par une immense fortune,
et dvou  une faction qui avait pour chefs ceux de la famille
Caloprini. C'tait une raison pour que son rgne ft orageux;
malheureusement il fut long. Venise se vit pendant quatorze ans
trouble par des haines domestiques et par la crainte des auxiliaires
que les factions rivales appelaient du dehors[85].

[Note 84: _Ibid._ tom. II, lib. 3, cap. 5.]

[Note 85: Voyez l'_Histoire des rvolutions d'Italie_, par DENINA,
liv. 9, ch. 8.]

[Note en marge: Factions dans Venise.]

Une maison, ds-lors puissante, celle des Morosini, tant protge
par l'empereur de Constantinople, il fallait s'attendre que
l'empereur d'Occident verrait la rpublique de mauvais oeil, tant que
cette faction ne serait pas abattue; mais la faveur que le prince
accordait  l'un des deux partis, jetait beaucoup de citoyens dans le
parti contraire.

La vie du doge fut menace, un Morosini fut assassin dans une
glise. On apprit que l'empereur Othon II arrivait en Italie avec
une arme. La rpublique se hta de lui envoyer une ambassade pour
le solliciter de confirmer les traits dj existants entre Venise
et l'empire. Othon reut les envoys avec hauteur, fit dlibrer son
conseil sur leur supplique, et leur accorda la paix, pour l'amour de
Dieu, tait-il dit dans le diplme, et pour mriter le paradis[86].

[Note 86: Questa carta , per dir il vero, insolente per un popolo
riconosciuto sovrano. _Histoire des rvolutions d'Italie_, par
DENINA, liv. 9, cap. 6.]

Le doge crut obtenir les bonnes grces d'Othon, en prtant les mains
 la faction qui voulait exterminer les Morosini. Bientt il changea
de parti, ou par une suite de la faiblesse de son caractre, ou pour
ne pas encourir l'animadversion publique excite par le meurtre dont
la faction Caloprini s'tait souille.

[Note en marge: Les chefs de la faction Caloprini se rfugient auprs
de l'empereur d'Occident.]

Forts de la faveur populaire, les Morosini recouvrrent la
supriorit; on leur fit concession de toute l'le Saint-Georges,
qui est un des quartiers de Venise; les Caloprini furent perscuts
 leur tour; les principaux de cette faction se rfugirent sur le
continent, et allrent se jeter aux pieds de l'empereur.

Seigneur, s'cria tienne Caloprini, leur chef[87], c'est aux pieds
d'un prince, l'amour de ses sujets et l'admiration du monde, que
des infortuns, des opprims, viennent implorer un asyle contre un
gouvernement inique et une minorit factieuse. Exils d'une patrie
 laquelle nous avons tant prouv notre amour, d'une patrie qui
gmit sous le pouvoir anarchique d'un petit nombre d'hommes pervers
et altrs de notre sang, nous n'avons plus d'asyle que dans votre
protection; nous ne nous relverons point, seigneur, que vous n'ayez
accueilli notre misre.

[Note 87: _Histoire des Rvolutions d'Italie_, par DENINA, liv. 9,
cap. 7.]

Nous n'avons eu aucune part ni au meurtre du digne doge Candiano,
ni  la violation des traits qui liaient notre rpublique envers
votre empire; nous n'avons point recherch la faveur des Grecs, vos
implacables ennemis. Nous nous sommes toujours montrs zls pour la
plus juste des causes. Nous avions des droits  la reconnaissance de
nos concitoyens, et nous sommes perscuts. Puisse notre patrie durer
ternellement, mais sous les sages lois d'un prince, qui peut seul la
sauver de ses discordes intestines, et de ses ennemis extrieurs!

Je parle non-seulement au nom de ceux que vous voyez ici prosterns
devant vous, et qui sont des personnages considrables, mais encore
au nom de tout ce qu'il y a de grand, de tous les citoyens, de
tout ce qui dteste le despotisme d'une faction, et un doge qui la
favorise; tous, tous ne dsirent que de se voir vos sujets, et aux
conditions qu'il vous plaira de dicter. Si un prince auguste ne
me juge pas indigne de gouverner en son nom sa nouvelle province,
je saurai justifier son choix, et je signalerai mon zle pour son
service. Je serai, seigneur, votre vassal fidle; vous serez le
matre de l'Adriatique, vous disposerez de mes flottes, de 200 marcs
d'or; et, par ce moyen, vous pourrez porter vos forces en Dalmatie et
dans les possessions de l'empire d'Orient, chasser de l'Italie les
Grecs et les Sarrasins, et venger les droits de votre couronne.

[Note en marge: L'empereur Othon fait la guerre  la rpublique. 982.]

Tel est le langage de tous les transfuges. Othon, qui coutait
ceux-ci avec complaisance, les accueillit, et, d'aprs leurs
conseils, dfendit  tous ses sujets de commercer avec Venise,
de recevoir aucun Vnitien dans ses tats[88]. Tous les passages
furent gards, toutes les communications furent interrompues, les
subsistances que Venise tirait journellement du continent furent
interceptes: les migrs vnitiens se chargrent eux-mmes du soin
de ruiner, d'affamer leur patrie, tandis que, dans Venise, le peuple
en fureur saccageait leurs maisons, confisquait leurs biens, et
poursuivait leurs femmes et leurs enfants.

[Note 88: Ut nulli in aliqu sui imperii parte venetico pervento
parcere auderent.]

On n'avait point d'armes  opposer  ce genre de guerre qu'Othon
venait de dclarer  la rpublique. Dans l'impossibilit d'attaquer
l'empereur sur le continent, il ne restait d'autre ressource que
de le flchir, mais on le tenta vainement. La capitale, voyant
ses vaisseaux repousss de tous les ports qui fournissaient  sa
consommation, ses magasins ferms, ses ouvriers sans travail, et ses
marchs sans approvisionnements, fut presque rduite aux dernires
extrmits.

Les Caloprini eurent la coupable joie de forcer quelques villes de
leur rpublique  ouvrir leurs portes  l'empereur; il y en eut qui
se rendirent pour ne pas prir de famine.

[Note en marge: 983.]

Mais une fivre qui surprit Othon vengea la rpublique, et fit
avorter les desseins parricides de ces transfuges, qui, ne pouvant
mme obtenir un asyle dans l'empire, furent rduits  faire
solliciter leur grce par la veuve de l'empereur. Le blocus de
Venise fut lev, les Caloprini y rentrrent en suppliants. Bientt
aprs, trois d'entre eux furent assassins aux portes du palais
par la faction des Morosini. Pendant qu'on rapportait leurs corps
sanglants  leur mre, le peuple, mu de ce spectacle, murmura contre
le doge, qu'il accusait de n'tre point tranger  ce meurtre, et,
indign de sa faiblesse, qui ternisait des inimitis si fatales  la
rpublique, il demanda  grands cris l'abdication de Memmo, qui passa
du palais ducal dans un couvent.

Nous avons vu quatre doges de suite exils avec les yeux crevs;
nous venons d'en voir quatre qui abdiquent pour embrasser la vie
religieuse: c'est l'esprit d'imitation qui presque toujours dcide
des actions des hommes.

[Note en marge: XIX. Coup-d'oeil sur l'histoire de Venise jusqu'
cette poque.]

Il y avait -peu-prs cinq cents ans que les fugitifs de Padoue
et d'Aquile avaient cherch un asyle dans les lagunes. Contents
d'y trouver leur sret, d'agrandir leur ville et d'tendre leur
commerce, ils n'avaient fait jusques-l que des guerres justes,
ils n'avaient pris les armes que pour repousser les pirates, pour
secourir un voisin opprim, ou pour dfendre leur libert contre
Ppin et les Hungres. Quoique plusieurs victoires leur eussent donn
un juste sentiment de leurs forces, ils n'avaient  se reprocher
aucune agression, si ce n'est peut-tre contre les Sarrasins; mais
ils avaient entrepris cette guerre  la sollicitation des peuples
de l'Italie et sur la rquisition de l'empereur d'Orient, dont la
rpublique relevait  quelques gards. D'ailleurs, dans les ides
gnralement reues  cette poque, les Sarrasins, en leur qualit
d'infidles, taient hors du droit commun.

Jamais la rpublique n'avait fait d'entreprise sur le continent, car
il ne serait pas juste de lui imputer les expditions momentanes de
deux doges qui n'avaient pour objet que leur intrt personnel.

Cette runion d'exils et de pcheurs tait devenue une nation
riche, puissante, belliqueuse -la-fois et pacifique. Le fruit de
cette modration avait t, sinon une existence exempte de troubles,
du moins la cration d'un tat indpendant, qui s'affranchissait
peu--peu de l'influence des deux empires, entre lesquels il se
trouvait plac, qui traitait avec ses voisins, qui comptait beaucoup
de familles illustres, et dont les princes s'alliaient aux filles des
rois; mais enfin l'tat tout entier ne s'tendait pas au-del des
lagunes et de quelques points de la cte voisine. Une scne nouvelle
va s'ouvrir.

Le commerce, cette profession o l'on tente continuellement la
fortune, n'est pas une cole de modration. Les succs inspirent
l'avidit et la jalousie, et celles-ci l'esprit de domination. Le
commerce maritime veut des ports o ses vaisseaux soient accueillis,
de l'autorit l o il achte, des privilges l o il vend, de la
sret pour la navigation, et sur-tout point de rivaux.

Cet esprit d'ambition est au fond le mme que celui des conqutes.
Venise va nous en fournir un exemple.

[Note en marge: XX. Pierre Urseolo II, doge. 991.]

Aucun choix des Vnitiens ne fut justifi par des succs plus grands
et plus utiles que celui du doge Pierre Urseolo II, en 991. Il tait
fils de celui qui avait abdiqu le dogat quinze ans auparavant. Comme
il faut que dans la vie de tous les grands hommes il y ait quelque
chose de merveilleux, on rpandait que son pre avait annonc que
ce fils serait la gloire de sa patrie, et la saintet d'Urseolo Ier
donnait  ses esprances paternelles toute l'autorit d'une prophtie.

[Note en marge: Son administration.]

 peine le nouveau doge fut-il sur le trne, que les factions qui
avaient dchir Venise pendant le rgne de son faible prdcesseur
se calmrent, ou au moins se turent. Les dlibrations taient
frquemment troubles; le palais avait t ensanglant plus d'une
fois: Urseolo fit rendre une loi par laquelle tout acte de violence
dans les assembles publiques serait puni d'une amende de 20 livres
d'or, ou de la mort, pour ceux qui n'auraient pas de quoi payer
l'amende[89]. Homme d'tat autant qu'habile guerrier, il s'occupa de
la prosprit du commerce. Il traita avec tous les tats de l'Italie
pour assurer des avantages aux vaisseaux et aux marchandises des
Vnitiens. Il acheta, par quelques redevances de petits ports sur
la Livenza, la Piave et le Sile; il prit  ferme les douanes de
quelques princes[90]; il obtint de l'empereur d'Orient que les sujets
de la rpublique seraient exempts de tous droits dans l'tendue de
l'empire, tant dans les ports que dans l'intrieur des terres[91];
ou du moins que les droits seraient rduits dans la proportion de
trente sols d'or  deux; enfin, il s'assura, par une ambassade et par
des prsents, la bienveillance des Soudans d'gypte et de Syrie.

[Note 89: Cette loi est rapporte dans l'_Histoire du commerce de
Venise_, par MARIN, tome II, liv. 3, chap. 3.]

[Note 90: Ibid., ch. 9.]

[Note 91: Il serait difficile de spcifier en quoi consistait cette
exemption de droits. Sabellicus, dcad. 1, liv. 4, dit qu'on obtint
en faveur des Vnitiens l'exemption des droits de gabelle et de
port dans tout l'empire. Voyez au surplus sur cette bulle d'or des
empereurs Basile et Constantin, l'_Histoire du commerce de Venise_,
par MARIN, tom. II, liv. 2, chap. [Numro manquant], et liv. 3,
chap. 8.]

[Note en marge: Commerce des Vnitiens dans l'Adriatique.]

Le commerce intrieur de l'Adriatique tait lui-mme une source
abondante de richesses pour les Vnitiens.  la faveur des
concessions du patriarche d'Aquile et des rois d'Italie, leurs
barques remontaient tous les fleuves de la Lombardie et du Frioul,
pour y vendre toutes sortes de marchandises trangres. Ils taient
accueillis dans les ports de la Pouille et de la Calabre: sur la
cte orientale du golfe, ils jouissaient de quelques privilges,
achets, il est vrai, par un tribut, mais qui n'en taient pas moins
profitables. Ils tiraient de la Dalmatie du bois  brler, des vins,
de l'huile, du chanvre, du lin, des grains de toute espce, et des
bestiaux: la cte septentrionale leur offrait du plomb, du mercure,
des mtaux de toute espce, des bois de construction, des laines, des
draps, des toiles, des cordages, des pelleteries, des fruits secs,
et mme des esclaves et des eunuques[92]. Par-tout ils s'emparaient
du commerce exclusif du sel et du poisson sal, et ils rpandaient,
dans toutes ces contres les marchandises de l'Orient[93].

[Note 92: _Storia civile  politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo-Antonio MARIN, tom. II, lib. 2, cap. 3.]

[Note 93: Il commercio parea generalmente essersi ristretto tr poche
terre vicine d'una stessa provincia, concorrenti le une al mercato
dell' altre, come fu sempre necessario costume di tutte le nazioni
anche pi rozze e pi incolte. Pochi erano quelli, per quel che ne
parli la storia italiana, che facessero allora professione d'un
trafico alquanto pi grande e pi esteso: i Giudei che, dispersi per
il mondo, ed esclusi da ogni uffizio civile e ordinariamente anche
dall' agricoltura, per non aver beni stabili proprj, alienissimi
per altro canto dal mestier delle armi, furono costretti a impiegar
tutta l' industria, o nell' esercizio della scienza fisica o nella
mercatura: per furono in tutti i paesi del mondo riguardati come i
pi intraprendenti e i pi avveduti mercatanti, e tali erano essi in
Italia, anch sotto il regno de' Francesi. Ma fr le nazioni naturali
d'Italia i Veneziani furono, non pure i principali, ma quasi i soli
che esercitassero fin dal nono secolo un vasto commercio. Venezia era
l'emporio non meno d'Italia, che della Grecia, e de' paesi confinanti
con l'Adriatico. Lo scrittor tedesco autore degli annali chiamati
Fuldesi ne lasci, quasi per incidenza, un bel testimonio; e pi si
parla nelle altre memorie di quei tempi, di mercatanti veneziani, che
d'Italiani generalmente. Gli Amalfitani, posti negli ultimi confini
d'Italia, e soggetti, bench con poca dependenza, all' imperio greco,
esercitarono anch' essi sotto i r francesi la mercatura, ma il
commercio loro fiori specialmente nel seguente secolo decimo, e i
Pisani e i Genovesi, che poi tanto grido ebbero per tutti i porti del
Mediterraneo e gareggiarono di credito, di potenza, con gli stessi
Veneziani, non prima del secolo undecimo comminciarono ad acquistar
nome. (DENINA, _Rivoluzioni d'Italia_, tom. II, lib. 8, cap. 12.)]

C'tait  la faveur d'un commerce si tendu, que Venise, jusque-l
sans territoire, armait des flottes, et que, place entre deux
empires, elle avait su rsister  l'un, et se faire rechercher de
l'autre.

Ces avantages taient considrables; mais, pour en jouir
paisiblement, il fallait tre dlivr de ces pirates de Narenta,
qui, depuis cent cinquante ans, fatiguaient le commerce de Venise de
leurs entreprises continuelles. Ils ne lui fournissaient pas dans le
moment un prtexte pour les attaquer; seulement ils rclamaient le
tribut annuel que la rpublique leur avait promis,  quoi le doge
rpondit qu'il irait bientt le leur porter lui-mme[94]. Leurs
courses taient diriges alors contre les peuples tablis le long
de l'Adriatique: les Istriens, les Liburniens, et les Dalmates. Il
y avait des brigands  rprimer, des faibles  secourir; ce fut une
occasion pour les assujettir tous -la-fois.

[Note 94: Cperuntque iterum censum importun ducis exigere, quibus
dux pro illorum ignomini demandans non perquemlibet nunciorum hunc
mittere curo, sed vit comit ad hanc persolvendam dationem venire
ipse non denegabo. (_Chronique attribue  Sagornino_, publie par
Zanetti.)]

Diverses nations s'taient tablies successivement sur ces ctes;
elles avaient dpendu d'abord de leurs chefs, ensuite des empereurs
d'Orient pour la Dalmatie et des empereurs d'Occident pour ce qui
tait au nord: ces deux empires s'taient affaiblis; diverses villes
de commerce s'taient leves sur ce littoral; elles se regardaient
-peu-prs comme indpendantes, et elles auraient trouv dans la
navigation une source assure de prosprit, sans l'incommodit qui
rsultait pour elles du voisinage des Narentins.

Il n'y a point d'invraisemblance  conjecturer que Venise ne voyait
pas sans quelque inquitude, ou sans jalousie, des peuples libres,
industrieux, bons marins, tablis sur toute la cte orientale de
l'Adriatique.

[Note en marge: XXI. Les peuples de la Dalmatie implorent le secours
de la rpublique contre les pirates.]

Les historiens vnitiens racontent que tous ces peuples, comme d'un
concert unanime, envoyrent des dputs  Venise, pour implorer des
secours contre les pirates, offrant de se donner  la rpublique, si
elle les en dlivrait[95]. Il n'y a gures de peuples qui veuillent
se donner; on ne connat point de magistrats qui aient le droit de
donner les peuples: cette dputation, s'il est vrai qu'elle ait eu
lieu, ferait plus d'honneur  la politique de ceux qui la reurent,
qu' la sagesse de ceux qui l'envoyrent.

[Note 95: L'auteur de l'_Histoire de Trieste_, le P. Irne della
Croce, liv. 8, chap. 7, raconte cet vnement de la mme manire:
Offerendo a piedi del doge, con la propria soggetione, anco el
vassalagio. Il ajoute qu'on ne sait pas si les Vnitiens possdaient
dj Trieste, ou pour quelles raisons ils ngligrent cette occasion
de la soumettre.]

[Note en marge: Armement pour cette expdition. 997.]

Quoi qu'il en soit, les Vnitiens s'empressrent de faire un armement
considrable, pour aller secourir ou assujettir leurs voisins, et
le doge, aprs avoir reu des mains de l'vque l'tendard de la
rpublique, se mit en mer au printemps de l'an 997.

[Note en marge: Soumission de Parenzo.]

[Note en marge: Pola.]

[Note en marge: Trieste, Capo-d'Istria, etc.]

Il se dirigea d'abord vers Parenzo sur la cte d'Istrie. Ds que la
flotte vnitienne fut  la vue du port, l'vque et les principaux
magistrats vinrent  bord du vaisseau que montait le doge, protester
de leur dvouement et de leur fidlit. Urseolo mit quelques troupes
 terre, fit son entre dans la ville, en prit possession, alla
faire ses dvotions sur le tombeau de saint Maure, leva l'ancre le
lendemain et vogua vers Pola, o il fut reu de la mme manire.
Il s'y arrta quelques jours, parce que les peuples des environs
venaient solliciter la faveur d'tre adopts par la rpublique et
amenaient au doge des soldats qu'il distribua sur ses vaisseaux.
Entre les villes dont il reut le serment on cite Capo-d'Istria,
Pirano, Isola, Emone, Rovigno et Humago. Les historiens ne sont pas
d'accord sur Trieste. Il y en a qui la comprennent parmi les villes
qui se soumirent; d'autres n'en font point mention.

[Note en marge: Zara.]

[Note en marge: Corytte, Arbo.]

Le mme accueil attendait le doge  Zara, ville qui avait ds
long-temps des relations de commerce et d'amiti avec Venise. Tout
le peuple vint  sa rencontre en le saluant des noms de librateur
et de seigneur[96]. L il reut les vques et les dputations de
Corytte et d'Arbo qui vinrent, suivant les expressions d'un auteur
vnitien[97], lui demander la paix; en ajoutant qu'aprs les prires
qu'on faisait pour l'empereur, en clbrant le service divin, on en
ferait pour le doge.

[Note 96: SABELLICUS, _Hist. Venet._, dcad. 1, lib. 4.]

[Note 97: _Ibid._, voyez aussi la chronique attribue  Sagornino.]

[Note en marge: Ngociation avec le roi de Croatie.]

Mulcimir, roi de Croatie, inquiet de l'approche de l'arme d'Urseolo,
lui envoya demander son amiti, en lui offrant des secours et cette
ngociation se termina mme par le mariage de la fille du doge avec
tienne fils de Mulcimir.

Pendant ce temps dix galres de la flotte vnitienne furent
envoyes pour occuper l'le de Chama et ravager le pays des
Narentins. D'autres allrent  la rencontre d'une flotte marchande
qu'attendaient les pirates et l'enlevrent.

[Note en marge: Soumission de Trau, Spalato, Sebenigo, etc.]

[Note en marge: Conqute de Curzola et de Lesina.]

Arriv  Chama, le doge reut l'hommage des villes de Belgrado et de
Trau[98]; Spalato, Salone, Sebenigo, None, Coronata, Pago, Ossero,
Lissa, imitrent cet exemple. Deux les seulement Corcyre la noire,
aujourd'hui Curzola, et Lesina, refusrent de se soumettre. Le
doge n'hsita pas  les assiger. Corcyre tait sans dfense, et
fut emporte sans difficult; mais Lesina passait pour une place
inexpugnable, c'tait le repaire des Narentins; la ville tait
dans une situation fort escarpe, fortifie par l'art et dfendue
par une nombreuse garnison. C'tait cette mme place dont mille
ans auparavant Vatinius crivait  Cicron[99]: J'ai forc quatre
enceintes, escalad quatre tours, emport une citadelle, et je me
suis vu contraint d'abandonner ma conqute. La flotte vnitienne
bloqua le port, et l'arme investit la ville; des sommations, des
propositions furent adresses inutilement aux assigs, ils taient
rsolus  tenter le sort des armes.

[Note 98: L'auteur des _Memorie istoriche di Trau_, Jean Lencio,
raconte que les Vnitiens y furent reus comme des librateurs; mais
il crit d'aprs la chronique de Dandolo.]

[Note 99: _Epistol ad familiares_, lib. 5, ep. 10.]

L'attaque fut ordonne. On commena par lancer une grle de traits
sur les remparts, les assigs, quoiqu'ils y rpondissent avec
courage, furent obligs de s'carter pour se mettre  l'abri;
aussitt les Vnitiens gravissent sur le rocher, les chelles sont
appliques aux murailles; les assigs accourent pour repousser
l'assaut; mais on monte de tous cts, le nombre des assaillants
augmente  chaque instant, la garnison plie et les Vnitiens se
prcipitent avec elle dans la ville. Il se fit un horrible carnage;
le doge arriva pour le faire cesser, accorda la vie aux vaincus, leur
ordonna d'vacuer la place, et les fit transporter  Saint-Massimo.

Ce fut sur le lieu mme de sa victoire qu'Urseolo reut les dputs
de Raguse qui vinrent prter pour leur ville le serment de fidlit 
la rpublique.

[Note en marge: XXII. Guerre contre les Narentins; ils sont vaincus.]

La Dalmatie tait soumise ou conquise; il restait  chtier les
Narentins. Il fallait que ce peuple et obtenu prcdemment contre
les Vnitiens un succs bien important, car la rpublique leur
payait un tribut annuel. Le golfe de Narenta se trouvait sans
dfense par la prise des les de Curzola et de Lesina. Le doge fit
dbarquer ses troupes, et livra le pays  la fureur du soldat. Tout
fut mis  feu et  sang, tout fut dtruit, les habitants taient
gorgs sans distinction; ce qui put chapper vint se mettre  la
discrtion du vainqueur. Les conditions qu'il leur dicta furent
telles qu'on pouvait les attendre, aprs une guerre de cent soixante
ans, qui se terminait par une horrible catastrophe: plus de tribut,
dfense d'armer en course, ordre de respecter le pavillon vnitien
et indemnit de toutes les pertes occasionnes aux sujets de la
rpublique. Ainsi se termina cette longue lutte entre Venise et les
pirates, qui devint pour la rpublique l'occasion de la plus belle
conqute; et qui la mettait en tat de tirer dsormais de son propre
territoire tous les objets de premire ncessit qu'elle n'avait pas,
les grains, le vin, l'huile, les bestiaux, le chanvre et le bois.
Mais ce n'tait pas tout de trouver dans ces nouvelles possessions
des ports, des marchandises, des matelots; il y avait une population
de consommateurs  rendre tributaire du commerce de Venise.

Il nous reste  voir comment les Vnitiens en usrent envers les
peuples qui s'taient donns  eux.

[Note en marge: XXIII. Le gouvernement de la rpublique tabli dans la
Dalmatie.]

Urseolo ramenant  Venise son arme victorieuse y fut reu avec
des transports de joie. On dcida que dsormais le doge dans ses
actes ajouterait au titre de duc de Venise celui de duc de Dalmatie.
Quant  la forme du gouvernement de ces provinces, on ne distingua
point celles dont la soumission avait t spontane de celles qu'il
avait fallu conqurir. On envoya dans chacune un magistrat, qui,
sous le titre de Podestat, les gouvernait au nom de la rpublique.
Ces magistrats taient  la nomination du doge, qui les choisit
parmi les familles vnitiennes les plus considrables[100] et cet
usage, constamment observ depuis, ne laissa pas  ces nouveaux
sujets la moindre part, je ne dis pas aux affaires gnrales de la
rpublique, je ne dis pas aux diverses lections, mais mme dans
l'administration intrieure de leur pays. Cette condition tait telle
qu'il est difficile de croire que ces peuples s'y soient soumis
volontairement, uniquement pour se dlivrer du voisinage de quelques
pirates. Comment se persuader qu'ils se soient remis  la discrtion
de ceux qu'ils invoquaient comme des librateurs? et, en supposant
cette insouciance, ou cette lgret, dans la classe ignorante et
pauvre, qui ne pouvait prendre aucune part aux affaires, on ne peut
pas douter qu'il n'y et parmi ce peuple des riches, des magistrats,
des hommes puissants; or l'intrt de ceux-ci les avertissait, bien
certainement, qu'il leur importait de stipuler des conditions qui
leur conservassent au moins une existence quivalente  celle dont
ils jouissaient dj.

[Note 100: Othon Urse  Raguse, son fils  Spalato, Dominique
Polani  Trau, Jean Cornaro  Sebenico, Vital Michel  Belgrado.
(_Sabellicus_, dcad. I, lib. 4.)]

Je n'ai point de titres  opposer aux historiens vnitiens, mais il
me semble qu'ici le raisonnement peut suppler  la critique. Leur
rcit me parat invraisemblable, et je crains bien, pour l'honneur
de l'humanit, que, pour expliquer la runion de l'Istrie et de
la Dalmatie  la rpublique, il ne faille recourir  la force des
armes ou  la corruption. Cette conqute tait tellement utile
aux Vnitiens qu'il est impossible de ne pas croire qu'elle et
t prmdite. L'Istrie est un pays pierreux, la Dalmatie une
langue de terre resserre entre des montagnes et la mer; mais la
cte d'Italie qui longe l'Adriatique est malsaine, plate et par
consquent sans abri. Les navigateurs sont obligs de raser la cte
oppose, o les canaux, qui sparent une multitude d'les, offrent
des ports excellents; et toutes ces les, tout le littoral, abondent
en matriaux pour les constructions navales, en denres; enfin la
population de ces contres est non-seulement belliqueuse, mais
accoutume  la mer. Ces avantages font sentir l'importance de cette
acquisition, sur-tout pour une puissance situe au fond du golfe et
qui aspirait  devenir puissance maritime.

Je me hte de terminer l'histoire du rgne d'Urseolo. La
considration qu'il s'tait si justement acquise lui fournit les
moyens de rendre de nouveaux services  sa patrie. L'empereur Othon
III voulut tre le parrain de son fils; cet empereur, ayant eu envie
de voir Venise, y vint passer trois jours. Le doge profita de cette
occasion pour obtenir de nouvelles franchises en faveur du commerce,
et une dmarcation plus favorable des limites de la rpublique.

[Note en marge: XXIV. Abolition d'un tribut que la rpublique devait
 l'empereur d'Occident.]

Il existait encore un usage, qui tait sans doute un reste de
l'ancienne dpendance de Venise  l'gard des empereurs d'Occident.
Tous les ans la rpublique leur envoyait un manteau de drap d'or.
Othon, devenu l'hte des Vnitiens  leur insu, voulut bien abolir
cette redevance  la prire du doge[101].

[Note 101: _Pallium quidem quod pro pacti foedere  Veneticis
supr quinquaginta libras persolvebatur, eidem suo compatri duci
perpetu scribtione donabat._ Chronique attribue  Sagornino; 
quoi l'diteur Zanetti ajoute: _Scilicet pro rebus, privilegiis
et immunitatibus quibus Venetici in Italico regno gaudebant._ Il
cherche, comme on voit,  faire passer cette redevance pour le prix
des concessions faites au commerce vnitien, et non pour une marque
de vassalit.]

Voici quelles furent les principales concessions obtenues par
Urseolo en faveur du commerce: Basile et Constantin confirmrent
par une bulle d'or tous les privilges des Vnitiens dans l'Orient.
L'empereur d'Occident, Othon III, leur accorda non-seulement
l'exemption de tous droits dans l'tendue de son empire, mais leur
permit la jouissance de trois ports dans le voisinage des lagunes.
On croit[102] que ces trois ports taient Trvise, Campalto, et
Saint-Michel-del-Quarto, voisin des ruines d'Altino et travers
par l'ancienne voie romaine _Claudia-Augusta_, qui tablissait la
communication entre l'Italie et la Germanie.

[Note 102: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]

L'vque de Cnda accorda aux Vnitiens le port de Settimo sur la
Livenza, et celui de Villono sur le Lamne.

L'vque de Bellune avait montr d'abord des dispositions moins
favorables; il avait mme saisi les biens que les anciens habitants
d'Hracle possdaient dans son diocse. Le doge fit cesser toute
communication avec le Bellunois: ce territoire se trouva tout--coup
priv de sel et de tout ce que lui fournissaient les lagunes.
L'vque fut rduit  demander grce, et  restituer les biens qu'il
avait squestrs.

[Note en marge: Magnificence d'Urseolo.]

Dans les loisirs de la paix Urseolo employa noblement sa fortune 
relever des monuments publics. Son pre avait fond un hpital et
fait rebtir,  ses frais, le palais et l'glise de Saint-Marc: le
fils fit reconstruire la mtropole de Grado, d'autres disent mme la
ville[103] et plusieurs difices dans Hracle. Cette magnificence
peut faire juger  quel degr de splendeur taient parvenues les
grandes familles; celle-ci n'tait leve  la dignit ducale que
depuis une gnration.

[Note 103: SABELLICUS, dcade I, lib. 4.]

[Note en marge: Ses alliances.]

Urseolo tait sans contredit le doge  qui ses services et sa gloire
avaient donn le plus d'autorit. Il aurait pu, comme plusieurs
autres, assurer sa dignit  son fils en se l'associant; mais il
s'abstint de cet acte peu populaire, et les Vnitiens surent lui en
tenir compte, en prononant solennellement cette adjonction. Ce fils
qu'on lui donnait pour collgue venait d'pouser une nice de Basile
et de Constantin, empereurs d'Orient.

Ainsi la famille du doge de Venise s'alliait de deux cts aux
familles couronnes; mais tant de flicits touchaient  leur terme.
Ce fils qui devait lui succder, cette belle-fille d'un sang royal,
il allait les voir prir dans ses bras et de la maladie la plus
affreuse. La peste et la famine vinrent dvaster Venise. Le courage
du doge eut encore cette dplorable occasion de s'illustrer; sa
gnrosit, ses soins affectueux, l'activit de son administration,
lui acquirent de nouveaux droits  une ternelle reconnaissance.
Enfin Venise le perdit; et comme s'il et pu se croire encore
redevable envers sa patrie, il affecta les deux tiers de son bien aux
besoins de l'tat, n'en laissant que le tiers  trois fils qui lui
restaient et dont l'an lui succda en l'an 1006.

[Note en marge: XXV. Othon Urseolo, doge. 1006.]

Othon Urseolo tait encore fort jeune, mais son nom lui concilia
tous les suffrages. Il prenait les rnes d'un tat dont son pre
avait tendu les limites. Cet accroissement de puissance donnait
 la rpublique de nouveaux rapports: elle allait se trouver en
contact avec des voisins, qui jusque alors lui avaient t -peu-prs
inconnus. La Hongrie, cette contre d'o tant de barbares taient
sortis autrefois pour effrayer Venise, tait alors gouverne par un
roi qui rechercha l'amiti du doge. Le mariage d'Othon avec la fille
de ce roi cimenta cette alliance et fournit une nouvelle preuve de la
considration attache  la dignit de doge et au nom d'Urseolo.

[Note en marge: Guerre contre la ville d'Adria, qui est ruine.]

On se rappelle que l'empereur d'Occident Othon II, irrit contre
Venise par la faction des Caloprini, avait dfendu aux villes
d'Italie toute communication avec la rpublique. Capo-d'Argere ou
Cavarzr, rduite  l'extrmit par le dfaut de subsistances,
s'tait rendue  l'empereur, qui, pour encourager les dfections,
avait rcompens la soumission de cette ville, en lui donnant
le territoire de Lordo. On s'tait raccommod avec l'empereur.
Cavarzr tait rentre sous l'autorit de la rpublique, avec son
nouveau territoire, de manire que ce diffrend avait fini par une
espce de conqute.

Il y avait -peu-prs trente ans que Venise en jouissait, lorsque la
ville d'Adria essaya de faire valoir quelques prtentions qu'elle
croyait avoir sur le Lordan. Les habitants d'Adria commencrent
par une invasion. Le doge marcha contre eux, les dfit entirement,
assigea leur ville, la prit, et la ruina pour jamais. L'vque et
les principaux citoyens furent contraints d'aller  Venise signer
une renonciation formelle  toutes prtentions sur le territoire en
litige[104].

[Note 104: Cet acte est rapport dans MURATORI: _Antiquitatis
italic medii vi._ Dissert. 5, p. 241. Il est sous la date de 1017.]

[Note en marge: XXVI. Guerre contre le roi de Croatie.]

Les nouveaux domaines de la rpublique ne pouvaient manquer
d'appeler l'attention du doge. Mulcimir, roi des Croates, quoique son
beau-frre, profita du moment o les Vnitiens taient occups dans
le Lordan, pour mettre le sige devant Zara. Othon parut presque
aussitt  l'entre du port, dbarqua ses troupes, livra bataille aux
Croates, remporta une victoire dcisive, et fora son beau-frre 
lui demander la paix.

Une protection si efficace, accorde si vite et de si loin, devait
lui attacher les peuples de la Dalmatie. Il montra sa flotte dans
leurs diverses les, visita leurs villes principales, gagnant partout
les coeurs par son affabilit, et rentra dans Venise o le malheur
l'attendait.

[Note en marge: XXVII. Conspiration contre le doge. 1026.]

[Note en marge: Il est dpos et exil.]

Il rgnait dj depuis vingt ans[105], il avait fait admirer son
activit et son courage, on ne pouvait que bnir sa modration;
cependant des factieux entreprirent de le chasser du trne et y
russirent. Un homme d'une famille considrable, Dominique Flabenigo,
se mit  leur tte, pour accuser de tyrannie celui qui avait exerc
d'une manire si digne d'loges un pouvoir dont l'origine tait si
lgitime; ils le surprirent dans son palais, lui rasrent la barbe,
et l'envoyrent en exil.

[Note 105: SABELLICUS, dcad. I, liv. 4, ne le fait rgner que cinq
ans; la chronique de Franois Sansovino, quinze ans, de 1009  1026,
et la chronique intitule, _Series ducum venetorum_, jusqu'en 1028.]

Venise dut tre indigne de cet attentat, qui la privait de l'un
des meilleurs princes qui l'eussent gouverne; cependant, grce
aux nombreux exemples qu'on en avait vus, tel tait l'effet d'une
dposition, mme illgale, que l'on s'assembla pour procder  une
nouvelle lection. Le chef des factieux ne profita point cette fois
de son crime. Les suffrages publics dfrrent la couronne ducale 
Pierre Centranigo, qui tait[106] de la famille des Barbolani.

[Note 106: SABELLICUS, Hist. Venet., dcad. I, lib. 4.]

[Note en marge: XXVIII. Pierre Centranigo, doge. 1026.]

[Note en marge: Autre conspiration contre Centranigo. Il est dpos.
1029.]

Dj les Barbolani s'taient montrs dans les factions; le massacre
d'un doge, de Pierre Tradenigo, les avait signals cent ans
auparavant. Cette famille avait t exile de la rpublique. On
rapprocha toutes ces circonstances et on en conclut, justement ou
non, que le nouveau doge n'avait pas t tranger  la rvolution
qui l'appelait au trne. Il n'en fallut pas davantage pour indisposer
les esprits contre lui. Son mrite et sa modration ne purent
jamais les lui concilier. Il eut beau gouverner avec prudence; il
eut beau rprimer deux fois avec fermet les entreprises toujours
renaissantes du patriarche d'Aquile sur Grado: on conspira contre
lui.  la tte de cette nouvelle conjuration tait le patriarche de
Grado, l'un des frres du doge dpos. Il s'tait enfui  la nouvelle
de la dernire rvolution; Centranigo l'avait rappel, lui avait
fait reprendre possession de son sige, lui avait donn toutes les
srets possibles, sans que ces procds pussent teindre les dsirs
de vengeance dans le coeur du patriarche. Il entretint les rumeurs
populaires, fomenta le mcontentement et parvint  exciter une
nouvelle sdition, dans laquelle le doge, aprs quatre ans de rgne,
fut dpos, revtu d'un froc et jet dans un monastre.

[Note en marge: Rappel d'Othon Urseolo. Il meurt.]

Tous les voeux rappelaient Othon, tous les coeurs taient pour cette
famille. Othon n'avait point dgnr de son illustre pre. On
envoyait des ambassadeurs pour le ramener de Constantinople, o il
s'tait retir. Le patriarche, venait d'tre charg de l'exercice
provisoire de l'autorit jusqu' l'arrive du doge; il faisait
dclarer tratre  la patrie le chef des factieux qui avaient dtrn
son frre; Dominique Flabenigo tait en fuite. Qui l'et dit que ce
factieux, ce tratre, allait tre investi lgalement du pouvoir; que
cette illustre famille touchait au moment de se dshonorer et d'tre
proscrite pour jamais? L'histoire est faite pour donner de graves
leons  la prudence humaine.

[Note en marge: XXIX. Dominique Urseolo veut s'emparer du trne.
1030.]

Les ambassadeurs qui allaient chercher Othon le trouvrent mort.
Le patriarche au dsespoir abandonna le gouvernement. On allait
s'occuper d'une nouvelle nomination, lorsque leur troisime frre,
Dominique Urseolo, entreprit de s'emparer du dogat comme d'un
patrimoine.

[Note en marge: On se rvolte contre lui. Il est chass. Sa famille
est proscrite pour jamais.]

Sans consulter, sans daigner solliciter ou gagner les suffrages,
allguant seulement sa qualit de fils et de frre des deux derniers
doges lgitimes, il s'empara du palais et du gouvernement. Cette
tmrit excita une indignation gnrale. Ce qui choque le plus dans
les usurpations, ce n'est pas la passion de dominer, qui est commune
aux prtendants lgitimes comme aux usurpateurs, c'est le mpris dont
les nations ont  se plaindre. Sur le trne, le mpris qu'on affecte
est encore plus dangereux que celui qu'on inspire.

Tout le peuple se souleva. Assailli dans ce palais bti par son
aeul, o son pre et son frre avaient rgn, o la veille il
s'tait tabli lui-mme de sa propre autorit, Dominique Urseolo
voulut d'abord se dfendre, comme s'il et eu affaire  des rebelles;
mais sur le point de payer de son sang son usurpation, il parvint 
s'vader, et alla mourir  Ravenne.

[Note en marge: XXX. Dominique Flabenigo, doge. 1030.]

Dans les crises politiques, les passions les plus dangereuses offrent
quelquefois une ressource. La haine de Flabenigo pour les Urseolo
devint un mrite. Il fut rappel, lu, install sur le trne ducal.
Tout ce qu'on lui demandait c'tait d'y porter cette haine. Il
assembla le peuple, peignit avec toute la vhmence de la passion
l'attentat d'Urseolo, le pril de la rpublique, et finit par
proposer la proscription ternelle du nom le plus illustre jusque
alors dans les fastes vnitiens. On ne se rappela ni la Dalmatie
conquise, ni les Narentins dtruits, ni quarante ans d'une sage
administration, ni les sentiments qu'on prouvait quelques jours
auparavant; un crime irrmissible avait tout fait oublier. L'arrt
fut port, la proscription fut gnrale, on punit la tyrannie en
l'imitant. La famille entire fut chasse, et ses nobles descendants,
toujours traits en ennemis publics, pour la faute d'un seul, n'ont
jamais pu trouver un asyle ni sur ces rivages que leurs anctres
avaient soumis, ni dans ces villes qu'ils avaient rebties, ni dans
cette capitale ingrate qu'ils avaient orne de glorieux monuments.

Admirons ici le cours toujours imprvu des choses humaines: un
factieux occupe lgitimement le trne, et c'est lui qui va opposer
une digue insurmontable  l'ambition. La passion va conseiller la
rsolution la plus sage, la plus salutaire.

[Note en marge: Abolition de toute association au dogat.]

Flabenigo reprsenta que, depuis trois cents ans, la plupart des
doges avaient tent de perptuer cette dignit dans leur famille. Il
y avait eu douze hritiers de l'autorit dsigns avant la mort de
leur pre ou de leur frre, cinq dans une seule maison; plusieurs,
ce qui tait plus monstrueux encore, y avaient t associs par un
abus de cette autorit mme, sans consulter le peuple; pas un n'avait
justifi les esprances qu'on en avait conues; on s'tait vu oblig
d'en punir quatre de l'exil ou de la mort[107].

[Note 107: Voici la liste des doges associs au pouvoir du vivant de
leur pre ou de leur frre:

  Jean Galbaio, associ  son pre Maurice.
  Maurice Galbaio, associ  son pre Jean.
  Bat,         }
  Valentin      } associs  Obelerio, leur frre.
  Jean Participatio,       }
  Justinien Participatio,  }  associs  Ange, leur pre.
  Ange Participatio, associ  Justinien, son pre.
  Jean Participatio, associ  Justinien, son frre.
  Jean Tradenigo, associ  Pierre, son pre.
  Jean Participatio, associ  Urse, son pre.
  Pierre Candiano IV, associ  Pierre Candiano III, son pre.
  Jean Urseolo, associ  Pierre Urseolo II, son pre.
  Bat, Valentin, Ange Participatio, le fils de Justinien,
    Jean Tradenigo, et Jean Urseolo, moururent avant de rgner seuls.
  Jean Galbaio, Maurice Galbaio, Jean Participatio Ier, furent dposs;
    Pierre Candiano IV fut massacr.]

Il fallait abolir cette odieuse coutume, qui, sous prtexte de
prvenir les troubles de l'lection, devait finir par la supprimer.
Cette proposition fut accueillie d'une voix unanime, et une loi
fondamentale fut rendue, qui interdisait toute dsignation d'un
successeur avant la mort du doge rgnant. Sans cette loi, qui a t
constamment observe depuis, la rpublique devenait une principaut
hrditaire.

Cet acte est le seul monument qui nous reste du rgne de Flabenigo.
Ce rgne fut tranquille et dura -peu-prs dix ans.

[Note en marge: XXXI. Dominique Contarini, doge. 1041.]

Aprs la mort du doge, on lut Dominique Contarini. Il tait d'une
famille illustre, d'un caractre plein de sagesse. Il gouverna
Venise pendant vingt-six ans. Il eut  rclamer l'intervention du
pape contre les prtentions du patriarche d'Aquile, qui entreprenait
 chaque occasion la conqute de l'glise de Grado. Cette fois il s'y
tait pris  main arme; mais la mort de ce turbulent patriarche vint
mettre fin au diffrend.

[Note en marge: Rvolte de Zara, qui se donne au roi de Croatie.]

[Note en marge: Sige et Soumission de Zara. 1065.]

Une affaire plus srieuse, ce fut la rvolte de la ville Zara. Les
troubles qui avaient agit la rpublique avaient fait ngliger les
colonies, et devaient leur inspirer la tentation de secouer le joug.
La ville de Zara, que le roi des Croates remuait par ses intrigues,
se donna  ce prince, lui envoya prter serment par des dputs, et
chassa le podestat vnitien. Contarini partit sur-le-champ  la tte
d'une flotte formidable. La ville se dtermina  soutenir un sige.
Le doge le poussa vivement, rduisit Zara  la dernire extrmit,
et, lorsque les habitants se furent rendus  discrtion, il usa de
la victoire avec modration. Au lieu d'exercer tous les droits de la
force, au lieu de traiter les vaincus en rebelles, il les rtablit
simplement dans la position d'o ils avaient voulu sortir; en se
contentant de les menacer de la vengeance de la rpublique, s'ils ne
restaient sujets soumis. Cette clmence n'empcha pas les Dalmates de
provoquer bien souvent encore le courroux de leurs souverains.

[Note en marge: XXXII. Dominique Silvio, doge. 1069.]

Dominique Silvio succda  Contarini. Pendant son rgne, les princes
normands, qui s'taient empars de l'Italie mridionale, faisaient la
guerre  l'empire d'Orient. Ils assigeaient Durazzo.

[Note en marge: Guerre contre les Normands, qui sont battus. 1083.]

[Note en marge: La flotte vnitienne dtruite l'anne suivante. 1084.]

Les Vnitiens ne pouvaient voir sans inquitude ce peuple belliqueux
tabli dans la Sicile, dans la Pouille, dans la Calabre, et sur-tout
ils ne devaient pas souffrir que, par la conqute de Durazzo, ils
devinssent les voisins des Dalmates, dont les dispositions  la
rvolte venaient de se manifester. L'empereur grec ayant sollicit
le secours de la rpublique, le doge se mit lui-mme  la tte de
la flotte destine  dbloquer Durazzo, attaqua l'arme navale
des Normands, la battit compltement, l'obligea de rentrer dans
ses ports, et pour cette fois sauva la place[108]. Mais Robert
Guiscard, roi des Normands, reparut devant Durazzo avec une nouvelle
flotte. Le doge accourut, pour le combattre encore, avec plus de
confiance qu'auparavant. Cette confiance fut trompe. Les Normands
se dfendirent avec une telle vigueur que presque toute la flotte
vnitienne fut prise ou coule  fond. Accoutums depuis long-temps
 voir rentrer leurs armes victorieuses, les Vnitiens, lorsqu'ils
virent arriver les dbris de celle-ci, s'en prirent au doge de leur
malheur et le dposrent[109]. C'est sous ce prince, dit-on[110], que
l'glise de Saint-Marc fut acheve ou rebtie.

[Note 108: Voici des vers d'un pote du temps qui font allusion
 cette expdition, et qui attestent la puissance maritime des
Vnitiens  cette poque:

  Non ignara quidem belli navalis, et audax
  Gens erat hc: illam populosa Venetia misit,
  Imperii prece, dives opum, divesque virorum,
  Qua sinus Adriacis interlitus ultimus undis,
  Subjacet arcturo. Sunt hujus moenia gentis
  Circumsepta mari; nec ab dibus alter ad des
  Alterius transire potest nisi lintre vehatur.
  Semper aquis habitant; gens nulla valentior ist
  quoreis bellis, ratiumque per quora ductu.

(Guillelmus APULUS, _Pome des Normands_, liv. 4.)

Muratori l'a insr dans sa collection _Rerum italicarum_, tom. V.]

[Note 109: SABELLICUS, dcade 1, liv. 5.]

[Note 110: TIRABOSCHI.]

[Note en marge: XXXIII. Vital Fallier, doge. 1084.]

La guerre contre les Normands continua sous Vital Fallier, successeur
de Silvio. Les armes de la rpublique n'y furent pas plus heureuses.
Cependant, comme cette guerre avait t entreprise  la sollicitation
d'Alexis Comnne empereur d'Orient, le doge mit un prix  ces
sacrifices: il demanda que l'empereur renont, en faveur de la
rpublique, aux droits de souverainet, dj presque oublis, mais
qu'il prtendait encore sur la Dalmatie. Alexis ne pouvait gure s'y
refuser; l'empire tait sur son dclin; ce n'tait pas le moment de
faire valoir de vaines prtentions.

Ce secours que le doge Vital Fallier fournit  l'empire d'Orient,
fut reu avec une telle reconnaissance, que l'empereur accorda
aux Vnitiens la libre entre de tous ses ports, dclara qu'ils
seraient considrs  Constantinople, non comme trangers, mais comme
nationaux, et soumit tous les ngociants d'Amalfi, qui aborderaient
sur les ctes de l'empire,  payer une redevance annuelle de trois
_perperi_  l'glise de Saint-Marc[111]. C'tait rendre la rpublique
d'Amalfi tributaire de celle de Venise.

[Note 111: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]

[Note en marge: tablissement des foires.]

Ce fut -peu-prs vers ce temps-l que les Vnitiens tablirent des
foires pour la facilit des changes commerciaux. Il y en avait
dj  Rome et  Pavie. Les runions auxquelles les pratiques de
dvotion donnaient lieu en avaient fait natre l'ide. La pompe des
crmonies, la frquence des miracles, les grces accordes par
le souverain pontife, attiraient,  certains jours, un concours
nombreux de nationaux et d'trangers. Les spculateurs aperurent
bientt le parti qu'il y avait  tirer de cette affluence: les
marchands vinrent augmenter le nombre des plerins, et ajouter un
nouvel intrt  celui du plerinage. Les prtres ne ddaignrent
point ces auxiliaires: l'glise et le gouvernement s'accordrent 
les favoriser. Des immunits, des franchises, des indulgences, des
spectacles, invitrent les peuples  venir grossir ce concours,
et on ne ngligea rien pour accrotre la clbrit du patron qui
l'attirait, ou pour se procurer de nouvelles reliques fameuses par
des miracles.

Les Vnitiens ne se contentrent pas d'instituer une foire en
l'honneur de saint Marc, leur protecteur, et de plusieurs autres
saints; ils achetrent par-tout des reliques, et on assure mme que,
n'ayant pu acqurir le corps de saint Taraise, ancien patriarche
de Constantinople, parce que les moines grecs qui le possdaient
s'taient absolument refuss  le leur vendre, ils prirent le parti
de le drober[112].

[Note 112: Di queste fortune, le quali accrescevano la riputazione
della nuova Venezia in tutto 'l mondo Cristiano, come tr l'altro,
f quella del corpo di S. Tarasio rubato a un convento di monaci
renittenti a venderlo o a donarlo.--(_Storia civile e politica del
commercio de' Veneziani_ di Carlo-Antonio MARIN, tom. II, lib. 4,
cap. 4.)]

[Note en marge: XXXIV. Vital Michieli, doge. 1094.]

[Note en marge: Croisades.]

Nous venons de voir la rpublique faire ses premires tentatives
de conqutes: sa principale ambition devait tre de dominer sur
l'Adriatique; elle a cherch d'abord  s'en assurer les rivages,
mais elle n'a point port ses armes au-del. Maintenant de nouveaux
intrts l'appellent en Orient. Un nouveau peuple venait d'envahir
ces contres; l'empire fond par Constantin allait tre dmembr;
si les Vnitiens voulaient tre les intermdiaires du commerce de
l'Europe et de l'Asie, il fallait qu'ils fissent respecter leur
pavillon sur toutes les ctes du fond de la Mditerrane, qu'ils
sussent y former des tablissements, et profiter de la chute de
l'empire, pour acqurir quelques positions fortifies, d'o ils
fussent  porte de protger leur commerce et de menacer leurs
ennemis. Pendant ce temps l'Europe entire, entrane par d'autres
passions, courait aux armes. Pour les hommes d'tat, il s'agissait
de repousser des peuples, sectateurs d'une religion nouvelle, qui
menaaient d'envahir toute la chrtient: pour tout le reste, il
s'agissait d'acqurir le ciel, en dlivrant le tombeau du Sauveur,
profan par les infidles. Les Vnitiens avaient deux intrts
opposs; d'une part ils devaient dsirer l'expulsion des Sarrasins,
et se tenir en mesure d'tre admis au partage des conqutes; de
l'autre, si tant de nations europennes formaient des tablissements
dans le Levant, les avantages dont les Vnitiens y avaient joui
jusque alors cessaient d'tre des privilges.

L'empereur grec, qui ne voyait pas ces armements sans alarmes,
avait invit la rpublique  n'y prendre aucune part. Quoique cet
empire ft dans un tat de dcadence, il mritait des mnagements,
sur-tout tant qu'il se montrait dispos  favoriser exclusivement
les Vnitiens. Ces considrations suspendirent leur rsolution;
ils furent les derniers  partager l'enthousiasme qui entranait
tant de peuples  la croisade; au reste, grce  leur manire de
fournir leur contingent  la ligue europenne, cette guerre n'avait
pas pour eux les mmes inconvnients que pour les autres nations.
L'arme vnitienne n'avait pas des marches immenses  faire, des
pays inconnus  traverser, des privations  supporter; elle n'allait
pas s'enfoncer, sans moyens de retraite, au milieu d'une population
belliqueuse; elle devait tre transporte sur sa flotte, ne jamais
perdre de vue ses vaisseaux, et se borner  ravager les ctes ou 
bloquer les ports de l'ennemi.

[Note en marge: XXXV. Premier armement des Vnitiens. 1098.]

[Note en marge: Rencontre de la flotte de Venise avec celle de Pise.
Combat.]

Ce fut sous le doge Vital Michieli que la rpublique fit son premier
armement, en l'an 1098: il consistait en deux cents btiments de
guerre ou de transport, dont la moiti avait t fournie par les
villes de la Dalmatie[113]. L'vque de Castello, Henri Contarini,
voulut prendre part  cette expdition. La flotte, commande par le
fils du doge, mit  la voile et se dirigea d'abord vers Rhodes. 
la hauteur de cette le, elle rencontra la flotte des Pisans, qui
se rendait aussi  la Terre-Sainte. Les deux rpubliques taient
en paix, la destination des deux flottes tait la mme; quelques
Vnitiens descendirent dans la petite le de Saint-Nicolas, pour y
prendre les reliques du patron. Les caloiers qui les gardaient ne
voulant pas absolument les livrer, les plerins s'en emparrent de
force; mais les Pisans, tmoins de cet enlvement, voulurent avoir
leur part de la dpouille[114]. La dispute s'chauffa, un combat
s'engagea, les Vnitiens taient incomparablement les plus forts, ils
prirent une vingtaine de vaisseaux aux Pisans, et firent, dit-on,
cinq mille prisonniers. Singulier commencement d'une expdition qui
avait pour but la destruction des infidles!

[Note 113: E subito furono fatti armare 207 navilj, che furono 80
galere, 55 tarette, e 72 navilj; de' quali 100 ne furono armati in
Dalmatia e 'l resto a Venezia.

(_Hist. Veneziana_ di Andrea NAVAGIERO.)]

[Note 114: E i capitani de' Veneziani andaron all' isola di S.
Nicol, per volere il corpo di detto santo: ma negandolo alcuni
calogieri che l' aveano in custodia, e non volendolo dare, i detti
capitani per forza l' ebbero, e lo portarono in galera. E avendo
inteso questo i Pisani, dimandarono a' Veneziani la met di detto
corpo, dicendo che per essere stati ancora eglino li coll' armada lo
voleano; ma i Veneziani risposero non volere dar loro cosa alcuna.
Dove che da una parte e dall' altra furono usate molte disoneste
parole, e i Pisani rimasero con grandissimo odio, di modo che, etc.

(_Hist. Veneziana_ di Andrea NAVAGIERO.)]

[Note en marge: Pillage de Smyrne.]

[Note en marge: La flotte vient bloquer Jaffa. 1099.]

Aprs cette bataille, au lieu de se porter sur les ctes de Syrie,
o les croiss taient tablis dj depuis assez long-temps, l'arme
se dirigea vers l'Archipel, se prsenta devant Smyrne, qui n'tait
point dfendue, et le premier exploit des croiss vnitiens fut le
pillage de cette ville. Enfin la flotte vint bloquer le port de
Jaffa, pendant que les troupes de Godefroy de Bouillon l'assigeaient
par terre; d'autres soutiennent qu'elle n'eut aucune part  cette
conqute; quoi qu'il en soit, la place emporte, la flotte ne voulut
pas attendre l'hiver dans ces parages, et retourna  Venise, o le
corps de saint Nicolas fut dpos dans une chapelle de l'le du Lido,
 l'entre du port.

[Note en marge: Sige d'Ascalon et de Capha. 1100.]

La campagne suivante, elle vint cooprer aux siges d'Ascalon
et de Capha. La premire de ces places rsista, la seconde se
rendit; mais dj l'imprvoyance et l'indiscipline avaient ruin les
affaires des croiss: la plupart s'taient retirs aprs la victoire
d'Ascalon. Le nouveau roi de Jrusalem, loin de pouvoir mditer des
conqutes, avait beaucoup de peine  se maintenir dans une situation
trs-prilleuse.

[Note en marge: Ravage des ctes de la Calabre.]

L'occupation de Durazzo par les Normands, qui avait eu lieu aprs la
dfaite de l'arme vnitienne sous le commandement du doge Silvio,
donnait  la rpublique des inquitudes pour ses possessions en
Dalmatie: on se dcida  faire une expdition contre les Normands;
mais, au lieu de les combattre, on se contenta d'aller ravager une de
leurs provinces; la Calabre fut mise  feu et  sang.

[Note en marge: XXXVI. Ordelafe Fallier, doge. 1102.]

[Note en marge: Prise de Ptolmas. 1104.]

[Note en marge: tablissement des Vnitiens en Syrie.]

Le doge Vital Michieli tant mort sur ces entrefaites, fut remplac
par Ordelafe Fallier. Celui-ci arma pour la Terre-Sainte une
flotte de cent voiles, qui concourut aux siges de Ptolmas, ou
Saint-Jean-d'Acre, de Sidon, et de Brythe. Beaudoin, successeur de
Godefroy, sur le trne de Jrusalem, rcompensa les services des
Vnitiens, en leur abandonnant la proprit d'un quartier de la
ville de Ptolmas: ils eurent la permission de commercer dans tout
le royaume de Jrusalem avec toutes sortes de franchises, et le
privilge de ne reconnatre de juridiction que celle de leurs propres
magistrats[115]. Ces avantages furent balancs par ceux que les
Pisans obtinrent bientt aprs de l'empereur d'Orient; et, quoique
ce prince n'et cd qu' la force, ces concessions n'en furent pas
moins aux yeux des Vnitiens un grief contre lui et un sujet de
jalousie contre la rpublique de Pise[116].

[Note 115: SABELLICUS, _Hist. ven._, dcad. I, lib. 6.]

[Note 116: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo-Antonio MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 4.]

Les Pisans entrrent aussi dans le partage des tablissements forms
par les chrtiens sur les ctes de la Syrie; ils eurent tout un
quartier dans Antioche, et le patriarchat de Jrusalem fut confr 
un de leurs compatriotes.

Les Gnois, non moins vigilants pour leurs intrts, rclamrent
des comptoirs et des privilges  Jrusalem,  Jopp,  Csare, 
Ptolmas; de-l rsultrent des rivalits, et bientt des inimitis
entre les trois rpubliques[117].

[Note 117: _Ibid._ cap. 6.]

[Note en marge: XXXVII. Guerre contre Padoue. 1110.]

Les habitants de Padoue ne voyaient pas sans une secrte jalousie
les succs de Venise. Ses lagunes leur avaient appartenu pendant
qu'elles taient dsertes; maintenant un tat florissant s'tait
form autour de Rialte, qui avait t autrefois leur port, et cet
tat possdait les embouchures de leurs fleuves: ils profitrent d'un
moment qu'ils crurent favorable, et, pendant que la flotte tait en
Syrie, ils entrrent sur le littoral qui appartenait aux Vnitiens,
en les accusant d'en avoir port trop loin les limites. Les troupes
vnitiennes furent envoyes sur-le-champ  la dfense de ce
territoire; elles battirent compltement les Padouans, et emmenrent
six cents prisonniers.

[Note en marge: Mdiation de l'empereur. 1111.]

Les vaincus implorrent le secours de l'empereur Henri V, qui se
trouvait dans ce moment  Vrone, ou au moins sa recommandation. Les
Vnitiens auraient bien voulu viter l'intervention d'un si puissant
mdiateur, mais il n'y avait pas moyen de s'y soustraire. L'empereur
reprsenta aux deux peuples leur origine commune, les exhorta 
vivre en bonne intelligence, fit rtablir les limites comme elles
taient avant l'agression des Padouans, fit rendre les prisonniers,
et profita de cette occasion pour demander  Venise le tribut du
manteau de drap d'or, malgr l'abolition accorde par l'un de ses
prdcesseurs[118].

[Note 118: On peut voir dans le _Codex Itali diplomaticus_, de
LUNIG, l'acte de 1111, par lequel l'empereur Henri V confirma les
privilges accords par ses prdcesseurs aux Vnitiens. Ce diplme
indique avec assez de prcision les possessions de la rpublique 
cette poque. Il parat, d'aprs plusieurs passages de l'histoire
attribue  Andr Navagier, que les empereurs d'Occident s'taient
rserv le droit de confirmer tous les cinq ans les privilges
accords aux Vnitiens. Voici ce qu'on y lit au sujet de ce tribut:
E pe' nostri ambasciadori f dimandato gli un privilegio di
confermazione degli altri. Il quale imperadore rispose non volerlo
fare per niente, se prima i Veneziani non gli davano quello ch' erano
obligati, ch' era un pallio d'oro e cinquanta lire di pepe. I quali
ambasciadori mostrarono che in tempo di messer Piero Orsuolo, doge
di Venezia, l'imperadore Ottone III liber i Veneziani da tutti i
tributi; e l'imperadore rispose, che Ottone imperadore poteva far
per lui e non pe' suoi successori: di modo che i detti ambasciadori
s'obligarono in luogo della signoria di Venezia di fargli il detto
censo.]

[Note en marge: Incendie de Venise.]

[Note en marge: Incendie et submersion de Malamocco.]

Venise prouva, peu de temps aprs, de grandes calamits: un
incendie, qui commena dans la maison d'un particulier, fit les plus
rapides progrs dans une ville btie presque entirement en bois.
Six rues, plusieurs glises, divers quartiers furent consums; la
largeur du grand canal n'empcha point l'incendie de s'tendre, et
l'abondance de l'eau ne put le ralentir; il fallut attendre que le
feu et dvor ce qu'il avait atteint. Les cendres de cet incendie
fumaient encore lorsqu'il s'en dclara un second plus terrible. Il
dvasta seize les, c'est--dire le tiers de Venise, et gagna le
palais ducal: les flammes semblaient s'lever du sein des eaux;
c'tait un volcan au milieu de la mer. Le commerce fit des pertes
immenses; les citoyens se trouvaient sans habitations. Presque
au mme instant, le mme flau ravagea la ville de Malamocco; la
mer, qui s'leva  une prodigieuse hauteur, rompit ses digues, et
submergea entirement cette le dvaste par les flammes.

[Note en marge: Translation des habitants de Malamocco  Chiozza.]

Il n'y avait pas moyen de relever Malamocco de ses ruines; on en
transporta les habitants  Chiozza, avec le sige piscopal: pour
Venise, on se hta de construire de nouveaux difices; l'ordonnance
en fut plus rgulire; on alla chercher sur le continent des
matriaux moins combustibles; des palais de marbre s'levrent sur
les dbris des maisons de bois, et annoncrent que Venise allait
devenir une des plus belles capitales de l'univers.

[Note en marge: XXXVIII. Guerre contre le roi de Hongrie. Il prend
Zara. 1115.]

Le roi de Hongrie entreprit d'expulser les Vnitiens de son
voisinage. Il se prsenta avec une arme devant Zara, dont les
habitants lui ouvrirent les portes, et chassrent le magistrat
vnitien. Le doge traversa la mer, se prsenta devant la
ville rebelle que les Hongrois dfendaient, et en commena
l'investissement. Le sige, quoique pouss avec vigueur, pouvait tre
long, lorsque le roi accourut  la tte de son arme pour le faire
lever.

[Note en marge: Le roi est battu. Zara forc de se rendre.]

Fallier marcha  lui, et remporta une victoire signale, qui dcida
de la reddition de la place. Il punit les rebelles, poursuivit les
Hongrois au-del des montagnes, ranonna le pays, et reparut dans
Venise prcd de ses prisonniers et des drapeaux, trophe de sa
victoire. Pour en perptuer le souvenir, il fut dcid que le doge
ajouterait  ses titres celui de duc de Croatie. Il avait dj reu,
comme quelques-uns de ses prdcesseurs, celui de protospataire de
l'empire.

[Note en marge: Nouvelle bataille o le doge est tu. 1117.]

Deux ans s'taient  peine couls que les Hongrois revinrent  la
charge; le doge partit une seconde fois pour aller les combattre.
Il leur livra bataille prs de Zara; l'action fut trs-vive, on
combattit corps  corps, et Fallier, donnant l'exemple aux siens,
se prcipitait  leur tte dans la mle. La rsistance des ennemis
exigeait de sa part les derniers efforts, mais son courage fut
prcisment ce qui occasionna la perte de la bataille et de son
arme. Atteint de plusieurs coups mortels, il tomba. L'arme
demeure sans chef ne combattit plus qu'en dsordre; tout fut pris
ou massacr, et ce ne fut qu'avec peine que quelques-uns regagnrent
leurs vaisseaux.

[Note en marge: Trve.]

Ce revers abattit le courage des Vnitiens. Ils firent demander
la paix au roi de Hongrie, qui reut avec beaucoup de hauteur les
ambassadeurs de la rpublique, et ne voulut accorder qu'une trve de
cinq ans.

[Note en marge: XXXIX. Dominique Michieli, doge. 1117.]

Dominique Michieli venait d'tre lev au dogat, lorsqu'il reut
de Baudoin II, roi de Jrusalem, une ambassade, qui le sollicitait
d'envoyer des secours aux chrtiens de l'Orient, presss de toutes
parts par les infidles. Les ambassadeurs, en excitant le zle pieux
des Vnitiens, ne ngligeaient pas de leur promettre de nouveaux
avantages pour leur commerce. Pendant qu'on ngociait, le pril
augmenta; Baudoin fut fait prisonnier. Alors le pape Calixte II
s'adressa  tous les princes chrtiens, pour les presser de dlivrer
le reste de leurs frres qui combattaient encore dans la Syrie; le
doge, plein d'une ardeur martiale, assembla ses concitoyens, leur lut
la lettre du saint-pre et leur tint ce discours, que les historiens
ont conserv[119].

[Note 119: Je le traduis de Pierre Justiniani (_Rerum venetarum ab
urbe condit ad annum 1575 Historia_, lib. 2).]

[Note en marge: Discours du doge pour proposer une nouvelle croisade.]

Vnitiens, aprs les combats, qui, depuis vingt-six ans, ont t
rendus pour dlivrer la Jude; aprs les exploits, qui, sur terre
et sur mer, ont illustr vos armes et celles des autres nations;
vous avez vu les barbares, ennemis du nom chrtien, expulss par ces
glorieux efforts du vaste territoire qui s'tend entre la Bithynie et
la Syrie. Des villes fameuses, Smyrne, Ptolmas, Ascalon, Capha,
Tibriade, se sont rendues aux allis, et vous avez t appels au
partage des conqutes comme de la gloire.

Mais la vicissitude ternelle des choses humaines a bientt amen
des jours de deuil, aprs tant de prosprits; le vaillant Godefroy,
le premier des Baudoin, Bomond, Tancrde, et tant d'autres hros,
ont succomb; leur mort a laiss la Syrie sans dfense, et les
chrtiens environns de dangers tous les jours plus imminents.
Dernirement, le roi Baudoin a t fait prisonnier par les Sarrasins,
et amen charg de fers  Carrha. Le royaume de Jrusalem est en
deuil; notre saint pontife vous presse, vous conjure, par ses lettres
et par ses envoys, de ne pas laisser prir la foi dans cette
extrmit; vous devez employer pour elle cette puissance navale que
Dieu vous a accorde; nous vous en supplions; nous vous exhortons
avec instance  ne pas abandonner, dans un si grand pril, la cause
de notre sainte religion.

Vnitiens, il est glorieux pour vous d'tre appels  protger
par vos armes,  venger d'un ennemi qui la profane, cette terre
o notre Sauveur, notre roi, prit naissance, qu'il claira par sa
doctrine, qu'il illustra par ses miracles. Ce fut ce noble dessein
qui prcipita vers l'Asie tant de hros franais et tant de princes
de l'Europe, avec de puissantes armes. Ils ont eu le bonheur
d'arracher la Jude tout entire aux enfants de Mahomet. Aujourd'hui
les barbares, ayant rpar leurs pertes, dvastent cette contre
et veulent l'opprimer encore; ils veulent en bannir les chrtiens,
pour souiller cette terre de crimes et de sacrilges. C'est  vous
de prvenir cette dsolation par la sagesse et la fermet de vos
mesures. C'est  vous, peuple chrtien, peuple religieux, et qui en
faites gloire, de vous lancer les premiers contre une race impie,
de l'attaquer avec vos flottes, et de secourir, autant qu'il est en
vous, un prince ami et malheureux. Voyez quelle gloire immortelle,
quelle splendeur en doit rejaillir sur votre nom; vous serez
l'admiration de l'Europe et de l'Afrique.

Eh! qui pourrait d'ailleurs aimer assez peu la patrie pour ne pas
dsirer de voir son empire s'tendre au-del des mers? Et comment
l'esprer cet empire? Serait-ce en restant dans le repos, en nous
bornant  parcourir nos lagunes? Regardez ces Romains dont vous vous
vantez d'tre issus; ce ne fut pas dans la mollesse et les plaisirs
qu'ils acquirent l'empire de l'univers; ce fut par la guerre, par
des fatigues, par de durs travaux, qu'ils accrurent leurs forces et
devinrent les matres du monde; c'est en dtruisant les infidles que
nous pouvons nous promettre d'tendre dans l'Orient la gloire et la
puissance du nom vnitien.

Embrass du saint zle de la religion, touchs de voir le royaume de
Jrusalem en pril, courez aux armes, contemplez les honneurs et le
prix qui vous attendent, et que vos flottes, destines  accrotre
votre puissance, triomphent de nos ennemis, et sauvent la rpublique
chrtienne.

[Note en marge: Armement pour la Syrie. 1123.]

[Note en marge: Bataille navale devant Jaffa. Les Sarrasins sont
dfaits. 1123.]

[Note en marge: XL. Sige de Tyr par les croiss. 1124.]

Ce discours excita les plus vifs transports. On y rpondit par des
acclamations; tout le monde demanda  partir, et le doge se mit 
la tte de l'arme. Une flotte, que quelques historiens portent
jusqu' deux cents vaisseaux[120], fut prte en peu de temps, et fit
voile pour Jaffa. Ceci se passait en 1122; la flotte des Sarrasins
croisait devant le port; les Vnitiens poussrent des cris de joie
en l'apercevant, les infidles les reurent avec courage. Le combat
fut long et terrible; on en vint  l'abordage sur toute la ligne, la
victoire la plus dcisive fut le prix de l'habilet; l'arme des
Sarrasins fut entirement dtruite[121]. Fiers de ce succs, heureux
prlude de la campagne, et qui avait eu pour tmoins tant de braves
chevaliers accourus sur le rivage, les Vnitiens entrrent dans le
port de Jaffa, et le doge se rendit  Jrusalem.

[Note 120: Cio 40 galee, e 20 assili, sopra de' quali furono
messi molti cavalli, e 4 navi grosse, con munizioni, e insegne
da combattere, con 136 navili di viveri e altre cose necessarie:
(_Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.)]

[Note 121: Il doge fece tagliare la testa all' ammiraglio de' Mori e
a' padroni delle sue galere, perch erano Paesani. (_Ibid._)]

Les chefs, qui dirigeaient les affaires, depuis la captivit du
roi, lui firent l'accueil que l'on doit  un alli triomphant. Il
convenait de profiter de l'enthousiasme que ce premier succs avait
inspir pour tenter quelque entreprise considrable; mais les avis
sur ce qu'il y avait  faire se trouvaient fort partags. On n'avait
point de plan de campagne arrt. Par une suite de l'esprit religieux
dont tous ces pieux croiss taient anims, on dcida de s'en
remettre  la Providence, ne doutant pas qu'elle ne daignt tracer
elle-mme  ses guerriers la route qu'ils devaient tenir. Les noms
de plusieurs villes furent crits sur des billets, qui furent jets
dans une urne, cette urne place sur l'autel; on clbra les saints
mystres, et ensuite un enfant tira le billet qui devait dsigner la
place que l'arme irait assiger.

Cette place fut la ville de Tyr; il n'en tait pas de plus
importante, ni de plus difficile  prendre. Elle appartenait en
commun aux soudans d'gypte et de Damas; elle avait dix-neuf milles
de circuit, et une forte citadelle. Environne de la mer presque
entirement, elle ne tenait  la terre que par cette digue fameuse,
ouvrage d'Alexandre-le-Grand. Elle avait arrt ce conqurant pendant
sept mois, et rendu inutiles tous les efforts de Beaudoin Ier.

[Note en marge: Trait entre les Vnitiens et leurs allis.]

Avant de partir pour le sige, on signa un trait[122] par lequel
il fut stipul qu'outre le quartier de Ptolmas, que les Vnitiens
possdaient dj, on leur cderait en toute proprit, dans toutes
les villes du royaume, une rue entire, avec un bain, un four, un
march et une glise; que les marchandises qu'ils transporteraient
en Asie seraient exemptes de tous droits; que les sujets de la
rpublique ne paieraient aucun impt; qu'ils ne reconnatraient, dans
leurs domaines, d'autre juridiction que celle de leurs magistrats,
mme quand ils auraient  plaider comme dfendeurs contre la demande
d'un sujet du roi; que seulement, quand un Vnitien actionnerait un
sujet du roi, il serait oblig d'aller devant le juge royal; que, si
l'on prenait les villes de Tyr et d'Ascalon, le tiers de ces villes
et de leur territoire deviendrait la proprit de la rpublique;
qu'enfin elle fournirait pour la garde de la place de Tyr le tiers de
la garnison qui serait juge ncessaire, et que le roi lui paierait 
cet effet un subside de trois cents besans d'or.

[Note 122: Il est dans Guillaume de Tyr et dans Muratori.
(_Antiquitates italic medii vi_, dissertation 30e, p. 919.)]

Ce trait conclu, on se mit en marche. Les Vnitiens s'embarqurent
pour aller bloquer le port et battre la place du ct de la mer,
tandis que leurs allis l'investiraient du ct de la terre.

On ne pouvait y arriver que par la digue dont j'ai parl. Cette digue
tait coupe par de forts retranchements; l'entre du port tait
dfendue par des tours, la garnison tait nombreuse, dtermine,
et il tait indubitable que le soudan de Damas allait venir  son
secours.

[Note en marge: Murmures contre les Vnitiens. Rsolution du doge.]

Cette dernire considration fit mettre beaucoup de vivacit dans
les attaques. On livra plusieurs assauts, qui furent vaillamment
repousss; on redoubla d'efforts, sans faire des progrs. Il y
avait trois mois que l'arme se consumait, et elle ne voyait point
augmenter l'esprance du succs dont on s'tait flatt. Les troupes
qui assigeaient la ville par terre, comparant leur position  celle
des Vnitiens, commencrent  murmurer. Les Vnitiens taient
tranquilles sur leurs vaisseaux,  l'abri des dangers et mme des
fatigues; ils attendaient que la place se rendt, sans y contribuer
par leurs efforts; en cas de dsastre ils avaient leur retraite
assure.

Le doge, inform de ces discours, prit pour les faire cesser un moyen
digne des moeurs du temps: il ordonne d'ter  tous les btiments
leurs rames, leurs voiles, leur gouvernail, fait dbarquer tous ces
agrs sur la plage; des matelots les chargent sur leurs paules, et
 leur tte, il se rend au camp des allis: Il faut que les prils
soient communs, leur dit-il, voici qui vous rpond de notre fidlit;
nous n'avons plus les moyens de nous loigner de la place et le
moindre vent nous fera courir des dangers plus grands que ceux que
vous affrontez en combattant.

Cette imprudence chevaleresque et cent mille ducats donns aux
allis, pour payer leurs troupes[123], les frapprent d'admiration.
Ils tmoignrent aux Vnitiens une entire confiance et ne voulurent
pas souffrir que tant de braves gens restassent exposs inutilement
 de si grands prils. Il ne fallait pas d'ailleurs que la flotte se
mt hors d'tat de combattre si cela tait ncessaire. On continua
le sige avec la mme constance et le mme courage pendant deux
autres mois.

[Note 123: _Storia Veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.]

[Note en marge: Prise de Tyr.]

On sait que les Orientaux sont dans l'usage d'lever des pigeons pour
porter des messages au loin ou dans des endroits inaccessibles; les
assigeants avaient remarqu plusieurs de ces oiseaux qui entraient
ou sortaient de la place. Un jour on parvint  en attirer un et 
le saisir. Il venait de Damas; il portait un billet sous son aile;
le Soudan, en exhortant les assigs  continuer leur vigoureuse
dfense, leur annonait un trs-prochain secours. Ce billet fut
retenu, on y en substitua un autre par lequel on faisait dire au
soudan qu'attaqu d'un autre ct il se voyait oblig d'y porter ses
forces et d'abandonner la place  elle-mme; le pigeon fut relch et
vola vers la ville.

Ce stratagme russit; la garnison, dcourage par ce faux avis,
parla de se rendre et capitula.

La ville d'Ascalon fut assige immdiatement aprs, et ne fit qu'une
assez faible rsistance. Il y a des historiens qui disent qu'aprs
cette conqute, on offrit au doge de Venise le trne de Jrusalem,
qu'il ne voulut pas accepter. Ce fait est peu vraisemblable; le roi
tait captif, mais le trne n'tait pas vacant; plusieurs seigneurs
devaient y avoir des prtentions, et le patriarche de la ville sainte
avait dj disput l'autorit suprme  Godefroy de Bouillon; il
n'tait pas naturel que toutes ces ambitions rivales se tussent pour
offrir la couronne  un tranger, chef lectif d'une rpublique.

[Note en marge: XLI. Brouillerie avec l'empereur de Constantinople.
Les les de l'Archipel ravages.]

Jusqu' la fin du XIe sicle les Vnitiens avaient t dans la
plus parfaite intelligence avec les empereurs de Constantinople,
et avaient trouv la rcompense de leur fidlit dans les prcieux
avantages du commerce de l'Archipel et de la mer Noire; mais ds
que ces avantages cessrent d'tre exclusifs, lorsque des nations
europennes voulurent devenir conqurantes sur les ctes de la
Palestine, les Vnitiens partagrent l'ambition d'y former des
tablissements, et les croisades les brouillrent avec l'empire
d'Orient.

Ces succs des croiss, qui auraient d tre agrables  l'empereur
de Constantinople, plus menac que tout autre prince par les
infidles, lui inspirrent au contraire une inquite jalousie,
sentiment naturel aux princes qui ne savent pas se dfendre
eux-mmes. Irrit, effray de l'tablissement des Europens dans
la Palestine, il avait d'ailleurs  se plaindre des croiss. Il
ordonna  ses vaisseaux d'attaquer tous les btiments de commerce
vnitiens qu'ils rencontreraient en mer. Cette trahison indigna le
doge. Il conduisit d'abord sa flotte devant l'le de Rhodes qu'il
fit ravager, parcourut l'Archipel, mit  feu et  sang Scio, Samos,
Mitylne, Paros, Andro, Lesbos et toutes les Cyclades, enleva les
enfants des deux sexes, pour les vendre comme esclaves[124] ou pour
ranonner les parents, entra dans la More, s'empara de Modone, o
il laissa quelques troupes, et, satisfait de cette vengeance, mais
non encore fatigu de tant de ravages, il punit de la mme manire,
en remontant l'Adriatique, quelques villes de la Dalmatie dont la
fidlit avait chancel. Sebenigo, Trau, Spalato, furent livres au
pillage; l'ancienne Zara, c'est--dire Belgrado, fut dtruite de
fond en comble et cessa d'tre habite. Enfin Michieli rentra dans
Venise o il mourut en 1130; des historiens ont dit qu'il abdiqua
le gouvernement aprs son retour. Jamais homme ne mrita mieux son
pitaphe, _Terror Grcorum jacet hic_. Deux ans aprs, l'le de
Curzola imita la rvolte de la Dalmatie. Un armateur, Marsile Zorzi,
se chargea de la soumettre et elle lui fut abandonne en fief. Une
escadre de la rpublique fut envoye pour s'emparer de Cphalonie,
qui appartenait encore  l'empereur d'Orient.

[Note 124: And a dare il sacco alle coste della Morea,
facendo schiavi i fanciulli e le fanciulle per ricavarne buon
riscato.--(_Ricerche storico-critiche sull' opportunit della laguna
veneta pel commercio, sulle arti e sulla marina di questo stato_, dal
conte FILIASI.)]

[Note en marge: XLII. Pierre Polani, doge. 1130.]

Pierre Polani, gendre de Dominique Michieli, lui succda; mais il
n'illustra pas son dogat par des actions clatantes.

Le combat qui avait eu lieu entre la flotte vnitienne et celle de
Pise, avait rendu les deux peuples ennemis. Dj ils taient jaloux
l'un de l'autre, et comme cette jalousie n'avait pour cause que la
rivalit du commerce, la guerre qu'ils se firent n'eut pour objet que
de se prendre et de se dtruire rciproquement quelques vaisseaux.
Mais bientt lasss de ces dommages rciproques, ils cdrent assez
facilement aux exhortations du pape, qui s'entremit pour tre
le mdiateur de leurs diffrends, et cessrent enfin d'inutiles
hostilits.

La rpublique, matresse des ctes de la Dalmatie et de plusieurs
tablissements dj considrables dans les pays lointains, ne pouvait
manquer de tourner ses vues ambitieuses sur le continent voisin et de
se mler dans toutes les querelles des peuples de l'Italie. Nous la
verrons assujettir presque toujours, sous prtexte de les protger,
un grand nombre de villes, et finir par se former des provinces dans
le beau pays d'o ses fondateurs taient sortis.

Elle fournit des secours  la ville de Fano, qui tait en guerre
avec celle de Ravenne et de Pezzaro, mais sans ngliger de mettre
un prix  ce service. La haine des habitants de Fano contre leurs
ennemis tait telle que, pour se mettre en tat de les combattre, ils
se soumirent  devenir tributaires des Vnitiens. Ils s'engagrent
 payer tous les ans une somme d'argent et  fournir mille livres
d'huile pour le luminaire de l'glise de Saint-Marc.

[Note en marge: Brouilleries avec Padoue. 1143.]

Padoue encore plus ennemie de Venise, parce que c'tait une haine
de parents, imagina de rendre la Brenta inaccessible aux vaisseaux
vnitiens, et pour cet effet elle entreprit d'ouvrir un canal pour
en dtourner les eaux. Quelques troupes que le doge envoya sur le
champ firent repentir les Padouans de cette nouvelle tentative, et
les choses furent rtablies dans leur premier tat. Cette guerre, peu
considrable en elle-mme, donne lieu  une remarque que je trouve
dans un historien vnitien[125]. Ce fut  cette poque, dit-il, que
la rpublique employa pour la premire fois des troupes trangres,
ce qui prouve que dj ses entreprises excdaient ses forces
naturelles.

[Note 125: MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 7.]

[Note en marge: XLIII. Guerre des Grecs et des Vnitiens contre
Roger, roi de Sicile. 1148.]

Pendant ce temps-l Roger, roi de Sicile, faisait la guerre 
l'empereur grec, qui tait alors Manuel Comnne. Roger s'tait empar
de Corfou; sa flotte avait ravag la Grce, pass les Dardanelles et
menaait d'incendier la ville de Constantin. L'empereur ne voyait
de recours que dans les Vnitiens; mais comment esprer qu'ils
voulussent embrasser sa dfense aprs l'agression dont ils avaient
eu  se plaindre de la part de son prdcesseur? Cependant, par de
nouvelles concessions favorables  leur commerce, il parvint  les
dterminer  entrer dans son alliance. Les anciens traits ne leur
permettaient pas d'aborder dans les les de Chypre et de Candie, ni
de frquenter le port de Mgalopolis; ces exceptions furent abolies,
et les Vnitiens purent ajouter les vins de Chypre et de Crte aux
autres articles qui composaient la cargaison de leurs vaisseaux en
revenant des mers du Levant[126]. La rpublique tait encore moins
ennemie d'un prince faible, rgnant au fond de la Mditerrane
sur un empire prs de sa dcadence, que jalouse d'un voisin
actif, entreprenant, qui possdait de vastes ctes  l'extrmit
de l'Adriatique, et qui venait de s'emparer de Corfou. La guerre
contre Roger fut rsolue, mais cette guerre ne fut qu'une expdition
dvastatrice.

[Note 126: MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 8.]

[Note en marge: Ils prennent Corfou. Discorde entre las allis.]

La flotte de la rpublique se dirigea d'abord sur Corfou d'o elle
chassa les troupes siciliennes. L'historien Nictas raconte[127] les
discordes qui clatrent pendant le sige entre les deux nations
allies. Il dit que les Grecs et les Vnitiens se chargrent
mutuellement dans le camp, que ceux-ci ayant regagn leurs vaisseaux
attaqurent la flotte impriale dont ils brlrent la plus grande
partie, et que cette soldatesque, ajoutant l'insulte  ces violences,
para de meubles et de tapis prcieux la chambre du vaisseau de
l'empereur et y couronna en crmonie un thiopien, pour se moquer de
Manuel, qui tait fort noir.

[Note 127: _Histoire de Manuel Comnne_, liv. II, chap. 5.]

[Note en marge: La Sicile ravage.]

Aprs la conqute de Corfou, dont on prit possession au nom de
l'empereur grec, les restes de cette arme allrent ravager la
Sicile, qu'on trouva sans dfense.

Les rcoltes et les maisons incendies, les plantations dtruites,
les habitants gorgs, furent tout le fruit de cette expdition. Le
roi de Sicile se dlivra de ces redoutables ennemis, en offrant aux
Vnitiens de grands avantages pour leur commerce dans un royaume
qu'ils venaient de saccager. Ce trait fut l'ouvrage de Dominique
Morosini, qui avait succd dans le dogat  Polani en 1148.

[Note en marge: XLIV. Dominique Morosini, doge. 1148.]

Ce nouveau doge n'eut  rprimer que quelques pirates d'Ancne dont
il fit pendre le chef, et la rvolte de quelques villes de l'Istrie
auxquelles il imposa de nouveaux tributs.

Sous son rgne, l'vch de Zara fut rig en archevch, et le
patriarche de Grado tendit sa juridiction sur tout le territoire
de cette nouvelle mtropole. Telle tait dj l'importance des
tablissements vnitiens dans le Levant, que le patriarche fut
autoris  ordonner les vques pour toutes les colonies de la
rpublique o il y aurait plus d'une glise.

[Note en marge: XLV. Vital Michieli II, doge. 1156.]

Morosini mourut aprs un rgne de huit ans. Son successeur fut
Vital Michieli II. L'administration de celui-ci fut marque par de
terribles revers.

[Note en marge: Troubles en Italie.]

[Note en marge: Dfaite du patriarche d'Aquile. Singulier tribut qui
lui est impos. 1163.]

Il y avait alors deux papes. L'empereur d'Occident, Frdric
Barberousse, protgeait Victor IV, et les Vnitiens, qui n'avaient
garde de favoriser la domination de l'empereur en Italie, tenaient
pour Alexandre III, dont l'lection paraissait d'ailleurs plus
rgulire. Les Milanais tchaient de secouer le joug de l'empereur;
Venise leur envoya des secours. Les milices de Padoue, de Vicence,
de Ferrare et de Vrone, se jettent par l'ordre de l'empereur sur
le territoire de Capo-d'Argere et de Lordo, et mettent ces deux
villes en cendres. Les troupes vnitiennes accourent pour punir cette
agression. Pendant ce temps-l Ulric, patriarche d'Aquile, hritier
de la haine de tous ses prdcesseurs contre l'glise de Grado, haine
qui durait dj depuis six ou sept cents ans, fit avec tous ses
chanoines une nouvelle expdition sur cette le, pilla jusqu' la
mtropole, et se prparait  se rembarquer avec son butin, lorsqu'il
se vit environn par des vaisseaux vnitiens, et se trouva leur
prisonnier. Pour racheter sa libert, il fut oblig de se soumettre
 un tribut qui devint un objet ternel de drision, et qui servit 
entretenir dans le peuple la haine et le mpris pour le patriarche
d'Aquile. Tous les ans, le jeudi gras, il devait envoyer  Venise
un taureau et douze porcs, reprsentant le patriarche et ses douze
chanoines: on les promenait en pompe dans la ville, on leur coupait
la tte en prsence du doge, et on en distribuait les quartiers.
Cette fte populaire a subsist jusqu' ces derniers temps[128]. Des
affaires plus srieuses allaient mettre  l'preuve la prudence du
doge.

[Note 128: Sunt qui hc ad Angeli Participatii referunt principatum,
nos hoc tempore facta credimus, _rerum venetarum Hist. P.
Justiniani_, lib. II. Sabellicus rapporte cette anecdote, d'abord
sous le rgne d'Ange Participatio, et puis sous celui de Vital
Michieli II.]

[Note en marge: XLVI. La rpublique se brouille avec l'empereur
d'Orient.]

Manuel Comnne cherchait  dtruire ou  affaiblir, l'un par l'autre,
le roi de Sicile et la rpublique; il s'adressa d'abord  Guillaume,
roi de Sicile, pour l'exciter  armer contre les Vnitiens, et
lui offrit sa propre fille pour prix de cette agression. Cette
ngociation n'ayant eu aucun succs, il envoya des ambassadeurs 
la rpublique, pour lui exposer toutes les raisons qui pouvaient
la dterminer  s'unir avec lui contre le roi; mais les Vnitiens
venaient de s'assurer, par un trait, le commerce de la Sicile, et
n'taient nullement disposs  en compromettre les avantages.

[Note en marge: Elle rappelle tous ses citoyens qui taient dans le
Levant.]

Le refus ne pouvait que blesser l'empereur. Le doge, qui en craignit
les consquences, envoya des ordres  tous les vaisseaux qui taient
dans les ports de la Grce et  tous les sujets de la rpublique
tablis sur le territoire de l'empire, d'en partir sur-le-champ. Ces
tablissements s'taient rpandus sur tous les points, il y en avait
jusqu'au fond de la mer Noire.

[Note en marge: L'empereur s'empare de quatre places en Dalmatie.]

Le dpart de tous les ngociants et de tous les navires vnitiens
servit de prtexte  Manuel pour envoyer en Dalmatie une flotte, qui
s'empara de Spalato, de Trau, de Raguse, et de Corcyre; cependant
il fit dire par ses ambassadeurs que cette mesure ne devait point
tre considre comme une dclaration de guerre. Il n'avait pu tre
insensible  l'intention manifeste de rompre tout commerce avec
lui, mais si les Vnitiens voulaient rtablir les choses sur le
pied o elles taient auparavant, il tait prt  leur rendre son
amiti; il ne leur demandait que de revenir occuper dans ses tats
des tablissements qui leur avaient t jusques alors si avantageux;
les villes de la Dalmatie que ses troupes avaient occupes seraient
immdiatement rendues et toutes les pertes rpares.

[Note en marge: Rconciliation apparente.]

Ces explications ne justifiaient pas assurment l'usurpation  main
arme de quatre places. Il tait de la dignit de la rpublique
d'exiger avant tout cette restitution et une rparation clatante,
mais l'interdiction des mers de la Grce  tous les vaisseaux
vnitiens, l'abandon des comptoirs, l'interruption totale du commerce
avec l'empire, avaient tari la source des bnfices auxquels les
ngociants taient accoutums: l'esprit de trafic n'est pas toujours
d'accord avec les vritables intrts et la dignit de l'tat; le
commerce murmurait contre les mesures rigoureuses qui l'avaient
paralys.

Ces criailleries dterminrent une rsolution qui lui devint bien
funeste  lui-mme, et plus encore  la rpublique.

[Note en marge: Tous les Vnitiens qui taient dans l'empire grec
sont arrts.]

Les ordres dont on se plaignait furent rvoqus, les ngociants, et
des vaisseaux richement chargs, partirent pour tous les points de
l'empire grec. Manuel attendait sa proie; il ordonna par-tout de les
saisir, et tous les Vnitiens furent jets dans les fers.

L'impartialit de l'histoire veut qu'on ajoute que les Grecs ont
prsent cet vnement sous d'autres couleurs. Les Vnitiens, dit
l'un d'eux[129], ces peuples fins et subtils, qui courent sans
cesse toutes les mers, s'taient tellement multiplis et enrichis 
Constantinople, qu'ils s'y montrrent insolents jusqu' affecter du
mpris pour l'empire. Manuel, irrit de leurs entreprises, et qui
tait loin d'oublier l'outrage qu'ils lui avaient fait autrefois 
Corfou, envoya dans toutes ses provinces l'ordre de les arrter tous
en un mme jour et de confisquer leurs biens. Il faut convenir que
ce rcit, quoique trac par une main partiale, ne fait honneur ni 
la bonne foi, ni au courage, ni mme  la politique de l'empereur
grec.

[Note 129: NICTAS, _Histoire de Manuel Comnne_, liv. 5, chap. 9.]

[Note en marge: Indignation des Vnitiens.]

On peut juger quelle fut l'indignation des Vnitiens  la nouvelle
de la saisie de leurs vaisseaux, et de l'arrestation de leurs
compatriotes. Ce sont toujours les imprudents qui sont les plus
furieux de se voir tromps. Ce ne fut qu'un cri de vengeance contre
Manuel: les Vnitiens se firent raser la barbe pour n'avoir rien de
commun avec les Grecs, tout le monde voulut partir, tout le monde mit
la main  l'oeuvre pour armer la flotte; elle fut prte au bout de
cent jours, cent-vingt vaisseaux se mirent en mer sous la conduite du
doge, pour aller tirer vengeance de Manuel, et en l'absence de Vital
Michieli l'autorit ducale fut exerce par son fils Lonard.

[Note en marge: Dvouement patriotique de la famille Justiniani.]

La famille des Justiniani, l'une des plus anciennes de Venise,
voulut marcher tout entire dans cette expdition; elle fournit cent
combattants, c'tait renouveler l'exemple d'une illustre famille de
Rome; le mme malheur les attendait.

[Note en marge: La flotte vnitienne entre dans l'Archipel. 1170.]

[Note en marge: On ngocie. Elle s'arrte  Scio.]

L'arme se porta d'abord en Dalmatie pour reprendre les places dont
l'empereur s'tait empar. Il fallut en faire le sige; Trau que
Comnne avait fait occuper, et Raguse, qui avait arbor les enseignes
impriales, furent presque entirement dtruites[130]. De cette cte
l'arme fit voile vers l'Archipel. Ngrepont, qu'elle menaa d'abord,
ne fit aucune rsistance. Le gouverneur de cette place alla au-devant
du doge avant que ce prince n'et mis pied  terre, lui exprima
tout le regret qu'on avait de ce qui s'tait pass; l'assurant que
l'intention de sa cour n'avait jamais t que les choses allassent si
loin; les dispositions de l'empereur taient certainement pacifiques,
il ne pouvait pas en avoir d'autres, il se prterait  tous les
moyens de conciliation. S'il avait fait arrter les vaisseaux
vnitiens, ce ne pouvait tre que d'aprs quelques faux avis qui lui
seraient parvenus des dispositions hostiles de la rpublique: rien
de moins invraisemblable qu'un malentendu  une si grande distance;
mais enfin, si tout pouvait se rparer, ne valait-il pas mieux
s'expliquer  l'amiable que d'allumer une guerre, qui pouvait avoir
des suites si dsastreuses pour les deux tats? Le perfide Grec
dveloppa toutes ces raisons avec tant de candeur et les accompagna
de tant de soumissions que le doge se laissa persuader d'envoyer des
ambassadeurs  Constantinople. Cette mission fut confie  l'vque
d'Equilo et  Manasss Badouer, tous deux hommes habiles et fort
savants dans la langue grecque. Michieli conduisit la flotte  Scio,
dont il se rendit matre, et se disposa  l'y faire hiverner.

[Note 130: Dux autem reliqu stoli parte intra procedens Ragusinos
pollicit fidelitatis immemores sibi rebelles fore invenit,
erexerant similiter imperialia vexilla in turribus et muris suis,
contemnentes non solm ducem, quem sibi ab antiquis temporibus in
dominum elegerant honorare, sed ut sibi mulo armat manu resistere
prsumserunt. Dux hoc indign ferens bellicis instrumentis urbem
impugnari jussit. Veneti autem quod jussum fuerat audacter exequentes
continuis insultibus edem die quasdam turres ascenderunt, et
depositis imperialibus insignibus beati Marci evangelist effigiem
desuper posuerunt.

Cumque alter die ad reiterandos insultus Veneti pararentur,
communicato consilio egrediens tribunus Michal, archiepiscopus
Ragusis, clerus et populus universus, prmissis crucibus de commissis
veniam postularunt, qu obtent dux cum hymnis et laudibus civitatem
intravit, et consuet fidelitatis sacramenta renovavit, quamdamque
turrim qu imperatori servabatur cum maritimis muris dirui fecit,
et archiepiscopus, consentientibus clero et populo, contentus fuit
suam ecclesiam subjicere gradensi patriarch, si hoc  pap poterit
obtineri, quibus dux Raynierum Zane dedit in comitem.

(Andre DAUDULI _Chronicon_, cap. 15, pars 24.)]

[Note en marge: L'empereur trompe les ngociateurs.]

L'ambassade ft reue avec beaucoup d'gards. L'empereur tmoigna le
plus grand empressement de tout concilier. Il parut d'abord dispos
 accorder tout ce qu'on avait  lui demander, mais,  chaque
proposition qu'on lui faisait, les explications  obtenir, les avis
 prendre, occasionnaient d'interminables dlais; ensuite c'taient
des difficults  aplanir, et quand on croyait les avoir puises,
il survenait un incident qui dplaait la question et obligeait de
reprendre la ngociation sur nouveaux frais.

[Note en marge: Les quipages gagnent la peste.]

[Note en marge: Dsastre de la flotte.]

Les envoys vnitiens, convaincus que Manuel ne cherchait qu' les
abuser et dsesprant de l'amener  un arrangement, se dterminrent
 retourner vers le doge. Mais quel triste spectacle les attendait
 Scio! la peste s'tait manifeste dans l'arme; elle y avait fait
les plus terribles ravages. On n'avait plus  opposer  l'ennemi
qu'un petit nombre de soldats dj mourants: il fallait se rsoudre
 brler une partie des vaisseaux, faute de matelots pour les
conduire: la maladie faisait tous les jours des progrs de plus en
plus effrayants. On accusait l'empereur d'avoir fait empoisonner les
eaux douces: cela n'tait peut-tre pas possible, mais on ne l'en
croyait pas incapable. Il n'y avait plus moyen de penser  tenter
une entreprise quelconque, encore moins de se prsenter devant
Constantinople. Tout ce qu'on pouvait esprer c'tait de regagner
Venise avec les dbris de cette belle arme. On se mit en mer; la
mortalit diminuant sans cesse les quipages, on se vit rduit 
couler  fond plusieurs vaisseaux: d'autres chourent, parce qu'il
ne restait pas assez de bras pour les gouverner. Enfin de cette
flotte de plus de cent voiles  peine dix-sept vinrent montrer
 Venise les tristes restes d'une arme qui avait fait trembler
l'empire d'Orient. Dplorable rsultat de l'oubli de cette maxime,
que, dans la guerre offensive, l'assaillant qui a de l'avantage ne
doit jamais accorder du temps  l'ennemi!

En gmissant sur cette calamit publique, chacun avait  pleurer
ses pertes particulires. Point de famille qui ne fut en deuil: les
guerriers les plus chers  la patrie avaient t moissonns: la
famille des Justiniani en avait fourni cent, il n'en restait pas un
seul. Cette maison, dont le nom figurait dans les vieux fastes de
la rpublique, allait tre teinte, si on n'et tir du fond d'un
clotre le seul rejeton qui et survcu  tous les siens, et qui
devint la tige de tous ceux qui ont ajout depuis  l'illustration de
ce nom.

[Note en marge: Retour  Venise. 1172.]

Venise, plonge dans la dsolation, n'tait pas encore au terme de
ses malheurs. L'arme portait avec elle cette affreuse maladie qui
l'avait moissonne; le dsastre de la flotte devait s'tendre sur
la capitale. La peste fit d'affreux ravages dans cette immense
population. Plusieurs milliers de citoyens prirent en quelques
jours[131].

[Note 131: SABELLICUS, dcad. I, lib. 7. Justiniani dit seulement:
Contagiosa lues totam urbem invadens lethali clade eam miserabilem
in modum deformavit, lib. 2.]

[Note en marge: Le doge est massacr. 1172.]

Ce fut alors qu'un cri gnral s'leva contre le doge. On n'avait
 accuser que son irrsolution, sa crdulit, son imprudence; on
inculpa sa fidlit. Triste condition des hommes qui sont chargs de
la destine de tous! on exagre leurs fautes, on ne leur pardonne pas
le malheur. Les murmures contre Michieli devinrent des imprcations.
Une multitude furieuse s'amassa devant le palais. Le doge parut et se
prsenta avec beaucoup de fermet; il essaya de parler, il ne put se
faire entendre. Dsesprant de calmer ces furieux, il tenta de leur
chapper; mais un coup de poignard l'atteignit, et il expira.

Venise voyait son arme dtruite, son ennemi triomphant de la
dsolation de tant de familles. Elle tait en proie  la peste et 
la sdition; la majest publique tait outrage, le sang du prince
venait d'tre rpandu; c'est du sein de cette confusion que va sortir
un ordre de choses plus stable et plus rgulier qu'auparavant.

[Note en marge: XLVII. Changement dans la constitution de l'tat.
1172.]

Nous venons de parcourir l'histoire de cinquante doges[132]. Nous en
avons vu cinq qui abdiquent, neuf exils ou dposs, cinq bannis
avec les yeux crevs, et cinq massacrs. Ainsi dix-neuf de ces
princes avaient t chasss du trne par la violence. Le retour
si frquent des rvolutions ne pouvait que fomenter les haines,
encourager les factions, et entretenir le peuple dans la funeste
habitude de punir les malheurs comme des crimes. On avait eu plus
d'une fois  se plaindre de l'excs du pouvoir: on avait eu  rougir
de la manire dont il avait t renvers.

[Note 132:

  Paul-Luc Anafeste, premier doge.
  Marcel Tegaliano.
  Urse.--Massacr.
  Dominique Lo, matre de la milice.      }  Ce sont les cinq matres
  Flix Cornicula,     _id._               }  de la milice ou
  Theodat Urse,        _id._               }  tribuns militaires,
  Julien Cepario,      _id._               }  qui remplacrent les
  Jean Fabriciatio.--Dpos, les yeux      }  doges pendant cinq
    crevs.                                }  ans.
  Theodat Urse, doge--C'est le mme que le tribun militaire
    dpos, les yeux crevs.
  Galla.--_Idem._
  Dominique Monegario.--_Idem._
  Maurice Galbaio.
  Jean Galbaio.--Exil.
  Maurice Galbaio II.--Exil, associ  son pre, n'a point
    rgn seul.
  Obelerio.--Mis  mort.
  Valentin.--Exil.     }  Associs  leur frre Obelerio,
  Bat.--Exil.         }  n'ont point rgn seuls.
  Ange Participatio.
  Justinien Participatio.
  Ange Participatio II, associ  son pre Justinien, n'a
    point rgn seul.
  Jean Participatio.--Dpos deux fois.
  Carossio.--Exil, les yeux crevs pour avoir usurp le
    dogat.
  Pierre Tradenigo.--Massacr.
  Jean Tradenigo, associ  son pre Pierre, n'a point
    rgn seul.
  Urse Participatio.
  Jean Participatio.--Abdique.
  Pierre Candiano I.--Tu en combattant.
  Pierre Tribuno.
  Urse Participatio.--Abdique.
  Pierre Candiano II.
  Pierre Badouer.
  Pierre Candiano III.
  Pierre Candiano IV.--Massacr.
  Pierre Urseolo I.--Abdique.
  Vital Candiano.--Abdique.
  Tribun Memmo.--Abdique.
  Pierre Urseolo II.
  Jean Urseolo, associ  son pre Pierre, n'a point
    rgn seul.
  Othon Urseolo.--Exil.
  Pierre Centranigo.--Dpos et relgu dans un couvent.
  Dominique Urseolo.--Chass aprs avoir usurp le
    dogat.
  Dominique Flabenigo.
  Dominique Contarini.
  Dominique Silvio.--Dpos selon quelques historiens.
  Vital Falier.
  Vital Michieli.
  Ordelafe Falier.--Mort en combattant.
  Dominique Michieli.
  Pierre Polani.
  Dominique Morosini.
  Vital Michieli II.--Massacr.]

Tout le monde dsirait sans doute que l'exercice de l'autorit ft
soumis  des rgles. Ceux  qui leurs richesses faisaient apprcier
la tranquillit publique, demandaient sur-tout qu'on se prservt
des orages populaires. Les hommes d'tat portaient peut-tre leurs
vues plus haut, sentant que le gouvernement de la rpublique n'tait
pas la mme chose que l'administration de la ville, que les intrts
lointains ne pouvaient pas tre apprcis par la multitude, et que
plus l'administration tait complique, moins l'autorit devait
l'tre.

Il est plus que probable qu'on ne ft conduit  ces ides que par
le sentiment du besoin ou de l'intrt. Au douzime sicle on ne
s'occupait gure de la thorie des gouvernements; celui de Venise
en tait une preuve. Le prince tait lectif; mais, une fois lu,
rien ne limitait son pouvoir. Il nommait aux emplois, il assemblait
le peuple quand il voulait; il percevait des impts pour son propre
compte[133]; il faisait la guerre pour ses intrts personnels. On
en avait mme vu plusieurs dsigner leur successeur. Le peuple se
croyait libre, parce qu'il s'tait donn un matre. Il conservait
seulement l'influence qui lui appartient dans les gouvernements o
l'tat tout entier est dans une seule ville, et o une sdition peut
faire raison des abus du pouvoir. Les citoyens riches, clairs,
puissants, ne devaient pas voir sans regret un ordre de choses qui
les assujettissait -la-fois au prince et  la multitude.

[Note 133: Quod exploration habeo Venetorum ducibus olim quoque fuit
fisci jus; immo, quod in laudem prstantissim reipublic vergit,
fuit antiquis etiam sculis fiscus ducalis et regalis Venetiis.
Adservatur manu exaratum in bibliothec Estensi chronicon venetum
Marini Sanuti ex quo hausi chartam hujus rei testem. (MURATORI.
Dissertat. 17e _Des Droits du fisc des rois, des vques, des ducs et
des marquis du royaume d'Italie_.)(_Antiquitates italic medii vi
p._ 972.)]

Nous n'avons que des notions fort imparfaites sur la manire dont on
faisait alors les lections, mais il est certain que la population
entire y prenait part; c'tait une imitation des comices de Rome. On
s'assemblait dans une glise, et souvent les suffrages taient donns
par acclamation. L'histoire atteste que plusieurs doges avaient t
lus ainsi.

On raconte qu' la mort de Dominique Contarini, en 1069, tout le
peuple se rendit en gondole et avec des armes  la passe du Lido, et
l sans mettre pied  terre, se mit  crier, Nous voulons Silvio;
ce qui suffit pour que Dominique Silvio ft port au trne[134].
Cette forme d'lection pouvait tre une imitation des Lombards, qui
s'assemblaient en armes pour nommer leur roi.

[Note 134: E ben vero doppo molti anni che all' elezione a doge di
Domenico Silvo, che si fece dal popolo sopra il littorale di San
Nicol del Lido, una gran parte di esso vivenne armata nelle sue
barche, dalle quali accostandosi al predetto littorale cominci,
senza sbarcarsi, con tumulto a vociferare: _Vogliamo il Silvo e lo
approviamo._ (_Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_ da Sebastiano CROTTA.)]

Lors mme que l'lection n'tait pas un acte immdiat du peuple, elle
tait cense faite en son nom, puisqu'on la lui soumettait. Le doge
lu tait conduit dans l'glise de Saint-Marc; l, aprs la messe,
on le prsentait  l'assemble, on promettait qu'il gouvernerait
sagement et dans l'intrt de la communaut, on exhortait le peuple 
l'agrer, et pour que tout le monde pt le voir on lui faisait faire
le tour de la place. Ce n'tait qu'au retour de cette crmonie,
lorsqu'il tait cens avoir t accueilli par des acclamations et
avoir runi tous les suffrages, qu'il rentrait dans le palais o le
plus jeune des conseillers lui posait la couronne ducale sur la tte
au haut de l'escalier des gants.

Quant  l'ligibilit[135] il n'existe aucune trace de privilges
appartenant aux familles puissantes. On voit bien, par le retour
frquent des mmes noms dans les lections, que ces familles y
avaient une grande influence; mais rien n'atteste un droit, un
privilge. On dsignait les anciennes maisons par les charges
qu'elles avaient long-temps exerces, et comme le gouvernement de
la rpublique avait commenc par des tribuns, on appelait familles
tribunitiennes celles qui avaient t revtues autrefois de cette
fonction; de sorte que, s'il y avait alors une noblesse reconnue,
elle tirait son origine des fonctions publiques, et elle ne pouvait
conserver que le caractre d'une magistrature. On conoit que toutes
les ides de la fodalit devaient tre inconnues dans une ville
sans territoire, o il n'y avait jamais eu de conqurant, jamais de
protecteur, jamais de protgs.

[Note 135: Solevasi nella creazione del doge, in quei primi tempi,
fatto che non era il Squitinio dagli ottimati, condurre la persona
eletta nella chiesa di San Marco, e dal pi vecchio degli elettori
veniva presentato al popolo, ed espresso insieme che sarebbe sogetto
di buona mente, et che sempre avrebbe procurato il bene della
communanza; esortando perci a riconoscerlo per loro principe. Per
essere pi facilmente veduto da tutti, era costume portarlo a torno
la piazza di San Marco, sopra una machina di legno sedente: fornito
questo giro, era ricondotto in palazzo e all' hora li era posto in
cappo preziosissimo corno ducale, che carico di gemme si conserva nel
tesoro; e questo era il punto e il termine della sua incoronazione:
doppo daquella era gridato nella sala del pubblico.

(_Governo dello stato veneto dal cav._ SORANZO; manusc. de la
bibliothque de Monsieur, n 54.)]

Le seul corps qui existait alors dans la rpublique tait un
tribunal, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, compos de
quarante membres, et qu'on appelait par cette raison la quarantie.
On ne dit pas que ce tribunal, le seul corps dlibrant dont
l'existence ft permanente, et d'autres fonctions que celle de
rendre la justice; mais il prit momentanment une influence politique
de la plus grande importance. Devenu l'autorit principale, aprs
l'assassinat du doge, et avant que le peuple se ft assembl, il crut
devoir faire des rglements qu'on jugea assez salutaires pour ne les
trouver susceptibles d'aucune contradiction.

Il s'agissait d'interdire  la multitude toute la part qu'elle avait
prise jusque-l dans les affaires publiques, et de composer le corps
qui devait remplacer les comices, de manire que ses dlibrations ne
fussent pas tumultueuses. Il fallait prvenir les dsordres qui ne
pouvaient manquer d'clater pour le choix du nouveau doge, si on ne
changeait la forme de l'lection: enfin il n'importait pas moins de
modrer l'autorit du prince, et d'en rgler l'exercice.

[Note en marge: tablissement d'un conseil choisi par douze
lecteurs.]

Il fut dcrt que, tous les ans, chacun des six quartiers de la
ville[136] nommerait deux lecteurs, et que ces douze lecteurs
runis choisiraient indistinctement, sur toute la masse des citoyens,
quatre cent soixante-dix personnes, qui formeraient un grand conseil,
destin  remplacer les assembles gnrales, et  prononcer sur les
principales affaires de l'tat.

[Note 136: Ces six quartiers se distinguaient par les noms de
San-Marco, Castello, Canal reggio, Santa-Croce, San-Paolo, et Dorso
duro.]

Cependant la cration de ce conseil ne fit pas cesser tout--fait
les assembles populaires. Ou n'osait pas encore se dispenser de
consulter le peuple, lorsqu'il s'agissait ou d'approuver l'lection
du doge, ou de dcider une guerre[137].

[Note 137: Sar evidente che non solo di sovente si riuniva ancora
la concione, della quale ne vedremo l'esistenza in assai posteriori
tempi in appresso, ma che non aveva delegate al consiglio delli 480
tutte le importanti sue facolt, o che almeno implicitamente se le
aveva riservate nelle cose della maggiore importanza. (_Memorie
storico-civili sopra le successive forme del governo de' Veneziani_,
da Sebastiano CROTTA.)]

Tout le monde pouvait tre admis  ce conseil; l'esprance d'y
entrer devait se renouveler tous les ans; le grand nombre de ses
membres offrait assez de chances aux ambitions. Il parat que, ds
ce temps-l, les habitants des autres villes des lagunes avaient t
presque entirement dpouills du droit de siger dans l'assemble
gnrale de l'tat. L'historien Victor Sandi rapporte une ancienne
charte conserve  Burano, o on lit que, dans le cas o on ne
trouverait pas dans la capitale un nombre suffisant de citoyens aptes
 composer le grand conseil, on y supplera en appelant des citoyens
des villes voisines, et l'on conoit que ce cas dut se prsenter
bien rarement.

 Venise, au contraire, la classe des citoyens distingus par leur
origine, leur crdit, leur capacit, leur fortune, trouvait un
avantage rel dans ces nouvelles institutions.

Il n'y avait que le peuple proprement dit qui pt se plaindre de
l'abolition de ces assembles, o il dominait par le nombre, et trop
souvent par la force: cependant, soit que la multitude ft confuse de
ses propres excs, soit lgret, soit dfaut de prvoyance, elle ne
mit aucune opposition  l'adoption de ce rglement.

[Note en marge: Limitation de l'autorit du doge. On lui donne six
conseillers.]

Pour limiter l'autorit du doge, il fut tabli que tous les ans le
grand conseil nommerait six conseillers (un pour chaque quartier),
lesquels formeraient le conseil intime et ncessaire du prince,
qui ne pourrait rien faire sans leur avis, et dont les ordres
n'auraient force d'excution qu'autant qu'ils seraient appuys d'une
dlibration de ces six magistrats.

[Note en marge: Cration d'un snat.]

Mais un conseil de six membres, qui pouvait tre suffisant dans
les affaires journalires de l'administration, n'avait pas assez
d'autorit, de consistance, pour prononcer sur les grands intrts
de l'tat; et cependant il pouvait tre dangereux d'appeler
toujours  la discussion de ces grands intrts une assemble de
quatre cent soixante-dix personnes. La force des choses avait fait
sentir la ncessit d'un conseil intermdiaire, et l'usage s'tait
introduit que, dans les occasions o le doge jugeait ncessaire
de consulter les citoyens, sans convoquer cependant l'assemble
gnrale des comices, il faisait prier les principaux de la ville,
qu'il dsignait lui-mme, de venir donner leur avis sur les affaires
mises en dlibration. Ces conseillers dsigns par le doge,
convoqus spcialement pour chaque circonstance, s'appelaient _les
Pregadi_[138], les pris.

[Note 138: Il y a des crivains qui ont cherch  donner une autre
origine  cette dnomination. Ils prtendent que lorsqu'on institua
le snat, tous ceux qu'on dsignait pour le composer s'en excusrent
par modestie, et qu'il fallut les prier d'accepter ces minentes
fonctions; mais Soranzo ajoute: Je m'imagine que cela arriva dans le
temps o les ecclsiastiques se coupaient le nez et les oreilles pour
viter d'tre nomms aux vchs. (_Il governo dello stato Veneto_,
man. de la bibliot. de Monsieur, n 54.)]

C'tait un privilge considrable dont le doge tait en possession
que celui de choisir ainsi ses conseillers: on l'en priva. Il fut
rgl que les quatre cent soixante-dix citoyens, reprsentant la
nation, nommeraient, dans leur sein, soixante membres, pour former ce
conseil, auquel on donna le nom de snat, et que ses membres seraient
renouvels tous les ans[139].

[Note 139: Je ne saurais expliquer sur quel fondement l'historien
Verdizotti (_de' fatti Veneti_, lib. 10) place l'institution du snat
lu par le grand conseil, cent ans plus tard, c'est--dire en 1282.
J'ai suivi en ceci l'opinion la plus gnralement adopte.]

Quant aux attributions de ce conseil, il est probable qu'on ne les
considra d'abord que comme une dlgation de l'assemble gnrale,
et que toute l'autorit du snat s'tablit par prescription[140].

[Note 140: Sarei per credere che le delegazioni del gran consiglio
al senato divenissero permanenti pi per prescrizione che per una
determinata volont. (_Memorie storico-civili delle successive forme
del governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.)]

[Note en marge: Nomination de onze lecteurs pour lire le doge.]

Enfin l'lection du doge qui devait remplacer Vital Michieli, au lieu
d'tre laisse comme prcdemment  l'assemble gnrale du peuple,
fut confie pour cette fois  onze citoyens. C'est en cela que le
peuple perdit le plus grand, le plus essentiel de ses droits; mais
cette innovation n'tait pas donne pour une rgle tablie. En effet
on n'tait pas fix sur le mode d'lection  adopter; seulement on
avait rsolu de changer la forme actuelle.

On procda sur-le-champ  l'excution de toutes ces dispositions.
On nomma les quatre cent soixante-dix membres du grand conseil,
qui choisirent ceux qui devaient composer le snat, ensuite les
six conseillers du doge, et enfin on dsigna les onze lecteurs qui
devaient le nommer.

L'histoire nous a conserv les noms des citoyens qui reurent cette
grande marque de confiance. Presque tous ces noms sont encore
illustres; c'taient[141] Lon Michieli, Vital Dandolo, Henri
Navigaiosso, Renier Zeno, Philippe Greco, Dominique Morosini,
Manasss Badouer, Henri Polani, Candian Zanutti, Vital Falier et Orio
Malipier, dont le nom, qui s'est dnatur depuis, tait alors mastro
Piero, matre Pierre.

[Note 141: _Histoire de Justiniani_, liv. 2.]

[Note en marge: XLVIII. Orio Malipier refuse le dogat. Sbastien
Ziani, doge. 1173.]

Il fallait la pluralit de neuf voix sur les onze pour consommer
l'lection. Le choix se fixa d'abord sur Orio Malipier, l'un des
lecteurs, personnage vnrable; mais il ne se crut pas digne d'une
charge si importante dans des circonstances si difficiles. Il
reprsenta que la rpublique, aprs tant de dsastres, avait besoin
d'un chef qui joignt une grande fortune  une grande capacit, et
il dsigna lui-mme Sbastien Ziani, qui fut agr par les autres
lecteurs, proclam doge, et prsent au peuple, auquel il fit jeter
de l'argent, comme pour le ddommager de la perte du plus beau
de ses privilges, ou plutt pour viter les tmoignages de son
mcontentement[142].

[Note 142: Quando anticamente cadeva l'elezzione in persona poco
gradita, il popolo era solito di strepitare e tal' hora, ma gia
grand' anni, precedeva ardimento di levarselo dagli occhi. Un
doge molto antico f quello che, dubitando questo brutto scherso,
introdusse, nel mentre ch' era portato a torno la piazza, di
gettar molto danaro, acci in quel punto che il popolo attendesse
a raccogliere le monete, e gli complisse il giro, risallisse il
palazzo, e ricevesse il corno, al che dato che fosse fine non si
poteva pi rivocare in dubbio la sua elezzione. Questo costume
antichissimo viene osservato tutto oggi; non perche venghi confessato
che il popolo abbia azione alcuna in questa incoronazione, ma per
mostrare studio dell' antichit.

(_Governo dello stato Veneto del cav._ SORANZO. Manuscrit de la
bibliothque de Monsieur, n 54).]

Une circonstance, qui peut servir  donner une ide des principes
qu'on avait alors sur le droit public, c'est la prcaution que
l'on prit de faire confirmer par le nouveau doge les innovations
qui venaient de restreindre son autorit. Il semble qu'il est
de l'essence d'une dignit lective de pouvoir tre modifie 
chaque lection. Cependant, pour donner une forme plus lgale 
la suppression de ces privilges, on jugea ncessaire d'en faire
stipuler l'abandon par celui qui venait d'tre revtu de la dignit
 laquelle ils taient prcdemment attachs. Ziani ratifia les
trois rglements faits par la quarantie, qui en effet, n'ayant pas le
pouvoir constitutionnel, n'avait pu donner  ces actes toute la force
d'une loi fondamentale.

En cela je suis l'opinion la plus gnralement tablie. Il
faut cependant convenir qu'Andr Dandolo[143] dit prcisment
le contraire: selon cet auteur, Tout le peuple assembl dans
l'glise de St.-Marc dlibra de confier l'lection du doge  onze
citoyens, chargs de dsigner le plus digne, et arrta que celui
qu'ils auraient proclam serait reconnu en cette qualit sans autre
information.

Sans citer ici les auteurs qui racontent la chose diffremment,
il faut remarquer, 1 que Dandolo peut sans injustice tre
souponn d'avoir voulu tablir l'opinion que ce changement dans la
constitution avait t l'ouvrage du peuple; 2 que, dans son rcit,
il rduit ce changement  la forme de l'lection du doge, et qu'il
supprime plusieurs circonstances importantes, notamment la formation
du grand conseil et celle du snat; 3 que ces objets n'taient gure
de nature  tre traits dans une assemble gnrale du peuple; 4
enfin que si ces changements avaient t dcrts dans une assemble
gnrale du peuple, ils n'auraient pas eu besoin de sanction. Or les
historiens rapportent qu'aussitt aprs son lection le nouveau doge
Ziani ratifia les trois rglements.

[Note 143: _Chronique_, liv. 10, ch. 1.]




LIVRE III.

     Rgne de Sbastien Ziani. -- Outrages que l'empereur grec
     fait aux Vnitiens. -- Dmls entre le pape Alexandre III et
     l'empereur Frdric Barberousse. -- Ligue lombarde. -- Alexandre
     III  Venise (1173-1178). -- Rgne d'Orio Malipier. -- Troisime
     croisade des Vnitiens (1179-1191.)


[Note en marge: I. L'empereur d'Orient fait crever les yeux 
l'ambassadeur de Venise.]

Les commencements du rgne de Sbastien Ziani ne furent pas
glorieux. L'empereur d'Orient, Manuel Comnne, enhardi par le
dsastre de la flotte vnitienne, se porta contre la rpublique
aux derniers outrages. Dans les caractres fourbes, l'audace va
jusqu'aux atrocits, lorsqu'ils croient pouvoir les commettre
impunment. Manuel fit crever les yeux  l'ambassadeur de Venise,
et selon quelques historiens, les creva lui-mme avec un fer chaud.
Ce crime inutile, sans motif, sans objet, ne fut suivi ni d'une
vengeance de la part de la rpublique, ni d'une guerre de la part
de l'empereur. Les Vnitiens eurent mme la honte de faire pour la
paix des avances qui ne furent point accueillies. Leurs intrts
commerciaux dans le Levant prvalaient dans leur opinion sur
l'intrt de la gloire nationale. Mais on ne retira aucun fruit de
cet ignominieux sacrifice, et la rpublique ne fut redevable de son
repos qu' l'alliance du roi de Sicile, qui inspira de l'inquitude
 l'empereur. Toutes les rparations qu'on obtint de celui-ci, se
rduisirent  la restitution des biens confisqus, qu'on valua  une
somme sur laquelle les historiens varient beaucoup[144].

[Note 144: Nictas, _Histoire de Manuel Comnne_, liv. 5, ch. 9,
raconte que la flotte vnitienne tait venue dans l'Archipel, sans
ajouter qu'elle avait t arrte par les ngociations, et ensuite
ravage par la peste. L'empereur, dit-il, avait envoy contre eux
cent cinquante vaisseaux, qui furent obligs de rentrer sans avoir
rien fait. Inquiet de l'alliance des Vnitiens avec le roi de Sicile,
et dtermin par l'incertitude des chances de la guerre, il leur
offrit, pour arrter celle-ci dans sa naissance, la restitution de
leurs biens; mais, en marchands aviss, ils prfrrent une somme de
quatre cents livres d'or. Marin, _Histoire du commerce de Venise_,
tom. IV, liv. 1, chap. 1, dit quinze cent mille bisans.]

Cet ambassadeur, que la perfidie de Manuel venait de priver presque
totalement de la vue, se nommait Henri Dandolo: nous verrons bientt
 quelles brillantes destines la fortune le rservait aprs ce
malheur[145], et quelle gloire l'attendait aux mmes lieux o il
avait reu un tel outrage.

[Note 145: Remarquons avec quelle simplicit un de ses descendants,
le doge Andr Dandolo, raconte ce fait:

Emannuel itaque erga Venetos furore accensus, se eos ad nihilum
redacturum adjurans, in legatos, dum ea qu pacis erant requirerent,
injurios prorupit. Cui Henricus Dandolo pro salute patri constanter
resistens, visu aliqualiter obtenebratus est. Qui illatam injuriam
sub dissimulatione secretam tenens, un cum socio Venetias redeunt.

Ceterum Venetis de consequend pace dat spe dux legatos imperatori
mittit, etc. (_Chronique_, liv, 10, chap. 1, part. 4 et 5.)]

[Note en marge: II. Emprunt forc.]

L'insensibilit de la rpublique ne prouvait que trop sa faiblesse.
On obligea tous les citoyens  dposer dans le trsor de Saint-Marc
une somme gale au centime de leur fortune mobilire ou immobilire,
dont ils taient tenus de faire la dclaration. On ne trouve point
dans les anciens crivains quelles furent les prcautions que
l'on prit pour s'assurer de l'exactitude des dclarations que les
redevables avaient  faire. Il est probable que, chez un peuple pris
des richesses, l'avarice devait se trouver en opposition avec le
patriotisme et la bonne foi. Machiavel[146] cite avec admiration
de petites rpubliques d'Allemagne, ou, quand une loi avait impos
les citoyens  deux, trois, quatre pour cent de leur fortune, chacun
venait verser sa contribution dans la caisse publique, sans dclarer
ce qu'il devait, sans dire ce qu'il payait, et sans avoir d'autre
tmoin de sa probit que sa conscience. On n'tait pas en droit
d'attendre la mme vertu des citoyens de Venise. Nous verrons bientt
qu'on ne s'en rapporta pas long-temps aux dclarations, et qu'on
nomma des magistrats pour taxer chaque redevable; ainsi on substitua
l'arbitraire  l'infidlit. Quelle que ft au reste la forme de cet
emprunt, c'tait un emprunt forc: la rpublique payait un intrt
aux propritaires des fonds; mais le remboursement du capital tait
renvoy  l'poque o la situation des affaires le permettrait[147].
Telle fut l'origine de la caisse aux dpts ou aux emprunts, qui
s'est perptue jusqu' ces derniers temps. On avait dj eu occasion
de faire un emprunt d'un millier de marcs d'argent, pour lequel
on avait engag le march de Rialte. Je trouve, sous la date de
1187[148], un autre acte portant concession du revenu des sels, et du
produit de l'atelier montaire pour douze ans, en paiement d'un prt
fait  la rpublique par des citoyens,  la tte desquels le fils
du doge Seb. Ziani est inscrit pour mille livres; la somme totale
ne monte pas  quinze mille livres vnitiennes: c'tait un prt
volontaire.

[Note 146: _Discours sur Tite-Live_, liv. 1, chap 55.]

[Note 147: Donec respublica in melius profecta creditoribus
satisfacere poterit. (Andr DANDOLO, _Chron._ liv. 10, ch. 1.)]

[Note 148: Marin SANUTO, _vite de' duchi Mastro Piero_.]

Les emprunts forcs devinrent habituels, et furent exigs
ordinairement dans la proportion du centime de la fortune prsume
de chaque habitant. L'intrt dans le principe tait fix  cinq pour
cent, d'autres disent  quatre. Un second dpt fut ordonn environ
deux sicles aprs (en 1382); un troisime en 1433, et plusieurs
autres l'ont t successivement; mais l'intrt de l'emprunt primitif
fut rduit  deux pour cent, en 1520, et enfin une partie des
remboursements eut lieu, non sur le pied du capital originairement
vers, mais au prix de l'achat fait par les possesseurs actuels de
ces crances[149].

[Note 149: _Mmoires historiques et politiques sur la rpublique de
Venise_, par Lopold CURTI, 1re partie, chap. 10.]

Ne pouvant rtablir son commerce dans l'Orient, Venise venait de
renouveler son alliance avec le roi de Sicile; elle tait tombe
dans un tel tat de faiblesse, que les pirates d'Ancne insultaient
ses vaisseaux dans l'Adriatique, et qu'on eut bien de la peine  les
repousser[150].

[Note 150: _Chronique_ d'Andr DANDOLO, lib. 10, pars 15. cap. 1.]

[Note en marge: III. tablissement des procurateurs de St.-Marc.]

Le doge voulut mriter la bienveillance de sa nation au moins par des
actes de munificence. Il fit de grandes libralits  Saint-Marc.
L'glise du patron de la rpublique s'embellissait et s'enrichissait
tous les jours: le soin de diriger les travaux qu'on y faisait sans
cesse et de veiller sur son trsor devint une charge importante. On
donna le nom de procurateurs de Saint-Marc aux marguilliers de la
chapelle ducale. Leurs attributions s'tendirent; cette fonction
devint une dignit, la seconde de la rpublique; le nombre des
marguilliers ou procurateurs, fut port de trois  neuf, et ensuite
jusqu' quarante ou cinquante, lorsque cette dignit fut devenue
vnale.

Les citoyens de Venise n'taient pas encore distingus en nobles et
en plbiens, mais on comptait dj des familles anciennes tombes
dans la pauvret. Ziani fonda de ses deniers un monastre destin aux
demoiselles appartenant  ces familles. Cette maison connue sous le
nom de _Monistero delle vergini_, devint l'asyle des filles d'un sang
patricien, nes sans fortune. Le doge en conserva le gouvernement
spirituel et temporel; c'tait lui qui en nommait l'abbesse, et il
l'pousait en grande crmonie le jour qu'elle prenait possession.

[Note en marge: IV. Embellissements de Venise. lvation de deux
colonnes sur la place St.-Marc.]

Il y avait plus de cinquante ans que deux colonnes de granit trouves
dans une le de l'Archipel, avaient t dbarques sur le rivage
de Venise, sans qu'on et entrepris de les lever; l'art de la
mcanique n'tait pas puissant  cette poque. Ce fut un architecte
lombard, nomm Barratier, qui russit  riger ces deux normes
masses sur la petite place Saint-Marc. Le moyen qu'il employa
consistait  les exhausser peu--peu en mouillant les cbles qui les
tenaient suspendues, et qu'il raccourcissait aprs avoir tay le
fardeau[151]. On l'avait, dit-on, laiss le matre de fixer le prix
de ce service; sa demande fut bizarre; il exigea que les jeux de
hasard, svrement dfendus alors dans Venise, fussent permis dans
l'intervalle qui sparait les deux colonnes. Le doge consentit 
l'introduction d'un abus plutt que de rtracter sa promesse, et les
jeux dfendus eurent un asyle au milieu de la place publique, en face
du palais du gouvernement.

[Note 151: _Trait de mcanique_, de Mr J. A. BORGNIS, p. 75. Il
dit que ces colonnes psent chacune plus de quarante-cinq milliers
mtriques.]

Ce scandale a dur prs de quatre cents ans, jusqu' ce qu'on ait
imagin d'attacher quelque honte  la frquentation de ce lieu, en
l'affectant  l'excution des criminels.

Une autre anecdote relative aux embellissements de Venise peut servir
 faire connatre les moeurs de ce peuple. L'agrandissement de la
place Saint-Marc exigeait la dmolition d'une vieille glise; mais
le gouvernement n'osait pas l'ordonner sans la permission du pape.
L'ambassadeur  Rome fut charg de la solliciter, et la chambre
apostolique rpondit par cette dcision: La[152] sainte glise
ne permet jamais de faire le mal, mais quand il est fait elle le
pardonne.

[Note 152: La chiesa ne questa santa sede pu concedere che si faccia
alcun male: ma poi fatto lo perdona.--Marin SANUTO _vite de' duchi S.
Ziani_.]

En consquence de cette dcision, on dmolit l'glise de
Saint-Geminien, et le pape imposa aux Vnitiens une pnitence, qui
tait tous les ans l'occasion d'une crmonie publique. Le doge,
accompagn de son conseil et des ambassadeurs trangers, venait sur
la place Saint-Marc. Le cur de la paroisse,  la tte de son clerg,
s'avanait de son ct jusque sur le terrain que l'ancienne glise
occupait autrefois. L il adressait ces paroles au doge: Je demande
 votre srnit quand il lui plaira de faire btir mon glise sur
son premier emplacement; le doge rpondait: L'anne prochaine.
Cette promesse a t renouvele pendant six cents ans[153].

[Note 153: _De l'tat prsent de la rpublique de Venise_,
etc., par H. D. V. chevalier de St. Michel.--Manuscrit de la
Bibliothque-du-Roi, n 10465.

4.

Amelot de la Houssaye, dans son _Histoire du gouvernement de Venise_,
rapporte le mme fait, et ajoute que le pape avait jet un interdit
sur la rpublique  cette occasion; mais il y a apparence qu'il se
trompe; les autres auteurs ne parlent pas de l'interdit.]

[Note en marge: V. Dmls des papes avec les empereurs d'Occident.]

Venise, dans son tat de faiblesse, ne paraissait pas destine 
prendre une grande influence dans les diffrends des principales
cours de l'Europe. Cependant elle allait devenir l'asyle et la
protectrice d'un illustre fugitif. L'intelligence de cette partie de
son histoire exige que nous remontions jusqu' l'origine de la guerre
qui dsolait alors l'Italie.

Les empereurs d'Occident se prtendaient souverains de la ville de
Rome, et cependant ils venaient  Rome recevoir du pape la couronne
impriale; ils la recevaient  genoux; ils se soumettaient  tenir
l'trier du pape,  marcher  pied devant lui, et  conduire sa
haquene par la bride.

La puissance temporelle tant runie  la puissance spirituelle dans
celui qui tait l'objet de tous ces respects, il tait naturel que
le prince se prvalt des hommages rendus au pontife; aussi, tandis
que les empereurs voulaient considrer tous ces actes comme des
crmonies de religion, le pape s'obstinait-il  y voir un tmoignage
de sa suprmatie temporelle. Grgoire VII, dont les prdcesseurs
n'avaient t lus qu'avec la permission des empereurs[154], qui
lui-mme avait demand  Henri IV la confirmation de son lection,
Grgoire VII, dis-je, avait excommuni, dpos cet empereur, dli
ses sujets du serment de fidlit, l'avait oblig  venir lui-mme
 Rome demander l'absolution,  se prsenter sans suite, pieds nuds,
couvert d'un cilice, et  attendre trois jours dans la neige la
permission de lui baiser les pieds[155].

[Note 154: Il pontefice Adriano primo, in un concilio di 153 vescovi,
diede l'autorit di eligere il papa a Carlo primo, r di Francia, che
f poi detto Carlomagno e ci dal 773; dono che non seppe conservare
Ludovico, suo figliuolo, che fece permuta di questa autorit regale
col titolo imaginario di pio al quale si pu aggiungere quello di
simplice.

(Paul SARPI, _Opinione in quai modo debba governarsi la republica di
Venezia_.)]

[Note 155: Voyez les maximes de ce pape dans les _Annales_ de
BARONIUS, anne 1076,  24.]

Adrien IV avait fait reprsenter l'empereur Lothaire II  genoux
devant Alexandre II, et tenant les mains jointes entre celles du
pape. Ce tableau tait plac dans une salle o se donnaient les
audiences publiques, et, pour qu'on ne se mprt pas sur l'intention,
on y avait ajout cette inscription:

  _Rex venit ante fores, jurans prius urbis honores
  Post homo fit pap, sumit quo dante coronam._

Le roi se prsente  la porte, jure d'abord de maintenir les
privilges de Rome, se fait l'homme (le vassal) du pape, et reoit de
lui la couronne.

[Note en marge: VI. Frdric Barberousse, empereur. 1155.]

Frdric Barberousse, lev  l'empire par les seigneurs de
l'Allemagne et de la Lombardie[156], ne crut pas pouvoir se dispenser
d'une crmonie qui semblait mettre le sceau  son autorit.
Il alla recevoir  Rome la couronne impriale des mains du pape
Adrien. L'entrevue des deux augustes personnages fut prcde d'un
serment, par lequel ils se promirent de ne pas attenter  la vie
l'un de l'autre, ce qui justifie cette rflexion d'un illustre
historien[157]: Telle tait alors la confuse anarchie de l'Occident
chrtien, que, des deux premiers personnages de cette partie du
monde, l'un se vantant d'tre le successeur des Csars, l'autre le
successeur de Jsus-Christ, et l'un devant donner l'onction sacre 
l'autre, tous deux taient obligs de jurer qu'ils ne seraient point
assassins, pour le temps de la crmonie.

[Note 156: On n'est pas d'accord que les seigneurs italiens aient
concouru  cette lection. Voyez l'_Histoire des rpubliques
italiennes du moyen ge_, par M. Simonde SISMONDI, chap. 8.]

[Note 157: VOLTAIRE, _Essai sur les moeurs_, chap. 48.]

L'empereur se soumit  tout le crmonial qu'exigea l'glise romaine.
Le premier objet qui frappa ses yeux, en entrant dans le palais
pontifical, fut le tableau qui reprsentait un de ses prdcesseurs
dans l'attitude d'un vassal rendant hommage. Il en tmoigna du
mcontentement, on lui promit de faire disparatre le tableau; mais
on n'eut garde de tenir cette promesse[158]. Au contraire un bref lui
fut adress pour lui rappeler qu'il tenait la couronne impriale des
mains du pape.

[Note 158: Il semblerait, d'aprs le rcit de Voltaire, que ce
tableau n'et t expos qu'aprs le couronnement de Frdric
Barberousse; mais l'abb Fleury, (liv. 70e), raconte le fait comme il
est rapport ici.]

[Note en marge: VII. Il se brouille avec le pape. 1157.]

Ces hauteurs de la cour de Rome ne pouvaient qu'irriter un prince
fier et heureux jusque-l. Il renvoya les lgats du pape, fit publier
qu'il tenait sa couronne de Dieu et des lecteurs, que c'tait un
mensonge de dire qu'elle lui avait t confie comme un bnfice,
que l'glise voulait dtruire l'empire, qu'on avait commenc par une
peinture insultante, qu'on en venait  des crits, mais qu'il ne
souffrirait point un pareil attentat  son autorit.

Aprs cette dclaration, il s'avana vers l'Italie avec une arme.
Le pape lui envoya des ambassadeurs, pour expliquer d'une manire
satisfaisante le sens des expressions qui l'avaient choqu,
protestant que, par ces mots, _Beneficium imperii romani contulimus_,
il n'avait nullement voulu donner  penser que l'empereur ft son
vassal. Malgr ces explications, Frdric continua sa marche jusqu'
Plaisance, et convoqua  Roncaille une assemble d'vques, de
seigneurs et de magistrats, pour dterminer avec prcision quels
taient les droits rgaliens attachs  sa couronne d'Italie. Des
docteurs de l'universit de Bologne rdigrent ce travail. Le savoir
des jurisconsultes, la politique des seigneurs, et la conscience
des vques, ne manqurent pas d'tendre, au lieu de les limiter,
ces prrogatives de l'autorit royale; il en rsulta que plusieurs
droits, dont l'glise avait joui jusque alors, furent retenus par
l'empereur; ce qui occasionna de nouvelles plaintes de la part du
pape, et une correspondance pleine d'aigreur, o celui-ci menaait
Frdric de la perte de sa couronne. L'empereur lui rpondit: Tout ce
que vous avez, vous le tenez de la libralit de mes prdcesseurs:
lisez l'histoire, vous y verrez si les vtres possdaient quelque
chose.

[Note en marge: VIII. Mort du pape; double lection. Alexandre III et
Victor IV. 1159.]

On ngociait avec peu d'apparence d'accommodement[159], lorsque
Adrien IV mourut, en 1159. Cette mort, qui dlivrait l'empereur d'un
pontife ambitieux, lui fournit une occasion favorable en apparence,
pour avoir raison des prtentions de l'glise romaine.

[Note 159: Voici ce que Frdric rpondit aux lgats du pape.

Je ne demande point l'hommage aux vques, s'ils ne veulent rien
possder de nos rgales; mais s'ils coutent volontiers le pape,
lorsqu'il leur dit, Qu'avez-vous affaire du roi? je leur dirai aussi,
Qu'avez-vous affaire de terres? Il dit que nos nonces ne doivent pas
tre reus dans les palais des vques: j'en conviens, pourvu que ces
palais soient btis sur le fonds des vques, et non sur le ntre;
car la superficie cde au fonds. Il dit que la magistrature et les
rgales de Rome appartiennent  S. Pierre; puisque je suis empereur
romain par l'ordre de Dieu, je ne porte qu'un vain titre, si Rome
n'est pas en ma puissance.

(_Histoire ecclsiastique_ de l'abb FLEURY, liv. 70.)]

De vingt-cinq cardinaux assembls pour donner un successeur 
Adrien, vingt-trois runirent leurs suffrages sur le cardinal Roland
Bandinelli de Sienne; il n'y en eut que trois qui lui refusrent
leurs voix, et deux de ces dissidents, soutenus d'une faction
populaire[160], nommrent pape le troisime, qui s'appelait Octavien,
de la maison de Frescati.

[Note 160: Le pape Victor l'avoue lui-mme dans la lettre par
laquelle il annonait son lection  l'empereur et  toute la
chrtient: Post ver longam collationem et diutinam deliberationem,
divin tandem inspirante clementi, electione venerabilium fratrum
nostrorum episcoporum, presbyterum S. R. E. cardinalium, cleri quoque
romani petitione, ejusdem populi assensu, etiam senatori dignitatis
honoratorum, insuper capitaneorum, ad summum pontificatum, annuente
Deo, canonic sumus electi.

(RADEVIC. _De rebus gestes Friderici primi. Rerum italicarum
scriptores_, tom. VI, p. 824)]

Cette double lection tait dj un scandale. Elle en occasionna
un bien plus grand, lorsqu'il fallut revtir le nouveau pape de
la chape d'carlate, signe de sa dignit. On allait la placer sur
les paules de Roland, Octavien l'arracha des mains de ceux qui la
tenaient, et s'en revtit avec tant de prcipitation, qu'il la
mit  l'envers[161]. Un pareil acte de violence pouvait en faire
craindre d'autres. Roland et ses adhrents se rfugirent dans le
fort Saint-Ange. Sur-le-champ ils y furent investis et gards par
les partisans d'Octavien, tandis que celui-ci tait intronis dans
la chaire de Saint-Pierre, et install dans le palais pontifical.
Aprs avoir pass neuf jours dans le chteau, Roland en fut tir,
mais pour tre jet dans une prison, o il resta trois jours. Enfin
une partie du peuple lui rendit la libert, et il alla se faire
sacrer  quelques lieues de Rome, sous le nom d'Alexandre III. Son
comptiteur, qui avait pris le nom de Victor IV[162], ne put runir
que quinze jours aprs le nombre de prlats ncessaires pour la mme
crmonie.

[Note 161: Et dum Rolandus decentissim et religiosissim se
excusaret, Octavianus iste accepit pallium, et sibi ipsi imposuit,
versatum tamen it, ut pars illa, qu debebat esse circ humeros,
esset juxt pedes.

(_De rebus gestis Friderici primi in Itali commentarius_ a sive RAUL
sive RADULPHO, auctore synchrono, dans la collection de MURATORI.)

Les chanoines de St.-Pierre racontent le mme fait dans leur lettre 
l'empereur; mais d'une manire favorable  Victor, dont ils taient
partisans:

Surrexit tandem velut iratus Otto, diaconus S. Georgii, et Adebaldus
Crassus, cardinalis SS. Apostolorum, et Joannes Neapolitanus, et,
accepta manto, voluerunt immantare dominum Rolandum cancellarium;
sed saniore et meliori parte cardinales ex parte Dei omnipotentis et
beatorum principum apostolorum Petri et Pauli, atque totius ecclesi
autoritate prohibente, non potuerunt et cancellarium cum manto nullo
modo tetigerunt: per eos tamen non stetit quin immantaretur. Coeterum
clerus romanus, qui in ecclesi beati Pauli pro electione summi
pontificis convenerant, audito clamore, cucurrerunt, circumdantes
dominum Ottonem, qui erat cum cardinalibus juxt altare beati Petri,
et clamaverunt omnes dicentes, Dominum Octavianum eligite, per quem
solum ecclesia pacem potest habere. Tunc petitione populi romani et
erectione totius cleri, consentiente et desiderante universo capitulo
basilic beati Petri, dominus Octavianus cardinalis a saniore parte
cardinalium electus est et manto indutus, et in sede beati Petri
positus, absque omni contradictione, cantantibus omnibus, Te Deum
laudamus in Jubilo.

(_Radevici frisigensis canonici appendix ad Ottonem, de rebus gestis
Friderici primi_, lib. 2, cap. 46, dans la collection de MURATORI,
tom. VI.)

L'autre pape, Alexandre III, se plaint de cette violence, dans la
lettre par laquelle il annonce sa nomination (Mme collection, tom.
VI, p. 825 et 826).

Tribus diebus de electione tractantes laudem in personam nostram,
insufficientem huic oneri, et tant dignitatis fastigio minim
congruentem, omnes quotquot fuerunt, tribus tantm exceptis,
Octaviano scilicet, Joanne de S. Martino, et Guidone Cremente, (Deo
teste, quia mendacium non fingimus sed meram sicut est loquimur
veritatem), concorditer atque unanimiter convenerunt, et nos
assentiente clero ac populo in romanum pontificem elegerunt. Duo ver
Joannes et Guido, quos prnotavimus, tertium Octavianum nominantes,
ad ejus electionem pertinaciter intendebant. Unde et ipse Octavianus
in tantam audaciam, insaniamque prorupit, qud mantum, quo nos
reluctantes et renitentes, quia nostram insufficientiam videbamus,
juxta morem ecclesi, Odo prior diaconorum induerat, tanquam
arreptitius a collo nostro propriis manibus violenter excussit, et
secum inter tumultuosos fremitus asportavit. Coeterm cm quidam de
senatoribus tantum facinus inspexissent, unus ex eis, spiritu divino
succensus, mantum ipsum de manu eripuit saevientis. Ipse ver ad
quemdam capellanum suum, qui ad hoc instructus venerat, et paratus,
illic flammeos oculos fremebundus inflexit, clamans et innuens, ut
mantum, quem fraudulenter secum portaverat, festinanter afferret.
Quo utique sin mor delato, idem Octavianus, abstracto pileo, et
capite inclinato, cunctis fratribus, aut loco inde aut voluntate
remotis, mantum per manus ejusdem capellani, et cujusdam clerici
sui ambitiosus assumpsit, et ipse idem, quia non erat alius, in
hoc opere capellano et clerico extitit coadjutor. Verm ex divino
credimus judicio contigisse, qud ea pars manti, qu tegere anteriora
debuerat, multis videntibus et ridentibus, posteriora tegebat. Et
cm ipse idem hoc emendare studiosis voluisset, quia capitium manti
extr se raptus non poterat invenire, collo fimbrias circumduxit, ut
saltem mantus ipse appensus ci quodammodo videretur. Sicque factum
est, ut sicut tort mentis erat, et intentionis obliqua, ita ex
transverso et obliquo mantum fuerit in testimonium suas damnationis
inductus.]

[Note 162: D'autres auteurs, qui adoptent une manire diffrente de
compter, le nomment Victor III.]

Les deux comptiteurs commencrent par s'excommunier rciproquement,
mais ces armes spirituelles, quand ils les employaient l'un contre
l'autre, cessaient d'tre enchantes; aussi les deux papes eurent-ils
recours  des armes plus relles; tous deux crivirent  l'empereur
pour rclamer sa protection.

[Note en marge: IX. Concile de Pavie pour prononcer entre les deux
comptiteurs. Frdric se dclare pour Victor IV. 1160.]

Frdric, devenu l'arbitre d'une puissance qui avait voulu empiter
sur la sienne, convoqua un concile  Pavie, pour prononcer entre
les deux concurrents. Il y appela non-seulement les vques de ses
tats, mais ceux de France, d'Angleterre, de Danemark et de Hongrie,
et envoya des dputs aux deux concurrents, pour les citer et leur
ordonner de comparatre.

Ces dputs se rendirent d'abord auprs de Roland, que l'empereur
dans sa lettre n'appelait point Alexandre, et qu'il ne qualifiait que
de cardinal. Au lieu de lui rendre les respects dus  son nouveau
titre, ils s'assirent en sa prsence, pour exposer l'objet de leur
mission. Alexandre refusa noblement de reconnatre l'autorit d'un
concile convoqu par un autre que par lui-mme, et de soumettre
l'glise au jugement de l'empereur.

Ce refus fit pencher la balance en faveur de Victor. Les dputs,
en se prsentant devant lui, lui baisrent les pieds. Il se rendit
 Pavie, et le concile, qui se trouvait compos d'environ cinquante
vques et d'un grand nombre d'abbs, et qui dlibrait en prsence
des envoys des rois de France et d'Angleterre, pronona en sa
faveur,  la suite d'une information qui dura sept jours.

L'empereur, aprs avoir approuv cette dcision, voulut montrer qu'il
regardait comme un vain crmonial tous les respects que les papes
avaient exigs jusque-l si imprieusement. Il baisa les pieds de
Victor, qui n'tait que sa crature, et Victor, assis sur un trne,
au milieu du concile, pronona l'anathme contre Roland et ses
adhrents.

[Note en marge: X. Alexandre III excommunie Frdric.]

Alexandre, de son ct, excommunia Frdric et l'antipape, et dlia
tous les sujets de l'empereur de leur serment de fidlit. Il n'y
eut dans toute l'Allemagne que deux prlats qui se dclarrent
pour Alexandre[163]; aussi dans la suite leur constance fut-elle
rcompense par la canonisation. Mais les vques de France ne
s'taient point rendus au concile; plusieurs reconnurent les droits
du pape Roland: il tait naturel que la France protget celui contre
lequel l'empereur s'tait dclar. L'glise d'Angleterre hsita plus
long-temps, mais finit par suivre cet exemple. Les rois de Hongrie,
de Danemark et de Norvge se runirent au parti de Victor; de sorte
que l'Europe se trouva partage entre les deux comptiteurs qui se
disputaient le trne pontifical.

[Note 163: Eberhard, archevque de Salzbourg, et Hartmann, vque de
Brixen.]

Alexandre III, dans la longue dure de ce schisme, montra une grande
fermet. L'opposition de l'empereur et de presque tous les vques
de l'empire, n'branla point son courage. Il semblait avoir sans
cesse devant les yeux ces peintures du palais de Latran, o les
schismatiques tmraires servent de marchepied aux papes[164]. Il
prodiguait les excommunications, les anathmes, et n'pargnait pas 
ses partisans les rcompenses spirituelles. Il y en eut qui portrent
l'enthousiasme jusqu'au fanatisme, et on leur attribua le don des
miracles. L'un des plus zls, Pierre, archevque de Tarentaise, osa,
en prsence de l'empereur et de l'archevque de Besanon, qui tenait
pour l'antipape, ordonner au peuple de cette ville de prier pour que
Dieu convertt l'archevque, ou qu'il en dlivrt l'glise. Le peuple
se mit en prires, et le prlat schismatique mourut quatre jours
aprs. On conoit ce que de tels exemples devaient avoir d'influence
au XIIe sicle.

[Note 164: C'tait ce que lui crivait Arnoul, vque de Lisieux.
Voyez l'_Histoire ecclsiastique_ de FLEURY, liv. 70.]

De son ct, le pape Victor dominait en Italie, tenait un concile,
et excommuniait l'archevque et la ville de Milan, que l'empereur
assigeait alors, parce que, ainsi que plusieurs autres villes
d'Italie, elle voulait secouer le joug de la domination impriale.
Cette ville malheureuse fut oblige de se rendre; Frdric la fit
raser, et fit passer la charrue sur les remparts.

Le succs des armes de l'empereur rendait la position d'Alexandre,
en Italie, trop prilleuse pour qu'il pt y rester. Il s'embarqua
sur des galres du roi de Sicile, et vint aborder en France prs de
Montpellier, o il fut reu avec de grands honneurs.

C'tait un hte incommode: le roi Louis-le-Jeune ne tarda pas  s'en
apercevoir, et  se repentir de l'appui qu'il lui avait donn. On
ngocia long-temps avec l'empereur une rconciliation, qui devenait
tous les jours plus difficile. Frdric, partant du principe que Rome
faisait partie de ses tats, ne voulait point que le roi de France
intervnt dans un diffrend pour le premier sige de la chrtient.
Cependant l'vque de Lisieux prdisait en chaire que l'empereur
se convertirait, confesserait la suprmatie de l'glise, et se
reconnatrait redevable envers elle de la couronne impriale.

[Note en marge: XI. Mort de Victor IV. lection de Paschal III. 1164.]

Rien n'annonait assurment de pareilles dispositions; car,
l'antipape tant mort sur ces entrefaites, les deux seuls cardinaux
rests fidles  son parti rsolurent de lui donner un successeur,
et en mme-temps un nouveau comptiteur  Alexandre. Mais il tait
difficile que seuls ils fissent une lection qui devait tomber sur
l'un des deux. Ils appelrent  leur secours les schismatiques
d'Allemagne et d'Italie, et le cardinal Gui de Crme, nomm pape,
prit le nom de Paschal III. L'empereur, qui fut pri de confirmer
cette lection, n'avait garde de s'y refuser. Il jura sur l'vangile
qu'il reconnatrait toujours pour papes lgitimes, non-seulement
Paschal, mais encore ses successeurs,  l'exclusion d'Alexandre, et
de ceux qui pourraient tre nomms aprs lui.

Cependant le clerg de la ville de Lucques, o Victor IV tait mort,
refusa de l'enterrer, ce qui n'empcha point qu'il ne se ft des
miracles sur le tombeau qui lui fut accord dans un monastre de
campagne. Pour que rien ne manqut de ce qui pouvait caractriser
la cour romaine, le pape Alexandre pleura beaucoup la mort de son
rival, dont la damnation tait indubitable, puisqu'il tait mort dans
le schisme et l'excommunication.

Cette mort et une ligue qui se forma entre toutes les villes de
la Lombardie, pour s'affranchir du joug de l'empereur, ramenrent
beaucoup d'Italiens dans le parti d'Alexandre. Le peuple de Rome, qui
ne l'avait pas encore formellement reconnu, y fut dtermin par des
largesses, et le pape, voyant ses affaires s'amliorer en Italie,
quitta la France, o il avait sjourn prs de quatre ans, et arriva
 Rome au mois de novembre 1165.

Le nouvel antipape fit  cette poque un acte qui paraissait devoir
tre rserv  l'autorit du pape lgitime; il canonisa Charlemagne,
canonisation dont l'glise romaine n'a jamais contest la validit.

[Note en marge: XII. Fuite du pape Alexandre III. L'empereur vient se
faire couronner une seconde fois par l'antipape. 1167.]

L'empereur marcha vers l'Italie, ds qu'il sut qu'Alexandre III y
tait de retour. Son arme se prsenta aux portes de Rome, aprs
avoir battu celle du pape, attaqua le chteau Saint-Ange, mit le
feu  l'glise Saint-Pierre, et obligea Alexandre  se sauver vers
Bnvent sous un dguisement de plerin. L'antipape vint prendre
possession de la chaire apostolique, et l'empereur jugea -propos de
se faire couronner encore une fois. Mais cette arme d'Allemands,
campe dans les environs de Rome au commencement du mois d'aot,
prouva la funeste influence d'un climat trs-malsain dans cette
saison. Les ravages de la maladie, furent si rapides que Frdric se
vit oblig de faire partir ses troupes peu de jours aprs, et de les
ramener dans l'Italie septentrionale.

Les excommunications du pape l'y poursuivirent[165], et les villes
d'Italie ligues se disposaient  attaquer cette arme dj vaincue
par la maladie. On relevait les murs de Milan, on btissait sur
la Bormida une ville nouvelle  laquelle on donnait le nom du pape
Alexandre[166]. Frdric se trouvait tellement affaibli qu'il feignit
de n'tre pas loign de reconnatre ce pontife. Pendant qu'on
ngociait cette rconciliation, il traita avec le comte de Maurienne
pour obtenir de ce prince le passage sur ses tats. Ce mme empereur,
qui venait de forcer le pape  fuir de Rome sous un habit de plerin,
se vit rduit, sept mois aprs,  prendre un dguisement pour passer
les Alpes.

[Note 165: Voici dans quels termes un des plus fougueux prlats de la
chrtient, l'vque de Salisbury, parlait de cette excommunication;
Le pape ayant attendu long-temps en patience le tyran teutonique
pour l'exciter  pnitence, et ce schismatique continuant d'ajouter
pchs sur pchs, le vicaire de S. Pierre, tabli de Dieu sur les
nations et les royaumes, a absous les Italiens et tous les autres du
serment de fidlit par lequel ils lui taient engags,  cause de
l'empire ou du royaume, et lui a ainsi enlev presque toute l'Italie.
Il lui a aussi t la dignit royale, l'a frapp d'anathme, et a
dfendu par l'autorit de Dieu, qu'il ait  l'avenir aucune force
dans les combats; qu'il remporte la victoire sur aucun chrtien, ou
qu'il ait nulle part ni paix ni repos, jusqu' ce qu'il fasse de
dignes fruits de pnitence; en quoi le pape a suivi l'exemple de
Grgoire VII, son prdcesseur, qui, de notre temps, a dpos de mme
l'empereur Henri.

  (_Histoire ecclsiastique_ de l'abb FLEURY, liv. 71e.)]

[Note 166: Alexandrie, que les impriaux appelrent par drision,
_Alexandrie de la paille_.]

L'antipape tait rest  Rome, malgr la retraite de Frdric, ce qui
prouverait qu'il avait de nombreux partisans dans cette capitale.
Ils furent encore assez puissants pour lui donner un successeur; car
Paschal tant venu  mourir, les schismatiques ne se dcouragrent
pas, et lurent  sa place Jean, abb de Strum, qui prit le nom de
Calixte III.

[Note en marge: XIII. Caractre d'Alexandre III.]

Le pape Alexandre opposait  leur opinitret un de ces caractres
fermes, dont le temps ni les revers ne peuvent affaiblir les
rsolutions. Plusieurs fois des accommodements avaient t ngocis
entre l'empereur et lui; jamais on n'avait pu le dterminer  la
moindre concession.

Il apprit que Thomas, archevque de Cantorbry, avait t assassin.
Du fond de sa retraite de Bnvent, il obligea le roi d'Angleterre
 faire pnitence publique,  recevoir l'absolution d'un meurtre,
auquel ce monarque protestait n'avoir pris aucune part; et, pour
enfoncer plus avant le trait de la vengeance, il mit au nombre des
saints ce prlat hautain, qui avait port le trouble dans l'glise
d'Angleterre, et excommuni deux fois son prince. Ce ne fut pas tout,
la guerre civile clata; le roi eut beau crire au pape: Je me jette
 vos pieds, je reconnais votre juridiction; mon royaume relve de
vous, daignez le protger et le dfendre. il fallut se soumettre
 de nouvelles expiations; il fallut que le roi d'Angleterre, vtu
de haillons, marchant pieds nus dans la boue, allt au tombeau du
nouveau martyr, y demeurt prostern pendant un jour et une nuit
entire, observant un jene rigoureux, et reut des coups de verges
de la main de tous les prtres triomphants de cette humiliation[167].

[Note 167: Tous ces dtails sont rapports par l'abb Fleury
lui-mme, liv. 72e. L'origine de toutes ces querelles avait t la
punition d'un prtre accus de meurtre.]

On ne devait pas s'attendre  voir plier un pape qui faisait subir
de pareilles pnitences  des rois. Frdric, voulant essayer encore
de le rduire par les armes, revint pour la cinquime fois en Italie.
Il eut une action fort vive avec les Milanais et leurs allis[168].
Ses troupes y furent compltement battues, lui-mme, ayant eu son
cheval tu sous lui, faillit  perdre la vie ou la libert, et,
sa disparition momentane augmentant le dsordre de son arme, la
dfaite devint un dsastre. Il semblait que la fortune se plt 
vrifier toutes les prdictions menaantes, hasardes par les prtres
acharns contre lui.

[Note 168: Le 4 juin 1176.]

Il y avait dix-huit ans que le pape Alexandre errait d'tats en
tats, faiblement soutenu par les princes, demandant un asyle  l'un,
tandis qu'il en excommuniait un autre, chass plusieurs fois de son
glise, voyant sans cesse renatre ses comptiteurs, et opposant
avec une constance inbranlable toutes les prtentions de la tiare
 toutes les forces de l'empire. Ce pape, dit Machiavel[169], qui
exerait au loin une si grande autorit, ne pouvait ni se faire obir
dans Rome, ni mme obtenir la permission d'y demeurer, en promettant
de ne se mler que du gouvernement ecclsiastique; tant il est vrai,
ajoute cet historien, que les fantmes sont plus imposants de loin
que de prs.

[Note 169: _Histoire de Florence_, liv. 1er.]

[Note en marge: XIV. Les villes de la Lombardie ligues pour secouer
le joug de l'empereur. 1166.]

Il fallait bien que le concours de quelques circonstances expliqut
la longue dure d'une lutte si ingale. Le pape n'avait pas mme
pour lui le snat et la noblesse de Rome. Le roi d'Angleterre le
craignait, et par consquent ne le servait pas. Le roi de France fut
sur le point de reconnatre l'antipape, et ne donna son suffrage 
Alexandre que pour contrarier l'empereur. Aucun de ces rois ne lui
fournit un secours de troupes; mais la domination des Allemands tait
odieuse  l'Italie; la punition de Milan avait appris ce qu'on devait
attendre de pareils matres. Milan, qui, depuis la destruction de
ses murs, s'tait entoure d'un large foss[170], Brescia, Mantoue,
Bologne, Vicence, Padoue, Trvise, Vrone, et plusieurs autres villes
s'taient confdres: une grande infortune avait fait oublier les
anciennes rivalits[171]. Il parat que la politique des Vnitiens
hsita quelque temps entre Frdric et Alexandre; car, en 1172, ils
fournirent  l'empereur une flotte pour l'aider  soumettre Ancne,
dont son arme entreprit le sige sans succs; mais bientt aprs,
Venise, revenant  une des maximes de son invariable politique,
qui tait d'empcher, autant que cela pouvait dpendre d'elle,
l'tablissement de la puissance des empereurs dans son voisinage,
accda  la ligue des villes lombardes. Cette alliance d'une nation
indpendante avec des peuples qui voulaient le devenir, n'ajoutait
pas seulement  leurs forces; elle tait dj une reconnaissance de
leurs droits. Cette ligue des villes lombardes fut le premier lan
des peuples du moyen ge vers la libert, et est un des vnements
les plus importants de l'histoire moderne[172].

[Note 170: Les Allemands ayant abattu les murailles de Milan, et
ayant oblig les habitants par serment  ne les point relever,
ceux-ci usrent d'abord de cette adresse de faire un foss, en quoi
ils ne contrevenaient point  leur serment.

(NICTAS, _Histoire de Manuel Comnne_, liv. 7, chap. 1.)]

[Note 171: _Histoire des rpubliques italiennes du moyen ge_, par M.
Simonde SISMONDI, liv. 10.]

[Note 172: L'acte de confdration contre Frdric, se trouve dans
les dissertations de Muratori sur les antiquits du moyen ge,
dissertation 48e, p. 277. On y remarque, parmi les signataires de
cette confdration, outre les villes que je nommerai ci-aprs, le
marquis Obizzo de Malaspina, le comte de Bertenore, et Ruffin de
Trino.]

[Note en marge: XV. Nouvelle fuite d'Alexandre III. Il se rfugie 
Venise. 1177.]

La cause du pape se liait naturellement  celle des ennemis de
l'empereur. Soit qu'il voult tre plus  porte d'exciter la ligue
 de nouveaux efforts, soit qu'il ne se crt pas en sret[173] sur
le continent de l'Italie, o en effet un dit de Frdric lui avait
interdit le feu et l'eau, dfendant, sous peine de la vie, de lui
accorder un asyle; il s'embarqua sur l'Adriatique, toucha d'abord 
Zara, et arriva ensuite  Venise. Il y garda le plus grand incognito;
jusque-l qu'il passa, dit-on, une nuit  la porte d'un monastre,
o il fut reu comme un pauvre prtre[174]; mais il venait chercher
un asyle et des secours  Venise; il fallait bien qu'il se fit
connatre. Il fut reu avec tout le respect d  sa dignit et  son
malheur.

[Note 173: Anno ducis quinto Alexander papa furorem imperatoris
abhorrens, cum galeis Guillelmi rgis Sicili die XXIII mensis martii
Venetorum portus applicuit. (Andre DANDULI _chronicon_, lib. 10,
cap. 1, pars 18.)

Sive impium Foederici edictum qui Alexandro omni Itali interdixisse
dicitur, ut capitale esset si quis eum cibo, potuve aut hospitio
juvisset, civitatibus qu illum excepissent excidium inteminatus,
regulis et aliis illustribus viris ultricia arma; quum nihil ille
sibi tutum reliqu Itali cerneret, coepissetque et Guillelmi quoque
fides suspecta esse, per Appuliam et Garganum montem transiit;
mox inde, ut Obbo Ravenas ait, liburnico navigio Jaderam delatus,
ex Dalmati ignoto habitu Venetias tanquam ad unicum libertatis
domicilium divertit. (M. A. SABELLICI, _Rerum venetarum_, lib. 7.)

Il papa spaventato, servitosi di due galee del r di Sicilia, and
prima a Gaeta e poi a Benevento, ne si tenendo sicuro in luogo alcuno
nel resto d'Italia e gi cominciando ancora aver sospetta la fede di
Guillelmo, r di Sicilia, pass per Puglia e and al monte S. Angelo;
e di a sopra un brigantino si condusse a Zara, e quindi travestito si
fugg a Vinegia. (_Vite de' principi di Vinegia_, di Pietro MARCELLO,
_trad. da lod. Domenichi._)

Non sapendo pi come provedervi, dopo alcuni discorsi, si deliber
finalmente per lo meglio di ridursi a Venetia. (_Historia venetiana_
da Gio. Nic. DOGLIONI, lib. II.)

Alessandro senz'armi spaventato sene fuggi primieramente in Benevento
e poi nel monte Gargaro. Salito poscia sopra piccolo naviglio di
Dalmatia f vela verso Zara e indi a Venetia si trasport, unico
asilo di libert e siccurezza. (_Compendio delle historie Venete_, da
Gio.-Bat. VERO, lib. I.)]

[Note 174: Prim nocte qu appulit Venetias stetit ad portam S{ti}.
Salvatoris usque ad lucem. Inde per triduum in monasterio dicto
Charitatis, dissimulat person, demm agnitus  peregrino, principi
factus est notus. (_In margine codicis Ambrosiani hc annotantur._)

(Il s'agit ici du manuscrit de la _Chronique_ de Dandolo.)

Sunt qui tradunt ad sordidum culin ministerium ut occultis lateret
se ultr demisisse. (Marci-Antonii SABELLICI, _rerum venetarum_, lib.
7.)

Les autres historiens rapportent que le pape fut reconnu dans le
monastre o il s'tait retir; ils nomment mme celui qui le
reconnut.

Sanuto dit qu'Alexandre tait dguis en cuisinier. Dandolo ne
rapporte cette circonstance de l'incognito que comme une version
adopte par quelques-uns; mais il cite lui-mme un document de la
cour de Rome, o cette fuite et ce dguisement sont raconts.]

[Note en marge: XVI. La rpublique ngocie pour le rconcilier avec
l'empereur. Rponse de Frdric. 1177.]

La rpublique fit partir sur-le-champ des ambassadeurs[175]
pour Pavie, o l'empereur tait alors, avec la mission de le
supplier de rendre la paix  l'glise et  l'Italie. Ils en furent
trs-gracieusement accueillis; mais, lorsqu'ils lui proposrent de
reconnatre la lgitimit d'Alexandre, en le rintgrant dans ses
droits, Frdric rpondit avec plus de jactance que de grandeur:
Retournez vers votre prince et vers votre snat, dites-leur que
l'empereur des Romains rclame un fugitif et un ennemi; s'ils ne
commencent par me le livrer, les Vnitiens se dclarent contre
l'empire; je punirai cette offense; je les attaquerai par mer et par
terre, et je planterai mes aigles sur le portail de Saint-Marc[176].

[Note 175: On nomme ces deux ambassadeurs; c'taient, suivant
l'histoire de Doglioni, Philippe Orio et Jacques Centranigo.]

[Note 176: Je traduis ici le discours qui est dans Sabellicus,
en l'abrgeant: Ite, inquit, et hc vestro principi et populo
dicite, Foedericum Romanorum imperatorem ab eis hostem et fugitivum
reposcere; quem nisi primo quoque tempore ad se sub custodi vinctum
miserint, fore ut pro hostibus imperii se haberi paul post Veneti
scirent; neque foedus neque jura ulla gentium plus apud se valitura
qum insignem illam contumeliam pro qu ulciscend omnia divina et
humana jura paratus esset evertere: admoturum se non mult post terr
marique ad eorum urbem copias, futurumque ut victrices aquilas, quod
ipsi nunqum putassent, ante divi Marci dem sisteret.

Ce mme discours est rapport dans la _Chronique_ de Dandolo; mais il
y est en vers.

  Ite, duci vestro nostrum reddatis amorem;
  Et licet hc nostr referat sibi pagina chart,
  Ore nihilomins nostra hc referatis amico
  Verba duci vestro: nostrum non amplis hostem
  Sustineat, mittat nobis custodibus illum:
  Ac si fort neget fugitivum tradere papam,
  Credat amiciti dissolvi foedera nostr;
  Securum qud si dux se facit quore, classes
  Injiciam, cm tempus erit, tantisque galeis
  Propulsabo fretum, ut Venetos quoque remige poitus
  Ingrediar, Marcique urbem, figamque plateis
  Victrices aquilas non ante in scula fixas.

Ces vers sont fort mauvais assurment; mais ils confirment la
tradition.]

[Note en marge: XVII. Les Vnitiens arment pour soutenir la cause du
pape. 1177.]

Il fallut se prparer  repousser les efforts d'un prince
trs-redoutable, car il arma rapidement une flotte de soixante-quinze
galres, dont il donna le commandement  Othon, l'un de ses
fils[177]. Venise ne put lui en opposer que trente[178]. Le doge
voulut les conduire lui-mme contre l'ennemi; et quand il fut sur le
point de mettre  la voile, le pape lui ceignit une pe d'or, en
invoquant la protection du ciel sur son entreprise.

[Note 177: Jules Faroldo, dans ses _Annales vnitiennes_, dit que cet
Othon tait fils naturel; mais le document cit dans la _Chronique_
de Dandolo, liv. 10, chap. 1er, partie 31, porte expressment:
Exercitus cui prerat legitimus imperatoris filius.]

[Note 178: Dandolo rapporte les noms des commandants de ces trente
galres.]

[Note en marge: XVIII. Victoire des Vnitiens. 1177.]

Les deux armes se rencontrrent le jour de l'Ascension entre
Pirano et Parenzo en Istrie. Celle de l'empereur tait compose
de btiments que lui avaient fournis Gnes, Pise et Ancne. Le
combat tait ingal, mais le vent tait favorable aux Vnitiens; la
victoire, vivement dispute, se dcida pour eux aprs six heures de
carnage[179]. Le pape vit arriver dans le port quarante-huit galres
de cette flotte arme pour sa perte, et le fils lui-mme de son
ennemi au nombre des prisonniers. On renvoya honorablement ce prince
 son pre, que le malheur avait rendu plus accessible  de nouvelles
propositions de paix. Othon s'en tait rendu porteur; Frdric
consentit  ouvrir des confrences.

[Note 179: Les dtails de ce combat sont rapports par Doglioni,
_Historia venetiana_, lib. 2, et SABELLICUS, lib. 7.]

[Note en marge: XIX. Paix. 1177.]

Cette paix intressait toute l'Europe. Les rois de France et
d'Angleterre y assistrent par leurs ambassadeurs; tous les
seigneurs, tous les prlats de l'Italie, les dputs de toutes les
villes ligues, accoururent pour se recommander au pape, qui leur
dit avec attendrissement: Vous savez, mes enfants, la perscution
que l'glise a soufferte de la part de l'empereur, qui devait la
protger. Vous savez que l'autorit de l'glise en a t affaiblie,
parce que les pchs demeuraient impunis, et les canons sans
excution; nous avons port la peine de la destruction des glises
et des monastres, du pillage, des incendies, des meurtres et des
crimes de toutes sortes. Dieu a permis ces maux pendant dix-huit ans,
mais enfin il a apais la tempte et tourn le coeur de l'empereur 
demander la paix. C'est un miracle de sa puissance qu'un prtre vieux
et dsarm ait pu rsister  la fureur des Allemands et vaincre sans
combattre un prince si redoutable; mais c'est afin que tout le monde
connaisse qu'il est impossible de combattre contre Dieu[180].

[Note 180: _Histoire ecclsiastique_ de l'abb FLEURY, liv. 73.]

Le congrs se tint  Venise. Alexandre fut reconnu pour pape
lgitime, et rtabli dans tous ses droits[181]. Quant aux villes de
la Lombardie, qui avaient support le principal fardeau de la guerre,
il n'y eut pas moyen de faire leur paix, et l'on convint seulement
pour elles d'une trve de six ans, pendant laquelle l'empereur
renona  exiger leur serment de fidlit. La ligue lombarde se
trouvait compose  cette poque de la rpublique de Venise, des
villes de Milan, Vrone, Brescia, Bergame, Trvise, Vicence, Padoue,
Ferrare, Bologne, Mantoue, Modne, Reggio, Bobbio, Plaisance, Lodi,
Cme, Carnesino, Belmonte, Alexandrie, Tortone, Verceil, Novarre,
Crmone, Parme, Ravenne et Rimini. Cette trve qui venait de leur
tre accorde, ne devint une paix dfinitive que par le trait de
Constance, conclu en 1183[182].

[Note 181: _Codex Itali diplomaticus_ Joannis Christiani LUNIG, tom.
I, pars 1, sect. 1, IX.]

[Note 182: _Cod. ital. diplom._ tom. I, part 1, sect. 1, X.]

[Note en marge: XX. Frdric vient  Venise, et baise les pieds du
pape. 1177.]

Aussitt que le trait fut sign, l'empereur s'approcha de Venise.
Six cardinaux vinrent recevoir son serment de soumission, et ensuite
l'absoudre et le rconcilier avec l'glise.

Le lendemain le doge, le clerg allrent au-devant de lui et le
conduisirent jusque sur la place Saint-Marc; l, le pape l'attendait
assis  la porte de la basilique, revtu de ses habits pontificaux,
entour des cardinaux et de prlats; tous les dputs du congrs
ajoutaient  la pompe de cette crmonie, et le peuple de Venise
jouissait du spectacle d'une paix qui tait son ouvrage.

L'empereur, ds qu'il aperut le pape, se dpouilla de son manteau
et vint se prosterner pour lui baiser les pieds. Alexandre, voyant 
genoux devant lui le prince qui depuis vingt ans l'avait poursuivi
d'asyle en asyle, ne considra plus que le triomphe de l'glise sur
une puissance rivale, et s'oublia lui-mme jusqu' mettre son pied
sur la tte de l'empereur en prononant ces paroles d'un psaume: Je
marcherai sur l'aspic et le basilic, et je foulerai le lion et le
dragon. C'est devant Pierre que je m'humilie, s'cria Frdric, et
non devant vous. Devant moi comme devant Pierre, s'cria le pontife
en appuyant[183].

[Note 183: Addunt quidam pontificem quasi ita illum expiraturum collo
ipsius prostrati pedem imposuisse, coepisseque interim Davidicum
illud canere, super _aspidem et basilicum ambulabis_, notum est
carmen: tum Foedericum ingentes adhuc spiritus alentem dixisse, _Non
tibi sed Petro_; cui ille, irato similis, impress fortius plant,
_Et mihi et Petro_, responderit. (M. A. SABELLICI, _Rerum venetarum_,
lib. 7.)

Essendose messo l'imperator in zenocchion disteso in s la piera
per bassar il pi al papa, el quale mise el pi destre s la gola,
in segno che l'imperator era sottomesso alla santa madre chiesa,
disendoghe queste parole _super Aspidem, etc._, e l'imperator le
rispose, _Non tibi sed Petro_, e il papa soggiunse, _Et mihi et
Petro_. (_Sommario delle cose notabili concernenti la republica._
Manuscrit de la Bibliothque-du-Roi, n 10124.)

2

E 'l papa assolvendolo dalla scommunicazione gli tocc con un pie in
collo, pronunziando quel verso del Salmista che s'interpret cos:

  Sopra l'aspide, sopra il basilischio,
  Sopra 'l leon, sopra 'l dragon t'arrischio.

E poi lo admise al basio della pace. (_Annali veneti di_ Julio
FAROLDO.)

Alexander III postqum apud Claramontem (Foedericum), imperatorem
damnaverat et Venetiis ante fores S. Marci prostratum in collo
calcaverat. (_Le cardinal_ GIACOBATIO, _de Concilio_, lib. 1, art. 18)

Lo imperador se gist in terra disteso davanti messer lo papa con
grandissima reverentia, e messer lo papa glie messe lo pi sulla
gola, e lo imperador gli bes lo piede; e il papa disse: _Super
aspidem et basilicum ambulabo et conculcabo leonem et draconem_, e
lo imperador disse: _Non tibi sed Petro_; e il papa li rispose: _Et
mihi et Petro_. (_Codex anepigraphus_ in quo continentur Venet urbis
ipsiusque prsertim veterum familiarum nemorabilia vernacul lingu
conscripta, nec non brevis historia de Venet reipublic viribus, ab
anno 450 usque ad 1465; man. de la biblioth. Laurentiane  Florence).

Il faut remarquer que dans la chronique, dont j'extrais ce passage,
la paix entre Alexandre III et Frdric Ier est rapporte  la date
de 1187, au lieu de 1177, qui est l'poque sur laquelle s'accordent
les autres historiens.

Imperator coronam deposuit et prosternens se super terram, papa
super guttur imperatoris pedem sinistrum fixit, et elevato altero
pede ad alteram partem prosiliit dicens super aspidem, etc., cui
imperator, Non tibi sed Petro, et papa, Non dignitati sed Federico.
Tune papa coronam imperii eidem restituit cum pede.

     (Maniplus florum, sive historia mediolanensis Gualvanei Flamm,
     cap. 206, _Rerum italicarum scriptores_, tom. XI, p. 651.)

L'imperatore prostrato in terra si lasci metter il pi su la gola al
papa, che disse quel versetto del salmo, _Super aspidem et basilicum
ambulabo et conculcabo leonem et draconem_, alle quali parole
risposte l'imperatore, che non aveva ancor doma la sua superbia, _Non
tibi sed Petro_; dove il papa, premendo pi forte, soggiunse, _Et
mihi et Petro_.

(_Note de Louis Domenichi, sur les Vies des princes de Venise_, par
Pierre MARCELLO.)

Il pontefice ritenendo la solita severit, messo sopra il collo di
Frederico l'un piede, intrepidamente profer le parole del salmo,
_Super aspidem et basilicum ambulabis et conculcabis leonem et
draconem_, a cui dall'imperatore essendo sdegnosamente risposto,
_Non tibi sed Petro_, gli f dal pontifice con altretanta grandezza
d'animo replicato, _Et mihi et Petro_. (_Historia venetiana_ da Gio.
Nic. DOGLIONI, lib. II.)

Les mmes expressions sont mot  mot dans le _Livre de Bardi_,
_Vittoria navale_, etc.

Il serait facile de multiplier ces citations.

Les autorits contraires sont principalement le 12e tome des _Annales
ecclsiastiques de_ BARONIUS et Georgii REMI _J. C. dissertatio
qu commentum esse putidum calcasse collum imperatoris Frederici
nobarb Csaris Alexandrum III pontificem romanum ostenditur, etc._
NORIMBERGE, 1625, in 4.

La question de savoir s'il est vrai que le pape ait mis le pied sur
la tte de Frdric a t le sujet d'une thse soutenue  Nuremberg,
en 1625, par George Remus. Cette thse a t imprime, et se trouve 
la Bibliothque-du-Roi,  la suite d'un exemplaire de l'histoire du
voyage du pape Alexandre III, par Fortunat Olmo.

L'auteur commence par annoncer qu'il veut venger l'honneur de
l'empereur. C'est dj se rendre suspect de partialit; il ne s'agit
point ici de l'honneur de Frdric, mais de l'honneur du pape; car
c'est le pape qui a tort, si le fait est vrai.

Remus demande si le prince qui avait soumis toute l'Italie, qui
tait triomphant, invincible (triumphator magnificentissimus et
decus Martis invictissimus), aurait pu souffrir qu'on le foult aux
pieds. D'abord Frdric n'avait point soumis toute l'Italie; car il
n'y possdait que quelques villes dans le nord, et les principales
taient ligues contre lui: il n'tait point triomphant; car il
avait t oblig de repasser les Alpes, dguis et accompagn d'une
trentaine de ses gens: il tait encore moins invincible; car il
venait d'tre battu par les Milanais, et son fils par les Vnitiens.
Remus raconte lui-mme cette bataille; et quand Frdric aurait t
vainqueur, pouvait-il prvoir que le pape lui ferait une pareille
insulte? Pouvait-il la punir?

Toute la dissertation se rduit  cet argument, qu'un tel outrage
n'est point vraisemblable; que l'empereur ne l'aurait pas souffert,
et que les Vnitiens eux-mmes s'y seraient opposs. Sans doute on ne
devait pas s'attendre qu'un pape s'cartt  ce point de la charit
et de l'humilit; mais un acte d'orgueil, pour tre extraordinaire,
n'en est pas moins possible. Frdric ne devait pas s'y attendre, et
c'est prcisment par cette raison qu'il dut lui tre impossible de
l'viter, et aux Vnitiens de s'y opposer, quand ils l'auraient voulu.

Le livre intitul: _Per la storia di papa Allessandro III, pubblica
nella sala regia di Roma, e del maggior consiglio a Venetia
allegation in jure di Cl. Cornelio Frangipane contra la narration
inserta nel XIIe tomo delli annali ecclesiastici, Venetia_, 1615,
in-4, contient une dissertation fort tendue sur l'action du
pape, une rfutation des arguments par lesquels on en combat
l'authenticit, et une multitude de tmoignages d'auteurs de toutes
les nations.]

[Note en marge: XXI. Examen d'un acte de hauteur, attribu 
Alexandre.]

On a rvoqu en doute la vrit de ces circonstances; elles sont
rapportes par une multitude d'historiens, de prlats, de cardinaux.
S'il est vrai que les auteurs contemporains de l'vnement les
passent sous silence, une omission n'est pas une dngation
positive, et il faut bien que le fait ait t consacr, au moins
par une tradition gnrale, puisqu'on a pris soin d'en perptuer
le souvenir par la peinture, et par une pierre o taient graves
les paroles que le pape adressa  l'empereur[184]. La gloire des
Vnitiens n'tait nullement intresse  accrditer cette fable, si
c'en et t une. Ceux qui la rapportent ne sont pas tous Vnitiens,
il y a parmi eux des Allemands[185], des Franais, etc.; et, si
on veut absolument tirer une conclusion ngative du silence des
autres historiens, il faut au moins apprcier leur vracit; or
ces auteurs contemporains se rduisent  deux; Romuald, archevque
de Salerne, qui a crit le voyage du pape  Venise, et l'auteur
anonyme des actes d'Alexandre III. Ils ont, il est vrai, supprim
cette circonstance; mais ils en omettent d'autres qu'il est plus
difficile de rvoquer en doute. Si on s'en rapportait  leur rcit,
cette paix entre l'empereur et le pape aurait t sollicite par
Frdric, il n'y aurait point eu de bataille entre sa flotte et celle
des Vnitiens, et la rpublique n'aurait pris d'autre part dans cette
affaire que l'offre de son territoire pour la tenue du congrs. Enfin
il y a des crivains qui prtendent que Frdric n'alla jamais 
Venise; mais le sjour de ce prince dans cette capitale est constat
par des actes, qui en sont dats et que nous possdons encore[186].

[Note 184: MABILLON, _Rer. ital._, ant principem portam templi,
inter angiporti ostia, lapis magnus rubens quadratus est in quo ris
quadrata itidem lamine infixa foliis vestita, in qu Alexander III,
Frederici imperatoris collo pedem imposuit, ubi propterea litter
incisa; leguntur, _Super aspidem_, etc. (_Itinerarium italicum_, p. 1
pag. 34; SANSOVINUS, _descriptio venet._ lib. 1, pag. 36.)]

[Note 185: Usus est Fredericus dejectione et summ humilitate; nam
Venetias venit ac pro templis foribus humi prostratus ante pontificem
pedibus calcari se permisit, etc. (Joannis CARIONIS, _chronicorum
libellas; Basile, de Germanorum prim origine_, lib. 17; _Chronica,
Noremberg_, Chronique de NAUCLERC, tom. II, etc.)

Alexander jubet imperatori humi se prosternat et petat veniam;
imperator jussa facit, tunc papa prostrati imperatoris summi monarch
collum pedibus conculcans ait, etc. (_Fontius Chronologia hoc est
temporum, etc., Basile_, 1534.)

Le saint pape craignant sa cruaut (de Frdric), prins l'acoutrement
de son cuisinier, et estant dguis, s'enfuit  Venise, lans servit
aucun temps de jardinier et hortolan..... estant l'empereur arriv
en ce lieu, eut commandement du pape, en vertu de sainte obdience,
qu'il eut  se prosterner en terre, et demander pardon de son pch,
qui voluntairement fut obissant, et se prsenta pour baiser le pied
du pape. Alors voulant Alexandre rabaisser le fast et orgueil de
cest empereur, lui mit le pied sur la teste, disant: Il est crit,
tu marcheras sur l'aspide, etc. (Guillaume PARADIN, _Chronique de
Savoie_, Lyon, 1552, in-f, pag. 143.)

Bardi, dans son _Histoire du voyage d'Alexandre III_,  Venise,
intitul, _Vittoria navale_, etc., cite soixante-deux historiens
de toutes les nations, qui ont racont ce fait -peu-prs de la
mme manire, et il confirme leur tmoignage par les peintures qui
existaient  Venise avant l'incendie du palais ducal, par celle qu'on
voyait  Sienne, patrie du pape Alexandre, et  Augsbourg sur la
faade de l'htel des comtes de Fugger.

Enfin un crivain moderne trs-instruit, et qui se montre suprieur
 tous les prjugs, M. Lopold Curti, a racont ce fait de la mme
manire. (Voyez les _Mmoires historiques et politiques sur Venise_,
2e part., chap. 9, dans les notes.)

Voici l'indication de quelques ouvrages dont l'objet spcial est de
discuter l'authenticit de ce fait.

Vittoria navale ottenuta dalla republica Veneziana contra Frederico
1 imperatore, per la restituzione del papa Alessandro III, da
Girolamo Bardii. Venezia, 1584 in-4.

Allegazio in jure di Cornelio Frangipane per la vittoria navale
contra Frederico 1 imperatore, e atto del papa Alessandro III,
per il dominio della repubblica Veneta del suo golfo contra alcune
scritture de' Napolitani. Venezia, 1618, in-4.

Historia della venuta a Venezia occultamente di papa Alessandro III,
da Giovan fortunato OLMO. Venezia, 1629, in-4.

Obon de Ravenne raconte aussi toutes les circonstances de cette
entrevue et des vnements qui la prcdrent, avec plus de dtail
que tous les autres auteurs.

Voyez enfin la dissertation de l'abb TENTORI, espagnol, dans son
_Essai sur l'histoire civile, politique et ecclsiastique de Venise_,
tom. 1, pag. 86.

Machiavel, dans son _Histoire de Florence_, liv. 1, se borne  dire
que Frdric se vit forc d'aller  Venise rendre ses respects au
pape; il ne parle point de la bataille, mais il ne la nie pas; et il
faut remarquer que ce premier livre n'est qu'un sommaire o l'auteur
a rassembl en une centaine de pages l'histoire de toute l'Italie
pendant dix sicles.]

[Note 186: Friderici imperatoris diploma, quo confirmat omnia jura ac
privilegia monasterio sanct Mari de Vaugaditi.

Datum apud Venetias in palatio ducis XIV kalendas septembris
feliciter amen.

Ce diplme existe dans les archives de ce monastre. Muratori l'a
publi, (_Antiquitates italic medii vi._ Dissertation 19, pag. 81.)]

La bataille parat aussi un de ces vnements dont il est impossible
de mconnatre la ralit; on s'accorde  en citer la date, le
lieu, les circonstances; on nomme les principaux officiers qui y
commandaient de chaque ct, ceux qui furent faits prisonniers: et,
quand on voudrait refuser toute croyance aux historiens qui en font
mention, quand on voudrait supposer que les peintures qui dcorent
le palais ducal  Venise, et o toute cette partie de l'histoire
de la rpublique est reprsente, sont des monuments commands par
la politique, et excuts par la flatterie, on ne pourrait refuser
d'admettre le tmoignage de la cour de Rome elle-mme, tmoignage
d'autant plus irrcusable que cette cour a cherch depuis  secouer
le joug de la reconnaissance.

[Note en marge: XXII. Concessions faites par le pape aux Vnitiens.
Origine du droit de souverainet sur l'Adriatique.]

Ce tmoignage est constat par trois monuments. Le premier consiste
dans les honneurs que le pape accorda au doge de Venise; il lui donna
le privilge de faire porter devant lui un cierge allum, une pe,
un parasol, un fauteuil, un coussin de drap d'or, des trompettes
et des drapeaux. Ce n'taient l, si l'on veut, que de vaines
concessions honorifiques; mais voici qui porte plus particulirement
le caractre de la reconnaissance. Alexandre donna au doge un anneau
en lui disant: Recevez-le de moi comme une marque de l'empire de
la mer; vous et vos successeurs pousez-la tous les ans, afin que
la postrit sache que la mer vous appartient par le droit de la
victoire et doit tre soumise  votre rpublique comme l'pouse l'est
 son poux[187].

[Note 187: Hunc annulum accipe et, me auctore, ipsum mare obnoxium
tibi redditum; quod tu tuique successores quotannis statuto die
servabitis. Ut omnis posteritas intelligat maris possessionem
victori jure vestram fuisse; atque uti uxorem viro, ita illud
imperio reipublic venet subjectum.]

Ce n'tait point l une libralit sans consquence, aussi
le gouvernement de Naples en fut-il choqu, et les auteurs
napolitains[188] ont crit contre le droit de souverainet que la
rpublique s'arrogeait sur le golfe Adriatique; il ne faut donc pas
s'tonner que l'historien du voyage du pape  Venise en ait pass
sous silence plusieurs particularits, puisque cet crivain tait
Romuald, archevque de Salerne, et ambassadeur du roi de Sicile  la
suite du pape.

[Note 188: Voyez le livre _Allegazione in jure di Cornelio
Frangipane, etc._, que j'ai cit ci-dessus.]

Le second monument est une inscription que Pie IV fit placer dans la
salle royale du Vatican; elle tait ainsi conue: Le pape Alexandre
III, fuyant la colre et les perscutions de l'empereur Frdric,
alla dans sa fuite se cacher  Venise. Ds qu'il y fut reconnu,
il se vit accueilli par le snat avec beaucoup d'honneurs. Othon
fils de l'empereur fut vaincu et fait prisonnier par les Vnitiens
dans une bataille navale. Frdric, aprs avoir sign la paix, vint
en suppliant adorer le pape et lui jurer foi et obissance; ainsi
le rtablissement du pape dans sa dignit fut un bienfait de la
rpublique de Venise[189], l'an 1177.

[Note 189: Alexander papa III, Frederici imperatoris iram et impetum
fugiens, abdidit se Venetiis. Cognitum et  senatu perhonorific
susceptum, Othone imperatoris filio navali prlio  Venetis
victo captoque, Fredericus, pace fact, supplex adorat, fidem et
obedientiam pollicitus. Ita pontifici sua dignitas venet reipublic
beneficio restituta.

Anno MCLXXVII.]

Le pape faisait lever ce monument quatre sicles aprs l'vnement
dont il voulait perptuer la mmoire. Cela prouve bien suffisamment
qu' cette poque on le regardait comme certain, et par consquent on
ne peut pas rcuser les tmoignages des historiens du XVe et du XVIe
sicle.

Il y a plus: le pape Urbain VIII, en 1635, fit enlever cette
inscription, qui, suivant l'historien Nani[190], avait t
choisie au temps de Pie IV par une consultation de cardinaux,
et qui tait tire d'excellents auteurs, d'anciens documents,
d'inscriptions[191], de peintures et de marbres. La rpublique
rappela sa lgation, refusa toute audience au nonce du pape, et
exigea le rtablissement de l'inscription, ce qui fut accord par
Innocent X.

[Note 190: _Histoire de la rpublique de Venise_, par NANI, liv. 10.]

[Note 191: En voici une trouve dans l'glise de S. Jean de Salbozo,
prs de Pirano, rapporte par Sansovino et par Justiniani.

  Heus! populi celebrate locum quem tertius olim
  Pastor Alexander donis coelestibus auxit.
  Hoc etenim pelago venet victoria classis
  Desuper eluxit, ceciditque superbia magni
  Induperatoris Federici et reddita sanct
  Ecclesi pax alma fuit, etc.

Dandolo en rapporte tout au long une, qui tait au bas d'un tableau
de l'glise de S.-Jean-de-Latran; mais il n'y est fait mention que de
la fuite du pape: Profugus latet in Venetiis.]

Enfin il existe un monument plus ancien de deux sicles que
l'inscription dont il s'agit et encore plus irrcusable: c'est une
dclaration donne par la cour de Rome, en prsence de notaires, des
services rendus par la rpublique au pape Alexandre III. Elle est
rapporte textuellement dans la chronique de Dandolo. On y lit[192]
que le pape Alexandre, forc, comme David, de fuir la perscution,
avait cherch un asyle  Venise sous l'habit d'un simple prtre,
qu'il y fut reconnu et reu avec de grands honneurs, que, pour
toute rponse aux propositions de paix, Frdric exigea qu'on lui
livrt le souverain pontife, et qu'irrit du refus de la rpublique
il arma une grande flotte qui fut entirement dtruite, moins par
les efforts des Vnitiens, trs-infrieurs en nombre, que par la
protection divine; qu'enfin l'empereur, confessant sa faute devant
le vicaire de Jsus-Christ, vint  Venise se prosterner aux pieds
du pape, et implorer son pardon. Il n'y a pas beaucoup de faits de
l'histoire du douzime sicle mieux constats que celui-ci.

[Note 192: Nos frater Jacobus de urbe, dei grati episcopus
Calaritanus, locum tenens in urbe ejusque suburbiis et districtu,
reverendi in Christo patris et domini D. Pontii edem grati episcopi
Urbevetani, domini nostri pap in ejusdem alm urbe suisque suburbiis
et districtu in spiritualibus vicarii generalis.

Illustri domino Joanni Delphino, Dei grati duci Venetiarum inclyto
et consiliariis, nec non nobilibus viris et dominis Marco Lauredano
et Nicolao Justiniano procuratoribus ecclesi sancti Marci civitatis
prdict salutem in eo qui est omnium vera salus.

Quoniam ex verbo evangelico pro talento abscondito servus
reprehenditur, et ex latenti notiti, quasi ut admiss culp
formidari debet. In tali uno quoque quia thesaurus absconditus et
scientia invisa qu utilitas in utroque, hinc est quod ab hoc nos
volentes dubio esse penitus alieni, vestroque pio studio non tantum
placere, sed et proficere posse noscentes. Qudam mandavimus vestr
magnificenti autentic significari magn utrique glori majoris
concordi et remissionis plenari, qu nos ex originali de verbo ad
verbum pluries audire voluimus de antiquo volumine utique fide digno
et difficulter reperto, cujus est titulus; De historiis sacr legis
et antiquitatibus in particul de memorabilibus Alexandri pap III,
cujus prfat particul initii processus et finis sacramentaliter
tenor est talis.

Hic vir natione Thuscus, sed ratione, fide, sufficienti prditus,
sed sanctimoni inclytus, gratus in verbo, et fortis in bello, in
persecutionis fornace multipliciter est probatus; nam illo suggerente
cujus anhelitus prunas etiam mortuas in ardorem hresis reviviscere
facit, IV in ecclesi schismata surrexerimt. Quibus Petrus quam
Christi vicario ecclesi primogenitus imperator indivisibiliter
hrens, un cum spons dilect, videlicet Rom, prdictum Alexandrum
papam ex urbe secedere compulerunt, cinereque dolore conspersum, ut
olim David, jam senex, et Hierusalem etiam nudis pedibus fugiens,
cedendum quandoque docuerat minorum ir et furori etiam filiorum; quo
usus consilio ad christianissimum Francorum regem se transferens, ut
pastor ovium benignissim est receptus, quod molest ferens Federicus
ad ferrum convertitur, et opus pium in gladium acuens prgrandem
exercitum congregavit, regum Angli, Bohemi, Daci auxilio fultus,
in Burgundiamque veniens per ipsum fidelissimum Francorum regem magis
est coelits quam armis conflictus, sed ne prsentia pap occasio
foret et causa effusionis sanguinis filiorum, in se volvens discrimen
potis qum in filiis, idem pius papa clam fugere cogitavit clamque
discessit, ut in se potis qurendam qum de conflictu ulciscendum
imperatoris animum provocaret, in Appuliamque perveniens, quia
cognitus ex edem caus ibidem gradum sistere noluit, per mareque ut
ignotus pervenit Venetias civitatemque tutissimamque omnibus, et in
religiosorum loco qui sancta Maria dicitur de Caritate, ut simplex
sacerdos capellanatus functurus officio se locavit, ubi tam humiliter
qum frequenter celebrans, post aliquandiu a quodam Venetiarum
cive utique nobile ejus orationi affecto, qui aliquand ejus pedes
osculari meruerat evidentibus signis est certitudinaliter agnitus;
ducemque civitatis ipsius adiens secreto dixit dominum apostolicum
in civitate adesse in loco sanct Mari dict superis: quo audito
dux ipse facie et animo ltus factus, occult missis exploratoribus
aliis, qui eum optim vultu noverant, deprehenderunt eum esse
pontficem summum, paratisque vestibus calceis et mitr decentibus,
dux ipse cum omnium civitatis nobilium comitiv et viris qui eum
noverant ad locum pervenit, et eo viso cunctis genubus provolutis
se non negavit, oblatisque qu et tulerant cum ingenti ltiti,
concurrente populo universo, in majus ipsum palatium per ecclesiam
conduxerunt, honores ei honoribus proferendo, ejusque ascensu
ambaxatam solemnem pro pace et concordi reformandis imperatori
mittentes nusquam, ut nec dum  deo tactus assensit, sed nimis
ambaxiatores exagerans petebat sibi captivari pontificem; quod illis
nequaqum se facturos dicentibus, ad propria redeuntes diffidavit
ut hostes, paratisque stolis ex utrque parte, et multis galeis
ampliori numero excedente imperatoris exercitu cui prerat legitimus
imperatoris filius, juxta Venetorum littora ad bellum convenientes
exercitus crudeli pugn peract, tandem magis Deo favente qum
gladio, expugnatur, sucumbit imperatoris virtus, incolumesque
capti ipse imperatoris natus et barones multi, qui postmodum ad
fidem relicti adeuntes imperatorem, manumque domini sibi adversam
monstrantes, post multam filii et nobilium et baronum instantiam,
jamque  dominio incipiens deliniri pacem assensit, etiam usque
Venetias se venturum asserens, culpamque suam coram vicario Christi
recognoscere velle, quod et fecit. Nam usque ad fores ecclesi sancti
Marci civitatis ipsius perveniens ibidem coram summo pontifice se
prosternens veniam petiit, nec minus libenter et ltis papa remisit,
simulque ecclesiam ipsam intrantes universi, Te Deum laudamus
solemniter cantaverunt et missam, quam ipse pontifex celebravit
devot, ad imperatorisque verbum ex instanti Venetorum, in ternam
memoriam pacis tam grat ecclesiam ipsam ampl benedictione dotavit,
perfect videlicet expurgationis anim in festo Ascensionis
tantummodo die tamen ipso perpetuis temporibus valitura, ut inquit,
duntaxat ver poenitentibus, et confessis in illam ingressus, ibidem
autem sanctissimus papa, et inclytus imperator festa diebus aliquibus
celebrantes versus Romam aggressi ad urbem venientes imperator papam
in sede beati Petri festinus locavit, ducemque Venetiarum eorum
itineris factum comitem spiritualibus privilegiis et honoribus
insigniter decorarunt; sicque ecclesi, urbi et orbi feliciter pace
dat, pap in su sede remanente, unusquisque ltus ad propria
remeavit.

Hc autem particularis scripsi, ut quilibet noscat quantm obsit
veritati et ecclesi obicem se dare, et quantm possit dura ferens
pro ecclesi et fide, etiam in arduis optimum finem sperare, quem
Christus nobis concedat, qu quidem omnia supra dicta ut fidem
faciant in agendis et lectoribus suis aures aperiant ad credendum
supr scriptas particulas de libello facto de verbo ad verbum, prout
in eo particulariter continetur, manu quondam Bartholomi, omnia
sancti de Filippinis de urbe notam publici nostri scribere mandavimus
et fecimus transumptari, ac notariorum publicorum infra scriptorum
suscriptionibus roborari et sigilli nostri pontificalis appensione
muniri sub anno domini millesimo tercentum quinquaginta novem,
pontificatus Dom. Innocentii IV pap anno VII, die XVII mensis junii,
XII indictionis.

Suivent les signatures des quatre notaires.]

[Note en marge: XXIII. Retour du pape  Rome. Le doge l'y accompagne.]

La victoire du pape fut complte, il fut rappel  Rome, et il eut la
satisfaction d'y voir son comptiteur abjurer le schisme  ses pieds.
Le doge Ziani suivit le pape dans ce voyage. Si quelqu'un avait le
droit d'accompagner Alexandre lors de son entre  Rome, c'tait sans
doute celui qui lui en avait ouvert le chemin par la victoire.

[Note en marge: XXIV. Situation de la rpublique. 1178.]

La paix qui venait de se conclure, et le trait de Constance, qui
bientt aprs en complta les dispositions, plaaient Venise dans une
situation plus favorable qu' aucune poque antrieure. Non-seulement
c'tait un titre  la considration de l'Europe, que d'avoir protg
contre l'empereur le chef de l'glise et la libert des villes
d'Italie; mais encore il rsultait, de diverses combinaisons amenes
par les vnements, des motifs de sret et des moyens d'influence
pour la rpublique. L'empereur d'Occident avait perdu son autorit
dans la pninsule, c'tait un voisin dangereux cart pour long-temps.

Les villes de l'Italie septentrionale, qui venaient d'tre
affranchies, ne formaient que de petits tats, dont aucun ne pouvait
donner de l'inquitude, et qui tous avaient besoin de repos et de
protection. Venise tait naturellement appele  devenir leur arbitre.

Le saint-sige lui devait de la reconnaissance. Le roi de Naples,
li avec elle par des traits, et redoutant les Grecs et les
Sarrasins, avait d'autant plus d'intrt de la mnager que lui-mme
cessait d'tre une puissance maritime. L'empire d'Orient, dj
depuis long-temps dans un tat de dcadence, prouvait toutes les
alternatives de la crainte et de l'irrsolution, redoutant les
croiss, recherchant, trompant les Vnitiens, sollicitant leur
alliance, les apaisant par des concessions.

Les puissances du midi de l'Europe engages dans une guerre
d'outre-mer, pour laquelle elles ne pouvaient se passer du concours
des puissances maritimes, devaient ncessairement acheter l'amiti
de celle dont les moyens taient certainement les plus considrables.

Le patriarche d'Aquile tait un voisin quelquefois incommode, mais
ne pouvait tre isolment un ennemi bien dangereux.

Le roi de Hongrie tait le seul voisin que la rpublique et 
redouter.

Quant  la jalousie des Pisans et des Gnois, elle avait ses dangers,
mais elle avait aussi cet avantage qu'elle entretenait la rpublique
dans cet tat d'activit qui conserve et augmente les forces:
d'ailleurs Gnes et Pise taient encore plus acharnes l'une contre
l'autre qu'ennemies des Vnitiens, et elles taient sur le point de
commencer entre elles une guerre d'extermination, pour la possession
de la Corse et de la Sardaigne.

Si l'on considre que, depuis sa fondation, Venise n'avait prouv
que des revers passagers, comme des batailles perdues, des calamits
naturelles, mais qu'elle n'avait pas encore appris  signer des
traits dsastreux; que sa puissance tait toujours alle croissant;
que son gouvernement prenait de la stabilit, tandis que plusieurs
tats voisins n'taient pas mme fixs sur le choix du leur; qu'enfin
son commerce s'agrandissait de jour en jour, et que ce moyen
d'augmenter la richesse, la population, les forces d'un tat, tait
inconnu de toutes les autres nations europennes, on entrevoit que la
puissance relative de la rpublique s'tait accrue plus rapidement
encore que sa prosprit, et on doit s'attendre  la voir jouer un
rle important dans les vicissitudes que la fortune prparait au
monde.

[Note en marge: XXV. Rgne d'Orio Malipier. 1178. Nouvelle forme
d'lection.]

Sbastien Ziani tant mort peu de temps aprs son retour de Rome
 Venise, on eut  procder  l'lection de son successeur. Il
n'entrait pas dans les vues de ceux qui avaient la plus grande
influence dans les affaires d'appeler le peuple  cette lection;
mais on prvit les inconvnients qu'il y avait  en charger un
petit nombre d'lecteurs. Ce fut l que commena ce nouveau systme
d'lection, qui s'est tant compliqu depuis dans le gouvernement
de Venise. Le grand conseil choisit  la pluralit des voix quatre
commissaires, ceux-ci nommrent chacun sparment dix lecteurs, et
le choix de ces quarante lecteurs se fixa sur Orio Malipier, le mme
qui avait refus le dogat aprs la mort de Vital Michieli.

Ce changement dans la constitution de la rpublique fut suivi de
quelques autres innovations. Il avait t rgl, au commencement
du rgne prcdent, que les six conseillers intimes du doge
reprsenteraient les six quartiers de la capitale. Il y a apparence
qu'on avait lud l'obligation de les choisir chacun dans un quartier
diffrent, puisqu'on fut oblig de faire un rglement, par lequel il
tait dcid que nul ne pourrait tre lu que pour le quartier dans
lequel il faisait rellement sa rsidence.

[Note en marge: XXVI. Cration des avogadors.]

Deux grandes assembles, le snat qui tait compos de soixante
membres, et le conseil gnral qui l'tait de prs de cinq cents,
taient appeles  prononcer sur tous les grands intrts de l'tat;
mais les assembles sont sujettes  se laisser entraner par la
passion au-del des formes ou des lois existantes; on sentit la
ncessit d'un pouvoir rgulateur ou modrateur, qui rclamt, dans
l'intrt des lois, mme devant l'autorit suprme. On cra, sous
le nom d'Avogadors, trois magistrats, pour reprsenter la partie
publique, non-seulement dans les dlibrations sur les affaires de
l'tat, mais encore dans les causes des particuliers. Devant les
tribunaux, ils rglaient la comptence, ils dfendaient les intrts
publics dans les affaires civiles, et poursuivaient l'accusation dans
les affaires criminelles. Devant les conseils, ils requraient la
constante observation des lois et des formes, ils s'opposaient  la
publication des ordonnances qui y taient contraires. La prsence
de l'un d'eux au moins tait ncessaire, pour la validit des
dlibrations du grand conseil et du snat; ils taient dpositaires
de tous les actes de la lgislation; ils poursuivaient le paiement
des amendes pcuniaires auxquelles les fonctionnaires pouvaient
tre condamns. Enfin, relativement aux magistrats, leur pouvoir
s'tendait jusqu' mettre opposition  la prise de possession des
charges, lorsque ceux qui y avaient t nomms, taient susceptibles
de quelque reproche.

Il y a des historiens qui font remonter l'institution de cette
magistrature  l'poque de l'assassinat du doge Pierre Tradenigo,
c'est--dire en 864. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle s'est
maintenue jusqu' ces derniers temps dans toutes ses attributions.
Les _avogadori di commun_, c'est--dire les avocats de la commune,
taient dans l'origine au nombre de trois; ce nombre fut doubl dans
la suite; mais il n'y en avait que trois en exercice; ils alternaient
et l'exercice tait de seize mois. Ils taient lus par le grand
conseil, sur la prsentation du snat; leur _veto_ suspendait
l'excution des actes de tous les magistrats et mme du snat et du
grand conseil; la dure de cette suspension tait d'un mois et un
jour; ils pouvaient la renouveler jusqu' trois fois, et aprs ce
temps ils dsignaient eux-mmes le corps auquel ils en appelaient,
pour y faire juger les motifs de leur opposition. Il n'y avait  cet
gard d'exception que pour les actes du grand conseil, lesquels,
manant du corps souverain, ne pouvaient tre rforms que par le
grand conseil lui-mme.

Le droit de s'opposer  l'entre en charge de ceux qui avaient t
lus  quelques fonctions publiques, s'tait tendu jusqu' les
suspendre de l'exercice de ces mmes fonctions; mais seulement dans
les trois circonstances d'incapacit lgale, d'accusation criminelle,
et de dette envers le trsor public.

Ils taient chargs des fonctions de gouverneur dans la capitale,
veillaient  la tranquillit publique, et jugeaient sommairement
toutes les petites affaires de police.

Ils avaient un droit sur les confiscations qu'ils faisaient prononcer
et sur les amendes.

Enfin plus tard, ils furent chargs de tenir les registres o taient
inscrits les mariages des nobles et les naissances de leurs enfants.

[Note en marge: XXVII. Expdition infructueuse contre Zara.]

Le premier vnement du rgne de Malipier fut une expdition contre
Zara. Les citoyens se cotisrent pour subvenir aux frais de cet
armement, qui donna lieu  l'tablissement d'un droit d'entre dans
le port de Rialte[193]: ces offres patriotiques s'levrent  1150
marcs d'argent, et on voit par un diplme conserv dans la chronique
de Sanuto que le march de Rialte fut engag aux prteurs pour la
sret du prt; mais on ne russit point cette fois  faire rentrer
cette colonie sous la dpendance de la rpublique, et d'autres
intrts firent remettre  un autre temps une seconde tentative.

[Note 193: _Historia venetiana_, da Gio. Nic. DOGLIONI, lib. 3. Marin
SANUTO, _vite de' duchi Michel_.]

[Note en marge: XXVIII. Troisime Croisade. Prise de
Saint-Jean-d'Acre. 1191.]

Le pape, replac  la tte de toutes les puissances de la chrtient,
ne ngligeait aucun moyen de ressaisir son influence, et faisait
prcher une troisime croisade. Tout l'Orient tait alors dans la
confusion et presque dans l'anarchie. Le trne imprial avait t
usurp par Andronic; celui de Jrusalem envahi par Gui de Lusignan;
Saladin le soudan d'gypte avait profit des divisions des chrtiens
dans la Palestine; la victoire de Tibriade lui avait ouvert les
portes d'Acre et de Jrusalem. L'Europe armait pour la dlivrance
de la Syrie; l'empereur Frdric allait expier en Orient ses torts
envers le saint-sige. Les Vnitiens, que l'inimiti de Manuel
Comnne avait privs de tous leurs tablissements dans l'Archipel
et dans la mer Noire, venaient d'tre rtablis dans leurs anciens
droits par l'usurpateur du trne de Constantinople, qui avait intrt
de les mnager[194]. Un nouveau trait d'alliance offensive et
dfensive[195] venait d'unir l'empire grec et la rpublique. Toujours
occupe d'tendre son commerce, elle voulut concourir au succs de la
croisade: sa flotte arriva devant St.-Jean-d'Acre au moment o Gui
de Lusignan, qui en avait commenc le sige, se trouvait lui-mme
presque bloqu par Saladin, accouru pour dgager cette place.

[Note 194: La bulle qui renouvelait tous les privilges tait du mois
de fvrier 1188.]

[Note 195: Marin le rapporte textuellement dans son _Histoire du
commerce des Vnitiens_, tom. III, liv. 3, ch. 9.]

Le sige d'Acre fut trs-meurtrier; il fallut neuf fois livrer
bataille  Saladin. La rivalit de Lusignan et du marquis de
Montferrat, celle du roi de France Philippe-Auguste avec le roi
d'Angleterre Richard-Coeur-de-lion, prolongrent pendant prs de
trois ans les discordes et le sige. Les maladies enfin consumaient
cette arme, et probablement la ville ne se serait pas rendue, si
le soudan n'et t oblig de l'abandonner  elle-mme. On la prit
par capitulation en 1191: les Vnitiens furent rtablis dans la
possession du quartier qui leur avait t assign aprs la premire
conqute, et aussitt leur flotte rentra dans ses ports.

Le doge avait montr, lors de sa premire lection qu'il
n'ambitionnait point cette dignit; l'exprience ne l'y avait pas
attach davantage; il abdiqua pour embrasser la vie monastique.
On remarqua que, pendant l'interrgne, les conseillers du doge
s'tablirent dans le palais ducal[196]: cet usage qui s'est maintenu
depuis, tait propre  rappeler aux peuples que le prince n'tait que
le magistrat de la rpublique.

[Note 196: _Histoire de la ville et de la rpublique de Venise_, par
Paul MOROSINI, liv. 6; _Storia civile e politica del commercio de'
Veneziani_, di Carlo-Ant. MARIN, tom. III, lib. 3, cap. 1. Celui-ci
croit cet usage plus ancien.]




LIVRE IV.

     Rgne de Henri Dandolo. -- Nouvelle croisade. -- Prise de Zara.
     -- Excommunication des Vnitiens, 1192-1203. -- Conqute de
     Constantinople. -- Partage de l'empire grec, 1203-1205.


[Note en marge: I. Henri Dandolo, doge. 1192.]

Les suffrages des quarante lecteurs se runirent sur Henri Dandolo,
cet ambassadeur que Manuel Comnne avait voulu priver de la vue. Il y
a apparence que Dandolo n'tait pas dans un tat de ccit complte,
car il serait difficile de concevoir qu'absolument aveugle, il et pu
entreprendre, comme on le verra bientt, de commander une arme, et
de diriger une conqute. C'est dj une chose assez remarquable de
voir un prince plus que nonagnaire[197] se mettre  la tte d'une
expdition lointaine.

[Note 197: Il avait quatre-vingt-quatorze ans; au surplus, quant au
commandement d'une arme par un aveugle, ce n'tait point une chose
nouvelle dans ce temps-l. J'en trouve deux exemples sous le mme
empereur. Lorsque Isaac Lange envoya une flotte contre Isaac Comnne,
qui s'tait empar de l'le de Chypre, il en donna le commandement
 Alexis Comnne, qui tait aveugle,  la vrit en lui adjoignant
un collgue. Peu de temps aprs, l'arme destine  soumettre les
Bulgares rvolts, partit sous la conduite de Jean Cantacuzne,
qui avait eu les yeux crevs. On peut voir ces faits dans NICTAS,
_Histoire de Isaac Lange_, liv. 1, chap. 5 et 7.]

[Note en marge: II. Guerre contre les Pisans.]

Une entreprise des Pisans fournit  Dandolo une premire occasion
de signaler la vigueur de son caractre et l'activit de son
administration. Les Pisans, qui avaient une part considrable au
commerce de la Mditerrane, ne pouvaient voir sans inquitude
Venise s'arroger un droit presque exclusif de navigation dans le
golfe Adriatique. La flotte de la rpublique tait alors dsarme,
ils profitrent de ce moment pour tenter un coup-de-main, qui
avait plutt l'air d'une insulte que d'un projet d'tablissement.
Quelques-uns de leurs vaisseaux arrivrent  l'improviste sur la cte
d'Istrie, mirent des troupes  terre et s'emparrent de la ville de
Pola.

Il n'y avait aucune apparence qu'ils pussent s'y maintenir; aussi
vit-on partir sur-le-champ une escadre vnitienne, qui vint les
attaquer dans la rade de Pola, dtruisit plusieurs de leurs
vaisseaux et poursuivit les autres jusques sur les ctes de la More.
Le pape, qui voulait sans cesse ramener les forces des chrtiens
vers l'Orient, se hta de se porter pour mdiateur entre les deux
rpubliques. L'ambition des Vnitiens se dirigeait toujours vers
le Levant. Ils conclurent, en 1196, avec les princes qui rgnaient
alors sur les ctes de la mer Noire, un trait de commerce qui leur
assurait quelques privilges et le droit d'avoir un consul  Tana, 
Trbisonde et dans l'Armnie[198].

[Note 198: _Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.]

[Note en marge: III. Quatrime croisade. 1199.]

[Note en marge: Les barons franais traitent avec la rpublique pour
le transport de leur arme. 1201.]

On prparait une nouvelle croisade, qui avait pour chefs des
seigneurs ou princes franais, parmi lesquels on remarquait Baudouin
comte de Flandre, Louis comte de Blois, Geoffroy comte du Perche,
Henri comte de S. Paul, Simon de Montfort, deux comtes de Brienne,
Mathieu de Montmorency. Le voyage tait long, le passage sur les
terres de l'empire grec n'tait pas sans danger. Pour arriver avec
toutes ses forces, il fallait ncessairement arriver par mer. On se
dcida  traiter avec les Vnitiens, pour que leur flotte transportt
l'arme des croiss dans la Terre-Sainte. Les seigneurs envoys
pour conclure ce trait valuaient cette arme  quatre mille cinq
cents chevaliers, ayant chacun deux cuyers, et  vingt mille hommes
d'infanterie. Il s'agissait donc de transporter plus de trente mille
hommes, et plusieurs milliers de chevaux.

C'tait le sujet d'un march plutt que d'un trait; mais la
rpublique ne pouvait gures fournir un si grand nombre de vaisseaux
sans devenir l'auxiliaire, l'allie des croiss: ceux-ci, dans
leur impatience d'accomplir leur voeu, ne se montrrent point
difficiles sur les conditions; on fut bientt d'accord. Cependant le
gouvernement vnitien jugea ncessaire de soumettre ce trait  la
sanction du peuple, n'osant pas apparemment risquer, sans son aveu,
une expdition lointaine, dont plus d'une exprience rendait le
succs douteux. On assembla le peuple; on clbra l'office divin, et
les seigneurs, dputs par les croiss de France, parurent devant la
foule immense qui remplissait l'glise et la place de Saint-Marc.

L'un d'eux, Geoffroy de Villehardouin, marchal de Champagne, qui
a crit l'histoire de cette expdition, harangua en ces termes:
Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants
nous ont envoys vers vous: ils vous crient merci; qu'il vous prenne
piti de Jrusalem, qui est en servage des Turcs; que pour Dieu vous
veuillez les accompagner, afin de venger la honte de Jsus-Christ.
Ils ont fait choix de vous, parce qu'ils savent que nul n'est aussi
puissant que vous sur la mer. Ils nous ont command de nous jeter 
vos pieds, de ne nous relever que lorsque vous nous aurez octroy
notre demande, et que vous aurez pris piti de la Terre-Sainte
d'outre-mer[199].

[Note 199: C'est le texte mme de Villehardouin, un peu rajeuni par
Ducange,  16. Je n'y ai chang que l'orthographe et quelques mots.]

Alors les six dputs s'agenouillrent en pleurant beaucoup, et le
doge et tous les autres s'crirent d'une commune voix, en levant
leurs mains au ciel, Nous l'octroyons, nous l'octroyons.

Le trait fut sign et jur le lendemain, et l'on convint que
l'expdition se dirigerait d'abord sur l'gypte.

Les Vnitiens prirent un dlai d'un an, pour quiper les vaisseaux
ncessaires. Ils s'engagrent  fournir des vivres  l'arme pendant
neuf mois. Le prix de ce service fut rgl  deux marcs d'argent par
homme, et quatre par cheval, ce qui faisait quatre-vingt-cinq mille
marcs d'argent, reprsentant environ quatre millions et demi de la
monnaie actuelle,  une poque o le septier de bled valait de cinq
 six sols, le marc d'argent cinquante et quelques sols, et, par
consquent, quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent, plus de neuf cent
mille septiers de bled.

La rpublique ne borna pas ses spculations  ce march: elle stipula
que cinquante de ses galres seconderaient les oprations de l'arme,
sous la condition que le butin et les conqutes seraient partags
galement entre les Vnitiens et les Franais[200].

[Note 200: Ce trait est rapport textuellement par Dandolo,
_Chronique_, liv. 10, ch. 3, part. 33. Voyez aussi le _Codex Itali
diplomaticus de_ LUNIG, tom. II, part. 2, sect. 6, IX.]

[Note en marge: IV. Dfense du pape d'employer les forces de la
croisade contre les chrtiens.]

Aprs avoir jur l'observation de ce trait sur les saints vangiles,
on voulut lui donner encore plus de solennit en le soumettant
 l'approbation du pape. Innocent III, qui rgnait alors, tait
bien loign de refuser cette approbation; mais, pour s'assurer
encore davantage de l'excution du plan qui venait d'tre arrt,
il dfendit expressment aux croiss d'employer leurs armes contre
les chrtiens, et mme dans le cas o ceux-ci opposeraient quelque
obstacle au passage de l'arme, de les attaquer avant d'avoir pris
les ordres du saint-sige[201].

[Note 201: Ipse ver quod futurum erat prsagium, caut respondit,
quod conventiones illas ita duceret confirmandas, ut videlicet ipsi
christianos non lderent nisi forsan illi iter eorum impedirent,
aut alia causa justa vel necessaria forsan occurreret, propter quam
aliud agere non possent apostolic sedis consilio accedente. (_Gesta
Innocentii III, pap_, p. 72.)]

[Note en marge: V. Embarras des barons pour payer la somme convenue.
1202.]

En signant l'engagement de payer 85,000 marcs d'argent, les dputs
des plerins avaient moins consult leurs moyens que leur zle. Les
princes, les barons arrivrent successivement; mais quelques-uns
des principaux croiss taient morts, notamment Thibaut comte de
Champagne. D'autres avaient renonc  cette entreprise; plusieurs
avaient pris une autre direction; de sorte qu'il ne se trouvait pas
au rendez-vous plus de la moiti des seigneurs qui, dans le principe,
avaient promis de cooprer  cette expdition. Tous ensemble
n'avaient pas la somme promise, et qui devait tre paye d'avance. La
cotisation des croiss n'en fournit gures que la moiti; les chefs
engagrent leur vaisselle, leurs effets les plus prcieux; et malgr
ces efforts, il s'en fallait encore de trente-quatre mille marcs
qu'ils n'eussent acquitt la somme stipul[202].

[Note 202: VILLEHARDOUIN,  31.]

[Note en marge: VI. Le doge leur propose d'aider la rpublique 
soumettre Zara.]

Cependant les vaisseaux taient prts, les croiss impatients de
partir, et les Vnitiens bien dcids  ne pas leur faire crdit.
Convaincu de l'insuffisance de leurs ressources pcuniaires, le
doge proposa aux barons d'obtenir un dlai pour payer leur dette,
en aidant la rpublique  faire rentrer Zara sous son obissance.
C'tait leur proposer une guerre contre le roi de Hongrie,  qui
cette ville s'tait donne. Les ordres du pape s'y opposaient
formellement; plusieurs croiss manifestrent des scrupules;
le cardinal-lgat, qui tait alors  Venise, voulut s'opposer
 cette expdition; mais Dandolo reprsenta, avec fermet, que
le pape n'avait point le droit et ne pouvait avoir l'intention
de protger une ville rebelle: que si on n'tait matre de Zara
avant de commencer l'entreprise, les vaisseaux de cette ville
ennemie pourraient intercepter les communications entre Venise et
la Palestine; qu'enfin c'tait la seule condition  laquelle la
rpublique pt permettre le dpart de sa flotte, et que, quant au
cardinal, s'il voulait s'embarquer, il serait reu sur les vaisseaux
comme prdicateur de la croisade, mais non avec le caractre de lgat.

Cette dclaration nergique leva les difficults, le cardinal
partit pour Rome, et les croiss se dterminrent  commencer leur
plerinage par le sige de Zara.

[Note en marge: VII. Dandolo prend le commandement de la flotte.
Dpart de l'arme. 1202.]

On tait alors au mois d'octobre 1202; tout tait prt pour le
dpart. Le marquis de Montferrat avait t lu par les barons
franais pour commander l'arme; il ne restait qu' dsigner celui
qui devait commander la flotte. Aprs qu'on eut fait des prires pour
le succs de l'expdition, le doge monta dans la tribune de l'glise
de Saint-Marc, et en suppliant la rpublique de lui permettre de
prendre la croix, dclara qu'il tait prt  se mettre  la tte de
l'arme vnitienne et  accompagner les croiss, non-seulement 
Zara, mais par-tout o les conduirait leur zle, heureux s'il pouvait
trouver le terme d'une vie dj si longue en combattant pour la
dlivrance du tombeau du Sauveur.

[Note en marge: VIII. Sige et prise de Zara.]

Une pareille rsolution dans un vieillard de quatre-vingt-quatorze
ans, qui conservait toute l'nergie de l'ge mr, ne pouvait
qu'exciter une admiration mle d'attendrissement; il descendit de la
tribune au milieu des acclamations, alla se mettre  genoux devant
l'autel, et se fit attacher la croix sur son bonnet ducal. Son fils,
Renier Dandolo, fut nomm pour le suppler pendant son absence.
Venise vit partir le doge dployant l'tendard de Saint-Marc, sur
une flotte de prs de 500 voiles qui portait une arme d'environ
quarante mille hommes[203] et une illustre noblesse dont les cus
pendaient sur le bord des navires et dont les bannires flottaient au
haut des mts[204]. Commencer le sige de Zara, c'tait entreprendre
de soumettre un peuple rvolt pour la quatrime fois, d'autant plus
dtermin  la rsistance, qu'il en avait dj prouv la possibilit
et qu'il se sentait moins digne de pardon; c'tait attaquer un prince
puissant, qui, en sa qualit de chrtien et de crois lui-mme,
devait tre protg par le saint-sige; c'tait enfin braver les
foudres de Rome.

[Note 203: D'aprs Ramnusio, _de Bello constantinopolitano_, il y
avait cinquante galres, deux cent quarante btiments chargs de
troupes, soixante et dix chargs de vivres et de machines de guerre,
et cent vingt palandres portant de quatre  cinq mille chevaux.
Sanuto dit seulement trois cents voiles.]

[Note 204: VILLEHARDOUIN,  38.]

Zara avait une enceinte garnie de fortes tours et tait dfendue par
une garnison hongroise. Le port tait ferm par une chane de fer,
il fallait forcer ce passage pour complter l'investissement de la
place. La flotte vnitienne rompit cet obstacle. On se disposait 
l'assaut; les chefs de l'arme taient assembls pour en concerter
l'excution, lorsque Gui, abb Du vaux de Sernay, l'un des croiss,
se prsenta dans l'assemble, une lettre du pape  la main: Au nom
du saint pre, dit-il, je vous dfends d'attaquer cette ville; elle
est habite par des chrtiens, elle appartient  un prince crois,
vous l'tes vous-mmes, et si vous bravez la dfense, vous n'tes
plus que des excommunis. Cette menace branla plusieurs des chefs;
le comte de Montfort dclara qu'il ne pouvait dsobir au pape; mais
les Vnitiens s'emportrent contre l'orateur jusqu' mettre sa vie
en danger, s'opposrent  ce qu'on lt la lettre d'Innocent III,
et sommrent les Franais de tenir leurs engagements. Il fallait
manquer  sa parole ou  l'obissance due au saint pre. La plupart
de ces chevaliers jugrent que, pour eux, le premier devoir tait de
montrer leur vaillance. Les assauts furent donns, rpts pendant
cinq jours, et les assigs, qui avaient suspendu des croix autour de
leurs murailles, dsesprant de rsister  des attaques si vives et
si continues, se rendirent  discrtion. On ne leur laissa que la vie.

[Note en marge: IX. Discorde entre les Franais et les Vnitiens.]

[Note en marge: Ils sont excommunis par le pape.]

La ville fut livre au pillage et dmantele. Il y avait trois
jours qu'on la saccageait, lorsqu'une querelle s'alluma entre les
vainqueurs. Le partage du butin, ou la distribution des logements,
en fut la cause; on se battit avec fureur pendant une nuit entire;
les deux partis perdirent beaucoup de monde, mais les Vnitiens, fort
infrieurs en nombre, furent les plus maltraits. Le doge et les
principaux chefs de l'arme franaise, se prcipitrent parmi les
combattants pour les sparer. Il fallut huit jours de ngociations et
d'efforts pour faire cesser l'effusion du sang.

Il tait naturel de voir dans cette discorde une juste punition de
la dsobissance dont les croiss s'taient rendus coupables envers
le saint-sige. Le pape, qui jugeait les Franais plus disposs  la
soumission que les Vnitiens, leur adressa des reproches svres.
Les premiers dputrent vers lui un vque et trois chevaliers, pour
s'excuser sur la ncessit o ils s'taient trouvs de remplir leurs
engagements envers leurs allis, sans le concours desquels ils ne
pouvaient accomplir leur pieuse entreprise. Ils le suppliaient de les
relever des censures qu'ils avaient encourues, et lui demandaient
ses ordres sur la conduite qu'ils devaient tenir dsormais avec les
Vnitiens.

La rponse du pape fut qu'ils pouvaient continuer de se servir des
vaisseaux de la rpublique, mais  condition qu'ils se spareraient
le plutt possible d'un peuple assez endurci dans sa dsobissance
pour ne pas mme demander l'absolution; que, quant  eux, avant
d'tre absous, il fallait qu'ils restituassent tout le butin qu'ils
avaient fait, et renouvelassent leur serment de soumission 
l'glise. Les croiss franais demandrent humblement et obtinrent
leur pardon. Il n'en fut pas de mme des Vnitiens: ce vieillard
nonagnaire qu'ils avaient  leur tte opposa toujours la plus
respectueuse fermet aux prtentions de la cour de Rome, soutint
qu'elle n'avait pas d s'immiscer dans les affaires de la rpublique,
et ne daigna pas mme solliciter l'absolution des censures[205].

[Note 205: Veneti ver, tanquam qui gloriantur cm mal fecerint
et exultant in rebus pessimis, nec ad indulgentiam agendam, nec ad
indulgentiam implorandam voluerunt aliquatenus inclinari.

(Vita Innocentii pap III, ex man. Bernardi GUIDONIS. _Rerum
italicarum scriptores_, tom. III, p. 530.)]

La saison tait trop avance pour qu'au jugement des gens
expriments, il ft prudent de commencer une campagne de mer sur une
cte ennemie; on rsolut de faire hiverner la flotte dans le port
de Zara. Pendant le sjour que les croiss y firent, on vit arriver
une ambassade qui rclamait leur concours pour une expdition bien
diffrente de celle pour laquelle ils avaient pris les armes.

[Note en marge: X. Rvolutions de Constantinople.]

L'empire de Constantinople passait depuis long-temps d'usurpateur
en usurpateur: les Comnne ne mritaient pas un autre nom; mais
comme il n'y a rien de si rare qu'un pouvoir dont l'origine soit
absolument pure, on appelait lgitime ce qui tait injuste depuis
quelque temps. L'odieux Manuel[206] avait laiss le trne  son fils
g de neuf ans. Andronic son cousin parvint  s'y asseoir auprs de
cet enfant,  qui il fit signer l'arrt de sa mre et qu'il priva
enfin de la vie. Cet Andronic, quand il eut consomm l'usurpation de
l'empire, prouva par son administration qu'il n'en tait pas indigne.
Il tablit un ordre svre dans les finances, se montra fort habile
au choix des gouverneurs et des magistrats, pesa les petits et les
grands dans la mme balance, mit fin aux disputes de religion, leva
des monuments utiles, et honora les savants, quoiqu'il n'et qu'une
lgre teinture des sciences[207].

[Note 206: C'est au sujet de ce prince que l'historien Nictas,
d'ailleurs flatteur, laisse chapper cette rflexion: Dfiants
et timides, la plupart des princes sont ravis de faire prir les
hommes minents en naissance, en mrite, ou en vertu. Riche, ils
vous souponnent; brave, ils vous redoutent; et s'il parat un homme
qui se distingue par les avantages du corps, les dons de l'esprit,
ou la sagesse de sa conduite, il n'y a plus pour eux ni plaisir ni
repos. Ces monstres d'orgueil voudraient pouvoir s'en prendre au
crateur d'avoir fait d'autres hommes capables de commander; aussi,
contrariant sans cesse les desseins de la providence, sacrifient-ils
les gens de bien, pour pouvoir attenter impunment aux proprits
et  la libert de leurs sujets. C'est ainsi que Manuel ayant conu
d'injustes dfiances contre la fidlit d'Alexis, etc.; et si on
veut savoir pourquoi il perscutait cet Alexis; le mme auteur nous
apprend que c'tait parce que son nom commenait par la premire
lettre de l'alphabet, signe vident qu'il tait destin  l'empire.
(_Histoire de Manuel Comnne_, liv. 4, chap. 6.)

Quant au droit des Comnne sur le trne de Constantinople, il tait
fond sur deux usurpations, celle d'Isaac Comnne, qui, s'tant
mis  la tte d'une faction, ravit l'empire  Michel V en 1057, et
celle d'Alexis Comnne, qui, en 1081, se rvolta contre l'empereur
Nicphore Botoniate. Manuel Comnne tait petit-fils d'Alexis.]

[Note 207: NICTAS, _Histoire d'Andronic_, liv. 2, chap. 3 et 4.]

Sous lui, dit Nictas, chacun se reposait avec scurit  l'ombre de
ses arbres, et se nourrissait de leurs fruits; et ceux qui avaient
t ensevelis sous les malheurs des temps prcdents, se rveillrent
au commencement de son rgne. Dj vieux, il pousa Anne de France,
ge de onze ans, qui avait t promise  Alexis. Peut-tre, s'il et
rgn quelques annes de plus, le vaisseau de l'tat aurait-il vit
le naufrage. Mais bien qu'Andronic et cru devoir faire lgitimer
son usurpation par le patriarche et par un concile, il n'en fut pas
moins prcipit d'un trne qu'il devait  des crimes.

Isaac Lange, qui l'y remplaait, le livra  la fureur d'une populace
inconstante. On ne peut retracer toutes les barbaries qui furent
exerces sur ce grand coupable, qui d'ailleurs avait montr de
l'habilet dans le gouvernement. Aprs lui avoir meurtri les joues,
arrach la barbe, cass les dents, crev un oeil, et coup la main
droite, on le promena dans Constantinople, pour lui faire prouver
tous les outrages, et on le pendit par les pieds: ce supplice dura
trois jours.

Le nouvel empereur, qui permettait ces atrocits, tait un lche, qui
fut priv de l'empire et de la vue, et jet dans une fosse par son
frre Alexis. C'tait cet Alexis qui rgnait depuis quelques annes 
Constantinople, lorsque les croiss s'embarqurent pour dlivrer les
lieux saints.

Un jeune homme, fils d'Isaac, chapp de la prison o son oncle les
avait renferms, parcourait l'Europe, en cherchant des vengeurs 
son pre. Ce prince s'appelait aussi Alexis. Il s'tait adress
au pape, aux Vnitiens, aux croiss, sans en rien obtenir qu'une
piti strile. Venise devait peu d'affection  cette famille,
parce qu'entre les fautes que les princes de ce nom avaient  se
reprocher, c'est--dire parmi beaucoup d'actes de cruaut, de
duplicit, d'avarice et de vanit ridicule, ils avaient opprim les
peuples, pour subvenir  des profusions inouies, et n'avaient pas
pargn dans leurs extorsions la colonie vnitienne, qu'ils avaient
mise plus d'une fois aux mains, dans Constantinople mme, avec la
colonie des Pisans[208]. Les princes de l'Occident, sollicits par
le jeune Alexis, se bornrent  lui donner le conseil de rclamer
les secours de l'empereur Philippe de Souabe, son beau-frre. On lui
avait fait entendre que, si l'empereur voulait joindre ses forces
 celles des croiss, pour la conqute de la Palestine, ceux-ci
reconnatraient ce secours, en lui fournissant le leur pour replacer
Isaac sur le trne.

[Note 208: NICTAS, _Histoire d'Alexis Lange_, surnomm _Comnne_,
liv. 3, ch. 10.]

[Note en marge: XI. Arrive  Zara des ambassadeurs du fils d'Isaac
Lange, empereur d'Orient dtrn. 1203.]

Les ambassadeurs qui arrivrent  Zara venaient de la part de
Philippe. Admis  l'audience dans le palais du doge, o les chefs de
l'arme s'taient assembls, ils dirent: Nous sommes envoys vers
vous par le roi des Romains; il dsire vous confier le jeune prince
son beau-frre. Vous avez entrepris une expdition prilleuse pour
soutenir les droits de la justice; c'est remplir votre voeu que de
venger un opprim. Qu'est-il de plus quitable que de rtablir dans
leurs biens ceux qu'on en a privs? Que si vous secourez le prince
de Constantinople, il vous offre ce qui peut contribuer le plus
efficacement au bien de l'glise et  la conqute de la Terre-Sainte.
Premirement, si Dieu permet que vous rtablissiez Alexis dans
son hritage, ce prince remettra toute l'glise d'Orient sous
l'obissance de l'glise romaine, dont elle est depuis si long-temps
spare; en second lieu, instruit que vous avez fait dj de grands
sacrifices pour votre entreprise, il vous paiera deux cent mille
marcs d'argent, et vous fournira des vivres pour toute votre arme.
Lui-mme il vous accompagnera en gypte; ou, si vous le prfrez,
il y enverra dix mille hommes  sa solde, qu'il y laissera pendant
un an. Tant qu'il vivra, il entretiendra cinq cents chevaliers pour
la dfense de la Terre-Sainte. Telles sont les conditions que nous
sommes autoriss  vous offrir.

[Note en marge: XII. Ils proposent aux croiss de rtablir Isaac.
Division  ce sujet.]

Ainsi on proposait aux croiss une nouvelle infraction des dfenses
du pape. Il fallait encore aller attaquer un prince chrtien, qui,
 dire vrai, avait envahi le trne, mais le trne d'un usurpateur;
et la conqute de l'empire grec n'tait considre que comme un
prliminaire, un pisode de la dlivrance de la Terre-Sainte.

Les uns s'crirent que c'tait violer son voeu et mriter
l'excommunication une seconde fois; les autres rpondirent que,
pour accomplir ce voeu, il n'y avait pas de meilleur moyen que de
s'assurer l'alliance de l'empereur grec; et que, pour obtenir sa
coopration, il fallait le rtablir sur son trne. Les plerins
disputrent l-dessus avec tant de chaleur qu'ils s'aigrirent et se
divisrent; plusieurs quittrent une arme qui se mettait en rvolte
dclare contre le souverain pontife; cinq cents, pour s'loigner, se
jetrent -la-fois dans un btiment qui coula  fond.

[Note en marge: XIII. Les Vnitiens et aprs eux l'arme, embrassent
cette cause.]

Ces dfections affaiblirent considrablement l'arme. Mais les
Vnitiens, qui ne considraient pas les dfenses du pape  cet gard
comme lgitimes, et qui avaient  Constantinople de bien autres
intrts que dans la Palestine, insistrent si fortement, que le
trait propos au nom de l'empereur d'Allemagne fut sign. Ils
avaient deux griefs principaux contre l'empereur de Constantinople.
Manuel Comnne, lorsqu'il s'tait rconcili avec eux, aprs avoir
confisqu leurs vaisseaux et leurs marchandises, leur avait promis
une indemnit de 1,500 mille bisans d'or. Ses successeurs avaient
nglig le paiement de cette dette, il restait 200 mille bisans 
payer. Mais, ce qui tait encore plus digne du ressentiment des
Vnitiens, ces empereurs avaient montr de la partialit en faveur
des Pisans, et leur avaient accord de grands privilges[209]. Il y
a des historiens -peu-prs contemporains[210] qui expliquent d'une
autre manire cette dtermination des Vnitiens; ils l'attribuent 
la corruption au moins autant qu' la haine. Selon eux, le sultan
Maleck-Adel, pour dtourner l'orage qui paraissait menacer l'gypte,
avait envoy  Venise des sommes considrables. La chose n'est
pas impossible, mais elle n'est pas prouve, et il ne serait pas
impossible non plus que la cour de Rome, dont ils transgressaient les
ordres, et les chrtiens de la Palestine, abandonns par ceux qu'ils
croyaient leurs dfenseurs, eussent accrdit cette calomnie.

[Note 209: Voyez NICTAS, _Histoire de Manuel Comnne_, liv. 5 ch. 9,
et le commentaire que fait sur son texte l'auteur de l'_Histoire du
commerce de Venise_, tom. IV, liv. 1, chap. 1.]

[Note 210: _Le continuateur anonyme de Guillaume de Tyr_, tom. V
_de la Collection de Martenne et Durand. L'Histoire de la conqute
de la Terre-Sainte_, traduite, dit-on, du franais de Bernard (dont
l'original est perdu) par Ppin de Boulogne, et augmente par lui,
tom. VII de la _Collection_ de MURATORI.]

Tout le monde envoya  Rome; les uns pour justifier cette nouvelle
entreprise, les autres pour la faire condamner. L'usurpateur du trne
de Constantinople lui-mme, dans l'espoir de conjurer l'orage,
s'adressa au pape. Innocent III aurait bien voulu ramener l'empire
grec  son obissance, et devenir l'arbitre de ce grand diffrend;
il ordonna de nouveau aux croiss d'aller droit au secours de la
Terre-Sainte, et renouvela ses menaces d'excommunication. Les menaces
restrent sans effet. La flotte mit  la voile le 7 avril 1203,
aprs avoir achev la dmolition des murs de Zara, au mpris de la
protection que le pape avait accorde  cette ville.

[Note en marge: XIV. Arrive de l'arme d'Alexis, fils d'Isaac.]

Le rendez-vous de l'arme avait t assign  Corfou. On y vit
avec joie arriver le jeune Alexis, suivi d'un assez grand nombre
de seigneurs allemands qu'il avait recruts  la cour de Philippe.
Le prince de Constantinople, qui jusque-l n'avait obtenu que des
consolations et des conseils  Rome,  Venise, et mme  la cour
de son beau-frre, fut si touch de voir une arme de vaillants
hommes dcids  embrasser sa cause qu'il se jeta aux pieds du doge
et du marquis de Montferrat, pour leur exprimer sa reconnaissance.
Infortun! qui ne savait pas combien il est dangereux d'implorer le
bras d'autrui pour reconqurir une couronne!

[Note en marge: XV. Arrive de l'arme des croiss devant
Constantinople. 1203.]

Quoique les projets des croiss contre l'empire grec fussent
publics depuis plusieurs mois, quoiqu'il y et, dit-on, seize cents
btiments dans le port de Constantinople, l'arme ne rencontra aucun
obstacle dans sa route, les les o elle prit terre se rendirent
sans rsistance et reconnurent pour empereur Isaac, pre du jeune
Alexis. Cet empire dj affaibli par de si longues divisions, l'tait
encore plus par une administration honteuse. L'empereur Alexis
n'avait d'abord parl qu'avec drision des prparatifs des Latins,
et avait ddaign d'en faire. Plong dans la mollesse, il laissait
les rnes de l'tat  un beau-frre, qui avait vendu  son profit
tous les approvisionnements de la marine, et  des eunuques, qui ne
voulurent jamais souffrir qu'on abattt des arbres dans les forts
rserves pour les chasses du prince[211]. Quand le bruit des armes
ennemies parvint jusque dans ces jardins o l'empereur, au milieu des
volupts, chappait aux murmures de son peuple; quand les courtisans
effrays n'osrent plus prolonger l'illusion, on fit accourir  la
hte des troupes des provinces voisines, on voulut armer une flotte,
mais il n'tait plus temps; les vaisseaux taient sans agrs, sans
matelots; et la ville impriale, alors certainement la plus grande du
monde civilis, vit la flotte vnitienne se dployer sans obstacle,
et dbarquer au pied de ses murs un nouvel empereur.

[Note 211: NICTAS, _Histoire d'Alexis_, liv. 3, ch. II.]

Ce fut  la fin de juin que cette arme se prsenta  l'entre du
canal des Dardanelles: on se rallia devant Abydos, les cinq cents
voiles dfilrent dans le dtroit, couvrirent le bassin de la
Propontide et vinrent, les bannires dployes, longer les murs
de Constantinople de si prs que plusieurs vaisseaux reurent et
envoyrent des dcharges de traits et de pierriers.

En voyant cette superbe ville, ses dmes, ses palais, ses hautes
murailles, les quatre cents tours qui les couronnaient, et le peuple
innombrable dont elles taient couvertes: Il n'y eut l, dit un
tmoin oculaire, coeur si assur ni si hardi qui ne frmt, et non
sans raison, vu que, depuis la cration du monde, jamais une si haute
entreprise ne fut faite par un si petit nombre de gens, et chacun
jeta les yeux sur ses armes[212].

[Note 212: VILLEHARDOUIN,  66 et 67.]

[Note en marge: XVI. Les croiss dbarquent sur la cte mridionale
du Bosphore.]

L'arme dbarqua sur la cte mridionale du Bosphore; de l on
voyait, sur la cte oppose, le vaste amphithtre qui couronne le
golfe de Chrysocras; dans le fond le palais de l'empereur, d'un ct
la capitale occupant tout l'espace entre le golfe et la Propontide,
la citadelle  l'extrmit de la pointe d'Europe, de l'autre ct
le faubourg de Pra et la tour de Galata:  l'entre du port, vingt
galres ranges le long de la chane qui le fermait; et, sur le
rivage, un camp de soixante-dix mille hommes, au milieu duquel
s'levait le pavillon de l'empereur.

Les Grecs et les Latins se trouvaient en prsence, ils n'taient
spars que par un canal. Rien n'annonait des dispositions pour
interdire le passage; mais il y en avait pour s'opposer  la
descente, et l'on ne pouvait gures prvoir comment une arme de
quarante mille hommes, dj affaiblie par une campagne, rduirait
une ville d'o pouvait sortir, disait-on[213], quatre cent mille
combattants. Je suis loin de le croire, car, quelques annes
auparavant, Isaac Lange avait eu peine  y lever deux mille hommes,
pour les opposer  un de ses officiers qui s'tait fait proclamer
empereur.

[Note 213: Voyez LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, liv. 94, et
GIBBON, _Histoire de la dcadence de l'empire romain_, ch. 60.]

Les Latins dbutrent par le pillage de Chalcdoine, et d'un palais
que l'empereur avait sur la cte d'Asie, ils s'arrtrent quelques
jours  Chrysopolis, pour y rassembler des vivres, et, dans une
rencontre, un de leurs partis culbuta cinq cents cavaliers grecs.
Cependant un officier de l'empereur se prsenta devant le chef des
croiss et les harangua en ces termes: L'empereur n'ignore pas,
seigneurs, que vous tes les plus grands entre les princes qui ne
portent point la couronne, et que vous appartenez aux plus vaillantes
nations de l'univers; mais il ne peut comprendre par quel motif
et  quel dessein vous tes venus dans ses tats. Il est chrtien
comme vous; il sait que vous avez entrepris la dlivrance du saint
spulcre. Si vous avez besoin de vivres ou de secours, il vous en
fournira volontiers quand vous vacuerez son territoire. Il se
verrait  regret oblig de vous attaquer, comme il en a le pouvoir;
car, quand vous seriez vingt fois plus nombreux que vous n'tes, pas
un d'entre vous n'chapperait si mon matre voulait faire usage de
ses forces[214].

[Note 214: VILLEHARDOUIN,  72.]

Cette jactance fit peu d'effet sur les croiss; Conon de Bthune
rpondit en leur nom: Beau sire, vous nous avez dit que votre
matre s'tonne que nos seigneurs et barons soient entrs sur son
territoire. Ce territoire n'est pas le sien, puisqu'il ne l'occupe
que contre Dieu et le bon droit. Il appartient  son neveu que vous
voyez assis parmi nous, au fils de l'empereur Isaac. Mais si votre
matre veut se rendre  sa merci et lui restituer la couronne, nous
nous emploierons auprs du prince lgitime pour qu'il pardonne  son
oncle, et lui laisse une existence honorable.  l'avenir ne soyez
plus assez hardi pour vous charger d'un semblable message[215].

[Note 215: VILLEHARDOUIN,  73.]

Le lendemain on essaya de montrer le jeune Alexis au peuple de
Constantinople. Toutes les galres mirent  la voile; Alexis tait
debout sur la poupe de la capitane, entre le doge et le marquis de
Montferrat. On ctoya les remparts en criant: Voici votre prince
lgitime que nous vous ramenons; nous venons pour vous secourir
et non pour vous faire aucun mal, si vous-mmes vous faites votre
devoir. Mais cette vue, ces discours ne produisirent aucun effet: il
fallut commencer les attaques; on rsolut de tenter le passage et le
dbarquement en face de l'arme ennemie.

[Note en marge: XVII. L'arme passe sur la cte d'Europe.]

Le 8 juillet au soleil levant, aprs la clbration du saint
sacrifice, toute l'arme dmarra de la cte d'Asie.

Baudouin, comte de Flandre, commandait l'avant-garde compose en
grande partie d'archers et d'arbaltriers.

Les quatre divisions du corps de bataille avaient pour chefs,
Henri, frre du comte de Flandre; Hugues, comte de Saint-Paul;
Louis, comte de Blois, et Mathieu de Montmorency. On y distinguait
Mathieu de Valincourt, Baudouin de Beauvoir, Pierre d'Amiens,
Eustache de Canteleu, Antoine de Cahieu, Eudes de Champlitte, Oger
de Saint-Chron, Manasss de l'le, Miles de Brabant, Machaire de
Sainte-Menehould, Jean Foisnons, Guy de Chappes, Clerambault, Robert
de Roncoy, et Geoffroy de Villehardouin, qui nous a conserv tous ces
noms dans son histoire.

Enfin le corps de rserve tait conduit par le marquis de Montferrat.
Il tait compos des Italiens, des Dauphinois et des Allemands.

Chaque galre remorquait un vaisseau charg de troupes; les bannires
flottaient, les trompettes sonnaient, les chevaliers, arms de pied
en cap, et que, dans sa nave frayeur, l'historien grec[216] nous
reprsente aussi hauts que leurs lances, taient debout, s'appuyant
sur leurs chevaux dj tout sells; On ne demandait pas, dit celui
d'entre eux qui nous a transmis tous ces dtails, on ne demandait
pas qui devait aller le premier; chacun s'efforait de gagner les
devants et les chevaliers s'lanaient dans la mer jusqu' la
ceinture, le heaume en tte, l'pe  la main[217].

[Note 216: NICTAS, _Histoire d'Alexis_, liv. 3, ch. II.]

[Note 217: Il ne demandent mie chascuns qui doit aller devant; mais
qui ainois puet, ainois arrive, et li chevalier issirent des
vissiers, et saillent en la mer trosque  la ceinture, tuit arm, les
hielmes laciez et les glaives ez mains.

                                               (VILLEHARDOUIN,  82.)]

[Note en marge: Les Grecs ne s'opposent point au dbarquement.]

Ds qu'on put prendre terre on jeta les ponts, les chevaux sortirent
des vaisseaux et les chevaliers se rangrent en bataille  l'est du
golfe du ct de Galata. L'arme impriale ne fit que de faibles
efforts, pour empcher le dbarquement; ils se bornrent  quelques
dcharges contre les premiers qui abordrent; ces 70,000 hommes, sans
attendre le premier choc, se htrent de rentrer dans Constantinople,
avec une telle prcipitation, que l'avant-garde des Latins pilla leur
camp et les tentes de l'empereur.

[Note en marge: Prise de la tour de Galata.]

La flotte vnitienne tait  l'entre du port, l'arme au pied des
murs du faubourg de Pra; on y prit poste le soir mme. Dans la nuit,
la garnison de la tour de Galata, seconde par des troupes qu'on
lui envoya de la ville,  travers le port, fit une sortie que les
assigeants repoussrent avec vigueur. Les Grecs se jetrent pour se
sauver, les uns dans leurs barques, d'autres vers la campagne; ceux
qui voulurent regagner la tour furent si vivement poursuivis, que les
croiss y entrrent ple-mle avec eux et s'en emparrent.

[Note en marge: XVIII. Les Vnitiens forcent l'entre du port.]

Au point du jour, et pendant que l'on combattait encore sur terre,
les galres vnitiennes attaqurent le port. Une chane de la
longueur de quatre portes de flches, soutenue par des pieux, en
fermait l'entre; derrire cette chane vingt galres grecques
charges de soldats et de machines lanaient contre les assaillants
des pierres et des traits. Il fallait briser cette chane, pour
s'ouvrir un passage au travers de la flotte ennemie. On avait
prpar, pour la rompre, d'normes ciseaux qu'une machine faisait
mouvoir; des matelots s'lanaient sur la chane, pour travailler
 en sparer les anneaux ou  couper les pieux qui la soutenaient;
enfin un gros navire, dont le vent secondait l'effort, vint briser
cet obstacle: les Vnitiens pntrrent dans le canal et prirent ou
dtruisirent tous les btiments qui s'y trouvaient.

[Note en marge: XIX. Sige de Constantinople.]

Au fond du port coule une rivire assez large, dont les Grecs avaient
rompu le pont. Il fut rtabli sans qu'ils osassent entreprendre de
s'y opposer. L'arme, aprs avoir pass la rivire, vint camper sous
le palais des Blaquernes, qui tait fortifi. On ne pouvait pas
penser, avec si peu de monde,  faire l'investissement d'une ville,
qui avait plusieurs lieues de tour. Les Franais se bornrent 
attaquer une des portes: on prpara les machines, on traa un camp,
qui fut ferm de fortes palissades; une division entire de l'arme
tait de garde jour et nuit; malgr ces prcautions, les sorties
taient continuelles, on avait plusieurs alertes par jour, il fallait
dormir et manger sous les armes.

Il est vrai que ces sorties taient constamment repousses; mais on
y perdait toujours du monde et souvent de vaillants hommes. On ne
pouvait s'loigner du camp de quatre portes de trait; la disette
tait une suite invitable de cette gne; il ne restait de farine que
pour trois semaines; presque point de viande sale, et on se voyait
dj rduit  manger des chevaux. Telle tait au bout de dix jours la
situation de l'arme assigeante.

On rsolut de donner l'assaut. Les Vnitiens taient d'avis
d'attaquer du ct de la mer, qui leur paraissait plus accessible,
et de dresser les chelles sur les vaisseaux, pour atteindre le haut
des murailles. Cette manire de combattre n'tait pas familire aux
chevaliers franais. Ils ne purent consentir  se priver de leurs
chevaux et de leurs armes ordinaires. Il fut rsolu qu'on ferait
deux attaques -la-fois, l'une par mer, du ct du port, l'autre par
terre,  la porte du palais des Blaquernes.

[Note en marge: XX. Assaut. Les Vnitiens pntrent dans la ville.]

Deux divisions furent laisses en rserve pour la garde du camp,
sous le commandement du marquis de Montferrat et de Mathieu de
Montmorency; les autres s'avancrent pour donner l'assaut. On eut
d'abord  combler le foss; deux cent cinquante bliers, tours
roulantes ou autres machines, commencrent  jouer contre la muraille
et  lancer une grle de pierres et de flches sur ceux qui la
dfendaient. C'taient, de ce ct, des Pisans, qui avaient fourni un
corps auxiliaire  l'empereur: ainsi les Vnitiens trouvaient devant
eux les rivaux de leur commerce prts  leur disputer les remparts de
Constantinople. L'empereur, du haut d'une tour, tait spectateur du
combat; il avait confi le commandement de ses troupes  son gendre
Thodore Lascaris.

 peine la muraille fut-elle endommage qu'on y appliqua les
chelles. Cinq chevaliers et dix soldats parvinrent jusqu'au haut du
rempart, o ils eurent  soutenir un terrible combat  coups de hache
et d'pe.

Pendant qu'on livrait cet assaut du ct des Blaquernes, la flotte
avanait, range sur une longue ligne; les uns avaient lev des
tours sur le pont de leurs vaisseaux, d'autres tenaient les chelles
toutes prtes; quatre cents balistes lanaient des traits. Ores
pourrs our estrange prouesse. Le duc de Venise, qui vieil homme
estoit et goutte ne voyoit, tout arm sur la proue de sa galre, le
gonfanon de Saint-Marc par-devant lui, s'criant aux siens qu'ils le
missent  terre[218]. Il fut obi, sa galre aborda la premire;
les Vnitiens, voyant leur chef et leur tendard sur le rivage,
se crurent perdus d'honneur s'ils ne les suivaient. Tout s'lana
-la-fois; les ponts-levis, les chelles, furent approchs de la
muraille: du haut des vaisseaux,  l'aide de quelques planches
ou de quelques cordages, les Vnitiens combattaient contre les
assigs avec la lance et l'pe; les uns taient prcipits,
d'autres atteignaient le rempart; tout--coup une main, qui n'est
point connue, arbore l'tendard de Saint-Marc sur une des tours.
L'enthousiasme des assaillants en redouble, les Grecs pouvants
font moins de rsistance, les soldats les poursuivent sur les murs,
vingt-cinq tours sont prises, les vainqueurs et les vaincus se
prcipitent ensemble dans la ville.

[Note 218: VILLEHARDOUIN,  90.]

Le doge fait partir sur-le-champ un bateau pour donner avis de ce
succs  ses allis. Il leur envoie mme quelques chevaux que ses
soldats venaient de prendre.

Mais de nouvelles troupes accouraient du dedans pour arrter les
progrs des Vnitiens, peu nombreux encore. Assaillis de toutes
parts, ils mettent le feu au quartier o ils ne peuvent se maintenir,
regagnent les tours dont ils s'taient rendus matres; le vent
s'lve, l'incendie devient plus rapide, tout est en flammes, depuis
la porte des Blaquernes jusqu' la porte dore, c'est--dire, dans un
espace d'une lieue.

[Note en marge: XXI. Sortie qui oblige les croiss  abandonner
l'assaut.]

Les Grecs, aprs avoir forc les Vnitiens  se retirer dans les
tours, font une sortie contre les Franais. Les braves qui avaient
dj atteint le sommet de la muraille et qui y combattaient encore,
en sont prcipits; soixante divisions dbouchent par plusieurs
portes et se dploient dans la plaine. Il n'tait plus possible
de continuer l'assaut, ni de recevoir le choc au pied du rempart.
Il fallut se hter de regagner le camp, pour se runir aux deux
petits corps qu'on y avait laisss, et se mettre  l'abri dans les
retranchements contre cette nue d'ennemis. Lascaris conduisait
cette attaque. L'empereur lui-mme, que les murmures et les insultes
du peuple avaient tir de sa honteuse inaction, sort  cheval, revtu
de ses ornements impriaux, et exhorte ses soldats  un dernier
effort, qui doit les dlivrer des barbares et sauver leur pays, leur
prince et leur religion.

Les six divisions franaises se rangrent en dehors de leurs
palissades, les archers en avant: on forma un bataillon des
chevaliers qui avaient t dmonts, et dans cette posture ils
attendirent l'ennemi de pied ferme; mais sans aller  lui, de peur
d'tre envelopps et accabls par le nombre.

Aussitt que Dandolo fut averti du pril de ses allis, il s'cria
qu'il voulait vivre et mourir avec eux, et abandonnant les tours dont
il s'tait rendu matre, il fit voile pour traverser le port, vint
dbarquer avec ses troupes au fond du golfe et se ranger auprs des
Franais.

Malgr ce renfort, le pril tait extrme[219]. L'arme grecque
s'approcha jusqu' la porte de l'arc; on commena  tirer. Lascaris
voulait tenter une attaque vigoureuse, mais l'empereur ne le permit
pas; et aprs avoir essay par quelques manoeuvres d'attirer les
croiss dans la plaine, il donna ordre  ses troupes de rentrer dans
la ville, au grand tonnement des assigeants et des assigs.

[Note 219: Et sachiez que onques Dieu ne tira de plus grand pril
nulz gens, et qu'il n'y eut si hardi qui n'et grande joie.
(VILLEHARDOUIN,  93.)]

Il et peut-tre sauv la ville, dit Nictas[220], s'il et permis 
son gendre de se livrer  toute l'ardeur de son courage et de charger
les ennemis.

[Note 220: NICTAS, _Hist. d'Alexis_, liv. 3, ch. 12.]

Cette terrible journe venait de se terminer sans aucun rsultat.
Les Franais avaient escalad les murailles, les Vnitiens avaient
pntr dans la ville; les uns et les autres, abandonnant les postes
qu'ils avaient conquis, s'taient vus obligs de chercher leur sret
dans le camp qu'ils occupaient la veille.

[Note en marge: XXII. Fuite de l'empereur Alexis. Rtablissement sur
le trne d'Isaac Lange et de son fils.]

Mais Constantinople tait en flammes. On tait indign d'avoir vu
l'arme impriale se retirer sans combattre. On avait appris ce
que pouvait l'audace des assigeants. Alexis, qui n'avait pas os
attaquer les croiss, ne put se dterminer  les attendre. Il avait
prpar sa fuite; ds cette nuit mme, abandonnant sa femme, deux de
ses filles, son trne et son peuple, il se sauva dans un port de la
Thrace, sur une barque qui portait ses pierreries et son trsor. Il
y a des historiens qui le font monter  dix mille livres d'or, ce qui
n'est gure vraisemblable dans une administration aussi vicieuse que
celle de cet empire.

Aussitt aprs son dpart, un eunuque entreprit de consommer la
rvolution, distribua de l'argent aux gardes, annona la fuite
d'Alexis au peuple. Tout--coup cette malheureuse capitale, branle
par un assaut et dvore par un incendie, fut illumine comme en un
jour de fte. On courut  la prison d'Isaac, qui, dans ce tumulte,
priv de la vue, saisi de terreur, s'entendit avec tonnement
proclamer empereur, au moment o il croyait qu'on lui apportait la
mort. Pendant qu'on s'empressait dj de lui prodiguer tous les
hommages de la bassesse, des dputs allrent au camp des assigeants
leur annoncer cette rvolution, et inviter le jeune Alexis  venir
dans les bras de son pre. Toute la nuit on vit arriver de la ville
des gens qui confirmaient cette nouvelle, en venant offrir leurs
hommages au prince. Mais la foi des Grecs tait si dcrie que les
Latins ne voulurent point relcher leur otage, avant d'avoir fait
confirmer toutes les promesses qu'il avait souscrites lorsqu'il avait
implor leur secours. On retint les dputs de la ville; l'arme se
mit sous les armes, et quatre seigneurs, Mathieu de Montmorency,
Villehardouin, et deux Vnitiens, furent envoys auprs du nouvel
empereur, pour rclamer la ratification du trait.

Ils furent conduits au palais, o ils trouvrent Isaac, si richement
vtu, qu'on ne pouvait voir plus de magnificence, et l'impratrice,
sa femme, qui tait une belle dame, et autour d'eux, tous ceux qui
la veille taient leurs ennemis[221]. Sire, dit le marchal de
Champagne, vous voyez le service que nous avons rendu  votre fils,
et comment nous avons tenu nos engagements. Mais il ne peut entrer
ici qu'il n'ait rempli les siens envers nous, c'est pourquoi il
vous prie, comme votre fils, de ratifier les promesses qu'il nous a
faites.

[Note 221: VILLEHARDOUIN.]

[Note en marge: XXIII. Isaac Lange ratifie le trait fait par son
fils avec les croiss.]

L'empereur ayant demand  les connatre, on lui exposa ces
conditions. Certes, rpondit-il, ces engagements sont bien grands,
et je ne vois pas comment on pourrait les tenir; mais vous avez tant
fait pour lui et pour moi, que quand on vous donnerait tout l'empire,
vous l'auriez bien mrit.

La soumission de l'glise grecque  l'glise romaine, et le paiement
des deux cent mille marcs d'argent[222] taient de ces conditions
dont l'excution tait difficile. Cependant le nouvel empereur se
dcida  sanctionner ces promesses; et ce fils,  qui il devait
d'tre replac sur le trne, fit son entre dans Constantinople
le 18 juillet, au milieu de ces audacieux trangers qui lui en
avaient ouvert le chemin. Son pre l'associa  l'empire; ils furent
couronns ensemble dans l'glise de Sainte-Sophie. Mais il faut que
la reconnaissance soit un bien pesant fardeau, ou que la passion de
rgner soit une passion bien jalouse, puisque ce fils allait devenir
un collgue importun pour un pre aveugle et charg d'annes.

[Note 222: Dandolo dit 200 mille marcs, sans ajouter si c'est
d'argent ou d'or. Cette somme aujourd'hui vaudrait -peu-prs cinq
fois plus; c'est--dire un million de marcs: or, un million de marcs
d'or ferait 800 millions de notre monnaie, et il serait difficile de
croire que l'empereur et promis une telle contribution.]

[Note en marge: XXIV. Murmures des Grecs.]

Le rtablissement d'Isaac Lange sur le trne de Constantinople avait
t le rsultat d'une guerre de huit jours et d'une rvolution d'une
nuit. Il est rare que les coups-de-main produisent des changements
durables. Celui-ci ne pouvait l'tre, faute d'unit d'intrts entre
l'empereur, ses sujets, et ses nouveaux allis. Les vainqueurs
exigeaient une somme considrable, que l'empereur leur avait
promise, sans savoir comment se la procurer. Une promesse encore
plus hasarde, c'tait le retour de l'glise grecque  la communion
romaine. Le peuple voyait avec horreur ces Latins qui venaient lui
imposer une nouvelle croyance, en lui demandant des contributions.
Il ne s'intressait gure plus  Isaac qu' son frre, usurpateurs
l'un comme l'autre. On louait mme celui qui venait d'tre renvers:
Sa douceur, disait-on, et sa clmence, taient grandes. Il ne
faisait point arracher les yeux, et aucune matrone, pendant son
rgne, n'avait revtu les habits de deuil  cause de lui[223].
Quelle prfrence pouvait mriter celui que l'intrigue d'un eunuque,
l'inconstance populaire et des soldats trangers, venaient de porter
du fond de sa prison sur le trne? Ce trne tait videmment trop mal
affermi pour qu'Isaac pt s'y croire en sret. Ce n'tait pas tout
de possder la capitale, il restait  soumettre les provinces; et le
sjour mme de Constantinople tait dangereux pour lui. Il fallait
y retenir les trangers; mais l'empereur ne le pouvait qu'en leur
faisant de nouvelles promesses, et ses premiers engagements n'taient
pas remplis. D'une autre part, les croiss franais, poursuivis par
les reproches, par les excommunications du pape, taient impatients
d'accomplir leur voeu, et de porter leurs armes dans la Terre-Sainte.
Les Vnitiens, moins zls, avaient des projets d'tablissement pour
leur commerce, et n'taient pas au bout de leurs demandes. L'avidit
vint aplanir toutes ces difficults, et faire natre de nouvelles
circonstances.

[Note 223: NICTAS, _Hist. d'Alexis_, liv. 3, ch. 12.]

[Note en marge: XXV. Extorsions pour payer les contributions dues aux
croiss.]

[Note en marge: Discorde dans Constantinople.]

Il n'tait gure vraisemblable que les plus grands seigneurs de
France et l'arme vnitienne ne fussent venus  Constantinople
que pour se partager deux cent mille marcs d'argent. On confisqua
les biens des partisans de l'empereur dpossd, on dpouilla sa
femme, on prit l'argenterie des glises, on fondit les statues des
saints. Ces premires mesures, qui ne pouvaient manquer d'indigner
les peuples, ne produisirent qu'une somme trs-insuffisante, qui
fut remise aux vainqueurs. Cet -compte ne servit qu' exciter leur
cupidit. Il y avait dans la ville des religions diverses, un mlange
de toutes les nations, des intrts opposs: c'taient autant de
causes de discorde. En apprenant l'irruption des Latins, le peuple de
cette capitale, au lieu de songer  se dfendre, s'tait prcipit
dans les maisons des marchands occidentaux, et les avait dmolies
sans distinction d'amis et d'ennemis. Il en rsulta que les Pisans se
rfugirent  Pra, et devinrent les allis des Vnitiens, oubliant
pour un moment leurs anciennes rivalits. Une nuit, les Vnitiens et
les plerins flamands se jetrent dans un quartier de Constantinople
occup par des Juifs et des marchands sarrasins, brisrent les portes
d'une synagogue; les Juifs prirent les armes, le peuple accourut pour
favoriser leur rsistance. Les pillards mirent le feu  ce quartier,
et un incendie de huit jours dvora tout ce qui occupait l'intervalle
d'une mer  l'autre, une partie de l'hippodrome, un grand nombre
d'difices, plusieurs vaisseaux dans le port, en un mot, un tiers de
la ville. Cette nouvelle calamit excita d'autant plus la rage du
peuple, que l'empereur Alexis semblait y applaudir, et qu'on voyait
les agents du fisc chercher dans les dcombres fumants les restes des
trsors sacrs ou des richesses prives, pour acquitter d'autant la
contribution[224]. Quinze mille marchands de toutes les nations de
l'Occident, qui taient tablis  Constantinople, se virent obligs
de fuir, et d'aller chercher leur sret dans le camp des Latins.

[Note 224: NICTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 1 et 2.]

Les horreurs d'un sige, le pillage, les extorsions, deux incendies,
devenaient les torts du jeune Alexis envers sa nation; elle ne
pouvait lui pardonner sur-tout d'avoir stipul pour les consciences
d'autrui, d'avoir promis un changement de religion au nom de tout un
peuple. Son ignorance grossire, sa figure ignoble, les dbauches,
dans lesquelles il prostituait sa dignit, auraient suffi pour en
faire un objet de mpris. Il n'y avait pas jusqu' ses frquentes
communications avec les croiss, jusqu'aux familiarits qu'ils se
permettaient avec lui, qui ne devinssent un sujet de reproche et de
drision; on racontait avec indignation que ces trangers lui taient
son diadme d'or pour le coiffer de leur bonnet de laine[225]. Aux
yeux des Grecs, ces Vnitiens, ces Franais, n'taient que des
marchands et des espces de barbares[226].

Le pre n'tait ni moins odieux, ni moins ridicule; il s'entourait
de moines, qui, se pressant  sa table, et couvrant de baisers ses
mains noues par la goutte, lui promettaient qu'il recouvrerait la
vue et la sant. Il s'irritait d'entendre les courtisans prodiguer
 son fils plus d'acclamations qu' lui. Sa crdulit alla jusqu'
faire transporter dans son palais, sur la foi de je ne sais quel
prsage, un sanglier de bronze, ornement de l'hippodrome. Le peuple,
en qui la superstition tait plus excusable, brisa une statue de
Minerve de trente pieds de haut, parce qu'elle regardait le couchant,
et qu'on l'accusait d'avoir appel les Occidentaux[227].

[Note 225: NICTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 3.]

[Note 226: L'historien Nictas nomme ainsi les Vnitiens, et cela
non pas aprs la prise de Constantinople, mais  une poque o ils
taient les allis de l'empereur Manuel Comnne.

                   (Voyez _Histoire de cet empereur_, liv. 2, ch. 5.)]

[Note 227: NICTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 3.]

[Note en marge: XXVI. Trait entre l'empereur Isaac et les croiss,
par lequel il les retient jusqu'au mois de mars. 1204.]

Cependant le terme du sjour des Latins arrivait au mois de
septembre. Isaac, effray de l'abandon o il allait se trouver aprs
leur dpart, envoya son fils auprs des chefs de l'arme, pour leur
reprsenter l'impossibilit de recouvrer en deux mois une somme
aussi considrable que celle qui leur tait due: il fallait prparer
graduellement les peuples  renoncer au schisme et  reconnatre la
suprmatie de l'glise latine. Le prince ajouta que le dpart des
croiss rendrait impossible l'excution de ces deux engagements, et
mettrait en danger la vie de son pre et la sienne, l'un et l'autre
ayant encouru la haine de leurs peuples pour s'tre ligus avec les
Latins. Il n'y avait qu'un moyen de les maintenir sur le trne et
de les mettre en tat de s'acquitter: c'tait de leur prter des
forces pour soumettre les provinces, et de leur accorder du temps. Il
demandait que l'arme diffrt son dpart jusqu'au mois de mars, et,
comme il fallait  cet effet prolonger l'engagement que les Vnitiens
avaient pris avec les barons, il offrait de payer pendant un an le
frt des navires, et de fournir, pendant ce mme temps, tout ce qui
serait ncessaire  l'arme. Ces propositions taient accompagnes de
la promesse de faire tous ses efforts pour rassembler les deux cent
mille marcs d'argent, et d'quiper une flotte destine  seconder
l'entreprise des croiss sur la Terre-Sainte.

Ce ne fut pas sans de vives discussions que ces propositions furent
acceptes dans le conseil des barons. Ceux qui avaient dsapprouv
la marche sur Constantinople pouvaient encore moins consentir  y
faire un si long sjour; mais on touchait  l'hiver; il n'tait
gure possible de commencer dans cette saison la guerre de la
Palestine. Cette raison prvalut; les Vnitiens ne se firent pas
prier pour s'arrter dans un pays o ils dsiraient consolider leurs
tablissements; l'expdition de la Terre-Sainte fut diffre pour
une somme de trois mille deux cents marcs d'or.

Une partie de l'arme, sous les ordres du comte de Flandre, resta
devant la capitale, pour la contenir; tandis que l'autre, conduite
par le marquis de Montferrat,  qui l'empereur paya seize cents cus
d'or[228], accompagna le jeune Alexis dans les provinces voisines,
dont la soumission fut assez facile.

[Note 228: NICTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 3.]

[Note en marge: XXVII. Brouilleries entre les croiss et l'empereur.
Ils lui dclarent la guerre.]

Ces succs du prince, qui auraient d flatter son pre, ne lui
inspirrent que de la jalousie; d'un autre ct Alexis lui-mme en
conut trop d'orgueil, commena  traiter les croiss avec moins
d'attention, et  se rapprocher du parti qui leur avait vou une
haine irrconciliable. Ces hauteurs, les imprcations des Grecs,
l'interruption du paiement des sommes promises, irritrent les barons
qui se dterminrent sur-le-champ  dclarer la guerre  un prince
assez ingrat pour oublier qu'il leur tait redevable de sa couronne.

Six dputs, Conon de Bthune, Villehardouin, Miles de Brabant, et
trois Vnitiens, se hasardrent  entrer seuls dans Constantinople,
pour remplir cette prilleuse mission: Sire, dit Conon de
Bthune[229], nous venons de la part des barons et duc de Venise,
pour vous rappeler leurs services. Personne ne les ignore; vous leur
avez jur, vous et votre pre, de tenir les traits dont vos chartes
font foi; vous ne les avez point excuts comme vous le deviez; ils
vous ont somm maintes fois de tenir vos engagements, et nous vous
en sommons de leur part, en prsence de tous vos barons. Si vous le
faites, ce sera justice; si vous y manquez, sachez que dornavant
ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami; ils useront de
tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Ils n'auraient pas voulu
attaquer, ni vous ni les vtres, avant de vous avoir port le dfi;
ce n'est pas leur coutume, ni celle de leur pays, d'user de trahison.
Vous avez ou ce que nous avions  vous dire, c'est  vous de prendre
votre parti.

[Note 229: VILLEHARDOUIN,  112.]

Les dputs aprs cette harangue se retirrent, montrent promptement
 cheval, traversrent les flots d'un peuple furieux de leur audace,
et, lorsqu'ils furent hors des portes, se tinrent fort heureux
d'avoir chapp  un si grand pril.

Alexis fut extrmement irrit de cette menace, et ds ce moment ce
prince se considra comme en tat de guerre avec ses bienfaiteurs.
On croit qu'il fut port  se commettre avec les Latins par un
seigneur de la maison de Ducas, alli de la famille impriale, nomm
Alexis Murtzuphle ( cause de ses sourcils pais), et qui cherchait 
fomenter de nouveaux troubles dont il esprait profiter.

Les croiss occupaient les faubourgs de Pra et de Galata. Leurs
vaisseaux taient  l'ancre de ce ct du port; la ville et le
camp se menaaient, sans tenter de part ni d'autre aucune attaque
srieuse. Les forces taient assurment fort ingales; c'tait une
arme rduite  vingt mille hommes, loigne de son pays, n'attendant
aucun secours et mal approvisionne, qui assigeait la capitale
la plus populeuse du monde connu; mais, dans cette capitale, le
gouvernement et le peuple taient sans nergie; le seul qui et du
courage tait ce Murtzuphle, qui mditait une nouvelle usurpation;
il en donna de grandes preuves dans une sortie o il fut lchement
abandonn par ses soldats.

[Note en marge: XXVIII. Tentative des Grecs pour brler la flotte des
croiss.]

Une nuit, au milieu de l'hiver, les sentinelles des croiss crirent,
Alerte; une lueur subite venait d'clairer tout le golfe; le camp
prit les armes; on vit s'avancer sur la mer, toutes les voiles
dployes et pousss par un vent favorable, dix-sept navires en
flammes, qui venaient porter l'incendie au milieu de la flotte des
plerins. Les Vnitiens se jetrent dans des barques, allrent
au-devant de ces colonnes de feu, et, malgr les traits que leur
lanaient les Grecs, ils accrochrent plusieurs brlots, et les
entranrent hors du port  force de rames. Cette manoeuvre fut
excute avec tant d'audace et de diligence, qu'un seul des vaisseaux
de la flotte fut atteint par les flammes.

[Note en marge: XXIX. Rvolution  Constantinople.]

Dcourag par le mauvais succs de cette entreprise, Alexis se laissa
dterminer par Murtzuphle  entrer en ngociation. Il rclamait
encore le secours des barons contre le peuple de Constantinople, et
offrait de leur livrer le chteau fortifi des Blaquernes. Mais ce
conseil de Murtzuphle tait un pige; il divulgua lui-mme ce projet
pour rendre l'empereur odieux. La multitude furieuse de la lchet
d'un prince, qui voulait livrer la ville une seconde fois, s'assembla
en tumulte autour de l'glise de Sainte-Sophie, demandant  grands
cris qu'on la dlivrt d'un vieillard imbcile et d'un tratre, et
qu'on nommt un nouvel empereur.

[Note en marge: Cannab, empereur.]

Le snateur Nictas, qui a crit l'histoire de ces temps dplorables,
eut la sagesse et le courage de reprsenter, que les Latins taient
aux portes de la ville; que ce n'tait pas le moment de leur fournir
un nouveau prtexte et de les irriter, en dtrnant un prince qui
tait leur ouvrage. C'tait prcisment ce qui faisait har Alexis;
on prodigua  cet empereur les noms d'esclave et de tratre; il
fallut que le snat lui dsignt sur-le-champ un successeur. Mais
cette couronne, que si souvent on brigue au pril de la vie; personne
alors n'osait l'accepter. Elle fut successivement offerte  plusieurs
snateurs, dont la prudence sut chapper  un honneur si dangereux,
et on finit par proclamer tumultuairement un jeune homme, nomm
Nicolas Cannab, qui, en se laissant faire cette violence, montra
moins de courage que de faiblesse.

[Note en marge: XXX. Murtzuphle, empereur. 1204.]

Les esprances de Murtzuphle taient trompes; il gagna l'eunuque
intendant du trsor, les gardes, courut  l'appartement d'Alexis
qu'il rveilla par des cris d'effroi, et, sous prtexte de le sauver,
le fit sortir par une porte drobe; des hommes aposts le saisirent
et le jetrent dans un cachot, o il fut trangl. Isaac, son pre,
alors malade, fut tellement frapp de cette rvolution qu'il succomba
 son saisissement. Murtzuphle, ne tenant aucun compte de l'lection
qui venait d'tre faite, se fit proclamer par ses partisans, et
l'imprudent, qui avait os accepter l'empire, alla expier dans un
cachot un rgne de quelques heures. Ces vnements se passrent le 26
janvier 1204.

Ce nouvel usurpateur au moins n'tait pas indigne du rle de
dfenseur de son pays[230]. Il suppla par son activit au peu
d'nergie de son peuple, multiplia les prils autour du camp des
croiss, fit plusieurs tentatives pour dtruire leur flotte, excuta
de nombreuses sorties, se montrant dans tous ces combats une massue
de fer  la main. Ces expditions n'taient pas heureuses, mais elles
fatiguaient une arme qui diminuait tous les jours, et, pendant
les trois mois qu'elles durrent, un meilleur ordre s'tablissait
dans les finances; la confiscation des biens de tous ceux qui
s'taient enrichis aux dpens de l'tat, sous les rgnes prcdents,
fournissait au trsor des ressources, qui dispensaient de recourir 
de nouveaux impts. Les murailles de Constantinople taient rpares,
exhausses; elles se couvraient de machines de guerre; on levait,
sur les tours dj existantes, des retranchements, et d'autres tours
de plusieurs tages, en charpente, pour conserver l'avantage de la
position sur les assaillants. Murtzuphle essaya mme de conjurer la
guerre par la ruse ou la ngociation: il fit demander une entrevue
 laquelle les barons ne consentirent qu'avec rpugnance. Ce fut le
doge qu'ils chargrent de les reprsenter. Dans cette confrence on
mit  la paix trois conditions; la premire, qu'il serait pay aux
croiss une contribution[231]; la seconde, que le nouvel empereur
leur fournirait un secours pour la conqute de la Terre-Sainte; enfin
qu'il se soumettrait  l'glise romaine. C'taient, comme on voit,
les conditions qui avaient t souscrites par Isaac et par Alexis;
Murtzuphle refusa de se soumettre  la troisime, et il fallut se
prparer de part et d'autre  des actions de guerre plus dcisives.

[Note 230: GIBBON, ch. 60.]

[Note 231: Nictas, _Hist. d'Alexis Ducas_, ch. 2, et d'aprs
lui, Gibbon et Le Beau, attestent cette ngociation. Quant  la
somme demande, on l'exprime fort diffremment. Le Beau dit cinq
mille livres d'or, et Gibbon, qui suit en cela l'historien grec,
cinquante mille, qu'il value  quarante-huit millions. L'or valant
-peu-prs quatorze ou quinze fois l'argent, cinq mille livres d'or
quivaudraient  environ 150 mille marcs d'argent. Il y a apparence
que cette somme tait le reste des 200,000 marcs promis par Isaac
et par Alexis. Mais, s'il fallait admettre la version de Gibbon, la
contribution demande  Murtzuphle se serait leve  1,500,000 marcs
d'argent, et il n'y aurait plus aucune proportion entre cette seconde
contribution et la premire.]

Les croiss faisaient la guerre contre Murtzuphle en sret de
conscience et avec tout le zle du proslytisme. C'tait un
usurpateur: les Latins oubliaient que leurs secours n'avaient pu
rendre les droits d'Isaac plus lgitimes; mais combattre un prince,
qui refusait de se soumettre  l'glise romaine, leur semblait une
guerre sainte, une manire d'acquitter leur voeu. C'est une guerre
juste, disaient les vques qui avaient suivi l'arme; le meurtrier
de son seigneur n'a droit de possder aucune terre, tous ses
adhrents participent au crime, et en outre ils se sont soustraits 
l'obdience de Rome: pourquoi nous vous disons que la bataille est
lgitime. Si vous avez la pieuse intention de conqurir le pays et
de le ranger sous l'autorit du pape, vous mriterez les indulgences
et les pardons qu'il a octroys  ceux qui mourraient confesss et
repentants de leurs fautes[232].

[Note 232: VILLEHARDOUIN,  117.]

[Note en marge: XXXI. Trait entre les croiss, par lequel ils se
partagent d'avance l'empire.]

Ces exhortations donnrent aux barons une telle assurance qu'ils
signrent avec le doge un trait pour le partage de l'empire, qu'ils
se promettaient de conqurir. Ce trait, que Dandolo rapporte dans
sa chronique[233], est du mois de mars 1204. Le premier article
tait relatif au partage du butin: on promettait de le mettre
fidlement dans un dpt commun, de le rpartir galement entre les
deux nations, et de prlever sur la part des Franais la somme qui
restait due par eux aux Vnitiens. Quant aux approvisionnements, il
devait en tre fait deux parts gales pour la subsistance de l'arme
et de la flotte. Les Vnitiens devaient tre rtablis dans tous les
privilges dont ils avaient joui. Aussitt aprs la conqute, douze
lecteurs, dont six Franais et six Vnitiens, devaient nommer un
empereur  la pluralit des suffrages: le patriarcat de l'empire
et l'glise de Sainte-Sophie devaient appartenir  la nation dont
l'empereur ne serait pas. Il tait stipul qu'on prlverait sur
toutes les terres conquises un quart des provinces et un quart de la
capitale, pour former les tats du nouvel empereur; que, des trois
autres quarts, une moiti formerait le lot des Vnitiens et l'autre
serait rpartie entre les barons franais; que douze commissaires
seraient dsigns, pour assigner  chaque baron les provinces qui
devaient tre son partage; que les barons les possderaient  titre
de souverainet transmissible  leur descendance, masculine et
fminine, mais comme feudataires de l'empire, et qu'en cette qualit
ils prteraient tous,  l'exception du duc de Venise, hommage 
l'empereur. Enfin les Franais et les Vnitiens s'engageaient 
prolonger encore leur sjour dans l'empire grec jusqu'au dernier
jour de mars de l'anne suivante, pour y affermir la puissance du
nouveau souverain.

[Note 233: Liv. 10, ch. 3, par. 32.]

On connat peu d'actes diplomatiques aussi importants, et qui aient
t suivis d'une excution aussi littrale: il tait donn  ces
vaillants hommes d'crire d'avance l'histoire de l'empire qu'ils
allaient attaquer.

[Note en marge: XXXII. Assaut de Constantinople, 9 avril 1204. Les
croiss sont repousss.]

Leurs prparatifs taient faits; les pertes que l'arme avait
essuyes ne permettaient plus de faire les approches de deux cts
diffrents; se borner  un assaut par terre, c'tait se priver du
secours de la flotte et des soldats vnitiens, dont l'attaque avait
eu un plein succs lors du premier sige. On se dtermina  embarquer
toute l'arme, et  donner l'assaut du ct de la mer. Quelques
officiers avaient propos d'attaquer de prfrence le front de la
place qui s'tendait le long de la Propontide, et qu'ils jugeaient
le plus faible; mais les Vnitiens reprsentrent que, si on faisait
l'attaque hors du port, le courant entranerait les vaisseaux
et rendrait l'abordage plus difficile. Il fut donc dcid qu'on
donnerait l'assaut l mme o les Vnitiens l'avaient dj donn la
premire fois, vers cette partie de la ville qui avait t incendie.
Murtzuphle, qui prvit ces dispositions, fit dresser sa tente au
milieu des dcombres et attendit les assaillants.

Le 9 avril, la flotte, qui formait une ligne d'une demi-lieue de
longueur, quitta le rivage de Pra pour traverser le port, et l'arme
vint aborder au pied des murs de Constantinople, tandis que du haut
de leurs huniers les Vnitiens, impatients de combattre avec la
lance, jetaient des ponts sur les tours. Tout le front de la ville
tait attaqu -la-fois et par-tout avec une gale imptuosit, mais
tous les efforts des assigeants ne purent compenser l'infriorit
de leur nombre et le dsavantage de leur position. Aprs plusieurs
heures de combat il fallut se dcider  la retraite, et ce ne fut pas
sans beaucoup de difficults et de dangers que ceux qui avaient mis
pied  terre regagnrent leurs vaisseaux. Leur perte avait t fort
considrable; les Grecs triomphaient; mais les barons, ds le soir
mme, rsolurent un nouvel assaut, qui eut lieu trois jours aprs
et sur le mme point. On enchana deux  deux les gros vaisseaux
qui devaient attaquer les tours; on promit cent marcs d'argent aux
premiers soldats qui atteindraient le haut de la muraille.

[Note en marge: XXXIII. Nouvel assaut. Prise de Constantinople. 12
avril 1204.]

Le combat commena au point du jour. Les croiss appliqurent leurs
chelles au rempart. Les assigs les combattaient avec la lance ou
l'pe, et les crasaient avec des pierres ou des poutres qu'ils
faisaient rouler sur eux. Les gros vaisseaux n'avaient pu encore
aborder; il tait midi, et les Grecs avaient repouss toutes les
attaques, lorsque le vent, venant  frachir, poussa contre une tour
deux btiments nomms le Plerin et le Paradis, que montaient les
vques de Troyes et de Soissons. L'chelle du Plerin atteignit le
rempart; soudain un Franais, Andr d'Urboise, et Pierre Alberti,
vnitien, s'lancent, franchissent ce prilleux passage et sont
suivis de quelques braves; la bannire des vques est plante sur
le rempart; cette vue redouble l'ardeur des assaillants, quatre
tours sont emportes, trois portes cdent aux coups du blier, les
chevaliers sautent sur leurs chevaux et se prcipitent dans la
ville[234]  la tte de toute l'arme.

[Note 234: Nictas dit: Un cavalier nomm Pierre, grand comme un
gant, coiff d'un casque presque aussi haut qu'une tour, et capable
de mettre seul en fuite toute une arme, entra par la porte du
Pitrion. _Hist. d'Alexis Ducas_, chap. 2.]

Murtzuphle avait rang sa garde en bataille pour les recevoir;
mais il se vit abandonn et contraint de se retirer dans le palais
de Bucolon; le carnage devint pouvantable. Cependant la nuit
approchait; il et t imprudent de laisser l'arme se rpandre sans
ordre dans une ville immense: les chefs l'arrtrent, pour se tenir
 porte de leurs vaisseaux, et prirent poste au pied des tours, prs
des portes dont ils venaient de s'emparer. Soit que l'on craignt
quelque attaque, soit que l'on voult tablir des communications plus
faciles, les assigeants eurent encore recours au funeste expdient
de l'incendie; le feu dvora cette nuit plus de maisons que n'en
contiennent, suivant l'expression de Villehardouin, trois des plus
grandes villes de France; c'tait la troisime fois, dans moins d'un
an, que Constantinople prouvait ce terrible flau.

[Note en marge: Fuite de Murtzuphle. Nomination d'un nouvel empereur.
Sa fuite.]

Au point du jour les Latins croyaient avoir encore beaucoup  faire.
Ils taient sous les armes et s'attendaient  combattre un mois
entier, pour emporter tant de palais, tant d'glises, qui pouvaient
offrir des points de rsistance, et pour soumettre une innombrable
population; mais pendant la nuit Murtzuphle, aprs avoir inutilement
parcouru la ville pour rallier ses soldats, avait dsespr de sa
cause, s'tait jet dans un vaisseau, et s'tait enfui vers la Thrace.

Qui croirait que dans cette ville en flammes, dont une partie tait
dj occupe par l'ennemi, et dont le reste devait tre saccag
au point du jour, il se trouva des hommes assez aveugles pour
ambitionner un trne prt  crouler, et ensanglant depuis six mois
par trois empereurs? Ds qu'on eut appris la fuite de Murtzuphle,
le patriarche, le clerg, les snateurs, le peuple, coururent 
Sainte-Sophie; l, deux concurrents passrent le reste de cette
nuit dplorable  briguer un diadme en lambeaux. On proclama
Thodore Lasearis, prince digne sous plusieurs rapports d'une
couronne. Il harangua, avec toute l'loquence naturelle aux Grecs,
ces soldats prts  passer sous le joug, ce peuple menac du plus
honteux esclavage. Il voulut les exciter  faire un dernier effort
pour repousser l'tranger; mais, les trouvant incapables d'aucune
rsolution gnreuse, il fut rduit  se sauver avant que le soleil
et clair ce rgne d'un moment.

 peine le jour commenait-il  paratre que les vainqueurs,
impatients de dvorer leur proie, virent venir  eux de longues
files d'habitants, prcds de prtres, qui portaient des croix
et des reliques. Ces suppliants se prosternrent pour demander la
vie: c'tait de leurs richesses que les soldats taient altrs,
aprs un an de misre et de privations. Matre ds-lors de la ville
de Constantin, qui venait de succomber pour la premire fois, les
chefs dirigrent leurs troupes dans les diffrents quartiers, pour
s'emparer des postes principaux.

Le marquis de Montferrat, en entrant dans le palais imprial, le
trouva plein des plus illustres captives. C'taient, parmi beaucoup
de femmes du sang royal, ou des premires maisons de l'empire, la
soeur du roi de France Louis VII, veuve des deux empereurs[235],
et Marguerite de Hongrie, en deuil depuis deux mois de l'empereur
Isaac. La beaut de celle-ci frappa d'admiration tous ces guerriers,
 qui l'ardeur du combat laissait quelque chose de farouche. Le chef
des croiss, le marquis de Montferrat, ne put se dfendre d'une
impression que ses compagnons prouvaient. Pour tre digne de la
plus belle des impratrices, il ne lui manquait qu'un trne, et sa
vaillance venait de le lui conqurir.

[Note 235: Alexis Manuel, fils de Manuel Comnne et Andronic.]

[Note en marge: XXXIV. Pillage de Constantinople.]

Cependant la ville tait en proie  l'avidit et  la licence
des soldats rpandus dans tous les quartiers; les habitations
des citoyens, les magasins du commerce, les palais, les glises,
taient fouills sans gards pour l'humanit, sans respect pour la
majest des lieux. Les historiens, qui ont le plus soigneusement
vit l'exagration dans le rcit de ces malheurs, valuent  deux
mille le nombre des habitants qui furent victimes de l'irruption
des vainqueurs ou des excs qui la suivirent. Ni les ordres des
gnraux pour faire respecter la faiblesse et l'infortune; ni
l'excommunication dont les vques menaaient quiconque dtournerait
une partie du butin, ou pillerait les temples; ni la svrit du
comte de Saint-Paul qui fit pendre un chevalier; rien ne put arrter
les dsordres jusqu' ce qu'enfin l'avarice ft assouvie. Les
soldats, aprs avoir pill les demeures des particuliers, menaaient
ou torturaient les propritaires, pour leur arracher l'aveu de
quelque trsor cach; et un premier aveu, loin de satisfaire une
avidit insatiable, devenait le prtexte de nouveaux tourments.
Les habitants se jetaient aux genoux de tous les officiers, en
faisant des signes de croix, pour faire comprendre qu'ils taient
chrtiens, et croyant voir dans chacun d'eux le chef de l'arme, ils
s'criaient: Saint roi marquis, ayez piti de nous.

Tout ce qu'on put faire en faveur de ces malheureux ce fut de laisser
les portes de la ville ouvertes, afin qu'ils pussent au moins, en
abandonnant leur fortune, chapper aux derniers outrages, et voir
de loin brler leurs maisons. Ils erraient dans la campagne, les
uns avec leurs enfants plors, les autres encore plus  plaindre,
seuls, spars de leur famille et incertains de son sort. Dans leur
fuite, les riches empruntaient des haillons pour devoir leur sret 
la livre de l'indigence, les pres couvraient de boue le visage de
leurs filles, afin de les drober  la brutalit des soldats[236].
Les snateurs, le patriarche lui-mme, sans suite, presque sans
vtements et mont sur un ne, parce qu'il avait t dpouill de sa
chaussure, suivaient le rivage de la mer, cherchant un esquif qui les
emportt,  travers d'autres prils, loin de cette terre dsole.

[Note 236: C'est l'aventure du snateur Nictas qu'il rapporte
lui-mme dans son rcit des vnements qui suivirent la prise de
Constantinople, ch. 2.]

 ct de ces scnes de douleur, le pillage en offrait de hideuses
et de risibles. Les soldats de la croix brisaient les chsses
des saints, violaient les tombeaux, enfonaient les tabernacles,
profanaient les vases sacrs, dispersaient ce que la religion a de
plus vnrable, arrachaient les balustres d'argent de Sainte-Sophie,
et, pour enlever ces dpouilles, amenaient dans le sanctuaire des
chevaux qui le souillaient. Leur fanatisme ne croyait pas commettre
une impit en profanant les temples des schismatiques, ils
insultaient au culte de leurs ennemis. Une prostitue vint s'asseoir
dans la chaire patriarcale, et les plerins s'enivrant dans le
calice et dans le ciboire, dansaient aux chansons de cette fille de
Blial[237].

[Note 237: Voici le rcit d'un tmoin oculaire: Quod auditu
horrendum est, id tum erat cernere, ut divinus sanguis et corpus
Christi humi effunderetur et abjiceretur. Qui autem pretiosas
eorum capsulas capiebant ipsas confractas pro patricis et poculis
usurpabant. Muli et jumenta sellis instrata usque ad templi adita
introducebantur quorum nonnulla cum ob splendidum et lubrium solum
pedibus insistere nequirent prolapsa confodiebantur ut effusis cruore
et stercore sacrum pavimentum inquinaretur. Imo et muliercula qudam
cooperta peccatis, Christo insultans et in patriarch solio consedens
fractum canticum cecinit, et spe in orbem rotata saltavit, etc.

                        (NICTAS, _Hist. d'Alexis Ducas_, ch. 3 et 4.)

Le traducteur latin n'a pas tout dit; l'historien appelle cette
femme une prostitue charge de pchs, une servante du diable, une
prtresse des furies, une boutique de sortilges. Tous ces dtails
sont rapports par Gibbon, l'abb Fleury, M. Simonde-Sismondi, et
tous les autres historiens.]

Pendant que les soldats s'abandonnaient  ces excs, d'autres croiss
se livraient avec non moins d'ardeur  une autre espce de pillage.
Ici je laisse parler l'auteur de l'histoire ecclsiastique[238].
Martin abb de Paris au diocse de Basle vint pendant le pillage
 une glise qui tait en grande vnration. On y avait apport de
tout le quartier de grandes sommes d'argent et de prcieuses reliques
des glises et des monastres voisins. Plusieurs tant donc entrs
dans l'glise, pour la piller, l'abb Martin s'avana dans un lieu
plus secret o il crut trouver ce qu'il cherchait. Il y rencontra un
vieillard de bonne mine avec une grande barbe blanche, et lui dit
d'un ton menaant: Allons, maudit vieillard, montre-moi les plus
prcieuses reliques que tu gardes; autrement tu es mort. Le prtre
grec effray par le ton de sa voix, car il n'entendait pas les
paroles, commena, pour l'adoucir,  lui parler en langage franc,
et l'abb, qui n'tait point en colre, lui fit entendre ce qu'il
dsirait de lui.

[Note 238: Liv. 76e.]

Alors le grec, l'ayant considr et jugeant que c'tait un
religieux, crut plus tolrable de lui confier des reliques que de
les abandonner  des sculiers, qui les profaneraient de leurs
mains sanglantes, et lui ouvrit un coffre ferr o l'abb enfona
les deux mains avec empressement, et emplit de ce qu'il jugea le
plus prcieux son habit retrouss exprs. Ces reliques taient, du
sang de Notre-Seigneur, du bois de la vraie croix, des os de saint
Jean-Baptiste, un bras de saint Jacques, et grand nombre d'autres.

Galon de Sarton, chanoine de Saint-Martin de Pquigny, prit d'abord
dans le pillage le chef de saint Christophle, le bras de sainte
Eleuthre, et quelques autres reliques. Se promenant dans un vieux
palais demi-ruin, il aperut une fentre bouche de foin et de
paille, o il souponna qu'il y avait des reliques, et en effet il
trouva deux vases dont l'un contenait le doigt, l'autre le bras
de saint George; mais, craignant d'tre surpris, il les remit. Le
lendemain, fouillant plus avant, il trouva deux bassins d'argent avec
leurs tuis, qu'il emporta, et connut, par les inscriptions, que dans
l'un tait le chef de saint George, et dans l'autre le chef de saint
Jean-Baptiste. Pour les transporter plus facilement et plus srement,
Galon rompit les grands bassins qu'il vendit, puis il s'embarqua et
porta ces reliques dans la cathdrale d'Amiens.

Parmi toutes ces circonstances du sac de Constantinople, ces
horreurs, ces orgies, ces excs d'avarice, quelques traits
caractrisent la dvotion grossire des Occidentaux, beaucoup
attestent leur orgueilleuse ignorance. Les Grecs taient un peuple
corrompu, avili, mais fort suprieur alors aux Latins dans tout ce
qui tenait  la culture des arts et des lettres; on ne le vit que
trop  la manire dont les vainqueurs profanrent les monuments
qui dcoraient l'ancienne Byzance. Ces vainqueurs parcouraient
Constantinople, pars avec tout le faste de l'Orient, et portant des
plumes et des critoires en drision de la science des vaincus.

[Note en marge: XXXV. Partage du butin.]

Quand les chefs commencrent  croire que leur voix pouvait tre
entendue d'une soldatesque effrne, ils ordonnrent d'apporter
dans un dpt commun tout ce qui avait t trouv dans le pillage.
On ne pouvait pas s'attendre  une restitution fidle; cependant
il se trouva que la masse du butin  partager s'levait  quatre
cent mille marcs d'argent. Un quart fut rserv pour l'empereur qui
devait tre lu; le reste fut partag galement entre les Vnitiens
et les Franais. La part de ceux-ci fut donc de cent cinquante
mille marcs. Ils commencrent par en prlever cinquante mille, pour
s'acquitter envers les Vnitiens de ce qu'ils leur devaient encore;
de sorte qu'il resta cent mille marcs  rpartir entre tous ceux qui
composaient l'arm. Chaque fantassin eut cinq marcs, chaque homme de
cheval le double, et chaque chevalier ou prtre le quadruple; ce qui
prouve qu'il ne restait pas plus de quinze mille hommes dans l'arme
des Franais.

Mais la somme rgulirement partage n'tait qu'une faible partie de
ce que le pillage avait produit. Villehardouin value le butin des
Franais  quatre cent mille marcs, sans compter ce dont on n'eut pas
connaissance. Or, si on ajoute  cette somme une somme gale pour
les Vnitiens, les cinquante mille marcs qu'on prleva pour leur
crance, et les cent mille qui furent mis en rserve pour l'empereur,
on trouvera un total de 950 mille marcs;  quoi il faut ajouter les
parts des seigneurs, sans doute bien plus considrables, les rapines
ignores, les objets vendus, estims  vil prix ou dtruits; et si
on considre que cette ville, o l'on faisait un pillage quivalent
au moins  deux cents millions de notre monnaie d'aujourd'hui[239],
venait d'tre ravage par trois incendies effroyables, on se fera
quelque ide de la richesse de cette capitale.

[Note 239: En supposant que depuis 1204 l'argent n'ait perdu que les
trois-quarts de sa valeur.]

L'esprit spculateur des Vnitiens se montra au milieu de ce dsordre
gnral, dont ils entrevirent l'occasion de profiter. Ils proposrent
de se charger de tout le butin, et de donner cent marcs d'argent
 chaque homme de pied, deux cents  chaque homme de cheval, et
quatre cents aux chevaliers et aux prtres. Ce march ne fut pas
accept; mais cette offre prouverait que la somme trouve tait bien
plus considrable que celle dont on a cherch ci-dessus  tablir
l'valuation.

Les reliques furent partages avec le mme soin que les richesses,
sauf les pieux larcins dont nous avons cit quelques exemples. Le
doge envoya  Venise une portion de la vraie croix, un bras de saint
George, une partie du chef de saint Jean-Baptiste, le corps de
sainte Luce, celui du prophte saint Simon, et une fiole du sang de
Jsus-Christ.

L'avidit spcule sur-tout: les reliques vraies ou supposes
devinrent un objet de commerce.

Il y avait  Constantinople d'autres trophes dont les guerriers
occidentaux ne connaissaient pas encore le prix. Tout ce que les
lettres grecques et latines avaient produit, tout ce que le savoir
avait confi au papier, tait recueilli depuis neuf sicles dans de
vastes bibliothques, que les soldats dispersrent ou que la flamme
dvora. On doit dplorer cette perte; mais il n'est pas possible de
l'apprcier.

La magnificence des empereurs avait embelli la capitale de tous les
monuments des arts: la Grce, l'gypte, Rome elle-mme, avaient t
mises  contribution pour dcorer Byzance. On citait une multitude
d'ouvrages clbres dans lesquels les vainqueurs ne virent que
les objets d'un luxe inutile ou une matire qui, pour recouvrer
quelque valeur, devait tre rendue  des usages grossiers. Les
statues de marbre furent mutiles; on fondit celles d'airain; et,
de tant de chefs-d'oeuvre, on ne connat aujourd'hui que quatre
chevaux de bronze dor, qui taient placs dans l'hippodrome de
Constantinople[240], et que Dandolo envoya  Venise, o on les leva
sur le portail de St.-Marc. C'est ce mme trophe que nous avons vu
devenir ensuite pour la France un juste monument d'orgueil et de
douleur[241].

[Note 240: Nictas dit que, sur la tour de l'Hippodrome, il y avait
quatre chevaux dors vis--vis l'un de l'autre.

                          (_Hist. de_ Manuel COMNNE, liv. 3, ch. 5.)]

[Note 241: Furono portati a Venesia quatro cavalli grandi di bronso
dorati ch'erano a Constantinopoli, i quali furono fatti in Persia,
e quando i Romani acquistarono la Persia, tolsero i quatro cavalli
e li fecero portare alla marina, e fecero mettere sulle loro
monete e medaglie nel rovescio i detti quatro cavalli e portati
poi a Roma, demum Constantino imperator romano quando and ad
abitare a Constantinopoli, cio a edificare la detta citt, tolse
i detti quatro cavalli di Roma, e li porto con lui, ed  opera
excellentissima ben gittata e netta. Uno de' quali cavalli era sulla
galera di ser Dominico Morosini e per sinistro si ruppe un piede
di dietro, e giunti a Venesia e scaricati furono posti sopra la
chiesa di S. Marco; ma il signor Morosini volle tenere per memoria
quel piede. Onde la signoria ne fece far un altro e aggiungerlo al
cavallo, come al presente appare; ed io ho veduto il delto piede.

                        (Marin SANUTO, _Vite de' Duchi. A._ DANDOLO.)]

[Note en marge: XXXVI. lection d'un empereur latin.]

Il y avait un mois que les croiss dominaient dans Constantinople
au seul titre de vainqueurs. Ils s'occuprent enfin du choix d'un
souverain, et, conformment  leurs conventions, dsignrent des
lecteurs pour y procder. De la part des Franais on nomma six
ecclsiastiques, afin d'tre plus sr de leur impartialit dans un
choix dont ils ne pouvaient tre l'objet. Ce furent le lgat du pape,
Pierre, vque de Bethlem; Conrad, vque d'Halberstadt; Jacques de
Vitry, vque d'Acre; l'abb de Loces, au diocse de Verceil, et les
deux prlats dont les bannires avaient t arbores les premires
sur les tours de Constantinople, Garnier, vque de Troyes, et
Nevelon, vque de Soissons. Les lecteurs vnitiens furent Vital
Dandolo, amiral de la flotte; Othon Querini, Bertuce Contarini,
Nicolas Navagier, Pantalon Barbo. Les auteurs ne s'accordent pas
sur le sixime; les uns le nomment Jean Balegio, les autres Jean
Michieli. C'est un devoir de l'histoire de conserver les noms des
hommes qui ont pris une noble part aux grands vnements. Ce sont l
les vritables titres de noblesse des familles, c'est la plus belle
rcompense de l'hrosme ou de la capacit.

Entre tous les seigneurs qui avaient eu part  cette grande conqute,
trois, dj levs  la dignit de souverain, paraissaient devoir, 
raison de leur rang et de leurs services, exclure tous les autres et
balancer les suffrages. C'taient le marquis de Montferrat, gnral
de la croisade; Baudoin, comte de Flandre, qui en avait t le
promoteur, et le doge Henri Dandolo.

Le premier, que sa rputation militaire avait appel  la tte
de cette expdition, venait de donner une nouvelle preuve de ses
talents. Le second, g seulement de trente-deux ans, tait le plus
puissant des princes de l'arme. Le troisime presque centenaire,
avait montr une force de tte et de caractre qui avait vaincu tous
les obstacles, sans cesse renaissants dans une si grande entreprise.

[Note en marge: On propose le doge.]

Mais il tait peu naturel de placer sur un trne qu'on venait de
fonder, un vieillard qui ne pouvait manquer d'prouver bientt la
dbilit de son ge. D'une autre part, il y avait  considrer que,
si la couronne tait dfre au doge, les Vnitiens se trouveraient
possesseurs de plus de la moiti de l'empire; qu'il n'y avait pas
seulement  le garder, mais  le conqurir; qu'ils avaient pour
cela peu de forces de terre; qu'il tait  craindre que les barons,
peu satisfaits de leur lot, ne retirassent leurs troupes, ce qui
pouvait entraner la perte de toutes ces conqutes. Malgr ces
raisons, la majorit des lecteurs penchait pour Henri Dandolo;
on allait recueillir les voix, lorsqu'un des Vnitiens, Pantalon
Barbo, reprsenta que ce choix, quelque honorable qu'il ft, tait
plus dangereux que profitable pour la rpublique. Plus la place de
doge devenait importante, plus il tait  craindre qu'un si haut
prix offert  l'ambition n'excitt des factions, et par consquent
des troubles. La rpublique ne serait peut-tre pas assez puissante
pour garder l'empire; et le doge empereur serait trop puissant pour
respecter toujours les droits de la rpublique. Il n'tait pas dans
la nature des choses que l'empire d'Orient dpendt d'une ville
loigne et sans territoire. La runion de ces deux gouvernements en
entranait la translation  Constantinople; et alors Venise devenait
sujette pour avoir voulu tre souveraine. Proposer au vnrable doge
de devenir empereur en cessant d'tre Vnitien, c'tait lui donner
une trne sans les moyens de s'y maintenir, et priver la rpublique
d'une de ses plus illustres familles.

[Note en marge: Baudouin, comte de Flandre, proclam empereur.]

Ces reprsentations, si sages et si gnreuses, dterminrent les
lecteurs  choisir entre le comte de Flandre et le marquis de
Montferrat. On a dit que les Vnitiens cartaient celui-ci, parce
qu'ils craignaient un si grand accroissement de puissance, donn
 un prince dj tabli dans le nord de l'Italie. Cette crainte
ne paraissait pas fonde. La petite souverainet que le marquis
de Montferrat possdait au pied des Alpes, ne pouvait faire aucun
ombrage  la rpublique. Quoi qu'il en soit, le 9 mai, aprs une
dlibration qui durait depuis le matin, la pluralit des suffrages
se runit en faveur du comte de Flandre, et  minuit l'vque de
Soissons ayant proclam ce choix du haut d'un balcon du palais, toute
la ville retentit du cri de Vive l'empereur Baudoin!

Le marquis de Montferrat fut le premier  lui baiser la main, avec
une noble abngation de ses prtentions. Le nouvel empereur fut lev
sur le bouclier. Ce bouclier tait soutenu par le doge, le marquis de
Montferrat, le comte de Blois, et le comte de Saint-Paul.

[Note en marge: XXXVII. Partage des provinces.]

Il avait t convenu que celui des deux concurrents franais qui
ne serait pas lev au trne, aurait, avec le titre de roi, l'le
de Candie et tout ce que l'empire possdait au-del du Bosphore:
ce fut le lot du marquis de Montferrat. Mais il demanda et obtint
d'changer le pays situ sur la cte d'Asie, contre la province de
Thessalonique, voisine des tats du roi de Hongrie, dont il devenait
le beau-frre en pousant Marguerite, veuve de l'empereur Isaac.

On procda au partage des provinces; plusieurs avaient t dmembres
depuis long-temps, et de tout ce qui restait, les croiss n'avaient
encore pu conqurir que les environs de la capitale. Il parat
que ceux qui firent cette distribution n'taient pas suffisamment
instruits de l'tendue de l'empire. On donna des principauts en
Asie  ceux qui voulurent tenter d'en aller prendre possession. Mais
comment faire des conqutes avec une arme rduite  moins de quinze
mille hommes, divise entre tant de nouveaux souverains? Il tait
vident que ce partage de l'empire devait ruiner en peu de temps la
puissance des Latins dans l'Orient. Assez forts pour dtruire, ils ne
l'taient pas assez pour conserver. Quand on lit, dans Villehardouin,
les conqutes que tel ou tel prince entreprenait avec cent ou six
vingts chevaliers, on croit lire les expditions des lieutenants de
Pizarre ou de Fernand Cortez; et l'on est humili de voir les fils
des Grecs et les restes de l'empire romain traits avec ce mpris.

Il n'est gure possible de dire avec exactitude quel fut le pays
qui chut  chacun des copartageants. L'acte de partage a bien t
conserv par les historiens[242]; mais il y a beaucoup de noms
qui sont mconnaissables, et, chose tonnante, on n'y trouve pas
l'indication de toutes les villes ou provinces qui appartenaient
alors  l'empire grec.

[Note 242: Il est dans les notes de la _Chronique_ de DANDOLO, liv.
10, ch. 3, par. 33.

Voici textuellement ce qui concerne les Vnitiens:

_Pars terrarum domini Ducis et communis alis gentis Venetiarum._

_De prim parte imperii Romani qu devenit communi Venetiarum._

  Civitas Archadiopolis,
  Missini,
  Blgarifigo,
  Pertinentia Archadiopoli,
  Pertinentia Pictis et Nicodemi,
  Civitas Heracle,
  Pertinentia Caludro cum civitate Rodesto et Panedo cum
    omnibus qu sub ipsis,
  Civitas Adrianopolis, cum omnibus qu sub ips,
  Casalia Corici vel Coltrichi,
  Pertinentia Brachiali,
  Sageedei vel Saguelai,
  Pertinentia de Muntimanis et Sigopotomo cum omnibus
    qu sub ipsis,
  Pertinentia Gani,
  Certasca Miriofitum,
  Casalia de Raulatiset Examilli,
  Pertinentia Gallipoli,
  Cortocopi Casalia,
  Pertinentia Peristatus,
  Emborium vel Estborium,
  Lazua et Lactu.

_Hc est secunda, pars terrarum D ducis et communis Venetiarum de
secund parte imperii Romani._

  Provinci Lacedmoni Miera et Megali Epicephis,
  Parva et magna pertinentia Calobries vel Calobrita,
  Ostrones vel Ostrovos, provincia Colonis, Oros, Caristos,
  Antrus, Concilani, vel Conchi Latica, Cavisia vel Nisia,
  Egina et Calirus vel Culuris, pertinentia Lapadi,
  Zacinthos, Oprium vel Orili,
  Cphalonia, Patre, Methone, cum omnibus suis scilicet
    pertinentiis de Brana, pertinentia de Catacha Gomo, cum
    villis, Chir hermis fili imperatoris, vel kir Alexii, cum
    villis de Molineti, et de cteris monasteriorum sub quibusdam
    villis, qu sunt imperatoris, scilicet de Micra, et Megali
    Epicepsi, scilicet parva et magna provincia Ricopalla
    vel Nicopalla, cum pertinentiis de Artha et Bohello, de Anatholico,
    de Lesconis et de cteris....... et monasteriorum
    cum Cartolaratis.
  Provincia Dirrachii et Arbani, cum Clominissa, vel
    Clavinissa de Vagnetia,
  Provincia de Granina,
  Provincia Drinopoli, provincia Aeridis, Leucas et Coripho.

Muratori, dans son dition de la _Chronique de Dandolo_, rapporte,
 la suite de ce trait, une variante, qu'il dit avoir vue sur le
manuscrit de la bibliothque Ambrosienne. Il y a quelques noms
crits diffremment, et mme quelques-uns de plus ou de moins; mais
il est fort difficile d'expliquer tout--fait l'une et l'autre
leon. Quand les Franais et les Vnitiens voulurent se mettre en
possession d'un territoire si imparfaitement connu et si vaguement
dsign dans l'acte de partage, quelques difficults s'levrent
entre les copartageants; mais elles furent termines  l'amiable
par des arbitres qui, de la part de Henri Baudouin, furent Geoffroy
de Villehardouin et Miles de Brabant; et de la part de Marin Zeno
podestat vnitien, Bartole, Aldibrand, et Andr Bembo; ils prennent
dans l'acte le titre de _Judices Veneti_. Cet acte est rapport par
MURATORI, dans ses antiquits du moyen ge. Dissertation 47e, p.
233.]

Ces possessions furent concdes aux barons avec des titres inconnus
jusque alors dans l'Orient. Le comte de Blois fut duc de Nice;
Villehardouin, marchal de Romanie. La nouveaut des titres attestait
un grand changement qui s'tait opr dans le systme de la socit;
et la Grce dut sans doute tre tonne de voir un comte de Naxe, un
prince de Lacdmone, un duc d'Athnes.

On se partageait, on troquait, on vendait les provinces et les
villes; et ces mutations prouvaient galement l'avidit et
l'ignorance des nouveaux possesseurs. Des villes jadis libres taient
joues aux ds par des hommes grossiers, qui n'en connaissaient pas
mme la position.

[Note en marge: Celles qui churent aux Vnitiens.]

Je n'ose me hasarder  traduire la liste des pays qui entrrent dans
le partage des Vnitiens.

Parmi les noms qu'on peut reconnatre, on y remarque, au fond du
Pont-Euxin, Lazi; sur la cte de l'Asie mineure, Nicopolis; dans
le bassin de la Propontide, au nord, Hracle, gos-Potamos et
Rodosto; sur la cte mridionale, Nicomdie; Gallipoli,  l'extrmit
du dtroit de l'Hellespont; sur l'Hebre de Thrace, Adrianopolis,
aujourd'hui Andrinople; deux places dans l'le d'Eube, Oros et
Caristos; plusieurs ports autour du Ploponnse, savoir, gine, dans
le golfe Saronique; Mgalopolis, dans la Laconie; Colone et Mthone,
 la pointe de la Messnie, et Patre, aujourd'hui Patras, au dtroit
qui spare le golfe de Corinthe de la mer Ionienne; enfin toutes les
les de cette mer, depuis Zante jusqu' Corfou, et Dirrachium, sur la
cte de la Dalmatie.

Il faut ajouter  ces possessions plusieurs les de l'Archipel, dont
il n'est pas fait mention dans l'acte de partage: l'le de Candie,
que les Vnitiens acquirent du marquis de Montferrat, le 12 aot de
la mme anne, pour dix mille marcs d'argent[243], et enfin le quart
de la ville de Constantinople. On voit que le trait leur assurait
la possession de ces rivages o la fable ingnieuse avait suppos
autrefois la conqute de la Toison-d'Or. Ce fut  bon droit que le
doge, aprs avoir chauss les brodequins rouges, marque de la dignit
impriale, ajouta  ses titres celui de seigneur du quart et demi de
l'empire romain[244].

[Note 243: Marin Sanuto, dans son _Histoire des ducs de Venise_,
rapporte cette transaction. Elle est aussi dans l'histoire des
marquis de Montferrat, par Benvenuto di S. Georgio, lequel dit que
les Vnitiens n'acquittrent pas entirement le prix de la vente.
Les auteurs varient sur ce prix. Ducange, dans son histoire de
Constantinople, dit mille marcs d'argent; et en effet, la copie de
l'instrument, rapporte par l'historien du Montferrat, contient ces
mots: Vos ad prsens mihi dare debetis mille marchas argenti, et
tantas possessiones  parte occidentis quarum redditus decem millia
iperpera auri, juxta existimationem unius mei amici et alterius
vestri, annuatim capiam.]

[Note 244: Dominus quart partis et dimidi imperii romani.]

[Note en marge: XXXVIII. Les croiss se rconcilient avec le pape.]

Aussitt qu'ils furent matres de Constantinople, le nouvel empereur,
le marquis de Montferrat et le doge, crivirent au pape pour le prier
de sanctionner, par son approbation, tout ce qui avait t fait.
L'excommunication avait t lance contre les Vnitiens  cause de
l'expdition de Zara: le moment tait favorable pour demander qu'elle
ft leve; et il devenait ncessaire de rconcilier la rpublique
avec le saint-sige, afin de prvenir toutes les difficults que
pourrait prouver, de la part de la cour de Rome, l'lection d'un
Vnitien au patriarcat de Constantinople.

Dandolo, en mme temps qu'il rendait compte au pape, avec dignit
et avec mesure, des raisons qui lgitimaient l'expdition de la
rpublique contre une colonie rebelle, envoya solliciter l'absolution
auprs du cardinal Pierre de Capoue, lgat du saint-sige dans la
Palestine. Ce lgat se trouvait alors dans des circonstances fort
difficiles. Le peu de croiss qui taient alls dans la Terre-Sainte
n'y avaient fait que des efforts infructueux. Pierre de Capoue tait
oblig de renoncer, pour le moment,  toute nouvelle entreprise, et
il venait de conclure une trve de six ans avec les Sarrasins. Il
accorda cette absolution, qui constatait au moins la soumission de la
rpublique. Les Vnitiens, dit Fleury[245], n'avaient donn aucune
satisfaction; mais le lgat aimait mieux les conserver imparfaits
que les perdre entirement; il craignait qu'ils ne gtassent les
autres.

[Note 245: Liv. 76e.]

Le pape ne pouvait pas oublier combien les croiss, et sur-tout les
Vnitiens, s'taient rendus coupables de dsobissance. Au mpris de
ses anathmes, ils taient alls  Zara; au lieu de faire voile pour
la Palestine, ils avaient fait la guerre au roi de Hongrie, chrtien
et mme crois; ils avaient attaqu un autre prince chrtien, avaient
renvers un trne, et s'taient partag un empire, sans attendre les
ordres du saint-sige. Cette guerre avait fait manquer l'expdition
de la Terre-Sainte. Aussi la rponse du pape commenait-elle par une
rprimande svre; il leur reprochait de n'avoir pas accompli leur
voeu, d'avoir prfr les richesses de ce monde aux biens clestes,
d'avoir attaqu sans mission un peuple, schismatique  la vrit,
mais sur lequel ils n'avaient aucune juridiction. Il faisait ensuite
le tableau de toutes les horreurs, de toutes les profanations qui
avaient souill la prise de Constantinople. Ces crimes ne pouvaient
que dtourner les Grecs de revenir au sein de l'glise romaine;
cependant, ajoutait Innocent III, les desseins de la Providence
sont impntrables. Votre action est injuste, mais les Grecs avaient
pch; Dieu s'est servi de vous pour les punir. Puisque cette terre
vous est acquise par le jugement de Dieu, nous croyons pouvoir vous
autoriser  la dfendre. Nous esprons que Dieu vous pardonnera, si
vous gouvernez avec justice, si vous ramenez les peuples  notre
sainte communion, si vous restituez les biens de l'glise, si vous
faites pnitence, et sur-tout si vous persistez dans la rsolution
d'accomplir votre voeu[246].

[Note 246: _Codex Itali diplomaticus_, tom. II, par. 2, sect. 6, X.]

Le pape envoya un lgat  Constantinople, qui vit avec douleur
que les barons et les Vnitiens s'taient partag les domaines de
l'glise en mme temps que le territoire de l'empire.

[Note en marge: XXXIX. lection d'un patriarche de Constantinople.]

Il restait  lire un patriarche; il devait tre pris parmi les
Vnitiens conformment au trait. Le choix tomba sur Thomas
Morosini. Ce choix n'avait rien que de louable; mais le pape jugea
que l'lection n'avait pas t faite dans les formes canoniques;
parce qu'elle avait eu lieu en vertu des ordres ou des pouvoirs
du doge, et qu'elle avait t faite par les nouveaux chanoines de
l'glise de Sainte-Sophie, nomms par Dandolo. En consquence le
pape cassa l'lection; mais, en considration du mrite du sujet, il
nomma lui-mme l'lu patriarche de Constantinople. Ce patriarche
se trouvait alors  Rome. Il passa par Venise pour aller prendre
possession de son sige; l le snat lui fit jurer de ne nommer aux
canonicats de Sainte-Sophie, et de ne promouvoir aux siges de sa
juridiction que des sujets vnitiens. Le pape, inform de ce serment,
le dclara nul, et dfendit  Morosini de le tenir[247].

[Note 247: Cette bulle est dans la vie d'Innocent III, insre par
Muratori dans sa collection _Rerum italicarum scriptores_, tom.
III, p. 543. On y lit: Tibi mandamus et in virtute spirits sancti
district prcipimus quatens juramentum illud nequaqum observes.]

[Note en marge: XL. La rpublique cde des fiefs dans ses nouvelles
conqutes.]

La rpublique tait plus puissante que le nouvel empereur. Elle
venait d'acqurir plusieurs millions de sujets; mais il restait
 les soumettre et  les contenir. Telle tait l'entreprise d'un
tat, qui, si on ne compte pas la Dalmatie, presque continuellement
rvolte, n'avait gure que deux cent mille mes de population[248].
Il y avait dans cette conqute un avantage au partage duquel les
belliqueux allis des Vnitiens ne prtendaient pas: c'tait le
commerce.

[Note 248: Dans le tableau rapide des rvolutions de l'Italie, plac
 la tte de l'histoire de Florence, Machiavel se borne  dire: Les
services que les Vnitiens rendirent aux Franais pour leur passage
en Asie, leur valurent en rcompense l'le de Candie. Il faut en
convenir, c'est dire trop peu: ils cooprrent  la conqute, et ils
ne reurent point l'le de Candie  titre de rcompense, puisqu'ils
l'achetrent. D'autres possessions leur furent cdes, mais  titre
de partage.]

Les nouvelles possessions chues aux Vnitiens par le trait taient
toutes maritimes,  l'exception d'Andrinople. Elles prsentaient
une suite de ports et d'les, depuis le golfe Adriatique jusqu'au
Bosphore. Dans l'impossibilit o le gouvernement se voyait d'occuper
-la-fois un si grand nombre de points isols, il accorda, en 1207,
 tous les citoyens vnitiens la permission d'armer, pour conqurir
les les de l'Archipel et les ports de la cte, non encore soumis,
 condition qu'ils les tiendraient comme fiefs de la rpublique.
On ne rservait que l'le de Candie et celles de la mer Ionienne.
Cette proclamation ouvrit une nouvelle carrire  l'ambition et  la
cupidit. Les nobles et les marchands vnitiens, citoyens gaux d'une
rpublique o les fiefs taient inconnus, s'empressrent de hasarder
leurs richesses pour devenir conqurants et feudataires. La lchet
des Grecs leur facilita ces conqutes.

Marc Dandolo et Jacques Viaro s'emparrent de Gallipoli, qu'ils
firent riger en duch.

Les les de Naxos, Paros, Melos et Horine, formrent une
principaut, que la famille de Marc Sanudo conserva prs de quatre
cents ans.

Marin Dandolo s'tablit  Andros.

Andr et Jrme Ghisi prirent Theonon, Sciros et Micone; Pierre
Justiniani et Dominique Michieli, l'le de Cos; Raban Cornaro
s'tablit sur les ctes de Ngrepont, o il eut de la peine  se
maintenir; et Philocole Navagier porta le titre de grand-duc de
Lemnos.

[Note en marge: XLI. Rvolte dans les provinces conquises. 1205.]

[Note en marge: Baudoin et Dandolo partent pour rprimer
l'insurrection.]

Nous avons fait remarquer que la ville d'Andrinople tait la seule
possession de la rpublique dans l'intrieur des terres. Cette place
tait un poste avanc pour la dfense de Constantinople. Elle se
trouvait dans le voisinage d'un prince puissant, auquel les Grecs
avaient eu recours en haine de leurs nouveaux matres. Le roi des
Bulgares profita de l'occasion, promit des secours: la rvolte clata
dans toutes les provinces, la garnison vnitienne d'Andrinople fut
oblige de se retirer, et il fallut rappeler des troupes de tout ct
pour aller faire le sige de cette ville. Mais tel tait le mpris
des Latins pour le peuple conquis, qu'ils ne voulurent pas admettre
les Grecs dans leur arme, mme comme recrues.

[Note en marge: L'empereur est dfait et prisonnier. Le doge ramne
l'arme battue  Constantinople.]

Baudouin partit aussitt de Constantinople avec peu de monde, sans se
donner le temps d'attendre son arme, que dans les circonstances il
tait fort difficile de runir. Le vieux doge, dont l'activit ne se
ralentissait pas, arriva devant la place aussitt que lui. Le roi
des Bulgares, prompt  la secourir, ne tarda pas  venir attaquer
les assigeants dans leurs lignes. Ils poursuivirent imprudemment
un corps de cavalerie qui fuyait pour les attirer; l'excs de la
bravoure occasionna une droute complte; l'empereur tomba entre
les mains des Bulgares, le comte de Blois fut tu. Le doge et
Villehardouin rallirent les dbris de l'arme, et oprrent la
retraite sur Constantinople, vivement poursuivis par l'ennemi, ayant
 traverser un pays en tat de rvolte, et laissant l'empereur au
pouvoir d'un vainqueur barbare, qui lui fit indignement couper les
jambes et les bras. Telle fut la destine d'un jeune prince, que, si
peu de temps auparavant, la fortune avait appel de si loin au trne
de Constantinople. Mutil, jet sur un rocher, il y expira au bout de
trois jours.

Dandolo ramenait,  travers mille prils, les restes d'une arme
qui nagure avait soumis un empire. En considrant que de toute
cette conqute il ne restait que deux ou trois villes, il dut
prouver cette grave douleur qui, sans les dcourager, pse sur les
mes fortes, au moment o le fruit de leurs mditations et de leur
constance va leur chapper.

[Note en marge: XLII. Mort de Dandolo. 4 juin 1205.]

La bataille avait t perdue le 14 avril; Dandolo, le promoteur de
cette grande entreprise, qui semblait se terminer d'une manire si
dplorable, succomba, non  un sicle de travaux, non  la douleur,
mais  une maladie, le 14 juin 1205; il fut enterr dans l'glise
de Sainte-Sophie. La gloire de ce doge donna lieu  une innovation
remarquable. Il parat qu'il fut le premier dont on grava le nom sur
les monnaies de la rpublique[249].

[Note 249: Muratori a donn la description et l'empreinte d'une pice
d'argent portant ces mots: _H. Dandulus._ (_Antiq. italic medii
vi._ _Dissertation_ 27e, p. 648.)]

Si maintenant on se demande quel fut, en dernire analyse, le fruit
de cette conqute, on est oblig de reconnatre que le rsultat
en fut trs-important pour les Vnitiens, puisqu'elle assura la
splendeur de leur rpublique en lui donnant l'empire des mers;
mais, pour l'Europe, ce rsultat fut la perte inutile de beaucoup
de vaillants hommes, l'incendie de Constantinople, la destruction
de monuments prcieux, la chute d'un empire, et un dmembrement qui
en facilita bientt la conqute aux barbares. L'unique fruit que
l'Europe paraisse avoir retir de cette grande rvolution, c'est
l'introduction de la culture du millet, dont le marquis de Montferrat
envoya quelques graines  ses tats d'Italie[250].

[Note 250: Et donaverunt bursam unam plenam de semine seu granis de
colore aureo et partim albo, non amplis ante visis in regionibus
nostris qui dixerunt detulisse ab un provinci Asi, Natolia dicta
et vocari _Meliga_ qu tractu temporis magnum redditum et subsidium
patri compararet.

Je suis redevable de la connaissance du document, d'o j'extrais ce
passage,  M. Michaud, qui l'a insr dans les pices justificatives
de son _Histoire des Croisades_; mais on m'a fait observer que je
m'tais tromp dans ma premire dition, en traduisant _Meliga_ par
_Mas_. Je dois cette correction  M. Dureau de la Malle.]




LIVRE V.

     Pierre Ziani, doge. -- Occupation de Corfou et de Candie. --
     Guerre contre les Gnois. -- Rvoltes de Candie, 1205-1228. --
     Dogat de Jacques Thiepolo. -- Affaires de Constantinople. --
     Chute de l'empire des Latins en Orient, 1228-1261. -- Nouvelle
     rvolte de Candie. -- Rivalit du pape et de l'empereur Frdric
     II. -- Guerre de Venise contre Erzelin, tyran de Padoue,
     1228-1252. Guerre contre les Gnois, 1252-1269. -- Rvolte du
     peuple de Venise. -- Changement dans la forme des lections.
     -- Cration de la charge de grand-chancelier. -- Disette. --
     tablissement du droit de navigation dans l'Adriatique. --
     Guerres qui en sont la suite. -- Dogat de Laurent Thiepolo,
     de Jacques Contarini et de Jean Dandolo. -- tablissement du
     saint-office  Venise, 1269-1289.


[Note en marge: I. tablissement des correcteurs des lois pendant
l'interrgne.]

La longue absence de Henri Dandolo, ses succs, l'importance
personnelle qu'il s'tait acquise, les conqutes qu'il avait
faites pour la rpublique, tout cela avait plac le gouvernement
vnitien dans une situation absolument nouvelle. On n'avait rien 
reprocher au doge qu'on venait de perdre. Son ambition avait paru
dsintresse; cependant le snat n'avait pu voir sans inquitude
le chef de l'tat acqurir une si grande puissance. On nomma une
commission de cinq membres, pour proposer dans l'interrgne la
rforme des abus qu'on aurait pu remarquer dans le gouvernement.
L'institution de ces nouveaux magistrats, auxquels on donna le
titre de correcteurs du serment du doge, ayant t maintenue 
chaque vacance du trne, il en rsulta que ces censeurs, appels 
faire l'examen des rformes dont le gouvernement tait susceptible,
passrent de la censure des lois  celle de l'administration, et
de l'administration  l'administrateur, de sorte qu' la mort de
chaque doge il se trouva un tribunal tout prt  prononcer sur sa
conduite: et il en fut des doges comme des rois d'gypte, ils eurent
un jugement  subir aprs leur mort.

[Note en marge: Pierre Ziani, doge. 1205.]

On donna pour successeur  Henri Dandolo, Pierre Ziani, fils
de l'ancien doge du mme nom. Son premier soin fut d'envoyer 
Constantinople un reprsentant de la rpublique, auquel on donna
le titre de Podestat. Le choix tomba sur Marin Zeno, qui partit
accompagn de quatre conseillers ou provditeurs.

[Note en marge: II. Dpart d'une flotte vnitienne.]

Une flotte de trente-une galres mit  la voile pour aller prendre
possession des les que la rpublique s'tait rserves.

Dans sa route elle rencontra un corsaire gnois, qui, bien
qu'accompagn d'une escadre de neuf galres, fut envelopp, attaqu,
pris, et pendu sur-le-champ.

[Note en marge: Elle s'empare de Corfou.]

Pour un tat qui prtendait exercer le droit de souverainet sur
toute la surface de l'Adriatique, Corfou, qui garde ou menace
l'entre de ce golfe, tait une possession indispensable. Cette le
n'appartenait point alors  l'empire grec, mais elle en avait t une
dpendance. Nous avons rapport que les princes normands tablis dans
la Pouille s'en taient empars. Le royaume de Naples avait pass
depuis dans des mains qui n'taient pas en tat de garder ce poste
important. Quand la flotte vnitienne se prsenta devant le port,
elle n'prouva aucune rsistance. On s'empressa de mettre quelques
troupes  terre pour prendre possession de la capitale, et on mit 
la voile pour Candie.

[Note en marge: Prend possession de Modone et de Coron.]

En passant devant Modone et Coron, sur la cte du Ploponnse, on
y jeta de faibles garnisons; la Grce tait au premier occupant.
trange exemple des vicissitudes humaines! Athnes, ds qu'elle
apprit qu'on avait vu une flotte vnitienne dans ces mers, se hta
d'envoyer des dputs  Venise pour demander des matres.

[Note en marge: Elle occupe l'le de Candie.]

Peu de jours aprs, on aperut le mont Ida; la flotte vint jeter
l'ancre sous cette le fameuse, qui ferme l'Archipel, et  qui son
tendue d'environ soixante lieues, sa fertilit, ses cent villes, et
l'avantage de sa position, avaient procur autrefois la domination de
la Mditerrane.

L'arme vnitienne tait sous le commandement de Rainier Dandolo et
de Roger Premareni. La conqute de la ville de Candie ne cota que
peu d'efforts, et la soumission de tout le pays fut le rsultat d'une
campagne. Jacques Thiepolo y fut envoy pour le gouverner, avec le
titre de duc. Mais cette soumission avait t trop rapide pour tre
sincre: d'une autre part, les Gnois ne pouvaient voir sans jalousie
les rivaux de leur commerce former de si puissants tablissements
dans les mers de l'Orient. Cependant, ne voulant pas en venir dans ce
moment  une guerre ouverte contre la rpublique, ils lui cherchrent
un ennemi, et dterminrent le comte de Malthe, par les secours
qu'ils lui fournirent sous-main,  se mettre  la tte des Candiotes
mcontents; de sorte que leur rvolte clata presque immdiatement
aprs leur soumission.

[Note en marge: III. Rvolte de cette le.]

Je ne me propose point de raconter tous les combats que les Vnitiens
eurent  livrer pour conserver la possession de cette le. Ce fut,
de part et d'autre, une suite non interrompue d'efforts pour secouer
le joug et pour l'appesantir[251].

[Note 251:

  En 1207, rvolte soutenue par le comte de Malthe.
  En 1220, rvolte des Agiostphanites.
  En 1226, nouvelle insurrection.
  En 1228, rvolte soutenue par Jean Vatace, empereur de Nice.
  En 1241, rvolte  l'instigation de Michel Palologue.
  En 1242, rvolte de George et de Thodore Cortazze.
  En 1243, rvolte, d'Alexis Calerge, qui dure dix-huit ans.
  En 1324, trois rvoltes moins considrables.
  En 1324, rvolte de Varda Calerge.
  En 1326, rvolte de Lon Calerge.
  En 1327, insurrection apaise par Justinien Justianiani.
  En 1341, rvolte punie par Justiniani et Morosini.
  En 1361, rvolte des colons vnitiens de Candie, qui
    dure jusqu'en 1364.
  En 1365, rvolte des frres Calerge, calme en 1366.]

Toujours de nouvelles tentatives de la part d'un peuple moins jaloux
de son indpendance qu'impatient d'une domination lointaine; secours
insuffisants fournis par les ennemis de la mtropole; sacrifice
continuel des soldats et des trsors de celle-ci, pour faire rentrer
les rvolts dans le devoir; rsultat uniforme des expditions
maritimes; succs des invasions, toujours rapide, parce qu'elles
sont imprvues, toujours peu durable, parce qu'elles ne peuvent tre
soutenues; toutes les descentes suivies d'une occupation facile,
jamais d'une possession paisible; la partie montagneuse du pays
offrant toujours une retraite assure aux rebelles; les campagnes
commences par une victoire clatante, finissant par une guerre de
postes, qui ruine ordinairement le vainqueur; clmence aprs les
succs incomplets; excutions aprs les victoires dcisives; c'est
ce que prsente cette guerre de cent soixante ans, qui ajoute  la
difficult de rsoudre le problme de l'utilit des grandes colonies.
Les Vnitiens appelaient toutes ces insurrections des rvoltes. Ils
prtendaient  la fidlit,  la reconnaissance d'un peuple qu'ils
avaient achet. Ils attribuaient cette rsistance  l'inconstance, 
la perfidie; mais, comme l'a dit un historien trs-estimable[252], il
tait aussi facile de l'expliquer par des vertus que par des vices.

[Note 252: M. SIMONDE-SISMONDI.]

La premire insurrection des insulaires obligea le duc de Candie et
les gnraux vnitiens  se rembarquer. La rpublique fit partir de
nouvelles troupes; le comte de Malthe, qui s'tait mis  la tte
des rvolts, ne jugeant pas  propos de se sacrifier pour leur
dfense, les abandonna, et les Vnitiens furent bientt matres des
principales positions.

On proposa dans le snat de faire dmolir toutes les places
fortifies de l'le. Rainier Dandolo reprsenta qu'elles taient
encore plus utiles aux troupes rgulires, mais peu nombreuses de la
mtropole, qu' la population insurge, et il proposa noblement de
pourvoir, de ses deniers,  l'entretien de ces fortifications. Son
offre ne fut point accepte, mais son avis prvalut.

[Note en marge: Les Vnitiens y envoient une colonie.]

Il importait d'accoutumer les Candiotes  ne plus considrer la
nation vnitienne comme une nation trangre; dans cette vue, on
dlibra d'engager les citadins de Venise  former des tablissements
dans cette le,  y transporter leur rsidence, et, pour les y
dterminer, on confisqua la moiti des terres des rvolts, et on les
distribua aux nouveaux colons[253]: singulier moyen de s'attacher un
peuple, que de le dpouiller, et de vouloir qu'il reconnaisse des
concitoyens dans ceux qui ont envahi son hritage. Tite-Live raconte
qu'aprs la conqute d'Antium, lorsque le snat voulut en partager
le territoire et y envoyer une colonie, on eut peine  trouver dans
Rome, encore pauvre, des citoyens qui consentissent  s'expatrier
pour s'enrichir; ils aimaient mieux dsirer du bien  Rome, qu'en
possder  Antium.  Venise on vit partir cinq ou six cents familles,
pour aller fonder la nouvelle colonie.

[Note 253: L'acte de cette concession est rapport dans l'_Histoire
de Venise_, par Andr NAVAGIER.]

[Note en marge: Combat contre les Gnois.]

Les Gnois, voyant les Vnitiens -peu-prs matres de Candie,
voulurent couper la communication de cette colonie avec la mtropole;
ils envoyrent une flotte de trente galres croiser  l'entre de
l'Adriatique. Aussitt, sans se donner le temps d'armer une flotte
plus considrable, l'amiral Jean Trvisan appareilla de Venise
avec neuf gros vaisseaux, courut sur l'ennemi, qu'il rencontra 
la hauteur de Trapani, sur la cte de Sicile, et l'attaqua sans
s'embarrasser de l'ingalit du nombre. Ds le commencement de
l'action, un de ses vaisseaux tomba au pouvoir des Gnois. Trvisan
continua le combat avec fureur, reprit son vaisseau, et vit les
Gnois fuir  pleines voiles. Non content de ce succs, il les
poursuivit jusques sur la cte d'Afrique, les attaqua de nouveau,
s'empara de quatre de leurs galres, et, s'acharnant sur ce qui
restait, livra un troisime combat le lendemain. Six galres ennemies
seulement parvinrent  s'chapper. Le snat de Gnes fut rduit 
demander la paix, que le gouvernement vnitien dsirait ardemment,
pour pouvoir  loisir s'tablir dans ses nouvelles conqutes.

Les seigneurs franais, qui s'taient empars de la principaut de
Ngrepont et de l'Achae, rclamrent le secours de la rpublique: en
le leur accordant, elle acquit deux puissants vassaux.

[Note en marge: Colonie envoye  Corfou.]

Ce qu'elle avait fait pour Candie, elle le fit pour Corfou; une
colonie y fut envoye.

[Note en marge: Croisade en gypte.]

Telle tait son ambition de former de nombreux tablissements dans
l'Orient, qu'elle prit part  une sixime croisade qui se dirigeait
sur l'gypte. Les Vnitiens y cooprrent de deux manires, en y
envoyant une flotte et des troupes, et en y transportant celles du
roi de Hongrie, qui, pour prix de ce service, cda  la rpublique
tous ses droits sur les villes de Dalmatie, dont elle tait alors
en possession. Cette nouvelle guerre, contre les Sarrasins, n'eut
aucun succs. On prit d'abord Damiette; mais bientt aprs, l'arme
chrtienne, se trouvant bloque dans une position prilleuse, entre
le Nil et l'arme du soudan Mldin, se vit oblige d'acheter, par la
restitution de Damiette, la permission de se rembarquer. On signa une
trve de huit ans.

[Note en marge: Rvolte de Candie.]

Une seconde rvolte clata dans Candie. Le gouverneur appela 
son secours le prince de Naxe, vassal de la rpublique. Ce prince
aida le duc  soumettre les rebelles; mais choqu des airs de
supriorit qu'affectait celui-ci, il fomenta une nouvelle sdition,
le contraignit  fuir de son palais, sous des habits de femme, 
se rfugier dans un chteau, l'y investit, et se rendit matre de
l'le. Il fallut faire partir des troupes de Venise en toute hte,
pour aller dlivrer le gouverneur. Ces troupes surprirent Candie,
et obligrent le duc de Naxe  se rembarquer; mais la rvolte ne
tarda pas  se rallumer. Les Candiotes taillrent en pices un corps
qui avait voulu les forcer dans leur retraite. Le snat rappela
successivement ses gouverneurs, jusqu' ce que l'un d'eux fut assez
heureux ou assez habile pour teindre l'incendie, ce qui procura  la
colonie un calme de deux ans.

[Note en marge: Abdication et mort de Pierre Ziani.]

[Note en marge: Cration de la quarantie civile.]

Il y en avait vingt-quatre que Pierre Ziani rgnait. Sentant les
approches de sa fin, il abdiqua sa dignit, et mourut un mois aprs.
Indpendamment des vnements militaires que nous avons raconts, il
faut rapporter  son dogat l'institution d'un tribunal de quarante
membres, charg de juger les affaires civiles. L'ancienne quarantie
ne conserva plus dans ses attributions que les affaires criminelles.

[Note en marge: IV. Partage entre les lecteurs. Jacques Thiepolo,
doge. 1228.]

L'lection, qui suivit la mort de Pierre Ziani, donna lieu  une
circonstance singulire. Les lecteurs taient, comme nous l'avons
vu, au nombre de quarante; il arriva qu'il y eut partage entre
Rainier Dandolo et Jacques Thiepolo; les preuves du scrutin furent
vainement rptes pendant deux mois, tant chacun des lecteurs
tait dtermin  persister dans son choix. Il fallut faire pencher
la balance. Au lieu de nommer quelques lecteurs de plus, le snat
ordonna de s'en rapporter au sort, qui donna pour doge  Venise
Jacques Thiepolo.

L'le de Candie rclama ses premiers soins; cette fois la rvolte
y tait excite par l'empereur de Nice, Jean Vatace. Il avait
envoy aux rebelles un secours de trente galres et une arme. Les
troupes vnitiennes furent obliges de se renfermer dans leurs forts,
quelques-uns se rendirent; l'insurrection clata de toutes parts;
mais quand les renforts arrivrent de Venise, l'arme grecque se
rembarqua, comme avaient fait le comte de Malthe et le duc de Naxe,
laissant les Candiotes sans secours,  la merci d'un matre offens.

[Note en marge: V. Affaires de l'empire d'Orient.]

Cet empereur de Nice tait un des plus infatigables ennemis de
la puissance des Vnitiens en Orient. Il faut nous reporter 
Constantinople pour assister aux rvolutions de ce nouvel empire.

[Note en marge: Henri de Flandre, empereur. 1206.]

Baudouin, premier empereur des Latins, tait mort, comme nous l'avons
vu, dans les fers du roi des Bulgares. Henri de Flandre, son frre,
qui avait recueilli les dbris de l'arme, fut proclam empereur.
Il avait  combattre, indpendamment du roi des Bulgares, trois
princes grecs, qui s'taient tablis dans les provinces dmembres
de l'empire; Thodore Lascaris, empereur de Nice; Michal Lange,
prince d'pire, et un Comnne, qui prenait le titre d'empereur de
Trbizonde. L'empire, suivant l'expression d'un historien grec[254],
tait devenu un monstre  trois ttes.

[Note 254: NICTAS, _Histoire de Baudouin_, ch. 8.]

Avec quatre cents chevaliers seulement, Henri remporta, contre des
armes considrables, des avantages assez clatants, pour forcer ses
ennemis  demander la paix. Sa bonne administration lui concilia
mme, autant que cela tait possible, l'affection de ses sujets
grecs. Il eut la sagesse de sentir qu'on ne peut rgner sur des
hommes, en affectant de leur refuser toute confiance, et en les
excluant de l'administration de leur propre pays.

Ce mme esprit de prudence l'empchait de favoriser le zle ambitieux
du lgat du pape, qui voulait absolument interdire le culte grec,
et exiger les dmes pour le clerg latin. Henri s'opposa  toute
perscution; son courage alla jusqu' encourir les censures. Il les
mrita, en faisant placer son trne dans la cathdrale, au-dessus de
celui du patriarche, et en dfendant aux barons d'aliner leurs fiefs
en faveur du clerg[255]. Ce prince mourut sans hritier, aprs un
rgne de dix ans.

[Note 255: Ce systme n'tait pas nouveau dans l'administration de
l'empire de Constantinople. Nictas loue Manuel Comnne (liv. 7, ch.
3) de n'avoir pas dot les glises en biens-fonds: Comme il savait,
dit-il, que les solitaires perdent quelque chose de la tranquillit
d'esprit, et de l'attention qu'ils doivent apporter au service de
Dieu, lorsqu'ils sont occups des affaires temporelles, il ne leur
donna ni terres, ni vignes, et il laissa  la postrit un exemple
de la manire dont se doivent faire les fondations de monastres. Il
renouvella une ordonnance par laquelle Nicphore Phocas, cet empereur
si sage et si avis, avait dfendu aux moines de possder des terres
et des immeubles.]

[Note en marge: VI. Pierre de Courtenai, empereur. 1216.]

Sa couronne fut offerte  Pierre de Courtenai, comte d'Auxerre, qui,
vendant -peu-prs tout son patrimoine, et  l'aide des secours du
roi de France, son cousin, (car ils taient l'un comme l'autre
petits-fils de Louis-le-Gros[256]), parvint  runir une arme de
cent quarante chevaliers, et d'environ cinq mille hommes, pour venir
prendre possession de l'empire d'Orient.

[Note 256: Reginald de Courtenai, dont l'abb Suger raconte les
rapines dans ses lettres 114 et 116, maria sa fille lisabeth 
Pierre de France, septime fils de Louis-le-Gros, en exigeant que
ce prince prt le nom et les armes de la maison de Courtenai; ce
fut de ce mariage que naquit Pierre de Courtenai, empereur de
Constantinople. Ainsi les Courtenai de la branche de France ne
descendaient point de la maison de Courtenai par les mles, mais par
lisabeth, fille de Reginald de Courtenai. C'taient des descendants
de Louis-le-Gros, qui avaient pris le nom de Courtenai, et qui par
consquent taient rellement des princes du sang royal de France.
Quand le parlement de Paris voulut rejeter leurs prtentions  ce
titre qu'ils invoquaient contre les maisons de Valois et de Bourbon,
il tablit en principe qu'il fallait compter la filiation, non depuis
Louis-le-Gros ou Hugues Capet, mais depuis saint Louis seulement:
Principis nomen nusquam in Galli tributum nisi iis qui per mares e
regibus nostris originem repetunt, qui nunc _tantm_  Ludovico nono
beat mmori numerantur; nam Cortini et Drocences  Ludovico crasso
genus ducentes hodi inter eos minim recensentur. (De THOU.)]

[Note en marge: Il est fait prisonnier en pire.]

Il eut recours aux Vnitiens pour son passage. La rpublique exigea
que l'empereur et sa petite arme, en reconnaissance de ce service,
lui fissent restituer la ville de Durazzo, que le prince d'pire
occupait. On l'assigea, mais sans succs. Dbarqu en pire,
Pierre de Courtenai entreprit de pntrer par terre jusque dans
ses tats. Il fallait traverser ceux de Thodore Lange,  qui on
venait de dclarer la guerre, en attaquant la ville de Durazzo.
Cette imprudence eut le rsultat qu'elle devait avoir. L'arme du
nouvel empereur fut retarde, gare, enveloppe dans sa marche, puis
affame et rduite  mettre bas les armes. Courtenai et le lgat qui
l'accompagnait, se virent prisonniers du despote d'pire. Le pape
lana les plus terribles anathmes contre Thodore. Ce prince conjura
l'orage, en renvoyant le lgat, et retint l'empereur, qui mourut dans
sa captivit.

[Note en marge: VII. Robert de Courtenai, empereur. 1221.]

[Note en marge: Il flatte les Vnitiens.]

[Note en marge: Il est battu par l'empereur de Nice.]

Robert de Courtenai, second fils de Pierre, fut appel sur ce trne
que son pre n'avait pu occuper. Il arriva  Constantinople par
l'Allemagne et par la Hongrie; mais il s'y trouvait resserr par
trois voisins dangereux. Thodore Lange avait enlev la Thessalie au
fils du marquis de Montferrat, s'tait empar d'Andrinople, et avait
pris le titre d'empereur de Thessalonique. Les empereurs de Nice
et de Trbizonde, qui taient alors Jean Vatace et David Comnne,
pressaient, d'un autre ct, le nouvel empereur latin. Contre tant
d'ennemis il n'avait de secours que les excommunications du pape.
Les Vnitiens auraient pu le servir plus utilement; aussi prenait-il
grand soin de les flatter. Il n'crivait jamais au doge qu'en lui
donnant le titre de collgue. Mais les rvoltes de Candie exigeaient,
dans ce moment, l'emploi des forces de la rpublique. Robert n'tait
pas d'un caractre  conqurir son empire ni l'amour de ses sujets.
Vaincu par Jean Vatace, sans avoir combattu en personne, il perdit,
dans une bataille, la plupart des chevaliers qui lui taient rests
attachs, et tandis qu'il achetait la paix avec l'empereur de Nice,
par la cession de toute la cte mridionale du Bosphore, il vit les
troupes de l'empereur de Thessalonique se prsenter jusque devant les
faubourgs de Constantinople.

[Note en marge: Il s'enfuit et meurt.]

[Note en marge: VIII. Jean de Brienne, empereur. 1228.]

Comme si ce n'et pas t assez de ces dsastres, il acheva de
se perdre par une folle passion. Il y avait  Constantinople la
veuve d'un chevalier franais, qui venait de fiancer sa fille 
un chevalier bourguignon. L'empereur, devenu perduement amoureux
de cette demoiselle, offrit sa main, sa couronne, et obtint que
la mre et la fille vinssent habiter son palais. On ignore si le
mariage avait t clbr. Le chevalier bourguignon, furieux de
se voir enlever l'pouse qui lui avait t promise, assemble ses
amis, attaque le palais, au milieu de la nuit, en force la garde,
et, pendant que Robert se cache, ce rival furieux pntre jusqu'
l'appartement des deux dames franaises, prcipite la mre dans le
port, coupe le nez et les lvres  la fille, et laisse dans cet tat
la matresse ou la femme de l'empereur[257]. Celui-ci, au lieu de
faire punir ce crime, se sauva de Constantinople, et alla implorer
la protection du pape. Sa mort, qui suivit de prs cette fuite,
faisait tomber la couronne sur la tte de son frre Baudouin; mais on
ne pouvait pas songer  confier l'empire, dans des circonstances si
difficiles,  un enfant de dix ans. Les barons appelrent un chef qui
en avait quatre-vingts; c'tait Jean de Brienne, seigneur champenois,
illustre par de grands exploits, de grandes alliances[258] et de
hautes vertus. Le trne de Jrusalem tant venu  vaquer, le roi
Philippe-Auguste l'avait dsign pour le remplir; mais Jean s'en
tait vu dpossder par l'empereur Frdric II, son gendre.

[Note 257: Marin SANUTO. (_Secreta fidelium crucis_; liv. 2, p. 4.
ch. 18.)]

[Note 258: Il tait beau-pre de l'empereur Frdric II, et son frre
Gautier avait pous Marie, reine de Sicile.]

[Note en marge: Les Vnitiens envoient une flotte  son secours.]

On convint que le roi de Jrusalem, car il conservait ce titre,
serait reconnu empereur d'Orient, et qu'il marierait sa fille au
prince Baudouin de Courtenai, lequel serait empereur aprs lui. En
arrivant dans sa nouvelle capitale, deux ans aprs son lection, il
la trouva menace par une ligue, que Jean Vatace, empereur de Nice,
avait forme avec le roi des Bulgares et l'empereur de Trbizonde.
Le vieil empereur concerta son plan de dfense avec Thophile Zeno,
alors chef de la colonie vnitienne. Ils sollicitrent l'envoi d'une
flotte; mais la rpublique ne mit pas dans cet armement sa diligence
ordinaire, car lorsque les vingt-cinq galres, parties de Venise,
arrivrent aux Dardanelles, les Grecs taient dj au pied des
remparts: la flotte de Jean Vatace, commande par Lon Gavalla, et
forte de trois cents voiles, croisait  l'entre du dtroit.

On tait dj aux mains sous les murs de la ville. L'empereur, au
lieu d'attendre dans des fortifications une arme de cent mille
ennemis, osa paratre dans la plaine,  la tte de cent soixante
chevaliers, et de trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Cette
petite troupe vit se dployer devant elle quarante-huit escadrons,
et les chargea avec une telle vigueur, que tous furent rompus, 
l'exception de trois, qui couvrirent la retraite de l'empereur de
Nice et du roi des Bulgares.

[Note en marge: Elle bat la flotte de l'empereur grec.]

Pendant ce combat, l'escadre vnitienne, conduite par les
provditeurs Lonard Querini et Marc Gussoni, dployait toutes ses
voiles pour attaquer la flotte grecque. Le combat fut long, sanglant
et quelque temps incertain; mais l'habilet des marins vnitiens
dcida enfin la victoire. Plusieurs des navires ennemis furent
briss; on s'empara de quelques autres, le reste prit la fuite, et
l'escadre victorieuse, ayant franchi le dtroit, parut devant le port
de Constantinople, au moment o la garnison qu'on y avait laisse se
prcipitait sur une partie de la flotte grecque, mouille prs du
rivage, et s'emparait de vingt-quatre galres.

[Note en marge: Nouvelle dfaite des Grecs.]

Deux ans aprs, l'infatigable Vatace voulut rparer sa double
dfaite, et se montra encore aux portes de la capitale, tandis que
son amiral venait bloquer le port. Jean Michieli en sortit pour
attaquer cette flotte,  la tte de seize galres vnitiennes,
secondes de quelques navires pisans et gnois, qui se trouvaient 
Constantinople; tandis que Geoffroy de Villehardouin, prince d'Achae
(parent de l'historien), dbouchait dans la Propontide, avec six
vaisseaux, qui portaient cent chevaliers, trois cents arbaltriers et
cinq cents archers. Les Grecs, se voyant attaqus de deux cts, ne
firent qu'une assez faible rsistance; ils perdirent cinq de leurs
vaisseaux. La fuite de la flotte jeta l'pouvante dans l'arme, qui,
du rivage, avait t spectatrice de cette dfaite. Il n'y eut plus
moyen de retenir des soldats trop effrays pour calculer les forces
qui leur restaient. L'empereur de Nice fut oblig de les suivre, en
menaant encore de ses regards cette ville qui avait t deux fois
l'cueil de ses armes[259].

[Note 259: Les historiens grecs ne parlent pas de cette premire
attaque de Constantinople. Les historiens franais ne font pas
mention du secours fourni par la flotte vnitienne. Les Vnitiens
s'attribuent peut-tre plus de part qu'ils n'en eurent au succs.
J'ai suivi le rcit de Ducange, qui cite fort exactement ses
autorits. (_Histoire de Constantinople, sous les empereurs
franais_, liv. 3,  20, 21, 22.)]

Des attaques si frquemment ritres faisaient juger de
l'opinitret et des ressources de l'ennemi. Les Latins taient
vainqueurs, mais leur nombre diminuait tous les jours, comme leur
territoire. Ils taient presque rduits  la ville de Constantinople.
Cette colonie guerrire, qui comptait dj trente ans d'existence,
c'est--dire de guerres continuelles, devait avoir perdu tous ses
fondateurs. Le nombre des dfenseurs qui lui restaient diminuait tous
les jours par les dfections. Les uns s'embarqurent furtivement,
pour retourner dans leur patrie; d'autres, sduits par des promesses,
passrent dans le camp des ennemis. Il n'y eut pas jusqu'aux
chevaliers de Saint-Jean de Jrusalem, qui, en reconnaissance de
quelques concessions que leur fit l'empereur de Nice, ne prtassent
leurs forces au schismatique contre le prince orthodoxe[260].

[Note 260: L'abb de Vertot ne nie pas ce fait, mais tche de
l'excuser, liv. 3.]

Jean de Brienne sollicita les secours des princes chrtiens. Pour
en hter l'arrive, le jeune Baudouin, son gendre et son successeur
dsign, alla parcourir les cours de l'Europe. Le pape publia une
croisade pour la dfense de cet empire, dont la conqute avait t
punie par les anathmes de son prdcesseur.

[Note en marge: Mort de Jean de Brienne.]

Le vieux dfenseur de Constantinople mourut, aprs un rgne de huit
ans, le 20 mars 1237.

[Note en marge: IX. Baudouin, empereur. 1237.]

[Note en marge: Croisade pour la dfense de l'empire latin d'Orient.]

[Note en marge: L'empereur met en gage la couronne d'pines de J.-C.]

Plusieurs princes prirent la croix; beaucoup de fidles, pour
racheter leurs pchs, firent voeu d'aller combattre dans la Romanie;
la plupart se dispensrent du plerinage, par une contribution en
argent. On leva des impts, pour subvenir aux frais de la guerre
future. Les ecclsiastiques virent leurs biens soumis  une retenue
du tiers de leur produit. On imposa aux Juifs du royaume de France
un forte taxe, que le roi saint Louis destinait  la croisade.
En attendant tous ces secours, les barons qui gouvernaient, en
l'absence du nouvel empereur, s'taient vus obligs d'emprunter de
marchands vnitiens trois ou quatre mille marcs d'argent. C'tait
une somme d'-peu-prs 200,000 francs; encore l'empereur d'Orient ne
trouva-t-il  l'emprunter que sur gage, et quel gage! On y affecta la
sainte couronne d'pines, encore teinte du sang de Jsus-Christ.

[Note en marge: Saint Louis l'acquiert.]

Lorsque l'chance du prt fut arrive, l'empereur n'tait pas plus
en tat de rembourser la dette qu'au moment o il l'avait contracte.
Nicolas Querini, commerant Vnitien, se mit  la place des prteurs,
et, pour prix d'un court dlai qu'il accorda, il exigea que ce
gage sacr ft transport  Venise et y restt en dpt. La sainte
couronne allait devenir la proprit d'un banquier, si le prince
pieux qui rgnait alors sur la France ne l'et dgage, en faisant
rembourser la somme dont elle rpondait. C'et t une simonie
de l'acheter; mais, quand il l'eut rendue  l'empereur Baudouin,
celui-ci lui en fit prsent, et lui offrit en mme-temps un morceau
de la vraie croix, le lange de Jsus-Christ, la chane, l'ponge et
le calice de la passion, une partie du crne de saint Jean-Baptiste,
et la verge de Mose. Saint Louis fit btir la Sainte-Chapelle pour y
dposer ces reliques.

Baudouin avait amen  Constantinople quelques troupes qu'il
avait ramasses dans l'Occident; mais il ne voyait point arriver
les princes qui s'taient croiss pour le dfendre. Le zle avait
malheureusement alors plusieurs occasions de se signaler. On pouvait
se croiser contre les infidles de la Terre-Sainte, et contre les
schismatiques grecs. Pour ajouter  la complication de tous ces
intrts, le pape publia successivement deux nouvelles croisades;
l'une contre Asan, roi des Bulgares, qui avait fauss sa promesse
de se soumettre  l'glise latine; l'autre contre l'empereur
d'Allemagne, Frdric II, qui opposait la force de ses armes aux
prtentions du saint-sige. Il y avait les mmes indulgences  gagner
en combattant le soudan d'gypte ou de Syrie, les princes grecs et
l'empereur catholique. Au milieu de tant de guerres, il n'tait pas
possible qu'il restt des troupes disponibles pour soutenir Baudouin
II sur le trne de Constantinople, d'autant plus qu'au lieu de
veiller  la conservation de son empire, il en tait presque toujours
absent, pour solliciter par lui-mme l'assistance des princes de
l'Occident.

Il perdit en voyages infructueux presque toute la dure d'un rgne de
vingt-quatre ans. Las d'attendre ou de solliciter en vain les secours
des chrtiens, cet empereur, en faveur duquel le pape avait publi
une croisade, fit une alliance avec les Comans, peuple sauvage, qui
s'tait tabli dans la Moldavie; de sorte qu'on pouvait voir dans
la mme arme des Franais, des Vnitiens, des croiss de diverses
nations, des Grecs, des mahomtans et des barbares, marchant, une
bulle du pape  la main, contre l'empereur de Nice, qui, par une
autre singularit, avait les Gnois pour allis.

[Note en marge: L'empereur s'allie avec les Comans.]

Lorsque l'empereur orthodoxe conclut son trait avec les chefs des
Comans, les deux parties contractantes se tirrent mutuellement du
sang et se le donnrent  boire. Un des chefs de cette nation tant
mort  Constantinople, on pendit sur sa tombe vingt-six chevaux
vivants, et huit de ses officiers, qui s'offrirent pour aller le
servir dans un autre monde. On ne devait pas s'attendre  voir ces
choses se passer dans le camp des croiss.

Les armes de Baudouin eurent d'abord quelques succs; il prit
plusieurs villes que tenait l'empereur de Nice. Sa flotte, qui
n'tait que de treize voiles, battit la flotte grecque, compose de
trente vaisseaux, et en enleva la moiti. Vatace prit sa revanche sur
quelques places de son rival, attira les Comans sous ses drapeaux,
et fora Baudouin  signer une trve de deux ans, ce qui donna 
l'empereur de Nice le loisir d'tendre ses possessions aux dpens
du prince de Thessalie et du roi des Bulgares; de sorte qu'il
enveloppait de tous les cts le petit territoire qui restait 
l'empereur de Constantinople.

Vatace tant mort, et sa couronne ayant pass de son fils  son
petit-fils, encore en bas ge, l'empire fut envahi par le tuteur
de cet enfant. Ce tuteur tait Michel Palologue, guerrier dj
illustre, digne par beaucoup de qualits d'occuper le trne de
Vatace. Le faible Baudouin, renferm dans sa capitale, tait rduit
 faire de la monnaie avec le plomb qui couvrait les difices, 
dmolir des maisons pour suppler au dfaut de bois de chauffage, et
 mettre son fils unique entre les mains des marchands vnitiens,
pour sret de quelque argent qu'il leur empruntait[261].

[Note 261: Ei solm urbis Constantinopolis moenia remanserunt, quem
et tam di generis hujus afflixerunt, ut filium suum, Philippum
nomine, quibusdam burgensibus constantinopolitanis coactus fuit, pro
cert quantitate pecuni obligare; qui dictum puerulum, securioris
custodi caus, Venetias postmodum transmiserunt. Et nonnulla palatia
sua, plumbo cooperta nobiliter ab antiquo, discooperire, et plumbi
vendere cooperturam, et alia plura agere, ut vivere posset august in
convenientia dignitati.

  (Marin SANUTO. _Secreta fidelium crucis_; liv. 2,
  4e partie, chap. 18.)]

[Note en marge: X. L'empereur grec Palologue fait la guerre aux
Latins.]

Palologue, matre de tout le pays des deux rives du Bosphore,
voyait avec dpit la ville impriale reconnatre d'autres lois. Il la
resserra peu--peu, assigea mme, quoique sans succs, le faubourg
de Galata, et obtint de ses allis les Gnois[262] une flotte pour
bloquer le port.

[Note 262: Et acceptans (Paleologus) negotium pro quo iverant (legati
Januenses), utpot qud Venetos intimo cordis exosos habebat,
confoederationem et pacta inivit cum eis, in qu nomine communis
Janu immunitatibus multis concessis, civitatem Smyrnarum liberaliter
tradidit et donavit. It quod Januenses ad partes Romanioe
navigantes, tanquam ad eorum propriam terram, portum facerent et
accessum haberent.

(Barthelemi Scriba, _continuateur des Annales de Gnes_, par Caffari,
liv. 6. Collection de MURATORI, t. VI, p. 528.)]

[Note en marge: Surprise de Constantinople. 1261.]

L'empereur latin avait pratiqu quelques intelligences avec le
gouverneur de Daphnusie, place appartenant  l'empereur grec, sur le
Pont-Euxin,  quarante lieues de la capitale. La flotte vnitienne,
sous le commandement du podestat de la colonie, Marc Gradenigo,
partit pour aller surprendre cette place.

Pendant qu'elle tait occupe  cette expdition, Palologue envoya
son gnral Stratgopule, avec huit cents chevaux et quelque
infanterie, au-del du Bosphore, pour faire une diversion dans la
Thrace. Ce gnral avait ordre, en passant prs de Constantinople,
d'observer l'tat de cette place; mais il n'y avait aucune apparence
de tenter, avec une poigne de soldats, une entreprise sur la
capitale de l'Orient. Ce dtachement grec se grossit de paysans des
environs. Stratgopule s'avana prs des murs pendant la nuit du 25
juillet 1261, dans l'intention de faire une reconnaissance, laissant
mme le gros de ses gens derrire lui. Il apprit que la plupart
des troupes de Baudouin taient parties, pour aller assiger une
ville de Thrace. Un Grec, qu'on lui amena, lui offrit d'introduire
quelques soldats dans Constantinople par un souterrain. Il fallait
pntrer dans la ville, gorger un corps-de-garde, s'emparer d'une
porte, l'ouvrir  sa petite troupe, et devenir matre de cette grande
capitale, avant que les Franais eussent le temps de se reconnatre.
Il fallait sur-tout ne point chouer dans une entreprise pour
laquelle on s'cartait des instructions de l'empereur. Quinze soldats
se glissent par le souterrain jusque dans la maison du Grec qui les
conduisait. Ils partent sur-le-champ et se dirigent vers la porte
dore. Dans leur chemin ils rencontrent une seule sentinelle qu'ils
gorgent. Arrivs devant cette porte qui ne s'ouvrait plus depuis
long-temps, ils veulent l'abattre  coups de hache, mais elle se
trouve maonne. La dmolition exige beaucoup d'efforts; le temps
s'coule. Ceux qui taient cachs  l'entre de la ville attendaient
avec impatience le signal convenu: Stratgopule tait dans la plus
grande anxit. Le mur tombe, la porte s'ouvre, une poigne de braves
se prcipite dans les rues voisines.  mesure que la petite arme
arrive, elle se range en bataille, s'empare de quelques positions,
mais n'avance qu'avec circonspection. On enveloppe et on massacre
les faibles dtachements de troupes qu'on rencontre. Tout--coup
la flamme s'lve dans quatre quartiers; la ville est remplie de
cris, de feu, de soldats. Les Latins surpris courent aux armes,
les assaillants au pillage; les habitants, veills en sursaut, se
cachent pour attendre l'vnement, ou viennent se ranger sous les
drapeaux du vainqueur. Il n'y a point d'ordre dans la dfense; la
rsistance devient impossible. L'empereur se sauve de son palais, se
dpouille en courant des marques de sa dignit, se prcipite dans une
barque. Les btiments qui restaient dans le port coupent leurs cbles
et s'loignent de cette ville en flammes, emportant vers Ngrepont
quelques-unes des principales familles, et cet empereur, nouvel
exemple des vicissitudes humaines. Des soldats grecs trouvent sous
leurs pas l'pe, le diadme de Baudouin; ces trophes sont ports
au bout d'une lance. Au point du jour, l'ennemi se trouve matre de
Constantinople.

Le flotte vnitienne arrivait en ce moment de sa fatale expdition
de Daphnusie. Elle avait vu pendant une partie de la nuit la lueur
d'un vaste incendie, qui lui annonait un grand dsastre; mais elle
ne pouvait en souponner la cause. Quelques barques avertissent
l'amiral; il veut attaquer sur-le-champ; mais ses trente galres,
 mesure qu'elles approchent, sont entoures de bateaux chargs de
familles fugitives qui viennent demander un asyle. On voit le rivage
couvert de malheureux  qui le danger n'avait pas mme laiss le
temps de se vtir. On demande aux vainqueurs de leur permettre au
moins la retraite; et, ds que cette dernire grce est obtenue, ils
se prcipitent en si grand nombre dans des barques, pour atteindre
cette flotte mal pourvue de vivres, que plusieurs prissent de misre
avant d'arriver  Ngrepont. Les chefs de ces familles fugitives
et ruines trouvrent  Venise non-seulement des secours, mais
des honneurs; on en admit dix-neuf dans le grand conseil. Cette
rpublique eut constamment la sage politique de bien accueillir les
habitants de ses colonies aprs leurs dsastres.

Il y avait cinquante-sept ans que la capitale de l'Orient avait
t prise par la bravoure d'une petite arme de Latins; elle venait
d'tre enleve par une troupe encore moins nombreuse. Ce n'tait l
qu'un coup-de-main, un hasard de la fortune; mais plusieurs causes
anciennes et permanentes devaient amener tt ou tard la chute de
l'empire fond par les croiss. Ces croiss taient une poigne
d'aventuriers, dont le nombre avait t diminu considrablement
par les premiers combats; il n'en restait pas un au bout de
cinquante ans. Aucune nation n'tait intresse  la conservation
de cet empire; le gouvernement de Venise et le pape devaient seuls
la dsirer; mais ni l'un ni l'autre ne pouvaient y envoyer des
forces suffisantes pour le soutenir. La protection du pape tenait
 l'abdication du schisme, et le schisme tait prcisment ce qui
rendait les vainqueurs plus odieux aux vaincus. Par un dfaut de
politique assez ordinaire dans les coalitions, on avait conquis un
empire, non pour fonder un tat capable de rsistance, mais pour s'en
partager les lambeaux. Il tait vident que la population grecque
chasserait avec le temps la population latine.

Michel Palologue s'empressa de venir se faire couronner dans la
capitale que la fortune lui avait donne. Il y trouva les colonies de
marchands vnitiens, pisans et gnois, qui y taient rests aprs
la conqute; il leur conserva les privilges et les franchises dont
ils jouissaient, et le droit d'avoir parmi eux des juges de leur
nation. Seulement il prit des prcautions pour que cette population
latine ne pt pas se runir. Les Gnois fiers de s'tre dclars pour
l'empereur de Nice avant sa nouvelle conqute, crurent pouvoir se
permettre tout impunment; ils assaillirent et pillrent le palais du
podestat vnitien; l'empereur saisit ce prtexte, pour les obliger de
se retirer au-del du golfe, dans le faubourg de Galata, dont il fit
dmolir les fortifications. Les Vnitiens cessrent d'tre souverains
dans Constantinople; mais ils conservrent le droit d'avoir un chef
de leur nation, sous le titre de bailli ou baile. Ils furent exempts
envers l'empereur des corves dues par les sujets ou par les vassaux;
et tel est l'esprit du commerce, que cette colonie a toujours
subsist, malgr les guerres survenues depuis entre la rpublique et
Constantinople.

[Note en marge: XI. Observations sur l'tablissement des Vnitiens 
Constantinople.]

On ne peut pas douter que les Vnitiens n'eussent ds long-temps
senti combien leur puissance dans l'Orient tait mal affermie.
L'emploi continuel de leurs forces en prouvait l'insuffisance. Il
n'tait pas dans la nature des choses qu'une population trangre,
qui diminuait tous les jours, restt matresse paisible d'un grand
empire,  qui elle demandait le sacrifice de ses richesses et de sa
religion.

Il n'y avait aucune proportion entre la colonie et la mtropole.
Aussi dit-on que, ds l'anne 1225, pendant le rgne dplorable du
second des Courtenai, on mit en dlibration, dans le conseil de
Venise, s'il ne convenait pas de transfrer le gouvernement et la
population tout entire de la rpublique dans ces nouveaux tats
qu'il s'agissait de dfendre. On ajoute que les avis furent tellement
partags sur cette importante question, que la proposition contraire
ne prvalut que d'une voix, qu'on appela la voix de la providence.
Ce devait tre une dlibration bien solennelle que celle o l'on
agitait le dplacement de la capitale, un changement de patrie.
Cependant la plupart des historiens n'en font aucune mention; leur
silence ne peut qu'inspirer des doutes sur la ralit de ce fait;
d'un autre ct on cite d'anciennes chroniques qui l'attestent[263].
Cette ide est d'ailleurs si naturelle qu'il est impossible qu'elle
ne se soit pas prsente  des hommes continuellement occups de la
conservation de cette prcieuse conqute. Il ne peut donc y avoir
d'incertitude que sur le nombre plus ou moins grand des partisans de
cette proposition hardie.

[Note 263: Voyez _Principj di storia civile di Venezia_, de SANDI;
les chroniques qu'il cite sont manuscrites; il les dsigne sous les
noms de _Savina_ et de _Barbaro_.

Dans son _Essai sur l'histoire de Venise_, l'abb Tentori, tom. IV,
chap. 9, cite aussi la mme chronique, et une histoire manuscrite;
mais il ne croit pas que cette dlibration ait jamais eu lieu ni
pour Constantinople, ni pour Candie.

L'architecte Thomas Temanza, dans sa _Dissertation topographique,
historique et critique_, sur l'ancienne ville de Venise, rapporte
les discours attribus au doge Pierre Ziani, qui proposait la
translation, et au procurateur Ange Falier qui s'y opposa.]

Quoiqu'on ne puisse pas, sur une simple tradition rapporte dans des
manuscrits dont il est difficile d'apprcier l'autorit, admettre un
fait si important au nombre des vrits historiques, il peut tre de
quelque intrt de consigner ici l'extrait du rcit qu'on en lit dans
la chronique dite de Barbaro.

Le doge Pierre Ziani, aprs avoir eu sur ce grand projet des
confrences avec les principaux de l'tat, assembla le grand
conseil et y proposa la dlibration. Il commena par faire valoir
l'importance des tablissements que la rpublique possdait dans
le Levant, la force et la fertilit de Corfou, l'tendue et
l'heureuse situation de Candie, toutes les ctes de la Grce, les
meilleures les de l'Archipel soumises aux Vnitiens, le reste
occup par des matres si faibles qu'ils seraient trop heureux de
se ranger sous la protection du pavillon de Saint-Marc; au fond
de cet Archipel, une ville superbe, populeuse, assise entre deux
mers. Il n'existait pas dans le monde entier un site plus attrayant
et plus avantageux. C'tait l qu'avec toutes les commodits de
la vie on pouvait se promettre une sret parfaite: c'tait de l
que, par une communication facile avec les colonies, on pouvait
les protger efficacement, ou en tirer des secours au besoin. Ces
colonies d'ailleurs, sans cesse rvoltes contre une mtropole
loigne et situe au fond de l'Adriatique, obiraient sans murmure
 la dominatrice naturelle du commerce de l'Europe et de l'Asie.
La conservation de toutes ces colonies et les avantages  en tirer
dpendaient donc de l'occupation de Constantinople.

Que si l'on considrait l'tat prcaire d'un reste de Franais,
leur petit nombre, leurs divisions, leur pnurie, il n'tait pas
douteux que la rpublique ne ft appele  la gloire de runir sous
sa domination la totalit d'un empire qu'elle avait fond. Si elle
ne se chargeait de le dfendre, elle perdait tout le fruit de
ses anciennes victoires, et laissait avorter les bienfaits de la
providence. Bientt les Grecs allaient renverser le trne des Latins;
au contraire, ces Grecs ne seraient plus que de faibles ennemis en
prsence des Vnitiens tablis sur le canal du Bosphore.

D'ailleurs, si ce voisinage n'tait pas exempt de dangers, la
rpublique, dans sa situation actuelle, n'avait-elle rien 
craindre? Les Padouans, le patriarche d'Aquile, le roi de Hongrie,
ne l'avaient-ils pas fatigue de guerres continuelles, depuis sa
fondation, et ces guerres pouvaient-elles tre regardes comme
termines? Quand elles le seraient, ajoute l'orateur, quand il
serait permis de se confier avec une entire scurit  une paix
suspecte, quelle est notre situation? Nous avons un tat et nous
n'avons point de territoire; sans territoire comment esprer de voir
notre population s'accrotre; et sans population comment maintenir
notre puissance, comment accomplir les destines auxquelles nous
devons nous croire appels? Tant que nous resterons renferms dans
ces lagunes, au fond d'un golfe orageux, les peuples que nous avons
soumis, et  qui notre domination n'assure aucun avantage, ne
pourront se considrer comme formant avec nous une nation; nous en
tirerons quelques tributs, mais ils seront absorbs par les efforts
continuels que nous aurons  faire pour contenir les tributaires
dans l'obissance. Nous n'avons rien  vendre  nos les qu'elles ne
pussent se procurer avec avantage de par-tout ailleurs. Pour qu'elles
nous soient profitables, il faut que nous nous emparions de leurs
productions, et que notre commerce soit un monopole; mais ce monopole
excite le dsespoir des colons, et des rvoltes continuelles vous
l'attestent.

Je veux que vous repoussiez vos voisins, que vous conteniez vos
sujets, que votre commerce florissant vous procure de nouvelles
richesses; comment en jouirez-vous dans ce marais o vous manquez de
toutes les choses ncessaires  la vie; o l'air est impur quand les
eaux viennent  baisser, o ces mmes eaux, quand elles s'lvent,
menacent votre ville? dj elles ont dtruit Malamocco qu'il a fallu
abandonner. Vos digues renverses tous les ans par des temptes,
vos les submerges, vos ports ensabls, vous annoncent que tt ou
tard ces lagunes seront envahies par la mer; et, quand vous voudriez
croire ce danger plus loign qu'il ne l'est peut-tre, n'en est-il
pas un autre dont vous avez t souvent avertis? En vain vous vous
efforcez de consolider vos habitations sur cette arne mouvante,
les tremblements de terre viennent de temps en temps les renverser;
tout vous dit que vous tes sur un sol contre lequel les lments
sont conjurs. Ce n'est point l le sige d'un empire puissant. Il
dpend de vous de changer cette plage aride, cette mer orageuse, ces
marais infects, o vous vous trouvez loin de vos ressources et au
milieu de vos ennemis, pour le plus beau site de l'univers, dont vous
interdirez  votre gr l'approche aux Pisans et aux Gnois, d'o vous
dominerez les les de l'Archipel, toute la Grce et les ctes d'Asie,
heureuses de vous obir, et o vous appellerez  vous, sans efforts
comme sans rivaux, le commerce du monde.

Cette perspective brillante, l'attrait de la nouveaut sduisait une
partie de l'assemble, mais les esprits moins hasardeux craignaient
de se laisser entraner dans un avenir inconnu, et les hommes
sur qui l'amour de la terre natale et les habitudes conservaient
plus d'empire, prouvaient une rpugnance invincible  changer de
patrie. Le conseil tait agit; un bruit confus de voix annonait
la diversit des opinions, lorsqu'un personnage vnrable, le
procurateur Angelo Falier, monta  la tribune.

Quelque rpugnance que j'prouve, dit-il,  combattre le sentiment
du prince  qui je dois obissance et respect, je le fais cette
fois avec confiance, parce que je viens plaider devant vous la
cause de la patrie; je me croirais ingrat envers elle, envers cette
terre natale o mes aeux ont t honors, o moi-mme j'ai t
nourri, lev, combl de bienfaits, si je consentais aujourd'hui
 l'abandonner pour aller chercher d'autres biens sur une terre
trangre. Et quels sont-ils donc ces biens? un air plus pur, un
site plus riant, un sol plus fertile, la richesse, un commerce plus
tendu, une domination plus vaste et plus facile. Ah! lorsque les
habitants de Padoue s'enfuirent du plus beau pays de la terre pour
venir chercher un asyle dans les lagunes, ils surent gr  ces plages
d'tre striles, incultes, inhabites, situes au milieu des eaux.
Si elles eussent t riches, si elles n'eussent t caches par la
mer qui les environne, nos pres n'y auraient pas trouv leur sret,
notre rpublique, notre patrie n'existerait pas, nous serions ns
sujets de quelqu'un des petits princes de l'Italie, et nous ne nous
verrions pas aujourd'hui occups  dlibrer s'il nous convient de
trahir notre mre commune pour aller dominer dans l'orient. Nos
pres songrent-ils  la quitter lorsqu'ils n'eurent plus besoin
d'un asyle? ils s'attachrent  ces tristes plages en reconnaissance
du bienfait qu'ils en avaient reu. Ils travaillrent pendant huit
cents ans  les assainir,  s'y fortifier contre leurs ennemis et
contre les temptes; ils les couvrirent d'difices somptueux; ils y
appelrent toutes les commodits de la vie; ils y suspendirent dans
les temples les trophes de leurs victoires; et nous qui jouissons
de tous ces biens, nous voulons les mconnatre pour en chercher de
nouveaux. Nous reprochons  notre terre natale son insalubrit; et,
aveugles que nous sommes, nous oublions que les contagions les plus
redoutables viennent de l'Orient, o l'on veut nous conduire! Nous
nous plaignons de la strilit de notre sol, comme si quelque chose
manquait  nos besoins,  nos caprices: comme si les eaux qui nous
environnent ne nous fournissaient pas -la-fois et une nourriture
abondante, et un moyen d'industrie. On nous parle de tremblements
de terre: Eh! quel pays y est plus expos que Constantinople? Des
inondations: les Romains quittrent-ils leur ville, parce que le
Tibre menaait d'en renverser les remparts? De sret, de richesses:
n'est-ce pas ici que vous avez trouv votre sret? que vous avez
acquis ces richesses qui vous rendent ambitieux? De colonies: et
sur qui donc avons-nous conquis les plus belles de celles que
nous possdons? sur les matres de cet empire  qui ces colonies
tiennent, dit-on, indissolublement. Nos colonies grecques sont
importantes sans doute; mais sont-elles les seules que nous ayons 
conserver? L'Istrie, la Dalmatie, n'auraient-elles plus de prix  nos
yeux? Et si nous allions  Constantinople pour tre plus  porte de
surveiller Candie et la Grce, ne serait-ce pas abandonner au roi de
Hongrie nos provinces de l'Adriatique?

Ce prince est un voisin dangereux; la jalousie des Padouans et
l'inimiti du patriarche d'Aquile vous fatiguent; vous allez mettre
les mers entre eux et vous; mais dans quel pays allez-vous vous fixer
o l'ambition de la domination et des richesses ne vous suscitent
bientt des ennemis? Dj il s'agit de transporter le sige de votre
nouvel tat dans une ville que nous ne possdons pas tout entire.
Il faudra commencer par en chasser ou par assujettir les Franais;
ensuite, vous aurez  vous assurer de l'obissance des naturels
du pays; enfin, il vous restera  repousser vos nouveaux voisins,
c'est--dire le roi des Bulgares, le prince de Thessalie, l'empereur
de Trbizonde et celui de Nice, dont le territoire s'tend jusqu'aux
faubourgs de Constantinople. Il y a plus, on parle d'un nouveau
peuple dj tabli dans la Natolie, peuple redoutable par son
courage, par son fanatisme, et par la haine qu'il a voue au nom
chrtien.

Voil pourtant les ennemis que vous iriez chercher pour chapper
 l'incommodit d'avoir pour voisins les Padouans et le patriarche
d'Aquile.

Avez-vous form le projet de vivre en paix avec tous ces peuples
dont vous allez vous rapprocher? Mais l'amiti des Grecs est toujours
suspecte; celle des Franais, impuissante et onreuse; enfin, je
suppose que vous conserviez la paix avec les uns et les autres; quel
moyen de la conserver avec les infidles?

De deux choses l'une, ou vous partez pour faire des conqutes, et
alors les projets de votre politique sont subordonns aux vnements;
ou bien vous allez vous tablir paisiblement dans un quartier de
Constantinople; mais conoit-on l'existence de deux gouvernements
dans l'enceinte d'une mme ville? O sera notre sret dans un
pareil tablissement? Quelle sera la condition de nos concitoyens
transplants sur cette terre nouvelle? Quelle sera la destine de
nos vieillards, de nos parents, de tout ce que nous laisserons ici?
Abandonns au fond de ce golfe, c'est alors qu'ils s'apercevront que
ces plages sont tristes et striles. Le commerce, la richesse, la
puissance, s'vanouiront -la-fois; un voisin ambitieux ne tardera
pas  se montrer entreprenant: nous apprendrons de loin que notre
patrie est devenue sujette. Ceux d'entre nous qui pourront encore
y aborder trouveront la ville dpeuple, les canaux ensabls, les
digues renverses, les lagunes infectes, nos difices dmolis,
leurs dbris prcieux transports ailleurs, nos trophes disperss
chez l'tranger, quelques religieux errants sur les ruines de
monastres autrefois magnifiques, le peuple sans travail et sans
pain, la religion sans pompe, le magistrat de quelque ville voisine
dictant des lois dans ce palais o nous dlibrons; et l'histoire
dira que, pour couter une ambition inquite et peu rflchie, nous
avons renonc aux bienfaits les plus signals de la providence,
et dtruit l'un des monuments les plus admirables de l'industrie
humaine. Non, s'cria l'orateur, en se jetant aux pieds d'un
Christ qui corait la salle, Non, vous ne permettrez pas,  notre
divin Sauveur, que nous abandonnions la patrie que vous nous aviez
assigne; c'est vous qui en avez pos les fondements sur l'abyme des
mers; c'est vous qui l'avez dfendue et gouverne. Daignez toucher le
coeur de ce peuple qui vous fut toujours fidle; qu'il ne se montre
pas ingrat envers vous, et qu'il accomplisse, sous une protection
dont il a reu tant de tmoignages, les destines que vous lui
rservez.

Falier descendit alors de la tribune, les yeux pleins de larmes; on
alla aux voix: et une boule ou deux dcidrent du sort de Venise.

Sous une infinit de rapports, la situation de Constantinople
tait certainement prfrable. Mais de tels avantages ne sont que
relatifs, et, si les Vnitiens dlibrrent en effet sur le choix,
ils firent sagement de prfrer une position moins brillante, o ils
trouvaient leur sret, et que leurs forces maritimes suffisaient 
dfendre. Transport dans l'Orient, ce peuple de commerants et de
marins, plus braves sans doute que les Grecs, mais moins lettrs, et
considrs par eux comme des barbares, n'aurait pu y tre support
qu'en se confondant avec la population indigne et en en prenant la
mollesse. Mais les diffrences de religion, de langue et d'intrts,
taient autant d'obstacles  cette fusion. Jamais ils n'auraient
eu assez de bras pour contenir la population, pour dtruire trois
ou quatre empereurs inquiets de leur voisinage, ni sur-tout pour
arrter le nouveau torrent de barbares qui devaient bientt fondre
sur ces belles contres. Ce n'tait pas avec une trentaine de galres
qu'on pouvait dfendre une ville comme Constantinople. D'ailleurs
les Vnitiens ne possdrent jamais que le quart de la ville, et
quand ils auraient pu devenir matres de toute cette capitale, que
serait devenu le gouvernement de Venise au milieu de cette nouvelle
population? Un gouvernement municipal pouvait convenir  un tat
qui tait tout entier dans une ville. On peut admettre mme chez
une grande nation un gouvernement collectif; mais il faut que les
intrts du peuple et ceux de l'administration soient homognes; il
faut que ceux qui exercent les droits de tous, soient revtus de
leur magistrature par la confiance; que les patriciens, s'il y en
a, soient ds long-temps environns de considration: or conoit-on
ce que serait une poigne de citadins et de nobles, qui viendraient
dans un pays, o leurs noms ne seraient pas mme connus, imposer
silence  toutes les vanits? De deux choses l'une: ou on aurait
appel les habitants du pays  siger dans les conseils investis de
la souverainet, et alors les Vnitiens n'auraient plus t que des
Grecs, et l'empire d'Orient aurait t une rpublique; ou bien les
Vnitiens auraient prtendu gouverner sans partage, et pour soutenir
un tel gouvernement (en supposant la chose possible), il aurait
ncessairement fallu donner une telle puissance  celui qui en
aurait t le chef, que bientt les conqurants n'auraient pas t
plus libres que le peuple conquis.

La puissance, la libert, la conservation de la rpublique, tenaient
 sa position insulaire. Comme Athnes, elle dominait sur la mer;
comme Athnes, elle avait vaincu le grand-roi; mais elle avait un
avantage de plus, celui de ne point tenir  la terre. Ceci rappelle
cette rflexion de Xnophon, dont il a t fait une application si
brillante: si les Athniens taient -la-fois matres de la mer et
insulaires, ils seraient terribles sans tre vulnrables.

[Note en marge: XII. Nouvelle rvolte des colonies vnitiennes.]

Pendant que les Latins perdaient l'empire d'Orient, il tait naturel
que les colonies vnitiennes essayassent de nouveaux efforts pour
secouer le joug de la mtropole. C'est un des inconvnients attachs
au gouvernement rpublicain, que cette mfiance dclare contre tous
les dpositaires du pouvoir, qui le fait passer rapidement dans
une multitude de mains, parmi lesquelles il y en a ncessairement
de malhabiles. Le snat de Venise changeant continuellement les
gouverneurs de ses provinces, ceux-ci administraient ncessairement
sans exprience: les plus capables n'osaient rien hasarder: il
semblait qu'on ne voult laisser  aucun d'eux le temps de rparer
ses fautes ou d'achever ce qu'il avait heureusement commenc. De l
rsultaient pour les colons de justes sujets de plainte. Quelquefois
l'administrateur tait tent d'abuser d'un pouvoir qui allait lui
chapper, et souvent les peuples prouvaient la tentation non
moins vive de profiter, pour ressaisir leur libert, de l'occasion
favorable que leur offrait un mauvais choix.

Les villes de Pola et de Zara chassrent le podestat vnitien, et se
mirent, comme de coutume, sous la protection du roi de Hongrie. Il
fallut armer une flotte, et rduire ces deux places par des siges.

[Note en marge: 1241.]

Les Candiotes, qui avaient un asyle plus sr dans leurs montagnes,
fatiguaient sans cesse la rpublique de leurs insurrections. Deux
frres, Georges et Thodore Cortazzi, se mirent  la tte de celle
qui clata en 1241. Ils rassemblrent assez de forces pour que cette
rvolte devnt une guerre. Le gouverneur Marin Geno y fut tu.
Ses successeurs, sur-tout Marin Gradenigo, remportrent quelques
avantages, et ramenrent une paix qui fut scelle du sang de quelques
rebelles obscurs.

[Note en marge: 1243.]

Un autre habitant de l'le, nomm Alexis Calerge, homme considrable
par sa naissance, redoutable par sa prudence et sa tnacit,
prparait, non une rvolte momentane, mais une rsistance opinitre.
Le snat, averti de ses pratiques, souponna son dessein, et voulut
le faire enlever. Calerge, galement bien servi par ses espions,
s'vada sur-le-champ, et l'insurrection clata dans la nuit mme de
son vasion. Ce fut un embrasement gnral, une guerre qui, pendant
dix-huit ans, conduite et soutenue avec des succs divers, fatigua,
puisa les troupes de la rpublique.

L'Europe eut pour la premire fois le spectacle d'une puissance
maritime luttant contre une grande colonie. La mtropole attaquait
toujours les rivages avec succs. Les colons trouvaient toujours
un asyle assur dans les terres. Les Vnitiens, aprs une premire
victoire, se trouvaient trop faibles pour en recueillir le fruit.
Quand les Candiotes taient victorieux  leur tour, leur ennemi
leur chappait; ils ne pouvaient le suivre sur les mers, et
porter la guerre dans son territoire. Ces deux peuples taient
dans l'impuissance de se dtruire; ils sentirent l'inutilit de
leurs efforts; on ngocia, et dans la ngociation le gouvernement
vnitien reprit sa supriorit. Il ne lui en cota que de gagner
le chef de l'insurrection. On accorda  Calerge des honneurs, des
privilges, l'exemption de tous les impts: on l'leva au rang de
noble vnitien; et, contre l'ordinaire de cette sorte de trait entre
le matre offens et le sujet rebelle, on ne conserva ni sentiment
de vengeance, ni projet de trahison. Pour affermir cette paix, la
mtropole envoya dans l'le une nouvelle colonie, qui fonda la ville
de la Cane, sur les ruines de l'ancienne Cydon.

[Note en marge: Nouvel envoi de familles vnitiennes  Candie. Terres
qu'on leur assigne. Elles fondent la ville de la Cane.]

Le systme de colonisation que les Vnitiens adoptrent mrite de
fixer l'attention; ils divisrent l'le en trois parts. La premire
pour la rpublique, la seconde appartenait  l'glise, la troisime
aux colons; celle-ci tait divise en 132 lots pour les cavaliers
ou nobles, et 405 pour les fantassins. L'ancienne Crte pouvait
reconnatre dans ce partage une imitation de la mthode des Grecs
et des Romains[264]. Les lots de terre n'taient point gaux; aux
plus considrables tait attache l'obligation de fournir, en cas
de guerre, un cavalier et deux cuyers avec leurs armes et leurs
chevaux; les autres devaient fournir dix soldats  pied. Plus tard la
colonie eut un gouvernement calqu sur celui de la mtropole, un duc,
ou vice-doge, un grand conseil et un livre d'or[265], pour y inscrire
les noms d'une noblesse sans pouvoir.

[Note 264: Thucydide rapporte plusieurs exemples de partages
semblables ordonns par les Grecs aprs la soumission d'une
colonie rvolte. Les Athniens rentrent dans Mitylne, qui avait
t infidle  leur alliance: ils ordonnent la mort de tous les
habitants,  l'exception des femmes et des enfants. Le vaisseau,
porteur du contre-ordre, arrive quelques instants avant l'excution;
mais il apporte en mme-temps un dcret qui divise les terres de
l'le en trois mille lots; trois cents pour tre consacrs aux
dieux, et le reste pour tre rparti par le sort entre les citoyens
d'Athnes envoys pour en prendre possession.

Plate, dpendance de Thbes, et qui tait devenue l'allie des
Athniens, est force de se rendre; une sentence solennelle condamne
tous les habitants  mort, les femmes sont rduites en servitude, les
Thbains envoient une colonie de Mgariens pour peupler la ville, et
les terres deviennent une proprit du trsor public.]

[Note 265: _Ricerche storico-critiche sull'opportunit della laguna
veneta pel commercio, sull'arti e sulla marina di questo stato_, par
le comte FILIASI.]

[Note en marge: XIII. Diffrends entre le pape et l'empereur Frdric
II.]

Pendant ce temps-l des intrts temporels brouillaient l'empereur
Frdric II et le pape. L'empereur s'tait engag  faire le voyage
d'outre-mer; dj hritier du royaume de Naples, il avait exig
de Jean de Brienne, son beau-pre, la cession de la couronne de
Jrusalem; mais, depuis sept ans, il diffrait d'accomplir son voeu.
Grgoire IX eut beau lui crire: Le Seigneur nous a mis en ce monde,
comme un chrubin arm d'un glaive tournoyant, pour montrer  ceux
qui s'garent le chemin de l'arbre de vie[266]. Il eut beau lancer
l'excommunication, pour se dbarrasser d'un voisin dangereux, en
l'envoyant au-del des mers; Frdric disait que si Dieu avait connu
le royaume de Naples, il n'aurait pas fait choix du strile pays de
la Jude; et il rpondait au pape[267]: L'glise romaine brle d'une
telle avarice, que les biens ecclsiastiques ne lui suffisent plus;
elle n'a pas honte de dpouiller les princes souverains. Je ne parle
point des simonies, des exactions qu'elle exerce sur le clerg, des
usures manifestes ou pallies dont elle infecte le monde. Cependant
ces sangsues insatiables usent de discours tout de miel, disant que
la cour de Rome est l'glise _notre mre et notre nourrice_, tandis
que c'est une martre, et la source de tous nos maux. Elle envoie
de tous cts des lgats, avec pouvoir de punir, de suspendre,
d'excommunier, non pour rpandre la parole de Dieu, mais pour amasser
de l'argent, et moissonner ce qu'ils n'ont point sem; et maintenant
ces Romains, sans noblesse, sans courage, vains de leur littrature,
aspirent aux royaumes et aux empires.

[Note 266: _Histoire ecclsiastique_, liv. 79e.]

[Note 267: Ibid.]

C'taient l de singuliers sentiments pour un crois; aussi le pape
pronona-t-il l'anathme contre Frdric[268]. Voyant que l'empereur
ngligeait son salut, en refusant d'accomplir son voeu, nous avons,
dit-il, tir contre lui le glaive mdicinal de saint Pierre, et
publi, en esprit de douceur, la sentence d'excommunication. Tous les
lieux o il arrivera seront frapps de l'interdit ecclsiastique;
tant qu'il y sera prsent, on n'y clbrera aucun office; s'il
assiste au service divin, nous procderons contre lui comme contre
un hrtique qui mprise les clefs de l'glise; et s'il ne se soumet
 l'excommunication, nous absoudrons de leur serment tous ceux qui
lui ont jur fidlit: car on n'est point oblig de garder la foi
que l'on a jure  un prince chrtien, quand il s'oppose  Dieu et 
ses saints, et mprise leurs commandements. Cette terrible maxime
montrait un digne successeur d'Innocent III, qui, en excommuniant
Louis de France, fils de Philippe-Auguste, avait pris pour texte ces
paroles d'zchiel: Glaive, glaive, sors du fourreau, et aiguise-toi
pour tuer.

[Note 268: Ibid.]

[Note en marge: Frdric passe en Palestine.]

Frdric, sans tre branl par les anathmes du pape, jugea
cependant que les intrts de son royaume de Jrusalem pouvaient
rclamer sa prsence. Il se disposa  partir pour la Palestine.
Grgoire lui signifia qu'il ne pouvait pas prtendre  y passer
comme crois, jusqu' ce qu'il ft absous des censures qu'il avait
encourues. Ce prince ne tint aucun compte de cette dfense. Pendant
qu'il allait combattre les Sarrasins, il laissa en Italie une
arme qui attaqua l'tat de l'glise; et par une singularit assez
remarquable, il y avait dans cette arme des Sarrasins-siciliens
qu'il avait enrls dans ses troupes.

[Note en marge: Il conclut une trve avec le soudan d'gypte.]

Arriv dans la Terre-Sainte avec vingt galres et cent chevaliers, il
y trouva un clerg dcid  le mconnatre, et les soudans d'gypte
et de Damas camps  Gaza et  Naplouse. Frdric jugea fort sagement
qu'attendu la difficult de conqurir par les armes ces saints lieux,
qui avaient dj cot tant de sang, c'tait rendre un grand service
 la chrtient, que de s'assurer, au moins pour quelque temps, par
la ngociation, la possession non conteste du royaume de Jrusalem.
Il eut le bonheur, ou l'habilet, de conclure avec le soudan d'gypte
une trve de dix ans, par laquelle celui-ci lui cdait Jrusalem,
Bethlem, Nazareth et Sidon, avec la facult de fortifier ces places;
seulement le soudan se rservait, dans Jrusalem, une mosque que
les musulmans avaient btie  la place de l'ancien temple, dtruit
par Titus, et qui avait t change en glise, aprs la conqute de
Godefroi de Bouillon.

Cette restriction excita la colre du patriarche. Il se plaignit
de l'impit qui laissait le temple de Salomon entre les mains des
infidles, et poussa l'emportement jusqu' dfendre de rconcilier
les saints lieux, d'y faire aucun plerinage, d'y clbrer le service
divin.

[Note en marge: Il arrive en Italie.]

Au mpris de toutes ces censures, l'empereur fit faire les crmonies
de la religion dans l'glise du Saint-Spulcre; et comme il n'y avait
point d'vque pour le couronner, il prit lui-mme la couronne sur
l'autel, et se la mit sur la tte; deux jours aprs il partit pour
Ptolmas. Le clerg ne lui pardonnait pas d'avoir sign la trve.
Des moines s'tant permis de prcher contre lui, il les fit fustiger
par ses soldats. Le patriarche mit les lieux saints en interdit.
Frdric se rembarqua, et fit voile pour l'Italie, o les succs de
l'arme du pape rclamaient sa prsence.

Son arrive changea l'tat des affaires, et lui attira une troisime
excommunication. Le pape dlia tous les sujets de l'empereur de leur
serment de fidlit. Ce grand clat fut suivi d'une assez prompte
rconciliation; mais quelque temps aprs les guerres de l'empereur
contre les villes insoumises de la Lombardie, et ses prtentions
sur la Sardaigne, attirrent sur lui de nouveaux anathmes et la
publication d'une croisade. Il y a, disait le pape, plus de mrite
 combattre Frdric, ennemi de la foi, qu' retirer la Terre-Sainte
d'entre les mains des infidles[269]. Grgoire dposa Frdric,
et donna l'empire  Robert, frre de saint Louis; mais le roi
lui fit une fort belle rponse, dont la sagesse contrastait avec
l'emportement du pontife. L'empereur marcha sur Rome.

[Note 269: Lettre de Grgoire IX  saint Louis: Un cur de Paris
ayant reu l'ordre de publier cette excommunication, dit en chaire:
J'ai ordre de dnoncer l'empereur comme excommuni; j'ignore
pourquoi. J'ai appris seulement qu'il y avait un grand diffrend
entre lui et le pape. Je ne saurais dire de quel ct est le bon
droit. En consquence, autant que je le puis, j'excommunie celui des
deux qui a tort. Le pape ne manqua pas de punir cette hardiesse, et
l'empereur de la rcompenser.]

[Note en marge: XIV. Guerre en Italie.]

Ce pontife violent, qui luttait depuis quatorze ans contre le plus
puissant prince de la chrtient, tait presque centenaire; il
mourut. Son successeur ne rgna que quelques jours. Les cardinaux
furent prs de deux ans  s'accorder sur un choix. Lorsque ce choix
fut connu, on en flicitait Frdric. Le cardinal de Fiesque,
rpondit-il, tait de mes amis; vous verrez qu'Innocent IV sera
mon ennemi le plus acharn. En effet, le nouveau pape ne se
montra pas plus dispos que son prdcesseur  rien abandonner des
prtentions de l'glise. Les hostilits recommencrent, et avec
elles les excommunications. Le pape poussait si loin la violence
dans l'exercice de son autorit spirituelle, qu'en mme temps
qu'il dposait l'empereur et publiait une croisade contre lui,
il excommuniait deux autres rois, Jacques d'Arragon et Sanche de
Portugal. Tandis qu'il offrait la couronne de Sicile  un prince
franais, il la proposait  un fils du roi d'Angleterre[270]; enfin
il entrait en ngociation avec le soudan d'gypte, pour l'engager 
rompre la trve jure entre lui et Frdric, comme roi de Jrusalem.
Il y eut des conspirations contre la vie de l'empereur[271]; il y en
eut pour tuer le pape. Frdric fit pendre son mdecin pour lui avoir
prsent du poison.

[Note 270: Cette bulle d'Innocent IV au roi d'Angleterre a t
imprime pour la premire fois par le savant et judicieux auteur de
l'_Essai sur la puissance temporelle des papes_, tom. II.]

[Note 271: Presque tous les conjurs condamns  mort, aprs la
dcouverte de la conjuration trame par les frres mineurs pour
assassiner Frdric, dclarrent que le pape en avait connaissance.
(_Lettres de_ Pierre DESVIGNES, liv. II.)]

[Note en marge: Commencement des deux factions connues sous le nom de
Guelfes et de Gibelins.]

Tant d'animosit ne pouvait manquer de donner naissance  des
factions. Il s'en forma deux en Italie, sous le nom de Guelfes et
de Gibelins, noms dont on ignore l'origine, mais  qui de longs
malheurs, fruit de tant de discordes, donnrent une dplorable
clbrit.

 la faveur de ces troubles, Azon, marquis d'Este, rclama
l'assistance du pape et des Vnitiens, pour recouvrer ses tats,
dont il avait t dpouill par l'empereur, et mit le sige devant
Ferrare, qui tenait pour la faction gibeline. Le doge alla en
personne  ce sige, aprs avoir laiss le gouvernement de Venise
 son fils Jean[272], et Ferrare s'tant rendue, le marquis, en en
prenant possession, s'acquitta envers la rpublique par la concession
de divers privilges, dont les commerants vnitiens devaient jouir
dans ses tats. Ces privilges furent, dans la suite, l'occasion
d'une guerre.

[Note 272: _Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.]

[Note en marge: La rpublique arme une flotte contre l'empereur.]

L'empereur avait beaucoup  faire pour soutenir ses droits en
Allemagne, en Lombardie, en Sicile, en Syrie. Le pape, qui lui
suscitait des ennemis de tous cts, ne manqua pas de s'adresser
aux Vnitiens, dont la politique constante fut de contrarier
l'agrandissement des empereurs en Italie. La rpublique arma une
flotte, qui, sous le commandement de Pierre Thiepolo, fils du doge,
alla croiser dans les mers de Naples, fit quelques dgts sur les
ctes, et se retira, sans avoir livr bataille, devant la flotte
impriale.

[Note en marge: Le fils du doge va combattre contre l'empereur; il
est pris et dcapit.]

Pour rparer la honte de cette retraite, le jeune Thiepolo alla
combattre  la tte des Milanais. Vaincu par Erzelin, l'un des
partisans de l'empereur, il fut fait prisonnier et envoy  Frdric,
qui, contre toutes les lois de la guerre et de l'humanit, lui fit
trancher la tte, pour se venger du doge et insulter le gouvernement
vnitien. Non-seulement la rpublique ne tmoigna aucun ressentiment
de cet outrage, mais aprs la mort de l'empereur, qui survint en
1250, elle fournit  son fils Conrad une flotte pour passer  Naples,
quoiqu'il ft poursuivi avec la mme animosit, et frapp des mmes
anathmes que son pre.

[Note en marge: Guerre contre Erzelin, tyran de Padoue.]

La vengeance du snat de Venise tomba sur Erzelin. C'tait un homme
de basse extraction, qui,  la faveur des troubles qui dsolaient
l'Italie, s'tait fait chef du parti des Gibelins, c'est--dire des
Impriaux dans la Lombardie. Il avait tabli sa rsidence  Padoue,
dont il tait devenu le tyran, et rpandait encore plus la terreur
par ses cruauts que par ses armes. Le pape, pour se dlivrer d'un
ennemi si dangereux, publia, contre ce fils de perdition, cet homme
de sang, rprouv par la foi[273], une croisade, dans laquelle les
Vnitiens s'engagrent avec l'ardeur qu'inspirent le dsir d'une
juste vengeance, et l'inquitude que donne toujours le voisinage
d'un tyran. Dans le trait qui fut conclu  cette occasion avec le
pape, le doge ne stipula point en son nom, comme avaient fait souvent
ses prdcesseurs, mais au nom du conseil et de la communaut des
Vnitiens[274]. Ils armrent des troupes, des vaisseaux. Padoue, la
place d'armes d'Erzelin, fut emporte d'assaut, et pille pendant
sept jours par ceux qui se disaient ses librateurs. Le tyran,
furieux en apprenant la perte de cette ville, fit gorger tous les
Padouans qui taient dans son arme; poursuivi dans Vrone, dans
Vicence, dans Brescia, il mourut enfin d'une blessure qu'il avait
reue en combattant. Ce fut en reconnaissance de ce service, rendu
au parti de l'glise, que le pape accorda au doyen du chapitre de
Saint-Marc le droit de porter la mtre et le bton pastoral.

[Note 273: Ce sont les expressions de la bulle. (RAYNALDI _Annales_,
1255.)]

[Note 274: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_ da Sebastiano CROTTA.]

[Note en marge: Abdication du doge Jacques Thiepolo. 1249.]

Je n'ai pas voulu interrompre le rcit de ces vnements, pour faire
mention de l'abdication du doge Thiepolo. Accabl d'annes et du
chagrin d'avoir perdu si malheureusement son fils, il se dmit de sa
dignit en 1249. Savant jurisconsulte, il avait recueilli, coordonn
les lois de sa patrie, et rform le code vnitien.

Il y avait -peu-prs un sicle que les Pandectes de Justinien
avaient t retrouves[275]; la vive lumire qu'avait rpandue
ce recueil de lois, fut une des principales causes du retour
de la civilisation. Ce que les Triboniens avaient fait pour la
lgislation de l'empire, Pantalon Justiniani, depuis patriarche de
Constantinople, Thomas Centranigo, Jean Michieli, et tienne Badouer,
l'excutrent pour leur patrie. Tels sont les noms de ceux que la
reconnaissance publique cite comme cooprateurs de Jacques Thiepolo
dans cet utile travail. L'orgueil national des habitants de Sienne,
et peut-tre la jalousie ont accrdit parmi eux l'opinion que les
Vnitiens leur avaient demand communication de leurs statuts, et les
avaient pris pour modle[276]. Il serait fort difficile de vrifier
ce fait, dont assurment les Vnitiens ne demeureraient pas d'accord.

[Note 275:  Amalfi, en 1137, ou en 1135, suivant Tiraboschi.
Cet historien prtend au reste que le manuscrit qu'on trouva 
Amalfi, tait, ou l'original, ou au moins une copie trs-ancienne
des Pandectes; mais que l'existence de ce recueil tait connue
avant cette poque; et il cite  l'appui de son opinion plusieurs
jurisconsultes qui l'avaient dj expliqu; quoi qu'il en soit, les
Pisans emportrent ce trophe du pillage d'Amalfi, et s'en virent
dpouills  leur tour par les Florentins.]

[Note 276: Voici ce que je lis dans une note de M. le bibliothcaire
de la ville de Sienne, sur un manuscrit intitul: _Collezione di
leggi Venete:  costante tradizione che da Siena fossero mandati i
nostri statuti a Venezia_.]

Ce fut, dit-on, sous le rgne de Jacques Thiepolo, en 1446, que
furent commencs le pont de Rialte et les embellissements de la place
Saint-Marc[277].

[Note 277: Cronica di Venezia, e come lo f edificata, e in che
tempo, e da chi fino all'anno 1446.

(_Manuscrit de la bibliothque de St.-Marc_, n 21.)]

[Note en marge: Marin Morosini, doge. 1249.]

Thiepolo fut remplac par Marin Morosini, pour l'lection duquel on
leva le nombre des lecteurs  quarante et un, afin d'viter les
inconvnients du partage.

C'est au rgne de celui-ci qu'il faut rapporter la premire
croisade de saint Louis, dont je ne fais mention que parce que un
vieil historien reproche aux Vnitiens de n'avoir pas voulu se
laisser flchir pour fournir  ce prince des vaisseaux  un prix
raisonnable[278].

[Note 278: Et li messages furent en Acre; ils ne porent en nule
manire flchir les Genevoys, ne les Vniciens, que ils vousissent
mettre resnable pris en leur vaissiaus.

(_Annales du rgne de St.-Louis_, par Guillaume de NANGIS.)]

[Note en marge: Renier Zeno, doge. 1252.]

Morosini ne rgna que trois ans. Aprs sa mort, les quarante-un
lecteurs firent choix de Renier Zeno, et annoncrent cette lection
au peuple. C'est l'expression de l'historien Dandolo[279] que je
consigne ici, parce qu'elle fait voir ce qui restait alors au peuple
vnitien de son ancien droit d'lire le doge.

[Note 279: Ducem creatum populo nuntiaverunt. (_Chronicon._ lib. 10,
cap. 7.)]

[Note en marge: XV. Guerre contre les Gnois. 1256.]

Le rgne de Zeno fut rempli par une guerre continue de onze ans que
la rpublique de Venise eut  soutenir contre celle de Gnes. Ce
fut vers l'an 1256 qu'clata entre les deux peuples cette haine
ne de la jalousie du commerce; haine si funeste dans ses effets
qu'elle compromit tour--tour l'existence des deux tats. Gnes,
sans territoire comme Venise, tirait toute sa puissance de la
navigation. Cette navigation avait pour objet de fournir  l'Europe
les marchandises de l'Asie.  cette poque, la boussole n'avait pas
encore ouvert les routes de l'ocan. Quatre puissances principales
possdaient de vastes ctes sur la Mditerrane, mais aucune d'elles
n'avait une marine commerante. Les chrtiens et les Sarrasins se
disputaient encore l'Espagne; la France divise ne songeait pas 
s'enrichir par le commerce, qu'elle semblait mme ddaigner; le
royaume de Naples et de Sicile tait devenue une proie que plusieurs
familles se disputaient; l'empire grec, dchir de toutes parts,
tait press par les peuples orientaux. C'tait un immense avantage
que le privilge exclusif d'aller acheter, dans le fond de la
Mditerrane, tous les objets de luxe et de ncessit que l'Asie
fournissait  l'Europe, d'en fixer  son gr le frt et le prix. Ce
privilge tait exploit par les trois rpubliques de Venise, de
Pise et de Gnes. Les deux dernires n'avaient pu voir sans envie
les tablissements que la premire avait acquis dans l'Archipel et
dans la More. Si les Vnitiens avaient pu garder toutes leurs
conqutes, ils auraient certainement fini par interdire  leurs
rivaux la navigation de la mer Noire, du Bosphore et de l'Archipel.
Sans en venir mme  cette extrmit, ils auraient eu sur eux tant
d'avantages, que la concurrence serait devenue impossible; aussi
le sentiment de leur intrt avait-il alli les Gnois avec les
empereurs grecs, pour la destruction de l'empire latin en Orient.

[Note en marge: Discorde pour la possession d'une glise 
St.-Jean-d'Acre.]

Sur les ctes de la Palestine, les avantages avaient t moins
ingalement partags. On a vu que les Gnois et les Vnitiens avaient
des comptoirs dans les ports principaux. Ils possdaient les uns et
les autres des quartiers dans plusieurs places; ils y taient sous la
juridiction de leurs magistrats. Dans la ville de Saint-Jean-d'Acre
il ne se trouvait malheureusement qu'une glise pour les deux
nations. Les Gnois en rclamaient la possession exclusive, les
Vnitiens voulaient qu'elle ft commune; le pape jugea le diffrend
en faveur de ceux-ci. Les Gnois, au lieu de se soumettre  cette
dcision, s'emparrent de l'glise, la fortifirent et chassrent
tous les Vnitiens de la ville.

Ils devaient s'attendre  tre bientt attaqus. Venise arma treize
galres, qui forcrent l'entre du port, et brlrent trente
btiments gnois qui s'y trouvaient. Quelques troupes mises 
terre marchrent sur l'glise qui tait le sujet de la querelle,
l'emportrent d'assaut, la dtruisirent entirement, forcrent les
Gnois  se rfugier dans Tyr, s'emparrent de leurs comptoirs, et
pillrent leurs magasins.

Les Gnois tablis  Tyr se mirent aussitt en mer avec quelques
vaisseaux, pour tirer vengeance de cette perte. L'escadre vnitienne
sortit du port de Saint-Jean-d'Acre, pour aller  leur rencontre, et
les battit compltement. Mais ce n'tait l que le prlude de combats
plus srieux. Les deux rpubliques armaient avec la plus grande
activit. Les Vnitiens ne se bornrent pas  dployer leurs propres
forces. Ils invoqurent la haine que les Pisans avaient voue au nom
gnois, et oubliant pour un moment leurs propres rivalits, parce
qu'il y avait un ennemi commun  dtruire, Venise et Pise s'allirent
par un trait offensif et dfensif, dont la dure tait fixe  dix
ans[280].

[Note 280: Il est dans les dissertations de MURATORI, _sur les
antiquits du moyen ge_. (Dissertation 49e, p. 403.)]

[Note en marge: Bataille navale. 1258.]

Quarante-neuf galres et quatre gros vaisseaux partis de Venise
arrivrent devant Saint-Jean-d'Acre, presque dans le mme temps o
quatre gros vaisseaux et quarante galres gnoises entraient dans
la rade de Tyr. Les deux flottes remirent en mer, animes d'une
ardeur gale; elles s'aperurent mutuellement vers le soir du 25
juin 1258. On passa la nuit  s'observer. Les Gnois avaient pour
capitaine Guillaume Buccanigra. La flotte vnitienne tait commande
par Andr Zeno, fils du doge, et Laurent Thiepolo. Au point du jour
on s'attaqua avec fureur, la ligne des Gnois fut rompue ds le
commencement de l'action; ils redoublrent d'efforts pour rparer ce
dsavantage. Mais la victoire se dclara en faveur des Vnitiens.
Vingt galres prises les suivirent lorsqu'ils rentrrent triomphants
dans le port; le reste de la flotte gnoise se retira vers Tyr; elle
avait perdu plus de deux mille hommes. Arrivs  Saint-Jean-d'Acre,
les vainqueurs se jetrent sur ce qui restait dans cette ville de
ngociants gnois, dtruisirent leurs habitations et les firent
prisonniers. Ainsi la guerre civile venait de s'allumer entre
les chrtiens dans la Terre-Sainte; et tandis que les infidles
pouvaient voir, de leurs ctes, les fureurs de ces deux peuples qui
s'entre-dtruisaient, ce qui restait de chrtiens dans la Palestine
se dclarait, au gr de ses passions, pour l'un ou l'autre parti; les
chevaliers du Temple, les hospitaliers de Saint-Jean-de-Jrusalem
devinrent les auxiliaires des deux rpubliques rivales[281].

[Note 281: En me conformant  la version de la plupart des
historiens, je prviens qu'elle n'est pas tout--fait d'accord avec
les annales gnoises, liv. 6. Les annales gnoises sont de Caffari,
et le 6e livre de Barthelemi Scriba son continuateur.]

[Note en marge: XVI. Guerre des Vnitiens contre l'empereur grec.]

[Note en marge: Les Gnois s'allient  l'empereur. 1261.]

Les Vnitiens n'avaient pas renonc  recouvrer les possessions
qu'ils avaient conquises, cinquante ans auparavant, vers le Bosphore;
ils faisaient avec peu d'avantage une guerre opinitre  l'heureux
Michel Palologue, qui les avait chasss de Constantinople. Mais
que pouvaient des flottes d'une vingtaine de galres, contre le
nouvel empire grec? Les exploits des gnraux de la rpublique se
rduisaient  dsoler le commerce,  menacer toutes les ctes et
 incendier quelques villages. Ce fut en vain que la rpublique
sollicita, et que le pape fit prcher une croisade contre l'empereur
schismatique. Aucun prince de l'Occident ne voulut prendre les
armes contre lui. Bien loin de-l, il trouva des allis, grce 
l'irrconciliable haine qui divisait les Gnois et les Vnitiens. Les
Gnois, au lieu de s'armer pour mriter les indulgences, encoururent
l'excommunication, en s'alliant avec Michel Palologue, qui leur
offrait des privilges et des tablissements, aux dpens de leurs
rivaux[282], notamment la possession de l'le de Scio, o ils se
sont maintenus pendant plus de trois sicles[283]. L'empereur leur
donna aussi le palais et le comptoir de la colonie vnitienne
de Constantinople. Ces implacables ennemis le dmolirent et en
transportrent les pierres  Gnes[284].

[Note 282: Voyez le trait dans la collection Bysantine,  la suite
de l'_Histoire de Constantinople_, sous les empereurs franais, par
DUCANGE; il est du 13 mars 1261.]

[Note 283: Jusqu'en 1566.]

[Note 284: Idem imperator palatium amplum et latum ad formam castri,
quod Veneti in dict civitate obtinebant, Januensibus donavit,
quodque Januenses cum tabis, buccinis et chordibus cadunatis fundits
diruerunt; et ex lapidibus ipsius palatii in ips nave Januam
transmiserunt, quorum quidam adhuc exstant in domo communis dificat
ad clapam olei.

(_Annales genuenses ubi supr._)]

Une flotte gnoise vint se runir  la flotte grecque. Cette
arme combine fit quelques prises de mdiocre importance; on se
partagea les prisonniers. Les Grecs firent crever les yeux aux
leurs; les Gnois massacrrent tous ceux qui leur taient chus
en partage[285]. Ces atrocits trouvrent leur juste punition au
commencement de la campagne suivante. La flotte de Venise attaqua
et battit compltement la flotte gnoise sur les ctes de la More.
Non contents d'ensanglanter la Syrie et l'Archipel, les Gnois
vinrent insulter leurs ennemis dans l'Adriatique. Ceux-ci, pour
interdire l'approche de leurs ctes, envoyrent trente-sept galres
dans le canal de Malthe. En interceptant ce passage, elles coupaient
toute communication entre Gnes et Constantinople. Les Gnois, avec
cette diligence que l'animosit seule peut donner, en quiprent
trente-deux; elles mirent aussitt  la voile pour rompre cette
barrire qui sparait tout le Levant de la partie occidentale de la
Mditerrane.

[Note 285: L'historien gnois ne rapporte que la moiti de ce fait:
Imperator autem ad dedecus Venetorum omnibus nasum abscindi, et
oculos erui fecit, prter quibusdam, qui, precibus Januensium, dictam
poenam evaserunt.]

[Note en marge: Bataille de Trapani.]

Ce fut  la hauteur de Trapani, port de la Sicile, que les Gnois
aperurent enfin le pavillon de Saint-Marc. La fortune ne l'avait
point encore abandonn, mais la victoire fut achete par un horrible
carnage. Les Gnois combattirent avec une telle fureur, que leur
dfaite fut dsastreuse; pas un de leurs vaisseaux ne chercha son
salut dans la fuite; tous furent pris, brls ou engloutis dans la
mer; il ne resta de leur arme que deux mille et quelques cents
prisonniers. Les vainqueurs n'taient pas en tat de poursuivre
vivement leurs succs aprs une victoire si long-temps dispute;
cependant ils en recueillirent le fruit. L'empereur grec, ne comptant
plus sur les secours de ses allis, se hta de conclure, en 1268,
avec les Vnitiens, une trve de cinq ans, dont la ratification
fut signe par le doge assist de son conseil et de neuf autres
citoyens, qui apparemment avaient t nomms pour dlibrer sur cette
affaire[286]. L'empereur, en dsesprant de la cause des Gnois,
n'avait pas apprci tout ce que peuvent fournir de ressources le
commerce, le patriotisme et la haine.

[Note 286: F ratficato dal doge con li suoi consiglieri e nove altri
cittadini che saranno stati insigniti delle dignit pi cospicue.

(_Memorie storico-civili sopra le successive forme del governo de'
Veneziani_ da Sebastiano CROTTA.)

Ce trait est rapport textuellement dans l'histoire de Venise, par
Andr Navagier; mais il le met sous la date de 1265.]

Quatre batailles perdues coup sur coup, une grande flotte dtruite,
n'avaient point branl la constance de ces implacables rivaux.
Pendant qu' Constantinople Michel Palologue signait une trve sans
avoir combattu,  Gnes toutes les fortunes, tous les bras taient
employs  prparer un nouvel armement. Trop faibles encore pour
ressaisir la victoire, les Gnois ne voulaient point abandonner le
champ de bataille, et cherchaient  se consoler de leur malheur
par des ravages. Tout--coup on apprit  Venise qu'une expdition
partie de Gnes avait dbarqu des troupes dans l'le de Candie,
attaqu brusquement, emport d'assaut, pill, livr aux flammes, ras
entirement la ville de la Cane, nouvelle fondation de la colonie
vnitienne. Les flottes des deux nations se rencontrrent, l'anne
suivante, sur la cte de Tyr; les Gnois furent encore dfaits sans
tre dcourags. Ne pouvant plus rassembler des armes, ils firent
une guerre de corsaires. Il y avait huit ans que cette fureur des
deux peuples rivaux ensanglantait la Mditerrane; leur rage, loin de
se consumer, trouvait sans cesse de nouvelles armes.

[Note en marge: Trve. 1269.]

Trois autres campagnes ne purent l'affaiblir, et laissrent indcis
de quel ct il y avait le plus d'opinitret et de haine. Les
vaincus n'taient pas plus disposs  la paix que les vainqueurs; il
fallut que des circonstances indpendantes de leur volont vinssent
suspendre cette lutte terrible.

Saint Louis prparait alors (en 1269), sa seconde et dplorable
expdition pour l'Afrique; mais tel tait dans ce temps-l le
systme de l'administration, qu'un roi de France entreprenait une
guerre au-del des mers, sans avoir les moyens d'y transporter son
arme; il fallait, pour effectuer le passage, emprunter les vaisseaux
des Vnitiens ou des Gnois, et pour qu'ils pussent en fournir, il ne
fallait pas qu'ils eussent un ennemi  poursuivre.

Toute la chrtient s'interposa pour dterminer les deux rpubliques
 cesser de mettre obstacle, par leurs divisions,  la dlivrance
des lieux saints; mais tout ce qu'on put en obtenir, ce fut une
suspension d'armes momentane, qui devint cependant une trve de
quelques annes, par la mdiation de Philippe-le-Hardi, successeur de
saint Louis. On accusa les Gnois d'avoir retenu leurs prisonniers,
quoiqu'ils fussent convenus de les rendre, et d'en avoir fait prir
deux mille de misre[287].

[Note 287: Mon savant confrre, M. Raynouard, m'a communiqu des vers
en langue romane, qui attestent les plaintes des Vnitiens.

_Fragment d'une pice de Barthelemi Zorgi._

    Quar judeus ni reneiatz
      Non deuria voler
      Preizoniers destener
    Al sos guerriers accordats;
      E lur ven a plazer
    Prop dos mil prs tener,
    Ben qu'il sion accordat
      Qu'a tort et  pechat
    En moran tuit malamen
      E saboun veramen
  Qu' negun d'els tan ne valou li sieu
  Que ja per els si dechaia ni s. leu.
      Quant sol per far parer
    Qu'il si tengron per paiat
    Dels prs com an coindat
      Laisson morir tanta gen.

(_Manusc. de la bibliot. du Vatican_, n 3204, f 81.)]

Venise fournit quelques vaisseaux  saint Louis[288]: les deux
rpubliques employrent le temps de cette trve force  d'autres
guerres et  des rvolutions. Si on a t tonn de l'opinitret du
peuple gnois  soutenir, pendant dix ans, une guerre si ruineuse,
on le sera bien davantage en se rappelant que cette ville, d'o
partaient continuellement des flottes pour rparer des dsastres et
en prouver de nouveaux, tait en proie aux discordes civiles. Le
peuple jaloux du pouvoir des nobles, redoublait ses efforts pour
ressaisir sa libert intrieure, comme pour disputer l'empire de la
mer. Il renversait des familles puissantes,  l'aide de quelques
autres qui usurpaient  leur tour l'autorit, et il repoussait en
mme temps l'arme de Charles d'Anjou, dont l'ambition voulait
envahir toute l'Italie.

[Note 288: Le contrat entre saint Louis et les Vnitiens pour le
loyer des btiments qui devaient porter l'arme franaise, se trouve
dans le _Codex Itali diplomaticus_ de LUNIG, tom. II, part. 2,
sect. 6, XII. Il y en a plusieurs copies dans les manuscrits de la
Bibl.-du-Roi.]

[Note en marge: XVII. Rvolte du peuple de Venise.]

Tandis que Gnes combattait pour chapper  l'aristocratie, Venise
tait agite par d'autres causes, qui prparaient aussi des
troubles domestiques. La guerre avait t brillante, mais ruineuse;
il fallut recourir  des impts; et pour atteindre toutes les
fortunes, on s'arrta  l'ide de lever une taxe sur les farines.
Le renchrissement du pain, excita de violents murmures; le peuple
s'assembla en tumulte, environna le palais du gouvernement, et
demanda  grands cris la suppression du nouvel impt[289]. Le doge
se prsenta accompagn de ses conseillers, il essaya de haranguer
le peuple; mais, au lieu de russir  calmer la sdition, il se
vit accabl de hues, de menaces, et contraint de rentrer dans son
palais, pour chapper aux pierres qu'on lui lanait. Les sditieux
se rpandirent dans la ville, attaqurent et pillrent les maisons
de plusieurs nobles odieux ou suspects  la populace. Ce fut une
confusion pouvantable qui mit la rpublique en pril. Des troupes
accourues  la hte des garnisons les plus voisines, parvinrent
cependant  la faire cesser. Aussitt que le snat eut ressaisi son
autorit, il la vengea par un grand nombre d'excutions; mais les
supplices ne procurent jamais qu'une tranquillit imparfaite. La
discorde avait jet des racines mme parmi les nobles. Dj, quelque
temps auparavant, un homme considrable, illustr par une victoire,
Laurent Thiepolo, avait failli d'tre victime de l'inimiti de deux
autres hommes d'un grand nom. Laurent et Jean Dandolo l'avaient
attaqu et bless grivement, en plein jour, au milieu de la place
publique[290]. Cet acte de violence avait divis les principaux
habitants de la ville en deux partis. Les Thiepolo paraissaient alors
les ardents dfenseurs des prtentions des anciennes familles.
Les Dandolo, quoique leur origine remontt aussi au berceau de la
rpublique, s'taient dclars les chefs de tous ceux en qui les
richesses ou une illustration rcemment acquise, avaient fait natre
une ambition nouvelle. Venise portait dans son sein le germe des plus
fatales dissensions.

[Note 289: Marin SANUTO, _Vite de' duchi R. Zeno_.]

[Note 290: DANDOLO (_Chron_. ch. 7, p. 37) dit: _Mortifer vulneratus
est_, ce qui semblerait annoncer que Thiepolo fut tu; mais on voit
qu'ensuite il fut lu doge, et sa rconciliation avec les frres
Dandolo est mme raconte plus bas par l'historien.]

Ce fut dans ces circonstances que le doge Renier Zeno mourut.
Son rgne avait t signal par un grand revers, la perte de
Constantinople, et par des victoires sur les Gnois chrement
achetes. Cependant la ville avait reu, pendant son administration,
des embellissements considrables; le pont de Rialte avait t
achev, et les rues avaient t paves en briques.

[Note en marge: XVIII. Changement dans la forme des lections.]

Les passions qui agitaient les esprits, les rendaient moins sensibles
aux dsastres de la guerre. Aux yeux de chaque faction, la plus
grande des calamits tait le triomphe de la faction oppose. On
chercha  viter les brigues, les coalitions, en faisant intervenir
le sort dans le choix des lecteurs; cette ide donna naissance  une
forme d'lection, que je ne puis me dispenser de faire connatre,
parce qu'elle est singulire, et qu'elle a t maintenue jusqu' ces
derniers temps.

Pendant les six premiers sicles de la rpublique, le droit d'lire
le doge avait t exerc par le peuple entier.

En 1173, ce choix fut confi  onze lecteurs: cinq ans aprs on
procda diffremment; le grand conseil nomma quatre commissaires, qui
dsignrent chacun dix lecteurs. Le nombre des lecteurs fut port 
quarante-un, en 1249.

Tel tait l'ordre existant en 1268,  la mort de Renier Zeno.

On rgla, pour l'avenir, que trente membres du grand conseil,
dsigns par le sort, se rduiraient par un second tirage, au
nombre de neuf. Ces neuf conseillers dsignaient quarante lecteurs
provisoires (savoir les quatre premiers cinq chacun, et les cinq
derniers quatre chacun). On allait aux voix pour la confirmation
des quarante lecteurs dsigns, et sur les neuf voix il fallait en
runir sept pour que la nomination ft confirme; on exigeait que ces
lecteurs provisoires fussent gs de plus de trente ans.

Ces quarante lecteurs provisoires se rduisaient, par le sort, 
douze. De ces douze, le premier dsignait trois personnes, chacun des
autres en dsignait deux; il en rsultait une liste de vingt-cinq
autres lecteurs, dont la confirmation tait le sujet d'un ballottage
dans lequel il fallait obtenir neuf voix, pour tre maintenu sur la
liste.

Ces vingt-cinq nouveaux lecteurs se rduisaient, par le sort, 
neuf. Chacun des neuf proposait cinq personnes, d'o rsultait une
nouvelle liste de quarante-cinq, o l'on n'tait maintenu qu' la
pluralit de sept voix sur les neuf.

Les quarante-cinq lecteurs de ce troisime choix se rduisaient
 onze par le sort. Les huit premiers nommaient chacun quatre
personnes, et les trois derniers chacun trois. Ces dsignations
produisaient une liste de quarante-une personnes, qui devaient tre
les lecteurs dfinitifs. On allait au scrutin, et on excluait celles
qui ne runissaient pas neuf suffrages sur onze.

Cette opration termine, on soumettait au grand conseil la liste des
quarante-un lecteurs prsents, pour procder au choix du doge; le
grand conseil dlibrait successivement au scrutin sur chacun d'eux,
et si quelqu'un ne runissait pas la majorit absolue des suffrages,
les onze lecteurs provisoires taient obligs d'en dsigner un autre.

Ainsi la nomination des quarante-un lecteurs tait le rsultat
de cinq tirages au sort entre-mls de cinq scrutins[291].
Immdiatement aprs leur nomination, ils passaient dans une salle, o
ils demeuraient enferms jusqu' ce qu'ils eussent fait l'lection du
doge. L, on les traitait splendidement, aux frais de la rpublique,
on leur accordait tout ce qu'ils demandaient, et on donnait galement
 tous ce que chacun avait demand[292]. Mais toute communication
au-dehors leur tait interdite.

[Note 291: J'ai trouv dans un manuscrit quelques vers populaires qui
expriment assez bien cette opration si complique:

  Trenta elegge il conseglio,
  De quei nove hanno il meglio:
  Questi elegon quaranta,
  Ma chi pi in lor si vanta
  Son dodeci, che fanno
  Vinti cinque: ma stanno
  Di questi soli nove,
  Che fan con le lor prove
  Quaranta cinque a ponto
  De quali undeci in conto
  Eleggon quarant'uno,
  Che chiusi tutti in uno,
  Con venti cinque al meno
  Voti, fanno il Sereno
  Principe che coregge
  Statuti, ordini e legge.

_De l'tat prsent de la rpublique de Venise_, etc., par H. D. V.,
chevalier de l'ordre de Saint-Michel. (_Man. de la Bibliot.-du-Roi_,
n 10,465).]

[Note 292: Lopold Curti rapporte, dans ses Mmoires historiques
et politiques sur le gouvernement de Venise, que quelquefois les
membres du conclave faisaient des demandes un peu singulires.
Il y en eut un qui un jour demanda un chapelet, on leur envoya
quarante-un chapelets; une autre fois un des lecteurs demanda les
fables d'sope, il fallut courir toute la ville pour en trouver
quarante-et-un exemplaires.]

Les lecteurs assembls commenaient par se choisir trois prsidents,
qu'on dsignait sous le nom de _priori_. Ils demandaient ensuite deux
secrtaires, qui devaient rester enferms avec eux. L'assemble ainsi
constitue, ils taient appels, par rang d'ge, devant le bureau
des _priori_; l, chacun crivait de sa main sur un billet, le nom
de celui qu'il dsignait pour doge, et jetait le billet dans une
urne. Deux conditions seulement taient exiges des candidats, d'tre
membres du grand conseil, et gs de plus de trente ans.

Aprs avoir compt les billets, l'un des secrtaires en tirait un et
lisait le nom qui y tait port; alors chacun des lecteurs pouvait
noncer librement les reproches qu'il croyait devoir faire au sujet
propos.

Si le nom sorti de l'urne tait celui de l'un des lecteurs, il tait
oblig de passer dans un cabinet spar, pour laisser une entire
libert aux accusations. Aprs qu'on avait dvelopp hors de sa
prsence tous les griefs noncs contre lui, il tait rappel; le
prsident lui en faisait part, et on entendait ce qu'il avait  dire
pour sa justification.

Cette information sur tous les noms contenus dans l'urne tant
termine, on ballottait successivement les noms de tous les
candidats, au moyen de deux urnes, dont l'une tait pour les
suffrages affirmatifs, l'autre pour les boules d'exclusion, et
aussitt que l'un des noms avait obtenu vingt-cinq suffrages,
l'lection tait consomme.

Tel tait ce mode d'lection, qui a t jug fort diversement.
Les uns y ont trouv un chef-d'oeuvre de sagacit et de prudence;
d'autres n'y ont vu qu'une complication de formes, dont il tait
impossible de prvoir et de diriger le rsultat selon les besoins
de la rpublique. Tous sont demeurs d'accord que des procds si
mthodiques, si lents ne pouvaient convenir qu' un peuple grave et
fidle  ses usages.

En dernire analyse, il s'agissait de choisir quarante-un lecteurs
sur les quatre cent soixante-dix citoyens qui composaient le grand
conseil. Le sort dsignait d'abord neuf personnes, mais c'tait l
toute la part qu'on laissait  l'aveugle hasard. Le choix raisonn
de ces neuf personnes, formait une liste de quarante. Celles-ci
avaient dj une prsomption en leur faveur. Le tirage les rduisait
 douze; mais cela n'empchait pas que les douze ne fussent le
rsultat d'un choix. Une seconde opration de ces douze produisait
une liste de neuf autres lecteurs, qui devaient avoir aussi des
droits  la confiance, puisqu'ils avaient t lus. Ces neuf en
lisaient onze, et enfin l'opration des onze se rduisait  former
la liste des lecteurs dfinitifs proposs au grand conseil. Tout le
rsultat de ce systme tait donc de mettre obstacle  la brigue, en
ne permettant pas de deviner qui serait charg de faire la liste de
proposition; mais cette liste une fois faite, l'intrigue reprenait
tous ses droits. Dans la suite, on prit le plus sr moyen de n'avoir
pas  se plaindre d'un mauvais choix; ce fut de rendre la place de
doge moins importante.

[Note en marge: XIX. Laurent Thiepolo, doge. 1268.]

Le premier essai de cette forme d'lection, leva au dogat Laurent
Thiepolo, alors  la tte du parti aristocratique, et qui, dix ans
auparavant, avait remport une victoire sur les Gnois, dans la mer
de Syrie. Les marins le portrent en triomphe jusqu' son palais,
et de-l vint l'usage que les ouvriers de l'arsenal soutinssent sur
leurs paules la chaise ducale du doge, lorsqu'on lui faisait faire,
aprs sa nomination, le tour de la place de Saint-Marc[293]. Ce fut
toute la part qui resta dfinitivement au peuple dans l'lection du
chef de l'tat.

[Note 293: _Hist. di Venetia_, di Paolo MOROSINI, lib. 8.]

[Illustration: Gran Consiglio.]

[Note en marge: Cration de la charge de grand-chancelier.]

On cra immdiatement aprs une charge importante, celle de
grand-chancelier de la rpublique. C'tait un ministre dpositaire
du sceau de l'tat, prenant sance  tous les conseils, mais sans
voix dlibrative, environn de beaucoup d'honneurs, portant la
robe snatoriale, dot d'un revenu considrable[294], lu par le
grand conseil, inamovible, et par consquent indpendant du prince.
Cette institution offre une particularit remarquable sous un
autre rapport. En mme temps qu'on donnait au grand-chancelier
la prminence sur les membres de tous les conseils, except les
conseillers du doge et les procurateurs de Saint-Marc, on rglait
que le titulaire de cette dignit serait toujours choisi dans le
corps des secrtaires: or les secrtaires n'taient pas tirs des
familles nobles, mais de la bourgeoisie, qu'on appelait  Venise la
citadinance. Jusques-l on n'avait tabli aucune distinction entre
les citoyens nobles ou non nobles, pour l'ligibilit  tous les
emplois. Il y avait, par le fait, des familles patriciennes; elles
avaient la plus grande part  toutes les dignits; elles dominaient
dans les conseils par le nombre comme par l'influence; mais rien
ne consacrait en leur faveur un droit que n'eussent pas les autres
citoyens.

[Note 294: Sorenzo, dit qu'il tait de trois mille ducats.

La chancellerie se subdivisait en plusieurs espces d'archives: il
y en avait une qu'on appelait _la Secreta_, o se dposait, sous
la responsabilit du chancelier, tous les actes et documents dont
personne ne pouvait prendre connaissance sans une autorisation
spciale; les autres papiers du gouvernement et de l'administration
formaient les archives proprement dites; ce qu'on appelait la
chancellerie ducale, tait le lieu o devaient tre dposs tous
les testaments. On prtend que ce dpt rendait au chancelier neuf
mille livres de France par an; enfin, il y avait la chancellerie
prtorienne qui tait le dpt des bulles de Rome et autres actes
relatifs au clerg ou aux affaires ecclsiastiques; les droits du
chancelier sur ces actes s'levaient  dix-huit cents livres.

On sent bien que toutes ces distinctions et toutes ces valuations ne
se rapportent pas au moment o cette charge fut cre.]

Ce fut un trait d'habilet de l'aristocratie, de concder un
privilge aux citadins; c'tait supposer qu'il pouvait y avoir des
privilges, et que la noblesse avait dj les siens. Leur assurer
la possession de la seconde place, c'tait dclarer qu'ils taient
exclus de la premire.

[Note en marge: XX. Disette  Venise. 1269.]

[Note en marge: Les voisins de Venise lui refusent des grains.]

Une cit comme Venise, remplie d'une population immense, qui
quelquefois s'accroissait rapidement, par l'affluence des trangers,
par l'armement ou le retour d'une flotte, devait faire une
consommation considrable de tous les objets ncessaires  la vie.
Cette mme ville tait sans territoire, et ne possdait que des
colonies moins florissantes par la culture que par le commerce. Pour
les peuples commerants, les moissons naissent du sein des eaux.
Mais les ctes de la Grce n'ont jamais t fertiles; l'Afrique
tait depuis plusieurs sicles en tat de guerre perptuelle avec
l'Europe; la cte orientale de l'Espagne tait encore occupe par
les Sarrasins; il n'y avait donc que le royaume de Naples et la
Sicile qui pussent offrir  Venise le pain que devaient consommer
ses habitants. Telle tait la scurit du gouvernement, telle tait
son excessive confiance dans les ressources du commerce, que cette
capitale se trouva sans approvisionnements, lorsqu'une mauvaise
rcolte dans la Sicile et dans la Pouille vint faire prohiber
l'exportation des grains de ces deux provinces. Le gouvernement
vnitien, qui n'en avait gure que pour un mois, envoya sur-le-champ
dans toute la Lombardie; il crivit aux magistrats des villes de
Padoue, de Ferrare et Trvise, pour demander  partager l'abondance
dont elles jouissaient. On rappelait dans ces lettres les services
que la rpublique avait rendus  ces villes, notamment pour la
destruction du tyran de Padoue. Mais les Vnitiens prouvrent
ce qu'on doit attendre, dans la dtresse, de voisins dont on a
excit la jalousie par sa prosprit. Il fallait que dj Venise
et mrit de l'inimiti, puisque toutes les villes de la cte
voisine refusrent  la reconnaissance ce que l'humanit avait
droit d'exiger. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peines, de dangers et
de sacrifices, qu'on parvint  faire venir de la Dalmatie, et de
quelques autres points loigns, des secours tardifs, incertains
et toujours insuffisants. Cette disette dura tout l'hiver de 1269.
On cra,  cette occasion, une magistrature, charge de prvenir
dsormais un semblable malheur. Mais les soins de cette magistrature
auraient t sans effet, si Venise n'et su mettre  profit son
influence, pour s'assurer la facult de puiser  volont sur tous les
points qui pouvaient lui fournir des approvisionnements abondants.

Elle n'avait point de territoire en Italie; celui qu'elle possdait
sur les ctes de la Dalmatie tait hriss de rochers; par consquent
la population vnitienne sur les deux rives de l'Adriatique pouvait
tre expose frquemment  la disette.

L'le de Candie tait un pays fertile; mais les rvoltes de cette
colonie en interrompaient souvent le commerce, et ne permettaient pas
 la mtropole de compter sur cette ressource.

[Note en marge: Mesures pour viter le retour de ce flau.]

Quand la rpublique renouvela ses traits avec l'empereur grec
Michel Palologue, aprs l'expulsion des Latins du trne de
Constantinople, elle eut soin d'y faire insrer la condition expresse
qu'elle pourrait extraire, sans aucune opposition, autant de grains
qu'elle voudrait de la Crime, et de tout le territoire que l'empire
grec possdait encore en Europe et en Asie[295]. Elle se fit
autoriser par le soudan de Tunis  exporter des grains de cette cte,
jusqu' concurrence de la cargaison de douze btiments -la-fois,
tant que le froment ne s'lverait pas au-dessus du prix de trois
bisans et demi la mesure[296].

[Note 295: Le document est  la suite du tom. 4 de l'_Histoire du
commerce de Venise_, par MARIN.]

[Note 296: _Id._ tome V, liv. 1, ch. 3.]

Elle obtint des concessions -peu-prs semblables des autres rgences
barbaresques et des royaumes de Naples et de Sicile, o elle payait
moins de droits d'exportation que les naturels du pays[297]. Elle
soumit ses voisins, le patriarche d'Aquile, le comte de Gorice et
le seigneur de Ferrare,  souffrir ces extractions, quelquefois mme
gratuitement.

[Note 297: _Ibid._]

Grce  tous ces privilges et  l'activit du commerce, l'abondance
fut assure; l'Angleterre mme, alors riche en grains, en couvrit
les ports de Venise, lorsque les rcoltes manqurent sur les ctes
de la Mditerrane[298]; et non-seulement cette capitale se vit
approvisionne, mais elle devint le grenier de toute l'Italie
septentrionale et la rgulatrice du prix des denres.

[Note 298: Relation dell'illustrissimo signore D. Francesco de Bera,
cavalier di S. Jago, ritornato di ambasciadore dalla serenissima
repubblica di Venezia all'invittissimo e serenissimo cattolico r di
Spagna.(_Manuscrit de la Bibliot.-du-Roi_, n 221-92.)

Conducono tanta quantit di formenti che ben spesso ne sono pieni li
porti di quella citt delle loro navi.]

[Note en marge: XXI. La rpublique tablit un droit de navigation
dans l'Adriatique.]

Ainsi donc, si l'administration vnitienne avait commis une faute
d'imprvoyance, elle sut la rparer habilement. Un gouvernement
qui sent sa force, tire quelquefois avantage de l'adversit, qui
donne toujours des ingrats  punir. La rpublique, impatiente de
faire sentir  ses voisins son ressentiment de leurs procds,
tablit un impt considrable sur tous les vaisseaux, sur toutes les
marchandises, qui navigueraient dans l'Adriatique, au nord du cap de
Ravenne, d'un ct, et du golfe de Fiume de l'autre.

Quand on eut tabli cet impt, il fallut le soutenir, et, comme
tout impt drive ncessairement de la souverainet, la rpublique
se trouva engage, sans en avoir peut-tre conu le projet,  se
dclarer matresse de l'Adriatique, c'est--dire d'une mer dont elle
ne possdait pas mme tous les rivages. Cette prtention tait une
nouveaut dans le droit public. Il est difficile de concevoir un
droit de proprit sur une mer ouverte et commune  des riverains
de diverses nations. Il fallait tre bien dtermin  faire usage
de sa puissance, pour tracer d'un bord  l'autre cette ligne que
les trangers ne pouvaient passer sans devenir tributaires, et bien
fort, pour les assujettir  venir dans Venise mme se soumettre  une
vrification et acquitter le tribut.

Les Gnois, les Pisans, les Siciliens, les Levantins, taient fonds
 se plaindre; mais les premiers taient en tat d'hostilit avec la
rpublique; ni les uns ni les autres ne possdaient les rivages de
cette mer dont elle s'arrogeait la proprit. C'tait bien pis pour
les peuples qui,  titre de riverains, y avaient absolument les mmes
droits que Venise, pour Trvise, Padoue, Ferrare, Bologne, Ravenne,
Ancne, qui, si elles ne repoussaient cette usurpation, ne pouvaient
plus mettre un vaisseau  la mer, ni communiquer l'une avec l'autre,
ni recevoir, ni expdier des marchandises, sans payer un tribut aux
Vnitiens.

[Note en marge: Les Bolonais arment pour s'opposer  cette
innovation.]

Les premiers qui appuyrent par les armes leurs justes rclamations
furent les Bolonais. Ils reurent des secours de quelques villes de
la Lombardie, et, ce qui tait un prodige pour ce temps-l et pour un
tat de cette tendue, ils parvinrent  mettre en campagne une arme
de quarante mille hommes, compose sans doute de milices; mais un tel
effort prouve jusqu' quel point la rpublique avait encouru la haine
de ses voisins.

[Note en marge: Ils sont forcs de s'y soumettre.]

Quelques galres, qu'elle envoya contre les Bolonais, insultrent
ou ravagrent vainement les rives du P. Les Vnitiens, quoiqu'ils
eussent le doge  leur tte, furent repousss par-tout pendant la
premire campagne. Au commencement de la seconde, Marc Gradenigo
fut envoy pour commander la petite arme que Venise opposait aux
Bolonais. Il leur livra une bataille gnrale, dont le succs complet
lui ouvrit tout le territoire ennemi, et fora Bologne  demander
la paix. La premire condition fut le maintien du droit exig par
Venise sur tout ce qui traverserait la mer qui l'entoure. Seulement
elle consentit, en faveur des Bolonais,  quelques modifications dans
le tarif. Le snat jugeait bien qu'un tarif est, de sa nature, une
chose variable; l'essentiel tait de donner  une taxe arbitraire le
caractre d'un droit reconnu.

[Note en marge: Ancne implore la protection du pape. 1275.]

[Note en marge: Les Vnitiens assigent Ancne, et la forcent 
cder.]

Ancne, voyant le mauvais succs des armes des Bolonais, implora
l'autorit du pape contre les prtentions des Vnitiens, qu'elle
traitait de pirates et de brigands. Le pape, qui n'aurait pas mieux
demand que d'tre choisi pour arbitre de ce diffrend, en crivit 
la rpublique. Mais le snat, sans s'carter des formes de respect
qu'il garda toujours avec le chef de l'glise, montra une telle
fermet dans sa rsolution, que le mdiateur n'osa compromettre son
autorit, et les Ancnitains se virent obligs de subir la loi qui
leur tait impose. Ils essayrent de l'luder. Le snat envoya
une flotte pour forcer l'entre de leur port. Cette flotte fut
repousse, une tempte la dispersa, les Ancnitains s'emparrent de
quelques vaisseaux. Le pape, croyant la circonstance favorable pour
parler avec plus de hauteur, reprocha amrement aux ambassadeurs
de la rpublique les violences que leur gouvernement se permettait
contre une ville que le saint-sige avait prise sous sa protection.
Ce gouvernement fut inbranlable; une seconde arme partit pour
aller mettre le sige devant Ancne; et cette ville fut rduite 
reconnatre que la souverainet du golfe appartenait exclusivement
aux Vnitiens.

On rapporte  l'poque de cette guerre contre les Ancnitains, la
cration d'un petit nombre de conseillers, pour renforcer le conseil
intime du doge, et qui, dans la suite, sous le nom de Sages-grands,
devinrent les directeurs de la politique extrieure et les ministres
d'tat de la rpublique[299]. On remarque que le doge, dans les
traits qu'il eut  signer aprs cette guerre, stipula au nom du
grand conseil et de la commune de Venise. L'autorit du prince
diminuait de jour en jour.

[Note 299: _Memorie storico civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]

Ainsi fut soutenu, contest, et enfin tabli pour toujours, ce
singulier droit de souverainet sur une chose qui, de sa nature, ne
paraissait pas pouvoir tre une proprit exclusive. Ce droit, que la
rpublique avait fond par la force, elle a voulu le dfendre par le
raisonnement.

[Note en marge: Examen du droit de la rpublique sur cette mer.]

Lorsque les premiers Vnitiens se jetrent dans des les -peu-prs
dsertes, ce n'tait pas un domaine, mais un asyle qu'ils venaient y
chercher. Peu--peu ils s'y fixrent; ils y btirent; ils peuplrent,
enrichirent ces plages incultes, les couvrirent d'difices, et rien
de plus lgitime sans doute que la proprit de cette cration. Leur
ville n'avait pour remparts que ses lagunes, pour postes avancs
que ses vaisseaux. La mer assurait leur dfense, pourvoyait  leur
nourriture, leur fournissait du sel pour leurs besoins et pour leur
commerce, leur ouvrait une source de richesses; mais de ce qu'ils
tiraient de cette mer plus d'avantages que tous leurs voisins,
il ne s'ensuivait pas qu'ils eussent le droit de se l'approprier
 l'exclusion des autres riverains. Ils avaient pu combattre,
soumettre, dtruire ceux qui troublaient leur navigation; il n'y
avait rien  en conclure contre les voisins paisibles,  moins que
ceux-ci ne vinssent d'eux-mmes se mettre sous la protection de saint
Marc. C'tait sous le prtexte de cette protection que la rpublique
avait conquis la Dalmatie, en mme temps qu'elle exterminait les
pirates de Narenta. Ses conqutes, en s'tendant sur la cte
orientale du golfe, diminuaient la sret, mais non pas les droits
des peuples tablis sur la cte d'Italie.

Le pape Alexandre III avait dit au doge: Que la mer vous soit
soumise comme l'pouse l'est  son poux, puisque vous en avez
acquis l'empire par la victoire. Ces paroles pouvaient passer pour
un titre,  une poque o les souverains pontifes se donnaient
pour dispensateurs des couronnes. Cependant on voit que les papes
eux-mmes furent tonns de la consquence que les Vnitiens
voulaient en tirer. Deux sicles de possession n'avaient pas
lgitim ce droit aux yeux du pape Jules II, lorsqu'il demandait
 l'ambassadeur de Venise o tait le titre qui constatait la
concession du golfe  la rpublique: il est vrai que Jrme Donato
lui rpondit, que ce titre se trouvait crit au dos de la donation du
domaine de saint Pierre faite au pape Silvestre par Constantin.

Dans la suite la cour de Rome reconnut ce droit plus formellement,
en accordant au gouvernement vnitien la permission de lever un
dcime sur les revenus du clerg, pour prix de la dfense du golfe.
Cette permission tait renouvele priodiquement par une bulle;
c'tait, si l'on veut, un subside que le pape, comme souverain d'une
partie du littoral de l'Adriatique, accordait aux Vnitiens, pour la
protection qu'en recevait le commerce de ses sujets; mais il leur
payait ce tribut avec leur propre bien; d'ailleurs cette concession
d'un prince ne pouvait porter atteinte aux droits de tous les autres;
et, en dernire analyse, lorsque le pape Paul V disait: Je ne sais
pas pourquoi les Vnitiens se prtendent souverains du golfe; je fais
lire tous les ans une bulle qui excommunie les pirates; en parlant de
cette mer je me sers dans tous mes actes de cette formule _notre mer
Adriatique_; il argumentait d'aprs un titre qui avait tout juste la
mme valeur que celui des Vnitiens.

Il est vident que, dans les rgles de l'quit naturelle, les
prtentions des Vnitiens  la souverainet du golfe ne pouvaient
tre justifies; il n'en est pas de mme si on considre la question
sous un autre rapport, et si on part de cette maxime du droit
politique, qu'une nation a, quand elle le peut, le droit d'exiger des
autres ce qui lui est ncessaire pour sa conservation.

La question pose ainsi se rduit  un point de fait: il s'agit
de savoir si Venise, pour jouir d'une pleine scurit au fond du
golfe, avait besoin d'en interdire l'entre aux vaisseaux des
autres nations; mais c'est avec des armes et non pas en allguant
des droits, qu'on se dfend de ses ennemis; ainsi la prtendue
souverainet des Vnitiens aurait t illusoire, s'ils n'eussent pas
t assez puissants pour la faire respecter.

D'ailleurs, en admettant que, pour leur sret, il pussent interdire
la navigation du golfe aux vaisseaux arms des autres nations, cette
sret n'exigeait pas qu'ils levassent un tribut sur les btiments
du commerce, sur les marchandises. Il faut donc reconnatre que ce
droit n'avait d'autre fondement que la force. Cependant telle est
l'influence des habitudes et l'empire des anciennes institutions, que
toutes les puissances s'taient accoutumes, mme dans un temps o
elles auraient pu le contester avec succs,  reconnatre le droit
de souverainet de Venise sur l'Adriatique. Peut-tre les rflexions
de Vittorio Siri[300]. sur cette prtention sont-elles ce qu'il y a
de plus raisonnable  en dire: Il faut convenir, dit-il, que si les
Vnitiens ne gardaient le golfe il serait bientt infest de pirates.
Qui pourrait se charger de cette garde? Serait-ce le gouvernement
de Naples confi  des vice-rois temporaires et ambitieux? Le
gouvernement pontifical, dont les richesses sont presque toujours
dtournes par une famille avide? L'Autriche, qui ne possde qu'un
port au fond de cette mer? Quel autre que la rpublique aurait pu
faire consentir les Turcs  ne pas y envoyer des vaisseaux arms?
Sans doute c'est un mal que tous les riverains de l'Adriatique n'y
jouissent pas d'un droit gal. Sans doute il est dur pour eux de
payer un tribut au gouvernement vnitien; mais tez-lui ce privilge,
bientt arriveront les pirates, aprs eux les flottes turques, toutes
les ctes seront menaces et cette mer cessera d'tre paisible,
d'tre navigable.

[Note 300: _Mmoire recondite_, tome V, p. II.]

[Note en marge: Les diverses puissances le reconnaissent
successivement.]

C'tait pour faire un acte de souverainet sur l'Adriatique que tous
les ans, le jour de l'Ascension, le doge sortait du port de Venise,
sur le Bucentaure[301], entour de toute la noblesse, et s'avanait
jusqu' la passe du Lido, o il pousait la mer en y jetant un anneau
bni, et en prononant ces paroles: _Desponsamus te mare in signum
veri perpetuique dominii._ Le nonce du pape et les ambassadeurs de
tous les souverains reconnaissaient tacitement les prtentions de la
rpublique en assistant  cette crmonie.

[Note 301: Le Bucentaure tait un grand vaisseau d'apparat tout
dor. On ignore l'tymologie de ce nom; les uns le font driver de
la particule augmentative _Bu_ et de _Centaure_, qui tait le nom
d'un vaisseau fameux dans l'antiquit; d'autres y reconnaissent le
vaisseau d'ne, qui portait le nom de _Bis Taurus_; d'autres enfin
ont cru que _Bucentaurum_ n'tait que la corruption de _Ducentorum_,
c'est--dire btiment  200 rameurs.

Au reste, on a remarqu que cet usage de prendre possession de la
mer, ou de se rendre le dieu de la mer favorable, tait pratiqu
chez les anciens. Athne rapporte, liv. XI, que les Syracusains y
jetaient tous les ans un vase rempli de parfums; et le doge plac sur
la proue du Bucentaure, rappelle ne qui:

  Stans procul in pror, pateram tenet, extaque salsos
  Porricit in fluctus, ac vina liquentia fundit.]

Les Vnitiens,  mesure qu'ils tendirent leur influence, exigrent
des faibles un aveu plus formel d'un droit qui n'existait pas[302].
Quand les petites puissances tablies sur les rivages de cette mer
eurent des guerres entre elles, elles rclamrent le secours des
Vnitiens; et, pour tre plus sres de l'obtenir, elles sollicitaient
leur protection comme souverains du golfe[303].

[Note 302: Outre les deux traits dont nous avons parl avec Bologne
et Ancne,

  En 1269, trait avec Ravenne.
  En 1321, avec Bologne.
  En 1337, avec Ancne.
  En 1381, avec le roi de Hongrie.]

[Note 303:

  En 1377, les habitants de Firmo et d'Ascoli contre les
    Ancnitains.
  En 1393, ceux de Spolette contre les mmes.
  En 1458, le prince de Tarente contre les Gnois.
  En 1464, Ferdinand, roi de Sicile, contre les pirates.
  En 1483, le roi de Hongrie contre les pirates.
  En 1486, le lgat du pape contre les Turcs, qui infestaient
    l'Adriatique et menaaient Ancne.
  En 1577, Grgoire XIII contre le marquis de Vico, qui
    faisait la course dans cette mer.]

Les exemples sont frquents de demandes adresses  la rpublique
pour obtenir le libre passage[304] de grains, de marchandises, de
munitions, de vaisseaux. Tantt on demandait l'exemption du page,
ou la dispense d'aller subir  Venise une vrification: tantt
on sollicitait une protection spciale pour le transport dont il
s'agissait; mais il n'en rsulte pas moins que la suprmatie de la
rpublique tait avoue. On voit Batrix reine de Hongrie crivant au
doge pour obtenir le transit de bijoux qu'elle faisait venir d'Italie
pour son usage.

[Note 304:

  En 1399, Guillaume, archiduc d'Autriche, pour le
    passage de sa femme avec douze navires.
  En 1457, le roi de Hongrie pour des bois.
  En 1478, l'empereur Frdric, pour des grains venant
    de la Pouille.
  En 1481, Batrix, reine de Hongrie, pour ses bijoux.
  En 1482 et en 1502, le roi de Hongrie, pour des grains.
  En 1505, le pape Jules II, pour des grains.]

La rpublique tait sur-tout jalouse d'interdire la navigation de
l'Adriatique  tous les btiments de guerre trangers. Jamais elle
ne laissa chapper une occasion de constater et de soutenir son
privilge  cet gard. Avec les Turcs elle traita: avec Naples elle
employa la voie des sommations, pour requrir le roi Ferdinand de
faire sortir du golfe quelques galres qu'il avait envoyes sur les
ctes de la Pouille[305]. Elle refusa au pape Pie II[306] la libert
d'envoyer deux galres  Ancne, allguant qu'il tait reconnu par
tous les princes que la dfense du golfe appartenait  Venise. Elle
ne voulut pas permettre que l'empereur et le roi de France[307] y
envoyassent des vaisseaux arms.

[Note 305: En 1460.]

[Note 306: En 1463.]

[Note 307: En 1542 et 1543.]

 une poque mme o elle tait dj fort dchue de sa puissance et
o d'autres nations avaient une marine bien autrement respectable
que la sienne, en 1630, le snat ne se relcha nullement de ses
prtentions, malgr une guerre malheureuse, qu'il avait alors 
soutenir. L'ambassadeur d'Espagne prvint la rpublique que l'infante
Marie devait aller de Naples  Trieste, sur l'arme navale du roi son
frre, pour pouser le roi de Hongrie, fils de l'empereur; et, comme
la cour d'Espagne voulait que cet avis n'et que l'apparence d'une
communication officieuse et sans consquence, le ministre ajouta,
que si l'infante tait oblige de relcher dans quelqu'un des ports
de la rpublique, il demandait qu'elle y ft reue avec toute la
bienveillance qu'avait droit d'attendre la soeur du roi son matre de
la part d'une puissance amie.

Le gouvernement vnitien, qui vit dans cette communication l'essai
d'une prtention contraire  ses droits, s'empressa d'offrir sa
flotte pour le voyage de l'infante, en ajoutant qu'il ne pouvait
permettre l'entre du golfe  aucun btiment de guerre tranger.
La cour de Madrid, allguant que la flotte vnitienne avait t
infecte de la peste, ce qui tait vrai, insista pour que la
princesse ft le trajet sur les vaisseaux du roi son frre. Le snat
se montra inbranlable dans son refus, et envoya ordre  son amiral
de repousser les navires espagnols s'ils se prsentaient[308].
L'infante finit par demander le passage sur la flotte de Venise, o
elle fut traite avec tous les honneurs dus  son rang, et toute
la magnificence dont la rpublique faisait vanit dans ces sortes
d'occasions[309].

[Note 308: _Histoire de Venise_, par NANI, liv. 8.]

[Note 309: Le gouvernement vnitien a fait faire plusieurs livres
pour tablir son droit de souverainet sur l'Adriatique. Voici le
titre des principaux.

_Angeli Mathiaci de jure Venetorum et jurisdictione maris Adriatici._
Venezia 1617, in-4.

_Julii Pacii de dominio maris Adriatici disceptatio pro republic
venet._ LUG. 1619, in-4.

_Articolo delle ragioni del dominio della repubblica veneta sopra il
suo golfo proposto dal Cirillo Michele,_ Venezia 1618, in-4.

_De jurisdictione reipublic venet in mare Adriaticum, epistola Fr.
De ingenuis, vel potius F. Pauli veneti, adversus J. B. Valenzolam et
Laurentium Morinum lat. a_ Nic. CRASSO. Eleuteropolis 1619, in-4.

_Del Dominio del mare Adriatico, overo golfo de Venezia, discorso di_
Piet. ZAMBONO J. C. Vicenza 1620, in-4.

_Theodori Graswinckelii maris liberi vindicici adversus Pet. Bap.
Burgum ligustici maritimi dominii assertorem._ Hag COMITIS 1652,
in-4.

_Theodori Graswinckelii maris liberi vindici adversus Guill.
Weiwodum britannici maritimi dominii assertorem._ Hag COMITIS 1653,
in-4.

_De Dominio maris juribusque ad dominium prcipu spectantibus
assertio brevis Guillelmi Wilwot._ Hag COMITIS 1653, in-4.

_De dominio maris libri duo, autore Joanne Palatio._ Venetiis 1663,
in-12.

Cet ouvrage est un fatras de la plus indigeste rudition. Trois ou
quatre cents pages sont employes  prouver par l'criture sainte,
par les pres, par les conciles, par les jurisconsultes et par les
potes, que la mer peut tre une proprit particulire. Il n'y a pas
l'ombre d'un raisonnement, quoique l'auteur ergotise toujours. La fin
du second livre seulement contient quelques faits.

_Dominio del mare Adriatico della repubblica di Venezia descritto
da Fr. Paolo Sarpi suo consultore d'ordine pubblico._ Venezia 1686,
in-12.

Celui-ci est au contraire l'ouvrage d'un homme suprieur, mais la
cause n'en est pas meilleure.]

[Note en marge: XXII. Nouveaux rglements intrieurs.]

Laurent Thiepolo tait mort le 16 aot 1274, pendant les guerres que
le droit de navigation avait occasionnes.  cette poque l'ambition
des doges ne pouvait plus avoir pour objet de perptuer cette dignit
dans leur famille; mais ils profitaient de leur lvation pour
s'assurer, par de grandes alliances, des richesses et des appuis.
Nous en avons dj vu quelques exemples. Laurent Thiepolo les avait
renouvels: il avait pous la fille d'un ban de Servie, avait mari
l'an de ses fils  une princesse du sang esclavon et donn au
second une riche hritire de Vicence. On pouvait voir dans tous ces
soins autre chose que la sollicitude paternelle; aussi le snat en
fut-il alarm ou au moins mcontent.

[Note en marge: Dfense aux doges d'pouser, ou de faire pouser 
leurs enfants, des femmes trangres.]

Ds que la mort de Thiepolo laissa le trne vacant, on profita de
cette institution des correcteurs, si heureusement imagine, qui
donnait les moyens de rformer les lois  chaque interrgne, et on en
rendit une, par laquelle il tait dfendu aux doges d'pouser, ou de
faire pouser  leurs enfants, des femmes trangres, en ajoutant que
ces sortes de mariages seraient  l'avenir une cause d'exclusion de
la dignit ducale.

[Note en marge: La rpublique adopte une fille de la maison Morosini,
qui devait pouser un prince.]

La rpublique poussa mme plus loin ses prcautions, pour interdire 
tous ses citoyens le secours d'un protecteur tranger; car, quelques
annes aprs, tienne, prince de Hongrie, ayant demand en mariage
une fille de la maison Morosini, le snat ne voulut pas permettre
que cette famille pt tirer avantage ou vanit de cette illustre
alliance. La rpublique adopta cette demoiselle, et la donna, comme
princesse, au prince qui la demandait. Par une suite de ce systme,
qui tendait  empcher les citoyens considrables d'acqurir au
dehors du crdit ou des richesses, on leur dfendait d'accepter
aucune fonction publique chez l'tranger.

[Note en marge: Dfense aux Vnitiens d'accepter des fonctions
publiques chez l'tranger.]

Un usage singulier s'tait introduit en ce temps-l dans les diverses
rpubliques de l'Italie. Jalouses de leurs citoyens, livres 
d'interminables discordes, redoutant sur toutes choses l'ambition
ou l'influence d'un indigne, elles appelaient souvent, sur sa
rputation de bravoure ou de capacit, un tranger, pour exercer,
pendant un temps dtermin, l'autorit du gouvernement[310]. Il
semblait que ces rpubliques n'eussent rien tant  redouter que le
triomphe de l'un des partis qui les divisaient. On faisait jurer
 ce magistrat emprunt de se dmettre de son pouvoir  l'poque
qui devait en tre le terme, et on lui assurait des avantages
proportionns  sa dignit.

[Note 310: MURATORI, _Dissertation_ 45.]

Plusieurs membres des grandes familles vnitiennes avaient t
invits  remplir ces hautes fonctions chez leurs voisins; un
Querini, un Badouer  Padoue[311], un Tipolo  Milan, un Morosini
 Pise. Mais avant que ces villes eussent senti tout le danger de
confier les rnes de leur gouvernement  des mains trangres,
Venise s'aperut qu'il y en avait un pour elle  laisser prendre 
quelques-uns de ses citoyens l'habitude d'une grande autorit.

[Note 311: Padoue avait coutume, ds le XIIe sicle, de se choisir
tous les ans un premier magistrat, qui, sous le titre de Podestat ou
de Consul, prsidait  ses conseils et  son gouvernement; elle les
prenait quelquefois parmi ses concitoyens, le plus souvent parmi les
hommes les plus considrables des villes voisines. Voici la liste
des Vnitiens qui furent appels  cette magistrature; je l'extrais
des listes gnrales imprimes par MURATORI (_Rerum italicarum
scriptores_, tom. VIII, p. 365 et suiv.)

  1201, Pierre Ziani.
  1213, Marin Zeno.
  1228, tienne Badouer.
  1229, Jean Dandolo.
  1230, tienne Badouer.
  1257, Jean Badouer.
  1261, Jean Badouer.
  1264, Laurent Thiepolo.
  1265, Gerardin Longo.
  1270, Thomas Justiniani.
  1272, Michel Auro.
  1277, Mathieu Gritti.
  1278, Marin Valaresso.
  1281, Henri Auro.
  1291, Thomas Querini.
  1293, Paul Querini.
  1294, Nicolas Morosini.
  1303, Marin Badouer.
  1318, Jean Camolino.
  1319, Marc Gradenigo.
  1327, Gerard Morosini.
  1337, Marc Cornaro.
  1338, Marin Falier.
  1339, Jean Contarini,
  _Id._ Pierre Badouer.
  1340, Jean Ziani.
  1341, Pierre Zeno.
  1342, Jean Gradenigo.
  1343, Pierre Zeno.
  1344, Bernard Justiniani.
  1346, Jean Dandolo.
  1347, Pierre Badouer.
  1348, Jean Contarini.
  1350, Mathieu Contarini.
  _Id._ Marin Falier.
  1351, Jean Foscari.
  1354, Pierre Badouer.
  1355, Mathieu Contarini.
  1356, Marc Cornaro.
  1357, Marin Morosini.

On voit quelle influence des choix aussi frquents, faits parmi leurs
concitoyens, devaient donner aux Vnitiens sur Padoue.]

[Note en marge: Les enfants illgitimes exclus du droit de siger
dans les conseils.]

[Note en marge: Dfense aux Vnitiens de possder des immeubles en
pays tranger.]

 ces innovations dans la lgislation il faut en ajouter une autre,
qui fut adopte vers le mme temps. Une loi dclara les enfants
non lgitimes inhabiles  entrer dans le grand conseil. Cette
exclusion des btards prouve qu'ils n'taient pas soumis  d'autres
incapacits. C'est  la mme poque que quelques historiens[312]
rapportent le rglement qui dfendait  tous les Vnitiens d'acqurir
des possessions sur la terre-ferme, c'est--dire en Italie.

[Note 312: _Storia della citt e repubblica di Venezia_, di Paolo
MOROSINI, lib. 8.]

[Note en marge: XXIII. Jacques Contarini, doge. 1274.]

[Note en marge: Rvolte en Istrie.]

Le successeur de Laurent Thiepolo fut Jacques Contarini, vieillard
de quatre-vingts ans, dont la famille, anciennement illustre, avait
t leve sur le trne deux cents ans auparavant. Le rgne de
celui-ci fut rempli par la guerre d'Ancne, que j'ai dj raconte,
et par une rvolte en Istrie. La ville de Capo-d'Istria essaya de
secouer le joug des Vnitiens; Trieste suivit cet exemple. Ces villes
invoqurent le secours du patriarche d'Aquile, toujours prt 
susciter des embarras  la rpublique. Il fit une alliance offensive
avec le comte de Gorice. Venise fut oblige d'envoyer successivement
dans l'Istrie deux armes, qui prouvrent mme d'assez grands
revers; mais qui finirent par soumettre les rvolts; comme cela
arrive toujours, lorsque des peuples, qui veulent secouer le joug,
n'ont pour allis que des voisins jaloux, dont l'objet est de nuire 
la mtropole plutt que d'affranchir les colonies. Sanuto dit que le
patriarche fut fait prisonnier, promen dans Venise sur une mule dont
il tenait la queue et avec cet criteau sur le dos: _Ecce sacerdos
pravus qui in diebus suis displicuit deo et inventus est malus_[313].

[Note 313: Il y a sur cette guerre un passage assez remarquable de
l'autre Marin SANUTO, l'auteur du livre, _Secreta fidelium crucis_,
liv. 2, 2e partie, ch. 8.]

[Note en marge: Acquisition d'Almissa en Dalmatie.]

[Note en marge: De Montone en Istrie.]

[Note en marge: De Cervia dans la Romagne.]

La rpublique fit vers ce temps-l quelques acquisitions d'une
mdiocre importance: la petite ville d'Almissa dans la Dalmatie
fut conquise, sous prtexte que ses habitants s'taient empars
de quelques btiments appartenant aux Vnitiens. La ville de
Montone[314] en Istrie, et celle de Cervia dans la Romagne,
renoncrent, dit-on,  la libert qu'elles avaient conserve jusque
alors, pour se mettre sous l'empire, ou sous la protection, des
Vnitiens. Cervia fut la premire possession de Venise sur la
terre-ferme d'Italie. On sait assez combien on doit se dfier de ces
rcits o l'on prsente un peuple faisant volontairement le sacrifice
de son indpendance; en effet, cette ville de Montone se rvolta
bientt aprs, et plus d'une fois.

[Note 314: Des historiens disent qu'elle se donna volontairement  la
rpublique, mais Dandolo dit formellement (_Chron._ ch. 9, part. 5)
qu'elle fut assige et conquise.]

[Note en marge: XXIV. Jean Dandolo, doge. 1280.]

[Note en marge: Tremblement de terre.]

Jacques Contarini occupa le trne -peu-prs six ans: accabl de
vieillesse, il demanda et obtint la permission d'abdiquer sa dignit,
qui fut confre  Jean Dandolo. Cette lection fut un triomphe
pour le parti oppos  l'aristocratie. Sous ce nouveau rgne, un
tremblement de terre renversa quelques maisons de Venise en 1280.
L'anne suivante, les flots de l'Adriatique, refouls par les vents
du midi, s'levrent  une hauteur menaante, envahirent les parties
infrieures des maisons, dtruisirent les approvisionnements,
les marchandises, et firent craindre le renversement de tous les
difices[315].

[Note 315: Item codem millesimo et anno in festo sancti Thom
apostoli in V{} feri, et sequenti nocte in VI{} feri circ horam
matutinalem, fact sunt coruscationes et audita sunt tonitrua magna,
quod erat insolitum, ut tali tempore tonitrua audirentur. Et tunc in
Venetiis fact sunt inundationes magn maris et fluctuum, quales non
fuerunt, ut dicunt antiqui, ex quo civitas illa fuit fundata super
aquas usque ad dies nostros. Et submers sunt naves, et necati sunt
homines; et mercationes, qu in solariis domorum non erant, penits
sunt destruct. Simile infortunium fuit in civitate Clugin, scilicet
Cluz qu est in lacunis marinis, ubi fit sal. Et dicebat cardinalis
roman curi dominus Bernardus legatus, qui in Bononi habitabat,
quod ade accidit hoc infortunium Venetis quia excommunicati erant ab
eo, qud contra Petram Aragonum Regi Karulo succursum dare volebant,
cm de voluntate Martini pap procederet. (_Memoriale potestatum
regiensium gestorumque iis temporibus ab anno 1154 usque ad annum
1290. Autore anonymo._) Collection de MURATORI, _Rerum italicarum
scriptores_, tom. VIII, page 1166.]

[Note en marge: Interdit jet sur Venise par le lgat du pape.]

Le pape, qui favorisait le roi de Naples, Charles d'Anjou, publia
une croisade contre le comptiteur de ce prince. La rpublique ne
voulut pas armer pour une cause qui lui tait trangre, ni permettre
que ses citoyens y prissent part. Le lgat du pape fut tellement
irrit de ce refus qu'il confondit, dans sa colre, les Vnitiens
avec les princes excommunis, et jeta un interdit sur leur ville.
Mais le gouvernement prouva dans cette affaire tout ce qu'a de force
une rsistance accompagne de modration; il ne souffrit pas que ses
sujets fissent la guerre sans son aveu.

On supporta l'interdit sans rcriminer contre le souverain pontife.
On n'essaya point de forcer les ecclsiastiques  violer la dfense
du pape, qui suspendait la clbration des saints mystres; on se
soumit, pendant trois ans,  la privation des secours spirituels; on
se borna  adresser au saint-sige des rclamations respectueuses.
Pendant ce temps-l les circonstances changrent, la tiare passa sur
une autre tte, et le nouveau pontife, qui vit qu'on n'avait rien
gagn  interdire les Vnitiens, les rconcilia avec l'glise en
1286. L'un des fruits de cette rconciliation fut l'tablissement du
saint-office  Venise.

[Note en marge: XXV. tablissement du saint-office  Venise. 1286.]

Il y avait -peu-prs un sicle que les papes avaient imagin
d'tablir cette espce de tribunal contre les hrtiques. D'abord on
n'envoyait contre eux que des missionnaires. Quand on eut prouv
l'insuffisance du zle et de l'loquence pour les convertir, on
voulut les effrayer. Les missionnaires furent autoriss  requrir
l'assistance de la puissance temporelle et  s'assurer de son
obissance par la menace de l'excommunication.

Il en rsulta que les prtres, envoys pour clairer ceux qui
erraient dans la foi, se trouvrent arms du glaive, se crurent
chargs de dcouvrir, de poursuivre, de punir ceux qui taient dans
l'erreur, au lieu de les convertir, et devinrent une commission de
recherches, un sanglant tribunal.

Les gouvernements esprrent que ce tribunal les prserverait de
l'hrsie, toujours si funeste  la tranquillit des tats.

Celui de Venise tait vivement press par la cour de Rome de
permettre l'introduction de l'inquisition dans son territoire.
Vers le milieu du XIIIe sicle, il consentit  prendre des mesures
contre les hrtiques; mais sans se dessaisir, en faveur des
ecclsiastiques, de l'autorit inalinable qui appartient aux princes
temporels.

Il fut rgl qu'il y aurait des juges sculiers chargs de recevoir
les dnonciations contre l'hrsie; que ces magistrats renverraient
 des docteurs ecclsiastiques l'examen de la doctrine souponne
d'erreur; que ceux-ci en feraient leur rapport et qu'ensuite les
magistrats civils prononceraient sur la culpabilit des accuss et
sur l'application des peines.

C'tait assurment tout ce qu'on pouvait faire de plus sage au XIIIe
sicle. La cour de Rome tait loin de s'en contenter; elle voulait
que les juges ecclsiastiques eussent la plnitude de la juridiction,
et que le magistrat civil n'intervnt nullement dans les choses qui
ne sont point de l'ordre temporel. Cette doctrine aurait pu tre
soutenue si les peines n'eussent t que spirituelles comme les
dlits; mais ses peines allaient jusqu' la confiscation des biens, 
la privation de la libert, mme de la vie.

Le gouvernement vnitien ngocia long-temps pour obtenir que l'glise
se relcht de ses prtentions, il rsista aux bulles de dix
papes[316]; enfin on trouva un temprament qui laissait aux juges
du saint-office la plnitude de juridiction qu'ils rclamaient, et
qui cependant en empchait l'abus, parce qu'on ne leur permettait
d'exercer cette autorit que sous la surveillance des magistrats.

[Note 316: Alexandre IV, Urbain IV, Clment IV, Grgoire X, Innocent
V, Adrien V, Jean XIX, Nicolas III, Martin IV, Honor IV.]

[Note en marge: Concordat de 1289, avec le pape.]

[Note en marge: Limites des pouvoirs de l'inquisition.]

Voici ce qui fut rgl par le concordat du 28 aot 1289[317]. Dans
la capitale, le tribunal du saint-office devait se composer du
nonce pontifical, de l'vque de Venise et d'un religieux; les deux
derniers, malgr leur commission du pape, ne pouvaient exercer
ce ministre qu'aprs avoir reu des provisions du doge. Dans les
provinces, le pape nommait galement les inquisiteurs; mais, quand
ils n'taient pas agrs par le gouvernement, ils ne recevaient point
de provisions, et la cour de Rome se voyait oblige de faire un autre
choix.

[Note 317: L'abb Laugier se trompe quand il fait honneur de ce
concordat  Pierre Gradenigo successeur de Jean Dandolo: celui-ci
rgnait encore au mois de septembre; on peut s'en convaincre par une
dlibration du 5 des Kal. de septembre rapporte dans une bulle du
pape Nicolas IV, et qu'on trouve dans la continuation des _Annales de
Baronius_, par RAYNALDI, tom. IV.]

Trois snateurs  Venise, dans les provinces trois magistrats,
assistaient  toutes les assembles du tribunal; tout ce qui s'y
passait hors de leur prsence tait nul de plein droit. Ils pouvaient
suspendre les dlibrations, empcher l'excution des sentences,
lorsqu'ils les jugeaient contraires aux lois ou  l'intrt de la
rpublique: ils juraient de ne rien celer au snat de ce qui se
passerait au saint-office: ils devaient s'opposer  la publication,
mme  l'insertion sur les registres de l'inquisition, de toute
bulle qui n'aurait pas t approuve par le grand conseil. Jamais
les magistrats assistants du tribunal de l'inquisition ne pouvaient
tre pris parmi ceux qui avaient, soit par eux-mmes, soit par
leurs proches, quelques intrts  la cour pontificale; jamais
les procs ne pouvaient tre voqus  Rome, ni ailleurs.  ce
sujet on cite l'exemple d'un hrtique de Padoue, contre lequel le
grand-inquisiteur de Rome avait inform et qu'il rclama pendant
cinq ans. Le gouvernement vnitien ne voulut jamais permettre
l'extradition de l'accus, qui finit par tre mis en libert sans
jugement, apparemment parce que les erreurs dont on l'accusait
pouvaient ne pas tre des hrsies aux yeux de la puissance sculire.

[Note en marge: Sa juridiction.]

La juridiction du saint-office tait rigoureusement restreinte au
crime d'hrsie. Les Juifs tablis sur les terres de la rpublique
n'taient point justiciables de ce tribunal, et on en donnait cette
raison, que l'autorit ecclsiastique ne pouvait s'tendre sur ceux
qui n'taient pas du corps de l'glise.

Cette juridiction ne s'tendait pas non plus sur les Grecs; parce
qu'il n'tait pas juste que la cour romaine ft juge dans sa propre
cause: ni sur les bigames; parce que, le second mariage tant nul,
il ne pouvait y avoir abus du sacrement, mais seulement violation de
l'ordre civil: ni sur les blasphmateurs, et  plus forte raison sur
les usuriers: ni enfin sur les sorciers ou magiciens,  moins qu'ils
n'eussent fait abus des sacrements.

Les biens des condamns restaient  leurs hritiers naturels.

Quant aux crits, on ne pouvait pas,  cette poque, en prvoir le
danger; l'imprimerie n'tait pas encore invente. Dans la suite,
l'inquisition eut le droit d'examiner les livres, mais seulement
ceux qui pouvaient intresser la foi. La permission et la dfense
d'imprimer furent exclusivement rserves aux magistrats. On pouvait
s'en rapporter  leur vigilance: l'aristocratie est  cet gard le
moins tolrant des gouvernements.

Enfin les dlits temporels des ecclsiastiques restrent, sans
exception, dans les attributions de l'autorit sculire.

Les fonds mmes destins au service du tribunal taient confis  un
trsorier vnitien, et qui tait tenu de rendre compte de leur emploi
 l'autorit civile.

[Note en marge: Efforts du clerg pour tendre le pouvoir de
l'inquisition.]

Telles furent les limites que le gouvernement trouva le moyen
d'opposer  une autorit si souvent abusive[318]. Les inquisiteurs
ont constamment essay de s'affranchir de ces entraves; mais ni les
subtilits, ni les menaces n'ont jamais pu obtenir  cet gard la
moindre concession[319]. L'historien de l'glise rapporte[320] que
l'inquisiteur de Venise, s'tant permis de faire emprisonner quelques
Juifs convertis qui taient suspects d'hrsie, les magistrats firent
arrter les familiers de l'inquisition. En 1518, l'inquisition
poursuivit  outrance de prtendus sorciers de la province de
Brescia. On fut rvolt du nombre des condamnations, et de la
svrit des peines: le conseil des dix cassa la procdure, manda les
inquisiteurs, et renvoya les accuss devant d'autres juges.

[Note 318: On peut voir les rglements qui furent arrts  cette
poque sur l'inquisition, et ceux qui y ont t ajouts depuis,
dans l'_Histoire des inquisitions_, par l'abb MARSOLLIER; mais
il faut remarquer, 1 que cet auteur, qui annonce dans son titre
l'_Histoire de l'inquisition d'tat de Venise_, l'a confondue avec,
l'_inquisition ecclsiastique_, et ne parle que de celle-ci; 2 qu'il
a abus de la permission d'emprunter  un tranger, car son troisime
livre est copi de l'ouvrage de Fra Paolo sur l'_inquisition de
Venise_, sans qu'il en fasse la moindre mention: ce qui a donn  cet
emprunt le caractre du plagiat.]

[Note 319: On peut voir dans la _correspondance_ de l'archevque
d'Embrun la Feuillade, ambassadeur de France  Venise, que
l'inquisition avait imagin une subtilit, pour se dbarrasser de la
surveillance des magistrats laques, en prtendant que la prsence
de ceux-ci n'tait indispensable que pour le jugement des affaires,
et non pour les informations prliminaires; cette prtention fut
repousse. (_Correspondance de l'archevque d'Embrun_, dpche du 23
aot 1659. _Man. de la Bibl.-du-Roi_, n 1125-745).]

[Note 320: L'abb FLEURY, liv. 96.]

Il y avait  Brescia un capucin, qui avait le malheur d'errer dans
les opinions que l'on doit avoir de l'ante-christ. L'inquisition
voulut le juger comme hrtique, et, sur ce fondement que le dlit
et l'accus taient galement soumis  la juridiction ecclsiastique,
elle prtendit que les assistants sculiers ne devaient point
intervenir au procs: le gouvernement se maintint dans ses droits
par sa fermet. Les exemples sont innombrables des tentatives que
les inquisiteurs ont faites, dans tous les temps, pour tendre leur
pouvoir, et pour s'affranchir de la surveillance des magistrats.

[Note en marge: XXV. Premiers sequins frapps  Venise.]

Ce fut, dit-on, sous le rgne de Jean Dandolo qu'on frappa, pour la
premire fois,  la monnaie de Venise, ces ducats d'or si connus sous
le nom de sequins, nom qui leur vient du mot _Zecca_, qui dsigne
l'atelier montaire. L'empreinte de cette monnaie portait le nom et
la figure du doge: d'abord on l'y voyait assis; dans la suite on
le reprsenta debout, enfin  genoux, recevant des mains de saint
Marc l'tendard de la rpublique. C'tait l'histoire de la puissance
ducale. Mais une chose plus remarquable, c'est que, pour battre ces
sequins, la rpublique eut  solliciter un privilge de l'empereur
et du pape. Il est difficile de comprendre qu'un tat, qui existait
depuis huit cents ans, n'et pas de monnaie; il parat naturel de
croire que ce privilge ne fut demand qu' l'occasion de la monnaie
nouvelle, mais enfin il fut demand. Le fait est consign dans la
chronique de Sanuto[321], l'un des historiens les plus exacts de la
rpublique.

[Note 321: Nel 1285 sotto questo doge avendo avuto i privilegi del
papa e dell'imperatore di poter far stampare e coniare monete di
rame, d'argento e d'oro, fino a questo giorno stampatone d'argento,
etc.

(_Vite de' duchi_, G. DANDOLO).]

Jean Dandolo mourut en 1289.




LIVRE VI.

     lection de Pierre Gradenigo. -- Dsastres en Orient. -- Guerre
     contre les Gnois. -- 1289-1299. -- Considrations sur les
     gouvernements d'Italie au XIVe sicle. -- Rvolutions dans
     le gouvernement de Venise. -- Clture du grand conseil. --
     tablissement de l'aristocratie. -- 1289-1319.


[Note en marge: I. Consquences du nouveau systme d'lection.]

On a vu par quels procds le gouvernement de Venise avait peu--peu
diminu l'influence populaire. Ce gouvernement, purement dmocratique
dans son origine, tait devenu tout--coup monarchique, par
l'institution d'un prince  vie, qui disposait de toutes les places,
et qui souvent dsignait son successeur. Mais les monarchies sont
de ces grands difices qui veulent tre vus de loin, pour conserver
tous leurs droits au respect des hommes. Quand tous les intrts
de l'tat, et tout l'tat mme, sont concentrs dans une seule
ville, il est impossible que la population n'ait pas mille occasions
de juger ce qui se passe sous ses yeux, de s'opposer  ce qu'elle
censure, et de se croire capable de faire mieux, parce qu'elle a
assez de discernement pour tre mcontente. Il est impossible que le
chef du gouvernement ne soit pas souvent irrit par la rsistance,
tent de la surmonter, et quelque fois victime de ses efforts pour y
parvenir. Vingt doges massacrs, ou prcipits du trne, attestent
combien ce trne tait un poste prilleux.

Quand les hommes du peuple concouraient  la nomination du prince, il
tait naturel qu'ils se crussent en droit de le punir.

Quand le doge ne leur demanda plus que d'applaudir  son lection,
ils se baissrent pour ramasser l'argent qu'il leur faisait jeter.

Lorsqu'il ne fut plus du tout leur ouvrage, ils courbrent leur tte
sous ses pieds pour le porter en triomphe.

Aprs qu'on eut tabli que la nomination serait faite par un petit
nombre d'lecteurs, on ne crut cependant pas pouvoir se dispenser de
faire agrer leur choix par la multitude assemble. On proclamait
devant le peuple le rsultat de l'lection, et il le confirmait
par ses acclamations. Jamais il ne s'tait permis de dsapprouver
un choix; mais ces acclamations, si faciles  obtenir, taient
un exercice de son ancien droit. Sous prtexte que ces assembles
gnrales taient ncessairement tumultueuses, on en tait venu 
faire reprsenter le peuple par un syndic, qui d'abord donnait sa
sanction au choix, qui plus tard tait rduit  reconnatre le doge
nomm, qui enfin n'tait plus admis que pour prter, au nom de tous,
le serment d'obissance.

La nation avait t dpouille de ses droits, mais ce n'tait pas au
profit du prince, dont le pouvoir prouvait tous les jours quelques
nouvelles restrictions; c'tait au profit de cette partie de la
population ancienne, illustre, riche, claire, et par consquent
influente, qui remplissait le grand conseil, le snat, et toutes les
places de l'administration.

Ces usurpations successives avaient humili le peuple. Un impt, qui
pesait principalement sur lui, l'avait irrit, une famine rcente
lui avait donn le droit d'accuser son gouvernement. Il voyait des
divisions parmi ceux qui voulaient retenir le pouvoir. Quelques
revers invitables  la guerre fournissaient un prtexte pour dire
que les affaires taient mal conduites. Les peuples voisins faisaient
frquemment l'essai de leurs forces contre leurs magistrats. L'esprit
de rvolte qui s'tait manifest dans Venise,  l'occasion de
l'impt sur les farines, avait t puni, mais non pas teint. Il n'y
avait pas jusqu'aux calamits naturelles, aux tremblements de terre,
aux inondations, dont on ne pt tirer avantage. Le malheur affaiblit
et dconsidre les particuliers; il n'en est pas de mme du peuple
pris collectivement; plus il a de quoi gmir, plus il a de forces. Le
droit de se plaindre lui rend tous ses droits.

[Note en marge: II. Le peuple dclare qu'il veut pour doge Jacques
Thiepolo. 1289.]

[Note en marge: Jacques Thiepolo s'enfuit.]

Le parti qu'on pouvait tirer de toutes ces circonstances n'tait
pas analys, mais senti par la masse de la population mcontente.
Ce mcontentement clata aprs la mort de Jean Dandolo: des deux
factions qui s'agitaient dans Venise, l'une avait fait porter au
trne, quelques annes auparavant, Laurent Thiepolo, le soutien du
parti aristocratique; l'autre venait d'y appeler Jean Dandolo, que
la faction contraire reconnaissait pour son chef. Il parat que les
Thiepolo ne tardrent pas  changer de parti, car pendant la pompe
des funrailles du doge, au moment o les lecteurs venaient de se
runir, pour procder  un nouveau choix, le peuple rpandu plutt
que rassembl sur la place publique, annona par ses cris qu'il
voulait pour doge Jacques Thiepolo, accompagnant cette proclamation
tumultueuse d'injures, d'imprcations contre le gouvernement
actuel[322]. Ce mouvement tait si spontan qu'aucune mesure n'avait
t prpare pour en assurer le rsultat; s'il y et eu l un homme
pour le diriger, pour intimider et disperser les conseils, Venise
courait la chance d'avoir un gouvernement populaire, si elle n'avait
pas un tyran. Mais Jacques Thiepolo fut plus effray que tout autre
de ces cris qui l'appelaient au trne, qu'avaient occup son pre
et son aeul. Les qualits populaires qui lui avaient concili la
bienveillance de la multitude, n'taient point celles d'un chef
de parti. Loin de se montrer infidle envers l'ordre de citoyens,
auquel il appartenait par sa naissance, il se jeta dans leurs bras,
pouvant de l'ide de s'attirer de si puissantes haines, et tcha
mme de ngocier, pour apaiser ce tumulte lev en sa faveur. Ne
pouvant y russir, il prit le parti le plus propre  jeter le
peuple dans l'irrsolution, et  donner aux conseils le temps de se
reconnatre; il s'vada pour ne point rgner, et se rfugia dans le
Trvisan.

[Note 322: Cum trepidatione undique eo concursum, voces amarissim et
invidi plen in patricios jactat nominatim, jacobum Tepulum ducem
populus postulabat. (SABELLICUS, _dcad._ I, l. 10.)]

Il serait difficile de juger si Thiepolo avait eu connaissance de ce
dessein qu'il fit lui-mme avorter: on serait tent de le croire,
aux regrets qu'en tmoigna sa famille, et aux entreprises qu'elle
hasarda quelque temps aprs, pour rparer ce mauvais succs; mais
dans toute conspiration la premire condition est le choix d'un bon
chef. On avait compt sur Jacques Thiepolo, on l'avait mal connu;
s'il abandonna ceux qu'il avait compromis, il ne fut qu'un lche:
appel au trne sans son aveu, s'il sacrifia les intrts de son
ambition  la tranquillit de sa patrie, ce fut l'acte d'un noble
et digne citoyen: tant il est difficile quelquefois d'apprcier la
conduite des hommes  travers les incertitudes de l'histoire.

La multitude cherchait vainement celui qu'elle voulait couronner.
Quand on veut la tenir pendant quelque temps en effervescence, il
faut que cet tat lui soit profitable par le pillage, ou qu'au moins
elle ne soit pas rappele par le besoin  de paisibles travaux.
Rien de tout cela n'avait t prvu: cette flamme, n'ayant plus
d'aliment, s'teignit au bout de huit  dix jours, et les lecteurs,
qui avaient fait semblant de dlibrer, pendant qu'ils temporisaient,
proclamrent le nouveau prince qu'ils avaient donn  la rpublique.

[Note en marge: III. Pierre Gradinego, doge. 1289.]

C'et t une faiblesse de nommer Jacques Thiepolo. La faveur du
peuple, et peut-tre sa propre connivence, lui donnaient videmment
l'exclusion pour toujours. On ne pouvait pas non plus, comme cela
arrive souvent dans les lections o l'on est embarrass par des
ambitions rivales, ne hasarder qu'un choix provisoire, en le faisant
tomber sur un vieillard. La place de doge, que la politique du
conseil avait amoindrie, reprenait en ce moment toute son importance.
Il fallait un chef d'une capacit prouve, plein de courage et de
vigueur, et sur-tout imbu, ds sa jeunesse, de toutes les maximes
du patriciat. Cet homme se trouvait dans Pierre Gradenigo, alors
gouverneur de la colonie de Capo-d'Istria, et qui n'tait pas encore
g de quarante ans. Il est toujours beau, aux yeux d'un homme
courageux, d'tre choisi pour tre  la tte des affaires de sa
patrie dans un temps d'orage. Dix galres, envoyes au-devant de
Gradenigo, le ramenrent dans Venise, o son entre fut un triomphe,
mais un triomphe incomplet, car le morne silence du peuple condamnait
cette lection.

[Note en marge: Insultes du patriarche d'Aquile.]

Ce rgne commenait sous de sinistres prsages. Le patriarche
d'Aquile dfit compltement l'arme charge de dfendre Trieste; il
poursuivit sa victoire, pilla Caorlo, et vint jusqu' Malamocco, o
il mit tout  feu et  sang, insultant ainsi la rpublique jusques
dans ses faubourgs; et, aprs avoir dploy ses bannires  la vue
de la capitale, il embarqua paisiblement son butin, et se retira dans
ses ports sans tre poursuivi. C'tait une mdiocre gloire pour un
archevque de faire une guerre de pirate; mais c'tait une honte pour
la rpublique d'tre brave par un tel voisin.

[Note en marge: IV. tat des affaires des chrtiens en Orient.]

Les affaires des chrtiens en Orient taient ruines. Une flotte
de vingt galres, que les Vnitiens avaient envoye en Syrie, pour
secourir la ville de Tripoli, n'avait pu empcher cette place de
succomber. Le soudan d'gypte, aprs l'avoir prise d'assaut, l'avait
rduite en cendres, et les chrtiens n'avaient conserv que par une
trve incertaine un reste d'tablissement prcaire sur la cte de la
Palestine: ils avaient perdu Antioche; ils taient rduits aux villes
de Sidon, de Brythe et de Ptolmas.

[Note en marge: Discorde dans Ptolmas.]

Cette dernire ville tait partage entre des Europens de diverses
nations, non-seulement insubordonns, indisciplinables, mais diviss
entre eux, ayant des intrts divers, des passions opposes. Les
Gnois, les Pisans, les Vnitiens, hasardaient leurs spculations
commerciales,  la faveur d'une trve momentane, et chacune de ces
trois colonies cherchait sur-tout  nuire  ses rivales. Les rois de
Chypre et de Jrusalem, le prince d'Antioche, les comtes de Tyr et de
Tripoli, taient venus chercher un asyle et porter leurs prtentions
 Ptolmas; un lgat du pape compliquait encore les difficults en
rclamant l'autorit. Les chevaliers du Temple, les hospitaliers
de Saint-Jean, des aventuriers de toutes les nations, fort peu
occups de l'intrt des marchands, ne songeaient qu' acqurir des
possessions o ils pussent dominer. Quelques-uns n'taient que des
turbulents, d'autres des fanatiques. Ils n'taient venus que pour
s'enrichir en tuant des infidles, et ils prtendaient accomplir leur
voeu, expier leurs pchs, en commettant d'horribles dsordres, en
portant le ravage sur les terres des Sarrasins, au mpris de la trve
 laquelle ils devaient eux-mmes un reste de sret.

Les conseils, les prires de ceux qui avaient quelque chose  perdre,
ne purent les retenir. Ces imprudents, s'autorisant de cette maxime
du droit public d'alors, qu'on n'tait pas oblig de tenir une trve
que le pape avait dsapprouve, se rpandirent dans les campagnes,
interceptrent les caravanes, dvastrent les villages voisins, et
signalrent leur zle par le pillage et le massacre.

[Note en marge: V. Le soudan d'gypte vient attaquer cette place.
1290.]

Le soudan irrit se borna cependant  demander qu'on lui livrt
les principaux coupables. On voulut qu'il se contentt de quelques
explications, de mauvaises excuses; mais il n'en tint aucun compte,
et il marcha en Syrie, sur la fin de l'anne 1290, avec une arme,
que des rcits, vraisemblablement exagrs, font monter  plus
de cent cinquante mille hommes d'infanterie, et  soixante mille
chevaux[323].

[Note 323: Marin Sanuto dit seulement vingt mille chevaux et trente
mille fantassins.]

Quelle que put tre la force de cette arme, Ptolmas n'aurait pas
t dans l'impuissance de rsister, si ses dfenseurs eussent t
capables de s'entendre. Il y avait, dit-on, dans la ville dix-huit
mille croiss, et une population qui pouvait fournir trente mille
soldats. Une telle garnison, bien conduite, aurait pu dfendre de
bonnes murailles, dans lesquelles le soudan ne pouvait l'affamer, ni
la bloquer par mer, n'ayant point de flotte.

[Note en marge: Prise de Ptolmas. 1291.]

On sentit cependant la ncessit de se donner un chef, et le
grand-matre du temple, Guillaume de Beaujeu, fut charg de ce
difficile emploi; mais il fut tu dans une des premires attaques,
et on ne songea point ou on ne parvint pas  le remplacer. Ds-lors
ce ne fut plus dans la ville qu'une horrible anarchie; les ennemis
poussrent si vivement leurs attaques, que le 18 mai 1291, aprs un
sige d'environ quarante jours, ils livrrent un assaut gnral,
auquel les assigs ne purent rsister.

Le jour qui vit l'irruption des Sarrasins dans cette dernire
retraite de la chrtient, fut marqu par un des plus pouvantables
carnages dont l'histoire fasse mention. Les fortifications
renverses, les magasins pills, toutes les richesses disperses,
la ville en flammes de tous cts, tous les asyles souills, trente
mille personnes gorges, et le reste de la population rduit en
esclavage; tels furent les rsultats de l'inconduite et de la
discorde des chrtiens.

Tandis que des malheureux de toutes nations se prcipitaient vers le
rivage pour chapper au massacre, que le roi de Jrusalem se sauvait
honteusement sur une galre, et que le patriarche se noyait dans
une barque surcharge de monde, au milieu du port[324]; d'autres
se rfugiaient dans le temple, et l'abbesse de Sainte-Claire,
assemblant ses chastes filles, leur disait: Mprisons cette vie pour
nous conserver pures  notre divin poux.  son exemple, toutes
se couprent le nez, se mutilrent, et offrirent  des vainqueurs
furieux le spectacle horrible d'un dvouement dont le martyre fut la
rcompense.

[Note 324: Dominus rex Cypri cum suis evasit. Dominus ver patriarcha
Hierusalem, dum intraret in navem ut evaderet, propter nimiam
multitudinem personarum intrare volentium in navem cum eo, submersus
est cum omnibus in mare qui secum erant.

  (Chronicon parmense auctore anonymo synchrono.
  _Rerum italicarum scriptores_, tom. IX, p. 821.)]

[Note en marge: Ruine des tablissements de commerce en Syrie.]

Ce dsastre fit perdre totalement le courage au peu de chrtiens qui
restaient encore sur cette cte dsole; ils abandonnrent Brythe
et Sidon. Il ne parat pas que les Vnitiens aient eu une part plus
considrable que les autres dans ce sige mmorable; mais je n'ai
pu passer sous silence un vnement, qui, en renversant pour jamais
cet empire, que les chrtiens avaient fond et dfendu, au prix de
tant de sang, sur la cte de Syrie, dtruisit les tablissements de
commerce que la rpublique y avait forms.

[Note en marge: Les marchands expulss de cette cte arrivent 
Venise.]

On vit arriver  Venise quelques vaisseaux chargs de fugitifs et de
dbris, qui annoncrent  cette capitale qu'elle venait de perdre un
grand nombre de ses citoyens, et ses comptoirs, la source de tant de
richesses depuis deux sicles. Les principaux de ces fugitifs furent
admis dans le grand conseil[325].

[Note 325: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, P. Gradenigo. Jean Charles
SIVOS en donne la liste compose de sept noms, et il l'intitule:
_Famiglie che furono fatte del gran consiglio l'anno 1296, 1
maggio, le quali vennero con grandissime richezze dalla citt di
Ptolemaide e non volsero entrar nel porto di Venezia se prima non
erano fatti del gran consiglio e cos gli f concessa la gratia._
(_Casade nobili di Venetia_, manusc. de la bibliot. de Monsieur, n
62.)

Ces prtentions ne convenaient gures  des fugitifs: il est probable
qu'ils n'avaient pu sauver toutes leurs richesses. O seraient-ils
alls s'ils n'taient pas entrs  Venise? Mais il faut remarquer que
cette rpublique avait accueilli avec la mme faveur les fugitifs de
Constantinople, et qu'elle en usa de mme dans la suite pour ceux de
Candie.]

Ces nouvelles, qui devaient rpandre une dsolation gnrale,
ne produisirent qu'une mdiocre consternation. On apprenait ces
dsastres au moment o l'on se promettait d'en faire prouver de
pareils  d'irrconciliables ennemis. La trve avec Gnes venait
d'expirer; tout Venise retentissait du bruit des armes; la haine
imposait silence  toutes les autres passions. Serait-il vrai qu'elle
en ft la plus violente?

[Note en marge: VI. Guerre contre les Gnois. 1293.]

Les Gnois taient alors en guerre avec les Pisans, leurs voisins,
leurs rivaux, et par consquent leurs ennemis naturels. Venise
devenait ncessairement l'allie de ceux-ci. C'tait sous le
commandement d'un de ses citoyens[326], alors podestat de Pise, que
les Pisans, quelques annes auparavant, avaient disput aux Gnois,
sans succs  la vrit, l'empire de la mer de Ligurie.

[Note 326: Albert Morosini, qui perdit la bataille de Miloria contre
la flotte de Gnes, en 1284.]

Gnes, quoique sa dernire guerre contre Venise et t malheureuse,
avait alors une puissance maritime gale, ou peut-tre mme
suprieure,  celle des Vnitiens. Elle renversait son gouvernement
aristocratique pour revenir  la dmocratie. Dans Venise, au
contraire, l'aristocratie faisait continuellement des progrs. Les
deux rpubliques avaient au loin des colonies considrables. Les
Vnitiens taient matres de la cte orientale de l'Adriatique, de
toute l'le de Candie, d'une partie de celle de Ngrepont et de
plusieurs ports de la More. Les Gnois avaient battu compltement
les Pisans, et combl la passe du port de Livourne: ils taient
allis avec l'empereur grec; matres de l'le de Scio, tablis dans
le faubourg de Pra, de l'autre ct du port de Constantinople: ils
possdaient plusieurs comptoirs sur les ctes de la mer Noire, et
avaient conquis depuis trente ans, sur les Tartares, ou achet[327]
la ville de Thodosie, aujourd'hui Caffa,  l'entre du canal qui
communique de la mer Noire aux Palus-Motides. Ils avaient, comme
on voit, succd  toute la puissance des Vnitiens dans les mers
qui sont au-del du Bosphore. Ils ne possdaient Pra que comme
fief[328]: ils n'avaient pas le titre de matres du quart de l'empire
romain; mais ils taient parvenus  en faire exclusivement le
commerce, et ces audacieux marchands finirent par tre les matres
d'affamer ou d'approvisionner Constantinople, par s'en approprier la
pche, les douanes, par faire la guerre  l'empereur grec, et par lui
interdire le droit de mettre  la mer un seul vaisseau.

[Note 327: Nicphore GREGORAS, _Hist. bysantine_, liv. 13, ch. 2.]

[Note 328: _Histoire de la dcadence de l'empire romain_, par GIBBON,
ch. 63.]

Pour se faire une juste ide du commerce de la mer Noire, il faut
considrer que les fleuves qui s'y jettent, le Tanas, le Borysthne,
le Niester, le Danube, traversent dans leur cours immense des
pays fertiles, qui alors n'avaient que trs-peu de dbouchs pour
l'coulement de leurs productions. La ville la plus populeuse de
l'Europe se trouvait situe  l'embouchure de cette mer; elle avait
droit d'tre la capitale du commerce du monde; mais il n'y a point de
commerce l o l'on dispute sur des dogmes et sur la lumire incre
du mont Thabor. Cette capitale dchire par des guerres civiles
et religieuses, avait besoin de grains, de bois, de bestiaux. Ses
habitants professaient un culte qui, dans certains temps, fait du
poisson une nourriture ncessaire; l'embouchure du Tanas en fournit
une quantit inpuisable. Le luxe de Constantinople appelait toutes
les marchandises de l'Asie; la Perse les fournissait aux vaisseaux
qui venaient les recevoir au fond de la mer Noire. Ces vaisseaux
appartenaient aux Gnois; le port de Thodosie tait leur entrept.

C'tait  la faveur d'un commerce si tendu, qu'une petite
rpublique, assise sur d'arides rochers, au bord de la Mditerrane,
entretenait une quantit innombrable de marins, couvrait les mers de
ses navires, en promettait cent  l'empereur grec, en fournissait
deux cents  saint Louis, et cela aprs une guerre de dix ans, dans
laquelle elle avait vu plusieurs de ses flottes dtruites. Cette
puissance du commerce, qui renouvelle sans cesse les capitaux et qui
multiplie les hommes, se dveloppa dans la guerre que les Gnois
recommencrent contre les Vnitiens, en 1293. Les deux rpubliques
firent des armements, que tous leurs contemporains ensemble
n'auraient pu galer, et dont l'appareil n'tait ni moins dispendieux
ni moins formidable, sauf les diffrences qui rsultent de l'tat de
l'art, que les flottes des plus puissantes nations de nos jours.

[Note en marge: Pillage de Pra par les Vnitiens.]

Les Vnitiens prirent l'avantage de l'offensive. Soixante galres
sorties de leurs ports, firent voile vers l'Archipel, sous le
commandement de Roger Morosini. Au mpris de l'empire grec, cette
flotte passa les Dardanelles, traversa la Propontide, et vint jeter
l'ancre dans la baie de Constantinople, pour attaquer le faubourg de
Pra. Cet tablissement n'tait pas fortifi; les Gnois se jetrent
dans Constantinople, abandonnant leurs comptoirs et leurs magasins 
l'ennemi, qui, aprs le pillage, signala son dpart par un incendie.
Michel Palologue n'eut pas assez d'nergie pour tmoigner son
ressentiment de cet outrage autrement que par les plaintes de ses
ambassadeurs.

Les Gnois surent tirer un grand avantage de leur dsastre. La
conqute trop facile de Pra leur fournit un prtexte pour demander
et obtenir de l'empereur grec la permission de s'y fortifier, et ce
poste, mis  l'abri de toute attaque avec une tonnante diligence,
devint le boulevard de leur puissance, la clef du Bosphore, et
bientt aprs l'effroi de Constantinople.

[Note en marge: Ils dtruisent les comptoirs des Gnois dans la mer
Noire.]

Cependant la flotte vnitienne entra dans la mer Noire, renversa
les tablissements que les Gnois avaient sur ces ctes, et reprit
ensuite la route de l'Archipel, aprs avoir dtach, sous les ordres
de Jean Soranzo, une escadre de vingt-cinq galres, charge de
dtruire Thodosie. Cette ville n'tait pas plus en tat de dfense
que Pra. Les Vnitiens s'en emparrent facilement; mais l'hiver
surprit leur escadre au fond de cette mer; les glaces fermrent
le bosphore Cimmrien, le froid fit prir plus de la moiti des
quipages, et Jean Soranzo eut plus de peine  en ramener les
restes, au retour de la belle saison, qu'il n'en avait eu  ruiner
l'tablissement des Gnois.

Ceux-ci venaient de mettre  la mer une flotte de cent soixante
galres, dont chacune, dit-on, tait monte par deux cent vingt
matelots ou soldats. C'tait une arme de trente-cinq mille hommes,
et on ajoute qu'on n'y avait admis que des Gnois. Mais cet armement
si formidable avait inutilement cherch l'ennemi dans les mers de la
Sicile.

[Note en marge: VII. Une flotte gnoise entre dans l'Adriatique et
bat la flotte vnitienne  Curzola.]

Soixante-six galres de cette arme, sous le commandement de Lamba
Doria, vinrent attaquer Venise dans cette mer dont elle se disait
souveraine. Charles et Andr Dandolo allrent  sa rencontre avec
une flotte de quatre-vingt-quinze btiments. Les deux armes
combattirent devant Corcyre-la-Noire, ou Curzola, l'une des les de
la Dalmatie. Malgr l'infriorit du nombre de ses vaisseaux, Lamba
Doria en dtacha quinze, qui devaient s'lever au vent de la flotte
vnitienne, et fondre sur elle pendant l'action. Avec le reste il
n'hsita point  engager le combat, qui fut long et vivement soutenu.
Le choc des quinze galres qui avaient pris le vent dtermina la
victoire. Jamais il n'y en eut de plus complte. Le feu couvrit et
dvora en un instant toute la flotte de Venise; douze vaisseaux
seulement parvinrent  s'chapper, soixante-cinq furent brls,
et dix-huit tombrent au pouvoir du vainqueur, avec sept mille
prisonniers, au nombre desquels taient un fameux voyageur vnitien
nomm Marc Pol, qui avait parcouru l'Asie pendant un grand nombre
d'annes, et l'amiral Andr Dandolo lui-mme. Ce malheureux gnral,
assis sur le banc d'une galre, les mains enchanes, se voyait
conduire  Gnes. Mais il ne voulut pas servir au triomphe de son
ennemi, et, montrant qu'un homme de coeur a toujours des ressources
contre la honte, il se fracassa la tte contre le bord du navire, et
droba au peuple de Gnes le cruel plaisir de voir un amiral vnitien
charg de fers[329].

[Note 329: Il y a un rcit trs-dtaill de cette bataille, dans
un ouvrage intitul: _Ferreti Vicentini historia rerum in Itali
gestarum ab anno 1250, ad annum usque 1318._ (_Rerum italicarum
scriptores_, tom. IX, p. 987.) Suivant cet historien, les Gnois
n'avaient que soixante-deux galres, et les Vnitiens 96; mais
les premiers furent renforcs vers la fin du combat par treize
de leurs vaisseaux qu'ils avaient laisss en arrire. Andr
Dandolo ne fut point fait prisonnier, mais tu dans le combat, en
embrassant son pavillon. Quatorze galres vnitiennes se sauvrent,
quatre-vingt-deux tombrent au pouvoir du vainqueur avec six mille
six cent cinquante-quatre hommes.

Andr Navagier dit positivement: Il generale della signoria, avanti
di giungere a Genova, disperato, non volendo prender cibo, e battendo
la testa sopra un banco della galera, si diede la morte.]

Lorsque les douze vaisseaux chapps de ce combat entrrent dans
Venise, on craignit de voir paratre presque aussitt la flotte des
Gnois; mais elle n'tait pas en tat de tenir la mer. Deux de leurs
galres osrent venir seules jusqu' Malamocco, et braver la flotte
de la rpublique. On commena une information contre les officiers
qu'on accusait de n'avoir pas fait leur devoir  la bataille de
Curzola. Les historiens ne sont pas d'accord sur le rsultat de cette
procdure. Il y en a qui disent que plusieurs coupables furent punis
du dernier supplice; d'autres prtendent que tous les accuss furent
absous[330]. La premire version serait plus conforme aux maximes des
rpubliques, maximes qui ne doivent jamais tre plus inflexibles que
dans l'adversit.

[Note 330: Voyez les additions  la _Chronique de_ DANDOLO, tom. II,
rapportes dans l'dition de MURATORI, d'aprs un exemplaire _manusc.
de la bibliot. Ambrosienne_.]

[Note en marge: VIII. La flotte vnitienne battue  Gallipoli. 1294.]

La campagne suivante, la fortune ne cessa pas d'tre contraire aux
Vnitiens. Marc Baseio, leur amiral, rencontra et combattit la flotte
ennemie devant Gallipoli,  l'entre des Dardanelles. De vingt-cinq
galres qu'il commandait, seize furent prises ou dtruites; les
autres allrent rpandre la consternation dans leurs ports, et
laissrent la mer libre aux Gnois. Ils en profitrent pour faire une
descente en Candie, et pillrent encore une fois la ville de la Cane.

Dj, dans cette guerre, Venise avait perdu plus de cent vaisseaux,
et ncessairement un grand nombre de marins et de soldats. La
principale de ses colonies tait ravage, les autres pouvaient
l'tre; cependant les ngociants couvraient encore les mers de
btiments arms en course, dsolaient le commerce de l'ennemi,
insultaient ses ctes; et on cite un capitaine Sclavoni, qui, avec
quatre galres, eut l'audace d'aller brler un vaisseau dans le port
mme de Gnes.

Cette ville, qui soutenait depuis six ans une guerre si terrible,
tait alors dchire par les factions. Les Gibelins en avaient
expuls les Guelfes. Venise n'tait pas moins agite par des passions
rivales. Les deux rpubliques, sous la mdiation de Mathieu Visconti,
duc de Milan, consentirent, en 1299,  une paix qui n'tait qu'une
suspension d'armes, pour faire les prparatifs d'une nouvelle guerre.
Par ce trait, la mer Noire et la mer de Syrie furent interdites,
pendant treize ans, aux btiments arms des Vnitiens[331].

[Note 331: Jean VILLANI, _Hist. de Florence_, liv. 8, ch. 27.]

[Note en marge: Une autre flotte vnitienne dvaste les ctes de
l'Archipel.]

L'empereur grec Andronic Palologue devait  la rpublique une somme
assez considrable, dont il ludait depuis long-temps le paiement,
sous divers prtextes. Ce prince tait  bon droit irrit contre les
Vnitiens, qui taient venus attaquer les Gnois, ses allis, jusque
dans les faubourgs de sa capitale. Le gouvernement de Venise le jugea
assez faible ou assez timide pour ne pas tre mnag. Une flotte
de trente-sept galres vint bloquer le dtroit des Dardanelles,
dsola le commerce des Grecs, mit tout  feu et  sang, depuis Pra
jusqu' Argire, et s'empara d'un grand nombre de vaisseaux, dont
tous les quipages furent impitoyablement massacrs. L'auteur de
cette abominable excution se nommait Bellet, et tait de l'illustre
famille des Justiniani. Un de ses parents, qui a crit l'histoire
de Venise, dpose de ce crime, qu'il rapporte avec la plus froide
indiffrence. Il dit que Bellet Justiniani rentra vainqueur  Venise,
c'est--dire qu'il y revint avec la somme que l'empereur Palologue
s'tait empress de faire porter sur cette flotte dvastatrice[332].

[Note 332: Bellet Justiniani fit pendre tous les Grecs qui furent
trouvs sur les vaisseaux, parce que peu auparavant ils avaient, par
leur perfidie, fait perdre Constantinople aux Vnitiens. Il saccagea,
il brla tout sur la cte.  l'aspect de la flotte les habitants des
rivages se retiraient dans les montagnes. Il revint ensuite vainqueur
 Venise apportant quinze mille perperi: c'est une monnaie grecque.

(_Histoire de Venise_, de Pierre JUSTINIANI, liv. 3), il faut
entendre _liv. de perperi_, voyez l'_Histoire du commerce de Venise_,
par MARIN, tom. III et V, liv. 3, chap. 1.]

[Note en marge: IX. tat de la noblesse en Italie au XIVe sicle.]

Je n'ai pas cru devoir interrompre le rcit des vnements
militaires, pour raconter une partie des vnements bien autrement
importants qui se prparaient dans l'intrieur, et qui changrent
dfinitivement la constitution de la rpublique. Quelques crivains,
jaloux de frapper l'imagination de leur lecteur, ont racont que
ces institutions inattendues, qui oprrent une rvolution dans
l'essence du gouvernement de Venise, furent conues, proposes,
arrtes tout--la-fois par le doge Gradenigo[333]. Mais ce n'est
point ainsi que s'oprent les rvolutions politiques quand elles
doivent tre durables. Il faut, lorsqu'on veut profiter de l'histoire
et comprendre les vnements, tenir compte des circonstances qui les
ont prpars, et suivre attentivement toutes les mesures qui les ont
graduellement amens.

[Note 333: M. SIMONDE SISMONDI, dans son _Histoire des rpubliques
italiennes du moyen ge_, (Ch. 28), reproche fort justement 
plusieurs historiens, et notamment  Laugier, d'avoir prsent
cette rvolution comme l'ouvrage d'un jour. Les crivains vnitiens
ne pouvaient que la louer sans l'approfondir; mais l'abb Laugier
qui avait des lumires, et qui, en sa qualit d'tranger, aurait
pu montrer de l'indpendance, aurait d tre plus exact, plus
vridique. Il existe une preuve incontestable que la rvolution
aristocratique n'tait pas entirement consomme mme au mois de juin
1310, c'est--dire  l'poque o clata la conjuration de Thiepolo,
dont nous parlerons dans le livre suivant; ce sont les sentences du
tribunal des quarante, contre les conjurs, sentences que Muratori a
imprimes  la suite de la chronique de Dandolo. Les condamns y sont
diviss en deux classes, savoir: les nobles, _nobiles qui erant de
majori concilia vel esse poterant_, et tous ceux qui taient exclus
du grand conseil, _reliqui qui non erant de majori concilia nec esse
poterant_. Voil la ligne de dmarcation bien tablie: ce fut la
cause de la conjuration; mais ces mots _qui esse poterant_ indiquent
qu'il y avait encore une lection annuelle parmi les nobles; donc la
loi qui supprima les lections, et y substitua pour toujours le droit
de la naissance, est postrieure au mois de juin 1310. Condillac,
dans le ch. 4, du liv. 9 de son _Histoire moderne_, place sous la
date de 1289, la nouvelle loi qui investit du pouvoir souverain et
perptuel un certain nombre de familles; c'est une erreur de trente
ans, cette rvolution ne fut consomme qu'en 1319.]

Le moyen ge vit se former et se dtruire en Italie une multitude
de gouvernements; mais on n'avait nullement tudi la thorie de
leur organisation. On ignorait presque gnralement alors la langue
et l'existence des philosophes de l'antiquit, qui avaient cherch
 concilier l'indpendance naturelle de l'homme avec l'ordre de
la socit. Le droit public se composait de quelques traces des
institutions romaines, et des usages apports par des conqurants
barbares. On en faisait l'application suivant les intrts locaux ou
les circonstances, et les passions turbulentes venaient tour--tour
les modifier.

Quand la thorie de l'organisation des socits n'aurait pas t
presque gnralement inconnue, la pratique du gouvernement aurait t
fort difficile. On conoit que, dans un temps o les routes taient
-peu-prs impraticables; o les postes, les lettres de change,
l'imprimerie, n'taient pas encore inventes; o peu de gens mme
savaient lire et crire, il devait tre impossible de gouverner, et
sur-tout d'administrer un tat de quelque tendue. Faute de pouvoir
l'exploiter soi-mme, on l'affermait  des vassaux. L'ignorance des
grands et des peuples fit la fortune des clercs. L'impuissance de
correspondre rapidement et de se faire obir au loin, fut une des
causes de l'anarchie fodale. Les communications rapides sont le
meilleur moyen de gouvernement; les runions faciles sont le plus sr
garant de la libert des peuples.

La force tendit toujours  s'arroger du pouvoir, ou au moins des
privilges; la force, la supriorit des talents, ont d assurer
par-tout et toujours une supriorit sociale; mais ces circonstances
sont passagres de leur nature, et il n'y aurait jamais eu de classes
privilgies, si, pour y tre admis ou s'y maintenir, on n'et pu
trouver hors de soi l'origine de son droit. La domination du fort,
de l'habile n'est qu'un fait; c'est dans le droit de jouir par
reprsentation que consiste le privilge. Ce droit, qui n'est point
en nous, ne peut donc avoir de ralit qu' proportion de l'assentiment
plus ou moins gnral qu'y donnent les autres.

[Note en marge: Son origine.]

Toutes les circonstances d'o l'on peut faire dcouler la possession
des privilges, se rduisent  celles-ci, la conqute, la proprit
territoriale, la richesse et l'ancienne illustration par les
fonctions publiques.

[Note en marge: La conqute.]

La conqute n'est que le droit de la force; ce droit a pour limite ce
qu'exige la conservation et le juste intrt du vainqueur, et pour
terme la dure de la force.

[Note en marge: La proprit.]

La proprit territoriale donne deux sortes de droits, celui qui
rsulte de l'intrt qu'a le propritaire  l'administration des
affaires gnrales, et celui qui drive de ses rapports soit avec
le souverain, soit avec le colon de la terre. S'il doit service
 l'un et protection  l'autre, il faut bien qu'il commande 
celui-ci pour servir celui-l; il faut bien que l'un s'acquitte des
services qu'on lui rend par des privilges, et que l'autre paie la
protection qu'il reoit par des soumissions. Cet tat de choses est
l'intermdiaire entre l'esclavage et la libert; cette condition
fut celle d'une partie des peuples de l'Europe, lorsqu'ils eurent
reu le christianisme, qui n'est gure compatible avec l'esclavage,
tel que les anciens le connaissaient. On vit des serfs plus ou
moins assujettis, des seigneurs plus ou moins privilgis; mais,
d'une part, les vassaux tendaient  s'affranchir, et de l'autre,
s'tablissait la maxime qu'il ne pouvait y avoir de terre sans
seigneur.

L'application de cette maxime et l'exercice des droits fodaux
prouvrent de plus grandes difficults dans les villes, sur-tout
lorsqu'elles devinrent riches et populeuses. Les hommes rassembls
sont toujours tents de profiter du moment o leurs forces se
trouvent runies, pour rclamer les concessions qu'ils croient leur
tre dues. De l l'affranchissement des communes, qui fut le premier
pas de l'Europe moderne vers la libert.

[Note en marge: La richesse.]

Ds le milieu du douzime sicle, on avait vu presque toutes les
villes du nord de l'Italie, secouer le joug des empereurs. Vers la
fin du treizime, l'empereur Rodolphe, au lieu de chercher  leur
disputer leur indpendance, avait consenti  la leur vendre pour de
l'argent[334].

[Note 334: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 1.]

Dans ces communes affranchies, on ne put plus avouer la prtention
d'asservir ses concitoyens, mais on conserva celle de les gouverner.
Les richesses devinrent un titre pour prendre part  l'autorit, 
raison du plus grand intrt qu'avait le riche  la conservation et 
l'ordre de la socit.

On voit que le droit qui rsulte de la richesse est moins tendu que
celui qui drive de la proprit territoriale. Or, dans les villes,
il ne peut y avoir de proprit territoriale proprement dite. On y
occupe un toit, mais on ne peut y conserver de ces domaines qui,
par leur tendue, leur position et le nombre des hommes qui les
cultivent, donnent de la puissance  leur possesseur. Aussi les
privilgis des villes se distinguaient-ils de ceux des campagnes par
la modration de leurs prtentions. Ceux-ci se montraient  cheval,
la cuirasse sur le corps, le heaume en tte, avec des armes dont ils
s'taient rserv l'usage. Ils rappelaient toujours que leur droit
tait fond sur leur force, sur leur vaillance. Dans les villes, cet
appareil ne pouvait tre d'aucun usage; c'tait par la richesse qu'on
se faisait des clients, et par la sduction qu'on gagnait des amis.

[Note en marge: Les fonctions publiques.]

Peu--peu l'exercice de l'autorit,  mesure qu'elle avait t
prolonge, heureuse, applaudie, devenait un droit  de nouvelles
marques de confiance, parce qu'elle supposait une dette des
administrs envers l'administrateur, et dans celui-ci un
accroissement d'exprience, une transmission de lumires, de bonnes
maximes, et la juste ambition d'ajouter  l'illustration de son nom.

C'est de toutes ces choses que s'est compose l'ide de ce qu'on a
appel la noblesse.

Mais remarquons que, soit qu'elle drive de la proprit territoriale
ou des richesses, soit qu'elle ait t acquise par les fonctions, la
noblesse ne peut se sparer de l'ide de services rendus  la socit
dont on est membre. Si cette circonstance ne lui concilie le respect
des peuples, elle n'est plus que tyrannie.  Rome, les nobles taient
ceux qui pouvaient montrer les portraits de leurs anctres revtus
des charges curules.

Une des folies des hommes est de vouloir lier aux institutions
anciennes leurs institutions nouvelles, et d'exiger que celles-ci
obtiennent, ds l'origine, tout le respect que les sicles avaient
imprim  celles-l. On ne tient point compte de la diffrence des
temps; on veut concilier  la dignit qu'on possde tous les droits
possibles  la considration, anciens et nouveaux. Une fois en
possession de quelques avantages, les hommes qui avaient su s'en
saisir voulurent envahir tous les privilges dont avaient joui dans
les temps passs, et sous des gouvernements divers, ceux dont ils
se croyaient les pareils. Ils voulurent runir dans leur personne
les honneurs de l'ancien patriciat, et la puissance fodale, et la
souverainet aristocratique, et jusqu' la faveur du courtisan. Ils
ne voyaient pas que toutes ces prtentions taient contradictoires;
qu'on ne peut tre -la-fois sujet, souverain, courtisan et
magistrat; qu' la cour des despotes il n'y a point de noblesse; que
la noblesse qui rsulte de la force, de la conqute, est la moins
pure, la moins lgitime de toutes. La vritable grandeur est celle
qui n'a pas besoin de l'abaissement des autres. Ils ne voyaient pas
que la domination fodale est de la puissance, mais n'est pas de la
noblesse; qu'il est de la nature de la puissance de rsider dans le
fait plus que dans le droit, et que la conservation d'une grandeur
qui n'existe qu'aux dpens d'autrui tient  la dure de la force.
Leur puissance, incommode  ce qui tait au-dessus d'elle, devint
encore plus odieuse  qui se trouvait au-dessous.

De-l cette ligue qui a souvent exist entre le plus puissant et
les plus petits, pour se dbarrasser de toutes les puissances
intermdiaires. Cette ligue produisit des effets fort diffrents.

Dans le midi de l'Europe, les rois finirent par affranchir les
communes, pour diminuer le pouvoir de la noblesse fodale; dans les
tats du nord[335], les peuples, pour faire descendre les nobles 
leur niveau, conjurrent le souverain de prendre en main le pouvoir
absolu. Ils se jetrent dans les bras du despotisme, pour chapper 
la tyrannie des seigneurs.

[Note 335: En Sude, en Danemarck, voyez l'_Histoire de la dernire
rvolution de Sude_, par SHERIDAN.]

Peu de temps aprs l'poque de cette histoire  laquelle nous sommes
parvenus, deux grandes dcouvertes vinrent diminuer considrablement
les moyens de puissance de la noblesse. Les armes  feu rendirent
inutiles tous les avantages qu'elle s'tait rservs dans le combat.
L'imprimerie, en facilitant l'instruction, rapprocha les classes
infrieures de la classe opulente et privilgie; il ne put plus y
avoir de noblesse que dans les faits et dans les souvenirs; mais
n'anticipons pas sur les vnements.

[Note en marge: Diverses conditions des nobles.]

Au commencement du quatorzime sicle, on pouvait remarquer dans les
tats d'Italie, la condition fort diverse de la noblesse, fonde sur
la puissance fodale, sur la richesse, ou sur les magistratures, et
trouver dans les circonstances locales l'explication de l'influence 
laquelle chacune de ces classes privilgies tait parvenue, ou de la
nullit  laquelle elle tait rduite.

[Note en marge: Dans les monarchies.]

[Note en marge: Dans les rpubliques.]

Dans les pays rests monarchiques, la noblesse s'tait soutenue,
grce  son alliance naturelle avec le souverain. Elle avait conserv
des privilges, mais sans obtenir aucune part au gouvernement. Dans
les communes qui non-seulement s'taient affranchies de la servitude,
mais qui avaient mme secou l'autorit d'un monarque, les classes
privilgies avaient accommod leurs prtentions, comme elles
l'avaient pu, avec la volont du reste de la population. Il y avait
en cela des nuances infinies.

[Note en marge: Padoue, Trvise, Vrone, Mantoue, Ferrare, Vicence.]

Le territoire offrait-il par sa richesse de grandes ressources aux
propritaires: la ville n'tait-elle que d'une mdiocre importance:
les seigneurs territoriaux y dominaient, parce qu'ils pouvaient
affamer et assiger la commune. Les barons se fortifiaient dans
leurs chteaux; les moins forts devenaient les auxiliaires des plus
puissants, pour avoir part au droit d'oppression. Telle tait la
situation des rpubliques de la marche Trvisane. L'autorit y tait
oligarchique, et devenait tyrannique par intervalles, lorsqu'un
de ces petits souverains se trouvait assez fort pour rduire tous
les autres  la condition de ses auxiliaires. Ce fut l'histoire de
Padoue, de Trvise, de Vrone, de Mantoue, de Ferrare, de Vicence;
toutes se qualifiaient de rpubliques, mais les trois premires
taient sous l'autorit des seigneurs de la maison de Romano; Mantoue
sous l'influence du comte de Saint-Boniface; les deux dernires
taient opprimes par le marquis d'Este: la plupart de ces pays
taient sans gouvernement; ils n'avaient que des matres.

[Note en marge: Milan.]

Ces succs de quelques seigneurs avaient excit l'ambition de tous.
Mais, dans les grandes villes, la masse de la population leur
opposait une forte rsistance. Milan obligeait ses patriciens  se
contenter d'une part dans la magistrature. Aprs avoir excit, par
l'envahissement de tous les emplois, une indignation gnrale, les
nobles milanais se virent rduits  signer avec les plbiens un
trait, par lequel ceux-ci taient admis au partage gal de toutes
les fonctions publiques, depuis la charge d'ambassadeur jusqu'
l'emploi de trompette de la communaut[336]. Les plus fiers se
retiraient dans leurs chteaux, et se vengeaient de leur nullit en
dvastant les campagnes; mais ces dvastations mmes augmentaient
la force des villes, c'est--dire leur population. Les habitants
disperss dans un pays ouvert aux ravages des seigneurs, couraient
chercher, dans une enceinte de murailles, un asyle pour leur famille
et pour leurs biens. C'est la tyrannie des seigneurs fodaux qui a
peupl les villes, o tant de ressentiments fermentaient contre eux,
et o les progrs de l'industrie et des richesses fournirent enfin
les moyens d'craser ces petits tyrans.

[Note 336: Le 4 avril 1258, _Histoire milanaise_, de Bernard CORIO,
part. II.]

Lorsque la translation du saint-sige  Avignon laissa Rome livre
 elle-mme, le tocsin du Capitole obligea les barons  quitter
leurs retraites fortifies, pour venir s'humilier devant le tribun
populaire; et l'histoire nous reprsente les Savelli, les Frangipani,
les Colonne, les Ursins, debout, tte nue, dans l'attitude de la
soumission, prtant, en tremblant, le serment de fidlit  la loi de
_bon tat_[337], entre les mains du fils d'un cabaretier.

[Note 337: Poi se faceva stare venante a se, mentre sedeva, li baroni
tutti, in piedi, ritti, co' le vraccia piegate, e co' li capucci
tratti. Deh! come stavano paurosi! (FORTIFIOCCA, _Hist. rom._, liv.
I, ch. 20.)]

Leurs palais n'taient plus des asyles, leurs excs n'avaient plus
le privilge de l'impunit: une tentative de rvolte les rduisit
 entendre leur condamnation comme les plus vils criminels, et 
recevoir une grce plus humiliante encore.

[Note en marge: Usage des villes d'Italie de choisir un chef
tranger.]

Dans la plupart des rpubliques, o la guerre demandait un chef, mais
o l'abus du pouvoir avait rendu odieux tous les nobles indignes,
les factions rivales appelaient au gouvernement un magistrat
tranger. On vit Rome demander un chef  Bologne[338], et Venise en
fournir  Padoue,  Pise,  Milan.

[Note 338: Brancaleone.]

[Note en marge: Gnes, Pise, Florence.]

Dans les tats o un sol peu fertile n'invitait qu'une faible partie
de la population  l'agriculture, et n'offrait pas de grands moyens
de puissance aux seigneurs territoriaux, ils virent leur influence
dcrotre,  mesure que d'autres fortunes s'levaient,  la faveur
du commerce. Ils eurent cependant, pour se maintenir, la ressource
du service militaire, et sur-tout les factions. Cette condition
tait celle des nobles de Gnes, de Pise et de Florence. Lorsqu'ils
voulurent ressaisir violemment le pouvoir, ils furent comprims,
punis; leurs forteresses furent rases, et on porta la haine contre
eux jusqu' l'injustice, en les dpouillant des droits communs  tous.

Ce fut dans ces villes commerantes que des citoyens, enrichis
rapidement par d'heureuses entreprises, commencrent  se comparer 
ces anciens possesseurs des privilges, et  en rclamer le partage.
Une noblesse s'leva qui avait une origine toute diffrente de la
premire, et qui lui disputa l'autorit, dispose, comme l'autre, 
la retenir et  en abuser.

On voit que l'influence des classes privilgies se modifiait selon
les circonstances. Les seigneurs tablis en Italie par le droit de la
conqute, au temps de l'invasion des Goths et des autres trangers,
cessrent d'tre des dominateurs, et ne furent plus que de puissants
vassaux, lorsque des monarchies rgulires s'levrent.

Aprs que les communes se furent affranchies de la domination des
empereurs, les seigneurs fodaux conservrent du pouvoir l o la
possession territoriale suffisait pour leur conserver la prminence;
ils la partagrent ou la perdirent l o d'autres causes, et
sur-tout le commerce, firent natre d'autres moyens de puissance qui
rivalisaient avec les leurs.

Quand ces deux espces de noblesse cessrent d'tre rivales,
elles s'accordrent pour dominer. La haine du peuple contre les
nobles prcipitait les villes sous le joug de quelques-uns de ces
hommes puissants, qui avaient su faire croire qu'ils embrassaient
sincrement le parti populaire; ce fut ce qui cota  la rpublique
de Milan son orageuse libert.

 Gnes, quelques nobles ambitieux prirent le mme moyen pour
conserver de l'influence. Les Doria, les Spinola, contractrent une
alliance avec le peuple, et concoururent, avec un zle peu sincre, 
l'introduction des formes dmocratiques dans le gouvernement.

D'autres rpubliques, qui ne se jetaient pas dans les bras d'un
matre, tombaient dans l'excs de la mfiance; l'injustice
nourrissait d'ternelles haines, et privait l'tat de ses plus
illustres citoyens.

 Florence, il fallait tre marchand, tre inscrit parmi ceux qui
professaient un art, ou qui exeraient un mtier, pour avoir part au
gouvernement de la rpublique[339]. Les anciens nobles qui s'taient
livrs au commerce, et ceux qui, pour conserver leurs droits de
citoyens, se firent inscrire sur le contrle des artisans, n'en
devinrent pas moins l'objet de la jalousie, et les victimes d'une
injuste exclusion. Par une inconsquence ordinaire chez les hommes,
les marchands voulurent tre ennoblis par leur profession mme. On
vit _la noblesse de soie, la noblesse de laine_; et celle-l se crut
bientt en droit de mpriser celle-ci.

[Note 339: 1283.]

[Note en marge: Sienne.]

 Sienne, les marchands exclurent non-seulement les nobles, mais le
peuple. Ce fut une oligarchie d'une nouvelle espce, qui devint 
son tour suspecte, tyrannique et odieuse, comme celle qu'elle avait
remplace[340].

[Note 340: _Chronique de Sienne_, par Andr DEI, tom. XV, anne 1283,
et _Histoire de Sienne_, de MALAVOLTI, part. 2, liv. 3.]

[Note en marge: Pistoia.]

 Pistoia, les gentilshommes furent dclars pour toujours
inhabiles  gouverner; et la peine des roturiers qui encouraient
la dgradation, consista  tre inscrit sur le registre de la
noblesse[341].

[Note 341: _Mmoires historiques de la ville de Pistoia_, par Jacq.
Marie FIORAVANTI, ch. 16.]

Pise, en se vengeant cruellement du cruel Ugolin, dont un pote
contemporain a rendu le supplice si clbre, montra la mme
partialit contre l'ordre privilgi.

Gnes, Bologne, Modne, Padoue et Brescia, finirent par adopter
ce systme de lgislation. Cette haine contre la noblesse fut, en
Italie, le trait caractristique de l'esprit du treizime sicle.

L'ouvrage des passions est rarement durable: cette autorit
arrache aux uns pour tre concentre dans la main de quelques
autres, mrita et excita de nouveaux mcontentements; et comme les
hommes, quand ils souffrent dans une situation, se jettent toujours
imprudemment dans une situation oppose, on ne voulut point se
rappeler que le gouvernement oligarchique des marchands avait fait
fleurir l'agriculture, l'industrie, les arts, enrichi et embelli
les cits; on ne se souvint que de l'insolence de ces parvenus, et
presque toutes ces rpubliques tendaient  se rapprocher des formes
monarchiques.

[Note en marge: X. De la noblesse vnitienne.]

Venise n'avait jamais t conquise; aucun droit, par consquent, ne
pouvait y driver de la force. Venise n'avait point de territoire; le
systme fodal ne pouvait y tre connu. Point de seigneurs, point de
vassaux, point de serfs, point de droits rsultant de la proprit
territoriale. Les biens que les citoyens pouvaient possder, soit
dans les colonies, soit en Italie, ne leur donnaient dans la capitale
aucune autre influence que celle des richesses. Mais Venise existait
depuis neuf cents ans; pendant ce long intervalle, un grand nombre de
ses citoyens avait t appel successivement aux fonctions publiques.
Plusieurs avaient fait de grandes choses, beaucoup avaient acquis une
grande opulence.

Cette administration qui offrait tant d'occasions de s'illustrer,
cet immense commerce, qui fournissait tant de moyens de s'enrichir,
avaient cr une noblesse la plus respectable de l'Europe, parce que
sa source tait pure, son origine antique, sa filiation constate,
ses services connus, ses honneurs mrits: elle tait digne de la
libert qu'elle avait su dfendre. Chaque fois que le peuple ou
l'un des corps de l'tat, levait d'anciens citoyens  une place
minente, cette nomination semblait rappeler les services de leurs
aeux, et renouer les liens d'une famille avec la rpublique. Si la
situation de Venise se ft trouve telle qu'il et pu y avoir une
noblesse oisive, puissante, orgueilleuse de ses possessions, de ses
vassaux, de ses privilges, la rpublique n'aurait pas subsist.
Un doge ambitieux se serait servi de ses auxiliaires pour changer
l'tat en monarchie; ou bien la masse des habitants aurait expuls la
classe privilgie. Mais les principaux citoyens de cette rpublique
avaient des richesses mobilires, du crdit, de la gloire, sans
aucun appareil de force qui avertt de se mfier d'eux. Ce fut la
modration qui les maintint, et qui leur donna le temps de prendre
des mesures pour s'emparer de la souverainet.

[Note en marge: Sa tendance  l'aristocratie.]

C'et t exiger des illustres citoyens de Venise plus qu'on ne doit
attendre de l'espce humaine, que de leur demander d'oublier la
gloire et la splendeur de leur maison, pour s'lever au-dessus des
intrts domestiques, pour ne voir que la grandeur de l'tat, et
faire consister cette grandeur dans l'galit de tous les citoyens.

La tendance  l'aristocratie ne fut pendant long-temps que le
rsultat de l'influence donne par les richesses, par les emplois,
par le souvenir des services rendus, par le respect qui s'attache
naturellement  un nom illustre. Cette espce d'aristocratie exista
long-temps avant l'aristocratie lgale. Dans l'ordre politique, on
ne distinguait pas les citoyens en nobles et plbiens; et quand on
admettait un tranger, un prince mme,  la qualit de Vnitien, on
lui disait: _Te civem nostrum creamus_ nous vous faisons notre
concitoyen.

Mais les nobles vnitiens avaient frquent les hauts barons de
France, et avaient d prendre quelques-unes de leurs opinions. De
leur ct, le peuple et la classe mitoyenne avaient le sentiment
de leur intrt, comme les nobles. Si la fiert trs-lgitime de
ceux-ci les portaient  envahir le pouvoir, le bon sens des autres
leur conseillait d'en rclamer le partage. C'est de la lutte de ces
intrts opposs que rsulta une forme de gouvernement nouvelle. Un
historien s'est oubli jusqu' dire que cette rvolution ramena les
choses _ l'ordre naturel, qui veut que la partie haute domine sur la
partie basse_. Ce langage n'a pas plus de sens que de dignit[342].

[Note 342: L'abb LAUGIER, _Hist. de Venise_, liv. 10. Le
gouvernement vnitien qui faisait poursuivre l'ouvrage d'Amelot de
la Houssaye en 1700, montra toujours beaucoup de mnagements pour
l'abb Laugier qui, en effet, les mritait bien. Victor Sandi, auteur
d'une Histoire civile de Venise, ayant remarqu un grand nombre
d'erreurs dans celle de l'ex-jsuite, fit imprimer en 1769, un livre
intitul: _Estratti della Storia veneziana del signor abbate Laugier,
ed osservazioni sopra gli stessi_. Les inquisiteurs d'tat firent
supprimer l'ouvrage: _ove di troppo offendevasi un uomo sempre bene
merito della veneta storia_.

Je tire ce fait de l'_Histoire de la littrature vnitienne_, pendant
le XVIIe sicle, par M. l'abb MOSCHIMI, tom. II, p. 205. Au reste,
malgr tout son dvouement  l'aristocratie, l'abb Laugier laisse
par fois chapper d'tranges navets; par exemple, en parlant du
conseil des Dix, il dit: (discours sur les magistratures de Venise)
Lorsque l'accus est manifestement convaincu, il est excut 
la manire des criminels ordinaires; _hors le cas d'une pleine
conviction_, l'excution se fait secrtement, ou en jetant les
criminels  la mer, ou en les faisant pendre la nuit.]

Les dsastres prouvs en Orient, la dfaite totale de l'arme
vnitienne  Curzola, taient des circonstances peu favorables
au gouvernement pour dpouiller le peuple d'un reste d'autorit;
cependant Gradenigo suivit ce projet avec une invariable constance.
Au milieu des malheurs publics, qui fournissent toujours tant de
moyens d'accuser le gouvernement, l'autorit se montra fire et
ambitieuse; mais, ce qui n'est pas moins remarquable, elle se montra
prudente dans son ambition.

Le pouvoir ne rsidait plus dans la personne du doge depuis plus d'un
sicle, c'est--dire depuis qu'on lui avait donn des conseillers
qui n'taient pas de son choix, et qu'on l'avait environn de deux
assembles,  qui appartenait la dcision absolue de toutes les
affaires[343]. Ces assembles taient le grand conseil et le snat;
mais le snat n'tait qu'une manation du grand conseil: de sorte que
celui-ci tait le vritable dpositaire de la souverainet.

[Note 343: Voici la formule des actes du doge,  cette poque:
Johannes (DANDOLO) dei gratia Venetiarum, Dalmati atque Crati dux,
dominus quart partis et dimidii totius imperii romani, de consensu
et voluntate minoris et majoris consilii sui et communis Venetiarum
ad sonum campant et voce proeconis, more solito congregati et ipso
consilio, etc.]

On n'avait pas pris, pour l'lection de ce conseil, des prcautions
telles qu'en lui transmettant le pouvoir, on lui transmt les
sentiments qui devaient en diriger l'emploi. Douze magistrats de
la commune nommaient, chacun dans leur quartier, une quarantaine de
citoyens. Il est probable, mais il n'est pas certain, que ces douze
lecteurs taient dsigns par le peuple. Au reste, quelle que ft
l'origine de leur mandat, on voit combien il devait tre facile  un
homme jouissant de quelque influence, d'obtenir d'tre port sur une
liste de quarante personnes, faite par un seul citoyen. On conoit
combien celui-ci devait craindre de se faire des ennemis, sur-tout
dans un corps qui nommait  tous les emplois, et qui exerait
l'autorit principale dans la rpublique. Les familles considrables
avaient entre elles des liens de parent ou d'intrt: la seule
prcaution que l'on prit contre leur trop grande influence, fut de
rgler qu'une mme maison ne pourrait avoir -la-fois plus de quatre
de ses membres dans le grand conseil.

Cette assemble, qui disposait de toutes les charges, finit par
s'arroger jusqu' la nomination des lecteurs qui devaient la
renouveler elle-mme. Du moment que les douze lecteurs ne furent
plus que les mandataires, les cratures du grand conseil, il dut en
rsulter deux choses; l'une, que ces lecteurs se crurent obligs
de faire leur choix dans l'esprit du corps dont ils tenaient leur
mission; l'autre, que ce corps ne dut pas se considrer comme soumis
 ses mandataires. Quelque soin que pussent prendre les lecteurs de
faire des choix agrables au grand conseil, ces choix ne purent plus
tre considrs comme une lection dfinitivement consomme, mais
comme une dsignation soumise  l'approbation de l'assemble. Ainsi,
ds le XIIIe sicle, le grand conseil se renouvelait lui-mme.

On ne doit pas s'tonner aprs cela du retour frquent des mmes
noms, et de voir les personnages distingus se perptuer dans cette
assemble, qui reprsentait la nation. Mais enfin, c'tait l'autorit
nationale qu'elle tait cense exercer; c'tait au nom de la nation
qu'elle faisait des lois. Aucun des plus illustres citoyens de Venise
ne s'tait encore avis de prtendre qu'il prenait sance au conseil
pour lui-mme, et non pour ses commettants; aucun des membres du
conseil n'tait inamovible; personne n'tait exclus du droit de le
devenir.

[Note en marge: XI. Premire proposition pour restreindre les droits
d'admission au grand conseil. 1286.]

L'an 1286, ou -peu-prs, car la circonspection des historiens
vnitiens a laiss beaucoup de tnbres sur les dtails de ces
vnements, les trois chefs de la quarantie criminelle proposrent
de donner pour rgle aux lecteurs chargs de renouveler la liste du
grand conseil, de n'y admettre que ceux qui y auraient dj sig; ou
dont les anctres y auraient pris place. Cette proposition crait un
privilge exclusif en faveur des familles admises au grand conseil
depuis sa cration, c'est--dire depuis 1172.

Jean Dandolo, qui rgnait alors, et qui n'tait pas du parti
aristocratique, s'opposa  l'introduction de ce privilge[344].

[Note 344: _Memorie storico-civili delle successive forme del governo
de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]

On ne jugea pas les circonstances favorables pour hasarder une
pareille innovation.

[Note en marge: Dispositions du doge Pierre Gradenigo.]

Mais, dix ans aprs, le doge Pierre Gradenigo, dont le caractre
se distinguait par cette fermet qui sait mpriser les clameurs
populaires, et braver mme des ennemis puissants, ralisa le
projet conu, comme on voit, depuis long-temps, de concentrer et
de perptuer le pouvoir dans les principales familles. Il serait
difficile de dire quels sentiments l'y dterminrent. Comme doge,
il n'avait nul intrt d'accrotre la puissance et l'indpendance
du conseil. Les populaires et les nobles taient diviss; c'tait
une occasion favorable pour dominer les uns et les autres. Mais on
ne s'lve pas facilement au-dessus des maximes qu'on a suces avec
le lait. Gradenigo ne voyait rien au-dessus d'un illustre vnitien.
L'intrt de son ordre prvalut sur celui de sa maison et de sa
patrie; il aima mieux tre le mandataire de ses pareils, que le
prince d'une nation ou le chef d'une multitude. Peut-tre aussi, car
il faut toujours faire une part  la faiblesse humaine, peut-tre
le refus constant de la faveur populaire exalta-t-il dans ce coeur
altier l'orgueil et les prjugs du patriciat.

[Note en marge: XII. Proposition de n'y admettre que ceux qui en ont
fait partie depuis quatre ans. 1296.]

Le 28 fvrier 1296, Lonard Bembo et Marc Badouer, alors chefs des
quarante juges criminels, aprs s'tre concerts avec le doge,
exposrent dans le grand conseil que, depuis un sicle, cette
assemble se recrutait presque gnralement dans les mmes familles.
Il ne leur fut pas difficile de persuader  ceux qui les coutaient,
que la continuation de cet ordre de choses tait dsirable. Ils
proposrent, pour le consolider, de restreindre pour l'avenir le
droit d'ligibilit  ceux qui taient actuellement membres du grand
conseil, ou qui l'avaient t dans les quatre annes prcdentes.

Il ne s'agissait plus d'admettre de nouveaux citoyens  l'exercice
du pouvoir, mais de choisir entre ceux qui en taient seuls
susceptibles. Tout ce qui n'avait pas fait partie des quatre
dernires assembles, se trouvait frapp d'incapacit; les
membres actuels, et ceux qui l'avaient t depuis quatre ans,
composaient dsormais ce corps privilgi, auquel allait appartenir
exclusivement l'administration de la rpublique.

Il n'y avait plus lieu de leur confrer ce droit par une lection, ce
droit leur tait acquis; mais, pour viter de former une assemble
trop nombreuse, pour exciter une utile mulation, on pouvait
suspendre momentanment l'exercice de ce droit. En consquence de
ces principes, qui furent adopts, il fut dcid qu'on formerait la
liste de ceux qui avaient pris place dans l'assemble depuis quatre
ans, que la quarantie criminelle ballotterait leurs noms l'un aprs
l'autre[345], et que ceux qui obtiendraient douze suffrages sur les
quarante seraient membres du grand conseil pour un an; aprs quoi on
procderait  un nouveau scrutin: de sorte que le nombre des membres
n'tait point fixe: il pouvait y en avoir autant que d'ligibles;
et, pour s'y perptuer, il suffisait d'obtenir douze suffrages dans
l'lection annuelle.

[Note 345: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, P. GRADENIGO.]

[Note en marge: Modification  cette proposition.]

Cependant on sentait qu'il tait rigoureux de prononcer l'exclusion
perptuelle de tous les autres citoyens de l'assemble qui
reprsentait le corps de l'tat. Pour ne pas dcourager leur
ambition, et pour en obtenir une soumission plus facile, on
ajouta que trois membres du grand conseil formeraient une liste de
citoyens, non compris sur le tableau de ceux qu'on venait de dclarer
perptuellement ligibles; et que ceux de ces citoyens dsigns,
qui obtiendraient douze voix dans le ballottage de la quarantie,
prendraient place avec les autres membres du conseil.

Il importait de limiter le nombre de ceux  qui, par ce moyen, on
confrait l'ligibilit; ce soin fut laiss au doge et  ses six
conseillers intimes.

Du moment que cette loi fut rendue, il y eut deux classes de
citoyens; les uns ayant par eux-mmes le droit de faire partie du
corps souverain de la rpublique, les autres ne pouvant y tre admis
que sur la proposition de trois lecteurs, qui srement n'useraient
de ce droit qu'avec beaucoup de sobrit.

Mais cependant l'exclusion absolue, perptuelle, n'tait pas
prononce contre la masse des citoyens. Ceux qui avaient compos le
conseil pendant les quatre dernires annes venant  s'teindre, il
faudrait remplir les places vacantes, et ce remplacement laissait des
esprances au reste de la population.

On demeura pendant trois ans sous l'empire de cette nouvelle loi. La
quarantie confirma deux fois de suite tous ceux qu'elle avait lus
d'abord. Le pouvoir se perptuait; il y avait encore  le concentrer.

[Note en marge: XIII. Nouvelles restrictions  l'ligibilit. 1298.]

Un dcret de 1298 prescrivit aux lecteurs chargs de former la liste
supplmentaire des ligibles, de n'y comprendre que des personnes
ayant anciennement fait partie du grand conseil, ou dont les anctres
y auraient sig. Cette disposition compltait le systme. La liste
des membres du conseil, depuis 1172, devenait le nobiliaire de Venise.

[Note en marge: 1300.]

Une loi de 1300 dfendit formellement l'admission de ce qu'on appela,
pour la premire fois, les hommes nouveaux.

[Note en marge: 1315.]

Pour mettre des obstacles  leur introduction, on ouvrit, en 1315, un
registre o tous les citoyens qui avaient appartenu au grand conseil,
par eux-mmes ou par leurs anctres, se firent inscrire. Les notaires
du conseil furent chargs de la tenue de ce registre; les avocats de
la commune eurent ordre d'en vrifier l'exactitude.

[Note en marge: XIV. Le grand conseil dclar permanent, et le droit
d'y siger hrditaire. 1319.]

Enfin, en 1319, le doge proposa et fit dcrter que dsormais il
n'y aurait plus d'lection, plus de renouvellement de l'assemble,
par consquent plus de liste d'ligibles. Les membres du conseil
actuel conservrent seuls le droit d'y siger pour toujours, et le
transmirent  perptuit  leurs descendants; et, pour marquer
encore mieux que c'tait un droit personnel, les enfants furent admis
 prendre sance dans ce conseil, mme du vivant de leur pre, pourvu
qu'ils eussent atteint leur vingt-cinquime anne.

Ainsi tout ce qui dans le moment ne faisait point partie du conseil,
quelle que ft d'ailleurs son illustration, se trouva exclus de la
souveraine puissance, et rentra dans la classe populaire. Un registre
de ceux qui composaient le conseil fut ouvert; ce fut le livre d'or.

Ds ce jour fut consomme la sujtion de presque toute la population
de Venise, la cration d'une noblesse hrditaire, privilgie,
souveraine, et l'organisation de l'aristocratie.

Si le peuple devait se dbattre avec fureur dans de pareilles
chanes, quels ne devaient pas tre la surprise et le ressentiment
des citoyens illustres, qui, faute de se trouver membres de
l'assemble actuelle, se voyaient exclus pour toujours de l'autorit,
par consquent de presque tous les emplois, sacrifis  des hommes
obscurs, et sujets d'une assemble dont les membres les plus
distingus n'taient que leurs gaux.

Des familles entires, des familles qui remontaient jusqu'aux
anciens tribuns, c'est--dire dj honores avant l'existence des
doges, se trouvaient rejetes hors d'un gouvernement qu'elles
avaient contribu  fonder. On remarquait parmi ces familles, les
Brengues, les Bedelotes, les Balachins, les Verardes, les Dentes;
d'autres, n'ayant que quelques-uns de leurs membres dans le conseil,
se trouvaient partages entre l'exclusion et le privilge, comme les
Mini, les Nani, les Malipiers, les Pasqualigo, les Navagiers, les
Darduini, les Bons, les Trvisans, les Zacaries.

Il parat que le nombre des nobles, composant  cette poque le
conseil, et destins par consquent  runir tous les droits de la
souverainet, ne s'levait pas  plus de six cents[346].

[Note 346: Voyez l'_Examen de la libert originaire de Venise_, ch.
6, et la _Chronique_ de Marin SANUTO, qui ne compte que 297 familles.]

C'est cette rvolution qu'on a dsigne  Venise par le nom de
_serrar del consiglio_, que je ne puis traduire qu'imparfaitement par
clture du grand conseil[347].

[Note 347: Cette rvolution est raconte d'une manire
trs-imparfaite dans un Manuscrit de la Bibliothque-du-Roi, n
10124, intitul: _Sommario delle cose notabili concernenti la
repubblica_; mais il y a dans ce rcit une simplicit qui explique
pourquoi cette histoire n'a pas t imprime, je vais en transcrire
un passage: Vedendose il doze Gradinigo odiado dal populo per causa
del Thiepolo, deliber vendicarse o reformar et mazor conseio, con
cassar fora quelle casade che a lui gioveva, e fatto la proposition
con i so amici e parenti, f presa la parte de confermar tutti
quelli che al presente se trovavano del mazor conseio e li altri
debbino esser a un ballottadi, con altre condizion strettissime
e pregiudiciali alle casade, molti capi dello quali insieme co'
fioli andavano dal doze e consegier a lamentarze de tal novit et
esclusione dal mazor conseio dove che poi quelli sierano fatti
passar in una camera secreta e la notte strangoladi, e poi la matina
attacadi con la corda al collo al palazzo, per le quali crudelt il
popolo levatozi a rumor se port insieme con molti delli esclusi
dal mazor conseio a saccheggiar le case de alcuni de' primarij
ammazzandoli, volevano far l'istesso al doze, ma, fortificatosi ben
in palazzo, assold molta gente, con la quale represse i congiurati,
e prese alcuni capi di essi che furono appiccati; cio, Marin Bocho,
capitanio di tutti, Geremia Sabadin, Zamaria Dolze, Alessandro
Briora, Carlo Rechin, Dario Zochul, Saba Zordan, Dona Clera, Piero
Emo, Zuan Rosso, e Marco Gressoni, molti ne fuggirono che furono
perpetuamente banditi e confiscati tutti i suoi beni.]

[Note en marge: XV. Rflexions sur cette rvolution.]

Il est inutile d'en discuter la justice. Il est vident que les
nobles, malgr leur richesse, leur influence, n'taient pas
propritaires de Venise; le plus pauvre pcheur tait peut-tre
tabli sur les lagunes plusieurs sicles avant eux. Rien ne donne le
droit de s'arroger la suzerainet, l o l'on a reu un asyle. Il
n'existait ni contrat, ni possession antrieure, ni droit drivant
de la protection. Chacun avait son industrie, sa proprit; chacun
avait support sa part des charges publiques, contribu de son sang
 la dfense et  la gloire de la patrie. Des familles anciennes,
opulentes, illustres par des services, souvent honores des
premires magistratures, se trouvaient, parce qu'elles avaient remis
leurs dignits au terme prescrit, sujettes de mandataires infidles,
qui retenaient un pouvoir usurp, en le dclarant absolu, perptuel
et hrditaire. Un patricien vnitien, de famille ducale, le cavalier
Soranzo, a consign l'aveu de l'illgitimit de cette rvolution,
dans un crit qui aussi n'a jamais t imprim,  ce que je crois.
Cette nouvelle forme de gouvernement, dit-il[348], ne fut point
tablie d'un consentement unanime, ni par une dlibration lgitime
et rgulire; ce fut l'ouvrage des puissants, et le rsultat de la
subornation. Il en est des gouvernements comme de l'or, on n'en
trouve point qui soit absolument pur; l'autorit souveraine est
toujours, dans son origine, entache de quelque usurpation.

[Note 348: Non f all'ora stabilito questo ripiego per assenso comune
e per deliberazione legitima; ma per subornazione e concerto de' pi
potenti: onde ben si conosce esser vero quel detto che come non si da
oro di tutta purit, cosi non si trova dominio senza usurpazione.

     _Il governo dello Stato-veneto_ dal cav. SORANZO, _man. de la
     bibliot. de Monsieur_, n 54.]

On a dit que, si le succs pouvait justifier une usurpation, celle-ci
serait lgitime par sa longue dure et par les effets qu'elle a
produits.

On pouvait ds-lors voir dans ce systme de gouvernement deux
inconvnients; l'un que la puissance des patriciens n'y tait
balance par aucun contrepoids; l'autre, que cet tat de choses
interdisait pour jamais toute esprance au mrite.

Nous verrons dans la suite de cette histoire quels furent les effets
de cette rvolution.

Le premier fut de dnaturer entirement le pouvoir du doge. La
veille, il tait le magistrat de la rpublique, le chef d'un
gouvernement reprsentatif; le lendemain, quand le grand conseil se
fut empar de la souverainet, le doge ne fut plus que le mandataire
d'un souverain hrditaire.

Le second rsultat fut d'amener l'institution d'un tribunal terrible,
souponneux, affranchi de toutes les formalits protectrices
de l'accus, et qui, pour assurer l'existence des usurpateurs
de l'autorit, les rduisit eux-mmes  vivre dans une crainte
continuelle. Ce gouvernement devint, si je l'ose dire, un tre
idal, qui pntrait dans l'intrieur des familles, dans le secret
des coeurs, et qui, non moins redoutable pour les matres que pour
les sujets, ne permettait ni les jouissances du pouvoir, ni aucun
sentiment de dignit, ni cette scurit due  tous les citoyens qui
ne troublent pas l'ordre public.




LIVRE VII.

     Conjuration de Marin Bocconio. -- Affaires de Ferrare. -- La
     rpublique usurpe cette ville. -- Excommunication des Vnitiens.
     -- 1302-1309. -- Conjuration de Thiepolo. -- tablissement du
     Conseil des Dix. -- 1309.


[Note en marge: I. Ressentiment des Vnitiens contre ceux qui avaient
usurp le pouvoir.]

On ne peut reconnatre dans la socit qu'un homme ou plusieurs
aient, par le seul acte de leur volont, le droit de se dclarer les
matres des autres. On ne peut exiger que les autres souffrent qu'on
donne  leur rsistance le titre de rbellion. Quels que soient les
raisonnements, les succs, les bons effets mme, qui justifient une
usurpation, elle ne change pas de nature; elle est vicieuse dans son
origine. Il ne peut y avoir de lgitime dans la socit, que ce qui
se fait pour elle et de son aveu. Abuser de sa force, c'est donner
aux autres la tentation et le droit d'essayer la leur; se livrer 
sa passion, c'est provoquer les passions contraires. Telle tait la
situation o la rforme du grand conseil venait de placer le nouveau
gouvernement et la population de Venise.

[Note en marge: Quelques familles rappeles dans le grand conseil.]

Les plus imprudents furent ceux qui les premiers laissrent clater
leurs ressentiments. Les nobles, rejets dans la classe des sujets,
cherchaient  se mettre en tat de revendiquer leurs droits; et
comme, dans ces changements, ils ne trouvaient  reprendre que le
hasard qui les avait exclus de l'autorit, ils n'attendaient pour
reconnatre la lgitimit du pouvoir actuel, que d'tre admis 
le partager. Gradenigo sentit qu'il importait de ne pas leur en
interdire l'esprance; il savait que, tant qu'il reste des voies
faciles pour parvenir  ce qu'ils dsirent, les plus ambitieux
diffrent l'emploi des moyens violents. On vit paratre un dcret qui
appelait dans le sein du grand conseil quelques-uns des principaux
personnages qui ne s'taient pas trouvs en faire partie au moment
de la rforme; il n'en fallut pas davantage pour faire entrevoir 
tous les autres ce qu'ils pouvaient attendre de la soumission. Mais
les familles non nobles, c'est--dire celles qui n'avaient pas eu
entre dans le grand conseil, n'avaient rien  esprer; et bien loin
de se croire, par l'lvation de quelques citadins, ddommages de
la condition humiliante o elles taient rduites, elles ne virent
dans ces roturiers devenus souverains que les plus odieux de leurs
tyrans. Pour calmer le ressentiment des populaires[349], on leur
accorda quelques privilges. Le doge voulut mme se mnager dans le
bas peuple, qui ne prtend jamais  l'exercice du pouvoir, un appui
contre la classe des citoyens; il oublia sa hauteur jusqu' donner un
banquet aux pcheurs et  les embrasser. Les familiarits des grands
sont rarement sans consquence. Cette cajolerie devint un usage; et
depuis, le prince de la rpublique se vit assujetti  recevoir  jour
marqu les pcheurs  sa table, et  se laisser baiser sur la joue
par chacun d'eux[350].

[Note 349: Per inorpellare la pillola, cosa per se stessa amara. (_Il
governo dello stato veneto_. Manuscrit de la bibliot. de Monsieur, n
54.)]

[Note 350: Le cavalier Soranzo rapporte, (_ubi supr_), que souvent
les doges avaient voulu s'affranchir de cette crmonie, et que
Dominique Contarini avait pris le parti de s'y refuser absolument;
mais les pcheurs se rassemblrent dans son antichambre au jour
marqu, et ne voulurent point se retirer qu'ils n'eussent t admis.
Le doge se prsenta enfin d'assez mauvaise grce, car il se couvrait
le visage: ce qui n'empcha point les convives de le baiser l'un
aprs l'autre; et pour constater leur droit, ils firent reprsenter
cette singulire audience dans un tableau qu'ils placrent dans
l'glise de Ste.-Agns.]

[Note en marge: II. Marin Bocconio.]

Il y a toujours dans les grandes villes des hommes que la hardiesse,
si ce n'est l'lvation de leur caractre, porte  se dclarer les
censeurs amers de tous les abus de l'autorit. La vhmence de leurs
discours leur concilie facilement la faveur populaire; parce que, de
toutes les manires de faire parade de son courage, la plus commune
est d'applaudir  des invectives. Un homme existait alors  Venise
qui s'tait fait le dfenseur des griefs du peuple contre les grands.
Son nom tait Marin Bocconio; son origine n'tait point patricienne,
mais il ne venait pas de bas lieu, et ce n'est point un mdiocre
avantage, dans un chef de parti comme dans la vie prive, d'tre
galement au-dessus du mpris et au-dessous de l'envie.

[Note en marge: Il conspire contre le doge.]

Il avait clat en plaintes, lorsque, sans gard pour le voeu public,
on avait dfr la couronne ducale  Gradenigo. Les vnements
malheureux qui survinrent, durant les premires annes de ce rgne,
lui fournirent une occasion naturelle de dplorer les dsastres de
la rpublique, l'honneur des armes compromis, le deuil de tant de
familles, et d'inculper le gouvernement qui n'avait pas su prvenir
de si cruels revers. Quand il dmla les vues du doge, et les mesures
qu'il prenait pour prparer  la classe patricienne l'usurpation
du pouvoir, il vit dans Gradenigo l'ennemi le plus dangereux de la
libert, et son patriotisme ou son zle populaire se confondit
avec la haine irrconciliable qu'il nourrissait contre le prince.
Dtermin  en dlivrer la rpublique, il fallut lui chercher des
complices. Entre ceux qui prirent part  son dessein, l'histoire
ne nomme qu'un Jean Baudouin. Il parat qu'ils n'attendirent pas,
pour clater, que la rvolution aristocratique ft entirement
consomme. On ne trouve, dans les rcits qui sont venus jusqu' nous,
aucun dtail sur le plan et les moyens de cette conjuration. Elle
tait assez nombreuse, puisqu'on convient gnralement qu'elle mit
l'tat en pril. Mais il ne faut pas s'attendre  trouver ces sortes
de faits bien claircis dans l'histoire d'un gouvernement aussi
mystrieux que celui de Venise. On dit que Bocconio voulait forcer
les portes du grand conseil et massacrer le doge; c'et t ramener
la rpublique  ces temps de violence, o le peuple se faisait
justice par lui-mme: mais il y avait plus de cent ans que l'habitude
en tait perdue; et, le pouvoir ne rsidant plus sur une seule tte,
un projet de rvolution devenait un problme plus compliqu. C'est
apparemment  celui-ci que l'auteur d'une ancienne chronique[351]
fait allusion, lorsqu'il raconte que plusieurs des nobles, exclus du
grand conseil, vinrent quelques jours aprs frapper tumultuairement 
la porte de cette assemble, que le doge les fit introduire, arrter,
et qu'ils furent pendus le lendemain.

[Note 351: _Le casade nobili di Venetia_, de Jean-Charles Sivos, man.
de la bibliot. de Monsieur, n 62.]

[Note en marge: La conjuration est dcouverte.]

L'imprudence des conjurs, ou la vigilance du gouvernement, ne permit
pas que cette entreprise ft conduite jusqu'au jour de son excution.
Bocconio et ses complices furent arrts, interrogs et excuts dans
l'intervalle de quelques heures. Une conspiration dcouverte affermit
le gouvernement qui la punit, mais ne le rconcilie pas avec ceux
dont il s'est attir la haine.

[Note en marge: III. Le fils naturel du seigneur de Ferrare implore
le secours des Vnitiens pour s'emparer de cette principaut.]

Dans l'aperu que nous avons trac des gouvernements qui se
partageaient  cette poque l'Italie septentrionale, nous avons fait
remarquer que les seigneurs avaient conserv la principale influence
dans les villes de la Lombardie et de la marche Trvisane, et que
la maison d'Este avait acquis peu--peu, un pouvoir souverain sur
quelques-unes de ces villes, notamment sur Ferrare. Il y avait
soixante ans qu'elle y dominait, lorsque Azon d'Este mourut, laissant
deux concurrents  l'hritage de son autorit, Franois son frre, et
Frisque son fils naturel.

Celui-ci implora le secours des Vnitiens, qui n'hsitrent pas 
appuyer ses prtentions, dans la vue de conserver ou d'tendre les
privilges qui avaient t accords  leur commerce par cette maison.
Ce fils tait en horreur aux Ferrarais, et  juste titre, puisqu'il
avait emprisonn et assassin son pre. Dtermins par leur intrt,
les Vnitiens aidrent le btard parricide  recueillir le fruit de
son crime.

[Note en marge: Ils assigent et prennent Ferrare.]

[Note en marge: Les Vnitiens prennent cette ville sous leur
protection.]

Leurs troupes, au nombre d'-peu-prs six mille hommes[352], vinrent
assiger la ville dont Frisque n'occupait que la moiti, et la
citadelle qui tenait encore pour l'oncle. Le lgat du pape  Bologne
voulut interposer sa mdiation, ou plutt faire valoir d'anciennes
prtentions que le saint-sige avait sur cette place. On n'en tint
aucun compte. Les attaques furent presses; on donna l'assaut, une
partie de la ville fut brle, le chteau fut emport; mais cet
incendie, cette violence, rendirent Frisque tellement odieux, que,
tout vainqueur qu'il tait, il fut oblig de sortir de Ferrare, et
ses allis se htrent de prendre sous leur protection une ville qui
tait si fort  leur biensance.

[Note 352: Marin SANUTO, _Secreta fidelium crucis_, liv. 2, 4e
partie, chap. 4.]

[Note en marge: Frisque leur cde ses droits.]

Le snateur Paul Morosini[353] cherche  justifier l'usurpation des
Vnitiens, en disant dans son histoire que Frisque tait n d'une
Vnitienne, et qu'ayant perdu l'espoir de rgner, il avait cd ses
droits  la rpublique pour une pension de mille ducats.

[Note 353: _Histoire de la ville et de la rpublique de Venise_, par
Paul MOROSINI, liv. 9. Verdizzotti (_de' fatti veneti_, lib. X) dit
en parlant de Frisque: Et anco figlio di madre veneta.]

[Note en marge: Les Ferrarais se donnent au pape.]

Mais les habitants de cette malheureuse ville, parmi lesquels le
saint-sige comptait beaucoup de partisans, dputrent  Clment V,
qui rsidait alors  Avignon, pour tre dlivrs de leurs nouveaux
matres[354]. Le pape ne laissa point chapper une si belle occasion
de faire une acquisition importante. Il crivit aux Ferrarais pour
les exhorter  se jeter entre les bras de l'glise leur mre, et
envoya deux nonces pour recevoir leur serment.

[Note 354: Si aliquis Veneticus repertus erat per civitatem Ferrari
post vesperas, incontinenti  Ferrariensibus interfectus erat.
(_Chronicon estense. Rerum italicarum scriptores_, tom. XV, p. 365).]

Ce pape, qui se nommait auparavant Bertrand de Got, tait un
Franais, ancien archevque de Bordeaux. Quant  ses droits sur la
ville de Ferrare, je ne puis mieux faire que de laisser le pontife
les exposer lui-mme. Voici la bulle qu'il adressa  la commune de
Ferrare.

[Note en marge: IV. Bulle du pape.]

Quoique les soins pieux de l'glise, et sa tendre sollicitude
pour ses enfants, s'tendent gnralement sur tous, sa bnignit
s'attache plus particulirement  ceux que le malheur opprime, et que
l'injustice veut arracher des bras de leur mre. Elle ne pourrait
voir d'un oeil d'indiffrence leur misre, leurs tribulations et leur
servitude. C'est sur vous qu'elle a eu sur-tout des larmes amres 
verser, depuis que vous tes devenus la proie de la perscution et de
la tyrannie. Cependant le malheur des temps, et la malice qui rgne
dans le monde, n'ont pas interdit toutes les consolations  l'pouse
de Jsus-Christ. Ni les artifices de Pharaon, ni la perscution
d'Hrode, n'ont pu parvenir  teindre toute la race d'Isral; et,
malgr la haine des tyrans, l'glise de Jsus-Christ, battue par les
orages, mais tablie sur la pierre de la foi, n'a point t branle
de ses fondements.

Le monde sait que, depuis son origine, la ville de Ferrare avait t
soumise  des tributs envers le saint-sige apostolique, et avait
reconnu pleinement sa juridiction temporelle, au milieu des temptes
et des divisions qui la troublaient.

chappe  l'oppression du sacrilge Didier, roi des Lombards, par
la protection de Charlemagne de glorieuse mmoire, elle revint sous
la domination de l'glise, qui avait sollicit pour elle ce puissant
secours. Depuis elle prouva jusqu' nos jours une longue succession
de diverses tyrannies. Enfin la droite du Seigneur s'est tendue sur
elle, et, par la sollicitude de l'glise, elle s'est vue affranchie
d'un dur esclavage. Cette tendre mre lui a ouvert son sein.

Mais Lviathan, ce serpent tortueux qui ne cherche que les voies
obliques, l'auteur de tout mal, a empoisonn les coeurs des
Vnitiens, et les a excits  assiger,  renverser cette malheureuse
ville. L'glise, dans sa tendre sollicitude, est accourue, et a
dploy sa puissance pour arracher ses enfants dsols  l'ennemi
rugissant, prt  les dvorer.

C'est pourquoi, pleins d'une fervente dvotion et d'une foi sincre,
touchs du souvenir de tant d'amour et de tant de bienfaits, vous
prouvez humblement le dsir de rentrer sous cet empire de bnignit,
et vous avez charg notre vnrable frre, votre vque, vos syndics
et vos envoys, de reconnatre en votre nom que votre ville, vos
personnes, vos biens, votre territoire, appartiennent et ont
appartenu de tout temps  la sainte glise romaine, avec haute et
basse juridiction, et que vous nous les soumettez pleinement et sans
restriction[355]..

[Note 355: L'acte par lequel les envoys de Ferrare avaient reconnu
l'autorit du pape, dans un consistoire tenu  Avignon, est rapport
textuellement. On y lit, au sujet de l'occupation des Vnitiens,
ces expressions: Venetorum populus qurentes qu sua non sunt, nec
fuerunt, nec erunt. Cette bulle, qui est de fvrier 1310, et le
document qui en fait partie, sont insrs dans diverses collections,
notamment dans celle imprime  Rome, 1741, in-f, tom. III, seconde
partie, p. 120.]

On voit que, si le droit des papes sur Ferrare avait exist, ce droit
remontait  un temps o les papes n'taient pas encore investis du
caractre de souverains, et que, dans tous les cas, cette possession
avait prouv une interruption de cinq cents ans; mais l'obscurit
des droits de l'glise ne rendait pas les prtentions des Vnitiens
moins injustes: aussi les envoys de Ferrare, en parlant de
l'occupation de leur ville par l'arme de la rpublique, disaient-ils
formellement qu'elle ne lui appartenait, ni ne lui avait appartenu,
ni ne lui appartiendrait jamais.

[Note en marge: V. Dlibration des Vnitiens sur l'usurpation de
Ferrare.]

L'un des nonces se rendit  Venise pour obtenir que le gouvernement
se dsistt de ce systme d'usurpation. Dans le conseil o on
dlibra sur cette affaire[356], Jacques Querini s'leva contre
l'injustice et la honte de cette conqute. Il y avait un noble
courage  parler ainsi; car non-seulement le doge et la majorit du
conseil taient dtermins  la retenir; mais le peuple lui-mme
tait fort anim contre l'ambassadeur qui venait en rclamer
la restitution. L'avis de Jacques Querini ne laissa pas d'tre
soutenu par les politiques consciencieux, par tous ceux  qui leurs
scrupules, ou leur prudence, faisaient redouter une brouillerie
avec la cour de Rome, et sur-tout par les censeurs dtermins
de l'administration du doge actuel. Ils ne manqurent pas de
prdire tous les malheurs que cette guerre pouvait attirer sur la
rpublique. Ils rappelrent avec complaisance les dsastres de la
guerre prcdente; ils insinurent assez clairement que l'intrt de
la patrie ne conseillait pas de se dshonorer par une usurpation,
de courir les chances d'une guerre, de s'attirer les censures
ecclsiastiques, de jeter le trouble dans les consciences de tous les
citoyens, pour servir l'ambition imprudente du chef de l'tat. Ces
craintes taient manifestes par des hommes du plus grand nom, dont
les anctres avaient occup plusieurs fois le rang suprme, par les
Badouer, les Thiepolo: on pouvait leur supposer autant de jalousie
que de scrupule; mais ils n'en avaient pas moins raison, et leur
influence devait entraner ceux qui craignaient de devenir rebelles 
l'glise.

[Note 356: _Histoire de la ville et de la rpublique de Venise_, par
Paul MOROSINI, liv. 9. Le discours de Jacques Querini et la rponse
de Gradenigo sont rapports dans le 10e liv. des _Fatti veneti_, de
VERDIZZOTTI; il y a dans la harangue de Querini cette phrase: Se
consideri che se i Francesi hanno adesso la gratia d'hospitar in quel
regno il pontefice e l'apostolica corte, non dobbiamo esser noi i
decisori a lor favore di quel merito, che da gran tempo si contende
quai sia maggiore, o di quella corona, o della nostra repubblica, in
defender da gli acerrimi nemici la chiesa.]

Beaucoup de ces hommes nouveaux, qui devaient au doge leur existence
politique, soutinrent un chef sans doute infiniment sage, au moins
 leurs yeux, puisqu'il tait l'auteur de leur lvation. Il
s'ensuivit des altercations trs-vives entre eux et les Querini,
les Thiepolo, les Badouer; et, comme dans les discussions, o les
passions s'exaltent et s'aigrissent, on en vient toujours  des
dnominations injurieuses, on se qualifia rciproquement de papistes
et d'antipapistes, c'est--dire de guelfes et de gibelins. Ce fut
pour la premire fois que ces noms de partis furent prononcs 
Venise. Ils furent bientt en usage ailleurs que dans le conseil; ils
attestrent l'existence de deux factions ennemies; on vit des hommes
en armes se rallier sous l'une ou l'autre de ces bannires, parcourir
les rues, et insulter ceux qui se dclaraient pour le parti contraire
au leur[357].

[Note 357: Albertino MUSSATO, dans son histoire de l'empereur Henri
VII, aprs avoir peint les fureurs des factions guelfe et gibeline,
ajoute: Veneti sol prudentiam suam perpetu retinentes, contagione
teterrim caruere. Reliqu urbes unius vel alterius factionis erant.
Il y a un peu de flatterie dans ce passage.]

[Note en marge: Discours du doge P. Gradenigo.]

Gradenigo n'en persistait pas moins dans le dessein de retenir
Ferrare.  Dieu ne plaise, dit-il[358], que je propose de nous
carter jamais des gards que nos pres ont constamment manifests
pour le saint-sige; il n'est point ici question de l'glise, mais
des intrts de la patrie, intrts que le ciel a commis  ceux
qui sont appels au gouvernement. Il s'agit de Ferrare; nous ne
l'avons point enleve au pape, car il ne la possdait pas; ni  la
maison d'Este, car elle l'avait dj perdue, et c'est parce qu'elle
l'avait perdue qu'elle a dsir nous voir hriter de ses droits,
nous ses amis, ses soutiens, ses bienfaiteurs, plutt qu'un prince
ennemi. Cette cit elle-mme s'est mise spontanment sous notre
tutelle; c'est elle qui nous a appels. Si, aussitt aprs, elle
s'est montre inconstante, si elle s'est repentie, personne n'ignore
que ce changement dans ses affections n'est d qu'aux suggestions
de Franois d'Este. Elle s'tait donne, elle s'tait soumise,
elle ne pouvait plus se croire indpendante; nous ne pouvions plus
varier dans nos desseins au gr de l'inconstance populaire; il n'est
pas de la nature de la souverainet de se donner et se reprendre
tour--tour. Se soumettre spontanment, c'est se dmettre du pouvoir,
mme de celui de changer; c'est un acte irrvocable. Quel peut-tre
le motif de l'indignation dont le saint-pre nous menace? Voudrait-il
voir Ferrare dans les mains d'un autre souverain? N'a-t-il pas
souffert pendant long-temps qu'elle restt sous la domination de
la maison d'Este? Sommes-nous moins puissants? Avons-nous moins
mrit par nos services? La comparaison serait injurieuse. Ferrare
est loigne de Rome. Le souverain pontife, mieux inform et plus
sagement conseill, sentira qu'il importe que cette ville reste,
au moins  titre de dpt, entre les mains d'une nation voisine,
puissante, et dvoue au saint-sige: et nous, nous aurons montr que
nous sommes incapables d'inconstance, de faiblesse, en ne laissant
point chapper l'occasion que la Providence nous offrait d'agrandir
le domaine, et d'affermir l'indpendance de la rpublique.

[Note 358: _Fatti veneti_ di Franchesco VERDIZZOTTI, lib, 10.]

Aprs avoir cherch  prouver que la rpublique possdait cette ville
en vertu d'une cession; que sa reddition avait t volontaire, il
fut moins difficile  Gradenigo de dmontrer tous les avantages que
le commerce de Venise retirerait de la possession d'une place qui lui
assurait la domination du P, et lui ouvrait une communication facile
avec tout le nord de l'Italie. Ces raisons prvalurent; on nona
dans la dlibration que la rpublique n'avait consenti  occuper
Ferrare qu' titre de secours, et  la sollicitation des habitants;
qu'on y avait envoy des troupes pour la protger, et pour empcher
d'autres princes, qui la convoitaient, de s'en rendre matres; que
l'urgence des circonstances n'avait pas permis d'en rfrer  sa
saintet; que la rsidence d'un magistrat vnitien dans cette ville
n'tait pas une chose nouvelle, que cela s'tait vu aprs qu'elle
avait t dlivre de la tyrannie d'Erzelin par les armes de la
rpublique; que l'on continuerait en consquence de la garder, mais 
titre de dpt, et comme place de sret[359].

[Note 359: _Fatte veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 10.]

[Note en marge: VI. Le pape excommunie la rpublique. 1309.]

La demande du nonce fut rejete; et lui-mme, au mpris de son
caractre, se vit outrag par le peuple, assailli de coups de
pierres, et oblig de quitter Venise, sur laquelle, en fuyant, il
lana l'excommunication.

Le pape fulmina aussitt une bulle o l'on retrouve le successeur de
ce Boniface VIII, qui disait qu'il avait le pouvoir de gouverner les
rois avec la verge de fer, et de les briser comme des vases d'argile.

Aprs avoir reproch aux Vnitiens leur ingratitude, le pontife les
comparait  Dathan,  Abiron,  Absalon,  Lucifer; leur ordonnait
d'vacuer Ferrare dans un mois, sous peine, pour le doge et le
gouverneur, d'encourir l'excommunication, et, pour la rpublique,
de voir tout son territoire mis en interdit. Il serait dfendu,
sous les mmes peines,  toutes les nations d'entretenir aucun
commerce avec les Vnitiens, de leur rien acheter, de leur vendre ni
marchandises ni provisions d'aucune espce. Le doge et la rpublique
seraient dpouills de tous les privilges, de tous les fiefs que le
saint-sige leur avait accords. Tous leurs sujets seraient dlis
du serment de fidlit. Les Vnitiens seraient dclars infmes,
incapables d'exercer, mme chez eux, aucunes fonctions publiques, de
comparatre en justice, soit comme demandeurs, soit comme dfendeurs;
de tester et d'hriter. Leurs enfants, jusqu' la quatrime
gnration, seraient exclus de toutes les dignits ecclsiastiques et
sculires. Telle tait la peine de la dsobissance aprs un mois
de dlai. Que s'ils y persistaient un second mois, le pape dposait
de leurs charges le doge, et tous les officiers de la rpublique,
affranchissait leurs dbiteurs de leurs obligations, cassait tous
les contrats, confisquait les biens meubles et immeubles de tous les
Vnitiens, requrait toutes les puissances de leur courir sus, et de
rduire leurs personnes en esclavage.

Ce monument de dlire porte la date du 27 mars 1309[360].

[Note 360: _Histoire ecclsiastique_ de l'abb FLEURY, liv. 91.]

[Note en marge: Suite de l'excommunication.]

[Note en marge: VII. Guerre contre le pape. 1309.]

Ce scandaleux abus de l'autorit spirituelle, dans une cause toute
mondaine, n'branla point les Vnitiens; ils persistrent dans leur
injuste dtention, et le pape dans ses fureurs.

[Note en marge: Dfaite des Vnitiens.]

L'vque, le clerg, les moines de Venise, abandonnrent une terre
frappe de maldiction; le service divin fut interrompu dans tout
l'tat de la rpublique, les fidles furent privs de la parole
de Dieu et de tous les sacrements; on n'obtenait qu'avec peine le
baptme pour les nouveaux-ns. Une croisade fut prche; le trsor
des indulgences fut ouvert  ceux qui se dvoueraient pour la
dlivrance de Ferrare, comme s'il se ft agi de la dlivrance des
lieux saints. Un cardinal vint se mettre  la tte des croiss, dont
les Florentins renforcrent l'arme par une nombreuse cavalerie. Les
troupes vnitiennes, sous les ordres de Marc Querini, taient campes
 Francolino, entre les deux bras du P, qui se sparent au-dessus
de Ferrare. Cette position n'tait que dfensive; mais outre que les
Vnitiens ne se jugeaient pas assez forts pour attaquer, ils avaient
 garder la citadelle qui tait leur point d'appui,  surveiller une
ville populeuse dont les habitants ne leur taient pas affectionns;
et ils ne pouvaient perdre de vue leur flottille stationne sur le
fleuve. Les chaleurs de l't rendirent trs-pnible  tenir cette
position dj malsaine naturellement: les subsistances devinrent
rares, les maladies firent des progrs, l'arme demanda des renforts.
Il n'y avait que la population de Venise qui pt les fournir; on
y concourut avec une ardeur digne d'une meilleure cause. Le sort
dsignait les citoyens qui devaient marcher; on les relevait tous
les quinze jours. Jean Soranzo tait le capitaine de cette milice;
mais quelque diligence qu'on pt faire, des secours suffisants
n'arrivrent pas  temps pour prendre part  un combat que le
cardinal vint livrer  l'arme vnitienne. Celle-ci, compltement
dfaite, se retira vers Ferrare. Les habitants, la voyant revenir
en dsordre, saisirent ce moment pour clater. Les troupes papales
arrivrent au mme instant; les bourgeois leur ouvrirent les portes;
beaucoup de Vnitiens furent gorgs; on porte le nombre de leurs
morts  quinze mille[361]: le reste se rfugia dans la citadelle, o
le cardinal se disposait  les forcer; mais, au lieu de se dterminer
 y soutenir un sige, et  attendre des secours,  la vrit fort
incertains, Andr Vitturi et Raymond Dardi, qui y commandaient,
se htrent de sauver les dbris de l'arme et la flottille. Ils
s'embarqurent le 28 aot 1309, abandonnant la forteresse, et
descendirent le P jusqu' la mer[362], non sans encourir le reproche
d'avoir manqu de constance dans une de ces occasions prilleuses
que la fortune offre aux chefs pour que leur courage se distingue de
celui des soldats[363].

[Note 361: Quelques autres disent beaucoup moins:

Fertur numerus occisorum un die quinque millia. (_Vie de Clment V_
par Bernard GUIDON, recueillie par BALUZE, tom. I des _Vies des papes
qui ont rsid  Avignon_.) Le continuateur de Baronius dit six mille
dans le combat, et beaucoup dans la ville. La _Chronique_ de PARME
dit: Tandem Venetiani conflicti et mortui fuerunt et necati bene
numero septem millium, et plus.]

[Note 362: Je n'ai trouv des dtails sur cette campagne que dans
l'_Histoire_ de Paul MOROSINI, liv. 9, et dans le 10e liv. des _Fatti
veneti_ de VERDIZZOTTI.]

[Note 363: Verdizzotti, dans son 10e liv. des _Fatti veneti_, raconte
que l'vacuation de Ferrare n'eut lieu que par une dlibration du
snat; mais lui-mme convient que le chteau fut abandonn pendant
que le cardinal l'assigeait, et tous les autres historiens racontent
la prise de la ville comme je l'ai rapporte. Il faudrait pour
concilier les deux parties de son rcit, que les Vnitiens eussent
tenu dans la ville plus long-temps que dans le chteau, ce qui n'est
gure vraisemblable. Remarquez encore qu'il ne parle pas de la
bataille perdue, ce qui indique assez son dfaut d'impartialit.]

[Note en marge: VIII. Les Vnitiens poursuivis dans toute l'Europe.]

Pendant que les Vnitiens perdaient cette ville fatale  leur gloire
et  leur repos, le pape avait crit par-tout pour leur susciter des
ennemis. Les rois de France, d'Angleterre, d'Arragon et de Sicile
avaient reu ordre de mettre  excution les menaces de la bulle dans
toute leur rigueur. Dans presque toute l'Europe, on eut la honteuse
faiblesse de violer le droit des gens, et l'asyle d  des trangers.
Les gouvernements eurent la mauvaise politique de consacrer par leur
obissance une autorit si dangereuse pour eux-mmes; mais il y avait
des jalousies  satisfaire, et des rapines  exercer.

En Angleterre, on confisqua les biens des excommunis, on pilla les
comptoirs, on dpouilla les voyageurs. En France, ceux qui avaient
port des marchandises pour les vendre dans les foires, les virent
saisies et disperses par ordre du gouvernement. Leurs vaisseaux
furent arrts dans les ports. Ce fut bien pis sur toutes les
ctes d'Italie, dans la Romagne, en Calabre, en Toscane,  Gnes
sur-tout. Non-seulement tous les Vnitiens furent ruins, mais il y
en eut de massacrs. Un grand nombre d'entre eux se virent rduits
en esclavage; et, devenus un objet de commerce, en vertu d'une bulle
du pape, des chrtiens furent vendus par des chrtiens  d'autres
barbares. Ce fut un grand bonheur pour nous, dit un historien
vnitien[364], que les Sarrasins ne fussent pas baptiss. Venise,
isole de toute l'Europe par l'anathme, encore plus que par sa
position, tait comme une plage empeste au milieu de la mer; nul ne
pouvait en sortir, et aucune voile amie n'osait y aborder.

[Note 364: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo Antonio MARIN, tom. V, lib. 3, cap. 1.]

[Note en marge: IX. Haine contre P. Gradenigo.]

Gradenigo ne comptait pas seulement pour ennemis ceux que ses
nouvelles lois avaient exclus de toute participation au pouvoir;
il en avait aussi parmi les personnages, qui, accoutums  une
longue possession de l'autorit, taient irrits de la partager
avec des hommes nouveaux. Outre cela, tout ce qui pouvait frapper
l'opinion populaire se runissait contre lui. Son rgne n'avait eu
d'clat que par de grands revers, et l'interdit jet par le pape
mettait le comble  toutes les calamits publiques. La disette, la
cessation absolue du commerce, la difficult de gagner sa vie, la
privation de toutes les consolations que la religion peut offrir aux
malheureux, taient de tristes rsultats, dont la classe indigente
devait sur-tout se ressentir, et qu'elle devait attribuer  la juste
svrit de la Providence, provoque par les fautes du gouvernement.
C'est une situation bien dplorable que d'avoir appel -la-fois
sur sa tte la haine qui s'attache naturellement au pouvoir, et le
blme qui suit toujours le malheur. Il est moins permis aux princes
qu'aux particuliers de braver la haine, parce qu'ils ne rgnent que
par une espce de concession, et pour mriter l'amour des peuples. Le
mpris de l'opinion publique est en contradiction avec les sentiments
qu'ils doivent manifester: c'est toujours une faute de le laisser
apercevoir: mais la nature avait donn  Gradenigo une de ces mes
inbranlables, sur lesquelles la fortune et la contradiction ne
peuvent rien.

C'tait personnellement contre lui qu'taient diriges les
imprcations. Il avait amen les choses  ce point que l'on pouvait
croire faire un acte de patriotisme en renversant le chef de l'tat.
Quoique la rvolution aristocratique ne ft pas entirement
consomme, car on n'tait encore qu'en 1310, et elle ne le fut qu'en
1319, cette animadversion, qui avait cot la vie  Bocconio et  ses
complices, tait partage par des hommes bien plus dangereux.

[Note en marge: Ses principaux ennemis.]

Trois familles, non-seulement patriciennes, mais des plus illustres,
et que le sort n'avait pas exclues du conseil, devinrent des points
de ralliement, autour desquels se grouprent tous ceux qui dsiraient
un nouvel ordre de choses. Elles ne laissaient pas chapper une
occasion de susciter des embarras au doge, et de porter atteinte  sa
considration. Le doge, de son ct, se servit de son influence pour
leur faire subir plusieurs mortifications, mme des condamnations
pcuniaires. Plus d'une fois les rixes du conseil furent sur le point
de devenir sanglantes[365].

[Note 365: _Casade nobili di Venetia_, de Jean Charles SIVOS, man. de
la bibliot. de Monsieur, n 62.]

[Note en marge: Les Querini.]

Les Querini taient une maison puissante. Ils se prtendaient issus
de l'illustre famille romaine des Sulpiciens; et, comme tels, ils
comptaient parmi leurs aeux l'empereur Galba, dont le nom avait t
port par trois membres de cette famille, levs au dogat ds le
huitime sicle[366].

[Note 366: Maurice Galbaio d'Hracle, doge en 764, Jean Galbaio son
fils en 779, et Maurice Galbaio, fils de Jean, associ au dogat en
796.]

[Note en marge: Les Badouer.]

Les Badouer, qui sont les mmes que les Participatio, avaient t
levs sept fois  cette suprme dignit.

[Note en marge: Les Thiepolo.]

Les Thiepolo comptaient deux princes qui avaient occup le trne
pendant une partie du sicle qui venait de finir; mais le plus
fort de leurs droits, ou du moins le plus juste sujet de leur
ressentiment, ils le tiraient de ce Thiepolo qui n'avait point rgn,
quoique appel au dogat par le suffrage du peuple. Si l'lvation des
uns leur enflait le coeur, l'exclusion de l'autre les blessait encore
plus sensiblement.

Ce Jacques Thiepolo, qui avait manqu  sa fortune, en ne secondant
pas le mouvement du peuple dclar en sa faveur, avait un fils
nomm Bomont Thiepolo: celui-ci, mari  la fille de Marc Querini,
trouvait dans son beau-pre l'ambition et le courage que son pre
n'avait pas su montrer. Querini avait command pendant quelque
temps la flotte de Venise, et quoiqu'il n'et rien fait de bien
remarquable, il avait reu quelque lustre de ce commandement, parce
qu'on le lui avait t, et que son successeur, Andr Dandolo, avait
eu le malheur de perdre contre les Gnois la dsastreuse bataille de
Curzola.

[Note en marge: X. Ils conspirent contre le doge.]

Ce fut chez Marc Querini que se tinrent les premires confrences,
o l'on s'occupa de remdier aux maux de l'tat; car c'est toujours
sous ce prtexte que se trament les conjurations. Ce patricien tait
le chef d'une nombreuse maison, dans laquelle il trouva beaucoup
d'hommes qu'il jugea dignes d'tre admis  la confidence de ses
desseins. Outre son fils Benot et un de ses petits-fils, Bomont
Thiepolo son gendre, et Jacques Querini son frre, le mme que nous
avons vu si anim dans le conseil contre l'usurpation de Ferrare, il
initia dans ses projets huit autres personnages de son nom[367], dont
un tait procurateur de S. Marc. On voyait dans cette conspiration
trois gnrations -la-fois, le fils, le pre et l'aeul; deux
Badouer[368] et plusieurs autres hommes, presque tous considrables,
entre lesquels l'histoire nomme Andr Dauro, Jean Maffei, Pierre
Beccario, Marin Baffo, Marc Venier, dont la famille, depuis la prise
de Constantinople, possdait l'le de Paros, Borsellino, Babilone,
Michel Tetolo, Nicolas Vandalin, Franois Basilio, Nicolas Barbaro,
et plusieurs membres de la famille Barozzi.

[Note 367: Laurent, Nicolas, Paul, Durante, deux Pierre, Simon, et
Thomas.]

[Note 368: Pierre Badouer et Badouer-Badouer. Tous ces noms sont
dans l'_Histoire vnitienne_, de DOGLIONI, liv. 4, dans les _Annales
vnitiennes_, de FAROLDO, et quelques-uns dans la _lettre du doge_,
o cette conspiration est raconte. Marin Sanuto en donne une liste
encore plus nombreuse.]

[Note en marge: XI. Assemble des conjurs.]

[Note en marge: Discours de Marc Querini.]

Dans une de leurs assembles, Marc Querini fit  ses amis un expos
rapide de la situation de Venise depuis l'lection du doge rgnant.
Cette rpublique, accoutume  dominer sur les mers, avait vu son
arme battue par les troupes d'Aquile. Les barques du patriarche
avaient port la dsolation dans l'le de Caorlo, et emmen le
gouverneur prisonnier. Enfin de Venise on avait vu flotter sur
Malamocco l'tendard d'un ennemi qui devait tre si peu redoutable,
et on n'avait pas tir vengeance de pareils affronts.

Une flotte avait t envoye  Ptolmas, mais elle n'avait fait que
s'y montrer, et tait revenue, laissant cette ville en proie  des
dissensions, qui avaient amen bientt aprs la perte des prcieux
tablissements de la rpublique en Syrie, la ruine, la captivit
ou la mort de presque tous les Vnitiens qui s'y trouvaient. Les
vaisseaux avaient manqu  ces malheureux, non-seulement pour se
dfendre, mais mme pour se sauver.

Dans la guerre contre les Gnois, on avait commenc par des
dvastations qui n'taient pas plus profitables que glorieuses.
L'escadre engage si imprudemment dans les glaces de la mer Noire
avait perdu la moiti de ses quipages, et on avait fini par prouver
les plus honteuses dfaites. Deux des plus belles flottes que la
rpublique et jamais mises en mer avaient t ananties.

Bellet Justiniani avait dshonor les armes vnitiennes par ses
pirateries dans l'Archipel, et par le massacre des prisonniers.

Enfin venait la guerre de Ferrare. On avait soutenu un usurpateur
pour usurper ses prtendus droits. Et quels taient-ils ces droits?
d'tre btard et parricide.  quel titre Venise devait-elle en
hriter? parce que ce monstre tait n d'une courtisane vnitienne.
Quels taient les fruits de cette criminelle entreprise? la haine de
Ferrare, la honte d'une injustice et d'une dfaite, la perte d'une
arme, la guerre contre tous les peuples, l'interdit, l'isolement de
Venise d'avec tout le reste, de l'Europe: au-dehors les proprits
saisies, les citoyens massacrs ou vendus comme esclaves; au-dedans
la disette, la misre, l'excommunication, et les factions.

Et c'tait au milieu de tant de circonstances dsastreuses que le
doge, n'coutant que son orgueil, comme aurait pu le faire un prince
couvert de gloire, dpouillait le peuple de ses droits les plus
sacrs, outrageait d'illustres familles, en les dclarant sujettes,
dans un tat o la souverainet tait l'apanage de tous, et cimentait
ses odieuses usurpations par le sang du gnreux Bocconio.

Ce doge, s'cria Querini, ce doge anim de l'esprit infernal[369],
a dgrad tous les bons citoyens; il a sem la division dans les
familles, en en rduisant les membres  des conditions ingales[370].
Il a foul aux pieds les droits de ceux dont les glorieux anctres
ont lev la puissance de cet tat. Il a oubli le courage des
Vnitiens, qui n'hsitrent jamais  hasarder leur vie pour le salut
de la patrie. Aussi a-t-il encouru la haine de tous. Grands et petits
ont  lui reprocher le deuil de leurs familles, l'envahissement de
leurs droits, la dcadence, le pril de la rpublique. Ce pril est
imminent; mais le remde est dans nos mains.

[Note 369: Questo dose spinto da spirito diabolico, etc. Ce discours
est rapport par Amelot de la Houssaye, dans ses remarques  la
suite de son _Histoire du gouvernement de Venise_. Il est aussi en
substance dans l'_Histoire_ de P. Morosini, liv. 9.]

[Note 370: _Histoire du gouvernement de Venise_, par AMELOT de la
Houssaye, page 4.]

[Note en marge: Discours de Bomont Thiepolo.]

L-dessus Thiepolo, prenant la parole, se livra  toute sa haine
contre le doge, et prouva qu'on ne pouvait sauver l'tat qu'en
arrachant le pouvoir aux mains qui en abusaient. Il ne manqua pas,
en accusant l'ambition du prince actuel, de rappeler la modration
du sage Jacques Thiepolo, qui, un sicle auparavant, avait abdiqu
cette dignit. Il compara les dsastres dont on avait  gmir avec
le rgne glorieux de Laurent Thiepolo, son aeul, vainqueur des
Gnois en Syrie, et qui avait forc l'Italie  reconnatre, la
souverainet de Venise sur l'Adriatique. Si mon trisaeul, dit-il,
s'est dpouill volontairement du pouvoir, aprs avoir donn de
sages lois; si son fils a pri sur un glorieux chafaud, victime de
la haine de l'empereur qu'il avait encourue par son dvouement  la
rpublique; si mon aeul a illustr Venise par des victoires, j'ai
vu ces minents services noblement rcompenss par l'amour de tous
les bons citoyens, lorsque leurs suffrages unanimes appelaient mon
pre  la dignit suprme. Les ambitieux qui conspiraient ds-lors
contre vos droits, sentirent que, sous un pareil doge, ils ne
pourraient consommer leur usurpation. Il leur fallait un esprit dur,
altier, opinitre, pour favoriser l'tablissement de la tyrannie, et
Gradenigo fut lu au mpris de la voix publique.

Cette exclusion de mon pre ne fut pas seulement une insulte  ma
famille; ce fut un outrage pour tous les citoyens. J'ignore quels
nouveaux malheurs peuvent menacer la patrie aprs son asservissement
et sa ruine; mais je sais qu'il m'est rserv, pour prix des services
de mes aeux, de passer honteusement ma vie sous les lois d'un matre
insolent. Si je m'y rsignais, je ne me souviendrais pas de ma
naissance, et je ne serais pas digne de me trouver ici[371].

[Note 371: La substance de ce discours est dans l'_Histoire_ de Paul
MOROSINI, liv. 9.]

Il n'y avait que la perte du doge qui pt sauver l'honneur des
familles, et assurer la paix de l'tat. Thiepolo proposa d'attaquer
Gradenigo, de le renverser, d'arracher le pouvoir  tous ses
adhrents, et de massacrer quiconque entreprendrait de faire
rsistance.

[Note en marge: Discours de Jacques Querini.]

Jacques Querini, le frre de celui chez qui se tenait l'assemble,
trouva que son neveu avait laiss percer dans son discours trop
d'emportement et sur-tout trop d'ambition. Ce patricien tait un
esprit sage et modr, qui, par la mme raison qu'il s'tait oppos
 l'imprudente usurpation de Ferrare, croyait devoir carter tous
les partis violents. Sans doute, dit-il[372], il serait  dsirer
que les chefs du gouvernement montrassent plus de sagesse, plus de
modration, plus d'abngation de leurs intrts personnels; mais
est-ce en imitant leurs excs qu'on espre en trouver le remde? Un
ancien a dit que les hommes doivent rvrer le pass, se soumettre
au prsent, dsirer de bons princes, et supporter les leurs tels
qu'ils sont[373]. Je ne sais rien de si fatal  un tat que les
commotions, les changements de gouvernement: ces rvolutions ne
laissent pas mme  ceux qui en sont les auteurs le pouvoir d'en
arrter les funestes consquences. Entrans imprudemment par leur
patriotisme, ils deviennent bientt les instruments des pervers, qui
se sont runis  eux. Je vous conjure de vous dfier de votre zle,
de ne pas prendre la passion, la vengeance pour un sentiment plus
noble. Vous voulez sauver l'tat: est-ce qu'il n'y a pas d'autre
moyen que de le dchirer? Ne vaudrait-il pas mieux s'unir pour faire
prvaloir dans les conseils tout ce que rclame le vritable intrt
de la rpublique? Venise est divise par des factions; mais si nous
cdons  nos ressentiments, quelque justes qu'ils puissent tre, ne
rendons-nous pas le retour de la paix plus difficile? Je vois ici des
hommes dont les noms rappellent les actions les plus glorieuses et
les plus utiles  la patrie; qu'ils daignent se souvenir de ce qu'ont
fait leurs aeux, et qu'ils n'exposent pas cet illustre hritage au
gr d'une passion qui conseille la rvolte et le meurtre pour ramener
l'ordre et la paix.

[Note 372: _Histoire_ de Paul MOROSINI, liv. 9.]

[Note 373: Ulteriora mirari, prsentia sequi; bonos imperatores votis
expetere, qualescumque tolerare.

(TACITE, _Hist._, liv. 4.)]

[Note en marge: Rplique de Marc Querini.]

Mon frre, reprit Marc Querini, vous avez dit qu'il n'y avait rien
de si fatal  un tat que les rvolutions: tout le monde le sent
comme vous; mais c'est prcisment ce que nous avons  reprocher au
gouvernement actuel de notre rpublique. Il dplace et dnature le
pouvoir; il nous fatigue par ses usurpations, il nous plonge dans
une inquitude humiliante sur la stabilit de notre condition. Vous
seriez-vous attendu que les hommes les plus honorables fussent
rejets dans la classe des sujets; qu'il leur ft interdit mme
de mriter  l'avenir un rang dj si noblement acquis? C'est l
cependant ce que nous voyons; et au profit de qui se sont oprs
ces changements? Le peuple a t dpouill de tous ses droits. Les
citadins ont t rduits  la condition des populaires, et sont
plutt blesss que ddommags par l'lvation de quelques-uns des
leurs. Les anciennes familles sont divises en trois classes; les
unes sont sujettes, les autres en proie  la discorde. Les plus
favorises sont celles qui ont t maintenues dans un rang o elles
auront dsormais des inconnus pour gaux. On a dit peut-tre que
ces changements avaient pour objet le maintien de l'ordre dans la
rpublique; mais depuis cent cinquante ans, depuis qu'un doge fut
massacr pour avoir perdu une arme, et apport la peste, l'ordre
public n'a t troubl que deux fois: en 1268, lorsqu'au milieu de la
disette on voulut tablir un impt sur le pain, et, dans ces derniers
temps, lorsque le peuple voulut recouvrer son droit de nommer le
doge. La rpublique ne peut pas trouver un avantage l o aucun de
ses citoyens ne trouve le sien. Cette rvolution n'a donc favoris
aucun intrt. Je me trompe; elle a servi la passion de Gradenigo,
son ressentiment contre le peuple et sa haine contre les nobles qui
n'avaient pas partag ses projets criminels. Il n'y a plus de nobles
que ceux qu'il a bien voulu choisir; dsormais nous datons tous de
son rgne. Maintenant, je le demande, croyez-vous qu'il soit possible
de le ramener  des sentiments plus justes,  cette modration
que nous devons tous nous proposer? Esprez-vous acqurir assez
d'influence dans les conseils pour la faire prvaloir? Est-ce avec de
la modration qu'on rprime la violence?

Sans doute nos aeux nous ont fray un honorable chemin; mais ils
rougiraient de nous si nous consentions lchement  tre dpouills
des prrogatives qu'ils nous ont acquises, et de la libert qui
appartient au moindre citoyen de cet tat. Nous tirons aujourd'hui de
l'illustration de nos anctres, ce prcieux avantage qu'on ne peut
nous supposer aucune ambition personnelle, lorsque nous rclamons la
conservation des droits de tous. Le trne mme n'a rien qui puisse
ajouter  la grandeur de nos familles; vos aeux et les miens l'ont
occup dans un temps o la couronne tait plus indpendante; les
Badouer ont fourni sept doges, aux premiers sicles de la rpublique;
les Thiepolo y sont monts avec gloire, et ont su en descendre.
Qu'auraient fait nos anctres si on et tent de leur ravir leurs
droits? L'histoire nous rpond en nommant vingt doges chasss du
trne; prcipitons-en celui-ci, et que sa chute, vengeant le peuple
et nos familles, rende  la rpublique la paix et la splendeur
qu'elle a perdues sous le rgne et par la faute de Gradenigo. Son
insolence nous met dans la ncessit de tout souffrir ou de tout
oser.

Aprs ce discours, ce ne fut qu'un cri dans l'assemble contre le
doge. On rsolut de tout hasarder pour sa perte, et le sage Jacques
Querini, en dplorant les suites que pouvait avoir cette rsolution,
resta fidle  un parti dans lequel il comptait presque tous les
siens.

[Note en marge: XII. Projet des conjurs.]

Il ne fut pas difficile aux conjurs de faire entrer dans leur projet
beaucoup de citadins. Chacun de ces personnages disposait d'un grand
nombre de populaires, et ils s'taient associ une vingtaine de
prtres[374]. Quand ils firent le recensement de leurs forces, ils se
jugrent en tat d'attaquer  main arme un gouvernement qui, dans
un moment de surprise, n'avait que peu de troupes  appeler  son
secours.

[Note 374: Jean Charles SIVOS les nomme dans sa _Chronique_.]

Cependant Badouer leur fit observer qu'au moment de l'excution on
ne trouverait peut-tre pas prts tous ceux sur lesquels on aurait
compt. Il proposa de s'assurer, dans tous les cas, la supriorit
des forces, en appelant du secours de Padoue, qui pourrait fournir un
renfort considrable.

Padoue tait une cit jalouse dans laquelle il ne devait pas tre
difficile de trouver des ennemis du gouvernement vnitien. Badouer y
exerait une grande influence; cette ville avait t le berceau de
sa maison; quoique Vnitien, il en tait dans ce moment le premier
magistrat[375]. Il s'offrit  ngocier pour l'envoi de ce secours
dont on reconnut unanimement l'utilit.

[Note 375: _Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. II.]

Toutes les confidences dlicates, qui pouvaient lier  ce grand
dessein ceux qui devaient concourir  son excution, furent faites
avec la prudence et l'adresse convenables. Chacun s'assura, par
divers moyens, du dvouement des proltaires qu'il comptait parmi ses
clients. Quant  ceux avec qui on ne pouvait se dispenser de quelque
rvlation, on ne leur fit entrevoir que le projet de rclamer des
droits que tout le monde regrettait, mais de les rclamer assez
hautement pour obtenir justice.

Pendant que tout cela se tramait, la conduite de chacun des
principaux conjurs fut tellement circonspecte, que pas un n'attira
sur lui le moindre soupon, et ne fournit  la fortune l'occasion de
le trahir.

Badouer russit compltement  s'assurer d'un puissant secours qu'on
ferait venir de Padoue.

Il fallait se pourvoir des armes que l'on mettrait  la main de tous
les proltaires runis au moment de l'excution. Les armes taient
alors conserves dans les anciennes maisons, comme objet de luxe
ou comme trophe. Tous ces nobles guerriers en avaient une grande
quantit; la frquence des armements pour le commerce maritime,
donnait beaucoup de prtextes et de moyens pour en rassembler. On en
fit venir du dehors, et les palais des principaux conjurs devinrent
des arsenaux o se prparait en silence la perte du gouvernement et
du doge.

Quand toutes ces dispositions furent termines, on se runit pour
arrter le plan et le jour de l'excution. On vit avec joie qu'on
avait des forces suffisantes pour compter sur le succs; tout l'avait
second, rien ne l'avait compromis.

[Note en marge: XIII. Leur plan.]

Venise est divise en deux parties principales par un grand canal,
sur lequel il n'y a qu'un pont. Ce pont joint la petite le de Rialte
au quartier qu'on appelle la Mercerie, quartier populeux, rempli de
boutiques, et dont les rues conduisent  la place Saint-Marc, o
est le palais ducal. Le palais Querini tait situ sur la place de
Rialte. On conoit de quelle importance tait l'occupation de ce
pont qui tablissait la communication entre les deux moitis de la
ville, et quel avantage les rues troites, qui forment le labyrinthe
de Venise, offraient  des conjurs. Matres du pont de Rialte, ils
pouvaient se porter par-tout, et l'ennemi, en supposant qu'il et
des forces, ne pouvait les dployer que sur un seul point, sur la
place Saint-Marc. Il fallait donc le prvenir dans cette position; et
s'il y tait prvenu, ses troupes ne pouvaient plus qu'errer sans se
runir, exposes  tre arrtes, dans chaque rue, par une poigne
d'hommes.

On tait alors au mois de juin 1310. On convint que les principaux
conjurs rassembleraient pendant la nuit tous ceux qu'ils avaient
engags dans le parti, qu'avant le jour ils les conduiraient sur la
place de Rialte, devant le palais Querini; que l, Bomond Thiepolo
prendrait le commandement, qu'il traverserait rapidement le pont,
se porterait avec sa troupe sur la place Saint-Marc, investirait
le palais ducal, en forcerait l'entre, et s'emparerait du doge,
sans hsiter  le massacrer en cas de rsistance; qu'on proclamerait
sur-le-champ la rvolution opre dans le gouvernement, c'est--dire
le retour de l'ancien ordre de choses existant avant la rforme
du grand conseil, et qu'on resterait sous les armes dans la place
Saint-Marc, jusqu' l'arrive des Padouans amens par Badouer. Ce
renfort arriv, les diverses troupes des conjurs, devaient se
rpandre dans les quartiers de la ville, se rendre matresses de tous
les tablissements publics, notamment de l'arsenal, et agir selon les
occurrences contre ceux qui voudraient s'opposer  la rvolution. Tel
tait le plan; l'excution en fut fixe au 15 juin.

[Note en marge: XIV. Excution de l'entreprise. Ils marchent contre
le palais. 1310.]

Le 14, Badouer partit pour Padoue, o il alla se mettre  la tte
de ceux qu'il avait gagns. Dans la soire et pendant la nuit,
tous ceux qui devaient prendre part  cette grande entreprise, se
glissrent sans affectation, en silence, et par diverses issues,
dans les maisons o des armes avaient t prpares pour leur tre
distribues. La nuit avanait; ces troupes de conjurs se mirent en
marche avant le jour, et se rendirent sur la place de Rialte; l,
Querini sortit de son palais avec Thiepolo; les principaux chefs de
l'entreprise se rpandirent dans les rangs, exaltrent l'imagination
de leurs gens par tout ce qu'il y a de plus puissant sur les hommes,
le butin, la gloire, la vengeance, la patrie et la libert. Thiepolo
et son beau-pre portaient sur le front une noble assurance. Tous
taient galement dtermins  dlivrer Venise de la tyrannie.

Au lever du soleil, un de ces violents orages qui sont assez
frquents dans cette saison, vint retarder ce jour si impatiemment
attendu, et qui allait tre si terrible. Le tonnerre, l'obscurit,
la pluie qui tombait par torrents, mirent quelque dsordre parmi
les troupes des conjurs, ou ralentirent les dispositions que leurs
chefs avaient  faire. Le vent soufflait avec imptuosit, les vagues
en fureur assigeaient Venise, sinistres avant-coureurs d'une autre
tempte qui allait clater. Les conjurs virent, dans ce dsordre
de la nature, un favorable prsage. Thiepolo, pour occuper cette
multitude, lui laissa brler les archives d'un tribunal qui se
trouvait dans ce quartier; de cette expdition on passa au pillage
d'un grenier public, et du pillage du grenier  celui des boutiques
voisines. Cependant la tempte continuait; il tait impossible qu'un
rassemblement si tumultueux, qui avait dj veill une partie de
la ville, n'et pas rpandu l'effroi dans d'autres quartiers, le
doge devait en tre dj inform; on ne pouvait gure esprer de le
surprendre; il avait eu le temps de se drober  la recherche des
conjurs.

Thiepolo se dcida  se mettre en marche au milieu de cet
pouvantable orage. Sa troupe se divisa en deux parts: Marc Querini
et son fils Benot conduisaient l'une; Thiepolo prit l'autre sous
son commandement. Ces longues files de gens arms traversaient des
rues troites, en agitant leurs pes et leurs drapeaux, sur lesquels
on lisait le mot libert: cette ville, toujours si silencieuse,
retentissait du bruit des armes. Ce fut la troupe de Querini qui
dboucha la premire sur la place Saint-Marc. Quel fut l'tonnement
de ce chef des conjurs d'y voir une ligne d'hommes sous les armes,
qui n'taient ni la troupe de Thiepolo, ni les Padouans que devait
amener bientt Badouer!

[Note en marge: XV. Mesures prises par le doge.]

Voici ce qui s'tait pass pendant la nuit. Aucune imprudence, aucune
indiscrtion n'avait t commise dans une affaire qui exigeait le
concours de tant de personnes; mais le doge tait aussi vigilant que
hardi. La runion des conjurs dans les maisons o on leur avait
donn rendez-vous pendant la soire du quatorze, n'avait pu se faire
sans tre remarque. Il en avait t rendu compte  Gradenigo, qui
sur-le-champ avait pntr l'objet de ces rassemblements, et vu
toute l'tendue du pril sans s'en laisser effrayer.

D'une part il avait dpch des agents pour observer les maisons
qu'on lui avait dsignes; de l'autre, il avait envoy aux
gouverneurs des les les plus voisines, notamment  Ugolin
Justiniani, qui commandait  Chiozza, l'ordre de venir en toute
diligence  Venise, avec le plus de troupes qu'ils pourraient
rassembler. En mme temps il avait appel auprs de lui ses
conseillers, les officiers de nuit, les chefs de la quarantie, les
avogadors, et plusieurs des nobles qu'il connaissait pour dvous 
son parti. L, il leur avait dclar ce qu'il venait d'apprendre, et
ce qu'il jugeait qu'on avait  craindre:  chaque instant, les agents
qu'il avait rpartis dans la ville venaient lui rapporter qu'on
avait remarqu pendant toute la nuit du mouvement dans telle maison;
qu'on y distribuait des armes; puis, qu'une troupe s'tait mise en
marche, et se dirigeait vers la place de Rialte, vers le palais
Querini. On vit clairement que cette place tait le point principal
de ralliement, et que cette entreprise avait pour chefs les Querini
et les Thiepolo. On n'avait que le reste d'une nuit trs-courte pour
se prparer  la dfense.

Sur-le-champ on dgarnit les postes les moins importants de Venise,
pour porter sur la place Saint-Marc toutes les troupes dont on
pouvait disposer. On fit venir des ouvriers de l'arsenal. Tous les
membres du conseil furent avertis, chacun amena ce qu'il avait de
gens srs. Marc Justiniani,  qui, dans cette importante conjoncture,
le commandement fut confi, se trouvait  la tte d'une force dj
imposante, lorsque Marc Querini dboucha sur la place suivi de tous
les siens.

[Note en marge: XVI. Combat sur la place Saint-Marc.]

Ds qu'elles se virent, les deux troupes n'hsitrent pas  se
charger, et ce fut avec la fureur qui caractrise les guerres
civiles. Elles criaient l'une et l'autre Vive Saint-Marc; on
combattait sans pouvoir juger encore pour quel parti la fortune
allait se dclarer. Dans cet instant les troupes que le gouverneur
de Chiozza amenait, d'aprs l'ordre que le doge lui avait expdi
dans la nuit, arrivrent sur le champ de bataille, et prirent part 
l'action. La partie devint ingale; cependant Querini soutenait le
combat, mais avec dsavantage. Thiepolo, Badouer, ne paraissaient
point.

La marche du premier avait t retarde par le dsordre que le
pillage avait mis dans sa troupe; enfin il dboucha sur la place
par la rue de l'Horloge, et le doge en personne s'avana pour le
repousser avec ce qui restait de troupes disponibles, et les nobles
qui formaient un corps, de rserve.

Pendant ce combat gnral, le bruit se rpandit que Querini venait
de voir tomber son fils  ses cts; un moment aprs on dit qu'il
tait lui-mme frapp d'un coup mortel. Cet vnement exalta les uns,
jeta du dcouragement ou de l'hsitation parmi les autres. La troupe
de Querini mit en effet moins de vigueur dans sa rsistance. Marc
Justiniani sut en profiter, redoubla vivement ses attaques et refoula
cette partie des assaillants dans les rues voisines, o les moins
dtermins profitrent de quelques dtours pour s'chapper.

[Note en marge: XVII. Dfaite des conjurs.]

Thiepolo voyant qu'il restait seul  combattre sur la place
Saint-Marc, dsespra du succs de son attaque; il replia sa troupe
sans beaucoup de dsordre, ce qui est assez difficile dans de telles
occasions et avec de tels soldats, et opra sa retraite vers le pont.
Comme il passait dans la rue de la Mercerie, suivi d'un page  cheval
qui portait un tendard, une femme du peuple lui lana du haut d'une
fentre une norme pierre, qui n'atteignit que le page, qu'elle
crasa.

Arriv au pont du grand canal le chef des conjurs s'empara de toutes
les barques, les fit passer sur l'autre bord, coupa le pont, garnit
de soldats une maison qui le dominait et se fortifia dans Rialte.
Cela prouve que sa troupe n'tait pas en dsordre, et qu'il n'tait
pas vivement poursuivi.

Pendant ce temps-l Badouer dbarquait dans Venise avec les Padouans;
mais au mme instant arrivaient des troupes que Franois Dandolo
et Marin Delfino amenaient des les voisines. Elles chargrent ces
trangers qui croyaient venir au pillage et non pas au combat.
Badouer mal second par ses soldats se vit environn et tomba vivant
entre les mains de ceux qu'il venait dtrner.

Thiepolo retir dans Rialte, pouvait y prolonger sa rsistance;
il parat qu'il s'y maintint pendant quelques jours; mais cette
rsistance n'avait plus d'objet, il devait tre forc dans ce poste
tt ou tard, il ne pouvait pas se flatter de retenir plus long-temps,
dans une cause si prilleuse et dsormais dsespre, une multitude
 qui il suffisait de se dbander pour tre -peu-prs sre de
l'impunit.

Le doge, pour hter la dfection des conjurs, fit annoncer une
amnistie. Il envoya mme des parlementaires  Thiepolo pour
l'exhorter  faire cesser l'effusion du sang vnitien. Thiepolo
comprit qu'il n'y avait point de rsultat  esprer d'une
ngociation, ni de foi  faire sur de telles promesses. Les troupes
marchaient pour l'assaillir, on allait lui couper la retraite. Il
s'embarqua avec quelques amis, et se rfugia hors du territoire de la
rpublique[376].

[Note 376: Les dtails de cette action m'ont t fournis
principalement par Verdizzotti, dans le liv. II des _Fatti
veneti_, et par une lettre de Gradenigo lui-mme, o il raconte
la conjuration. Cette lettre est rapporte par le continuateur de
Dandolo, et par Raynaldo, dans ses _Annales ecclsiastiques_, qui
font suite  celles de Baronius, tom. IV. Le doge y dclare qu'il
n'eut connaissance de ce dessein que dans la nuit qui en prcda
l'excution.]

[Note en marge: Rflexions.]

Telle fut l'issue de cette mmorable journe, de cette grande
entreprise conduite avec tant de prudence, et djoue par le courage
et l'activit d'un homme. Querini avait mdit ses moyens  loisir et
les avait disposs habilement. Gradenigo cra les siens en quelques
heures. On ne peut reprocher qu'une faute aux conjurs, ce fut le
pillage qui leur fit perdre du temps; mais quand Thiepolo serait
arriv sur la place Saint-Marc aussitt que son beau-pre, ils n'en
auraient pas moins trouv les troupes du doge prtes  les recevoir;
les gouverneurs des les voisines n'en seraient pas moins arrivs
avec des renforts. Il aurait fallu combattre l o l'on s'tait
flatt de surprendre; le reste aurait t remis  la fortune. Les
conjurations tant en gnral une entreprise du faible contre le
fort, le mrite de celui qui les conoit n'est pas de risquer un
combat o l'on ne puisse esprer le succs que du courage ou du
hasard, mais de faire des dispositions telles, que l'ennemi n'ait pas
le temps ou les moyens de dployer ses forces: l'habilet, sur-tout
quand on est le plus faible, consiste  attaquer avec avantage.

[Note en marge: XVIII. Punition des conjurs.]

Aprs la victoire on s'occupa non moins vivement de la punition des
conjurs. Marc Querini, Benot son fils, furent trouvs parmi les
morts, ainsi que Jean Maffei et Pierre Beccario. Badouer et Marin
Barozzi, qui avaient t faits prisonniers dans le combat, furent
dcapits; la corde fit justice de tous les populaires pris les armes
 la main. La rpublique ne connaissait pas cette maxime, que, dans
les temps postrieurs, lisabeth reine d'Angleterre recommandait 
Henri IV[377]: Aprs une conspiration dcouverte, le moyen le plus
sr de disperser ou de ramener les complices, c'est de n'avoir pas
l'air de les connatre; au lieu que les poursuites les obligent  se
tenir unis et  chercher de nouveaux partisans. Plusieurs conjurs
qui s'taient soustraits au supplice, et dont la tte avait t mise
 prix, furent assassins. Les historiens ajoutent que les autres se
virent relgus  Milan,  Parme,  Gnes,  Trvise, avec dfense
de rompre leur ban, sous peine de la vie. Je ne saurais comprendre
comment la rpublique les aurait exils dans des pays o son pouvoir
et sa surveillance ne s'tendaient pas. Cette clmence n'tait pas
dans le caractre des hommes qui gouvernaient alors. Il est plus
vraisemblable que ces conjurs ne durent la vie qu' l'asyle qu'ils
trouvrent chez l'tranger. Jacques Querini porta sa tte sur
l'chafaud, victime de sa fidlit dans une entreprise dont il avait
combattu le projet.

[Note 377: _Memorie recondite_ di Vittorio SIRI, tom I, p. 169.]

Les palais des Querini et des Thiepolo furent rass; on effaa
par-tout leurs noms et leurs armes; leurs biens et ceux de beaucoup
d'autres furent confisqus; on assigna une pension  la femme qui
avait voulu craser Thiepolo, et un service solennel fut institu
pour rendre grces  la Providence et perptuer le souvenir de
la victoire remporte sur ceux qu'on tait dsormais en droit de
qualifier de rebelles[378].

[Note 378: Il existe aux archives des aff. tr. un manuscrit
intitul: _Memorie intorno all'accaduto per il consiglio de' dieci_
1628, dans lequel,  propos d'une sentence d'exil prononce contre
le cavalier Zeno, on rapporte un discours de ce patricien, o il dit
que Sabellicus a dbit beaucoup de faussets sur la conjuration
de Bomond Thiepolo, et que cet homme qu'il a reprsent comme un
tratre, n'avait fait que poursuivre la vengeance d'anciennes injures
qu'il avait reues du doge P. Gradenigo.]

[Note en marge: XIX. Nomination d'une commission pour dcouvrir
toutes les ramifications de la conjuration.]

Quand on revint sur toutes les circonstances de ce grand vnement,
on frmit du danger qu'on avait couru. Si une conjuration dans
laquelle taient entrs tant de personnages, qui avait mis en
mouvement une partie de la population et appel du secours d'une
ville voisine, avait pu tre trame dans Venise sans qu'on en
souponnt mme l'existence; que n'avait-on pas  craindre encore
tous les jours sur-tout tant qu'il existerait quelques restes de ce
levain qui avait occasionn une si grande fermentation? La terreur
dure plus que le danger, et souvent nous prcipite dans un autre.

Les membres du grand conseil encore pouvants crurent qu'ils ne
pourraient jouir avec scurit de leur nouvelle puissance, qu'aprs
qu'une commission aurait dcouvert et signal tout ce qui restait
d'ennemis secrets du gouvernement, comme si une autorit qui tend 
s'agrandir ne s'en faisait pas tous les jours de nouveaux.

On jugea le pril encore tellement imminent que l'on cra une
autorit dictatoriale aprs la victoire.

Un conseil de dix membres fut nomm pour veiller  la sret de
l'tat. On l'arma de tous les moyens; on l'affranchit de toutes les
formes, de toute responsabilit; on lui soumit toutes les ttes.

[Note en marge: XX. Cette commission se perptue; elle devient le
conseil des dix.]

Il est vrai que sa dure ne devait tre que de dix jours, puis de dix
encore, puis de vingt[379], puis de deux mois, mais il fut prorog
six fois de suite pour le mme temps. Au bout d'un an d'existence,
il se fit confirmer pour cinq. Alors il se trouva assez fort pour
se proroger lui-mme pendant dix autres annes. Tout ce qu'on
put obtenir  l'expiration de ce terme, ce fut que la nouvelle
prorogation serait prononce par le grand conseil; enfin, en 1325,
cette terrible magistrature fut dclare perptuelle.

[Note 379: Per indagazione del delitto e de' complici f presa
deliberazione del maggior conseglio di creare per dieci giorni il
conseglio de' dieci, f prorogato per altri dieci giorni, poi venti.

(_Governo dello stato veneto dal cav._ SORANZO, man. de la bibliot.
de Monsieur, n 54.)]

Ce qu'elle avait fait pour prolonger sa dure, elle le fit pour
tendre ses attributions. Institu seulement pour connatre des
crimes d'tat, ce tribunal s'tait empar de l'administration. Sous
prtexte de veiller  la sret de la rpublique il s'immisa dans
la paix et dans la guerre, disposa des finances, fit des traits avec
l'tranger, et finit par s'arroger le pouvoir souverain, puisqu'il
en vint jusqu' casser mme les dlibrations du grand conseil, 
en dgrader les membres de leur droit de souverainet,  les faire
rentrer  son gr dans la classe des sujets, et  destituer un doge.
Nous verrons successivement ces envahissements sur l'autorit.

Enfin ce tribunal en cra dans la suite un autre plus terrible que
lui-mme.

Cependant, pour ter tout sujet de ressentiment aux anciennes
familles patriciennes que le hasard avait exclues du grand conseil,
on y admit toutes celles qui n'avaient pris aucune part  la
conjuration.

Pierre Gradenigo mourut deux mois aprs son triomphe. Il n'avait pas
encore cinquante ans. Sa mort fut attribue au poison, mais on n'a
acquis  cet gard aucune certitude, et ce soupon prouve seulement
la haine dont il tait l'objet.




LIVRE VIII.

     Leve de l'interdit. -- Expdition contre les Gnois. --
     Rvolte de Candie. -- Guerre contre le seigneur de Vrone. --
     Acquisition de Trvise et de Bassano, 1310-1343. -- Croisade
     de Smyrne. -- Septime rvolte de Zara. -- Peste  Venise,
     1343-1348. -- Nouvelle guerre contre les Gnois, 1348-1354 --
     Changements dans l'organisation du conseil du doge. -- lection
     et conjuration de Martin Falier, 1354-1355.


[Note en marge: I. Marin Giorgi, doge. 1310.]

[Note en marge: Rvolte de Zara.]

Aprs la mort de Pierre Gradenigo, on mit  sa place un vieillard de
quatre-vingts ans, ce qui annonait l'existence de plusieurs factions
rivales qui se balanaient. Marin Giorgi n'occupa le trne que
quelques mois[380]; son rgne ne fut signal que par une entreprise
infructueuse contre la ville de Zara, qui s'tait rvolte pour la
sixime fois, s'autorisant de la bulle par laquelle les sujets de la
rpublique taient dlis de leur serment de fidlit.

[Note 380: L'histoire attribue  Andr Navagier, fait rgner Marin
Giorgi pendant dix ans et dix jours; mais en cela elle diffre de
toutes les autres chronologies, et notamment de l'_Art de vrifier
les dates_.]

[Note en marge: Jean Soranzo, doge. 1311.]

Sous le rgne de Jean Soranzo, successeur de Marin Giorgi, on entama
une ngociation avec les rebelles, et on les ramena dans le devoir
par la persuasion.

[Note en marge: Rconciliation avec le pape; leve de l'interdit.]

Il tait important de se rconcilier avec le pape, dont la
maldiction avait de si dangereuses consquences. Dj la rpublique
lui avait envoy des ambassadeurs qui n'avaient pu mme tre admis.
On fit partir une seconde ambassade  la tte de laquelle tait
Franois Dandolo. Il se rendit  la cour de Clment V, et aprs
avoir sollicit une audience, qui lui fut refuse, il se prsenta
tout--coup pendant que le pontife tait  table, se jeta  ses
pieds, demandant, avec beaucoup de larmes, la grce des Vnitiens. On
a crit que l'ambassadeur, pour rendre cette action plus touchante,
s'tait revtu des habits d'un suppliant, qu'il avait une corde au
cou. Cela peut tre; ces marques extrieures de soumission n'avaient
rien de nouveau dans ce sicle, et avaient exalt ds long-temps
l'orgueil de l'autorit pontificale. On ajoute que les cardinaux qui
taient prsents oublirent la charit chrtienne jusqu' traiter
Dandolo de chien, et que cet ambassadeur, prostern aux pieds du
vicaire de Jsus-Christ, ne murmura point d'un si indigne outrage.
La plupart des historiens racontent que Dandolo, ayant russi dans
sa ngociation, devint l'objet de la reconnaissance publique, et que
ce nom injurieux de chien, qui lui avait t donn par des prtres
insolents, devint un sobriquet honorable, parce qu'il attestait le
souvenir que conservaient ses concitoyens de l'important service
qu'il avait rendu  sa patrie. Cette anecdote, peu digne de la
gravit de l'histoire, est dmentie par un auteur d'un grand poids,
par le doge Foscarini qui dmontre[381] que plusieurs anctres de
Dandolo avaient port le surnom de _Cane_.

[Note 381: _Della Letteratura veneziana_, lib. 3, note 333. Il est
possible que les courtisans du pape aient fait allusion  ce nom, en
injuriant l'ambassadeur.]

[Note en marge: Guerre contre les Gnois. 1324.]

Le pape, aprs avoir joui quelque temps de l'humiliation des
Vnitiens, couta leurs prires et leva l'excommunication. Une paix
de douze ans succda enfin  tant d'orages. Le commerce ramena
l'abondance; on fit des travaux pour diriger les eaux de la Brenta,
qui, en ensablant les lagunes, diminuaient la sret de Venise et la
salubrit de l'air. L'arsenal dvast par des incendies, puis par
des guerres malheureuses, s'agrandit et reprit une nouvelle activit.
Aussi, lorsqu'en 1324 quelques entreprises des Gnois rallumrent
momentanment la guerre, vit-on quarante vaisseaux sortir du port et
forcer, par une victoire, les ngociants de Pra  payer les frais de
cette expdition.

[Note en marge: II. Rvolte de Candie.]

Cette poque fut celle d'une nouvelle rvolte en Candie. Le
gouverneur obtint quelques avantages assez signals, sans cependant
se rendre matre du chef des rebelles. Pour y parvenir, il lui
crivit en termes flatteurs, lui annonant le projet de le
rconcilier avec la rpublique, lui faisant mme entrevoir des
rcompenses, des honneurs. L'exemple d'Alexis Calerge, que la
rpublique avait reu en grce, sduisit ce nouveau chef; il oublia
qu'un rebelle ne doit jamais se fier  ceux contre qui il a pris
les armes; il se rendit auprs du gouverneur, qui, sans autre forme
de procs, le fit lier, mettre dans un sac et jeter  la mer. Cette
perfidie ralluma la guerre et il fallut encore rpandre du sang
pendant deux ans pour recouvrer, sur ces peuples, une autorit si
souvent mconnue.

Jean Socanzo mourut en 1327. Ce doge, qui, avant de monter sur le
trne, avait paru  la tte des armes de la rpublique, fut un de
ceux qui mritrent le mieux de la patrie. Zara recouvre sans
effusion de sang, une courte guerre avec les Gnois termine par
une victoire, une longue paix, furent les fruits de sa sagesse. Il
prouva que, mme dans les tats o on ne laisse aux chefs qu'une
autorit trs-borne, leur caractre influe, pour le bonheur ou pour
le malheur public, dans les rsolutions du gouvernement, et que les
princes ont toujours de l'autorit quand ils ont de la modration.

[Note en marge: III. Franois Dandolo, doge. 1327.]

Venise vit avec joie Franois Dandolo lev sur le trne; la couronne
tait un juste ddommagement des affronts qu'il avait essuys  la
cour pontificale.

[Note en marge: Guerre contre les Gnois.]

[Note en marge: L'escadre vnitienne battue.]

On avait, sous le rgne prcdent, forc les Gnois de Pra 
payer une contribution, mais on ne s'tait pas rconcili avec
cette rpublique. Elle avait en mer une escadre de six galres qui
rencontra et prit deux vaisseaux vnitiens. Aussitt huit galres
de Venise sortirent pour venger cette insulte; malheureusement le
commandement en avait t donn  un officier inhabile. Thomas
Viari, ayant rencontr les six galres gnoises, les attaqua sans
savoir profiter de l'avantage du nombre. Battu compltement, ayant
vu cinq de ses vaisseaux pris par l'ennemi, il se rfugia, avec les
trois autres, dans Venise, o cette dfaite excita une indignation
gnrale. La voix publique rclama hautement la punition de l'amiral;
il fut condamn  terminer ses jours dans une prison.

La rpublique avait une grande flotte toute prte pour transporter
dans la Palestine l'arme du roi de France, Charles IV, qui
avait embrass le dessein d'une nouvelle croisade; mais, au lieu
d'entreprendre cette expdition, le roi tourna ses armes contre
l'Angleterre; et la flotte, devenue disponible, alla dsoler, dans le
Levant, le commerce des infidles. Elle rentra dans ses ports avec un
riche butin, mais sans avoir eu occasion de combattre.

[Note en marge: IV. Mastin de la Scala, seigneur de Vrone.]

Les rvolutions des villes de l'Italie septentrionale avaient fini
par tablir la domination de quelques seigneurs puissants. Les
divisions du saint-sige et de l'empire avaient favoris toutes
ces usurpations faites aux dpens de l'un ou de l'autre. Le pape
Benot XI, pour s'attacher les seigneurs, mcontents de l'empereur
Louis V, les dclara possesseurs lgitimes des places qu'ils avaient
envahies. L'empereur, voyant avec quelle libralit le souverain
pontife disposait des terres de l'empire, ne se montra pas moins
gnreux du bien d'autrui, et confirma dans leurs usurpations tous
ceux qui s'taient empars des domaines de l'glise[382]. Mastin de
la Scala, que nous appelons l'Escale, et qui tait dj seigneur de
Vrone, avait runi sous son obissance Trvise, Vicence, Bassano,
Brescia, Parme, Reggio, Lucques, et avait dpouill les Carrare
de la souverainet de Padoue. C'tait, comme on voit, une grande
principaut, puisqu'elle s'tendait depuis les bords de l'Adriatique
jusqu' la mer de Toscane.  Vrone, tout annonait la grandeur
du matre; un ambassadeur envoy vers lui le trouva entour de
vingt-trois princes dtrns, dont sa cour tait devenue la prison
ou l'asyle. Sa capitale tait le centre des lettres et des lumires.
Tout ce qu'il y avait dans ce temps-l d'hommes remarquables par
leurs talents, trouvait un accueil flatteur  la cour de la Scala, ou
tait prvenu par des marques de sa munificence.

[Note 382: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. Ier.]

Tant de prosprits n'avaient pu que lui faire beaucoup d'ennemis,
entre lesquels Marsile de Carrare tait d'autant plus dangereux qu'il
cachait son ressentiment sous toutes les apparences de la soumission
et mme du dvouement. On prtend que la Scala avait sduit la femme
de Carrare. Celui-ci n'en avait fait clater aucun ressentiment;
cependant il avait fait surmonter de deux cornes d'or le cimier qui
couronnait ses armes, pour terniser le souvenir de son injure.

La Scala tait trop puissant pour tre attaqu  force ouverte;
mais il tait enivr par la prosprit, et par consquent facile 
entraner dans des entreprises qui pouvaient lui devenir funestes.
Tel fut le plan que Marsile Carrare se traa.

L'historien Sanuto raconte, qu'envoy  Venise par le seigneur de
Vrone, Carrare saisit l'occasion d'une crmonie publique, o il se
trouvait plac prs du doge, pour lui dire tout bas: Si quelqu'un
vous rendait matres de Vrone, comment le rcompenseriez-vous? 
quoi le doge rpondit: Nous la lui donnerions. Ce fut la premire
base de l'alliance secrte entre les Vnitiens et l'poux offens.

Revenu  Vrone, Carrare reprsenta  son matre que, puisque son
territoire s'tendait jusqu'aux lagunes, il y aurait un immense
avantage pour lui  y tablir des salines; qu'il tait honteux de
laisser le privilge et les bnfices de ce commerce aux Vnitiens,
lorsqu'on tait assez puissant pour le leur arracher.

[Note en marge: V. Il se brouille avec la rpublique. Guerre. 1334.]

L'ambition de la Scala donna dans ce pige; il fit construire un fort
vers l'extrmit de son territoire,  Bovolenta; les travaux pour la
fabrication du sel furent commencs, et une chane fut tendue sur
le P,  Ostilia, o l'on exigea un page sur tous les btiments qui
remontaient le fleuve.

Aussitt les Vnitiens, dtermins  soutenir un privilge dont
ils jouissaient depuis plusieurs sicles, se prparrent  la
guerre. Ils formrent une ligue de la plupart des tats de l'Italie
septentrionale, qui avaient vu l'agrandissement de la Scala avec
inquitude ou jalousie.

L'arme de la rpublique tait, disait-on, de trente mille hommes,
dont un tiers d'trangers. Un historien rapporte qu' cette occasion
on fit un dnombrement des hommes de vingt  soixante ans[383] et
qu'il s'en trouva quarante mille; ce qui supposerait une population
de cent cinquante-sept mille mes dans Venise et dans les les
environnantes, comprises sans doute dans ce dnombrement. La guerre,
entreprise avec animosit, fut pousse avec vigueur. Ds la fin de
la premire campagne, le roi de Bohme entra dans la coalition. La
Scala, si vivement press de tous cts, trahi par Carrare, qui fit
ouvrir aux Vnitiens les portes de Padoue, perdit successivement ses
principales places, et rduit, aprs quatre campagnes malheureuses,
 la dernire extrmit, fut oblig de signer un trait dont la
rpublique dicta les conditions.

[Note 383: _Histoire de la ville et de la rpublique de Venise_, par
Paul MOROSINI, liv. 10.

E f descritto il popolo di Venezia, d'anni 20 fino a 60, e ritrovato
al numero di 40,100.

(_Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.)]

[Note en marge: VI. Paix. 1338.]

[Note en marge: La rpublique acquiert Trvise et Bassano.]

Venise, protectrice du nord de l'Italie, devint un centre de
ngociations, o l'on vit -la-fois plus de soixante ministres de
divers tats solliciter la bienveillance du gouvernement, pour tre
traits favorablement dans le partage de la dpouille du seigneur
de Vrone. Les Vnitiens tracrent  chacun la limite de ses
prtentions, signrent le trait seuls, le 18 dcembre 1338[384], et
le communiqurent ensuite  leurs confdrs.

[Note 384: _Codex Itali diplomaticus._ LUNIG., tom. I, addenda.]

Ils firent raser le fort lev dans les lagunes, retinrent pour
eux-mmes Trvise et Bassano, assignrent aux Florentins quatre
villes de l'tat de Lucques: Feltre et Bellune,  Jean, fils du roi
de Bohme; Parme, aux seigneurs de Rozzi; Brescia et Bergame, aux
Visconti seigneurs de Milan, et tablirent Carrare dans la seigneurie
de Padoue, en lui disant: N'oubliez jamais que cette ville est, pour
la seconde fois, redevable de sa dlivrance  la rpublique, et, que
vous la tenez de sa gnrosit[385].

[Note 385: Muratori a insr parmi ses dissertations sur les
antiquits du moyen ge, un fragment historique dont on ne connat
pas l'auteur, mais qui est assez curieux, soit par l'anciennet du
langage, soit par les dtails nafs qu'on y trouve. Voici un extrait
de ce qu'il contient relativement  la guerre des Vnitiens contre
Mastin de la Scala:

Quesso missore Mastino fo homo assai savio de testa, justo signore:
pe tutto lo sio renno givase sicuro con aoro in mano. (On pouvait en
sret circuler dans tous ses tats avec de l'or sur la main.) Granne
justitia facea, fo homo bruno, peloso, varvuto, con uno grannissimo
ventre, mastro de verra (de guerre). Cinquanta palafreni havea de
soa casa. Onne di mutava roba: doi milia cavalieri cavaicavano con
esso, quanno cavaicava; doi milia fanti da pede armati, cletti, co le
spate in mano, givanoli intorno. E soa persona, mentre che seguitao
la vertute, crebbe. Poi che in supervia comenzao a corromperse de
lussuria, forte deventao lussurioso: che havesse detoperate cinquanta
polzelle in una quatraiesima se avantao. Poi manicava la carne lo
venerdi e lo sabato e la quatraiesima. Non curava de scommunicazione.
Lo modo che cad de soa aitezza fo quesso.

Havea uno sio frate, lo quale havea nome Missore Alberto. Fo mannato
a reiere Padova. Quesso Missore Alberto tenea quessa via. Entrava ne
le monasteria de le donne religiose. Demoravace tre o quatro dii;
po' visitava lo aitro. Dounqua era una bella monaca, detoperava.
Missore Marsilio da Carrara, e Missore Ubertiello da Carrara, erano
li maiuri de Padova; quelli, li quali li haveano dato la signoria.
E soi parienti erano. Quesso Missore Ubertiello havea una soa bella
donna. Per tutta die, per tutte hore non finava Missore Alberto de
spacciare e dicere: _O Missore Ubertiello, manuca bene, cha te haio
fatto re doi vaite quessa notte._ Mai non finava. Ad onne tratto
quesso diceva. Missore Ubertiello rideva. Co lo riso se la passava.
Lo ridere non dessegnava. Tuttavia dice a Missore Ubertiello: _Tre
voile te haio fatto cocoro in quessa notte._ Missore Ubertiello de
cio creppava.

Marsilio fo uno savio cavalieri, e molto scaitrito e secreto. De
coipo cavaicavo a Verona e parlao con Missore Mastino. E deoli ad
intennere, che potea essere lo pi granne homo, che fussi mai ne
la contrada. E che potea domare lo rogoglio e le grannezze de'
Venetiani. E deoli lo muodo e l'ordene pe quessa via, etc. Crese lo
Tiranno a li fallaci detti. Allhora incontinente commanna, che ne
la villa de Bovolenta, canto la marina a li Starni, fosse fatto uno
belle castiello de Ienname. E liberamente fo comenzato a fare lo
sale. Como ordinato era, gionze a Venetia Missore Marsilio, e disse:
_Signori Veneziani, Missore Mastino intenne de fare lo sale ne lo sio
terreno, per havere quella pecunia, la quale voi avete, e torvela
de mano, pe signioriarve, e per abbassare le vostre saline. Se
quesse perdete, non sete cobelle. Lo frutto de la cammora de Venezia
 lo sale. Moito bene operate in que' lochi i fatti vostri._ Pi
non disse. Assai habe fatto e detto, che habe acceso lo fuoco tra'
Veneziani e Missore Mastino.

Allhora Veneziani fecero fare una ammasciata. Quanno li ammasciatori
fuoro entrati in Verona, tutta Verona curze a bederli. Cos li
guardava homo fitto, como fossino lopi. E quesso perch lo avito loro
era moito devisato da lo avito de li cortisciani.

  _Surprise de Padoue par les Vnitiens._

Non se lassao da lo muro cacciare. Mustrano de havere core. Non
curano de valestra n de minaccie. Lo romore ene granne. Lance e
saette volavano. Deh quanto ene cosa horribbele! Allhora Missore
Pietro Roscio, con sie belle masnade se tenne secreto. E quesso de
fora ad una porta, la quale se dice porta de Ponte-Cuorvo. E l
stette, mentre che la vattaglia era a la porta de Santa Croce. Quessa
porta de Ponte-Cuorvo havea in vardia Missore Marsilio da Carrara. S
ne la miesa terza lo fattore di Missore Marsilio opierze la porta,
et abassao li ponti, e mise dentro Missore Pietro Roscio, senza
coipo de spata. Hora ne veo pe la strada a la piazza lo capitanio de
Venetiani, con moita gruossa pedonaglia e cavallaria. Sull'hora de
terza era in esso ponte. Missore Alberto se era levato da dormire.
Cavaicava sio bello palafreno, bestuto con uno solo guarnello,
accompagniato con solo Missore Marsilio. Una vastoncella in mano
tenea. Pe la terra giva trastullanno. _Omnis ejus armatorum multitudo
pugnans resistebat ad portam._ Como Missore Alberto accapitao in
capo de la strada, vide lo grannissimo confalone de Santo Marco de
Venetia. Vide che ne la piazza giogneva granne stuolo, granne masnade
de iente. Oldio tromme e ciaramellc. Maravigliaose forte, e disse a
Missore Marsilio: _Que ientes ene quessa?_ A ci Missore Marsilio
respuse e disse: Quesso ene Missore Pietro de Roscio, la quale hao
havuta gola de bedere te. Disse Missore Alberto: _Moreraio io?_
Disse Missore Marsilio: _N. Torna in reto. Va ne la mia camora_.
Cosi fo fatto. Tornao Missore Alberto, e misesi ne la camora di
Missore Marsilio, e l fo inzerrato con una chiave Venetiana. La
piazza presero, e toizero le arme e li cavalli a tutta la foresteria
di Missore Alberto. E preso esso con soa Baronia, sopra una nave lo
mannaro in presone a Venezia, e l stette fi' che la verra fo imita.
Vao Missore Pietro de Roscio ardenno e conzumanno le ferre. Prese pe
forza Monscilice, e l fo occiso.

Allhora perdio la cittate de Brescia. Onne perzona se li rebella.
Nulla resistentia fao. La verra durao bene anni doi. Ultimamente
Missore Mastino era straccato, ne potea pi. Venne a pace con
Veneziani, et a patti. Li patti fuoro quessi. Lo primo esso fece
refutanza de la moneta, la quale havea in Venezia, la quale haveano
despesa i Veneziani. Lo secunno; che mannao le robe de lo communo
de Venezia, la quale buttao ventiquattro milliara de fiorini; per
onne roba doi millia. Lo tierzo; che i Veneziani voizero Trevisi;
si che convenne, che, pe la fatica de' Veneziani, Missore Mastino
li donasse Trevisi. Verona e Vicenza li lassaro per lo amore di Dio
e pe misericordia. Le aitre terre, como Padova e Civitale remasero
a puoplo. Allhora li Veneziani li remmannaro Missore Alberto lo
fratiello con quelli nuobbeli, li quali teneano presoni. A tutta
quessa verra Fiorentini tennero mano, e fecero con loro denari quello
aiutorio che bastao.]

Ce fut le premier tablissement des Vnitiens dans le continent
qui avoisinait leurs les. Jusques-l, ils ne paraissaient pas
avoir song srieusement  acqurir des possessions dans ce qu'ils
appelaient la terre-ferme, si ce n'est, peut-tre, pendant
l'occupation si malheureuse de Ferrare. Cette conqute du Trvisan
produisit une rvolution dans leur systme politique, ouvrit une
nouvelle carrire  leur ambition, leur occasionna deux cents ans
de guerre, et mit plusieurs fois leur rpublique en pril. Il y
avait neuf cents ans que Venise florissait  deux lieues de la cte
d'Italie, qu'elle tait puissante et en possession d'un gouvernement
organis, et elle n'avait pas encore port ses vues ambitieuses sur
le continent voisin. La terre n'tait pas l'lment des Vnitiens,
ils trouvaient ailleurs l'emploi de leur activit.

Dans cette guerre, la rpublique confia son arme  un tranger,
Pierre de Rozzi, ancien seigneur de Parme. C'est un systme qu'elle
suivit constamment depuis. On plaait, auprs du gnral, deux nobles
pour le surveiller[386]: quelque inconvnient qui pt rsulter de
la nature de ces choix, de la mfiance qui les accompagnait, de la
msintelligence invitable entre le gnral et les provditeurs,
on ne redoutait rien tant que de voir un patricien acqurir cette
influence que donne le commandement des armes. C'est un inconvnient
inhrent au gouvernement aristocratique. Les hommes ne peuvent y
dvelopper toutes les facults qu'ils ont reues de la nature; les
uns, parce que la constitution les condamne  n'tre rien; les
autres, parce qu'on ne leur permet pas de montrer tout ce qu'ils
valent. Chez un gouvernement ombrageux, le talent est toujours
suspect.

[Note 386: Les fonctions des provditeurs sont fort bien expliques
dans la _Vie d'Andr Gritti_, par Nicolas BARBADICO. Sunt autem
legati apud Venetos e patricio ordine duo viri, imperatori, qui de
gente peregrin semper eligitur, ut eorum consilio qu ad bellum
pertinent administret, socii attributi; iis invitis aut inconsultis,
imperatori quicquam agere decernereve, quod alicujus momenti sit,
non licet: prcipuum vero munus eorum est publicam pecuniam, quoe
exercitui in stipendium persolvenda est, tractare; rem frumentariam
expedire; quque in bello gerantur cognoscere e de iis patres
certiores facere; si quem habeant usum in re militari, rem ipsi
plerumque suo ductu gerunt, absente prsertim imperatore.]

Cette mme guerre me donne occasion de faire remarquer une innovation
d'une autre espce. Le prince de Vrone, en se rconciliant avec
Venise, demanda  tre inscrit sur le registre des nobles de cette
rpublique, qui venait de le dpouiller; c'est le second exemple de
l'admission d'un tranger parmi les nobles vnitiens. La maison de
Carrare obtint le mme honneur quelques annes aprs[387]. Nous
verrons dans la suite le livre d'or s'honorer du nom des plus grands
princes de l'Europe[388].

[Note 387: Jacobus minor de Carraria, Nicolai filius, Venetiis semper
amicus atque benevolus fuit et ad extremum amicitiam eorum impensiore
studio coluit; cum ob id, quod paci servand amicitiisque parandis
apud omnes studebat, tum maxime, quod Nicolaus pater, qui di
Venetiis habitavit, multam illi et privatim et public benevolentiam
comparaverat; quamobrem ultr citrque in funere complura amoris ac
fidei inter hos merita. In primis namque Veneti, Andre Dandulo duce,
Jacobum, cum omni posteritate, civitatis jure, uti optima maximaque
esset, donaverunt: qui honor visus est illis temporibus non exiguus
et monimentum novitr parti regni non leve. Hujus rei caus Jacobus,
cum suorum lecto comitatu, ad referendas gratias, Venetias est
profectus; magnoque cum honore et ltiti ab eis susceptus est, et
postea quoque amplum ei in urbe eorum palatium, ut benemerito civi
largiti sunt.

(Petri Pauli VERGERII _Carrariensium principum historia_.)]

[Note 388: On en peut voir la liste au commencement de la _Chronique_
de Marin SANUTO.]

Je ne me suis point arrt aux dtails des oprations militaires de
ces quatre campagnes; on dit que Pierre de Rozzi y montra beaucoup
d'habilet. Il y eut peu d'vnements importants. Ce fut une guerre
de positions, dont le rcit, pour tre utile, devrait tre fait avec
une tendue que le plan de cet ouvrage ne comporte pas. Ces dtails
appartiendraient moins  l'histoire de Venise qu' l'histoire de
l'art militaire.

Je me propose aussi de ne raconter que sommairement les moyens par
lesquels la rpublique devint matresse de plusieurs provinces dans
le continent de l'Italie. On devine que du moment o Venise convoita
ces provinces, elle prit part  toutes les querelles des petits
tats, y sema la division, protgea les uns, combattit les autres,
galement dangereuse comme protectrice et comme ennemie, et qu'enfin
elle ne jouit paisiblement de toutes ces possessions qu'aprs les
avoir acquises et perdues plus d'une fois. Il faudrait quitter et
reprendre tour--tour le fil des vnements relatifs  toutes les
villes qui finirent par rester dans le domaine de la rpublique.
Chacune a une longue histoire.

[Note en marge: VII. Barthlemi Gradenigo, doge. 1339.]

Franois Dandolo occupa le trne pendant onze ans. Le choix qu'on fit
de Barthlemi Gradenigo pour lui succder, indique assez de quelle
faveur jouissait, dans le grand conseil, le nom du fondateur de
l'aristocratie. Ce nouveau rgne, qui dura trois ans, fut troubl par
une rvolte de Candie, qui donna lieu  de terribles combats et  des
excutions plus terribles encore.

On rapporte  l'anne de la mort de Franois Dandolo (en 1339), le
dcret qui interdit aux doges la facult d'abdiquer cette dignit,
 moins d'en avoir reu la permission du grand conseil. Cela prouve
combien cette couronne avait perdu de ce qui pouvait exciter
l'ambition et l'envie.

On avait dj t aux fils des doges le droit de faire aucunes
propositions dans le conseil; quelques annes aprs, on les dclara
exclus de toutes les magistratures pendant le rgne de leur pre.

[Note en marge: Andr Dandolo, doge. 1343.]

Andr Dandolo, qui fut lu pour succder  Barthlemi Gradenigo,
n'avait pas born sa gloire  porter un nom dj illustre. C'tait un
des plus savants hommes de son sicle, et il fut un des princes les
plus sages entre ses contemporains. La supriorit de ses lumires
le fit parvenir de bonne heure aux honneurs que lui promettait sa
naissance. Il n'avait pas encore trente-six ans lorsqu'on l'leva 
la dignit suprme. Nous lui devons une chronique, qui est le plus
ancien monument de l'histoire de sa patrie.

[Note en marge: VIII. Croisade de Smyrne. 1343.]

Les papes, pour qui les croisades avaient t une si grande occasion
d'tendre leur autorit, n'avaient point renonc  faire prcher dans
l'Europe ces fatales expditions. Clment VI, afflig des progrs
que faisaient les Ottomans, dans la Grce et dans l'Asie mineure,
parvint  former contre eux une ligue, dans laquelle il ne put
cependant entraner que les puissances plus spcialement intresses
 arrter ces dangereux voisins. C'taient la rpublique de Venise,
Hugues de Lusignan, roi de Chypre, et les hospitaliers de Saint-Jean
de Jrusalem, alors tablis  Rhodes. Cette ligue ne s'annonait
pas pour devoir tre trs-formidable; car le pape, dans sa lettre
au grand-matre de Rhodes[389], disait que la chambre apostolique
faisait armer quatre galres, que le roi de Chypre en fournirait
autant, et que le contingent de la rpublique de Venise tait fix
 cinq. En mme temps il prescrivait  l'ordre d'en fournir six.
C'tait donc en tout une flotte de dix-neuf galres.

[Note 389: _Histoire de Malte_, par l'abb de VERTOT, liv. 5.]

Le rendez-vous de cette flotte tait  Ngrepont,  la fin de
l'anne 1343, ce qui doit paratre assez trange, puisque les Turcs
assigeaient alors cette place. Il est vrai que les historiens
vnitiens assurent que la seule apparition de la flotte de la
rpublique dtermina les assigeants  se rembarquer, et  s'enfuir
prcipitamment sans avoir combattu.

Il n'est gure vraisemblable que la vue de cinq galres ait pu
produire un pareil effet; les historiens, qui ont prvu cette
objection, portent le nombre de ces galres  vingt; mais, quoi
qu'il en soit, l'armement des Vnitiens tait peu considrable; et
ce qui le prouve, c'est que le commandement de la flotte combine
ne fut point dfr  Pierre Zeno, leur amiral, mais au Gnois
Martin Zacharie, qui commandait les quatre galres du pape. Ce fut
sur la capitane que le patriarche latin de Constantinople, revtu
du caractre de lgat, arbora son pavillon. Adolphe, neveu du roi
de Chypre; Jean de Biadra, prieur de Lombardie, qui conduisait les
galres de la religion; et le gnral vnitien, firent, sous les
ordres de Zacharie, la premire campagne commence  la fin de 1343,
et qui se rduisit  des courses sur les vaisseaux turcs, fort
profitables  l'amiral gnois et mme au patriarche.

Les chevaliers, quoiqu'on leur reprocht ds-lors la soif des
richesses, furent indigns de cet esprit mercantile, qui se mlait
aux soins de la guerre, et qui dshonorait galement le prlat et le
gnral. Ils rclamrent le commandement pour l'amiral de Rhodes,
et celui-ci proposa aux allis d'aller attaquer la ville de Smyrne.
Cette ville, que son heureuse situation et la beaut de son port
ont dsigne dans tous les temps pour avoir la plus grande part
au commerce du Levant, avait t frquente par les Gnois et les
Vnitiens, qui regrettaient de s'en voir exclus par les infidles.

[Note en marge: IX. Prise de Smyrne. 1344.]

Ce fut  la fin de septembre 1344 que la flotte parut devant la
rade. On se distribua les attaques; les Vnitiens se chargrent de
rompre l'estacade qui fermait le port; les chevaliers assigrent la
ville par terre, de concert avec les troupes du pape et celles du roi
de Chypre. Les premiers efforts furent repousss; mais on multiplia
les assauts, et, le 28 octobre, on emporta la place l'pe  la main.

Toute la population musulmane fut gorge sans piti. Le zle furieux
des croiss alla jusqu' massacrer les enfants, les vieillards, les
femmes; et, aprs que ces horreurs eurent souill leurs armes pendant
plusieurs jours, le lgat s'occupa de purifier les temples qui
avaient t convertis en mosques, et fit sculpter les deux clefs de
l'glise sur les portes du chteau, o on les voit, dit-on, encore.

Les vainqueurs, aprs ce succs, devaient songer  se mettre en
tat de dfense; on fit beaucoup de travaux autour de la place. Des
vaisseaux y vinrent de divers ports de la Mditerrane, amenant des
renforts, apportant des munitions; et, pendant qu'on s'occupait 
Smyrne de ces prparatifs, l'escadre du pape et celle de Venise
allrent ravager les ctes voisines, et dsoler le commerce des
Ottomans.

[Note en marge: X. Les croiss y sont assigs. 1345.]

 peine les croiss taient-ils en possession de cette conqute,
qu'ils virent se dployer autour de leurs remparts une arme
conduite par Morbassan, l'un des lieutenants de l'mir d'Ionie. On
ne peut gure concilier la prise de Smyrne, par dix-neuf galres,
avec ce que les historiens racontent de la puissance de ce prince.
Selon les uns[390], cet mir tait sorti de cette mme ville, peu
de temps avant l'attaque des chrtiens, sur une flotte de trois
cents voiles et avec une arme de vingt-neuf mille hommes. D'autres
assurent que Morbassan commandait une infanterie innombrable et
trente mille chevaux. Srement il y a beaucoup  rabattre de toutes
ces exagrations; et il le faut bien, puisque les troupes turques se
consumrent, pendant trois mois, en efforts infructueux devant cette
place. On dit mme que l'mir, qui tait venu pour les diriger en
personne, fut tu dans un de ces combats.

[Note 390: Nicph. GREG., l. 12,7; liv. 13, 4--10; liv. 14,1--9; liv.
16, 6; et CANTACUZNE, liv. 3.]

Morbassan, soit qu'il et besoin d'tendre son arme pour la faire
subsister, soit qu'il juget ces vaillants assigs capables d'une
imprudence, ne laissa autour de la ville qu'un corps peu nombreux
pour la bloquer, et retira la plus grande partie de son arme 
quelque distance.

Les croiss, jugeant l'occasion favorable pour faire lever
entirement le sige, firent, le 17 janvier 1345, une vigoureuse
sortie, fondirent sur les lignes des Ottomans, turent tout ce qui
voulut tenir ferme, mirent le camp au pillage; et le lgat, pour
rendre grces  Dieu de cette victoire, commena  clbrer la messe
au milieu des tentes et sur les dbris de l'arme des infidles: mais
il fallait que Morbassan ft bien peu loign, et que l'imprudence
des chrtiens ft extrme; car, pendant le saint sacrifice l'arme
ottomane tout entire tomba sur les chrtiens et les enveloppa.

Le patriarche, jetant ses habits pontificaux, prit le casque et
l'pe: Zeno, Zacharie, Adolphe, rassemblant leurs soldats, Fleur
de Beaujeu,  la tte des chevaliers de Rhodes, se prcipitrent
au milieu des Turcs, sans espoir de se faire jour au travers de
cette multitude, et tombrent l'un aprs l'autre percs de coups. 
peine quelques-uns de ceux qui avaient pris part  cette brillante
et funeste sortie, purent regagner leurs remparts o cette perte
rpandit la consternation[391].

[Note 391: Voyez, sur cette croisade, les fragments historiques que
MURATORI a insrs dans le IIIe vol. de ses Dissertations sur les
antiquits du moyen ge, p. 353.]

[Note en marge: XI. Ils rendent la place. 1346.]

Cependant les restes de cette petite arme, prive de la plupart de
ses gnraux, ne songeaient point  se rendre. Ils se fortifirent,
demandrent des secours en Europe, les attendirent, n'en reurent
que de trs-insuffisants, et ce ne fut que deux ans aprs qu'ils
entrrent en ngociation avec les Turcs; encore ne le firent-ils
que lorsqu'ils en eurent reu la permission du pape. Le pape ne
consentait point  une paix avec les infidles, mais il approuva
qu'on signt une trve. Les Vnitiens eurent l'habilet de saisir
cette occasion, pour conclure avec l'mir un trait de commerce
plus avantageux pour eux que tout ce qu'ils auraient pu esprer des
victoires les plus signales.

[Note en marge: Trve et trait de commerce avec les infidles.]

Par ce trait, les Turcs s'obligrent  respecter dsormais le
pavillon de la rpublique,  ne point attaquer ses colonies; tous les
ports de l'Asie mineure, de la Syrie et de l'gypte furent ouverts
 ses vaisseaux. On y tablit des comptoirs; un consul vnitien
fut reu  Alexandrie; et tandis que les Gnois achetaient les
marchandises de l'Inde et de l'Asie, au fond de la mer Noire, les
Vnitiens allrent les chercher  l'isthme de Suez. Le commerce est
comme les fleuves, il s'ouvre des canaux par-tout o il peut se faire
jour. Mais,  cette poque, on se faisait un scrupule d'entretenir
mme des relations commerciales avec les infidles. Il fallut
solliciter, pour l'excution de cette convention, une permission du
pape, qui en limita la dure  cinq ans, et n'autorisa que l'envoi de
dix vaisseaux par an[392].

[Note 392: Furono firmati i capitoli con certe condizioni, le quali,
per non esser molto lecite, massime di aver commercio christiani con
infedeli i nostri facendosi conscienza, mandarono due ambasciadori
a papa, i quali impetrarono che per anni cinque prossimi si potesse
in Alessandria e nelle altre terre de' Mori mandare sei galere al
viaggio e quattro navi, e cos in Soria per mercatantare colle
condizioni conchiuse col soldano.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, A. Dandolo.)]

[Note en marge: XII. Rvolte de Zara. 1346.]

Cette mme anne, c'est--dire en 1346, les Zaretins, excits par
le roi de Hongrie, secourent encore le joug de la rpublique; ces
rvoltes frquentes ne prouvent pas tant l'inconstance des sujets
que l'injustice des matres[393]. Marc Justiniani, qui fut envoy
avec vingt-sept mille hommes[394] pour les soumettre, les assigea
d'abord sans succs. Les Zaretins coulrent leurs propres vaisseaux
dans le port, pour le rendre inaccessible aux galres ennemies.
Les Vnitiens battirent la place avec des efforts qui paratraient
aujourd'hui incroyables. Il y avait dans leur arme un mcanicien
nomm matre Franois delle Barche, qui tait parvenu  construire
des machines capables, dit-on[395], de lancer des blocs du poids de
trois mille livres; il peut y avoir de l'exagration dans ce rcit,
quoiqu'on en conte -peu-prs autant des machines que les Gnois
employrent, quelques annes aprs, au sige de Chypre[396]. La
difficult de concevoir l'extraction, le transport, le jet de ces
masses normes, nous porte  refuser toute croyance  des faits
qui semblent appartenir  la guerre des gants; mais ces dtails
n'en donnent pas moins une ide de l'tat de la balistique et de
la puissance  laquelle l'industrie humaine tait dj parvenue.
On ajoute que l'auteur de cette invention en fut une des premires
victimes, et qu'au moment o il disposait une de ces catapultes,
elle partit et le lana lui-mme au milieu de la ville qu'il voulait
craser.

[Note 393: Il existe une histoire de ce sige par un auteur
contemporain, dont le nom est demeur inconnu: elle a t publie
pour la premire fois en 1796, par le savant bibliothcaire de
Saint-Marc, M. MORELLI, dans un volume intitul: _Monumenti veneziani
di varia litteratura_. Voici comment l'auteur parle de la rvolte
des Zaretins: La citt di Zara si trovava sotto la dizione e
benignit ducale: improvvisamente divent arrogante e molto ingrata
dei beneficii ricevuti; e non conoscendo se stessa, ebbe tanta
presunzione di partirsi dal vero suo prencipe e da cos amabile
signore, a cui servire  piuttosto regnare.]

[Note 394: _Annali veneti_ di Julio FAROLDO. Il ajoute que sur ce
nombre il y avait quatre mille arbaltriers.

On va savoir tout--l'heure pourquoi il en fallait tant.]

[Note 395: _Storia dell' assedio e della ricupera di Zara fatta da'
Veneziani nell' anno 1346, scritta da autore contemporaneo._ C'est le
titre de l'ouvrage que je viens de citer.]

[Note 396: Voici la note de M. Morelli sur ce passage:

Li meccanici di que' tempi, mancanti della polvere da fuoco, che
venne poi ben tosto a far nascere strumenti di distruzione molto
pi efficaci, s'industriavano di trovar macchine da gettar sassi
di quanto maggior peso potevano. Una chiamata Troia ne avevano i
Genovesi l'anno 1373 all' assedio di Cipro, di cui s'  fatta questa
memoria da Giorgio Stella, negli annali di Genova: _Fuerunt lat
machin plures magni ponderis lapides jacientes, et pr aliis machina
una qu Troia vocata, jaciens lapidem ponderis, quod cantariorum
duodecim usque in decem octo vocatur._ Il peso di un cantaro
genovese era di libbre cencinquanta, secondo Alessandro de' Passi
nella tariffa de' pesi e misure stampata in Venezia l'anno 1503; e
il Ducange nel glossario lo conferma: ci si osserva affinch allo
scrittore nostro pi facilmente venga creduto.

La livre vnitienne quivalant  477 millimes de kilogramme, il en
rsulte que les machines employes au sige de Chypre, lanaient des
poids de 1287 kilogrammes, et celles du sige de Zara de 1421; mais
je ne sais pas si en 1346 le poids de la livre de Venise tait le
mme que dans ces derniers temps.]

[Note en marge: Les Vnitiens battent l'arme du roi de Hongrie.]

Ces moyens d'attaque devaient tre lents, dispendieux et d'un
effet trs-incertain; l'opinitret des assigs tait soutenue par
les secours qui leur avaient t promis. On annonait que le roi
de Hongrie marchait, pour les dlivrer,  la tte d'une arme de
quatre-vingt mille hommes; son approche obligea les Vnitiens  se
renfermer dans leurs lignes, et  s'y fortifier. Ils y manquaient
d'eau, il fallut en faire venir de Venise. Marin Falier, qui
depuis fut doge, et qui avait pris le commandement du sige, fit
faire des retranchements en bois en avant de son camp. Bientt les
Hongrois se dployrent autour de l'arme vnitienne, l'attaqurent
avec imptuosit; mais repousss dans plusieurs assauts donns
coup-sur-coup, et ayant perdu sept  huit mille hommes, ils se
retirrent dans leur pays.

L'arme victorieuse reprit les oprations du sige avec autant
de vigueur que de constance, fora les rebelles de se rendre 
discrtion, aprs une rsistance de plus de six mois, et le gnral
usa des droits de la victoire avec une noble modration[397].

[Note 397: Tel est le tmoignage que lui rendent la plupart des
historiens; cependant l'auteur anonyme de la Chronique d'Este, lui
attribue un trait de cruaut. Selon cette chronique, Justiniani
dfendit aux Zaretins, non seulement de se montrer avec des armes,
mais mme d'en avoir chez eux. Quelques nobles ayant enfreint cette
dfense, il leur demanda de quel droit ils osaient se montrer arms:
parce que nous sommes gentilshommes, rpondirent-ils; et sur cette
rponse, le gouverneur vnitien leur fit trancher la tte.

(_Rerum italicarum scriptores_, tom. XV, p. 433.)]

Cette guerre, ou plutt ce sige, cota  la rpublique plus de trois
millions[398] de ducats, c'est--dire dix-huit millions de notre
monnaie. Le gouvernement se vit oblig de recourir  des emprunts
forcs, rpartis suivant la fortune prsume des citoyens.

[Note 398: Si ha nel pubblico archivio che per questa travagliosa
guerra tre millioni di ducati fossero spesi.

(_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. II.)

Per questa guerra di Zara ch' era da ducati quaranta in sessanta mila
al mese, que' di terra valevano ducati sedici mila al mese, e poi la
spesa di trenta galere, furono spesi pi di tr millioni di ducati,
onde f caricata di molto la camera degli imprestiti.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, And. Dandolo.)]

Puisque la rpublique s'obstinait  vouloir garder Zara et Candie,
elle aurait pargn beaucoup de sang et de trsors, en faisant
construire dans ses colonies de bonnes forteresses, et en y
entretenant constamment une garnison suffisante pour contenir la
population.

Jacques Carrare, alors seigneur de Padoue, avait fourni quelques
secours aux Vnitiens pour cette guerre; il vint  Venise, o il fut
reu avec de grands honneurs. Toute la noblesse alla  sa rencontre,
et le doge lui dit: Nous vous admettons parmi nos concitoyens, vous
et votre postrit. Carrare, en cette qualit, prta serment de
fidlit  la rpublique. On lui donna un festin o des vases d'or
et d'argent furent tals; et, pour manifester sa joie, il donna la
libert  un grand nombre de ses serfs ou de ses esclaves[399].

[Note 399: _Historia Gulielmi et Albrigeti Cortusiorum de novitatibus
Padu,_ lib. 9, cap. 5.]

[Note en marge: XIII. Calamits de Venise. 1348.]

[Note en marge: Tremblement de terre.]

Le 25 janvier de l'an 1348, Venise prouva un violent tremblement
de terre dont les secousses, ritres pendant quinze jours,
renversrent plusieurs difices, notamment trois clochers, et
rpandirent la terreur parmi les habitants. On dit qu'un tremblement
de terre se fit ressentir, vers la mme poque, dans le royaume
de Casan.  cette calamit en succda une autre plus grande. Des
Gnois apportrent en Sicile, des bords de la mer Noire, une maladie
contagieuse, premier fruit peut-tre du commerce avec les Turcs. La
peste, car c'tait ce terrible flau, gagna la Toscane, puis le nord
de l'Italie, et s'tendit jusqu' Venise, o elle fit d'effroyables
ravages; enfin elle passa les Alpes, couvrit toute l'Europe, et alla
dpeupler l'Islande.

On commena  la remarquer  Venise dans les premiers jours du
printemps; l'intensit du mal fit des progrs jusqu' la fin d'avril;
il se soutint  son plus haut priode pendant les mois de mai et
de juin. Ensuite sa fureur parut se ralentir et s'teignit enfin
peu--peu.

C'est cette mme peste dont Bocace a fait la description; il assure
qu'elle n'emporta pas moins de cent mille personnes dans Florence.
Naples perdit soixante mille de ses habitants; Sienne, quatre-vingt;
Gnes, quarante: on a prtendu que ce flau avait enlev les trois
cinquimes de la population de l'Europe.

Il est fort difficile d'valuer avec quelque prcision la perte que
cette calamit de six mois fit prouver  la population de Venise.
Les historiens vnitiens se bornent  nous dire que le nombre des
membres du grand conseil se trouva rduit de 1250  380. Cela parat
une exagration, parce qu' cette poque le grand Conseil n'tait pas
si nombreux; mais il en rsulte toujours que la noblesse perdit au
moins la moiti de ses membres, et par consquent que la population
non-noble dut perdre proportionnellement encore davantage.

[Note en marge: XIV. Puissance des Gnois en Orient.]

Le trne de Constantinople avait t occup successivement par
plusieurs empereurs du nom de Palologue. Un seigneur, qui tait
parvenu  la plus haute faveur du prince, s'leva de la charge de
grand domestique  celle de gnral, de ministre, puis de tuteur d'un
empereur en ge de minorit, puis enfin il devint son collgue et son
comptiteur: le nom de cet ambitieux tait Jean Cantacuzne.

Les Gnois prtrent leur secours au fils des Palologues. Ce secours
avait tous les caractres de la protection, et ils se le firent payer
par de nouvelles concessions, qui consolidaient leurs tablissements
sur toutes les ctes de l'empire d'Orient. Thodosie avait brav
pendant deux ans toutes les attaques du kan des Tartares. Pra tait
devenue une vritable forteresse. Matres de l'troit passage par
lequel on pntre dans la mer Noire, ils voulurent s'arroger, sur
cette mer, la souverainet que les Vnitiens avaient usurpe sur
l'Adriatique, y percevoir des droits sur tous les vaisseaux qu'ils
voudraient bien y laisser pntrer, et en interdire l'entre  tous
les btiments de guerre, mme  ceux de l'empereur grec, leur
alli[400]. Leur droit fut reconnu par le soudan d'gypte,  qui
ils accordrent la permission d'envoyer tous les ans un vaisseau
sur la cte de Circassie pour l'achat des esclaves. On a dit qu'ils
retiraient annuellement de leurs douanes quatre millions de notre
monnaie[401], et qu'ils en abandonnaient  peine un dixime 
l'empereur. Ce produit de l'impt peut donner une ide de ce qu'tait
ce commerce.

[Note 400: Ces audacieux rpublicains coulrent bas un vaisseau de
Constantinople, qui avait os pcher  l'entre du port, ils en
massacrrent l'quipage et poussrent l'insolence jusqu' demander
satisfaction, quand ils auraient d solliciter le pardon de cet
odieux, brigandage.

(_Histoire de la dcadence de l'empire romain_, par GIBBON, chap,
63.)]

[Note 401: Nicphore GREGORAS liv. 17, de l'_Histoire Byzant._, ch.
1, dit trois cent mille pices d'or. Gibbon a expliqu, dans le
chapitre 17 de son _Histoire de la dcadence de l'empire romain_, que
la livre d'or de cinq mille deux cent cinquante-six grains poids de
Troys, se divisait en soixante-douze pices ou bisants: l'or valait
quatorze fois et demie un poids gal d'argent.]

Les historiens rapportent un fait qui parat se lier avec les
vnements qui vont suivre. Ils disent qu'un des marchands gnois ou
vnitiens, tablis  Tana, eut querelle avec un Tartare et en reut
un soufflet qu'il vengea sur-le-champ en perant l'agresseur de
son pe. Les Tartares s'en prirent  toute la colonie europenne,
pillrent les comptoirs et massacrrent plusieurs chrtiens. Les
Vnitiens et les Gnois convinrent de cesser toute communication
avec cette cte barbare, pour faire repentir leurs ennemis de cette
rupture, par l'interruption de tout commerce; mais les Vnitiens, 
qui les Tartares taient moins odieux que les Gnois, ayant renou
secrtement leurs relations avec les premiers, les autres voulurent
tirer vengeance de cette infidlit.

[Note en marge: Ils saisissent tous les vaisseaux vnitiens. 1348.]

On apprit  Venise, sur la fin de 1348, que tous les vaisseaux
sortis de ce port, ou des diverses colonies, pour trafiquer dans
la mer Noire, venaient d'tre saisis par les Gnois. Malgr l'tat
dplorable auquel la peste venait de rduire la rpublique, on ne
voulut pas laisser cette insulte impunie.

[Note en marge: XV. La flotte gnoise surprise  Caristo. 1349.]

Une flotte de trente-cinq galres, sous le commandement de Marc
Ruccinio et de Marc Morosini, mit  la voile pour devancer, dans
l'Archipel, une escadre gnoise dont on avait appris le dpart.
 la hauteur de Ngrepont, une tempte, qui assaillit la flotte
vnitienne, l'obligea de relcher  Caristo. Elle cherchait un asyle
dans cette baie, et, en s'y prsentant, elle vit  l'ancre quatorze
navires gnois chargs de troupes, qui allaient renforcer la garnison
de Pra.

Ruccinio, se htant de profiter de l'occasion que la fortune lui
offrait, disposa son arme en ligne dans toute l'ouverture de la
rade, depuis l'un des caps qui la formaient jusqu' des ressifs qui
environnaient le promontoire oppos. Il mit rapidement des troupes 
terre, pour aller prendre poste derrire l'escadre ennemie, couper
toute retraite aux quipages et attaquer du rivage les vaisseaux qui
seraient  la porte des armes de trait.

Les Gnois, surpris dans cette situation dsavantageuse par des
forces si suprieures, se prparrent vaillamment au combat; Philippe
Doria, leur gnral, remarqua que les Vnitiens n'avaient pas os
occuper l'intervalle rempli de ressifs; il ne pouvait se flatter
de leur rsister, il conut l'espoir de leur chapper. La mare
montait en ce moment, car elle n'est pas insensible dans cette mer.
Les quatorze navires gnois soutinrent long-temps le choc de toute
la flotte vnitienne, et les dcharges des troupes dbarques;
tout--coup ils dployrent leurs voiles, et, se jetant au milieu des
rochers dont un ct de la rade tait hriss, ils s'avancrent pour
passer un  un entre la cte et la flotte ennemie.

Cette manoeuvre frappa les Vnitiens d'un tel tonnement, que quatre
des btiments gnois taient dj hors de la baie avant qu'on se ft
oppos  leur passage. Morosini, pour couper la retraite aux autres,
hasarda sa propre galre, et vint se mettre lui-mme en travers des
ressifs parmi lesquels ils voulaient passer.

Alors il ne resta plus aux Gnois aucun espoir de retraite; entours,
assaillis, ils virent successivement les dix vaisseaux qui restaient
pris  l'abordage.

L'amiral vnitien, impatient de courir aprs les quatre galres qui
s'taient chappes, voulut en vain rtablir l'ordre dans sa flotte
et rappeler ses gens  leurs postes; ils taient occups  piller
les btiments capturs; furieux de leur dsobissance, il fit mettre
le feu aux vaisseaux gnois, pour forcer ses matelots  revenir sur
les leurs. Cinq de ces vaisseaux furent consums, cinq restrent au
pouvoir des vainqueurs; on ne put atteindre les quatre qui avaient
dj gagn la haute mer.

Cet heureux vnement excita dans Venise les transports de joie que
fait clater l'apparence d'un retour de la fortune. Quoique cette
victoire ne ft pas aussi glorieuse que beaucoup d'autres qui avaient
illustr les armes vnitiennes, on voulut en perptuer le souvenir
par une crmonie annuelle, qui avait lieu le 29 aot. La flotte
cependant rentra dans le port sans avoir obtenu d'autre succs,
et aprs s'tre prsente inutilement devant Pra que les gnraux
jugrent  l'abri de leurs attaques.

[Note en marge: XVI. Triple alliance contre les Gnois. 1350.]

Il tait ais de prvoir que la campagne prochaine serait plus
difficile. On chercha  former des alliances pour susciter aux Gnois
de nouveaux ennemis. Dans la guerre civile de l'empire d'Orient, ils
tenaient pour Palologue. Gantacuzne devait par consquent entrer
avec joie dans la ligue des Vnitiens; cependant il hsitait, n'osant
se commettre avec ses dangereux voisins; ceux-ci se chargrent
eux-mmes de faire cesser son irrsolution. L'art de la balistique
tait port  cette poque  un degr de perfection tel, que les
Gnois s'avisrent de lancer, de Pra sur Constantinople, avec leurs
machines, de gros blocs de pierre. Cette insulte excita des plaintes,
ils y rpondirent en ritrant. Cantacuzne irrit sortit de sa
circonspection, et signa le trait que les Vnitiens lui proposaient.

Le roi d'Arragon avait eu souvent des dmls avec la rpublique de
Gnes pour la possession de la Sardaigne et de la Corse; Venise lui
envoya des ambassadeurs, et on le dtermina facilement  joindre une
escadre de vingt-quatre galres  la flotte de la rpublique.

Pendant que cette triple alliance se formait, un amiral gnois, avec
dix galres, se prsentait devant Ngrepont, prenait de vive force
la capitale de cette le, dlivrait un millier de prisonniers que
Morosini y avait laisss, et mettait le feu  la ville.

Ce n'tait l que le prlude de plus grands vnements.

[Note en marge: 1351.]

Le dsir de prvenir l'ennemi fit sortir la flotte vnitienne de
ses ports un peu avant l'quinoxe d'automne de 1351. Elle tait
compose de trente galres et d'un grand nombre de vaisseaux de
toute grandeur. Nicolas Pisani, qui passait pour un des plus habiles
marins de ce temps-l, en tait l'amiral, et avait pour lieutenant
Pancrace Justiniani. Cette flotte opra sa jonction avec celle
d'Arragon. Elles faisaient route ensemble vers Constantinople,
lorsque, en entrant dans l'Archipel, elles furent accueillies d'une
furieuse tempte. Une des galres vnitiennes s'entr'ouvrit et fut
submerge; quelques-unes furent brises contre des rochers, d'autres
jetes jusque sur la cte de Sicile; celles qui purent gagner le
port de Modone dans la More, s'y rfugirent, mais dans un tat si
dplorable qu'elles ne pouvaient reprendre la mer sans de grandes
rparations. L'arme combine avait perdu dans cette tempte deux
vaisseaux catalans et sept vnitiens.

Gnes avait prpar non sans d'tonnants efforts, une arme capable
de rsister  de si puissants armements. Soixante galres,
commandes par Pagan Doria, vinrent tenter d'enlever pour toujours la
colonie de Ngrepont  la rpublique de Venise. Heureusement Pisani,
qui avait pntr le dessein de l'ennemi, se jeta dans cette le avec
toutes ses troupes pendant qu'on radoubait sa flotte  Modone, et
fora les Gnois  se rembarquer avec perte de quinze cents hommes,
et le regret d'avoir manqu l'occasion que leur offrait, pendant
cette campagne, l'inaction force de la flotte combine.

[Note en marge: XVII. Bataille des Dardanelles. 1352.]

Au commencement de 1352, les allis traversrent l'Archipel,
le dtroit des Dardanelles, la Propontide, et dcouvrirent les
soixante-quatre Galres de Pagan Doria, ranges en bataille dans le
canal du Bosphore, pour leur disputer l'entre de Constantinople.

Les courants forcrent le gnral gnois, qui avait pris cette
position pour ter aux ennemis l'avantage du nombre,  serrer la
cte d'Asie, ce qui laissa l'entre du port de Constantinople libre
aux allis. Les Vnitiens avaient port le nombre de leurs galres
 trente-sept; les Catalans en avaient arm trente, et l'empereur
Cantacuzne avait fourni un faible contingent de huit.

L'attaque commena vers le soir; on ne voulait pas donner aux Gnois
le temps de choisir une meilleure position, Doria faisait des signaux
 son arme, pour la runir dans une baie o la mer tait moins
agite. Cette manoeuvre commenait  s'excuter lorsque le combat
s'engagea sur toute la ligne. Les Catalans pressaient des vaisseaux
embosss au milieu des cueils, et trois galres vnitiennes
entouraient la capitane que montait l'amiral gnois. Le choc fut
violent et soutenu avec intrpidit. Les flottes de quatre nations
combattaient  la vue de l'Europe et de l'Asie.

 l'approche de la nuit six galres grecques prirent la fuite, sans y
avoir t forces par aucune circonstance qui ft pencher la victoire
en faveur de l'ennemi.

Les Vnitiens et les Catalans ne furent que mdiocrement tonns, et
nullement dcourags par cette dfection. La nuit tait commence,
et la bataille continuait entre soixante-neuf galres d'un ct, et
soixante quatre de l'autre. C'taient des forces -peu-prs gales;
car on dit que les vaisseaux gnois surpassaient alors en grandeur
ceux des autres nations. Les courants avaient dj mis le dsordre
dans les deux armes.

Une tempte qui s'leva n'empcha point les combattants de s'acharner
 s'entre-dtruire au milieu des tnbres, et pendant le violent
orage qui multipliait les dangers. Dans cette obscurit profonde leur
fureur n'avait plus pour guide que les feux des vaisseaux; mais
on ne pouvait se reconnatre qu'aprs s'tre combattu, et il n'y
avait pas moyen d'viter les cueils dans une mer si fougueuse et
si resserre. Enfin, aprs une longue nuit d'hiver, car on tait au
13 fvrier, le jour vint clairer cette scne de carnage. On voyait
la mer couverte de dbris, presque toutes les galres dsempares,
treize vaisseaux gnois chous sur les ctes voisines, six avaient
t entrans vers la mer Noire; d'autres, abandonns de leurs
quipages, erraient sur les vagues encore mugissantes. Chacun des
deux partis apprit que plusieurs de ses galres taient tombes au
pouvoir de l'ennemi, en les reconnaissant dans la ligne oppose. Il
y en avait que l'on cherchait vainement des yeux; elles avaient t
englouties. La flotte gnoise se trouvait diminue de treize galres.
Les allis en avaient perdu le double: quatorze vaisseaux vnitiens,
dix arragonais et les deux grecs qui n'avaient pas pris la fuite,
avaient t pris, brls ou submergs. Les Arragonais avaient fait
des prodiges de valeur. Ponsio de Santa Paz, leur gnral tait au
nombre des morts, et parmi les Vnitiens on regrettait Pancrace
Justiniani, Thomas Gradenigo, tienne Contarini, Jean Steno et Benot
Bembo. Les Gnois avaient achet la victoire par des torrents de sang
patricien; car on dit qu'ils perdirent sept cents nobles dans cette
terrible bataille. Pisani fit voile le mme jour pour sortir des
Dardanelles, laissant -peu-prs deux mille prisonniers au vainqueur,
qui, matre dsormais de cette mer o il avait si firement combattu,
obligea bientt Cantacuzne  se dtacher de la triple alliance, et 
exclure les Vnitiens de tout commerce dans ses ports.

Spares aprs un combat si sanglant, les flottes des deux nations
tournrent leurs forces contre les vaisseaux isols qui s'taient
hasards sur les mers. Tandis que l'amiral vnitien infestait
l'Archipel, des galres gnoises pillaient tout ce qu'elles
rencontraient dans l'Adriatique. La multitude de blesss que Pisani
dbarqua dans l'le de Candie y occasionna une maladie contagieuse.
Les Gnois, qui vinrent attaquer cette colonie, contractrent le mal,
et, dans le trajet de la Cane en Italie, ils eurent  jeter quinze
cents cadavres  la mer.

[Note en marge: XVIII. Bataille de Cagliari.]

Doria avait ramen sa flotte  Gnes; Pisani et Caprario, nouvel
amiral des Arragonais, rsolurent d'aller la combattre de nouveau 
la vue de son propre port. Les Gnois, qui ne les croyaient pas si
prs d'eux, sortirent sous la conduite de Grimaldi, qui avait  ses
ordres cinquante-deux galres. Ils aperurent vers le cap de Cagliari
vingt-deux voiles; c'tait l'escadre d'Arragon, dans laquelle il
y avait trois grands vaisseaux portant chacun quatre cents hommes:
la flotte de Venise s'tait tenue hors de la vue des Gnois pour
les attirer au combat. Grimaldi s'lana sur les Espagnols qu'ils
croyaient avoir surpris. Ceux-ci reurent la bataille sans hsiter,
et  peine tait-elle engage, qu'une quarantaine de btiments
vnitiens tournrent le cap, se montrrent, et fondirent sur l'arme
gnoise aux prises avec les Catalans. Les ennemis firent de vains
efforts pour se dgager. Les Vnitiens sautrent  l'abordage,
trente-une galres tombrent en leur pouvoir, avec quatre mille
cinq cents prisonniers; plusieurs autres furent dtruites. C'tait
clbrer glorieusement l'anniversaire de la bataille de Caristo, et
rparer la dfaite des Dardanelles; mais l'animosit des vainqueurs
dshonora la victoire. Il n'est que trop attest qu'ils eurent
l'infamie de jeter leurs prisonniers  la mer. Quelques-uns des
historiens qui rapportent ce combat disent que des deux cts on
avait enchan les galres les unes aux autres, en en laissant
seulement quelques-unes libres pour voltiger sur les ailes.

La fortune de Gnes venait d'tre change en un instant. Ses
prosprits s'taient vanouies, et avaient fait place  un deuil
universel. La consternation des Gnois fut si grande, quand ils
virent de toute cette belle flotte une seule galre, celle de
l'amiral, rentrer dans le port, qu'ils dsesprrent de leur libert;
mais ils ne voulurent pas du moins renoncer  la vengeance.

[Note en marge: XIX. Gnes se donne  Jean Visconti.]

 cette poque la couleuvre des Visconti, comme disent les historiens
italiens, engloutissait tous les peuples du nord de l'Italie[402].
Les Gnois, par une de ces rsolutions prcipites, que conseille le
dsespoir et qu'amne la discorde intrieure, cherchrent leur salut
dans la servitude. Ce peuple si impatient de tout espce de joug, se
donna  Jean Visconti archevque de Milan, qui rgnait alors sur la
Lombardie, et sur une partie du Pimont.

[Note 402: Les Visconti portent pour armes une couleuvre qui dvore
un enfant.]

Celui-ci, empress de satisfaire la passion d'un peuple qui s'tait
donn  lui, tira du trsor de Milan toutes les sommes ncessaires
pour l'armement d'une nouvelle flotte. Cependant, trop prudent pour
partager l'animosit des Gnois contre les Vnitiens, qui dj
s'taient rendus redoutables sur terre comme sur mer, il envoya
offrir la paix  la rpublique, en demandant que, dans tous les cas,
ses anciens tats fussent considrs comme neutres.

Le ngociateur de Visconti tait l'homme le plus clbre de
l'Italie. C'tait le pote Ptrarque,  qui nous devons encore plus
pour la part qu'il a eue  la renaissance des lettres, que pour les
beaux vers qu'il nous a laisss.

Ptrarque avait dj des relations littraires avec Dandolo; mais
il traita cette ngociation en rhteur, et le doge, en admirant son
loquence, rejeta ses propositions[403].

[Note 403: L'excellente _Histoire littraire de l'Italie_ de M.
GINGUEN m'appris que l'on conserve  Vienne, parmi les _manuscrits
de la bibliothque impriale_, la harangue que Ptrarque pronona 
cette occasion.]

[Note en marge: XX. Les Vnitiens lui dclarent la guerre. 1354.]

La rpublique dclara la guerre  Visconti. Tout--coup quelques
galres gnoises se montrrent dans le golfe, pillrent les les de
Faro et de Curzola, ravagrent les ctes de la Dalmatie, de l'Istrie,
et chapprent par un prompt dpart,  l'escadre qu'on envoyait 
leur poursuite.

Pisani eut ordre de mettre  la voile. Il rassembla trente vaisseaux,
et alla croiser dans la mer de Gnes. Pagan Doria avait trente-trois
galres. Il ne voulut pas que le sort de sa patrie ft commis une
seconde fois au hasard d'une bataille; il manoeuvra de manire 
viter l'ennemi, et arriva dans la mer de Venise, pendant que
son rival tait encore sur les ctes de Sardaigne. L'apparition
inattendue d'une arme considrable rpandit la terreur dans les
parages de l'Adriatique. Venise ignorait o tait l'arme qui aurait
pu la dfendre, et se trouvait expose aux attaques d'un ennemi
audacieux. On apprenait tantt que les Gnois taient sur la cte
d'Istrie, tantt qu'ils avaient intercept des btiments de commerce
richement chargs, le lendemain qu'ils se dirigeaient sur Venise,
qu'ils ravageaient les ctes opposes, enfin qu'ils avaient pris
et mis en cendres la ville de Parenzo, au fond du golfe. Toute la
population de Venise tait sous les armes. La milice veillait sur
les bancs de sable les plus avancs dans la mer. L'effroi qu'inspira
l'approche des Gnois fut tel que la capitale n'osa plus s'en fier 
ses vaisseaux du soin de sa dfense contre une agression trangre,
et qu'une forte chane de fer fut tendue entre les deux chteaux qui
gardent la passe du Lido[404].

[Note 404: Ne deve recar maraviglia se sul porto della dominante
veniva posta la catena essendoch nella insigne profondit che
allora aveva la fuosa, e nell'esser diretta quasi al levante, poteva
dirsi un porto aperto all'ingresso di qualunque naviglio anche
armato e carrico.  vero che le armate della repubblica abbastanza
assicuravano il golfo e coprivano la reale metropoli dagli insulti
de' nemici aperti, ma essendo l'anno 1331, il mare ripieno di corsari
contro i quelli aveva infelicemente combattutto a mezzo l'Adriatico
Tommaso Viaro, ci f motivo anche di riccorrere alle pi intorne
e riservate di fese per l'indemnit di Venezia. Furono i Genovesi
quelli che rubando scorrevano il mare. Raconta la cronica inedita,
parlando del doge Andrea Dandolo, In suo tempo per causa de'
Zenovesi al tempo delle guerre, e Massime quando l'armada venne in
Istria, f tirada una cadena grossa di ferro alli do castelli al
lido. Ci f nel 1353.

(_Memorie storiche dello stato antico e moderno delle lagune di_
Bernardino ZENDRINI, lib. I, p. 37.)]

Une multitude de petites embarcations taient envoyes de tous cts
pour observer les mouvements de l'ennemi, pour en porter l'avis sur
les points menacs, et l'on expdiait, coup-sur-coup, des btiments 
l'amiral vnitien pour l'appeler au secours de la capitale.

Pisani arrivait  toutes voiles; mais Doria, qui n'avait pas 
beaucoup prs des forces suffisantes pour tenter une entreprise
srieuse contre une ville comme Venise, venait de sortir de
l'Adriatique sans le rencontrer.

Ce fut au milieu de ces circonstances que, le 7 septembre 1354,
mourut le doge Andr Dandolo, laissant un honorable souvenir de
ses vertus, de sa sagesse, de ses lumires, et un recueil de lois
qui porte son nom[405]. Il fut le dernier prince de Venise enterr
dans l'glise de St.-Marc. Le snat ordonna qu' l'avenir les doges
choisiraient ailleurs leur spulture. Peut-tre est-ce  la mort
tragique du successeur de Dandolo qu'il faut attribuer ce rglement.

[Note 405: Je l'ai connu ce doge, disait Ptrarque (_Variorum Epist._
19), je l'ai connu pour un juste incorruptible, rempli de zle et
d'amour pour son pays, et de plus, savant homme, dou d'une rare
loquence, sage, affable et humain.]

Ces deux grands hommes de mer, qui depuis quelques annes balanaient
la fortune de Venise et de Gnes, Pisani et Doria, parcoururent les
eaux de la Sicile sans avoir occasion d'engager un combat gnral.

Pendant ce temps-l les ngociations avaient t reprises. Le
gouvernement vnitien voulait traiter avec avantage; il attendait les
vnements, et cependant il avait recommand  son amiral de ne pas
se compromettre.

Pisani, pour faire reposer ses quipages, et radouber ses vaisseaux,
relcha dans le port de Sapienza, petite le  la pointe de la
More. Ce port, trs-profond, prsentait une ouverture assez large
que l'amiral voulut garder lui-mme avec vingt galres et six gros
vaisseaux, tandis que le reste de ses galres, au nombre de quinze,
et tous les btiments de charge taient au fond du port, sous le
commandement de Morosini, son lieutenant[406].

[Note 406: Matteo VILLANI, liv. 4, chap. 32.]

[Note en marge: XXI. La flotte vnitienne dtruite  Sapienza. 1354.]

Doria sortait dans ce temps-l de l'Archipel pour retourner 
Gnes, o les ordres du snat le rappelaient. Ses vaisseaux lgers
l'avertirent que la flotte ennemie tait dans le port de Sapienza.
Il se prsenta, le 3 novembre,  l'entre de la rade, tchant
d'attirer les Vnitiens par des provocations; mais Pisani n'avait
garde d'accepter un combat dans lequel il n'aurait pu dployer toutes
ses forces. L'audace des Gnois ne lui permit pas de l'viter.
Tout--coup Jean Doria, neveu et lieutenant de l'amiral, faisant
force de voiles et de rames, s'avana rapidement avec sa galre,
et passa entre la cte et le dernier vaisseau des Vnitiens. En un
instant il fut suivi de douze autres, et les treize galres[407],
entres dans la baie, se portrent rapidement au fond du port, tandis
que le reste de l'escadre gnoise attaquait de front la ligne des
vaisseaux de Pisani.

[Note 407: _Annali veneti di_ Julio FAROLDO.]

Ceux de Morosini n'taient pas en ordre de bataille, quelques-uns
taient en radoub; une partie des quipages se trouvaient  terre.
Cette attaque imprvue jeta dans cette division de l'arme, l'effroi
et la confusion. La manoeuvre de Jean Doria avait t tmraire;
sa victoire fut facile. Les matelots, pour lui chapper, se
prcipitaient dans la mer[408]. Il s'empara de tous les vaisseaux de
Morosini, et vint, aprs y avoir mis le feu, attaquer par derrire
la ligne de Pisani, qui tait aux prises avec toute l'arme gnoise.
Quatre mille hommes avaient dj t tus soit au fond du port, soit
 l'entre de la rade. Le reste se rendit, et Doria amena  Gnes une
trentaine de galres captures, et cinq mille huit cent soixante-dix
prisonniers, parmi lesquels tait le redoutable Pisani.

[Note 408: Marin SANUTO dit: E cos rotte e prese le galere i
Genovesi gridarono alla morte, porcagla, e molti de' nostri si
gittarono in aqua, credendo di scampare et s'annegavano.]

Cet vnement convainquit les Vnitiens de la faute qu'ils avaient
faite de ne pas terminer les ngociations de la paix dans un moment
o la fortune leur tait favorable. Ils tremblrent que la flotte
victorieuse n'entrt une seconde fois dans l'Adriatique; heureusement
ils surent bientt qu'elle avait pris une autre direction. Les
ressources de la rpublique taient tellement puises que l'on
fut oblig de recourir  de nouveaux emprunts[409]; mais il ne
restait pas une galre dans le port; quatre citadins patriotes en
armrent chacun une  leurs frais. Ils mritent d'autant plus que
leurs noms soient conservs par l'histoire, qu'on ne voit pas que
cet exemple ait t suivi par les plus riches patriciens. Les noms
de ces citoyens taient Marin Fradello, Beat Vido, Pierre Nani, et
Constantin Zucholo.

[Note 409:  da sapere che fino al giorno che f rotta l'armata a
Porto-Lungo, per la guerra de' Genovesi fu fatta imposizione alla
camera degli imprestiti a ragione di 37 per 100, e dopo f fatto 6
per 100 d'imprestiti.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, M. Faliero.)]

[Note en marge: Paix.]

Un tel armement pouvait tout au plus repousser quelques vaisseaux
arms en course, et tait trop insuffisant pour inspirer de la
scurit. On se hta de reprendre les ngociations  la cour de
Visconti, et ce fut avec une telle impatience de voir cesser les
hostilits, que l'on signa, le 5 janvier 1355, une trve de quatre
mois. Elle fut convertie, au mois de mai suivant, en une paix sur les
conditions de laquelle les Vnitiens ne se montrrent pas difficiles.

Ils consentirent  payer  Gnes deux cent mille florins pour les
frais de la guerre, et  interdire  leurs ngociants tous les ports
de la mer Noire, except celui de Thodosie o les Gnois leur
permirent d'tablir un comptoir.

 peine les Gnois avaient-ils termin cette guerre si glorieuse pour
eux, qu'ils se montrrent aussi incapables de supporter le joug d'un
matre que le triomphe d'un vainqueur; ils se rvoltrent, nommrent
un doge, et chassrent le gouverneur milanais que Visconti leur avait
donn.

[Note en marge: XXII. Nouvelle organisation du conseil du doge. 1354.]

Dans l'intervalle qui s'coula entre la mort du doge Andr Dandolo
et l'installation de son successeur, les correcteurs institus pour
la rformation des lois firent adopter quelques changements dans
l'organisation du conseil du prince.

[Note en marge: Attributions des conseillers.]

On a vu que dans l'origine c'tait le doge qui choisissait ses
conseillers, ensuite ce fut le snat qui les lui donna, et enfin ils
durent tre proposs par ce corps et confirms par le grand conseil.

Leurs fonctions taient de faire l'ouverture de toutes les dpches
(car il tait interdit au doge de les ouvrir hors de leur prsence,
et au contraire, ils pouvaient y procder sans lui), d'en faire
le renvoi aux chefs des diverses branches de l'administration, de
dcider les rponses  adresser aux ministres trangers, et les
instructions  donner aux ambassadeurs ou gnraux de la rpublique;
de prsider, sous le doge, ou en son absence, le snat et le grand
conseil, d'y porter les propositions  mettre en dlibration. On
voit que ce conseil intime tait le directeur suprme des affaires
politiques, le modrateur des dlibrations des assembles gnrales,
et le premier agent de l'administration.

Ses membres ne restaient que huit mois en charge; on en lisait trois
nouveaux tous les quatre mois; il ne pouvait y en avoir -la-fois
deux du mme nom ni du mme quartier de la ville.

L'importance de leurs fonctions les avait fait appeler conseillers
_de sora_, membres du conseil d'en haut. C'tait la runion de ces
six conseillers, avec le doge, qui formait le gouvernement; ce qu'on
appelait la srnissime seigneurie. L'usage de cette dnomination
parat avoir commenc en 1360[410].

[Note 410: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]

[Note en marge: Les prsidents de la quarantie criminelle entrent au
conseil.]

Un tel conseil limitait suffisamment l'autorit du prince, puisque
le prince n'y avait qu'une voix comme les autres conseillers, et
ne pouvait rien faire valablement sans eux. Mais on jugea utile
d'y introduire une sorte de rivalit de corps, qui eut pour
objet l'exercice d'une surveillance sur ce conseil lui-mme. En
consquence, on dcida que les trois prsidents du tribunal criminel
des quarante prendraient sance avec les six conseillers du doge et
participeraient  leurs fonctions, sauf quelques modifications peu
importantes.

Le conseil du prince se trouva compos des six conseillers d'en
haut et des trois prsidents de la quarantie. Ces magistrats n'y
sigeaient que deux mois, de sorte que peu--peu tous les membres
considrables du premier tribunal de la rpublique avaient eu
successivement entre au conseil, y avait pris une connaissance
gnrale des grandes affaires de l'tat, et y avaient apport cette
connaissance des lois, ce respect pour les formes, qui doivent
caractriser le magistrat. C'tait une manire habile de donner
 la magistrature la surveillance de l'administration, en l'y
introduisant, en l'y faisant participer; mais en mme temps elle ne
pouvait y dominer, parce qu'elle s'y trouvait en minorit, et que ses
membres n'y sigeaient chacun que deux mois de suite.

Telle fut la composition du conseil intime  partir de cette poque.

[Note en marge: Des sages.]

La nature des choses tablit ncessairement des rapports entre
ceux qui ont  dlibrer sur les affaires et ceux qui sont chargs
d'excuter. La dlibration est ordinairement subordonne aux faits,
et ceux qui excutent sont censs en avoir une connaissance plus
spciale.

Les premiers agents d'excution, les ministres, taient six nobles
qu'on dcorait du nom de sages du conseil, ou plus communment
_sages-grands_. On exigeait qu'ils eussent atteint l'ge de
trente-huit ans. Leurs fonctions ne duraient que six mois; ils ne
pouvaient tre rlus qu'aprs l'intervalle d'un semestre, mais comme
l'exprience et la capacit donnent ncessairement des droits aux
places qui exigent des connaissances positives, on en a vu qui ont
t rlus jusqu' vingt-quatre fois[411].

[Note 411: Franois Denato et Jean Pesaro.]

Ces six ministres, chargs spcialement de la politique extrieure,
devaient tre appels trs-frquemment dans le conseil de la
seigneurie; ils finirent par y prendre habituellement sance.

L'importance de certaines branches de l'administration procura,
dans la suite, le mme privilge  ceux qui en furent chargs.
Ainsi, pendant que la guerre de mer tait la principale affaire du
gouvernement vnitien, les fonctionnaires chargs spcialement de
tout ce qui avait rapport  la marine, et qu'on appelait les sages de
la mer, prirent sance dans le conseil.

Quand leur importance diminua, ils y furent supplants, en 1420, par
des sages prposs  l'administration des provinces qu'on appela
depuis sages de terre-ferme; et enfin on admit dans le conseil, pour
y acqurir la connaissance des affaires, de jeunes nobles  qui
on donna le titre de sages des ordres, nom dont on ne connat pas
l'origine.

Ainsi l'action du gouvernement tait concentre dans la seigneurie,
c'est--dire dans le doge, assist de ses six conseillers et des
trois chefs de la quarantie criminelle. C'tait l ce qui formait
le conseil, et ce conseil prenait le nom de collge, lorsqu'il se
renforait des six sages-grands, des cinq sages de terre-ferme et des
sages des ordres, pareillement au nombre de cinq. Cette assemble
se runissait tous les jours. Peu--peu les affaires politiques
devinrent l'apanage exclusif des sages-grands, et les dtails
d'excution, c'est--dire les ministres, furent laisss aux sages de
terre-ferme.

[Note en marge: XXIII. Marin Falier, doge. 1354.]

On donna pour successeur  Dandolo Marin Falier de l'une des plus
anciennes maisons de Venise, qui avait dj donn deux doges  la
rpublique, Vital Falier en 1082, et Ordelafe mort en combattant
contre les Hongrois, en 1117. Aprs avoir occup les principales
dignits de la rpublique, Marin Falier, dj presque octognaire,
se trouvait en ambassade  Rome lorsqu'il apprit son lection. Le
changement qui venait de s'oprer dans l'organisation du conseil ne
portait aucune nouvelle atteinte  l'autorit personnelle du doge,
dj fort restreinte par les rglements antrieurs.

L'lvation de Falier sur le trne ducal paraissait terminer
glorieusement une longue carrire. Venise ne devait pas s'attendre 
voir son prince  la tte d'une conjuration.

Nes ordinairement d'une ambition trompe, les conjurations sont
diriges contre les dpositaires du pouvoir, par ceux qui s'en voient
exclus. Elles sont prpares par de longues haines, concertes entre
des hommes qui ont des intrts communs. On n'y trouve gures ni
vieillards, parce qu'ils sont circonspects et timides, ni jeunes
gens, parce qu'ils sont peu capables de dissimulation.

Celle que j'ai  raconter s'carte de tous ces caractres. Elle fut
entreprise par un homme, qui, parvenu  la premire dignit de sa
patrie et  l'ge de quatre-vingts ans, n'avait rien  regretter dans
le pass, rien  attendre de l'avenir; et ce vieillard tait un doge
mu par un sujet frivole, s'alliant, pour exterminer la noblesse, 
des inconnus, au premier mcontent que le hasard lui avait prsent.

Un autre doge, trente ans auparavant, s'tait fait un point d'honneur
d'arracher au peuple le peu de pouvoir qui lui restait. Celui-ci
conspira avec des hommes de la dernire classe contre les citoyens
minents; mais sans intrt, sans plan, sans moyens; tant la passion
est aveugle, imprvoyante dans ses entreprises.

Les ngociations qui suivirent le dsastre de la flotte de Pisani
avaient rempli les premiers moments de l'administration du nouveau
doge et il avait eu du moins la consolation de signer la trve qui
rendait le repos  sa patrie.

[Note en marge: XXIV. Il reoit une offense d'un jeune patricien.
1355.]

Il donnait un bal le jeudi gras  l'occasion d'une solennit[412]:
un jeune patricien, nomm Michel Steno, membre de la quarantie
criminelle, s'y permit, auprs d'une des dames qui accompagnaient
la dogaresse, quelques lgrets que la gaiet du bal et le mystre
du masque rendaient peut-tre excusables. Le doge, soit qu'il ft
jaloux plus qu'il n'est permis de l'tre  un vieillard, soit qu'il
ft offens de cet oubli du respect d  sa cour, ordonna qu'on ft
sortir l'insolent qui lui avait manqu. Falier tait d'un caractre
naturellement violent[413].

[Note 412: Je suis ici la version la plus gnralement reue, qui est
aussi celle de Marin Sanuto.]

[Note 413: Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una
cronica, cio che Marino Faliero trovandosi podest e capitano a
Treviso, e dovendosi fare una processione, il vescovo stette troppo
a far venire il corpo di Christo; il detto Faliero era di tanta
superbia e arroganza che diede un buffetto al prefato vescovo, per
modo ch'egli quasi cadde in terra. C'est  l'occasion de cet acte de
violence que l'historien (Marin Sanuto) ajoute que Dieu permit que
Falier perdt ensuite l'esprit jusqu' entrer dans une conspiration
qui lui mrita la mort. Mais il ne dit pas qu'on le punit d'avoir
frapp l'vque.]

Le jeune homme, en se retirant, le coeur ulcr de cet affront, passa
par la salle du conseil et crivit sur le sige du doge, ces mots
injurieux pour la dogaresse et pour son poux: _Marin Falier a une
belle femme, mais elle n'est pas pour lui_[414].

[Note 414: Marin Falieri dalla bella moglie, altri la gode ed egli la
mantiene.]

Le lendemain cette affiche fut un grand sujet de scandale. On informa
contre l'auteur, et on eut peu de peine  le dcouvrir. Steno arrt
avoua sa faute avec une ingnuit, qui ne dsarma point le prince,
ni sur-tout l'poux offens. Falier s'oublia jusqu' manifester un
ressentiment qui ne convenait ni  sa gravit, ni  la supriorit de
son rang, ni  son ge.

Il ne demandait rien moins que de voir renvoyer cette affaire au
conseil des Dix, comme un crime d'tat; mais on jugea autrement de
son importance; on eut gard  l'ge du coupable, aux circonstances
qui attnuaient sa faute, et on le condamna  deux mois de prison que
devait suivre un an d'exil.

[Note en marge: Plainte d'un ouvrier de l'arsenal contre un de ses
chefs. Le doge encourage son ressentiment.]

Une satisfaction si mnage parut au doge une nouvelle injure. Il
clata en plaintes qui furent inutiles. Malheureusement le jour
mme il vit venir  son audience le chef des patrons de l'arsenal,
qui, furieux et le visage ensanglant, venait demander justice d'un
patricien qui s'tait oubli jusqu' le frapper. Comment veux-tu que
je te fasse justice, lui rpondit le doge, je ne puis pas l'obtenir
pour moi-mme. Ah! dit le patron dans sa colre, il ne tiendrait
qu' nous de punir ces insolents. Le doge, loin de rprimander
le plbien qui se permettait une telle menace, le questionna 
l'cart, lui tmoigna de l'intrt, de la bienveillance mme, enfin
l'encouragea  tel point, que cet homme, attroupant quelques-uns
de ses matelots, se montra dans les rues avec des armes, annonant
hautement la rsolution de se venger du noble qui l'avait offens.

Celui-ci se tint renferm chez lui et crivit au doge, pour
rclamer la sret qui lui tait due. Le patron fut mand devant la
seigneurie; le prince le rprimanda svrement, le menaa de le faire
pendre, s'il s'avisait d'attrouper la multitude ou de se permettre
des invectives contre un patricien, et le renvoya en lui ordonnant,
s'il avait quelques plaintes  former, de les porter devant les
tribunaux.

[Note en marge: XXV. Le doge conspire avec des hommes du peuple.]

La nuit tant venue, un missaire alla trouver cet homme, qui
se nommait Isral Bertuccio, l'amena au palais et l'introduisit
mystrieusement dans un cabinet o tait le prince avec son neveu
Bertuce Falier.

L, l'irascible vieillard couta avec complaisance tous les
emportements et tous les projets de vengeance du patron, lui demanda
ce qu'il pensait des dispositions des hommes de sa classe, quelle
tait son influence sur eux, combien il pourrait en ameuter, quels
taient ceux dont on esprait se servir le plus utilement. Bertuccio
indiqua un sculpteur, d'autres disent un ouvrier de l'arsenal nomm
Philippe Calendaro; on le fit venir  l'instant mme, ce qui prouve
 quel excs d'imprudence la colre peut entraner. Un doge de
quatre-vingts ans passa une partie de la nuit en confrence avec deux
hommes du peuple, qu'il ne connaissait pas la veille, discutant les
moyens d'exterminer la noblesse vnitienne.

Il tait difficile qu'on souponnt un pareil complot, les
confrences pouvaient se multiplier sans tre remarques; cependant
il n'y en eut pas un grand nombre, car les conjurs se jugrent, au
bout de quelques jours, en tat de mettre  excution cette grande
entreprise. Il fut convenu qu'on choisirait seize chefs, parmi
les populaires les plus accrdits; qu'on les engagerait  prter
main-forte, pour un coup-de-main d'o dpendait le salut de la
rpublique; qu'ils se distribueraient les diffrents quartiers de la
ville, et que chacun s'assurerait de soixante hommes intrpides et
bien arms. Ainsi c'tait un millier d'hommes qui devait renverser
le gouvernement d'une ville si puissante; cela prouve qu'il n'y
avait pas alors des forces militaires dans Venise. On arrta que le
signal serait donn au point du jour par la cloche de Saint-Marc: 
ce signal les conjurs devaient se runir, en criant que la flotte
gnoise arrivait  la vue de Venise, courir vers la place du palais,
et massacrer tous les nobles  mesure qu'ils arriveraient au conseil.
Quand tous les prparatifs furent termins, on arrta que l'excution
aurait lieu le 15 d'avril.

[Note en marge: XXVI. Dcouverte de la conjuration.]

La plupart de ceux qu'on avait engags dans cette affaire ignoraient
quel en tait l'objet, le plan, le chef, et quelle devait en tre
l'issue. On avait t forc d'initier plus avant ceux qui devaient
diriger les autres. Un Bergamasque, nomm Bertrand, pelletier de sa
profession, voulut prserver un noble,  qui il tait dvou, du
sort rserv  tous ses pareils. Il alla trouver le 14 avril au soir
le patricien Nicolas Lioni, et le conjura de ne pas sortir de chez
lui le lendemain, quelque chose qui pt arriver. Ce gentilhomme,
averti par cette espce de rvlation, d'un danger qui devait menacer
beaucoup d'autres personnes, pressa le conjur de questions, et n'en
obtint que des rponses mystrieuses accompagnes de la prire de
garder le plus profond silence. Alors Lioni se dtermina  se rendre
matre de Bertrand jusqu' ce qu'il et dit tout son secret; il le
fit retenir, et lui dclara que la libert ne lui serait rendue
qu'aprs qu'il aurait pleinement expliqu le motif du conseil qu'il
lui avait donn.

Le conjur, qu'une bonne intention avait conduit auprs du patricien,
sentit qu'il en avait dj trop dit, et qu'il ne lui restait plus
qu' se faire un mrite d'une rvlation entire. Il ne savait
probablement pas tout, mais ce qu'il rvla suffit pour faire voir 
Lioni qu'il n'y avait pas un moment  perdre.

Celui-ci courut chez le doge pour lui communiquer sa dcouverte et
ses craintes. Falier feignit d'abord de l'tonnement; puis il voulut
paratre avoir dj connaissance de cette conspiration, et la juger
peu digne de l'importance qu'on y attachait. Ces contradictions
tonnrent Lioni; il alla consulter un autre patricien, Jean
Gradenigo; tous deux se transportrent ensuite chez Marc Cornaro; et
enfin ils vinrent ensemble interroger Bertrand, qui tait toujours
retenu dans la maison de Lioni.

Bertrand ne pouvait dire jusqu'o s'tendaient les liaisons et les
projets des conjurs; mais il ne pouvait ignorer que le patron
Bertuccio et Philippe Calendaro y avaient une part considrable,
puisque c'tait par eux qu'il avait t entran dans le complot.

Les trois patriciens que je viens de nommer convoqurent aussitt,
non dans le palais ducal, mais au couvent de St.-Sauveur, les
conseillers de la seigneurie, les membres du conseil des Dix, les
avogadors, les chefs de la quarantie criminelle, les seigneurs
de nuit, les chefs des six quartiers de la ville, et les cinq
juges-de-paix.

Cette assemble envoya sur-le-champ arrter Bertuccio et Calendaro.
Ils furent appliqus l'un et l'autre  la torture.  mesure qu'ils
nommaient quelque complice, on donnait des ordres pour s'assurer de
sa personne. Lorsqu'ils rvlrent que la cloche de Saint-Marc devait
donner le signal, on envoya une garde dans le clocher pour empcher
de sonner. Il tait naturel que les coupables cherchassent  attnuer
leur faute en nommant leur chef: on apprit avec tonnement que le
doge tait  la tte de la conjuration.

Cette nuit mme Bertuccio et Calendaro furent pendus devant les
fentres du palais; des gardes furent places  toutes les issues de
l'appartement du doge. Huit des conjurs, qui s'taient chapps vers
Chiozza, furent arrts, et excuts aprs leur interrogatoire.

[Note en marge: XXVII. Marin Faliero jug et dcapit. 1355.]

La journe du 15 fut employe  l'instruction du procs du doge.
Le conseil des Dix, dont une pareille cause relevait si haut
l'importance, demanda que vingt patriciens lui fussent adjoints
pour le jugement d'un aussi grand coupable. Cette assemble, qu'on
nomma la _Giunta_, fit comparatre le doge, qui, revtu des marques
de sa dignit, vint, dans la nuit du 15 au 16 avril, subir son
interrogatoire et sa confrontation. Il avoua tout.

Le 16, on procda  son jugement; toutes les voix se runirent pour
son supplice.

Le 17  la pointe du jour, les portes du palais furent fermes; on
amena Marin Falier au haut de l'escalier des gants, o les doges
reoivent la couronne; on lui ta le bonnet ducal en prsence du
conseil des Dix. Un moment aprs, le chef de ce conseil parut sur
le grand balcon du palais, tenant  la main une pe sanglante, et
s'cria: Justice a t faite du tratre. Les portes furent ouvertes,
et le peuple, en se prcipitant dans le palais, trouva la tte du
prince roulant sur les degrs.

Dans la salle du grand conseil, o sont tous les portraits des doges,
un cadre voil d'un crpe fut mis  l'endroit que devait occuper
celui-ci, avec cette inscription: _Place de Marin Falier, dcapit._

Pendant quelque temps on continua les recherches contre ceux qui
avait tremp dans la conjuration. Il y en eut plus de quatre cents de
condamns  la mort,  la prison ou  l'exil. Le pelletier Bertrand
rclamait la rcompense qu'il croyait due  sa rvlation; il eut
l'insolence de demander un palais et un comt que Marin Falier
possdait, une pension de douze cents ducats, et enfin l'entre du
grand conseil, c'est--dire le patriciat pour lui et sa postrit.

De tout cela on ne lui accorda qu'une pension de mille ducats
reversible  ses enfants, et il en tmoigna si haut son
mcontentement, qu'on fut oblig de l'exiler  son tour; mais telle
tait l'ide qu'on avait de cette nature de services, et telle tait
la politique du gouvernement pour les encourager, que le conseil fut
sur le point d'admettre ce dnonciateur au nombre des patriciens[415].

[Note 415: In un'altra cronica ho veduto che lo volevano fare del
maggior consiglio. (Marin SANUTO, _Vite de' duchi_ Mar. Faliero).

Andr Navagier dit mme formellement que toutes les demandes de
Bertrand lui avaient t accordes. Beltrame, per deliberazione del
consiglio, f dotato di ducati 1000 di provigione all'anno, e a lui
e a suoi heredi donata una casa di valuta di ducati 2000 e f fatto
del maggior consiglio. Il quale non si contentando, ma richiedendo
che li fosse donato il contado di Val di Marino, confiscato al doge
decapitato, usava male parole contro la signoria; per le quali, nel
medesimo consiglio, f proceduto contro di lui; essendo stato in
grazia liberato della forca, f per anni 10 relegato a Ragusi.]

FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


                                                                 Page.

  LIVRE Ier. Description gographique. -- Origine des Vnitiens. --
  De l'tat des Ventes sous les Romains. -- Invasion des Goths, des
  Huns, des Hrules, des Ostrogoths. -- Fondation de Venise, 421. --
  Expulsion des Ostrogoths. -- tablissement des Lombards en Italie,
  553. -- Cration, abolition et tablissement du dogat  Venise,
  697-742. -- Huit doges dposs. -- Guerre de Ppin contre Venise,
  743-809. -- Premiers doges de la famille Participatio. -- Arrive
  du corps de saint Marc  Venise, 810-829.                          1

  LIVRE II. Divisions intestines. -- Entreprises de Jean Participatio
  sur le comt de Commacchio. -- La flotte vnitienne battue par les
  Sarrasins  Crotone, et par les Narentins  Micolo. -- Invasion
  des Hungres: ils attaquent Venise. -- Leur dfaite, 830-900. --
  Doges de la maison Candiano. Pierre Candiano IV, massacr. --
  Abdication de quatre doges, 901-991. -- Rgne de Pierre Urseolo
  II. -- Runion de la Dalmatie  l'tat de Venise, 991-1006. --
  Sdition. Usurpation du dogat par Dominique Urseolo. Expulsion
  de la famille Urseolo. -- Rvolte de Zara. -- Guerre contre les
  Normands, 1006-1096. -- Premire croisade. -- Expdition en
  Calabre. -- Guerre contre les Padouans. -- Incendie de Venise.
  -- Guerre contre les Hongrois, 1096-1117. -- Rgne de Dominique
  Michieli. -- Nouvelle expdition en Syrie, ou deuxime croisade.
  -- Prise de Tyr, 1117-1130. -- Prise de Corfou. -- Expdition de
  Sicile. -- Dogat de Vital Michieli II. -- Singulier tribut impos
  au patriarche d'Aquile. -- Guerre contre l'empereur Comnne. --
  Dsastre de l'arme. -- Peste  Venise. -- Le doge assassin,
  1130-1173. -- Changement dans la constitution de l'tat. --
  lection de Sbastien Ziani, 1173.                                89

  LIVRE III. Rgne de Sbastien Ziani. -- Outrages que l'empereur
  grec fait aux Vnitiens. -- Dmls entre le pape Alexandre III et
  l'empereur Frdric Barberousse. -- Ligue lombarde. -- Alexandre
  III  Venise (1173-1178). -- Rgne d'Orio Malipier. -- Troisime
  croisade des Vnitiens, 1179-1191.                               200

  LIVRE IV. Rgne de Henri Dandolo. -- Nouvelle croisade. -- Prise de
  Zara. -- Excommunication des Vnitiens, 1192-1203. -- Conqute de
  Constantinople. -- Partage de l'empire grec, 1203-1205.          263

  LIVRE V. Pierre Ziani, doge. -- Occupation de Corfou et de Candie.
  -- Guerre contre les Gnois. -- Rvoltes de Candie, 1205-1228. --
  Dogat de Jacques Thiepolo. -- Affaire de Constantinople. -- Chute
  de l'empire des Latins en Orient, 1228-1261. -- Nouvelle rvolte
  de Candie. -- Rivalit du pape et de l'empereur Frdric II. --
  Guerre de Venise contre Erzelin, tyran de Padoue, 1228-1252. Guerre
  contre les Gnois, 1252-1269. -- Rvolte du peuple de Venise. --
  Changement dans la forme des lections. -- Cration de la charge
  de grand-chancelier. -- Disette. -- tablissement du droit de
  navigation dans l'Adriatique. -- Guerres qui en sont la suite. --
  Dogat de Laurent Thiepolo, de Jacques Contarini et de Jean Dandolo.
  -- tablissement du saint-office  Venise, 1269-1289.            350

  LIVRE VI. lection de Pierre Gradenigo. -- Dsastres en Orient.
  -- Guerre contre les Gnois, 1289-1299. -- Considrations sur
  les gouvernements d'Italie au XIVe sicle. -- Rvolution dans
  le gouvernement de Venise. -- Clture du grand conseil. --
  tablissement de l'aristocratie. -- 1289-1319.                   468

  LIVRE VII. Conjuration de Marin Bocconio. -- Affaires de Ferrare.
  -- La rpublique usurpe cette ville. -- Excommunication des
  Vnitiens, 1302-1309. -- Conjuration de Thiepolo. -- tablissement
  du Conseil des Dix, 1309.                                        525

  LIVRE VIII. Leve de l'interdit. -- Expdition contre les Gnois.
  -- Rvolte de Candie. -- Guerre contre le seigneur de Vrone. --
  Acquisition de Trvise et de Bassano, 1310-1343. -- Croisade de
  Smyrne. -- Septime rvolte de Zara. -- Peste  Venise, 1343-1348.
  -- Nouvelle guerre contre les Gnois, 1348-1354. -- Changements
  dans l'organisation du conseil du doge. -- lection et conjuration
  de Marin Falier, 1354-1355.                                      577


FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rpublique de Venise
(Vol. 1), by Pierre Daru

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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