The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome
7, by Frdric Bastiat

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.


Title: Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 7
       mises en ordre, revues et annotes d'aprs les manuscrits de l'auteur

Author: Frdric Bastiat

Editor: Prosper Paillottet

Release Date: August 19, 2014 [EBook #46628]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 7 ***




Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT




LA MME DITION

EST PUBLIE EN SEPT BEAUX VOLUMES IN-8

Prix des 7 volumes: 35 fr.




OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


TOME SEPTIME

ESSAIS--BAUCHES--CORRESPONDANCE




PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

14, RUE RICHELIEU

1864




AVERTISSEMENT


Au commencement du tome Ier, j'ai expliqu par quel motif je me
dcidais  runir dans un volume final toutes les productions de
Bastiat que l'dition prsente ajoute  l'dition de 1855. Je vais
dire maintenant comment je les ai classes dans ce tome VII, qui fait
 lui seul toute la diffrence entre les deux ditions.

J'ai mis au premier rang les articles de journaux, en les rangeant
suivant l'ordre chronologique, quand je n'avais pas de bonnes raisons
pour m'en carter un peu. Ces articles sont le fruit d'un travail
rapide, mais dfinitif.

Ensuite viennent les bauches, extraites des cahiers et des papiers
de l'auteur. Ce n'est certes pas dans cet tat qu'il et consenti
 les livrer au public; mais, puisqu'il n'est plus l pour les
finir, je ne me fais pas scrupule de les donner telles qu'elles
sont, et j'espre que peu de lecteurs m'en sauront mauvais gr. Aux
bauches, j'ai joint quelques lettres dont le sujet m'invitait  les
y rattacher.

La correspondance termine le volume. Elle se compose de lettres dont
les destinataires,  deux exceptions prs, n'ont pas figur, au tome
Ier, parmi les correspondants de Bastiat. La srie la plus longue et
la plus intressante m'a t communique par M. Domenger.

Quand on fera plus tard une dition nouvelle, il conviendra de
classer les volumes autrement. Les tomes III, IV, V et VI de
l'dition actuelle, qui contiennent les oeuvres dont Bastiat lui-mme
a entendu faire des livres, devront, si l'on m'en croit, commencer
la srie et prendre les numros I, II, III, IV; puis la matire
des tomes I, II et VII, rapproche, mise en ordre et formant trois
volumes posthumes, achvera la srie, sous les numros V, VI et VII.

                                                        P. PAILLOTTET.




MLANGES

1.--D'UNE PTITION EN FAVEUR DES RFUGIS POLONAIS[1].

[Note 1: Il est probable, mais je n'en suis pas sr, que cet article,
extrait d'un cahier de Bastiat et crit de sa main, a t insr dans
un journal de Bayonne, en 1834.

                                               (_Note de l'diteur._)]


On signe en ce moment  Bayonne une ptition  la Chambre des dputs
pour demander que la loi du 21 avril 1832, relative aux rfugis, ne
soit pas renouvele  l'poque de son expiration.

Nous apprenons avec plaisir que des hommes de toutes les opinions se
proposent d'apposer leur signature  cette ptition. En effet, il
ne s'agit point ici de demander  la Chambre un acte qui satisfasse
telle ou telle coterie; qui favorise la _libert_ aux dpens de
l'_ordre_, ou l'_ordre_ aux dpens de la _libert_ (si tant est que
ces deux choses ne soient pas insparables). Il s'agit de _justice_,
d'_humanit_ envers nos frres malheureux; il s'agit de ne pas jeter
de l'absinthe et du fiel dans la coupe de la proscription, dj si
amre.

Pendant la guerre de la Pologne, on pouvait remarquer en France
divergence d'opinions, de projets, relativement  cette guerre: les
uns auraient voulu que la France vnt au secours des Polonais par
les armes, les autres par l'argent, les autres par la diplomatie;
d'autres enfin croyaient tous secours inutiles. Mais, s'il y avait
des avis divers, il n'y avait qu'un voeu, qu'une sympathie, et elle
tait toute pour la Pologne.

Quand les restes de cette nation infortune vinrent en France pour se
soustraire  la haine des rois absolus, cette sympathie fut fidle au
courage malheureux.

Cependant, depuis deux ans, quel est le sort des Polonais en France?
On en jugera par la lecture de la loi qui les a placs sous le
pouvoir discrtionnaire du Ministre et dont voici le texte:

ART. 1er.--Le Gouvernement est autoris  runir dans une ou
plusieurs villes qu'il dsignera les trangers rfugis qui rsident
en France.

ART. 2.--Le Gouvernement pourra les astreindre  se rendre dans celle
de ces villes qu'il aura indique; il pourra leur enjoindre de sortir
du royaume, s'ils ne se rendent pas  cette destination ou s'il juge
leur prsence susceptible de troubler l'ordre et la tranquillit
publique.

ART. 3.--La prsente loi ne pourra tre applique aux trangers
rfugis qu'en vertu d'un ordre sign par un ministre.

ART. 4.--La prsente loi ne sera en vigueur que pendant une anne 
compter du jour de sa promulgation.

Maintenant, nous demandons s'il ne serait pas indigne de la France
de rendre une telle loi dfinitive ou, ce qui revient au mme, de la
proroger indfiniment par des renouvellements successifs.

Le voeu le plus ardent que puisse former un proscrit, aprs celui de
voir cesser son exil, est sans doute de se livrer  quelque travail,
de se crer quelques ressources par l'industrie. Mais pour cela il
faut pouvoir choisir le lieu de sa rsidence; il faut que ceux qui
pourraient se rendre utiles dans des maisons de commerce rsident
dans des villes commerciales, que ceux qui ont une aptitude pour
quelque industrie manufacturire puissent s'approcher des pays de
fabrique, que ceux qui ont quelques talents habitent les villes o
les beaux-arts sont encourags. Il faut encore qu'ils ne puissent
pas en tre expulss du soir au lendemain, et que le glaive de
l'arbitraire ne soit pas constamment suspendu sur leur tte.

La loi du 21 avril est calcule de manire  ce que les Polonais qui
ne peuvent recevoir de chez eux ni secours ni nouvelles, dont les
familles sont opprimes, tranes en Sibrie, dont les compatriotes
sont errants et disperss sur le globe, ne puissent cependant rien
faire pour adoucir leur sort. Ce ne sont plus des rfugis, ce sont
de vritables prisonniers de guerre, agglomrs par centaines dans
des bourgades qui ne leur offrent aucune ressource, empchs mme
par l'incertitude o on les laisse d'adopter plusieurs mesures qui
pourraient diminuer leurs dpenses. Nous les avons vus recevoir  9
heures l'ordre de quitter une ville  midi, etc.

Ce systme de perscution se fonde sur la ncessit de conserver
l'ordre et la tranquillit publique en France. Mais tous ceux qui ont
eu occasion de connatre les Polonais savent qu'ils ne sont pas des
fauteurs de troubles et de dsordres; qu'ils savent fort bien que
les intrts de la France doivent tre dbattus par des Franais;
enfin s'il s'en trouvait quelqu'un qui n'et pas l'intelligence de
sa position et de ses devoirs, les tribunaux sont l, et il n'est
nullement ncessaire qu'un ministre plac  deux cents lieues _juge_
et condamne sans entendre et sans voir, sans mme s'assurer, ou du
moins sans tre oblig de s'assurer qu'il ne commet pas une erreur de
nom ou de personnes.

Il rsulte de l qu'il suffit qu'un Polonais ait un ennemi personnel
bien en cour pour qu'il soit jet hors du territoire sans jugement,
sans enqute et sans les garanties qu'obtiendrait en France le
dernier des malfaiteurs.

Et d'ailleurs, est-ce de bonne foi qu'on craint que la prsence
des Polonais trouble la tranquillit publique? Nous nions qu'ils
veuillent troubler l'ordre; et s'ils avaient une telle prtention,
nous serions disposs  croire que ce sont les mesures acerbes
employes contre eux qui ont irrit et gar leurs esprits. Mais
notre Gouvernement est-il si peu solide qu'il ait  redouter la
prsence de quelques centaines de proscrits? Ne ferait-il pas sa
propre satire en avanant qu'il ne peut rpondre de l'ordre public si
l'on ne l'arme pas envers eux de pouvoirs arbitraires?

Il est donc bien vident que la ptition, qui se signe en ce moment,
n'est pas et ne doit pas tre l'oeuvre d'un parti; mais qu'elle
doit tre accueillie par tous les Bayonnais, sans distinction
d'opinion politique, pourvu qu'ils aient dans l'me quelque tincelle
d'humanit et de justice.


2.--D'UN NOUVEAU COLLGE  FONDER  BAYONNE[2].

[Note 2: J'ai  rpter sur cet article ce que je viens de dire sur
le prcdent.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Il a t question au conseil municipal de doter Bayonne d'un collge.
Mais que voulez-vous? on ne saurait tout faire  la fois; il fallait
courir au plus press, et la ville s'est ruine pour se donner un
_thtre_: le plaisir d'abord; l'instruction attendra. D'ailleurs,
le thtre, n'est-ce point aussi une cole, et une cole de moeurs
encore? Demandez au vaudeville et au mlodrame.

Cependant, en matire de fiscalit, Bayonne se tient  la hauteur de
la civilisation, et l'on peut esprer que la question financire ne
l'arrtera pas. Dans cette confiance je demande la permission de lui
soumettre quelques ides sur l'instruction publique.

 la premire nouvelle du projet municipal, je me suis demand si un
collge qui donnerait l'instruction _scientifique et industrielle_
n'aurait pas quelques chances de succs. Il ne manque pas
d'tablissements autour de Bayonne qui enseignent, ou pour parler
plus exactement, qui font semblant d'enseigner le grec, le latin, la
rhtorique, voire mme la philosophie. Larresole, Orthez, Olron,
Dax, Mont-de-Marsan, Saint-Sever, Aire, distribuent l'ducation
classique. L, la jeune gnration qui doit nous succder au comptoir
et  l'atelier, au champ et  la vigne, au bivouac et au tillac, se
prpare  remplir sa rude tche en se morfondant sur la dclinaison
et la conjugaison des langues qu'on parlait il y a quelque deux
ou trois mille ans. L, nos fils, en attendant qu'ils aient des
machines  diriger, des ponts  construire, des landes  dfricher,
des vaisseaux  livrer aux quatre vents du ciel, une comptabilit
svre  tenir, apprennent  _scander_ gentiment sur le bout de leurs
doigts... _Tityre, tu patu l recu_, etc.--Soyons justes toutefois,
avant de les lancer dans le monde, et vers les approches de leur
majorit, on leur donnera une ide vague de la numration, peut-tre
mme quelques aperus d'histoire naturelle sous forme de commentaires
de Phdre et d'sope, le tout, bien entendu, pourvu qu'ils ne perdent
pas un iota du _Lexicon_ et du _Gradus ad Parnassum_.

Supposons que, par une singularit inoue, Bayonne prt justement
le contre-pied de cette mthode, qu'il ft de la _science_, de
la connaissance de _ce qui est_, de l'tude des _causes_ et des
_effets_, le principal, la base, et, de la lecture des potes
anciens, l'accessoire, l'ornement de l'ducation, ne pensez-vous pas
que cette ide, toute bouffonne qu'elle parat premier coup d'oeil,
pourrait sourire  beaucoup de pres de famille?

Car enfin de quoi s'agit-il? de composer ce bagage intellectuel qui
nourrira ces enfants dans le rude voyage de la vie. Quelques-uns
sont appels  dfendre,  clairer,  moraliser,  reprsenter, 
administrer le peuple,  dvelopper,  perfectionner nos institutions
et nos lois, le plus grand nombre, de beaucoup, devra chercher dans
le travail et l'industrie les moyens de vivre et de faire vivre femme
et enfants.

Et, dites-moi, est-ce dans Horace et dans Ovide qu'ils apprendront
ces choses? Pour tre un bon agriculteur, faut-il passer dix ans
 apprendre  lire les _Georgiques_? Pour mriter les paulettes,
est-il ncessaire d'user sa jeunesse  dchiffrer Xnophon? Pour
devenir homme d'tat, pour s'imprgner des moeurs, des ides et des
ncessits de notre poque, faut-il se plonger pendant vingt ans
dans la vie romaine, se faire les contemporains des Lucullus et des
Messaline, respirer le mme air que les Brutus et les Gracques?

Non-seulement ce long sjour de l'enfance dans le pass ne l'initie
pas au prsent, mais il l'en dgote; il fausse son jugement, il ne
prpare qu'une gnration de rhteurs, de factieux et d'oisifs.

Car qu'y a-t-il de commun entre la Rome antique et la France moderne?
Les Romains vivaient de rapine, et nous vivons d'industrie; ils
mprisaient et nous honorons le travail; ils laissaient aux esclaves
la tche de produire, et c'est justement la tche dont nous sommes
chargs; ils taient organiss pour la guerre et nous pour la paix,
eux pour la spoliation et nous pour le commerce; ils aspiraient  la
domination, et nous tendons  la fusion des peuples.

Et comment voulez-vous que ces jeunes hommes chapps de Sparte et
de Rome ne troublent pas notre sicle de leurs ides, que, comme
Platon, ils ne rvent pas de chimriques rpubliques; que, comme les
Gracques, ils n'aient pas le regard fix sur le mont Aventin? que
comme Brutus, ils ne mditent pas la gloire sanglante d'un sublime
dvouement.

Je concevrais l'ducation littraire si nous tions, comme les
Athniens, un peuple d'oisifs. Disserter  perte de vue sur la
mtaphysique, l'loquence, la mythologie, les beaux-arts, la posie,
c'est, je crois, le meilleur usage que puisse faire de ses loisirs un
peuple de patriciens qui se meut au-dessus d'une multitude d'esclaves.

Mais,  qui doit crer lui-mme le _nutritum_, le _vestitum_ et le
_tectum_, que servent les subtilits de l'cole et les rvasseries
des sept sages de la Grce? Si Charles doit tre laboureur, il faut
qu'il apprenne ce que sont _en ralit_ l'eau, la terre et les
plantes, et non ce qu'en ont dit Thals et picure. Il lui faut la
physique des faits et non la physique des potes, la science et non
l'rudition. Notre sicle est comme Chrysale:

  Il vit de bonne soupe, et non de beau langage.

J'entends d'ici Belise se rcrier: Se peut-il rencontrer un homme
aussi prosaque, aussi vulgaire,

  Un esprit compos d'atomes si bourgeois?

Et n'est-il pas triste de voir, pour parler le jargon du jour (qui
ressemble assez  celui de Belise), _le Fait touffer l'Ide_?

Je rpondrai que l'Ide de l'ge hroque, ide de domination, de
rapine et d'esclavage, n'est ni plus grande ni mme plus potique que
l'Ide de l'ge industriel, ide de travail, d'galit et d'unit, et
j'ai pour moi l'autorit de deux grands potes, Byron et Lamartine.

Quoi qu'il en soit, si l'homme ne vit pas seulement de pain, il vit
encore moins d'ambroisie, et j'oserais dire (en priant d'excuser
le jeu de mots) que dans notre systme d'ducation, c'est l'ide,
l'ide fausse, qui touffe le fait. C'est elle qui pervertit notre
jeunesse, qui lui ferme les avenues de la fortune, qui la pousse vers
la carrire des places, ou vers une dsesprante oisivet.

Et dis-moi, ma ville natale, toi que des lois vicieuses (filles
aussi d'une instruction errone) ont dpouille de ton commerce, toi
qui explores de nouvelles routes, qui files la laine et le lin, qui
coules le fer, qui arraches le Kaolin  tes entrailles et ne sais pas
t'en servir, toi qui cres des navires, qui as ta ferme-modle, toi
enfin qui cherches la force dans un peu d'eau chauffe et la lumire
dans un filet d'air,--s'il te faut des bras pour accomplir tes
entreprises et des intelligences pour les diriger, n'es-tu pas force
d'appeler  ton aide des enfants du Nord, pendant que tes fils, si
pleins de courage et de sagacit, battent le pav de tes rues faute
d'avoir appris ce qu'aujourd'hui il est indispensable de savoir?

Mais admettons que l'instruction classique soit rellement la plus
utile. On conviendra du moins que c'est  la condition de mettre
l'acheteur en possession de la marchandise qu'elle dbite. Or ces
langues mortes si gnralement enseignes sont-elles gnralement
sues? Vous qui me lisez, et qui tiez peut-tre le laurat de votre
classe, vous arrive-t-il souvent de vous promener, aux bords de la
Nive et de l'Adour, un Perse ou un Sophocle  la main? Hlas! dans
notre ge mr,  peine nous reste-t-il de tant d'tudes de quoi
dnicher le sens d'une simple pigraphe. Je me souviens que, dans une
socit nombreuse, une dame s'avisa de demander ce que signifiait
cette fameuse devise de Louis XIV: _Nec pluribus impar_. On fit la
_construction_, puis le _mot  mot_, on disserta sur la force des
deux ngations, chacun fit sa version.... il n'y en eut pas deux de
semblables.

Voil donc pour quel rsultat vous fatiguez l'enfance, vous la
saturez de syntaxe dix heures par jour et sept annes durant!--Vous
l'touffez sous la dclinaison et la conjugaison, vous l'affadissez,
vous l'hbtez, vous lui donnez des nauses, et puis vous dites:
Mon fils est charmant, il est plein d'intelligence, il comprend, il
devine  demi-mot, mais il est lger, paresseux, _il ne veut pas
se captiver_... Pauvre petit tre! que n'est-il assez sage pour
rpondre: Voyez, la nature m'a donn le got et le besoin de la
diversion; elle m'a fait curieux et questionneur pour que j'apprenne
toutes choses, et que deviennent en vos mains ces prcieuses
dispositions? Vous enchanez tous mes moments  une seule tude, 
une tude ingrate et aride, qui ne m'explique rien, qui ne m'apprend
rien, ni la cause de ce soleil qui tourne, de cette pluie qui tombe,
de cette eau qui coule, de ce grain qui germe; ni quelle force
soutient le navire sur l'eau ou l'oiseau dans l'air; ni d'o vient
le pain qui me nourrit et l'habit qui me couvre. Aucun fait n'entre
dans ma tte; des mots, toujours des mots, heure aprs heure, jour
aprs jour, et toujours et sans fin, d'un bout de ma jeunesse 
l'autre. Vouloir que ma noble volont se concentre tout entire sur
ces tristes formules, vouloir que je ne regarde ni le papillon qui
voltige, ni l'herbe qui verdit, ni le vaisseau qui marche sans rame
et sans voile, vouloir que mes jeunes instincts ne cherchent pas 
pntrer ces phnomnes, aliment de mes sensations, substance de
ma pense, c'est exiger plus que je ne puis.  mon pre, si vous
en faisiez vous-mme l'exprience, si vous vous imposiez seulement
pendant un mois cette _chemise de force_, vous jugeriez qu'elle ne
peut convenir aux remuantes allures de l'enfance.

Donc si Bayonne instituait un collge o le latin occupt une heure
par jour, ainsi que doit faire un utile accessoire, o le reste du
temps ft consacr aux mathmatiques,  la physique,  la chimie,
 l'histoire, aux langues vivantes, etc., je crois que Bayonne
rpondrait  un besoin social bien senti et que l'administration
actuelle mriterait les bndictions de la gnration qui nous presse.


3.--RFLEXIONS SUR LA QUESTION DES DUELS.

(Compte rendu)[3].

[Note 3: _La Chalosse_, journal de l'arrondissement de Saint-Sever,
n du 11 fvrier 1838.  cette poque, Bastiat et son ami M. Flix
Coudroy, l'auteur de la brochure sur _le Duel_, se croyaient l'un
et l'autre vous  l'obscurit. Ce fut seulement sept ans aprs que
le premier fut appel  manifester les qualits de son esprit sur
un vaste thtre. Pour l'y suivre, s'associer  ses travaux et se
rvler comme loi au monde civilis, il n'a manqu qu'une chose 
M. Coudroy, la sant. On a dj pu voir l'opinion de Bastiat sur le
mrite de son ami en lisant les lettres insres au tome Ier. Voici
une lettre de plus crite en 1845:

     Mon cher Flix,

      cause de la difficult de lire, je ne puis bien juger le
     style; mais ma conviction sincre (tu sais que l-dessus je mets
     de ct toute modestie de convenance), c'est que nos styles
     ont des qualits et des dfauts diffrents. Je crois que les
     qualits du tien sont celles qui, lorsqu'on s'exerce, amnent le
     vrai talent: je veux dire un style vif, anim, avec des ides
     gnrales et des aperus lumineux. Copie toujours sur de petits
     feuillets; s'il faut en modifier quelqu'un, ce sera peu de
     chose. En copiant, tu pourras peut-tre polir; mais, pour moi,
     je remarque que le premier jet est toujours plus rapide et plus
      la porte des lecteurs de nos jours, qui n'approfondissent
     gure.

     N'as-tu pas le tmoignage de M. Dunoyer?

                                                  (_Note de l'dit._)]

La centralisation littraire est porte de nos jours  un tel
point en France, et la province y est si bien faonne, qu'elle
ddaigne d'avance tout ce qui ne s'imprime pas  Paris. Il semble
que le talent, l'esprit, le bon sens, l'rudition, le gnie ne
puissent exister hors de l'enceinte de notre capitale. Aurait-on
donc dcouvert depuis peu que le calme silencieux de nos retraites
soit essentiellement nuisible  la mditation et aux travaux de
l'intelligence?

L'crit que nous annonons est  nos yeux une protestation loquente
contre cet aveugle prjug.  son dbut, l'auteur, jeune homme ignor
et qui peut-tre s'ignore lui-mme, s'attaque  une de nos plus
brillantes illustrations littraires et politiques; et cependant
quiconque comparera avec impartialit le rquisitoire fameux de M.
Dupin sur le duel, et les _rflexions_ de M. Coudroy, trouvera, nous
osons le dire, que sous le rapport de la saine philosophie, de la
haute raison et de la chaleureuse loquence, ce n'est point M. le
procureur gnral qui est sorti victorieux de la lutte.

M. Coudroy examine d'abord le duel dans ses rapports avec la
lgislation existante, et il nous semble qu' cet gard sa rfutation
de la doctrine de M. Dupin ne laisse rien  dsirer. En appliquant
au suicide l'argumentation par laquelle M. le procureur gnral a
fait rentrer le duel sous l'empire de notre loi pnale, il montre
d'une manire sensible que c'est une interprtation force, aussi
antipathique au bon sens qu' la conscience publique, qui a entran
la Cour  assimiler le duel au meurtre volontaire et prmdit.

M. Coudroy recherche ensuite si cet arrt ne porte point atteinte
 notre constitution. Il nous semble difficile de n'tre point
frapp de la justesse de cet aperu. Notre constitution, en effet,
reconnat que c'est l'opinion, par l'organe du pouvoir lgislatif
et spcialement de la chambre lective, qui classe les actions dans
la catgorie des crimes, dlits et contraventions. Nul ne peut tre
puni pour un fait que ce pouvoir n'a pas soumis  une peine. Mais,
si au lieu d'attendre que la peine s'tende  l'action, le pouvoir
judiciaire peut faire plier l'action  la peine, en dclarant que
cette action, jusque-l rpute innocente, _n'est qu'une espce
comprise dans un genre dtermin par la loi_, je ne vois pas comment
on pourrait empcher le magistrat de se substituer au lgislateur,
et le fonctionnaire choisi par le pouvoir au mandataire lu par le
peuple.

Aprs ces considrations, l'auteur aborde la question morale et
philosophique; et ici, il faut le dire, il comble l'immense lacune
qui se laisse apercevoir dans le rquisitoire de M. Dupin. Dans son
culte superstitieux pour la loi, tous les efforts de ce magistrat se
bornent  prouver qu'elle entend assimiler le duel  l'assassinat.
Mais quels sont les effets du duel sur la socit; quels sont les
maux qu'il prvient et qu'il rprime; quel autre remde  ces maux
pourrait-on lui substituer; quels changements faudrait-il introduire
dans notre lgislation pour crer  l'honneur la sauvegarde des
lois,  dfaut de celle du courage; comment arriverait-on  donner
aux dcisions juridiques la sanction de l'opinion, et  empcher
que l'octroi de dommages-intrts ne ft pour l'offens une seconde
fltrissure; quels rsultats produirait l'affaiblissement de la
sensibilit de tous les citoyens  l'honneur et  l'opinion de leurs
semblables? Ce sont autant de graves questions dont M. Dupin ne
parat point s'tre mis en peine, et qui ont t traites par notre
compatriote avec une remarquable supriorit.

Parmi les considrations qui nous ont le plus frapp dans cette
substantielle discussion, nous citerons le passage dans lequel
l'auteur expose la raison de l'inefficacit des peines pour rprimer
les atteintes  l'honneur. Dans les crimes et dlits ordinaires, les
tribunaux ne font que constater et punir des actions basses dont
l'opinion fltrit la source impure; la sanction judiciaire et la
sanction populaire sont d'accord. Mais, en matire d'honneur, ces
deux sanctions marchent en sens oppos; et si le tribunal prononce
une peine afflictive contre l'offenseur, l'opinion inflige, avec plus
de rigueur encore, une peine infamante  l'offens qui a recours  la
force publique pour se faire respecter. Ces jugements de l'opinion
sont si unanimes, qu'ils sont dans le coeur du magistrat lui-mme,
alors que sa bouche est force d'en prononcer de tout contraires. On
sait l'histoire de ce juge, devant qui un officier se plaignait d'un
soufflet reu: Comment, Monsieur! s'criait-il avec indignation,
vous avez reu un soufflet, et vous venez... mais vous faites bien,
vous obissez aux lois.

Nous signalerons encore cette belle rfutation d'un passage de
Barbeyrac cit par M. Dupin, o l'auteur nous montre comment le
cercle de la pnalit humaine s'tend en raison des progrs de la
civilisation, sans qu'il puisse nanmoins franchir d'une manire
permanente cette limite au del de laquelle les inconvnients de la
rpression dpasseraient ceux du dlit. La loi elle-mme a reconnu
cette limite, lorsque, par exemple, elle a dfendu la recherche de la
paternit. Elle n'a pas prtendu qu'en dehors de sa sphre d'activit
il n'y et des actions condamnes par la religion et la morale, dont
cependant elle a cru devoir s'interdire la connaissance. C'est dans
cette classe qu'il faut ranger les atteintes  l'honneur.

Mais il nous est impossible de suivre l'auteur dans la carrire
qu'il a parcourue; analyser une argumentation aussi nerveuse, ce
serait en dtruire la force et l'enchanement. Nous renvoyons donc 
la brochure elle-mme, en prvenant toutefois qu'elle exige d'tre
lue, comme elle a t crite, avec conscience et rflexion. C'est la
matire d'un gros livre rduite  quelques pages. Elle diffre en
cela de la plupart des crits publis de nos jours, que dans ceux-ci
le nombre des feuilles semble s'accumuler en raison du vide des
ides. M. Coudroy, au contraire, est prodigue de fconds aperus et
sobre de dveloppements. Son crit vaut mieux par les penses qu'il
suggre que par celles qu'il exprime. C'est le cachet du vrai mrite.

Peut-tre mme pourrait-on reprocher  l'auteur de s'tre trop
restreint. On sent en le lisant qu'il y a eu lutte constante entre
ses ides, qui voulaient se faire jour, et sa volont dtermine
 ne les montrer qu' demi. Mais tout le monde ne peut pas, comme
Cuvier, reconstruire l'animal tout entier  la vue d'un fragment.
Nous vivons dans un sicle o l'auteur doit dire, au lecteur tout
ce qu'il pense.--Un homme d'esprit crivait: Excusez la longueur
de ma lettre; je n'ai pas le temps d'tre plus court. La plupart
des lecteurs ne pourraient-ils pas dire aussi: Votre livre est trop
court; je n'ai pas le temps de le lire?


4.--LIBERT DU COMMERCE[4].

[Note 4: Article indit paraissant avoir t destin  un journal du
midi de la France. Il est de 1844.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Dans la sance du 29 fvrier dernier, M. Guizot a dit: On parle
sans cesse de la faiblesse du Gouvernement du Roi vis--vis de
l'Angleterre. Je ne peux pas laisser passer cette calomnie.

En Espagne, personne ne peut dire que nous ayons concouru 
maintenir ce que l'Angleterre maintenait,  renverser ce qu'elle
renversait.

On a parl d'un trait de commerce qui serait impos par
l'Angleterre; a-t-il t conclu?

N'avons-nous pas rendu ces ordonnances qui ont chang les rapports
commerciaux de l'Angleterre et de la France sur les questions des
fils et tissus de lin?

M. le Prsident du Conseil n'a-t-il pas fait rendre sur les tarifs
d'Algrie une ordonnance qui a bless, sur plus d'un point, des
intrts anglais respectables?

De tout quoi il rsulte que si le pouvoir n'est pas sous le joug de
l'Angleterre,  coup sr il est sous le joug du Monopole.

Quoi! le public n'ouvrira-t-il pas enfin les yeux sur cette honteuse
mystification dont il est dupe?

Il y a quelques annes, on aurait pu croire que le Rgime Prohibitif
n'avait que quelques annes d'existence.

Le systme de la _Protection_, ruin en thorie, ne se glissa dans
la lgislation que comme mesure transitoire. Le ministre qui lui
donna le plus d'extension, M. de Saint-Cricq, ne cessait d'avertir
que ces _taxes mutuelles_, que les travailleurs se payent les uns
aux autres, sont injustes au fond; qu'elles ne sont justifiables que
comme _moyen momentan_ d'encourager certaines industries naissantes;
et il est certain que le Privilge lui-mme ne rclamait pas alors
la Protection comme un _droit_, mais comme une _faveur_ de nature
essentiellement temporaire.

Les faits qui s'accomplissaient en Europe taient de nature 
accrotre les esprances des amis de la libert.

La Suisse avait ouvert ses frontires aux produits de toutes
provenances, et elle s'en trouvait bien.

La Sardaigne tait entre dans cette voie et n'avait pas  s'en
repentir.

L'Allemagne avait substitu  une multitude de barrires intrieures
une seule ceinture de douanes fonde sur un tarif modr.

En Angleterre, le plus vigoureux effort qu'aient jamais tent les
classes moyennes tait sur le point de renverser un systme de
restrictions qui, dans ce pays, n'est qu'une transformation de la
puissance fodale.

L'Espagne mme semblait comprendre que ses quinze provinces
agricoles taient injustement sacrifies  une province
manufacturire.

Enfin la France se prparait  entrer dans le rgime de la libert
par la transition des traits de commerce et de l'union douanire
avec la Belgique.

Ainsi le travail humain allait tre affranchi. Sur quelque point
du globe que le sort les et fait natre, les hommes allaient
reconqurir le droit naturel d'changer entre eux le fruit de leurs
sueurs, et nous touchions au moment de voir se raliser la sainte
alliance des peuples.

Comment la France s'est-elle laiss dtourner de cette voie?
comment est-il arriv que ses enfants, qui s'enorgueillissaient
d'tre les premiers de la civilisation, saisis tout  coup d'ides
Napoloniennes, aient embrass la cause de l'isolement, de
l'antagonisme des nations, de la spoliation des citoyens les uns par
les autres, de la restriction au droit de proprit, en un mot de
tout ce qu'il y a de barbarie au fond du Rgime prohibitif?

Pour chercher l'explication de ce triste phnomne, il faut que nous
nous cartions un moment en apparence de notre sujet.

Si, au sein d'un conseil gnral, un membre parvenait  crer
une majorit contre l'administration, il ne s'ensuivrait pas
ncessairement que le Prfet ft destitu, et moins encore que le
chef de l'opposition ft nomm Prfet  sa place. Aussi, bien que les
conseillers gnraux soient ptris du mme limon que les dputs,
leur ambition ne trouve pas  se satisfaire par les manoeuvres d'une
opposition systmatique, ce qui explique pourquoi on ne les voit pas
se produire dans ces assembles.

Il n'en est pas ainsi  la Chambre. C'est une maxime de notre droit
public que si un Dput est assez habile pour opposer une majorit
au Ministre, il devient lui-mme Ministre _ipso facto_, et livre
l'administration en proie  ceux de ses collgues qui se sont
associs  son entreprise.

Les consquences de cette organisation sautent aux yeux. La Chambre
n'est plus une assemble de _Gouverns_, qui viennent prendre
connaissance des mesures projetes par les _Gouvernants_, pour
admettre, modifier, ou rejeter ces mesures, selon l'intrt public
qu'ils reprsentent; c'est une arne o l'on se dispute le Pouvoir
qui est mis au concours et dpend d'un scrutin.

Donc, pour renverser le Ministre, il suffit de lui enlever la
majorit; pour lui enlever la majorit, il faut le dconsidrer,
le dpopulariser, l'avilir. La Loi elle-mme, combine avec
l'irrmdiable faiblesse du coeur humain, a arrang les choses ainsi.
M. Guizot aura beau s'crier: N'apprendrons-nous jamais  nous
attaquer,  nous combattre,  nous _renverser_, sans nous imputer des
motifs honteux! j'avoue que ces plaintes me semblent puriles.--Vous
admettez que vos adversaires aspirent  vous remplacer, et vous avez
la bonhomie de leur conseiller de ngliger les moyens de russir!--
cet gard, M. Guizot, chef d'opposition, fera contre M. Thiers,
Ministre, ce que M. Guizot, Ministre, reproche  M. Thiers, chef
d'opposition.

Nous devons donc admettre que notre mcanisme reprsentatif est
organis de telle sorte que, l'opposition et toutes les oppositions
runies n'ont et ne peuvent avoir qu'un seul but: Avilir le
ministre, quel qu'il soit, pour le renverser et le remplacer.

Or le plus sr moyen, en France, d'avilir le Pouvoir, c'est de le
reprsenter comme tratre, comme lche, comme dvou  l'tranger,
comme oublieux de l'honneur national. Ce fut, contre M. Mol,
la tactique de M. Guizot coalis avec les lgitimistes et les
Rpublicains; c'est, contre M. Guizot, la tactique de M. Thiers,
coalis avec les Rpublicains et les lgitimistes. L'un se servait
d'Ancne comme l'autre se sert de Tati.

Mais les oppositions ne se bornent pas  agir au sein des Chambres.
Elles ont encore besoin d'entraner  leurs vues l'opinion publique
et le corps lectoral. Les journaux de toutes les oppositions sont
donc forcment amens  travailler de concert,  exalter,  irriter,
 garer le sentiment national,  reprsenter la Patrie comme
descendue, par l'oeuvre du Ministre, au dernier degr d'avilissement
et d'opprobre, et il faut avouer que notre susceptibilit nationale,
les souvenirs de l'Empire, et l'ducation _toute Romaine_ qui a
prvalu parmi nous, donnent  cette tactique parlementaire de grandes
chances de succs.

Cet tat de choses tant donn, il est ais de prvoir tout le parti
qu'ont d en tirer les Industries Privilgies.

Au moment o le Monopole allait tre renvers et la libre
communication des peuples graduellement fonde, que pouvait faire
le Privilge? Perdre son temps  riger le systme de la Protection
en corps de doctrine et opposer la _thorie de la Restriction_  la
_thorie du libre change_? C'et t une vaine entreprise; sur le
terrain d'une libre et loyale discussion l'Erreur a peu de chances
contre la Vrit.

Non, le Privilge a mieux vu ce qui pouvait prolonger son existence;
il a compris qu'il continuerait  puiser paisiblement dans les
poches du public tant qu'une irritation factice prviendrait le
rapprochement et la fusion des peuples. Ds lors, il a port ses
forces, son influence, ses richesses, son activit du ct des
_haines nationales_; il a, lui aussi, pris le masque du patriotisme;
il a soudoy les journaux qui n'taient pas encore enrls sous la
bannire d'un faux honneur national; et l'on peut dire que cette
monstrueuse alliance a arrt la marche de la civilisation.

Au milieu de ces tranges circonstances, la Presse Dpartementale,
la Presse Mridionale surtout, et pu rendre de grands services.
Mais, soit qu'elle n'ait pas aperu le mobile de ces machiavliques
intrigues, soit qu'elle ait cd  la crainte de _paratre_ faiblir
devant l'tranger, toujours est-il qu'elle a niaisement uni sa voix
 celle des journaux stipendis par le Privilge, et aujourd'hui
il peut se croiser les bras, en nous voyant, nous, hommes du Midi,
nous hommes spolis et exploits, _faire son oeuvre_, comme il et
pu la faire lui-mme et consacrer toutes les ressources de notre
intelligence, toute l'nergie de nos sentiments  consolider les
entraves,  perptuer les extorsions qu'il nous inflige.

Cette faiblesse a port ses fruits. Pour repousser les accusations
dont on l'accable, le Gouvernement n'avait qu'une chose  faire, et
il l'a faite: il nous a sacrifis.

Les paroles de M. Guizot, que j'ai cites en commenant,
n'quivalent-elles pas en effet  ceci:

Vous dites que je soumets ma politique  la politique anglaise, mais
voyez mes actes.

Il tait juste de rendre aux Franais le _droit d'changer_,
confisqu par quelques privilgis. Je voulais rentrer dans cette
voie par des traits de commerce; mais on a cri: _ la trahison!_ et
j'ai rompu les ngociations.

Je pensais que s'il faut que les Franais achtent au dehors des
fils et tissus de lin, mieux vaut en obtenir plus que moins, pour un
prix donn; mais on a cri: _ la trahison!_ et j'ai cr les droits
diffrentiels.

Il tait de l'intrt de notre jeune colonie africaine d'tre
pourvue de toutes choses  bas prix, pour crotre et prosprer. Mais
on a cri: _ la trahison!_ et j'ai livr l'Algrie au Monopole.

L'Espagne aspirait  secouer le joug d'une province. C'tait son
intrt; c'tait le ntre; mais c'tait aussi celui des Anglais;
on a cri: _ la trahison!_ et pour touffer ce cri importun, j'ai
_maintenu_ ce que l'Angleterre voulait _renverser_: l'exploitation de
l'Espagne par la Catalogne.

Voil donc o nous en sommes. La machine de guerre de tous les
partis, c'est la _haine de l'tranger_.  gauche et  droite on s'en
sert pour battre en brche le Ministre; au centre, on fait plus, on
la traduit en actes pour faire preuve d'indpendance, et le Monopole
s'empare de cette disposition des esprits pour se perptuer en
soufflant la discorde.

O tout cela nous conduira-t-il? Je l'ignore, mais je crois que ce
jeu des partis recle des dangers; et je m'explique pourquoi, en
pleine paix, la France entretient quatre cent mille hommes sous les
armes, augmente sa marine militaire, fortifie sa capitale, et paye un
milliard et demi d'impts.


5.--D'AUTRES QUESTIONS SOUMISES AUX CONSEILS GNRAUX DE
L'AGRICULTURE, DES MANUFACTURES ET DU COMMERCE[5].

[Note 5: Lorsque Bastiat crivait un article, une fois sa tche
faite et le manuscrit livr  l'diteur, il n'y pensait gure et
n'en parlait plus. Les lignes que nous allons reproduire devaient
faire suite, dans _le Journal des conomistes_,  l'article intitul:
_Une question soumise aux Conseils gnraux_, etc. (Voir _Oeuvres
compltes_, t. Ier, p. 392 et suiv.) Mais, restes indites par suite
d'une omission contre laquelle l'auteur n'a pas rclam, elles n'ont
t remises dans mes mains que postrieurement  1855.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Je me suis laiss entraner par le premier sujet qui est tomb sous
ma plume, et il me reste peu d'espace  donner aux autres questions
poses par. M. le Ministre. Je ne terminerai pas cependant sans en
dire quelques mots.

Certes, je m'attends  ce que le dveloppement illimit qu'on parat
vouloir donner  la Douane soit rtorqu contre l'cole conomiste.
Vous repoussez la mesure, dira-t-on, parce qu'elle accrot d'une
manire exorbitante l'intervention du Pouvoir dans l'Industrie, et
c'est prcisment pour cela que nous l'appuyons. Ne ft-elle pas
trs-bonne en elle-mme, elle a au moins cette heureuse tendance
d'agrandir le rle de l'tat, et vous savez bien que le Progrs,
suivant la mode du jour, n'est autre chose que l'absorption
successive de toutes les activits individuelles dans la grande
activit collective ou gouvernementale.

Je sais en effet que telle est la tendance irrflchie de l'poque.
Je sais qu'il faut observer pour comprendre l'_organisation
naturelle_ de la socit et qu'il est plus court d'imaginer des
_organisations artificielles_. Je sais qu'il n'est plus un jeune
Rhtoricien, chapp aux treintes de Salluste et de Tite-Live,
qui n'ait invent son _ordre social_, qui ne se croie de la force
de Minos et de Lycurgue, et je comprends que, pour obliger les
hommes _ porter docilement le joug de la flicit publique_, il
faut bien qu'ils commencent par les dpouiller de toute libert et
de toute volont. Une fois l'tat matre de tout, il ne s'agira
plus que de se rendre matre de l'tat. Ce sera l'objet d'une
lutte entre MM. les fourriristes, communistes, saint-simoniens,
humanitaires et fraternitaires. Quelle secte demeurera matresse
du terrain? Je l'ignore; mais, n'importe laquelle, ce qu'il y a de
sr, c'est que nous lui devrons une _organisation_ d'o la libert
sera soigneusement exclue, car toutes, malgr les abmes qui les
sparent, ont au moins en commun cette devise emprunte  notre grand
chansonnier:

  Mon coeur en belle haine
  A pris la libert.
  Fi de la libert!
   bas la libert!

 force de bruit, ces coles sont enfin parvenues  pousser leurs
ides jusque dans les hautes rgions administratives, comme le
prouvent quelques-unes des questions adresses aux conseils par M. le
Ministre du commerce.

L'insuffisance du crdit agricole, dit la circulaire, et l'_absence
d'institutions propres  en favoriser le dveloppement_ mritent
galement toute l'attention des conseils comme elles excitent la
sollicitude du Gouvernement.

Proclamer l'_insuffisance du crdit agricole_, c'est avouer que
les capitalistes ne recherchent pas cet emploi de leurs fonds; et
comme, en matire de placements, leur sagacit n'est pas douteuse,
c'est de plus avouer que le prt ne rencontre pas dans l'agriculture
les avantages qu'il trouve ailleurs. Donc, de l'insuffisance
du crdit agricole, ce  quoi il faut conclure ce n'est pas
l'_absence d'institutions propres  le favoriser_, mais bien _la
prsence d'institutions propres  le contrarier_. Cela sduit
moins les imaginations vives. Il est si doux d'inventer! Le rle
d'_Organisateur_, de _Pre des nations_ a tant de charmes! surtout
quand il vous ouvre la chance de disposer un jour des capitaux et des
capitalistes! Mais que l'on y regarde de prs; on trouvera peut-tre
qu'il y a, en fait de crdit agricole, plus d'obstacles artificiels 
dtruire que d'institutions gouvernementales  fonder.

Car que le dveloppement en ait t, sous beaucoup de rapports,
lgislativement arrt, c'est ce qu'on ne peut pas mettre en
doute.--C'est d'abord l'impt qui, par son exagration, empche
les capitaux de se former dans nos campagnes.--C'est ensuite le
crdit public qui, aprs avoir attir  lui les capitaux par l'appt
de nombreux et injustes privilges, les dissipe bien souvent aux
antipodes ou par de l l'Atlas, sans qu'il en revienne autre chose au
public qu'une _rente perptuelle_  payer.--Il y a de plus les lois
sur l'usure qui, agissant contre leur but intentionnel, font obstacle
 l'gale diffusion et au nivellement de l'_intrt_.--Il y a encore
le rgime hypothcaire imparfait, procdurier et dispendieux.--Il y a
enfin le Systme protecteur qui, on peut le dire sans exagration, a
jet la France hors de ses voies et substitu  sa vie naturelle une
vie factice, prcaire, qui ne se soutient que par le galvanisme des
tarifs.

Ce dernier sujet est trs-vaste. Je ne puis le traiter ici; mais on
me pardonnera quelques courtes observations.

Les classes agricoles ne sont certainement pas les moins pres
et les moins exigeantes en fait de protection. Comment ne
s'aperoivent-elles pas que c'est la Protection qui les ruine?

Si les capitaux, en France, eussent t abandonns  leur tendance
propre, les verrait-on se livrer, comme ils font,  l'imitation
britannique? Suffit-il que les capitaux anglais trouvent un emploi
naturel dans des mines inpuisables, pour que les ntres aillent
s'engouffrer dans des mines drisoires? Parce que les Anglais
exploitent avantageusement _le fer et le feu_ dont les lments
abondent dans leur le, est-ce une raison pour que nous persistions
 avoir chez nous, bon gr malgr, _du fer et du feu_, en ngligeant
_la terre, l'eau et le soleil_, qui sont les dons que la nature
avait mis  notre porte? Ce n'est pas leur gravitation qui pousse
ainsi nos capitaux hors de leur voie, c'est l'action des tarifs; car
l'anglomanie peut bien envahir les esprits, mais non les capitaux.
Pour les engager et les retenir dans cette carrire de striles et
ineptes singeries, o une perte vidente les attendait, il a fallu
que la Loi, sous le nom de Tarifs, impost au public des taxes
suffisantes pour transformer ces pertes en bnfices.--Sans cette
funeste intervention de la Loi, il ne faudrait pas aujourd'hui
demander  des institutions artificielles un crdit agricole qu'ont
dtruit d'autres institutions artificielles. La France serait la
premire nation agricole du monde. Pendant que les capitaux anglais
auraient t chercher _pour nous_ de la houille et du fer dans
les entrailles de la terre, pendant que _pour nous_, ils auraient
fait tourner des rouages et fumeries oblisques du Lancastre, les
ntres auraient distribu sur notre sol privilgi les eaux de nos
magnifiques rivires. L'Ocan n'engloutirait pas les richesses
incalculables qui s'coulent dans le lit de nos fleuves sans laisser
 nos champs desschs la moindre trace de leur passage. Le vigneron
ne maudirait pas le soleil qui prpare sur nos coteaux une ruineuse
abondance. Nous aurions moins de _broches_ et de _navettes_ en
mouvement, mais plus de gras troupeaux sur de plus riches pturages;
moins de proltaires dans les faubourgs de nos villes, mais plus
de robustes laboureurs dans nos campagnes. L'agriculture n'aurait
pas  dplorer non-seulement que les capitaux lui soient soustraits
pour recevoir, de par les tarifs, une autre destination, mais encore
qu'ils ne puissent couvrir les pertes qu'ils subissent dans ces
carrires privilgies qu'au moyen d'une chert factice qui lui est,
toujours de par les tarifs, impose  elle-mme. Encore une fois,
nous aurions laiss  nos frres d'outre-Manche le fer et le feu,
puisque la nature l'a voulu ainsi, et gard pour nous la terre, l'eau
et le soleil, puisque la Providence nous en a gratifis. Au lieu de
nous extnuer dans une lutte insense, ridicule mme, dont l'issue
doit _ncessairement_ tourner  notre confusion, puisque l'invincible
nature des choses est _contre nous, nous adhrerions  l'heure qu'il
est _ l'Angleterre par la plus puissante des cohsions, la fusion
des intrts; nous _l'inonderions_, pour son bien, de nos produits
agricoles; elle nous envahirait, pour notre avantage, par ces mmes
produits auxquels elle aurait donn, plus conomiquement que nous, la
faon manufacturire; l'_entente cordiale_, non celle des ministres
mais celle des peuples, serait fonde et scelle  jamais. Et pour
cela que fallait-il? Prvoir? non, les capitaux ont leur prvoyance
plus sre que celle des hommes d'tat; rgenter? gouverner? encore
moins, mais _laisser faire_. Le mot n'est pas  la mode. Il est un
peu _collet mont_. Mais les modes ont leur retour, et quoiqu'il soit
tmraire de prophtiser, j'ose prdire qu'avant dix ans, il sera la
devise et le cri de ralliement de tous les hommes intelligents de
mon pays.

Donc, qu'on cherche  faire revivre le crdit agricole en corrigeant
les institutions qui l'ont dtruit, rien de mieux. Mais qu'on le
veuille fonder directement, par des institutions spciales, c'est ce
qui me parat au moins chimrique.

Ces capitaux dont vous voulez gratifier l'agriculture, d'o les
tirerez-vous? Votre astrologie financire les fera-t-elle descendre
de la lune? ou les extrairez-vous par une moderne alchimie des votes
du Parlement? La Lgislation vous offre-t-elle aucun moyen d'ajouter
une seule obole au capital que le travail actuel absorbe? Non; les
cent volumes du Bulletin des lois suivis de mille autres encore ne
peuvent vous investir tout au plus que du pouvoir de le dtourner
d'une voie pour le pousser dans une autre. Mais si celle o il est
aujourd'hui engag est la plus profitable, quel secret avez-vous de
dterminer ses prfrences pour la perte et ses rpugnances pour le
bnfice? Et si c'est la carrire o vous voulez l'attirer qui est la
plus lucrative, qu'a-t-il besoin de votre intervention?

Vraiment, il me tarde de voir ces institutions  l'oeuvre. Aprs
avoir forc le capital, par l'artifice des tarifs,  dserter
l'agriculture pour affluer vers les fabriques, avertis par l'tat
stationnaire ou rtrograde de nos champs, vous reconnaissez votre
faute, et que proposez-vous? De modifier les tarifs? Pas le moins
du monde. Mais de faire refluer le capital des fabriques vers
l'agriculture par l'artifice des banques; en sorte que ce gnie
_organisateur_ qui se donne tant de mal aujourd'hui pour faire
marcher cette pauvre socit qui marcherait bien toute seule, se
borne  la surcharger de deux institutions inutiles, d'un tarif
agissant en sens inverse de la banque, et d'une banque neutralisant
les effets du tarif!...

Mais allons plus loin. Supposons le problme rsolu comme on dit
 l'cole. Voil vos agents tout prts, votre bureaucratie toute
monte, votre caisse tablie; et le public bnvole y verse le
capital  flots, heureux (il est bien de cette force) de vous livrer
son argent sous forme d'impts, dans l'espoir que vous le lui rendrez
 titre de prt. Voil qui va bien; fonctionnaires et public, tout
le monde est content, l'opration va commencer.--Oui, mais voici une
difficult imprvue. Vous entendez veiller sans doute  ce que les
fonds prts  l'agriculture reoivent une destination raisonnable,
qu'ils soient consacrs  des amliorations agricoles qui les
reproduisent; car si vous alliez les livrer  de petits propritaires
affams qui en acquitteraient leurs douzimes ou  des fermiers
besoigneux pour payer leur fermage, ils seraient bientt consomms
sans retour. Si votre caisse avance des capitaux indistinctement et
sans s'occuper de l'emploi qui en sera fait, votre belle institution
de crdit courra grand risque de devenir une dtestable institution
d'aumne. Si au contraire l'tat veut suivre dans toutes ses phases
le capital distribu  des millions de paysans, afin de s'assurer
qu'il est consacr  une consommation reproductive, il faudra un
_garnisaire comptable_ par chaque ferme, et voici reparatre, aux
mains de je ne sais quelle administration nouvelle, cette puissance
inquisitoriale qui est l'apanage des Droits runis et menace de
devenir bientt celui de la Douane.

Ainsi, de tous cts nous arrivons  ce triste rsultat: ce
qu'on nomme Organisation du travail ne cache trop souvent que
l'Organisation de la Bureaucratie, vgtation parasite, incommode,
tenace, vivace, que l'industrie doit bien prendre garde de ne pas
laisser attacher  ses flancs.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir manifest sa sollicitude pour les agriculteurs, M. le
Ministre se montre, avec grande raison, fort soucieux du sort des
ouvriers. Qui ne rendrait justice au sentiment qui le guide? Ah! si
les bonnes intentions y pouvaient quelque chose, certes, les classes
laborieuses n'auraient plus rien  dsirer.  Dieu ne plaise que
nous songions  nous lever contre ces gnreuses sympathies, contre
cette ardente passion d'galit qui est le trait caractristique de
la littrature moderne! Et nous aussi, qu'on veuille le croire, nous
appelons de tous nos voeux l'lvation de toutes les classes  un
commun niveau de bien-tre et de dignit. Ce ne sont pas les bonnes
intentions qui nous manquent, c'est l'excution qui nous proccupe.
Nous souhaitons, comme nos frres dissidents, que notre marine et
notre commerce prosprent, que nos laboureurs ne soient jamais
arrts faute de capital, que nos ouvriers soient abondamment pourvus
de toutes choses, du ncessaire, du confortable et mme du superflu.
Malheureusement, n'ayant en notre pouvoir ni une baguette magique
ni une conception organisatrice qui nous permette de verser sur le
monde un torrent de capitaux et de produits, nous sommes rduit 
attendre toute amlioration dans la condition des hommes, non de
nos bonnes intentions et de nos sentiments philanthropiques, mais
de leurs propres efforts. Or nous ne pouvons concevoir aucun effort
sans vue d'avenir, ni aucune vue d'avenir sans prvoyance. Toute
institution qui tend  diminuer la prvoyance humaine ne nous semble
confrer quelque bien au prsent que pour accumuler des maux sans
nombre dans l'avenir; nous la jugeons antagonique au principe mme de
la civilisation; et, pour trancher le mot, nous la croyons _barbare_.
C'est donc avec une extrme surprise que nous avons vu dans la
circulaire ministrielle la question relative au sort des ouvriers
formule de la manire suivante:

Ainsi que l'agriculture, l'industrie a de graves intrts en
souffrance; la situation des ouvriers hors d'tat de travailler est
souvent malheureuse: elle est toujours prcaire. L'opinion publique
s'en est proccupe  juste titre, et le Gouvernement a cherch dans
les plans proposs les moyens d'y porter remde. MALHEUREUSEMENT
_rien jusqu' ce jour n'a paru pouvoir suppler la_ PRVOYANCE
_prive_. Aucune question n'est plus digne de la sollicitude des
conseils. Ils rechercheront quelles caisses de secours ou de retraite
ou quelles institutions peuvent tre fondes pour le soulagement des
travailleurs invalides.

Si l'on ne devait pas admettre que tout est srieux dans un document
de cette nature, on serait tent de croire que M. le Ministre a voulu
tout  la fois embarrasser les conseils, en les mettant en prsence
d'une impasse, et dcocher une pigramme contre tous ces plans
d'organisation sociale que chaque matin voit clore.

Est-ce bien srieusement que vous demandez l'amlioration des classes
laborieuses  des institutions qui les dispensent de Prvoyance?
Est-ce bien sincrement que vous dplorez le malheur de n'avoir pas
encore imagin de telles institutions?

Suppler la Prvoyance! mais c'est suppler l'pargne, l'aliment
ncessaire du travail; en mme temps que renverser la seule barrire
qui s'oppose  la multiplication indfinie des travailleurs. C'est
_augmenter l'offre et diminuer la demande_ des bras, en d'autres
termes combiner ensemble l'action des deux plus puissantes causes
qu'on puisse assigner  la dpression des salaires!

Suppler la Prvoyance! mais c'est suppler la modration, le
discernement, l'empire sur les passions, la dignit, la moralit, la
raison, la civilisation, l'homme mme, car peut-elle porter le nom
d'homme, la crature qui n'a plus rien  dmler avec son avenir?

Sans la Prvoyance, peut-on concevoir la moralit qui n'est autre
chose que le sacrifice du prsent  l'avenir?

Sans la Prvoyance, peut-on concevoir la civilisation? Anantissez
par la pense tout ce que la Prvoyance a prpar et accumul sur
le sol de la France, et dites-moi en quoi elle diffrera des forts
amricaines, empire du buffle et du sauvage?

Mais, dira-t-on, il n'est pas question de supprimer la Prvoyance,
mais de la transporter de l'homme  l'institution. Je voudrais bien
savoir comment les institutions peuvent tre prvoyantes quand les
hommes qui les conoivent, les soutiennent, les appliquent et les
subissent ne le sont pas.

Les institutions n'agissent pas toutes seules. Vous admettez du
moins que cette noble facult de prvoir devra se rfugier dans les
hautes rgions administratives.--Eh bien! qu'aurez-vous ajout  la
dignit de la race humaine, en quoi aurez-vous augment ses chances
de bonheur, qu'aurez-vous fait pour le rapprochement des conditions,
pour l'avancement du principe de l'galit et de la Fraternit
parmi les hommes, quand la Pense sera dans le Gouvernement et
l'abrutissement dans la multitude?

Qu'on ne se mprenne pas  nos paroles. Nous ne blmons pas M. le
Ministre d'avoir saisi les conseils d'une question grave qui, comme
il le dit, proccupe avec raison l'opinion publique.

Seulement, nous croyons que c'est dans des institutions propres 
dvelopper la prvoyance prive, et non  la suppler, que se trouve
la solution rationnelle du problme.

Nous n'attachons pas plus d'importance qu'il ne faut  quelques
expressions htrodoxes, chappes sans doute  l'auteur de la
circulaire, et qui trs-probablement ne rpondent pas  sa pense. Si
cependant nous avons cru devoir les relever, c'est que, comme on a pu
en juger par l'accueil qu'elles ont reu de certains journaux, elles
ont paru donner une sorte de conscration  cette voie dplorable o
l'opinion n'a que trop de pente  s'engager.


6.--PROJET DE LIGUE ANTI-PROTECTIONISTE[6].

[Note 6: _Mmorial bordelais_ du 8 fvrier 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

On assure que Bordeaux est en travail d'une association pour la
libert commerciale. Sera-t-il permis  l'auteur de cet article,
quelque besoin qu'il ait d'avis en toute autre matire, d'exprimer
le sien en celle-ci? Il a tudi les travaux, l'esprit et les
procds de la Ligue anglaise; il en connat les chefs; il sait
quels obstacles ils ont eu  vaincre, quels piges  djouer, quels
cueils  viter, quelles objections  rsoudre;  quelles qualits
de l'esprit et du coeur ils doivent leurs glorieux succs; il a vu,
entendu, observ, approfondi. Il ne fallait pas moins pour qu'il
et la prsomption d'lever la voix dans une ville o il y a tant
de citoyens capables de mener  bien une grande entreprise, pour
qu'il ost tracer une sorte de programme de la ligue franaise
anti-protectioniste.

Si je m'adresse  Bordeaux, ce n'est pas que je dsire voir cette
ville s'emparer du rle principal, et encore moins d'un rle
exclusif, dans le grand mouvement qui se prpare. Non; l'abngation
individuelle est une des conditions du succs, et l'on doit en dire
autant de l'abngation locale ou dpartementale. Arrire toute pense
de prminence et de fausse gloire! Que chaque ville de France
forme son comit; que tous les comits se fondent dans la grande
association dont le centre naturel est Paris; et Bordeaux, renonant
 la gloire de Manchester, saura bien remettre les rnes l o elles
peuvent tre places avec le plus d'avantage. Voulons-nous russir?
ne voyons que _le but de la lutte_, sans nous laisser sduire par
ce que la lutte elle-mme peut donner de satisfactions  l'esprit
d'gosme et de localit.

Mais Bordeaux est dj descendu bien des fois dans la lice; les
ides librales, en matire de commerce, y sont trs-rpandues; il
n'est pas de ville dont la protection ait plus froiss les intrts;
elle est le centre de vastes et populeuses provinces qui touffent
sous la pression du rgime restrictif; elle est fconde en hommes
ardents, dvous, prts  faire  une grande cause nationale de
gnreux sacrifices; elle est le berceau de cette _Union vinicole_,
qui a accompli tant de travaux si mritoires quoique si infructueux,
et qui forme comme la pierre d'attente d'une organisation plus
vaste. Il n'est donc pas surprenant que Bordeaux donne le signal de
l'agitation, tout prpar qu'il est, j'en suis convaincu,  cder
 Paris les rnes de la direction aussitt que le bien de la cause
exigera de lui ce sacrifice.

Voil pourquoi j'adresse  Bordeaux cette premire vue gnrale des
conditions auxquelles il faut acheter la victoire; elles sont dures,
mais inflexibles.

1 D'abord la Ligue doit proclamer UN PRINCIPE et y adhrer
indissolublement, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune,
dans ses revers et dans ses triomphes, soit qu'il veille ou non
les chos de la presse et de la tribune, soit qu'il excite ou non
les sympathies du Pouvoir et des Chambres. La Ligue ne doit point
se faire le champion d'un intrt spcial, d'un trait de commerce,
d'une modification douanire; sa mission est de proclamer et de faire
triompher _un principe absolu_, un droit naturel, la libert des
changes, l'abrogation de toute loi ayant _pour objet_ d'influer sur
le prix des produits, afin de rgler les profits des producteurs. La
Ligue doit rclamer pour tout Franais le droit (qu'on peut s'tonner
de ne pas voir crit dans la Charte), le droit d'changer ce qu'il a
le droit de consommer. La loi nous laisse  tous la pleine libert
de _vendre_; il faut qu'elle nous laisse aussi la pleine libert
d'_acheter_. Vendre et acheter, ce sont deux actes qui s'impliquent
rciproquement, ou plutt ce sont les deux termes d'un seul et mme
contrat. L o l'un des termes manque, l'autre fait dfaut par cela
mme; et il est mathmatiquement impossible que les _ventes_ ne
soient pas contraries sur tous les points du globe, si sur tous les
points du globe la loi contrarie les _achats_.

Au reste, il n'est pas question ici de prouver la doctrine. Il faut
admettre qu'elle est la foi inbranlable des premiers ligueurs, et
c'est pour la propager qu'ils se liguent. Eh bien! je leur dis: En
vous ralliant  un principe absolu, vous vous priverez, je le sais,
du concours d'une multitude de personnes, car rien n'est plus commun
que l'horreur d'un principe, l'amour de ce qu'on nomme une _sage_
libert, une protection _modre_. Ce perfide concours, sachez vous
en passer, il entraverait bientt toutes vos oprations. Ne soyez
que cent, ne soyez que cinquante, ne soyez que dix et moins encore,
s'il le faut, mais soyez unis par une entire conformit de vues,
par une parfaite identit de doctrine. Or un tel lien ne saurait
tre ailleurs que dans un _principe_. Rclamez, poursuivez, exigez
jusqu'au bout la complte ralisation de la _libert des changes_;
n'admettez ni transactions, ni conditions, ni transitions, car
o vous arrteriez-vous? Comment conserverez-vous l'unit de vos
dmarches si vous laissez pntrer parmi vous l'ide d'une seule
exception? Chacun ne voudra-t-il pas placer son industrie dans cette
exception? L'un,  grand renfort de belliqueux patriotisme, voudra
qu'un petit bout de protection reste  la marine marchande, et sa
grande raison est qu'il est armateur. L'autre, la larme  l'oeil,
vous fera un tableau touchant de l'agriculture. Il la faut protger,
dira-t-il, c'est notre nourrice  tous; et il ne manquera pas de
vous rappeler que l'empereur de la Chine trace tous les ans un
sillon. Un troisime, au contraire, vous demandera grce pour les
_produits perfectionns_, vous abandonnant gnreusement les matires
premires, _vierges de tout travail humain_,  quoi il sera facile de
reconnatre un fabricant.--Alors vous ne serez plus que la doublure
du comit Mimerel, et ce que vous aurez de mieux  faire, ne pouvant
vous entendre sur l'galit dans la libert, ce sera de tcher au
moins, comme lui, de vous entendre sur l'galit dans le privilge.

2 La Ligue doit se hter de proclamer encore qu'en demandant la
libert absolue des changes, elle n'entend pas intervenir dans les
droits du fisc. Elle ne rclame pas la destruction de la douane, mais
l'abrogation d'une des fins  laquelle la douane a t injustement et
impolitiquement dtourne. Les ligueurs, en tant que tels, n'ont rien
 dmler avec les dpenses publiques. Ils n'ont pas la prtention de
s'accorder sur tous les points; la quotit et le mode de perception
des impts est pour chacun d'eux une question rserve. Que la douane
subsiste donc, s'il le faut, comme machine fiscale, comme octroi
national, mais non comme moyen de protection. Ce qu'elle procure au
trsor public n'est pas de notre comptence; ce qu'elle confre au
monopole, c'est l ce qui nous regarde et  quoi nous devons nous
opposer. Si l'tat a tellement besoin d'argent, qu'il faille taxer
les marchandises qui passent  la frontire,  la bonne heure; les
sommes ainsi prleves proviennent de tous et sont dpenses au
profit de tous. Mais que les tarifs soient appliqus  enrichir une
classe aux dpens de toutes les autres,  organiser au sein de la
communaut un systme de spoliation rciproque, c'est l un abus
auquel il est grand temps que l'opinion publique mette un terme.

3 Une troisime condition de succs, non moins essentielle que les
deux autres, c'est l'abjuration de tout _esprit de parti_...... Mais
voil assez de sujets de mditation pour un jour.


7.--2e ARTICLE[7].

[Note 7: _Mmorial bordelais_ du 9 fvrier 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

J'en suis rest  l'_esprit de parti_. Il semble assez inutile de
s'en occuper dj. Hlas! notre Ligue est  natre;  quoi sert de
prvoir le temps o l'on recherchera son alliance? Mais c'est avant
d'lever l'difice qu'il faut s'assurer de la qualit des matriaux.
Les destines de la Ligue se ressentiront toujours de l'esprit de ses
fondateurs. Faible et chancelante, s'ils flottent au gr de toutes
les doctrines conomiques; factieuse, isole, n'ayant de puissance
que pour le mal, s'ils rvent d'avance autre chose que son principe
avou.--Ligue, triomphe, principe, libert, vous n'tes peut-tre
que les fantmes adors d'une imagination trop facile  se laisser
sduire  tout ce qui offre l'image du bien public! Mais il n'est
pas impossible, puisque cela s'est vu ailleurs, que ces fantmes se
revtent de ralit. Ce qui est impossible, tout  fait impossible,
c'est que la Ligue puisse avoir force, vie, influence utile, si elle
se laisse entamer par _l'esprit de parti_.

La Ligue ne doit tre ni monarchique, ni rpublicaine, ni orthodoxe,
ni dissidente; elle n'intervient ni dans les hautes questions
mtaphysiques de lgitimit, de souverainet du peuple, ni dans la
polmique dont le Texas, le Liban et le Maroc font les frais. Son
royaume n'est pas de ce monde qu'on nomme _politique_; c'est un
terrain neutre o M. Guizot peut donner la main  M. Garnier Pags,
M. Berryer  M. Duchtel, et l'vque de Chartres  M. Cousin. Elle
ne provoque ni n'empche les crises ministrielles, elle ne s'en mle
pas et ne s'y intresse mme pas. Elle n'a qu'un objet en vue: _la
libert des changes_. Cette libert, elle la demande  la droite,
 la gauche et aux centres, mais sans rien promettre en retour,
car elle n'a rien  donner; et son influence, si jamais elle a une
influence, appartient exclusivement  son principe. La force phmre
d'un parti, c'est un auxiliaire qu'elle ddaigne; et, quant  elle,
elle ne veut tre l'instrument d'aucun parti. Elle n'est pas ne, nul
ne saurait dire ce qu'elle sera, mais j'ose prdire ce qu'elle ne
sera jamais; elle ne sera pas le pidestal d'un ministre en titre,
ni le marchepied d'un ministre en expectative, car le jour o elle
se laisserait absorber par un parti, ce jour-l on la chercherait en
vain, elle se serait dissipe comme une fume.

4 La plus grande difficult, en apparence, que puisse rencontrer la
formation d'une Ligue, c'est _la question de personnes_. Il n'est pas
possible qu'un corps gigantesque, travaillant  une oeuvre immense,
 travers une multitude d'oppositions extrieures et peut-tre de
rivalits intestines, puisse se dispenser d'obir  une impulsion
unique et pour ainsi dire  une omnipotence volontairement dlgue.
Mais qui sera le dpositaire de cette puissance morale? On est
justement effray quand on songe aux qualits minentes et presque
inconciliables que suppose un tel rle. Tte froide, coeur de feu,
main ferme, formes attachantes, connaissances tendues, coup d'oeil
sr, talent oratoire, dvouement sans bornes, abngation entire;
voil ce qu'il faudrait trouver dans un seul homme, et de plus ce
charme magntique qui ptrifie l'envie et dsarme les amours-propres.

Eh bien! cette difficult n'en est pas une. Si les temps sont mrs
en France pour l'agitation commerciale, l'homme de la Ligue surgira.
Jamais grande cause n'a failli faute d'un homme. Pour qu'il se
trouve, il suffit qu'on ne se proccupe pas trop de le chercher.
Y a-t-il quelqu'un que sa position seule place naturellement 
notre tte et consent-il  tre notre chef? acceptons-le par
acclamation et acceptons aussi avec joie le rle, quelque humble
qu'il soit, qu'il jugera utile de nous assigner. Amis de la libert,
unissons-nous d'abord, mettons avec confiance la main  l'oeuvre,
pensons toujours au succs de notre principe, jamais  nos propres
succs, et laissons  la cause, dans sa marche progressive, le
soin de nous porter en avant. Quand la lutte sera engage, assez
de rsistances nous mettront  l'preuve, pour que chacun dploie
ses ressources; et qui sait alors combien se rvleront de talents
ignors et de vertus assoupies? _L'agitation_ est un grand crible
qui classe les individualits selon leur pesanteur spcifique. Elle
manifestera un homme et plusieurs hommes; et nous nous trouverons,
sans nous en apercevoir, coordonns dans une naturelle et volontaire
hirarchie.

Faut-il le dire? Ce que je crains, ce n'est pas que l'homme de
gnie fasse dfaut  la Ligue; mais plutt que la Ligue fasse
dfaut  l'homme de gnie. Les vertus individuelles jaillissent de
la vertu collective comme l'tincelle lectrique de nuages saturs
d'lectricit. Si chacun de nous apporte  la Ligue un ample
tribut de zle, de conviction, d'efforts et d'enthousiasme, ah! ne
craignons pas que ces forces demeurent inertes, faute d'une main
qui les dirige! Mais si le corps entier est apathique, indiffrent,
dgot, inconstant et railleur, alors sans doute les hommes nous
manqueront,--et qu'en ferions-nous?

Ce qui a fait le succs de la Ligue, en Angleterre, c'est une chose,
une seule chose, la _foi dans une ide_. Ils n'taient que sept,
mais ils ont cru; et, parce qu'ils ont cru, ils ont voulu; et, parce
qu'ils ont voulu, ils ont soulev des montagnes. La question pour moi
n'est pas de savoir s'il y a des hommes  Bordeaux, mais s'il y a de
la foi dans Isral.

5 Je voulais parler aujourd'hui de la _question financire_, mais
le sujet est trop vaste pour l'espace qui me reste. Je le remplirai
par quelques considrations gnrales.--D'aprs ce qui a pu me
revenir, on se promet beaucoup d'une grande dmonstration publique,
d'un appel solennel fait au Gouvernement. Oh! combien se trompent
ceux qui pensent qu' cela se rduisent les travaux d'une ligue! Une
ligue a pour mission de dtruire successivement tous les obstacles
qui s'opposent  la libert commerciale. Et quels sont ces obstacles?
Nos erreurs, nos prjugs, l'gosme de quelques-uns, l'ignorance de
presque tous. L'ignorance, c'est l le monstre qu'il faut touffer;
et ce n'est pas l'affaire d'un jour! Non, non, l'obstacle n'est pas
au ministre, c'est tout au plus l qu'il se rsume. Pour modifier
la pense ministrielle, il faut modifier la pense parlementaire;
et pour changer la pense parlementaire, il faut changer la pense
lectorale; et pour rformer la pense lectorale, il faut rformer
l'opinion publique.

Croyez-vous que ce soit une petite entreprise que de renouveler les
convictions de tout un peuple? J'ignore quelles sont les doctrines
conomiques de M. Guizot; mais ft-il M. Say, il ne pourrait rien
pour nous, ou bien peu de chose. Son trait avec l'Angleterre
n'a-t-il pas chou? Son union douanire avec la Belgique n'a-t-elle
pas chou? La volont du ministre a t surmonte par une volont
plus forte que la sienne, celle du parlement. Faut-il en tre
surpris? Je ne sache pas que la _libert des changes_, comme
principe, ait  la Chambre, je ne dis pas la majorit, mais mme une
minorit quelconque, et je ne lui connais pas un seul dfenseur, je
dis _un seul_, dans l'enceinte o se font les lois. Peut-tre le
principe y vit-il endormi au fond de quelque conscience. Mais que
nous importe si, l'on n'ose l'avouer?--Il est un dput sur lequel on
avait fond quelques esprances. Entr  la Chambre jeune, sincre,
plein de coeur, avec des facults dveloppes par l'tude et la
pratique des affaires commerciales, les amis de la libert avaient
les yeux fixs sur lui. Mais un jour, jour funeste! je ne sais quel
mauvais gnie fit briller  ses yeux la lointaine perspective d'un
portefeuille; et depuis ce jour il semble que la crainte de se
_rendre impossible_ fausse toutes ses dterminations et paralyse
son nergie. Le moyen d'tre ministre, si l'on affiche avant le
temps cette dangereuse chose, un principe!--Ami, cette page arrtera
peut-tre un moment tes regards. Qu'elle soit pour toi le bouclier
d'Ubalde; qu'elle te reproche, mais ne dise qu' toi ta molle
oisivet; qu'elle t'arrache  de trompeuses illusions!

                            Natura
  Del coraggio in tuo cuor la flamma accese...
  Il tuo dover compisce e nostra speme[8].

[Note 8: Ce reproche discret et potique, que Bastiat adressait 
l'un de ses anciens condisciples de Sorrze, resta sans effet.

                                                  (_Note de l'dit._)]


8.--3e ARTICLE[9].

[Note 9: _Mmorial bordelais_ du 10 fvrier 1846. (_N. E._)]

Il sufft de dire le but de la Ligue, ou plutt le moyen d'atteindre
ce but, pour tablir qu'il lui faut,--lchons le grand mot,--de
l'argent, et beaucoup d'argent. Rpandre la vrit conomique,
et la rpandre avec assez de profusion pour changer le cours de
la volont nationale, voil sa mission. Or les communications
intellectuelles ont besoin de vhicules matriels. Les livres, les
brochures, les journaux, ne natront pas au souffle de la Ligue,
_comme les fleurs au souffle du zphir_. M. Conte (directeur des
postes) ne lui a pas encore donn la _franchise_, ni mme la taxe
modre; et si l'usage des Quinconces est gratuit, elle ne saurait y
tablir sa comptabilit, ses bureaux, ses archives et ses sances.
L'argent, ce n'est pas pour les ligueurs des dners, des orgies,
des habits somptueux, de brillants quipages: c'est du travail, de
la locomotion, des lumires, de l'organisation, de l'ordre, de la
persvrance, de l'nergie.

Personne ne nie cela. _Tout le monde en convient et nul n'y
contredit._ Cependant, qui sait si la Ligue trouvera  Bordeaux cette
assistance mtallique que chacun reconnat ncessaire? Si Bordeaux
tait une ville besogneuse et lsineuse, cela s'expliquerait; mais
sa gnrosit, je dirai mme sa prodigalit, est proverbiale. Si
Bordeaux n'avait pas de convictions, cela s'expliquerait encore. On
pourrait le plaindre de n'avoir pas de convictions, non le blmer,
n'en ayant pas, d'agir en consquence. Mais Bordeaux est, de toutes
les villes de France, celle qui a le sentiment le plus vif de ce
qu'il y a d'injuste et d'impolitique dans le rgime protecteur.
Comment donc expliquer cette rserve pcuniaire, que beaucoup de gens
semblent craindre?

Il ne faut pas se le dissimuler, la question financire est en France
l'cueil de toute association. Souscrire, contribuer pcuniairement
 une oeuvre, quelque grande qu'elle soit, cela semble nous imposer
le rle de _dupes_, et heurte cette prtention que nous avons tous de
paratre clairvoyants et aviss. Il est difficile de concilier une
telle dfiance avec la loyaut, que nous nous plaisons  regarder
comme le trait caractristique de notre nation; car justifier cette
dfiance en allguant qu'elle est le triste fruit de trop frquentes
preuves, ce serait reconnatre que la loyaut franaise a t trop
souvent en dfaut. Puisse la Ligue effacer les dernires traces de la
triste disposition que je signale!

Il semble  beaucoup de gens que lorsqu'ils versent quelques fonds
 une socit qui a en vue un objet d'utilit publique, ils font un
cadeau, un acte de pure libralit; j'ose dire qu'ils s'aveuglent,
qu'ils font tout simplement un march, et un excellent march.

Si nous avions pour voisin un peuple riche et industrieux, capable de
beaucoup changer avec nous, et si nous tions spars de ce peuple
par de grandes difficults de terrain, assurment nous souscririons
volontiers pour qu'un chemin de fer vnt unir son territoire au
ntre, et nous croirions faire, non de la gnrosit, mais de la
spculation. Eh bien! nous sommes spars de l'Espagne, de l'Italie,
de l'Angleterre, de la Russie, des Amriques, du monde entier,
par des obstacles,--artificiels, il est vrai,--mais qui, sous le
rapport des communications, ont absolument les mmes effets que les
difficults matrielles. Et c'est pour cela que Bordeaux, souffre,
languit et dcline; et ces obstacles s'appuient sur des prjugs; et
ces prjugs ne peuvent tre dtruits que par un vaste et laborieux
enseignement; et cet enseignement ne peut tre distribu que par une
puissante association. Vous pouvez opter entre les inconvnients de
la restriction et ceux de la souscription; mais vous ne pouvez pas
considrer la souscription comme un don gratuit, puisqu'elle aura
pour rsultat de briser les liens qui vous gnent.

Je dis encore que c'est une bonne spculation, un march beaucoup
plus avantageux que ceux que vous avez coutume de faire. S'il
s'agissait de dtruire les obstacles naturels qui vous sparent
des autres nations, il n'y a pas une parcelle de l'oeuvre qu'il ne
faudrait payer  beaux deniers, l'excution comme la conception;
mais les triomphes de la Ligue seront dus en partie, en trs-grande
partie,  de nobles efforts qui ne cherchent pas de rcompense
pcuniaire. Vous aurez des agents zls, des orateurs, des crivains
qui ne s'enrichiront pas d'une obole, et qui, pris d'amour pour
les biens qu'ils attendent de la _libre communication des peuples_,
donneront  cette grande cause, sans compte et sans mesure, leur
intelligence, leurs travaux, leurs sueurs et leurs veilles.

Soyons justes toutefois, et reconnaissons que, dans la souscription
volontaire, il y a un ct noble et gnreux. Chacun pourrait se
dire: On fera bien sans moi; et, quand la cause sera gagne, elle le
sera  mon profit, bien que je n'y aie pas concouru. Voil le calcul
qu'on pourrait faire. Les Bordelais le repousseront avec ddain. Ce
sera leur gloire, et ce n'est pas moi qui voudrai la mconnatre.

La _souscription_ ne doit pas tre envisage exclusivement au
point de vue matriel. Elle procure des jouissances morales dont
je suis surpris qu'on ne tienne pas compte. N'est-ce rien que de
s'affilier  un corps nombreux qui poursuit un grand rsultat par
d'honorables moyens? Je me suis dit quelquefois que la civilisation
et la diffusion des richesses amneraient infailliblement le got des
associations philanthropiques. Lorsque le riche oisif a sitt puis
des jouissances matrielles, fort peu apprciables en elles-mmes, et
qui n'ont d'attrait que parce qu'elles le distinguent de la masse,
quel plus satisfaisant usage pourrait-il faire de sa fortune que de
s'associer  une utile entreprise? C'est l qu'il trouvera un aliment
 ses facults, des relations agrables, du mouvement, de la vie,
quelque chose qui fait circuler le sang et dilate la poitrine.

Il y avait, prs de Manchester, un riche manufacturier retir, qui
vivait seul, ennuy, et n'avait jamais voulu prendre part  aucune
des nombreuses entreprises qui se font, dans cette ville, par
souscription. La Ligue tenait  voir figurer son nom dans ses rles;
car c'tait le tmoignage le plus frappant qu'elle pt donner de la
sympathie qu'elle excitait dans le pays. Elle lui dcocha M. Bright,
le meilleur ngociateur en ce genre qu'elle pt choisir; car, selon
lui, demander pour la Ligue, ce n'tait pas demander. Aprs beaucoup
d'objections, il obtint de l'avare quatre cents guines[10]. Quand
il annona cette nouvelle  ses amis: Vous avez d lui faire faire
une laide grimace? lui dirent-ils.--Point du tout, rpondit M.
Bright;--je crois sincrement que cet homme me devra le bonheur du
reste de sa vie. Et en effet, depuis ce jour les ennuis de l'avare
se sont dissips, ses dgots se sont fondus; il s'intresse  la
Ligue, il en suit les progrs avec anxit, il la regarde comme son
oeuvre; et ces sentiments nouveaux ont pour lui tant de charmes,
qu'il n'est plus une institution charitable  laquelle il ne
s'empresse de concourir.

[Note 10: 10,000 francs.]

Mais, pour que l'esprit d'association prvale, une condition est
essentielle; c'est que toute garantie soit donne aux souscripteurs.
Je le rpte, ce n'est pas la perte de quelque argent qu'ils
redoutent, c'est le ridicule qui, en ce genre, suit toujours la
dception. Personne n'aime  montrer en public la face d'une dupe. On
a donn 100 francs; on en donnerait 1,000 pour les retirer.

Donc, si la Ligue franaise veut voir affluer dans ses caisses
d'abondantes recettes, son premier soin doit tre de forcer dans
toutes les convictions une confiance absolue. Elle y parviendra par
deux moyens: le choix le plus scrupuleux des membres du comit, et la
publicit la plus explicite de ses comptes. Je voudrais que, de son
premier argent, elle s'assurt du plus mticuleux teneur de livres de
Bordeaux, et que le bureau de la comptabilit ft plac, si c'tait
possible, dans un difice de verre. Je voudrais que les livres de la
Ligue fussent constamment ouverts  l'oeil des amis, et surtout des
ennemis.


9.--ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES[11].

[Note 11: _Mmorial bordelais_ du 18 fvrier 1846. (_N. E._)]

Au moment d'engager contre le monopole une lutte qui pourra tre
longue et acharne, il peut se trouver, parmi vos lecteurs, des
hommes qui, absorbs par la gestion de leurs affaires, n'ont pas le
loisir de mesurer dans toute son tendue la grande question de la
libert commerciale. Ils me pardonneront, j'espre, d'attirer leur
attention sur ce vaste sujet.

L'affranchissement du commerce est une question de prosprit, de
justice, d'ordre et de paix.

C'est une question de prosprit.--J'entends de prosprit gnrale;
mais, puisque nous sommes  Bordeaux, parlons de Bordeaux.--Que veut
dire _restriction_? Cela veut dire certains changes _empchs_. Donc
que signifie absence de restriction ou affranchissement du commerce?
Cela signifie _plus d'changes_. Mais plus d'changes, c'est plus de
produits imports et exports, plus de voitures mises en mouvement,
plus de navires allant et venant, moins de temps  composer une
cargaison, plus de courtages, d'emballages, de pilotages, de
roulages, plus de commissions, de consignations, de constructions, de
rparations; en un mot, plus de travail pour tout le monde.

_changer_, c'est donner une chose que l'on fait facilement contre
une autre chose que l'on ferait plus difficilement.--Donc _changer_
implique moins d'efforts pour une satisfaction gale, ou plus de
satisfactions pour des efforts dtermins. _change_, c'est division
mieux entendue du travail, c'est application plus lucrative des
capitaux, c'est coopration plus efficace des forces de la nature;
et, en dfinitive, plus d'changes, c'est non-seulement plus de
travail, mais encore un meilleur rsultat de chaque portion donne
de travail,--c'est plus de richesses, de bien-tre, de prosprit
matrielle, d'instruction, de moralit, de grandeur et de dignit.

C'est une question de justice.--Il y a injustice vidente 
dpouiller qui que ce soit de la facult d'accomplir un change
qui ne blesse ni l'ordre public ni les bonnes moeurs. Le droit de
proprit implique le droit d'changer aussi bien que de consommer.
Vainement dirait-on que, lorsque la lgislation douanire exproprie
un citoyen ou une classe de ce droit sacr de proprit, elle gurit
la blessure qu'elle fait au corps social par l'avantage qu'elle
procure  un autre citoyen ou  une autre classe; car c'est en cela
mme que consiste l'injustice.

Encore si la protection pouvait s'tendre  tous, elle serait une
erreur, elle ne serait pas une iniquit. Mais l'activit nationale
s'exerce dans une foule de carrires qui ne sont point susceptibles
de protection douanire; le commerce, dans ses innombrables
ramifications, les fonctions publiques, le clerg, la magistrature,
le barreau, la mdecine, le professorat, les sciences, la
littrature, les beaux-arts, la plupart des mtiers; voil une masse
immense du travail national qui subit les inconvnients du systme
protecteur, sans en pouvoir jamais partager les illusoires avantages.

C'est une question d'ordre.--Les hommes qui dirigent les affaires
publiques savent dans quelle norme proportion ils seraient soulags
du fardeau de leur responsabilit, si le prjug national n'avait
remis en leurs mains la laborieuse tche de rgler, quilibrer et
pondrer les profits relatifs des diverses industries. Depuis cet
instant funeste, il n'est pas de gnes, de souffrances, de misres
et de calamits qui ne soient attribues  l'tat. Les citoyens
ont appris  ne plus compter sur leur prudence, sur leur habilet,
sur leur nergie, mais sur la protection. Chacun fait effort pour
arracher  la lgislature un lambeau de monopole; et, comme si ce
n'tait pas assez de la foule des solliciteurs que la soif des
emplois pousse dans les avenues des ministres, le peuple en masse,
le peuple des champs et des ateliers, s'est transform tout entier en
solliciteur. Il s'agite, il se soulve, il se plaint, il encombre les
rouages administratifs; et il serait difficile de citer un acte du
Gouvernement, un trait, une ngociation, que l'esprit du monopole ne
soit parvenu  fausser,  entraver ou  empcher d'aboutir.

C'est une question de paix.--Avec la libert du commerce, les
rivalits nationales ne peuvent tre autre chose que de l'mulation
industrielle; et, par une admirable dispensation de la divine
Providence, il arrive que, dans cette lutte pacifique, c'est le
vaincu qui recueille les fruits de la victoire par l'abondance et
le bon march des produits auxquels il a eu la sagesse d'ouvrir ses
ports et ses frontires. Cette vrit, universellement comprise,
est destine  briser le contrat colonial en ce qu'il a d'exclusif,
 dcrditer le prestige des conqutes et l'erreur des guerres de
dbouchs,  touffer l'antagonisme international,  dlivrer les
peuples du fardeau et du danger des grandes armes permanentes et des
puissantes marines militaires, et  unir les hommes de tous les pays,
de toutes les langues, de tous les climats et de toutes les races
par les liens d'une bienveillance rciproque et d'une universelle
fraternit.

C'est pour cooprer  cet avenir de bien-tre, de justice et de paix
que l'Association bordelaise a lev le drapeau de la libert des
changes.

Enfants de Bordeaux, puisqu'il vous a t donn de prendre
l'initiative de ce grand mouvement, n'oubliez pas  quel prix la
victoire s'achte: assez d'obstacles vous attendent au dehors,
prservez-vous de tout obstacle intrieur, et que le moindre symptme
de division soit touff dans son germe par votre abngation et
votre zle; que le dissolvant de la critique ne s'attache pas 
quelques ngligences,  quelques ttonnements insparables d'une
premire et prompte organisation; ne laissez pas dire que Bordeaux,
qui a toujours les mains ouvertes  tous les actes de philanthropie
isole, a laiss mourir, faute d'aliments, une grande rforme
sociale; ne laissez pas dire que Bordeaux, cette ville si fconde
en hommes minents, et qui a jet tant de lustre sur les cours
de judicature, les assembles lgislatives et les conseils de la
Couronne, a nanmoins manqu de cette intelligence collective,
de cet esprit de hirarchie volontaire qui est le sceau de toute
civilisation avance et l'me de toute grande entreprise! Levez-vous
comme un seul homme et prodiguez sans mesure le tribut de toutes
vos facults  votre sainte cause. Et, au jour du triomphe, lorsque
Bordeaux se revtira d'une splendeur nouvelle, lorsqu'une activit
trop longtemps assoupie animera ses quais, ses chantiers, ses
entrepts et ses magasins; lorsque le chant laborieux du matelot
retentira sur toute la ligne de cette rade splendide, magnifique
prsent du ciel, si le monopole n'tait parvenu  le couvrir de
silence et de vide;--alors, certains que votre prosprit n'est point
achete par les souffrances de vos frres et alimente par d'injustes
privilges, mais qu'elle est, pour ainsi dire, une des ondulations de
la prosprit gnrale, se communiquant du centre aux extrmits, et
des extrmits au centre de l'empire;--alors, dis-je, vous pourrez
vous rendre le tmoignage que vous ne vous tes pas levs pour une
cause solitaire et goste; et, rompant vos rangs, comme une milice
fidle au retour de la paix, vous dissoudrez cette Association, avec
la consolation de penser qu'elle aura ajout une noble et glorieuse
page aux annales de votre belle cit.


10.-- M. LE RDACTEUR DU _JOURNAL DE LILLE_, ORGANE DES INTRTS DU
NORD[12].

[Note 12: _Mmorial bordelais_ du 19 fvrier 1846.

                                                            (_N. E._)]

MONSIEUR,

Vous vous occupez de l'_Association pour la libert des changes_,
et cela, il faut le dire, en trs-bons termes. Cette modration est
d'un trop-bon augure pour que nous ne nous empressions pas de la
reconnatre et de l'imiter.

Vous prenez acte d'abord de ce que l'association se donne pour
mission de propager la vrit conomique avec assez de profusion
pour changer le cours de la volont nationale.--Puis, vous vous
demandez si une telle mission est opportune; et, bien entendu, vous
rsolvez la question ngativement.--Et pourquoi n'est-il pas opportun
de rpandre la vrit?--C'est, dites-vous, parce que l'opinion
n'est pas encore fixe. N'avons-nous pas, en France, des intrts
d'agriculture qui demandent la protection, et d'autres intrts
d'agriculture qui demandent la libert des changes; des industries
qui veulent tre protges, et des industries qui se plaignent du
rgime restrictif? Dans nos ports de mer, telle branche de commerce
_vit de la protection_, et telle autre proteste contre elle. Tout
cela ne forme-t-il pas une mle confuse?

Eh! sans doute, les uns sont _pour_ et les autres _contre_. Mais, par
le grand Dieu du ciel! ils n'ont pas tous raison en mme temps. On se
trompe de part ou d'autre; et, puisque les partisans du monopole, par
leurs journaux, leurs comits, leurs souscriptions, rpandent assez
leurs ides pour qu'elles se traduisent en lois, pourquoi les amis
de la libert ne feraient-ils pas de mme? Y a-t-il quelque moyen,
du faire cesser cette confusion dont vous parlez que de dbattre 
fond la question devant le publie? Ou bien les armes dont l'erreur
fait usage sont-elles interdites  la vrit, et faut-il que les
monopoleurs aient encore le monopole de la parole?

Quand les conflits auront peu  peu disparu par la force des
choses,--dites-vous,--alors surgira pour nous, comme pour
l'Angleterre, cette grande question de rforme, que l'Association
bordelaise cherche en vain aujourd'hui  prcipiter  contre-temps.

Fort bien: quand tout le monde sera d'accord, vous nous permettrez de
parler; et quand la lumire se sera faite _par la force des choses_,
vous ne verrez plus d'inconvnient  ce que nous en appelions _
la force des raisons_.--Trouvez bon que nous ne nous laissions pas
renfermer dans ce cercle vicieux. Vraiment, vous vous faites la part
trop belle, car votre proposition revient  ceci: Maintenant, il y a
conflit d'opinions; que les moyens d'information soient tous de notre
ct, et si, malgr cela, la doctrine de la libert triomphe par la
seule force des choses, alors la rforme commerciale pourra surgir,
non en fait, mais  l'tat de _question_.

Ensuite, toujours pour prouver que notre principe est faux et qu'en
tout cas il est inutile de chercher  le rpandre, vous dites: Il
y a vingt-six ans et plus que cette doctrine de la libert s'agite
en Angleterre. MM. Huskisson, Bowring et d'autres hommes minents
avaient form cole et poursuivaient avec un zle infatigable
la ralisation de leurs plans. Il a fallu cependant prs d'un
quart de sicle, dans un pays o les principes conomiques sont
admirablement tudis et compris, il a fallu qu' des doctrines
nouvelles _des faits vinssent, un  un, graduellement_ et par une
sorte d'attraction, prter toute l'autorit d'un problme rsolu,
avant qu'un homme d'tat, abdiquant ses convictions passes, ses
antcdents politiques, ost proclamer  la face de son pays qu'il
tait prt  entreprendre une oeuvre que jadis il et combattue. Il
s'est fait chez sir Robert Peel une rvolution dans ses ides et
dans son esprit. Pour qu'un tel homme fasse consciencieusement et
sans sourciller un pareil aveu, _ne faut-il pas que l'vidence l'ait
treint de toute part? etc._

Certes, si l'on voulait dmontrer tout  la fois la vrit de la
doctrine librale et la ncessit de constants efforts pour la
propager, on ne pourrait mieux dire.

Quoi! malgr ce qu'a de spcieux la doctrine de la restriction, les
faits sont venus un  un, comme par une sorte d'attraction, prter
 la doctrine oppose l'autorit d'un problme rsolu! Quoi! malgr
ses convictions et ses engagements protectionistes, sir Robert Peel
a t _treint de toute part d'une vidence telle_ qu'elle l'a amen
 confesser publiquement qu'une rvolution s'tait opre dans ses
ides et dans son esprit!--Et vous ne voulez pas que nous tenions
cette doctrine pour vraie!

D'un autre ct, il a fallu vingt-six ans  un peuple qui _tudie_
et qui comprend; il a fallu d'infatigables efforts  Huskisson, 
Bowring et  leur cole, avant que l'Angleterre ait pu mettre sa
lgislation en harmonie avec cette vrit;--et vous en concluez que
les amis de la libert, en France, n'ont qu' garder le silence et
laisser agir la _force des choses_!--En vrit, je ne puis comprendre
par quelle trange liaison d'ides de telles prmisses vous ont
conduit  de telles conclusions.

C'est,--dites-vous,--la fameuse Ligue Cobden, moins Cobden, que
Bordeaux vise  copier.

Avez-vous voulu faire la satire de la France? Certes, il n'est
personne qui puisse refuser son admiration  l'homme minent qui a
conduit la nation anglaise  triompher des whigs, des tories, de
l'aristocratie, du monopole, et, ce qui tait plus difficile, de
sa propre apathie et de ses prjugs.--Est-ce  dire qu'il n'y a
dans notre pays ni intelligence ni dvouement? Et la France est-elle
tellement puise d'hommes de mrite, qu'il n'en puisse plus surgir
pour rpondre aux ncessits du temps et  ses esprances?

Mais le systme protecteur, ajoutez-vous, n'a pas le mme caractre
en France qu'en Angleterre, et l'Association de Bordeaux a tort de
copier la Ligue de Manchester.

Eh! qui vous dit qu'on veut copier la Ligue? La Ligue a adopt la
tactique qui lui tait impose par le caractre de la lutte qu'elle
avait  souvenir; l'Association fera de mme.


11.--THORIE DU BNFICE[13].

[Note 13: _Mmorial bordelais_, du 26 fvrier 1846. (_N. E._)]

Lundi, en sortant de l'assemble, un monsieur m'accoste et me dit: Je
vous ai cout avec attention, vous avez articul ces paroles: Il
faut savoir enfin de quel ct est la vrit. Si nous nous trompons,
qu'on pousse la protection jusqu'au bout. Si nous sommes dans le
vrai, rclamons la libert, etc., etc.--Or, Monsieur, cela suppose
que _libert_ et _restriction_ sont incompatibles.

--Il me semble que cela rsulte des termes eux-mmes.

--Vous n'avez donc pas lu le _Moniteur industriel_? Il prouve
clairement que _libert_, _protection_, _prohibition_, tout cela
s'accommode fort bien ensemble, en vertu de la thorie du _bnfice_.

--Quelle est donc cette thorie?

--La voici en peu de mots. L'homme aspire  consommer. Pour
consommer, il faut produire; pour produire, il faut travailler; et
pour travailler il faut avoir en perspective un _bnfice_ probable,
ou, mieux encore, assur.

--Fort bien, et la conclusion?

--La conclusion, elle est bien simple: coutez le _Moniteur_! 
quelles mesures doit avoir recours un peuple qui veut tel produit,
qui cherche  arriver  la plus grande production possible, afin
d'arriver ainsi, par le plus court chemin possible,  une plus grande
consommation,  un plus grand bien-tre? videmment il doit _assurer
des bnfices_  quiconque entreprend telle industrie. Il doit
assurer des bnfices aux producteurs.

--Et le moyen?

--coutez encore le _Moniteur_: Pour dvelopper le plus possible le
travail, tantt la prohibition est bonne, tantt c'est la protection,
et tantt c'est la libert. Vous voyez que le _Moniteur industriel_
n'est pas plus pour la prohibition, que pour la protection, que pour
la libert.

--En d'autres termes: il faut que toute industrie gagne, de manire
ou d'autre.  celle qui donne un bnfice naturel, libert,
concurrence;  celle qui donne naturellement de la perte, le droit de
convertir cette perte en profit par le pillage organis. Il y aurait
bien des choses  dire l-dessus. Mais vous me rappelez une scne
dont j'ai t tmoin ces jours-ci. Voulez-vous me permettre de la
raconter?

--J'coute.

--J'tais chez M. le maire, lorsqu'est survenu un solliciteur
industriel, et voici le dialogue que j'ai entendu.

_L'Industriel._--monsieur le Maire, j'ai dcouvert dans mon jardin
une terre rougetre qui m'a paru contenir du fer, et j'ai l'intention
d'tablir chez moi, au milieu de la ville, un haut fourneau.

_Le Maire._--Vous vous ruinerez.

_L'Industriel._--Pas du tout, je suis sr de gagner.

_Le Maire._--Comment cela?

_L'Industriel._--Tout simplement par le bnfice.

_Le Maire._--O sera le bnfice, si vous tes forc de vendre au
cours, c'est--dire  12 ou 15 francs, du fer qui vous reviendra
peut-tre  100 francs, peut-tre  1,000 francs?

_L'Industriel._--C'est pour cela que je viens vous trouver.
Mettez-moi  mme de ranonner vos administrs non-seulement jusqu'
concurrence de mes pertes, mais encore au del, et vous aurez assur
 mon industrie des _bnfices_.

_Le Maire._--Mon autorit ne va pas jusque-l.

_L'Industriel._--Pardon, monsieur le Maire, n'avez-vous pas un octroi?

_Le Maire._--Oui; et, par parenthse, je voudrais bien qu'il ft
possible d'asseoir les revenus de la ville sur un autre moyen.

_L'Industriel._--Eh bien! mettez l'octroi  mon service: qu'il ne
laisse pas une parcelle de fer passer la barrire. Les Bordelais
seront bien forcs de venir acheter mon fer, et  mon prix.

_Le Maire._--Tous les autres travailleurs jetteront de hauts cris.

_L'Industriel._--Vous leur accorderez  tous les mmes faveurs.

_Le Maire._--Fort bien. En sorte que, comme vous aurez bien peu de
fer  fournir, nous aurons aussi peu de pain, peu de vtements, peu
de toutes choses. Ce sera le rgime de _la moindre quantit_.

_L'Industriel._--Qu'importe, si nous ralisons tous des _bnfices_,
en nous pillant les uns les autres lgalement et avec ordre?

_Le Maire._--Monsieur, votre plan est fort beau; mais les Bordelais
ne s'y soumettront pas.

_L'Industriel._--Pourquoi pas? Les Franais s'y soumettent bien. Je
ne demande  l'octroi que ce que d'autres demandent  la Douane.

_Le Maire._--Eh bien! puisqu'elle est si bnvole, adressez-vous 
elle et ne me rompez plus la tte. L'octroi est charg de prlever un
impt, et non de procurer des _bnfices_ aux industriels.

_L'Industriel._--Monsieur le Maire, encore un mot. Supposez que ma
requte ait prvalu il y a vingt ans; vous auriez aujourd'hui un haut
fourneau au milieu de la ville, qui ferait vivre au moins trente
ouvriers.

_Le Maire._--Oui, et Bordeaux serait rduit peut-tre  deux mille
mes de population.

_L'Industriel._--Vous comprenez que si, dans mon hypothse, on
voulait renverser l'octroi, mes trente ouvriers seraient sans ouvrage.

_Le Maire._--Et Bordeaux tendrait  redevenir ce qu'il est, une
splendide cit de cent mille habitants.

_L'Industriel_, en s'en allant.--Ce que c'est que d'avoir affaire
 un thoricien! Ne pas comprendre la thorie du _bnfice_!--Mais
j'irai trouver le directeur des Douanes, et ma cause n'est pas perdue.


12.-- M. LE RDACTEUR DE _L'POQUE_[14].

[Note 14: _Mmorial bordelais_ du 8 mars 1846.

                                                            (_N. E._)]

MONSIEUR,

Permettez-moi de fliciter l'_Association pour la libert des
changes_ de l'attention qu'elle obtient de ses adversaires. C'est un
premier succs, qui, j'espre, sera suivi de bien d'autres. Le temps
n'est plus o le monopole accablait de ses mpris ou touffait sous
la conspiration du silence tout effort dans le sens de la libert.
Tout en nous prchant la modration, vous nous en donnez l'exemple;
ce n'est pas nous qui refuserons de le suivre.

Mais, Monsieur, il s'agit ici de modration dans la forme, car,
quant au fond, en conscience, nous ne pouvons pas tre _modrs_.
Nous sommes convaincus que _deux et deux font quatre_, et nous le
soutiendrons opinitrement, sauf  le faire avec toute la courtoisie
que vous pouvez dsirer.

Il y en a qui professent que deux et deux font tantt trois, tantt
cinq, et l-dessus ils se vantent de n'avoir pas de _principes
absolus_; ils se donnent pour des hommes srieux, modrs, prudents,
pratiques; ils nous accusent d'intolrance.

Il y a de par le monde, dites-vous, des hommes qui s'arrogent le
monopole de la science conomique. Qu'est-ce  dire? Nous avons
foi en la libert comme vous en la protection. N'avons-nous pas le
mme droit que vous de faire des proslytes? Si nous employions la
violence, votre reproche serait fond. Singuliers monopoleurs, qui se
bornent  rclamer la libert pour les autres comme pour eux-mmes!
Vous mettons-nous le pistolet sur la gorge pour vous forcer 
_changer_, quand cela ne vous convient pas? Mais c'est bien _par la
force_ que les protectionistes nous _empchent d'changer_ lorsque
cela nous convient. Pourquoi ne font-ils pas comme nous? pourquoi, si
l'change est aussi funeste qu'ils le disent, n'en dtournent-ils pas
leurs concitoyens par la persuasion? Nous demandons la _libert_, ils
imposent la _restriction_; et ils nous appellent monopoleurs!

Vous nous reprochez d'tre des thoriciens, puis vous dites: Les
restrictions de la douane, qui sont un obstacle au dveloppement
des nations peu avances ou de celles qui sont  la tte de la
civilisation, ont t reconnues un puissant moyen d'mulation pour
celles qui ont encore quelques degrs  franchir.

En conomie sociale, je ne connais rien de plus systmatique, si
ce n'est les quatre ges de la vie des nations imagins par M. de
Girardin; vous vous rappelez cette bouffonnerie.

C'est dire, en d'autres termes:

L'change a deux natures opposes. Au haut et au bas de l'chelle
sociale, il est bon, il faut le laisser libre; dans les degrs
intermdiaires, il est mauvais, il faut le restreindre.

En d'autres termes encore:

_Deux et deux font quelquefois trois, quelquefois cinq, quelquefois
quatre._ Eh bien! Monsieur, que vous le vouliez ou non, c'est l une
_thorie_, et, qui plus est, une thorie fort trange; si trange,
que vous devriez bien vous donner la peine de la dmontrer. Car
comment l'change, utile  un peuple pauvre, devient-il nuisible  un
peuple ais, pour redevenir utile  un peuple riche? Tracez-nous donc
les limites exactes o s'oprent, dans la nature intime du _troc_,
ces tonnantes mtamorphoses.

Voici le systme de M. de Girardin:

PREMIER GE.--_Importation._--(C'est le temps heureux o les peuples
reoivent sans donner.)

SECOND GE.--_Protection._--(Alors on ne reoit ni ne donne.)

TROISIME GE.--_Exportation._--(Devenu plus avis, le peuple, pour
s'enrichir, _donne_ toujours, sans _recevoir_ jamais.)

QUATRIME GE.--_Libert._--(Chacun fait librement ses ventes et ses
achats, dtestable rgime, dont M. de Girardin nous dgote, en ayant
soin de nous prvenir qu'il ne convient qu'aux nations en dcadence
et en dcrpitude, comme l'Angleterre.)

Votre systme est plus simple, mais il repose sur la mme ide, qui
est celle-ci:

Sous le rgime de la libert, les nations les plus avances
craseraient les autres de leur supriorit.

Mais cette supriorit,  quoi se rduit-elle?

Les Anglais ont de la houille et du fer en abondance, des capitaux
inpuisables, auxquels ils ne demandent que 2-1/2 pour 100, des
ouvriers habiles, disposs  travailler seize heures par jour.--Fort
bien!  quoi cela aboutit-il?  fournir  l'ouvrier, pour 50
centimes, le couteau ou le calicot qui, sans cela, lui coteraient 3
francs. Quel est le vrai gagnant?

--Les Polonais ont un sol fertile, qui ne cote rien d'achat et
presque rien de culture. Eux-mmes se contentent d'une chtive
rmunration, en sorte qu'ils peuvent inonder la France de bl  8
francs l'hectolitre.--Je ne crois pas le fait, mais supposons-le
vrai; que faut-il en conclure? Que le pain en France sera  bon
march. Or  qui profite le bon march? Est-ce au vendeur ou 
l'acheteur? Si c'est  l'acheteur, quelle n'est pas l'inconsquence
de la loi franaise d'interdire  la population franaise l'achat du
bl polonais, sur le fondement qu'il ne cote presque rien!

On dit que le travail s'arrterait, en France, faute d'aliment, si
l'tranger tait admis  pourvoir  tous nos besoins.--Oui, si les
besoins et les dsirs de l'homme n'taient pas illimits. L'ternel
cercle vicieux de nos adversaires est celui-ci: ils supposent que
la production gnrale est une quantit invariable, et apercevant
que, grce  l'change, elle sera obtenue avec une rduction de
travail, ils se demandent ce que deviendra cette portion de travail
surabondant.

Ce qu'il deviendra?--Ce qu'est devenu le travail que la bonne nature
a mis en disponibilit quand elle nous a donn gratuitement de l'air,
de l'eau, de la lumire.

Ce qu'est devenu le travail que l'imprimerie a rendu inutile pour
un nombre donn d'exemplaires d'un mme livre, lorsqu'elle s'est
substitue au procd des copistes.

Ce que devient mon travail, quand le boulanger avec une heure de
peine m'en pargne six; ce que devient le vtre, quand le tailleur
vous fait, en un jour, l'habit qui vous prendrait un mois, si vous
le faisiez vous-mme.

La somme des satisfactions[15] restant la mme, tout travail rendu
superflu par l'invention ou par l'change est une conqute pour le
genre humain, un moyen d'tendre le cercle de ses jouissances.

[Note 15: Ici le mot _satisfactions_, prfr par l'auteur 
_consommations_, montre que, longtemps avant d'crire _les
Harmonies_, il jugeait ncessaire d'introduire quelques modifications
dans la langue de l'conomie politique.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis douloureusement
affect quand je viens  songer qu'une nuance presque imperceptible
spare, au moins en doctrine, les amis de la libert de ceux de
la protection. Il suffirait, pour que nous nous accordions, que
ces derniers, par une petite volution, aprs avoir vu, comme
aux Gobelins, le revers de la tapisserie, consentissent  aller
contempler sur l'autre face l'effet dfinitif.--Essayez: placez-vous
un moment au point de vue, non du producteur, mais du consommateur;
non du _vendeur_, que toute concurrence importune, mais de
l'_acheteur_,  qui elle profite. Demandez-vous si les besoins des
uns sont faits pour tre exploits par les autres; si les estomacs
ont t crs et mis au monde pour l'avantage des propritaires
fonciers; si nos membres nous ont t donns pour que monsieur tel
ou tel ait le privilge de les vtir. Mettez-vous du ct de ceux
qui ont faim et froid, qui sont dnus et ignorants, et vous serez
bientt rang sous la bannire de l'_abondance_, d'o qu'elle vienne.

Quelle que soit la magie du mot _libert_, dites-vous, il y a une
autre ide qui exerce plus d'empire sur les populations, c'est celle
des droits du travail.

Les droits du travail! Vous voulez dire les droits des travailleurs?
Eh bien! parmi ces droits, ainsi que l'a dit le digne prsident
de l'Association bordelaise, en est-il un plus naturel, plus
respectable, plus sacr, que celui de troquer ce que l'on a produit
 la sueur de son front? Voyez o vous vous jetez: le _droit_ mis en
opposition avec la libert! le _droit_ plac dans la _restriction_!

Enfin, vous nous menacez d'une coalition de producteurs.

Nous ne la craignons pas. Elle n'est pas  natre; elle agit, elle
fonctionne, elle exploite la protection. Cette entente cordiale
d'intrts divergents est un vrai miracle au sein du pays. Aprs
tout, le pis qui puisse nous arriver, c'est qu'elle persvre, et
nous avons mille chances pour qu'elle s'vanouisse.


13.--LE LIBRE CHANGE EN ACTION[16].

[Note 16: _Mmorial bordelais_, du 12 mars 1846.

                                                            (_N. E._)]

Monsieur le Rdacteur,

Nous avons dj fait bien de la thorie sur la _libert commerciale_.
Nous en ferons encore, je l'espre; mais voici de la libert
pratique, vivante, en chair et en os. Il ne s'agit plus de livres,
d'articles de journaux, de raisonnements; il s'agit de deux millions
d'hommes placs au centre de l'Europe, pratiquant le _libre
change_, dans le sens le plus rigoureux du mot, c'est--dire se
soumettant volontairement  toutes les concurrences, sans se dfendre
lgislativement contre aucune. Je crois donc utile que vous admettiez
dans vos colonnes des extraits un peu tendus d'un _rapport_ fait 
la Chambre des Communes, par l'honorable reprsentant de Kilmarnock,
sur l'tat du commerce et de l'industrie en Suisse.

..... C'est une chose bien faite pour exciter l'attention de toute
personne rflchie que les manufactures suisses, presque inaperues
et entirement prives de _protection_, soient graduellement
parvenues  couler leurs produits sur tous les marchs du monde,
quelque loigns et inaccessibles qu'ils parussent. Certes on ne peut
attribuer un rsultat aussi remarquable  la position gographique
de la Suisse; car, d'une part, elle ne produit pas les matires
premires ncessaires  ses fabriques, de l'autre, elle n'a d'autres
points d'expdition que ceux que les puissances voisines consentent 
lui prter, aux conditions qu'il leur plat. Aucune de ses fabriques
ne doit sa prosprit  la _protection_ ou  l'intervention de la
loi. Cependant il n'est pas moins vrai que, sans le concours des
douanes pour amortir l'action de la rivalit extrieure, ses progrs
sont sans exemple dans l'histoire des pays manufacturiers. Je
m'attendais bien  trouver en Suisse un vivant et instructif exemple
de la vrit des principes conomiques rduits en pratique; mais je
ne pouvais souponner qu'ils avaient produit une si grande somme de
contentement et de bonheur, et qu'ils eussent lev une si grande
proportion de la classe ouvrire  la dignit et au bien-tre.

S'il y a des dfauts et des lacunes dans les dtails que j'ai 
soumettre  vos Seigneuries, j'espre qu'elles n'oublieront pas
qu'il est fort difficile de recueillir les faits, dans un pays o la
puissance publique n'intervient nullement dans l'industrie, o il
n'existe ni douane, ni aucun systme de taxes qui ncessitent des
rapports officiels.

Dans de tels pays, les questions de consommation, d'entre et de
sortie chappent ncessairement  toute apprciation rigoureuse,
quant  leur fluctuation et  leur progrs. Quoique j'aie rencontr
tous les gouvernements suisses sans aucune exception, trs-disposs
 me communiquer toutes les informations qui taient en leur
pouvoir, cependant il est toujours arriv que les connaissances
statistiques ne m'ont pas t accessibles. Mais il est impossible de
se mprendre sur le mrite d'une politique dont le rsultat clate
dans la satisfaction et la prosprit gnrales. Dans la plupart
des cantons manufacturiers de la Suisse, le pouvoir lgislatif est,
non pas indirectement, mais trs-directement aux mains des classes
populaires. Si leur systme commercial tait oppos  l'intrt
commun, il ne pourrait pas subsister un seul jour; mais il est
sanctionn par l'universelle exprience et l'universelle approbation.
Deux millions d'hommes, placs dans les conditions les plus
dsavantageuses, ont fait systmatiquement l'preuve de la libert
absolue du commerce. Les rsultats incontestables sont de nature 
dtruire tous les doutes de l'observateur honnte et dsintress.

La Suisse est trs-loigne de tout grand centre commercial; le
coton qu'elle fabrique doit y tre transport, pendant des centaines
de milles, de la Mditerrane ou des rivages encore plus loigns de
l'Atlantique. Elle importe la soie de la France et de l'Italie, et la
laine de l'Allemagne.

Lorsque ses produits cherchent un march extrieur, ils rencontrent
les mmes droits, les mmes risques et les mmes frais d'un transit
lent, difficile et dispendieux; il faut qu'ils traversent les
montagnes du Jura ou des Alpes. Cependant, malgr ces obstacles, on
les trouve sur tous les grands marchs de l'univers, et la raison
en est simple: en Suisse, l'industrie est abandonne  elle-mme;
la richesse n'a point t dtourne par les lois de sa tendance
naturelle; on n'y a pas vu cette lutte stupide encourage par le
gouvernement entre les monopoles du petit nombre et les intrts
des masses. Le consommateur est rest libre d'acheter au meilleur
march, comme le producteur de vendre au march le plus lev, et
la situation actuelle de l'industrie suisse, ainsi que son avenir,
examin dans ses dtails, auront quelque influence sur les personnes
auxquelles les principes de la libert commerciale sont antipathiques.

On aurait pu s'attendre  ce que le rgime prohibitif, par lequel
les tats circonvoisins ont dfendu leurs frontires, et jet
l'alarme parmi les manufacturiers suisses et les et entrans
 chercher des allis commerciaux, en adoptant une lgislation
semblable, faussement appele protectrice; mais telle n'a pas t
la tendance de l'opinion, ni les enseignements de l'exprience
en Suisse. Plusieurs des manufacturiers les plus clairs m'ont
assur que quoiqu'ils aient t fort alarms en 1814 par les
grands changements politiques de cette poque, et fort dsireux de
contracter des arrangements avec d'autres puissances, bass sur la
rciprocit, ils taient maintenant convaincus que la politique
du libre change et du libre transit tait la plus sage et la
meilleure. Malgr les dsavantages naturels des cantons suisses,
 raison de leur position gographique, je suis persuad qu'il
n'existe pas dans le monde une industrie manufacturire plus saine,
plus vigoureuse et plus lastique que celle de ce pays. Quoique,
d'un ct, elle soit un objet de terreur pour les intrts protgs
des manufacturiers franais, quoique les marchs d'Allemagne et
d'Italie se resserrent de plus en plus pour elle, continuellement
elle gagne du terrain et fait des progrs vers de nouvelles rgions.
La consommation qu'elle trouvait autrefois en Europe est maintenant
dpasse de beaucoup par celle des tats transatlantiques, et la
Suisse, en persvrant courageusement dans sa politique intelligente,
a tabli ses manufactures sur la large et inbranlable base de la
production  bon march. En traversant les diffrents districts,
j'ai constamment rencontr des marchands et des manufacturiers qui
avaient nou des relations avec les contres les plus loignes du
globe. Ils ont assur qu'ils taient maintenant dgags des anxits
que leur avaient fait prouver les lignes de douane dont la France,
l'Allemagne et l'Italie avaient entour leurs frontires; qu'en fait
ils taient indpendants de la politique troite et goste qui avait
cr les tarifs de tant de nations europennes; que ces tarifs mmes
les avaient forcs d'explorer des champs plus vastes, et o leurs
capitaux ainsi que tous leurs moyens de production trouvaient un
emploi illimit.

En 1820, la Dite suisse, au sein de laquelle des rclamations
nergiques s'taient produites contre les mesures prohibitives du
Gouvernement franais, essaya, par voie de reprsailles, d'introduire
le rgime protecteur dans la lgislation du pays. En ralit, il
n'eut que quelques mois d'existence, et les obstacles  la libert
des communications succombrent graduellement sous la pression de
l'opinion publique et l'instinct des intrts bien entendus. Il
n'est aucun sujet sur lequel j'aie trouv une telle communaut
de sentiments que celle qui existe  l'gard des bienfaits que
la libert commerciale a rpandus sur le pays. Mme parmi les
industriels qui, en apparence, auraient t les plus intresss 
la protection et  la prohibition, plusieurs avouaient que leurs
opinions taient changes. Un certain nombre de fabricants, qui
d'abord avaient t les ardents promoteurs des droits de douane sur
les produits trangers, et se considraient comme ayant un droit
exclusif  la consommation nationale, notamment quand les tats
voisins repoussaient leurs propres produits, taient maintenant
convaincus par l'exprience que leurs vues avaient t errones, et
que leurs tablissements avaient acquis une force et une solidit
qu'une lgislation prohibitive n'aurait jamais pu leur donner. L'un
des principaux filateurs disait: Dans tous les magasins, dans toutes
les boutiques du pays, les produits anglais et franais sont tals
cte  cte avec les ntres; ils n'ont pay aucun droit; les ntres
n'ont reu aucune protection; et quelque insignifiants qu'aient t
nos premiers essais, quelque restreints qu'aient t nos dbouchs,
le Gouvernement crut devoir nous refuser une main secourable et nous
forcer  aviser pour nous-mmes. Cependant, en dpit de la terrible
concurrence du capital britannique et du got franais, nous avons
russi. L'histoire du dernier sicle n'est pour nous que l'histoire
de nos progrs. Malgr tous les obstacles, faibles comme nous sommes,
sans aucun port d'expdition que ceux que nous tenons du bon plaisir
de nos voisins, nos articles se sont fait jour et se dbitent dans
les quatre coins du monde.

Les rflexions se prsentent en foule  la lecture de ce rapport. On
pourrait demander aux protectionistes: O sont donc les invasions,
les inondations de produits trangers qui eussent d tuer le travail
national en Suisse? On pourrait faire bien d'autres questions encore.
J'aime mieux laisser  ce prcieux document toute la force qu'il
porte en lui-mme.


14.--QU'EST-CE QUE LE COMMERCE[17]?

[Note 17: _Courrier franais_ du 1er avril 1846.

                                                            (_N. E._)]

L'argument qu'il est de mode aujourd'hui d'opposer  la libert des
changes a t port  la tribune nationale par M. Corne. C'est
celui-ci:

Attendons, afin de pouvoir lutter avec l'tranger _ armes gales_,
que nous ayons autant que lui de capitaux, de fer, de houille, de
routes, et alors nous affronterons les prils de la concurrence.

Ceci implique que le bon march auquel l'tranger peut nous livrer
certains produits est justement le motif pour lequel on nous dfend
de les acheter.

L-dessus je me demande: _Qu'est-ce que le commerce_? Une chose est
 meilleur march dans tel pays tranger qu'en France; est-ce une
raison pour nous abstenir de commercer avec ce pays? ou bien est-ce
un motif de commercer avec lui le plus tt possible?

Si les monopoleurs ne s'en mlaient pas, la question serait bientt
rsolue. Non-seulement les ngociants dcideraient que c'est l un
motif suffisant pour dterminer le commerce, mais encore que c'est le
motif unique, qu'il n'y en a pas d'autre possible, ni mme imaginable.

Mais ces messieurs raisonnent autrement, en fait de commerce, que les
commerants. Ils disent: Ce qui est plus cher au dehors qu'au dedans,
laissons-le entrer librement; et ce qui est  meilleur march,
repoussons-le _de par la loi_.

Il est possible que le _principe absolu_ de la prohibition ne soit
pas dans les actes de ces lgislateurs, mais il est trs-certainement
dans leur _expos des motifs_.


LIBERT, GALIT.

M. Corne a mis l'_galit_ en opposition avec la _libert_.

Cela seul devrait l'avertir qu'il y a un vice radical dans sa
doctrine. En tout cas, une chose m'tonne: comment ose-t-on prendre
sur soi d'opter, quand on a le malheur de croire que la libert et
l'galit sont incompatibles?

M. Corne a opt, nanmoins; et, rduit  sacrifier l'une ou l'autre,
c'est la libert qu'il immole.

La libert! mais c'est la justice!

Pierre rencontre Paul, et lui dit: Mon ami, je fais de la toile, et
je vous en vendrai, pourvu que vous me permettiez de mettre la main
dans votre poche et d'en retirer un prix qui me satisfasse.--Paul
rpond: Ne prenez pas cette peine, je sais quelqu'un qui me donnera
de la toile  moiti prix.--De quel ct est le bon droit?--La loi
tranche la question en mettant au service de Pierre la baonnette du
douanier.

Qu'y faire? dites-vous: la justice et la libert sont d'un ct;
l'galit et la prosprit, de l'autre; il faut choisir.

Triste alternative, ou plutt drisoire blasphme. Non, il n'est
pas vrai qu'il y ait entre le _juste_ et l'_utile_ un irrmdiable
conflit. Cette doctrine contredit les faits autant qu'elle choque la
raison.

Car enfin qui protgez-vous? Celui qui lve des bestiaux, _aux
dpens_ de ceux qui mangent de la viande; celui qui a obtenu des
concessions houillres ou qui possde des forts, _au dtriment_ de
ceux qui ont besoin de faire cuire leurs aliments ou de rchauffer
leurs membres engourdis; le petit nombre, _au prjudice_ du grand
nombre.

Vous parlez de la classe ouvrire. Et quel est le langage que
tient le monopoleur au charpentier, au maon, au cordonnier, 
cette innombrable famille d'artisans auxquels la douane n'a aucune
compensation  donner? Le voici:

Il vous faut du pain, du vin, des vtements, du feu, du fer. Prenez
une bche, et si vous trouvez un coin de terre inoccup, labourez-le;
semez-y du bl, du lin et du gland; plantez-y de la vigne, cherchez-y
du minerai, faites-y patre vos troupeaux, et rien ne vous manquera.

Hlas! dit chaque ouvrier, votre conseil est excellent, mais je ne
puis le suivre. Heureusement que j'ai des bras. Je puis tailler la
pierre, ou manier la hache et pousser le rabot. On me payera, et avec
mon salaire j'achterai les objets ncessaires au maintien de mon
existence.

Mais alors, dit  chacun le monopoleur: Pain, bois, viande, laine,
je te forcerai de l'acheter  ma boutique, ainsi que ta truelle, ta
hache et ton rabot. J'ai mme fait une loi pour que tu n'en obtiennes
que le moins possible en change de ton labeur.

Et puis il ajoute: _Tu n'es pas libre,--mais que l'galit te
console!_


15.-- M. LE MINISTRE DE L'AGRICULTURE ET DU COMMERCE[18].

[Note 18: _Mmorial bordelais_, du 6 avril 1846.

                                                            (_N. E._)]

MONSIEUR LE MINISTRE,

Lorsque vous tes mont  la tribune pour proclamer la politique
commerciale du cabinet, nous nous attendions  ce que vous vous
prononceriez sur cette question: _En matire d'changes, la
restriction vaut-elle mieux que la libert?_

Si, aprs avoir reconnu que la restriction est un mal, qu'elle
implique ncessairement fausse application de travail humain et
dperdition de services naturels, qu'elle quivaut, par consquent, 
une limitation de force, de richesse, de bien-tre et de puissance,
vous eussiez ajout: Nanmoins, nous ne proposons pas l'abolition
du rgime restrictif, parce que l'opinion publique le soutient, et
que, sous un gouvernement reprsentatif, la conviction ministrielle
doit cder devant la volont nationale,--nous comprendrions ce
langage. Il nous ferait entrevoir que le ministre sympathise
avec les associations qui se forment pour propager les saines
doctrines conomiques et pour contre-balancer l'influence, jusqu'ici
prpondrante, des coalitions protectionistes.

Si vous aviez dit encore:

Alors mme que la majorit apercevrait la funeste dception
qui est au fond du rgime protecteur, de ce rgime qui voit un
profit national dans tout ce que les industries s'arrachent les
unes aux autres, il n'en est pas moins vrai qu'il a cr un tat
de choses artificiel, que le Gouvernement ne peut dtruire sans
mnager la transition, sans prparer surtout des ressources aux
ouvriers dclasss ou hors d'tat d'entreprendre de nouvelles
carrires,--nous vous comprendrions assurment, et nous nous
fliciterions d'apprendre que le cabinet a un but vers lequel il est
prt  marcher.

Mais tel n'a point t votre langage, et nous vous avons entendu,
avec regret, attaquer l'change dans son principe.

Car vous avez dit formellement que la protection ne doit se relcher
qu' mesure que l'industrie nationale peut lutter _ armes gales_
contre l'industrie trangre.

Ce qui quivaut  ceci: tant qu'une diffrence dans le prix de
revient dterminerait l'change international, il sera interdit. Nous
le permettrons sitt qu'il cessera d'tre utile.

Or c'est bien l le condamner dans sa seule raison d'tre.

En Angleterre, dites-vous, le fer et la houille se trouvent en
abondance, presque partout; dans les mmes localits, les moyens de
transport vers l'intrieur et vers la mer, par les rivires, les
canaux et les chemins de fer, sont multiplis et faciles, les ports
et les rades sont en grand nombre, srs et dans le meilleur tat.....
Les capitaux et les moyens de crdit surabondent, d'immenses
tablissements industriels ont presque tous rachet leur mise de
fondation, etc.

Voil certes bien des avantages naturels et acquis. Ne serions-nous
pas heureux que les Anglais nous les cdassent _gratuitement_?

Et c'est ce qui arriverait par la libert des changes. Car en quoi
se rsument ces avantages?--En bon march.--Et  qui profite le bon
march?-- l'acheteur.--Donc laissez-nous acheter.

Si l'on cherche la cause de la modicit du prix auquel les Anglais
livrent leur fer et leur houille, on trouve qu'elle provient de ce
que les avantages que vous numrez concourent _gratuitement_  la
cration de ces produits. Les Anglais, comme dit M. Lestiboudois,
se contentent de retirer un intrt fort abaiss de leurs capitaux;
leurs ouvriers livrent beaucoup de travail contre peu de salaire; et
quant  la sret des rades, la facilit des roules, l'abondance et
la proximit du combustible et du minerai, tout cela ils le donnent
_par-dessus le march_. C'est une coopration trs-effective, qui
pourtant n'entre pour rien dans le prix; c'est un don gratuit fait au
consommateur, si celui-ci n'avait pas la folie de le repousser.

Tel est le bnfice de l'change, non-seulement dans ce cas
particulier, mais dans tous les cas imaginables. Il rend l'acheteur
participant des _avantages naturels_ dont le vendeur n'est qu'en
possession apparente. Je dis plus, celui-ci n'en est que le
dpositaire, le dispensateur; et c'est celui-l qui en recueille
tout le fruit. Par le bon march du sucre, l'avantage de la haute
temprature des tropiques est vritablement confr aux Europens;
par le bon march du pain, l'avantage d'une chute d'eau est
rellement confr  ceux qui le consomment.

Lors donc qu'avec MM. Corne et Lestiboudois vous avez dit:
Attendons, pour proclamer la libert, de pouvoir lutter avec les
Anglais, _ armes gales_,--vous avez condamn radicalement les
changes, puisque votre proposition implique qu'ils doivent tre
interdits prcisment par le motif mme qui les dtermine.

Vous dites que la marche suivie par l'Angleterre n'est pas un
hommage rendu  la thorie absolue de la libert commerciale; que
l'Angleterre retire la protection  celles de ses industries _qui
peuvent s'en passer_; qu'elle se fait enfin librale l seulement o
elle n'a rien  craindre du rgime libral.

De telles assertions, rptes par un grand nombre d'orateurs et de
journaux, ont lieu de nous surprendre. Elles seraient incontestables,
si M. Peel se ft born  rduire les droits sur la houille, le fer,
les tissus de lin et de coton. Mais  quoi l'Angleterre a-t-elle
ouvert ses ports? Aux crales, aux bestiaux, au beurre, aux
fromages, aux laines. Or, dans des ides restrictives, n'avait-elle
pas autant de motifs pour repousser ces choses que nous pouvons en
avoir pour repousser la houille et le fer?

Qu'invoquaient les propritaires et les fermiers anglais pour
demander le maintien de la protection? L'lvation du prix des
terres et de la main-d'oeuvre, l'infertilit du sol, la pesanteur
des taxes, l'impossibilit, par ces motifs, de soutenir la
concurrence trangre.--Et que leur a rpondu le cabinet?--Toutes ces
circonstances se traduisent en _chert des aliments_, et la chert,
qui arrange le producteur, mais qui nuit au consommateur, nous n'en
voulons plus.--Et ce n'est point l un hommage rendu  la thorie du
libre change!

Qu'invoquent nos actionnaires de mines et de forges pour perptuer la
protection? La difficult des transports, la distance qui spare le
combustible du minerai, l'impossibilit par ces motifs de soutenir la
concurrence trangre.

Et que leur rpondez-vous?--Toutes ces circonstances se traduisent
en _chert de la houille et du fer_, et la chert, qui nuit au
consommateur, mais qui arrange le producteur, nous la maintiendrons.

Vous pouvez bien croire que l'Angleterre se trompe, mais vous ne
pouvez pas dire qu'elle agit selon votre principe.

Vous ajoutez, il est vrai, qu'elle a tir du rgime prohibitif
tout le parti qu'on en peut tirer.--Ceci suppose que c'est un bon
instrument de richesses, et mme c'est sur lui que vous comptez pour
porter notre marine, notre industrie et nos capitaux au niveau de
ceux de nos voisins.

Mais c'est l la question. Il s'agit de savoir si capitaux, marine,
industrie, ne grandiraient pas plus vite par le travail et l'change
_libres_ que par le travail et l'change _contraris_.

Vous affirmez que la protection, qui, selon vous, a port si haut la
puissance anglaise, produit chez nous des effets aussi grands que
rapides.

En ce cas, il n'y a rien  faire, si ce n'est de la renforcer; et
nous pourrions tre surpris que vous annonciez un projet de loi qui
adoucira nos tarifs.

Nous aimons mieux nous en fliciter et vous venir en aide dans la
sphre o il nous est donn d'agir.

Vous mditez une rforme. Mais personne, assurment, n'est plus en
mesure que vous de savoir combien vous rencontrerez de rsistances,
non-seulement dans les intrts alarms, mais encore dans une
opinion publique sincre, mais gare. Voulez-vous un point d'appui?
Nous vous l'offrons.--Depuis longtemps, grce  la puissance de
l'association, l'cole protectioniste se fait seule entendre en
France. C'est aussi au moyen de l'association que nous voulons donner
une voix  l'cole librale. Soyez neutre. Nous propagerons le
principe de la libert pendant que d'autres prcheront le principe
de la protection. La vrit jaillira du dbat. Et si nous parvenons
 faire prvaloir notre doctrine dans l'esprit public, quelle vaste
perspective s'ouvre devant nous! La douane, rendue  sa destination
essentielle, versera certainement cent millions de plus au trsor;
la paix, solidement tablie, vous permettra certainement aussi de
retrancher cent millions au budget de la guerre. Avec un excdant
de deux cents millions, que de grandes choses ne pouvez-vous pas
entreprendre! Que d'impts onreux ou impopulaires ne pouvez-vous pas
dgrever! Oui, si la libert commerciale est en elle-mme une grande
et magnifique rforme, elle est le point de dpart de rformes plus
grandes et plus magnifiques encore, bien dignes d'veiller une noble
ambition dans le sein d'un cabinet auquel on reproche, avec quelque
raison, une immobilit dont le pays s'tonne, et dont il commencera
bientt peut-tre  se lasser.


16.-- MONSIEUR LE RDACTEUR DU _COURRIER FRANAIS_[19].

[Note 19: _Courrier franais_ du 11 avril 1846.

                                                            (_N. E._)]

J'aie toujours trouv fort hardi, presque impertinent, l'usage
d'attribuer le langage d'un journal au personnage qu'on suppose
en tre le patron, et de se servir de ces locutions: _M. Guizot
dit_;--_M. Thiers affirme_;--_M. de Metternich nous rpond_,--et
cela  propos d'un _premier Paris_ dont il est plus que probable que
ces illustres patrons n'ont eu aucune connaissance. Ce n'est pas que
j'aie la simplicit d'ignorer, tout villageois que je suis, les liens
qui attachent certaines feuilles  certains hommes politiques; mais,
je le rpte, la formule banale dont je parle me semble renfermer une
double insulte; elle dit au patron qu'on interpelle: Tu n'as pas le
courage d'avouer tes paroles!--et au client suppos: Tu n'es qu'un
commis  gages!

Aussi je me garderai de faire remonter  M. Thiers la responsabilit
de l'article qui a paru hier dans le _Constitutionnel_, _sur_ ou
_contre_ la libert des changes. Et pourtant, quand on voit ce
manifeste suivre de si prs celui du _Journal des Dbats_, et ces
deux feuilles lever bannire contre bannire, ne peut-on pas
supposer, sans sortir du domaine des conjectures permises, que M.
Thiers et M. Guizot ont transport leur lutte sur le terrain de la
rforme commerciale?

S'il en est ainsi, on ne peut pas fliciter M. Thiers du rle qu'il
a pris.--Se placer dans les ides rtrogrades, planter sa tente au
milieu du camp des monopoles, chercher la force dans la sympathie des
intrts gostes, c'est assurment manquer de tact; c'est engager la
partie avec des chances, peut-tre _actuellement_ favorables, mais
qui, de leur nature, doivent aller toujours s'amoindrissant; c'est
abandonner  son adversaire des auxiliaires puissants: la libert, la
vrit, la justice, l'intrt gnral et le dveloppement naturel de
la raison publique.

Mais laissons l le champ des conjectures, et, sans nous occuper
des ressorts plus ou moins problmatiques qui agissent sur le
journalisme, examinons en lui-mme l'article du _Constitutionnel_.

La premire erreur o tombe cette feuille, c'est de supposer que les
associations qui se forment pour la dfense de la libert, en matire
d'changes, aspirent  supprimer la douane, et qu'elles attribuent
cette porte  la rforme de sir Robert Peel.

 lire la plupart des apprciations de la mesure de sir Robert
Peel, et quand on ignore les conditions d'existence mercantile de
la Grande-Bretagne, on est tent de croire que, sous peu, il n'y
aura plus chez nos voisins, ni taxes  l'entre, ni douanes. C'est,
il faut le dire, une illusion bien nave; car, malgr les rformes,
le gouvernement anglais s'arrange de manire  retirer encore des
douanes un revenu de 450  500 millions de francs. Malgr les
rformes, il n'y aura pas un douanier de moins sur cette vaste
tendue de ctes; malgr les rformes, le mtier de _smuggler_ sera
encore trs-lucratif; malgr les rformes, enfin, le tabac, le th,
les eaux-de-vie, les vins continueront  tre frapps de taxes
tellement exorbitantes, qu'on chercherait en vain dans les tarifs des
autres peuples des droits aussi levs sur les mmes articles. Si
vous appelez cela de la libert commerciale, il faut avouer que vous
tes faciles  contenter et que vous tes d'excellente composition
pour l'application des principes.

Oui, nous sommes d'excellente composition avec le fisc, dont, _en
tant qu'association_, nous ne nous occupons pas. Mais nous sommes
moins faciles  l'gard de la _protection_, avec laquelle, je
l'espre, nous ne transigerons jamais.

Au moment o beaucoup de bons esprits sentent la ncessit de s'unir
pour la propagation des saines doctrines conomiques, nous croyons
utile d'insister sur cette distinction fondamentale et de fixer, de
manire  ce qu'on ne puisse plus s'y mprendre, le vrai caractre
des associations qui se forment.--Nous n'avons pas besoin de dire que
nous n'exprimons ici que notre opinion personnelle.

Napolon a dit: La douane n'est pas seulement un instrument fiscal,
elle doit tre encore et surtout un moyen de protger l'industrie.
Prenant le contre-pied de cette sentence, nous disons: La douane ne
doit pas tre un moyen de protger l'industrie et de restreindre les
changes; mais elle peut tre un moyen comme un autre de prlever
l'impt. L est toute la pense de l'_Association_. Elle ne doit
pas, elle ne _peut_ pas tre ailleurs.

Nous ferons encore connatre son esprit et sa porte par une autre
opposition.

Sous le titre de _Comit central pour la dfense du travail
national_, une socit s'est forme en France, et son objet avou
est d'exploiter l'institution des douanes, non-seulement au dtriment
du _public consommateur_, mais au dtriment du fisc lui-mme.

L'Association pour la libert des changes a pour mission de propager
le principe directement oppos  celui du _Comit central_.

Elle rclame pour tout Franais, en ce qui ne blesse ni l'ordre
public ni les bonnes moeurs, la _plnitude du droit de proprit_,
lequel implique la facult d'opter entre la consommation et l'change.

Elle demande que la _libert d'acheter_ au dehors soit reconnue et
garantie aussi bien que la _libert de vendre_ au dehors, d'autant
plus que ce qui restreint l'une limite ncessairement l'autre.

De ce que l'association rclame pour tous les produits le libre
passage de la frontire, il ne s'ensuit pas qu'elle s'oppose  ce
qu'une taxe fiscale les atteigne soit  l'entre soit  la sortie.
Sans renoncer  discuter accessoirement l'opportunit et la quotit
de ces taxes, _il suffit quelles soient calcules exclusivement dans
un but de fiscalit_, pour qu'elles sortent de la comptence de
l'Association. Elle ne s'attaque pas au fisc, mais  la protection.
Elle s'lve contre le systme qui consiste  exagrer le droit, mme
au prjudice du trsor, dans le but avou d'lever le prix d'une
denre, afin d'accrotre, aux dpens du consommateur, la rmunration
naturelle du producteur. Elle soutient que c'est l une violation de
la proprit et une usurpation commise par la loi.

Ici se prsente une difficult que je crois devoir aborder
ouvertement, car, d'un ct, sous peine d'introduire la dissension
dans son sein, l'Association ne doit pas se laisser entraner 
poursuivre des rformes, quelque sduisantes qu'elles paraissent,
_qui ne sont pas dans son principe_; et, d'une autre part, il importe
qu'on sache bien au dehors o elle commence, o elle s'arrte, quelle
est la sphre de son activit et le terme prcis de ses prtentions.

Nous l'avons dj dit, un droit de douane peut tre soit fiscal, soit
protecteur. Malheureusement il peut tre aussi, et il est presque
toujours  la fois l'un et l'autre.

Il est _fiscal_ quand la charge qu'il impose au public profite _tout
entire_ au trsor, c'est--dire au public lui-mme. Tels sont les
droits sur le _th_ et les autres denres qui n'ont pas de similaires
dans le pays. En ce cas, pas de difficult, l'Association ne s'en
mle pas. De tels droits peuvent tre fort diffremment apprcis,
et,  cet gard, l'opinion de chaque socitaire est rserve.
Mais enfin c'est une question d'impt; la protection n'y est pour
rien, et l'Association non plus. Pour le dire en passant, on voit
combien le _Constitutionnel_ s'est mpris quand, pour prouver que la
rforme anglaise est _tout ce qu'il y a de plus vulgaire_, il cite
prcisment les taxes qu'elle a laisses subsister sur les denres de
cette catgorie. Il ne voit pas que c'est en cela que consiste tout
le libralisme de la mesure.

Le droit est exclusivement _protecteur_ quand il empche
l'importation de la marchandise trangre, comme dans les cas de
prohibition ou de droits prohibitifs.--Dans ce cas encore, pas de
difficult. C'est l l'abus contre lequel l'Association s'est forme;
sa tche est de dmontrer que d'une telle mesure, gnralise et
rduite en systme, rsulte pour tout Franais interdiction de tirer
tout l'avantage possible de son travail, contrainte de s'adresser
 un vendeur plus malhabile ou moins bien situ. Ici, l'acheteur
n'acquitte pas une taxe au trsor, dont il profite comme citoyen;
il paye un excdant de prix qui ne lui reviendra sous aucune forme;
il subventionne une industrie privilgie; il est soumis  une
extorsion; il est dpouill sans compensation d'une partie de sa
proprit; il travaille pour autrui et, dans une certaine mesure,
sans rmunration; il est esclave dans toute la rigueur du mot, car
l'esclavage consiste non dans la forme, mais dans le fait d'une
spoliation permanente et lgale.--C'est ce rgime que l'Association
veut dtruire.

Mais on nous dit: Vous admettez un droit _fiscal_. Or, chaque fois
qu'un produit tranger a un similaire au dedans, est-il possible de
le frapper d'un droit, mme _fiscal_, qui n'lve le prix vnal de ce
produit et n'agisse, par consquent, comme droit protecteur?

Voici, dans ce cas, comment il me semble que l'Association doit
comprendre l'application de son principe.

Chaque fois qu'un droit est arriv  cette limite infrieure,
au-dessous de laquelle il ne pourrait descendre, sans compromettre
d'une manire permanente le revenu qu'en tire le trsor, on peut dire
qu'il est _essentiellement_ fiscal et _involontairement_ protecteur.
C'est  cette limite que l'action de l'Association doit s'arrter,
parce que tout ce que l'on pourrait discuter au del serait une
question d'impt.

Ainsi, par exemple, si l'on abaissait successivement le droit sur
les fers  20, 15 et 10 pour 100, cherchant, sans se proccuper
aucunement de nos forges, le point o il donne le plus gros revenu
possible, c'est--dire o il entre le plus de fer possible sans nuire
au trsor,--je dis qu' cette limite le droit devrait tre considr
comme fiscal et soustrait aux discussions de nos assembles. Ce
n'est pas  dire que cet impt, _comme impt_, ft  l'abri de toute
objection. Il resterait  savoir s'il est d'une bonne administration
de renchrir le prix du fer. Mais cette considration rentre dans les
questions gnrales relatives  toute contribution publique. Elle
se prsente aussi bien  propos du sel et du port des lettres qu'au
sujet des douanes. Elle sort de la comptence de l'Association, parce
que l'Association ne discute pas les impts, mme mauvais; elle n'a
qu'un but: le renversement du systme protecteur.

Il ne faut pas se le dissimuler, cette dclaration ouvre une brche
au monopole.  chaque abaissement du tarif, il s'criera: Arrtez!
non dans mon intrt, mais dans celui du trsor.

C'est un inconvnient; mais ce serait bien pis si l'Association
ignorait ce qu'elle veut et  quoi elle tend. Quand une difficult
rsulte de la nature des choses, il n'y a nul avantage  fermer les
yeux pour se la dissimuler  soi-mme.

Je sais que beaucoup de personnes ont de la peine  admettre cette
distinction. Elles voient, dans toute restriction douanire, alors
mme qu'elle a un but fiscal, une atteinte  la _libert des
changes_, et elles en concluent que l'Association dsavouerait son
propre titre, si elle se bornait  combattre le systme protecteur.

Mais une taxe n'infirme pas plus le principe de la libert
commerciale, qu'un impt n'infirme le principe de la proprit. Si
l'Association voulait intervenir dans les questions que peuvent
soulever,  propos de tous les cas particuliers, l'opportunit, la
quotit, la forme, l'assiette ou la perception des contributions
publiques, elle n'aurait aucune chance de dure, car les avis y
seraient bientt partags;--et  une institution de cette nature, ce
n'est pas la _majorit_ qu'il faut, c'est l'_unanimit_.

Entre associs, il n'y a qu'un lien possible: _la communaut du
principe_.--_Pas de protection!_ Voil notre mot de ralliement.--Que
le lgislateur ramne le tarif  sa destination originaire, qui
est de prlever sur tous une taxe qui profite  tous. Mais nous ne
voulons pas de taxes qui, sans rentrer au trsor, psent sur le grand
nombre pour profiter au petit nombre. Attachons-nous  ce principe,
ne nous en laissons jamais sparer. C'est un rocher inbranlable qui
repose sur deux bases ternelles: la justice et la vrit.


17.--RFORME POSTALE[20].

[Note 20: _Mmorial bordelais_ du 23 avril 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Que sont devenues cette nergie franaise, cette audace, cette
initiative qui frappaient le monde d'admiration? Nous sommes-nous
rapetisss  la taille des Lilliputiens? L'intrpide gant
s'est-il fait nain timide et trembleur? Notre orgueil national se
contente-t-il qu'on dise encore de nous: Ce sont les premiers hommes
du monde pour donner et recevoir des coups de sabre,--et sommes-nous
dcids  ddaigner la solide gloire de marcher rsolument dans la
voie des rformes fondes sur la justice et la vrit?

On serait tent de le croire, quand on lit ce rachitique projet man
de la commission de la Chambre, intitul emphatiquement: _Rforme
postale_.

L'tat s'est empar du transport et de la distribution des lettres.
Je ne songe pas  lui disputer, au nom des droits de l'activit
individuelle, ce dlicat service, puisqu'il l'accomplit du
consentement de tous.

Mais de ce que, par des motifs d'ordre et de sret, il s'est
dtermin  dpouiller les citoyens de la facult de se transmettre
rciproquement leurs dpches comme ils l'entendent, ne s'ensuit-il
pas qu'il ne doit rien leur demander au del du service rendu?

Voyez les routes. Elles servent  la circulation des hommes et des
choses,  quoi l'on a attach tant de prix, que l'tat, aprs avoir
consacr des sommes normes  leur confection, les livre, sans aucune
rmunration,  l'usage des citoyens.

Eh quoi! la circulation de la pense, l'change des sentiments, la
transmission des nouvelles, les relations de pre  fils, de frre 
soeur, de mre  fille, seraient-elles  nos yeux moins prcieuses?

Cependant, non-seulement l'tat se fait rembourser, pour le transport
des lettres, le prix du service rendu, mais il le surcharge d'un
impt ingal et exorbitant.

Il faut des revenus au trsor, j'en conviens. Mais on conviendra
aussi que les rapports des parents, les panchements de l'amiti,
l'anxit des familles, devraient tre la dernire des _matires
imposables_.

Chose singulire! Par une double inconsquence, on imprime  la poste
un caractre fiscal qu'on refuse  la douane, les dtournant ainsi
l'une et l'autre de leur destination rationnelle.

Un citoyen a certainement le droit de dire  l'tat: Vous ne pouvez,
sans porter atteinte  mes plus chers privilges, me dpouiller de
la facult de faire parvenir comme je l'entends une dpche dont
dpendent peut-tre ma fortune, ma vie, mon honneur et le repos de
mon existence. Tout ce que vous pouvez avec justice, c'est de me
dterminer  avoir _volontairement_ recours  vous, en m'offrant les
moyens de correspondance les plus prompts, les plus srs et les plus
conomiques.

Que si on posait en principe (je demande grce pour cette expression
peu parlementaire) que l'tat ne doit point bnficier sur le
transport des lettres, on arriverait avec une facilit merveilleuse 
la solution de tous les problmes que soulve la rforme _postale_,
car je n'ai jamais entendu faire contre la taxe infrieure et
uniforme qu'une seule objection: Le trsor perdrait tant de millions
(perdre, en style administratif, c'est ne pas gagner).

Remboursement rel, remboursement uniforme, voil les deux sujets sur
lesquels j'essaierai d'appeler l'attention du lecteur.

Mais, avant tout, je crois devoir rendre un hommage clatant 
l'administration des postes. On dit qu'en Angleterre, c'est dans le
post-office que s'organise la rsistance  la rforme. En France,
au contraire, elle est ne dans les bureaux, s'il est vrai que la
premire publication qui ait trait ce sujet doive tre attribue
 un haut fonctionnaire de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Jamais je
n'ai lu un ouvrage plus dgag d'esprit bureaucratique et fiscal,
plus empreint d'ides leves, gnreuses, philanthropiques, et qui
respire plus,  chaque page, l'amour du progrs et du bien public.

Remboursement rel des frais.--Fidle au principe que je posais tout
 l'heure, je dois d'abord chercher quelle devrait tre la taxe ou
plutt le prix de chaque lettre.

La circulation fut, en 1844, de 108 millions de lettres, et il
est impossible qu'elle ne dpasst pas, avec la taxe rduite, 200
millions.

  Les dpenses se sont leves                     fr. 30,000,000
         dduire:
  Paquebots du Levant               fr. 5,200,000}
  Produit ralis des places dans                }
    la malle-poste                     2,300,000}
  Envois d'argent                      1,100,000}     11,000,000
  Remboursement par les offices                  }
    continentaux                         400,000}
  Produit ralis des journaux         2,000,000}
                                                   ----------------
  Reste  la charge des lettres                     fr. 19,000,000

Encore les frais administratifs devraient-ils tre imputs
rigoureusement, dans la proportion d'un tiers, aux services
accessoires.

Reste toujours que 200 millions de lettres  10 centimes, produisant
20 millions, couvriraient et au del leurs frais.

Remarquons qu' ce prix les lettres payeraient encore un impt de
5 centimes ou 100 p. 100, puisqu'elles dfrayeraient le transport
gratuit des dpches administratives gales  leur propre poids.

Par cette dernire considration, je le dis ouvertement, si nous ne
vivions dans un temps o il semble qu'on a horreur du bien quand il
se prsente sous une forme un peu absolue et dgag d'une dose de mal
qui le fasse accepter, je dirais que la lettre simple ne doit payer
que 5 centimes; et certes les avantages de la rforme seraient alors
si complets, que peut-tre ne devrait-on pas hsiter.--Mais admettons
10 centimes, moiti rmunration, moiti impt.

Le premier avantage de cette modicit, je n'ai pas besoin de le dire,
ce serait la juste satisfaction donne au plus dlicat, au plus
respectable des besoins de l'homme, dans l'ordre moral.

Le second, d'accrotre l'ensemble des transactions et des affaires,
fort au del probablement de ce qui serait ncessaire pour restituer
par d'autres canaux, au trsor public, la perte du produit net actuel
des postes.

Le troisime, de mettre la correspondance  la porte de tous.

La commission fixe  10 centimes le prix des lettres adresses
aux soldats. Elle oublie une chose, c'est que, sur 34 _millions_
d'habitants, il y en a 8 _millions_ qui sont des soldats aussi, les
soldats de l'industrie, et qui, aprs avoir pourvu aux premires
ncessits de la vie, n'ont pas toujours le sou de poche.

Enfin, un quatrime et prcieux avantage, ce serait de restituer 
tout Franais la facult de transporter des lettres et de ne pas
faire arbitrairement une catgorie de dlits artificiels.

Je suis surpris qu'on ne soit pas frapp du grave inconvnient qu'il
y a toujours  classer lgislativement, parmi les dlits et les
crimes, des actions innocentes en elles-mmes, et souvent louables.
Et ici, voyez dans quelle srie d'absurdits et d'immoralits on
s'engage ncessairement quand on fonde la poste sur le principe de la
fiscalit.

La taxe est fiscale; donc elle doit dpasser de beaucoup le prix
du service rendu; donc les particuliers seront excits  faire la
concurrence  l'tat; donc il faut leur ter une libert innocente,
quelquefois prcieuse; donc il faut une sanction pnale.

Et quelle sanction! Peut-on lire sans une insurmontable rpugnance
l'article 7 du projet de la Commission? Un acte de simple obligeance
puni comme un forfait! Le port d'une lettre entraner une amende qui
peut aller  6,000 francs! Combien de crimes contre les proprits,
mme contre les personnes, n'exposent point  une telle pnalit!

Avec la taxe  10 centimes,--ou mieux  5 centimes,--vous n'avez
pas besoin de crer de dlits. La nomenclature en est dj assez
longue. Vous pouvez rendre  chacun la libert. On ne s'amusera pas
 chercher des occasions incertaines, quand on aura sous la main la
plus conomique, la plus commode, la plus directe, la plus sre et la
plus prompte des occasions.

Puisque j'ai parl de chtiments, je dois faire ressortir dans
le projet de la Commission, un contraste dont je suis sr que le
sentiment public sera rvolt.

Un homme se charge d'une lettre. En lui-mme, l'acte n'est pas
coupable. Ce n'est pas la nature des choses, c'est la loi, la loi
seule, qui l'a fait tel. Cet homme peut tre puni de 6,000 francs
d'amende, et, qui plus est, par une autre fiction lgale, le
chtiment peut tomber sur un tiers qui n'a pas mme eu connaissance
du fait (art. 8).

Un fonctionnaire abuse du contre-seing. Il y a fraude aussi, et
qui pis est fraude du plus mauvais caractre, fraude prmdite,
calcule, intentionnelle. De plus, il y a faux, et faux commis par un
homme public en critures publiques; il y a abus de confiance; il y
a violation de serments.--L'amende est de 25 francs! Que dirai-je de
l'article 10: _L'administration pourra transiger avant comme aprs
jugement_, etc.? De telles dispositions portent avec elles-mmes leur
commentaire.

Ainsi, transactions gnes, sentiments froisss, liens de famille
relchs, affaires gnes, libert restreinte, taxes ingales,
crimes fictifs, chtiments arbitraires; telles sont les consquences
ncessaires du principe de la fiscalit introduit dans la loi des
postes.

Donc il faut recourir  cet autre principe, que la poste doit rendre
le service auquel elle est destine, au prix le plus bas possible,
c'est--dire  un prix qui couvre ses frais.

Il me reste  parler de l'uniformit de la taxe, et aussi des moyens
de combler le dficit du trsor. Ce sera l'objet d'un second article.


18.--DEUXIME ARTICLE[21].

[Note 21: _Mmorial bordelais_, 30 avril 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

L'uniformit de la taxe a des avantages si nombreux, si
incontestables, si clatants, que, pour ne pas les voir, il faut
fermer volontairement les yeux.

On fait cette objection: L'uniformit rsiste au principe mme que
vous avez pos, celui du simple remboursement du service reu, car il
est juste de le payer d'autant plus qu'il est plus dispendieux.

L'galit apparente ne serait qu'une relle ingalit.

Mais tous, tant que nous sommes, n'crivons-nous pas tantt  de
grandes, tantt  de petites distances? L'galit se rtablit donc
par l, et rien n'empche de faire de toutes les distances une
moyenne que chaque lettre est cense avoir parcourue[22].

[Note 22: Recevez dans l'anne 4 lettres  3 dcimes, 4 lettres  2
dcimes et 2 lettres  1 franc; n'est-ce point comme si vous aviez
pay pour chaque lettre le taux fixe de 40 centimes qui est la
moyenne du systme actuel?]

Partout o, dans des cas analogues, l'uniformit est tablie pour
le port des journaux, pour les envois d'argent, il faut qu'on s'en
trouve bien, car personne n'y contredit.

D'ailleurs, il est un point o, dans la pratique, tout est forc
de s'arrter, mme la justice rigoureuse; c'est quand on arrive
 des diffrences microscopiques,  des infiniment petits,  un
fractionnement si minutieux, que l'excution en devient onreuse 
tout le monde. Est-ce que le systme de la Commission a la prtention
de raliser l'galit mathmatique? Fait-il payer plus la lettre
remise  huit heures que la lettre dlivre  neuf? Observe-t-il la
proportionnalit entre le destinataire plac  39 ou  40 kilomtres?

Lors donc qu'on parle d'galit, il faut entendre une galit
possible, praticable, qui n'exige pas, par exemple, qu'on prenne de
la monnaie d'un centime.

Et c'est prcisment ce qui arriverait dans le systme de la taxe
graduelle, s'il tenait compte de cette quit infinitsimale dont il
se masque.

Car il est prouv que les frais de locomotion, les frais qui
affectent diversement les lettres, ne font varier la dpense, d'une
zone  l'autre, que de 1/2 centime[23].

[Note 23: Nous renvoyons pour la dmonstration  l'excellent rapport
de M. Chgaray (Sance du 5 juillet 1844, p. 10 et suiv.).]

Mais puisque c'est au nom de l'galit et de l'quit que la
Commission s'est dcide pour la taxe graduelle, examinons son
systme  ce point de vue.

D'abord elle est partie de ce principe, que la poste devait tre un
instrument fiscal, et que, tandis que l'tat puise ses revenus pour
faciliter la circulation des marchandises, il devait se faire une
source de revenus de la circulation des sentiments, des affections et
des penses.

Il suit de l qu'il y a trois choses dans un port de lettre:

  1 Un impt;

  2 Le remboursement de frais communs  toutes les lettres;

  3 Le remboursement de frais variables selon les distances.

Il est clair que l'uniformit de la taxe devrait exister pour toutes
les lettres, en ce qui concerne les deux premiers lments, et que la
gradualit ne peut rsulter, avec justice, que du troisime.

Il est donc ncessaire d'en dterminer l'importance.

Les frais gnraux communs  toutes les lettres, administration,
inspection, surveillance, etc., s'lvent  12 millions que nous
pouvons rduire  10, parce qu'une partie de ces frais est absorbe
par des services trangers au sujet qui nous occupe, tels que le
transport de cinquante mille voyageurs, les envois d'argent, les
paquebots, etc.

Les frais de locomotion sont de 17,800,000 fr. qui se rduisent aussi
 10 millions, ainsi que nous l'avons vu dans l'article prcdent,
si l'on en dduit, comme on le doit, ceux qui ne concernent pas les
dpches.

Ces frais doivent se rpartir sur:

    875,000 kilog. de lettres reprsentant  116 millions de lettres simp.
  1,000,000 --   journaux et imprims       133          --
  1,000,000 --   dpches administratives   133          --

                                           ---------

                                   TOTAL    382 millions.

Soit, en nombre rond, 400 millions de lettres simples.

  Ainsi, 10 millions de frais fixes
    rpartis sur 400 millions de lettres
    donnent pour chacune                         2 c. 1/2

  10 millions de frais graduels ajoutent
    en moyenne au prix de revient                2 c. 1/2
                                                --------
                                        TOTAL    5 cent.

Enfin, le cot moyen d'une lettre tant aujourd'hui de 42 c. 1/2, il
s'ensuit que chacun des trois lments y entre dans les proportions
suivantes:

                          cent.
  Frais fixes             2-1/2
  Frais graduels          2-1/2
  Impt                  37-1/2
                         ------
              TOTAL    42 c. 1/2

Si, comme le demandent les partisans de la rforme radicale, la
partie purement fiscale tait supprime, le port serait fix  5
centimes, prix de revient.--En ce cas, l'tat aurait  subventionner
le port des dpches administratives.

Ou, si l'on adoptait 10 centimes, les lettres des particuliers
paieraient encore un impt suffisant pour dfrayer le service public.

Dans l'un et l'autre cas, l'uniformit est force, car les frais de
locomotion, les seuls qui pussent justifier la gradualit, n'tant en
moyenne que de 1/2 centime, il en rsulte que la plus petite distance
cote 1 c. 1/4 et la plus grande 5 centimes.

Voici donc quel devrait tre le tarif fond sur ce principe.

               Frais fixes.  Frais graduels.  Total ou tarif.
  1re zone      2-1/2          1-1/4             3-3/4
  2e     --     2-1/2          1-6/8             4-3/8
  3e     --     2-1/2          2-1/2             5
  4e     --     2-1/2          3-3/4             6-1/4
  5e     --     2-1/2          5                 7-1/2

Tarif videmment inexcutable. Il ne le serait pas moins, si l'on
y ajoute une taxe fiscale, puisqu'elle devrait tre immuable, par
exemple 20 centimes.--Et l'on aurait alors ce monstrueux tarif:

  1re zone, 23 c. 1/2;--2e, 24 c. 3/8;--3e, 25 c., etc.

Or, qu'a fait la Commission sous le manteau de l'galit? Elle
a ingalis l'impt, et son tarif dcompos donne les rsultats
suivants:

                 Frais        Frais     Impt.   Total de la taxe
               gnraux.    graduels.               propose.

  1re    zone   2-1/2        1-1/4       6-1/4         10
  2e     --     2-1/2        1-1/8      15-5/8         20
  3e     --     2-1/2        2-1/2      25             30
  4e     --     2-1/2        5-1/4      33-3/4         40
  5e     --     2-1/2        5          42-1/2         50

N'avais-je pas raison de dire que le systme de la Commission
tablissait un impt aussi ingal qu'exorbitant, puisqu'il s'lve
pour quelques-uns  deux fois, pour d'autres  dix fois le prix du
service rendu.

Il n'y a donc de srieuse galit que dans l'uniformit. Mais une
taxe uniforme implique une taxe modique, et, pour ainsi dire, rduite
au minimum praticable.

On a beaucoup parl de 20 centimes.--Mais  ce taux, il vous faut
une catgorie de lettres  10 centimes (celles qui circulent dans le
rayon d'un bureau); de l la ncessit du tri, de la taxation; de l,
l'impossibilit d'arriver jamais  l'affranchissement obligatoire.

Je viens de prononcer le mot affranchissement obligatoire. Il n'est
possible qu'avec une taxe de 10 ou mieux de 5 centimes, et les
avantages en sont si vidents, qu'il y a lieu d'tre surpris qu'on
recule devant cette objection: la perte du trsor,--comme si le
trsor n'tait pas le public.

Qu'on se figure quel est le travail actuel de la poste, ce qu'il
sera encore aprs la rforme telle que la Commission nous l'a faite.
Cent lettres sont jetes  la poste. Chacune d'elles peut appartenir,
pour la distance,  onze zones et pour le poids  neuf classes, ce
qui lve le nombre des combinaisons  quatre-vingt-dix-neuf pour
chaque lettre, et voil M. le directeur, consultant tour  tour son
tableau et sa balance, rduit  faire 9,900 recherches en quelques
minutes. Aprs cela il constatera le poids sur un coin et la taxe au
beau milieu des adresses.

Faut-il affranchir? Il recevra l'argent, donnera la monnaie, inscrira
l'adresse sur je ne sais combien de registres, enveloppera la lettre
dans un bulletin qui relate, pour la troisime ou la quatrime fois,
le nom du destinataire, le lieu du dpart, le lieu de l'arrive, le
poids, la taxe, le numro.

Puis vient la distribution; autres comptes interminables entre le
directeur et le facteur, le facteur et le destinataire, et toujours
contrle sur contrle, paperasse sur paperasse.

Que dirai-je du travail qu'occasionnent les rebuts; et les trop
taxs, et les moins taxs, et cette comptabilit gnrale,
chef-d'oeuvre de complication, destine, et il le faut bien, 
s'assurer la fidlit des agents de tous grades?

N'est-il pas singulier qu'on prodigue des millions pour faire gagner
aux malles une heure de vitesse, et qu'on prodigue d'autres millions
pour faire perdre cette heure aux distributeurs?

Avec l'affranchissement obligatoire, toutes ces lenteurs, toutes
ces complications, toutes ces paperasses, tous ces rebuts, les plus
trouvs, les moins trouvs, les tris, les taxes, cette comptabilit
prodigieuse en matire et en finances, tout cela disparat tout 
coup. La poste et l'enregistrement vendent des enveloppes et des
timbres  5 ou 10 centimes, et tout est dit.

On objectera qu'il y aurait de l'arbitraire  priver l'envoyeur de
la facult de faire partir une lettre non affranchie.

On ne l'en prive pas. Rappelons-nous que, dans ce systme, il est
matre de faire parvenir ses lettres comme il le juge  propos, il
n'a donc pas  se plaindre, si la poste, pour rendre le service aussi
prompt et aussi conomique que possible, veut rester matresse de ses
moyens.

Disons les choses comme elles sont. Sous le rapport moral, au point
de vue de la civilisation, des affaires, des affections, quant
 la commodit, la simplicit et la clrit du service, enfin
dans l'intrt de la justice et de la vraie galit, il n'y a pas
d'objection possible contre la taxe uniforme et modre.

La perte du revenu!--Voil le seul et unique obstacle.

La perte du revenu!--Voil pourquoi on frappe d'un impt norme
et ingal les communications de la pense, la transmission des
nouvelles, les anxits du coeur et les tourments de l'absence! Voil
pourquoi on grossit nos Codes de crimes fictifs et de chtiments
rels. Voil pourquoi on perd  la distribution des lettres le temps
qu'on gagne sur la vitesse des malles. Voil pourquoi on surcharge
le service de complications inextricables! Voil pourquoi on
l'assujettit  une comptabilit qui porte sur 40 millions diviss en
somme de 40 centimes, dont chacune donne lieu au moins  une douzaine
d'critures!

Mais, en dfinitive,  combien se monte cette perte?

Admettons qu'elle soit de 20 millions.

On accordera sans doute que cette somme, laisse  la disposition des
contribuables, achtera du sucre, du tabac, du sel, par quoi la perte
du trsor sera attnue.

On accordera aussi que la frquence et la facilit des relations,
multipliant les affaires, ragiront favorablement sur tous les canaux
des revenus publics.

Le nombre des lettres ne peut pas manquer non plus de s'accrotre
d'anne en anne.

Enfin le service, simplifi dans une proportion incalculable,
permettra certainement de notables conomies.

Toutes ces compensations faites, supposons encore la perte du revenu
de 10 millions.

La question est de savoir si vous pouvez employer 10 millions d'une
manire plus utile, et j'ose vous dfier de me montrer dans le
budget, tout gros qu'il est, une dpense mieux entendue.

Eh quoi! c'est au moment o vous prodiguez 1 milliard pour faciliter
la circulation des hommes et des choses, que vous hsitez  sacrifier
10 millions pour faciliter la circulation des ides!

Vous vous demandez s'il est sage de ngliger une rentre de 10
millions, quand il s'agit de confrer au public des avantages
inapprciables?

Car si le nombre des lettres vient seulement  doubler, qui
osera assigner une valeur aux affaires engages, aux affections
satisfaites, aux anxits dissipes par ce surcrot de correspondance?

Et n'est-ce rien que d'effacer de vos Codes des crimes chimriques,
des chtiments arbitraires, et ces transactions immorales entre le
caprice administratif et les arrts de la justice?

N'est-ce rien que de remettre  un pauvre manoeuvre la lettre de son
fils, si longtemps attendue, sans lui arracher, et presque tout pour
l'impt, le fruit de quinze heures de sueur?

N'est-ce rien que de ne pas rduire une misrable veuve, afin
d'amasser les 24 sous qu'on exige (dont 22 sont une pure
contribution)  laisser sjourner quinze jours  la poste la lettre
qui doit lui apprendre si sa fille vit encore?

Aujourd'hui mme je lisais dans le _Moniteur_ que le chiffre des
recettes publiques s'accrot de trimestre en trimestre.

Comment donc le moment n'arrive-t-il jamais o les rformes les
plus urgentes ne sont pas ajournes ou gtes par cette ternelle
considration: la perte du revenu?

Mais enfin, vous faut-il absolument 10 millions? Vous avez un moyen
simple de vous les procurer. Rentrez, sous un double rapport, dans la
vrit des choses.--En mme temps que vous terez  la poste, rendez
 la douane le caractre fiscal.

Diminuez seulement d'un quart les droits sur le fer, la houille, les
bestiaux et le lin.

Le trsor et le public s'en trouveront bien. Chacune de ces rformes
facilitera l'autre, vous aurez rendu hommage  deux principes
d'ternelle justice, et vos prochaines professions de foi se baseront
au moins sur quelque chose de plus substantiel que l'ordre avec
la libert et la paix avec l'honneur, lieux communs qui, s'ils
n'engagent  rien, ne trompent non plus personne.


19.--LIBERT COMMERCIALE[24].

[Note 24: _Mmorial bordelais_ du 2 mai 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Comment trouvez-vous Philis?--Belle, admirable, adorable.--N'est-ce
pas qu'elle a de beaux yeux?--Oui, mais ils louchent.--Et son
teint?--Il est un peu couperos.--Et que dites-vous de son nez?--Il
fait honte  celui de la Sulamite que l'poux compare  la tour
du mont Liban.--Oui d! mais en quoi donc trouvez-vous que Philis
soit si belle?--Elle est incomparable dans l'ensemble, mais elle ne
supporte pas le dtail.

C'est de cette faon qu'on traite aussi la libert commerciale. Tant
qu'elle reste thorie, on la salue, on la respecte, on la flatte; il
n'y a rien de plus beau sous le soleil. S'avise-t-elle de vouloir
tre ralise? montre-t-elle le pied, la main ou le visage? c'est une
horreur depuis les pieds jusqu' la tte.

Le _Constitutionnel_, par exemple, se garderait bien de rien
objecter, _en principe_, contre la libert des changes. Mais il
soulve contre toutes ses applications l'arme entire des sophismes
protectionistes.

Nous n'avons pas la prtention de les combattre tous. Bornons-nous 
ceux qui sont le plus  la mode.

D'abord le _Constitutionnel_ affirme que le monde entier se mprend
sur les rformes de sir Robert Peel.

Nous avons tabli, dit-il, que les rformes anglaises laissent
subsister, _pour ainsi dire en entier_, le rgime commercial et
douanier de la Grande-Bretagne et que la libert des transactions,
qu'on a cru dcouvrir dans les mesures de sir Robert Peel n'tait
qu'_une pure illusion_. Ainsi l'Association bordelaise, qui s'appuie
sur l'exemple de l'Angleterre pour rclamer la libert commerciale,
commet tout simplement _une grosse inconsquence_.

Plus bas il ajoute: L'Angleterre, tout en demandant aux autres
nations la libert commerciale, s'est bien garde de leur donner un
pareil exemple.

C'est l une assertion qu'on a beaucoup rpte  la Chambre. Nous
n'y rpondrons pas. Nous prions seulement le _Constitutionnel_
de vouloir bien dresser un petit tableau en deux colonnes, dont
l'une aura pour titre: _Tarif de 1840_;--l'autre, _tarif de 1846_.
Au-dessous figureront les droits, pour les deux poques, des articles
suivants:

Froment, seigle, orge, avoine, mas, boeufs, veaux, vaches, moutons,
brebis, agneaux, viandes fraches et sales, beurre, fromage, cuir,
laine, coton, lin, soie, huile, bois, gants, bottes, souliers, tissus
de laine, de coton, de lin, de soie.

Alors il nous sera possible de dcider la question par le fait; nous
verrons bien si l'Angleterre _s'est bien garde_ d'entrer dans la
voie de la libert; puis il restera au _Constitutionnel_  nous dire
 quelle nation elle a demand cette libert comme condition des
mesures qu'elle a cru devoir prendre.

Ensuite le _Constitutionnel_, exploitant habilement cette ancienne
tactique qui consiste  mettre les intrts aux prises et  les
irriter en les touchant par le ct sensible, demande aux Bordelais
s'ils sont prpars  une rforme du tarif en ce qui concerne les
droits de navigation.

Je n'ai  me porter fort pour personne. Je sais que si l'on demande
tour  tour  tous les privilgis: _Voulez-vous voir cesser votre
privilge?_--on court grand risque qu'ils ne rpondent: _non_ ou au
moins _pas encore_.

Nous sommes tous _de Lille_ en ce point....

Et voil pourquoi je comprends trs-bien cette stratgie de la part
d'un protectioniste, car elle seconde merveilleusement ses desseins;
mais je ne la comprends pas de la part d'un homme qui cherche
sincrement le triomphe de la libert et de la justice pour tous.

Mais entrons dans le fond de la question. Le _Constitutionnel_
affirme que les ports de mer se sont toujours levs contre la
rciprocit, en matire de navigation.

C'est possible, mais en mme temps les ports se plaignent que la
marine marchande dcline sans cesse.

Et  quoi conduit, en fait de navigation, la non-rciprocit? Le
voici:

Un armateur du Havre avait fait construire trois magnifiques
bateaux  vapeur pour faire un service rgulier entre cette ville
et Saint-Ptersbourg. Il acquitta 300,000 francs de droits pour
les machines qui taient anglaises. Elles taient servies par des
mcaniciens franais, comme les bateaux taient monts par des marins
franais.

Ainsi l'honorable armateur, en organisant cette belle entreprise,
avait servi les intrts de notre marine aussi bien que ceux du
commerce.

Les choses en taient l, quand la France augmenta les droits sur
les graines olagineuses et la _surtaxe_ de celles qui arrivent par
navires trangers.

Voil donc les navires russes exclus de nos ports.

La Russie a senti le coup, et par un ukase elle a lev de 50 pour
100 les droits sur les produits arrivant en Russie, sous pavillon
franais.

Et voil nos navires exclus des ports russes.

Or, qu'arrive-t-il de l?

C'est que dornavant tout btiment,  laquelle des deux nations qu'il
appartienne, doit faire _deux voyages pour un fret_.

Car, s'il est russe, il faut qu'il vienne _ vide_, chez nous,
chercher des marchandises; et s'il est franais, force est qu'il
aille _ vide_ chercher des produits russes.

Ainsi la rciprocit s'est tablie, mais c'est une rciprocit de
gnes, d'entraves et de _travail perdu_.

Voil-t-il pas un beau rsultat?

Mais coutons la fin de l'histoire.

L'entreprise de l'armateur du Havre ne pouvant plus continuer, il
est sur le point de _vendre ses trois steamers  des Anglais_. Et
remarquez ceci: les Anglais ne lui rembourseront certainement pas
les 300,000 francs de droits qu'ont acquitts les machines. Ils
ne payeront pas non plus toute la valeur des steamers, dont le
propritaire n'a que faire. Ils pourront donc, au besoin, tablir le
fret au-dessous du taux normal, et se servir de nos capitaux pour
nous battre chez nous.

Et tout cela parce qu'ils ont un trait de rciprocit avec la Russie
et que nous n'en avons ni n'en voulons.

Un mot encore sur l'intrt maritime.

Un constructeur de Marseille me disait: Le navire que je livre aux
Italiens pour 70,000 francs, cote aux Franais 100,000 francs, 
cause des droits.

Mettons d'abord le trsor hors de cause. Le _Constitutionnel_ nous
apprend que la douane lui vaut 160 millions, et il est plus que
douteux, ajoute-t-il, qu'un accroissement dans les transactions
et _une augmentation d'impts indirects_, qui en seraient la
consquence, _au dire_ des libres-changistes, remplirait le vide
caus par la suppression des douanes.

O le _Constitutionnel_ a-t-il pris que les partisans du
libre-change invoquent _une augmentation d'impts indirects_? C'est
l une insinuation dont la porte est facile  comprendre. Elle a
sans doute pour but de jeter l'alarme dans le pays, de soulever
contre nous l'opinion publique. Toujours de la stratgie! mais encore
faudrait-il qu'elle ft fonde sur quelque chose de spcieux. En
quoi l'abrogation de la protection compromettrait-elle le trsor?
J'ai toujours compris qu'une marchandise _qui n'entre pas_ ne paye
pas de droits.... au trsor s'entend, car elle fait peser sur le
consommateur une taxe odieuse.

Je prie le _Constitutionnel_ de nous dire combien le trsor retire
des droits sur le fer. Pour lui viter des recherches, je le lui
dirai: c'est _trois millions_.--Au reste, si l'tat veut affermer la
douane  160 millions,  la condition de n'lever aucuns droits et de
les abaisser tous, j'ose dire qu'une compagnie sera prte avant la
fin de l'anne. Que le monopole ne parle donc plus du trsor qu'il
opprime, comme il opprime le consommateur.

Mais voici la grande difficult: Il est difficile d'arriver  une
pondration exacte et rigoureuse de tous les intrts. Un changement
brusque de rgime douanier, favorisant les uns, ruinerait videmment
les autres.

_Brusquerie_  part, qui donc demande que le gouvernement pondre
tous les intrts? Ce qu'on lui demande, c'est qu'il les laisse
se pondrer entre eux par l'change.--Et puis, n'y a-t-il aucune
distinction  faire entre deux intrts dont l'un demande  n'tre
pas opprim par l'autre?

Nous n'examinerons pas dit le _Constitutionnel_, si le rgime
protecteur prend sa source dans une erreur des gouvernements ou dans
la ncessit des industries qui se sont tablies dans le pays. Il
suffit qu'il existe et qu'il ait cr de nombreux intrts pour qu'on
n'y touche qu'avec prudence.

Vous n'examinez pas!... Mais prcisment c'est ce qu'il faut
examiner. Il n'est pas indiffrent que la protection douanire
soit ou non une erreur, soit ou non une injustice. Cela change
compltement la position des parties belligrantes. Les _droits
acquis_, dont le monopole se fait un titre, perdent bien de leur
force, s'ils sont _mal acquis_, s'ils sont acquis aux dpens d'autrui.

Quand le cholra rgnait  Paris, il y favorisait certaines
industries; les mdecins, les pharmaciens, les droguistes, les
entrepreneurs de pompes funbres, tendaient  se multiplier sous
son influence. Si l'tat et trouv un moyen de chasser ce flau,
qu'aurait-on pens d'un publiciste qui serait venu dire: Je n'examine
pas si le cholra est un bien ou un mal; il suffit qu'il existe et
qu'il ait cr de nombreux intrts pour qu'on n'y touche qu'avec
prudence?--


20.--PREMIRE LETTRE AU RDACTEUR DU _JOURNAL DES DBATS_[25].

[Note 25: _Journal des Dbats_ du 2 mai 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

MONSIEUR,

Me permettrez-vous d'ajouter quelque chose aux judicieuses
observations que vous faites, dans votre feuille du 28 avril, au
sujet des modifications que l'Angleterre fait subir  ses tarifs?

Vous envisagez cette rforme au point de vue spcial de l'influence
qu'elle pourra exercer sur notre commerce. Vous faites remarquer que
nos ventes dans le Royaume-Uni devront ncessairement s'accrotre,
puisque les droits d'entre y seront considrablement rduits,
quelquefois abolis sur une foule d'articles, tels que crales,
bestiaux, beurre, fromage, eau-de-vie, vinaigre, soieries, tissus de
laine et de lin, peaux ouvres, savons, chapeaux, bottes, horlogerie,
carrosserie, ouvrages en mtaux, cuivre, bronze, plomb ou tain,
papiers de tenture, etc., etc.

Vous pensez, avec raison, que cette grande mesure aura pour effet de
dvelopper considrablement les changes de la Grande-Bretagne avec
les tats continentaux.

Assurment, il n'est pas possible de douter que la rforme anglaise
n'ouvre de nouveaux dbouchs aux produits des autres peuples.

Mais qui s'emparera de ces dbouchs nouveaux? Il me semble vident
que ce sont les nations qui les premires rformeront leurs propres
tarifs.

Tout ngociant sait que ce qui favorise ou entrave les exportations,
c'est le plus ou moins de facilit  oprer les retours. Vendre pour
de l'argent, c'est une demi-opration qui supporte les frais d'une
opration entire, et qui, par ce motif, sourit beaucoup moins aux
ngociants qu'aux thoriciens de cabinet.

Je me ferai comprendre par un exemple.

Vous avez cit le beurre parmi les articles dont notre exportation
pourra s'accrotre.

Je suppose que deux navires entrent dans la Tamise, l'un venant de
France, l'autre de Hollande, tous les deux chargs de beurre. Je
suppose encore que le prix de revient soit identique.

Ici on pourra m'arrter et me dire que de telles suppositions ne se
ralisent jamais; mais comme je cherche l'influence de deux systmes
de douane diffrents sur deux oprations analogues, je dois bien
raisonner comme les gomtres, sur cette formule: _toutes choses
gales d'ailleurs_.

Ainsi admettons qu'en entrant en rivire le beurre normand et le
beurre hollandais reviennent  100 fr. les 100 kilogr.; admettons
encore que le fret ajoutera 5 fr.  ce prix, et que les spculateurs
veulent faire un bnfice de 10 p. 100.

Voici le compte du ngociant franais:

  Prix de revient du beurre                      100 fr.
  Fret                                             5
  Retour  vide du navire                          5
  Bnfice                                        10
                                                --------
                           TOTAL                 120 fr.

Au-dessous de ce cours, il y aurait perte, tout au moins absence de
bnfice, et ce genre de commerce ne pourrait continuer.

Voici maintenant le compte du ngociant hollandais:

  Prix de revient du beurre                          100 fr.
  Fret                                                 5
  Retour du navire: _nant_, puisque les frais
  en seront supports par la cargaison de retour       0
  Bnfice, comme ci-dessus                           10
                                                   --------
                                       TOTAL         115 fr.

Par o l'on voit que le Hollandais pourra tablir le cours  115 fr.,
gagner encore et chasser le Franais du march.

Et il le fera mme ncessairement sous l'aiguillon de la concurrence
que lui feront ses compatriotes.

Je pourrais, monsieur le Rdacteur, tirer de l bien des
consquences; faire voir que le beurre franais n'attendra pas d'tre
chass des marchs anglais; que par cela seul qu'il ne pourra s'y
vendre, il ne sera pas produit en Bretagne et en Normandie; qu'il
y aura donc dans ces provinces moins de prairies artificielles et
naturelles, moins de bestiaux, moins d'engrais, moins de capitaux
engags dans l'agriculture, etc., etc.

On me dira sans doute que, d'un autre ct, par cela seul que le
navire franais n'a pu rapporter de la toile et des rails, ces mmes
capitaux payeront des fileurs et des mineurs.

Reste  savoir si cet emploi forc est plus avantageux que l'autre.
Je me garderai bien d'entrer ici dans cette discussion, et je
terminerai en faisant observer que le beurre n'a t pris que
comme exemple; ce que j'en ai dit s'applique  l'ensemble de nos
transactions.

Aprs avoir montr l'influence de la rforme anglaise sur celles de
nos industries nationales qu'elle semble d'abord devoir dvelopper,
il serait utile de rechercher la condition qu'elle prpare  nos
productions les plus protges. Ce sera peut-tre l'objet d'un second
article.

Agrez, etc.


21.--DEUXIME LETTRE AU _JOURNAL DES DBATS_[26], INSRE DANS LE
NUMRO DU 11.

[Note 26: Reproduite par le _Mmorial bordelais_ du 14 mai 1846.]

MONSIEUR LE RDACTEUR,

J'ai essay de montrer par un exemple, et en vitant la dissertation,
comment l'immense dbouch qui va s'ouvrir dans la Grande-Bretagne
aux produits europens ne profiterait gure qu'aux nations qui, les
premires, modifieront leurs tarifs. Il est ais de comprendre que
les autres, rduites par la difficult des _retours_  mettre au
compte _d'une demi-opration_ les frais d'une opration, seront hors
d'tat de soutenir la lutte.

Il suit de l que nos industries nationales, celles dont notre climat
et notre gnie favorisent le dveloppement, gagneront moins qu'on ne
devait s'y attendre  la rforme anglaise.

Comment s'en trouveront nos industries protges?

Si quelque chose m'tonne, c'est qu'elles n'aient pas dj jet leur
cri d'alarme, car je les crois de beaucoup les plus menaces. D'o
leur vient cette scurit? Est-ce confiance en elles-mmes, est-ce
dcouragement?

Notre tarif actuel est calcul pour un ordre de choses qui videmment
va cesser. La protection qu'il a en vue est corrlative au prix
qu'ont les choses au dehors; or, ce prix venant  baisser, la
protection deviendra naturellement inefficace.

Quand un homme rencontre une barrire, il a deux moyens de la
surmonter: le premier, c'est de l'abaisser; le second, c'est
d'exhausser le sol autour d'elle.

Les Anglais ont devant eux la barrire de nos tarifs; ils ne peuvent
rien sur notre lgislation, et par consquent il ne dpend pas d'eux
de diminuer la _hauteur absolue_ de l'obstacle. Que font-ils? Ils
en diminuent la _hauteur relative_, en accumulant  ses pieds des
produits et en les allgeant pour ainsi dire d'une partie de leur
prix.

Voyons comment les choses vont se passer.

  Nous fabriquons un produit X pour              150 fr.

  Les Anglais peuvent vendre,  l'entrept, X   100 fr.

L'tat qui, selon l'expression de M. de Saint-Cricq, _dispose_ des
consommateurs et les _rserve_ aux producteurs, frappe le produit
anglais d'un droit de 50 fr., et rtablit ainsi, aux dpens du public
franais, ce qu'on appelle l'_galit des conditions_.

Mais, sous le rgime actuel des tarifs anglais, plusieurs lments
entrent dans ce prix de 100 fr. du produit X, lesquels vont
disparatre par la rforme.

1 La _matire premire_ ne payera plus de taxe, ce qui permettra une
rduction de 10 fr. peut-tre  la vente.

2 La _vie  bon march_, donne au peuple, entranera une baisse
gale.

3 La _facilit des retours_, qui n'existe pas maintenant et que la
rforme va confrer aux Anglais, peut quivaloir  une diminution de
5 fr.

C'est donc  75 fr. au lieu de 100 fr. que le produit X pourra tre
livr dans notre entrept. Ajoutez-y les 50 fr. de droits, et vous
n'arrivez qu' 125 fr., le produit franais restant toujours  150 fr.

S'il veut tre fidle au principe de la protection, l'tat devra
donc lever le droit de 50  75 fr. Or, le droit de 50 fr. sur une
marchandise de 100 fr. quivalait  50 pour 100; celui de 75 fr. sur
un produit de 75 fr. sera de 100 pour 100.

Par o l'on voit que si le prix baisse d'un quart, il faut que le
tarif s'lve du double.

Les industries privilgies peuvent donc prparer leurs armes, leurs
manoeuvres secrtes, leurs requtes et leurs dolances.

Et le ministre aussi peut s'attendre  une laborieuse campagne.
Dj il a bien du mal  maintenir la trve entre ceux qui profitent
et ceux qui souffrent du rgime protecteur; que sera-ce, quand il
sera tiraill dans les deux sens opposs avec une double intensit?
quand les monopoleurs apporteront d'excellentes raisons pour motiver
l'exhaussement du tarif, prcisment  l'instant o, pour le faire
abaisser, les consommateurs donneront de meilleures raisons encore?

Mais, puisque j'ai nomm _le consommateur_, permettez-moi une
rflexion.

Au point de vue des hommes qui se disent _socialistes_, j'encourrai,
je le sens, un grave reproche pour avoir dit que la _vie  bon
march_, fruit de la rforme anglaise, se traduira en baisse du
produit fabriqu.

Vous voyez bien, diront-ils, que c'est toujours la guerre du
riche contre le pauvre, du capital contre le travail. Voil la
secrte pense des manufacturiers, le machiavlisme britannique qui
se dvoile. Ce qu'on veut, c'est abaisser le taux des salaires,
c'est se mettre en mesure de sous-vendre (_undersell_) tous les
rivaux. L'ouvrier, c'est une machine dont on cherche un emploi plus
conomique, etc., etc.

J'ignore si les Anglais ont fait ce calcul; mais s'ils l'ont fait,
j'admire leur philanthropie; car, quoi de plus gnreux que d'appeler
le monde entier au bnfice de leur rforme? Si,  mesure qu'ils
abrogent les taxes sur les matires premires, ou qu'ils rduisent
le taux de la main-d'oeuvre, ou qu'ils se mettent  mme de naviguer
 meilleur compte, ils abaissent proportionnellement le prix du
produit; s'ils font  l'acheteur une remise de 10 francs  raison
de la premire circonstance, de 10 francs pour la seconde, de 5
francs pour la troisime,--je le demande, qui donc, en dfinitive,
recueillera le fruit de la rforme, le plus clair et le plus net
de ses avantages? n'est-ce pas l'acheteur, le _consommateur_,
le Franais, le Russe, l'Italien, l'homme rouge, noir ou jaune,
quiconque, en un mot, n'est pas assez fou pour s'interdire, par
d'absurdes tarifs, toute participation aux bienfaits de cette grande
mesure?

Et voil, messieurs les Socialistes, la vraie fraternit, non point
la fraternit fouririste, mais l fraternit providentielle: que les
nations ne puissent rien accomplir de grand et de beau, mme dans des
vues gostes, qui ne profite aussitt  l'humanit tout entire.

J'aimerais  aborder ce vaste sujet, mais je ne dois pas abuser de
votre complaisance et de la patience du lecteur. Sans vouloir faire
ici _du prospectus_, me sera-t-il permis de dire qu'il est trait
d'une manire gnrale dans un article du _Journal des conomistes_
emprunt  l'Encyclopdie du dix-neuvime sicle, intitul: _De la
concurrence_.


22.--DU CHEMIN DE FER DE BORDEAUX  BAYONNE[27].

(Lettre adresse  une commission de la Chambre des dputs.)

[Note 27: _Mmorial bordelais_, du 19 mai 1846, reproduisant _la
Patrie_.]

MESSIEURS,

Les partisans du trac _direct_ et ceux du trac _courbe_ ont beau
s'vertuer, il n'y a de part et d'autre qu'un argument srieux.

Les premiers disent: Notre ligne est plus courte de 29 kilomtres.

Les seconds rpondent: La ntre dessert une population quatre fois
plus dense.

Ou, sous la forme agressive, les uns:

Votre trac _courbe_ renchrit les transports pour les points
extrmes;

Les autres: Votre trac direct passe dans le dsert et sacrifie tous
les intrts du pays.

La question ainsi pose, on comprend quelle importance les partisans
de la ligne directe devaient attacher  prouver, d'une part, que le
dsert n'est pas aussi dsert qu'on le suppose; de l'autre, que les
valles ne sont ni aussi riches ni aussi peuples qu'on le dit.

C'est l'argumentation  laquelle a eu recours la commission
d'enqute des Basses-Pyrnes, et, dans l'impartial expos des
motifs de M. le Ministre des travaux publics, on la voit reproduite
en ces termes:

Il convient de remarquer que, dans les cantons des grandes Landes,
la population s'est constamment accrue, depuis quarante ans, dans une
proportion moyenne de 50 pour 100, tandis que dans les valles elle
est demeure stationnaire et _mme a dcru_ sur quelques points.

J'ai lieu de croire que le fait qu'on invoque a t puis dans un
mmoire que j'ai publi sur la _rpartition de l'impt_ dans le
dpartement des Landes, mmoire qu'on ne manquera pas sans doute de
faire passer sous vos yeux. Il doit donc m'tre permis de protester
contre l'usage trange qu'on en prtend faire. Je n'ai pas la
prtention de plaider pour ou contre une des deux lignes rivales,
mais j'ai celle de m'opposer  ce que, pour loigner le chemin de nos
valles, on fasse argument de tout, mme de leurs souffrances.

Tout homme qui s'est occup du vaste sujet de la population sait
qu'elle crot plus rapidement, d'ordinaire, dans les pays o elle est
rare que dans ceux o elle a atteint une grande densit. Dire que
c'est l un motif pour accorder la prfrence aux premiers, en fait
de chemin de fer, c'est dire qu'ils sont plus utiles en Russie qu'en
Angleterre, et dans les Landes que dans la Normandie.

Ensuite on a gnralis un fait local. Il n'est pas vrai que la
population diminue dans la valle de la Garonne, de la Midouze et
de l'Adour. Elle y crot lentement, il est vrai, prcisment parce
qu'elle y est trs-presse.

Ce qui est vrai, ce que je ne rtracte pas, c'est que, dans un petit
pays, qu'on nomme la Chalosse, situ sur la rive gauche de l'Adour,
et spcialement dans quatre  cinq cantons vinicoles de cette
province, _le nombre des dcs surpasse rgulirement, depuis vingt
ans, le nombre des naissances_.

C'est l une perturbation dplorable, un phnomne unique dans le
sicle, et il ne se montre nulle part, pas mme en Turquie. Pour
savoir ce qu'on en doit conclure, relativement  la question qui nous
occupe, il ne suffit pas de constater le fait, il faut encore le
rattacher  sa cause.

_La population a dcru_, disent les commissaires enquteurs. Ce mot
est bientt prononc. Ah! ils ne savent pas tout ce qu'il implique!
Ils n'ont pas assiste  ce douloureux travail par lequel s'accomplit
une telle rvolution! Ils ne savent pas ce qu'elle suppose de
souffrances morales et physiques. Je vais le leur dire. C'est une
funbre histoire, mais elle est pleine d'enseignement.

La Chalosse est un des pays les plus fertiles de la France.

Autrefois, on y rcoltait des vins qui descendaient l'Adour. Une
partie se consommait aux environs de Bayonne; l'autre s'exportait au
nord de l'Europe. Ce commerce extrieur occupait  Bayonne l'activit
et les capitaux de dix ou douze maisons honorables, dont un de vos
collgues, M. Chgaray, pourrait au besoin citer les noms.

 cette poque les vins avaient une valeur soutenue. L'aisance
s'tait rpandue dans le pays, et avec elle la population. L'tendue
des mtairies s'tait naturellement restreinte; elles ne comportaient
pas plus de deux  trois hectares. Chacune de ces petites
exploitations, travaille comme un jardin, fournissait  une famille
des moyens assurs d'existence. Les revenus des propritaires et des
mtayers faisaient vivre une classe nombreuse d'artisans, et l'on
conoit  quel degr de densit la population avait d parvenir sous
ce rgime.

Mais les choses ont bien chang!

La politique commerciale qui a prvalu parmi les peuples a ferm  la
Chalosse ses dbouchs extrieurs. L'exportation a t, je ne dirai
pas rduite, mais dtruite, compltement anantie.

D'un autre ct, le systme des contributions indirectes a beaucoup
restreint ses dbouchs intrieurs. En affranchissant de l'impt
de consommation, en faveur du propritaire, le vin rcolt sur
son fonds, il a altr, en matire de viniculture, la division du
travail. Il a agi comme ferait une loi qui porterait: Le pain sera
soumis  un impt, except celui que chacun fera dans son mnage.
videmment une telle disposition tendrait  dtruire la boulangerie.

Enfin, l'Adour cesse graduellement d'tre navigable. Des documents
authentiques constatent que les bateaux remontaient jusqu'
Aire.--Les vieillards du pays les ont vus aller  Grenade; je les
ai, moi-mme, vus charger  Saint-Sever. Maintenant ils s'arrtent 
Mugron, et d'aprs les difficults qu'on prouve  les y conduire, il
est ais de prvoir que dans peu ils ne dpasseront pas le confluent
de la Midouze.

Je n'ai point  raisonner sur les causes. Elles existent, c'est
positif. Quels ont t les effets?

D'abord de diminuer le revenu des propritaires; ensuite de rendre
la part du mtayer insuffisante pour son existence et celle de sa
famille. Il a donc fallu que, sur ce qui lui restait de revenu, le
propritaire ft un fort prlvement pour parfaire au mtayer ce
qui est rigoureusement ncessaire au maintien de la vie. L'un a t
ruin. Vainement il a lutt contre les sductions du luxe dont le
sicle l'entoure de toute part; vainement il s'est impos les plus
durs sacrifices, la parcimonie la plus minutieuse, il n'a pu chapper
aux cuisantes douleurs qui accompagnent une dgradation invitable.

Le mtayer n'a plus t un mtayer; sa part colonne ne servant qu'
diminuer sa dette, il est devenu un journalier auquel on donne pour
tout salaire une ration quotidienne de mas.

En d'autres termes, on a reconnu que l'tendue des exploitations,
bonne pour d'autres circonstances, tait maintenant trop borne; et
en ce moment il s'opre, dans la constitution agricole du pays, une
rvolution remarquable.

Les vins n'ayant plus de dbouchs, deux hectares de vigne ne peuvent
plus constituer un corps d'exploitation. Il y a tendance manifeste
 organiser la proprit sur d'autres bases. De deux mtairies
de vigne, on en fait une qui renferme une juste proportion de
labourables. On comprend que, sous l'empire des causes numres, ce
n'est plus deux ou trois hectares qu'il faut, mais cinq ou six pour
faire vivre une famille de mtayers. L aussi on fait des fusions,
mais des fusions qui altrent les sources de la vie.

Dans la commune que j'habite, trente maisons de mtayers ont t
dmolies depuis le cadastre, et plus de cent cinquante dans le canton
dont les intrts judiciaires me sont confis; et remarquez ceci, ce
sont autant de familles voues  une complte destruction. Leur sort
est de souffrir, dcliner et disparatre.

Oui, la population a diminu dans une partie de la Chalosse, et
j'ajouterai, dt-on retourner contre elle cet aveu, que cette
dpopulation, si elle accuse notre dtresse, est bien loin d'en
donner la mesure. Si vous parcouriez mon malheureux pays, vous
apprendriez combien les hommes peuvent souffrir sans mourir, et
qu'une vie de moins sur vos froides statistiques est le symptme
d'incalculables tortures.

Et maintenant ce sont nos souffrances qu'on invoque contre nous!
Et pour nous refuser des dbouchs, on nous parle des douleurs que
le dfaut des dbouchs nous inflige!--Encore une fois, je ne me
prononce pas sur le trac du chemin de fer. Je sais que les intrts
de la Chalosse pseront bien peu dans la balance. Mais, si je ne
m'attends pas  ce qu'ils soient un argument pour le _trac des
valles_, je ne veux pas qu'on en fasse un argument contre, parce
qu'un tel argument est aussi faux que cruel. N'est-ce point, en
effet, une impitoyable cruaut que de venir nous dire: Vous avez
un beau ciel, un sol fcond, de fraches valles, des coteaux sur
lesquels le travail de vos pres avait rpandu l'aisance et le
bonheur. Grce  ces dons de la nature et de l'art, votre population
tait aussi presse que dans nos plus riches provinces. Les
dbouchs vous ont fait dfaut tout  coup, et la dtresse a succd
 l'aisance, les larmes aux chants de joie. Or, pouvant disposer
d'un immense dbouch, nous ne savions encore si nous en doterions
le dsert ou si nous le mettrions  votre porte. Vos souffrances
nous dcident. Elles sont bien avres; le pouvoir lui-mme les a
constates par ces expressions laconiques: _ce n'est rien, c'est
la population qui diminue_. Il n'y a rien  rpliquer  cela; et
nous voil bien dcids  rejeter le chemin dans la grande Lande.
Cette dtermination, en ruinant toutes vos villes, acclrera la
dpopulation qui vous attriste; mais la _chance_ de peupler le dsert
ne vaut-elle pas bien la _certitude_ de dpeupler les valles?

Ah! Messieurs, donnez au chemin la direction que, dans votre sagesse,
vous jugerez la plus utile  l'intrt gnral; mais si vous en
frustrez notre valle, ne dites pas dans vos _considrants_, comme on
vous y engage, que ce sont ses malheurs, _et ses malheurs seuls_, qui
vous dterminent.


23.--AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES[28].

[Note 28: _Mmorial bordelais_ du 14 juin 1846.]

MES CHERS COLLGUES,

Quelques esprits ardents s'affligent de ce que l'Association
parisienne a fait si peu de progrs. Je voudrais les convaincre
qu'ils se pressent trop de dsesprer. Paris offre tous les lments
de succs. Sans doute le travail de cohsion et d'organisation est
lent; il peut tre souvent interrompu par les circonstances, comme
il l'est maintenant par les lections gnrales, qui absorbent 
bon droit l'attention publique; mais l'oeuvre sera reprise en temps
opportun, et le triomphe en est assur.

Eh quoi! Une noble et belle cause peut-elle faillir quand elle
rallie toutes les fortes intelligences d'une poque, toutes les
illustrations, toutes les renommes, tous les titres que le gnie
lve au-dessus du sicle!

J'exposerai devant vous le dnombrement de nos forces, et vous verrez
s'il y a lieu de dsesprer.

Si l'on vous demandait quel est l'homme qui lguera  nos annales la
renomme parlementaire la plus solide et la plus pure; qui, par la
hauteur de ses vues, la constance de ses convictions, plus encore que
par l'clat de son nom, s'est lev au plus haut degr d'influence
qu'on puisse acqurir en dehors du pouvoir, vous nommeriez l'illustre
pair qui a consacr sa vie  l'abolition de l'esclavage; mais vous
ne seriez pas tonn d'apprendre qu'il n'est pas moins favorable 
l'abolition du monopole; car l'esclavage et le monopole reposent sur
le mme principe.

Si l'on vous demandait:

Quel est le _pote du sentiment_, qui a fait vibrer dans nos coeurs
les cordes les plus intimes et les plus mystrieuses?

Quel est le _pote du peuple_, dont les chants, aux jours de notre
jeunesse, pntraient comme un fluide puissant et rapide dans toutes
les couches de la socit?

Quel est le prosateur inimitable, ou plutt le _pote des ides_, qui
a su jeter sur le monde des abstractions le manteau d'un style  la
fois simple, gracieux, touchant, nergique, expression d'une belle
me tourmente par l'inquitude du gnie?

Quel est le savant qui, soumettant les lans de l'imagination aux
lois du calcul, a sond le plus avant la mystrieuse profondeur des
harmonies clestes, pour venir ensuite distribuer la science aux
profanes, sous les formes les plus accessibles?

Quel est l'orateur, quelle que soit sa bannire, qui a fait revivre 
notre tribune nationale les traditions des Foy et des Mirabeau?

Quel est l'homme d'tat, quelque opinion qu'on se fasse de sa pense
politique, qui, par l'loquence et le caractre, a su la faire
dominer sur un peuple encore tout frmissant des agitations et des
esprances de Juillet?

Quel est l'heureux du sicle  qui une habilet d'un autre ordre, qui
a aussi son gnie, a fait donner le nom de _roi de la finance_?

Vous rpondriez: C'est le duc de Broglie, c'est Lamartine, Branger,
Lamennais, Arago, Berryer, Guizot, Rothschild, qui tous, avec des
vues diverses, souvent opposes, ont march, chacun dans sa voie,
jusqu'aux bornes qui semblent assignes au domaine intellectuel de
notre poque.

Eh bien! Messieurs, une cause est-elle perdue, quand elle a pour
elle des autorits si imposantes, et auxquelles leur diversit mme
communique une force irrsistible?

Je ne veux pas dire que tous ces personnages illustres prendront une
part directe  notre association, mais je sais que tous adhrent 
son principe et nous entourent de leur sympathique assentiment[29].

[Note 29: Aucun de ces personnages ne fit partie de l'association
pour laquelle, dans des conversations particulires, ils n'avaient
pas hsit  tmoigner de la bienveillance. La plupart n'avaient pas
assez tudi la question, et les plus comptents n'taient pas assez
convaincus pour embrasser ouvertement la cause du libre-change, sans
s'inquiter des obstacles qui pouvaient en retarder le triomphe.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Que les monopoleurs, arms du tlescope, cherchent donc dans tout
l'horizon intellectuel une petite toile pour faire quilibre  cette
crasante constellation.

On dit qu'ils ont pour eux M. Thiers. C'est beaucoup; mais, en
vrit, cela ne suffit pas.

 cette nomenclature assez rassurante, et que j'aurais pu allonger
beaucoup, se joint un autre symptme encore plus propre peut-tre 
vous inspirer de la confiance. Je veux parler du mouvement qui s'est
opr dans la presse franaise.

L'opinion des journaux fait-elle celle des abonns, ou celle des
abonns fait-elle celle des journaux? ou bien, ce qui est plus
probable, exercent-elles l'une sur l'autre une action rciproque?
Quoi qu'il en soit, et dans toutes les hypothses, un principe est
bien prs de son triomphe quand on voit tous les journaux venir l'un
aprs l'autre se ranger sous son drapeau.

Vous avez vu l'attitude ferme et dcide qu'a prise le _Journal des
Dbats_, cette feuille qui, par ses relations, le public auquel elle
s'adresse, le mrite de sa rdaction, est une des grandes forces du
pays, presque un des pouvoirs de l'tat, sinon dfini par la Charte,
du moins crit dans les faits.--Le _Journal des Dbats_ est pour vous.

Le _Courrier franais_, qui n'a d'engagements avec aucun parti,
est pour vous. C'est une sentinelle avance, courageuse et mme un
peu aventureuse, telle qu'il en faut  une doctrine qui sort de
l'abstraction pour entrer dans la carrire militante.

La _Patrie_ est pour vous. Les journaux qui se forment ou se
reforment, comme le _Commerce_ et l'_Ocan_, cherchent un abri sous
votre bannire.

La _Rforme_ ne ment pas  son titre: elle est pour vous.

La _Dmocratie pacifique_ est pour vous. Sans doute la _libert
d'changer_ n'a qu'une importance secondaire  ses yeux auprs de
la merveilleuse _organisation_ qu'elle rve et qui doit effacer
tous les pchs du monde ainsi que toutes ses misres; mais elle
convient que, pour tre matres de s'_associer_, les hommes doivent
au moins s'appartenir  eux-mmes; d'o il suit que la lutte contre
le monopole doit prcder le travail de l'_organisation_.

Il est un journal que je regrette de ne pas voir dans nos rangs et
au premier rang, c'est le _National_. Quoique cette feuille soit
l'organe d'un parti, elle est considre dans tous,  cause du mrite
transcendant de ses crivains et de sa rputation bien tablie
d'indpendance et d'austrit politique. Je sais que le _National_
est favorable  la libert commerciale comme  toutes les liberts.
S'il ne descend pas dans la lice, cela tient  ses vues sur la
politique gnrale de l'Europe, qui lui font penser que le moment
n'est pas venu o la France pourrait, sans pril, s'engager par les
liens du commerce avec des puissances oligarchiques ou absolues,
hostiles aux principes de notre rvolution. Mais, quoi! les nations
les plus avances en industrie ne sont-elles pas les plus claires
en politique?--Et le _commerce libre_, ce grand distributeur des
produits, n'est-il pas aussi le grand propagateur des ides?

Enfin, si je jette un coup d'oeil sur la presse dpartementale, je
n'y vois aucun motif de dcouragement. Les trois grands journaux de
Bordeaux dfendent nergiquement notre principe. Le _Courrier de
Marseille_ consacre  cette cause un talent de premier ordre. Le
_Smaphore_ suit la mme voie; je ne connais qu'un journal  Lyon, et
il est pour nous, ainsi que le _Journal du Havre_, qui a acquis en
ces matires une grande autorit.

Tel est, dans la presse franaise, le dnombrement de nos forces.
Quels sont nos adversaires? La _Presse_ et le _Constitutionnel_.
Encore ces deux journaux s'accordent-ils  reconnatre la vrit
et la justice de notre doctrine. Ils se bornent  en ajourner
indfiniment l'application. En principe, disent-ils, vous avez
raison. Ah! ils ne comprennent pas sans doute toute la porte d'une
telle concession! Nous avons raison _en principe_! Et qu'est-ce que
cela veut dire? Cela veut dire que la restriction est un systme
faux et oppressif;--donc il faut le renverser. Cela veut dire que
le monopole est une injustice, une spoliation, un dplacement forc
et violent de la richesse, transporte des uns aux autres sans
compensation;--donc il faut rtablir le rgne de la justice et de
l'intgrit du droit de proprit. Cela veut dire que la protection
est une illusion, une dception, qu'elle opprime le travail en
prtendant le favoriser; que ses effets sont directement contraires
 ses promesses; qu'elle retranche au bien-tre des masses et porte
ainsi atteinte  leur dignit et  leur moralit.

Voil ce qui est impliqu dans cet aveu: _La libert des changes
est vraie en principe_; car elle serait fausse en thorie comme en
pratique, s'il tait au pouvoir de la restriction de faire plus de
bien que la libert. Aussi les journaux auxquels je fais allusion
ne pourront pas tenir longtemps la position qu'ils ont prise. Les
principes ont d'autres exigences, et les abonns aussi. Ce n'est pas
impunment qu'on peut dire longtemps  un principe (c'est--dire  la
vrit): Je te respecte et te salue, mais je te tourne le dos. Il
vient un moment o le lecteur voit une insulte dans ce langage[30].

[Note 30: On vient de voir l'auteur, s'adressant  ses collgues,
manifester une ferme esprance. Dans la pice suivante, n 24, il
emprunte, pour s'adresser  un ministre, le fier langage d'Achille.
Sa lettre  M. Duchtel eut des rsultats bien divers, sur lesquels
les pages 73 et 74 du tome Ier fournissent des renseignements.

                                                  (_Note de l'dit._)]


24.-- M. TANNEGUY DUCHTEL, MINISTRE DE L'INTRIEUR[31].

[Note 31: _Mmorial bordelais_ du 30 juin 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

MONSIEUR LE MINISTRE,

  Un bruit assez trange est venu jusqu' moi,
  Seigneur; je l'ai jug trop peu digne de foi.
  On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
  Que _la Ligue_ aujourd'hui par vos ordres expire.

Serait-il vrai que vous vous efforciez d'anantir l'Association pour
la libert des changes, vous qui avez crit ces lignes:

Nous dfendons, avec nos propres intrts, ceux des consommateurs en
gnral, et ceux de toutes les branches d'industrie auxquelles les
prohibitions enlvent de vastes dbouchs. Entre tous ces intrts
DOIT SE FORMER UNE LIGUE PUISSANTE, dont les voeux n'appellent ni
privilges ni monopoles, mais se bornent  rclamer les bienfaits
de la libre concurrence, le naturel dveloppement de la prosprit
gnrale.

Mais non; j'aime mieux croire qu'en entourant le berceau de la
Ligue,--de votre ligue,--d'une feinte perscution, vous avez voulu
lui donner un ingnieux tmoignage de votre sympathie.

Que deviendrait-elle, en effet, sans cet adroit stimulant? l'conomie
politique est une belle science, mais elle n'a rien de gai et de
bien saisissant. Livre  elle-mme, notre agitation commerciale
aurait conserv son caractre scientifique et se serait vue relgue
dans la rgion glace de la dissertation. Chez nous, elle ne se mle
pas, comme en Angleterre,  l'ternelle lutte du peuple contre
l'aristocratie. L, le monopole est une des formes de l'oppression
fodale, et la rsistance qu'on lui oppose a quelque chose de cette
ardeur fivreuse qui, en 89, faisait battre le coeur de nos pres.
Ici, il n'est qu'un _faux systme_; et qu'opposer  un faux systme,
si ce n'est la froide argumentation? De l'autre ct du dtroit,
le privilge retranche directement sur la subsistance du peuple
pour ajouter au faste des grands, semant dans les masses la misre,
l'inanition, la mort et le crime. C'est donc une de ces questions de
charit immdiate si propres  veiller la sympathie du beau sexe, et
les agitateurs anglais trouvaient, jusque dans le coeur des femmes,
le plus puissant des encouragements et la plus douce des rcompenses.
Mais, chez nous, comment intresser le peuple au syllogisme et les
dames  la _balance du commerce_?

Il est vrai qu'elles font, dans leur mnage, de l'conomie politique,
et de la plus orthodoxe encore. On leur entend dire souvent: Je
renonce au tricot, parce que c'est une manire dispendieuse d'acheter
des bas; si je fais de la tapisserie, c'est que cela m'amuse, et je
sais que j'y perds.--Hlas! il est triste de penser qu'il nous faut,
vous et moi et bien d'autres, accumuler des volumes pour dmontrer
aux savants ce que comprennent de simples femmes, et pour prouver que
l'conomie des nations est fonde sur le mme principe que l'conomie
des mnages!

Il n'en reste pas moins que notre thorique association devait
rsolment renoncer  ces ovations qui, d'ordinaire, accompagnent
les rformateurs et soutiennent leur courage. Une seule porte
pouvait laisser arriver jusqu' nous la sympathie populaire, vous
l'avez compris sans doute, et c'est pour cela que vous avez voulu
l'ouvrir,--c'est la porte de la perscution. La perscution! Ah!
l'aptre qui se dvoue  un principe ne la recherche pas; mais il ne
la craint pas non plus. Peut-tre la dsire-t-il, dans le secret de
son coeur, car il sait bien qu'elle est le prcurseur et le gage du
succs.

Si c'est de la stratgie, de la diplomatie de vieil conomiste,
elle est fort adroite, sans doute; mais n'offre-t-elle pas quelques
dangers?

Il y avait au fond de nos codes une loi si odieuse, si exorbitante,
que vous n'osiez pas vous en servir. Vous craigniez qu' sa premire
apparition, la rprobation publique n'en demandt le retrait; et vous
prfriez la laisser sommeiller, inerte, inefficace, la rservant
pour ces cas rares o l'horreur du crime fait oublier le danger de la
prcaution. Cette loi, en voici le texte:

Nulle association, etc., ne pourra se former qu'avec l'agrment du
Gouvernement, et sous les conditions qu'il _plaira_  l'autorit
publique d'_imposer_  la socit.

Ce qui veut bien dire: En fait d'association, il n'y a pas de loi, il
n'y a que le _bon plaisir_ du ministre.

Voil o en est la grande nation de 89 et de 1830! Voil le respect
qu'obtient chez nous la dignit de l'homme!

Cependant l'Association parisienne pour la libert des changes
avait dclar qu'elle n'agirait jamais que par les voies lgales.
En consquence, elle vous demanda l'autorisation et les conditions
qu'_il vous plairait de lui imposer_. Beaucoup l'ont blme; pour
moi, je l'approuve, et cette ligne de conduite me semble toujours
avantageuse; car de deux choses l'une: ou l'on rencontre une loi
juste et prudente, et alors quel motif de ne pas s'y soumettre? ou
l'on se heurte contre une mesure arbitraire, inique, dgradante, et,
en ce cas encore, en exiger la stricte application, c'est le meilleur
moyen d'en exposer au grand jour les inconvnients et de la frapper
de l'animadversion publique.

Voyez en effet ce qui est arriv. Je vous laisse  juger, monsieur le
Ministre, si, aprs cette exprience, l'article 291 peut longtemps
dfigurer nos codes.

Il y a deux classes d'industriels en France: les uns prtendent que
leur travail laisse naturellement de la perte, et ils veulent tre
autoriss  la combler par une taxe sur les consommateurs. (C'est
vous qui l'avez dit: _mmoire sur le systme des douanes_, page
6.)--Les autres demandent que chacun soit propritaire de ses propres
facults et de leur produit. Ils soutiennent que la nation ne doit
payer de taxes que pour faire face aux services publics.

La question ne pouvait tre loyalement porte qu'au tribunal de
l'opinion; et vous, Monsieur, qui avez jadis provoqu l'existence de
la Ligue, vous deviez au moins rester neutre.

Eh bien! les monopoleurs _s'associent_ en toute libert. Ils
_s'organisent_ comme ils l'entendent; ils _se coalisent_; ils ont
des runions, des comits, des journaux, un systme de contributions
qui fonctionne aussi rgulirement que celui de votre collgue des
finances. Grce  ces ressources, au jour marqu, et quand ils le
jugent utile  leurs intrts, la foule de leurs dlgus accourt de
tous les points du territoire vers le centre du Gouvernement; elle
le circonvient, elle obsde l'administration, elle pse d'un poids
immense sur les rsolutions des pouvoirs publics, et il n'y a pas de
lgislature qui ne se voie contrainte de lui prodiguer les deniers
des contribuables.

D'un autre ct, les amis de la libert et de la justice demandent
bnvolement  _s'associer_ aussi. Ils n'aspirent qu' discuter leurs
droits,  rpandre l'information,  clairer les esprits. Que les
deux systmes soient admis  se faire couter, disent-ils: si le
ntre est faux il succombera; s'il est vrai, n'est-il pas juste qu'il
triomphe?

Et vous nous refusez l'autorisation!... Ah! monsieur le Ministre,
prenez garde et voyez sur quel terrain vous transportez le dbat.
Entre vous et nous, il n'est pas question de libert commerciale;
c'est une lutte que nous soutiendrons contre les monopoleurs et dont
l'opinion sera juge. Ce que nous vous demandons, c'est de tenir
la balance gale, de ne pas nous fermer la bouche, de ne pas nous
accabler seuls sous les pouvoirs exorbitants que la lgislation ne
vous a pas confis  cette fin. Si, pour arriver  faire prvaloir
nos droits de contribuables, nous sommes rduits  dfendre d'abord
nos droits de citoyens; s'il nous faut pralablement discuter et
renverser l'article 291 et sa ligne de septembre, nous sommes
prts. Odieuses en elles-mmes, l'usage que vous faites de ces armes
achvera de les discrditer, et nous les briserons dans vos mains.

Mais, en mme temps, nous ne mconnatrons pas le service que
vous rendez  notre cause. Combien d'auxiliaires inattendus ne
poussez-vous pas sous notre drapeau! La presse opposante y accourra
toute entire. Elle hsitait; ses convictions conomiques,  ce
qu'il semble, sont encore douteuses. Ce combat d'avant-garde la fera
arriver dans nos rangs, et elle y restera; car elle apprendra qu'on y
respire l'air de la justice et de la libert.

Je suis, monsieur le Ministre, votre serviteur.


25.--LA LOGIQUE DU _MONITEUR INDUSTRIEL_[32].

[Note 32: _Mmorial bordelais_ du 1er juillet 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Le _Moniteur industriel_, toujours fidle au monopole, commente
aujourd'hui la dclaration de l'Association du libre-change. Aprs
avoir dit qu'elle tient compte de quelques _ides gnrales_ dont il
ne conteste pas la justesse, il ajoute qu'elle ne tient pas compte de
la _vie relle_; d'o il suit, selon lui, qu'il y a incompatibilit
entre la _vie_ et les _ides_. Sous l'influence de cette pense, le
_Moniteur_ affirme que la dclaration est bonne pour l'Acadmie
des sciences morales, mais dtestable pour le rgime d'un peuple
raisonnable; d'o il suit encore qu'il y a incompatibilit entre
l'Acadmie et la raison.

Le _Moniteur_ rsume ainsi sa thorie:

Ce qui doit nous proccuper, c'est de dvelopper, c'est de doubler,
c'est de quadrupler, si nous le pouvons, toutes nos industries.
Est-ce que, si nous parvenions  _quadrupler_ toutes nos industries,
nous ne serions pas _dix fois_ plus riches?

Voil donc le _Moniteur_ fouririste et entich du _quadruple
produit_, avec cette variante que, d'aprs lui, _quatre_ fois plus de
produits donnent _dix_ fois plus de richesses!--Et ces messieurs nous
appellent utopistes! Et ils nous reprochent de n'avoir pas mis de
chiffres dans notre manifeste!

  J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi mchants,
  Mais je me garderais de les montrer aux gens.

Cependant accordons au _Moniteur_ qu'il serait bon de _quadrupler_
toutes nos industries. Et qui en doute, alors mme que nos richesses
n'en seraient pas _dcuples_?--Reste  savoir si le moyen propos
par le _Moniteur_ est bon, et si les industries se peuvent quadrupler
toutes  la fois, par la vertu du pillage qu'elles exercent les unes
sur les autres.

Supposons vingt-quatre industries, autant que de lettres dans
l'alphabet. Leurs profits sont divers: A gagne normment, B
beaucoup, C joliment, D moins, et ainsi de suite jusqu' Y, qui joint
 peine les deux bouts, et Z qui est en perte.

Dans cette situation, Z demande  prlever une petite somme sur les
profits de chacune de ses soeurs, par une taxe directe, sous le nom
de prime, ou par un impt dguis sous le nom de protection, de
manire, non-seulement  ne plus perdre, mais  _quadrupler_ son
importance.

La plus grande des niaiseries imaginables serait de voir l un profit
gnral, car l'importance de Z ne s'accrot qu'en diminuant celle de
toutes les autres industries. Y, en particulier, qui tait sur la
limite de la perte, y entre de plein saut.

Y a la ressource de demander l'autorisation de piller ses vingt-trois
soeurs, y compris Z.

C'est le tour de X de tomber dans le domaine de la perte. Nouveau
recours au pillage, qui entrane V, puis U, puis T, jusqu' ce que
toutes les soeurs se ruinent les unes par les autres.

Alors le systme est complet, et on se flatte d'avoir _quadrupl_
toutes les industries.

Messieurs du _Moniteur_, de grce, prouvez-nous une fois pour toutes
que par la restriction nous pillons l'tranger. Nous examinerons
alors la question de _justice nationale_, mais nous nous avouerons
battus sur celle du _profit national_.

Que si cette portion de bnfice procur par la protection  un
Franais est paye exclusivement par d'autres Franais, cessez de
nous le prsenter comme un bnfice net, clair, liquide, national.
C'est l qu'est la dception, c'est l que nous vous ramnerons sans
cesse.

Il y a, dans l'article du _Moniteur_, un autre sophisme qui est du
reste fort rpandu et que, par ce motif, nous relverons ici. Il
consiste  assimiler le commerce  la guerre et les changes de
produits aux changes de coups de poing.

Aprs avoir rabaiss humblement la France et exalt la supriorit
infinie de l'Angleterre, le _Moniteur_ s'crie:

Voil Goliath et David en prsence. Eh bien! pour galiser leurs
forces, on propose  David de laisser l sa fronde et d'aller _se
colleter_ avec Goliath. Quelle conomie politique!

C'est le _Moniteur_ qui fait cette exclamation  notre endroit, et
non nous au sien.

On pourrait aisment s'y tromper.

Eh! qui parle  David de s'aller _colleter_ avec Goliath? Ce que nous
disons  David, c'est ceci:

Mets tes forces et ton temps  faire une chose,  moins que Goliath
ne te la cde en change d'une autre chose qui te cotera moins de
temps et de forces.

Il s'agit de commerce, et non de pugilat.

Est-ce que dans l'industrie, dit le _Moniteur_, les plus forts n'ont
pas toujours tu les plus faibles?

Non pas que nous sachions. En guerre, les plus forts _tuent_ les plus
faibles. En industrie, ils les servent en leur pargnant une inutile
dperdition de travail.--Je voudrais bien savoir si l'auteur de
l'article auquel je rponds l'a lui-mme imprim. Non sans doute, et
il n'en est pas mort. Pourquoi? C'est qu'en fait d'imprimerie, auprs
de lui, M. Lange est un Goliath; et ce Goliath n'a pas tu David,
il lui a au contraire rendu service. Messieurs, je vous en prie, ne
commenons pas par confondre les changes avec les coups, si nous ne
sommes pas dcids  draisonner tout du long.

Le _Moniteur_ termine par un argument qui aspire  soulever contre
nous les ouvriers; et cet argument, chose singulire, il le ruine
lui-mme. Voici comment il s'exprime:

L'autre jour,  Elbeuf, une machine _qui pouvait faire le travail
de vingt ouvriers_, mais qui ne remplaait pas vingt ouvriers, et
_qui devait au contraire augmenter le nombre des ouvriers_ dans
l'atelier de M. Aroux, a provoqu une meute; et vous osez proposer
des doctrines qui, rduites en lois, jetteraient sur le pav et
condamneraient  la faim et  la mort plus tard des milliers
d'ouvriers!

 prsent je reconnais que la lutte est srieusement engage entre
le monopole et la libert, puisque le monopole, faisant appel aux
prventions de l'ignorance, nous place et se place lui-mme sur
le cratre enflamm de l'meute. J'avais toujours pens qu'il en
viendrait l, que ce serait son suprme argument, et qu'aprs avoir
abus de la loi, il abuserait de la force brutale. Il le fait, il
faut le dire, avec maladresse. Il parle d'une machine qui, _faisant
l'ouvrage de vingt ouvriers, doit nanmoins en augmenter le nombre_,
et cela dans l'atelier mme o elle est employe. Nous n'allons pas
aussi loin. Nous ne nions pas que les machines, comme la libert,
ne dplacent du travail. Nous disons seulement qu'en tenant compte
des pargnes qu'elles procurent aux consommateurs, pargnes qui
payent d'autre main-d'oeuvre, dans l'ensemble, elles favorisent le
travail plus qu'elles ne lui nuisent.--Autant en fait la libert.--La
thse du _Moniteur_ donne de l'-propos  un article de M. Coudroy,
insr dans le _Mmorial_ du 12 juin. Nous le recommandons  MM.
les manufacturiers. Qu'ils sachent bien une chose: l'change et les
machines, pour le bien et pour le mal, oprent exactement de mme.
Relativement aux ouvriers, l'tranger est une machine conomique,
comme la machine est un concurrent tranger. En soulevant contre
nous la classe ouvrire, les fabricants la soulvent donc, et plus
immdiatement, contre eux-mmes; car elle est plus prs des ateliers
o fonctionnent les machines que du cabinet o s'labore la pense de
l'conomiste.


26.--TOAST PORT AU BANQUET OFFERT  COBDEN PAR LES LIBRE-CHANGISTES
DE PARIS[33].

[Note 33: _Courrier franais_ du 19 aot 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Frdric Bastiat: _Aux dfenseurs de la libert commerciale dans les
deux Chambres!_

Messieurs, le grand principe de vrit et de justice, auquel cette
runion a pour but de rendre hommage, vient d'acqurir, par les
dernires lections, de nouveaux et zls dfenseurs. Flicitons-les
des circonstances favorables qui accompagnent leur entre au
parlement. Jamais, peut-tre, un pareil avenir ne s'ouvrit  des
coeurs anims d'une plus gnreuse ambition. Ils arrivent avec des
noms que je ne reproduirai point dans cette enceinte, parce qu'ils
sont prcds d'une renomme europenne. Au dedans des Chambres, ils
ne seront point accueillis avec cette froideur calcule et cet esprit
de raillerie intress que rencontraient jusqu'ici les promoteurs de
la moindre rforme conomique. Au dehors, une association naissante
s'apprte  crer autour d'eux l'appui d'une formidable opinion
publique. L'Europe, l'Amrique, l'Asie mme, travaillent  l'envi
 accomplir cette grande rvolution sociale qu'ils ont si souvent
appele de leurs voeux. Voil les circonstances dans lesquelles
la confiance du pays leur offre l'occasion d'aborder la tribune
franaise, cette chaire du monde intellectuel, o il leur sera
peut-tre donn de consommer la grande oeuvre dont ils jetrent les
bases dans leurs crits. Mais, si la gloire les attend, une grande
responsabilit leur incombe. La France et le monde exigent d'eux
d'tre, par leur zle, leur courage, et, s'il le faut, par leur
abngation, au niveau de la mission qui leur est confie. J'ai la
confiance qu'ils ne tromperont aucune des esprances qui reposent sur
leur tte.

Mais, en flicitant les nouveaux dputs sur le bonheur des
circonstances qui les entourent, n'oublions pas de payer un juste
tribut d'admiration et de sympathie  ces vtrans du libre-change,
dont quelques-uns sont prsents  cette assemble, et qui, depuis
bien des annes, soutiennent dans les deux Chambres le poids d'une
lutte ingale;  ces hommes dont on peut dire, sans rien exagrer,
qu'ils se sont faits volontairement les martyrs de leurs profondes
et honntes convictions. Leur tche, Messieurs, a t bien rude!
Rduits par l'indiffrence ou l'hostilit de leur auditoire  faire
entendre, par intervalles, quelques protestations impuissantes,
abandonns mme par les intrts dont ils taient les dfenseurs
clairs, mais soutenus par le tmoignage de leur conscience,
ils n'ont pas dsespr de la cause pour laquelle leurs efforts
semblaient inutiles. Non, ils n'taient pas inutiles, puisqu'ils nous
ont lgu un noble exemple. Mais enfin le jour de la rtribution est
venu; et, quoique bien des hivers et bien des travaux aient blanchi
leur tte, j'espre qu'ils vivront assez pour voir la chute des
barrires qui sparent les coeurs aussi bien que les intrts des
peuples.

Messieurs, je dsire que ce toast soit aussi un tmoignage de
sympathie pour les dputs sortants qui ont noblement succomb sur le
champ de bataille lectoral, en tenant haut et ferme le drapeau de
la libert des changes. Par l, ils ont rendu un prcieux service
et maintenu, dans toute leur intgrit, ces rgles de droiture et
de dignit morale, dont il n'est pas permis de s'carter, mme
sous le spcieux prtexte de l'utilit. Peut-tre auraient-ils pu
assurer leur lection en laissant leurs principes dans l'ombre; ils
ne l'ont pas voulu, et l'opinion publique doit leur en savoir gr.
Il n'y a pas deux bases d'apprciation pour les actions humaines.
Nous honorons le soldat qui meurt en s'enveloppant de son drapeau,
et nous livrons au mpris public celui qui n'est toujours victorieux
que parce qu'il se met toujours du ct du nombre. Transportons ce
jugement dans la politique, en accordant notre cordiale sympathie 
ceux qui, ne pouvant s'lever avec leur principe, ont voulu tomber
avec lui.

Aux anciens et aux nouveaux dfenseurs du libre-change,  la
Chambre des pairs et  la Chambre des dputs!


27.--LA LOI DES CRALES ET LE SALAIRE DES OUVRIERS[34].

[Note 34: _Courrier franais_ du 24 aot 1846.]

En Angleterre, les deux journaux protectionistes _le Morning Herald_
et _le Standard_ ont fait grand bruit d'une rduction de salaires qui
a eu lieu dans quatre ou cinq fabriques.--Voyez-vous, ont-ils dit,
les effets de la libert des transactions? Vive la restriction pour
mettre les gens  l'aise!--Et les journaux protectionistes de Paris
de s'crier: Voil les effets de cette maudite libert! Il n'y a que
le monopole pour enrichir le peuple.

D'abord ces bons amis du peuple se sont un peu trop hts, car
enfin, si la loi anglaise a dcrt la libert, on sait qu'elle a
donn, sous les rapports les plus importants, trois ans de rpit au
monopole. Comment donc pourrait-on imputer  ce _bon march du pain_,
qui n'existe pas encore, les calamits qu'on allgue? La prtendue
retenue de 5 pour 100 opre sur les salaires par des manufacturiers,
en vue du bon march des aliments, serait donc par eux anticipe, ou,
comme nous disons en Gascogne, _antichipe_!

Ensuite les partisans du libre-change prdisent-ils que, sous
le rgne de leurs principes, il n'y aura plus aucune fluctuation
dans les salaires? Ce serait assurment se bercer d'esprances
chimriques. Dites-moi, Messieurs, n'y a-t-il pas eu du haut et du
bas, du bas surtout pour les ouvriers tant qu'a rgn la protection?
Vraiment on croirait qu'en 1842 et en 1843, quand vous tiez les
matres, quand vous mettiez en oeuvre, selon votre bon plaisir, le
mcanisme des restrictions, le pauvre peuple tait sur des roses!

Mais le fait, direz-vous, le fait! Rien n'est plus entt
qu'un fait! Les salaires ont baiss de 5 pour 100 _dans toute
l'Angleterre_, c'est le _Morning Herald_ qui l'a dit, et lord
Bentinck, le Darblay britannique, l'a rpt. Rcuserez-vous cette
autorit?

En fait de faits, je tiens surtout  l'exactitude, quoi qu'ils
prouvent ou semblent prouver. Ne pouvant cependant vrifier par
moi-mme celui qu'on allgue, j'ai cru devoir au moins consulter les
journaux du lieu o l'on dit qu'il se passe. Voici comment s'exprime
le _Manchester Times_:

Nos lecteurs connaissent sans doute la fable des _Trois Corneilles_,
invente pour montrer ce qu'on peut chafauder d'impostures sur un
petit brin de vrit. Depuis quelques jours, certains journaux et
certaines harangues nous donnent une version de la fable presque
aussi instructive que la fable elle-mme. Vendredi dernier, nous
annoncions que quelques fabricants de rouleaux, dans les environs, de
Manchester, avaient manifest l'intention de rduire de 5 pour 100
le salaire de leurs ouvriers, mais notre correspondant ne nous avait
pas donn les dtails de cette affaire. Il parat qu'il y a quelques
mois les ouvriers employs  la fabrication des rouleaux, quoiqu'ils
gagnassent plus qu'ils n'avaient jamais fait, demandrent une
rduction d'une heure dans la journe de travail, sans une rduction
correspondante de salaire. Aprs quelque hsitation, les fabricants
accdrent  la demande. Ils consentirent  payer aux ouvriers les
mmes salaires pour dix heures que pour onze heures de travail, et
mme ils levrent de 5 pour 100 le prix de l'ouvrage  la tche, en
les avertissant nanmoins que ce changement devait tre considr
comme une exprience et que l'augmentation du salaire serait
subordonne  celle du prix des rouleaux. La dpression rcente de
l'industrie cotonnire ayant nui  la demande des machines, le prix
des rouleaux s'en est ressenti, et les fabricants, en vertu de la
rserve convenue, ont annonc une rduction de 5 pour 100 sur les
salaires de certaines classes d'ouvriers. Ces fabricants sont au
nombre de CINQ.

Quel parti a-t-on tir de ce fait dans les journaux de Londres et
 la Chambre des communes? La premire amplification est due au
_Morning Herald_ qui s'exprime en ces termes:

Les fabricants de rouleaux de Stockport, Park, Bridge, Oldham,
Ashton-under-Lyne, Dunkenfield et autres lieux, ont annonc  leurs
ouvriers qu'ils allaient abaisser leurs salaires de 5 pour 100. Cet
avis a naturellement cr une grande excitation parmi les ouvriers,
qui attribuent avec amertume cette rduction au rappel des lois
crales. Ils demandent  leurs patrons pourquoi ils rduisent les
salaires sitt aprs la chute des monopoles, et les matres leur
rpondent:--Le pain est  prsent  bon march, vous n'avez plus
besoin de gagner autant.

Voil certes un rcit bien enfl. Cependant le _Standard_ a renchri
sur son confrre. Mais il appartenait  lord Georges Bentinck de
porter l'hyperbole jusqu' son paroxysme, en s'exprimant ainsi:

La nouvelle loi crale et le vote de la loi des sucres n'ont pas
suffi pour assurer la prosprit des manufacturiers.  Oldham,
Ashton, Stockport et autres villes du Yorkshire, les fabricants ont
annonc  leurs ouvriers une rduction de salaire de 5 pour 100,
en leur disant que, puisque les aliments taient  bas prix, ils
pouvaient bien travailler  bon march.

Comme les manufacturiers, particulirement dans les endroits nomms
par lord Georges Bentinck, n'ont opr aucune rduction de salaire,
il est clair que toutes ces dclamation reposent sur le simple fait
que nous avons nous-mmes rapport, etc., etc.

Telle est la version du _Manchester Times_. Je n'ai point  me
prononcer entre ce journal et le _Morning Herald_. Je ferai seulement
observer que la feuille de Manchester se rdige et s'imprime sur les
lieux, qu'elle se distribue aux ouvriers, qu'elle ne peut pas songer
 leur en imposer sur un fait qui les touche de si prs. Enfin il est
notoire que les ouvriers anglais font des _meetings_ publics quand
ils le veulent et pour des circonstances moins graves. Jusqu' ce
qu'ils se plaignent eux-mmes, il nous est donc permis de mettre les
exagrations de lord Bentinck et du _Morning Herald_ sur le compte
d'un dpit mal dguis. Il est  regretter que les journaux franais
s'y soient laiss prendre.


28.--LETTRE AU _MONITEUR INDUSTRIEL_[35].

[Note 35: _Courrier franais_ du 29 aot 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

MONSIEUR,

Nous avons toujours dit ceci: La protection fait supporter au
consommateur _national_ des pertes hors de toute proportion avec les
profits qu'elle procure au producteur _national_.

Dans votre numro d'hier, vous nous en fournissiez une preuve aussi
claire, ce me semble, que la lumire du jour.

Voici ce que vous dites:

Le capital primitif de Decazeville tait de 7,200,000 fr.--Or,
depuis 1826 jusqu'en 1840, _pendant quatorze annes_, il ne produisit
aux actionnaires ni un dcime de dividende ni un centime d'intrt!
En tenant compte des intrts, le capital s'levait, en 1842, 
12,621,807 francs, soit 5,260 fr. par action. Alors il fut fait un
emprunt d'un million, ce qui porta le capital engag  13,621,807 fr.
Ce capital a t encore augment depuis par de nouveaux emprunts.

Quoi qu'il en soit, voil les chiffres du capital. Voici maintenant
les immenses dividendes distribus aux actionnaires depuis les
premiers jours de l'entreprise.

De 1826  1840, pendant quatorze annes, ni dividendes ni intrts.

Pour l'exercice de 1840-41, il a t distribu 90 francs par action
au capital de 5,260 francs, soit 1 et 7/10 pour 100 d'intrt, et pas
un centime de dividende.

Pour l'exercice de 1841-42, il a t distribu 270 francs par
action, soit 5 pour 100 d'intrt et 10 centimes de dividende pour
100 francs de capital.

Pour l'exercice de 1842-43, il a t distribu 300 francs par
action, soit 5 pour 100 d'intrt et 70 centimes de dividende pour
100 francs de capital.

Idem pour les exercices de 1843-44 et 1844-45.

Pour l'exercice de 1845-46, il a t distribu 360 francs par
action, soit 5 pour 100 d'intrt et 1 fr. 84 de dividende pour 100
francs de capital.

Il rsulte de l que les producteurs _privilgis_ de Decazeville ont
plac leurs capitaux, pendant vingt ans,  1/2 pour 100 en moyenne.

Tout autre placement leur et donn 4-1/2 pour 100; ils ont donc
perdu 3 pour 100 chaque anne, ou en tout _seize millions_.

Recherchons maintenant combien le pays a _perdu_ pour aider M. Decaze
et ses associs  _perdre_ 16 millions.

Voici ce que je lis dans un rapport de M. le ministre du commerce
(1841):

Le prix moyen de la fonte franaise tait de 18 fr. 64, et celui de
la fonte anglaise de mme nature ne revenait, _dans nos entrepts_,
qu' 13 fr. 75. _Il en rsultait une surcharge_ de 4 fr. 89.

De mme le prix du fer tait en France de 48 fr. 15, et le fer
anglais, _rendu dans nos ports_, ne revenait qu' 22 fr. 88. _Il en
rsultait une surcharge_ de 25 fr. 30.

Dans un tableau n 4 A, annex  ce rapport, nous voyons que la
consommation de la fonte en France, pendant vingt ans, a t de 42
millions de quintaux mtriques. La surcharge de 4 fr. 89 quivaut
donc  205 millions de francs.

Dans le tableau n 4 B, on voit que la consommation du fer, durant le
mme espace de temps, a t de 34 millions de quintaux. La surcharge
de 25 fr. 30 a donc inflig au consommateur une perte de 860 millions.

Ces deux pertes runies s'lvent  plus d'_un milliard_!

Et cela pour dcider les pauvres matres de forges,--que le bon Dieu
les assiste!-- placer  perte des capitaux que, sans la protection,
ils eussent placs  profit.

Vous me direz sans doute,--je m'y attends,--que l'argent de M.
Decaze, en allant s'engouffrer dans les mines, _a fait vivre des
ouvriers_.

J'en conviens; mais convenez aussi que s'il en et fait un emploi
un peu moins malencontreux, s'il en et retir, par exemple, 4-1/2
pour 100, comme font les simples paysans, ses treize millions,
qui s'lveraient aujourd'hui  trente, _auraient fait vivre plus
d'ouvriers encore_.

Enfin, et c'est ceci qui importe, si le public n'et pas perdu _un
milliard_ dans l'affaire, il se serait donn du bien-tre et des
satisfactions jusqu' concurrence de cette somme, et toutes les
industries en eussent t encourages d'autant.

Croyez, Monsieur, que _deux pertes ne font pas un profit_, et agrez
mes civilits.


29.--AUX NGOCIANTS DU HAVRE.

     Trois lettres en faveur du libre-change, crites et publies au
     Havre, pendant le sjour de l'auteur.


I[36]

[Note 36: _Mmorial bordelais_ du 22 octobre 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

 l'aspect de cette ville o se concentre une grande partie du
commerce franais, o tant de puissantes facults combinent des
oprations lointaines et des entreprises dont la hardiesse nous
tonne, je me disais:--Tout ce travail, toute cette activit,
tout ce gnie n'ont qu'un objet: accomplir les changes de la
nation franaise avec les autres nations, et je me demandais:--Ces
changes ne seraient-ils pas plus nombreux, s'ils taient libres?
En d'autres termes, ces quais, ces magasins, ce port, ces bassins,
ne seraient-ils pas bientt trop troits pour l'activit havraise
s'exerant en libert?

J'avoue que l'affirmative est si vidente  mes yeux, qu'elle ne me
parat pas susceptible de dmonstration. Vous savez que les gomtres
n'ont jamais pu prouver cet axiome sur lequel repose toute leur
science: _Le plus court chemin d'un point  un autre, c'est la ligne
droite_. De mme, dire que les changes seraient plus nombreux s'ils
taient libres, c'est noncer une proposition plus claire que toutes
celles qu'on pourrait faire servir  la dmontrer.

Et, de plus, je croirais manquer  toutes les convenances, si je
m'avisais de venir exposer devant les ngociants du Havre les
inconvnients du rgime protecteur. Ils me diraient sans doute:
Votre intervention est superflue; l'exprience nous en apprend
l-dessus plus que toutes les thories. Lisez les crits mans de
notre Chambre de commerce ou de nos Commissions spciales; voyez
l'esprit de nos journaux; faites-vous raconter les efforts, les
dmarches de nos dlgus auprs du Gouvernement et des Chambres, et
vous resterez convaincu qu'ils ont toujours eu pour objet la _libert
commerciale_.

Il ne s'agit donc point ici de dissertations conomiques. Nous avons
le mme but; tchons de nous entendre sur les moyens de l'atteindre.

La premire pense qui se prsente, c'est de laisser cette oeuvre aux
Chambres de commerce. Le lgislateur ne saurait, en effet, puiser 
de meilleures sources les lumires dont il a besoin pour accomplir la
rforme.

Cependant l'exprience a prouv que l'action de ces corps est
insuffisante. Il y a longtemps qu'ils rclament la modification du
rgime restrictif par les raisons les plus concluantes. Qu'ont-ils
obtenu? Rien.--Pourquoi? Parce que des demandes en sens contraire
manent des classes agricole et manufacturire, qui, plus nombreuses,
entranent par leur poids les rsolutions lgislatives.

L'obstacle, le vritable obstacle, est donc une opinion publique
gare, prvenue, voyant la libert avec des terreurs chimriques, et
fondant sur la restriction des esprances plus chimriques encore.

Il faut donc redresser l'opinion. C'est notre unique ressource. Le
chemin est long, mais il n'y en a pas d'autre. Telle est la mission,
pour ainsi dire prparatoire, de l'Association pour la libert des
changes.

Habitants du Havre, nous venons vous demander de donner  cette
entreprise, en vous y associant, l'autorit de votre influence
morale, l'assistance de vos cotisations, le tribut de vos efforts, de
votre exprience et de vos lumires.

Maintenant, qu'il me soit permis de rpondre  quelques objections
qu'on a leves contre la porte, les vues et les procds de cette
Association.

On a dit: que nous nous tenions trop dans le domaine des gnralits;

Que nous aurions d concentrer nos efforts sur un seul monopole, et
qu'en les attaquant tous nous effrayions trop d'intrts;

Que, dans notre programme, nous avions gard le silence sur
l'intrt maritime.

Si l'on veut bien s'assurer o est l'obstacle  la libert
commerciale, la premire objection disparat.

Il est tout entier, en effet, dans la puissance d'une _gnralit_
trs-populaire, et c'est celle-ci: Il ne faut rien tirer du dehors
de ce qu'on peut faire au dedans; un peuple ne doit pas se procurer
par l'change ce qu'il peut se procurer par la production.

Ce principe (car c'en est un, seulement il est faux) tend  anantir
le commerce extrieur. Il a la prtention de favoriser le _travail
national_ et repose sur cette prsomption que, lorsque nous
consommons un produit tranger, ce produit n'est pas d  notre
travail. Je n'ai pas besoin de dire ici que c'est l une erreur.
Sans doute le produit est tranger; mais sa valeur est nationale,
puisqu'on l'a acquise avec du travail national donn en change. Elle
est un peu comme ces sermons de l'abb Roquette, dont on disait:

     Moi qui sais qu'il les achte,
     Je soutiens qu'ils sont  lui.

Ceci me rappelle que, visitant le palais de la reine d'Espagne, je
m'extasiais sur la beaut des meubles, des tapis, des rideaux, et
demandais  un grave concierge castillan si c'taient des produits de
l'industrie espagnole. Il me rpondit firement: _Hombre, aqui todo
es espaol..... pues lo hemos pagado_.

Ainsi l'obstacle qui est devant nous, c'est une thorie, une
_gnralit_. Que pouvons-nous faire que de lui opposer une autre
gnralit? C'est le moyen d'extirper une erreur que de fonder la
vrit contraire.

Dieu me prserve de repousser pour cela le concours des praticiens,
des hommes instruits par l'exprience et le maniement des affaires.
C'est leur collaboration surtout que nous recherchons, que nous
sollicitons comme la plus prcieuse et la plus efficace. Ce sont
les ngociants qui, ayant non-seulement compris mais _senti_ les
inconvnients des restrictions douanires, avec lesquelles ils sont
perptuellement en lutte, peuvent les exposer dans ce langage simple,
clair et prcis, qui force la conviction. Enfin, quand l'opinion sera
prpare et qu'il sera temps d'en venir  l'excution, ce sont encore
eux qui fourniront aux hommes d'tat les indications les plus sres.

Puisqu'on a pu dire de la vertu mme: _Pas trop n'en faut_,
permettez-moi de ne pas faire trop d'conomie politique en un jour et
de renvoyer  demain l'examen des deux autres objections.


30.--II[37]

[Note 37: _Mmorial bordelais_ du 23 octobre 1846.]

On nous reproche de n'avoir pas concentr tous nos efforts contre
le monopole du fer. On a la bont de supposer que, par cette
adroite tactique, nous n'aurions pas alarm l'ensemble des intrts
privilgis; et enfin on nous cite l'exemple de l'Angleterre.

D'abord nous avons attaqu le monopole du fer et nous l'attaquons
tous les jours. Si mme la rforme devait frapper isolment un
produit (ce qui n'est pas mon avis), une foule de raisons nous
justifieraient de rclamer, pour commencer, la libre entre du fer
et, par suite, l'abaissement du prix du combustible.

Mais croire que le camp de la protection en serait moins alarm,
c'est se faire illusion.

En effet, aprs avoir trait la question sociale et pratique, aprs
avoir dit que la chert du fer, et mme le manque absolu du fer,
paralyse toutes nos entreprises, suspend les travaux des chemins de
fer, retarde notre navigation transatlantique, impose une taxe 
toutes nos manufactures,  notre industrie agricole,  notre marine
marchande, porte atteinte aux moyens dj si borns, qu'a le peuple
franais de se garantir du froid et de s'assurer des aliments; aprs
avoir dit tout cela et bien d'autres choses encore, que du reste on
crie depuis vingt ans, pouvons-nous nous flatter que les matres de
forges resteront la bouche close? Non, ils se dfendront, et eux
aussi rpteront ce qu'ils disent depuis vingt ans. Ils diront qu'il
vaut mieux produire chrement au dedans que d'acheter  bon march
au dehors, qu'il faut protger le _travail national_; que plus il
en cote pour mettre un quintal de fer  la porte du consommateur,
plus cela prouve que cette industrie distribue du travail et des
salaires. En un mot, ils diront tout ce que pourraient dire les
autres industries protges.--Et ce sera  nous d'aborder aussi ces
gnralits. Vous voyez bien qu'il y faudra venir sous peine d'tre
battus. Il faudra soutenir la lutte sur le terrain des thories, et
ds lors nous n'aurons pas russi  mettre les protectionistes sur
une fausse qute.

Il est donc plus simple et plus loyal de poser d'abord le principe de
la _libert commerciale_. Ce principe est vrai ou il est faux. S'il
est faux, la discussion le montrera. S'il est vrai, il triomphera,
j'en ai la certitude. Le nombre des adversaires n'y fait rien, au
contraire; plus ils seront, plus ils se contrediront entre eux. Notre
principe triomphera, pourvu que nous y soyons fidles, que nous le
dfendions avec une virile nergie, que nous n'abandonnions jamais
notre position sur ce roc inbranlable: la vrit et la justice.

La justice!...  ce mot, je me demande si, alors que la protection
est devenue un systme, qu'elle s'est tendue  un grand nombre
d'industries, alors que les charges qu'elle impose  chacune d'elles
absorbent les profits qu'elle lui promettait (et c'est en cela
qu'elle est une dception), je me demande s'il est juste de procder
ainsi isolment, et s'il ne serait pas plus juste et plus prudent
d'adopter une mesure d'ensemble et une rduction uniforme.

Si par exemple on disait: En vue du revenu, il n'est pas possible de
demander, sur un produit, plus du dixime de sa valeur; si, partant
de cette donne, on ramenait tout le tarif  ce taux au _maximum_,
et cela en cinq ans, par rduction annuelle d'un cinquime, il
me semble que nul n'aurait  se plaindre. Ce qu'on perdrait d'un
ct, on le gagnerait de l'autre, et mme avec avantage, et la
perturbation serait insensible, beaucoup plus insensible qu'on ne se
le figure.--Je n'entends pas proposer un plan, nous n'en sommes pas
l, je cherche  faire comprendre ma pense.

Mais dire aux matres de forges: Nous allons rduire le prix du fer,
sans rduire pour vos ouvriers le prix des aliments, des vtements
et du combustible,--cela ne me semble pas s'accorder avec notre
principe, et j'avoue que j'aurais quelque peine  adopter cette
marche, mme comme procd stratgique.

On nous cite l'exemple de la Ligue anglaise. J'admire autant qu'un
autre, et plus qu'un autre, l'habilet des chefs de la Ligue. Mais il
ne s'ensuit pas que je croie devoir imiter servilement cette partie
de leur tactique, dtermine par des circonstances qui ne nous sont
pas applicables.

En Angleterre, il y avait deux classes: l'une se livrait au
travail, l'autre possdait la terre; celle-ci faisait aussi la
loi. Tout en laissant pntrer dans la loi quelques privilges
industriels, elle s'tait servie du pouvoir lgislatif pour exclure
les produits agricoles trangers et constituer  son profit le plus
incommensurable des monopoles, le monopole de l'alimentation du
peuple.

Qu'ont fait les manufacturiers? Ils ont dit: Nous commenons par
dclarer que nous ne voulons pas de protection, et nous attaquons
celle que les lgislateurs se sont attribue  eux-mmes; bien
convaincus que si nous les forons  lcher prise, ils n'iront pas,
eux qui font la loi, maintenir des privilges industriels dont ils ne
profitent pas, dont ils souffrent eux-mmes, et qu'ils n'ont accords
que pour faire passer les leurs. Aussi, quand on demandait  M.
Cobden pourquoi il dissolvait la Ligue avant que toute protection
ft retire aux manufacturiers, il a pu rpondre, et tout le monde a
senti la force de cette rponse: _The landlords will do that._

Je le demande, quelle analogie trouve-t-on entre cette position et
la ntre? Les matres de forges ont-ils le privilge de faire la loi
en France, par cela mme qu'ils sont matres de forges, comme les
_landlords_ font la loi en Angleterre parce qu'ils sont _landlords_?
Toutes nos industries se runissent-elles pour dire aux matres de
forges lgislateurs: Nous abandonnons notre monopole, abandonnez
le vtre? Rien de semblable. Ce qui, en Angleterre, soutenait le
systme, c'tait la loi des crales. Ce qui le soutient, en France,
c'est l'erreur, l'erreur renferme dans ce simple mot: _travail
national_. Attaquons donc cette erreur. Runissons contre elle toutes
nos forces. C'est elle qui est notre lgislateur puisqu'elle a fait
notre lgislation.

Combattons-la dans toutes ses formes, dmasquons-la sous tous ses
dguisements; poursuivons-la au sein des Chambres, dans le corps
lectoral, dans le peuple, au ministre, dans la presse, dans les
coteries, et ne nous proccupons pas tant de pratique et d'excution;
car, lorsqu'enfin nous l'aurons expose toute nue aux yeux de
l'intelligence nationale, nous serons tout tonns de voir la grande
rforme s'accomplir d'elle-mme, aux applaudissements du _Moniteur
industriel_.

Mais je m'aperois que le fer a envahi ces colonnes et votre
attention. Que voulez-vous? Il est un peu enfant gt, habitu aux
prsances et mme aux envahissements. Il faut donc que la navigation
attende  demain. Elle reste dans son rle.


31.--III[38]

[Note 38: _Mmorial bordelais_ du 25 octobre 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Me voici arriv  une question difficile et brlante, dit-on, celle
de la situation qui serait faite, sous l'empire de la libert du
commerce,  notre marine marchande.

J'ose prdire, disent les uns, que les armateurs n'entreront dans
le mouvement anti-protectioniste que sous la rserve des privilges
accords au pavillon national.

J'oserais parier, disent les autres, que l'Association ne saura pas
sortir de cette difficult, force qu'elle est de renoncer  son
principe, si elle cde aux armateurs; ou de perdre leur puissant
concours, bien plus, de les avoir pour adversaires, si elle leur
rsiste.

Et moi, je dis: Messieurs de la galerie, faites vos paris, engagez
vos enjeux, vous ne perdrez ni les uns ni les autres; car les
armateurs maintiendront leurs prtentions, l'Association maintiendra
son principe, et cependant ils seront d'accord et marcheront ensemble
vers le grand dnouement qui s'approche, quoi qu'on en dise: la
libert du travail et de l'change.

Je n'ai ni l'intention ni la prtention d'approfondir ici toutes
les questions qui se rattachent  la marine marchande. Je n'aspire
qu' tablir quelques _principes_ qui, malgr la dfaveur du mot,
concilieront, je crois, toutes les convictions.

Sous le rgime de libert qui se prpare, l'industrie maritime, _en
tant qu'industrie_, n'a droit  aucune faveur. Elle n'a droit qu'
la libert, mais elle a droit  la libert. Le service qu'elle rend
est d'oprer les transports; et si, par l'incapacit de ses agents,
ou par quelque cause naturelle d'infriorit, elle ne peut le faire
qu'avec perte, elle n'a pas droit de se couvrir de cette perte au
moyen d'une taxe sur le public, de quelque faon que cette taxe soit
dguise. Si les armateurs levaient une telle prtention, de quel
front demanderaient-ils que la protection ft retire au fer, au
drap, au bl, etc.? Que pourraient-ils dire? Que leur industrie fait
vivre des marins? Mais les matres de forges disent aussi que la leur
fait vivre des ouvriers.

En quoi les _transports_ sont-ils par eux-mmes plus intressants
que les _produits_? Comment, si la nation est ridiculement dupe,
quand elle comble par une taxe le dficit d'un producteur de bl,
ne sera-t-elle pas dupe, si elle comble le dficit d'un voiturier
de bl par terre ou par mer? Tout ce qu'on peut dire pour ou contre
le _travail national_ subventionn, on peut le dire pour ou contre
les transports nationaux subventionns. La libert n'admet pas ces
distinctions qui ne reposent sur rien. Si l'on veut tre juste, il
faut laisser tous les services humains s'changer entre eux sur le
pied de la plus parfaite galit et les protger _tous_, aux dpens
les uns des autres,--ce qui est absurde,--ou n'en protger _aucun_.

Ainsi le principe de l'Association est absolu.

Mais ce principe est-il en collision avec cet autre principe: Celui
qui cause un dommage doit le rparer; celui qui reoit un service
doit le rendre; celui qui exige un sacrifice doit un sacrifice?
Nullement; quant  moi, je ne puis sparer dans ma pense l'ide de
_libert_ de celle de _justice_. C'est la mme ide sous deux aspects.

Ainsi, s'il arrivait que les industries nationales, toutes
parfaitement libres, exigeassent d'une d'entre elles, et dans leur
intrt, des sacrifices particuliers, ne seraient-elles pas tenues 
offrir une compensation, et pourrait-on voir dans cette compensation
une drogation au principe de la libert? Je ne pense pas qu'il y ait
un seul homme raisonnable qui ose soutenir l'affirmative. On peut
diffrer d'avis sur la valeur du sacrifice, sur la valeur ou la forme
de la compensation, mais non sur le principe que l'une est la juste
consquence de l'autre; et j'irai mme plus loin: Si l'on soutenait
qu'il y a dans un tel arrangement violation de la libert absolue,
je dirais qu'elle n'est pas imputable  celui qui fait le sacrifice.
Mais nous tomberions ici dans une dispute de mots.

Appliquons ces prmisses  l'industrie maritime.

Voil toutes les industries, toutes les transactions libres. Nulle
n'est protge, mais nulle n'est entrave. Vendez, achetez au dedans,
au dehors, l'tat ne s'en mle pas.

Mais l'tat, c'est--dire la nation, c'est--dire encore l'ensemble
des industries, veut se mettre  l'abri des agressions extrieures.
Pour cela, il lui faut une marine; pour crer cette marine de toutes
pices, il lui faut cent millions par an, charge  rpartir entre
tous les travailleurs. Cependant il aperoit un moyen d'arriver au
mme rsultat avec cinquante millions. Ce moyen, c'est d'imposer des
charges et des entraves particulires  la marine marchande.

L'tat lui dira par exemple:

Je te dfends d'acheter au dehors ton outil principal, le navire,
parce que je veux former des constructeurs!

Je te dfends d'emporter au dehors le capital, parce que je veux que
le navire soit exclusivement franais.

Je te dfends de louer des matelots au dehors, parce que j'entends
avoir des marins qui tiennent au pays.

Je te dfends de faire toucher  ton navire par des charpentiers ou
calfats autres que ceux que j'ai placs sous un rgime exceptionnel,
et qui, par consquent, demandent des salaires exceptionnels.

Je t'ordonne d'avoir  bord plus de matelots et d'officiers qu'il ne
t'en faudrait, parce que j'en veux avoir une ppinire bien fournie.

Je t'ordonne de les nourrir de telle faon, de les ramener de tout
port o tu les auras congdis.

Et, pour l'excution de ces conditions et de bien d'autres, je me
fais l'intermdiaire entre toi et ton quipage.

Je le demande,  la suite de ce discours, n'attend-on pas
naturellement cette conclusion: Et en compensation, etc.

Je n'entre pas ici dans un calcul; encore une fois, je discute le
principe.

Et remarquez une chose: toutes ces mesures sont prises, non pas
dans l'intrt de l'armateur ni de la marine marchande, mais dans
l'intrt de la dfense nationale, dans l'intrt de toutes les
industries.

Mais ce n'est pas tout: outre que la compensation est exige par un
motif de _justice_, elle est dtermine encore par une considration
non moins grave, le _succs_. Car ne serait-il pas bien singulier
que tant de mesures fussent prises pour aboutir  un dsappointement
complet,  l'absence totale des moyens de dfense?

Or, en dehors de la compensation, c'est ce qui arriverait
infailliblement.

Les dispositions analogues  celles que je viens de supposer ont
toutes ce commun rsultat d'exhausser, pour l'armateur, le prix de
revient de ses moyens de transport. Si aucune indemnit ne lui est
accorde, il cessera de naviguer en concurrence avec l'tranger, car
toute la puissance du Gouvernement ne saurait le forcer  naviguer 
perte. Nous voil donc sans marins et sans dfense. Certes mieux et
valu ne pas intervenir dans cette industrie, mme avec la chance de
la voir succomber. Le pire de tout, c'est de faire comme je ne sais
quel philosophe: _acheter fort cher un regret_.

On m'a demand ce que je dciderais dans ce cas.

Supposez la marine marchande entirement libre, et que cependant elle
ne puisse pas se soutenir.

Je n'aime gure  m'vertuer sur des problmes imaginaires; mais
enfin je crois qu'on peut dduire de ce qui prcde les solutions
suivantes, dont aucune, ce me semble, n'est incompatible avec la
justice ni avec la libert.

La nation aurait  dcider: d'abord si elle veut s'assurer des moyens
de dfense; ensuite s'il n'y a aucun moyen plus conomique et plus
sr que d'assister, de soudoyer la marine marchande; enfin, s'il n'y
en a pas de meilleur, qu'il faut s'y rsoudre.

Mais ce que je voudrais qui ft bien entendu, pour l'honneur des
thories (car j'avoue mon respect des thories), c'est ceci: que
lorsque des considrations suprieures vous rduisent  soudoyer
une industrie qui tomberait sans cela, il ne faut pas s'imaginer
que cette industrie soit lucrative, que le travail et les capitaux
qu'elle occupe reoivent industriellement un bon emploi; il faut
savoir qu'on _perd_, il faut savoir qu'on fait un _sacrifice_  la
sret nationale; il ne faut pas surtout s'tayer de cet exemple
pour appliquer  d'autres industries le mme procd, sans avoir le
mme motif.

J'aurais, bien d'autres considrations  prsenter, mais l'espace et
le temps m'obligent  me rsumer. Armateurs du Havre, de Bordeaux,
de Marseille et de Nantes, si vous tes partisans de la libert du
commerce, votre position particulire ne doit pas vous empcher
d'apporter  notre Association le tribut de vos lumires et de votre
influence. Votre rle vis--vis de la nation est tout trac.

Demandez, pour vous comme pour tout le monde, le _droit commun_,
c'est--dire la libert. Qu'au grand air de la libert vous puissiez
ou non vous soutenir, demandez toujours la libert, car vous n'avez
pas le droit d'exiger que la nation y renonce pour votre avantage,
et vous vous placeriez dans une position fausse et indigne de vous,
si vous le demandiez.--Que si la nation, pour sa dfense et dans
l'intrt commun, a besoin de votre concours, de vos sacrifices,
stipulez des conditions dans lesquelles votre patriotisme ait
une gnreuse part; mais surtout gardez-vous de laisser donner
 l'indemnit qui vous sera offerte le nom de _protection_ ou
_privilge_, car les fausses dnominations font les fausses ides;
que votre cri soit: Libert!... et compensation pour ceux qu'on
en prive.--Nos adversaires ne viendront point alors vous jeter de
prtendues contradictions  la face.


32.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[39].

[Note 39: _Courrier franais_ du 22 aot 1846.

                                                  (_Note de l'dit._)]

MONSIEUR,

Que faut-il penser du nouveau tarif amricain? Les journaux anglais
le vantent comme trs-libral, se fondant sur ce qu'il a en vue le
revenu public et non la protection.--C'est justement ce dont vous le
blmez, quand vous dites:

Il faut qu'il soit bien entendu que les tats-Unis, se plaant
_sur le terrain troit et goste de la fiscalit_, n'ont pas eu la
prtention de se poser en champions ou en adversaires de la libert
commerciale.--Difficile problme, ajoutez-vous ailleurs, que l'on
_cherche_  agiter en France.

Vous tes donc d'accord avec les journaux anglais sur ce fait que le
tarif amricain a t combin en vue du revenu public. C'est pour
cela qu'ils le disent _libral_, et c'est prcisment pour cela que
vous le proclamez _troit et goste_.

Mais un droit de douane ne peut avoir qu'un de ces deux objets:
le _revenu_ ou la _protection_. Dire que la fiscalit, en matire
de tarifs, est un _terrain troit et goste_, c'est dire que
la protection est un _terrain large et philanthropique_. Alors,
Monsieur, faites-moi la grce de m'expliquer sur quel fondement vous
donnez si facilement raison, _en principe_, aux partisans de la
libert des changes, lesquels ont dclar hautement que ce qu'ils
combattent dans nos tarifs, ce n'est pas le but _fiscal_, mais le but
_protecteur_[40].

[Note 40: Voir la dclaration de l'Association pour la libert des
changes, t. II, p. 1 et 2.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Le tarif amricain nous semble libral par deux motifs. Le premier,
c'est qu'il est fond tout entier sur le systme des droits _ad
valorem_, le seul qui fasse justice au consommateur. Il se peut que
l'application en soit difficile; mais le droit  la pice, au poids
ou  la mesure est inique; car quoi de plus inique que de frapper de
la mme taxe la veste de l'ouvrier et l'habit du dandy?--Placs entre
une difficult et une iniquit, les Amricains ont bravement accept
la difficult; et il est impossible de ne pas reconnatre que, sous
ce rapport du moins, ils se sont montrs, vraiment libraux.

Ils n'ont pas moins agi selon les rgles du vrai libralisme,
lorsqu'ils ont refus de faire de la douane un privilge pour
certaines classes de citoyens. Il ne peut pas, ce me semble, tomber
dans l'esprit d'un homme impartial qu'en soumettant les produits
trangers  une taxe, on puisse avoir une autre intention, dans un
pays o tous les citoyens sont gaux devant la loi, que de crer
des ressources au Trsor, ressources qui sont ou sont censes tre
dpenses au profit de tous. En ce cas, il est vrai que la taxe
retombe sur les consommateurs. Mais sur qui donc voulez-vous qu'elle
retombe? N'est-ce point eux qui profitent des dpenses publiques?

Vous dites:

Croit-on, par exemple, qu'on ait eu le moindre souci des intrts
des consommateurs, lorsqu'on a frapp d'une taxe de 100 pour 100
les eaux-de-vie et les liqueurs, pour lesquelles on aurait pu
aller jusqu' la franchise, sans provoquer les plaintes d'une
double industrie agricole et manufacturire _qui n'existe pas aux
tats-Unis_?

Eh! ne voyez-vous pas que c'est l ce qui constitue le _libralisme_
du tarif amricain? Il frappe de forts droits les produits qui n'ont
pas de similaires au dedans.--Nous faisons le contraire. Pourquoi?
parce qu'ils ont en vue le revenu public, et nous le monopole.

Le droit, il est vrai, est trs-lev, mme dans l'intrt du trsor,
et comme aucun autre intrt n'a pu dterminer l'adoption d'un
chiffre aussi exagr, il faut qu'on ait eu un autre motif. Nous le
trouverons dans l'expos de M. J. R. Walker, secrtaire du Trsor, 
qui l'Amrique doit la rforme.

Les amliorations dans nos lois de finances sont fondes sur les
principes suivants:

1 Qu'il ne soit rien prlev au del de ce qui est ncessaire pour
les besoins du gouvernement conomiquement administr;

2 Qu'aucun droit ne soit impos, sur aucun article, au-dessus du
taux le plus bas o il donne le plus grand revenu;

3 Que, selon l'utilit des produits, ce droit puisse tre abaiss
et mme aboli;

4 Que le maximum du droit soit prlev sur les objets de luxe;

5 Que tous minimums et droits spcifiques soient abolis pour tre
remplacs par des droits _ad valorem_.

Voil, Monsieur, ce qui explique la taxe norme que l'Union a impose
 l'eau-de-vie. Elle l'a considre comme un objet de _luxe_ et
peut-tre comme un objet pernicieux.

Vous pouvez allguer que c'est une faute, financirement. Je serai
de votre avis, car rien ne me semble plus monstrueux qu'une taxe qui
gale la valeur de l'objet impos. Vous pouvez dire que la douane
est un mauvais moyen de moralisation. J'en tomberai d'accord, car je
suis d'avis que ce n'est point  elle qu'il faut confier la rforme
des moeurs[41]. Mais vous ne pouvez pas conclure de cette disposition
exceptionnelle que le tarif amricain ne soit pas combin, dans son
ensemble, selon les vrais principes de la libert commerciale.

[Note 41: Voir t. VI, p. 415 et suiv.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Au reste, avons-nous le droit de nous plaindre de la rigueur
d'autrui,  l'gard des boissons, nous qui mettons sur nos alcools
une taxe de 82 fr. 50 par hectolitre?

Ce qui est certain, c'est que le tarif amricain rpudie le principe
de la PROTECTION (nous n'en demandons pas davantage au ntre), et je
n'en veux pour preuve que ce que je trouve dans le _Boston Atlas_,
organe des intrts privilgis. Voici ce curieux morceau d'loquence
que j'offre  l'imitation de nos monopoleurs:

Le peuple, dont les voeux ont t mconnus, dont les ptitions ont
t rejetes avec mpris, dont les droits ont t fouls aux pieds,
n'a plus qu'une esprance. Renverser les auteurs de ces calamits
est pour lui le seul moyen d'effectuer la RESTAURATION du tarif.
Poussons ce cri de ralliement. Qu'il retentisse, sur les ailes du
vent, dans les profondeurs de l'Est  l'Ouest. _ bas les gouvernants
qui nous ont ruins au dedans et humilis au dehors!_ RESTAURATION
du TARIF de =1842=! Que toute la Nouvelle-Angleterre au moins se
lve comme un seul homme! Tous, tant que nous sommes, quels que
soient nos drapeaux, whigs, libraux ou radicaux, nous tous qui
voulons la PROTECTION en faveur du TRAVAIL AMRICAIN, nous tous qui
voulons nous opposer  l'abaissement du salaire des ouvriers, quand
le prix des aliments s'accrot; nous enfin qui voulons rtablir le
tarif de 1842, tel qu'il tait avant qu'on nous et frustrs de ses
avantages;--serrons nos rangs, marchons comme un seul homme pour le
grand oeuvre de la RESTAURATION. Un grand et glorieux objet nous
unit. La patrie souffrante nous appelle; un peuple outrag implore
notre secours, etc.

Ainsi, Monsieur, ce qui a suivi, comme ce qui a prcd l'adoption
du tarif de 1846, montre que le principe de la _protection_ y est
entirement abandonn. C'est tout ce que je voulais prouver.

Agrez, etc.


33.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[42].

[Note 42: _Courrier franais_ du 2 septembre 1846.]

MONSIEUR,

Dans votre rponse  ma lettre sur le tarif amricain, de graves
erreurs se mlent  des observations dont je ne contesterai pas la
justesse; car je ne cherche pas d'autre triomphe que celui de la
vrit.

Ainsi, je reconnais que le nouveau tarif est encore fort lev; qu'il
laisse subsister de grands obstacles aux relations de l'Europe, et,
en particulier, de la France avec les tats-Unis; et que le commerce,
qui se proccupe plus de pratique que de thorie, et du prsent que
de l'avenir, ne sera gure port  voir une compensation dans la
pense librale et fconde qui a prsid  cette oeuvre.

Cependant, monsieur, mme sous le rapport des droits, le tableau
que vous avez donn, dans votre numro du 20 aot, est de nature 
induire le public en erreur.

Vous portez les vins  12 et 9 pour 100 dans l'ancien tarif, tandis
que c'est 12 et 9 _cents_ le gallon. De mme, vous n'attribuez  la
soie qu'un droit de 15 et 16 pour 100, quand c'est 15 ou 16 _cents
par livre_ qu'il faudrait dire. En faisant les rectifications sur
ces bases, vous verrez que les vins et les soies, surtout dans les
qualits ordinaires, ont t plutt dgrevs que surchargs. Il est
fcheux que ces erreurs concernent prcisment nos deux principaux
articles d'exportation.

Vous ne parlez pas non plus du mcanisme d'aprs lequel on prlevait
jusqu'ici le prtendu droit _ad valorem_ sur tous les tissus de
coton. Le tarif faisait figurer, il est vrai, le modeste chiffre de
20 pour 100. Mais, par une ruse digne du gnie du monopole, il avait
suppos que tous les tissus de colon valaient _au moins 30 cents_ le
yard carr (_shall be deemed to have cost 30 cents the square yard_),
en sorte que sur une toffe de la valeur relle de 6 _cents_, on
prlevait _cinq fois_ le droit, soit 100 pour 100.--Il en tait de
mme de tous les articles  l'occasion desquels le monopole avait cru
devoir se dguiser et faire, comme on dit, _patte de velours_.

Maintenant le droit est fix  25 pour 100 de la valeur relle. Le
_privilge_ a donc perdu du terrain dans la proportion de 75 pour
100, au moins,  l'gard des toffes les plus communes, c'est--dire
les plus consommes.

Vous tes surpris que nous nous flicitions de ces rsultats, et vous
nous demandez pourquoi nous en voulons tant aux _droits protecteurs_,
puisque les _droits fiscaux_ n'opposent pas de moindres obstacles 
notre commerce. Je vais vous le dire.

Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'une fois
que le monopole, dtournant les tarifs de leur destination, les a
accords  ses vues cupides, aucune rforme n'est plus possible
qu'aprs une lutte acharne entre le droit et le privilge. Et
maintenant qu'aux tats-Unis la protection a t vaincue, vous-mme
vous montrez avec quelle facilit on pourra dsormais faire
disparatre du tarif ce qu'il a de dfectueux et d'exorbitant. Qu'on
veuille diminuer le droit sur le vin, qu'est-ce qui s'y opposera?
Ce ne sera point le fisc, puisqu'il recouvrera plus avec un droit
moindre. Ce ne sera pas l'industrie indigne, puisqu'elle ne fait pas
de vin.

Qu'on dgrve le th en France, nul ne contredira; mais qu'on touche
au fer, et vous verrez un beau tapage.

Nous nous attaquons aux droits protecteurs, parce qu'ils dcuplent
et centuplent le sacrifice du consommateur. Si la douane peroit un
million sur le th, sans doute c'est un million mis  la charge du
consommateur; mais ce million lui est rendu sous forme de route et
de scurit, puisqu'il rentre tout entier au trsor. Mais quand la
douane prlve un million sur le fer tranger, elle fait hausser de
5 ou 10 fr. par 100 kilos, non-seulement le fer import, mais encore
tout celui qui se produit dans le pays, imposant ainsi au public une
taxe incalculable qui n'entre pas au Trsor, et par consquent n'en
sort pas.

Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'ils sont
_injustes_, parce qu'ils violent la proprit; et, pour mon compte,
je suis surpris que l'vidence de cette vrit ne vous ait pas dj
ralli _tout  fait_  notre cause. Il n'y a pas bien longtemps que
les monopoleurs anglais demandaient une transaction  sir Robert
Peel. Il leur rpondit: Je vous ai accord un dlai de trois ans,
et je ne me rtracterai pas. Mais peut-tre ai-je t trop loin. Je
croyais alors que c'tait une question de finances et d'conomie
politique, et sur de telles questions on peut transiger. Aujourd'hui
je suis convaincu que c'est une _question de justice_; il n'y a pas
de transaction possible.

Enfin nous attaquons le _rgime protecteur_, parce que c'est la
racine qui alimente chez les peuples l'esprit de domination et de
conqute. Et voyez ce qui se passe. Tant qu'elle a obi  ce systme,
l'Angleterre a t un fardeau pour le monde, qu'elle aspirait 
envahir. Aujourd'hui elle affranchit commercialement ses colonies,
qui lui ont cot tant de sang et de trsors. Dans cinq ans, un
Anglais n'y aura pas plus de privilges qu'un Russe ou un Franais;
et je demande quelle raison elle aura alors de retenir ou d'acqurir
des colonies.

Voil pourquoi, Monsieur, nous nous rjouissons de voir le systme
protecteur succomber sur quelque point du globe que ce soit. Voil
pourquoi nous avons accueilli avec joie le nouveau tarif amricain,
quoique nous le considrions comme trs-dfectueux au point de vue
fiscal.

 ce sujet, je ne crois pas, comme vous, que les Amricains, en
maintenant des droits monstrueux de 40 et de 100 pour 100, aient
song  rduire le chiffre total de leurs importations, de crainte
qu'il ne surpasst celui des exportations. Ce serait les supposer
encore encrots dans la _balance du commerce_, et ils ne mritent
pas cette pigramme. Mais, direz-vous, si ce n'est ni l'intrt de
la protection ni celui du fisc qui les a dcids, comment expliquer
ces droits absurdes sur le vin et l'eau-de-vie?--Je les explique par
le _sentimentalisme_. En Amrique, comme ailleurs, il est fort  la
mode. On veut faire de la moralisation  coups d'impts et de tarifs.
Les socits de temprance, les _teetotallers_ ont voulu imposer leur
doctrine au lieu de la prcher, voil tout. C'est un chapitre de plus
 ajouter  l'histoire de l'_intolrance  bonne intention_; mais,
quel que soit l'intrt du sujet, ce n'est pas ici le lieu de le
traiter.

Me permettrez-vous, Monsieur, de vous faire remarquer que la dernire
phrase de votre article cache le sophisme qui sert de prtexte  tous
les privilges?

Vous dites: Si les manufactures amricaines ne peuvent pas demeurer
victorieuses sur leur propre march, c'est qu'il y a en elles _un
germe incurable d'impuissance_...

Ce germe, c'est la chert des capitaux et de la main-d'oeuvre.

En d'autres termes, les Amricains ne sont impuissants  filer le
coton que parce qu'ils _gagnent plus_  faire autre chose. Les
plaindre  ce sujet, c'est comme si l'on disait  M. de Rothschild:
Il est vraiment fcheux pour vous que votre tat de banquier
vous donne un million de rente; cela vous met dans l'_impuissance
incurable_ de soutenir la concurrence avec les cordonniers, s'il vous
prenait fantaisie de faire des souliers.

Si pourtant la loi s'en mlait, je ne rponds pas qu'au moyen de
certains privilges, elle ne pt rendre le mtier de cordonnier fort
lucratif.

Agrez, etc.[43].

[Note 43: _La protection_ s'est releve, en Amrique, du coup que lui
avait port le tarif de 1846. Il n'y a pas lieu de s'en tonner. Ce
n'est pas d'une mesure gouvernementale, c'est de l'opinion publique
que dpend le sort dfinitif d'un systme. Or l'opinion publique,
aux tats-Unis, n'en est pas encore arrive  reconnatre ce qu'a
d'inique et de malfaisant le systme protecteur. Bastiat l'avait crue
plus avance.

                                                    (_Note de l'd._)]


34.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[44].

[Note 44: _Courrier franais_ du 10 novembre 1846.]

MONSIEUR,

Si j'ai bien compris la porte des nouvelles attaques que vous
dirigez contre le libre-change (_National_ des 6 et 7 novembre),
elles peuvent se rsumer ainsi:

D'abord il va sans dire que le PRINCIPE _du libre-change est le
vtre_. _La libert commerciale est fille de vos ides; l'avenir
que vous esprez, c'est l'alliance des peuples, et il serait
absurde d'aspirer  cette alliance,  cette fraternit des nations,
sans vouloir l'change libre de leurs produits, qu'ils manent de
l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de l'industrie et du
travail._

Fort bien. Mais il se prsente une petite difficult. Cette libert
qu'il est absurde de ne pas vouloir quand on aspire  l'alliance
des peuples, il se rencontre qu'_elle doit tre le_ RSULTAT _de
cette alliance_, ce qui fait que vous n'avez plus  vous occuper du
principe fils de vos ides (si ce n'est pour le combattre), lequel
se manifestera de lui-mme, _comme sanction de votre idal politique,
quand la carte de l'Europe sera refaite_, etc.

La seconde objection est tire de ce que nous payons de lourdes taxes
mal rparties. Nous manquons d'institutions de crdit, la proprit
est immobilise, le capital monopolis; d'o il suit clairement que
le _droit d'change_ n'a qu' attendre que votre idal financier,
comme votre idal politique, soit ralis sur tout le globe.--C'est
tout comme la _Dmocratie pacifique_ qui salue respectueusement le
_principe_ du libre-change, mais qui demande qu'il soit ajourn
seulement jusqu' ce que l'univers se soit soumis  l'idal
fouririste.

Enfin, quand il y aurait avantage matriel  ce que les changes
fussent libres, l'avantage matriel est chose vile et abjecte
aux yeux des classes laborieuses; l'aisance, l'indpendance, la
scurit, la dignit qui en sont la suite, doivent tre sacrifies,
si elles nous tent la chance de _nous brouiller_ avec l'Autriche et
l'Angleterre.

Ces tranges opinions, que votre plume a su rendre spcieuses, je les
discuterai dans cet ordre.

Le principe du libre-change est le vtre.--Monsieur, je crois
pouvoir vous assurer que vous vous faites illusion. Tout votre
article est l pour prouver que vous n'tes pas fix sur la question
conomique. Cela n'est pas surprenant, puisque vous n'y attachez
qu'une importance trs-secondaire.--Vous avez crit ceci: Quand ces
mmes rsultats (de la libert commerciale) seraient aussi certains
_qu'ils sont hypothtiques et faux_, et encore: Au point de vue
conomique, la libert des changes est incontestablement utile aux
peuples arrivs  l'apoge de l'industrie... Elle est utile encore
aux peuples qui n'ont pas d'industrie... En est-il de mme pour une
nation comme la ntre? etc.

Eh bien! Monsieur, puisque vous croyez que la libert d'oprer
des changes est funeste  tous les hommes, except  ceux qui
sont les premiers et les derniers en industrie, j'ose dire que la
nature de l'change, du moins telle que nous la comprenons, vous est
compltement trangre, et je ne puis voir sur quel fondement vous
vous en dclarez le partisan en _principe_. Vous tes protectioniste,
plus protectioniste que ne le furent jamais les Darblay, les
Saint-Cricq, les Polignac ou les aristocrates britanniques.

Vous soulevez, Monsieur, une question pleine d'intrt. _L'alliance
des peuples doit-elle tre le rsultat de la libert commerciale, ou
bien la libert commerciale de l'alliance des peuples?_

Pour traiter cette question sans trop de rpugnance, il faudrait bien
tre fix sur la valeur conomique de l'change; car s'il est dans sa
nature de ruiner ceux qui le font, il y a incompatibilit radicale
entre l'union des peuples et leur bien-tre. Que ce soit l'change
qui amne l'alliance ou l'alliance qui amne l'change, le rsultat
sera toujours l'universelle misre. La seule diffrence qu'on puisse
apercevoir entre les deux cas, c'est que, dans le premier, on se
soumet  une chose mauvaise,  savoir _l'change_, pour arriver  une
bonne,  savoir l'alliance, tandis que dans le second on commence par
la chose bonne, l'alliance, pour aboutir  la mauvaise, l'change.
Dans tous les cas, l'humanit est place dans cette alternative
d'tre unie et ruine, ou riche et dsunie. J'avoue, Monsieur, que je
ne me sens pas la force de choisir.

Si, au contraire, l'change est d'une bonne nature conomique, s'il
ne s'excute jamais qu'au profit des deux hommes ou des deux pays
contractants, alors il peut tre intressant de s'assurer s'il est
cause ou effet de l'alliance des peuples pour savoir  quoi il faut
d'abord travailler; mais quelque parti que nous prenions, nous
aurons toujours la consolation de penser que nous travaillons 
des rsultats harmoniques; et en vrit je ne comprendrais pas que
vous poursuiviez de vos sarcasmes ceux qui veulent arriver  l'union
politique par l'union commerciale, uniquement parce que vous prfrez
la marche inverse, alors que cette double union est le but de nos
communs efforts.

Il serait donc aussi essentiel que logique de vider cette question
pralable: Quelle est la vraie nature de l'change?

Pour cela il faudrait refaire un cours d'conomie politique; j'aime
mieux m'en rfrer  ceux qui sont dj faits, et je raisonnerai dans
la supposition que cette nature est bonne _de soi_.

C'est d'ailleurs ce que vous avez fait vous-mme, car vos objections
viennent aprs cette hypothse: Supposez que la libert des changes
procure aux consommateurs franais trente, quarante, cinquante
millions par an.

Je ferai remarquer ici que vous affaiblissez considrablement, dans
l'expression, les effets de l'change _suppos bon_. Il ne s'agit
pas de trente, de cinquante millions; il s'agit de plus de pain pour
ceux qui ont faim, de plus de vtements pour ceux qui ont froid, de
plus de loisirs pour ceux que la fatigue accable, de plus de ces
joies domestiques que l'aisance introduit dans les familles, de plus
d'instruction et de dignit personnelle, d'un avenir mieux assur,
etc. Voil ce qu'il faut entendre par les biens matriels qui vous
paraissent si secondaires.

Le libre-change devant accrotre ces biens, selon notre hypothse,
la question est de savoir s'il est ncessaire de les sacrifier
 la _communion des peuples dans les mmes ides et les mmes
principes_.--S'ils doivent porter atteinte, dites-vous, 
l'expansion de nos ides,  la mission de la France au sein de
l'Europe, les hommes qui ont le moindre instinct soit du pouvoir,
soit de la dmocratie, _n'y consentiront jamais_.

C'est une chose prcieuse que l'expansion des ides, surtout
quand elles sont bonnes. Cependant aux fouriristes, communistes,
dmocrates, conservateurs et autres, je demanderai d'abord quel droit
ils ont d'pancher au dehors leurs ides, en empchant l'expansion de
mes produits; et, en second lieu, en quoi l'expansion de mes produits
nuit  l'expansion de leurs ides?

Est-ce srieusement, monsieur, que vous reprsentez le commerce
libre comme faisant obstacle  la grande mission que vous attribuez
 la France? La propagande ne se fait-elle qu' la bayonnette? Les
principes qu'elle doit promulguer sont-ils d'une nature telle qu'on
ne puisse les faire accepter que le sabre au poing? Et la dmocratie
ne grandit-elle parmi nous que pour remettre en honneur le culte de
la force brutale? Vous craignez que si la France s'unit troitement
par le commerce  l'Autriche et  l'Angleterre, _elle ne puisse plus
se brouiller avec elles_, et vous allez jusqu' dire: La libert
commerciale serait grosse de tous les bienfaits qu'on lui attribue
(ce que vous mettez toujours en doute) qu'il faudrait la sacrifier 
ces intrts suprmes. (Celui, entre autres, de la brouillerie.)

Vous avez emprunt l'ide et presque l'expression de l'_Atelier_.
Croyez-vous, m'crivait-il, que la France veuille _sacrifier au soin
du rtelier ses causes d'animosit nationale_?

L'_Atelier_ et le _National_ tiennent donc bien  guerroyer! Ils
y tiennent tellement qu'ils n'hsitent pas  sacrifier ce qu'ils
appellent l'_intrt matriel_  ce qu'ils nomment l'intrt
politique, c'est--dire, en bon franais, l'aisance du peuple
au maintien des _brouilleries_ et des _animosits nationales_.
Oublient-ils que c'est toujours le peuple qui paie de son sang et de
sa bourse les frais de la guerre? Et quel motif d'ailleurs ont les
classes laborieuses franaises et russes de s'entr'gorger? Est-ce
parce que les malheureux russes sont encore soumis au rgime du
knout? Faut-il les tuer pour leur apprendre  vivre?

Ce n'est pas aux travailleurs que nous en voulons, direz-vous. Ce
n'est pas aux opprims, mais aux oppresseurs,  l'autocrate russe, 
l'oligarchie anglaise.

Et moi, je vous demanderai si vous avez foi dans vos ides
dmocratiques. Si vous y avez foi, ne parquez donc pas les peuples,
laissez-les se voir, se connatre, se mler, changer leurs produits,
_qu'ils manent de l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de
l'industrie et du travail_. Laissez leurs intrts s'entrelacer au
point qu'il devienne impossible aux oligarques et aux diplomates
d'embraser l'Europe, tantt pour un lopin de dsert en Syrie; tantt
pour un rocher dans le grand Ocan, tantt pour les pousailles d'un
jeune prince avec une gracieuse infante. Laissez pntrer dans les
pays encore soumis au joug du despotisme nos ides, nos principes
avec notre langue, notre littrature, nos arts, nos sciences,
notre commerce et notre industrie. C'est l la vraie, l'efficace
propagande, et non celle qui se fait  coups de canon.

Est-ce que d'ailleurs toutes les liberts ne se tiennent pas? Ouvrez
donc les yeux, et voyez ce qui se passe. Il y a six mois  peine,
le monopole des crales a t frapp en Angleterre, et dj tous
les monopoles sont branls  Paris, Rome, Naples, Saint-Ptersbourg
et Madrid; dj le systme colonial s'croule de toute part.
L'Angleterre, cette orgueilleuse mtropole de tant de possessions
lointaines, leur rend le droit de rgler leur commerce et la facult
de s'approvisionner o elles l'entendront, par quelque pavillon qu'il
leur plaira de choisir. N'est-ce pas un fait immense? Est-ce qu'il
ne nous annonce pas que l're de la domination et de la conqute est
finie pour toujours? Je dis Plus, il est ais de voir que c'en est
fait du rgne funeste de l'aristocratie anglaise et de son action sur
l'indpendance et les liberts du genre humain.

Car lorsque les colonies anglaises n'offriront plus  la mtropole
aucun privilge maritime, industriel et commercial, lorsque ces
privilges auront succomb non point devant un acte de philanthropie,
on pourrait s'en mfier, mais devant un calcul, devant la
dmonstration vidente qu'ils cotent plus qu'ils ne rapportent;
quand les ports de toutes ces dpendances seront ouverts aux changes
du monde entier; croyez-vous que le peuple d'Angleterre ne se
fatiguera pas bientt d'entretenir seul, dans ces rgions mancipes,
des soldats, des flottes, des gouverneurs et des lords-commissaires?
Ainsi l'affranchissement du travail porte un double coup 
l'aristocratie britannique; car voil qu'une seule campagne lui
arrache ses injustes monopoles au dedans, et menace, au dehors, ses
fiers cantonnements et ses grandes existences.

Au milieu de ces grands vnements, les plus imposants, aprs la
Rvolution franaise, que l'Europe ait vus depuis des sicles,
quelle attitude prend notre dmocratie? Il semble qu'elle veuille
rester trangre  tout ce qui se passe, et que cette chute de la
plus forte aristocratie qui ait jamais pes sur le monde, du systme
d'envahissement qu'elle a organis, n'ouvre aucune chance devant
nous. Que dis-je? si sortant un moment de sa sceptique indiffrence,
notre dmocratie daigne jeter les yeux sur ce grand mouvement social,
c'est pour le nier ou en contester la porte. Par le plus trange
renversement d'ides, toutes ses sympathies sont pour les tyrans
britanniques, tous ses sarcasmes, toutes ses dfiances pour ces
multitudes si longtemps opprimes, qui brisent le joug odieux qui
pse  la fois sur elles et sur le monde. Tantt elle va fouiller
dans les journaux torys pour y trouver un fait isol, qu'elle
exploite, pendant des mois entiers; et ayant appris que, dans je ne
sais quelle fabrique, il y avait eu une discussion entre le matre
et les ouvriers, elle se hte de fltrir la rforme, de lui assigner
pour but l'oppression des ouvriers, comme si les dominateurs du
sol n'y avaient introduit le monopole que pour lever le taux des
salaires. Tantt, prenant un chiffre pour un autre, elle croit
dcouvrir que l'abaissement des droits a restreint les importations,
et, forte de cet argument contre la libert, elle entonne un chant de
triomphe et semble dire: Non, non, le temps des lourdes taxes, des
fortifications, des arsenaux et de la conscription n'est pas prs de
finir!

Pour moi, j'appartiens de toutes les manires  la dmocratie; mais
je ne la comprends qu'autant qu'elle inscrit sincrement sur sa
bannire: _Paix et libert_. Si je voyais les hommes qui se posent
comme les meneurs du parti populaire, comme les dfenseurs exclusifs
des classes laborieuses, si je les voyais, dis-je, repousser
systmatiquement tout ce qui tend  dvelopper nos liberts et 
faire rgner la paix parmi les hommes, je ne me croirais pas tenu
de les suivre; mais au contraire de les avertir qu'ils s'garent et
qu'ils ont choisi un terrain qui manquera sous leurs pieds.

Il me reste  prouver que la pesanteur et la mauvaise rpartition des
taxes antrieures ne justifie pas le rgime protecteur.


35.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[45].

[Note 45: _Courrier franais_ du 11 novembre 1846.]

MONSIEUR,

J'ai essay de combattre les raisons politiques que vous allguez 
l'appui du rgime restrictif. Il me semble que ces faisons sont sans
valeur, surtout au point de vue dmocratique. Rejeter le bien-tre
des travailleurs de peur qu'il n'loigne les chances de la guerre,
repousser la libert parce qu'elle est favorable  la paix, c'est un
double machiavlisme dont la dmocratie franaise devrait laisser
l'odieux  l'aristocratie britannique. Il est trange de voir deux
lments sociaux si divers fraterniser aujourd'hui au nom d'une
si dplorable doctrine. Pour moi, quand je suis les vnements du
jour, quand je vois deux grandes nations prtes  se prcipiter, ou
plutt  tre prcipites l'une sur l'autre par des intrigues de
cour, quand je comprends que, dans ce moment mme, notre sang et nos
trsors dpendent d'une visite de lord Normanby, bien loin de dire:
Arrire la libert du commerce qui pourrait prvenir la guerre!
je m'crie de toutes mes forces: Hommes de la classe laborieuse,
travaillons plus que jamais  raliser la libert du commerce, la
plus prcieuse des liberts, puisqu'il est en sa puissance d'arracher
le gouvernement du monde aux dangereuses mains de la diplomatie!

Mais pour tre dvou de coeur  la libert des transactions
internationales, il faut croire  son utilit conomique, et ceci me
conduit  examiner votre seconde objection, beaucoup plus spcieuse
que la premire. Je la reproduis textuellement:

Prenez garde, partisans de la libert au dehors, que vous n'ayez
pas une ombre de libert commerciale  l'intrieur. Voyez votre
tat social, l'assiette de vos impts, la rpartition inique des
charges publiques, l'tablissement de votre crdit, le mouvement
de vos capitaux: tout pressure votre industrie, le travail est
accabl de taxes normes, toute denre arrive avec des surcharges,
crasantes au milieu de vos propres consommateurs... Quoi! vous avez
une organisation intrieure aussi fatale  l'industrie, des capitaux
sans circulation, une proprit frapp d'immobilit, des impts
crasant le travail et pargnant la rente, des octrois ajoutant au
prix des subsistances et par consquent  la main-d'oeuvre; et c'est
le malheureux producteur, plac dans ces conditions dtestables, que
vous allez menacer de la concurrence trangre!

Cette objection contre la libert commerciale est assez spcieuse
pour tre prsente et accueillie de bonne foi, pour jeter du doute
dans les esprits les plus sincres. J'ai le droit de rclamer pour la
rponse que j'ai  y faire une srieuse attention.

J'admets que, dans un pays donn, les impts soient lourds et
vexatoires. La question que je pose est celle-ci: Un tel tat de
choses justifie-t-il la _protection_? Le poids des charges en est-il
allg? Est-il sage de repousser la concurrence extrieure parce
qu'elle arrive sur le march affranchie de charges semblables?

On voit que je n'lude ni n'affaiblis la difficult. J'ajoute qu'elle
ne se prsente pas ici dans toute son tendue, et je veux mettre les
choses au pire.

Il y a en effet deux sortes d'impts, les bons et les mauvais.

J'appelle _bon impt_ celui en retour duquel le contribuable reoit
un service suprieur ou du moins quivalent  son sacrifice. Si
l'tat, par exemple, prend, en moyenne, 1 franc  chaque citoyen, et
si, avec les 36 millions qui en proviennent, il fait un canal qui
conomise tous les ans  l'industrie 5 ou 6 millions de frais de
transport, on ne peut pas dire que l'opration nous place dans une
condition infrieure au peuple voisin, qui, _cteris paribus_, ne
paye pas les 36 millions, mais n'a pas non plus le canal. S'agit-il
du fer? Il est bien vrai qu'en raison de la taxe son prix de revient
sera augment dans une proportion quelconque; mais, en raison du
canal, il sera diminu dans une proportion plus forte encore, en
sorte que, si le matre de forges fait son compte, il trouvera que
son fer lui cote moins qu'avant la taxe. Or, il est vident qu'un
impt de cette nature (et tous devraient l'tre) ne justifie pas une
protection spciale en faveur du fer. Il s'en passait avant la taxe,
_ fortiori_, il peut s'en passer aprs.

J'appelle _mauvais impt_ celui qui ne confre pas au contribuable
un avantage gal  son sacrifice. La taxe est dtestable si le
contribuable ne reoit rien, et odieuse s'il reoit en retour, comme
cela s'est vu, une vexation. Il n'est pas sans exemple qu'un peuple
ait pay pour tre opprim, et qu'on lui ait arrach son argent pour
lui ravir sa libert. Quelquefois la taxe est pour lui le chtiment
d'anciennes folies. En ce moment, chaque Anglais paye 25 francs par
an et chaque Franais 6 francs, pour les frais d'une guerre acharne,
qui,  ce qu'il me semble, n'a pas fait grand'chose pour l'_expansion
des ides_ et la _communion des principes_. Il est permis de croire
que vingt ans de paix y eussent servi davantage.

Eh bien! j'admets que cette dernire nature d'impts pse sur le
pays F, tandis que le pays A en est exempt. Je raisonne dans cette
hypothse par dfrence pour la logique, car, en fait, on aurait de
la peine  citer un pays o les classes laborieuses ne payent pas
d'impts ou n'en payent que de bons.

Voil donc tous les citoyens de F, et particulirement les
travailleurs, chargs de lourdes contributions. Dans ce pays, que
nous supposons commercialement libre, on m'accordera, j'espre, qu'il
se produit quelque chose. Mettons que ce soit du fer et du bl, que
chaque quintal de fer, comme chaque hectolitre de bl, revienne  15
francs sans la taxe, et  20 francs avec la taxe.

Dans ces circonstances, les matres de forges adressent cette
ptition aux Dputs:

Messieurs, nous, nos fournisseurs et nos ouvriers, nous succombons
sous le poids des impts. Notre industrie en souffre, tandis qu'elle
prosprerait  ravir si vous daigniez nous dgrever. Nanmoins,
sachant que votre intention n'est pas de lcher prise d'un centime,
tout ce que nous vous demandons, c'est de dcharger notre cote
contributive et de charger d'autant celle de nos compatriotes qui ne
font pas de fer, par exemple, les laboureurs.

Ceux-ci ne seront-ils pas fonds  contre-ptitionner en ces termes:

Honorables dputs, les matres de forges se plaignent de payer
beaucoup de taxes; ils ont raison. Ils disent que cela nuit  leur
industrie; ils ont encore raison. Mais ils vous demandent que leur
part du fardeau soit ajoute  celle que nous portons comme eux; en
cela, ils ont tort.

Les matres de forges ne se tiennent pas pour battus. Ne pouvant pas
faire passer, sous une forme par trop nave, une injustice aussi
criante, ils imaginent une combinaison plus ruse et font aux dputs
cette nouvelle adresse:

Messieurs,--nous reconnaissons que le moyen que nous avons indiqu
pour nous dgrever de notre part d'impt tait inadmissible. Il avait
le tort, non point d'tre injuste, mais de laisser trop clairement
apercevoir l'injustice. Les laboureurs l'ont aperue et notre plan a
chou. Mieux aviss, nous venons vous en proposer un autre, tendant
aux mmes fins, et auquel,  ce que nous esprons, nos revches
co-contribuables ne verront que du feu. Ainsi que nous avons eu
l'honneur de vous l'exposer, nous sommes, comme eux, accabls de
taxes. Nous avons calcul que cela monte  5 francs, par chaque
quintal de fer, que la concurrence trangre nous force  vendre
 20 francs, d'o il suit qu'il ne nous reste que 15 fr.--Chassez
le fer tranger; nous vendrons le ntre 25 francs peut-tre 30.
Ce sera comme si nous payions plus la taxe; mais vous n'y perdrez
rien, puisqu'elle se trouvera naturellement repasse sur le dos des
acheteurs de fer, de ces bons laboureurs qui, sans s'en douter,
payeront leur part et la ntre. Nous aurons mme la chance de
raliser, en fin de compte, si nous vendons au-dessus de 25 francs,
un boni  leurs dpens.

J'ai quelques raisons de penser que cette ruse pourrait avoir du
succs  la Chambre. Qui sait si elle n'y exciterait pas une noble
mulation et si le laboureur ne se coaliserait pas avec le matre
de forges, pour s'emparer, lui aussi, de cet ingnieux moyen de
se dbarrasser de sa taxe en la rejetant sur d'autres, tels que
armateurs, artisans, etc.

Mais, en supposant qu'ils veuillent rester sur la dfensive, si ces
braves laboureurs y voyaient plus loin que leur nez, ils devraient,
ce me semble, s'empresser de rpondre:

Messieurs les Dputs,--la nouvelle combinaison prsente par
les matres de forges ne diffre en rien de la premire. Que nous
acquittions,  leur dcharge, 5 francs au fisc, ou que nous leur
payions le fer 5 francs de plus, cela revient absolument au mme pour
eux et pour nous. Si nous n'avions pas nous-mmes  payer 5 francs de
taxe par hectolitre de bl, la chose serait proposable; mais ce que
l'on veut, c'est ceci: que les laboureurs payent 10 francs, et les
matres de forges rien du tout,--_ quoi, si nous avons le moindre
instinct de la justice et de notre dignit, nous ne consentirons
jamais_.

Supposons maintenant que la Chambre passe outre et dcrte la
protection. Les impts dont vous vous plaignez avec raison n'en
seraient pas moins lourds; seulement ils seraient autrement rpartis;
une iniquit vidente serait consomme dans le pays, et le mal ne
s'arrterait pas l.

Ce vote dsastreux changerait les conditions des deux industries
mtallurgique et agricole. L'une deviendrait lucrative relativement
 l'autre. Le travail et les capitaux auraient une forte tendance
 dserter celle-ci pour se porter vers celle-l. On ferait plus
de fer et moins de bl; et, veuillez remarquer ceci, les nouvelles
usines s'tabliraient dans des situations dfavorables jusqu' ce
que le moment arrivt o, vendant le fer  25 francs, elles ne
gagneraient pas plus que les anciennes ne faisaient avec le prix de
20 francs.--C'est un trs-vaste point de vue, il va au coeur de la
question et je le livre  votre sagacit.

Ne nous mprenons donc pas sur la nature et les effets de la
_protection_. Les impts directs et indirects tant rpartis tant
bien que mal,  quelque nombre de millions ou de milliards qu'ils
s'lvent, quel que soit l'emploi bon ou mauvais qu'on en fasse,
la population n'est pas soulage d'une obole par cela seul que
les diverses industries se les repassent les unes aux autres.
N'oublions pas d'ailleurs qu'il y a un nombre considrable de
professions, et les plus _dmocratiques_, qui sont par leur nature
dans l'impossibilit radicale de prendre part  ce jeu, si ce n'est
pour y perdre. Tel est, en premire ligne, le travail manuel dont la
rmunration est _le salaire_.

Si les taxes sont mal rparties, qu'on change la rpartition; rien
de mieux. Si elles sont mal employes, qu'on les supprime; d'accord.
Mais tant qu'elles existent, tant qu'elles versent au trsor quinze
cents millions, n'allons pas nous imaginer que c'est un prtexte
raisonnable, encore moins une raison lgitime, de diminuer la part
de Jean en augmentant celle de Pierre; et c'est l tout ce que
fait et peut faire _la protection_. Que si Pierre obtient le mme
privilge, la taxe va toujours s'accumulant sur d'autres professions
et particulirement sur celles qui ne peuvent recevoir la protection
douanire.

Un peuple surcharg d'impt perd, j'en conviens, une partie de ses
forces. Mais, sous l'empire du libre-change, il a du moins la
ressource de tirer le meilleur parti possible de celles qui lui
restent. Ses taxes agissent comme tout autre obstacle naturel. Le
pays F est faible relativement au pays A, comme si sa terre tait
moins fconde ou sa population moins vigoureuse. C'est un malheur, je
le sais, mais un malheur sur lequel le rgime restrictif agit comme
aggravation, non comme compensation.

L'illusion  cet gard provient de ce que, comparant sans cesse le
peuple tax au peuple non tax, on reconnat  celui-ci des lments
de supriorit;--et qui en doute? Ce qu'il faut comparer, c'est le
peuple tax  lui-mme sous les deux rgimes, celui de la restriction
et celui de la libert.

Il y avait, aux environs de Paris, un hospice pour les aveugles. Ils
travaillaient les uns pour les autres et ne faisaient des changes
qu'entre eux. Leur pitance tait chtive, car ils taient condamns
 excuter des travaux bien difficiles et bien longs pour des
aveugles. Le directeur de l'tablissement leur donna enfin la libert
d'acheter et de vendre au dehors. Leur bien-tre s'en augmenta
progressivement, non pas jusqu' galer celui d'hommes clairvoyants,
mais du moins jusqu' dpasser de beaucoup ce qu'il tait du temps de
la restriction.

_P. S._ Le _National_ dit aujourd'hui qu'il n'a pas trop su dmler
 qui et  quoi je rponds. Me serais-je mpris sur le sens et la
porte de son opposition au libre-change? Veut-il, comme nous, que
l'entrelacement des intrts unisse les classes laborieuses de tous
les pays de manire  djouer les calculs pervers ou imprudents de
l'aristocratie? Oh! Dieu le veuille! Je serais heureux de reconnatre
mon erreur, et de voir avec nous, au moins sous ce rapport, un
journal qui s'adresse  des hommes sincres et convaincus.


36.--LE ROI LIBRE-CHANGISTE[46].

[Note 46: _Libre-change_ du 30 mai 1847.

                                                    (_Note de l'd._)]

Dclamez donc contre les journaux! Plaignez-vous de ce qu'ils
sont aussi peu intressants qu'instructifs! quelle calomnie! Pour
nous, nous y trouvons  chaque instant des choses inattendues,
surprenantes, merveilleuses.

Par exemple, l'_Impartial de Rouen_ nous rvle qu'un haut personnage
est _libre-changiste_. Ce personnage, l'_Impartial_ ne le nomme
pas, car il craint la charte et les lois de septembre. Or, dire de
quelqu'un qu'il est libre-changiste, c'est, aux yeux de la feuille
Normande, lui faire une mortelle injure.

Nous qui n'avons pas les mmes raisons d'interprter ainsi la charte,
et qui pensons qu'on peut, sans se dshonorer, prfrer, en fait de
trocs, la libert aux entraves, nous ne craignons pas de dire,  nos
prils et risques, que le personnage dont il s'agit n'est autre que
Louis-Philippe, roi des Franais.

Le Roi est donc _libre-changiste_. C'est de Rouen qu'en vient la
nouvelle. Jusqu'ici rien ne nous l'avait fait souponner, et nous
devons mme confesser, peut-tre  notre honte, que nous n'avons pas
song  nous en informer. Quelquefois, il est vrai, quand il a plu au
caprice de ces rves, que l'on nomme _chteaux en Espagne_, de placer
sur notre tte la couronne de France, (car

     Au moins quelques instants qui n'est roi dans ses rves?)

nous nous rappelions ce vers touchant:

  Si j'tais roi, je voudrais tre juste.

Et nous nous disions: Nos sujets disposeraient librement du fruit
de leurs sueurs; des restrictions ne seraient pas imposes au Midi
pour l'avantage du Nord, ni au Nord pour l'avantage du Midi. Nous
voudrions que chaque citoyen, pour amliorer son sort, comptt un
peu plus sur lui-mme et un peu moins sur la caisse publique. Nous
voudrions que l'tat ft dcharg de l'effrayante responsabilit
qu'il assume en entreprenant de pondrer toutes les industries. Nous
voudrions que la vie de notre peuple ft douce et facile; qu'aucun
obstacle ne s'interpost entre la source voisine et sa lvre altre.
S'il ne lui tait pas donn d'chapper  toutes les souffrances,
nous voudrions du moins qu'il ne lui en ft inflig aucune par notre
administration. Nous voudrions que la libert des transactions ft
pour lui le gage le plus assur de la paix. Alors nous pourrions
rendre  la ferme et  l'atelier ces jeunes hommes dont les familles
pleurent l'absence. Alors nous pourrions supprimer toutes les taxes
qui psent sur les malheureux....

Ces ides nous venaient trop naturellement,  nous, roi chimrique,
pour que nous n'admettions pas qu'elles puissent se prsenter aussi 
l'esprit des rois _srieux_, comme on dit aujourd'hui. Si donc nous
sommes rest dans l'indiffrence  l'endroit des opinions conomiques
de l'auguste personnage, c'est que, selon nous, dans le sicle o
nous sommes, le libre-change, comme toutes les grandes choses, est
un fruit qui mrit dans les rgions populaires de l'opinion publique
et non dans les palais des rois.

Mais enfin il n'est pas indiffrent d'avoir, mme sans s'en douter,
des monarques pour allis. Aussi nous nous rjouirions de la nouvelle
qui nous arrive de Rouen, si elle tait fonde sur autre chose que
sur une conjecture fort hasarde.

D'o l'_Impartial_ l'a-t-il tire? Voici comment lui-mme raconte la
chose:

En 1789, Philippe-galit fut envoy en mission  Londres. Selon
quelques lambeaux de correspondance arrangs par l'_Impartial_ avec
toute l'impartialit que son titre lui impose, il paratrait que
Pitt s'empressa de faire du prince un _libre-changiste_, et lui
montra en perspective la couronne des Pays-Bas, s'il obtenait la
libert absolue du commerce entre la France et l'Angleterre. Le
prince crivit donc  M. de Montmolin: Je crois la libert absolue
avantageuse aux deux nations, mais je ne crois ni l'une ni l'autre
assez claires pour adopter ces grands principes. Cependant il
offrait de travailler  un trait qui s'en rapprochait le plus
possible.

Or, vous le savez, en langue protectioniste, rendre  deux nations la
libert de troquer, c'est vendre l'une  l'autre. Il est donc clair
que Philippe-galit tait un tratre. Cet homme, dit l'_Impartial_,
trahissait la France et mditait de livrer son commerce 
l'Angleterre... et cela pour tre fait roi des Pays-Bas.

Comprenez-vous maintenant?--Quoi donc?--Comprenez-vous pourquoi
Louis-Philippe ne peut tre qu'un libre-changiste?--Pas le moins
du monde. Est-ce que lord Palmerston a aussi promis au roi des
Franais la couronne des Pays-Bas contre la libert absolue du
commerce?--L'_Impartial_ ne le dit pas, mais il le faut bien,
car, sans cette identit de motifs, comment la feuille rouennaise
pourrait-elle conclure de la politique du pre  la politique
du fils?--Morbleu! parlez-moi de l'art de tirer habilement les
consquences des choses[47]!

[Note 47: On a vu, dans un grand nombre des articles qui prcdent,
et notamment aux numros 10  12, 14  16, 19  21, 25, 27, 28, 32
 36, les premiers efforts de l'auteur pour amener les journaux
franais  l'tude des vrits conomiques, et au respect de la
libert, sous toutes ses formes. La continuation des mmes efforts
est prsente, au tome II, dans les numros 16  29.

                                                  (_Note de l'dit._)]


37.--DISCOURS  LA SALLE DUPHOT[48].

[Note 48: _Libre-change_ du 13 juin 1847.

                                                    (_Note de l'd._)]

MESSIEURS,

Je regrette que, dans son excessive indulgence, notre digne prsident
ait cru devoir m'introduire auprs de vous sous une forme qui vous
fera peut-tre attendre de moi un discours brillant. Mon intention
est simplement de vous soumettre quelques rflexions  l'occasion
des comptes qui viennent de vous tre prsents, et qui me semblent
fconds en utiles enseignements.

Dans une position analogue  celle o se trouvent le conseil et celui
qui parle maintenant en son nom, il est de tradition de faire grand
talage des succs obtenus, et de montrer l'avenir sous les couleurs
les plus flatteuses. Je ne saurais suivre cet exemple, et je parlerai
avec une entire franchise de ce qui a t fait, de ce qui reste 
faire, de nos difficults et de nos esprances. D'ailleurs, le seul
fait que le conseil vient vous exposer un compte financier qui n'a
rien de brillant, vous prouve qu'il est dcid  agir toujours avec
la plus parfaite sincrit.

Vous l'avez vu, les recettes se sont leves, pour Paris,  25,000
francs. Pardonnez-moi ce trait de statistique; sur une population
d'un million d'habitants, c'est 2 c. 1/2 par personne. Certes, si
nous venons  nous rappeler que nous sommes ici dans la ville la plus
intresse qu'il y ait au monde  la libert commerciale, celle que
le gnie de ses habitants met au-dessus de toute rivalit trangre,
celle qui a tout  gagner en richesse et en influence intellectuelle
 la libre communication des peuples, celle qui s'puise en efforts
inous pour jeter vers nos frontires des lignes de fer qui n'y
doivent rencontrer que la barrire de la prohibition, la ville enfin
qui a t, en Europe, le berceau de toutes les liberts, on peut
s'tonner  bon droit que sa sympathie pour la libert d'changer ne
se soit manifeste que par une coopration aussi modique.

Mais si la liste de nos souscripteurs n'est pas trs-longue, elle
prsente des noms bien faits pour relever notre confiance. Elle
vous a t lue. Je n'y reviendrai pas. Je dirai seulement que notre
seconde liste, ouverte le 10 mai, prsente dj des adhsions
nouvelles et importantes.

Le compte des dpenses n'est pas moins instructif. Elles s'lvent en
tout  18,000 francs; savoir: 9,000 pour le journal, et 9,000 pour
tout le reste.

Le premier acte de toute oeuvre de propagande est la fondation d'un
journal. Un journal, c'est la vie, la pense, la lien, l'organe de
toute association. Quelle que ft l'importance des autres moyens que
nous aurions dsir mettre en oeuvre, nous devions les subordonner
tous aux ressources qui nous resteraient aprs que l'existence
de notre journal serait assure. Or, vous le savez, Messieurs,
le cautionnement, le timbre, la poste rendent ces entreprises
difficiles. Rien n'est devenu plus hasardeux en France que la
fondation d'un journal depuis l'invention de la presse  bon march,
depuis qu'elle est constitue sur ce singulier cercle vicieux:
Voulez-vous des abonns, ayez pralablement des annonces; voulez-vous
des annonces, ayez pralablement des abonns. Aussi, mme en y
consacrant la moiti de nos ressources, nous n'aurions pu venir 
bout de cette oeuvre sans le concours efficace de Bordeaux, Marseille
et Lyon.

C'est donc 9,000 francs qui nous sont rests pour faire face  tous
nos autres moyens de propagande. De cette somme, veuillez dduire
par la pense les frais accessoires, achat de mobilier, loyer,
appointements, frais de bureau, et si vous vous rappelez que nos
travaux remontent au mois de mars 1846, vous reconnatrez que nous
avons d nous trouver bien limits dans notre action.

Aussi, Messieurs, nous avouons sincrement que nous n'avons pas fait
tout ce que les amis de la libert commerciale pouvaient attendre de
nous. Mais, en tenant compte de l'obstacle dont je viens de parler,
et de bien d'autres encore qui se sont rencontrs sur notre route,
est-il exact de dire que rien n'a t fait?

Dans l'espace d'un an, une vaste association s'est fonde. Si elle
ne s'est pas manifeste au dehors par une action aussi nergique
qu'on aurait pu le dsirer, elle a du moins achev tout le travail
de son organisation intrieure. Dissmine dans de grands centres
de population fort loigns les uns des autres, Paris, Bordeaux,
Marseille, Lyon, elle a ramen toutes ces socits affilies  une
action uniforme et concentr en partie leurs ressources dans un but
commun.

Nous nous sommes mis d'accord sur notre dclaration de principe.
C'est par l qu'il fallait dbuter, car une association ne vit que
par son principe. Cette premire manifestation n'avait rien de
difficile.

Il l'tait davantage de formuler l'application du principe  toutes
les questions spciales, car, en voulant, en dfinitive, la mme
chose, on diffre souvent sur la dure et le mode de la transition,
l'ordre et la priorit des rformes. Nous nous sommes mis d'accord
sur tous ces points dlicats, et si cette discussion a absorb une
portion notable de notre temps, nous avons enfin un programme que
nous pouvons montrer  nos amis et  nos ennemis.

Nous avons russi  faire accueillir par la population l'exposition
publique de nos doctrines. C'tait un essai que beaucoup de personnes
jugeaient hasardeux. Sept sances ont attir de plus en plus
d'auditeurs  la salle Montesquieu. Nous pouvons donc dire que cet
important essai a compltement russi. En m'exprimant ainsi, je ne
fais pas allusion au mrite qui a pu se dployer sur l'estrade.
Il ne m'appartient pas de le juger. Je veux parler de ce qui est
bien plus important  mes yeux, de cette attention soutenue, de ce
sentiment exquis des convenances qui se sont constamment manifests
dans l'auditoire, et qui font du public parisien le premier public du
monde.

Cet exemple portera ses fruits en province; et il est bien acquis
maintenant que nous pourrons, sans compromettre le principe de
l'association en France, continuer et dvelopper ce moyen de
propagande.

Enfin, nous avons tabli un journal que les quatre associations sont
rsolues  maintenir.

Messieurs, fonder quatre associations, toutes pourvues d'une bonne
organisation, toutes lies entre elles par le mme principe et par
une troite sympathie, s'accorder sur l'exposition de la doctrine et
sur la marche pratique des rformes  demander, faire une heureuse
exprience de l'enseignement public, tablir un journal hebdomadaire,
n'est-ce rien pour une premire anne?

On demande: O sont les rsultats? Et quand nous n'aurions d'autres
rsultats  vous prsenter que de nous tre prpars  en recueillir,
pourrions-nous tre accuss d'avoir perdu notre temps? Nous avons 
faire une longue et difficile navigation. Le vaisseau est construit,
appareill, mont d'un bon quipage, il est prt  faire voile; il
n'attend plus qu'un peu de brise; elle ne lui manquera pas. (Bien!
bien!)

Mais je vais plus loin, et j'affirme que des rsultats ont t dj
obtenus.

Le premier de tous a t de soulever l'opposition des intrts qui
exploitent ou s'imaginent exploiter la protection. Ces intrts
ont fait tout ce qu'ils pouvaient faire; ils ont puis tous
leurs sophismes, dpens toutes leurs munitions. Associations,
cotisations, ptitions, crits, menaces, nos adversaires ont tout
mis en oeuvre, et  quoi ont-ils abouti? Remarquez bien ceci: Il y
a deux ans, ils dominaient le prsent et se croyaient matres de
l'avenir. Aujourd'hui ils sont partout sur la dfensive. Alors, ils
n'avaient que cette question  se faire: _Quelle nouvelle restriction
allons-nous imposer au public?_ Maintenant ils se demandent: _Quelle
restriction pouvons-nous sauver du naufrage?_

N'est-ce rien, Messieurs, que d'avoir ainsi dplac le terrain de la
discussion? d'avoir organis la partie de telle sorte que ce n'est
plus dsormais une libert, mais une restriction qui en fera l'enjeu.

Et permettez-moi de rappeler ce que je disais, il y a quinze mois, 
Bordeaux,  une poque o des mesures rcentes sur le ssame et les
tissus de lin donnaient peut-tre quelque valeur  la prdiction: on
tait au moment d'ouvrir la souscription qui devait dcider du sort
de l'Association. Dans deux heures, disais-je, nous saurons si le
mouvement ascensionnel de la protection est arrt; si l'arbre du
monopole a fini sa croissance. Oui, que Bordeaux fasse aujourd'hui
son devoir,--et il le fera,--je dfie tous les prohibitionistes,
et tous leurs comits, et tous leurs journaux, de faire dsormais
hausser le chiffre des tarifs d'une obole!

Eh bien! Messieurs, qu'est-il arriv? Comparez la loi de douanes
actuellement soumise aux Chambres, toute timide, toute mesquine
qu'elle est, aux mesures sanctionnes jusqu'ici par la lgislature.
N'tes-vous pas frapps de ce fait, que le rgime protecteur
non-seulement n'avance plus, mais recule? (C'est vrai!)

Un autre rsultat que nous avons obtenu, et il est considrable,
c'est qu'aujourd'hui on peut prononcer le mot _Libert du commerce_.
On oublie vite en France. Rappelons-nous nanmoins qu'il y a quelque
temps ce mot aurait attir sur le dput, assez malheureux pour
s'en servir, un torrent d'invectives. Les protectionistes, voulant
dpopulariser la chose, avaient t assez habiles pour dpopulariser
le nom. Un homme trs-haut plac, un pair de France, ancien ministre,
sincre ami du libre-change, me disait, il y a quelque temps: Je ne
combats jamais le monopole de front, je lui emprunte ses arguments.
Le seul moyen de mater un nouveau privilge, c'est de montrer qu'il
compromet un privilge ancien. Invoquer la libert par le temps qui
court, c'est la compromettre! Grce au ciel, ces ruses ne sont
pas aujourd'hui ncessaires, et l'on peut, avec un peu de courage,
avoir raison sans rougir. J'avoue qu'il est assez triste d'avoir 
prsenter ce rsultat comme un succs.

Nous en avons obtenu un autre bien propre  nous donner des
esprances, c'est de fournir  une foule d'hommes clairs,
dissmins sur toute la surface du royaume, l'occasion de se faire
connatre et d'entrer bravement dans la lutte. M. Duchevalard 
Montbrison, M. Avril  Nevers, M. Godineau  la Rochelle, M. Duverg
 Limoges, M. Darthez  Pau, M. Dufrayer  Mont-de-Marsan, M.
d'Haqueville  Lisieux, et bien d'autres encore, ont dj exerc
autour d'eux une influence qui est de bon augure. Ce sont l de
prcieux auxiliaires, et ils nous font pressentir qu' la fin de
cette campagne, l'Association, au lieu de quatre comits en province,
en comptera douze.

Quelques personnes s'effrayent de l'espce d'unanimit avec laquelle
les socits d'agriculture, sur la provocation de nos adversaires,
se sont prononces contre nous; mais qu'on veuille bien remarquer
une chose: ce qu'elles paraissent redouter surtout, ce n'est pas la
rforme, mais la rforme _instantane_. Au fait, aprs s'tre leves
contre la libert du commerce, toutes concluent  des abaissements
graduels du tarif.

Enfin, Messieurs, nous pouvons affirmer, sans trop de prsomption,
que notre entreprise a veill quelque sympathie chez les nations
voisines. Des socits de _Libre-change_ se sont fondes en Espagne,
en Italie, en Belgique, en Prusse. Sans doute, les ides favorables
 la libre communication des peuples existaient dans ces pays; mais
peut-tre notre exemple a-t-il contribu  les mettre en action. Nous
savons bien que ce qui s'est pass en Angleterre a eu une grande
influence, et cependant nous avons ici une preuve de plus que c'est
toujours la France qui a le noble privilge de rendre les questions
europennes, et nous avons lu dans un manifeste italien ces propres
paroles: La Ligue anglaise a soulev une question anglaise; elle
a combattu un obstacle anglais, les _corn-laws_. L'Association
franaise aura la gloire d'avoir pos la question universelle, la
question de principe, dans son titre mme, le _Libre-change_.
(Applaudissements prolongs.)

Notre prsident vient de vous dire que l'Association belge a conu la
pense de runir,  Bruxelles, un congrs conomique, o cette grande
question sera traite dans une assemble compose d'hommes de toutes
les nations,

     Franais, Anglais, Belge, Russe, Germain.

Oh! ce sera un grand et magnifique spectacle que celui d'hommes venus
de tous les points du globe pour discuter paisiblement l'utilit
et l'opportunit de renverser, par la seule puissance de l'esprit
public, les barrires qui les sparent. Et il me semble que ce qui
doit sortir de l, c'est la ralisation de ce voeu national, exprim,
il y a dj longtemps, par le grand interprte de la pense franaise:

  Peuples, formez une sainte alliance,
      Et donnez-vous la main.

(Bravo.)

Mais si quelque chose a t fait, il reste certainement beaucoup plus
 faire.

Quand on entreprend de raliser un grand changement dans une des
branches de la lgislation du pays, non par la force, mais par la
conviction publique, on se soumet  traverser quatre phases:

La premire est celle de l'organisation. Il est indispensable de
constituer d'abord l'Association qui doit donner le mouvement. Tel a
t le travail de notre premire campagne.

La seconde est celle de la propagande. Il faut bien former cette
conviction publique dont on entend faire son seul instrument de
succs. Et, dans cette priode, tous les soins de l'Association
doivent tendre  perfectionner et propager son organe. Son mot
d'ordre doit tre: _Aux abonnements! aux abonnements!_ Il n'est pas
un de nos collgues qui ne doive s'imposer le devoir de dcider
 s'abonner tous ceux de ses amis dont les opinions sont encore
incertaines.

 mesure que la conviction se forme dans le pays, il faut l'amener
 manifester ses progrs, en exerant une pression de plus en plus
forte sur la lgislature. Le mot d'ordre de cette priode est: _Aux
ptitions! aux ptitions!_

Enfin, si la lgislature rsiste, il faut se servir du changement de
l'opinion publique pour changer par elle la lgislature elle-mme, et
alors le mot d'ordre est: _Aux lections! aux lections!_

Et n'oublions pas que, si notre mot d'ordre peut varier  chaque
priode de notre agitation, il en est un qui doit toujours dominer,
c'est celui-ci: _Aux souscriptions! aux souscriptions!_ (Trs-bien!)

Sans doute, Messieurs, nous ne renonons pas  user d'ores et dj et
simultanment de ces trois moyens d'action. Nous ferons des ptitions
quand cela sera ncessaire, et nous interviendrons dans les lections
toutes les fois que nous pourrons le faire avec avantage. (Adhsion.)

Mais ne l'oublions pas, l'oeuvre spciale de la prochaine campagne,
et peut-tre de plusieurs annes, c'est la propagande. Animer les
convictions sympathiques, raffermir les convictions chancelantes,
ramener les convictions hostiles, parler, crire, discuter, donner
une grande publicit  tous les travaux de mrite qui surgiront, soit
dans la capitale, soit dans les provinces, spcialement  ceux qui
se distingueront par la verve et la clart, organiser des comits
dans les dpartements, correspondre avec eux, les visiter; telle est
pendant longtemps notre laborieuse mission.

Associez-vous nergiquement  cette tche, Messieurs, et soyons bien
convaincus d'une chose, c'est que, s'il est un pays, une ville,
appels plus que tous autres  recueillir en bien-tre, en influence
morale et politique, les fruits de la libre circulation des produits
et des ides, cette ville c'est Paris, ce pays c'est la France.
(Applaudissements.)


38.--PROJET DE DISCOURS LIBRE-CHANGISTE  PRONONCER  BAYONNE[49].

[Note 49: C'est au sortir de Marseille (voir t. II, p. 293 et suiv.)
que l'auteur eut l'ide de visiter sa ville natale, et d'y prendre
la parole en faveur de la libert d'changer. J'ignore pourquoi ce
projet ne fut pas excut.

                                                  (_Note de l'dit._)]

MESSIEURS,

Mon intention est de soumettre  votre examen quelques vues
gnrales sur la libert du commerce. En cela, je m'carterai des
conseils que m'ont donns mes amis. On m'a dit souvent: Partout
o vous aurez occasion de parler, traitez la question au point de
vue des intrts de vos auditeurs. Pour moi, je me suis aperu
que ce qui proccupe la plupart des hommes, dans l'opposition
qu'ils font au libre-change, ce n'est pas autant leurs intrts
privs que l'intrt gnral. Cela est vrai surtout dans les
villes de commerce. L on comprend parfaitement que la libert
des changes en multiplierait le nombre. Plus d'changes, c'est
plus de consignations, de commissions, de transports, de fret, de
ngociations, de courtages, de magasinages; c'est plus d'affaires,
plus de travail pour toutes les classes de la population. Si, malgr
ces avantages vidents, les villes de commerce sont lentes  se
rallier  notre cause, il faut bien qu'elles soient retenues par des
considrations d'un autre ordre. Elles peuvent se tromper, je crois
sincrement qu'elles se trompent; mais leur erreur mme tmoigne
hautement qu'elles ne cdent pas  un sentiment goste ainsi qu'on
le rpte sans cesse.

Si je voulais prendre mes dmonstrations dans des circonstances
locales, quelle ville pourrait m'en fournir de plus puissantes? Ces
jours-ci je considrais l'Ocan de la pointe de Latalaye. Je voyais,
 ma droite, la cte de France dans la direction de Bordeaux, et,
 ma gauche, la cte d'Espagne jusqu'au cap Saint-Vincent. Je me
disais: Est-il possible que cette conomie politique soit la vraie
qui nous enseigne que tous les changes que Bayonne fait avec une
de ces ctes sont d'une nature diffrente de ceux qu'elle fait avec
l'autre? Je voyais l'embouchure de la Bidassoa et je me disais: Quoi!
tous les hommes qui vivent sur la rive gauche de ce ruisseau ont
avantage  changer vers le couchant, et ils ne pourront changer
vers le levant sans se nuire  eux-mmes! Ce sera prcisment le
contraire pour ceux qui sont ns sur la rive droite! Les uns et les
autres devront s'estimer heureux que la loi soit venue dtruire
ces facilits de transactions que la rivire et la mer leur ont
prpares! Me tournant vers l'embouchure de l'Adour, je me disais:
Pourquoi n'est-ce pas  cette limite, plutt qu' celles de la
Bidassoa, que les changes commencent  devenir funestes! Quelle
est donc cette conomie politique qui, comme dit Pascal, est vrit
au del d'un fleuve, et mensonge en de? L'change n'a-t-il pas
une nature qui lui soit propre? Est-il possible qu'il soit utile ou
funeste selon le caprice de ces dlimitations arbitraires? Non, un
tel systme ne peut tre la vrit. L'intelligence humaine ne peut
pas accepter  jamais de pareilles inepties.

Cependant, quelque absurde que soit au premier coup d'oeil cette
conomie politique de la restriction, elle s'appuie sur des arguments
spcieux, puisqu'enfin elle a prvalu dans les esprits et dans
les lois. Je ne puis aujourd'hui rfuter tous ces arguments. Je
m'attacherai  un de ceux qui m'ont paru faire le plus d'impression.
C'est celui que l'on tire de la supriorit des capitaux anglais.
Je choisis ce sujet, parce qu'il me conduira  examiner aussi les
fondements de l'opposition que le parti dmocratique parat tre
dcid  faire  la libert du commerce.

On dit: Nous voulons bien lutter contre les autres peuples, mais 
armes gales. S'ils nous sont suprieurs, soit par les dons de la
nature, soit par l'abondance et le bon march des capitaux, ils nous
craseront. Ce ne sera plus de la concurrence, ce sera du monopole en
leur faveur contre nous.

Dans ce raisonnement on oublie une chose. C'est l'intrt du
consommateur national. La supriorit de l'tranger, de quelque
nature qu'elle soit, se traduit en bon march du produit, et le
bon march du produit est tout au profit non du peuple vendeur,
mais du peuple acheteur. Cela est vrai des capitaux. Si les Anglais
se contentent de tirer 2 pour 100 des capitaux engags dans leurs
usines, ou mme si ces capitaux sont _amortis_, ils chargent d'autant
moins le prix du produit, circonstance qui profite exclusivement
 celui qui l'achte. C'est une des plus belles et des plus
fcondes harmonies de l'ordre naturel des socits, harmonie dont
les protectionistes ne tiennent pas compte, parce qu'ils ne se
proccupent jamais du consommateur, mais seulement du producteur
national.

Eh bien! je veux me placer  leur point de vue et examiner aussi
l'intrt producteur.

 ce point de vue, la supriorit des capitaux trangers est un
dsavantage pour nous.

Mais on m'accordera sans doute que ce serait un bien triste et bien
absurde remde que celui qui se bornerait  paralyser dans nos mains
le peu de capitaux qui s'y trouvent.

Or c'est l ce que fait le rgime protecteur.

Nous nous plaignons que la somme de nos capitaux ou le capital
national est faible. Et que fait ce rgime? Il nous astreint  en
prlever, pour chaque entreprise dtermine, une portion plus grande
que celle qui serait ncessaire sous le rgime de la libert.

Qu'un Anglais fonde en Angleterre une fabrique et qu'un Franais
veuille tablir en France une usine parfaitement identique.
En dgageant par la pense ces oprations de toutes autres
circonstances, et ne tenant compte que du rgime protecteur, comme
il faut le faire pour en apprcier les effets, n'est-il pas vrai que
le Franais sera oblig,  cause de ce rgime, de se pourvoir d'un
capital fixe plus considrable que celui de l'Anglais, puisqu'il ne
peut pas, comme l'Anglais, aller chercher ses machines partout o
elles sont  meilleur march? N'est-il pas vrai qu'il en sera de mme
du capital circulant, puisque ce rgime a pour effet et mme pour but
d'lever le prix de toutes les matires premires? Ainsi vous vous
plaignez de ce que le Franais prouve dj le dsavantage de payer
son capital  5 pour 100 quand l'Anglais ne le paye que 3 pour 100;
et que faites-vous pour compenser ce dsavantage? Vous obligez le
Franais  emprunter 400,000 francs pour faire ce que l'Anglais fait
avec 300,000!

Il en est de mme en agriculture.

Ou ce qu'on appelle protection  l'agriculture n'a aucun effet, ou
elle a pour effet d'lever le prix des produits agricoles. Cela pos,
j'ai un champ qui me donne en moyenne 100 francs par an nets. Je puis
le vendre pour 2,000 francs. Si, par l'effet du rgime protecteur,
j'en tire 150 francs, je le vendrai 3,000 francs.--Or voyez ici
les consquences du systme. Une fois que j'ai vendu mon champ, ce
n'est pas l'agriculture, c'est moi capitaliste qui recueille tout le
profit. Le nouveau propritaire n'est pas enrichi par le systme;
car, s'il tire 150 francs au lieu de 100, il a pay 3,000 francs au
lieu de 2,000. Le fermier n'est pas plus riche non plus, car, s'il
vend le bl un peu plus cher, il paye un fermage de 150 au lieu de
100. Et, quant au manouvrier, il paye le pain plus cher, voil tout.
En dfinitive l'opration se rsume ainsi: La loi fait un cadeau de
50 francs de rentes que le public paye sous forme de chert du pain.

Et maintenant qu'il s'agisse de faire une entreprise agricole. Il est
bien clair que l'entrepreneur aura besoin d'un capital plus fort.
S'il achte la terre, il faut qu'il la paye 3,000 francs au lieu de
2,000. S'il la prend  bail, il faut qu'il paye 150 au lieu de 100.
Il se refera sans doute en ranonnant  son tour le public par le
prix du bl. Mais toujours est-il qu'une entreprise identique exige
de lui un capital plus considrable. C'est ce que je voulais prouver.

Le commerce n'chappe pas  cette ncessit. J'en ai eu une preuve
bien convaincante  Marseille. Un constructeur de navires  vapeur
et en fer, qui a obtenu l'autorisation de travailler  l'entrept,
c'est--dire avec des matriaux trangers,  la charge de rexporter,
avait fait un superbe btiment. Un acqureur se prsente. Combien
voulez-vous de votre navire? dit-il au constructeur.--De quel pays
tes-vous? rpond celui-ci.--Que vous importe, pourvu que je vous
paye en monnaie franaise?--Il m'importe que si vous tes Franais,
le navire vous cotera 300,000 francs, si vous tes Gnois, vous
l'aurez pour 250,000.--Comment cela se peut-il? dit l'acqureur qui
tait Franais.--Oh! dit le vendeur, vous tes _protg_, c'est un
avantage qu'il faut payer.--En consquence, les Gnois naviguent avec
des navires de 250,000 francs, et les Franais avec des navires de
300,000 francs, tous construits par des Franais et en France.

Vous voyez, Messieurs, les rsultats de ce systme pour toutes nos
industries.  supposer, comme on le dit, qu'elles soient dans un
tat d'infriorit, il ne fait qu'accrotre cette infriorit. C'est
certes le plus absurde remde qu'on puisse imaginer.

Mais voyons maintenant son effet sur l'ouvrier.

Puisque sur le capital national, il faut prlever une plus grande
part pour chaque entreprise industrielle, agricole ou commerciale,
le rsultat dfinitif et ncessaire est une diminution dans le
nombre des entreprises. Une foule d'entreprises ne se font pas
parce qu'un capital national dtermin ne peut faire face  un mme
nombre d'entreprises, toutes plus dispendieuses, et aussi parce que
souvent la convenance cesse. Telle opration qui pouvait prsenter du
bnfice avec un capital de 300,000 francs, offre de la perte s'il
faut un capital de 400,000 francs.

Or la rduction dans le nombre des entreprises, c'est la rduction
dans la demande de la main-d'oeuvre ou dans les salaires.

Ainsi ce systme a pour les ouvriers deux consquences aussi tristes
l'une que l'autre. D'un ct, il grve d'une chert factice leurs
aliments, leurs vtements, leurs outils et tous les objets de leur
consommation. De l'autre, il rpartit le capital national sur un
moins grand nombre d'entreprises, restreint la demande des bras, et
dprime ainsi le taux des salaires.

Oui, je le dis et je le rpte sans cesse, parce que c'est l ma
conviction profonde, la classe ouvrire souffre doublement de ce
rgime, et c'est la seule  laquelle il n'offre et ne peut offrir
aucune compensation.

Aussi un des phnomnes les plus tranges de notre poque, c'est de
voir le parti dmocratique se prononcer avec aigreur, avec passion,
avec colre, avec haine contre la libert du commerce.

Ce parti fait profession d'aimer la classe ouvrire, de dfendre ses
intrts, de poursuivre le redressement des injustices dont elle peut
tre l'objet. Comment donc se fait-il qu'il soutienne un rgime de
restrictions et de monopole qui n'est envers les travailleurs, et
surtout ceux qui n'ont que leurs bras, qu'un tissu d'iniquits?

Pour moi, je le dis hautement, j'ai toujours appartenu au parti
dmocratique. Rien ne s'oppose  ce que je le dclare ici, car, par
cela mme que notre Association n'arbore aucune couleur politique,
elle ne dfend  personne d'avouer son drapeau. Si par le triomphe
de la dmocratie on entend la participation de tous aux charges et
aux avantages sociaux, l'impartialit de la loi envers les petits
comme envers les grands, envers les pauvres comme envers les riches,
le libre jeu, le libre dveloppement laiss aux tendances sociales
vers l'galit des conditions, je suis du parti dmocratique. Et je
me flicite de pouvoir le dire ici, devant mes compatriotes, dans
cette ville o je suis n, o j'ai pass ma jeunesse, parce que s'il
m'chappait une parole qui s'cartt de la vrit, cinquante voix
s'lveraient pour me dmentir. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui
puisse citer dans toute ma carrire un mot, un acte qui n'ait t
inspir par l'esprit de la dmocratie, par le libralisme le plus
avanc? S'il en est un, qu'il se lve et qu'il me confonde.

Comment donc se fait-il que, lorsque je mets mes forces, tout
insuffisantes qu'elles sont, au service d'une libert, de la plus
prcieuse des liberts pour l'homme du peuple, de la libert du
travail et de l'change, je rencontre sur mon chemin le parti
dmocratique?

C'est que ce parti se trompe, et ceux qui le mnent le trompent.

Je dis que ceux qui le mnent le trompent, et je m'explique. Loin de
moi la pense que les hommes du parti dmocratique manquent en cette
circonstance de sincrit. Je ne crois pas qu'il y ait un homme sur
la terre moins dispos que moi  imputer des motifs coupables. J'ai
assez rflchi sur les objets qui divisent les hommes pour savoir
ce qu'il y a de spcieux dans les opinions les plus diverses; et
ds lors, quand on ne partage pas la mienne, je ne me permets pas
de supposer d'autre motif qu'une conviction, selon moi gare, mais
sincre.

Mais lorsqu'un homme me dclare que _j'ai raison en principe_, et
que nanmoins il fait  ce principe une guerre sourde et incessante,
alors je me dis: Cet homme s'carte de toutes les rgles de logique
et de moralit qui dirigent les actions humaines; il va au-devant de
toutes les interprtations; il me donne le droit de rechercher le
secret mobile qui dtermine chez lui un tel excs d'inconsquence
avoue.

Cette inconsquence, je l'ai entendu expliquer ainsi et j'avoue que
tout mon tre rpugne  cette explication. On attribuait aux rous du
parti dmocratique ce calcul odieux:

Le peuple souffre, et sous le rgime restrictif, ses souffrances ne
peuvent qu'augmenter. De plus, il ignore la cause de ses souffrances,
et nous pouvons facilement tourner sa haine contre ce qui nous
dplat. Il est dans la condition la plus favorable pour devenir en
nos mains un instrument de perturbation. Notre rle est de l'aigrir,
et non de l'clairer. Au contraire, faisons la guerre  ceux qui lui
montrent la vrit, la cause et le remde de ses souffrances; car si
elles venaient  s'adoucir, le peuple se rallierait  l'ordre social
actuel, et ne se prterait plus docilement  nos desseins.

Une perversit aussi machiavlique ne peut germer que dans bien
peu de ttes. J'aime mieux examiner l'explication que donnent les
dmocrates eux-mmes de leur opposition au libre-change, tout en
reconnaissant que c'est un principe de vrit et de justice.

Quand je leur ai demand les motifs de leur opposition, ils m'ont
rpondu: D'abord, le Gouvernement favorise votre entreprise. Ensuite,
le libre-change, par ses tendances pacifiques, interromprait la
grande mission de la France qui est de propager en Europe l'ide
dmocratique, au besoin par les armes.

Quant au premier motif, je dclare de la manire la plus formelle
que l'Association du libre-change n'a eu avec le Gouvernement
aucune communication, si ce n'est pour obtenir l'autorisation exige
par la loi. Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais vu M. Guizot ni
M. Duchtel. Un discours de M. Guizot me fait prsumer qu'il a le
sentiment confus qu'en matire d'changes, la libert vaut mieux
que la restriction. M. Duchtel, avant d'tre ministre, a fait une
brochure o les vrais principes conomiques sont exposs avec une
grande clart. Mais quoi! sommes-nous tenus de repousser une libert
prcieuse parce que M. Duchtel a crit, dans sa jeunesse, une
brochure en sa faveur?

Et quand il serait vrai que les secrtes sympathies du Ministre
fussent pour nous, quand il serait vrai que, fatigus des exigences,
des obsessions des protectionistes, les Ministres songeassent 
dcharger le Gouvernement du joug que le systme restrictif fait
peser sur lui, devrions-nous pour cela dfendre ce systme? Je sais
bien que c'est ainsi que raisonnent les partis: Entravons la marche
du Gouvernement, _ruat coelum_. Jamais je ne m'associerai  cette
tactique. O est le vrai, l'honnte, le juste, le bien et le bon,
c'est de ce ct que je me porte, sans examiner si le Gouvernement
est pour ou contre. Ergoter contre la vrit uniquement parce que le
Gouvernement s'est mis de son ct, c'est fausser sciemment l'esprit
public; et j'ai la confiance qu'un des bienfaits accessoires de
notre Association sera de discrditer ce genre d'opposition immorale
et dangereuse. Vous ne voulez pas du Ministre, c'est sans doute
que vous le croyez mauvais. S'il est mauvais, il est vulnrable;
attaquez-le par l, soit. Mais le combattre sur le terrain de
la justice et de la vrit, quand par hasard il s'est plac sur
ce terrain, et cela en vous plaant vous-mme sur le terrain de
l'injustice et du mensonge, ce n'est plus esprit d'opposition, c'est
esprit de faction.

Le parti contre lequel je me dfends ici se fonde encore sur ce que
la France a pour mission de rpandre l'ide dmocratique par les
armes. J'aime  croire que ce n'est pas l la pense de la dmocratie
franaise, mais de quelques meneurs qui se sont faits ses infidles
organes.

Pour moi, je crois que la doctrine la plus consciencieuse n'a
qu'un droit, celui de combattre par la parole, de vaincre par la
persuasion, de se propager par l'exemple. L'infaillibilit elle-mme
aurait tort de recourir  la violence. Quand le christianisme voulut
s'imposer aux consciences par le dploiement de la force brutale,
se fondant sur ce que lui seul possdait la vrit, que lui disait
la philosophie? Si vous possdez la vrit, prouvez-le. C'est une
puissance assez grande pour que vous n'y ajoutiez pas celle des
armes. Faut-il maintenant tenir le mme langage  la dmocratie?
faut-il lui dire: Si vous avez la vrit prouvez-le. Montrez-le au
monde par votre exemple. Que la France soit le pays le mieux ordonn,
le mieux gouvern, le plus clair, le plus moral, le plus heureux
de la terre, et pour faire de la propagande, vous n'aurez qu' ouvrir
vos ports et vos frontires, afin que chacun vienne contempler parmi
vous les miracles de la libert.

Croyez-vous hter le triomphe de la dmocratie en vous montrant
toujours prt  fondre sur le monde, le cimeterre d'une main et
votre Koran de l'autre? Si les autres peuples sont dans l'erreur,
l'erreur prit-elle sous le sabre et la baonnette? Ne craignez-vous
pas qu'ils ne finissent par se dire: Cette nation prtend avoir
reu du ciel la mission de convertir toutes les autres  la vraie
foi politique, qui est la fraternit et voyez: elle transforme ses
laboureurs en soldats, ses charrues en pes, ses navires marchands
en vaisseaux de guerre; elle hrisse le sol d'arsenaux, de casernes
et de citadelles; elle gmit sous le poids des taxes, elle a remis
toutes ses forces vives entre les mains de quelques chefs d'arme,
ah! gardons-nous de l'imiter!

Puisque je suis sur ce sujet, je vous demanderai la permission de
montrer l'intime connexit qu'il y a d'un ct entre le rgime
restrictif et l'esprit de guerre, de l'autre entre le libre-change
et l'esprit de paix. C'est le ct le plus important et peut-tre le
moins compris de notre belle cause. Je suis forc de recourir  une
dissertation conomique, car ce n'est pas aux passions, ni mme au
sentiment que je m'adresse, mais  la conviction.

Deux systmes conomiques sont en prsence.

L'un, celui qui domine dans les lgislations et dans les
intelligences, fait consister le progrs dans l'excdant des
ventes sur les achats, dans l'excdant des exportations sur les
importations, en un mot dans ce qu'on a appel la _balance du
commerce_.

L'autre, celui que nous nous efforons de propager, en est justement
le contre-pied. Il ne voit dans ce qu'un peuple exporte que le
_payement_ de ce qu'il importe.  nos yeux, l'essentiel, c'est
que chaque payement, le moindre possible, rponde  la plus grande
somme possible d'importations; et voil pourquoi notre maxime est:
Laissez  chacun la facult d'aller acheter l o les produits sont
 meilleur march, et vendre l o ils sont le plus chers; car
videmment c'est le moyen de donner le moins pour recevoir le plus
possible.

C'est, du reste, sur ce dernier principe, que tous les hommes
agissent naturellement et instinctivement, quand la loi ne vient pas
les contrarier.

Je ne rechercherai pas lequel de ces deux systmes diamtralement
opposs est dans la vrit conomique, je me bornerai  montrer leur
relation avec l'esprit de guerre et l'esprit de paix, quel est celui
qui renferme un levain d'universel antagonisme, et celui qui contient
le germe de la fraternit humaine.

Le premier, ai-je dit, se rsume ainsi: importer peu; exporter
beaucoup.

Pour atteindre l'un de ces rsultats, _importer peu_, il a les lois
restrictives. Il charge des corps arms, sous le nom de douaniers, de
repousser les produits trangers; et si ce systme est bon, nous ne
pouvons pas trouver surprenant ni mme mauvais que chaque nation en
fasse autant.

Reste le complment du systme: _exporter beaucoup_. La chose n'est
pas facile. Puisque chaque peuple est occup de repousser les
importations, comment chacun parviendra-t-il  beaucoup exporter? Il
est bien clair que ce qui est exportation pour l'un est importation
pour l'autre, et si personne ne veut acheter, il n'y a de vente
possible pour personne.

Remarquez que c'est bien l de l'antagonisme, car ne faut-il pas
donner ce nom  un ensemble d'efforts qui se font partout en mme
temps en sens oppos, chacun voyant un bien pour lui, dans la chose
mme que tous considrent comme un mal pour eux? Vous voyez qu'au
fond de ce systme, il y a cette fameuse et triste maxime: _Le profit
de l'un est le dommage de l'autre._

Cependant, il faut exporter, c'est la condition du progrs. Mais
comment faire, puisque personne ne veut recevoir? Il n'y a qu'un
moyen, LA FORCE. Il ne s'agit que de conqurir des consommateurs. Ce
systme pousse donc logiquement  l'usurpation,  la conqute; et
remarquez qu'il y pousse tous les peuples  la fois.

En dfinitive, c'est le droit du plus fort ou du plus rus. La
politique des peuples est toute trace. Emparons-nous d'une le, puis
d'une seconde, puis d'une troisime, puis d'un continent, et, en mme
temps, forons les habitants  consommer exclusivement nos produits.

Voil le monde. Messieurs, sous le rgime prohibitif, si on le
suppose consquent avec lui-mme, et il faut que j'aie le jugement
bien fauss si ce systme n'implique pas que la guerre est l'tat
naturel de l'homme.

On me dira sans doute: Mais le monde est sous l'empire du rgime
restrictif, et cependant nous ne le voyons pas en proie  une guerre
universelle. Il vient de traverser quarante annes de paix.

Oui; mais pourquoi? Parce que tous les peuples ne peuvent pas tre
 la fois les plus forts. Il y en a un  qui la prdominance reste.
Celui-l s'empare de tout ce dont il peut s'emparer sans trop de
danger; il tend ses conqutes en Asie, en Afrique, en Amrique,
dans les archipels de la Mditerrane comme dans les archipels du
grand Ocan. Quant aux autres, qu'ils ne se fassent pas illusion, ce
n'est pas l'envie qui leur manque, c'est la force. L'Espagne et le
Portugal n'ont-ils pas tendu leur domination autant qu'ils l'ont
pu? La Hollande n'a-t-elle pas disput  l'Angleterre l'Inde, Ceylan
et le cap de Bonne-Esprance? Nous-mmes, est-ce volontairement
que nous sommes rduits  la Martinique et  Bourbon? que nous
avons cd le Canada, l'le de France et Calcutta? que nous avons
perdu Saint-Domingue? N'envahissons-nous pas en ce moment le nord
de l'Afrique? Dans ce sens, chaque peuple fait tout ce qu'il peut,
voil la vrit; s'il obit  la pense du rgime restrictif, il est
conqurant par nature, et s'il s'arrte, sa prtendue modration est
de l'impuissance, pas autre chose.

Ainsi, Messieurs, vous voyez que le rgime prohibitif, ce rgime
fond sur la doctrine de la balance du commerce, ce rgime qui
voit le bien dans l'excdant des exportations, mne logiquement 
l'abus de la force,  la violence,  l'usurpation, et  tout le
machiavlisme diplomatique, qui est la ruse des nations mise au
service de leur injustice. Prpondrance, prpotence, suprmatie,
voil les grands mots sous lesquels chacun cache sa perversit;
et ce qu'il faut bien observer, c'est que si ce systme est vrai,
l'esprit de haine, de jalousie, d'antagonisme et de domination est
indestructible, puisqu'il a sa racine dans la vrit mme.

Mais que la doctrine oppose vienne  triompher dans les esprits,
que chaque peuple, se considrant comme un tre collectif, adopte
le raisonnement de l'individu et se dise: Mon avantage est dans la
quantit de ce que je reois, et non dans la quantit de ce que
je donne, en d'autres termes, mon avantage est d'acheter  bon
march et de vendre cher, en d'autres termes encore, mon avantage
est de laisser faire mes ngociants et d'affranchir les changes;
 l'instant les consquences changent du tout au tout, comme le
principe change du tout au tout.  l'instant ce qui tait considr
comme un mal,  savoir l'_importation_, est regard comme un bien,
et le _payement_ que l'on prenait pour le beau ct n'est plus vu
que comme le ct dsavantageux de l'change. L'effort de chaque
peuple se fait en sens inverse, et au lieu de lutter pour imposer ses
produits, il n'a plus d'autre mulation que celle d'ouvrir au plus
tt ses ports et ses frontires aux produits des autres peuples.--Et
cela, sans s'inquiter de l'exportation ou du payement, dont nos
fournisseurs s'occuperont pour eux-mmes. Il est clair que dans ce
systme l'usurpation, la domination, les colonies, et par suite la
force brutale et la ruse diplomatique sont frappes d'inutilit. Il
ne faut pas un si grand appareil pour importer. Mais si chaque peuple
s'abstient de menacer les autres, non par gnrosit, mais pour obir
 son intrt, quel immense changement est introduit dans le monde!
Je ne crains pas de dire que l'adhsion des peuples  notre doctrine
sera la plus grande, la plus bienfaisante rvolution dont le monde
ait t tmoin depuis dix-huit sicles.

C'est dans le mois o nous sommes et presque  pareil jour que
Christophe Colomb dcouvrit le nouveau monde[50], et c'est de cette
dcouverte que datent le rgime prohibitif ainsi que les guerres et
les dissensions qui en ont t la suite; car ce faux principe tait
comme envelopp dans l'or de l'Amrique. Messieurs, signalons aux
peuples, dans l'ordre moral, un monde nouveau, un monde de paix,
d'harmonie, de bien-tre et de fraternit.

[Note 50: Le 5 septembre 1492.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Sachons toutefois que cette immense rvolution ne sera pas le fruit
du _libre-change_ seulement, mais aussi et surtout de l'_esprit
du libre-change_.--Le libre-change pourrait tre obtenu par
surprise, par un engouement momentan de l'opinion publique, en
dehors de convictions gnrales et bien arrtes. Il pourrait aussi
s'introduire dans la lgislation sous la pression de circonstances
extraordinaires. Mais alors l'esprit du monopole survivrait au
monopole. Le principe exclusif dominerait encore les intelligences et
menacerait le monde d'autant de maux que s'il rgnait encore dans nos
lois. Je n'en veux pour preuve que ce qui se passe en Angleterre.

Vous le savez, la Ligue s'efforait d'tendre dans les trois
royaumes l'esprit du libre-change, mais son oeuvre tait loin d'tre
acheve, lorsqu'une maladie mystrieuse, dans le rgne vgtal,
anantit une grande partie des subsistances du peuple. L'aristocratie
cdant, non  la persuasion, mais  la ncessit, se dcida  ouvrir
les ports, ce qui arracha  Cobden cette rflexion juste et triste:
C'est une chose humiliante et bien propre  rabaisser l'orgueil
de l'homme qu'une tache noire sur la plus humble des racines
alimentaires ait plus fait pour la libert du commerce que nos sept
annes d'efforts, de dvouement et de sacrifices.

Aussi qu'est-il arriv? Une chose  laquelle on devait s'attendre:
c'est que l'esprit du monopole qui, au Parlement, a cd sur un point
et sans conviction  l'empire de la ncessit, n'en dirige pas moins
la politique de la Grande-Bretagne[51].

[Note 51: Ici s'arrte le manuscrit du discours projet. Quelques
notes qui y sont jointes indiquent comment l'auteur entendait le
terminer. Il devait exposer que l'esprit de libert et l'esprit
d'oppression se livreraient encore plus d'un combat au Parlement;
que le parti libral y tait devenu plus fort depuis les dernires
lections; que ce parti, d'aprs ses actes anciens et rcents,
mritait la confiance et la sympathie de la France. En d'autres
termes, il devait dvelopper devant le public de Bayonne la mme ide
qu'on trouve dans quelques-uns de ses crits, notamment t. III, p.
459, et au prsent volume, dans l'bauche intitule et ANGLOMANIE,
ANGLOPHOBIE.

                                                  (_Note de l'dit._)]


39.-- MM. LES MEMBRES DU CONSEIL GNRAL DE LA SEINE[52].

[Note 52: _Libre-change_ du 14 novembre 1847.

                                                    (_Note de l'd._)]

MESSIEURS,

Pour vous dcider  persister dans la rserve o vous avez cru devoir
vous renfermer l'anne dernire, l'Association qui ne veut pas que
les changes soient libres vous a prsent quelques considrations
auxquelles nous esprons que vous nous permettrez de rpondre.

Cette Association annonce avoir consult un grand nombre
d'assembles, et elle a eu, dit-elle, la satisfaction de les voir
presque toutes se prononcer en faveur du _principe_ de la protection.

Est-ce une raison pour que vous vous prononciez dans le mme
sens? Ce que vous tes appels  exprimer, ce n'est pas l'opinion
d'autrui, mais la vtre. Le rsultat de semblables enqutes serait
bien illusoire, si chaque conseil gnral, renonant  penser pour
lui-mme, se bornait  rechercher quel a t l'avis des autres
conseils, afin d'y conformer le sien.

Or, Messieurs, quand nous voyons les normes dpenses auxquelles
notre pays se soumet pour faciliter ses changes par les chemins de
fer, nous ne pouvons pas croire que l'assemble qui reprsente la
capitale du monde civilis consente  mettre un vote favorable au
_principe_ de la restriction des changes.

Un vote contre les chemins de fer serait certainement plus consquent
 ce principe. Car si l'introduction de produits trangers doit nuire
 la richesse du pays, mieux vaut ne pas favoriser cette introduction
que de lui crer d'abord de dispendieuses facilits pour lui opposer
ensuite de dispendieux obstacles.

Messieurs, nous vous prions d'examiner surtout la question au
point de vue de la justice. Est-il juste, par exemple, que les
propritaires franais jouissent d'un privilge, dans quelque mesure
que ce soit, pour la vente de leur bl? Possder le sol, c'est dj
pour eux un grand avantage, et ne devraient-ils pas s'en contenter?
Quand une rare population s'tablit dans un pays o, comme aux
tats-Unis, la terre surabonde et n'a pas de valeur, chacun en
prend autant qu'il en peut cultiver. Si quelques hommes exercent
d'autres industries, ils ne peuvent pas tre opprims; car, s'ils
l'taient, ils prendraient aussi de la terre. Mais quand tout le
territoire est possd et que la population continue  s'accrotre,
les nouveaux venus ne seront-ils pas les esclaves des propritaires,
si ceux-ci s'arrogent le droit exclusif de vendre du bl? Est-ce
qu'une telle prtention n'est pas inique et de nature  branler dans
les esprits le principe mme de la proprit? Reprsentants de Paris,
dciderez-vous qu'un Franais, n aprs que tout le territoire est
possd, n'a pas le droit de tirer au moins parti de ses facults, en
changeant son travail contre des aliments trangers? N'est-il pas
vident d'ailleurs que cette libert a pour consquence de retenir
la valeur des terres et de leurs produits dans des limites justes et
naturelles, et de ne pas leur laisser acqurir une valeur exagre,
factice, prcaire, et par l dangereuse pour le propritaire lui-mme?

On vous dit que chacun est  la fois _producteur et consommateur_.
C'est possible. Nous ne voulons pas discuter ici cette assertion.
Mais ce qui est certain, c'est que, sous le rgime restrictif, chacun
est consommateur payant tribut  ce rgime; tandis que si chacun est
producteur, chacun n'est pas du moins _producteur protg_. Veuillez,
Messieurs, faire le classement des habitants de Paris par mtiers
et professions; nous osons affirmer que vous n'en trouverez pas un
vingtime, peut-tre un centime, parmi les participants aux faveurs
de la douane.

Nos adversaires mettent beaucoup d'application  insinuer qu'il
s'agit ici d'une question anglaise. Ce qui prcde suffit pour
montrer qu'elle est franaise et trs-franaise. La question est de
savoir si la libert et l'industrie d'un Franais seront sacrifies
aux convenances d'un autre Franais.

Aprs cela, nous ne craignons pas de les suivre sur le terrain
tranger.

Ils prsentent la crise qui tourmente l'Angleterre comme un rsultat
de la libert commerciale.

Quoi! l'Angleterre souffre parce qu'elle paye moins de droits sur le
caf, le sucre, le bl et le coton? C'est l un bien trange paradoxe.

Mais l'Angleterre est un pays de publicit; rien n'est plus ais
que de savoir ce qu'elle pense, et nous n'y voyons personne, sauf
quelques lords dsappoints, donner  la crise une si trange
explication.

Certes, les ouvriers qui manquent de travail et de pain, seraient
bien excusables, dans le paroxysme des souffrances, de les attribuer
 la rforme rcente des tarifs. Cependant, nulle part on ne les voit
rclamer le rtablissement des droits levs.

Pourquoi? parce qu'ils savent bien qu'en Angleterre, comme en
France, la libre introduction du bl a t vote sous l'empire de la
ncessit la plus absolue, et que si elle a t un remde insuffisant
au mal, elle n'en a pas au moins t la cause.

Ils savent bien qu'une nation ne peut tre aussi florissante quand la
rcolte a t emporte par un flau que lorsqu'elle a russi; quand
une partie considrable de substances alimentaires se dtriore que
lorsqu'elle se conserve.

Ils savent bien qu'ils ne peuvent pas filer et tisser autant de coton
quand le coton manque que lorsqu'il ne manque pas.

Ils savent bien que lorsqu'on engage imprudemment plusieurs milliards
dans des entreprises qu'on ne peut pas achever, ces milliards font
dfaut au travail et  l'industrie.

Ils savent bien, ou du moins ils commencent  apprendre que lorsqu'un
peuple veut faire des conqutes et exercer partout une injuste
suprmatie, lorsqu'il s'accable lui-mme d'impts et de dettes pour
payer ses marins, ses soldats, ses diplomates, toute l'activit
dploye pour satisfaire sa gloriole est perdue pour la satisfaction
de ses justes et lgitimes besoins.

Les ouvriers savent cela, et l'on demande au conseil gnral de Paris
de proclamer qu'il l'ignore!

On vous dit encore que si l'anne dernire nous avions modifi notre
tarif, cette anne l'Angleterre nous et inonds.

Quoi! c'est au moment o le coton lui manque qu'elle nous et inonds
de coton? C'est au moment o les Anglais empruntent  8 pour 100 pour
payer leurs dettes les plus pressantes qu'ils auraient agrandi toutes
leurs industries  la fois pour nous inonder?--Mais il y a dans le
monde des pays qui jouissent de quelque libert. Ont-ils t inonds?
L'Union amricaine, la Suisse, la Hollande et la Toscane ont-elles
t inondes?

On vous parle ensuite de l'industrie de Paris comme si elle ne
s'occupait que de modes et de luxe. Vous savez mieux que personne
que la ville que vous reprsentez a une bien autre importance
industrielle. Vous savez aussi qu'elle est en possession d'un noble
et lgitime monopole, celui du got; et lorsqu'on voit quelle immense
supriorit, sous le rgime de la libert, le got, l'art et le
gnie donnent  Paris sur les provinces, il est permis de croire
qu'ils donneraient cette mme supriorit  la France sur l'tranger,
surtout si, pour satisfaire d'injustes prtentions, l'on ne mettait
pas hors de sa porte les matriaux, les instruments et les dbouchs
de son industrie.

Enfin, Messieurs, on vous fait observer que le _Sicle_, le
_National_, la _Revue nationale_, l'_Atelier_, la presse
dmocratique, en un mot, repousse ce qu'on nomme _notre thorie_,
c'est--dire le droit de disposer du fruit de son travail. Nous ne le
nions pas, et c'est pour nous un sujet d'tonnement et d'affliction.
Nous sommes profondment surpris et affligs de voir, nous ne
dirons pas la dmocratie franaise, mais les meneurs du parti
dmocratique se ranger, aprs quelques moments d'hsitation, du ct
des restrictions et des privilges. Quel est leur but? quel est leur
plan? Nous l'ignorons; mais ils en ont un, peu susceptible d'tre
avou sans doute, puisqu'avant de nous attaquer avec acharnement, ils
ont proclam que nous avions raison _en principe_, c'est--dire que
nous avons pour nous la justice et la vrit. Nous ne savons ce qui
les a dcids  se tourner contre la justice et la vrit; mais ce
que nous savons, c'est que les dmocrates de tous les pays et de tous
les temps se lvent pour les confondre. Aux tats-Unis, le peuple
vote, et il a repouss le principe restrictif. En Suisse le peuple
vote, et il a voulu la libert absolue. La Hollande, aux traditions
rpublicaines, a le tarif le plus modr. L'Italie rvolutionnaire
aspire au rgime commercial de la Toscane. En Angleterre, le combat
contre la protection n'est qu'un effort de la dmocratie contre
l'aristocratie; et ce qui parle plus haut encore au coeur des vrais
dmocrates, c'est l'exemple de nos pres. Aujourd'hui chacun fait
 sa guise parler le peuple; mais le peuple a parl deux fois par
lui-mme, et deux fois il a fait de la douane un simple instrument de
fiscalit, et non une machine  privilges. La Chambre du double vote
a rendu  nos tarifs le caractre aristocratique. 1791 et 1825, voil
deux dates plus significatives que tout ce que nous pourrions dire.
Exhumez de vos archives, Messieurs, les deux tarifs qui s'y rfrent
et prononcez.

Et en prononant, rappelez-vous que les dlibrations du Conseil
gnral de la Seine ne sont pas voues  l'obscurit et  l'oubli.
C'est une grave responsabilit que celle de parler au nom du foyer
des lumires, des rformes et du progrs, et nous esprons bien qu'il
ne sortira pas du sein de votre assemble un voeu rtrograde qu'avant
longtemps Paris aurait  dsavouer.

Agrez, Messieurs, etc.


40.--CONSEIL GNRAL DE LA NIVRE[53].

[Note 53: _Libre-change_ du 21 novembre 1847.

                                                    (_Note de l'd._)]

Voici d'abord le vote du conseil gnral de la Nivre:

     Le Conseil renouvelle le voeu qu'il a mis  la session
     ordinaire de 1846, dans les termes suivants:

     Le dpartement de la Nivre a rpondu, depuis un demi-sicle,
      l'appel des gouvernements qui se sont succd dans cette
     grande poque. Il a mis successivement  profit les exigences
     de la guerre et les ressources de la paix pour dvelopper ses
     anciennes industries et pour en crer de nouvelles. Il a conquis
     un des premiers rangs dans l'exercice des arts dont l'importance
     a le plus grandi, des arts qui procurent aux autres les moyens
     d'action et de travail.

     Notre dpartement fournil  l'tat des armes, des projectiles,
     des ancres et des cbles de fer; il fournit  la capitale du
     chauffage et du btail;  la Bourgogne, des bls;  la France
     entire des aciers, des fers, des fontes, des tles, des cuivres
     tirs ou lamins, des papiers, des verres, des maux, des
     produits  tous les degrs de finesse pour les besoins des
     diverses classes, et surtout des classes infrieures.

     Voil les industries dont il entend conserver la vie et
     poursuivre le progrs.

     Le dpartement de la Nivre rougirait d'appeler _libert_,
     soit pour ses fabriques, soit pour son agriculture, l'exemption
     des charges publiques exigibles comme contributions indirectes
     ou directes. Il respecte trop le nom sacr de libert pour le
     prostituer au dsir de ne pas partager les charges que tous les
     citoyens doivent supporter.

     Si le commerce prtend qu'il doit introduire en France les
     produits de l'tranger, en repoussant, comme une atteinte _
     sa part des droits de l'homme_, toute contribution leve sur
     des produits trangers similaires aux produits franais, qui
     supportent, eux, de si lourdes charges, l'agriculture et les
     manufactures protesteront contre cet trange abus de l'gosme
     et du langage.

     Si l'on invoque ici ce qu'on ose appeler la _libert_, nous
     invoquerons, nous, l'_galit_! L'galit, moins mensongre
     et plus puissante auprs des Franais, parce qu'elle est
     essentiellement l'_quit_, qui passe avant l'_immunit_.

     Nous demanderons tous  ne plus rien payer pour nos champs, nos
     charrues, nos outils et nos ateliers, ni pour nos changes de
     terres, si le commerce prtend ne rien payer pour ses changes
     avec l'tranger; privilge qu'il appelle habilement _son droit
     et sa libert_.

     Nous exprimons le voeu que le Ministre se proccupe avant
     tout, comme font ailleurs les gouvernements aviss et sages,
     de faciliter aux produits franais de nouveaux dbouchs,
     en empchant que des puissances moins bruyantes, mais plus
     positives, ne se procurent des avantages  notre dtriment
     auprs des tiers. Voil la sollicitude que nous prfrons 
     celle qui se propose, avant tout, de remplacer sur notre sol des
     produits franais par des produits trangers.

     Sur le march national, nous ne rclamons, pour les produits
     de la terre et des ateliers, que des protections claires et
     _modres_. Mais nous les rclamons _suffisantes_ et surtout
     _persvrantes_, afin que les oprations  longs termes, celles
     qui conduisent aux grandes prosprits, puissent compter sur
     l'avenir, se fonder avec confiance et se dvelopper en pleine
     scurit.

     Nous esprons que le Ministre et les Chambres s'uniront
     pour procurer plus que jamais  l'industrie franaise cette
     indispensable scurit.

     Nous rclamons, des pouvoirs reprsentatifs, la dclaration
     publique et solennelle qu'ils ont la ferme intention de
     conserver ces bienfaits  notre patrie; de les conserver
     aujourd'hui surtout, que la propagande trangre s'efforce
     d'garer l'opinion publique, en fermant les yeux des classes
     ouvrires sur leurs propres intrts. Ces intrts, en effet,
     se trouveraient sacrifis par des concurrences qu'une
     administration patriotique et sage maintiendra toujours en de
     prudentes limites, qui prviennent aussi bien la ruine des
     nations que celle des individus.

Et maintenant voyons.

La _Nivre_ fournit  l'tat des armes et des projectiles. Rien de
mieux, si l'tat en a besoin, et si la _Nivre_ ne les lui fait
pas surpayer. Ce que nous reprochons au rgime protecteur, c'est
d'augmenter le besoin de ces choses et d'en rendre l'acquisition plus
onreuse.

La _Nivre_ fournit  la capitale du chauffage et du btail. Soit.
Mais la Nivre a-t-elle droit  des mesures lgislatives qui
renchrissent pour le peuple de Paris le combustible et la viande?
Le peuple de Paris n'a-t-il pas le droit de pourvoir, par les moyens
les plus conomiques possibles, aux besoins de se chauffer et de
manger? Ces besoins ont-ils t crs et mis au monde pour tre
lgislativement exploits par les habitants de la _Nivre_? Est-ce
l'objet de la loi d'irriter les besoins des uns pour favoriser
l'industrie des autres?

Faute de libert, un grand nombre de personnes souffriront du froid
et de la faim cet hiver  Paris. Ce sera le fait, non de la nature,
mais de la loi. Avec la libert, le besoin qu'ont les Parisiens de
combustible et de viande provoquerait la production de ces choses
partout o il y a convenance  les changer contre des produits de
l'industrie parisienne. Il s'tablirait un prix pour le combustible
et le btail; et si ce prix convient aux habitants de la Nivre,
rien de plus juste qu'ils en profitent. C'est au prix naturel qu'ont
les choses sur le march  signaler aux producteurs la convenance
qu'il y a pour eux  y amener ces choses, et non  la convenance
des producteurs de dterminer lgislativement le prix du march.
loigner le combustible et le btail du march de Paris, afin que
la population y souffre du froid et de la faim, et soit dispose
 faire de plus grands sacrifices pour se soustraire  cette
souffrance; en d'autres termes, lever artificiellement le prix du
chauffage et de la viande, afin d'augmenter la convenance dans la
Nivre  exploiter les mines et les prairies, c'est une police 
rebours dont l'absurdit gale l'injustice.

M. Dupin (non point le dput de la Nivre, mais son frre, _qui
depuis... mais alors..._), M. Ch. Dupin, dans son ouvrage sur les
forces commerciales de la France, constate qu'un tiers de nos
concitoyens ne mangent jamais de viande; et rcemment tous les
journaux ont fait savoir que les arrivages de btail  Paris avaient
subi, le mois dernier, une diminution norme. C'est la meilleure
rponse aux prtentions du conseil gnral de la _Nivre_.

     Le dpartement de la Nivre rougirait d'appeler _libert_
     l'exemption des charges publiques. Il respecte trop le _nom_
     sacr de libert pour le prostituer au dsir de ne pas partager
     les charges que tous les citoyens doivent supporter.

Sophistes! Vous respectez le _nom_, mais vous ne respectez gure la
chose. Qui parle de s'exempter de taxes? Voulez-vous le savoir? C'est
vous, et de la manire la plus formelle; voici comment:

Vous arguez de vos taxes pour faire hausser lgislativement le prix
des choses dont vous tes marchands. Par consquent, vous demandez 
tre rembourss de votre part de taxes par vos acheteurs, _qui payent
leurs taxes aussi_. Or, demander d'tre rembours de ses taxes, c'est
demander de n'en pas payer; et demander  en tre rembours aux
dpens d'un tiers qui paye dj les siennes, c'est demander que ce
tiers paye deux fois, une fois pour lui et une fois pour vous.

Vous accusez le _commerce_ de repousser les taxes sur les produits
trangers comme une atteinte  sa part _des droits de l'homme_,
mots que vous soulignez pour les livrer, sans doute,  la drision
publique.

Quelle trange confusion!

D'abord, quand le drap est prohib, ce n'est pas le commerce qui paye
une taxe, c'est le misrable qui a besoin de se garantir du froid et
qui est forc par la loi  _surpayer_ le drap. Cet excdant de prix
est une taxe qu'il paye, non au Trsor, mais au fabricant de drap.
Et, de plus, le drap tranger, n'tant pas entr, n'a rien pay au
Trsor. Le Trsor est vide d'autant. Il faut donc que le malheureux
acheteur de drap paye encore une taxe sur son sel et ses ports de
lettres, pour remplacer celle que le Trsor a refus de percevoir sur
le drap tranger.

Quant au ngociant, il n'est pour rien l dedans, si ce n'est qu'il
voit restreindre _lgislativement_ le nombre de ses affaires. Mais
o a-t-on vu qu'il refuse de payer des taxes directes ou indirectes?
Est-ce que le ngociant ne paye pas sa patente et sa cote mobilire?
Est-ce que le ngociant ne paye pas ses impts indirects quand il
boit du vin, fume du tabac, reoit ses lettres, joue aux cartes,
sucre son caf et sale son beurre? Si vous trouvez que la patente
ne soit pas assez forte, levez-la. Mais quel rapport ont les taxes
publiques avec les taxes que la loi nous force  nous payer les uns
aux autres, au moyen des restrictions?

Quand nous demandons la libert du commerce, ce n'est pas en faveur
du ngociant, mais du consommateur; c'est pour que le peuple se
chauffe et mange de la viande  meilleur march que ne le lui permet
le conseil gnral de la _Nivre_.

     Si l'on invoque ici ce que l'on ose appeler la _libert_, nous
     invoquerons, nous, l'_galit_.

Soit, l'_galit_ devant la loi, nous ne demandons pas autre chose.
Si vous vous appartenez  vous-mme, je demande  m'appartenir 
moi-mme; voil l'galit dans la libert. Ou si la loi vous donne
le moyen de me ranonner, je demande qu'elle me donne le moyen de
vous ranonner  mon tour; voil encore l'galit dans l'oppression.
Je demande l'une ou l'autre _galit_. Je suis ouvrier; si la loi
n'lve pas le prix de mon salaire, je demande qu'elle n'lve pas
le prix de votre viande, et si elle lve le prix de votre viande,
je demande qu'elle lve le prix de mon salaire.--Et quand vous,
propritaire de boeufs et de prairies, vous lecteur et dput,
vous lgislateur, faites une loi qui affranchit vos boeufs de la
concurrence et abandonne nos bras  la concurrence, vous commettez
l'iniquit; et si, de plus, vous la commettez au nom de l'_galit_,
vous joignez  l'injustice le plus dtestable des sarcasmes.

L'_galit_, dit le conseil gnral de la Nivre, est plus puissante
que la _libert_, parce qu'elle est essentiellement l'_quit_, qui
passe avant l'_immunit_.

Voil certes une dissertation en rgle, digne des bancs de l'cole.
Ces messieurs cherchent l'galit en dehors de la libert, attendu,
sans doute, que l'une exclut l'autre, comme le disait l'an dernier
M. Corne. L'galit, pour eux, consiste dans les privilges que la
Chambre du double vote confra aux grands propritaires. C'est cette
galit-l, repousse par le peuple de 1791, qui est essentiellement
l'_quit_. C'est par pure quit que l'leveur de boeufs ranonne
lgislativement son maon, sans que le maon puisse ranonner
lgislativement l'leveur de boeufs; car nous dfions tout le conseil
gnral de la Nivre, son prsident en tte, de nous dire comment
la douane a pourvu  protger le maon et tous les artisans et tous
les ouvriers de France.--Voil le genre d'_quit_ qui passe avant
l'_immunit_, et c'est par haine de l'_immunit_ que l'leveur de
boeufs adresse  la loi cette requte: Je paye des taxes, et mon
maon en paye aussi; mais si vous tes assez bonne pour lever le
prix de la viande de deux sous par livre, il se trouvera que ma part
de taxes sera repasse sur le dos du maon, qui payera ainsi sa part
et la mienne, et n'y verra que du feu.

Et voil les hommes qui nous accusent de rclamer l'_immunit_, de
prostituer le nom sacr de libert. Nous demandons, nous, s'ils ne
prostituent pas hypocritement les noms d'quit et d'galit.

     Nous exprimons le voeu que le Ministre se proccupe avant
     tout, comme font ailleurs les gouvernements aviss et sages,
     de faciliter aux produits franais de _nouveaux dbouchs_,
     en empchant que les puissances moins bruyantes, mais plus
     positives, ne se procurent des avantages  notre dtriment
     auprs des tiers. Voil la sollicitude que nous prfrons 
     celle qui se propose avant tout de remplacer sur notre sol des
     produits franais par des produits trangers.

Des dbouchs! Ah! voil le grand mot! Mais soyez donc justes et
logiques une fois dans la vie. Si vous trouvez votre systme bon,
pourquoi voulez-vous que les autres nations ne le trouvent pas bon
aussi? Si vous ne voulez pas que les produits espagnols remplacent
sur notre sol les produits franais, pourquoi voulez-vous que les
Espagnols consentent  ce que les produits franais remplacent sur
leur sol les produits espagnols? L'change a deux termes, donner
et recevoir; supprimer l'un, c'est les supprimer tous les deux;
absolument comme supprimer le premier terme d'une quation, c'est
supprimer l'quation tout entire.

Vous tes affams de dbouchs. Et que faites-vous? Non-seulement
vous fermez les dbouchs du dehors, mais vous restreignez les
dbouchs du dedans; car  ce mme peuple que vous forcez de surpayer
votre btail et votre combustible, il reste d'autant moins de
ressources pour se procurer d'autres satisfactions, et par consquent
encourager d'autres industries. Vous voulez des dbouchs; la
_Presse_ nous avertit aujourd'hui mme qu'un des effets des rformes
commerciales de l'Angleterre est de chasser nos soieries des marchs
trangers. Cela est-il surprenant, quand les ouvriers de Lyon sont
forcs de payer outre leurs propres impts, les impts des leveurs
de btail?

Le conseil gnral de la Nivre ne manque pas de donner  nos efforts
le nom de _propagande trangre_. Que, dans ce mouvement confus de la
presse quotidienne, o chacun cache ses vues et ses passions sous le
voile de l'anonyme, de pareilles imputations se fassent jour, cela
n'a rien de bien surprenant ni de bien alarmant; car, ainsi qu'on
l'a dit, la presse, comme la lance d'Achille, gurit les blessures
qu'elle fait. Mais nous ne pouvons nous empcher d'prouver un
mouvement d'indignation quand nous voyons un corps officiel abaisser
 ce degr de dloyaut la dfense d'une mauvaise cause.

Enfin, le conseil gnral de la Nivre, aprs s'tre prononc contre
la concurrence trangre qui ruine les nations, finit par s'lever
contre la concurrence intrieure qui ruine les individus. C'est
logique, mais a mne loin. Le conseil aurait d ajouter son plan
_communiste_  tous ceux qui paraissent chaque jour. Nous disons
_communiste_; car sans concurrence, il n'y a pas libre disposition de
sa proprit, il n'y a pas _proprit_. Nous recommandons au conseil
gnral de la Nivre de rparer cet oubli l'anne prochaine.


41.

                                           Paris, 22 janvier 1848[54].

[Note 54: Lettre publie par l'_conomiste belge_, n du 1er
septembre 1860.

                                                  (_Note de l'dit._)]

MONSIEUR JOBARD,

Vous me provoquez  exprimer mon opinion sur le grand problme de la
proprit intellectuelle. Je n'ai pas  cet gard des ides assez
arrtes pour prtendre  ce qu'elle exercent la moindre influence
sur les hommes qui peuvent, par leur position, raliser vos vues.

Je vous ai dit, il est vrai, que si l'on faisait jamais passer la
rgion intellectuelle dans le domaine de la proprit, cette grande
Rvolution tendrait le _champ de l'conomie politique_, sans changer
aucune de ses lois, aucune de ses notions fondamentales; je persiste
dans cette opinion.

Je crois que si un sauvage _Joway_ faisait de l'conomie politique,
il arriverait aux mmes notions que nous sur la nature de la
richesse, de la valeur, du capital, de l'change, etc., etc. Je
crois que l'conomie politique, comme science, est la mme dans le
dpartement des Landes o il y a beaucoup de terres communales, et
dans celui de la Seine o il n'y en a pas; dans une ville o il y
a une fontaine commune, et dans une autre o chaque maison a son
puits; au Maroc et en France, quoique la proprit foncire y soit
constitue sur des bases diffrentes.

Mais si le sauvage _Joway_, aprs avoir t appel  expliquer les
lois conomiques, tait interrog sur les effets qui rsulteraient de
l'appropriation personnelle du sol, il serait forc de se livrer 
des conjectures, ou, si vous voulez,  des dductions, ce phnomne
n'tant jamais tomb sous l'preuve de l'observation directe.

C'est  peu prs la position o je me trouve  l'gard de la
proprit des inventions.

Je me pose deux questions:

1 Y a-t-il dans l'invention, l'lment constitutif de la proprit?

2 Dans cette hypothse, est-il au pouvoir du gouvernement de
garantir cette proprit? En d'autres termes, avez-vous pour vous la
vrit du principe, et la possibilit de l'application?

Je reconnais que l'lment constitutif de la proprit me semble se
manifester dans une invention. La proprit, selon moi, n'est que
l'_attribution de la satisfaction qui suit un effort,  celui qui a
fait cet effort_. Ici il y a travail, il y a jouissance, et il parat
naturel que _la jouissance soit la rmunration de celui qui a fait
le travail_.

Mais celui qui a invent et excut une charrue, a-t-il un droit
exclusif, non-seulement sur cette charrue, mais encore sur le modle
mme de cette charrue, de sorte que nul n'en puisse construire une
semblable?

Si cela est, l'_imitation_ est exclue de ce monde, et j'avoue
que j'attache  l'imitation une trs-grande et trs-bienfaisante
importance. Je ne puis exposer mes raisons dans une lettre, mais
je les ai consignes dans un article du _Journal des conomistes_,
intitul: _De la concurrence_.

Permettez-moi, Monsieur, de soumettre votre principe  une preuve,
celle de l'_exagration_. Il y a beaucoup de gens qui n'admettent pas
cette mthode; je la crois excellente. Quand un principe est bon,
plus il agit sans obstacles, plus il rpand de bienfaits. _Sismondi_
s'levant contre les machines, se demande que deviendrait l'humanit,
si un roi pouvait tout produire en tournant une manivelle? Je
rponds: Que chaque homme ait une semblable manivelle, et nous serons
tous infiniment riches,  moins de prtendre que Dieu est le plus
misrable des tres, parce qu'il n'a pas mme besoin de manivelle et
qu'un _fiat_ lui suffit.

Cela pos, supposons qu'il existe encore un descendant de Triptolme,
et que la proprit du droit de faire des charrues se soit conserve
de pre en fils jusqu' lui. C'est la circonstance la plus favorable
pour votre principe, s'il est bon. J'admets que cette famille ait
temporairement dlgu ce droit, pour en retirer tout le profit
possible. Mais pensez-vous que l'humanit aurait retir de la charrue
tous les avantages que cet instrument a rpandus? D'une autre part,
un tel droit n'aurait-il pas introduit dans le monde, le germe d'une
ingalit sans limites?

Et puis ce mot _invention_ me parat bien lastique. Parce que
j'aurais t le premier  mettre des sabots, tous les hommes sur la
surface de la terre, sont-ils tenus _en droit_ d'aller pieds nus?

Voil mes doutes, Monsieur; vous me direz que ce n'est pas un doute,
mais une solution. Non, car, ainsi que je l'ai dit en commenant,
je suis dans la position de l'_Ioway_. Il aurait pu tre, et il
aurait t probablement trs-frapp des inconvnients de la proprit
foncire, et la force de son intelligence n'aurait pas suffi 
lui en rvler tous les avantages. Il me semble aussi que, dans
l'appropriation du domaine intellectuel, il y a toute une rvolution
aussi imposante, peut-tre aussi bienfaisante que celle qui a fait
passer le sol de l'tat commun  l'tat de proprit prive. Ce
que je crains, c'est l'abus. Ce que je n'aperois pas clairement,
c'est la limite entre ce qui constitue rellement l'_invention_ et
cette multitude de choses que nous inventons tous journellement. Je
redoute l'accaparement des procds les plus usuels[55]. Peut-tre,
absorb par d'autres travaux, n'ai-je pas assez tudi vos ouvrages,
au point de vue pratique. Ce que je puis dire, Monsieur, c'est
qu'il y a dans votre pense quelque chose de grand, de sduisant,
de logique, qui ne contredit pas, comme les projets socialistes,
les notions fondamentales de la science, et j'admire sincrement le
dvouement et la persvrance avec laquelle vous en poursuivez la
ralisation.

Je suis, etc.

[Note 55: L'expropriation pour cause d'utilit publique y remdie.

                                               (_Note de M. Jobard._)]


42.

SOUS LA RPUBLIQUE[56]

[Note 56: Dans le t. II, p. 459  465, figure le contingent fourni
par Bastiat aux _Petites affiches de Jacques Bonhomme_. Grce 
l'obligeance de M. G. de Molinari, nous pouvons reproduire maintenant
de courts articles qu'crivit Bastiat pour deux autres des feuilles
publiques, qui eurent une courte existence en 1848, _la Rpublique
franaise et Jacques Bonhomme_.

                                                    (_Note de l'd._)]

                                           Paris, 26 fvrier 1848[57].

[Note 57: _La Rpublique franaise_, n du 27 fvrier 1848.

                                                    (_Note de l'd._)]

Nul ne peut dire quel sera, en Europe, le contre-coup de la
Rvolution. Plaise au ciel que tous les peuples sachent se soustraire
 la triste ncessit de se prcipiter les uns sur les autres, au
signal des aristocraties et des rois.

Mais supposons que les puissances absolues conservent encore, pendant
quelque temps, leurs moyens d'action au dehors.

Nous posons ici deux faits qui nous paraissent incontestables et
dont on va voir les consquences:

1 La France ne peut pas prendre l'initiative du dsarmement.

2 Sans le dsarmement, la Rvolution ne peut remplir que
trs-imparfaitement les esprances du peuple.

Ces deux faits, disons-nous, sont incontestables.

Quant au dsarmement, le plus grand ennemi de la France ne pourrait
le lui conseiller, tant que les puissances absolues sont armes. Il
est inutile d'insister l-dessus.

Le second fait est aussi vident. Se tenir arme de manire 
garantir l'indpendance nationale, c'est avoir trois ou quatre cent
mille hommes sous les drapeaux; c'est tre dans l'impossibilit
de faire, sur les dpenses publiques, aucun retranchement assez
srieux pour remanier immdiatement notre systme d'impts. Accordons
que, par une taxe somptuaire, on puisse rformer l'impt du sel et
quelques autres contributions exorbitantes. Est-ce l une chose dont
puisse se contenter le peuple franais?

On rduira, dit-on, la bureaucratie: soit. Mais, nous l'avons dit
hier, la diminution probable des recettes compensera et au del ces
rformes partielles, et, ne l'oublions pas, le dernier budget a t
rgl en dficit.

Or, si la Rvolution est mise dans l'impossibilit de remanier un
systme d'impts iniques, mal rpartis, qui frappent le peuple et
paralysent le travail, elle est compromise.

Mais la Rvolution ne veut pas prir.

Voici, relativement aux trangers, les consquences ncessaires de
cette situation. Certes, ce n'est pas nous qui conseillerons jamais
des guerres d'agression. Mais la dernire chose qu'on puisse demander
 un peuple, c'est de se suicider.

Si donc, mme sans nous attaquer directement, l'tranger, par son
attitude arme, nous forait  tenir trois ou quatre cent mille
hommes sur pied, c'est comme s'il nous demandait de nous suicider.

Pour nous, il est de la dernire vidence que si la France est place
dans la situation que nous venons de dcrire, qu'elle le veuille ou
non, elle jettera sur l'Europe la lave rvolutionnaire.

Ce sera le seul moyen de crer aux rois des embarras chez eux, qui
nous permettent de respirer chez nous.

Que les trangers le comprennent. Ils ne peuvent chapper au danger
qu'en prenant avec loyaut l'initiative du dsarmement. Le conseil
leur paratra bien tmraire. Ils se hteront de dire: Ce serait une
imprudence. Et nous, nous disons: Ce serait de la prudence la plus
consomme.

C'est ce que nous nous chargerons de dmontrer.


43.

                                                      26 fvrier 1848.

Lorsqu'on parcourt les rues de Paris,  peine assez spacieuses pour
contenir les flots de la population, et qu'on vient  se rappeler
qu'il n'y a dans cette immense mtropole, en ce moment, ni roi, ni
cour, ni gardes municipaux, ni troupes, ni police autre que celle que
les citoyens exercent eux-mmes; quand on songe que quelques hommes,
sortis hier de nos rangs, s'occupent seuls des affaires publiques;--
l'aspect de la joie, de la scurit, de la confiance qui respire
dans toutes les physionomies, le premier sentiment est celui de
l'admiration et de la fiert.

Mais bientt on fait un retour sur le pass, et l'on se dit: Il
n'est donc pas si difficile  un peuple de se gouverner qu'on voulait
nous le persuader, et le gouvernement  bon march n'est pas une
utopie.

Il ne faut pas se le dissimuler: en France on nous a habitus  tre
gouverns outre mesure,  merci et misricorde. Nous avions fini par
croire que nous nous dchirerions tous les uns les autres, si nous
jouissions de la moindre libert, et si l'tat ne rglait pas tous
nos mouvements.

Voici une grande exprience qui dmontre qu'il y a dans le coeur des
hommes d'indestructibles principes d'ordre. L'ordre est un besoin
et le premier des besoins, sinon pour tous, du moins pour l'immense
majorit. Ayons donc confiance et tirons de l cette leon que le
grand et dispendieux appareil gouvernemental, que les _intresss_
nous reprsentaient comme indispensable, peut et doit tre simplifi.


44.

                                                  27 fvrier 1848[58].

[Note 58: _La Rpublique franaise_, n du 28 fvrier 1848.

                                                    (_Note de l'd._)]

Nous partageons cette pense de la _Presse_:

Ce qu'il faut demander  un gouvernement provisoire,  des
hommes qui se dvouent au salut public au milieu d'incalculables
difficults, ce n'est pas de gouverner exactement selon toutes
nos ides, mais de gouverner. Il faut lui prter assistance, le
soutenir, lui faciliter sa rude tche et renvoyer  un autre temps la
discussion des doctrines. Ce ne sera pas un des phnomnes les moins
glorieux de notre rvolution que l'accord de tous les journaux dans
cette voie.

Nous pouvons nous rendre le tmoignage que nous payons autant qu'il
est en nous ce tribut d'abngation au salut de la cause commune.

Dans quelques-uns des dcrets qui se succdent, nous voyons poindre
l'application d'une doctrine qui n'est pas la ntre. Nous l'avons
combattue, nous la combattrons encore en temps opportun.

Deux systmes sont en prsence: tous deux manent de convictions
sincres, tous deux ont pour but le bien gnral. Mais, il faut le
dire, ils procdent de deux ides diffrentes, et, qui plus est,
opposes.

Le premier, plus sduisant, plus populaire, consiste  prendre
beaucoup au peuple, sous forme d'impts, pour beaucoup rpandre sur
le peuple, sous forme d'institutions philanthropiques.

Le second veut que l'tat prenne peu, donne peu, garantisse la
scurit, laisse un libre champ  l'exercice honnte de toutes les
facults: l'un consiste  tendre indfiniment, l'autre  restreindre
le plus possible les attributions du pouvoir.

Celui de ces deux systmes auquel nous sommes attachs[59] par une
entire conviction a peu d'organes dans la presse; il ne pouvait
avoir beaucoup de reprsentants au pouvoir.

[Note 59: Ici et ailleurs, l'emploi du pluriel montre que Bastiat
parlait au nom de ses collaborateurs comme au sien.  ce moment, il
signait avec eux le journal, et acceptait la solidarit de leurs
opinions.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Mais pleins de confiance dans la droiture des citoyens auxquels
l'opinion publique a confi la mission de jeter un pont entre la
monarchie dchue et la rpublique rgulire qui s'avance, nous
ajournons volontiers la manifestation de notre doctrine et nous
nous bornons  semer des ides d'ordre, de mutuelle confiance et de
gratitude envers le gouvernement provisoire.


45.

                                               Paris, 27 fvrier 1848.

Le _National_ examine aujourd'hui notre situation  l'gard de
l'tranger.

Il se demande: Serons-nous attaqus? Et aprs avoir jets un coup
d'oeil sur les difficults de l'Autriche, de la Prusse et de la
Russie, il se prononce pour la ngative.

Nous partageons entirement cet avis.

Ce que nous redoutons, ce n'est pas d'tre attaqus, c'est que les
puissances absolues, avec ou sans prmditation, _et par le seul
maintien du statu quo militaire_, ne nous rduisent  chercher dans
la propagande arme le salut de la rvolution.

Nous n'hsitons pas  nous rpter afin d'tre compris ici et
ailleurs. Ce que nous disons avec une entire conviction, c'est ceci:
nous ne pouvons pas prendre l'initiative du dsarmement, et nanmoins
le simple _statu quo_ militaire nous met dans l'alternative de prir
ou de nous battre; c'est aux rois de l'Europe  calculer la porte de
cette alternative fatale. Ils n'ont qu'un moyen de se sauver, _c'est
de dsarmer les premiers et immdiatement_.

Qu'on nous permette une fiction.

Supposez une petite le qui a t, pendant longues annes, plutt
exploite que gouverne; les impts, les entraves, les abus y sont
innombrables; le peuple succombe sous le faix, et, en outre, pour
se prmunir contre les menaces continuelles du dehors, il arrache
au travail, tient sur pied, arme et nourrit une grande partie de sa
population valide.

Tout  coup il dtruit son gouvernement oppresseur; il aspire  se
dlivrer du poids des taxes et des abus.

Mais le gouvernement tomb lui laisse le fardeau d'une dette norme.

Mais, au premier moment, toutes les dpenses s'accroissent.

Mais, dans les premiers temps, toutes les sources de revenus
diminuent.

Mais il y a des taxes si odieuses qu'il est moralement et
matriellement impossible de les maintenir, mme provisoirement.

Dans cette situation, les chefs qui exploitent toutes les les
voisines tiennent  la Rpublique naissante ce langage:

Nous te dtestons, mais nous ne voulons pas t'attaquer, de peur que
mal ne nous en arrive. Nous nous contenterons de t'entourer d'une
ceinture de soldats et de canons.

Ds lors la jeune Rpublique est force de lever aussi beaucoup de
soldats et de canons.

Elle ne peut retrancher aucune taxe, mme la plus impopulaire.

Elle ne peut tenir envers le peuple aucune de ses promesses.

Elle ne peut pas remplir les esprances de ses citoyens.

Elle se dbat dans les difficults financires; elle multiplie les
impts avec leur cortge d'entraves. Elle ravit  la population, 
mesure qu'il se forme, le capital qui est la source des salaires.

Dans cette situation extrme, rien au monde peut-il l'empcher de
rpondre: Votre prtendue modration nous tue. Nous forcer  tenir
sur pied de grandes armes, c'est nous pousser vers des convulsions
sociales. Nous ne voulons pas prir, et, plutt, nous irons soulever
chez vous tous les lments de dsaffection que vous avez accumuls
au sein de vos peuples, puisqu'aussi bien vous ne nous laissez pas
d'autre planche de salut.

Voil bien notre position  l'gard des rois et des aristocraties de
l'Europe.

Les rois, nous le craignons, ne le comprendront pas. Quand les a-t-on
vus se sauver par la prudence et la justice?

Nous ne devons pas moins le leur dire. Il ne leur reste qu'une
ressource: tre justes envers leurs peuples, les soulager du poids de
l'oppression, _et prendre sur le champ l'initiative du dsarmement_.

Hors de l, leur couronne est livre au hasard d'une grande et
suprme lutte. Ce n'est pas la fivre rvolutionnaire, ce sont les
prcdents et la nature mme des choses qui l'ordonnent.

Les rois diront: N'est-ce pas notre droit de rester arms?

Sans doute, c'est leur droit,  leurs risques et prils.

Ils diront encore: La simple prudence n'exige-t-elle pas que nous
restions arms?

La prudence veut qu'ils dsarment de suite et plutt aujourd'hui que
demain.

Car tous les motifs qui pousseront la France au dehors, si on la
force  armer, la retiendront au dedans, si on la met  mme de
rduire ses forces militaires.

Alors la Rpublique sera intresse  supprimer en toute hte les
impts les plus odieux;  laisser respirer le peuple;  laisser
se dvelopper le capital et le travail;  abolir les gnes et les
entraves insparables des lourdes taxes.

Elle accueillera avec joie la possibilit de raliser ce grand
principe de _fraternit_ qu'elle vient d'inscrire sur son drapeau.


46.

                                                      27 fvrier 1848.

Tout notre concours, toute notre faible part d'influence sont acquis
au gouvernement provisoire.

Certains de la puret de ses intentions, nous n'avons pas  discuter
en dtail toutes ses mesures. Ce serait tre bien exigeants, et nous
dirons mme bien injustes, que de rclamer la perfection dans des
travaux d'urgence dont le poids dpasse presque la limite des forces
humaines.

Nous trouvons tout naturel que, dans ce moment o la municipalit a
besoin de tant de ressources, l'octroi soit maintenu; et c'est un
devoir pour tous les citoyens de veiller  ce que ses recettes soient
fructueuses.

Mais nous aurions dsir que le gouvernement provisoire ne se donnt
pas l'apparence de prjuger une grande question par ces mots:
_Cet impt doit tre rvis; il le sera prochainement; il doit
tre modifi de manire  le rendre moins pesant pour les classes
ouvrires_.

Nous pensons qu'il ne faut pas chercher  modifier l'octroi, mais
viser  le supprimer.


47.

                                           Paris, 28 fvrier 1848[60].

[Note 60: _La Rpublique franaise_, n du 29 fvrier 1848.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Le bien gnral, la plus grande somme possible de bonheur pour tous,
le soulagement immdiat des classes souffrantes,--c'est l'objet de
tous les dsirs, de tous les voeux, de toutes les proccupations.

C'est aussi la plus grande garantie de l'ordre. Les hommes ne sont
jamais mieux disposs  s'entr'aider que lorsqu'ils ne souffrent
pas, ou du moins quand ils ne peuvent accuser personne, ni surtout
le gouvernement, de ces souffrances insparables de l'imperfection
humaine.

La rvolution a commenc au cri de _Rforme_. Alors ce mot
s'appliquait seulement  une des dispositions de notre constitution.
Aujourd'hui c'est encore la _rforme_ que l'on veut, mais la rforme
dans le fond des choses, dans l'organisation conomique du pays.

Le peuple, rendu  toute sa libert, va se gouverner lui-mme. Est-ce
 dire qu'il arrivera de plein saut  la ralisation de toutes ses
esprances? Ce serait une chimre que d'y compter. Le peuple choisira
les mesures qui lui paratront les mieux coordonnes  son but,
choisir implique la possibilit de se tromper. Mais le grand avantage
du gouvernement de la nation par la nation, c'est qu'elle ne peut
s'en prendre qu' elle-mme du rsultat de ses erreurs, et qu'elle
est toujours en mesure de mettre  profit son exprience. Sa prudence
maintenant doit consister  ne pas permettre que les faiseurs de
systmes fassent trop d'exprience sur elle et  ses dpens.

Ainsi que nous l'avons dit, deux systmes longtemps dbattus par les
polmistes sont en prsence.

L'un aspire  faire le bonheur du peuple par des mesures directes.

Il dit: Si quelqu'un souffre de quelque manire que ce soit, l'tat
se chargera de le soulager. Il donnera du pain, des vtements, du
travail, des soins, de l'instruction  tous ceux qui en auront
besoin. Si ce systme tait possible, il faudrait tre un monstre
pour ne pas l'embrasser. Si l'tat a quelque part, dans la lune par
exemple, une source toujours accessible et inpuisable d'aliments, de
vtements et de remdes, qui pourrait le blmer d'y puiser  pleines
mains, au profit de ceux qui sont pauvres et dnus?

Mais si l'tat ne possde par lui-mme et ne produit aucune de ces
choses; si elles ne peuvent tre cres que par le travail; si
tout ce que peut faire l'tat, c'est de les prendre par l'impt
aux travailleurs qui les ont cres, pour les livrer  ceux qui ne
les ont pas cres; si le rsultat naturel de cette opration doit
tre, loin d'augmenter la masse de ces choses, d'en dcourager la
production; si, sur cette masse rduite, l'tat en garde forcment
une partie pour ses agents; si ces agents chargs de l'opration
sont eux-mmes soustraits au travail utile; si, en dfinitive, ce
systme, tout sduisant qu'il est au premier abord, doit engendrer
beaucoup plus de misres qu'il n'en gurit, alors il est bien permis
de concevoir des doutes et de rechercher si le bonheur des masses ne
peut pas natre d'un autre procd.

Celui que nous venons de dcrire ne peut videmment tre mis
en oeuvre que par l'extension indfinie de l'impt.  moins de
ressembler  ces enfants qui se dpitent de ce qu'on ne leur donne
pas la lune  la premire rquisition, il faut bien reconnatre que,
si nous chargeons l'tat de rpandre partout l'abondance, il faut lui
permettre d'tendre partout l'impt: il ne peut rien donner qu'il ne
l'ait pris.

Or de grands impts impliquent toujours de grandes entraves. S'il
ne s'agissait de demandera la France que cinq  six cents millions,
on peut concevoir, pour les recueillir, un mcanisme financier
extrmement simple. Mais s'il faut lui arracher quinze  dix-huit
cents millions, il faut avoir recours  toutes les ruses imaginables
de la fiscalit. Il faut l'octroi,--l'impt du sel, l'impt des
boissons, la taxe exorbitante des sucres; il faut entraver la
circulation, grever l'industrie, restreindre le consommateur; il
faut une arme de percepteurs; il faut une bureaucratie innombrable;
il faut empiter sur la libert des citoyens;--et tout cela entrane
les abus, la convoitise des fonctions publiques, la corruption, etc.,
etc.

On voit que si le systme de l'abondance puise par l'tat dans
le peuple, pour tre par lui rpandue sur le peuple, a un ct
sduisant, c'est nanmoins aussi une mdaille qui a son revers.

Nous sommes convaincus, nous, que ce systme est mauvais et qu'il
en est un autre pour faire le bien du peuple, ou plutt pour que le
peuple fasse son propre bien: celui-ci consiste  donner  l'tat
tout ce qu'il faut pour qu'il remplisse bien sa mission essentielle,
qui est de garantir la scurit extrieure et intrieure, le respect
des personnes et des proprits, le libre exercice des facults,
la rpression des crimes, dlits et fraudes,--et aprs avoir
libralement donn cela  l'tat, _ garder le reste pour soi_.

Puisque enfin le peuple est appel  exercer son droit, qui est de
choisir entre ces deux systmes, nous les comparerons souvent devant
lui, sous tous leurs aspects politiques, moraux, financiers--et
conomiques.


48.--LES ROIS DOIVENT DSARMER[61].

[Note 61: _La Rpublique franaise_, n du 29 fvrier 1848.]

Si les rois de l'Europe taient seulement prudents, que feraient-ils?

L'Angleterre renoncerait spontanment au droit de visite; elle
reconnatrait spontanment l'Algrie comme franaise; elle
n'attendrait pas que ces questions brlantes fussent souleves,
et licencierait la moiti de sa marine; elle ferait tourner cette
conomie au profit du peuple, en dgrevant les droits sur le th et
le vin.

Le roi de Prusse libraliserait l'informe constitution de son pays,
et, donnant cong aux deux tiers de son arme, il s'assurerait
l'attachement du peuple en le soulageant du poids des taxes et du
service militaire.

L'empereur d'Autriche vacuerait en toute hte la Lombardie, et se
mettrait en mesure, par la rduction de l'arme, d'accrotre la
proverbiale puissance des Autrichiens.

L'empereur de Russie rendrait la Pologne aux Polonais.

Alors la France, tranquille pour son avenir, s'absorberait dans ses
rformes intrieures et laisserait agir l'influence morale seule.

Mais les rois de l'Europe croiraient se perdre par cette conduite qui
seule peut les sauver.

Ils feront tout le contraire; ils voudront touffer le libralisme.
Pour cela ils armeront; les peuples armeront aussi. La Lombardie, la
Pologne, peut-tre la Prusse, deviendront le thtre de la lutte.
Cette alternative pose par Napolon: _L'Europe sera rpublicaine ou
cosaque_, devra se rsoudre  coups de canon. La France, malgr son
ardent amour pour la paix manifest par l'unanimit des journaux,
mais force par son intrt vident, ne pourra s'empcher de jeter
son pe dans la balance, et... _les rois prissent; les peuples ne
prissent pas_.


49.--LES SOUS-PRFECTURES[62].

[Note 62: _La Rpublique franaise_, n du 29 fvrier 1848.]

Qu'est-ce qu'une sous-prfecture? Une bote aux lettres. Le Prfet
crit: Monsieur le Sous-prfet, voici une dpche pour le maire
de...; vous la lui adresserez sans retard et m'enverrez la rponse
avec votre avis.

Le Sous-prfet rpond: Monsieur le Prfet, j'ai reu la dpche pour
le maire de...; je vais la lui envoyer sans retard et vous adresserai
la rponse avec mon avis.

Pour ce service, il y a dans chaque arrondissement un sous-prfet 
3,000 francs d'appointements, 3,000 francs de frais de bureau, un
secrtaire, un loyer, etc., etc.

Nous nous trompons: les sous-prfets avaient encore une mission
relle, celle d'influencer et de corrompre les lections.

Combien de jours les sous-prfectures survivront-elles  la
rvolution de fvrier?

En gnral, on nous trouvera peu empresss  demander des changements
de personnes, mais fort ardents  rclamer la suppression des places
inutiles.


50.

                                           Paris, 29 fvrier 1848[63].

[Note 63: N du 1er mars 1848 de la _Rpublique franaise_.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Un journal n'atteint pas  une immense circulation sans rpondre
 quelques ides dominantes dans le pays. Nous reconnaissons que
la _Presse_ a toujours su parler aux instincts du moment, et mme
qu'elle a souvent donn de bons conseils; c'est ainsi qu'elle a pu
semer, sur le sol de la patrie, avec le bon grain, beaucoup d'ivraie
qu'il faudra bien du temps pour extirper.

Depuis la rvolution, il faut le dire, son attitude est franche et
dcide.

Nous adhrons compltement, pour notre compte, aux deux cris qu'elle
fait entendre aujourd'hui: pas de diplomatie! pas de cure de places!

Pas de diplomatie! Qu'a affaire la rpublique de cette institution,
qui a fait tant de mal et qui n'a peut-tre jamais fait de bien; o
la _rouerie_ est tellement traditionnelle qu'on en met aux choses les
plus simples; o la sincrit est rpute niaiserie? C'est par un
diplomate et pour la diplomatie qu'a t dit ce mot: La parole a t
donne  l'homme pour dguiser sa pense.

Un des plus purs dmocrates anglais, M. Cobden, passant  Madrid, y
reut la visite de M. Bulwer. Il lui dit: Monsieur l'ambassadeur,
dans dix ans l'Europe n'aura plus besoin de vous.

Quand il est de principe que les nations sont la proprit des rois,
on conoit la diplomatie et mme la rouerie diplomatique. Il faut
prparer de loin des vnements, des alliances, des guerres, qui
agrandissent le domaine du matre.

Mais un peuple qui s'appartient, qu'a-t-il  ngocier? Toute sa
diplomatie se fait au grand jour des assembles dlibrantes: ses
ngociants sont ses _ngociateurs_, diplomates d'union et de paix.

Il est vrai que, mme pour les peuples libres, il y a une question
territoriale de la plus haute importance, celle des _frontires
naturelles_. Mais cette question exige-t-elle l'intervention de la
diplomatie?

Les nations savent bien qu'il est de l'intrt commun, intrt
d'ordre et de paix, que chacune d'elles ait ses frontires. Elles
savent que si la France rentrait dans ses limites, ce serait un gage
de plus donn  la scurit de l'Europe.

En outre, le principe que les peuples s'appartiennent  eux-mmes
garantit que, si la fusion doit se faire, elle se fera par le
libre consentement des intresss, et non par l'invasion arme. La
rpublique n'a qu' proclamer hautement  cet gard ses droits, ses
voeux et ses esprances. Il n'est pas besoin d'ambassadeurs ni de
roueries pour cela.

Sans les ambassadeurs et les rois, nous n'aurions pas eu, dans ces
derniers temps, la question des mariages espagnols. S'est-on jamais
proccup du mariage d'un prsident des tats-Unis?

Quant  la _cure des places_, notre voeu est celui de la Presse.
Nous voudrions bien que la France de fvrier ne donnt pas au monde
ce triste et dgotant spectacle. Mais nous ne l'esprons gure,
car nous ne pouvons nous faire illusion sur les faiblesses du coeur
humain. Le moyen de rduire la _cure_, c'est de rduire les places
elles-mmes. Il est puril d'attendre que les solliciteurs se
contiennent eux-mmes; c'est au public de les contenir.

C'est pour cela que nous rpterons sans cesse: Supprimez toutes les
fonctions inutiles. On donne pour conseil aux enfants de tourner
trois fois la langue dans la bouche avant de dire une chose hasarde.
Et nous, nous disons au gouvernement: Brisez trente plumes avant de
signer la cration d'une place nouvelle.

Une sincure supprime contrarie le titulaire et ne l'irrite pas; une
sincure passant de mains en mains exaspre le destitu, dsappointe
dix postulants et mcontente le public.

La partie la plus pnible de la tche dvolue au gouvernement
provisoire sera sans doute de rsister au torrent des sollicitations.

D'autant que quelques coles, fort en faveur aujourd'hui, aspirent 
largir indfiniment les attributions du gouvernement et  tout faire
faire par l'tat, c'est--dire  coups de contributions.

D'autres disent: Il faut bien que l'tat dpense beaucoup pour faire
vivre beaucoup de monde.

Est-il donc si difficile de voir que, lorsque le gouvernement dpense
l'argent des contribuables, les contribuables ne le dpensent pas?


51.--LA PRESSE PARISIENNE[64].

[Note 64: N du 1er mars 1848 de la _Rpublique franaise_.

                                                  (_Note de l'dit._)]

La presse parisienne n'offre pas un spectacle moins extraordinaire,
moins imposant que la population des barricades.

Qu'est devenue cette ardente et souvent brutale polmique des
derniers temps?

Les vives discussions reviendront sans doute. Mais n'est-il pas
bien consolant de voir qu'au moment du danger, quand la patrie a
besoin avant tout de scurit, d'ordre, de confiance, toutes les
rancunes s'oublient, et que mme les doctrines les plus excentriques
s'efforcent de se prsenter sous des formes rassurantes?

Ainsi le _Populaire_, journal des communistes, s'crie: _Respect 
la proprit!_ M. Cabet rappelle  ses adhrents qu'ils ne doivent
chercher le triomphe de leurs ides que dans la discussion et les
convictions publiques.

La _Fraternit_, journal des ouvriers, publie un long programme que
les conomistes pourraient avouer tout entier, sauf peut-tre une ou
deux maximes plus illusoires que dangereuses.

L'_Atelier_, autre journal rdig par des ouvriers, conjure ses
frres d'arrter le mouvement irrflchi qui les portait, dans le
premier moment,  briser les machines.

Tous les journaux s'efforcent  l'envi de calmer et de fltrir un
autre sentiment barbare que malheureusement l'esprit de parti avait
travaill pendant quinze ans  soulever; nous voulons parler des
prventions nationales. Il semble qu'un jour de rvolution a fait
disparatre, en la rendant inutile, cette machine de guerre de toutes
les oppositions.

Paix extrieure, ordre intrieur, confiance, vigilance, fraternit,
voil les mots d'ordre de toute la presse[65].

[Note 65:  partir du second numro de la _Rpublique franaise_,
celui du 27 fvrier jusqu'au n 5, du 1er mars 1848, le nom de
Bastiat figure  la dernire ligne du journal avec les noms de ses
autres rdacteurs. Il n'en est plus ainsi dans les numros suivants:
Bastiat ne signe plus le journal; il se borne  signer ses propres
articles.

                                                  (_Note de l'dit._)]


52.--PTITION D'UN CONOMISTE[66].

[Note 66: N du 2 mars 1848 de la _Rpublique franaise_.

                                                  (_Note de l'dit._)]

On signe en ce moment une ptition qui demande:

_Un ministre du progrs ou de l'organisation du travail._  ce sujet
la _Dmocratie pacifique_ s'exprime ainsi:

Pour organiser le travail dans la socit franaise, il faut
savoir l'organiser dans l'atelier alvolaire de la nation, dans la
commune. Toute doctrine srieuse de transformation sociale doit donc
pouvoir se rsoudre dans une organisation de l'atelier lmentaire,
et s'exprimenter d'abord sur une lieue carre de terrain. Que la
rpublique cre donc un ministre du progrs et de l'organisation du
travail, dont la fonction sera d'tudier _tous les plans proposs_
par les diffrentes doctrines socialistes, et d'en favoriser
l'exprience locale, libre et volontaire sur l'unit territoriale, la
_lieue carre_.

Si cette ide se ralise, nous demanderons qu'on nous donne aussi
notre lieue carre pour exprimenter notre systme.

Car enfin pourquoi les diffrentes coles socialistes auraient-elles
seules le privilge d'avoir  leur disposition des _lieues carres_,
des ateliers alvolaires, des lments territoriaux, en un mot, des
communes?

On dit qu'il s'agit d'expriences _libres et volontaires_. Entend-on
que les habitants de la commune qu'il s'agit de soumettre 
l'exprimentation socialiste devront y consentir, et que, d'une autre
part, l'tat ne devra pas intervenir avec des contributions leves
sur les autres communes? Alors  quoi bon la ptition, et qui empche
les habitants des communes de faire librement, volontairement et 
leurs frais, une exprience socialiste sur eux-mmes?

Ou bien veut-on que l'exprience soit force, ou tout au moins
seconde par des fonds prlevs sur la communaut tout entire?

Mais cela mme rendra l'exprience fort peu concluante. Il est bien
vident qu'avec toutes les ressources de la nation on peut verser une
grande somme de bien-tre sur une lieue carre de terrain.

En tout cas, si chaque inventeur d'organisation sociale est appel 
faire son exprience, nous nous inscrivons et demandons formellement
une commune  organiser.

Notre plan du reste est fort simple.

Nous percevrons sur chaque famille, et par l'impt unique, une
trs-petite part de son revenu, afin d'assurer le respect des
personnes et des proprits, la rpression des fraudes, des dlits
et des crimes. Cela fait, nous observerons avec soin comment les
hommes s'organisent d'eux-mmes.

Les cultes, l'enseignement, le travail, l'change y seront
parfaitement libres. Nous esprons que sous ce rgime de libert et
de scurit, chaque habitant ayant la facult, par la libert des
changes, de crer, sous la forme qui lui conviendra, la plus grande
somme de valeur possible, les capitaux se formeront avec une grande
rapidit. Tout capital cherchant  s'employer, il y aura une grande
concurrence parmi les capitalistes. Donc les salaires s'lveront;
donc les ouvriers, s'ils sont prvoyants et conomes, auront une
grande facilit pour devenir capitalistes; et alors il pourra se
faire entre eux des combinaisons, des associations dont l'ide sera
conue et mrie par eux-mmes.

La taxe unique tant excessivement modre, il y aura peu de
fonctions publiques, peu de fonctionnaires, pas de forces perdues,
peu d'hommes soustraits  la production.

L'tat n'ayant que des attributions fort restreintes et bien
dfinies, les habitants jouiront de toute libert dans le choix de
leurs travaux; car il faut bien remarquer que toute fonction publique
inutile n'est pas seulement une charge pour la communaut, mais une
atteinte  la libert des citoyens. Dans la fonction publique qui
s'impose au public et ne se dbat pas, il n'y a pas de milieu: elle
est utile ou sinon essentiellement _nuisible_; elle ne saurait tre
neutre. Quand un homme exerce _avec autorit_ une action, non sur les
choses, mais sur ses semblables, s'il ne leur fait pas de bien, il
doit ncessairement leur faire du mal.

Les impts ainsi rduits au minimum indispensable pour procurer 
tous la _scurit_, les solliciteurs, les abus, les privilges,
l'exploitation des lois dans des intrts particuliers seront aussi
rduits au _minimum_.

Les habitants de cette commune exprimentale ayant, par la libert
d'changer, la facult de produire le maximum de valeur avec le
minimum de travail, la lieue carre fournira autant de bien-tre que
l'tat des connaissances, de l'activit, de l'ordre et de l'conomie
individuelle le permettra.

Ce bien-tre tendra  se rpartir d'une manire toujours plus gale;
car les services les plus rtribus tant les plus recherchs[67],
il sera impossible d'acqurir d'immenses fortunes; d'autant que
la modicit de l'impt n'admettra ni grands marchs publics, ni
emprunts, ni agiotage, sources des fortunes scandaleuses que nous
voyons s'accumuler dans quelques mains.

[Note 67: En ce sens qu'ils attirent le plus la concurrence.

                                                    (_Note de l'd._)]

Cette petite communaut tant intresse  n'attaquer personne, et
toutes les autres tant intresses  ne pas l'attaquer, elle jouira
de la paix la plus profonde.

Les citoyens s'attacheront au pays, parce qu'ils ne s'y sentiront
jamais froisss et restreints par les agents du pouvoir; et  ses
lois, parce qu'ils reconnatront qu'elles sont fondes sur la justice.

Convaincu que ce systme, qui a au moins le mrite d'tre simple
et de respecter la dignit humaine, est d'autant meilleur qu'il
s'applique  un territoire plus tendu et  une population plus
nombreuse, parce que c'est l qu'on obtient le plus de scurit avec
le moins d'impts; nous en concluons que s'il russit sur une commune
il russira sur la nation.


53.--LIBERT D'ENSEIGNEMENT[68].

[Note 68: N du 4 mars 1848 de la _Rpublique franaise_.

                                                    (_Note de l'd._)]

Tous les actes du gouvernement provisoire relatifs  l'instruction
publique sont conus, nous sommes fchs de le dire, dans un esprit
qui suppose que la France a renonc  la libert de l'enseignement.

On a pu s'en convaincre par la circulaire du ministre aux recteurs.

Voici venir un dcret qui cre une commission des tudes
scientifiques et littraires.

Sur vingt membres qui la composent, il y en a quinze, au moins, si
nous ne nous trompons, qui appartiennent  l'Universit.

En outre, le dernier article de l'arrt dispose que cette commission
s'adjoindra dix membres, choisis par elle, est-il dit, _parmi les
fonctionnaires de l'instruction primaire et secondaire_.

Nous ne pouvons nous empcher de faire remarquer ici que, de toutes
les branches de l'activit nationale, celle peut-tre qui a fait le
moins de progrs, c'est l'enseignement. Il est encore  peu prs
ce qu'il tait dans le moyen ge. Les idylles de Thocrite et les
odes d'Horace sont encore la base de l'instruction qu'on donne  la
jeunesse du dix-neuvime sicle. Cela semble indiquer qu'il n'y a
rien de moins progressif et de plus immuable que ce qui se fait par
le monopole gouvernemental.

Il y a en France une cole nombreuse qui pense que, sauf rpression
lgale de l'abus, tout citoyen doit tre en possession du libre
exercice de ses facults. Non-seulement c'est le droit, mais c'est
la condition du progrs. C'est ainsi qu'on comprend la libert aux
tats-Unis, et cette exprience vaut bien celles qu'on a faites
en Europe du monopole. Il est  remarquer qu'aucun des hommes qui
appartiennent  cette cole, connue sous le nom d'cole _conomiste_,
n'a t appel dans aucune des commissions qu'on vient d'organiser.

Qu'ils aient t tenus loigns des fonctions publiques rtribues,
cela n'est pas surprenant. Ils s'en sont tenus loigns eux-mmes, et
ils le devaient, puisque leur idal est de rduire les places  ce
qui est indispensable pour maintenir l'ordre, la scurit intrieure
et extrieure, le respect des personnes et des proprits, et, tout
au plus, la cration de quelques travaux d'utilit nationale.

Mais que l'on ddaigne systmatiquement leur tmoignage dans de
simples enqutes, c'est un symptme significatif; il prouve que le
torrent nous entrane vers le dveloppement illimit de l'action
gouvernementale, vers la compression indfinie de la vraie libert.


54.--CURE DES PLACES[69].

[Note 69: N du 5 mars 1848 de la _Rpublique franaise_.

                                                    (_Note de l'd._)]

Tous les journaux, sans exception, s'lvent contre la cure des
places dont l'Htel de ville donne le triste spectacle. Cette
rapacit effrne nous indigne et nous dgote plus que personne.

Mais enfin il faut voir la cause du mal, et il serait puril d'exiger
que le coeur humain ft fait autrement qu'il n'a plu  la nature de
le faire.

Dans un pays o, depuis un temps immmorial, le travail libre est
partout gn et comprim, o l'ducation propose pour modle 
toute la jeunesse les moeurs de la Grce et de Rome, o le commerce
et l'industrie sont constamment exposs par la presse  la rise
des citoyens sous les noms de _mercantilisme_, _industrialisme_,
_individualisme_, o la carrire des places mne seule  la fortune,
 la considration,  la puissance, o l'tat fait tout et se mle
de tout par ses innombrables agents,--il est assez naturel que les
fonctions publiques soient avidement convoites.

Comment dtourner l'ambition de cette direction funeste et refouler
l'activit des classes claires vers les carrires productives?

videmment en supprimant beaucoup de fonctions, en limitant l'action
gouvernementale, en laissant un champ plus vaste, plus libre et
plus honor  l'activit prive, en diminuant le salaire des hautes
positions publiques.

Que faut-il donc penser de ces systmes, si en vogue de nos
jours, qui aspirent  faire passer dans le domaine des fonctions
rtribues ce qui tait encore rest dans la sphre de l'industrie?
La _Dmocratie pacifique_ veut que l'tat fasse les assurances, le
transport des voyageurs, le roulage, le commerce des bls, etc.,
etc., etc.?

N'est-ce pas fournir de nouveaux aliments  cette funeste passion qui
indigne tous les citoyens honntes?

Nous ne voulons pas parler ici des autres inconvnients de ce
systme. Examinez l'une aprs l'autre toutes les industries exerces
par l'tat, et voyez si ce ne sont pas celles au moyen desquelles les
citoyens sont le plus mal et le plus chrement pourvus.

Voyez l'enseignement qui se borne obstinment  l'tude de deux
langues mortes depuis deux mille ans.

Voyez quel tabac on vous donne et pour quel prix.

Comparez, sous le rapport de la rgularit et du bon march, la
distribution des imprims excute par l'administration publique de
la rue Jean-Jacques-Rousseau, ou par les entreprises particulires de
la rue de la Jussienne.

Mais, en mettant de ct ces considrations, n'est-il pas vident que
la _cure des places_ est et sera toujours en proportion de l'aliment
offert  cette _cure_?

N'est-il pas vident que faire exercer l'industrie par l'tat,
c'est soustraire du travail  l'activit honnte pour le livrer 
l'intrigue paresseuse et nonchalante?

N'est-il pas vident, enfin, que c'est rendre permanent et progressif
ce dsordre dont l'Htel de ville est tmoin et qui attriste les
membres du gouvernement provisoire?


55.--ENTRAVES ET TAXES[70].

[Note 70: N du 6 mars 1848 de la _Rpublique franaise_.

                                                    (_Note de l'd._)]

Pendant qu'un mouvement peut-tre irrsistible nous emporte
vers l'extension indfinie des attributions de l'tat, vers la
multiplication des taxes ainsi que des entraves et des vexations
qui en sont le cortge invitable, une volution en sens contraire,
trs-prononce, se manifeste en Angleterre et entranera peut-tre la
chute du ministre.

L, chaque exprience, chaque effort pour raliser le bien par
l'intervention de l'tat, aboutit  une dception. Bientt on
s'aperoit que le bien ne se ralise pas et que l'exprience ne
laisse aprs elle qu'une chose: la _taxe_.

Ainsi, l'anne dernire, on a fait une loi pour rgler le travail
des manufactures, et l'excution de cette loi a exig la cration
d'un corps de fonctionnaires. Aujourd'hui, entrepreneurs, ouvriers,
inspecteurs et magistrats s'accordent pour reconnatre que la loi a
ls tous les intrts dont elle s'est mle. Il n'en reste que deux
choses: le dsordre et la _taxe_.

Il y a deux ans, la lgislature bcla une constitution pour la
Nouvelle-Zlande, et vota de grandes dpenses pour la mettre en
vigueur. Or ladite constitution a fait une lourde chute. Mais il y a
une chose qui n'est pas tombe, c'est la _taxe_.

Lord Palmerston a cru devoir intervenir dans les affaires du
Portugal. Il a ainsi attir sur le nom anglais la haine d'une nation
allie, et cela au prix de quinze millions de francs ou d'une forte
_taxe_.

Lord Palmerston persiste  saisir les navires brsiliens engags dans
la traite. Pour cela il expose la vie d'un nombre considrable de
marins anglais; il appelle des avanies sur les sujets britanniques
tablis au Brsil; il rend impossible un trait entre l'Angleterre et
Rio-Janeiro; et tous ces dommages s'achtent au prix de flottes et de
tribunaux, c'est--dire de _taxes_.

Ainsi il se trouve que les Anglais payent, non pour recevoir des
avantages, mais pour prouver des dommages.

La conclusion que nos voisins paraissent vouloir tirer de ce
phnomne est celle-ci: Que le peuple, aprs avoir pay 
l'administration ce qui est ncessaire pour garantir sa scurit,
_garde le reste pour lui_.

C'est une pense bien simple, mais elle fera le tour du monde.


56.--LA LIBERT[71].

[Note 71: 1er numro du _Jacques Bonhomme_, du 11 au 15 juin 1848.

                                                  (_Note de l'dit._)]

J'ai beaucoup vcu, beaucoup vu, observ, compar, tudi, et je
suis arriv  cette conclusion:

Nos pres avaient raison de vouloir tre LIBRES, et nous devons le
vouloir aussi.

Ce n'est pas que la libert n'ait des inconvnients; tout en a.
Arguer contre elle de ces inconvnients, c'est dire  un homme qui
est dans le bourbier: N'en sortez pas, car vous ne le pouvez sans
quelque effort.

Ainsi il serait  souhaiter qu'il n'y et qu'une foi dans le monde,
pourvu que ce ft la vraie. Mais o est l'autorit infaillible qui
nous l'imposera? En attendant qu'elle se montre, maintenons la
_libert d'examen et de conscience_.

Il serait heureux que le meilleur mode d'enseignement ft
universellement adopt. Mais qui le possde, et o est son titre?
Rclamons donc la _libert d'enseignement_.

On peut s'affliger de voir des crivains se complaire  remuer toutes
les mauvaises passions. Mais entraver la presse, c'est entraver la
vrit aussi bien que le mensonge. Ne laissons donc jamais prir la
_libert de la presse_.

C'est une chose fcheuse que l'homme soit rduit  gagner son pain 
la sueur de son front. Il vaudrait mieux que l'tat nourrt tout le
monde; mais c'est impossible. Ayons du moins la _libert du travail_.

En s'associant, les hommes peuvent tirer un plus grand parti de leurs
forces. Mais les formes de l'association sont infinies; quelle est
la meilleure? Ne courons pas la chance que l'tat nous impose la
plus mauvaise, cherchons  ttons la bonne et rclamons la _libert
d'association_.

Un peuple a deux manires de se procurer une chose: la premire,
c'est de la faire; la seconde, c'est d'en faire une autre et de la
troquer. Il vaut certainement mieux avoir l'option que de ne l'avoir
pas. Exigeons donc la _libert de l'change_.

Je me mle aux dbats publics, je m'efforce de pntrer dans la
foule pour prcher toutes les _liberts_ dont l'ensemble forme la
_libert_.


57.--LAISSEZ FAIRE[72].

[Note 72: Mme numro.]

_Laissez faire!_--Je commence par dire, pour prvenir toute
quivoque, que _laissez faire_ s'applique ici aux choses honntes,
l'tat tant institu prcisment pour _empcher_ les choses
dshonntes.

Cela pos, et quant aux choses innocentes par elles-mmes, comme le
travail, l'change, l'enseignement, l'association, la banque, etc.,
il faut pourtant opter. Il faut que l'tat _laisse faire_ ou _empche
de faire_.

S'il _laisse faire_, nous serons libres et conomiquement
administrs, rien ne cotant moins que de _laisser faire_.

S'il _empche de faire_, malheur  notre libert et  notre bourse. 
notre libert, puisqu'_empcher_ c'est lier les bras:  notre bourse,
car pour _empcher_, il faut des agents, et pour avoir des agents, il
faut de l'argent.

 cela les socialistes disent: Laissez faire! mais c'est une
horreur!--Et pourquoi, s'il vous plat?--Parce que, quand on les
laisse faire, les hommes font mal et agissent contre leurs intrts.
Il est bon que l'tat les dirige.

Voil qui est plaisant. Quoi! vous avez une telle foi dans la
sagacit humaine que vous voulez le _suffrage universel_ et le
gouvernement _de tous par tous_; et puis, ces mmes hommes que vous
jugez aptes  gouverner les autres, vous les proclamez inaptes  se
gouverner eux-mmes!


58.--L'ASSEMBLE NATIONALE[72].

[Note 72: Mme numro.]

--Matre Jacques, que pensez-vous de l'Assemble nationale?

--Je la crois excellente, bien intentionne, passionne pour le
bien. Elle est peuple, elle aime le peuple, elle le voudrait heureux
et libre. Elle fait honneur au _suffrage universel_.

--Cependant que d'hsitation! que de lenteurs! que d'orages sans
causes! que de temps perdu! Quels biens a-t-elle raliss? quels
maux a-t-elle empchs? Le peuple souffre, l'industrie s'teint, le
travail s'arrte, le trsor se ruine, et l'Assemble passe son temps
 couter d'ennuyeuses harangues.

--Que voulez-vous? L'Assemble ne peut changer la nature des
choses. La nature des choses s'oppose  ce que neuf cents personnes
gouvernent avec une volont ferme, logique et rapide. Aussi voyez
comme elle attend un pouvoir qui rflchisse sa pense, comme elle
est prte  lui donner une majorit compacte de sept cents voix dans
le sens des ides dmocratiques. Mais ce pouvoir ne surgit pas, et ne
peut gure surgir dans le provisoire o nous sommes.

--Que faut-il donc que fasse l'Assemble?

--Trois choses: pourvoir  l'urgence, faire la Constitution, et s'en
aller.


59.--L'TAT.[73]

[Note 73: Mme numro.]

Il y en a qui disent: C'est un homme de finances qui nous tirera de
l, Thiers, Fould, Goudchaux, Girardin. Je crois qu'ils se trompent.

--Qui donc nous en tirera?

--Le peuple.

--Quand?

--Quand il aura appris cette leon: L'tat, n'ayant rien qu'il ne
l'ait pris au peuple, ne peut pas faire au peuple des largesses.

--Le peuple sait cela, car il ne cesse de demander des rductions de
taxes.

--C'est vrai; mais, en mme temps, il ne cesse de demander  l'tat,
sous toutes les formes, des libralits.

Il veut que l'tat fonde des crches, des salles d'asile et des
coles gratuites pour la jeunesse; des ateliers nationaux pour l'ge
mr et des pensions de retraite pour la vieillesse.

Il veut que l'tat aille guerroyer en Italie et en Pologne.

Il veut que l'tat fonde des colonies agricoles.

Il veut que l'tat fasse les chemins de fer.

Il veut que l'tat dfriche l'Algrie.

Il veut que l'tat prte dix milliards aux propritaires.

Il veut que l'tat fournisse le capital aux travailleurs.

Il veut que l'tat reboise les montagnes.

Il veut que l'tat endigue les rivires.

Il veut que l'tat paye des rentes sans en avoir.

Il veut que l'tat fasse la loi  l'Europe.

Il veut que l'tat favorise l'agriculture.

Il veut que l'tat donne des primes  l'industrie.

Il veut que l'tat protge le commerce.

Il veut que l'tat ait une arme redoutable.

Il veut que l'tat ait une marine imposante.

Il veut que l'tat.....

--Avez-vous tout dit?

--J'en ai encore pour une bonne heure.

--Mais enfin, o en voulez-vous venir?

-- ceci: tant que le peuple voudra tout cela, il faudra qu'il le
paye. Il n'y a pas d'_homme de finances_ qui fasse quelque chose avec
rien.

_Jacques Bonhomme_ fonde un prix de cinquante mille francs 
dcerner  celui qui donnera une bonne dfinition de ce mot, L'TAT;
car celui-l sera le sauveur des finances, de l'industrie, du
commerce et du travail[74].

[Note 74: On reconnat, dans cet article et le suivant, l'esquisse du
pamphlet _l'tat_, publi trois mois aprs. Voir t. IV, p. 327.

                                                    (_Note de l'd._)]


60.--PRENDRE CINQ ET RENDRE QUATRE CE N'EST PAS DONNER[75].

[Note 75: N 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.]

L, soyons de bon compte, qu'est-ce que l'tat? N'est-ce pas la
collection de tous les fonctionnaires publics? Il y a donc dans le
monde deux espces d'hommes, savoir: les fonctionnaires de toute
sorte qui forment l'tat, et les travailleurs de tout genre qui
composent la socit. Cela pos, sont-ce les fonctionnaires qui
font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les
fonctionnaires? En d'autres termes, l'tat fait-il vivre la socit,
ou la socit fait-elle vivre l'tat?

Je ne suis pas un savant, mais un pauvre diable qui s'appelle Jacques
Bonhomme, qui n'est et n'a jamais pu tre que travailleur.

Or, en qualit de travailleur, payant l'impt sur mon pain, sur mon
vin, sur ma viande, sur mon sel, sur ma fentre, sur ma porte, sur le
fer et l'acier de mes outils, sur mon tabac, etc., etc., j'attache
une grande importance  cette question et je la rpte:

Les fonctionnaires font-ils vivre les travailleurs, ou les
travailleurs font-ils vivre les fonctionnaires?

Vous me demanderez pourquoi j'attache de l'importance  cette
question, le voici:

Depuis quelque temps, je remarque une disposition norme chez tout
le monde  demander  l'tat des moyens d'existence.

Les agriculteurs lui disent: Donnez-nous des primes; de
l'instruction, de meilleures charrues, de plus belles races de
bestiaux, etc.

Les manufacturiers: Faites-nous gagner un peu plus sur nos draps, sur
nos toiles, sur nos fers.

Les ouvriers: Donnez-nous de l'ouvrage, des salaires et des
instruments de travail.

Je trouve ces demandes bien naturelles, et je voudrais bien que
l'tat pt donner tout ce qu'on exige de lui.

Mais, pour le donner, o le prend-il? Hlas! il prend un peu plus sur
mon pain, un peu plus sur mon vin, un peu plus sur ma viande, un peu
plus sur mon sel, un peu plus sur mon tabac, etc., etc.

En sorte que ce qu'il me donne, il me le prend et ne peut pas ne pas
me le prendre. Ne vaudrait-il pas mieux qu'il me donnt moins et me
prt moins?

Car enfin, il ne me donne jamais tout ce qu'il me prend. Mme pour
prendre et donner, il a besoin d'agents qui gardent une partie de ce
qui est pris.

Ne suis-je pas une grande dupe de faire avec l'tat le march
suivant?--J'ai besoin d'ouvrage. Pour m'en faire avoir tu retiendras
cinq francs sur mon pain, cinq francs sur mon vin, cinq francs sur
mon sel et cinq francs sur mon tabac. Cela fera vingt francs. Tu
en garderas six pour vivre et tu me feras une demande d'ouvrage
pour quatorze. videmment je serai un peu plus pauvre qu'avant;
j'en appellerai  toi pour rtablir mes affaires, et voici ce que
tu feras. Tu rcidiveras. Tu prlveras autres cinq francs sur mon
pain, autres cinq francs sur mon vin, autres cinq francs sur mon sel,
autres cinq francs sur mon tabac; ce qui fera autres vingt francs.
Sur quoi tu mettras autres six francs dans ta poche et me feras
gagner autres quatorze francs. Cela fait, je serai encore d'un degr
plus misrable. J'aurai de nouveau recours  toi, etc.

          Si maladia
          Opiniatria
        Non vult se guarire,
        Quid illi facere?
    --Purgare, saignare, clysterisare,
  Repurgare, resaignare, reclysterisare.

Jacques Bonhomme! Jacques Bonhomme! J'ai peine  croire que tu aies
t assez fou pour te soumettre  ce rgime, parce qu'il a plu 
quelques crivailleurs de le baptiser: _Organisation et Fraternit_.


61.--UNE MYSTIFICATION[76].

[Note 76: N 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.]

Ainsi que vous savez, j'ai beaucoup voyag et j'ai beaucoup 
raconter.

Parcourant un pays lointain, je fus frapp de la triste condition
dans laquelle paraissait tre le peuple, malgr son activit et la
fertilit du territoire.

Pour avoir l'explication de ce phnomne, je m'adressai  un grand
ministre, qui s'appelait _Budget_. Voici ce qu'il me dit:

J'ai fait faire le dnombrement des ouvriers. Il y en a un million.
Ils se plaignant de n'avoir pas assez de salaire, et j'ai d
m'occuper d'amliorer leur sort.

D'abord j'imaginai de prlever deux sous sur le salaire quotidien
de chaque travailleur. Cela faisait rentrer 100,000 fr. tous les
matins dans mes coffres, soit _trente millions_ par an.

Sur ces _trente millions_, j'en retenais dix pour moi et mes agents.

Ensuite je disais aux ouvriers: il me reste _vingt millions_, avec
lesquels je ferai excuter des travaux, et ce sera un grand avantage
pour vous.

En effet, pendant quelque temps ils furent merveills. Ce sont
d'honntes cratures, qui n'ont pas beaucoup de temps  eux pour
rflchir. Ils taient bien un peu contraris de ce qu'on leur
subtilist deux sous par jour; mais leurs yeux taient beaucoup plus
frapps des millions ostensiblement dpenss par l'tat.

Peu  peu, cependant, ils se ravisrent. Les plus fins d'entre
eux disaient:--Il faut avouer que nous sommes de grandes dupes.
Le ministre _Budget_ commence par prendre  chacun de nous trente
francs par an, et _gratis_; puis il nous rend vingt francs, non pas
_gratis_, mais contre du travail. Tout compte fait, nous perdons dix
francs et nos journes  cette manoeuvre.

--Il me semble, seigneur _Budget_, que ces ouvriers-l raisonnaient
assez bien.

--J'en jugeai de mme, et je vis bien que je ne pouvais continuer 
leur soutirer leurs gros sous d'une faon aussi nave. Avec un peu
plus de ruse, me dis-je, au lieu de deux j'en aurai quatre.

C'est alors que j'inventai l'_impt indirect_. Maintenant, chaque
fois que l'ouvrier achte pour deux sous de vin, il y a un son pour
moi. Je prends sur le tabac, je prends sur le sel, je prends sur la
viande, je prends sur le pain, je prends partout et toujours. Je
runis ainsi, aux dpens des travailleurs, non plus trente millions,
mais cent. Je fais bombance dans de beaux htels, je me prlasse dans
de beaux carrosses, je me fais servir par de beaux laquais, le tout
jusqu' concurrence de dix millions. J'en donne vingt  mes agents
pour guetter le vin, le sel, le tabac, la viande, etc; et, avec ce
qui me reste de leur propre argent, je fais travailler les ouvriers.

--Et ils ne s'aperoivent pas de la mystification?

--Pas le moins du monde. La manire dont je les puise est si
subtile qu'elle leur chappe. Mais les grands travaux que je fais
excuter blouissent leurs regards. Ils se disent entre eux: Morbleu!
voil un bon moyen d'extirper la misre. Vive le citoyen _Budget_!
Que deviendrions-nous, s'il ne nous donnait de l'ouvrage?

--Est-ce qu'ils ne s'aperoivent pas qu'en ce cas vous ne leur
prendriez plus leurs gros sous, et que, les dpensant eux-mmes, ils
se procureraient de l'ouvrage les uns aux autres?

--Ils ne s'en doutent pas. Ils ne cessent de me crier: _Grand homme
d'tat, fais-nous travailler un peu plus encore_. Et ce cri me
rjouit, car je l'interprte ainsi: _Grand homme d'tat, sur notre
vin, sur notre sel, sur notre tabac, sur notre viande, prends-nous un
plus grand nombre de sous encore_.


62.--FUNESTE GRADATION[77].

[Note 77: N 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.]

Les dpenses ordinaires de l'tat sont fixes, par le budget de 1848,
 _un milliard sept cents millions_.

Mme avec l'impt des 45 centimes, on ne peut arracher au peuple plus
de _un milliard cinq cents millions_.

Reste un dficit net de _deux cents millions_.

En outre l'tat doit _deux cent cinquante millions_ de bons du
trsor, _trois cents millions_ aux caisses d'pargne, sommes
actuellement exigibles.

Comment faire? L'impt est arriv  sa dernire limite. Comment
faire? L'tat a une ide: s'emparer des industries lucratives et les
exploiter pour son compte. Il va commencer par les chemins de fer et
les assurances; puis viendront les mines, le roulage, les papeteries,
les messageries, etc., etc.

Imposer, emprunter, usurper, funeste gradation!

L'tat, je le crains bien, suit la route qui perdit le pre Mathurin.
J'allai le voir un jour, le pre Mathurin. Eh bien! lui dis-je,
comment vont les affaires?

--Mal, rpondit-il; j'ai peine  joindre les deux bouts. Mes dpenses
dbordent mes recettes.

--Il faut tcher de gagner un peu plus.

--C'est impossible.

--Alors, il faut se rsoudre  dpenser un peu moins.

-- d'autres! Jacques Bonhomme, vous aimez  donner des conseils, et
moi, je n'aime pas  en recevoir.

 quelque temps de l, je rencontrai le pre Mathurin brillant et
reluisant, en gants jaunes et bottes vernies. Il vint  moi sans
rancune. Cela va admirablement! s'cria-t-il. J'ai trouv des
prteurs d'une complaisance charmante. Grce  eux, mon budget,
chaque anne, s'quilibre avec une facilit dlicieuse.

--Et,  part ces emprunts, avez-vous augment vos recettes?

--Pas d'une obole.

--Avez-vous diminu vos dpenses?

--Le ciel m'en prserve! bien au contraire. Admirez cet habit, ce
gilet, ce gibus! Ah! si vous voyiez mon htel, mes laquais, mes
chevaux!

--Fort bien; mais calculons. Si l'an pass vous ne pouviez joindre
les deux bouts, comment les joindrez-vous, maintenant que, sans
augmenter vos recettes, vous augmentez vos dpenses et avez des
arrrages  payer?

--Jacques Bonhomme, il n'y a pas de plaisir  causer avec vous. Je
n'ai jamais vu un interlocuteur plus maussade.

       *       *       *       *       *

Cependant ce qui devait arriver arriva. Mathurin mcontenta ses
prteurs, qui disparurent tous. Cruel embarras!

Il vint me trouver. Jacques, mon bon Jacques, me dit-il, je suis aux
abois; que faut-il faire?

--Vous priver de tout superflu, travailler beaucoup, vivre de peu,
payer au moins les intrts de vos dettes, et intresser ainsi 
votre sort quelque juif charitable qui vous prtera de quoi passer un
an ou deux. Dans l'intervalle, vous renverrez vos commis inutiles,
vous vous logerez modestement, vous vendrez vos quipages, et, peu 
peu, vous rtablirez vos affaires.

--Matre Jacques, vous tes toujours le mme; vous ne savez pas
donner un conseil agrable et qui flatte le got des gens. Adieu. Je
ne prendrai conseil que de moi-mme. J'ai puis mes ressources, j'ai
puis les emprunts; maintenant je vais me mettre ...

--N'achevez pas, je vous devine.


63.--AUX CITOYENS LAMARTINE ET LEDRU-ROLLIN[78].

[Note 78: N 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.]

Dissolvez les ateliers nationaux. Dissolvez-les avec tous les
mnagements que l'humanit commande, mais _dissolvez-les_.

Si vous voulez que la confiance renaisse, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que l'industrie reprenne, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que les boutiques se vident et s'emplissent, dissolvez
les ateliers nationaux.

Si vous voulez que les fabriques se rouvrent, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que la province se calme, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que la garde nationale se repose, dissolvez les
ateliers nationaux.

Si vous voulez que le peuple vous bnisse, y compris cent mille
travailleurs de ces ateliers sur cent trois mille, dissolvez les
ateliers nationaux.

Si vous n'avez pas rsolu que la stagnation des affaires, et puis
celle du travail, et puis la misre, et puis l'inanition, et puis la
guerre civile, et puis la dsolation, deviennent le cortge de la
rpublique, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous n'avez pas rsolu de ruiner les finances, d'craser les
provinces, d'exasprer les paysans, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas que la nation tout entire vous souponne
de faire  dessein planer incessamment l'meute sur l'Assemble
nationale, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas affamer le peuple, aprs l'avoir dmoralis,
dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas tre accuss d'avoir imagin un moyen
d'oppression, d'pouvante, de terreur et de ruine qui dpasse tout ce
que les plus grands tyrans avaient invent, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous n'avez pas l'arrire-pense de dtruire la rpublique en la
faisant har, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas tre maudits dans le prsent, si vous ne voulez
pas que votre mmoire soit excre de gnration en gnration,
dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, vous attirerez sur
la patrie tous les flaux  la fois.

Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, que deviendront
les ouvriers lorsque vous n'aurez plus de pain  leur donner et que
l'industrie prive sera morte?

Si vous conservez les ateliers nationaux dans des desseins sinistres,
la postrit dira de vous: C'est sans doute par lchet qu'ils
proclamaient la rpublique, puisqu'ils l'ont tue par trahison.


64.--LE CAPITAL[79].

[Note 79: _Almanach rpublicain_ pour 1849, 1 vol. in-32. Paris,
Pagnerre.

N'oublions pas qu' cette poque des voix retentissantes prodiguaient
au capital les pithtes d'_infme_ et d'_infernal_.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Qui ne se rappelle le frisson d'pouvante qui fit tressaillir
l'Europe stupfaite, lorsque des voyageurs, revenant de pays
lointains, jetrent  ses oreilles cette nouvelle: L'Inde a vomi sur
le monde le _cholra-morbus_! Il grandit, il s'tend, il s'avance,
dcimant les populations sur son passage, et notre civilisation ne
l'arrtera pas.

Serait-il vrai que la civilisation  son tour, jalouse de la
barbarie, et enfant un flau mille fois plus terrible, un monstre
dvorant, un cancer s'attaquant  ce qu'il y a de plus sacr, au
_travail_, cet aliment de la vie des peuples, un tyran implacable
toujours occup  creuser entre les hommes le gouffre de l'ingalit,
 appauvrir le pauvre pour enrichir le riche,  semer sur ses pas
la misre, l'extnuation, la faim, l'envie, la rage et l'meute, 
remplir incessamment les bagnes, les prisons, les hospices et les
tombeaux, flau plus funeste dans son action continue et ternelle
que le _cholra_ et la _peste_, le CAPITAL, puisqu'il faut l'appeler
par son nom!

En vrit, les hommes ne sont pas prs de s'entendre, car ce mme
Capital que les uns peignent sous des couleurs si odieuses, d'autres,
et je suis du nombre, en font le pain des pauvres, l'universel agent
de l'galit, l'instigateur du progrs, le librateur des classes
laborieuses et souffrantes.

Qui a tort, qui a raison? Ce n'est pas une question de pure
curiosit, car enfin, si le capital est un flau destructeur,
nous devons nous ranger dans les rangs nombreux de ceux qui lui
font une guerre acharne. Si, au contraire, il est le bienfaiteur
de l'humanit, cette guerre insense a cela d'trange que les
assaillants se portent  eux-mmes tous les coups qu'ils dirigent
contre lui.

Qu'est-ce donc que le capital? Quelle est son origine? Quelle est sa
nature? Quelle est sa mission? Quels sont ses lments? Quels sont
ses effets?

Les uns disent: C'est le _sol_, cette source de toute richesse, qui a
t accapar par quelques-uns. D'autres disent: C'est l'_argent_, ce
vil mtal objet de tant de sales cupidits qui ensanglantent la terre
depuis qu'elle est habite.

Assistons  la naissance,  la premire formation du capital; c'est
le moyen de nous en faire une ide juste.

Quand ce hros pacifique ternellement chri de toutes les
gnrations d'enfants, Robinson Cruso, se trouva jet par la
tempte sur une le dserte, le besoin le plus imprieux de notre
fragile nature le fora  poursuivre, au jour le jour, la proie
qui devait l'empcher de mourir. Il aurait bien voulu construire
une hutte, clore un jardin, rparer ses vtements, fabriquer des
armes; mais il s'apercevait que, pour se livrer  ces travaux, il
faut des matriaux, des instruments, et surtout des provisions, car
nos besoins sont gradus de telle sorte qu'on ne peut travailler 
satisfaire les uns que lorsqu'on a _accumul_ de quoi satisfaire les
autres. Et-il vcu pendant l'ternit tout entire, jamais Robinson
n'aurait pu entreprendre la construction d'une hutte ou la confection
d'un outil, s'il n'avait pralablement mis en rserve ou pargn du
gibier ou du poisson.

C'est pourquoi il se disait souvent: Je suis le plus grand
propritaire du monde et le plus misrable des hommes. Le sol n'est
pas pour moi un _capital_. J'aurais sauv du naufrage un sac de louis
que je n'en serais pas plus avanc, l'argent ne serait pas pour moi
un _capital_. Mon travail unique et forc, c'est la chasse. La seule
chose qui pourrait me permettre de passer  d'autres occupations, ce
serait de prendre chaque jour un peu plus de gibier qu'il ne m'en
faut pour la journe, et d'avoir ainsi des _provisions_. Pendant que
je vivrais sur ces provisions, je pourrais fabriquer des armes qui
rendraient ma chasse plus productive, me permettraient d'augmenter
mes provisions, et mettraient mon temps en disponibilit pour des
travaux de plus longue haleine. Je vois bien que le premier des
capitaux, ce sont les _provisions_, le second, les _instruments_.

_Matriaux_, _instruments_, _provisions_, voil le capital de l'homme
isol, trois choses sans lesquelles il est enchan  la poursuite
de la pure subsistance, trois choses sans lesquelles il n'y a pour
lui ni travail ultrieur, ni par consquent progrs possible, trois
choses qui supposent que sa consommation a pu tre moindre que sa
production, qu'une rserve, une pargne a pu tre ralise.

Et voil aussi, pour l'homme en socit, la vraie dfinition du
capital. Le capital d'une nation, c'est la totalit de ses matriaux,
provisions et instruments.

Quand je parle des _matriaux_, je dsigne ceux qui sont le fruit du
travail et de l'pargne. Sans cette condition, ils n'appartiennent
 personne. Sous cette condition, ils appartiennent naturellement 
ceux qui les ont produits, et qui, pouvant les consommer, se sont
abstenus.

Pour faire quoi que ce soit en ce monde, il faut dans une mesure
quelconque une ou deux de ces choses ou les trois runies. Comment
pourrions-nous btir, construire, labourer, tisser, filer, forger,
lire, tudier, si, par le travail et l'pargne, nous n'avions acquis
des matriaux, des instruments et, en tout cas, quelques provisions?

Quand, pendant son travail actuel, un homme consomme du capital qu'il
a lui-mme form, on peut le considrer comme runissant toutes les
qualits de producteur, consommateur, prteur, emprunteur, dbiteur,
crancier, capitaliste, ouvrier; et, le phnomne conomique
s'accomplissant tout entier dans un seul individu, le mcanisme en
est d'une simplicit extrme, ainsi que nous le montre l'exemple de
Robinson.

Mais, si cet homme _use_ des matriaux, instruments et provisions
travaills et pargns par autrui, le phnomne se complique. Il ne
les obtient qu' la suite d'une transaction, et cette transaction
stipule toujours une rmunration en faveur du prteur. Celui qui
emprunte ainsi, pour un an, par exemple, les trois choses sans
lesquelles il ne pourrait rien faire et mourrait de faim, doit-il
autre chose que la simple et intgrale restitution des objets
emprunts? L'affirmative me parat incontestable, et elle a t
telle pour tous les hommes depuis le commencement du monde jusqu'
Proudhon. En effet, si Robinson se prive aujourd'hui d'une partie de
sa nourriture, s'il met du gibier de ct, afin de pouvoir se livrer
demain  un travail plus profitable que la chasse, et si Vendredi lui
emprunte ce gibier, il est clair qu'il ne pourra l'obtenir moyennant
la simple restitution,  moins que, pour rendre service, Robinson ne
veuille s'infliger  lui-mme un dommage. La base de la transaction
sera celle-ci:

Robinson prtera, s'il calcule que sa journe du lendemain employe
 la chasse, plus la rtribution stipule, lui vaudront mieux que le
travail qu'il se proposait de faire.

Vendredi empruntera, s'il calcule que le travail auquel cet emprunt
lui permet de se livrer, dduction faite de la rtribution stipule,
lui vaudra encore mieux que celui auquel il serait rduit sans cet
emprunt.

Ainsi on peut affirmer qu'il y a dans le capital le principe d'une
rmunration. Puisqu'il est avantageux  celui qui l'a form,
celui-ci ne peut tre justement tenu de le cder sans compensation.

Cette compensation prend des noms fort divers selon la nature de
l'objet prt. Si c'est une maison, on l'appelle _loyer_; si c'est
une terre, _fermage_, etc.

Dans les socits compliques, il est rare que le prteur ait
justement la chose dont l'emprunteur a besoin. C'est pourquoi le
prteur convertit son capital (matriaux, instruments et provisions)
en numraire, et il prle l'argent  l'emprunteur qui peut alors se
procurer le genre de matriaux, instruments et provisions qui lui
sont ncessaires. La rtribution du capital prt sous cette forme
s'appelle _intrt_.

Comme la plupart des prts exigent pour la commodit, cette double
conversion pralable du capital en numraire et du numraire en
capital, on a fini par confondre le capital avec le numraire. C'est
une des plus funestes erreurs en conomie politique.

L'argent n'est qu'un moyen de faire passer les choses, les
_ralits_, d'une main  l'autre. Aussi, souvent de simples billets,
de simples revirements de comptes suffisent. Combien donc ne se
fait-on pas illusion, quand on croit augmenter les matriaux, les
instruments et les provisions du pays en augmentant l'argent et les
billets!

Naturellement nous venons tous au monde sans capital, ce que l'on
est trop port  oublier. Les uns en reoivent beaucoup de leur pre,
les autres un peu, d'autres pas du tout.

Ces derniers seraient comme Robinson dans son le, si personne avant
eux et autour d'eux n'avait _travaill_ et _pargn_.

Ils sont donc forcs d'emprunter, ce qui, nous l'avons vu, signifie
travailler sur des matriaux, avec des instruments, et en vivant de
provisions que d'autres ont produites et pargnes,--et en payant
pour cela une rtribution.

Cela pos, quel est leur intrt? C'est que cette rtribution leur
soit aussi peu onreuse que possible; c'est--dire que la part 
cder sur le travail pour l'usage du capital se restreigne dans des
limites de plus en plus troites. Plus sera rduite, en effet, cette
part que le capitaliste prlve sur le proltaire, plus celui-ci sera
en mesure d'_pargner_  son tour, de former du capital.

Oui, que le proltaire le sache et qu'il en reste bien convaincu, son
intrt, son intrt dominant et fondamental, c'est que le capital
abonde autour de lui, c'est que le pays regorge de _matriaux_,
d'_instruments_ et de _provisions_, car ces choses aussi se font
concurrence entre elles. Plus il y en a dans le pays, moins on
exige de rtribution de ceux  qui on les prte. Le proltaire est
intress  pouvoir mettre ses bras aux enchres,  pouvoir quitter
un capitaliste exigeant pour un autre plus facile.

Quand les capitaux abondent, le salaire hausse: cela est aussi sr
qu'il est sr que le plateau d'une balance baisse quand on y jette
des poids.

Proltaires, ne vous en laissez pas imposer. Rien n'est plus beau,
plus doux que la _fraternit_. Elle peut gurir bien des maux
partiels, jeter du baume sur bien des plaies. Mais ce qu'elle ne peut
faire, c'est de hausser le taux gnral des salaires. Non, elle
ne peut pas le faire, parce que ni les mots, ni les sentiments, ni
les voeux ne peuvent faire qu'une quantit donne d'_instruments_
et de _matriaux_ donne plus d'ouvrage, qu'une quantit donne de
_provisions_ donne  chacun une part plus grande.

On vous dit que le capital tire  lui le plus clair des profits. Oui,
quand il est rare; non, quand il est abondant.

On vous dit que le capital fait concurrence au travail: c'est
plus qu'une erreur, c'est une absurdit ridicule. L'abondance des
instruments et des matriaux ne peut nuire au travail; l'abondance
des provisions ne peut irriter les besoins.

Les travailleurs se font concurrence entre eux; le travail se fait
concurrence  lui-mme.

Les capitalistes se font concurrence entre eux; le capital se fait
concurrence  lui-mme.

Voil la vrit. Mais dire que le capital fait concurrence au
travail, c'est dire que le pain fait concurrence  la faim, que la
lumire fait obstacle  la vue.

Et s'il est vrai, proltaires, que vous n'ayez qu'une planche de
salut, qui est l'accroissement indfini du capital, l'accumulation
incessante des _matriaux_, _instruments_ et _provisions_, que
devez-vous dsirer?

C'est que la socit soit dans les conditions les plus favorables 
cet accroissement,  cette accumulation.

Quelles sont ces conditions?

La premire de toutes c'est la _scurit_. Si les hommes ne sont pas
srs de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas, ils
n'accumulent pas. Dans un rgime d'incertitude et de frayeur, le
capital ancien se cache, se dissipe ou dserte, le capital nouveau ne
se forme pas. La masse des provisions s'brche, la part de chacun
diminue,  commencer par la vtre. Demandez donc au gouvernement
scurit, et aidez-le  la fonder.

La seconde c'est la _libert_. Quand on ne peut travailler
librement, on travaille moins, la part de l'pargne est moindre, le
capital ne s'accrot pas en proportion du nombre des bras, le salaire
baisse et la misre vous dcime. Alors, la charit elle-mme est un
vain remde, sinon pour quelques individus, au moins pour les masses;
car, si elle a des mrites immenses, elle n'a pas, comme le travail,
celui de multiplier les pains.

La troisime c'est l'_conomie_. Quand toutes les pargnes annuelles
d'une nation sont dissipes par les folies de son gouvernement ou par
le luxe des particuliers, le capital ne peut grossir.

Franais, faut-il le dire? notre chre patrie brille aux yeux des
peuples par des qualits minentes; mais ce n'est pas parmi nous
qu'il faut chercher ces trois conditions essentielles pour la
formation des capitaux: _scurit_, _libert_, _conomie_. C'est l,
et l seulement, qu'est la cause du pauprisme.


65.--PROFESSION DE FOI D'AVRIL 1849.

MES CHERS COMPATRIOTES,

Vous m'avez donn un mandat qui touche  son terme. Je l'ai rempli
dans l'esprit qui me l'a fait donner.

Rappelez-vous les lections de 1848. Que vouliez-vous?

Quelques-uns d'entre vous avaient salu avec transport l'avnement
de la Rpublique; d'autres ne l'avaient ni provoque ni dsire;
d'autres encore la redoutaient. Mais, par un lan de bon sens
admirable, vous vous untes tous dans cette double pense:

1 Maintenir et essayer loyalement la Rpublique;

2 La faire rentrer dans la voie de l'ordre et de la scurit.

L'histoire dira que l'Assemble nationale, au milieu d'immenses
prils, a t fidle  ce programme. En se sparant elle laisse
l'anarchie et la raction vaincues; la scurit rtablie; les utopies
subversives frappes d'impuissance; un gouvernement rgulier;
une Constitution qui admet des perfectionnements ultrieurs; la
paix maintenue; des finances chappes aux plus grands dangers.
Oui, quoique souvent battue par l'orage, _votre_ Assemble a t
l'expression de _votre_ volont. Elle m'apparat comme un miracle
inespr du suffrage universel. La calomnier, c'est vous calomnier
vous-mmes.

Pour moi, je me suis toujours retremp de l'esprit qui vous animait
tous, en avril 1848. Bien souvent, quand, sous la pression de
difficults terribles, je voyais vaciller le flambeau qui devait me
guider, j'ai voqu le souvenir des nombreuses runions o j'avais
comparu devant vous, et je me suis dit: Il faut vouloir ce que mes
commettants ont voulu: La Rpublique honnte.

Compatriotes, je suis forc de vous parler de moi, je me bornerai 
des faits.

Au 23 fvrier, je n'ai pas pris part  l'insurrection. Par hasard,
je me suis trouv  la fusillade de l'htel des Capucines. Pendant
que la foule fuyait perdue, je remontai le courant et, en face de
ce bataillon dont les fusils taient encore chauds, aid de deux
ouvriers, j'ai donn mes soins, pendant cette nuit funbre, aux
victimes mortellement frappes.

Ds le 25, j'ai pu prvoir le dbordement des ides subversives
dont le foyer devait se concentrer bientt au Luxembourg. Pour les
combattre, je fondai un journal. Voici le jugement qu'en porte une
Revue qui me tombe sous la main et qui n'est pas suspecte, elle
est intitule: _Bibliographie catholique, destine aux prtres, aux
sminaires, aux coles, etc._ La Rpublique franaise, feuille qui
a paru le lendemain de la Rvolution; crite avec talent, modration
et sagesse, en opposition au socialisme, au Luxembourg et aux
circulaires.

Survint ce qu'on a appel avec raison la _cure des places_.
Plusieurs de mes amis taient tout-puissants, entre autres M. de
Lamartine, qui m'avait crit quelques jours avant: Si jamais l'orage
me porte au Pouvoir, vous m'aiderez  faire triompher nos ides. Il
m'tait facile d'arriver  de hautes positions; je n'y ai seulement
pas pens.

lu par vous,  la presque unanimit, j'entrai  l'Assemble le 5
mai. Le 15 nous fmes envahis. Ce jour-l mon rle s'est born 
rester  mon poste, comme tous mes collgues.

Nomm membre et vice-prsident du comit des Finances, il fut
bientt manifeste que nous aurions  rsister  une opinion alors
fort accrdite parce qu'elle est fort sduisante. Sous prtexte de
donner satisfaction au peuple, on voulait investir d'une puissance
exorbitante le Gouvernement rvolutionnaire; on voulait que l'tat
suspendt le remboursement des caisses d'pargne et des Bons du
Trsor; qu'il s'empart des chemins de fer, des assurances, des
transports. Le ministre poussait dans cette voie, qui ne me semble
autre chose que la _spoliation rgularise par la loi et excute par
l'impt_. J'ose dire que j'ai contribu  prserver mon pays d'une
telle calamit.

Cependant une collision effroyable tait menaante. Le travail vrai
des ateliers particuliers tait remplac par le travail mensonger
des ateliers nationaux. Le peuple de Paris organis et arm tait
le jouet d'utopistes ignorants et d'instigateurs de troubles.
L'Assemble, force de dtruire une  une, par ses votes, ces
illusions trompeuses, prvoyait le choc et n'avait gure, pour y
rsister, que la force morale qu'elle tenait de vous. Convaincu
qu'il ne suffisait pas de voter, mais qu'il fallait clairer les
masses, je fondai un autre journal qui aspirait  parler le simple
langage du bon sens, et que, par ce motif, j'intitulai _Jacques
Bonhomme_. Il ne cessait de rclamer la dissolution,  tout prix,
des forces insurrectionnelles. La veille mme des Journes de Juin,
il contenait un article de moi sur les ateliers nationaux[80]. Cet
article, placard sur tous les murs de Paris, fit quelque sensation.
Pour rpondre  certaines imputations, je le fis reproduire dans les
journaux du Dpartement.

[Note 80: _Jacques Bonhomme_, n du 20 au 23 juin; au prsent volume,
p. 246.

                                                    (_Note de l'd._)]

La tempte clata le 24 juin. Entr des premiers dans le faubourg
Saint-Antoine, aprs l'enlvement des formidables barricades
qui en dfendaient l'accs, j'y accomplis une double et pnible
tche: Sauver des malheureux qu'on allait fusiller sur des indices
incertains; pntrer dans les quartiers les plus carts pour y
concourir au dsarmement. Cette dernire partie de ma mission
volontaire, accomplie au bruit de la fusillade, n'tait pas sans
danger. Chaque chambre pouvait cacher un pige; chaque fentre,
chaque soupirail pouvait masquer un fusil.

Aprs la victoire, j'ai prt un concours loyal  l'administration du
Gnral Cavaignac, que je tiens pour un des plus nobles caractres
que la Rvolution ait fait surgir. Nanmoins, j'ai rsist  tout
ce qui m'a paru mesure arbitraire, car je sais que l'exagration
dans le succs le compromet. L'empire sur soi-mme, la modration
en tous sens, telle a t ma rgle, ou plutt mon instinct. Au
faubourg Saint-Antoine, d'une main je dsarmais les insurgs, de
l'autre je sauvais les prisonniers. C'est le symbole de ma conduite
parlementaire.

Vers cette poque, j'ai t atteint d'une maladie de poitrine qui,
se combinant avec l'immensit de l'enceinte de nos dlibrations, m'a
interdit la tribune. Je ne suis pas pour cela rest oisif. La vraie
cause des maux et des dangers de la socit rsidait, selon moi,
dans un certain nombre d'ides errones, pour lesquelles ces classes
qui ont pour elle le nombre et la force s'taient malheureusement
enthousiasmes. Il n'est pas une de ces erreurs que je n'aie
combattues. Certes, je savais que l'action qu'on cherche  exercer
sur les causes est toujours trs-lente, qu'elle ne suffit pas quand
le danger fait explosion. Mais pourriez-vous me reprocher d'avoir
travaill pour l'avenir, aprs avoir fait pour le prsent tout ce
qu'il m'a t possible de faire?

Aux doctrines de Louis Blanc, j'ai oppos un crit intitul:
_Individualisme et Fraternit_[81].

[Note 81: Je n'ai pas dcouvert qu'on ait jamais imprim un travail
de Bastiat sous le titre d'_Individualisme et Fraternit_. A-t-il,
par mgarde, dsign l'bauche reproduite ci-aprs (n 76) comme
un travail publi? Aurait-il achev cette bauche pour quelque
publication qui me soit reste inconnue? Je ne sais  quelle
conjecture m'arrter.

                                                    (_Note de l'd._)]

La Proprit est menace dans son principe mme; on cherche  tourner
contre elle la lgislation: je fais la brochure: _Proprit et loi_.

On attaque cette forme de Proprit particulire qui consiste
dans l'appropriation individuelle du sol: je fais la brochure:
_Proprit et spoliation_, laquelle, selon les conomistes anglais et
amricains, a jet quelque lumire sur la difficile question de la
_rente des terres_.

On veut fonder la fraternit sur la contrainte lgale; je fais la
brochure: _Justice et Fraternit_.

On ameute le travail contre le capital; on berce le Peuple de la
chimre de la _Gratuit du crdit_; je fais la brochure: _Capital et
rente_.

Le communisme nous dborde. Je l'attaque dans sa manifestation la
plus pratique, par la brochure: _Protectionisme et Communisme_.

L'cole purement rvolutionnaire veut faire intervenir l'tat en
toutes choses et ramener ainsi l'accroissement indfini des impts;
je fais la brochure intitule: _l'tat_, spcialement dirige contre
le manifeste montagnard.

Il m'est dmontr qu'une des causes de l'instabilit du Pouvoir
et de l'envahissement dsordonn de la fausse politique, c'est la
guerre des Portefeuilles; je fais la brochure: _Incompatibilits
parlementaires_.

Il m'apparat que presque toutes les erreurs conomiques qui dsolent
ce pays proviennent d'une fausse notion sur les fonctions du
numraire; je fais la brochure: _Maudit argent_.

Je vois qu'on va procder  la rforme financire par des procds
illogiques et incomplets; je fais la brochure: _Paix et libert, ou
le Budget Rpublicain_.

Ainsi, dans la rue par l'action, dans les esprits par la controverse,
je n'ai pas laiss chapper une occasion, autant que ma sant me
l'a permis, de combattre l'erreur, qu'elle vnt du Socialisme ou du
Communisme, de la Montagne ou de la Plaine.

Voil pourquoi j'ai d voter quelquefois avec la gauche, quelquefois
avec la droite; avec la gauche quand elle dfendait la libert et
la rpublique, avec la droite quand elle dfendait l'ordre et la
scurit.

Et si l'on me reproche cette prtendue double alliance, je rpondrai:
je n'ai fait alliance avec personne, je ne me suis affili  aucune
coterie, J'ai vot, dans chaque question, selon l'inspiration de ma
conscience. Tous ceux qui ont bien voulu lire mes crits,  quelque
poque qu'ils aient t publis, savent que j'ai toujours eu en
horreur les majorits et les oppositions systmatiques.

Est arrive l'lection du Prsident de la Rpublique. Nous tions
encore en face de grands dangers, entre autres la guerre extrieure.
Je ne savais ce qu'on pouvait attendre de Napolon, je savais ce
qu'on pouvait attendre de Cavaignac, qui s'tait prononc pour la
Paix. J'ai eu mes prfrences, je les ai loyalement exprimes.
C'tait mon droit, c'tait mme mon devoir, de dire ce que je faisais
et pourquoi je le faisais. C'est  cela que je me suis born. Le
suffrage universel m'a donn tort. Je me suis ralli comme je le
devais  sa volont toute-puissante. Je dfie qu'on me signale
un vote d'opposition systmatique  l'lu du 20 dcembre. Je me
considrerais comme un factieux, si j'entravais, par une rancune
ridicule, la grande et utile mission qu'il a reue du Pays.

Comme membre du Comit des finances et plus tard de la commission
du Budget, j'ai travaill, autant que l'tat de nos finances le
permettait, aux rformes qui, vous le savez, ont toujours t le
but de mes efforts. J'ai concouru  la rduction de l'impt du sel
et de la poste. Membre de la Commission des boissons, nous avions
prpar une rforme radicale, que les moments compts de l'Assemble
ajournent  un autre temps. J'ai fortement insist pour la diminution
de l'arme, et j'aurais voulu arriver  adoucir la dure loi du
recrutement.

Sur la question de la dissolution de l'Assemble, je n'ai jamais
vari. Faire les lois organiques indispensables  la mise en oeuvre
de la constitution, rien de plus, rien de moins.

Compatriotes, voil mes actes, je les livre  votre impartialit.

Si vous jugez  propos de me rlire, je vous dclare que je
persvrerai dans la ligne que vous m'avez trace, en avril 1848:
_Maintenir la Rpublique; fonder la scurit_.

Que si, sous l'influence des jours mauvais que vous avez traverss,
vous avez conu d'autres ides, d'autres esprances, si vous voulez
poursuivre un but nouveau et tenter de nouvelles aventures, alors je
ne puis plus tre votre mandataire; je ne renoncerai pas  l'oeuvre
que nous avons entreprise en commun, au moment de recueillir le fruit
de nos efforts. La scurit est sans doute le premier besoin de notre
poque et le premier des biens en tous temps. Mais je ne puis croire
qu'on la fonde d'une manire solide par l'abus du triomphe, par
l'irritation, par la violence, par les emportements de la raction.
Celui que vous honorerez de vos suffrages n'est pas le reprsentant
d'une classe mais de toutes. Il ne doit pas oublier qu'il y a de
grandes souffrances, de profondes misres, de criantes injustices
dans le pays. Comprimer, toujours comprimer, cela n'est ni juste, ni
mme prudent. Rechercher les causes de la souffrance, y apporter tous
les remdes compatibles avec la justice, c'est un devoir aussi sacr
que celui de maintenir l'ordre. Sans doute il ne faut pas transiger
avec la vrit; il ne faut pas flatter les esprances chimriques,
il ne faut pas cder aux prjugs populaires, et moins que jamais,
quand ils se manifestent par l'insurrection. Mes actes et mes crits
sont l pour tmoigner que, sous ce rapport, on n'a pas de reproche
 me faire. Mais qu'on ne me demande pas non plus de m'abandonner 
des mouvements de colre et de haine contre des frres malheureux
et gars, que leur ignorance expose trop souvent  de perfides
suggestions. Le devoir d'une assemble nationale, mane du suffrage
universel, est de les clairer, de les ramener, d'couter leurs
voeux, de ne leur laisser aucun doute sur son ardente sympathie.
AIMER, C'EST TOUTE LA LOI, a dit un grand aptre. Nous sommes  une
poque o cette maxime est aussi vraie en politique qu'en morale.

Je suis, chers compatriotes, votre dvou.


66.--RAPPORT PRSENT AU CONSEIL GNRAL DES LANDES, SESSION DE 1849,
SUR LA QUESTION DES COMMUNAUX.

MESSIEURS,

Vous avez renvoy  votre troisime Commission la question des
communaux. Elle m'a charg de vous faire son rapport. Qu'il me soit
permis de regretter que ce travail n'ait pu tre achev par celui de
vos collgues[82], qui, l'anne dernire, l'avait si bien commenc.

[Note 82: M. Victor Lefranc.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Deux ides diamtralement opposes ont toujours domin dans cette
question.

Les uns, frapps du spectacle de strilit qu'offrent partout ces
terres fltries du nom de _vagues_ et _vaines_, sachant, d'ailleurs,
que ce qui est  tous est bien exploit par tous, mais n'est soign
par personne, ont hte de voir le domaine commun passer dans le
domaine priv et invoquent, pour la ralisation de leur systme, le
secours de la loi.

D'autres font observer que l'agriculture et, par consquent, tous
les moyens d'existence de ce pays reposent sur le communal. Ils
demandent ce que deviendrait le domaine priv sans les ressources du
domaine commun.  moins qu'on ne trouve un assolement qui permette
de se passer d'engrais (rvolution agricole qui n'est pas prs de
s'accomplir) ils considrent l'alination comme une calamit publique
et, pour la prvenir, ils invoquent, eux aussi, le secours de la loi.

Il a sembl  votre Commission que ni l'une ni l'autre de ces
conclusions ne tenaient assez compte d'un fait qui domine toute la
matire, et simplifie beaucoup la tche du lgislateur. Le fait,
c'est la proprit devant laquelle le lgislateur lui-mme doit
s'incliner.

En effet, demander si la loi doit _forcer_, ou si elle doit
_empcher_ les alinations, n'est-ce pas commencer par donner aux
communes le droit de proprit?

Nous avons t frapps du peu de cas qu'on fait de ce droit, soit
dans les questions poses par les Ministres, soit dans les rponses
manes du Conseil, antrieurement  la rvolution de fvrier.

Voici comment la circulaire ministrielle tablissait le problme en
1846:

Quel est le meilleur emploi  faire des communaux? Faut-il les
laisser tels qu'ils sont aujourd'hui? Ou les louer  court ou long
bail? Ou les partager, ou les vendre?

Est-ce l une question qu'on puisse faire quand il s'agit d'une
proprit,  moins qu'on ne la nie?

Et quelle a t la rponse du Conseil?

Aprs avoir parl en termes justificatifs, presque laudatifs des
anciens moyens d'appropriation, tels que la perprise et l'usurpation,
moyens qui n'existent plus aujourd'hui, il concluait  la ncessit
d'aliner, et ajoutait:

Le consentement des Conseils municipaux qui, nanmoins, seront
toujours consults, ne serait pas absolument indispensable pour
l'alination des communaux  l'tat de landes ou vacants....

Et plus loin:

Le Conseil municipal serait consult sur la ncessit d'aliner,
et, _quel que ft son avis_, la proposition _communique_ au Conseil
d'arrondissement, soumise au Conseil gnral, et par celui-ci
approuve, motiverait l'ordonnance qui autoriserait l'acte de vente?

Il faut avouer que ce dialogue entre le Ministre et le Conseil
mconnaissait entirement le droit de proprit. Or, il est
dangereux de laisser croire que ce droit s'efface devant la volont
du lgislateur. Sans doute, on invoquait des raisons de bien public
et de progrs; mais n'invoquaient-ils pas aussi ces raisons, ceux
qu'on a vus depuis faire si bon march de la proprit prive?

Et ici il tait d'autant plus fcheux que le droit de la commune
ft perdu de vue, que c'est prcisment dans ce droit que rside la
solution des nombreuses difficults qui se rattachent  la question
des communaux.

Quelle est, en effet, la principale de ces difficults? C'est
l'extrme diffrence que l'on observe entre les situations et les
intrts des localits diverses. On voudrait bien faire une loi
gnrale; mais quand on met la main  l'oeuvre, on se heurte contre
l'impossible et l'on commence  comprendre qu'il faudrait, pour
satisfaire  toutes les ncessits, faire autant de lois qu'il y a de
communes. Pourquoi? Parce que chaque commune, selon ses antcdents,
ses mthodes agricoles, ses besoins, ses usages, l'tat de ses
communications, la valeur vnale des terres, a, relativement  ses
communaux, des intrts diffrents.

La dlibration du Conseil gnral de 1846 en convenait en ces termes:

Le dveloppement des considrations qui doivent dcider  consulter,
pour chaque dpartement et chaque commune, la situation des intrts
particuliers, conduirait trop loin. On se contente d'noncer, ici,
que rien n'est possible si cette premire loi n'est pas observe;
c'est surtout en cette matire que l'usage local doit tenir une
grande place dans la loi, et que la loi elle-mme, dans ses
dispositions capitales, doit laisser une grande libert et une grande
autorit aux corps lectifs chargs de reprsenter ou de protger la
commune.

L'impossibilit de faire une loi gnrale ressort,  chaque page, du
rapport que vous fit l'anne dernire M. Lefranc.

Parmi les destinations que l'on peut donner  nos biens communaux,
disait-il, il faut, dans chaque dpartement, choisir celle qui
permettra, ici le desschement et l'irrigation, l, les transports
faciles et prompts; dans les Landes, les semis et les plantations;
dans la Chalosse, le perfectionnement de l'agriculture, etc.

En vrit, il me semble que cela veut dire: puisqu'il y a autant
d'intrts distincts que de communes, laissons chaque commune
administrer son communal. En d'autres termes, ce qu'il y a  faire,
ce n'est pas de violer la proprit communale, mais de la respecter.

Alors, celle qui n'a que les communaux indispensables  la
dpaissance des troupeaux ou  la confection des engrais, les gardera.

Celle qui a plus de landes qu'il ne lui en faut, les vendra, les
affermera, les mettra en valeur, suivant les circonstances et
l'occasion.

N'est-il pas heureux que, dans cette occasion, comme dans bien
d'autres, le respect du droit, en harmonie avec l'utilit publique,
soit, en dfinitive, la meilleure solution.

Cette solution paratra bien simple; trop simple peut-tre. Nous
sommes enclins, de nos jours,  vouloir faire des expriences sur
les autres. Nous ne souffrons pas qu'ils dcident pour eux-mmes,
et quand nous avons enfant une thorie, nous cherchons  la faire
prvaloir, pour aller plus vite, par mesure coercitive. Laisser les
communes disposer de leurs communaux, cela paratra une folie aux
partisans comme aux adversaires de l'amlioration. Les communes sont
routinires, diront les premiers, elles ne voudront jamais vendre;
elles sont imprvoyantes, diront les autres, et ne sauront rien
garder.

Ces deux craintes se dtruisent l'une par l'autre. Rien d'ailleurs ne
les justifie.

En premier lieu, le fait prouve que les communes ne font pas
 l'alination une opposition absolue. Depuis dix ans, plus de
quinze mille hectares ont pass dans le domaine priv, et l'on peut
prvoir que le mouvement s'acclrera avec le perfectionnement de la
viabilit, l'accroissement de la population et la hausse de la valeur
vnale des terres.

Quant  la crainte de voir les communes s'empresser de se dpouiller,
elle est plus chimrique encore. Toutes les fois que le zle
administratif s'est tourn vers les alinations, n'a-t-il pas
rencontr la rsistance des communes? N'est-ce pas cette rsistance,
dite routinire, qui provoque incessamment le lgislateur et toutes
nos dlibrations? M. Lefranc ne vous rappelait-il pas, l'anne
dernire, que la Convention elle-mme n'avait pu faire prvaloir
dans ce pays un mode d'alination qui devait sembler bien sduisant
aux communiers: _le partage!_ Je ne puis me refuser  citer ici les
paroles de notre collgue:

Pour qu'un lgislateur, aussi puissant dans son action, aussi
radical dans sa volont, que l'tait le lgislateur de 1793, ait
hsit  prescrire le partage d'une manire uniforme, et  violenter
ce qu'il appelait les ides rtrogrades des provinces, il fallait
qu'il et le sentiment intime, invincible, d'un droit sacr, d'un
intrt puissant, d'une ncessit imprieuse, cachs sous la routine
des traditions. Pour que des populations aussi violemment entranes
dans le courant rvolutionnaire n'aient pas, d'une manire presque
unanime, trouv, dans leur sein, un tiers des voix amies de la
nouveaut, dsireuses d'une satisfaction immdiate et personnelle,
oublieuses,  ce prix, de l'intrt et du droit du communal, dcides
 introduire, au milieu des rsistances, le niveau d'une loi
uniforme, il fallait que l'tat de choses qu'on voulait dtruire et
sa raison d'tre ailleurs que dans la routine et dans l'ignorance.

D'aprs ce qui prcde, Messieurs, vous pressentez la conclusion:
que la loi  intervenir se borne  reconnatre aux communes leur
droit de proprit avec toutes ses consquences.

Mais la proprit communale n'est pas place sous la seule sauvegarde
des Conseils municipaux. Ces Conseils se renouvellent frquemment.
Il peut se rencontrer dans l'un d'eux une majorit qui soit le
produit d'une surprise momentane, surtout sous l'empire d'une loi
toute nouvelle, et qui est, pour ainsi dire,  l'tat d'exprience.
Il ne faut pas qu'une intrigue puisse entraner pour la commune un
dommage irrmdiable. Encore que les conseillers municipaux soient
les administrateurs naturels des communaux, il a sembl  votre
commission, qu' l'gard des mesures importantes, comme serait
l'alination par grandes masses, le Conseil gnral pouvait tre arm
d'un veto suspensif, sans que le droit de proprit ft compromis. Il
aurait le droit d'ajourner l'excution de la dlibration du conseil
municipal, jusqu' ce qu'une lection et mis les habitants de la
commune  mme de faire connatre leur opinion sur l'importance de la
mesure.

Nous ne pouvons terminer ce rapport sans attirer votre attention
sur l'opinion qui a t mise par M. le Prfet[83], non que
nous partagions en tout ses vues, mais parce qu'elles respirent
les sentiments les plus gnreux envers les classes pauvres, et
tmoignent de toute sa sollicitude pour le bien public.

[Note 83: M. Adolphe de Lajonkaire.]

M. le Prfet fonde de grandes esprances sur le communal, non
comme moyen d'accrotre la richesse du pays, car il convient que
l'appropriation personnelle remplit mieux ce but, mais comme moyen de
l'galiser.

Il est difficile de comprendre, je l'avoue, comment il peut se faire
que l'exploitation du commun, si elle donne moins de bl, moins de
vin, moins de laine, moins de viande que l'appropriation personnelle,
arrive nanmoins  ce rsultat, de faire que tous, et mme les
pauvres, soient mieux pourvus de toutes choses.

Je ne veux pas discuter ici cette thorie, mais je dois faire
remarquer ceci: la foi de M. le Prfet dans la puissance du communal
est telle qu'il se prononce, non-seulement pour l'inalinabilit
absolue, mais encore pour la formation d'un communal l o il n'y en
a plus. Quoi donc! entrerons-nous maintenant dans la voie de faire
passer le domaine priv dans le domaine commun, lorsque tant d'annes
ont t consacres par l'Administration  faire passer le domaine
commun dans le domaine priv?

Rien n'est plus propre, ce me semble,  nous donner confiance en la
solution que nous vous avons prsente: le respect de la proprit
avec toutes ses consquences. Il faut que la loi s'arrte l o
elle rencontre le droit qu'elle est charge de maintenir et non de
dtruire. Car enfin, si pendant une srie d'annes la loi force
l'alination du communal, parce que cette ide prvaut: Que le
communal est nuisible; et si pendant une autre srie d'annes la loi
force la reconstitution du communal, parce qu'on pense qu'il est
utile; que deviendront les pauvres habitants des campagnes? Il faudra
donc qu'ils soient pousss dans des directions opposes, par une
force extrieure et selon la thorie du jour?

Ceci vous avertit que la question est mal pose, quand on demande:
Que faut-il faire du communal? Ce n'est pas au lgislateur, mais au
propritaire, qu'il appartient d'en disposer.

Mais la commission s'associe pleinement aux vues de M. le Prfet,
quand il parle de l'utilit qu'il y aurait, pour les communes, 
mettre en valeur les terres vagues qui ne sont pas indispensables
aux besoins de l'agriculture. Le conseil secondera, sans doute,
ses efforts dans ce sens, et le pays le rcompensera par sa
reconnaissance.

Par ces motifs, la troisime commission me charge de vous soumettre
le projet de dlibration suivante:

Le Conseil gnral pense qu'une loi sur les communaux ne peut faire
autre chose que de reconnatre ce genre de proprits et de rgler le
mode de leur administration;

Il estime que le Conseil municipal doit tre naturellement charg de
cette administration, au nom des habitants de la commune;

Il est d'avis que, dans le cas o le Conseil municipal aurait vot
une alination, le Conseil gnral doit avoir le droit de suspendre,
s'il le juge utile, l'effet de ce vote, jusqu' ce qu'il soit
confirm par le Conseil municipal de l'lection suivante.




BAUCHES


67.--SOPHISMES LECTORAUX.

Je suis engag.

Je ne nomme pas M. tel, parce qu'il ne m'a pas demand mon suffrage.

Je vote pour M. tel, parce qu'il m'a rendu service.

Je vote pour M. tel, parce qu'il a rendu des services  la France.

Je vote pour M. tel, parce qu'il m'a promis un service.

Je vote pour M. tel, parce que je dsire une place.

Je vote pour M. tel, parce que je crains pour ma place.

Je vote pour M. tel, parce qu'il est du Pays.

Je vote pour M. tel, parce qu'il n'est pas du Pays.

Je vote pour M. tel, parce qu'il _parlera_.

Je vote pour M. tel, parce que s'il n'est pas nomm, notre prfet ou
notre sous-prfet seront destitus.

Chacun de ces sophismes a son caractre spcial, mais il y a aussi
au fond de chacun d'eux quelque chose qui leur est commun et qu'il
s'agit de dmler.

Tous reposent sur cette double donne:

_L'lection se fait dans l'intrt du candidat._

_L'lecteur est propritaire exclusif d'une chose,  savoir: son
suffrage, dont il peut disposer  sa guise et en faveur de qui il
l'entend._

La fausset de cette doctrine et l'application qui en est faite
journellement ressortiront de l'examen auquel nous allons nous
livrer.


I.--Je ne vote pas pour M. A., parce qu'il ne m'a pas rclam mon
suffrage.

Ce sophisme, comme tous les autres, repose sur un sentiment qui, en
lui-mme, n'est pas rprhensible, sur le sentiment de la dignit
personnelle.

Il est rare en effet que les paradoxes par lesquels les hommes s'en
imposent  eux-mmes, pour s'encourager  une action mauvaise, soient
compltement faux. C'est un tissu dans lequel on aperoit toujours
quelques fils de bon aloi. Il y a toujours en eux quelque chose de
vrai, et c'est par ce ct qu'ils en imposent. S'ils taient faux de
tous points, ils ne feraient pas tant de dupes.

Celui que nous examinons revient  ceci:

M. A. aspire  la dputation. La dputation est le chemin des
honneurs et de la fortune. Il sait que mon suffrage peut concourir
 sa nomination. C'est bien la moindre chose qu'il me le demande.
S'il fait le fier, je ferai le fier  mon tour; et quand je consens 
disposer en faveur de quelqu'un d'une chose aussi prcieuse que mon
vote, j'entends qu'on m'en sache gr, qu'on ne ddaigne pas de venir
chez moi, d'entrer en relation avec moi, de me serrer la main, etc.,
etc.

Il est bien clair que l'lecteur qui raisonne ainsi tombe dans la
double erreur que nous avons signale.

1 Il croit que son vote est donn pour l'utilit du candidat.

2 Il pense, qu'en fait de services, il est le matre d'en rendre 
qui il lui plat.

En un mot, il fait abstraction des biens et des maux publics qui
peuvent rsulter de son choix.

Car s'il avait prsent  l'esprit que le but de tout le mcanisme
lectoral est de faire arriver  la Chambre des Dputs consciencieux
et dvous, il ferait probablement le raisonnement contraire et
dirait:

Je voterai pour M. A. par ce motif, entre autres, qu'il ne m'a pas
demand mon suffrage!

En effet, aux yeux de qui ne perd pas de vue l'objet de la
dputation, je ne crois pas qu'il puisse s'lever de plus forte
prsomption contre un candidat que son empressement  quter des
suffrages.

Car enfin, qui pousse cet homme  venir me tourmenter jusque chez
moi,  s'efforcer de me prouver que je dois lui donner ma confiance?

Lorsque je sais que tant de Dputs, deux boules  la main, ont fait
la loi aux ministres et se sont fait adjuger de bonnes places, ne
dois-je pas craindre que ce candidat n'ait pas autre chose en vue,
qui vient, quelquefois de l'autre extrmit du Royaume, implorer la
confiance de gens qu'il ne connat pas?

On peut sans doute tre trahi par le Dput qu'on a spontanment
choisi. Mais si nous, lecteurs, allons chercher un homme dans sa
retraite (et nous ne pouvons l'y aller chercher que parce que sa
rputation d'intgrit est parfaitement tablie), si nous l'arrachons
 sa solitude pour l'investir d'un mandat qu'il ne demandait pas,
ne mettrons-nous pas de notre ct toutes les chances possibles de
dposer ce mandat en des mains pures et fidles?

Si cet homme et voulu faire une affaire de la Dputation, il
l'aurait recherche. Il ne l'a pas fait, donc il n'a point de funeste
arrire-pense.

D'ailleurs celui  qui la dputation est spontanment dfre,
comme le libre tmoignage de la confiance gnrale et de l'estime
universelle, celui-l doit se sentir tellement honor, tellement
reconnaissant envers sa propre renomme, qu'il se gardera de la
ternir.

Et, aprs tout, ne serait-il pas bien naturel que les choses se
passassent ainsi?

De quoi est-il question? S'agit-il de rendre service  M. un tel, de
le favoriser, de le mettre sur le chemin de la fortune?

Non, il s'agit de nous donner un mandataire qui ait notre confiance.
Ne serait-il pas bien simple que nous nous donnassions la peine de le
chercher?

Il s'agissait d'une importante tutelle. Un nombreux conseil de
famille tait runi dans le prtoire. Un homme arrive hors d'haleine,
couvert de sueur, aprs avoir crev plusieurs chevaux. Nul ne le
connat personnellement. Tout ce que l'on en sait, c'est qu'il
gre au loin les proprits des mineurs et que bientt il va avoir
des comptes  rendre. Cet homme supplie qu'on le nomme tuteur. Il
s'adresse aux parents paternels, et puis aux parents maternels, Il
fait longuement son propre loge; il parle de sa probit, de sa
fortune, de ses alliances; il prie, il promet, il menace. On lit
sur ses traits une anxit profonde, un dsir immodr de russir.
Vainement lui objecte-t-on que la tutelle est trs-charge; qu'elle
prendra beaucoup sur le temps, sur la fortune, sur les affaires de
celui  qui elle sera impose.--Il lve toutes les difficults. Son
temps, il ne demande pas mieux que de le consacrer au service des
pauvres orphelins;--sa fortune, il est prt  en faire le sacrifice,
tant il se sent dans le coeur un dsintressement hroque;--ses
affaires, il les verra pricliter d'un oeil stoque, pourvu que
celles des mineurs prosprent en ses mains.--Mais vous grez leur
fortune.--Raison de plus; je me rendrai des comptes  moi-mme, et
qui est plus en mesure de les examiner que celui qui les a faits?

Je le demande, le conseil de famille agirait-il d'une manire
raisonnable en confiant  ce solliciteur empress les fonctions
qu'il demande?

N'agirait-il pas plus sagement d'en investir un parent connu par sa
probit, son exactitude, surtout s'il se rencontrait que ce parent
et avec les mineurs des intrts identiques, en sorte qu'il ne pt
leur faire ni bien ni mal sans en recueillir sa part?.............


II.--Je vote pour M. A., parce qu'il m'a rendu un service.

La reconnaissance, a-t-on dit, est la seule vertu dont on ne puisse
pas abuser.--C'est une erreur. Il y a un moyen fort usit d'en
abuser, c'est d'acquitter, _aux dpens d'autrui_, la dette qu'elle
nous impose.

Je ne disconviens pas qu'un lecteur qui a reu de frquents
tmoignages de bienveillance de la part d'un candidat, dont il ne
partage pas les opinions, se trouve dans une des positions les plus
dlicates, et les plus pnibles, si ce candidat a l'impudeur de lui
demander son suffrage. L'ingratitude est en elle-mme une chose
qui rpugne; aller jusqu' en faire, pour ainsi dire, un talage
officiel, cela peut devenir un vritable supplice.--Vous aurez beau
colorer cette dfection par les motifs politiques les mieux dduits,
il y a au fond de la conscience universelle un instinct qui vous
condamnera.--C'est que les moeurs politiques n'ont pas fait ni pu
faire les mmes progrs que la morale prive. C'est que le public
voit toujours dans votre suffrage une proprit dont vous pouvez
disposer, et il vous blmera de ne pas le laisser diriger par une
vertu aussi populaire, aussi honorable que la reconnaissance.

Cependant examinons.

La question, telle qu'elle se pose en France, devant le corps
lectoral, est le plus souvent tellement complexe, qu'elle laisse, ce
semble, une grande latitude  la conscience. Il y a deux candidats:
l'un est pour le ministre, l'autre pour l'opposition.--Oui, mais si
le ministre a fait bien des fautes, l'opposition a bien des torts
aussi. D'ailleurs voyez les programmes des deux comptiteurs, l'un
veut l'ordre et la libert,--l'autre demande la libert avec l'ordre.
Il n'y a de diffrence qu'en ce que l'un met en seconde ligne ce que
l'autre place au premier rang; au fond, ils veulent la mme chose.
Il ne valait pas la peine, pour de telles nuances, de trahir les
droits que des bienfaits reus donnaient sur votre vote  l'un des
candidats. Vous n'tes donc pas excusable.

Mais supposons que la question pose devant les lecteurs soit moins
vague, et vous verrez s'affaiblir non-seulement les droits, mais
encore la popularit et mme les prtentions de la reconnaissance.

En Angleterre, par exemple, une longue exprience du gouvernement
reprsentatif a appris aux lecteurs qu'il ne fallait pas poursuivre
toutes les rformes  la fois, mais ne passer  la seconde que
lorsqu'on aurait emport la premire, et ainsi de suite.

Il en rsulte qu'il y a toujours devant le public une question
principale, sur laquelle se concentrent tous les efforts de la
Presse, des associations, et des lecteurs.

tes-vous pour ou contre la rforme lectorale?

tes-vous pour ou contre l'mancipation catholique?

tes-vous pour ou contre l'affranchissement des esclaves?

En ce moment, la question est uniquement celle-ci:

tes-vous pour ou contre la libert des changes?

Quand elle sera vide, on posera sans doute cette autre:

tes-vous pour ou contre le systme volontaire en matire de religion?

Tant que dure l'_agitation_ relative  une de ces questions, tout
le monde y prend part, tout le monde cherche  s'clairer, tout le
monde s'engage dans un parti ou dans l'autre. Sans doute, les autres
grandes rformes politiques, quoique mises dans l'ombre, ne sont pas
entirement ngliges. Mais c'est un dbat qui s'engage dans le sein
de chaque parti, et non d'un parti  l'autre.

Ainsi aujourd'hui, quand les _free-traders_ ont  opposer un candidat
aux monopoleurs, ils ont des assembles prparatoires, et l celui-l
est proclam candidat qui, indpendamment de la conformit de ses
principes avec ceux des _free-traders_, en matire commerciale,
convient mieux en outre  la majorit  raison de ses opinions sur
l'Irlande, ou le Bill de Maynooth, etc., etc.--Mais au jour de la
grande lutte on ne demande aux candidats que ceci:

tes-vous _free-traders_?--tes-vous monopoleurs?

Et, par consquent, c'est sur cela seul que les lecteurs ont  se
prononcer.

Or il est ais de comprendre qu'une question pose en des termes
aussi simples, ne laisse s'insinuer au sein des partis aucun des
sophismes que ce livre a pour objet de combattre, et notamment le
sophisme de la reconnaissance.

J'aurai rendu dans la vie prive de grands services  un lecteur.
Mais je sais qu'il est pour la libert commerciale, tandis que je
me prsente comme le candidat des partisans du rgime protecteur.
L'ide mme ne me viendra pas d'exiger de lui, par reconnaissance,
le sacrifice d'une cause  laquelle je sais qu'il a vou tous ses
efforts, pour laquelle il a souscrit, en faveur de laquelle il s'est
affili  des associations puissantes. Que si je le faisais, la
rponse serait claire et logique, et elle obtiendrait l'assentiment
du public, non-seulement dans son parti, mais encore dans le mien.
Il me dirait: Je vous ai des obligations personnelles. Je suis prt
 m'acquitter personnellement. Je n'attendrai pas que vous me le
demandiez et je saisirai toutes les occasions de vous prouver que je
ne suis pas un ingrat. Il est pourtant un sacrifice que je ne puis
vous faire, c'est celui de ma conscience. Vous savez que je suis
engag dans la cause de la libert commerciale, que je crois conforme
 l'intrt public. Vous, au contraire, vous soutenez le principe
oppos. Nous sommes ici runis pour savoir lequel de ces deux
principes a l'assentiment de la majorit. De mon vote, peut dpendre
le triomphe ou la dfaite du principe que je soutiens. En conscience,
je ne puis pas lever la main pour vous.

Il est vident qu' moins d'tre un malhonnte homme le candidat ne
pourrait pas insister pour prouver que l'lecteur est li par un
bienfait reu.

La mme doctrine doit prvaloir parmi nous. Seulement les questions
tant beaucoup plus compliques, elles donnent ouverture  une
contestation pnible entre le bienfaiteur et l'oblig. Le bienfaiteur
dira: Mais pourquoi me refusez-vous votre suffrage? est-ce parce que
nous sommes spars par quelques nuances d'opinions? Mais pensez-vous
exactement comme mon comptiteur? Ne savez-vous pas que mes
intentions sont pures? Ne veux-je pas, ainsi que vous, l'ordre, la
libert, le bien publie? Vous craignez que je ne vote telle ou telle
mesure que vous dsapprouvez; et qui sait si elle sera prsente aux
Chambres dans cette session? Vous voyez bien que vous n'avez pas de
motifs suffisants pour oublier ce que j'ai fait pour vous. Vous ne
cherchez qu'un prtexte pour vous dgager de toute reconnaissance.

Il me semble que la mthode anglaise, celle de ne poursuivre qu'une
rforme  la fois, indpendamment de ses avantages propres, a encore
l'avantage trs-grand de classer invariablement les lecteurs, de les
mettre  l'abri des mauvaises influences, de ne laisser pas prise
aux sophismes, en un mot de former de franches et fermes moeurs
politiques. Aussi je voudrais qu'on l'adoptt en France. En ce cas il
est quatre rformes qui se disputeraient la priorit.

1 La rforme lectorale;

2 La rforme parlementaire;

3 La libert d'enseignement;

4 La rforme commerciale.

Je ne sais  laquelle de ces questions mon pays donnerait le pas.--Si
j'avais voix au chapitre  cet gard, je dsignerais la _rforme
parlementaire_, comme la plus importante, la plus urgente, celle
 laquelle l'opinion est le mieux prpare, celle qui est la plus
propre  favoriser le triomphe des trois autres.

C'est par ce motif que j'en dirai quelques mots  la fin de ce
livre.................


III.--Je vote pour M. A., parce qu'il a rendu de grands services au
pays.

 une certaine poque, on sollicitait la voix d'un lecteur pour un
gnral de mrite.--Qui donc, dans le pays, disait-on, a rendu plus
de services  la patrie. Il a vers son sang sur de nombreux champs
de bataille. Il doit tous ses grades  son courage et  ses talents
militaires.--Il s'est fait lui-mme et qui plus est il a lev 
des postes importants ses frres, ses neveux, ses cousins.--Notre
arrondissement est-il menac? disait l'lecteur, fait-on une leve
en masse? Est-il question de choisir un chef militaire? Ma voix est
acquise  l'honorable gnral, tout ce que vous m'en dites et ce que
j'en sais lui donnent des titres irrcusables  ma confiance.

Non, dit le solliciteur, il s'agit de nommer un dput, un
lgislateur.--Quelles seront les fonctions?--Faire des lois, rviser
le code civil, le code de procdure, le code pnal, rtablir
l'ordre dans les finances, surveiller, contenir, rprimer et au
besoin accuser les ministres.--Et qu'ont de commun les grands
coups d'pe qu'a distribus le gnral aux ennemis avec les
fonctions lgislatives?--Il ne s'agit pas de cela; il est question
de lui dcerner, dans la dputation, une rcompense digne de ses
services.--Mais si, par ignorance, il fait de mauvaises lois, s'il
vote pour des plans financiers dsastreux, qui devra en subir les
consquences?

--Vous-mme et le public.

--Et puis-je en conscience investir le gnral du droit de faire des
lois s'il doit en faire de mauvaises?

--Vous insultez un homme d'un grand talent et d'un noble caractre.
Le supposez-vous ignorant ou mal intentionn?

--Dieu m'en garde. Je suppose que s'tant occup toute sa vie de
l'_cole de peloton_, il est fort savant en stratgie. Je ne doute
pas qu'il ne passe admirablement une revue. Mais encore une fois
qu'y a-t-il de commun entre ces connaissances et celles qui sont
ncessaires  un reprsentant ou plutt aux reprsents?

........................................................


68.--LES LECTIONS.

Dialogue entre un profond Publiciste et un Campagnard.

LE PUBLICISTE.

Enfin vous allez jouir pour la premire fois d'un des plus beaux
rsultats de la Rvolution. Vous allez entrer en possession d'une
portion de la souverainet; vous allez exercer un des plus beaux
droits de l'homme.

LE CAMPAGNARD.

Je viens tout simplement donner ma procuration  celui que je croirai
le plus capable de grer cette portion de mes affaires qui sont
communes  tous les Franais.

LE PUBLICISTE.

Sans doute. Mais vous voyez la chose sous le point de vue le plus
trivial. Peu importe.--Vous avez sans doute rflchi  l'acte
solennel que vous tes venu accomplir.

LE CAMPAGNARD.

Il me parat si simple que je n'ai pas cru devoir consacrer beaucoup
de temps  le mditer.

LE PUBLICISTE.

Y pensez-vous? C'est une chose simple que de nommer un lgislateur!
Vous ne savez donc pas combien notre politique extrieure est
complique, combien de fautes a commises notre ministre, combien de
factions cherchent, en sens divers,  entraner le pouvoir. Choisir
parmi les candidats l'homme le plus propre  apprcier tant de
combinaisons,  mditer tant de lois qui nous manquent,  distinguer
entre tous les partis le plus patriote pour le faire triompher et
abattre les autres, n'est pas une chose aussi simple que vous pouvez
le croire.

LE CAMPAGNARD.

 la bonne heure. Mais je n'ai ni le temps ni la capacit ncessaires
pour tudier tant de choses.

LE PUBLICISTE.

En ce cas, rapportez-vous-en  ceux qui y ont rflchi. Venez dner
avec moi, chez le gnral B., je vous dirai  qui il convient que
vous donniez votre vote.

LE CAMPAGNARD.

Souffrez que je n'accepte ni vos offres ni vos conseils. J'ai ou
dire que le gnral B. se met sur les rangs; je ne puis accepter son
dner, tant bien rsolu  ne le point nommer.

LE PUBLICISTE.

Vous me surprenez. Tenez, emportez cette notice biographique sur M.
B. Vous verrez combien il a de titres  votre choix. Il est plbien
comme vous. Il ne doit sa fortune qu' sa bravoure et  son pe. Il
a rendu d'clatants services  la France. C'est aux Franais de le
rcompenser.

LE CAMPAGNARD.

Je ne m'y oppose pas. S'il a rendu des services rels  la France,
que la France lui donne des croix ou mme des pensions. Mais je ne
vois pas que je doive lui donner mes pouvoirs pour des affaires
auxquelles je le crois impropre.

LE PUBLICISTE.

Le gnral impropre aux affaires, lui qui a command des corps
d'arme, qui a gouvern des provinces, qui connat  fond la
politique de tous les cabinets, qui parle comme Dmosthne!

LE CAMPAGNARD.

Raison de plus pour que je ne le nomme pas. Plus il aura de capacit,
plus il sera redoutable pour moi, car je suis persuad qu'il s'en
servirait contre mes intrts.

LE PUBLICISTE.

Vos intrts ne sont-ils pas ceux de votre patrie?

LE CAMPAGNARD.

Sans doute. Mais ils ne sont pas ceux du gnral.

LE PUBLICISTE.

Expliquez-vous, je ne vous comprends nullement.

LE CAMPAGNARD.

Je ne vois aucun inconvnient  m'expliquer. Comme agriculteur,
j'appartiens  la classe laborieuse et paisible, et je me propose de
me faire reprsenter par un homme paisible et laborieux, et non par
un homme que sa carrire et ses habitudes ont pouss vers le pouvoir
et la guerre.

LE PUBLICISTE.

Le gnral affirme qu'il dfendra la cause de l'agriculture et de
l'industrie.

LE CAMPAGNARD.

 la bonne heure, mais, quand je ne connais pas les gens, leur parole
ne me suffit pas; il me faut une garantie plus sre.

LE PUBLICISTE.

Laquelle?

LE CAMPAGNARD.

Leur intrt. Si je nomme un homme qui soit agriculteur et
contribuable comme moi, j'ai la certitude qu'il dfendra mes intrts
en dfendant les siens.

LE PUBLICISTE.

Le gnral est propritaire comme vous. Pensez-vous qu'il sacrifie la
proprit au pouvoir?

LE CAMPAGNARD.

Un gnral est soldat avant tout. Ses intrts comme payant ne
peuvent tre mis en balance avec ses intrts comme pay.

LE PUBLICISTE.

Et quand cela serait, son dvouement  la patrie n'est-il pas connu?
N'est-il pas enfant de la rvolution? Celui qui a vers son sang pour
la France, la trahira-t-il pour un peu d'or?

LE CAMPAGNARD.

J'admets que le gnral soit un parfait honnte homme. Mais je ne
puis croire que l'homme qui n'a fait dans sa vie que commander et
obir, qui ne s'est lev que par le pouvoir, qui ne s'est enrichi
que par l'impt, reprsente parfaitement celui qui paye l'impt.
Il me parat absurde que, trouvant le pouvoir trop lourd, je nomme
pour l'allger un homme qui le partage; que, trouvant les impts
trop onreux, je confie le soin de les diminuer  un homme qui vit
d'impts. Le gnral peut avoir beaucoup de renoncement  lui-mme,
mais je n'en veux pas faire l'preuve  mes risques, et, pour tout
dire en un mot, vous sollicitez de moi une inconsquence que je ne
suis pas dispos  commettre.

     L'lecteur campagnard, un Cur.

LE CUR.

Eh bien, mon cher ami, vous m'avez procur une vive satisfaction. On
m'a assur que vous aviez noblement refus votre voix au candidat
de la faction librale; en cela vous avez fait preuve de bon sens.
Est-ce quand la monarchie est en pril, quand la religion plore
tend vers vous ses mains suppliantes, que vous consentiriez  donner
une force nouvelle aux ennemis de la Religion et du Roi?

LE CAMPAGNARD.

Pardonnez-moi, monsieur le Cur, si j'ai refus ma voix  un gnral,
ce n'est pas que je le croie ennemi de la Religion ni du Roi. C'est
qu'au contraire, je suis convaincu que sa position ne lui permet
pas de tenir entre les moyens des contribuables et les exigences du
pouvoir une balance bien juste.

LE CUR.

N'importent vos motifs. Il est certain que vous avez raison de vous
mfier de l'ambition de cet homme.

LE CAMPAGNARD.

Vous ne m'entendez pas, monsieur le Cur. Je ne porte aucun jugement
sur le caractre du gnral. Je dis seulement qu'il me parat
imprudent de confier mes intrts  un homme qui ne pourrait les
dfendre sans sacrifier les siens. C'est une chance qu'aucun homme
raisonnable ne veut courir sans ncessit.

LE CUR.

Je vous rpte que je ne scrute pas vos motifs. Vous venez de
prouver votre dvouement au roi. Eh bien, achevez votre ouvrage.
Vous loignez un ennemi, c'est beaucoup; mais ce n'est pas assez,
donnez-lui un ami. Il vous l'a lui-mme dsign; nommez le digne
prsident du collge.

LE CAMPAGNARD.

Je croirais commettre une absurdit plus grande encore. Le Roi a
l'initiative et la sanction des lois, il nomme la Chambre des pairs.
Les lois tant faites pour la nation, il a voulu qu'elle concourt
 leur confection, et j'irais nommer ceux que le pouvoir dsigne?
Mais le rsultat serait une Monarchie absolue avec des formes
constitutionnelles.

LE CUR.

Vous supposez donc que le Roi abuserait de ce pouvoir pour faire de
mauvaises lois?

LE CAMPAGNARD.

coutez, monsieur le Cur, disons les choses comme elles sont
rellement. Le Roi ne connat pas personnellement les quatre cent
cinquante candidats qu'il dsigne; ce sont les ministres qui
rellement les offrent  nos choix. Or l'intrt du ministre est
d'augmenter sa puissance et sa richesse. Mais il ne peut augmenter sa
puissance qu'aux dpens de ma libert, et sa richesse qu'aux dpens
de ma bourse. Il faut donc, si je veux l'en empcher, que je nomme un
dput contribuable comme moi, qui le surveille, et mette des bornes
 ses empitements.

LE CUR.

C'est--dire un dput de l'opposition?

LE CAMPAGNARD.

Sans doute. Entre celui qui vit d'impts et celui qui les paye,
l'opposition me parat naturelle. Quand j'achte, je tche de le
faire  bon march, mais quand je vends, je mets ma marchandise
au plus haut prix. Entre l'acheteur et le vendeur un dbat est
infaillible. Si je voulais faire acheter une charrue en fabrique,
donnerais-je procuration au fabricant pour en fixer le prix?

LE CUR.

Voil une politique bien triviale et bien intresse. Il s'agit bien
d'acheter et de vendre, de prix et de fabriques. Insens! il s'agit
du Roi, de sa dynastie, de la paix des peuples, du maintien de notre
sainte Religion.

LE CAMPAGNARD.

Eh bien, selon moi encore, il s'agit de vente et de prix. Le pouvoir
est compos d'hommes, le clerg est galement compos d'hommes
formant un corps.--Le pouvoir et le clerg sont deux corps composs
d'hommes. Or, il est dans la nature de tous les corps de tendre 
leur agrandissement. Les contribuables seraient absurdes s'ils ne
formaient aussi un corps pour se dfendre contre les agrandissements
du pouvoir et du clerg.

LE CUR.

Malheureux! et si ce dernier corps triomphe, vous dtruiriez la
Monarchie et la Religion. O en sommes-nous, bon Dieu!

LE CAMPAGNARD.

Ne vous pouvantez pas, monsieur le Cur. Jamais le peuple ne
dtruira le pouvoir, car le pouvoir lui est ncessaire. Jamais, il ne
renversera la Religion, car elle lui est indispensable. Seulement il
contiendra celui-l et celle-ci dans les limites d'o ils ne peuvent
sortir sans pril pour tout le monde.

De mme que j'ai fait recouvrir ma maison d'un toit pour me mettre
 l'abri du soleil et de la pluie, je veux payer des magistrats et
des officiers de police, pour qu'ils me prservent des malfaiteurs.
De mme que je m'abonne volontairement  un mdecin pour soigner mon
corps, je m'abonnerai  un ministre de la Religion pour soigner mon
me. Mais de mme aussi que je fais en sorte que mon toit se fasse
aussi conomiquement et aussi solidement que possible, de mme que
je dbats avec mon mdecin le prix de l'abonnement, je veux dbattre
avec le clerg et le pouvoir le prix de leurs services, puisque,
grce au ciel, j'en ai la facult. Et comme je ne puis le faire
moi-mme, trouvez bon, monsieur le Cur, que j'en charge un homme
qui ait les mmes intrts que moi, et non un homme qui appartienne
directement ou indirectement au clerg ou au pouvoir.

     L'lecteur campagnard, un Candidat constitutionnel.

LE CANDIDAT.

Je ne crains pas d'arriver trop tard pour vous demander votre voix,
Monsieur, bien convaincu que vous n'aurez pas cru devoir l'accorder
 ceux qui m'ont prcd. J'ai deux concurrents dont je reconnais le
talent, et dont j'honore le caractre personnel, mais qui, par leur
position, me paraissent n'tre point vos reprsentants naturels.
Je suis contribuable comme vous, comme vous j'appartiens non  la
classe qui exerce, mais  celle sur qui s'exerce le pouvoir. Je
suis profondment convaincu que ce qui nuit actuellement  l'ordre,
 la libert et  la prosprit en France, ce sont les dimensions
dmesures du gouvernement. Non-seulement mes opinions me font un
devoir, mais encore mes intrts me font un besoin de faire tous mes
efforts pour mettre des bornes  cette effrayante tendue de l'action
du pouvoir. Je pense donc que je me rends utile  la cause des
contribuables en me mettant sur les rangs, et si vous partagez mes
ides, j'espre que vous me donnerez votre voix.

LE CAMPAGNARD.

J'y suis bien rsolu. Vos opinions sont les miennes, vos intrts me
garantissent que vous agirez selon vos opinions; vous pouvez compter
sur mon suffrage.


69.

Me promenant, oisif, dans les rues d'une de nos grandes villes,
je fis rencontre d'un mien ami qui me parut de mauvaise humeur.
Qu'avez-vous, lui dis-je, que vous tes _plus ple qu'un rentier,
 l'aspect d'un arrt qui retranche un quartier_? (Sous le Grand
Roi on retranchait des quartiers de rentes.) Lors mon ami tirant
de sa poche une liasse de paperasses: Je suis, me dit-il, moi
millime, _actionnaire_ dans l'entreprise d'un canal. Nous avons
confi l'excution de l'entreprise  un habile homme qui nous
rend ses comptes tous les ans. Chaque anne, il fait de nouveaux
appels de fonds, il multiplie le nombre de ses agents, et l'oeuvre
n'avance pas. Je me rends  une assemble o tous les actionnaires
vont nommer une commission pour vrifier, contrler, approuver ou
rectifier les comptes de notre homme. Et sans doute, rpliquai-je,
vous allez composer cette commission des agents de votre entrepreneur
et lui donner pour chef l'entrepreneur lui-mme. Vous plaisantez,
rpondit-il, aucun homme sur la terre ne serait capable d'une telle
nerie.--Oh! oh! fis-je, ne dcidez pas si vite; en mon pays, elle se
renouvelle plus de cent fois par an.


70.--RFORME PARLEMENTAIRE[84].

[Note 84: Cette esquisse, c'est ainsi que l'auteur la dsigne en
marge, reste  l'tat de fragment, est postrieure  1840.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La Rvolution de Juillet a plac le sol de la patrie sous un drapeau
o sont inscrits ces deux mots: _Libert_, _Ordre_.

Si l'on met de ct quelques systmes compltement excentriques,
apocalypses de nos illumins modernes, ce qui fait le fond des
dsirs communs, de l'opinion gnrale, c'est l'aspiration vers la
ralisation simultane de ces deux biens: _Libert_, _Ordre_. Ils
comprennent en effet tout ce que les hommes ont  demander aux
Gouvernements.--Les coles excentriques dont je parlais tout 
l'heure vont, il est vrai, beaucoup plus loin. Elles demandent aux
Gouvernements la richesse pour tous, la moralit, l'instruction, le
bien-tre, le bonheur, que sais-je?--Comme si le gouvernement tait
lui-mme autre chose qu'un produit de la socit, et comme si, loin
de pouvoir lui donner la sagesse et l'instruction, il n'tait pas
lui-mme plus ou moins sage et clair selon que la socit a plus ou
moins de vertus et de lumires.

Quoi qu'il en soit, le point sur lequel la gnralit des hommes se
rallie est celui-ci: admettre toute rforme qui tende la Libert en
mme temps qu'elle consolide l'Ordre,--repousser toute innovation qui
compromet l'un _et_ l'autre de ces bienfaits.

Mais ce qui tablit la plus grande sparation parmi les esprits,
c'est la prfrence ou plutt la prminence qu'ils accordent  la
libert ou  l'ordre. Je n'ai pas besoin de dire que je ne parle
point ici des hommes qui se mettent derrire des doctrines pour
satisfaire leur ambition. Ceux-l se font les aptres de l'ordre ou
de la libert, selon qu'ils ont  gagner ou  perdre  une innovation
quelconque.--Je n'ai en vue que les esprits calmes, impartiaux, qui
font, aprs tout, l'opinion publique.--Je dis que ces esprits ont
cela de commun que tous ils veulent la libert et l'ordre; mais
ils diffrent en ceci, que les uns se proccupent davantage de la
libert, les autres prennent surtout souci de l'ordre.

De l dans les chambres le centre et les extrmits, de l les
libraux et les conservateurs, les progressistes et ce qu'on a nomm
improprement les bornes.

Remarquons en passant qu'entre les hommes consciencieux qui fixent
principalement leurs yeux sur un des mots de la devise de juillet,
les accusations rciproques sont vritablement puriles. Parmi les
amis de la libert, il n'en est aucun qui admt un changement dans la
loi, s'il lui tait dmontr que ce changement dt amener le dsordre
dans la socit, surtout d'une manire permanente. D'une autre part,
au sein du parti de l'ordre, il n'est pas un homme tellement _borne_
qu'il n'accueillt une rforme favorable au dveloppement de la
libert, s'il tait compltement rassur sur le maintien de l'ordre,
et  plus forte raison s'il pensait qu'elle aurait encore pour effet
de rendre le pouvoir plus fort, plus stable, plus capable de remplir
sa mission et de garantir la scurit des personnes et des proprits.

Si donc, parmi les Rformes, dont l'esprit public se proccupe depuis
quelques annes, il en tait une qui dt satisfaire  la fois  cette
double condition, dont le rsultat vident fut, d'une part, de faire
rentrer le pouvoir dans ses attributions relles, en arrachant de
ses mains tout ce qui s'y trouve par suite d'empitements sur les
liberts publiques, et, d'autre part, de rendre  ce pouvoir ainsi
born dans son oeuvre, une stabilit, une permanence, une libert
d'action, une popularit, qu'il ne connat pas aujourd'hui, cette
rforme, j'ose le dire, pourrait bien tre repousse par ceux qui
profitent de l'abus qu'il s'agit de ruiner, mais elle devrait tre
accueillie par les hommes consciencieux sur tous les bancs de la
Chambre, et, dans le public, par toutes les opinions que ces hommes
reprsentent.

Telle est, ce me semble, la rforme parlementaire.

Pour savoir ce que la libert et l'ordre auraient  gagner ou 
risquer de cette rforme, il faut rechercher comment ils sont
affects par l'tat de choses actuel.

Sous l'empire de la loi lectorale qui nous rgit, environ cent
cinquante  deux cents fonctionnaires publics ont pntr dans
l'enceinte lgislative, et ce nombre peut s'augmenter encore. Nous
rechercherons quelle influence il doit en rsulter sur la libert.

En outre, toujours sous l'empire de cette loi, les dputs qui ne
sont pas fonctionnaires et qui,  raison de leurs prcdents ou de
leurs engagements envers les lecteurs, ne peuvent pas le devenir
en s'alliant un Ministre, peuvent faire irruption dans la rgion
du Pouvoir par une autre voie, par celle de l'opposition.--Nous
rechercherons les rsultats de cet tat de choses par rapport  la
stabilit du pouvoir, et  l'_ordre social_.

Nous examinerons les objections que l'on a faites contre le principe
de l'incomptabilit.

Nous tcherons enfin de proposer les bases d'une bonne loi, en tenant
compte de celles de ces objections qui ont quelque chose de rel.....


 1er.--De l'influence de l'admissibilit des dputs aux fonctions
publiques sur la libert.

Aux yeux de la classe d'hommes qui se disent _libraux_, qui sont
bien loin de croire que tous les progrs de la socit dans le sens
de la libert se font aux dpens de l'_ordre public_, qui sont
au contraire convaincus que rien n'est plus propre  affermir la
tranquillit, la scurit, le respect de la proprit et des droits,
que les lois qui sont conformes  la justice absolue, pour cette
classe d'hommes, dis-je, la proposition que j'ai  dmontrer ici
semble si vidente qu'il parat peu ncessaire d'insister beaucoup
sur sa dmonstration.

Quel est en effet le principe du gouvernement reprsentatif?
C'est que les hommes qui composent un peuple ne sont la proprit
ni d'un prince, ni d'une famille, ni d'une caste, c'est qu'ils
s'appartiennent  eux-mmes; c'est que l'administration doit se
faire non point dans l'intrt de ceux qui administrent, mais dans
l'intrt de ceux qui sont administrs; c'est que l'argent des
contribuables doit tre dpens pour l'avantage des contribuables et
non pour l'avantage des agents entre qui cet argent se distribue;
c'est que les lois doivent tre faites par la masse qui y est soumise
et non par ceux qui les dcrtent ou les appliquent.

Il suit de l que cette immense portion de la nation qui est
gouverne a le droit de surveiller la petite portion  qui le
gouvernement est confi; qu'elle a le droit de dcider en quel
sens, dans quelles limites,  quel prix elle veut tre administre;
d'arrter le Pouvoir quand il usurpe des attributions qui ne sont
pas de sa comptence, et cela soit directement en rejetant les lois
qui organisent ces attributions, soit indirectement en refusant
tout salaire aux agents par qui ces attributions malfaisantes sont
exerces.

La nation en masse ne pouvant exercer ces droits, elle le fait par
reprsentants; elle choisit dans son sein des dputs auxquels elle
confie cette mission de contrle et de surveillance.

Ne tombe-t-il pas sous le sens que ce contrle risque de devenir
compltement inefficace, si les lecteurs nomment pour leurs dputs
les hommes mmes qui administrent, qui grent, qui gouvernent,
c'est--dire si le pouvoir et le contrle sont livrs aux mmes mains?

Nos charges de toute nature dpassent 1,500 millions, et nous sommes
34 millions; nous payons donc en moyenne chacun 45, ou par famille
de cinq personnes 225 fr. Cela est certes exorbitant. Comment en
sommes-nous venus l, en temps de paix, et sous un rgime, o nous
sommes _censs_ tenir les cordons de la bourse. Eh mon Dieu! la
raison en est simple; c'est que si nous, contribuables, sommes
censs tenir les cordons de la bourse, nous ne les tenons pas
rellement; nous les avons un moment entre nos doigts pour les
dnouer bien bnignement, et, cela fait, nous les remettons aux mains
de ceux qui y puisent. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que nous
nous tonnons ensuite de la sentir s'allger de jour en jour. Ne
ressemblons-nous pas  cette cuisinire qui, en sortant, disait au
chat: Gardez bien les ortolans, et, si le chien vient, montrez-lui
les griffes.

Ce que je dis de l'argent on peut le dire de la libert!  vrai dire,
et quoique cela paraisse un peu prosaque, argent, libert, cela ne
fait qu'un.--Dveloppement de cette pense.....

Je me suppose roi; je suppose qu'amen par les vnements  octroyer
une constitution  mon peuple, je dsire cependant retenir autant
d'influence et de pouvoir que possible, comment m'y prendrais-je?

Je commencerais par dire: On n'accordera aux dputs aucune
indemnit. Et pour faire passer cet article, je ne manquerais
pas de faire du sentimentalisme, de vanter la beaut morale de
l'abngation, du dvouement, du sacrifice.--Mais en ralit, je
comprendrais parfaitement que les lecteurs ne pourraient envoyer 
la chambre que deux classes d'hommes: ceux qui possdent une _grande
existence_, comme dit M. Guizot, et ceux-l sont toujours disposs 
se rallier  cour;--et puis une foule de prtendants  la fortune,
incapables de rsister aux entranements de la vie parisienne, aux
blouissements de la richesse, placs entre leur ruine infaillible
et celle de leur famille et un essor assur vers les hautes rgions
de la fortune et de la prpondrance. Je saurais bien que quelques
natures privilgies sortiraient triomphantes de l'preuve, mais
enfin, une telle disposition me permettrait d'esprer au moins une
grande influence sur la formation des majorits.

Mais comment sduire ces dputs? Faudra-t-il leur offrir de
l'argent? Mais d'abord, il faut le reconnatre  l'honneur de notre
pays, la corruption sous cette forme est impraticable au moins sur
une chelle un peu vaste; d'ailleurs, ma liste civile n'y suffirait
pas; il est bien plus habile et plus divertissant de faire payer la
corruption par ceux-l mmes qui en souffrent, et de prendre dans
la poche du public de quoi solder l'apostasie de ses dfenseurs. Il
suffira donc qu'une constitution porte ces deux dispositions:

Le roi nomme  toutes les places;

Les dputs peuvent arriver  toutes les places.

Il faudrait que je fusse bien malhabile ou la nature humaine bien
perfectionne si, avec ces deux bouts de charte, je n'tais pas
matre du parlement.

Remarquez, en effet, combien le pas est glissant pour le dput. Il
ne s'agit pas ici d'une corruption abjecte, de votes formellement
achets et vendus.--Vous tes habile, M. le dput, vos discours
dploient de grandes connaissances en diplomatie; la France sera
trop heureuse que vous la reprsentiez  Rome ou  Vienne.--Sire,
je n'ai pas d'ambition; j'aime par-dessus tout la retraite, le
repos, l'indpendance.--Monsieur, on se doit  son pays.--Sire, vous
m'imposez le plus rude des sacrifices.--Tout le public vous en sera
reconnaissant.

Un autre est simple juge de paix de son endroit et s'en contente.

--Vraiment, monsieur, votre position n'est gure en harmonie
avec le mandat lgislatif. Le procureur du roi qui vous fait la
cour aujourd'hui peut vous gronder demain.--Sire, je tiens  ma
modeste place; elle faisait toute l'ambition du grand Napolon.--Il
faut pourtant la quitter: vous devez tre conseiller de cour
royale.--Sire, mes intrts en souffriront; puis les dplacements,
les dpenses...--Il faut savoir faire des sacrifices, etc.

On a beau vouloir faire du sentimentalisme; il faut n'avoir aucune
connaissance du coeur humain, ne s'tre jamais tudi sincrement,
n'avoir jamais suivi le conseil de l'oracle: _Nosce te ipsum_, et
ignorer la subtilit des passions pour s'imaginer que les _dputs_,
qui sont appels  faire une certaine figure dans le monde, sur qui
l'on a les yeux ouverts, dont on exige une libralit exceptionnelle,
repousseront constamment les moyens de se donner de l'aisance, de
la fortune, de l'influence, d'lever et de placer leurs fils, et
cela par une voie qu'on a soin de leur prsenter comme honorable,
mritoire. Est-il besoin de reproduire ici la secrte argumentation
qui, dans le fond du coeur, dterminera leur chute?

On dit: il faut bien avoir confiance en ceux qui
gouvernent.--L'objection est purile. Si la dfiance n'est pas
admissible  quoi bon le gouvernement reprsentatif? Des publicistes
d'un grand talent, et entre autres M. de Lamartine, ont repouss
la rforme parlementaire et la loi des incompatibilits, sous le
prtexte que la France est la patrie de l'honneur, de la gnrosit,
du dsintressement; qu'on ne peut pas supposer qu'un dput, en
tant que tel, largisse le pouvoir dont il est investi en tant que
fonctionnaire, ou en grossisse les moluments; que ce l serait une
nouvelle loi des suspects, etc.

Eh mon Dieu! y a-t-il dans nos sept codes une seule loi qui ne soit
une loi de mfiance? Qu'est-ce que la Charte, si ce n'est tout un
systme de barrires et d'obstacles aux empitements possibles du
roi, de la pairie, des ministres? La loi de l'inamovibilit a-t-elle
t faite pour la commodit des juges ou en vue des consquences
funestes que pourrait avoir leur position dpendante?

Je ne puis souffrir, je l'avoue, qu'au lieu d'examiner
scrupuleusement une mesure, on la rpousse avec de grands mots,
des phrases sonores, qui sont du reste en contradiction flagrante
avec toute la srie des actes qui constituent notre vie prive. Je
voudrais bien savoir ce que M. de Lamartine dirait  son rgisseur,
si celui-ci lui tenait ce langage: Je vous apporte les comptes de
ma gestion, mais la mauvaise foi ne se prsume pas. En consquence,
j'espre que vous me laisserez le soin de les vrifier moi-mme et de
les faire vrifier par mon fils.

Il faut vritablement fermer volontairement les jeux  la lumire, ne
pas consentir  voir le coeur humain et les mobiles de nos actions,
tels qu'ils sont, pour dire que l'honneur, la dlicatesse, la vertu
devant toujours se prsumer, il est indiffrent de remettre le
contrle du pouvoir au pouvoir lui-mme. Il serait bien plus simple
de supprimer le contrle. Si vous tes si confiants, poussez donc la
confiance jusqu'au bout. Ce serait encore un bon calcul; car, je le
dis en toute sincrit, nous serons certainement moins tromps par
des hommes qui auront la pleine responsabilit de leurs actes que
s'ils peuvent nous dire: Vous aviez le droit de m'arrter et vous
m'avez laiss aller; je ne suis pas le vrai coupable....

Maintenant, je le demande, une fois que la majorit sera acquise au
pouvoir, non point par le concours libre, par l'assentiment raisonn
des dputs, mais parce que ceux-ci seront successivement enrls
dans les rangs des gouvernants, pourra-t-on dire que nous sommes
encore dans les conditions sincres du gouvernement reprsentatif?

Voil une loi. Elle froisse les intrts et les ides de ceux qu'elle
est destine  rgir.--Ils sont appels  dclarer par l'organe de
leurs reprsentants s'ils l'admettent ou la repoussent.--videmment,
ils la rejetteront si ces reprsentants reprsentent en effet _ceux
que la loi est destine  rgir_.--Mais s'ils reprsentent ceux qui
la proposent, la soutiennent et sont appels  l'excuter, elle sera
admise sans difficult. Est-ce l le gouvernement reprsentatif?...


71.--LETTRE  M. ***, EN RPONSE  LA SIENNE DU 12 JANVIER[85].

[Note 85: Cette lettre, prpare sur un cahier, il y a trente ans 
peu prs, fut-elle mise au net et envoye au destinataire, dont je
supprime le nom? Je l'ignore. Mais je crois utile de la reproduire,
ne ft-ce que pour montrer une fois de plus combien Bastiat prenait
au srieux le gouvernement reprsentatif, et aimait  conformer ses
actes  ses thories. Je la fais suivre d'une lettre qui fut adresse
quelques annes plus tard  M. Dampierre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

MONSIEUR,

J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire,
en date du 12 de ce mois, dans le but, selon vos expressions, de
_solliciter mon suffrage et celui de mes amis_.

Je ne puis rien vous dire, monsieur, sur les intentions de mes amis;
je ne leur cache pas mon vote, mais je ne cherche pas  influencer le
leur.

Quant au mien, il ne m'appartient pas au point de l'engager.
L'intrt public le dtermine, et, jusqu' l'instant o il tombe dans
l'urne, je n'ai d'engagement qu'envers le public et ma conscience.

La notorit publique attribue au gnral Durrieux, votre concurrent,
des opinions favorables au ministre actuel, et, par consquent
dfavorables, selon moi, aux intrts de la France et spcialement de
la France mridionale. Aucun acte de sa part n'est venu m'autoriser
 regarder comme mal fonde l'opinion publique  cet gard; bien,
au contraire, sa position personnelle me le fait regarder comme
un trs-mauvais reprsentant de nos intrts, soit gnraux, soit
vinicoles. C'est vous dire que je ne lui donnerai pas mon suffrage.

Mais, par la mme raison, je ne puis la donner  un candidat qui,
il y a  peine un an, _appelait de tous ses voeux la candidature
du gnral Durrieux_, et encore moins si ce mme homme affiche
maintenant des opinions diffrentes; car, ou il n'tait pas sincre
alors, ou il ne l'est pas aujourd'hui.

Vous me dites, monsieur, que les voix du Gouvernement _vous
chapperont_. Vous les avez sans doute laiss _chapper_; vous
les sollicitiez l'anne dernire avec tant d'instance, que vous
ne rpugniez pas  faire agir sur les fonctionnaires ces deux
grands ressorts, la _crainte des destitutions_ et l'_esprance de
l'avancement_. J'ai sous les yeux une lettre dans laquelle vous
sollicitiez le suffrage d'un fonctionnaire, _sous les auspices de son
chef_ (ce qui quivaut  une menace) et o vous lui parliez de votre
influence  Paris (ce qui quivaut  une promesse). Aujourd'hui,
c'est aux hommes indpendants que vos promesses s'adressent; ou
celles d'aujourd'hui, ou celles d'alors ne sont pas sincres.

Et puis, que nous promettez-vous? Des _faveurs_. Les faveurs ne
s'accordent pas au public, mais aux dpens du public, sans quoi ce ne
serait pas des _faveurs_.

Ensuite, pour obliger des _favoris_, il faut au moins le dsirer, et
vous dites que vous ne _dsirerez_ rien des ministres.

Enfin, monsieur, depuis quelques jours que les lecteurs se
communiquent rciproquement les lettres dont vous les _favorisez_,
on en voit d'adresses aux ministriels et aux patriotes, aux nobles
et aux roturiers, aux carlistes, aux philippistes, etc. Dans toutes,
vous sollicitez l'obligeance des lecteurs, vous demandez des votes
comme on demande des services; il est permis d'en conclure, qu'en
vous nommant, on rendrait service au candidat plutt qu'au public.


72.

                                                       3 Juillet 1846.

MONSIEUR DAMPIERRE,

Comme vous, je regrette de ne m'tre pas trouv chez moi quand vous
m'avez fait l'honneur de venir me voir, et je le regrette encore
plus, depuis que j'ai reu votre bienveillante lettre du 30 juin.
Je ne m'arrterai pas  vous remercier de tout ce qu'elle contient
d'obligeant; je crains bien qu'on ne vous ait fort exagr les
efforts que j'ai pu consacrer quelquefois  ce qui m'a paru le bien
du pays. Je me bornerai  rpondre  ce que vous me dites, touchant
les prochaines lections, et je le ferai avec toute la franchise que
je dois au ton de sincrit qui respire dans toute votre lettre.

Je suis dcid  mettre ma dclaration de principes; ds que la
chambre sera dissoute, et abandonner le reste aux lecteurs que cela
regarde. C'est vous dire que, ne sollicitant pas leurs suffrages
pour moi-mme, je ne puis les engager dans la combinaison dont vous
m'entretenez. Quant  ma conduite personnelle, j'espre que vous
en trouverez la raison dans la brochure que je vous envoie par ce
courrier[86]. Permettez-moi d'ajouter ici quelques explications: Une
alliance entre votre opinion et la mienne est une chose grave, que
je ne puis admettre ou rejeter, sans vous exposer, un peu longuement
peut-tre, les motifs qui me dterminent.

[Note 86: Aux lecteurs de l'arrondissement de Saint-Sever. T. Ier,
p. 461.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Vous tes lgitimiste, monsieur, vous le dites franchement dans
votre profession de foi, et, par consquent, je suis plus loin de
vous que des vrais conservateurs.

Ainsi, si nous avions aux prochaines lections un candidat
_conservateur_, par opinion, mais indpendant par position, tels
que MM. Basquiat, Poydenot, etc., etc., je ne pourrais pas songer
un moment, en cas d'chec de mon parti,  me rallier au vtre. La
perspective de dterminer une crise ministrielle ne me dciderait
pas; et j'aimerais mieux voir triompher l'opinion, dont je ne diffre
que par des nuances, que celle dont je suis spar par les principes.

Je dois vous avouer, d'ailleurs, que ces coalitions des partis
extrmes me paraissent des duperies artificieusement arranges par
des ambitieux et  leur profit. Je me place exclusivement au point
de vue du contribuable, de l'administr, du public, et je me demande
ce qu'il peut gagner  des combinaisons qui n'ont pour but que de
faire passer le pouvoir d'une main dans une autre. En admettant le
succs d'une alliance entre les deux opinions,  quoi cela peut-il
mener? videmment, elles ne s'entendent un moment qu'en laissant
sommeiller les points par lesquels elles diffrent, et s'abandonnant
au seul dsir qui leur soit commun: Renverser le cabinet.--Mais
aprs?--Lorsque M. Thiers, ou tout autre, sera aux affaires, que
fera-t-il avec une minorit de gauche, qui n'aura t majorit un
instant que par l'appoint des lgitimistes; appoint qui lui sera
dsormais refus? Je vois d'ici une coalition nouvelle se former
entre la droite et M. Guizot. Au bout de tout cela, j'aperois bien
confusion, crises ministrielles, embarras administratifs, ambitions
satisfaites, mais je ne vois rien pour le public.

Ainsi, monsieur, je n'hsite pas  vous dire: je ne pourrais,
dans aucun cas, aller  vous, si c'tait rellement l'opinion
conservatrice qui se prsentt aux prochaines lections.

Mais il n'en est pas ainsi, je vois dans un secrtaire des
commandements, le reprsentant, non d'une opinion politique, mais
d'une pense individuelle, et de cette pense mme  laquelle le
droit lectoral doit servir de barrire. Une telle candidature
nous jette hors du rgime reprsentatif, elle en est plus que la
dviation, elle en est la drision; et il semble qu'en la proposant,
le pouvoir ait rsolu d'exprimenter jusqu'o peut aller la
simplicit du corps lectoral[87]. Sans avoir d'objection personnelle
contre M. Larnac, j'en ai une si grave contre sa position, que je ne
le nommerai pas, quoi qu'il arrive; et, de plus, si besoin est, je
nommerai son adversaire, ft-ce un lgitimiste.--Quelle que puisse
tre la pense secrte des partisans de la branche ane, je la
redoute moins que les desseins du pouvoir actuel, manifests par
l'appui qu'il prte  une telle candidature. Je hais les rvolutions;
mais elles prennent des formes diverses, et je considre, comme
une rvolution de la pire espce, ce systmatique envahissement
de la reprsentation nationale par les agents du pouvoir, et, qui
pis est, du pouvoir irresponsable. Si donc je me trouve dans la
cruelle alternative d'opter entre un secrtaire des commandements
et un lgitimiste, mon parti est pris, je nommerai le lgitimiste.
Si l'arrire-pense qu'on prte  ce parti, a quelque ralit, je
la dplore; mais je ne la redoute pas, convaincu que le principe de
la souverainet nationale a assez de vie, en France, pour triompher
encore une fois de ses adversaires. Mais, avec une Chambre peuple de
cratures du pouvoir, le pays, sa fortune et sa libert, sont sans
dfense; et c'est l qu'est le germe d'une rvolution plus dangereuse
que celle que votre parti peut mditer.

[Note 87: Il est facile d'infrer de ce passage et de plusieurs
autres, que Bastiat eut port deux jugements sur ce qu'on nomme
aujourd'hui _les candidatures officielles_. 1 Il y aurait vu une
drision du rgime reprsentatif; 2 cette drision lui eut sembl
plus triste que nouvelle.

                                               (_Note de l'diteur._)]

En rsum, monsieur, comme candidat, je me bornerai  publier une
profession de foi, et  assister aux runions publiques, si j'y
suis appel; comme lecteur, je voterai d'abord pour un homme de la
gauche,  dfaut, pour un conservateur indpendant, et,  dfaut
encore, pour un lgitimiste franc et loyal, tel que vous, plutt que
pour un secrtaire des commandements de M. le duc de Nemours.

Veuillez, etc.....


73.--PROJET DE PRFACE POUR LES HARMONIES[88].

[Note 88: Ce projet, en forme de lettre adresse  l'auteur, fut
bauch par lui vers la fin de 1847.

                                               (_Note de l'diteur._)]

MON CHER FRDRIC,

C'en est donc fait: tu as quitt notre village. Tu as abandonn
les champs que tu aimais, ce toit paternel o tu jouissais d'une
si complte indpendance, tes vieux livres tout tonns de dormir
ngligemment sur leurs poudreux rayons, ce jardin ou dans nos
longues promenades nous causions  perte de vue _de omni re scibili
et quibusdam aliis_, ce coin de terre dernier asile de tant d'tres
que nous chrissions, o nous allions chercher des larmes si douces
et de si chres esprances. Te souvient-il comme la racine de la
foi reverdissait dans nos mes  l'aspect de ces tombes chries?
Avec quelle abondances les ides affluaient dans notre esprit sous
l'inspiration de ces cyprs?  peine pouvions-nous leur donner
passage tant elles se pressaient sur nos lvres. Mais rien n'a pu
te retenir. Ni ces bons justiciables de la campagne accoutums 
chercher des dcisions dans tes honntes instincts plus que dans
la loi; ni notre cercle si fertile en bons mots que deux langues
n'y suffisaient pas, et o la douce familiarit, la longue intimit
remplaaient bien les belles manires; ni ta basse qui semblait
renouveler sans cesse la source de tes ides; ni mon amiti; ni
cet empire absolu sur tes actions, tes heures, tes tudes, le plus
prcieux des biens peut-tre. Tu as quitt le village et te voil 
Paris, dans ce tourbillon o comme dit Hugo:

..................................................................

Frdric, nous sommes accoutums  nous parler  coeur ouvert; eh
bien! je dois te le dire, ta rsolution m'tonne, je dis plus, je
ne saurais l'approuver. Tu t'es laiss sduire par l'amour de la
renomme, je ne veux pas dire de la gloire, et tu sais bien pourquoi.
Combien de fois n'avons-nous pas dit que dsormais la gloire ne
serait plus le prix que d'intelligences d'une immense supriorit! Il
ne suffit plus d'crire avec puret, avec grce, avec chaleur; dix
mille personnes en France crivent ainsi. Il ne suffit pas d'avoir
de l'esprit; l'esprit court les rues. Ne te souvient-il pas qu'en
lisant les moindres feuilletons, souvent si dpourvus de bon sens et
de logique, mais presque toujours si tincelants de verve, si riches
d'imagination, nous nous disions: bien crire va devenir une facult
commune  l'espce, comme bien marcher et bien s'asseoir. Comment
songer  la gloire avec le spectacle que tu as sous les yeux? Qui
pense aujourd'hui  Benjamin Constant,  Manuel? Que sont devenues
ces renommes qui semblaient ne devoir jamais prir?

   de si grands esprits te crois-tu comparable?

As-tu fait leurs tudes? Possdes-tu leurs vastes facults? As-tu
pass comme eux toute ta vie au milieu de la socit la plus
spirituelle? As-tu les mmes occasions de te faire connatre, la
mme tribune; es-tu entour au besoin de la mme camaraderie? Tu me
diras peut-tre que si tu ne parviens  briller par tes crits tu te
distingueras par tes actions.--Eh bien! vois o en est la renomme de
Lafayette. Feras-tu comme lui retentir ton nom dans les deux mondes
et pendant trois quarts de sicle? Traverseras-tu des temps aussi
fertiles en vnements? Seras-tu la figure la plus saillante dans
trois grandes rvolutions? Te sera-t-il donn de faire et dfaire
des rois? Te verra-t-on martyr  Olmultz et demi-Dieu  l'Htel de
ville? Seras-tu commandant-gnral de toutes les Gardes nationales
du royaume? Et quand ces hautes destines te seraient rserves,
vois o elles aboutissent:  jeter au milieu des nations un nom sans
tache, que dans leur indiffrence elles ne daignent pas ramasser;
 les accabler de nobles exemples et de grands services qu'elles
s'empressent d'oublier.

Mais non, je ne puis croire que l'orgueil t'ait mont  la tte  ce
point de te faire sacrifier le bonheur rel  une renomme qui, tu le
sais bien, n'est pas faite pour toi, et qui, en tout cas, ne serait
que bien phmre. Ce n'est pas toi qui aspireras jamais  devenir:

     Dans les journaux du jour le grand homme du mois.

Tu dmentirais tout ton pass. Si ce genre de vanit t'avait sduit,
tu aurais commenc par rechercher la dputation. Je t'ai vu plusieurs
fois candidat, et toujours ddaignant ce qu'il faut faire pour
russir. Tu disais sans cesse: Voici le temps o l'on s'occupe un peu
des affaires publiques, o on lit et parle de ce qu'on a lu. J'en
profiterai pour distribuer sous le manteau de la candidature quelques
vrits utiles,--et au del tu ne faisais aucune dmarche srieuse.

Ce n'est donc pas l'peron de l'amour-propre qui a dirig ta course
vers Paris. Mais alors  quelle inspiration as-tu cd? Est-ce au
dsir de contribuer en quelque chose au bien de l'humanit? Sous ce
rapport encore j'ai bien des observations  te faire.

Comme toi j'aime toutes les liberts et, parmi elles, la plus
universellement utile  tous les hommes, celle dont on jouit  chaque
instant du jour et dans toutes les circonstances de la vie,--la
libert du travail et de l'change. Je sais que l'appropriation
est le pivot de la socit et mme de la vie humaine. Je sais que
l'change est impliqu dans la proprit; que restreindre l'un, c'est
branler les fondements de l'autre. Je t'approuve de te dvouer  la
dfense de cette libert, dont le triomphe doit amener le rgne de la
justice internationale et, par suite, l'extinction des haines, des
prventions de peuple  peuple et des guerres qui en sont la suite.

Mais, en vrit, te prsentes-tu dans la lice avec des armes qui
conviennent et  la renomme, si tant est que tu y songes, et au
succs mme de ta cause? De quoi es-tu occup, exclusivement occup?
D'une dmonstration, d'un calcul, de la solution d'un problme
unique, savoir: La restriction ajoute-t-elle  la colonne des profits
ou  la colonne des pertes dans le livre de comptes d'une nation?
Voil sur quel sujet tu puises toute ton intelligence! voil les
bornes o tu as circonscrit cette grande question! Pamphlets,
livres, brochures, articles de journaux, discours, tout est consacr
 dgager cette inconnue: La nation, par le fait de la libert,
aura-t-elle cent mille francs de plus ou cent mille francs de moins?
Il semble que tu t'attaches  mettre sous le boisseau toute clart
qui ne jette sur ce thorme qu'un jour indirect. Il semble que tu
t'appliques  refouler dans ton coeur toutes ces flammes sacres que
l'amour de l'humanit y avait allumes.

Ne crains-tu pas que ton esprit se sche et se rtrcisse  cette
oeuvre analytique,  cette ternelle contention toujours concentre
sur un calcul algbrique?

Rappelle-toi ce que nous avons dit bien souvent:  moins qu'on
n'ait la prtention de faire faire un progrs  une branche isole
des connaissances humaines, ou plutt,  moins qu'on n'ait reu de
la nature un crne qui ne se distingue que par une protubrance
dominatrice; il vaut mieux, surtout quand on n'est comme nous
qu'amateurs philosophes, laisser errer sa pense dans tout le domaine
de l'intelligence, que de l'asservir  la solution d'un problme. Il
vaut mieux chercher le rapport des sciences entre elles et l'harmonie
des lois sociales, que de s'puiser  clairer un point douteux, au
risque de perdre jusqu'au sentiment de ce qu'il y a de grandeur et de
majest dans l'ensemble.

C'est pour cela que nos lectures taient si capricieuses, et que nous
mettions tant de soin  secouer le joug des jugements de convention.
Tantt nous lisions Platon, non pour admirer sur la foi des sicles,
mais pour nous assurer de l'extrme infriorit de la socit
antique; et nous disions: Puisque c'est l la hauteur o s'est
lev le plus beau gnie de l'ancien monde, rassurons-nous, l'homme
est perfectible et la foi dans ses destines n'est pas trompeuse.
Tantt nous nous faisions suivre dans nos longues promenades de
Bacon, de Lamartine, de Bossuet, de Fox, de Lamennais, et mme de
Fourrier. L'conomie politique n'tait qu'une pierre de l'difice
social que nous cherchions  construire dans notre esprit, et nous
disions: Il est utile, il est heureux que des gnies patients et
infatigables se soient attachs comme Say  observer, classer, et
exposer dans un ordre mthodique tous les faits qui composent cette
belle science. Dsormais, l'intelligence peut poser le pied sur
cette base inbranlable pour s'lever  de nouveaux horizons. Aussi
combien nous admirions les travaux de Dunoyer et de Comte qui, sans
jamais dvier de la ligne rigoureusement scientifique trace par M.
Say, transportent avec tant de bonheur ces vrits acquises dans le
domaine de la morale et de la lgislation. Je ne te le dissimulerai
pas; quelquefois, en t'coutant, il me semblait que tu pouvais 
ton tour prendre ce mme flambeau, des mains de tes devanciers, et
en projeter la lumire dans quelques recoins obscurs des sciences
sociales, et dans ceux surtout que de folles doctrines ont rcemment
plong dans l'obscurit.

Au lieu de cela, te voil tout occup d'claircir un seul des
problmes conomiques que Smith et Say ont dj dmontr cent fois
mieux que tu ne pourras le faire. Te voil analysant, dfinissant,
calculant, distinguant. Te voil, le scalpel  la main, cherchant ce
qu'il y a au juste au fond de ces mots _prix_, _valeur_, _utilit_,
_chert_, _bon march_, _importations_, _exportations_.

Mais, enfin, si ce n'est pour toi, si tu ne crains pas de t'hbter
 l'oeuvre, crois-tu avoir choisi, dans l'intrt de la cause, le
meilleur plan qu'il y ait  suivre? Les peuples ne sont pas gouverns
par des X, mais par des instincts gnreux, par des sentiments, par
des sympathies. Il fallait leur prsenter la chute successive de ces
barrires qui parquent les hommes en communes ennemies, en provinces
jalouses, en nations guerroyantes. Il fallait leur montrer la fusion
des races, des intrts, des langues, des ides, la vrit triomphant
de l'erreur dans le choc des intelligences, les institutions
progressives remplaant le rgime du despotisme absolu et des castes
hrditaires, les guerres extirpes, les armes dissoutes, la
puissance morale remplaant la force physique, et le genre humain se
prparant par l'unit aux destines qui lui sont rserves. Voil ce
qui et passionn les masses, et non point tes sches dmonstrations.

Et puis, pourquoi te limiter? pourquoi emprisonner ta pense? Il
me semble que tu l'as mise au rgime cellulaire avec l'uniforme
crote de pain sec pour tout aliment, car te voil rongeant soir
et matin une question d'argent. J'aime autant que toi la libert
commerciale. Mais tous les progrs humains sont-ils renferms dans
cette libert? Autrefois, ton coeur battait pour l'affranchissement
de la pense et de la parole, encore enchanes par les entraves
universitaires et les lois contre l'association. Tu t'enflammais pour
la rforme parlementaire et la sparation radicale de la souverainet
qui dlgue et contrle, de la puissance excutive dans toutes ces
branches. Toutes les liberts se tiennent. Toutes les ides forment
un tout systmatique et harmonieux; il n'en est pas une dont la
dmonstration n'et servi  dmontrer les autres. Mais tu fais comme
un mcanicien qui s'vertue  expliquer, sans en rien omettre,
tout ce qu'il y a de minutieux dtails dans une pice isole de la
machine. On est tent de lui crier: Montrez-moi les autres pices;
faites-les mouvoir ensemble; elles s'expliquent les unes par les
autres.....


74.--ANGLOMANIE, ANGLOPHOBIE[89].

[Note 89: Cette bauche est de 1847. L'auteur voulait en faire un
chapitre pour la seconde srie des _Sophismes conomiques_, qui parut
 la fin de l'anne.]

Ces deux sentiments sont en prsence, et il n'est gures possible,
chez nous, de juger l'Angleterre avec impartialit, sans tre accus
par les anglomanes d'tre anglophobe et par les anglophobes d'tre
anglomane. Il semble que l'opinion publique exagrant, en France, une
ancienne loi de Sparte, nous frappe de mort morale si nous ne nous
jetons pas dans une de ces deux extrmits.

Pourtant ces deux sentiments subsistent, ils ont dj une date
ancienne. Donc ils ont leur raison d'tre; car dans le monde des
sympathies et des antipathies, comme dans le monde matriel, il n'est
pas d'effet sans cause.

Il est facile de se rendre compte de la coexistence de ces deux
sentiments. La grande lutte entre la dmocratie et l'aristocratie,
entre le droit commun et le privilge, se poursuit, sourde ou
dclare, avec plus ou moins d'ardeur, avec plus ou moins de chance,
sur tous les points du globe. Mais nulle part, pas mme en France,
elle n'a autant de retentissement qu'en Angleterre.

Je dis pas mme en France. Chez nous, en effet, le privilge, comme
principe social, tait teint avant notre rvolution. En tous cas,
il reut le coup de grce dans la nuit du 4 aot. Le partage gal
de la proprit sape incessamment l'existence de toute classe
oisive. L'oisivet est un accident, le lot phmre de quelques
individus; et quoi que l'on puisse penser de notre organisation
politique, toujours est-il que la dmocratie fait le fonds de notre
ordre social. Sans doute le coeur humain ne change pas; ceux qui
arrivent  la puissance lgislative cherchent bien  se crer une
petite fodalit administrative, lectorale ou industrielle; mais
rien de tout cela n'a de racine. D'une session  l'autre, le souffle
du moindre amendement peut renverser le fragile difice, supprimer
toute une cure de places, effacer la protection, ou charger les
circonscriptions lectorales.

Si nous jetons les yeux sur d'autres grandes nations, comme
l'Autriche et la Russie, nous voyons une situation bien diffrente.
L, le Privilge, appuy sur la force brutale, rgne en matre
absolu. C'est  peine si nous pouvons distinguer le sourd bruissement
de la dmocratie faisant son oeuvre souterraine, comme un germe
s'enfle et se dveloppe loin de tout regard humain.

En Angleterre, au contraire, les deux puissances sont pleines de
force et de vigueur. Je ne dirai rien de la monarchie, espce
d'idole  laquelle les deux armes sont convenues d'imposer une sorte
de neutralit. Mais considrons un peu les lments de force et la
trempe des armes avec lesquelles l'aristocratie et la dmocratie se
livrent combat.

L'aristocratie a pour elle la puissance lgislative. Elle seule peut
entrer  la Chambre des lords, et elle s'est empare de la Chambre
des communes, sans qu'on puisse dire quand et comment elle pourra en
tre dloge.

Elle a pour elle l'glise tablie, dont tous les postes sont
envahis par les cadets de famille, institution purement anglaise
ou anglicane, comme son nom le dit, et purement politique, dont le
monarque est le chef.

Elle a pour elle la proprit hrditaire du sol et les
substitutions, garantie contre le morcellement des terres. Par l
elle est assure que sa puissance, concentre en un petit nombre
de mains, ne sera point dissmine et ne perdra pas ce qui la
caractrise.

Par la puissance lgislative, elle a la disposition des taxes; et
ses efforts tendent naturellement  en rejeter le fardeau sur la
dmocratie, tout en s'en rservant le profit.

Aussi la voit-on commander l'arme et la marine, c'est--dire tre
encore matresse de la force brutale; et la manire dont se recrutent
ces corps garantit qu'ils ne passeront pas du ct de la cause
populaire. On peut remarquer de plus qu'il y a dans la discipline
militaire quelque chose  la fois d'nergique et de dgradant, qui
aspire  effacer, dans l'me de l'arme, toute participation aux
sentiments communs de l'humanit.

Avec les trsors et les forces du pays, l'aristocratie anglaise
a pu procder successivement  la conqute de tous les points du
globe qu'elles a jugs utiles  sa scurit et  sa politique. Dans
cette oeuvre, elle a t merveilleusement seconde par le prjug
populaire, l'orgueil national et le _sophisme conomique_, qui
rattachent tant de folles esprances au systme colonial.

Enfin toute la diplomatie britannique est concentre aux mains de
l'aristocratie; et comme il y a toujours un lien sympathique entre
tous les privilges et toutes les aristocraties de la terre, comme
elles sont fondes sur le mme principe, que ce qui menace l'une
menace l'autre, il en rsulte que tous les lments de la vaste
puissance que je viens de dcrire sont en opposition perptuelle avec
le dveloppement de la dmocratie, non-seulement en Angleterre, mais
dans le monde entier.

Ainsi s'expliquent la guerre contre l'indpendance des tats-Unis et
la guerre plus acharne encore contre la Rvolution franaise; guerre
poursuivie non-seulement avec le fer, mais encore et surtout avec
l'or, soit qu'il servt  soudoyer des coalitions, soit qu'il ft
rpandu pour entraner notre dmocratie  l'exagration, au dsordre,
 la guerre civile.

Il n'est pas ncessaire d'entrer en plus de dtails, d'indiquer
l'intrt qu'a pu avoir l'aristocratie anglaise  touffer
partout, en mme temps que le principe dmocratique, tout lment
de force, de puissance et de richesse; il n'est pas ncessaire
d'exposer historiquement l'action qu'elle a exerce dans ce sens
sur les peuples,--action qui a reu la dnomination de _systme de
bascule_,--pour montrer que l'_anglophobie_ n'est pas un sentiment
tout  fait aveugle, et qu'il a, comme je le disais en commenant, sa
raison d'tre.

Quant  l'_anglomanie_, si on l'explique par un sentiment puril, par
l'espce de fascination qu'exerce toujours sur les esprits lgers
le spectacle de la richesse, de la puissance, de l'nergie, de la
persvrance et du succs, ce n'est pas de celle-l que je m'occupe.
Je veux parler des causes srieuses de sympathie que l'Angleterre
peut,  bon droit, exciter dans d'autres pays.

Je viens d'numrer les forces de l'oligarchie anglaise: proprit
du sol, chambre des lords, chambre des communes, taxes, glise,
arme, marine, colonies, diplomatie.

Les forces de la dmocratie n'ont rien d'aussi dtermin.

Celle-ci a pour elle la parole, la presse, l'association, le travail,
l'conomie, la richesse croissante, l'opinion, le bon droit et la
vrit.

Il me semble que le progrs de la dmocratie est sensible. Voyez
quelles larges brches elle a faites dans le camp oppos.

L'oligarchie anglaise, ai-je dit, avait la possession du sol. Elle
l'a encore; mais ce qu'elle n'a plus, c'est un privilge ent sur ce
privilge, la loi crale.

Elle avait la Chambre des communes. Elle l'a encore; mais la
dmocratie est entre au Parlement par la brche du _Reform-Bill_,
brche qui s'largira sans cesse.

Elle avait l'glise tablie. Elle l'a encore; mais dpouille de son
ascendant exclusif par la multiplication et la popularit des glises
dissidentes et le _bill_ de l'_mancipation catholique_.

Elle avait les taxes. Elle en dispose encore; mais, depuis 1815,
tous les ministres, whigs ou torys, se sont vus forcs de marcher
de rforme en rforme, et,  la premire difficult financire,
l'_incom-tax_ provisoire sera converti en impt foncier permanent.

Elle avait l'arme. Elle l'a encore, mais chacun sait avec quel soin
jaloux le peuple anglais veut qu'on lui pargne la vue des habits
rouges.

Elle avait les colonies, c'tait sa plus grande puissance morale;
car c'est par les promesses illusoires du rgime colonial qu'elle
s'attachait un peuple enorgueilli et gar.--Et le peuple brise ce
lien, en reconnaissant la chimre du systme colonial.

Enfin, je dois mentionner ici une autre conqute populaire, et la
plus grande sans doute. Par cela mme que les armes du peuple sont
l'opinion, le bon droit et la vrit, par cela encore qu'il possde
dans toute sa plnitude le droit de dfendre sa cause par la presse,
la parole et l'association, le peuple ne pouvait manquer d'attirer,
et il a en effet attir sous son drapeau les hommes les plus
intelligents et les plus honntes de l'aristocratie. Car il ne faut
pas croire que l'aristocratie anglaise forme un ensemble compacte et
dtermin. Nous la voyons, au contraire, se partager dans toutes les
grandes circonstances; et, soit frayeur, habilet, ou philanthropie,
ce sont d'illustres privilgis qui viennent sacrifier aux exigences
dmocratiques une partie de leurs propres privilges.

Si l'on veut appeler _anglomanes_ ceux qui prennent intrt aux
pripties de cette grande lutte et aux progrs de la cause populaire
sur le sol britannique, je le dclare, je suis _anglomane_.

Il me semble qu'il n'y a qu'une vrit, qu'il n'y a qu'une justice,
que l'galit prend partout la mme forme, que la libert a partout
les mmes rsultats, et qu'un lien fraternel et sympathique doit unir
les faibles et les opprims de tous les pays.

Je ne puis pas ne pas voir qu'il y a deux Angleterre; puisqu'il
y a, en Angleterre, deux sentiments, deux principes, deux causes
ternellement en lutte[90].

[Note 90: Voir l'article intitul _Deux Angleterre_, t. III, p. 459.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en
1776, courber sous son joug l'indpendance amricaine, il trouva dans
quelques dmocrates anglais une rsistance telle, qu'il lui fallut
suspendre la libert de la presse, l'_habeas corpus_, et fausser le
jury.

Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en
1791, touffer notre glorieuse rvolution, il lui fallut commencer
par lancer chez lui sa soldatesque sur les hommes du peuple, qui
s'opposaient  la perptration de ce crime contre l'humanit.

J'appelle _anglomane_ celui qui admire indistinctement les faits
et gestes des deux partis. J'appelle _anglophobe_ celui qui les
enveloppe tous deux dans une rprobation aveugle et insense.

Au risque d'attirer sur ce pauvre petit volume la lourde massue
de l'impopularit, oui, je l'avoue, ce grand, cet ternel, ce
gigantesque effort de la dmocratie pour se dgager des liens de
l'oppression et rentrer dans la plnitude de ses droits, offre
 mes yeux, en Angleterre, des circonstances particulirement
intressantes, qui ne se prsentent pas dans les autres pays, au
moins au mme degr.

En France, l'aristocratie est tombe en 89, avant que la dmocratie
fut prpare  se gouverner elle-mme. Celle-ci n'avait pu dvelopper
et perfectionner dans tous les sens ces qualits, ces puissances, ces
vertus politiques, qui seules pouvaient conserver le pouvoir dans
ses mains et lui en faire faire un prudent et utile usage. Il en est
rsult que chaque parti, chaque homme mme, a cru pouvoir hriter
de l'aristocratie; et la lutte s'est tablie entre le peuple et M.
Decaze, le peuple et M. de Villle, le peuple et M. de Polignac, le
peuple et M. Guizot. Dans cette lutte, aux proportions mesquines,
nous faisons notre ducation constitutionnelle, et le jour o nous
serons assez avancs, rien ne nous empchera de prendre possession
de la direction de nos affaires; car la chute de notre grand
antagoniste, l'aristocratie, a prcd notre ducation politique.

Le peuple anglais, au contraire, grandit, se perfectionne, et
s'claire par la lutte elle-mme. Des circonstances historiques,
inutiles  rappeler ici, ont paralys dans ses mains l'emploi
de la force physique. Il a d recourir  la puissance seule de
l'opinion; et la premire condition pour que l'opinion ft une
puissance, c'tait que le peuple lui-mme s'clairt sur chaque
question particulire jusqu' l'unanimit. L'opinion n'aura pas 
se faire aprs la lutte, elle s'est faite et se fait pendant, pour
et par la lutte mme. C'est toujours dans le parlement que se gagne
la victoire, et l'aristocratie est force de la sanctionner. Nos
philosophes et nos potes ont brill avant notre rvolution qu'ils
ont prpare; mais, en Angleterre, c'est pendant la lutte que la
philosophie et la posie font leur oeuvre. Du sein du parti populaire
surgissent de grands crivains, de puissants orateurs, de nobles
potes, qui nous sont entirement inconnus. Nous nous imaginons ici
que Milton, Shakespeare, Young, Thompson, Byron forment toute la
littrature anglaise. Nous ne nous apercevons pas que, parce que la
lutte se poursuit toujours, la chane des grands potes n'est pas
interrompue; et le feu sacr anime les Burn, les Campbell, les Moore,
les Akenside et mille autres, qui travaillent sans cesse  renforcer
la dmocratie en l'clairant.

Il rsulte encore de cet tat de choses que l'aristocratie et
la dmocratie se retrouvent en prsence  propos de toutes les
questions. Rien n'est plus propre  les animer,  les grandir. Ce
qui ailleurs n'est qu'un dbat administratif ou financier est l
une guerre sociale.  peine une question a surgi qu'on s'aperoit,
de part et d'autre, que les deux grands principes sont engags.
Ds lors, de part et d'autre, on fait des efforts immenses, on se
coalise, on ptitionne, on propage par d'abondantes souscriptions
d'innombrables crits, bien moins pour la question elle-mme qu'
cause du principe toujours prsent, toujours vivant qui y est engag.
Cela s'est vu non-seulement  l'occasion des lois crales, mais de
toute loi qui touche aux taxes,  l'glise,  l'arme,  l'ordre
politique,  l'ducation, aux affaires extrieures, etc.

Il est ais de comprendre que le peuple anglais a d s'habituer
ainsi  remonter,  propos de toute mesure, jusqu'aux principes
primordiaux, et  poser la discussion sur cette large base. Aussi, en
gnral, les deux partis sont extrmes et exclusifs. On veut _tout ou
rien_, parce qu'on sent, des deux cts, que concder quelque chose,
si peu que ce soit, c'est concder le principe. Sans doute, dans le
vote, il y a quelquefois transaction. On est bien forc d'accommoder
les rformes au temps et aux circonstances; mais dans les dbats
on ne transige pas, et la rgle invariable de la dmocratie est
celle-ci: Prendre tout ce qu'on lui accorde et continuer  demander
le reste.--Et mme elle a eu l'occasion d'apprendre que le plus sr
pour elle est d'exiger _tout_, pendant cinquante ans s'il le faut,
plutt que de se contenter d'_un peu_, au bout de quelques sessions.

Aussi les anglophobes les plus prononcs ne peuvent pas se dissimuler
que les rformes, en Angleterre, portent un cachet de radicalisme, et
par l de grandeur, qui tonne et subjugue l'esprit.

L'abolition de l'esclavage a t emporte tout d'une pice.  un jour
marqu,  une minute dtermine, les fers sont tombs des bras des
pauvres noirs dans toutes les possessions de la Grande-Bretagne. On
raconte que, dans la nuit du 31 juillet 1838, les esclaves s'taient
rassembls dans les glises de la Jamaque. Leur pense, leur
coeur, leur vie tout entire semblaient attachs  l'aiguille de
l'horloge. Vainement le prtre s'efforait de fixer leur attention
sur les plus imposants sujets qui puissent captiver l'intelligence
humaine. Vainement il leur parlait de la bont de Dieu et de leurs
futures destines. Il n'y avait qu'une seule me dans l'auditoire,
et cette me tait dans une fivreuse attente. Lorsque le marteau
fit retentir le premier coup de minuit, un cri de joie, comme jamais
oreille humaine n'en avait entendu, branla les votes du temple.
La parole et le geste manquaient  ces pauvres cratures pour
donner passage  l'exubrance de leur bonheur. Ils se prcipitaient
en pleurant dans les bras les uns des autres, jusqu' ce que, ce
paroxysme calm, on les vit se jeter  genoux, lever vers le ciel
leurs bras reconnaissants, puis confondre dans leurs bndictions
et la nation qui les dlivrait, et les grands hommes, les Clarkson,
les Wilberforce qui avaient embrass leur cause, et la Providence
qui avait fait descendre dans le coeur d'un grand peuple un rayon de
justice et d'humanit.

S'il a fallu cinquante ans pour raliser d'une manire absolue la
libert personnelle, on est arriv plus vite, mais seulement  une
transaction,  une trve, sur les liberts politique et religieuse.
Le _reform-bill_ et le bill de l'mancipation catholique, d'abord
soutenus comme principes, ont t livrs  l'_expdient_. Aussi
l'Angleterre a encore deux grandes agitations  traverser: la charte
du peuple et le renversement de l'glise tablie comme religion
officielle.

La campagne contre le rgime protecteur est une de celles qui ont
t conduites par les chefs sous la sauvegarde et l'autorit du
_principe_. Le principe de la libert des transactions est vrai ou
faux, il devait triompher ou succomber tout entier. Transiger, c'et
t avouer que la proprit et la libert ne sont pas des droits,
mais, selon le temps et le lieu, des circonstances accessoires,
utiles ou funestes. Accepter le dbat sur ce terrain, c'et t se
priver volontairement de tout ce qui fait l'autorit et la force;
c'et t renoncer  mettre de son ct le sentiment de justice qui
vit dans tous les coeurs.--Le principe de la libert commerciale a
triomph; il a t appliqu aux objets ncessaires  la vie, et il le
sera promptement  tout ce qui peut faire l'objet des transactions
internationales.

Ce culte de l'absolu a t transport dans des questions d'un ordre
infrieur. Quand il s'est agi de la rforme postale, on s'est demand
si les communications individuelles de la pense, les panchements
de l'amiti, de l'amour maternel, de la pit filiale, taient une
_matire imposable_. L'opinion a rpondu par la ngative; et ds
lors on a poursuivi la rforme radicale, absolue, sans s'inquiter de
quelque embarras ou de quelque dficit au Trsor. On a rduit le port
de la lettre au taux de la plus petite monnaie anglaise, parce que
cela suffisait pour payer  l'tat le service rendu et lui rembourser
ses frais. Et comme la poste laisse encore un profit, il ne faut pas
douter qu'on rduisit encore le port des lettres, s'il y avait en
Angleterre une monnaie au-dessous du _penny_.

J'avoue qu'il y a dans cette audace et cette vigueur quelque chose
de grand, qui me fait suivre avec intrt les dbats du parlement
anglais et plus encore les dbats populaires qui ont lieu dans les
associations et les meetings. C'est l que l'avenir s'labore, c'est
l que de longues discussions dgagent au pralable cette inconnue:
un principe est-il engag dans la question?--Et si la rponse est
affirmative, on peut ignorer le jour du triomphe, mais on peut tre
sr que le triomphe est assur.

Avant de revenir au sujet de ce chapitre, l'anglomanie et
l'anglophobie, je dois prmunir le lecteur contre une fausse
interprtation qui pourrait se glisser dans son esprit. Bien que
la lutte entre l'aristocratie et la dmocratie, toujours prsente
et palpitante au fond de chaque question, donne certainement de la
chaleur et de la vie aux dbats; bien qu'en retardant et loignant
la solution, elle contribue  mrir les ides et former les moeurs
politiques du peuple; il ne faut pas conclure de l que je considre
comme un dsavantage absolu pour mon pays de n'avoir pas le mme
obstacle  vaincre, et consquemment de ne pas sentir le mme
aiguillon, de n'avoir pas les mmes lments de vie et d'ardeur.

Les principes ne sont pas moins engags chez nous qu'en Angleterre.
Seulement les dbats devraient tre, chez nous, beaucoup plus
gnraux, beaucoup plus _humanitaires_ (puisque le mot est consacr),
comme, chez nos voisins, ils doivent tre plus nationaux. L'obstacle
aristocratique, pour eux, est chez eux. Pour nous, il est dans le
monde entier. Rien, certes, ne nous empcherait de prendre les
principes  une hauteur que l'Angleterre ne peut encore atteindre.
Nous ne le faisons pas, et cela dpend uniquement du degr
insuffisant de respect, de dvouement pour les principes, auquel nous
sommes parvenus.

Si l'_anglophobie_ n'tait chez nous qu'une naturelle raction
contre l'oligarchie anglaise, dont la politique est si dangereuse
pour les nations et en particulier pour la France, ce ne serait plus
de l'anglophobie, mais, qu'on me pardonne ce mot barbare (et qui
n'en est que plus juste, puisqu'il runit deux ides barbares), de
l'_oligarcophobie_.

Malheureusement il n'en est pas ainsi; et l'occupation la plus
constante de nos grands journaux est d'irriter le sentiment national
contre la dmocratie britannique, contre ces classes laborieuses qui
demandent au travail,  l'industrie,  la richesse, au dveloppement
de leurs facults, les forces qui doivent les affranchir. C'est
prcisment l'accroissement de ces forces dmocratiques, la
perfection du travail, la supriorit industrielle, l'extension
des machines, l'aptitude commerciale, l'accumulation des capitaux,
c'est prcisment, dis-je, l'accroissement de ces forces qu'on nous
reprsente comme dangereux, comme oppos  nos propres progrs, comme
impliquant de toute ncessit un dcroissement proportionnel dans les
forces analogues de notre pays.

C'est l le _sophisme conomique_ que j'ai  combattre, c'est par
l que se rattache  l'esprit de ce livre le sujet que je viens de
traiter, et qui a pu paratre jusqu'ici une oiseuse digression.

D'abord, si ce que j'appelle ici un _sophisme_ tait une vrit,
combien elle serait triste et dcourageante! Si le mouvement
progressif, qui se manifeste sur un point du globe, occasionnait
un mouvement rtrograde sur un autre point, si l'accroissement
des richesses d'un pays ne se faisait qu'au moyen d'une perte
correspondante rpartie sur tous les autres, il n'y aurait
videmment, dans l'ensemble, pas de progrs possible; et, de plus,
toutes les jalousies nationales seraient justifies. Des ides vagues
d'humanit, de fraternit, ne suffiraient certes pas pour dterminer
une nation  se rjouir des progrs faits ailleurs, puisqu'ils se
seraient faits  ses dpens. Les fraternitaires ne changeront jamais
 ce point le coeur humain, et, dans l'hypothse que j'envisage, cela
n'est pas mme dsirable. Qu'y aurait-il d'honnte, de dlicat  me
rjouir de ce qu'un peuple s'lve vers le superflu, s'il en doit
rsulter qu'un autre peuple descende au-dessous du ncessaire? Non,
je ne suis tenu ni moralement ni religieusement  faire, ft-ce au
nom de ma patrie, cet acte d'abngation.

Ce n'est pas tout. Si cette espce de _bascule_, tait la loi des
nations, elle serait aussi la loi des provinces, des communes, des
familles. Le progrs national n'est pas d'une autre nature que
le progrs individuel; par o l'on voit que si l'axiome, dont je
m'occupe, tait une vrit au lieu d'tre un sophisme, il n'y a
pas un homme sur la terre qui ne dt perptuellement s'efforcer
d'touffer le progrs de tous les autres, sauf  rencontrer chez tous
le mme effort contre lui-mme. Ce conflit gnral serait l'tat
naturel de la socit, et la Providence, en dcrtant que _le profit
de l'un est le dommage de l'autre_, aurait condamn l'homme  une
guerre sans terme, et l'humanit  un niveau primitif invariable.

Il n'y a donc pas dans les sciences sociales de proposition qu'il
soit plus important d'claircir. C'est la clef de vote de tout
l'difice. Il faut absolument connatre la nature propre du progrs,
et l'influence que la condition progressive d'un peuple exerce sur
la condition des autres peuples. S'il est dmontr que le progrs,
dans une circonscription donne, a pour cause ou pour effet une
dpression proportionnelle dans le reste de la race humaine, il ne
nous reste plus qu' brler nos livres, renoncer  toute esprance
du bien gnral, et entrer dans l'universel conflit, avec la ferme
volont d'tre le moins possible crass en crasant le plus possible
les autres. Ce n'est pas l de l'exagration, c'est de la logique la
plus rigoureuse, de la logique trop souvent applique. Une mesure
politique qui se rattache si bien  l'axiome--le profit de l'un est
le dommage de l'autre,--parce qu'elle en est comme l'incarnation,
l'_acte_ de navigation de la Grande-Bretagne fut plac ouvertement
sous l'invocation de ces paroles clbres de son prambule: _Il faut
que l'Angleterre crase la Hollande ou qu'elle en soit crase._
Et nous avons vu la _Presse_ invoquer les mmes paroles pour faire
adopter en France la mme mesure. Rien de plus simple, ds qu'il
n'est pas d'autre alternative pour les peuples, comme pour les
individus, que d'craser ou d'tre crass.--Par o l'on voit le
point o l'erreur et l'atrocit viennent se confondre.

Mais la triste maxime que je mentionne mrite bien d'tre combattue
dans un chapitre spcial. Il ne s'agit point en effet de lui opposer
de vagues dclamations sur l'humanit, la charit, la fraternit,
l'abngation. Il faut la dtruire par une dmonstration pour ainsi
dire mathmatique. En me rservant de consacrer quelques pages 
cette tche, je poursuis ce que j'ai  dire sur l'anglophobie.

J'ai dit que ce sentiment, en tant qu'il s'attache  cette politique
machiavlique que l'oligarchie anglaise a fait peser si longtemps sur
l'Europe, tait un sentiment justifiable, qui avait sa raison d'tre
et ne devait mme pas s'appeler anglophobie.

Il ne mrite ce nom que lorsqu'il enveloppe dans la mme haine et
l'aristocratie et cette portion de la socit anglaise qui a souffert
autant et plus que nous de la prpondrance oligarchique, et lui
a fait rsistance, cette classe laborieuse, faible et impuissante
d'abord, mais qui a grandi en richesse, en force, en influence assez
pour entraner de son ct une partie de l'aristocratie et tenir
l'autre en chec; classe  laquelle nous devrions tendre la main,
dont nous devrions partager les sentiments et les esprances, si
nous n'tions retenus par cette funeste et dcourageante pense que
les progrs qu'elle doit au travail,  l'industrie et au commerce
menacent notre prosprit et notre indpendance; les menacent sous
une autre forme, mais autant que pouvait le faire la politique des
Walpole, des Pitt, etc., etc.

C'est ainsi que l'anglophobie s'est gnralise, et j'avoue que je
ne puis voir qu'avec dgot les moyens qui ont t employs pour
l'entretenir et l'irriter. Premier moyen bien simple et non moins
odieux; il consiste  tirer parti de la diversit des langues. On a
profit de ce que la langue anglaise tait peu connue en France pour
nous persuader que toute la littrature et le journalisme anglais
n'taient qu'outrages, insultes et calomnies perptuellement vomis
contre la France; d'o elle ne pouvait manquer de conclure qu'elle
tait, de l'autre ct du dtroit, l'objet d'une haine gnrale et
inextinguible.

En cela on tait merveilleusement servi par la libert illimite de
la presse et de la parole qui existe chez nos voisins. En Angleterre,
comme en France, il n'y a pas de question sur laquelle les avis ne
se partagent; en sorte qu'il est toujours possible, dans chaque
occasion, de dnicher un orateur ou un journal qui a pris la question
du ct qui nous blesse. L'odieuse tactique de nos journaux a t
d'aller extraire, de ces discours et ces crits, les passages les
plus propres  humilier notre orgueil national, et de les donner
comme l'expression de l'opinion publique en Angleterre, en ayant bien
soin de tenir dans l'ombre tout ce qui s'tait dit ou crit dans
le sens oppos, mme par les journaux les plus influents et les
orateurs les plus populaires. Le rsultat a t ce qu'il serait, en
Espagne, si la presse de ce pays tout entire s'entendait pour puiser
toute citation de nos journaux dans la _Quotidienne_.

Un autre moyen, qui a t employ avec beaucoup de succs, c'est
le silence. Chaque fois qu'une grande question s'est agite, en
Angleterre, et qu'elle a t de nature  rvler ce qu'il y avait
dans ce pays de vie, de lumire, de chaleur et de sincrit, on
peut tre sr que nos journaux se sont attachs  empcher, par le
silence, que le fait ne vnt  la connaissance du public franais;
et, s'il l'a fallu, ils se sont impos dix ans de mutisme. Quelque
extraordinaire que cela paraisse, l'_agitation_ anglaise contre le
rgime protecteur en fait foi.

Enfin, une autre _fraude patriotique_ dont on a us amplement,
ce sont les fausses traductions, les additions, suppressions et
substitutions de mots. En altrant ainsi le sens et l'esprit des
discours, il n'est pas d'indignation qu'on n'ait pu soulever dans
l'me de nos compatriotes. Il suffisait, par exemple, quand on
trouvait _gallant French_ qui veut dire braves franais (_gallant_,
c'est le mot vaillant qui a t transport en Angleterre et qui n'a
subi d'autre changement que celui du _v_ initial en _g_,  l'inverse
de ce qui s'est fait pour les mots: garant, _warrant_, gupe,
_wasp_, guerre, war), de traduire ainsi: nation effmine, galante,
corrompue. Quelquefois on allait jusqu' substituer le mot haine au
mot amiti, et ainsi de suite[91].

[Note 91: On pourrait plaider, en faveur des journaux franais,
une circonstance attnuante. Il y eut, ce me semble, de leur part,
ignorance spciale, prvention, inadvertance plutt que calcul, dans
la plupart des mfaits que Bastiat leur reproche. Qu'on examine, par
exemple, les lettres qu'il dut adresser, en septembre et en novembre
1846,  deux des coryphes du journalisme parisien, les rdacteurs en
chef de la _Presse_ et du _National_, et l'on se convaincra que ces
deux feuilles, n'entrevoyaient ni la marche ni l'importance du dbat
sur les _Corn-Laws_, en Angleterre.--Voir pages 148  166.

                                                  (_Note de l'dit._)]

 ce propos, qu'il me soit permis de raconter l'origine du livre que
je publiai, en 1845, sous le titre de COBDEN ET LA LIGUE.

J'habitais un village, au fond des Landes. Dans ce village, il y
a un cercle, et j'tonnerais probablement beaucoup les membres du
Jockey-club, si je transcrivais ici le budget de notre modeste
association. Pourtant j'ose croire qu'il y rgne une franche gaiet
et une verve qui ne dshonorerait pas les somptueux salons du
boulevard des Italiens. Quoi qu'il en soit, dans notre cercle on ne
rit pas seulement, on politique aussi (ce qui est bien diffrent);
car sachez qu'on y reoit deux journaux. C'est dire que nous tions
patriotes renforcs et anglophobes de premier numro.--Pour moi,
aussi vers dans la littrature anglaise qu'on peut l'tre au
village, je me doutais bien que nos gazettes exagraient quelque peu
la haine que, selon elles, le nom franais inspirait  nos voisins,
et il m'arrivait parfois d'exprimer des doutes  cet gard. Je ne
puis comprendre, disais-je, pourquoi l'esprit qui rgne dans le
journalisme de la Grande-Bretagne ne rgne pas dans ses livres. Mais
j'tais toujours battu, pices en main.

Un jour, le plus anglophobe de mes collgues, la fureur dans les
yeux, me prsente le journal et me dit: Lisez et jugez. Je lus
en effet que le premier ministre d'Angleterre terminait ainsi un
discours: Nous n'adopterons pas cette mesure; si nous l'adoptions,
nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations.--Le
rouge du patriotisme me monta aussi au visage.

Cependant,  la rflexion, je me disais: il semble bien
extraordinaire qu'un ministre, un chef de cabinet, un homme qui, par
position, doit mettre tant de rserve et de mesure dans son langage,
se permette envers nous une injure gratuite, que rien ne motive, ne
provoque ni ne justifie. M. Peel ne pense pas que la France soit
tombe au dernier rang des nations, et, le penst-il, il ne le dirait
pas en plein Parlement.

Je voulus en avoir le coeur net. J'crivis le jour mme  Paris pour
qu'on m'abonnt  un journal anglais, en priant qu'on ft remonter
l'abonnement  un mois.

Quelques jours aprs, je reus une trentaine de numros du
_Globe_[92]. Je cherchai avec empressement la malencontreuse phrase
de M. Peel, et je vis qu'elle disait: Nous ne pourrions adopter
cette mesure sans descendre au dernier rang des nations.--Les mots
_comme la France_ n'y taient pas.

[Note 92: _Globe and Traveller._]

Ceci me mit sur la voie, et je pus constater depuis lors bien
d'autres _pieuses fraudes_ dans la manire de traduire de nos
journalistes.

Mais ce n'est pas l tout ce que m'apprit le _Globe_. Je pus y
suivre, pendant deux ans, la marche et les progrs de la _Ligue_.

 cette poque, j'aimais ardemment, comme aujourd'hui, la cause de
la libert commerciale; mais je la croyais perdue pour des sicles;
car on n'en parle pas plus chez nous qu'on n'en parlait probablement,
en Chine, dans le sicle dernier. Quelles furent ma surprise et ma
joie, quand j'appris que cette grande question _agitait_, d'un bout 
l'autre, l'Angleterre et l'cosse; quand je vis cette succession non
interrompue d'immenses meetings, et l'nergie, la persvrance, les
lumires des chefs de cette admirable association!...

Mais ce qui me surprenait bien davantage, c'tait de voir que la
Ligue s'tendait, grandissait, versait sur l'Angleterre des flots
de lumire, absorbait toutes les proccupations des ministres et du
Parlement, sans que nos journaux nous en dissent jamais un mot!...

Naturellement je me doutai qu'il y avait quelque corrlation entre ce
silence absolu sur un fait aussi grave, et le systme des _fraudes
pieuses_ en matire de traduction.

Pensant navement qu'il suffisait que ce silence ft rompu une fois
pour qu'on n'y pt persister plus longtemps, je me dcidai, en
tremblant  me faire crivain; et j'envoyai, sur la Ligue, quelques
articles  la _Sentinelle_ de Bayonne. Mais les journaux de Paris
n'y firent aucune attention.--Je me mis  traduire quelques discours
de Cobden, de Bright et de Fox, et les envoyai aux journaux de
Paris eux-mmes; ils ne les insrrent pas.--Il n'est pas possible,
me dis-je, que le jour o la libert commerciale sera proclame
en Angleterre nous surprenne dans cette ignorance. Je n'ai qu'une
ressource, c'est de faire un livre.....


75.--LE PROFIT DE L'UN EST LE DOMMAGE DE L'AUTRE[93].

[Note 93: bauche de 1847. L'auteur s'en est tenu  ce court
prambule du chapitre qu'il promettait dans l'bauche prcdente. Il
s'aperut bien vite que, pour la rfutation projete, un chapitre
ne suffisait pas. C'tait un livre qu'il fallait; et il crivit les
_Harmonies_.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Sophisme type, sophisme souche, d'o sortent des multitudes de
sophismes, sophisme polype, qu'on ne peut couper en mille que
pour donner naissance  mille sophismes, sophisme anti-humain,
anti-chrtien, anti-logique; bote de Pandore d'o sont sortis tous
les maux de l'humanit, haines, dfiances, jalousies, guerres,
conqutes, oppressions; mais d'o ne pouvait sortir l'esprance.

Hercule! qui tranglas Cacus, Thse! qui assommas le Minotaure,
Apollon qui tuas le serpent Python, que chacun de vous me prte sa
force, sa massue, ses flches pour dtruire le monstre qui, depuis
six mille ans, arme les hommes les uns contre les autres.

Mais, hlas! il n'est pas de massue qui puisse craser un sophisme.
Il n'est donn  la flche ni mme  la baonnette de percer une
proposition. Tous les canons de l'Europe runis  Waterloo n'ont pu
effacer du coeur des peuples un principe; et ils n'effaceraient pas
davantage une erreur. Cela n'est rserv qu' la moins matrielle de
toutes les armes,  ce symbole de lgret, la plume. Donc ce ne sont
ni les dieux ni les demi-dieux de l'antiquit qu'il faut invoquer.

Si je voulais parler au coeur, je m'inspirerais du fondateur de la
religion chrtienne.--Puisque c'est  l'esprit que je m'adresse
et qu'il s'agit d'essayer une _dmonstration_, je me place sous
l'invocation d'Euclide et de Bezout, tout en appelant  mon aide
les Turgot, les Say, les Tracy, les Ch. Comte. On dira c'est bien
froid. Qu'importe, pourvu que la dmonstration se fasse.....


76.--INDIVIDUALISME ET FRATERNIT.

Une vue systmatique de l'histoire et de la destine de l'homme s'est
rcemment produite qui me semble aussi fausse que dangereuse.

Selon ce systme, trois principes se partagent le monde:
l'_Autorit_, l'_Individualisme_ et la _Fraternit_.

L'autorit rpond aux ges aristocratiques; l'Individualisme au rgne
de la bourgeoisie; la Fraternit au triomphe du peuple.

Le premier de ces principes s'est surtout incarn dans le Pape. _Il
mne  l'oppression par l'touffement de la personnalit._

Le second, inaugur par Luther, _mne  l'oppression par l'anarchie_.

Le troisime, _annonc par les penseurs de la Montagne_, enfante
la vraie libert, en enveloppant les hommes dans les liens d'une
harmonieuse association.

Le peuple n'ayant t le matre que dans un pays, la France, et dans
une courte priode, celle de 93, nous ne connaissons encore la valeur
thorique et les charmes pratiques de la fraternit que par l'essai
_qui en fut fait tumultueusement_  cette poque. Malheureusement
_l'union et l'amour_, personnifis dans Robespierre, _ne purent
touffer qu' demi l'Individualisme, qui reparut le lendemain du 9
thermidor. Il rgne encore._

Qu'est-ce donc que l'_Individualisme_? L'auteur de l'ouvrage auquel
nous faisons allusion le dfinit ainsi:

Le principe d'individualisme est celui qui, prenant l'homme en
dehors de la socit, le rend seul juge de ce qui l'entoure et de
lui-mme, lui donne un sentiment exalt de ses droits sans lui
indiquer ses devoirs, l'abandonne  ses propres forces, et, pour tout
gouvernement, proclame le laisser-faire[94].

[Note 94: _Histoire de la Rvolution Franaise_, par Louis Blanc, t.
Ier, p. 9.]

Ce n'est pas tout. L'Individualisme, ce mobile de la bourgeoisie,
devait envahir les trois grandes branches de l'activit humaine, la
religion, la politique et l'industrie. De l trois grandes coles
individualistes: l'cole philosophique, _dont Voltaire fut le chef_,
en demandant la libert de penser, _nous a amens  une profonde
anarchie morale_; l'cole politique, fonde par Montesquieu, _au lieu
de la libert politique, nous a valu une oligarchie de censitaires_;
et l'cole conomiste, _reprsente par Turgot, au lieu de la libert
de l'industrie, nous a lgu la concurrence du riche et du pauvre, au
profit du riche_[95].

[Note 95: Louis Blanc, _Histoire de la Rvolution_, t. Ier, p. 350.]

On voit que l'humanit a t bien mal inspire jusqu'ici, et qu'elle
s'est trompe dans toutes les directions. Ce n'a pourtant pas t
faute d'avertissements, car le principe de la _fraternit_ a toujours
fait ses protestations et ses rserves par la voix de Jean Huss, de
Morelli, de Mably, de Rousseau et par les efforts de Robespierre.

Mais qu'est-ce que la fraternit? Le principe de la fraternit
est celui qui, regardant comme solidaires les membres de la grande
famille, tend  organiser un jour les socits, oeuvre de l'homme,
sur le modle du corps humain, oeuvre de Dieu, et fonde la puissance
de gouverner sur la persuasion, sur le volontaire assentiment du
coeur[96].

[Note 96: Bastiat n'ayant pas achev de copier de sa main, sur son
manuscrit, le passage du livre dont il s'occupe, j'ai d combler
cette lacune et donner la phrase entire.  propos des derniers
mots, je me permets de dire qu'ils impliquent contradiction avec la
pense de raliser un systme social quelconque par l'intervention de
l'tat, c'est--dire par la force. Ceux qui proposent des systmes
sociaux de leur invention ne bornent, pas plus que Robespierre, leur
prtention  _persuader_,  obtenir _le volontaire assentiment des
coeurs_, et ne sont pas mieux fonds que lui  se placer sous le
drapeau de la libert.

                                                  (_Note l'diteur._)]

Tel est le systme de M. Blanc. Ce qui le rend dangereux,  mes yeux,
outre le talent avec lequel il est expos, c'est que le vrai et le
faux s'y mlent en proportions qu'il est difficile d'apprcier.
Je n'ai pas l'intention de l'examiner dans toutes ses branches
symtriques. Pour me conformer aux exigences de ce recueil, je le
considrerai principalement au point de vue de l'conomie politique.

J'avoue que lorsqu'il s'agit d'noncer le principe qui,  une poque
donne, anime le corps social, je voudrais qu'il ft exprim par des
mots moins vagues que ceux d'_individualisme_ et _fraternit_.

L'_individualisme_ est un mot nouveau simplement substitu au mot
_gosme_. C'est l'exagration du sentiment de la personnalit.

L'homme est un tre essentiellement sympathique. Plus sa puissance de
sympathie se concentre sur lui-mme, plus il est goste. Plus elle
se rpand sur ses semblables, plus il est philanthrope.

L'gosme est donc comme tous les autres vices, comme toutes les
autres dviations de nos qualits morales, c'est--dire aussi ancien
que l'homme mme. On en peut dire autant de la philanthropie. 
toutes les poques, sous tous les rgimes, dans toutes les classes,
il y a eu des hommes durs, froids, personnels, rapportant tout 
eux-mmes, et d'autres bons, gnreux, humains, dvous. Il ne me
semble pas qu'on puisse faire d'une de ces dispositions de l'me,
pas plus que de la colre ou de la douceur, de l'nergie ou de la
faiblesse, le principe sur lequel repose la socit.

Il est donc impossible d'admettre qu' partir d'une date dtermine
dans l'histoire, par exemple  partir de Luther, tous les efforts
de l'humanit aient t, systmatiquement et pour ainsi dire
providentiellement, consacrs au triomphe de l'individualisme.

Sur quel fondement pourrait-on prtendre que l'exagration du
sentiment de la personnalit est ne dans les temps modernes? Est-ce
que les peuples anciens, quand ils pillaient et ravageaient le monde,
quand ils rduisaient les vaincus en esclavage, n'agissaient pas
sous l'influence d'un gosme port au plus haut degr? Si, pour
s'assurer la victoire, pour vaincre la rsistance, pour chapper
au sort affreux qu'elles rservaient  ceux qu'elles appelaient
barbares, ces associations guerrires sentaient le besoin de l'union,
si mme l'individu tait dispos  y faire de vritables sacrifices,
l'gosme, pour tre collectif, en tait-il moins de l'gosme?

J'en dirai autant de la domination par l'autorit thologique. Que,
pour asservir les hommes, on emploie la force ou la ruse, qu'on
exploite leur faiblesse ou leur crdulit, le fait mme d'une
domination injuste ne rvle-t-il pas dans le dominateur le sentiment
de l'gosme? Le prtre gyptien, qui imposait de fausses croyances
 ses semblables pour se rendre matre de leurs actions et mme de
leurs penses, ne recherchait-il pas son avantage _personnel_ par les
moyens les plus immoraux?

 mesure que les peuples sont devenus forts, ils ont repouss la
spoliation ralise par la force.--Ils se sont avancs vers la
proprit du travail et la libert de l'industrie; et voil que vous
dcouvrez dans la libert de l'industrie une premire manifestation
de l'individualisme!

Mais vous qui ne voulez pas que le travail soit libre, vous voulez
donc qu'il soit contraint, car il n'y a pas de terme moyen. Il y en a
un, dites-vous, l'association.--C'est une confusion de mots, car si
l'association est volontaire, le travail ne cesse pas d'tre libre.
Ce n'est pas aliner sa libert que de former avec ses semblables des
conventions, des associations volontaires.

 mesure que les hommes se sont clairs, ils ont ragi contre les
superstitions, les fausses croyances, les opinions imposes. Et voil
que vous dcouvrez dans le _libre examen_ une seconde manifestation
de l'Individualisme!

Mais vous qui n'admettez ni l'autorit ni le libre examen, que
mettez-vous donc  la place? La fraternit, dites-vous. La fraternit
mettra-t-elle dans mon intelligence des ides qui ne soient ni reues
par elle toutes faites, ni labores par son propre exercice?

Vous ne voulez pas que l'homme examine les opinions! Je conois
cette intolrance dans les thologiens. Ils sont consquents. Ils
disent: cherchez la vrit en toutes choses, _traditus est mundus
disputationibus eorum_, quand Dieu ne l'a pas rvle. L o il a
dit: voil la vrit, il serait absurde que vous voulussiez examiner.

Mais les modernes socialistes, de quel droit nous refusent-ils le
libre examen dont ils usent si amplement? Ils n'ont qu'un moyen de
courber nos esprits; c'est de se prtendre inspirs. Quelques-uns
l'ont essay, mais jusqu'ici ils n'ont pas montr leurs titres de
prophtes.

Sans accuser les intentions, je dis qu'il y a au fond de ces
doctrines le plus irrationnel de tous les despotismes, et, par
consquent, de tous les _individualismes_. Quoi de plus tyrannique
que de vouloir rgenter notre travail et notre intelligence,
abstraction faite de toute autorit surnaturelle qu'on n'invoque
mme pas? Il n'est pas surprenant qu'on aboutisse  voir le type, le
hros, l'aptre de la fraternit ainsi comprise dans Robespierre.

Si l'individualisme n'est pas le mobile exclusif d'une priode prise
dans l'histoire moderne, il n'est pas davantage le principe qui
dirige une classe  l'exclusion de toutes les autres.

Dans les sciences morales, une certaine symtrie d'exposition se
prend souvent pour la vrit. Mfions-nous de cette superficielle
apparence.

C'est ainsi que s'est accrdite cette opinion que les nations
modernes se composent de trois classes: aristocratie, bourgeoisie,
peuple. De l on conclut qu'il y a le mme antagonisme entre les
deux dernires classes qu'entre les deux premires. La bourgeoisie,
dit-on, a renvers l'aristocratie et s'est mise  sa place.  l'gard
du peuple, elle constitue une autre aristocratie et sera  son tour
renverse par lui.

Pour moi, je ne vois dans la socit que deux classes. Des
conqurants qui fondant sur un pays, s'emparent des terres, des
richesses, de la puissance lgislative et judiciaire; et un peuple
vaincu, qui souffre, travaille, grandit, brise ses chanes,
reconquiert ses droits, se gouverne tant bien que mal, fort
mal pendant longtemps, est dupe de beaucoup de charlatans, est
souvent trahi par les siens, s'claire par l'exprience et arrive
progressivement  l'galit par la libert, et  la fraternit par
l'galit.

Chacune de ces deux classes obit au sentiment indestructible de la
personnalit. Mais si ce sentiment mrite le nom d'_individualisme_,
c'est certainement dans la classe conqurante et dominatrice.

Il est vrai qu'au sein du peuple, il y a des hommes plus ou moins
riches  des degrs infinis. Mais la diffrence de richesses ne
suffit pas pour constituer deux classes. Tant qu'un homme du peuple
ne se retourne pas contre le peuple lui-mme pour l'exploiter, tant
qu'il ne doit sa fortune qu'au travail,  l'ordre,  l'conomie,
quelques richesses qu'il acquire, quelque influence que lui
donnent les richesses, il reste peuple; et c'est un abus de mots
que de prtendre qu'il entre dans une autre classe, dans une classe
aristocratique.

S'il en tait ainsi, voyez quelles seraient les consquences.
L'artisan honnte, laborieux, prvoyant, qui s'impose de dures
privations, qui accrot sa clientle par la confiance qu'il
inspire, qui donne  son fils une ducation un peu plus complte
que celle qu'il a reue lui-mme, cet artisan serait sur le chemin
de la bourgeoisie. C'est un homme dont il faut se mfier, c'est un
aristocrate en herbe, c'est un _individualiste_.

S'il est, au contraire, paresseux, dissip, imprvoyant, s'il manque
tout  fait de cette nergie si ncessaire pour accumuler quelques
pargnes, alors on sera sr qu'il restera peuple. Il appartiendra au
principe de la fraternit.

Et maintenant, tous ces hommes retenus dans les rangs les plus
infimes de la socit par l'imprvoyance, le vice, et trop souvent,
j'en conviens, par le malheur, comment entendront-ils le principe de
l'galit et de la fraternit? Qui sera leur dfenseur, leur idole,
leur aptre? ai-je besoin de le nommer?....

Abandonnant le terrain de la polmique, j'essayerai, autant que mes
forces et le temps me le permettent, de considrer la _personnalit_
et la _fraternit_ au point de vue de l'conomie politique.

Je commencerai par le dclarer trs-franchement: le sentiment de
la personnalit, l'amour du moi, l'instinct de la conservation, le
dsir indestructible que l'homme porte en lui-mme de se dvelopper,
d'accrotre la sphre de son action, d'augmenter son influence,
l'aspiration vers le bonheur, en un mot, l'individualit me semble
tre le point de dpart, le mobile, le ressort universel auquel la
Providence a confi le progrs de l'humanit. C'est bien vainement
que ce principe soulverait l'animadversion des socialistes modernes.
Hlas! qu'ils rentrent en eux-mmes, qu'ils descendent au fond
de leur conscience, et ils y retrouveront ce principe, comme on
trouve la gravitation dans toutes les molcules de la matire.
Ils peuvent reprocher  la Providence d'avoir fait l'homme tel
qu'il est; rechercher, par passe-temps, ce qu'il adviendrait de la
socit, si la Divinit, les admettant dans son conseil, modifiait sa
crature sur un autre plan. Ce sont des rveries qui peuvent amuser
l'imagination; mais ce n'est pas sur elles qu'on fondera les sciences
sociales.

Il n'est aucun sentiment qui exerce dans l'homme une action aussi
constante, aussi nergique que le sentiment de la personnalit.

Nous pouvons diffrer sur la manire de comprendre le bonheur, le
chercher dans la richesse, dans la puissance, dans la gloire, dans la
terreur que nous inspirons, dans la sympathie de nos semblables, dans
les satisfactions de la vanit, dans la couronne des lus; mais nous
le cherchons toujours et nous ne pouvons pas ne pas le chercher.

De l il faut conclure que l'_individualisme_, qui est le sentiment
de la personnalit pris dans un mauvais sens, est aussi ancien que ce
sentiment lui-mme, car il n'est pas une de ses qualits, surtout
la plus inhrente  sa nature, dont l'homme ne puisse abuser, et
n'ait abus  toutes les poques. Prtendre que le sentiment de la
personnalit a toujours t contenu dans de justes bornes, except
depuis le temps de Luther et parmi les bourgeois, cela ne peut tre
considr que comme un jeu d'esprit.

Je pense qu'on pourrait avec plus de raison soutenir la thse
contraire, en tous cas plus consolante, et voici mes raisons.

C'est une vrit triste, mais d'exprience, que les hommes en gnral
donnent pleine carrire au sentiment de la personnalit, et par
consquent en abusent, jusqu'au point o ils le peuvent faire avec
impunit. Je dis en gnral, parce que je suis loin de prtendre que
les inspirations de la conscience, la bienveillance naturelle, les
prescriptions religieuses n'aient pas suffi souvent pour empcher
la personnalit de dgnrer en gosme. Mais on peut affirmer
que l'obstacle gnral au dveloppement exagr,  l'abus de la
personnalit n'est pas en nous, mais hors de nous. Il est dans les
autres personnalits dont nous sommes entours et qui ragissent,
quand nous les froissons, au point de nous tenir en chec, qu'on me
pardonne cette expression.

Cela pos, plus une agglomration d'hommes s'est trouve environne
d'tres faibles ou crdules, moins elle a rencontr d'obstacles en
eux, plus en elle le sentiment de la personnalit a d acqurir
d'nergie, et franchir les limites conciliables avec le bien gnral.

Aussi, nous voyons les peuples de l'antiquit dsols par la guerre,
l'esclavage, la superstition et le despotisme, toutes manifestations
de l'gosme chez les hommes plus forts ou plus clairs que leurs
semblables. Ce n'est jamais par son action sur lui-mme, pour obir
aux lois de la morale, que le sentiment de la personnalit est rentr
dans ses justes limites. Pour l'y rduire, il a fallu que la force et
la lumire devinssent l'hritage commun des masses; et alors il a
bien fallu que, manifest par la force, l'individualisme s'arrtt
devant une force suprieure, et que, manifest par la ruse, il prt
faute d'tre aliment par la crdulit publique.

On trouvera peut-tre que reprsenter les personnalits comme dans
un tat d'antagonisme toujours virtuellement existant, et qui ne
peut tre contenu que par l'quilibre des forces et des lumires,
c'est une doctrine bien triste. Il s'ensuivrait que, ds que cet
quilibre est rompu, ds qu'un peuple ou une classe se reconnaissent
dous d'une force irrsistible, ou d'une supriorit intellectuelle
propre  leur asservir les autres peuples ou les autres classes, le
sentiment de la personnalit est toujours prt  franchir ses limites
et  dgnrer en gosme, en oppression.

Il ne s'agit pas de savoir si cette doctrine est triste, mais si elle
est vraie, et si la constitution de l'homme n'est pas telle qu'il
doive conqurir son indpendance, sa scurit par le dveloppement
de ses forces et de son intelligence. _La vie est un combat._ Cela a
t vrai jusqu'ici, et nous n'avons aucune raison de croire que cela
cessera de l'tre jamais, tant que l'homme portera dans son coeur ce
sentiment de la personnalit, toujours si dispos  sortir de ses
bornes.

Les coles socialistes s'efforcent de remplir le monde d'esprances
que nous ne pouvons nous empcher de considrer comme chimriques,
prcisment parce qu'elles ne tiennent aucun compte, dans leurs
vaines thories, de ce sentiment indlbile et de la pente
irrsistible qui le pousse, s'il n'est contenu, vers sa propre
exagration.

Nous avons beau chercher, dans leurs systmes de sries, d'harmonies,
l'obstacle  l'abus de la personnalit, nous ne le trouvons jamais.
Les socialistes nous paraissent tourner sans cesse dans ce cercle
vicieux: si tous les hommes voulaient tre dvous, nous avons trouv
des formes sociales qui maintiendront entre eux la fraternit et
l'harmonie.

Aussi, quand ils arrivent  proposer quelque chose qui ressemble
 de la pratique, on les voit toujours diviser l'humanit en deux
parts. D'un ct l'tat, le pouvoir dirigeant, qu'ils supposent
infaillible, impeccable, dnu de tout sentiment de personnalit; de
l'autre le peuple, n'ayant plus besoin de prvoyance ni de garanties.

Pour raliser leurs plans, ils sont rduits  confier la direction
du monde  une puissance prise, pour ainsi dire, en dehors de
l'humanit. Ils inventent un mot: l'_tat_. Ils supposent que
l'tat est un tre existant par lui-mme, possdant des richesses
inpuisables, indpendantes de celles de la socit; qu'au moyen
de ces richesses, l'tat peut fournir du travail  tous, assurer
l'existence de tous. Ils ne prennent pas garde que l'tat ne peut
jamais que rendre  la socit des biens qu'il a commenc par lui
prendre; qu'il ne peut mme lui en rendre qu'une partie; que de plus
l'tat est compos d'hommes, et que ces hommes portent aussi en
eux-mmes le sentiment de la personnalit, enclin chez eux, comme
chez les gouverns,  dgnrer en abus; qu'une des plus grandes
tentations pour que la personnalit d'un homme froisse celle de
ses semblables, c'est que cet homme soit puissant, en mesure de
vaincre les rsistances. Les socialistes,  la vrit, esprent sans
doute, quoiqu'ils ne s'expliquent gure  ce sujet, que l'tat sera
soutenu par des institutions, par les lumires, la prvoyance, la
surveillance assidue et svre des masses. Mais, s'il en est ainsi,
il faut que ces masses soient claires et prvoyantes; et le systme
que j'examine tend prcisment  dtruire la prvoyance dans les
masses, puisqu'il charge l'tat de pourvoir  toutes les ncessits,
de combattre tous les obstacles, de prvoir pour tout le monde.

Mais, dira-t-on, si le sentiment de la personnalit est
indestructible, s'il a une pente funeste  dgnrer en abus, si la
force qui le rprime n'est pas en nous, mais hors de nous, s'il n'est
contenu dans de justes bornes que par la rsistance et la raction
des autres personnalits, si les hommes qui exercent le pouvoir
n'chappent pas plus  cette loi que les hommes sur qui le pouvoir
s'exerce, alors la socit ne peut se maintenir dans le bon ordre que
par une vigilance incessante de tous ses membres  l'gard les uns
des autres, et spcialement des gouverns  l'gard des gouvernants,
un antagonisme radical est irrmdiable; nous n'avons d'autres
garanties contre l'oppression qu'une sorte d'quilibre entre tous les
individualismes repousss les uns par les autres, et la fraternit,
ce principe si consolant, dont le seul nom touche et attire les
coeurs, qui pourrait raliser les esprances de tous les hommes de
bien, unir les hommes par les liens de la sympathie, ce principe
proclam, il y a dix-huit sicles, par une voix que l'humanit
presque tout entire a tenue pour divine, serait  jamais banni du
monde.

 Dieu ne plaise que telle soit notre pense. Nous avons constat que
le sentiment de l'individualit tait la loi gnrale de l'homme, et
nous croyons ce fait hors de doute.

Il s'agit maintenant de savoir si l'intrt bien entendu et permanent
d'un homme, d'une classe, d'une nation est radicalement oppos 
l'intrt d'un autre homme, d'une autre classe, d'une autre nation.
S'il en est ainsi, il faut le dclarer avec douleur, mais avec
vrit: la fraternit n'est qu'un rve; car il ne faut pas s'attendre
 ce que chacun se sacrifie aux autres; et cela ft-il, on ne voit
pas ce que l'humanit y gagnerait, puisque le sacrifice de chacun
quivaudrait au sacrifice de l'humanit entire: ce serait le malheur
universel.

Mais si, au contraire, en tudiant l'action que les hommes exercent
les uns sur les autres, nous dcouvrons que leurs intrts gnraux
concordent, que le progrs, la moralit, la richesse de tous sont
la condition du progrs, de la moralit, de la richesse de chacun,
alors nous comprendrons comment le sentiment de l'individualit se
rconcilie avec celui de la fraternit.

 une condition cependant: c'est que cet accord ne consiste pas en
une vaine dclamation; c'est qu'il soit clairement, rigoureusement,
scientifiquement dmontr.

Alors,  mesure que cette dmonstration sera mieux comprise, qu'elle
pntrera dans un plus grand nombre d'intelligences, c'est--dire 
mesure du progrs des lumires et de la science morale, le principe
de la fraternit s'tendra de plus en plus sur l'humanit.

Or c'est cette dmonstration consolante que nous nous croyons en
mesure de faire.

Et d'abord que faut-il entendre par le mot _fraternit_?

Faut-il prendre ce mot, comme on dit, au pied de la lettre? et
implique-t-il que nous devons aimer tous les hommes actuellement
vivants sur la surface du globe comme nous aimons le frre qui a t
conu dans les mmes entrailles, nourri du mme lait, dont nous avons
partag le berceau, les jeux, les motions, les souffrances et les
joies? videmment ce n'est pas dans ce sens qu'il faut comprendre
ce mot. Il n'est pas un homme qui pt exister quelques minutes, si
chaque douleur, chaque revers, chaque dcs qui survient dans le
monde devait exciter en lui la mme motion que s'il s'agissait
de son frre; et si MM. les socialistes sont exigeants  ce point
(et ils le sont beaucoup.... pour les autres), il faut leur dire
que la nature a t moins exigeante. Nous aurions beau nous battre
les flancs, tomber dans l'affectation, si commune de nos jours,
_en paroles_, nous ne pourrions jamais, et fort heureusement,
exalter notre sensibilit  ce degr. Si la nature s'y oppose, la
morale nous le dfend aussi. Nous avons tous des devoirs  remplir
envers nous-mmes, envers nos proches, nos amis, nos collgues, les
personnes dont l'existence dpend de nous. Nous nous devons aussi 
la profession, aux fonctions qui nous sont dvolues. Pour la plupart
d'entre nous, ces devoirs absorbent toute notre activit; et il est
impossible que nous puissions avoir toujours  la pense et pour but
_immdiat_ l'intrt gnral de l'humanit. La question est de savoir
si la force des choses, telle qu'elle rsulte de l'organisation
de l'homme et de sa perfectibilit, ne fait pas que l'intrt de
chacun se confond de plus en plus avec l'intrt de tous, si nous
ne sommes pas graduellement amens par l'observation, et au besoin
par l'exprience,  dsirer le bien gnral, et, par consquent, 
y contribuer; auquel cas, le principe de la fraternit natrait du
sentiment mme de la personnalit avec lequel il semble, au premier
coup d'oeil, en opposition.

Ici j'ai besoin de revenir sur une ide fondamentale, que j'ai dj
expose dans ce recueil, aux articles intituls: _concurrence_,
_population_.

 l'exception des relations de parent et des actes de pure
bienveillance et d'abngation, je crois qu'on peut dire que toute
l'conomie de la socit repose sur un change volontaire de services.

Mais, pour prvenir toute fausse interprtation, je dois dire un mot
de l'abngation, qui est le sacrifice volontaire du sentiment de la
personnalit.

On accuse les conomistes de ne pas tenir compte de l'abngation,
peut-tre de la ddaigner.  Dieu ne plaise que nous voulions
mconnatre ce qu'il y a de puissance et de grandeur dans
l'abngation. Rien de grand, rien de gnreux, rien de ce qui excite
la sympathie et l'admiration des hommes ne s'est accompli que par le
dvouement. L'homme n'est pas seulement une intelligence, il n'est
pas seulement calculateur. Il a une me, dans cette me il y a un
germe sympathique, et ce germe peut tre dvelopp jusqu' l'amour
universel, jusqu'au sacrifice le plus absolu, jusqu' produire ces
actions gnreuses dont le simple rcit appelle les larmes  nos
paupires.

Mais les conomistes ne pensent pas que le train ordinaire de la vie,
les actes journaliers, continus, par lesquels les hommes pourvoient
 leur conservation,  leur subsistance et  leur dveloppement,
puissent tre fonds sur le principe de l'abngation. Or ce sont
ces actes, ces transactions librement dbattues qui font l'objet de
l'conomie politique. Le domaine en est assez vaste pour constituer
une science. Les actions des hommes ressortent de plusieurs sciences:
en tant qu'elles donnent lieu  la contestation, elles appartiennent
 la science du droit; en tant qu'elles sont soumises  l'influence
directe du pouvoir tabli, elles appartiennent  la politique; en
tant qu'elles exigent cet effort qu'on nomme vertu, elles ressortent
de la morale ou de la religion.

Aucune de ces sciences ne peut se passer des autres, encore moins
les contredire. Mais il ne faut pas exiger qu'une seule les embrasse
toutes compltement. Et quoique les conomistes parlent peu
d'abngation, parce que ce n'est pas leur sujet, nous osons affirmer
que leur biographie, sous ce rapport, peut soutenir le parallle
avec celle des crivains qui ont embrass d'autres doctrines. De
mme le prtre qui parle peu de valeur, de concurrence, parce que
ces choses ne rentrent que bien indirectement dans la sphre de ses
prdications, excute ses achats et ses ventes absolument comme le
vulgaire. On en peut dire autant des socialistes.

Disons donc que, dans les actions humaines, celles qui font le sujet
de la science conomique consistent en _change de services_.

Peut-tre trouvera-t-on que c'est ravaler la science; mais je crois
sincrement qu'elle est considrable, quoique plus simple qu'on
ne le suppose, et qu'elle repose tout entire sur ces vulgarits:
_donne-moi ceci, et je te donnerai cela; fais ceci pour moi, et je
ferai cela pour toi_. Je ne puis pas concevoir d'autres formes aux
transactions humaines. L'intervention de la monnaie, des ngociants,
des intermdiaires, peut compliquer cette forme lmentaire, et nous
en obscurcir la vue. Elle n'en est pas moins le type de tous les
faits conomiques.....


77.--BARATARIA[97].

[Note 97: En publiant ce court fragment d'une brochure projete,
il est de mon devoir de rapporter une rflexion de l'auteur. Je
parlais avec regret, devant lui, peu de jours avant sa mort, de ce
projet deux fois form et deux fois abandonn. Il s'empressa de
dire qu'il avait bien fait de laisser l ce sujet, et que, dans
l'opinion des masses, l'conomie politique n'tait que trop entache
de positivisme et d'gosme. C'et t, ajouta-t-il, alimenter ce
prjug dfavorable que de placer le langage du bon sens, de la
vrit conomique dans la bouche de Sancho Pana, et le langage du
socialisme, de l'utopie dans la bouche de Don Quichotte.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il n'est rien de tel que les eaux des Pyrnes. On y rencontre des
hommes de tout pays, gens qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu,
prts d'ailleurs  beaucoup raconter. Ce qui n'est pas moins
prcieux, on y trouve aussi en grand nombre, surtout aux Eaux-Bonnes,
d'autres hommes disposs  beaucoup couter, et pour cause.

Depuis plusieurs jours, nous, vrais malades, malades _srieux_, comme
on dit aujourd'hui (ce qui ne nous empche pas d'tre gais), nous
faisons cercle autour d'un hidalgo valencian, qui a visit en dtail
l'le de Barataria, et nous en conte des choses merveilleuses. On
sait que cette le a eu pour lgislateur le grand Sancho Pana, qui
crut devoir s'carter, dans ses institutions, des donnes classiques
de Minos, Lycurgue, Solon, Numa et Platon.  Barataria, le principe
du gouvernement est de laisser les gouverns juger et dcider pour
eux-mmes en toutes matires, et de n'exiger rien d'eux que le
respect de la justice. Le gouvernement ne promet rien non plus; il ne
se charge de rien et ne rpond de rien que de la scurit universelle.

Une autre fois je vous raconterai les effets de ce systme, au
dire de don Juan Jose. Pour aujourd'hui, je me borne  transcrire
ici quelques lettres qui furent changes entre don Quichotte et
Sancho, pendant le rgne du clbre laboureur Manchego, lettres qu'on
conserve prcieusement dans la bibliothque de Barataria.

Malheureusement le chevalier de la Triste-Figure, non plus que son
cuyer, n'ont eu soin de dater leur correspondance. On suppose
qu'elle n'a d avoir lieu que plusieurs mois aprs que Sancho eut
pris possession de son le. Cela se reconnat au style. Il dnote
chez don Quichotte la perte du peu de bon sens qui lui restait, et,
chez Sancho, une moindre dose d'aimable navet. Quoi qu'il en soit,
tout ce qui vient de ces deux hros est trop prcieux pour n'tre pas
conserv.


DON QUICHOTTE  SANCHO.

Ami Sancho, je ne puis me rappeler combien est difficile le
gouvernement des nommes, sans prouver quelques remords de t'avoir
prpos  gouverner l'le de Barataria, mission pour laquelle ta
tte et ton coeur n'avaient pas t peut-tre assez prpars. C'est
pourquoi je prends la rsolution de te donner dsormais de frquents
avis, que tu suivras, j'espre, avec cette docilit qui est impose
aux cuyers par les lois de la chevalerie.

Combien tu dois maintenant dplorer la grossire existence que tu as
mene jusqu'au jour o tu t'associas, avec ton ne,  mes glorieuses
entreprises,  mes nobles destines. Les hauts faits dont tu as t
tmoin et auxquels tu n'as pas laiss,  l'occasion, que de prendre
part, auront arrach ton me aux proccupations vulgaires du village.
Mais a-t-elle eu le temps de s'lever  toute la hauteur que doit
atteindre l'me d'un lgislateur?

Je crains, ami Sancho, qu'appel  jouer sur la scne du monde le
rle d'un Minos, d'un Lycurgue, d'un Solon, d'un Numa, tu ne te sois
pas encore assez identifi avec la pense et le but de ces grands
hommes. Comme eux, tu es plus que prince, tu es lgislateur; et
sais-tu ce que c'est qu'un lgislateur?

Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en
tat de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer
chaque individu, qui par lui-mme est un tout parfait et solitaire,
en partie d'un plus grand tout dont cet individu reoive, en quelque
sorte, sa vie et son tre; d'altrer la constitution de l'homme pour
la renforcer; de substituer une existence partielle et morale 
l'existence physique et indpendante que nous avons tous reue de la
nature. Il faut, en un mot, qu'il te  l'homme ses propres forces
pour lui en donner qui lui soient trangres, et dont il ne puisse
faire usage sans le secours d'autrui[98].

[Note 98: Nous avions quelque peine  comprendre comment Don
Quichotte avait pu citer Rousseau, et il nous est naturellement
venu  la pense que ce pouvait bien tre Rousseau qui avait fait
des emprunts  Don Quichotte. Mais considrant que l'antiquit est
le seul sujet d'tude et d'admiration des modernes, nous prfrons
croire  une simple concidence, qui n'a rien de surprenant.

                                                 (_Note de l'auteur._)

Tous les passages placs entre guillemets ou crits en italique, sont
tirs du _Contrat social_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Ami Sancho, tu as  tre l'inventeur d'abord, puis le mcanicien
d'une machine, dont les Baratariens seront les matriaux et les
ressorts. N'oublie pas que, dans cette machine tout doit tre
combin, non pour la gloire de l'inventeur ou le bonheur du
mcanicien, mais pour le bonheur et la gloire de la machine
elle-mme.

La premire difficult que tu vas rencontrer sera de faire accepter
tes lois. Il ne serait pas mal que tu pusses persuader aux
Baratariens que tu es en commerce secret avec quelque desse. Tu
proclamerais ta lgislation un jour d'orage, au milieu du tonnerre
et des clairs. Elle s'imprimerait ainsi dans leur me avec le
sentiment d'une salutaire terreur. Ton code ne serait pas seulement
un code, il serait une religion; violer la loi serait commettre un
sacrilge, et encourir non-seulement des chtiments humains, mais
encore le courroux des dieux. C'est de cette manire que tu donneras
de la stabilit  ta ville, et que tu forceras les citoyens _ porter
docilement le joug de la flicit publique_.

Une telle imposture serait, il est vrai, odieuse chez tout autre,
mais elle est trs-permise  un lgislateur. Tous s'en sont servis,
depuis Lycurgue jusqu' Mahomet, et de nos jours encore, si tu lis
les crits des publicistes qui aspirent  refaire la socit, tu
y remarqueras un ton de mysticisme qui prouve qu'ils ne seraient
pas fchs de passer pour des inspirs et des prophtes. Ceux qui
ont recours  ces supercheries sont plus qu'excusables, ils sont
mritoires puisqu'ils _honorent les dieux de leur propre sagesse_.

Tu auras ensuite  rsoudre cette question importante: tabliras-tu
ou non l'esclavage?

Il y a beaucoup de pour et de contre.

Si, comme nous gens clairs, tu avais pass toute ta jeunesse
avec les Grecs et les Romains, tu saurais que la vertu est
incompatible avec le travail; qu'il n'y a de noble que le mtier
des armes, de grand que la guerre, et que nos mains ne sauraient
dignement s'exercer qu'aux arts qui servent  la domination ou  la
destruction; ceux qui nous font exister tant essentiellement bas,
honteux et serviles.

Il suit de l que, pour faire fleurir la vertu dans ton le, il faut
en bannir le travail. Mais en bannir le travail, ce serait en bannir
la vie.

Voici comment tu pourrais rsoudre la difficult.

Tu partagerais les Baratariens en deux classes.

Les uns ( peu prs 95 sur 100) seraient vous, sous le nom
d'esclaves, aux travaux serviles. On les marquerait au front pour les
reconnatre; on les enchanerait au cou pour prvenir les rvoltes.

Les autres vivraient alors noblement. Ils s'exerceraient  la lutte,
au pugilat; ils se perfectionneraient dans l'art de tuer, en un mot,
leur seule occupation serait la vertu. C'est ainsi que tu raliseras
la libert.--_Quoi donc! me diras-tu, la libert ne peut-elle fleurir
qu' l'aide de la servitude?--Peut-tre._

Mdite ces paroles, ami Sancho, et rponds-moi sans retard.


RPONSE DE SANCHO.

Je me suis fait lire votre lettre par mon secrtaire, et, quoique j'y
comprenne fort peu de chose, je m'empresse d'y rpondre.  vous dire
vrai, je ne m'aperois pas que j'aie rien appris de bien utile  mon
gouvernement pendant le cours de nos aventures; et mme il y a cela
d'trange que la plupart de vos discours me sont sortis de la tte,
tandis que les sentences de notre cur, les proverbes de Carasco et
surtout les maximes de Thrse Pana me sont aujourd'hui d'un grand
secours. Quant aux exploits dont vous parlez et auxquels vous avez la
bont de dire que j'ai pris ma part, je ne me les rappelle pas non
plus, ne pouvant gure considrer comme tels vos singulires luttes
contre des moulins ou des moutons, dont d'ailleurs je suis rest le
tmoin inactif. Mais, au contraire, je me rappelle fort bien les
coups de bton qui m'ont rompu les os, dans le bois o nous avons
combattu vingt muletiers.

Enfin me voici, comme vous dites, lgislateur, prince et gouverneur.

Je prends note d'abord qu' votre avis la Socit baratarienne doit
tre une machine dont les Baratariens seront les matriaux et dont je
dois tre l'inventeur, l'excuteur et le mcanicien. Je me suis fait
relire trois fois ce passage de votre honore lettre, sans jamais
pouvoir en comprendre le premier mot.

Les Baratariens, que vous n'avez peut-tre jamais vus, sont faits
comme vous et moi, ou approchant, car il n'y en a gure qui
atteignent  votre maigreur ou  ma rotondit.  cela prs, ils nous
ressemblent beaucoup. Ils ont des yeux pour voir, des oreilles pour
entendre, et leur tte, si je ne me trompe, contient une cervelle.
Ils se meuvent, pensent, parlent et paraissent tous fort occups des
arrangements qu'ils ont  prendre pour tre heureux.  vrai dire, ils
ne s'occupent jamais d'autre chose, et je ne comprends pas que vous
les ayez pris pour des matriaux.

J'ai remarqu aussi que les Baratariens ont un autre trait de
ressemblance avec les habitants de mon village, en ce que chacun
d'eux est si avide de bonheur qu'il le recherche quelquefois aux
dpens d'autrui. Pendant plusieurs semaines, mon secrtaire n'a fait
que me lire des ptitions tonnantes sous ce rapport. Toutes, soit
qu'elles manent d'individus ou de communauts, peuvent se rsumer
en ces deux mots:--Ne nous prenez pas d'argent, donnez-nous de
l'argent.--Cela m'a fait beaucoup rflchir.

J'ai envoy qurir mon ministre de la _hacienda_, et je lui ai
demand s'il connaissait un moyen de donner toujours de l'argent aux
Baratariens sans jamais leur en prendre.--Le ministre m'a affirm que
ce moyen lui tait inconnu.--Je lui ai demand si je ne pourrais pas
au moins donner aux Baratariens un peu plus d'argent que je ne leur
en prendrais.

--Il m'a rpondu que c'tait tout le contraire, et qu'il tait de
toute impossibilit de donner _dix_  mes sujets sans leur prendre au
moins _douze_,  cause des frais.

Alors je me suis fait ce raisonnement: si je donne  chaque
Baratarien ce que je lui ai pris, sauf les frais, l'opration est
ridicule. Si je donne plus aux uns, c'est que je donnerai moins aux
autres; et l'opration sera injuste.

Tout bien considr, je me suis dcid  agir d'une autre manire et
selon ce qui m'a paru tre juste et raisonnable.

J'ai donc convoqu une grande assemble de Baratariens et je leur ai
parl ainsi:

Baratariens!

En examinant comment vous tes faits et comment je suis fait
moi-mme, j'ai trouv qu'il y avait beaucoup de ressemblance. Ds
lors j'en ai conclu qu'il ne m'tait pas plus possible qu'il ne le
serait au premier venu d'entre vous de faire votre bonheur  tous;
et je viens vous dire que j'y renonce. N'avez-vous pas des bras, des
jambes et une volont pour les diriger? Faites donc votre bonheur
vous-mmes.

Dieu vous a donn des terres; cultivez-les, faonnez-en les
produits. changez les uns avec les autres. Que ceux-ci labourent,
que ceux-l tissent, que d'autres enseignent, plaident, gurissent,
que chacun travaille selon son got.

Pour moi, mon devoir est de garantir  chacun ces deux choses: la
libert d'action,--la libre disposition des fruits de son travail.

Je m'appliquerai constamment  rprimer, o qu'il se manifeste,
le funeste penchant  vous dpouiller les uns les autres. Je vous
donnerai  tous une entire _scurit_. Chargez-vous du reste.

N'est-ce pas une chose absurde que vous me demandiez autre chose?
Que signifient ces monceaux de ptitions? Si je les en croyais,
_tout le monde volerait tout le monde_,  Barataria,--et cela par
mon intermdiaire!... Je crois, au contraire, avoir pour mission
d'empcher que _personne ne vole personne_.

Baratariens, il y a bien de la diffrence entre ces deux systmes.
Si je dois tre, suivant vous, l'instrument au moyen duquel _tout le
monde vole tout le monde_, c'est comme si vous disiez que toutes vos
proprits m'appartiennent, que j'en puis disposer ainsi que de votre
libert. Vous n'tes plus des hommes, vous tes des brutes.

Si je dois tre l'instrument au moyen duquel il n'y ait personne
de vol, ma mission sera d'autant plus restreinte que vous serez
plus justes. Alors je ne vous demanderai qu'un trs-petit impt;
alors vous ne pourrez vous en prendre qu' vous-mmes de tout ce
qui vous arrivera; en tout cas, vous ne pourrez pas avec justice
vous en prendre  moi. Ma responsabilit en sera bien rduite, et ma
stabilit d'autant mieux assure.

Baratariens, voici donc nos conventions:

Faites comme vous l'entendrez; levez-vous tard ou de bonne
heure,--travaillez ou vous reposez,--faites ripaille ou maigre
chre,--dpensez ou conomisez,--agissez isolment ou en commun,
entendez-vous ou ne vous entendez pas. Je vous tiens trop pour des
hommes, je vous respecte trop pour intervenir dans ces choses-l.
Elles ne me sont certes pas indiffrentes. J'aimerais mieux vous voir
actifs que paresseux, conomes que prodigues, sobres qu'intemprants,
charitables qu'impitoyables; mais je n'ai pas le droit, et, en tout
cas, je n'ai pas la puissance de vous jeter dans le moule qui me
convient. Je m'en fie  vous-mmes et  cette loi de responsabilit 
laquelle Dieu a soumis l'homme.

Tout ce que je ferai de la force publique qui m'est confie, c'est
de l'appliquer  ce que chacun se contente de sa libert, de sa
proprit, et soit contenu dans les bornes de la justice.

Voil ce que j'ai dit, mon cher matre. Vous ayant fait connatre
ainsi mes paroles, faits et gestes, je dsire savoir ce que vous en
pensez avant de rpondre au surplus de votre lettre. J'ai d'ailleurs
grand besoin de me reposer, car je n'avais encore rien dict d'aussi
long.


78.--LETTRE  UN ECCLSIASTIQUE[99].

[Note 99: _conomiste belge_ du 14 Janvier 1860.]

                                                 Mugron, 28 mars 1848.

MONSIEUR ET HONOR COMPATRIOTE,

En arrivant de Bayonne, j'ai trouv votre lettre du 22, par laquelle
vous me faites savoir que vous subordonnez votre suffrage en ma
faveur  une question que vous m'adressez. En mme temps, on me met 
la mme preuve dans le Maransin.

Je serais un singulier reprsentant si j'entrais  l'Assemble
nationale aprs et pour avoir reni la libert commerciale et la
libert religieuse. Il ne me manquerait plus que d'abandonner aussi
la libert d'enseignement pour me concilier certains votes. En tout
cas, mon cher monsieur, je vous remercie d'avoir cru  la sincrit
de ma rponse. Vous dsirez connatre mon opinion sur le traitement
allou au clerg; je ne dois pas dguiser ma pense mme pour
m'attirer des suffrages dont je pourrais  bon droit m'honorer.

Il est vrai que j'ai crit que chacun devrait concourir _librement_
 soutenir le culte qu'il professe; cette opinion, je l'ai exprime
et je la soutiendrai comme publiciste et comme lgislateur, sans
enttement cependant, et jusqu' ce que de bonnes raisons me fassent
changer. Ainsi que je l'ai dit dans ma profession de foi[100], mon
idal c'est la _justice universelle_. Les rapports de l'glise et de
l'tat ne me semblent pas fonds actuellement sur la justice: d'une
part on force les catholiques  salarier les cultes protestant et
judaque, avant peu vous payerez peut-tre l'abb Chtel,--cela peut
froisser quelques consciences; d'un autre ct, l'tat se prvaut de
ce qu'il dispose de votre budget pour intervenir dans les affaires du
clerg ou pour y exercer une influence que je n'admets pas. Il est
pour quelque chose dans la nomination des vques, des chanoines, des
curs de canton; et certes la rpublique peut prendre une direction
telle, que ce joug ne vous plaira plus. Cela me parat contraire  la
libert et multiplie entre la puissance temporelle et la puissance
spirituelle de dangereux points de contact.

[Note 100: Celle du 22 mars 1848. (_Oeuvres compltes_, t. I, p.
506.)]

En outre, j'ai foi dans une fusion future entre toutes les religions
chrtiennes, ou, si vous voulez, dans l'absorption des sectes
dissidentes par le catholicisme. Mais pour cela il ne faut pas que
les glises soient des institutions politiques. Vous ne pouvez nier
que le rle attribu  Victoria, dans la religion anglicane, et 
Nicolas, dans la religion russe, ne soit un grand obstacle  la
runion de tout le troupeau sous un mme pasteur.

Quant  l'objection tire de la situation o placerait trente mille
prtres une mesure telle que la suppression de leur traitement par
l'tat, vous raisonnez, je crois, dans l'hypothse o elle serait
prise violemment et non dans un esprit de charit. Dans ma pense,
elle implique l'indpendance absolue du clerg; et, en outre, en la
dcrtant, on devrait tenir compte du trait intervenu en 89, et que
vous rappelez.

Il me faudrait un volume pour dvelopper ma thse; mais aprs avoir
aussi franchement exprim ma manire de voir et rserv toute mon
indpendance comme lgislateur et comme publiciste, j'espre que vous
ne rvoquerez pas en doute la sincrit de ce qu'il me reste  vous
dire.

Je crois que la rforme dont je vous entretiens doit tre et
sera, pendant bien des annes encore, peut-tre pendant bien des
gnrations, matire  discussion plutt que matire  lgislation.
La prochaine Assemble nationale aura simplement pour mission de
concilier les esprits, de rassurer les consciences; et je ne pense
pas qu'elle veuille soulever, et encore moins rsoudre, dans un sens
contraire  l'opinion des masses, la question que vous me soumettez.

Considrez, en effet, qu'alors mme que mon opinion serait la vrit,
elle n'est professe que par un bien petit nombre d'hommes; si elle
triomphait maintenant dans l'enceinte lgislative, ce ne pourrait
tre sans alarmer et jeter dans l'opposition la presque totalit de
la nation. C'est donc, pour ceux qui pensent comme moi, une croyance
 dfendre et propager, non une mesure de ralisation immdiate.

Je diffre de bien d'autres en ceci que _je ne me crois pas
infaillible_; je suis tellement frapp de l'infirmit native de
la raison individuelle que je ne cherche ni ne chercherai jamais
 imposer mes systmes. Je les expose, les dveloppe, et, pour la
ralisation, j'attends que la raison publique se prononce. S'ils sont
justes, ce temps arrivera certainement; s'ils sont errons, ils
mourront avant moi. J'ai toujours pens qu'aucune rforme ne pouvait
tre considre comme mre, ayant de profondes racines, en un mot,
comme utile, que lorsqu'un long dbat lui avait concili l'opinion
des masses.

C'est sur ce principe que j'ai agi relativement  la libert
commerciale. Je ne me suis pas adress au pouvoir, mais au public et
me suis efforc de le ramener  mon avis. Je considrerais la libert
commerciale comme un prsent funeste si elle tait dcrte avant que
la raison publique la rclame. Je vous jure sur mon honneur que si
j'tais sorti des barricades membre du gouvernement provisoire, avec
une dictature illimite, je n'en aurais pas profit,  l'exemple de
Louis Blanc, pour imposer  mes concitoyens mes vues personnelles.
La raison en est simple: c'est qu' mes yeux une rforme ainsi
introduite par surprise n'a aucun fondement solide et succombe 
la premire occasion. Il en est de mme de la question que vous me
proposez. Cela dpendrait de moi que je n'accomplirais pas violemment
la sparation de l'glise et de l'tat; non que cette sparation ne
me paraisse bonne en soi, mais parce que l'opinion publique, qui est
la reine du monde, selon Pascal, la repousse encore. C'est cette
opinion qu'il faut conqurir. Sur cette question et sur quelques
autres, il ne m'en cotera pas de rester toute ma vie peut-tre dans
une imperceptible minorit. Un jour viendra, je le crois, o le
clerg lui-mme sentira le besoin, par une nouvelle transaction avec
l'tat, de reconqurir son indpendance.

En attendant, j'espre que mon opinion, qu'on peut considrer comme
purement spculative, et qui, en tout cas, est bien loin d'tre
hostile  la religion, ne me fera pas perdre l'honneur de votre
suffrage. Si cependant vous croyez devoir me le retirer, je ne
regretterai pas pour cela de vous avoir rpondu sincrement.

Votre dvou compatriote, etc.


79[101].

[Note 101: Ce projet d'article indique sa date lui-mme.

                                                  (_Note de l'dit._)]

J'ai toujours pens que la question religieuse remuerait encore le
monde. Les religions positives actuelles retiennent trop d'_esprit_
et de _moyens_ d'exploitation pour se concilier avec l'invitable
progrs des lumires. D'un autre ct, l'abus religieux fera une
longue et terrible rsistance, parce qu'il est fondu et confondu avec
la morale religieuse qui est le plus grand besoin de l'humanit.

Il semble donc que l'humanit n'en a pas fini avec cette triste
oscillation qui a rempli les pages de l'histoire: d'une part, on
attaque les abus religieux et, dans l'ardeur de la lutte, on est
entran  branler la religion elle-mme. De l'autre, on se pose
comme le champion de la religion, et, dans le zle de la dfense, on
innocente les abus.

Ce long dchirement a t dcid le jour o un homme s'est servi de
Dieu pour faire d'un autre homme son esclave intellectuel, le jour o
un homme a dit  un autre: Je suis le ministre de Dieu, il m'a donn
tout pouvoir sur toi, sur ton esprit, sur ton corps, sur ton coeur.

Mais, laissant de ct ces rflexions gnrales, je veux attirer
votre attention sur deux faits dont les journaux d'aujourd'hui
font mention, et qui prouvent combien sont loin d'tre rsolus les
problmes relatifs  l'accord ou la sparation du spirituel et du
temporel.

On dit que c'est cette complte sparation qui rsoudra toutes les
difficults. Ceux qui avancent cette assertion devraient commencer
par prouver que le spirituel et le temporel peuvent suivre des
destines indpendantes, et que le matre du spirituel n'est pas
matre de tout.

Quoi qu'il en soit, voici les deux faits, ou le fait.

Monseigneur l'vque de Langres, ayant t choisi par les lecteurs
du dpartement de..... pour les reprsenter, n'a pas cru devoir tenir
cette lection comme suffisante, ni mme s'en remettre  sa propre
dcision. Il a un chef qui n'est ni Franais, ni en France, et, il
faut bien le dire, qui est en mme temps roi tranger. C'est  ce
chef que Mgr l'vque de Langres s'adresse. Il lui dit: Je vous
promets une entire et douce obissance; ferai-je bien d'accepter?
Le chef spirituel (en mme temps roi temporel) rpond: L'tat de la
religion et de l'_glise_ est si alarmant que vos services peuvent
tre plus utiles sur la scne politique que parmi votre troupeau.

L-dessus, Mgr de Langres fait savoir  ses lecteurs qu'il accepte
leur mandat; comme vque, il est forc de les quitter, mais ils
recevront en compensation la bndiction apostolique. Ainsi tout
s'arrange.

Maintenant, je le demande, est-ce pour dfendre des dogmes religieux
que le Pape confirme l'lection de....? Mgr de Langres va-t-il  la
Chambre pour combattre des hrsies? Non, il y va pour faire des lois
civiles, pour s'y occuper exclusivement d'objets temporels.

Ce que je veux faire remarquer ici, c'est que nous avons en France
cinquante mille personnes, toutes trs-influentes par leur caractre,
qui ont jur une entire et douce obissance  leur chef spirituel
qui est en mme temps roi tranger, et que le spirituel et le
temporel se mlent tellement, que ces cinquante mille hommes ne
peuvent rien faire, mme comme citoyens, sans consulter le souverain
tranger, dont les dcisions sont indiscutables.

Nous frmirions, si on nous disait: On va investir un roi,
Louis-Philippe, Henri V, Bonaparte, Lopold, de la puissance
spirituelle. Nous penserions que c'est fonder un despotisme sans
limites. Cependant qu'on ajoute la puissance spirituelle  la
temporelle, ou qu'on superpose celle-ci  celle-l, n'est-ce pas la
mme chose? Comment se fait-il que nous ne pensions pas sans horreur
 l'usurpation du gouvernement des mes par l'autorit civile, et que
nous trouvions si naturelle l'usurpation de la puissance civile par
l'autorit sacerdotale?

Aprs tout, S. S. Pie IX n'est pas le seul homme en Europe revtu de
cette double autorit. Nicolas est empereur et pape; Victoria est
reine et papesse.

Supposons qu'un Franais professant la religion anglicane soit nomm
reprsentant. Supposons qu'il crive et fasse publier dans les
journaux une lettre ainsi conue:

Gracieuse souveraine,

Je ne vous dois rien comme reine; mais, place  la tte de ma
religion, je vous dois mon entire et douce obissance. Veuillez
me faire savoir, aprs avoir consult votre gouvernement, s'il est
dans les intrts de l'tat et de l'glise d'Angleterre que je sois
lgislateur en France.

Supposez que Victoria fasse et publie cette rponse:

Mon gouvernement est d'avis que vous acceptiez la dputation. Par
l vous pourrez rendre de grands services directement  ma puissance
spirituelle et, par suite, indirectement  ma puissance temporelle;
car il est bien clair que chacune d'elles sert  l'autre.

Je le demande, cet homme pourrait-il tre considr comme un loyal et
sincre reprsentant de la France?...


80.--DE LA SPARATION DU TEMPOREL ET DU SPIRITUEL.

(bauche indite)[102].

[Note 102: Extraite d'un cahier de l'auteur, et probablement crite
en 1849.]

Les affaires de Rome ont-elles une solution
possible?--Oui.--Laquelle?--Qu'il se rencontre un pape qui dise:

Mon royaume n'est pas de ce monde.--Vous croyez que ce serait la
solution de la question romaine?--Oui, et de la question catholique
et de la question religieuse.

Si, en 1847, quelqu'un et propos d'anantir la Charte et d'investir
Louis-Philippe du pouvoir absolu, c'et t contre une telle
proposition une clameur gnrale.

Si, de plus, on et propos de remettre  Louis-Philippe, outre le
pouvoir temporel, la puissance spirituelle, la proposition n'et pas
succomb sous les clameurs, mais sous le ddain.

Pourquoi cela? Parce que nous trouvons que le droit de gouverner les
actes est dj bien grand, et qu'il n'y faut pas joindre encore celui
de rgenter les consciences.

Mais quoi!  celui qui a le pouvoir temporel donner la puissance
spirituelle, ou bien  celui qui est le chef spirituel accorder le
pouvoir temporel, est-ce donc bien diffrent? et le rsultat n'est-il
pas absolument le mme?

Nous nous ferions hacher plutt que de nous laisser imposer une telle
combinaison; et nous l'imposons aux autres!


Dialogue.

--Mais, enfin, cet ordre de choses que vous critiquez a prvalu
pendant des sicles.

--C'est vrai; mais il a fini par rvolter les Romains.

--Ne me parlez pas des Romains. Ce sont des brigands, des assassins,
des hommes dgnrs, sans courage, sans vertu, sans bonne foi, sans
lumires; et je ne puis comprendre que vous preniez leur parti contre
le Saint-Pre.

--Et moi, je ne puis comprendre que vous preniez le parti d'une
institution qui a fait un peuple tel que vous le dcrivez.

       *       *       *       *       *

Le monde est plein d'honntes gens qui voudraient tre catholiques
et ne le peuvent pas. Hlas! c'est  peine s'ils osent le paratre.

Et ne pouvant pas tre catholiques, ils ne sont rien. Ils ont au
coeur une racine de foi; mais ils n'ont pas de foi. Ils soupirent
aprs une religion, et n'ont pas de religion.

Ce qu'il y a de pire, c'est que cette dsertion s'accrot tous les
jours; elle pousse tous les hommes hors de l'glise,  commencer par
les plus clairs.

Ainsi la foi s'teint sans que rien la remplace; et ceux mmes qui,
par politique, ou effrays de l'avenir, dfendent la religion, n'ont
pas de religion.-- tout homme que j'entends dclamer en faveur du
catholicisme, j'adresse cette question: Vous confessez-vous?--Et il
baisse la tte.

Certes, c'est l un tat de choses qui n'est pas naturel.

Quelle en est la cause?

Je le dirai franchement: selon moi, elle est tout entire dans
l'union des deux puissances sur la mme tte.

Ds le moment que le clerg a le pouvoir politique, la religion
devient pour lui un instrument politique. Le clerg ne sert plus la
religion; c'est la religion qui sert le clerg.

Et bientt le pays est couvert d'institutions dont le but, religieux
en apparence, est intress en fait.

Et la religion est profane.

Et nul ne veut jouer ce rle ridicule de laisser exploiter jusqu' sa
conscience.

Et le peuple repousse ce qu'il y a en elle de vrai avec ce qui s'y
est ml de faux.

Et alors le temps est venu o le prtre a beau crier: Soyez dvots,
on ne veut pas mme tre pieux.

Supposons que les deux puissances fussent spares.

Alors la religion ne pourrait procurer aucun avantage politique.

Alors le clerg n'aurait pas besoin de la surcharger d'une foule de
rites, de crmonies propres  touffer la raison.

Et chacun sentirait reverdir au fond de son coeur cette racine de foi
qui ne se dessche jamais entirement.

Et les formes religieuses n'ayant plus rien de dgradant, le prtre
n'aurait plus  lutter contre le respect humain.

Et la fusion de toutes les sectes chrtiennes en une communion ne
rencontrerait plus d'obstacles.

Et l'histoire de l'humanit ne prsenterait pas une plus belle
rvolution.

Mais le sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne
serait pas l'instrument du sacerdoce.

Tout est l.

       *       *       *       *       *

Un des plus grands besoins de l'homme, c'est celui de la morale.
Comme pre, comme poux, comme matre, comme citoyen, l'homme sent
qu'il n'a aucune garantie, si la morale n'est un frein pour ses
semblables.

Ce besoin gnralement senti, il se trouve toujours des gens disposs
 le satisfaire.

 l'origine des socits, la morale est renferme dans une religion.
La raison en est simple. La morale proprement dite serait oblige
de raisonner; on a droit de mettre ses maximes en quarantaine. En
attendant le monde.....[103]. La religion va au plus press. Elle
parle avec autorit. Elle ne conseille pas, elle impose. Tu ne
tueras pas. Tu ne prendras pas.--Pourquoi?--J'ai le droit de le
dire, rpond la religion, et j'ai celui de ne pas le dire, parce que
je parle au nom de Dieu, qui ne trompe ni ne se trompe.

[Note 103: Le mot manque dans le manuscrit. Il est probable que
l'intercalation de _prirait_ serait conforme  la pense de
l'auteur.]

La religion a donc pour base la morale. De plus elle a des dogmes,
des faits, une histoire, des crmonies, enfin des ministres.

Au sein d'un peuple, les ministres de la religion sont des hommes
trs-influents. Indpendamment du respect qu'ils s'attirent comme
interprtes de la volont de Dieu, ils sont encore les distributeurs
d'une des choses dont les hommes ont le plus besoin, la morale.....


81.

N'en est-il pas en religion comme en conomie politique? et n'a-t-on
point le tort de chercher la solution dans une _unit_ factice,
impose, intolrante, perscutrice, socialiste, incapable d'ailleurs
de fournir ses titres  la domination et ses preuves de vrit?

L'unit, en toutes choses, est la consommation suprme, le point vers
lequel gravite et gravitera ternellement, sans jamais l'atteindre,
l'esprit humain. Si elle devait se raliser dans l'humanit, ce ne
serait qu' la fin de toutes les libres volutions sociales.

C'est la varit, la diversit qui sont au commencement,  l'origine,
au point de dpart de l'humanit, car la diversit des opinions doit
tre d'autant plus grande que le trsor des vrits acquises est plus
petit et que l'esprit des hommes s'est mis d'accord, par la science,
sur un moins grand nombre de points.....


82.--LES TROIS CONSEILS[104].

[Note 104: bauche publie par l'_conomiste belge_, n du 3 juin
1860.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Quand la patrie est en danger, chacun lui doit le _tribut_ de ce
qu'il peut avoir acquis de lumire et d'exprience.

C'est ainsi que dbute tout donneur d'avis. L'impt du conseil! En
est-il de plus abondant et de plus volontaire?

Je veux aussi payer cet impt, ainsi que tous les autres, afin de
n'tre en reste, sous aucun rapport, envers mon pays.

Quoique les millions et les millions de conseils qu'il reoit
diffrent entre eux, ils ont cependant un point de ressemblance.
Tous ont la prtention de sauver la socit; et ceux qui les
donnent se bornent  dire: voici mon systme, les choses iraient
merveilleusement si tout le monde voulait penser comme moi. Cela
revient,  ceci: si nous tions d'accord, nous nous accorderions.

Mettons-nous tous en phalanstre, dit l'un, et toutes nos disputes
cesseront.--C'est fort bien; mais les 9999/10000 des Franais ont
horreur du phalanstre.--Organisons, d'un consentement unanime,
l'atelier social, dit l'autre, et la socit marchera comme sur des
roulettes.--Sans doute; mais ceux  qui on s'adresse aimeraient
autant le bagne.--Inclinons-nous tous devant la Constitution, s'crie
un troisime; ft-elle mauvaise, si chacun l'excute, elle sera
bonne.--Rien n'est plus vrai, et je crois que c'est le plus sage
et le plus plausible. Mais comment y amener ceux qui, dtestant la
Constitution, s'y soumettent quand l'anarchie les menace, et la
menacent ds que l'ordre leur donne du coeur?

Il y en a qui disent: Le mal provient de ce que toute foi est
teinte. Soyons bons catholiques, et les plaies sociales seront
cicatrises.--Vous parlez ainsi parce que vous tes catholique
vous-mme... et encore. Mais comment faire pour que ceux qui ne le
sont pas le soient?

D'autres, selon leurs prdilections, vous rptent:
Unissons-nous tous  la rpublique!--Rallions-nous tous
 la monarchie!--Remontons d'un commun accord vers le
pass!--lanons-nous avec courage vers l'avenir!

Enfin chacun consulte son opinion personnelle, rien de plus
naturel,--et proclame que le monde est sauv si elle prvaut,--rien
de plus sr.

Mais aucune ne prvaut ni ne peut prvaloir, car tous ces efforts se
neutralisent et chacun reste ce qu'il est.

Parmi ces myriades de doctrines, il en est une seule,--je n'ai pas
besoin de dire que c'est la mienne,--qui aurait le droit de runir
l'assentiment commun. Pourquoi aurait-elle seule ce privilge? Parce
que c'est la doctrine de la Libert, parce qu'elle est tolrante
et juste pour toutes les autres. Fondez un phalanstre, si cela
vous plat;--runissez-vous en atelier social, si tel est votre bon
plaisir; discutez la Constitution tant qu'il vous plaira; manifestez
ouvertement vos prfrences pour la rpublique ou la monarchie; allez
 confesse, si le coeur vous y porte; en un mot, usez de tous les
droits de l'individu: pourvu que vous respectiez ces mmes droits
en autrui, je me tiens pour satisfait; et, telle est ma conviction,
la socit, pour tre juste, ordonne et progressive, n'a pas autre
chose  vous demander.

Mais je n'ai pas la prtention aujourd'hui de dvelopper ce systme,
qui devrait, ce me semble, tre aussitt adopt qu'expos. Est-il
rien de plus raisonnable? Nous ne pouvons nous accorder sur les
doctrines: eh bien! conservons, propageons chacun la ntre, et
convenons de bannir d'entre nous toute oppression, toute violence.

Me plaant au point de vue des faits tels qu'ils sont, de la
situation telle que les vnements l'ont faite, supposant, comme je
le dois, que je m'adresse  des personnes qui, avant tout, veulent le
repos et le bonheur de la France, je voudrais donner trois conseils
pratiques,--l'un  M. le prsident de la Rpublique, l'autre  la
majorit de la Chambre, le troisime  la minorit.

       *       *       *       *       *

Je voudrais que M. le prsident de la Rpublique se prsentt
solennellement devant l'Assemble nationale et y ft l'allocution
suivante:

Citoyens reprsentants,

Le plus grand flau de ce temps et de notre pays, c'est l'incertitude
de l'avenir. En tant que cette incertitude peut se rattacher  mes
projets et  mes vues, mon devoir est de la faire cesser; c'est aussi
ma volont.

On se demande: Qu'arrivera-t-il dans deux ans?  la face de mon pays,
sous l'oeil de Dieu, par le nom que je porte, je jure que le... mai
1852, je descendrai du fauteuil de la prsidence.

J'ai reu du peuple un mandat en vertu de la Constitution. Je
remettrai au peuple ce mandat conformment  la Constitution.

Il y en a qui disent: Mais si le peuple vous renomme?  quoi je
rponds: Le peuple ne me fera pas l'injure de me renommer malgr moi;
et si quelques citoyens oublient  ce point leurs devoirs, je tiens
d'avance pour nuls et non avenus les bulletins qui, aux prochaines
lections, porteraient mon nom.

D'autres, se croyant beaucoup plus sages, pensent qu'on peut
prolonger ma prsidence en modifiant la Constitution d'aprs les
formes qu'elle a elle-mme tablies.

Il ne m'appartient pas d'imposer des limites  l'exercice lgal des
droits de l'Assemble. Mais, si elle est matresse de ses rsolutions
rgulires, je suis matre des miennes; et je dclare formellement
que, la Constitution ft-elle modifie, ma premire prsidence ne
sera pas immdiatement suivie d'une seconde.

J'y ai rflchi, et voici sur quoi je me fonde:

Notre rgle d'action est contenue dans ces mots: _La France avant
tout_. De quoi souffre la France? De l'incertitude. S'il en est
ainsi, citoyens, est-ce le moyen de faire cesser l'incertitude que
de remettre tout en question? Quoi! la Constitution n'a qu'un an
d'existence, et dj vous jetteriez au milieu de vous cette question
brlante: Faut-il faire une autre Constitution? Si votre rponse est
ngative, les passions du dehors en seront-elles calmes?--Si elle
est affirmative, il faudra donc convoquer une nouvelle Constituante,
remuer de nouveau tous les fondements de notre existence nationale,
nous lancer vers un autre inconnu, et procder, dans quelques mois,
 trois lections gnrales.

Ce parti extrme me semble le comble de l'imprudence. Je n'ai pas le
droit de m'y opposer autrement qu'en dclarant de la manire la plus
expresse qu'il n'avancerait en rien mes partisans; car, je le rpte,
je n'accepterai pas la prsidence, sous quelque forme et de quelque
manire qu'elle m'arrive.

Telle est ma premire rsolution. Je l'ai prise par devoir; je la
proclame avec joie, parce qu'elle peut contribuer au repos de notre
patrie. Je serai assez rcompens si elle me donne pour successeur un
rpublicain honnte, qui n'apporte  la premire fonction de l'tat,
ni rancune, ni utopie, ni engagement envers les partis.

J'ai maintenant une seconde rsolution  vous communiquer. Par la
volont du peuple, je dois exercer le _pouvoir excutif_ pendant deux
ans encore.

Je comprends le sens de ce mot _pouvoir excutif_, et je suis rsolu
 m'y renfermer d'une manire absolue.

La nation a donn deux dlgations.  ses reprsentants, elle a
confr le droit de faire des lois.  moi, elle m'a confi la mission
de les faire excuter.

Reprsentants, faites les lois que vous croirez les meilleures, les
plus justes, les plus utiles au pays. Quelles qu'elles soient, je les
excuterai  la lettre.

Si elles sont bonnes, leur excution le prouvera; si elles
sont mauvaises, l'excution en rvlera les dfauts, et vous
les rformerez. Je n'ai pas le droit et je n'accepte pas la
responsabilit de les juger.

Tout ceci, sous la rserve de la facult qui m'est attribue par
l'article... de la Constitution.

J'excuterai donc vos dcrets sans distinction. Il en est cependant
auxquels je me crois tenu, par le voeu national, de donner une
attention toute spciale. Ce sont ceux qui concernent la rpression
des dlits et des crimes, l'ordre dans les rues, le respect d
aux personnes et aux proprits, prenant ce mot _proprit_ dans
l'acception la plus large, qui comprend aussi bien le libre exercice
des facults et des bras que la paisible jouissance de la richesse
acquise.

Ainsi, reprsentants, faites des lois. Que les citoyens discutent
toutes les questions politiques et sociales dans leurs runions et
dans leurs journaux. Mais que nul ne trouble l'ordre de la cit, la
paix des familles, la scurit de l'industrie. Au premier signal
de rvolte ou d'meute, je serai l. J'y serai avec tous les bons
citoyens, avec les vrais rpublicains; j'y serai avec la brave garde
nationale, j'y serai avec notre admirable arme.

Il y en a qui disent: Peut-on compter sur le zle de la garde
nationale, sur la fidlit de l'arme?

Oui, dans la ligne que je viens de tracer, on peut y compter. J'y
compte comme sur moi-mme, et nul n'a le droit de faire  notre
force arme l'injure de croire qu'elle prendrait parti pour les
perturbateurs du repos public.

Je veux,--j'ai le droit de vouloir, puisque le peuple m'a donn cette
mission expresse, et que ma volont en ceci c'est la sienne,--je
veux que l'ordre et la scurit soient partout respects. Je le
veux, et cela sera. Je suis entour de soldats fidles, d'officiers
prouvs; j'ai pour moi la force, le droit, le bon sens public; et
si je ne craignais de blesser par l'apparence d'un doute les justes
susceptibilits de ceux dont le concours m'est assur, je dirais
que les dfections mme ne me feraient pas flchir. L'ordre lgal
rgnera, duss-je y laisser la prsidence et la vie.

Telle est, citoyens, ma seconde rsolution. Voici la troisime.

Je me demande quelle est la cause de ces luttes incessantes et
passionnes entre la Nation et le Gouvernement qu'elle-mme s'est
donn.

Il faut peut-tre l'attribuer  des habitudes invtres
d'opposition. Combattre le pouvoir, c'est se donner un rle qu'on
croit hroque, parce qu'en effet cela a pu tre glorieux et
dangereux autrefois.  cela je ne sais d'autre remde que le temps.

Mais, comme ces luttes perptuelles, le langage haineux et exagr
qu'elles suscitent, sont un des grands flaux de notre Rpublique,
j'ai d rechercher si elles n'avaient pas d'autres causes que des
traditions irrationnelles, afin de faire cesser celles de ces causes
sur lesquelles je puis avoir quelque action.

Je crois sincrement que le pouvoir lgislatif et le pouvoir excutif
mlent et confondent trop leurs rles.

Je suis rsolu  me renfermer dans le mien, qui est de faire excuter
les lois quand vous les aurez votes. De la sorte, aux yeux mme des
plus susceptibles, je n'aurai qu'une responsabilit restreinte. Si
la nation est mal gouverne, pourvu que j'excute les lois, elle ne
pourra pas s'en prendre  moi. Le gouvernement et moi nous serons
hors de cause dans les dbats de la tribune et de la presse.

Je prendrai mes ministres hors de l'Assemble. Par l s'accomplira
une sparation logique entre les deux pouvoirs. Par l avorteront au
sein de la Chambre les coalitions et les guerres de portefeuilles, si
funestes au pays.

Mes ministres seront mes agents directs. Ils ne se rendront 
l'Assemble que lorsqu'ils y seront appels, pour rpondre  des
questions poses d'avance par la voie de messages rguliers.

Ainsi vous serez parfaitement libres et dans des conditions parfaites
d'impartialit pour la confection des lois. Mon gouvernement
n'exercera sur vous,  cet gard, aucune influence. De votre ct,
vous n'en aurez aucune sur l'excution. Le contrle vous appartient
sans doute, mais l'excution proprement dite est  moi.

Et alors, citoyens, est-il possible de concevoir une collision?
Est-ce que vous n'aurez pas le plus grand intrt  ce qu'il ne sorte
de vos dlibrations que de bonnes lois? Est-ce que je pourrais en
avoir un autre que leur bonne excution?

Dans deux ans, la nation sera appele  nommer un autre prsident.
Son choix, sans doute, se portera sur le plus digne, et nous n'aurons
 redouter de lui aucun attentat contre la libert et les lois. En
tout cas, j'aurai la satisfaction de lui lguer des prcdents qui
l'enchaneront. Quand la prsidence ne se sera pas fixe sur le
nom de Napolon, sur l'lu de sept millions de suffrages, est-il
quelqu'un en France qui puisse rver pour lui-mme un coup d'tat et
aspirer  l'empire?

Bannissons donc de vaines terreurs. Nous traverserons, sans danger,
une premire, une seconde, une troisime prsidence...




CORRESPONDANCE


 M. LAURENCE.

                                           Mugron, le 9 novembre 1844.

MONSIEUR ET CHER COLLGUE,

Je vous remercie de ce que vous me dites de bienveillant dans la
lettre que vous avez bien voulu m'crire, au sujet de mon opuscule
sur la rpartition de l'impt[105].--Je regrette sincrement qu'il
n'ait pas agi avec plus d'efficacit sur votre conviction, car
je reconnais que, dans les contestations auxquelles donnent lieu
quelquefois les rivalits d'arrondissement, votre esprit lev vous
met au-dessus de cette partialit mesquine dont d'autres ne savent
pas se dgager. Pour moi, je puis affirmer que si quelque erreur ou
quelque exagration s'est glisse dans mon crit, c'est tout  fait 
mon insu.--Je suis loin de porter envie pour mon pays  la prosprit
du vtre; bien au contraire; et c'est ma ferme conviction que l'un
des deux ne saurait prosprer sans que l'autre en profite. Je pense
mme que cette solidarit embrasse les peuples. C'est pourquoi
je dplore amrement ces _jalousies nationales_ qui sont le thme
favori du journalisme. Si j'avais, comme vous le pensez, raisonn sur
cette fausse donne que _toute la surface des pignadas est galement
productive_, je me rtracterais sur-le-champ. Mais il n'y a rien dans
mon crit qui puisse justifier cette allgation. Je n'ai pas parl
non plus des grles, geles, incendies. Ce sont l des circonstances
dont on a d tenir compte quand on a appliqu aux diverses cultures
l'impt actuel.--C'est cet impt, tel qu'il est, qui est mon point de
dpart. Je ne crois pas non plus avoir attribu la dtresse des pays
de vignobles  la mauvaise rpartition de l'impt. Mais j'ai dit que
la rpartition de l'impt devait se modifier en consquence de cette
dtresse, puisqu'il est de principe que l'impt se prlve sur les
revenus.--Si le revenu d'un canton diminue d'une manire permanente,
il faut que sa contribution diminue aussi, et que, par suite, celle
des autres cantons augmente. C'est aussi une preuve de plus de la
solidarit de toutes les portions du territoire; et la Grande-Lande
se blessait elle-mme lorsque, par l'organe de notre collgue, M.
Castagnde, elle s'opposait  ce que la socit d'agriculture se ft,
vis--vis du pouvoir, l'organe de nos dolances.

[Note 105: _De la rpartition de la contribution foncire dans le
dpartement des Landes_, t. Ier, p. 283.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Vous dites qu' Villeneuve l'agriculture a progress sans que la
population ait augment. Cela veut dire sans doute que chaque
individu, chaque famille a vu s'accrotre son aisance. Si cette
aisance n'a pas favoris les mariages, les naissances, et prolong la
dure moyenne de la vie, Villeneuve est, par une cause que je ne puis
deviner, en dehors de toutes les lois naturelles qui gouvernent les
phnomnes de la population.

Enfin, Monsieur et cher collgue, vous me renvoyez aux tables de
recrutement. Elles attestent, dites-vous, que les races les plus
belles, les hommes les plus forts, appartiennent  la rgion des
labourables et des vignes.--Mais prenez garde qu'il n'entre pas
dans mon sujet de comparer la population de la Lande  celle de la
Chalosse, mais seulement chacune de ces populations _ elle-mme_, 
deux poques diffrentes. La question pour moi n'est pas de savoir si
la population de la Lande gale en vigueur et en densit celle de la
Chalosse, mais si, depuis quarante ans, l'une a progress, l'autre a
rtrograd sous ces deux rapports. Cette vrification m'tait facile
quant au nombre. Pour ce qui est de la beaut des races, je serais
bien aise de consulter les tables du recrutement, si elles existent 
la prfecture.

Vous voyez que, comme tous les auteurs possibles, je ne conviens
pas facilement d'avoir tort. Je dois pourtant dire que je n'ai
pas suffisamment expliqu la porte du passage o j'ai rsum en
chiffres (6,32) les considrations diverses dissmines dans mon
crit. Je sais bien que le mouvement de la population ne peut pas
tre une bonne base de rpartition; mon seul but a t de rendre
mes conclusions sensibles par des chiffres, et je crois sincrement
que les recherches _directes_ de l'administration donneront des
rsultats qui ne s'loigneront pas de beaucoup de ceux auxquels je
suis arriv, parce qu'il y a selon moi un rapport sinon rigoureux, du
moins trs-approximatif entre le progrs de la population et celui du
revenu.


 M. CH. DUNOYER, MEMBRE DE L'INSTITUT.

                                               Mugron, le 7 mars 1845.

MONSIEUR,

De tous les tmoignages que je pourrais ambitionner, celui que
je viens de recevoir de vous m'est certainement le plus prcieux.
Mme en faisant la part de la bienveillance dans les expressions si
flatteuses pour moi que porte la premire page de votre livre, je ne
puis m'empcher d'avoir la certitude que votre suffrage m'est acquis,
sachant combien vous avez l'habitude de mettre d'accord votre langage
avec votre pense.

Dans mon extrme jeunesse, Monsieur, un heureux hasard mit dans
mes mains le _Censeur europen_; et je dois  cette circonstance
la direction de mes tudes et de mon esprit.  la distance qui
nous spare de cette poque, je ne saurais plus distinguer ce qui
est le fruit de mes propres mditations de ce que je dois  vos
ouvrages, tant il me semble que l'assimilation a t complte. Mais
n'eussiez-vous fait que me montrer dans la _socit_ et ses vertus,
ses vues, ses ides, ses prjugs, ses circonstances extrieures,
les vrais lments des biens dont elle jouit et des maux qu'elle
endure; quand vous ne m'auriez appris qu' ne voir dans les
gouvernements et leurs formes que des rsultats de l'tat physique
et moral de la socit elle-mme; il n'en serait pas moins juste,
quelques connaissances accessoires que j'aie pu acqurir depuis,
d'en rapporter  vous et  vos collaborateurs la direction et le
principe. C'est assez vous dire, Monsieur, que rien ne pouvait me
faire prouver une satisfaction plus vraie que l'accueil que vous
avez fait  mes deux articles du _Journal des conomistes_, et la
manire dlicate dont vous avez bien voulu me l'exprimer. Votre livre
va devenir l'objet de mes tudes srieuses, et c'est avec bonheur
que j'y suivrai le dveloppement de la distinction fondamentale 
laquelle je faisais tout  l'heure allusion.


M. AL. DE LAMARTINE[106].

[Note 106: La lettre  laquelle Bastiat rpond lui avait t adresse
 propos de l'article du _Journal des conomistes_, intitul: UN
CONOMISTE A M. DE LAMARTINE. (Voir t. Ier, p. 406).

                                               (_Note de l'diteur._)]

                                               Mugron, le 7 mars 1845.

MONSIEUR,

Une absence m'a empch de venir vous exprimer plus tt la profonde
gratitude que m'a fait prouver l'accueil que vous avez daign faire
 la lettre que je me suis permis de vous adresser par la voie du
_Journal des conomistes_. Celle que vous avez bien voulu m'crire
m'est bien prcieuse, et je la conserverai toujours, non-seulement
 cause de ce charme inimitable que vous avez su y rpandre,
mais encore et surtout comme un tmoignage de la bienveillante
condescendance avec laquelle vous encouragez les premiers essais d'un
novice qui n'a pas craint de signaler dans vos admirables crits
quelques propositions qu'il considre comme des erreurs chappes 
votre gnie.

Peut-tre ai-je t trop loin en rclamant de vous cette rigueur
d'analyse, cette exactitude de dissection qui explore le champ des
dcouvertes, mais ne saurait l'agrandir. Toutes les facults humaines
ont leur mission; c'est au gnie de s'lever  de nouveaux horizons
et de les signaler  la foule. Ces horizons sont vagues d'abord, la
ralit et l'illusion s'y confondent; et le rle des analystes est de
venir aprs coup mesurer, peser, distinguer. C'est ainsi que Colomb
rvle un monde. S'informe-t-on s'il en a relev toutes les ctes
et trac tous les contours? Qu'importe mme qu'il ait cru aborder
au Cathay?... D'autres sont venus; ouvriers patients et exacts, ils
ont rectifi, complt l'oeuvre; leurs noms sont ignors, tandis que
celui de Colomb retentit de sicle en sicle.--Mais, Monsieur, le
gnie n'est-il pas le roi de l'avenir plutt que du prsent? Peut-il
prtendre  une influence immdiate et pratique? ses puissants
lans vers des rgions inconnues sont-ils bien compatibles avec le
maniement des hommes du sicle et des affaires? C'est un doute que je
propose; votre avenir le rsoudra.

Vous voulez bien reconnatre, Monsieur, que j'ai parcouru le domaine
de la Libert, et vous me conviez  m'lever jusqu' l'galit,
et puis encore jusqu' la Fraternit. Comment n'essayerai-je
point,  votre voix, de nouveaux pas dans cette noble carrire? Je
n'atteindrai pas, sans doute, les hauteurs o vous planez, car les
habitudes de mon esprit ne me permettent plus d'emprunter les ailes
de l'imagination. Mais je m'efforcerai du moins de porter le flambeau
de l'analyse sur quelques coins du vaste sujet que vous proposez 
mes tudes.

Permettez-moi de vous dire en terminant, Monsieur, que quelques
dissidences accidentelles ne m'empchent pas d'tre le plus sincre
et le plus passionn de vos admirateurs, comme j'espre tre un jour
le plus fervent de vos disciples.


 M. PAULTON[107].

[Note 107: L'un des _lecturers_ de l'_Anti-corn-laws League_.

                                                  (_Note de l'dit._)]

                                               Paris, 29 juillet 1845.

Mon cher Monsieur, ainsi que je vous l'ai annonc, je vous envoie
quatre exemplaires de ma traduction, que je vous prie de remettre
aux diteurs du _Times_, du _Morning-Chronicle_, etc., etc. Je
m'estimerais heureux que la presse anglaise accueillt avec faveur un
travail que je crois utile. Cela me ddommagerait de l'indiffrence
avec laquelle il a t reu en France. Tous ceux  qui je l'ai donn
ne cessent de manifester leur surprise  l'gard des faits graves
qui y sont rvls; mais personne ne l'achte, et cela n'est pas
surprenant, puisqu'on ne sait pas de quoi il traite. Nos journaux
d'ailleurs paraissent dcids  ensevelir la question dans le
silence. Il m'en cotera cher pour avoir tent d'ouvrir les yeux 
mon pays; mais le pis est de n'avoir pas russi[108].

[Note 108: Voyez ci-dessus, p. 325, la fin de l'bauche intitule:
_Anglomanie_, _Anglophobie_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

En arrivant ici, j'ai trouv une lettre de sir Robert Peel. Comme
il l'a crite avant d'avoir lu le livre, il n'a pas eu  donner
son opinion. Il a aussi vit de citer le titre (_Cobden et la
Ligue_).--Si c'est de la diplomatie, il faut qu'elle soit bien dans
les habitudes de votre premier ministre pour qu'il en fasse usage
dans une aussi mince occasion. Au reste, voici le texte de ce billet.

                                                   Wite-Hall, 24 July.

     Sir Robert Peel presents his compliments to M. Bastiat, and is
     most obliged to M. Bastiat's attention in transmitting for the
     acceptance of sir Robert Peel a copy of his recent publication.
     Sir Robert hopes to be enabled to profit by it, when he shall
     have leisure from the present severe pressure of parliamentary
     business.

Cette lettre n'est pas signe. J'aurais t curieux de savoir si elle
est crite de la main mme de sir Robert.

J'ai trouv encore d'autres lettres, dont deux ne manquent pas
d'importance. Une de M. Passy, pair de France, ex-ministre du
commerce. Il donne son approbation sans restriction aux principes
contenus soit dans l'introduction, soit dans vos travaux.

L'autre lettre est de M. de Langsdorf, notre charg d'affaires dans
le Grand-Duch de Bade. Il m'annonce qu'il a lu le livre avec ardeur,
et appris, pour la premire fois, ce qui se passe en Angleterre. Il y
a en ce moment,  Carlsruhe, une runion de commissaires de tout le
_Zollverein_ dcids  boucher les plus petites voies par lesquelles
le commerce tranger viendrait  s'infiltrer sur le grand _march
national_. Ce qu'il me dit  cet gard vient  l'appui de l'ide
qu'avait M. Cobden de faire traduire en allemand un historique de la
Ligue et un choix de vos discours. L'Angleterre, qui a fait traduire
la Bible en trois ou quatre cents langues, ne pourrait-elle pas faire
traduire aussi cet excellent cours d'conomie politique pratique,
au moins en allemand et en espagnol? Je sais les raisons qui vous
empchent de chercher, ds  prsent,  agir au dehors. Mais de
simples traductions prpareraient les esprits, sans qu'on pt vous
accuser de faire de la propagande.

Si, plus tard, la Ligue peut sans inconvnient faire l'acquisition de
quelques exemplaires de ma traduction, voici l'usage qui m'en parat
le plus utile. C'est de prendre autant de villes, dans l'ordre de
leur importance commerciale, et d'envoyer un exemplaire dans chacune,
adress au cercle littraire ou  la chambre de commerce.

Je n'essayerai pas, Monsieur, de vous exprimer toute ma
reconnaissance pour l'accueil fraternel que j'ai reu parmi vous. Je
dsire seulement que l'occasion se prsente de vous la tmoigner en
fait, et mon bonheur serait de rencontrer des Ligueurs en France.
J'ai dj t deux fois chez M. Taylor sans le trouver.

J'oubliais de vous dire que, la lettre de M. de Langsdorf tant
confidentielle et mane d'un homme public, il est bien entendu que
son nom ne peut figurer dans aucun journal[109].

[Note 109: Il me semble que je ne dois me faire aucun scrupule
de livrer aujourd'hui  la publicit le nom de M. de Langsdorf.
Quel blme pourrait-il encourir,  raison des secrtes sympathies
tmoignes  la cause de la libert commerciale, il y a dix-neuf ans?

                                                  (_Note de l'dit._)]

Agrez, mon cher Monsieur, l'assurance de ma sincre amiti, et
veuillez me rappeler au souvenir de tous nos frres en travaux et en
esprances.


 M. HORACE SAY.

                                          Mugron, le 24 novembre 1844.

MONSIEUR,

Permettez-moi de venir vous exprimer le sentiment de profonde
satisfaction que m'a fait prouver la lecture de votre bienveillante
lettre du 19 de ce mois. Sans des tmoignages tels que ceux que
renferme cette lettre prcieuse, comment pourrions-nous savoir,
nous, hommes de solitude, privs des utiles avertissements qu'on
reoit au contact du monde, si nous ne sommes pas un de ces rveurs
trop communs en province qui se laissent dominer par une ide
exclusive?--Ne dites pas, Monsieur, que votre approbation ne peut
avoir que peu de prix  mes yeux. Depuis que la France et l'humanit
ont perdu votre illustre pre, que je vnre aussi comme mon pre
intellectuel, quel tmoignage peut m'tre plus prcieux que le vtre,
surtout quand vos propres crits et les marques de confiance dont
vous entoure la population parisienne, donnent tant d'autorit  vos
jugements?

Parmi les crivains de l'cole de votre pre que la mort a respects,
il en est un surtout dont l'assentiment a pour moi une valeur
inapprciable, quoique je n'eusse pas os le provoquer. Je veux
parler de M. Ch. Dunoyer. Ses deux premiers articles du _Censeur
europen_ (De l'quilibre des nations) ainsi que ceux de M. Comte
qui les prcdent, dcidrent, il y a dj bien longtemps, de la
direction de mes ides et mme de ma conduite politique. Depuis,
l'cole conomiste parat s'tre efface devant ces nombreuses
sectes socialistes, qui cherchent la ralisation du bien universel,
non dans les lois de la nature humaine, mais dans des organisations
artificielles, produit de leur imagination: erreur funeste que M.
Dunoyer a longtemps combattue avec une persvrance, pour ainsi dire,
prophtique. Je n'ai donc pu m'empcher de ressentir un mouvement, je
dirai presque d'orgueil, quand j'ai appris, par votre lettre, que M.
Dunoyer avait approuv l'esprit de l'crit que vous avez bien voulu
admettre dans votre estimable recueil.

Vous avez l'obligeance, Monsieur, de m'encourager  vous adresser
un autre travail. Je consacre maintenant le peu de temps dont je
puis disposer  une oeuvre de patience, dont l'utilit me semble
incontestable quoiqu'il ne s'agisse que de simples traductions.
Il y a, en Angleterre, un grand mouvement en faveur de la libert
commerciale: ce mouvement est tenu soigneusement cach par nos
journaux; et si, de loin en loin, ils sont forcs d'en dire un mot,
c'est pour en dnaturer l'esprit et la porte. Je voudrais mettre
les pices sous les yeux du public franais; lui montrer qu'il y a
de l'autre ct du dtroit un parti nombreux, puissant, honnte,
judicieux, prt  devenir le parti national, prt  diriger la
politique de l'Angleterre, et que c'est  ce parti que nous devons
donner la main. Le public serait ainsi  mme de juger s'il est
raisonnable d'embrasser toute l'Angleterre dans cette haine sauvage,
que le journalisme s'efforce d'exciter avec tant d'opinitret et de
succs.

J'attends d'autres avantages de cette publication. On y verra
l'_esprit de parti_ attaqu dans sa racine; les _haines nationales_
sapes dans leur base; la thorie des dbouchs expose non point
mthodiquement, mais sous des formes populaires et saisissantes:
enfin, on y verra en action, cette nergie, cette _tactique
d'agitation_, qui fait qu'aujourd'hui en Angleterre, lorsqu'on
attaque un abus rel, on peut prdire le jour de sa chute,  peu prs
comme nos officiers du gnie annoncent l'heure o les assigeants
s'empareront d'une citadelle.

Je compte me rendre  Paris au mois d'avril prochain pour surveiller
l'impression de cette publication; et si j'avais pu hsiter, vos
offres bienveillantes, le dsir de faire votre connaissance et
celle des hommes distingus qui vous entourent suffiraient pour me
dterminer.

Votre collgue, M. Duprier, a bien voulu m'crire aussi  l'occasion
de mon article. _C'est bon en thorie_, dit-il; j'ai envie de lui
rpondre par cette boutade de M. votre pre: Morbleu! ce qui n'est
pas bon pour la pratique n'est bon  rien.--M. Duprier et moi
suivons en politique des routes bien diffrentes. Je n'en ai que
plus d'estime pour son caractre et la franchise de sa lettre. Par
le temps qui court les candidats sont rares qui disent  leurs
adversaires ce qu'ils pensent.

J'oubliais de dire que si le temps et ma sant me le permettent,
sur votre encourageante invitation, j'enverrai un autre article au
_Journal des conomistes_.

Veuillez, Monsieur, tre mon interprte auprs de MM. Dussard, Fix,
Blanqui, les remercier de leur bienveillance et les assurer que je
m'associe de grand coeur  leurs nobles et utiles travaux.

_P. S._ Je prends la libert de vous envoyer un crit publi en 1842,
 l'occasion des lections, par un de mes amis, M. Flix Coudroy.
Vous y verrez que les doctrines de MM. Say, Comte, Dunoyer ont
germ quelque part sur notre aride sol des Landes. J'ai pens qu'il
vous serait agrable d'apprendre que le feu sacr n'est pas tout 
fait teint. Tant qu'une tincelle brille encore, il ne faut pas
dsesprer.


                                          Mugron, lundi, octobre 1847.

.... Notre pays a bien besoin de recevoir l'instruction conomique.
L'ignorance  cet gard est telle, que j'en suis pouvant pour
l'avenir. Je crains que les gouvernements n'aient un jour  se
repentir amrement d'avoir mis la lumire sous le boisseau.
L'exprience que je viens de faire dans ce voyage me dmontre que
nos livres et nos journaux ne suffisent pas  rpandre nos ides.
Outre qu'ils ont bien peu d'abonns, la plupart de ces abonns ne
les lisent pas. J'ai vu le _Journal des conomistes_ encore aussi
vierge que le jour o il est sorti de chez notre bon Guillaumin,
et le _Libre-change_ empil sur les comptoirs, revtu de sa
bande. N'est-ce pas dcourageant? Je pense que l'enseignement oral
doit venir en aide  l'enseignement crit. Parmi les personnes
qui assistent  une sance, il y en a toujours quelques-unes qui
conoivent le dsir d'tudier la question. Il faudrait organiser
des comits dans les villes et ensuite faire constamment voyager
des professeurs. Mais combien en avons-nous qui puissent se dvouer
 cette oeuvre? Pour moi, je le ferais volontiers, si je pouvais
arriver  l'improvisation complte. Je suis tent d'en faire
l'exprience  Bordeaux. Sans cela, on ne peut que bien peu de
chose.....


                                                Mugron, 12 avril 1848.

Mon cher ami, je cherche toujours votre nom dans les journaux, mais
ils ne s'occupent pas encore d'lections. Il est probable que les
clubs leur taillent trop de besogne. Je ne puis m'expliquer que comme
cela le silence de la presse parisienne. Peut-tre le thtre de
Paris est-il trop agit pour vos habitudes et votre caractre. Je
regrette maintenant que vous n'ayez pas song  aller vous installer
dans quelque dpartement. Les folies socialistes y ont excit une
telle frayeur qu' cause de vos prcdents bien connus, vous auriez
eu l de belles chances. Votre candidature a l'avantage de vous
fournir l'occasion de rpandre les saines ides. C'est beaucoup, mais
ce n'est pas assez pour notre cause. Tentez donc un effort suprme,
mettez de ct pour quelques jours votre rserve habituelle, faites
de l'agitation, enfin ne ngligez rien pour arriver  l'Assemble
constituante. Le salut du pays, je le crois sincrement, tient  ce
que nos principes aient la majorit.

S'il n'y a pas de changement dans l'tat de l'opinion ici, mon
lection est assure. Je crois mme que j'aurai l'universalit des
suffrages, sauf ceux de quelques marchands de rsine, effrays par la
libert du commerce.

Tous les comits cantonaux me portent.

Dimanche prochain, nous avons une runion gnrale et centrale. Il
faudrait que je fisse un _fiasco_ bien complet pour changer les
dispositions des lecteurs  mon gard.

Un fait bien trange, c'est l'ignorance o l'on est dans ce pays,
sur les doctrines socialistes. On a horreur du communisme. Mais
on ne voit dans le communisme que le partage des terres. Dimanche
dernier, dans une nombreuse assemble publique, pour avoir dit que
ce n'tait pas sous cette forme que le communisme nous menaait, on
commenait  murmurer. On avait l'air de conclure de ces paroles que
je n'tais que fort tidement oppos  ce communisme-l. La suite de
mon discours a effac cette impression. Vraiment c'est bien dangereux
de parler devant un public si peu au courant. On risque de n'tre pas
compris.....

Je vous avoue que l'avenir m'inquite beaucoup. Comment l'industrie
pourra-t-elle reprendre, quand il est admis en principe que le
domaine des dcrets est illimit? Quand chaque minute, un dcret sur
les salaires, sur les heures de travail, sur le prix des choses,
etc., peut dranger toutes les combinaisons?

Adieu, mon cher M. Say, veuillez me rappeler au souvenir de madame
Say et de M. Lon.

_P. S._ La runion centrale des dlgus a eu lieu hier: je ne sais
pourquoi elle a t avance. Aprs avoir rpondu aux questions, je me
suis retir, et ce matin j'apprends que j'ai eu tous les suffrages
moins deux. Ayant oubli de jeter ma lettre  la poste avant de
partir, je la rouvre pour vous faire part de ce rsultat qui peut
vous tre agrable. Tentez un suprme effort, mon cher ami, pour
que l'conomie politique, morte au collge de France[110], soit
reprsente  la chambre par M. Say. Honte au pays, s'il exclut un
tel nom aussi dignement port!

[Note 110: La chaire de M. Michel Chevalier avait t supprime et
n'tait pas encore rtablie.

                                               (_Note de l'diteur._)]


                                            Mugron, 16 septembre 1849.

Voici nos vacances qui,  peine commences, vont finir, si mme on
ne nous les abrge. Va-t-on nous rappeler pour terminer le gchis
catholique? Hlas! il est  craindre que nous ne fassions que le
gcher encore un peu plus. Nous voil dans une impasse sans issue. La
Rpublique, par la volont du ministre et au mpris de l'assemble
nationale, s'est mise au service de l'inquisition. Il faut maintenant
de deux choses l'une: ou qu'elle aille jusqu'au bout, se faisant
plus jsuite que le jsuitisme, ou qu'elle revienne sur ses pas,
donnant raison  la Constituante, brisant le ministre et la majorit
actuelle, courant la chance du dsordre intrieur et de la guerre
universelle. Les principes sont, de mme que l'honneur,

  ... comme une le escarpe et sans bords;
  On n'y peut plus rentrer ds qu'on en est dehors.

Et encore les difficults politiques sont ce qui m'effraye le moins.
Ce qu'il y a de dsolant pour ce pays, c'est de voir tous les hommes
en vidence sacrifier l'un aprs l'autre toute dignit morale et tout
esprit de _consistance_. Il rsulte de l que toute foi se perd dans
la population, et qu'elle cde au plus irrmdiable des dissolvants,
le scepticisme.

C'est pourquoi je voudrais que la solution du problme social, telle
que la donne l'conomie politique la plus svre, c'est--dire le
_self-government_, et un organe spcial. Il faut soumettre cette
ide au public: que l'tat garantisse  chacun sa scurit et qu'il
ne se mle pas d'autre chose. Une publication mensuelle qui aurait ce
but et se distribuerait, comme celles de L. Blanc et Lamartine,  six
francs par an pourrait tre un tirailleur utile auprs du _Journal
des conomistes_. Nous en causerons bientt, car je compte partir de
Bordeaux le 28, si j'ai place au courrier.....


                                                  Mugron, 3 juin 1850.

MON CHER AMI,

......................................................................

Pourquoi avez-vous renferm dans des limites si troites l'excellente
lettre que vous avez envoye au dernier numro du _Journal des
conomistes_? En ce qui concerne les faits et les causes, elle est
pleine de sagacit et dcle une exprience des affaires dont on
nous reproche souvent, et avec quelque raison, de manquer. De tels
articles satisfont toujours les lecteurs, et avancent les principes
sans en parler. Vous devriez dvelopper la pense que vous ne
faites qu'indiquer  la fin de votre lettre. Oui, par l'absence
de spculation, les crales sont  un prix plus bas qu'elles ne
devraient tre, et il est infaillible qu'elles ne dpassent bientt
le taux normal. C'est la loi gnrale de l'action et de la raction.
La spculation aurait rapproch les deux extrmes d'une moyenne.
Bien plus, elle aurait abaiss la moyenne elle-mme, car elle
aurait prvenu des gaspillages et des exportations imprudentes. Un
travail de vous sur ce sujet serait fort utile tant au point de vue
pratique qu'au point de vue scientifique. Sous ce dernier rapport,
il dissiperait le funeste prjug contre les _intermdiaires_ et
l'_accaparement_. Mettez-vous donc  l'oeuvre.

Quoique je m'occupe peu de politique, j'ai pu me convaincre, avec
douleur, que nos grands hommes d'tat n'ont que trop bien russi dans
la premire partie de leur plan de campagne qui est de semer l'alarme
pour l'exploiter. Partout o j'ai pass, j'ai vu rgner une terreur
vraiment maladive. Il semble que la loi agraire nous menace. On
croit Paris sur un volcan. On va jusqu' invoquer la lutte immdiate
ou l'invasion trangre, non par des sentiments pervers, mais par
peur de pis. On maudit la Rpublique, les rpublicains et mme les
rsigns; on blesse les classes infrieures par un luxe d'pithtes
outrageantes. Bref, il me semble qu'on oublie tout, mme la prudence.
Dieu veuille que ce paroxysme passe vite! o nous mnerait-il?.....


 M. DOMENGER  MUGRON.

                                                Paris, le 4 mars 1848.

MON CHER DOMENGER,

Vous avez bien raison de conserver votre calme. Outre que nous en
aurons tous besoin, il faudrait que la tempte ft bien furieuse
pour qu'elle se ft ressentir  Mugron. Jusqu'ici Paris jouit de la
tranquillit la plus parfaite, et ce spectacle est,  mes yeux, bien
autrement imposant que celui du courage dans la lutte. Nous venons
d'assister  la crmonie funbre. Il me semble que tout l'univers
tait sur les boulevards. Je n'ai jamais vu tant de monde. Je dois
dire que la population m'a paru sympathique mais froide. On ne peut
lui arracher des cris d'enthousiasme. Cela vaut peut-tre mieux,
et semble prouver que le temps et l'exprience nous ont mris. Les
manifestations emportes ne sont-elles pas plutt un obstacle  la
bonne direction des affaires?

Le ct politique de l'avenir occupe peu les esprits. Il semble
que le suffrage universel et les autres droits populaires sont
tellement dans le consentement unanime qu'on n'y pense pas. Mais ce
qui assombrit notre perspective, ce sont les questions conomiques.
 cet gard l'ignorance est si profonde et si gnrale que l'on
a redouter de rudes expriences. L'ide qu'il y a une combinaison
encore inconnue, mais facile  trouver, qui doit assurer le bien-tre
de tous en diminuant le travail, voil ce qui domine. Comme elle
est dcore des beaux noms de _fraternit_, de _gnrosit_, etc.,
personne n'ose attaquer ces folles illusions. D'ailleurs, on ne le
saurait pas. On a bien instinctivement la crainte des consquences
que peuvent entraner les esprances exagres de la classe
laborieuse; mais de l  tre en tat de formuler la vrit, il y a
bien loin. Pour moi, je persiste  penser que le sort des ouvriers
dpend de la rapidit avec laquelle le capital se forme. Tout ce qui,
directement ou indirectement, porte atteinte  la proprit, branle
la confiance, nuit  la scurit, est un obstacle  la formation
du capital et retombe sur la classe ouvrire. Il en est de mme de
toutes taxes, entraves et vexations gouvernementales. Que faut-il
donc penser des systmes en vogue aujourd'hui, qui ont tous ces
inconvnients  la fois? Comme crivain, ou dans une autre situation,
si mes concitoyens m'y appellent, je dfendrai jusqu'au dernier
moment mes principes. La rvolution actuelle n'y change rien, non
plus qu' ma ligne de conduite.

Ne parlons plus du propos attribu  F.... C'est bien loin derrire
nous. Franchement, ce systme factice ne pouvait se soutenir.
J'espre qu'on sera satisfait des choix faits dans notre dpartement.
Lefranc est un brave et honnte rpublicain, incapable de tourmenter
qui que ce soit,  moins de graves et justes motifs.


                                                     3 septembre 1848.

Demain nous commenons  discuter la Constitution. Mais, quoi qu'on
en dise, cette oeuvre portera toujours au coeur un chancre dvorant,
puisqu'elle sera discute sous le rgime de l'tat de sige et en
l'absence de la libert de la presse. Quant  nous reprsentants,
nous nous sentons parfaitement libres, mais cela ne suffit pas. Les
partis exploiteront ce qu'il y a d'anormal dans notre situation pour
miner et dcrditer la constitution. Aussi j'ai vot hier contre
l'tat de sige. Je crois que Cavaignac fait la faute vulgaire et
bien naturelle de sacrifier l'avenir au prsent. Tout dispos que
je suis  prter de la force  ce gouvernement honnte et bien
intentionn que nous avons rig, je ne puis aller jusque-l. Me
voil donc votant encore avec la rpublique rouge, mais ce n'est pas
ma faute. Il ne faut pas regarder _avec qui_, mais _pourquoi_ l'on
vote.

Je prsume qu'un nouvel effort sera tent en faveur de la libert de
la presse. Je m'y associerai, avant tout je veux que la constitution
soit respecte. S'il y a  Paris des ferments de dsordre tels qu'on
ne puisse maintenir l'empire des lois, eh bien, j'aime mieux que la
lutte recommence, et que le pays apprenne  se dfendre lui-mme.

Il n'est bruit que de conspirations lgitimistes. Je ne puis pas
y croire. Quoi! les lgitimistes, impuissants en 89, espreraient
tre forts en 1848! Ah! Dieu les prserve de rveiller le lion
rvolutionnaire! Si vous avez occasion de les voir, dites-leur bien
qu'il ne faut pas qu'ils se fassent illusion. Ils ont contre eux
tous les ouvriers, tous les socialistes, tous les rpublicains, tout
le peuple, avec des chefs capables de pousser les choses jusqu'
la dernire extrmit. Que le clerg surtout soit circonspect. Les
hommes  _principes_ qui, comme moi, ont foi dans la puissance de la
vrit, ne demandent que la libre discussion et acceptent d'avance le
triomphe de l'opinion, _quand mme_ (sauf  la faire changer), ces
hommes sont en petit nombre. Ceux qui acceptent la lutte ailleurs,
sur le champ du combat, sont innombrables, dcids  pousser les
choses jusqu'au bout. Que les lgitimistes et le clerg ne donnent
pas le signal de l'action; ils seraient crass. Le lgitimisme
sait bien que son principe a fait son temps, et quant au clerg,
s'il n'est pas tout  fait aveugle, il ne peut ignorer son ct
vulnrable. Qu'une certaine irritation populaire provenant de la
crise industrielle et des embarras financiers ne leur inspire pas de
dangereuses et folles esprances,  moins qu'ils ne veuillent une
bonne fois jouer leur _va tout_.

Employez votre influence  prserver notre cher dpartement des
suites d'une lutte affreuse.  Dieu ne plaise que je veuille priver
qui que ce soit du droit d'exprimer et de faire valoir ses ides!
Mais qu'on vite avec soin tout ce qui pourrait ressembler  la
conspiration.


                                                      18 janvier 1849.

Nous sommes  peu prs tous d'accord ici sur la ncessit de nous
dissoudre. Cependant un trs-grand nombre (et sans la crainte
des lections ce serait la totalit) ne voudraient pas cder 
une pression violente et factice. Beaucoup craignent aussi pour
l'existence mme de la Rpublique. S'il n'y avait qu'un prtendant,
ce serait l'affaire d'une rvolution (dont Dieu nous prserve); mais
comme il y en a plusieurs, c'est une question de guerre civile. Il
est bien permis d'hsiter.


                                                       3 fvrier 1849.

Je vais m'occuper de la ferme du Peyrat et du canal. C'est pourquoi
je remets  une autre fois de vous en parler.

Le mauvais tat de ma sant concide avec le coup de feu du travail.
Tenant ou croyant tenir une pense financire, je l'ai expose  mon
bureau. Elle a fait fortune, puisqu'il m'a nomm de la commission du
Budget  la presque unanimit. Devant cette commission je voulais
renouveler l'preuve mais sous prtexte de gagner du temps, elle a
interdit la discussion gnrale. Il a donc fallu aborder d'emble
les dtails, ce qui interdit  toute vue d'ensemble de se produire.
Que dites-vous d'un tel procd en face d'une situation financire
dsespre et qui ne peut tre sauve que par une grande pense, s'il
s'en prsente? Alors j'ai cru devoir en appeler  l'Assemble et au
public par une brochure dont je me suis occup hier et ce matin.

Je ne me dissimule pas que tout cela ne peut gure aboutir. Les
grandes assembles n'ont pas d'initiative. Les vues y sont trop
diverses, et rien de bien ne se fait si le cabinet est inerte. Or
le ntre est systmatiquement inerte: je crois sincrement que
c'est une calamit publique. Le ministre actuel pouvait faire du
bien. J'y compte plusieurs amis, et je sais qu'ils sont capables.
Malheureusement, il est arriv au pouvoir avec l'ide prconue qu'il
n'aurait pas le concours de l'Assemble et qu'il fallait manoeuvrer
pour la renvoyer. J'ai la certitude absolue qu'il s'est tromp;
et, en tout cas, n'tait-ce pas son devoir d'essayer? S'il tait
venu dire  la chambre: L'lection du 10 dcembre clt la priode
rvolutionnaire; maintenant occupons-nous de concert du bien du
peuple et de rformes administratives et financires, la chambre
l'aurait suivi avec passion, car elle a la passion du bien et n'a
besoin que d'tre guide. Au lieu de cela, le ministre a commenc
par bouder. Il a conjectur le dsaccord, en se fondant sur ce que
l'assemble s'tait montre sympathique  Cavaignac. Mais il y a une
chose que l'Assemble met mille fois au-dessus de Cavaignac, c'est
la volont du peuple, manifeste par le suffrage universel. Pour
montrer sa parfaite soumission, elle et prodigu son concours au
chef du pouvoir excutif. Que de bien pouvait en rsulter! Au lieu de
cela le ministre s'est renferm dans l'inertie et la taquinerie. Il
ne propose rien ou ne propose que l'inacceptable. Sa tactique est de
prolonger la stagnation des affaires par l'inertie, bien certain que
la nation s'en prendra  l'Assemble. Le pays a perdu une magnifique
occasion de marcher, et il ne la trouvera plus, car je crains bien
que d'autres orages n'attendent la prochaine assemble.


                                                     Lettre sans date.

Mon malencontreux rhume m'tant la possibilit de me servir de la
tribune, j'ai quelquefois recours  la plume. Je vous envoie deux
brochures. L'une n'a gure d'intrt pour la province. Elle est
intitule _Capital et rente_. Mon but est de combattre un prjug
qui a fait de grands ravages parmi les ouvriers et mme parmi les
jeunes gens des coles. Ce prjug consiste  penser que l'intrt
d'un capital est un vol. J'ai donc cherch  exposer la nature intime
et la raison d'tre de l'intrt. J'aurais pu rendre cette brochure
piquante, le sujet y prtait. J'ai cru devoir m'en abstenir pour ne
pas irriter ceux que je voulais convaincre. Il en est rsult que je
suis tomb dans la pesanteur et la monotonie. Si jamais je fais une
seconde dition, je refondrai tout cela.

L'autre brochure est un projet de budget, ou plutt la pense
fondamentale qui, selon moi, doit prsider  la rforme graduelle
de notre systme financier. Elle se ressent de la rapidit de
l'excution. Il y a des longueurs, des omissions, etc. Quoi qu'il en
soit, l'ide dominante y est assez en relief.

Je ne me suis pas born  crire ces ides, je les ai exposes dans
les bureaux et devant la commission du Budget dont je fais partie.
Ce qui me semble de la prudence la plus vulgaire, y passe pour de la
tmrit insense. D'ailleurs, le ministre tant rsolu  demeurer
dans l'inertie, il est impossible que la commission fasse rien de
bon. Une runion nombreuse d'hommes, privs des ressources que
fournit l'administration, ne peut poursuivre un plan systmatique.
Les projets s'y heurtent. Les ides gnrales sont repousses comme
perte de temps, et l'on finit par ne s'occuper que des dtails. Notre
Budget de 1849 sera un _fiasco_. Je crois que l'histoire en rejettera
la responsabilit sur le cabinet.

Les lections approchent: j'ignore ce que l'Assemble dcidera
relativement aux congs. Pourrai-je aller vous voir? Je le dsire
sous plusieurs rapports. D'abord pour respirer l'air du pays
et serrer la main  mes amis; ensuite pour combattre quelques
prventions qui ont pu s'attacher  ma conduite parlementaire; enfin,
pour dire aux lecteurs dans quel esprit il me semble qu'ils doivent
faire leurs choix. Selon moi, ils ne sauraient mieux faire que de
rester fidles  l'esprit qui les dirigea en avril 1848. Ils ne
croient pas avoir fait une bonne assemble. J'affirme le contraire.
Elle s'est un peu altre par les lections partielles qui nous ont
envoy d'un ct plusieurs rvolutionnaires, de l'autre beaucoup
d'intrigants. Dieu prserve mon pays de recourir ainsi aux extrmes
exagrations des deux partis! Il en rsulterait un choc violent.
Sans doute le pays ne peut nommer que d'aprs ses impressions et
ses opinions actuelles. S'il est ractionnaire, il nommera des
ractionnaires. Mais qu'il choisisse au moins des hommes nouveaux.
S'il envoie d'anciens dputs, au coeur plein de rancunes, rompus
aux intrigues parlementaires, dcids  tout renverser,  tendre
des piges aux institutions nouvelles,  faire saillir le plus
tt possible les dfauts qui peuvent entacher notre Constitution,
tout est perdu! Nous en avons bien la preuve. Notre Constitution
met en prsence deux pouvoirs gaux sans moyen de rsoudre les
conflits possibles. C'est un grand vice. Et qu'est-il arriv? Au
lieu d'attendre au moins que ce vice se rvlt et que le temps
ament le conflit, le ministre s'est ht de le faire surgir sans
ncessit.--C'est la pense d'un homme qui a hte de faire sortir
des faits la critique de nos institutions. Et pourquoi cet homme
a-t-il agi ainsi? Est-ce ncessit? Non. Mais il est un de ceux que
la rvolution a cruellement froisss, et, sans s'en rendre compte, il
prend plaisir  se venger aux dpens du pays.

Quant  mon sort personnel, j'ignore ce qu'il sera. Le pays pourra
me reprocher d'avoir peu travaill! En vrit, ma sant a t un
obstacle invincible. Elle a paralys mes forces physiques et morales.
J'ai ainsi tromp l'attente de mes amis. Mais est-ce ma faute? Quoi
qu'il en soit, si le mandat m'est retir, je reprendrai, sans trop
d'amertume, mes chres habitudes solitaires. Adieu.


                                                            Sans date.

Votre lettre m'arrive accole  celle de M. Dup... M. le ministre du
commerce m'avait d'abord fait des promesses. Plus tard j'ai su que
Duv... insistait avec l'acharnement que vous lui connaissez. Hier
soir, je me suis rendu chez Buffet, emmenant avec moi Turpin. Comme
celui-ci a assist au Conseil gnral, il pouvait attester ce qui
s'y est pass, et il l'a fait en termes trs-formels. Nous y avons
rencontr Dampierre, qui nous a aids. Malgr tout cela, j'ai vu que
le ministre tait mal  l'aise; il faut que les obsessions de Duv...
lui fassent peur. Il nous a dit: Si je refuse  Duv... sa ferme, il
en mourra.

J'avais dj crit  Buffet une lettre trs-motive, j'en vais
faire une autre que je terminerai ainsi: La France dsire la
_dcentralisation_ administrative. Si M. le ministre, quand il s'agit
de savoir o sera tablie une ferme, croit pouvoir ddaigner les
voeux de tous les organes rguliers du dpartement pour ne faire
que sa propre volont, il peut certes supprimer l'institution des
Conseils gnraux, ils ne sont qu'une mystification.

Je vous prie, mon cher D., de vouloir m'excuser auprs de M. Dup.,
si je ne lui rponds pas aujourd'hui. Je le ferai quand je saurai
quelque chose. Vous voyez combien la loi des clubs agite Paris. Le
ministre a t bien imprudent de soulever cette question. Mais sa
malheureuse tactique est de dconsidrer l'Assemble; et je crois
qu'il voulait se faire refuser la loi pour jeter sur elle toute la
responsabilit de l'avenir.

Jamais vote ne m'a plus cot que celui que j'ai mis hier. Vous
savez que j'ai t toujours pour la _libert sauf la rpression des
abus_. J'avoue qu'en face des clubs ce principe m'a paru devoir
flchir. Quand je considre la frayeur qu'ils inspirent  tous les
gens tranquilles, les souvenirs qu'ils rveillent, etc., etc., je
me dis que ceux qui aiment sincrement la Rpublique devraient
comprendre qu'il faut la faire aimer. C'est la compromettre que de
vouloir imposer forcment au pays une institution ou mme une libert
qui l'pouvante.--J'ai donc vot pour la suppression des clubs.

En agissant ainsi je ne me suis pas dissimul les inconvnients
personnels d'une telle conduite. Pour russir en politique, il faut
s'attacher  un parti, et si l'on peut, au parti le plus fort.--Voter
consciencieusement tantt avec la droite, tantt avec la gauche,
c'est s'exposer  tre abandonn de tous deux.--Mais avant d'arriver
ici j'avais pris la rsolution de ne consulter jamais que mon
jugement et ma conscience et de ne pas mettre un _vote de parti_.
Cela se rattache  la proposition que j'ai faite. Ces majorits et
minorits systmatiques sont la mort du gouvernement reprsentatif.

Je crois que notre gouvernement fera de grands efforts pour viter
la guerre. Autrefois on aurait pu craindre qu'il ne ft entran par
les sympathies populaires en faveur de l'Italie; mais les choses
sont bien changes. Les dsordres de la Pninsule ont calm ces
sympathies. Il est probable que Ch. Albert sera battu, sans qu'on
ait le temps de dlibrer sur l'opportunit de ce qu'il y a  faire.
Mais une fois les Autrichiens  Turin, tout ne sera pas fini, il
s'en faut. Je ne sais mme si ce n'est pas alors que les difficults
srieuses commenceront. Oh! comme les hommes ont de la peine 
s'entendre, quand ce serait si facile!


                                                         25 mars 1849.

La dernire fois que je vous ai crit, je l'ai fait fort  la
hte et ai oubli, je crois, de vous parler lections. Le moment
approche, et puisque vous tes dtermin  me placer sur votre liste,
je vous serai bien oblig de me faire savoir de temps en temps ce
qui se dit et ce qui se fait. Je me doute qu'il y a dans le pays
beaucoup de prventions contre moi, et qu'elles sont entretenues,
peut-tre envenimes par les aspirants ou quelqu'un d'entre eux. Je
sens combien une explication avec mes commettants serait utile, et
cependant je ne puis quitter l'Assemble nationale qu'au moment o
elle prononcera sa dissolution. C'est pourquoi j'enverrai bientt un
compte rendu.

Je me doute que j'aurai peu d'appui l o il me serait le plus
ncessaire, c'est--dire  Saint-Sever. S'il s'opre un arrangement
entre les trois arrondissements, et que chacun prsente deux
candidats, je ne serai sans doute pas sur la liste de Saint-Sever; et
alors mme que les deux autres arrondissements en auraient quelques
regrets, ces regrets n'iront pas jusqu' rompre la transaction. Je
serai donc, comme on dit, _entre trois selles_ etc.

Ayant la conscience que j'ai fait mon devoir, l'chec pourra
m'tre sensible au premier moment. Je m'en consolerai bientt, je
l'espre. Je ne manque pas d'autres travaux  faire, en dehors de la
lgislature.

Mais, au point de vue politique, je regarderai comme un grand
malheur que les lections donnent un rsultat fort diffrent de
celles de 1848. Si on voulait y rflchir avec quelque impartialit,
on reconnatrait que l'Assemble a rempli sa mission, qu'elle a
surmont les plus grandes difficults matrielles et morales,
qu'elle a fini par ramener l'ordre dans les faits et le calme dans
les esprits, que les utopies les plus dangereuses sont venues se
briser devant elle, quoiqu'elle-mme,  l'origine, ft fort imbue
de chimriques esprances. Cette assemble est dans la bonne voie.
Elle aurait accompli en finances, si elle en et eu le temps, tout
ce qu'il est possible de faire. Est-ce le moment de la chasser,
de la remplacer par d'autres hommes, imbus d'un autre esprit, le
coeur plein de rancune? Je puis vous dire que le ministre est fort
inquiet de l'avenir  cet gard. Ne cesserons-nous jamais de courir
les aventures? Il me semble donc que ce qu'il y aurait de mieux 
faire, ce serait de persvrer dans l'esprit lectoral de 1848, sauf
 liminer les hommes, en petit nombre, qui se sont montrs,  droite
et  gauche, anims d'un mauvais esprit de turbulence.

Dans notre dpartement on ne peut gure adresser ce reproche aux
reprsentants. Un seul a produit, de bonne foi sans doute, un systme
dangereux, l'impt progressif, l'accaparement par l'tat de plusieurs
industries prives. Maintenir la Rpublique honnte, telle a t la
devise de la dputation. La question devrait donc se poser ainsi:
renverra-t-on les mmes reprsentants, ou fera-t-on de nouveaux choix
dans de nouvelles vues?

Ce sera, l'exprience me le prouve, une chose bien petite que la
lutte des arrondissements, si elle clate. Je puis vous assurer que
l'arrondissement de Saint-Sever est celui qui me donne le moins
d'affaires. Je ne me rappelle pas d'avoir reu une seule lettre
des chefs-lieux, de Hagermau, d'Amon, de Geaune, d'Aire. Mugron
mme m'en a envoy seulement trois pour des choses qui ne sont pas
incompatibles avec le mandat de dput. Dax et le Saint-Esprit m'en
ont fourni davantage. Au total, je suis difi de voir combien
l'esprit de sollicitation s'est puis.


                                                         8 avril 1849.

Vos lettres me sont toujours prcieuses, c'est une consolation pour
moi de penser que des amis impartiaux et clairs ne se laissent pas
entamer par les prventions dont je suis l'objet.

J'ai en effet parl de nouveau  Buffet. Je lui ai lch l'argument
le plus propre  faire effet. Je lui ai dit: Si, quand il s'agit
d'une question de pure localit, de savoir o une ferme modle
peut rendre le plus de services, le voeu unanime de trente
conseillers gnraux est mis de ct, ne nous parlez plus de
dcentralisation.--Il m'a rpondu: Je suis dcid, dans les questions
semblables,  cder aux voeux du pays.--Malgr cela sa rsolution
n'est pas prise, il redoute notre persvrant et obstin adversaire.
On m'assure que celui-ci se rpand contre moi en invectives. C'est un
_libral_ d'une singulire espce.

J'ai reu une lettre de M. Dup... Il me demande d'adresser une note
au Ministre. Je lui ai dj adress un mmoire. Comptez que nous ne
ngligerons rien pour faire triompher la note du Conseil gnral.

Mon ami, je voudrais vous parler lections et politique. Mais, en
vrit, il y a tant  dire que je n'ose l'entreprendre. Le besoin
d'ordre, de scurit, de confiance, est ce qui domine dans le pays.
C'est bien naturel. Mais je suis convaincu qu'il gare en ce moment
les populations sur les rapports du ministre et de l'Assemble. Je
voudrais bien pouvoir aller dans le dpartement pour rectifier de
funestes malentendus. L'Assemble devrait se dissoudre et permettre
ainsi aux reprsentants d'aller s'expliquer, non dans leur intrt,
mais dans un intrt d'avenir. Car il importe que les lections ne
s'accomplissent pas sous l'influence de fausses proccupations.

Les ministres actuels sont honntes, bien intentionns, et dcids 
maintenir l'ordre. Ce sont mes amis personnels, et je crois qu'ils
comprennent la vraie libert. Malheureusement ils sont entrs au
pouvoir avec l'ide prconue que l'Assemble qui s'tait montre
pour Cavaignac, devait ncessairement faire de l'opposition 
Bonaparte. En mon me et conscience, c'tait une fausse apprciation;
et elle a eu les consquences les plus funestes. Les ministres
n'ont plus song qu' renvoyer l'Assemble et, pour cela, qu' la
dconsidrer. Ils affectent de ne faire aucun cas de ses votes, mme
quand elle rclame l'excution des lois. Ils s'abstiennent de toute
initiative. Ils nous laissent la bride sur le cou. Ils assistent aux
dlibrations comme les trangers des tribunes. Se sentant soutenus
par le vent de l'opinion, ils animent la lutte, parce qu'ils pensent
qu'elle tournera  leur avantage aux yeux du pays. Ils l'habituent
ainsi  placer fort bas le premier pouvoir de tout gouvernement
reprsentatif. Ils font plus, ils prsentent des lois inadmissibles
pour en provoquer le rejet. C'est ce qui arrive pour les _Clubs_.
Vous me dites que mon vote sur cette loi m'a rconcili quelque
peu avec les lecteurs. Eh bien! je dois vous annoncer que ce vote
est le seul que j'aie sur la conscience, car il est contraire 
tous mes principes; et si j'avais eu quelques minutes de rflexion
calme, je ne l'aurais certes pas mis. Ce qui me dtermina, c'est
ceci. Je disais  mes voisins: Si nous voulons que la Rpublique
se maintienne, il faut la faire aimer, il ne faut pas la rendre
redoutable. Le pays a peur des clubs, il en a horreur; sachons les
sacrifier.--La suite de la loi a prouv qu'il et mieux valu adhrer
aux principes, accorder tous les moyens de rpression possibles,
mais ne pas supprimer la libert. Cette loi ne fait autre chose
qu'organiser les socits secrtes.

Depuis j'ai vot trois fois, et toujours  regret, contre le
Ministre. On m'en voudra dans le pays, et cependant ces votes sont
consciencieux.

1 Affaire d'Italie.--Comme la montagne, j'ai repouss l'ordre
du jour qui pousse  une invasion dans le Pimont, mais par un
motif oppos. La Montagne ne trouvait pas cet ordre du jour assez
belliqueux; je le trouvais trop. Vous savez que je suis contre
l'intervention: cela explique mon vote. D'ailleurs, je n'approuve pas
la diplomatie faite en parlement. On prend des engagements tmraires
qui embarrassent plus tard. Je prfrais l'ordre du jour pur et
simple pour lequel j'ai vot.

2 L'affaire des prfets.--Si le Ministre et fait un aveu franc,
j'aurais pass par-dessus. Mais il a voulu soutenir que quarante
prfets s'taient trouvs infirmes le mme jour. Ce sont de ces
subtilits qui rvoltent le sens commun.

3 L'affaire Changarnier.--Mme raison. Si le Ministre et demand
la prolongation d'un tat de choses contraire aux lois en se fondant
sur les ncessits de l'ordre, on et accord. Mais il vient dire:
Nous demandons l'arbitraire, _et l'Assemble nationale n'est pas juge
du temps que cet arbitraire doit durer_! Le plus grand despote du
monde ne peut pas demander autre chose. Je ne pouvais acquiescer.

Quant aux lections, elles seront ce que le bon Dieu voudra. Si je
dois succomber, j'en ai pris mon parti d'avance; car j'ai bien des
travaux  faire en dehors du Parlement. J'ai un ouvrage dans la tte
dont je crains de ne pouvoir accoucher. Si les lecteurs me font
des loisirs, je m'en consolerai en travaillant  ce livre, qui est
ma chimre. Je dsire seulement qu'ils ne me remplacent pas d'une
manire trop indigne. Il est tel nom qui, mis  ma place, ne ferait
pas honneur au dpartement.


                                                        29 avril 1849.

J'ai bien tard de rpondre  votre lettre du 14, que voulez-vous?
La nature m'a ptri de bizarrerie; et il semble que je deviens plus
inerte au moment o j'aurais besoin de plus d'activit. Ainsi depuis
qu'il est question d'lections, je me suis mis en tte un travail de
pure thorie qui m'attache, m'absorbe et me prend tous les moments
dont je puis disposer.

Les nouvelles fort rares qui me parviennent ne me laissent gure de
doutes sur le rsultat du vote en ce qui me concerne; j'ai perdu la
confiance du pays. Je me l'explique: mon tort, et ce n'en est un
qu'au point de vue personnel, a t de voir les deux exagrations
opposes et de ne m'associer  aucune. Mon ami, elles nous
conduisent  la guerre civile,  la guerre du pauvre contre le riche.
Le pauvre demande _plus_ que ce qui est juste; le riche ne veut pas
accorder _mme_ ce qui est juste. Voil le danger. On a repouss
l'_impt progressif avec la richesse_, et l'on a eu raison; mais on
maintient l'_impt progressif avec la misre_, et par l on fournit
de bons arguments au peuple. Personne ne sait mieux que moi combien
il fait de rclamations absurdes, mais je sais aussi qu'il a des
_griefs fonds_. La simple prudence,  dfaut d'quit, me traait
donc la conduite  suivre. Combattre les exigences chimriques du
peuple, faire droit  ses requtes fondes. Mais, hlas! la notion de
justice est _fausse_ dans l'esprit des pauvres, et le sentiment de
justice est _teint_ dans le coeur du riche. J'ai donc d m'aliner
les deux classes. Il ne me reste qu' me rsigner.

Puiss-je tre un faux prophte! Avant fvrier, je disais[111]: Une
_rsistance_ toujours _croissante_ dans le Ministre, un _mouvement_
toujours plus actif dans l'opposition, cela ne peut finir que par un
dchirement. Cherchons le point o est la justice, il nous sauvera.
Je ne me suis pas tromp. Les deux partis ont persist, et la
rvolution s'est faite.

[Note 111: Ceci nous donne la date de la profession de foi en forme
de lettre  MM. Tonnelier, Degon, Bergeron, etc. Fin du tome Ier.

                                                  (_Note de l'dit._)]

Aujourd'hui je dis: Le pauvre demande trop, le riche n'accorde pas
assez, cherchons la justice; c'est l qu'est la conciliation et la
scurit!--Mais les partis persistent, et nous aurons la guerre
sociale.

Nous l'aurons, je le crains bien, dans des conditions fcheuses,
car plus on refuse au peuple ce qui est quitable, plus on donne de
force morale et matrielle  sa cause. Aussi elle fait des progrs
effrayants. Ces progrs sont masqus par une raction momentane et
dtermine par le besoin gnral de scurit; mais ils sont rels.
L'explosion sera retarde, mais elle clatera.

J'en tais l de ma lettre, quand j'en ai reu une de nos amis de
Mugron. Je vous ai quitt pour leur rpondre, et naturellement, j'ai
rpt ce qui prcde; car je ne puis dire que ce dont mon coeur est
plein. On me presse d'aller au pays, mais qu'y ferais-je? Est-on
dispos  former de grandes runions? Sans cela comment pourrais-je
entrer en relation avec un si grand nombre d'lecteurs?

Je reois, 30 avril, votre lettre du 27. Je vais aller tout  l'heure
 l'Assemble, et je verrai si je puis, sans inconvnient, obtenir
un cong. Je rpugnerais beaucoup  le demander au moment o l'on va
discuter le budget de la guerre. J'ai concouru  le prparer, et je
serai peut-tre appel  le dfendre.

Tout le monde veut _l'conomie_ en gnral. Mais tout le monde combat
chaque _conomie_ en particulier.

       *       *       *       *       *

                                                            Sans date.

Mon lection, que j'appris il y a deux jours, va me donner plus
d'affaires aprs qu'avant: car, si j'ai pu la ngliger un peu,
je ne dois pas au moins oublier d'exprimer  mes amis toute ma
reconnaissance, non pas du service qu'ils m'ont rendu, mais de
l'attachement et de la confiance qu'ils m'ont tmoigns. Vous tes
en premire ligne, et je suis profondment touch du zle que vous y
avez mis, d'autant que cela a d beaucoup vous coter. Je sais que
vous rpugnez  cette agitation lectorale et que depuis longtemps
vous aspirez  n'y prendre qu'une part toute personnelle. D'un autre
ct, vous avez d vous mettre en opposition avec beaucoup de vos
amis. Croyez que toutes ces circonstances me font d'autant plus
apprcier votre dvouement.

Quelle sera la destine de la nouvelle assemble? On fonde sur elle
de grandes esprances. Dieu veuille que ce ne soient pas de grandes
illusions. Elle ne sera certainement pas mieux intentionne que celle
qui vient de mourir. Mais que font les intentions? Je pense comme
la _Presse_; la meilleure assemble ne vaut rien que pour empcher
le mal. Pour faire le bien, il faut l'initiative d'un pouvoir plus
concentr; nous en avons la preuve depuis cinq mois. Le ministre a
born son rle  susciter et soutenir un conflit, et la chambre avec
ses bonnes intentions n'a pu rien faire.

Ce qui rend l'avenir redoutable, c'est l'ignorance. La classe pauvre
s'enrgimente et marche comme un seul homme  une guerre insense,
sans se douter qu'elle se suicide elle-mme, car quand elle aura
dtruit le capital et le mobile mme qui le forme, quel sera son sort?

Au fond, il ne devrait y avoir entre les deux classes qu'une question
d'impts. Arriver  l'impt proportionnel, c'est tout ce que la
justice exige; au del il n'y a qu'injustice, oppression et malheur
pour tous. Mais comment le faire comprendre  des hommes qui s'en
prennent au principe mme de la proprit?

Je vous dirai que j'ai dans la tte une pense qui m'absorbe, me
dtourne de mes devoirs et me fait ngliger mes amis. C'est une
explication nouvelle de ces deux mots: _Proprit_, _Communaut_. Je
crois pouvoir dmontrer de la manire la plus vidente que l'ordre
naturel des socits fonde, sur la proprit mme, la plus belle,
la plus large et la plus progressive communaut. Cela vous paratra
paradoxal, mais j'ai dans l'esprit _certitude complte_. Il me tarde
de pouvoir jeter cette pense dans le public, car il me semble
qu'elle rconciliera les hommes sincres de toutes les coles. Elle
ne ramnera pas sans doute les chefs de sectes. Mais elle empchera
la jeunesse des coles d'aller s'enrler sous les drapeaux du
communisme. Suis-je sous l'empire d'une illusion?--C'est possible,
mais le fait est que je sche du dsir de publier mon ide. Je crains
toujours de n'avoir pas le temps et lorsque le cholra dcimait
l'Assemble, je disais  Dieu: Ne me retirez pas de ce monde avant
que je n'aie accompli ma mission.


                                             Mardi, 13. (t de 1849.)

Vous me demandez de vous donner des nouvelles. Savez-vous que je
pourrais en demander? Depuis quelques jours je me suis fait ermite,
et ce qui m'arrive tient du rve. J'tais fatigu, indispos; bref je
me dcidai  demander un cong, et je le passe au pavillon du Butard.
Qu'est-ce que le Butard? Le voici:

Connaissez-vous la contre qui s'tend de Versailles  Saint-Germain,
embrassant Bougival, La Celle-Saint-Cloud, Vaucresson, Marly, etc.?
C'est le pays le plus dlicieux, le plus accident et certes le plus
bois, aprs les forts d'Amrique, qu'il y ait au monde. C'est
pourquoi Louis XIV, n'ayant pas assez de vue  Versailles, fit btir
le chteau de Marly; aussitt les Montespan, Maintenon et plus tard
Dubarry, firent construire les dlicieuses villas de Luciennes,
Malmaison, Lajonchre, Beauregard, etc.

Aujourd'hui tout cela est habit par des personnes de ma
connaissance. Vers le centre, au milieu d'une fort paisse, isol
comme un nid d'aigle, s'lve le pavillon du Butard, que le Roi avait
plac au point convergent de mille avenues comme rendez-vous de
chasse. Il tire son nom de sa position leve.

Or, un _ractionnaire_, qui a su que depuis longtemps je dsirais
goter de ce pittoresque et sauvage sjour, et que je mditais
quelque chose sur la _Proprit_, m'a laiss camper dans son Butard,
qu'il a lou de l'tat avec les chasses environnantes. Me voici donc
tout seul, et je me plais tellement  cette vie qu' l'expiration de
mon cong, je me propose d'aller  la chambre et de revenir ici tous
les jours. Je lis, je me promne, je joue de la basse, j'cris, et
le soir j'enfile une des avenues, qui me conduit chez un ami. C'est
ainsi que j'ai appris hier la mort de Bugeaud. C'est un homme 
regretter. Sa franchise militaire inspirait la confiance; et il est
telle situation donne (fort possible) o il nous aurait t bien
utile.

Je suis venu  Paris. J'y trouve les affaires dans un bien triste
tat. La stupide audace de ********* passe toute croyance...... Ces
hommes s'amusent  fouler aux pieds toutes les rgles du gouvernement
reprsentatif, Constitution, Lois, Dcrets; ils ne s'aperoivent
pas qu'ils rendent impossible mme cette monarchie qu'ils rvent!
En outre, ils se jouent de l'honneur, de la parole et mme de la
scurit de la France; ils compromettent son propre principe, et
noient la justice dans le sang. C'est plus que du dlire.

Dans de telles circonstances, je vais tre forc de quitter mon
Butard, ou, du moins, dpasser une partie des journes sur les grands
chemins. Je devrai aussi interrompre l'ouvrage que j'avais commenc
 baucher, et que j'tais dcid  faire paratre mme  l'tat
informe.


                                                     13 novembre 1849.

La Haute-Cour de Versailles vient de prononcer son verdict. On ne
le connat pas encore dans tous ses dtails, on sait seulement que
onze prvenus, dont un reprsentant, ont t acquitts. Tous les
autres reprsentants sont condamns  la dportation, ainsi que
Guinard. Je n'ai pas assez suivi les dbats pour avoir une opinion.
Je m'incline devant la justice et regrette seulement que la dfense
ait t circonscrite dans ses moyens. C'est toujours un fcheux
prcdent.--L'autorit de la cause juge n'y gagne pas.

Vous avez sans doute appris mon rapide voyage en Angleterre. Parti
le lundi soir aprs la sance, j'tais de retour le samedi matin; et
pendant quatre jours je n'ai vu que grandes choses et grands hommes,
du moins selon mon jugement.

En arrivant, j'ai reu une sorte de cartel fort courtois des
socialistes. Il s'agit de discuter  fond devant le public ouvrier,
et contre Proudhon, la question de savoir si l'intrt des capitaux
est lgitime: question plus difficile et plus dangereuse que celle de
la proprit, en ce qu'elle est plus gnrale. J'ai cru pouvoir faire
quelque bien en acceptant la lutte.

 ce propos, je vous dirai, mon cher Domenger, que les lecteurs
landais pourront bien se lasser de mon inaction apparente. Il est
vrai que j'ai le travail capricieux; il faut me prendre avec mes
dfauts. Mais je crois sincrement que le danger actuel n'est ni au
pouvoir ni  l'Assemble; il est dans les garements de l'opinion
populaire. C'est aussi de ce ct que je porte mes faibles efforts.
Je souhaite que le bon sens de nos compatriotes leur fasse comprendre
que chacun a sa mission en ce monde et que je remplis la mienne.


                                                     25 dcembre 1849.

Je ne puis vous crire que quelques mots, car mon rhume m'a mis sur
le flanc. Je vous assure qu'il me rend l'existence pnible.

L'affaire de l'hospice est de celles pour lesquelles je me dcide 
aller m'garer dans le labyrinthe des bureaux. Hier je me suis assur
que l'approbation de l'change ne rencontrerait aucune difficult, et
le dcret qui l'autorise a t rdig sous mes yeux. Mais il ne peut
tre port  l'lyse pour la signature que sur l'avis du Conseil
d'tat. Un de mes amis m'a promis de faire expdier cette affaire le
plus tt possible.

Quant  la subvention, vous aurez quelque chose, mais non 1,000
francs. Le fonds  ce destin n'est que de 300,000 francs pour toute
la France, et les besoins sont illimits, de telle sorte que chaque
anne dvore d'avance l'allocation de l'anne suivante:--je persiste
 croire qu'il vaudrait mieux que le gouvernement ne se mlt pas de
cela, puisque aussi bien il met une foule d'employs en mouvement
pour aboutir  une mystification.

Et n'est-ce pas une chose bien ridicule que Mugron et M. Lafaurie
ne puissent changer leurs maisons sans l'avis du Conseil d'tat et
la permission du prisonnier de Ham? Vraiment la France se cre des
embarras et des entraves pour avoir le plaisir d'en faire les frais.

Il m'est impossible de vous envoyer ma polmique avec Proudhon, car
je n'ai pas conserv les numros de la _Voix du Peuple_ o sont nos
lettres; mais on m'assure qu'elles vont tre recueillies en un volume
que je vous ferai adresser. C'est du reste assez ennuyeux.


                                                      18 fvrier 1850.

L'avenir politique est toujours bien sombre. Aux griefs rels se
mlent malheureusement beaucoup de passions et de soupons factices:
c'est toujours ainsi en rvolution. Moi qui vois des hommes de tous
les partis, je puis pour ainsi dire mesurer ce qu'il y a de faux dans
leurs accusations rciproques. Mais la haine, fonde ou non, produit
les mmes effets. Je crois que la majorit comprend que ce qu'il y a
de plus prudent c'est de rester en rpublique. Son tort est de ne pas
en prendre assez rsolment son parti.  quoi bon dnigrer et menacer
sans cesse ce qu'on ne veut pas changer? De son ct, la minorit
cherche  ressaisir le pouvoir par des moyens qui lui en rendraient
le fardeau bien lourd. Elle excite des esprances qu'elle ne pourrait
satisfaire.

Cependant je ne dsespre pas, la discussion clairant bien des
questions. Le tout est de gagner du temps.


                                               Paris, le 22 mars 1850.

J'ai lieu de croire que le dcret qui autorise l'change d'immeubles
de l'hospice de Mugron arrivera  la prfecture des Landes le jour
o cette lettre vous parviendra. Je me suis assur que le Prsident
de la Rpublique l'a sign; que le secrtariat du ministre de
l'Intrieur en a fait donner l'ampliation, et que le bureau des
hospices se tient prt.--Le reste vous regarde.

Il y a dj deux ou trois jours que j'ai donn l'ordre  mon diteur
de vous expdier trois exemplaires de ma discussion avec Proudhon,
et trois de mon discours sur l'enseignement, dgnr en brochure;
car mon rhume est devenu extinction de voix.--Ce n'est certes pas que
je veuille vous faire avaler _trois fois_ ces lucubrations; mais je
vous prie de donner de ma part un exemplaire de chaque  Flix et 
Justin.

Les journaux me dispensent de vous parler politique. Je crois que
l'aveuglement ractionnaire est dans ce moment notre plus grand
danger: on nous mne  une catastrophe. Quel moment choisit-on pour
faire de telles expriences? Celui o le peuple parat se discipliner
et renoncer aux moyens illgaux. Le grand parti dit de l'ordre a
rencontr cent trente mille adversaires aux lections et n'y a men
que cent vingt-cinq mille adhrents. Quel va tre le rsultat des
lois proposes? Ce sera de faire passer immdiatement quarante ou
cinquante mille individus de droite  gauche, de donner ainsi  la
gauche plus de force et le sentiment du droit, et de concentrer cette
force sur un moins grand nombre de journaux, ce qui revient  lui
communiquer plus d'homognit, de suite et de stratgie: cela me
semble de la folie. Je l'avais prvu du jour o Bordeaux nous envoya
les Thiers et les Mol, c'est dire des ennemis de la Rpublique.
Aujourd'hui nous sommes comme  la veille de 1830 et de 1848: mme
pente, mme char et mmes cochers. Mais alors l'esprit pouvait
saisir le contenu d'une rvolution; aujourd'hui qui peut dire ce qui
succdera  la Rpublique?


                                              Pise, le 8 octobre 1850.

Qui nous aurait dit, la dernire fois que j'eus le plaisir de vous
voir, que ma premire lettre serait date d'Italie? J'y suis venu par
les prescriptions formelles de la facult. Je ne doute pas en effet,
s'il est encore temps que ma gorge soit modifie par quelque chose,
que ce ne soit par l'air pur et chaud de Pise. Malheureusement,
ce n'est qu'un ct de la question. Le plus beau climat du monde
n'empche pas que lorsqu'on ne peut parler, ni crire, ni lire, ni
travailler, il ne soit bien triste d'tre seul dans un pays tranger.
Cela me fait regretter Mugron, et je crois que j'aimerais mieux
grelotter en Chalosse que de me rchauffer en Toscane. J'prouve
ici toute espce de dceptions. Par exemple, il me serait facile
d'avoir des relations avec tous les hommes distingus de ce pays-ci.
La raison en est que, l'conomie politique entrant dans l'tude
du droit, cette science est cultive par presque tous les hommes
instruits. En voulez-vous une preuve singulire?  Turin, quoiqu'on y
parle principalement italien, il s'est vendu plus de mes _Harmonies_
(dition franaise[112]) qu' _Marseille_, _Bordeaux_, _Lyon_,
_Rouen_, _Lille_ runis, et il en est de mme de tous les ouvrages
conomiques. Vous voyez, mon cher, dans quelle illusion nous vivons
en France, quand nous croyons tre  la tte de la civilisation
intellectuelle.--Ainsi, je me trouvais avoir accs auprs de toutes
les notabilits et personnages, j'tais parfaitement plac pour
tudier ce pays  fond.--Eh bien, ma proccupation constante est de
ne voir personne, d'viter les connaissances. Bien plus, des amis
intimes vont m'arriver de Paris; ils visiteront Florence et Rome
en vrais connaisseurs, car ils apprcient les arts et y sont fort
initis. Quelle bonne fortune en toute autre circonstance ou avec une
tout autre maladie! Mais le _mutisme_ est un abme qui isole, et je
serai forc de les fuir. Oh! je vous assure que j'apprends bien la
patience.

[Note 112: Deux mois plus tard, je rencontrai,  Livourne, la
contrefaon belge qui s'y vendait fort bien.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Parlons des dames X... J'ai toujours remarqu que la dvotion
habituelle ne changeait rien  la manire d'agir des hommes, et
je doute beaucoup qu'il y ait plus de probit, plus de douceur,
plus de respects et d'gards les uns pour les autres, parmi nos
trs-dvotes populations du Midi, que parmi les populations
indiffrentes du Nord. De jeunes et aimables personnes assisteront
tous les jours au sacrifice sanglant de leur Rdempteur, et lui
promettront beaucoup plus que la simple quit; tous les soirs elles
pareront de fleurs les autels de Marie; elles rpteront  chaque
instant: Prservez-nous du mal, ne nous laissez pas succomber; le
bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras, etc., etc.--Et puis,
que l'occasion se prsente, elles prendront le plus possible dans
l'hritage paternel aux dpens de leurs frres, juste comme feraient
des mcrants. Pourquoi pas? n'en est-on pas quitte avec un acte de
contrition et un autre de ferme propos? On fait de bonnes oeuvres,
on donne un liard aux pauvres, moyennant quoi on a l'absolution.
Et alors qu'a-t-on  craindre? qu'a-t-on  se reprocher, puisqu'on
a russi  se donner le ministre de Dieu et Dieu lui-mme pour
complices?

Il me semble que Mme D.... avait quelque ide de faire la semaine
sainte  Rome. Si ce projet se ralisait, je ferais peut-tre mes
dvotions auprs d'elle: sa prsence et par consquent la vtre me
seraient bien agrables, du moins si je puis articuler quelques mots.
Autrement,  ne considrer que moi, j'aime autant que vous restiez o
vous tes, car vous savoir prs de moi et tre rduit  vous viter
serait un supplice de plus.


                                       Rome, le .. novembre 1850[113].

[Note 113: Ici la date prcise importe,  cause des apprciations
politiques qui suivent, et Bastiat a laiss le quantime en blanc;
mais la suscription offre trs-net le timbre de la Sardaigne du 1er
dcembre, d'o il suit que la lettre fut probablement crite et jete
 ta poste  Rome le 28 novembre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Je suis bien heureux d'tre venu  Rome o j'ai trouv des soins
et quelques ressources, je ne sais comment je m'en serais tir 
Pise. La gorge est devenue si douloureuse que c'est pour moi une
grande affaire que de manger et de boire. Il faut qu'on me fasse des
prparations spciales, et sous ce rapport mes amis m'ont t bien
utiles.--Je ne puis vous dire si je suis mieux. D'un jour  l'autre
je n'aperois pas de changement; mais si je me compare  moi-mme de
mois en mois, je ne puis m'empcher de reconnatre un affaiblissement
progressif assez prononc. Puiss-je, mon cher D..., avoir la force,
au mois de fvrier, de regagner Mugron! On a beau clbrer les vertus
du climat, il ne remplace pas le chez soi. D'ailleurs j'envisage
ma maladie dans les deux hypothses de la gurison et de la grande
conclusion. Si je dois succomber, je voudrais tre couch dans le
_dortoir_ o dorment mes amis et mes parents. Je voudrais que nos
amis du cercle m'accompagnassent  cette dernire demeure et que ce
ft notre excellent cur de Mugron qui pronont pour moi ce voeu
sublime: _Lux perpetua luceat ei!_ etc., etc.--Aussi, si je le puis,
je me propose de profiter des beaux jours de fvrier pour aller 
Marseille, o Justin pourra me venir chercher.

Si jamais je rentre au gte, ce sera pour moi un grand crve-coeur
d'avoir pass plusieurs mois  Rome et de n'y avoir rien vu. Je n'ai
visit que Saint-Pierre,  cause de l'immuabilit de sa temprature.
Je me borne  aller tous les jours m'exposer au soleil sur le mont
Pincio, o je ne puis rester longtemps, puisqu'il n'y a pas de bancs.
Je n'aurai donc vu Rome qu' vol d'oiseau. Malgr cela, quelques
connaissances vous arrivent toujours par la lecture, la conversation,
l'atmosphre. Ce qui me frappe le plus, c'est la solidit de la
tradition chrtienne et l'abondance des tmoignages irrcusables.

Mon ami, le rcent dnouement politique me fait bien plaisir,
puisqu'il donne du rpit  notre France. Il me semble justifier
compltement ma ligne de conduite. Lors des premires lections
je promis d'essayer loyalement la Rpublique honnte, et je suis
sr que c'tait le voeu gnral. Par un motif ou par un autre,
prtres, nobles, plbiens s'accordaient l-dessus, quoique avec
des esprances diverses. Lgitimistes et Orlanistes s'effacrent
compltement en tant que tels. Mais qu'est-il arriv? ds qu'ils
l'ont pu ils se sont mis  dcrier, fausser, calomnier, embarrasser
la Rpublique au profit du lgitimisme, de l'orlanisme, du
bonapartisme. Tout cela choue. Et maintenant ils font ce qu'ils
avaient promis de faire, ce que j'ai fait et ce dont ils se sont
carts pendant deux ans. Ils ont agit la France inutilement.

J'ai eu trs-grand tort, je l'avoue, de vous parler comme je l'ai
fait des dames X... j'tais sous l'empire de cette ide que la
dvotion, quand elle se charge de pratiques minutieuses, oublie la
vraie morale, et j'en avais sous les yeux de frappants exemples. Mais
il est certain que cela n'avait rien de commun avec ces dames.


 M. GEORGE WILSON, PRSIDENT DE L'ANTI-CORN LAWS LEAGUE[114].

[Note 114: Voici le texte de l'invitation  laquelle Bastiat rpond:

                                                (_Note de l'diteur._)

BANQUET TO CELEBRATE THE FINAL REPEAL OF THE CORN LAWS.

                      Newall's Buildings, Manchester, January 9, 1849.

MY DEAR SIR,

The Act for the repeal of our Corn Laws will come into operation on
the 1st February next, and it has been resolved to celebrate the
event by a banquet in the Free Trade Hall in this City, on the 31st
January.

The prominent part you have taken in your own country, in the
adversary of the principles of Commercial Freedom, and the warm
sympathy you have always manifested in our movement, has induced the
Committee to direct me respectfully to invite you to be present as a
Guest.

In conveying this invitation, permit me to hope that you may be able
to make it convenient to make one among us at our festival.

Believe me, dear Sir,

                                   Your faithful and obedient servant,

                                             GEORGE WILSON, Chairman.]


                                               Paris, 15 janvier 1849.

MONSIEUR,

Veuillez exprimer  votre Comit toute ma reconnaissance pour
l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'et
t bien doux de m'y rendre: car, monsieur, je le dis hautement,
il ne s'est rien accompli de plus grand dans le monde,  mon avis,
que cette rforme que vous vous apprtez  clbrer. J'prouve
l'admiration la plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrs
 ce banquet, pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les
Cobden, les Thompson et tant d'autres qui ont ralis le triomphe
de la libert commerciale, ou plutt, donn  cette grande cause
une premire et dcisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le
plus de la grandeur du but que vous avez poursuivi ou de la moralit
des moyens que vous avez mis en oeuvre. Mon esprit hsite quand il
compare le bien direct que vous avez fait au bien indirect que vous
avez prpar; quand il cherche  apprcier, d'un ct, la rforme
mme que vous avez opre, et, de l'autre, l'art de poursuivre
lgalement et pacifiquement toutes les rformes, art prcieux dont
vous avez donn la thorie et le modle.

Autant que qui que ce soit au monde, j'apprcie les bienfaits de la
libert commerciale, et cependant je ne puis borner  ce point de vue
les esprances que l'humanit doit fonder sur le triomphe de votre
_agitation_.

Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer sans discuter et
consolider, chemin faisant, le droit de proprit. Et peut-tre
l'Angleterre doit-elle  votre propagande de n'tre pas,  l'heure
qu'il est, infeste, comme le continent, de ces fausses doctrines
communistes qui ne sont, ainsi que le protectionisme, que des
ngations, sous formes diverses, du droit de proprit.

Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer, sans clairer d'une
vive lumire les lgitimes attributions du gouvernement et les
limites naturelles de la loi. Or une fois ces attributions comprises,
ces limites fixes, les gouverns n'attendront plus des gouvernements
prosprit, bien-tre, bonheur absolu, mais justice gale pour tous.
Ds lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple,
ne comprimant plus les nergies individuelles, ne dissipant plus
la richesse publique  mesure qu'elle se forme, seront eux-mmes
dgags de l'immense responsabilit que les esprances chimriques
des peuples font peser sur eux. On ne les culbutera pas  chaque
dception invitable, et la principale cause des rvolutions
violentes sera dtruite.

Vous n'avez pu dmontrer, au point de vue conomique, la doctrine du
libre change, sans ruiner  jamais dans les esprits ce triste et
funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre._
Tant que cette odieuse maxime a t la foi du monde, il y avait
incompatibilit radicale entre la prosprit simultane et la paix
des nations. Prouver l'harmonie des intrts, c'tait donc prparer
la voie  l'universelle fraternit.

Dans ses aspects plus immdiatement pratiques, je suis convaincu
que votre rforme commerciale n'est que le premier chanon d'une
longue srie de rformes plus prcieuses encore. Peut-elle
manquer, par exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette
situation violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et
par consquent pleine de dangers, o le rgime protecteur l'avait
entrane? L'ide d'accaparer les consommateurs vous avait conduits 
poursuivre la domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus
douter que votre systme colonial ne soit sur le point de subir la
plus heureuse transformation. Je n'oserai prdire, bien que ce soit
ma pense, que vous serez amens, par la loi de votre intrt,  vous
sparer volontairement de vos colonies; mais alors mme que vous les
retiendriez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront
plus tre raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour
personne.

Ds lors que deviendra ce clbre argument en cercle vicieux: Il
faut une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour
avoir une marine. Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les
frais de ses nombreuses possessions dans lesquelles il n'aura pas
plus de privilges qu'il n'en a aux tats-Unis. Vous diminuerez vos
armes et vos flottes; car il serait absurde, aprs avoir ananti
le danger, de retenir les prcautions onreuses que ce danger seul
pouvait justifier. Il y a encore l un double et solide gage pour la
paix du monde.

Je m'arrte: ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je
voulais y signaler tous les fruits dont le libre change est le germe.

Convaincu de la fcondit de cette grande cause, j'aurais voulu y
travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences
ne sont plus vives; nulle pari les coeurs ne sont plus embrass de
l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection
idale. La France se ft passionne pour la grandeur, la moralit,
la simplicit, la vrit du libre-change. Il ne s'agissait que
de vaincre un prjug purement conomique, d'tablir pour ainsi
dire un compte commercial, et de prouver que l'change, loin de
nuire au _travail national_, s'tend toujours tant qu'il fait du
bien, et s'arrte, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand
il commencerait  faire du mal: d'o il suit qu'il n'a pas besoin
d'obstacles artificiels et lgislatifs. L'occasion tait belle, au
milieu du choc des doctrines qui se sont heurtes dans ce pays, pour
y lever le drapeau de la libert. Il et certainement ralli  lui
toutes les esprances et toutes les convictions. C'est dans ce moment
qu'il a plu  la Providence, dont je ne bnis pas moins les dcrets,
de me retirer ce qu'elle m'avait accord de force et de sant. Ce
sera donc  un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rve; et
puisse-t-il se lever bientt!

C'est ce motif de sant, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui
me forcent de m'abstenir de paratre  la dmocratique solennit 
laquelle vous me conviez. Je le regrette profondment, c'et t un
bel pisode de ma vie et un prcieux souvenir pour le reste de mes
jours. Veuillez faire agrer mes excuses au Comit, et permettez-moi,
en terminant, de m'associer de coeur  votre fte par ce toast:

 la libert commerciale des peuples!  la libre circulation des
hommes, des choses et des ides! au libre change universel et 
toutes ses consquences conomiques, politiques et morales!

Je suis, Monsieur, votre trs-dvou.


 M. LE COMTE ARRIVABENE[115].

[Note 115: La lettre de M. le comte Arrivabene,  laquelle Bastiat
rpond, tait relative  un passage du chapitre III des _Harmonies_,
publi en dcembre 1848 dans le _Journal des conomistes_. Ce passage
se trouve pages 73 et 74 du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

                                              Paris, 21 dcembre 1848.

MON CHER MONSIEUR,

Le doute que vous m'exprimez est bien naturel. Il est possible que,
forant un peu les termes, je sois all au del de ma pense. Les
mots: _par anticipation_ insrs dans le passage que vous rapportez
vous annoncent que j'ai l'intention de traiter la question  fond.
Dans un prochain article je parlerai de l'_change_, ensuite
j'exposerai ce que j'ai la hardiesse d'appeler _ma thorie de la
valeur_. Je vous prie de vouloir bien suspendre jusqu'alors votre
jugement. Vous ne devez pas douter qu'aprs cela j'accueillerai vos
observations avec reconnaissance, car elles me mettront  mme ou de
mieux expliquer ou de rectifier, selon l'occasion.

Vous reconnatrez, j'espre, que ce qui parat nous diviser n'est
pas trs-srieux. Je crois que la _valeur_ est dans les services
changs et non dans les choses. _Matriaux_ et _forces matrielles_
sont fournis _gratuitement_ par la nature, et passent gratuitement de
main en main. Mais je ne dis pas que deux travaux, considrs comme
gaux en intensit et dure, soient galement rmunrs. Celui qui
est plac de manire  rendre un _service_ plus prcieux  cause des
matriaux ou des forces dont il dispose, se fait mieux rtribuer; son
travail est plus intelligent, plus heureux si vous voulez, mais la
valeur est dans ce travail et non dans les choses. La preuve en est
que le mme phnomne se montre, alors mme qu'aucun objet matriel
ne se prsente pour nous faire illusion et paratre revtir _la
valeur_. Ainsi, si j'prouve le dsir d'entendre la plus belle voix
du monde, si je suis dispos pour cela  faire de grands sacrifices,
je m'adresserai  Jenny Lind. Comme elle est la seule au monde qui
puisse me rendre ce _service_, elle y mettra le prix qu'elle voudra.
Son travail sera plus rtribu qu'un autre, il aura plus de _valeur_;
mais cette valeur est dans le _service_.

Je crois qu'il en est de mme quand un objet matriel intervient;
et si nous lui attribuons la _valeur_, c'est par pure _mtonymie_.
Prenons un de vos exemples. Un homme crase son bl entre deux
pierres. Plus tard il profite de ce qu'il est plac sur une hauteur
visite par les vents et tablit un moulin. Je rclame de lui le
_service_ de moudre mon bl. Beaucoup d'autres personnes en font
autant, et comme il dispose d'une grande force, il peut rendre
beaucoup de _services_ semblables. Il est fortement rtribu.
Qu'est-ce que cela prouve? que son intelligence est rcompense, que
son travail est heureux, mais non que la valeur soit dans le vent. La
nature ne reoit jamais aucune rtribution; je ne la donne qu' un
homme, et je ne la lui donne que parce qu'il me rend un _service_. Ce
service, je l'apprcie par ce qu'il m'en coterait pour me le rendre
 moi-mme ou pour le rclamer  d'autres. Donc la valeur est dans
l'apprciation compare des divers services changs.

Cela est si vrai que, si la concurrence s'en mle, le meunier
baissera son prix; son service plus offert aura moins de valeur,
quoique l'action du vent reste la mme et conserve toute son
_utilit_. C'est moi, consommateur, qui profiterai gratuitement de
cette baisse. Ce n'est pas l'utilit du vent qui a chang, c'est la
valeur du service.

Vous voyez qu'au fond c'est une dispute de mots. Qu'importe, me
direz-vous, que la valeur soit dans une force naturelle ou dans le
service que me rend, par l'intermdiaire de cette force, celui qui
s'en est empar? le rsultat est le mme pour moi.

Je ne puis dire ici les consquences, selon moi trs-importantes,
qui dcoulent de cette distinction. Je crois sincrement que si je
parviens  faire prvaloir ma thse, j'aurai bris tous les arguments
socialistes, communistes, etc., tout comme j'aurai redress beaucoup
d'erreurs chappes aux conomistes relativement  la proprit,  la
rente, au crdit, etc. C'est peut-tre une illusion d'auteur, mais
j'avoue qu'elle s'est empare de tout mon tre, et je regrette de
n'avoir que quelques instants  consacrer  cette tude.

Veuillez recevoir, mon cher Monsieur, l'assurance de mon respectueux
attachement.


                                             Pise, le 28 octobre 1850.

J'ai t profondment touch, mon cher Monsieur, de la marque si
spontane et si dlicate d'intrt que vous me donnez en m'envoyant
une lettre d'introduction auprs de madame Primi. Vous avez bien
devin ce qui va  ma position et surtout  mon caractre, et je
vous avoue que non-seulement la Toscane, mais encore le Paradis
lui-mme auraient pour moi peu de charmes si je n'y rencontrais
un coeur sympathique. Jugez donc avec quel empressement j'aurais
fait la connaissance de madame Primi. Malheureusement elle est en
villgiature; et je crains bien de n'avoir plus l'occasion de lui
rendre mes devoirs, car je me dispose  transporter mes pnates
 Rome pour cet hiver. C'est justement le besoin de quelques
relations affectueuses qui me dtermine.  Rome je trouverai un de
mes parents, excellent prtre, et le beau-frre de M. Say avec sa
famille. Ne pouvant aller en socit et, ce qui est bien pire, ne
pouvant travailler, je n'aurais en face de moi qu'un isolement forc,
dsoeuvr, insupportable, si quelques amis ne voulaient bien me
supporter, moi et mes misres.

Tout ce que vous me dites de madame Primi et de sa soeur me
fait vivement regretter de manquer cette occasion de faire leur
connaissance. Si je suis mieux au printemps, il est probable que
je traverserai de nouveau la Toscane en revenant en France: car on
ne peut gure, quand on a fait tant que de venir ici, se dispenser
d'tudier un pays aussi curieux par ses institutions et son histoire.
En ce cas, je me ddommagerai de la privation que mon dpart subit
m'impose aujourd'hui.

Je me suis rappel qu' notre dernire entrevue  Paris, vous
m'aviez parl de M. Gioberti. Je suis all le voir et je lui dois
d'excellentes recommandations pour lesquelles ma reconnaissance
remonte jusqu' vous.

Adieu, mon cher Monsieur, votre dvou.


 MADAME SCHWABE.

                                                      17 janvier 1848.

MADAME,

J'apprends avec bien du plaisir que M. Schwabe a fait un heureux
voyage et qu'il a trouv la situation de l'Angleterre en voie
d'amlioration.

Je vous remercie d'avoir song  m'envoyer le _Punch_. J'y trouverai
peut-tre quelque chose pour le _Libre-change_, aprs quoi je le
ferai passer  M. Anisson, ou vous le reporterai moi-mme.

Voici cinq numros du dernier _Libre-change_. J'ai fait le premier
article sur les _armements_, dans l'espoir qu'il peut exercer quelque
influence en Angleterre. Il m'est donc bien agrable d'apprendre que
vous vous chargez de l'y faire parvenir.


                                                      27 janvier 1848.

Je vous prie d'agrer l'hommage d'un petit volume que je viens de
faire paratre. C'est bien peu de chose; il ne contient que la
reproduction de quelques plaisanteries dj publies dans les
journaux. On m'assure que cette forme superficielle a son genre
d'utilit. C'est ce qui m'a dcid  persister dans cette voie qui
n'est nullement de mon got[116].

[Note 116: Il s'agit de la deuxime srie des _Sophismes conomiques_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


                                                      16 fvrier 1848.

Je suis bien reconnaissant de toutes les bonts dont vous m'accablez.
J'ai reu vos excellents sirops qui achveront ma gurison. J'espre
aussi aller ce soir au concert, mais un peu tard, car je dne chez M.
de Lamartine, et vous comprenez qu'il en cote de quitter la musique
de sa parole mme pour celle de Chopin. Cependant, comme le concert
commence tard, je m'arracherai au charme de la conversation de notre
grand pote.


                                                   Paris, 17 mai 1848.

Vous devez me trouver bien peu Franais de tarder autant  vous
remercier, ainsi que votre mari, de tant de tmoignages d'affection
que vous m'avez prodigus tous les deux pendant votre sjour  Paris.
Ce n'est certainement pas que je les oublie, le souvenir ne s'en
effacera jamais de mon coeur; mais vous savez que je suis all dans
mes chres Pyrnes. D'un autre ct, je ne savais o adresser mes
lettres; celle-ci va suivre l'impulsion du hasard.

L'Assemble nationale est runie. Que sortira-t-il de cette
fournaise ardente? la paix ou la guerre? le bonheur ou le malheur
de l'humanit? Jusqu' prsent elle est comme un enfant qui _bgaye_
avant de _parler_. Figurez-vous une enceinte vaste comme la place
de la Concorde. L, neuf cents membres dlibrants et trois mille
spectateurs. Pour avoir la chance de se faire entendre et comprendre,
il faut pousser des cris aigus accompagns de gestes tlgraphiques,
ce qui ne tarde pas  dterminer, chez l'orateur, une explosion de
colre sans motif. Voil comment nous procdons  notre organisation
intrieure. Cela absorbe beaucoup de temps, et le public n'a pas le
bon sens de comprendre que cette perte de temps est invitable.

Les journaux vous ont appris les vnements du 15. L'Assemble a t
envahie par les masses populaires. Une manifestation en faveur de la
Pologne a t le prtexte. Pendant quatre heures, elles ont essay de
nous arracher les votes les plus subversifs. L'Assemble a support
cette tempte avec calme, et, pour rendre justice  notre population
et  notre sicle, je dois dire que nous n'avons pas  nous plaindre
de violence personnelle. Cet attentat a eu pour rsultat de faire
connatre les voeux du pays tout entier. Il permet au pouvoir
excutif de prendre des mesures de prudence auxquelles il ne pouvait
avoir recours en l'absence de toute provocation. Il est fort heureux
que les choses aient t pousses aussi loin. Sans cela les projets
des factieux n'auraient jamais t bien constats. Leur hypocrisie
leur faisait des partisans. Ils n'en ont plus; ils se sont dmasqus;
encore une fois le doigt de la Providence s'est montr. Il y avait
dix mille chances pour que les choses ne tournassent pas aussi bien.

Je prsume que vous voyez madame Cobden. Je vous prie de lui exprimer
les sentiments d'admiration que j'ai conus pour elle, d'aprs tout
ce que vous m'en avez dit.

Adieu, Madame, ne me donnerez-vous pas quelque espoir que nous nous
reverrons encore? Vos enfants ne savent pas assez de franais, et
l'une d'entre elle est _citoyenne_ et rpublicaine[117]. Il faudra
bien lui faire respirer l'air de la patrie.

Je serre bien affectueusement la main  M. Schwabe.

[Note 117: Une des filles de madame Schwabe, ne  Paris, peu aprs
la rvolution de fvrier.

                                               (_Note de l'diteur._)]


 M. SCHWABE.

                                              Paris, 1er juillet 1848.

MON CHER MONSIEUR,

Je vous remercie de l'intrt affectueux qui vous a fait penser 
moi,  l'occasion des terribles vnements qui ont afflig cette
capitale. Grce au ciel, la cause de l'ordre et de la civilisation
l'a emport. Nos excellents amis MM. Say et Anisson taient  la
campagne, l'un  Versailles, l'autre en Normandie. Leurs fils ont
pris part  la lutte et en sont sortis avec honneur, mais sans
blessure.

Ce sont les fausses ides _socialistes_ qui ont mis les armes  la
main  nos frres. Il faut dire aussi que la misre y a beaucoup
contribu; mais cette misre elle-mme peut tre attribue  la
mme cause, car depuis qu'on a voulu faire de la _fraternit_ une
prescription lgale, les capitaux n'osent plus se montrer.

Voici un moment bien favorable pour prcher la vrit. Pendant tous
ces jours de troubles, il m'est arriv de parcourir les rangs de la
garde nationale, essayant de montrer que chacun devait demander  sa
propre nergie les moyens d'existence et n'attendre de l'tat que
justice et scurit. Je vous assure que cette doctrine a t pour la
premire fois bien accueillie, et quelques amis m'ont facilit les
moyens de la dvelopper en public, ce que je commencerai lundi.

Vous me demanderez peut-tre pourquoi je ne remplis pas cette
mission au sein de l'Assemble nationale, dont la tribune est si
retentissante. C'est que l'enceinte est si vaste et l'auditoire si
impatient que toute dmonstration y est impossible.

C'est bien malheureux, car je ne crois pas qu'il y ait jamais eu, en
aucun pays, une assemble mieux intentionne, plus dmocratique, plus
sincre amie du bien, plus dvoue. Elle fait honneur au suffrage
universel, mais il faut avouer qu'elle partage les prjugs dominants.

Si vous jetez un coup d'oeil sur la carte de Paris, vous vous
convaincrez que l'insurrection a t plus forte que vous ne paraissez
le croire. Quand elle a clat, Paris n'avait pas plus de huit mille
hommes de troupes, qu'en bonne tactique il fallait concentrer,
puisque c'tait insuffisant pour oprer. Aussi l'meute s'est bientt
rendue matresse de tous les faubourgs, et il ne s'en est pas fallu
de deux heures qu'elle n'envaht notre rue. D'un autre ct elle
attaquait l'Htel de ville, et, par le _Gros-Caillou_, menaait
l'Assemble nationale, au point que nous avons t rduits, nous
aussi,  la ressource des _barricades_. Mais, au bout de deux jours,
les renforts nous sont arrivs de province.

Vous me demandez si cette insurrection sera la dernire. J'ose
l'esprer. Nous avons maintenant de la fermet et de l'unit dans le
pouvoir. La chambre est anime d'un esprit d'ordre et de justice,
mais non de vengeance. Aujourd'hui notre plus grand ennemi, c'est
la misre, le manque de travail. Si le gouvernement rtablit la
scurit, les affaires reprendront, et ce sera notre salut.

Vous ne devez pas douter, mon cher Monsieur, de l'empressement avec
lequel je me rendrais  votre bonne invitation et  celle de madame
Schwabe, si je le pouvais. Quinze jours passs auprs de vous, 
causer, promener, faire de la musique, caresser vos beaux enfants,
ce serait pour moi le bonheur. Mais, selon toute apparence, je serai
oblig de me le refuser. Je crains bien que notre session ne dure
longtemps. Soyez sr, du moins, que si je puis m'chapper, je n'y
manquerai pas.


                                              Douvres, 7 octobre 1848.

Je ne veux pas quitter le sol d'Angleterre, mon cher Monsieur, sans
vous exprimer le sentiment de reconnaissance que j'emporte, et aussi
sans vous demander un peu pardon pour tous les embarras que vous a
occasionns mon sjour auprs de vous. Vous serez peut-tre surpris
de voir la date de cette lettre. Pendant que je cherchais M. Faulkner
 Folkestone, le bateau  vapeur m'a fait l'impolitesse de prendre
le large, me laissant sur le quai, indcis si je sauterais  bord.
Il y a vingt ans je l'aurais essay. Mais je me suis content de
le regarder, et ayant appris qu'un autre steamer part ce soir de
Douvres, je suis venu ici, et je ne regrette pas l'accident, car
Douvres vaut bien la peine de rester un jour de plus en Angleterre.
C'est mme ce que je ferais, si je n'tais dpourvu de tous mes
effets. Enfin j'ai pu faire votre commission  M. Faulkner tout  mon
aise.

..... Les deux jours que j'ai passs avec M. Cobden ont t bien
agrables. Son impopularit momentane n'a pas altr la gaiet et
l'galit de son humeur. Il dit, et je crois avec raison, qu'il
est plus prs du _dsarmement_ aujourd'hui qu'il n'tait prs du
_free-trade_ quand il fonda la ligue. C'est un grand homme; et je
le reconnais  ceci: que son intrt, sa rputation, sa gloire ne
sont jamais mis par lui en balance avec l'intrt de la justice et de
l'humanit.

Veuillez, etc.


                                               Paris, 25 octobre 1848.

......................................................................

Je vous remercie de vos offres obligeantes. On ne quitte jamais
d'aussi bons amis sans projeter de les revoir. Il serait trop cruel
de ne pas nourrir cette esprance. Mais hlas! elle n'est souvent
qu'une illusion, car la vie est bien courte et Manchester est bien
loin. Peut-tre me sera-t-il donn de vous faire les honneurs de mes
chres Pyrnes. Je rve souvent que votre famille, celle de Cobden,
celle de Say et moi, nous nous trouverons un jour tous runis dans
une de mes fraches valles. Ce sont l des plans que les hommes
excuteraient certainement s'ils savaient vivre.

Paris continue  tre tranquille. Les boulevards sont gais et
brillants, les spectacles attirent la foule, le caractre franais
se montre dans toute sa lgre insouciance. Ceci vaut encore cent
fois mieux que Londres, et pour peu que les rvolutions d'Allemagne
continuent, je ne dsespre pas de voir notre Paris devenir l'asile
de ceux qui fuiront les temptes politiques. Que nous manque-t-il
pour tre la plus heureuse des nations? Un grain de bon sens. Il
semble que c'est bien peu de chose.

Je conois que le cholra vous effraye, vous qui tes entour d'une
aussi aimable et nombreuse famille. Plus nous sommes heureux par
nos affections, plus aussi nous courons de dangers. Celui qui est
_seul_ n'est vulnrable que par le point le moins sensible, qui est
lui-mme. Heureusement que ce redoutable flau semble tout confus de
son impuissance, comme un tigre sans dents et sans griffes. Je me
rjouis,  cause de mes amis de l'autre ct du dtroit, de voir par
les journaux que le cholra n'a de redoutable que le nom, et qu'au
fait, il fait moins de ravage que le rhume de cerveau.

Adieu, etc.


 MADAME SCHWABE.

                                                     14 novembre 1848.

MADAME,

Si ma pense, guide par le souvenir d'une bonne et cordiale
hospitalit, prend souvent la direction de Crumpsall-house et de
Manchester, elle y a t porte avec plus de force encore hier au
soir: car on jouait la _Sonnambula_ aux Italiens, et je n'ai pu
m'empcher de violer l'ordonnance des mdecins pour aller revoir
cette pice. Chaque morceau, chaque motif me transportait en
Angleterre; et soit attendrissement soit faiblesse de constitution,
je sentais toujours mes yeux prts  dborder. Qui pourrait expliquer
ce qu'il y a d'intime dans la musique! Pendant que j'entendais le duo
si touchant et le beau finale du premier acte, il me semblait que
plusieurs mois s'taient anantis, et que, les deux reprsentations
se confondant ensemble, je n'prouvais qu'une mme sensation.
Cependant, je dois le dire, sans vouloir critiquer vos chanteurs,
la pice est infiniment mieux excute ici, et si votre premier
tnor gale le ntre, il est certain que madame Persiani surpasse
infiniment votre prima donna.--Et puis cette langue italienne a t
invente et faite exprs pour la musique. Quand j'ai entendu, dans
le rcitatif, madame Persiani s'crier: _Sono innocente_, je n'ai
pu m'empcher de me rappeler le singulier effet que produit cette
traduction rhythme de la mme manire: _I am not guilty._--Que
voulez-vous? La langue des affaires, de la mer et de l'conomie
politique ne peut pas tre celle de la musique.


                                                     28 dcembre 1848.

Je reconnais votre bont et celle de M. Schwabe  l'insistance que
vous mettez  m'attirer une seconde fois sous le toit hospitalier de
_Crumpsall-house_. Croyez que je n'ai pas besoin d'autres excitations
que celles de mon coeur, alors mme que vous ne m'offririez pas en
perspective le bonheur de serrer la main  Cobden et d'entendre la
grande artiste Jenny Lind. Mais vraiment Manchester est trop loin.
Ceci n'est peut-tre pas trs-galant pour un Franais; mais  mon ge
on peut bien parler raison. Acceptez au moins l'expression de ma vive
reconnaissance.

Est-ce que mademoiselle Jenny Lind a conu de la _haine_ pour ma
chre patrie? D'aprs ce que vous me dites, son coeur doit tre
tranger  ce vilain sentiment. Oh! qu'elle vienne donc  Paris!
Elle y sera environne d'hommages et d'enthousiasme. Qu'elle vienne
jeter un rayon de joie sur cette ville dsole, si passionne pour
tout ce qui est gnreux et beau! Je suis sr que Jenny Lind nous
fera oublier nos discordes civiles. Si j'osais dire toute ma pense,
j'entrevois pour elle la plus belle palme  cueillir. Elle pourrait
arranger les choses de manire  rapporter, sinon beaucoup d'argent,
au moins le plus doux souvenir de sa vie. Ne paratre  Paris que
dans deux concerts et choisir elle-mme les bienfaits  rpandre.
Quelle pure gloire et quelle noble manire de se venger, s'il est
vrai, comme on le dit, qu'elle y a t mconnue! Voyez, bonne madame
Schwabe,  prendre la grande cantatrice par cette corde du coeur. Je
rponds du succs sur ma tte.

Nous touchons  une nouvelle anne. Je fais des voeux pour qu'elle
rpande la joie et la prosprit sur vous et sur tout ce qui vous
entoure.


                                                         11 mars 1849.

Je suis en effet d'une ngligence horrible; horrible, c'est le mot,
car elle approche de l'ingratitude. Comment pourrais-je l'excuser,
aprs toutes les bonts dont j'ai t combl  _Crumpsall-house_?

Mais il est certain que mes occupations sont au-dessus de mes forces.
J'en serai peut-tre dbarrass bientt. D'aprs les avis que je
reois de mon pays, je ne serai pas _returned_. On m'avait envoy
pour maintenir la Rpublique. Maintenant on me reproche d'avoir t
fidle  ma mission. Ce sera une blessure pour mon coeur, car je n'ai
pas mrit cet abandon; et en outre, il faut gmir sur un pays qui
dcourage jusqu' l'honntet. Mais ce qui me console, c'est que je
pourrai reprendre mes relations d'amiti et les chers travaux de la
solitude.

..... C'est avec surprise et satisfaction que j'apprends votre
prochain passage  Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel
plaisir je vous serrerai la main ainsi qu' M. Schwabe. Seulement
je crains que cette date ne concide prcisment avec celle de nos
lections. En ce cas, je serai  deux cents lieues, si du moins
je me dcide  courir les chances du scrutin. Mon esprit n'est pas
encore fix l-dessus.

Comme vous pensez bien, je suis avec le plus vif intrt les efforts
de notre ami Cobden. J'en fais mme ici la contrepartie. Hier, nous
avons eu de la commission du budget un retranchement de deux cent
mille hommes sur notre effectif militaire. Il n'est pas probable
que l'Assemble et le ministre acceptent un changement aussi
complet; mais n'est-ce pas un bon symptme que ce succs auprs d'une
commission nomme par l'Assemble elle-mme?

..... Adieu, Madame, je me propose de vous crire plus rgulirement
bientt. Aujourd'hui je suis absorb par un dbat important que j'ai
soulev dans l'Assemble et qui me force  quelques recherches.


                                                      14 octobre 1849.

Ne craignez pas, Madame, que vos conseils m'importunent. Est-ce
qu'ils ne prennent pas leur source dans l'amiti? Est-ce qu'ils n'en
sont pas le plus sr tmoignage?...

C'est en vain que vous prsentez l'avenir  mes yeux comme renfermant
des chances d'un tardif bonheur. Il n'en est plus pour moi, mme dans
la poursuite, mme dans le triomphe d'une ide utile  l'humanit;
car ma sant me condamne  dtester le combat. Chre dame, je n'ai
vers dans votre coeur qu'une goutte de ce calice d'amertume qui
remplit le mien. Voyez, par exemple, quelle est ma pnible position
politique, et vous jugerez si je puis accepter la perspective que
vous m'offrez.

De tout temps j'ai eu une pense politique simple, vraie,
intelligible pour tous et pourtant mconnue. Que me manquait-il? Un
thtre o je pusse l'exposer. La rvolution de fvrier est venue.
Elle me donne un auditoire de neuf cents personnes, l'lite de la
nation dlgue par le suffrage universel, ayant autorit pour la
ralisation de mes vues.--Ces neuf cents personnes sont animes des
meilleures intentions. L'avenir les effraye. Elles attendent, elles
cherchent une ide de salut. Elles font silence dans l'espoir qu'une
voix va s'lever; elles sont prtes  s'y rallier. Je suis l; c'est
mon droit et mon devoir de parler. J'ai la conscience que mes paroles
seront accueillies par l'Assemble et retentiront dans les masses. Je
sens l'ide fermenter dans ma tte et dans mon coeur..... et je suis
forc de me taire. Connaissez-vous une torture plus grande? Je suis
forc de me taire, parce que c'est dans ce moment mme qu'il a plu 
Dieu de m'ter toute force; et quand d'immenses rvolutions se sont
accomplies pour m'lever une tribune, je ne puis y monter. Je me sens
hors d'tat non-seulement de parler, mais mme d'crire. Quelle amre
dception! quelle cruelle ironie!

Depuis mon retour, pour avoir voulu seulement faire un article de
journal, me voil confin dans ma chambre.

Ce n'est pas tout, un espoir me restait. C'tait, avant de
disparatre de ce monde, du jeter cette pense sur le papier, afin
qu'elle ne prit pas avec moi. Je sais bien que c'est une triste
ressource, car on ne lit gure aujourd'hui que les auteurs  grande
renomme. Un froid volume ne peut certes pas remplacer la prdication
sur le premier thtre politique du monde. Mais enfin l'ide qui me
tourmente m'aurait survcu. Eh bien! la force d'crire, de mettre
en ordre un systme tout entier, je ne l'ai plus. Il me semble que
l'intelligence se paralyse dans ma tte. N'est-ce pas une affliction
bien poignante?

Mais de quoi vais-je vous entretenir? Il faut que je compte bien
sur votre indulgence. C'est que j'ai si longtemps renferm mes
peines en moi-mme, qu'en prsence d'un bon coeur je sens toutes mes
confidences prtes  s'chapper.

Je voudrais envoyer  vos chers enfants un petit ouvrage franais
plein d'me et de vrit, qui a fait le charme de presque toutes les
jeunes gnrations franaises. Il fut mon compagnon d'enfance; plus
tard, il n'y a pas bien longtemps encore, dans les soires d'hiver,
une femme, ses deux enfants et moi nous mlions nos larmes  cette
lecture.--Malheureusement M. Hron est parti; je ne sais plus comment
m'y prendre. J'essaierai de le faire parvenir  M. Faulkner de
Folkestone.

Adieu, chre dame, je suis forc de vous quitter. Quoique souffrant,
il faut que j'aille dfendre la cause des Noirs dans un de nos
comits, sauf  regagner ensuite mon seul ami, l'_oreiller_.


 M. ET  MADAME CHEUVREUX (_Extrait_).

                                   Bruxelles, htel de Bellevue, 1849.

..... Pour moi, j'en suis rduit  aimer une abstraction,  me
passionner pour l'humanit, pour la science. D'autres portent leurs
aspirations vers Dieu. Ce n'est pas trop des deux.

C'est ce que je pensais tout  l'heure en sortant d'une salle
d'asile dirige par des religieuses qui se vouent  soigner des
enfants malades, idiots, rachitiques, scrofuleux. Quel dvouement!
quelle abngation! Et aprs tout, cette vie de sacrifices ne doit
pas tre douloureuse, puisqu'elle laisse sur la physionomie de
telles empreintes de srnit. Quelques conomistes nient le
bien que font ces saintes femmes. Mais ce dont on ne peut douter,
c'est la sympathique influence d'un tel spectacle. Il touche,
il attendrit, il lve; on se sent meilleur, on se sent capable
d'une lointaine imitation  l'aspect d'une vertu si sublime
et si modeste.--Je me disais: Je ne puis me faire moine, mais
j'aimerai la science et je ferai passer tout mon coeur dans ma
tte.....................................................


                                                 Paris, 11 avril 1850.

... Nous autres souffreteux, nous avons, comme les enfants, besoin
d'indulgence; car plus le corps est faible, plus l'me s'amollit, et
il semble que la vie  son premier comme  son dernier crpuscule
souffle au coeur le besoin de chercher partout des attaches. Ces
attendrissements involontaires sont l'effet de tous les dclins;
fin du jour, fin de l'anne, demi-jour des basiliques, etc. Je
l'prouvais hier sous les sombres alles des Tuileries... Ne vous
alarmez cependant pas de ce diapason lgiaque. Je ne suis pas
Millevoye, et les feuilles, qui s'ouvrent  peine, ne sont pas prs
de tomber. Bref, je ne me trouve pas plus mal, au contraire, mais
seulement plus faible; et je ne puis plus gure reculer devant la
demande d'un cong. C'est en perspective une solitude encore plus
solitaire. Autrefois je l'aimais; je savais la peupler de lectures,
de travaux capricieux, de rves politiques avec intermdes de
violoncelle. Maintenant tous ces vieux amis me dlaissent, mme cette
fidle compagne de l'isolement, la mditation. Ce n'est pas que ma
pense sommeille. Elle n'a jamais t plus active;  chaque instant
elle saisit de nouvelles harmonies, et il semble que le livre de
l'humanit s'ouvre devant elle. Mais c'est un tourment de plus,
puisque je ne puis transcrire aucune page de ce livre mystrieux
sur un livre plus palpable dit par Guillaumin. Aussi je chasse
ces chers fantmes, et comme le tambour-major grognard qui disait:
Je donne ma dmission et que le gouvernement s'arrange comme il
pourra;--moi aussi, je donne ma dmission d'conomiste et que la
postrit s'en tire, si elle peut.....


                                                    Mugron, juin 1850.

... Je m'tais fait un peu d'illusion sur l'influence de l'air natal.
Quoique la toux soit moins frquente, les forces ne reviennent pas.
Cela tient  ce que j'ai, toutes les nuits, un peu de fivre. Mais la
fivre et les Eaux-Bonnes n'ont jamais pu compatir ensemble. Aussi
dans quatre jours je serai guri. Je voudrais bien gurir aussi d'un
_noir dans l'me_ que je ne puis m'expliquer. D'o vient-il? Est-ce
des lugubres changements que Mugron a subis depuis quelques annes?
Est-ce de ce que les ides me fuient sans que j'aie la force de les
fixer sur le papier, au grand dommage de la postrit? Est-ce...
est-ce...? mais si je le savais, cette tristesse aurait une cause, et
elle n'en a pas.--Je m'arrte tout court, de peur d'entonner la fade
jrmiade des spleentiques, des incompris, des blass, des gnies
mconnus, des mes qui cherchent une me,--race maudite, vaniteuse et
fastidieuse, que je dteste de tout mon coeur, et  laquelle je ne
veux pas me mler. J'aime mieux qu'on me dise tout simplement comme 
Basile: C'est la fivre; buona sera.....


                                                 Mugron, juillet 1850.

... Vous veniez de perdre une amie d'enfance. Dans ces circonstances,
le premier sentiment est celui du regret; ensuite on jette un regard
troubl autour de soi, et on finit par faire un retour sur soi-mme.
L'esprit interroge le _grand inconnu_, et, ne recevant aucune
rponse, il s'pouvante. C'est qu'il y a l un mystre qui n'est
pas accessible  l'esprit, mais au coeur.--_Peut-on douter sur un
tombeau?_....


                                              Mugron, 14 juillet 1850.

... Vous tes bien bon, mon cher Monsieur, de m'encourager 
reprendre ces insaisissables _Harmonies_. Je sens aussi que j'ai
le devoir de les terminer, et je tcherai de prendre sur moi d'y
consacrer ces vacances. Le champ est si vaste qu'il m'effraye. En
disant que les lois de l'conomie politique sont harmoniques, je
n'ai pu entendre seulement qu'elles sont harmoniques entre elles,
mais encore avec les lois de la politique, de la morale et mme
de la religion (en faisant abstraction des formes particulires 
chaque culte). S'il n'en tait pas ainsi,  quoi servirait qu'un
ensemble d'ides prsentt de l'harmonie, s'il tait en discordance
avec des groupes d'ides non moins essentielles?--Je ne sais si je
me fais illusion, mais il me semble que c'est par l, et par l
seulement, que renatront au sein de l'humanit ces vives et fcondes
croyances dont M.... dplore la perte.--Les croyances teintes ne
se ranimeront plus, et les efforts qu'on fait, dans un moment de
frayeur et de danger, pour donner cette ancre  la socit, sont plus
mritoires qu'efficaces. Je crois qu'une preuve invitable attend le
catholicisme. Un acquiescement de pure apparence, que chacun exige
des autres et dont chacun se dispense pour lui-mme, ce ne peut tre
un tat permanent.

Le plan que j'avais conu exigeait que l'conomie politique d'abord
ft ramene  la certitude rigoureuse, puisque c'est la base. Cette
certitude, il parat que je l'ai mal tablie, puisqu'elle n'a frapp
personne, pas mme les conomistes de profession. Peut-tre le second
volume donnera-t-il plus de consistance au premier.....


 M. PAILLOTTET.

                                               Paris, 14 juillet 1849.

Mon cher Paillottet, je vous suis bien reconnaissant de vous tre
souvenu de moi dans nos Pyrnes, et en mme temps je suis fier de
l'impression qu'elles ont faite sur vous. Que j'aurais t heureux
de vous suivre dans vos courses! Nous aurions peut-tre refroidi et
vulgaris ces beaux paysages, en y mlant de l'conomie politique.
Mais non; les lois sociales ont leurs _harmonies_ comme les lois
du monde physique. C'est ce que je m'efforce de dmontrer dans le
livre que j'ai en ce moment sur le mtier.--Je dois avouer que je
ne suis pas content de ce qu'il est. J'avais un magnifique sujet,
je l'ai manqu et ne suis plus  temps de refaire, parce que les
premires feuilles sont sous presse. Peut-tre ce _fiasco_ n'est-il
pas de ma faute. C'est une chose difficile sinon impossible de parler
dignement des harmonies sociales  un public qui ignore ou conteste
les notions les plus lmentaires. Il faut tout prouver jusqu' la
lgitimit de l'intrt, etc.--C'est comme si Arago voulait montrer
l'harmonie des mouvements plantaires  des gens qui ne sauraient pas
la numration.

En outre, je suis mal dispos et ne sais  quoi l'attribuer, car
ma sant est bonne. J'habite le Butard, o je croyais trouver des
inspirations; au lieu de cela, elles se sont envoles.

On assure que l'Assemble va se proroger du 15 aot au 1er octobre.
Dieu le veuille! J'essayerai de me relever dans mon second volume, o
je tirerai les consquences du premier par rapport  notre situation
actuelle. Problme social.--Problme franais...

L'conomie politique vous doit beaucoup et moi aussi pour votre zle
 _nous_ recommander. Continuez, je vous prie. Un converti en fait
d'autres. Le pays a bien besoin de cette science qui le sauvera.

Adieu! Votre bien dvou.


                                                  Mugron, 19 mai 1850.

Mon cher Paillottet, je vous remercie de l'intrt que vous prenez
 ma sant et  mon voyage. Celui-ci s'est fait trs-heureusement
et plus rgulirement que vous ne l'aviez prvu. Il n'y a pas eu de
malentendu entre ma place et moi. En route, de Tours  Bordeaux,
j'ai rencontr de fervents adeptes de l'conomie politique, ce qui
m'a fait plaisir, mais m'a forc de parler un peu trop.  Bordeaux,
je n'ai pu viter quelque chose de pis que la simple causerie,
car la raction y est arrive  un tel excs qu'il faudrait tre
de marbre pour couter froidement ses blasphmes.--Tout cela fait
que mon larynx est arriv ici un peu fatigu, et les panchements
de l'amiti, quelque dlicieux qu'ils soient, ne sont pas propres
 le dlasser. Pourtant, considrant les choses en gros, je me
trouve un peu mieux; j'ai plus de force de corps et de tte. Voil
certes un long bulletin de ma sant; votre amiti me l'a demand,
prenez-vous-en  elle.

Je reus hier le _Journal des conomistes_, en mme temps que votre
lettre; j'ai lu mon article. Je ne sais comment vous vous y tes
pris, mais il m'a t impossible d'y reconnatre les _reprises_, tant
elles se confondent avec le tissu. L'ide dominante de cet article
n'y est peut-tre pas mise assez en saillie. Malgr cela, elle
devrait frapper les bons esprits; et si j'avais t  Paris, j'aurais
fait tirer  part 500 copies pour les distribuer  l'Assemble.
L'article n'tant pas long, il me semble que la _Voix du peuple_
devrait le reproduire dans un de ses _lundis_. Si vous en entendez
parler, faites-moi savoir ce qu'on en dit.

... Vous voil charg de mes affaires publiques et prives. En tout
cas, n'y consacrez, je vous prie, que vos moments perdus. Vous
voudriez beaucoup faire une renomme  mes pauvres _Harmonies_. Cela
vous sera difficile. Le temps seul y russira, si elles valent la
peine que le temps s'occupe d'elles.--J'ai obtenu tout ce que je
pouvais raisonnablement dsirer, savoir: que quelques jeunes hommes
de bonne volont tudient le livre. Cela suffit pour qu'il ne tombe
pas, s'il mrite de se tenir debout. M. de Fontenay aura beaucoup
fait pour moi, s'il russit  obtenir l'insertion d'un compte rendu
dans la _Revue des deux mondes_. Il fera plus encore  l'avenir par
les dveloppements qu'il saura donnera l'ide principale. C'est tout
un continent  dfricher. Je ne suis qu'un pionnier, commenant avec
des instruments fort imparfaits. La culture perfectionne viendra
plus tard, et je ne saurais trop encourager de Fontenay  s'y
prparer. En attendant, tchez, par notre ami Michel Chevalier, de
nous rendre M. Buloz favorable.

J'oublie probablement bien des choses, mais cela se retrouvera; car
j'espre que vous voudrez bien m'crire le plus souvent possible, et
quant  moi, je vous donnerai souvent de mon criture  dbrouiller.


                                                  Mugron, 2 juin 1850.

... Mon cousin est parti avant-hier pour Paris. Il y arrivera  peu
prs en mme temps que cette lettre et vous remettra une bonne moiti
de l'article que je fais pour complter la brochure[118]. Mais cet
article a pris un tel dveloppement que nous ne pouvons lui faire
suivre cette destination. Il y aura prs de cinquante pages de mon
criture, c'est--dire de quoi faire un nouveau pamphlet, s'il en
vaut la peine. C'est un essai. Vous savez que j'ai toujours eu l'ide
de savoir ce qu'il adviendrait si je m'abstenais de refaire. Ceci a
t crit  peu prs par improvisation. Aussi je crains que cela ne
manque de la prcision ncessaire au genre pamphlet. Dans quelques
jours, je vous enverrai la suite. Quand vous aurez l'ensemble, vous
dciderez.

[Note 118: Ce travail, au lieu de servir de complment au pamphlet
_Spoliation et loi_, devint un pamphlet spar, sous ce titre: _La
loi_.--Voir t. IV, p. 342, et t. V, p. 1.

                                               (_Note de l'diteur._)]


                                            Eaux-Bonnes, 23 juin 1850.

... Me voici  la prtendue source de la sant. Je fais les choses en
conscience; c'est vous dire que je travaille trs-peu. N'ayant pas
envie de me mettre  continuer les _Harmonies_, j'achve le pamphlet
_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et je serai probablement en
mesure de vous l'envoyer d'ici  quelques jours.

Je vous remercie de l'article que vous avez insr dans l'_Ordre_. Il
vient d'tre reproduit dans les journaux de mon dpartement. C'est
probablement tout ce qu'on y saura jamais de mon livre.

Un autre compte rendu a paru dans le _Journal des conomistes_. Je ne
puis comprendre comment M. Clment a jug  propos de critiquer mon
chapitre _futur_ sur la Population. Ce qui a paru offre bien assez
de prise, sans aller s'en prendre d'avance  ce qui n'a pas paru.
J'ai annonc, il est vrai, que j'essayerai de dmontrer cette thse:
La densit de la population quivaut  une facilit croissante de
production.--Il faudra bien que M. Clment en convienne, ou qu'il nie
la vertu de l'change et de la division du travail.

La critique qu'il fait du chapitre _Proprit foncire_ me fait
penser qu'il serait peut-tre utile de rimprimer en brochure les
quatre ou cinq articles qui ont paru dans les _Dbats_ sous le titre
de _Proprit et Spoliation_[119]. Ce sera d'ailleurs un anneau de
notre propagande, ncessaire  ceux qui n'ont pas la patience de lire
les _Harmonies_.

Ne m'oubliez pas auprs de MM. Quijano et de Fontenay.

[Note 119: Voir t. IV, p. 394.

                                               (_Note de l'diteur._)]


                                            Eaux-Bonnes, 28 juin 1850.

... Voici la premire partie de l'article _Loi_[120]. Je n'ai rien
ajout. Je suppose l'autre partie en route.--C'est bien srieux pour
un pamphlet. Mais l'exprience m'a appris que ce sur quoi l'on compte
le moins russit quelquefois le mieux, et que l'_esprit_ est nuisible
 l'_ide_.

Je voulais vous envoyer _Ce qu'on voit_; mais je ne le trouve pas
_russi_. L j'aurais d reprendre la plaisanterie, au lieu de
tourner au srieux, et qui pis est au genre gomtrique[121].

C'est avec plaisir que je recevrai l'ouvrage de Michel Chevalier.
S'il me fait l'honneur de m'emprunter quelques points de vue, en
revanche il me donne beaucoup de faits et d'exemples: c'est du libre
change. Notre propagande a bon besoin de sa plume.

[Note 120: Non plus en manuscrit, mais en preuve imprime.

                                               (_Note de l'diteur._)]

[Note 121: Voir au tome V la note de la page 336.

                                               (_Note de l'diteur._)]


                                          Eaux-Bonnes, 2 juillet 1850.

... Votre observation sur _la Loi_ est juste. Je n'ai pas prouv
comment l'gosme qui pervertit la loi est _inintelligent_. Mais
maintenant il n'est plus temps. Cette preuve, d'ailleurs, rsulte de
l'ensemble des brochures prcdentes et rsultera mieux encore des
suivantes. On verra que la main svre de la justice providentielle
s'appesantit tt ou tard cruellement sur ces gosmes. Je crains
bien que la classe moyenne de notre poque n'en fasse l'exprience.
C'est une leon qui n'a pas manqu aux rois, aux prtres, aux
aristocraties, aux Romains, aux Conventionnels,  Napolon.

J'crirais  M. de Fontenay pour le remercier de sa bonne lettre,
s'il ne m'annonait son dpart pour la campagne.--Il y a de l'toffe
chez ce collgue. D'ailleurs, les jeunes gens de notre temps ont une
souplesse de style au moyen de laquelle ils nous dpasseront. Ainsi
va et _doit aller_ le monde. Je m'en flicite.  quoi servirait qu'un
auteur ft une dcouverte, si d'autres ne venaient la fconder, la
rectifier au besoin, et surtout la propager?

Mon intention est de partir d'ici le 8 et d'arriver  Paris vers le
20. Je mettrai ma sant sous votre direction.


                                              Lyon, 14 septembre 1850.

Je ne veux pas me lancer dans la seconde moiti de mon voyage, sans
vous dire que tout s'est assez bien pass jusqu'ici. Je n'ai t un
peu prouv que dans le trajet de Tonnerre  Dijon; mais cela tait
presque invitable. Je crois que le mieux et t de sacrifier une
nuit et de prendre le courrier. C'est toujours le meilleur systme.
Coucher en route vous assujettit  prendre des pataches, des coucous,
 tre jet sur l'impriale au milieu d'hommes ivres, etc.; et vous
arrivez dans un mauvais cabaret pour recommencer le lendemain.

Je ne vous ai pas dit, mon ami, combien j'ai t sensible  l'ide
qui vous a un moment travers l'esprit de m'accompagner jusqu'en
Italie. Je vous suis tout aussi reconnaissant que si vous eussiez
excut ce projet. Mais je ne l'aurais pas souffert. C'et t
priver madame Paillottet de l'occasion de voir un jour ce beau pays,
ou du moins c'et t diminuer ses chances. D'ailleurs, ne pouvant
pas causer, tout le charme de voyager ensemble et t perdu. Ou nous
aurions souvent viol la consigne, ce qui nous et caus des remords;
ou nous l'aurions observe, et ce n'et pas t sans une lutte
pnible et perptuelle. Quoi qu'il en soit, je vous remercie du fond
du coeur; et si madame Paillottet en a le courage, venez me chercher
ce printemps, quand je ne serai plus muet.

Rappelez  de Fontenay mon conseil, je dis plus, ma pressante
invitation de faire imprimer son _Capital_.


                                                Pise, 11 Octobre 1850.

... J'ignore combien durera la lgislation actuelle sur la presse
et la signature obligatoire. En attendant voil, pour nos amis, une
bonne occasion de se faire dans la presse une honorable renomme.
J'ai remarqu avec plaisir des articles de Garnier, bien traits,
bien soigns, et o l'on voit qu'il ne veut pas compromettre
l'honneur du professorat. Je l'engage  continuer. Sous tous les
rapports, le moment est favorable. Il peut se faire une belle
position en rpandant une doctrine pour laquelle les sympathies
publiques sont prtes  s'veiller.--Dites-lui de ma part que, si
l'occasion s'en prsente, il ne permette ni  M. de Saint-Chamans
ni  qui que ce soit d'assimiler ma position  celle de M. Benoist
d'Azy dans la question des tarifs.--Il y a ces trois diffrences
essentielles:

1 D'abord, quand il serait vrai que je suis pouss par l'amour de ma
province, cela n'est pas la mme chose que d'tre pouss par l'amour
de l'argent.

2 Tout mon patrimoine, tout ce que j'ai au monde est _protg_ par
nos tarifs. Plus donc M. de Saint-Chamans me suppose _intress_,
plus il doit me croire sincre quand je dis que la protection est un
flau.

3 Mais ce qui ne permet, en aucune faon, d'assimiler le rle  la
Chambre des protectionistes et des libre-changistes, c'est l'abme
qui spare leur requte. Ce que M. Benoist d'Azy demande  la loi,
c'est qu'elle me dpouille  son profit. Ce que je demande  la
loi, c'est qu'elle soit neutre entre nous et qu'elle garantisse ma
proprit comme celle du matre de forges.

Molinari est charg,  ce qu'il parat, dans la _Patrie_, d'une
partie plus vive et plus saillante. De grce, qu'il ne la traite
pas  la lgre. Que de bien il peut faire en montrant combien sont
infectes de socialisme les feuilles qui s'en doutent le moins!
Comment a-t-il laiss passer l'article du _National_ sur le livre de
Ledru-Rollin et cette phrase:

En Angleterre, il y a dix monopoles ents les uns sur les autres;
donc c'est la libre concurrence qui fait tout le mal.

L'Angleterre ne jouit que d'une prosprit prcaire parce qu'elle
repose sur l'injustice. Voil pourquoi, si l'Angleterre rentre dans
les voies de la justice, comme le propose Cobden, sa dcadence est
invitable.

Et c'est pour avoir fait ces dcouvertes que le _National_ dcerne 
Ledru-Rollin le titre de _grand homme d'tat_!...

Adieu, je suis fatigu.


FIN




TABLE DES MATIRES

DU SEPTIME VOLUME.

ESSAIS.


  1.--D'une ptition en faveur des rfugis polonais                 1

  2.--D'un nouveau collge  fonder                                  4

  3.--Compte rendu sur la question des duels                        10

  4.--Libert du commerce                                           14

  5.--Questions soumises aux Conseils gnraux, en 1845             20

  6.--Projet de ligue anti-protectioniste                           30

  7.--Mme sujet                                                    34

  8.--Mme sujet                                                    38

  9.--Association  Bordeaux                                        43

  10.--Au rdacteur du _Journal de Lille_                           47

  11.--Thorie du bnfice                                          50

  12.--Au rdacteur de _l'poque_                                   53

  13.--Le libre-change en action                                   58

  14.--Qu'est-ce que le commerce?                                   63

  15.-- M. le Ministre du commerce                                 66

  16.--Au rdacteur du _Courrier franais_                          71

  17.--La rforme postale                                           78

  18.--Mme sujet                                                   83

  19.--La libert commerciale                                       91

  20.--1re lettre au _Journal des Dbats_                           96

  21.--2e lettre                                                    99

  22.--Du chemin de fer de Bordeaux  Bayonne                      103

  23.--Aux membres de l'Association                                108

  24.-- M. Tanneguy-Duchtel                                      114

  25.--La logique du _Moniteur industriel_                         119

  26.--Toast                                                       122

  27.--La loi des crales et le salaire                           125

  28.--Au _Moniteur industriel_                                    128

  29  31.--Aux ngociants du Havre                                131

  32 et 33.--Au rdacteur de _la Presse_                           143

  34 et 35.--Au rdacteur du _National_                            152

  36.--Le Roi libre-changiste                                     167

  37.--Discours  la salle Duphot                                  170

  38.--Projet de discours  Bayonne                                178

  39.--Aux membres du Conseil gnral de la Seine                  193

  40.--Aux membres du Conseil gnral de la Nivre                 199

  41.-- M. Jobard                                                 207

  42  45.--Courts articles dans la _Rpublique franaise_,
    du 27 fvrier au 6 mars 1848                                   210

  56  63.--Courts articles dans le _Jacques-Bonhomme_, du 11 au
    23 juin 1848                                                   235

  64.--Le Capital                                                  248

  65.--Profession de foi de 1849                                   255

  66.--Rapport au Conseil gnral des Landes                       263


BAUCHES.

  67.--Sophismes lectoraux                                        271

  68.--Dialogue lectoral                                          280

  69.--Fragment                                                    289

  70.--Rforme parlementaire                                       289

  71.--Lettre  un candidat                                        298

  72.--Lettre  M. Dampierre                                       300

  73.--Projet de prface pour les Harmonies                        303

  74.--Anglomanie, Anglophobie                                     309

  75.--Le profit de l'un est le dommage de l'autre                 327

  76.--Individualisme et Fraternit                                328

  77.--Barataria                                                   343

  78.--Lettre  un ecclsiastique                                  351

  79.--Question religieuse                                         353

  80.--De la sparation du temporel et du spirituel                357

  81.--Pense                                                      361

  82.--Les trois conseils                                          361


CORRESPONDANCE.

  Lettre  M. Laurence                                             369

  Lettre  M. Dunoyer                                              371

  Lettre  M. de Lamartine                                         373

  Lettre  M. Paulton                                              374

  Cinq lettres  M. Horace Say                                     377

  Dix-sept lettres  M. Domenger                                   385

  Lettre  M. George Wilson                                        412

  Deux lettres  M. le comte Arrivabene                            416

  Onze lettres  M. et madame Schwabe                              420

  Cinq lettres  M. et madame Cheuvreux                            432

  Huit lettres  M. Paillottet                                     436


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


CORBEIL.--Typ. et str. de CRT.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

--Page 5: "Tityre, tu patu l recu", les voyelles de cette phrase sont
surmontes d'une brve.]





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat,
tome 7, by Frdric Bastiat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 7 ***

***** This file should be named 46628-8.txt or 46628-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/6/6/2/46628/

Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
